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-The Project Gutenberg EBook of Corinne ou l'Italie, by
-Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
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-
-Title: Corinne ou l'Italie
- Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations
- par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie
- française
-
-Author: Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël
-
-Release Date: November 29, 2019 [EBook #60810]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORINNE OU L'ITALIE ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- MADAME DE STAËL
-
- CORINNE
- OU
- L'ITALIE
-
- NOUVELLE ÉDITION
- REVUE AVEC SOIN ET PRÉCÉDÉE D'OBSERVATIONS
- PAR MME NECKER DE SAUSSURE
- ET
- M. SAINTE-BEUVE
- de l'Académie française
-
- PARIS
- GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 6, RUE DES SAINTS-PÈRES, ET PALAIS-ROYAL, 215
-
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-
-DE CORINNE
-
-PAR MADAME NECKER DE SAUSSURE
-
-
-Dans la littérature proprement dite, et hors du domaine de la politique,
-_Corinne_ est le chef-d'oeuvre de madame de Staël, _Corinne_ est
-l'ouvrage éclatant et immortel qui lui a le premier assigné un rang
-parmi les grands écrivains. C'est une composition de génie dans laquelle
-deux oeuvres différentes, un roman et un tableau de l'Italie, ont été
-fondues ensemble. Les deux idées sont évidemment nées à la fois: l'on
-sent que l'une sans l'autre elles n'auraient pas pu séduire l'auteur, ni
-correspondre à ses pensées. Aussi parmi la plus riche variété de
-couleurs et de formes, il règne un ravissant accord, et une teinte
-harmonieuse est répandue sur l'ensemble. _Corinne_ est à la fois un
-ouvrage de l'art, et une production de l'esprit, un poëme et un
-épanchement de l'âme. Le naturel, et un naturel ardent, passionné, bien
-que tendre et mélancolique, y perce de toutes parts, et il n'y a pas une
-ligne qui ne soit écrite avec émotion. Madame de Staël s'est, pour ainsi
-dire, divisée entre ses deux principaux personnages. Elle a donné à l'un
-ses regrets éternels, à l'autre son admiration nouvelle: Corinne et
-Oswald, c'est l'enthousiasme et la douleur, et tous deux c'est
-elle-même.
-
-La première partie, l'Italie démontrée par l'amour, est un enchantement
-continuel. Corinne célèbre toutes les merveilles des arts en faisant
-connaître à Oswald la plus grande des merveilles, Rome, empreinte du
-génie de tant de siècles, Rome qui a triomphé de l'univers et du temps.
-Elle chante la nature féconde et magnifique du Midi, les monuments du
-passé dans leur auguste mélancolie, les héros, les poëtes, les citoyens
-qui ne sont plus. Tout ce que l'histoire offre de grand, tout ce que le
-moment présent peut inspirer de traits agréables, piquants, et parfois
-comiques, à un esprit observateur, se trouve réuni dans ses paroles. Aux
-vues originales d'une jeune imagination elle joint la connaissance de
-tout ce qui a été pensé sur les objets dont elle parle. Elle sait quelle
-a été la manière de juger des anciens et celle des artistes du moyen
-âge, quelle est celle des diverses nations modernes; et elle explique,
-elle met en contraste tous ces points de vue avec la grâce animée d'une
-jeune femme qui veut avant tout plaire et se faire aimer.
-
-C'est avec habileté que l'auteur a repoussé dans l'ombre le commencement
-du voyage de lord Nelvil, afin de porter toute la lumière sur la superbe
-scène qui est le vrai début de l'ouvrage. Accablé par le chagrin d'avoir
-perdu son père, Oswald lord Nelvil était entré la veille dans Rome sans
-rien observer, lorsqu'au matin un soleil éclatant, un bruit de fanfares,
-des coups de canon le réveillent. La muse de l'Italie, Corinne,
-improvisatrice, musicienne, peintre et femme charmante, va être
-couronnée au Capitole. La ville entière est en mouvement, la fête du
-génie est célébrée par tout un peuple. On s'associe aux diverses
-impressions d'Oswald, lorsqu'il suit involontairement le char brillant
-de Corinne. Comme lui, on avait conçu des préventions contre la femme
-qui recherche des hommages publics, et comme lui on se réconcilie avec
-Corinne, quand on croit voir cette physionomie aimable où se peint la
-bonté, la simplicité du coeur unie au plus bel enthousiasme. On partage
-son émotion, lorsque mêlé avec la foule au Capitole, il s'aperçoit que
-sa noble taille, ses habits de deuil et peut-être son expression de
-tristesse ont attiré l'attention de Corinne; qu'elle s'est attendrie en
-le regardant, que déjà elle a eu besoin de changer le sujet de ses
-chants et de joindre des paroles sensibles à son hymne de triomphe. Mais
-à travers le trouble que ressent Oswald, son caractère se fait jour. On
-voit que l'idée de la patrie est celle qui disposera de lui. Quand au
-sortir du Capitole la couronne de Corinne tombe, quand Oswald la relève
-et qu'elle le remercie par deux mots anglais, c'est l'inimitable accent
-national qui bouleverse toute son âme. Il avait été séduit; à présent il
-est frappé au coeur; on sait quelle est chez lui la corde délicate, et
-c'est ainsi que le roman est annoncé, et que cet exorde magnifique
-renferme le secret du reste.
-
-Les improvisations de Corinne, qui sont censées traduites de l'italien
-dans l'ouvrage, y ajoutent un ornement très-brillant; néanmoins je ne
-sais si leur éclat avoué l'emporte beaucoup sur le charme des autres
-discours de Corinne. Tout ce que dit Corinne est ravissant. Dans le
-cercle d'amis dont elle est entourée, elle excite toujours le plus vif
-enthousiasme. Ses paroles toujours attendues avec impatience sont
-toujours justement applaudies. Chacun dit: «Écoutez Corinne, elle vous
-enchantera;» Corinne parle, et elle nous enchante en effet. Et nous ne
-pensons pas que madame de Staël se loue elle-même en vantant ce qu'elle
-a écrit, tant nous trouvons qu'elle a raison de se louer. Énorme
-difficulté pour un auteur que celle d'annoncer un miracle d'esprit et de
-tenir toujours parole! que de nous préparer à l'étonnement et de nous
-étonner néanmoins! Tour de force inouï, si l'abondance, la facilité de
-la verve n'excluait pas l'idée du tour de force, pour donner celle du
-prodige!
-
-Cette multitude de morceaux d'éloquence ou de tableaux charmants ne nuit
-point à l'intérêt de la fiction, parce que l'auteur a eu l'art de ne
-placer les digressions que dans les moments où la marche de l'action est
-suspendue, où le lecteur craint même de lui voir reprendre son cours, et
-où il jouit d'autant mieux d'un moment de calme, qu'il sent que l'orage
-se prépare.
-
-La destinée de Corinne est enveloppée de mystère; elle parle toutes les
-langues; elle réunit les agréments de tous les climats, et l'on ne sait
-où elle est née. Oswald, qui ne conçoit de bonheur que le bonheur
-domestique, voudrait s'unir à elle par un lien sacré, mais auparavant il
-exige sa confiance. Cette explication que Corinne retarde d'un jour à
-l'autre est redoutée du lecteur même; il se plaît à ces promenades, à
-ces courses intéressantes qu'elle ne cesse de proposer à Oswald, afin de
-le distraire de la curiosité du coeur par celle de l'esprit. Le bonheur,
-mais un bonheur qui va finir, la passion qui doit lui survivre respirent
-dans les discours de Corinne. Plus le moment de l'aveu fatal approche,
-plus elle veut s'étourdir elle-même, enivrer celui qu'elle aime des plus
-hautes jouissances de la poésie et des arts. Il semble que des couleurs
-toujours plus vives frappent tous les objets, à mesure que le ciel
-devient plus menaçant, et qu'un rayon unique perce encore le nuage que
-la foudre ne tardera pas à sillonner.
-
-C'est après avoir monté le Vésuve avec Oswald et vu de près les torrents
-embrasés de la lave, que Corinne remet entre les mains de lord Nelvil le
-cahier où elle a écrit son histoire.
-
-Jamais concours de circonstances n'a été plus funeste. Corinne est
-Anglaise, et elle n'a pu supporter la vie monotone d'une province
-d'Angleterre; Corinne a été destinée dans son enfance à devenir l'épouse
-d'Oswald lui-même, et le père de celui-ci, effrayé de la vivacité des
-goûts et des idées qui déjà se développaient en elle, a tourné ses vues
-du côté de Lucile, la soeur cadette de Corinne. Oswald est donc blessé
-dans son sentiment d'Anglais ainsi que dans son sentiment de fils. Il
-est atteint dans tout ce qui est en lui plus profond, plus enraciné que
-l'amour même. Dès lors la fiction prend un autre caractère, et l'on sent
-qu'il ne s'agira plus que de séparation et de mort. Désormais il n'y
-aura plus dans les relations d'Oswald et de Corinne que de cruels
-combats, que ces déchirements de l'âme, résultats de l'opposition entre
-des sentiments également vifs, que l'inégalité de conduite qui en est la
-suite, et les ménagements plus tristes que les orages mêmes. Oswald doit
-songer à retourner dans sa patrie, et la description du séjour qu'il
-fait à Venise avec Corinne, au moment de la séparation, est d'une beauté
-lugubre extrêmement originale. Je ne suivrai pas plus loin cette
-esquisse. Je ne puis me résoudre à retracer l'affreux voyage que Corinne
-fait secrètement en Angleterre, la maladie de langueur qui la consume,
-les noces d'Oswald avec sa soeur, dont elle est presque témoin, son
-retour solitaire à Florence, l'arrivée d'Oswald et de Lucile dans ce
-séjour, et enfin les adieux de Corinne à tous deux, adieux contenus dans
-un hymne sublime, véritable chant du cygne.
-
-La dernière moitié de l'ouvrage est tout en contraste avec la première;
-la couleur la plus sombre y règne, et elle offre un déploiement qu'on
-peut appeler effrayant du talent de peindre la douleur. C'est une
-fécondité extraordinaire de nuances pour graduer les impressions
-tristes, pour fixer, si on peut le dire, les misères fugitives du coeur.
-On voit d'abord un léger déclin dans le bonheur, puis une peine vague et
-passagère qui prend à chaque instant un caractère plus arrêté, puis le
-malheur dans sa force la plus cruelle, et enfin le désespoir avec son
-apparence plus calme, le désespoir d'un être trop doux et trop pieux
-pour se révolter, mais trop faible pour ne pas mourir.
-
-Malgré cette profonde tristesse, il y a toujours une belle harmonie dans
-chaque tableau. Corinne malheureuse est toujours une Muse inspirée; et
-la jouissance des beaux-arts dont l'objet est tragique n'est jamais
-perdue pour le lecteur.
-
-Peut-être faut-il excepter de cet éloge une intrigue épisodique dont le
-théâtre est à Paris. Ce morceau me paraît sortir du ton; et le mérite
-qu'il peut avoir n'est pas à sa place dans l'ouvrage.
-
-On a dit que le personnage de Corinne avait quelque chose de trop
-théâtral pour la vraisemblance. Mais ce n'est pas une nature ordinaire
-que l'auteur a voulu peindre; c'est le caractère exalté d'une femme
-poëte qui, lorsqu'elle aime et qu'elle souffre, est toujours une
-improvisatrice. La conscience de son talent, celle de l'admiration
-qu'elle excite ne la quittent point, et donnent à l'expression de ses
-sentiments les plus vrais une couleur particulièrement éclatante. Madame
-de Staël, bien plus simple que son héroïne, devait pourtant mieux qu'une
-autre concevoir une pareille modification de l'existence. C'est même
-cette inspiration, portée sur l'univers extérieur comme sur les
-affections de l'âme, qui met de l'accord entre la partie descriptive et
-la partie romanesque de la composition.
-
-Ceux qui jugent cet ouvrage comme un roman trouvent que le héros n'est
-pas assez passionné. Mais Corinne ne devait être surpassée en rien, pas
-même dans l'amour; et il fallait un caractère absolument différent du
-sien pour qu'il se soutint à côté d'elle. Celui d'Oswald est dans la
-nature, et il est surtout dans celle d'un Anglais. Combien n'existe-t-il
-pas, principalement dans les pays sévères, de ces êtres qui regrettent
-tour à tour le plaisir et l'austérité, qui paraissent à la fois dominés
-par leurs habitudes et par le désir de s'en affranchir, et qui ne sont
-jamais plus près de rompre avec leurs passions ou avec leurs principes,
-que quand on les croit sur le point de leur céder! Ce caractère qui
-tenait la malheureuse Corinne dans un état d'alarmes perpétuelles, était
-peut-être exactement ce qu'il fallait pour fixer son imagination et
-captiver ses pensées.
-
-Tout ce qui concerne les beaux-arts est plein d'intérêt et de mérite. Il
-y a une fraîcheur, une vivacité extrême dans les impressions, et
-pourtant une érudition ingénieuse s'y laisse entrevoir. Les idées les
-plus marquantes de Winkelmann, celles qu'y ont ajoutées d'autres auteurs
-allemands, celles même des érudits italiens, sont exposées par Corinne,
-et semblent souvent renaître chez elle sous la forme de l'inspiration.
-Corinne, avec son enthousiasme, a tout le tact de madame de Staël. Chez
-elle l'admiration la plus vive est toujours circonscrite; le mot qui
-l'exprime en marque la borne; elle voit ce qui manque à travers ce qui
-est, et sans cesser de jouir de ce qui est.
-
-Je ne sais si l'on a reproché à madame de Staël de s'être peinte
-elle-même dans Corinne. Peut-être n'a-t-elle pas été étrangère au désir
-d'affaiblir les préventions qu'on a dans le monde contre les femmes à
-grands talents; peut-être a-t-elle voulu montrer, ainsi qu'elle le
-savait par expérience, que l'amour de la gloire ne supposait pas
-nécessairement les défauts avec lesquels l'opinion commune l'associe.
-Elle a donc créé un être semblable à elle, une femme qui unit le besoin
-du succès à une sensibilité profonde, la mobilité de l'imagination à la
-constance du coeur, l'abandon dans la conversation à cette dignité de
-l'âme qui commande celle des manières, et enfin la passion dans toute sa
-force à l'examen de soi et des autres. Et cet être qu'elle a conçu, elle
-l'a tellement réalisé, elle lui a donné aux yeux de tous une forme si
-prononcée, que la fiction a servi de preuve à la vérité; et Corinne a
-fait enfin connaître madame de Staël.
-
-Toutefois, une pareille vue n'a pu être que secondaire. Il ne faut pas
-chercher d'explication à ce qui est beau en soi. _Corinne_ est le fruit
-de l'inspiration. C'est un tableau qui s'était trop fortement emparé de
-l'imagination de l'auteur pour qu'il n'eût pas le besoin de le tracer;
-et le propre du génie est de se peindre lui-même dans ses oeuvres.
-
-Ce qui est remarquable dans l'invention de la fable, c'est que le hasard
-n'y joue un rôle qu'en apparence; les événements n'y font que mettre la
-nature des choses en relief. Aucune loi immuable n'obligeait
-certainement le père d'Oswald à refuser Corinne pour sa belle-fille.
-Mais on voit que ce père n'est là que pour représenter les pensées
-secrètes, les pensées inévitables d'Oswald lui-même, qui craint qu'une
-femme célèbre ne soit pas propre à remplir d'obscurs devoirs. Lucile et
-Corinne sont aussi des idées générales; elles sont l'Angleterre et
-l'Italie, le bonheur domestique et les jouissances de l'imagination, le
-génie éclatant et la vertu modeste et sévère. Les plaidoyers pour et
-contre ces deux genres d'existence sont également forts; les deux faces
-opposées de la vie sont saisies avec une même vivacité de conception, et
-une grande question est continuellement traitée dans l'ouvrage sans
-qu'on s'en doute, tant l'intérêt dramatique entraîne irrésistiblement le
-lecteur.
-
-_Corinne_ eut un succès prodigieux. Un ouvrage où les artistes puisaient
-un nouvel enthousiasme avec de nouveaux moyens de l'exprimer, les
-érudits des rapprochements ingénieux, les voyageurs des directions
-heureuses, les critiques des observations pleines de finesse, où les
-âmes les plus froides s'ouvraient à l'émotion, enfin où il y avait du
-plaisir jusque pour la malice même dans ces portraits de nations si
-plaisamment caractéristiques, un tel ouvrage, dis-je, enleva de vive
-force tous les suffrages, entraîna toutes les opinions. Il n'y eut
-qu'une voix, qu'un cri d'admiration dans l'Europe lettrée; et ce
-phénomène fut partout un événement.
-
-
-EXTRAIT DES _Portraits de Femmes_ PAR M. SAINTE-BEUVE.
-
-_Corinne_ parut en 1807. Le succès fut instantané, universel; mais ce
-n'est pas dans la presse que nous devons en chercher les témoignages. La
-liberté critique, même littéraire, allait cesser d'exister; madame de
-Staël ne pouvait, vers ces années, faire insérer au _Mercure_ une
-spirituelle mais simple analyse du remarquable essai de M. de Barante
-sur le dix-huitième siècle. On était, quand parut _Corinne_, à la veille
-et sous la menace de cette censure absolue. Le mécontentement du
-souverain contre l'ouvrage, probablement parce que cet enthousiasme
-idéal n'était pas quelque chose qui allât à son but, suffit à paralyser
-les éloges imprimés. Le _Publiciste_, toutefois, organe modéré du monde
-de M. Suard et de la liberté philosophique dans les choses de l'esprit,
-donna trois bons articles signés D. D., qui doivent être de mademoiselle
-de Meulan (madame Guizot). D'ailleurs M. de Feletz, dans les _Débats_,
-continua sa chicane méticuleuse et chichement polie; M. Boutard loua et
-réserva judicieusement les opinions relatives aux beaux-arts. Un M. G.
-(dont j'ignore le nom) fit dans le _Mercure_ un article sans
-malveillance, mais sans valeur. Eh! qu'importe dorénavant à madame de
-Staël cette critique à la suite? Avec _Corinne_ elle est décidément
-entrée dans la gloire et dans l'empire. Il y a un moment décisif pour
-les génies, où ils s'établissent tellement, que désormais les éloges
-qu'on en peut faire n'intéressent plus que la vanité et l'honneur de
-ceux qui les font. On leur est redevable d'avoir à les louer; leur nom
-devient une illustration dans le discours; c'est comme un vase d'or
-qu'on emprunte et dont notre logis se pare. Ainsi pour madame de Staël,
-à dater de _Corinne_. L'Europe entière la couronna sous ce nom.
-_Corinne_ est bien l'image de l'indépendance souveraine du génie, même
-au temps de l'oppression la plus entière, _Corinne_ qui se fait
-couronner à Rome, dans ce Capitole de la Ville éternelle, où le
-conquérant qui l'exile ne mettra pas le pied. Madame Necker de Saussure
-(_Notice_), Benjamin Constant (_Mélanges_), M.-J. Chénier (_Tableau de
-la Littérature_), ont analysé et apprécié l'ouvrage, de manière à
-abréger notre tâche après eux: «Corinne, dit Chénier, c'est Delphine
-encore, mais perfectionnée, mais indépendante, laissant à ses facultés
-un plein essor, et toujours doublement inspirée par le talent et par
-l'amour.» Oui, mais la gloire elle-même pour Corinne n'est qu'une
-distraction éclatante, une plus vaste occasion de conquérir les coeurs:
-«En cherchant la gloire, dit-elle à Oswald, j'ai toujours espéré qu'elle
-me ferait aimer.» Le fond du livre nous montre cette lutte des
-puissances noblement ambitieuses ou sentimentales et du bonheur
-domestique, pensée perpétuelle de madame de Staël. Corinne a beau
-resplendir par instants comme la prêtresse d'Apollon, elle a beau être,
-dans les rapports habituels de la vie, la plus simple des femmes, une
-femme gaie, mobile, ouverte à mille attraits, capable sans effort du
-plus gracieux abandon; malgré toutes ces ressources du dehors et de
-l'intérieur, elle n'échappera point à elle-même. Du moment qu'elle se
-sent saisie par la passion, _par cette griffe de vautour sous laquelle
-le bonheur et l'indépendance succombent_, j'aime son impuissance à se
-consoler, j'aime son sentiment plus fort que son génie, son invocation
-fréquente à la sainteté et à la durée des liens qui seuls empêchent les
-brusques déchirements, et l'entendre, à l'heure de mourir, avouer en son
-chant du cygne: «De toutes les facultés de l'âme que je tiens de la
-nature, celle de souffrir est la seule que j'ai exercée tout entière.»
-Ce côté prolongé de Delphine à travers Corinne me séduit principalement
-et m'attache dans la lecture; l'admirable cadre qui environne de toutes
-parts les situations d'une âme ardente et mobile y ajoute par sa
-sévérité. Ces noms d'amants, non pas gravés, cette fois, sur les écorces
-de quelque hêtre, mais inscrits aux parois des ruines éternelles,
-s'associent à la grave histoire, et deviennent une partie vivante de son
-immortalité. La passion divine d'un être qu'on ne peut croire imaginaire
-introduit, le long des cirques antiques, une victime de plus, qu'on
-n'oubliera jamais; le génie, qui l'a tiré de son sein, est un vainqueur
-de plus, et non pas le moindre dans cette cité de tous les vainqueurs.
-
-Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui
-demandait un jour si Saint-Preux n'était pas lui-même: «Non, répondit
-Jean-Jacques; Saint-Preux n'est pas tout à fait ce que j'ai été, mais ce
-que j'aurais voulu être.» Presque tous les romanciers-poëtes peuvent
-dire ainsi. Corinne est, pour madame de Staël, ce qu'elle aurait voulu
-être, ce qu'après tout (et sauf la différence du groupe de l'art à la
-dispersion de la vie) elle a été. De Corinne, elle n'a pas eu seulement
-le Capitole et le triomphe; elle en aura aussi la mort par la
-souffrance.
-
-Cette Rome, cette Naples, que madame de Staël exprimait à sa manière
-dans le roman-poëme de _Corinne_, M. de Chateaubriand les peignait vers
-le même moment dans l'épopée des _Martyrs_. Ici ne s'interpose aucun
-nuage léger de Germanie; on rentre avec Eudore dans l'antique jeunesse,
-partout la netteté virile du dessin, la splendeur première et naturelle
-du pinceau.
-
-Rome, Rome! des marbres, des horizons, des cadres plus grands, pour
-prêter appui à des pensées moins éphémères!
-
-Une personne d'esprit écrivait: «Comme j'aime certaines poésies! il en
-est d'elles comme de Rome, c'est tout ou rien: on vit avec, ou on ne
-comprend pas.» _Corinne_ n'est qu'une variété imposante dans ce _culte
-romain_, dans cette façon de sentir à des époques et avec des âmes
-diverses la Ville éternelle.
-
-Une partie charmante de _Corinne_, et d'autant plus charmante qu'elle
-est moins voulue, c'est l'esprit de conversation qui souvent s'y mêle
-par le comte d'Erfeuil et par les retours vers la société française.
-Madame de Staël raille cette société trop légèrement spirituelle, mais
-en ces moments elle en est elle-même plus qu'elle ne croit: ce qu'elle
-sait peut-être le mieux dire, comme il arrive souvent, elle le dédaigne.
-
-Comme dans _Delphine_, il y a des portraits: madame d'Arbigny, cette
-femme française qui arrange et calcule tout, en est un, comme l'était
-madame de Vernon. On la nommait tout bas dans l'intimité, de même
-qu'aussi l'on savait de quels éléments un peu divers se composait la
-noble figure d'Oswald, de même qu'on croyait à la vérité fidèle de la
-scène des adieux, et qu'on se souvenait presque des déchirements de
-Corinne durant l'absence.
-
-Quoi qu'il en soit, malgré ce qu'il y a dans _Corinne_ de conversations
-et de peintures du monde, ce n'est pas à propos de ce livre qu'il y a
-lieu de reprocher à madame de Staël un manque de consistance et de
-fermeté dans le style, et quelque chose de trop couru dans la
-distribution des pensées. Elle est tout à fait sortie, pour l'exécution
-générale de cette oeuvre, de la conversation spirituelle, de
-l'improvisation écrite, comme elle faisait quelquefois (_stans pede in
-uno_) debout, et appuyée à l'angle d'une cheminée. S'il y a encore des
-imperfections de style, ce n'est que par rares accidents; j'ai vu notés
-au crayon, dans un exemplaire de _Corinne_, une quantité prodigieuse de
-_mais_, qui donnent en effet de la monotonie aux premières pages.
-Toutefois, un soin attentif préside au détail de ce monument; l'écrivain
-est arrivé à l'art, à la majesté soutenue, au nombre.
-
-
-
-
-CORINNE
-
-OU
-
-L'ITALIE
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-OSWALD
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Oswald, lord Nelvil, pair d'Écosse, partit d'Édimbourg pour se rendre en
-Italie, pendant l'hiver de 1794 à 1795. Il avait une figure noble et
-belle, beaucoup d'esprit, un grand nom, une fortune indépendante; mais
-sa santé était altérée par un profond sentiment de peine, et les
-médecins, craignant que sa poitrine ne fût attaquée, lui avaient ordonné
-l'air du Midi. Il suivit leur conseil, bien qu'il mît peu d'intérêt à la
-conservation de ses jours. Il espérait du moins trouver quelques
-distractions dans la diversité des objets qu'il allait voir. La plus
-intime de toutes les douleurs, la perte d'un père, était la cause de sa
-maladie; des circonstances cruelles, des remords inspirés par des
-scrupules délicats, aigrissaient encore ses regrets, et l'imagination y
-mêlait ses fantômes. Quand on souffre, on se persuade aisément que l'on
-est coupable, et les violents chagrins portent le trouble jusque dans la
-conscience.
-
-A vingt-cinq ans, il était découragé de la vie; son esprit jugeait tout
-d'avance, et sa sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du
-coeur. Personne ne se montrait plus que lui complaisant et dévoué pour
-ses amis, quand il pouvait leur rendre service; mais rien ne lui causait
-un sentiment de plaisir, pas même le bien qu'il faisait: il sacrifiait
-sans cesse et facilement ses goûts à ceux d'autrui; mais on ne pouvait
-expliquer par la générosité seule cette abnégation absolue de tout
-égoïsme, et l'on devait souvent l'attribuer au genre de tristesse qui ne
-lui permettait plus de s'intéresser à son propre sort. Les indifférents
-jouissaient de ce caractère, et le trouvaient plein de grâce et de
-charmes; mais quand on l'aimait, on sentait qu'il s'occupait du bonheur
-des autres comme un homme qui n'en espérait pas lui-même, et l'on était
-presque affligé de ce bonheur, qu'il donnait sans qu'on pût le lui
-rendre.
-
-Il avait cependant un caractère mobile, sensible et passionné; il
-réunissait tout ce qui peut entraîner les autres et soi-même; mais le
-malheur et le repentir l'avaient rendu timide envers la destinée; il
-croyait la désarmer en n'exigeant rien d'elle. Il espérait trouver dans
-le triste attachement à tous ses devoirs, et dans le renoncement aux
-jouissances vives, une garantie contre les peines qui déchirent l'âme:
-ce qu'il avait éprouvé lui faisait peur, et rien ne lui paraissait
-valoir dans ce monde la chance de ces peines; mais quand on est capable
-de les ressentir, quel est le genre de vie qui peut en mettre à l'abri?
-
-Lord Nelvil se flattait de quitter l'Écosse sans regret, puisqu'il y
-restait sans plaisir; mais ce n'est pas ainsi qu'est faite la funeste
-imagination des âmes sensibles: il ne se doutait pas des liens qui
-l'attachaient aux lieux qui lui faisaient le plus de mal, à l'habitation
-de son père. Il y avait dans cette habitation des chambres, des places
-dont il ne pouvait approcher sans frémir; et cependant, quand il se
-résolut à s'en éloigner, il se sentit plus seul encore. Quelque chose
-d'aride s'empara de son coeur; il n'était plus le maître de verser des
-larmes quand il souffrait; il ne pouvait plus faire renaître ces petites
-circonstances locales qui l'attendrissaient profondément; ses souvenirs
-n'avaient plus rien de vivant, ils n'étaient plus en relation avec les
-objets qui l'environnaient: il ne pensait pas moins à celui qu'il
-regrettait, mais il parvenait plus difficilement à se retracer sa
-présence.
-
-Quelquefois aussi il se reprochait d'abandonner les lieux où son père
-avait vécu. «Qui sait, se disait-il, si les ombres des morts peuvent
-suivre partout les objets de leurs affections? Peut-être ne leur est-il
-permis d'errer qu'autour des lieux où leurs cendres reposent! Peut-être
-que dans ce moment mon père aussi me regrette; mais la force lui manque
-pour me rappeler de si loin! Hélas! quand il vivait, un concours
-d'événements inouïs n'a-t-il pas dû lui persuader que j'avais trahi sa
-tendresse, que j'étais rebelle à ma patrie, à la volonté paternelle, à
-tout ce qu'il y a de sacré sur la terre?» Ces souvenirs causaient à lord
-Nelvil une douleur si insupportable, que non-seulement il n'aurait pu
-les confier à personne, mais il craignait lui-même de les approfondir.
-Il est si facile de se faire avec ses propres réflexions un mal
-irréparable!
-
-Il en coûte davantage pour quitter sa patrie, quand il faut traverser la
-mer pour s'en éloigner; tout est solennel dans un voyage dont l'Océan
-marque les premiers pas: il semble qu'un abîme s'entr'ouvre derrière
-vous, et que le retour pourrait devenir à jamais impossible. D'ailleurs,
-le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde; elle est
-l'image de cet infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel
-sans cesse elle va se perdre. Oswald, appuyé sur le gouvernail, et les
-regards fixés sur les vagues, était calme en apparence, car sa fierté et
-sa timidité réunies ne lui permettaient presque jamais de montrer, même
-à ses amis, ce qu'il éprouvait: mais des sentiments pénibles l'agitaient
-intérieurement. Il se rappelait le temps où le spectacle de la mer
-animait sa jeunesse, par le désir de fendre les flots à la nage, de
-mesurer sa force contre elle. «Pourquoi, se disait-il avec un regret
-amer, pourquoi me livrer sans relâche à la réflexion? Il y a tant de
-plaisir dans la vie active, dans ces exercices violents qui nous font
-sentir l'énergie de l'existence! La mort elle-même alors ne semble qu'un
-événement peut-être glorieux, subit au moins et que le déclin n'a point
-précédé. Mais cette mort qui vient sans que le courage l'ait cherchée,
-cette mort des ténèbres, qui vous enlève dans la nuit ce que vous avez
-de plus cher, qui méprise vos regrets, repousse votre bras, et vous
-oppose sans pitié les éternelles lois du temps et de la nature, cette
-mort inspire une sorte de mépris pour la destinée humaine, pour
-l'impuissance de la douleur, pour tous les vains efforts qui vont se
-briser contre la nécessité.
-
-Tels étaient les sentiments qui tourmentaient Oswald; et ce qui
-caractérisait le malheur de sa situation, c'était la vivacité de la
-jeunesse unie aux pensées d'un autre âge. Il s'identifiait avec les
-idées qui avaient dû occuper son père dans les derniers temps de sa vie,
-et il portait l'ardeur de vingt-cinq ans dans les réflexions
-mélancoliques de la vieillesse. Il était lassé de tout, et regrettait
-cependant le bonheur, comme si les illusions lui étaient restées. Ce
-contraste, entièrement opposé aux volontés de la nature, qui met de
-l'ensemble et de la gradation dans le cours naturel des choses, jetait
-du désordre au fond de l'âme d'Oswald; mais ses manières extérieures
-avaient toujours beaucoup de douceur et d'harmonie, et sa tristesse,
-loin de lui donner de l'humeur, lui inspirait encore plus de
-condescendance et de bonté pour les autres.
-
-Deux ou trois fois, dans le passage de Harwich à Embden, la mer menaça
-d'être orageuse; lord Nelvil conseillait les matelots, rassurait les
-passagers; et quand il servait lui-même à la manoeuvre, quand il prenait
-pour un moment la place du pilote, il y avait dans tout ce qu'il faisait
-une adresse et une force qui ne devaient pas être considérées comme le
-simple effet de la souplesse et de l'agilité du corps, car l'âme se mêle
-à tout.
-
-Quand il fallut se séparer, tout l'équipage se pressait autour d'Oswald
-pour prendre congé de lui; ils le remerciaient tous de mille petits
-services qu'il leur avait rendus dans la traversée, et dont il ne se
-souvenait plus. Une fois c'était un enfant dont il s'était occupé
-longtemps; plus souvent un vieillard dont il avait soutenu les pas,
-quand le vent agitait le vaisseau. Une telle absence de personnalité ne
-s'était peut-être jamais rencontrée; sa journée se passait sans qu'il en
-prît aucun moment pour lui-même; il l'abandonnait aux autres par
-mélancolie et par bienveillance. En le quittant, les matelots lui dirent
-tous en même temps: _Mon cher seigneur, puissiez-vous être plus
-heureux!_ Oswald n'avait pas exprimé cependant une seule fois sa peine,
-et les hommes d'une autre classe, qui avaient fait le trajet avec lui,
-ne lui en avaient pas dit un mot. Mais les gens du peuple, à qui leurs
-supérieurs se confient rarement, s'habituent à découvrir les sentiments
-autrement que par la parole; ils vous plaignent quand vous souffrez,
-quoiqu'ils ignorent la cause de vos chagrins, et leur pitié spontanée
-est sans mélange de blâme ou de conseil.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Voyager est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de
-la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère,
-c'est que vous commencez à vous y faire une patrie; mais traverser des
-pays inconnus, entendre parler un langage que vous comprenez à peine,
-voir des visages humains sans relation avec votre passé ni avec votre
-avenir, c'est de la solitude et de l'isolement sans repos et sans
-dignité; car cet empressement, cette hâte pour arriver là où personne ne
-vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule cause, vous
-inspirent peu d'estime pour vous-même, jusqu'au moment où les objets
-nouveaux deviennent un peu anciens, et créent autour de vous quelques
-doux liens de sentiment et d'habitude.
-
-Oswald éprouva donc un redoublement de tristesse en traversant
-l'Allemagne pour se rendre en Italie. Il fallait alors, à cause de la
-guerre, éviter la France et les environs de la France; il fallait aussi
-s'éloigner des armées, qui rendaient les routes impraticables. Cette
-nécessité de s'occuper des détails matériels du voyage, de prendre
-chaque jour, et presque à chaque instant, une résolution nouvelle, était
-tout à fait insupportable à lord Nelvil. Sa santé, loin de s'améliorer,
-l'obligeait souvent à s'arrêter, lorsqu'il eût voulu se hâter d'arriver,
-ou du moins de partir. Il crachait le sang, et se soignait le moins
-qu'il était possible, car il se croyait coupable, et s'accusait lui-même
-avec une trop grande sévérité. Il ne voulait vivre encore que pour
-défendre son pays. «La patrie, se disait-il, n'a-t-elle pas sur nous
-quelques droits paternels? mais il faut pouvoir la servir utilement; il
-ne faut pas lui offrir l'existence débile que je traîne, allant demander
-au soleil quelques principes de vie pour lutter contre mes maux. Il n'y
-a qu'un père qui vous recevrait dans un tel état, et vous aimerait
-d'autant plus que vous seriez plus délaissé par la nature ou par le
-sort.»
-
-Lord Nelvil s'était flatté que la variété continuelle des objets
-extérieurs détournerait un peu son imagination de ses idées habituelles;
-mais il fut bien loin d'en éprouver d'abord cet heureux effet. Il faut,
-après un grand malheur, se familiariser de nouveau avec tout ce qui vous
-entoure; s'accoutumer aux visages que l'on revoit, à la maison où l'on
-demeure, aux habitudes journalières qu'on doit reprendre: chacun de ces
-efforts est une secousse pénible, et rien ne les multiplie comme un
-voyage.
-
-Le seul plaisir de lord Nelvil était de parcourir les montagnes du Tyrol
-sur un cheval écossais qu'il avait emmené avec lui, et qui, comme les
-chevaux de ce pays, galopait en gravissant les hauteurs; il s'écartait
-de la grande route pour passer par les sentiers les plus escarpés. Les
-paysans étonnés s'écriaient d'abord avec effroi, en le voyant ainsi sur
-le bord des abîmes; puis ils battaient des mains en admirant son
-adresse, son agilité, son courage. Oswald aimait assez l'émotion du
-danger: elle soulève le poids de la douleur; elle réconcilie un moment
-avec cette vie qu'on a reconquise, et qu'il est si facile de perdre.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Dans la ville d'Inspruck, avant d'entrer en Italie, Oswald entendit
-raconter à un négociant chez lequel il s'était arrêté quelque temps,
-l'histoire d'un émigré français, appelé le comte d'Erfeuil, qui
-l'intéressa beaucoup en sa faveur. Cet homme avait supporté la perte
-entière d'une très-grande fortune avec une sérénité parfaite; il avait
-vécu et fait vivre, par son talent pour la musique, un vieil oncle qu'il
-avait soigné jusqu'à sa mort; il s'était constamment refusé à recevoir
-les services d'argent qu'on s'était empressé de lui offrir; il avait
-montré la plus brillante valeur, la valeur française, pendant la guerre,
-et la gaieté la plus inaltérable au milieu des revers: il désirait
-d'aller à Rome pour y retrouver un de ses parents dont il devait
-hériter, et souhaitait un compagnon, ou plutôt un ami, pour faire avec
-lui le voyage plus agréablement.
-
-Les souvenirs les plus douloureux de lord Nelvil étaient attachés à la
-France; néanmoins il était exempt des préjugés qui séparent les deux
-nations, parce qu'il avait eu pour ami intime un Français, et qu'il
-avait trouvé dans cet ami la plus admirable réunion de toutes les
-qualités de l'âme. Il offrit donc au négociant qui lui raconta
-l'histoire du comte d'Erfeuil, de conduire en Italie ce noble et
-malheureux jeune homme. Le négociant vint annoncer à lord Nelvil, au
-bout d'une heure, que sa proposition était acceptée avec reconnaissance.
-Oswald était heureux de rendre ce service; mais il lui en coûtait
-beaucoup de renoncer à la solitude, et sa timidité souffrait de se
-trouver tout à coup dans une relation habituelle avec un homme qu'il ne
-connaissait pas.
-
-Le comte d'Erfeuil vint faire visite à lord Nelvil pour le remercier. Il
-avait des manières élégantes, une politesse facile et de bon goût, et
-dès l'abord il se montrait parfaitement à son aise. On s'étonnait, en le
-voyant, de tout ce qu'il avait souffert; car il supportait son sort avec
-un courage qui allait jusqu'à l'oubli, et il avait dans sa conversation
-une légèreté vraiment admirable quand il parlait de ses propres revers,
-mais moins admirable, il faut en convenir, quand elle s'étendait à
-d'autres sujets.
-
-«Je vous ai beaucoup d'obligation, milord, dit le comte d'Erfeuil, de me
-retirer de cette Allemagne où je m'ennuyais à périr.--Vous y êtes
-cependant, répondit lord Nelvil, généralement aimé et considéré.--J'y ai
-des amis, reprit le comte d'Erfeuil, que je regrette sincèrement; car
-dans ce pays-ci l'on ne rencontre que les meilleures gens du monde; mais
-je ne sais pas un mot d'allemand, et vous conviendrez que ce serait un
-peu long et un peu fatigant pour moi de l'apprendre. Depuis que j'ai eu
-le malheur de perdre mon oncle, je ne sais que faire de mon temps: quand
-il fallait m'occuper de lui, cela remplissait ma journée; à présent les
-vingt-quatre heures me pèsent beaucoup.--La délicatesse avec laquelle
-vous vous êtes conduit pour monsieur votre oncle, dit lord Nelvil,
-inspire pour vous, monsieur le comte, la plus profonde estime.--Je n'ai
-fait que mon devoir, reprit le comte d'Erfeuil; le pauvre homme m'avait
-comblé de biens pendant mon enfance; je ne l'aurais jamais quitté,
-eût-il vécu cent ans! mais c'est heureux pour lui d'être mort: ce le
-serait aussi pour moi, ajouta-t-il en riant, car je n'ai pas grand
-espoir dans ce monde. J'ai fait de mon mieux à la guerre pour être tué;
-mais puisque le sort m'a épargné, il faut vivre aussi bien qu'on le
-peut.--Je me féliciterai de mon arrivée ici, répondit lord Nelvil, si
-vous vous trouvez bien à Rome, et si...--O mon Dieu! interrompit le
-comte d'Erfeuil, je me trouverai bien partout, quand on est jeune et
-gai, tout s'arrange. Ce ne sont pas les livres ni la méditation qui
-m'ont acquis la philosophie que j'ai, mais l'habitude du monde et des
-malheurs; et vous voyez bien, milord, que j'ai raison de compter sur le
-hasard, puisqu'il m'a procuré l'occasion de voyager avec vous.» En
-achevant ces mots, le comte d'Erfeuil salua lord Nelvil de la meilleure
-grâce du monde, convint de l'heure du départ pour le jour suivant, et
-s'en alla.
-
-Le comte d'Erfeuil et lord Nelvil partirent le lendemain. Oswald, après
-les premières phrases de politesse, fut plusieurs heures sans dire un
-mot; mais voyant que ce silence fatiguait son compagnon, il lui demanda
-s'il se faisait plaisir d'aller en Italie. Mon Dieu, répondit le comte
-d'Erfeuil, je sais ce qu'il faut croire de ce pays-là; je ne m'attends
-pas du tout à m'y amuser. Un de mes amis, qui y a passé six mois, m'a
-dit qu'il n'y avait pas de province en France où il n'y eût un meilleur
-théâtre et une société plus agréable qu'à Rome; mais dans cette ancienne
-capitale du monde, je trouverai sûrement quelques Français avec qui
-causer, et c'est tout ce que je désire.--Vous n'avez pas été tenté
-d'apprendre l'italien? interrompit Oswald.--Non, du tout, reprit le
-comte d'Erfeuil, cela n'entrait pas dans le plan de mes études.» Et il
-prit, en disant cela, un air si sérieux, qu'on aurait pu croire que
-c'était une résolution fondée sur de graves motifs.
-
-«Si vous voulez que je vous le dise, continua le comte d'Erfeuil, je
-n'aime, en fait de nation, que les Anglais et les Français; il faut être
-fiers comme eux, ou brillants comme nous; tout le reste n'est que de
-l'imitation.» Oswald se tut; le comte d'Erfeuil, quelques moments après,
-recommença l'entretien par des traits d'esprit et de gaieté fort
-aimables. Il jouait avec les mots, avec les phrases, d'une façon
-très-ingénieuse; mais ni les objets extérieurs, ni les sentiments
-intimes n'étaient l'objet de ses discours. Sa conversation ne venait,
-pour ainsi dire, ni du dehors ni du dedans; elle passait entre la
-réflexion et l'imagination, et les seuls rapports de la société en
-étaient le sujet.
-
-Il nommait vingt noms propres à lord Nelvil, soit en France, soit en
-Angleterre, pour savoir s'il les connaissait, et racontait à cette
-occasion des anecdotes piquantes, avec une tournure pleine de grâce;
-mais on eût dit, à l'entendre, que le seul entretien convenable pour un
-homme de goût, c'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, le commérage de
-la bonne compagnie.
-
-Lord Nelvil réfléchit quelque temps au caractère du comte d'Erfeuil, à
-ce mélange singulier de courage et de frivolité, à ce mépris du malheur,
-si grand, s'il avait coûté plus d'efforts, si héroïque, s'il ne venait
-pas de la même source qui rend incapable des affections profondes. «Un
-Anglais, se disait Oswald, serait accablé de tristesse dans de
-semblables circonstances. D'où vient la force de ce Français? d'où vient
-aussi sa mobilité? Le comte d'Erfeuil, en effet, entend-il vraiment
-l'art de vivre? Quand je me crois supérieur, ne suis-je que malade? Son
-existence légère s'accorde-t-elle mieux que la mienne avec la rapidité
-de la vie? et faut-il esquiver la réflexion comme une ennemie, au lieu
-d'y livrer toute son âme?» En vain Oswald aurait-il éclairci ces doutes:
-nul ne peut sortir de la région intellectuelle qui lui a été assignée,
-et les qualités sont plus indomptables encore que les défauts.
-
-Le comte d'Erfeuil ne faisait aucune attention à l'Italie, et rendait
-presque impossible à lord Nelvil de s'en occuper; car il le détournait
-sans cesse de la disposition qui fait admirer un beau pays et sentir son
-charme pittoresque. Oswald prêtait l'oreille autant qu'il le pouvait au
-bruit du vent, au murmure des vagues; car toutes les voix de la nature
-faisaient plus de bien à son âme que les propos de la société, tenus au
-pied des Alpes, à travers les ruines, et sur les bords de la mer.
-
-La tristesse qui consumait Oswald eût mis moins d'obstacle au plaisir
-qu'il pouvait goûter par l'Italie, que la gaieté même du comte
-d'Erfeuil; les regrets d'une âme sensible peuvent s'allier avec la
-contemplation de la nature et de la jouissance des beaux-arts; mais la
-frivolité, sous quelque forme qu'elle se présente, ôte à l'attention sa
-force, à la pensée son originalité, au sentiment sa profondeur. Un des
-effets singuliers de cette frivolité était d'inspirer beaucoup de
-timidité à lord Nelvil dans ses relations avec le comte d'Erfeuil:
-l'embarras est presque toujours pour celui dont le caractère est le plus
-sérieux. La légèreté spirituelle impose à l'esprit méditatif; et celui
-qui se dit heureux semble plus sage que celui qui souffre.
-
-Le comte d'Erfeuil était doux, obligeant, facile en tout, sérieux
-seulement dans l'amour-propre, et digne d'être aimé comme il aimait,
-c'est-à-dire comme un bon camarade de plaisirs et de périls; mais il ne
-s'entendait point au partage des peines. Il s'ennuyait de la mélancolie
-d'Oswald, et, par bon coeur autant que par goût, il aurait souhaité de
-la dissiper. «Que vous manque-t-il? lui disait-il souvent. N'êtes-vous
-pas jeune, riche, et, si vous le voulez, bien portant? car vous n'êtes
-malade que parce que vous êtes triste. Moi, j'ai perdu ma fortune, mon
-existence; je ne sais ce que je deviendrai, et cependant je jouis de la
-vie comme si je possédais toutes les prospérités de la terre.--Vous avez
-un courage aussi rare qu'honorable, répondit lord Nelvil; mais les
-revers que vous ayez éprouvés font moins de mal que les chagrins du
-coeur!--Les chagrins du coeur! s'écria le comte d'Erfeuil, oh! c'est
-vrai, ce sont les plus cruels de tous... Mais... mais... encore faut-il
-s'en consoler; car un homme sensé doit chasser de son âme tout ce qui ne
-peut servir ni aux autres ni à lui-même. Ne sommes-nous pas ici-bas pour
-être utiles d'abord, et puis heureux ensuite? Mon cher Nelvil,
-tenons-nous-en là.»
-
-Ce que disait le comte d'Erfeuil était raisonnable, dans le sens
-ordinaire de ce mot; car il avait, à beaucoup d'égards, ce qu'on appelle
-une bonne tête: ce sont les caractères passionnés, bien plus que les
-caractères légers, qui sont capables de folie; mais, loin que sa façon
-de sentir excitât la confiance de lord Nelvil, il aurait voulu pouvoir
-assurer au comte d'Erfeuil qu'il était le plus heureux des hommes, pour
-éviter le mal que lui faisaient ses consolations.
-
-Cependant le comte d'Erfeuil s'attachait beaucoup à lord Nelvil: sa
-résignation et sa simplicité, sa modestie et sa fierté lui inspiraient
-une considération dont il ne pouvait se défendre. Il s'agitait autour du
-calme extérieur d'Oswald, il cherchait dans sa tête tout ce qu'il avait
-entendu dire de plus grave dans son enfance à des parents âgés, afin de
-l'essayer sur lord Nelvil; et, tout étonné de ne pas vaincre son
-apparente froideur, il se disait en lui-même: «Mais n'ai-je pas de la
-bonté, de la franchise, du courage? ne suis-je pas aimable en société?
-que peut-il donc me manquer pour faire effet sur cet homme? et n'y
-a-t-il pas entre nous quelque malentendu qui vient peut-être de ce qu'il
-ne sait pas assez bien le français?
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Une circonstance imprévue accrut beaucoup le sentiment de respect que le
-comte d'Erfeuil éprouvait déjà, presque à son insu, pour son compagnon
-de voyage. La santé de lord Nelvil l'avait contraint de s'arrêter
-quelques jours à Ancône. Les montagnes et la mer rendent la situation de
-cette ville très-belle, et la foule des Grecs qui travaillent sur le
-devant des boutiques, assis à la manière orientale, la diversité des
-costumes des habitants du Levant qu'on rencontre dans les rues, lui
-donnent un aspect original et intéressant. L'art de la civilisation tend
-sans cesse à rendre tous les hommes semblables en apparence et presque
-en réalité; mais l'esprit et l'imagination se plaisent dans les
-différences qui caractérisent les nations: les hommes ne se ressemblent
-entre eux que par l'affection ou le calcul; mais tout ce qui est naturel
-est varié. C'est donc un petit plaisir, au moins pour les yeux, que la
-diversité des costumes; elle semble promettre une manière nouvelle de
-sentir et de juger.
-
-Le culte grec, le culte catholique et le culte juif existent
-simultanément et paisiblement dans la ville d'Ancône. Les cérémonies de
-ces religions diffèrent excessivement entre elles; mais un même
-sentiment s'élève vers le ciel dans ces rites divers, un même cri de
-douleur, un même besoin d'appui.
-
-L'église catholique est au haut de la montagne, et domine à pic sur la
-mer; le bruit des flots se mêle souvent aux chants des prêtres. L'église
-est surchargée, dans l'intérieur, d'une foule d'ornements d'assez
-mauvais goût; mais quand on s'arrête sous le portique du temple, on aime
-à rapprocher le plus pur des sentiments de l'âme, la religion, avec le
-spectacle de cette superbe mer, sur laquelle l'homme jamais ne peut
-imprimer sa trace. La terre est travaillée par lui, les montagnes sont
-coupées par ses routes, les rivières se resserrent en canaux pour porter
-ses marchandises; mais si les vaisseaux sillonnent un moment les ondes,
-la vague vient effacer aussitôt cette légère marque de servitude, et la
-mer reparaît telle qu'elle fut au premier jour de la création.
-
-Lord Nelvil avait fixé son départ pour Rome au lendemain, lorsqu'il
-entendit, pendant la nuit, des cris affreux dans la ville. Il se hâta de
-sortir de son auberge pour en savoir la cause, et vit un incendie qui
-partait du port et remontait de maison en maison jusqu'au haut de la
-ville; les flammes se répétaient au loin dans la mer; le vent, qui
-augmentait leur vivacité, agitait aussi leur image dans les flots, et
-les vagues soulevées réfléchissaient de mille manières les traits
-sanglants d'un feu sombre.
-
-Les habitants d'Ancône, n'ayant point chez eux de pompes en bon état, se
-hâtaient de porter avec leurs bras quelques secours[1]. On entendait, à
-travers les cris, le bruit des chaînes des galériens, employés à sauver
-la ville qui leur servait de prison. Les diverses nations du Levant, que
-leur commerce attire à Ancône, exprimaient leur effroi par la stupeur de
-leurs regards. Les marchands, à l'aspect de leurs magasins en flammes,
-perdaient entièrement la présence d'esprit. Les alarmes pour la fortune
-troublent autant le commun des hommes que la crainte de la mort, et
-n'inspirent pas cet élan de l'âme, cet enthousiasme qui fait trouver des
-ressources.
-
- [1] Ancône est à peu près à cet égard dans le même dénûment qu'alors.
-
-Les cris des matelots ont toujours quelque chose de lugubre et de
-prolongé, que la terreur rendait encore bien plus effrayant. Les
-mariniers, sur les bords de la mer Adriatique, sont revêtus d'une capote
-rouge et brune très-singulière, et du milieu de ce vêtement sortait le
-visage animé des Italiens, qui peignait la crainte sous mille formes.
-Les habitants, couchés par terre dans les rues, couvraient leurs têtes
-de leurs manteaux, comme s'il ne leur restait plus rien à faire qu'à ne
-pas voir leur désastre; d'autres se jetaient dans les flammes sans la
-moindre espérance d'y échapper: on voyait tour à tour une fureur et une
-résignation aveugles, mais nulle part le sang-froid qui double les
-moyens et les forces.
-
-Oswald se souvint qu'il y avait deux bâtiments anglais dans le port, et
-ces bâtiments ont à bord des pompes parfaitement bien faites: il courut
-chez le capitaine, et monta avec lui sur le bateau pour aller chercher
-ces pompes. Les habitants qui le virent entrer dans la chaloupe lui
-criaient: «_Ah! vous faites bien, vous autres étrangers, de quitter
-notre malheureuse ville._--Nous allons revenir,» dit Oswald. Ils ne le
-crurent pas. Il revint pourtant, établit l'une de ses pompes en face de
-la première maison qui brûlait sur le port, et l'autre vis-à-vis de
-celle qui brûlait au milieu de la rue. Le comte d'Erfeuil exposait sa
-vie avec insouciance, courage et gaieté; les matelots anglais et les
-domestiques de lord Nelvil vinrent tous à son aide; car les habitants
-d'Ancône restaient immobiles, comprenant à peine ce que ces étrangers
-voulaient faire, et ne croyant pas du tout à leurs succès.
-
-Les cloches sonnaient de toutes parts; les prêtres faisaient des
-processions; les femmes pleuraient, en se prosternant devant quelques
-images de saints au coin des rues; mais personne ne pensait aux secours
-naturels que Dieu a donnés à l'homme pour se défendre. Cependant, quand
-les habitants aperçurent les heureux effets de l'activité d'Oswald,
-quand ils virent que les flammes s'éteignaient, et que leurs maisons
-seraient conservées, ils passèrent de l'étonnement à l'enthousiasme; ils
-se pressaient autour de lord Nelvil, et lui baisaient les mains avec un
-empressement si vif, qu'il était obligé d'avoir recours à la colère pour
-écarter de lui tout ce qui pouvait retarder la succession rapide des
-ordres et des mouvements nécessaires pour sauver la ville. Tout le monde
-s'était rangé sous son commandement, parce que, dans les plus petites
-comme dans les plus grandes circonstances, dès qu'il y a du danger, le
-courage prend sa place; dès que les hommes ont peur, ils cessent d'être
-jaloux.
-
-Oswald, à travers la rumeur générale, distingua cependant des cris plus
-horribles que tous les autres, qui se faisaient entendre à l'autre
-extrémité de la ville. Il demanda d'où venaient ces cris; on lui dit
-qu'ils partaient du quartier des Juifs. L'officier de police avait
-coutume de fermer les barrières de ce quartier le soir, et, l'incendie
-gagnant de ce côté, les Juifs ne pouvaient s'échapper. Oswald frémit à
-cette idée, et demanda qu'à l'instant le quartier fût ouvert; mais
-quelques femmes du peuple qui l'entendirent se jetèrent à ses pieds pour
-le conjurer de n'en rien faire: _Vous voyez bien_, disaient-elles, _ô
-notre bon ange! que c'est sûrement à cause des Juifs qui sont ici que
-nous avons souffert cet incendie; ce sont eux qui nous portent malheur,
-et si vous les mettez en liberté, toute l'eau de la mer n'éteindra pas
-les flammes;_ et elles suppliaient Oswald de laisser brûler les Juifs,
-avec autant d'éloquence et de douceur que si elles avaient demandé un
-acte de clémence. Ce n'étaient point de méchantes femmes, mais des
-imaginations superstitieuses vivement frappées par un grand malheur.
-Oswald contenait à peine son indignation en entendant ces étranges
-prières.
-
-Il envoya quatre matelots anglais avec des haches pour briser les
-barrières qui retenaient ces malheureux; et ils se répandirent à
-l'instant dans la ville, courant à leurs marchandises, au milieu des
-flammes, avec cette avidité de fortune qui a quelque chose de bien
-sombre quand elle fait braver la mort. On dirait que l'homme, dans
-l'état actuel de la société, n'a presque rien à faire du simple don de
-la vie.
-
-Il ne restait plus qu'une maison au haut de la ville, que les flammes
-entouraient tellement, qu'il était impossible de les éteindre, et plus
-impossible encore d'y pénétrer. Les habitants d'Ancône avaient montré si
-peu d'intérêt pour cette maison, que les matelots anglais, ne la croyant
-point habitée, avaient ramené leurs pompes vers le port. Oswald
-lui-même, étourdi par les cris de ceux qui l'entouraient et l'appelaient
-à leur secours, n'y avait pas fait attention. L'incendie s'était
-communiqué plus tard de ce côté, mais y avait fait de grands progrès.
-Lord Nelvil demanda si vivement quelle était cette maison, qu'un homme
-enfin lui répondit que c'était l'hôpital des fous. A cette idée, toute
-son âme fut bouleversée; il se retourna, et ne vit plus aucun de ses
-matelots autour de lui: le comte d'Erfeuil n'y était pas non plus; et
-c'était en vain qu'il se serait adressé aux habitants d'Ancône: ils
-étaient presque tous occupés à sauver ou à faire sauver leurs
-marchandises, et trouvaient absurde de s'exposer pour des hommes dont il
-n'y avait pas un qui ne fût fou sans remède: _C'est une bénédiction du
-ciel_, disaient-ils, _pour eux et pour leurs parents, s'ils meurent
-ainsi sans que ce soit la faute de personne._
-
-Pendant que l'on tenait de semblables discours autour d'Oswald, il
-marchait à grands pas vers l'hôpital; et la foule, qui le blâmait, le
-suivait avec un sentiment d'enthousiasme involontaire et confus. Oswald,
-arrivé près de la maison, vit, à la seule fenêtre qui n'était pas
-entourée par les flammes, des insensés qui regardaient les progrès de
-l'incendie, et souriaient de ce rire déchirant qui suppose ou
-l'ignorance de tous les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de
-l'âme, qu'aucune forme de la mort ne peut plus épouvanter. Un
-frissonnement inexprimable s'empara d'Oswald à ce spectacle; il avait
-senti, dans le moment le plus affreux de son désespoir, que sa raison
-était prête à se troubler; et, depuis cette époque, l'aspect de la folie
-lui inspirait toujours la pitié la plus douloureuse. Il saisit une
-échelle qui se trouvait près de là, il l'appuie contre le mur, monte au
-milieu des flammes, et entre par la fenêtre dans une chambre où les
-malheureux qui restaient à l'hôpital étaient tous réunis.
-
-Leur folie était assez douce pour que, dans l'intérieur de la maison,
-tous fussent libres, excepté un seul qui était enchaîné dans cette même
-chambre où les flammes se faisaient jour à travers la porte, mais
-n'avaient pas encore consumé le plancher. Oswald, apparaissant au milieu
-de ces misérables créatures, toutes dégradées par la maladie et la
-souffrance, produisit sur elles un si grand effet de surprise et
-d'enchantement, qu'il s'en fit obéir d'abord sans résistance. Il leur
-ordonna de descendre devant lui, l'un après l'autre, par l'échelle, que
-les flammes pouvaient dévorer dans un moment. Le premier de ces
-malheureux obéit sans proférer une parole: l'accent et la physionomie de
-lord Nelvil l'avaient entièrement subjugué. Un troisième voulut
-résister, sans se douter du danger que lui faisait courir chaque moment
-de retard, et sans penser au péril auquel il exposait Oswald en le
-retenant plus longtemps. Le peuple, qui sentait toute l'horreur de cette
-situation, criait à lord Nelvil de revenir, de laisser ces insensés s'en
-retirer comme ils le pourraient; mais le libérateur n'écoutait rien
-avant d'avoir achevé sa généreuse entreprise.
-
-Sur les six malheureux qui étaient dans l'hôpital, cinq étaient déjà
-sauvés; il ne restait plus que le sixième qui était enchaîné. Oswald
-détache ses fers, et veut lui faire prendre, pour échapper, les mêmes
-moyens qu'à ses compagnons; mais c'était un pauvre jeune homme privé
-tout à fait de la raison, et, se trouvant en liberté après deux ans de
-chaîne, il s'élançait dans la chambre avec une joie désordonnée. Cette
-joie devint de la fureur lorsque Oswald voulut le faire sortir par la
-fenêtre. Lord Nelvil voyant alors que les flammes gagnaient toujours de
-plus en plus la maison, et qu'il était impossible de décider cet insensé
-à se sauver lui-même, le saisit dans ses bras, malgré les efforts du
-malheureux qui luttait contre son bienfaiteur. Il l'emporta sans savoir
-où il mettait les pieds, tant la fumée obscurcissait sa vue; il sauta
-les derniers échelons au hasard, et remit l'infortuné, qui l'injuriait
-encore, à quelques personnes, en leur faisant promettre d'avoir soin de
-lui.
-
-Oswald, animé par le danger qu'il venait de courir, les cheveux épars,
-le regard fier et doux, frappa d'admiration et presque de fanatisme la
-foule qui le considérait; les femmes surtout s'exprimaient avec cette
-imagination qui est un don presque universel en Italie, et prête souvent
-de la noblesse aux discours des gens du peuple. Elles se jetaient à
-genoux devant lui, et s'écriaient: _Vous êtes sûrement saint Michel, le
-patron de notre ville; déployez vos ailes, mais ne nous quittez pas;
-allez là-haut, sur le clocher de la cathédrale, pour que de là toute la
-ville vous voie et vous prie._--_Mon enfant est malade_, disait l'une;
-_guérissez-le._--_Dites-moi_, disait l'autre, _où est mon mari, qui est
-absent depuis plusieurs années._ Oswald cherchait une manière de
-s'échapper. Le comte d'Erfeuil arriva, et lui dit en lui serrant la
-main: «Cher Nelvil, il faut pourtant partager quelque chose avec ses
-amis; c'est mal fait de prendre ainsi pour soi seul tous les
-périls.--Tirez-moi d'ici,» lui dit Oswald à voix basse. Un moment
-d'obscurité favorisa leur fuite, et tous les deux en hâte allèrent
-prendre des chevaux à la poste.
-
-Lord Nelvil éprouva d'abord quelque douceur par le sentiment de la bonne
-action qu'il venait de faire; mais avec qui pouvait-il en jouir,
-maintenant que son meilleur ami n'existait plus? Malheur aux orphelins!
-les événements fortunés, aussi bien que les peines, leur font sentir la
-solitude du coeur. Comment, en effet, remplacer jamais cette affection
-née avec nous, cette intelligence, cette sympathie du sang, cette amitié
-préparée par le ciel entre un enfant et son père? On peut encore aimer;
-mais confier toute son âme est un bonheur qu'on ne retrouvera plus.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Oswald parcourut la Marche d'Ancône et l'État ecclésiastique jusqu'à
-Rome, sans rien observer, sans s'intéresser à rien; la disposition
-mélancolique de son âme en était la cause, et puis une certaine
-indolence naturelle, à laquelle il n'était arraché que par les passions
-fortes. Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il
-n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où les
-intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son imagination,
-concentrée dans ses peines, ne se complaisait point encore aux
-merveilles de la nature ni aux chefs-d'oeuvre des arts.
-
-Le comte d'Erfeuil parcourait chaque ville, le guide des voyageurs à la
-main; il avait à la fois le double plaisir de perdre son temps à tout
-voir, et d'assurer qu'il n'avait rien vu qui pût être admiré quand on
-connaissait la France. L'ennui du comte d'Erfeuil décourageait Oswald;
-il avait d'ailleurs des préventions contre les Italiens et contre
-l'Italie; il ne pénétrait pas encore le mystère de cette nation ni de ce
-pays; mystère qu'il faut comprendre par l'imagination, plutôt que par
-cet esprit de jugement qui est particulièrement développé dans
-l'éducation anglaise.
-
-Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu'ils ont été et par ce
-qu'ils pourraient être, que par ce qu'ils sont maintenant. Le désert qui
-environne la ville de Rome, cette terre fatiguée de gloire, qui semble
-dédaigner de produire, n'est qu'une contrée inculte et négligée, pour
-qui la considère seulement sous les rapports de l'utilité. Oswald,
-accoutumé dès son enfance à l'amour de l'ordre et de la prospérité
-publique, reçut d'abord des impressions défavorables en traversant les
-plaines abandonnées qui annoncent l'approche de la ville autrefois reine
-du monde: il blâma l'indolence des habitants et de leurs chefs. Lord
-Nelvil jugeait l'Italie en admirateur éclairé; le comte d'Erfeuil, en
-homme du monde: ainsi, l'un par raison, et l'autre par légèreté,
-n'éprouvaient point l'effet que la campagne de Rome produit sur
-l'imagination, quand on s'est pénétré des souvenirs et des regrets, des
-beautés naturelles et des malheurs illustres qui répandent sur ce pays
-un charme indéfinissable.
-
-Le comte d'Erfeuil faisait de comiques lamentations sur les environs de
-Rome. «Quoi! disait-il, point de maison de campagne, point de voiture,
-rien qui annonce le voisinage d'une grande ville! Ah! bon Dieu! quelle
-tristesse!» En approchant de Rome, les postillons s'écrièrent avec
-transport: _Voyez, voyez, c'est la coupole de Saint-Pierre!_ Les
-Napolitains montrent ainsi le Vésuve, et la mer fait de même l'orgueil
-des habitants des côtes. «On croirait voir le dôme des Invalides!»
-s'écria le comte d'Erfeuil. Cette comparaison, plus patriotique que
-juste, détruisit l'effet qu'Oswald aurait pu recevoir à l'aspect de
-cette magnifique merveille de la création des hommes. Ils entrèrent dans
-Rome, non par un beau jour, non par une belle nuit, mais par un soir
-obscur, par un temps gris, qui ternit et confond tous les objets. Ils
-traversèrent le Tibre sans le remarquer; ils arrivèrent à Rome par la
-porte du Peuple, qui conduit d'abord au Corso, à la plus grande rue de
-la ville moderne, mais à la partie de Rome qui a le moins d'originalité,
-puisqu'elle ressemble davantage aux autres villes de l'Europe.
-
-La foule se promenait dans les rues; des marionnettes et des charlatans
-formaient des groupes sur la place où s'élève la colonne Antonine. Toute
-l'attention d'Oswald fut captivée par les objets les plus près de lui.
-Le nom de Rome ne retentissait point encore dans son âme; il ne sentait
-que le profond isolement qui serre le coeur quand vous entrez dans une
-ville étrangère, quand vous voyez cette multitude de personnes à qui
-votre existence est inconnue, et qui n'ont aucun intérêt en commun avec
-vous. Ces réflexions, si tristes pour tous les hommes, le sont encore
-plus pour les Anglais, qui sont accoutumés à vivre entre eux et se
-mêlent difficilement avec les moeurs des autres peuples. Dans le vaste
-caravansérail de Rome, tout est étranger, même les Romains, qui semblent
-habiter là, non comme des possesseurs, _mais comme des pèlerins qui se
-reposent auprès des ruines_. Oswald, oppressé par des sentiments
-pénibles, alla s'enfermer chez lui, et ne sortit point pour voir la
-ville. Il était bien loin de penser que ce pays, dans lequel il entrait
-avec un tel sentiment d'abattement et de tristesse, serait bientôt pour
-lui la source de tant d'idées et de jouissances nouvelles.
-
-
-
-
-LIVRE DEUXIÈME
-
-CORINNE AU CAPITOLE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Oswald se réveilla dans Rome. Un soleil éclatant, un soleil d'Italie
-frappa ses premiers regards, et son âme fut pénétrée d'un sentiment
-d'amour et de reconnaissance pour le ciel, qui semblait se manifester
-par ses beaux rayons. Il entendit résonner les cloches des nombreuses
-églises de la ville; des coups de canon, de distance en distance,
-annonçaient quelque grande solennité: il demanda quelle en était la
-cause; on lui répondit qu'on devait couronner le matin même, au
-Capitole, la femme la plus célèbre de l'Italie, Corinne, poëte,
-écrivain, improvisatrice, et l'une des plus belles personnes de Rome. Il
-fit quelques questions sur cette cérémonie, consacrée par les noms de
-Pétrarque et du Tasse, et toutes les réponses qu'il reçut excitèrent
-vivement sa curiosité.
-
-Il n'y avait certainement rien de plus contraire aux habitudes et aux
-opinions d'un Anglais que cette grande publicité donnée à la destinée
-d'une femme; mais l'enthousiasme qu'inspirent aux Italiens tous les
-talents de l'imagination, gagne, au moins momentanément, les étrangers,
-et l'on oublie les préjugés mêmes de son pays, au milieu d'une nation si
-vive dans l'expression des sentiments qu'elle éprouve. Les gens du
-peuple à Rome connaissent les arts, raisonnent avec goût sur les
-statues; les tableaux, les monuments, les antiquités, et le mérite
-littéraire porté à un certain degré, sont pour eux un intérêt national.
-
-Oswald sortit pour aller sur la place publique; il y entendit parler de
-Corinne, de son talent, de son génie. On avait décoré les rues par
-lesquelles elle devait passer. Le peuple, qui ne se rassemble
-d'ordinaire que sur les pas de la fortune ou de la puissance, était là
-presque en rumeur, pour voir une personne dont l'esprit était la seule
-distinction. Dans l'état actuel des Italiens, la gloire des beaux-arts
-est l'unique qui leur soit permise; et ils sentent le génie en ce genre
-avec une vivacité qui devrait faire naître beaucoup de grands hommes
-s'il suffisait de l'applaudissement pour les produire, s'il ne fallait
-pas une vie forte, de grands intérêts et une existence indépendante,
-pour alimenter la pensée.
-
-Oswald se promenait dans les rues de Rome en attendant l'arrivée de
-Corinne. A chaque instant on la nommait, on racontait un trait nouveau
-d'elle, qui annonçait la réunion de tous les talents qui captivent
-l'imagination. L'un disait que sa voix était la plus touchante d'Italie;
-l'autre, que personne ne jouait la tragédie comme elle; l'autre, qu'elle
-dansait comme une nymphe, et qu'elle dessinait avec autant de grâce que
-d'invention: tous disaient qu'on n'avait jamais écrit ni improvisé
-d'aussi beaux vers, et que, dans la conversation habituelle, elle avait
-tour à tour une grâce et une éloquence qui charmaient tous les esprits.
-On disputait pour savoir quelle ville d'Italie lui avait donné la
-naissance; mais les Romains soutenaient vivement qu'il fallait être né à
-Rome pour parler l'italien avec cette pureté. Son nom de famille était
-ignoré. Son premier ouvrage avait paru cinq ans auparavant, et portait
-seulement le nom de Corinne. Personne ne savait où elle avait vécu, ni
-ce qu'elle avait été avant cette époque; elle avait maintenant à peu
-près vingt-six ans. Ce mystère et cette publicité tout à la fois, cette
-femme dont tout le monde parlait, et dont on ne connaissait pas le
-véritable nom, parurent à lord Nelvil une des merveilles du singulier
-pays qu'il venait voir. Il aurait jugé très-sévèrement une telle femme
-en Angleterre; mais il n'appliquait à l'Italie aucune des convenances
-sociales, et le couronnement de Corinne lui inspirait d'avance l'intérêt
-que ferait naître une aventure de l'Arioste.
-
-Une musique très-belle et très-éclatante précéda l'arrivée de la marche
-triomphale. Un événement, quel qu'il soit, annoncé par la musique, cause
-toujours de l'émotion. Un grand nombre de seigneurs romains et quelques
-étrangers précédaient le char qui conduisait Corinne. _C'est le cortége
-de ses admirateurs_, dit un Romain.--_Oui_, répondit l'autre; _elle
-reçoit l'encens de tout le monde, mais elle n'accorde à personne une
-préférence décidée; elle est riche, indépendante; l'on croit même, et
-certainement elle en a bien l'air, que c'est une femme d'une illustre
-naissance, qui ne veut pas être connue.--Quoi qu'il en soit_, reprit un
-troisième, _c'est une divinité entourée de nuages._ Oswald regarda
-l'homme qui parlait ainsi, et tout désignait en lui le rang le plus
-obscur de la société; mais, dans le Midi, l'on se sert si naturellement
-des expressions les plus poétiques, qu'on dirait qu'elles se puisent
-dans l'air et sont inspirées par le soleil.
-
-Enfin les quatre chevaux blancs qui traînaient le char de Corinne se
-firent place au milieu de la foule. Corinne était assise sur ce char
-construit à l'antique, et de jeunes filles, vêtues de blanc, marchaient
-à côté d'elle. Partout où elle passait, l'on jetait en abondance des
-parfums dans les airs; chacun se mettait aux fenêtres pour la voir, et
-ces fenêtres étaient parées en dehors de pots de fleurs et de tapis
-d'écarlate; tout le monde criait: _Vive Corinne! vive le génie! vive la
-beauté!_ L'émotion était générale; mais lord Nelvil ne la partageait
-point encore; et bien qu'il se fût déjà dit qu'il fallait mettre à part,
-pour juger tout cela, la réserve de l'Angleterre et les plaisanteries
-françaises, il ne se livrait point à cette fête, lorsque enfin il
-aperçut Corinne.
-
-Elle était vêtue comme la sibylle du Dominiquin, un châle des Indes
-tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir, entremêlés
-avec ce châle; sa robe était blanche, une draperie bleue se rattachait
-au-dessous de son sein, et son costume était très-pittoresque, sans
-s'écarter cependant assez des usages reçus pour que l'on pût y trouver
-de l'affectation. Son attitude sur le char était noble et modeste: on
-apercevait bien qu'elle était contente d'être admirée; mais un sentiment
-de timidité se mêlait à sa joie et semblait demander grâce pour son
-triomphe; l'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire,
-intéressait pour elle, et le premier regard fit de lord Nelvil son ami,
-avant même qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient
-d'une éclatante beauté; sa taille grande, mais un peu forte, à la
-manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et
-le bonheur; son regard avait quelque chose d'inspiré. L'on voyait dans
-sa manière de saluer et de remercier pour les applaudissements qu'elle
-recevait, une sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation
-extraordinaire dans laquelle elle se trouvait; elle donnait à la fois
-l'idée d'une prêtresse d'Apollon qui s'avançait vers le temple du
-Soleil, et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels
-de la vie; enfin, tous ses mouvements avaient un charme qui excitait
-l'intérêt et la curiosité, l'étonnement et l'affection.
-
-L'admiration du peuple pour elle allait toujours croissant, plus elle
-approchait du Capitole, de ce lieu si fécond en souvenirs. Ce beau ciel,
-ces Romains si enthousiastes, et par-dessus tout Corinne, électrisaient
-l'imagination d'Oswald: il avait vu souvent dans son pays des hommes
-d'État portés en triomphe par le peuple; mais c'était pour la première
-fois qu'il était témoin des honneurs rendus à une femme, à une femme
-illustrée seulement par les dons du génie: son char de victoire ne
-coûtait de larmes à personne; et nul regret, comme nulle crainte,
-n'empêchait d'admirer les plus beaux dons de la nature, l'imagination,
-le sentiment et la pensée.
-
-Oswald était tellement absorbé dans ses réflexions, des idées si
-nouvelles l'occupaient tant, qu'il ne remarqua point les lieux antiques
-et célèbres à travers lesquels passait le char de Corinne. C'est au pied
-de l'escalier qui conduit au Capitole que ce char s'arrêta; et, dans ce
-moment, tous les amis de Corinne se précipitèrent pour lui offrir la
-main. Elle choisit celle du prince Castel-Forte, le grand seigneur
-romain le plus estimé par son esprit et son caractère; chacun approuva
-le choix de Corinne: elle monta cet escalier du Capitole, dont
-l'imposante majesté semblait accueillir avec bienveillance les plus
-légers pas d'une femme. La musique se fit entendre avec un nouvel éclat
-au moment de l'arrivée de Corinne; le canon retentit, et la sibylle
-triomphante entra dans le palais préparé pour la recevoir.
-
-Au fond de la salle où elle fut reçue étaient placés le sénateur qui
-devait la couronner et les conservateurs du sénat, d'un côté tous les
-cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de l'autre les
-hommes de lettres de l'Académie de Rome; à l'extrémité opposée, la salle
-était occupée par une partie de la foule immense qui avait suivi
-Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un gradin inférieur à
-celui du sénateur. Corinne, avant de s'y placer, devait, selon l'usage,
-en présence de cette auguste assemblée, mettre un genou en terre sur le
-premier degré. Elle le fit avec tant de noblesse et de modestie, de
-douceur et de dignité, que lord Nelvil sentit en ce moment ses yeux
-mouillés de larmes; il s'étonna lui-même de son attendrissement; mais au
-milieu de tout cet éclat, de tous ces succès, il lui semblait que
-Corinne avait imploré, par ses regards, la protection d'un ami,
-protection dont jamais une femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne
-peut se passer; et il pensait en lui-même qu'il serait doux d'être
-l'appui de celle à qui sa sensibilité seule rendrait cet appui
-nécessaire.
-
-Dès que Corinne fut assise, les poëtes romains commencèrent à lire les
-sonnets et les odes qu'ils avaient composés pour elle. Tous l'exaltaient
-jusqu'aux cieux; mais ils lui donnaient des louanges qui ne la
-caractérisaient pas plus qu'une autre femme d'un génie supérieur.
-C'était une agréable réunion d'images et d'allusions à la mythologie,
-qu'on aurait pu, depuis Sapho jusqu'à nos jours, adresser de siècle en
-siècle à toutes les femmes que leurs talents littéraires ont illustrées.
-
-Déjà lord Nelvil souffrait de cette manière de louer Corinne; il lui
-semblait déjà qu'en la regardant, il aurait fait à l'instant même un
-portrait d'elle plus juste, plus vrai, plus détaillé, un portrait enfin
-qui ne pût convenir qu'à Corinne.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Le Prince Castel-Forte prit la parole, et ce qu'il dit sur Corinne
-attira l'attention de toute l'assemblée. C'était un homme de cinquante
-ans, qui avait dans ses discours et dans son maintien beaucoup de mesure
-et de dignité; son âge, et l'assurance qu'on avait donnée à lord Nelvil
-qu'il n'était que l'ami de Corinne, lui inspirèrent un intérêt sans
-mélange pour le portrait qu'il fit d'elle. Oswald, sans ces motifs de
-sécurité, se serait déjà senti capable d'un mouvement confus de
-jalousie.
-
-Le prince Castel-Forte lut quelques pages en prose, sans prétention,
-mais singulièrement propres à faire connaître Corinne. Il indiqua
-d'abord le mérite particulier de ses ouvrages: il dit que ce mérite
-consistait en partie dans l'étude approfondie qu'elle avait faite des
-littératures étrangères; elle savait unir au plus haut degré
-l'imagination, les tableaux, la vie brillante du Midi, cette
-connaissance, cette observation du coeur humain qui semble le partage
-des pays où les objets extérieurs excitent moins l'intérêt.
-
-Il vanta la grâce et la gaieté de Corinne, cette gaieté qui ne tenait en
-rien à la moquerie, mais seulement à la vivacité de l'esprit, à la
-fraîcheur de l'imagination; il essaya de louer sa sensibilité, mais on
-pouvait aisément deviner qu'un regret personnel se mêlait à ce qu'il en
-disait. Il se plaignit de la difficulté qu'éprouvait une femme
-supérieure à rencontrer l'objet dont elle s'est fait une image idéale,
-une image revêtue de tous les dons que le coeur et le génie peuvent
-souhaiter. Il se complut cependant à peindre la sensibilité passionnée
-qui inspirait la poésie de Corinne, et l'art qu'elle avait de saisir des
-rapports touchants entre les beautés de la nature et les impressions les
-plus intimes de l'âme. Il releva l'originalité des expressions de
-Corinne, de ces expressions qui naissaient toutes de son caractère et de
-sa manière de sentir, sans que jamais aucune nuance d'affectation pût
-altérer un genre de charme non-seulement naturel, mais involontaire.
-
-Il parla de son éloquence comme d'une force toute-puissante qui devait
-d'autant plus entraîner ceux qui l'écoutaient, qu'ils avaient en
-eux-mêmes plus d'esprit et de sensibilité véritable. «Corinne, dit-il,
-est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et cependant ses
-amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de l'âme, quand elles
-sont vraies, ont toujours besoin d'être devinées; l'éclat, aussi bien
-que l'obscurité, peut empêcher de les reconnaître, si quelque sympathie
-n'aide pas à les pénétrer.» Il s'étendit sur son talent d'improviser,
-qui ne ressemblait en rien à ce qu'on est convenu d'appeler de ce nom en
-Italie. «Ce n'est pas seulement, continua-t-il, à la fécondité de son
-esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion profonde qu'excitent en
-elle toutes les pensées généreuses; elle ne peut prononcer un mot qui
-les rappelle, sans que l'inépuisable source des sentiments et des idées,
-l'enthousiasme, l'anime et l'inspire.» Le prince Castel-Forte fit sentir
-aussi le charme d'un style toujours pur, toujours harmonieux. «La poésie
-de Corinne, ajouta-t-il, est une mélodie intellectuelle qui seule peut
-exprimer le charme des impressions les plus fugitives et les plus
-délicates.»
-
-Il vanta l'entretien de Corinne; on sentait qu'il en avait goûté les
-délices. «L'imagination et la simplicité, la justesse et l'exaltation,
-la force et la douceur se réunissent, disait-il, dans une même personne,
-pour varier à chaque instant tous les plaisirs de l'esprit; on peut lui
-appliquer ce charmant vers de Pétrarque:
-
- Il parlar che nell'anima si sente[2];
-
-et je lui crois quelque chose de cette grâce tant vantée, de ce charme
-oriental, que les anciens attribuaient à Cléopâtre.
-
- [2] Le langage qu'on entend au fond de l'âme.
-
-«Les lieux que j'ai parcourus avec elle, ajouta le prince Castel-Forte,
-la musique que nous avons entendue ensemble, les tableaux qu'elle m'a
-fait voir, les livres qu'elle m'a fait comprendre, composent l'univers
-de mon imagination. Il y a dans tous ces objets une étincelle de sa vie;
-et s'il me fallait exister loin d'elle, je voudrais au moins m'en
-entourer, certain que je serais de ne retrouver nulle part cette trace
-de feu, cette trace d'elle enfin qu'elle y a laissée. Oui, continua-t-il
-(et dans ce moment ses yeux tombèrent par hasard sur Oswald), voyez
-Corinne, si vous pouvez passer votre vie avec elle, si cette double
-existence qu'elle vous donnera peut vous être longtemps assurée; mais ne
-la voyez pas, si vous êtes condamné à la quitter: vous chercheriez en
-vain, tant que vous vivriez, cette âme créatrice qui partageait et
-multipliait vos sentiments et vos pensées; vous ne la retrouveriez
-jamais.»
-
-Oswald tressaillit à ces paroles; ses yeux se fixèrent sur Corinne, qui
-les écoutait avec une émotion que l'amour-propre ne faisait pas naître,
-mais qui tenait à des sentiments plus aimables et plus touchants. Le
-prince Castel-Forte reprit son discours, qu'un moment d'attendrissement
-lui avait fait suspendre; il parla du talent de Corinne pour la
-peinture, pour la musique, pour la déclamation, pour la danse: il dit
-que dans tous les talents c'était toujours Corinne, ne s'astreignant
-point à telle manière, à telle règle, mais exprimant dans des langages
-variés la même puissance d'imagination, le même enchantement des
-beaux-arts, sous leurs diverses formes.
-
-«Je ne me flatte pas, dit en terminant le prince Castel-Forte, d'avoir
-pu peindre une personne dont il est impossible d'avoir l'idée quand on
-ne l'a pas entendue; mais sa présence est pour nous à Rome comme l'un
-des bienfaits de notre ciel brillant, de notre nature inspirée. Corinne
-est le lien de ses amis entre eux; elle est le mouvement, l'intérêt de
-notre vie; nous comptons sur sa bonté; nous sommes fiers de son génie;
-nous disons aux étrangers: «Regardez-la, c'est l'image de notre belle
-Italie; elle est ce que nous serions sans l'ignorance, l'envie, la
-discorde et l'indolence auxquelles notre sort nous a condamnés.» Nous
-nous plaisons à la contempler comme une admirable production de notre
-climat, de nos beaux-arts, comme un rejeton du passé, comme une
-prophétie de l'avenir; et quand les étrangers insultent à ce pays, d'où
-sont sorties les lumières qui ont éclairé l'Europe; quand ils sont sans
-pitié pour nos torts, qui naissent de nos malheurs, nous leur disons:
-«Regardez Corinne.» Oui, nous suivrions ses traces, nous serions hommes
-comme elle est femme, si les hommes pouvaient, comme les femmes, se
-créer un monde dans leur propre coeur, et si notre génie, nécessairement
-dépendant des relations sociales et des circonstances extérieures,
-pouvait s'allumer tout entier au seul flambeau de la poésie.»
-
-Au moment où le prince Castel-Forte cessa de parler, des
-applaudissements unanimes se firent entendre; et quoiqu'il y eût dans la
-fin de son discours un blâme indirect de l'état actuel des Italiens,
-tous les grands de l'État l'approuvèrent: tant il est vrai qu'on trouve
-en Italie cette sorte de libéralité qui ne porte pas à changer les
-institutions, mais fait pardonner, dans les esprits supérieurs, une
-opposition tranquille aux préjugés existants.
-
-La réputation du prince Castel-Forte était très-grande à Rome. Il
-parlait avec une sagacité rare; et c'était un don remarquable dans un
-pays où l'on met encore plus d'esprit dans sa conduite que dans ses
-discours. Il n'avait pas dans les affaires l'habileté qui distingue
-souvent les Italiens, mais il se plaisait à penser, et ne craignait pas
-la fatigue de la méditation. Les heureux habitants du Midi se refusent
-quelquefois à cette fatigue, et se flattent de tout deviner par
-l'imagination, comme leur féconde terre donne des fruits sans culture, à
-l'aide seulement de la faveur du ciel.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de parler; elle
-le remercia par une inclination de tête si noble et si douce, qu'on y
-sentait tout à la fois et la modestie et la joie bien naturelle d'avoir
-été louée selon son coeur. Il était d'usage que le poëte couronné au
-Capitole improvisât ou récitât une pièce de vers avant que l'on posât
-sur sa tête les lauriers qui lui étaient destinés. Corinne se fit
-apporter sa lyre, instrument de son choix, qui ressemblait beaucoup à la
-harpe, mais était cependant plus antique par la forme, et plus simple
-dans les sons. En l'accordant, elle éprouva d'abord un grand sentiment
-de timidité, et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le sujet
-qui lui était imposé. «_La gloire et le bonheur de l'Italie!_
-s'écria-t-on autour d'elle d'une voix unanime.--Eh bien, oui,
-reprit-elle, déjà saisie, déjà soutenue par son talent, _La gloire et le
-bonheur de l'Italie!_» Et se sentant animée par l'amour de son pays,
-elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la prose ne
-peut donner qu'une idée bien imparfaite.
-
-
- IMPROVISATION DE CORINNE AU CAPITOLE.
-
- «Italie, empire du soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie, berceau
- des lettres, je te salue! Combien de fois la race humaine te fut
- soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel!
-
- «Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de ce
- pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop
- heureux pour l'y supposer coupable.
-
- «Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté. Le
- caractère romain s'imprima sur le monde, et l'invasion des barbares,
- en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.
-
- «L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs
- rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace de
- ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par
- le sceptre de la pensée, mais ce sceptre de lauriers ne fit que des
- ingrats.
-
- «L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les peintres,
- les poëtes, enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, des enfers et
- des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son génie que par le
- dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un Prométhée qui le
- ravît.
-
- «Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il
- recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue au
- cyprès funèbre du Tasse? pourquoi... si vous n'aimiez assez la gloire,
- ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses succès!
-
- «Eh bien, si vous l'aimez, cette gloire, qui choisit trop souvent ses
- victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec orgueil
- à ces siècles qui virent la renaissance des arts. Le Dante, l'Homère
- des temps modernes poëte sacré de nos mystères religieux, héros de la
- pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à l'enfer, et son
- âme fut profonde comme les abîmes qu'il a décrits.
-
- «L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante.
- Animé par l'esprit des républiques, guerrier aussi bien que poëte, il
- souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une
- vie plus forte que les vivants d'aujourd'hui.
-
- «Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans
- but s'acharnent à leur coeur; elles s'agitent sur le passé, qui leur
- semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir.
-
- «On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les
- régions imaginaires les peines qui le dévoraient. Ses ombres demandent
- sans cesse des nouvelles de l'existence, comme le poëte lui-même
- s'informe de sa patrie, et l'enfer s'offre à lui sous les couleurs de
- l'exil.
-
- «Tout à ses yeux se revêt du costume de Florence. Les morts antiques
- qu'il évoque semblent renaître aussi Toscans que lui; ce ne sont point
- les bornes de son esprit, c'est la force de son âme qui fait entrer
- l'univers dans le cercle de sa pensée.
-
- «Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de
- l'enfer au purgatoire, du purgatoire au paradis; historien fidèle de
- sa vision, il inonde de clarté les régions les plus obscures, et le
- monde qu'il crée dans son triple poëme est complet, animé, brillant
- comme une planète nouvelle aperçue dans le firmament.
-
- «A sa voix, tout sur la terre se change en poésie; les objets, les
- idées, les lois, les phénomènes, semblent un nouvel Olympe de
- nouvelles divinités; mais cette mythologie de l'imagination
- s'anéantit, comme le paganisme, à l'aspect du paradis, de cet océan de
- lumières, étincelant de rayons et d'étoiles, de vertus et d'amour.
-
- «Les magiques paroles de notre plus grand poëte sont le prisme de
- l'univers; toutes ses merveilles s'y réfléchissent, s'y divisent, s'y
- recomposent; les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent en
- harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est
- inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l'art,
- triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en
- relation avec le coeur de l'homme.
-
- «Le Dante espérait de son poëme la fin de son exil; il comptait sur la
- renommée pour médiateur, mais il mourut trop tôt pour recueillir les
- palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l'homme s'use dans
- les revers; et si la gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une
- plage plus heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port, et le destin à
- mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du
- bonheur.
-
- «Ainsi le Tasse infortuné, que vos hommages, Romains, devaient
- consoler de tant d'injustices, beau, sensible, chevaleresque, rêvant
- les exploits, éprouvant l'amour qu'il chantait, s'approcha de ces
- murs, comme ces héros de Jérusalem, avec respect et reconnaissance.
- Mais, la veille du jour choisi pour le couronner, la mort l'a réclamé
- pour sa terrible fête: le ciel est jaloux de la terre, et rappelle ses
- favoris des rives trompeuses du temps.
-
- «Dans un siècle plus fier et plus libre que celui du Tasse, Pétrarque
- fut aussi, comme le Dante, le poëte valeureux de l'indépendance
- italienne. Ailleurs on ne connaît de lui que ses amours; ici des
- souvenirs plus sévères honorent à jamais son nom, et la patrie
- l'inspira mieux que Laure elle-même.
-
- «Il ranima l'antiquité par ses veilles, et, loin que son imagination
- mît obstacle aux études les plus profondes, cette puissance créatrice,
- en lui soumettant l'avenir, lui révéla les secrets des siècles passés.
- Il éprouva que connaître sert beaucoup pour inventer, et son génie fut
- d'autant plus original, que, semblable aux forces éternelles, il sut
- être présent à tous les temps.
-
- «Notre air serein, notre climat riant, ont inspiré l'Arioste. C'est
- l'arc-en-ciel qui parut après nos longues guerres: brillant et varié
- comme ce messager du beau temps, il semble se jouer familièrement avec
- la vie, et sa gaieté légère et douce est le sourire de la nature, et
- non pas l'ironie de l'homme.
-
- «Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides
- voyageurs avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût vous
- offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre gloire à
- celle des poëtes! Artistes, savants, philosophes, vous êtes comme eux
- enfants du soleil qui tour à tour développe l'imagination, anime la
- pensée, excite le courage, endort dans le bonheur, et semble tout
- promettre ou tout faire oublier.
-
- «Connaissez-vous cette terre où les orangers fleurissent, que les
- rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu les sons
- mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces
- parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers, la
- nature est-elle chez vous belle et bienfaisante?
-
- «Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les peuples
- doivent s'y croire abandonnés par la Divinité; mais ici nous sentons
- toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il s'intéresse à
- l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble créature.
-
- «Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est
- parée; mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête
- d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui,
- destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir.
-
- «Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une
- nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui suffisent;
- elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que l'abondance lui
- prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses monuments, sa
- contrée tout à la fois antique et printanière; les plaisirs raffinés
- d'une société brillante, les plaisirs grossiers d'un peuple avide, ne
- sont pas faits pour elle.
-
- «Ici les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise tout
- entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les confins de
- la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise, parce que la
- rêverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il regrette un but,
- elle lui fait don de mille chimères; si les hommes l'oppriment, la
- nature est là pour l'accueillir.
-
- «Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes les
- blessures. Ici l'on se console des peines mêmes du coeur, en admirant
- un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour; les revers
- passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein fécond et
- majestueux de l'immortel univers.»
-
-Corinne fut interrompue pendant quelques moments par les
-applaudissements les plus impétueux. Le seul Oswald ne se mêla point aux
-transports bruyants qui l'entouraient. Il avait penché sa tête sur sa
-main, lorsque Corinne avait dit: _Ici l'on se console des peines mêmes
-du coeur_; et depuis lors il ne l'avait point relevée. Corinne le
-remarqua, et bientôt, à ses traits, à la couleur de ses cheveux, à son
-costume, à sa taille élevée, à toutes ses manières enfin, elle le
-reconnut pour un Anglais. Le deuil qu'il portait et sa physionomie
-pleine de tristesse la frappèrent. Son regard, alors attaché sur elle,
-semblait lui faire doucement des reproches; elle devina les pensées qui
-l'occupaient, et se sentit le besoin de le satisfaire, en parlant du
-bonheur avec moins d'assurance, en consacrant à la mort quelques vers au
-milieu d'une fête. Elle reprit donc sa lyre dans ce dessein, fit rentrer
-dans le silence toute l'assemblée par les sons touchants et prolongés
-qu'elle tira de son instrument, et recommença ainsi:
-
- «Il est des peines cependant que notre ciel consolateur ne saurait
- effacer, mais dans quel séjour les regrets peuvent-ils porter à l'âme
- une impression plus douce et plus noble que dans ces lieux?
-
- «Ailleurs, les vivants trouvent à peine assez de place pour leurs
- rapides courses et leurs ardents désirs; ici, les ruines, les déserts,
- les palais inhabités laissent aux ombres un vaste espace. Rome
- maintenant n'est-elle pas la patrie des tombeaux?
-
- «Le Colisée, les obélisques, toutes les merveilles qui, du fond de
- l'Égypte et de la Grèce, de l'extrémité des siècles, depuis Romulus
- jusqu'à Léon X, se sont réunies ici, comme si la grandeur attirait la
- grandeur, et qu'un même lieu dût renfermer tout ce que l'homme a pu
- mettre à l'abri du temps; toutes ces merveilles sont consacrées aux
- monuments funèbres. Notre indolente vie est à peine aperçue, le
- silence des vivants est un hommage pour les morts; ils durent, et nous
- passons.
-
- «Eux seuls sont honorés, eux seuls sont encore célèbres; nos destinées
- obscures relèvent l'éclat de nos ancêtres, notre existence actuelle ne
- laisse debout que le passé, il ne se fait aucun bruit autour des
- souvenirs. Tous nos chefs-d'oeuvre sont l'ouvrage de ceux qui ne sont
- plus, et le génie lui-même est compté parmi les illustres morts.
-
- «Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier
- l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi, l'on en
- souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se représentent
- la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que les habitants du
- Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même la tombe.
-
- «Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de tant
- d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On se
- croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville solitaire à
- la ville souterraine, la transition semble assez douce.
-
- «Ainsi la pointe de la douleur est émoussée: non que le coeur soit
- blasé, non que l'âme soit aride; mais une harmonie plus parfaite, un
- air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à la
- nature avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a dit:
- Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant quels vêtements des
- rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai revêtu ces fleurs?»
-
-Oswald fut tellement ravi par ces dernières strophes, qu'il exprima son
-admiration par les témoignages les plus vifs; et cette fois les
-transports des Italiens eux-mêmes n'égalèrent pas les siens. En effet,
-c'était à lui, plus qu'aux Romains, que la seconde improvisation de
-Corinne était destinée.
-
-La plupart des Italiens ont, en lisant les vers, une sorte de chant
-monotone appelé _cantilène_, qui détruit toute émotion. C'est en vain
-que les paroles sont diverses: l'impression reste la même, puisque
-l'accent, qui est encore plus intime que les paroles, ne change presque
-point. Mais Corinne récitait avec une variété de tons qui ne détruisait
-pas le charme soutenu de l'harmonie; c'était comme des airs différents
-joués tous par un instrument céleste.
-
-Le son de voix touchant et sensible de Corinne, en faisant entendre
-cette langue italienne, si pompeuse et si sonore, produisit sur Oswald
-une impression tout à fait nouvelle. La prosodie anglaise est uniforme
-et voilée; ses beautés naturelles sont toutes mélancoliques; les nuages
-ont formé ses couleurs, et le bruit des vagues sa modulation; mais quand
-ces paroles italiennes, brillantes comme un jour de fête, retentissantes
-comme les instruments de victoire que l'on a comparés à l'écarlate parmi
-les couleurs; quand ces paroles, encore tout empreintes des joies qu'un
-beau climat répand dans tous les coeurs, sont prononcées par une voix
-émue, leur éclat adouci, leur force concentrée, fait éprouver un
-attendrissement aussi vif qu'imprévu. L'intention de la nature semble
-trompée, ses bienfaits inutiles, ses offres repoussées; et l'expression
-de la peine, au milieu de tant de jouissances, étonne et touche plus
-profondément que la douleur chantée dans les langues du Nord, qui
-semblent inspirées par elle.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Le sénateur prit la couronne de myrte et de laurier qu'il devait placer
-sur la tête de Corinne. Elle détacha le châle qui entourait son front,
-et tous ses cheveux, d'un noir d'ébène, tombèrent en boucles sur ses
-épaules. Elle s'avança la tête nue, le regard animé par un sentiment de
-plaisir et de reconnaissance qu'elle ne cherchait point à dissimuler.
-Elle se remit une seconde fois à genoux pour recevoir la couronne; mais
-elle paraissait moins troublée et moins tremblante que la première fois;
-elle venait de parler, elle venait de remplir son âme des plus nobles
-pensées; l'enthousiasme l'emportait sur la timidité. Ce n'était plus une
-femme craintive, mais une prêtresse inspirée, qui se consacrait avec
-joie au culte du génie.
-
-Quand la couronne fut placée sur la tête de Corinne, tous les
-instruments se firent entendre et jouèrent ces airs triomphants qui
-exaltent l'âme d'une manière si puissante et si sublime. Le bruit des
-timbales et des fanfares émut de nouveau Corinne; ses yeux se remplirent
-de larmes; elle s'assit un moment, et couvrit son visage de son
-mouchoir. Oswald, vivement touché, sortit de la foule et fit quelques
-pas pour lui parler; mais un invincible embarras le retint. Corinne le
-regarda quelque temps, en prenant garde néanmoins qu'il ne remarquât
-qu'elle faisait attention à lui; mais lorsque le prince Castel-Forte
-vint prendre sa main pour l'accompagner du Capitole à son char, elle se
-laissa conduire avec distraction, et retourna la tête plusieurs fois,
-sous divers prétextes, pour voir Oswald.
-
-Il la suivit; et, dans le moment où elle descendait l'escalier,
-accompagnée de son cortége, elle fit un mouvement en arrière pour
-l'apercevoir encore: ce mouvement fit tomber sa couronne. Oswald se hâta
-de la relever, et lui dit en la lui rendant quelques mots en italien qui
-signifiaient que les humbles mortels mettaient aux pieds des dieux la
-couronne qu'ils n'osaient placer sur leurs têtes. Corinne remercia lord
-Nelvil, en anglais, avec ce pur accent national, ce pur accent insulaire
-qui presque jamais ne peut être imité sur le continent. Quel fut
-l'étonnement d'Oswald en l'entendant! Il resta d'abord immobile à sa
-place, et, se sentant troublé, il s'appuya sur un des lions de basalte
-qui sont au pied de l'escalier du Capitole. Corinne le considéra de
-nouveau, vivement frappée de son émotion; mais on l'entraîna vers son
-char, et toute la foule disparut longtemps avant qu'Oswald eût retrouvé
-sa force et sa présence d'esprit.
-
-Corinne jusqu'alors l'avait enchanté comme la plus charmante des
-étrangères, comme l'une des merveilles du pays qu'il voulait parcourir;
-mais cet accent anglais lui rappelait tous les souvenirs de sa patrie,
-cet accent naturalisait pour lui tous les charmes de Corinne. Était-elle
-Anglaise? avait-elle passé plusieurs années de sa vie en Angleterre? Il
-ne pouvait le deviner; mais il était impossible que l'étude seule apprît
-à parler ainsi; il fallait que Corinne et lord Nelvil eussent vécu dans
-le même pays. Qui sait si leurs familles n'étaient pas en relation
-ensemble? Peut-être même l'avait-il vue dans son enfance? On a souvent
-dans le coeur je ne sais quelle image innée de ce qu'on aime, qui
-pourrait persuader qu'on reconnaît l'objet que l'on voit pour la
-première fois.
-
-Oswald avait beaucoup de préventions contre les Italiennes; il les
-croyait passionnées, mais mobiles, mais incapables d'éprouver des
-affections profondes et durables. Déjà ce que Corinne avait dit au
-Capitole lui avait inspiré tout une autre idée; que serait-ce donc s'il
-pouvait à la fois retrouver les souvenirs de sa patrie et recevoir par
-l'imagination une vie nouvelle, renaître pour l'avenir sans rompre avec
-le passé?
-
-Au milieu de ses rêveries, Oswald se trouva sur le pont Saint-Ange, qui
-conduit au château du même nom, ou plutôt au tombeau d'Adrien, dont on a
-fait une forteresse. Le silence du lieu, les pâles ombres du Tibre, les
-rayons de la lune qui éclairaient les statues placées sur le pont et
-faisaient des statues comme des ombres blanches regardant fixement
-couler les flots et les temps qui ne les concernent plus; tous ces
-objets le ramenèrent à ses idées habituelles. Il mit la main sur sa
-poitrine, et sentit le portrait de son père qu'il y portait toujours; il
-l'en détacha pour le considérer; et le moment de bonheur qu'il venait
-d'éprouver, et la cause de ce bonheur, ne lui rappelèrent que trop le
-sentiment qui l'avait rendu jadis si coupable envers son père. Cette
-réflexion renouvela ses remords.
-
-«Éternel souvenir de ma vie! s'écria-t-il; ami trop offensé, et pourtant
-si généreux! aurais-je pu croire que l'émotion du plaisir pût trouver
-sitôt accès dans mon âme? Ce n'est pas toi, le meilleur et le plus
-indulgent des hommes, ce n'est pas toi qui me le reproches; tu veux que
-je sois heureux, tu le veux encore malgré mes fautes: mais puissé-je du
-moins ne pas méconnaître ta voix, si tu me parles du haut du ciel, comme
-je l'ai méconnue sur la terre!»
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME
-
-CORINNE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Le comte d'Erfeuil avait assisté à la fête du Capitole; il vint le
-lendemain chez lord Nelvil, et lui dit: «Mon cher Oswald, voulez-vous
-que je vous mène ce soir chez Corinne?--Comment! interrompit Oswald,
-est-ce que vous la connaissez?--Non, répondit le comte d'Erfeuil; mais
-une personne aussi célèbre est toujours flattée qu'on désire de la voir,
-et je lui ai écrit ce matin pour lui demander la permission d'aller chez
-elle ce soir avec vous.--J'aurais souhaité, répondit Oswald en
-rougissant, que vous ne m'eussiez pas ainsi nommé sans mon
-consentement.--Sachez-moi gré, reprit le comte d'Erfeuil, de vous avoir
-épargné quelques formalités ennuyeuses: au lieu d'aller chez un
-ambassadeur, qui vous aurait mené chez un cardinal, qui vous aurait
-conduit chez une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous
-présente, vous me présentez, et nous serons très-bien reçus tous les
-deux.
-
---J'ai moins de confiance que vous, et sans doute avec raison, reprit
-lord Nelvil; je crains que cette demande précipitée n'ait pu déplaire à
-Corinne.--Pas du tout, je vous assure, dit le comte d'Erfeuil; elle a
-trop d'esprit pour cela, et sa réponse est très-polie.--Comment! elle
-vous a répondu! reprit lord Nelvil; et que vous a-t-elle donc dit, mon
-cher comte?--Ah! mon cher comte, dit en riant M. d'Erfeuil, vous vous
-adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m'a répondu? mais
-enfin _je vous aime et tout est pardonné_. Je vous avouerai donc
-modestement que dans mon billet j'avais parlé de moi plus que de vous,
-et que dans sa réponse il me semble qu'elle vous nomme le premier; mais
-je ne suis jamais jaloux de mes amis.--Assurément, répondit lord Nelvil,
-je ne pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de plaire
-à Corinne; et quant à moi, tout ce que je désire, c'est de jouir
-quelquefois de la société d'une personne aussi étonnante: à ce soir
-donc, puisque vous l'avez arrangé ainsi.--Vous viendrez avec moi? dit le
-comte d'Erfeuil.--Eh bien, oui, répondit lord Nelvil avec un embarras
-très-visible.--Pourquoi donc, continua le comte d'Erfeuil, pourquoi
-s'être tant plaint de ce que j'ai fait? vous finissez comme j'ai
-commencé; mais il fallait bien vous laisser l'honneur d'être plus
-réservé que moi, pourvu toutefois que vous n'y perdissiez rien. C'est
-vraiment une charmante personne que Corinne: elle a de l'esprit et de la
-grâce; je n'ai pas bien compris ce qu'elle disait, parce qu'elle parlait
-italien; mais, à la voir, je gagerais qu'elle sait très-bien le
-français; nous en jugerons ce soir. Elle mène une vie singulière; elle
-est riche, jeune, libre, sans qu'on puisse savoir avec certitude si elle
-a des amants ou non. Il paraît certain néanmoins qu'à présent elle ne
-préfère personne; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu'elle n'ait pas
-rencontré dans ce pays un homme digne d'elle: cela ne m'étonnerait pas.»
-
-Le comte d'Erfeuil continua quelque temps encore à discourir ainsi, sans
-que lord Nelvil l'interrompît. Il ne disait rien qui fût précisément
-inconvenable; mais il froissait toujours les sentiments délicats
-d'Oswald, en parlant trop fort ou trop légèrement sur ce qui
-l'intéressait. Il y a des ménagements que l'esprit même et l'usage du
-monde n'apprennent pas; et, sans manquer à la plus parfaite politesse,
-on blesse souvent le coeur.
-
-Lord Nelvil fut très-agité tout le jour, en pensant à la visite du soir;
-mais il écarta, tant qu'il le put, les réflexions qui le troublaient, et
-tâcha de se persuader qu'il pouvait y avoir du plaisir dans un
-sentiment, sans que ce sentiment décidât du sort de la vie. Fausse
-sécurité! car l'âme ne reçoit aucun plaisir de ce qu'elle reconnaît
-elle-même pour passager.
-
-Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil arrivèrent chez Corinne. Sa maison
-était placée dans le quartier des Transtévérins, un peu au delà du
-château Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait cette maison, ornée
-dans l'intérieur avec l'élégance la plus parfaite. Le salon était décoré
-des copies en plâtre des meilleures statues de l'Italie: la Niobé, le
-Laocoon, la Vénus de Médicis, le Gladiateur mourant; et, dans le cabinet
-où se tenait Corinne, l'on voyait des instruments de musique, des
-livres, un ameublement simple mais commode, et seulement arrangé pour
-rendre la conversation facile et le cercle resserré. Corinne n'était
-point encore dans son cabinet lorsque Oswald arriva; en l'attendant, il
-se promenait avec anxiété dans son appartement; il y remarquait dans
-chaque détail un mélange heureux de tout ce qu'il y a de plus agréable
-dans les trois nations, française, anglaise et italienne: le goût de la
-société, l'amour des lettres, et le sentiment des beaux-arts.
-
-Corinne enfin parut; elle était vêtue sans aucune recherche, mais
-toujours pittoresquement. Elle avait dans ses cheveux des camées
-antiques, et portait à son cou un collier de corail. Sa politesse était
-noble et facile; en la voyant ainsi familièrement au milieu du cercle de
-ses amis, on retrouvait en elle la divinité du Capitole, bien qu'elle
-fût parfaitement simple et naturelle en tout. Elle salua d'abord le
-comte d'Erfeuil, en regardant Oswald; et puis, comme si elle se fût
-repentie de cette espèce de fausseté, elle s'avança vers Oswald; et l'on
-put remarquer qu'en l'appelant lord Nelvil, ce nom semblait produire un
-effet singulier sur elle, et deux fois elle le répéta d'une voix émue,
-comme s'il lui eût retracé de touchants souvenirs.
-
-Enfin elle dit en italien à lord Nelvil quelques mots pleins de grâce
-sur l'obligeance qu'il lui avait témoignée la veille en relevant sa
-couronne. Oswald lui répondit en cherchant à lui exprimer l'admiration
-qu'elle lui avait inspirée, et se plaignit avec douceur de ce qu'elle ne
-lui parlait pas en anglais. «Vous suis-je, ajouta-t-il, plus étranger
-qu'hier?--Non, assurément, lui répondit Corinne; mais, quand on a comme
-moi parlé plusieurs années de sa vie deux ou trois langues différentes,
-l'une ou l'autre est inspirée par les sentiments que l'on doit
-exprimer.--Sûrement, dit Oswald, l'anglais est votre langue habituelle,
-celle que vous parlez à vos amis, celle...--Je suis Italienne,
-interrompit Corinne; pardonnez-moi, milord, mais il me semble que je
-retrouve en vous cet orgueil national qui caractérise souvent vos
-compatriotes. Dans ce pays, nous sommes plus modestes: nous ne sommes ni
-contents de nous comme des Français, ni fiers de nous comme des Anglais.
-Un peu d'indulgence nous suffit de la part des étrangers; et comme il
-nous est refusé depuis longtemps d'être une nation, nous avons le grand
-tort de manquer souvent, comme individus, de la dignité qui ne nous est
-pas permise comme peuple; mais quand vous connaîtrez les Italiens, vous
-verrez qu'ils ont dans leur caractère quelques traces de la grandeur
-antique, quelques traces rares, effacées, mais qui pourraient reparaître
-dans des temps plus heureux. Je vous parlerai anglais quelquefois, mais
-pas toujours; l'italien m'est cher: j'ai beaucoup souffert, dit-elle en
-soupirant, pour vivre en Italie.»
-
-Le comte d'Erfeuil fit des reproches aimables à Corinne de ce qu'elle
-l'oubliait tout à fait en s'exprimant dans des langues qu'il n'entendait
-pas. «Belle Corinne, lui dit-il, de grâce parlez français; vous en êtes
-vraiment digne.» Corinne sourit à ce compliment, et se mit à parler
-français très-purement, très-facilement, mais avec l'accent anglais.
-Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil s'en étonnèrent également; mais le
-comte d'Erfeuil, qui croyait qu'on pouvait tout dire, pourvu que ce fût
-avec grâce, et qui s'imaginait que l'impolitesse consistait dans la
-forme et non dans le fond, demanda directement à Corinne raison de cette
-singularité. Elle fut d'abord un peu troublée de cette interrogation
-subite; puis, reprenant ses esprits, elle dit au comte d'Erfeuil:
-«Apparemment, monsieur, que j'ai appris le français d'un Anglais.» Il
-renouvela ses questions en riant, mais avec instance. Corinne
-s'embarrassa toujours davantage, et lui dit enfin: «Depuis quatre ans,
-monsieur, que je suis fixée à Rome, aucun de mes amis, aucun de ceux
-qui, j'en suis sûre, s'intéressent beaucoup à moi, ne m'ont interrogée
-sur ma destinée; ils ont compris d'abord qu'il m'était pénible d'en
-parler.» Ces paroles mirent un terme aux questions du comte d'Erfeuil;
-mais Corinne eut peur de l'avoir blessé; et, comme il avait l'air d'être
-très-lié avec lord Nelvil, elle craignit encore plus, sans vouloir s'en
-rendre raison, qu'il ne parlât d'elle désavantageusement à son ami, et
-elle se remit à prendre assez de soin pour lui plaire.
-
-Le prince Castel-Forte arriva dans ce moment avec plusieurs Romains de
-ses amis et de ceux de Corinne. C'étaient des hommes d'un esprit aimable
-et gai, très-bienveillants dans leurs formes, et si facilement animés
-par la conversation des autres, qu'on trouvait un vif plaisir à leur
-parler, tant ils sentaient vivement ce qui méritait d'être senti.
-L'indolence des Italiens les porte à ne point montrer en société, ni
-souvent d'aucune manière, tout l'esprit qu'ils ont. La plupart d'entre
-eux ne cultivent pas même dans la retraite les facultés intellectuelles
-que la nature leur a données; mais ils jouissent avec transport de ce
-qui leur vient sans peine.
-
-Corinne avait beaucoup de gaieté dans l'esprit. Elle apercevait le
-ridicule avec la sagacité d'une Française, et le peignait avec
-l'imagination d'une Italienne; mais elle mêlait à tout un sentiment de
-bonté: on ne voyait jamais rien en elle de calculé ni d'hostile; car, en
-toute chose c'est la froideur qui offense, et l'imagination, au
-contraire, a presque toujours de la bonhomie.
-
-Oswald trouvait Corinne pleine de grâce, et d'une grâce qui lui était
-toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance de sa vie était
-attachée au souvenir d'une femme française très-aimable et
-très-spirituelle; mais Corinne ne lui ressemblait en rien: sa
-conversation était un mélange de tous les genres d'esprit;
-l'enthousiasme des beaux-arts et la connaissance du monde, la finesse
-des idées et la profondeur des sentiments, enfin tous les charmes de la
-vivacité et de la rapidité s'y faisaient remarquer, sans que pour cela
-ses pensées fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères.
-Oswald était tout à la fois surpris et charmé, inquiet et entraîné; il
-ne comprenait pas comment une seule personne pouvait réunir tout ce que
-possédait Corinne; il se demandait si le lien de tant de qualités
-presque opposées était l'inconséquence ou la supériorité; si c'était à
-force de tout sentir, ou parce qu'elle oubliait tout successivement,
-qu'elle passait ainsi, presque dans un même instant, de la mélancolie à
-la gaieté, de la profondeur à la grâce, de la conversation la plus
-étonnante, et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie
-d'une femme qui cherche à plaire et veut captiver; mais il y avait dans
-cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu'elle imposait autant de
-respect que la réserve la plus sévère.
-
-Le prince Castel-Forte était très-occupé de Corinne, et tous les
-Italiens qui composaient sa société lui montraient un sentiment qui
-s'exprimait par les soins et les hommages les plus délicats et les plus
-assidus: le culte habituel dont ils l'entouraient répandait comme un air
-de fête sur tous les jours de sa vie. Corinne était heureuse d'être
-aimée; mais heureuse comme on l'est de vivre dans un climat doux,
-d'entendre des sons harmonieux, de ne recevoir enfin que des impressions
-agréables. Le sentiment profond et sérieux de l'amour ne se peignait
-point sur son visage, où tout était exprimé par la physionomie la plus
-vive et la plus mobile. Oswald la regardait en silence; sa présence
-animait Corinne, et lui inspirait le désir d'être aimable. Cependant
-elle s'arrêtait quelquefois dans les moments où sa conversation était la
-plus brillante, étonnée du calme extérieur d'Oswald, ne sachant pas s'il
-l'approuvait ou s'il la blâmait secrètement, et si ses idées anglaises
-lui permettaient d'applaudir à de tels succès dans une femme.
-
-Oswald était trop captivé par les charmes de Corinne pour se rappeler
-alors ses anciennes opinions sur l'obscurité qui convenait aux femmes;
-mais il se demandait si l'on pouvait être aimé d'elle, s'il était
-possible de concentrer en soi seul tant de rayons; enfin, il était à la
-fois ébloui et troublé; et, bien qu'à son départ elle l'eût invité
-très-poliment à revenir la voir, il laissa passer tout un jour sans
-aller chez elle, éprouvant une sorte de terreur du sentiment qui
-l'entraînait.
-
-Quelquefois il comparait ce sentiment nouveau avec l'erreur fatale des
-premiers moments de sa jeunesse, et repoussait vivement ensuite cette
-comparaison; car c'était l'art, et un art perfide, qui l'avait subjugué,
-tandis qu'on ne pouvait douter de la vérité de Corinne. Son charme
-tenait-il de la magie ou de l'inspiration poétique? était-ce Armide ou
-Sapho? pouvait-on espérer de captiver jamais un génie doué de si
-brillantes ailes? Il était impossible de le décider; mais au moins on
-sentait que ce n'était pas la société, que c'était plutôt le ciel même
-qui avait formé cet être extraordinaire, et que son esprit était aussi
-incapable d'imiter que son caractère de feindre. «O mon père! disait
-Oswald, si vous aviez connu Corinne, qu'auriez-vous pensé d'elle?»
-
-
-CHAPITRE II
-
-Le comte d'Erfeuil vint, selon sa coutume, le matin chez lord Nelvil;
-et, en lui reprochant de n'avoir pas été la veille chez Corinne, il lui
-dit: «Vous auriez été bien heureux si vous y étiez venu.--Et pourquoi?
-reprit Oswald.--Parce que j'ai acquis hier la certitude que vous
-l'intéressez vivement.--Encore de la légèreté! interrompit lord Nelvil;
-ne savez-vous donc pas que je ne puis ni ne veux en avoir?--Vous appelez
-légèreté, dit le comte d'Erfeuil, la promptitude de mes observations.
-Ai-je moins de raison parce que j'ai raison plus vite? Vous étiez tous
-faits pour vivre dans cet heureux temps des patriarches, où l'homme
-avait cinq siècles de vie: on nous en a retranché au moins quatre, je
-vous en avertis.--Soit, répondit Oswald, et ces observations si rapides,
-que vous ont-elles fait découvrir?--Que Corinne vous aime. Hier, je suis
-arrivé chez elle: sans doute elle m'a très-bien reçu; mais ses yeux
-étaient attachés sur la porte pour regarder si vous me suiviez. Elle a
-essayé un moment de parler d'autre chose; mais, comme c'est une personne
-très-vive et très-naturelle, elle m'a enfin demandé tout simplement
-pourquoi vous n'étiez pas venu avec moi. Je vous ai blâmé, vous ne m'en
-voudrez pas; j'ai dit que vous étiez une créature sombre et bizarre;
-mais je vous épargne d'ailleurs tous les éloges que j'ai faits de vous.
-
-«Il est triste, m'a dit Corinne; il a perdu sans doute une personne qui
-lui était chère. De qui porte-t-il le deuil?--De son père, madame, lui
-ai-je dit, quoiqu'il y ait plus d'un an qu'il l'a perdu; et comme la loi
-de la nature nous oblige tous à survivre à nos parents, j'imagine que
-quelque autre motif secret est la cause de sa longue et profonde
-mélancolie.--Oh! reprit Corinne, je suis bien loin de penser que des
-douleurs en apparence semblables soient les mêmes pour tous les hommes.
-Le père de votre ami et votre ami lui-même ne sont peut-être pas dans la
-règle commune, et je suis bien tentée de le croire.» Sa voix était
-très-douce, mon cher Oswald, en prononçant ces derniers mots.--Est-ce
-là, reprit Oswald, toutes les preuves d'intérêt que vous m'annoncez?--En
-vérité, reprit le comte d'Erfeuil, c'est bien assez, selon moi, pour
-être sûr d'être aimé; mais, puisque vous voulez mieux, vous aurez mieux:
-j'ai réservé le plus fort pour la fin. Le prince Castel-Forte est
-arrivé, et il a raconté toute votre histoire d'Ancône, sans savoir que
-c'était vous dont il parlait: il l'a racontée avec beaucoup de feu et
-d'imagination, autant que j'en puis juger, grâce aux deux leçons
-d'italien que j'ai prises; mais il y a tant de mots français dans les
-langues étrangères, que nous les comprenons presque toutes, même sans
-les savoir. D'ailleurs, la physionomie de Corinne m'aurait expliqué ce
-que je n'entendais pas. On y lisait si visiblement l'agitation de son
-coeur; elle ne respirait pas, de peur de perdre un seul mot; quand elle
-demanda si l'on savait le nom de cet Anglais, son anxiété était telle,
-qu'il était bien facile de juger combien elle craignait qu'un autre nom
-que le vôtre ne fût prononcé.
-
-«Le prince Castel-Forte dit qu'il ignorait quel était cet Anglais; et
-Corinne, se retournant avec vivacité vers moi, s'écria: «N'est-il pas
-vrai, monsieur, que c'est lord Nelvil?--Oui, madame, lui répondis-je,
-c'est lui.» Et Corinne alors fondit en larmes. Elle n'avait pas pleuré
-pendant l'histoire; qu'y avait-il donc dans le nom du héros de plus
-attendrissant que le récit même?--Elle a pleuré! s'écria lord Nelvil;
-ah! que n'étais-je là!» Puis, s'arrêtant tout à coup, il baissa les
-yeux, et son visage mâle exprima la timidité la plus délicate; il se
-hâta de reprendre la parole, de peur que le comte d'Erfeuil ne troublât
-sa joie secrète en la remarquant. «Si l'aventure d'Ancône mérite d'être
-racontée, dit Oswald, c'est à vous aussi, mon cher comte, que l'honneur
-en appartient.--On a bien parlé, répondit le comte d'Erfeuil en riant,
-d'un Français très-aimable qui était là, milord, avec vous; mais
-personne que moi n'a fait attention à cette parenthèse du récit. La
-belle Corinne vous préfère, elle vous croit sans doute le plus fidèle de
-nous deux; vous ne le serez pas davantage, peut-être même lui ferez-vous
-plus de chagrin que je ne lui en aurais fait; mais les femmes aiment la
-peine, pourvu qu'elle soit bien romanesque: ainsi vous lui convenez.»
-Lord Nelvil souffrait à chaque mot du comte d'Erfeuil; mais que lui
-dire? il ne disputait jamais, il n'écoutait jamais assez attentivement
-pour changer d'avis: ses paroles une fois lancées, il ne s'y intéressait
-plus; et le mieux était encore de les oublier, si on le pouvait, aussi
-vite que lui-même.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Oswald arriva le soir chez Corinne avec un sentiment tout nouveau; il
-pensa qu'il était peut-être attendu. Quel enchantement que cette
-première lueur d'intelligence avec ce qu'on aime! Avant que le souvenir
-entre en partage avec l'espérance, avant que les paroles aient exprimé
-les sentiments, avant que l'éloquence ait su peindre ce que l'on
-éprouve, il y a dans ces premiers instants je ne sais quel vague, je ne
-sais quel mystère d'imagination, plus passager que le bonheur même, mais
-plus céleste encore que lui. Oswald, en entrant Il vit qu'elle était
-seule, et il en éprouva presque de la peine: il aurait voulu l'observer
-longtemps au milieu du monde; il aurait souhaité d'être assuré, de
-quelque manière, de sa préférence, avant de se trouver tout à coup
-engagé dans un entretien qui pouvait refroidir Corinne à son égard, si,
-comme il en était certain, il se montrait embarrassé, et froid par
-embarras.
-
-Soit que Corinne s'aperçût de cette disposition d'Oswald, ou qu'une
-disposition semblable produisît en elle le désir d'animer la
-conversation pour faire cesser la gêne, elle se hâta de demander à lord
-Nelvil s'il avait vu quelques-uns des monuments de Rome. «Non, répondit
-Oswald.--Qu'avez-vous donc fait hier? reprit Corinne en souriant.--J'ai
-passé la journée chez moi, dit Oswald: depuis que je suis à Rome, je
-n'ai vu que vous, madame, ou je suis resté seul.» Corinne voulut lui
-parler de sa conduite à Ancône; elle commença par ces mots: «Hier, j'ai
-appris...» puis elle s'arrêta, et dit: «Je vous parlerai de cela quand
-il viendra du monde.» Lord Nelvil avait une dignité dans les manières
-qui intimidait Corinne; et d'ailleurs elle craignait, en lui rappelant
-sa noble conduite, de montrer trop d'émotion; il lui semblait qu'elle en
-aurait moins quand ils ne seraient plus seuls. Oswald fut profondément
-touché de la réserve de Corinne, et de la franchise avec laquelle elle
-trahissait, sans y penser, les motifs de cette réserve; mais plus il
-était troublé, moins il pouvait exprimer ce qu'il éprouvait.
-
-Il se leva donc tout à coup, et s'avança vers la fenêtre, puis il sentit
-que Corinne ne pourrait expliquer ce mouvement; et, plus déconcerté que
-jamais, il revint à sa place sans rien dire. Corinne avait en
-conversation plus d'assurance qu'Oswald; néanmoins l'embarras qu'il
-témoignait était partagé par elle; et dans sa distraction, cherchant une
-contenance, elle posa ses doigts sur la harpe qui était placée à côté
-d'elle, et fit quelques accords sans suite et sans dessein. Ces sons
-harmonieux, en accroissant l'émotion d'Oswald, semblaient lui inspirer
-un peu plus de hardiesse. Déjà il avait osé regarder Corinne: eh! qui
-pouvait la regarder sans être frappé de l'inspiration divine qui se
-peignait dans ses yeux? Et, rassuré au même instant par l'expression de
-bonté qui voilait l'éclat de ses regards, peut-être Oswald allait-il
-parler, lorsque le prince Castel-Forte entra.
-
-Il ne vit pas sans peine lord Nelvil tête à tête avec Corinne; mais il
-avait l'habitude de dissimuler ses impressions: cette habitude, qui se
-trouve souvent réunie, chez les Italiens, avec une grande véhémence de
-sentiments, était plutôt en lui le résultat de l'indolence et de la
-douceur naturelle. Il était résigné à n'être pas le premier objet des
-affections de Corinne; il n'était plus jeune; il avait beaucoup
-d'esprit, un grand goût pour les arts, une imagination aussi animée
-qu'il le fallait pour diversifier la vie sans l'agiter, et un tel besoin
-de passer toutes ses soirées avec Corinne, que, si elle se fût mariée,
-il aurait conjuré son époux de le laisser venir tous les jours chez
-elle, comme de coutume; et, à cette condition, il n'eût pas été
-très-malheureux de la voir liée à un autre. Les chagrins du coeur, en
-Italie, ne sont point compliqués par les peines de la vanité; de manière
-que l'on y rencontre, ou des hommes assez passionnés pour poignarder
-leur rival par jalousie, ou des hommes assez modestes pour prendre
-volontiers le second rang auprès d'une femme dont l'entretien leur est
-agréable; mais l'on n'en trouverait guère qui, par la crainte de passer
-pour dédaignés, se refusassent à conserver une relation quelconque qui
-leur plairait: l'empire de la société sur l'amour-propre est presque nul
-dans ce pays.
-
-Le comte d'Erfeuil et la société qui se rassemblait tous les soirs chez
-Corinne étant réunis, la conversation se dirigea sur le talent
-d'improviser, que Corinne avait si glorieusement montré au Capitole, et
-l'on en vint à lui demander à elle-même ce qu'elle en pensait. «C'est
-une chose si rare, dit le prince Castel-Forte, de trouver une personne à
-la fois susceptible d'enthousiasme et d'analyse, douée comme un artiste,
-et capable de s'observer elle-même, qu'il faut la conjurer de nous
-révéler, autant qu'elle le pourra, les secrets de son génie.--Ce talent
-d'improviser, reprit Corinne, n'est pas plus extraordinaire dans les
-langues du Midi que l'éloquence de la tribune, ou la vivacité brillante
-de la conversation, dans les autres langues. Je dirai même que
-malheureusement il est chez nous plus facile de faire des vers à
-l'improviste que de bien parler en prose. Le langage de la poésie
-diffère tellement de celui de la prose, que, dès les premiers vers,
-l'attention est commandée par les expressions mêmes, qui placent pour
-ainsi dire le poëte à distance des auditeurs. Ce n'est pas uniquement à
-la douceur de l'italien, mais bien plutôt à la vibration forte et
-prononcée de ses syllabes sonores, qu'il faut attribuer l'empire de la
-poésie parmi nous. L'italien a un charme musical qui fait trouver du
-plaisir dans le son des mots, presque indépendamment des idées; ces
-mots, d'ailleurs, ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils
-peignent ce qu'ils expriment. Vous sentez que c'est au milieu des arts
-et sous un beau ciel que s'est formé ce langage mélodieux et coloré. Il
-est donc plus aisé en Italie que partout ailleurs de séduire avec des
-paroles, sans profondeur dans les pensées et sans nouveauté dans les
-images. La poésie, comme tous les beaux-arts, captive autant les
-sensations que l'intelligence. J'ose dire cependant que je n'ai jamais
-improvisé sans qu'une émotion vraie, ou une idée que je croyais
-nouvelle, m'ait animée; j'espère donc que je me suis un peu moins fiée
-que les autres à notre langue enchanteresse. Elle peut, pour ainsi dire,
-préluder au hasard, et donner encore un vif plaisir, seulement par le
-charme du rhythme et de l'harmonie.
-
---Vous croyez donc, interrompit un des amis de Corinne, que le talent
-d'improviser fait du tort à notre littérature? Je le croyais aussi avant
-de vous avoir entendue, mais vous m'avez fait entièrement revenir de
-cette opinion.--J'ai dit, reprit Corinne, qu'il résultait de cette
-facilité, de cette abondance littéraire, une très-grande quantité de
-poésies communes; mais je suis bien aise que cette fécondité existe en
-Italie, comme il me plaît de voir nos campagnes couvertes de mille
-productions superflues. Cette libéralité de la nature m'enorgueillit.
-J'aime surtout l'improvisation dans les gens du peuple; elle nous fait
-voir leur imagination, qui est cachée partout ailleurs, et ne se
-développe que parmi nous. Elle donne quelque chose de poétique aux
-derniers rangs de la société, et nous épargne le dégoût qu'on ne peut
-s'empêcher de sentir pour ce qui est vulgaire en tout genre. Quand nos
-Siciliens, en conduisant les voyageurs dans leurs barques, leur
-adressent dans leur gracieux dialecte d'aimables félicitations, et leur
-disent en vers un doux et long adieu, on dirait que le souffle pur du
-ciel et de la mer agit sur l'imagination des hommes, comme le vent sur
-les harpes éoliennes, et que la poésie, comme les accords, est l'écho de
-la nature. Une chose me fait encore attacher du prix à notre talent
-d'improviser, c'est que ce talent serait presque impossible dans une
-société disposée à la moquerie; il faut, passez-moi cette expression, il
-faut la bonhomie du Midi, ou plutôt des pays où l'on aime à s'amuser
-sans trouver du plaisir à critiquer ce qui amuse, pour que les poëtes se
-risquent à cette périlleuse entreprise. Un sourire railleur suffirait
-pour ôter la présence d'esprit nécessaire à une composition subite et
-non interrompue; il faut que les auditeurs s'animent avec vous, et que
-leurs applaudissements vous inspirent.
-
---Mais vous, madame, mais vous, dit enfin Oswald, qui jusqu'alors
-avait gardé le silence sans avoir un moment cessé de regarder
-Corinne, à laquelle de vos poésies donnez-vous la préférence? Est-ce
-à celles qui sont l'ouvrage de la réflexion, ou de l'inspiration
-instantanée?--Milord, répondit Corinne avec un regard qui exprimait et
-beaucoup d'intérêt et le sentiment plus délicat encore d'une
-considération respectueuse, ce serait vous que j'en ferais juge; mais si
-vous me demandez d'examiner moi-même ce que je pense à cet égard, je
-dirai que l'improvisation est pour moi comme une conversation animée. Je
-ne me laisse point astreindre à tel ou tel sujet; je m'abandonne à
-l'impression que produit sur moi l'intérêt de ceux qui m'écoutent, et
-c'est à mes amis que je dois, surtout en ce genre, la plus grande partie
-de mon talent. Quelquefois l'intérêt passionné que m'inspire un
-entretien où l'on a parlé des grandes et nobles questions qui concernent
-l'existence morale de l'homme, sa destinée, son but, ses devoirs, ses
-affections; quelquefois cet intérêt m'élève au-dessus de mes forces, me
-fait découvrir dans la nature, dans mon propre coeur, des vérités
-audacieuses, des expressions pleines de vie, que la réflexion solitaire
-n'aurait pas fait naître. Je crois éprouver alors un enthousiasme
-surnaturel, et je sens bien que ce qui parle en moi vaut mieux que
-moi-même; souvent il m'arrive de quitter le rhythme de la poésie, et
-d'exprimer ma pensée en prose; quelquefois je cite les plus beaux vers
-des diverses langues qui me sont connues. Ils sont à moi, ces vers
-divins dont mon âme s'est pénétrée. Quelquefois aussi j'achève sur ma
-lyre, par des accords, par des airs simples et nationaux, les sentiments
-et les pensées qui échappent à mes paroles. Enfin je me sens poëte, non
-pas seulement quand un heureux choix de rimes et de syllabes
-harmonieuses, quand une heureuse réunion d'images éblouit les auditeurs,
-mais quand mon âme s'élève, quand elle dédaigne de plus haut l'égoïsme
-et la bassesse, enfin quand une belle action me serait plus facile:
-c'est alors que mes vers sont meilleurs. Je suis poëte lorsque j'admire,
-lorsque je méprise, lorsque je hais, non par des sentiments personnels,
-non pour ma propre cause, mais pour la dignité de l'espèce humaine et la
-gloire du monde.»
-
-Corinne s'aperçut alors que la conversation l'avait entraînée; elle en
-rougit un peu; et, se tournant vers lord Nelvil, elle lui dit: «Vous le
-voyez, je ne puis approcher d'aucun des sujets qui me touchent, sans
-éprouver cette sorte d'ébranlement qui est la source de la beauté idéale
-dans les arts, de la religion dans les âmes solitaires, de la générosité
-dans les héros, du désintéressement parmi les hommes; pardonnez-le-moi,
-milord, bien qu'une telle femme ne ressemble guère à celles que l'on
-approuve dans votre pays.--Qui pourrait vous ressembler? reprit lord
-Nelvil; et peut-on faire des lois pour une personne unique?»
-
-Le comte d'Erfeuil était dans un véritable enchantement, bien qu'il
-n'eût pas entendu tout ce que disait Corinne; mais ses gestes, le son de
-sa voix, sa manière de prononcer, le charmaient, et c'était la première
-fois qu'une grâce qui n'était pas française avait agi sur lui. Mais, à
-la vérité, le grand succès de Corinne à Rome le mettait un peu sur la
-voie de ce qu'il devait penser d'elle, et il ne perdait pas, en
-l'admirant, la bonne habitude de se laisser guider par l'opinion des
-autres.
-
-Il sortit avec lord Nelvil, et lui dit en s'en allant: «Convenez, mon
-cher Oswald, que j'ai pourtant quelque mérite en ne faisant pas ma cour
-à une aussi charmante personne.--Mais, répondit lord Nelvil, il me
-semble qu'on dit généralement qu'il n'est pas facile de lui plaire.--On
-le dit, reprit le comte d'Erfeuil, mais j'ai de la peine à le croire.
-Une femme seule, indépendante, et qui mène à peu près la vie d'un
-artiste, ne doit pas être difficile à captiver.» Lord Nelvil fut blessé
-de cette réflexion. Le comte d'Erfeuil, soit qu'il ne s'en aperçût pas,
-soit qu'il voulût suivre le cours de ses propres idées, continua ainsi:
-
-«Ce n'est pas cependant, dit-il, que, si je voulais croire à la vertu
-d'une femme, je ne crusse aussi volontiers à celle de Corinne qu'à toute
-autre. Elle a certainement mille fois plus d'expression dans le regard,
-de vivacité dans les démonstrations, qu'il n'en faudrait chez vous, et
-même chez nous, pour faire douter de la sévérité d'une femme; mais,
-c'est une personne d'un esprit si supérieur, d'une instruction si
-profonde, d'un tact si fin, que les règles ordinaires pour juger les
-femmes ne peuvent s'appliquer à elle. Enfin, croiriez-vous que je la
-trouve imposante, malgré son naturel et le _laisser-aller_ de sa
-conversation? J'ai voulu hier, tout en respectant son intérêt pour vous,
-dire quelques mots au hasard pour mon compte: c'était de ces mots qui
-deviennent ce qu'ils peuvent; si on les écoute, à la bonne heure; si on
-ne les écoute pas, à la bonne heure encore; et Corinne m'a regardé
-froidement, d'une manière qui m'a tout à fait troublé. C'est pourtant
-singulier d'être timide avec une Italienne, un artiste, un poëte, enfin
-tout ce qui doit mettre à l'aise.--Son nom est inconnu, reprit lord
-Nelvil, mais ses manières doivent le faire croire illustre.--Ah! c'est
-dans les romans, dit le comte d'Erfeuil, qu'il est d'usage de cacher le
-plus beau; mais dans le monde réel on dit tout ce qui nous fait honneur,
-et même un peu plus que tout.--Oui, interrompit Oswald, dans quelques
-sociétés où l'on ne songe qu'à l'effet que l'on produit les uns sur les
-autres; mais là où l'existence est intérieure, il peut y avoir des
-mystères dans les circonstances, comme il y a des secrets dans les
-sentiments; et celui-là seulement qui voudrait épouser Corinne pourrait
-savoir...--Épouser Corinne! interrompit le comte d'Erfeuil en riant aux
-éclats; oh! cette idée-là ne me serait jamais venue! Croyez-moi, mon
-cher Nelvil, si vous voulez faire des sottises, faites-en qui soient
-réparables; mais, pour le mariage, il ne faut jamais consulter que les
-convenances. Je vous parais frivole; eh bien, néanmoins, je parie que
-dans la conduite de la vie je serai plus raisonnable que vous.--Je le
-crois aussi,» répondit lord Nelvil; et il n'ajouta pas un mot de plus.
-
-En effet, pouvait-il dire au comte d'Erfeuil qu'il y a souvent beaucoup
-d'égoïsme dans la frivolité, et que cet égoïsme ne peut jamais conduire
-aux fautes de sentiment, à ces fautes dans lesquelles on se sacrifie
-presque toujours aux autres? Les hommes frivoles sont très-capables de
-devenir habiles dans la direction de leurs propres intérêts; car dans
-tout ce qui s'appelle la science politique de la vie privée, comme de la
-vie publique, on réussit encore plus souvent par les qualités qu'on n'a
-pas que par celles qu'on possède. Absence d'enthousiasme, absence
-d'opinion, absence de sensibilité, un peu d'esprit combiné avec ce
-trésor négatif, et la vie sociale proprement dite, c'est-à-dire la
-fortune et le rang, s'acquièrent ou se maintiennent assez bien. Les
-plaisanteries du comte d'Erfeuil cependant avaient fait de la peine à
-lord Nelvil. Il les blâmait, mais il se les rappelait d'une manière
-importune.
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIÈME
-
-ROME
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Quinze jours se passèrent, pendant lesquels lord Nelvil se consacra tout
-entier à la société de Corinne. Il ne sortait de chez lui que pour se
-rendre chez elle; il ne voyait rien, il ne cherchait rien qu'elle; et
-sans lui parler jamais de son sentiment, il l'en faisait jouir à tous
-les moments du jour. Elle était accoutumée aux hommages vifs et
-flatteurs des Italiens; mais la dignité des manières d'Oswald, son
-apparente froideur, et sa sensibilité, qui se trahissait malgré lui,
-exerçaient sur l'imagination une bien plus grande puissance. Jamais il
-ne racontait une action généreuse, jamais il ne parlait d'un malheur,
-sans que ses yeux se remplissent de larmes, et toujours il cherchait à
-cacher son émotion. Il inspirait à Corinne un sentiment de respect
-qu'elle n'avait pas éprouvé depuis longtemps. Aucun esprit, quelque
-distingué qu'il fût, ne pouvait l'étonner; mais l'élévation et la
-dignité du caractère agissaient profondément sur elle. Lord Nelvil
-joignait à ces qualités une noblesse dans les expressions, une élégance
-dans les moindres actions de la vie, qui faisaient contraste avec la
-négligence et la familiarité de la plupart des grands seigneurs romains.
-
-Bien que les goûts d'Oswald fussent, à quelques égards, différents de
-ceux de Corinne, ils se comprenaient mutuellement d'une façon
-merveilleuse. Lord Nelvil devinait les impressions de Corinne avec une
-sagacité parfaite, et Corinne découvrait, à la plus légère altération du
-visage de lord Nelvil, ce qui se passait en lui. Habituée aux
-démonstrations orageuses de la passion des Italiens, cet attachement
-timide et fier, ce sentiment prouvé sans cesse et jamais avoué,
-répandait sur sa vie un intérêt tout à fait nouveau. Elle se sentait
-comme environnée d'une atmosphère plus douce et plus pure, et chaque
-instant de la journée lui causait un sentiment de bonheur qu'elle aimait
-à goûter, sans vouloir s'en rendre compte.
-
-Un matin, le prince Castel-Forte vint chez elle, il était triste, elle
-lui en demanda la cause. «Cet Écossais, lui dit-il, va nous enlever
-votre affection, et qui sait même s'il ne vous emmènera pas loin de
-nous!» Corinne garda quelques instants le silence, puis répondit: «Je
-vous atteste qu'il ne m'a point dit qu'il m'aimât.--Vous le croyez
-néanmoins, répondit le prince Castel-Forte; il vous parle par sa vie, et
-son silence même est un habile moyen de vous intéresser. Que peut-on
-vous dire en effet que vous n'ayez pas entendu! quelle est la louange
-qu'on ne vous ait pas offerte! quel est l'hommage auquel vous ne soyez
-pas accoutumée! mais il y a quelque chose de contenu, de voilé dans le
-caractère de lord Nelvil, qui ne vous permettra jamais de le juger
-entièrement comme vous nous jugez. Vous êtes la personne du monde la
-plus facile à connaître; mais c'est précisément parce que vous vous
-montrez volontiers telle que vous êtes, que la réserve et le mystère
-vous plaisent et vous dominent. L'inconnu, quel qu'il soit, a plus
-d'ascendant sur vous que tous les sentiments qu'on vous témoigne.»
-Corinne sourit. «Vous croyez donc, cher prince, lui dit-elle, que mon
-coeur est ingrat et mon imagination capricieuse? Il me semble cependant
-que lord Nelvil possède et laisse voir des qualités assez remarquables
-pour que je ne puisse pas me flatter de les avoir découvertes.--C'est,
-j'en conviens, répondit le prince Castel-Forte, un homme fier, généreux,
-spirituel, sensible même, et surtout mélancolique; mais je me trompe
-fort, ou ses goûts n'ont pas le moindre rapport avec les vôtres. Vous ne
-vous en apercevrez pas tant qu'il sera sous le charme de votre présence;
-mais votre empire sur lui ne tiendrait pas, s'il était loin de vous. Les
-obstacles le fatigueraient; son âme a contracté, par les chagrins qu'il
-a éprouvés, une sorte de découragement qui doit nuire à l'énergie de ses
-résolutions; et vous savez d'ailleurs combien les Anglais en général
-sont asservis aux moeurs et aux habitudes de leur pays.»
-
-A ces mots, Corinne se tut et soupira. Des réflexions pénibles sur les
-premiers événements de sa vie se retracèrent à sa pensée, mais le soir
-elle revit Oswald plus occupé d'elle que jamais; et tout ce qui resta
-dans son esprit de la conversation du prince Castel-Forte, ce fut le
-désir de fixer lord Nelvil en Italie, en lui faisant aimer les beautés
-de tout genre dont ce pays est doué. C'est dans cette intention qu'elle
-lui écrivit la lettre suivante. La liberté du genre de vie qu'on mène à
-Rome excusait cette démarche; et Corinne en particulier, bien qu'on pût
-lui reprocher tant de franchise et d'entraînement dans le caractère,
-savait conserver beaucoup de dignité dans l'indépendance et de modestie
-dans la vivacité.
-
-
- CORINNE A LORD NELVIL.
-
- «Ce 15 décembre 1794.
-
- «Je ne sais, milord, si vous me trouverez trop de confiance en
- moi-même, ou si vous rendrez justice aux motifs qui peuvent excuser
- cette confiance. Hier, je vous ai entendu dire que vous n'aviez point
- encore voyagé dans Rome, que vous ne connaissiez ni les chefs-d'oeuvre
- de nos beaux-arts, ni les ruines antiques qui nous apprennent
- l'histoire par l'imagination et le sentiment, et j'ai conçu l'idée
- d'oser me proposer pour guide dans ces courses à travers les siècles.
-
- «Sans doute Rome présenterait aisément un grand nombre de savants dont
- l'érudition profonde pourrait vous être bien plus utile; mais si je
- puis réussir à vous faire aimer ce séjour, vers lequel je me suis
- toujours sentie si impérieusement attirée, vos propres études
- achèveront ce que mon imparfaite esquisse aura commencé.
-
- «Beaucoup d'étrangers viennent à Rome comme ils iraient à Londres,
- comme ils iraient à Paris, pour chercher les distractions d'une grande
- ville; et si l'on osait avouer qu'on s'est ennuyé à Rome, je crois que
- la plupart l'avoueraient mais il est également vrai qu'on peut y
- découvrir un charme dont on ne se lasse jamais. Me pardonnerez-vous,
- milord, de souhaiter que ce charme vous soit connu?
-
- «Sans doute il faut oublier ici tous les intérêts politiques du monde;
- mais lorsque ces intérêts ne sont pas unis à des devoirs ou à des
- sentiments sacrés, ils refroidissent le coeur. Il faut aussi renoncer
- à ce qu'on appellerait ailleurs les plaisirs de la société; mais ces
- plaisirs, presque toujours, flétrissent l'imagination. L'on jouit à
- Rome d'une existence tout à la fois solitaire et animée, qui développe
- librement en nous-mêmes tout ce que le ciel y a mis. Je le répète,
- milord, pardonnez-moi cet amour pour ma patrie, qui me fait désirer de
- la faire aimer d'un homme tel que vous, et ne jugez point avec la
- sévérité anglaise les témoignages de bienveillance qu'une Italienne
- croit pouvoir donner sans rien perdre à ses yeux, ni aux vôtres.
-
- «CORINNE.»
-
-En vain Oswald aurait voulu se le cacher, il fut vivement heureux en
-recevant cette lettre; il entrevit un avenir confus de jouissances et de
-bonheur; l'imagination, l'amour, l'enthousiasme, tout ce qu'il y a de
-divin dans l'âme de l'homme, lui parut réuni dans le projet enchanteur
-de voir Rome avec Corinne. Cette fois il ne réfléchit pas; cette fois il
-sortit à l'instant même pour aller voir Corinne; et, dans la route, il
-regarda le ciel, il sentit le beau temps, il porta la vie légèrement.
-Ses regrets et ses craintes se perdirent dans les nuages de l'espérance;
-son coeur, depuis longtemps opprimé par la tristesse, battait et
-tressaillait de joie; il craignait bien qu'une si heureuse disposition
-ne pût durer, mais l'idée même qu'elle était passagère donnait à cette
-fièvre de bonheur plus de force et d'activité.
-
-«Vous voilà? dit Corinne en voyant entrer lord Nelvil; ah! merci.» Et
-elle lui tendit la main. Oswald la prit, y imprima ses lèvres avec une
-vive tendresse et ne sentit pas dans ce moment cette timidité souffrante
-qui se mêlait souvent à ses impressions les plus agréables, et lui
-donnait quelquefois, avec les personnes qu'il aimait le mieux, des
-sentiments amers et pénibles. L'intimité avait commencé entre Oswald et
-Corinne depuis qu'ils s'étaient quittés; c'était la lettre de Corinne
-qui l'avait établie; ils étaient contents tous les deux, et ressentaient
-l'un pour l'autre une tendre reconnaissance.
-
-«C'est donc ce matin, dit Corinne, que je vous montrerai le Panthéon et
-Saint-Pierre: j'avais bien quelque espoir, ajouta-t-elle en souriant,
-que vous accepteriez le voyage de Rome avec moi; aussi mes chevaux sont
-prêts. Je vous ai attendu; vous êtes arrivé, tout est bien,
-partons.--Étonnante personne! dit Oswald; qui donc êtes-vous? où
-avez-vous pris tant de charmes divers qui sembleraient devoir s'exclure:
-sensibilité, gaieté, profondeur, grâce, abandon, modestie? Êtes-vous une
-illusion? êtes-vous un bonheur surnaturel pour la vie de celui qui vous
-rencontre?--Ah! si j'ai le pouvoir de faire quelque bien, reprit
-Corinne, vous ne devez pas croire que jamais j'y renonce.--Prenez garde,
-reprit Oswald en saisissant la main de Corinne avec émotion, prenez
-garde à ce bien que vous voulez me faire. Depuis près de deux ans une
-main de fer serre mon coeur; si votre douce présence m'a donné quelque
-relâche, si je respire près de vous, que deviendrai-je quand il faudra
-rentrer dans mon sort? que deviendrai-je?...--Laissons au temps,
-laissons au hasard, interrompit Corinne, à décider si cette impression
-d'un jour que j'ai produite sur vous durera plus qu'un jour. Si nos âmes
-s'entendent, notre affection mutuelle ne sera point passagère. Quoi
-qu'il en soit, allons admirer ensemble tout ce qui peut élever notre
-esprit et nos sentiments; nous goûterons toujours ainsi quelques moments
-de bonheur.» En achevant ces mots, Corinne descendit, et lord Nelvil la
-suivit, étonné de sa réponse. Il lui sembla qu'elle admettait la
-possibilité d'un demi-sentiment, d'un attrait momentané. Enfin il crut
-entrevoir de la légèreté dans la manière dont elle s'était exprimée, et
-il en fut blessé.
-
-Il se plaça sans rien dire dans la voiture de Corinne, qui, devinant sa
-pensée, lui dit: «Je ne crois pas que le coeur soit ainsi fait, que l'on
-éprouve toujours ou point d'amour, ou la passion la plus invincible. Il
-y a des commencements de sentiment qu'un examen plus approfondi peut
-dissiper. On se flatte, on se détrompe, et l'enthousiasme même dont on
-est susceptible, s'il rend l'enchantement plus rapide, peut faire aussi
-que le refroidissement soit plus prompt.--Vous avez beaucoup réfléchi
-sur le sentiment, madame, dit Oswald avec amertume. Corinne rougit à ce
-mot, et se tut quelques instants; puis, reprenant la parole avec un
-mélange assez frappant de franchise et de dignité: «Je ne crois pas,
-dit-elle, qu'une femme sensible soit jamais arrivée jusqu'à vingt-six
-ans sans avoir connu l'illusion de l'amour; mais si n'avoir jamais été
-heureuse, si n'avoir jamais rencontré l'objet qui pouvait mériter toutes
-les affections de son coeur est un titre à l'intérêt, j'ai droit au
-vôtre.» Ces paroles, et l'accent avec lequel Corinne les prononça,
-dissipèrent un peu le nuage qui s'était élevé dans l'âme de lord Nelvil;
-néanmoins il se dit en lui-même: «C'est la plus séduisante des femmes,
-mais c'est une Italienne; et ce n'est pas ce coeur timide, innocent, à
-lui-même inconnu, que possède sans doute la jeune Anglaise à laquelle
-mon père me destinait.»
-
-Cette jeune Anglaise se nommait Lucile Edgermond, la fille du meilleur
-ami du père de lord Nelvil; mais elle était trop enfant lorsqu'Oswald
-quitta l'Angleterre, pour qu'il pût l'épouser, ni même prévoir ce
-qu'elle serait un jour.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Oswald et Corinne allèrent d'abord au Panthéon, qu'on appelle
-aujourd'hui _Sainte-Marie de la Rotonde_. Partout, en Italie, le
-catholicisme a hérité du paganisme; mais le Panthéon est le seul temple
-antique à Rome qui soit conservé tout entier, le seul où l'on puisse
-remarquer dans son ensemble la beauté de l'architecture des anciens et
-le caractère particulier de leur culte. Oswald et Corinne s'arrêtèrent
-sur la place du Panthéon pour admirer le portique de ce temple et les
-colonnes qui le soutiennent.
-
-Corinne fit observer à lord Nelvil que le Panthéon était construit de
-manière qu'il paraissait beaucoup plus grand qu'il ne l'est. «L'église
-Saint-Pierre, dit-elle, produira sur vous un effet tout différent; vous
-la croirez d'abord moins vaste qu'elle ne l'est en réalité. L'illusion
-si favorable au Panthéon vient, à ce qu'on assure, de ce qu'il y a plus
-d'espace entre les colonnes, et que l'air joue librement autour; mais
-surtout de ce que l'on n'y aperçoit presque point d'ornements de détail,
-tandis que Saint-Pierre en est surchargé. C'est ainsi que la poésie
-antique ne dessinait que les grandes masses, et laissait à la pensée de
-l'auditeur à remplir les intervalles, à suppléer les développements: en
-tous genres, nous autres modernes, nous disons trop.
-
-«Ce temple, continua Corinne, fut consacré par Agrippa, le favori
-d'Auguste, à son ami, ou plutôt à son maître. Cependant ce maître eut la
-modestie de refuser la dédicace du temple, et Agrippa se vit obligé de
-le dédier à tous les dieux de l'Olympe, pour remplacer le dieu de la
-terre, la puissance. Il y avait un char de bronze au sommet du Panthéon,
-sur lequel étaient placées les statues d'Auguste et d'Agrippa. De chaque
-côté du portique, ces mêmes statues se retrouvaient sous une autre
-forme, et sur le frontispice du temple on lit encore: _Agrippa l'a
-consacré_. Auguste donna son nom à son siècle, parce qu'il a fait de ce
-siècle une époque de l'esprit humain. Les chefs-d'oeuvre en divers
-genres de ses contemporains formèrent pour ainsi dire les rayons de son
-auréole. Il sut honorer habilement les hommes de génie qui cultivaient
-les lettres, et dans la postérité sa gloire s'en est bien trouvée.
-
-«Entrons dans le temple, dit Corinne; vous le voyez, il reste découvert
-presque comme il l'était autrefois. On dit que cette lumière qui venait
-d'en haut était l'emblème de la Divinité supérieure à toutes les
-divinités. Les païens ont toujours aimé les images symboliques. Il
-semble en effet que ce langage convient mieux à la religion que la
-parole. La pluie tombe souvent sur ces parvis de marbre; mais aussi les
-rayons du soleil viennent éclairer les prières. Quelle sérénité! quel
-air de fête on remarque dans cet édifice! Les païens ont divinisé la
-vie, et les chrétiens ont divinisé la mort: tel est l'esprit des deux
-cultes; mais notre catholicisme romain est moins sombre cependant que ne
-l'était celui du Nord. Vous l'observerez quand nous serons à
-Saint-Pierre. Dans l'intérieur du sanctuaire du Panthéon sont les bustes
-de nos artistes les plus célèbres: ils décorent les niches où l'on avait
-placé les dieux des anciens. Comme, depuis la destruction de l'empire
-des Césars, nous n'avons presque jamais eu d'indépendance politique en
-Italie, on ne trouve point ici des hommes d'État ni de grands
-capitaines. C'est le génie de l'imagination qui fait notre seule gloire:
-mais ne trouvez-vous pas, milord, qu'un peuple qui honore ainsi les
-talents qu'il possède mériterait une plus noble destinée?--Je suis
-sévère pour les nations, répondit Oswald; je crois toujours qu'elles
-méritent leur sort, quel qu'il soit.--Cela est dur, reprit Corinne;
-peut-être, en vivant en Italie, éprouverez-vous un sentiment
-d'attendrissement sur ce beau pays que la nature semble avoir paré comme
-une victime; mais, du moins, souvenez-vous que notre plus chère
-espérance, à nous autres artistes, à nous autres amants de la gloire,
-c'est d'obtenir une place ici. J'ai déjà marqué la mienne, dit-elle en
-montrant une niche encore vide. Oswald, qui sait si vous ne reviendrez
-pas dans cette même enceinte quand mon buste y sera placé? Alors...»
-Oswald l'interrompit vivement, et lui dit: «Resplendissante de jeunesse
-et de beauté, pouvez-vous parler ainsi à celui que le malheur et la
-souffrance font déjà pencher vers la tombe?--Ah! reprit Corinne, l'orage
-peut briser en un moment les fleurs qui tiennent encore la tête levée.
-Oswald, cher Oswald, ajouta-t-elle, pourquoi ne seriez-vous pas heureux?
-pourquoi...--Ne m'interrogez jamais, reprit lord Nelvil; vous avez vos
-secrets, j'ai les miens; respectons mutuellement notre silence. Non,
-vous ne savez pas quelle émotion j'éprouverais s'il fallait raconter mes
-malheurs!» Corinne se tut, et ses pas, en sortant du temple, étaient
-plus lents et ses regards plus rêveurs.
-
-Elle s'arrêta sous le portique. «Là, dit-elle à lord Nelvil, était une
-urne de porphyre de la plus grande beauté, transportée maintenant à
-Saint-Jean-de-Latran; elle contenait les cendres d'Agrippa, qui furent
-placées au pied de la statue qu'il s'était élevée à lui-même. Les
-anciens mettaient tant de soin à adoucir l'idée de la destruction,
-qu'ils savaient en écarter ce qu'elle peut avoir de lugubre et
-d'effrayant. Il y avait d'ailleurs tant de magnificence dans leurs
-tombeaux, que le contraste du néant, de la mort et des splendeurs de la
-vie s'y faisait moins sentir. Il est vrai aussi que l'espérance d'un
-autre monde était chez eux beaucoup moins vive que chez les chrétiens;
-les païens s'efforçaient de disputer à la mort le souvenir que nous
-déposons sans crainte dans le sein de l'Éternel.»
-
-Oswald soupira, et garda le silence. Les idées mélancoliques ont
-beaucoup de charmes tant qu'on n'a pas été soi-même profondément
-malheureux; mais quand la douleur, dans toute son âpreté, s'est emparée
-de l'âme, on n'entend plus, sans tressaillir, de certains mots qui jadis
-n'excitaient en nous que des rêveries plus ou moins douces.
-
-
-CHAPITRE III
-
-On passe, en allant à Saint-Pierre, sur le pont Saint-Ange; Corinne et
-lord Nelvil le traversèrent à pied. «C'est sur ce pont, dit Oswald,
-qu'en revenant du Capitole j'ai pour la première fois pensé, longtemps
-pensé à vous.--Je ne me flattais pas, reprit Corinne, que ce
-couronnement du Capitole me vaudrait un ami; mais cependant, en
-cherchant la gloire, j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer. A
-quoi servirait-elle, du moins aux femmes, sans cet espoir?--Restons
-encore ici quelques instants, dit Oswald. Quel souvenir, entre tous les
-siècles, peut valoir pour mon coeur ce lieu qui me rappelle le premier
-jour où je vous ai vue?--Je ne sais si je me trompe, reprit Corinne,
-mais il me semble qu'on se devient plus cher l'un à l'autre en admirant
-ensemble les monuments qui parlent à l'âme par une véritable grandeur.
-Les édifices de Rome ne sont ni froids ni muets; le génie les a créés,
-des événements mémorables les consacrent; peut-être même faut-il aimer,
-Oswald, aimer surtout un caractère tel que le vôtre, pour se complaire à
-sentir avec lui tout ce qu'il y a de noble et de beau dans
-l'univers.--Oui, reprit lord Nelvil, mais en vous regardant, mais en
-vous écoutant, je n'ai pas besoin d'autres merveilles.» Corinne le
-remercia par un sourire plein de charmes.
-
-En allant à Saint-Pierre, ils s'arrêtèrent devant le château Saint-Ange.
-«Voilà, dit Corinne, l'un des édifices dont l'extérieur a le plus
-d'originalité; ce tombeau d'Adrien, changé en forteresse par les Goths,
-porte le caractère de sa première et de sa seconde destination. Bâti
-pour la mort, une impénétrable enceinte l'environne, et cependant les
-vivants y ont ajouté quelque chose d'hostile, par les fortifications
-extérieures, qui contrastent avec le silence et la noble inutilité d'un
-monument funéraire. On voit sur le sommet un ange de bronze avec son
-épée nue; et dans l'intérieur sont pratiquées des prisons très-cruelles.
-Tous les événements de l'histoire de Rome, depuis Adrien jusqu'à nos
-jours, sont liés à ce monument. Bélisaire s'y défendit contre les Goths,
-et, presque aussi barbare que ceux qui l'attaquaient, il lança contre
-ses ennemis les belles statues qui décoraient l'intérieur de l'édifice.
-Crescentius, Arnault de Brescia, Nicolas Rienzi, ces amis de la liberté
-romaine, qui ont pris si souvent les souvenirs pour des espérances, se
-sont défendus longtemps dans le tombeau d'un empereur. J'aime ces
-pierres qui s'unissent à tant de faits illustres. J'aime ce luxe du
-maître du monde, un magnifique tombeau. Il y a quelque chose de grand
-dans l'homme qui, possesseur de toutes les jouissances et de toutes les
-pompes terrestres, ne craint pas de s'occuper longtemps d'avance de sa
-mort. Des idées morales, des sentiments désintéressés remplissent l'âme,
-dès qu'elle sort de quelque manière des bornes de la vie.
-
-«C'est d'ici, continua Corinne, que l'on devrait apercevoir
-Saint-Pierre, et c'est jusqu'ici que les colonnes qui le précèdent
-devaient s'étendre: tel était le superbe plan de Michel-Ange; il
-espérait du moins qu'on l'achèverait après lui; mais les hommes de notre
-temps ne pensent plus à la postérité. Quand une fois on a tourné
-l'enthousiasme en ridicule, on a tout défait, excepté l'argent et le
-pouvoir.--C'est vous qui ferez renaître ce sentiment! s'écria lord
-Nelvil. Qui jamais éprouva le bonheur que je goûte? Rome montrée par
-vous, Rome interprétée par l'imagination et le génie, _Rome, qui est un
-monde animé par le sentiment, sans lequel le monde lui-même est un
-désert_. Ah! Corinne, que succédera-t-il à ces jours, plus heureux que
-mon sort et mon coeur ne le permettent? Corinne lui répondit avec
-douceur: «Toutes les affections sincères viennent du ciel, Oswald;
-pourquoi ne protégerait-il pas ce qu'il inspire? C'est à lui qu'il
-appartient de disposer de nous.»
-
-Alors Saint-Pierre leur apparut, cet édifice le plus grand que les
-hommes aient jamais élevé; car les pyramides d'Égypte elles-mêmes lui
-sont inférieures en hauteur. «J'aurais peut-être dû vous faire voir, dit
-Corinne, le plus beau de nos édifices le dernier; mais ce n'est pas mon
-système. Il me semble que, pour se rendre sensible aux beaux-arts, il
-faut commencer par voir les objets qui inspirent une admiration vive et
-profonde. Ce sentiment, une fois éprouvé, révèle pour ainsi dire une
-nouvelle sphère d'idées, et rend ensuite plus capable d'aimer et de
-juger tout ce qui, dans un ordre même inférieur, retrace cependant la
-première impression qu'on a reçue. Toutes ces gradations, ces manières
-prudentes et nuancées pour préparer les grands effets, ne sont point de
-mon goût. On n'arrive point au sublime par degrés; des distances
-infinies le séparent même de ce qui n'est que beau.» Oswald sentit une
-émotion tout à fait extraordinaire en arrivant en face de Saint-Pierre.
-C'était la première fois que l'ouvrage des hommes produisait sur lui
-l'effet d'une merveille de la nature. C'est le seul travail de l'art,
-sur notre terre actuelle, qui ait le genre de grandeur qui caractérise
-les oeuvres immédiates de la création. Corinne jouissait de l'étonnement
-d'Oswald. «J'ai choisi, lui dit-elle, un jour où le soleil est dans tout
-son éclat pour vous faire voir ce monument. Je vous réserve un plaisir
-plus intime, plus religieux: c'est de le contempler au clair de la lune;
-mais il fallait d'abord vous faire assister à la plus brillante des
-fêtes, le génie de l'homme décoré par la magnificence de la nature.»
-
-La place de Saint-Pierre est entourée de colonnes, légères de loin, et
-massives de près. Le terrain, qui va toujours un peu en montant jusqu'au
-portique de l'église, ajoute encore à l'effet qu'elle produit. Un
-obélisque de quatre-vingts pieds de haut, qui paraît à peine élevé en
-présence de la coupole de Saint-Pierre, est au milieu de la place. La
-forme des obélisques elle seule a quelque chose qui plaît à
-l'imagination; leur sommet se perd dans les airs, et semble porter
-jusqu'au ciel une grande pensée de l'homme. Ce monument, qui vint
-d'Égypte pour orner les bains de Caligula, et que Sixte-Quint a fait
-transporter ensuite au pied du temple de Saint-Pierre; ce contemporain
-de tant de siècles, qui n'ont pu rien contre lui, inspire un sentiment
-de respect: l'homme se sent tellement passager, qu'il a toujours de
-l'émotion en présence de ce qui est immuable. A quelque distance, des
-deux côtés de l'obélisque, s'élèvent deux fontaines dont l'eau jaillit
-perpétuellement et retombe avec abondance en cascade dans les airs. Ce
-murmure des ondes, qu'on a coutume d'entendre au milieu de la campagne,
-produit dans cette enceinte une sensation toute nouvelle; mais cette
-sensation est en harmonie avec celle que fait naître l'aspect d'un
-temple majestueux.
-
-La peinture, la sculpture, imitant le plus souvent la figure humaine ou
-quelque objet existant dans la nature, réveillent dans notre âme des
-idées parfaitement claires et positives; mais un beau monument
-d'architecture n'a point, pour ainsi dire, de sens déterminé, et l'on
-est saisi, en le contemplant, par cette rêverie sans calcul et sans but
-qui mène si loin la pensée. Le bruit des eaux convient à toutes ces
-impressions vagues et profondes; il est uniforme comme l'édifice est
-régulier
-
- L'éternel mouvement et l'éternel repos[3]
-
-sont ainsi rapprochés l'un de l'autre. C'est dans ce lieu surtout que le
-temps est sans pouvoir; car il ne tarit pas plus ces sources
-jaillissantes qu'il n'ébranle ces immobiles pierres. Les eaux qui
-s'élancent en gerbe de ces fontaines sont si légères et si nuageuses,
-que, dans un beau jour, les rayons du soleil y produisent de petits
-arcs-en-ciel formés des plus belles couleurs.
-
- [3] Vers de M. de Fontanes.
-
-«Arrêtez-vous un moment ici, dit Corinne à lord Nelvil comme il était
-déjà sous le portique de l'église; arrêtez-vous, avant de soulever le
-rideau qui couvre la porte du temple: votre coeur ne bat-il pas à
-l'approche de ce sanctuaire? et ne ressentez-vous pas, au moment
-d'entrer, tout ce que ferait éprouver l'attente d'un événement
-solennel?» Corinne elle-même souleva le rideau, et le retint pour
-laisser passer lord Nelvil; elle avait tant de grâce dans cette
-attitude, que le premier regard d'Oswald fut pour la considérer ainsi:
-il se plut même pendant quelques instants à ne rien observer qu'elle.
-Cependant il s'avança dans le temple, et l'impression qu'il reçut sous
-ces voûtes immenses fut si profonde et si religieuse, que le sentiment
-même de l'amour ne suffisait plus pour remplir en entier son âme. Il
-marchait lentement à côté de Corinne; l'un et l'autre se taisaient. Là
-tout commande le silence: le moindre bruit retentit si loin, qu'aucune
-parole ne semble digne d'être ainsi répétée dans une demeure presque
-éternelle. La prière seule, l'accent du malheur, de quelque faible voix
-qu'il parte, émeut profondément dans ces vastes lieux. Et quand, sous
-ces dômes immenses, on entend de loin venir un vieillard dont les pas
-tremblants se traînent sur ces beaux marbres arrosés par tant de pleurs,
-l'on sent que l'homme est imposant par cette infirmité même de sa
-nature, qui soumet son âme divine à tant de souffrances, et que le culte
-de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret du passage de
-l'homme sur la terre.
-
-Corinne interrompit la rêverie d'Oswald, et lui dit: «Vous avez vu des
-églises gothiques en Angleterre et en Allemagne, vous avez dû remarquer
-qu'elles ont un caractère beaucoup plus sombre que cette église. Il y
-avait quelque chose de mystique dans le catholicisme des peuples
-septentrionaux. Le nôtre parle à l'imagination par les objets
-extérieurs. Michel-Ange a dit, en voyant la coupole du Panthéon: «Je la
-placerai dans les airs.» Et en effet, Saint-Pierre est un temple posé
-sur une église. Il y a quelque alliance des religions antiques et du
-christianisme dans l'effet que produit sur l'imagination l'intérieur de
-cet édifice. Je viens m'y promener souvent pour rendre à mon âme la
-sérénité qu'elle perd quelquefois. La vue d'un tel monument est comme
-une musique continuelle et fixée, qui vous attend pour vous faire du
-bien quand vous vous en approchez; et certainement il faut mettre au
-nombre des titres de notre nation à la gloire, la patience, le courage
-et le désintéressement des chefs de l'Église qui ont consacré cent
-cinquante années, tant d'argent et tant de travaux à l'achèvement d'un
-édifice dont ceux qui l'élevaient ne pouvaient se flatter de jouir.
-C'est un service rendu, même à la morale publique, que de faire don à
-une nation d'un monument qui est l'emblème de tant d'idées nobles et
-généreuses.--Oui, répondit Oswald, ici les arts ont de la grandeur,
-l'imagination et l'invention sont pleines de génie; mais la dignité de
-l'homme même, comment y est-elle défendue? Quelles institutions, quelle
-faiblesse dans la plupart des gouvernements d'Italie! et, quoiqu'ils
-soient si faibles, combien ils asservissent les esprits!--D'autres
-peuples, interrompit Corinne, ont supporté le joug comme nous, et ils
-ont de moins l'imagination qui fait rêver une autre destinée:
-
- _Servi siam, sì, ma servi ognor frementi._
-
-«_Nous sommes esclaves, mais des esclaves toujours frémissants_, dit
-Alfieri, le plus fier de nos écrivains modernes. Il y a tant d'âme dans
-nos beaux-arts, que peut-être un jour notre caractère égalera notre
-génie.
-
-«Regardez, continua Corinne, ces statues placées sur les tombeaux, ces
-tableaux en mosaïque, patientes et fidèles copies des chefs-d'oeuvre de
-nos grands maîtres. Je n'examine jamais Saint-Pierre en détail, parce
-que je n'aime pas à y trouver ces beautés multipliées qui dérangent un
-peu l'impression de l'ensemble. Mais qu'est-ce donc qu'un monument où
-les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain eux-mêmes paraissent des ornements
-superflus! Ce temple est comme un monde à part. On y trouve un asile
-contre le froid et la chaleur. Il a ses saisons à lui, son printemps
-perpétuel, que l'atmosphère du dehors n'altère jamais. Une église
-souterraine est bâtie sous le parvis de ce temple, les papes et
-plusieurs souverains des pays étrangers y sont ensevelis: Christine,
-après son abdication; les Stuarts, depuis que leur dynastie est
-renversée. Rome depuis longtemps est l'asile des exilés du monde; Rome
-elle-même n'est-elle pas détrônée! son aspect console les rois
-dépouillés comme elle.
-
- _Cadono le città, cadono i regni,
- E l'uom, d'esser mortal par che si sdegni[4]!_
-
- [4] Les cités tombent, les empires disparaissent, et l'homme s'indigne
- d'être mortel.
-
-«Placez-vous ici, dit Corinne à lord Nelvil, près de l'autel, au milieu
-de la coupole; vous apercevrez à travers les grilles de fer l'église des
-morts qui est sous nos pieds, et, en relevant les yeux, vos regards
-atteindront à peine au sommet de la voûte. Ce dôme, en le considérant,
-même d'en bas, fait éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des
-abîmes suspendus sur sa tête. Tout ce qui est au delà d'une certaine
-proportion cause à l'homme, à la créature bornée, un invincible effroi.
-Ce que nous connaissons est aussi inexplicable que l'inconnu; mais nous
-avons pour ainsi dire pratiqué notre obscurité habituelle, tandis que de
-nouveaux mystères nous épouvantent et mettent le trouble dans nos
-facultés.
-
-«Toute cette église est ornée de marbres antiques, et ses pierres en
-savent plus que nous sur les siècles écoulés. Voici la statue de
-Jupiter, dont on a fait un saint Pierre en lui mettant une auréole sur
-la tête. L'expression générale de ce temple caractérise parfaitement le
-mélange des dogmes sombres et des cérémonies brillantes; un fond de
-tristesse dans les idées, mais, dans l'application, la mollesse et la
-vivacité du Midi; des intentions sévères, mais des interprétations
-très-douces; la théologie chrétienne et les images du paganisme; enfin
-la réunion la plus admirable de l'éclat et de la majesté que l'homme
-peut donner à son culte envers la Divinité.
-
-«Les tombeaux décorés par les merveilles des beaux-arts ne présentent
-point la mort sous un aspect redoutable. Ce n'est pas tout à fait comme
-les anciens, qui sculptaient sur les sarcophages des danses et des jeux;
-mais la pensée est détournée de la contemplation d'un cercueil par les
-chefs-d'oeuvre du génie. Ils rappellent l'immortalité sur l'autel même
-de la mort; et l'imagination, animée par l'admiration qu'ils inspirent,
-ne sent pas, comme dans le Nord, le silence et le froid, immuables
-gardiens des sépulcres.--Sans doute, dit Oswald, nous voulons que la
-tristesse environne la mort; et, même avant que nous fussions éclairés
-par les lumières du christianisme, notre mythologie ancienne, notre
-Ossian, ne place à côté de la tombe que les regrets et les chants
-funèbres. Ici, vous voulez oublier et jouir; je ne sais si je désirerais
-que votre beau ciel me fît ce genre de bien.--Ne croyez pas cependant,
-reprit Corinne, que notre caractère soit léger et notre esprit frivole.
-Il n'y a que la vanité qui rend frivole; l'indolence peut mettre
-quelques intervalles de sommeil ou d'oubli dans la vie, mais elle n'use
-ni ne flétrit le coeur; et, malheureusement pour nous, on peut sortir de
-cet état par des passions plus profondes et plus terribles que celles
-des âmes habituellement actives.»
-
-En achevant ces mots, Corinne et lord Nelvil s'approchaient de la porte
-de l'église. «Encore un dernier coup d'oeil vers ce sanctuaire immense,
-dit-elle à lord Nelvil. Voyez comme l'homme est peu de chose en présence
-de la religion, alors même que nous sommes réduits à ne considérer que
-son emblème matériel! voyez quelle immobilité, quelle durée les mortels
-peuvent donner à leurs oeuvres, tandis qu'eux-mêmes ils passent si
-rapidement et ne survivent que par le génie! Ce temple est une image de
-l'infini; il n'y a point de terme aux sentiments qu'il fait naître, aux
-idées qu'il retrace, à l'immense quantité d'années qu'il rappelle à la
-réflexion, soit dans le passé, soit dans l'avenir; et quand on sort de
-son enceinte, il semble qu'on passe des pensées célestes aux intérêts du
-monde, et de l'éternité religieuse à l'air léger du temps.»
-
-Corinne fit remarquer à lord Nelvil, lorsqu'ils furent hors de l'église,
-que sur ses portes étaient représentées en bas-relief les Métamorphoses
-d'Ovide. «On ne se scandalise point à Rome, lui dit-elle, des images du
-paganisme, quand les beaux-arts les ont consacrées. Les merveilles du
-génie portent toujours à l'âme une impression religieuse, et nous
-faisons hommage au culte chrétien de tous les chefs-d'oeuvre que les
-autres cultes ont inspirés.» Oswald sourit à cette explication.
-«Croyez-moi, milord, continua Corinne, il y a beaucoup de bonne foi dans
-les sentiments des nations dont l'imagination est très-vive. Mais à
-demain; si vous le voulez, je vous mènerai au Capitole. J'ai, je
-l'espère, plusieurs courses à vous proposer encore; quand elles seront
-finies, est-ce que vous partirez? est-ce que... «Elle s'arrêta,
-craignant d'en avoir déjà trop dit. «Non, Corinne, reprit Oswald; non,
-je ne renoncerai point à cet éclair de bonheur que peut-être un ange
-tutélaire fait luire sur moi du haut du ciel.»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Le lendemain, Oswald et Corinne partirent avec plus de confiance et de
-sérénité. Ils étaient des amis qui voyageaient ensemble; ils
-commençaient à dire _nous_. Ah! qu'il est touchant, ce _nous_ prononcé
-par l'amour! quelle déclaration il contient, timidement et cependant
-vivement exprimée! «Nous allons donc au Capitole, dit Corinne.--Oui,
-nous y allons,» reprit Oswald; et sa voix disait tout avec des mots si
-simples, tant son accent avait de tendresse et de douceur! «C'est du
-haut du Capitole, tel qu'il est maintenant, dit Corinne, que nous
-pouvons facilement apercevoir les sept collines. Nous les parcourrons
-toutes ensuite l'une après l'autre; il n'en est pas une qui ne conserve
-des traces de l'histoire.»
-
-Corinne et lord Nelvil suivirent d'abord ce qu'on appelait autrefois la
-voie Sacrée, ou la voie Triomphale. «Votre char a passé par là? dit
-Oswald à Corinne.--Oui, répondit-elle: cette poussière antique devait
-s'étonner de porter un tel char; mais depuis la république romaine, tant
-de traces criminelles se sont empreintes sur cette route, que le
-sentiment de respect qu'elle inspirait est bien affaibli.» Corinne se
-fit conduire ensuite au pied de l'escalier du Capitole actuel. L'entrée
-du Capitole ancien était par le Forum. «Je voudrais bien, dit Corinne,
-que cet escalier fût le même que monta Scipion lorsque, repoussant la
-calomnie par la gloire, il alla dans le temple pour rendre grâce aux
-dieux des victoires qu'il avait remportées. Mais ce nouvel escalier,
-mais ce nouveau Capitole a été bâti sur les ruines de l'ancien, pour
-recevoir le paisible magistrat qui porte à lui tout seul ce nom immense
-de sénateur romain, jadis l'objet des respects de l'univers. Ici nous
-n'avons plus que des noms; mais leur harmonie, mais leur antique dignité
-cause toujours une sorte d'ébranlement, une sensation assez douce, mêlée
-de plaisir et de regret. Je demandai l'autre jour à une pauvre femme que
-je rencontrai, où elle demeurait: _A la Roche Tarpéienne_, me
-répondit-elle; et ce mot, bien que dépouillé des idées qui jadis y
-étaient attachées, agit encore sur l'imagination.»
-
-Oswald et Corinne s'arrêtèrent pour considérer les deux lions de basalte
-qu'on voit au pied de l'escalier du Capitole. Ils viennent d'Égypte; les
-sculpteurs égyptiens saisissaient avec bien plus de génie la figure des
-animaux que celle des hommes. Ces lions du Capitole sont noblement
-paisibles, et leur genre de physionomie est la véritable image de la
-tranquillité dans la force.
-
- _A guisa di lion, quando si posa[5]._
-
-DANTE.
-
- [5] A la manière du lion quand il se repose.
-
-Non loin de ces lions, on voit une statue de Rome mutilée, que les
-Romains modernes ont placée là, sans songer qu'ils donnaient ainsi le
-plus parfait emblème de leur Rome actuelle. Cette statue n'a ni tête ni
-pieds, mais le corps et la draperie qui restent ont encore des beautés
-antiques. Au haut de l'escalier sont deux colosses qui représentent, à
-ce qu'on croit, Castor et Pollux, puis les trophées de Marius, puis deux
-colonnes milliaires qui servaient à mesurer l'univers romain, et la
-statue équestre de Marc-Aurèle, belle et calme au milieu de ces divers
-souvenirs. Ainsi tout est là: les temps héroïques, représentés par les
-Dioscures; la république, par les lions; les guerres civiles, par
-Marius; et les beaux temps des empereurs, par Marc-Aurèle.
-
-En avançant vers le Capitole moderne, on voit à droite et à gauche deux
-églises bâties sur les ruines du temple de Jupiter Férétrien et de
-Jupiter Capitolin. En avant du vestibule est une fontaine présidée par
-deux fleuves, le Nil et le Tibre, avec la louve de Romulus. On ne
-prononce pas le nom du Tibre comme celui des fleuves sans gloire; c'est
-un des plaisirs de Rome que de dire: _Conduisez-moi sur les bords du
-Tibre; traversons le Tibre_. Il semble qu'en prononçant ces paroles on
-invoque l'histoire, et qu'on ranime les morts. En allant au Capitole, du
-côté du Forum, on trouve à droite les prisons Mamertines. Ces prisons
-furent d'abord construites par Ancus Martius, et servaient alors aux
-criminels ordinaires. Mais Servius Tullius en fit creuser sous terre de
-beaucoup plus cruelles pour les criminels d'État, comme si ces criminels
-n'étaient pas ceux qui méritent le plus d'égards puisqu'il peut y avoir
-de la bonne foi dans leurs erreurs. Jugurtha et les complices de
-Catilina périrent dans ces prisons; on dit aussi que saint Pierre et
-saint Paul y ont été renfermés. De l'autre côté du Capitole est la roche
-Tarpéienne; au pied de cette roche, l'on trouve aujourd'hui un hôpital
-appelé l'_Hôpital de la Consolation_. Il semble que l'esprit sévère de
-l'antiquité et la douceur du christianisme soient ainsi rapprochés dans
-Rome à travers les siècles, et se montrent aux regards comme à la
-réflexion.
-
-Quand Oswald et Corinne furent arrivés au haut de la tour du Capitole,
-Corinne lui montra les sept collines; la ville de Rome, bornée d'abord
-au mont Palatin, ensuite aux murs de Servius Tullius, qui renfermaient
-les sept collines, enfin aux murs d'Aurélien, qui servent encore
-aujourd'hui d'enceinte à la plus grande partie de Rome. Corinne rappela
-les vers de Tibulle et de Properce, qui se glorifient des faibles
-commencements dont est sortie la maîtresse du monde. Le mont Palatin fut
-à lui seul tout Rome pendant quelque temps; mais dans la suite le palais
-des empereurs remplit l'espace qui avait suffi pour une nation. Un poëte
-du temps de Néron fit à cette occasion cette épigramme[6]: _Rome ne sera
-bientôt plus qu'un palais. Allez à Véies, Romains, si toutefois ce
-palais n'occupe pas déjà Véies même._
-
- [6]
-
- Roma domus fiet: Veios migrate, Quirites;
- Si non et Veios occupat ista domus.
-
-Les sept collines sont infiniment moins élevées qu'elles ne l'étaient
-autrefois, lorsqu'elles méritaient le nom de _monts escarpés_. Rome
-moderne est élevée de quarante pieds au-dessus de Rome ancienne. Les
-vallées qui séparaient les collines se sont presque comblées par le
-temps et par les ruines des édifices; mais, ce qui est plus singulier
-encore, un amas de vases brisés a élevé deux collines nouvelles[7], et
-c'est presque une image des temps modernes que ces progrès, ou plutôt
-ces débris de la civilisation, mettant de niveau les montagnes avec les
-vallées, effaçant, au moral comme au physique, toutes les belles
-inégalités produites par la nature.
-
- [7] Le monte Citorio et Testacio.
-
-Trois autres collines[8], non comprises dans les sept fameuses, donnent
-à la ville de Rome quelque chose de si pittoresque, que c'est peut-être
-la seule ville qui, par elle-même, et dans sa propre enceinte, offre les
-plus magnifiques points de vue. On y trouve un mélange si remarquable de
-ruines et d'édifices, de campagnes et de déserts, qu'on peut contempler
-Rome de tous les côtés, et voir toujours un tableau frappant dans la
-perspective opposée.
-
- [8] Le Janicule, le monte Vaticano et le monte Mario.
-
-Oswald ne pouvait se lasser de considérer les traces de l'antique Rome
-du point élevé du Capitole où Corinne l'avait conduit. La lecture de
-l'histoire, les réflexions qu'elle excite, agissent moins sur notre âme
-que ces pierres en désordre, que ces ruines mêlées aux habitations
-nouvelles. Les yeux sont tout-puissants sur l'âme: après avoir vu les
-ruines romaines, on croit aux antiques Romains comme si l'on avait vécu
-de leur temps. Les souvenirs de l'esprit sont acquis par l'étude; les
-souvenirs de l'imagination naissent d'une impression plus immédiate et
-plus intime, qui donne de la vie à la pensée, et nous rend pour ainsi
-dire témoins de ce que nous avons appris. Sans doute on est importuné de
-tous ces bâtiments modernes qui viennent se mêler aux antiques débris;
-mais un portique debout à côté d'un humble toit, mais des colonnes entre
-lesquelles de petites fenêtres d'église sont pratiquées, un tombeau
-servant d'asile à toute une famille rustique, produisent je ne sais quel
-mélange d'idées grandes et simples, je ne sais quel plaisir de
-découverte qui inspire un intérêt continuel. Tout est commun, tout est
-prosaïque dans l'extérieur de la plupart de nos villes européennes; et
-Rome, plus souvent qu'aucune autre, présente le triste aspect de la
-misère et de la dégradation; mais tout à coup une colonne brisée, un
-bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon indestructible
-des architectes anciens, vous rappellent qu'il y a dans l'homme une
-puissance éternelle, une étincelle divine, et qu'il ne faut pas se
-laisser de l'exciter en soi-même et de la ranimer dans les autres.
-
-Ce Forum, dont l'enceinte est si resserrée, et qui a vu tant de choses
-étonnantes, est une preuve frappante de la grandeur morale de l'homme.
-Quand l'univers, dans les derniers temps de Rome, était soumis à des
-maîtres sans gloire, on trouve des siècles entiers dont l'histoire peut
-à peine conserver quelques faits; et ce Forum, petit espace, centre
-d'une ville alors très-circonscrite, et dont les habitants combattaient
-autour d'elle pour son territoire, ce Forum n'a-t-il pas occupé, par les
-souvenirs qu'il retrace, les plus beaux génies de tous les temps?
-Honneur donc, éternel honneur aux peuples courageux et libres,
-puisqu'ils captivent ainsi les regards de la postérité!
-
-Corinne fit remarquer à lord Nelvil qu'on ne trouvait à Rome que
-très-peu de débris des temps républicains. Les aqueducs, les canaux
-construits sous terre pour l'écoulement des eaux, étaient le seul luxe
-de la république et des rois qui l'ont précédée. Il ne nous reste d'elle
-que des édifices utiles: des tombeaux élevés à la mémoire de ses grands
-hommes et quelques temples de brique subsistent encore. C'est seulement
-après la conquête de la Sicile que les Romains firent usage, pour la
-première fois, du marbre pour leurs monuments; mais il suffit de voir
-les lieux où de grandes actions se sont passées, pour éprouver une
-émotion indéfinissable. C'est à cette disposition de l'âme qu'on doit
-attribuer la puissance religieuse des pèlerinages. Les pays célèbres en
-tout genre, alors même qu'ils sont dépouillés de leurs grands hommes et
-de leurs monuments, exercent beaucoup de pouvoir sur l'imagination. Ce
-qui frappait les regards n'existe plus, mais le charme du souvenir y est
-resté.
-
-On ne voit plus sur le Forum aucune trace de cette fameuse tribune d'où
-le peuple romain était gouverné par l'éloquence; on y trouve encore
-trois colonnes d'un temple élevé par Auguste en l'honneur de Jupiter
-Tonnant, lorsque la foudre tomba près de lui sans le frapper; un arc de
-triomphe à Septime Sévère, que le sénat lui éleva pour récompense de ses
-exploits. Les noms de ses deux fils, Caracalla et Géta étaient inscrits
-sur le fronton de l'arc; mais lorsque Caracalla eut assassiné Géta, il
-fit ôter son nom, et l'on voit encore la trace des lettres enlevées.
-Plus loin est un temple à Faustine, monument de la faiblesse aveugle de
-Marc-Aurèle; un temple de Vénus, qui, du temps de la république, était
-consacre à Pallas; un peu plus loin, les ruines d'un temple dédié au
-Soleil et à la Lune, bâti par l'empereur Adrien, qui était jaloux
-d'Apollodore, fameux architecte grec, et le fit périr pour avoir blâmé
-les proportions de son édifice.
-
-De l'autre côté de la place, on voit les ruines de quelques monuments
-consacrés à des souvenirs plus nobles et plus purs: les colonnes d'un
-temple qu'on croit être celui de Jupiter Stator, de Jupiter qui
-empêchait les Romains de jamais fuir devant leurs ennemis; une colonne,
-débris d'un temple de Jupiter Gardien, placée, dit-on, non loin de
-l'abîme où s'est précipité Curtius; des colonnes d'un temple élevé, les
-uns disent à la Concorde, les autres à la Victoire: peut-être les
-peuples conquérants confondent-ils ces deux idées, et pensent-ils qu'il
-ne peut exister de véritable paix que quand ils ont soumis l'univers. A
-l'extrémité du mont Palatin s'élève un bel arc de triomphe dédié à
-Titus, pour la conquête de Jérusalem. On prétend que les juifs qui sont
-à Rome ne passent jamais sous cet arc, et l'on montre un petit chemin
-qu'ils prennent, dit-on, pour l'éviter. Il est à souhaiter, pour
-l'honneur des juifs, que cette anecdote soit vraie: les longs
-ressouvenirs conviennent aux longs malheurs.
-
-Non loin de là est l'arc de Constantin, embelli de quelques bas-reliefs
-enlevés au Forum de Trajan par les chrétiens, qui voulaient décorer le
-monument consacré au _fondateur du repos_: c'est ainsi que Constantin
-fut appelé. Les arts, à cette époque, étaient déjà dans la décadence, et
-l'on dépouillait le passé pour honorer de nouveaux exploits. Ces portes
-triomphales qu'on voit encore à Rome perpétuaient, autant que les hommes
-le peuvent, les honneurs rendus à la gloire. Il y avait sur leurs
-sommets une place destinée aux joueurs de flûte et de trompette, pour
-que le vainqueur, en passant, fût enivré tout à la fois par la musique
-et par la louange, et goûtât dans un même moment toutes les émotions les
-plus exaltées.
-
-En face de ces arcs de triomphe sont les ruines du temple de la Paix,
-bâti par Vespasien; il était tellement orné de bronze et d'or dans
-l'intérieur, que, lorsqu'un incendie le consuma, des laves de métaux
-brûlants en découlèrent jusque dans le Forum. Enfin le Colisée, la plus
-belle ruine de Rome, termine la noble enceinte où comparaît toute
-l'histoire. Ce superbe édifice, dont les pierres seules, dépouillées de
-l'or et des marbres, subsistent encore, servit d'arène aux gladiateurs
-combattant contre les bêtes féroces. C'est ainsi qu'on amusait et
-trompait le peuple romain par des émotions fortes, alors que les
-sentiments naturels ne pouvaient plus avoir d'essor. L'on entrait par
-deux portes dans le Colisée: l'une qui était consacrée aux vainqueurs,
-l'autre par laquelle on emportait les morts[9]. Singulier mépris pour
-l'espèce humaine que de destiner d'avance la mort ou la vie de l'homme
-au simple passe-temps d'un spectacle! Titus, le meilleur des empereurs,
-dédia ce Colisée au peuple romain; et ces admirables ruines portent avec
-elles un si beau caractère de magnificence et de génie, qu'on est tenté
-de se faire illusion sur la véritable grandeur, et d'accorder aux
-chefs-d'oeuvre de l'art l'admiration qui n'est due qu'aux monuments
-consacrés à des institutions généreuses.
-
- [9] _Sana vivaria, sandapilaria_.
-
-Oswald ne se laissait point aller à l'admiration qu'éprouvait Corinne en
-contemplant ces quatre galeries, ces quatre édifices s'élevant les uns
-sur les autres, ce mélange de pompe et de vétusté qui tout à la fois
-inspire le respect et l'attendrissement: il ne voyait dans ces lieux que
-le luxe du maître et le sang des esclaves, et se sentait prévenu contre
-les beaux-arts, qui ne s'inquiètent point du but, et prodiguent leurs
-dons, à quelque objet qu'on les destine. Corinne essayait de combattre
-cette disposition. «Ne portez point, dit-elle à lord Nelvil, la rigueur
-de vos principes de morale et de justice dans la contemplation des
-monuments d'Italie; ils rappellent, pour la plupart, je vous l'ai dit,
-plutôt la splendeur, l'élégance et le goût des formes antiques, que
-l'époque glorieuse de la vertu romaine. Mais ne trouvez-vous pas
-quelques traces de la grandeur morale des premiers temps dans le luxe
-gigantesque des monuments qui leur ont succédé? La dégradation même de
-ce peuple romain est imposante encore; son deuil de la liberté couvre le
-monde de merveilles, et le génie des beautés idéales cherche à consoler
-l'homme de la dignité réelle et vraie qu'il a perdue. Voyez ces bains
-immenses, ouverts à tous ceux qui voulaient en goûter les voluptés
-orientales; ces cirques, destinés aux éléphants qui venaient combattre
-avec les tigres; ces aqueducs, qui faisaient tout à coup un lac de ces
-arènes, où les galères luttaient à leur tour, où des crocodiles
-paraissaient à la place où les lions naguère s'étaient montrés: voilà
-quel fut le luxe des Romains quand ils placèrent dans le luxe leur
-orgueil! Ces obélisques amenés d'Égypte et dérobés aux ombres africaines
-pour venir décorer les sépulcres des Romains, cette population de
-statues qui existait autrefois dans Rome, ne peuvent être considérés
-comme l'inutile et fastueuse pompe des despotes de l'Asie: c'est le
-génie romain, vainqueur du monde, que les arts ont revêtu d'une forme
-extérieure. Il y a quelque chose de surnaturel dans cette magnificence,
-et sa splendeur poétique fait oublier et son origine et son but.»
-
-L'éloquence de Corinne excitait l'admiration d'Oswald, sans le
-convaincre; il cherchait partout un sentiment moral, et toute la magie
-des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne se rappela que,
-dans cette même arène, les chrétiens persécutés étaient morts victimes
-de leur persévérance; et montrant à lord Nelvil les autels élevés en
-l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix que suivent les
-pénitents, au pied des plus magnifiques débris de la grandeur mondaine,
-elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne disait rien à son
-coeur. «Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette puissance de
-l'âme et de la volonté contre les douleurs et la mort: un sacrifice,
-quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile que tous les élans de
-l'âme et de la pensée. L'imagination exaltée peut produire les miracles
-du génie; mais ce n'est qu'en se dévouant à son opinion ou à ses
-sentiments qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement qu'une
-puissance céleste subjugue en nous l'homme mortel.» Ces paroles nobles
-et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil, puis
-elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prît sa main et la
-serrât contre son coeur, elle frémit de l'idée qu'un tel homme pouvait
-immoler les autres et lui-même au culte des opinions, des principes, ou
-des devoirs dont il aurait fait choix.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Après la course du Capitole et du Forum, Corinne et lord Nelvil
-employèrent deux jours à parcourir les sept collines. Les Romains
-d'autrefois faisaient une fête en l'honneur des sept collines: c'est une
-des beautés originales de Rome que ces monts enfermés dans son enceinte;
-et l'on conçoit sans peine comment l'amour de la patrie se plaisait à
-célébrer cette singularité.
-
-Oswald et Corinne, ayant vu la veille le mont Capitolin, recommencèrent
-leurs courses par le mont Palatin. Le palais des Césars, appelé le
-_Palais d'or_, l'occupait tout entier. Ce mont n'offre à présent que les
-débris de ce palais. Auguste, Tibère, Caligula et Néron en ont bâti les
-quatre côtés, et des pierres recouvertes par des plantes fécondes sont
-tout ce qu'il en reste aujourd'hui: la nature y a repris son empire, sur
-les travaux des hommes, et la beauté des fleurs console de la ruine des
-palais. Le luxe, du temps des rois et de la république, consistait
-seulement dans les édifices publics; les maisons des particuliers
-étaient très-petites et très-simples. Cicéron, Hortensius, les Gracques,
-habitaient sur ce mont Palatin, qui suffit à peine, lors de la décadence
-de Rome, à la demeure d'un seul homme. Dans les derniers siècles, la
-nation ne fut plus qu'une foule anonyme, désignée seulement par l'ère de
-son maître: on cherche en vain dans ces lieux les deux lauriers plantés
-devant la porte d'Auguste, le laurier de la guerre, et celui des
-beaux-arts cultivés par la paix; tous deux ont disparu.
-
-Il reste encore sur le mont Palatin quelques chambres des bains de
-Livie; on y montre la place des pierres précieuses qu'on prodiguait
-alors aux plafonds, comme un ornement ordinaire; et l'on y voit des
-peintures dont les couleurs sont encore parfaitement intactes; la
-fragilité même des couleurs ajoute à l'étonnement de les voir
-conservées, et rapproche de nous les temps passés. S'il est vrai que
-Livie abrégea les jours d'Auguste, c'est dans l'une de ces chambres que
-fut conçu cet attentat; et les regards du souverain du monde, trahi dans
-ses affections les plus intimes, se sont peut-être arrêtés sur l'un de
-ces tableaux dont les élégantes fleurs subsistent encore. Que
-pensa-t-il, dans sa vieillesse, de la vie et de ses pompes? Se
-rappela-t-il ses proscriptions ou sa gloire? craignit-il, espéra-t-il un
-monde à venir? et la dernière pensée, qui révèle tout à l'homme, la
-dernière pensée d'un maître de l'univers, erre-t-elle encore sous ces
-voûtes?
-
-Le mont Aventin offre plus qu'aucun autre les traces des premiers temps
-de l'histoire romaine. Précisément en face du palais construit par
-Tibère, on voit les débris du temple de la Liberté, bâti par le père des
-Gracques. Au pied du mont Aventin était le temple dédié à la Fortune
-virile par Servius Tullius pour remercier les dieux de ce que, étant né
-esclave, il était devenu roi. Hors des murs de Rome, on trouve aussi les
-débris d'un temple qui fut consacré à la Fortune des femmes, lorsque
-Véturie arrêta Coriolan. Vis-à-vis du mont Aventin est le mont Janicule,
-sur lequel Porsenna plaça son armée. C'est en face de ce mont
-qu'Horatius Coclès fit couper derrière lui le pont qui conduisait à
-Rome. Les fondements de ce pont subsistent encore; il y a sur les bords
-du fleuve un arc de triomphe bâti en briques, aussi simple que l'action
-qu'il rappelle était grande. Cet arc fut élevé, dit-on, en l'honneur
-d'Horatius Coclès. Au milieu du Tibre, on aperçoit une île formée de
-gerbes de blé recueillies dans les champs de Tarquin, et qui furent
-pendant longtemps exposées sur le fleuve, parce que le peuple romain ne
-voulait point les prendre, croyant qu'un mauvais sort y était attaché.
-On aurait de la peine, de nos jours, à faire tomber sur des richesses
-quelconques des malédictions assez efficaces pour que personne ne
-consentît à s'en emparer.
-
-C'est sur le mont Aventin que furent placés les temples de la Pudeur
-patricienne et de la Pudeur plébéienne. Au pied de ce mont on voit le
-temple de Vesta, qui subsiste encore presque en entier, quoique les
-inondations du Tibre l'aient souvent menacé[10]. Non loin de là sont les
-débris d'une prison pour dettes, où se passa, dit-on, le beau trait de
-piété filiale généralement connu. C'est aussi dans ce même lieu que
-Clélie et ses compagnes, prisonnières de Porsenna, traversèrent le Tibre
-pour venir joindre les Romains. Ce mont Aventin repose l'âme de tous les
-souvenirs pénibles que rappellent les autres collines, et son aspect est
-beau comme les souvenirs qu'il retrace. On avait donné le nom de belle
-rive (_pulchrum littus_) au bord du fleuve qui est au pied de cette
-colline. C'est là que se promenaient les orateurs de Rome, en sortant du
-Forum; c'est là que César et Pompée se rencontraient comme de simples
-citoyens, et qu'ils cherchaient à captiver Cicéron, dont l'indépendante
-éloquence leur importait plus alors que la puissance même de leurs
-armées.
-
- [10] _Vidimus flavum Tiberim._
-
-La poésie vient encore embellir ce séjour. Virgile a placé sur le mont
-Aventin la caverne de Cacus; et les Romains, si grands par leur
-histoire, le sont encore par les fictions héroïques dont les poëtes ont
-orné leur origine fabuleuse. Enfin, en revenant du mont Aventin, on
-aperçoit la maison de Nicolas Rienzi, qui essaya vainement de faire
-revivre les temps anciens dans les temps modernes; et ce souvenir, tout
-faible qu'il est à côté des autres, fait encore penser longtemps. Le
-mont Coelius est remarquable, parce qu'on y voit les débris du camp des
-prétoriens et de celui des soldats étrangers. On a trouvé cette
-inscription dans les ruines de l'édifice construit pour recevoir ces
-soldats: _Au génie saint des camps étrangers_: saint, en effet, pour
-ceux dont il maintenait la puissance! Ce qui reste de ces antiques
-casernes fait juger qu'elles étaient bâties à la manière des cloîtres,
-ou plutôt que les cloîtres ont été bâtis sur leur modèle.
-
-Le mont Esquilin était appelé le _mont des Poëtes_, parce que, Mécène
-ayant son palais sur cette colline, Horace, Properce et Tibulle y
-avaient aussi leur habitation. Non loin de là sont les ruines des
-Thermes de Titus et de Trajan. On croit que Raphaël prit le modèle de
-ses arabesques dans les peintures à fresque des Thermes de Titus. C'est
-aussi là qu'on a découvert le groupe de Laocoon. La fraîcheur de l'eau
-donne un tel sentiment de plaisir dans les pays chauds, qu'on se
-plaisait à réunir toutes les pompes du luxe et toutes les jouissances de
-l'imagination dans les lieux où l'on se baignait. Les Romains y
-faisaient exposer les chefs-d'oeuvre de la peinture et de la sculpture.
-C'était à la clarté des lampes qu'ils les considéraient: car il paraît,
-par la construction de ces bâtiments, que le jour n'y pénétrait jamais,
-et qu'on voulait ainsi se préserver de ces rayons du soleil si poignants
-dans le Midi: c'est sans doute à cause de la sensation qu'ils produisent
-que les anciens les ont appelés les dards d'Apollon. On pourrait croire,
-en observant les précautions extrêmes prises par les anciens contre la
-chaleur, que le climat était alors plus brûlant encore que de nos jours.
-C'est dans les Thermes de Caracalla qu'étaient placés l'Hercule Farnèse,
-la Flore et le groupe de Dircé. Près d'Ostie, l'on a trouvé dans les
-bains de Néron l'Apollon du Belvédère. Peut-on concevoir qu'en regardant
-cette noble figure Néron n'ait pas senti quelques mouvements généreux?
-
-Les Thermes et les Cirques sont les seuls genres d'édifices consacrés
-aux amusements publics dont il reste des traces à Rome. Il n'y a point
-d'autre théâtre que celui de Marcellus, dont les ruines subsistent
-encore. Pline raconte que l'on a vu trois cent soixante colonnes de
-marbre, et trois mille statues dans un théâtre qui ne devait durer que
-peu de jours. Tantôt les Romains élevaient des bâtiments si solides
-qu'ils résistaient aux tremblements de terre; tantôt ils se plaisaient à
-consacrer des travaux immenses à des édifices qu'ils détruisaient
-eux-mêmes quand les fêtes étaient finies: ils se jouaient ainsi du temps
-sous toutes les formes. Les Romains, d'ailleurs, n'avaient pas, comme
-les Grecs, la passion des représentations dramatiques; les beaux-arts ne
-fleurirent à Rome que par les ouvrages et les artistes de la Grèce, et
-la grandeur romaine s'exprimait plutôt par la magnificence colossale de
-l'architecture que par les chefs-d'oeuvre de l'imagination. Ce luxe
-gigantesque, ces merveilles de la richesse, ont un grand caractère de
-dignité: ce n'était plus de la liberté, mais c'était toujours de la
-puissance. Les monuments consacrés aux bains publics s'appelaient des
-provinces; on y réunissait les diverses productions et les divers
-établissements qui peuvent se trouver dans un pays tout entier. Le
-Cirque appelé _Circus maximus_, dont on voit encore les débris, touchait
-de si près aux palais des Césars, que Néron, des fenêtres de son palais,
-pouvait donner le signal des jeux. Le Cirque était assez grand pour
-contenir trois cent mille personnes. La nation presque tout entière
-était amusée dans le même moment: ces fêtes immenses pouvaient être
-considérées comme une sorte d'institution populaire, qui réunissait tous
-les hommes pour le plaisir, comme autrefois ils se réunissaient pour la
-gloire.
-
-Le mont Quirinal et le mont Viminal se tiennent de si près, qu'il est
-difficile de les distinguer: c'était là qu'existaient la maison de
-Salluste et celle de Pompée; c'est aussi là que le pape a maintenant
-fixé son séjour. On ne peut faire un pas dans Rome sans rapprocher le
-présent du passé, et les différents passés entre eux. Mais on apprend à
-se calmer sur les événements de son temps, en voyant l'éternelle
-mobilité de l'histoire des hommes; et l'on a comme une sorte de honte de
-s'agiter en présence de tant de siècles qui tous ont renversé l'ouvrage
-de leurs prédécesseurs.
-
-A côté des sept collines, ou sur leur penchant, ou sur leur sommet, on
-voit s'élever une multitude de clochers, des obélisques, la colonne
-Trajane, la colonne Antonine, la tour de Conti, d'où l'on prétend que
-Néron contempla l'incendie de Rome, et la coupole de Saint-Pierre, qui
-domine encore sur tout ce qui domine. Il semble que l'air soit peuplé
-par tous ces monuments qui se prolongent vers le ciel, et qu'une ville
-aérienne plane avec majesté sur la ville de la terre.
-
-En rentrant dans Rome, Corinne fit passer Oswald sous le portique
-d'Octavie, de cette femme qui a si bien aimé et tant souffert; puis ils
-traversèrent la _route Scélérate_, par laquelle l'infâme Tullie a passé,
-foulant le corps de son père sous les pieds de ses chevaux: on voit de
-loin le temple élevé par Agrippine en l'honneur de Claude qu'elle a fait
-empoisonner; et l'on passe enfin devant le tombeau d'Auguste, dont
-l'enceinte intérieure sert aujourd'hui d'arène aux combats des animaux.
-
-«Je vous ai fait parcourir bien rapidement, dit Corinne à lord Nelvil,
-quelques traces de l'histoire antique; mais vous comprendrez le plaisir
-qu'on peut éprouver dans ces recherches, à la fois savantes et
-poétiques, qui parlent à l'imagination comme à la pensée. Il y a dans
-Rome beaucoup d'hommes distingués dont la seule occupation est de
-découvrir un nouveau rapport entre l'histoire et les ruines.--Je ne sais
-point d'étude qui captivât davantage mon intérêt, reprit lord Nelvil, si
-je me sentais assez de calme pour m'y livrer: ce genre d'érudition est
-bien plus animé que celle qui s'acquiert par les livres; on dirait que
-l'on fait revivre ce qu'on découvre, et que le passé reparaît sous la
-poussière qui l'a enseveli.--Sans doute, dit Corinne, et ce n'est pas un
-vain préjugé que cette passion pour les temps antiques. Nous vivons dans
-un siècle où l'intérêt personnel semble le seul principe de toutes les
-actions des hommes; et quelle sympathie, quelle émotion, quel
-enthousiasme pourrait jamais résulter de l'intérêt personnel? Il est
-plus doux de rêver à ces jours de dévouement, de sacrifices et
-d'héroïsme, qui pourtant ont existé, et dont la terre porte encore les
-honorables traces.»
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Corinne se flattait en secret d'avoir captivé le coeur d'Oswald; mais,
-comme elle connaissait sa réserve et sa sévérité, elle n'avait point osé
-lui montrer tout l'intérêt qu'il lui inspirait, quoiqu'elle fût
-disposée, par caractère, à ne point cacher ce qu'elle éprouvait.
-Peut-être aussi croyait-elle que, même en se parlant sur des sujets
-étrangers à leur sentiment, leur voix avait un accent qui trahissait
-leur affection mutuelle, et qu'un aveu secret d'amour était peint dans
-leurs regards et dans ce langage mélancolique et voilé qui pénètre si
-profondément dans l'âme.
-
-Un matin, lorsque Corinne se préparait à continuer ses courses avec
-Oswald, elle reçut un billet de lui, presque cérémonieux, qui lui
-annonçait que le mauvais état de sa santé le retenait chez lui pour
-quelques jours. Une inquiétude douloureuse serra le coeur de Corinne:
-d'abord elle craignit qu'il ne fût dangereusement malade; mais le comte
-d'Erfeuil qu'elle vit le soir, lui dit que c'était un de ces accès de
-mélancolie auxquels il était très-sujet, et pendant lesquels il ne
-voulait parler à personne. «Moi-même, dit alors le comte d'Erfeuil,
-quand il est comme cela, je ne le vois pas.» Ce moi-même déplaisait
-assez à Corinne; mais elle se garda bien de le témoigner au seul homme
-qui pût lui donner des nouvelles de lord Nelvil. Elle l'interrogea, se
-flattant qu'un homme aussi léger, du moins en apparence, lui dirait tout
-ce qu'il savait. Mais tout à coup, soit qu'il voulût cacher par un air
-de mystère qu'Oswald ne lui avait rien confié, soit qu'il crût plus
-honorable de refuser ce qu'on lui demandait que de l'accorder, il opposa
-un silence imperturbable à l'ardente curiosité de Corinne. Elle, qui
-avait toujours eu de l'ascendant sur tous ceux à qui elle avait parlé,
-ne pouvait comprendre pourquoi ses moyens de persuasion étaient sans
-effet sur le comte d'Erfeuil: ne savait-elle pas que l'amour-propre est
-ce qu'il y a au monde de plus inflexible?
-
-Quelle ressource restait-il donc à Corinne pour savoir ce qui se passait
-dans le coeur d'Oswald? Lui écrire? Tant de mesure est nécessaire en
-écrivant! et Corinne était surtout aimable par l'abandon et le naturel.
-Trois jours s'écoulèrent pendant lesquels elle ne vit point lord Nelvil,
-et fut tourmentée par une agitation mortelle. «Qu'ai-je donc fait, se
-disait-elle, pour le détacher de moi? Je ne lui ai point dit que je
-l'aimais, je n'ai point eu ce tort si terrible en Angleterre et si
-pardonnable en Italie. L'a-t-il deviné? Mais pourquoi m'en estimerait-il
-moins?» Oswald ne s'était éloigné de Corinne que parce qu'il se sentait
-trop vivement entraîné par son charme. Bien qu'il n'eût pas donné sa
-parole d'épouser Lucile Edgermond, il savait que l'intention de son père
-avait été de la lui donner pour femme, et il désirait s'y conformer.
-Enfin Corinne n'était point connue sous son véritable nom, et menait,
-depuis plusieurs années, une vie beaucoup trop indépendante; un tel
-mariage n'eût point obtenu (lord Nelvil le croyait) l'approbation de son
-père, et il sentait bien que ce n'était pas ainsi qu'il pouvait expier
-ses torts envers lui. Voilà quels étaient ses motifs pour s'éloigner de
-Corinne. Il avait formé le projet de lui écrire, en quittant Rome, ce
-qui le condamnait à cette résolution; mais comme il ne s'en sentait pas
-la force, il se bornait à ne pas aller chez elle, et ce sacrifice
-toutefois lui parut dès le second jour trop pénible.
-
-Corinne était frappée de l'idée qu'elle ne reverrait plus Oswald, qu'il
-s'en irait sans lui dire adieu. Elle s'attendait à chaque instant à
-recevoir la nouvelle de son départ, et cette crainte exaltait tellement
-son sentiment, qu'elle se sentit saisie tout à coup par la passion, par
-cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance
-succombent. Ne pouvant rester dans sa maison, où lord Nelvil ne venait
-pas, elle errait quelquefois dans les jardins de Rome, espérant le
-rencontrer. Elle supportait mieux les heures pendant lesquelles, se
-promenant au hasard, elle avait une chance quelconque de l'apercevoir.
-L'imagination ardente de Corinne était la source de son talent; mais,
-pour son malheur, cette imagination se mêlait à sa sensibilité
-naturelle, et la lui rendait souvent très-douloureuse.
-
-Le soir du quatrième jour de cette cruelle absence, il faisait un beau
-clair de lune; et Rome est bien belle pendant le silence de la nuit: il
-semble alors qu'elle n'est habitée que par ses illustres ombres.
-Corinne, en revenant de chez une femme de ses amies, oppressée par la
-douleur, descendit de sa voiture et se reposa quelques instants près de
-la fontaine de Trevi, devant cette source abondante qui tombe en cascade
-au milieu de Rome et semble comme la vie de ce tranquille séjour.
-Lorsque pendant quelques jours cette cascade s'arrête, on dirait que
-Rome est frappée de stupeur. C'est le bruit des voitures que l'on a
-besoin d'entendre dans les autres villes; à Rome, c'est le murmure de
-cette fontaine immense, qui semble comme l'accompagnement nécessaire à
-l'existence rêveuse qu'on y mène: l'image de Corinne se peignit dans
-cette onde, si pure qu'elle porte depuis plusieurs siècles le nom de
-l'_eau virginale_. Oswald, qui s'était arrêté dans le même lieu peu de
-moments après, aperçut le charmant visage de son amie qui se répétait
-dans l'eau. Il fut saisi d'une émotion tellement vive, qu'il ne savait
-pas d'abord si c'était son imagination qui lui faisait apparaître
-l'ombre de Corinne, comme tant de fois elle lui avait montré celle de
-son père; il se pencha vers la fontaine pour mieux voir, et ses propres
-traits vinrent alors se réfléchir à côté de ceux de Corinne. Elle le
-reconnut, fit un cri, s'élança vers lui rapidement, et lui saisit le
-bras, comme si elle eût craint qu'il ne s'échappât de nouveau; mais à
-peine se fut-elle livrée à ce mouvement trop impétueux, qu'elle rougit,
-en se ressouvenant du caractère de lord Nelvil, d'avoir montré si
-vivement ce qu'elle éprouvait; et laissant tomber la main qui retenait
-Oswald, elle se couvrit le visage avec l'autre pour cacher ses pleurs.
-
-«Corinne, dit Oswald, chère Corinne, mon absence vous a donc rendue
-malheureuse?--Oh! oui, répondit-elle, et vous en étiez sûr! Pourquoi
-donc me faire du mal? ai-je mérité de souffrir par vous?--Non, s'écria
-lord Nelvil, non, sans doute. Mais si je ne me crois pas libre, si je
-sens que je n'ai dans le coeur que des inquiétudes et des regrets,
-pourquoi vous associerais-je à cette tourmente de sentiments et de
-craintes? Pourquoi...--Il n'est plus temps, interrompit Corinne, il
-n'est plus temps; la douleur est déjà dans mon sein: ménagez-moi.--Vous,
-de la douleur? reprit Oswald; est-ce au milieu d'une carrière si
-brillante de tant de succès, avec une imagination si vive?--Arrêtez, dit
-Corinne, vous ne me connaissez pas; de toutes mes facultés, la plus
-puissante, c'est la faculté de souffrir. Je suis née pour le bonheur;
-mon caractère est confiant, mon imagination est animée; mais la peine
-excite en moi je ne sais quelle impétuosité qui peut troubler ma raison
-ou me donner la mort. Je vous le répète encore, ménagez-moi; la gaieté,
-la mobilité, ne me servent qu'en apparence; mais il y a dans mon âme des
-abîmes de tristesse dont je ne pouvais me défendre qu'en me préservant
-de l'amour.»
-
-Corinne prononça ces mots avec une expression qui émut vivement Oswald.
-«Je reviendrai vous voir demain matin, reprit-il; n'en doutez pas,
-Corinne.--Me le jurez-vous? dit-elle avec une inquiétude qu'elle
-s'efforçait en vain de cacher.--Oui, je le jure,» s'écria lord Nelvil;
-et il disparut.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUIÈME
-
-TOMBEAUX, ÉGLISES ET PALAIS
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Le lendemain, Oswald et Corinne furent embarrassés l'un et l'autre en se
-revoyant. Corinne n'avait plus de confiance dans l'amour qu'elle
-inspirait. Oswald était mécontent de lui-même; il se connaissait dans le
-caractère un genre de faiblesse qui l'irritait quelquefois contre ses
-propres sentiments comme contre une tyrannie, et tous les deux
-cherchèrent à ne point se parler de leur affection mutuelle. «Je vous
-propose aujourd'hui, dit Corinne, une course assez solennelle, mais qui
-sûrement vous intéressera: allons voir les tombeaux, allons voir le
-dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monuments dont nous avons
-contemplé les ruines.--Oui, répondit Oswald, vous avez deviné ce qui
-convient à la disposition actuelle de mon âme;» et il prononça ces mots
-avec un accent si douloureux, que Corinne se tut quelques moments,
-n'osant pas essayer de lui parler. Mais, reprenant courage par le désir
-de soulager Oswald de ses peines en l'intéressant vivement à tout ce
-qu'ils voyaient ensemble, elle lui dit: «Vous le savez, milord, loin que
-chez les anciens l'aspect des tombeaux décourageât les vivants, on
-croyait inspirer une émulation nouvelle en plaçant ces tombeaux sur les
-routes publiques, afin que, retraçant aux jeunes gens le souvenir des
-hommes illustres, ils invitassent silencieusement à les imiter.--Ah! que
-j'envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets ne sont pas
-mêlés à des remords!--Vous, des remords! s'écria Corinne, vous! Ah! je
-suis certaine qu'ils ne sont en vous qu'une vertu de plus, un scrupule
-du coeur, une délicatesse exaltée.--Corinne, Corinne, n'approchez pas de
-ce sujet, interrompit Oswald: dans votre heureuse contrée, les sombres
-pensées disparaissent à la clarté des cieux; mais la douleur qui a
-creusé jusqu'au fond de notre âme ébranle à jamais toute notre
-existence.--Vous me jugez mal, répondit Corinne; je vous l'ai déjà dit,
-bien que mon caractère soit fait pour jouir vivement du bonheur, je
-souffrirais plus que vous si...» Elle n'acheva pas, et changea de
-discours. «Mon seul désir, milord, continua-t-elle, c'est de vous
-distraire un moment; je n'espère rien de plus.» La douceur de cette
-réponse toucha lord Nelvil; et, voyant une expression de mélancolie dans
-les regards de Corinne, naturellement si pleins d'intérêt et de flamme,
-il se reprocha d'attrister une personne née pour les impressions vives
-et douces, et s'efforça de l'y ramener. Mais l'inquiétude qu'éprouvait
-Corinne sur les projets d'Oswald, sur la possibilité de son départ,
-troublait entièrement sa sérénité accoutumée.
-
-Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les
-anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées, au
-milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux à droite et à gauche,
-dont les ruines se voient à perte de vue, à plusieurs milles au delà des
-murs. Les Romains ne souffraient pas qu'on ensevelît les morts dans
-l'intérieur de la ville; les tombeaux seuls des empereurs y étaient
-admis. Cependant un simple citoyen, nommé Publius Biblius, obtint cette
-faveur, en récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en
-effet, honorent plus volontiers celles-là que toutes les autres.
-
-On passe, pour aller à la voie Appienne, par la porte Saint-Sébastien,
-autrefois appelée _Capène_. Cicéron dit qu'en sortant par cette porte,
-les tombeaux qu'on aperçoit les premiers sont ceux des Métellus, des
-Scipion et des Servilius. Le tombeau de la famille des Scipion a été
-trouvé dans ces lieux mêmes, et transporté depuis au Vatican. C'est
-presque un sacrilége de déplacer les cendres, d'altérer les ruines;
-l'imagination tient de plus près qu'on ne croit à la morale; il ne faut
-pas l'offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards, on
-place les noms au hasard, sans pouvoir être assuré de ce qu'on suppose;
-mais cette incertitude même inspire une émotion qui ne permet pas de
-voir avec indifférence aucun de ces monuments. Il en est dans lesquels
-des maisons de paysans sont pratiquées; car les Romains consacraient un
-grand espace et des édifices assez vastes à l'urne funéraire de leurs
-amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient pas cet aride
-principe d'utilité qui fertilise quelques coins de terre de plus, en
-frappant de stérilité le vaste domaine du sentiment et de la pensée.
-
-On voit, à quelque distance de la voie Appienne, un temple élevé par la
-république à l'Honneur et à la Vertu; un autre, au dieu qui a fait
-retourner Annibal sur ses pas; la fontaine d'Égérie, où Numa allait
-consulter la divinité des hommes de bien, la conscience interrogée dans
-la solitude. Il semble qu'autour de ces tombeaux les traces seules des
-vertus subsistent encore. Aucun monument des siècles du crime ne se
-trouve à côté des lieux où reposent ces illustres morts; ils se sont
-entourés d'un honorable espace, où les plus nobles souvenirs peuvent
-régner sans être troublés.
-
-L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de
-singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'y a
-point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de plantes
-naturelles que l'énergie de la végétation renouvelle sans cesse. Ces
-plantes parasites se glissent dans les tombeaux, décorent les ruines, et
-semblent là seulement pour honorer les morts. On dirait que
-l'orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l'homme, depuis que
-les Cincinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein;
-elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants se
-servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent déplaire aux
-agriculteurs, aux administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la
-terre et veulent l'exploiter pour les besoins de l'homme; mais les âmes
-rêveuses, que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler
-cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune trace;
-cette terre qui chérit ses morts et les couvre avec amour des inutiles
-fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le sol, et ne s'élèvent
-jamais assez pour se séparer des cendres qu'elles ont l'air de caresser.
-
-Oswald convint que dans ce lieu l'on devait goûter plus de calme que
-partout ailleurs. L'âme n'y souffre pas autant par les images que la
-douleur lui présente; il semble que l'on partage encore avec ceux qui ne
-sont plus les charmes de cet air, de ce soleil et de cette verdure.
-Corinne observa l'impression que recevait lord Nelvil, et elle en conçut
-quelque espérance. Elle ne se flattait point de consoler Oswald; elle
-n'eût pas même souhaité d'effacer de son coeur les justes regrets qu'il
-devait à la perte de son père; mais il y a dans le sentiment même des
-regrets quelque chose de doux et d'harmonieux qu'il faut tâcher de faire
-connaître à ceux qui n'en ont encore éprouvé que les amertumes: c'est le
-seul bien qu'on puisse leur faire.
-
-«Arrêtons-nous ici, dit Corinne, en face de ce tombeau, le seul qui
-reste encore presque en entier: ce n'est point le tombeau d'un Romain
-célèbre; c'est celui de Cécilia Métella, jeune fille à qui son père a
-fait élever ce monument.--Heureux, dit Oswald, heureux les enfants qui
-meurent dans les bras de leur père, et qui reçoivent la mort dans le
-sein qui leur donna la vie! la mort elle-même alors perd son aiguillon
-pour eux.
-
---Oui, dit Corinne avec émotion, heureux ceux qui ne sont pas orphelins!
-Voyez, on a sculpté des armes sur ce tombeau, bien que ce soit celui
-d'une femme; mais les filles des héros peuvent avoir sur leurs tombes
-les trophées de leur père: c'est une belle union que celle de
-l'innocence et de la valeur. Il y a une élégie de Properce, qui peint
-mieux qu'aucun autre écrit de l'antiquité cette dignité des femmes chez
-les Romains, plus imposante et plus pure que l'éclat même dont elles
-jouissaient pendant le temps de la chevalerie. Cornélie, morte dans sa
-jeunesse, adresse à son époux les adieux et les consolations les plus
-touchantes, et l'on y sent presque à chaque mot tout ce qu'il y a de
-respectable et de sacré dans les liens de famille. Le noble orgueil
-d'une vie sans tache se peint dans cette poésie majestueuse des Latins,
-dans cette poésie noble et sévère comme les maîtres du monde. _Oui_, dit
-Cornélie, _aucune tache n'a souillé ma vie: depuis l'hymen jusqu'au
-bûcher, j'ai vécu pure entre les deux flambeaux._ Quelle admirable
-expression! s'écria Corinne; quelle image sublime! et qu'il est digne
-d'envie, le sort de la femme qui peut ainsi conserver la plus parfaite
-unité dans sa destinée, et n'emporte au tombeau qu'un souvenir! c'est
-assez pour une vie.»
-
-En achevant ces mots, les yeux de Corinne se remplirent de larmes; un
-sentiment cruel, un soupçon pénible s'empara du coeur d'Oswald.
-«Corinne, s'écria-t-il, Corinne! votre âme délicate n'a-t-elle rien à se
-reprocher? Si je pouvais disposer de moi, si je pouvais m'offrir à vous,
-n'aurais-je point de rivaux dans le passé? pourrais-je être fier de mon
-choix? une jalousie cruelle ne troublerait-elle pas mon bonheur?--Je
-suis libre, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé, répondit Corinne;
-que voulez-vous de plus? Faut-il me condamner à vous avouer qu'avant de
-vous avoir connu, mon imagination a pu me tromper sur l'intérêt qu'on
-m'inspirait! et n'y a-t-il pas dans le coeur de l'homme une pitié divine
-pour les erreurs que le sentiment, ou du moins l'illusion du sentiment,
-aurait fait commettre!» En achevant ces mots, une rougeur modeste
-couvrit son visage. Oswald tressaillit, mais il se tut. Il y avait dans
-le regard de Corinne une expression de repentir et de timidité qui ne
-lui permit pas de la juger avec rigueur, et il lui sembla qu'un rayon du
-ciel descendait sur elle pour l'absoudre. Il prit sa main, la serra
-contre son coeur, et se mit à genoux devant elle, sans rien prononcer,
-sans rien promettre, mais en la contemplant avec un regard d'amour qui
-laissait tout espérer.
-
-«Croyez-moi, dit Corinne à lord Nelvil, ne formons point de plan pour
-les années qui suivront: les plus heureux moments de la vie sont encore
-ceux qu'un hasard bienfaisant nous accorde. Est-ce donc ici, est-ce donc
-au milieu des tombeaux, qu'il faut tant croire à l'avenir?--Non, s'écria
-lord Nelvil, non, je ne crois point à l'avenir qui nous séparerait! Ces
-quatre jours d'absence m'ont trop bien appris que je n'existais plus
-maintenant que par vous.» Corinne ne répondit rien à ces douces paroles,
-mais elle les recueillit religieusement dans son coeur; elle craignait
-toujours, en prolongeant l'entretien sur le sentiment qui seul
-l'occupait, d'exciter Oswald à déclarer ses projets avant qu'une plus
-longue habitude lui rendît la séparation impossible. Souvent même elle
-dirigeait à dessein son attention vers les objets extérieurs; comme
-cette sultane des contes arabes, qui cherchait à captiver par mille
-récits divers l'intérêt de celui qu'elle aimait, afin d'éloigner la
-décision de son sort jusqu'au moment où les charmes de son esprit
-remportèrent la victoire.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Non loin de la voie Appienne, Oswald et Corinne se firent montrer les
-_Columbarium_, où les esclaves sont réunis à leurs maîtres, où l'on voit
-dans un même tombeau tout ce qui vécut par la protection d'un seul homme
-ou d'une seule femme. Les femmes de Livie, par exemple, celles qui,
-consacrées jadis aux soins de sa beauté, luttaient pour elle contre le
-temps, et disputaient aux années quelques-uns de ses charmes, sont
-placées à côté d'elle dans de petites urnes. On croit voir une
-collection de morts obscurs autour d'un mort illustre, non moins
-silencieux que son cortége. A peu de distance de là, l'on aperçoit un
-champ où les vestales infidèles à leurs voeux étaient enterrées
-vivantes: singulier exemple de fanatisme dans une religion naturellement
-tolérante.
-
-«Je ne vous mènerai point aux catacombes, dit Corinne à lord Nelvil,
-quoique, par un hasard singulier, elles soient au-dessous de cette voie
-Appienne, et qu'ainsi les tombeaux reposent sur les tombeaux. Mais cet
-asile des chrétiens persécutés a quelque chose de si sombre et de si
-terrible, que je ne puis me résoudre à y retourner: ce n'est pas cette
-mélancolie touchante que l'on respire dans les lieux ouverts, c'est le
-cachot près du sépulcre, c'est le supplice de la vie à côté des horreurs
-de la mort. Sans doute on se sent pénétré d'admiration pour les hommes
-qui, par la seule puissance de l'enthousiasme, ont pu supporter cette
-vie souterraine, et se sont ainsi séparés entièrement du soleil et de la
-nature; mais l'âme est si mal à l'aise dans ce lieu, qu'il n'en peut
-résulter aucun bien pour elle. L'homme est une partie de la création; il
-faut qu'il trouve son harmonie morale dans l'ensemble de l'univers, dans
-l'ordre habituel de la destinée; et de certaines exceptions violentes et
-redoutables peuvent étonner la pensée, mais effrayent tellement
-l'imagination, que la disposition habituelle de l'âme ne saurait y
-gagner. Allons plutôt, continua Corinne, voir la pyramide de Cestius:
-les protestants qui meurent ici sont tous ensevelis autour de cette
-pyramide, et c'est un doux asile, tolérant et libéral.--Oui, répondit
-Oswald, c'est là que plusieurs de mes compatriotes ont trouvé leur
-dernier séjour. Allons-y; peut-être est-ce ainsi du moins que je ne vous
-quitterai jamais.» Corinne frémit à ces mots, et sa main tremblait en
-s'appuyant sur le bras de lord Nelvil. «Je suis mieux, reprit-il, bien
-mieux depuis que je vous connais.» Et le visage de Corinne fut éclairé
-de nouveau par cette joie douce et tendre, son expression habituelle.
-
-Cestius présidait aux jeux des Romains; son nom ne se trouve point dans
-l'histoire, mais il est illustré par son tombeau. La pyramide massive
-qui le renferme défend sa mort de l'oubli qui a tout à fait effacé sa
-vie. Aurélien, craignant qu'on ne se servît de cette pyramide comme
-d'une forteresse pour attaquer Rome, l'a fait enclaver dans les murs,
-qui subsistent encore, non pas comme d'inutiles ruines, mais comme
-l'enceinte actuelle de Rome moderne. On dit que les pyramides imitent,
-par leur forme, la flamme qui s'élève sur un bûcher. Ce qu'il y a de
-certain, c'est que cette forme mystérieuse attire les regards et donne
-un caractère pittoresque à tous les points de vue dont elle fait partie.
-En face de cette pyramide est le mont Testacée, sous lequel il y a des
-grottes extrêmement fraîches, où l'on donne des festins pendant l'été.
-Les festins, à Rome, ne sont point troublés par la vue des tombeaux. Les
-pins et les cyprès qu'on aperçoit de distance en distance dans la riante
-campagne d'Italie retracent aussi ces souvenirs solennels; et ce
-contraste produit le même effet que les vers d'Horace,
-
- _. . . . . . . . . . Moriture Delli,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Linquenda tellus, et domus, et placens
- Uxor[11],_
-
-au milieu des poésies consacrées à toutes les jouissances de la terre.
-Les anciens ont toujours senti que l'idée de la mort a sa volupté;
-l'amour et les fêtes la rappellent, et l'émotion d'une joie vive semble
-s'accroître par l'idée même de la brièveté de la vie.
-
- [11] Dellius, il faut mourir... il faut quitter la terre, et ta
- demeure, et ton épouse chérie.
-
-Corinne et lord Nelvil revinrent de la course des tombeaux en côtoyant
-les bords du Tibre. Jadis il était couvert de vaisseaux et bordé de
-palais; jadis ses inondations mêmes étaient regardées comme des
-présages: c'était le fleuve-prophète, la divinité tutélaire de Rome.
-Maintenant on dirait qu'il coule parmi les ombres, tant il est
-solitaire, tant la couleur de ses eaux parait livide! Les plus beaux
-monuments des arts, les plus admirables statues ont été jetées dans le
-Tibre, et sont cachées sous ses flots. Qui sait si, pour les chercher,
-on ne le détournera pas un jour de son lit? Mais quand on songe que les
-chefs-d'oeuvre du génie humain sont peut-être là, devant nous, et qu'un
-oeil plus perçant les verrait à travers les ondes, l'on éprouve je ne
-sais quelle émotion, qui sans cesse renaît à Rome sous diverses formes,
-et fait trouver une société pour la pensée dans les objets physiques,
-muets partout ailleurs.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Raphaël a dit que Rome moderne était presque en entier bâtie avec les
-débris de Rome ancienne; et il est certain qu'on n'y peut faire un pas
-sans être frappé de quelques restes de l'antiquité. L'on aperçoit les
-_murs éternels_, selon l'expression de Pline, à travers l'ouvrage des
-derniers siècles: les édifices de Rome portent presque tous une
-empreinte historique; on y peut remarquer, pour ainsi dire, la
-physionomie des âges. Depuis les Étrusques jusqu'à nos jours, depuis ces
-peuples plus anciens que les Romains mêmes, et qui ressemblent aux
-Égyptiens par la solidité de leurs travaux et la bizarrerie de leurs
-dessins; depuis ces peuples jusqu'au cavalier Bernin, cet artiste
-maniéré comme les poëtes italiens au dix-septième siècle, on peut
-observer l'esprit humain à Rome dans les différents caractères des arts,
-des édifices et des ruines. Le moyen âge et le siècle brillant des
-Médicis reparaissent à nos yeux par leurs oeuvres; et cette étude du
-passé, dans les objets présents à nos regards, nous fait pénétrer le
-génie des temps. On croit que Rome avait autrefois un nom mystérieux,
-qui n'était connu que de quelques adeptes; il semble qu'il est encore
-nécessaire d'être initié dans le secret de cette ville. Ce n'est pas
-simplement un assemblage d'habitations, c'est l'histoire du monde,
-figurée par divers emblèmes et représentée sous diverses formes.
-
-Corinne convint avec lord Nelvil qu'ils iraient voir ensemble d'abord
-les édifices de Rome moderne, et qu'ils réserveraient pour un autre
-temps les admirables collections de tableaux et de statues qu'elle
-renferme. Peut-être, sans s'en rendre raison, Corinne désirait-elle de
-renvoyer le plus qu'il était possible ce qu'on ne peut se dispenser de
-connaître à Rome: car qui l'a jamais quittée sans avoir contemplé
-l'Apollon du Belvédère et les tableaux de Raphaël! Cette garantie, toute
-faible qu'elle était, qu'Oswald ne partirait pas encore, plaisait à son
-imagination. Y a-t-il de la fierté, dira-t-on, à vouloir retenir ce
-qu'on aime par un autre motif que celui du sentiment? Je ne sais; mais
-plus on aime, moins on se fie au sentiment que l'on inspire; et quelle
-que soit la cause qui nous assure la présence de l'objet qui nous est
-cher, on l'accepte toujours avec joie. Il y a souvent bien de la vanité
-dans un certain genre de fierté; et si des charmes généralement admirés,
-tels que ceux de Corinne, ont un véritable avantage, c'est qu'ils
-permettent de placer son orgueil dans le sentiment qu'on éprouve, plus
-encore que dans celui qu'on inspire.
-
-Corinne et lord Nelvil recommencèrent leurs courses par les églises les
-plus remarquables entre les nombreuses églises de Rome: elles sont
-toutes décorées par les magnificences antiques; mais quelque chose de
-sombre et de bizarre se mêle à ces beaux marbres, à ces ornements de
-fête enlevés aux temples païens. Les colonnes de porphyre et de granit
-étaient en si grand nombre à Rome, qu'on les a prodiguées presque sans y
-attacher aucun prix. A Saint-Jean-de-Latran, dans cette église fameuse
-par les conciles qui y ont été tenus, on trouve une telle quantité de
-colonnes de marbre, qu'il en est plusieurs qu'on a recouvertes d'un
-mastic de plâtre pour en faire des pilastres, tant la multitude de ces
-richesses y avait rendu indifférent!
-
-Quelques-unes de ces colonnes étaient dans le tombeau d'Adrien, d'autres
-au Capitole; celles-ci portent encore sur leur chapiteau la figure des
-oies qui ont sauvé le peuple romain: ces colonnes soutiennent des
-ornements gothiques, et quelques-unes des ornements à la manière des
-Arabes. L'urne d'Agrippa recèle les cendres d'un pape; car les morts
-eux-mêmes ont cédé la place à d'autres morts, et les tombeaux ont
-presque aussi souvent changé de maîtres que la demeure des vivants.
-
-Près de Saint-Jean-de-Latran est l'escalier saint, transporté, dit-on,
-de Jérusalem à Rome. On ne peut le monter qu'à genoux. César lui-même et
-Claude montèrent aussi à genoux l'escalier qui conduisait au temple de
-Jupiter Capitolin. A côté de Saint-Jean-de-Latran est le baptistère où
-l'on dit que Constantin fut baptisé. Au milieu de la place l'on voit un
-obélisque qui est peut-être le plus ancien monument qui soit dans le
-monde; un obélisque contemporain de la guerre de Troie! un obélisque que
-le barbare Cambyse respecta cependant assez pour faire arrêter en son
-honneur l'incendie d'une ville! un obélisque pour lequel un roi mit en
-gage la vie de son fils unique! Les Romains l'ont fait arriver
-miraculeusement du fond de l'Égypte jusqu'en Italie; ils détournèrent le
-Nil de son cours pour qu'il allât le chercher et le transportât jusqu'à
-la mer. Cet obélisque est encore couvert des hiéroglyphes qui gardent
-leur secret depuis tant de siècles, et défient jusqu'à ce jour les plus
-savantes recherches. Les Indiens, les Égyptiens, l'antiquité de
-l'antiquité, nous seraient peut-être révélés par ces signes. Le charme
-merveilleux de Rome, ce n'est pas seulement la beauté réelle de ses
-monuments, mais l'intérêt qu'ils inspirent en excitant à penser; et ce
-genre d'intérêt s'accroît chaque jour par chaque étude nouvelle.
-
-Une des églises les plus singulières de Rome, c'est Saint-Paul: son
-extérieur est celui d'une grange mal bâtie, et l'intérieur est orné par
-quatre-vingts colonnes d'un marbre si beau, d'une forme si parfaite,
-qu'on croit qu'elles appartiennent à un temple d'Athènes décrit par
-Pausanias. Cicéron dit: _Nous sommes entourés des vestiges de
-l'histoire._ S'il le disait alors, que dirons-nous maintenant?
-
-Les colonnes, les statues, les bas-reliefs de l'ancienne Rome sont
-tellement prodigués dans les églises de la ville moderne, qu'il en est
-une (Sainte-Agnès) où des bas-reliefs retournés servent de marches à un
-escalier, sans qu'on se soit donné la peine de savoir ce qu'ils
-représentent. Quel étonnant aspect offrirait maintenant Rome antique, si
-l'on avait laissé les colonnes, les marbres, les statues, à la place
-même où ils ont été trouvés! la ville ancienne presque en entier serait
-encore debout; mais les hommes de nos jours oseraient-ils s'y promener?
-
-Les palais des grands seigneurs sont extrêmement vastes, d'une
-architecture souvent très-belle, et toujours imposante; mais les
-ornements de l'intérieur sont rarement de bon goût, et l'on n'y a point
-l'idée de ces appartements élégants que les jouissances perfectionnées
-de la vie sociale ont fait inventer ailleurs. Ces vastes demeures des
-princes romains sont désertes et silencieuses; les paresseux habitants
-de ces palais se retirent chez eux dans quelques petites chambres
-inaperçues, et laissent les étrangers parcourir leurs magnifiques
-galeries, où les plus beaux tableaux du siècle de Léon X sont réunis.
-Ces grands seigneurs romains sont aussi étrangers maintenant au luxe
-pompeux de leurs ancêtres, que ces ancêtres l'étaient eux-mêmes aux
-vertus austères des Romains de la république. Les maisons de campagne
-donnent encore davantage l'idée de cette solitude, de cette indifférence
-des possesseurs au milieu des plus admirables séjours du monde. On se
-promène dans ces immenses jardins sans se douter qu'ils aient un maître.
-L'herbe croît au milieu des allées; et, dans ces mêmes allées
-abandonnées, les arbres sont taillés artistement selon l'ancien goût qui
-régnait en France: singulière bizarrerie, que cette négligence du
-nécessaire et cette affectation de l'inutile! Mais on est souvent
-surpris à Rome, et dans la plupart des autres villes d'Italie, du goût
-qu'ont les Italiens pour les ornements maniérés, eux qui ont sans cesse
-sous les yeux la noble simplicité de l'antique. Ils aiment ce qui est
-brillant, plutôt que ce qui est élégant et commode. Ils ont en tout
-genre les avantages et les inconvénients de ne point vivre
-habituellement en société. Leur luxe est pour l'imagination plutôt que
-pour la jouissance: isolés qu'ils sont entre eux, ils ne peuvent
-redouter l'esprit de moquerie, qui pénètre rarement à Rome dans les
-secrets de la maison; et l'on dirait souvent, à voir le contraste du
-dedans et du dehors du palais, que la plupart des grands seigneurs
-d'Italie arrangent leurs demeures pour éblouir les passants, mais non
-pour y recevoir des amis.
-
-Après avoir parcouru les églises et les palais, Corinne conduisit Oswald
-dans la villa Mellini, jardin solitaire, et sans autre ornement que des
-arbres magnifiques. On voit de là, dans l'éloignement, la chaîne des
-Apennins; la transparence de l'air colore ces montagnes, les rapproche
-et les dessine d'une manière singulièrement pittoresque. Oswald et
-Corinne restèrent dans ce lieu quelque temps pour goûter le charme du
-ciel et la tranquillité de la nature. On ne peut avoir l'idée de cette
-tranquillité singulière, quand on n'a pas vécu dans les contrées
-méridionales. L'on ne sent pas, dans un jour chaud, le plus léger
-souffle de vent. Les plus faibles brins de gazon sont d'une immobilité
-parfaite; les animaux eux-mêmes partagent l'indolence inspirée par le
-beau temps; à midi, vous n'entendez point le bourdonnement des mouches,
-ni le bruit des cigales, ni le chant des oiseaux; nul ne se fatigue en
-agitations inutiles et passagères; tout dort, jusqu'au moment où les
-orages, où les passions réveillent la nature véhémente qui sort avec
-impétuosité de son propre repos.
-
-Il y a dans les jardins de Rome un grand nombre d'arbres toujours verts,
-qui ajoutent encore à l'illusion qui fait déjà la douceur du climat
-pendant l'hiver. Des pins d'une élégance particulière, larges et touffus
-vers le sommet, et rapprochés l'un de l'autre, forment comme une espèce
-de plaine dans les airs, dont l'effet est charmant, quand on monte assez
-haut pour l'apercevoir. Les arbres inférieurs sont placés à l'abri de
-cette voûte de verdure. Deux palmiers seulement se trouvent dans Rome,
-et sont tous les deux dans des jardins de moines: l'un d'eux, placé sur
-une hauteur, sert de point de vue à distance, et l'on a toujours un
-sentiment de plaisir en apercevant, en retrouvant, dans les diverses
-perspectives de Rome, ce député de l'Afrique, cette image d'un midi plus
-brûlant encore que celui de l'Italie, et qui réveille tant d'idées et de
-sensations nouvelles.
-
-«Ne trouvez-vous pas, dit Corinne en contemplant avec Oswald la campagne
-dont ils étaient environnés, que la nature en Italie fait plus rêver que
-partout ailleurs? On dirait qu'elle est ici plus en relation avec
-l'homme, et que le Créateur s'en sert comme d'un langage entre la
-créature et lui.--Sans doute, reprit Oswald, je le crois ainsi; mais qui
-sait si ce n'est pas l'attendrissement profond que vous excitez dans mon
-coeur, qui me rend sensible à tout ce que je vois? Vous me révélez les
-pensées et les émotions que les objets extérieurs peuvent faire naître.
-Je ne vivais que dans mon coeur, vous avez réveillé mon imagination.
-Mais cette magie de l'univers que vous m'apprenez à connaître ne
-m'offrira jamais rien de plus beau que votre regard, de plus touchant
-que votre voix.--Puisse ce sentiment que je vous inspire aujourd'hui
-durer autant que ma vie, dit Corinne, ou, du moins, puisse ma vie ne pas
-durer plus que lui!»
-
-Oswald et Corinne terminèrent leur voyage de Rome par la Villa Borghèse,
-celui de tous les jardins et de tous les palais romains où les
-splendeurs de la nature et des arts sont rassemblées avec le plus de
-goût et d'éclat. On y voit des arbres de toutes les espèces, et des eaux
-magnifiques. Une réunion incroyable de statues, de vases, de sarcophages
-antiques, se mêlent avec la fraîcheur de la jeune nature du Sud. La
-mythologie des anciens y semble ranimée. Les naïades sont placées sur le
-bord des ondes, les nymphes dans des bois dignes d'elles, les tombeaux
-sous des ombrages élyséens; la statue d'Esculape est au milieu d'une
-île; celle de Vénus semble sortir des ondes; Ovide et Virgile pourraient
-se promener dans ce beau lieu, et se croire encore au siècle d'Auguste.
-Les chefs-d'oeuvre de sculpture que renferme le palais lui donnent une
-magnificence à jamais nouvelle. On aperçoit de loin, à travers les
-arbres, la ville de Rome, et Saint-Pierre, et la campagne, et les
-longues arcades, débris des aqueducs qui transportaient les sources des
-montagnes dans l'ancienne Rome. Tout est là pour la pensée, pour
-l'imagination, pour la rêverie. Les sensations les plus pures se
-confondent avec les plaisirs de l'âme, et donnent l'idée d'un bonheur
-parfait; mais quand on demande: Pourquoi ce séjour ravissant n'est-il
-pas habité? l'on vous répond que le mauvais air (_la cattiva aria_) ne
-permet pas d'y vivre pendant l'été.
-
-Ce mauvais air fait, pour ainsi dire, le siége de Rome; il avance chaque
-année quelques pas de plus, et l'on est forcé d'abandonner les plus
-charmantes habitations à son empire. Sans doute l'absence d'arbres dans
-la campagne, autour de la ville, est une des causes de l'insalubrité de
-l'air; et c'est peut-être pour cela que les anciens Romains avaient
-consacré les bois aux déesses, afin de les faire respecter par le
-peuple. Maintenant des forêts sans nombre ont été abattues: pourrait-il
-en effet exister de nos jours des lieux assez sanctifiés pour que
-l'avidité s'abstînt de les dévaster? Le mauvais air est le fléau des
-habitants de Rome, et menace la ville d'une entière dépopulation; mais
-il ajoute peut-être encore à l'effet que produisent les superbes jardins
-qu'on voit dans l'enceinte de Rome. L'influence maligne ne se fait
-sentir par aucun signe extérieur: vous respirez un air qui semble pur et
-qui est très-agréable; la terre est riante et fertile; une fraîcheur
-délicieuse vous repose le soir des chaleurs brûlantes du jour: et tout
-cela, c'est la mort!
-
-«J'aime, disait Oswald à Corinne, ce danger mystérieux, invisible, ce
-danger sous la forme des impressions les plus douces. Si la mort n'est,
-comme je le crois, qu'un appel à une existence plus heureuse, pourquoi
-le parfum des fleurs, l'ombrage des beaux arbres, le souffle
-rafraîchissant du soir, ne seraient-ils pas chargés de nous en apporter
-la nouvelle? Sans doute le gouvernement doit veiller de toutes les
-manières à la conservation de la vie humaine; mais la nature a des
-secrets que l'imagination seule peut pénétrer; et je conçois facilement
-que les habitants et les étrangers ne se dégoûtent point de Rome par le
-genre de péril que l'on y court pendant les plus belles saisons de
-l'année.»
-
-
-
-
-LIVRE SIXIÈME
-
-MOEURS ET CARACTÈRE DES ITALIENS
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-L'irrésolution du caractère d'Oswald, augmentée par ses malheurs, le
-portait à craindre tous les partis irrévocables. Il n'avait pas même
-osé, dans son incertitude, demander à Corinne le secret de son nom et de
-sa destinée, et cependant son amour pour elle acquérait chaque jour de
-nouvelles forces; il ne la regardait jamais sans émotion; il pouvait à
-peine, au milieu de la société, s'éloigner, même pour un instant, de la
-place où elle était assise; elle ne disait pas un mot qu'il ne sentît;
-elle n'avait pas un instant de tristesse ou de gaieté dont le reflet ne
-se peignît sur sa propre physionomie. Mais, tout en admirant, tout en
-aimant Corinne, il se rappelait combien une telle femme s'accordait peu
-avec la manière de vivre des Anglais, combien elle différait de l'idée
-que son père s'était formée de celle qu'il lui convenait d'épouser; et
-ce qu'il disait à Corinne se ressentait du trouble et de la contrainte
-que ces réflexions faisaient naître en lui.
-
-Corinne ne s'en apercevait que trop bien; mais il lui en aurait tant
-coûté de rompre avec lord Nelvil, qu'elle se prêtait elle-même à ce
-qu'il n'y eût point entre eux d'explication décisive; et comme elle
-avait dans le caractère assez d'imprévoyance, elle était heureuse du
-présent tel qu'il était, quoiqu'il lui fût impossible de savoir ce qui
-devait en arriver.
-
-Elle s'était entièrement séparée du monde pour se consacrer à son
-sentiment pour Oswald. Mais à la fin, blessée de son silence sur leur
-avenir, elle résolut d'accepter une invitation pour un bal où elle était
-vivement désirée. Rien n'est plus indifférent à Rome que de quitter la
-société et d'y reparaître tour à tour, selon que cela convient: c'est le
-pays où l'on s'occupe le moins de ce qu'on appelle ailleurs le
-_commérage_; chacun fait ce qu'il veut sans que personne s'en informe, à
-moins qu'on ne rencontre dans les autres un obstacle à son amour ou à
-son ambition. Les Romains ne s'inquiètent pas plus de la conduite de
-leurs compatriotes que de celle des étrangers qui passent et repassent
-dans leur ville, rendez-vous des Européens. Quand lord Nelvil sut que
-Corinne allait au bal, il en éprouva de l'humeur. Il avait cru voir en
-elle depuis quelque temps une disposition mélancolique qui sympathisait
-avec la sienne; tout à coup elle lui parut vivement occupée de la danse,
-de ce talent dans lequel elle excellait, et son imagination semblait
-animée par la perspective d'une fête. Corinne n'était pas une personne
-frivole, mais elle se sentait chaque jour plus subjuguée par son amour
-pour Oswald, et elle voulait essayer d'en affaiblir la force. Elle
-savait par expérience que la réflexion et les sacrifices ont moins de
-pouvoir sur les caractères passionnés que la distraction, et elle
-pensait que la raison ne consiste pas à triompher de soi selon les
-règles, mais comme on le peut.
-
-«Il faut, disait-elle à lord Nelvil, qui lui reprochait cette intention,
-il faut pourtant que je sache s'il n'y a plus que vous au monde qui
-puissiez remplir ma vie, si ce qui me plaisait autrefois ne peut pas
-encore m'amuser, et si le sentiment que vous m'inspirez doit absorber
-tout autre intérêt et toute autre idée.--Vous voulez donc cesser de
-m'aimer? reprit Oswald.--Non, répondit Corinne; mais ce n'est que dans
-la vie domestique qu'il peut être doux de se sentir ainsi dominée par
-une seule affection. Moi qui ai besoin de mes talents, de mon esprit, de
-mon imagination, pour soutenir l'éclat de la vie que j'ai adoptée, cela
-me fait mal, et beaucoup de mal, d'aimer comme je vous aime.--Vous ne me
-sacrifieriez donc pas, lui dit Oswald, ces hommages, cette
-gloire?...--Que vous importe, dit Corinne, de savoir si je vous les
-sacrifierais! Il ne faut pas, puisque nous ne sommes point destinés l'un
-à l'autre, flétrir à jamais pour moi le genre de bonheur dont je dois me
-contenter.» Lord Nelvil ne répondit point, parce qu'il fallait, en
-exprimant son sentiment, dire aussi quel dessein ce sentiment lui
-inspirait; et son coeur l'ignorait encore. Il se tut donc en soupirant,
-et suivit Corinne au bal, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup d'y aller.
-
-C'était la première fois, depuis son malheur, qu'il revoyait une grande
-assemblée; et le tumulte d'une fête lui causa une telle impression de
-tristesse, qu'il resta longtemps dans une salle à côté de celle du bal,
-la tête appuyée sur sa main, et ne cherchant pas même à voir danser
-Corinne. Il écoutait cette musique de danse, qui, comme toutes les
-musiques, fait rêver, bien qu'elle ne semble destinée qu'à la joie. Le
-comte d'Erfeuil arriva, tout enchanté d'un bal, d'une assemblée, d'une
-société nombreuse enfin qui lui rappelait un peu la France. «J'ai fait
-ce que j'ai pu, dit-il à lord Nelvil, pour trouver quelque intérêt à ces
-ruines dont on parle tant à Rome; je ne vois rien de beau dans cela:
-c'est un préjugé que l'admiration de ces débris couverts de ronces. J'en
-dirai mon avis quand je reviendrai à Paris, car il est temps que ce
-prestige de l'Italie finisse. Il n'y a pas un monument en Europe,
-subsistant aujourd'hui dans son entier, qui ne vaille mieux que ces
-tronçons de colonnes, que ces bas-reliefs noircis par le temps, qu'on ne
-peut admirer qu'à force d'érudition. Un plaisir qu'il faut acheter par
-tant d'études ne me paraît pas bien vif en lui-même; car, pour être ravi
-par les spectacles de Paris, personne n'a besoin de pâlir sur les
-livres.» Lord Nelvil ne répondit rien. Le comte d'Erfeuil l'interrogea
-de nouveau sur l'impression que Rome avait produite sur lui. «Au milieu
-d'un bal, dit Oswald, ce n'est pas trop le moment d'en parler d'une
-manière sérieuse, et vous savez que je ne sais pas parler autrement.--A
-la bonne heure, reprit le comte d'Erfeuil: je suis plus gai que vous,
-j'en conviens; mais qui sait si je ne suis pas plus sage? Il y a
-beaucoup de philosophie, croyez-moi, dans mon apparente légèreté; la vie
-doit être prise comme cela.--Vous avez peut-être raison, reprit Oswald;
-mais c'est par nature et non par réflexion, que vous êtes ainsi, et
-voilà pourquoi votre manière d'être ne convient qu'à vous.»
-
-Le comte d'Erfeuil entendit nommer Corinne dans la salle du bal, et il y
-entra pour savoir ce dont il s'agissait. Lord Nelvil s'avança jusqu'à la
-porte, et vit le prince d'Amalfi, Napolitain de la plus belle figure,
-qui priait Corinne de danser avec lui la _Tarentelle_, une danse de
-Naples, pleine de grâce et d'originalité. Les amis de Corinne le lui
-demandaient aussi. Elle accepta sans se faire prier, ce qui étonna assez
-le comte d'Erfeuil, accoutumé qu'il était aux refus par lesquels il est
-d'usage de faire précéder le consentement. Mais, en Italie, on ne
-connaît pas ce genre de grâces, et chacun croit tout simplement plaire
-davantage à la société en s'empressant de faire ce qu'elle désire.
-Corinne aurait inventé cette manière naturelle, si déjà elle n'avait pas
-été en usage. L'habit qu'elle avait mis pour le bal était élégant et
-léger; ses cheveux étaient rassemblés dans un filet de soie à
-l'italienne, et ses yeux exprimaient un plaisir vif qui la rendait plus
-séduisante que jamais. Oswald en fut troublé; il combattait contre
-lui-même; il s'indignait d'être captivé par des charmes dont il devait
-se plaindre, puisque, loin de songer à lui plaire, c'était presque pour
-échapper à son empire que Corinne se montrait si ravissante. Mais qui
-peut résister aux séductions de la grâce? Fût-elle même dédaigneuse,
-elle serait encore toute-puissante; et ce n'était assurément pas la
-disposition de Corinne. Elle aperçut lord Nelvil, rougit, et ses yeux
-avaient, en le regardant, une douceur enchanteresse.
-
-Le prince d'Amalfi s'accompagnait, en dansant, avec des castagnettes.
-Corinne, avant de commencer, fit avec les deux mains un salut plein de
-grâce à l'assemblée; et, tournant légèrement sur elle-même, elle prit le
-tambour de basque que le prince d'Amalfi lui présentait. Elle se mit à
-danser en frappant l'air de ce tambour de basque; et tous ses mouvements
-avaient une souplesse, une grâce, un mélange de pudeur et de volupté,
-qui pouvaient donner l'idée de la puissance que les bayadères exercent
-sur l'imagination des Indiens, quand elles sont, pour ainsi dire, poëtes
-avec leur danse, quand elles expriment tant de sentiments divers par les
-pas caractérisés et les tableaux enchanteurs qu'elles offrent aux
-regards. Corinne connaissait si bien toutes les attitudes que
-représentent les peintres et les sculpteurs antiques, que, par un léger
-mouvement de ses bras, en plaçant son tambour de basque tantôt au-dessus
-de sa tête, tantôt en avant avec une de ses mains, tandis que l'autre
-parcourait les grelots avec une incroyable dextérité, elle rappelait les
-danseuses d'Herculanum, et faisait naître successivement une foule
-d'idées nouvelles pour le dessin et la peinture.
-
-Ce n'était point la danse française, si remarquable par l'élégance et la
-difficulté des pas; c'était un talent qui tenait de beaucoup plus près à
-l'imagination et au sentiment. Le caractère de la musique était exprimé
-tour à tour par la précision et la mollesse des mouvements. Corinne, en
-dansant, faisait passer dans l'âme des spectateurs ce qu'elle éprouvait,
-comme si elle avait improvisé, comme si elle avait joué de la lyre, ou
-dessiné quelques figures; tout était langage pour elle: les musiciens,
-en la regardant, s'animaient à mieux faire sentir le génie de leur art;
-et je ne sais quelle joie passionnée et quelle sensibilité d'imagination
-électrisait à la fois tous les témoins de cette danse magique, et les
-transportait dans une existence idéale, où l'on rêve un bonheur qui
-n'est pas de ce monde.
-
-Il y a un moment dans cette danse napolitaine où la femme se met à
-genoux, tandis que l'homme tourne autour d'elle, non en maître, mais en
-vainqueur. Quel était dans ce moment le charme de la dignité de Corinne!
-comme à genoux elle était souveraine! Et quand elle se releva, en
-faisant retentir le son de son instrument, de sa cymbale aérienne, elle
-semblait animée par un enthousiasme de vie, de jeunesse et de beauté,
-qui devait persuader qu'elle n'avait besoin de personne pour être
-heureuse. Hélas! il n'en était pas ainsi; mais Oswald le craignait, et
-soupirait en admirant Corinne, comme si chacun de ses succès l'eût
-séparée de lui. A la fin de la danse, l'homme se jette à genoux à son
-tour, et c'est la femme qui danse autour de lui. Corinne en cet instant
-se surpassa encore, s'il était possible; sa course était si légère en
-parcourant deux ou trois fois le même cercle, que ses pieds, chaussés en
-brodequins, volaient sur le plancher avec la rapidité de l'éclair; et
-quand elle éleva une de ses mains en agitant son tambour de basque, et
-que de l'autre elle fit signe au prince d'Amalfi de se relever, tous les
-hommes étaient tentés de se mettre à genoux comme lui: tous, excepté
-lord Nelvil, qui se retira de quelques pas en arrière; et le comte
-d'Erfeuil, qui fit quelques pas en avant pour complimenter Corinne.
-Quant aux Italiens qui étaient là, ils ne pensaient point à se faire
-remarquer par leur enthousiasme; ils s'y livraient, parce qu'ils
-l'éprouvaient. Ce ne sont pas des hommes assez habitués à la société et
-à l'amour-propre qu'elle excite, pour s'occuper de l'effet qu'ils
-produisent; ils ne se laissent jamais détourner de leur plaisir par la
-vanité, ni de leur but par les applaudissements.
-
-Corinne était charmée de son succès, et remerciait tout le monde avec
-une grâce pleine de simplicité. Elle était contente d'avoir réussi, et
-le laissait voir en bonne enfant, si l'on peut s'exprimer ainsi; mais ce
-qui l'occupait surtout, c'était le désir de traverser la foule pour
-arriver jusqu'à la porte contre laquelle Oswald était appuyé. Elle y
-arriva enfin, et s'arrêta un moment pour attendre un mot de lui.
-«Corinne, lui dit-il en s'efforçant de cacher son trouble, son
-enchantement et sa peine; Corinne, voilà bien des hommages, voilà bien
-des succès! Mais, au milieu de ces adorateurs si enthousiastes, y a-t-il
-un ami courageux et sûr? y a-t-il un protecteur pour la vie? et le vain
-tumulte des applaudissements devrait-il suffire à une âme telle que la
-vôtre?»
-
-
-CHAPITRE II
-
-La foule empêcha Corinne de répondre à lord Nelvil. On allait souper, et
-chaque _cavaliere servente_ se hâtait de s'asseoir à côté de sa dame.
-Une étrangère arriva; et, ne trouvant plus de place, aucun homme,
-excepté lord Nelvil et le comte d'Erfeuil, ne lui offrit la sienne: ce
-n'était ni par impolitesse ni par égoïsme qu'aucun Romain ne s'était
-levé; mais l'idée que les grands seigneurs de Rome ont de l'honneur et
-du devoir, c'est de ne pas quitter d'un pas ni d'un instant leur dame.
-Quelques-uns, n'ayant pas pu s'asseoir, se tenaient derrière la chaise
-de leurs belles, prêts à les servir au moindre signe. Les dames ne
-parlaient qu'à leurs cavaliers; les étrangers erraient en vain autour de
-ce cercle, où personne n'avait rien à leur dire; car les femmes ne
-savent pas en Italie ce que c'est que la coquetterie, ce que c'est en
-amour qu'un succès d'amour-propre; elles n'ont envie de plaire qu'à
-celui qu'elles aiment; il n'y a point de séduction d'esprit avant celle
-du coeur ou des yeux; les commencements les plus rapides sont suivis
-quelquefois par un sincère dévouement, et même une très-longue
-constance. L'infidélité est en Italie blâmée plus sévèrement dans un
-homme que dans une femme. Trois ou quatre hommes, sous des titres
-différents, suivent la même femme, qui les mène avec elle, sans se
-donner quelquefois même la peine de dire leur nom au maître de la maison
-qui les reçoit: l'un est le préféré, l'autre celui qui aspire à l'être,
-un troisième s'appelle le souffrant (_il patito_); celui-là est tout à
-fait dédaigné, mais on lui permet cependant de faire le service
-d'adorateur; et tous ces rivaux vivent paisiblement ensemble. Les gens
-du peuple seuls ont encore conservé la coutume des coups de poignard. Il
-y a dans ce pays un bizarre mélange de simplicité et de corruption, de
-dissimulation et de vérité, de bonhomie et de vengeance, de faiblesse et
-de force, qui s'explique par une observation constante: c'est que les
-bonnes qualités viennent de ce qu'on n'y fait rien pour la vanité, et
-les mauvaises de ce qu'on y fait beaucoup pour l'intérêt, soit que cet
-intérêt tienne à l'amour, à l'ambition ou à la fortune.
-
-Les distinctions de rang font en général peu d'effet en Italie; ce n'est
-point par philosophie, mais par facilité de caractère et familiarité de
-moeurs, qu'on y est peu susceptible des préjugés aristocratiques; et
-comme la société ne s'y constitue juge de rien, elle admet tout.
-
-Après le souper, chacun se mit au jeu, quelques femmes aux jeux de
-hasard, d'autres au whist le plus silencieux; et pas un mot n'était
-prononcé dans cette chambre naguère si bruyante. Les peuples du Midi
-passent souvent de la plus grande agitation au plus profond repos; c'est
-encore un des contrastes de leur caractère, que la paresse unie à
-l'activité la plus infatigable: ce sont en tout des hommes qu'il faut se
-garder de juger au premier coup d'oeil, car les qualités comme les
-défauts les plus opposés se trouvent en eux: si vous les voyez prudents
-dans tel instant, il se peut que dans un autre ils se montrent les plus
-audacieux des hommes; s'ils sont indolents, c'est peut-être qu'ils se
-reposent d'avoir agi, ou se préparent pour agir encore; enfin ils ne
-perdent aucune force de l'âme dans la société, et toutes s'amassent en
-eux pour les circonstances décisives.
-
-Dans cette assemblée de Rome où se trouvaient Oswald et Corinne, il y
-avait des hommes qui perdaient des sommes énormes au jeu, sans qu'on pût
-l'apercevoir le moins du monde sur leur physionomie: ces mêmes hommes
-auraient eu l'expression la plus vive et les gestes les plus animés,
-s'ils avaient raconté quelques faits de peu d'importance. Mais quand les
-passions arrivent à un certain degré de violence, elles craignent les
-témoins, et se voilent presque toujours par le silence et l'immobilité.
-
-Lord Nelvil avait conservé un ressentiment amer de la scène du bal; il
-croyait que les Italiens, et leur manière animée d'exprimer
-l'enthousiasme, avaient détourné de lui, du moins pour un moment,
-l'intérêt de Corinne. Il en était très-malheureux; mais sa fierté lui
-conseillait de le cacher, ou de le témoigner seulement en montrant du
-dédain pour les suffrages qui flattaient sa brillante amie. On lui
-proposa de jouer, il le refusa, Corinne aussi, et elle lui fit signe de
-venir s'asseoir à côté d'elle. Oswald était inquiet de compromettre
-Corinne, en passant ainsi la soirée seul avec elle en présence de tout
-le monde. «Soyez tranquille, lui dit-elle, personne ne s'occupera de
-nous; c'est l'usage ici de ne faire en société que ce qui plaît; il n'y
-a pas une convenance établie, pas un égard exigé: une politesse
-bienveillante suffit; personne ne veut que l'on se gêne les uns pour les
-autres. Ce n'est sûrement pas un pays où la liberté subsiste telle que
-vous l'entendez en Angleterre, mais on y jouit d'une parfaite
-indépendance sociale.--C'est-à-dire, reprit Oswald, qu'on n'y montre
-aucun respect pour les moeurs.--Au moins, interrompit Corinne, aucune
-hypocrisie. M. de la Rochefoucauld a dit: _Le moindre des défauts d'une
-femme galante est de l'être._ En effet, quels que soient les torts des
-femmes en Italie, elles n'ont pas recours au mensonge; et si le mariage
-n'y est pas assez respecté, c'est du consentement des deux époux.
-
---Ce n'est point la sincérité qui est la cause de ce genre de franchise,
-répondit Oswald, mais l'indifférence pour l'opinion publique. En
-arrivant ici j'avais une lettre de recommandation pour une princesse; je
-la donnai à mon domestique de place pour la porter; il me dit:
-_Monsieur, dans ce moment cette lettre ne vous servirait à rien; car la
-princesse ne voit personne, elle est_ INNAMORATA; et cet état d'être
-INNAMORATA se proclamait comme toute autre situation de la vie, et cette
-publicité n'est point excusée par une passion extraordinaire; plusieurs
-attachements se succèdent ainsi, et sont également connus. Les femmes
-mettent si peu de mystère à cet égard, qu'elles avouent leurs liaisons
-avec moins d'embarras que nos femmes n'en auraient en parlant de leurs
-époux. Aucun sentiment profond ni délicat ne se mêle, on le croit
-aisément, à cette mobilité sans pudeur. Aussi, dans cette nation où l'on
-ne pense qu'à l'amour, il n'y a pas un seul roman, parce que l'amour y
-est si rapide, si public, qu'il ne prête à aucun genre de développement,
-et que, pour peindre véritablement les moeurs générales à cet égard, il
-faudrait commencer et finir dans la première page. Pardon, Corinne,
-s'écria lord Nelvil en remarquant la peine qu'il lui faisait; vous êtes
-Italienne, cette idée devrait me désarmer. Mais l'une des causes de
-votre grâce incomparable, c'est la réunion de tous les charmes qui
-caractérisent les différentes nations. Je ne sais dans quel pays vous
-avez été élevée; mais certainement vous n'avez point passé toute votre
-vie en Italie: peut-être est-ce en Angleterre même... Ah! Corinne, si
-cela était vrai, comment auriez-vous pu quitter ce sanctuaire de la
-pudeur et de la délicatesse, pour venir ici, où non-seulement la vertu,
-mais l'amour même est si mal connu? On le respire dans l'air, mais
-pénètre-t-il dans le coeur? Les poésies dans lesquelles l'amour joue un
-si grand rôle ont beaucoup de grâce, beaucoup d'imagination; elles sont
-ornées par des tableaux brillants dont les couleurs sont vives et
-voluptueuses. Mais où trouverez-vous ce sentiment mélancolique et tendre
-qui anime notre poésie? Que pourriez-vous comparer à la scène de
-Belvidera et de son époux dans Otway; à Roméo, dans Shakspeare; enfin
-surtout aux admirables vers de Thompson, dans son chant du Printemps,
-lorsqu'il peint avec des traits si nobles et si touchants le bonheur de
-l'amour dans le mariage? Y a-t-il un tel mariage en Italie? et là où il
-n'y a pas de bonheur domestique, peut-il exister de l'amour? N'est-ce
-pas ce bonheur qui est le but de la passion du coeur, comme la
-possession est celui de la passion des sens? Toutes les femmes jeunes et
-belles ne se ressemblent-elles pas, si les qualités de l'âme et de
-l'esprit ne fixent pas la préférence? et ces qualités, que font-elles
-désirer? le mariage, c'est-à-dire l'association de tous les sentiments
-et de toutes les pensées. L'amour illégitime, quand malheureusement il
-existe chez nous, est encore, si j'ose m'exprimer ainsi, un reflet du
-mariage. On y cherche ce bonheur intime qu'on n'a pu goûter chez soi, et
-l'infidélité même est plus morale en Angleterre que le mariage en
-Italie.»
-
-Ces paroles étaient dures, elles blessèrent profondément Corinne; et se
-levant aussitôt, les yeux remplis de larmes, elle sortit de la chambre,
-et retourna subitement chez elle. Oswald fut au désespoir d'avoir
-offensé Corinne; mais il avait une sorte d'irritation de ses succès du
-bal, qui s'était trahie par les paroles qui venaient de lui échapper. Il
-la suivit chez elle, mais elle refusa de lui parler; il y retourna le
-lendemain matin encore inutilement, sa porte était fermée. Ce refus
-prolongé de recevoir lord Nelvil n'était pas dans le caractère de
-Corinne; mais elle était douloureusement affligée de l'opinion qu'il
-avait témoignée sur les Italiennes, et cette opinion même lui faisait
-une loi de cacher à l'avenir, si elle le pouvait, le sentiment qui
-l'entraînait.
-
-Oswald, de son côté, trouvait que Corinne ne se conduisait pas dans
-cette circonstance avec la simplicité qui lui était naturelle, et il se
-confirmait toujours davantage dans le mécontentement que le bal lui
-avait causé; il excitait en lui cette disposition qui pouvait lutter
-contre le sentiment dont il redoutait l'empire. Ses principes étaient
-sévères, et le mystère qui enveloppait la vie passée de celle qu'il
-aimait lui causait une grande douleur. Les manières de Corinne lui
-paraissaient pleines de charmes, mais quelquefois un peu trop animées
-par le désir universel de plaire. Il lui trouvait beaucoup de noblesse
-et de réserve dans les discours et dans le maintien, mais trop
-d'indulgence dans les opinions. Enfin Oswald était un homme séduit,
-entraîné, mais conservant au dehors de lui-même un opposant qui
-combattait ce qu'il éprouvait. Cette situation porte souvent à
-l'amertume. On est mécontent de soi-même et des autres. L'on souffre, et
-l'on a comme une sorte de besoin de souffrir encore davantage, ou du
-moins d'amener une explication violente qui fasse triompher complètement
-l'un des deux sentiments qui déchirent le coeur.
-
-C'est dans cette disposition que lord Nelvil écrivit à Corinne. Sa
-lettre était amère et inconvenable; il le sentait, mais des mouvements
-confus le portaient à l'envoyer: il était si malheureux par ses combats,
-qu'il voulait à tout prix une circonstance quelconque qui pût les
-terminer.
-
-Un bruit auquel il ne croyait pas, mais que le comte d'Erfeuil était
-venu lui raconter, contribua peut-être encore à rendre ses expressions
-plus âpres. On répandait dans Rome que Corinne épouserait le prince
-d'Amalfi. Oswald savait bien qu'elle ne l'aimait pas, et devait penser
-que le bal était la seule cause de cette nouvelle; mais il se persuada
-qu'elle l'avait reçu chez elle le matin du jour où il n'avait pu
-lui-même être admis; et, trop fier pour exprimer un sentiment de
-jalousie, il satisfit son mécontentement secret en dénigrant la nation
-pour laquelle il voyait avec tant de peine la prédilection de Corinne.
-
-
-CHAPITRE III
-
- LETTRE D'OSWALD A CORINNE.
-
- «Ce 24 janvier 1795.
-
- «Vous refusez de me voir; vous êtes offensée de notre conversation
- d'avant-hier; vous vous proposez sans doute de ne plus admettre à
- l'avenir chez vous que vos compatriotes: vous voulez expier
- apparemment le tort que vous avez eu de recevoir un homme d'une autre
- nation. Cependant, loin de me repentir d'avoir parlé avec sincérité
- sur les Italiennes, à vous que, dans mes chimères, je voulais
- considérer comme une Anglaise, j'oserai dire avec bien plus de force
- encore, que vous ne trouverez ni bonheur ni dignité, si vous voulez
- faire choix d'un époux au milieu de la société qui vous environne. Je
- ne connais pas un homme parmi les Italiens qui puisse vous mériter; il
- n'en est pas un qui vous honorât par son alliance, de quelque titre
- qu'il vous revêtit. Les hommes, en Italie, valent beaucoup moins que
- les femmes; car ils ont les défauts des femmes, et les leurs propres
- en sus. Me persuaderez-vous qu'ils soient capables d'amour, ces
- habitants du Midi, qui fuient avec tant de soin la peine, et sont si
- décidés au bonheur? N'avez-vous pas vu, je le tiens de vous, le mois
- dernier, au spectacle, un homme qui avait perdu huit jours auparavant
- sa femme, et une femme qu'il disait aimer? On veut ici se débarrasser
- le plus tôt possible, et des morts, et de l'idée de la mort. Les
- cérémonies des funérailles sont accomplies par les prêtres, comme les
- soins de l'amour sont observés par les _cavaliers servants_. Les rites
- et l'habitude ont tout prescrit d'avance, les regrets et
- l'enthousiasme n'y sont pour rien. Enfin, et c'est là surtout ce qui
- détruit l'amour, les hommes n'inspirent aucun genre de respect aux
- femmes; elles ne leur savent aucun gré de leur soumission, parce
- qu'ils n'ont aucune fermeté de caractère, aucune occupation sérieuse
- dans la vie. Il faut, pour que la nature et l'ordre social se montrent
- dans toute leur beauté, que l'homme soit protecteur et la femme
- protégée, mais que ce protecteur adore la faiblesse qu'il défend, et
- respecte la divinité sans pouvoir qui, comme ses dieux pénates, porte
- bonheur à sa maison. Ici on dirait presque que les femmes sont le
- sultan, et les hommes le sérail.
-
- «Les hommes ont la douceur et la souplesse du caractère des femmes. Un
- proverbe italien dit: _Qui ne sait pas feindre ne sait vas vivre._
- N'est-ce pas là un proverbe de femme? et en effet, dans un pays où il
- n'y a ni carrière militaire, ni institution libre, comment un homme
- pourrait-il se former à la dignité et à la force? Aussi tournent-ils
- tout leur esprit vers l'habileté; ils jouent la vie comme une partie
- d'échecs, dans laquelle le succès est tout. Ce qui leur reste des
- souvenirs de l'antiquité, c'est quelque chose de gigantesque dans les
- expressions et dans la magnificence extérieure; mais, à côté de cette
- grandeur sans base, vous voyez souvent tout ce qu'il y a de plus
- vulgaire dans les goûts et de plus misérablement négligé dans la vie
- domestique. Est-ce là, Corinne, la nation que vous devez préférer à
- toute autre? Est-ce elle dont les bruyants applaudissements vous sont
- si nécessaires, que toute autre destinée vous paraîtrait silencieuse à
- côté de ces _bravos_ retentissants? Qui pourrait se flatter de vous
- rendre heureuse en vous arrachant à ce tumulte? Vous êtes une personne
- inconcevable: profonde dans vos sentiments, et légère dans vos goûts;
- indépendante par la fierté de votre âme, et cependant asservie par le
- besoin de distractions; capable d'aimer un seul, mais ayant besoin de
- tous. Vous êtes une magicienne, qui inquiétez et rassurez
- alternativement; qui vous montrez sublime, et disparaissez tout à coup
- de cette région où vous êtes seule, pour vous confondre dans la foule.
- Corinne, Corinne, on ne peut s'empêcher de vous redouter en vous
- aimant!
-
- «OSWALD.»
-
-Corinne, en lisant cette lettre, fut offensée des préjugés haineux
-qu'Oswald exprimait contre sa nation. Mais elle eut cependant le bonheur
-de deviner qu'il était irrité de la fête, et de ce qu'elle s'était
-refusée à le recevoir depuis la conversation du souper: cette réflexion
-adoucit un peu l'impression pénible que lui faisait sa lettre. Elle
-hésita quelque temps, ou du moins crut hésiter sur la conduite qu'elle
-devait tenir envers lui. Son sentiment l'entraînait à le revoir; mais il
-lui était extrêmement pénible qu'il pût s'imaginer qu'elle désirait de
-l'épouser, bien que la fortune fût au moins égale, et qu'elle pût, en
-révélant son nom, montrer qu'il n'était en rien inférieur à celui de
-lord Nelvil. Néanmoins, ce qu'il y avait de singulier et d'indépendant
-dans le genre de vie qu'elle avait adopté devait lui inspirer de
-l'éloignement pour le mariage; et sûrement elle en aurait repoussé
-l'idée, si son sentiment ne l'eût pas aveuglée sur toutes les peines
-qu'elle aurait à souffrir en épousant un Anglais, et en renonçant à
-l'Italie.
-
-On peut abdiquer la fierté dans tout ce qui tient au coeur; mais dès que
-les convenances ou les intérêts du monde se présentent de quelque
-manière pour obstacle, dès qu'on peut supposer que la personne qu'on
-aime ferait un sacrifice quelconque en s'unissant à vous, il n'est plus
-possible de lui montrer à cet égard aucun abandon de sentiment. Corinne,
-néanmoins, ne pouvant se résoudre à rompre avec Oswald, voulut se
-persuader qu'elle pourrait le voir désormais, et lui cacher l'amour
-qu'elle ressentait pour lui: c'est donc dans cette intention qu'elle se
-fit une loi, dans sa lettre, de répondre seulement à ses accusations
-injustes contre la nation italienne, et de raisonner avec lui sur ce
-sujet comme si c'était le seul qui l'intéressât. Peut-être la meilleure
-manière dont une femme d'un esprit supérieur peut reprendre sa froideur
-et sa dignité, c'est lorsqu'elle se retranche dans la pensée comme dans
-un asile.
-
-
- CORINNE A LORD NELVIL.
-
- «Ce 25 janvier 1795.
-
- «Si votre lettre ne concernait que moi, milord, je n'essayerais point
- de me justifier: mon caractère est tellement facile à connaître, que
- celui qui ne me comprendrait pas de lui-même ne me comprendrait pas
- davantage par l'explication que je lui en donnerais. La réserve pleine
- de vertu des femmes anglaises, et l'art plein de grâce des femmes
- françaises, servent souvent à cacher, croyez-moi, la moitié de ce qui
- se passe dans l'âme des unes et des autres: et ce qu'il vous plaît
- d'appeler en moi de la magie, c'est un naturel sans contrainte, qui
- laisse voir quelquefois des sentiments divers et des pensées opposées
- sans travailler à les mettre d'accord; car cet accord, quand il
- existe, est presque toujours factice, et la plupart des caractères
- vrais sont inconséquents. Mais ce n'est pas de moi que je veux vous
- parler, c'est de la nation infortunée que vous attaquez si
- cruellement. Serait-ce mon affection pour mes amis qui vous
- inspirerait cette malveillance amère? vous me connaissez trop pour en
- être jaloux, et je n'ai point l'orgueil de croire qu'un tel sentiment
- vous rendît injuste au point où vous l'êtes. Vous dites sur les
- Italiens ce que disent tous les étrangers, ce qui doit frapper au
- premier abord: mais il faut pénétrer plus avant pour juger ce pays,
- qui a été si grand à diverses époques. D'où vient donc que cette
- nation a été, sous les Romains, la plus militaire de toutes, la plus
- jalouse de sa liberté dans les républiques du moyen âge, et, dans le
- seizième siècle, la plus illustre par les lettres, les sciences et les
- arts? N'a-t-elle pas poursuivi la gloire sous toutes les formes? Et si
- maintenant elle n'en a plus, pourquoi n'en accuseriez-vous pas sa
- situation politique puisque dans d'autres circonstances elle s'est
- montrée si différente de ce qu'elle est maintenant?
-
- «Je ne sais si je m'abuse, mais les torts des Italiens ne font que
- m'inspirer un sentiment de pitié pour leur sort. Les étrangers, de
- tout temps, ont conquis, déchiré ce beau pays, l'objet de leur
- ambition perpétuelle; et les étrangers reprochent avec amertume à
- cette nation les torts des nations vaincues et déchirées! L'Europe a
- reçu des Italiens les arts et les sciences: et maintenant qu'elle a
- tourné contre eux leurs propres présents, elle leur conteste souvent
- encore la dernière gloire qui soit permise aux nations sans force
- militaire et sans liberté politique, la gloire des sciences et des
- arts.
-
- «Il est si vrai que les gouvernements font le caractère des nations,
- que, dans cette même Italie, vous voyez des différences de moeurs
- remarquables entre les divers États qui la composent. Les Piémontais,
- qui formaient un petit corps de nation, ont l'esprit plus militaire
- que le reste de l'Italie; les Florentins, qui ont possédé ou la
- liberté ou des princes d'un caractère libéral, sont éclairés et doux;
- les Vénitiens et les Génois se montrent capables d'idées politiques,
- parce qu'il y a chez eux une aristocratie républicaine; les Milanais
- sont plus sincères, parce que les nations du Nord y ont apporté depuis
- longtemps ce caractère; les Napolitains pourraient aisément devenir
- belliqueux, parce qu'ils ont été réunis depuis plusieurs siècles sous
- un gouvernement très-imparfait, mais enfin sous un gouvernement à eux.
- La noblesse romaine, n'ayant rien à faire, ni militairement, ni
- politiquement, doit être ignorante et paresseuse; mais l'esprit des
- ecclésiastiques, qui ont une carrière et une occupation, est beaucoup
- plus développé que celui des nobles; et comme le gouvernement papal
- n'admet aucune distinction de naissance, et qu'il est au contraire
- purement électif dans l'ordre du clergé, il en résulte une sorte de
- libéralité, non dans les idées, mais dans les habitudes, qui fait de
- Rome le séjour le plus agréable pour tous ceux qui n'ont plus ni
- l'ambition ni la possibilité de jouer un rôle dans le monde.
-
- «Les peuples du Midi sont plus aisément modifiés par les institutions
- que les peuples du Nord; ils ont une indolence qui devient bientôt de
- la résignation; et la nature leur offre tant de jouissances, qu'ils se
- consolent facilement des avantages que la société leur refuse. Il y a
- sûrement beaucoup de corruption en Italie, et cependant la
- civilisation y est beaucoup moins raffinée que dans d'autres pays. On
- pourrait presque trouver quelque chose de sauvage à ce peuple, malgré
- la finesse de son esprit: cette finesse ressemble à celle du chasseur
- dans l'art de surprendre sa proie. Les peuples indolents sont
- facilement rusés: ils ont une habitude de douceur qui leur sert à
- dissimuler, quand il le faut, même leur colère; c'est toujours avec
- ces manières accoutumées qu'on parvient à cacher une situation
- accidentelle.
-
- «Les Italiens ont de la sincérité, de la fidélité dans les relations
- privées. L'intérêt et l'ambition exercent un grand empire sur eux,
- mais non l'orgueil ou la vanité; les distinctions de rang y font
- très-peu d'impression; il n'y a point de société, point de salon,
- point de mode, point de petits moyens journaliers de faire effet en
- détail. Ces sources habituelles de dissimulation et d'envie n'existent
- point chez eux: quand ils trompent leurs ennemis et leurs concurrents,
- c'est parce qu'ils se considèrent avec eux comme en état de guerre;
- mais, en paix, ils ont du naturel et de la vérité. C'est même cette
- vérité qui est cause du scandale dont vous vous plaignez; les femmes,
- entendant parler d'amour sans cesse, vivant au milieu des séductions
- et des exemples de l'amour, ne cachent pas leurs sentiments, et
- portent pour ainsi dire une sorte d'innocence dans la galanterie même;
- elles ne se doutent pas non plus du ridicule, surtout de celui que la
- société peut donner. Les unes sont d'une ignorance telle, qu'elles ne
- savent pas écrire, et l'avouent publiquement; elles font répondre à un
- billet du matin par leur procureur (_il paglietto_) sur du papier à
- grand format, et en style de requête. Mais, en revanche, parmi celles
- qui sont instruites, vous en verrez qui sont professeurs dans les
- académies, et donnent des leçons publiquement, en écharpe noire; et si
- vous vous avisiez de rire de cela, l'on vous répondrait: _Y a-t-il du
- mal à savoir le grec? y a-t-il du mal à gagner sa vie par son travail?
- pourquoi riez-vous donc d'une chose aussi simple?_
-
- «Enfin, milord, aborderai-je un sujet plus délicat? chercherai-je à
- démêler pourquoi les hommes montrent souvent peu d'esprit militaire?
- Ils exposent leur vie pour l'amour et pour la haine avec une grande
- facilité; et les coups de poignard donnés et reçus pour cette cause
- n'étonnent ni n'intimident personne; ils ne craignent point la mort,
- quand les passions naturelles commandent de la braver; mais souvent,
- il faut l'avouer, ils aiment mieux la vie que des intérêts politiques,
- qui ne les touchent guère, parce qu'ils n'ont point de patrie. Souvent
- aussi l'honneur chevaleresque a peu d'empire au milieu d'une nation où
- l'opinion et la société qui la forme n'existent pas. Il est assez
- simple que, dans une telle désorganisation de tous les pouvoirs
- publics, les femmes prennent beaucoup d'ascendant sur les hommes, et
- peut-être en ont-elles trop pour les respecter et les admirer.
- Néanmoins leur conduite envers elles est pleine de délicatesse et de
- dévouement. Les vertus domestiques font en Angleterre la gloire et le
- bonheur des femmes; mais s'il y a des pays où l'amour subsiste hors
- des liens sacrés du mariage, parmi ces pays, celui de tous où le
- bonheur des femmes est le plus ménagé, c'est l'Italie. Les hommes s'y
- sont fait une morale pour des rapports hors de la morale; mais du
- moins ont-ils été justes et généreux dans le partage des devoirs; ils
- se sont considérés eux-mêmes comme plus coupables que les femmes,
- quand ils brisaient les liens de l'amour, parce que les femmes avaient
- fait plus de sacrifices, et perdaient davantage; ils ont pensé que,
- devant le tribunal du coeur, les plus criminels sont ceux qui font le
- plus de mal. Quand les hommes ont tort, c'est par dureté; quand les
- femmes ont tort, c'est par faiblesse. La société, qui est à la fois
- rigoureuse et corrompue, c'est-à-dire impitoyable pour les fautes,
- quand elles entraînent des malheurs, doit être plus sévère pour les
- femmes; mais, dans un pays où il n'y a pas de société, la bonté
- naturelle a plus d'influence.
-
- «Les idées de considération et de dignité sont beaucoup moins
- puissantes, et même beaucoup moins connues, j'en conviens, en Italie
- que partout ailleurs. L'absence de société et d'opinion publique en
- est la cause. Mais, malgré tout ce qu'on a dit de la perfidie des
- Italiens, je soutiens que c'est un des pays du monde où il y a le plus
- de bonhomie. Cette bonhomie est telle, dans tout ce qui tient à la
- vanité, que bien que ce pays soit celui dont les étrangers aient dit
- le plus de mal, il n'en est point où ils rencontrent un accueil aussi
- bienveillant. On reproche aux Italiens trop de penchant à la
- flatterie; mais il faut aussi convenir que la plupart du temps ce
- n'est point par calcul, mais seulement par désir de plaire, qu'ils
- prodiguent leurs douces expressions, inspirées par une obligeance
- véritable; ces expressions ne sont point démenties par la conduite
- habituelle de la vie. Toutefois, seraient-ils fidèles à l'amitié dans
- des circonstances extraordinaires, s'il fallait braver pour elle les
- périls et l'adversité? Le petit nombre, j'en conviens, le très-petit
- nombre en serait capable; mais ce n'est pas à l'Italie seulement que
- cette observation peut s'appliquer.
-
- «Les Italiens ont une paresse orientale dans l'habitude de la vie;
- mais il n'y a point d'hommes plus persévérants ni plus actifs quand
- une fois leurs passions sont excitées. Ces mêmes femmes aussi, que
- vous voyez indolentes comme les odalisques du sérail, sont capables
- tout à coup des actions les plus dévouées. Il y a des mystères dans le
- caractère et l'imagination des Italiens, et vous y rencontrez tour à
- tour des traits inattendus de générosité et d'amitié, ou des preuves
- sombres et redoutables de haine et de vengeance. Il n'y a ici
- d'émulation pour rien: la vie n'y est plus qu'un sommeil rêveur, sous
- un beau ciel; mais donnez à ces hommes un but, et vous les verrez en
- six mois tout apprendre et tout concevoir. Il en est de même des
- femmes; pourquoi s'instruiraient-elles, puisque la plupart des hommes
- ne les entendraient pas? Elles isoleraient leur coeur en cultivant
- leur esprit; mais ces mêmes femmes deviendraient bien vite dignes d'un
- homme supérieur, si cet homme supérieur était l'objet de leur
- tendresse. Tout dort ici; mais, dans un pays où les grands intérêts
- sont assoupis, le repos et l'insouciance sont plus nobles qu'une vaine
- agitation pour les petites choses.
-
- «Les lettres elles-mêmes languissent là où les pensées ne se
- renouvellent point par l'action forte et variée de la vie. Mais dans
- quel pays cependant a-t-on jamais témoigné plus qu'en Italie de
- l'admiration pour la littérature et les beaux-arts? L'histoire nous
- apprend que les papes, les princes et les peuples ont rendu dans tous
- les temps, aux peintres, aux poëtes, aux écrivains distingués, les
- hommages les plus éclatants. Cet enthousiasme pour le talent est, je
- l'avouerai, milord, un des premiers motifs qui m'attachent à ce pays.
- On n'y trouve point l'imagination blasée, l'esprit décourageant, ni la
- médiocrité despotique, qui savent si bien ailleurs tourmenter ou
- étouffer le génie naturel. Une idée, un sentiment, une expression
- heureuse, prennent feu, pour ainsi dire, parmi les auditeurs. Le
- talent, par cela même qu'il tient ici le premier rang, excite beaucoup
- d'envie. Pergolèse a été assassiné pour son _Stabat_; Giorgione
- s'armait d'une cuirasse quand il était obligé de peindre dans un lieu
- public; mais la jalousie violente qu'inspire le talent parmi nous est
- celle que fait naître ailleurs la puissance; cette jalousie ne dégrade
- point son objet; cette jalousie peut haïr, proscrire, tuer; et
- néanmoins, toujours mêlée au fanatisme de l'admiration, elle excite
- encore le génie tout en le persécutant. Enfin, quand on voit tant de
- vie dans un cercle si resserré, au milieu de tant d'obstacles et
- d'avertissements de tout genre, on ne peut s'empêcher, ce me semble,
- de prendre un vif intérêt à ce peuple, qui respire avec avidité le peu
- d'air que l'imagination fait pénétrer à travers les bornes qui le
- renferment.
-
- «Ces bornes sont telles, je ne le nierai point, que les hommes
- maintenant acquièrent rarement en Italie cette dignité, cette fierté
- qui distinguent les nations libres et militaires. J'avouerai même, si
- vous le voulez, milord, que le caractère de ces nations pourrait
- inspirer aux femmes plus d'enthousiasme et d'amour. Mais ne serait-il
- pas possible aussi qu'un homme intrépide, noble et sévère, réunît
- toutes les qualités qui font aimer, sans posséder celles qui
- promettent le bonheur?
-
- «CORINNE.»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-La lettre de Corinne fit repentir une seconde fois Oswald d'avoir pu
-songer à se détacher d'elle. La dignité spirituelle et la douceur
-imposante avec laquelle elle repoussait les paroles dures qu'il s'était
-permises, le touchèrent et le pénétrèrent d'admiration. Une supériorité
-si grande, si simple, si vraie, lui parut au-dessus de toutes les règles
-ordinaires. Il sentait bien toujours que Corinne n'était pas la femme
-faible, timide, doutant de tout, hors de ses devoirs et de ses
-sentiments, qu'il avait choisie dans son imagination pour la compagne de
-sa vie; et le souvenir de Lucile, telle qu'il l'avait vue à l'âge de
-douze ans, s'accordait mieux avec cette idée: mais pouvait-on rien
-comparer à Corinne? Les lois, les règles communes, pouvaient-elles
-s'appliquer à une personne qui réunissait en elle tant de qualités
-diverses, dont le génie et la sensibilité étaient le lien? Corinne était
-un miracle de la nature; et ce miracle ne se faisait-il pas en faveur
-d'Oswald, quand il pouvait se flatter d'intéresser une telle femme? Mais
-quel était son nom, quelle était sa destinée, quels seraient ses
-projets, s'il lui déclarait l'intention de s'unir à elle? Tout était
-encore dans l'obscurité; et, quoique l'enthousiasme qu'Oswald ressentait
-pour Corinne lui persuadât qu'il était décidé à l'épouser, souvent aussi
-l'idée que la vie de Corinne n'avait pas été tout à fait irréprochable,
-et qu'un tel mariage aurait été sûrement condamné par son père,
-bouleversait de nouveau toute son âme, et le jetait dans l'anxiété la
-plus pénible.
-
-Il n'était pas aussi abattu par la douleur que dans le temps où il ne
-connaissait pas Corinne, mais il ne sentait plus cette sorte de calme
-qui peut exister même au milieu du repentir lorsque la vie entière est
-consacrée à l'expiation d'une grande faute. Il ne craignait pas
-autrefois de s'abandonner à ses souvenirs, quelle que fût leur amertume;
-maintenant il redoutait les rêveries longues et profondes, qui lui
-auraient révélé ce qui se passait au fond de son âme. Il se préparait
-cependant à se rendre chez Corinne pour la remercier de sa lettre, et
-pour obtenir le pardon de celle qu'il avait écrite, lorsqu'il vit entrer
-dans sa chambre M. Edgermond, un parent de la jeune Lucile.
-
-C'était un brave gentilhomme anglais, qui avait presque toujours vécu
-dans la principauté de Galles, où il possédait une terre; il avait les
-principes et les préjugés qui servent à maintenir en tout pays les
-choses comme elles sont; et c'est un bien quand ces choses sont aussi
-bonnes que la raison humaine le permet: alors les hommes tels que M.
-Edgermond, c'est-à-dire les partisans de l'ordre établi, quoique
-fortement et même opiniâtrement attachés à leurs habitudes et à leur
-manière de voir, doivent être considérés comme des esprits éclairés et
-raisonnables.
-
-Lord Nelvil tressaillit en entendant annoncer chez lui M. Edgermond; il
-lui sembla que tous ses souvenirs se représentaient à la fois; mais
-bientôt il lui vint dans l'esprit que lady Edgermond, la mère de Lucile,
-avait envoyé son parent pour lui faire des reproches, et qu'elle voulait
-ainsi gêner son indépendance. Cette pensée lui rendit toute sa fermeté,
-et il reçut M. Edgermond avec une froideur extrême. Il avait d'autant
-plus tort en l'accueillant ainsi, que M. Edgermond n'avait pas le
-moindre projet qui pût concerner lord Nelvil. Il traversait l'Italie
-pour sa santé, en faisant beaucoup d'exercice, en chassant, en buvant à
-la santé du roi George et de la vieille Angleterre: c'était le plus
-honnête homme du monde, et même il avait beaucoup plus d'esprit et
-d'instruction que ses habitudes ne devaient le faire croire. Il était
-Anglais avant tout, non-seulement comme il devait l'être, mais aussi
-comme on aurait pu souhaiter qu'il ne le fût pas; suivant dans tous les
-pays les coutumes du sien, ne vivant qu'avec les Anglais, et ne
-s'entretenant jamais avec les étrangers, non par dédain, mais par une
-sorte de répugnance à parler les langues étrangères, et de timidité,
-même à l'âge de cinquante ans, qui lui rendait très-difficile de faire
-de nouvelles connaissances.
-
-«Je suis charmé de vous voir, dit-il à lord Nelvil; je vais à Naples
-dans quinze jours, vous y trouverai-je? Je le voudrais; car j'ai peu de
-temps à rester en Italie, parce que mon régiment doit bientôt
-s'embarquer.--Votre régiment?» répéta lord Nelvil; et il rougit, comme
-s'il avait oublié qu'il avait un congé d'une année, son régiment ne
-devant pas être employé avant cette époque; mais il rougit en pensant
-que Corinne pourrait peut-être lui faire oublier même son devoir. «Votre
-régiment à vous, continua M. Edgermond, ne sera pas mis en activité de
-sitôt; ainsi rétablissez votre santé ici sans inquiétude. J'ai vu, avant
-de partir, ma jeune cousine, à laquelle vous vous intéressez; elle est
-plus charmante que jamais; et dans un an, quand vous reviendrez, je ne
-doute pas qu'elle ne soit la plus belle femme de l'Angleterre.» Lord
-Nelvil se tut, et M. Edgermond garda le silence aussi de son côté. Ils
-se dirent encore quelques mots d'une manière assez laconique, quoique
-bienveillante; et M. Edgermond allait sortir, lorsqu'il revint sur ses
-pas et dit: «A propos, milord, vous pouvez me faire un plaisir: on m'a
-dit que vous connaissiez la célèbre Corinne; et bien que je n'aime pas
-en général les nouvelles connaissances, je suis tout à fait curieux de
-celle-là.--Je demanderai à Corinne la permission de vous mener chez
-elle, puisque vous le désirez, répondit Oswald.--Faites, je vous prie,
-reprit M. Edgermond, que je la voie un jour où elle improvisera,
-chantera ou dansera en notre présence.--Corinne, dit lord Nelvil, ne
-montre point ainsi ses talents aux étrangers; c'est une femme votre
-égale et la mienne sous tous les rapports.--Pardon de ma méprise, reprit
-M. Edgermond; comme on ne lui connaît pas d'autre nom que Corinne, et
-qu'à vingt-six ans elle vit toute seule, sans aucune personne de sa
-famille, je croyais qu'elle existait par ses talents, et saisissait
-volontiers l'occasion de les faire connaître.--Sa fortune, répondit
-vivement lord Nelvil, est tout à fait indépendante, et son âme encore
-plus.» M. Edgermond finit à l'instant de parler sur Corinne, et se
-repentit de l'avoir nommée quand il vit que ce sujet intéressait Oswald.
-Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrétion et de
-ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables.
-
-M. Edgermond s'en alla. Lord Nelvil, resté seul, ne put s'empêcher de
-s'écrier dans son émotion: «Il faut que j'épouse Corinne; il faut que je
-sois son protecteur, afin que personne désormais ne puisse la
-méconnaître. Je lui donnerai le peu que je puis donner, un rang, un nom,
-tandis qu'elle me comblera de toutes les félicités qu'elle seule peut
-accorder sur la terre.» Ce fut dans cette disposition qu'il se hâta
-d'aller chez Corinne, et jamais il n'y entra avec un plus doux sentiment
-d'espérance et d'amour; mais, par un mouvement naturel de timidité, il
-commença la conversation en se rassurant lui-même par des paroles
-insignifiantes, et de ce nombre fut la demande d'amener M. Edgermond
-chez elle. A ce nom, Corinne se troubla visiblement, et refusa d'une
-voix émue ce que désirait Oswald. Il en fut singulièrement étonné, et
-lui dit: «Je pensais que dans une maison où vous recevez tant de monde,
-le titre de mon ami ne serait pas un motif d'exclusion.--Ne vous
-offensez pas, milord, reprit Corinne; croyez-moi, il faut que j'aie des
-raisons bien puissantes pour ne pas consentir à ce que vous désirez.--Et
-ces raisons, me les direz-vous? reprit Oswald.--Impossible! s'écria
-Corinne, impossible!--Ainsi donc...» dit Oswald; et la violence de son
-émotion lui coupant la parole, il voulut sortir. Corinne alors, tout en
-pleurs, lui dit en anglais: «Au nom de Dieu, si vous ne voulez pas
-briser mon coeur, ne partez pas.»
-
-Ces paroles, cet accent, remuèrent profondément l'âme d'Oswald, et il se
-rassit à quelque distance de Corinne, la tête appuyée contre un vase
-d'albâtre qui éclairait sa chambre; puis tout à coup il lui dit:
-«Cruelle femme! vous voyez que je vous aime, vous voyez que vingt fois
-par jour je suis prêt à vous offrir et ma main et ma vie, et vous ne
-voulez pas m'apprendre qui vous êtes! Dites-le-moi, Corinne,
-dites-le-moi, répétait-il en lui tendant la main avec la plus touchante
-expression de sensibilité.--Oswald, s'écria Corinne, Oswald, vous ne
-savez pas le mal que vous me faites. Si j'étais assez insensée pour vous
-tout dire, si je l'étais, vous ne m'aimeriez plus.--Grand Dieu!
-reprit-il, qu'avez-vous donc à révéler?--Rien qui me rende indigne de
-vous; mais des hasards, mais des différences entre nos goûts, nos
-opinions, qui jadis ont existé, qui n'existeraient plus. N'exigez pas de
-moi que je me fasse connaître à vous; un jour peut-être, un jour, si
-vous m'aimez assez, si... Ah! je ne sais ce que je dis, continua
-Corinne; vous saurez tout, mais ne m'abandonnez pas avant de m'entendre.
-Promettez-le-moi, au nom de votre père qui réside dans le ciel.--Ne
-prononcez pas ce nom! s'écria lord Nelvil; savez-vous s'il nous réunit
-ou s'il nous sépare? Croyez-vous qu'il consentît à notre union? Si vous
-le croyez, attestez-le-moi, je ne serai plus troublé, déchiré. Une fois,
-je vous dirai quelle a été ma triste vie; mais à présent voyez dans quel
-état je suis, dans quel état vous me mettez.--Et en effet, son front
-était couvert d'une froide sueur, son visage était pâle, et ses lèvres
-tremblaient en articulant à peine ces dernières paroles. Corinne s'assit
-à côté de lui; et tenant ses mains dans les siennes, le rappela
-doucement à lui-même. «Mon cher Oswald, lui dit-elle, demandez à M.
-Edgermond s'il n'a jamais été dans le Northumberland, ou du moins si ce
-n'est que depuis cinq ans qu'il y a été; dans ce cas seulement vous
-pouvez l'amener ici.» Oswald regarda fixement Corinne à ces mots; elle
-baissa les yeux et se tut. Lord Nelvil lui répondit: «Je ferai ce que
-vous m'ordonnez.» Et il partit.
-
-Rentré chez lui, il s'épuisait en conjectures sur les secrets de
-Corinne; il lui paraissait évident qu'elle avait passé beaucoup de temps
-en Angleterre, et que son nom et sa famille devaient y être connus; mais
-quel motif les lui faisait cacher, et pourquoi avait-elle quitté
-l'Angleterre, si elle y avait été établie? Ces diverses questions
-agitaient extrêmement le coeur d'Oswald; il était convaincu que rien de
-mal ne pouvait être découvert dans la vie de Corinne, mais il craignait
-une combinaison de circonstances qui pût la rendre coupable aux yeux des
-autres; et ce qu'il redoutait le plus pour elle, c'était la
-désapprobation de l'Angleterre. Il se sentait fort contre celle de tout
-autre pays; mais le souvenir de son père était si intimement uni dans sa
-pensée avec sa patrie, que ces deux sentiments s'accroissaient l'un par
-l'autre. Oswald sut de M. Edgermond qu'il avait été pour la première
-fois dans le Northumberland l'année précédente, et lui promit de le
-conduire le soir même chez Corinne. Il arriva le premier pour la
-prévenir des idées que M. Edgermond avait conçues sur elle, et la pria
-de lui faire sentir par des manières froides et réservées, combien il
-s'était trompé.
-
-«Si vous le permettez, reprit Corinne, je serai avec lui comme avec tout
-le monde; s'il désire de m'entendre, j'improviserai pour lui; enfin je
-me montrerai telle que je suis, et je crois cependant qu'il apercevra
-tout aussi bien la dignité de l'âme à travers une conduite simple, que
-si je me donnais un air contraint qui serait affecté.--Oui, Corinne,
-répondit Oswald, oui, vous avez raison. Ah! qu'il aurait tort celui qui
-voudrait altérer en rien votre admirable naturel!» M. Edgermond arriva
-dans ce moment avec le reste de la société. Au commencement de la
-soirée, lord Nelvil se plaçait à côté de Corinne; et, avec un intérêt
-qui tenait à la fois de l'amant et du protecteur, il disait tout ce qui
-pouvait la faire valoir; il lui témoignait un respect qui avait encore
-plus pour but de commander les égards des autres que de se satisfaire
-lui-même; mais il sentit bientôt avec joie l'inutilité de toutes ses
-inquiétudes. Corinne captiva tout à fait M. Edgermond; elle le captiva
-non-seulement par son esprit et ses charmes, mais en lui inspirant le
-sentiment d'estime que les caractères vrais obtiennent toujours des
-caractères honnêtes; et lorsqu'il osa lui demander de se faire entendre
-sur un sujet de son choix, il aspirait à cette grâce avec autant de
-respect que d'empressement. Elle y consentit sans se faire prier un
-instant, et sut prouver ainsi que cette faveur avait un prix indépendant
-de la difficulté de l'obtenir. Mais elle avait un si vif désir de plaire
-à un compatriote d'Oswald, à un homme qui, par la considération qu'il
-méritait, pouvait influer sur son opinion en lui parlant d'elle, que ce
-sentiment la remplit tout à coup d'une timidité qui lui était nouvelle;
-elle voulut commencer, et elle sentit que l'émotion lui coupait la
-parole. Oswald souffrait de ce qu'elle ne se montrait pas dans toute sa
-supériorité à un Anglais. Il baissait les yeux; et son embarras était si
-visible, que Corinne, uniquement occupée de l'effet qu'elle produisait
-sur lui, perdait toujours de plus en plus la présence d'esprit
-nécessaire pour le talent d'improviser. Enfin, sentant qu'elle hésitait,
-que les paroles lui venaient par la mémoire et non par le sentiment, et
-qu'elle ne peignait ainsi ni ce qu'elle pensait ni ce qu'elle éprouvait
-réellement, elle s'arrêta tout à coup, et dit à M. Edgermond:
-«Pardonnez-moi, si la timidité m'ôte aujourd'hui mon talent; c'est la
-première fois, mes amis le savent, que je me suis trouvée ainsi tout à
-fait au-dessous de moi-même; mais ce ne sera peut-être pas la dernière,»
-ajouta-t-elle en soupirant.
-
-Oswald fut profondément ému par la touchante faiblesse de Corinne.
-Jusqu'alors il avait toujours vu l'imagination et le génie triompher de
-ses affections, et relever son âme dans les moments où elle était le
-plus abattue; cette fois le sentiment avait subjugué tout à fait son
-esprit; et néanmoins Oswald s'était tellement identifié dans cette
-occasion avec la gloire de Corinne qu'il avait souffert de son trouble,
-au lieu d'en jouir. Mais comme il était certain qu'elle brillerait un
-autre jour avec l'éclat qui lui était naturel, il se livra sans regret à
-la douceur des observations qu'il venait de faire, et l'image de son
-amie régna plus que jamais dans son coeur.
-
-
-
-
-LIVRE SEPTIÈME
-
-LA LITTÉRATURE ITALIENNE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Lord Nelvil désirait vivement que M. Edgermond jouît de l'entretien de
-Corinne, qui valait bien ses vers improvisés. Le jour suivant, la même
-société se rassembla chez elle; et, pour l'engager à parler, il amena la
-conversation sur la littérature italienne, et provoqua sa vivacité
-naturelle, en affirmant que l'Angleterre possédait un plus grand nombre
-de vrais poëtes, et de poëtes supérieurs, par l'énergie et la
-sensibilité, à tous ceux dont l'Italie pouvait se vanter.
-
-«D'abord, répondit Corinne, les étrangers ne connaissent, pour la
-plupart, que nos poëtes du premier rang, le Dante, Pétrarque, l'Arioste,
-Guarini, le Tasse et Métastase; tandis que nous en avons plusieurs
-autres, tels que Chiabrera, Guidi, Filicaja, Parini, etc., sans compter
-Sannazar, Politien, etc., qui ont écrit en latin avec génie: et tous
-réunissent dans leurs vers le coloris à l'harmonie; tous savent, avec
-plus ou moins de talent, faire entrer les merveilles des beaux-arts et
-de la nature dans les tableaux représentés par la parole. Sans doute il
-n'y a pas dans nos poëtes cette mélancolie profonde, cette connaissance
-du coeur humain qui caractérise les vôtres; mais ce genre de supériorité
-n'appartient-il pas plutôt aux écrivains philosophes qu'aux poëtes? La
-mélodie brillante de l'italien convient mieux à l'éclat des objets
-extérieurs qu'à la méditation. Notre langue serait plus propre à peindre
-la fureur que la tristesse, parce que les sentiments réfléchis exigent
-des expressions plus métaphysiques, tandis que le désir de la vengeance
-anime l'imagination, et tourne la douleur en dehors. Cesarotti a fait la
-meilleure et la plus élégante traduction d'Ossian qu'il y ait; mais il
-semble, en la lisant, que les mots ont eux-mêmes un air de fête qui
-contraste avec les idées sombres qu'ils rappellent. On se laisse charmer
-par nos douces paroles, de _ruisseau limpide_, de _campagne riante_,
-d'_ombrage frais_, comme par le murmure des eaux et la variété des
-couleurs; qu'exigez-vous de plus de la poésie? pourquoi demander au
-rossignol ce que signifie son chant? il ne peut expliquer qu'en
-recommençant à chanter, on ne peut le comprendre qu'en se laissant aller
-à l'impression qu'il produit. La mesure des vers, les rimes
-harmonieuses, ces terminaisons rapides, composées de deux syllabes
-brèves, dont les sons glissent en effet, comme l'indique leur nom
-(_Sdruccioli_), imitent quelquefois les pas légers de la danse;
-quelquefois des tons plus graves rappellent le bruit de l'orage ou
-l'éclat des armes; enfin notre poésie est une merveille de
-l'imagination, il ne faut y chercher que ses plaisirs sous toutes les
-formes.
-
---Sans doute, reprit lord Nelvil, vous expliquez, aussi bien qu'il est
-possible, et les beautés et les défauts de votre poésie; mais quand ces
-défauts, sans les beautés, se trouvent dans la prose, comment les
-défendrez-vous? Ce qui n'est que du vague dans la poésie, devient du
-vide dans la prose; et cette foule d'idées communes que vos poètes
-savent embellir par leur mélodie et leurs images reparaît à froid dans
-la prose, avec une vivacité fatigante. La plupart de vos écrivains en
-prose, aujourd'hui, ont un langage si déclamatoire, si diffus, si
-abondant en superlatifs, qu'on dirait qu'ils écrivent tous de commande,
-avec des phrases reçues, et pour une nature de convention; ils semblent
-ne pas se douter qu'écrire c'est exprimer son caractère et sa pensée. Le
-style littéraire est pour eux un tissu artificiel, une mosaïque
-rapportée, je ne sais quoi d'étranger enfin à leur âme, qui se fait avec
-la plume, comme un ouvrage mécanique avec les doigts; ils possèdent au
-plus haut degré le secret de développer, de commander, d'enfler une
-idée, de faire mousser un sentiment, si l'on peut parler ainsi;
-tellement qu'on serait tenté de dire à ces écrivains, comme cette femme
-africaine à une dame française qui portait un grand panier sous une
-longue robe: _Madame, tout cela est-il vous même?_ En effet, où est
-l'être réel, dans toute cette pompe de mots qu'une expression vraie
-ferait disparaître comme un vain prestige?
-
---Vous oubliez, interrompit vivement Corinne, d'abord Machiavel et
-Boccace; puis Gravina, Filangieri, et, de nos jours encore, Cesarotti,
-Verri, Bettinelli, et tant d'autres enfin qui savent écrire et penser
-(16). Mais je conviens avec vous que depuis les derniers siècles, des
-circonstances malheureuses ayant privé l'Italie de son indépendance, on
-y a perdu tout intérêt pour la vérité, et souvent même la possibilité de
-le dire. Il en est résulté l'habitude de se complaire dans les mots,
-sans oser approcher des idées. Comme l'on était certain de ne pouvoir
-obtenir par ses écrits aucune influence sur les choses, on n'écrivait
-que pour montrer de l'esprit, ce qui est le plus sûr moyen de finir
-bientôt par n'avoir pas même de l'esprit: car c'est en dirigeant ses
-efforts vers un objet noblement utile qu'on rencontre le plus d'idées.
-Quand les écrivains en prose ne peuvent influer en aucun genre sur le
-bonheur d'une nation, quand on n'écrit que pour briller, enfin quand
-c'est la route qui est le but, on se replie en mille détours, mais l'on
-n'avance pas. Les Italiens, il est vrai, craignent les pensées
-nouvelles; mais c'est par paresse qu'ils les redoutent, et non par
-servilité littéraire. Leur caractère, leur gaieté, leur imagination, ont
-beaucoup d'originalité; et cependant, comme ils ne se donnent plus la
-peine de réfléchir, leurs idées générales sont communes; leur éloquence
-même, si vive quand ils parlent, n'a point de naturel quand ils
-écrivent; on dirait qu'ils se refroidissent en travaillant; d'ailleurs
-les peuples du Midi sont gênés par la prose, et ne peignent leurs
-véritables sentiments qu'en vers. Il n'en est pas de même dans la
-littérature française, dit Corinne en s'adressant au comte d'Erfeuil;
-vos prosateurs sont souvent plus éloquents, et même plus poétiques que
-vos poëtes.--Il est vrai, répondit le comte d'Erfeuil, que nous avons en
-ce genre les véritables autorités classiques: Bossuet, la Bruyère,
-Montesquieu, Buffon, ne peuvent être surpassés; surtout les deux
-premiers, qui appartiennent à ce siècle de Louis XIV qu'on ne saurait
-trop louer, et dont il faut imiter, autant qu'on le peut, les parfaits
-modèles. C'est un conseil que les étrangers doivent s'empresser de
-suivre, aussi bien que nous.--J'ai de la peine à croire, répondit
-Corinne, qu'il fût désirable pour le monde entier de perdre toute
-couleur nationale, toute originalité de sentiments et d'esprit; et
-j'oserai vous dire, monsieur le comte, que, dans votre pays même, cette
-orthodoxie littéraire, si je puis m'exprimer ainsi, qui s'oppose à toute
-innovation heureuse, doit rendre à la longue votre littérature
-très-stérile. Le génie est essentiellement créateur; il porte le
-caractère de l'individu qui le possède. La nature, qui n'a pas voulu que
-deux feuilles se ressemblassent, a mis encore plus de diversité dans les
-âmes; et l'imitation est une espèce de mort, puisqu'elle dépouille
-chacun de son existence naturelle.
-
---Ne voudriez-vous pas, belle étrangère, reprit le comte d'Erfeuil, que
-nous admissions chez nous la barbarie tudesque, les Nuits d'Young des
-Anglais, les _concetti_ des Italiens et des Espagnols? Que deviendraient
-le goût, l'élégance du style français, après un tel mélange?» Le prince
-Castel-Forte, qui n'avait point encore parlé, dit: «Il me semble que
-nous avons tous besoin les uns des autres; la littérature de chaque pays
-découvre à qui sait la connaître une nouvelle sphère d'idées. C'est
-Charles-Quint lui-même qui a dit qu'_un homme qui sait quatre langues
-vaut quatre hommes_. Si ce grand génie politique jugeait ainsi les
-affaires, combien cela n'est-il pas plus vrai pour les lettres! Les
-étrangers savent tous le français; ainsi leur point de vue est plus
-étendu que celui des Français, qui ne savent pas les langues étrangères.
-Pourquoi ne se donnent-ils pas plus souvent la peine de les apprendre?
-ils conserveraient ce qui les distingue, et découvriraient ainsi
-quelquefois ce qui peut leur manquer.»
-
-
-CHAPITRE II
-
-«Vous m'avouerez au moins, reprit le comte d'Erfeuil, qu'il est un
-rapport sous lequel nous n'avons rien à apprendre de personne. Notre
-théâtre est décidément le premier de l'Europe, car je ne pense pas que
-les Anglais eux-mêmes imaginassent de nous opposer Shakspeare.--Je vous
-demande pardon, interrompit M. Edgermond, ils l'imaginent.» Et, ce mot
-dit, il rentra dans le silence. «Alors je n'ai rien à dire, continua le
-comte d'Erfeuil avec un sourire qui exprimait un dédain gracieux; chacun
-peut penser ce qu'il veut, mais enfin je persiste à croire qu'on peut
-affirmer sans présomption que nous sommes les premiers dans l'art
-dramatique: et quant aux Italiens, s'il m'est permis de parler
-franchement, il ne se doutent seulement pas qu'il y ait un art
-dramatique dans le monde. La musique est tout chez eux, et la pièce
-n'est rien. Si le second acte d'une pièce a une meilleure musique que le
-premier, ils commencent par le second acte; si ce sont les deux premiers
-actes de deux pièces différentes, ils jouent ces deux actes le même
-jour, et mettent entre deux un acte d'une comédie en prose, qui,
-contient ordinairement la meilleure morale du monde, mais une morale
-toute composée de sentences que nos ancêtres mêmes ont déjà renvoyées à
-l'étranger comme trop vieilles pour eux. Vos musiciens fameux disposent
-en entier, de vos poëtes; l'un lui déclare qu'il ne peut pas chanter
-s'il n'a dans son ariette le mot _felicità_; le ténor demande la
-_tomba_; et le troisième chanteur ne peut faire des roulades que sur le
-mot _catene_. Il faut que le pauvre poëte arrange ces goûts divers comme
-il peut avec la situation dramatique. Ce n'est pas tout encore, il y a
-des virtuoses qui ne veulent pas arriver de plain-pied sur le théâtre;
-il faut qu'ils se montrent d'abord dans un nuage, ou qu'ils descendent
-du haut de l'escalier d'un palais, pour produire plus d'effet à leur
-entrée. Quand l'ariette est chantée, dans quelque situation touchante ou
-violente que ce soit, l'acteur doit saluer pour remercier des
-applaudissements qu'il obtient. L'autre jour, à _Sémiramis_, après que
-le spectre de Ninus eut chanté son ariette, l'acteur qui le représentait
-fit, en son costume d'ombre, une grande révérence au parterre; ce qui
-diminua beaucoup l'effroi de l'apparition.
-
-«On est accoutumé en Italie à regarder le théâtre comme une grande salle
-de réunion où l'on n'écoute que les airs et le ballet. C'est avec raison
-que je dis _où l'on n'écoute que le ballet_, car c'est seulement
-lorsqu'il va commencer que le parterre fait faire silence; et ce ballet
-est encore un chef-d'oeuvre de mauvais goût. Excepté les grotesques, qui
-sont de véritables caricatures de la danse, je ne sais pas ce qui peut
-amuser dans ces ballets, si ce n'est leur ridicule. J'ai vu Gengis-kan,
-mis en ballet, tout couvert d'hermine, tout revêtu de beaux sentiments;
-car il cédait sa couronne à l'enfant du roi qu'il avait vaincu, et
-l'élevait en l'air sur un pied: nouvelle façon d'établir un monarque sur
-le trône. J'ai aussi vu le dévouement de Curtius, ballet en trois actes,
-avec tous les divertissements. Curtius, habillé en berger d'Arcadie,
-dansait longtemps avec sa maîtresse avant de monter sur un véritable
-cheval, au milieu du théâtre, et de s'élancer ainsi dans un gouffre de
-feu fait avec du satin jaune et du papier doré; ce qui lui donnait
-beaucoup plus l'apparence d'un surtout de dessert que d'un abîme. Enfin
-j'ai vu tout l'abrégé de l'histoire romaine en ballet, depuis Romulus
-jusqu'à César.
-
---Tout ce que vous dites est vrai, répondit le prince Castel-Forte avec
-douceur; mais vous n'avez parlé que de la musique et de la danse, et ce
-n'est pas là ce que dans aucun pays l'on considère comme l'art
-dramatique.--C'est bien pis, interrompit le comte d'Erfeuil, quand on
-représente les tragédies, ou des drames qui ne sont pas nommés _drames
-d'une fin joyeuse_; on réunit plus d'horreurs en cinq actes que
-l'imagination ne pourrait se le figurer. Dans une des pièces de ce
-genre, l'amant tue le frère de sa maîtresse dès le second acte; au
-troisième, il brûle la cervelle à sa maîtresse elle-même sur le théâtre;
-le quatrième est rempli par l'enterrement; dans l'intervalle du
-quatrième au cinquième acte l'acteur qui joue l'amant vient annoncer le
-plus tranquillement du monde, au parterre, les arlequinades que l'on
-donne le jour suivant, et reparaît en scène au cinquième acte pour se
-tuer d'un coup de pistolet. Les acteurs tragiques sont en parfaite
-harmonie avec le froid et le gigantesque des pièces. Ils commettent
-toutes ces terribles actions avec le plus grand calme. Quand un acteur
-s'agite, on dit qu'il se démène comme un prédicateur; car, en effet, il
-y a beaucoup plus de mouvement dans la chaire que sur le théâtre, et
-c'est bien heureux que ces acteurs soient si paisibles dans le
-pathétique; car, comme il n'y a rien d'intéressant dans la pièce ni dans
-la situation, plus ils feraient de bruit, plus ils seraient ridicules;
-encore si ce ridicule était gai! mais il n'est que monotone. Il n'y a
-pas plus en Italie de comédie que de tragédie; et, dans cette carrière
-encore, c'est nous qui sommes les premiers. Le seul genre qui
-appartienne vraiment à l'Italie, ce sont les arlequinades: un valet
-fripon, gourmand et poltron; un vieux tuteur dupe, avare ou amoureux,
-voilà tout le sujet de ces pièces. Vous conviendrez qu'il ne faut pas
-beaucoup d'efforts pour une telle invention, et que le Tartufe et le
-Misanthrope supposent un peu plus de génie.»
-
-Cette attaque du comte d'Erfeuil déplaisait assez aux Italiens qui
-l'écoutaient, mais cependant ils en riaient; et le comte d'Erfeuil, en
-conversation, aimait beaucoup mieux montrer de l'esprit que de la bonté.
-Sa bienveillance naturelle influait sur ses actions, mais son
-amour-propre sur ses paroles. Le prince Castel-Forte et tous les
-Italiens qui se trouvaient là étaient impatients de réfuter le comte
-d'Erfeuil; mais comme ils croyaient leur cause mieux défendue par
-Corinne que par tout autre, et que le plaisir de briller en conversation
-ne les occupait guère, ils suppliaient Corinne de répondre, et se
-contentaient seulement de citer les noms si connus de Maffei, de
-Métastase, de Goldoni, d'Alfieri, de Monti. Corinne convint d'abord que
-les Italiens n'avaient point de théâtre; mais elle voulut prouver que
-les circonstances, et non l'absence du talent, en étaient la cause. La
-comédie, qui tient à l'observation des moeurs, ne peut exister que dans
-un pays où l'on vit habituellement au centre d'une société nombreuse et
-brillante: il n'y a en Italie que des passions violentes ou des
-jouissances paresseuses; et les passions violentes produisent des crimes
-ou des vices d'une couleur si forte, qu'elles font disparaître toutes
-les nuances des caractères. Mais la comédie idéale, pour ainsi dire,
-celle qui tient à l'imagination, et peut convenir à tous les temps comme
-à tous les pays, c'est en Italie qu'elle a été inventée. Les personnages
-d'Arlequin, de Brighella, de Pantalon, etc., se trouvent dans toutes les
-pièces avec le même caractère. Ils ont, sous tous les rapports, des
-masques et non pas des visages; c'est-à-dire que leur physionomie est
-celle de tel genre de personnes, et non pas de tel individu. Sans doute
-les auteurs modernes des arlequinades, trouvant tous les rôles donnés
-d'avance, comme les pièces d'un jeu d'échecs, n'ont pas le mérite de les
-avoir inventés; mais cette première invention est due à l'Italie; et ces
-personnages fantasques, qui, d'un bout de l'Europe à l'autre, amusent
-tous les enfants et les hommes que l'imagination rend enfants, doivent
-être considérés comme une création des Italiens qui leur donne des
-droits à l'art de la comédie.
-
-L'observation du coeur humain est une source inépuisable pour la
-littérature; mais les nations qui sont plus propres à la poésie qu'à la
-réflexion se livrent plutôt à l'enivrement de la joie qu'à l'ironie
-philosophique. Il y a quelque chose de triste au fond de la plaisanterie
-fondée sur la connaissance des hommes: la gaieté vraiment inoffensive
-est celle qui appartient seulement à l'imagination. Ce n'est pas que les
-Italiens n'étudient habilement les hommes avec lesquels ils ont affaire,
-et ne découvrent plus finement que personne les pensées les plus
-secrètes; mais c'est comme esprit de conduite qu'ils ont ce talent, et
-ils n'ont point l'habitude d'en faire un usage littéraire. Peut-être
-même n'aimeraient-ils pas à généraliser leurs découvertes, à publier
-leurs aperçus. Ils ont dans le caractère quelque chose de prudent et de
-dissimulé qui leur conseille peut-être de ne pas mettre en dehors, par
-les comédies, ce qui leur sert à se guider dans les relations
-particulières, et de ne pas révéler, par les fictions de l'esprit, ce
-qui peut être utile dans les circonstances de la vie réelle.
-
-Machiavel cependant, bien loin de rien cacher, a fait connaître tous les
-secrets d'une politique criminelle, et l'on peut voir par lui de quelle
-terrible connaissance du coeur humain les Italiens sont capables: mais
-une telle profondeur n'est pas du ressort de la comédie, et les loisirs
-de la société proprement dite peuvent seuls apprendre à peindre les
-hommes sur la scène comique. Goldoni, qui vivait à Venise, la ville
-d'Italie où il y a le plus de société, met déjà dans ses pièces beaucoup
-plus de finesse d'observation qu'il ne s'en trouve communément dans les
-autres auteurs. Néanmoins, ses comédies sont monotones: on y voit
-revenir les mêmes situations, parce qu'il y a peu de variété dans les
-caractères. Ses nombreuses pièces semblent faites sur le modèle des
-pièces de théâtre en général, et non d'après la vie. Le vrai caractère
-de la gaieté italienne, ce n'est pas la moquerie, c'est l'imagination;
-ce n'est pas la peinture des moeurs, mais les exagérations poétiques.
-C'est l'Arioste, et non pas Molière, qui peut amuser l'Italie.
-
-Gozzi, le rival de Goldoni, a bien plus d'originalité dans ses
-compositions; elles ressemblent bien moins à des comédies régulières. Il
-a pris son parti de se livrer franchement au génie italien, de
-représenter des contes de fées; de mêler les bouffonneries, les
-arlequinades au merveilleux des poëmes; de n'imiter en rien la nature,
-mais de se laisser aller aux fantaisies de la gaieté, comme aux chimères
-de la féerie, et d'entraîner de toutes les manières l'esprit au delà des
-bornes de ce qui se passe dans le monde. Il eut un succès prodigieux
-dans son temps, et peut-être est-il l'auteur comique dont le genre
-convient le mieux à l'imagination italienne; mais, pour savoir avec
-certitude quelles pourraient être la comédie et la tragédie en Italie,
-il faudrait qu'il y eût quelque part un théâtre et des acteurs. La
-multitude des petites villes, qui toutes veulent avoir un théâtre, perd,
-en les dispersant, le peu de ressources qu'on pourrait rassembler. La
-division des États, si favorable en général à la liberté et au bonheur,
-est nuisible à l'Italie. Il lui faudrait un centre de lumières et de
-puissance pour résister aux préjugés qui la dévorent. L'autorité des
-gouvernements réprime souvent ailleurs l'élan individuel. En Italie
-cette autorité serait un bien, si elle luttait contre l'ignorance des
-États séparés et des hommes isolés entre eux, si elle combattait par
-l'émulation l'indolence naturelle au climat, enfin si elle donnait une
-vie à toute cette nation qui se contente d'un rêve.
-
-Ces diverses idées et plusieurs autres encore furent spirituellement
-développées par Corinne. Elle entendait aussi très-bien l'art rapide des
-entretiens légers, qui n'insistent sur rien, et l'occupation de plaire,
-qui fait valoir chacun à son tour, quoiqu'elle s'abandonnât souvent dans
-la conversation au genre de talent qui la rendait une improvisatrice
-célèbre. Plusieurs fois elle pria le prince Castel-Forte de venir à son
-secours, en faisant connaître ses propres opinions sur le même sujet;
-mais elle parlait si bien, que tous les auditeurs se plaisaient à
-l'écouter, et ne supportaient pas qu'on l'interrompît. M. Edgermond
-surtout ne pouvait se rassasier de voir et d'entendre Corinne; il osait
-à peine lui exprimer le sentiment d'admiration qu'elle lui inspirait, et
-prononçait tout bas quelques mots à sa louange, espérant qu'elle les
-comprendrait sans qu'il fût obligé de les lui dire. Il avait cependant
-un désir si vif de savoir ce qu'elle pensait de la tragédie, qu'il se
-hasarda, malgré sa timidité, à lui adresser la parole sur ce sujet.
-
-«Madame, lui dit-il, ce qui me paraît surtout manquer à la littérature
-italienne, ce sont des tragédies; il me semble qu'il y a moins loin des
-enfants aux hommes que de vos tragédies aux nôtres; car les enfants,
-dans leur mobilité, ont des sentiments légers, mais vrais, tandis que le
-sérieux de vos tragédies a quelque chose d'affecté et de gigantesque qui
-détruit pour moi toute émotion. N'est-il pas vrai, lord Nelvil?»
-continua M. Edgermond en se retournant vers lui, et l'appelant par ses
-regards à le soutenir, étonné qu'il était d'avoir osé parler devant tant
-de monde.
-
-«Je pense entièrement comme vous, répondit Oswald. Métastase, que l'on
-vante comme le poëte de l'amour, donne à cette passion, dans tous les
-pays, dans toutes les situations, la même couleur. On doit applaudir à
-des ariettes, admirables tantôt par la grâce et l'harmonie, tantôt par
-les beautés lyriques du premier ordre qu'elles renferment, surtout quand
-on les détache du drame où elles sont placées; mais il nous est
-impossible, à nous qui possédons Shakspeare, le poëte qui a le mieux
-approfondi l'histoire et les passions de l'homme, de supporter ces deux
-couples d'amoureux qui se partagent presque toutes les pièces de
-Métastase, et qui s'appellent tantôt Achille, tantôt Tircis, tantôt
-Brutus, tantôt Corilas, et chantent tous de la même manière des chagrins
-et des martyres d'amour qui remuent à peine l'âme à la superficie, et
-peignent comme une fadeur le sentiment le plus orageux qui puisse agiter
-le coeur humain. C'est avec un respect profond pour le caractère
-d'Alfieri que je me permettrai quelques réflexions sur ses pièces. Leur
-but est si noble, les sentiments que l'auteur exprime sont si bien
-d'accord avec sa conduite personnelle, que ses tragédies doivent
-toujours être louées comme des actions, quand même elles seraient
-critiquées à quelques égards comme des ouvrages littéraires. Mais il me
-semble que quelques-unes de ses tragédies ont autant de monotonie dans
-la force, que Métastase en a dans la douceur. Il y a dans les pièces
-d'Alfieri une telle profusion d'énergie et de magnanimité, ou bien une
-telle exagération de violence et de crime, qu'il est impossible d'y
-reconnaître le véritable caractère des hommes. Ils ne sont jamais ni si
-méchants ni si généreux qu'il les peint. La plupart des scènes sont
-composées pour mettre en contraste le vice et la vertu; mais ces
-oppositions ne sont pas présentées avec les gradations de la vérité. Si
-les tyrans supportaient dans la vie ce que les opprimés leur disent en
-face dans les tragédies d'Alfieri, on serait presque tenté de les
-plaindre. La pièce d'_Octavie_ est une de celles où ce défaut de
-vraisemblance est le plus frappant. Sénèque y moralise sans cesse Néron,
-comme s'il était le plus patient des hommes, et lui, Sénèque, le plus
-courageux de tous. Le maître du monde, dans la tragédie, consent à se
-laisser insulter et à se mettre en colère à chaque scène, pour le
-plaisir des spectateurs, comme s'il ne dépendait pas de lui de tout
-finir avec un mot. Certainement ces dialogues continuels donnent lieu à
-de très-belles réponses de Sénèque, et l'on voudrait trouver dans une
-harangue ou un ouvrage les nobles pensées qu'il exprime, mais est-ce
-ainsi qu'on peut donner l'idée de la tyrannie? Ce n'est pas la peindre
-sous ses redoutables couleurs, c'est en faire seulement un but pour
-l'escrime de la parole. Mais si Shakspeare avait représenté Néron
-entouré d'hommes tremblants, qui osent à peine répondre à la question la
-plus indifférente, lui-même cachant son trouble, s'efforçant de paraître
-calme, et Sénèque près de lui travaillant à l'apologie du meurtre
-d'Agrippine, la terreur n'eût-elle pas été mille fois plus grande? et
-pour une réflexion énoncée par l'auteur, mille ne seraient-elles pas
-nées dans l'âme des spectateurs, par le silence même de la rhétorique et
-la vérité des tableaux?»
-
-Oswald aurait pu parler longtemps encore sans que Corinne l'eût
-interrompu; elle se plaisait tellement et dans le son de sa voix, et
-dans la noble élégance de son langage, qu'elle eût voulu prolonger cette
-impression des heures entières. Ses regards fixés sur lui avaient peine
-à s'en détacher, lors même qu'il eut cessé de parler. Elle se tourna
-lentement vers le reste de la société, qui lui demandait avec impatience
-ce qu'elle pensait de la tragédie italienne; et, revenant à lord Nelvil:
-«Milord, dit-elle, je suis de votre avis presque sur tout; ce n'est donc
-pas pour vous combattre que je réponds; mais pour présenter quelques
-exceptions à vos observations, peut-être trop générales. Il est vrai que
-Métastase est plutôt un poëte lyrique que dramatique, et qu'il peint
-l'amour comme l'un des beaux arts qui embellissent la vie, et non comme
-le secret le plus intime de nos peines ou de notre bonheur. En général,
-quoique notre poésie ait été consacrée à chanter l'amour, je hasarderai
-de dire que nous avons plus de profondeur et de sensibilité dans la
-peinture de toutes les autres passions. A force de faire des vers
-amoureux, on s'est créé à cet égard parmi nous un langage convenu: et ce
-n'est pas ce qu'on a éprouvé, mais ce qu'on a lu qui sert d'inspiration
-aux poëtes. L'amour, tel qu'il existe en Italie, ne ressemble nullement
-à l'amour tel que nos écrivains le peignent. Je ne connais qu'un roman,
-_Fiammetta_, de Boccace, dans lequel on puisse se faire une idée de
-cette passion, décrite avec des couleurs vraiment nationales. Nos poëtes
-subtilisent et exagèrent le sentiment, tandis que le véritable caractère
-de la nature italienne, c'est une impression rapide et profonde, qui
-s'exprimerait bien plutôt par des actions silencieuses et passionnées
-que par un ingénieux langage. En général, notre littérature exprime peu
-notre caractère et nos moeurs. Nous sommes une nation beaucoup trop
-modeste, je dirai presque trop humble, pour oser avoir des tragédies à
-nous, composées avec notre histoire, ou du moins caractérisées d'après
-nos propres sentiments.
-
-«Alfieri, par un hasard singulier, était, pour ainsi dire, transplanté
-de l'antiquité dans les temps modernes; il était né pour agir, et il n'a
-pu qu'écrire: son style et ses tragédies se ressentent de cette
-contrainte. Il a voulu marcher par la littérature à un but politique: ce
-but était le plus noble de tous sans doute; mais n'importe, rien ne
-dénature les ouvrages d'imagination comme d'en avoir un. Alfieri,
-impatienté de vivre au milieu d'une nation où l'on rencontrait des
-savants très-érudits et quelques hommes très-éclairés, mais dont les
-littérateurs et les lecteurs ne s'intéressaient pour la plupart à rien
-de sérieux, et se plaisaient uniquement dans les contes, dans les
-nouvelles, dans les madrigaux; Alfieri, dis-je, a voulu donner à ses
-tragédies le caractère le plus austère. Il en a retranché les
-confidents, les coups de théâtre, tout, hors l'intérêt du dialogue. Il
-semblait qu'il voulût ainsi faire faire pénitence aux Italiens de leur
-vivacité et de leur imagination naturelle; il a pourtant été fort
-admiré, parce qu'il est vraiment grand par son caractère et par son âme,
-et parce que les habitants de Rome surtout applaudissent aux louanges
-données aux actions et aux sentiments des anciens Romains, comme si cela
-les regardait encore. Ils sont amateurs de l'énergie et de
-l'indépendance, comme des beaux tableaux qu'ils possèdent dans leurs
-galeries. Mais il n'en est pas moins vrai qu'Alfieri n'a pas créé ce
-qu'on pourrait appeler un théâtre italien, c'est-à-dire des tragédies
-dans lesquelles on trouvât un mérite particulier à l'Italie. Et même il
-n'a pas caractérisé les moeurs des pays et des siècles qu'il a peints.
-Sa _Conjuration des Pazzi_, _Virginie_, _Philippe second_, sont
-admirables par l'élévation et la force des idées; mais on y voit
-toujours l'empreinte d'Alfieri, et non celle des nations et des temps
-qu'il met en scène. Bien que l'esprit français et celui d'Alfieri
-n'aient pas la moindre analogie, ils se ressemblent en ceci, que tous
-les deux font porter leurs propres couleurs à tous les sujets qu'ils
-traitent.»
-
-Le comte d'Erfeuil, entendant parler de l'esprit français, prit la
-parole: «Il nous serait impossible, dit-il, de supporter sur la scène
-les inconséquences des Grecs, ni les monstruosités de Shakspeare; les
-Français ont un goût trop pur pour cela. Notre théâtre est le modèle de
-la délicatesse et de l'élégance; c'est là ce qui le distingue, et ce
-serait nous plonger dans la barbarie que de vouloir introduire rien
-d'étranger parmi nous.--Autant vaudrait, dit Corinne en souriant, élever
-autour de vous la grande muraille de la Chine. Il y a sûrement de rares
-beautés dans vos auteurs tragiques; il s'en développerait peut-être
-encore de nouvelles si vous permettiez quelquefois que l'on vous montrât
-sur la scène autre chose que des Français. Mais nous qui sommes
-Italiens, notre génie dramatique perdrait beaucoup à s'astreindre à des
-règles dont nous n'aurions pas l'honneur, et dont nous souffririons la
-contrainte. L'imagination, le caractère, les habitudes d'une nation
-doivent former son théâtre. Les Italiens aiment passionnément les
-beaux-arts, la musique, la peinture, et même la pantomime, enfin tout ce
-qui frappe les sens. Comment se pourrait-il donc que l'austérité d'un
-dialogue éloquent fût le seul plaisir théâtral dont ils se
-contentassent? C'est en vain qu'Alfieri, avec tout son génie, a voulu
-les y réduire; il a senti lui-même que son système était trop rigoureux.
-
-«La _Mérope_ de Maffei, le _Saül_ d'Alfieri, l'_Aristodème_ de Monti, et
-surtout le poëme du Dante, bien que cet auteur n'ait point composé de
-tragédie, me semblent faits pour donner l'idée de ce que pourrait être
-l'art dramatique en Italie. Il y a dans la _Mérope_ de Maffei une grande
-simplicité d'action, mais une poésie brillante, revêtue des images les
-plus heureuses; et pourquoi s'interdirait-on cette poésie dans les
-ouvrages dramatiques? La langue des vers est si magnifique en Italie,
-que l'on y aurait plus tort que partout ailleurs en renonçant à ses
-beautés. Alfieri, qui excellait, quand il le voulait, dans tous les
-genres, a fait dans son _Saül_ un superbe usage de la poésie lyrique; et
-l'on pourrait y introduire heureusement la musique elle-même, non pas
-pour mêler le chant aux paroles, mais pour calmer les transports furieux
-de Saül par la harpe de David. Nous possédons une musique si délicieuse,
-que ce plaisir peut rendre indolent sur les jouissances de l'esprit.
-Loin donc de vouloir les séparer, il faudrait chercher à les réunir, non
-en faisant chanter les héros, ce qui détruit toute dignité dramatique,
-mais en introduisant ou des choeurs, comme les anciens, ou des effets de
-musique qui se lient à la situation par des combinaisons naturelles,
-comme cela arrive si souvent dans la vie. Loin de diminuer sur le
-théâtre italien les plaisirs de l'imagination, il me semble qu'il
-faudrait, au contraire, les augmenter et les multiplier de toutes les
-manières. Le goût vif des Italiens pour la musique et pour les ballets à
-grand spectacle est un indice de la puissance de leur imagination et de
-la nécessité de l'intéresser toujours, même en traitant les objets
-sérieux, au lieu de les rendre encore plus sévères qu'ils ne le sont,
-comme l'a fait Alfieri.
-
-«La nation croit de son devoir d'applaudir à ce qui est austère et
-grave; mais elle retourne bientôt à ses goûts naturels, et ils
-pourraient être satisfaits dans la tragédie si on l'embellissait par le
-charme et la variété des différents genres de poésie, et par toutes les
-diversités théâtrales dont les Anglais et les Espagnols savent jouir.
-
-«L'_Aristodème_ de Monti a quelque chose du terrible pathétique du
-Dante, et sûrement cette tragédie est, à juste titre, une des plus
-admirées. Le Dante, ce grand maître en tant de genres, possédait le
-génie tragique qui aurait produit le plus d'effet en Italie, si de
-quelque manière on pouvait l'adapter à la scène; car ce poëte sait
-peindre aux yeux ce qui se passe au fond de l'âme, et son imagination
-fait sentir et voir la douleur. Si le Dante avait écrit des tragédies,
-elles auraient frappé les enfants comme les hommes, la foule comme les
-esprits distingués. La littérature dramatique doit être populaire; elle
-est comme un événement public, toute la nation en doit juger.
-
---Lorsque le Dante vivait, dit Oswald, les Italiens jouaient en Europe
-et chez eux un grand rôle politique. Peut-être vous est-il impossible
-maintenant d'avoir un théâtre tragique national. Pour que ce théâtre
-existe, il faut que de grandes circonstances développent dans la vie les
-sentiments qu'on exprime sur la scène. De tous les chefs-d'oeuvre de la
-littérature, il n'en est point qui tienne autant qu'une tragédie à tout
-l'ensemble d'un peuple; les spectateurs y contribuent presque autant que
-les auteurs. Le génie dramatique se compose de l'esprit public, de
-l'histoire, du gouvernement, des moeurs, enfin de tout ce qui
-s'introduit chaque jour dans la pensée et forme l'être moral, comme
-l'air que l'on respire alimente la vie physique. Les Espagnols, avec
-lesquels votre climat et votre religion doivent vous donner des
-rapports, ont bien plus que vous cependant le génie dramatique; leurs
-pièces sont remplies de leur histoire, de leur chevalerie, de leur foi
-religieuse, et ces pièces sont originales et vivantes; mais aussi leurs
-succès en ce genre remontent-ils à l'époque de leur gloire historique.
-Comment donc pourrait-on maintenant fonder en Italie ce qui n'y a jamais
-existé, un théâtre tragique?--Il est malheureusement possible que vous
-ayez raison, milord, reprit Corinne; néanmoins j'espère toujours
-beaucoup pour nous de l'essor naturel des esprits en Italie, de leur
-émulation individuelle, alors même qu'aucune circonstance extérieure ne
-les favorise; mais ce qui nous manque surtout pour la tragédie, ce sont
-des acteurs. Des paroles affectées amènent nécessairement une
-déclamation fausse; mais il n'est pas de langue dans laquelle un grand
-acteur pût montrer autant de talent que dans la nôtre; car la mélodie
-des sons ajoute un nouveau charme à la vérité de l'accent; c'est une
-musique continuelle, qui se mêle à l'expression des sentiments sans lui
-rien ôter de sa force.--Si vous voulez, interrompit le prince
-Castel-Forte, convaincre de ce que vous dites, il faut que vous nous le
-prouviez: oui, donnez-nous l'inexprimable plaisir de vous voir jouer la
-tragédie; il faut que vous accordiez aux étrangers que vous en croyez
-dignes la rare jouissance de connaître un talent que vous seule possédez
-en Italie, ou plutôt que vous seule dans le monde possédez, puisque
-toute votre âme y est empreinte.»
-
-Corinne avait un désir secret de jouer la tragédie devant lord Nelvil,
-et de se montrer ainsi fort à son avantage; mais elle n'osait accepter
-sans son approbation, et ses regards la lui demandaient. Il les
-entendit; et comme il était tout à la fois touché de la timidité qui
-l'avait empêchée la veille d'improviser, et ambitieux pour elle du
-suffrage de M. Edgermond, il se joignit aux sollicitations de ses amis.
-Corinne alors n'hésita plus. «Eh bien, dit-elle en se retournant vers le
-prince Castel-Forte, nous accomplirons donc, si vous le voulez, le
-projet que j'avais formé depuis longtemps de jouer la traduction que
-j'ai faite de _Roméo et Juliette_.--_Roméo et Juliette_ de Shakspeare!
-s'écria M. Edgermond: vous savez donc l'anglais?--Oui, répondit
-Corinne.--Et vous aimez Shakspeare? dit encore M. Edgermond.--Comme un
-ami, reprit-elle, puisqu'il connaît tous les secrets de la douleur.--Et
-vous le jouerez en italien! s'écria M. Edgermond, et je l'entendrai! et
-vous l'entendrez aussi, mon cher Nelvil! ah! que vous êtes heureux!»
-Puis, se repentant à l'instant de cette parole indiscrète, il rougit; et
-la rougeur inspirée par la délicatesse et la bonté peut intéresser à
-tous les âges. «Que nous serons heureux, reprit-il avec embarras, si
-nous assistons à un tel spectacle!»
-
-
-CHAPITRE III
-
-Tout fut arrangé en peu de jours, les rôles distribués, et la soirée
-choisie pour la représentation, dans un palais que possédait une parente
-du prince Castel-Forte, amie de Corinne. Oswald avait un mélange
-d'inquiétude et de plaisir à l'approche de ce nouveau succès; il en
-jouissait par avance, mais par avance aussi il était jaloux, non de tel
-homme en particulier, mais du public, témoin des talents de celle qu'il
-aimait; il eût voulu connaître seul ce qu'elle avait d'esprit et de
-charmes; il eût voulu que Corinne, timide et réservée comme une
-Anglaise, possédât cependant pour lui seul son éloquence et son génie.
-Quelque distingué que soit un homme, peut-être ne jouit-il jamais sans
-mélange de la supériorité d'une femme: s'il l'aime, son coeur s'en
-inquiète; s'il ne l'aime pas, son amour-propre s'en offense. Oswald,
-près de Corinne, était plus enivré qu'heureux, et l'admiration qu'elle
-lui inspirait augmentait son amour, sans donner à ses projets plus de
-stabilité. Il la voyait comme un phénomène admirable qui lui
-apparaissait de nouveau chaque jour; mais le ravissement et l'étonnement
-même qu'elle lui faisait éprouver semblaient éloigner l'espoir d'une vie
-tranquille et paisible. Corinne cependant était la femme la plus douce
-et la plus facile à vivre; on l'eût aimée pour ses qualités communes,
-indépendamment de ses qualités brillantes: mais, encore une fois, elle
-réunissait trop de talents, elle était trop remarquable en tout genre.
-Lord Nelvil, de quelque avantage qu'il fût doué, ne croyait pas
-l'égaler, et cette idée lui inspirait des craintes sur la durée de leur
-affection mutuelle. En vain Corinne, à force d'amour, se faisait son
-esclave; le maître, souvent inquiet de cette reine dans les fers, ne
-jouissait point en paix de son empire.
-
-Quelques heures avant la représentation, lord Nelvil conduisit Corinne
-dans le palais de la princesse Castel-Forte, où le théâtre était
-préparé. Il faisait un soleil admirable, et d'une des fenêtres de
-l'escalier on découvrait Rome et la campagne. Oswald arrêta Corinne un
-moment, et lui dit: «Voyez ce beau temps, c'est pour vous, c'est pour
-éclairer vos succès.--Ah! si cela était, reprit-elle, c'est vous qui me
-porteriez bonheur, c'est à vous que je devrais la protection du
-ciel.--Les sentiments doux et purs que cette belle nature inspire
-suffiraient-ils à votre bonheur? reprit Oswald; il y a loin de cet air
-que nous respirons, de cette rêverie que fait naître la campagne, à la
-salle bruyante qui va retentir de votre nom.--Oswald, lui dit Corinne,
-ces applaudissements, si je les obtiens, n'est-ce pas parce que vous les
-entendrez qu'ils auront le pouvoir de me toucher? et si je montre
-quelque talent, ne sera-ce pas mon sentiment pour vous qui me
-l'inspirera? La poésie, l'amour, la religion, tout ce qui tient à
-l'enthousiasme enfin est en harmonie avec la nature; et en regardant le
-ciel azuré, en me livrant à l'impression qu'il me cause, je comprends
-mieux les sentiments de Juliette, je suis plus digne de Roméo.--Oui, tu
-en es digne, céleste créature! s'écria lord Nelvil; oui, c'est une
-faiblesse de l'âme que cette jalousie de tes talents, que ce besoin de
-vivre seul avec toi dans l'univers. Va recueillir les hommages du monde,
-va; mais que ce regard d'amour, qui est plus divin encore que ton génie,
-ne soit dirigé que sur moi.» Ils se quittèrent alors, et lord Nelvil
-alla se placer dans la salle, en attendant le plaisir de voir paraître
-Corinne.
-
-C'est un sujet italien que Roméo et Juliette; la scène se passe à
-Vérone; on y montre encore le tombeau de ces deux amants; Shakspeare a
-écrit cette pièce avec cette imagination du Midi, tout à la fois si
-passionnée et si riante, cette imagination qui triomphe dans le bonheur,
-et passe si facilement, néanmoins, de ce bonheur au désespoir, et du
-désespoir à la mort. Tout y est rapide dans les impressions, et l'on
-sent cependant que ces impressions rapides seront ineffaçables. C'est la
-force de la nature, et non la frivolité du coeur, qui, sous un climat
-énergique, hâte le développement des passions. Le sol n'est point léger,
-quoique la végétation soit prompte; et Shakspeare, mieux qu'aucun
-écrivain étranger, a saisi le caractère national de l'Italie, et cette
-fécondité d'esprit qui invente mille manières pour varier l'expression
-des mêmes sentiments, cette éloquence orientale qui se sert des images
-de toute la nature pour peindre ce qui se passe dans le coeur. Ce n'est
-pas, comme dans l'Ossian, une même teinte, un même son, qui répond
-constamment à la corde la plus sensible du coeur; mais les couleurs
-multipliées que Shakspeare emploie dans Roméo et Juliette ne donnent
-point à son style une froide affectation; c'est le rayon divisé,
-réfléchi, varié, qui produit ses couleurs, et l'on y sent toujours la
-lumière et le feu dont elles viennent. Il y a dans cette composition une
-sève de vie, un éclat d'expression qui caractérise et le pays et les
-habitants. La pièce de Roméo et Juliette, traduite en italien, semblait
-rentrer dans sa langue maternelle.
-
-La première fois que Juliette paraît, c'est à un bal où Roméo Montague
-s'est introduit, dans la maison des Capulets les ennemis mortels de sa
-famille. Corinne était revêtue d'un habit de fête charmant, et cependant
-conforme au costume du temps; ses cheveux étaient artistement mêlés avec
-des pierreries et des fleurs. Elle frappait d'abord comme une personne
-nouvelle; puis on reconnaissait sa voix et sa figure, mais sa figure
-divinisée, qui ne conservait plus qu'une expression poétique. Des
-applaudissements unanimes firent retentir la salle à son arrivée. Ses
-premiers regards découvrirent à l'instant Oswald, et s'arrêtèrent sur
-lui; une étincelle de joie, une espérance douce et vive se peignit dans
-sa physionomie. En la voyant, le coeur battait de plaisir et de crainte;
-on sentait que tant de félicité ne pouvait pas durer sur la terre:
-était-ce pour Juliette, était-ce pour Corinne que ce pressentiment
-devait s'accomplir?
-
-Quand Roméo approcha d'elle pour lui adresser à demi-voix des vers si
-brillants dans l'anglais, si magnifiques dans la traduction italienne,
-sur sa grâce et sa beauté, les spectateurs, ravis d'être interprétés
-ainsi, s'unirent tous avec transport à Roméo; et la passion subite qui
-le saisit, cette passion allumée par le premier regard, parut à tous les
-yeux bien vraisemblable. Oswald commença dès ce moment à se troubler; il
-lui semblait que tout était prêt à se révéler, qu'on allait proclamer
-Corinne un ange parmi les femmes, l'interroger lui-même sur ce qu'il
-ressentait pour elle, la lui disputer, la lui ravir; je ne sais quel
-nuage éblouissant passa devant ses yeux; il craignit de ne plus voir, il
-craignit de s'évanouir, et se retira derrière une colonne pendant
-quelques instants. Corinne inquiète le cherchait avec anxiété, et
-prononça ce vers:
-
- _Too early seen unknown, and known too late!_
-
-_Ah! je l'ai vu trop tôt sans le connaître, et je l'ai connu trop tard!_
-avec un accent si profond, qu'Oswald tressaillit en l'entendant, parce
-qu'il lui sembla que Corinne l'appliquait à leur situation personnelle.
-
-Il ne pouvait se lasser d'admirer la grâce de ses gestes, la dignité de
-ses mouvements, une physionomie qui peignait ce que la parole ne pouvait
-dire, et découvrait ces mystères du coeur qu'on n'a jamais exprimés, et
-qui pourtant disposent de la vie. L'accent, le regard, les moindres
-signes d'un acteur vraiment ému, vraiment inspiré, sont une révélation
-continuelle du coeur humain; et l'idéal des beaux-arts se mêle toujours
-à ces révélations de la nature. L'harmonie des vers, le charme des
-attitudes, prêtent à la passion ce qui lui manque souvent dans la
-réalité, la dignité et la grâce. Ainsi tous les sentiments du coeur et
-tous les mouvements de l'âme passent à travers l'imagination, sans rien
-perdre de leur vérité.
-
-Au second acte, Juliette paraît sur le balcon de son jardin pour
-s'entretenir avec Roméo. De toute la parure de Corinne, il ne lui
-restait plus que les fleurs, et, bientôt après, les fleurs aussi
-devaient disparaître; le théâtre, à demi éclairé, pour représenter la
-nuit, répandait sur le visage de Corinne une lumière plus douce et plus
-touchante. Le son de sa voix était encore plus harmonieux que dans
-l'éclat d'une fête. Sa main levée vers les étoiles semblait invoquer les
-seuls témoins dignes de l'entendre; et quand elle répétait _Roméo!
-Roméo!_ bien qu'Oswald fût certain que c'était à lui qu'elle pensait, il
-se sentait jaloux des accents délicieux qui faisaient retentir un autre
-nom dans les airs. Oswald se trouvait placé en face du balcon; et celui
-qui jouait Roméo étant un peu caché par l'obscurité, tous les regards de
-Corinne purent tomber sur Oswald lorsqu'elle dit ces vers ravissants
-
- _In truth, fair Montague, I am too fond,
- And therefore thou may'st think my haviour light:
- But trust me, gentleman, I'll prove more true,
- Than those that have more cunning to be strange.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . therefore pardon me._
-
-«Il est vrai, beau Montague, je me suis montrée trop passionnée, et tu
-pourrais penser que ma conduite a été légère: mais crois-moi, noble
-Roméo, tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus d'art pour
-cacher ce qu'elles éprouvent; ainsi donc pardonne-moi.»
-
-A ce mot: pardonne-moi! pardonne-moi d'aimer! pardonne-moi de te l'avoir
-laissé connaître! il y avait dans le regard de Corinne une prière si
-tendre! tant de respect pour son amant, tant d'orgueil de son choix,
-lorsqu'elle disait: Noble Roméo! beau Montague! qu'Oswald se sentit
-aussi fier qu'il était heureux. Il releva sa tête que l'attendrissement
-avait fait pencher, et se crut le roi du monde, puisqu'il régnait sur un
-coeur qui renfermait tous les trésors de la vie.
-
-Corinne, en apercevant l'effet qu'elle produisait sur Oswald, s'anima de
-plus en plus par cette émotion du coeur qui seule produit des miracles;
-et quand, à l'approche du jour, Juliette croit entendre le chant de
-l'alouette, signal du départ de Roméo, les accents de Corinne avaient un
-charme surnaturel: ils peignaient l'amour, et cependant on y sentait un
-mystère religieux, quelques souvenirs du ciel, un présage de retour vers
-lui, une douleur toute céleste, telle que celle d'une âme exilée sur la
-terre, et que sa divine patrie va bientôt rappeler. Ah! qu'elle était
-heureuse, Corinne, le jour où elle représentait ainsi devant l'ami de
-son choix un noble rôle dans une belle tragédie! que d'années, combien
-de vies seraient ternes auprès d'un tel jour!
-
-Si lord Nelvil avait pu jouer avec Corinne le rôle de Roméo, le plaisir
-qu'elle goûtait n'eût pas été si complet. Elle aurait désiré d'écarter
-les vers des plus grands poëtes, pour parler elle-même selon son coeur:
-peut-être même qu'un sentiment invincible de timidité eût entraîné son
-talent; elle n'eût pas osé regarder Oswald, de peur de se trahir; enfin,
-la vérité portée jusqu'à ce point aurait détruit le prestige de l'art:
-mais qu'il était doux de savoir là celui qu'elle aimait, quand elle
-éprouvait ce mouvement d'exaltation que la poésie seule peut donner!
-quand elle ressentait tout le charme des émotions sans en avoir le
-trouble ni le déchirement réel! quand les affections qu'elle exprimait
-n'avaient à la fois rien de personnel ni d'abstrait, et qu'elle semblait
-dire à lord Nelvil: «Voyez-vous comme je suis capable d'aimer!»
-
-Il est impossible que, dans sa propre situation, on puisse être contente
-de soi, la passion et la timidité tour à tour entraînent ou retiennent,
-inspirent trop d'amertume ou trop de soumission: mais se montrer
-parfaite, sans qu'il y ait de l'affectation; unir le calme à la
-sensibilité quand trop souvent elle l'ôte; enfin, exister pour un moment
-dans les plus doux rêves du coeur, telle était la jouissance pure de
-Corinne en jouant la tragédie. Elle joignait à ce plaisir celui de tous
-les succès, de tous les applaudissements qu'elle obtenait, et son regard
-les mettait aux pieds d'Oswald, aux pieds de l'objet dont le suffrage
-valait à lui seul plus que la gloire. Ah! du moins un moment, Corinne
-sentit le bonheur; un moment elle connut, au prix de son repos, ces
-délices de l'âme, que jusqu'alors elle avait souhaitées vainement, et
-qu'elle devait regretter toujours.
-
-Juliette, au troisième acte, devient secrètement l'épouse de Roméo. Dans
-le quatrième, ses parents voulant la forcer à en épouser un autre, elle
-se décide à prendre le breuvage assoupissant qu'elle tient de la main
-d'un moine, et qui doit lui donner l'apparence de la mort. Tous les
-mouvements de Corinne, sa démarche agitée, ses accents altérés, ses
-regards, tantôt vifs, tantôt abattus, peignaient le cruel combat de la
-crainte et de l'amour, les images terribles qui la poursuivaient, à
-l'idée de se voir transporter vivante dans les tombeaux de ses ancêtres,
-et cependant l'enthousiasme de passion qui faisait triompher une âme si
-jeune d'un effroi si naturel. Oswald sentait comme un besoin
-irrésistible de voler à son secours. Une fois elle leva les yeux vers le
-ciel, avec une ardeur qui exprimait profondément ce besoin de la
-protection divine dont jamais un être humain n'a pu s'affranchir. Une
-autre fois lord Nelvil crut voir qu'elle étendait les bras vers lui,
-comme pour l'appeler à son aide, et il se leva dans un transport
-insensé, puis se rassit, ramené à lui-même par les regards surpris de
-ceux qui l'environnaient; mais son émotion devenait si forte, qu'elle ne
-pouvait plus se cacher.
-
-Au cinquième acte, Roméo, qui croit Juliette sans vie, la soulève du
-tombeau avant son réveil, et la presse contre son coeur ainsi évanouie.
-Corinne était vêtue de blanc, ses cheveux noirs tout épars, sa tête
-penchée sur Roméo avec une grâce et cependant avec une vérité de mort si
-touchante et si sombre, qu'Oswald se sentit ébranlé tout à la fois par
-les impressions les plus opposées. Il ne pouvait supporter de voir
-Corinne dans les bras d'un autre; il frémissait en contemplant l'image
-de celle qu'il aimait ainsi privée de vie; enfin il éprouvait, comme
-Roméo, ce mélange cruel de désespoir et d'amour, de mort et de volupté,
-qui fait de cette scène la plus déchirante du théâtre. Enfin, quand
-Juliette se réveille de ce tombeau, au pied duquel son amant vient de
-s'immoler, et que ses premiers mots, dans son cercueil, sous ces voûtes
-funèbres, ne sont point inspirés par l'effroi qu'elles devaient causer,
-lorsqu'elle s'écrie:
-
- _Where is my lord? where is my Romeo?_
-
-«_Où est mon époux? où est mon Roméo?_» lord Nelvil répondit à ces cris
-par des gémissements, et ne revint à lui que lorsqu'il fut entraîné par
-M. Edgermond hors de la salle.
-
-La pièce finie, Corinne s'était trouvée mal d'émotion et de fatigue.
-Oswald entra le premier dans sa chambre, et la vit seule avec ses
-femmes, encore revêtue du costume de Juliette, et, comme elle, presque
-évanouie entre leurs bras. Dans l'excès de son trouble, il ne savait pas
-distinguer si c'était la vérité ou la fiction; et se jetant aux pieds de
-Corinne, il lui dit en anglais ces paroles de Roméo:
-
-«O mes yeux, regardez-la pour la dernière fois! ô mes bras, serrez-la
-pour la dernière fois contre mon coeur!»
-
- _Eyes, look your last! arms, take your last embrace!_
-
-Corinne, encore égarée, s'écria: «Grand Dieu! que dites-vous?
-Voudriez-vous me quitter? le voudriez-vous?--Non, non, interrompit
-Oswald; non, je le jure...» A l'instant, la foule des amis et des
-admirateurs de Corinne força sa porte pour la voir; elle regardait
-Oswald, attendant avec anxiété ce qu'il allait dire; mais ils ne purent
-se parler de toute la soirée, on ne les laissa pas seuls un instant.
-
-Jamais tragédie n'avait produit un tel effet en Italie. Les Romains
-exaltaient avec transport et la traduction, et la pièce, et l'actrice.
-Ils disaient que c'était là véritablement la tragédie qui convenait aux
-Italiens, peignait leurs moeurs, ranimait leur âme en captivant leur
-imagination, et faisait valoir leur belle langue, par un style tour à
-tour éloquent et lyrique, inspiré et naturel. Corinne recevait tous ces
-éloges avec un air de douceur et de bienveillance; mais son âme était
-restée suspendue à ce mot _Je jure..._ qu'Oswald avait prononcé, et dont
-l'arrivée du monde avait interrompu la suite; ce mot pouvait en effet
-contenir le secret de sa destinée.
-
-
-
-
-LIVRE HUITIÈME
-
-LES STATUES ET LES TOMBEAUX
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Après la journée qui venait de se passer, Oswald ne put fermer l'oeil de
-la nuit. Il n'avait jamais été plus près de tout sacrifier à Corinne. Il
-ne voulait pas même lui demander son secret, ou du moins il voulait
-prendre, avant de le savoir, l'engagement solennel de lui consacrer sa
-vie. L'incertitude semblait, pendant quelques heures, entièrement
-écartée de son esprit; et il se plaisait à composer dans sa tête la
-lettre qu'il écrirait le lendemain, et qui déciderait de son sort. Mais
-cette confiance dans le bonheur, ce repos dans la résolution, ne fut pas
-de longue durée. Bientôt ses pensées le ramenèrent vers le passé: il se
-souvint qu'il avait aimé, bien moins, il est vrai, qu'il n'aimait
-Corinne, et l'objet de son premier choix ne pouvait lui être comparé;
-mais enfin c'était ce sentiment qui l'avait entraîné à des actions
-irréfléchies, à des actions qui avaient déchiré le coeur de son père.
-«Ah! qui sait, s'écria-t-il, qui sait s'il ne craindrait pas également
-aujourd'hui que son fils n'oubliât sa patrie et ses devoirs envers elle?
-
-«O toi! dit-il en s'adressant au portrait de son père; toi, le meilleur
-ami que j'aurai jamais sur la terre, je ne peux plus entendre ta voix;
-mais apprends-moi par ce regard muet, si puissant encore sur mon âme,
-apprends-moi ce que je dois faire pour te donner dans le ciel quelque
-contentement de ton fils. Et cependant n'oublie pas ce besoin de bonheur
-qui consume les mortels; sois indulgent dans ta demeure céleste, comme
-tu l'étais sur la terre. J'en deviendrai meilleur, si je suis heureux
-quelque temps, si je vis avec cette créature angélique, si j'ai
-l'honneur de protéger, de sauver une telle femme.--La sauver? reprit-il
-tout à coup; et de quoi? d'une vie qui lui plaît, d'une vie d'hommages,
-de succès, d'indépendance!» Cette réflexion, qui venait de lui,
-l'effraya lui-même comme une inspiration de son père.
-
-Dans les combats de sentiment, qui n'a pas souvent éprouvé je ne sais
-quelle superstition secrète qui nous fait prendre ce que nous pensons
-pour un présage, et ce que nous souffrons pour un avertissement du ciel?
-Ah! quelle lutte se passe dans les âmes susceptibles et de passion et de
-conscience!
-
-Oswald se promenait dans sa chambre avec une agitation cruelle,
-s'arrêtant quelquefois pour regarder la lune d'Italie, si douce et si
-belle. L'aspect de la nature enseigne la résignation, mais ne peut rien
-sur l'incertitude. Le jour vint pendant qu'il était dans cet état; et
-quand le comte d'Erfeuil et M. Edgermond entrèrent chez lui, ils
-s'inquiétèrent de sa santé, tant les anxiétés de la nuit l'avaient
-changé! Le comte d'Erfeuil rompit le premier le silence qui s'était
-établi entre eux trois: «Il faut convenir, dit-il, que le spectacle
-d'hier était charmant. Corinne est admirable. Je perdais la moitié de
-ses paroles, mais je devinais tout par ses accents et par sa
-physionomie. Quel dommage que ce soit une personne riche qui ait un tel
-talent! car, si elle était pauvre, libre comme elle l'est, elle pourrait
-monter sur le théâtre, et ce serait la gloire de l'Italie qu'une actrice
-comme elle.»
-
-Oswald ressentit une impression pénible par ce discours, et ne savait
-néanmoins de quelle manière la témoigner; car le comte d'Erfeuil avait
-cela de particulier, que l'on ne pouvait pas légitimement se fâcher de
-ce qu'il disait, lors même qu'on en recevait une impression désagréable.
-Il n'y a que les âmes sensibles qui sachent se ménager réciproquement:
-l'amour-propre, si susceptible pour lui-même, ne devine presque jamais
-la susceptibilité des autres.
-
-M. Edgermond loua Corinne dans les termes les plus convenables et les
-plus flatteurs. Oswald lui répondit en anglais, afin de soustraire la
-conversation sur Corinne aux éloges déplaisants du comte d'Erfeuil. «Je
-suis de trop, ce me semble, dit alors le comte d'Erfeuil; je m'en vais
-chez Corinne; elle sera bien aise d'entendre mes observations sur son
-jeu d'hier au soir. J'ai quelques conseils à lui donner, qui portent sur
-des détails; mais les détails font beaucoup à l'ensemble; et c'est
-vraiment une femme si étonnante, qu'il ne faut rien négliger pour lui
-faire atteindre la perfection. Et puis, dit-il en se penchant vers
-l'oreille de lord Nelvil, je veux l'encourager à jouer plus souvent la
-tragédie: c'est un moyen sûr pour se faire épouser par quelque étranger
-de distinction qui passera par ici. Vous et moi, mon cher Oswald, nous
-ne donnerons pas dans cette idée, nous sommes trop accoutumés aux femmes
-charmantes pour qu'elles nous fassent faire une sottise; mais un prince
-allemand, un grand d'Espagne, qui sait?» A ces mots, Oswald se leva hors
-de lui-même, et l'on ne peut savoir ce qu'il en serait arrivé, si le
-comte d'Erfeuil avait aperçu son mouvement; mais il avait été si
-satisfait de sa dernière réflexion, qu'il s'en était allé là-dessus,
-légèrement et sur la pointe du pied, ne se doutant pas qu'il avait
-offensé lord Nelvil: s'il l'avait su, bien qu'il l'aimât autant qu'il
-pouvait aimer, il serait sûrement resté. La valeur brillante du comte
-d'Erfeuil contribuait, plus encore que son amour-propre, à lui faire
-illusion sur ses défauts. Comme il avait beaucoup de délicatesse dans
-tout ce qui tenait à l'honneur, il n'imaginait pas qu'il pût en manquer
-dans ce qui avait rapport à la sensibilité; et se croyant, avec raison,
-aimable et brave, il s'applaudissait de son lot, et ne soupçonnait rien
-de plus profond dans la vie.
-
-Aucun des sentiments qui agitaient Oswald n'avait échappé à M.
-Edgermond; et quand le comte d'Erfeuil fut sorti, il lui dit: «Mon cher
-Oswald, je pars, je vais à Naples.--Et pourquoi sitôt? répondit lord
-Nelvil.--Parce qu'il ne fait pas bon ici pour moi, continua M.
-Edgermond. J'ai cinquante ans, et cependant je ne suis pas sûr que je ne
-devinsse fou de Corinne.--Et si vous le deveniez, interrompit Oswald,
-que vous en arriverait-il?--Une telle femme n'est pas faite pour vivre
-dans le pays de Galles, reprit M. Edgermond: croyez-moi, mon cher
-Oswald, il n'y a que les Anglaises pour l'Angleterre. Il ne m'appartient
-pas de vous donner des conseils, et je n'ai pas besoin de vous assurer
-que je ne dirai pas un mot de ce que j'ai vu; mais, tout aimable qu'est
-Corinne, je pense comme Thomas Walpole: _que fait-on de cela à la
-maison_? Et _la maison_ est tout chez nous, vous le savez, tout pour les
-femmes du moins. Vous représentez-vous votre belle Italienne restant
-seule pendant que vous chasserez, ou que vous irez au parlement, et vous
-quittant au dessert pour aller préparer le thé quand vous sortirez de
-table? Cher Oswald, nos femmes ont des vertus domestiques que vous ne
-trouverez nulle part. Les hommes en Italie n'ont rien à faire qu'à
-plaire aux femmes; ainsi, plus elles sont aimables, et mieux c'est. Mais
-chez nous, où les hommes ont une carrière active, il faut que les femmes
-soient dans l'ombre, et ce serait bien dommage d'y mettre Corinne; je la
-voudrais sur le trône de l'Angleterre, mais non pas sous mon humble
-toit. Milord, j'ai connu votre mère, que votre respectable père a tant
-regrettée: c'était une personne tout à fait semblable à ma jeune
-cousine; et c'est comme cela que je voudrais une femme, si j'étais
-encore dans l'âge de choisir et d'être aimé. Adieu, mon cher ami; ne me
-sachez pas mauvais gré de ce que je viens de vous dire, car personne
-n'est plus que moi l'admirateur de Corinne, et peut-être qu'à votre âge
-je ne serais pas capable de renoncer à l'espérance de lui plaire.» En
-achevant ces mots, il prit la main de lord Nelvil, la serra
-cordialement, et s'en alla, sans qu'Oswald lui répondît un seul mot.
-Mais M. Edgermond comprit la cause de son silence; et, satisfait du
-serrement de main d'Oswald qui avait répondu au sien, il partit,
-impatient lui-même de finir une conversation qui lui coûtait.
-
-De tout ce qu'il avait dit, un seul mot avait frappé au coeur Oswald:
-c'était le souvenir de sa mère et de l'attachement profond que son père
-avait eu pour elle. Il l'avait perdue lorsqu'il n'avait encore que
-quatorze ans, mais il se rappelait avec un profond respect et ses vertus
-et le caractère timide et réservé de ses vertus. «Insensé que je suis!
-s'écria-t-il quand il fut seul, je veux savoir quelle est l'épouse que
-mon père me destinait: et ne le sais-je pas, puisque je puis me retracer
-l'image de ma mère, qu'il a tant aimée? Que veux-je donc de plus? et
-pourquoi me tromper moi-même en faisant semblant d'ignorer ce qu'il
-penserait à présent si je pouvais le consulter encore?» Il était
-cependant affreux pour Oswald de retourner chez Corinne, après ce qui
-s'était passé la veille, sans lui rien dire qui confirmât les sentiments
-qu'il lui avait témoignés. Son agitation, sa peine devint si forte,
-qu'elle lui rendit un accident dont il se croyait guéri: le vaisseau
-cicatrisé dans sa poitrine se rouvrit. Pendant que ses gens effrayés
-appelaient du secours de toutes parts, il souhaitait en secret que la
-fin de sa vie terminât ses chagrins. «Si je pouvais mourir, se
-disait-il, après avoir revu Corinne, après qu'elle m'aurait appelé son
-Roméo!» Et des larmes s'échappèrent de ses yeux: c'étaient les
-premières, depuis la mort de son père, qu'une autre douleur lui
-arrachât.
-
-Il écrivit à Corinne l'accident qui le retenait chez lui, et quelques
-mots mélancoliques terminaient sa lettre. Corinne avait commencé ce jour
-même avec des pressentiments bien trompeurs: elle jouissait de
-l'impression qu'elle avait produite sur Oswald; et, se croyant aimée,
-elle était heureuse, car elle ne savait pas bien clairement d'ailleurs
-ce qu'elle désirait. Mille circonstances faisaient que l'idée d'épouser
-lord Nelvil était pour elle mêlée de beaucoup de crainte; et comme
-c'était une personne plus passionnée que prévoyante, dominée par le
-présent, mais s'occupant peu de l'avenir, ce jour qui devait lui coûter
-tant de peines s'était levé pour elle comme le jour le plus pur et le
-plus serein de sa vie.
-
-Eu recevant le billet d'Oswald, un trouble cruel s'empara de son âme:
-elle le crut dans un grand danger, et partit à l'instant à pied,
-traversant le _Corso_ à l'heure où toute la ville s'y promène, et
-entrant dans la maison d'Oswald à la vue de presque toute la société de
-Rome. Elle ne s'était pas donné le temps de réfléchir; et sa course
-avait été si rapide, qu'en arrivant dans la chambre d'Oswald, elle ne
-pouvait plus respirer ni prononcer un seul mot. Lord Nelvil comprit tout
-ce qu'elle venait de hasarder pour le voir; et, s'exagérant les
-conséquences de cette action, qui, en Angleterre, aurait entièrement
-perdu de réputation une femme, et à plus forte raison une femme non
-mariée, il se sentit saisi par la générosité, l'amour et la
-reconnaissance; et, se levant, tout faible qu'il était, il serra Corinne
-contre son coeur, et s'écria: «Chère amie, non, je ne t'abandonnerai
-pas, quand ton sentiment pour moi te compromet! quand je dois
-réparer...» Corinne comprit sa pensée; et, l'interrompant aussitôt, en
-se dégageant doucement de ses bras, elle lui dit, après s'être informée
-de son état, qui s'était amélioré: «Vous vous trompez, milord; je ne
-fais rien, en venant vous voir, que la plupart des femmes de Rome
-n'eussent fait à ma place. Je vous ai su malade, vous êtes étranger ici,
-vous n'y connaissez que moi, c'est à moi de vous soigner. Les
-convenances établies sont très-respectables quand il ne faut leur
-sacrifier que soi; mais ne doivent-elles pas céder aux sentiments vrais
-et profonds que fait naître le danger ou la douleur d'un ami? Quel
-serait donc le sort d'une femme si ces mêmes convenances sociales, en
-permettant d'aimer, défendaient seulement le mouvement irrésistible qui
-fait voler au secours de ce qu'on aime? Mais, je vous le répète, milord,
-ne craignez point qu'en venant ici je me sois compromise. J'ai, par mon
-âge et mes talents, à Rome, la liberté d'une femme mariée. Je ne cache
-point à mes amis que je suis venue chez vous, je ne sais s'ils me
-blâment de vous aimer, mais sûrement ils ne me blâmeront pas d'être
-dévouée à vous, quand je vous aime.»
-
-En entendant ces paroles si naturelles et si sincères, Oswald éprouva un
-mélange confus d'impressions diverses; il était touché par la
-délicatesse de la réponse de Corinne, mais il était presque fâché que ce
-qu'il avait pensé d'abord ne fût pas vrai; il aurait souhaité qu'elle
-eût commis pour lui une grande faute selon le monde, afin que cette
-faute même, lui faisant un devoir de l'épouser, terminât ses
-incertitudes. Il pensait avec humeur à cette liberté des moeurs
-d'Italie, qui prolongeait son anxiété, en lui laissant beaucoup de
-bonheur, sans lui imposer aucun lien. Il eût voulu que l'honneur lui
-commandât ce qu'il désirait. Ces pensées pénibles lui causèrent de
-nouveau des accidents dangereux. Corinne, dans la plus affreuse
-inquiétude, sut lui prodiguer des soins pleins de douceur et de charme.
-
-Vers le soir, Oswald paraissait plus oppressé; et Corinne, à genoux
-auprès de son lit, soutenait sa tête entre ses bras, quoiqu'elle fût
-elle-même bien plus émue que lui. Il la regardait souvent avec une
-impression de bonheur à travers ses souffrances. «Corinne, lui dit-il à
-voix basse, lisez-moi dans ce recueil, où sont écrites les pensées de
-mon père, ses réflexions sur la mort. Ne pensez pas, dit-il en voyant
-l'effroi de Corinne, que je m'en croie menacé; mais jamais je ne suis
-malade sans relire ses consolations, qu'il me semble encore entendre de
-sa bouche; et puis je veux, chère amie, vous faire ainsi connaître quel
-homme était mon père; vous comprendrez mieux et ma douleur et son empire
-sur moi, et tout ce que je veux vous confier un jour.» Corinne prit ce
-recueil, dont Oswald ne se séparait jamais, et d'une voix tremblante
-elle en lut quelques pages:
-
- «Justes, aimés du Seigneur, vous parlerez de la mort sans crainte, car
- elle ne sera pour vous qu'un changement d'habitation; et celle que
- vous quitterez est peut-être la moindre de toutes. O mondes
- innombrables, qui remplissez à nos yeux l'infini de l'espace!
- communautés inconnues des créatures de Dieu, communautés de ses
- enfants, éparses dans le firmament et rangées sous ses voûtes! que nos
- louanges se joignent aux vôtres: nous ignorons votre condition; nous
- ignorons votre première, votre seconde, votre dernière part aux
- générosités de l'Être suprême; mais en parlant de la mort et de la
- vie, du temps passé, du temps à venir, nous atteignons, nous touchons
- aux intérêts de tous les êtres intelligents et sensibles, n'importent
- les lieux et les distances qui les séparent. Familles des peuples,
- familles des nations, assemblages des mondes, vous dites avec nous:
- Gloire au maître des cieux, au roi de la nature, au Dieu de l'univers!
- gloire, hommage à celui qui peut, à sa volonté, transformer la
- stérilité en abondance, l'ombre en réalité, et la mort elle-même en
- éternelle vie!
-
- «Ah! sans doute, la fin du juste est la mort désirable; mais peu
- d'entre nous, peu d'entre nos anciens en ont été les témoins. Où
- est-il cet homme qui se présenterait sans crainte aux regards de
- l'Éternel? Où est-il cet homme qui a aimé Dieu sans distraction, qui
- l'a servi dès sa jeunesse, et qui, atteignant un âge avancé, ne trouve
- dans ses souvenirs aucun sujet d'inquiétude? Où est-il cet homme moral
- en toutes ses actions, sans jamais songer à la louange et aux
- récompenses de l'opinion? Où est-il cet homme si rare parmi les
- hommes, cet être si digne de nous servir à tous de modèle? Où est-il?
- où est-il? Ah! s'il existe au milieu de nous, que nos respects
- l'environnent; et demandez, vous ferez bien, demandez d'assister à sa
- mort, comme au plus beau des spectacles: armez-vous seulement de
- courage, afin de le suivre attentivement sur le lit d'épouvante dont
- il ne se relèvera point. Il le prévoit, il en est certain, et la
- sérénité règne dans ses regards, et son front semble environné d'une
- auréole céleste: il dit avec l'Apôtre: _Je sais à qui j'ai cru_; et
- cette confiance, lorsque ses forces s'éteignent, anime encore ses
- traits. Il contemple déjà sa nouvelle patrie; mais, sans oublier celle
- qu'il va quitter, il est à son Créateur et à son Dieu, sans rejeter
- loin de lui les sentiments qui ont charmé sa vie.
-
- «C'est une épouse fidèle qui, selon les lois de la nature, doit, entre
- les siens, le suivre la première: il la console, il essuie ses larmes,
- il lui donne rendez-vous dans ce séjour de félicité qu'il ne peut se
- peindre sans elle. Il lui retrace les jours heureux qu'ils ont
- parcourus ensemble, non pour déchirer le coeur d'une sensible amie,
- mais pour accroître leur confiance mutuelle en la bonté céleste. Il
- rappelle encore à la compagne de sa fortune l'amour si tendre qu'il
- eut toujours pour elle, non pour animer des regrets qu'il voudrait
- adoucir, mais pour jouir de la douce idée que deux vies ont tenu à la
- même tige, et que, par leur union, elles deviendront peut-être une
- défense, une garantie de plus, dans cet obscur avenir, où la pitié
- d'un Dieu suprême est le dernier refuge de nos pensées. Hélas! peut-on
- se former une juste image de toutes les émotions qui pénètrent une âme
- aimante, au moment où une vaste solitude se présente à nos regards, au
- moment où les sentiments, les intérêts dont on a subsisté pendant le
- cours de ses belles années, vont s'évanouir pour jamais? Ah! vous qui
- devez survivre à cet être semblable à vous, que le ciel vous avait
- donné pour soutien, à cet être qui était tout pour vous, et dont les
- regards vous disent un effrayant adieu, vous ne refuserez pas de
- placer votre main sur un coeur défaillant, afin qu'une dernière
- palpitation vous parle encore, lorsque tout autre langage n'existera
- plus. Eh! vous blâmerions-nous, amis fidèles, si vous aviez désiré que
- vos cendres se confondissent, que vos dépouilles mortelles fussent
- réunies dans le même asile? Dieu de bonté, réveillez-les ensemble; ou
- si l'un des deux seulement a mérité cette faveur, si l'un des deux
- seulement doit être du nombre des élus, que l'autre en apprenne la
- nouvelle; que l'autre aperçoive la lumière des anges, au moment où le
- sort des heureux sera proclamé, afin qu'il ait encore un moment de
- joie avant de retomber dans la nuit éternelle.
-
- «Ah! nous nous égarons peut-être lorsque nous essayons de décrire les
- derniers jours de l'homme sensible, de l'homme qui voit la mort
- s'avancer à grands pas, qui la voit prête à le séparer de tous les
- objets de son affection.
-
- «Il se ranime, et reprend un moment de force, afin que ses dernières
- paroles servent d'instruction à ses enfants. Il leur dit: «Ne vous
- effrayez point d'assister à la fin prochaine de votre père, de votre
- ancien ami. C'est par une loi de la nature qu'il quitte avant vous
- cette terre où il est venu le premier. Il vous montrera du courage; et
- pourtant il s'éloigne de vous avec douleur. Il eût souhaité, sans
- doute, de vous aider plus longtemps de son expérience, et de faire
- encore quelques pas avec vous à travers les périls dont votre jeunesse
- est environnée; _mais la vie n'a point de défense, quand il faut
- descendre au tombeau_. Vous irez seuls maintenant, seuls au milieu
- d'un monde d'où je vais disparaître. Puissiez-vous recueillir avec
- abondance les biens que la Providence y a semés! mais n'oubliez jamais
- que ce monde lui-même est une patrie passagère, et qu'une autre plus
- durable vous appelle. Nous nous reverrons peut-être; et quelque part,
- sous les regards de mon Dieu, j'offrirai pour vous en sacrifice et mes
- voeux et mes larmes. Aimez la religion, qui a tant de promesses; aimez
- la religion, ce dernier trait d'alliance entre les pères et les
- enfants, entre la mort et la vie... Approchez-vous de moi!... que je
- vous aperçoive encore. Que la bénédiction d'un serviteur de Dieu soit
- sur vous...» Il meurt... O anges du ciel! recevez son âme, et
- laissez-nous sur la terre le souvenir de ses actions, le souvenir de
- ses pensées, le souvenir de ses espérances.»
-
-L'émotion d'Oswald et de Corinne avait souvent interrompu cette lecture.
-Enfin ils furent forcés d'y renoncer. Corinne craignait pour Oswald
-l'abondance de ses pleurs. Elle était bouleversée de l'état où elle le
-voyait, et elle ne s'apercevait pas qu'elle-même était aussi troublée
-que lui. «Oui, lui dit Oswald en lui tendant la main, oui, chère amie de
-mon coeur, tes larmes se sont confondues avec les miennes. Tu le pleures
-avec moi, cet ange tutélaire dont je sens encore le dernier
-embrassement, dont je vois encore le noble regard; peut-être est-ce toi
-qu'il a choisie pour me consoler; peut-être...--Non, non, s'écria
-Corinne, non, il ne m'en a pas crue digne.--Que dites-vous?» interrompit
-Oswald. Corinne eut peur d'avoir révélé ce qu'elle voulait cacher, et
-répéta ce qui venait de lui échapper, en disant seulement: «Il ne m'en
-croirait pas digne!» Ce mot changé dissipa l'inquiétude que le premier
-avait fait naître dans le coeur d'Oswald, et il continua sans crainte à
-s'entretenir de son père avec Corinne.
-
-Les médecins arrivèrent et la rassurèrent un peu; mais ils défendirent
-absolument à lord Nelvil de parler, jusqu'à ce que le vaisseau qui
-s'était ouvert dans sa poitrine fût fermé. Six jours entiers se
-passèrent, pendant lesquels Corinne ne quitta point Oswald, et l'empêcha
-de prononcer un seul mot, lui imposant doucement silence dès qu'il
-voulait parler. Elle trouvait l'art de varier les heures par la lecture,
-par la musique, et quelquefois par une conversation dont elle faisait
-tous les frais, en cherchant à s'animer elle-même, dans le sérieux comme
-dans la plaisanterie, avec un intérêt soutenu. Toute cette grâce, tout
-ce charme voilait l'inquiétude qu'elle éprouvait intérieurement, et
-qu'il fallait dérober à lord Nelvil; mais elle n'en était pas distraite
-un seul instant. Elle s'apercevait presque avant Oswald lui-même de ce
-qu'il souffrait, et le courage qu'il mettait à le cacher ne trompait
-jamais Corinne; elle découvrait toujours ce qui pouvait lui faire du
-bien, et se hâtait de le soulager, en tâchant seulement de fixer son
-attention le moins qu'il était possible sur les soins qu'elle lui
-rendait. Cependant, quand Oswald pâlissait, la couleur abandonnait aussi
-les lèvres de Corinne, et ses mains tremblaient en lui portant du
-secours; mais elle s'efforçait bientôt de se remettre, et souriait,
-quoique ses yeux fussent remplis de larmes. Quelquefois elle pressait la
-main d'Oswald sur son coeur, et semblait vouloir ainsi lui donner sa
-propre vie. Enfin ses soins réussirent, Oswald se guérit.
-
-«Corinne, lui dit-il lorsqu'elle lui permit de parler, pourquoi M.
-Edgermond, mon ami, n'a-t-il pas été témoin des jours que vous venez de
-passer auprès de moi! il aurait vu que vous n'êtes pas moins bonne
-qu'admirable; il aurait vu que la vie domestique se compose avec vous
-d'enchantements continuels, et que vous ne différez des autres femmes
-que pour ajouter à toutes les vertus le prestige de tous les charmes.
-Non, c'en est trop, il faut faire cesser le combat qui me déchire, ce
-combat qui vient de me mettre au bord du tombeau. Corinne, tu
-m'entendras, tu sauras tous mes secrets, toi qui me caches les tiens, et
-tu prononceras sur notre sort.--Notre sort, répondit Corinne, si vous
-sentez comme moi, c'est de ne pas nous quitter. Mais m'en croirez-vous,
-quand je vous dirai que, jusqu'à présent du moins, je n'ai pas osé
-souhaiter d'être votre épouse? Ce que j'éprouve est bien nouveau pour
-moi: mes idées sur la vie, mes projets pour l'avenir, sont tout à fait
-bouleversés par ce sentiment, qui me trouble et m'asservit chaque jour
-davantage. Mais je ne sais pas si nous pouvons, si nous devons nous
-unir.--Corinne, reprit Oswald, me mépriseriez-vous d'avoir hésité?
-l'attribueriez-vous à des considérations misérables? N'avez-vous pas
-deviné que le remords profond et douloureux qui, depuis près de deux
-ans, me poursuit et me déchire, a pu seul causer mes incertitudes?
-
---Je l'ai compris, reprit Corinne. Si je vous avais soupçonné d'un motif
-étranger aux affections du coeur, vous ne seriez pas celui que j'aime.
-Mais la vie, je le sais, n'appartient pas tout entière à l'amour. Les
-habitudes, les souvenirs, les circonstances, créent autour de nous je ne
-sais quel enlacement que la passion même ne peut détruire. Brisé pour un
-moment, il se reformerait, et le lierre viendrait à bout du chêne. Mon
-cher Oswald, ne donnons pas à chaque époque de notre existence plus que
-cette époque ne demande. Ce qui m'est nécessaire dans ce moment, c'est
-que vous ne me quittiez pas. Cette terreur d'un départ qui pourrait être
-subit me poursuit sans cesse. Vous êtes étranger dans ce pays; aucun
-lien ne vous y retient. Si vous partiez, tout serait dit, il ne me
-resterait de vous que ma douleur. Cette nature, ces beaux-arts, cette
-poésie que je sens avec vous, et maintenant, hélas! seulement avec vous,
-tout deviendrait muet pour mon âme. Je ne me réveille qu'en tremblant;
-je ne sais pas, quand je vois ce beau jour, s'il ne me trompe point par
-ses rayons resplendissants, si vous êtes encore là, vous, l'astre de ma
-vie. Oswald, ôtez-moi cette terreur, et je ne verrai rien au delà de
-cette sécurité délicieuse.--Vous savez, répondit Oswald, que jamais un
-Anglais n'a renoncé à sa patrie, que la guerre peut me rappeler,
-que...--Ah! Dieu! s'écria Corinne, voudriez-vous me préparer...» Et tous
-ses membres tremblaient, comme à l'approche du plus effroyable danger.
-«Eh bien! s'il est ainsi, emmenez-moi comme épouse, comme esclave...»
-Mais tout à coup, reprenant ses esprits, elle dit: «Oswald, vous ne
-partirez jamais sans m'en prévenir; jamais, n'est-ce pas? Écoutez: dans
-aucun pays un criminel n'est conduit au supplice sans que quelques
-heures lui soient données pour recueillir ses pensées. Ce ne sera pas
-par une lettre, ce sera vous-même qui viendrez me le dire; vous
-m'avertirez, vous m'entendrez avant de vous éloigner de moi.--Et le
-pourrais-je alors?...--Quoi! vous hésitez à m'accorder ce que je
-demande! s'écria Corinne.--Non, répondit Oswald, je n'hésite pas: tu le
-veux, eh bien! je le jure; si ce départ est nécessaire, je vous en
-préviendrai, et ce moment décidera de votre vie.» Et elle sortit.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Pendant les jours qui suivirent la maladie d'Oswald, Corinne évita
-soigneusement ce qui pouvait amener une explication entre eux. Elle
-voulait rendre la vie de son ami aussi douce qu'il était possible, mais
-elle ne voulait point lui confier encore son histoire. Tout ce qu'elle
-avait remarqué dans leurs entretiens ne l'avait que trop convaincue de
-l'impression qu'il recevrait en apprenant et ce qu'elle était, et ce
-qu'elle avait sacrifié; et rien ne lui faisait plus de peur que cette
-impression qui pouvait le détacher d'elle.
-
-Revenant donc à l'aimable adresse dont elle avait coutume de se servir
-pour empêcher Oswald de se livrer à ses inquiétudes passionnées, elle
-voulut intéresser de nouveau son esprit et son imagination par les
-merveilles des beaux-arts qu'il n'avait point encore vues, et retarder
-ainsi l'instant où le sort devait s'éclaircir et se décider. Une telle
-situation serait insupportable dans tout autre sentiment que l'amour;
-mais il donne des heures si douces, il répand un tel charme sur chaque
-minute, que, bien qu'il ait besoin d'un avenir indéfini, il s'enivre du
-présent, et reçoit un jour comme un siècle de bonheur ou de peine, tant
-ce jour est rempli par une multitude d'émotions et d'idées! Ah! sans
-doute, c'est par l'amour que l'éternité peut être comprise; il confond
-toutes les notions du temps, il efface les idées de commencement et de
-fin; on croit avoir toujours aimé l'objet qu'on aime, tant il est
-difficile de concevoir qu'on ait pu vivre sans lui. Plus la séparation
-est affreuse, moins elle paraît vraisemblable; elle devient, comme la
-mort, une crainte dont on parle plus qu'on n'y croit, un avenir qui
-semble impossible, alors même qu'on le sait inévitable.
-
-Corinne, parmi ses innocentes ruses pour varier les amusements d'Oswald,
-avait encore réservé les statues et les tableaux. Un jour donc, lorsque
-lord Nelvil fut rétabli, elle lui proposa d'aller voir ensemble ce que
-la sculpture et la peinture offraient à Rome de plus beau. «Il est
-honteux, lui dit-elle en souriant, que vous ne connaissiez ni nos
-statues ni nos tableaux, et demain il faut commencer le tour des musées
-et des galeries.--Vous le voulez, répondit lord Nelvil, j'y consens.
-Mais en vérité, Corinne, vous n'avez pas besoin de ces ressources
-étrangères pour me fixer auprès de vous; c'est, au contraire, un
-sacrifice que je vous fais quand je détourne mes regards de vous pour
-quelque objet que ce puisse être.»
-
-Ils allèrent d'abord au musée du Vatican, ce palais des statues, où l'on
-voit la figure humaine divinisée par le paganisme, comme les sentiments
-de l'âme le sont maintenant par le christianisme. Corinne fit remarquer
-à lord Nelvil ces salles silencieuses, où sont rassemblées les images
-des dieux et des héros; où la plus parfaite beauté, dans un repos
-éternel, semble jouir d'elle-même. En contemplant ces traits et ces
-formes admirables, il se révèle je ne sais quel dessein de la Divinité
-sur l'homme, exprimé par la noble figure dont elle a daigné lui faire
-don. L'âme s'élève, par cette contemplation, à des espérances pleines
-d'enthousiasme et de vertu; car la beauté est une dans l'univers, et,
-sous quelque forme qu'elle se présente, elle excite toujours une émotion
-religieuse dans le coeur de l'homme. Quelle poésie que ces visages, où
-la sublime expression est pour jamais fixée, où les plus grandes pensées
-sont revêtues d'une image si digne d'elle!
-
-Quelquefois un sculpteur ancien ne faisait qu'une statue dans sa vie;
-elle était toute son histoire. Il la perfectionnait chaque jour; s'il
-aimait, s'il était aimé, s'il recevait par la nature ou par les
-beaux-arts une impression nouvelle, il embellissait les traits de son
-héros par ses souvenirs et par ses affections. Il savait ainsi traduire
-aux regards tous les sentiments de son âme. La douleur de nos temps
-modernes, au milieu de notre état social si froid et si oppressif, est
-ce qu'il y a de plus noble dans l'homme; et, de nos jours, qui n'aurait
-pas souffert, n'aurait jamais senti ni pensé. Mais il y avait dans
-l'antiquité quelque chose de plus noble que la douleur: c'était le calme
-héroïque, c'était le sentiment de sa force, qui pouvait se développer au
-milieu d'institutions franches et libres. Les plus belles statues des
-Grecs n'ont presque jamais indiqué que le repos. Le Laocoon et la Niobé
-sont les seules qui peignent des douleurs violentes; mais c'est la
-vengeance du ciel qu'elles rappellent toutes les deux, et non les
-passions nées dans le coeur humain. L'être moral avait une organisation
-si saine chez les anciens, l'air circulait si librement dans leur large
-poitrine, et l'ordre politique était si bien en harmonie avec les
-facultés, qu'il n'existait presque jamais, comme de notre temps, des
-âmes mal à l'aise: cet état fait découvrir beaucoup d'idées fines, mais
-ne fournit point aux arts, et particulièrement à la sculpture, les
-simples affections, les éléments primitifs des sentiments, qui peuvent
-seuls s'exprimer par le marbre éternel.
-
-A peine trouve-t-on dans leurs statues quelques traces de mélancolie.
-Une tête d'Apollon, au palais Justiniani, une autre d'Alexandre mourant,
-sont les seules où les dispositions de l'âme rêveuse et souffrante
-soient indiquées; mais elles appartiennent l'une et l'autre, selon toute
-apparence, au temps où la Grèce était asservie. Dès lors il n'y avait
-plus cette fierté ni cette tranquillité d'âme qui ont produit chez les
-anciens les chefs-d'oeuvre de la sculpture et de la poésie composée dans
-le même esprit.
-
-La pensée qui n'a plus d'aliments au dehors se replie sur elle-même,
-analyse, travaille, creuse les sentiments intérieurs; mais elle n'a plus
-cette force de création qui suppose et le bonheur et la plénitude de
-forces que le bonheur seul peut donner. Les sarcophages, même chez les
-anciens, ne rappellent que des idées guerrières ou riantes: dans la
-multitude de ceux qui se trouvent au musée du Vatican, on voit des
-batailles, des jeux représentés en bas-reliefs sur les tombeaux. Le
-souvenir de l'activité de la vie était le plus bel hommage que l'on crût
-devoir rendre aux morts. Rien n'affaiblissait, rien ne diminuait les
-forces. L'encouragement, l'émulation, étaient le principe des beaux-arts
-comme de la politique; il y avait place pour toutes les vertus, comme
-pour tous les talents. Le vulgaire se glorifiait de savoir admirer; et
-le culte du génie était desservi par ceux même qui ne pouvaient point
-aspirer à ses couronnes.
-
-La religion grecque n'était point, comme le christianisme, la
-consolation du malheur, la richesse de la misère, l'avenir des mourants;
-elle voulait la gloire, le triomphe; elle faisait, pour ainsi dire,
-l'apothéose de l'homme. Dans ce culte périssable, la beauté même était
-un dogme religieux. Si les artistes étaient appelés à peindre les
-passions basses ou féroces, ils en sauvaient la honte à la figure
-humaine, en y joignant, comme dans les faunes et les centaures, quelques
-traits des animaux; et, pour donner à la beauté son plus sublime
-caractère, ils unissaient tour à tour dans les statues des hommes et des
-femmes, dans la Minerve guerrière et dans l'Apollon Musagète, les
-charmes des deux sexes, la force à la douceur, la douceur à la force;
-mélange heureux de deux qualités opposées, sans lequel aucune des deux
-ne serait parfaite.
-
-Corinne, en continuant ses observations, retint Oswald quelque temps
-devant des statues endormies qui sont placées sur les tombeaux, et
-montrent l'art de la sculpture sous le point de vue le plus agréable.
-Elle lui fit remarquer que toutes les fois que les statues sont censées
-représenter une action, le mouvement qui s'arrête produit une sorte
-d'étonnement quelquefois pénible. Mais les statues dans le sommeil, ou
-seulement dans l'attitude d'un repos complet, offrent une image de
-l'éternelle tranquillité, qui s'accorde merveilleusement avec l'effet
-général du Midi sur l'homme. Il semble que là les beaux-arts soient les
-paisibles spectateurs de la nature, et que le génie lui-même, qui agite
-l'âme dans le Nord, ne soit, sous un beau ciel, qu'une harmonie de plus.
-
-Oswald et Corinne passèrent dans la salle où sont rassemblées les images
-sculptées des animaux et des reptiles; et la statue de Tibère se trouve
-par hasard au milieu de cette cour. C'est sans projet qu'une telle
-réunion s'est faite. Ces marbres se sont d'eux-mêmes rangés autour de
-leur maître. Une autre salle renferme les monuments tristes et sévères
-des Égyptiens, de ce peuple chez lequel les statues ressemblent plus aux
-momies qu'aux hommes, et qui, par ses institutions silencieuses, roides
-et serviles, semble avoir, autant qu'il le pouvait, assimilé la vie à la
-mort. Les Égyptiens excellaient bien plus dans l'art d'imiter les
-animaux que les hommes; c'est l'empire de l'âme qui semble leur être
-inaccessible.
-
-Viennent ensuite les portiques du musée, où l'on voit à chaque pas un
-nouveau chef-d'oeuvre. Des vases, des autels, des ornements de toute
-espèce entourent l'Apollon, le Laocoon, les Muses. C'est là qu'on
-apprend à sentir Homère et Sophocle; c'est là que se révèle à l'âme une
-connaissance de l'antiquité qui ne peut jamais s'acquérir ailleurs.
-C'est en vain que l'on se fie à la lecture de l'histoire pour comprendre
-l'esprit des peuples; ce que l'on voit excite en nous bien plus d'idées
-que ce qu'on lit, et les objets extérieurs causent une émotion forte qui
-donne à l'étude du passé l'intérêt et la vie qu'on trouve dans
-l'observation des hommes et des faits contemporains.
-
-Au milieu des superbes portiques, asile de tant de merveilles, il y a
-des fontaines qui coulent sans cesse, et vous avertissent doucement des
-heures qui passaient de même, il y a deux mille ans, quand les artistes
-de ces chefs-d'oeuvre existaient encore. Mais l'impression la plus
-mélancolique que l'on éprouve au musée du Vatican, c'est en contemplant
-les débris des statues que l'on y voit rassemblés: le torse d'Hercule,
-des têtes séparés du tronc; un pied de Jupiter, qui suppose une statue
-plus grande et plus parfaite que toutes celles que nous connaissons. On
-croit voir le champ de bataille où le temps a lutté contre le génie, et
-ces membres mutilés attestent sa victoire et nos pertes.
-
-Après être sortis du Vatican, Corinne conduisit Oswald devant les
-colosses de Monte-Cavallo; ces deux statues représentent, dit-on, Castor
-et Pollux. Chacun des deux héros dompte d'une seule main un cheval
-fougueux qui se cabre. Ces formes colossales, cette lutte de l'homme
-avec les animaux, donne, comme tous les ouvrages des anciens, une
-admirable idée de la puissance physique de la nature humaine. Mais cette
-puissance a quelque chose de noble qui ne se retrouve plus dans notre
-ordre social, où la plupart des exercices du corps sont abandonnés aux
-gens du peuple. Ce n'est point la force animale de la nature humaine, si
-l'on peut s'exprimer ainsi, qui se fait remarquer dans ces
-chefs-d'oeuvre. Il semble qu'il y avait une union plus intime entre les
-qualités physiques et morales chez les anciens, qui vivaient sans cesse
-au milieu de la guerre, et d'une guerre presque d'homme à homme. La
-force du corps et la générosité de l'âme, la dignité des traits et la
-fierté du caractère, la hauteur de la stature et l'autorité du
-commandement, étaient des idées inséparables, avant qu'une religion
-intellectuelle eût placé la puissance de l'homme dans son âme. La figure
-humaine, qui était aussi la figure des dieux, paraissait symbolique; et
-le colosse nerveux de l'Hercule, et toutes les figures de l'antiquité
-dans ce genre, ne retracent point les vulgaires idées de la vie commune,
-mais la volonté toute-puissante, la volonté divine, qui se montre sous
-l'emblème d'une force physique surnaturelle.
-
-Corinne et lord Nelvil terminèrent leur journée en allant voir l'atelier
-de Canova, du plus grand sculpteur moderne. Comme il était tard, ce fut
-aux flambeaux qu'ils se le firent montrer, et les statues gagnent
-beaucoup à cette manière d'être vues. Les anciens en jugeaient ainsi,
-puisqu'ils les plaçaient souvent dans leurs Thermes, où le jour ne
-pouvait pas pénétrer. A la lueur des flambeaux, l'ombre plus prononcée
-amortit la brillante uniformité du marbre, et les statues paraissent des
-figures pâles, qui ont un caractère plus touchant et de grâce et de vie.
-Il y avait chez Canova une admirable statue destinée pour un tombeau:
-elle représentait le génie de la douleur appuyé sur un lion, emblème de
-la force. Corinne, en contemplant ce génie, crut y trouver quelque
-ressemblance avec Oswald, et l'artiste lui-même en fut aussi frappé.
-Lord Nelvil se détourna pour ne point attirer ce genre d'attention; mais
-il dit à voix basse à son amie: «Corinne, j'étais condamné à cette
-éternelle douleur quand je vous ai rencontrée; mais vous avez changé ma
-vie; et quelquefois l'espoir, et toujours un trouble mêlé de charmes,
-remplit ce coeur qui ne devait plus éprouver que des regrets.»
-
-
-CHAPITRE III
-
-Les chefs-d'oeuvre de la peinture étaient alors réunis à Rome; et sa
-richesse, sous ce rapport, surpassait toutes celles du reste du monde.
-Un seul point de discussion pouvait exister sur l'effet que produisaient
-ces chefs-d'oeuvre. La nature des sujets que les grands artistes
-d'Italie ont choisis se prête-t-elle à toute la variété, à toute
-l'originalité de passions et de caractères que la peinture peut
-exprimer? Oswald et Corinne différaient d'opinion à cet égard; mais
-cette différence, comme toutes celles qui existaient entre eux, tenait à
-la diversité des nations, des climats et des religions. Corinne
-affirmait que les sujets les plus favorables à la peinture, c'étaient
-les sujets religieux. Elle disait que la sculpture était l'art du
-paganisme, comme la peinture était celui du christianisme; et que l'on
-retrouvait dans ces arts, comme dans la poésie, les qualités qui
-distinguent la littérature ancienne et moderne. Les tableaux de
-Michel-Ange, ce peintre de la Bible, de Raphaël, ce peintre de
-l'Évangile, supposent autant de profondeur et de sensibilité qu'on en
-peut trouver dans Shakspeare et Racine. La sculpture ne saurait
-présenter aux regards qu'une existence énergique et simple, tandis que
-la peinture indique les mystères du recueillement et de la résignation,
-et fait parler l'âme immortelle à travers de passagères couleurs.
-Corinne soutenait aussi que les faits historiques, ou tirés des poëmes,
-étaient rarement pittoresques. Il faudrait souvent, pour comprendre de
-tels tableaux, que l'on eût conservé l'usage des peintres du vieux
-temps, d'écrire les paroles que doivent dire les personnages sur un
-ruban qui sort de leur bouche. Mais les sujets religieux sont à
-l'instant entendus par tout le monde, et l'attention n'est point
-détournée de l'art pour deviner ce qu'il représente.
-
-Corinne pensait que l'expression des peintres modernes, en général,
-était souvent théâtrale; qu'elle avait l'empreinte de leur siècle, où
-l'on ne connaissait plus, comme André Mantègne, Pérugin et Léonard de
-Vinci, cette unité d'existence, ce naturel dans la manière d'être, qui
-tient encore du repos antique. Mais à ce repos est unie la profondeur de
-sentiments qui caractérise le christianisme. Elle admirait la
-composition sans artifice des tableaux de Raphaël, surtout dans sa
-première manière. Toutes les figures sont dirigées vers un objet
-principal, sans que l'artiste ait songé à les grouper en attitude, à
-travailler l'effet qu'elles peuvent produire. Corinne disait que cette
-bonne foi dans les arts d'imagination, comme dans tout le reste, est le
-caractère du génie, et que le calcul du succès est presque toujours
-destructeur de l'enthousiasme. Elle prétendait qu'il y avait de la
-rhétorique en peinture comme dans la poésie, et que tous ceux qui ne
-savaient pas caractériser cherchaient les ornements accessoires,
-réunissaient tout le prestige d'un sujet brillant aux costumes riches,
-aux attitudes remarquables; tandis qu'une simple vierge tenant son
-enfant dans ses bras, un vieillard attentif dans la messe de Bolsène, un
-homme appuyé sur son bâton dans l'école d'Athènes, sainte Cécile levant
-les yeux au ciel, produisaient, par l'expression seule du regard et de
-la physionomie, des impressions bien plus profondes. Ces beautés
-naturelles se découvrent chaque jour davantage; mais, au contraire, dans
-les tableaux d'effet, le premier coup d'oeil est toujours le plus
-frappant.
-
-Corinne ajoutait à ces réflexions une observation qui les fortifiait
-encore: c'est que les sentiments religieux des Grecs et des Romains, la
-disposition de leur âme en tout genre ne pouvant être la nôtre, il nous
-est impossible de créer dans leur sens, d'inventer, pour ainsi dire, sur
-leur terrain. L'on peut les imiter à force d'étude; mais comment le
-génie trouverait-il tout son essor dans un travail où la mémoire et
-l'érudition sont si nécessaires? Il n'en est pas de même des sujets qui
-appartiennent à notre propre histoire ou à notre propre religion. Les
-peintres peuvent en avoir eux-mêmes l'inspiration personnelle; ils
-sentent ce qu'ils peignent, ils peignent ce qu'ils ont vu. La vie leur
-sert pour imaginer la vie; mais, en se transportant dans l'antiquité, il
-faut qu'ils inventent d'après les livres et les statues. Enfin, Corinne
-trouvait que les tableaux pieux faisaient à l'âme un bien que rien ne
-pouvait remplacer, et qu'ils supposaient dans l'artiste un saint
-enthousiasme qui se confond avec le génie, le renouvelle, le ranime, et
-peut seul le soutenir contre les dégoûts de la vie et les injustices des
-hommes.
-
-Oswald recevait, sous quelques rapports, une impression différente.
-D'abord il était presque scandalisé de voir représenter en peinture,
-comme l'a fait Michel-Ange, la figure de la Divinité même revêtue de
-traits mortels. Il croyait que la pensée n'osait lui donner des formes,
-et qu'on trouvait à peine au fond de son âme une idée assez
-intellectuelle, assez éthérée, pour l'élever jusqu'à l'Être suprême; et
-quant aux sujets tirés de l'Écriture sainte, il lui semblait que
-l'expression et les images dans ce genre de tableaux laissaient beaucoup
-à désirer. Il croyait, avec Corinne, que la méditation religieuse est le
-sentiment le plus intime que l'homme puisse éprouver; et, sous ce
-rapport, il est celui qui fournit aux peintres les plus grands mystères
-de la physionomie et du regard; mais la religion réprimant tous les
-mouvements du coeur qui ne naissent pas immédiatement d'elle, les
-figures des saints et des martyrs ne peuvent être très-variées. Le
-sentiment de l'humilité, si noble devant le ciel, affaiblit l'énergie
-des passions terrestres, et donne nécessairement de la monotonie à la
-plupart des sujets religieux. Quand Michel-Ange, avec son terrible
-talent, a voulu peindre ces sujets, il en a presque altéré l'esprit, en
-donnant à ses prophètes une expression redoutable et puissante qui en a
-fait des Jupiters plutôt que des saints. Souvent aussi il se sert, comme
-le Dante, des images du paganisme, et mêle la mythologie à la religion
-chrétienne. Une des circonstances les plus admirables de l'établissement
-du christianisme, c'est l'état vulgaire des apôtres qui l'ont prêché,
-l'asservissement et la misère du peuple juif, dépositaire pendant
-longtemps des promesses qui annonçaient le Christ. Ce contraste entre la
-petitesse des moyens et la grandeur du résultat est très-beau
-moralement; mais en peinture, où les moyens seuls peuvent paraître, les
-sujets chrétiens doivent être moins éclatants que ceux qui sont tirés
-des temps héroïques et fabuleux. Parmi les arts, la musique seule peut
-être purement religieuse. La peinture ne saurait se contenter d'une
-expression aussi rêveuse et aussi vague que celle des sons. Il est vrai
-que l'heureuse combinaison des couleurs et du clair-obscur produit, si
-l'on peut s'exprimer ainsi, un effet musical dans la peinture; mais,
-comme elle représente la vie, on lui demande l'expression des passions
-dans toute leur énergie et leur diversité. Sans doute il faut choisir
-parmi les faits historiques ceux qui sont assez connus pour qu'il ne
-faille point d'étude pour les comprendre; car l'effet produit par les
-tableaux doit être immédiat et rapide, comme tous les plaisirs causés
-par les beaux-arts; mais quand les faits historiques sont aussi
-populaires que les sujets religieux, ils ont sur eux l'avantage de la
-variété des situations et des sentiments qu'ils retracent.
-
-Lord Nelvil pensait aussi qu'on devait de préférence représenter en
-tableaux les scènes de tragédie, ou les fictions poétiques les plus
-touchantes, afin que tous les plaisirs de l'imagination et de l'âme
-fussent réunis. Corinne combattit encore cette opinion, quelque
-séduisante qu'elle fût. Elle était convaincue que l'empiétement d'un art
-sur l'autre leur nuisait mutuellement. La sculpture perd les avantages
-qui lui sont particuliers, quand elle aspire aux groupes de la peinture;
-la peinture, quand elle veut atteindre à l'expression dramatique. Les
-arts sont bornés dans leurs moyens, quoique sans bornes dans leurs
-effets. Le génie ne cherche point à combattre ce qui est dans l'essence
-des choses; sa supériorité consiste, au contraire, à la deviner. «Vous,
-mon cher Oswald, dit Corinne, vous n'aimez pas les arts en eux-mêmes,
-mais seulement à cause de leurs rapports avec le sentiment ou l'esprit.
-Vous n'êtes ému que par ce qui vous retrace les peines du coeur. La
-musique et la poésie conviennent à cette disposition; tandis que les
-arts qui parlent aux yeux, bien que leur signification soit idéale, ne
-plaisent et n'intéressent que lorsque notre âme est tranquille et notre
-imagination tout à fait libre. Il ne faut pas non plus, pour les goûter,
-la gaieté qu'inspire la société, mais la sérénité que fait naître un
-beau jour, un beau climat. Il faut sentir, dans ces arts qui
-représentent les objets extérieurs, l'harmonie universelle de la nature;
-et quand notre âme est troublée, nous n'avons plus en nous-mêmes cette
-harmonie: le malheur l'a détruite.--Je ne sais, répondit Oswald, si je
-ne cherche dans les beaux-arts que ce qui peut rappeler les souffrances
-de l'âme; mais je sais bien au moins que je ne puis supporter d'y
-trouver la représentation des douleurs physiques. Ma plus forte
-objection, continua-t-il, contre les sujets chrétiens en peinture, c'est
-le sentiment pénible que fait éprouver l'image du sang, des blessures,
-des supplices bien que le plus noble enthousiasme ait animé les
-victimes. Philoctète est peut-être le seul sujet tragique dans lequel
-les maux physiques puissent être admis. Mais de combien de circonstances
-poétiques ces maux cruels ne sont-ils pas entourés! Ce sont les flèches
-d'Hercule qui les ont causés; le fils d'Esculape doit les guérir; enfin,
-cette blessure se confond presque avec le ressentiment moral qu'elle
-fait naître dans celui qui en est atteint, et ne peut exciter aucune
-impression de dégoût. Mais la figure du possédé, dans le superbe tableau
-de la Transfiguration, par Raphaël, est une image désagréable, et qui
-n'a nullement la dignité des beaux-arts. Il faut qu'ils nous découvrent
-le charme de la douleur, comme la mélancolie de la prospérité; c'est
-l'idéal de la destinée humaine qu'ils doivent représenter dans chaque
-circonstance particulière. Rien ne tourmente plus l'imagination que des
-plaies sanglantes ou des convulsions nerveuses. Il est impossible que
-dans de semblables tableaux l'on ne cherche et l'on ne craigne pas en
-même temps de trouver l'exactitude de l'imitation. L'art qui ne
-consisterait que dans cette imitation, quel plaisir nous donnerait-il?
-Il est plus horrible ou moins beau que la nature même, dès l'instant
-qu'il aspire seulement à lui ressembler.
-
---Vous avez raison, milord, dit Corinne, de désirer qu'on écarte des
-sujets chrétiens les images pénibles; elles n'y sont pas nécessaires.
-Mais avouez cependant que le génie, et le génie de l'âme, sait triompher
-de tout. Voyez cette Communion de saint Jérôme, par le Dominiquin. Le
-corps du vénérable mourant est livide et décharné; c'est la mort qui se
-soulève: mais dans ce regard est la vie éternelle, et toutes les misères
-du monde ne sont là que pour disparaître devant le pur éclat d'un
-sentiment religieux. Cependant, cher Oswald, continua Corinne, bien que
-je ne sois pas de votre avis en tout, je veux vous montrer que, même en
-différant, nous avons toujours quelque analogie. J'ai essayé ce que vous
-désirez dans la galerie de tableaux que des artistes de mes amis m'ont
-composée, et dont j'ai moi-même esquissé quelques dessins. Vous y verrez
-les défauts et les avantages des sujets de peinture que vous aimez.
-Cette galerie est dans ma maison de campagne, à Tivoli. Le temps est
-assez beau pour la voir; voulez-vous que nous y allions demain?» Et
-comme elle attendait qu'Oswald y consentît, il lui dit: «Mon amie,
-pouvez-vous douter de ma réponse? Ai-je un autre bonheur dans ce monde,
-une autre idée que vous? Et ma vie, que j'ai trop affranchie peut-être
-de toute occupation, comme de tout intérêt, n'est-elle pas uniquement
-remplie par le bonheur de vous entendre et de vous voir?»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Ils partirent donc le lendemain pour Tivoli. Oswald conduisait lui-même
-les quatre chevaux qui les traînaient, et se plaisait dans la rapidité
-de leur course, rapidité qui semble accroître la vivacité du sentiment
-de l'existence; et cette impression est douce à côté de ce qu'on aime.
-Il dirigeait la voiture avec une attention extrême, dans la crainte que
-le moindre accident ne pût arriver à Corinne. Il avait ces soins
-protecteurs qui sont le plus doux lien de l'homme avec la femme. Corinne
-n'était point, comme la plupart des femmes, facilement effrayée par les
-dangers possibles d'une route; mais il lui était si doux de remarquer la
-sollicitude d'Oswald, qu'elle souhaitait presque d'avoir peur, afin
-d'être rassurée par lui.
-
-Ce qui donnait, comme on le verra dans la suite, un si grand ascendant à
-lord Nelvil sur le coeur de son amie, c'étaient les contrastes
-inattendus qui prêtaient à toute sa manière d'être un charme
-particulier. Tout le monde admirait son esprit et la grâce de sa figure;
-mais il devait intéresser surtout une personne qui, réunissant en elle,
-par un accord singulier, la constance à la mobilité, se plaisait dans
-les impressions tout à la fois variées et fidèles. Jamais il n'était
-occupé que de Corinne; et cette occupation même prenait sans cesse des
-caractères différents: tantôt la réserve y dominait, tantôt l'abandon,
-tantôt une douceur parfaite, tantôt une amertume sombre, qui prouvait la
-profondeur des sentiments, mais mêlait le trouble à la confiance, et
-faisait naître sans cesse une émotion nouvelle. Oswald, intérieurement
-agité, cherchait à se contenir au dehors; et celle qui l'aimait, occupée
-à le deviner, trouvait dans ce mystère un intérêt continuel. On eût dit
-que les défauts mêmes d'Oswald étaient faits pour relever ses agréments.
-Un homme, quelque distingué qu'il eût été, mais dont le caractère n'eût
-point offert de contradiction ni de combats, n'aurait pas ainsi captivé
-l'imagination de Corinne. Elle avait une sorte de peur d'Oswald qui
-l'asservissait à lui; il régnait sur son âme par une bonne et par une
-mauvaise puissance, par ses qualités, et par l'inquiétude que ces
-qualités mal combinées pouvaient inspirer; enfin, il n'y avait pas de
-sécurité dans le bonheur que donnait lord Nelvil: et peut-être faut-il
-expliquer par ce tort même l'exaltation de la passion de Corinne;
-peut-être ne pouvait-elle aimer à ce point que celui qu'elle craignait
-de perdre. Un esprit supérieur, une sensibilité aussi ardente que
-délicate, pouvait se lasser de tout, excepté de l'homme vraiment
-extraordinaire dont l'âme constamment ébranlée ressemblait au ciel même,
-qui se montre tantôt serein, tantôt couvert de nuages. Oswald, toujours
-vrai, toujours profond et passionné, était néanmoins souvent prêt à
-renoncer à l'objet de sa tendresse, parce qu'une longue habitude de la
-peine lui faisait croire qu'il ne pouvait y avoir que du remords et de
-la souffrance dans les affections trop vives du coeur.
-
-Lord Nelvil et Corinne, dans leur course à Tivoli, passèrent devant les
-ruines du palais d'Adrien et du jardin immense qui l'entourait. Ce
-prince avait réuni dans son jardin les productions les plus rares, les
-chefs-d'oeuvre les plus admirables des pays conquis par les Romains. On
-y voit encore aujourd'hui quelques pierres éparses qui s'appellent
-_l'Égypte, l'Inde et l'Asie_. Plus loin était la retraite où Zénobie,
-reine de Palmyre, a terminé ses jours. Elle n'a pas soutenu dans
-l'adversité la grandeur de sa destinée; elle n'a su, ni, comme un homme,
-mourir pour la gloire; ni, comme une femme, mourir plutôt que de trahir
-son ami.
-
-Enfin ils découvrirent Tivoli, qui fut la demeure de tant d'hommes
-célèbres, de Brutus, d'Auguste, de Mécène, de Catulle; mais surtout la
-demeure d'Horace; car ce sont ses vers qui ont illustré ce séjour. La
-maison de Corinne était bâtie au-dessus de la cascade bruyante du
-Téverone; au haut de la montagne, en face de son jardin, était le temple
-de la Sibylle. C'est une belle idée qu'avaient les anciens de placer les
-temples au sommet des lieux élevés. Ils dominaient sur la campagne,
-comme les idées religieuses sur toute autre pensée. Ils inspiraient plus
-d'enthousiasme pour la nature, en annonçant la Divinité dont elle émane,
-et l'éternelle reconnaissance des générations successives envers elle.
-Le paysage, de quelque point de vue qu'on le considérât, faisait tableau
-avec le temple, qui était là comme le centre ou l'ornement de tout. Les
-ruines répandent un singulier charme sur la campagne d'Italie. Elles ne
-rappellent pas, comme les édifices modernes, le travail et la présence
-de l'homme; elles se confondent avec les arbres, avec la nature; elles
-semblent en harmonie avec le torrent solitaire, image du temps qui les a
-faites ce qu'elles sont. Les plus belles contrées du monde, quand elles
-ne retracent aucun souvenir, quand elles ne portent l'empreinte d'aucun
-événement remarquable, sont dépourvues d'intérêt, en comparaison des
-pays historiques. Quel lieu pouvait mieux convenir à l'habitation de
-Corinne en Italie, que le séjour consacré à la Sibylle, à la mémoire
-d'une femme animée par une inspiration divine? La maison de Corinne
-était ravissante; elle était ornée avec l'élégance du goût moderne, et
-cependant le charme d'une imagination qui se plaît dans les beautés
-antiques s'y faisait sentir. L'on y remarquait une rare intelligence du
-bonheur, dans le sens le plus élevé de ce mot, c'est-à-dire, en le
-faisant consister dans tout ce qui ennoblit l'âme, excite la pensée et
-vivifie le talent.
-
-En se promenant avec Corinne, Oswald s'aperçut que le souffle du vent
-avait un son harmonieux, et répandait dans l'air des accords qui
-semblaient venir du balancement des fleurs, de l'agitation des arbres,
-et prêter une voix à la nature. Corinne lui dit que c'étaient des harpes
-éoliennes que le vent faisait résonner, et qu'elle avait placées dans
-quelques grottes du jardin, pour remplir l'atmosphère de sons aussi bien
-que de parfums. Dans cette demeure délicieuse, Oswald était inspiré par
-le sentiment le plus pur. «Écoutez, dit-il à Corinne, jusqu'à ce jour
-j'éprouvais du remords en étant heureux près de vous; mais, à présent,
-je me dis que c'est mon père qui vous a envoyée vers moi, pour que je ne
-souffre plus sur cette terre. C'est lui que j'avais offensé, et c'est
-lui cependant dont les prières dans le ciel ont obtenu ma grâce.
-Corinne, s'écria-t-il en se jetant à ses genoux, je suis pardonné; je le
-sens à ce calme innocent et doux qui règne dans mon âme. Tu peux, sans
-crainte, t'unir à mon sort; il n'aura plus rien de fatal.--Eh bien, dit
-Corinne, jouissons encore quelque temps de cette paix du coeur qui nous
-est accordée. Ne touchons pas à la destinée; elle fait tant de peur
-quand on veut s'en mêler, quand on tâche d'obtenir plus qu'elle ne
-donne! Ah! mon ami, ne changeons rien, puisque nous sommes heureux.»
-
-Lord Nelvil fut blessé de cette réponse de Corinne. Il pensait qu'elle
-devait comprendre qu'il était prêt à lui tout dire, à lui tout
-promettre, si, dans ce moment, elle lui confiait son histoire; et cette
-manière de l'éviter encore l'offensa en l'affligeant; il n'aperçut pas
-qu'un sentiment de délicatesse empêchait Corinne de profiter de
-l'émotion d'Oswald pour le lier par un serment. Peut-être, d'ailleurs,
-est-il dans la nature d'un amour profond et vrai de redouter un moment
-solennel, quelque désiré qu'il soit, et de ne changer qu'en tremblant
-l'espérance contre le bonheur même. Oswald, loin d'en juger ainsi, se
-persuada que Corinne, tout en l'aimant, désirait de conserver son
-indépendance, et qu'elle éloignait attentivement tout ce qui pouvait
-amener une union indissoluble. Cette pensée lui fit éprouver une
-irritation douloureuse; et, prenant aussitôt un air froid et contenu, il
-suivit Corinne dans sa galerie de tableaux, sans prononcer un seul mot.
-Elle devina bien vite l'impression qu'elle avait produite sur lui. Mais,
-connaissant sa fierté, elle n'osa pas lui dire ce qu'elle avait
-remarqué; toutefois, en lui montrant ses tableaux, en lui parlant sur
-des idées générales, elle avait une espérance vague de l'adoucir, qui
-donnait à sa voix un charme plus touchant, alors même qu'elle ne
-prononçait que des paroles indifférentes.
-
-Sa galerie était composée de tableaux d'histoire, de tableaux sur des
-sujets poétiques et religieux, et de paysages. Il n'y en avait point qui
-fussent composés d'un très-grand nombre de figures. Ce genre présente
-sans doute de grandes difficultés, mais il donne moins de plaisir. Les
-beautés qu'on y trouve sont trop confuses ou trop détaillées. L'unité
-d'intérêt, ce principe de vie dans les arts, comme dans tout, y est
-nécessairement morcelé. Le premier des tableaux historiques représentait
-Brutus dans une méditation profonde, assis au pied de la statue de Rome.
-Dans le fond, des esclaves portent ses deux fils sans vie, qu'il a
-lui-même condamnés à mort, et de l'autre côté du tableau la mère et les
-soeurs s'abandonnent au désespoir: les femmes sont heureusement
-dispensées du courage qui fait sacrifier les affections du coeur. La
-statue de Rome, placée près de Brutus, est une belle idée: c'est elle
-qui dit tout. Cependant comment pourrait-on savoir, sans une
-explication, que c'est Brutus l'ancien, qui vient d'envoyer ses fils au
-supplice? et néanmoins il est impossible de caractériser cet événement
-plus qu'il ne l'est dans ce tableau. L'on aperçoit dans l'éloignement
-Rome simple encore, sans édifices, sans ornements, mais bien grande
-comme patrie, puisqu'elle inspire un tel sacrifice. «Sans doute, dit
-Corinne à lord Nelvil, quand je vous ai nommé Brutus, toute votre âme
-s'est attachée à ce tableau; mais vous auriez pu le voir sans en deviner
-le sujet. Et cette incertitude, qui existe presque toujours dans les
-tableaux historiques, ne mêle-t-elle pas le tourment d'une énigme aux
-jouissances des beaux-arts, qui doivent être si faciles et si claires?
-
-«J'ai choisi ce sujet, parce qu'il rappelle la plus terrible action que
-l'amour de la patrie ait inspirée. Le pendant de ce tableau, c'est
-Marius épargné par le Cimbre, qui ne peut se résoudre à tuer ce grand
-homme: la figure de Marius est imposante; le costume du Cimbre,
-l'expression de sa physionomie, sont très-pittoresques. C'est la
-deuxième époque de Rome, lorsque les lois n'existaient plus, mais quand
-le génie exerçait encore un grand empire sur les circonstances. Vient
-ensuite celle où les talents et la gloire n'attiraient que le malheur et
-l'insulte. Le troisième tableau que voici représente Bélisaire portant
-sur ses épaules son jeune guide, mort en demandant l'aumône pour lui.
-Bélisaire aveugle et mendiant, est ainsi récompensé par son maître; et
-dans l'univers qu'il a conquis, il n'a plus d'autre emploi que de porter
-dans la tombe les tristes restes du pauvre enfant qui seul ne l'avait
-point abandonné. Cette figure de Bélisaire est admirable; et, depuis les
-peintres anciens, on n'en a guère fait d'aussi belles. L'imagination du
-peintre, comme celle d'un poëte, a réuni tous les genres de malheur, et
-peut-être même y en a-t-il trop pour la pitié; mais qui nous dit que
-c'est Bélisaire? Ne faut-il pas être fidèle à l'histoire pour la
-rappeler? et quand on y est fidèle, est-elle assez pittoresque? Après
-ces tableaux, qui représentent dans Brutus les vertus qui ressemblent au
-crime; dans Marius, la gloire, cause des malheurs; dans Bélisaire, les
-services payés par les persécutions les plus noires; enfin toutes les
-misères de la destinée humaine, que les événements de l'histoire
-racontent chacun à sa manière, j'ai placé deux tableaux de l'ancienne
-école, qui soulagent un peu l'âme oppressée, en rappelant la religion
-qui a consolé l'univers asservi et déchiré, la religion qui donnait une
-vie au fond du coeur, quand tout au dehors n'était qu'oppression et
-silence. Le premier est de l'Albane; il a peint le Christ enfant endormi
-sur la croix. Voyez quelle douceur, quel calme dans ce visage! quelles
-idées pures il rappelle! comme il fait sentir que l'amour divin n'a rien
-à craindre de la douleur ni de la mort! Le Titien est l'auteur du second
-tableau: c'est Jésus-Christ succombant sous le fardeau de la croix. Sa
-mère vient au-devant de lui; elle se jette à genoux en l'apercevant:
-admirable respect d'une mère pour les malheurs et les vertus célestes de
-son fils! Quel regard que celui du Christ! quelle divine résignation, et
-cependant quelle souffrance! et quelle sympathie, par cette souffrance,
-avec le coeur de l'homme! Voilà sans doute le plus beau de mes tableaux.
-C'est celui vers lequel je reporte sans cesse mes regards, sans pouvoir
-jamais épuiser l'émotion qu'il me cause. Viennent ensuite, continua
-Corinne, les tableaux dramatiques tirés des quatre grands poètes. Jugez
-avec moi, milord, de l'effet qu'ils produisent. Le premier représente
-Énée dans les champs Élysées, lorsqu'il veut s'approcher de Didon.
-L'ombre indignée s'éloigne, et s'applaudit de ne plus porter dans son
-sein le coeur qui battrait encore d'amour à l'aspect du coupable. La
-couleur vaporeuse des ombres, et la pâle nature qui les environne, font
-contraste avec l'air de vie d'Énée et de la sibylle qui le conduit. Mais
-c'est un jeu de l'artiste que ce genre d'effet, et la description du
-poëte est nécessairement bien supérieure à ce que l'on peut en peindre.
-J'en dirai autant du tableau que voici: Clorinde mourante et Tancrède.
-Le plus grand-attendrissement qu'il puisse causer, c'est de rappeler les
-beaux vers du Tasse, lorsque Clorinde pardonne à son ennemi qui l'adore
-et vient de lui percer le sein. C'est nécessairement subordonner la
-peinture à la poésie que de la consacrer à des sujets traités par les
-grands poëtes; car il reste de leurs paroles une impression qui efface
-tout; et presque toujours les situations qu'ils ont choisies tirent leur
-plus grande force du développement des passions et de leur éloquence,
-tandis que la plupart des effets pittoresques naissent d'une beauté
-calme, d'une expression simple, d'une attitude noble, d'un moment de
-repos, enfin, digne d'être infiniment prolongé, sans que le regard s'en
-lasse jamais.
-
-«Votre terrible Shakspeare, milord, continua Corinne, fourni le sujet du
-troisième tableau dramatique. C'est Macbeth, l'invincible Macbeth, qui,
-prêt à combattre Macduff, dont il a fait périr la femme et les enfants,
-apprend que l'oracle des sorcières s'est accompli, que la forêt de
-Birman paraît s'avancer vers Dunsinane, et qu'il se bat avec un homme né
-depuis la mort de sa mère. Macbeth est vaincu par le sort, mais non par
-son adversaire. Il tient le glaive d'une main désespérée; il sait qu'il
-va mourir, mais il veut essayer si la force humaine ne pourrait pas
-triompher du destin. Certainement il y a dans cette tête une belle
-expression de désordre et de fureur, de trouble et d'énergie; mais à
-combien de beautés du poëte cependant ne faut-il pas renoncer! Peut-on
-peindre Macbeth précipité dans le crime par les prestiges de l'ambition,
-qui s'offrent à lui sous la forme de la sorcellerie? Comment exprimer la
-terreur qu'il éprouve, cette terreur qui se concilie cependant avec une
-bravoure intrépide? Peut-on caractériser le genre de superstition qui
-l'opprime? cette croyance sans dignité, cette fatalité de l'enfer qui
-pèse sur lui, son mépris de la vie, son horreur de la mort? Sans doute
-la physionomie de l'homme est le plus grand des mystères; mais cette
-physionomie, fixée dans un tableau, ne peut guère exprimer que les
-profondeurs d'un sentiment unique. Les contrastes, les luttes, les
-événements enfin appartiennent à l'art dramatique. La peinture peut
-difficilement rendre ce qui est successif: le temps ni le mouvement
-n'existent pas pour elle.
-
-«La Phèdre de Racine a fourni le sujet du quatrième tableau, dit Corinne
-en le montrant à lord Nelvil. Hippolyte, dans toute la beauté de la
-jeunesse et de l'innocence, repousse les accusations perfides de sa
-belle-mère; le héros Thésée protége encore son épouse coupable, qu'il
-entoure de son bras vainqueur. Phèdre porte sur son visage un trouble
-qui glace d'effroi; et sa nourrice, sans remords, l'encourage dans son
-crime. Hippolyte, dans ce tableau, est peut-être plus beau que dans
-Racine même; il y ressemble davantage au Méléagre antique, parce que nul
-amour pour Aricie ne dérange l'impression de sa noble et sauvage vertu;
-mais est-il possible de supposer que Phèdre, en présence d'Hippolyte,
-pût soutenir son mensonge, qu'elle le vît innocent et persécuté, et ne
-tombât point à ses pieds? Une femme offensée peut outrager ce qu'elle
-aime en son absence; mais quand elle le voit, il n'y a plus dans son
-coeur que de l'amour. Le poëte n'a jamais mis en scène Hippolyte avec
-Phèdre depuis que Phèdre l'a calomnié; le peintre devait les réunir pour
-rassembler, comme il l'a fait, toutes les beautés des contrastes: mais
-n'est-ce pas une preuve qu'il y a toujours une telle différence entre
-les sujets poétiques et les sujets pittoresques, qu'il vaut mieux que
-les poëtes fassent des vers d'après les tableaux, que les peintres des
-tableaux d'après les poëtes? L'imagination doit toujours précéder la
-pensée: l'histoire de l'esprit humain nous le prouve.»
-
-Pendant que Corinne expliquait ainsi ses tableaux à lord Nelvil, elle
-s'était arrêtée plusieurs fois, espérant qu'il lui parlerait; mais son
-âme blessée ne se trahissait par aucun mot: seulement, chaque fois
-qu'elle exprimait une idée sensible, il soupirait et détournait la tête,
-afin qu'elle ne vît pas combien dans sa disposition actuelle il était
-facilement ému. Corinne, oppressée par ce silence, s'assit en couvrant
-son visage de ses mains. Lord Nelvil se promena quelque temps avec
-vivacité dans la chambre, puis il s'approcha de Corinne, et fut au
-moment de se plaindre et de se livrer à ce qu'il éprouvait; mais un
-mouvement de fierté tout à fait invincible dans son caractère réprima
-son attendrissement, et il retourna vers les tableaux comme s'il
-attendait que Corinne achevât de les lui montrer. Elle espérait beaucoup
-de l'effet du dernier de tous; et, faisant effort à son tour pour
-paraître calme, elle se leva et dit: «Milord, il me reste encore trois
-paysages à vous faire voir; deux font allusion à quelques idées
-intéressantes: je n'aime pas beaucoup les scènes champêtres, qui sont
-fades en peinture, comme des idylles, quand elles ne font aucune
-allusion à la Fable ou à l'histoire. Ce qui vaut le mieux, ce me semble,
-en ce genre, c'est la manière de Salvator Rosa, qui représente, comme
-vous le voyez dans ce tableau, un rocher, des torrents et des arbres,
-sans un seul être vivant, sans que seulement le vol d'un oiseau rappelle
-l'idée de la vie. L'absence de l'homme au milieu de la nature excite des
-réflexions profondes. Que serait cette terre ainsi délaissée? OEuvre
-sans but, et cependant oeuvre encore si belle, dont la mystérieuse
-impression ne s'adresserait qu'à la Divinité!
-
-«Enfin voici les deux tableaux où, selon moi, l'histoire et la poésie
-sont heureusement unies au paysage. L'un représente le moment où
-Cincinnatus est invité par les consuls à quitter sa charrue pour
-commander les armées romaines. C'est tout le luxe du Midi que vous
-verrez dans ce paysage, son abondante végétation, son ciel brûlant, cet
-air riant de toute la nature, qui se retrouve dans la physionomie même
-des plantes. Et cet autre tableau qui fait contraste avec celui-ci,
-c'est le fils de Caïrbar endormi sur la tombe de son père. Il attend
-depuis trois jours et trois nuits le barde qui doit rendre les honneurs
-à la mémoire des morts. Ce barde est aperçu dans le lointain, descendant
-de la montagne; l'ombre du père plane sur les nuages; la campagne est
-couverte de frimas; les arbres, quoique dépouillés, sont agités par les
-vents, et leurs branches mortes et leurs feuilles desséchées suivent
-encore la direction de l'orage.»
-
-Oswald jusqu'alors avait conservé du ressentiment contre ce qui s'était
-passé dans le jardin, mais, à l'aspect de ce tableau, le tombeau de son
-père et les montagnes d'Écosse se retracèrent à sa pensée, et ses yeux
-se remplirent de larmes, Corinne prit sa harpe et, devant ce tableau,
-elle se mit à chanter les romances écossaises dont les simples notes
-semblent accompagner le bruit du vent qui gémit dans les vallées. Elle
-chanta les adieux d'un guerrier en quittant sa patrie et sa maîtresse,
-et ce mot jamais (_no more_), un des plus harmonieux et des plus
-sensibles de la langue anglaise, Corinne le prononçait avec l'expression
-la plus touchante. Oswald ne résista point à l'émotion qui l'oppressait,
-et l'un et l'autre s'abandonnèrent sans contrainte à leurs larmes. «Ah!
-s'écria lord Nelvil, cette patrie, qui est la mienne, ne dit-elle rien à
-ton coeur? Me suivrais-tu dans ces retraites peuplées par mes souvenirs?
-Serais-tu la digne compagne de ma vie, comme tu en es le charme et
-l'enchantement?--Je le crois, répondit Corinne, je le crois, puisque je
-vous aime.--Au nom de l'amour et de la pitié, ne me cachez plus rien,
-dit Oswald.--Vous le voulez, interrompit Corinne; j'y souscris. Ma
-promesse est donnée; je n'y mets qu'une condition, c'est que vous ne me
-demanderez pas de l'accomplir avant l'époque prochaine de nos solennités
-religieuses. Au moment où je vais décider de mon sort, l'appui du ciel
-ne m'est-il pas plus que jamais nécessaire?--Va, s'écria lord Nelvil, si
-ce sort dépend de moi, Corinne, il n'est plus douteux.--Vous le croyez,
-reprit-elle; je n'ai pas la même confiance; mais enfin, je vous en
-conjure, ayez pour ma faiblesse la condescendance que je désire.» Oswald
-soupira, sans accorder ni refuser le délai demandé. «Partons maintenant,
-dit Corinne, et retournons à la ville. Comment vous rien taire dans
-cette solitude! et si ce que j'ai à vous dire devait vous détacher de
-moi, faudrait-il que sitôt... Partons. Oswald, vous reviendrez ici, quoi
-qu'il arrive, mes cendres y reposeront.» Oswald, attendri, troublé,
-obéit à Corinne. Il revint avec elle, et pendant la route ils ne se
-parlèrent presque pas. De temps en temps ils se regardaient avec une
-affection qui disait tout; mais néanmoins un sentiment de mélancolie
-régnait au fond de leur âme quand ils arrivèrent au milieu de Rome.
-
-
-
-
-LIVRE NEUVIÈME
-
-LA FÊTE POPULAIRE ET LA MUSIQUE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-C'était le jour de la fête la plus bruyante de l'année, à la fin du
-carnaval, lorsqu'il prend au peuple romain comme une fièvre de joie,
-comme une fureur d'amusement dont on ne trouve point d'exemple ailleurs.
-Toute la ville se déguise; à peine reste-t-il aux fenêtres des
-spectateurs sans masque, pour regarder ceux qui en ont; et cette gaieté
-commence tel jour à point nommé, sans que les événements publics ou
-particuliers de l'année empêchent presque jamais personne de se divertir
-à cette époque.
-
-C'est là qu'on peut juger de toute l'imagination des gens du peuple.
-L'italien est plein de charmes, même dans leur bouche. Alfieri disait
-qu'il allait, à Florence, sur le marché public, pour apprendre le bon
-italien. Rome a le même avantage; et ces deux villes sont peut-être les
-seules du monde où le peuple parle si bien, que l'amusement de l'esprit
-peut se rencontrer à tous les coins des rues.
-
-Le genre de gaieté qui brille dans les auteurs des arlequinades et de
-l'opéra-bouffe se trouve très-communément même parmi les hommes sans
-éducation. Dans ces jours de carnaval, où l'exagération et la caricature
-sont admises, il se passe entre les masques les scènes les plus
-comiques.
-
-Souvent une gravité grotesque contraste avec la vivacité des Italiens,
-et l'on dirait que leurs vêtements bizarres leur inspirent une dignité
-qui ne leur est pas naturelle. D'autres fois ils font voir une
-connaissance si singulière de la mythologie dans les déguisements qu'ils
-arrangent, qu'on croirait les anciennes fables encore populaires à Rome.
-Plus souvent ils se moquent des divers états de la société avec une
-plaisanterie pleine de force et d'originalité. La nation paraît mille
-fois plus distinguée dans ses jeux que dans son histoire. La langue
-italienne se prête à toutes les nuances de la gaieté avec une facilité
-qui ne demande qu'une légère inflexion de voix, une terminaison un peu
-différente, pour accroître ou diminuer, ennoblir ou travestir le sens
-des paroles. Elle a surtout de la grâce dans la bouche des enfants.
-L'innocence de cet âge et la malice naturelle de la langue font un
-contraste très-piquant. Enfin, on pourrait dire que c'est une langue qui
-va d'elle-même, exprime sans qu'on s'en mêle, et paraît presque toujours
-avoir plus d'esprit que celui qui la parle.
-
-Il n'y a ni luxe ni bon goût dans la fête du carnaval; une sorte de
-pétulance universelle la fait ressembler aux bacchanales de
-l'imagination, mais de l'imagination seulement; car les Romains sont en
-général très-sobres, et même assez sérieux, les derniers jours du
-carnaval exceptés. On fait en tout genre des découvertes subites dans le
-caractère des Italiens, et c'est ce qui contribue à leur donner la
-réputation d'hommes rusés. Il y a sans doute une grande habitude de
-feindre dans ce pays, qui a supporté tant de jougs différents; mais ce
-n'est pas à la dissimulation qu'il faut toujours attribuer le passage
-rapide d'une manière d'être à l'autre. Une imagination inflammable en
-est souvent la cause. Les peuples qui ne sont que raisonnables ou
-spirituels peuvent aisément s'expliquer et se prévoir; mais tout ce qui
-tient à l'imagination est inattendu. Elle saute les intermédiaires; un
-rien peut la blesser, et quelquefois elle est indifférente à ce qui
-devrait le plus l'émouvoir. Enfin, c'est en elle-même que tout se passe,
-et l'on ne peut calculer ses impressions d'après ce qui les cause.
-
-On ne comprend pas du tout, par exemple, d'où vient l'amusement que les
-grands seigneurs romains trouvent à se promener en voiture d'un bout du
-_Corso_ à l'autre, des heures entières, soit pendant les jours du
-carnaval, soit les autres jours de l'année. Rien ne les dérange de cette
-habitude. Il y a aussi, parmi les masques, des hommes qui se promènent
-le plus ennuyeusement du monde, dans le costume le plus ridicule, et
-qui, tristes arlequins et taciturnes polichinelles, ne disent pas une
-parole pendant toute la soirée, mais ont, pour ainsi dire, leur
-conscience de carnaval satisfaite quand ils n'ont rien négligé pour se
-divertir.
-
-On trouve à Rome un genre de masques qui n'existe point ailleurs. Ce
-sont les masques pris d'après les figures des statues antiques, et qui
-de loin imitent une parfaite beauté: souvent les femmes perdent beaucoup
-en les quittant. Mais cependant cette immobile imitation de la vie, ces
-visages de cire ambulants, quelque jolis qu'ils soient, font une sorte
-de peur. Les grands seigneurs montrent un assez grand luxe de voitures
-les derniers jours du carnaval; mais le plaisir de cette fête, c'est la
-foule et la confusion: c'est comme un souvenir des saturnales; toutes
-les classes de Rome sont mêlées ensemble; les plus graves magistrats se
-promènent assidûment, et presque officiellement, dans leurs carrosses,
-au milieu des masques; toutes les fenêtres sont décorées; toute la ville
-est dans les rues: c'est véritablement une fête populaire. Le plaisir du
-peuple ne consiste ni dans les spectacles, ni dans les festins qu'on lui
-donne, ni dans la magnificence dont il est témoin. Il ne fait aucun
-excès de vin ni de nourriture; il s'amuse seulement d'être mis en
-liberté, et de se trouver au milieu des grands seigneurs, qui se
-divertissent à leur tour de se trouver au milieu du peuple. C'est
-surtout le raffinement et la délicatesse des plaisirs qui mettent une
-barrière entre les différentes classes; c'est aussi la recherche et la
-perfection de l'éducation. Mais, en Italie, les rangs en ce genre ne
-sont pas marqués d'une manière très-sensible, et le pays est plus
-distingué par le talent naturel et l'imagination de tous, que par la
-culture d'esprit des premières classes. Il y a donc pendant le carnaval
-un mélange complet de rangs, de manières et d'esprits; et la foule, et
-les cris, et les bons mots, et les dragées dont on inonde
-indistinctement les voitures qui passent, confondent tous les êtres
-mortels ensemble, remettent la nation pêle-mêle, comme s'il n'y avait
-plus d'ordre social.
-
-Corinne et lord Nelvil, tous les deux rêveurs et pensifs, arrivèrent au
-milieu de ce tumulte. Ils en furent d'abord étourdis; car rien ne paraît
-plus singulier que cette activité des plaisirs bruyants, quand l'âme est
-tout entière recueillie en elle-même. Ils s'arrêtèrent à la place du
-Peuple pour monter sur l'amphithéâtre près de l'obélisque, d'où l'on
-voit la course des chevaux. Au moment où ils descendirent de leur
-calèche, le comte d'Erfeuil les aperçut, et prit à part Oswald pour lui
-parler.
-
-«Ce n'est pas bien, lui dit-il, de vous montrer ainsi publiquement,
-arrivant seul de la campagne avec Corinne: vous la compromettrez; et
-qu'en ferez-vous après?--Je ne crois pas, répondit lord Nelvil, que je
-compromette Corinne en montrant l'attachement qu'elle m'inspire; mais si
-cela était vrai, je serais trop heureux que le dévouement de ma
-vie...--Ah! pour heureux, interrompit le comte d'Erfeuil, je n'en crois
-rien; on n'est heureux que par ce qui est convenable. La société a, quoi
-qu'on fasse, beaucoup d'empire sur le bonheur; et ce qu'elle n'approuve
-pas, il ne faut jamais le faire.--On vivrait donc toujours pour ce que
-la société dira de nous, reprit Oswald; et ce qu'on pense et ce qu'on
-sent ne servirait jamais de guide! S'il en était ainsi, si l'on devait
-s'imiter constamment les uns les autres, à quoi bon une âme et un esprit
-pour chacun? La Providence aurait pu s'épargner ce luxe.--C'est
-très-bien dit, reprit le comte d'Erfeuil, très-philosophiquement pensé;
-mais avec ces maximes-là l'on se perd; et quand l'amour est passé, le
-blâme de l'opinion reste. Moi qui vous parais léger, je ne ferai jamais
-rien qui puisse m'attirer la désapprobation du monde. On peut se
-permettre de petites libertés, d'aimables plaisanteries qui annoncent de
-l'indépendance dans la manière de voir, pourvu qu'il n'y en ait pas dans
-la manière d'agir; car, quand cela touche au sérieux...--Mais le
-sérieux, répondit lord Nelvil, c'est l'amour et le bonheur.--Non, non,
-interrompit le comte d'Erfeuil, ce n'est pas cela que je veux dire; ce
-sont de certaines convenances établies qu'il ne faut pas braver, sous
-peine de passer pour un homme bizarre, pour un homme... enfin, vous
-m'entendez, pour un homme qui n'est pas comme les autres.» Lord Nelvil
-sourit; et, sans humeur comme sans peine, il plaisanta le comte
-d'Erfeuil sur sa frivole sévérité; il sentit avec joie que, pour la
-première fois, sur un sujet qui lui causait tant d'émotion, le comte
-d'Erfeuil n'avait pas eu la moindre influence sur lui. Corinne, de loin,
-avait deviné tout ce qui se passait; mais le sourire de lord Nelvil
-remit le calme dans son coeur; et cette conversation du comte d'Erfeuil,
-loin de troubler Oswald ni son amie, leur inspira des dispositions plus
-analogues à la fête.
-
-La course des chevaux se préparait. Lord Nelvil s'attendait à voir une
-course semblable à celles d'Angleterre; mais il fut étonné d'apprendre
-que de petits chevaux barbes devaient courir tout seuls, sans cavaliers,
-les uns contre les autres. Ce spectacle attire singulièrement
-l'attention des Romains. Au moment où il va commencer, toute la foule se
-range des deux côtés de la rue. La place du Peuple, qui était couverte
-de monde, est vide en un moment. Chacun monte sur les amphithéâtres qui
-entourent les obélisques, et des multitudes innombrables de têtes et
-d'yeux noirs sont tournés vers la barrière d'où les chevaux doivent
-s'élancer.
-
-Ils arrivent sans bride et sans selle, seulement le dos couvert d'une
-étoffe brillante, et conduits par des palefreniers très-bien vêtus, qui
-mettent à leurs succès un intérêt passionné. On place les chevaux
-derrière la barrière, et leur ardeur pour la franchir est excessive. A
-chaque instant on les retient; ils se cabrent, ils hennissent, ils
-trépignent comme s'ils étaient impatients d'une gloire qu'ils vont
-obtenir à eux seuls, sans que l'homme les dirige. Cette impatience des
-chevaux, ces cris des palefreniers, font, du moment où la barrière
-tombe, un vrai coup de théâtre. Les chevaux partent, les palefreniers
-crient: _place, place!_ avec un transport inexprimable. Ils accompagnent
-leurs chevaux du geste et de la voix aussi longtemps qu'ils peuvent les
-apercevoir. Les chevaux sont jaloux l'un de l'autre comme des hommes. Le
-pavé étincelle sous leurs pas, leur crinière vole; et leur désir de
-gagner le prix, ainsi abandonnés à eux-mêmes, est tel, qu'il en est qui,
-en arrivant, sont morts de la rapidité de leur course. On s'étonne de
-voir ces chevaux libres ainsi animés par des passions personnelles; cela
-fait peur, comme si c'était de la pensée sous cette forme d'animal. La
-foule rompt les rangs quand ses chevaux sont passés, et les suit en
-tumulte. Ils arrivent au palais de Venise, où est le but; et il faut
-entendre les exclamations des palefreniers dont les chevaux sont
-vainqueurs! Celui qui avait gagné le premier prix se jeta à genoux
-devant son cheval, et le remercia, et le recommanda à saint Antoine,
-patron des animaux, avec un enthousiasme aussi sérieux en lui que
-comique pour les spectateurs.
-
-C'est à la fin du jour ordinairement que les courses finissent. Alors
-commence un autre genre d'amusement beaucoup moins pittoresque, mais
-aussi très-bruyant. Les fenêtres sont illuminées. Les gardes abandonnent
-leur poste, pour se mêler eux-mêmes à la joie générale. Chacun prend
-alors un petit flambeau appelé _moccolo_, et l'on cherche mutuellement à
-se l'éteindre, en répétant le mot _ammazzare_ (tuer) avec une vivacité
-redoutable. (CHE LA BELLA PRINCIPESSA SIA AMMAZZATA! CHE IL SIGNOR
-ABBATE SIA AMMARATO!) _Que la belle princesse soit tuée! que le seigneur
-abbé soit tué!_ crie-t-on d'un bout de la rue à l'autre. La foule
-rassurée, parce qu'à cette heure on interdit les chevaux et les
-voitures, se précipite de tous les côtés; enfin il n'y a plus d'autre
-plaisir que le tumulte et l'étourdissement. Cependant la nuit s'avance:
-le bruit cesse par degrés, le plus profond silence lui succède, et il ne
-reste plus de cette soirée que l'idée d'un songe confus, qui, changeant
-l'existence de chacun en un rêve, a fait oublier pour un moment, au
-peuple ses travaux, aux savants leurs études, aux grands seigneurs leur
-oisiveté.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Oswald, depuis son malheur, ne s'était pas encore senti le courage
-d'écouter la musique. Il redoutait ces accords ravissants qui plaisent à
-la mélancolie, mais font un véritable mal quand les chagrins réels nous
-oppressent. La musique réveille les souvenirs que l'on s'efforçait
-d'apaiser. Lorsque Corinne chantait, Oswald écoutait les paroles qu'elle
-prononçait, il contemplait l'expression de son visage; c'était d'elle
-uniquement qu'il était occupé: mais si, dans les rues, le soir,
-plusieurs voix se réunissaient, comme cela arrive souvent en Italie,
-pour chanter les beaux airs des grands maîtres, il essayait d'abord de
-rester pour les entendre, puis il s'éloignait, parce qu'une émotion si
-vive et si vague en même temps renouvelait toutes ses peines. Cependant
-on devait donner à Rome, dans la salle du spectacle, un superbe concert,
-où les premiers chanteurs étaient réunis: Corinne engagea lord Nelvil à
-y venir avec elle, et il y consentit, espérant que la présence de celle
-qu'il aimait répandrait de la douceur sur tout ce qu'il pourrait
-éprouver.
-
-En entrant dans sa loge, Corinne fut d'abord reconnue, et le souvenir du
-Capitole ajoutant à l'intérêt qu'elle inspirait ordinairement, la salle
-retentit d'applaudissements. De toutes parts on cria: _Vive Corinne!_ et
-les musiciens eux-mêmes, électrisés par ce mouvement général, se mirent
-à jouer des fanfares de victoire; car le triomphe, quel qu'il soit,
-rappelle toujours aux hommes la guerre et les combats. Corinne fut
-vivement émue de ces témoignages universels d'admiration et de
-bienveillance. La musique, les applaudissements, les bravos, et cette
-impression indéfinissable que produit toujours une grande multitude
-d'hommes, quand ils expriment un même sentiment, lui causèrent un
-attendrissement profond qu'elle cherchait à contenir; mais ses yeux se
-remplirent de larmes, et les battements de son coeur soulevaient sa robe
-sur son sein. Oswald en ressentit de la jalousie; et, s'approchant
-d'elle, il lui dit à demi-voix: «Il ne faut pas, madame, vous arracher à
-de tels succès; ils valent l'amour, puisqu'ils font ainsi palpiter votre
-coeur.» Et, en achevant ces mots, il alla se placer à l'extrémité de la
-loge de Corinne, sans attendre sa réponse. Elle fut cruellement troublée
-de ce qu'il venait de lui dire, et dans l'instant il lui ravit tout le
-plaisir qu'elle avait trouvé dans ces succès dont elle aimait qu'il fût
-témoin.
-
-Le concert commença. Qui n'a pas entendu le chant italien ne peut avoir
-l'idée de la musique. Les voix, en Italie, ont cette mollesse et cette
-douceur qui rappelle et le parfum des fleurs et la pureté du ciel. La
-nature a destiné cette musique pour ce climat: l'une est comme un reflet
-de l'autre. Le monde est l'oeuvre d'une seule pensée, qui s'exprime sous
-mille formes différentes. Les Italiens, depuis des siècles, aiment la
-musique avec transport. Le Dante, dans le poëme du Purgatoire, rencontre
-un des meilleurs chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs
-délicieux, et les âmes ravies s'oublient en l'écoutant, jusqu'à ce que
-leur gardien les rappelle. Les chrétiens, comme les païens, ont étendu
-l'empire de la musique après la mort. De tous les beaux-arts, c'est
-celui qui agit le plus immédiatement sur l'âme. Les autres la dirigent
-vers telle ou telle idée; celui-là seul s'adresse à la source intime de
-l'existence et change en entier la disposition antérieure. Ce qu'on a
-dit de la grâce divine, qui tout à coup transforme les coeurs, peut,
-humainement parlant, s'appliquer à la puissance de la mélodie; et parmi
-les pressentiments de la vie à venir, ceux qui naissent de la musique ne
-sont point à dédaigner.
-
-La gaieté même que la musique _bouffe_ sait si bien exciter n'est point
-une gaieté vulgaire qui ne dise rien à l'imagination. Au fond de la joie
-qu'elle donne il y a des sensations poétiques, une rêverie agréable que
-les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique est
-un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure qu'on
-l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté qu'elle
-cause; mais aussi, quand elle exprime la douleur, elle fait encore
-naître un sentiment doux. Le coeur bat plus vite en l'écoutant: la
-satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la
-brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir. Il n'y a plus de vide, il
-n'y a plus de silence autour de vous; la vie est remplie, le sang coule
-rapidement, vous sentez en vous-même le mouvement que donne une
-existence active, et vous n'avez point à craindre au dehors de vous les
-obstacles qu'elle rencontre.
-
-La musique double l'idée que nous avons des facultés de notre âme; quand
-on l'entend, on se sent capable des plus nobles efforts. C'est par elle
-qu'on marche à la mort avec enthousiasme; elle a l'heureuse impuissance
-d'exprimer aucun sentiment bas, aucun artifice, aucun mensonge. Le
-malheur même, dans le langage de la musique, est sans amertume, sans
-déchirement, sans irritation. La musique soulève doucement le poids
-qu'on a presque toujours sur le coeur, quand on est capable d'affections
-sérieuses et profondes; ce poids qui se confond quelquefois avec le
-sentiment même de l'existence, tant que la douleur qu'il cause est
-habituelle: il semble qu'en écoutant des sons purs et délicieux on est
-prêt à saisir le secret du Créateur, à pénétrer le mystère de la vie.
-Aucune parole ne peut exprimer cette impression; car les paroles se
-traînent après les impressions primitives, comme les traducteurs en
-prose sur les pas des poëtes. Il n'y a que le regard qui puisse en
-donner quelque idée; le regard de ce qu'on aime, longtemps attaché sur
-nous, et pénétrant par degrés tellement dans votre coeur, qu'il faut à
-la fin baisser les yeux pour se dérober à un bonheur si grand: ainsi le
-rayon d'une autre vie consumerait l'être mortel qui voudrait le
-considérer fixement.
-
-La justesse admirable de deux voix parfaitement d'accord produit, dans
-le duo des grands maîtres d'Italie, un attendrissement délicieux, mais
-qui ne pourrait se prolonger sans une sorte de douleur: c'est un
-bien-être trop grand pour la nature humaine; et l'âme vibre alors comme
-un instrument à l'unisson, que briserait une harmonie trop parfaite.
-Oswald était resté obstinément loin de Corinne pendant la première
-partie du concert; mais lorsque le duo commença, presque à demi-voix,
-accompagné par les instruments à vent qui faisaient entendre doucement
-des sons plus purs encore que la voix même, Corinne couvrit son visage
-de son mouchoir, et son émotion l'absorbait tout entière; elle pleurait
-sans souffrir, elle aimait sans rien craindre. Sans doute l'image
-d'Oswald était présente à son coeur; mais l'enthousiasme le plus noble
-se mêlait à cette image, et des pensées confuses erraient en foule dans
-son âme; il eût fallu borner ces pensées pour les rendre distinctes. On
-dit qu'un prophète, en une minute, parcourut sept régions différentes
-des cieux. Celui qui conçut ainsi tout ce qu'un instant peut renfermer
-avait sûrement entendu les accords d'une belle musique à côté de l'objet
-qu'il aimait. Oswald en sentit la puissance, son ressentiment s'apaisa
-par degrés. L'attendrissement de Corinne expliqua tout, justifia tout;
-il se rapprocha doucement, et Corinne l'entendit respirer auprès d'elle,
-dans le moment le plus enchanteur de cette musique céleste. C'en était
-trop; la tragédie la plus pathétique n'aurait pas excité dans son coeur
-autant de trouble que ce sentiment intime de l'émotion profonde qui les
-pénétrait tous deux en même temps, et que chaque instant, chaque son
-nouveau exaltait toujours davantage. Les paroles que l'on chante ne sont
-pour rien dans cette émotion; à peine quelques mots et d'amour et de
-mort dirigent-ils de temps en temps la réflexion; mais plus souvent le
-vague de la musique se prête à tous les mouvements de l'âme, et chacun
-croit retrouver dans cette mélodie, comme dans l'astre pur et tranquille
-de la nuit, l'image de ce qu'il souhaite sur la terre.
-
-«Sortons, dit Corinne à lord Nelvil; je me sens près de
-m'évanouir.--Qu'avez-vous? lui dit Oswald avec inquiétude, vous
-pâlissez; venez à l'air avec moi, venez.» Et ils sortirent ensemble.
-Corinne était soutenue par le bras d'Oswald, et sentait ses forces
-revenir en s'appuyant sur lui. Ils s'approchèrent tous les deux d'un
-balcon; et Corinne vivement émue, dit à son ami: «Cher Oswald, je vais
-vous quitter pour huit jours.--Que dites-vous? interrompit-il.--Tous les
-ans, reprit-elle, à l'approche de la semaine sainte, je vais passer
-quelque temps dans un couvent de religieuses, pour me préparer à la
-solennité de Pâques.» Oswald n'opposa rien à ce dessein; il savait qu'à
-cette époque la plupart des dames romaines se livrent aux pratiques les
-plus sévères, sans pour cela s'occuper très-sérieusement de religion le
-reste de l'année; mais il se rappela que Corinne professait un culte
-différent du sien, et qu'ils ne pouvaient prier ensemble. «Que
-n'êtes-vous, s'écria-t-il, de la même religion, du même pays que moi!»
-Et puis il s'arrêta après avoir prononcé ce voeu. «Notre âme et notre
-esprit n'ont-ils pas la même patrie? répondit Corinne.--C'est vrai,
-répondit Oswald; mais je n'en sens pas moins avec douleur tout ce qui
-nous sépare.» Et cette absence de huit jours lui serrait tellement le
-coeur, que, les amis de Corinne étant venus la rejoindre, il ne prononça
-pas un mot de toute la soirée.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Oswald alla le lendemain de bonne heure chez Corinne, inquiet de ce
-qu'elle lui avait dit. Sa femme de chambre vint au-devant de lui, et lui
-remit un billet de sa maîtresse, qui lui annonçait qu'elle s'était
-retirée dans le couvent le matin même, comme elle l'en avait prévenu, et
-qu'elle ne le reverrait qu'après le vendredi saint. Elle lui avouait
-qu'elle n'avait pas eu le courage de lui dire la veille qu'elle
-s'éloignait le lendemain. Oswald fut surpris comme par un coup
-inattendu. Cette maison, où il avait toujours vu Corinne, et qui était
-devenue si solitaire, lui causa l'impression la plus pénible. Il voyait
-là sa harpe, ses livres, ses dessins, tout ce qui l'entourait
-habituellement; mais elle n'y était plus. Un frisson douloureux s'empara
-d'Oswald: il se rappela la chambre de son père, et il fut forcé de
-s'asseoir, car il ne pouvait plus se soutenir.
-
-«Il se pourrait donc, s'écria-t-il, que j'apprisse ainsi sa perte! Cet
-esprit si animé, ce coeur si vivant, cette figure si brillante de
-fraîcheur et de vie, pourraient être frappés par la foudre, et la tombe
-de la jeunesse serait aussi muette que celle des vieillards! Ah! quelle
-illusion que le bonheur! Quel moment dérobé à ce temps inflexible qui
-veille toujours sur sa proie! Corinne! Corinne! il ne fallait pas me
-quitter; c'était votre charme qui m'empêchait de réfléchir; tout se
-confondait dans ma pensée, ébloui que j'étais par les moments heureux
-que je passais avec vous; à présent me voilà seul, à présent je me
-retrouve, et toutes mes blessures vont se rouvrir.» Et il appelait
-Corinne avec une sorte de désespoir qu'on ne pouvait attribuer à une si
-courte absence, mais à l'angoisse habituelle de son coeur, que Corinne
-elle seule avait le pouvoir de soulager. La femme de chambre de Corinne
-rentra: elle avait entendu les gémissements d'Oswald; et touchée de ce
-qu'il regrettait ainsi sa maîtresse, elle lui dit: «Milord, je veux vous
-consoler en trahissant un secret de ma maîtresse; j'espère qu'elle me
-pardonnera. Venez dans sa chambre à coucher, vous y verrez votre
-portrait.--Mon portrait! s'écria-t-il.--Elle y a travaillé de mémoire,
-reprit Thérésine (c'était le nom de la femme de chambre de Corinne);
-elle s'est levée, depuis huit jours, à cinq heures du matin, pour
-l'avoir fini avant d'aller à son couvent.»
-
-Oswald vit ce portrait, qui était très-ressemblant, et peint avec une
-grâce parfaite: ce témoignage de l'impression qu'il avait produite sur
-Corinne le pénétra de la plus douce émotion. En face de ce portrait il y
-avait un tableau charmant qui représentait la Vierge, et l'oratoire de
-Corinne était devant ce tableau. Ce mélange singulier d'amour et de
-religion se trouve chez la plupart des femmes italiennes, avec des
-circonstances beaucoup plus extraordinaires encore que dans
-l'appartement de Corinne; car, libre comme elle l'était, le souvenir
-d'Oswald ne s'unissait dans son âme qu'aux espérances et aux sentiments
-les plus purs: mais cependant placer ainsi l'image de celui qu'on aime
-vis-à-vis d'un emblème de la Divinité, et se préparer à la retraite dans
-un couvent par huit jours consacrés à tracer cette image, c'était un
-trait qui caractérisait les femmes italiennes en général plutôt que
-Corinne en particulier. Leur genre de dévotion suppose plus
-d'imagination et de sensibilité que de sérieux dans l'âme ou de sévérité
-dans les principes, et rien n'était plus contraire aux idées d'Oswald
-sur la manière de concevoir et de sentir la religion; néanmoins, comment
-aurait-il pu blâmer Corinne, dans le moment même où il recevait une si
-touchante preuve de son amour?
-
-Ses regards parcouraient avec émotion cette chambre où il entrait pour
-la première fois. Au chevet du lit de Corinne, il vit le portrait d'un
-homme âgé, mais dont la figure n'avait point le caractère d'une
-physionomie italienne. Deux bracelets étaient attachés près de ce
-portrait: l'un fait avec des cheveux noirs et blancs, et l'autre avec
-des cheveux d'un blond admirable; et ce qui parut à lord Nelvil un
-hasard singulier, ces cheveux étaient parfaitement semblables à ceux de
-Lucile Edgermond, qu'il avait remarqués très-attentivement, il y avait
-trois ans, à cause de leur rare beauté. Oswald considérait ces bracelets
-et ne disait pas un mot; car interroger Thérésine sur sa maîtresse était
-indigne de lui. Mais Thérésine, croyant deviner ce qui occupait Oswald,
-et voulant écarter de lui tout soupçon de jalousie, se hâta de lui dire
-que, depuis onze ans qu'elle était attachée à Corinne, elle lui avait
-toujours vu porter ces bracelets, et qu'elle savait que c'étaient des
-cheveux de son père, de sa mère et de sa soeur. «Il y a onze ans que
-vous êtes avec Corinne, dit lord Nelvil; vous savez donc...» et puis il
-s'interrompit tout à coup en rougissant, honteux de la question qu'il
-allait commencer, et sortit précipitamment de la maison, pour ne pas
-dire un mot de plus.
-
-En s'en allant il se retourna plusieurs fois pour apercevoir encore les
-fenêtres de Corinne; mais quand il eut perdu de vue son habitation, il
-éprouva une tristesse nouvelle pour lui, celle que cause la solitude. Il
-essaya d'aller le soir dans une grande société de Rome; il cherchait la
-distraction; car, pour trouver du charme dans la rêverie, il faut, dans
-le bonheur comme dans le malheur, être en paix avec soi-même.
-
-Le monde fut bientôt insupportable à lord Nelvil; il comprit encore
-mieux tout le charme, tout l'intérêt que Corinne savait répandre sur la
-société, en remarquant quel vide y laissait son absence: il essaya de
-parler à quelques femmes, qui lui répondirent ces insipides phrases dont
-on est convenu pour n'exprimer avec vérité ni ses sentiments, ni ses
-opinions, si toutefois celles qui s'en servent ont en ce genre quelque
-chose à cacher. Il s'approcha de plusieurs groupes d'hommes qui, à leurs
-gestes et à leur voix, semblaient s'entretenir avec chaleur sur quelque
-objet important; il entendit discuter les plus misérables intérêts, de
-la manière la plus commune. Il s'assit alors, pour considérer à son aise
-cette vivacité sans but et sans cause, qui se retrouve dans la plupart
-des assemblées nombreuses; et néanmoins en Italie la médiocrité est
-assez bonne personne: elle a peu de vanité, peu de jalousie, beaucoup de
-bienveillance pour les esprits supérieurs; et si elle fatigue de son
-poids, elle ne blesse du moins presque jamais par ses prétentions.
-
-C'était dans ces mêmes assemblées cependant qu'Oswald avait trouvé tant
-d'intérêt peu de jours auparavant; le léger obstacle qu'opposait le
-grand monde à son entretien avec Corinne, le soin qu'elle mettait à
-revenir vers lui dès qu'elle avait été suffisamment polie envers les
-autres, l'intelligence qui existait entre eux sur les observations que
-la société leur suggérait, le plaisir qu'avait Corinne à causer devant
-Oswald, à lui adresser indirectement des réflexions dont lui seul
-comprenait le véritable sens, variaient tellement la conversation, qu'à
-toutes les places de ce même salon, Oswald se retraçait les moments
-doux, piquants, agréables, qui lui avaient fait croire que ces
-assemblées mêmes étaient amusantes. «Ah! dit-il en s'en allant, ici,
-comme dans tous les lieux du monde, c'est elle seule qui donne la vie;
-allons plutôt dans les endroits les plus déserts jusqu'à ce qu'elle
-revienne. Je sentirai moins douloureusement son absence, lorsqu'il n'y
-aura rien autour de moi qui ressemble à du plaisir.»
-
-
-
-
-LIVRE DIXIÈME
-
-LA SEMAINE SAINTE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Oswald passa le jour suivant dans les jardins de quelques couvents
-d'hommes. Il alla d'abord au couvent des Chartreux, et s'arrêta quelque
-temps avant d'y entrer, pour considérer deux lions égyptiens qui sont à
-peu de distance de la porte. Ces lions ont une expression remarquable de
-force et de repos; il y a quelque chose dans leur physionomie qui
-n'appartient ni à l'animal ni à l'homme: ils semblent une puissance de
-la nature; et l'on conçoit, en les voyant, comment les dieux du
-paganisme pouvaient être représentés sous cet emblème.
-
-Le couvent des Chartreux est bâti sur les débris des Thermes de
-Dioclétien, et l'église qui est à côté du couvent est décorée avec les
-colonnes de granit qu'on y a trouvées debout. Les moines qui habitent ce
-couvent les montrent avec empressement; ils ne tiennent plus au monde
-que par l'intérêt qu'ils prennent aux ruines. La manière de vivre des
-Chartreux suppose, dans les hommes qui sont capables de la mener, ou un
-esprit extrêmement borné, ou la plus noble et la plus continuelle
-exaltation des sentiments religieux. Cette succession de jours sans
-variété d'événements rappelle ce vers fameux:
-
- Sur les mondes détruits, le Temps dort immobile.
-
-Il semble que la vie ne serve là qu'à contempler la mort. La mobilité
-des idées, avec une telle uniformité d'existence, serait le plus cruel
-des supplices. Au milieu du cloître s'élèvent quatre cyprès. Cet arbre
-noir et silencieux, que le vent même agite difficilement, n'introduit
-pas le mouvement dans ce séjour. Entre les cyprès, il y a une fontaine
-d'où sort un peu d'eau que l'on entend à peine, tant le jet en est
-faible et lent; on dirait que c'est la clepsydre qui convient à cette
-solitude, où le temps fait si peu de bruit. Quelquefois la lune y
-pénètre avec sa pâle lumière, et son absence et son retour sont un
-événement dans cette vie monotone.
-
-Ces hommes qui existent ainsi sont pourtant les mêmes à qui la guerre et
-toute son activité suffiraient à peine s'ils y étaient accoutumés. C'est
-un sujet inépuisable de réflexion, que les différentes combinaisons de
-la destinée humaine sur la terre. Il se passe dans l'intérieur de l'âme
-mille accidents, il se forme mille habitudes qui font de chaque individu
-un monde et son histoire. Connaître un autre parfaitement serait l'étude
-d'une vie entière; qu'est-ce donc qu'on entend par connaître les hommes?
-Les gouverner, cela se peut; mais les comprendre, Dieu seul le fait.
-
-Oswald, du couvent des Chartreux, se rendit au couvent de Bonaventure,
-bâti sur les ruines du palais de Néron; là où tant de crimes se sont
-commis sans remords, de pauvres moines, tourmentés par des scrupules de
-conscience, s'imposent des supplices cruels pour les plus légères
-fautes. «_Nous espérons seulement_, disait un de ces religieux, _qu'à
-l'instant de la mort nos péchés n'auront pas excédé nos pénitences_.»
-Lord Nelvil, en entrant dans ce couvent, heurta contre une trappe, et il
-en demanda l'usage: «_C'est par là qu'on nous enterre_,» dit l'un des
-plus jeunes religieux, que la maladie du mauvais air avait déjà frappé.
-Les habitants du Midi craignant beaucoup la mort, l'on s'étonne d'y
-trouver des institutions qui la rappellent à ce point; mais il est dans
-la nature d'aimer à se livrer à l'idée même de ce que l'on redoute. Il y
-a comme un enivrement de tristesse qui fait à l'âme le bien de la
-remplir tout entière.
-
-Un antique sarcophage d'un jeune enfant sert de fontaine à ce couvent.
-Le beau palmier dont Rome se vante est le seul arbre du jardin de ces
-moines; mais ils ne font point d'attention aux objets extérieurs. Leur
-discipline est trop rigoureuse pour laisser à leur esprit aucun genre de
-liberté. Leurs regards sont abattus, leur démarche est lente; ils ne
-font plus en rien usage de leur volonté. Ils ont abdiqué le gouvernement
-d'eux-mêmes, tant cet empire _fatigue son triste possesseur_! Ce séjour
-néanmoins n'agit pas fortement sur l'âme d'Oswald; l'imagination se
-révolte contre une intention si manifeste de lui présenter le souvenir
-de la mort sous toutes les formes. Quand ce souvenir se rencontre d'une
-manière inattendue, quand c'est la nature qui nous en parle, et non pas
-l'homme, l'impression que nous en recevons est bien plus profonde.
-
-Des sentiments doux et calmes s'emparèrent de l'âme d'Oswald, lorsqu'au
-coucher du soleil il entra dans le jardin de _San Giovanni e Paolo_. Les
-moines de ce couvent sont soumis à des pratiques moins sévères, et leur
-jardin domine toutes les ruines de l'ancienne Rome. On voit de là le
-Colisée, le Forum, tous les arcs de triomphe encore debout, les
-obélisques, les colonnes. Quel beau site pour un tel asile! Les
-solitaires se consolent de n'être rien, en considérant les monuments
-élevés par tous ceux qui ne sont plus. Oswald se promena longtemps sous
-les ombrages du jardin de ce couvent, si rares en Italie. Ces beaux
-arbres interrompent un moment la vue de Rome, comme pour redoubler
-l'émotion qu'on éprouve en la revoyant. C'était à l'heure de la soirée
-où l'on entend toutes les cloches de Rome sonner l'_Ave, Maria_:
-
- . . . . . . squilla di lontano,
- Che paja il giorno pianger che, si muore.
-
-DANTE.
-
-_Et le son de l'airain, dans l'éloignement, paraît plaindre le jour qui
-se meurt._ La prière du soir sert à compter les heures. En Italie l'on
-dit: _Je vous verrai une heure avant, une heure après l'Ave, Maria_; et
-les époques du jour ou de la nuit sont ainsi religieusement désignées.
-Oswald jouit alors de l'admirable spectacle du soleil qui, vers le soir,
-descend lentement au milieu des ruines, et semble pour un moment se
-soumettre au déclin comme les ouvrages des hommes. Oswald sentit
-renaître en lui toutes ses pensées habituelles. Corinne elle-même avait
-trop de charmes, promettait trop de bonheur pour l'occuper en ce moment.
-Il cherchait l'ombre de son père au milieu des ombres célestes qui
-l'avaient accueillie. Il lui semblait qu'à force d'amour il animerait de
-ses regards les nuages qu'il considérait, et parviendrait à leur faire
-prendre la forme sublime et touchante de son immortel ami; il espérait
-enfin que ses voeux obtiendraient du ciel je ne sais quel souffle pur et
-bienfaisant qui ressemblerait à la bénédiction d'un père.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Le désir de connaître et d'étudier la religion de l'Italie décida lord
-Nelvil à chercher l'occasion d'entendre quelques-uns des prédicateurs
-qui font retentir les églises de Rome pendant le carême. Il comptait les
-jours qui devaient le réunir à Corinne; et tant que durait son absence,
-il ne voulait rien voir qui pût appartenir aux beaux-arts, rien qui
-reçût son charme de l'imagination. Il ne pouvait supporter l'émotion de
-plaisir que donnent les chefs-d'oeuvre, quand il n'était pas avec
-Corinne; il ne se pardonnait le bonheur que lorsqu'il venait d'elle; la
-poésie, la peinture, la musique, tout ce qui embellit la vie par de
-vagues espérances lui faisait mal partout ailleurs qu'à ses côtés.
-
-C'est le soir, et avec les lumières presque éteintes, que les
-prédicateurs, à Rome, se font entendre pendant la semaine sainte dans
-les églises. Toutes les femmes alors sont vêtues de noir, en souvenir de
-la mort de Jésus-Christ; et il y a quelque chose de bien touchant dans
-ce deuil anniversaire, renouvelé tant de fois depuis tant de siècles.
-C'est donc avec une émotion véritable que l'on arrive au milieu de ces
-belles églises, où les tombeaux préparent si bien à la prière; mais le
-prédicateur dissipe presque toujours cette émotion en peu d'instants.
-
-Sa chaire est une assez longue tribune, qu'il parcourt d'un bout à
-l'autre avec autant d'agitation que de régularité. Il ne manque jamais
-de partir au commencement d'une phrase, et de revenir à la fin, comme le
-balancier d'une pendule; et cependant il fait tant de gestes, il a l'air
-si passionné, qu'on le croirait capable de tout oublier. Mais c'est, si
-l'on peut s'exprimer ainsi, une fureur systématique, telle qu'on en voit
-beaucoup en Italie, où la vivacité des mouvements extérieurs n'indique
-souvent qu'une émotion superficielle. Un crucifix est suspendu à
-l'extrémité de la chaire; le prédicateur le détache, le baise, le presse
-sur son coeur, et puis le remet à sa place avec un très-grand
-sang-froid, quand la période pathétique est achevée. Il y a aussi un
-moyen de faire effet, dont les prédicateurs ordinaires se servent assez
-souvent, c'est le bonnet carré qu'ils portent sur la tête; ils l'ôtent
-et le remettent avec une rapidité inconcevable. L'un d'eux s'en prenait
-à Voltaire, et surtout à Rousseau, de l'irréligion du siècle. Il jetait
-son bonnet au milieu de la chaire, le chargeait de représenter
-Jean-Jacques; et en cette qualité il le haranguait, et lui disait: _Eh
-bien, philosophe genevois, qu'avez-vous à objecter à mes arguments?_ Il
-se taisait alors quelques moments, comme pour attendre la réponse; et le
-bonnet ne répondant rien, il le remettait sur sa tête, et terminait
-l'entretien par ces mots: _A présent que vous êtes convaincu, n'en
-parlons plus._
-
-Ces scènes bizarres se renouvellent souvent parmi les prédicateurs à
-Rome; car le véritable talent en ce genre y est très-rare. La religion
-est respectée en Italie comme une loi toute-puissante; elle captive
-l'imagination par les pratiques et les cérémonies; mais on s'y occupe
-beaucoup moins en chaire de la morale que du dogme, et l'on n'y pénètre
-point, par les idées religieuses, dans le fond du coeur humain.
-L'éloquence de la chaire, ainsi que beaucoup d'autres branches de la
-littérature, est donc absolument livrée aux idées communes qui ne
-peignent rien, qui n'expriment rien. Une pensée nouvelle causerait
-presque une sorte de rumeur dans ces esprits tellement ardents et
-paresseux tout à la fois, qu'ils ont besoin de l'uniformité pour se
-calmer, et qu'ils l'aiment parce qu'elle les repose. Il y a dans les
-sermons une sorte d'étiquette pour les idées et les phrases. Les unes
-viennent presque toujours à la suite des autres; et cet ordre serait
-dérangé si l'orateur, parlant d'après lui-même, cherchait dans son âme
-ce qu'il faut dire. La philosophie chrétienne, celle qui cherche
-l'analogie de la religion avec la nature humaine, est aussi peu connue
-des prédicateurs italiens que toute autre philosophie. Penser sur la
-religion les scandaliserait presque autant que de penser contre, tant
-ils sont accoutumés à la routine dans ce genre.
-
-Le culte de la Vierge est particulièrement cher aux Italiens et à toutes
-les nations du Midi; il semble s'allier de quelque manière à ce qu'il y
-a de plus pur et de plus sensible dans l'affection pour les femmes. Mais
-les mêmes formes de rhétorique exagérées se retrouvent encore dans tout
-ce que les prédicateurs disent à ce sujet, et l'on ne conçoit pas
-comment leurs gestes et leurs discours ne changent pas en plaisanteries
-ce qu'il y a de plus sérieux. On ne rencontre presque jamais en Italie,
-dans l'auguste fonction de la chaire, un accent vrai ni une parole
-naturelle.
-
-Oswald, lassé de la monotonie la plus fatigante de toutes, celle d'une
-véhémence affectée, voulut aller au Colisée, pour entendre le capucin
-qui devait y prêcher en plein air, au pied de l'un des autels qui
-désignent, dans l'intérieur de l'enceinte, ce qu'on appelle _la Route de
-la croix_. Quel plus beau sujet pour l'éloquence que l'aspect de ce
-monument, que cette arène où les martyrs ont succédé aux gladiateurs!
-Mais il ne faut rien espérer, à cet égard, du pauvre capucin; il ne
-connaît de l'histoire des hommes que sa propre vie. Néanmoins, si l'on
-parvient à ne pas écouter son mauvais sermon, on se sent ému par les
-divers objets dont il est entouré. La plupart de ses auditeurs sont de
-la confrérie des Camaldules; ils se revêtent, pendant les exercices
-religieux, d'une espèce de robe grise qui couvre entièrement la tête et
-tout le corps, et ne laisse que deux petites ouvertures pour les yeux:
-c'est ainsi que les ombres pourraient être représentées. Ces hommes,
-ainsi cachés sous leurs vêtements, se prosternent la face contre terre
-et se frappent la poitrine. Quand le prédicateur se jette à genoux en
-criant _miséricorde et pitié!_ le peuple qui l'environne se jette aussi
-à genoux, et répète ce même cri, qui va se perdre sous les vieux
-portiques du Colisée. Il est impossible de ne pas éprouver alors une
-émotion profondément religieuse; cet appel de la douleur à la bonté, de
-la terre au ciel, remue l'âme jusque dans son sanctuaire le plus intime.
-Oswald tressaillit au moment où tous les assistants se mirent à genoux;
-il resta debout, pour ne pas professer un culte qui n'était pas le sien;
-mais il lui en coûtait de ne pas s'associer publiquement aux mortels,
-quels qu'ils fussent, qui se prosternaient devant Dieu. Hélas! en effet,
-est-il une invocation à la pitié céleste qui ne convienne pas également
-à tous les hommes?
-
-Le peuple avait été frappé de la belle figure de lord Nelvil et de ses
-manières étrangères, mais ne fut pas scandalisé de ce qu'il ne se
-mettait pas à genoux. Il n'y a point de peuple plus tolérant que les
-Romains: ils sont accoutumés à ce qu'on ne vienne chez eux que pour voir
-et pour observer; et, soit fierté, soit indolence, ils ne cherchent à
-faire partager leurs opinions à personne. Ce qui est plus extraordinaire
-encore, c'est que, pendant la semaine sainte surtout, il en est beaucoup
-parmi eux qui s'infligent des pénitences corporelles; et, pendant qu'ils
-se donnent des coups de discipline, la porte de l'église est ouverte, on
-peut y entrer, cela leur est égal. C'est un peuple qui ne s'occupe pas
-des autres; il ne fait rien pour être regardé, il ne s'abstient de rien
-parce qu'on le regarde; il marche toujours à son but ou à son plaisir,
-sans se douter qu'il y ait un sentiment qui s'appelle la vanité, pour
-lequel il n'y a ni plaisir ni but, excepté le besoin d'être applaudi.
-
-
-CHAPITRE III
-
-On a souvent parlé des cérémonies de la semaine sainte à Rome. Tous les
-étrangers viennent exprès pendant le carême pour jouir de ce spectacle;
-et comme la musique de la chapelle Sixtine et l'illumination de
-Saint-Pierre sont des beautés uniques dans leur genre, il est naturel
-qu'elles attirent vivement la curiosité; mais l'attente n'est pas
-également satisfaite par les cérémonies proprement dites. Le dîner des
-douze apôtres, servi par le pape, leurs pieds lavés par lui, enfin les
-diverses coutumes de ces temps solennels, rappellent toutes des idées
-touchantes; mais mille circonstances inévitables nuisent souvent à
-l'intérêt et à la dignité de ce spectacle. Tous ceux qui y contribuent
-ne sont pas également recueillis, également occupés d'idées pieuses; ces
-cérémonies, tant de fois répétées, sont devenues une sorte d'exercice
-machinal pour la plupart de ceux qui s'en mêlent, et les jeunes prêtres
-dépêchent le service des grandes fêtes avec une activité et une
-dextérité peu imposantes. Ce vague, cet inconnu, ce mystérieux qui
-convient tant à la religion, est tout à fait dissipé par l'espèce
-d'attention qu'on ne peut s'empêcher de donner à la manière dont chacun
-s'acquitte de ses fonctions. L'avidité des uns pour les mets qui leur
-sont présentés, et l'indifférence des autres pour les génuflexions
-qu'ils multiplient ou les prières qu'ils récitent, rendent souvent la
-fête peu solennelle.
-
-Les anciens costumes qui servent encore aujourd'hui d'habillement aux
-ecclésiastiques s'accordent mal avec la coiffure moderne; l'évêque grec
-avec sa longue barbe est celui dont le vêtement paraît le plus
-respectable. Les vieux usages aussi, tels que celui de faire la
-révérence comme les femmes, au lieu de saluer à la manière actuelle des
-hommes, produisent une impression peu sérieuse. L'ensemble, enfin, n'est
-pas en harmonie, et l'antique et le nouveau s'y mêlent sans qu'on prenne
-aucun soin pour frapper l'imagination, et surtout pour éviter tout ce
-qui peut la distraire. Un culte éclatant et majestueux dans les formes
-extérieures est certainement très-propre à remplir l'âme des sentiments
-les plus élevés; mais il faut prendre garde que les cérémonies ne
-dégénèrent en un spectacle, où l'on joue son rôle l'un vis-à-vis de
-l'autre, où l'on apprend ce qu'il faut faire, à quel moment il faut le
-faire, quand on doit prier, finir de prier, se mettre à genoux, se
-relever; la régularité des cérémonies d'une cour, introduite dans un
-temple, gêne le libre élan du coeur, qui donne seul à l'homme
-l'espérance de se rapprocher de la Divinité.
-
-Ces observations sont assez généralement senties par les étrangers; mais
-les Romains, pour la plupart, ne se lassent point de ces cérémonies, et
-tous les ans ils y trouvent un nouveau plaisir. Un trait singulier du
-caractère des Italiens, c'est que leur mobilité ne les porte point à
-l'inconstance, et que leur vivacité ne leur rend point la variété
-nécessaire. Ils sont, en toute chose, patients et persévérants; leur
-imagination embellit ce qu'ils possèdent; elle occupe leur vie, au lieu
-de la rendre inquiète; ils trouvent tout plus magnifique, plus imposant,
-plus beau que cela ne l'est réellement; et tandis qu'ailleurs la vanité
-consiste à se montrer blasé, celle des Italiens, ou plutôt la chaleur et
-la vivacité qu'ils ont en eux-mêmes, leur fait trouver du plaisir dans
-le sentiment de l'admiration.
-
-Lord Nelvil s'attendait, d'après tout ce que les Romains lui avaient
-dit, à recevoir beaucoup plus d'effet par les cérémonies de la semaine
-sainte. Il regretta les nobles et simples fêtes du culte anglican. Il
-revint chez lui avec une impression pénible; car rien n'est plus triste
-que de n'être pas ému par ce qui devait nous émouvoir: on se croit l'âme
-desséchée; on craint d'avoir perdu cette puissance d'enthousiasme, sans
-laquelle la faculté de penser ne servirait plus qu'à dégoûter de la vie.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Mais le vendredi saint rendit bientôt à lord Nelvil toutes les émotions
-religieuses qu'il regrettait de n'avoir pas éprouvées les jours
-précédents. La retraite de Corinne allait finir; il attendait le bonheur
-de la revoir: les douces espérances du sentiment s'accordent avec la
-piété; il n'y a que la vie factice du monde qui puisse en détourner tout
-à fait. Oswald se rendit à la chapelle Sixtine, pour entendre le fameux
-_Miserere_ vanté dans toute l'Europe. Il arriva de jour encore, et vit
-ces peintures célèbres de Michel-Ange, qui représentent le jugement
-dernier avec toute la force effrayante de ce sujet et du talent qui l'a
-traité. Michel-Ange s'était pénétré de la lecture du Dante; et le
-peintre, comme le poëte, représente des êtres mythologiques en présence
-de Jésus-Christ; mais il fait presque toujours du paganisme le mauvais
-principe, et c'est sous la forme des démons qu'il caractérise les fables
-païennes. On aperçoit sous la voûte de la chapelle les prophètes et les
-sibylles, appelés en témoignage par les chrétiens[12]; une foule d'anges
-les entourent, et toute cette voûte ainsi peinte semble rapprocher le
-ciel de nous; mais ce ciel est sombre et redoutable; le jour perce à
-peine à travers les vitraux, qui jettent sur les tableaux plutôt des
-ombres que des lumières; l'obscurité agrandit encore les figures déjà si
-imposantes que Michel-Ange a tracées; l'encens, dont le parfum a quelque
-chose de funéraire, remplit l'air dans cette enceinte, et toutes les
-sensations préparent à la plus profonde de toutes, celle que la musique
-doit produire.
-
- [12] _Teste David cum Sibylla._
-
-Pendant qu'Oswald était absorbé par les réflexions que faisaient naître
-tous les objets qui l'environnaient, il vit entrer dans la tribune des
-femmes, derrière la grille qui les sépare des hommes, Corinne, qu'il
-n'espérait pas encore, Corinne, vêtue de noir, toute pâle de l'absence,
-et si tremblante dès qu'elle aperçut Oswald, qu'elle fut obligée de
-s'appuyer sur la balustrade pour avancer. En ce moment le _Miserere_
-commença.
-
-Les voix, parfaitement exercées à ce chant antique et pur, partent d'une
-tribune à l'origine de la voûte; on ne voit point ceux qui chantent; la
-musique semble planer dans les airs; à chaque instant, la chute du jour
-rend la chapelle plus sombre: ce n'était plus cette musique voluptueuse
-et passionnée qu'Oswald et Corinne avaient entendue huit jours
-auparavant; c'était une musique toute religieuse, qui conseillait le
-renoncement à la terre. Corinne se jeta à genoux devant la grille, et
-resta plongée dans la plus profonde méditation; Oswald lui-même disparut
-à ses yeux. Il lui semblait que c'était dans un tel moment d'exaltation
-qu'on aimerait à mourir, si la séparation de l'âme d'avec le corps ne
-s'accomplissait point par la douleur; si tout à coup un ange venait
-enlever sur ses ailes le sentiment et la pensée, étincelles divines qui
-retourneraient vers leur source: la mort ne serait, pour ainsi dire,
-alors qu'un acte spontané du coeur, qu'une prière plus ardente et mieux
-exaucée.
-
-Le _Miserere_, c'est-à-dire _ayez pitié de nous_, est un psaume composé
-de versets qui se chantent alternativement d'une manière
-très-différente. Tour à tour une musique céleste se fait entendre, et le
-verset suivant, dit en récitatif, est murmuré d'un ton sourd et presque
-rauque: on dirait que c'est la réponse des caractères durs aux coeurs
-sensibles, que c'est le réel de la vie qui vient flétrir et repousser
-les voeux des âmes généreuses; et quand ce choeur si doux reprend, on
-renaît à l'espérance; mais lorsque le verset récité recommence, une
-sensation de froid saisit de nouveau; ce n'est pas la terreur qui la
-cause, mais le découragement de l'enthousiasme. Enfin le dernier
-morceau, plus noble et plus touchant encore que tous les autres, laisse
-au fond de l'âme une impression douce et pure: Dieu nous accorde cette
-même impression avant de mourir.
-
-On éteint les flambeaux; la nuit s'avance; les figures des prophètes et
-des sibylles apparaissent comme des fantômes enveloppés du crépuscule.
-Le silence est profond, la parole ferait un mal insupportable dans cet
-état de l'âme, où tout est intime et intérieur; et quand le dernier son
-s'éteint, chacun s'en va lentement et sans bruit; chacun semble craindre
-de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde.
-
-Corinne suivit la procession qui se rendait dans le temple de
-Saint-Pierre, qui n'est alors éclairé que par une croix illuminée; ce
-signe de douleur seul, resplendissant dans l'auguste obscurité de cet
-immense édifice, est la plus belle image du christianisme au milieu des
-ténèbres de la vie. Une lumière pâle et lointaine se projette sur les
-statues qui décorent les tombeaux. Les vivants qu'on aperçoit en foule
-sous ces voûtes semblent des pygmées en comparaison des images des
-morts. Il y a autour de la croix un espace éclairé par elle, où se
-prosterne le pape vêtu de blanc, et tous les cardinaux rangés derrière
-lui. Ils restent là près d'une demi-heure dans le plus profond silence,
-et il est impossible de n'être pas ému de ce spectacle. On ne sait pas
-ce qu'ils demandent, on n'entend pas leurs secrets gémissements; mais
-ils sont vieux, ils nous devancent dans la route de la tombe: quand nous
-passerons à notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu nous
-fera-t-il la grâce d'ennoblir assez la vieillesse pour que le déclin de
-la vie soit les premiers jours de l'immortalité?
-
-Corinne aussi, la jeune et belle Corinne, était à genoux derrière le
-cortége des prêtres, et la douce lumière qui éclairait son visage
-pâlissait son teint sans affaiblir l'éclat de ses yeux. Oswald la
-contemplait ainsi comme un tableau ravissant et comme un être adoré.
-Quand sa prière fut finie, elle se leva; lord Nelvil n'osait l'approcher
-encore, respectant la méditation religieuse dans laquelle il la croyait
-plongée; mais elle vint à lui la première avec un transport de bonheur;
-et ce sentiment se répandant sur tout ce qu'elle faisait, elle
-accueillit avec une gaieté vive ceux qui l'abordèrent dans Saint-Pierre,
-devenu tout à coup comme une grande promenade publique, où chacun se
-donne rendez-vous pour parler de ses affaires ou de ses plaisirs.
-
-Oswald était étonné de cette mobilité qui faisait succéder l'une à
-l'autre des impressions si différentes; et, bien qu'il fût heureux de la
-joie de Corinne, il était surpris de ne trouver en elle aucune trace des
-émotions de la journée: il ne concevait pas comment on permettait que
-cette belle église fût, dans un jour si solennel, le café de Rome, où
-l'on se rassemblait pour s'amuser; et regardant Corinne au milieu de son
-cercle, parlant avec vivacité et ne pensant point aux objets dont elle
-était entourée, il conçut un sentiment de défiance sur la légèreté dont
-elle pouvait être capable: elle s'en aperçut à l'instant; et, se
-séparant brusquement de la société, elle prit le bras d'Oswald pour se
-promener avec lui dans l'Église, et lui dit: «Je ne vous ai jamais
-entretenu de mes sentiments religieux; permettez qu'aujourd'hui je vous
-en parle, peut-être dissiperai-je ainsi les nuages que j'ai vus s'élever
-dans votre esprit.
-
-
-CHAPITRE V
-
-«La différence de nos religions, mon cher Oswald, continua Corinne, est
-cause du blâme secret que vous ne pouvez vous empêcher de me laisser
-voir. La vôtre est sévère et sérieuse, la nôtre est vive et tendre. On
-croit généralement que le catholicisme est plus rigoureux que le
-protestantisme, et cela peut être vrai dans les pays où la lutte a
-existé entre les deux religions; mais en Italie nous n'avons point eu de
-dissensions religieuses, et en Angleterre vous en avez beaucoup éprouvé;
-il est résulté de cette différence que le catholicisme a pris, en
-Italie, un caractère de douceur et d'indulgence, et que, pour détruire
-le catholicisme en Angleterre, la réformation s'est armée de la plus
-grande sévérité dans les principes et dans la morale. Notre religion,
-comme celle des anciens, anime les arts, inspire les poëtes, fait
-partie, pour ainsi dire, de toutes les jouissances de notre vie; tandis
-que la vôtre, s'établissant dans un pays où la raison dominait plus
-encore que l'imagination, a pris un caractère d'austérité morale dont
-elle ne s'écartera jamais. La nôtre parle au nom de l'amour, la vôtre au
-nom du devoir. Nos principes sont libéraux, nos dogmes sont absolus; et
-néanmoins, dans l'application, notre despotisme orthodoxe transige avec
-les circonstances particulières; et votre liberté religieuse fait
-respecter ses lois, sans aucune exception. Il est vrai que notre
-catholicisme impose à ceux qui sont entrés dans l'état monastique des
-pénitences très-dures: cet état, choisi librement, est un rapport
-mystérieux entre l'homme et la Divinité; mais la religion des séculiers,
-en Italie, est une source habituelle d'émotions touchantes. L'amour,
-l'espérance et la foi sont les vertus principales de cette religion, et
-toutes ces vertus annoncent et donnent le bonheur. Loin donc que nos
-prêtres nous interdisent en aucun temps le pur sentiment de la joie, ils
-nous disent que ce sentiment exprime notre reconnaissance envers les
-dons du Créateur. Ce qu'ils exigent de nous, c'est l'observation des
-pratiques qui prouvent notre respect pour notre culte et notre désir de
-plaire à Dieu; c'est la charité pour les malheureux et la repentance
-dans nos faiblesses. Mais ils ne se refusent point à nous absoudre quand
-nous le leur demandons avec zèle; et les attachements du coeur inspirent
-ici plus qu'ailleurs une indulgente pitié. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit
-de la Madeleine: _Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a
-beaucoup aimé?_ Ces mots ont été prononcés sous un ciel aussi beau que
-le nôtre; ce même ciel implore pour nous la miséricorde de la Divinité.
-
---Corinne, répondit lord Nelvil, comment combattre des paroles si
-douces, et dont mon coeur a tant de besoin! Mais je le ferai cependant,
-parce que ce n'est pas pour un jour que j'aime Corinne, et que j'espère
-avec elle un long avenir de bonheur et de vertu. La religion la plus
-pure est celle qui fait du sacrifice de nos passions, et de
-l'accomplissement de nos devoirs, un hommage continuel à l'Être suprême.
-La moralité de l'homme est son culte envers Dieu: c'est dégrader l'idée
-que nous avons du Créateur que de lui supposer, dans ses rapports avec
-la créature, une volonté qui ne soit pas relative à son perfectionnement
-intellectuel. La paternité, cette noble image d'un maître souverainement
-bon, ne demande rien aux enfants que pour les rendre meilleurs ou plus
-heureux; comment donc s'imaginer que Dieu exigerait de l'homme ce qui
-n'aurait pas l'homme même pour objet! Aussi voyez quelle confusion il
-résulte, dans la tête de votre peuple, de l'habitude où il est
-d'attacher plus d'importance aux pratiques religieuses qu'aux devoirs de
-la morale: c'est après la semaine sainte, vous le savez, que se commet à
-Rome le plus grand nombre de meurtres. Le peuple se croit, pour ainsi
-dire, en fonds par le carême, et dépense en assassinats les trésors de
-sa pénitence. On a vu des criminels qui, tout dégouttants encore de
-meurtre, se faisaient scrupule de manger de la viande le vendredi; et
-les esprits grossiers, à qui l'on a persuadé que le plus grand des
-crimes consiste à désobéir aux pratiques ordonnées par l'Église,
-épuisent leur conscience sur ce sujet, et considèrent la Divinité comme
-les gouvernements du monde, qui font plus de cas de la soumission à leur
-pouvoir que de toute autre vertu: ce sont des rapports de courtisan mis
-à la place du respect qu'inspire le Créateur, comme la source et la
-récompense d'une vie scrupuleuse et délicate. Le catholicisme italien,
-tout en démonstrations extérieures, dispense l'âme de la méditation et
-du recueillement. Quand le spectacle est fini, l'émotion cesse, le
-devoir est rempli; et l'on n'est pas, comme chez nous, longtemps absorbé
-dans les pensées et les sentiments que fait naître l'examen rigoureux de
-sa conduite et de son coeur.
-
---Vous êtes sévère, mon cher Oswald, reprit Corinne, ce n'est pas la
-première fois que je l'ai remarqué. Si la religion consistait seulement
-dans la stricte observation de la morale, qu'aurait-elle de plus que la
-philosophie et la raison? et quel sentiment de piété se développerait en
-nous, si notre principal but était d'étouffer les sentiments du coeur?
-Les stoïciens en savaient presque autant que nous sur les devoirs et
-l'austérité de la conduite; mais ce qui n'est dû qu'au christianisme,
-c'est l'enthousiasme religieux qui s'unit à toutes les affections de
-l'âme; c'est la puissance d'aimer et de plaindre; c'est le culte de
-sentiment et d'indulgence qui favorise si bien l'essor de l'âme vers le
-ciel! Que signifie la parabole de l'Enfant prodigue, si ce n'est
-l'amour, l'amour sincère, préféré même à l'accomplissement le plus exact
-de tous les devoirs? Il avait quitté, cet enfant, la maison paternelle,
-et son frère y était resté; il s'était plongé dans tous les plaisirs du
-monde, et son frère ne s'était pas écarté un seul instant de la
-régularité de la vie domestique; mais il revint, mais il pleura, mais il
-aima, et son père fit une fête pour son retour. Ah! sans doute que, dans
-les mystères de notre nature, aimer, encore aimer, est ce qui nous est
-resté de notre héritage céleste. Nos vertus mêmes sont souvent trop
-compliquées avec la vie pour que nous puissions toujours comprendre ce
-qui est bien, ce qui est mieux, et quel est le sentiment secret qui nous
-dirige et nous égare. Je demande à mon Dieu de m'apprendre à l'adorer,
-et je sens l'effet de mes prières par les larmes que je répands. Mais,
-pour se soutenir dans cette disposition, les pratiques religieuses sont
-plus nécessaires que vous ne pensez; c'est une relation constante avec
-la Divinité; ce sont des actions journalières sans rapport avec aucun
-des intérêts de la vie, et seulement dirigées vers le monde invisible.
-Les objets extérieurs aussi sont d'un grand secours pour la piété; l'âme
-retombe sur elle-même, si les beaux-arts, les grands monuments, les
-chants harmonieux, ne viennent pas ranimer ce génie poétique, qui est
-aussi le génie religieux.
-
-«L'homme le plus vulgaire, lorsqu'il prie, lorsqu'il souffre, et qu'il
-espère dans le ciel, cet homme, dans ce moment, a quelque chose en lui
-qui s'exprimerait comme Milton, comme Homère, ou comme le Tasse, si
-l'éducation lui avait appris à revêtir de paroles ses pensées. Il n'y a
-que deux classes d'hommes distinctes sur la terre: celle qui sent
-l'enthousiasme, et celle qui le méprise; toutes les autres différences
-sont le travail de la société. Celui-là n'a pas de mots pour ses
-sentiments; celui-ci sait ce qu'il faut dire pour cacher le vide de son
-coeur. Mais la source qui jaillit du rocher même à la voix du ciel,
-cette source est le vrai talent, la vraie religion, le véritable amour.
-
-«La pompe de notre culte, ces tableaux, où les saints à genoux expriment
-dans leurs regards une prière continuelle; ces statues, placées sur les
-tombeaux comme pour se réveiller un jour avec les morts; ces églises et
-leurs voûtes immenses, ont un rapport intime avec les idées religieuses.
-J'aime cet hommage éclatant rendu par les hommes à ce qui ne leur promet
-ni la fortune ni la puissance, à ce qui ne les punit ou ne les
-récompense que par un sentiment du coeur; je me sens alors plus fière de
-mon être; je reconnais dans l'homme quelque chose de désintéressé; et,
-dût-on multiplier trop les magnificences religieuses, j'aime cette
-prodigalité des richesses terrestres pour une autre vie, du temps pour
-l'éternité: assez de choses se font pour demain, assez de soins se
-prennent pour l'économie des affaires humaines. Oh! que j'aime
-l'inutile! l'inutile, si l'existence n'est qu'un travail pénible pour un
-misérable gain! Mais si nous sommes sur cette terre en marche vers le
-ciel, qu'y a-t-il de mieux à faire que d'élever assez notre âme pour
-qu'elle sente l'infini, l'invisible et l'éternel, au milieu de toutes
-les bornes qui l'entourent?
-
-«Jésus-Christ laissait une femme faible, et peut-être repentante,
-arroser ses pieds des parfums les plus précieux; il repoussa ceux qui
-conseillaient de réserver ces parfums pour un usage plus profitable:
-_Laissez-la faire_, disait-il, _car je suis pour peu de temps avec
-vous._ Hélas! tout ce qu'il y a de bon, de sublime sur cette terre, est
-pour peu de temps avec nous; l'âge, les infirmités, la mort tariront
-bientôt cette goutte de rosée qui tombe du ciel et ne se repose que sur
-des fleurs. Cher Oswald, laissez-nous donc tout confondre, amour,
-religion, génie et le soleil, et les parfums, et la musique, et la
-poésie; il n'y a d'athéisme que dans la froideur, l'égoïsme, la
-bassesse. Jésus-Christ a dit: _Quand deux ou trois seront rassemblés en
-mon nom, je serai au milieu d'eux._ Et qu'est-ce, ô mon Dieu! que d'être
-rassemblé en votre nom, si ce n'est jouir des dons sublimes de notre
-belle nature, et vous en faire hommage, et vous remercier de la vie, et
-vous en remercier surtout quand un coeur aussi créé par vous répond tout
-entier au nôtre!»
-
-Une inspiration céleste animait dans cet instant la physionomie de
-Corinne. Oswald put à peine s'empêcher de se jeter à genoux devant elle
-au milieu du temple, et se tut pendant longtemps, pour se livrer au
-plaisir de se rappeler ses paroles, et de les retrouver encore dans ses
-regards. Enfin, cependant, il voulut répondre, il ne voulut point
-abandonner la cause qui lui était chère. «Corinne, dit-il alors,
-permettez encore quelques mots à votre ami. Son âme n'a point de
-sécheresse; non, Corinne, elle n'en a point, croyez-le; et si j'aime
-l'austérité dans les principes et dans les actions, c'est parce qu'elle
-donne aux sentiments plus de profondeur et plus de durée. Si j'aime la
-raison dans la religion, c'est-à-dire si je repousse les dogmes
-contradictoires et les moyens humains de faire effet sur les hommes,
-c'est parce que je vois la Divinité dans la raison comme dans
-l'enthousiasme; et si je ne puis souffrir qu'on prive l'homme d'aucune
-de ses facultés, c'est qu'il n'a pas trop de toutes pour reconnaître une
-vérité que la réflexion lui révèle, aussi bien que l'instinct du coeur,
-l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Que peut-on ajouter à ces
-idées sublimes, à leur union avec la vertu? que peut-on y ajouter qui ne
-soit au-dessous d'elles? L'enthousiasme poétique, qui vous donne tant de
-charmes, n'est pas, j'ose le dire, la dévotion la plus salutaire.
-Corinne, comment pourrait-on se préparer par cette disposition aux
-sacrifices sans nombre qu'exige de nous le devoir? Il n'y avait de
-révélation que par les élans de l'âme, quand la destinée humaine, future
-et présente, ne s'offrait à l'esprit qu'à travers les nuages; mais pour
-nous, à qui le christianisme l'a rendue claire et positive, le sentiment
-peut être notre récompense, mais il ne doit pas être notre seul guide:
-vous décrivez l'existence des bienheureux, et non pas celle des mortels.
-La vie religieuse est un combat, et non pas un hymne. Si nous n'étions
-pas condamnés à réprimer dans ce monde les mauvais penchants des autres
-et de nous-mêmes, il n'y aurait, en effet, d'autre distinction à faire
-qu'entre les âmes froides et les âmes exaltées. Mais l'homme est une
-créature plus âpre et plus redoutable que votre coeur ne vous le peint;
-et la raison dans la piété, et l'autorité dans le devoir, sont un frein
-nécessaire à ses orgueilleux égarements.
-
-«De quelque manière que vous considériez les pompes extérieures et les
-pratiques multipliées de votre religion, croyez-moi, chère amie, la
-contemplation de l'univers et de son auteur sera toujours le premier des
-cultes, celui qui remplira l'imagination sans que l'examen y puisse
-trouver rien de futile ni d'absurde. Les dogmes qui blessent ma raison
-refroidissent aussi mon enthousiasme. Sans doute le monde, tel qu'il
-est, est un mystère que nous ne pouvons ni nier ni comprendre; il serait
-donc bien fou, celui qui se refuserait à croire tout ce qu'il ne peut
-expliquer; mais ce qui est contradictoire est toujours de la création
-des hommes. Le mystère, tel que Dieu nous l'a donné, est au-dessus des
-lumières de l'esprit, mais non en opposition avec elles. Un philosophe
-allemand a dit: _Je ne connais que deux belles choses dans l'univers: le
-ciel étoilé sur nos têtes, et le sentiment du devoir dans nos coeurs._
-En effet, toutes les merveilles de la création sont réunies dans ces
-paroles.
-
-«Loin qu'une religion simple et sévère dessèche le coeur, j'aurais pensé
-avant de vous connaître, Corinne, qu'elle seule pouvait concentrer et
-perpétuer les affections. J'ai vu la conduite la plus austère et la plus
-pure développer dans un homme une inépuisable tendresse; j'ai l'ai vu
-conserver jusque dans la vieillesse une virginité d'âme que les orages
-des passions et les fautes qu'elles font commettre auraient
-nécessairement flétrie. Sans doute le repentir est une belle chose, et
-j'ai besoin plus que personne de croire à son efficacité; mais le
-repentir qui se répète fatigue l'âme, ce sentiment ne régénère qu'une
-fois. C'est la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme; et ce
-grand sacrifice ne peut se renouveler. Quand la faiblesse humaine s'y
-accoutume, elle perd la force d'aimer: car il faut de la force pour
-aimer, du moins avec constance.
-
-«Je ferai des objections du même genre à ce culte plein de splendeur
-qui, selon vous, agit si vivement sur l'imagination; je crois
-l'imagination modeste et retirée comme le coeur; les émotions qu'on lui
-commande sont moins puissantes que celles qui naissent d'elle-même. J'ai
-vu dans les Cévennes un ministre protestant qui prêchait, vers le soir,
-dans le fond des montagnes. Il invoquait les tombeaux des Français
-bannis et proscrits par leurs frères, et dont les cendres avaient été
-rapportées dans ces lieux; il promettait à leurs amis qu'ils les
-retrouveraient dans un meilleur monde; il disait qu'une vie vertueuse
-nous assurait ce bonheur; il disait: _Faites du bien aux hommes, pour
-que Dieu cicatrise dans votre coeur la blessure de la douleur._ Il
-s'étonnait de l'inflexibilité, de la dureté que l'homme d'un jour montre
-à l'homme d'un jour comme lui, et s'emparait de cette terrible pensée de
-la mort, que les vivants ont conçue, mais qu'ils n'épuiseront jamais.
-Enfin il n'annonçait rien qui ne fût touchant et vrai: c'étaient des
-paroles parfaitement en harmonie avec la nature. Le torrent qu'on
-entendait dans l'éloignement, la lumière scintillante des étoiles
-semblaient exprimer la même pensée sous une autre forme. La magnificence
-de la nature était là, cette magnificence, la seule qui donne des fêtes
-sans offenser l'infortune; et toute cette imposante simplicité remuait
-l'âme bien plus profondément que des cérémonies éclatantes.»
-
-Le surlendemain de cet entretien, le jour de Pâques, Corinne et lord
-Nelvil étaient ensemble sur la place de Saint-Pierre, au moment où le
-pape s'avance sur le balcon le plus élevé de l'église, et demande au
-ciel la bénédiction qu'il va répandre sur la terre; lorsqu'il prononce
-ces mots: _urbi et orbi_ (à la ville et au monde), tout le peuple
-rassemblé se jette à genoux; et Corinne et lord Nelvil sentirent, par
-l'émotion qu'ils éprouvèrent en ce moment, que tous les cultes se
-ressemblent. Le sentiment religieux unit intimement les hommes entre
-eux, quand l'amour-propre et le fanatisme n'en font pas un objet de
-jalousie et de haine. Prier ensemble, dans quelque langue, dans quelque
-rite que ce soit, c'est la plus touchante fraternité d'espérance et de
-sympathie que les hommes puissent contracter sur cette terre.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Le jour de Pâques s'était passé, et Corinne ne parlait point d'accomplir
-sa promesse, en confiant son histoire à lord Nelvil. Blessé de ce
-silence, il dit un jour devant elle qu'on vantait beaucoup les beautés
-de Naples, et qu'il avait envie d'y aller. Corinne, pénétrant à
-l'instant ce qui se passait dans son âme, lui proposa de faire le voyage
-avec lui. Elle se flattait de reculer les aveux qu'il exigeait d'elle,
-en lui donnant cette preuve d'amour qui devait le satisfaire. Et
-d'ailleurs elle pensait que s'il l'emmenait, c'était sans doute parce
-qu'il avait dessein de lui consacrer sa vie. Elle attendait donc avec
-anxiété ce qu'il dirait, et ses regards, presque suppliants, lui
-demandaient une réponse favorable. Oswald ne put y résister; il avait
-d'abord été surpris de cette offre, et de la simplicité avec laquelle
-Corinne la faisait; il hésita quelque temps à l'accepter; mais en voyant
-le trouble de son amie, l'agitation de son sein, ses yeux remplis de
-larmes, il consentit à partir avec elle, sans se rendre compte à
-lui-même de l'importance d'une telle résolution. Corinne fut au comble
-de la joie, car son coeur se fia tout à fait, dans ce moment, au
-sentiment d'Oswald.
-
-Le jour fut pris, et la douce perspective de voyager ensemble fit
-disparaître toute autre idée. Ils s'amusèrent à ordonner les détails de
-ce voyage, et il n'y avait pas un de ces détails qui ne fût une source
-de plaisir. Heureuse disposition de l'âme, où tous les arrangements de
-la vie ont un charme particulier en se rattachant à quelque espérance du
-coeur! Il ne vient que trop tôt, le moment où l'existence fatigue dans
-chacune de ses heures comme dans son ensemble, où chaque matin exige un
-travail pour supporter le réveil et conduire le jour jusqu'au soir.
-
-Au moment où lord Nelvil sortait de chez Corinne, afin de tout préparer
-pour leur départ, le comte d'Erfeuil y arriva, et apprit d'elle le
-projet qu'ils venaient d'arrêter ensemble. «Y pensez-vous? lui dit-il;
-quoi! vous mettre en route avec lord Nelvil sans qu'il soit votre époux,
-sans qu'il vous ait promis de l'être! et que deviendrez-vous s'il vous
-abandonne?--Ce que je deviendrais, répondit Corinne, dans toutes les
-situations de la vie, s'il cessait de m'aimer: la plus malheureuse
-personne du monde.--Oui; mais si vous n'avez rien fait qui vous
-compromette, vous resterez, vous, tout entière.--Moi tout entière,
-s'écria Corinne, quand le plus profond sentiment de ma vie serait
-flétri! quand mon coeur serait brisé!--Le public ne le saurait pas, et
-vous pourriez, en dissimulant, ne rien perdre dans l'opinion.--Et
-pourquoi ménager cette opinion, répondit Corinne, si ce n'est pour avoir
-un charme de plus aux yeux de ce qu'on aime?--On cesse d'aimer, reprit
-le comte d'Erfeuil, mais l'on ne cesse pas de vivre au milieu de la
-société, et d'avoir besoin d'elle.--Ah! si je pouvais penser, répondit
-Corinne, qu'il arrivera, le jour où l'affection d'Oswald ne serait pas
-tout pour moi dans ce monde; si je pouvais le penser, j'aurais déjà
-cessé de l'aimer. Qu'est-ce donc que l'amour quand il prévoit, quand il
-calcule le moment où il n'existera plus? S'il y a quelque chose de
-religieux dans ce sentiment, c'est parce qu'il fait disparaître tous les
-autres intérêts, et se complaît, comme la dévotion, dans le sacrifice
-entier de soi-même.
-
---Que me dites-vous là? reprit le comte d'Erfeuil; une personne d'esprit
-comme vous peut-elle se remplir la tête de pareilles folies! C'est notre
-avantage, à nous autres hommes, que les femmes pensent comme vous: nous
-avons alors bien plus d'ascendant sur elles; mais il ne faut pas que
-votre supériorité soit perdue, il faut qu'elle vous serve à quelque
-chose.--Me servir! dit Corinne; ah! je lui dois beaucoup, si elle me
-fait mieux sentir tout ce qu'il y a de touchant et de généreux dans le
-caractère de lord Nelvil.
-
---Lord Nelvil est un homme tout comme un autre, reprit le comte
-d'Erfeuil; il retournera dans son pays, suivra sa carrière, il sera
-raisonnable enfin; et vous exposez imprudemment votre réputation en
-allant à Naples avec lui.--J'ignore les intentions de lord Nelvil, dit
-Corinne, et peut-être aurais-je mieux fait d'y réfléchir avant de
-l'aimer; mais, à présent, qu'importe un sacrifice de plus! ma vie ne
-dépend-elle pas toujours de son sentiment pour moi? Je trouve, au
-contraire, quelque douceur à ne me laisser aucune ressource: il n'en est
-jamais quand le coeur est blessé; néanmoins le monde peut quelquefois
-croire qu'il vous en reste, et j'aime à penser que, même sous ce
-rapport, mon malheur serait complet si lord Nelvil se séparait de
-moi.--Et sait-il à quel point vous vous compromettez pour lui? continua
-le comte d'Erfeuil.--J'ai pris grand soin de le lui dissimuler, répondit
-Corinne; et, comme il ne connaît pas bien les usages de ce pays, j'ai pu
-lui exagérer un peu la facilité qu'ils donnent. Je vous demande votre
-parole de ne pas lui dire un mot à cet égard; je veux qu'il soit libre,
-et toujours libre dans ses relations avec moi: il ne peut faire mon
-bonheur par aucun genre de sacrifice. Le sentiment qui me rend heureuse
-est la fleur de la vie, et ni la bonté ni la délicatesse ne pourraient
-la ranimer si elle venait à se flétrir. Je vous en conjure donc, mon
-cher comte, ne vous mêlez pas de ma destinée; rien de ce que vous savez
-sur les affections du coeur ne peut me convenir. Ce que vous dites est
-sage, bien raisonné, fort applicable aux situations comme aux personnes
-ordinaires; mais vous me feriez très-innocemment un mal affreux, en
-voulant juger mon caractère d'après ces grandes divisions communes, pour
-lesquelles il y a des maximes toutes faites. Je souffre, je jouis, je
-sens à ma manière; et ce serait moi seule qu'il faudrait observer, si
-l'on voulait influer sur mon bonheur.»
-
-L'amour-propre du comte d'Erfeuil était un peu blessé de l'inutilité de
-ses conseils, et de la grande marque d'amour que Corinne donnait à lord
-Nelvil; il savait bien qu'il n'était pas aimé d'elle; il savait
-également qu'Oswald l'était; mais il lui était désagréable que tout cela
-fût constaté si publiquement. Il y a toujours dans le succès d'un homme
-auprès d'une femme quelque chose qui déplaît, même aux meilleurs amis de
-cet homme. «Je vois que je n'y peux rien, dit le comte d'Erfeuil; mais
-quand vous serez bien malheureuse, vous vous souviendrez de moi: en
-attendant, je vais quitter Rome; puisque ni vous ni lord Nelvil n'y
-serez plus, je m'y ennuierais trop en votre absence; je vous reverrai
-sûrement l'un et l'autre en Écosse ou en Italie, car j'ai pris goût aux
-voyages, en attendant mieux. Pardonnez-moi mes conseils, charmante
-Corinne, et croyez toujours à mon dévouement.» Corinne le remercia, et
-se sépara de lui avec un sentiment de regret. Elle l'avait connu en même
-temps qu'Oswald, et ce souvenir formait entre elle et lui des liens
-qu'elle n'aimait pas à voir brisés. Elle se conduisit comme elle l'avait
-annoncé au comte d'Erfeuil. Quelques inquiétudes troublèrent un moment
-la joie avec laquelle lord Nelvil avait accepté le projet du voyage: il
-craignait que le départ pour Naples ne pût faire tort à Corinne, et
-voulait obtenir d'elle son secret avant ce départ, pour savoir avec
-certitude s'ils n'étaient point séparés par quelque obstacle invincible:
-mais elle lui déclara qu'elle ne s'expliquerait qu'à Naples, et lui fit
-doucement illusion sur ce qu'on pourrait dire du parti qu'elle prenait.
-Oswald se prêtait à cette illusion: l'amour, dans un caractère incertain
-et faible, trompe à demi, la raison éclaire à demi, et c'est l'émotion
-présente qui décide laquelle des deux moitiés sera le tout. L'esprit de
-lord Nelvil était singulièrement étendu et pénétrant, mais il ne se
-jugeait bien lui-même que dans le passé. Sa situation actuelle ne
-s'offrait jamais à lui que confusément. Susceptible tout à la fois
-d'entraînement et de remords, de passions et de timidité, ces contrastes
-ne lui permettaient de se connaître que quand l'événement avait décidé
-du combat qui se passait en lui.
-
-Lorsque les amis de Corinne, et particulièrement le prince Castel-Forte,
-furent instruits de son projet, ils en éprouvèrent un grand chagrin. Le
-prince Castel-Forte surtout en ressentit une telle peine, qu'il résolut
-d'aller la rejoindre dans peu de temps. Il n'y avait pas, assurément, de
-vanité à se mettre ainsi à la suite d'un amant préféré; mais ce qu'il ne
-pouvait supporter, c'était le vide affreux de l'absence de son amie; il
-n'avait pas un ami qu'il ne rencontrât chez Corinne, et jamais il
-n'allait dans une autre maison que la sienne.
-
-La société qui se rassemblait autour d'elle devait se disperser quand
-elle n'y serait plus; il deviendrait impossible d'en réunir les débris.
-Le prince Castel-Forte avait peu l'habitude de vivre dans sa famille;
-bien que fort spirituel, l'étude le fatiguait: le jour entier eût donc
-été pour lui d'un poids insupportable, s'il n'était pas venu le soir et
-le matin chez Corinne; elle partait, il ne savait plus que devenir, il
-se promit en secret de se rapprocher d'elle comme un ami sans exigence,
-mais qui est toujours là pour nous consoler dans le malheur; et cet ami
-doit être bien sûr que son moment arrivera.
-
-Corinne éprouvait un sentiment de mélancolie en rompant ainsi toutes ses
-habitudes; elle s'était fait depuis quelques années dans Rome une
-manière d'être qui lui plaisait; elle était le centre de tout ce qu'il y
-avait d'artistes célèbres et d'hommes éclairés; une indépendance
-parfaite d'idées et d'habitudes donnait beaucoup de charmes à son
-existence; qu'allait-elle maintenant devenir? Si elle était destinée au
-bonheur d'avoir Oswald pour époux, c'était en Angleterre qu'il devait la
-conduire; et de quelle manière y serait-elle jugée? comment elle-même
-saurait-elle s'astreindre à ce genre de vie si différent de celui
-qu'elle venait de mener depuis six ans? Mais ces réflexions ne faisaient
-que traverser son esprit, et toujours son sentiment pour Oswald en
-effaçait les légères traces. Elle le voyait, elle l'entendait, et ne
-comptait les heures que par son absence ou sa présence. Qui sait
-disputer avec le bonheur? qui ne le reçoit pas quand il vient? Corinne
-surtout avait peu de prévoyance; la crainte ni l'espérance n'étaient pas
-faites pour elle; sa foi dans l'avenir était confuse, et son imagination
-lui faisait en ce genre peu de bien et peu de mal.
-
-Le matin de son départ, le prince Castel-Forte entra chez elle, et, les
-larmes aux yeux, il lui dit: «Ne reviendrez-vous plus à Rome?--O mon
-Dieu, oui, répondit-elle, dans un mois nous y serons.--Mais si vous
-épousez lord Nelvil, il faudra quitter l'Italie.--Quitter l'Italie!» dit
-Corinne; et elle soupira. «Ce pays, continua le prince Castel-Forte, où
-l'on parle votre langue, où l'on vous entend si bien, où vous êtes si
-vivement admirée! Et vos amis, Corinne, et vos amis! Où serez-vous aimée
-comme ici? où trouverez-vous l'imagination et les beaux-arts qui vous
-plaisent? Est-ce donc un seul sentiment qui fait la vie? N'est-ce pas la
-langue, les coutumes, les moeurs, dont se compose l'amour de la patrie,
-cet amour qui donne le mal du pays, terrible douleur des exilés!--Ah!
-que me dites-vous! s'écria Corinne; ne l'ai-je pas éprouvée! N'est-ce
-pas cette douleur qui a décidé de mon sort!» Elle regarda tristement sa
-chambre et les statues qui la décoraient, puis le Tibre qui coulait sous
-ses fenêtres, et le ciel dont la beauté semblait l'inviter à rester.
-Mais, dans ce moment, Oswald passait à cheval sur le pont Saint-Ange, il
-venait avec la rapidité de l'éclair. «Le voilà!» s'écria Corinne. A
-peine avait-elle dit ces mots, que déjà il était arrivé; elle courut
-au-devant de lui; tous les deux, impatients de partir, se hâtèrent de
-monter en voiture. Corinne dit cependant un aimable adieu au prince
-Castel-Forte; mais ses paroles obligeantes se perdirent dans les airs,
-au milieu des cris des postillons, des hennissements des chevaux, et de
-tout ce bruit de départ, quelquefois triste, quelquefois enivrant, selon
-la crainte ou l'espoir qu'inspirent les nouvelles chances de la
-destinée.
-
-
-
-
-LIVRE ONZIÈME
-
-NAPLES ET L'ERMITAGE DE SAINT-SALVADOR
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Oswald était fier d'emmener sa conquête; lui, qui se sentait presque
-toujours troublé dans ses jouissances par les réflexions et les regrets,
-n'éprouvait plus cette fois la peine de l'incertitude. Ce n'était pas
-qu'il fût décidé, mais il ne s'occupait pas de l'être, et il se laissait
-aller aux événements, espérant bien être entraîné par eux à ce qu'il
-souhaitait. Ils traversèrent la campagne d'Albano, lieu où l'on montre
-encore ce qu'on croit être le tombeau des Horaces et des Curiaces. Ils
-passèrent près du lac de Nemi et des bois sacrés qui l'entourent. On dit
-qu'Hippolyte fut ressuscité par Diane dans ces lieux; elle ne permettait
-pas aux chevaux d'en approcher, et perpétuait, par cette défense, le
-souvenir du malheur de son jeune favori. C'est ainsi qu'en Italie,
-presque à chaque pas, la poésie et l'histoire viennent se retracer à
-l'esprit, et les sites charmants qui les rappellent adoucissent tout ce
-qu'il y a de mélancolique dans le passé, et semblent lui conserver une
-jeunesse éternelle.
-
-Oswald et Corinne traversèrent ensuite les marais Pontins, campagne
-fertile et pestilentielle tout à la fois, où l'on ne voit pas une seule
-habitation, quoique la nature y semble féconde. Quelques hommes malades
-attellent vos chevaux, et vous recommandent de ne pas vous endormir en
-passant les marais, car le sommeil est là le véritable avant-coureur de
-la mort. Des buffles, d'une physionomie tout à la fois basse et féroce,
-traînent la charrue que d'imprudents cultivateurs conduisent encore
-quelquefois sur cette terre fatale, et le plus brillant soleil éclaire
-ce triste spectacle. Les lieux marécageux et malsains, dans le Nord,
-sont annoncés par leur effrayant aspect; mais, dans les contrées les
-plus funestes du Midi, la nature conserve une sérénité dont la douceur
-trompeuse fait illusion aux voyageurs. S'il est vrai qu'il soit
-très-dangereux de s'endormir en traversant les marais Pontins,
-l'invincible penchant au sommeil qu'ils inspirent dans la chaleur est
-encore une des impressions perfides que ce lieu fait éprouver. Lord
-Nelvil veillait constamment sur Corinne: quelquefois elle penchait sa
-tête sur Thérésine, qui les accompagnait; quelquefois elle fermait les
-yeux, vaincue par la langueur de l'air. Oswald se hâtait de la réveiller
-avec une inexprimable terreur; et, bien qu'il fût silencieux
-naturellement, il était inépuisable en sujets de conversation, toujours
-soutenus, toujours nouveaux, pour l'empêcher de succomber un moment à ce
-fatal sommeil. Ah! ne faut-il pas pardonner au coeur des femmes les
-regrets déchirants qui s'attachent à ces jours où elles étaient aimées,
-où leur existence était si nécessaire à l'existence d'un autre, lorsqu'à
-tous les instants elles se sentaient soutenues et protégées? Quel
-isolement doit succéder à ces temps de délices! et qu'elles sont
-heureuses celles que le lien sacré du mariage a conduites doucement de
-l'amour à l'amitié, sans qu'un moment cruel ait déchiré leur vie!
-
-Oswald et Corinne, après le passage inquiétant des marais Pontins,
-arrivèrent enfin à Terracine, sur le bord de la mer, aux confins du
-royaume de Naples. C'est là que commence véritablement le Midi; c'est là
-qu'il accueille les voyageurs avec toute sa magnificence. Cette terre de
-Naples, cette _campagne heureuse_, est comme séparée du reste de
-l'Europe, et par la mer qui l'entoure, et par cette contrée dangereuse
-qu'il faut traverser pour y arriver. On dirait que la nature s'est
-réservé le secret de ce séjour de délices, et qu'elle a voulu que les
-abords en fussent périlleux. Rome n'est point encore le Midi: on en
-pressent les douceurs, mais son enchantement ne commence véritablement
-que sur le territoire de Naples. Non loin de Terracine est le
-promontoire choisi par les poëtes comme la demeure de Circé; et derrière
-Terracine s'élève le mont Anxur, où Théodoric, roi des Goths, avait
-placé l'un des châteaux forts dont les guerriers du Nord couvrirent la
-terre. Il y a très-peu de traces de l'invasion des barbares en Italie;
-ou du moins là où ces traces consistent en destructions, elles se
-confondent avec l'effet du temps. Les nations septentrionales n'ont
-point donné à l'Italie cet aspect guerrier que l'Allemagne a conservé.
-Il semble que la molle terre de l'Ausonie n'ait pu garder les
-fortifications et les citadelles dont les pays du Nord sont hérissés.
-Rarement un édifice gothique, un château féodal s'y rencontre encore; et
-les souvenirs des antiques Romains règnent seuls à travers les siècles,
-malgré les peuples qui les ont vaincus.
-
-Toute la montagne qui domine Terracine est couverte d'orangers et de
-citronniers qui embaument l'air d'une manière délicieuse. Rien ne
-ressemble, dans nos climats, au parfum méridional des citronniers en
-pleine terre; il produit sur l'imagination presque le même effet qu'une
-musique mélodieuse; il donne une disposition poétique, excite le talent,
-et l'enivre de la nature. Les aloès, les cactus à larges feuilles, que
-vous rencontrez à chaque pas, ont une physionomie particulière qui
-rappelle ce que l'on sait des redoutables productions de l'Afrique. Ces
-plantes causent une sorte d'effroi: elles ont l'air d'appartenir à une
-nature violente et dominatrice. Tout l'aspect du pays est étranger: on
-se sent dans un autre monde, dans un monde qu'on n'a connu que par les
-descriptions des poëtes de l'antiquité, qui ont tout à la fois dans
-leurs peintures tant d'imagination et d'exactitude. En entrant à
-Terracine, les enfants jetèrent dans la voiture de Corinne une immense
-quantité de fleurs qu'ils cueillaient au bord du chemin, qu'ils allaient
-chercher sur la montagne, et qu'ils répandaient au hasard, tant ils se
-confiaient dans la prodigalité de la nature! Les chariots qui
-rapportaient la moisson des champs étaient ornés tous les jours avec des
-guirlandes de roses, et quelquefois les enfants entouraient leurs coupes
-de fleurs: car l'imagination du peuple même devient poétique sous un
-beau ciel. On voyait, on entendait, à côté de ces riants tableaux, la
-mer dont les vagues se brisaient avec fureur. Ce n'était point l'orage
-qui l'agitait, mais les rochers, obstacle habituel qui s'opposait à ses
-flots, et dont sa grandeur était irritée.
-
- _E non udite ancor come risuona
- Il roco ed alto fremito marino?_
-
-_Et n'entendez-vous pas encore comme retentit le frémissement rauque et
-profond de la mer?_ Ce mouvement sans but, cette force sans objet, qui
-se renouvelle pendant l'éternité, sans que nous puissions connaître ni
-sa cause ni sa fin, nous attire sur le rivage, où ce grand spectacle
-s'offre à nos regards; et l'on éprouve comme un besoin mêlé de terreur
-de s'approcher des vagues, et d'étourdir sa pensée par leur tumulte.
-
-Vers le soir tout se calma. Corinne et lord Nelvil se promenèrent
-lentement et avec délices dans la campagne. Chaque pas, en pressant les
-fleurs, faisait sortir des parfums de leur sein. Les rossignols venaient
-se reposer plus volontiers sur les arbustes qui portaient les roses.
-Ainsi les chants les plus purs se réunissaient aux odeurs les plus
-suaves; tous les charmes de la nature s'attiraient mutuellement: mais ce
-qui est surtout ravissant et inexprimable, c'est la douceur de l'air
-qu'on respire. Quand on contemple un beau site dans le Nord, le climat,
-qui se fait sentir, trouble toujours un peu le plaisir qu'on pourrait
-goûter. C'est comme un son faux dans un concert, que ces petites
-sensations de froid et d'humidité qui détournent plus ou moins votre
-attention de ce que vous voyez; mais, en approchant de Naples, vous
-éprouvez un bien-être si parfait, une si grande amitié de la nature pour
-vous, que rien n'altère les sensations agréables qu'elle vous cause.
-Tous les rapports de l'homme, dans nos climats, sont avec la société. La
-nature, dans les pays chauds, met en relation avec les objets
-extérieurs, et les sentiments s'y répandent doucement au dehors. Ce
-n'est pas que le Midi n'ait aussi sa mélancolie; dans quels lieux la
-destinée de l'homme ne produit-elle pas cette impression! Mais il n'y a
-dans cette mélancolie ni mécontentement, ni anxiété, ni regret.
-Ailleurs, c'est la vie qui, telle qu'elle est, ne suffit pas aux
-facultés de l'âme; ici, ce sont les facultés de l'âme qui ne suffisent
-pas à la vie, et la surabondance des sensations inspire une rêveuse
-indolence, dont on se rend à peine compte en l'éprouvant.
-
-Pendant la nuit, des mouches luisantes se montraient dans les airs; on
-eût dit que la montagne étincelait, et que la terre brûlante laissait
-échapper quelques-unes de ses flammes. Ces mouches volaient à travers
-les arbres, se reposaient quelquefois sur les feuilles, et le vent
-balançait ces petites étoiles, et variait de mille manières leurs
-lumières incertaines. Le sable aussi contenait un grand nombre de
-petites pierres ferrugineuses qui brillaient de toutes parts; c'était la
-terre de feu, conservant encore dans son sein les traces du soleil dont
-les rayons venaient de l'échauffer. Il y a tout à la fois dans cette
-nature une vie et un repos qui satisfont en entier les voeux divers de
-l'existence. Corinne se livrait au charme de cette soirée, s'en
-pénétrait avec joie; Oswald ne pouvait cacher son émotion. Plusieurs
-fois il serra Corinne contre son coeur, plusieurs fois il s'éloigna,
-puis revint, puis s'éloigna de nouveau, pour respecter celle qui devait
-être la compagne de sa vie. Corinne ne pensait point aux dangers qui
-auraient pu l'alarmer; car telle était son estime pour Oswald, que, s'il
-lui avait demandé le don entier de son être, elle n'eût pas douté que
-cette prière ne fût le serment solennel de l'épouser; mais elle était
-bien aise qu'il triomphât de lui-même, et l'honorât par ce sacrifice; et
-il y avait dans son âme cette plénitude de bonheur et d'amour qui ne
-permet pas de former un désir de plus. Oswald était bien loin de ce
-calme: il se sentait embrasé par les charmes de Corinne. Une fois il
-embrassa ses genoux avec violence, et semblait avoir perdu tout empire
-sur sa passion; mais Corinne le regarda avec tant de douceur et de
-crainte, elle semblait tellement reconnaître son pouvoir, en lui
-demandant de n'en pas abuser, que cette humble défense lui inspira plus
-de respect que toute autre.
-
-Ils aperçurent alors dans la mer le reflet d'un flambeau qu'une main
-inconnue portait sur le rivage, en se rendant secrètement dans la maison
-voisine. «Il va voir celle qu'il aime, dit Oswald.--Oui, répondit
-Corinne.--Et pour moi, reprit Oswald, le bonheur de ce jour va finir.»
-Les regards de Corinne, élevés vers le ciel en cet instant, se
-remplirent de larmes. Oswald craignit de l'avoir offensée, et se
-prosterna devant elle pour obtenir le pardon de l'amour qui
-l'entraînait. «Non, lui dit Corinne, en lui tendant la main et
-l'invitant à s'en retourner ensemble; non, Oswald, j'en suis assurée,
-vous respecterez celle qui vous aime. Vous le savez, une simple prière
-de vous serait toute-puissante; c'est donc vous qui répondez de moi;
-c'est vous qui me refuseriez à jamais pour votre épouse si vous me
-rendiez indigne de l'être.--Eh bien, répondit Oswald, puisque vous
-croyez à ce cruel empire de votre volonté sur mon coeur, d'où vient,
-Corinne, d'où vient donc votre tristesse?--Hélas! reprit-elle, je me
-disais que ces moments que je passe avec vous à présent étaient les plus
-heureux de ma vie: et comme je tournais mes regards vers le ciel pour
-l'en remercier, je ne sais par quel hasard une superstition de mon
-enfance s'est ranimée dans mon coeur. La lune, que je contemplais, s'est
-couverte d'un nuage, et l'aspect de ce nuage était funeste. J'ai
-toujours trouvé que le ciel avait une expression, tantôt paternelle,
-tantôt irritée; et je vous le dis, Oswald, ce soir il condamnait notre
-amour.--Chère amie, répondit lord Nelvil, les seuls augures de la vie de
-l'homme, ce sont ses actions, bonnes ou mauvaises; et n'ai-je pas, ce
-soir même, immolé mes plus ardents désirs à un sentiment de vertu?--Eh
-bien, tant mieux si vous n'êtes pas compris dans ce présage, reprit
-Corinne; en effet, il se peut que ce ciel orageux n'ait menacé que moi.»
-
-
-CHAPITRE II
-
-Ils arrivèrent à Naples, de jour, au milieu de cette immense population
-qui est si animée et si oisive tout à la fois; ils traversèrent d'abord
-la rue de Tolède, et virent les lazzaroni couchés sur les pavés, ou
-retirés dans un panier d'osier qui leur sert d'habitation jour et nuit.
-Cet état sauvage qui se voit là, mêlé avec la civilisation, a quelque
-chose de très-original. Il en est, parmi ces hommes, qui ne savent pas
-même leur propre nom, et vont à confesse avouer des péchés anonymes, ne
-pouvant dire comment s'appelle celui qui les a commis. Il existe à
-Naples une grotte sous terre, où des milliers de lazzaroni passent leur
-vie, en sortant seulement à midi pour voir le soleil, et dormant le
-reste du jour, pendant que leurs femmes filent. Dans les climats où le
-vêtement et la nourriture sont si faciles, il faudrait un gouvernement
-très-indépendant et très-actif pour donner à la nation une émulation
-suffisante; car il est si aisé pour le peuple de subsister
-matériellement à Naples, qu'il peut se passer du genre d'industrie
-nécessaire ailleurs pour gagner sa vie. La paresse et l'ignorance,
-combinées avec l'air volcanique qu'on respire dans ce séjour, doivent
-produire la férocité quand les passions sont excitées; mais ce peuple
-n'est pas plus méchant qu'un autre. Il a de l'imagination, ce qui
-pourrait être le principe d'actions désintéressées; et avec cette
-imagination on le conduirait au bien, si ses institutions politiques et
-religieuses étaient bonnes.
-
-On voit des Calabrois qui se mettent en marche pour aller cultiver les
-terres, avec un joueur de violon à leur tête, et dansant de temps en
-temps pour se reposer de marcher. Il y a tous les ans, près de Naples,
-une fête consacrée à la _Madone_ de la grotte, dans laquelle les jeunes
-filles dansent au son du tambourin et des castagnettes; et il n'est pas
-rare qu'elles fassent mettre pour condition, dans leur contrat de
-mariage, que leurs époux les conduiront tous les ans à cette fête. On
-voit à Naples, sur le théâtre, un acteur de quatre-vingts ans, qui,
-depuis soixante ans, fait rire les Napolitains, dans leur rôle comique
-national, le polichinelle. Se représente-t-on ce que sera l'immortalité
-de l'âme pour un homme qui remplit ainsi sa longue vie? Le peuple de
-Naples n'a d'autre idée du bonheur que le plaisir; mais l'amour du
-plaisir vaut encore mieux qu'un égoïsme aride.
-
-Il est vrai que c'est le peuple du monde qui aime le plus l'argent: si
-vous demandez à un homme du peuple votre chemin dans la rue, il tend la
-main après avoir fait un signe, car ils sont plus paresseux pour les
-paroles que pour les gestes. Mais leur goût pour l'argent n'est point
-méthodique ni réfléchi; ils le dépensent aussitôt qu'ils le reçoivent.
-Si l'argent s'introduisait chez les sauvages, les sauvages le
-demanderaient comme cela. Ce qui manque le plus à cette nation en
-général, c'est le sentiment de la dignité. Ils font des actions
-généreuses et bienveillantes par bon coeur plutôt que par principe; car
-leur théorie, en tout genre, ne vaut rien, et l'opinion, en ce pays, n'a
-point de force. Mais lorsque des hommes ou des femmes échappent à cette
-anarchie morale, leur conduite est plus remarquable en elle-même, et
-plus digne d'admiration que partout ailleurs, puisque rien, dans les
-circonstances extérieures, ne favorise la vertu; on la prend tout
-entière dans son âme. Les lois ni les moeurs ne récompensent ni ne
-punissent. Celui qui est vertueux est d'autant plus héroïque qu'il n'en
-est pour cela ni plus considéré ni plus recherché.
-
-A quelques honorables exceptions près, les hautes classes ont assez de
-ressemblance avec les dernières: l'esprit des unes n'est guère plus
-cultivé que celui des autres, et l'usage du monde fait la seule
-différence à l'extérieur. Mais, au milieu de cette ignorance, il y a un
-fonds d'esprit naturel et d'aptitude à tout, tel qu'on ne peut prévoir
-ce que deviendrait une semblable nation, si toute la force du
-gouvernement était dirigée dans le sens des lumières et de la morale.
-Comme il y a peu d'instruction à Naples, on y trouve, jusqu'à présent,
-plus d'originalité dans le caractère que dans l'esprit. Mais les hommes
-remarquables de ce pays, tels que l'abbé Galiani, Caraccioli, etc.,
-possédaient, dit-on, au plus haut degré la plaisanterie et la réflexion,
-rares puissances de la pensée, réunion sans laquelle la pédanterie ou la
-frivolité vous empêche de connaître la véritable valeur des choses!
-
-Le peuple napolitain, à quelques égards, n'est point du tout civilisé;
-mais il n'est point vulgaire à la manière des autres peuples. Sa
-grossièreté même frappe l'imagination. La rive africaine, qui borde la
-mer de l'autre côté, se fait presque déjà sentir, et il y a je ne sais
-quoi de numide dans les cris sauvages qu'on entend de toutes parts. Ces
-visages brunis, ces vêtements formés de quelques morceaux d'étoffe rouge
-ou violette dont la couleur foncée attire les regards; ces lambeaux
-d'habillements que ce peuple artiste drape encore avec art, donnent
-quelque chose de pittoresque à la populace, tandis qu'ailleurs l'on ne
-peut voir en elle que les misères de la civilisation. Un certain goût
-pour la parure et les décorations se trouvent souvent, à Naples, à côté
-du manque absolu des choses nécessaires ou commodes. Les boutiques sont
-ornées agréablement avec des fleurs et des fruits: quelques-unes ont un
-air de fête qui ne tient ni à l'abondance ni à la félicité publique,
-mais seulement à la vivacité de l'imagination; on veut réjouir les yeux
-avant tout. La douceur du climat permet aux ouvriers en tout genre de
-travailler dans la rue. Les tailleurs y font des habits, les traiteurs
-leurs repas; et les occupations de la maison, se passant ainsi au
-dehors, multiplient les mouvements de mille manières. Les chants, les
-danses, les jeux bruyants accompagnent assez bien tout ce spectacle, et
-il n'y a point de pays où l'on sente plus clairement la différence de
-l'amusement au bonheur; enfin, l'on sort de l'intérieur de la ville pour
-arriver sur les quais, d'où l'on voit et la mer et le Vésuve, et l'on
-oublie alors tout ce que l'on sait des hommes.
-
-Oswald et Corinne arrivèrent à Naples pendant que l'éruption du Vésuve
-durait encore. Ce n'était de jour qu'une fumée noire, qui pouvait se
-confondre avec les nuages; mais le soir, en s'avançant sur le balcon de
-leur demeure, ils éprouvèrent une émotion tout à fait inattendue. Le
-fleuve de feu descend vers la mer; et ses vagues de flamme, semblables
-aux vagues de l'onde, expriment, comme elles, la succession rapide et
-continuelle d'un infatigable mouvement. On dirait que la nature,
-lorsqu'elle se transforme en des éléments divers, conserve néanmoins
-toujours quelques traces d'une pensée unique et première. Ce phénomène
-du Vésuve cause un véritable battement de coeur. On est si familiarisé
-d'ordinaire avec les objets extérieurs, qu'on aperçoit à peine leur
-existence, et l'on ne reçoit guère d'émotion nouvelle, en ce genre, au
-milieu de nos prosaïques contrées; mais tout à coup l'étonnement que
-doit causer l'univers se renouvelle à l'aspect d'une merveille inconnue
-de la création: tout notre être est agité par cette puissance de la
-nature, dont les combinaisons sociales nous avaient distraits longtemps;
-nous sentons que les plus grands mystères de ce monde ne consistent pas
-tous dans l'homme, et qu'une force indépendante de lui le menace ou le
-protége, selon des lois qu'il ne peut pénétrer. Oswald et Corinne se
-promirent de monter sur le Vésuve, et ce qu'il pouvait y avoir de
-périlleux dans cette entreprise répandait un charme de plus sur un
-projet qu'ils devaient exécuter ensemble.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Il y avait alors dans le port de Naples un vaisseau de guerre anglais,
-où le service religieux se faisait tous les dimanches. Le capitaine et
-la société anglaise qui étaient à Naples proposèrent à lord Nelvil d'y
-venir le lendemain. Il l'accepta sans songer d'abord s'il y conduirait
-Corinne, et comment il la présenterait à ses compatriotes. Il fut
-tourmenté par cette inquiétude toute la nuit. Comme il se promenait avec
-Corinne, le matin suivant, près du port, et qu'il était prêt à lui
-conseiller de ne pas venir sur le vaisseau, ils virent arriver une
-chaloupe anglaise conduite par dix matelots vêtus de blanc, portant sur
-leur tête un bonnet de velours noir, et le léopard en argent brodé sur
-ce bonnet: un jeune officier descendit; et, saluant Corinne du nom de
-lady Nelvil, il lui proposa de monter dans la barque pour se rendre au
-grand vaisseau. A ce nom de lady Nelvil, Corinne se troubla, rougit et
-baissa les yeux. Oswald parut hésiter un moment; puis tout à coup lui
-prenant la main, il lui dit en anglais: «Venez, ma chère.» Et elle le
-suivit.
-
-Le bruit des vagues et le silence des matelots, qui, dans une discipline
-admirable, ne faisaient pas un mouvement, ne disaient pas une parole
-inutile, et conduisaient rapidement la barque sur cette mer qu'ils
-avaient tant de fois parcourue, inspiraient la rêverie. D'ailleurs
-Corinne n'osait pas faire une question à lord Nelvil sur ce qui venait
-de se passer. Elle cherchait à deviner son projet, ne croyant pas (ce
-qui est toujours cependant le plus probable) qu'il n'en eût point, et
-qu'il se laissât aller à chaque circonstance nouvelle. Un moment elle
-imagina qu'il la conduisait au service divin pour la prendre là pour
-épouse, et cette idée lui causa, dans ce moment, plus d'effroi que de
-bonheur: il lui semblait qu'elle quittait l'Italie, et retournait en
-Angleterre, où elle avait beaucoup souffert. La sévérité des moeurs et
-des habitudes de ce pays revenait à sa pensée, et l'amour même ne
-pouvait triompher entièrement du trouble de ses souvenirs. Combien,
-cependant, dans d'autres circonstances, elle s'étonnera de ces pensées,
-quelque passagères qu'elles fussent! combien elle les abjurera!
-
-Corinne monta sur le vaisseau, dont l'intérieur était entretenu avec les
-soins et la propreté la plus recherchée. On n'entendait que la voix du
-capitaine, qui se prolongeait et se répétait d'un bord à l'autre par le
-commandement et l'obéissance. La subordination, le sérieux, la
-régularité, le silence qu'on remarquait dans ce vaisseau, étaient
-l'image d'un ordre social libre et sévère, en contraste avec cette ville
-de Naples, si vive, si passionnée, si tumultueuse. Oswald était occupé
-de Corinne et de l'impression qu'elle recevait; mais il était aussi
-quelquefois distrait d'elle par le plaisir de se trouver dans sa patrie.
-Et n'est-ce pas, en effet, une seconde patrie, pour un Anglais, que les
-vaisseaux et la mer? Oswald se promenait avec les Anglais qui étaient à
-bord, pour savoir des nouvelles de l'Angleterre, pour causer de son pays
-et de la politique. Pendant ce temps, Corinne était auprès des femmes
-anglaises qui étaient venues de Naples pour assister au culte divin.
-Elles étaient entourées de leurs enfants, beaux comme le jour, mais
-timides comme leurs mères, et pas un mot ne se disait devant une
-nouvelle connaissance. Cette contrainte, ce silence, rendaient Corinne
-assez triste; elle levait les yeux vers la belle Naples, vers ses bords
-fleuris, vers sa vie animée, et elle soupirait. Heureusement pour elle,
-Oswald ne s'en aperçut pas; au contraire, en la voyant assise au milieu
-des femmes anglaises, ses paupières noires baissées comme leurs
-paupières blondes, et se conformant en tout à leurs manières, il éprouva
-un grand sentiment de joie. C'est en vain qu'un Anglais se plaît un
-moment aux moeurs étrangères; son coeur revient toujours aux premières
-impressions de sa vie. Si vous interrogez des Anglais voguant sur un
-vaisseau à l'extrémité du monde, et que vous leur demandiez où ils vont,
-ils vous répondront: _home_ (chez nous), si c'est en Angleterre qu'ils
-retournent. Leurs voeux, leurs sentiments, à quelque distance qu'ils
-soient de leur patrie, sont toujours tournés vers elle.
-
-L'on descendit entre les deux premiers ponts pour écouter le service
-divin, et Corinne s'aperçut bientôt que son idée était sans nul
-fondement, et que lord Nelvil n'avait point le projet solennel qu'elle
-lui avait d'abord supposé. Alors elle se reprocha de l'avoir craint, et
-sentit renaître en elle l'embarras de sa situation; car tout ce qui
-était là ne doutait pas qu'elle ne fût la femme de lord Nelvil, et elle
-n'avait pas eu la force de dire un mot qui pût détruire ou confirmer
-cette idée. Oswald souffrait aussi cruellement; mais il avait, à travers
-mille rares qualités, beaucoup de faiblesse et d'irrésolution dans le
-caractère. Ces défauts sont inaperçus de celui qui les a, et prennent à
-ses yeux une nouvelle forme dans chaque circonstance: tantôt c'est la
-prudence, la sensibilité ou la délicatesse qui éloignent le moment de
-prendre un parti et prolongent une situation indécise; presque jamais
-l'on ne sent que c'est le même caractère qui donne à toutes les
-circonstances le même genre d'inconvénient.
-
-Corinne, cependant, malgré les pensées pénibles qui l'occupaient, reçut
-une impression profonde par le spectacle dont elle fut témoin. Rien ne
-parle plus à l'âme, en effet, que le service divin sur un vaisseau; et
-la noble simplicité du culte des réformés semble particulièrement
-adaptée aux sentiments que l'on éprouve alors. Un jeune homme
-remplissait les fonctions de chapelain; il prêchait avec une voix ferme
-et douce, et sa figure avait la sévérité d'une âme pure dans la
-jeunesse. Cette sévérité porte avec elle une idée de force qui convient
-à la religion prêchée au milieu des périls de la guerre. A des moments
-marqués, le ministre anglican prononçait des prières dont toute
-l'assemblée répétait avec lui les dernières paroles. Ces voix confuses,
-et néanmoins assez douces, venaient de distance en distance ranimer
-l'intérêt et l'émotion. Les matelots, les officiers, le capitaine, se
-mettaient plusieurs fois à genoux, surtout à ces mots: «_Lord, have
-mercy upon us_ (Seigneur, faites-nous miséricorde).» Le sabre du
-capitaine, qu'on voyait traîner à côté de lui pendant qu'il était à
-genoux, rappelait cette noble réunion de l'humilité devant Dieu et de
-l'intrépidité contre les hommes, qui rend la dévotion des guerriers si
-touchante; et pendant que tous ces braves gens priaient le Dieu des
-armées, on apercevait la mer à travers les sabords, et quelquefois le
-bruit léger de ses vagues, alors tranquilles, semblait seulement dire:
-«Vos prières sont entendues.» Le chapelain finit le service par la
-prière qui est particulière aux marins anglais: _Que Dieu_, disent-ils,
-_nous fasse la grâce de défendre au dehors notre heureuse constitution,
-et de retrouver dans nos foyers, au retour, le bonheur domestique!_ Que
-de beaux sentiments sont réunis dans ces simples paroles! Les études
-préalables et continuelles qu'exige la marine, la vie austère d'un
-vaisseau, en font comme un cloître militaire au milieu des flots, et la
-régularité des opérations les plus sérieuses n'y est interrompue que par
-les périls et la mort. Souvent les matelots, malgré leurs habitudes
-guerrières, s'expriment avec beaucoup de douceur, et montrent une pitié
-singulière pour les femmes et les enfants, quand il s'en trouve à bord
-avec eux. On est d'autant plus touché de ces sentiments, qu'on sait avec
-quel sang-froid ils s'exposent à ces effroyables dangers de la guerre et
-de la mer, au milieu desquels la présence de l'homme a quelque chose de
-surnaturel.
-
-Corinne et lord Nelvil remontèrent sur la barque qui devait les
-conduire; ils revirent cette ville de Naples, bâtie en amphithéâtre,
-comme pour assister plus commodément à la fête de la nature; et Corinne,
-en mettant le pied sur le rivage, ne put se défendre d'un sentiment de
-joie. Si lord Nelvil s'était douté de ce sentiment, il en eût été
-vivement blessé, peut-être avec raison; et cependant il eût été injuste
-envers Corinne, car elle l'aimait passionnément, malgré l'impression
-pénible que lui faisaient les souvenirs d'un pays où des circonstances
-cruelles l'avaient rendue malheureuse. Son imagination était mobile: il
-y avait dans son coeur une grande puissance d'aimer; mais le talent, et
-le talent surtout dans une femme, cause une disposition à l'ennui, un
-besoin de distraction que la passion la plus profonde ne fait pas
-disparaître entièrement. L'image d'une vie monotone, même au sein du
-bonheur, fait éprouver de l'effroi à un esprit qui a besoin de variété.
-C'est quand on a peu de vent dans les voiles qu'on peut côtoyer toujours
-la rive; mais l'imagination divague, bien que la sensibilité soit
-fidèle; il en est ainsi du moins jusqu'au moment où le malheur fait
-disparaître toutes ces inconséquences, et ne laisse plus qu'une seule
-pensée, et ne fait plus sentir qu'une douleur.
-
-Oswald attribua la rêverie de Corinne uniquement au trouble que lui
-causait encore l'embarras dans lequel elle avait dû se trouver en
-s'entendant nommer lady Nelvil; et se reprochant vivement de ne l'en
-avoir pas tirée, il craignit qu'elle ne le soupçonnât de légèreté. Il
-commença donc, pour arriver enfin à l'explication tant désirée, par lui
-offrir de lui confier sa propre histoire. «Je parlerai le premier,
-dit-il, et votre confiance suivra la mienne.--Oui, sans doute, il le
-faut, répondit Corinne en tremblant. Eh bien, vous le voulez? quel jour?
-à quelle heure? Quand vous aurez parlé... je dirai tout.--Dans quelle
-douloureuse agitation vous êtes! reprit Oswald. Quoi donc!
-éprouverez-vous toujours cette crainte de votre ami, cette défiance de
-son coeur?--Non, il le faut, continua Corinne; j'ai tout écrit; si vous
-le voulez, demain...--Demain, dit lord Nelvil, nous devons aller
-ensemble au Vésuve; je veux contempler avec vous cette étonnante
-merveille, apprendre de vous à l'admirer, et, dans ce voyage même, si
-j'en ai la force, vous apprendre tout ce qui concerne mon propre sort.
-Il faut que ma confiance précède la vôtre; mon coeur y est résolu.--Eh
-bien, oui, reprit Corinne; vous me donnez donc encore demain; je vous
-remercie de ce jour. Ah! qui sait si vous serez toujours le même pour
-moi, quand je vous aurai ouvert mon coeur? qui le sait? et comment ne
-pas frémir de ce doute?»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Les ruines de Pompéia sont proches du Vésuve, et c'est par ces ruines
-que Corinne et lord Nelvil commencèrent leur voyage. Ils étaient
-silencieux l'un et l'autre: car le moment de la décision de leur sort
-approchait, et cette vague espérance dont ils avaient joui si longtemps,
-et qui s'accorde si bien avec l'indolence et la rêverie qu'inspire le
-climat d'Italie, devait enfin être remplacée par une destinée positive.
-Ils virent ensemble Pompéia, la ruine la plus curieuse de l'antiquité. A
-Rome, l'on ne trouve guère que les débris des monuments publics, et ces
-monuments ne retracent que l'histoire politique des siècles écoulés;
-mais à Pompéia, c'est la vie privée des anciens qui s'offre à vous telle
-qu'elle était. Le volcan qui a couvert cette ville de cendres l'a
-préservée des outrages du temps. Jamais les édifices exposés à l'air ne
-se seraient ainsi maintenus, et ce souvenir enfoui s'est retrouvé tout
-entier. Les peintures, les bronzes, étaient encore dans leur beauté
-première, et tout ce qui peut servir aux usages domestiques est conservé
-d'une manière effrayante. Les amphores sont encore préparées pour le
-festin du jour suivant; la farine qui allait être pétrie est encore là;
-les restes d'une femme sont encore ornés des parures qu'elle portait
-dans le jour de fête que le volcan a troublé, et ses bras desséchés ne
-remplissent plus le bracelet de pierreries qui les entoure encore. On ne
-peut voir nulle part une image aussi frappante de l'interruption subite
-de la vie. Le sillon des roues est visiblement marqué sur les pavés dans
-les rues, et les pierres qui bordent les puits portent la trace des
-cordes qui les ont creusées peu à peu. On voit encore sur les murs d'un
-corps de garde les caractères mal formés, les figures grossièrement
-esquissées que les soldats traçaient pour passer le temps, tandis que ce
-temps avançait pour les engloutir.
-
-Quand on se place au milieu du carrefour des rues, d'où l'on voit de
-tous les côtés la ville, qui subsiste encore presque en entier, il
-semble qu'on attend quelqu'un, que le maître soit prêt à venir, et
-l'apparence même de vie qu'offre ce séjour fait sentir plus tristement
-son éternel silence. C'est avec des morceaux de lave pétrifiée que sont
-bâties la plupart de ces maisons qui ont été ensevelies par d'autres
-laves. Ainsi, ruines sur ruines, et tombeaux sur tombeaux! Cette
-histoire du monde, où les époques se comptent de débris en débris; cette
-vie humaine, dont la trace se suit à la lueur des volcans qui l'ont
-consumée, remplissent le coeur d'une profonde mélancolie. Qu'il y a
-longtemps que l'homme existe! qu'il y a longtemps qu'il vit, qu'il
-souffre et qu'il périt! Où peut-on retrouver ses sentiments et ses
-pensées? L'air qu'on respire dans ces ruines en est-il encore empreint,
-ou sont-elles pour jamais déposées dans le ciel, où règne l'immortalité?
-Quelques feuilles brûlées des manuscrits qui ont été retrouvés à
-Herculanum et à Pompéia, et que l'on essaye de dérouler à Portici, sont
-tout ce qui nous reste pour interpréter les malheureuses victimes que le
-volcan, la foudre de la terre, a dévorées. Mais en passant près de ces
-cendres, que l'art parvient à ranimer, on tremble de respirer, de peur
-qu'un souffle n'enlève cette poussière, où de nobles idées sont
-peut-être encore empreintes.
-
-Les édifices publics, dans cette ville même de Pompéia qui était une des
-moins grandes de l'Italie, sont encore assez beaux. Le luxe des anciens
-avait presque toujours pour but un objet d'intérêt public. Leurs maisons
-particulières sont très-petites, et l'on n'y voit point la recherche de
-la magnificence; mais un goût vif pour les beaux-arts s'y fait
-remarquer. Presque tout l'intérieur était orné de peintures les plus
-agréables, et de pavés de mosaïque artistement travaillés. Il y a
-beaucoup de ces pavés sur lesquels on trouve écrit: «_Salve_ (salut).»
-Ce mot est placé sur le seuil de la porte. Ce n'était pas sûrement une
-simple politesse que ce salut, mais une invocation à l'hospitalité. Les
-chambres sont singulièrement étroites, peu éclairées, n'ayant jamais de
-fenêtres sur la rue, et donnant presque toutes sur un portique qui est
-dans l'intérieur de la maison, ainsi que la cour de marbre qu'il
-entoure. Au milieu de cette cour est une citerne simplement décorée. Il
-est évident, par ce genre d'habitation, que les anciens vivaient presque
-toujours en plein air, et que c'était ainsi qu'ils recevaient leurs
-amis. Rien ne donne une idée plus douce et plus voluptueuse de
-l'existence que ce climat, qui unit intimement l'homme avec la nature.
-Il semble que le caractère des entretiens et de la société doit être
-tout autre, avec de telles habitudes, que dans les pays où la rigueur du
-froid force à se renfermer dans les maisons. On comprend mieux les
-dialogues de Platon en voyant ces portiques sous lesquels les anciens se
-promenaient la moitié du jour. Ils étaient sans cesse animés par le
-spectacle d'un beau ciel: l'ordre social, tels qu'ils le concevaient,
-n'était point l'aride combinaison du calcul et de la force, mais un
-heureux ensemble d'institutions qui excitaient les facultés,
-développaient l'âme, et donnaient à l'homme pour but le perfectionnement
-de lui-même et de ses semblables.
-
-L'antiquité inspire une curiosité insatiable. Les érudits qui s'occupent
-seulement à recueillir une collection de noms qu'ils appellent
-l'histoire sont sûrement dépourvus de toute imagination. Mais pénétrer
-dans le passé, interroger le coeur humain à travers les siècles, saisir
-un fait par un mot, et le caractère d'une nation par un fait; enfin,
-remonter jusqu'aux temps les plus reculés pour tâcher de se figurer
-comment la terre, dans sa première jeunesse, apparaissait aux regards
-des hommes, et de quelle manière ils supportaient alors ce don de la
-vie, que la civilisation a tant compliqué maintenant, c'est un effort
-continuel de l'imagination, qui devine et découvre les plus beaux
-secrets que la réflexion et l'étude puissent nous révéler. Ce genre
-d'intérêt et d'occupation attirait singulièrement Oswald, et il répétait
-souvent à Corinne, que s'il n'avait pas eu dans son pays de nobles
-intérêts à servir, il n'aurait trouvé la vie supportable que dans les
-contrées où les monuments de l'histoire tiennent lieu de l'existence
-présente. Il faut au moins regretter la gloire, quand il n'est plus
-possible de l'obtenir. C'est l'oubli seul qui dégrade l'âme; mais elle
-peut trouver un asile dans le passé quand d'arides circonstances privent
-les actions de leur but.
-
-En sortant de Pompéia et repassant à Portici, Corinne et lord Nelvil
-furent bientôt entourés par les habitants, qui les engageaient à grands
-cris à venir voir _la montagne_; c'est ainsi qu'ils appellent le Vésuve.
-A-t-il besoin d'être nommé? Il est pour les Napolitains la gloire et la
-patrie: leur pays est signalé par cette merveille. Oswald voulut que
-Corinne fût portée sur une espèce de palanquin jusqu'à l'ermitage de
-Saint-Salvador, qui est à moitié chemin de la montagne, et où les
-voyageurs se reposent avant d'entreprendre de gravir sur le sommet; il
-allait à cheval à côté d'elle, pour surveiller ceux qui la portaient; et
-plus son coeur était rempli par les généreuses pensées qu'inspirent la
-nature et l'histoire, plus il adorait Corinne.
-
-Au pied du Vésuve, la campagne est la plus fertile et la mieux cultivée
-que l'on puisse trouver dans le royaume de Naples, c'est-à-dire dans la
-contrée de l'Europe la plus favorisée du ciel. La vigne célèbre dont le
-vin est appelé _lacryma Christi_ se trouve dans cet endroit, et tout à
-côté des terres dévastées par la lave. On dirait que la nature a fait un
-dernier effort en ce lieu voisin du volcan, et s'est parée de ses plus
-beaux dons avant de périr. A mesure que l'on s'élève, on découvre, en se
-retournant, Naples et l'admirable pays qui l'environne. Les rayons du
-soleil font scintiller la mer comme des pierres précieuses; mais toute
-la splendeur de la création s'éteint par degrés jusqu'à la terre de
-cendre et de fumée qui annonce l'approche du volcan. Les laves
-ferrugineuses des années précédentes tracent sur le sol leur large et
-noir sillon, et tout est aride autour d'elles. A une certaine hauteur,
-les oiseaux ne volent plus; à telle autre, les plantes deviennent
-très-rares, puis les insectes mêmes ne trouvent plus rien pour subsister
-dans cette nature consumée. Enfin, tout ce qui a vie disparaît: vous
-entrez dans l'empire de la mort, et la cendre de cette terre pulvérisée
-roule seule sous vos pieds mal affermis.
-
- _Nè greggi nè armenti
- Guida bifolco mai, guida pastore._
-
-_Jamais le berger ni le pasteur ne conduisent en ce lieu ni leurs brebis
-ni leurs troupeaux._
-
-Un ermite habite là, sur les confins de la vie et de la mort. Un arbre,
-le dernier adieu de la végétation, est devant sa porte; et, c'est à
-l'ombre de son pâle feuillage que les voyageurs ont coutume d'attendre
-que la nuit vienne pour continuer leur route; car, pendant le jour, les
-feux du Vésuve ne s'aperçoivent que comme un nuage de fumée, et la lave,
-si ardente de nuit, paraît sombre à la clarté du soleil. Cette
-métamorphose elle-même est un beau spectacle, qui renouvelle chaque soir
-l'étonnement que la continuité du même aspect pourrait affaiblir.
-L'impression de ce lieu, sa solitude profonde, donnèrent à lord Nelvil
-plus de force pour révéler ses secrets sentiments; et, désirant
-encourager la confiance de Corinne, il consentit à lui parler, et lui
-dit avec une vive émotion: «Vous voulez lire jusqu'au fond de l'âme de
-votre malheureux ami; eh bien! je vous avouerai tout: mes blessures vont
-se rouvrir, je le sens; mais en présence de cette nature immuable,
-faut-il donc avoir tant de peur des souffrances que le temps entraîne
-avec lui?
-
-
-
-
-LIVRE DOUZIÈME
-
-HISTOIRE DE LORD NELVIL
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-«J'ai été élevé dans la maison paternelle avec une tendresse, avec une
-bonté que j'admire bien davantage depuis que je connais les hommes. Je
-n'ai jamais rien aimé plus profondément que mon père; et cependant il me
-semble que si j'avais su, comme je le sais à présent, combien son
-caractère était unique dans le monde, mon affection eût été plus vive
-encore et plus dévouée. Je me rappelle mille traits de sa vie qui me
-paraissaient tout simples, parce que mon père les trouvait tels, et qui
-m'attendrissent douloureusement aujourd'hui que j'en connais la valeur.
-Les reproches qu'on se fait envers une personne qui nous fut chère et
-qui n'est plus, donnent l'idée de ce que pourraient être les peines
-éternelles, si la miséricorde divine ne venait point au secours d'une
-telle douleur.
-
-«J'étais heureux et calme auprès de mon père; mais je souhaitais de
-voyager avant de m'engager dans l'armée. Il y a dans mon pays la plus
-belle carrière civile pour les hommes éloquents; mais j'avais, j'ai même
-encore une si grande timidité, qu'il m'eût été très-pénible de parler en
-public, et je préférais l'état militaire. J'aimais mieux avoir affaire
-aux périls certains qu'aux dégoûts possibles. Mon amour-propre est, à
-tous les égards, plus susceptible qu'ambitieux; et j'ai toujours trouvé
-que les hommes s'offrent à l'imagination comme des fantômes quand ils
-vous blâment, et comme des pygmées quand ils vous louent. J'avais envie
-d'aller en France, où venait d'éclater cette révolution qui, malgré la
-vieillesse du genre humain, prétendait à recommencer l'histoire du
-monde. Mon père avait conservé quelques préventions contre Paris, qu'il
-avait vu vers la fin du règne de Louis XV, et ne concevait guère comment
-des coteries pouvaient se changer en nation, des prétentions en vertus,
-et des vanités en enthousiasme. Néanmoins il consentit au voyage que je
-désirais, parce qu'il craignait de rien exiger; il avait une sorte
-d'embarras de son autorité paternelle quand le devoir ne lui commandait
-pas d'en faire usage; il redoutait toujours que cette autorité n'altérât
-la vérité, la pureté d'affection qui tient à ce qu'il y a de plus libre
-et de plus involontaire dans notre nature, et il avait, avant tout,
-besoin d'être aimé. Il m'accorda donc, au commencement de 1791, lorsque
-j'avais vingt et un ans accomplis, six mois de séjour en France; et je
-partis pour connaître cette nation, si voisine de nous, et toutefois si
-différente par ses institutions et les habitudes qui en sont résultées.
-
-«Je croyais ne jamais aimer ce pays; j'avais contre lui les préjugés que
-nous inspirent la fierté et la gravité anglaises. Je craignais les
-moqueries contre tous les cultes du coeur et de la pensée; je détestais
-cet art de rabattre tous les élans et de désenchanter tous les amours.
-Le fond de cette gaieté tant vantée me paraissait bien triste, puisqu'il
-frappait de mort mes sentiments les plus chers. Je ne connaissais pas
-alors les Français vraiment distingués; et ceux-là réunissent aux
-qualités les plus nobles des manières pleines de charmes. Je fus étonné
-de la simplicité, de la liberté qui régnaient dans les sociétés de
-Paris. Les plus grands intérêts y étaient traités sans frivolité comme
-sans pédanterie; il semblait que les idées les plus profondes fussent
-devenues le patrimoine de la conversation, et que la révolution du monde
-entier ne se fît que pour rendre la société de Paris plus aimable. Je
-rencontrais des hommes d'une instruction sérieuse, d'un talent
-supérieur, animés par le désir de plaire, plus encore que par le besoin
-d'être utiles; recherchant les suffrages d'un salon, même après ceux
-d'une tribune, et vivant dans la société des femmes pour être applaudis
-plutôt que pour être aimés.
-
-«Tout, à Paris, était parfaitement bien combiné, par rapport au bonheur
-extérieur. Il n'y avait aucune gêne dans les détails de la vie; de
-l'égoïsme au fond, mais jamais dans les formes; un mouvement, un intérêt
-qui prenait chacun de vos jours, sans vous en laisser beaucoup de fruit,
-mais aussi sans que jamais vous en sentissiez le poids; une promptitude
-de conception qui permettait d'indiquer et de comprendre par un mot ce
-qui aurait exigé ailleurs un long développement; un esprit d'imitation
-qui pourrait bien s'opposer à toute indépendance véritable, mais qui
-introduit dans la conversation cette sorte de bon accord et de
-complaisance qu'on ne trouve nulle autre part; enfin, une manière facile
-de conduire la vie, de la diversifier, de la soustraire à la réflexion,
-sans en écarter le charme de l'esprit. A tous ces moyens de s'étourdir,
-il faut ajouter les spectacles, les étrangers, les nouvelles, et vous
-aurez l'idée de la ville la plus sociale qui soit au monde. Je m'étonne
-presque de prononcer son nom dans cet ermitage, au milieu d'un désert, à
-l'autre extrême des impressions que fait naître la plus active
-population du monde; mais je devais vous peindre ce séjour et son effet
-sur moi.
-
-«Le croiriez-vous, Corinne? maintenant que vous m'avez connu si sombre
-et si découragé, je me laissai séduire par ce tourbillon spirituel! Je
-fus bien aise de n'avoir pas un moment d'ennui, eussé-je dû n'en avoir
-pas un de méditation, et d'émousser en moi la faculté de souffrir, bien
-que celle d'aimer s'en ressentît. Si j'en puis juger par moi-même, il me
-semble qu'un homme d'un caractère sérieux et sensible peut être fatigué
-par l'intensité même et la profondeur de ses impressions: il revient
-toujours à sa nature; mais ce qui l'en fait sortir, au moins pour
-quelque temps, lui fait du bien.
-
-«C'est en m'élevant au-dessus de moi-même, Corinne, que vous dissipez ma
-mélancolie naturelle; c'est en me faisant valoir moins que je ne vaux
-réellement, qu'une femme, dont je vous parlerai bientôt, étourdissait ma
-tristesse intérieure. Cependant, quoique j'eusse pris le goût et
-l'habitude de Paris, elle ne m'aurait pas suffi longtemps, si je n'avais
-pas obtenu l'amitié d'un homme, parfait modèle du caractère français
-dans son antique loyauté, et de l'esprit français dans sa culture
-nouvelle.
-
-«Je ne vous dirai pas, mon amie, le véritable nom des personnes dont
-j'ai à vous parler, et vous comprendrez ce qui m'oblige à vous le
-cacher, en apprenant le reste de cette histoire. Le comte Raimond était
-de la plus illustre famille de France; il avait dans l'âme toute la
-fierté chevaleresque de ses ancêtres, et sa raison adoptait les idées
-philosophiques quand elles lui commandaient des sacrifices personnels;
-il ne s'était point activement mêlé de la révolution, mais il aimait ce
-qu'il y avait de vertueux dans chaque parti; le courage de la
-reconnaissance dans les uns, l'amour de la liberté dans les autres; tout
-ce qui était désintéressé lui plaisait. La cause de tous les opprimés
-lui paraissait juste, et cette générosité de caractère était encore
-relevée par la plus grande négligence pour sa propre vie. Ce n'était pas
-qu'il fût précisément malheureux; mais il y avait un tel contraste entre
-son âme et la société, telle qu'elle est en général, que la peine
-journalière qu'il en ressentait le détachait de lui-même. Je fus assez
-heureux pour intéresser le comte Raimond; il souhaita de vaincre ma
-réserve naturelle, et, pour en triompher, il mit dans notre liaison une
-coquetterie d'amitié vraiment romanesque; il ne connaissait aucun
-obstacle, ni pour rendre un grand service, ni pour faire un grand
-plaisir. Il voulait aller s'établir la moitié de l'année en Angleterre,
-pour ne pas me quitter; j'avais beaucoup de peine à l'empêcher de
-partager avec moi tout ce qu'il possédait.
-
-«Je n'ai qu'une soeur, me disait-il, mariée à un vieillard très-riche,
-et je suis libre de faire ce que je veux de ma fortune. D'ailleurs cette
-révolution tournera mal, et je pourrais bien être tué: faites-moi donc
-jouir de ce que j'ai, en le regardant comme étant à vous.» Hélas! ce
-généreux Raimond prévoyait trop bien sa destinée. Quand on est capable
-de se connaître, on se trompe rarement sur son sort; et les
-pressentiments ne sont le plus souvent qu'un jugement sur soi-même qu'on
-ne s'est pas encore tout à fait avoué. Noble, sincère, imprudent même,
-le comte Raimond mettait dehors toute son âme; c'était un plaisir
-nouveau pour moi qu'un tel caractère: chez nous, les trésors de l'âme ne
-sont pas facilement exposés aux regards, et nous avons pris l'habitude
-de douter de tout ce qui se montre; mais cette bonté expansive que je
-trouvais dans mon ami me donnait des jouissances tout à la fois faciles
-et sûres, et je n'avais pas un doute sur ses qualités, bien qu'elles se
-fissent toutes voir dès le premier instant. Je n'éprouvais aucune
-timidité dans mes rapports avec lui, et, ce qui valait mieux encore, il
-me mettait à l'aise avec moi-même. Tel était l'aimable Français pour qui
-j'ai senti cette amitié parfaite, cette fraternité de compagnons
-d'armes, dont on n'est capable que dans la jeunesse, avant qu'on ait
-connu le sentiment de la rivalité, avant que les carrières
-irrévocablement tracées sillonnent et partagent le champ de l'avenir.
-
-«Un jour le comte Raimond me dit: «Ma soeur est veuve, et j'avoue que je
-n'en suis point affligé; je n'aimais pas son mariage: elle avait accepté
-la main du vieillard qui vient de mourir, dans un moment où nous
-n'avions pas de fortune ni l'un ni l'autre, car la mienne vient d'un
-héritage qui m'est arrivé nouvellement; mais, néanmoins, je m'étais
-opposé, dans le temps, à cette union autant que j'avais pu: je n'aime
-pas qu'on fasse rien par calcul, et encore moins la plus solennelle
-action de la vie. Mais enfin elle s'est conduite à merveille avec
-l'époux qu'elle n'aimait pas; il n'y a rien à dire à tout cela, selon le
-monde; maintenant qu'elle est libre, elle revient demeurer chez moi.
-Vous la verrez; c'est une personne très-aimable à la longue: et vous
-autres Anglais, vous aimez à faire des découvertes. Pour moi, je trouve
-plus agréable de lire d'abord tout dans la physionomie; vos manières
-contenues cependant, mon cher Oswald, ne m'ont jamais fait de peine;
-mais celles de ma soeur me gênent un peu.»
-
-«Madame d'Arbigny, la soeur du comte Raimond, arriva le lendemain matin,
-et le même soir je lui fus présenté: elle avait des traits semblables à
-ceux de son frère, un son de voix analogue, mais une manière d'accentuer
-toute différente, et beaucoup plus de réserve et de finesse dans
-l'expression de ses regards; sa figure d'ailleurs était très-agréable,
-sa taille pleine de grâce, et il y avait dans tous ses mouvements une
-élégance parfaite; elle ne disait pas un mot qui ne fût convenable; elle
-ne manquait à aucun genre d'égards, sans que sa politesse fût en rien
-exagérée; elle flattait l'amour-propre avec beaucoup d'adresse, et
-montrait qu'on lui plaisait sans jamais se compromettre: car, dans tout
-ce qui tenait à la sensibilité, elle s'exprimait toujours comme si, dans
-ce genre, elle eût voulu dérober aux autres ce qui se passait dans son
-coeur. Cette manière avait, avec celle des femmes de mon pays, une
-ressemblance apparente qui me séduisit. Il me semblait bien que madame
-d'Arbigny trahissait trop souvent ce qu'elle prétendait vouloir cacher,
-et que le hasard n'amenait pas tant d'occasions d'attendrissement
-involontaire qu'il en naissait autour d'elle; mais cette réflexion
-traversait légèrement mon esprit, et ce que j'éprouvais habituellement
-auprès de madame d'Arbigny m'était doux et nouveau.
-
-«Je n'avais jamais été flatté par personne. Chez nous l'on ressent avec
-profondeur et l'amour et l'enthousiasme qu'il inspire, mais l'art de
-s'insinuer dans le coeur par l'amour-propre est peu connu. D'ailleurs je
-sortais des universités, et jusqu'alors personne en Angleterre n'avait
-fait attention à moi. Madame d'Arbigny relevait chaque mot que je
-disais; elle s'occupait de moi avec une attention constante: je ne crois
-pas qu'elle connût bien l'ensemble de ce que je puis être; mais elle me
-révélait à moi-même, par mille observations, des détails dont la
-sagacité me confondait. Il me semblait quelquefois qu'il y avait un peu
-d'art dans son langage, qu'elle parlait trop bien et d'une voix trop
-douce, que ses phrases étaient trop soigneusement rédigées; mais sa
-ressemblance avec son frère, le plus sincère de tous les hommes,
-éloignait de mon esprit ces doutes, et contribuait à m'inspirer de
-l'attrait pour elle.
-
-«Un jour je disais au comte Raimond l'effet que produisait sur moi cette
-ressemblance: il m'en remercia; mais, après un instant de réflexion, il
-me dit: «Ma soeur et moi, cependant, nous n'avons pas de rapports dans
-le caractère.» Il se tut après ces mots; mais en me les rappelant, ainsi
-que beaucoup d'autres circonstances, j'ai été convaincu dans la suite
-qu'il ne désirait pas que j'épousasse sa soeur. Je ne puis douter
-qu'elle n'en eût l'intention dès lors, quoique cette intention ne fût
-pas aussi prononcée que dans la suite; nous passions notre vie ensemble,
-et les jours s'écoulèrent avec elle, souvent agréablement, toujours sans
-peine. J'ai réfléchi, depuis, qu'elle était habituellement de mon avis;
-quand je commençais une phrase, elle la finissait, ou, prévoyant
-d'avance celle que j'allais dire, elle se hâtait de s'y conformer; et
-cependant, malgré cette douceur parfaite dans les formes, elle exerçait
-un empire très-despotique sur mes actions; elle avait une manière de me
-dire: _Sûrement vous vous conduirez ainsi, sûrement vous ne ferez pas
-telle démarche_, qui me dominait tout à fait; il me semblait que je
-perdrais toute son estime pour moi si je trompais son attente, et
-j'attachais du prix à cette estime, témoignée souvent avec des
-expressions très-flatteuses.
-
-«Cependant, Corinne, croyez-moi, car je le pensais même avant de vous
-connaître, ce n'était point de l'amour que le sentiment que m'inspirait
-madame d'Arbigny, je ne lui avais point dit que je l'aimasse; je ne
-savais point si une telle belle-fille conviendrait à mon père; il
-n'était point dans ses idées que j'épousasse une Française, et je ne
-voulais rien faire sans son aveu. Mon silence, je le crois, déplaisait à
-madame d'Arbigny: car elle avait quelquefois de l'humeur, dont elle
-faisait toujours de la tristesse, et qu'elle exprimait après par des
-motifs touchants, bien que sa physionomie, dans les moments où elle ne
-s'observait pas, eût quelquefois beaucoup de sécheresse; mais
-j'attribuais ces instants d'inégalité à nos rapports ensemble, dont je
-n'étais pas content moi-même; car cela fait mal d'aimer un peu et de ne
-pas aimer tout à fait.
-
-«Ni le comte Raimond ni moi nous ne parlions de sa soeur: c'était la
-première gêne qui eût existé entre nous; mais plusieurs fois madame
-d'Arbigny m'avait conjuré de ne pas m'entretenir d'elle avec son frère;
-et lorsque je m'étonnais de cette prière, elle me disait: «Je ne sais si
-vous êtes comme moi, mais je ne puis souffrir qu'un tiers, même mon ami
-intime, se mêle de mes sentiments pour un autre. J'aime le secret dans
-toutes les affections.» Cette explication me plaisait assez, et
-j'obéissais à ses désirs. Je reçus alors une lettre de mon père, qui me
-rappelait en Écosse. Les six mois fixés pour mon séjour en France
-étaient écoulés, et les troubles de ce pays allaient toujours en
-croissant; il ne pensait pas qu'il convînt à un étranger d'y rester
-davantage. Cette lettre me causa d'abord une vive peine. Je sentais
-néanmoins combien mon père avait raison; j'avais un grand désir de le
-revoir; mais la vie que je menais à Paris dans la société du comte
-Raimond et de sa soeur m'était tellement agréable, que je ne pouvais
-m'en arracher sans un amer chagrin. J'allai tout de suite chez madame
-d'Arbigny, je lui montrai ma lettre, et, pendant qu'elle la lisait,
-j'étais si absorbé par ma peine, que je ne vis pas même quelle
-impression elle en recevait; je l'entendis seulement qui me disait
-quelques mots pour m'engager à retarder mon départ, à écrire à mon père
-que j'étais malade, enfin à _louvoyer_ avec sa volonté. Je me souviens
-que ce fut le terme dont elle se servit; j'allais répondre, et j'aurais
-dit ce qui était vrai, c'est que mon départ était résolu pour le
-lendemain, lorsque le comte Raimond entra, et, sachant ce dont il
-s'agissait, déclara le plus nettement du monde que je devais obéir à mon
-père, et qu'il n'y avait pas à hésiter. Je fus étonné de cette décision
-si rapide; je m'attendais à être sollicité, retenu; je voulais résister
-à mes propres regrets; mais je ne croyais pas que l'on me rendît le
-triomphe si facile, et, pour un moment, je méconnus le sentiment de mon
-ami; il s'en aperçut, me prit la main et me dit: «Dans trois mois je
-serai en Angleterre; pourquoi donc vous retiendrais-je en France? J'ai
-mes raisons pour n'en rien faire,» ajouta-t-il à demi voix. Mais sa
-soeur l'entendit, et se hâta de dire qu'il était sage, en effet,
-d'éviter les dangers que pouvait courir un Anglais en France, au milieu
-de la révolution. Je suis bien sûr à présent que ce n'était pas à cela
-que le comte Raimond faisait allusion; mais il ne contredit ni ne
-confirma l'explication de sa soeur. Je partais; il ne crut pas
-nécessaire de m'en dire davantage.
-
-«Si je pouvais être utile à mon pays, je resterais, continua-t-il; mais,
-vous le voyez, il n'y a plus de France. Les idées et les sentiments qui
-la faisaient aimer n'existent plus. Je regretterai encore le sol, mais
-je retrouverai ma patrie quand je respirerai le même air que vous.»
-Combien je fus ému des touchantes expressions d'une amitié si vraie!
-combien en ce moment Raimond l'emportait sur sa soeur dans mes
-affections! Elle le devina bien vite; et ce soir-là même, je la vis sous
-un point de vue nouveau. Il arriva du monde; elle fit les honneurs de
-chez elle à merveille, parla de mon départ avec la plus grande
-simplicité, et donna généralement l'idée que c'était pour elle
-l'événement le plus ordinaire. J'avais déjà remarqué dans plusieurs
-occasions qu'elle mettait un tel prix à la considération, que jamais
-elle ne laissait voir à personne les sentiments qu'elle me témoignait;
-mais, cette fois, c'en était trop, et j'étais tellement blessé de son
-indifférence, que je résolus de partir avant la société, et de ne pas
-rester seul un moment avec elle. Elle vit que je m'approchais de son
-frère pour lui demander de me dire adieu le lendemain matin, avant mon
-départ: alors elle vint à moi, et me dit assez haut pour que l'on pût
-l'entendre, qu'elle avait une lettre à me remettre pour une de ses amies
-en Angleterre, et elle ajouta très-vite et très-bas: «Vous ne regrettez
-que mon frère, vous ne parlez qu'à lui, et vous voulez me percer le
-coeur en vous en allant ainsi!» Puis elle retourna sur-le-champ
-s'asseoir au milieu de son cercle. Je fus troublé de ces paroles, et
-j'allais rester comme elle le désirait, lorsque le comte Raimond me prit
-par le bras, et m'emmena dans sa chambre.
-
-«Quand tout le monde fut parti, nous entendîmes sonner à coups redoublés
-dans l'appartement de madame d'Arbigny; le comte Raimond n'y faisait pas
-attention; je le forçai cependant à s'en inquiéter, et nous envoyâmes
-demander ce que c'était: on nous répondit que madame d'Arbigny venait de
-se trouver mal. Je fus vivement ému; je voulais la revoir, retourner
-chez elle encore une fois; le comte Raimond m'en empêcha obstinément.
-«Évitons ces émotions, dit-il; les femmes se consolent toujours mieux
-quand elles sont seules.» Je ne pouvais comprendre cette dureté pour sa
-soeur, si fort en contraste avec la constante bonté de mon ami, et je me
-séparai de lui, le lendemain, avec une sorte d'embarras qui rendit nos
-adieux moins tendres. Ah! si j'avais deviné le sentiment plein de
-délicatesse qui l'empêchait de consentir à ce que sa soeur me captivât,
-quand il ne la croyait pas faite pour me rendre heureux! si j'avais
-prévu surtout quels événements allaient nous séparer pour toujours, mes
-adieux auraient satisfait et son âme et la mienne.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Oswald cessa de parler pendant quelques instants; Corinne écoutait son
-récit avec une telle avidité, qu'elle se tut aussi, dans la crainte de
-retarder le moment où il reprendrait la parole. «Je serais heureux,
-continua-t-il, si mes rapports avec madame d'Arbigny avaient fini alors,
-si j'étais resté près de mon père, et si je n'avais pas remis le pied
-sur la terre de France! Mais la fatalité, c'est-à-dire peut-être la
-faiblesse de mon caractère, a pour jamais empoisonné ma vie: oui, pour
-jamais, chère amie, même auprès de vous.
-
-«Je passai près d'une année en Écosse avec mon père, et notre tendresse
-l'un pour l'autre devint chaque jour plus intime; je pénétrai dans le
-sanctuaire de cette âme céleste, et je trouvais dans l'amitié qui
-m'unissait à lui ces sympathies du sang dont les liens mystérieux
-tiennent à tout notre être. Je recevais des lettres de Raimond pleines
-d'affection: il me racontait les difficultés qu'il trouvait à dénaturer
-sa fortune pour venir me joindre; mais sa persévérance dans ce projet
-était la même. Je l'aimais toujours; mais quel ami pouvais-je comparer à
-mon père! Le respect qu'il m'inspirait ne gênait pas ma confiance.
-J'avais foi aux paroles de mon père comme à un oracle, et les
-incertitudes qui sont malheureusement dans mon caractère cessaient
-toujours dès qu'il avait parlé. _Le ciel nous a formés_, dit un écrivain
-anglais, _pour l'amour de ce qui est vénérable._ Mon père n'a pas su, il
-n'a pu savoir à quel point je l'aimais, et ma fatale conduite a dû l'en
-faire douter. Cependant il a eu pitié de moi; il m'a plaint, en mourant,
-de la douleur que me causerait sa perte. Ah! Corinne, j'avance dans ce
-triste récit; soutenez mon courage, j'en ai besoin.--Cher ami, lui dit
-Corinne, trouvez quelque douceur à montrer votre âme si noble et si
-sensible devant la personne du monde qui vous admire et vous chérit le
-plus.
-
---Il m'envoya pour ses affaires à Londres, reprit lord Nelvil, et je le
-quittai lorsque je ne devais plus le revoir, sans qu'aucun frémissement
-m'avertît de mon malheur. Il fut plus aimable que jamais dans nos
-derniers entretiens: on dirait que l'âme des justes donne, comme les
-fleurs, plus de parfums vers le soir. Il m'embrassa les larmes aux yeux:
-il me disait souvent qu'à son âge tout était solennel; mais moi je
-croyais à sa vie comme à la mienne: nos âmes s'entendaient si bien, il
-était si jeune pour aimer, que je ne songeais pas à sa vieillesse. La
-confiance comme la crainte sont inexplicables dans les affections vives.
-Mon père m'accompagna cette fois jusqu'au seuil de la porte de son
-château que j'ai revu depuis désert et dévasté comme mon triste coeur.
-
-«Il n'y avait pas huit jours que j'étais à Londres, quand je reçus de
-madame d'Arbigny la fatale lettre dont j'ai retenu chaque mot: «Hier 10
-août, me disait-elle, mon frère a été massacré aux Tuileries en
-défendant son roi. Je suis proscrite comme sa soeur, et obligée de me
-cacher pour échapper à mes persécuteurs. Le comte Raimond avait pris
-toute ma fortune avec la sienne, pour la faire passer en Angleterre:
-l'avez-vous déjà reçue? ou savez-vous à qui il l'a confiée pour vous la
-remettre? Je n'ai qu'un mot de lui, écrit du château même, au moment où
-il a su qu'on se disposait à l'attaquer, et ce mot me dit seulement de
-m'adresser à vous pour tout savoir. Si vous pouviez venir ici pour
-m'emmener, vous me sauveriez peut-être la vie; car les Anglais voyagent
-librement encore en France, et moi je ne puis obtenir de passe-port: le
-nom de mon frère me rend suspecte. Si la malheureuse soeur de Raimond
-vous intéresse assez pour venir la chercher, vous saurez à Paris, chez
-M. de Maltigues, mon parent, le lieu de ma retraite. Mais si vous avez
-la généreuse intention de me secourir, ne perdez pas un instant pour
-l'accomplir; car on dit que la guerre peut éclater d'un jour à l'autre
-entre nos deux pays.»
-
-«Représentez-vous l'effet que cette lettre produisit sur moi. Mon ami
-massacré, sa soeur au désespoir, et leur fortune, disait-elle, entre mes
-mains, bien que je n'en eusse pas reçu la moindre nouvelle. Ajoutez à
-ces circonstances le danger de madame d'Arbigny, et l'idée qu'elle avait
-que je pouvais la servir en allant la chercher. Il ne me parut pas
-possible d'hésiter; et je partis à l'instant, en envoyant un courrier à
-mon père, qui lui portait la lettre que je venais de recevoir, et la
-promesse qu'avant quinze jours je serais revenu. Par un hasard vraiment
-cruel, l'homme que j'envoyai tomba malade en route, et la seconde lettre
-que j'écrivis à mon père, de Douvres, lui parvint avant la première. Il
-sut ainsi mon départ sans en connaître les motifs; et, quand
-l'explication lui arriva, il avait pris sur ce voyage une inquiétude qui
-ne se dissipa point.
-
-«J'arrivai à Paris en trois jours; j'y appris que madame d'Arbigny
-s'était retirée dans une ville de province, à soixante lieues, et je
-continuai ma route pour aller l'y rejoindre. Nous éprouvâmes l'un et
-l'autre une profonde émotion en nous revoyant: elle était, dans son
-malheur, beaucoup plus aimable qu'auparavant, parce qu'il y avait dans
-ses manières moins d'art et de contrainte. Nous pleurâmes ensemble son
-noble frère et les désastres publics. Je m'informai avec anxiété de sa
-fortune: elle me dit qu'elle n'en avait aucune nouvelle; mais, peu de
-jours après, j'appris que le banquier auquel le comte Raimond l'avait
-confiée la lui avait rendue; et, ce qui est singulier, je l'appris par
-un négociant de la ville où nous étions, qui me le dit par hasard, et
-m'assura que madame d'Arbigny n'avait jamais dû en être véritablement
-inquiète. Je n'y compris rien, et j'allai chez madame d'Arbigny pour lui
-demander ce que cela signifiait. Je trouvai chez elle un de ses parents,
-M. de Maltigues, qui me dit, avec une promptitude et un sang-froid
-remarquables, qu'il arrivait à l'instant même de Paris pour apporter à
-madame d'Arbigny la nouvelle du retour du banquier qu'elle croyait parti
-pour l'Angleterre, et dont elle n'avait pas entendu parler depuis un
-mois. Madame d'Arbigny confirma ce qu'il disait, et je la crus; mais, en
-me rappelant qu'elle a constamment trouvé des prétextes pour ne pas me
-montrer le prétendu billet de son frère, dont elle me parlait dans sa
-lettre, j'ai compris, depuis, qu'elle s'était servie d'une ruse pour
-m'inquiéter sur sa fortune.
-
-«Au moins est-il vrai qu'elle était riche, et que dans son désir de
-m'épouser il ne se mêlait aucun motif intéressé; mais le grand tort de
-madame d'Arbigny était de faire une entreprise du sentiment, de mettre
-de l'adresse là où il suffisait d'aimer, et de dissimuler sans cesse,
-quand il eût mieux valu montrer tout simplement ce qu'elle éprouvait;
-car elle m'aimait alors autant qu'on peut aimer quand on combine ce
-qu'on fait, presque même ce que l'on pense, et que l'on conduit les
-relations du coeur comme des intrigues politiques.
-
-«La tristesse de madame d'Arbigny ajoutait encore à ses charmes
-extérieurs, et lui donnait une expression touchante qui me plaisait
-extrêmement. Je lui avais formellement déclaré que je ne me marierais
-point sans le consentement de mon père; mais je ne pouvais m'empêcher de
-lui exprimer les transports que sa figure séduisante excitait en moi; et
-comme il entrait dans ses projets de me captiver à tout prix, je crus
-entrevoir qu'elle n'était pas invariablement résolue à repousser mes
-désirs; et maintenant que je me retrace ce qui s'est passé entre nous,
-il me semble qu'elle hésitait par des motifs étrangers à l'amour, et que
-ses combats apparents étaient des délibérations secrètes. Je me trouvais
-seul avec elle tout le jour; et, malgré les résolutions que la
-délicatesse m'inspirait, je ne pus résister à mon entraînement, et
-madame d'Arbigny m'imposa tous les devoirs en m'accordant tous les
-droits; elle me montra plus de douleur et de remords que peut-être elle
-n'en avait réellement et me lia fortement à son sort par son repentir
-même. Je voulais le mener en Angleterre avec moi, la faire connaître à
-mon père, et le conjurer de consentir à mon union avec elle; mais elle
-se refusait à quitter la France sans que je fusse son époux. Peut-être
-avait-elle raison en cela; mais, sachant bien de tout temps que je ne
-pouvais me résoudre à l'épouser sans l'aveu de mon père, elle avait tort
-dans les moyens qu'elle prenait, et pour ne pas partir, et pour me
-retenir, malgré les devoirs qui me rappelaient en Angleterre.
-
-«Quand la guerre fut déclarée entre les deux pays, mon désir de quitter
-la France devint plus vif, et les obstacles qu'y opposait madame
-d'Arbigny se multiplièrent. Tantôt elle ne pouvait obtenir un
-passe-port; tantôt, si je voulais partir seul, elle m'assurait qu'elle
-serait compromise en restant en France après mon départ, parce qu'on la
-soupçonnerait d'être en correspondance avec moi. Cette femme, si douce,
-si mesurée, se livrait par moments à des accès de désespoir qui
-bouleversaient entièrement mon âme; elle employait les attraits de sa
-figure et les grâces de son esprit pour me plaire, et sa douleur pour
-m'intimider.
-
-«Peut-être les femmes ont-elles tort de commander au nom des larmes, et
-d'asservir ainsi la force à leur faiblesse; mais quand elles ne
-craignent pas d'employer ce moyen, il réussit presque toujours, au moins
-pour un temps. Sans doute le sentiment s'affaiblit par l'empire même que
-l'on usurpe sur lui, et la puissance des pleurs, trop souvent exercée,
-refroidit l'imagination. Mais il y avait en France, dans ce temps, mille
-occasions de ranimer l'intérêt et la pitié. La santé de madame d'Arbigny
-paraissait aussi tous les jours plus faible; et c'est encore un terrible
-moyen de domination pour les femmes que la maladie. Celles qui n'ont
-pas, comme vous, Corinne, une juste confiance dans leur esprit et dans
-leur âme, ou celles qui ne sont pas, comme nos Anglaises, si fières et
-si timides que la feinte leur est impossible, ont recours à l'art pour
-inspirer l'attendrissement; et le mieux que l'on puisse attendre d'elles
-alors, c'est que la dissimulation ait pour cause un sentiment vrai.
-
-«Un tiers se mêlait, à mon insu, de mes relations avec madame d'Arbigny;
-c'était M. de Maltigues: elle lui plaisait, il ne demandait pas mieux
-que de l'épouser, mais une immoralité réfléchie le rendait indifférent à
-tout; il aimait l'intrigue comme un jeu, même quand le but ne
-l'intéressait pas, et secondait madame d'Arbigny dans le désir qu'elle
-avait de s'unir à moi, quitte à déjouer ce projet si l'occasion de
-servir le sien se présentait. C'était un homme pour qui j'avais un
-singulier éloignement: à peine âgé de trente ans, ses manières et son
-extérieur étaient d'une sécheresse remarquable. En Angleterre, où l'on
-nous accuse d'être froids, je n'ai rien vu de comparable au sérieux de
-son maintien, quand il entrait dans une chambre. Je ne l'aurais jamais
-pris pour un Français, s'il n'avait pas eu le goût de la plaisanterie,
-et un besoin de parler, très-bizarre dans un homme qui paraissait blasé
-sur tout, et qui mettait cette disposition en système. Il prétendait
-qu'il était né très-sensible, très-enthousiaste; mais que la
-connaissance des hommes, dans la révolution de France, l'avait détrompé
-de tout cela. Il avait aperçu, disait-il, qu'il n'y avait de bon dans le
-monde que la fortune ou le pouvoir, ou tous les deux, et que les
-amitiés, en général, devaient être considérées comme des moyens qu'il
-faut prendre ou quitter selon les circonstances. Il était assez habile
-dans la pratique de cette opinion; il n'y faisait qu'une faute, c'était
-de la dire; mais bien qu'il n'eût pas, comme les Français d'autrefois,
-le désir de plaire, il lui restait le besoin de faire effet par la
-conversation, et cela le rendait très-imprudent: bien différent en cela
-de madame d'Arbigny, qui voulait atteindre son but, mais qui ne se
-trahissait point, comme M. de Maltigues, en cherchant à briller par
-l'immoralité même. Entre ces deux personnes, ce qui était bizarre, c'est
-que la plus vive cachait bien son secret, et que l'homme froid ne savait
-pas se taire.
-
-«Tel qu'il était, ce M. de Maltigues, il avait un ascendant singulier
-sur madame d'Arbigny; il la devinait, ou bien elle lui confiait tout;
-cette femme, habituellement dissimulée, avait peut-être besoin de faire
-de temps en temps une imprudence, comme pour respirer; au moins est-il
-certain que, quand M. de Maltigues la regardait durement, elle se
-troublait toujours; s'il avait l'air mécontent, elle se levait pour le
-prendre à part; s'il sortait avec humeur, elle s'enfermait presque à
-l'instant pour lui écrire. Je m'expliquais cette puissance de M. de
-Maltigues sur madame d'Arbigny, parce qu'il la connaissait dès son
-enfance, et dirigeait ses affaires depuis qu'elle n'avait pas de plus
-proche parent que lui; mais le principal motif de ces ménagements
-singuliers, c'était le projet qu'elle avait formé, et j'appris trop
-tard, de l'épouser si je la quittais; car elle ne voulait à aucun prix
-passer pour une femme abandonnée. Une telle résolution devrait faire
-croire qu'elle ne m'aimait pas; et cependant elle n'avait, pour me
-préférer, aucune raison que le sentiment; mais elle avait mêlé toute sa
-vie le calcul à l'entraînement, et les prétentions factices de la
-société aux affections naturelles. Elle pleurait parce qu'elle était
-émue, mais elle pleurait aussi parce que c'est ainsi qu'on attendrit.
-Elle était heureuse d'être aimée parce qu'elle aimait, mais aussi parce
-que cela fait honneur dans le monde; elle avait de bons sentiments quand
-elle était toute seule, mais elle n'en jouissait pas si elle ne pouvait
-les faire tourner au profit de son amour-propre ou de ses désirs.
-C'était une personne formée par et pour la bonne compagnie, et qui avait
-cet art de travailler le vrai, qui se rencontre si souvent dans les pays
-où le désir de produire de l'effet par ses sentiments, est plus vif que
-ces sentiments mêmes.
-
-«Je n'avais pas, depuis longtemps, de nouvelles de mon père, parce que
-la guerre avait interrompu sa correspondance avec moi. Une lettre enfin
-m'arriva par une occasion; il m'adjurait de partir, au nom de mon devoir
-et de sa tendresse; il me déclarait en même temps, de la manière la plus
-formelle, que si j'épousais madame d'Arbigny, je lui causerais une
-douleur mortelle, et me demandait au moins de revenir libre en
-Angleterre, et de ne me décider qu'après l'avoir entendu. Je lui
-répondis à l'instant, en lui donnant ma parole d'honneur que je ne me
-marierais pas sans son consentement, et l'assurant que dans peu je le
-rejoindrais. Madame d'Arbigny employa d'abord la prière, puis le
-désespoir, pour me retenir; et, voyant enfin qu'elle ne réussissait pas,
-je crois qu'elle eut recours à la ruse; mais comment alors aurais-je pu
-la soupçonner?
-
-«Un matin elle arriva chez moi, pâle, échevelée, et se jeta dans mes
-bras, en me suppliant de la protéger: elle paraissait mourir de frayeur.
-A peine pus-je comprendre, à travers son émotion, que l'ordre était venu
-de l'arrêter, comme soeur du comte Raimond, et qu'il fallait que je lui
-trouvasse un asile pour la dérober à ceux qui la poursuivaient. A cette
-époque même, des femmes avaient péri, et toutes les terreurs
-paraissaient naturelles. Je la menai chez un négociant qui m'était
-dévoué; je l'y cachai, je crus la sauver, et M. de Maltigues et moi nous
-avions seuls le secret de sa retraite. Comment, dans cette situation, ne
-pas s'intéresser vivement au sort d'une femme? comment se séparer d'une
-personne proscrite? Quel est le jour, quel est le moment où il se peut
-qu'on lui dise: «Vous avez compté sur mon appui, et je vous le retire!»
-Cependant le souvenir de mon père me poursuivait continuellement, et,
-dans plusieurs occasions, j'essayai d'obtenir de madame d'Arbigny la
-permission de partir seul; mais elle me menaça de se livrer à ses
-assassins si je la quittais, et sortit deux fois en plein jour, dans un
-trouble affreux qui me pénétra de douleur et de crainte. Je la suivis
-dans la rue, en la conjurant en vain de revenir. Heureusement, par
-hasard ou par combinaison, nous rencontrâmes chaque fois M. de
-Maltigues, et il la ramena en lui faisant sentir l'imprudence de sa
-conduite. Alors je me résignai à rester, et j'écrivis à mon père en
-motivant, autant que je le pus, ma conduite; mais je rougissais d'être
-en France, au milieu des événements affreux qui s'y passaient, et
-lorsque mon pays était en guerre avec les Français.
-
-«M. de Maltigues se moquait souvent de mes scrupules; mais, tout
-spirituel qu'il était, il ne prévoyait pas ou ne se donnait pas la peine
-d'observer l'effet de ses plaisanteries, car elles réveillaient en moi
-tous les sentiments qu'il voulait éteindre. Madame d'Arbigny remarquait
-bien l'impression que je recevais; mais elle n'avait point d'empire sur
-M. de Maltigues, qui se décidait souvent par le caprice, au défaut de
-l'intérêt. Elle recourait, pour m'attendrir, à sa douleur véritable, à
-sa douleur exagérée; elle se servait de la faiblesse de sa santé autant
-pour plaire que pour toucher, car elle n'était jamais plus attrayante
-que quand elle s'évanouissait à mes pieds. Elle savait embellir sa
-beauté comme tout le reste de ses agréments, et ses charmes extérieurs
-eux-mêmes étaient habilement combinés avec ses émotions pour me
-captiver.
-
-«Je vivais ainsi toujours troublé, toujours incertain, tremblant quand
-je recevais une lettre de mon père, plus malheureux encore quand je n'en
-recevais pas, retenu par l'attrait que je ressentais pour madame
-d'Arbigny, et surtout par la peur de son désespoir; car, par un mélange
-singulier, c'était la personne la plus douce dans l'habitude de la vie,
-la plus égale, souvent même la plus enjouée, et néanmoins la plus
-violente dans une scène. Elle voulait enchaîner par le bonheur et par la
-crainte, et transformait ainsi toujours son naturel en moyens. Un jour,
-c'était au mois de septembre 1793, il y avait plus d'un an déjà que
-j'étais en France, je reçus une lettre de mon père, conçue en peu de
-mots; mais ces mots étaient si sombres et si douloureux, qu'il faut,
-Corinne, m'épargner de vous les dire: ils me feraient trop de mal. Mon
-père était déjà malade, mais il ne me le dit pas: sa délicatesse et sa
-fierté l'en empêchèrent. Cependant toute sa lettre exprimait tant de
-douleur, et sur mon absence et sur la possibilité de mon mariage avec
-madame d'Arbigny, que je ne conçois pas encore comment, en la lisant, je
-n'ai pas prévu le malheur dont j'étais menacé. Je fus assez ému
-néanmoins pour ne plus hésiter, et j'allai chez madame d'Arbigny,
-parfaitement décidé à prendre congé d'elle. Elle aperçut bien vite que
-mon parti était pris; et, se recueillant en elle-même, tout à coup elle
-se leva et me dit: «Avant de partir, il faut que vous sachiez un secret
-que je rougissais de vous avouer. Si vous m'abandonnez, ce ne sera pas
-moi seule que vous ferez mourir, et le fruit de ma honte et de mon
-coupable amour périra dans mon sein avec moi.» Rien ne peut exprimer
-l'émotion que j'éprouvai; ce devoir sacré, ce devoir nouveau s'empara de
-toute mon âme, et je fus soumis à madame d'Arbigny comme l'esclave le
-plus dévoué.
-
-«Je l'aurais épousée, comme elle le voulait, s'il ne se fût pas
-rencontré dans ce moment les plus grands obstacles à ce qu'un Anglais
-pût se marier en France, en déclarant, comme il le fallait, son nom à
-l'officier civil. J'ajournai donc notre union jusqu'au moment où nous
-pourrions aller ensemble en Angleterre, et je résolus de ne pas quitter
-madame d'Arbigny jusqu'alors: elle se calma d'abord, quand elle fut
-tranquillisée sur le danger prochain de mon départ; mais elle recommença
-bientôt à se plaindre et à se montrer tour à tour blessée et malheureuse
-de ce que je ne surmontais pas toutes les difficultés pour l'épouser.
-J'aurais fini par céder à sa volonté; j'étais tombé dans la mélancolie
-la plus profonde, je passais des jours entiers chez moi, sans pouvoir en
-sortir; j'étais en proie à une idée que je ne m'avouais jamais et qui me
-persécutait toujours. J'avais un pressentiment de la maladie de mon
-père, et je ne voulais pas croire à mon pressentiment, que je prenais
-pour une faiblesse. Par une bizarrerie, résultat de l'effroi que me
-causait la douleur de madame d'Arbigny, je combattais mon devoir comme
-une passion; et ce qu'on aurait pu croire une passion me tourmentait
-comme un devoir. Madame d'Arbigny m'écrivait sans cesse pour m'engager à
-venir chez elle; j'y venais, et quand je la voyais, je ne lui parlais
-pas de son état, parce que je n'aimais pas à rappeler ce qui lui donnait
-des droits sur moi; il me semble à présent qu'elle aussi m'en parlait
-moins qu'elle n'aurait dû le faire; mais je souffrais trop alors pour
-rien remarquer.
-
-«Enfin, une fois que j'étais resté trois jours chez moi, dévoré de
-remords, écrivant vingt lettres à mon père et les déchirant toutes, M.
-de Maltigues, qui ne venait guère me voir, parce que nous ne nous
-convenions pas, arriva, député par madame d'Arbigny, pour m'arracher à
-ma solitude, mais s'intéressant assez peu, comme vous allez en juger, au
-succès de son ambassade. Il aperçut en entrant, avant que j'eusse le
-temps de le cacher, que j'avais le visage couvert de larmes. «A quoi bon
-cette douleur, mon cher? me dit-il; quittez ma cousine, ou bien
-épousez-la: ces deux partis sont également bons, puisqu'ils en
-finissent.--Il y a des situations dans la vie, lui répondis-je, où, même
-en se sacrifiant, on ne sait pas encore comment remplir tous ses
-devoirs.--C'est qu'il ne faut pas se sacrifier, reprit M. de Maltigues;
-je ne connais, quant à moi, aucune circonstance où cela soit nécessaire:
-avec de l'adresse on se tire de tout; l'habileté est la reine du
-monde.--Ce n'est pas l'habileté que j'envie, lui dis-je; mais je
-voudrais au moins, je vous le répète, en me résignant à n'être pas
-heureux, ne pas affliger ce que j'aime.--Croyez-moi, dit M. de
-Maltigues, ne mêlez pas à cette oeuvre difficile qu'on appelle vivre, le
-sentiment qui la complique encore plus: c'est une maladie de l'âme: j'en
-suis atteint quelquefois tout comme un autre; mais quand elle m'arrive,
-je me dis que cela passera, et je me tiens toujours parole.--Mais, lui
-répondis-je, en cherchant à rester comme lui dans les idées générales,
-car je ne pouvais ni ne voulais lui témoigner aucune confiance, quand on
-pourrait écarter le sentiment, il resterait toujours l'honneur et la
-vertu, qui s'opposent souvent à nos désirs en tout genre.--L'honneur!
-reprit M. de Maltigues: entendez-vous par l'honneur, se battre quand on
-est insulté? à cet égard il n'y a pas de doute; mais sous tous les
-autres rapports, quel intérêt aurait-on à se laisser entraver par mille
-délicatesses vaines?--Quel intérêt! interrompis-je; il me semble que ce
-n'est pas là le mot dont il s'agit.--A parler sérieusement, continua M.
-de Maltigues, il en est peu qui aient un sens aussi clair. Je sais bien
-qu'autrefois l'on disait: _Un honorable malheur, un glorieux revers._
-Mais aujourd'hui que tout le monde est persécuté, les coquins comme ce
-qu'on est convenu d'appeler les honnêtes gens, il n'y a de différence
-dans ce monde qu'entre les oiseaux pris au filet et ceux qui ont
-échappé.--Je crois à une autre différence, lui répondis-je, la
-prospérité méprisée, et les revers honorés par l'estime des hommes de
-bien.--Trouvez-les-moi donc, reprit M. de Maltigues, ces hommes de bien
-qui vous consolent de vos peines par leur courageuse estime; il me
-semble, au contraire, que la plupart des personnes soi-disant
-vertueuses, si vous êtes heureux, vous excusent; si vous êtes puissant,
-vous aiment. C'est très-beau sans doute à vous de ne pas savoir
-contrarier un père, qui devrait à présent ne plus se mêler de vos
-affaires; mais il ne faudrait pas pour cela perdre votre vie ici de
-toutes les façons: quant à moi, quoi qu'il m'arrive, je veux à tout prix
-épargner à mes amis le chagrin de me voir souffrir, et à moi le
-spectacle du visage allongé de la consolation.--Je croyais,
-interrompis-je vivement, que le but de la vie d'un honnête homme n'était
-pas le bonheur qui ne sert qu'à lui, mais la vertu qui sert aux
-autres.--La vertu, la vertu!... dit M. de Maltigues en hésitant un peu;
-puis se décidant à la fin: «c'est un langage pour le vulgaire, que les
-augures ne peuvent se parler entre eux sans rire. Il y a de bonnes âmes
-que de certains mots, de certains sons harmonieux remuent encore, c'est
-pour elles que l'on fait jouer l'instrument; mais toute cette poésie que
-l'on appelle la conscience, le dévouement, l'enthousiasme, a été
-inventée pour consoler ceux qui n'ont pas su réussir dans le monde;
-c'est comme un _De profundis_ que l'on chante pour les morts. Les
-vivants, quand ils sont dans la prospérité, ne sont pas du tout curieux
-d'obtenir ce genre d'hommage.»
-
-«Je fus tellement irrité de ce discours, que je ne pus m'empêcher de
-dire avec hauteur: «Je serais fâché, monsieur, si j'avais des droits sur
-la maison de madame d'Arbigny, qu'elle reçût chez elle un homme qui se
-permet une telle manière de penser et de s'exprimer.--Vous pouvez à cet
-égard, répondit M. de Maltigues, quand il en sera temps, décider ce qui
-vous plaira; mais si ma cousine m'en croit, elle n'épousera point un
-homme qui se montre si malheureux de la possibilité de cette union;
-depuis longtemps, elle peut vous le dire, je lui reproche sa faiblesse
-et tous les moyens qu'elle emploie pour un but qui n'en vaut pas la
-peine.» A ce mot, que l'accent rendait encore plus insultant, je fis
-signe à M. de Maltigues de sortir avec moi, et pendant le chemin je dois
-dire qu'il continuait à développer son système avec le plus grand
-sang-froid du monde; et, pouvant mourir dans peu d'instants, il ne
-disait pas un mot qui fût religieux ni sensible. «Si j'avais donné dans
-toutes vos fadaises, à vous autres jeunes gens, me disait-il,
-pensez-vous que ce qui se passe dans mon pays ne m'en aurait pas guéri?
-Quand avez-vous vu que d'être scrupuleux à votre manière servît à
-rien?--Je conviens avec vous, lui dis-je, que dans votre pays, à
-présent, cela sert un peu moins qu'ailleurs, mais avec le temps, ou par
-delà le temps, tout a sa récompense.--Oui, reprit M. de Maltigues, en
-faisant entrer le ciel dans ses calculs.--Et pourquoi pas? lui dis-je;
-l'un de nous va peut-être savoir ce qui en est.--Si c'est moi qui dois
-mourir, continua-t-il en riant, je suis bien sûr que je n'en saurai
-rien; si c'est vous, vous ne reviendrez pas éclairer mon âme.» En chemin
-je pensais que, si j'étais tué par M. de Maltigues, je n'avais pris
-aucune précaution pour faire savoir mon sort à mon père, ni pour donner
-à madame d'Arbigny une partie de ma fortune, à laquelle je lui croyais
-des droits. Pendant que je faisais ces réflexions, nous passâmes devant
-la maison de M. de Maltigues, et je lui demandai la permission d'y
-monter pour écrire deux lettres; il y consentit: et lorsque nous
-continuâmes notre route pour sortir de la ville, je les lui remis, et je
-lui parlai de madame d'Arbigny avec beaucoup d'intérêt, en la lui
-recommandant comme à un ami que je croyais sûr. Cette preuve de
-confiance le toucha; car il faut observer, à la gloire de l'honnêteté,
-que les hommes qui professent le plus ouvertement l'immoralité sont
-très-flattés si par hasard on leur donne une marque d'estime: la
-circonstance aussi dans laquelle nous nous trouvions était assez grave
-pour que M. de Maltigues en fût peut-être ému; mais comme pour rien au
-monde il n'aurait voulu qu'on le remarquât, il dit en plaisantant ce qui
-lui était inspiré, je le crois, par un sentiment plus sérieux.
-
-«Vous êtes une honnête créature, mon cher Nelvil; je veux faire pour
-vous quelque chose de généreux: on dit que cela porte bonheur, et la
-générosité est en effet une qualité si enfantine, qu'elle doit être
-plutôt récompensée dans le ciel que sur la terre. Mais, avant de vous
-servir, il faut que nos conditions soient bien faites; quoi que je vous
-dise, nous ne nous en battrons pas moins.» Je répondis à ces mots par un
-consentement très-dédaigneux, à ce que je crois, car je trouvais la
-précaution oratoire au moins inutile. M. de Maltigues continua d'un ton
-sec et dégagé: «Madame d'Arbigny ne vous convient pas, vos caractères
-n'ont aucun rapport ensemble; votre père, d'ailleurs, serait désespéré,
-si vous faisiez ce mariage; et vous seriez désespéré d'affliger votre
-père. Il vaut donc mieux que, si je vis, ce soit moi qui épouse madame
-d'Arbigny; et, si vous me tuez, il vaut mieux encore qu'elle en épouse
-un troisième; car c'est une personne d'une haute sagesse que ma cousine,
-et qui, lors même qu'elle aime, prend toujours de sages précautions pour
-le cas où on ne l'aimerait plus. Vous apprendrez tout cela par ses
-lettres; je vous les laisse après moi: vous les trouverez dans mon
-secrétaire, dont voici la clef. Je suis lié avec ma cousine depuis
-qu'elle est au monde, et vous savez que, bien qu'elle soit
-très-mystérieuse, elle ne me cache aucun de ses secrets; elle croit que
-je ne dis que ce que je veux; il est vrai que je ne suis entraîné par
-rien; mais aussi je ne mets pas d'importance à grand'chose, et je pense
-que nous autres hommes, nous nous devons de ne nous rien taire à l'égard
-des femmes. Aussi bien, si je meurs, c'est pour les beaux yeux de madame
-d'Arbigny que cet accident m'arrivera, et quoique je sois prêt à périr
-pour elle de bonne grâce, je ne lui suis pas trop obligé de la situation
-où elle m'a mis par sa double intrigue. Au reste, ajouta-t-il, il n'est
-pas dit que vous me tuerez;» et en achevant ces mots, comme nous étions
-hors de la ville, il tira son épée et se mit en garde.
-
-«Il avait parlé avec une vivacité singulière, et j'étais resté confondu
-de ce qu'il m'avait dit. L'approche du danger, sans le troubler,
-l'animait pourtant davantage, et je ne pouvais deviner si c'était la
-vérité qui lui échappait, ou un mensonge qu'il forgeait pour se venger.
-Néanmoins, dans cette incertitude, je ménageai beaucoup sa vie; il était
-moins adroit que moi dans les exercices du corps, et dix fois j'aurais
-pu lui plonger mon épée dans le coeur, mais je me contentai de le
-blesser au bras et de le désarmer. Il parut sensible à mon procédé; et
-je lui rappelai, en le conduisant chez lui, la conversation qui avait
-précédé l'instant où nous nous étions battus. Il me dit alors: «Je suis
-fâché d'avoir trahi la confiance de ma cousine; le péril est comme le
-vin, il monte la tête; mais enfin je m'en console, car vous n'auriez pas
-été heureux avec madame d'Arbigny; elle est trop rusée pour vous. Moi,
-cela m'est égal; car, bien que je la trouve charmante et que son esprit
-me plaise extrêmement, elle ne me fera jamais rien faire à mon
-détriment, et nous nous servirons très-bien en tout, parce que le
-mariage rendra nos intérêts communs. Mais vous, qui êtes romanesque,
-vous auriez été sa dupe. Il ne tenait qu'à vous de me tuer, et je vous
-dois la vie, je ne puis donc vous refuser les lettres que je vous avais
-promises après ma mort. Lisez-les, partez pour l'Angleterre, et ne soyez
-pas trop tourmenté des chagrins de madame d'Arbigny. Elle pleurera,
-parce qu'elle vous aime; mais elle se consolera, parce que c'est une
-femme assez raisonnable pour ne pas vouloir être malheureuse, et surtout
-passer pour l'être. Dans trois mois elle sera madame de Maltigues.» Tout
-ce qu'il me disait était vrai: les lettres qu'il me montra le
-prouvèrent. Je restai convaincu que madame d'Arbigny n'était point dans
-l'état qu'elle avait feint de m'avouer en rougissant, pour me
-contraindre à l'épouser, et qu'elle m'avait, à cet égard, indignement
-trompé. Sans doute elle m'aimait, puisqu'elle le disait dans ses lettres
-à M. de Maltigues lui-même; mais elle le flattait avec tant d'art, elle
-lui laissait tant d'espérance, et montrait, pour lui plaire, un
-caractère si différent de celui qu'elle m'avait toujours fait voir,
-qu'il me fut impossible de douter qu'elle ne le ménageât, dans
-l'intention de l'épouser si notre mariage n'avait pas lieu. Telle était
-la femme, Corinne, qui m'a coûté pour toujours le repos du coeur et de
-la conscience!
-
-«Je lui écrivis en partant, et je ne la revis plus; et, comme M. de
-Maltigues l'avait prédit, j'ai su depuis qu'elle l'avait épousé. Mais
-j'étais loin d'envisager alors le malheur qui m'attendait: je croyais
-obtenir le pardon de mon père; j'étais sûr qu'en lui disant combien
-j'avais été trompé, il m'aimerait davantage, puisqu'il me saurait plus à
-plaindre. Après un voyage de près d'un mois, jour et nuit, à travers
-l'Allemagne, j'arrivai en Angleterre plein de confiance dans
-l'inépuisable bonté paternelle. Corinne, en débarquant, un papier public
-m'annonça que mon père n'était plus! Vingt mois se sont passés depuis ce
-moment, et il est toujours devant moi comme un fantôme qui me poursuit.
-Les lettres qui formaient ces mots: _Lord Nelvil vient de mourir_, ces
-lettres étaient flamboyantes; le feu du volcan qui est là devant nous
-est moins effrayant qu'elles. Ce n'est pas tout encore; j'appris qu'il
-était mort profondément affligé de mon séjour en France, craignant que
-je ne renonçasse à la carrière militaire, que je n'épousasse une femme
-dont il pensait peu de bien, et que, me fixant dans un pays en guerre
-avec le mien, je ne me perdisse entièrement de réputation en Angleterre!
-Qui sait si ces douloureuses pensées n'ont pas abrégé ses jours!
-Corinne, Corinne, ne suis-je pas un assassin, ne le suis-je pas?
-dites-le-moi.--Non, s'écria-t-elle, non, vous n'êtes que malheureux;
-c'est la bonté, c'est la générosité qui vous ont entraîné. Je vous
-respecte autant que je vous aime: jugez-vous dans mon coeur; prenez-le
-pour votre conscience. La douleur vous égare: croyez celle qui vous
-chérit. Ah! l'amour, tel que je le sens, n'est point une illusion: c'est
-parce que vous êtes le meilleur, le plus sensible des hommes, que je
-vous admire et vous adore.--Corinne, lui dit Oswald, cet hommage ne
-m'est pas dû; mais il se peut cependant que je ne sois pas si coupable.
-Mon père m'a pardonné avant de mourir; j'ai trouvé dans un dernier écrit
-de lui, qui m'était adressé, de douces paroles. Une lettre de moi lui
-était parvenue, qui m'avait un peu justifié; mais le mal était fait, et
-la douleur qui venait de moi avait déchiré son coeur.
-
-«Quand je rentrai dans son château, quand ses vieux serviteurs
-m'entourèrent, je repoussai leurs consolations, je m'accusai devant eux;
-j'allai me prosterner sur sa tombe; j'y jurai, comme si le temps de
-réparer existait encore pour moi, que jamais je ne me marierais sans le
-consentement de mon père. Hélas! que promettais-je à celui qui n'était
-plus! que signifiaient alors ces paroles de mon délire! Je ne dois les
-considérer au moins comme un engagement de ne rien faire qu'il eût
-désapprouvé pendant sa vie. Corinne, chère amie, pourquoi ces mots vous
-troublent-ils? Mon père a pu me demander le sacrifice d'une femme
-dissimulée, qui ne devait qu'à son adresse le goût qu'elle m'inspirait;
-mais la personne la plus vraie, la plus naturelle et la plus généreuse,
-celle pour qui j'ai senti le premier amour, celui qui purifie l'âme au
-lieu de l'égarer, pourquoi les êtres célestes voudraient-ils me séparer
-d'elle?
-
-«Lorsque j'entrai dans la chambre de mon père, je vis son manteau, son
-fauteuil, son épée, qui étaient encore là, comme autrefois; encore là:
-mais sa place était vide, et mes cris l'appelaient en vain! Ce
-manuscrit, ce recueil de ses pensées, est tout ce qui me répond: vous en
-connaissez déjà quelques morceaux, dit Oswald en le donnant à Corinne;
-je le porte toujours avec moi. Lisez ce qu'il écrivait sur le devoir des
-enfants envers leurs parents; lisez, Corinne: votre douce voix me
-familiarisera peut-être avec ces paroles. Corinne obéit à la voix
-d'Oswald, et lut ce qui suit:
-
- «Ah! qu'il faut peu de chose pour rendre défiants d'eux-mêmes, un
- père, une mère avancés dans la vie! Ils croient aisément qu'ils sont
- de trop sur la terre. A quoi se croiraient-ils bons pour vous, qui ne
- leur demandez plus de conseils? Vous vivez tout entiers dans le moment
- présent; vous y êtes consignés par une passion dominante, et tout ce
- qui ne se rapporte pas à ce moment vous paraît antique et suranné.
- Enfin, vous êtes tellement en votre personne et de coeur et d'esprit,
- que, croyant former à vous seuls un point historique, les
- ressemblances éternelles entre le temps et les hommes échappent à
- votre attention; et l'autorité de l'expérience vous semble une
- fiction, ou une vaine garantie destinée uniquement au crédit des
- vieillards et aux dernières jouissances de leur amour-propre. Quelle
- erreur est la vôtre! Le monde, ce vaste théâtre, ne change pas
- d'acteurs; c'est toujours l'homme qui s'y montre en scène; mais
- l'homme ne se renouvelle point, il se diversifie; et comme toutes ses
- formes sont dépendantes de quelques passions principales dont le
- cercle est depuis longtemps parcouru, il est rare que, dans les
- petites combinaisons de la vie privée, l'expérience, cette science du
- passé, ne soit la source féconde des enseignements les plus utiles.
-
- «Honneur donc aux pères et aux mères, honneur et respect, ne fût-ce
- que pour leur règne passé, pour ce temps dont ils ont été seuls
- maîtres, et qui ne reviendra plus; ne fût-ce que pour ces années à
- jamais perdues, et dont ils portent sur le front l'auguste empreinte!
-
- «Voilà votre devoir, enfants présomptueux, et qui paraissez impatients
- de courir seuls dans la route de la vie. Ils s'en iront, vous n'en
- pouvez douter, ces parents qui tardent à vous faire place; ce père,
- dont les discours ont encore une teinte de sévérité qui vous blesse;
- cette mère, dont le vieil âge vous impose des soins qui vous
- importunent: ils s'en iront, ces surveillants attentifs de votre
- enfance, et ces protecteurs animés de votre jeunesse; ils s'en iront,
- et vous chercherez en vain de meilleurs amis; ils s'en iront, et dès
- qu'ils ne seront plus, ils se présenteront à vous sous un nouvel
- aspect; car le temps, qui vieillit les gens présents à notre vue, les
- rajeunit pour nous quand la mort les a fait disparaître; le temps leur
- prête alors un éclat qui nous était inconnu: nous les voyons dans le
- tableau de l'éternité, où il n'y a plus d'âge, comme il n'y a plus de
- graduation; et, s'ils avaient laissé sur la terre un souvenir de leur
- vertu, nous les ornerions en imagination d'un rayon céleste, nous les
- suivrions de nos regards dans le séjour des élus, nous les
- contemplerions dans ces demeures de gloire et de félicité; et, près
- des vives couleurs dont nous composerions leur sainte auréole nous
- nous trouverions effacés, au milieu même de nos beaux jours, au milieu
- des triomphes dont nous sommes le plus éblouis.»
-
-«Corinne, s'écria lord Nelvil avec une douleur déchirante, pensez-vous
-que ce soit contre moi qu'il écrivit ces éloquentes plaintes?--Non, non,
-répondit Corinne; vous savez qu'il vous chérissait, qu'il croyait à
-votre tendresse; et je tiens de vous que ces réflexions furent écrites
-longtemps avant que vous eussiez eu le tort que vous vous reprochez.
-Écoutez plutôt, continua Corinne en parcourant le recueil qu'elle avait
-encore entre les mains, écoutez ces réflexions sur l'indulgence, qui
-sont écrites quelques pages plus loin:
-
- «Nous marchons dans la vie, environnés de piéges, et d'un pas
- chancelant; nos sens se laissent séduire par des amorces trompeuses;
- notre imagination nous égare par de fausses lueurs; et notre raison
- elle-même reçoit chaque jour de l'expérience le degré de lumière qui
- lui manquait et la confiance dont elle a besoin. Tant de dangers, unis
- à une si grande faiblesse; tant d'intérêts divers, avec une prévoyance
- si limitée, une capacité si restreinte; enfin tant de choses inconnues
- et une si courte vie, toutes ces circonstances, toutes ces conditions
- de notre nature, ne sont-elles pas pour nous un avertissement du haut
- rang que nous devons accorder à l'indulgence dans l'ordre des vertus
- sociales?... Hélas! où est-il, l'homme qui soit exempt de faiblesse?
- où est-il, l'homme qui n'ait aucun reproche à se faire? où est-il,
- l'homme qui puisse regarder en arrière de sa vie sans éprouver un seul
- remords, ou sans connaître aucun regret? Celui-là seul est étranger
- aux agitations d'une âme timorée, qui ne s'est jamais examiné
- lui-même, qui n'a jamais séjourné dans la solitude de sa conscience.»
-
-«Voilà, reprit Corinne, les paroles que votre père vous adresse du haut
-du ciel; voilà celles qui sont pour vous.--Cela est vrai, dit Oswald;
-oui, Corinne, vous êtes l'ange des consolations, vous me faites du bien;
-mais, si j'avais pu le voir un moment avant sa mort, s'il avait su de
-moi que je n'étais pas indigne de lui, s'il m'avait dit qu'il le
-croyait, je ne serais pas agité par les remords, comme le plus criminel
-des hommes; je n'aurais pas cette conduite vacillante, cette âme
-troublée qui ne promet de bonheur à personne. Ne m'accusez pas de
-faiblesse; mais le courage ne peut rien contre la conscience: c'est
-d'elle qu'il vient: comment pourrait-il triompher d'elle? A présent même
-que l'obscurité s'avance, il me semble que je vois dans ces nuages les
-sillons de la foudre qui me menace. Corinne! Corinne! rassurez votre
-malheureux ami, ou laissez-moi couché sur cette terre, qui
-s'entr'ouvrira peut-être à mes cris, et me laissera pénétrer jusqu'au
-séjour des morts.»
-
-
-
-
-LIVRE TREIZIÈME
-
-LE VÉSUVE ET LA CAMPAGNE DE NAPLES
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Lord Nelvil resta longtemps anéanti, après le récit cruel qui avait
-ébranlé toute son âme. Corinne essaya doucement de le rappeler à
-lui-même: la rivière de feu qui tombait du Vésuve, rendue visible enfin
-par la nuit, frappa vivement l'imagination troublée d'Oswald. Corinne
-profita de cette impression pour l'arracher aux souvenirs qui
-l'agitaient, et se hâta de l'entraîner avec elle sur le rivage de
-cendres de la lave enflammée.
-
-Le terrain qu'ils traversèrent, avant d'y arriver, fuyait sous leurs
-pas, et semblait les repousser loin d'un séjour ennemi de tout ce qui a
-vie: la nature n'est plus dans ces lieux en relation avec l'homme, il ne
-peut plus s'en croire le dominateur; elle échappe à son tyran par la
-mort. Le feu du torrent est d'une couleur funèbre; néanmoins, quand il
-brûle les vignes ou les arbres, on en voit sortir une flamme claire et
-brillante; mais la lave même est sombre, tel qu'on se représente un
-fleuve de l'enfer; elle roule lentement comme un sable noir de jour, et
-rouge la nuit. On entend, quand elle approche, un petit bruit
-d'étincelles qui fait d'autant plus de peur qu'il est léger, et que la
-ruse semble se joindre à la force: le tigre royal arrive ainsi
-secrètement, à pas comptés. Cette lave avance sans jamais se hâter, et
-sans perdre un instant; si elle rencontre un mur élevé, un édifice
-quelconque qui s'oppose à son passage, elle s'arrête, elle amoncelle
-devant l'obstacle ses torrents noirs et bitumineux, et l'ensevelit enfin
-sous ses vagues brûlantes. Sa marche n'est point assez rapide pour que
-les hommes ne puissent pas fuir devant elle; mais elle atteint, comme le
-temps, les imprudents et les vieillards qui, la voyant venir lourdement
-et silencieusement, s'imaginent qu'il est aisé de lui échapper. Son
-éclat est si ardent, que la terre se réfléchit dans le ciel et lui donne
-l'apparence d'un éclair continuel: ce ciel, à son tour, se répète dans
-la mer, et la nature est embrasée par cette triple image du feu.
-
-Le vent se fait entendre et se fait voir par des tourbillons de flamme
-dans le gouffre d'où sort la lave. On a peur de ce qui se passe au sein
-de la terre, et l'on sent que d'étranges fureurs la font trembler sous
-nos pas. Les rochers qui entourent la source de la lave sont couverts de
-soufre, de bitume, dont les couleurs ont quelque chose d'infernal. Un
-vert livide, un jaune brun, un rouge sombre, forment comme une
-dissonance pour les yeux, et tourmentent la vue, comme l'ouïe serait
-déchirée par ces sons aigus que faisaient entendre les sorcières quand
-elles appelaient, de nuit, la lune sur la terre.
-
-Tout ce qui entoure le volcan rappelle l'enfer, et les descriptions des
-poëtes sont sans doute empruntées de ces lieux. C'est là que l'on
-conçoit comment les hommes ont cru à l'existence d'un génie malfaisant
-qui contrariait les desseins de la Providence. On a dû se demander, en
-contemplant un tel séjour, si la bonté seule présidait aux phénomènes de
-la création, ou bien si quelque principe caché forçait la nature, comme
-l'homme, à la férocité. «Corinne, s'écria lord Nelvil, est-ce de ces
-bords infernaux que part la douleur? L'ange de la mort prend-il son vol
-de ce sommet? Si je ne voyais pas ton céleste regard, je perdrais ici
-jusqu'au souvenir des oeuvres de la Divinité qui décorent le monde; et
-cependant cet aspect de l'enfer, tout affreux qu'il est, me cause moins
-d'effroi que les remords du coeur. Tous les périls peuvent être bravés;
-mais comment l'objet qui n'est plus pourrait-il nous délivrer des torts
-que nous nous reprochons envers lui? Jamais! jamais! Ah! Corinne, quelle
-parole de fer et de feu! Les supplices inventés par les rêves de la
-souffrance, la roue qui tourne sans cesse, l'eau qui fuit dès qu'on veut
-s'en approcher, les pierres qui retombent à mesure qu'on les soulève ne
-sont qu'une faible image pour exprimer cette terrible pensée,
-l'impossible et l'irréparable.»
-
-Un silence profond régnait autour d'Oswald et de Corinne; les guides
-eux-mêmes s'étaient retirés dans l'éloignement; et comme il n'y a près
-du cratère ni animal, ni insecte, ni plante, on n'y entendait que le
-sifflement de la flamme agitée. Néanmoins, un bruit de la ville arriva
-jusque dans ce lieu; c'était le son des cloches qui se faisaient
-entendre à travers les airs: peut-être célébraient-elles la mort;
-peut-être annonçaient-elles la naissance; n'importe, elles causèrent une
-douce émotion aux voyageurs. «Cher Oswald, dit Corinne, quittons ce
-désert, redescendons vers les vivants; mon âme est ici mal à l'aise.
-Toutes les autres montagnes, en nous rapprochant du ciel, semblent nous
-élever au-dessus de la vie terrestre; mais ici je ne sens que du trouble
-et de l'effroi: il me semble voir la nature traitée comme un criminel,
-et condamnée, comme un être dépravé, à ne plus sentir le souffle
-bienfaisant de son Créateur. Ce n'est sûrement pas ici le séjour des
-bons; allons-nous-en.»
-
-Une pluie abondante tombait pendant que Corinne et lord Nelvil
-redescendaient vers la plaine. Leurs flambeaux étaient à chaque instant
-près de s'éteindre. Les lazzaroni les accompagnaient en poussant des
-cris continuels, qui pourraient inspirer de la terreur à qui ne saurait
-pas que c'est leur façon d'être habituelle. Mais ces hommes sont
-quelquefois agités par un superflu de vie dont ils ne savent que faire,
-parce qu'ils réunissent au même degré la paresse et la violence. Leur
-physionomie, plus marquée que leur caractère, semble indiquer un genre
-de vivacité dans lequel l'esprit et le coeur n'entrent pour rien.
-Oswald, inquiet que la pluie ne fît du mal à Corinne, que la lumière ne
-leur manquât, enfin qu'elle ne fût exposée à quelque danger, ne
-s'occupait plus que d'elle; et cet intérêt si tendre remit son âme, par
-degrés, de l'état où l'avait jetée la confidence qu'il lui avait faite.
-Ils retrouvèrent leur voiture au pied de la montagne; ils ne
-s'arrêtèrent point aux ruines d'Herculanum, qu'on a comme ensevelies de
-nouveau, pour ne pas renverser la ville de Portici, qui est bâtie sur
-cette ville ancienne. Ils arrivèrent à Naples vers minuit, et Corinne
-promit à lord Nelvil, en le quittant, de lui remettre le lendemain matin
-l'histoire de sa vie.
-
-
-CHAPITRE II
-
-En effet, le lendemain matin Corinne voulut s'imposer l'effort qu'elle
-avait promis; et bien que la connaissance plus intime qu'elle avait
-acquise du caractère d'Oswald redoublât son inquiétude, elle sortit de
-sa chambre, portant ce qu'elle avait écrit, tremblante, et résolue
-néanmoins à le donner. Elle entra dans le salon de l'auberge où ils
-demeuraient tous les deux. Oswald y était, et venait de recevoir des
-lettres de l'Angleterre. Une de ces lettres était sur la cheminée, et
-l'écriture frappa tellement Corinne, qu'avec un trouble inexprimable
-elle lui demanda de qui elle était. «C'est de lady Edgermond, répondit
-Oswald.--Vous êtes en correspondance avec elle? interrompit
-Corinne.--Lord Edgermond était l'ami de mon père, reprit Oswald; et
-puisque le hasard m'a fait vous parler d'elle, je ne vous dissimulerai
-point que mon père avait pensé qu'il pouvait me convenir un jour
-d'épouser Lucile Edgermond, sa fille.--Grand Dieu!» s'écria Corinne, et
-elle tomba sur une chaise, presque évanouie.
-
-«D'où vient cette émotion cruelle? dit lord Nelvil; que pouvez-vous
-craindre de moi, Corinne, quand je vous aime avec idolâtrie? Si mon père
-m'avait, en mourant, demandé d'épouser Lucile, sans doute je ne me
-croirais pas libre, et je me serais éloigné de votre charme
-irrésistible; mais il n'a fait que me conseiller ce mariage, en
-m'écrivant lui-même qu'il ne pouvait pas juger Lucile, puisqu'elle
-n'était encore qu'une enfant. Je ne l'ai vue moi-même qu'une fois; à
-peine alors avait-elle douze ans. Je n'ai pris avec sa mère aucun
-engagement avant de partir; cependant les incertitudes, le trouble que
-vous avez pu remarquer dans ma conduite, venaient uniquement de ce désir
-de mon père: avant de vous connaître, je souhaitais de pouvoir
-l'accomplir, tout fugitif qu'il était, comme une espèce d'expiation
-envers lui, comme une manière de prolonger après sa mort l'empire de sa
-volonté sur mes résolutions; mais vous avez triomphé de ce sentiment,
-vous avez triomphé de tout moi-même, et j'ai seulement besoin de me
-faire pardonner ce qui, dans ma conduite, a dû vous paraître de la
-faiblesse ou de l'irrésolution. Corinne, on ne se relève jamais
-entièrement de la douleur que j'ai éprouvée: elle flétrit l'espérance,
-elle donne un sentiment de timidité pénible et douloureux; la destinée
-m'a tant fait de mal, qu'alors même qu'elle semble m'offrir le plus
-grand bien, je me défie encore d'elle. Mais, chère amie, ces inquiétudes
-sont dissipées; je suis à toi pour toujours, à toi! Je me dis que si mon
-père vous avait connue, c'est vous qu'il aurait choisie pour la compagne
-de ma vie; c'est vous...--Arrêtez, s'écria Corinne en fondant en pleurs,
-je vous en conjure, ne me parlez pas ainsi.
-
---Pourquoi vous opposeriez-vous, dit lord Nelvil, au plaisir que je
-trouve à vous unir dans ma pensée avec le souvenir de mon père, à
-confondre ainsi dans mon coeur tout ce qui m'est cher et sacré?--Vous ne
-le pouvez pas, interrompit Corinne; Oswald, je sais trop que vous ne le
-pouvez pas.--Juste ciel! reprit lord Nelvil, qu'avez-vous à m'apprendre?
-Donnez-moi cet écrit qui doit contenir l'histoire de votre vie,
-donnez-le-moi.--Vous l'aurez, reprit Corinne; mais je vous en conjure,
-encore huit jours de grâce, seulement huit jours. Ce que j'ai appris ce
-matin m'oblige à quelques détails de plus.--Comment! dit Oswald, quel
-rapport avez-vous?...--N'exigez pas que je vous réponde à présent,
-interrompit Corinne; bientôt vous saurez tout, et ce sera peut-être la
-fin, la terrible fin de mon bonheur; mais, avant cet instant, je veux
-que nous voyions ensemble la campagne heureuse de Naples, avec un
-sentiment encore doux, avec une âme encore accessible à cette ravissante
-nature: je veux consacrer de quelque manière, dans ces beaux lieux,
-l'époque la plus solennelle de la vie; il faut que vous conserviez un
-dernier souvenir de moi, telle que j'étais, telle que j'aurais toujours
-été, si mon coeur s'était défendu de vous aimer.
-
---Ah! Corinne, dit Oswald, que voulez-vous m'annoncer par ces paroles
-sinistres? Il ne se peut pas que vous ayez rien à m'apprendre qui
-refroidisse et ma tendresse et mon admiration. Pourquoi donc prolonger
-encore de huit jours cette anxiété, ce mystère, qui semble élever une
-barrière entre nous?--Cher Oswald, je le veux, répondit Corinne,
-pardonnez-moi ce dernier acte de pouvoir; bientôt vous seul déciderez de
-nous deux; j'attendrai mon sort de votre bouche, sans murmurer, s'il est
-cruel; car je n'ai sur cette terre ni sentiments ni liens qui me
-condamnent à survivre à votre amour.» En achevant ces mots, elle sortit,
-en repoussant doucement avec sa main Oswald qui voulait la suivre.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Corinne avait résolu de donner une fête à lord Nelvil, pendant les huit
-jours de délai qu'elle avait demandés, et cette idée d'une fête
-s'unissait pour elle aux sentiments les plus mélancoliques. En examinant
-le caractère d'Oswald, il était impossible qu'elle ne fût pas inquiète
-de l'impression qu'il recevrait par ce qu'elle avait à lui dire. Il
-fallait juger Corinne en poëte, en artiste, pour lui pardonner le
-sacrifice de son rang, de sa famille, de son nom, à l'enthousiasme du
-talent et des beaux-arts. Lord Nelvil avait sans doute tout l'esprit
-nécessaire pour admirer l'imagination et le génie; mais il croyait que
-les relations de la vie sociale devaient l'emporter sur tout, et que la
-première destination des femmes, et même des hommes, n'était pas
-l'exercice des facultés intellectuelles, mais l'accomplissement des
-devoirs particuliers à chacun. Les remords cruels qu'il avait éprouvés,
-en s'écartant de la ligne qu'il s'était tracée, avaient encore fortifié
-les principes sévères de morale innés en lui. Les moeurs d'Angleterre,
-les habitudes et les opinions d'un pays où l'on se trouve si bien du
-respect le plus scrupuleux pour les devoirs comme pour les lois, le
-retenaient dans des liens assez étroits à beaucoup d'égards; enfin le
-découragement qui naît d'une profonde tristesse fait aimer ce qui est,
-dans l'ordre naturel, ce qui va de soi-même, et n'exige point de
-résolution nouvelle, ni de décision contraire aux circonstances qui nous
-sont marquées par le sort.
-
-L'amour d'Oswald pour Corinne avait modifié toute sa manière de sentir:
-mais l'amour n'efface jamais entièrement le caractère, et Corinne
-apercevait ce caractère à travers la passion qui en triomphait; et
-peut-être même le charme de lord Nelvil tenait-il beaucoup à cette
-opposition entre sa nature et son sentiment, opposition qui donnait un
-nouveau prix à tous les témoignages de sa tendresse. Mais l'instant
-approchait où les inquiétudes fugitives que Corinne avait constamment
-écartées, et qui n'avaient mêlé qu'un trouble léger et rêveur à la
-félicité dont elle jouissait, devaient décider de sa vie. Cette âme née
-pour le bonheur, accoutumée aux sensations mobiles du talent et de la
-poésie, s'étonnait de l'âpreté, de la fixité de la douleur: un
-frémissement que n'éprouvent point les femmes résignées depuis longtemps
-à souffrir agitait alors tout son être.
-
-Cependant, au milieu de la plus cruelle anxiété, elle préparait
-secrètement une journée brillante qu'elle voulait encore passer avec
-Oswald. Son imagination et sa sensibilité s'unissaient ainsi d'une
-manière romanesque. Elle invita les Anglais qui étaient à Naples,
-quelques Napolitains et Napolitaines dont la société lui plaisait; et le
-matin du jour qu'elle avait choisi pour être tout à la fois et celui
-d'une fête et la veille d'un aveu qui pouvait détruire à jamais son
-bonheur, un trouble singulier animait ses traits, et leur donnait une
-expression toute nouvelle. Des yeux distraits pouvaient prendre cette
-expressions si vive pour de la joie; mais ses mouvements agités et
-rapides, ses regards qui ne s'arrêtaient sur rien, ne prouvaient que
-trop à lord Nelvil ce qui se passait dans son âme. C'est en vain qu'il
-essayait de la calmer par les protestations les plus tendres. «Vous me
-direz cela dans deux jours, lui disait-elle, si vous pensez toujours de
-même; à présent, ces douces paroles ne me font que du mal.» Et elle
-s'éloignait de lui.
-
-Les voitures qui devaient conduire la société que Corinne avait invitée
-arrivèrent à la fin du jour, au moment où le vent de mer se lève, et,
-rafraîchissant l'air, permet à l'homme de contempler la nature. La
-première station de la promenade fut au tombeau de Virgile. Corinne et
-sa société s'y arrêtèrent avant de traverser la grotte de Pausilippe. Ce
-tombeau est placé dans le plus beau site du monde; le golfe de Naples
-lui sert de perspective. Il y a tant de repos et de magnificence dans
-cet aspect, qu'on est tenté de croire que c'est Virgile lui-même qui l'a
-choisi; ce simple vers des Géorgiques aurait pu servir d'épitaphe:
-
- _Illo Virgilium me tempore dulcis alebat
- Parthenope[13]..._
-
-Ses cendres y reposent encore, et la mémoire de son nom attire dans ce
-lieu les hommages de l'univers. C'est tout ce que l'homme, sur cette
-terre, peut arracher à la mort.
-
- [13] Dans ce temps-là la douce Parthénope m'accueillait.
-
-Pétrarque a planté un laurier sur ce tombeau, et Pétrarque n'est plus,
-et le laurier se meurt. Les étrangers qui sont venus en foule honorer la
-mémoire de Virgile ont écrit leurs noms sur les murs qui environnent
-l'urne. On est importuné par ces noms obscurs, qui semblent là seulement
-pour troubler la paisible idée de solitude que ce séjour fait naître. Il
-n'y a que Pétrarque qui fût digne de laisser une trace durable de son
-voyage au tombeau de Virgile. On redescend en silence de cet asile
-funéraire de la gloire: on se rappelle et les pensées et les images que
-le talent du poëte a consacrées pour toujours. Admirable entretien avec
-les races futures, entretien que l'art d'écrire perpétue et renouvelle!
-Ténèbres de la mort, qu'êtes-vous donc? Les idées, les sentiments, les
-expressions d'un homme subsistent, et ce qui était lui ne subsisterait
-plus! Non, une telle contradiction dans la nature est impossible.
-
-«Oswald, dit Corinne à lord Nelvil, les impressions que vous venez
-d'éprouver préparent mal pour une fête; mais combien, ajouta-t-elle avec
-une sorte d'exaltation dans le regard, combien de fêtes se sont passées
-non loin des tombeaux!--Chère amie, répondit Oswald, d'où vient cette
-peine secrète qui vous agite? confiez-vous à moi; je vous ai dû six mois
-les plus fortunés de ma vie, peut-être aussi pendant ce temps ai-je
-répandu quelque douceur sur vos jours. Ah! qui pourrait être impie
-envers le bonheur? qui pourrait se ravir la jouissance suprême de faire
-du bien à une âme telle que la vôtre? Hélas! c'est déjà beaucoup que de
-se sentir nécessaire au plus humble des mortels; mais être nécessaire à
-Corinne, croyez-moi, c'est trop de gloire, c'est trop de délices pour y
-renoncer.--Je crois à vos promesses, répondit Corinne, mais n'y a-t-il
-pas des moments où quelque chose de violent et de bizarre s'empare du
-coeur, et accélère ses battements avec une agitation douloureuse?»
-
-Ils traversèrent la grotte de Pausilippe aux flambeaux: on la passe
-ainsi, même à l'heure de midi, car c'est une route creusée sous la
-montagne pendant près d'un quart de lieue; et lorsqu'on est au milieu,
-l'on aperçoit à peine le jour aux deux extrémités. Un retentissement
-extraordinaire se fait entendre sous cette longue voûte; les pas des
-chevaux, les cris de leurs conducteurs, font un bruit étourdissant qui
-ne laisse dans la tête aucune pensée suivie. Les chevaux de Corinne
-entraînaient sa voiture avec une étonnante rapidité, et cependant elle
-n'était pas encore contente de leur vitesse, et disait à lord Nelvil:
-«Mon cher Oswald, comme ils avancent lentement! faites donc qu'ils se
-pressent.--D'où vous vient cette impatience, Corinne? répondit Oswald;
-autrefois, quand nous étions ensemble, vous ne cherchiez pas à
-précipiter les heures, vous en jouissiez.--A présent, dit Corinne, il
-faut que tout se décide, il faut que tout arrive à son terme, et je me
-sens le besoin de tout hâter, fût-ce ma mort!»
-
-Au sortir de la grotte on éprouve une vive sensation de plaisir en
-retrouvant le jour et la nature; et quelle nature que celle qui s'offre
-alors aux regards! Ce qui manque souvent à la campagne d'Italie, ce sont
-les arbres: l'on en voit dans ce lieu en abondance. La terre,
-d'ailleurs, y est couverte de tant de fleurs, que c'est le pays où l'on
-peut le mieux se passer de ces forêts qui sont la plus grande beauté de
-la nature dans toute autre contrée. La chaleur est si grande à Naples,
-qu'il est impossible de se promener, même à l'ombre, pendant le jour;
-mais, le soir, ce pays couvert, entouré par la mer et le ciel, s'offre
-en entier à la vue, et l'on respire la fraîcheur de toutes parts. La
-transparence de l'air, la variété des sites, les formes pittoresques des
-montagnes caractérisent si bien l'aspect du royaume de Naples, que les
-peintres en dessinent les paysages de préférence. La nature a dans ce
-pays une puissance et une originalité que l'on ne peut expliquer par
-aucun des charmes que l'on recherche ailleurs.
-
-«Je vous fais passer, dit Corinne à ceux qui l'accompagnaient, sur les
-bords du lac d'Averne, près du Phlégéthon, et voilà devant vous le
-temple de la sibylle de Cumes. Nous traversons les lieux célébrés sous
-le nom des Délices de Bayes, mais je vous propose de ne pas vous y
-arrêter dans ce moment. Nous recueillerons les souvenirs de l'histoire
-et de la poésie qui nous entourent ici quand nous serons arrivés dans un
-lieu d'où nous pourrons les apercevoir tous à la fois.»
-
-C'était sur le cap Misène que Corinne avait fait préparer les danses et
-la musique. Rien n'était plus pittoresque que l'arrangement de cette
-fête. Tous les matelots de Bayes étaient vêtus avec des couleurs vives
-et bien contrastées; quelques Orientaux, qui venaient d'un bâtiment
-levantin alors dans le port, dansaient avec des paysannes des îles
-voisines d'Ischia et de Procida, dont l'habillement a conservé de la
-ressemblance avec le costume grec; des voix parfaitement justes se
-faisaient entendre dans l'éloignement, et les instruments se répondaient
-derrière les rochers, d'échos en échos, comme si les sons allaient se
-perdre dans la mer. L'air qu'on respirait était ravissant; il pénétrait
-l'âme d'un sentiment de joie qui animait tous ceux qui étaient là, et
-s'empara même de Corinne. On lui proposa de se mêler à la danse des
-paysannes, et d'abord elle y consentit avec plaisir; mais à peine
-eut-elle commencé, que les sentiments les plus sombres lui rendirent
-odieux les amusements auxquels elle prenait part; et, s'éloignant
-rapidement de la danse et de la musique, elle alla s'asseoir à
-l'extrémité du cap, sur le bord de la mer. Oswald se hâta de l'y suivre;
-mais, comme il arrivait près d'elle, la société qui les accompagnait les
-rejoignit aussitôt pour supplier Corinne d'improviser dans ce beau lieu.
-Son trouble était tel en ce moment, qu'elle se laissa ramener vers le
-tertre élevé où l'on avait placé sa lyre, sans pouvoir réfléchir à ce
-qu'on attendait d'elle.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Cependant Corinne souhaitait qu'Oswald l'entendît encore une fois, comme
-au jour du Capitole, avec tout le talent qu'elle avait reçu du ciel; si
-ce talent devait être perdu pour jamais, elle voulait que ses derniers
-rayons, avant de s'éteindre, brillassent pour celui qu'elle aimait. Ce
-désir lui fit trouver, dans l'agitation même de son âme, l'inspiration
-dont elle avait besoin. Tous ses amis étaient impatients de l'entendre;
-le peuple même, qui la connaissait de réputation, ce peuple qui, dans le
-Midi, est, par l'imagination, bon juge de la poésie, entourait en
-silence l'enceinte où les amis de Corinne étaient placés, et tous ces
-visages napolitains exprimaient par leur vive physionomie l'attention la
-plus animée. La lune se levait à l'horizon; mais les derniers rayons du
-jour rendaient encore sa lumière très-pâle. Du haut de la petite colline
-qui s'avance dans la mer et forme le cap Misène, on découvrait
-parfaitement le Vésuve, le golfe de Naples, les îles dont il est
-parsemé, et la campagne qui s'étend depuis Naples jusqu'à Gaëte; enfin,
-la contrée de l'univers où les volcans, l'histoire et la poésie ont
-laissé le plus de traces. Aussi, d'un commun accord, tous les amis de
-Corinne lui demandèrent-ils de prendre pour sujet des vers qu'elle
-allait chanter, _les souvenirs que ces lieux retraçaient_. Elle accorda
-sa lyre, et commença d'une voix altérée. Son regard était beau; mais qui
-la connaissait comme Oswald pouvait y démêler l'anxiété de son âme. Elle
-essaya cependant de contenir sa peine, et de s'élever, du moins pour un
-moment, au-dessus de sa situation personnelle.
-
-
- IMPROVISATION DE CORINNE, DANS LA CAMPAGNE DE NAPLES.
-
- «La nature, la poésie et l'histoire rivalisent ici de grandeur; ici
- l'on peut embrasser d'un coup d'oeil tous les temps et tous les
- prodiges.
-
- «J'aperçois le lac d'Averne, volcan éteint dont les ondes inspiraient
- jadis la terreur: l'Achéron, le Phlégéthon, qu'une flamme souterraine
- fait bouillonner, sont les fleuves de cet enfer visité par Énée.
-
- «Le feu, cette vie dévorante qui crée le monde et le consume,
- épouvantait d'autant plus que ses lois étaient moins connues. La
- nature jadis ne révélait ses secrets qu'à la poésie.
-
- «La ville de Cumes, l'antre de la sibylle, le temple d'Apollon,
- étaient sur cette hauteur. Voici le bois où fut cueilli le rameau
- d'or. La terre de l'Énéide vous entoure; et les fictions consacrées
- par le génie sont devenues des souvenirs dont on cherche encore les
- traces.
-
- «Un Triton a plongé dans ces flots le Troyen téméraire qui osa défier
- les divinités de la mer par ses chants: ces rochers creux et sonores
- sont tels que Virgile les a décrits. L'imagination est fidèle quand
- elle est toute-puissante. Le génie de l'homme est créateur quand il
- sent la nature, imitateur quand il croit l'inventer.
-
- «Au milieu de ces masses terribles, vieux témoins de la création, l'on
- voit une montagne nouvelle que le volcan a fait naître. Ici la terre
- est orageuse comme la mer, et ne rentre pas comme elle paisiblement
- dans ses bornes. Le lourd élément, soulevé par les tremblements de
- l'abîme, creuse les vallées, élève des monts, et ses vagues pétrifiées
- attestent les tempêtes qui déchirent son sein.
-
- «Si vous frappez sur ce sol, la voûte souterraine retentit. On dirait
- que le monde habité n'est plus qu'une surface prête à s'entr'ouvrir.
- La campagne de Naples est l'image des passions humaines: sulfureuse et
- féconde, ses dangers et ses plaisirs semblent naître de ces volcans
- enflammés qui donnent à l'air tant de charmes, et font gronder la
- foudre sous nos pas.
-
- «Pline étudiait la nature pour mieux admirer l'Italie; il vantait son
- pays comme la plus belle des contrées, quand il ne pouvait plus
- l'honorer à d'autres titres. Cherchant la science, comme un guerrier
- les conquêtes, il partit de ce promontoire même pour observer le
- Vésuve à travers les flammes, et ces flammes l'ont consumé.
-
- «O souvenir, noble puissance, ton empire est dans ces lieux! De siècle
- en siècle, bizarre destinée! l'homme se plaint de ce qu'il a perdu.
- L'on dirait que les temps écoulés sont tous dépositaires, à leur tour,
- d'un bonheur qui n'est plus; et tandis que la pensée s'enorgueillit de
- ses progrès, s'élance dans l'avenir, notre âme semble regretter une
- ancienne patrie dont le passé la rapproche.
-
- «Les Romains, dont nous envions la splendeur, n'enviaient-ils pas la
- simplicité mâle de leurs ancêtres? Jadis ils méprisaient cette contrée
- voluptueuse, et ses délices ne domptèrent que leurs ennemis. Voyez
- dans le lointain Capoue, elle a vaincu le guerrier dont l'âme
- inflexible résista plus longtemps à Rome que l'univers.
-
- «Les Romains, à leur tour, habitèrent ces lieux: quand la force de
- l'âme servait seulement à mieux sentir la honte et la douleur, ils
- s'amollirent sans remords. A Bayes, on les a vus conquérir sur la mer
- un rivage pour leurs palais. Les monts furent creusés pour en arracher
- des colonnes; et les maîtres du monde, esclaves à leur tour,
- asservirent la nature pour se consoler d'être asservis.
-
- «Cicéron a perdu la vie près du promontoire de Gaëte, qui s'offre à
- nos regards. Les triumvirs, sans respect pour la postérité, la
- dépouillèrent des pensées que ce grand homme aurait conçues. Le crime
- des triumvirs dure encore; c'est contre nous encore que leur forfait
- est commis.
-
- «Cicéron succomba sous le poignard des tyrans. Scipion, plus
- malheureux, fut banni par son pays encore libre. Il termina ses jours
- non loin de cette rive, et les ruines de son tombeau sont appelées _la
- Tour de la patrie_. Touchante allusion au souvenir dont sa grande âme
- fut occupée!
-
- «Marius s'est réfugié dans ces marais de Minturnes, près de la demeure
- de Scipion. Ainsi, dans tous les temps les nations ont persécuté leurs
- grands hommes; mais ils sont consolés par l'apothéose; et le ciel, où
- les Romains croyaient commander encore, reçoit parmi ses étoiles
- Romulus, Numa, César: astres nouveaux, qui confondent à nos regards
- les rayons de la gloire et la lumière céleste.
-
- «Ce n'est pas assez des malheurs, la trace de tous les crimes est ici.
- Voyez, à l'extrémité du golfe, l'île de Caprée, où la vieillesse a
- désarmé Tibère; où cette âme à la fois cruelle et voluptueuse,
- violente et fatiguée, s'ennuya même du crime, et voulut se plonger
- dans les plaisirs les plus bas, comme si la tyrannie ne l'avait pas
- encore assez dégradée.
-
- «Le tombeau d'Agrippine est sur ces bords, en face de l'île de Caprée;
- il ne fut élevé qu'après la mort de Néron: l'assassin de sa mère
- proscrivit aussi ses cendres. Il habita longtemps à Bayes, au milieu
- des souvenirs de son forfait. Quels monstres le hasard rassemble sous
- nos yeux! Tibère et Néron se regardent.
-
- «Les îles que les volcans ont fait sortir de la mer servirent, presque
- en naissant, aux crimes du vieux monde; les malheureux relégués sur
- ces rochers solitaires, au milieu des flots, contemplaient de loin
- leur patrie, tâchaient de respirer ses parfums dans les airs, et
- quelquefois, après un long exil, un arrêt de mort leur apprenait que
- leurs ennemis du moins ne les avaient pas oubliés.
-
- «O terre! toute baignée de sang et de larmes, tu n'as jamais cessé de
- produire et des fruits et des fleurs! es-tu donc sans pitié pour
- l'homme, et sa poussière retourne-t-elle dans ton sein maternel sans
- le faire tressaillir?»
-
-Ici Corinne se reposa quelques instants. Tous ceux que la fête avait
-rassemblés jetaient à ses pieds des branches de myrte et de laurier. La
-lueur douce et pure de la lune embellissait son visage; le vent frais de
-la mer agitait ses cheveux pittoresquement: et la nature semblait se
-plaire à la parer. Corinne, cependant, fut tout à coup saisie par un
-attendrissement irrésistible: elle considéra ces lieux enchanteurs,
-cette soirée enivrante, Oswald qui était là, qui n'y serait peut-être
-pas toujours, et des larmes coulèrent de ses yeux. Le peuple même, qui
-venait de l'applaudir avec tant de bruit, respectait son émotion, et
-tous attendaient en silence que ses paroles fissent partager ce qu'elle
-éprouvait. Elle préluda quelque temps sur sa lyre, et ne divisant plus
-son chant en octaves, elle s'abandonna dans ses vers à un mouvement non
-interrompu.
-
- «Quelques souvenirs du coeur, quelques noms de femmes, réclament aussi
- vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes, que la
- veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son noble deuil;
- Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords. Un jour, le même
- assassin qui lui ravit son époux la trouva digne de le suivre. L'Ile
- de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de Porcie.
-
- «Ainsi les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles
- avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent ses
- traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne la mort;
- Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne répond plus à ses
- cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite en vain le meurtrier
- de son époux: et ces créatures infortunées, errant comme des ombres
- sur les plages dévastées du fleuve éternel, soupirent pour aborder à
- l'autre rive; dans leur longue solitude, elles interrogent le silence,
- et demandent à la nature entière, à ce ciel étoilé comme à cette mer
- profonde, un son d'une voix chérie, un accent qu'elles n'entendront
- plus.
-
- «Amour, suprême puissance du coeur, mystérieux enthousiasme qui
- renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion!
- qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le
- secret de notre âme, et nous avait donné la vie du coeur, la vie
- céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isole une femme sur
- la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces rochers qui
- nous entourent n'ont-ils pas offert leur froid soutien à ces veuves
- délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un ami, sur le bras
- d'un héros!
-
- «Devant vous est Sorrente: là demeurait la soeur du Tasse, quand il
- vint en pèlerin demander à cette obscure amie un asile contre
- l'injustice des princes; ses longues douleurs avaient presque égaré sa
- raison; il ne lui restait plus que du génie; il ne lui restait que la
- connaissance des choses divines; toutes les images de la terre étaient
- troublées. Ainsi le talent, épouvanté du désert qui l'environne,
- parcourt l'univers sans trouver rien qui lui ressemble. La nature pour
- lui n'a plus d'écho, et le vulgaire prend pour de la folie ce malaise
- d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, assez
- d'enthousiasme, assez d'espoir.
-
- «La fatalité, continua Corinne avec une émotion toujours croissante,
- la fatalité ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poëtes dont
- l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont
- les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas
- ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des proscrits.
- Que voulaient dire les anciens quand ils parlaient de la destinée avec
- tant de terreur? Que peut-elle, cette destinée sur les êtres vulgaires
- et paisibles? Ils suivent les saisons, ils parcourent docilement le
- cours habituel de la vie. Mais la prêtresse qui rendait les oracles se
- sentait agitée par une puissance cruelle. Je ne sais quelle force
- involontaire précipite le génie dans le malheur, il entend le bruit
- des sphères que les organes mortels ne sont pas faits pour saisir; il
- pénètre des mystères du sentiment inconnus aux autres hommes, et son
- âme recèle un Dieu qu'elle ne peut contenir!
-
- «Sublime Créateur de cette belle nature, protége-nous! Nos élans sont
- sans force, nos espérances mensongères. Les passions exercent en nous
- une tyrannie tumultueuse qui ne nous laisse ni liberté ni repos.
- Peut-être ce que nous ferons demain décidera-t-il de notre sort;
- peut-être hier avons-nous dit un mot que rien ne peut racheter. Quand
- notre esprit s'élève aux plus hautes pensées, nous sentons, comme au
- sommet des édifices élevés, un vertige qui confond tous les objets à
- nos regards; mais alors même la douleur, la terrible douleur, ne se
- perd point dans les nuages; elle les sillonne, elle les entr'ouvre. O
- mon Dieu! que veut-elle nous annoncer?...»
-
-A ces mots, une pâleur mortelle couvrit le visage de Corinne; ses yeux
-se fermèrent, et elle serait tombée à terre, si lord Nelvil ne s'était
-pas à l'instant trouvé près d'elle pour la soutenir.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Corinne revint à elle, et la vue d'Oswald, qui avait dans son regard la
-plus touchante expression d'intérêt et d'inquiétude, lui rendit un peu
-de calme. Les Napolitains remarquaient avec étonnement la teinte sombre
-de la poésie de Corinne; ils admiraient l'harmonieuse beauté de son
-langage; néanmoins ils auraient souhaité que ses vers fussent inspirés
-par une disposition moins triste: car ils ne considéraient les
-beaux-arts, et parmi les beaux-arts la poésie, que comme une manière de
-se distraire des peines de la vie, et non de creuser plus avant dans ses
-terribles secrets. Mais les Anglais qui avaient entendu Corinne étaient
-pénétrés d'admiration pour elle.
-
-Ils étaient ravis de voir ainsi les sentiments mélancoliques exprimés
-avec l'imagination italienne. Cette belle Corinne, dont les traits
-animés et le regard plein de vie étaient destinés à peindre le bonheur;
-cette fille du soleil, atteinte par des peines secrètes, ressemblait à
-ces fleurs encore fraîches et brillantes, mais qu'un point noir, causé
-par une piqûre mortelle, menace d'une fin prochaine.
-
-Toute la société s'embarqua pour retourner à Naples; et la chaleur et le
-calme qui régnaient alors faisaient goûter vivement le plaisir d'être
-sur la mer. Goethe a peint dans une délicieuse romance ce penchant que
-l'on éprouve pour les eaux au milieu de la chaleur. La nymphe du fleuve
-vante au pêcheur le charme de ses flots; elle l'invite à s'y rafraîchir,
-et, séduit par degrés, enfin il s'y précipite. Cette puissance magique
-de l'onde ressemble en quelque manière au regard du serpent qui attire
-en effrayant. La vague qui s'élève de loin et se grossit par degrés, et
-se hâte en approchant du rivage, semble correspondre avec un désir
-secret du coeur, qui commence doucement et devient irrésistible.
-
-Corinne était plus calme, les délices du beau temps rassuraient son âme;
-elle avait relevé les tresses de ses cheveux pour mieux sentir ce qu'il
-pouvait y avoir d'air autour d'elle; sa figure était ainsi plus
-charmante que jamais. Les instruments à vent, qui suivaient dans une
-autre barque, produisaient un effet enchanteur: ils étaient en harmonie
-avec la mer, les étoiles et la douceur enivrante d'un soir d'Italie;
-mais ils causaient une plus touchante émotion encore: ils étaient la
-voix du ciel au milieu de la nature. «Chère amie, dit Oswald à voix
-basse, chère amie de mon coeur, je n'oublierai jamais ce jour; en
-pourra-t-il jamais exister un plus heureux?» Et en prononçant ces
-paroles, ses yeux étaient remplis de larmes. L'un des agrément
-séducteurs d'Oswald, c'était cette émotion facile, et cependant
-contenue, qui mouillait souvent, malgré lui, ses yeux de pleurs: son
-regard avait alors une expression irrésistible. Quelquefois même, au
-milieu d'une douce plaisanterie, on s'apercevait qu'il était ébranlé par
-un attendrissement secret qui se mêlait à sa gaieté, et lui donnait un
-noble charme. «Hélas! répondit Corinne, non, je n'espère plus un jour
-tel que celui-ci; qu'il soit béni du moins comme le dernier de ma vie,
-s'il n'est pas, s'il ne peut pas être l'aurore d'un bonheur durable.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Le temps commençait à changer lorsqu'ils arrivèrent à Naples; le ciel
-s'obscurcissait, et l'orage qui s'annonçait dans l'air agitait déjà
-fortement les vagues, comme si la tempête de la mer répondait du sein
-des flots à la tempête du ciel. Oswald avait devancé Corinne de quelques
-pas, parce qu'il voulait faire apporter des flambeaux pour la conduire
-plus sûrement jusqu'à sa demeure. En passant sur le quai, il vit des
-lazzaroni rassemblés qui criaient assez haut: «_Ah! le pauvre homme, il
-ne peut pas s'en tirer; il faut avoir patience: il périra._--Que
-dites-vous? s'écria lord Nelvil avec impétuosité; de qui
-parlez-vous?--_D'un pauvre vieillard_, répondirent-ils, _qui se baignait
-là-bas, non loin du môle, mais qui a été pris par l'orage, et n'a pas
-assez de force pour lutter contre les vagues et regagner le bord._» Le
-premier mouvement d'Oswald était de se jeter à l'eau; mais,
-réfléchissant à la frayeur qu'il causerait à Corinne lorsqu'elle
-approcherait, il offrit tout l'argent qu'il portait avec lui, et en
-promit le double à celui qui se jetterait dans l'eau pour retirer le
-vieillard. Les lazzaroni refusèrent en disant: _Nous avons trop peur, il
-y a trop de danger; cela ne se peut pas._ En ce moment le vieillard
-disparut sous les flots. Oswald n'hésita plus, et s'élança dans la mer,
-malgré les vagues qui recouvraient sa tête. Il lutta cependant
-heureusement contre elles, atteignit le vieillard, qui périssait un
-instant plus tard, le saisit et le ramena sur le bord. Mais le froid de
-l'eau, les efforts violents d'Oswald contre la mer agitée, lui firent
-tant de mal, qu'au moment où il apportait le vieillard sur la rive, il
-tomba sans connaissance, et sa pâleur était telle en cet état, qu'on
-devait croire qu'il n'existait plus.
-
-Corinne passait alors, ne pouvant pas se douter de ce qui venait
-d'arriver. Elle aperçut une grande foule rassemblée, et entendant crier:
-_Il est mort!_ elle allait s'éloigner, cédant à la terreur que lui
-inspiraient ces paroles, lorsqu'elle vit un des Anglais qui
-l'accompagnaient fendre précipitamment la foule. Elle fit quelques pas
-pour le suivre; et le premier objet qui frappa ses regards, ce fut
-l'habit d'Oswald, qu'il avait laissé sur le rivage en se jetant dans
-l'eau. Elle saisit cet habit avec un désespoir convulsif, croyant qu'il
-ne restait plus que cela d'Oswald; et quand elle le reconnut enfin
-lui-même, bien qu'il parût sans vie, elle se jeta sur son corps inanimé
-avec une sorte de transport; et, le pressant dans ses bras avec ardeur,
-elle eut l'inexprimable bonheur de sentir encore les battements du coeur
-d'Oswald, qui se ranimait peut-être à l'approche de Corinne, «Il vit!
-s'écria-t-elle, il vit!» Et dans ce moment elle reprit une force, un
-courage qu'avaient à peine les simples amis d'Oswald. Elle appela tous
-les secours, elle-même sut les donner; elle soutenait la tête d'Oswald
-évanoui, elle le couvrait de ses larmes; et, malgré la plus cruelle
-agitation, elle n'oubliait rien, elle ne perdait pas un instant, et ses
-soins n'étaient pas interrompus par sa douleur. Oswald paraissait un peu
-mieux; cependant il n'avait point encore repris l'usage de ses sens.
-Corinne le fit transporter chez elle, et se mit à genoux à côté de lui,
-l'entoura de parfums qui devaient le ranimer, et l'appelait avec un
-accent si tendre, si passionné, que la vie devait revenir à cette voix.
-Oswald l'entendit, rouvrit les yeux, et lui serra la main.
-
-Se peut-il que, pour jouir d'un tel moment, il ait fallu sentir les
-angoisses de l'enfer! Pauvre nature humaine! Nous ne connaissons
-l'infini que par la douleur; et dans toutes les jouissances de la vie,
-il n'est rien qui puisse compenser le désespoir de voir mourir ce qu'on
-aime.
-
-«Cruel! s'écria Corinne, cruel! qu'avez-vous fait?--Pardonnez, répondit
-Oswald d'une voix tremblante, pardonnez. Dans l'instant où je me suis
-cru près de périr, croyez-moi, chère amie, j'avais peur pour vous.»
-Admirable expression de l'amour partagé, de l'amour au plus heureux
-moment de la confiance mutuelle! Corinne, vivement émue par ces
-délicieuses paroles, ne put se les rappeler jusqu'à son dernier jour,
-sans un attendrissement qui, pour quelques instants, du moins, fait tout
-pardonner.
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Le second mouvement d'Oswald fut de porter sa main sur sa poitrine, pour
-y retrouver le portrait de son père: il y était encore; mais l'eau
-l'avait tellement effacé qu'il était à peine reconnaissable. Oswald,
-amèrement affligé de cette perte, s'écria: «Mon Dieu! vous m'enlevez
-donc jusqu'à son image!» Corinne pria lord Nelvil de lui permettre de
-rétablir ce portrait. Il y consentit, mais sans beaucoup d'espoir. Quel
-fut son étonnement lorsqu'au bout de trois jours elle le rapporta
-non-seulement réparé, mais plus frappant de ressemblance encore
-qu'auparavant! «Oui, dit Oswald avec ravissement; oui, vous avez deviné
-ses traits et sa physionomie. C'est un miracle du ciel qui vous désigne
-à moi comme la compagne de mon sort, puisqu'il vous révèle le souvenir
-de celui qui doit à jamais disposer de moi. Corinne, continua-t-il en se
-jetant à ses pieds, règne à jamais sur ma vie. Voilà l'anneau que mon
-père avait donné à sa femme, l'anneau le plus saint, le plus sacré, qui
-fut offert par la bonne foi la plus noble, accepté par le coeur le plus
-fidèle; je l'ôte de mon doigt pour le mettre au tien. Et dès cet instant
-je ne suis plus libre; tant que vous le conserverez, chère amie, je ne
-le suis plus. J'en prends l'engagement solennel, avant de savoir qui
-vous êtes; c'est votre âme que j'en crois, c'est elle qui m'a tout
-appris. Les événements de votre vie, s'ils viennent de vous, doivent
-être nobles comme votre caractère; s'ils viennent du sort, et que vous
-en ayez été la victime, je remercie le ciel d'être chargé de les
-réparer. Ainsi donc, ô ma Corinne! apprenez-moi vos secrets, vous le
-devez à celui dont les promesses ont précédé votre confiance.
-
---Oswald, répondit Corinne, cette émotion si touchante naît en vous
-d'une erreur, et je ne puis accepter cet anneau sans la dissiper; vous
-croyez que j'ai deviné, par une inspiration du coeur, les traits de
-votre père; mais je dois vous apprendre que je l'ai vu lui-même
-plusieurs fois.--Vous avez vu mon père! s'écria lord Nelvil, et comment?
-dans quel lieu? se peut-il, ô mon Dieu! Qui donc êtes-vous?--Voilà votre
-anneau, dit Corinne avec une émotion étouffée, je dois déjà vous le
-rendre.--Non, reprit Oswald après un moment de silence, je jure de ne
-jamais être l'époux d'une autre, tant que vous ne me renverrez pas cet
-anneau. Mais pardonnez au trouble que vous venez d'exciter en mon âme;
-des idées confuses se retracent à moi, mon inquiétude est
-douloureuse.--Je le vois, reprit Corinne, et je vais l'abréger. Mais
-déjà votre voix n'est plus la même, et vos paroles sont changées.
-Peut-être, après avoir lu mon histoire, peut-être que l'horrible mot
-adieu...--Adieu! s'écria lord Nelvil, non, chère amie, ce n'est que sur
-mon lit de mort que je pourrais te le dire. Ne le crains pas avant cet
-instant.» Corinne sortit, et, peu de minutes après, Thérésine entra dans
-la chambre d'Oswald pour lui remettre, de la part de sa maîtresse,
-l'écrit qu'on va lire.
-
-
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-LIVRE QUATORZIÈME
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-HISTOIRE DE CORINNE
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-CHAPITRE PREMIER
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-«Oswald, je vais commencer par l'aveu qui doit décider de ma vie. Si,
-après avoir lu, vous ne croyez pas possible de me pardonner, n'achevez
-point cette lettre, et rejetez-moi loin de vous; mais si, lorsque vous
-connaîtrez et le nom et le sort auxquels j'ai renoncé, tout n'est pas
-brisé entre nous, ce que vous apprendrez ensuite servira peut-être à
-m'excuser.
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-«Lord Edgermond était mon père; je suis née en Italie de sa première
-femme, qui était Romaine, et Lucile Edgermond, qu'on vous destinait pour
-épouse, est ma soeur du côté paternel; elle est le fruit du second
-mariage de mon père avec une Anglaise.
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-«Maintenant, écoutez-moi. Élevée en Italie, je perdis ma mère lorsque je
-n'avais encore que dix ans; mais, comme en mourant elle avait témoigné
-un extrême désir que mon éducation fût terminée avant que j'allasse en
-Angleterre, mon père me laissa chez une tante de ma mère, à Florence,
-jusqu'à l'âge de quinze ans. Mes talents, mes goûts, mon caractère même
-étaient formés, quand la mort de ma tante décida mon père à me rappeler
-près de lui. Il vivait dans une petite ville du Northumberland, qui ne
-peut, je crois, donner aucune idée de l'Angleterre; mais c'est tout ce
-que j'en ai connu pendant les six années que j'y ai passées. Ma mère,
-dès mon enfance, ne m'avait entretenue que du malheur de ne plus vivre
-en Italie; et ma tante m'avait souvent répété que c'était la crainte de
-quitter son pays qui avait fait mourir ma mère de chagrin. Ma bonne
-tante se persuadait aussi qu'une catholique était damnée quand elle
-vivait dans un pays protestant; et bien que je ne partageasse pas cette
-crainte, cependant l'idée d'aller en Angleterre me causait beaucoup
-d'effroi.
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-«Je partis avec un sentiment de tristesse inexprimable.
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-«La femme qui était venue me chercher ne savait pas l'italien: j'en
-disais bien encore quelques mots à la dérobée avec ma pauvre Thérésine,
-qui avait consenti à me suivre, quoiqu'elle ne cessât de pleurer en
-s'éloignant de sa patrie; mais il fallut me déshabituer de ces sons
-harmonieux qui plaisent tant, même aux étrangers, et dont le charme
-était uni pour moi à tous les souvenirs de l'enfance; je m'avançai vers
-le Nord: sensation triste et sombre que j'éprouvais sans en concevoir
-bien clairement la cause. Il y avait cinq ans que je n'avais vu mon père
-quand j'arrivai chez lui. Je pus à peine le reconnaître: il me sembla
-que sa figure avait pris un caractère plus grave; cependant il me reçut
-avec un tendre intérêt, et me dit que je ressemblais beaucoup à ma mère.
-Ma petite soeur, qui avait alors trois ans, me fut amenée; c'était la
-figure la plus blanche, les cheveux de soie les plus blonds que j'eusse
-jamais vus. Je la regardai avec étonnement, car nous n'avons presque pas
-de ces figures en Italie; mais dès ce moment elle m'intéressa beaucoup;
-je pris ce jour-là même de ses cheveux pour en faire un bracelet que
-j'ai toujours conservé depuis. Enfin, ma belle-mère parut; et
-l'impression qu'elle me fit, la première fois que je la vis, s'est
-constamment accrue et renouvelée pendant les six années que j'ai passées
-avec elle.
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-«Lady Edgermond aimait exclusivement la province où elle était née, et
-mon père, qu'elle dominait, lui avait fait le sacrifice du séjour de
-Londres ou d'Édimbourg. C'était une personne froide, digne, silencieuse,
-dont les yeux étaient humides quand elle regardait sa fille, mais qui
-avait d'ailleurs quelque chose de si positif dans l'expression de sa
-physionomie et dans ses discours, qu'il paraissait impossible de lui
-faire entendre ni une idée nouvelle, ni seulement une parole à laquelle
-son esprit ne fût pas accoutumé. Elle me reçut bien; mais j'aperçus
-facilement que toute ma manière la surprenait, et qu'elle se proposait
-de la changer, si elle le pouvait. L'on ne dit mot pendant le dîner,
-bien qu'on eût invité quelques personnes du voisinage: je m'ennuyais
-tellement de ce silence, qu'au milieu du repas j'essayai de parler un
-peu à un homme âgé qui était assis à côté de moi; et je citai dans la
-conversation des vers italiens, très-purs, très-délicats, mais dans
-lesquels il était question d'amour: ma belle-mère, qui savait un peu
-l'italien, me regarda, rougit, et donna le signal aux femmes, plus tôt
-qu'à l'ordinaire encore, de se retirer pour aller préparer le thé, et
-laisser les hommes seuls à table pendant le dessert. Je n'entendais rien
-à cet usage, qui surprend beaucoup en Italie, où l'on ne peut concevoir
-aucun agrément dans la société sans les femmes; et je crus un moment que
-ma belle-mère était si indignée contre moi, qu'elle ne voulait pas
-rester dans la chambre où j'étais. Cependant je me rassurai parce
-qu'elle me fit signe de la suivre, et ne m'adressa aucun reproche
-pendant les trois heures que nous passâmes dans le salon, attendant que
-les hommes vinssent nous rejoindre.
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-«Ma belle-mère, à souper, me dit assez doucement qu'il n'était pas
-d'usage que les jeunes personnes parlassent, et que, surtout, elles ne
-devaient jamais se permettre de citer des vers où le mot d'amour était
-prononcé. «Miss Edgermond, ajouta-t-elle, vous devez tâcher d'oublier
-tout ce qui tient à l'Italie; c'est un pays qu'il serait à désirer que
-vous n'eussiez jamais connu.» Je passai la nuit à pleurer, mon coeur
-était oppressé de tristesse: le matin j'allai me promener; il faisait un
-brouillard affreux; je n'aperçus pas le soleil, qui du moins m'aurait
-rappelé ma patrie. Je rencontrai mon père, il vint à moi, et me dit: «Ma
-chère enfant, ce n'est pas ici comme en Italie, les femmes n'ont d'autre
-vocation parmi nous que les devoirs domestiques; les talents que vous
-avez vous désennuieront dans la solitude; peut-être aurez-vous un mari
-qui s'en fera plaisir: mais, dans une petite ville comme celle-ci, tout
-ce qui attire l'attention excite l'envie, et vous ne trouveriez pas du
-tout à vous marier si l'on croyait que vous avez des goûts étrangers à
-nos moeurs; ici la manière d'exister doit être soumise aux anciennes
-habitudes d'une province éloignée. J'ai passé avec votre mère douze ans
-en Italie, et le souvenir m'en est très-doux; j'étais jeune alors, et la
-nouveauté me plaisait; à présent je suis rentré dans ma case, et je m'en
-trouve bien: une vie régulière, même un peu monotone, fait passer le
-temps sans qu'en s'en aperçoive. Mais il ne faut pas lutter contre les
-usages du pays où l'on est établi, l'on en souffre toujours; car, dans
-une ville aussi petite que celle où nous sommes, tout se sait, tout se
-répète: il n'y a pas lieu à l'émulation, mais bien à la jalousie, et il
-vaut mieux supporter un peu d'ennui que de rencontrer toujours des
-visages surpris et malveillants, qui vous demanderaient à chaque instant
-raison de ce que vous faites.»
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-«Non, mon cher Oswald, vous ne pouvez vous faire une idée de la peine
-que j'éprouvai pendant que mon père parlait ainsi. Je me le rappelais
-plein de grâce et de vivacité, tel que je l'avais vu dans mon enfance,
-et je le voyais courbé maintenant sous ce manteau de plomb que le Dante
-décrit dans l'enfer, et que la médiocrité jette sur les épaules de ceux
-qui passent sous son joug; tout s'éloignait à mes regards,
-l'enthousiasme de la nature, des beaux-arts, des sentiments; et mon âme
-me tourmentait comme une flamme inutile, qui me dévorait moi-même,
-n'ayant plus d'aliment au dehors. Comme je suis naturellement douce, ma
-belle-mère n'avait point à se plaindre de moi dans mes rapports avec
-elle; mon père encore moins, car je l'aimais tendrement, et c'était dans
-mes entretiens avec lui que je trouvais encore quelque plaisir. Il était
-résigné, mais il savait qu'il l'était; tandis que la plupart de nos
-gentilshommes campagnards, buvant, chassant, et dormant, croyaient mener
-la plus sage et la plus belle vie du monde.
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-«Leur contentement me troublait à un tel point, que je me demandais si
-ce n'était pas moi dont la manière de penser était une folie, et si
-cette existence toute solide, qui échappe à la douleur comme à la
-pensée, au sentiment comme à la rêverie, ne valait pas beaucoup mieux
-que ma manière d'être; mais à quoi m'aurait servi cette triste
-conviction? à m'affliger de mes facultés comme d'un malheur, tandis
-qu'elles passaient en Italie pour un bienfait du ciel.
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-«Parmi les personnes que nous voyions, il y en avait qui ne manquaient
-pas d'esprit, mais elles l'étouffaient comme une lueur importune; et
-pour l'ordinaire, vers quarante ans, ce petit mouvement de leur tête
-s'était engourdi avec tout le reste. Mon père, vers la fin de l'automne,
-allait beaucoup à la chasse, et nous l'attendions quelquefois jusqu'à
-minuit. Pendant son absence, je restais dans ma chambre la plus grande
-partie de la journée pour cultiver mes talents, et ma belle-mère en
-avait de l'humeur. «A quoi bon tout cela? me disait-elle, en serez-vous
-plus heureuse?» Et ce mot me mettait au désespoir. Qu'est-ce donc que le
-bonheur, me disais-je, si ce n'est pas le développement de nos facultés?
-ne vaut-il pas autant se tuer physiquement que moralement? Et s'il faut
-étouffer mon esprit et mon âme, que sert de conserver le misérable reste
-de vie qui m'agite en vain? Mais je me gardais bien de parler ainsi à ma
-belle-mère. Je l'avais essayé une ou deux fois: elle m'avait répondu
-qu'une femme était faite pour soigner le ménage de son mari et la santé
-de ses enfants, que toutes les autres prétentions ne faisaient que du
-mal, et que le meilleur conseil qu'elle avait à me donner, c'était de
-les cacher si je les avais; et ce discours, tout commun qu'il était, me
-laissait absolument sans réponse: car l'émulation, l'enthousiasme, tous
-ces moteurs de l'âme et du génie, ont singulièrement besoin d'être
-encouragés, et se flétrissent comme les fleurs sous un ciel triste et
-glacé.
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-«Il n'y a rien de si facile que de se donner l'air très-moral, en
-condamnant tout ce qui tient à une âme élevée. Le devoir, la plus noble
-destination de l'homme, peut être dénaturé comme toute autre idée, et
-devenir une arme offensive dont les esprits étroits, les gens médiocres,
-et contents de l'être, se servent pour imposer silence au talent, et se
-débarrasser de l'enthousiasme, du génie, enfin de tous leurs ennemis. On
-dirait, à les entendre, que le devoir consiste dans le sacrifice des
-facultés distinguées que l'on possède, et que l'esprit est un tort qu'il
-faut expier, en menant précisément la même vie que ceux qui en manquent.
-Mais est-il vrai que le devoir prescrive à tous les caractères des
-règles semblables? Les grandes pensées, les sentiments généreux ne
-sont-ils pas dans ce monde la dette des êtres capables de l'acquitter?
-Chaque femme, comme chaque homme, ne doit-elle pas se frayer une route
-d'après son caractère et ses talents? et faut-il imiter l'instinct des
-abeilles, dont les essaims se succèdent sans progrès et sans diversité?
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-«Non, Oswald; pardonnez à l'orgueil de Corinne, mais je me croyais faite
-pour une autre destinée: je me sens aussi soumise à ce que j'aime que
-ces femmes dont j'étais entourée, et qui ne permettaient ni un jugement
-à leur esprit ni un désir à leur coeur: s'il vous plaisait de passer vos
-jours au fond de l'Écosse, je serais heureuse d'y vivre et d'y mourir
-auprès de vous; mais, loin d'abdiquer mon imagination, elle me servirait
-à mieux jouir de la nature; et plus l'empire de mon esprit serait
-étendu, plus je trouverais de gloire et de bonheur à vous en déclarer le
-maître.
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-«Ma belle-mère était presque aussi importunée de mes idées que de mes
-actions; il ne lui suffisait pas que je menasse la même vie qu'elle, il
-fallait encore que ce fût par les mêmes motifs, car elle voulait que les
-facultés qu'elle n'avait pas fussent considérées seulement comme une
-maladie. Nous vivions assez près du bord de la mer, et le vent du nord
-se faisait sentir souvent dans notre château; je l'entendais siffler la
-nuit à travers les longs corridors de notre demeure, et le jour il
-favorisait merveilleusement notre silence quand nous étions réunies. Le
-temps était humide et froid; je ne pouvais presque jamais sortir sans
-éprouver une sensation douloureuse: il y avait dans la nature quelque
-chose d'hostile, qui me faisait regretter amèrement sa bienfaisance et
-sa douceur en Italie.
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-«Nous rentrions l'hiver dans la ville, si c'est une ville, toutefois,
-qu'un lieu où il n'y a ni spectacle, ni édifice, ni musique, ni
-tableaux; c'était un rassemblement de commérages, une collection
-d'ennuis tout à la fois divers et monotones.
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-«La naissance, le mariage et la mort composaient toute l'histoire de
-notre société, et ces trois événements différaient là moins qu'ailleurs.
-Représentez-vous ce que c'était pour une Italienne comme moi, que d'être
-assise autour d'une table à thé plusieurs heures par jour après dîner,
-avec la société de ma belle-mère. Elle était composée de sept femmes,
-les plus graves de la province; deux d'entre elles étaient des
-demoiselles de cinquante ans, timides comme à quinze, mais beaucoup
-moins gaies qu'à cet âge. Une femme disait à l'autre: _Ma chère,
-croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le
-thé?_--_Ma chère_, répondait l'autre, _je crois que ce serait trop tôt,
-car ces messieurs ne sont pas encore prêts à venir._--_Resteront-ils
-longtemps à table aujourd'hui?_ disait la troisième; _qu'en croyez-vous,
-ma chère?_--_Je ne sais pas_, répondait la quatrième; _il me semble que
-l'élection du parlement doit avoir lieu la semaine prochaine, et il se
-pourrait qu'ils restassent pour s'en entretenir._--_Non_, reprenait la
-cinquième; _je crois plutôt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui
-les a tant occupés la semaine passée, et qui doit recommencer lundi
-prochain; je crois cependant que le dîner sera bientôt fini._--_Ah! je
-ne l'espère guère_, disait la sixième en soupirant, et le silence
-recommençait. J'avais été dans les couvents d'Italie, ils me
-paraissaient pleins de vie à côté de ce cercle, et je ne savais qu'y
-devenir.
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-«Tous les quarts d'heure il s'élevait une voix qui faisait la question
-la plus insipide pour obtenir la réponse la plus froide, et l'ennui
-soulevé retombait avec un nouveau poids sur ces femmes, que l'on aurait
-pu croire malheureuses, si l'habitude prise dès l'enfance n'apprenait
-pas à tout supporter. Enfin, les _messieurs_ revenaient, et ce moment si
-attendu n'apportait pas un grand changement dans la manière d'être des
-femmes: les hommes continuaient leur conversation auprès de la cheminée,
-les femmes restaient dans le fond de la chambre, distribuant les tasses
-de thé; et quand l'heure du départ arrivait, elles s'en allaient avec
-leurs époux, prêts à recommencer le lendemain une vie qui ne différait
-de celle de la veille que par la date de l'almanach, et par la trace des
-années qui venait enfin s'imprimer sur le visage de ces femmes, comme si
-elles eussent vécu pendant ce temps.
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-«Je ne puis concevoir encore comment mon talent a pu échapper au froid
-mortel dont j'étais entourée; car il ne faut pas se le cacher, il y a
-deux côtés à toutes les manières de voir: on peut vanter l'enthousiasme,
-on peut le blâmer; le mouvement et le repos, la variété et la monotonie,
-sont susceptibles d'être attaqués et défendus par divers arguments; on
-peut plaider pour la vie, et il y a cependant assez de bien à dire de la
-mort, ou de ce qui lui ressemble. Il n'est donc pas vrai qu'on puisse
-tout simplement mépriser ce que disent les gens médiocres; ils pénètrent
-malgré vous dans le fond de votre pensée, ils vous attendent dans les
-moments où la supériorité vous a causé des chagrins, pour vous dire un
-_eh bien_ tout tranquille, tout modéré en apparence, et qui est
-cependant le mot le plus dur qu'il soit possible d'entendre; car on ne
-peut supporter l'envie que dans le pays où cette envie même est excitée
-par l'admiration qu'inspirent les talents; mais quel plus grand malheur
-que de vivre là où la supériorité ferait naître la jalousie, et point
-l'enthousiasme; là où l'on serait haï comme une puissance, en étant
-moins fort qu'un être obscur! Telle était ma situation dans cet étroit
-séjour; je n'y faisais qu'un bruit importun à presque tout le monde, et
-je ne pouvais, comme à Londres ou à Édimbourg, rencontrer ces hommes
-supérieurs qui savent tout juger et tout connaître, et qui, sentant le
-besoin des plaisirs inépuisables de l'esprit et de la conversation,
-auraient trouvé quelque charme dans l'entretien d'une étrangère, quand
-même elle ne se serait pas en tout conformée aux sévères usages du pays.
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-«Je passais quelquefois des jours entiers dans les sociétés de ma
-belle-mère, sans entendre dire un mot qui répondît ni à une idée ni à un
-sentiment; l'on ne se permettait pas même des gestes en parlant; on
-voyait sur le visage des jeunes filles la plus belle fraîcheur, les
-couleurs les plus vives, et la plus parfaite immobilité: singulier
-contraste entre la nature et la société! Tous les âges avaient des
-plaisirs semblables: l'on prenait le thé, l'on jouait au whist, et les
-femmes vieillissaient en faisant toujours la même chose, en restant
-toujours à la même place: le temps était bien sûr de ne pas les manquer,
-il savait où les prendre.
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-«Il y a dans les plus petites villes d'Italie un théâtre, de la musique,
-des improvisateurs, beaucoup d'enthousiasme pour la poésie et les arts,
-un beau soleil; enfin on y sent qu'on vit; mais je l'oubliais tout à
-fait dans la province que j'habitais, et j'aurais pu, ce me semble,
-envoyer à ma place une poupée légèrement perfectionnée par la mécanique,
-elle aurait très-bien rempli mon emploi dans la société. Comme il y a
-partout, en Angleterre, des intérêts de divers genres qui honorent
-l'humanité, les hommes, dans quelque retraite qu'ils vivent, ont
-toujours les moyens d'occuper dignement leur loisir; mais l'existence
-des femmes, dans le coin isolé de la terre que j'habitais, était bien
-insipide. Il y en avait quelques-unes qui, par la nature et la
-réflexion, avaient développé leur esprit, et j'avais découvert quelques
-accents, quelques regards, quelques mots dits à voix basse, qui
-sortaient de la ligne commune; mais la petite opinion du petit pays,
-toute-puissante dans son petit cercle, étouffait entièrement ces germes:
-on aurait eu l'air d'une mauvaise tête, d'une femme de vertu douteuse,
-si l'on s'était livré à parler, à se montrer de quelque manière; et ce
-qui était pis que tous les inconvénients, il n'y avait aucun avantage.
-
-«D'abord j'essayai de ranimer cette société endormie: je leur proposai
-de lire des vers, de faire de la musique. Une fois, le jour était pris
-pour cela; mais tout à coup une femme se rappela qu'il y avait trois
-semaines qu'elle était invitée à souper chez sa tante; une autre,
-qu'elle était en deuil d'une vieille cousine qu'elle n'avait jamais vue,
-et qui était morte depuis plus de trois mois; une autre, enfin, que dans
-son ménage il y avait des arrangements domestiques à prendre: tout cela
-était très-raisonnable; mais ce qui était toujours sacrifié, c'étaient
-les plaisirs de l'imagination et de l'esprit, et j'entendais si souvent
-dire: _Cela ne se peut pas_, que, parmi tant de négations, ne pas vivre
-m'eût encore semblé la meilleure de toutes.
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-«Moi-même, après m'être débattue quelque temps, j'avais renoncé à mes
-vaines tentatives, non que mon père me les interdît, il avait même
-engagé ma belle-mère à ne pas me tourmenter à cet égard; mais les
-insinuations, mais les regards à la dérobée, pendant que je parlais,
-mille petites peines, semblables aux liens dont les pygmées entouraient
-Gulliver, me rendaient tous les mouvements impossibles, et je finissais
-par faire comme les autres en apparence, mais avec cette différence que
-je mourais d'ennui, d'impatience et de dégoût au fond du coeur. J'avais
-déjà passé ainsi quatre années les plus fastidieuses du monde; et ce qui
-m'affligeait davantage encore, je sentais mon talent se refroidir; mon
-esprit se remplissait, malgré moi, de petitesses: car, dans une société
-où l'on manque tout à la fois d'intérêt pour les sciences, la
-littérature, les tableaux et la musique, où l'imagination enfin n'occupe
-personne, ce sont les petits faits, les critiques minutieuses, qui font
-nécessairement le sujet des entretiens; et les esprits étrangers à
-l'activité comme à la méditation ont quelque chose d'étroit, de
-susceptible et de contraint, qui rend les rapports de la société tout à
-la fois pénibles et fades.
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-«Il n'y a là de jouissance que dans une certaine régularité méthodique,
-qui convient à ceux dont le désir est d'effacer toutes les supériorités,
-pour mettre le monde à leur niveau; mais cette uniformité est une
-douleur habituelle pour les caractères appelés à une destinée qui leur
-soit propre. Le sentiment amer de la malveillance, que j'excitais malgré
-moi, se joignait à l'oppression causée par le vide, qui m'empêchait de
-respirer. C'est en vain qu'on se dit: Tel homme n'est pas digne de me
-juger, telle femme n'est pas capable de me comprendre; le visage humain
-exerce un grand pouvoir sur le coeur humain; et quand vous lisez sur ce
-visage une désapprobation secrète, elle vous inquiète toujours, en dépit
-de vous-même. Enfin, le cercle qui vous environne finit toujours par
-vous cacher le reste du monde: le plus petit objet placé devant votre
-oeil vous intercepte le soleil; il en est de même aussi de la société
-dans laquelle on vit: ni l'Europe, ni la postérité ne pourraient rendre
-insensible aux tracasseries de la maison voisine; et qui veut être
-heureux et développer son génie doit, avant tout, bien choisir
-l'atmosphère dont il s'entoure immédiatement.
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-CHAPITRE II
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-«Je n'avais d'autre amusement que l'éducation de ma petite soeur; ma
-belle-mère ne voulait pas qu'elle sût la musique, mais elle m'avait
-permis de lui apprendre l'italien et le dessin; et je suis persuadée
-qu'elle se souvient encore de l'un et de l'autre, car je lui dois la
-justice qu'elle montrait alors beaucoup d'intelligence. Oswald! Oswald!
-si c'est pour votre bonheur que je me suis donné tant de soins, je m'en
-applaudis encore, je m'en applaudirais dans le tombeau.
-
-«J'avais près de vingt ans; mon père voulait me marier, et c'est ici que
-toute la fatalité de mon sort va se déployer. Mon père était l'intime
-ami du vôtre; et c'est à vous, Oswald, à vous qu'il pensa pour mon
-époux. Si nous nous étions connus alors, et si vous m'aviez aimée, notre
-sort à tous les deux eût été sans nuage. J'avais entendu parler de vous
-avec un tel éloge, que, soit pressentiment, soit orgueil, je fus
-extrêmement flattée par l'espoir de vous épouser. Vous étiez trop jeune
-pour moi, puisque j'ai dix-huit mois de plus que vous; mais votre
-esprit, votre goût pour l'étude devançaient, dit-on, votre âge; et je me
-faisais une idée si douce de la vie passée avec un caractère tel qu'on
-peignait le vôtre, que cet espoir effaçait entièrement mes préventions
-contre la manière d'exister des femmes en Angleterre. Je savais
-d'ailleurs que vous vouliez vous établir à Édimbourg ou à Londres, et
-j'étais sûre de trouver dans chacune de ces deux villes la société la
-plus distinguée. Je me disais alors ce que je crois encore à présent,
-c'est que tout le malheur de ma situation venait de vivre dans une
-petite ville, reléguée au fond d'une province du Nord. Les grandes
-villes seules conviennent aux personnes qui sortent de la règle commune,
-quand c'est en société qu'elles veulent vivre; comme la vie y est
-variée, la nouveauté y plaît; mais, dans les lieux où l'on a pris une
-assez douce habitude de la monotonie, l'on n'aime pas à s'amuser une
-fois, pour découvrir que l'on s'ennuie tous les jours.
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-«Je me plais à le répéter, Oswald, quoique je ne vous eusse jamais vu,
-j'attendais avec une véritable anxiété votre père, qui devait venir
-passer huit jours chez le mien; et ce sentiment était alors trop peu
-motivé pour qu'il ne fût pas un avant-coureur de ma destinée. Quand lord
-Nelvil arriva, je désirai de lui plaire; je le désirai peut-être trop,
-et je fis, pour y réussir, infiniment plus de frais qu'il n'en fallait:
-je lui montrai tous mes talents; je chantai, je dansai, j'improvisai
-pour lui; et mon esprit, longtemps contenu, fut peut-être trop vif en
-brisant ses chaînes. Depuis sept ans, l'expérience m'a calmée; j'ai
-moins d'empressement à me montrer; je suis plus accoutumée à moi; je
-sais mieux attendre; j'ai peut-être moins de confiance dans la bonne
-disposition des autres, mais aussi moins d'ardeur pour leurs
-applaudissements; enfin, il est possible qu'alors il y eût en moi
-quelque chose d'étrange. On a tant de feu, tant d'imprudence dans la
-première jeunesse! on se jette en avant de la vie avec tant de vivacité!
-L'esprit, quelque distingué qu'il soit, ne supplée jamais au temps; et,
-bien qu'avec cet esprit on sache parler sur les hommes comme si on les
-connaissait, on n'agit point en conséquence de ses propres aperçus; on a
-je ne sais quelle fièvre dans les idées, qui ne nous permet pas de
-conformer notre conduite à nos propres raisonnements.
-
-«Je crois, sans le savoir avec certitude, que je parus à lord Nelvil une
-personne trop vive; car, après avoir passé huit jours chez mon père, et
-s'être montré cependant très-aimable pour moi, il nous quitta et écrivit
-à mon père que, toute réflexion faite, il trouvait son fils trop jeune
-pour conclure le mariage dont il avait été question. Oswald, quelle
-importance attacherez-vous à cet aveu? Je pouvais vous dissimuler cette
-circonstance de ma vie, je ne l'ai pas fait. Serait-il possible
-cependant qu'elle vous parût ma condamnation? Je suis, je le sais,
-améliorée depuis sept années; et votre père aurait-il vu sans émotion ma
-tendresse et mon enthousiasme pour vous? Oswald, il vous aimait; nous
-nous serions entendus.
-
-«Ma belle-mère forma le projet de me marier au fils de son frère aîné,
-qui possédait une terre dans notre voisinage: c'était un homme de trente
-ans, riche, d'une belle figure, d'une naissance illustre et d'un
-caractère fort honnête, mais si parfaitement convaincu de l'autorité
-d'un mari sur sa femme, et de la destination soumise et domestique de
-cette femme, qu'un doute à cet égard l'aurait autant révolté que si l'on
-avait mis en question l'honneur ou la probité. M. Maclinson (c'était son
-nom) avait assez de goût pour moi, et ce qu'on disait dans la ville de
-mon esprit et de mon caractère singulier ne l'inquiétait pas le moins du
-monde; il y avait tant d'ordre dans sa maison, tout s'y faisait si
-régulièrement à la même heure et de la même manière, qu'il était
-impossible à personne d'y rien changer. Les deux vieilles tantes qui
-dirigeaient le ménage, les domestiques, les chevaux même, n'auraient pas
-su faire une seule chose différente de la veille; et les meubles, qui
-assistaient à ce genre de vie depuis trois générations, se seraient, je
-crois, déplacés d'eux-mêmes, si quelque chose de nouveau leur était
-apparu. M. Maclinson avait donc raison de ne pas craindre mon arrivée
-dans ce lieu; le poids des habitudes y était si fort, que la petite
-liberté que je me serais donnée aurait pu le désennuyer un quart d'heure
-par semaine, mais n'aurait sûrement jamais eu d'autre conséquence.
-
-«C'était un homme bon, incapable de faire de la peine; mais si cependant
-je lui avais parlé des chagrins sans nombre qui peuvent tourmenter une
-âme active et sensible, il m'aurait considérée comme une personne
-vaporeuse, et m'aurait simplement conseillé de monter à cheval et de
-prendre l'air: il désirait de m'épouser, précisément parce qu'il ne se
-doutait pas des besoins de l'esprit et de l'imagination, et que je lui
-plaisais sans qu'il me comprît. S'il avait eu seulement l'idée de ce que
-c'était qu'une femme distinguée, et des avantages et des inconvénients
-qu'elle peut avoir, il eût craint de ne pas être assez aimable à mes
-yeux; mais ce genre d'inquiétude n'entrait pas même dans sa tête. Jugez
-de ma répugnance pour un tel mariage! Je le refusai décidément. Mon père
-me soutint; ma belle-mère en conçut un vif ressentiment contre moi: pour
-moi, c'était une personne despotique au fond de l'âme, bien que sa
-timidité l'empêchât souvent d'exprimer sa volonté: quand on ne la
-devinait pas, elle en avait de l'humeur; et quand on lui résistait après
-qu'elle avait fait l'effort de s'exprimer, elle le pardonnait d'autant
-moins qu'il lui en avait plus coûté pour sortir de sa réserve
-accoutumée.
-
-«Toute la ville me blâma de la manière la plus prononcée. Une union
-aussi convenable, une fortune si bien en ordre, un homme si estimable,
-un nom si considéré! tel était le cri général. J'essayai d'expliquer
-pourquoi cette union si convenable ne me convenait pas, j'y perdis ma
-peine. Quelquefois je me faisais comprendre quand je parlais; mais dès
-que j'étais partie, ce que j'avais dit ne laissait aucune trace; car les
-idées habituelles rentraient aussitôt dans les têtes de mes auditeurs,
-et ils recevaient avec un nouveau plaisir ces anciennes connaissances
-que j'avais un moment écartées.
-
-«Une femme beaucoup plus spirituelle que les autres, bien qu'elle se fût
-conformée en tout extérieurement à la vie commune, me prit à part un
-jour que j'avais parlé avec encore plus de vivacité qu'à l'ordinaire, et
-me dit ces paroles, qui me firent une impression profonde: «Vous vous
-donnez beaucoup de peine, ma chère, pour un résultat impossible; vous ne
-changerez pas la nature des choses: une petite ville du Nord, sans
-rapport avec le reste du monde, sans goût pour les arts ni pour les
-lettres, ne peut être autrement qu'elle n'est; si vous devez vivre ici,
-soumettez-vous; allez-vous-en, si vous le pouvez: il n'y a que ces deux
-partis à prendre.» Ce raisonnement n'était que trop évident; je me
-sentis pour cette femme une considération que je n'avais pas pour
-moi-même; car, avec des goûts assez analogues aux miens, elle avait su
-se résigner à la destinée que je ne pouvais supporter, et, tout en
-aimant la poésie et les jouissances idéales, elle jugeait mieux la force
-des choses et l'obstination des hommes. Je cherchai beaucoup à la voir;
-mais ce fut en vain: son esprit sortait du cercle, mais sa vie y était
-enfermée, et je crois même qu'elle craignait un peu de réveiller par nos
-entretiens sa supériorité naturelle: qu'en aurait-elle fait?
-
-
-CHAPITRE III
-
-«J'aurais cependant passé toute ma vie dans la déplorable situation où
-je me trouvais, si j'avais conservé mon père; mais un accident subit me
-l'enleva: je perdis avec lui mon protecteur, mon ami, le seul qui
-m'entendît encore dans ce désert peuplé; et mon désespoir fut tel, que
-je n'eus plus la force de résister à mes impressions. J'avais vingt ans
-quand il mourut, et je me trouvai sans autre appui, sans autre relation
-que ma belle-mère, une personne avec laquelle, depuis cinq ans que nous
-vivions ensemble, je n'étais pas plus liée que le premier jour. Elle se
-mit à me reparler de M. Maclinson; et, quoiqu'elle n'eût pas le droit de
-me commander de l'épouser, elle ne recevait que lui chez elle, et me
-déclarait assez nettement qu'elle ne favoriserait aucun autre mariage.
-Ce n'était pas qu'elle aimât beaucoup M. Maclinson, quoiqu'il fût son
-propre parent; mais elle me trouvait dédaigneuse de le refuser, et elle
-faisait cause commune avec lui plutôt pour la défense de la médiocrité
-que par amour-propre de famille.
-
-«Chaque jour ma situation devenait plus odieuse; je me sentais saisie
-par la maladie du pays, la plus inquiète douleur qui puisse s'emparer de
-l'âme. L'exil est quelquefois, pour les caractères vifs et sensibles, un
-supplice beaucoup plus cruel que la mort: l'imagination prend en
-déplaisance tous les objets qui vous entourent, le climat, le pays, la
-langue, les usages, la vie en masse, la vie en détail; il y a une peine
-pour chaque moment, comme pour chaque situation; car la patrie nous
-donne mille plaisirs habituels que nous ne connaissons pas nous-mêmes,
-avant de les avoir perdus:
-
- _. . . . . . La favella, i costumi,
- L'aria, i tronchi, il terren, le mura, i sassi[14]!_
-
-C'est déjà un vif chagrin que de ne plus voir les lieux où l'on a passé
-son enfance: les souvenirs de cet âge, par un charme particulier,
-rajeunissent le coeur, et cependant adoucissent l'idée de la mort. La
-tombe rapprochée du berceau semble placer sous le même ombrage toute une
-vie; tandis que les années passées sur un sol étranger sont comme des
-branches sans racine. La génération qui vous précède ne vous a pas vu
-naître; elle n'est pas pour vous la génération des pères, la génération
-protectrice; mille intérêts qui vous sont communs avec vos compatriotes
-ne sont plus entendus par les étrangers; il faut tout expliquer, tout
-commenter, tout dire, au lieu de cette communication facile, de cette
-effusion de pensées, qui commence à l'instant où l'on retrouve ses
-concitoyens. Je ne pouvais me rappeler sans émotion les expressions
-bienveillantes de mon pays. _Cara, carissima_, disais-je quelquefois en
-me promenant toute seule, pour m'imiter à moi-même l'accueil si amical
-des Italiens et des Italiennes; je comparais cet accueil à celui que je
-recevais.
-
- [14] La langue, les moeurs, l'air, les arbres, la terre, les murs, les
- pierres!
-
- MÉTASTASE.
-
-«Chaque jour j'errais dans la compagne, où j'avais coutume d'entendre le
-soir, en Italie, des airs harmonieux chantés avec des voix si justes; et
-les cris des corbeaux retentissaient seuls dans les nuages. Le soleil si
-beau, l'air si suave de mon pays, était remplacé par des brouillards;
-les fruits mûrissaient à peine, je ne voyais point de vignes; les fleurs
-croissaient languissamment, à long intervalle l'une de l'autre; les
-sapins couvraient les montagnes toute l'année, comme un noir vêtement:
-un édifice antique, un tableau seulement, un beau tableau, aurait relevé
-mon âme; mais je l'aurais vainement cherché à trente milles à la ronde.
-Tout était terne, tout était morne autour de moi, et ce qu'il y avait
-d'habitations et d'habitants servait seulement à priver la solitude de
-cette horreur poétique qui cause à l'âme un frissonnement assez doux. Il
-y avait de l'aisance, un peu de commerce et de la culture autour de
-nous, enfin ce qu'il faut pour qu'on vous dise: _Vous devez être
-contente, il ne vous manque rien._ Stupide jugement porté sur
-l'extérieur de la vie, quand tout le foyer du bonheur et de la
-souffrance est dans le sanctuaire le plus intime et le plus secret de
-nous-mêmes!
-
-«A vingt et un ans, je devais naturellement entrer en possession de la
-fortune de ma mère et de celle que mon père m'avait laissée. Une fois
-alors, dans mes rêveries solitaires, il me vint dans l'idée, puisque
-j'étais orpheline et majeure, de retourner en Italie pour y mener une
-vie indépendante, tout entière consacrée aux arts. Ce projet, quand il
-entra dans ma pensée, m'enivra de bonheur, et d'abord je ne conçus pas
-la possibilité d'une objection. Cependant, quand ma fièvre d'espérance
-fut un peu calmée, j'eus peur de cette résolution irréparable; et, me
-représentant ce qu'en penseraient tous ceux que je connaissais, le
-projet que j'avais d'abord trouvé si facile me sembla tout à fait
-impraticable; mais néanmoins l'image de cette vie, au milieu de tous les
-souvenirs de l'antiquité, de la peinture, de la musique, s'était offerte
-à moi avec tant de détails et de charmes, que j'avais pris un nouveau
-dégoût pour mon ennuyeuse existence.
-
-«Mon talent, que j'avais craint de perdre, s'était accru par l'étude
-suivie que j'avais faite de la littérature anglaise; la manière profonde
-de penser et de sentir qui caractérise vos poëtes avait fortifié mon
-esprit et mon âme, sans que j'eusse rien perdu de l'imagination vive qui
-semble n'appartenir qu'aux habitants de nos contrées. Je pouvais donc me
-croire destinée à des avantages particuliers par la réunion des
-circonstances rares qui m'avaient donné une double éducation, et, si je
-puis m'exprimer ainsi, deux nationalités différentes. Je me souvenais de
-l'approbation qu'un petit nombre de bons juges avaient accordée, dans
-Florence, à mes premiers essais en poésie. Je m'exaltais sur les
-nouveaux succès que je pouvais obtenir; enfin j'espérais beaucoup de
-moi: n'est-ce pas la première et la plus noble illusion de la jeunesse?
-
-«Il me semblait que j'entrerais en possession de l'univers le jour où je
-ne sentirais plus le souffle desséchant de la médiocrité malveillante;
-mais quand il fallait prendre la résolution de partir, de m'échapper
-secrètement, je me sentais arrêtée par l'opinion, qui m'imposait
-beaucoup plus en Angleterre qu'en Italie; car, bien que je n'aimasse pas
-la petite ville que j'habitais, je respectais l'ensemble du pays dont
-elle faisait partie. Si ma belle-mère avait daigné me conduire à Londres
-ou à Édimbourg, si elle avait songé à me marier avec un homme qui eût
-assez d'esprit pour faire cas du mien, je n'aurais jamais renoncé ni à
-mon nom ni à mon existence, même pour retourner dans mon ancienne
-patrie. Enfin, quelque dure que fût pour moi la domination de ma
-belle-mère, je n'aurais peut-être jamais eu la force de changer de
-situation, sans une multitude de circonstances qui se réunirent comme
-pour décider mon esprit incertain.
-
-«J'avais près de moi la femme de chambre italienne que vous connaissez,
-Thérésine; elle est Toscane; et, bien que son esprit n'ait point été
-cultivé, elle se sert de ces expressions nobles et harmonieuses qui
-donnent tant de grâce aux moindres discours de notre peuple. C'était
-avec elle seulement que je parlais ma langue, et ce lien m'attachait à
-elle. Je la voyais souvent triste, et je n'osais lui en demander la
-cause, me doutant qu'elle regrettait, comme moi, notre pays, et
-craignant de ne pouvoir plus contraindre mes propres sentiments s'ils
-étaient excités par les sentiments d'une autre. Il y a des peines qui
-s'adoucissent en les communiquant; mais les maladies de l'imagination
-s'augmentent quand on les confie; elles s'augmentent surtout quand on
-aperçoit dans un autre une douleur semblable à la sienne. Le mal qu'on
-souffre paraît alors invincible, et l'on n'essaye plus de le combattre.
-Ma pauvre Thérésine tomba tout à coup sérieusement malade, et,
-l'entendant gémir nuit et jour, je me déterminai à lui demander enfin le
-sujet de ses chagrins. Quel fut mon étonnement de l'entendre me dire
-presque tout ce que j'avais senti! Elle n'avait pas si bien réfléchi que
-moi sur la cause de ses peines; elle s'en prenait davantage à des
-circonstances locales, à des personnes en particulier; mais la tristesse
-de la nature, l'insipidité de la ville où nous demeurions, la froideur
-de ses habitants, la contrainte de leurs usages, elle sentait tout, sans
-pouvoir s'en rendre raison, et s'écriait sans cesse: «O mon pays! ne
-vous reverrai-je donc jamais?» Et puis elle ajoutait cependant qu'elle
-ne voulait pas me quitter, et, avec une amertume qui me déchirait le
-coeur, elle pleurait de ne pouvoir concilier avec son attachement pour
-moi son beau ciel d'Italie et le plaisir d'entendre sa langue
-maternelle.
-
-«Rien ne fit plus d'effet sur mon esprit que ce reflet de mes propres
-impressions dans une personne toute commune, mais qui avait conservé le
-caractère et les goûts italiens dans leur vivacité naturelle, et je lui
-promis qu'elle reverrait l'Italie. «Avec vous?» répondit-elle. Je gardai
-le silence. Alors elle s'arracha les cheveux, et jura qu'elle ne
-s'éloignerait jamais de moi; mais elle paraissait prête à mourir à mes
-yeux en prononçant ces paroles. Enfin il m'échappa de lui dire que j'y
-retournerais aussi; et ce mot, qui n'avait eu pour but que de la calmer,
-devint plus solennel par la joie inexprimable qu'il lui causa et la
-confiance qu'elle y prit. Depuis ce jour, sans en rien dire, elle se lia
-avec quelques négociants de la ville, et m'annonçait exactement quand un
-vaisseau partait du port voisin pour Gênes ou Livourne: je l'écoutais,
-et je ne répondais rien; elle imitait aussi mon silence, mais ses yeux
-se remplissaient de larmes. Ma santé souffrait tous les jours davantage
-du climat et de mes peines intérieures; mon esprit a besoin de mouvement
-et de gaieté; je vous l'ai dit souvent, la douleur me tuerait; il y a
-trop de lutte en moi contre elle; il faut lui céder pour n'en pas
-mourir.
-
-«Je revenais donc fréquemment à l'idée qui m'occupait depuis la mort de
-mon père; mais j'aimais beaucoup Lucile, qui avait alors neuf ans, et
-que je soignais depuis six comme sa seconde mère: un jour, je pensai
-que, si je partais ainsi secrètement, je ferais un tel tort à ma
-réputation, que le nom de ma soeur en souffrirait; et cette crainte me
-fit renoncer pour un temps à mes projets. Cependant, un soir que j'étais
-plus affectée que jamais des chagrins que j'éprouvais, et dans mes
-rapports avec ma belle-mère, et dans mes rapports avec la société, je me
-trouvai seule à souper avec lady Edgermond; et, après une heure de
-silence, il me prit tout à coup un tel ennui de son imperturbable
-froideur, que je commençai la conversation en me plaignant de la vie que
-je menais: plus, d'abord, pour la forcer à parler que pour l'amener à
-aucun résultat qui pût me concerner; mais, en m'animant, je supposai
-tout à coup la possibilité, dans une situation semblable à la mienne, de
-quitter pour toujours l'Angleterre. Ma belle-mère n'en fut pas troublée;
-et, avec un sang-froid et une sécheresse que je n'oublierai de ma vie,
-elle me dit: «Vous avez vingt et un an, miss Edgermond; ainsi la fortune
-de votre mère et celle que votre père vous a laissée sont à vous. Vous
-êtes donc la maîtresse de vous conduire comme vous le voudrez; mais, si
-vous prenez un parti qui vous déshonore dans l'opinion, vous devez à
-votre famille de changer de nom et de vous faire passer pour morte.» Je
-me levai, à ces paroles, avec impétuosité, et je sortis sans répondre.
-
-«Cette dureté dédaigneuse m'inspira la plus vive indignation, et, pour
-un moment, un désir de vengeance tout à fait étranger à mon caractère
-s'empara de moi. Ces mouvements se calmèrent; mais la conviction que
-personne ne s'intéressait à mon bonheur rompit les liens qui
-m'attachaient encore à la maison où j'avais vu mon père. Certainement
-lady Edgermond ne me plaisait pas, mais je n'avais pas pour elle
-l'indifférence qu'elle me témoignait; j'étais touchée de sa tendresse
-pour sa fille; je croyais l'avoir intéressée par les soins que je
-donnais à cette enfant, et peut-être, au contraire, ces soins mêmes
-avaient-ils excité sa jalousie; car plus elle s'était imposé de
-sacrifices sur tous les points, plus elle était passionnée dans la seule
-affection qu'elle se fût permise. Tout ce qu'il y a dans le coeur humain
-de vif et d'ardent, maîtrisé par sa raison sous tous les autres
-rapports, se retrouvait dans son caractère quand il s'agissait de sa
-fille.
-
-«Au milieu du ressentiment qu'avait excité dans mon coeur mon entretien
-avec lady Edgermond, Thérésine vint me dire, avec une émotion extrême,
-qu'un bâtiment, arrivé de Livourne même, était entré dans le port, dont
-nous n'étions éloignées que de quelques lieues, et qu'il y avait sur ce
-bâtiment des négociants qu'elle connaissait, et qui étaient les plus
-honnêtes gens du monde. «Ils sont tous Italiens, me dit-elle en
-pleurant, ils ne parlent qu'italien. Dans huit jours ils se rembarquent,
-et vont directement en Italie; et si madame était décidée...--Retournez
-avec eux, ma bonne Thérésine, lui répondis-je.--Non, madame,
-s'écria-t-elle; j'aime mieux mourir ici!» Et elle sortit de ma chambre,
-où je restai, réfléchissant à mes devoirs envers ma belle-mère. Il me
-paraissait clair qu'elle désirait ne plus m'avoir auprès d'elle: mon
-influence sur Lucile lui déplaisait; elle craignait que la réputation
-que j'avais autour de moi d'être une personne extraordinaire ne nuisît
-un jour à l'établissement de sa fille; enfin elle m'avait dit le secret
-de son coeur en m'indiquant le désir que je me fisse passer pour morte;
-et ce conseil amer, qui m'avait d'abord tant révoltée, me parut, à la
-réflexion, assez raisonnable.
-
-«Oui, sans doute, m'écriai-je, passons pour morte dans ces lieux, où mon
-existence n'est qu'un sommeil agité. Je revivrai avec la nature, avec le
-soleil, avec les beaux-arts; et les froides lettres qui composent mon
-nom, inscrites sur un vain tombeau, tiendront aussi bien que moi ma
-place dans ce séjour sans vie.» Ces élans de mon âme vers la liberté ne
-me donnèrent point encore cependant la force d'une résolution décisive.
-Il y a des moments où l'on se croit la puissance de ce qu'on désire, et
-d'autres où l'ordre habituel des choses paraît devoir l'emporter sur
-tous les sentiments de l'âme. J'étais dans cette indécision, qui pouvait
-durer toujours, puisque rien au dehors de moi ne m'obligeait à prendre
-un parti, lorsque, le dimanche qui suivit ma conversation avec ma
-belle-mère, j'entendis, vers le soir, sous mes fenêtres, des chanteurs
-italiens qui étaient venus sur le bâtiment de Livourne, et que Thérésine
-avait attirés pour me causer une agréable surprise. Je ne puis exprimer
-l'émotion que je ressentis; un déluge de pleurs couvrit mon visage, tous
-mes souvenirs se ranimèrent: rien ne retrace le passé comme la musique;
-elle fait plus que le retracer; il apparaît, quand elle l'évoque,
-semblable aux ombres de ceux qui nous sont chers, revêtu d'un voile
-mystérieux et mélancolique. Les musiciens chantèrent ces délicieuses
-paroles de Monti, qu'il a composées dans son exil:
-
- _Bella Italia, amate sponde,
- Pur vi torno à riveder.
- Trema in petto e si confonde
- L'alma oppressa dal piacer[15]._
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- [15] Belle Italie! bords chéris! je vais donc vous revoir encore; mon
- âme tremble et succombe à l'excès de ce plaisir.
-
-«J'étais dans une sorte d'ivresse, je sentais pour l'Italie tout ce que
-l'amour fait éprouver, désir, enthousiasme, regrets; je n'étais plus
-maîtresse de moi-même, toute mon âme était entraînée vers ma patrie:
-j'avais besoin de la voir, de la respirer, de l'entendre; chaque
-battement de mon coeur était un appel à mon beau séjour, à ma riante
-contrée! Si la vie était offerte aux morts dans les tombeaux, ils ne
-soulèveraient pas la pierre qui les couvre avec plus d'impatience que je
-n'en éprouvais pour écarter de moi tous mes linceuls et reprendre
-possession de mon imagination, de mon génie, de la nature! Au moment de
-cette exaltation causée par la musique, j'étais loin encore de prendre
-aucun parti, car mes sentiments étaient trop confus pour en tirer aucune
-idée fixe, lorsque ma belle-mère entra, et me pria de faire cesser ces
-chants, parce qu'il était scandaleux d'entendre de la musique le
-dimanche. Je voulus insister: les Italiens partaient le lendemain; il y
-avait six ans que je n'avais joui d'un semblable plaisir. Ma belle-mère
-ne m'écouta pas; et, me disant qu'il fallait avant tout respecter les
-convenances du pays où l'on vivait, elle s'approcha de la fenêtre, et
-commanda à ses gens d'éloigner mes pauvres compatriotes. Ils partirent,
-et me répétaient de loin en loin, en chantant, un adieu qui me perçait
-le coeur.
-
-«La mesure de mes impressions était comblée. Le vaisseau devait
-s'éloigner le lendemain; Thérésine, à tout hasard, et sans m'en avertir,
-avait tout préparé pour mon départ. Lucile était depuis huit jours chez
-une parente de sa mère. Les cendres de mon père ne reposaient pas dans
-la maison de campagne que nous habitions; il avait ordonné que son
-tombeau fût élevé dans la terre qu'il avait en Écosse. Enfin je partis
-sans en prévenir ma belle-mère, et lui laissant une lettre qui lui
-apprenait ma résolution. Je partis dans un de ces moments où l'on se
-livre à la destinée, où tout paraît meilleur que la servitude, le dégoût
-et l'insipidité; où la jeunesse inconsidérée se fie à l'avenir, et le
-voit dans les cieux comme une étoile brillante qui lui promet un heureux
-sort.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-«Des pensées plus inquiètes s'emparèrent de moi quand je perdis de vue
-les côtes d'Angleterre; mais comme je n'y avais pas laissé d'attachement
-vif, je fus bientôt consolée, en arrivant à Livourne, par tout le charme
-de l'Italie. Je ne dis à personne mon véritable nom, comme je l'avais
-promis à ma belle-mère; je pris seulement celui de Corinne, que
-l'histoire d'une femme grecque, amie de Pindare et poëte, m'avait fait
-aimer. Ma figure, en se développant, avait tellement changé, que j'étais
-sûre de n'être pas reconnue; j'avais vécu assez solitaire à Florence, et
-je devais compter sur ce qui m'est arrivé, c'est que personne à Rome n'a
-su qui j'étais. Ma belle-mère me manda qu'elle avait répandu le bruit
-que les médecins m'avaient ordonné le voyage du Midi pour rétablir ma
-santé, et que j'étais morte dans la traversée. Sa lettre ne contenait
-d'ailleurs aucune réflexion. Elle me fit passer avec une très-grande
-exactitude toute ma fortune, qui est assez considérable; mais elle ne
-m'a plus écrit. Cinq ans se sont écoulés depuis ce moment jusqu'à celui
-où je vous ai vu; cinq ans pendant lesquels j'ai goûté assez de bonheur.
-Je suis venue m'établir à Rome; ma réputation s'est accrue; les
-beaux-arts et la littérature m'ont encore donné plus de jouissances
-solitaires qu'ils ne m'ont valu de succès, et je n'ai pas connu, jusqu'à
-vous, tout l'empire que le sentiment peut exercer; mon imagination
-colorait et décolorait quelquefois mes illusions sans me causer de vives
-peines; je n'avais point encore été saisie par une affection qui pût me
-dominer. L'admiration, le respect, l'amour, n'enchaînaient point toutes
-les facultés de mon âme; je concevais, même en aimant, plus de qualités
-et plus de charmes que je n'en ai rencontré; enfin, je restais
-supérieure à mes propres impressions, au lieu d'être entièrement
-subjuguée par elles.
-
-«N'exigez point que je vous raconte comment deux hommes, dont la passion
-pour moi n'a que trop éclaté, ont occupé successivement ma vie avant de
-vous connaître: il faudrait faire violence à ma conviction intime pour
-me persuader maintenant qu'un autre que vous a pu m'intéresser, et j'en
-éprouve autant de repentir que de douleur. Je vous dirai seulement ce
-que vous avez appris déjà par mes amis: c'est que mon existence
-indépendante me plaisait tellement, qu'après de longues irrésolutions et
-de pénibles scènes, j'ai rompu deux fois des liens que le besoin d'aimer
-m'avait fait contracter, et que je n'ai pu me résoudre à rendre
-irrévocables. Un grand seigneur allemand voulait, en m'épousant,
-m'emmener dans son pays, où son rang et sa fortune le fixaient. Un
-prince italien m'offrait à Rome même l'existence la plus brillante. Le
-premier sut me plaire en m'inspirant la plus haute estime; mais je
-m'aperçus, avec le temps, qu'il avait peu de ressources dans l'esprit.
-Quand nous étions seuls, il fallait que je me donnasse beaucoup de peine
-pour soutenir la conversation, et pour lui cacher avec soin ce qui lui
-manquait. Je n'osais, en causant avec lui, lui montrer ce que je puis
-être, de peur de le mettre mal à l'aise; je prévis que son sentiment
-pour moi diminuerait nécessairement le jour où je cesserais de le
-ménager, et néanmoins il est difficile de conserver de l'enthousiasme
-pour ceux que l'on ménage. Les égards d'une femme pour une infériorité
-quelconque dans un homme supposent toujours qu'elle ressent pour lui
-plus de pitié que d'amour; et le genre de calcul et de réflexion que ces
-égards demandent flétrit la nature céleste d'un sentiment involontaire.
-Le prince italien était plein de grâce et de fécondité dans l'esprit. Il
-voulait s'établir à Rome, partageait tous mes goûts, aimait mon genre de
-vie; mais je remarquai, dans une occasion importante, qu'il manquait
-d'énergie dans l'âme, et que dans les circonstances difficiles de la vie
-ce serait moi qui me verrais obligée de le soutenir et de le fortifier;
-alors tout fut dit pour l'amour; car les femmes ont besoin d'appui, et
-rien ne les refroidit comme la nécessité d'en donner. Je fus donc deux
-fois détrompée de mes sentiments, non par des malheurs ni par des
-fautes, mais par l'esprit observateur qui me découvrit ce que
-l'imagination m'avait caché.
-
-«Je me crus destinée à ne jamais aimer de toute la puissance de mon âme;
-quelquefois cette idée m'était pénible, plus souvent je m'applaudissais
-d'être libre; mais je craignais en moi cette faculté de souffrir; cette
-nature passionnée qui menace mon bonheur et ma vie; je me rassurais
-toujours, en songeant qu'il était difficile de captiver mon jugement, et
-je ne croyais pas que personne pût jamais répondre à l'idée que j'avais
-du caractère et de l'esprit d'un homme; j'espérais toujours échapper au
-pouvoir absolu d'un attachement, en apercevant quelques défauts dans
-l'objet qui pourrait me plaire; je ne savais pas qu'il existe des
-défauts qui peuvent accroître l'amour même par l'inquiétude qu'ils lui
-causent. Oswald, la mélancolie, l'incertitude, qui vous découragent de
-tout, la sévérité de vos opinions, troublent mon repos, sans refroidir
-mon sentiment; je pense souvent que ce sentiment ne me rendra pas
-heureuse; mais alors c'est moi que je juge, et jamais vous.
-
-«Vous connaissez maintenant l'histoire de ma vie; l'Angleterre
-abandonnée, mon changement de nom, l'inconstance de mon coeur, je n'ai
-rien dissimulé. Sans doute, vous penserez que l'imagination m'a souvent
-égarée; mais si la société n'enchaînait pas les femmes par des liens de
-tout genre dont les hommes sont dégagés, qu'y aurait-il dans ma vie qui
-pût empêcher de m'aimer? Ai-je jamais trompé? ai-je jamais fait de mal?
-mon âme a-t-elle jamais été flétrie par de vulgaires intérêts?
-Sincérité, bonté, fierté, Dieu demandera-t-il davantage à l'orpheline
-qui se trouvait seule dans l'univers? Heureuses les femmes qui
-rencontrent, à leurs premiers pas dans la vie, celui qu'elles doivent
-aimer toujours! Mais le mérité-je moins, pour l'avoir connu trop tard?
-
-«Cependant, je vous le dirai, milord, et vous en croirez ma franchise:
-si je pouvais passer ma vie près de vous sans vous épouser, il me semble
-que, malgré la perte d'un grand bonheur et d'une gloire à mes yeux la
-première de toutes, je ne voudrais pas m'unir à vous. Peut-être ce
-mariage est-il pour vous un sacrifice; peut-être un jour
-regretterez-vous cette belle Lucile, ma soeur, que votre père vous a
-destinée. Elle est plus jeune que moi de douze années; son nom est sans
-tache, comme la première fleur du printemps; il faudrait, en Angleterre,
-faire revivre le mien, qui a déjà passé sous l'empire de la mort. Lucile
-a, je le sais, une âme douce et pure; si j'en juge par son enfance, il
-se peut qu'elle soit capable de vous entendre en vous aimant. Oswald,
-vous êtes libre; quand vous le désirerez, votre anneau vous sera rendu.
-
-«Peut-être voulez-vous savoir, avant que de vous décider, ce que je
-souffrirai si vous me quittez. Je l'ignore: il s'élève quelquefois des
-mouvements tumultueux dans mon âme, qui sont plus forts que ma raison,
-et je ne serais pas coupable si de tels mouvements me rendaient
-l'existence tout à fait insupportable. Il est également vrai que j'ai
-beaucoup de facultés de bonheur; je sens quelquefois en moi comme une
-fièvre de pensées qui fait circuler mon sang plus vite. Je m'intéresse à
-tout; je parle avec plaisir; je jouis avec délices de l'esprit des
-autres, de l'intérêt qu'ils me témoignent, des merveilles de la nature,
-des ouvrages de l'art que l'affectation n'a point frappés de mort. Mais
-serait-il en ma puissance de vivre quand je ne vous verrai plus? C'est à
-vous d'en juger, Oswald, car vous me connaissez mieux que moi-même; je
-ne suis pas responsable de ce que je puis éprouver; c'est à celui qui
-enfonce le poignard à savoir si la blessure qu'il fait est mortelle.
-Mais quand elle le serait, Oswald, je devrais vous le pardonner.
-
-«Mon bonheur dépend en entier du sentiment que vous m'avez montré depuis
-six mois. Je défierais toute la puissance de votre volonté et de votre
-délicatesse de me tromper sur la plus légère altération dans ce
-sentiment. Éloignez de vous, à cet égard, toute idée de devoir; je ne
-connais pour l'amour ni promesse ni garantie. La Divinité seule peut
-faire renaître une fleur quand le vent l'a flétrie. Un accent, un regard
-de vous suffiraient pour m'apprendre que votre coeur n'est plus le même,
-et je détesterais tout ce que vous pourriez m'offrir à la place de votre
-amour, de ce rayon divin, ma céleste auréole. Soyez donc libre
-maintenant, Oswald, libre chaque jour, libre encore, quand vous seriez
-mon époux; car, si vous ne m'aimiez plus, je vous affranchirais par ma
-mort des liens indissolubles qui vous attacheraient à moi.
-
-«Dès que vous aurez lu cette lettre, je veux vous revoir; mon impatience
-me conduira vers vous, et je saurai mon sort en vous apercevant; car le
-malheur est rapide, et le coeur, tout faible qu'il est, ne doit pas se
-méprendre aux signes funestes d'une destinée irréprochable. Adieu.»
-
-
-
-
-LIVRE QUINZIÈME
-
-ADIEUX A ROME ET VOYAGE A VENISE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-C'était avec une émotion profonde qu'Oswald avait lu la lettre de
-Corinne. Un mélange confus de diverses peines l'agitait: tantôt il était
-blessé du tableau qu'elle faisait d'une province d'Angleterre, et se
-disait avec désespoir que jamais une telle femme ne pourrait être
-heureuse dans la vie domestique; tantôt il la plaignait de ce qu'elle
-avait souffert, et ne pouvait s'empêcher d'aimer et d'admirer la
-franchise et la simplicité de son récit. Il se sentait jaloux aussi des
-affections qu'elle avait éprouvées avant de le connaître; et plus il
-voulait se cacher à lui-même cette jalousie, plus il en était tourmenté:
-enfin, surtout, la part qu'avait son père dans son histoire l'affligeait
-amèrement, et l'angoisse de son âme était telle, qu'il ne savait plus ce
-qu'il pensait ni ce qu'il faisait. Il sortit précipitamment à midi, par
-un soleil brûlant: à cette heure il n'y a personne dans les rues de
-Naples; l'effroi de la chaleur retient tous les êtres vivants à l'ombre.
-Il s'en alla du côté de Portici, marchant au hasard et sans dessein, et
-les rayons ardents qui tombaient sur sa tête excitaient tout à la fois
-et troublaient ses pensées.
-
-Corinne cependant, après quelques heures d'attente, ne put résister au
-besoin de voir Oswald; elle entra dans sa chambre, et ne l'y trouvant
-point, cette absence dans ce moment lui causa une terreur mortelle. Elle
-vit sur la table de lord Nelvil ce qu'elle lui avait écrit; et, ne
-doutant pas que ce fût après l'avoir lu qu'il s'en était allé, elle
-s'imagina qu'il était parti tout à fait et qu'elle ne le reverrait plus.
-Alors une douleur insupportable s'empara d'elle; elle essaya d'attendre,
-et chaque moment la consumait; elle parcourait sa chambre à grands pas,
-et puis s'arrêtait soudain, de peur de perdre le moindre bruit qui
-pourrait annoncer le retour. Enfin, ne résistant plus à son anxiété,
-elle descendit pour demander si l'on n'avait pas vu passer lord Nelvil,
-et de quel côté il avait porté ses pas. Le maître de l'auberge répondit
-que lord Nelvil était allé du côté de Portici, mais que sûrement, ajouta
-l'hôte, il n'avait pas été loin, car dans ce moment un coup de soleil
-serait très-dangereux. Cette crainte se mêlant à toutes les autres, bien
-que Corinne n'eût rien sur la tête qui pût la garantir de l'ardeur du
-jour, elle se mit à marcher au hasard dans la rue. Les larges pavés
-blancs de Naples, ces pavés de lave, placés là comme pour multiplier
-l'effet de la chaleur et de la lumière, brûlaient ses pieds, et
-l'éblouissaient par le reflet des rayons du soleil.
-
-Elle n'avait pas le projet d'aller jusqu'à Portici, mais elle avançait
-toujours, et toujours plus vite; la souffrance et le trouble
-précipitaient ses pas. On ne voyait personne sur le grand chemin: à
-cette heure, les animaux eux-mêmes se tiennent cachés, ils redoutent la
-nature.
-
-Une poussière horrible remplit l'air dès que le moindre souffle de vent
-ou le char le plus léger traverse la route: les prairies, couvertes de
-cette poussière, ne rappellent plus, par leur couleur, la végétation ni
-la vie. De moment en moment, Corinne se sentait près de tomber, elle ne
-rencontrait pas un arbre pour s'appuyer, et sa raison s'égarait dans ce
-désert enflammé; elle n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver
-au palais du roi, sous les portiques duquel elle aurait trouvé de
-l'ombre et de l'eau pour se rafraîchir. Mais les forces lui manquaient;
-elle essayait en vain de marcher, elle ne voyait plus sa route; un
-vertige la lui cachait et lui faisait apparaître mille lumières, plus
-vives encore que celles même du jour; et tout à coup succédait à ces
-lumières un nuage qui l'environnait d'une obscurité sans fraîcheur. Une
-soif ardente la dévorait; elle rencontra un lazzarone, l'unique créature
-humaine qui pût braver en ce moment la puissance du climat, et elle le
-pria d'aller lui chercher un peu d'eau; mais cet homme, en voyant seule
-sur le chemin, à cette heure, une femme si remarquable et par sa beauté
-et par l'élégance de ses vêtements, ne douta pas qu'elle ne fût folle,
-et s'éloigna d'elle avec terreur.
-
-Heureusement Oswald revenait sur ses pas à cet instant, et quelques
-accents de Corinne frappèrent de loin son oreille; hors de lui-même, il
-courut vers elle, et la reçut dans ses bras comme elle tombait sans
-connaissance; il la porta ainsi sous le portique du palais de Portici,
-et la rappela à la vie par ses soins et sa tendresse.
-
-Dès qu'elle le reconnut, elle lui dit, encore égarée: «Vous m'aviez
-promis de ne pas me quitter sans mon consentement: je puis vous paraître
-à présent indigne de votre affection; mais votre promesse, pourquoi la
-méprisez-vous?--Corinne, répondit Oswald, jamais l'idée de vous quitter
-ne s'est approchée de mon coeur; je voulais seulement réfléchir sur
-notre sort, et recueillir mes esprits avant de vous revoir.--Eh bien,
-dit alors Corinne en essayant de paraître calme, vous en avez eu le
-temps pendant ces mortelles heures qui ont failli me coûter la vie: vous
-en avez eu le temps; parlez donc, et dites-moi ce que vous avez résolu.»
-Oswald, effrayé du son de voix de Corinne, qui trahissait son émotion
-intérieure, se mit à genoux devant elle, et lui dit: «Corinne, le coeur
-de ton ami n'est point changé; qu'ai-je donc appris qui pût me
-désenchanter de toi? Mais, écoute.» Et comme elle tremblait toujours
-plus fortement, il reprit avec instance: «Écoute sans terreur celui qui
-ne peut vivre et te savoir malheureuse.--Ah! s'écria Corinne, c'est de
-mon bonheur que vous parlez; il ne s'agit déjà plus du vôtre. Je ne
-repousse pas votre pitié: dans ce moment j'en ai besoin; mais
-pensez-vous cependant que ce soit d'elle seule que je veuille
-vivre?--Non, c'est de mon amour que nous vivrons tous les deux, dit
-Oswald; je reviendrai...--Vous reviendrez! interrompit Corinne; ah! vous
-voulez donc partir? Qu'est-il arrivé, qu'y a-t-il de changé depuis hier?
-Malheureuse que je suis!--Chère amie, que ton coeur ne se trouble pas
-ainsi, reprit Oswald, et laisse-moi, si je puis, te révéler ce que
-j'éprouve, c'est moins que tu ne crains, bien moins. Mais il faut,
-dit-il en faisant effort sur lui-même pour s'expliquer, il faut pourtant
-que je connaisse les raisons que mon père peut avoir eues pour
-s'opposer, il y a sept ans, à notre union: il ne m'en a jamais parlé,
-j'ignore tout à cet égard; mais son ami le plus intime, qui vit encore
-en Angleterre, saura quels étaient ses motifs. Si, comme je le crois,
-ils ne tiennent qu'à des circonstances peu importantes, je les compterai
-pour rien; je te pardonnerai d'avoir quitté le pays de ton père et le
-mien, une si noble patrie; j'espérerai que l'amour t'y rattachera, et
-que tu préféreras le bonheur domestique, les vertus sensibles et
-naturelles, à l'éclat même de ton génie; j'espérerai tout, je ferai
-tout. Mais si mon père s'était prononcé contre toi, Corinne, je ne
-serais l'époux d'une autre, mais jamais aussi je ne pourrais être le
-tien.»
-
-Quand ces paroles furent dites, une sueur froide coula sur le front
-d'Oswald, et l'effort qu'il avait fait pour parler ainsi était tel, que
-Corinne, ne pensant qu'à l'état où elle le voyait, fut quelque temps
-sans lui répondre; et, prenant sa main, elle lui dit: «Quoi! vous
-partez! quoi! vous allez en Angleterre sans moi!» Oswald se tut. «Cruel!
-s'écria Corinne avec désespoir, vous ne répondez rien, vous ne combattez
-pas ce que je vous dis! Ah! c'est donc vrai! Hélas! tout en le disant,
-je ne le croyais pas encore.--J'ai retrouvé, grâce à vos soins, répondit
-Oswald, la vie que j'étais près de perdre; cette vie appartient à mon
-pays pendant la guerre. Si je puis m'unir à vous, nous ne nous
-quitterons plus, et je vous rendrai votre nom et votre existence en
-Angleterre. Si cette destinée trop heureuse m'était interdite, je
-reviendrais, à la paix, en Italie; je resterais longtemps auprès de
-vous, et je ne changerais rien à votre sort qu'en vous donnant un fidèle
-ami de plus.--Ah! vous ne changeriez rien à mon sort, dit Corinne, quand
-vous êtes devenu mon seul intérêt au monde, quand j'ai goûté de cette
-coupe enivrante qui donne le bonheur ou la mort! Mais, au moins,
-dites-moi, ce départ, quand aura-t-il lieu? combien de jours me
-reste-t-il?--Chère amie, dit Oswald en la serrant contre son coeur, je
-jure qu'avant trois mois je ne te quitterai pas, et peut-être même
-alors...--Trois mois! s'écria Corinne; je vivrai donc encore tout ce
-temps: c'est beaucoup, je n'en espérais pas tant. Allons, je me sens
-mieux; c'est un avenir que trois mois,--dit-elle avec un mélange de
-tristesse et de joie qui toucha profondément Oswald. Tous deux alors
-montèrent en silence dans la voiture qui les conduisit à Naples.
-
-
-CHAPITRE II
-
-En arrivant, ils trouvèrent le prince Castel-Forte, qui les attendait à
-l'auberge. Le bruit s'était répandu que lord Nelvil avait épousé
-Corinne; et quoique cette nouvelle fît une grande peine à ce prince, il
-était venu pour s'assurer par lui-même si cela était vrai, et pour se
-rattacher de quelque manière encore à la société de son amie, lors même
-qu'elle serait pour jamais liée à un autre. La mélancolie de Corinne,
-l'état d'abattement dans lequel, pour la première fois, il la voyait,
-lui causèrent une vive inquiétude; mais il n'osa point l'interroger,
-parce qu'elle semblait fuir toute conversation à ce sujet. Il est des
-situations de l'âme où l'on redoute de se confier à personne; il
-suffirait d'une parole qu'on dirait ou qu'en entendrait pour dissiper à
-nos propres yeux l'illusion qui nous fait supporter l'existence; et
-l'illusion dans les sentiments passionnés, de quelque genre qu'ils
-soient, a cela de particulier qu'on se ménage soi-même comme on
-ménagerait un ami que l'on craindrait d'affliger en l'éclairant, et que,
-sans s'en apercevoir, l'on met sa propre douleur sous la protection de
-sa propre pitié.
-
-Le lendemain, Corinne, qui était la personne du monde la plus naturelle,
-et ne cherchait point à faire effet par sa douleur, essaya de paraître
-gaie, de se ranimer encore, et pensa même que le meilleur moyen pour
-retenir Oswald était de se montrer aimable comme autrefois; elle
-commençait donc avec vivacité un sujet d'entretien intéressant, puis
-tout à coup la distraction s'emparait d'elle, et ses regards erraient
-sans objet. Elle, qui possédait au plus haut degré la facilité de la
-parole, hésitait dans le choix des mots, et quelquefois elle se servait
-d'une expression qui n'avait pas le moindre rapport avec ce qu'elle
-voulait dire. Alors elle riait d'elle-même; mais, à travers ce rire, ses
-yeux se remplissaient de larmes. Oswald était au désespoir de la peine
-qu'il lui causait; il voulait s'entretenir seul avec elle, mais elle en
-évitait avec soin les occasions.
-
-«Que voulez-vous avoir de moi? lui dit-elle un jour qu'il insistait pour
-lui parler. Je me regrette, voilà tout. J'avais quelque orgueil de mon
-talent; j'aimais le succès, la gloire; les suffrages même des
-indifférents étaient l'objet de mon ambition: mais à présent je ne me
-soucie de rien, et ce n'est pas le bonheur qui m'a détachée de ces vains
-plaisirs, c'est un profond découragement. Je ne vous en accuse pas; il
-vient de moi, peut-être en triompherai-je: il se passe tant de choses au
-fond de l'âme que nous ne pouvons ni prévoir ni diriger! Mais je vous
-rends justice, Oswald, vous souffrez de ma peine, je le vois. J'ai aussi
-pitié de vous; pourquoi ce sentiment ne nous conviendrait-il pas à tous
-les deux? Hélas! il peut s'adresser à tout ce qui respire, sans
-commettre beaucoup d'erreurs.»
-
-Oswald n'était pas alors moins malheureux que Corinne; il l'aimait
-vivement, mais son histoire l'avait blessé dans sa manière de penser et
-dans ses affections. Il lui semblait voir clairement que son père avait
-tout prévu, tout jugé d'avance pour lui, et que c'était mépriser ses
-avertissements que de prendre Corinne pour épouse: cependant il ne
-pouvait y renoncer, et se trouvait replongé dans les incertitudes dont
-il espérait sortir en connaissant le sort de son amie. Elle, de son
-côté, n'avait pas souhaité le lien du mariage avec Oswald; et si elle
-s'était crue certaine qu'il ne la quitterait jamais, elle n'aurait eu
-besoin de rien de plus pour être heureuse; mais elle le connaissait
-assez pour savoir qu'il ne concevait le bonheur que dans la vie
-domestique, et que s'il abjurait le dessein de l'épouser, ce ne pouvait
-jamais être qu'en l'aimant moins. Le départ d'Oswald pour l'Angleterre
-lui paraissait un signal de mort; elle savait combien les moeurs et les
-opinions de ce pays avaient d'influence sur lui: c'est en vain qu'il
-formait le projet de passer sa vie avec elle en Italie; elle ne doutait
-point qu'en se retrouvant dans sa patrie, l'idée de la quitter une
-seconde fois ne lui devînt odieuse. Enfin elle sentait que tout son
-pouvoir venait de son charme; et qu'est-ce que ce pouvoir en absence?
-qu'est-ce que les souvenirs de l'imagination, lorsque de toutes parts
-l'on est cerné par la force et la réalité d'un ordre social d'autant
-plus dominateur qu'il est fondé sur des idées nobles et pures?
-
-Corinne, tourmentée par ces réflexions, aurait souhaité d'exercer
-quelque empire sur son sentiment pour Oswald. Elle tâchait de
-s'entretenir avec le prince Castel-Forte sur les objets qui l'avaient
-toujours intéressée, la littérature et les beaux-arts; mais lorsque
-Oswald entrait dans la chambre, la dignité de son maintien, un regard
-mélancolique qu'il jetait sur Corinne, et qui semblait lui dire:
-_Pourquoi voulez-vous renoncer à moi?_ détruisait tous ses projets.
-Vingt fois Corinne voulut dire à lord Nelvil que son irrésolution
-l'offensait, et qu'elle était décidée à s'éloigner de lui; mais elle le
-voyait tantôt appuyer sa tête sur sa main comme un homme accablé par des
-sentiments douloureux, tantôt respirer avec effort, ou rêver sur les
-bords de la mer, ou lever les yeux vers le ciel quand des sons
-harmonieux se faisaient entendre; et ces mouvements si simples, dont la
-magie n'était connue que d'elle, renversaient soudain tous ses efforts.
-L'accent, la physionomie, une certaine grâce dans chaque geste, révèle à
-l'amour les secrets les plus intimes de l'âme; et peut-être est-il vrai
-qu'un caractère froid en apparence, tel que celui de lord Nelvil, ne
-pouvait être pénétré que par celle qui l'aimait: l'indifférence, ne
-devinant rien, ne peut juger que ce qui se montre. Corinne, dans le
-silence de la réflexion, essayait ce qui lui avait réussi autrefois
-quand elle croyait aimer: elle appelait à son secours son esprit
-d'observation, qui découvrait avec sagacité les moindres faiblesses;
-elle tâchait d'exciter son imagination à lui représenter Oswald sous des
-traits moins séduisants; mais il n'y avait rien en lui qui ne fût noble,
-touchant et simple; et comment défaire à ses propres yeux le charme d'un
-caractère et d'un esprit parfaitement naturels? Il n'y a que
-l'affectation qui puisse donner lieu à ces réveils subits du coeur
-étonné d'avoir aimé.
-
-Il existait d'ailleurs entre Oswald et Corinne une sympathie singulière
-et toute-puissante: leurs goûts n'étaient point les mêmes, leurs
-opinions s'accordaient rarement, et dans le fond de leur âme, néanmoins,
-il y avait des mystères semblables, des émotions puisées à la même
-source, enfin je ne sais quelle ressemblance secrète qui supposait une
-même nature, bien que toutes les circonstances extérieures l'eussent
-modifiée différemment. Corinne s'aperçut donc, et ce fut avec effroi,
-qu'elle avait encore augmenté son sentiment pour Oswald en l'observant
-de nouveau, en le jugeant en détail, en luttant vivement contre
-l'impression qu'il lui faisait.
-
-Elle offrit au prince Castel-Forte de revenir à Rome ensemble; et lord
-Nelvil sentit qu'elle voulait éviter ainsi d'être seule avec lui; il en
-eut de la tristesse, mais il ne s'y opposa pas: il ne savait plus si ce
-qu'il pouvait faire pour Corinne suffirait à son bonheur, et cette
-pensée le rendait timide. Corinne cependant aurait voulu qu'il refusât
-le prince Castel-Forte pour compagnon de voyage; mais elle ne le dit
-pas. Leur situation n'était plus simple comme autrefois; il n'y avait
-pas encore entre eux de la dissimulation, et néanmoins Corinne proposait
-ce qu'elle eût souhaité qu'Oswald refusât, et le trouble s'était mis
-dans une affection qui, pendant six mois, leur avait donné chaque jour
-un bonheur presque sans mélange.
-
-En retournant par Capoue et par Gaëte, en revoyant ces mêmes lieux
-qu'elle avait traversés peu de temps auparavant avec tant de délices,
-Corinne ressentait un amer souvenir. Cette nature si belle, qui
-maintenant l'appelait en vain au bonheur, redoublait encore sa
-tristesse. Quand ce beau ciel ne dissipe pas la douleur, son expression
-riante fait souffrir encore plus par le contraste. Ils arrivèrent à
-Terracine le soir, par une fraîcheur délicieuse, et la même mer brisait
-ses flots contre le même rocher. Corinne disparut après le souper;
-Oswald, ne la voyant pas revenir, sortit inquiet, et son coeur, comme
-celui de Corinne, le guida vers l'endroit où ils s'étaient reposés en
-allant à Naples. Il aperçut de loin Corinne, à genoux devant le rocher
-sur lequel ils s'étaient assis, et il vit, en regardant la lune, qu'elle
-était couverte d'un nuage, comme il y a deux mois, à la même heure.
-Corinne, à l'approche d'Oswald, se leva, et lui dit en lui montrant ce
-nuage: «Avais-je raison de croire aux présages? Mais n'est-il pas vrai
-qu'il y a quelque compassion dans le ciel? il m'avertissait de l'avenir,
-et aujourd'hui, vous le voyez, il porte mon deuil.
-
-«N'oubliez pas, Oswald, de remarquer si ce même nuage ne passera pas sur
-la lune quand je mourrai.--Corinne! Corinne! s'écria lord Nelvil, ai-je
-mérité que vous me fassiez expirer de douleur? Vous le pouvez
-facilement, je vous l'assure; parlez encore une fois ainsi, et vous me
-verrez tomber sans vie à vos pieds. Mais quel est donc mon crime? Vous
-êtes une personne indépendante de l'opinion par votre manière de penser;
-vous vivez dans un pays où cette opinion n'est jamais sévère, et, quand
-elle le serait, votre génie vous fait régner sur elle. Je veux, quoi
-qu'il arrive, passer mes jours près de vous; je le veux: d'où vient donc
-votre douleur? Si je ne pouvais être votre époux sans offenser un
-souvenir qui règne à l'égal de vous sur mon âme, ne m'aimeriez-vous donc
-pas assez pour trouver du bonheur dans ma tendresse, dans le dévouement
-de tous mes instants?--Oswald, dit Corinne, si je croyais que nous ne
-nous quittassions jamais, je ne souhaiterais rien de plus,
-mais...--N'avez-vous pas l'anneau, gage sacré?...--Je vous le rendrai,
-reprit-elle.--Non, jamais, dit-il.--Ah! je vous le rendrai,
-continua-t-elle, quand vous désirerez de le reprendre; et si vous
-cessiez de m'aimer, cet anneau même m'en instruira. Une ancienne
-croyance n'apprend-elle pas que le diamant est plus fidèle que l'homme,
-et qu'il se ternit quand celui qui l'a donné nous trahit?--Corinne, dit
-Oswald, vous osez parler de trahison! votre esprit s'égare, vous ne me
-connaissez plus.--Pardon, Oswald, pardon! s'écria Corinne; mais dans les
-passions profondes, le coeur est tout à coup doué d'un instinct
-miraculeux, et les souffrances sont des oracles. Que signifie donc cette
-palpitation douloureuse qui soulève mon sein? Ah! mon ami, je ne la
-redouterais pas si elle ne m'annonçait que la mort.»
-
-En achevant ces mots, Corinne s'éloigna précipitamment; elle craignait
-de s'entretenir longtemps avec Oswald; elle ne se complaisait point dans
-la douleur, et cherchait à briser les impressions de tristesse; mais
-elles n'en revenaient que plus violemment lorsqu'elle les avait
-repoussées. Le lendemain, quand ils traversèrent les marais Pontins, les
-soins d'Oswald pour Corinne furent encore plus tendres que la première
-fois; elle les reçut avec douceur et reconnaissance; mais il y avait
-dans son regard quelque chose qui disait: _Pourquoi ne me laissez-vous
-pas mourir?_
-
-
-CHAPITRE III
-
-Combien Rome semble déserte en revenant de Naples! On entre par la porte
-Saint-Jean-de-Latran, on traverse de longues rues solitaires; le bruit
-de Naples, sa population, la vivacité de ses habitants, accoutument à un
-certain degré de mouvement, qui d'abord fait paraître Rome
-singulièrement triste; l'on s'y plaît de nouveau après quelque temps de
-séjour: mais, quand on s'est habitué à une vie de distraction, on
-éprouve toujours une sensation mélancolique en rentrant en soi-même,
-dût-on s'y trouver bien. D'ailleurs le séjour de Rome, dans la saison de
-l'année où l'on était alors, à la fin de juillet, est très-dangereux. Le
-mauvais air rend plusieurs quartiers inhabitables, et la contagion
-s'étend souvent sur la ville entière. Cette année, particulièrement, les
-inquiétudes étaient encore plus grandes qu'à l'ordinaire, et tous les
-visages portaient l'empreinte d'une terreur secrète.
-
-En arrivant, Corinne trouva sur le seuil de sa porte un moine qui lui
-demanda la permission de bénir sa maison pour la préserver de la
-contagion; Corinne y consentit, et le prêtre parcourut toutes les
-chambres en y jetant de l'eau bénite, et en prononçant des prières
-latines. Lord Nelvil souriait un peu de cette cérémonie; Corinne en
-était attendrie. «Je trouve un charme indéfinissable, lui dit-elle, dans
-tout ce qui est religieux, je dirais même superstitieux, quand il n'y a
-rien d'hostile ni d'intolérant dans cette superstition: le secours divin
-est si nécessaire lorsque les pensées et les sentiments sortent du
-cercle commun de la vie! C'est pour les esprits distingués surtout que
-je conçois le besoin d'une protection surnaturelle.--Sans doute ce
-besoin existe, reprit lord Nelvil, mais est-ce ainsi qu'il peut être
-satisfait?--Je ne refuse jamais, reprit Corinne, une prière en
-association avec les miennes, de quelque part qu'elle me soit
-offerte.--Vous avez raison,» dit lord Nelvil; et il donna sa bourse pour
-les pauvres au prêtre vieux et timide, qui s'en alla en les bénissant
-tous les deux.
-
-Dès que les amis de Corinne la surent arrivée, ils se hâtèrent d'aller
-chez elle. Aucun ne s'étonna qu'elle revînt sans être la femme de lord
-Nelvil; aucun, du moins, ne lui demanda les motifs qui pouvaient avoir
-empêché cette union: le plaisir de la revoir était si grand, qu'il
-effaçait toute autre idée. Corinne s'efforçait de se montrer la même,
-mais elle ne pouvait y réussir; elle allait contempler les
-chefs-d'oeuvre de l'art, qui lui causaient jadis un plaisir si vif; et
-il y avait de la douleur au fond de tout ce qu'elle éprouvait. Elle se
-promenait tantôt à la villa Borghèse, tantôt près du tombeau de Cécilia
-Métella, et l'aspect de ces lieux, qu'elle aimait tant autrefois, lui
-faisait mal; elle ne goûtait plus cette douce rêverie qui, en faisant
-sentir l'instabilité de toutes les jouissances, leur donne un caractère
-encore plus touchant. Une pensée fixe et douloureuse l'occupait; la
-nature, qui ne dit rien que de vague, ne fait aucun bien quand une
-inquiétude positive nous domine.
-
-Enfin, dans les rapports de Corinne et d'Oswald il y avait une
-contrainte tout à fait pénible: ce n'était pas encore le malheur, car,
-dans les profondes émotions qu'il cause, il soulage quelquefois le coeur
-oppressé, et fait sortir de l'orage un éclair qui peut tout révéler;
-c'était une gêne réciproque, c'étaient de vaines tentatives pour
-échapper aux circonstances qui les accablaient tous les deux, et leur
-inspiraient un peu de mécontentement l'un de l'autre. Peut-on souffrir,
-en effet, sans en accuser ce qu'on aime? Ne suffirait-il pas d'un
-regard, d'un accent, pour tout effacer? mais ce regard, cet accent, ne
-vient pas quand il est attendu, ne vient pas quand il est nécessaire.
-Rien n'est motivé dans l'amour; il semble que ce soit une puissance
-divine qui pense et sent en nous, sans que nous puissions influer sur
-elle.
-
-Une maladie contagieuse, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps, se
-développa tout à coup dans Rome; une jeune femme en fut atteinte, et ses
-amis et sa famille, qui n'avaient pas voulu la quitter, périrent avec
-elle; la maison voisine de la sienne éprouva le même sort. L'on voyait
-passer à chaque heure, dans les rues de Rome, cette confrérie vêtue de
-blanc, et le visage voilé, qui accompagne les morts à l'église: on
-dirait que ce sont des ombres qui portent les morts. Ceux-ci sont
-placés, à visage découvert, sur une espèce de brancard; on jette
-seulement sur leurs pieds un satin jaune ou rose, et les enfants
-s'amusent souvent à jouer avec les mains glacées de celui qui n'est
-plus. Ce spectacle, terrible et familier tout à la fois, est accompagné
-du murmure sombre et monotone de quelques psaumes; c'est une musique
-sans modulation, où l'accent de l'âme humaine ne se fait déjà plus
-sentir.
-
-Un soir que lord Nelvil et Corinne étaient seuls ensemble, et que lord
-Nelvil souffrait beaucoup du sentiment douloureux et contraint qu'il
-apercevait dans Corinne, il entendit sous ses fenêtres ces sons lents et
-prolongés qui annonçaient une cérémonie funèbre; il écouta quelque temps
-en silence, puis il dit à Corinne: «Peut-être demain serai-je atteint
-aussi par cette maladie, contre laquelle il n'y a point de défense; et
-vous regretterez de n'avoir pas dit quelques paroles sensibles à votre
-ami un jour qui pouvait être le dernier de sa vie. Corinne, la mort nous
-menace de près tous les deux; n'est-ce donc pas assez des maux de la
-nature? faut-il encore nous déchirer le coeur mutuellement?» A
-l'instant, Corinne fut frappée par l'idée du danger que courait Oswald
-au milieu de la contagion; elle le supplia de quitter Rome. Il s'y
-refusa de la manière la plus absolue. Alors elle lui proposa d'aller
-ensemble à Venise; il y consentit avec bonheur; car c'était pour Corinne
-qu'il tremblait, en voyant la contagion prendre chaque jour de nouvelles
-forces.
-
-Leur départ fut fixé au surlendemain; mais, le matin de ce jour, lord
-Nelvil n'ayant pas vu Corinne la veille, parce qu'un Anglais de ses
-amis, qui quittait Rome, l'avait retenu, elle lui écrivit qu'une affaire
-indispensable et subite l'obligeait de partir pour Florence, et qu'elle
-irait le rejoindre dans quinze jours à Venise; elle le priait de passer
-par Ancône, ville pour laquelle elle lui donnait une commission qui
-semblait importante; le style de la lettre était d'ailleurs sensible et
-calme; et, depuis Naples, Oswald n'avait pas trouvé le langage de
-Corinne aussi tendre et aussi serein. Il crut donc à ce que cette lettre
-contenait, et se disposait à partir, lorsqu'il lui vint le désir de voir
-encore la maison de Corinne avant de quitter Rome. Il y va, la trouve
-fermée, frappe à la porte; la vieille femme qui la gardait lui dit que
-tous les gens de sa maîtresse sont partis avec elle, et ne répond pas un
-mot de plus à toutes ses questions. Il passe chez le prince
-Castel-Forte, qui ne savait rien de Corinne, et s'étonnait extrêmement
-qu'elle fût partie sans lui rien faire dire; enfin, l'inquiétude
-s'empara de lord Nelvil, et il imagina d'aller à Tivoli, pour voir
-l'homme d'affaires de Corinne, qui était établi là, et devait avoir reçu
-quelque ordre de sa part.
-
-Il monte à cheval, et, avec une promptitude extraordinaire qui venait de
-son agitation, il arrive à la maison de Corinne; toutes les portes en
-étaient ouvertes, il entre, parcourt quelques chambres sans trouver
-personne, pénètre enfin jusqu'à celle de Corinne; à travers l'obscurité
-qui y régnait, il la voit étendue sur son lit, et Thérésine seulement à
-côté d'elle. Il jette un cri en la reconnaissant; ce cri rappelle
-Corinne à elle-même; elle l'aperçoit, et, se soulevant, elle lui dit:
-«N'approchez pas, je vous le défends; je meurs si vous approchez de
-moi!» Une terreur sombre saisit Oswald; il pensa que son amie l'accusait
-de quelque crime caché qu'elle croyait avoir tout à coup découvert; il
-s'imagina qu'il en était haï, méprisé; et, tombant à genoux, il exprima
-cette crainte avec un désespoir et un abattement qui suggérèrent tout à
-coup à Corinne l'idée de profiter de son erreur, et elle lui commanda de
-s'éloigner d'elle pour jamais, comme s'il eût été coupable.
-
-Interdit, offensé, il allait sortir, il allait la quitter, lorsque
-Thérésine s'écria: «Ah! milord, abandonnerez-vous donc ma bonne
-maîtresse? Elle a écarté tout le monde, et ne voulait pas même de mes
-soins, parce qu'elle a la maladie contagieuse!» A ces mots, qui
-éclairèrent à l'instant Oswald sur la touchante ruse de Corinne, il se
-jeta dans ses bras avec un transport, avec un attendrissement qu'aucun
-moment de sa vie ne lui avait encore fait éprouver. En vain Corinne le
-repoussait, en vain elle se livrait à toute son indignation contre
-Thérésine. Oswald fit signe impérieusement à Thérésine de s'éloigner;
-et, pressant alors Corinne contre son coeur, la couvrant de ses larmes
-et de ses caresses: «A présent, s'écria-t-il, à présent tu ne mourras
-pas sans moi; et si le fatal poison coule dans tes veines, du moins,
-grâce au ciel, je l'ai respiré sur ton sein.--Cruel et cher Oswald, dit
-Corinne, à quel supplice tu me condamnes! mon Dieu! puisqu'il ne veut
-pas vivre sans moi, vous ne permettrez pas que cet ange de lumière
-périsse! non, vous ne le permettrez pas!» En achevant ces mots, les
-forces de Corinne l'abandonnèrent. Pendant huit jours elle fut dans le
-plus grand danger. Au milieu de son délire, elle répétait sans cesse:
-_Qu'on éloigne Oswald de moi! qu'il ne m'approche pas! qu'on lui cache
-où je suis!_ Et quand elle revenait à elle, et qu'elle le reconnaissait,
-elle lui disait: «Oswald! Oswald! vous êtes là: dans la mort comme dans
-la vie, nous serons donc réunis!» Et lorsqu'elle le voyait pâle, un
-effroi mortel la saisissait, et elle appelait, dans son trouble, au
-secours de lord Nelvil, les médecins, qui lui avaient donné la preuve de
-dévouement très-rare de ne point la quitter.
-
-Oswald tenait sans cesse dans ses mains les mains brûlantes de Corinne;
-il finissait toujours la coupe dont elle avait bu la moitié; enfin,
-c'était avec une telle avidité qu'il cherchait à partager le péril de
-son amie, qu'elle-même avait renoncé à combattre ce dévouement
-passionné; et, laissant tomber sa tête sur le bras de lord Nelvil, elle
-se résignait à sa volonté. Deux êtres qui s'aiment assez pour sentir
-qu'ils n'existeraient pas l'un sans l'autre ne peuvent-ils pas arriver à
-cette noble et touchante intimité qui met tout en commun, même la mort?
-Heureusement lord Nelvil ne prit point la maladie qu'il avait si bien
-soignée. Corinne en guérit; mais un autre mal pénétra plus avant que
-jamais dans son coeur. La générosité, l'amour, que son ami lui avait
-témoignés, redoublèrent encore l'attachement qu'elle ressentait pour
-lui.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Il fut donc convenu que, pour s'éloigner de l'air funeste de Rome,
-Corinne et lord Nelvil iraient à Venise ensemble. Ils étaient retombés
-dans leur silence habituel sur leurs projets futurs; mais ils se
-parlaient de leur sentiment avec plus de tendresse que jamais, et
-Corinne évitait aussi soigneusement que lord Nelvil le sujet de
-conversation qui troublait la délicieuse paix de leurs rapports mutuels.
-Un jour passé avec lui était une telle jouissance, il avait l'air de
-goûter avec tant de plaisir l'entretien de son amie, il suivait tous ses
-mouvements, il étudiait ses moindres désirs avec un intérêt si constant
-et si soutenu, qu'il semblait impossible qu'il pût exister autrement, et
-qu'il donnât tant de bonheur sans être lui-même heureux. Corinne puisait
-sa sécurité dans la félicité même qu'elle goûtait. On finit par croire,
-après quelques mois d'un tel état, qu'il est inséparable de l'existence,
-et que c'est ainsi que l'on vit. L'agitation de Corinne s'était donc
-calmée de nouveau, et de nouveau son imprévoyance était venue à son
-secours.
-
-Cependant, à la veille de quitter Rome, elle éprouvait un grand
-sentiment de mélancolie. Cette fois elle craignait et désirait que ce
-fût pour toujours. La nuit qui précédait le jour fixé pour son départ,
-comme elle ne pouvait dormir, elle entendit passer sous ses fenêtres une
-troupe de Romains et de Romaines qui se promenaient au clair de la lune
-en chantant. Elle ne put résister au désir de les suivre, et de
-parcourir ainsi encore une fois sa ville chérie; elle s'habilla, se fit
-suivre de loin par sa voiture et ses gens; et, se couvrant d'un voile
-pour n'être pas reconnue, rejoignit, à quelques pas de distance, cette
-troupe, qui s'était arrêtée sur le pont Saint-Ange, en face du mausolée
-d'Adrien. On eût dit qu'en cet endroit la musique exprimait la vanité
-des splendeurs de ce monde. On croyait voir dans les airs la grande
-ombre d'Adrien, étonnée de ne plus trouver sur la terre d'autres traces
-de sa puissance qu'un tombeau. La troupe continua sa marche toujours en
-chantant pendant le silence de la nuit, à cette heure où les heureux
-dorment. Cette musique si douce et si pure semblait se faire entendre
-pour consoler ceux qui souffraient Corinne la suivait, toujours
-entraînée par cet irrésistible charme de la mélodie, qui ne permet de
-sentir aucune fatigue, et fait marcher sur la terre avec des ailes.
-
-Les musiciens s'arrêtèrent devant la colonne Antonine et devant la
-colonne Trajane; ils saluèrent ensuite l'obélisque de
-Saint-Jean-de-Latran, et chantèrent en présence de chacun de ces
-édifices: le langage idéal de la musique s'accordait dignement avec
-l'expression idéale des monuments; l'enthousiasme régnait seul dans la
-ville pendant le sommeil de tous les intérêts vulgaires. Enfin la troupe
-des chanteurs s'éloigna, et laissa Corinne seule auprès du Colisée. Elle
-voulut entrer dans son enceinte pour y dire adieu à Rome antique. Ce
-n'est pas connaître l'impression du Colisée que de ne l'avoir vu que de
-jour; il y a dans le soleil d'Italie un éclat qui donne à tout un air de
-fête; mais la lune est l'astre des ruines. Quelquefois, à travers les
-ouvertures de l'amphithéâtre, qui semble s'élever jusqu'aux nues, une
-partie de la voûte du ciel paraît comme un rideau d'un bleu sombre placé
-derrière l'édifice. Les plantes qui s'attachent aux murs dégradés, et
-croissent dans les lieux solitaires, se revêtent des couleurs de la
-nuit; l'âme frissonne et s'attendrit tout à la fois en se trouvant seule
-avec la nature.
-
-L'un des côtés de l'édifice est beaucoup plus dégradé que l'autre; ainsi
-deux contemporains luttent inégalement contre le temps: il abat le plus
-faible, l'autre résiste encore, et tombe bientôt après. «Lieux
-solennels, s'écria Corinne, où dans ce moment nul être vivant n'existe
-avec moi, où ma voix seule répond à ma voix! comment les orages des
-passions ne sont-ils pas apaisés par ce calme de la nature, qui laisse
-si tranquillement passer les générations devant elle? L'univers n'a-t-il
-pas un autre but que l'homme, et toutes ces merveilles sont-elles là
-seulement pour se réfléchir dans notre âme? Oswald! Oswald! pourquoi
-donc vous aimer avec tant d'idolâtrie? pourquoi s'abandonner à ces
-sentiments d'un jour, en comparaison des espérances infinies qui nous
-unissent à la Divinité? mon Dieu! s'il est vrai, comme je le crois,
-qu'on vous admire d'autant plus qu'on est plus capable de réfléchir,
-faites-moi donc trouver dans la pensée un asile contre les tourments du
-coeur. Ce noble ami, dont les regards si touchants ne peuvent s'effacer
-de mon souvenir, n'est-il pas un être passager comme moi! Mais il y a
-là, parmi ces étoiles, un amour éternel qui peut seul suffire à
-l'immensité de nos voeux.» Corinne resta longtemps plongée dans ses
-rêveries; enfin elle s'achemina à sa demeure, à pas lents.
-
-Mais, avant de rentrer, elle voulut aller à Saint-Pierre pour y attendre
-le jour, monter sur la coupole, et dire adieu de cette hauteur à la
-ville de Rome. En s'approchant de Saint-Pierre, sa première pensée fut
-de se représenter cet édifice comme il serait quand, à son tour, il
-deviendrait une ruine, l'objet de l'admiration des siècles à venir. Elle
-s'imagina ces colonnes, à présent debout, à demi couchées sur la terre,
-ce portique brisé, cette voûte découverte; mais alors même l'obélisque
-des Égyptiens devait encore régner sur les ruines nouvelles: ce peuple a
-travaillé pour l'éternité terrestre. Enfin l'aurore parut, et, du sommet
-de Saint-Pierre, Corinne contempla Rome, jetée dans la campagne inculte
-comme une oasis dans les déserts de la Libye. La dévastation
-l'environne; mais cette multitude de clochers, de coupoles,
-d'obélisques, de colonnes qui la dominent, et sur lesquels cependant
-Saint-Pierre s'élève encore, donnent à son aspect une beauté toute
-merveilleuse. Cette ville possède un charme pour ainsi dire individuel.
-On l'aime comme un être animé; ses édifices, ses ruines sont des amis
-auxquels on dit adieu.
-
-Corinne adressa ses regrets au Colisée, au Panthéon, sa château
-Saint-Ange, à tous les lieux dont la vue avait tant de fois renouvelé
-les plaisirs de son imagination. «Adieu, terre des souvenirs,
-s'écria-t-elle; adieu, séjour où la vie ne dépend ni de la société ni
-des événements, où l'enthousiasme se ranime par les regards et par
-l'union intime de l'âme avec les objets extérieurs. Je pars, je vais
-suivre Oswald sans savoir seulement quel sort il me destine, lui que je
-préfère à l'indépendante destinée qui m'a fait passer des jours si
-heureux! Je reviendrai peut-être ici, mais le coeur blessé, l'âme
-flétrie; et vous-mêmes, beaux-arts, antiques monuments, soleil que j'ai
-tant de fois invoqué dans les contrées nébuleuses où je me trouvais
-exilée, vous ne pourrez plus rien pour moi.»
-
-Corinne versa des larmes en prononçant ces adieux; mais elle ne pensa
-pas un instant à laisser Oswald partir seul. Les résolutions qui
-viennent du coeur ont cela de particulier, qu'en les prenant on les
-juge, on les blâme souvent soi-même avec sévérité, sans cependant
-hésiter réellement à les prendre. Quand la passion se rend maîtresse
-d'un esprit supérieur, elle sépare entièrement le raisonnement de
-l'action, et, pour égarer l'une, elle n'a pas besoin de troubler
-l'autre.
-
-Les cheveux de Corinne et son voile, pittoresquement arrangés par le
-vent, donnaient à sa figure une expression tellement remarquable, qu'au
-sortir de l'église les gens du peuple qui la virent la suivirent jusqu'à
-sa voiture, et lui donnèrent les témoignages les plus vifs de leur
-enthousiasme. Corinne soupira de nouveau en quittant un peuple dont les
-impressions sont toujours si passionnées, et quelquefois si aimables.
-
-Mais ce n'était pas tout encore; il fallait que Corinne fût mise à
-l'épreuve des adieux et des regrets de ses amis. Ils inventèrent des
-fêtes pour la retenir encore quelques jours; ils composèrent des vers,
-pour lui répéter de mille manières qu'elle ne devait pas les quitter; et
-quand enfin elle partit, ils l'accompagnèrent tous à cheval jusqu'à
-vingt milles de Rome. Elle était profondément attendrie; Oswald baissait
-les yeux avec confusion; il se reprochait de la ravir à tant de
-jouissances, et cependant il savait que lui proposer de rester eût été
-plus cruel encore. Il se montrait personnel en éloignant ainsi Corinne
-de Rome, et néanmoins il ne l'était pas; car la crainte de l'affliger en
-partant seul agissait encore plus sur lui que le bonheur même qu'il
-goûtait avec elle. Il ne savait pas ce qu'il ferait, il ne voyait rien
-au delà de Venise. Il avait écrit en Écosse à l'un des amis de son père
-pour savoir si son régiment serait bientôt employé activement dans la
-guerre, et il attendait sa réponse. Quelquefois il formait le projet
-d'emmener Corinne avec lui en Angleterre, et il sentait aussitôt qu'il
-la perdait à jamais de réputation s'il la conduisait avec lui dans ce
-pays sans qu'elle fût sa femme; une autre fois, il voulait, pour adoucir
-l'amertume de la séparation, l'épouser secrètement avant de partir, et
-l'instant d'après il repoussait cette idée. «Y a-t-il des secrets pour
-les morts? se disait-il; et que gagnerais-je à faire un mystère d'une
-union qui n'est empêchée que par le culte d'un tombeau?» Enfin, il était
-bien malheureux. Son âme, qui manquait de force dans tout ce qui tenait
-au sentiment, était cruellement agitée par des affections contraires.
-Corinne s'en remettait à lui comme une victime résignée, elle s'exaltait
-à travers ses peines par les sacrifices mêmes qu'elle lui faisait, et
-par la généreuse imprudence de son coeur; tandis qu'Oswald, responsable
-du sort d'un autre, prenait à chaque instant de nouveaux liens sans
-acquérir la possibilité de s'y abandonner, et ne pouvait jouir ni de son
-amour ni de sa conscience, puisqu'il ne sentait l'un et l'autre que par
-leurs combats.
-
-Au moment où tous les amis de Corinne prirent congé d'elle, ils
-recommandèrent avec instance son bonheur à lord Nelvil. Ils le
-félicitèrent d'être aimé par la femme la plus distinguée, et ce fut
-encore une peine pour Oswald que le reproche secret que semblaient
-contenir ces félicitations. Corinne le sentit, et abrégea ces
-témoignages d'amitié, tout aimables qu'ils étaient. Cependant, quand ses
-amis, qui se retournaient de distance en distance pour le saluer encore,
-furent disparus à ses yeux, elle dit à lord Nelvil seulement ces mots:
-«Oswald, je n'ai plus d'autre ami que vous.» Oh! comme dans ce moment il
-se sentit le besoin de lui jurer qu'il serait son époux! Il fut près de
-le faire; mais quand on a souffert longtemps, une invincible défiance
-empêche de se livrer à ses premiers mouvements, et tous les partis
-irrévocables font trembler, alors même que le coeur les appelle. Corinne
-crut entrevoir ce qui se passait dans l'âme d'Oswald; et, par un
-sentiment de délicatesse, elle se hâta de diriger l'entretien sur la
-contrée qu'ils parcouraient ensemble.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Ils voyageaient au commencement du mois de septembre; le temps était
-superbe dans la plaine; mais quand ils entrèrent dans les Apennins, ils
-éprouvèrent la sensation de l'hiver. Les hautes montagnes troublent
-souvent la température du climat, et l'on réunit rarement la douceur de
-l'air au plaisir causé par l'aspect pittoresque des monts élevés. Un
-soir que Corinne et lord Nelvil étaient tous deux dans leur voiture, il
-s'éleva soudain un ouragan terrible; une obscurité profonde les
-entourait, et les chevaux, qui sont si vifs dans ces contrées qu'il faut
-les atteler par surprise, les menaient avec une inconcevable rapidité;
-ils sentaient l'un et l'autre une douce émotion en étant ainsi entraînés
-ensemble. «Ah! s'écria lord Nelvil, si l'on nous conduisait loin de tout
-ce que je connais sur la terre, si l'on pouvait gravir les monts,
-s'élancer dans une autre vie, où nous retrouverions mon père, qui nous
-recevrait, qui nous bénirait! Le veux-tu, chère amie?» Et il la serrait
-contre son coeur avec violence. Corinne n'était pas moins attendrie, et
-lui dit: «Fais ce que tu voudras de moi, enchaîne-moi comme une esclave
-à ta destinée; les esclaves autrefois n'avaient-elles pas des talents
-qui charmaient la vie de leurs maîtres? Eh bien, je serai de même pour
-toi; tu respecteras, Oswald, celle qui se dévoue ainsi à ton sort, et tu
-ne voudras pas que, condamnée par le monde, elle rougisse jamais à tes
-yeux.--Je le dois, s'écria lord Nelvil, je le veux, il faut tout obtenir
-ou tout sacrifier: il faut que je sois ton époux, ou que je meure
-d'amour à tes pieds, en étouffant les transports que tu m'inspires.
-Mais, je l'espère, oui, je pourrai m'unir à toi publiquement, me
-glorifier de ta tendresse. Ah! je t'en conjure, dis-le-moi, n'ai-je pas
-perdu dans ton affection par les combats qui me déchirent? Te crois-tu
-moins aimée?» Et en disant cela, son accent était si passionné, qu'il
-rendit un moment à Corinne toute sa confiance. Le sentiment le plus pur
-et le plus doux les animait tous les deux.
-
-Cependant les chevaux s'arrêtèrent; lord Nelvil descendit le premier; il
-sentit le vent froid qui soufflait avec âpreté, et dont il ne
-s'apercevait pas dans la voiture. Il pouvait se croire arrivé sur les
-côtes de l'Angleterre; l'air glacé qu'il respirait ne s'accordait plus
-avec la belle Italie; cet air ne conseillait pas, comme celui du Midi,
-l'oubli de tout, hors l'amour. Oswald rentra bientôt dans ses réflexions
-douloureuses; et Corinne, qui connaissait l'inquiète mobilité de son
-imagination, ne le devina que trop facilement.
-
-Le lendemain, ils arrivèrent à Notre-Dame-de-Lorette, qui est placée sur
-le haut de la montagne, et d'où l'on découvre la mer Adriatique. Pendant
-que lord Nelvil allait donner quelques ordres pour le voyage, Corinne se
-rendit à l'église, où l'image de la Vierge est renfermée, au milieu du
-choeur, dans une petite chapelle carrée revêtue de bas-reliefs assez
-remarquables. Le pavé de marbre qui environne ce sanctuaire est creusé
-par les pèlerins qui en ont fait le tour à genoux. Corinne fut attendrie
-en contemplant ces traces de la prière, et, se jetant à genoux aussi sur
-ce même pavé qui avait été pressé par un si grand nombre de malheureux,
-elle implora l'image de la bonté, le symbole de la sensibilité céleste.
-Oswald trouva Corinne prosternée devant ce temple, et baignée de pleurs.
-Il ne pouvait comprendre comment une personne d'un esprit si supérieur
-suivait ainsi les pratiques populaires. Elle aperçut ce qu'il pensait
-par ses regards, et lui dit: «Cher Oswald, n'arrive-t-il pas souvent que
-l'on n'ose élever ses voeux jusqu'à l'Être suprême? Comment lui confier
-toutes les peines du coeur? N'est-il donc pas doux alors de pouvoir
-considérer une femme comme l'intercesseur des faibles humains? Elle a
-souffert sur cette terre, puisqu'elle y a vécu; je l'implorais pour vous
-avec moins de rougeur; la prière directe m'eût semblé trop
-imposante.--Je ne la fais pas non plus toujours, cette prière directe,
-répondit Oswald; j'ai aussi mon intercesseur: l'ange gardien des
-enfants, c'est leur père; et depuis que le mien est dans le ciel, j'ai
-souvent éprouvé dans ma vie des secours extraordinaires, des moments de
-calme sans cause, des consolations inattendues; c'est aussi dans cette
-protection miraculeuse que j'espère pour sortir de ma perplexité.--Je
-vous comprends, dit Corinne; il n'y a personne, je crois, qui n'ait au
-fond de son âme une idée singulière et mystérieuse sur sa propre
-destinée. Un événement qu'on a toujours redouté, sans qu'il fût
-vraisemblable, et qui pourtant arrive; la punition d'une faute,
-quoiqu'il soit impossible de saisir les rapports qui lient nos malheurs
-avec elle, frappent souvent l'imagination. Depuis mon enfance, j'ai
-toujours craint de demeurer en Angleterre; eh bien, le regret de ne
-pouvoir y vivre sera peut-être la cause de mon désespoir; et je sens
-qu'à cet égard il y a quelque chose d'invincible dans mon sort, un
-obstacle contre lequel je lutte et me brise en vain. Chacun conçoit sa
-vie intérieurement tout autre qu'elle ne paraît. On croit confusément à
-une puissance surnaturelle qui agit à notre insu, et se cache sous la
-forme de circonstances extérieures, tandis qu'elle seule est l'unique
-cause de tout. Cher ami, les âmes capables de réflexion se plongent sans
-cesse dans l'abîme d'elles-mêmes, et n'en trouvent jamais la fin!»
-Oswald, lorsqu'il entendait parler ainsi Corinne, s'étonnait toujours de
-ce qu'elle pouvait tout à la fois éprouver des sentiments si passionnés,
-et planer, en les jugeant, sur ses propres impressions. «Non, se
-disait-il souvent, non, aucune autre société sur la terre ne peut
-suffire à celui qui goûta l'entretien d'une telle femme.»
-
-Ils arrivèrent de nuit à Ancône, parce que lord Nelvil craignait d'y
-être reconnu. Malgré ses précautions, il le fut, et le lendemain matin
-tous les habitants entourèrent la maison où il était. Corinne fut
-éveillée par les cris de _vive lord Nelvil! vive notre bienfaiteur!_ qui
-retentissaient sous ses fenêtres; elle tressaillit à ces mots, se leva
-précipitamment, et alla se mêler à la foule, pour entendre louer celui
-qu'elle aimait. Lord Nelvil, averti que le peuple le demandait avec
-véhémence, fut enfin obligé de paraître; il croyait que Corinne dormait
-encore, et qu'elle devait ignorer ce qui se passait. Quel fut son
-étonnement de la trouver au milieu de la place, déjà connue, déjà chérie
-par toute cette multitude reconnaissante, qui la suppliait de lui servir
-d'interprète! L'imagination de Corinne se plaisait un peu dans toutes
-les circonstances extraordinaires; et cette imagination était son
-charme, et quelquefois son défaut. Elle remercia lord Nelvil au nom du
-peuple, et le fit avec tant de grâce et de noblesse, que tous les
-habitants d'Ancône en étaient ravis; elle disait: _Nous_, en parlant
-d'eux: _Vous nous avez sauvés, nous vous devons la vie._ Et quand elle
-s'avança pour offrir, en leur nom, à lord Nelvil, la couronne de chêne
-et de laurier qu'ils avaient tressée pour lui, une émotion
-indéfinissable la saisit; elle se sentit intimidée en s'approchant
-d'Oswald. A ce moment, tout le peuple, qui en Italie est si mobile et si
-enthousiaste, se prosterna devant lui, et Corinne, involontairement,
-plia le genou en lui présentant la couronne. Lord Nelvil, à cette vue,
-fut tellement troublé, que, ne pouvant supporter plus longtemps cette
-scène publique et l'hommage que lui rendait celle qu'il adorait, il
-l'entraîna loin de la foule avec lui.
-
-En partant, Corinne, baignée de larmes, remercia tous les bons habitants
-d'Ancône, qui les accompagnaient de leurs bénédictions, tandis qu'Oswald
-se cachait dans le fond de la voiture, et répétait sans cesse: «Corinne
-à mes genoux! Corinne, sur les traces de laquelle je voudrais me
-prosterner! Ai-je mérité cet outrage? Me croyez-vous l'indigne
-orgueil...--Non sans doute, interrompit Corinne; mais j'ai été saisie
-tout à coup par ce sentiment de respect qu'une femme éprouve toujours
-pour l'homme qu'elle aime. Les hommages extérieurs sont dirigés vers
-nous; mais, dans la vérité, dans la nature, c'est la femme qui révère
-profondément celui qu'elle a choisi pour son défenseur.--Oui, je le
-serai, ton défenseur, jusqu'au dernier jour de ma vie, s'écria lord
-Nelvil, le ciel m'en est témoin! tant d'âme et tant de génie ne se
-seront pas en vain réfugiés à l'abri de mon amour.--Hélas! répondit
-Corinne, je n'ai besoin de rien que de cet amour; et quelle promesse
-pourrait m'en répondre? N'importe, je sens que tu m'aimes à présent plus
-que jamais; ne troublons pas ce retour.--Ce retour! interrompit
-Oswald.--Oui, je ne rétracte point cette expression, dit Corinne; mais
-ne l'expliquons pas,» continua-t-elle en faisant signe doucement à lord
-Nelvil de se taire.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Ils suivirent pendant deux jours les rivages de la mer Adriatique; mais
-cette mer ne produit point, du côté de la Romagne, l'effet de l'Océan,
-ni même de la Méditerranée; le chemin borde ses flots, et il y a du
-gazon sur ses rives: ce n'est pas ainsi qu'on se représente le
-redoutable empire des tempêtes. A Rimini et à Césène, on quitte la terre
-classique des événements de l'histoire romaine; et le dernier souvenir
-qui s'offre à la pensée, c'est le Rubicon traversé par César, lorsqu'il
-résolut de se rendre maître de Rome. Par un rapprochement singulier, non
-loin de ce Rubicon, on voit aujourd'hui la république de Saint-Marin,
-comme si ce dernier faible vestige de la liberté devait subsister à côté
-des lieux où la république du monde a été détruite. Depuis Ancône, on
-s'avance par degrés vers une contrée qui présente un aspect tout
-différent de celui de l'État ecclésiastique. Le Bolonais, la Lombardie,
-les environs de Ferrare et de Rovigo, sont remarquables par la beauté et
-la culture; ce n'est plus cette dévastation poétique qui annonçait
-l'approche de Rome et les événements terribles qui s'y sont passés. On
-quitte alors
-
- Les pins, deuil de l'été, parure des hivers[16],
-
-les cyprès conifères[17], images des obélisques, les montagnes et la
-mer. La nature, comme le voyageur, dit adieu par degrés aux rayons du
-Midi; d'abord les orangers ne croissent plus en plein air, ils sont
-remplacés par les oliviers, dont la verdure pâle et légère semble
-convenir aux bosquets qu'habitent les ombres dans l'Élysée; et, quelques
-lieues plus loin, les oliviers eux-mêmes disparaissent.
-
- [16] Vers de M. de Sabran.
-
- [17]
-
- _. . . . . . . et coniferi cupressi._
-
- VIRGILE.
-
-En entrant dans le Bolonais, on voit une plaine riante où les vignes, en
-forme de guirlandes, unissent les ormeaux entre eux; toute la campagne a
-l'air paré comme un jour de fête. Corinne se sentit émue par le
-contraste de sa disposition intérieure et de l'éclat resplendissant de
-la contrée qui frappait ses regards. «Ah! dit-elle à lord Nelvil en
-soupirant, la nature devrait-elle offrir ainsi tant d'images de bonheur
-aux amis qui peut-être vont se séparer!--Non, ils ne se sépareront pas,
-dit Oswald; chaque jour j'en ai moins la force. Votre inaltérable
-douceur joint encore le charme de l'habitude à la passion que vous
-inspirez. On est heureux avec vous, comme si vous n'étiez pas le génie
-le plus admirable, ou plutôt parce que vous l'êtes; car la supériorité
-véritable donne une parfaite bonté: on est content de soi, de la nature,
-des autres; quel sentiment amer pourrait-on éprouver?»
-
-Ils arrivèrent ensemble à Ferrare, l'une des villes d'Italie les plus
-tristes; car elle est à la fois vaste et déserte; le peu d'habitants
-qu'on y trouve de loin en loin, dans les rues, marchent lentement, comme
-s'ils étaient assurés d'avoir du temps pour tout. On ne peut concevoir
-comment c'est dans ces mêmes lieux que la cour la plus brillante a
-existé, celle qui fut chantée par l'Arioste et le Tasse: on y montre
-encore des manuscrits de leurs propres mains et de celle de l'auteur du
-_Pastor fido_.
-
-L'Arioste sut exister paisiblement au milieu d'une cour; mais l'on voit
-encore à Ferrare la maison où l'on osa renfermer le Tasse comme fou; et
-l'on ne peut lire sans attendrissement la foule de lettres où cet
-infortuné demande la mort qu'il a depuis si longtemps obtenue. Le Tasse
-avait cette organisation particulière du talent qui le rend si
-redoutable à ceux qui le possèdent: son imagination se retournait contre
-lui-même; il ne connaissait si bien tous les secrets de l'âme, il
-n'avait tant de pensées, que parce qu'il éprouvait beaucoup de peines.
-_Celui qui n'a pas souffert_, dit un prophète, _que sait-il?_
-
-Corinne, à quelques égards, avait une manière d'être semblable: son
-esprit était plus gai, ses impressions plus variées, mais son
-imagination avait de même besoin d'être extrêmement ménagée; car, loin
-de la distraire de ses chagrins, elle en accroissait la puissance. Lord
-Nelvil se trompait en croyant, comme il le faisait souvent, que les
-facultés brillantes de Corinne pouvaient lui donner des moyens de
-bonheur indépendants de ses affections. Quand une personne de génie est
-douée d'une sensibilité véritable, ses chagrins se multiplient par ses
-facultés mêmes: elle fait des découvertes dans sa propre peine comme
-dans le reste de la nature; et, le malheur du coeur étant inépuisable,
-plus on a d'idées, mieux on le sent.
-
-
-CHAPITRE VII
-
-On s'embarque sur la Brenta pour arriver à Venise, et des deux côtés du
-canal on voit les palais des Vénitiens, grands et un peu délabrés, comme
-la magnificence italienne. Ils sont ornés d'une manière bizarre, et qui
-ne rappelle en rien le goût antique. L'architecture vénitienne se
-ressent du commerce avec l'Orient; c'est un mélange de moresque et de
-gothique qui attire la curiosité sans plaire à l'imagination. Le
-peuplier, cet arbre régulier comme l'architecture, borde le canal
-presque partout. Le ciel est d'un bleu vif qui contraste avec le vert
-éclatant de la campagne; ce vert est entretenu par l'abondance excessive
-des eaux: le ciel et la terre sont ainsi de deux couleurs si fortement
-tranchées, que cette nature elle-même a l'air d'être arrangée avec une
-sorte d'apprêt, et l'on n'y trouve point le vague mystérieux qui fait
-aimer le midi de l'Italie. L'aspect de Venise est plus étonnant
-qu'agréable; on croit d'abord voir une ville submergée, et la réflexion
-est nécessaire pour admirer le génie des mortels qui ont conquis cette
-demeure sur les eaux. Naples est bâtie en amphithéâtre au bord de la
-mer, mais Venise étant sur un terrain tout à fait plat, les clochers
-ressemblent au mât d'un vaisseau qui resterait immobile au milieu des
-ondes. Un sentiment de tristesse s'empare de l'imagination en entrant
-dans Venise. On prend congé de la végétation; on ne voit pas même une
-mouche dans ce séjour; tous les animaux en sont bannis; et l'homme seul
-est là pour lutter contre la mer.
-
-Le silence est profond dans cette ville, dont les rues sont des canaux,
-et le bruit des rames est l'unique interruption à ce silence. Ce n'est
-pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas un arbre; ce n'est pas la ville,
-puisqu'on n'y entend pas le moindre mouvement; ce n'est pas même un
-vaisseau, puisqu'on n'avance pas: c'est une demeure dont l'orage fait
-une prison; car il y a des moments où l'on ne peut sortir ni de la
-ville, ni de chez soi. On trouve des hommes du peuple à Venise qui n'ont
-jamais été d'un quartier à l'autre, qui n'ont pas vu la place
-Saint-Marc, et pour qui la vue d'un cheval ou d'un arbre serait une
-véritable merveille. Ces gondoles noires qui glissent sur les canaux
-ressemblent à des cercueils ou à des berceaux, à la dernière et à la
-première demeure de l'homme. Le soir on ne voit passer que le reflet des
-lanternes qui éclairent les gondoles; car, alors, leur couleur noire
-empêche de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui glissent
-sur l'eau, guidées par une petite étoile. Dans ce séjour tout est
-mystère, le gouvernement, les coutumes et l'amour. Sans doute il y a
-beaucoup de jouissances pour le coeur et la raison quand on parvient à
-pénétrer dans tous ces secrets; mais les étrangers doivent trouver
-l'impression du premier moment singulièrement triste.
-
-Corinne, qui croyait aux pressentiments, et dont l'imagination ébranlée
-faisait de tout des présages, dit à lord Nelvil: «D'où vient la
-mélancolie profonde dont je me sens saisie en entrant dans cette ville?
-n'est-ce pas une preuve qu'il m'y arrivera quelque grand malheur?» Comme
-elle prononçait ces mots, elle entendit partir trois coups de canon
-d'une des îles de la lagune. Corinne tressaillit à ce bruit, et demanda
-à ses gondoliers quelle en était la cause. _C'est une religieuse qui
-prend le voile_, répondirent-ils, _dans un de ces couvents au milieu de
-la mer. L'usage est chez nous qu'à l'instant où les femmes prononcent
-les voeux religieux, elles jettent derrière elles un bouquet de fleurs
-qu'elles portaient pendant la cérémonie. C'est le signe du renoncement
-au monde; et les coups de canon que vous venez d'entendre annonçaient ce
-moment comme nous sommes entrés dans Venise._ Ces paroles firent
-frissonner Corinne. Oswald sentit ses mains froides dans les siennes, et
-une pâleur mortelle couvrait son visage. «Chère amie, lui dit-il,
-comment recevez-vous une si vive impression du hasard le plus
-simple?--Non, dit Corinne, cela n'est pas simple; croyez-moi, les fleurs
-de la vie sont pour toujours jetées derrière moi.--Quand je t'aime plus
-que jamais, interrompit Oswald, quand toute mon âme est à toi...--Ces
-foudres de la guerre, continua Corinne, dont le bruit annonce ailleurs
-ou la victoire ou la mort, sont ici consacrées à célébrer l'obscur
-sacrifice d'une jeune fille. C'est un innocent emploi de ces armes
-terribles qui bouleversent le monde. C'est un avis solennel qu'une femme
-résignée donne aux femmes qui luttent encore contre le destin.»
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-La puissance du gouvernement de Venise, pendant les dernières années de
-son existence, consistait presque en entier dans l'empire de l'habitude
-et de l'imagination. Il avait été terrible, il était devenu très-doux;
-il avait été courageux, il était devenu timide. La haine contre lui
-s'est facilement réveillée parce qu'il avait été redoutable; on l'a
-facilement renversé, parce qu'il ne l'était plus. C'était une
-aristocratie qui cherchait beaucoup la faveur populaire, mais qui la
-cherchait à la manière du despotisme, en amusant le peuple, mais non en
-l'éclairant. Cependant c'est un état assez agréable pour un peuple que
-d'être amusé, surtout dans les pays où les goûts de l'imagination sont
-développés par le climat et les beaux-arts jusque dans la dernière
-classe de la société. On ne donnait point au peuple les grossiers
-plaisirs qui l'abrutissent, mais de la musique, des tableaux, des
-improvisateurs, des fêtes; et le gouvernement soignait là ses sujets,
-comme un sultan son sérail. Il leur demandait seulement, comme à des
-femmes, de ne point se mêler de politique, de ne point juger l'autorité;
-mais, à ce prix, il leur promettait beaucoup d'amusement, et même assez
-d'éclat; car les dépouilles de Constantinople qui enrichissent les
-églises, les étendards de Chypre et de Candie qui flottent sur la place
-publique, les chevaux de Corinthe, réjouissent les regards du peuple, et
-le lion ailé de Saint-Marc lui paraît l'emblème de sa gloire.
-
-Le système du gouvernement interdisant à ses sujets l'occupation des
-affaires politiques, et la situation de la ville rendant impossibles
-l'agriculture, la promenade et la chasse, il ne restait aux Vénitiens
-d'autre intérêt que l'amusement: aussi cette ville était-elle une ville
-de plaisirs. Le dialecte vénitien est doux et léger comme un souffle
-agréable: on ne conçoit pas comment ceux qui ont résisté à la ligue de
-Cambrai parlaient une langue si flexible. Ce dialecte est charmant,
-quand on le consacre à la grâce ou à la plaisanterie; mais quand on s'en
-sert pour des objets plus graves, quand on entend des vers sur la mort,
-avec ces sons si délicats et presque enfantins, on croirait que cet
-événement, ainsi chanté, n'est qu'une fiction poétique.
-
-Les hommes, en général, ont plus d'esprit encore à Venise que dans le
-reste de l'Italie, parce que le gouvernement, tel qu'il était, leur a
-plus souvent offert des occasions de penser; mais leur imagination n'est
-pas naturellement aussi ardente que dans le midi de l'Italie; et la
-plupart des femmes, quoique très-aimables, ont pris, par l'habitude de
-vivre dans le monde, un langage de _sentimentalité_ qui, ne gênant en
-rien la liberté des moeurs, ne fait que mettre de l'affectation dans la
-galanterie. Le grand mérite des Italiennes, à travers tous leurs torts,
-c'est de n'avoir aucune vanité: ce mérite est un peu perdu à Venise, où
-il y a plus de société que dans aucune autre ville d'Italie; car la
-vanité se développe surtout par la société. On y est applaudi si vite et
-si souvent, que tous les calculs y sont instantanés, et que, pour le
-succès, _l'on n'y fait pas de crédit au temps_ d'une minute. Néanmoins
-on trouvait encore à Venise beaucoup de traces de l'originalité et de la
-facilité des manières italiennes. Les plus grandes dames recevaient
-toutes leurs visites dans les cafés de la place Saint-Marc, et cette
-confusion bizarre empêchait que les salons ne devinssent trop
-sérieusement une arène pour les prétentions de l'amour-propre.
-
-Il restait aussi quelques traces des moeurs populaires et des usages
-antiques. Or ces usages supposent toujours du respect pour les ancêtres,
-et une certaine jeunesse de coeur qui ne se lasse point du passé ni de
-l'attendrissement qu'il cause; l'aspect de la ville est d'ailleurs à lui
-seul singulièrement propre à réveiller une foule de souvenirs et
-d'idées. La place de Saint-Marc, tout environnée de tentes bleues, sous
-lesquelles se reposent une foule de Turcs, de Grecs et d'Arméniens, est
-terminée à l'extrémité par l'église, dont l'extérieur ressemble plutôt à
-une mosquée qu'à un temple chrétien: ce lieu donne une idée de la vie
-indolente des Orientaux, qui passent leurs jours dans les cafés à boire
-du sorbet et à fumer des parfums; on voit quelquefois à Venise des Turcs
-et des Arméniens passer nonchalamment couchés dans des barques
-découvertes, et des pots de fleurs à leurs pieds.
-
-Les hommes et les femmes de la première qualité ne sortaient jamais que
-revêtus d'un domino noir; souvent aussi des gondoles toujours noires,
-car le système de l'égalité porte à Venise principalement sur les objets
-extérieurs, sont conduites par des bateliers vêtus de blanc, avec des
-ceintures roses: ce contraste a quelque chose de frappant: on dirait que
-l'habit de fête est abandonné au peuple, tandis que les grands de l'État
-sont toujours voués au deuil. Dans la plupart des villes européennes, il
-faut que l'imagination des écrivains écarte soigneusement ce qui se
-passe tous les jours, parce que nos usages, et même notre luxe, ne sont
-pas poétiques. Mais à Venise rien n'est vulgaire en ce genre; les canaux
-et les barques font un tableau pittoresque des plus simples événements
-de la vie.
-
-Sur le quai des Esclavons, l'on rencontre habituellement des
-marionnettes, des charlatans et des conteurs, qui s'adressent de toutes
-les manières à l'imagination du peuple; les conteurs surtout sont dignes
-d'attention; ce sont ordinairement des épisodes du Tasse et de l'Arioste
-qu'ils récitent en prose, à la grande admiration de ceux qui les
-écoutent. Les auditeurs, assis en rond autour de celui qui parle, sont
-pour la plupart, à demi vêtus, immobiles par excès d'attention; on leur
-apporte de temps en temps des verres d'eau, qu'ils paient comme du vin
-ailleurs; et ce simple rafraîchissement est tout ce qu'il faut à ce
-peuple pendant des heures entières, tant son esprit est occupé. Le
-conteur fait des gestes les plus animés du monde; sa voix est haute, il
-se fâche, il se passionne; et cependant on voit qu'il est, au fond,
-parfaitement tranquille, et l'on pourrait lui dire, comme Sapho à la
-bacchante qui s'agitait de sang-froid: _Bacchante, qui n'es pas ivre,
-que me veux-tu?_ Néanmoins la pantomime animée des habitants du Midi ne
-donne pas l'idée de l'affectation: c'est une habitude singulière qui
-leur a été transmise par les Romains, aussi grands gesticulateurs; elle
-tient à leur disposition vive, brillante et poétique.
-
-L'imagination d'un peuple captivé par les plaisirs était facilement
-effrayée par le prestige de puissance dont le gouvernement vénitien
-était environné. L'on ne voyait jamais un soldat à Venise; on courait au
-spectacle quand par hasard, dans les comédies, on en faisait paraître un
-avec un tambour; mais il suffisait que le sbire de l'inquisition d'État,
-portant un ducat sur son bonnet, se montrât, pour faire rentrer dans
-l'ordre trente mille hommes rassemblés un jour de fête publique. Ce
-serait une belle chose si ce simple pouvoir venait du respect pour la
-loi; mais il était fortifié par la terreur des mesures secrètes
-qu'employait le gouvernement pour maintenir le repos dans l'État. Les
-prisons (chose unique) étaient dans le palais même du doge; il y en
-avait au-dessous de son appartement; _la Bouche du Lion_, où toutes les
-dénonciations étaient jetées, se trouve aussi dans le palais dont le
-chef du gouvernement faisait sa demeure: la salle où se tenaient les
-inquisiteurs d'État était tendue de noir, et le jour n'y venait que d'en
-haut; le jugement ressemblait d'avance à la condamnation; _le Pont des
-Soupirs_, c'est ainsi qu'on l'appelait, conduisait du palais du doge à
-la prison des criminels d'État. En passant sur le canal qui bordait ces
-prisons, on entendait crier: _Justice! secours!_ et ces voix gémissantes
-et confuses ne pouvaient pas être reconnues. Enfin, quand un criminel
-d'État était condamné, une barque venait le prendre pendant la nuit; il
-sortait par une petite porte qui s'ouvrait sur le canal; on le
-conduisait à quelque distance de la ville, et on le noyait dans un
-endroit des lagunes où il était défendu de pêcher: horrible idée, qui
-perpétue le secret jusqu'après la mort, et ne laisse pas au malheureux
-l'espoir que ses restes du moins apprendront à ses amis qu'il a souffert
-et qu'il n'est plus!
-
-A l'époque où Corinne et lord Nelvil vinrent à Venise, il y avait près
-d'un siècle que de telles exécutions n'avaient plus lieu, mais le
-mystère qui frappe l'imagination existait encore; et bien que lord
-Nelvil fût plus loin que personne de se mêler en aucune manière des
-intérêts politiques d'un pays étranger, cependant il se sentait oppressé
-par cet arbitraire sans appel qui planait à Venise sur toutes les têtes.
-
-
-CHAPITRE IX
-
-«Il ne faut pas, dit Corinne à lord Nelvil, que vous vous en teniez
-seulement aux impressions pénibles que ces moyens silencieux du pouvoir
-ont produites sur vous; il faut que vous observiez aussi les grandes
-qualités de ce sénat qui faisait de Venise une république pour les
-nobles, et leur inspirait autrefois cette énergie, cette grandeur
-aristocratique, fruit de la liberté, alors même qu'elle est concentrée
-dans le petit nombre. Vous les verrez, sévères les uns pour les autres,
-établir du moins dans leur sein les vertus et les droits qui devaient
-appartenir à tous; vous les verrez paternels pour leurs sujets, autant
-qu'on peut l'être quand on considère cette classe d'hommes uniquement
-sous le rapport de son bien-être physique. Enfin vous leur trouverez un
-grand orgueil pour leur patrie, pour cette patrie qui est leur
-propriété, mais qu'ils savent néanmoins faire aimer du peuple même, qui,
-à tant d'égards, en est exclu.»
-
-Corinne et Oswald allèrent voir ensemble la salle où le grand conseil se
-rassemblait alors: elle est entourée des portraits de tous les doges;
-mais, à la place du portrait de celui qui fut décapité comme traître à
-sa patrie, on a peint un rideau noir sur lequel on a écrit le jour de sa
-mort et le genre de son supplice. Les habits royaux et magnifiques dont
-les images des autres doges sont revêtues ajoutent à l'impression de ce
-terrible rideau noir. Il y a dans cette salle un tableau qui représente
-le jugement dernier, et un autre le moment où le plus puissant des
-empereurs, Frédéric Barberousse, s'humilia devant le sénat de Venise.
-C'est une belle idée que de réunir ainsi tout ce qui doit exalter la
-fierté d'un gouvernement sur la terre, et courber cette même fierté
-devant le ciel. Corinne et lord Nelvil allèrent voir l'arsenal. Il y a
-devant la porte de l'arsenal deux lions sculptés en Grèce, puis
-transportés du port d'Athènes, pour être les gardiens de la puissance
-vénitienne; immobiles gardiens qui ne défendent que ce qu'on respecte.
-L'arsenal est rempli des trophées de la marine; la fameuse cérémonie des
-noces du doge avec la mer Adriatique, toutes les institutions de Venise,
-enfin, attestaient leur reconnaissance pour la mer. Ils ont, à cet
-égard, quelques rapports avec les Anglais, et lord Nelvil sentit
-vivement l'intérêt que ces rapports devaient exciter en lui.
-
-Corinne le conduisit au sommet de la tour appelée le clocher Saint-Marc,
-qui est à quelques pas de l'église. C'est de là que l'on découvre toute
-la ville au milieu des flots, et la digue immense qui la défend de la
-mer. On aperçoit dans le lointain les côtes de l'Istrie et de la
-Dalmatie. «Du côté de ces nuages, dit Corinne, il y a la Grèce; cette
-idée ne suffit-elle pas pour émouvoir? Là sont encore des hommes d'une
-imagination vive, d'un caractère enthousiaste, avilis par leur sort,
-mais destinés peut-être ainsi que nous à ranimer une fois les cendres de
-leurs ancêtres. C'est toujours quelque chose qu'un pays qui a existé,
-les habitants y rougissent au moins de leur état actuel, mais, dans les
-contrées que l'histoire n'a jamais consacrées, l'homme ne soupçonne pas
-même qu'il y ait une autre destinée que la servile obscurité qui lui a
-été transmise par ses aïeux.
-
-«Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, continua Corinne, et qui fut
-autrefois habitée par un peuple si guerrier, conserve encore quelque
-chose de sauvage. Les Dalmates savent si peu ce qui s'est passé depuis
-quinze siècles, qu'ils appellent encore les Romains les
-_tout-puissants_. Il est vrai qu'ils montrent des connaissances plus
-modernes en vous nommant, vous autres Anglais, les _guerriers de la
-mer_, parce que vous avez souvent abordé dans leurs ports; mais ils ne
-savent rien du reste de la terre. Je me plairais à voir, continua
-Corinne, tous les pays où il y a dans les moeurs, dans les costumes,
-dans le langage, quelque chose d'original. Le monde civilisé est bien
-monotone, et l'on en connaît tout en peu de temps; j'ai déjà vécu assez
-pour cela.--Quand on vit près de vous, interrompit lord Nelvil, voit-on
-jamais le terme de ce qui fait penser et sentir?--Dieu veuille, répondit
-Corinne, que ce charme ne s'épuise pas!
-
-«Mais donnons encore, poursuivit-elle, un moment à cette Dalmatie; quand
-nous serons descendus de la hauteur où nous sommes, nous n'apercevrons
-même plus les lignes incertaines qui nous indiquent ce pays de loin
-aussi confusément qu'un souvenir dans la mémoire des hommes. Il y a des
-improvisateurs parmi les Dalmates, les sauvages en ont aussi; on en
-trouvait chez les anciens Grecs; il y en a presque toujours parmi les
-peuples qui ont de l'imagination et point de vanité sociale; mais
-l'esprit naturel se tourne en épigrammes plutôt qu'en poésie dans les
-pays où la crainte d'être l'objet de la moquerie fait que chacun se hâte
-de saisir cette arme le premier. Les peuples aussi qui sont restés plus
-près de la nature ont conservé pour elle un respect qui sert très-bien
-l'imagination. _Les cavernes sont sacrées_, disent les Dalmates; sans
-doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre.
-Leur poésie ressemble un peu à celle d'Ossian, bien qu'ils soient
-habitants du Midi; mais il n'y a que deux manières très-distinctes de
-sentir la nature: l'aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille
-formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes écossais, à
-l'effroi du mystère, à la mélancolie qu'inspirent l'incertain et
-l'inconnu. Depuis que je vous connais, Oswald, ce dernier genre me
-plaît. Autrefois j'avais assez d'espérance et de vivacité pour aimer les
-images riantes, et jouir de la nature sans craindre la destinée.--Ce
-serait donc moi, dit Oswald, moi qui aurais flétri cette belle
-imagination à laquelle j'ai dû les jouissances les plus enivrantes de ma
-vie.--Ce n'est pas vous qu'il faut en accuser, répondit Corinne, mais
-une passion profonde. Le talent a besoin d'une indépendance intérieure
-que l'amour véritable ne permet jamais.--Ah! s'il est ainsi, s'écria
-lord Nelvil, que ton génie se taise, et que ton coeur soit tout à moi!»
-Il ne put prononcer ces paroles sans émotion, car elles promettaient
-dans sa pensée plus encore qu'il ne disait. Corinne le comprit, et n'osa
-répondre, de peur de rien déranger à la douce impression qu'elle
-éprouvait.
-
-Elle se sentait aimée; et comme elle était habituée à vivre dans un pays
-où les hommes sacrifient tout au sentiment, elle se rassurait
-facilement, et se persuadait que lord Nelvil ne pourrait pas se séparer
-d'elle; tout à la fois indolente et passionnée, elle s'imaginait qu'il
-suffisait de gagner des jours, et que le danger dont on ne parlait plus
-était passé. Corinne vivait enfin comme vivent la plupart des hommes
-lorsqu'ils sont menacés longtemps du même malheur; ils finissent par
-croire qu'il n'arrivera pas, seulement parce qu'il n'est pas encore
-arrivé.
-
-L'air de Venise, la vie qu'on y mène est singulièrement propre à bercer
-l'âme d'espérances: le tranquille balancement des barques porte à la
-rêverie et à la paresse. On entend quelquefois un gondolier qui, placé
-sur un pont de Rialto, se met à chanter une stance du Tasse, tandis
-qu'un autre gondolier lui répond par la stance suivante à l'autre
-extrémité du canal. La musique très-ancienne de ces stances ressemble au
-chant d'église, et de près on s'aperçoit de sa monotonie; mais en plein
-air, le soir, lorsque les sons se prolongent sur le canal comme les
-reflets du soleil couchant, et que les vers du Tasse prêtent aussi leurs
-beautés de sentiment à tout cet ensemble d'images et d'harmonie, il est
-impossible que ces chants n'inspirent pas une douce mélancolie. Oswald
-et Corinne se promenaient sur l'eau de longues heures, à côté l'un de
-l'autre; quelquefois ils disaient un mot; plus souvent, se tenant la
-main, ils se livraient en silence aux pensées vagues que font naître la
-nature et l'amour.
-
-
-
-
-LIVRE SEIZIÈME
-
-LE DÉPART ET L'ABSENCE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Dès que l'on sut l'arrivée de Corinne à Venise, chacun eut la plus
-grande curiosité de la voir. Quand elle se rendait dans un café de la
-place Saint-Marc, l'on se pressait en foule sous les galeries de cette
-place pour l'apercevoir un moment, et la société tout entière la
-recherchait avec l'empressement le plus vif. Elle aimait assez autrefois
-à produire cet effet brillant partout où elle se montrait, et elle
-avouait naturellement que l'admiration avait un grand charme pour elle.
-Le génie inspire le besoin de la gloire, et il n'est d'ailleurs aucun
-bien qui ne soit désiré par ceux à qui la nature a donné les moyens de
-l'obtenir. Néanmoins, dans sa situation actuelle, Corinne redoutait tout
-ce qui semblait en contraste avec les habitudes de la vie domestique, si
-chères à lord Nelvil.
-
-Corinne avait tort, pour son bonheur, de s'attacher à un homme qui
-devait contrarier son existence naturelle, et réprimer plutôt qu'exciter
-ses talents; mais il est aisé de comprendre comment une femme qui s'est
-beaucoup occupée des lettres et des beaux-arts peut aimer dans un homme
-des qualités et même des goûts qui diffèrent des siens. L'on est si
-souvent lassé de soi-même, qu'on ne peut être séduit par ce qui nous
-ressemble: il faut de l'harmonie dans les sentiments et de l'opposition
-dans les caractères, pour que l'amour naisse tout à la fois de la
-sympathie et de la diversité. Lord Nelvil possédait au suprême degré ce
-double charme. On était un avec lui dans l'habitude de la vie, par la
-douceur et la facilité de son entretien, et néanmoins ce qu'il avait
-d'irritable et d'ombrageux dans l'âme ne permettait jamais de se blaser
-sur la grâce et la complaisance de ses manières. Quoique la profondeur
-et l'étendue de ses idées le rendissent propre à tout, ses opinions
-politiques et ses goûts militaires lui inspiraient plus de penchant pour
-la carrière des actions que pour celle des lettres; il pensait que les
-actions sont toujours plus poétiques que la poésie elle-même. Il se
-montrait supérieur aux succès de son esprit, et parlait de lui, sous ce
-rapport, avec une grande indifférence. Corinne, pour lui plaire,
-cherchait à cet égard à l'imiter, et commençait à dédaigner ses propres
-succès littéraires, afin de ressembler davantage aux femmes modestes et
-retirées dont la patrie d'Oswald offrait le modèle.
-
-Cependant les hommages que Corinne reçut à Venise ne firent à lord
-Nelvil qu'une impression agréable. Il y avait tant de bienveillance dans
-l'accueil des Vénitiens, ils exprimaient avec tant de grâce et de
-vivacité le plaisir qu'ils trouvaient dans l'entretien de Corinne,
-qu'Oswald jouissait vivement d'être aimé par une femme d'un charme si
-séducteur et si généralement admiré. Il n'était plus jaloux de la gloire
-de Corinne, certain qu'il était qu'elle le préférait à tout, et son
-amour semblait encore augmenté par ce qu'il entendait dire d'elle. Il
-oubliait même l'Angleterre; il prenait quelque chose de l'insouciance
-des Italiens sur l'avenir. Corinne s'apercevait de ce changement, et son
-coeur imprudent en jouissait comme s'il avait pu durer toujours.
-
-L'italien est la seule langue de l'Europe dont les dialectes différents
-aient un génie à part. On peut faire des vers et écrire des livres dans
-chacun de ces dialectes, qui s'écartent plus ou moins de l'italien
-classique; mais, parmi les différents langages des divers États de
-l'Italie, il n'y a pourtant que le napolitain, le sicilien et vénitien
-qui aient l'honneur d'être comptés, et c'est le vénitien qui passe pour
-le plus original et le plus gracieux de tous. Corinne le prononçait avec
-une douceur charmante; et la manière dont elle chantait quelques
-_barcarolles_, dans le genre gai, prouvait qu'elle devait jouer la
-comédie aussi bien que la tragédie. On la tourmenta beaucoup pour
-prendre un rôle dans un opéra comique qu'on devait représenter en
-société la semaine suivante. Corinne, depuis qu'elle aimait Oswald,
-n'avait jamais voulu lui faire connaître son talent en ce genre; elle ne
-s'était pas senti assez de liberté d'esprit pour cet amusement, et
-quelquefois même elle s'était dit qu'un tel abandon de gaieté pouvait
-porter malheur; mais cette fois par une singularité de confiance, elle y
-consentit. Oswald l'en pressa vivement, et il fut convenu qu'elle
-jouerait _la Fille de l'air_; c'est ainsi que s'appelait la pièce que
-l'on choisit.
-
-Cette pièce, comme la plupart de celles de Gozzi, était composée de
-féeries extravagantes, très-originales et très-gaies. Truffaldin et
-Pantalon paraissent souvent, dans ces drames burlesques, à côté des plus
-grands rois de la terre. Le merveilleux y sert à la plaisanterie, mais
-le comique y est relevé par ce merveilleux même, qui ne peut jamais
-avoir rien de vulgaire ni de bas. _La Fille de l'air_ ou _Sémiramis dans
-sa jeunesse_ est la coquette douée par l'enfer et le ciel pour subjuguer
-le monde. Élevée dans un antre comme une sauvage, habile comme une
-enchanteresse, impérieuse comme une reine, elle réunit la vivacité
-naturelle à la grâce préméditée, le courage guerrier à la frivolité
-d'une femme, et l'ambition à l'étourderie. Ce rôle demande une verve
-d'imagination et de gaieté que l'inspiration seule du moment peut
-donner. Toute la société se réunit pour prier Corinne de s'en charger.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Il y a quelquefois dans la destinée un jeu bizarre et cruel; on dirait
-que c'est une puissance qui veut inspirer la crainte, et repousse la
-familiarité confiante; souvent, quand on se livre le plus à l'espérance,
-et surtout lorsqu'on a l'air de plaisanter avec le sort et de compter
-sur le bonheur, il se passe quelque chose de redoutable dans le tissu de
-notre histoire, et les fatales soeurs viennent y mêler leur fil noir, et
-brouiller l'oeuvre de nos mains.
-
-C'était le dix-sept de novembre que Corinne s'éveilla tout enchantée de
-jouer le soir la comédie. Elle choisit, pour paraître dans le premier
-acte en sauvage un vêtement très-pittoresque. Ses cheveux, qui devaient
-être épars, étaient pourtant arrangés avec un soin qui montrait un vif
-désir de plaire; et son habit élégant, léger et fantasque, donnait à sa
-noble figure un caractère de coquetterie et de malice singulièrement
-gracieux. Elle arriva dans le palais où la comédie devait être jouée.
-Tout le monde y était rassemblé; Oswald seul n'était pas encore arrivé.
-Corinne retarda tant qu'elle le put le spectacle, et commençait à
-s'inquiéter de son absence. Enfin, comme elle entrait sur le théâtre,
-elle l'aperçut dans un coin très-obscur du salon, mais enfin elle
-l'aperçut, et la peine même que lui avait causée l'attente redoublant sa
-joie, elle fut inspirée par la gaieté, comme elle l'était au Capitole
-par l'enthousiasme.
-
-Le chant et les paroles étaient entremêlés, et la pièce était faite de
-manière qu'il était permis d'improviser le dialogue; ce qui donnait à
-Corinne un grand avantage, et rendait la scène plus animée. Lorsqu'elle
-chantait, elle faisait sentir l'esprit des airs _bouffes_ italiens avec
-une élégance particulière. Ses gestes, accompagnés par la musique,
-étaient comiques et nobles tout à la fois; elle faisait rire sans cesser
-d'être imposante, et son rôle et son talent dominaient les acteurs et
-les spectateurs, en se moquant avec grâce des uns et des autres.
-
-Ah! qui n'aurait pas eu pitié de ce spectacle, si l'on avait su que ce
-bonheur si confiant allait attirer la foudre, et que cette gaieté si
-triomphante ferait bientôt place aux plus amères douleurs!
-
-Les applaudissements des spectateurs étaient si multipliés et si vrais,
-que leur plaisir se communiquait à Corinne; elle éprouvait cette sorte
-d'émotion que cause l'amusement quand il donne un sentiment vif de
-l'existence, quand il inspire l'oubli de la destinée, et dégage pour un
-moment l'esprit de tout lien comme de tout nuage. Oswald avait vu
-Corinne représenter la plus profonde douleur, dans un temps où il se
-flattait de la rendre heureuse; il la voyait maintenant exprimer une
-joie sans mélange, quand il venait de recevoir une nouvelle bien fatale
-pour tous deux. Plusieurs fois il eut la pensée d'arracher Corinne à
-cette gaieté téméraire; mais il goûtait un triste plaisir à voir encore
-quelques instants sur cet aimable visage la brillante expression du
-bonheur.
-
-A la fin de la pièce, Corinne parut élégamment habillée en reine
-amazone; elle commandait aux hommes, et déjà presque aux éléments, par
-cette confiance dans ses charmes qu'une belle personne peut avoir quand
-elle n'est pas sensible; car il suffit d'aimer pour qu'aucun don de la
-nature ou du sort ne puisse rassurer entièrement. Mais cette coquette
-couronnée, cette fée souveraine que représentait Corinne, mêlant, d'une
-façon toute merveilleuse, la colère à la plaisanterie, l'insouciance au
-désir de plaire, et la grâce au despotisme, semblait régner sur la
-destinée autant que sur les coeurs; et quand elle monta sur le trône,
-elle sourit à ses sujets en leur ordonnant la soumission avec une douce
-arrogance. Tous les spectateurs se levèrent pour applaudir Corinne comme
-la véritable reine. Ce moment était peut-être celui de sa vie où la
-crainte de la douleur avait été le plus loin d'elle; mais tout à coup
-elle vit Oswald, qui, ne pouvant plus se contenir, cachait sa tête dans
-ses mains pour dérober ses larmes. A l'instant elle se troubla; et la
-toile n'était pas encore baissée que, descendant de ce trône déjà
-funeste, elle se précipita dans la chambre voisine.
-
-Oswald l'y suivit, et quand elle remarqua de près sa pâleur, elle fut
-saisie d'un tel effroi, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre la
-muraille pour se soutenir; et, tremblante, elle lui dit: «Oswald! ô mon
-Dieu! qu'avez-vous?--Il faut que je parte cette nuit pour l'Angleterre,»
-lui répondit-il, sans savoir ce qu'il faisait; car il ne devait pas
-exposer sa malheureuse amie en lui apprenant ainsi cette nouvelle. Elle
-s'avança vers lui tout à fait hors d'elle-même, et s'écria: «Non, il ne
-se peut pas que vous me causiez cette douleur! Qu'ai-je fait pour la
-mériter? Vous m'emmenez donc avec vous?--Quittons en ce moment cette
-foule cruelle, répondit Oswald; viens avec moi, Corinne.» Elle le
-suivit, ne comprenant plus ce qu'on lui disait, répondant au hasard,
-chancelante, et le visage déjà si altéré, que chacun la crut saisie par
-quelque mal subit.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Dès qu'ils furent ensemble dans la gondole, Corinne, dans son égarement,
-dit à lord Nelvil: «Eh bien, ce que vous venez de m'apprendre est mille
-fois plus cruel que la mort. Soyez généreux; jetez-moi dans ces flots,
-pour que j'y perde le sentiment qui me déchire. Oswald, faites-le avec
-courage; il en faut moins pour cela que vous ne venez d'en montrer.--Si
-vous dites un mot de plus, répondit Oswald, je vais me précipiter dans
-le canal à vos yeux. Écoutez-moi; attendez que nous soyons arrivés chez
-vous, alors vous prononcerez sur mon sort et sur le vôtre. Au nom du
-ciel, calmez-vous.» Il y avait tant de malheur dans l'accent d'Oswald,
-que Corinne se tut; et seulement elle tremblait avec une telle violence,
-qu'elle put à peine monter les escaliers qui conduisaient à son
-appartement. Quand elle y fut arrivée, elle arracha sa parure avec
-effroi. Lord Nelvil, en la voyant dans cet état, elle qui était si
-brillante il y avait quelques instants, se jeta sur une chaise en
-fondant en pleurs, et s'écria: «Suis-je un barbare, Corinne, juste ciel!
-Corinne, le crois-tu?--Non, lui dit-elle, non, je ne puis le croire.
-N'avez-vous pas encore ce regard qui chaque jour me donnait le bonheur?
-Oswald, vous dont la présence était pour moi comme un rayon du ciel, se
-peut-il que je vous craigne, que je n'ose lever les yeux sur vous, que
-je sois là devant vous comme devant un assassin, Oswald, Oswald!» Et en
-achevant ces mots, elle tomba suppliante à ses genoux.
-
-«Que vois-je? s'écria-t-il en la relevant avec fureur; tu veux que je me
-déshonore, eh bien! je le ferai. Mon régiment s'embarque dans un mois;
-je viens d'en recevoir la nouvelle. Je resterai, prends-y garde, je
-resterai si tu me montres cette douleur toute-puissante sur moi; mais je
-ne survivrai point à ma honte.--Je ne vous demande point de rester,
-reprit Corinne; mais quel mal vous fais-je en vous suivant?--Mon
-régiment part pour les îles, et il n'est permis à aucun officier
-d'emmener sa femme avec lui.--Au moins laissez-moi vous accompagner
-jusqu'en Angleterre.--Les mêmes lettres que je viens de recevoir, reprit
-Oswald, m'apprennent que le bruit de notre liaison s'est répandu en
-Angleterre, que les papiers publics en ont parlé, qu'on a commencé à
-soupçonner qui vous êtes, et que votre famille, excitée par lady
-Edgermond, a déclaré qu'elle ne vous reconnaîtrait jamais. Laissez-moi
-le temps de la ramener, de forcer votre belle-mère à ce qu'elle vous
-doit; mais si j'arrive avec vous, et que je sois contraint à vous
-quitter avant de vous avoir fait rendre votre nom, je vous livre à toute
-la sévérité de l'opinion sans être là pour vous défendre.--Ainsi vous me
-refusez tout?» dit Corinne; et, en achevant ces mots, elle tomba sans
-connaissance, et sa tête heurtant avec violence contre terre, le sang en
-rejaillit. Oswald, à ce spectacle, poussa des cris déchirants. Thérésine
-arriva dans un trouble extrême; elle rappela sa maîtresse à la vie. Mais
-quand Corinne revint à elle, elle aperçut dans une glace son visage pâle
-et défait, ses cheveux épars et teints de sang. «Oswald, dit-elle,
-Oswald, ce n'est pas ainsi que j'étais lorsque vous m'avez rencontrée au
-Capitole; je portais sur mon front la couronne de l'espérance et de la
-gloire, maintenant il est souillé de sang et de poussière; mais il ne
-vous est pas permis de me mépriser pour cet état dans lequel vous m'avez
-mise. Les autres le peuvent, mais vous, vous ne le pouvez pas: il faut
-avoir pitié de l'amour que vous m'avez inspiré, il le faut.
-
---Arrête, s'écria lord Nelvil, c'en est trop!» Et, faisant signe à
-Thérésine de s'éloigner, il prit Corinne dans ses bras, et lui dit: «Je
-suis décidé à rester: tu feras de moi ce que tu voudras. Je subirai ce
-que le ciel me destine, mais je ne t'abandonnerai point dans ce malheur,
-et je ne te conduirai point en Angleterre avant d'y avoir assuré ton
-sort. Je ne t'y laisserai point exposée aux insultes d'une femme
-hautaine. Je reste; oui, je reste, car je ne puis te quitter.» Ces
-paroles rappelèrent Corinne à elle-même, mais la jetèrent dans un
-abattement plus cruel encore que le désespoir qu'elle venait d'éprouver.
-Elle sentit la nécessité qui pesait sur elle, et, la tête baissée, elle
-resta longtemps dans un profond silence. «Parle, chère amie, lui dit
-Oswald, fais-moi donc entendre le son de ta voix; je n'ai plus qu'elle
-pour me soutenir; je veux me laisser guider par elle.--Non, répondit
-Corinne, non; vous partirez, il le faut.» Et des torrents de pleurs
-annoncèrent sa résignation. «Mon amie! s'écria lord Nelvil, je prends à
-témoin ce portrait de ton père, qui est là devant nos yeux; et tu sais
-si le nom d'un père est sacré pour moi! je le prends à témoin que ma vie
-est en ta puissance tant qu'elle sera nécessaire à ton bonheur. A mon
-retour des îles, je verrai si je puis te rendre ta patrie, et t'y faire
-retrouver le rang et l'existence qui te sont dus, mais si je n'y
-réussissais pas, je reviendrais en Italie vivre et mourir à tes
-pieds.--Hélas! reprit Corinne, et ces dangers de la guerre que vous
-allez braver...--Ne les crains pas, reprit Oswald, j'y échapperai; mais
-si je périssais cependant, moi le plus inconnu des hommes, mon souvenir
-resterait dans ton coeur; tu n'entendrais peut-être jamais prononcer mon
-nom sans que tes yeux se remplissent de larmes, n'est-il pas vrai,
-Corinne? Tu dirais: _Je l'ai connu; il m'a aimée._--Ah! laisse-moi,
-laisse-moi! s'écria-t-elle, tu te trompes à mon calme apparent; demain,
-quand le soleil reviendra, et que je me dirai: _Je ne le verrai plus! je
-ne le verrai plus!_ il se peut que je cesse de vivre, et ce serait bien
-heureux!--Pourquoi, s'écria lord Nelvil, pourquoi, Corinne, crains-tu de
-ne pas me revoir? Cette promesse solennelle de nous réunir à jamais
-n'est-elle rien pour toi? ton coeur en peut-il douter?--Non, je vous
-respecte trop pour ne pas vous croire, dit Corinne; il m'en coûterait
-plus encore de renoncer à mon admiration pour vous qu'à mon amour. Je
-vous regarde comme un être angélique, comme le caractère le plus pur et
-plus noble qui ait paru sur la terre: ce n'est pas seulement votre
-charme qui me captive, c'est l'idée que jamais tant de vertus n'ont été
-réunies dans un même objet, et votre céleste regard ne vous a été donné
-que pour les exprimer toutes: loin de moi donc un doute sur vos
-promesses. Je fuirais à l'aspect de la figure humaine, elle ne
-m'inspirerait plus que de la terreur, si lord Nelvil pouvait tromper:
-mais la séparation livre à tant de hasards, mais ce mot terrible,
-_adieu!_...--Jamais, interrompit-il, jamais Oswald ne peut te dire un
-dernier adieu que sur son lit de mort.» Et son émotion était si profonde
-en prononçant ces mots, que Corinne, commençant à craindre l'effet de
-cette émotion sur sa santé, essaya de se contenir, elle qui était la
-plus à plaindre.
-
-Ils commencèrent donc à parler de ce cruel départ, des moyens de
-s'écrire, et de la certitude de se rejoindre. Un an fut le terme fixé
-pour cette absence. Oswald se croyait sûr que l'expédition ne devait pas
-durer plus longtemps. Enfin, il leur restait encore quelques heures, et
-Corinne espérait qu'elle aurait de la force. Mais lorsque Oswald lui eut
-dit que la gondole viendrait le prendre à trois heures du matin, et
-qu'elle vit à sa pendule que ce moment n'était pas très-éloigné, elle
-frémit de tous ses membres, et sûrement l'approche de l'échafaud ne lui
-aurait pas causé plus d'effroi. Oswald aussi semblait perdre à chaque
-instant sa résolution, et Corinne, qui l'avait toujours vu maître de
-lui-même, avait le coeur déchiré par le spectacle de ses angoisses.
-Pauvre Corinne! elle le consolait, tandis qu'elle devait être mille fois
-plus malheureuse que lui!
-
-«Écoutez, dit-elle à lord Nelvil, quand vous serez à Londres, ils vous
-diront, les hommes légers de cette ville, que des promesses d'amour ne
-lient pas l'honneur; que tous les Anglais du monde ont aimé des
-Italiennes dans leurs voyages et les ont oubliées au retour; que
-quelques mois de bonheur n'engagent ni celle qui les reçoit ni celui qui
-les donne, et qu'à votre âge la vie entière ne peut dépendre du charme
-que vous avez trouvé pendant quelque temps dans la société d'une
-étrangère. Ils auront l'air d'avoir raison, raison selon le monde: mais
-vous qui avez connu ce coeur dont vous vous êtes rendu le maître, vous
-qui savez comme il vous aime, trouverez-vous des sophismes pour excuser
-une blessure mortelle? Et les plaisanteries frivoles et barbares des
-hommes du jour empêcheront-elles que votre main ne tremble en enfonçant
-un poignard dans mon sein?--Ah! que me dis-tu? s'écria lord Nelvil; ce
-n'est pas ta douleur seule qui me retient, c'est la mienne. Où
-trouverais-je un bonheur semblable à celui que j'ai goûté près de toi?
-Qui, dans l'univers, m'entendrait comme tu m'as entendu? L'amour,
-Corinne, l'amour, c'est toi seule qui l'éprouves, c'est toi seule qui
-l'inspires: cette harmonie de l'âme, cette intime intelligence de
-l'esprit et du coeur, avec quelle autre femme peut-elle exister qu'avec
-toi, Corinne? Ton ami n'est pas un homme léger, tu le sais; il s'en faut
-qu'il le soit. Tout est sérieux pour lui dans la vie; est-ce donc pour
-toi seule qu'il démentirait sa nature?
-
---Non, non, reprit Corinne, non, vous ne traiterez pas avec dédain une
-âme sincère. Et ce n'est pas vous, Oswald, ce n'est pas vous que mon
-désespoir trouverait insensible. Mais un ennemi redoutable me menace
-auprès de vous: c'est la sévérité despotique, c'est la dédaigneuse
-médiocrité de ma belle-mère. Elle vous dira tout ce qui peut flétrir ma
-vie passée. Épargnez-moi de vous répéter d'avance ses impitoyables
-discours. Loin que les talents que je puis avoir soient une excuse à ses
-yeux, ils seront, je le sais, le plus grand de mes torts. Elle ne
-comprend point leurs charmes, elle ne voit que leurs dangers. Elle
-trouve inutile, et peut-être coupable, tout ce qui ne s'accorde pas avec
-la destinée qu'elle s'est tracée, et toute la poésie du coeur lui semble
-un caprice importun qui s'arroge le droit de mépriser sa raison. C'est
-au nom des vertus que je respecte autant que vous qu'elle condamnera mon
-caractère et mon sort. Oswald, elle vous dira que je suis indigne de
-vous.--Et comment pourrai-je l'entendre? interrompit Oswald; quelles
-vertus oserait-on élever plus haut que ta générosité, ta franchise, ta
-bonté, ta tendresse? Céleste créature! que les femmes communes soient
-jugées par les règles communes! mais honte à celui que tu aurais aimé et
-qui ne te respecterait pas autant qu'il t'adore! Rien dans l'univers
-n'égale ton esprit ni ton coeur. A la source divine où tes sentiments
-sont puisés, tout est amour et vérité. Corinne, Corinne, ah! je ne puis
-te quitter. Je sens mon courage défaillir. Si tu ne me soutiens pas, je
-ne partirai point; et c'est de toi qu'il faut que je reçoive la force de
-t'affliger.--Eh bien, dit Corinne, encore quelques instants avant de
-recommander mon âme à Dieu pour qu'il me donne la force d'entendre
-sonner l'heure fixée pour ton départ. Nous nous sommes aimés, Oswald,
-avec une tendresse profonde. Je t'ai confié les secrets de ma vie: ce
-n'est rien que les faits; mais les sentiments les plus intimes de mon
-être, tu les sais tous. Je n'ai pas une idée qui ne soit unie à toi. Si
-j'écris quelques lignes où mon âme se répande, c'est toi seul qui
-m'inspires, c'est à toi que j'adresse toutes mes pensées, comme mon
-dernier souffle sera pour toi. Où serait donc mon asile si tu
-m'abandonnais? Les beaux-arts me retracent ton image; la musique, c'est
-ta voix; le ciel, ton regard. Tout ce génie qui jadis enflammait ma
-pensée n'est plus que de l'amour. Enthousiasme, réflexion, intelligence,
-je n'ai plus rien qu'en commun avec toi.
-
-«Dieu puissant qui m'entendez! dit-elle en levant ses regards vers le
-ciel, Dieu! qui n'êtes point impitoyable pour les peines du coeur, les
-plus nobles de toutes! ôtez-moi la vie quand il cessera de m'aimer,
-ôtez-moi le déplorable reste d'existence qui ne me servirait plus qu'à
-souffrir. Il emporte avec lui ce que j'ai de plus généreux et de plus
-tendre; s'il laisse éteindre ce feu déposé dans son sein, que, dans
-quelque lieu du monde que je sois, ma vie aussi s'éteigne. Grand Dieu!
-vous ne m'avez pas faite pour survivre à tous les nobles sentiments; et
-que me resterait-il quand j'aurais cessé de l'estimer? car lui aussi
-doit m'aimer, il le doit, je sens au fond de mon coeur une affection qui
-commande la sienne... mon Dieu! s'écria-t-elle encore une fois, la mort
-ou son amour!» En achevant cette prière, elle se retourna vers Oswald et
-le trouva prosterné devant elle dans des convulsions effrayantes;
-l'excès de son émotion avait surpassé ses forces; il repoussait les
-secours de Corinne, il voulait mourir, et sa tête semblait absolument
-perdue. Corinne, avec douceur, serra ses mains dans les siennes en lui
-répétant tout ce qu'il lui avait dit lui-même. Elle l'assura qu'elle le
-croyait, qu'elle se fiait à son retour, et qu'elle se sentait beaucoup
-plus calme. Ces douces paroles firent quelque bien à lord Nelvil.
-Cependant plus il sentait approcher l'heure de sa séparation, plus il
-lui semblait impossible de s'y décider.
-
-«Pourquoi, dit-il à Corinne, pourquoi n'irions-nous pas au temple avant
-mon départ pour prononcer le serment d'une union éternelle?» Corinne
-tressaillit à ces mots, regarda lord Nelvil, et le plus grand trouble
-agita son coeur; elle se souvint qu'Oswald, en lui racontant son
-histoire, lui avait dit que la douleur d'une femme était toute-puissante
-sur sa conduite, mais qu'il avait ajouté que son sentiment se
-refroidissait par les sacrifices mêmes que cette douleur obtenait de
-lui. Toute la fermeté, toute la fierté de Corinne se réveillèrent à
-cette idée, et, après quelques instants de silence, elle répondit: «Il
-faut que vous ayez revu vos amis et votre patrie avant de prendre la
-résolution de m'épouser. Je la devrais dans ce moment, milord, à
-l'émotion du départ: je n'en veux pas ainsi.» Oswald n'insista plus. «Au
-moins, dit-il en saisissant la main de Corinne, je le jure de nouveau,
-ma foi est attachée à cet anneau que je vous ai donné. Tant que vous le
-conserverez, jamais une autre n'aura des droits sur mon sort; si vous le
-dédaignez une fois, si vous me le renvoyez...--Cessez, cessez,
-interrompit Corinne, d'exprimer une inquiétude que vous ne pouvez
-éprouver. Ah! ce n'est pas moi qui romprai la première l'union sacrée de
-nos coeurs, vous le savez bien que ce n'est pas moi, et je rougirais
-presque d'assurer ce qui n'est que trop certain.»
-
-Cependant l'heure avançait: Corinne pâlissait à chaque bruit, et lord
-Nelvil restait plongé dans une douleur profonde, et n'avait plus la
-force de prononcer un seul mot. Enfin la lumière fatale parut dans
-l'éloignement, à travers sa fenêtre, et, bientôt après, la barque noire
-s'arrêta devant la porte. Corinne, à cette vue, fit un cri en reculant
-avec effroi, et tomba dans les bras d'Oswald, en s'écriant: «Les voilà!
-les voilà! adieu, partez, c'en est fait.--O mon Dieu! dit lord Nelvil, ô
-mon père! l'exigez-vous de moi?» Et la serrant contre son coeur, il la
-couvrit de ses larmes. «Partez, lui dit-elle, partez, il le
-faut.--Faites venir Thérésine, répondit Oswald, je ne puis vous laisser
-seule ainsi.--Seule! hélas! dit Corinne, ne le suis-je pas jusqu'à votre
-retour?--Je ne puis sortir de cette chambre, s'écria lord Nelvil, non,
-je ne le puis.» Et en prononçant ces paroles, son désespoir était tel,
-que ses regards et ses voeux appelaient la mort. «Eh bien, dit Corinne,
-je le donnerai ce signal; j'irai moi-même ouvrir cette porte, mais
-accordez-moi quelques instants.--Oh! oui, s'écria lord Nelvil, restons
-encore ensemble, restons; ces cruels combats valent encore mieux que de
-cesser de te voir.»
-
-On entendit alors sous les fenêtres de Corinne les bateliers qui
-appelaient les gens de lord Nelvil; ils répondirent, et l'un d'eux vint
-frapper à la porte de Corinne, en annonçant que _tout était prêt_. «Oui,
-tout est prêt,» répondit Corinne; et, s'éloignant d'Oswald, elle alla
-prier, la tête appuyée contre le portrait de son père. Sans doute en ce
-moment sa vie passée s'offrait en entier à elle, sa conscience exagéra
-toutes ses fautes; elle craignit de ne pas mériter la miséricorde
-divine, et cependant elle se sentait si malheureuse, qu'elle devait
-croire à la pitié du ciel. Enfin, en se relevant, elle tendit la main à
-lord Nelvil, et lui dit: «Partez, je le veux à présent, et peut-être que
-dans un instant je ne le pourrai plus: partez, que Dieu bénisse vos pas,
-et qu'il me protége aussi, car j'en ai bien besoin.» Oswald se précipita
-encore une fois dans ses bras; et la pressant contre son coeur avec une
-passion inexprimable, tremblant et pâle comme un homme qui marche au
-supplice, il sortit de cette chambre, où, pour la dernière fois
-peut-être, il avait aimé, il s'était senti aimé comme la destinée n'en
-offre pas un second exemple.
-
-Quand Oswald disparut aux regards de Corinne, une palpitation horrible,
-qui ne lui laissait plus le pouvoir de respirer, la saisit; ses yeux
-étaient tellement troublés, que les objets qu'elle voyait perdaient à
-ses yeux toute réalité, et semblaient errer tantôt près, tantôt loin de
-ses regards; elle croyait sentir que la chambre où elle était se
-balançait, comme dans un tremblement de terre, et elle s'appuyait pour
-résister à ce mouvement. Pendant un quart d'heure encore elle entendit
-le bruit que faisaient les gens d'Oswald en achevant les préparatifs de
-son départ. Il était encore là dans la gondole; elle pouvait encore le
-revoir, mais elle se craignait elle-même; et lui, de son côté, était
-couché dans la gondole, presque sans connaissance. Enfin il partit, et
-dans ce moment Corinne s'élança hors de sa chambre pour le rappeler;
-Thérésine l'arrêta. Une pluie terrible commençait alors; le vent le plus
-violent se faisait entendre, et la maison où demeurait Corinne était
-ébranlée presque comme un vaisseau au milieu de la mer. Elle ressentit
-une vive inquiétude pour Oswald traversant les lagunes dans ce temps
-affreux, et elle descendit sur le bord du canal, dans le dessein de
-s'embarquer et de le suivre au moins jusqu'à la terre ferme. Mais la
-nuit était si obscure, qu'il n'y avait pas une seule barque. Corinne
-marchait avec une agitation cruelle sur les pierres étroites qui
-séparent le canal des maisons. L'orage augmentait toujours, et sa
-frayeur pour Oswald redoublait à chaque instant. Elle appelait au hasard
-des bateliers, qui prenaient ses cris pour des cris de détresse de
-malheureux qui se noyaient pendant la tempête; et néanmoins personne
-n'osait approcher, tant les ondes agitées du grand canal étaient
-redoutables.
-
-Corinne attendit le jour dans cette situation. Le temps se calma
-cependant, et le gondolier qui avait conduit Oswald lui apporta, de sa
-part, la nouvelle, qu'il avait heureusement passé les lagunes. Ce moment
-encore ressemblait presque au bonheur; et ce ne fut qu'après quelques
-heures que l'infortunée Corinne ressentit de nouveau l'absence, et les
-longues heures, et les tristes jours, et l'inquiète et dévorante peine
-qui devait l'occuper désormais.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Oswald, pendant les premiers jours de son voyage, fut prêt vingt fois à
-retourner pour rejoindre Corinne; mais les motifs qui l'entraînaient
-triomphèrent de ce désir. C'est un pas solennel de fait dans l'amour que
-de l'avoir vaincu une fois: le prestige de sa toute-puissance est fini.
-
-En approchant de l'Angleterre, tous les souvenirs de la patrie
-rentrèrent dans l'âme d'Oswald. L'année qu'il venait de passer en Italie
-n'était en relation avec aucune autre époque de sa vie; c'était comme
-une apparition brillante qui avait frappé son imagination, mais n'avait
-pu changer entièrement les opinions ni les goûts dont son existence
-était composée jusqu'alors. Il se retrouvait lui-même; et, bien que le
-regret d'être séparé de Corinne l'empêchât d'éprouver aucune impression
-de bonheur, il reprenait pourtant une sorte de fixité dans les idées que
-le vague enivrant des beaux-arts et de l'Italie avait fait disparaître.
-Dès qu'il eut mis le pied sur la terre d'Angleterre, il fut frappé de
-l'ordre et de l'aisance, de la richesse et de l'industrie qui
-s'offraient à ses regards; les penchants, les habitudes, les goûts nés
-avec lui, se réveillèrent avec plus de force que jamais. Dans ce pays,
-où les hommes ont tant de dignité et les femmes tant de modestie, où le
-bonheur domestique est le lien du bonheur public, Oswald pensait à
-l'Italie pour la plaindre. Il lui semblait que dans sa patrie la raison
-humaine était partout noblement empreinte, tandis qu'en Italie les
-institutions et l'état social ne rappelaient, à beaucoup d'égards, que
-la confusion, la faiblesse et l'ignorance. Les tableaux séduisants, les
-impressions poétiques faisaient place dans son coeur au profond
-sentiment de la liberté et de la morale; et, bien qu'il chérît toujours
-Corinne, il la blâmait doucement de s'être ennuyée de vivre dans une
-contrée qu'il trouvait si noble et si sage. Enfin, s'il avait passé d'un
-pays où l'imagination est divinisée dans un pays aride ou frivole, tous
-ses souvenirs, toute son âme, l'auraient vivement ramené vers l'Italie;
-mais il échangeait le désir indéfini d'un bonheur romanesque contre
-l'orgueil des vrais biens de la vie, l'indépendance et la sécurité. Il
-rentrait dans l'existence qui convient aux hommes, l'action avec un but.
-La rêverie est plutôt le partage des femmes, de ces êtres faibles et
-résignés dès leur naissance: l'homme veut obtenir ce qu'il souhaite: et
-l'habitude du courage, le sentiment de la force, l'irritent contre sa
-destinée, s'il ne parvient pas à la diriger selon son gré.
-
-Oswald, en arrivant à Londres, retrouva ses amis d'enfance. Il entendit
-parler cette langue forte et serrée, qui semble indiquer bien plus de
-sentiments encore qu'elle n'en exprime; il revit ces physionomies
-sérieuses qui se développent tout à coup quand les affections profondes
-triomphent de leur réserve habituelle; il retrouva le plaisir de faire
-des découvertes dans les coeurs qui se révèlent par degrés aux regards
-observateurs; enfin, il se sentit dans sa patrie, et ceux qui n'en sont
-jamais sortis ignorent par combien de liens elle nous est chère.
-Cependant Oswald ne séparait le souvenir de Corinne d'aucune des
-impressions qu'il recevait; et comme il se rattachait plus que jamais à
-l'Angleterre, et se sentait beaucoup d'éloignement pour la quitter de
-nouveau, toutes ses réflexions le ramenaient à la résolution d'épouser
-Corinne, et de se fixer en Écosse avec elle.
-
-Il était impatient de s'embarquer pour revenir plus vite, lorsque
-l'ordre arriva de suspendre le départ de l'expédition dont son régiment
-faisait partie; mais on annonçait en même temps que d'un jour à l'autre
-ce retard pourrait cesser, et l'incertitude à cet égard était telle,
-qu'aucun officier ne pouvait disposer de quinze jours. Cette situation
-rendait lord Nelvil fort malheureux; il souffrait cruellement d'être
-séparé de Corinne, et de n'avoir ni le temps ni la liberté nécessaires
-pour former ou pour suivre aucun plan stable. Il passa six semaines à
-Londres sans aller dans le monde, uniquement occupé du moment où il
-pourrait revoir Corinne, et souffrant beaucoup du temps qu'il était
-obligé de perdre loin d'elle. Enfin il résolut d'employer ces jours
-d'attente à se rendre dans le Northumberland pour y voir lady Edgermond,
-et la déterminer à reconnaître authentiquement que Corinne était la
-fille de lord Edgermond, que le bruit de sa mort s'était faussement
-répandu. Ses amis lui montrèrent les papiers publics où l'on avait mis
-des insinuations très-défavorables sur l'existence de Corinne, et il se
-sentit un ardent désir de lui rendre et le rang et la considération qui
-lui étaient dus.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Oswald partit pour la terre de lady Edgermond. Il pensait avec émotion
-qu'il allait voir le séjour où Corinne avait passé tant d'années. Il
-sentait aussi quelque embarras par la nécessité de faire comprendre à
-lady Edgermond qu'il était résolu à renoncer à sa fille; et le mélange
-de ces divers sentiments l'agitait et le faisait rêver. Les lieux qu'il
-voyait en s'avançant vers le nord de l'Angleterre lui rappelaient
-toujours plus l'Écosse; et le souvenir de son père, sans cesse présent à
-sa mémoire, pénétrait encore plus avant dans son coeur. Lorsqu'il arriva
-chez lady Edgermond, il fut frappé du bon goût qui régnait dans
-l'arrangement du jardin et du château; et, comme la maîtresse de la
-maison n'était pas encore prête pour le recevoir, il se promena dans le
-parc, et aperçut de loin, à travers les feuilles, une jeune personne de
-la taille la plus élégante, avec des cheveux blonds d'une admirable
-beauté qui étaient à peine retenus par son chapeau. Elle lisait avec
-beaucoup de recueillement. Oswald la reconnut pour Lucile, bien qu'il ne
-l'eût pas vue depuis trois ans, et qu'ayant passé, dans cet intervalle,
-de l'enfance à la jeunesse, elle fût étonnamment embellie. Il s'approcha
-d'elle, la salua, et, oubliant qu'il était en Angleterre, il voulut lui
-prendre la main pour la baiser respectueusement, selon l'usage d'Italie;
-la jeune personne recula deux pas, rougit extrêmement, lui fit une
-profonde révérence, et lui dit: «Monsieur, je vais prévenir ma mère que
-vous désirez la voir,» et s'éloigna. Lord Nelvil resta frappé de cet air
-imposant et modeste, de cette figure vraiment angélique.
-
-C'était Lucile, qui entrait à peine dans sa seizième année. Ses traits
-étaient d'une délicatesse remarquable; sa taille était presque trop
-élancée, car un peu de faiblesse se faisait remarquer dans sa démarche;
-son teint était d'une admirable beauté, et la pâleur et la rougeur s'y
-succédaient en un instant. Ses yeux bleus étaient si souvent baissés,
-que sa physionomie consistait surtout dans cette délicatesse de teint,
-qui trahissait à son insu les émotions que sa profonde réserve cachait
-de toute autre manière. Oswald, depuis qu'il voyageait dans le Midi,
-avait perdu l'idée d'une telle figure et d'une telle expression. Il fut
-saisi d'un sentiment de respect; il se reprocha vivement de l'avoir
-abordée avec une sorte de familiarité; et, regagnant le château
-lorsqu'il vit que Lucile y était entrée, il rêvait à la pureté céleste
-d'une jeune fille qui ne s'est jamais éloignée de sa mère et ne connaît
-de la vie que la tendresse filiale.
-
-Lady Edgermond était seule quand elle reçut lord Nelvil; il l'avait vue
-deux fois avec son père quelques années auparavant; mais il l'avait
-très-peu remarquée alors; il l'observa cette fois avec attention, pour
-la comparer au portrait que Corinne lui en avait fait: il le trouva vrai
-à beaucoup d'égards; mais cependant il lui sembla qu'il y avait dans le
-regard de lady Edgermond plus de sensibilité que Corinne ne lui en
-attribuait, et il pensa qu'elle n'avait pas aussi bien que lui
-l'habitude de deviner les physionomies contenues. Son premier intérêt
-auprès de lady Edgermond était de la décider à reconnaître Corinne, en
-annulant tout ce qu'on avait arrangé pour la faire croire morte. Il
-commença l'entretien en parlant de l'Italie et du plaisir qu'il y avait
-trouvé. «C'est un séjour amusant pour un homme, répondit lady Edgermond;
-mais je serais bien fâchée qu'une femme qui m'intéressât pût s'y plaire
-longtemps.--J'y ai pourtant trouvé, répondit lord Nelvil blessé de cette
-insinuation, la femme la plus distinguée que j'aie connue en ma
-vie.--Cela se peut sous les rapports de l'esprit, reprit lady Edgermond;
-mais un honnête homme cherche d'autres qualités que celle-là dans la
-compagne de sa vie.--Et il les trouve aussi,» interrompit Oswald avec
-chaleur. Il allait continuer et prononcer clairement ce qui n'était
-qu'indiqué de part et d'autre; mais Lucile entra et s'approcha de
-l'oreille de sa mère pour lui parler. «Non, ma fille, répondit tout haut
-lady Edgermond, vous ne pouvez aller chez votre cousine aujourd'hui; il
-faut dîner ici avec lord Nelvil.» Lucile, à ces mots, rougit plus
-vivement encore que dans le jardin, puis s'assit à côté de sa mère, et
-prit sur la table un ouvrage de broderie dont elle s'occupa, sans jamais
-lever les yeux, ni se mêler de la conversation.
-
-Lord Nelvil fut presque impatienté de cette conduite, car il était
-vraisemblable que Lucile n'ignorait pas qu'il avait été question de leur
-union; et quoique la figure ravissante de Lucile le frappât toujours
-plus, il se rappela tout ce que Corinne lui avait dit sur l'effet
-probable de l'éducation sévère que lady Edgermond donnait à sa fille. En
-Angleterre, en général, les jeunes filles ont plus de liberté que les
-femmes mariées, et la raison comme la morale expliquent cet usage; mais
-lady Edgermond y dérogeait, non pour les femmes mariées, mais pour les
-jeunes personnes: elle était d'avis que, dans toutes les situations, la
-plus rigoureuse réserve convenait aux femmes. Lord Nelvil voulait
-déclarer à lady Edgermond ses intentions relativement à Corinne dès
-qu'il se trouverait encore une fois seul avec elle; mais Lucile ne s'en
-alla point, et lady Edgermond soutint jusqu'au dîner l'entretien sur
-divers sujets avec une raison simple et ferme qui inspira du respect à
-lord Nelvil. Il aurait voulu combattre des opinions si arrêtées sur tous
-les points, et qui souvent n'étaient pas d'accord avec les siennes; mais
-il sentait que, s'il disait un mot à lady Edgermond qui ne fût pas dans
-le sens de ses idées, il lui donnerait de lui une opinion que rien ne
-pourrait effacer, et il hésita à ce premier pas, tout à fait irréparable
-auprès d'une personne qui n'admettait point de nuances ni d'exceptions,
-et jugeait tout par des règles générales et positives.
-
-On annonça que le dîner était servi. Lucile s'approcha de sa mère pour
-lui donner le bras. Oswald alors observa que lady Edgermond marchait
-avec une grande difficulté. «J'ai, dit-elle à lord Nelvil, une maladie
-très-douloureuse, et peut-être mortelle.» Lucile pâlit à ces mots. Lady
-Edgermond le remarqua, et reprit avec douceur: «Les soins de ma fille,
-néanmoins, m'ont déjà sauvé la vie une fois, et me la sauveront
-peut-être encore longtemps.» Lucile baissa la tête pour que son
-attendrissement ne fût pas observé. Quand elle la releva, ses yeux
-étaient encore humides de pleurs; mais elle n'avait pas osé seulement
-prendre la main de sa mère; tout s'était passé dans le fond de son
-coeur, et elle n'avait songé aux autres que pour leur cacher ce qu'elle
-éprouvait. Cependant Oswald était profondément ému par cette réserve,
-par cette contrainte; et son imagination, naguère ébranlée par
-l'éloquence et la passion, se plaisait à contempler le tableau de
-l'innocence, et croyait voir autour de Lucile je ne sais quel nuage
-modeste qui reposait délicieusement les regards.
-
-Pendant le dîner, Lucile, voulant épargner les moindres fatigues à sa
-mère, servait tout avec un soin continuel, et lord Nelvil entendit le
-son de sa voix, seulement quand elle lui offrait les différents mets;
-mais ces paroles insignifiantes étaient prononcées avec une douceur
-enchanteresse, et lord Nelvil se demandait comment il était possible que
-les mouvements les plus simples et les mots les plus communs pussent
-révéler toute une âme. «Il faut, se répétait-il à lui-même, ou le génie
-de Corinne, qui dépasse tout ce que l'imagination peut désirer; ou ces
-voiles mystérieux du silence et de la modestie, qui permettent à chaque
-homme de supposer les vertus et les sentiments qu'il souhaite.» Lady
-Edgermond et sa fille se levèrent de table, et lord Nelvil voulut les
-suivre; mais lady Edgermond était si scrupuleusement fidèle à l'habitude
-de sortir au dessert, qu'elle lui dit de rester à table jusqu'à ce
-qu'elle et sa fille eussent préparé le thé dans le salon; et lord Nelvil
-les rejoignit un quart d'heure après. La soirée se passa sans qu'il pût
-être un moment seul avec lady Edgermond, car Lucile ne la quitta pas. Il
-ne savait ce qu'il devait faire, et il allait partir pour la ville
-voisine, se proposant de revenir le lendemain parler à lady Edgermond,
-lorsqu'elle lui offrit de demeurer chez elle cette nuit. Il accepta tout
-de suite, sans y attacher aucune importance; et néanmoins il se repentit
-ensuite de l'avoir fait, parce qu'il crut remarquer dans les regards de
-lady Edgermond, qu'elle considérait ce consentement comme une raison de
-croire qu'il pensait encore à sa fille. Ce fut un motif de plus pour le
-décider à lui demander, dès ce moment, un entretien, qu'elle lui accorda
-pour la matinée du jour suivant.
-
-Lady Edgermond se fit porter dans son jardin. Oswald s'offrit pour
-l'aider à faire quelques pas. Lady Edgermond le regarda fixement, puis
-elle dit: «Je le veux bien.» Lucile lui remit le bras de sa mère, et lui
-dit à voix très-basse, dans la crainte que sa mère ne l'entendît:
-«Milord, marchez doucement.» Lord Nelvil tressaillit à ces mots dits en
-secret. C'est ainsi qu'une parole sensible aurait pu lui être adressée
-par cette figure angélique, qui ne semblait pas faite pour les
-affections de la terre. Oswald ne crut point que son émotion en cet
-instant fût une offense pour Corinne; il lui sembla que c'était
-seulement un hommage à la pureté céleste de Lucile. Ils rentrèrent au
-moment de la prière du soir, que lady Edgermond faisait chaque jour dans
-sa maison avec tous ses domestiques réunis. Ils étaient rassemblés dans
-la grande salle d'en bas. La plupart d'entre eux étaient infirmes et
-vieux; ils avaient servi le père de lady Edgermond et celui de son
-époux. Oswald fut vivement touché par ce spectacle, qui lui rappelait ce
-qu'il avait souvent vu dans la maison paternelle. Tout le monde se mit à
-genoux, excepté lady Edgermond, que sa maladie en empêchait, mais qui
-joignit les mains et baissa les yeux avec un recueillement respectable.
-
-Lucile était à genoux à côté de sa mère, et c'était elle qui était
-chargée de la lecture. Ce fut d'abord un chapitre de l'Évangile, et puis
-une prière adaptée à la vie rurale et domestique. Cette prière était
-composée par lady Edgermond; et il y avait dans les expressions une
-sorte de sévérité qui contrastait avec le son de voix doux et timide de
-sa fille qui les lisait; mais cette sévérité même augmenta l'effet des
-dernières paroles, que Lucile prononça en tremblant. Après avoir prié
-pour les domestiques de la maison, pour les parents, pour le roi, et
-pour la patrie, il y avait: «Fais-nous aussi la grâce, ô mon Dieu! que
-la jeune fille de cette maison vive et meure sans que son âme ait été
-souillée par une seule pensée, par un seul sentiment qui ne soit pas
-conforme à ses devoirs; et que sa mère, qui doit bientôt retourner près
-de toi, puisse obtenir le pardon de ses propres fautes, au nom des
-vertus de son unique enfant!»
-
-Lucile répétait tous les jours cette prière. Mais ce soir-là, en
-présence d'Oswald, elle fut plus touchée que de coutume, et des larmes
-tombèrent de ses yeux avant qu'elle en eût fini la lecture, et qu'elle
-pût, couvrant son visage de ses mains, dérober ses pleurs à tous les
-regards. Mais Oswald les avait vus couler; et un attendrissement mêlé de
-respect remplissait son coeur: il contemplait cet air de jeunesse qui
-tenait de si près à l'enfance, ce regard qui semblait conserver encore
-le souvenir récent du ciel. Un visage aussi charmant, au milieu de ces
-visages qui peignaient tous la vieillesse ou la maladie, semblait
-l'image de la pitié divine. Lord Nelvil réfléchissait à cette vie si
-austère et si retirée que Lucile avait menée, à cette beauté sans
-pareille, privée ainsi de tous les plaisirs comme de tous les hommages
-du monde, et son âme fut pénétrée de l'émotion la plus pure. La mère de
-Lucile aussi méritait le respect, et l'obtenait; c'était une personne
-plus sévère encore pour elle-même que pour les autres. Les bornes de son
-esprit devaient être attribuées plutôt à l'extrême rigueur de ses
-principes qu'à un défaut d'intelligence naturelle; et, au milieu de tous
-les liens qu'elle s'était imposés, de toute sa roideur acquise et
-naturelle, il y avait une passion pour sa fille d'autant plus profonde,
-que l'âpreté de son caractère venait d'une sensibilité réprimée, et
-donnait une nouvelle force à l'unique affection qu'elle n'avait pas
-étouffée.
-
-A dix heures du soir, le plus profond silence régnait dans la maison.
-Oswald put réfléchir à son aise sur la journée qui venait de se passer.
-Il ne s'avouait point à lui-même que Lucile avait fait impression sur
-son coeur; peut-être cela n'était-il pas même encore vrai; mais, bien
-que Corinne enchantât l'imagination de mille manières, il y avait
-pourtant un genre d'idées, un son musical, s'il est permis de s'exprimer
-ainsi, qui ne s'accordait qu'avec Lucile. Les images du bonheur
-domestique s'unissaient plus facilement à la retraite de Northumberland
-qu'au char triomphal de Corinne: enfin Oswald ne pouvait se dissimuler
-que Lucile était la femme que son père aurait choisie pour lui; mais il
-aimait Corinne, mais il en était aimé: il avait fait serment de ne
-jamais former d'autres liens, c'en était assez pour persister dans le
-dessein de déclarer le lendemain à lady Edgermond qu'il voulait épouser
-Corinne. Il s'endormit en pensant à l'Italie; et, néanmoins, pendant son
-sommeil, il crut voir Lucile qui passait légèrement devant lui sous la
-forme d'un ange: il se réveilla et voulut écarter ce songe; mais le même
-songe revint encore, et, la dernière fois qu'il s'offrit à lui, cette
-figure parut s'envoler; il se réveilla de nouveau, regrettant cette fois
-de ne pouvoir retenir l'objet qui disparaissait à ses yeux. Le jour
-commençait alors à paraître, Oswald descendit pour se promener.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Le soleil venait de se lever, et lord Nelvil croyait que personne
-n'était encore éveillé dans la maison. Il se trompait: Lucile dessinait
-déjà sur le balcon. Ses cheveux, qu'elle n'avait point encore rattachés,
-étaient soulevés par le vent. Elle ressemblait ainsi au songe de lord
-Nelvil, et il fut un moment ému en la voyant comme par une apparition
-surnaturelle. Mais il eut honte bientôt après d'être troublé à ce point
-par une circonstance si simple. Il resta quelque temps devant ce balcon.
-Il salua Lucile; mais il ne put être remarqué, car elle ne détournait
-point les yeux de son travail. Il continua sa promenade, et il eût alors
-souhaité plus que jamais de voir Corinne, pour qu'elle dissipât les
-impressions vagues qu'il ne pouvait s'expliquer: Lucile lui plaisait
-comme le mystère, comme l'inconnu; il aurait désiré que l'éclat du génie
-de Corinne fît disparaître cette image légère qui prenait successivement
-toutes les formes à ses yeux.
-
-Il revint au salon, et il y trouva Lucile, qui plaçait le dessin qu'elle
-venait de faire dans un petit cadre brun, en face de la table à thé de
-sa mère. Oswald vit ce dessin; ce n'était qu'une rose blanche sur sa
-tige, mais dessinée avec une grâce parfaite. «Vous savez donc peindre?
-dit Oswald à Lucile.--Non, milord, je ne sais absolument qu'imiter les
-fleurs, et encore les plus faciles de toutes: il n'y a pas de maître
-ici, et le peu que j'ai appris, je le dois à une soeur qui m'a donné des
-leçons.» En prononçant ces mots, elle soupira. Lord Nelvil rougit
-beaucoup, et lui dit: «Et cette soeur, qu'est-elle devenue?--Elle ne vit
-plus, reprit Lucile; mais je la regretterai toujours.» Oswald comprit
-que Lucile était trompée comme le reste du monde sur le sort de sa
-soeur; mais ce mot, _je la regretterai toujours_, lui parut révéler un
-aimable caractère, et il en fut attendri. Lucile allait se retirer,
-s'apercevant tout à coup qu'elle était seule avec lord Nelvil, lorsque
-lady Edgermond entra. Elle regarda sa fille avec étonnement et sévérité
-tout à la fois, et lui fit signe de sortir. Ce regard avertit Oswald de
-ce qu'il n'avait pas remarqué, c'est que Lucile avait fait quelque chose
-de fort extraordinaire, selon ses habitudes, en restant avec lui
-quelques minutes sans sa mère; et il en fut touché, comme il l'aurait
-été d'un témoignage d'intérêt très-marquant donné par une autre.
-
-Lady Edgermond s'assit, et renvoya ses gens, qui l'avaient soutenue
-jusqu'à son fauteuil. Elle était pâle, et ses lèvres tremblaient en
-offrant une tasse de thé à lord Nelvil. Il observa cette agitation; et
-l'embarras qu'il éprouvait lui-même s'en accrut: cependant, animé par le
-désir de rendre service à celle qu'il aimait, il commença l'entretien.
-«Madame, dit-il à lady Edgermond, j'ai beaucoup vu en Italie une femme
-qui vous intéresse particulièrement.--Je ne le crois pas, répondit lady
-Edgermond avec sécheresse, car personne ne m'intéresse dans ce
-pays-là.--J'imaginais, cependant, continua lord Nelvil, que la fille de
-votre époux avait des droits sur votre affection.--Si la fille de mon
-époux, reprit lady Edgermond, était une personne indifférente à ses
-devoirs comme à sa considération, je ne lui souhaiterais sûrement pas du
-mal, mais je serais bien aise de n'en jamais entendre parler.--Et si
-cette fille abandonnée par vous, madame, reprit Oswald avec chaleur,
-était la femme du monde la plus justement célèbre par ses admirables
-talents en tout genre, la dédaigneriez-vous toujours?--Également, reprit
-lady Edgermond; je ne fais aucun cas des talents qui détournent une
-femme de ses véritables devoirs. Il y a des actrices, des musiciens, des
-artistes enfin, pour amuser le monde; mais, pour des femmes de notre
-rang, la seule destinée convenable, c'est de se consacrer à son époux et
-de bien élever ses enfants.--Quoi! reprit lord Nelvil, ces talents qui
-viennent de l'âme et ne peuvent exister sans le caractère le plus élevé,
-sans le coeur le plus sensible, ces talents qui sont unis à la bonté la
-plus touchante, au coeur le plus généreux, vous les blâmeriez parce
-qu'ils étendent la pensée, parce qu'ils donnent à la vertu même un
-empire plus vaste, une influence plus générale?--A la vertu? reprit lady
-Edgermond avec un sourire amer: je ne sais pas bien ce que vous entendez
-par ce mot ainsi appliqué. La vertu d'une personne qui s'est enfuie de
-la maison paternelle, la vertu d'une personne qui s'est établie en
-Italie, menant la vie la plus indépendante, recevant tous les hommages,
-pour ne rien dire de plus, donnant un exemple plus pernicieux encore
-pour les autres que pour elle-même, abdiquant son rang, sa famille, le
-propre nom de son père...--Madame, interrompit Oswald, c'est un
-sacrifice généreux qu'elle a fait à vos désirs, à votre fille; elle a
-craint de vous nuire en conservant votre nom...--Elle l'a craint!
-s'écria lady Edgermond; elle sentait donc qu'elle le déshonorait!--C'en
-est trop! interrompit Oswald avec violence; Corinne Edgermond sera
-bientôt lady Nelvil, et nous verrons alors, madame, si vous rougirez de
-reconnaître en elle la fille de votre époux! Vous confondez dans les
-règles vulgaires une personne douée comme aucune femme ne l'a jamais
-été; un ange d'esprit et de bonté; un génie admirable, et néanmoins un
-caractère sensible et timide; une imagination sublime, une générosité
-sans bornes; une personne qui peut avoir eu des torts, parce qu'une
-supériorité si étonnante ne s'accorde pas toujours avec la vie commune,
-mais qui possède une âme si belle, qu'elle est au-dessus de ses fautes,
-et qu'une seule de ses actions ou de ses paroles les efface toutes. Elle
-honore celui qu'elle choisit pour son protecteur plus que ne pourrait le
-faire la reine du monde en se désignant un époux.--Vous pourrez
-peut-être, milord, répondit lady Edgermond en faisant effort sur
-elle-même pour se contenir, accuser les bornes de mon esprit; mais il
-n'y a rien de tout ce que vous venez de me dire qui soit à ma portée. Je
-n'entends par moralité que l'exacte observation des règles établies:
-hors de là, je ne comprends que des qualités mal employées, qui méritent
-tout au plus de la pitié.--Le monde eût été bien aride, madame, répondit
-Oswald, si l'on n'avait jamais conçu ni le génie ni l'enthousiasme, et
-qu'on eût fait de la nature humaine une chose si réglée et si monotone.
-Mais, sans continuer davantage une inutile discussion, je viens vous
-demander formellement si vous ne reconnaîtrez pas pour votre belle-fille
-miss Edgermond, lorsqu'elle sera lady Nelvil.--Encore moins, reprit lady
-Edgermond; car je dois à la mémoire de votre père d'empêcher, si je le
-puis, l'union la plus funeste.--Comment, mon père? dit Oswald, que ce
-nom troublait toujours.--Ignorez-vous, continua lady Edgermond, qu'il
-refusa la main de miss Edgermond pour vous, lorsqu'elle n'avait encore
-fait aucune faute, lorsqu'il prévoyait seulement, avec la sagacité
-parfaite qui le caractérisait, ce qu'elle serait un jour?--Quoi! vous
-savez?...--La lettre de votre père à milord Edgermond sur ce sujet est
-entre les mains de M. Dickson, son ancien ami, interrompit lady
-Edgermond; je la lui ai remise quand j'ai su vos relations avec Corinne
-en Italie, afin qu'il vous la fît lire à votre retour; il ne me
-convenait pas de m'en charger.»
-
-Oswald se tut quelques instants, puis il reprit: «Ce que je vous
-demande, madame, c'est ce qui est juste, c'est ce que vous vous devez à
-vous-même: détruisez les bruits que vous avez accrédités sur la mort de
-votre belle-fille, et reconnaissez-la honorablement pour ce qu'elle est,
-pour la fille de lord Edgermond.--Je ne veux contribuer en aucune
-manière, répondit lady Edgermond, au malheur de votre vie; et si
-l'existence actuelle de Corinne, cette existence sans nom et sans appui
-peut être cause que vous ne l'épousiez point, Dieu et votre père me
-préservent d'éloigner cet obstacle!--Madame, répondit lord Nelvil, le
-malheur de Corinne serait un lien de plus pour elle et moi.--Eh bien,»
-reprit lady Edgermond avec une vivacité à laquelle elle ne s'était
-jamais livrée, et qui venait sans doute du regret qu'elle éprouvait en
-perdant pour sa fille un époux qui lui convenait à tant d'égards, «eh
-bien, continua-t-elle, rendez-vous donc malheureux tous les deux; car
-elle aussi le sera: ce pays lui est odieux; elle ne peut se plier à nos
-moeurs, à notre vie sévère. Il lui faut un théâtre où elle puisse
-montrer tous ces talents que vous prisez tant, et qui rendent la vie si
-difficile. Vous la verrez s'ennuyer dans ce pays, désirer de retourner
-en Italie; elle vous y traînera: vous quitterez vos amis, votre patrie,
-celle de votre père, pour une étrangère aimable, j'y consens, mais qui
-vous oublierait si vous le vouliez, car il n'y a rien de plus mobile que
-ces têtes exaltées. Les profondes douleurs ne sont faites que pour ce
-que vous appelez les femmes médiocres, c'est-à-dire celles qui ne vivent
-que pour leurs époux et leurs enfants.» La violence du mouvement qui
-avait fait parler lady Edgermond, elle qui, toujours habituée à la
-contrainte, ne s'était peut-être pas une fois dans toute sa vie laissée
-aller à ce point, ébranla ses nerfs déjà malades, et en finissant de
-parler elle se trouva mal. Oswald, la voyant dans cet état, sonna
-vivement pour appeler du secours.
-
-Lucile arriva très-effrayée, s'empressa de soulager sa mère, et jeta
-seulement sur Oswald un regard inquiet qui semblait lui dire: _Est-ce
-vous qui avez fait mal à ma mère?_ Ce regard attendrit profondément lord
-Nelvil. Lorsque lady Edgermond revint à elle, il cherchait à lui montrer
-l'intérêt qu'elle lui inspirait; mais elle le repoussa avec froideur, et
-rougit en pensant que par son émotion elle avait peut-être manqué de
-fierté pour sa fille, et trahi le désir qu'elle avait eu de lui donner
-lord Nelvil pour époux. Elle fit signe à Lucile de s'éloigner et dit:
-«Milord, vous devez, dans tous les cas, vous considérer comme libre de
-l'espèce d'engagement qui pouvait exister entre nous. Ma fille est si
-jeune, qu'elle n'a pu s'attacher au projet que nous avions formé, votre
-père et moi; mais il est plus convenable cependant, ce projet étant
-changé, que vous ne reveniez pas chez moi tant que ma fille ne sera pas
-mariée.--Je me bornerai donc, reprit Oswald en s'inclinant devant elle,
-à vous écrire pour traiter avec vous du sort d'une personne que je
-n'abandonnerai jamais.--Vous en êtes le maître,» répondit lady Edgermond
-avec une voix étouffée; et lord Nelvil partit.
-
-En passant à cheval dans l'avenue, il aperçut de loin, dans le bois,
-l'élégante figure de Lucile. Il ralentit le pas de son cheval pour la
-voir encore, et il lui parut que Lucile suivait la même direction que
-lui, en se cachant derrière les arbres. Le grand chemin passait devant
-un pavillon à l'extrémité du parc. Oswald remarqua que Lucile entrait
-dans ce pavillon: il passa devant avec émotion, mais sans pouvoir la
-découvrir. Il retourna plusieurs fois la tête après avoir passé, et
-remarqua dans un autre endroit, d'où l'on pouvait apercevoir tout le
-grand chemin, une légère agitation dans les feuilles d'un des arbres
-placés près du pavillon. Il s'arrêta vis-à-vis de cet arbre, mais il n'y
-aperçut plus le moindre mouvement. Incertain s'il avait bien deviné, il
-partit; puis tout à coup il revint sur ses pas avec la rapidité de
-l'éclair, comme s'il eût laissé tomber quelque chose sur la route. Alors
-il vit Lucile sur le bord du chemin et la salua respectueusement. Lucile
-baissa son voile avec précipitation et s'enfonça dans le bois, ne
-réfléchissant pas que se cacher ainsi, c'était avouer le motif qui
-l'avait amenée: la pauvre enfant n'avait rien éprouvé de si vif ni de si
-coupable en sa vie que le sentiment qui l'avait conduite à désirer de
-voir passer lord Nelvil; et loin de penser à le saluer tout simplement,
-elle se croyait perdue dans son esprit pour avoir été devinée. Oswald
-comprit tous ces mouvements; il se sentit doucement flatté par cet
-innocent intérêt, si timidement et sincèrement exprimé. «Personne,
-pensait-il, ne pouvait être plus vrai que Corinne, mais personne aussi
-ne connaissait mieux elle-même et les autres: il faudrait apprendre à
-Lucile et l'amour qu'elle éprouverait, et celui qu'elle inspirerait.
-Mais ce charme d'un jour peut-il suffire à la vie? Et puisque cette
-aimable ignorance de soi-même ne dure pas, puisqu'il faut enfin pénétrer
-dans son âme, et savoir ce que l'on sent, la candeur qui survit à cette
-découverte ne vaut-elle pas mieux encore que la candeur qui la précède?»
-
-Il comparait ainsi dans ses réflexions Corinne et Lucile mais cette
-comparaison n'était encore, du moins il le croyait, qu'un simple
-amusement de son esprit, et il ne supposait pas qu'elle pût jamais
-l'occuper davantage.
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Après avoir quitté la maison de lady Edgermond, Oswald se rendit en
-Écosse. Le trouble que lui avait laissé la présence de Lucile, le
-sentiment qu'il conservait pour Corinne, tout fit place à l'émotion
-qu'il ressentit à l'aspect des lieux où il avait passé sa vie avec son
-père: il se reprochait les distractions auxquelles il s'était livré
-depuis une année, il craignait de n'être plus digne d'entrer dans la
-demeure qu'il eût voulu n'avoir jamais quittée. Hélas! après la perte de
-ce qu'on aimait le plus au monde, comment être content de soi-même si
-l'on n'est pas resté dans la plus profonde retraite? Il suffit de vivre
-dans la société pour négliger de quelque manière le culte de ceux qui ne
-sont plus. C'est en vain que leur souvenir habite au fond du coeur; on
-se prête à cette activité des vivants, qui écarte l'idée de la mort, ou
-comme pénible, ou comme inutile, ou seulement même comme fatigante.
-Enfin, si la solitude ne prolonge pas les regrets et la rêverie,
-l'existence, telle qu'elle est, s'empare de nouveau des âmes les plus
-tendres, et leur rend des intérêts, des désirs et des passions. C'est
-une misérable condition de la nature humaine, que cette nécessité de se
-distraire; et, bien que la Providence ait voulu que l'homme fût ainsi
-pour qu'il pût supporter la mort, et pour lui-même et pour les autres,
-souvent, au milieu de ces distractions, on se sent saisi par le remords
-d'en être capable, et il semble qu'une voix touchante et résignée nous
-dise: _Vous que j'aimais, m'avez-vous donc oublié?_
-
-Ces sentiments occupaient Oswald en retournant dans sa demeure; il
-n'éprouva pas, en y arrivant alors, le même désespoir que la première
-fois, mais un profond sentiment de tristesse. Il vit que le temps avait
-accoutumé tout le monde à la perte de celui qu'il pleurait: les
-domestiques ne croyaient plus devoir prononcer devant lui le nom de son
-père; chacun était rentré dans ses occupations habituelles; on avait
-serré les rangs, et la génération des enfants croissait pour remplacer
-celle des pères. Oswald alla s'enfermer dans la chambre de son père, où
-il retrouvait son manteau, sa canne, son fauteuil, tout à la même place:
-mais qu'était devenue la voix qui répondait à la sienne, et le coeur de
-père qui palpitait en revoyant son fils? Lord Nelvil resta plongé dans
-des méditations profondes. «O destinée humaine! s'écria-t-il le visage
-baigné de pleurs, que voulez-vous de nous? Tant de vie pour périr, tant
-de pensées pour que tout cesse! Non, non, il m'entend, mon unique ami;
-il est présent ici même, à mes larmes, et nos âmes immortelles
-s'attendent. O mon père! ô mon Dieu! guidez-moi dans la vie. Elles ne
-connaissent ni les indécisions ni les repentirs, ces âmes de fer qui
-semblent posséder en elles-mêmes les immuables qualités de la nature
-physique; mais les êtres composés d'imagination, de sensibilité, de
-conscience, peuvent-ils faire un pas sans craindre de s'égarer? Ils
-cherchent le devoir pour guide; et le devoir lui-même s'obscurcit à
-leurs regards, si la Divinité ne le révèle pas au fond du coeur.»
-
-Le soir, Oswald alla se promener dans l'allée favorite de son père; il
-suivit son image à travers les arbres. Hélas! qui n'a pas espéré
-quelquefois, dans l'ardeur de ses prières, qu'une ombre chérie nous
-apparaîtrait, qu'un miracle enfin s'obtiendrait à force d'aimer? Vaine
-espérance! avant le tombeau nous ne saurons rien. Incertitude des
-incertitudes, vous n'occupez point le vulgaire! mais plus la pensée
-s'ennoblit, plus elle est invinciblement attirée vers les abîmes de la
-réflexion. Pendant qu'Oswald s'y livrait tout entier, il entendit une
-voiture dans l'avenue, et il en descendit un vieillard qui s'avança
-lentement vers lui: cet aspect d'un vieillard, à cette heure et dans ce
-lieu, l'émut profondément. Il reconnut M. Dickson, l'ancien ami de son
-père, et le reçut avec une émotion qu'il n'eût jamais ressentie pour lui
-dans aucun autre moment.
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-M. Dickson n'égalait en rien le père d'Oswald: il n'avait ni son esprit
-ni son caractère; mais au moment de sa mort il était auprès de lui, et,
-né la même année, on eût dit qu'il restait encore quelques jours en
-arrière pour lui porter des nouvelles de ce monde. Oswald lui donna le
-bras pour monter l'escalier; il sentait quelque charme dans ces soins
-donnés à la vieillesse, seule ressemblance avec son père qu'il pût
-trouver dans M. Dickson. Ce vieillard avait vu naître Oswald, et ne
-tarda pas à lui parler sans contrainte de tout ce qui le concernait. Il
-blâma fortement sa liaison avec Corinne; mais ses faibles arguments
-auraient eu sur l'esprit d'Oswald bien moins d'ascendant encore que ceux
-de lady Edgermond, si M. Dickson ne lui avait pas remis la lettre que
-son père, lord Nelvil, écrivit à lord Edgermond lorsqu'il voulut rompre
-le mariage projeté entre son fils et Corinne, alors miss Edgermond.
-Voici quelle était cette lettre, écrite en 1791, pendant le premier
-voyage d'Oswald en France. Il la lut en tremblant.
-
-
- LETTRE DU PÈRE D'OSWALD A LORD EDGERMOND.
-
- «Me pardonnerez-vous, mon ami, si je vous propose un changement dans
- le projet d'union entre nos deux familles? Mon fils a dix-huit mois de
- moins que votre fille aînée; il vaut mieux lui destiner Lucile, votre
- seconde fille, qui est plus jeune que sa soeur de douze années. Je
- pourrais m'en tenir à ce motif; mais comme je savais l'âge de miss
- Edgermond quand je vous l'ai demandée pour Oswald, je croirais manquer
- à la confiance de l'amitié si je ne vous disais pas quelles sont les
- raisons qui me font désirer que ce mariage n'ait pas lieu. Nous sommes
- liés depuis vingt ans; nous pouvons nous parler avec franchise sur nos
- enfants, d'autant plus qu'ils sont assez jeunes pour pouvoir être
- encore modifiés par nos conseils. Votre fille est charmante; mais il
- me semble voir en elle une de ces belles Grecques qui enchantaient et
- subjuguaient le monde. Ne vous offensez pas de l'idée que cette
- comparaison peut suggérer. Sans doute votre fille n'a reçu de vous,
- n'a trouvé dans son coeur que les principes et les sentiments les plus
- purs; mais elle a besoin de plaire, de captiver, de faire effet. Elle
- a plus de talents encore que d'amour-propre; mais des talents si rares
- doivent nécessairement exciter le désir de les développer; et je ne
- sais pas quel théâtre peut suffire à cette activité d'esprit, à cette
- impétuosité d'imagination, à ce caractère ardent enfin, qui se fait
- sentir dans toutes ses paroles: elle entraînerait nécessairement mon
- fils hors de l'Angleterre; car une telle femme ne peut y être
- heureuse, et l'Italie seule lui convient.
-
- «Il lui faut cette existence indépendante qui n'est soumise qu'à la
- fantaisie. Notre vie de campagne, nos habitudes domestiques
- contrarieraient nécessairement tous ses goûts. Un homme né dans notre
- heureuse patrie doit être Anglais avant tout: il faut qu'il remplisse
- ses devoirs de citoyen, puisqu'il a le bonheur de l'être; et dans les
- pays où les institutions politiques donnent aux hommes des occasions
- honorables d'agir et de se montrer, les femmes doivent rester dans
- l'ombre. Comment voulez-vous qu'une personne aussi distinguée que
- votre fille se contente d'un tel sort? Croyez-moi, mariez-la en
- Italie: sa religion, ses goûts et ses talents l'y appellent. Si mon
- fils épousait miss Edgermond, il l'aimerait sûrement beaucoup, car il
- est impossible d'être plus séduisante, et il essayerait alors, pour
- lui plaire, d'introduire dans sa maison les coutumes étrangères.
- Bientôt il perdrait cet esprit national, ces préjugés, si vous le
- voulez, qui nous unissent entre nous, et font de notre nation un
- corps, une association libre, mais indissoluble, qui ne peut périr
- qu'avec le dernier de nous. Mon fils se trouverait bientôt mal en
- Angleterre, en voyant que sa femme n'y serait pas heureuse. Il a, je
- le sais, toute la faiblesse que donne la sensibilité; il irait donc
- s'établir en Italie, et cette expatriation, si je vivais encore, me
- ferait mourir de douleur. Ce n'est pas seulement parce qu'elle me
- priverait de mon fils, c'est parce qu'elle lui ravirait l'honneur de
- servir son pays.
-
- «Quel sort pour un habitant de nos montagnes, que de traîner une vie
- oisive au sein des plaisirs de l'Italie! Un Écossais _sigisbée_ de sa
- femme, s'il ne l'est pas de celle d'un autre! inutile à sa famille,
- dont il n'est plus ni le guide ni l'appui! Tel que je connais Oswald,
- votre fille prendrait un grand empire sur lui. Je m'applaudis donc de
- ce que son séjour actuel en France lui a ôté l'occasion de voir miss
- Edgermond; et j'ose vous conjurer, mon ami, si je mourais avant le
- mariage de mon fils, de ne pas lui faire connaître votre fille aînée
- avant que votre fille cadette soit en âge de le fixer. Je crois notre
- liaison assez ancienne, assez sacrée, pour attendre de vous cette
- marque d'affection. Dites à mon fils, s'il le fallait, mes volontés à
- cet égard; je suis sûr qu'il les respectera, et plus encore si j'avais
- cessé de vivre.
-
- «Donnez aussi, je vous prie, tous vos soins à l'union d'Oswald avec
- Lucile. Quoiqu'elle soit bien enfant, j'ai démêlé dans ses traits,
- dans l'expression de sa physionomie, dans le son de sa voix, la
- modestie la plus touchante. Voilà quelle est la femme vraiment
- anglaise qui fera le bonheur de mon fils: si je ne vis pas assez pour
- être témoin de cette union, je m'en réjouirai dans le ciel; quand nous
- y serons un jour réunis, mon cher ami, notre bénédiction et nos
- prières protégeront encore nos enfants.
-
- «Tout à vous.
-
- «NELVIL.»
-
-Après cette lecture, Oswald garda le plus profond silence, ce qui laissa
-le temps à M. Dickson de continuer ses longs discours sans être
-interrompu. Il admira la sagacité de son ami, qui avait si bien jugé
-miss Edgermond, quoiqu'il fût loin, disait-il, de pouvoir s'imaginer
-encore la conduite condamnable qu'elle a tenue depuis. Il prononça, au
-nom du père d'Oswald, qu'un tel mariage serait une offense mortelle à sa
-mémoire. Oswald apprit par lui que pendant son fatal séjour en France,
-un an après que cette lettre avait été écrite, en 1792, son père n'avait
-trouvé de consolations que chez lady Edgermond, où il avait passé tout
-un été, et qu'il s'était occupé de l'éducation de Lucile, qui lui
-plaisait singulièrement. Enfin, sans art, mais aussi sans ménagement, M.
-Dickson attaqua le coeur d'Oswald par les endroits les plus sensibles.
-
-C'était ainsi que tout se réunissait pour renverser le bonheur de
-Corinne absente, et qui n'avait pour se défendre que ses lettres, qui la
-rappelaient de temps en temps au souvenir d'Oswald. Elle avait à
-combattre la nature des choses, l'influence de la patrie, le souvenir
-d'un père, la conjuration des amis en faveur des résolutions faciles et
-de la route commune, et le charme naissant d'une jeune fille, qui
-semblait si bien en harmonie avec les espérances pures et calmes de la
-vie domestique.
-
-
-
-
-LIVRE DIX-SEPTIÈME
-
-CORINNE EN ÉCOSSE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Corinne, pendant ce temps, s'était établie près de Venise, dans une
-campagne sur les bords de la Brenta; elle voulait rester dans les lieux
-où elle avait vu Oswald pour la dernière fois, et d'ailleurs elle se
-croyait là plus près qu'à Rome des lettres d'Angleterre. Le prince
-Castel-Forte lui avait écrit pour lui offrir de venir la voir; et s'il
-avait essayé de la détacher d'Oswald, s'il lui avait dit ce qui se dit,
-c'est que l'absence doit refroidir le sentiment, un tel mot prononcé
-sans réflexion eût été pour Corinne comme un coup de poignard: elle aima
-donc mieux ne voir personne. Mais ce n'est pas une chose facile que de
-vivre seule quand l'âme est ardente et la situation malheureuse. Les
-occupations de la solitude exigent toutes du calme dans l'esprit; et
-lorsqu'on est agité par l'inquiétude, une distraction forcée, quelque
-importune qu'elle pût être, vaudrait mieux que la continuité de la même
-impression. Si l'on peut deviner comme on arrive à la folie, c'est
-sûrement lorsqu'une seule pensée s'empare de l'esprit, et ne permet plus
-à la succession des objets de varier les idées. Corinne était d'ailleurs
-une personne d'une imagination si vive, qu'elle se consumait elle-même
-quand ses facultés n'avaient plus d'aliment au dehors.
-
-Quelle vie succédait à celle qu'elle venait de mener pendant près d'une
-année! Oswald était auprès d'elle presque tout le jour; il suivait tous
-ses mouvements, il accueillait avidement chacune de ses paroles; son
-esprit excitait celui de Corinne. Ce qu'il y avait d'analogie, ce qu'il
-y avait de différence entre eux, animait également leur entretien; enfin
-Corinne voyait sans cesse ce regard si tendre, si doux, et si
-constamment occupé d'elle. Quand la moindre inquiétude la troublait,
-Oswald prenait sa main, il la serrait contre son coeur, et le calme, et
-plus que le calme, une espérance vague et délicieuse renaissait dans
-l'âme de Corinne. Maintenant rien que d'aride au dehors, rien que de
-sombre au fond du coeur; elle n'avait d'autre événement, d'autre variété
-dans sa vie que les lettres d'Oswald; et l'irrégularité de la poste,
-pendant l'hiver, excitait chaque jour en elle le tourment de l'attente,
-et souvent cette attente était trompée. Elle se promenait tous les
-matins sur le bord du canal, dont les eaux sont assoupies sous le poids
-de larges feuilles appelées les lis des eaux. Elle attendait la gondole
-noire qui apportait les lettres de Venise; elle était parvenue à la
-distinguer à une très-grande distance, et le coeur lui battait avec une
-affreuse violence dès qu'elle l'apercevait. Le messager descendait de la
-gondole; quelquefois il disait: _Madame, il n'y a point de lettres_, et
-continuait ensuite paisiblement le reste de ses affaires, comme si rien
-n'était si simple que de n'avoir point de lettres. Une autre fois il lui
-disait: _Oui, madame, il y en a._ Elle les parcourait toutes d'une main
-tremblante, et l'écriture d'Oswald ne s'offrait point à ses regards;
-alors le reste du jour était affreux, la nuit se passait sans sommeil,
-et le lendemain elle éprouvait la même anxiété qui absorbait toute sa
-journée.
-
-Enfin elle accusa lord Nelvil de ce qu'elle souffrait: il lui sembla
-qu'il aurait pu lui écrire plus souvent, et elle lui en fit des
-reproches. Il se justifia, et déjà ses lettres devinrent moins tendres:
-car, au lieu d'exprimer ses propres inquiétudes, il s'occupait à
-dissiper celles de son amie.
-
-Ces nuances n'échappèrent point à la triste Corinne, qui étudiait le
-jour et la nuit une phrase, un mot des lettres d'Oswald, et cherchait à
-découvrir, en les relisant sans cesse, une réponse à ses craintes, une
-interprétation nouvelle qui pût lui donner quelques jours de calme.
-
-Cet état ébranlait ses nerfs, affaiblissait son esprit. Elle devenait
-superstitieuse, et s'occupait des présages continuels qu'on peut tirer
-de chaque événement quand on est toujours poursuivi par la même crainte.
-Un jour par semaine elle allait à Venise, pour avoir ce jour-là ses
-lettres quelques heures plus tôt. Elle variait ainsi le tourment de les
-attendre. Au bout de quelques semaines, elle avait pris une sorte
-d'horreur pour tous les objets qu'elle voyait en allant et en revenant:
-ils étaient tous comme les spectres de ses pensées, et les retraçaient à
-ses yeux sous d'horribles traits.
-
-Une fois, en entrant à l'église de Saint-Marc, elle se rappela qu'en
-arrivant à Venise l'idée lui était venue que peut-être, avant de partir,
-lord Nelvil la conduirait dans ces lieux, et l'y prendrait pour son
-épouse à la face du ciel: alors elle se livra tout entière à cette
-illusion. Elle le fit entrer sous ces portiques, s'approcher de l'autel,
-et promettre à Dieu d'aimer toujours Corinne. Elle pensa qu'elle se
-mettait à genoux devant Oswald, et recevait ainsi la couronne nuptiale.
-L'orgue qui se faisait entendre dans l'église, les flambeaux qui
-l'éclairaient, animaient sa vision; et, pour un moment, elle ne sentit
-plus le vide cruel de l'absence, mais cet attendrissement qui remplit
-l'âme, et fait entendre au fond du coeur la voix de ce qu'on aime. Tout
-à coup un murmure sombre fixa l'attention de Corinne; et comme elle se
-retournait, elle aperçut un cercueil qu'on apportait dans l'église. A
-cet aspect, elle chancela, ses yeux se troublèrent, et, depuis cet
-instant, elle fut convaincue par l'imagination que son sentiment pour
-Oswald serait la cause de sa mort.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Quand Oswald eut lu la lettre de son père, remise par M. Dickson, il fut
-longtemps le plus malheureux et le plus irrésolu de tous les hommes.
-Déchirer le coeur de Corinne, ou manquer à la mémoire de son père,
-c'était une alternative si cruelle, qu'il invoqua mille fois la mort
-pour y échapper; enfin il fit encore ce qu'il avait fait tant de fois,
-il recula l'instant de la décision, et se dit qu'il irait en Italie pour
-rendre Corinne elle-même juge de ses tourments et du parti qu'il devait
-prendre. Il croyait que son devoir l'obligeait à ne pas épouser Corinne;
-il était libre de ne jamais s'unir à Lucile: mais de quelle manière
-pouvait-il passer sa vie avec son amie? Fallait-il lui sacrifier son
-pays, ou l'entraîner en Angleterre, sans égard pour sa réputation ni
-pour son sort? Dans cette perplexité douloureuse, il serait parti pour
-Venise, si, de mois en mois, on n'avait pas répandu le bruit que son
-régiment allait être embarqué; il serait parti pour apprendre à Corinne
-ce qu'il ne pouvait encore se résoudre à lui écrire.
-
-Cependant le ton de ses lettres fut nécessairement altéré. Il ne voulait
-pas écrire ce qui se passait dans son âme; mais il ne pouvait plus
-s'exprimer avec le même abandon. Il avait résolu de cacher à Corinne les
-obstacles qu'il rencontrait dans le projet de la faire reconnaître,
-parce qu'il espérait y réussir encore avec le temps, et ne voulait pas
-l'aigrir inutilement contre sa belle-mère. Divers genres de réticences
-rendaient ses lettres plus courtes; il les remplissait de sujets
-étrangers, il ne disait rien sur ses projets futurs; enfin, une autre
-que Corinne eût été certaine de ce qui se passait dans le coeur
-d'Oswald; mais un sentiment passionné rend à la fois plus pénétrante et
-plus crédule. Il semble que, dans cet état, on ne puisse rien voir que
-d'une manière surnaturelle. On découvre ce qui est caché, et l'on se
-fait illusion sur ce qui est clair: car l'on est révolté de l'idée que
-l'on souffre à ce point, sans que rien d'extraordinaire en soit la
-cause, et qu'un tel désespoir est produit par des circonstances
-très-simples.
-
-Oswald était très-malheureux, et de sa situation personnelle, et de la
-peine qu'il devait causer à celle qu'il aimait; et ses lettres
-exprimaient de l'irritation, sans en dire la cause. Il reprochait à
-Corinne, par une bizarrerie singulière, la douleur qu'il éprouvait,
-comme si elle n'eût pas été mille fois plus à plaindre que lui; enfin,
-il bouleversait entièrement l'âme de son amie. Elle n'était plus
-maîtresse d'elle-même; son esprit se troublait, ses nuits étaient
-remplies par les images les plus funestes; le jour elles ne se
-dissipaient pas, et l'infortunée Corinne ne pouvait croire que cet
-Oswald, qui écrivait des lettres si dures, si agitées, si amères, fût
-celui qu'elle avait connu si généreux et si tendre: elle ressentait un
-désir irrésistible de le revoir encore et de lui parler. «Que je
-l'entende! s'écria-t-elle; qu'il me dise que c'est lui qui peut déchirer
-ainsi sans pitié celle dont la moindre peine affligeait jadis si
-vivement son coeur; qu'il me le dise, et je me soumettrai à la destinée.
-Mais une puissance infernale inspire sans doute un tel langage. Ce n'est
-pas Oswald; non, ce n'est pas Oswald qui m'écrit. On m'a calomniée près
-de lui; enfin, il y a quelque perfidie quand il y a tant de malheur.»
-
-Un jour, Corinne prit la résolution d'aller en Écosse, si toutefois l'on
-peut appeler une résolution la douleur impétueuse qui force à changer de
-situation à tout prix; elle n'osait écrire à personne qu'elle partait;
-elle n'avait pu se déterminer à le dire même à Thérésine, et elle se
-flattait toujours d'obtenir de sa propre raison de rester. Seulement
-elle soulageait son imagination par le projet d'un voyage, par une
-pensée différente de celle de la veille, par un peu d'avenir mis à la
-place des regrets. Elle était incapable d'aucune occupation. La lecture
-lui était devenue impossible, la musique ne lui causait qu'un
-tressaillement douloureux, et le spectacle de la nature, qui porte à la
-rêverie, redoublait encore sa peine. Cette personne si vive passait les
-jours entiers immobile, ou du moins sans aucun mouvement extérieur; les
-tourments de son âme ne se trahissaient plus que par sa mortelle pâleur.
-Elle regardait sa montre à chaque instant, espérant qu'une heure était
-passée, et ne sachant pas cependant pourquoi elle désirait que l'heure
-changeât de nom, puisqu'elle n'amenait rien de nouveau qu'une nuit sans
-sommeil, suivie d'un jour plus douloureux encore.
-
-Un soir qu'elle se croyait prête à partir, une femme fit demander à la
-voir: elle la reçut, parce qu'on lui dit que cette femme paraissait le
-désirer vivement. Elle vit entrer dans sa chambre une personne
-entièrement contrefaite, le visage défiguré par une affreuse maladie,
-vêtue de noir et couverte d'un voile, pour dérober, s'il était possible,
-sa vue à ceux dont elle approchait. Cette femme, ainsi maltraitée par la
-nature, se chargeait de la collecte des aumônes. Elle demanda noblement,
-avec une sécurité touchante, des secours pour les pauvres; Corinne lui
-donna beaucoup d'argent, en lui faisant promettre seulement de prier
-pour elle. La pauvre femme, qui s'était résignée à son sort, regardait
-avec étonnement cette belle personne si pleine de force et de vie,
-riche, jeune, admirée, et qui semblait cependant accablée par le
-malheur. «Mon Dieu, madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous
-fussiez aussi calme que moi.» Quel mot adressé par une femme dans cet
-état à la plus brillante personne d'Italie, qui succombait au désespoir!
-
-Ah! la puissance d'aimer est trop grande, elle l'est trop dans les âmes
-ardentes. Qu'elles sont heureuses celles qui consacrent à Dieu seul ce
-profond sentiment d'amour dont les habitants de la terre ne sont pas
-dignes! Mais le temps n'en était pas encore venu pour Corinne; il lui
-fallait encore des illusions, elle voulait encore du bonheur, elle
-priait, mais elle n'était pas encore résignée. Ses rares talents, la
-gloire qu'elle avait acquise, lui donnaient encore trop d'intérêt pour
-elle-même. Ce n'est qu'en se détachant de tout dans ce monde qu'on peut
-renoncer à ce qu'on aime; tous les autres sacrifices précèdent celui-là,
-et la vie peut être depuis longtemps un désert sans que le feu qui l'a
-dévastée soit éteint.
-
-Enfin, au milieu des doutes et des combats qui renversaient et
-renouvelaient sans cesse le plan de Corinne, elle reçut une lettre
-d'Oswald, qui lui annonçait que son régiment devait s'embarquer dans six
-semaines, et qu'il ne pouvait profiter de ce temps pour aller à Venise,
-parce qu'un colonel qui s'éloignerait dans un pareil moment se perdrait
-de réputation. Il ne restait à Corinne que le temps d'arriver en
-Angleterre avant que lord Nelvil s'éloignât d'Europe, et peut-être pour
-toujours. Cette crainte acheva de décider son départ. Il faut plaindre
-Corinne, car elle n'ignorait pas tout ce qu'il y avait d'inconsidéré
-dans sa démarche: elle se jugeait plus sévèrement que personne; mais
-quelle femme aurait le droit de jeter _la première pierre_ à
-l'infortunée qui ne justifie point sa faute, qui n'en espère aucune
-jouissance, mais fuit d'un malheur à l'autre comme si des fantômes
-effrayants la poursuivaient de toutes parts?
-
-Voici les dernières lignes de sa lettre au prince Castel-Forte: «Adieu,
-mon fidèle protecteur; adieu, mes amis de Rome, adieu, vous tous avec
-qui j'ai passé des jours si doux et si faciles. C'en est fait, la
-destinée m'a frappée; je sens en moi sa blessure mortelle: je me débats
-encore; mais je succomberai. Il faut que je le revoie: croyez-moi, je ne
-suis pas responsable de moi-même; il y a dans mon sein des orages que ma
-volonté ne peut gouverner. Cependant j'approche du terme où tout finira
-pour moi; ce qui se passe à présent est le dernier acte de mon histoire;
-après, viendront la pénitence et la mort. Bizarre confusion du coeur
-humain! Dans ce moment même où je me conduis comme une personne si
-passionnée, j'aperçois cependant les ombres du déclin dans
-l'éloignement, et je crois entendre une voix divine qui me dit:
-«_Infortunée, encore ces jours d'agitation et d'amour, et je t'attends
-dans le repos éternel._» O mon Dieu! accordez-moi la présence d'Oswald
-encore une fois, une dernière fois. Le souvenir de ses traits s'est
-comme obscurci par mon désespoir. Mais n'avait-il pas quelque chose de
-divin dans le regard? ne semblait-il pas, quand il entrait, qu'un air
-brillant et pur annonçait son approche? Mon ami, vous l'avez vu se
-placer près de moi, m'entourer de ses soins, me protéger par le respect
-qu'il inspirait pour son choix. Ah! comment exister sans lui? Pardonnez
-mon ingratitude; dois-je reconnaître ainsi la constante et noble
-affection que vous m'avez toujours témoignée? Mais je ne suis plus digne
-de rien, et je passerais pour insensée, si je n'avais pas le triste don
-d'observer moi-même ma folie. Adieu donc, adieu!»
-
-
-CHAPITRE III
-
-Combien elle est malheureuse, la femme délicate et sensible qui commet
-une grande imprudence, qui la commet, pour un objet dont elle se croit
-moins aimée, et n'ayant qu'elle-même pour soutien de ce qu'elle fait! Si
-elle hasardait sa réputation et son repos pour rendre un grand service à
-celui qu'elle aime, elle ne serait point à plaindre. Il est si doux de
-se dévouer! il y a dans l'âme tant de délices quand on brave tous les
-périls pour sauver une vie qui nous est chère, pour soulager la douleur
-qui déchire un coeur ami du nôtre! Mais traverser ainsi seule des pays
-inconnus, arriver sans être attendue, rougir d'abord devant ce qu'on
-aime de la preuve même d'amour qu'on lui donne; risquer tout parce qu'on
-le veut, et non parce qu'un autre vous le demande: quel pénible
-sentiment! quelle humiliation digne pourtant de pitié! car tout ce qui
-vient d'aimer en mérite. Que serait-ce si l'on compromettait ainsi
-l'existence des autres, si l'on manquait à des devoirs envers des liens
-sacrés? Mais Corinne était libre; elle ne sacrifiait que sa gloire et
-son repos. Il n'y avait point de raison, point de prudence dans sa
-conduite, mais rien qui pût offenser une autre destinée que la sienne,
-et son funeste amour ne perdait qu'elle-même.
-
-En débarquant en Angleterre, Corinne sut par les papiers publics que le
-départ du régiment de lord Nelvil était encore retardé. Elle ne vit à
-Londres que la société du banquier auquel elle était recommandée sous un
-nom supposé. Il s'intéressa d'abord à elle, et s'empressa, ainsi que sa
-femme et sa fille, à lui rendre tous les services imaginables. Elle
-tomba dangereusement malade en arrivant, et pendant quinze jours ses
-nouveaux amis la soignèrent avec la bienveillance la plus tendre. Elle
-apprit que lord Nelvil était en Écosse, mais qu'il devait revenir dans
-peu de jours à Londres, où son régiment se trouvait alors. Elle ne
-savait comment se résoudre à lui annoncer qu'elle était en Angleterre.
-Elle ne lui avait point écrit son départ; et son embarras était tel à
-cet égard, que depuis un mois Oswald n'avait point reçu de ses lettres.
-Il commençait à s'en inquiéter vivement: il l'accusait de légèreté,
-comme s'il avait eu le droit de s'en plaindre. En arrivant à Londres, il
-alla d'abord chez son banquier, où il espérait trouver des lettres
-d'Italie; on lui dit qu'il n'y en avait point. Il sortit; et, comme il
-réfléchissait avec peine sur ce silence, il rencontra M. Edgermond,
-qu'il avait vu à Rome, et qui lui demanda des nouvelles de Corinne. «Je
-n'en sais point, répondit lord Nelvil avec humeur.--Oh! je le crois
-bien, reprit M. Edgermond; ces Italiennes oublient toujours les
-étrangers dès qu'elles ne les voient plus. Il y a mille exemples de
-cela, et il ne faut pas s'en affliger; elles seraient trop aimables si
-elles avaient de la constance unie à tant d'imagination. Il faut bien
-qu'il reste quelque avantage à nos femmes.» Il lui serra la main en
-parlant ainsi, et prit congé de lui pour retourner dans la principauté
-de Galles, son séjour habituel; mais il avait en peu de mots pénétré de
-tristesse le coeur d'Oswald. «J'ai tort, se disait-il à lui-même, j'ai
-tort de vouloir qu'elle me regrette, puisque je ne puis me consacrer à
-son bonheur. Mais oublier si vite ce qu'on a aimé, c'est flétrir le
-passé au moins autant que l'avenir.»
-
-Au moment où lord Nelvil avait su la volonté de son père, il s'était
-résolu à ne point épouser Corinne; mais il avait aussi formé le dessein
-de ne pas revoir Lucile. Il était mécontent de l'impression trop vive
-qu'elle avait faite sur lui, et se disait qu'étant condamné à faire tant
-de mal à son amie, il fallait au moins lui garder cette fidélité de
-coeur qu'aucun devoir ne lui ordonnait de sacrifier. Il se contenta
-d'écrire à lady Edgermond pour lui renouveler ses sollicitations
-relativement à l'existence de Corinne; mais elle refusa constamment de
-lui répondre à cet égard, et lord Nelvil comprit, par ses entretiens
-avec M. Dickson, l'ami de lord Edgermond, que le seul moyen d'obtenir
-d'elle ce qu'il désirait serait d'épouser sa fille; car elle pensait que
-Corinne pourrait nuire au mariage de sa soeur si elle reprenait son vrai
-nom, et si sa famille la reconnaissait. Corinne ne se doutait point
-encore de l'intérêt que Lucile avait inspiré à lord Nelvil; la destinée
-lui avait jusqu'alors épargné cette douleur. Jamais cependant elle
-n'avait été plus digne de lui que dans le moment même où le sort l'en
-séparait. Elle avait pris pendant sa maladie, au milieu des négociants
-simples et honnêtes chez qui elle était, un véritable goût pour les
-moeurs et les habitudes anglaises. Le petit nombre de personnes qu'elle
-voyait dans la famille qui l'avait reçue n'étaient distinguées d'aucune
-manière, mais possédaient une force de raison et une justesse d'esprit
-remarquables. On lui témoignait une affection moins expansive que celle
-à laquelle elle était accoutumée, mais qui se faisait connaître à chaque
-occasion par de nouveaux services. La sévérité de lady Edgermond,
-l'ennui d'une petite ville de province, lui avaient fait une cruelle
-illusion sur tout ce qu'il y a de noble et de bon dans le pays auquel
-elle avait renoncé, et elle s'y attachait dans une circonstance où, pour
-son bonheur du moins, il n'était peut-être plus à désirer qu'elle
-éprouvât ce sentiment.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Un soir, la famille qui comblait Corinne de marques d'amitié et
-d'intérêt la pressa vivement de venir voir jouer madame Siddons dans
-_Isabelle_, ou _le Fatal mariage_, l'une des pièces du théâtre anglais
-où cette actrice déploie le plus admirable talent. Corinne s'y refusa
-longtemps; mais enfin, se rappelant que lord Nelvil avait souvent
-comparé sa manière de déclamer avec celle de madame Siddons, elle eut la
-curiosité de l'entendre, et se rendit voilée dans une petite loge d'où
-elle pouvait tout voir sans être vue. Elle ne savait pas que lord Nelvil
-était arrivé la veille à Londres; mais elle craignait d'être aperçue par
-un Anglais qui l'aurait connue en Italie. La noble figure et la profonde
-sensibilité de l'actrice captivèrent tellement l'attention de Corinne,
-que pendant les premiers actes ses yeux ne se détournèrent pas du
-théâtre. La déclamation anglaise est plus propre qu'aucune autre à
-remuer l'âme, quand un beau talent en fait sentir la force et
-l'originalité. Il y a moins d'art, moins de convenu qu'en France;
-l'impression qu'elle produit est plus immédiate, le désespoir véritable
-s'exprimerait ainsi; et la nature des pièces et le genre de la
-versification plaçant l'art dramatique à moins de distance de la vie
-réelle, l'effet qu'il produit est plus déchirant. Il faut d'autant plus
-de génie pour être un grand acteur en France, qu'il y a fort peu de
-liberté pour la manière individuelle, tant les règles générales prennent
-d'espace. Mais en Angleterre on peut tout risquer si la nature
-l'inspire. Ces longs gémissements, qui paraissent ridicules quand on les
-raconte, font tressaillir quand on les entend. L'actrice la plus noble
-dans ses manières, madame Siddons, ne perd rien de sa dignité quand elle
-se prosterne contre terre. Il n'y a rien qui ne puisse être admirable
-quand une émotion intime y entraîne, une émotion qui part du centre de
-l'âme, et domine celui qui le ressent plus encore que celui qui en est
-témoin. Il y a chez les diverses nations une façon différente de jouer
-la tragédie; mais l'expression de la douleur s'entend d'un bout du monde
-à l'autre; et, depuis le sauvage jusqu'au roi, il y a quelque chose de
-semblable dans tous les hommes alors qu'ils sont vraiment malheureux.
-
-Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte, Corinne remarqua que
-tous les regards se tournaient vers une loge, et dans cette loge elle
-vit lady Edgermond et sa fille; car elle ne douta pas que ce ne fût
-Lucile, bien que depuis sept ans elle fût singulièrement embellie. La
-mort d'un parent très-riche de lord Edgermond avait obligé lady
-Edgermond à venir à Londres pour y régler les affaires de la succession.
-Lucile s'était plus parée qu'à l'ordinaire pour venir au spectacle; et
-depuis longtemps, même en Angleterre, où les femmes sont si belles, il
-n'avait paru une personne aussi remarquable. Corinne fut douloureusement
-surprise en la voyant: il lui parut impossible qu'Oswald pût résister à
-la séduction d'une telle figure. Elle se compara dans sa pensée avec
-elle, et se trouva tellement inférieure; elle s'exagéra tellement, s'il
-était possible de se l'exagérer, le charme de cette jeunesse, de cette
-blancheur, de ces cheveux blonds, de cette innocente image du printemps
-de la vie, qu'elle se sentit presque humiliée de lutter par le talent,
-par l'esprit, par les dons acquis enfin, ou du moins perfectionnés, avec
-ces grâces prodiguées par la nature elle-même.
-
-Tout à coup elle aperçut, dans la loge opposée, lord Nelvil, dont les
-regards étaient fixés sur Lucile. Quel moment pour Corinne! elle
-revoyait pour la première fois ces traits qui l'avaient tant occupée; ce
-visage qu'elle cherchait dans son souvenir à chaque instant, bien qu'il
-n'en fût jamais effacé, elle le revoyait, et c'était lorsque Lucile
-occupait seule Oswald. Sans doute il ne pouvait soupçonner la présence
-de Corinne; mais si ses yeux s'étaient dirigés par hasard sur elle,
-l'infortunée en aurait tiré quelques présages de bonheur. Enfin madame
-Siddons reparut, et lord Nelvil se tourna vers le théâtre pour la
-considérer.
-
-Corinne alors respira plus à l'aise, et se flatta qu'un simple mouvement
-de curiosité avait attiré l'attention d'Oswald sur Lucile. La pièce
-devenait à tous les moments plus touchante, et Lucile était baignée de
-pleurs qu'elle cherchait à cacher en se retirant dans le fond de sa
-loge. Alors Oswald la regarda de nouveau avec plus d'intérêt encore que
-la première fois. Enfin il arriva, ce moment terrible où Isabelle,
-s'étant échappée des mains des femmes qui veulent l'empêcher de se tuer,
-rit, en se donnant un coup de poignard, de l'inutilité de leurs efforts.
-Ce rire du désespoir est l'effet le plus difficile et le plus
-remarquable que le jeu dramatique puisse produire; il émeut bien plus
-que les larmes: cette amère ironie du malheur est son expression la plus
-déchirante. Qu'elle est terrible la souffrance du coeur, quand elle
-inspire une si barbare joie, quand elle donne, à l'aspect de son propre
-sang, le contentement féroce d'un sauvage ennemi qui se serait vengé!
-
-Alors sans doute Lucile fut tellement attendrie, que sa mère s'en
-alarma, car on la vit se retourner avec inquiétude de son côté: Oswald
-se leva comme s'il voulait aller vers elle; mais bientôt il se rassit.
-Corinne eut quelque joie de ce second mouvement; mais elle se dit en
-soupirant: «Lucile, ma soeur qui m'était si chère autrefois, est jeune
-et sensible; dois-je vouloir lui ravir un bien dont elle pourrait jouir
-sans obstacle, sans que celui qu'elle aimerait lui fît aucun sacrifice?»
-La pièce finie, Corinne voulut laisser sortir tout le monde avant de
-s'en aller, de peur d'être reconnue, et elle se mit derrière une petite
-ouverture de sa loge où elle pouvait apercevoir ce qui se passait dans
-le corridor. Au moment où Lucile sortit, la foule se rassembla pour la
-voir, et l'on entendait de tous les côtés des exclamations sur sa
-ravissante figure. Lucile se troublait de plus en plus. Lady Edgermond,
-infirme et malade, avait de la peine à fendre la presse, malgré les
-soins de sa fille et les égards qu'on leur témoignait; mais elles ne
-connaissaient personne, et nul homme par conséquent n'osait les aborder.
-Lord Nelvil, voyant leur embarras, se hâta de s'approcher d'elles. Il
-offrit un bras à lady Edgermond et l'autre à Lucile, qui le prit
-timidement, en baissant la tête et rougissant à l'excès: ils passèrent
-ainsi devant Corinne. Oswald n'imaginait pas que sa pauvre amie fût
-témoin d'un spectacle si douloureux pour elle; car il avait une légère
-nuance d'orgueil en conduisant ainsi la plus belle personne d'Angleterre
-à travers les admirateurs sans nombre qui suivaient ses pas.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Corinne revint chez elle cruellement troublée, et ne sachant point
-quelle résolution elle prendrait, comment elle ferait connaître à lord
-Nelvil son arrivée, et ce qu'elle lui dirait pour la motiver; car à
-chaque instant elle perdait de sa confiance dans le sentiment de son
-ami, et il lui semblait quelquefois que c'était un étranger qu'elle
-allait revoir, un étranger qu'elle aimait avec passion, mais qui ne la
-reconnaîtrait plus. Elle envoya chez lord Nelvil le lendemain au soir,
-et elle apprit qu'il était chez lady Edgermond; le jour suivant, la même
-réponse lui fut rapportée, mais on lui dit aussi que lady Edgermond
-était malade, et qu'elle repartirait pour sa terre dès qu'elle serait
-guérie. Corinne attendait ce moment pour faire savoir à lord Nelvil
-qu'elle était en Angleterre; mais tous les soirs elle sortait, passait
-devant la maison de lady Edgermond, et voyait à sa porte la voiture
-d'Oswald. Un inexprimable serrement de coeur l'oppressait; et,
-retournant chez elle, elle recommençait le lendemain la même course pour
-éprouver la même douleur. Corinne avait tort cependant quand elle se
-persuadait qu'Oswald allait chez lady Edgermond dans l'intention
-d'épouser sa fille.
-
-Le jour du spectacle, lady Edgermond lui avait dit, pendant qu'il la
-conduisait à sa voiture, que la succession du parent de lord Edgermond,
-qui était mort dans l'Inde, concernait Corinne autant que sa fille, et
-qu'elle le priait en conséquence de passer chez elle pour se charger de
-faire savoir en Italie les divers arrangements qu'elle voulait prendre à
-cet égard. Oswald promit d'y aller, et il lui sembla que, dans cet
-instant, la main de Lucile qu'il tenait avait tremblé. Le silence de
-Corinne pouvait lui faire croire qu'il n'était plus aimé, et l'émotion
-de cette jeune fille devait lui donner l'idée qu'il l'intéressait au
-fond du coeur. Cependant il n'avait pas l'idée de manquer à la promesse
-qu'il avait donnée à Corinne, et l'anneau qu'elle possédait était un
-gage assuré que jamais il n'en épouserait une autre sans son
-consentement. Il retourna chez lady Edgermond le lendemain pour soigner
-les intérêts de Corinne; mais lady Edgermond était si malade, et sa
-fille tellement inquiète de se trouver ainsi seule à Londres, sans aucun
-parent (M. Edgermond n'y étant pas), sans savoir seulement à quel
-médecin il fallait s'adresser, qu'Oswald crut de son devoir envers
-l'amie de son père de consacrer tout son temps à la soigner.
-
-Lady Edgermond, naturellement âpre et fière, semblait ne s'adoucir que
-pour Oswald: elle le laissait venir tous les jours chez elle, sans qu'il
-prononçât un seul mot qui pût faire supposer l'intention d'épouser sa
-fille. Le nom et la beauté de Lucile en faisaient l'un des plus
-brillants partis de l'Angleterre; et depuis qu'elle avait paru au
-spectacle et qu'on la savait à Londres, sa porte était assiégée par les
-visites des plus grands seigneurs du pays. Lady Edgermond refusait
-constamment de recevoir personne: elle ne sortait jamais, et ne recevait
-que lord Nelvil. Comment n'aurait-il pas été flatté d'une conduite si
-délicate? Cette générosité silencieuse qui s'en remettait à lui sans
-rien demander, sans se plaindre de rien, le touchait vivement, et
-cependant chaque fois qu'il allait dans la maison de lady Edgermond, il
-craignait que sa présence ne fût interprétée comme un engagement. Il eût
-cessé d'y aller dès que les intérêts de Corinne ne l'y auraient plus
-attiré, si lady Edgermond avait recouvré sa santé. Mais au moment où on
-la croyait mieux, elle retomba malade de nouveau plus dangereusement que
-la première fois; et si elle était morte dans ce moment, Lucile n'aurait
-eu à Londres d'autre appui qu'Oswald, puisque sa mère ne formait de
-relations avec personne.
-
-Lucile ne s'était pas permis un seul mot qui dût faire croire à lord
-Nelvil qu'elle le préférât! mais il pouvait le supposer quelquefois par
-une altération légère et subite dans la couleur de son teint, par des
-yeux trop promptement baissés, par une respiration plus rapide; enfin,
-il étudiait le coeur de cette jeune fille avec un intérêt curieux et
-tendre, et sa complète réserve lui laissait toujours du doute et de
-l'incertitude sur la nature de ses sentiments. Le plus haut point de la
-passion et l'éloquence qu'elle inspire ne suffisent pas encore à
-l'imagination; on désire toujours quelque chose de plus, et, ne pouvant
-l'obtenir, on se refroidit et l'on se lasse, tandis que la faible lueur
-qu'on aperçoit à travers les nuages tient longtemps la curiosité en
-suspens, et semble promettre dans l'avenir de nouveaux sentiments et des
-découvertes nouvelles. Cette attente cependant n'est point satisfaite;
-et, quand on sait à la fin ce que cache tout ce charme du silence et de
-l'inconnu, le mystère aussi se flétrit, et l'on en revient à regretter
-l'abandon et le mouvement d'un caractère animé. Hélas! de quelle manière
-prolonger cet enchantement du coeur, ces délices de l'âme, que la
-confiance et le doute, le bonheur et le malheur dissipent également à la
-longue? tant les jouissances célestes sont étrangères à notre destinée!
-Elles traversent notre coeur quelquefois, seulement pour nous rappeler
-notre origine et notre espoir!
-
-Lady Edgermond, se trouvant mieux, fixa son départ à deux jours de là
-pour aller en Écosse, où elle voulait visiter la terre de lord
-Edgermond, qui était voisine de celle de lord Nelvil. Elle s'attendait
-qu'il lui proposerait de l'y accompagner, puisqu'il avait annoncé le
-projet de retourner en Écosse avant le départ de son régiment; mais il
-n'en dit rien. Lucile le regarda dans ce moment, et néanmoins il se tut.
-Elle se hâta de se lever, et s'approcha de la fenêtre. Peu de moments
-après, lord Nelvil prit un prétexte pour aller vers elle, et il lui
-sembla que ses yeux étaient mouillés de pleurs; il en fut ému, soupira,
-et l'oubli dont il accusait son amie revenant de nouveau à sa mémoire,
-il se demanda si cette jeune fille n'était pas plus capable que Corinne
-d'un sentiment fidèle.
-
-Oswald cherchait à réparer la peine qu'il venait de causer à Lucile; on
-a tant de plaisir à ramener la joie sur un visage encore enfant! Le
-chagrin n'est pas fait pour ces physionomies où la réflexion même n'a
-point encore laissé de traces. Le régiment de lord Nelvil devait être
-passé en revue le lendemain matin à Hyde-Park; il demanda donc à lady
-Edgermond si elle voulait y aller en calèche avec sa fille, et si elle
-lui permettrait, après la revue, de faire une promenade à cheval avec
-Lucile à côté de sa voiture. Lucile avait dit une fois qu'elle avait
-grande envie de monter à cheval. Elle regarda sa mère avec une
-expression toujours soumise, mais où l'on pouvait remarquer cependant le
-désir d'obtenir un consentement. Lady Edgermond se recueillit quelques
-instants; puis, tendant à lord Nelvil sa faible main, qui dépérissait
-chaque jour davantage, elle lui dit: «Si vous le demandez, milord, j'y
-consens.» Ces mots firent tant d'impression sur Oswald, qu'il allait
-renoncer lui-même à ce qu'il avait proposé; mais tout à coup Lucile,
-avec une vivacité qu'elle n'avait pas encore montrée, prit la main de sa
-mère et la baisa pour la remercier. Lord Nelvil alors n'eut pas le
-courage de priver d'un amusement cette innocente créature qui menait une
-vie si solitaire et si triste.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Corinne, depuis quinze jours, ressentait l'anxiété la plus cruelle:
-chaque matin elle hésitait si elle écrirait à lord Nelvil pour lui
-apprendre où elle était, et chaque soir se passait dans l'inexprimable
-douleur de le savoir chez Lucile. Ce qu'elle souffrait le soir la
-rendait plus timide pour le lendemain. Elle rougissait d'apprendre à
-celui qui ne l'aimait peut-être plus la démarche inconsidérée qu'elle
-avait faite pour lui. «Peut-être, se disait-elle souvent, tous les
-souvenirs d'Italie sont-ils effacés de sa mémoire? peut-être n'a-t-il
-plus besoin de trouver dans les femmes un esprit supérieur, un coeur
-passionné? Ce qui lui plaît à présent, c'est l'admirable beauté de seize
-ans, l'expression angélique de cet âge, l'âme timide et neuve qui
-consacre à l'objet de son choix les premiers sentiments qu'elle ait
-jamais éprouvés.»
-
-L'imagination de Corinne était tellement frappée des avantages de sa
-soeur, qu'elle avait presque honte de lutter avec de tels charmes. Il
-lui semblait que le talent même était une ruse, l'esprit une tyrannie,
-la passion une violence, à côté de cette innocence désarmée; et bien que
-Corinne n'eût pas encore vingt-huit ans, elle pressentait déjà cette
-époque de la vie où les femmes se défient avec tant de douleur de leurs
-moyens de plaire. Enfin la jalousie et une timidité fière se
-combattaient dans son âme; elle renvoyait de jour en jour le moment tant
-craint et tant désiré où elle devait revoir Oswald. Elle apprit que son
-régiment serait passé en revue le lendemain à Hyde-Park, et elle résolut
-d'y aller. Elle pensa qu'il était possible que Lucile s'y trouvât, et
-elle s'en fiait à ses propres yeux pour juger des sentiments d'Oswald.
-D'abord elle avait l'idée de se parer avec soin et de se montrer ensuite
-subitement à lui; mais en commençant sa toilette, ses cheveux noirs, son
-teint un peu bruni par le soleil d'Italie, ses traits prononcés, mais
-dont elle ne pouvait pas juger l'expression en se regardant, lui
-inspirèrent du découragement sur ses charmes. Elle voyait toujours dans
-son miroir le visage aérien de sa soeur; et, rejetant loin d'elle toutes
-les parures qu'elle avait essayées, elle se revêtit d'une robe noire à
-la vénitienne, couvrit son visage et sa taille avec la mante qu'on porte
-dans ce pays, et se jeta ainsi dans le fond d'une voiture.
-
-A peine fut-elle dans Hyde-Park, qu'elle vit paraître Oswald à la tête
-de son régiment. Il avait, dans son uniforme, la plus belle et la plus
-imposante figure du monde; il conduisait son cheval avec une grâce et
-une dextérité parfaites. La musique qu'on entendait avait quelque chose
-de fier et de doux tout à la fois, qui conseillait noblement le
-sacrifice de la vie. Une multitude d'hommes élégamment et simplement
-vêtus, des femmes belles et modestes, portaient sur leur visage, les uns
-l'empreinte des vertus mâles, les autres des vertus timides. Les soldats
-du régiment d'Oswald semblaient le regarder avec confiance et
-dévouement. On joua le fameux air, _Dieu sauve le roi_, qui touche si
-profondément tous les coeurs en Angleterre; et Corinne s'écria: «O
-respectable pays qui deviez être ma patrie! pourquoi vous ai-je quitté?
-Qu'importait plus ou moins de gloire personnelle au milieu de tant de
-vertus; et quelle gloire valait celle, ô Nelvil! d'être ta digne
-épouse?»
-
-Les instruments militaires qui se firent entendre retracèrent à Corinne
-les dangers qu'Oswald allait courir. Elle le regarda longtemps sans
-qu'il pût l'apercevoir, et se disait, les yeux pleins de larmes: «Qu'il
-vive, quand ce ne serait pas pour moi! mon Dieu, c'est lui qu'il faut
-conserver!» Dans ce moment la voiture de lady Edgermond arriva; lord
-Nelvil la salua respectueusement en baissant devant elle la pointe de
-son épée. Cette voiture passa et repassa plusieurs fois. Tous ceux qui
-voyaient Lucile l'admiraient; Oswald la considérait avec des regards qui
-perçaient le coeur de Corinne. L'infortunée les connaissait, ces
-regards; ils avaient été tournés sur elle!
-
-Les chevaux que lord Nelvil avait prêtés à Lucile parcouraient avec la
-plus brillante vitesse les allées de Hyde-Park, tandis que la voiture de
-Corinne s'avançait lentement, presque comme un convoi funèbre, derrière
-les coursiers rapides et leur bruit tumultueux. «Ah! ce n'était pas
-ainsi, pensait Corinne, non, ce n'était pas ainsi que je me rendais au
-Capitole la première fois que je l'ai rencontré: il m'a précipitée du
-char de triomphe dans l'abîme des douleurs. Je l'aime, et toutes les
-joies de la vie ont disparu. Je l'aime, et tous les dons de la nature
-sont flétris. Mon Dieu! pardonnez-lui quand je ne serai plus!» Oswald
-passait à cheval à côté de la voiture où était Corinne. La forme
-italienne de l'habit noir qui l'enveloppait le frappa singulièrement. Il
-s'arrêta, fit le tour de cette voiture, revint sur ses pas pour la
-revoir encore, et tâcha d'apercevoir quelle était la femme qui s'y
-tenait cachée. Le coeur de Corinne battait pendant ce temps avec une
-extrême violence, et tout ce qu'elle redoutait, c'était de s'évanouir et
-d'être ainsi découverte; mais elle résista cependant à son émotion, et
-lord Nelvil perdit l'idée qui l'avait d'abord occupé. Quand la revue fut
-finie, Corinne, pour ne pas attirer davantage l'attention d'Oswald,
-descendit de voiture pendant qu'il ne pouvait la voir, et se plaça
-derrière les arbres et la foule, de manière à n'être pas aperçue. Oswald
-alors s'approcha de la calèche de lady Edgermond; et, lui montrant un
-cheval très-doux que ses gens avaient amené, il demanda pour Lucile la
-permission de monter ce cheval à côté de la voiture de sa mère. Lady
-Edgermond y consentit, en lui recommandant beaucoup de veiller sur sa
-fille. Lord Nelvil était descendu de cheval; il parlait chapeau bas, à
-la portière de lady Edgermond, avec une expression si respectueuse et si
-sensible en même temps, que Corinne n'y voyait que trop un attachement
-pour la mère, animé par l'attrait qu'inspirait la fille.
-
-Lucile descendit de voiture. Elle avait un habit de cheval qui dessinait
-à ravir l'élégance de sa taille; sur sa tête un chapeau noir orné de
-plumes blanches; et ses beaux cheveux blonds, légers comme l'air,
-tombaient avec grâce sur son charmant visage. Oswald baissa la main de
-manière que Lucile pût y poser son pied pour monter sur le cheval.
-Lucile s'attendait que ce serait un de ses gens qui lui rendrait ce
-service; elle rougit en le recevant de lord Nelvil. Il insista: Lucile
-enfin mit sur cette main un pied charmant, et s'élança si légèrement à
-cheval, que tous ses mouvements donnaient l'idée d'une de ces sylphides
-que l'imagination nous peint avec des couleurs si délicates. Elle partit
-au galop. Oswald la suivit et ne la perdit pas de vue. Une fois le
-cheval fit un faux pas. A l'instant lord Nelvil l'arrêta, examina la
-bride et le mors avec une aimable anxiété. Une autre fois il crut à tort
-que le cheval s'emportait; il devint pâle comme la mort; et, poussant
-son propre cheval avec une incroyable ardeur, dans une seconde il
-atteignit celui de Lucile, descendit et se précipita devant elle.
-Lucile, ne pouvant plus retenir son cheval, frémissait à son tour de
-renverser Oswald; mais d'une main il saisit la bride, et de l'autre il
-soutint Lucile, qui en sautant s'appuya légèrement sur lui.
-
-Que fallait-il de plus pour convaincre Corinne du sentiment d'Oswald
-pour Lucile? Ne voyait-elle pas tous les signes d'intérêt qu'il lui
-avait autrefois prodigués? Et même, pour son éternel désespoir, ne
-croyait-elle pas apercevoir dans les regards de lord Nelvil plus de
-timidité, plus de réserve qu'il n'en avait dans le temps de son amour
-pour elle? Deux fois elle tira l'anneau de son doigt; elle était prête à
-fendre la foule pour le jeter aux pieds d'Oswald; et l'espoir de mourir
-à l'instant même l'encourageait dans cette résolution. Mais quelle est
-la femme née même sous le soleil du Midi, qui peut, sans frissonner,
-attirer sur ses sentiments l'attention de la multitude? Bientôt Corinne
-frémit à la pensée de se montrer à lord Nelvil dans cet instant, et
-sortit de la foule pour rejoindre sa voiture. Comme elle traversait une
-allée solitaire, Oswald vit encore de loin cette même figure noire qui
-l'avait frappé, et l'impression qu'elle produisit sur lui cette fois fut
-beaucoup plus vive. Cependant il attribua l'émotion qu'il en ressentait
-au remords d'avoir été dans ce jour, pour la première fois, infidèle au
-fond de son coeur à l'image de Corinne; et, rentré chez lui, il prit à
-l'instant la résolution de repartir pour l'Écosse, puisque son régiment
-ne s'embarquait pas encore de quelque temps.
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Corinne retourna chez elle dans un état de douleur qui troublait sa
-raison, et dès ce moment ses forces furent pour jamais affaiblies. Elle
-résolut d'écrire à lord Nelvil pour lui apprendre, et son arrivée en
-Angleterre, et tout ce qu'elle avait souffert depuis qu'elle y était.
-Elle commença cette lettre, d'abord remplie des plus amers reproches, et
-puis elle la déchira. «Que signifient les reproches en amour?
-s'écria-t-elle, ce sentiment serait-il le plus intime, le plus pur, le
-plus généreux des sentiments, s'il n'était pas en tout involontaire? Que
-ferais-je donc avec mes plaintes? Une autre voix, un autre regard, ont
-le secret de son âme; tout n'est-il donc pas dit?» Elle recommença sa
-lettre, et cette fois elle voulut peindre à lord Nelvil la monotonie
-qu'il pourrait trouver dans son union avec Lucile. Elle essayait de lui
-prouver que, sans une parfaite harmonie de l'âme et de l'esprit, aucun
-bonheur de sentiment n'était durable; et puis elle déchira cette lettre
-encore plus vivement que la première. «S'il ne sait pas ce que je vaux,
-disait-elle, est-ce moi qui le lui apprendrai? Et d'ailleurs dois-je
-parler ainsi de ma soeur? Est-il vrai qu'elle me soit inférieure autant
-que je cherche à me le persuader? Et quand elle le serait, est-ce à moi
-qui, comme une mère, l'ai pressée dans son enfance contre mon coeur,
-est-ce à moi qu'il appartient de le dire? Ah! non, il ne faut pas
-vouloir ainsi son propre bonheur à tout prix. Elle passe, cette vie
-pendant laquelle on a tant de désirs; et, longtemps même avant la mort,
-quelque chose de doux et de rêveur nous détache par degrés de
-l'existence.»
-
-Elle reprit encore une fois la plume, et ne parla que de son malheur;
-mais, en l'exprimant, elle éprouvait une telle pitié d'elle-même,
-qu'elle couvrait son papier de ses larmes. «Non, dit-elle encore, il ne
-faut pas envoyer cette lettre: s'il y résiste, je le haïrai; s'il y
-cède, je ne saurai pas s'il n'a pas fait un sacrifice; s'il ne conserve
-pas le souvenir d'une autre. Il vaut mieux le voir, lui parler, lui
-remettre cet anneau, gage de ses promesses;» et elle se hâta de
-l'envelopper dans une lettre où elle n'écrivit que ces mots: _Vous êtes
-libre_; et, mettant la lettre dans son sein, elle attendit que le soir
-approchât pour aller chez Oswald. Il lui sembla qu'en plein jour elle
-eût rougi devant tous ceux qui l'auraient regardée; et cependant elle
-voulait devancer le moment où lord Nelvil avait coutume d'aller chez
-lady Edgermond. A six heures donc elle partit, mais en tremblant comme
-une esclave condamnée. On a si peur de ce qu'on aime quand une fois la
-confiance est perdue! Ah! l'objet d'une affection passionnée est à nos
-yeux, ou le protecteur le plus sûr, ou le maître le plus redoutable.
-
-Corinne fit arrêter sa voiture devant la porte de lord Nelvil, et
-demanda d'une voix tremblante à l'homme qui ouvrait cette porte s'il
-était chez lui. _Depuis une demi-heure, madame_, répondit-il, _milord
-est parti pour l'Écosse._ Cette nouvelle serra le coeur de Corinne; elle
-tremblait de voir Oswald; mais cependant son âme allait au-devant de
-cette inexprimable émotion. L'effort était fait, elle se croyait près
-d'entendre sa voix, et il fallait maintenant prendre une nouvelle
-résolution pour le retrouver, attendre encore plusieurs jours, et
-condescendre à une démarche de plus. Néanmoins, à tout prix alors,
-Corinne voulait le revoir. Le lendemain donc elle partit pour Édimbourg.
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Avant de quitter Londres, lord Nelvil était retourné chez son banquier;
-et quand il sut qu'aucune lettre de Corinne n'était arrivée, il se
-demanda avec amertume s'il devait sacrifier un bonheur domestique
-certain et durable à une personne qui peut-être ne se ressouvenait plus
-de lui. Cependant il résolut d'écrire encore en Italie, comme il l'avait
-déjà fait plusieurs fois depuis six semaines, pour demander à Corinne la
-cause de son silence, et pour lui déclarer encore que, tant qu'elle ne
-lui renverrait pas son anneau, il ne serait jamais l'époux d'une autre.
-Il fit son voyage dans des dispositions très-pénibles: il aimait Lucile
-presque sans la connaître, car il ne lui avait pas entendu prononcer
-vingt paroles; mais il regrettait Corinne, et s'affligeait des
-circonstances qui les séparaient; tour à tour le charme timide de l'une
-le captivait, et il se retraçait la grâce brillante, l'éloquence sublime
-de l'autre. Si dans ce moment il avait su que Corinne l'aimait plus que
-jamais, qu'elle avait tout quitté pour le suivre, il n'aurait jamais
-revu Lucile: mais il se croyait oublié; et, réfléchissant sur le
-caractère de Lucile et sur celui de Corinne, il se disait qu'un
-extérieur froid et réservé cachait souvent les sentiments les plus
-profonds. Il se trompait: les âmes passionnées se trahissent de mille
-manières, et ce que l'on contient toujours est bien faible.
-
-Une circonstance vint ajouter encore à l'intérêt que Lucile inspirait à
-lord Nelvil. En retournant dans sa terre, il passa si près de celle qui
-appartenait à lady Edgermond, que la curiosité l'y conduisit. Il se fit
-ouvrir le cabinet où Lucile avait coutume de travailler. Ce cabinet
-était rempli des souvenirs du temps que le père d'Oswald y avait passé
-près de Lucile pendant que son fils était en France. Elle avait élevé un
-piédestal de marbre à la place même où, peu de mois avant sa mort, il
-lui donnait des leçons, et sur ce piédestal était gravé: _A la mémoire
-de mon second père!_ Enfin un livre était posé sur la table, Oswald
-l'ouvrit; il y reconnut le recueil des pensées de son père, et sur la
-première page il trouva ces mots écrits par son père lui-même: _A celle
-qui m'a consolé dans mes peines, à l'âme la plus pure, à la femme
-angélique qui fera la gloire et le bonheur de son époux!_ Avec quelle
-émotion Oswald lut ces lignes, où l'opinion de celui qu'il révérait
-était si vivement exprimée! Il s'étonna du silence de Lucile envers lui
-sur les témoignages d'affection qu'elle avait reçus de son père. Il crut
-voir dans ce silence la délicatesse la plus rare, la crainte de forcer
-son choix par l'idée d'un devoir; enfin il fut frappé de ces paroles: _A
-celle qui m'a consolé dans mes peines!_ «C'est donc Lucile,
-s'écria-t-il, c'est elle qui adoucissait le mal que je faisais à mon
-père; et je l'abandonnerais quand sa mère est mourante, quand elle
-n'aura plus que moi pour consolateur! Ah! Corinne, vous si brillante, si
-recherchée, avez-vous besoin, comme Lucile, d'un ami fidèle et dévoué?
-Elle n'était plus brillante, elle n'était plus recherchée, cette Corinne
-qui errait seule d'auberge en auberge, ne voyant pas même celui pour qui
-elle avait tout quitté, et n'ayant pas la force de s'en éloigner. Elle
-était tombé malade dans une petite ville, à moitié chemin d'Édimbourg,
-et n'avait pu, malgré ses efforts, continuer sa route. Elle pensait
-souvent, pendant les longues nuits de ses souffrances, que, si elle
-était morte dans ce lieu, Thérésine seule aurait su son nom, et l'aurait
-inscrit sur sa tombe. Quel changement, quel sort pour une femme qui ne
-pouvait pas faire un pas en Italie, sans que la foule des hommages se
-précipitât sur ses pas! Et faut-il qu'un seul sentiment dépouille ainsi
-toute la vie? Enfin, après huit jours d'angoisses inexprimables, elle
-reprit sa triste route; car, bien que l'espérance de voir Oswald en fût
-le terme, il y avait tant de pénibles sentiments confondus avec cette
-vive attente, que son coeur n'en éprouvait qu'une inquiétude
-douloureuse. Avant d'arriver à la demeure de lord Nelvil, Corinne eut le
-désir de s'arrêter quelques heures dans la terre de son père, qui n'en
-était pas éloignée, et où lord Edgermond avait ordonné que son tombeau
-fût placé. Elle n'y avait point été depuis ce temps, et elle n'avait
-passé dans cette terre qu'un mois, seule avec son père. C'était l'époque
-la plus heureuse de son séjour en Angleterre. Ces souvenirs lui
-inspiraient le besoin de revoir son habitation, et elle ne croyait pas
-que lady Edgermond dût y être déjà.
-
-A quelques milles du château, Corinne aperçut sur le grand chemin une
-voiture renversée. Elle fit arrêter la sienne, et vit sortir de celle
-qui était brisée un vieillard très-effrayé de la chute qu'il venait de
-faire. Corinne se hâta de le secourir, et lui offrit de le conduire
-elle-même jusqu'à la ville voisine. Il accepta avec reconnaissance, et
-dit qu'il se nommait M. Dickson. Corinne reconnut ce nom qu'elle avait
-souvent entendu prononcer à lord Nelvil. Elle dirigea l'entretien de
-manière à faire parler ce bon vieillard sur le seul objet qui
-l'intéressât dans la vie. M. Dickson était l'homme du monde qui causait
-le plus volontiers; et, ne se doutant pas que Corinne, dont il ignorait
-le nom, et qu'il prenait pour une Anglaise, eût aucun intérêt
-particulier dans les questions qu'elle lui faisait, il se mit à dire
-tout ce qu'il savait avec le plus grand détail; et comme il désirait de
-plaire à Corinne, dont les soins l'avaient touché, il fut indiscret pour
-l'amuser.
-
-Il raconta comment il avait appris lui-même à lord Nelvil que son père
-s'était opposé d'avance au mariage qu'il voulait contracter maintenant,
-et fit l'extrait de la lettre qu'il lui avait remise, en répétant
-plusieurs fois ces mots, qui perçaient le coeur de Corinne: _Son père
-lui a défendu d'épouser cette Italienne; ce serait outrager sa mémoire
-que de braver sa volonté._
-
-M. Dickson ne se borna point encore à ces cruelles paroles; il affirma
-de plus qu'Oswald aimait Lucile, que Lucile l'aimait; que lady Edgermond
-souhaitait vivement ce mariage, mais qu'un engagement pris en Italie
-empêchait lord Nelvil d'y consentir. «Quoi! dit Corinne à M. Dickson, en
-tâchant de contenir le trouble affreux qui l'agitait, vous croyez que
-c'est seulement à cause de l'engagement qu'il a contracté que lord
-Nelvil ne se marie pas avec miss Lucile Edgermond?--J'en suis bien sûr,
-reprit M. Dickson, charmé d'être interrogé de nouveau; il y a trois
-jours encore, j'ai vu lord Nelvil; et, bien qu'il ne m'ait pas expliqué
-la nature des liens qu'il avait formés en Italie, il m'a dit ces
-paroles, que j'ai mandées à lady Edgermond: _Si j'étais libre,
-j'épouserais Lucile._--S'il était libre!» répéta Corinne; et dans ce
-moment sa voiture s'arrêta devant la porte de l'auberge où elle
-conduisait M. Dickson. Il voulut la remercier, lui demander dans quel
-lieu il pourrait la revoir; Corinne ne l'entendait plus. Elle lui serra
-la main sans pouvoir lui répondre, et le quitta sans avoir prononcé un
-seul mot. Il était tard; cependant elle voulut aller encore dans les
-lieux où reposaient les cendres de son père: le désordre de son esprit
-lui rendait ce pèlerinage sacré plus nécessaire que jamais.
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Lady Edgermond était depuis deux jours à sa terre, et ce soir-là même il
-y avait un grand bal chez elle. Tous ses voisins, tous ses vassaux lui
-avaient demandé de se réunir pour célébrer son arrivée; Lucile l'avait
-aussi désiré, peut-être dans l'espoir qu'Oswald y viendrait: en effet,
-il y était lorsque Corinne arriva. Elle vit beaucoup de voitures dans
-l'avenue, et fit arrêter la sienne à quelques pas; elle descendit, et
-reconnut le séjour où son père lui avait témoigné les sentiments les
-plus tendres. Quelle différence entre ces temps, qu'elle croyait alors
-malheureux, et sa situation actuelle! C'est ainsi que dans la vie on est
-puni des peines de l'imagination par les chagrins réels, qui
-n'apprennent que trop à connaître le véritable malheur.
-
-Corinne fit demander pourquoi le château était illuminé, et quelles
-étaient les personnes qui s'y trouvaient dans ce moment. Le hasard fit
-que le domestique de Corinne interrogea l'un de ceux que lord Nelvil
-avait pris à son service en Angleterre, et qui se trouvait là dans ce
-moment. Corinne entendit sa réponse. _C'est un bal_, dit-il, _que donne
-aujourd'hui lady Edgermond; et lord Nelvil, mon maître_, ajouta-t-il, _a
-ouvert ce bal avec miss Lucile Edgermond, l'héritière de ce château._ A
-ces mots, Corinne frémit, mais elle ne changea point de résolution. Une
-âpre curiosité l'entraînait à se rapprocher des lieux où tant de
-douleurs la menaçaient; elle fit signe à ses gens de s'éloigner, et elle
-entra seule dans le parc, qui se trouvait ouvert, et dans lequel, à
-cette heure, l'obscurité permettait de se promener longtemps sans être
-vue. Il était dix heures; et depuis que le bal avait commencé, Oswald
-dansait avec Lucile ces contredanses anglaises que l'on recommence cinq
-ou six fois dans la soirée; mais toujours le même homme danse avec la
-même femme, et la plus grande gravité règne quelquefois dans cette
-partie de plaisir.
-
-Lucile dansait noblement, mais sans vivacité; le sentiment même qui
-l'occupait ajoutait à son sérieux naturel. Comme on était curieux dans
-le canton de savoir si elle aimait lord Nelvil, tout le monde la
-regardait avec plus d'attention encore que de coutume, ce qui
-l'empêchait de lever les yeux sur Oswald; et sa timidité était telle,
-qu'elle ne voyait ni n'entendait rien. Ce trouble et cette réserve
-touchèrent beaucoup lord Nelvil dans le premier moment; mais comme cette
-situation ne variait pas, il commençait un peu à s'en fatiguer, et
-comparait cette longue rangée d'hommes et de femmes, et cette musique
-monotone, avec la grâce animée des airs et des danses d'Italie. Cette
-réflexion le fit tomber dans une profonde rêverie, et Corinne eût encore
-goûté quelques instants de bonheur si elle avait pu connaître alors les
-sentiments de lord Nelvil. Mais l'infortunée, qui se sentait étrangère
-sur le sol paternel, isolée près de celui qu'elle avait espéré pour
-époux, parcourait au hasard les sombres allées d'une demeure qu'elle
-pouvait autrefois considérer comme la sienne. La terre manquait sous ses
-pas, et l'agitation de la douleur lui tenait seule lieu de force:
-peut-être pensait-elle qu'elle rencontrerait Oswald dans le jardin; mais
-elle ne savait pas elle-même ce qu'elle désirait.
-
-Le château était placé sur une hauteur, au pied de laquelle coulait une
-rivière. Il y avait beaucoup d'arbres sur l'un des bords, mais l'autre
-n'offrait que des rochers arides et couverts de bruyère. Corinne, en
-marchant, se trouva près de la rivière; elle entendit là tout à la fois
-la musique de la fête et le murmure des eaux. La lueur des lampions du
-bal se réfléchissait d'en haut jusqu'au milieu des ondes, tandis que le
-pâle reflet de la lune éclairait seul les campagnes désertes de l'autre
-rive. On eût dit que dans ces lieux, comme dans la tragédie de Hamlet,
-les ombres erraient autour du palais où se donnaient les festins.
-
-L'infortunée Corinne, seule, abandonnée, n'avait qu'un pas à faire pour
-se plonger dans l'éternel oubli. «Ah! s'écria-t-elle, si demain,
-lorsqu'il se promènera sur ces bords avec la troupe joyeuse de ses amis,
-ses pas triomphants heurtaient contre les restes de celle qu'une fois
-pourtant il a aimée, n'aurait-il pas une émotion qui me vengerait, une
-douleur qui ressemblerait à ce que je souffre? Non, non, reprit-elle, ce
-n'est pas la vengeance qu'il faut chercher dans la mort, mais le repos.»
-Elle se tut, et contempla de nouveau cette rivière qui coulait si vite
-et néanmoins si régulièrement, cette nature si bien ordonnée, quand
-l'âme humaine est toute en tumulte; elle se rappela le jour où lord
-Nelvil se précipita dans la mer pour sauver un vieillard. «Qu'il était
-bon alors! s'écria Corinne, hélas! dit-elle en pleurant, peut-être
-l'est-il encore! Pourquoi le blâmer parce que je souffre? peut-être ne
-le sait-il pas; peut-être, s'il me voyait...» Et tout à coup elle prit
-la résolution de faire demander lord Nelvil au milieu de cette fête, et
-de lui parler à l'instant. Elle remonta vers le château, avec l'espèce
-de mouvement que donne une décision nouvellement prise, une décision qui
-succède à de longues incertitudes; mais en approchant elle fut saisie
-d'un tel tremblement, qu'elle fut obligée de s'asseoir sur un banc de
-pierre qui était devant les fenêtres. La foule des paysans rassemblés
-pour voir danser empêcha qu'elle ne fût remarquée.
-
-Lord Nelvil, dans ce moment, s'avança sur le balcon; il respira l'air
-frais du soir; quelques rosiers qui se trouvaient là lui rappelèrent le
-parfum que portait habituellement Corinne, et l'impression qu'il en
-ressentit le fit tressaillir. Cette fête longue et ennuyeuse le
-fatiguait; il se souvint du bon goût de Corinne dans l'arrangement d'une
-fête, de son intelligence dans tout ce qui tenait aux beaux-arts, et il
-sentit que c'était seulement dans la vie régulière et domestique qu'il
-se représentait avec plaisir Lucile pour compagne. Tout ce qui
-appartenait le moins du monde à l'imagination, à la poésie, lui
-retraçait le souvenir de Corinne, et renouvelait ses regrets. Pendant
-qu'il était dans cette disposition, un de ses amis s'approcha de lui, et
-ils s'entretinrent quelques moments ensemble. Corinne alors entendit la
-voix d'Oswald.
-
-Inexprimable émotion que la voix de ce qu'on aime! Mélange confus
-d'attendrissement et de terreur! car il est des impressions si vives,
-que notre pauvre et faible nature se craint elle-même en les éprouvant.
-
-Un des amis d'Oswald lui dit: «Ne trouvez-vous pas ce bal
-charmant?--Oui, répondit-il avec distraction; oui, en vérité,»
-répéta-t-il en soupirant. Ce soupir et l'accent mélancolique de sa voix
-causèrent à Corinne une vive joie: elle se crut certaine de retrouver le
-coeur d'Oswald, de se faire encore entendre de lui; et, se levant avec
-précipitation, elle s'avança vers un des domestiques de la maison pour
-le charger de demander lord Nelvil. Si elle avait suivi ce mouvement,
-combien sa destinée et celle d'Oswald eussent été différentes!
-
-Dans cet instant, Lucile s'approcha de la fenêtre; et voyant passer dans
-le jardin, à travers l'obscurité, une femme vêtue de blanc, mais sans
-aucun ornement de fête, sa curiosité fut excitée. Elle avança la tête,
-et, regardant attentivement, elle crut reconnaître les traits de sa
-soeur; mais comme elle ne doutait pas qu'elle ne fût morte depuis sept
-années, la frayeur que lui causa cette vue la fit tomber évanouie. Tout
-le monde courut à son secours. Corinne ne trouva plus le domestique
-auquel elle voulait parler, et se retira plus avant dans l'allée, afin
-de ne pas être remarquée.
-
-Lucile revint à elle, et n'osa point avouer ce qui l'avait émue. Mais,
-comme dès l'enfance sa mère avait fortement frappé son esprit par toutes
-les idées qui tiennent à la dévotion, elle se persuada que l'image de sa
-soeur lui était apparue, marchant vers le tombeau de leur père, pour lui
-reprocher l'oubli de ce tombeau, le tort qu'elle avait eu de recevoir
-une fête dans ces lieux, sans remplir au moins auparavant un pieux
-devoir envers des cendres révérées. Au moment donc où Lucile se crut
-sûre de n'être pas observée, elle sortit du bal. Corinne s'étonna de la
-voir seule ainsi dans le jardin et s'imagina que lord Nelvil ne
-tarderait pas à la rejoindre, et que peut-être il lui avait demandé un
-entretien secret pour obtenir d'elle la permission de faire connaître
-ses voeux à sa mère. Cette idée la rendit immobile; mais bientôt elle
-remarqua que Lucile tournait ses pas vers un bosquet qu'elle savait
-devoir être le lieu où le tombeau de son père avait été élevé; et
-s'accusant, à son tour, de n'avoir pas commencé à y porter ses regards
-et ses larmes, elle suivit sa soeur à quelque distance, se cachant à
-l'aide des arbres et de l'obscurité. Elle aperçut enfin de loin le
-sarcophage noir élevé sur la place où les restes de lord Edgermond
-étaient ensevelis. Une profonde émotion la força de s'arrêter et de
-s'appuyer contre un arbre. Lucile aussi s'arrêta, et se pencha
-respectueusement à l'aspect du tombeau.
-
-Dans ce moment Corinne était prête à se découvrir à sa soeur, à lui
-redemander, au nom de leur père, et son rang et son époux; mais Lucile
-fit quelques pas avec précipitation pour s'approcher du monument, et le
-courage de Corinne défaillit. Il y a dans le coeur d'une femme tant de
-timidité réunie à l'impétuosité des sentiments, qu'un rien peut la
-retenir comme un rien l'entraîner. Lucile se mit à genoux devant la
-tombe de son père: elle écarta ses blonds cheveux qu'une guirlande de
-fleurs tenait rassemblés, et leva ses yeux au ciel pour prier avec un
-regard angélique. Corinne était placée derrière les arbres; et, sans
-pouvoir être découverte, elle voyait facilement sa soeur qu'un rayon de
-la lune éclairait doucement; elle se sentit tout à coup saisie par un
-attendrissement purement généreux. Elle contempla cette expression de
-piété si pure, ce visage si jeune, que les traits de l'enfance s'y
-faisaient remarquer encore; elle se retraça le temps où elle avait servi
-de mère à Lucile; elle réfléchit sur elle-même; elle pensa qu'elle
-n'était pas loin de trente ans, de ce moment où le déclin de la jeunesse
-commence; tandis que sa soeur avait devant elle un long avenir indéfini,
-un avenir qui n'était troublé par aucun souvenir, par aucune vie passée
-dont il fallût répondre ni devant les autres ni devant sa propre
-conscience. «Si je me montre à Lucile, se dit-elle, si je lui parle, son
-âme encore paisible sera bientôt troublée. J'ai déjà tant souffert, je
-saurai souffrir encore; mais l'innocente Lucile va passer dans un
-instant du calme à l'agitation la plus cruelle; et c'est moi qui l'ai
-tenue dans mes bras, qui l'ai fait dormir sur mon sein, c'est moi qui la
-précipiterais dans le monde des douleurs!» Ainsi pensait Corinne.
-Cependant l'amour livrait dans son coeur un cruel combat à ce sentiment
-désintéressé, à cette exaltation de l'âme qui la portait à se sacrifier
-elle-même.
-
-Lucile dit alors tout haut: «O mon père! priez pour moi.» Corinne
-l'entendit; et se laissant aussi tomber à genoux, elle demanda la
-bénédiction paternelle pour les deux soeurs à la fois, et répandit des
-larmes qu'arrachaient de son coeur des sentiments plus purs encore que
-l'amour. Lucile, continuant sa prière, prononça distinctement ces
-paroles: «O ma soeur, intercédez pour moi dans le ciel; vous m'avez
-aimée dans mon enfance, continuez à me protéger.» Ah! combien cette
-prière attendrit Corinne! Lucile, enfin, d'une voix pleine de ferveur,
-dit: «Mon père, pardonnez-moi l'instant d'oubli dont un sentiment
-ordonné par vous-même est la cause. Je ne suis point coupable en aimant
-celui que vous m'aviez destiné pour époux; mais achevez votre ouvrage,
-et faites qu'il me choisisse pour la compagne de sa vie: je ne puis être
-heureuse qu'avec lui; mais jamais il ne saura que je l'aime, jamais ce
-coeur tremblant ne trahira son secret. O mon Dieu! ô mon père! consolez
-votre fille, et rendez-la digne de l'estime et de la tendresse
-d'Oswald!--Oui, répéta Corinne à voix basse, exaucez-la, mon père; et
-pour l'autre de vos enfants, une mort douce et tranquille.»
-
-En achevant ce voeu solennel, le plus grand effort dont l'âme de Corinne
-fût capable, elle tira de son sein la lettre qui contenait l'anneau
-donné par Oswald, et s'éloigna rapidement. Elle sentait bien qu'en
-envoyant cette lettre et laissant ignorer à lord Nelvil qu'elle était en
-Angleterre, elle brisait leurs liens et donnait Oswald à Lucile; mais en
-présence de ce tombeau, les obstacles qui la séparaient de lui s'étaient
-offerts avec plus de force que jamais; elle s'était rappelé les paroles
-de M. Dickson: _Son père lui défend d'épouser cette Italienne_, et il
-lui sembla que le sien aussi s'unissait à celui d'Oswald, et que
-l'autorité paternelle tout entière condamnait son amour. L'innocence de
-Lucile, sa jeunesse, sa pureté, exaltaient son imagination, et elle
-était, un moment du moins, fière de s'immoler pour qu'Oswald fût en paix
-avec son pays, avec sa famille, avec lui-même.
-
-La musique qu'on entendait en approchant du château soutenait le courage
-de Corinne. Elle aperçut un pauvre vieillard aveugle qui était assis au
-pied d'un arbre, écoutant le bruit de la fête. Elle s'avança vers lui en
-le priant de remettre la lettre qu'elle lui donnait à l'un des gens du
-château. Ainsi elle ne courut pas même le risque que lord Nelvil pût
-découvrir qu'une femme l'avait apportée. En effet, qui eût vu Corinne
-remettant cette lettre aurait senti qu'elle contenait le destin de sa
-vie. Ses regards, sa main tremblante, sa voix solennelle et troublée,
-tout annonçait un de ces terribles moments où la destinée s'empare de
-nous, où l'être malheureux n'agit plus que comme l'esclave de la
-fatalité qui le poursuit.
-
-Corinne observa de loin le vieillard, qu'un chien fidèle conduisait:
-elle le vit donner sa lettre à l'un des domestiques de lord Nelvil, qui,
-par hasard, dans cet instant, en apportait d'autres au château. Toutes
-les circonstances se réunissaient pour ne plus laisser d'espoir. Corinne
-fit encore quelques pas en se retournant pour regarder ce domestique
-avancer vers la porte; et, quand elle ne le vit plus, quand elle fut sur
-le grand chemin, quand elle n'entendit plus la musique, et que les
-lumières mêmes du château ne se firent plus apercevoir, une sueur froide
-mouilla son front, un frissonnement de mort la saisit: elle voulut
-avancer encore, mais la nature s'y refusa, et elle tomba sans
-connaissance sur la route.
-
-
-
-
-LIVRE DIX-HUITIÈME
-
-LE SÉJOUR A FLORENCE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Le comte d'Erfeuil, après avoir passé quelque temps en Suisse, et s'être
-ennuyé de la nature dans les Alpes, comme il s'était fatigué des
-beaux-arts à Rome, sentit tout à coup le désir d'aller en Angleterre, où
-on l'avait assuré que se trouvait la profondeur de la pensée; et il
-s'était persuadé un matin, en s'éveillant, que c'était de cela qu'il
-avait besoin. Ce troisième essai ne lui ayant pas mieux réussi que les
-deux premiers, son attachement pour lord Nelvil se ranima tout à coup;
-et s'étant dit, aussi un matin, qu'il n'y avait de bonheur que dans
-l'amitié véritable, il partit pour l'Écosse. Il alla d'abord chez lord
-Nelvil, et ne le trouva pas chez lui; mais ayant appris que c'était chez
-lady Edgermond qu'on pourrait le rencontrer, il remonta sur-le-champ à
-cheval pour l'y chercher, tant il se croyait le besoin de le revoir.
-Comme il passait très-vite, il aperçut sur le bord du chemin une femme
-étendue sans mouvement; il s'arrêta, descendit de cheval, et se hâta de
-la secourir. Quelle fut sa surprise en reconnaissant Corinne à travers
-sa mortelle pâleur! Une vive pitié le saisit; avec l'aide de son
-domestique il arrangea quelques branches pour la transporter, et son
-dessein était de la conduire ainsi au château de lady Edgermond, lorsque
-Thérésine, qui était restée dans la voiture de Corinne, inquiète de ne
-pas voir revenir sa maîtresse, arriva dans ce moment, et, croyant que
-lord Nelvil pouvait seul l'avoir plongée dans cet état, décida qu'il
-fallait la porter à la ville voisine. Le comte d'Erfeuil suivit Corinne,
-et pendant huit jours que l'infortunée eut la fièvre et le délire, il ne
-la quitta point; ainsi c'était l'homme frivole qui la soignait, et
-l'homme sensible qui lui perçait le coeur.
-
-Ce contraste frappa Corinne quand elle reprit ses sens, et elle remercia
-le comte d'Erfeuil avec une profonde émotion; il répondit en cherchant
-vite à la consoler: il était plus capable de nobles actions que de
-paroles sérieuses, et Corinne devait trouver en lui plutôt des secours
-qu'un ami. Elle essaya de rappeler sa raison, de se retracer ce qui
-s'était passé: longtemps elle eut de la peine à se souvenir de ce
-qu'elle avait fait, et des motifs qui l'avaient décidée. Peut-être
-commençait-elle à trouver son sacrifice trop grand, et pensait-elle à
-dire au moins un dernier adieu à lord Nelvil avant de quitter
-l'Angleterre, lorsque, le jour qui suivit celui où elle avait repris
-connaissance, elle vit, dans un papier public, que le hasard fit tomber
-sous ses yeux, cet article-ci:
-
- «Lady Edgermond vient d'apprendre que sa belle-fille, qu'elle croyait
- morte en Italie, vit, et jouit à Rome, sous le nom de Corinne, d'une
- très-grande réputation littéraire. Lady Edgermond se fait honneur de
- la reconnaître, et de partager avec elle l'héritage du frère de lord
- Edgermond, qui vient de mourir aux Indes.
-
- «Lord Nelvil doit épouser dimanche prochain miss Lucile Edgermond,
- fille cadette de lord Edgermond, et fille unique de lady Edgermond, sa
- veuve. Le contrat a été signé hier.»
-
-Corinne, pour son malheur, ne perdit point l'usage de ses sens en lisant
-cette nouvelle; il se fit en elle une révolution subite, tous les
-intérêts de la vie l'abandonnèrent; elle se sentit comme une personne
-condamnée à mort, mais qui ne sait pas encore quand sa sentence sera
-exécutée; et depuis ce moment la résignation du désespoir fut le seul
-sentiment de son âme.
-
-Le comte d'Erfeuil entra dans sa chambre; il la trouva plus pâle encore
-que quand elle était évanouie, et lui demanda de ses nouvelles avec
-anxiété. «Je ne suis pas plus mal, je voudrais partir après-demain, qui
-est dimanche, dit-elle avec solennité; j'irai jusqu'à Plymouth, et je
-m'embarquerai pour l'Italie.--Je vous accompagnerai, répondit vivement
-le comte d'Erfeuil; je n'ai rien qui me retienne en Angleterre. Je serai
-enchanté de faire ce voyage avec vous.--Vous êtes bon, reprit Corinne,
-vraiment bon; il ne faut pas juger sur les apparences...» Puis
-s'arrêtant, elle reprit: «J'accepte jusqu'à Plymouth votre appui, car je
-ne serais pas sûre de me guider jusque-là; mais, quand une fois on est
-embarqué, le vaisseau vous emmène, dans quelque état que vous soyez;
-c'est égal.» Elle fit signe au comte d'Erfeuil de la laisser seule, et
-pleura longtemps devant Dieu, en lui demandant la force de supporter sa
-douleur. Elle n'avait plus rien de l'impétueuse Corinne; les forces de
-sa puissante vie étaient épuisées, et cet anéantissement, dont elle ne
-pouvait elle-même se rendre compte, lui donnait du calme. Le malheur
-l'avait vaincue: ne faut-il pas tôt ou tard que les plus rebelles
-courbent la tête sous son joug?
-
-Le dimanche, Corinne partit d'Écosse avec le comte d'Erfeuil. «C'est
-aujourd'hui, dit-elle en se levant de son lit pour aller dans sa
-voiture, c'est aujourd'hui!» Le comte d'Erfeuil voulut l'interroger;
-elle ne répondit point, et retomba dans le silence. Ils passèrent devant
-une église, et Corinne demanda au comte d'Erfeuil la permission d'y
-entrer un moment: elle se mit à genoux devant l'autel, et, s'imaginant
-qu'elle y voyait Oswald et Lucile, elle pria pour eux; mais l'émotion
-qu'elle ressentit fut si forte, qu'en voulant se relever elle chancela,
-et ne put faire un pas sans être soutenue par Thérésine et le comte
-d'Erfeuil, qui vinrent au-devant d'elle. On se levait dans l'église pour
-la laisser passer, et on lui montrait une grande pitié. «J'ai donc l'air
-bien malade? dit-elle au comte d'Erfeuil; il y a des personnes plus
-jeunes et plus brillantes que moi qui à cette heure sortent de l'église
-d'un pas triomphant.»
-
-Le comte d'Erfeuil n'entendit pas la fin de ces paroles; il était bon,
-mais il ne pouvait être sensible; aussi, dans la route, tout en aimant
-Corinne, était-il ennuyé de sa tristesse, et il essayait de l'en tirer,
-comme si, pour oublier tous les chagrins de la vie, il ne fallait que le
-vouloir. Quelquefois il lui disait: _Je vous l'avais bien dit._
-Singulière manière de consoler; satisfaction que la vanité se donne aux
-dépens de la douleur!
-
-Corinne faisait des efforts inouïs pour dissimuler ce qu'elle souffrait,
-car on est honteux des affections fortes devant les âmes légères; un
-sentiment de pudeur s'attache à tout ce qui n'est pas compris, à tout ce
-qu'il faut expliquer, à ces secrets de l'âme enfin dont on ne vous
-soulage qu'en les devinant. Corinne aussi se savait mauvais gré de
-n'être pas assez reconnaissante des marques de dévouement que lui
-donnait le comte d'Erfeuil; mais il y avait dans sa voix, dans son
-accent, dans ses regards, tant de distraction, tant de besoin de
-s'amuser, qu'on était sans cesse au moment d'oublier ses actions
-généreuses, comme il les oubliait lui-même. Il est sans doute très-noble
-de mettre peu de prix à ses bonnes actions; mais il pourrait arriver que
-l'indifférence qu'on témoignerait pour ce qu'on aurait fait de bien,
-cette indifférence si belle en elle-même, fût néanmoins, dans de
-certains caractères, l'effet de la frivolité.
-
-Corinne, pendant son délire, avait trahi presque tous ses secrets, et
-les papiers publics avaient appris le reste au comte d'Erfeuil;
-plusieurs fois il avait voulu que Corinne s'entretînt avec lui de ce
-qu'il appelait _ses affaires_; mais il suffisait de ce mot pour glacer
-la confiance de Corinne, et elle le supplia de ne pas exiger d'elle
-qu'elle prononçât le nom de lord Nelvil. Au moment de quitter le comte
-d'Erfeuil, Corinne ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance; car
-elle était à la fois bien aise de se trouver seule, et fâchée de se
-séparer d'un homme qui se conduisait si bien envers elle. Elle essaya de
-le remercier; mais il lui dit si naturellement de n'en plus parler,
-qu'elle se tut. Elle le chargea d'annoncer à lady Edgermond qu'elle
-refusait en entier l'héritage de son oncle, et le pria de s'acquitter de
-cette commission comme s'il l'avait reçue d'Italie, sans apprendre à sa
-belle-mère qu'elle était venue en Angleterre.
-
-«Et lord Nelvil doit-il le savoir?» dit alors le comte d'Erfeuil. Ces
-mots firent tressaillir Corinne. Elle se tut quelque temps, puis elle
-reprit: «Vous pourrez le lui dire bientôt; oui, bientôt; mes amis de
-Rome vous manderont quand vous le pourrez.--Soignez au moins votre
-santé, dit le comte d'Erfeuil. Savez-vous que je suis inquiet de
-vous?--Vraiment? répondit Corinne en souriant; mais je crois en effet
-que vous avez raison. Le comte d'Erfeuil lui donna le bras pour aller
-jusqu'à son vaisseau: au moment de s'embarquer elle se tourna vers
-l'Angleterre, vers ce pays qu'elle quittait pour toujours, et
-qu'habitait le seul objet de sa tendresse et de sa douleur: ses yeux se
-remplirent de larmes, les premières qui lui fussent échappées en
-présence du comte d'Erfeuil. «Belle Corinne, lui dit-il, oubliez un
-ingrat; souvenez-vous des amis qui vous sont si tendrement attachés; et,
-croyez-moi, pensez avec plaisir à tous les avantages que vous possédez.»
-Corinne, à ces mots, retira sa main au comte d'Erfeuil, et fit quelques
-pas loin de lui; puis, se reprochant le mouvement auquel elle s'était
-livrée, elle revint, et lui dit doucement adieu. Le comte d'Erfeuil ne
-s'aperçut point de ce qui s'était passé dans l'âme de Corinne. Il entra
-dans la chaloupe avec elle, la recommanda vivement au capitaine;
-s'occupa même, avec le soin le plus aimable, de tous les détails qui
-pouvaient rendre sa traversée plus agréable; et, revenant avec la
-chaloupe, il salua le vaisseau de son mouchoir aussi longtemps qu'il le
-put. Corinne répondit avec reconnaissance au comte d'Erfeuil: mais,
-hélas! était-ce donc là l'ami sur lequel elle devait compter?
-
-Les sentiments légers ont souvent une longue durée; rien ne les brise,
-parce que rien ne les resserre; ils suivent les circonstances,
-disparaissent et reviennent avec elles, tandis que les affections
-profondes se déchirent sans retour, et ne laissent à leur place qu'une
-douloureuse blessure.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Un vent favorable transporta Corinne à Livourne en moins d'un mois. Elle
-eut presque toujours la fièvre pendant ce temps; et son abattement était
-tel, que, la douleur de l'âme se mêlant à la maladie, toutes ces
-impressions se confondaient ensemble, et ne laissaient en elle aucune
-trace distincte. Elle hésita, en arrivant, si elle se rendrait d'abord à
-Rome; mais, bien que ses meilleurs amis l'y attendissent, une répugnance
-insurmontable l'empêchait d'habiter les lieux où elle avait connu
-Oswald. Elle se retraçait sa propre demeure, la porte qu'il ouvrait deux
-fois par jour en venant chez elle, et l'idée de se retrouver là sans lui
-la faisait frissonner. Elle résolut donc de se rendre à Florence; et
-comme elle avait le sentiment que sa vie ne résisterait pas longtemps à
-ce qu'elle souffrait, il lui convenait assez de se détacher par degrés
-de l'existence, et de commencer d'abord par vivre seule, loin de ses
-amis, loin de la ville témoin de ses succès, loin du séjour où l'on
-essayerait de ranimer son esprit, où on lui demanderait de se montrer ce
-qu'elle était autrefois, quand un découragement invincible lui rendait
-tout effort odieux.
-
-En traversant la Toscane, ce pays si fertile, en approchant de cette
-Florence si parfumée de fleurs, en retrouvant enfin l'Italie, Corinne
-n'éprouva que de la tristesse; toutes ces beautés de la campagne, qui
-l'avaient enivrée dans un autre temps, la remplissaient de mélancolie.
-_Combien est terrible_, dit Milton, _le désespoir que cet air si doux ne
-calme pas!_ Il faut l'amour ou la religion pour goûter la nature; et,
-dans ce moment, la triste Corinne avait perdu le premier bien de la
-terre, sans avoir encore retrouvé ce calme que la dévotion seule peut
-donner aux âmes sensibles et malheureuses.
-
-La Toscane est un pays très-cultivé et très-riant, mais il ne frappe
-point l'imagination comme les environs de Rome. Les Romains ont si bien
-effacé les institutions primitives du peuple qui habitait jadis la
-Toscane, qu'il n'y reste presque plus aucune des antiques traces qui
-inspirent tant d'intérêt pour Rome et pour Naples; mais on y remarque un
-autre genre de beautés historiques, ce sont les villes qui portent
-l'empreinte du génie républicain du moyen âge. A Sienne, la place
-publique où le peuple se rassemblait, le balcon d'où son magistrat le
-haranguait, frappent les voyageurs les moins capables de réflexion; on
-sent qu'il a existé là un gouvernement démocratique.
-
-C'est une jouissance véritable que d'entendre les Toscans, de la classe
-même la plus inférieure: leurs expressions, pleines d'imagination et
-d'élégance, donnent l'idée du plaisir qu'on devait goûter dans la ville
-d'Athènes quand le peuple parlait ce grec harmonieux qui était comme une
-musique continuelle. C'est une sensation très-singulière de se croire au
-milieu d'une nation dont tous les individus seraient également cultivés,
-et paraîtraient tous de la classe supérieure; c'est du moins l'illusion
-que fait, pour quelques moments, la pureté du langage.
-
-L'aspect de Florence rappelle son histoire avant l'élévation des Médicis
-à la souveraineté; les palais des familles principales sont bâtis comme
-des espèces de forteresses d'où l'on pouvait se défendre; on voit encore
-à l'extérieur les anneaux de fer auxquels les étendards de chaque parti
-devaient être attachés; enfin, tout y était rangé bien plus pour
-maintenir les forces individuelles que pour les réunir toutes dans
-l'intérêt commun. On dirait que la ville est bâtie pour la guerre
-civile. Il y a des tours au palais de justice d'où l'on pouvait
-apercevoir l'approche de l'ennemi et s'en défendre. Les haines entre les
-familles étaient telles, qu'on voit des palais bizarrement construits,
-parce que leurs possesseurs n'ont pas voulu qu'ils s'étendissent sur le
-sol où des maisons ennemies avaient été rasées. Ici les Pazzi ont
-conspiré contre les Médicis; là les Guelfes ont assassiné les Gibelins;
-enfin les traces de la lutte et de la rivalité sont partout; mais à
-présent tout est rentré dans le sommeil, et les pierres des édifices ont
-seules conservé quelque physionomie. On ne se hait plus, parce qu'il n'y
-a plus rien à prétendre, parce qu'un État sans gloire comme sans
-puissance n'est plus disputé par ses habitants. La vie qu'on mène à
-Florence, de nos jours, est singulièrement monotone; on va se promener
-tous les après-midi sur les bords de l'Arno, et le soir on se demande
-les uns aux autres si l'on y a été.
-
-Corinne s'établit dans une maison de campagne à peu de distance de la
-ville. Elle manda au prince Castel-Forte qu'elle voulait s'y fixer:
-cette lettre fut la seule que Corinne écrivit, car elle avait pris une
-telle horreur pour toutes les actions communes de la vie, que la moindre
-résolution à prendre, le moindre ordre à donner, lui causait un
-redoublement de peine. Elle ne pouvait passer les jours que dans une
-inactivité complète; elle se levait, se couchait, se relevait, ouvrait
-un livre sans pouvoir en comprendre une ligne. Souvent elle restait des
-heures entières à sa fenêtre, puis elle se promenait avec rapidité dans
-son jardin; une autre fois elle prenait un bouquet de fleurs, cherchant
-à s'étourdir par leur parfum. Enfin le sentiment de l'existence la
-poursuivait comme une douleur sans relâche, et elle essayait mille
-ressources pour calmer cette dévorante faculté de penser, qui ne lui
-présentait plus, comme jadis, les réflexions les plus variées, mais une
-seule image, armée de pointes cruelles, qui déchirait son coeur.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Un jour Corinne résolut d'aller voir à Florence les belles églises qui
-décorent cette ville; elle se rappelait qu'à Rome quelques heures
-passées dans Saint-Pierre calmaient toujours son âme, et elle espérait
-le même secours des temples de Florence. Pour se rendre à la ville, elle
-traversa le bois charmant qui est sur les bords de l'Arno: c'était une
-soirée ravissante du mois de juin, l'air était embaumé par une
-inconcevable abondance de roses, et les visages de tous ceux qui se
-promenaient exprimaient le bonheur. Corinne sentit un redoublement de
-tristesse en se voyant exclue de cette félicité générale que la
-Providence accorde à la plupart des êtres; mais cependant elle la bénit
-avec douceur de faire du bien aux hommes. «Je suis une exception à
-l'ordre universel, se disait-elle, il y a du bonheur pour tous; et cette
-terrible faculté de souffrir qui me tue, c'est une manière de sentir
-particulière à moi seule. O mon Dieu! cependant, pourquoi m'avez-vous
-choisie pour supporter cette peine? Ne pourrais-je pas aussi demander,
-comme votre divin Fils, _que cette coupe s'éloignât de moi?_»
-
-L'air actif et occupé des habitants de la ville étonna Corinne. Depuis
-qu'elle n'avait plus aucun intérêt dans la vie, elle ne concevait pas ce
-qui faisait avancer, revenir, se hâter; et traînant lentement ses pas
-sur les larges pierres du pavé de Florence, elle perdait l'idée
-d'arriver, ne se souvenant plus où elle avait l'intention d'aller;
-enfin, elle se trouva devant les fameuses portes d'airain, sculptées par
-Ghiberti pour le baptistère de Saint-Jean, qui est à côté de la
-cathédrale de Florence.
-
-Elle examina quelque temps ce travail immense, où des nations de bronze,
-dans des proportions très-petites mais très-distinctes, offrent une
-multitude de physionomies variées qui toutes expriment une pensée de
-l'artiste, une conception de son esprit. «Quelle patience! s'écria
-Corinne, quel respect pour la postérité! et cependant combien peu de
-personnes examinent avec soin ces portes à travers lesquelles la foule
-passe avec distraction, ignorance ou dédain! Oh! qu'il est difficile à
-l'homme d'échapper à l'oubli, et que la mort est puissante!»
-
-C'est dans cette cathédrale que Julien de Médicis a été assassiné; non
-loin de là, dans l'église de Saint-Laurent, on voit la chapelle en
-marbre, enrichie de pierreries, où sont les tombeaux des Médicis et les
-statues de Julien et de Laurent, par Michel-Ange. Celle de Laurent de
-Médicis, méditant la vengeance de l'assassinat de son frère a mérité
-l'honneur d'être appelée _la pensée de Michel-Ange_. Au pied de ces
-statues sont l'Aurore et la Nuit; le réveil de l'une, et surtout le
-sommeil de l'autre, ont une expression remarquable. Un poëte fit des
-vers sur la statue de la nuit, qui finissaient par ces mots: _Bien
-qu'elle dorme, elle vit; réveille-la si tu ne le crois pas, elle te
-parlera._ Michel-Ange, qui cultivait les lettres, sans lesquelles
-l'imagination en tout genre se flétrit vite, répondit au nom de la Nuit:
-
- _Grato m'è il sonno, e più l'esser di sasso.
- Mentre che il danno e la vergogna dura,
- Non veder, non sentir m'è gran ventura,
- Però non mi destar, deh! parla basso[18]._
-
-Michel-Ange est le seul sculpteur des temps modernes qui ait donné à la
-figure humaine un caractère qui ne ressemble ni à la beauté antique ni à
-l'affectation de nos jours. On croit y voir l'esprit du moyen âge, une
-âme énergique et sombre, une activité constante, des formes
-très-prononcées, des traits qui portent l'empreinte des passions, mais
-ne retracent point l'idéal de la beauté. Michel-Ange est le génie de sa
-propre école; car il n'a rien imité, pas même les anciens.
-
- [18] Il m'est doux de dormir, et plus doux d'être de marbre. Aussi
- longtemps que durent l'injustice et la honte, ce m'est un grand
- bonheur de ne pas voir et de ne pas entendre: ainsi donc ne
- m'éveille point; de grâce parle bas.
-
-Son tombeau est dans l'église de _Santa-Croce_. Il a voulu qu'il fût
-placé en face d'une fenêtre d'où l'on pouvait voir le dôme bâti par
-Filippe Brunelleschi, comme si ses cendres devaient tressaillir encore
-sous les marbres à l'aspect de cette coupole, modèle de celle de
-Saint-Pierre. Cette église de Santa-Croce contient la plus brillante
-assemblée de morts qui soit peut-être en Europe. Corinne se sentit
-profondément émue en marchant entre ces deux rangées de tombeaux. Ici
-c'est Galilée, qui fut persécuté par les hommes pour avoir découvert les
-secrets du ciel; plus loin, Machiavel, qui révéla l'art du crime, plutôt
-en observateur qu'en criminel, mais dont les leçons profitent plus aux
-oppresseurs qu'aux opprimés; l'Arétin, cet homme qui a consacré ses
-jours à la plaisanterie, et n'a rien éprouvé sur la terre de sérieux que
-la mort; Boccace, dont l'imagination riante a résisté aux fléaux réunis
-de la guerre civile et de la peste; un tableau en l'honneur du Dante,
-comme si les Florentins, qui l'ont laissé périr dans le supplice de
-l'exil, pouvaient encore se vanter de sa gloire; enfin, plusieurs autres
-noms honorables se font aussi remarquer dans ce lieu; des noms célèbres
-pendant leur vie, mais qui retentissent plus faiblement de générations
-en générations, jusqu'à ce que leur bruit s'éteigne entièrement.
-
-La vue de cette église, décorée par de si nobles souvenirs, réveilla
-l'enthousiasme de Corinne: l'aspect des vivants l'avait découragée, la
-présence silencieuse des morts ranima, pour un moment du moins, cette
-émulation de gloire dont elle était jadis saisie; elle marcha d'un pas
-plus ferme dans l'église, et quelques pensées d'autrefois traversèrent
-encore son âme. Elle vit venir sous les voûtes de jeunes prêtres qui
-chantaient à voix basse et se promenaient lentement autour du choeur;
-elle demanda à l'un d'eux ce que signifiait cette cérémonie. _Nous
-prions pour nos morts_, lui répondit-il. «Oui, vous avez raison, pensa
-Corinne, de les appeler _vos morts_: c'est la seule propriété glorieuse
-qui vous reste. Oh! pourquoi donc Oswald a-t-il étouffé ces dons que
-j'avais reçus du ciel, et que je devais faire servir à exciter
-l'enthousiasme dans les âmes qui s'accordent avec la mienne? mon Dieu!
-s'écria-t-elle en se mettant à genoux, ce n'est point par un vain
-orgueil que je vous conjure de me rendre les talents que vous m'aviez
-accordés. Sans doute ils sont les meilleurs de tous, ces saints obscurs
-qui ont su vivre et mourir pour vous; mais il est différentes carrières
-pour les mortels; et le génie qui célébrerait les vertus généreuses, le
-génie qui se consacrerait à tout ce qui est noble, humain et vrai,
-pourrait être reçu du moins dans les parvis extérieurs du ciel.» Les
-yeux de Corinne étaient baissés en achevant cette prière, et ses regards
-furent frappés par cette inscription d'un tombeau sur lequel elle
-s'était mise à genoux: _Seule à mon aurore, seule à mon couchant, je
-suis encore seule ici._
-
-«Ah! s'écria Corinne, c'est la réponse à ma prière! Quelle émulation
-peut-on éprouver quand on est seule sur la terre? qui partagerait mes
-succès, si j'en pouvais obtenir? qui s'intéresse à mon sort? quel
-sentiment pourrait encourager mon esprit au travail? il me fallait son
-regard pour récompense.»
-
-Une autre épitaphe aussi fixa son attention: _Ne me plaignez pas_,
-disait un homme mort dans la jeunesse; _si vous saviez combien de peines
-ce tombeau m'a épargnées!_ «Quel détachement de la vie ces paroles
-inspirent! dit Corinne en versant des pleurs; tout à côté du tumulte de
-la ville, il y a cette église, qui apprendrait aux hommes le secret de
-tout, s'ils le voulaient; mais on passe sans y entrer, et la
-merveilleuse illusion de l'oubli fait aller le monde.»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Le mouvement d'émulation qui avait soulagé Corinne pendant quelques
-instants la conduisit encore le lendemain à la galerie de Florence; elle
-se flatta de retrouver son ancien goût pour les arts, et d'y puiser
-quelque intérêt pour ses occupations d'autrefois. Les beaux-arts sont
-encore très-républicains à Florence: l'on y montre les statues et les
-tableaux à toutes les heures avec la plus grande facilité. Des hommes
-instruits, payés par le gouvernement, sont préposés comme des
-fonctionnaires publics à l'explication de tous ces chefs-d'oeuvre. C'est
-un reste de respect pour les talents en tous genres, qui a toujours
-existé en Italie, mais plus particulièrement à Florence, lorsque les
-Médicis voulaient se faire pardonner leur pouvoir par leur esprit, et
-leur ascendant sur les actions par le libre essor qu'ils laissaient du
-moins à la pensée. Les gens du peuple aiment beaucoup les arts à
-Florence, et mêlent ce goût à la dévotion, qui est plus régulière en
-Toscane qu'en tout autre lieu de l'Italie; il n'est pas rare de les voir
-confondre les figures mythologiques avec l'histoire chrétienne. Un
-Florentin, homme du peuple, montrait aux étrangers une Minerve qu'il
-appelait Judith, un Apollon qu'il nommait David, et certifiait, en
-expliquant un bas-relief qui représentait la prise de Troie, que
-Cassandre _était une bonne chrétienne_.
-
-C'est une immense collection que la galerie de Florence, et l'on
-pourrait y passer bien des jours sans parvenir à la connaître. Corinne
-parcourait tous ces objets, et se sentait avec douleur distraite et
-indifférente. La statue de Niobé réveilla son intérêt: elle fut frappée
-de ce calme, de cette dignité à travers la plus profonde douleur. Sans
-doute, dans une semblable situation, la figure d'une véritable mère
-serait entièrement bouleversée; mais l'idéal des arts conserve la beauté
-dans le désespoir; et ce qui touche profondément dans les ouvrages du
-génie, ce n'est pas le malheur même, c'est la puissance que l'âme
-conserve sur ce malheur. Non loin de la statue de Niobé est la tête
-d'Alexandre mourant; ces deux genres de physionomie donnent beaucoup à
-penser. Il y a dans Alexandre l'étonnement et l'indignation de n'avoir
-pu vaincre la nature. Les angoisses de l'amour maternel se peignent dans
-tous les traits de Niobé: elle serre sa fille contre son sein avec une
-anxiété déchirante; la douleur exprimée par cette admirable figure porte
-le caractère de cette fatalité qui ne laissait, chez les anciens, aucun
-recours à l'âme religieuse. Niobé lève les yeux au ciel, mais sans
-espoir, car les dieux mêmes y sont ses ennemis.
-
-Corinne, en retournant chez elle, essaya de réfléchir sur ce qu'elle
-venait de voir, et voulut composer comme elle le faisait jadis; mais une
-distraction invincible l'arrêtait à chaque page. Combien elle était loin
-alors du talent d'improviser! Chaque mot lui coûtait à trouver, et
-souvent elle traçait des paroles sans aucun sens, des paroles qui
-l'effrayaient elle-même quand elle se mettait à les relire, comme si
-l'on voyait écrit le délire de la fièvre. Se sentant alors incapable de
-détourner sa pensée de sa propre situation, elle peignait ce qu'elle
-souffrait; mais ce n'étaient plus ces idées générales, ces sentiments
-universels qui répondent au coeur de tous les hommes; c'était le cri de
-la douleur, cri monotone à la longue comme celui des oiseaux de la nuit;
-il y avait trop d'ardeur dans les expressions, trop d'impétuosité, trop
-peu de nuances: c'était le malheur, mais ce n'était plus le talent. Sans
-doute il faut, pour bien écrire, une émotion vraie, mais il ne faut pas
-qu'elle soit déchirante. Le bonheur est nécessaire à tout, et la poésie
-la plus mélancolique doit être inspirée par une sorte de verve qui
-suppose et de la force et des jouissances intellectuelles. La véritable
-douleur n'a point de fécondité naturelle: ce qu'elle produit n'est
-qu'une agitation sombre qui ramène sans cesse aux mêmes pensées. Ainsi,
-ce chevalier poursuivi par un sort funeste parcourait en vain mille
-détours, et se retrouvait toujours à la même place.
-
-Le mauvais état de la santé de Corinne achevait aussi de troubler son
-talent. L'on a trouvé dans ses papiers quelques-unes des réflexions
-qu'on va lire, et qu'elle écrivait dans ce temps où elle faisait
-d'inutiles efforts pour redevenir capable d'un travail suivi.
-
-
-CHAPITRE V
-
- FRAGMENTS DES PENSÉES DE CORINNE.
-
- «Mon talent n'existe plus; je le regrette. J'aurais aimé que mon nom
- lui parvînt avec quelque gloire; j'aurais voulu qu'en lisant un écrit
- de moi il y sentît quelque sympathie avec lui.
-
- «J'avais tort d'espérer qu'en rentrant dans son pays, au milieu de ses
- habitudes, il conserverait les idées et les sentiments qui pouvaient
- seuls nous réunir. Il y a tant à dire contre une personne telle que
- moi! et il n'y a qu'une réponse à tout cela, c'est l'esprit et l'âme
- que j'ai; mais quelle réponse pour la plupart des hommes!
-
- «On a tort cependant de craindre la supériorité de l'esprit et de
- l'âme: elle est très-morale, cette supériorité; car tout comprendre
- rend très-indulgent, et sentir profondément inspire une grande bonté.
-
- «Comment se fait-il que deux êtres qui se sont confié leurs pensées
- les plus intimes, qui se sont parlé de Dieu, de l'immortalité de
- l'âme, de sa douleur, redeviennent tout à coup étrangers l'un à
- l'autre? Étonnant mystère que l'amour! sentiment admirable ou nul!
- religieux comme l'étaient les martyrs, ou plus froid que l'amitié la
- plus simple. Ce qu'il y a de plus involontaire au monde vient-il du
- ciel ou des passions terrestres? faut-il s'y soumettre ou le
- combattre? Ah! qu'il se passe d'orages au fond du coeur!
-
- «Le talent devrait être une ressource. Quand le Dominiquin fut enfermé
- dans un couvent, il peignit des tableaux superbes sur les murs de sa
- prison, et laissa des chefs-d'oeuvre pour traces de son séjour; mais
- il souffrait par les circonstances extérieures; le mal n'était pas
- dans l'âme: quand il est là, rien n'est possible, la source de tout
- est tarie.
-
- «Je m'examine quelquefois comme un étranger pourrait le faire, et j'ai
- pitié de moi. J'étais spirituelle, vraie, bonne, généreuse, sensible;
- pourquoi tout cela tourne-t-il si fort à mal? Le monde est-il vraiment
- méchant? et certaines qualités nous ôtent-elles nos armes au lieu de
- nous donner de la force?
-
- «C'est dommage: j'étais née avec quelque talent; je mourrai sans que
- l'on ait aucune idée de moi, bien que je sois célèbre. Si j'avais été
- heureuse, si la fièvre du coeur ne m'avait pas dévorée, j'aurais
- contemplé de très-haut la destinée humaine, j'y aurais découvert des
- rapports inconnus avec la nature et le ciel; mais la serre du malheur
- me tient; comment penser librement quand elle se fait sentir chaque
- fois qu'on essaye de respirer?
-
- «Pourquoi n'a-t-il pas été tenté de rendre heureuse une personne dont
- il avait seul le secret, une personne qui ne parlait qu'à lui du fond
- du coeur? Ah! l'on peut se séparer de ces femmes communes qui aiment
- au hasard: mais celle qui a besoin d'admirer ce qu'elle aime, celle
- dont le jugement est pénétrant, bien que son imagination soit exaltée,
- il n'y a pour elle qu'un objet dans l'univers.
-
- «J'avais appris la vie dans les poëtes; elle n'est pas ainsi: il y a
- quelque chose d'aride dans la réalité, que l'on s'efforce en vain de
- changer.
-
- «Quand je me rappelle mes succès, j'éprouve un sentiment d'irritation.
- Pourquoi me dire que j'étais charmante, si je ne devais pas être
- aimée? Pourquoi m'inspirer de la confiance pour qu'il me fût plus
- affreux d'être détrompée? Trouvera-t-il dans une autre plus d'esprit,
- plus d'âme, plus de tendresse qu'en moi? Non, il trouvera moins, et
- sera satisfait; il se sentira d'accord avec la société. Quelles
- jouissances, quelles peines factices elle donne!
-
- «En présence du soleil et des sphères étoilées, on n'a besoin que de
- s'aimer et de se sentir dignes l'un de l'autre. Mais la société, la
- société! comme elle rend le coeur dur et l'esprit frivole! comme elle
- fait vivre pour ce que l'on dira de vous! Si les hommes se
- rencontraient un jour, dégagés chacun de l'influence de tous, quel air
- pur entrerait dans l'âme! que d'idées nouvelles, que de sentiments
- vrais la rafraîchiraient!
-
- «La nature aussi est cruelle. Cette figure que j'avais, elle va se
- flétrir; et c'est en vain alors que j'éprouverais les affections les
- plus tendres; des yeux éteints ne peindraient plus mon âme,
- n'attendriraient plus pour ma prière.
-
- «Il y a des peines en moi que je n'exprimerai jamais, pas même en
- écrivant; je n'en ai pas la force: l'amour seul pourrait sonder ces
- abîmes.
-
- «Que les hommes sont heureux d'aller à la guerre, d'exposer leur vie,
- de se livrer à l'enthousiasme de l'honneur et du danger! Mais il n'y a
- rien au dehors qui soulage les femmes; leur existence, immobile en
- présence du malheur, est un bien long supplice!
-
- «Quelquefois, quand j'entends la musique, elle me retrace les talents
- que j'avais, le chant, la danse et la poésie; il me prend alors envie
- de me dégager du malheur, de reprendre à la joie; mais tout à coup un
- sentiment intérieur me fait frissonner; on dirait que je suis une
- ombre qui veut encore rester sur la terre, quand les rayons du jour,
- quand l'approche des vivants la force à disparaître.
-
- «Je voudrais être susceptible des distractions que donne le monde;
- autrefois je les aimais, elles me faisaient du bien; les réflexions de
- la solitude me menaient trop loin et trop avant; mon talent gagnait à
- la mobilité de mes impressions. Maintenant j'ai quelque chose de fixe
- dans le regard comme dans la pensée: gaieté, grâce, imagination,
- qu'êtes-vous devenus? Ah! je voudrais, ne fût-ce que pour un moment,
- goûter encore de l'espérance! Mais c'en est fait, le désert est
- inexorable, la goutte d'eau comme la rivière sont taries, et le
- bonheur d'un jour est aussi difficile que la destinée de la vie
- entière.
-
- «Je le trouve coupable envers moi; mais quand je le compare aux autres
- hommes, combien ils me paraissent affectés, bornés, misérables! et
- lui, c'est un ange, mais un ange armé de l'épée flamboyante qui a
- consumé mon sort. Celui qu'on aime est le vengeur des fautes qu'on a
- commises sur cette terre; la Divinité lui prête son pouvoir.
-
- «Ce n'est pas le premier amour qui est ineffaçable, il vient du besoin
- d'aimer; mais lorsque, après avoir connu la vie, et dans toute la
- force de son jugement, on rencontre l'esprit et l'âme que l'on avait
- jusqu'alors vainement cherchés, l'imagination est subjuguée par la
- vérité, et l'on a raison d'être malheureuse.
-
- «Que cela est insensé, diront au contraire la plupart des hommes, de
- mourir pour l'amour, comme s'il n'y avait pas mille autres manières
- d'exister! L'enthousiasme en tout genre est ridicule pour qui ne
- l'éprouve pas. La poésie, le dévouement, l'amour, la religion, ont la
- même origine; et il y a des hommes aux yeux desquels ces sentiments
- sont de la folie. Tout est folie, si l'on veut, hors le soin que l'on
- prend de son existence; il peut y avoir erreur et illusion partout
- ailleurs.
-
- «Ce qui fait mon malheur surtout, c'est que lui seul me comprenait, et
- peut-être trouvera-t-il une fois aussi que moi seule je savais
- l'entendre. Je suis la plus facile et la plus difficile personne du
- monde: tous les êtres bienveillants me conviennent comme société de
- quelques instants; mais pour l'intimité, pour une affection véritable,
- il n'y avait au monde qu'Oswald que je pusse aimer. Imagination,
- esprit, sensibilité, quelle réunion! où se trouve-t-elle dans
- l'univers? Et le cruel possédait toutes ces qualités, ou du moins tout
- leur charme!
-
- «Qu'aurais-je à dire aux autres, à qui pourrais-je parler? quel but,
- quel intérêt me reste-t-il? Les plus amères douleurs, les plus
- délicieux sentiments me sont connus, que puis-je craindre? que
- pourrais-je espérer? le pâle avenir n'est plus pour moi que le spectre
- du passé.
-
- «Pourquoi les situations heureuses sont-elles si passagères?
- qu'ont-elles de plus fragile que les autres? L'ordre naturel est-il la
- douleur? C'est une convulsion que la souffrance pour le corps, mais
- c'est un état habituel pour l'âme.
-
- _«Ahi! null' altro che pianto al mondo dura[19]._
-
- [19] Ah! dans le monde rien ne dure que les larmes.
-
- PÉTRARQUE.
-
- «Une autre vie! une autre vie! voilà mon espoir; mais telle est la
- force de celle-ci, qu'on cherche dans le ciel les mêmes sentiments qui
- ont occupé sur la terre. On peint dans les mythologies du Nord les
- ombres des chasseurs poursuivant les ombres des cerfs dans les nuages;
- mais de quel droit disons-nous que ce sont des ombres? où est-elle, la
- réalité? il n'y a de sûr que la peine, il n'y a qu'elle qui tienne
- impitoyablement ce qu'elle promet.
-
- «Je rêve sans cesse à l'immortalité, non plus à celle que donnent les
- hommes: ceux qui, selon l'expression du Dante, _appelleront antique le
- temps actuel_, ne m'intéressent plus; mais je ne crois pas à
- l'anéantissement de mon coeur. Non, mon Dieu, je n'y crois pas. Il est
- pour vous, ce coeur dont il n'a pas voulu, et que vous daignerez
- recevoir après les dédains d'un mortel.
-
- «Je sens que je ne vivrai pas longtemps, et cette pensée met du calme
- dans mon âme. Il est doux de s'affaiblir dans l'état où je suis, c'est
- le sentiment de la peine qui s'émousse.
-
- «Je ne sais pourquoi dans le trouble de la douleur on est plus capable
- de superstition que de piété; je fais des présages de tout, et je ne
- sais point encore placer ma confiance en rien. Ah! que la dévotion est
- douce dans le bonheur! quelle reconnaissance envers l'Être suprême
- doit éprouver la femme d'Oswald!
-
- «Sans doute la douleur perfectionne beaucoup le caractère; on rattache
- dans sa pensée ses fautes à ses malheurs, et toujours un lien visible,
- au moins à nos yeux, semble les réunir; mais il est un terme à ce
- salutaire effet.
-
- «Un profond recueillement m'est nécessaire avant d'obtenir
-
- _«. . . . . . Tranquillo varco
- A più tranquilla vita[20]._
-
- [20] Un tranquille passage vers une vie plus tranquille.
-
- «Quand je serai tout à fait malade, le calme doit renaître dans mon
- coeur; il y a beaucoup d'innocence dans les pensées de l'être qui va
- mourir, et j'aime les sentiments qu'inspire cette situation.
-
- «Inconcevable énigme de la vie, que la passion, ni la douleur, ni le
- génie, ne peuvent découvrir, vous révélerez-vous à la prière?
- Peut-être l'idée la plus simple de toutes explique-t-elle ces
- mystères! peut-être en avons-nous approché mille fois dans nos
- rêveries! Mais ce dernier pas est impossible, et nos vains efforts en
- tout genre donnent une grande fatigue à l'âme. Il est bien temps que
- la mienne se repose.
-
- _«Fermossi al fin il cor che balzo tanto[21]._
-
- IPPOLITO PINDEMONTE.
-
- [21] Il s'est enfin arrêté, ce coeur qui battait si vite.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Le prince Castel-Forte quitta Rome pour venir s'établir à Florence près
-de Corinne; elle fut très-reconnaissante de cette preuve d'amitié; mais
-elle était un peu honteuse de ne pouvoir plus répandre dans la
-conversation le charme qu'elle y mettait autrefois. Elle était distraite
-et silencieuse; le dépérissement de sa santé lui ôtait la force
-nécessaire pour triompher, même pour un moment, des sentiments qui
-l'occupaient. Elle avait encore en parlant l'intérêt qu'inspire la
-bienveillance; mais le désir de plaire ne l'animait plus. Quand l'amour
-est malheureux, il refroidit toutes les autres affections, on ne peut
-s'expliquer à soi-même ce qui se passe dans l'âme; mais autant l'on
-avait gagné par le bonheur, autant l'on perd par la peine. Le surcroît
-de vie que donne un sentiment qui fait jouir de la nature entière se
-reporte sur tous les rapports de la vie et de la société; mais
-l'existence est si appauvrie quand cet immense espoir est détruit, qu'on
-devient incapable d'aucun mouvement spontané. C'est pour cela même que
-tant de devoirs commandent aux femmes, et surtout aux hommes, de
-respecter et de craindre l'amour qu'ils inspirent, car cette passion
-peut dévaster à jamais l'esprit comme le coeur.
-
-Le prince Castel-Forte essayait de parler à Corinne des objets qui
-l'intéressaient autrefois; elle était quelquefois plusieurs minutes sans
-lui répondre, parce qu'elle ne l'entendait pas dans le premier moment;
-puis le son et l'idée lui parvenaient, et elle disait quelque chose qui
-n'avait ni la couleur ni le mouvement que l'on admirait jadis dans sa
-manière de parler, mais qui faisait aller la conversation quelques
-instants, et lui permettait de retomber dans ses rêveries. Enfin elle
-faisait encore un nouvel effort pour ne pas décourager la bonté du
-prince Castel-Forte, et souvent elle prenait un mot pour l'autre, ou
-disait le contraire de ce qu'elle venait de dire; alors elle souriait de
-pitié sur elle-même, et demandait pardon à son ami de cette sorte de
-folie dont elle avait la conscience.
-
-Le prince Castel-Forte voulut se hasarder à lui parler d'Oswald, et il
-semblait même que Corinne prît à cette conversation un âpre plaisir;
-mais elle était dans un tel état de souffrance en sortant de cet
-entretien, que son ami se crut absolument obligé de se l'interdire. Le
-prince Castel-Forte avait une âme sensible; mais un homme, et surtout un
-homme qui a été vivement occupé d'une femme, ne sait, quelque généreux
-qu'il soit, comment la consoler du sentiment qu'elle éprouve pour un
-autre. Un peu d'amour-propre en lui, et de timidité en elle, empêchent
-que l'intimité de la confiance ne soit parfaite: d'ailleurs à quoi
-servirait-elle? il n'y a de remède qu'aux chagrins qui se guériraient
-d'eux-mêmes.
-
-Corinne et le prince Castel-Forte se promenaient ensemble chaque jour
-sur les bords de l'Arno. Il parcourait tous les sujets d'entretien avec
-un aimable mélange d'intérêt et de ménagement; elle le remerciait en lui
-serrant la main; quelquefois elle essayait de parler sur les objets qui
-tiennent à l'âme: ses yeux se remplissaient de pleurs, et son émotion
-lui faisait mal; sa pâleur et son tremblement étaient pénibles à voir,
-et son ami cherchait bien vite à la détourner de ces idées. Une fois
-elle se mit tout à coup à plaisanter avec sa grâce accoutumée; le prince
-Castel-Forte la regarda avec surprise et joie, mais elle s'enfuit
-aussitôt en fondant en larmes.
-
-Elle revint à dîner, tendit la main à son ami en lui disant: «Pardon, je
-voudrais être aimable pour vous récompenser de votre bonté, mais cela
-m'est impossible; soyez assez généreux pour me supporter telle que je
-suis.» Ce qui inquiétait vivement le prince Castel-Forte, c'était l'état
-de santé de Corinne. Un danger prochain ne la menaçait pas encore; mais
-il était impossible qu'elle vécût longtemps, si quelques circonstances
-heureuses ne ranimaient pas ses forces. Dans ce temps, le prince
-Castel-Forte reçut une lettre de lord Nelvil, et bien qu'elle ne
-changeât rien à la situation, puisqu'il lui confirmait qu'il était
-marié, il y avait dans cette lettre des paroles qui auraient ému
-profondément Corinne. Le prince Castel-Forte réfléchissait des heures
-entières pour concerter avec lui-même s'il devait ou non causer à son
-amie, en lui montrant cette lettre, l'impression la plus vive, et il la
-voyait si faible qu'il ne l'osait pas. Pendant qu'il délibérait encore,
-il reçut une seconde lettre de lord Nelvil, également remplie de
-sentiments qui auraient attendri Corinne, mais contenant la nouvelle de
-son départ pour l'Amérique. Alors le prince Castel-Forte se décida tout
-à fait à ne rien dire. Il eut peut-être tort; car une des plus amères
-douleurs de Corinne, c'était que lord Nelvil ne lui écrivît point: elle
-n'osait l'avouer à personne; mais bien qu'Oswald fût pour jamais séparé
-d'elle, un souvenir, un regret de sa part, lui auraient été bien chers;
-et ce qui lui paraissait le plus affreux, c'était ce silence absolu qui
-ne lui donnait pas même l'occasion de prononcer ou d'entendre prononcer
-son nom.
-
-Une peine dont personne ne vous parle, une peine qui n'éprouve pas le
-moindre changement, ni par les jours, ni par les années, et n'est
-susceptible d'aucun événement, d'aucune vicissitude, fait encore plus de
-mal que la diversité des impressions douloureuses. Le prince
-Castel-Forte suivit la maxime commune, qui conseille de tout faire pour
-amener l'oubli; mais il n'y a point d'oubli pour les personnes d'une
-imagination forte, et il vaut mieux, avec elles, renouveler sans cesse
-le même souvenir, fatiguer l'âme de pleurs enfin, que de l'obliger à se
-concentrer en elle-même.
-
-
-
-
-LIVRE DIX-NEUVIÈME
-
-LE RETOUR D'OSWALD EN ITALIE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Rappelons maintenant les événements qui se passèrent en Écosse après le
-jour de cette triste fête où Corinne fit un si douloureux sacrifice. Le
-domestique de lord Nelvil lui remit ses lettres au bal: il sortit pour
-les lire; il en ouvrit plusieurs que son banquier de Londres lui
-envoyait, avant de deviner celle qui devait décider de son sort; mais
-quand il aperçut l'écriture de Corinne, mais quand il vit ces mots:
-_Vous êtes libre_, et qu'il reconnut l'anneau, il sentit à la fois une
-amère douleur et l'irritation la plus vive. Il y avait deux mois qu'il
-n'avait reçu de lettres de Corinne, et ce silence était rompu par des
-paroles si laconiques, par une action si décisive! Il ne douta pas de
-son inconstance; il se rappela tout ce que lady Edgermond avait pu dire
-de la légèreté, de la mobilité de Corinne; il entra dans le sens de
-l'inimitié contre elle, car il l'aimait assez encore pour être injuste.
-Il oublia qu'il avait tout à fait renoncé depuis plusieurs mois à l'idée
-d'épouser Corinne, et que Lucile lui avait inspiré un goût assez vif. Il
-se crut un homme sensible trahi par une femme infidèle; il éprouva du
-trouble, de la colère, du malheur, mais surtout un mouvement de fierté
-qui dominait toutes les autres impressions, et lui inspirait le désir de
-se montrer supérieur à celle qui l'abandonnait. Il ne faut pas beaucoup
-se vanter de la fierté dans les attachements du coeur; elle n'existe
-presque jamais que quand l'amour-propre l'emporte sur l'affection, et si
-lord Nelvil eût aimé Corinne comme dans les jours de Rome et de Naples,
-le ressentiment contre les torts qu'il lui croyait ne l'eût point encore
-détaché d'elle.
-
-Lady Edgermond s'aperçut du trouble de lord Nelvil; c'était une personne
-passionnée sous de froids dehors, et la maladie mortelle dont elle se
-sentait menacée ajoutait à l'ardeur de son intérêt pour sa fille. Elle
-savait que la pauvre enfant aimait lord Nelvil, et elle tremblait
-d'avoir compromis son bonheur en le lui faisant connaître. Elle ne
-perdait donc pas Oswald un instant de vue, et pénétrait dans les secrets
-de son âme avec une sagacité que l'on attribue à l'esprit des femmes,
-mais qui tient uniquement à l'attention continuelle qu'inspire un vrai
-sentiment. Elle prit le prétexte des affaires de Corinne, c'est-à-dire
-de l'héritage de son oncle qu'elle voulait lui faire passer, pour avoir
-le lendemain matin un entretien avec lord Nelvil. Dans cet entretien
-elle devina bien vite qu'il était mécontent de Corinne; et, flattant son
-ressentiment par l'idée d'une noble vengeance, elle lui proposa de la
-reconnaître pour sa belle-fille. Lord Nelvil fut étonné de ce changement
-subit dans les intentions de lady Edgermond mais il comprit cependant,
-quoique cette pensée ne fût en aucune manière exprimée, que cette offre
-n'aurait son effet que s'il épousait Lucile, et, dans l'un de ces
-moments où l'on agit plus vite que l'on ne pense, il la demanda en
-mariage à sa mère. Lady Edgermond, ravie, put à peine se contenir assez
-pour ne pas dire oui avec trop de rapidité; le consentement fut donné,
-et lord Nelvil sortit de cette chambre lié par un engagement qu'il
-n'avait pas eu l'idée de contracter en y entrant.
-
-Pendant que lady Edgermond préparait Lucile à le recevoir, il se
-promenait dans le jardin avec une grande agitation. Il se disait que
-Lucile lui avait plu précisément parce qu'il la connaissait peu, et
-qu'il était bizarre de fonder tout le bonheur de sa vie sur le charme
-d'un mystère qui doit nécessairement être découvert. Il lui revint un
-mouvement d'attendrissement pour Corinne, et il se rappela les lettres
-qu'il lui avait écrites, et qui exprimaient trop bien les combats de son
-âme. «Elle a eu raison, s'écria-t-il, de renoncer à moi; je n'ai pas eu
-le courage de la rendre heureuse; mais il devait lui en coûter
-davantage, et cette ligne si froide... Mais qui sait si ses larmes ne
-l'ont pas arrosée?» et en prononçant ces mots les siennes coulaient
-malgré lui. Ses rêveries l'entraînèrent tellement, qu'il s'éloigna du
-château, et fut longtemps cherché par les domestiques de lady Edgermond,
-qu'elle avait envoyés pour lui faire dire qu'il était attendu: il
-s'étonna lui-même de son peu d'empressement, et se hâta de revenir.
-
-En entrant dans la chambre, il vit Lucile à genoux et la tête cachée
-dans le sein de sa mère; elle avait ainsi la grâce la plus touchante.
-Lorsqu'elle entendit lord Nelvil, elle releva son visage baigné de
-pleurs, et lui dit en lui tendant la main: «N'est-il pas vrai, milord,
-que vous ne me séparerez pas de ma mère?» Cette aimable manière
-d'annoncer son consentement intéressa beaucoup Oswald. Il se mit à
-genoux à son tour, et pria lady Edgermond de permettre que le visage de
-Lucile se penchât vers le sien; et c'est ainsi que cette innocente
-personne reçut la première impression qui la faisait sortir de
-l'enfance. Une vive rougeur couvrit son front; Oswald sentit en la
-regardant quel lien pur et sacré il venait de former; et la beauté de
-Lucile, quelque ravissante qu'elle fût en ce moment, lui fit moins
-d'impression encore que sa céleste modestie.
-
-Les jours qui précédèrent le dimanche qui avait été fixé pour la
-cérémonie se passèrent en arrangements nécessaires pour le mariage.
-Lucile, pendant ce temps, ne parla pas beaucoup plus qu'à l'ordinaire,
-mais ce qu'elle disait était noble et simple; et lord Nelvil aimait et
-approuvait chacune de ses paroles. Il sentait bien cependant quelque
-vide auprès d'elle: la conversation consistait toujours dans une
-question et une réponse; elle ne s'engageait pas, elle ne se prolongeait
-pas; tout était bien, mais il n'y avait pas ce mouvement, cette vie
-inépuisable dont il est difficile de se passer quand une fois on en a
-joui. Lord Nelvil se rappelait alors Corinne; mais comme il n'entendait
-plus parler d'elle, il espérait que ce souvenir deviendrait à la fin une
-chimère, objet seulement de ses vagues regrets.
-
-Lucile, en apprenant par sa mère que sa soeur vivait encore, et qu'elle
-était en Italie, avait eu le plus grand désir d'interroger lord Nelvil à
-son sujet; mais lady Edgermond le lui avait interdit, et Lucile s'était
-soumise, selon sa coutume, sans demander le motif de cet ordre. Le matin
-du jour du mariage, l'image de Corinne se retraça dans le coeur d'Oswald
-plus vivement que jamais, et il fut effrayé lui-même de l'impression
-qu'il en recevait. Mais il adressa ses prières à son père; il lui dit au
-fond de son coeur que c'était pour lui, que c'était pour obtenir sa
-bénédiction dans le ciel qu'il accomplissait sa volonté sur la terre.
-Raffermi par ces sentiments, il arriva chez lady Edgermond, et se
-reprocha les torts qu'il avait eus dans sa pensée envers Lucile. Quand
-il la vit, elle était si charmante, qu'un ange qui serait descendu sur
-la terre n'aurait pu choisir une autre figure pour donner aux mortels
-l'idée des vertus célestes. Ils marchèrent à l'autel. La mère avait une
-émotion plus profonde encore que la fille; car il s'y mêlait cette
-crainte que fait éprouver toujours une grande résolution, quelle qu'elle
-soit, à qui connaît la vie. Lucile n'avait que de l'espoir; l'enfance se
-mêlait en elle à la jeunesse, et la joie à l'amour. En revenant de
-l'autel, elle s'appuyait timidement sur le bras d'Oswald; elle
-s'assurait ainsi de son protecteur. Oswald la regardait avec
-attendrissement; on eût dit qu'il sentait au fond de son coeur un ennemi
-qui menaçait le bonheur de Lucile, et qu'il se promettait de l'en
-défendre.
-
-Lady Edgermond, revenue au château, dit à son gendre: «Je suis
-tranquille à présent; je vous ai confié le bonheur de Lucile; il me
-reste si peu de temps encore à vivre, qu'il m'est doux de me sentir si
-bien remplacée.» Lord Nelvil fut très-attendri par ces paroles, et
-réfléchit avec autant d'émotion que d'inquiétude aux devoirs qu'elles
-lui imposaient. Peu de jours s'étaient écoulés, et Lucile commençait à
-peine à lever ses timides regards sur son époux, et à prendre la
-confiance qui aurait pu lui permettre de se faire connaître à lui,
-lorsque des incidents malheureux vinrent troubler cette union; elle
-s'était annoncée d'abord sous des auspices plus favorables.
-
-
-CHAPITRE II
-
-M. Dickson arriva pour voir les nouveaux mariés, et s'excusa de n'avoir
-point assisté à la noce, en racontant qu'il était resté longtemps malade
-de l'ébranlement causé par une chute violente. Comme on lui parlait de
-cette chute, il dit qu'il avait été secouru par une femme la plus
-séduisante du monde. Oswald, dans cet instant, jouait au volant avec
-Lucile. Elle avait beaucoup de grâce à cet exercice; Oswald la regardait
-et n'écoutait pas M. Dickson, lorsque celui-ci lui cria, d'un bout de la
-chambre à l'autre: «Milord, elle a sûrement beaucoup entendu parler de
-vous, la belle inconnue qui m'a secouru, car elle m'a fait bien des
-questions sur votre sort.--De qui parlez-vous? répondit lord Nelvil en
-continuant à jouer.--D'une femme charmante, reprit M. Dickson, bien
-qu'elle eût l'air déjà changé par la souffrance, et qui ne pouvait
-parler de vous sans émotion.» Ces mots attirèrent cette fois l'attention
-de lord Nelvil, et il se rapprocha de M. Dickson en le priant de les
-répéter. Lucile, qui ne s'était point occupée de ce qu'on avait dit,
-alla rejoindre sa mère, qui l'avait fait appeler. Oswald se trouva seul
-avec M. Dickson; il lui demanda quelle était cette femme dont il venait
-de lui parler. «Je n'en sais rien, répondit-il; sa prononciation m'a
-prouvé qu'elle était Anglaise; mais j'ai rarement vu, parmi nos femmes,
-une personne si obligeante et d'une conversation si facile. Elle s'est
-occupée de moi, pauvre vieillard, comme si elle eût été ma fille; et
-pendant tout le temps que j'ai passé avec elle, je ne me suis pas aperçu
-de toutes les contusions que j'avais reçues. Mais, mon cher Oswald,
-seriez-vous donc aussi un infidèle en Angleterre comme vous l'avez été
-en Italie? car ma charmante bienfaitrice pâlissait et tremblait en
-prononçant votre nom.--Juste ciel! de qui parlez-vous? Une Anglaise,
-dites-vous!--Oui sans doute, répondit M. Dickson; vous savez bien que
-les étrangers ne prononcent jamais notre langue sans accent.--Et sa
-figure?--Oh! la plus expressive que j'aie vue, quoiqu'elle fût pâle et
-maigre à faire de la peine.» La brillante Corinne ne ressemblait point à
-cette description; mais ne pouvait-elle pas être malade? ne devait-elle
-pas avoir beaucoup souffert si elle était venue en Angleterre, et si
-elle n'y avait pas vu celui qu'elle venait chercher? ces réflexions
-frappèrent tout à coup Oswald, et il continua ses questions avec une
-inquiétude extrême. M. Dickson lui disait toujours que l'inconnue
-parlait avec une grâce et une élégance qu'il n'avait rencontrées dans
-aucune autre femme; qu'une expression de bonté céleste se peignait dans
-ses regards, mais qu'elle semblait languissante et triste. Ce n'était
-pas la manière accoutumée de Corinne; mais, encore une fois, ne
-pouvait-elle pas être changée par la peine? «De quelle couleur sont ses
-yeux et ses cheveux? dit lord Nelvil.--Du plus beau noir du monde.» Lord
-Nelvil pâlit. «Est-elle animée en parlant?--Non, continua M. Dickson;
-elle disait quelques paroles de temps en temps pour m'interroger et me
-répondre, mais le peu de mots qu'elle prononçait avaient beaucoup de
-charme.» Il allait continuer, quand lady Edgermond et Lucile entrèrent.
-Il se tut, et lord Nelvil cessa de le questionner, mais tomba dans la
-plus profonde rêverie et sortit pour se promener jusqu'à ce qu'il pût
-retrouver M. Dickson seul.
-
-Lady Edgermond, que sa tristesse avait frappée, renvoya Lucile pour
-demander à M. Dickson s'il s'était passé quelque chose dans leur
-conversation qui pût affliger son gendre: il lui raconta naïvement ce
-qu'il avait dit. Lady Edgermond devina dans l'instant la vérité, et
-frémit de la douleur qu'Oswald ressentirait, s'il savait avec certitude
-que Corinne était venue le chercher en Écosse; et, prévoyant bien qu'il
-interrogerait de nouveau M. Dickson, elle lui dit ce qu'il devait
-répondre pour détourner lord Nelvil de ses soupçons. En effet, dans un
-second entretien, M. Dickson n'accrut pas son inquiétude à cet égard,
-mais il ne la dissipa point; et la première idée d'Oswald fut de
-demander à son domestique si toutes les lettres qu'il lui avait remises
-depuis environ trois semaines venaient de la poste, et s'il ne se
-souvenait pas d'en avoir reçu autrement. Le domestique assura que non;
-mais comme il sortait de la chambre, il revint sur ses pas, et dit à
-lord Nelvil: «_Il me semble cependant que le jour du bal un aveugle m'a
-remis une lettre pour Votre Seigneurie; mais c'était sans doute pour
-implorer ses secours._--Un aveugle! reprit Oswald; non, je n'ai point
-reçu de lettre de lui: pourriez-vous me le retrouver?--Oui,
-très-facilement, reprit le domestique; il demeure dans le
-village.--Allez le chercher,» dit lord Nelvil; et ne pouvant pas
-attendre patiemment l'arrivée de l'aveugle, il alla au-devant de lui, et
-le rencontra au bout de l'avenue.
-
-«Mon ami, lui dit-il, on vous a donné une lettre pour moi le jour du bal
-au château: qui vous l'avait remise?--Milord voit que je suis aveugle;
-comment pourrais-je le lui dire?--Croyez-vous que ce soit une
-femme?--Oui, milord, car elle avait un son de voix très-doux, autant
-qu'on pouvait le remarquer malgré ses larmes, car j'entendais bien
-qu'elle pleurait.--Elle pleurait! reprit Oswald, et que vous a-t-elle
-dit?--_Vous remettrez cette lettre au domestique d'Oswald, bon
-vieillard_; puis, se reprenant tout de suite, elle a ajouté: _à lord
-Nelvil._--Ah! Corinne!» s'écria Oswald; et il fut obligé de s'appuyer
-sur le vieillard, car il était près de s'évanouir. «Milord, continua le
-vieillard aveugle, j'étais assis au pied d'un arbre quand elle me donna
-cette commission; je voulus m'en acquitter tout de suite; mais comme
-j'ai de la peine à me relever à mon âge, elle a daigné m'aider
-elle-même, m'a donné plus d'argent que je n'en avais eu depuis
-longtemps, et je sentais sa main qui tremblait en me soutenant, comme la
-vôtre, milord, à présent.--C'en est assez, dit lord Nelvil; tenez, bon
-vieillard, voilà aussi de l'argent, comme elle vous en a donné; priez
-pour nous deux.» Et il s'éloigna.
-
-Depuis ce moment, un trouble affreux s'empara de son âme: il faisait de
-tous les côtés de vaines perquisitions, et ne pouvait concevoir comment
-il était possible que Corinne fût arrivée en Écosse sans demander à le
-voir; il se tourmentait de mille manières sur les motifs de sa conduite;
-et l'affliction qu'il ressentait était si grande, que, malgré ses
-efforts pour la cacher, il était impossible que lady Edgermond ne la
-devinât pas, et que Lucile même ne s'aperçût combien il était
-malheureux: sa tristesse la plongeait elle-même dans une rêverie
-continuelle, et leur intérieur était très-silencieux. Ce fut alors que
-lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte la première lettre, que
-celui-ci ne crut pas devoir montrer à Corinne, et qui l'aurait sûrement
-touchée par l'inquiétude profonde qu'elle exprimait.
-
-Le comte d'Erfeuil revint de Plymouth, où il avait conduit Corinne,
-avant que la réponse du prince Castel-Forte à la lettre de lord Nelvil
-fût arrivée: il ne voulait pas dire à lord Nelvil tout ce qu'il savait
-de Corinne, et cependant il était fâché qu'on ignorât qu'il savait un
-secret important, et qu'il était assez discret pour le taire. Ses
-insinuations, qui d'abord n'avaient pas frappé lord Nelvil, réveillèrent
-son attention dès qu'il crut qu'elles pouvaient avoir quelque rapport
-avec Corinne; alors il interrogea vivement le comte d'Erfeuil, qui se
-défendit assez bien dès qu'il fut parvenu à se faire questionner.
-
-Néanmoins, à la fin, Oswald lui arracha l'histoire entière de Corinne,
-par le plaisir qu'eut le comte d'Erfeuil à raconter tout ce qu'il avait
-fait pour elle, la reconnaissance qu'elle lui avait toujours témoignée,
-l'état affreux d'abandon et de douleur où il l'avait trouvée; enfin il
-fit ce récit sans s'apercevoir le moins du monde de l'effet qu'il
-produisait sur lord Nelvil, et n'ayant d'autre but en ce moment que
-d'être, comme disent les Anglais, _le héros de sa propre histoire_.
-Quand le comte d'Erfeuil eut cessé de parler, il fut vraiment affligé du
-mal qu'il avait fait. Oswald s'était contenu jusqu'alors, mais tout à
-coup il devint comme insensé de douleur: il s'accusait d'être le plus
-barbare et le plus perfide des hommes; il se représentait le dévouement,
-la tendresse de Corinne, sa résignation, sa générosité, dans le moment
-même où elle le croyait le plus coupable, et il y opposait la dureté, la
-légèreté dont il l'avait payée. Il se répétait sans cesse que personne
-ne l'aimerait jamais comme elle l'avait aimé, et qu'il serait puni de
-quelque manière de la cruauté dont il avait usé envers elle. Il voulait
-partir pour l'Italie, la voir seulement un jour, seulement une heure;
-mais déjà Rome et Florence étaient occupées par les Français; son
-régiment allait s'embarquer, il ne pouvait s'éloigner sans déshonneur;
-il ne pouvait percer le coeur de sa femme, et réparer les torts par les
-torts, et les douleurs par les douleurs. Enfin il espérait les dangers
-de la guerre, et cette pensée lui rendit du calme.
-
-Ce fut dans cette disposition qu'il écrivit au prince Castel-Forte la
-seconde lettre, que celui-ci résolut encore de ne pas montrer à Corinne.
-Les réponses de l'ami de Corinne la peignaient triste mais résignée; et
-comme il était fier et blessé pour elle, il adoucit plutôt qu'il
-n'exagéra l'état de malheur où elle était tombée. Lord Nelvil crut donc
-qu'il ne fallait pas la tourmenter de ses regrets, après l'avoir rendue
-si malheureuse par son amour, et il partit pour les îles avec un
-sentiment de douleur et de remords qui lui rendait la vie insupportable.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Lucile était affligée du départ d'Oswald; mais le morne silence qu'il
-avait gardé avec elle, pendant les derniers temps de leur séjour
-ensemble, avait tellement redoublé sa timidité naturelle, qu'elle ne put
-se résoudre à lui dire qu'elle se croyait grosse; il ne le sut qu'aux
-îles par une lettre de lady Edgermond, à qui sa fille l'avait caché
-jusqu'alors. Lord Nelvil trouva donc les adieux de Lucile très-froids;
-il ne jugea pas bien ce qui se passait dans son âme, et, comparant sa
-douleur silencieuse avec les éloquents regrets de Corinne lorsqu'il se
-sépara d'elle à Venise, il n'hésita pas à croire que Lucile l'aimait
-faiblement. Néanmoins, pendant les quatre années que dura son absence,
-elle n'eut pas un jour de bonheur. A peine la naissance de sa fille
-put-elle la distraire un moment des dangers que courait son époux. Un
-autre chagrin aussi se joignit à cette inquiétude: elle découvrit par
-degrés tout ce qui concernait Corinne et ses relations avec lord Nelvil.
-Le comte d'Erfeuil, qui passa près d'une année en Écosse, et vit souvent
-Lucile et sa mère, était fortement persuadé qu'il n'avait pas révélé le
-secret du voyage de Corinne en Angleterre; mais il dit tant de choses
-qui en approchaient, il lui était si difficile, quand la conversation
-languissait, de ne pas ramener le sujet qui intéressait si vivement
-Lucile, qu'elle parvint à tout savoir. Tout innocente qu'elle l'était,
-elle avait encore assez d'art pour faire parler le comte d'Erfeuil, tant
-il en fallait peu pour cela.
-
-Lady Edgermond, que sa maladie occupait chaque jour davantage, ne
-s'était pas doutée du travail que faisait sa fille pour apprendre ce qui
-devait lui causer tant de douleur, mais, quand elle la vit si triste,
-elle obtint d'elle la confidence de ses chagrins. Lady Edgermond
-s'exprima très-sévèrement sur le voyage de Corinne en Angleterre. Lucile
-en recevait une autre impression: elle était tour à tour jalouse de
-Corinne et mécontente d'Oswald, qui avait pu se montrer si cruel envers
-une femme dont il était tant aimé; et il lui semblait qu'elle devait
-craindre, pour son propre bonheur, un homme qui avait ainsi sacrifié le
-bonheur d'une autre. Elle avait toujours conservé de l'intérêt et de la
-reconnaissance pour sa soeur, ce qui ajoutait encore à la pitié qu'elle
-lui inspirait; et, loin d'être flattée du sacrifice qu'Oswald lui avait
-fait, elle se tourmentait de l'idée qu'il ne l'avait choisie que parce
-que sa position dans le monde était meilleure que celle de Corinne; elle
-se rappelait son hésitation avant le mariage, sa tristesse peu de jours
-après, et toujours elle se confirmait dans la cruelle pensée que son
-époux ne l'aimait pas. Lady Edgermond aurait pu lui rendre un grand
-service dans cette disposition d'âme, si elle l'avait calmée; mais
-c'était une personne sans indulgence, et qui, ne concevant rien que le
-devoir et les sentiments qu'il permet, prononçait l'anathème contre tout
-ce qui s'écartait de cette ligne. Elle ne pensait pas à ramener par des
-ménagements, et s'imaginait, au contraire, que le seul moyen d'éveiller
-les remords était de montrer du ressentiment: elle partageait trop
-vivement les inquiétudes de Lucile, s'irritait de la pensée qu'une
-charmante personne ne fût pas appréciée par son époux; et loin de lui
-faire du bien, en lui persuadant qu'elle était plus aimée qu'elle ne le
-croyait, elle confirmait ses craintes à cet égard, pour exciter
-davantage sa fierté. Lucile, plus douce et plus éclairée que sa mère, ne
-suivait pas rigoureusement les conseils qu'elle lui donnait, mais il en
-restait toujours quelques traces; et ses lettres à lord Nelvil étaient
-bien moins sensibles que le fond de son coeur.
-
-Oswald, pendant ce temps, se distingua dans la guerre par des actions
-d'une bravoure éclatante; il exposa mille fois sa vie, non-seulement par
-l'enthousiasme de l'honneur, mais par goût pour le péril. On remarquait
-que le danger était un plaisir pour lui; qu'il paraissait plus gai, plus
-animé, plus heureux, le jour des combats; il rougissait de joie quand le
-tumulte des armes commençait, et c'était dans ce moment seul qu'un poids
-qu'il avait sur le coeur se soulevait et le laissait respirer à l'aise.
-Adoré de ses soldats, admiré de ses camarades, il avait une existence
-très-animée, qui, sans lui donner du bonheur, l'étourdissait au moins
-sur le passé comme sur l'avenir. Il recevait des lettres de sa femme,
-qu'il trouvait froides, mais auxquelles cependant il s'accoutumait. Le
-souvenir de Corinne lui apparaissait souvent dans ces belles nuits des
-tropiques, où l'on prend une si grande idée de la nature et de son
-auteur; mais comme le climat et la guerre menaçaient tous les jours sa
-vie, il se croyait moins coupable, en étant si près de périr: on
-pardonne à ses ennemis lorsque la mort les menace; on se sent aussi,
-dans une situation semblable, de l'indulgence pour soi-même. Lord Nelvil
-pensait seulement aux larmes de Corinne, lorsqu'elle apprendrait qu'il
-n'était plus; il oubliait celles que ses torts lui avaient fait
-répandre.
-
-Au milieu des périls, qui font si souvent réfléchir sur l'incertitude de
-la vie, il songeait bien plus à Corinne qu'à Lucile; ils avaient tant
-parlé de la mort ensemble, ils avaient si souvent approfondi toutes les
-pensées les plus sérieuses, qu'il croyait encore s'entretenir avec
-Corinne, quand il s'occupait des grandes idées que retrace le spectacle
-habituel de la guerre et de ses dangers. C'était à elle qu'il
-s'adressait quand il était seul, bien qu'il dût la croire irritée contre
-lui. Il lui semblait qu'ils s'entendaient encore, malgré l'absence,
-malgré l'infidélité même; tandis que la douce Lucile, qu'il ne croyait
-pas offensée contre lui, ne s'offrait à son souvenir que comme une
-personne digne d'être protégée, mais à laquelle il fallait épargner
-toutes les réflexions tristes et profondes. Enfin les troupes que lord
-Nelvil commandait furent rappelées en Angleterre; il revint: déjà la
-tranquillité du vaisseau lui plaisait bien moins que l'activité de la
-guerre. Le mouvement extérieur avait remplacé, pour lui, les plaisirs de
-l'imagination, qu'autrefois l'entretien de Corinne lui faisait goûter;
-il n'avait pas encore essayé du repos loin d'elle. Il avait su tellement
-se faire aimer de ses soldats, et leur avait inspiré tant d'attachement
-et d'enthousiasme, que leurs hommages et leur dévouement renouvelèrent
-encore pour lui, pendant le passage, l'intérêt de la vie militaire. Cet
-intérêt ne cessa complétement que quand on fut débarqué.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Lord Nelvil partit alors pour la terre de lady Edgermond, dans le
-Northumberland; il fallait qu'il fît de nouveau connaissance avec sa
-famille, dont il avait perdu l'habitude depuis quatre ans. Lucile lui
-présenta sa fille, âgée de plus de trois ans, avec autant de timidité
-qu'une femme coupable pourrait en éprouver. Cette petite ressemblait à
-Corinne: l'imagination de Lucile avait été fort occupée du souvenir de
-sa soeur pendant sa grossesse; et Juliette, c'était ainsi qu'elle se
-nommait, avait les cheveux et les yeux de Corinne. Lord Nelvil le
-remarqua, et en fut troublé; il la prit dans ses bras, et la serra
-contre son coeur avec tendresse. Lucile ne vit dans ce mouvement qu'un
-souvenir de Corinne, et dès cet instant elle ne jouit pas sans mélange
-de l'affection que lord Nelvil témoignait à Juliette.
-
-Lucile était encore embellie, elle avait près de vingt ans. Sa beauté
-avait pris un caractère imposant, et inspirait à lord Nelvil un
-sentiment de respect. Lady Edgermond n'était plus en état de sortir de
-son lit, et sa situation lui donnait beaucoup d'humeur et de chagrin.
-Elle revit pourtant avec plaisir lord Nelvil, car elle était
-très-tourmentée par la crainte de mourir en son absence, et de laisser
-sa fille ainsi seule au monde. Lord Nelvil avait tellement pris
-l'habitude d'une vie active, qu'il lui en coûtait beaucoup de rester
-presque tout le jour dans la chambre de sa belle-mère, qui ne recevait
-plus personne que son gendre et sa fille. Lucile aimait toujours
-beaucoup lord Nelvil; mais elle avait la douleur de ne pas se croire
-aimée, et lui cachait par fierté ce qu'elle savait de ses sentiments
-pour Corinne, et la jalousie qu'ils lui causaient. Cette contrainte
-ajoutait encore à sa réserve habituelle, et la rendait plus froide et
-plus silencieuse qu'elle ne l'eût été naturellement. Lorsque son époux
-voulait lui donner quelques conseils sur le charme qu'elle aurait pu
-répandre dans la conversation en y mettant plus d'intérêt, elle croyait
-voir dans ces conseils un souvenir de Corinne, et se blessait au lieu
-d'en profiter. Lucile avait une grande douceur de caractère, mais sa
-mère lui avait donné des idées positives sur tous les points; et quand
-lord Nelvil vantait les plaisirs de l'imagination et le charme des
-beaux-arts, elle voyait toujours dans ce qu'il disait les souvenirs de
-l'Italie, et rabattait assez sèchement l'enthousiasme de lord Nelvil,
-parce qu'elle pensait que Corinne en était l'unique cause. Dans une
-autre disposition, elle eût recueilli avec soin les paroles de son
-époux, pour étudier tous les moyens de lui plaire.
-
-Lady Edgermond, dont la maladie augmentait les défauts, montrait une
-antipathie croissante pour tout ce qui sortait de la monotonie et de la
-règle habituelle de la vie. Elle voyait du mal à tout; et son
-imagination, irritée par la souffrance, était importunée de tous les
-bruits, au moral comme au physique. Elle eût voulu réduire l'existence
-aux moindres frais possibles, peut-être pour ne pas regretter vivement
-ce qu'elle était près de quitter; mais comme personne n'avoue le motif
-personnel de ses opinions, elle les appuyait sur les principes généraux
-d'une morale exagérée. Elle ne cessait de désenchanter la vie, en
-faisant un tort des moindres plaisirs, en opposant un devoir à chaque
-emploi des heures qui pouvait différer un peu de ce qu'on avait fait la
-veille. Lucile, qui, bien qu'elle fût soumise à sa mère, avait cependant
-plus d'esprit qu'elle, et plus de flexibilité dans le caractère, se
-serait réunie à son époux pour combattre doucement l'austérité de
-l'exigence toujours croissante de lady Edgermond, si celle-ci ne lui
-avait pas persuadé qu'elle se conduisait ainsi seulement pour s'opposer
-au penchant de lord Nelvil pour le séjour de l'Italie. «Il faut lutter
-sans cesse, disait-elle, par la puissance du devoir contre le retour
-possible d'une inclination si funeste.» Lord Nelvil avait certainement
-aussi un grand respect pour le devoir, mais il le considérait sous des
-rapports plus étendus que lady Edgermond. Il aimait à remonter à sa
-source, il le croyait parfaitement en harmonie avec nos véritables
-penchants, et pensait qu'il n'exigeait point de nous des sacrifices et
-des combats continuels. Il lui semblait enfin que la vertu, loin de
-tourmenter la vie, contribuait tellement au bonheur durable, qu'on
-pouvait la considérer comme une sorte de prescience accordée à l'homme
-sur cette terre.
-
-Quelquefois Oswald, en développant ses idées, se livrait au plaisir
-d'employer des expressions de Corinne; il s'écoutait avec complaisance
-quand il empruntait son langage. Lady Edgermond montrait de l'humeur dès
-qu'il se laissait aller à cette manière de penser et de parler: les
-idées nouvelles déplaisent aux personnes âgées; elles aiment à se
-persuader que le monde n'a fait que perdre, au lieu d'acquérir, depuis
-qu'elles ont cessé d'être jeunes. Lucile, par l'instinct du coeur,
-reconnaissait, dans l'intérêt plus vif que lord Nelvil mettait à ses
-propres discours, le retentissement de son affection pour Corinne; elle
-baissait les yeux pour ne pas laisser voir à son époux ce qui se passait
-dans son âme; et lui, ne se doutant pas qu'elle fût instruite de ses
-rapports avec Corinne, attribuait à la froideur du caractère de sa femme
-son immobile silence pendant qu'il parlait avec chaleur. Ne sachant donc
-à qui s'adresser pour trouver un esprit qui répondît au sien, les
-regrets du passé se renouvelaient plus vivement que jamais dans son âme,
-et il tombait dans la plus profonde mélancolie. Il écrivit au prince
-Castel-Forte pour avoir des nouvelles de Corinne. Sa lettre n'arriva
-point, à cause de la guerre. Sa santé souffrait extrêmement du climat
-d'Angleterre, et les médecins ne cessaient de lui répéter que sa
-poitrine serait attaquée de nouveau, s'il ne passait pas l'hiver en
-Italie; mais il était impossible d'y songer, puisque la paix n'était pas
-faite entre la France et l'Angleterre. Une fois il parla devant sa
-belle-mère et sa femme des conseils que les médecins lui avaient donnés,
-et de l'obstacle qui s'y opposait. «Quand la paix serait faite, lui dit
-lady Edgermond, je ne pense pas, milord, que vous vous permissiez à
-vous-même de revoir l'Italie.--Si la santé de milord l'exigeait,
-interrompit Lucile, il ferait très-bien d'y aller.» Ce mot parut assez
-doux à lord Nelvil, et il se hâta d'en témoigner sa reconnaissance à
-Lucile; mais cette reconnaissance même la blessa: elle crut y voir le
-dessein de la préparer au voyage.
-
-La paix se fit au printemps, et le voyage d'Italie devint possible.
-Chaque fois que lord Nelvil laissait échapper quelques réflexions sur le
-mauvais état de sa santé, Lucile était combattue entre l'inquiétude
-qu'elle éprouvait et la crainte que lord Nelvil ne voulût insinuer par
-là qu'il devrait passer l'hiver en Italie; et, tandis que son sentiment
-l'aurait portée à s'exagérer la maladie de son époux, la jalousie, qui
-naissait aussi de ce sentiment, l'engageait à chercher des raisons pour
-atténuer ce que les médecins mêmes disaient du danger qu'il courait en
-restant en Angleterre. Lord Nelvil attribuait cette conduite de Lucile à
-l'indifférence et à l'égoïsme, et ils se blessaient réciproquement,
-parce qu'ils ne s'avouaient pas leurs sentiments avec franchise.
-
-Enfin lady Edgermond tomba dans un état si dangereux, qu'il n'y eut
-plus, entre Lucile et lord Nelvil, d'autre sujet d'entretien que sa
-maladie; la pauvre femme perdit l'usage de la parole un mois avant de
-mourir; l'on ne devinait plus qu'à ses larmes ou à sa façon de serrer la
-main ce qu'elle voulait dire. Lucile était au désespoir; Oswald,
-sincèrement touché, veillait toutes les nuits auprès d'elle; et comme
-c'était au mois de novembre, il se fit beaucoup de mal par les soins
-qu'il lui prodigua. Lady Edgermond parut heureuse des témoignages de
-l'affection de son gendre. Les défauts de son caractère disparaissaient
-à mesure que son affreux état les eut rendus plus excusables, tant les
-approches de la mort tranquillisent toutes les agitations de l'âme; et
-la plupart des défauts ne viennent que de cette agitation.
-
-La nuit de sa mort, elle prit la main de Lucile et celle de lord Nelvil,
-et, les mettant l'une dans l'autre, elle les pressa toutes les deux
-contre son coeur; alors elle leva les yeux au ciel, et ne parut point
-regretter la parole, qui n'eût rien dit de plus que ce regard et ce
-mouvement. Peu de minutes après elle expira.
-
-Lord Nelvil, qui avait fait effort sur lui-même pour être capable de
-soigner sa belle-mère, devint dangereusement malade; et l'infortunée
-Lucile, au moment d'une cruelle douleur, eut à souffrir la plus affreuse
-inquiétude. Il paraît que dans son délire lord Nelvil prononça plusieurs
-fois le nom de Corinne et celui de l'Italie. Il demandait souvent, dans
-ses rêveries, _du soleil, le Midi, un air plus chaud_; quand le frisson
-de la fièvre le prenait, il disait: _Il fait si froid dans ce Nord, que
-jamais on ne pourra s'y réchauffer._ Quand il revint à lui, il fut bien
-étonné d'apprendre que Lucile avait tout disposé pour le voyage
-d'Italie; il s'en étonna: elle lui donna pour motif le conseil des
-médecins. «Si vous le permettez, ajouta-t-elle, ma fille et moi nous
-vous y accompagnerons: il ne faut pas qu'un enfant soit séparé de son
-père ni de sa mère.--Sans doute, reprit lord Nelvil, il ne faut pas que
-nous nous séparions. Mais ce voyage vous fait-il de la peine? parlez,
-j'y renoncerai.--Non, reprit Lucile, ce n'est pas cela qui me fait de la
-peine...» Lord Nelvil la regarda, lui prit la main: elle allait
-s'expliquer davantage; mais le souvenir de sa mère, qui lui avait
-recommandé de ne jamais avouer à lord Nelvil la jalousie qu'elle
-ressentait, l'arrêta tout à coup, et elle reprit en disant: «Mon premier
-intérêt, milord, vous devez le croire, c'est le rétablissement de votre
-santé.--Vous avez une soeur en Italie, continua lord Nelvil.--Je le
-sais, reprit Lucile; en avez-vous des nouvelles?--Non, dit lord Nelvil;
-depuis que je suis parti pour l'Amérique, j'ignore absolument ce qu'elle
-est devenue.--Eh bien! milord, nous le saurons en Italie.--Vous
-intéresse-t-elle encore?--Oui, milord, répondit Lucile; je n'ai point
-oublié la tendresse qu'elle m'a témoignée dans mon enfance.--Oh! il ne
-faut rien oublier,» dit lord Nelvil en soupirant; et le silence de tous
-les deux finit l'entretien.
-
-Oswald n'allait point en Italie dans l'intention de renouveler ses liens
-avec Corinne; il avait trop de délicatesse pour se laisser approcher par
-une telle idée; mais s'il ne devait pas se rétablir de la maladie de
-poitrine dont il était menacé, il trouvait assez doux de mourir en
-Italie, et d'obtenir, par un dernier adieu, le pardon de Corinne. Il ne
-croyait pas que Lucile pût savoir la passion qu'il avait eue pour sa
-soeur; encore moins se doutait-il qu'il eût trahi, dans son délire, les
-regrets qui l'agitaient encore. Il ne rendait pas justice à l'esprit de
-sa femme, parce que cet esprit était stérile, et lui servait plutôt à
-deviner ce que pensaient les autres qu'à les intéresser par ce qu'elle
-pensait elle-même. Oswald s'était donc accoutumé à la considérer comme
-une belle et froide personne qui remplissait ses devoirs, et l'aimait
-autant qu'elle pouvait aimer; mais il ne connaissait pas la sensibilité
-de Lucile: elle mettait le plus grand soin à la cacher. C'était par
-fierté qu'elle dissimulait, dans cette circonstance, ce qui
-l'affligeait; mais, dans une situation parfaitement heureuse, elle se
-serait encore fait un reproche de laisser voir une affection vive, même
-pour son époux. Il lui semblait que la pudeur était blessée par
-l'expression de tout sentiment passionné; et comme elle était cependant
-capable de ces sentiments, son éducation, en lui imposant la loi de se
-contraindre, l'avait rendue triste et silencieuse: on l'avait bien
-convaincue qu'il ne fallait pas révéler ce qu'elle éprouvait, mais elle
-ne prenait aucun plaisir à dire autre chose.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Lord Nelvil craignait les souvenirs que lui retraçait la France: il la
-traversa donc rapidement; car, Lucile ne témoignant, dans ce voyage, ni
-désir ni volonté sur rien, c'était lui seul qui décidait de tout. Ils
-arrivèrent au pied des montagnes qui séparent le Dauphiné de la Savoie,
-et montèrent à pied ce qu'on appelle _le pas des Échelles_: c'est une
-route pratiquée dans le roc, et dont l'entrée ressemble à celle d'une
-profonde caverne; elle est sombre dans toute sa longueur, même pendant
-les plus beaux jours de l'été. On était alors au commencement de
-décembre; il n'y avait point encore de neige; mais l'automne, saison de
-décadence, touchait elle-même à sa fin, et faisait place à l'hiver.
-Toute la route était couverte de feuilles mortes que le vent y avait
-apportées, car il n'existait point d'arbres dans ce chemin rocailleux;
-et, près des débris de la nature flétrie, on ne voyait point les
-rameaux, espoir de l'année suivante. La vue des montagnes plaisait à
-lord Nelvil: il semble, dans les pays de plaine, que la terre n'ait
-d'autre but que de porter l'homme et de le nourrir; mais, dans les
-contrées pittoresques, on croit reconnaître l'empreinte du génie du
-Créateur et de sa toute-puissance. L'homme cependant s'est familiarisé
-partout avec la nature, et les chemins qu'il s'est frayés gravissent les
-monts et descendent dans les abîmes. Il n'y a plus pour lui rien
-d'inaccessible que le grand mystère de lui-même.
-
-Dans la Maurienne, l'hiver devint à chaque pas plus rigoureux. On eût
-dit qu'on s'avançait vers le Nord en s'approchant du mont Cenis: Lucile,
-qui n'avait jamais voyagé, était épouvantée par ces glaces qui rendent
-les pas des chevaux si peu sûrs. Elle cachait ses craintes aux regards
-d'Oswald, mais se reprochait souvent d'avoir emmené sa petite fille avec
-elle; souvent elle se demandait si la moralité la plus parfaite avait
-présidé à cette résolution, et si le goût très-vif qu'elle avait pour
-cette enfant, et l'idée aussi qu'elle était plus aimée d'Oswald en se
-montrant à lui toujours avec Juliette, ne l'avaient pas distraite des
-périls d'un si long voyage. Lucile était une personne très-timorée, et
-qui fatiguait souvent son âme à force de scrupules et d'interrogations
-secrètes sur sa conduite. Plus on est vertueux, plus la délicatesse
-s'accroît, et avec elle les inquiétudes de la conscience; Lucile n'avait
-de refuge contre cette disposition que dans la piété, et de longues
-prières intérieures la tranquillisaient.
-
-Comme ils avançaient vers le mont Cenis, toute la nature semblait
-prendre un caractère plus terrible; la neige tombait en abondance sur la
-terre, déjà couverte de neige: on eût dit qu'on entrait dans l'enfer de
-glace si bien décrit par le Dante. Toutes les productions de la terre
-n'offraient plus qu'un aspect monotone, depuis le fond des précipices
-jusqu'au sommet des montagnes; une même couleur faisait disparaître
-toutes les variétés de la végétation: les rivières coulaient encore au
-pied des monts; mais les sapins, devenus tout blancs, se répétaient dans
-les eaux comme des spectres d'arbres. Oswald et Lucile regardaient ce
-spectacle en silence: la parole semble étrangère à cette nature glacée,
-et l'on se tait avec elle; lorsque tout à coup ils aperçurent, sur une
-vaste plaine de neige, une longue file d'hommes habillés de noir, qui
-portaient un cercueil vers une église. Ces prêtres, les seuls êtres
-vivants qui parussent au milieu de cette campagne froide et déserte,
-avaient une marche lente, que la rigueur du temps aurait hâtée si la
-pensée de la mort n'eût pas imprimé sa gravité à tous leurs pas. Le
-deuil de la nature et de l'homme, de la végétation et de la vie; ces
-deux couleurs, ce blanc et ce noir, qui seules frappaient les regards et
-se faisaient ressortir l'une par l'autre, remplissaient l'âme d'effroi.
-Lucile dit à voix basse: «Quel triste présage!--Lucile, interrompit
-Oswald, croyez-moi, il n'est pas pour vous.» Hélas! pensa-t-il en
-lui-même, ce n'est pas sous de tels auspices que je fis avec Corinne le
-voyage d'Italie; qu'est-elle devenue maintenant? et tous ces objets
-lugubres qui m'environnent m'annoncent-ils ce que je vais souffrir?
-
-Lucile était ébranlée par les inquiétudes que lui causait le voyage.
-Oswald ne pensait pas à ce genre de terreur, très-étranger à un homme,
-et surtout à un caractère aussi intrépide que le sien. Lucile prenait
-pour de l'indifférence ce qui venait uniquement de ce qu'il ne
-soupçonnait pas dans cette occasion la possibilité de la crainte.
-Cependant tout se réunissait pour accroître les anxiétés de Lucile: les
-hommes du peuple trouvent une sorte de satisfaction à grossir le danger,
-c'est leur genre d'imagination; ils se plaisent dans l'effet qu'ils
-produisent ainsi sur les personnes d'une autre classe, dont ils se font
-écouter en les effrayant. Lorsqu'on veut traverser le mont Cenis pendant
-l'hiver, les voyageurs, les aubergistes vous donnent à chaque instant
-des nouvelles du passage du Mont, c'est ainsi qu'on l'appelle; et l'on
-dirait qu'on parle d'un monstre immobile, gardien des vallées qui
-conduisent à la terre promise. On observe le temps pour savoir s'il n'y
-a rien à redouter, et lorsqu'on peut craindre le vent nommé _la
-tourmente_, on conseille fortement aux étrangers de ne pas se risquer
-sur la montagne. Ce vent s'annonce dans le ciel par un blanc nuage qui
-s'étend comme un linceul dans les airs, et, peu d'heures après, tout
-l'horizon en est obscurci.
-
-Lucile avait pris secrètement toutes les informations possibles, à
-l'insu de lord Nelvil; il ne se doutait pas de ses terreurs, et se
-livrait tout entier aux réflexions que faisait naître en lui le retour
-en Italie. Lucile, que le but du voyage agitait encore plus que le
-voyage même, jugeait tout avec une prévention défavorable, et faisait
-tacitement un tort à lord Nelvil de sa parfaite sécurité sur elle et sur
-sa fille. Le matin du passage du mont Cenis, plusieurs paysans se
-rassemblèrent autour de Lucile, et lui dirent que le temps menaçait _la
-tourmente_. Néanmoins ceux qui devaient la porter, elle et sa fille,
-assurèrent qu'il n'y avait rien à craindre. Lucile regarda lord Nelvil;
-elle vit qu'il se moquait de la peur qu'on voulait leur faire; et, de
-nouveau blessée par ce courage, elle se hâta de déclarer qu'elle voulait
-partir. Oswald ne s'aperçut pas du sentiment qui avait dicté cette
-résolution, et suivit à cheval le brancard sur lequel étaient portées sa
-femme et sa fille. Ils montèrent assez facilement; mais quand ils furent
-à la moitié de la plaine qui sépare la montée de la descente, un
-horrible ouragan s'éleva. Des tourbillons de neige aveuglaient les
-conducteurs, et plusieurs fois Lucile n'apercevait plus Oswald, que la
-tempête avait comme enveloppé de ses brouillards impétueux. Les
-respectables religieux qui se consacrent, sur le sommet des Alpes, au
-salut des voyageurs, commencèrent à sonner leurs cloches d'alarme; et
-bien que ce signal annonçât la pitié des hommes bienfaisants qui le
-faisaient entendre, ce son en lui-même avait quelque chose de
-très-sombre, et les coups précipités de l'airain exprimaient mieux
-encore l'effroi que le secours.
-
-Lucile espérait qu'Oswald proposerait de s'arrêter dans le couvent et
-d'y passer la nuit; mais comme elle ne voulut pas lui dire qu'elle le
-désirait, il crut qu'il valait mieux se hâter d'arriver avant la fin du
-jour. Les porteurs de Lucile lui demandèrent avec inquiétude s'il
-fallait commencer la descente. «Oui, répondit-elle, puisque milord ne
-s'y oppose pas.» Lucile avait tort de ne pas exprimer ses craintes, car
-sa fille était avec elle; mais quand on aime et qu'on ne se croit pas
-aimé, on se blesse de tout, et chaque instant de la vie est une douleur,
-et presque une humiliation. Oswald restait à cheval, bien que ce fût la
-plus dangereuse manière de descendre; mais il se croyait ainsi plus sûr
-de ne pas perdre de vue sa femme et sa fille.
-
-Au moment où Lucile vit du sommet du mont la route qui en descend, cette
-route si rapide qu'on la prendrait elle-même pour un précipice, si les
-abîmes qui sont à côté n'en faisaient sentir la différence, elle serra
-sa fille contre son coeur avec une émotion très-vive. Oswald le
-remarqua; et, laissant son cheval, il vint lui-même se joindre aux
-porteurs pour soutenir le brancard. Oswald avait tant de grâce dans tout
-ce qu'il faisait, que Lucile, en le voyant s'occuper d'elle et de
-Juliette avec beaucoup de zèle et d'intérêt, sentit ses yeux mouillés de
-larmes; puis à l'instant il s'éleva un coup de vent si terrible, que les
-porteurs eux-mêmes tombèrent à genoux et s'écrièrent: _O mon Dieu,
-secourez-nous!_ Alors Lucile reprit tout son courage; et, se soulevant
-sur le brancard, elle tendit Juliette à lord Nelvil, en lui disant: «Mon
-ami, prenez votre fille.» Oswald la saisit, et dit à Lucile: «Et vous
-aussi, venez; je pourrai vous porter toutes deux.--Non, répondit Lucile,
-sauvez seulement votre fille.--Comment, sauver! répéta lord Nelvil;
-est-il question de danger?» Et se retournant vers les porteurs, il
-s'écria: «Malheureux! que ne disiez-vous...--Ils m'en avaient avertie,
-interrompit Lucile...--Et vous me l'avez caché! dit lord Nelvil;
-qu'ai-je fait pour mériter ce cruel silence?» En prononçant ces mots, il
-enveloppa sa fille dans son manteau, et baissa ses yeux vers la terre
-dans une anxiété profonde; mais le ciel, protecteur de Lucile, fit
-paraître un rayon qui perça les nuages, apaisa la tempête, et découvrit
-aux regards les fertiles plaines du Piémont. Dans une heure toute la
-caravane arriva sans accident à la Novalaise, la première ville de
-l'Italie par delà le mont Cenis.
-
-En entrant dans l'auberge, Lucile prit sa fille dans ses bras, monta
-dans une chambre, se mit à genoux et remercia Dieu avec ferveur. Oswald,
-pendant qu'elle priait, était appuyé sur la cheminée d'un air pensif; et
-quand Lucile se fut relevée, il lui dit: «Lucile, vous avez donc eu
-peur?--Oui, mon ami, répondit-elle.--Et pourquoi vous êtes-vous mise en
-route?--Vous paraissiez impatient de partir.--Ne savez-vous pas,
-répondit lord Nelvil, qu'avant tout je crains pour vous ou le danger ou
-la peine?--C'est pour Juliette qu'il faut les craindre,» dit Lucile.
-Elle la prit sur ses genoux pour la réchauffer auprès du feu, et
-bouclait avec ses mains les beaux cheveux noirs de cette enfant, que la
-neige et la pluie avaient aplatis sur son front. Dans ce moment, la mère
-et la fille étaient charmantes. Oswald les regarda toutes les deux avec
-tendresse; mais, encore une fois, le silence suspendit un entretien qui
-peut-être aurait conduit à une explication heureuse.
-
-Ils arrivèrent à Turin. Cette année-là l'hiver était très-rigoureux. Les
-vastes appartements de l'Italie sont destinés à recevoir le soleil, ils
-paraissaient déserts pendant le froid. Les hommes sont bien petits sous
-ces grandes voûtes. Elles font plaisir pendant l'été par la fraîcheur
-qu'elles donnent, mais au milieu de l'hiver on ne sent que le vide de
-ces palais immenses dont les possesseurs semblent des pygmées dans la
-demeure des géants.
-
-On venait d'apprendre la mort d'Alfieri, et c'était un deuil général
-pour tous les Italiens qui voulaient s'enorgueillir de leur patrie. Lord
-Nelvil croyait voir partout l'empreinte de la tristesse; il ne
-reconnaissait plus l'impression que l'Italie avait produite jadis sur
-lui. L'absence de celle qu'il avait tant aimée désenchantait à ses yeux
-la nature et les arts. Il demanda des nouvelles de Corinne à Turin; on
-lui dit que depuis cinq ans elle n'avait rien publié, et vivait dans la
-retraite la plus profonde; mais on l'assura qu'elle était à Florence. Il
-résolut d'y aller, non pour y rester et trahir ainsi l'affection qu'il
-devait à Lucile, mais pour expliquer du moins lui-même à Corinne comment
-il avait ignoré son voyage en Écosse.
-
-En traversant les plaines de la Lombardie, Oswald s'écriait: «Ah! que
-cela était beau lorsque tous les ormeaux étaient couverts de feuilles,
-et lorsque les pampres verts les unissaient entre eux!» Lucile se disait
-en elle-même: «C'était beau quand Corinne était avec lui.» Un brouillard
-humide, tel qu'il en fait souvent dans les plaines traversées par un si
-grand nombre de rivières, obscurcissait la vue de la campagne. On
-entendait, pendant la nuit, dans les auberges, tomber sur les toits ces
-pluies abondantes du Midi qui ressemblent au déluge. Les maisons en sont
-pénétrées, et l'eau vous poursuit partout avec l'activité du feu. Lucile
-cherchait en vain le charme de l'Italie: on eût dit que tout se
-réunissait pour la couvrir d'un voile sombre, à ses regards comme à ceux
-d'Oswald.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Oswald, depuis qu'il était entré en Italie, n'avait pas prononcé un mot
-d'italien; il semblait que cette langue lui fît mal, et qu'il évitât de
-l'entendre comme de la parler. Le soir du jour où lady Nelvil et lui
-étaient arrivés à l'auberge de Milan, ils entendirent frapper à leur
-porte, et virent entrer dans leur chambre un Romain d'une figure
-très-noire, très-marquée, mais cependant sans véritable physionomie: des
-traits créés pour l'expression, mais auxquels il manquait l'âme qui la
-donne; et sur cette figure il y avait à perpétuité un sourire gracieux
-et un regard qui voulait être poétique. Il se mit, dès la porte, à
-improviser des vers remplis de louanges sur la mère, l'enfant et
-l'époux; de ces louanges qui conviennent à toutes les mères, à tous les
-enfants, à tous les époux du monde, et dont l'exagération passait
-par-dessus tous les sujets, comme si les paroles et la vérité ne
-devaient avoir aucun rapport ensemble. Le Romain se servait cependant de
-ces sons harmonieux qui ont tant de charmes dans l'italien; il déclamait
-avec une force qui faisait encore mieux remarquer l'insignifiance de ce
-qu'il disait. Rien ne pouvait être plus pénible pour Oswald que
-d'entendre ainsi, pour la première fois après un long intervalle, une
-langue chérie, de revoir ainsi ses souvenirs travestis, et de sentir une
-impression de tristesse renouvelée par un objet ridicule. Lucile
-s'aperçut de la cruelle situation de l'âme d'Oswald; elle voulait faire
-finir l'improvisateur, mais il était impossible d'en être écouté. Il se
-promenait dans la chambre à grands pas; il faisait des exclamations et
-des gestes continuels, et ne s'embarrassait pas du tout de l'ennui qu'il
-causait à ses auditeurs. Son mouvement était comme celui d'une machine
-montée, qui ne s'arrête qu'après un temps marqué. Enfin ce temps arriva,
-et lady Nelvil parvint à le congédier.
-
-Quand il fut sorti, Oswald dit: «Le langage poétique est si facile à
-parodier en Italie, qu'on devrait l'interdire à tous ceux qui ne sont
-pas dignes de le parler.--Il est vrai, reprit Lucile, peut-être un peu
-trop sèchement, il est vrai qu'il doit être désagréable de se rappeler
-ce qu'on admire par ce que nous venons d'entendre.» Ce mot blessa lord
-Nelvil. «Bien loin de là, dit-il; il me semble qu'un tel contraste fait
-sentir la puissance du génie. C'est ce même langage si misérablement
-dégradé qui devenait une poésie céleste lorsque Corinne, lorsque votre
-soeur, reprit-il avec affectation, s'en servait pour exprimer ses
-pensées.» Lucile fut comme atterrée par ces paroles: le nom de Corinne
-ne lui avait pas encore été prononcé par Oswald pendant tout le voyage,
-encore moins celui de _votre soeur_, qui semblait indiquer un reproche.
-Les larmes étaient prêtes à la suffoquer, et, si elle se fût abandonnée
-à cette émotion, peut-être ce moment eût-il été le plus doux de sa vie;
-mais elle se contint, et la gêne qui existait entre les deux époux n'en
-devint que plus pénible.
-
-Le lendemain le soleil parut; et, malgré les mauvais jours qui avaient
-précédé, il se montra brillant et radieux, comme un exilé qui rentre
-dans sa patrie. Lucile et lord Nelvil en profitèrent pour aller voir la
-cathédrale de Milan: c'est le chef-d'oeuvre de l'architecture gothique
-en Italie, comme Saint-Pierre de l'architecture moderne.
-
-Cette église, bâtie en forme de croix, est une belle image de douleur
-qui s'élève au-dessus de la riche et joyeuse ville de Milan. En montant
-jusqu'au haut du clocher, on est confondu du travail scrupuleux de
-chaque détail. L'édifice entier, dans toute sa hauteur, est orné,
-sculpté, découpé, si l'on peut s'exprimer ainsi, comme le serait un
-petit objet d'agrément. Que de patience et de temps il fallut pour
-accomplir un tel oeuvre! La persévérance vers un même but se
-transmettait jadis de génération en génération, et le genre humain,
-stable dans ses pensées, élevait des monuments inébranlables comme
-elles. Une église gothique fait naître des dispositions
-très-religieuses. Horace Walpole a dit que _les papes ont consacré à
-bâtir des temples à la moderne les richesses que leur avait values la
-dévotion inspirée par les églises gothiques_. La lumière qui passe à
-travers les vitraux coloriés, les formes singulières de l'architecture,
-enfin l'aspect entier de l'église est une image silencieuse de ce
-mystère de l'infini qu'on sent au dedans de soi, sans pouvoir jamais
-s'en affranchir ni le comprendre.
-
-Lucile et lord Nelvil quittèrent Milan un jour où la terre était
-couverte de neige, et rien n'est plus triste que la neige en Italie; on
-n'y est point accoutumé à voir disparaître la nature sous le voile
-uniforme des frimas; tous les Italiens se désolent du mauvais temps
-comme d'une calamité publique. En voyageant avec Lucile, Oswald avait
-pour l'Italie une sorte de coquetterie qui n'était pas satisfaite;
-l'hiver déplaît là plus que partout ailleurs, parce que l'imagination
-n'y est point préparée. Lord et lady Nelvil traversèrent Plaisance,
-Parme, Modène. Les églises et les palais en sont trop vastes, à
-proportion du nombre et de la fortune des habitants. On dirait que ces
-villes sont arrangées pour recevoir de grands seigneurs qui doivent
-arriver, mais qui se sont fait précéder seulement par quelques hommes de
-leur suite.
-
-Le matin du jour où Lucile et lord Nelvil se proposaient de traverser le
-Taro, comme si tout devait contribuer à leur rendre cette fois le voyage
-d'Italie lugubre, le fleuve s'était débordé la nuit précédente; et
-l'inondation de ces fleuves qui descendent des Alpes et des Apennins est
-très-effrayante. On les entend gronder de loin comme le tonnerre; et
-leur course est si rapide, que les flots et le bruit qui les annonce
-arrivent presque en même temps. Un pont sur de telles rivières n'est
-guère possible, parce qu'elles changent de lit sans cesse, et s'élèvent
-bien au-dessus du niveau de la plaine. Oswald et Lucile se trouvèrent
-tout à coup arrêtés au bord de ce fleuve, les bateaux avaient été
-emportés par le courant, et il fallait attendre que les Italiens, peuple
-qui ne se presse pas, les eussent ramenés sur le nouveau rivage que le
-torrent avait formé. Lucile, pendant ce temps, se promenait pensive et
-glacée; le brouillard était tel, que le fleuve se confondait avec
-l'horizon, et ce spectacle rappelait bien plutôt les descriptions
-poétiques des rives du Styx, que ces eaux bienfaisantes qui doivent
-charmer les regards des habitants brûlés par les rayons du soleil.
-Lucile craignait pour sa fille le froid rigoureux qu'il faisait, et la
-mena dans une cabane de pêcheur, où le feu était allumé au milieu de la
-chambre comme en Russie. «Où donc est votre belle Italie?» dit Lucile en
-soupirant à lord Nelvil. «Je ne sais quand je la retrouverai,»
-répondit-il avec tristesse.
-
-En approchant de Parme et de toutes les villes qui sont sur cette route,
-on a de loin le coup d'oeil pittoresque des toits en forme de terrasse,
-qui donnent aux villes d'Italie un aspect oriental. Les églises, les
-clochers ressortent singulièrement au milieu de ces plates-formes; et
-quand on revient dans le Nord, les toits en pointe, qui sont ainsi faits
-pour se garantir de la neige, causent une impression très-désagréable.
-Parme conserve encore quelques chefs-d'oeuvre du Corrége. Lord Nelvil
-conduisit Lucile dans une église où l'on voit une peinture à fresque de
-lui, appelée la Madone _della scala_; elle est recouverte par un rideau.
-Lorsque l'on tira ce rideau, Lucile prit Juliette dans ses bras pour lui
-faire mieux voir le tableau, et dans cet instant l'attitude de la mère
-et de l'enfant se trouva par hasard presque la même que celle de la
-Vierge et de son fils. La figure de Lucile avait tant de ressemblance
-avec l'idéal de modestie et de grâce que le Corrége a peint, qu'Oswald
-portait alternativement ses regards du tableau vers Lucile, et de Lucile
-vers le tableau. Elle le remarqua, baissa les yeux, et la ressemblance
-devint plus frappante encore; car le Corrége est peut-être le seul
-peintre qui sache donner aux yeux baissés une expression aussi
-pénétrante que s'ils étaient levés vers le ciel. Le voile qu'il jette
-sur les regards ne dérobe en rien le sentiment ni la pensée, mais leur
-donne un charme de plus, celui d'un mystère céleste.
-
-Cette madone est près de se détacher du mur, et l'on voit la couleur
-presque tremblante qu'un souffle pourrait faire tomber. Cela donne à ce
-tableau le charme mélancolique de tout ce qui est passager, et l'on y
-revient plusieurs fois, comme pour dire à sa beauté qui va disparaître
-un sensible et dernier adieu.
-
-En sortant de l'église, Oswald dit à Lucile: «Ce tableau, dans peu de
-temps, n'existera plus, mais moi j'aurai toujours sous les yeux son
-modèle.» Ces paroles aimables attendrirent Lucile; elle serra la main
-d'Oswald: elle était prête à lui demander si son coeur pouvait se fier à
-cette expression de tendresse; mais quand un mot d'Oswald lui semblait
-froid, sa fierté l'empêchait de s'en plaindre; et quand elle était
-heureuse d'une expression sensible, elle craignait de troubler ce moment
-de bonheur en voulant le rendre plus durable. Ainsi son âme et son
-esprit trouvaient toujours des raisons pour le silence. Elle se flattait
-que le temps, la résignation et la douceur amèneraient un jour fortuné
-qui dissiperait toutes ses craintes.
-
-
-CHAPITRE VII
-
-La santé de lord Nelvil se remettait par le climat d'Italie; mais une
-inquiétude cruelle l'agitait sans cesse: il demandait partout des
-nouvelles de Corinne, et on lui répondait partout, comme à Turin, qu'on
-la croyait à Florence, mais qu'on ne savait rien d'elle depuis qu'elle
-ne voyait personne et n'écrivait plus. Oh! ce n'était pas ainsi que le
-nom de Corinne s'annonçait autrefois; et celui qui avait détruit son
-bonheur et son éclat pouvait-il se le pardonner?
-
-En approchant de Bologne, on est frappé de loin par deux tours
-très-élevées, dont l'une surtout est penchée d'une manière qui effraye
-la vue. C'est en vain que l'on sait qu'elle est ainsi bâtie, et que
-c'est ainsi qu'elle a vu passer les siècles; cet aspect importune
-l'imagination. Bologne est une des villes où l'on trouve un plus grand
-nombre d'hommes instruits dans tous les genres; mais le peuple y produit
-une impression désagréable. Lucile s'attendait au langage harmonieux
-d'Italie qu'on lui avait annoncé, et le dialecte bolonais dut la
-surprendre péniblement; il n'en est pas de plus rauque dans les pays du
-Nord. C'était au milieu du carnaval qu'Oswald et Lucile arrivèrent à
-Bologne; l'on entendait jour et nuit des cris de joie tout semblables à
-des cris de colère; une population pareille à celle des lazzaroni de
-Naples couche la nuit sous les arcades qui bordent les rues de Bologne;
-ils portent pendant l'hiver un peu de feu dans un vase de terre, mangent
-dans la rue, et poursuivent les étrangers par des demandes continuelles.
-Lucile espérait en vain ces voix mélodieuses qui se font entendre la
-nuit dans les villes d'Italie; elles se taisent toutes quand le temps
-est froid, et sont remplacées à Bologne par des clameurs qui effrayent
-quand on n'y est pas accoutumé. Le jargon des gens du peuple paraît
-hostile, tant le son en est rude, et les moeurs de la populace sont
-beaucoup plus grossières dans quelques contrées méridionales que les
-pays du Nord. La vie sédentaire perfectionne l'ordre social; mais le
-soleil, qui permet de vivre dans les rues, introduit quelque chose de
-sauvage dans les habitudes des gens du peuple.
-
-Oswald et lady Nelvil ne pouvaient faire un pas sans être assaillis par
-une quantité de mendiants, qui sont en général le fléau de l'Italie. En
-passant devant les prisons de Bologne, dont les barreaux donnent sur la
-rue, ils virent les détenus qui se livraient à la joie la plus
-déplaisante, s'adressaient aux passants d'une voix de tonnerre, et
-demandaient des secours avec des plaisanteries ignobles et des rires
-immodérés; enfin tout donnait dans ce lieu l'idée d'un peuple sans
-dignité. «Ce n'est pas ainsi, dit Lucile, que se montre en Angleterre
-notre peuple, concitoyen de ses chefs. Oswald, un tel pays peut-il vous
-plaire?--Dieu me préserve, répondit Oswald, de jamais renoncer à ma
-patrie! Mais, quand vous aurez passé les Apennins, vous entendrez parler
-le toscan, vous verrez le véritable Midi, vous connaîtrez le peuple
-spirituel et animé de ces contrées, et vous serez, je le crois, moins
-sévère pour l'Italie.»
-
-On peut juger la nation italienne, suivant les circonstances, d'une
-manière tout à fait différente. Quelquefois le mal qu'on en a dit si
-souvent s'accorde avec ce que l'on voit, et d'autres fois il paraît
-souverainement injuste. Dans un pays où la plupart des gouvernements
-étaient sans garantie, et l'empire de l'opinion presque aussi nul pour
-les premières classes que pour les dernières; dans un pays où la
-religion est plus occupée du culte que de la morale, il y a peu de bien
-à dire de la nation considérée d'une manière générale, mais on y
-rencontre beaucoup de qualités privées. C'est donc le hasard des
-relations individuelles qui inspire aux voyageurs la satire ou la
-louange; les personnes que l'on connaît particulièrement décident du
-jugement qu'on porte sur la nation; jugement qui ne peut trouver de base
-fixe, ni dans les institutions, ni dans les moeurs, ni dans l'esprit
-public.
-
-Oswald et Lucile allèrent voir ensemble les belles collections de
-tableaux qui sont à Bologne. Oswald, en les parcourant, s'arrêta
-longtemps devant la Sibylle, peinte par le Dominiquin. Lucile remarqua
-l'intérêt qu'excitait en lui ce tableau; et, voyant qu'il s'oubliait
-longtemps à le contempler, elle osa s'approcher enfin, et lui demanda
-timidement si la Sibylle du Dominiquin parlait plus à son coeur que la
-Madone du Corrége. Oswald comprit Lucile, et fut étonné de tout ce que
-ce mot signifiait; il la regarda quelque temps sans lui répondre, et
-puis il dit: «La Sibylle ne rend plus d'oracles; son génie, son talent,
-tout est fini: mais l'angélique figure du Corrége n'a rien perdu de ses
-charmes, et l'homme malheureux qui fit tant de mal à l'une ne trahira
-jamais l'autre.» En achevant ces mots, il sortit pour cacher son
-trouble.
-
-
-
-
-LIVRE VINGTIÈME
-
-CONCLUSION
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Après ce qui s'était passé dans la galerie de Bologne, Oswald comprit
-que Lucile en savait plus sur ses relations avec Corinne qu'il ne
-l'avait imaginé, et il eut enfin l'idée que sa froideur et son silence
-venaient peut-être de quelques peines secrètes; cette fois néanmoins ce
-fut lui qui craignit l'explication que jusqu'alors Lucile avait
-redoutée. Le premier mot étant dit, elle aurait tout révélé si lord
-Nelvil l'avait voulu; mais il lui en coûtait trop de parler de Corinne
-au moment de la revoir, de s'engager par une promesse, enfin de traiter
-un sujet si propre à l'émouvoir avec une personne qui lui causait
-toujours un sentiment de gêne, et dont il ne connaissait le caractère
-qu'imparfaitement.
-
-Ils traversèrent les Apennins, et trouvèrent par delà le beau climat
-d'Italie. Le vent de mer, qui est si étouffant pendant l'été, répandait
-alors une douce chaleur; les gazons étaient verts, l'automne finissait à
-peine, et déjà le printemps semblait s'annoncer. On voyait dans les
-marchés des fruits de toute espèce, des oranges, des grenades. Le
-langage toscan commençait à se faire entendre; enfin tous les souvenirs
-de la belle Italie rentraient dans l'âme d'Oswald; mais aucune espérance
-ne venait s'y mêler: il n'y avait que du passé dans toutes ces
-impressions. L'air suave du Midi agissait aussi sur la disposition de
-Lucile: elle eût été plus confiante, plus animée, si lord Nelvil l'eût
-encouragée; mais ils étaient tous les deux retenus par une timidité
-pareille, inquiets de leur disposition mutuelle, et n'osant se
-communiquer ce qui les occupait. Corinne, dans une telle situation, eût
-bien vite obtenu le secret d'Oswald comme celui de Lucile; mais ils
-avaient l'un et l'autre le même genre de réserve, et plus ils se
-ressemblaient à cet égard, et plus il était difficile qu'ils sortissent
-de la situation contrainte où ils se trouvaient.
-
-
-CHAPITRE II
-
-En arrivant à Florence, lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte, et
-peu d'instants après le prince se rendit chez lui. Oswald fut si ému en
-le voyant, qu'il fut longtemps sans pouvoir lui parler; enfin il lui
-demanda des nouvelles de Corinne. «Je n'ai rien que de triste à vous
-dire sur elle, répondit le prince Castel-Forte: sa santé est
-très-mauvaise et s'affaiblit tous les jours. Elle ne voit personne que
-moi; l'occupation lui est souvent très-difficile; cependant je la
-croyais un peu plus calme, lorsque nous avons appris votre arrivée en
-Italie. Je ne puis vous cacher qu'à cette nouvelle son émotion a été si
-vive, que la fièvre, qui l'avait quittée, l'a reprise. Elle ne m'a point
-dit quelle était son intention relativement à vous, car j'évite avec
-grand soin de lui prononcer votre nom.--Ayez la bonté, prince, reprit
-Oswald, de lui faire voir la lettre que vous avez reçue de moi, il y a
-près de cinq ans; elle contient tous les détails des circonstances qui
-m'ont empêché d'apprendre son voyage en Angleterre avant que je fusse
-l'époux de Lucile; et quand elle l'aura lue, demandez-lui de me
-recevoir. J'ai besoin de lui parler pour justifier, s'il se peut, ma
-conduite. Son estime m'est nécessaire, quoique je ne doive plus
-prétendre à son intérêt.--Je remplirai vos désirs, milord, dit le prince
-Castel-Forte: je souhaiterais que vous lui fissiez quelque bien.»
-
-Lady Nelvil entra dans ce moment. Oswald lui présenta le prince
-Castel-Forte: elle le reçut avec assez de froideur; il la regarda fort
-attentivement. Sa beauté sans doute le frappa, car il soupira en pensant
-à Corinne, et sortit. Lord Nelvil le suivit. «Elle est charmante, lady
-Nelvil, dit le prince Castel-Forte; quelle jeunesse! quelle fraîcheur!
-Ma pauvre amie n'a plus rien de cet éclat; mais il ne faut pas oublier,
-milord, qu'elle était bien brillante aussi quand vous l'avez vue pour la
-première fois!--Non, je ne l'oublie pas, s'écria lord Nelvil; non, je ne
-me pardonnerai jamais!...» Et il s'arrêta sans pouvoir achever ce qu'il
-voulait dire. Le reste du jour il fut silencieux et sombre. Lucile
-n'essaya pas de le distraire, et lord Nelvil était blessé de ce qu'elle
-ne l'essayait pas. Il se disait en lui-même: «Si Corinne m'avait vu
-triste, Corinne m'aurait consolé.»
-
-Le lendemain matin, son inquiétude le conduisit de très-bonne heure chez
-le prince Castel-Forte. «Eh bien, lui dit-il, qu'a-t-elle répondu?--Elle
-ne veut pas vous voir, répondit le prince Castel-Forte.--Et quels sont
-ses motifs?--J'ai été hier chez elle, et je l'ai trouvée dans une
-agitation qui faisait bien de la peine. Elle marchait à grands pas dans
-sa chambre, malgré son extrême faiblesse; sa pâleur était quelquefois
-remplacée par une vive rougeur qui disparaissait aussitôt. Je lui ai dit
-que vous souhaitiez de la voir; elle a gardé le silence quelques
-instants, et m'a dit enfin ces paroles, que je vous rendrai fidèlement,
-puisque vous l'exigez: «_C'est un homme qui m'a fait trop de mal.
-L'ennemi qui m'aurait jetée dans une prison, qui m'aurait bannie et
-proscrite, n'eût pas déchiré mon coeur à ce point. J'ai souffert ce que
-personne n'a jamais souffert, un mélange d'attendrissement et
-d'irritation qui faisait de mes pensées un supplice continuel. J'avais
-pour Oswald autant d'enthousiasme que d'amour. Il doit s'en souvenir; je
-lui ai dit une fois qu'il m'en coûterait moins de ne plus l'aimer que de
-ne plus l'admirer. Il a flétri l'objet de mon culte; il m'a trompée
-volontairement ou involontairement, n'importe; il n'est pas celui que je
-croyais. Qu'a-t-il fait pour moi? Il a joui pendant plus d'une année du
-sentiment qu'il m'inspirait; et quand il a fallu me défendre, et quand
-il a fallu manifester son coeur par une action, en a-t-il fait une?
-peut-il se vanter d'un sacrifice, d'un mouvement généreux? Il est
-heureux maintenant, il possède tous les avantages que le monde apprécie;
-moi, je me meurs: qu'il me laisse en paix._»
-
-«Ces paroles sont bien dures, dit Oswald.--Elle est aigrie par la
-souffrance, reprit le prince Castel-Forte: je lui ai vu souvent une
-disposition plus douce; souvent, permettez-moi de vous le dire, elle
-vous a défendu contre moi.--Vous me trouvez donc bien coupable? reprit
-lord Nelvil.--Me permettez-vous de vous le dire? je pense que vous
-l'êtes, reprit le prince Castel-Forte. Les torts qu'on peut avoir avec
-une femme ne nuisent point dans l'opinion du monde; ces fragiles idoles,
-adorées aujourd'hui, peuvent être brisées demain sans que personne
-prenne leur défense, et c'est pour cela même que je les respecte
-davantage; car la morale à leur égard n'est défendue que par notre
-propre coeur. Aucun inconvénient ne résulte pour nous de leur faire du
-mal, et cependant ce mal est affreux. Un coup de poignard est puni par
-les lois, et le déchirement d'un coeur sensible n'est l'objet que d'une
-plaisanterie; il vaudrait donc mieux se permettre le coup de
-poignard.--Croyez-moi, répondit lord Nelvil, moi aussi j'ai été bien
-malheureux; c'est ma seule justification, mais autrefois Corinne eût
-entendu celle-là. Il se peut qu'elle ne lui fasse plus rien à présent.
-Néanmoins je veux lui écrire. Je crois encore qu'à travers tout ce qui
-nous sépare elle entendra la voix de son ami.--Je lui remettrai votre
-lettre, dit le prince Castel-Forte; mais, je vous en conjure,
-ménagez-la: vous ne savez pas ce que vous êtes encore pour elle. Cinq
-ans ne font que rendre une impression plus profonde quand aucune autre
-idée n'en a distrait: voulez-vous savoir dans quel état elle est à
-présent? une fantaisie bizarre, à laquelle mes prières n'ont pu la faire
-renoncer, vous en donnera l'idée.»
-
-En achevant ces mots, le prince Castel-Forte ouvrit la porte de son
-cabinet, et lord Nelvil l'y suivit. Il vit d'abord le portrait de
-Corinne telle qu'elle avait paru dans le premier acte de _Roméo et
-Juliette_; ce jour, celui de tous où il s'était senti le plus
-d'entraînement pour elle, un air de confiance et de bonheur ranimait
-tous ses traits. Les souvenirs de ces temps de fête se réveillèrent tout
-entiers dans l'imagination de lord Nelvil; et comme il trouvait du
-plaisir à s'y livrer, le prince Castel-Forte le prit par la main, et,
-tirant un rideau de crêpe qui couvrait un autre tableau, il lui montra
-Corinne telle qu'elle avait voulu se faire peindre cette année même, en
-robe noire, d'après le costume qu'elle n'avait point quitté depuis son
-retour d'Angleterre. Oswald se rappela tout à coup l'impression que lui
-avait faite une femme vêtue ainsi qu'il avait aperçue à Hyde-Park; mais
-ce qui le frappa surtout, ce fut l'inconcevable changement de la figure
-de Corinne. Elle était là, pâle comme la mort, les yeux à demi fermés;
-ses longues paupières voilaient ses regards et portaient une ombre sur
-ses joues sans couleur. Au bas du portrait était écrit ce vers du
-_Pastor fido_:
-
- _A pena si può dir: Questa fu rosa[22]._
-
- [22] A peine peut-on dire: Elle fut rose.
-
-«Quoi! dit lord Nelvil, c'est ainsi qu'elle est maintenant?--Oui,
-répondit le prince Castel-Forte, et depuis quinze jours, plus mal
-encore.» A ces mots, lord Nelvil sortit comme un insensé: l'excès de sa
-peine troublait sa raison.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Rentré chez lui, il s'enferma dans sa chambre tout le jour. Lucile vint
-à l'heure du dîner frapper doucement à sa porte. Il ouvrit, et lui dit:
-«Ma chère Lucile, permettez que je reste seul aujourd'hui; ne m'en
-sachez pas mauvais gré.» Lucile se retourna vers Juliette, qu'elle
-tenait par la main, l'embrassa, et s'éloigna sans prononcer un seul mot.
-Lord Nelvil referma sa porte, et se rapprocha de sa table, sur laquelle
-était la lettre qu'il écrivait à Corinne. Mais il se dit en versant des
-pleurs: «Serait-il possible que je fisse aussi souffrir Lucile? A quoi
-sert donc ma vie, si tout ce qui m'aime est malheureux par moi?»
-
-
- LETTRE DE LORD NELVIL A CORINNE.
-
- «Si vous n'étiez pas la plus généreuse personne du monde, qu'aurais-je
- à vous dire? Vous pouvez m'accabler par vos reproches et, ce qui est
- plus affreux encore, me déchirer par votre douleur. Suis-je un
- monstre, Corinne, puisque j'ai fait tant de mal à ce que j'aimais? Ah!
- je souffre tellement, que je ne puis me croire tout à fait barbare.
- Vous savez, quand je vous ai connue, que j'étais accablé par le
- chagrin qui me suivra jusqu'au tombeau. Je n'espérais pas le bonheur.
- J'ai lutté longtemps contre l'attrait que vous m'inspiriez. Enfin,
- quand il a eu triomphé de moi, j'ai toujours gardé dans mon âme un
- sentiment de tristesse, présage d'un malheureux sort. Tantôt je
- croyais que vous étiez un bienfait de mon père, qui veillait dans le
- ciel sur ma destinée, et voulait que je fusse encore aimé sur cette
- terre comme il m'avait aimé pendant sa vie. Tantôt je croyais que je
- désobéissais à ses volontés en épousant une étrangère, en m'écartant
- de la ligne tracée par mes devoirs et par ma situation. Ce dernier
- sentiment prévalut quand je fus de retour en Angleterre, quand
- j'appris que mon père avait condamné d'avance mon sentiment pour vous.
- S'il avait vécu, je me serais cru le droit de lutter à cet égard
- contre son autorité; mais ceux qui ne sont plus ne peuvent nous
- entendre, et leur volonté sans force porte un caractère touchant et
- sacré.
-
- «Je me retrouvai au milieu des habitudes et des liens de la patrie; je
- rencontrai votre soeur, que mon père m'avait destinée, et qui
- convenait si bien au besoin du repos, au projet d'une vie régulière.
- J'ai dans le caractère une sorte de faiblesse qui me fait redouter ce
- qui agite l'existence. Mon esprit est séduit par des espérances
- nouvelles; mais j'ai tant éprouvé de peines, que mon âme malade craint
- tout ce qui l'expose à des émotions trop fortes, à des résolutions
- pour lesquelles il faut heurter mes souvenirs et les affections nées
- avec moi. Cependant, Corinne, si je vous avais sue en Angleterre,
- jamais je n'aurais pu me détacher de vous; cette admirable preuve de
- tendresse eût entraîné mon coeur incertain. Ah! pourquoi dire ce que
- j'aurais fait? Serions-nous heureux, suis-je capable de l'être?
- Incertain comme je le suis, pouvais-je choisir un sort, quelque beau
- qu'il fût, sans en regretter un autre?
-
- «Quand vous me rendîtes ma liberté, je fus irrité contre vous; je
- rentrai dans les idées que le commun des hommes doit prendre en vous
- voyant. Je me dis qu'une personne aussi supérieure se passerait
- facilement de moi. Corinne, j'ai déchiré votre coeur, je le sais; mais
- je croyais n'immoler que moi. Je pensais que j'étais plus que vous
- inconsolable, et que vous m'oublieriez, quand je vous regretterais
- toujours. Enfin les circonstances m'enlacèrent; et je ne veux point
- nier que Lucile ne soit digne et des sentiments qu'elle m'inspire, et
- de bien mieux encore. Mais, dès que je sus votre voyage en Angleterre
- et le malheur que je vous avais causé, il n'y eut plus dans ma vie
- qu'une peine continuelle. J'ai cherché la mort pendant quatre ans au
- milieu de la guerre, certain qu'en apprenant que je n'étais plus, vous
- me trouveriez justifié. Sans doute vous avez à m'opposer une vie de
- regrets et de douleurs, une fidélité profonde pour un ingrat qui ne la
- méritait pas; mais songez que la destinée des hommes se complique de
- mille rapports divers qui troublent la constance du coeur. Cependant,
- s'il est vrai que je n'ai pu ni trouver ni donner le bonheur; s'il est
- vrai que je vis seul depuis que je vous ai quittée, que jamais je ne
- parle du fond de mon coeur, que la mère de mon enfant, que celle que
- je dois aimer à tant de titres, reste étrangère à mes secrets comme à
- mes pensées; s'il est vrai qu'un état habituel de tristesse m'ait
- replongé dans cette maladie dont vos soins, Corinne, m'avaient
- autrefois tiré; si je suis venu en Italie, non pas pour me guérir,
- vous ne croyez pas que j'aime la vie, mais pour vous dire adieu,
- refuserez-vous de me voir une fois, une seule fois? Je le souhaite,
- parce que je crois que je vous ferais du bien. Ce n'est pas ma propre
- souffrance qui me détermine. Qu'importe que je sois bien misérable!
- qu'importe qu'un poids affreux pèse à jamais sur mon coeur, si je m'en
- vais d'ici sans vous avoir parlé, sans avoir obtenu de vous mon
- pardon! Il faut que je sois malheureux, et certainement je le serai.
- Mais il me semble que votre coeur serait soulagé si vous pouviez
- penser à moi comme à votre ami, si vous aviez vu combien vous m'êtes
- chère, si vous l'aviez senti par ces regards, par cet accent d'Oswald,
- de ce criminel dont le sort est plus changé que le coeur.
-
- «Je respecte mes liens, j'aime votre soeur; mais le coeur humain,
- bizarre, inconséquent, tel qu'il l'est, peut renfermer et cette
- tendresse et celle que j'éprouve pour vous. Je n'ai rien à vous dire
- de moi qui puisse s'écrire; tout ce qu'il faut expliquer me condamne.
- Néanmoins, si vous me voyiez me prosterner devant vous, vous
- pénétreriez à travers tous mes torts et tous mes devoirs ce que vous
- êtes encore pour moi, et cet entretien vous laisserait un sentiment
- doux. Hélas! notre santé est bien faible à tous les deux, et je ne
- crois pas que le ciel nous destine une longue vie. Que celui de nous
- deux qui précédera l'autre se sente regretté, se sente aimé de l'ami
- qu'il laissera dans ce monde! L'innocent devrait seul avoir cette
- jouissance; mais qu'elle soit aussi accordée au coupable!
-
- «Corinne, sublime amie, vous qui lisez dans les coeurs, devinez ce que
- je ne puis dire; entendez-moi comme vous m'entendiez. Laissez-moi vous
- voir; permettez que mes lèvres pâles pressent vos mains affaiblies:
- ah! ce n'est pas moi seul qui ai fait ce mal, c'est le même sentiment
- qui nous a consumés tous les deux: c'est la destinée qui a frappé deux
- êtres qui s'aimaient; mais elle a dévoué l'un d'eux au crime, et
- celui-là, Corinne, n'est peut-être pas le moins à plaindre!»
-
-
- RÉPONSE DE CORINNE.
-
- «S'il ne fallait pour vous voir que vous pardonner, je ne m'y serais
- pas un instant refusée. Je ne sais pourquoi je n'ai point de
- ressentiment contre vous, bien que la douleur que vous m'avez causée
- me fasse frissonner d'effroi. Il faut que je vous aime encore, pour
- n'avoir aucun mouvement de haine; la religion seule ne suffirait pas
- pour me désarmer ainsi. J'ai eu des moments où ma raison était
- altérée; d'autres, et c'étaient les plus doux, où j'ai cru mourir
- avant la fin du jour, par le serrement de coeur qui m'oppressait;
- d'autres enfin où j'ai douté de tout, même de la vertu: vous étiez
- pour moi son image ici-bas, et je n'avais plus de guide pour mes
- pensées comme pour mes sentiments, quand le même coup frappait en moi
- l'admiration et l'amour.
-
- «Que serais-je devenue sans le secours céleste? Il n'y a rien dans ce
- monde qui ne fût empoisonné par votre souvenir. Un seul asile me
- restait au fond de l'âme. Dieu m'y a reçue. Mes forces physiques vont
- en décroissant; mais il n'en est pas ainsi de l'enthousiasme qui me
- soutient. Se rendre digne de l'immortalité est, je me plais à le
- croire, le seul but de l'existence. Bonheur, souffrances, tout est
- moyen pour ce but; et vous avez été choisi pour déraciner ma vie de la
- terre: j'y tenais par un lien trop fort.
-
- «Quand j'ai appris votre arrivée en Italie, quand j'ai revu votre
- écriture, quand je vous ai su là, de l'autre côté de la rivière, j'ai
- senti dans mon âme un tumulte effrayant. Il fallait me rappeler sans
- cesse que ma soeur était votre femme pour combattre ce que
- j'éprouvais. Je ne vous le cache point, vous revoir me semblait un
- bonheur, une émotion indéfinissable, que mon coeur enivré de nouveau
- préférait à des siècles de calme; mais la Providence ne m'a point
- abandonnée dans ce péril. N'êtes-vous pas l'époux d'une autre? Que
- pouvais-je donc avoir à vous dire? M'était-il même permis de mourir
- entre vos bras? Et que me restait-il pour ma conscience, si je ne
- faisais aucun sacrifice, si je voulais encore un dernier jour, une
- dernière heure! Maintenant je comparaîtrai devant Dieu peut-être avec
- plus de confiance, puisque j'ai su renoncer à vous voir. Cette grande
- résolution apaisera mon âme. Le bonheur, tel que je l'ai senti quand
- vous m'aimiez, n'est pas en harmonie avec notre nature: il agite, il
- inquiète, il est si prêt à passer! Mais une prière habituelle, une
- rêverie religieuse, qui a pour but de se perfectionner soi-même, de se
- décider dans tout par le sentiment du devoir, est un état doux, et je
- ne puis savoir quel ravage le seul son de votre voix pourrait produire
- dans cette vie de repos que je crois avoir obtenue. Vous m'avez fait
- beaucoup de mal en me disant que votre santé était altérée. Ah! ce
- n'est pas moi qui la soigne, mais c'est encore moi qui souffre avec
- vous. Que Dieu bénisse vos jours, milord; soyez heureux mais soyez-le
- par la piété. Une communication secrète avec la Divinité semble placer
- en nous-mêmes l'être qui se confie et la voix qui lui répond; elle
- fait deux amis d'une seule âme. Chercheriez-vous encore ce qu'on
- appelle le bonheur? Ah! trouverez-vous mieux que ma tendresse?
- Savez-vous que dans les déserts du nouveau monde j'aurais béni mon
- sort si vous m'aviez permis de vous y suivre? Savez-vous que je vous
- aurais servi comme une esclave? Savez-vous que je me serais prosternée
- devant vous comme devant un envoyé du ciel, si vous m'aviez fidèlement
- aimée? Eh bien, qu'avez-vous fait de tant d'amour? qu'avez-vous fait
- de cette affection unique en ce monde? un malheur unique comme elle.
- Ne prétendez donc plus au bonheur; ne m'offensez pas en croyant
- l'obtenir encore. Priez comme moi, priez, et que nos pensées se
- rencontrent dans le ciel.
-
- «Cependant, quand je me sentirai tout à fait près de ma fin, peut-être
- me placerai-je dans quelque lieu pour vous voir passer. Pourquoi ne le
- ferais-je pas? Certainement quand mes yeux se troubleront, quand je ne
- verrai plus rien au dehors, votre image m'apparaîtra. Si je vous avais
- revu nouvellement, cette illusion ne serait-elle pas plus distincte?
- Les divinités, chez les anciens, n'étaient jamais présentes à la mort;
- je vous éloignerai de la mienne: mais je souhaite qu'un souvenir
- récent de vos traits puisse encore se retracer dans mon âme
- défaillante. Oswald! Oswald! qu'est-ce que j'ai dit? vous voyez ce que
- je suis quand je m'abandonne à votre souvenir.
-
- «Pourquoi Lucile n'a-t-elle pas désiré de me voir? c'est votre femme,
- mais c'est aussi ma soeur. J'ai des paroles douces, j'en ai même de
- généreuses à lui adresser. Et votre fille, pourquoi ne m'a-t-elle pas
- été amenée? Je ne dois pas vous voir; mais ce qui vous entoure est ma
- famille: en suis-je donc rejetée? Craint-on que la pauvre petite
- Juliette ne s'attriste en me voyant? Il est vrai que j'ai l'air d'une
- ombre; mais je saurai sourire pour votre enfant. Adieu, milord, adieu.
- Pensez-vous que je pourrais vous appeler mon frère? mais ce serait
- parce que vous êtes l'époux de ma soeur. Ah! du moins, vous serez en
- deuil quand je mourrai, vous assisterez comme parent à mes
- funérailles. C'est à Rome que mes cendres seront d'abord transportées.
- Faites passer mon cercueil sur la route que parcourut jadis mon char
- de triomphe, et reposez-vous dans le lieu même où vous m'avez rendu ma
- couronne. Non, Oswald, non, j'ai tort. Je ne veux rien qui vous
- afflige: je veux seulement une larme et quelques regards vers le ciel,
- où je vous attendrai.»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Oswald pût retrouver du calme après
-l'impression déchirante que lui avait causée la lettre de Corinne. Il
-fuyait la présence de Lucile, il passait les heures entières sur le bord
-de la rivière qui conduisait à la maison de Corinne, et souvent il fut
-tenté de se jeter dans les flots pour être au moins porté, quand il ne
-serait plus, vers cette demeure dont l'entrée lui était refusée pendant
-sa vie. La lettre de Corinne lui apprenait qu'elle eût désiré de voir sa
-soeur; et bien qu'il s'étonnât de ce souhait, il avait envie de le
-satisfaire. Mais comment aborder cette question auprès de Lucile? Il
-apercevait bien qu'elle était blessée de sa tristesse; il aurait voulu
-qu'elle l'interrogeât, mais il ne pouvait se résoudre à parler le
-premier, et Lucile trouvait toujours le moyen d'amener la conversation
-sur des sujets indifférents, de proposer une promenade, afin de
-détourner un entretien qui aurait pu conduire à une explication. Elle
-parlait quelquefois de son désir de quitter Florence pour aller voir
-Rome et Naples. Lord Nelvil ne la contredisait jamais; seulement il
-demandait encore quelques jours de retard, et Lucile alors y consentait
-avec une expression de physionomie digne et froide.
-
-Oswald voulut au moins que Corinne vît sa fille, et il ordonna
-secrètement à sa bonne de la conduire chez elle. Il alla au-devant de
-l'enfant comme elle revenait, et lui demanda si elle avait été contente
-de sa visite. Juliette lui répondit par une phrase italienne, et sa
-prononciation, qui ressemblait à celle de Corinne, fit tressaillir
-Oswald. «Qui vous a appris cela, ma fille? dit-il.--La dame que je viens
-de voir, répondit-elle.--Et comment vous a-t-elle reçue?--Elle a
-beaucoup pleuré en me voyant, dit Juliette; je ne sais pourquoi. Elle
-m'embrassait et pleurait, et cela lui faisait mal, car elle a l'air bien
-malade.--Et vous plaît-elle cette dame, ma fille? continua lord
-Nelvil.--Beaucoup, répondit Juliette; j'y veux aller tous les jours.
-Elle m'a promis de m'apprendre tout ce qu'elle sait. Elle dit qu'elle
-veut que je ressemble à Corinne. Qu'est-ce que c'est que Corinne, mon
-père? cette dame n'a pas voulu me le dire.» Lord Nelvil ne répondit
-plus, et s'éloigna pour cacher son attendrissement. Il ordonna que tous
-les jours, pendant la promenade de Juliette, on la menât chez Corinne;
-et peut-être eut-il tort envers Lucile en disposant ainsi de sa fille
-sans son consentement. Mais, en peu de jours, l'enfant fit des progrès
-inconcevables dans tous les genres. Son maître d'italien était ravi de
-sa prononciation. Ses maîtres de musique admiraient déjà ses premiers
-essais.
-
-Rien de tout ce qui s'était passé n'avait fait autant de peine à Lucile
-que cette influence donnée à Corinne sur l'éducation de sa fille. Elle
-savait par Juliette que la pauvre Corinne, dans son état de faiblesse et
-de dépérissement, se donnait une peine extrême pour l'instruire et lui
-communiquer tous ses talents, comme un héritage qu'elle se plaisait à
-lui léguer de son vivant. Lucile en eût été touchée si elle n'eût pas
-cru voir dans tous ces soins le projet de détacher d'elle lord Nelvil;
-mais elle était combattue entre le désir bien naturel de diriger seule
-sa fille, et le reproche qu'elle se faisait de lui enlever des leçons
-qui ajoutaient à ses agréments d'une manière si remarquable. Un jour
-lord Nelvil passait dans la chambre comme Juliette prenait une leçon de
-musique. Elle tenait une harpe en forme de lyre, proportionnée à sa
-taille, de la même manière que Corinne; et ses petits bras et ses jolis
-regards l'imitaient parfaitement. On croyait voir la miniature d'un beau
-tableau, avec la grâce de l'enfance de plus, qui mêle à tout un charme
-innocent. Oswald, à ce spectacle, fut tellement ému, qu'il ne pouvait
-prononcer un mot, et il s'assit en tremblant. Juliette alors exécuta sur
-sa harpe un air écossais que Corinne avait fait entendre à lord Nelvil à
-Tivoli, en présence d'un tableau d'Ossian. Pendant qu'Oswald, en
-l'écoutant, respirait à peine, Lucile s'avança derrière lui sans qu'il
-l'aperçût. Quand Juliette eut fini, son père la prit sur ses genoux, et
-lui dit: «La dame qui demeure sur le bord de l'Arno vous a donc appris à
-jouer ainsi?--Oui, répondit Juliette, mais il lui en a bien coûté pour
-le faire; elle s'est trouvée mal souvent lorsqu'elle m'enseignait. Je
-l'ai priée plusieurs fois de cesser, mais elle n'a pas voulu; et
-seulement elle m'a fait promettre de vous répéter cet air tous les ans,
-un certain jour, le 17 novembre, je crois.--Ah! mon Dieu!» s'écria lord
-Nelvil; et il embrassa sa fille en versant beaucoup de larmes.
-
-Lucile alors se montra, et, prenant Juliette par la main, elle dit à son
-époux en anglais: «C'est trop, milord, de vouloir ainsi détourner de moi
-l'affection de ma fille; cette consolation m'était due dans mon
-malheur.» En achevant ces mots, elle emmena Juliette. Lord Nelvil voulut
-en vain la suivre, elle s'y refusa; et seulement à l'heure du dîner il
-apprit qu'elle était sortie pendant plusieurs heures, seule, et sans
-dire où elle allait. Il s'inquiétait mortellement de son absence,
-lorsqu'il la vit revenir avec une expression de douceur et de calme dans
-la physionomie, tout à fait différente de ce qu'il attendait. Il voulut
-enfin lui parler avec confiance, et tâcher d'obtenir d'elle son pardon
-par la sincérité; mais elle lui dit: «Souffrez, milord, que cette
-explication, nécessaire à tous les deux, soit encore retardée. Vous
-saurez dans peu les motifs de ma prière.»
-
-Pendant le dîner, elle mit dans la conversation beaucoup plus d'intérêt
-que de coutume. Plusieurs jours se passèrent ainsi, durant lesquels
-Lucile se montrait constamment plus aimable et plus animée qu'à
-l'ordinaire. Lord Nelvil ne pouvait rien concevoir à ce changement.
-Voici quelle en était la cause: Lucile avait été très-blessée des
-visites de sa fille chez Corinne, et de l'intérêt que lord Nelvil
-paraissait prendre aux progrès que les leçons de Corinne faisaient faire
-à cette enfant. Tout ce qu'elle avait renfermé dans son coeur depuis si
-longtemps s'était échappé dans ce moment; et, comme il arrive aux
-personnes qui sortent de leur caractère, elle prit tout à coup une
-résolution très-vive, et partit pour aller voir Corinne, et lui demander
-si elle était résolue à la troubler toujours dans son sentiment pour son
-époux. Lucile se parlait à elle-même avec force jusqu'au moment où elle
-arriva devant la porte de Corinne. Mais il lui prit alors un tel
-mouvement de timidité, qu'elle n'aurait jamais pu se résoudre à entrer,
-si Corinne, qui l'aperçut de sa fenêtre, ne lui avait envoyé Thérésine
-pour la prier de venir chez elle. Lucile monta dans la chambre de
-Corinne, et toute son irritation contre elle disparut en la voyant; elle
-se sentit au contraire profondément attendrie par l'état déplorable de
-la santé de sa soeur, et ce fut en pleurant qu'elle l'embrassa.
-
-Alors commença entre les deux soeurs un entretien plein de franchise de
-part et d'autre. Corinne donna la première l'exemple de cette franchise;
-mais il eût été impossible à Lucile de ne pas le suivre. Corinne exerça
-sur sa soeur l'ascendant qu'elle avait sur tout le monde; on ne pouvait
-conserver avec elle ni dissimulation ni contrainte. Corinne ne cacha
-point à Lucile qu'elle se croyait certaine de n'avoir plus que peu de
-temps à vivre; et sa pâleur et sa faiblesse ne le prouvaient que trop.
-Elle aborda simplement avec Lucile les sujets d'entretien les plus
-délicats; elle lui parla de son bonheur et de celui d'Oswald. Elle
-savait par tout ce que le prince Castel-Forte lui avait raconté, et
-mieux encore par ce qu'elle avait deviné, que la contrainte et la
-froideur existaient souvent dans leur intérieur; et, se servant alors de
-l'ascendant que lui donnaient et son esprit et la fin prochaine dont
-elle était menacée, elle s'occupa généreusement de rendre Lucile plus
-heureuse avec lord Nelvil. Connaissant parfaitement le caractère de
-celui-ci, elle fit comprendre à Lucile pourquoi il avait besoin de
-trouver dans celle qu'il aimait une manière d'être, à quelques égards,
-différente de la sienne; une confiance spontanée, parce que sa réserve
-naturelle l'empêchait de la solliciter; plus d'intérêt, parce qu'il
-était susceptible de découragement; et de la gaieté, précisément parce
-qu'il souffrait de sa propre tristesse. Corinne se peignit elle-même
-dans les jours brillants de sa vie; elle se jugea comme elle aurait pu
-juger une étrangère, et montra vivement à Lucile combien serait agréable
-une personne qui, avec la conduite la plus régulière et la moralité la
-plus rigide, aurait cependant tout le charme, tout l'abandon, tout le
-désir de plaire qu'inspire quelquefois le besoin de réparer des torts.
-
-«On a vu, dit Corinne à Lucile, des femmes aimées non-seulement malgré
-leurs erreurs, mais à cause de ces erreurs mêmes. La raison de cette
-bizarrerie est peut-être que ces femmes cherchaient à se montrer plus
-aimables, pour se les faire pardonner, et n'imposaient point de gêne,
-parce qu'elles avaient besoin d'indulgence. Ne soyez donc pas, Lucile,
-fière de votre perfection; que votre charme consiste à l'oublier, à ne
-vous en point prévaloir. Il faut que vous soyez vous et moi tout à la
-fois; que vos vertus ne vous autorisent jamais à la plus légère
-négligence pour vos agréments, et que vous ne vous fassiez point un
-titre de ces vertus, pour vous permettre l'orgueil et la froideur. Si
-cet orgueil n'était pas fondé, il blesserait peut-être moins; car user
-de ses droits refroidit le coeur plus que les prétentions injustes: le
-sentiment se plaît surtout à donner ce qui n'est pas dû.»
-
-Lucile remerciait sa soeur avec tendresse de la bonté qu'elle lui
-témoignait, et Corinne lui disait: «Si je devais vivre, je n'en serais
-pas capable; mais, puisque je dois bientôt mourir, mon seul désir
-personnel est encore qu'Oswald retrouve dans vous et dans sa fille
-quelques traces de mon influence, et que jamais du moins il ne puisse
-avoir une jouissance de sentiment sans se rappeler Corinne. Lucile
-revint tous les jours chez sa soeur, et s'étudiait par une modestie bien
-aimable, et par une délicatesse de sentiment plus aimable encore, à
-ressembler à la personne qu'Oswald avait le plus aimée. La curiosité de
-lord Nelvil s'accroissait tous les jours en remarquant les grâces
-nouvelles de Lucile. Il devina bien vite qu'elle avait vu Corinne; mais
-il ne put obtenir aucun aveu sur ce sujet. Corinne, dès son premier
-entretien avec Lucile, avait exigé le secret de leurs rapports ensemble.
-Elle se proposait de voir une fois Oswald et Lucile réunis, mais
-seulement, à ce qu'il paraît, quand elle se croirait assurée de n'avoir
-plus que peu d'instants à vivre. Elle voulait tout dire et tout éprouver
-à la fois; et elle enveloppait ce projet d'un tel mystère, que Lucile
-elle-même ne savait pas de quelle manière elle avait résolu de
-l'accomplir.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Corinne, se croyant atteinte d'une maladie mortelle, souhaitait de
-laisser à l'Italie, et surtout à lord Nelvil, un dernier adieu qui
-rappelât le temps où son génie brillait dans tout son éclat. C'est une
-faiblesse qu'il lui faut pardonner. L'amour et la gloire s'étaient
-toujours confondus dans son esprit; et, jusqu'au moment où son coeur fit
-le sacrifice de tous les attachements de la terre, elle désira que
-l'ingrat qui l'avait abandonnée sentît encore une fois que c'était à la
-femme de son temps qui savait le mieux aimer et penser qu'il avait donné
-la mort. Corinne n'avait plus la force d'improviser; mais dans la
-solitude elle composait encore des vers, et depuis l'arrivée d'Oswald
-elle semblait avoir repris un intérêt plus vif à cette occupation.
-Peut-être désirait-elle de lui rappeler, avant de mourir, son talent et
-ses succès; enfin, tout ce que le malheur et l'amour lui faisaient
-perdre. Elle choisit donc un jour pour réunir dans une des salles de
-l'académie de Florence tous ceux qui désiraient entendre ce qu'elle
-avait écrit. Elle confia son dessein à Lucile, et la pria d'amener son
-époux. «Je puis vous le demander, lui dit-elle, dans l'état où je suis.»
-
-Un trouble affreux saisit Oswald en apprenant la résolution de Corinne.
-Lirait-elle ces vers elle-même? quel sujet voulait-elle traiter? Enfin
-il suffisait de la possibilité de la voir pour bouleverser entièrement
-l'âme d'Oswald. Le matin du jour désigné, l'hiver, qui se fait si
-rarement sentir en Italie, s'y montra pour un moment comme dans les
-climats du Nord. On entendait un vent horrible siffler dans les maisons.
-La pluie battait avec violence sur les carreaux des fenêtres; et, par
-une singularité dont il y a cependant plus d'exemples en Italie que
-partout ailleurs, le tonnerre se faisait entendre au milieu du mois de
-janvier et mêlait un sentiment de terreur à la tristesse du mauvais
-temps. Oswald ne prononçait pas un seul mot, mais toutes les sensations
-extérieures semblaient augmenter le frisson de son âme.
-
-Il arriva dans la salle avec Lucile. Une foule immense y était
-rassemblée. A l'extrémité, dans un endroit fort obscur, un fauteuil
-était préparé, et lord Nelvil entendait dire autour de lui que Corinne
-devait s'y placer, parce qu'elle était si malade qu'elle ne pourrait pas
-réciter elle-même ses vers. Craignant de se montrer, tant elle était
-changée, elle avait choisi ce moyen pour voir Oswald sans être vue. Dès
-qu'elle sut qu'il y était, elle alla voilée vers ce fauteuil. Il fallut
-la soutenir pour qu'elle pût avancer; sa démarche était chancelante.
-Elle s'arrêtait de temps en temps pour respirer, et l'on eût dit que ce
-court espace était un pénible voyage. Ainsi les derniers pas de la vie
-sont toujours lents et difficiles. Elle s'assit, chercha des yeux à
-découvrir Oswald, l'aperçut, et, par un mouvement tout à fait
-involontaire, elle se leva, tendit les bras vers lui, mais retomba
-l'instant d'après en détournant son visage, comme Didon lorsqu'elle
-rencontre Énée dans un monde où les passions humaines ne doivent plus
-pénétrer. Le prince Castel-Forte retint lord Nelvil, qui, tout à fait
-hors de lui, voulait se précipiter à ses pieds; il le contint par le
-respect qu'il devait à Corinne en présence de tant de monde.
-
-Une jeune fille vêtue de blanc, et couronnée de fleurs, parut sur une
-espèce d'amphithéâtre qu'on avait préparé. C'était elle qui devait
-chanter les vers de Corinne. Il y avait un contraste touchant entre ce
-visage si paisible et si doux, ce visage où les peines de la vie
-n'avaient encore laissé aucune trace, et les paroles qu'elle allait
-prononcer. Mais ce contraste même avait plu à Corinne; il répandait
-quelque chose de serein sur les pensées trop sombres de son âme abattue.
-Une musique noble et sensible prépara les auditeurs à l'impression
-qu'ils allaient recevoir. Le malheureux Oswald ne pouvait détacher ses
-regards de Corinne, de cette ombre qui lui semblait une apparition
-cruelle dans une nuit de délire; et ce fut à travers ses sanglots qu'il
-entendit ce chant du cygne, que la femme envers laquelle il était si
-coupable lui adressait encore au fond du coeur.
-
-
- DERNIER CHANT DE CORINNE.
-
- «Recevez mon salut solennel, ô mes concitoyens! Déjà la nuit s'avance
- à mes regards, mais le ciel n'est-il pas plus beau pendant la nuit?
- Des milliers d'étoiles le décorent; il n'est de jour qu'un désert.
- Ainsi les ombres éternelles révèlent d'innombrables pensées que
- l'éclat de la prospérité faisait oublier. Mais la voix qui pourrait en
- instruire s'affaiblit par degrés; l'âme se retire en elle-même, et
- cherche à rassembler sa dernière chaleur.
-
- «Dès le premier jour de ma jeunesse, je promis d'honorer ce nom de
- Romaine, qui fait encore tressaillir le coeur. Vous m'avez permis la
- gloire, ô vous, nation libérale, qui ne bannissez point les femmes de
- son temple, vous qui ne sacrifiez point des talents immortels aux
- jalousies passagères, vous qui toujours applaudissez à l'essor du
- génie: ce vainqueur sans vaincus, ce conquérant sans dépouilles, qui
- puise dans l'éternité pour enrichir le temps.
-
- «Quelle confiance m'inspiraient jadis la nature et la vie! Je croyais
- que tous les malheurs venaient de ne pas assez penser, de ne pas assez
- sentir, et que déjà sur la terre on pouvait goûter d'avance la
- félicité céleste, qui n'est que la durée dans l'enthousiasme et la
- constance dans l'amour.
-
- «Non, je ne me repens point de cette exaltation généreuse; non, ce
- n'est point elle qui m'a fait verser les pleurs dont la poussière qui
- m'attend est arrosée. J'aurais rempli ma destinée, j'aurais été digne
- des bienfaits du ciel, si j'avais consacré ma lyre retentissante à
- célébrer la bonté divine, manifestée par l'univers.
-
- «Vous ne rejetez point, ô mon Dieu! le tribut des talents. L'hommage
- de la poésie est religieux, et les ailes de la pensée servent à se
- rapprocher de vous.
-
- «Il n'y a rien d'étroit, rien d'asservi, rien de limité dans la
- religion. Elle est l'immense, l'infini, l'éternel; et loin que le
- génie puisse détourner d'elle, l'imagination, de son premier élan,
- dépasse les bornes de la vie, et le sublime en tout genre est un
- reflet de la Divinité.
-
- «Ah! si je n'avais aimé qu'elle, si j'avais placé ma tête dans le
- ciel, à l'abri des affections orageuses, je ne serais pas brisée avant
- le temps; des fantômes n'auraient pas pris la place de mes brillantes
- chimères. Malheureuse! mon génie, s'il subsiste encore, se fait sentir
- seulement par la force de ma douleur; c'est sous les traits d'une
- puissance ennemie qu'on peut encore le reconnaître.
-
- «Adieu donc, mon pays; adieu donc, la contrée où je reçus le jour.
- Souvenirs de l'enfance, adieu. Qu'avez-vous à faire avec la mort? Vous
- qui dans mes écrits avez trouvé des sentiments qui répondaient à votre
- âme, ô mes amis, dans quelque lieu que vous soyez, adieu. Ce n'est
- point pour une indigne cause que Corinne a tant souffert; elle n'a pas
- du moins perdu ses droits à la pitié.
-
- «Belle Italie! c'est en vain que vous me promettez tous vos charmes:
- que pourriez-vous pour un coeur délaissé? Ranimeriez-vous mes souhaits
- pour accroître mes peines? Me rappelleriez-vous le bonheur pour me
- révolter contre mon sort?
-
- «C'est avec douleur que je m'y soumets. O vous qui me survivrez! quand
- le printemps reviendra, souvenez-vous combien j'aimais sa beauté; que
- de fois j'ai vanté son air et ses parfums! Rappelez-vous quelquefois
- mes vers, mon âme y est empreinte; mais des muses fatales, l'amour et
- le malheur, ont inspiré mes derniers chants.
-
- «Quand les desseins de la Providence sont accomplis sur nous, une
- musique intérieure nous prépare à l'arrivée de l'ange de la mort. Il
- n'a rien d'effrayant, rien de terrible; il porte des ailes blanches,
- bien qu'il marche entouré de la nuit; mais, avant sa venue, mille
- présages l'annoncent.
-
- «Si le vent murmure, on croit entendre sa voix. Quand le jour tombe,
- il y a de grandes ombres dans la campagne, qui semblent les replis de
- sa robe traînante. A midi, quand les possesseurs de la vie ne voient
- qu'un ciel serein, ne sentent qu'un beau soleil, celui que l'ange de
- la mort réclame aperçoit dans le lointain un nuage qui va bientôt
- couvrir la nature entière à ses yeux.
-
- «Espérance, jeunesse, émotions du coeur, c'en est donc fait! Loin de
- moi des regrets trompeurs! si j'obtiens encore quelques larmes, si je
- me crois encore aimée, c'est parce que je vais disparaître; mais si je
- ressaisissais la vie, elle retournerait bientôt contre moi tous ses
- poignards.
-
- «Et vous, Rome, où mes cendres seront transportées, pardonnez, vous
- qui avez tant vu mourir, si je rejoins d'un pas tremblant vos ombres
- illustres; pardonnez-moi de me plaindre. Des sentiments, des pensées,
- peut-être nobles, peut-être fécondes, s'éteignent avec moi; et, de
- toutes les facultés de l'âme que je tiens de la nature, celle de
- souffrir est la seule que j'aie exercée tout entière.
-
- «N'importe, obéissons. Le grand mystère de la mort, quel qu'il soit,
- doit donner du calme. Vous m'en répondez, tombeaux silencieux! vous
- m'en répondez, divinité bienfaisante! J'avais choisi sur la terre, et
- mon coeur n'a plus d'asile. Vous décidez pour moi; mon sort en vaudra
- mieux.»
-
-Ainsi finit le dernier chant de Corinne; la salle retentit d'un triste
-et profond murmure d'applaudissements. Lord Nelvil, ne pouvant soutenir
-la violence de son émotion, perdit entièrement connaissance. Corinne, en
-le voyant dans cet état, voulut aller vers lui, mais ses forces lui
-manquèrent au moment où elle essayait de se lever: on la rapporta chez
-elle; et depuis ce moment il n'y eut plus d'espoir de la sauver.
-
-Elle fit demander un prêtre respectable en qui elle avait une grande
-confiance, et s'entretint longtemps avec lui. Lucile se rendit auprès
-d'elle; la douleur d'Oswald l'avait tellement émue, qu'elle se jeta
-elle-même aux pieds de sa soeur pour la conjurer de le recevoir. Corinne
-s'y refusa, sans qu'aucun ressentiment en fût la cause. «Je lui
-pardonne, dit-elle, d'avoir déchiré mon coeur; les hommes ne savent pas
-le mal qu'ils font, et la société leur persuade que c'est un jeu de
-remplir une âme de bonheur, et d'y faire ensuite succéder le désespoir.
-Mais, au moment de mourir, Dieu m'a fait la grâce de retrouver du calme,
-et je sens que la vue d'Oswald remplirait mon âme de sentiments qui ne
-s'accordent point avec les angoisses de la mort. La religion seule a des
-secrets pour ce terrible passage. Je pardonne à celui que j'ai tant
-aimé, continua-t-elle d'une voix affaiblie; qu'il vive heureux avec
-vous! Mais quand le temps viendra qu'à son tour il sera près de quitter
-la vie, qu'il se souvienne alors de la pauvre Corinne. Elle veillera sur
-lui, si Dieu le permet; car on ne cesse point d'aimer quand ce sentiment
-est assez fort pour coûter la vie.»
-
-Oswald était sur le seuil de la porte, quelquefois voulant entrer malgré
-la défense positive de Corinne, quelquefois anéanti par la douleur.
-Lucile allait de l'un à l'autre: ange de paix entre le désespoir et
-l'agonie.
-
-Un soir, on crut que Corinne était mieux, et Lucile obtint d'Oswald
-qu'ils iraient ensemble passer quelques instants auprès de leur fille:
-ils ne l'avaient pas vue depuis trois jours. Corinne, pendant ce temps,
-se trouva plus mal, et remplit tous les devoirs de sa religion. On
-assure qu'elle dit au vieillard vénérable qui reçut ses aveux solennels:
-«Mon père, vous connaissez maintenant ma triste destinée; jugez-moi. Je
-ne me suis jamais vengée du mal qu'on m'a fait; jamais une douleur vraie
-ne m'a trouvée insensible; mes fautes ont été celles des passions, qui
-n'auraient pas été condamnables en elles-mêmes, si l'orgueil et la
-faiblesse humaine n'y avaient pas mêlé l'erreur et l'excès. Croyez-vous,
-ô mon père! vous que la vie a plus longtemps éprouvé que moi,
-croyez-vous que Dieu me pardonnera?--Oui, ma fille, lui dit le
-vieillard, je l'espère; votre coeur est-il maintenant tout à lui?--Je le
-crois, mon père, répondit-elle; écartez loin de moi ce portrait (c'était
-celui d'Oswald), et mettez sur mon coeur l'image de Celui qui descendit
-sur la terre, non pour la puissance, non pour le génie, mais pour la
-souffrance et la mort; elles en avaient grand besoin.» Corinne aperçut
-alors le prince Castel-Forte qui pleurait auprès de son lit. «Mon ami,
-lui dit-elle en lui tendant la main, il n'y a que vous près de moi dans
-ce moment. J'ai vécu pour aimer, et sans vous je mourrais seule.» Et ses
-larmes coulèrent à ces mots; puis elle dit encore: «Au reste, ce moment
-se passe de secours; nos amis ne peuvent nous suivre que jusqu'au seuil
-de la vie. Là commencent des pensées dont le trouble et la profondeur ne
-sauraient se confier.»
-
-Elle se fit transporter sur un fauteuil près de la fenêtre, pour voir
-encore le ciel. Lucile revint alors; et le malheureux Oswald, ne pouvant
-plus se contenir, la suivit, et tomba sur ses genoux en approchant de
-Corinne. Elle voulut lui parler, et n'en eut pas la force. Elle leva ses
-regards vers le ciel, et vit la lune qui se couvrait du même nuage
-qu'elle avait fait remarquer à lord Nelvil quand ils s'arrêtèrent sur le
-bord de la mer en allant à Naples. Alors elle le lui montra de sa main
-mourante, et son dernier soupir fit retomber cette main.
-
-Que devint Oswald? Il fut dans un tel égarement, qu'on craignait d'abord
-pour sa raison et sa vie. Il suivit à Rome la pompe funèbre de Corinne.
-Il s'enferma longtemps à Tivoli, sans vouloir que sa femme ni sa fille
-l'y accompagnassent. Enfin l'attachement et le devoir le ramenèrent
-auprès d'elles. Ils retournèrent ensemble en Angleterre. Lord Nelvil
-donna l'exemple de la vie domestique la plus régulière et la plus pure.
-Mais se pardonna-t-il sa conduite passée? le monde, qui l'approuva, le
-consola-t-il? se contenta-t-il d'un sort commun après ce qu'il avait
-perdu? Je l'ignore; je ne veux à cet égard ni le blâmer ni l'absoudre.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- De Corinne, par madame Necker de Saussure I
- Livre Ier. Oswald 1
- Livre II. Corinne au Capitole 21
- Livre III. Corinne 40
- Livre IV. Rome 56
- Livre V. Tombeaux, Églises et Palais 90
- Livre VI. Moeurs et Caractère des Italiens 105
- Livre VII. La Littérature italienne 132
- Livre VIII. Les Statues et les Tombeaux 157
- Livre IX. La Fête populaire et la Musique 191
- Livre X. La Semaine sainte 205
- Livre XI. Naples et l'Ermitage de Saint-Salvador 231
- Livre XII. Histoire de lord Nelvil 250
- Livre XIII. Le Vésuve et la Campagne de Naples 279
- Livre XIV. Histoire de Corinne 301
- Livre XV. Adieux à Rome et Voyage à Venise 328
- Livre XVI. Le Départ et l'Absence 364
- Livre XVII. Corinne en Écosse 398
- Livre XVIII. Le Séjour à Florence 430
- Livre XIX. Le Retour d'Oswald en Italie 452
- Livre XX. Conclusion 482
-
-
-FIN DE LA TABLE
-
-
-Paris.--Imprimerie VIÉVILLE et CAPIOMONT, rue des Poitevins, 6.
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Corinne ou l'Italie, by
-Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORINNE OU L'ITALIE ***
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- The Project Gutenberg eBook of Corrine ou l'Italie, by Madame de Staël.
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Corinne ou l'Italie, by
-Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Corinne ou l'Italie
- Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations
- par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie
- française
-
-Author: Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël
-
-Release Date: November 29, 2019 [EBook #60810]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORINNE OU L'ITALIE ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c">MADAME DE STAËL</p>
-
-<h1><b class="xlarge">CORINNE</b><br />
-<span class="xsmall">OU</span><br />
-L'ITALIE</h1>
-
-<p class="c">NOUVELLE ÉDITION<br />
-<span class="xsmall">REVUE AVEC SOIN ET PRÉCÉDÉE D'OBSERVATIONS</span><br />
-<span class="small g">PAR M<sup>ME</sup> NECKER DE SAUSSURE</span><br />
-<span class="xsmall">ET</span><br />
-<b>M. SAINTE-BEUVE</b><br />
-<span class="xsmall">de l'Académie française</span></p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br />
-6, <span class="xsmall">RUE DES SAINTS-PÈRES, ET PALAIS-ROYAL,</span> 215</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="intro">DE CORINNE<br />
-<span class="small">PAR MADAME NECKER DE SAUSSURE</span></h2>
-
-
-<p>Dans la littérature proprement dite, et hors du domaine
-de la politique, <i>Corinne</i> est le chef-d'&oelig;uvre de
-madame de Staël, <i>Corinne</i> est l'ouvrage éclatant et
-immortel qui lui a le premier assigné un rang parmi
-les grands écrivains. C'est une composition de génie
-dans laquelle deux &oelig;uvres différentes, un roman et un
-tableau de l'Italie, ont été fondues ensemble. Les deux
-idées sont évidemment nées à la fois: l'on sent que
-l'une sans l'autre elles n'auraient pas pu séduire l'auteur,
-ni correspondre à ses pensées. Aussi parmi la
-plus riche variété de couleurs et de formes, il règne
-un ravissant accord, et une teinte harmonieuse est répandue
-sur l'ensemble. <i>Corinne</i> est à la fois un ouvrage
-de l'art, et une production de l'esprit, un poëme
-et un épanchement de l'âme. Le naturel, et un naturel
-ardent, passionné, bien que tendre et mélancolique, y
-perce de toutes parts, et il n'y a pas une ligne qui ne
-soit écrite avec émotion. Madame de Staël s'est, pour
-ainsi dire, divisée entre ses deux principaux personnages.
-Elle a donné à l'un ses regrets éternels, à l'autre
-son admiration nouvelle: Corinne et Oswald, c'est
-l'enthousiasme et la douleur, et tous deux c'est elle-même.</p>
-
-<p>La première partie, l'Italie démontrée par l'amour,
-est un enchantement continuel. Corinne célèbre toutes
-les merveilles des arts en faisant connaître à Oswald
-la plus grande des merveilles, Rome, empreinte du
-génie de tant de siècles, Rome qui a triomphé de l'univers
-et du temps. Elle chante la nature féconde et
-magnifique du Midi, les monuments du passé dans
-leur auguste mélancolie, les héros, les poëtes, les citoyens
-qui ne sont plus. Tout ce que l'histoire offre de
-grand, tout ce que le moment présent peut inspirer
-de traits agréables, piquants, et parfois comiques, à
-un esprit observateur, se trouve réuni dans ses paroles.
-Aux vues originales d'une jeune imagination elle joint
-la connaissance de tout ce qui a été pensé sur les objets
-dont elle parle. Elle sait quelle a été la manière de
-juger des anciens et celle des artistes du moyen âge,
-quelle est celle des diverses nations modernes; et elle
-explique, elle met en contraste tous ces points de vue
-avec la grâce animée d'une jeune femme qui veut avant
-tout plaire et se faire aimer.</p>
-
-<p>C'est avec habileté que l'auteur a repoussé dans
-l'ombre le commencement du voyage de lord Nelvil,
-afin de porter toute la lumière sur la superbe
-scène qui est le vrai début de l'ouvrage. Accablé par
-le chagrin d'avoir perdu son père, Oswald lord Nelvil
-était entré la veille dans Rome sans rien observer,
-lorsqu'au matin un soleil éclatant, un bruit de fanfares,
-des coups de canon le réveillent. La muse de
-l'Italie, Corinne, improvisatrice, musicienne, peintre
-et femme charmante, va être couronnée au Capitole.
-La ville entière est en mouvement, la fête du génie est
-célébrée par tout un peuple. On s'associe aux diverses
-impressions d'Oswald, lorsqu'il suit involontairement
-le char brillant de Corinne. Comme lui, on avait conçu
-des préventions contre la femme qui recherche des
-hommages publics, et comme lui on se réconcilie avec
-Corinne, quand on croit voir cette physionomie aimable
-où se peint la bonté, la simplicité du c&oelig;ur unie
-au plus bel enthousiasme. On partage son émotion,
-lorsque mêlé avec la foule au Capitole, il s'aperçoit que
-sa noble taille, ses habits de deuil et peut-être son
-expression de tristesse ont attiré l'attention de Corinne;
-qu'elle s'est attendrie en le regardant, que déjà elle
-a eu besoin de changer le sujet de ses chants et de
-joindre des paroles sensibles à son hymne de triomphe.
-Mais à travers le trouble que ressent Oswald, son caractère
-se fait jour. On voit que l'idée de la patrie est
-celle qui disposera de lui. Quand au sortir du Capitole
-la couronne de Corinne tombe, quand Oswald la
-relève et qu'elle le remercie par deux mots anglais,
-c'est l'inimitable accent national qui bouleverse
-toute son âme. Il avait été séduit; à présent il est
-frappé au c&oelig;ur; on sait quelle est chez lui la corde
-délicate, et c'est ainsi que le roman est annoncé, et
-que cet exorde magnifique renferme le secret du reste.</p>
-
-<p>Les improvisations de Corinne, qui sont censées traduites
-de l'italien dans l'ouvrage, y ajoutent un ornement
-très-brillant; néanmoins je ne sais si leur éclat
-avoué l'emporte beaucoup sur le charme des autres
-discours de Corinne. Tout ce que dit Corinne est ravissant.
-Dans le cercle d'amis dont elle est entourée,
-elle excite toujours le plus vif enthousiasme. Ses paroles
-toujours attendues avec impatience sont toujours
-justement applaudies. Chacun dit: «Écoutez Corinne,
-elle vous enchantera;» Corinne parle, et elle nous enchante
-en effet. Et nous ne pensons pas que madame
-de Staël se loue elle-même en vantant ce qu'elle
-a écrit, tant nous trouvons qu'elle a raison de se louer.
-Énorme difficulté pour un auteur que celle d'annoncer
-un miracle d'esprit et de tenir toujours parole! que de
-nous préparer à l'étonnement et de nous étonner
-néanmoins! Tour de force inouï, si l'abondance, la
-facilité de la verve n'excluait pas l'idée du tour de force,
-pour donner celle du prodige!</p>
-
-<p>Cette multitude de morceaux d'éloquence ou de
-tableaux charmants ne nuit point à l'intérêt de la
-fiction, parce que l'auteur a eu l'art de ne placer les
-digressions que dans les moments où la marche de
-l'action est suspendue, où le lecteur craint même de lui
-voir reprendre son cours, et où il jouit d'autant mieux
-d'un moment de calme, qu'il sent que l'orage se prépare.</p>
-
-<p>La destinée de Corinne est enveloppée de mystère;
-elle parle toutes les langues; elle réunit les agréments
-de tous les climats, et l'on ne sait où elle est née.
-Oswald, qui ne conçoit de bonheur que le bonheur
-domestique, voudrait s'unir à elle par un lien sacré,
-mais auparavant il exige sa confiance. Cette explication
-que Corinne retarde d'un jour à l'autre est redoutée
-du lecteur même; il se plaît à ces promenades,
-à ces courses intéressantes qu'elle ne cesse de proposer
-à Oswald, afin de le distraire de la curiosité du c&oelig;ur
-par celle de l'esprit. Le bonheur, mais un bonheur qui
-va finir, la passion qui doit lui survivre respirent dans
-les discours de Corinne. Plus le moment de l'aveu
-fatal approche, plus elle veut s'étourdir elle-même,
-enivrer celui qu'elle aime des plus hautes jouissances
-de la poésie et des arts. Il semble que des couleurs
-toujours plus vives frappent tous les objets, à mesure
-que le ciel devient plus menaçant, et qu'un rayon
-unique perce encore le nuage que la foudre ne tardera
-pas à sillonner.</p>
-
-<p>C'est après avoir monté le Vésuve avec Oswald et vu
-de près les torrents embrasés de la lave, que Corinne
-remet entre les mains de lord Nelvil le cahier où elle a
-écrit son histoire.</p>
-
-<p>Jamais concours de circonstances n'a été plus funeste.
-Corinne est Anglaise, et elle n'a pu supporter la
-vie monotone d'une province d'Angleterre; Corinne a
-été destinée dans son enfance à devenir l'épouse d'Oswald
-lui-même, et le père de celui-ci, effrayé de la vivacité
-des goûts et des idées qui déjà se développaient en
-elle, a tourné ses vues du côté de Lucile, la s&oelig;ur cadette
-de Corinne. Oswald est donc blessé dans son sentiment
-d'Anglais ainsi que dans son sentiment de fils. Il
-est atteint dans tout ce qui est en lui plus profond, plus
-enraciné que l'amour même. Dès lors la fiction prend
-un autre caractère, et l'on sent qu'il ne s'agira plus
-que de séparation et de mort. Désormais il n'y aura
-plus dans les relations d'Oswald et de Corinne que de
-cruels combats, que ces déchirements de l'âme, résultats
-de l'opposition entre des sentiments également
-vifs, que l'inégalité de conduite qui en est la suite, et
-les ménagements plus tristes que les orages mêmes.
-Oswald doit songer à retourner dans sa patrie, et la
-description du séjour qu'il fait à Venise avec Corinne,
-au moment de la séparation, est d'une beauté lugubre
-extrêmement originale. Je ne suivrai pas plus loin cette
-esquisse. Je ne puis me résoudre à retracer l'affreux
-voyage que Corinne fait secrètement en Angleterre, la
-maladie de langueur qui la consume, les noces d'Oswald
-avec sa s&oelig;ur, dont elle est presque témoin, son
-retour solitaire à Florence, l'arrivée d'Oswald et de
-Lucile dans ce séjour, et enfin les adieux de Corinne à
-tous deux, adieux contenus dans un hymne sublime,
-véritable chant du cygne.</p>
-
-<p>La dernière moitié de l'ouvrage est tout en contraste
-avec la première; la couleur la plus sombre y règne, et
-elle offre un déploiement qu'on peut appeler effrayant
-du talent de peindre la douleur. C'est une fécondité
-extraordinaire de nuances pour graduer les impressions
-tristes, pour fixer, si on peut le dire, les misères
-fugitives du c&oelig;ur. On voit d'abord un léger déclin
-dans le bonheur, puis une peine vague et passagère
-qui prend à chaque instant un caractère plus arrêté,
-puis le malheur dans sa force la plus cruelle, et enfin
-le désespoir avec son apparence plus calme, le désespoir
-d'un être trop doux et trop pieux pour se révolter,
-mais trop faible pour ne pas mourir.</p>
-
-<p>Malgré cette profonde tristesse, il y a toujours une
-belle harmonie dans chaque tableau. Corinne malheureuse
-est toujours une Muse inspirée; et la jouissance
-des beaux-arts dont l'objet est tragique n'est jamais
-perdue pour le lecteur.</p>
-
-<p>Peut-être faut-il excepter de cet éloge une intrigue
-épisodique dont le théâtre est à Paris. Ce morceau me
-paraît sortir du ton; et le mérite qu'il peut avoir n'est
-pas à sa place dans l'ouvrage.</p>
-
-<p>On a dit que le personnage de Corinne avait quelque
-chose de trop théâtral pour la vraisemblance. Mais
-ce n'est pas une nature ordinaire que l'auteur a voulu
-peindre; c'est le caractère exalté d'une femme poëte qui,
-lorsqu'elle aime et qu'elle souffre, est toujours une improvisatrice.
-La conscience de son talent, celle de l'admiration
-qu'elle excite ne la quittent point, et donnent
-à l'expression de ses sentiments les plus vrais une couleur
-particulièrement éclatante. Madame de Staël, bien
-plus simple que son héroïne, devait pourtant mieux
-qu'une autre concevoir une pareille modification de
-l'existence. C'est même cette inspiration, portée sur
-l'univers extérieur comme sur les affections de l'âme,
-qui met de l'accord entre la partie descriptive et la
-partie romanesque de la composition.</p>
-
-<p>Ceux qui jugent cet ouvrage comme un roman
-trouvent que le héros n'est pas assez passionné. Mais
-Corinne ne devait être surpassée en rien, pas même
-dans l'amour; et il fallait un caractère absolument
-différent du sien pour qu'il se soutint à côté d'elle.
-Celui d'Oswald est dans la nature, et il est surtout
-dans celle d'un Anglais. Combien n'existe-t-il pas, principalement
-dans les pays sévères, de ces êtres qui regrettent
-tour à tour le plaisir et l'austérité, qui paraissent
-à la fois dominés par leurs habitudes et par le
-désir de s'en affranchir, et qui ne sont jamais plus
-près de rompre avec leurs passions ou avec leurs principes,
-que quand on les croit sur le point de leur céder!
-Ce caractère qui tenait la malheureuse Corinne
-dans un état d'alarmes perpétuelles, était peut-être
-exactement ce qu'il fallait pour fixer son imagination
-et captiver ses pensées.</p>
-
-<p>Tout ce qui concerne les beaux-arts est plein d'intérêt
-et de mérite. Il y a une fraîcheur, une vivacité
-extrême dans les impressions, et pourtant une érudition
-ingénieuse s'y laisse entrevoir. Les idées les plus
-marquantes de Winkelmann, celles qu'y ont ajoutées
-d'autres auteurs allemands, celles même des érudits
-italiens, sont exposées par Corinne, et semblent souvent
-renaître chez elle sous la forme de l'inspiration.
-Corinne, avec son enthousiasme, a tout le tact de madame
-de Staël. Chez elle l'admiration la plus vive est
-toujours circonscrite; le mot qui l'exprime en marque
-la borne; elle voit ce qui manque à travers ce qui est,
-et sans cesser de jouir de ce qui est.</p>
-
-<p>Je ne sais si l'on a reproché à madame de Staël de
-s'être peinte elle-même dans Corinne. Peut-être n'a-t-elle
-pas été étrangère au désir d'affaiblir les préventions
-qu'on a dans le monde contre les femmes à
-grands talents; peut-être a-t-elle voulu montrer, ainsi
-qu'elle le savait par expérience, que l'amour de la
-gloire ne supposait pas nécessairement les défauts avec
-lesquels l'opinion commune l'associe. Elle a donc créé
-un être semblable à elle, une femme qui unit le besoin
-du succès à une sensibilité profonde, la mobilité
-de l'imagination à la constance du c&oelig;ur, l'abandon
-dans la conversation à cette dignité de l'âme qui commande
-celle des manières, et enfin la passion dans
-toute sa force à l'examen de soi et des autres. Et cet
-être qu'elle a conçu, elle l'a tellement réalisé, elle lui
-a donné aux yeux de tous une forme si prononcée, que
-la fiction a servi de preuve à la vérité; et Corinne a
-fait enfin connaître madame de Staël.</p>
-
-<p>Toutefois, une pareille vue n'a pu être que secondaire.
-Il ne faut pas chercher d'explication à ce qui est
-beau en soi. <i>Corinne</i> est le fruit de l'inspiration. C'est
-un tableau qui s'était trop fortement emparé de l'imagination
-de l'auteur pour qu'il n'eût pas le besoin de le
-tracer; et le propre du génie est de se peindre lui-même
-dans ses &oelig;uvres.</p>
-
-<p>Ce qui est remarquable dans l'invention de la fable,
-c'est que le hasard n'y joue un rôle qu'en apparence;
-les événements n'y font que mettre la nature des choses
-en relief. Aucune loi immuable n'obligeait certainement
-le père d'Oswald à refuser Corinne pour sa belle-fille.
-Mais on voit que ce père n'est là que pour représenter
-les pensées secrètes, les pensées inévitables
-d'Oswald lui-même, qui craint qu'une femme célèbre ne
-soit pas propre à remplir d'obscurs devoirs. Lucile et
-Corinne sont aussi des idées générales; elles sont l'Angleterre
-et l'Italie, le bonheur domestique et les jouissances
-de l'imagination, le génie éclatant et la vertu
-modeste et sévère. Les plaidoyers pour et contre ces
-deux genres d'existence sont également forts; les deux
-faces opposées de la vie sont saisies avec une même
-vivacité de conception, et une grande question est continuellement
-traitée dans l'ouvrage sans qu'on s'en
-doute, tant l'intérêt dramatique entraîne irrésistiblement
-le lecteur.</p>
-
-<p><i>Corinne</i> eut un succès prodigieux. Un ouvrage où
-les artistes puisaient un nouvel enthousiasme avec de
-nouveaux moyens de l'exprimer, les érudits des rapprochements
-ingénieux, les voyageurs des directions
-heureuses, les critiques des observations pleines de
-finesse, où les âmes les plus froides s'ouvraient à l'émotion,
-enfin où il y avait du plaisir jusque pour la
-malice même dans ces portraits de nations si plaisamment
-caractéristiques, un tel ouvrage, dis-je, enleva
-de vive force tous les suffrages, entraîna toutes les opinions.
-Il n'y eut qu'une voix, qu'un cri d'admiration
-dans l'Europe lettrée; et ce phénomène fut partout un
-événement.</p>
-
-
-<h3><span class="small">EXTRAIT DES</span> <i>Portraits de Femmes</i>
-<span class="small">PAR M. SAINTE-BEUVE.</span></h3>
-
-<p><i>Corinne</i> parut en 1807. Le succès fut instantané,
-universel; mais ce n'est pas dans la presse que nous
-devons en chercher les témoignages. La liberté critique,
-même littéraire, allait cesser d'exister; madame
-de Staël ne pouvait, vers ces années, faire insérer
-au <i>Mercure</i> une spirituelle mais simple analyse du
-remarquable essai de M. de Barante sur le dix-huitième
-siècle. On était, quand parut <i>Corinne</i>, à la
-veille et sous la menace de cette censure absolue. Le
-mécontentement du souverain contre l'ouvrage, probablement
-parce que cet enthousiasme idéal n'était
-pas quelque chose qui allât à son but, suffit à paralyser
-les éloges imprimés. Le <i>Publiciste</i>, toutefois, organe
-modéré du monde de M. Suard et de la liberté
-philosophique dans les choses de l'esprit, donna trois
-bons articles signés D. D., qui doivent être de mademoiselle
-de Meulan (madame Guizot). D'ailleurs M. de
-Feletz, dans les <i>Débats</i>, continua sa chicane méticuleuse
-et chichement polie; M. Boutard loua et réserva
-judicieusement les opinions relatives aux beaux-arts.
-Un M. G. (dont j'ignore le nom) fit dans le <i>Mercure</i> un
-article sans malveillance, mais sans valeur. Eh! qu'importe
-dorénavant à madame de Staël cette critique
-à la suite? Avec <i>Corinne</i> elle est décidément entrée
-dans la gloire et dans l'empire. Il y a un moment décisif
-pour les génies, où ils s'établissent tellement, que
-désormais les éloges qu'on en peut faire n'intéressent
-plus que la vanité et l'honneur de ceux qui les font.
-On leur est redevable d'avoir à les louer; leur nom
-devient une illustration dans le discours; c'est comme
-un vase d'or qu'on emprunte et dont notre logis se
-pare. Ainsi pour madame de Staël, à dater de <i>Corinne</i>.
-L'Europe entière la couronna sous ce nom. <i>Corinne</i>
-est bien l'image de l'indépendance souveraine du
-génie, même au temps de l'oppression la plus entière,
-<i>Corinne</i> qui se fait couronner à Rome, dans ce Capitole
-de la Ville éternelle, où le conquérant qui l'exile
-ne mettra pas le pied. Madame Necker de Saussure
-(<i>Notice</i>), Benjamin Constant (<i>Mélanges</i>), M.-J. Chénier
-(<i>Tableau de la Littérature</i>), ont analysé et apprécié l'ouvrage,
-de manière à abréger notre tâche après eux:
-«Corinne, dit Chénier, c'est Delphine encore, mais
-perfectionnée, mais indépendante, laissant à ses
-facultés un plein essor, et toujours doublement inspirée
-par le talent et par l'amour.» Oui, mais la
-gloire elle-même pour Corinne n'est qu'une distraction
-éclatante, une plus vaste occasion de conquérir les
-c&oelig;urs: «En cherchant la gloire, dit-elle à Oswald,
-j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer.» Le fond
-du livre nous montre cette lutte des puissances noblement
-ambitieuses ou sentimentales et du bonheur domestique,
-pensée perpétuelle de madame de Staël.
-Corinne a beau resplendir par instants comme la prêtresse
-d'Apollon, elle a beau être, dans les rapports
-habituels de la vie, la plus simple des femmes, une
-femme gaie, mobile, ouverte à mille attraits, capable
-sans effort du plus gracieux abandon; malgré toutes
-ces ressources du dehors et de l'intérieur, elle n'échappera
-point à elle-même. Du moment qu'elle se sent
-saisie par la passion, <i>par cette griffe de vautour sous
-laquelle le bonheur et l'indépendance succombent</i>, j'aime
-son impuissance à se consoler, j'aime son sentiment
-plus fort que son génie, son invocation fréquente à la
-sainteté et à la durée des liens qui seuls empêchent
-les brusques déchirements, et l'entendre, à l'heure de
-mourir, avouer en son chant du cygne: «De toutes
-les facultés de l'âme que je tiens de la nature, celle
-de souffrir est la seule que j'ai exercée tout entière.»
-Ce côté prolongé de Delphine à travers Corinne me
-séduit principalement et m'attache dans la lecture;
-l'admirable cadre qui environne de toutes parts les situations
-d'une âme ardente et mobile y ajoute par sa
-sévérité. Ces noms d'amants, non pas gravés, cette
-fois, sur les écorces de quelque hêtre, mais inscrits aux
-parois des ruines éternelles, s'associent à la grave histoire,
-et deviennent une partie vivante de son immortalité.
-La passion divine d'un être qu'on ne peut croire
-imaginaire introduit, le long des cirques antiques, une
-victime de plus, qu'on n'oubliera jamais; le génie, qui
-l'a tiré de son sein, est un vainqueur de plus, et non
-pas le moindre dans cette cité de tous les vainqueurs.</p>
-
-<p>Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec
-Rousseau, comme il lui demandait un jour si Saint-Preux
-n'était pas lui-même: «Non, répondit Jean-Jacques;
-Saint-Preux n'est pas tout à fait ce que j'ai
-été, mais ce que j'aurais voulu être.» Presque tous
-les romanciers-poëtes peuvent dire ainsi. Corinne est,
-pour madame de Staël, ce qu'elle aurait voulu être,
-ce qu'après tout (et sauf la différence du groupe de
-l'art à la dispersion de la vie) elle a été. De Corinne,
-elle n'a pas eu seulement le Capitole et le triomphe;
-elle en aura aussi la mort par la souffrance.</p>
-
-<p>Cette Rome, cette Naples, que madame de Staël
-exprimait à sa manière dans le roman-poëme de <i>Corinne</i>,
-M. de Chateaubriand les peignait vers le même
-moment dans l'épopée des <i>Martyrs</i>. Ici ne s'interpose
-aucun nuage léger de Germanie; on rentre avec Eudore
-dans l'antique jeunesse, partout la netteté virile
-du dessin, la splendeur première et naturelle du pinceau.</p>
-
-<p>Rome, Rome! des marbres, des horizons, des cadres
-plus grands, pour prêter appui à des pensées moins
-éphémères!</p>
-
-<p>Une personne d'esprit écrivait: «Comme j'aime
-certaines poésies! il en est d'elles comme de Rome,
-c'est tout ou rien: on vit avec, ou on ne comprend
-pas.» <i>Corinne</i> n'est qu'une variété imposante dans
-ce <i>culte romain</i>, dans cette façon de sentir à des
-époques et avec des âmes diverses la Ville éternelle.</p>
-
-<p>Une partie charmante de <i>Corinne</i>, et d'autant plus
-charmante qu'elle est moins voulue, c'est l'esprit de
-conversation qui souvent s'y mêle par le comte d'Erfeuil
-et par les retours vers la société française. Madame
-de Staël raille cette société trop légèrement spirituelle,
-mais en ces moments elle en est elle-même
-plus qu'elle ne croit: ce qu'elle sait peut-être le
-mieux dire, comme il arrive souvent, elle le dédaigne.</p>
-
-<p>Comme dans <i>Delphine</i>, il y a des portraits: madame
-d'Arbigny, cette femme française qui arrange et
-calcule tout, en est un, comme l'était madame de Vernon.
-On la nommait tout bas dans l'intimité, de même
-qu'aussi l'on savait de quels éléments un peu divers
-se composait la noble figure d'Oswald, de même qu'on
-croyait à la vérité fidèle de la scène des adieux, et qu'on
-se souvenait presque des déchirements de Corinne durant
-l'absence.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, malgré ce qu'il y a dans <i>Corinne</i>
-de conversations et de peintures du monde, ce n'est
-pas à propos de ce livre qu'il y a lieu de reprocher à
-madame de Staël un manque de consistance et de fermeté
-dans le style, et quelque chose de trop couru
-dans la distribution des pensées. Elle est tout à fait
-sortie, pour l'exécution générale de cette &oelig;uvre, de
-la conversation spirituelle, de l'improvisation écrite,
-comme elle faisait quelquefois (<i lang="la" xml:lang="la">stans pede in uno</i>) debout,
-et appuyée à l'angle d'une cheminée. S'il y a
-encore des imperfections de style, ce n'est que par
-rares accidents; j'ai vu notés au crayon, dans un
-exemplaire de <i>Corinne</i>, une quantité prodigieuse de
-<i>mais</i>, qui donnent en effet de la monotonie aux premières
-pages. Toutefois, un soin attentif préside au
-détail de ce monument; l'écrivain est arrivé à l'art, à
-la majesté soutenue, au nombre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="titre nobreak"><b class="large">CORINNE</b><br />
-<span class="xsmall">OU</span><br />
-<b>L'ITALIE</b></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="l1">LIVRE PREMIER<br />
-OSWALD</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Oswald, lord Nelvil, pair d'Écosse, partit d'Édimbourg
-pour se rendre en Italie, pendant l'hiver de 1794 à 1795. Il
-avait une figure noble et belle, beaucoup d'esprit, un grand
-nom, une fortune indépendante; mais sa santé était altérée
-par un profond sentiment de peine, et les médecins, craignant
-que sa poitrine ne fût attaquée, lui avaient ordonné l'air du
-Midi. Il suivit leur conseil, bien qu'il mît peu d'intérêt à la
-conservation de ses jours. Il espérait du moins trouver quelques
-distractions dans la diversité des objets qu'il allait voir.
-La plus intime de toutes les douleurs, la perte d'un père,
-était la cause de sa maladie; des circonstances cruelles, des
-remords inspirés par des scrupules délicats, aigrissaient encore
-ses regrets, et l'imagination y mêlait ses fantômes. Quand
-on souffre, on se persuade aisément que l'on est coupable, et
-les violents chagrins portent le trouble jusque dans la conscience.</p>
-
-<p>A vingt-cinq ans, il était découragé de la vie; son esprit
-jugeait tout d'avance, et sa sensibilité blessée ne goûtait plus
-les illusions du c&oelig;ur. Personne ne se montrait plus que lui
-complaisant et dévoué pour ses amis, quand il pouvait leur
-rendre service; mais rien ne lui causait un sentiment de plaisir,
-pas même le bien qu'il faisait: il sacrifiait sans cesse et
-facilement ses goûts à ceux d'autrui; mais on ne pouvait expliquer
-par la générosité seule cette abnégation absolue de
-tout égoïsme, et l'on devait souvent l'attribuer au genre de
-tristesse qui ne lui permettait plus de s'intéresser à son propre
-sort. Les indifférents jouissaient de ce caractère, et le trouvaient
-plein de grâce et de charmes; mais quand on l'aimait,
-on sentait qu'il s'occupait du bonheur des autres comme un
-homme qui n'en espérait pas lui-même, et l'on était presque
-affligé de ce bonheur, qu'il donnait sans qu'on pût le lui rendre.</p>
-
-<p>Il avait cependant un caractère mobile, sensible et passionné;
-il réunissait tout ce qui peut entraîner les autres et
-soi-même; mais le malheur et le repentir l'avaient rendu timide
-envers la destinée; il croyait la désarmer en n'exigeant
-rien d'elle. Il espérait trouver dans le triste attachement à
-tous ses devoirs, et dans le renoncement aux jouissances vives,
-une garantie contre les peines qui déchirent l'âme: ce qu'il
-avait éprouvé lui faisait peur, et rien ne lui paraissait valoir
-dans ce monde la chance de ces peines; mais quand on est capable
-de les ressentir, quel est le genre de vie qui peut en
-mettre à l'abri?</p>
-
-<p>Lord Nelvil se flattait de quitter l'Écosse sans regret, puisqu'il
-y restait sans plaisir; mais ce n'est pas ainsi qu'est faite
-la funeste imagination des âmes sensibles: il ne se doutait
-pas des liens qui l'attachaient aux lieux qui lui faisaient le
-plus de mal, à l'habitation de son père. Il y avait dans cette
-habitation des chambres, des places dont il ne pouvait approcher
-sans frémir; et cependant, quand il se résolut à s'en
-éloigner, il se sentit plus seul encore. Quelque chose d'aride
-s'empara de son c&oelig;ur; il n'était plus le maître de verser des
-larmes quand il souffrait; il ne pouvait plus faire renaître ces
-petites circonstances locales qui l'attendrissaient profondément;
-ses souvenirs n'avaient plus rien de vivant, ils n'étaient
-plus en relation avec les objets qui l'environnaient: il ne pensait
-pas moins à celui qu'il regrettait, mais il parvenait plus
-difficilement à se retracer sa présence.</p>
-
-<p>Quelquefois aussi il se reprochait d'abandonner les lieux où
-son père avait vécu. «Qui sait, se disait-il, si les ombres des
-morts peuvent suivre partout les objets de leurs affections?
-Peut-être ne leur est-il permis d'errer qu'autour des lieux où
-leurs cendres reposent! Peut-être que dans ce moment mon
-père aussi me regrette; mais la force lui manque pour me
-rappeler de si loin! Hélas! quand il vivait, un concours d'événements
-inouïs n'a-t-il pas dû lui persuader que j'avais trahi
-sa tendresse, que j'étais rebelle à ma patrie, à la volonté paternelle,
-à tout ce qu'il y a de sacré sur la terre?» Ces souvenirs
-causaient à lord Nelvil une douleur si insupportable,
-que non-seulement il n'aurait pu les confier à personne, mais
-il craignait lui-même de les approfondir. Il est si facile de se
-faire avec ses propres réflexions un mal irréparable!</p>
-
-<p>Il en coûte davantage pour quitter sa patrie, quand il faut
-traverser la mer pour s'en éloigner; tout est solennel dans un
-voyage dont l'Océan marque les premiers pas: il semble qu'un
-abîme s'entr'ouvre derrière vous, et que le retour pourrait devenir
-à jamais impossible. D'ailleurs, le spectacle de la mer
-fait toujours une impression profonde; elle est l'image de cet
-infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel sans cesse
-elle va se perdre. Oswald, appuyé sur le gouvernail, et les
-regards fixés sur les vagues, était calme en apparence, car sa
-fierté et sa timidité réunies ne lui permettaient presque jamais
-de montrer, même à ses amis, ce qu'il éprouvait: mais
-des sentiments pénibles l'agitaient intérieurement. Il se rappelait
-le temps où le spectacle de la mer animait sa jeunesse,
-par le désir de fendre les flots à la nage, de mesurer sa force
-contre elle. «Pourquoi, se disait-il avec un regret amer,
-pourquoi me livrer sans relâche à la réflexion? Il y a tant de
-plaisir dans la vie active, dans ces exercices violents qui nous
-font sentir l'énergie de l'existence! La mort elle-même alors
-ne semble qu'un événement peut-être glorieux, subit au moins
-et que le déclin n'a point précédé. Mais cette mort qui vient
-sans que le courage l'ait cherchée, cette mort des ténèbres,
-qui vous enlève dans la nuit ce que vous avez de plus cher,
-qui méprise vos regrets, repousse votre bras, et vous oppose
-sans pitié les éternelles lois du temps et de la nature, cette
-mort inspire une sorte de mépris pour la destinée humaine,
-pour l'impuissance de la douleur, pour tous les vains efforts
-qui vont se briser contre la nécessité.</p>
-
-<p>Tels étaient les sentiments qui tourmentaient Oswald; et
-ce qui caractérisait le malheur de sa situation, c'était la vivacité
-de la jeunesse unie aux pensées d'un autre âge. Il s'identifiait
-avec les idées qui avaient dû occuper son père dans les
-derniers temps de sa vie, et il portait l'ardeur de vingt-cinq
-ans dans les réflexions mélancoliques de la vieillesse. Il était
-lassé de tout, et regrettait cependant le bonheur, comme si
-les illusions lui étaient restées. Ce contraste, entièrement opposé
-aux volontés de la nature, qui met de l'ensemble et de
-la gradation dans le cours naturel des choses, jetait du désordre
-au fond de l'âme d'Oswald; mais ses manières extérieures
-avaient toujours beaucoup de douceur et d'harmonie, et sa
-tristesse, loin de lui donner de l'humeur, lui inspirait encore
-plus de condescendance et de bonté pour les autres.</p>
-
-<p>Deux ou trois fois, dans le passage de Harwich à Embden,
-la mer menaça d'être orageuse; lord Nelvil conseillait les matelots,
-rassurait les passagers; et quand il servait lui-même
-à la man&oelig;uvre, quand il prenait pour un moment la place
-du pilote, il y avait dans tout ce qu'il faisait une adresse et
-une force qui ne devaient pas être considérées comme le simple
-effet de la souplesse et de l'agilité du corps, car l'âme se
-mêle à tout.</p>
-
-<p>Quand il fallut se séparer, tout l'équipage se pressait autour
-d'Oswald pour prendre congé de lui; ils le remerciaient
-tous de mille petits services qu'il leur avait rendus dans
-la traversée, et dont il ne se souvenait plus. Une fois c'était
-un enfant dont il s'était occupé longtemps; plus souvent
-un vieillard dont il avait soutenu les pas, quand le vent agitait
-le vaisseau. Une telle absence de personnalité ne s'était
-peut-être jamais rencontrée; sa journée se passait sans qu'il
-en prît aucun moment pour lui-même; il l'abandonnait aux
-autres par mélancolie et par bienveillance. En le quittant, les
-matelots lui dirent tous en même temps: <i>Mon cher seigneur,
-puissiez-vous être plus heureux!</i> Oswald n'avait pas exprimé
-cependant une seule fois sa peine, et les hommes d'une autre
-classe, qui avaient fait le trajet avec lui, ne lui en avaient
-pas dit un mot. Mais les gens du peuple, à qui leurs supérieurs
-se confient rarement, s'habituent à découvrir les sentiments
-autrement que par la parole; ils vous plaignent quand
-vous souffrez, quoiqu'ils ignorent la cause de vos chagrins,
-et leur pitié spontanée est sans mélange de blâme ou de conseil.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Voyager est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes
-plaisirs de la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque
-ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire
-une patrie; mais traverser des pays inconnus, entendre parler
-un langage que vous comprenez à peine, voir des visages
-humains sans relation avec votre passé ni avec votre avenir,
-c'est de la solitude et de l'isolement sans repos et sans dignité;
-car cet empressement, cette hâte pour arriver là où personne
-ne vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule
-cause, vous inspirent peu d'estime pour vous-même, jusqu'au
-moment où les objets nouveaux deviennent un peu anciens,
-et créent autour de vous quelques doux liens de sentiment
-et d'habitude.</p>
-
-<p>Oswald éprouva donc un redoublement de tristesse en traversant
-l'Allemagne pour se rendre en Italie. Il fallait alors,
-à cause de la guerre, éviter la France et les environs de la
-France; il fallait aussi s'éloigner des armées, qui rendaient
-les routes impraticables. Cette nécessité de s'occuper des détails
-matériels du voyage, de prendre chaque jour, et presque
-à chaque instant, une résolution nouvelle, était tout à fait insupportable
-à lord Nelvil. Sa santé, loin de s'améliorer, l'obligeait
-souvent à s'arrêter, lorsqu'il eût voulu se hâter d'arriver,
-ou du moins de partir. Il crachait le sang, et se soignait
-le moins qu'il était possible, car il se croyait coupable, et
-s'accusait lui-même avec une trop grande sévérité. Il ne voulait
-vivre encore que pour défendre son pays. «La patrie, se
-disait-il, n'a-t-elle pas sur nous quelques droits paternels?
-mais il faut pouvoir la servir utilement; il ne faut pas lui
-offrir l'existence débile que je traîne, allant demander au soleil
-quelques principes de vie pour lutter contre mes maux.
-Il n'y a qu'un père qui vous recevrait dans un tel état, et
-vous aimerait d'autant plus que vous seriez plus délaissé par
-la nature ou par le sort.»</p>
-
-<p>Lord Nelvil s'était flatté que la variété continuelle des objets
-extérieurs détournerait un peu son imagination de ses
-idées habituelles; mais il fut bien loin d'en éprouver d'abord
-cet heureux effet. Il faut, après un grand malheur, se
-familiariser de nouveau avec tout ce qui vous entoure; s'accoutumer
-aux visages que l'on revoit, à la maison où l'on demeure,
-aux habitudes journalières qu'on doit reprendre: chacun
-de ces efforts est une secousse pénible, et rien ne les multiplie
-comme un voyage.</p>
-
-<p>Le seul plaisir de lord Nelvil était de parcourir les montagnes
-du Tyrol sur un cheval écossais qu'il avait emmené
-avec lui, et qui, comme les chevaux de ce pays, galopait en
-gravissant les hauteurs; il s'écartait de la grande route pour
-passer par les sentiers les plus escarpés. Les paysans étonnés
-s'écriaient d'abord avec effroi, en le voyant ainsi sur le bord
-des abîmes; puis ils battaient des mains en admirant son
-adresse, son agilité, son courage. Oswald aimait assez l'émotion
-du danger: elle soulève le poids de la douleur; elle réconcilie
-un moment avec cette vie qu'on a reconquise, et qu'il est si
-facile de perdre.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Dans la ville d'Inspruck, avant d'entrer en Italie, Oswald
-entendit raconter à un négociant chez lequel il s'était arrêté
-quelque temps, l'histoire d'un émigré français, appelé le comte
-d'Erfeuil, qui l'intéressa beaucoup en sa faveur. Cet homme
-avait supporté la perte entière d'une très-grande fortune avec
-une sérénité parfaite; il avait vécu et fait vivre, par son talent
-pour la musique, un vieil oncle qu'il avait soigné jusqu'à
-sa mort; il s'était constamment refusé à recevoir les services
-d'argent qu'on s'était empressé de lui offrir; il avait montré
-la plus brillante valeur, la valeur française, pendant la guerre,
-et la gaieté la plus inaltérable au milieu des revers: il désirait
-d'aller à Rome pour y retrouver un de ses parents dont
-il devait hériter, et souhaitait un compagnon, ou plutôt un
-ami, pour faire avec lui le voyage plus agréablement.</p>
-
-<p>Les souvenirs les plus douloureux de lord Nelvil étaient attachés
-à la France; néanmoins il était exempt des préjugés
-qui séparent les deux nations, parce qu'il avait eu pour ami
-intime un Français, et qu'il avait trouvé dans cet ami la plus
-admirable réunion de toutes les qualités de l'âme. Il offrit
-donc au négociant qui lui raconta l'histoire du comte d'Erfeuil,
-de conduire en Italie ce noble et malheureux jeune
-homme. Le négociant vint annoncer à lord Nelvil, au bout
-d'une heure, que sa proposition était acceptée avec reconnaissance.
-Oswald était heureux de rendre ce service; mais il lui
-en coûtait beaucoup de renoncer à la solitude, et sa timidité
-souffrait de se trouver tout à coup dans une relation habituelle
-avec un homme qu'il ne connaissait pas.</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil vint faire visite à lord Nelvil pour le
-remercier. Il avait des manières élégantes, une politesse facile
-et de bon goût, et dès l'abord il se montrait parfaitement à
-son aise. On s'étonnait, en le voyant, de tout ce qu'il avait
-souffert; car il supportait son sort avec un courage qui allait
-jusqu'à l'oubli, et il avait dans sa conversation une légèreté
-vraiment admirable quand il parlait de ses propres revers,
-mais moins admirable, il faut en convenir, quand elle s'étendait
-à d'autres sujets.</p>
-
-<p>«Je vous ai beaucoup d'obligation, milord, dit le comte
-d'Erfeuil, de me retirer de cette Allemagne où je m'ennuyais
-à périr.&mdash;Vous y êtes cependant, répondit lord Nelvil, généralement
-aimé et considéré.&mdash;J'y ai des amis, reprit le comte
-d'Erfeuil, que je regrette sincèrement; car dans ce pays-ci
-l'on ne rencontre que les meilleures gens du monde; mais je ne
-sais pas un mot d'allemand, et vous conviendrez que ce serait
-un peu long et un peu fatigant pour moi de l'apprendre. Depuis
-que j'ai eu le malheur de perdre mon oncle, je ne sais que
-faire de mon temps: quand il fallait m'occuper de lui, cela
-remplissait ma journée; à présent les vingt-quatre heures
-me pèsent beaucoup.&mdash;La délicatesse avec laquelle vous
-vous êtes conduit pour monsieur votre oncle, dit lord Nelvil,
-inspire pour vous, monsieur le comte, la plus profonde estime.&mdash;Je
-n'ai fait que mon devoir, reprit le comte d'Erfeuil;
-le pauvre homme m'avait comblé de biens pendant mon enfance;
-je ne l'aurais jamais quitté, eût-il vécu cent ans! mais
-c'est heureux pour lui d'être mort: ce le serait aussi pour
-moi, ajouta-t-il en riant, car je n'ai pas grand espoir dans ce
-monde. J'ai fait de mon mieux à la guerre pour être tué;
-mais puisque le sort m'a épargné, il faut vivre aussi bien qu'on
-le peut.&mdash;Je me féliciterai de mon arrivée ici, répondit lord
-Nelvil, si vous vous trouvez bien à Rome, et si&hellip;&mdash;O mon
-Dieu! interrompit le comte d'Erfeuil, je me trouverai bien
-partout, quand on est jeune et gai, tout s'arrange. Ce ne sont
-pas les livres ni la méditation qui m'ont acquis la philosophie
-que j'ai, mais l'habitude du monde et des malheurs; et vous
-voyez bien, milord, que j'ai raison de compter sur le hasard,
-puisqu'il m'a procuré l'occasion de voyager avec vous.» En
-achevant ces mots, le comte d'Erfeuil salua lord Nelvil de la
-meilleure grâce du monde, convint de l'heure du départ pour
-le jour suivant, et s'en alla.</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil et lord Nelvil partirent le lendemain.
-Oswald, après les premières phrases de politesse, fut plusieurs
-heures sans dire un mot; mais voyant que ce silence fatiguait
-son compagnon, il lui demanda s'il se faisait plaisir d'aller en Italie.
-Mon Dieu, répondit le comte d'Erfeuil, je sais ce qu'il faut
-croire de ce pays-là; je ne m'attends pas du tout à m'y amuser.
-Un de mes amis, qui y a passé six mois, m'a dit qu'il
-n'y avait pas de province en France où il n'y eût un meilleur
-théâtre et une société plus agréable qu'à Rome; mais dans cette
-ancienne capitale du monde, je trouverai sûrement quelques
-Français avec qui causer, et c'est tout ce que je désire.&mdash;Vous
-n'avez pas été tenté d'apprendre l'italien? interrompit Oswald.&mdash;Non,
-du tout, reprit le comte d'Erfeuil, cela n'entrait pas
-dans le plan de mes études.» Et il prit, en disant cela, un
-air si sérieux, qu'on aurait pu croire que c'était une résolution
-fondée sur de graves motifs.</p>
-
-<p>«Si vous voulez que je vous le dise, continua le comte d'Erfeuil,
-je n'aime, en fait de nation, que les Anglais et les Français;
-il faut être fiers comme eux, ou brillants comme nous;
-tout le reste n'est que de l'imitation.» Oswald se tut; le comte
-d'Erfeuil, quelques moments après, recommença l'entretien
-par des traits d'esprit et de gaieté fort aimables. Il jouait avec
-les mots, avec les phrases, d'une façon très-ingénieuse; mais
-ni les objets extérieurs, ni les sentiments intimes n'étaient
-l'objet de ses discours. Sa conversation ne venait, pour ainsi
-dire, ni du dehors ni du dedans; elle passait entre la réflexion
-et l'imagination, et les seuls rapports de la société en étaient
-le sujet.</p>
-
-<p>Il nommait vingt noms propres à lord Nelvil, soit en France,
-soit en Angleterre, pour savoir s'il les connaissait, et racontait
-à cette occasion des anecdotes piquantes, avec une tournure
-pleine de grâce; mais on eût dit, à l'entendre, que le seul
-entretien convenable pour un homme de goût, c'était, si l'on
-peut s'exprimer ainsi, le commérage de la bonne compagnie.</p>
-
-<p>Lord Nelvil réfléchit quelque temps au caractère du comte
-d'Erfeuil, à ce mélange singulier de courage et de frivolité, à
-ce mépris du malheur, si grand, s'il avait coûté plus d'efforts,
-si héroïque, s'il ne venait pas de la même source qui rend
-incapable des affections profondes. «Un Anglais, se disait
-Oswald, serait accablé de tristesse dans de semblables circonstances.
-D'où vient la force de ce Français? d'où vient
-aussi sa mobilité? Le comte d'Erfeuil, en effet, entend-il vraiment
-l'art de vivre? Quand je me crois supérieur, ne suis-je
-que malade? Son existence légère s'accorde-t-elle mieux que
-la mienne avec la rapidité de la vie? et faut-il esquiver la réflexion
-comme une ennemie, au lieu d'y livrer toute son âme?»
-En vain Oswald aurait-il éclairci ces doutes: nul ne peut sortir
-de la région intellectuelle qui lui a été assignée, et les qualités
-sont plus indomptables encore que les défauts.</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil ne faisait aucune attention à l'Italie, et
-rendait presque impossible à lord Nelvil de s'en occuper; car
-il le détournait sans cesse de la disposition qui fait admirer un
-beau pays et sentir son charme pittoresque. Oswald prêtait
-l'oreille autant qu'il le pouvait au bruit du vent, au murmure
-des vagues; car toutes les voix de la nature faisaient plus de
-bien à son âme que les propos de la société, tenus au pied
-des Alpes, à travers les ruines, et sur les bords de la mer.</p>
-
-<p>La tristesse qui consumait Oswald eût mis moins d'obstacle
-au plaisir qu'il pouvait goûter par l'Italie, que la gaieté même
-du comte d'Erfeuil; les regrets d'une âme sensible peuvent
-s'allier avec la contemplation de la nature et de la jouissance
-des beaux-arts; mais la frivolité, sous quelque forme qu'elle
-se présente, ôte à l'attention sa force, à la pensée son originalité,
-au sentiment sa profondeur. Un des effets singuliers de
-cette frivolité était d'inspirer beaucoup de timidité à lord
-Nelvil dans ses relations avec le comte d'Erfeuil: l'embarras
-est presque toujours pour celui dont le caractère est le plus
-sérieux. La légèreté spirituelle impose à l'esprit méditatif; et
-celui qui se dit heureux semble plus sage que celui qui souffre.</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil était doux, obligeant, facile en tout,
-sérieux seulement dans l'amour-propre, et digne d'être aimé
-comme il aimait, c'est-à-dire comme un bon camarade de
-plaisirs et de périls; mais il ne s'entendait point au partage
-des peines. Il s'ennuyait de la mélancolie d'Oswald, et, par
-bon c&oelig;ur autant que par goût, il aurait souhaité de la dissiper.
-«Que vous manque-t-il? lui disait-il souvent. N'êtes-vous
-pas jeune, riche, et, si vous le voulez, bien portant?
-car vous n'êtes malade que parce que vous êtes triste. Moi,
-j'ai perdu ma fortune, mon existence; je ne sais ce que je
-deviendrai, et cependant je jouis de la vie comme si je possédais
-toutes les prospérités de la terre.&mdash;Vous avez un courage aussi
-rare qu'honorable, répondit lord Nelvil; mais les revers que vous
-ayez éprouvés font moins de mal que les chagrins du c&oelig;ur!&mdash;Les
-chagrins du c&oelig;ur! s'écria le comte d'Erfeuil, oh! c'est vrai, ce
-sont les plus cruels de tous&hellip; Mais&hellip; mais&hellip; encore faut-il
-s'en consoler; car un homme sensé doit chasser de son âme
-tout ce qui ne peut servir ni aux autres ni à lui-même. Ne
-sommes-nous pas ici-bas pour être utiles d'abord, et puis
-heureux ensuite? Mon cher Nelvil, tenons-nous-en là.»</p>
-
-<p>Ce que disait le comte d'Erfeuil était raisonnable, dans le
-sens ordinaire de ce mot; car il avait, à beaucoup d'égards,
-ce qu'on appelle une bonne tête: ce sont les caractères passionnés,
-bien plus que les caractères légers, qui sont capables
-de folie; mais, loin que sa façon de sentir excitât la
-confiance de lord Nelvil, il aurait voulu pouvoir assurer au
-comte d'Erfeuil qu'il était le plus heureux des hommes, pour
-éviter le mal que lui faisaient ses consolations.</p>
-
-<p>Cependant le comte d'Erfeuil s'attachait beaucoup à lord
-Nelvil: sa résignation et sa simplicité, sa modestie et sa fierté
-lui inspiraient une considération dont il ne pouvait se défendre.
-Il s'agitait autour du calme extérieur d'Oswald, il cherchait
-dans sa tête tout ce qu'il avait entendu dire de plus grave
-dans son enfance à des parents âgés, afin de l'essayer sur lord
-Nelvil; et, tout étonné de ne pas vaincre son apparente froideur,
-il se disait en lui-même: «Mais n'ai-je pas de la bonté,
-de la franchise, du courage? ne suis-je pas aimable en société?
-que peut-il donc me manquer pour faire effet sur cet homme?
-et n'y a-t-il pas entre nous quelque malentendu qui vient
-peut-être de ce qu'il ne sait pas assez bien le français?</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Une circonstance imprévue accrut beaucoup le sentiment
-de respect que le comte d'Erfeuil éprouvait déjà, presque à
-son insu, pour son compagnon de voyage. La santé de lord
-Nelvil l'avait contraint de s'arrêter quelques jours à Ancône.
-Les montagnes et la mer rendent la situation de cette ville
-très-belle, et la foule des Grecs qui travaillent sur le devant
-des boutiques, assis à la manière orientale, la diversité des
-costumes des habitants du Levant qu'on rencontre dans les
-rues, lui donnent un aspect original et intéressant. L'art de
-la civilisation tend sans cesse à rendre tous les hommes semblables
-en apparence et presque en réalité; mais l'esprit et
-l'imagination se plaisent dans les différences qui caractérisent
-les nations: les hommes ne se ressemblent entre eux que par
-l'affection ou le calcul; mais tout ce qui est naturel est varié.
-C'est donc un petit plaisir, au moins pour les yeux, que la diversité
-des costumes; elle semble promettre une manière nouvelle
-de sentir et de juger.</p>
-
-<p>Le culte grec, le culte catholique et le culte juif existent
-simultanément et paisiblement dans la ville d'Ancône. Les cérémonies
-de ces religions diffèrent excessivement entre elles;
-mais un même sentiment s'élève vers le ciel dans ces rites divers,
-un même cri de douleur, un même besoin d'appui.</p>
-
-<p>L'église catholique est au haut de la montagne, et domine à
-pic sur la mer; le bruit des flots se mêle souvent aux chants
-des prêtres. L'église est surchargée, dans l'intérieur, d'une
-foule d'ornements d'assez mauvais goût; mais quand on s'arrête
-sous le portique du temple, on aime à rapprocher le plus
-pur des sentiments de l'âme, la religion, avec le spectacle de
-cette superbe mer, sur laquelle l'homme jamais ne peut imprimer
-sa trace. La terre est travaillée par lui, les montagnes
-sont coupées par ses routes, les rivières se resserrent en canaux
-pour porter ses marchandises; mais si les vaisseaux sillonnent
-un moment les ondes, la vague vient effacer aussitôt
-cette légère marque de servitude, et la mer reparaît telle
-qu'elle fut au premier jour de la création.</p>
-
-<p>Lord Nelvil avait fixé son départ pour Rome au lendemain,
-lorsqu'il entendit, pendant la nuit, des cris affreux dans la
-ville. Il se hâta de sortir de son auberge pour en savoir la
-cause, et vit un incendie qui partait du port et remontait de
-maison en maison jusqu'au haut de la ville; les flammes se répétaient
-au loin dans la mer; le vent, qui augmentait leur vivacité,
-agitait aussi leur image dans les flots, et les vagues soulevées
-réfléchissaient de mille manières les traits sanglants
-d'un feu sombre.</p>
-
-<p>Les habitants d'Ancône, n'ayant point chez eux de pompes
-en bon état, se hâtaient de porter avec leurs bras quelques secours<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.
-On entendait, à travers les cris, le bruit des chaînes des
-galériens, employés à sauver la ville qui leur servait de prison.
-Les diverses nations du Levant, que leur commerce attire à
-Ancône, exprimaient leur effroi par la stupeur de leurs regards.
-Les marchands, à l'aspect de leurs magasins en flammes,
-perdaient entièrement la présence d'esprit. Les alarmes pour
-la fortune troublent autant le commun des hommes que la
-crainte de la mort, et n'inspirent pas cet élan de l'âme, cet
-enthousiasme qui fait trouver des ressources.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ancône est à peu près à cet égard dans le même dénûment
-qu'alors.</p>
-</div>
-<p>Les cris des matelots ont toujours quelque chose de lugubre
-et de prolongé, que la terreur rendait encore bien plus
-effrayant. Les mariniers, sur les bords de la mer Adriatique,
-sont revêtus d'une capote rouge et brune très-singulière, et du
-milieu de ce vêtement sortait le visage animé des Italiens, qui
-peignait la crainte sous mille formes. Les habitants, couchés
-par terre dans les rues, couvraient leurs têtes de leurs manteaux,
-comme s'il ne leur restait plus rien à faire qu'à ne pas
-voir leur désastre; d'autres se jetaient dans les flammes sans
-la moindre espérance d'y échapper: on voyait tour à tour une
-fureur et une résignation aveugles, mais nulle part le sang-froid
-qui double les moyens et les forces.</p>
-
-<p>Oswald se souvint qu'il y avait deux bâtiments anglais dans
-le port, et ces bâtiments ont à bord des pompes parfaitement
-bien faites: il courut chez le capitaine, et monta avec lui sur
-le bateau pour aller chercher ces pompes. Les habitants qui le
-virent entrer dans la chaloupe lui criaient: «<i>Ah! vous faites
-bien, vous autres étrangers, de quitter notre malheureuse ville.</i>&mdash;Nous
-allons revenir,» dit Oswald. Ils ne le crurent pas. Il
-revint pourtant, établit l'une de ses pompes en face de la
-première maison qui brûlait sur le port, et l'autre vis-à-vis
-de celle qui brûlait au milieu de la rue. Le comte d'Erfeuil
-exposait sa vie avec insouciance, courage et gaieté; les matelots
-anglais et les domestiques de lord Nelvil vinrent tous à
-son aide; car les habitants d'Ancône restaient immobiles,
-comprenant à peine ce que ces étrangers voulaient faire, et ne
-croyant pas du tout à leurs succès.</p>
-
-<p>Les cloches sonnaient de toutes parts; les prêtres faisaient
-des processions; les femmes pleuraient, en se prosternant devant
-quelques images de saints au coin des rues; mais personne
-ne pensait aux secours naturels que Dieu a donnés à l'homme
-pour se défendre. Cependant, quand les habitants aperçurent
-les heureux effets de l'activité d'Oswald, quand ils virent que
-les flammes s'éteignaient, et que leurs maisons seraient conservées,
-ils passèrent de l'étonnement à l'enthousiasme; ils se
-pressaient autour de lord Nelvil, et lui baisaient les mains
-avec un empressement si vif, qu'il était obligé d'avoir recours
-à la colère pour écarter de lui tout ce qui pouvait retarder la
-succession rapide des ordres et des mouvements nécessaires
-pour sauver la ville. Tout le monde s'était rangé sous son commandement,
-parce que, dans les plus petites comme dans les
-plus grandes circonstances, dès qu'il y a du danger, le courage
-prend sa place; dès que les hommes ont peur, ils cessent
-d'être jaloux.</p>
-
-<p>Oswald, à travers la rumeur générale, distingua cependant
-des cris plus horribles que tous les autres, qui se faisaient
-entendre à l'autre extrémité de la ville. Il demanda d'où venaient
-ces cris; on lui dit qu'ils partaient du quartier des
-Juifs. L'officier de police avait coutume de fermer les barrières
-de ce quartier le soir, et, l'incendie gagnant de ce côté, les
-Juifs ne pouvaient s'échapper. Oswald frémit à cette idée, et
-demanda qu'à l'instant le quartier fût ouvert; mais quelques
-femmes du peuple qui l'entendirent se jetèrent à ses pieds pour
-le conjurer de n'en rien faire: <i>Vous voyez bien</i>, disaient-elles,
-<i>ô notre bon ange! que c'est sûrement à cause des Juifs qui sont
-ici que nous avons souffert cet incendie; ce sont eux qui nous
-portent malheur, et si vous les mettez en liberté, toute l'eau de
-la mer n'éteindra pas les flammes;</i> et elles suppliaient Oswald
-de laisser brûler les Juifs, avec autant d'éloquence et de douceur
-que si elles avaient demandé un acte de clémence. Ce
-n'étaient point de méchantes femmes, mais des imaginations
-superstitieuses vivement frappées par un grand malheur.
-Oswald contenait à peine son indignation en entendant ces
-étranges prières.</p>
-
-<p>Il envoya quatre matelots anglais avec des haches pour
-briser les barrières qui retenaient ces malheureux; et ils se
-répandirent à l'instant dans la ville, courant à leurs marchandises,
-au milieu des flammes, avec cette avidité de fortune
-qui a quelque chose de bien sombre quand elle fait braver la
-mort. On dirait que l'homme, dans l'état actuel de la société,
-n'a presque rien à faire du simple don de la vie.</p>
-
-<p>Il ne restait plus qu'une maison au haut de la ville, que les
-flammes entouraient tellement, qu'il était impossible de les
-éteindre, et plus impossible encore d'y pénétrer. Les habitants
-d'Ancône avaient montré si peu d'intérêt pour cette
-maison, que les matelots anglais, ne la croyant point habitée,
-avaient ramené leurs pompes vers le port. Oswald lui-même,
-étourdi par les cris de ceux qui l'entouraient et l'appelaient
-à leur secours, n'y avait pas fait attention. L'incendie
-s'était communiqué plus tard de ce côté, mais y avait fait de
-grands progrès. Lord Nelvil demanda si vivement quelle était
-cette maison, qu'un homme enfin lui répondit que c'était
-l'hôpital des fous. A cette idée, toute son âme fut bouleversée;
-il se retourna, et ne vit plus aucun de ses matelots autour de
-lui: le comte d'Erfeuil n'y était pas non plus; et c'était en
-vain qu'il se serait adressé aux habitants d'Ancône: ils étaient
-presque tous occupés à sauver ou à faire sauver leurs marchandises,
-et trouvaient absurde de s'exposer pour des hommes
-dont il n'y avait pas un qui ne fût fou sans remède: <i>C'est
-une bénédiction du ciel</i>, disaient-ils, <i>pour eux et pour leurs parents,
-s'ils meurent ainsi sans que ce soit la faute de personne.</i></p>
-
-<p>Pendant que l'on tenait de semblables discours autour
-d'Oswald, il marchait à grands pas vers l'hôpital; et la foule,
-qui le blâmait, le suivait avec un sentiment d'enthousiasme
-involontaire et confus. Oswald, arrivé près de la maison, vit,
-à la seule fenêtre qui n'était pas entourée par les flammes,
-des insensés qui regardaient les progrès de l'incendie, et souriaient
-de ce rire déchirant qui suppose ou l'ignorance de tous
-les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de l'âme,
-qu'aucune forme de la mort ne peut plus épouvanter. Un frissonnement
-inexprimable s'empara d'Oswald à ce spectacle; il
-avait senti, dans le moment le plus affreux de son désespoir,
-que sa raison était prête à se troubler; et, depuis cette époque,
-l'aspect de la folie lui inspirait toujours la pitié la plus douloureuse.
-Il saisit une échelle qui se trouvait près de là, il
-l'appuie contre le mur, monte au milieu des flammes, et entre
-par la fenêtre dans une chambre où les malheureux qui restaient
-à l'hôpital étaient tous réunis.</p>
-
-<p>Leur folie était assez douce pour que, dans l'intérieur de la
-maison, tous fussent libres, excepté un seul qui était enchaîné
-dans cette même chambre où les flammes se faisaient jour à
-travers la porte, mais n'avaient pas encore consumé le plancher.
-Oswald, apparaissant au milieu de ces misérables créatures,
-toutes dégradées par la maladie et la souffrance, produisit
-sur elles un si grand effet de surprise et d'enchantement,
-qu'il s'en fit obéir d'abord sans résistance. Il leur ordonna de
-descendre devant lui, l'un après l'autre, par l'échelle, que les
-flammes pouvaient dévorer dans un moment. Le premier de
-ces malheureux obéit sans proférer une parole: l'accent et la
-physionomie de lord Nelvil l'avaient entièrement subjugué.
-Un troisième voulut résister, sans se douter du danger que lui
-faisait courir chaque moment de retard, et sans penser au
-péril auquel il exposait Oswald en le retenant plus longtemps.
-Le peuple, qui sentait toute l'horreur de cette situation, criait
-à lord Nelvil de revenir, de laisser ces insensés s'en retirer
-comme ils le pourraient; mais le libérateur n'écoutait rien
-avant d'avoir achevé sa généreuse entreprise.</p>
-
-<p>Sur les six malheureux qui étaient dans l'hôpital, cinq
-étaient déjà sauvés; il ne restait plus que le sixième qui était
-enchaîné. Oswald détache ses fers, et veut lui faire prendre,
-pour échapper, les mêmes moyens qu'à ses compagnons;
-mais c'était un pauvre jeune homme privé tout à fait de la
-raison, et, se trouvant en liberté après deux ans de chaîne, il
-s'élançait dans la chambre avec une joie désordonnée. Cette
-joie devint de la fureur lorsque Oswald voulut le faire sortir
-par la fenêtre. Lord Nelvil voyant alors que les flammes gagnaient
-toujours de plus en plus la maison, et qu'il était impossible
-de décider cet insensé à se sauver lui-même, le saisit
-dans ses bras, malgré les efforts du malheureux qui luttait
-contre son bienfaiteur. Il l'emporta sans savoir où il mettait les
-pieds, tant la fumée obscurcissait sa vue; il sauta les derniers
-échelons au hasard, et remit l'infortuné, qui l'injuriait encore,
-à quelques personnes, en leur faisant promettre d'avoir soin
-de lui.</p>
-
-<p>Oswald, animé par le danger qu'il venait de courir, les
-cheveux épars, le regard fier et doux, frappa d'admiration et
-presque de fanatisme la foule qui le considérait; les femmes
-surtout s'exprimaient avec cette imagination qui est un don
-presque universel en Italie, et prête souvent de la noblesse
-aux discours des gens du peuple. Elles se jetaient à genoux devant
-lui, et s'écriaient: <i>Vous êtes sûrement saint Michel, le
-patron de notre ville; déployez vos ailes, mais ne nous quittez
-pas; allez là-haut, sur le clocher de la cathédrale, pour que
-de là toute la ville vous voie et vous prie.</i>&mdash;<i>Mon enfant est
-malade</i>, disait l'une; <i>guérissez-le.</i>&mdash;<i>Dites-moi</i>, disait l'autre,
-<i>où est mon mari, qui est absent depuis plusieurs années.</i> Oswald
-cherchait une manière de s'échapper. Le comte d'Erfeuil
-arriva, et lui dit en lui serrant la main: «Cher Nelvil,
-il faut pourtant partager quelque chose avec ses amis; c'est
-mal fait de prendre ainsi pour soi seul tous les périls.&mdash;Tirez-moi
-d'ici,» lui dit Oswald à voix basse. Un moment
-d'obscurité favorisa leur fuite, et tous les deux en hâte allèrent
-prendre des chevaux à la poste.</p>
-
-<p>Lord Nelvil éprouva d'abord quelque douceur par le sentiment
-de la bonne action qu'il venait de faire; mais avec qui
-pouvait-il en jouir, maintenant que son meilleur ami n'existait
-plus? Malheur aux orphelins! les événements fortunés, aussi
-bien que les peines, leur font sentir la solitude du c&oelig;ur. Comment,
-en effet, remplacer jamais cette affection née avec nous,
-cette intelligence, cette sympathie du sang, cette amitié préparée
-par le ciel entre un enfant et son père? On peut encore
-aimer; mais confier toute son âme est un bonheur qu'on ne
-retrouvera plus.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE V</h3>
-
-<p>Oswald parcourut la Marche d'Ancône et l'État ecclésiastique
-jusqu'à Rome, sans rien observer, sans s'intéresser à
-rien; la disposition mélancolique de son âme en était la cause,
-et puis une certaine indolence naturelle, à laquelle il n'était
-arraché que par les passions fortes. Son goût pour les arts ne
-s'était point encore développé; il n'avait vécu qu'en France,
-où la société est tout, et à Londres, où les intérêts politiques
-absorbent presque tous les autres: son imagination, concentrée
-dans ses peines, ne se complaisait point encore aux merveilles
-de la nature ni aux chefs-d'&oelig;uvre des arts.</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil parcourait chaque ville, le guide des
-voyageurs à la main; il avait à la fois le double plaisir de
-perdre son temps à tout voir, et d'assurer qu'il n'avait rien
-vu qui pût être admiré quand on connaissait la France. L'ennui
-du comte d'Erfeuil décourageait Oswald; il avait d'ailleurs
-des préventions contre les Italiens et contre l'Italie; il
-ne pénétrait pas encore le mystère de cette nation ni de ce
-pays; mystère qu'il faut comprendre par l'imagination, plutôt
-que par cet esprit de jugement qui est particulièrement développé
-dans l'éducation anglaise.</p>
-
-<p>Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu'ils ont
-été et par ce qu'ils pourraient être, que par ce qu'ils sont
-maintenant. Le désert qui environne la ville de Rome, cette
-terre fatiguée de gloire, qui semble dédaigner de produire,
-n'est qu'une contrée inculte et négligée, pour qui la considère
-seulement sous les rapports de l'utilité. Oswald, accoutumé
-dès son enfance à l'amour de l'ordre et de la prospérité publique,
-reçut d'abord des impressions défavorables en traversant
-les plaines abandonnées qui annoncent l'approche de la
-ville autrefois reine du monde: il blâma l'indolence des habitants
-et de leurs chefs. Lord Nelvil jugeait l'Italie en admirateur
-éclairé; le comte d'Erfeuil, en homme du monde:
-ainsi, l'un par raison, et l'autre par légèreté, n'éprouvaient
-point l'effet que la campagne de Rome produit sur l'imagination,
-quand on s'est pénétré des souvenirs et des regrets, des
-beautés naturelles et des malheurs illustres qui répandent sur
-ce pays un charme indéfinissable.</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil faisait de comiques lamentations sur les
-environs de Rome. «Quoi! disait-il, point de maison de campagne,
-point de voiture, rien qui annonce le voisinage d'une
-grande ville! Ah! bon Dieu! quelle tristesse!» En approchant
-de Rome, les postillons s'écrièrent avec transport: <i>Voyez,
-voyez, c'est la coupole de Saint-Pierre!</i> Les Napolitains montrent
-ainsi le Vésuve, et la mer fait de même l'orgueil des habitants
-des côtes. «On croirait voir le dôme des Invalides!»
-s'écria le comte d'Erfeuil. Cette comparaison, plus patriotique
-que juste, détruisit l'effet qu'Oswald aurait pu recevoir à l'aspect
-de cette magnifique merveille de la création des hommes.
-Ils entrèrent dans Rome, non par un beau jour, non par une
-belle nuit, mais par un soir obscur, par un temps gris, qui
-ternit et confond tous les objets. Ils traversèrent le Tibre sans
-le remarquer; ils arrivèrent à Rome par la porte du Peuple,
-qui conduit d'abord au Corso, à la plus grande rue de la ville
-moderne, mais à la partie de Rome qui a le moins d'originalité,
-puisqu'elle ressemble davantage aux autres villes de
-l'Europe.</p>
-
-<p>La foule se promenait dans les rues; des marionnettes et
-des charlatans formaient des groupes sur la place où s'élève
-la colonne Antonine. Toute l'attention d'Oswald fut captivée
-par les objets les plus près de lui. Le nom de Rome ne retentissait
-point encore dans son âme; il ne sentait que le profond
-isolement qui serre le c&oelig;ur quand vous entrez dans une
-ville étrangère, quand vous voyez cette multitude de personnes
-à qui votre existence est inconnue, et qui n'ont aucun
-intérêt en commun avec vous. Ces réflexions, si tristes pour
-tous les hommes, le sont encore plus pour les Anglais, qui
-sont accoutumés à vivre entre eux et se mêlent difficilement
-avec les m&oelig;urs des autres peuples. Dans le vaste caravansérail
-de Rome, tout est étranger, même les Romains, qui
-semblent habiter là, non comme des possesseurs, <i>mais comme
-des pèlerins qui se reposent auprès des ruines</i>. Oswald, oppressé
-par des sentiments pénibles, alla s'enfermer chez lui,
-et ne sortit point pour voir la ville. Il était bien loin de penser
-que ce pays, dans lequel il entrait avec un tel sentiment
-d'abattement et de tristesse, serait bientôt pour lui la source
-de tant d'idées et de jouissances nouvelles.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l2">LIVRE DEUXIÈME<br />
-CORINNE AU CAPITOLE</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Oswald se réveilla dans Rome. Un soleil éclatant, un soleil
-d'Italie frappa ses premiers regards, et son âme fut pénétrée
-d'un sentiment d'amour et de reconnaissance pour le ciel, qui
-semblait se manifester par ses beaux rayons. Il entendit résonner
-les cloches des nombreuses églises de la ville; des
-coups de canon, de distance en distance, annonçaient quelque
-grande solennité: il demanda quelle en était la cause; on lui
-répondit qu'on devait couronner le matin même, au Capitole,
-la femme la plus célèbre de l'Italie, Corinne, poëte, écrivain,
-improvisatrice, et l'une des plus belles personnes de Rome. Il
-fit quelques questions sur cette cérémonie, consacrée par les
-noms de Pétrarque et du Tasse, et toutes les réponses qu'il
-reçut excitèrent vivement sa curiosité.</p>
-
-<p>Il n'y avait certainement rien de plus contraire aux habitudes
-et aux opinions d'un Anglais que cette grande publicité
-donnée à la destinée d'une femme; mais l'enthousiasme
-qu'inspirent aux Italiens tous les talents de l'imagination,
-gagne, au moins momentanément, les étrangers, et l'on oublie
-les préjugés mêmes de son pays, au milieu d'une nation si
-vive dans l'expression des sentiments qu'elle éprouve. Les
-gens du peuple à Rome connaissent les arts, raisonnent avec
-goût sur les statues; les tableaux, les monuments, les antiquités,
-et le mérite littéraire porté à un certain degré, sont
-pour eux un intérêt national.</p>
-
-<p>Oswald sortit pour aller sur la place publique; il y entendit
-parler de Corinne, de son talent, de son génie. On avait
-décoré les rues par lesquelles elle devait passer. Le peuple,
-qui ne se rassemble d'ordinaire que sur les pas de la fortune
-ou de la puissance, était là presque en rumeur, pour voir une
-personne dont l'esprit était la seule distinction. Dans l'état
-actuel des Italiens, la gloire des beaux-arts est l'unique qui
-leur soit permise; et ils sentent le génie en ce genre avec une
-vivacité qui devrait faire naître beaucoup de grands hommes
-s'il suffisait de l'applaudissement pour les produire, s'il ne
-fallait pas une vie forte, de grands intérêts et une existence
-indépendante, pour alimenter la pensée.</p>
-
-<p>Oswald se promenait dans les rues de Rome en attendant
-l'arrivée de Corinne. A chaque instant on la nommait, on racontait
-un trait nouveau d'elle, qui annonçait la réunion de
-tous les talents qui captivent l'imagination. L'un disait que
-sa voix était la plus touchante d'Italie; l'autre, que personne
-ne jouait la tragédie comme elle; l'autre, qu'elle dansait comme
-une nymphe, et qu'elle dessinait avec autant de grâce que
-d'invention: tous disaient qu'on n'avait jamais écrit ni improvisé
-d'aussi beaux vers, et que, dans la conversation habituelle,
-elle avait tour à tour une grâce et une éloquence qui
-charmaient tous les esprits. On disputait pour savoir quelle
-ville d'Italie lui avait donné la naissance; mais les Romains
-soutenaient vivement qu'il fallait être né à Rome pour parler
-l'italien avec cette pureté. Son nom de famille était ignoré.
-Son premier ouvrage avait paru cinq ans auparavant, et portait
-seulement le nom de Corinne. Personne ne savait où elle
-avait vécu, ni ce qu'elle avait été avant cette époque; elle
-avait maintenant à peu près vingt-six ans. Ce mystère et cette
-publicité tout à la fois, cette femme dont tout le monde parlait,
-et dont on ne connaissait pas le véritable nom, parurent
-à lord Nelvil une des merveilles du singulier pays qu'il venait
-voir. Il aurait jugé très-sévèrement une telle femme en Angleterre;
-mais il n'appliquait à l'Italie aucune des convenances
-sociales, et le couronnement de Corinne lui inspirait
-d'avance l'intérêt que ferait naître une aventure de l'Arioste.</p>
-
-<p>Une musique très-belle et très-éclatante précéda l'arrivée
-de la marche triomphale. Un événement, quel qu'il soit, annoncé
-par la musique, cause toujours de l'émotion. Un grand
-nombre de seigneurs romains et quelques étrangers précédaient
-le char qui conduisait Corinne. <i>C'est le cortége de ses
-admirateurs</i>, dit un Romain.&mdash;<i>Oui</i>, répondit l'autre; <i>elle reçoit
-l'encens de tout le monde, mais elle n'accorde à personne
-une préférence décidée; elle est riche, indépendante; l'on croit
-même, et certainement elle en a bien l'air, que c'est une femme
-d'une illustre naissance, qui ne veut pas être connue.&mdash;Quoi
-qu'il en soit</i>, reprit un troisième, <i>c'est une divinité entourée de
-nuages.</i> Oswald regarda l'homme qui parlait ainsi, et tout désignait
-en lui le rang le plus obscur de la société; mais, dans
-le Midi, l'on se sert si naturellement des expressions les plus
-poétiques, qu'on dirait qu'elles se puisent dans l'air et sont
-inspirées par le soleil.</p>
-
-<p>Enfin les quatre chevaux blancs qui traînaient le char de
-Corinne se firent place au milieu de la foule. Corinne était
-assise sur ce char construit à l'antique, et de jeunes filles,
-vêtues de blanc, marchaient à côté d'elle. Partout où elle passait,
-l'on jetait en abondance des parfums dans les airs; chacun
-se mettait aux fenêtres pour la voir, et ces fenêtres
-étaient parées en dehors de pots de fleurs et de tapis d'écarlate;
-tout le monde criait: <i>Vive Corinne! vive le génie! vive
-la beauté!</i> L'émotion était générale; mais lord Nelvil ne la
-partageait point encore; et bien qu'il se fût déjà dit qu'il
-fallait mettre à part, pour juger tout cela, la réserve de l'Angleterre
-et les plaisanteries françaises, il ne se livrait point à
-cette fête, lorsque enfin il aperçut Corinne.</p>
-
-<p>Elle était vêtue comme la sibylle du Dominiquin, un châle
-des Indes tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus
-beau noir, entremêlés avec ce châle; sa robe était blanche,
-une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein, et
-son costume était très-pittoresque, sans s'écarter cependant
-assez des usages reçus pour que l'on pût y trouver de l'affectation.
-Son attitude sur le char était noble et modeste: on
-apercevait bien qu'elle était contente d'être admirée; mais un
-sentiment de timidité se mêlait à sa joie et semblait demander
-grâce pour son triomphe; l'expression de sa physionomie,
-de ses yeux, de son sourire, intéressait pour elle, et
-le premier regard fit de lord Nelvil son ami, avant même
-qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient
-d'une éclatante beauté; sa taille grande, mais un peu forte,
-à la manière des statues grecques, caractérisait énergiquement
-la jeunesse et le bonheur; son regard avait quelque
-chose d'inspiré. L'on voyait dans sa manière de saluer et de
-remercier pour les applaudissements qu'elle recevait, une
-sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation extraordinaire
-dans laquelle elle se trouvait; elle donnait à la fois l'idée
-d'une prêtresse d'Apollon qui s'avançait vers le temple du
-Soleil, et d'une femme parfaitement simple dans les rapports
-habituels de la vie; enfin, tous ses mouvements avaient un
-charme qui excitait l'intérêt et la curiosité, l'étonnement et
-l'affection.</p>
-
-<p>L'admiration du peuple pour elle allait toujours croissant,
-plus elle approchait du Capitole, de ce lieu si fécond en souvenirs.
-Ce beau ciel, ces Romains si enthousiastes, et par-dessus
-tout Corinne, électrisaient l'imagination d'Oswald: il
-avait vu souvent dans son pays des hommes d'État portés en
-triomphe par le peuple; mais c'était pour la première fois
-qu'il était témoin des honneurs rendus à une femme, à une
-femme illustrée seulement par les dons du génie: son char de
-victoire ne coûtait de larmes à personne; et nul regret,
-comme nulle crainte, n'empêchait d'admirer les plus beaux
-dons de la nature, l'imagination, le sentiment et la pensée.</p>
-
-<p>Oswald était tellement absorbé dans ses réflexions, des
-idées si nouvelles l'occupaient tant, qu'il ne remarqua point
-les lieux antiques et célèbres à travers lesquels passait le
-char de Corinne. C'est au pied de l'escalier qui conduit au
-Capitole que ce char s'arrêta; et, dans ce moment, tous les
-amis de Corinne se précipitèrent pour lui offrir la main. Elle
-choisit celle du prince Castel-Forte, le grand seigneur romain
-le plus estimé par son esprit et son caractère; chacun
-approuva le choix de Corinne: elle monta cet escalier du
-Capitole, dont l'imposante majesté semblait accueillir avec
-bienveillance les plus légers pas d'une femme. La musique se
-fit entendre avec un nouvel éclat au moment de l'arrivée de
-Corinne; le canon retentit, et la sibylle triomphante entra
-dans le palais préparé pour la recevoir.</p>
-
-<p>Au fond de la salle où elle fut reçue étaient placés le sénateur
-qui devait la couronner et les conservateurs du sénat,
-d'un côté tous les cardinaux et les femmes les plus distinguées
-du pays, de l'autre les hommes de lettres de l'Académie
-de Rome; à l'extrémité opposée, la salle était occupée par une
-partie de la foule immense qui avait suivi Corinne. La chaise
-destinée pour elle était sur un gradin inférieur à celui du sénateur.
-Corinne, avant de s'y placer, devait, selon l'usage,
-en présence de cette auguste assemblée, mettre un genou en
-terre sur le premier degré. Elle le fit avec tant de noblesse
-et de modestie, de douceur et de dignité, que lord Nelvil sentit
-en ce moment ses yeux mouillés de larmes; il s'étonna
-lui-même de son attendrissement; mais au milieu de tout cet
-éclat, de tous ces succès, il lui semblait que Corinne avait imploré,
-par ses regards, la protection d'un ami, protection dont
-jamais une femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne peut
-se passer; et il pensait en lui-même qu'il serait doux d'être
-l'appui de celle à qui sa sensibilité seule rendrait cet appui
-nécessaire.</p>
-
-<p>Dès que Corinne fut assise, les poëtes romains commencèrent
-à lire les sonnets et les odes qu'ils avaient composés pour
-elle. Tous l'exaltaient jusqu'aux cieux; mais ils lui donnaient
-des louanges qui ne la caractérisaient pas plus qu'une autre
-femme d'un génie supérieur. C'était une agréable réunion d'images
-et d'allusions à la mythologie, qu'on aurait pu, depuis
-Sapho jusqu'à nos jours, adresser de siècle en siècle à toutes
-les femmes que leurs talents littéraires ont illustrées.</p>
-
-<p>Déjà lord Nelvil souffrait de cette manière de louer Corinne;
-il lui semblait déjà qu'en la regardant, il aurait fait à
-l'instant même un portrait d'elle plus juste, plus vrai, plus
-détaillé, un portrait enfin qui ne pût convenir qu'à Corinne.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Le Prince Castel-Forte prit la parole, et ce qu'il dit sur
-Corinne attira l'attention de toute l'assemblée. C'était un
-homme de cinquante ans, qui avait dans ses discours et dans
-son maintien beaucoup de mesure et de dignité; son âge, et
-l'assurance qu'on avait donnée à lord Nelvil qu'il n'était que
-l'ami de Corinne, lui inspirèrent un intérêt sans mélange
-pour le portrait qu'il fit d'elle. Oswald, sans ces motifs de
-sécurité, se serait déjà senti capable d'un mouvement confus
-de jalousie.</p>
-
-<p>Le prince Castel-Forte lut quelques pages en prose, sans
-prétention, mais singulièrement propres à faire connaître Corinne.
-Il indiqua d'abord le mérite particulier de ses ouvrages:
-il dit que ce mérite consistait en partie dans l'étude
-approfondie qu'elle avait faite des littératures étrangères; elle
-savait unir au plus haut degré l'imagination, les tableaux, la
-vie brillante du Midi, cette connaissance, cette observation
-du c&oelig;ur humain qui semble le partage des pays où les objets
-extérieurs excitent moins l'intérêt.</p>
-
-<p>Il vanta la grâce et la gaieté de Corinne, cette gaieté qui
-ne tenait en rien à la moquerie, mais seulement à la vivacité
-de l'esprit, à la fraîcheur de l'imagination; il essaya de louer
-sa sensibilité, mais on pouvait aisément deviner qu'un regret
-personnel se mêlait à ce qu'il en disait. Il se plaignit de la difficulté
-qu'éprouvait une femme supérieure à rencontrer l'objet
-dont elle s'est fait une image idéale, une image revêtue de
-tous les dons que le c&oelig;ur et le génie peuvent souhaiter. Il se
-complut cependant à peindre la sensibilité passionnée qui
-inspirait la poésie de Corinne, et l'art qu'elle avait de saisir
-des rapports touchants entre les beautés de la nature et les
-impressions les plus intimes de l'âme. Il releva l'originalité
-des expressions de Corinne, de ces expressions qui naissaient
-toutes de son caractère et de sa manière de sentir, sans que
-jamais aucune nuance d'affectation pût altérer un genre de
-charme non-seulement naturel, mais involontaire.</p>
-
-<p>Il parla de son éloquence comme d'une force toute-puissante
-qui devait d'autant plus entraîner ceux qui l'écoutaient,
-qu'ils avaient en eux-mêmes plus d'esprit et de sensibilité
-véritable. «Corinne, dit-il, est sans doute la femme la plus
-célèbre de notre pays, et cependant ses amis seuls peuvent
-la peindre; car les qualités de l'âme, quand elles sont vraies,
-ont toujours besoin d'être devinées; l'éclat, aussi bien que
-l'obscurité, peut empêcher de les reconnaître, si quelque
-sympathie n'aide pas à les pénétrer.» Il s'étendit sur son
-talent d'improviser, qui ne ressemblait en rien à ce qu'on est
-convenu d'appeler de ce nom en Italie. «Ce n'est pas seulement,
-continua-t-il, à la fécondité de son esprit qu'il faut
-l'attribuer, mais à l'émotion profonde qu'excitent en elle toutes
-les pensées généreuses; elle ne peut prononcer un mot qui
-les rappelle, sans que l'inépuisable source des sentiments et
-des idées, l'enthousiasme, l'anime et l'inspire.» Le prince
-Castel-Forte fit sentir aussi le charme d'un style toujours
-pur, toujours harmonieux. «La poésie de Corinne, ajouta-t-il,
-est une mélodie intellectuelle qui seule peut exprimer
-le charme des impressions les plus fugitives et les plus délicates.»</p>
-
-<p>Il vanta l'entretien de Corinne; on sentait qu'il en avait
-goûté les délices. «L'imagination et la simplicité, la justesse
-et l'exaltation, la force et la douceur se réunissent, disait-il,
-dans une même personne, pour varier à chaque instant tous
-les plaisirs de l'esprit; on peut lui appliquer ce charmant vers
-de Pétrarque:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il parlar che nell'anima si sente<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">et je lui crois quelque chose de cette grâce tant vantée, de
-ce charme oriental, que les anciens attribuaient à Cléopâtre.</p>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le langage qu'on entend au fond de l'âme.</p>
-</div>
-<p>«Les lieux que j'ai parcourus avec elle, ajouta le prince
-Castel-Forte, la musique que nous avons entendue ensemble,
-les tableaux qu'elle m'a fait voir, les livres qu'elle m'a fait
-comprendre, composent l'univers de mon imagination. Il y a
-dans tous ces objets une étincelle de sa vie; et s'il me fallait
-exister loin d'elle, je voudrais au moins m'en entourer, certain
-que je serais de ne retrouver nulle part cette trace de feu,
-cette trace d'elle enfin qu'elle y a laissée. Oui, continua-t-il (et
-dans ce moment ses yeux tombèrent par hasard sur Oswald),
-voyez Corinne, si vous pouvez passer votre vie avec elle, si
-cette double existence qu'elle vous donnera peut vous être
-longtemps assurée; mais ne la voyez pas, si vous êtes condamné
-à la quitter: vous chercheriez en vain, tant que vous
-vivriez, cette âme créatrice qui partageait et multipliait
-vos sentiments et vos pensées; vous ne la retrouveriez jamais.»</p>
-
-<p>Oswald tressaillit à ces paroles; ses yeux se fixèrent sur
-Corinne, qui les écoutait avec une émotion que l'amour-propre
-ne faisait pas naître, mais qui tenait à des sentiments plus
-aimables et plus touchants. Le prince Castel-Forte reprit son
-discours, qu'un moment d'attendrissement lui avait fait suspendre;
-il parla du talent de Corinne pour la peinture, pour la
-musique, pour la déclamation, pour la danse: il dit que dans
-tous les talents c'était toujours Corinne, ne s'astreignant point
-à telle manière, à telle règle, mais exprimant dans des langages
-variés la même puissance d'imagination, le même enchantement
-des beaux-arts, sous leurs diverses formes.</p>
-
-<p>«Je ne me flatte pas, dit en terminant le prince Castel-Forte,
-d'avoir pu peindre une personne dont il est impossible
-d'avoir l'idée quand on ne l'a pas entendue; mais sa présence
-est pour nous à Rome comme l'un des bienfaits de notre
-ciel brillant, de notre nature inspirée. Corinne est le lien de
-ses amis entre eux; elle est le mouvement, l'intérêt de notre
-vie; nous comptons sur sa bonté; nous sommes fiers de son
-génie; nous disons aux étrangers: «Regardez-la, c'est l'image
-de notre belle Italie; elle est ce que nous serions sans
-l'ignorance, l'envie, la discorde et l'indolence auxquelles notre
-sort nous a condamnés.» Nous nous plaisons à la contempler
-comme une admirable production de notre climat, de nos
-beaux-arts, comme un rejeton du passé, comme une prophétie
-de l'avenir; et quand les étrangers insultent à ce pays, d'où
-sont sorties les lumières qui ont éclairé l'Europe; quand ils
-sont sans pitié pour nos torts, qui naissent de nos malheurs,
-nous leur disons: «Regardez Corinne.» Oui, nous suivrions
-ses traces, nous serions hommes comme elle est femme, si les
-hommes pouvaient, comme les femmes, se créer un monde
-dans leur propre c&oelig;ur, et si notre génie, nécessairement dépendant
-des relations sociales et des circonstances extérieures,
-pouvait s'allumer tout entier au seul flambeau de la
-poésie.»</p>
-
-<p>Au moment où le prince Castel-Forte cessa de parler, des
-applaudissements unanimes se firent entendre; et quoiqu'il y
-eût dans la fin de son discours un blâme indirect de l'état actuel
-des Italiens, tous les grands de l'État l'approuvèrent:
-tant il est vrai qu'on trouve en Italie cette sorte de libéralité
-qui ne porte pas à changer les institutions, mais fait pardonner,
-dans les esprits supérieurs, une opposition tranquille
-aux préjugés existants.</p>
-
-<p>La réputation du prince Castel-Forte était très-grande à
-Rome. Il parlait avec une sagacité rare; et c'était un don remarquable
-dans un pays où l'on met encore plus d'esprit dans
-sa conduite que dans ses discours. Il n'avait pas dans les affaires
-l'habileté qui distingue souvent les Italiens, mais il se
-plaisait à penser, et ne craignait pas la fatigue de la méditation.
-Les heureux habitants du Midi se refusent quelquefois à cette
-fatigue, et se flattent de tout deviner par l'imagination,
-comme leur féconde terre donne des fruits sans culture, à
-l'aide seulement de la faveur du ciel.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de
-parler; elle le remercia par une inclination de tête si noble et
-si douce, qu'on y sentait tout à la fois et la modestie et la
-joie bien naturelle d'avoir été louée selon son c&oelig;ur. Il était
-d'usage que le poëte couronné au Capitole improvisât ou récitât
-une pièce de vers avant que l'on posât sur sa tête les
-lauriers qui lui étaient destinés. Corinne se fit apporter sa
-lyre, instrument de son choix, qui ressemblait beaucoup à la
-harpe, mais était cependant plus antique par la forme, et plus
-simple dans les sons. En l'accordant, elle éprouva d'abord un
-grand sentiment de timidité, et ce fut avec une voix tremblante
-qu'elle demanda le sujet qui lui était imposé. «<i>La
-gloire et le bonheur de l'Italie!</i> s'écria-t-on autour d'elle d'une
-voix unanime.&mdash;Eh bien, oui, reprit-elle, déjà saisie, déjà
-soutenue par son talent, <i>La gloire et le bonheur de l'Italie!</i>»
-Et se sentant animée par l'amour de son pays, elle se fit entendre
-dans des vers pleins de charmes, dont la prose ne peut
-donner qu'une idée bien imparfaite.</p>
-
-
-<blockquote>
-<h4>IMPROVISATION DE CORINNE AU CAPITOLE.</h4>
-
-<p>«Italie, empire du soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie,
-berceau des lettres, je te salue! Combien de fois la
-race humaine te fut soumise, tributaire de tes armes, de
-tes beaux-arts et de ton ciel!</p>
-
-<p>«Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie;
-l'aspect de ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et
-l'homme y parut trop heureux pour l'y supposer coupable.</p>
-
-<p>«Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la
-liberté. Le caractère romain s'imprima sur le monde, et
-l'invasion des barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit
-l'univers entier.</p>
-
-<p>«L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs
-fugitifs rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses
-lois; l'audace de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère;
-elle fut reine encore par le sceptre de la pensée,
-mais ce sceptre de lauriers ne fit que des ingrats.</p>
-
-<p>«L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu.
-Les peintres, les poëtes, enfantèrent pour elle une terre,
-un Olympe, des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime,
-mieux gardé par son génie que par le dieu des païens, ne
-trouva point dans l'Europe un Prométhée qui le ravît.</p>
-
-<p>«Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front
-va-t-il recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui
-reste suspendue au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi&hellip; si
-vous n'aimiez assez la gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser
-son culte autant que ses succès!</p>
-
-<p>«Eh bien, si vous l'aimez, cette gloire, qui choisit trop
-souvent ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés,
-pensez avec orgueil à ces siècles qui virent la renaissance
-des arts. Le Dante, l'Homère des temps modernes
-poëte sacré de nos mystères religieux, héros de la pensée,
-plongea son génie dans le Styx pour aborder à l'enfer, et
-son âme fut profonde comme les abîmes qu'il a décrits.</p>
-
-<p>«L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans
-le Dante. Animé par l'esprit des républiques, guerrier aussi
-bien que poëte, il souffle la flamme des actions parmi les
-morts, et ses ombres ont une vie plus forte que les vivants
-d'aujourd'hui.</p>
-
-<p>«Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs
-passions sans but s'acharnent à leur c&oelig;ur; elles s'agitent
-sur le passé, qui leur semble encore moins irrévocable que
-leur éternel avenir.</p>
-
-<p>«On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté
-dans les régions imaginaires les peines qui le dévoraient.
-Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de l'existence,
-comme le poëte lui-même s'informe de sa patrie, et
-l'enfer s'offre à lui sous les couleurs de l'exil.</p>
-
-<p>«Tout à ses yeux se revêt du costume de Florence. Les
-morts antiques qu'il évoque semblent renaître aussi Toscans
-que lui; ce ne sont point les bornes de son esprit, c'est la
-force de son âme qui fait entrer l'univers dans le cercle de
-sa pensée.</p>
-
-<p>«Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le
-conduit de l'enfer au purgatoire, du purgatoire au paradis;
-historien fidèle de sa vision, il inonde de clarté les régions
-les plus obscures, et le monde qu'il crée dans son triple
-poëme est complet, animé, brillant comme une planète nouvelle
-aperçue dans le firmament.</p>
-
-<p>«A sa voix, tout sur la terre se change en poésie; les objets,
-les idées, les lois, les phénomènes, semblent un nouvel
-Olympe de nouvelles divinités; mais cette mythologie
-de l'imagination s'anéantit, comme le paganisme, à l'aspect
-du paradis, de cet océan de lumières, étincelant de rayons
-et d'étoiles, de vertus et d'amour.</p>
-
-<p>«Les magiques paroles de notre plus grand poëte sont le
-prisme de l'univers; toutes ses merveilles s'y réfléchissent,
-s'y divisent, s'y recomposent; les sons imitent les couleurs,
-les couleurs se fondent en harmonie; la rime, sonore ou bizarre,
-rapide ou prolongée, est inspirée par cette divination
-poétique, beauté suprême de l'art, triomphe du génie, qui
-découvre dans la nature tous les secrets en relation avec le
-c&oelig;ur de l'homme.</p>
-
-<p>«Le Dante espérait de son poëme la fin de son exil; il
-comptait sur la renommée pour médiateur, mais il mourut
-trop tôt pour recueillir les palmes de la patrie. Souvent la
-vie passagère de l'homme s'use dans les revers; et si la
-gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une plage plus
-heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port, et le destin à
-mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour
-du bonheur.</p>
-
-<p>«Ainsi le Tasse infortuné, que vos hommages, Romains,
-devaient consoler de tant d'injustices, beau, sensible, chevaleresque,
-rêvant les exploits, éprouvant l'amour qu'il
-chantait, s'approcha de ces murs, comme ces héros de Jérusalem,
-avec respect et reconnaissance. Mais, la veille du
-jour choisi pour le couronner, la mort l'a réclamé pour sa
-terrible fête: le ciel est jaloux de la terre, et rappelle ses
-favoris des rives trompeuses du temps.</p>
-
-<p>«Dans un siècle plus fier et plus libre que celui du Tasse,
-Pétrarque fut aussi, comme le Dante, le poëte valeureux de
-l'indépendance italienne. Ailleurs on ne connaît de lui que
-ses amours; ici des souvenirs plus sévères honorent à jamais
-son nom, et la patrie l'inspira mieux que Laure elle-même.</p>
-
-<p>«Il ranima l'antiquité par ses veilles, et, loin que son imagination
-mît obstacle aux études les plus profondes, cette
-puissance créatrice, en lui soumettant l'avenir, lui révéla
-les secrets des siècles passés. Il éprouva que connaître sert
-beaucoup pour inventer, et son génie fut d'autant plus original,
-que, semblable aux forces éternelles, il sut être présent
-à tous les temps.</p>
-
-<p>«Notre air serein, notre climat riant, ont inspiré l'Arioste.
-C'est l'arc-en-ciel qui parut après nos longues guerres:
-brillant et varié comme ce messager du beau temps, il semble
-se jouer familièrement avec la vie, et sa gaieté légère et
-douce est le sourire de la nature, et non pas l'ironie de
-l'homme.</p>
-
-<p>«Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides
-voyageurs avides de nouvelles contrées, bien que la
-nature ne pût vous offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez
-aussi votre gloire à celle des poëtes! Artistes, savants,
-philosophes, vous êtes comme eux enfants du soleil qui tour
-à tour développe l'imagination, anime la pensée, excite le
-courage, endort dans le bonheur, et semble tout promettre
-ou tout faire oublier.</p>
-
-<p>«Connaissez-vous cette terre où les orangers fleurissent,
-que les rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous
-entendu les sons mélodieux qui célèbrent la douceur des
-nuits? Avez-vous respiré ces parfums, luxe de l'air déjà si
-pur et si doux? Répondez, étrangers, la nature est-elle chez
-vous belle et bienfaisante?</p>
-
-<p>«Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays,
-les peuples doivent s'y croire abandonnés par la Divinité;
-mais ici nous sentons toujours la protection du ciel, nous
-voyons qu'il s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter
-comme une noble créature.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre
-nature est parée; mais elle prodigue sous les pas de
-l'homme, comme à la fête d'un souverain, une abondance
-de fleurs et de plantes inutiles qui, destinées à plaire, ne
-s'abaissent point à servir.</p>
-
-<p>«Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés
-par une nation digne de les sentir; les mets les plus simples
-lui suffisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que
-l'abondance lui prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts,
-ses monuments, sa contrée tout à la fois antique et
-printanière; les plaisirs raffinés d'une société brillante, les
-plaisirs grossiers d'un peuple avide, ne sont pas faits pour
-elle.</p>
-
-<p>«Ici les sensations se confondent avec les idées, la vie se
-puise tout entière à la même source, et l'âme, comme l'air,
-occupe les confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent
-à l'aise, parce que la rêverie y est douce; s'il agite, elle
-calme; s'il regrette un but, elle lui fait don de mille chimères;
-si les hommes l'oppriment, la nature est là pour
-l'accueillir.</p>
-
-<p>«Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit
-toutes les blessures. Ici l'on se console des peines mêmes du
-c&oelig;ur, en admirant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret
-de son amour; les revers passagers de notre vie éphémère se
-perdent dans le sein fécond et majestueux de l'immortel
-univers.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Corinne fut interrompue pendant quelques moments par les
-applaudissements les plus impétueux. Le seul Oswald ne se
-mêla point aux transports bruyants qui l'entouraient. Il avait
-penché sa tête sur sa main, lorsque Corinne avait dit: <i>Ici l'on
-se console des peines mêmes du c&oelig;ur</i>; et depuis lors il ne l'avait
-point relevée. Corinne le remarqua, et bientôt, à ses traits,
-à la couleur de ses cheveux, à son costume, à sa taille élevée,
-à toutes ses manières enfin, elle le reconnut pour un Anglais.
-Le deuil qu'il portait et sa physionomie pleine de tristesse la
-frappèrent. Son regard, alors attaché sur elle, semblait lui
-faire doucement des reproches; elle devina les pensées qui
-l'occupaient, et se sentit le besoin de le satisfaire, en parlant
-du bonheur avec moins d'assurance, en consacrant à la mort
-quelques vers au milieu d'une fête. Elle reprit donc sa lyre
-dans ce dessein, fit rentrer dans le silence toute l'assemblée
-par les sons touchants et prolongés qu'elle tira de son instrument,
-et recommença ainsi:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Il est des peines cependant que notre ciel consolateur ne
-saurait effacer, mais dans quel séjour les regrets peuvent-ils
-porter à l'âme une impression plus douce et plus noble que
-dans ces lieux?</p>
-
-<p>«Ailleurs, les vivants trouvent à peine assez de place pour
-leurs rapides courses et leurs ardents désirs; ici, les ruines,
-les déserts, les palais inhabités laissent aux ombres un vaste
-espace. Rome maintenant n'est-elle pas la patrie des tombeaux?</p>
-
-<p>«Le Colisée, les obélisques, toutes les merveilles qui, du
-fond de l'Égypte et de la Grèce, de l'extrémité des siècles,
-depuis Romulus jusqu'à Léon X, se sont réunies ici, comme
-si la grandeur attirait la grandeur, et qu'un même lieu dût
-renfermer tout ce que l'homme a pu mettre à l'abri du
-temps; toutes ces merveilles sont consacrées aux monuments
-funèbres. Notre indolente vie est à peine aperçue, le
-silence des vivants est un hommage pour les morts; ils durent,
-et nous passons.</p>
-
-<p>«Eux seuls sont honorés, eux seuls sont encore célèbres;
-nos destinées obscures relèvent l'éclat de nos ancêtres, notre
-existence actuelle ne laisse debout que le passé, il ne se fait
-aucun bruit autour des souvenirs. Tous nos chefs-d'&oelig;uvre
-sont l'ouvrage de ceux qui ne sont plus, et le génie lui-même
-est compté parmi les illustres morts.</p>
-
-<p>«Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier
-l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne
-pour soi, l'on en souffre moins pour ce qu'on aime. Les
-peuples du Midi se représentent la fin de la vie sous des
-couleurs moins sombres que les habitants du Nord. Le soleil,
-comme la gloire, réchauffe même la tombe.</p>
-
-<p>«Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à
-côté de tant d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits
-effrayés. On se croit attendu par la foule des ombres;
-et, de notre ville solitaire à la ville souterraine, la transition
-semble assez douce.</p>
-
-<p>«Ainsi la pointe de la douleur est émoussée: non que le
-c&oelig;ur soit blasé, non que l'âme soit aride; mais une harmonie
-plus parfaite, un air plus odoriférant, se mêlent à
-l'existence. On s'abandonne à la nature avec moins de
-crainte, à cette nature dont le Créateur a dit: Les lis ne
-travaillent ni ne filent, et cependant quels vêtements des
-rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai revêtu ces
-fleurs?»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Oswald fut tellement ravi par ces dernières strophes, qu'il
-exprima son admiration par les témoignages les plus vifs; et
-cette fois les transports des Italiens eux-mêmes n'égalèrent
-pas les siens. En effet, c'était à lui, plus qu'aux Romains, que
-la seconde improvisation de Corinne était destinée.</p>
-
-<p>La plupart des Italiens ont, en lisant les vers, une sorte de
-chant monotone appelé <i>cantilène</i>, qui détruit toute émotion.
-C'est en vain que les paroles sont diverses: l'impression reste
-la même, puisque l'accent, qui est encore plus intime que les
-paroles, ne change presque point. Mais Corinne récitait avec
-une variété de tons qui ne détruisait pas le charme soutenu de
-l'harmonie; c'était comme des airs différents joués tous par un
-instrument céleste.</p>
-
-<p>Le son de voix touchant et sensible de Corinne, en faisant
-entendre cette langue italienne, si pompeuse et si sonore, produisit
-sur Oswald une impression tout à fait nouvelle. La prosodie
-anglaise est uniforme et voilée; ses beautés naturelles
-sont toutes mélancoliques; les nuages ont formé ses couleurs,
-et le bruit des vagues sa modulation; mais quand ces paroles
-italiennes, brillantes comme un jour de fête, retentissantes
-comme les instruments de victoire que l'on a comparés à l'écarlate
-parmi les couleurs; quand ces paroles, encore tout
-empreintes des joies qu'un beau climat répand dans tous les
-c&oelig;urs, sont prononcées par une voix émue, leur éclat adouci,
-leur force concentrée, fait éprouver un attendrissement aussi
-vif qu'imprévu. L'intention de la nature semble trompée,
-ses bienfaits inutiles, ses offres repoussées; et l'expression de
-la peine, au milieu de tant de jouissances, étonne et touche
-plus profondément que la douleur chantée dans les langues du
-Nord, qui semblent inspirées par elle.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Le sénateur prit la couronne de myrte et de laurier qu'il
-devait placer sur la tête de Corinne. Elle détacha le châle qui
-entourait son front, et tous ses cheveux, d'un noir d'ébène,
-tombèrent en boucles sur ses épaules. Elle s'avança la tête
-nue, le regard animé par un sentiment de plaisir et de reconnaissance
-qu'elle ne cherchait point à dissimuler. Elle se
-remit une seconde fois à genoux pour recevoir la couronne;
-mais elle paraissait moins troublée et moins tremblante que la
-première fois; elle venait de parler, elle venait de remplir
-son âme des plus nobles pensées; l'enthousiasme l'emportait
-sur la timidité. Ce n'était plus une femme craintive, mais une
-prêtresse inspirée, qui se consacrait avec joie au culte du
-génie.</p>
-
-<p>Quand la couronne fut placée sur la tête de Corinne, tous les
-instruments se firent entendre et jouèrent ces airs triomphants
-qui exaltent l'âme d'une manière si puissante et si sublime. Le
-bruit des timbales et des fanfares émut de nouveau Corinne;
-ses yeux se remplirent de larmes; elle s'assit un moment, et
-couvrit son visage de son mouchoir. Oswald, vivement touché,
-sortit de la foule et fit quelques pas pour lui parler;
-mais un invincible embarras le retint. Corinne le regarda
-quelque temps, en prenant garde néanmoins qu'il ne remarquât
-qu'elle faisait attention à lui; mais lorsque le prince
-Castel-Forte vint prendre sa main pour l'accompagner du Capitole
-à son char, elle se laissa conduire avec distraction, et
-retourna la tête plusieurs fois, sous divers prétextes, pour voir
-Oswald.</p>
-
-<p>Il la suivit; et, dans le moment où elle descendait l'escalier,
-accompagnée de son cortége, elle fit un mouvement en
-arrière pour l'apercevoir encore: ce mouvement fit tomber
-sa couronne. Oswald se hâta de la relever, et lui dit en la lui
-rendant quelques mots en italien qui signifiaient que les humbles
-mortels mettaient aux pieds des dieux la couronne qu'ils
-n'osaient placer sur leurs têtes. Corinne remercia lord Nelvil,
-en anglais, avec ce pur accent national, ce pur accent insulaire
-qui presque jamais ne peut être imité sur le continent.
-Quel fut l'étonnement d'Oswald en l'entendant! Il resta d'abord
-immobile à sa place, et, se sentant troublé, il s'appuya
-sur un des lions de basalte qui sont au pied de l'escalier du
-Capitole. Corinne le considéra de nouveau, vivement frappée
-de son émotion; mais on l'entraîna vers son char, et toute la
-foule disparut longtemps avant qu'Oswald eût retrouvé sa
-force et sa présence d'esprit.</p>
-
-<p>Corinne jusqu'alors l'avait enchanté comme la plus charmante
-des étrangères, comme l'une des merveilles du pays
-qu'il voulait parcourir; mais cet accent anglais lui rappelait
-tous les souvenirs de sa patrie, cet accent naturalisait pour
-lui tous les charmes de Corinne. Était-elle Anglaise? avait-elle
-passé plusieurs années de sa vie en Angleterre? Il ne pouvait
-le deviner; mais il était impossible que l'étude seule apprît
-à parler ainsi; il fallait que Corinne et lord Nelvil eussent
-vécu dans le même pays. Qui sait si leurs familles n'étaient
-pas en relation ensemble? Peut-être même l'avait-il vue
-dans son enfance? On a souvent dans le c&oelig;ur je ne sais quelle
-image innée de ce qu'on aime, qui pourrait persuader qu'on
-reconnaît l'objet que l'on voit pour la première fois.</p>
-
-<p>Oswald avait beaucoup de préventions contre les Italiennes;
-il les croyait passionnées, mais mobiles, mais incapables d'éprouver
-des affections profondes et durables. Déjà ce que Corinne
-avait dit au Capitole lui avait inspiré tout une autre
-idée; que serait-ce donc s'il pouvait à la fois retrouver les
-souvenirs de sa patrie et recevoir par l'imagination une vie
-nouvelle, renaître pour l'avenir sans rompre avec le passé?</p>
-
-<p>Au milieu de ses rêveries, Oswald se trouva sur le pont
-Saint-Ange, qui conduit au château du même nom, ou plutôt
-au tombeau d'Adrien, dont on a fait une forteresse. Le silence
-du lieu, les pâles ombres du Tibre, les rayons de la lune qui
-éclairaient les statues placées sur le pont et faisaient des statues
-comme des ombres blanches regardant fixement couler
-les flots et les temps qui ne les concernent plus; tous ces objets
-le ramenèrent à ses idées habituelles. Il mit la main sur
-sa poitrine, et sentit le portrait de son père qu'il y portait
-toujours; il l'en détacha pour le considérer; et le moment de
-bonheur qu'il venait d'éprouver, et la cause de ce bonheur,
-ne lui rappelèrent que trop le sentiment qui l'avait rendu
-jadis si coupable envers son père. Cette réflexion renouvela
-ses remords.</p>
-
-<p>«Éternel souvenir de ma vie! s'écria-t-il; ami trop offensé,
-et pourtant si généreux! aurais-je pu croire que l'émotion du
-plaisir pût trouver sitôt accès dans mon âme? Ce n'est pas toi,
-le meilleur et le plus indulgent des hommes, ce n'est pas toi
-qui me le reproches; tu veux que je sois heureux, tu le veux
-encore malgré mes fautes: mais puissé-je du moins ne pas méconnaître
-ta voix, si tu me parles du haut du ciel, comme je
-l'ai méconnue sur la terre!»</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l3">LIVRE TROISIÈME<br />
-CORINNE</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil avait assisté à la fête du Capitole; il
-vint le lendemain chez lord Nelvil, et lui dit: «Mon cher
-Oswald, voulez-vous que je vous mène ce soir chez Corinne?&mdash;Comment!
-interrompit Oswald, est-ce que vous la connaissez?&mdash;Non,
-répondit le comte d'Erfeuil; mais une personne
-aussi célèbre est toujours flattée qu'on désire de la voir,
-et je lui ai écrit ce matin pour lui demander la permission
-d'aller chez elle ce soir avec vous.&mdash;J'aurais souhaité, répondit
-Oswald en rougissant, que vous ne m'eussiez pas ainsi
-nommé sans mon consentement.&mdash;Sachez-moi gré, reprit le
-comte d'Erfeuil, de vous avoir épargné quelques formalités
-ennuyeuses: au lieu d'aller chez un ambassadeur, qui vous
-aurait mené chez un cardinal, qui vous aurait conduit chez
-une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous
-présente, vous me présentez, et nous serons très-bien reçus
-tous les deux.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai moins de confiance que vous, et sans doute avec
-raison, reprit lord Nelvil; je crains que cette demande précipitée
-n'ait pu déplaire à Corinne.&mdash;Pas du tout, je vous
-assure, dit le comte d'Erfeuil; elle a trop d'esprit pour cela,
-et sa réponse est très-polie.&mdash;Comment! elle vous a répondu!
-reprit lord Nelvil; et que vous a-t-elle donc dit, mon cher
-comte?&mdash;Ah! mon cher comte, dit en riant M. d'Erfeuil, vous
-vous adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m'a
-répondu? mais enfin <i>je vous aime et tout est pardonné</i>. Je vous
-avouerai donc modestement que dans mon billet j'avais parlé
-de moi plus que de vous, et que dans sa réponse il me semble
-qu'elle vous nomme le premier; mais je ne suis jamais jaloux
-de mes amis.&mdash;Assurément, répondit lord Nelvil, je ne
-pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de
-plaire à Corinne; et quant à moi, tout ce que je désire, c'est
-de jouir quelquefois de la société d'une personne aussi étonnante:
-à ce soir donc, puisque vous l'avez arrangé ainsi.&mdash;Vous
-viendrez avec moi? dit le comte d'Erfeuil.&mdash;Eh bien,
-oui, répondit lord Nelvil avec un embarras très-visible.&mdash;Pourquoi
-donc, continua le comte d'Erfeuil, pourquoi s'être
-tant plaint de ce que j'ai fait? vous finissez comme j'ai commencé;
-mais il fallait bien vous laisser l'honneur d'être plus
-réservé que moi, pourvu toutefois que vous n'y perdissiez
-rien. C'est vraiment une charmante personne que Corinne:
-elle a de l'esprit et de la grâce; je n'ai pas bien compris ce
-qu'elle disait, parce qu'elle parlait italien; mais, à la voir, je
-gagerais qu'elle sait très-bien le français; nous en jugerons ce
-soir. Elle mène une vie singulière; elle est riche, jeune, libre,
-sans qu'on puisse savoir avec certitude si elle a des amants ou
-non. Il paraît certain néanmoins qu'à présent elle ne préfère
-personne; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu'elle n'ait pas rencontré
-dans ce pays un homme digne d'elle: cela ne m'étonnerait
-pas.»</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil continua quelque temps encore à discourir
-ainsi, sans que lord Nelvil l'interrompît. Il ne disait
-rien qui fût précisément inconvenable; mais il froissait toujours
-les sentiments délicats d'Oswald, en parlant trop fort
-ou trop légèrement sur ce qui l'intéressait. Il y a des ménagements
-que l'esprit même et l'usage du monde n'apprennent
-pas; et, sans manquer à la plus parfaite politesse, on blesse
-souvent le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Lord Nelvil fut très-agité tout le jour, en pensant à la visite
-du soir; mais il écarta, tant qu'il le put, les réflexions
-qui le troublaient, et tâcha de se persuader qu'il pouvait y
-avoir du plaisir dans un sentiment, sans que ce sentiment
-décidât du sort de la vie. Fausse sécurité! car l'âme ne reçoit
-aucun plaisir de ce qu'elle reconnaît elle-même pour
-passager.</p>
-
-<p>Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil arrivèrent chez Corinne.
-Sa maison était placée dans le quartier des Transtévérins, un
-peu au delà du château Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait
-cette maison, ornée dans l'intérieur avec l'élégance la
-plus parfaite. Le salon était décoré des copies en plâtre des
-meilleures statues de l'Italie: la Niobé, le Laocoon, la Vénus
-de Médicis, le Gladiateur mourant; et, dans le cabinet où se
-tenait Corinne, l'on voyait des instruments de musique, des
-livres, un ameublement simple mais commode, et seulement
-arrangé pour rendre la conversation facile et le cercle resserré.
-Corinne n'était point encore dans son cabinet lorsque
-Oswald arriva; en l'attendant, il se promenait avec anxiété
-dans son appartement; il y remarquait dans chaque détail un
-mélange heureux de tout ce qu'il y a de plus agréable dans
-les trois nations, française, anglaise et italienne: le goût de
-la société, l'amour des lettres, et le sentiment des beaux-arts.</p>
-
-<p>Corinne enfin parut; elle était vêtue sans aucune recherche,
-mais toujours pittoresquement. Elle avait dans ses cheveux
-des camées antiques, et portait à son cou un collier de
-corail. Sa politesse était noble et facile; en la voyant ainsi
-familièrement au milieu du cercle de ses amis, on retrouvait
-en elle la divinité du Capitole, bien qu'elle fût parfaitement
-simple et naturelle en tout. Elle salua d'abord le comte d'Erfeuil,
-en regardant Oswald; et puis, comme si elle se fût
-repentie de cette espèce de fausseté, elle s'avança vers Oswald;
-et l'on put remarquer qu'en l'appelant lord Nelvil, ce
-nom semblait produire un effet singulier sur elle, et deux fois
-elle le répéta d'une voix émue, comme s'il lui eût retracé de
-touchants souvenirs.</p>
-
-<p>Enfin elle dit en italien à lord Nelvil quelques mots pleins
-de grâce sur l'obligeance qu'il lui avait témoignée la veille en
-relevant sa couronne. Oswald lui répondit en cherchant à
-lui exprimer l'admiration qu'elle lui avait inspirée, et se plaignit
-avec douceur de ce qu'elle ne lui parlait pas en anglais.
-«Vous suis-je, ajouta-t-il, plus étranger qu'hier?&mdash;Non, assurément,
-lui répondit Corinne; mais, quand on a comme
-moi parlé plusieurs années de sa vie deux ou trois langues
-différentes, l'une ou l'autre est inspirée par les sentiments
-que l'on doit exprimer.&mdash;Sûrement, dit Oswald, l'anglais est
-votre langue habituelle, celle que vous parlez à vos amis,
-celle&hellip;&mdash;Je suis Italienne, interrompit Corinne; pardonnez-moi,
-milord, mais il me semble que je retrouve en vous cet
-orgueil national qui caractérise souvent vos compatriotes.
-Dans ce pays, nous sommes plus modestes: nous ne sommes
-ni contents de nous comme des Français, ni fiers de nous
-comme des Anglais. Un peu d'indulgence nous suffit de la
-part des étrangers; et comme il nous est refusé depuis longtemps
-d'être une nation, nous avons le grand tort de manquer
-souvent, comme individus, de la dignité qui ne nous est
-pas permise comme peuple; mais quand vous connaîtrez les
-Italiens, vous verrez qu'ils ont dans leur caractère quelques
-traces de la grandeur antique, quelques traces rares, effacées,
-mais qui pourraient reparaître dans des temps plus heureux.
-Je vous parlerai anglais quelquefois, mais pas toujours;
-l'italien m'est cher: j'ai beaucoup souffert, dit-elle
-en soupirant, pour vivre en Italie.»</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil fit des reproches aimables à Corinne de
-ce qu'elle l'oubliait tout à fait en s'exprimant dans des langues
-qu'il n'entendait pas. «Belle Corinne, lui dit-il, de grâce
-parlez français; vous en êtes vraiment digne.» Corinne sourit
-à ce compliment, et se mit à parler français très-purement,
-très-facilement, mais avec l'accent anglais. Lord Nelvil
-et le comte d'Erfeuil s'en étonnèrent également; mais le
-comte d'Erfeuil, qui croyait qu'on pouvait tout dire, pourvu
-que ce fût avec grâce, et qui s'imaginait que l'impolitesse
-consistait dans la forme et non dans le fond, demanda directement
-à Corinne raison de cette singularité. Elle fut d'abord
-un peu troublée de cette interrogation subite; puis, reprenant
-ses esprits, elle dit au comte d'Erfeuil: «Apparemment,
-monsieur, que j'ai appris le français d'un Anglais.» Il renouvela
-ses questions en riant, mais avec instance. Corinne s'embarrassa
-toujours davantage, et lui dit enfin: «Depuis quatre
-ans, monsieur, que je suis fixée à Rome, aucun de mes amis,
-aucun de ceux qui, j'en suis sûre, s'intéressent beaucoup à moi,
-ne m'ont interrogée sur ma destinée; ils ont compris d'abord
-qu'il m'était pénible d'en parler.» Ces paroles mirent un
-terme aux questions du comte d'Erfeuil; mais Corinne eut
-peur de l'avoir blessé; et, comme il avait l'air d'être très-lié
-avec lord Nelvil, elle craignit encore plus, sans vouloir s'en
-rendre raison, qu'il ne parlât d'elle désavantageusement à
-son ami, et elle se remit à prendre assez de soin pour lui
-plaire.</p>
-
-<p>Le prince Castel-Forte arriva dans ce moment avec plusieurs
-Romains de ses amis et de ceux de Corinne. C'étaient
-des hommes d'un esprit aimable et gai, très-bienveillants
-dans leurs formes, et si facilement animés par la conversation
-des autres, qu'on trouvait un vif plaisir à leur parler,
-tant ils sentaient vivement ce qui méritait d'être senti. L'indolence
-des Italiens les porte à ne point montrer en société,
-ni souvent d'aucune manière, tout l'esprit qu'ils ont. La plupart
-d'entre eux ne cultivent pas même dans la retraite les
-facultés intellectuelles que la nature leur a données; mais ils
-jouissent avec transport de ce qui leur vient sans peine.</p>
-
-<p>Corinne avait beaucoup de gaieté dans l'esprit. Elle apercevait
-le ridicule avec la sagacité d'une Française, et le peignait
-avec l'imagination d'une Italienne; mais elle mêlait à
-tout un sentiment de bonté: on ne voyait jamais rien en elle
-de calculé ni d'hostile; car, en toute chose c'est la froideur
-qui offense, et l'imagination, au contraire, a presque toujours
-de la bonhomie.</p>
-
-<p>Oswald trouvait Corinne pleine de grâce, et d'une grâce
-qui lui était toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance
-de sa vie était attachée au souvenir d'une femme française
-très-aimable et très-spirituelle; mais Corinne ne lui
-ressemblait en rien: sa conversation était un mélange de tous
-les genres d'esprit; l'enthousiasme des beaux-arts et la connaissance
-du monde, la finesse des idées et la profondeur des
-sentiments, enfin tous les charmes de la vivacité et de la rapidité
-s'y faisaient remarquer, sans que pour cela ses pensées
-fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères. Oswald
-était tout à la fois surpris et charmé, inquiet et entraîné; il
-ne comprenait pas comment une seule personne pouvait réunir
-tout ce que possédait Corinne; il se demandait si le lien
-de tant de qualités presque opposées était l'inconséquence ou
-la supériorité; si c'était à force de tout sentir, ou parce
-qu'elle oubliait tout successivement, qu'elle passait ainsi,
-presque dans un même instant, de la mélancolie à la gaieté,
-de la profondeur à la grâce, de la conversation la plus étonnante,
-et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie
-d'une femme qui cherche à plaire et veut captiver; mais
-il y avait dans cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu'elle
-imposait autant de respect que la réserve la plus sévère.</p>
-
-<p>Le prince Castel-Forte était très-occupé de Corinne, et tous
-les Italiens qui composaient sa société lui montraient un sentiment
-qui s'exprimait par les soins et les hommages les plus
-délicats et les plus assidus: le culte habituel dont ils l'entouraient
-répandait comme un air de fête sur tous les jours de
-sa vie. Corinne était heureuse d'être aimée; mais heureuse
-comme on l'est de vivre dans un climat doux, d'entendre des
-sons harmonieux, de ne recevoir enfin que des impressions
-agréables. Le sentiment profond et sérieux de l'amour ne se
-peignait point sur son visage, où tout était exprimé par la
-physionomie la plus vive et la plus mobile. Oswald la regardait
-en silence; sa présence animait Corinne, et lui inspirait
-le désir d'être aimable. Cependant elle s'arrêtait quelquefois
-dans les moments où sa conversation était la plus brillante,
-étonnée du calme extérieur d'Oswald, ne sachant pas s'il
-l'approuvait ou s'il la blâmait secrètement, et si ses idées anglaises
-lui permettaient d'applaudir à de tels succès dans une
-femme.</p>
-
-<p>Oswald était trop captivé par les charmes de Corinne pour
-se rappeler alors ses anciennes opinions sur l'obscurité qui
-convenait aux femmes; mais il se demandait si l'on pouvait
-être aimé d'elle, s'il était possible de concentrer en soi seul
-tant de rayons; enfin, il était à la fois ébloui et troublé; et,
-bien qu'à son départ elle l'eût invité très-poliment à revenir
-la voir, il laissa passer tout un jour sans aller chez elle,
-éprouvant une sorte de terreur du sentiment qui l'entraînait.</p>
-
-<p>Quelquefois il comparait ce sentiment nouveau avec l'erreur
-fatale des premiers moments de sa jeunesse, et repoussait
-vivement ensuite cette comparaison; car c'était l'art, et un
-art perfide, qui l'avait subjugué, tandis qu'on ne pouvait
-douter de la vérité de Corinne. Son charme tenait-il de la
-magie ou de l'inspiration poétique? était-ce Armide ou Sapho?
-pouvait-on espérer de captiver jamais un génie doué de
-si brillantes ailes? Il était impossible de le décider; mais au
-moins on sentait que ce n'était pas la société, que c'était plutôt
-le ciel même qui avait formé cet être extraordinaire, et
-que son esprit était aussi incapable d'imiter que son caractère
-de feindre. «O mon père! disait Oswald, si vous aviez
-connu Corinne, qu'auriez-vous pensé d'elle?»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil vint, selon sa coutume, le matin chez
-lord Nelvil; et, en lui reprochant de n'avoir pas été la veille
-chez Corinne, il lui dit: «Vous auriez été bien heureux si
-vous y étiez venu.&mdash;Et pourquoi? reprit Oswald.&mdash;Parce
-que j'ai acquis hier la certitude que vous l'intéressez vivement.&mdash;Encore
-de la légèreté! interrompit lord Nelvil; ne
-savez-vous donc pas que je ne puis ni ne veux en avoir?&mdash;Vous
-appelez légèreté, dit le comte d'Erfeuil, la promptitude
-de mes observations. Ai-je moins de raison parce que j'ai raison
-plus vite? Vous étiez tous faits pour vivre dans cet heureux
-temps des patriarches, où l'homme avait cinq siècles de
-vie: on nous en a retranché au moins quatre, je vous en
-avertis.&mdash;Soit, répondit Oswald, et ces observations si rapides,
-que vous ont-elles fait découvrir?&mdash;Que Corinne vous
-aime. Hier, je suis arrivé chez elle: sans doute elle m'a très-bien
-reçu; mais ses yeux étaient attachés sur la porte pour
-regarder si vous me suiviez. Elle a essayé un moment de parler
-d'autre chose; mais, comme c'est une personne très-vive
-et très-naturelle, elle m'a enfin demandé tout simplement
-pourquoi vous n'étiez pas venu avec moi. Je vous ai blâmé,
-vous ne m'en voudrez pas; j'ai dit que vous étiez une créature
-sombre et bizarre; mais je vous épargne d'ailleurs tous
-les éloges que j'ai faits de vous.</p>
-
-<p>«Il est triste, m'a dit Corinne; il a perdu sans doute une
-personne qui lui était chère. De qui porte-t-il le deuil?&mdash;De
-son père, madame, lui ai-je dit, quoiqu'il y ait plus d'un an
-qu'il l'a perdu; et comme la loi de la nature nous oblige tous
-à survivre à nos parents, j'imagine que quelque autre motif
-secret est la cause de sa longue et profonde mélancolie.&mdash;Oh!
-reprit Corinne, je suis bien loin de penser que des douleurs
-en apparence semblables soient les mêmes pour tous les
-hommes. Le père de votre ami et votre ami lui-même ne sont
-peut-être pas dans la règle commune, et je suis bien tentée de
-le croire.» Sa voix était très-douce, mon cher Oswald, en
-prononçant ces derniers mots.&mdash;Est-ce là, reprit Oswald,
-toutes les preuves d'intérêt que vous m'annoncez?&mdash;En vérité,
-reprit le comte d'Erfeuil, c'est bien assez, selon moi, pour
-être sûr d'être aimé; mais, puisque vous voulez mieux, vous
-aurez mieux: j'ai réservé le plus fort pour la fin. Le prince
-Castel-Forte est arrivé, et il a raconté toute votre histoire
-d'Ancône, sans savoir que c'était vous dont il parlait: il l'a
-racontée avec beaucoup de feu et d'imagination, autant que
-j'en puis juger, grâce aux deux leçons d'italien que j'ai prises;
-mais il y a tant de mots français dans les langues étrangères,
-que nous les comprenons presque toutes, même sans les savoir.
-D'ailleurs, la physionomie de Corinne m'aurait expliqué
-ce que je n'entendais pas. On y lisait si visiblement l'agitation
-de son c&oelig;ur; elle ne respirait pas, de peur de perdre un seul
-mot; quand elle demanda si l'on savait le nom de cet Anglais,
-son anxiété était telle, qu'il était bien facile de juger combien
-elle craignait qu'un autre nom que le vôtre ne fût prononcé.</p>
-
-<p>«Le prince Castel-Forte dit qu'il ignorait quel était cet
-Anglais; et Corinne, se retournant avec vivacité vers moi,
-s'écria: «N'est-il pas vrai, monsieur, que c'est lord Nelvil?&mdash;Oui,
-madame, lui répondis-je, c'est lui.» Et Corinne alors
-fondit en larmes. Elle n'avait pas pleuré pendant l'histoire;
-qu'y avait-il donc dans le nom du héros de plus attendrissant
-que le récit même?&mdash;Elle a pleuré! s'écria lord Nelvil; ah!
-que n'étais-je là!» Puis, s'arrêtant tout à coup, il baissa les
-yeux, et son visage mâle exprima la timidité la plus délicate;
-il se hâta de reprendre la parole, de peur que le comte d'Erfeuil
-ne troublât sa joie secrète en la remarquant. «Si l'aventure
-d'Ancône mérite d'être racontée, dit Oswald, c'est à
-vous aussi, mon cher comte, que l'honneur en appartient.&mdash;On
-a bien parlé, répondit le comte d'Erfeuil en riant, d'un
-Français très-aimable qui était là, milord, avec vous; mais
-personne que moi n'a fait attention à cette parenthèse du récit.
-La belle Corinne vous préfère, elle vous croit sans doute
-le plus fidèle de nous deux; vous ne le serez pas davantage,
-peut-être même lui ferez-vous plus de chagrin que je ne lui en
-aurais fait; mais les femmes aiment la peine, pourvu qu'elle
-soit bien romanesque: ainsi vous lui convenez.» Lord Nelvil
-souffrait à chaque mot du comte d'Erfeuil; mais que lui dire?
-il ne disputait jamais, il n'écoutait jamais assez attentivement
-pour changer d'avis: ses paroles une fois lancées, il ne s'y
-intéressait plus; et le mieux était encore de les oublier, si on
-le pouvait, aussi vite que lui-même.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Oswald arriva le soir chez Corinne avec un sentiment tout
-nouveau; il pensa qu'il était peut-être attendu. Quel enchantement
-que cette première lueur d'intelligence avec ce qu'on
-aime! Avant que le souvenir entre en partage avec l'espérance,
-avant que les paroles aient exprimé les sentiments,
-avant que l'éloquence ait su peindre ce que l'on éprouve, il y
-a dans ces premiers instants je ne sais quel vague, je ne sais
-quel mystère d'imagination, plus passager que le bonheur
-même, mais plus céleste encore que lui. Oswald, en entrant
-Il vit qu'elle était seule, et il en éprouva presque de la peine:
-il aurait voulu l'observer longtemps au milieu du monde; il
-aurait souhaité d'être assuré, de quelque manière, de sa préférence,
-avant de se trouver tout à coup engagé dans un
-entretien qui pouvait refroidir Corinne à son égard, si, comme
-il en était certain, il se montrait embarrassé, et froid par embarras.</p>
-
-<p>Soit que Corinne s'aperçût de cette disposition d'Oswald,
-ou qu'une disposition semblable produisît en elle le désir d'animer
-la conversation pour faire cesser la gêne, elle se hâta
-de demander à lord Nelvil s'il avait vu quelques-uns des monuments
-de Rome. «Non, répondit Oswald.&mdash;Qu'avez-vous
-donc fait hier? reprit Corinne en souriant.&mdash;J'ai passé la
-journée chez moi, dit Oswald: depuis que je suis à Rome, je
-n'ai vu que vous, madame, ou je suis resté seul.» Corinne
-voulut lui parler de sa conduite à Ancône; elle commença
-par ces mots: «Hier, j'ai appris&hellip;» puis elle s'arrêta, et dit:
-«Je vous parlerai de cela quand il viendra du monde.» Lord
-Nelvil avait une dignité dans les manières qui intimidait Corinne;
-et d'ailleurs elle craignait, en lui rappelant sa noble
-conduite, de montrer trop d'émotion; il lui semblait qu'elle
-en aurait moins quand ils ne seraient plus seuls. Oswald fut
-profondément touché de la réserve de Corinne, et de la franchise
-avec laquelle elle trahissait, sans y penser, les motifs de
-cette réserve; mais plus il était troublé, moins il pouvait exprimer
-ce qu'il éprouvait.</p>
-
-<p>Il se leva donc tout à coup, et s'avança vers la fenêtre,
-puis il sentit que Corinne ne pourrait expliquer ce mouvement;
-et, plus déconcerté que jamais, il revint à sa place sans
-rien dire. Corinne avait en conversation plus d'assurance
-qu'Oswald; néanmoins l'embarras qu'il témoignait était partagé
-par elle; et dans sa distraction, cherchant une contenance,
-elle posa ses doigts sur la harpe qui était placée à côté
-d'elle, et fit quelques accords sans suite et sans dessein. Ces
-sons harmonieux, en accroissant l'émotion d'Oswald, semblaient
-lui inspirer un peu plus de hardiesse. Déjà il avait osé
-regarder Corinne: eh! qui pouvait la regarder sans être frappé
-de l'inspiration divine qui se peignait dans ses yeux? Et,
-rassuré au même instant par l'expression de bonté qui voilait
-l'éclat de ses regards, peut-être Oswald allait-il parler, lorsque
-le prince Castel-Forte entra.</p>
-
-<p>Il ne vit pas sans peine lord Nelvil tête à tête avec Corinne;
-mais il avait l'habitude de dissimuler ses impressions:
-cette habitude, qui se trouve souvent réunie, chez les Italiens,
-avec une grande véhémence de sentiments, était plutôt
-en lui le résultat de l'indolence et de la douceur naturelle. Il
-était résigné à n'être pas le premier objet des affections de
-Corinne; il n'était plus jeune; il avait beaucoup d'esprit, un
-grand goût pour les arts, une imagination aussi animée qu'il
-le fallait pour diversifier la vie sans l'agiter, et un tel besoin
-de passer toutes ses soirées avec Corinne, que, si elle se fût
-mariée, il aurait conjuré son époux de le laisser venir tous les
-jours chez elle, comme de coutume; et, à cette condition, il
-n'eût pas été très-malheureux de la voir liée à un autre. Les
-chagrins du c&oelig;ur, en Italie, ne sont point compliqués par les
-peines de la vanité; de manière que l'on y rencontre, ou des
-hommes assez passionnés pour poignarder leur rival par jalousie,
-ou des hommes assez modestes pour prendre volontiers
-le second rang auprès d'une femme dont l'entretien leur
-est agréable; mais l'on n'en trouverait guère qui, par la crainte
-de passer pour dédaignés, se refusassent à conserver une relation
-quelconque qui leur plairait: l'empire de la société sur
-l'amour-propre est presque nul dans ce pays.</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil et la société qui se rassemblait tous les
-soirs chez Corinne étant réunis, la conversation se dirigea sur
-le talent d'improviser, que Corinne avait si glorieusement
-montré au Capitole, et l'on en vint à lui demander à elle-même
-ce qu'elle en pensait. «C'est une chose si rare, dit le
-prince Castel-Forte, de trouver une personne à la fois susceptible
-d'enthousiasme et d'analyse, douée comme un artiste,
-et capable de s'observer elle-même, qu'il faut la conjurer de
-nous révéler, autant qu'elle le pourra, les secrets de son génie.&mdash;Ce
-talent d'improviser, reprit Corinne, n'est pas plus extraordinaire
-dans les langues du Midi que l'éloquence de la
-tribune, ou la vivacité brillante de la conversation, dans les
-autres langues. Je dirai même que malheureusement il est
-chez nous plus facile de faire des vers à l'improviste que de
-bien parler en prose. Le langage de la poésie diffère tellement
-de celui de la prose, que, dès les premiers vers, l'attention est
-commandée par les expressions mêmes, qui placent pour
-ainsi dire le poëte à distance des auditeurs. Ce n'est pas uniquement
-à la douceur de l'italien, mais bien plutôt à la vibration
-forte et prononcée de ses syllabes sonores, qu'il faut
-attribuer l'empire de la poésie parmi nous. L'italien a un
-charme musical qui fait trouver du plaisir dans le son des
-mots, presque indépendamment des idées; ces mots, d'ailleurs,
-ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils peignent
-ce qu'ils expriment. Vous sentez que c'est au milieu
-des arts et sous un beau ciel que s'est formé ce langage mélodieux
-et coloré. Il est donc plus aisé en Italie que partout
-ailleurs de séduire avec des paroles, sans profondeur dans les
-pensées et sans nouveauté dans les images. La poésie, comme
-tous les beaux-arts, captive autant les sensations que l'intelligence.
-J'ose dire cependant que je n'ai jamais improvisé
-sans qu'une émotion vraie, ou une idée que je croyais nouvelle,
-m'ait animée; j'espère donc que je me suis un peu
-moins fiée que les autres à notre langue enchanteresse. Elle
-peut, pour ainsi dire, préluder au hasard, et donner encore
-un vif plaisir, seulement par le charme du rhythme et de
-l'harmonie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez donc, interrompit un des amis de Corinne,
-que le talent d'improviser fait du tort à notre littérature? Je le
-croyais aussi avant de vous avoir entendue, mais vous m'avez
-fait entièrement revenir de cette opinion.&mdash;J'ai dit, reprit
-Corinne, qu'il résultait de cette facilité, de cette abondance
-littéraire, une très-grande quantité de poésies communes;
-mais je suis bien aise que cette fécondité existe en Italie,
-comme il me plaît de voir nos campagnes couvertes de mille
-productions superflues. Cette libéralité de la nature m'enorgueillit.
-J'aime surtout l'improvisation dans les gens du peuple;
-elle nous fait voir leur imagination, qui est cachée partout
-ailleurs, et ne se développe que parmi nous. Elle donne
-quelque chose de poétique aux derniers rangs de la société,
-et nous épargne le dégoût qu'on ne peut s'empêcher de sentir
-pour ce qui est vulgaire en tout genre. Quand nos Siciliens,
-en conduisant les voyageurs dans leurs barques, leur adressent
-dans leur gracieux dialecte d'aimables félicitations, et leur
-disent en vers un doux et long adieu, on dirait que le souffle
-pur du ciel et de la mer agit sur l'imagination des hommes,
-comme le vent sur les harpes éoliennes, et que la poésie,
-comme les accords, est l'écho de la nature. Une chose me fait
-encore attacher du prix à notre talent d'improviser, c'est que
-ce talent serait presque impossible dans une société disposée
-à la moquerie; il faut, passez-moi cette expression, il faut la
-bonhomie du Midi, ou plutôt des pays où l'on aime à s'amuser
-sans trouver du plaisir à critiquer ce qui amuse, pour
-que les poëtes se risquent à cette périlleuse entreprise. Un
-sourire railleur suffirait pour ôter la présence d'esprit nécessaire
-à une composition subite et non interrompue; il faut que
-les auditeurs s'animent avec vous, et que leurs applaudissements
-vous inspirent.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous, madame, mais vous, dit enfin Oswald, qui
-jusqu'alors avait gardé le silence sans avoir un moment cessé
-de regarder Corinne, à laquelle de vos poésies donnez-vous
-la préférence? Est-ce à celles qui sont l'ouvrage de la réflexion,
-ou de l'inspiration instantanée?&mdash;Milord, répondit
-Corinne avec un regard qui exprimait et beaucoup d'intérêt
-et le sentiment plus délicat encore d'une considération respectueuse,
-ce serait vous que j'en ferais juge; mais si vous
-me demandez d'examiner moi-même ce que je pense à cet
-égard, je dirai que l'improvisation est pour moi comme une
-conversation animée. Je ne me laisse point astreindre à tel ou
-tel sujet; je m'abandonne à l'impression que produit sur moi
-l'intérêt de ceux qui m'écoutent, et c'est à mes amis que je
-dois, surtout en ce genre, la plus grande partie de mon talent.
-Quelquefois l'intérêt passionné que m'inspire un entretien
-où l'on a parlé des grandes et nobles questions qui concernent
-l'existence morale de l'homme, sa destinée, son but,
-ses devoirs, ses affections; quelquefois cet intérêt m'élève
-au-dessus de mes forces, me fait découvrir dans la nature,
-dans mon propre c&oelig;ur, des vérités audacieuses, des expressions
-pleines de vie, que la réflexion solitaire n'aurait pas fait
-naître. Je crois éprouver alors un enthousiasme surnaturel,
-et je sens bien que ce qui parle en moi vaut mieux que moi-même;
-souvent il m'arrive de quitter le rhythme de la poésie,
-et d'exprimer ma pensée en prose; quelquefois je cite les plus
-beaux vers des diverses langues qui me sont connues. Ils sont
-à moi, ces vers divins dont mon âme s'est pénétrée. Quelquefois
-aussi j'achève sur ma lyre, par des accords, par des airs
-simples et nationaux, les sentiments et les pensées qui échappent
-à mes paroles. Enfin je me sens poëte, non pas seulement
-quand un heureux choix de rimes et de syllabes harmonieuses,
-quand une heureuse réunion d'images éblouit les auditeurs,
-mais quand mon âme s'élève, quand elle dédaigne de plus haut
-l'égoïsme et la bassesse, enfin quand une belle action me serait
-plus facile: c'est alors que mes vers sont meilleurs. Je
-suis poëte lorsque j'admire, lorsque je méprise, lorsque je
-hais, non par des sentiments personnels, non pour ma propre
-cause, mais pour la dignité de l'espèce humaine et la gloire
-du monde.»</p>
-
-<p>Corinne s'aperçut alors que la conversation l'avait entraînée;
-elle en rougit un peu; et, se tournant vers lord Nelvil,
-elle lui dit: «Vous le voyez, je ne puis approcher d'aucun
-des sujets qui me touchent, sans éprouver cette sorte d'ébranlement
-qui est la source de la beauté idéale dans les arts, de
-la religion dans les âmes solitaires, de la générosité dans les
-héros, du désintéressement parmi les hommes; pardonnez-le-moi,
-milord, bien qu'une telle femme ne ressemble guère à
-celles que l'on approuve dans votre pays.&mdash;Qui pourrait vous
-ressembler? reprit lord Nelvil; et peut-on faire des lois pour
-une personne unique?»</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil était dans un véritable enchantement,
-bien qu'il n'eût pas entendu tout ce que disait Corinne; mais
-ses gestes, le son de sa voix, sa manière de prononcer, le
-charmaient, et c'était la première fois qu'une grâce qui n'était
-pas française avait agi sur lui. Mais, à la vérité, le grand
-succès de Corinne à Rome le mettait un peu sur la voie de ce
-qu'il devait penser d'elle, et il ne perdait pas, en l'admirant,
-la bonne habitude de se laisser guider par l'opinion des
-autres.</p>
-
-<p>Il sortit avec lord Nelvil, et lui dit en s'en allant: «Convenez,
-mon cher Oswald, que j'ai pourtant quelque mérite en ne
-faisant pas ma cour à une aussi charmante personne.&mdash;Mais,
-répondit lord Nelvil, il me semble qu'on dit généralement
-qu'il n'est pas facile de lui plaire.&mdash;On le dit, reprit le comte
-d'Erfeuil, mais j'ai de la peine à le croire. Une femme seule,
-indépendante, et qui mène à peu près la vie d'un artiste, ne
-doit pas être difficile à captiver.» Lord Nelvil fut blessé de
-cette réflexion. Le comte d'Erfeuil, soit qu'il ne s'en aperçût
-pas, soit qu'il voulût suivre le cours de ses propres idées,
-continua ainsi:</p>
-
-<p>«Ce n'est pas cependant, dit-il, que, si je voulais croire à
-la vertu d'une femme, je ne crusse aussi volontiers à celle de
-Corinne qu'à toute autre. Elle a certainement mille fois plus
-d'expression dans le regard, de vivacité dans les démonstrations,
-qu'il n'en faudrait chez vous, et même chez nous, pour
-faire douter de la sévérité d'une femme; mais, c'est une personne
-d'un esprit si supérieur, d'une instruction si profonde,
-d'un tact si fin, que les règles ordinaires pour juger les femmes
-ne peuvent s'appliquer à elle. Enfin, croiriez-vous que je
-la trouve imposante, malgré son naturel et le <i>laisser-aller</i> de
-sa conversation? J'ai voulu hier, tout en respectant son intérêt
-pour vous, dire quelques mots au hasard pour mon compte:
-c'était de ces mots qui deviennent ce qu'ils peuvent; si on les
-écoute, à la bonne heure; si on ne les écoute pas, à la bonne
-heure encore; et Corinne m'a regardé froidement, d'une manière
-qui m'a tout à fait troublé. C'est pourtant singulier d'être
-timide avec une Italienne, un artiste, un poëte, enfin tout
-ce qui doit mettre à l'aise.&mdash;Son nom est inconnu, reprit
-lord Nelvil, mais ses manières doivent le faire croire illustre.&mdash;Ah!
-c'est dans les romans, dit le comte d'Erfeuil, qu'il est
-d'usage de cacher le plus beau; mais dans le monde réel on
-dit tout ce qui nous fait honneur, et même un peu plus que
-tout.&mdash;Oui, interrompit Oswald, dans quelques sociétés où
-l'on ne songe qu'à l'effet que l'on produit les uns sur les autres;
-mais là où l'existence est intérieure, il peut y avoir des
-mystères dans les circonstances, comme il y a des secrets dans
-les sentiments; et celui-là seulement qui voudrait épouser
-Corinne pourrait savoir&hellip;&mdash;Épouser Corinne! interrompit
-le comte d'Erfeuil en riant aux éclats; oh! cette idée-là ne me
-serait jamais venue! Croyez-moi, mon cher Nelvil, si vous
-voulez faire des sottises, faites-en qui soient réparables; mais,
-pour le mariage, il ne faut jamais consulter que les convenances.
-Je vous parais frivole; eh bien, néanmoins, je parie
-que dans la conduite de la vie je serai plus raisonnable que
-vous.&mdash;Je le crois aussi,» répondit lord Nelvil; et il n'ajouta
-pas un mot de plus.</p>
-
-<p>En effet, pouvait-il dire au comte d'Erfeuil qu'il y a souvent
-beaucoup d'égoïsme dans la frivolité, et que cet égoïsme
-ne peut jamais conduire aux fautes de sentiment, à ces fautes
-dans lesquelles on se sacrifie presque toujours aux autres? Les
-hommes frivoles sont très-capables de devenir habiles dans la
-direction de leurs propres intérêts; car dans tout ce qui s'appelle
-la science politique de la vie privée, comme de la vie
-publique, on réussit encore plus souvent par les qualités
-qu'on n'a pas que par celles qu'on possède. Absence d'enthousiasme,
-absence d'opinion, absence de sensibilité, un peu d'esprit
-combiné avec ce trésor négatif, et la vie sociale proprement
-dite, c'est-à-dire la fortune et le rang, s'acquièrent ou
-se maintiennent assez bien. Les plaisanteries du comte d'Erfeuil
-cependant avaient fait de la peine à lord Nelvil. Il les
-blâmait, mais il se les rappelait d'une manière importune.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l4">LIVRE QUATRIÈME<br />
-ROME</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Quinze jours se passèrent, pendant lesquels lord Nelvil se
-consacra tout entier à la société de Corinne. Il ne sortait de
-chez lui que pour se rendre chez elle; il ne voyait rien, il ne
-cherchait rien qu'elle; et sans lui parler jamais de son sentiment,
-il l'en faisait jouir à tous les moments du jour. Elle
-était accoutumée aux hommages vifs et flatteurs des Italiens;
-mais la dignité des manières d'Oswald, son apparente froideur,
-et sa sensibilité, qui se trahissait malgré lui, exerçaient
-sur l'imagination une bien plus grande puissance. Jamais il ne
-racontait une action généreuse, jamais il ne parlait d'un malheur,
-sans que ses yeux se remplissent de larmes, et toujours
-il cherchait à cacher son émotion. Il inspirait à Corinne un
-sentiment de respect qu'elle n'avait pas éprouvé depuis longtemps.
-Aucun esprit, quelque distingué qu'il fût, ne pouvait
-l'étonner; mais l'élévation et la dignité du caractère agissaient
-profondément sur elle. Lord Nelvil joignait à ces qualités
-une noblesse dans les expressions, une élégance dans les
-moindres actions de la vie, qui faisaient contraste avec la négligence
-et la familiarité de la plupart des grands seigneurs
-romains.</p>
-
-<p>Bien que les goûts d'Oswald fussent, à quelques égards,
-différents de ceux de Corinne, ils se comprenaient mutuellement
-d'une façon merveilleuse. Lord Nelvil devinait les impressions
-de Corinne avec une sagacité parfaite, et Corinne
-découvrait, à la plus légère altération du visage de lord Nelvil,
-ce qui se passait en lui. Habituée aux démonstrations orageuses
-de la passion des Italiens, cet attachement timide et
-fier, ce sentiment prouvé sans cesse et jamais avoué, répandait
-sur sa vie un intérêt tout à fait nouveau. Elle se sentait
-comme environnée d'une atmosphère plus douce et plus pure,
-et chaque instant de la journée lui causait un sentiment de
-bonheur qu'elle aimait à goûter, sans vouloir s'en rendre
-compte.</p>
-
-<p>Un matin, le prince Castel-Forte vint chez elle, il était
-triste, elle lui en demanda la cause. «Cet Écossais, lui dit-il,
-va nous enlever votre affection, et qui sait même s'il ne vous
-emmènera pas loin de nous!» Corinne garda quelques instants
-le silence, puis répondit: «Je vous atteste qu'il ne m'a point
-dit qu'il m'aimât.&mdash;Vous le croyez néanmoins, répondit le
-prince Castel-Forte; il vous parle par sa vie, et son silence
-même est un habile moyen de vous intéresser. Que peut-on
-vous dire en effet que vous n'ayez pas entendu! quelle est la
-louange qu'on ne vous ait pas offerte! quel est l'hommage auquel
-vous ne soyez pas accoutumée! mais il y a quelque chose
-de contenu, de voilé dans le caractère de lord Nelvil, qui ne
-vous permettra jamais de le juger entièrement comme vous
-nous jugez. Vous êtes la personne du monde la plus facile à
-connaître; mais c'est précisément parce que vous vous montrez
-volontiers telle que vous êtes, que la réserve et le mystère
-vous plaisent et vous dominent. L'inconnu, quel qu'il
-soit, a plus d'ascendant sur vous que tous les sentiments
-qu'on vous témoigne.» Corinne sourit. «Vous croyez donc,
-cher prince, lui dit-elle, que mon c&oelig;ur est ingrat et mon imagination
-capricieuse? Il me semble cependant que lord Nelvil
-possède et laisse voir des qualités assez remarquables pour
-que je ne puisse pas me flatter de les avoir découvertes.&mdash;C'est,
-j'en conviens, répondit le prince Castel-Forte, un
-homme fier, généreux, spirituel, sensible même, et surtout
-mélancolique; mais je me trompe fort, ou ses goûts n'ont pas
-le moindre rapport avec les vôtres. Vous ne vous en apercevrez
-pas tant qu'il sera sous le charme de votre présence;
-mais votre empire sur lui ne tiendrait pas, s'il était loin de
-vous. Les obstacles le fatigueraient; son âme a contracté, par
-les chagrins qu'il a éprouvés, une sorte de découragement
-qui doit nuire à l'énergie de ses résolutions; et vous savez
-d'ailleurs combien les Anglais en général sont asservis aux
-m&oelig;urs et aux habitudes de leur pays.»</p>
-
-<p>A ces mots, Corinne se tut et soupira. Des réflexions pénibles
-sur les premiers événements de sa vie se retracèrent à sa
-pensée, mais le soir elle revit Oswald plus occupé d'elle que
-jamais; et tout ce qui resta dans son esprit de la conversation
-du prince Castel-Forte, ce fut le désir de fixer lord Nelvil
-en Italie, en lui faisant aimer les beautés de tout genre dont
-ce pays est doué. C'est dans cette intention qu'elle lui écrivit
-la lettre suivante. La liberté du genre de vie qu'on mène à
-Rome excusait cette démarche; et Corinne en particulier, bien
-qu'on pût lui reprocher tant de franchise et d'entraînement
-dans le caractère, savait conserver beaucoup de dignité dans
-l'indépendance et de modestie dans la vivacité.</p>
-
-
-<blockquote>
-<h4>CORINNE A LORD NELVIL.</h4>
-
-<div class="date">«Ce 15 décembre 1794.</div>
-<p>«Je ne sais, milord, si vous me trouverez trop de confiance
-en moi-même, ou si vous rendrez justice aux motifs qui
-peuvent excuser cette confiance. Hier, je vous ai entendu
-dire que vous n'aviez point encore voyagé dans Rome, que
-vous ne connaissiez ni les chefs-d'&oelig;uvre de nos beaux-arts,
-ni les ruines antiques qui nous apprennent l'histoire par
-l'imagination et le sentiment, et j'ai conçu l'idée d'oser me
-proposer pour guide dans ces courses à travers les siècles.</p>
-
-<p>«Sans doute Rome présenterait aisément un grand nombre
-de savants dont l'érudition profonde pourrait vous être
-bien plus utile; mais si je puis réussir à vous faire aimer
-ce séjour, vers lequel je me suis toujours sentie si impérieusement
-attirée, vos propres études achèveront ce que
-mon imparfaite esquisse aura commencé.</p>
-
-<p>«Beaucoup d'étrangers viennent à Rome comme ils iraient
-à Londres, comme ils iraient à Paris, pour chercher les
-distractions d'une grande ville; et si l'on osait avouer qu'on
-s'est ennuyé à Rome, je crois que la plupart l'avoueraient
-mais il est également vrai qu'on peut y découvrir un
-charme dont on ne se lasse jamais. Me pardonnerez-vous,
-milord, de souhaiter que ce charme vous soit connu?</p>
-
-<p>«Sans doute il faut oublier ici tous les intérêts politiques
-du monde; mais lorsque ces intérêts ne sont pas unis à des
-devoirs ou à des sentiments sacrés, ils refroidissent le
-c&oelig;ur. Il faut aussi renoncer à ce qu'on appellerait ailleurs
-les plaisirs de la société; mais ces plaisirs, presque toujours,
-flétrissent l'imagination. L'on jouit à Rome d'une
-existence tout à la fois solitaire et animée, qui développe
-librement en nous-mêmes tout ce que le ciel y a mis. Je le
-répète, milord, pardonnez-moi cet amour pour ma patrie,
-qui me fait désirer de la faire aimer d'un homme tel que
-vous, et ne jugez point avec la sévérité anglaise les témoignages
-de bienveillance qu'une Italienne croit pouvoir donner
-sans rien perdre à ses yeux, ni aux vôtres.</p>
-
-<div class="sign">«<span class="sc">Corinne</span>.»</div></blockquote>
-
-<p>En vain Oswald aurait voulu se le cacher, il fut vivement
-heureux en recevant cette lettre; il entrevit un avenir confus
-de jouissances et de bonheur; l'imagination, l'amour, l'enthousiasme,
-tout ce qu'il y a de divin dans l'âme de l'homme,
-lui parut réuni dans le projet enchanteur de voir Rome avec
-Corinne. Cette fois il ne réfléchit pas; cette fois il sortit à
-l'instant même pour aller voir Corinne; et, dans la route, il
-regarda le ciel, il sentit le beau temps, il porta la vie légèrement.
-Ses regrets et ses craintes se perdirent dans les nuages
-de l'espérance; son c&oelig;ur, depuis longtemps opprimé par
-la tristesse, battait et tressaillait de joie; il craignait bien
-qu'une si heureuse disposition ne pût durer, mais l'idée même
-qu'elle était passagère donnait à cette fièvre de bonheur plus
-de force et d'activité.</p>
-
-<p>«Vous voilà? dit Corinne en voyant entrer lord Nelvil; ah!
-merci.» Et elle lui tendit la main. Oswald la prit, y imprima
-ses lèvres avec une vive tendresse et ne sentit pas dans ce
-moment cette timidité souffrante qui se mêlait souvent à ses
-impressions les plus agréables, et lui donnait quelquefois,
-avec les personnes qu'il aimait le mieux, des sentiments
-amers et pénibles. L'intimité avait commencé entre Oswald
-et Corinne depuis qu'ils s'étaient quittés; c'était la lettre de
-Corinne qui l'avait établie; ils étaient contents tous les deux,
-et ressentaient l'un pour l'autre une tendre reconnaissance.</p>
-
-<p>«C'est donc ce matin, dit Corinne, que je vous montrerai
-le Panthéon et Saint-Pierre: j'avais bien quelque espoir,
-ajouta-t-elle en souriant, que vous accepteriez le voyage de
-Rome avec moi; aussi mes chevaux sont prêts. Je vous ai
-attendu; vous êtes arrivé, tout est bien, partons.&mdash;Étonnante
-personne! dit Oswald; qui donc êtes-vous? où avez-vous
-pris tant de charmes divers qui sembleraient devoir
-s'exclure: sensibilité, gaieté, profondeur, grâce, abandon,
-modestie? Êtes-vous une illusion? êtes-vous un bonheur
-surnaturel pour la vie de celui qui vous rencontre?&mdash;Ah! si
-j'ai le pouvoir de faire quelque bien, reprit Corinne, vous ne
-devez pas croire que jamais j'y renonce.&mdash;Prenez garde, reprit
-Oswald en saisissant la main de Corinne avec émotion,
-prenez garde à ce bien que vous voulez me faire. Depuis près
-de deux ans une main de fer serre mon c&oelig;ur; si votre douce
-présence m'a donné quelque relâche, si je respire près de
-vous, que deviendrai-je quand il faudra rentrer dans mon
-sort? que deviendrai-je?&hellip;&mdash;Laissons au temps, laissons au
-hasard, interrompit Corinne, à décider si cette impression
-d'un jour que j'ai produite sur vous durera plus qu'un jour.
-Si nos âmes s'entendent, notre affection mutuelle ne sera
-point passagère. Quoi qu'il en soit, allons admirer ensemble
-tout ce qui peut élever notre esprit et nos sentiments; nous
-goûterons toujours ainsi quelques moments de bonheur.» En
-achevant ces mots, Corinne descendit, et lord Nelvil la suivit,
-étonné de sa réponse. Il lui sembla qu'elle admettait la
-possibilité d'un demi-sentiment, d'un attrait momentané.
-Enfin il crut entrevoir de la légèreté dans la manière dont
-elle s'était exprimée, et il en fut blessé.</p>
-
-<p>Il se plaça sans rien dire dans la voiture de Corinne, qui,
-devinant sa pensée, lui dit: «Je ne crois pas que le c&oelig;ur
-soit ainsi fait, que l'on éprouve toujours ou point d'amour,
-ou la passion la plus invincible. Il y a des commencements
-de sentiment qu'un examen plus approfondi peut dissiper. On
-se flatte, on se détrompe, et l'enthousiasme même dont on est
-susceptible, s'il rend l'enchantement plus rapide, peut faire
-aussi que le refroidissement soit plus prompt.&mdash;Vous avez
-beaucoup réfléchi sur le sentiment, madame, dit Oswald avec
-amertume. Corinne rougit à ce mot, et se tut quelques instants;
-puis, reprenant la parole avec un mélange assez frappant
-de franchise et de dignité: «Je ne crois pas, dit-elle,
-qu'une femme sensible soit jamais arrivée jusqu'à vingt-six
-ans sans avoir connu l'illusion de l'amour; mais si n'avoir jamais
-été heureuse, si n'avoir jamais rencontré l'objet qui
-pouvait mériter toutes les affections de son c&oelig;ur est un titre
-à l'intérêt, j'ai droit au vôtre.» Ces paroles, et l'accent avec
-lequel Corinne les prononça, dissipèrent un peu le nuage qui
-s'était élevé dans l'âme de lord Nelvil; néanmoins il se dit en
-lui-même: «C'est la plus séduisante des femmes, mais c'est
-une Italienne; et ce n'est pas ce c&oelig;ur timide, innocent, à
-lui-même inconnu, que possède sans doute la jeune Anglaise
-à laquelle mon père me destinait.»</p>
-
-<p>Cette jeune Anglaise se nommait Lucile Edgermond, la fille
-du meilleur ami du père de lord Nelvil; mais elle était trop
-enfant lorsqu'Oswald quitta l'Angleterre, pour qu'il pût l'épouser,
-ni même prévoir ce qu'elle serait un jour.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Oswald et Corinne allèrent d'abord au Panthéon, qu'on appelle
-aujourd'hui <i>Sainte-Marie de la Rotonde</i>. Partout, en Italie,
-le catholicisme a hérité du paganisme; mais le Panthéon
-est le seul temple antique à Rome qui soit conservé tout entier,
-le seul où l'on puisse remarquer dans son ensemble la
-beauté de l'architecture des anciens et le caractère particulier
-de leur culte. Oswald et Corinne s'arrêtèrent sur la place
-du Panthéon pour admirer le portique de ce temple et les colonnes
-qui le soutiennent.</p>
-
-<p>Corinne fit observer à lord Nelvil que le Panthéon était
-construit de manière qu'il paraissait beaucoup plus grand
-qu'il ne l'est. «L'église Saint-Pierre, dit-elle, produira sur
-vous un effet tout différent; vous la croirez d'abord moins
-vaste qu'elle ne l'est en réalité. L'illusion si favorable au Panthéon
-vient, à ce qu'on assure, de ce qu'il y a plus d'espace
-entre les colonnes, et que l'air joue librement autour; mais
-surtout de ce que l'on n'y aperçoit presque point d'ornements
-de détail, tandis que Saint-Pierre en est surchargé. C'est ainsi
-que la poésie antique ne dessinait que les grandes masses, et
-laissait à la pensée de l'auditeur à remplir les intervalles, à
-suppléer les développements: en tous genres, nous autres
-modernes, nous disons trop.</p>
-
-<p>«Ce temple, continua Corinne, fut consacré par Agrippa,
-le favori d'Auguste, à son ami, ou plutôt à son maître. Cependant
-ce maître eut la modestie de refuser la dédicace du
-temple, et Agrippa se vit obligé de le dédier à tous les dieux
-de l'Olympe, pour remplacer le dieu de la terre, la puissance.
-Il y avait un char de bronze au sommet du Panthéon, sur lequel
-étaient placées les statues d'Auguste et d'Agrippa. De
-chaque côté du portique, ces mêmes statues se retrouvaient
-sous une autre forme, et sur le frontispice du temple on lit
-encore: <i>Agrippa l'a consacré</i>. Auguste donna son nom à son
-siècle, parce qu'il a fait de ce siècle une époque de l'esprit
-humain. Les chefs-d'&oelig;uvre en divers genres de ses contemporains
-formèrent pour ainsi dire les rayons de son auréole.
-Il sut honorer habilement les hommes de génie qui cultivaient
-les lettres, et dans la postérité sa gloire s'en est bien trouvée.</p>
-
-<p>«Entrons dans le temple, dit Corinne; vous le voyez, il
-reste découvert presque comme il l'était autrefois. On dit que
-cette lumière qui venait d'en haut était l'emblème de la Divinité
-supérieure à toutes les divinités. Les païens ont toujours
-aimé les images symboliques. Il semble en effet que ce
-langage convient mieux à la religion que la parole. La pluie
-tombe souvent sur ces parvis de marbre; mais aussi les
-rayons du soleil viennent éclairer les prières. Quelle sérénité!
-quel air de fête on remarque dans cet édifice! Les païens ont
-divinisé la vie, et les chrétiens ont divinisé la mort: tel est
-l'esprit des deux cultes; mais notre catholicisme romain est
-moins sombre cependant que ne l'était celui du Nord. Vous
-l'observerez quand nous serons à Saint-Pierre. Dans l'intérieur
-du sanctuaire du Panthéon sont les bustes de nos artistes
-les plus célèbres: ils décorent les niches où l'on avait
-placé les dieux des anciens. Comme, depuis la destruction de
-l'empire des Césars, nous n'avons presque jamais eu d'indépendance
-politique en Italie, on ne trouve point ici des hommes
-d'État ni de grands capitaines. C'est le génie de l'imagination
-qui fait notre seule gloire: mais ne trouvez-vous pas,
-milord, qu'un peuple qui honore ainsi les talents qu'il possède
-mériterait une plus noble destinée?&mdash;Je suis sévère
-pour les nations, répondit Oswald; je crois toujours qu'elles
-méritent leur sort, quel qu'il soit.&mdash;Cela est dur, reprit Corinne;
-peut-être, en vivant en Italie, éprouverez-vous un sentiment
-d'attendrissement sur ce beau pays que la nature semble
-avoir paré comme une victime; mais, du moins, souvenez-vous
-que notre plus chère espérance, à nous autres
-artistes, à nous autres amants de la gloire, c'est d'obtenir une
-place ici. J'ai déjà marqué la mienne, dit-elle en montrant une
-niche encore vide. Oswald, qui sait si vous ne reviendrez pas
-dans cette même enceinte quand mon buste y sera placé?
-Alors&hellip;» Oswald l'interrompit vivement, et lui dit: «Resplendissante
-de jeunesse et de beauté, pouvez-vous parler
-ainsi à celui que le malheur et la souffrance font déjà pencher
-vers la tombe?&mdash;Ah! reprit Corinne, l'orage peut briser en
-un moment les fleurs qui tiennent encore la tête levée. Oswald,
-cher Oswald, ajouta-t-elle, pourquoi ne seriez-vous
-pas heureux? pourquoi&hellip;&mdash;Ne m'interrogez jamais, reprit
-lord Nelvil; vous avez vos secrets, j'ai les miens; respectons
-mutuellement notre silence. Non, vous ne savez pas quelle
-émotion j'éprouverais s'il fallait raconter mes malheurs!»
-Corinne se tut, et ses pas, en sortant du temple, étaient plus
-lents et ses regards plus rêveurs.</p>
-
-<p>Elle s'arrêta sous le portique. «Là, dit-elle à lord Nelvil,
-était une urne de porphyre de la plus grande beauté, transportée
-maintenant à Saint-Jean-de-Latran; elle contenait les
-cendres d'Agrippa, qui furent placées au pied de la statue
-qu'il s'était élevée à lui-même. Les anciens mettaient tant de
-soin à adoucir l'idée de la destruction, qu'ils savaient en
-écarter ce qu'elle peut avoir de lugubre et d'effrayant. Il y
-avait d'ailleurs tant de magnificence dans leurs tombeaux, que
-le contraste du néant, de la mort et des splendeurs de la vie
-s'y faisait moins sentir. Il est vrai aussi que l'espérance d'un
-autre monde était chez eux beaucoup moins vive que chez les
-chrétiens; les païens s'efforçaient de disputer à la mort le souvenir
-que nous déposons sans crainte dans le sein de l'Éternel.»</p>
-
-<p>Oswald soupira, et garda le silence. Les idées mélancoliques
-ont beaucoup de charmes tant qu'on n'a pas été soi-même
-profondément malheureux; mais quand la douleur, dans
-toute son âpreté, s'est emparée de l'âme, on n'entend plus,
-sans tressaillir, de certains mots qui jadis n'excitaient en nous
-que des rêveries plus ou moins douces.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>On passe, en allant à Saint-Pierre, sur le pont Saint-Ange;
-Corinne et lord Nelvil le traversèrent à pied. «C'est sur ce
-pont, dit Oswald, qu'en revenant du Capitole j'ai pour la première
-fois pensé, longtemps pensé à vous.&mdash;Je ne me flattais
-pas, reprit Corinne, que ce couronnement du Capitole me
-vaudrait un ami; mais cependant, en cherchant la gloire, j'ai
-toujours espéré qu'elle me ferait aimer. A quoi servirait-elle,
-du moins aux femmes, sans cet espoir?&mdash;Restons encore ici
-quelques instants, dit Oswald. Quel souvenir, entre tous les
-siècles, peut valoir pour mon c&oelig;ur ce lieu qui me rappelle le
-premier jour où je vous ai vue?&mdash;Je ne sais si je me trompe,
-reprit Corinne, mais il me semble qu'on se devient plus cher
-l'un à l'autre en admirant ensemble les monuments qui parlent
-à l'âme par une véritable grandeur. Les édifices de Rome
-ne sont ni froids ni muets; le génie les a créés, des événements
-mémorables les consacrent; peut-être même faut-il aimer,
-Oswald, aimer surtout un caractère tel que le vôtre, pour se
-complaire à sentir avec lui tout ce qu'il y a de noble et de beau
-dans l'univers.&mdash;Oui, reprit lord Nelvil, mais en vous regardant,
-mais en vous écoutant, je n'ai pas besoin d'autres merveilles.»
-Corinne le remercia par un sourire plein de charmes.</p>
-
-<p>En allant à Saint-Pierre, ils s'arrêtèrent devant le château
-Saint-Ange. «Voilà, dit Corinne, l'un des édifices dont l'extérieur
-a le plus d'originalité; ce tombeau d'Adrien, changé
-en forteresse par les Goths, porte le caractère de sa première
-et de sa seconde destination. Bâti pour la mort, une impénétrable
-enceinte l'environne, et cependant les vivants y ont
-ajouté quelque chose d'hostile, par les fortifications extérieures,
-qui contrastent avec le silence et la noble inutilité
-d'un monument funéraire. On voit sur le sommet un ange de
-bronze avec son épée nue; et dans l'intérieur sont pratiquées
-des prisons très-cruelles. Tous les événements de l'histoire de
-Rome, depuis Adrien jusqu'à nos jours, sont liés à ce monument.
-Bélisaire s'y défendit contre les Goths, et, presque
-aussi barbare que ceux qui l'attaquaient, il lança contre ses
-ennemis les belles statues qui décoraient l'intérieur de l'édifice.
-Crescentius, Arnault de Brescia, Nicolas Rienzi, ces
-amis de la liberté romaine, qui ont pris si souvent les souvenirs
-pour des espérances, se sont défendus longtemps dans
-le tombeau d'un empereur. J'aime ces pierres qui s'unissent
-à tant de faits illustres. J'aime ce luxe du maître du monde,
-un magnifique tombeau. Il y a quelque chose de grand dans
-l'homme qui, possesseur de toutes les jouissances et de toutes
-les pompes terrestres, ne craint pas de s'occuper longtemps
-d'avance de sa mort. Des idées morales, des sentiments désintéressés
-remplissent l'âme, dès qu'elle sort de quelque manière
-des bornes de la vie.</p>
-
-<p>«C'est d'ici, continua Corinne, que l'on devrait apercevoir
-Saint-Pierre, et c'est jusqu'ici que les colonnes qui le précèdent
-devaient s'étendre: tel était le superbe plan de Michel-Ange;
-il espérait du moins qu'on l'achèverait après lui; mais
-les hommes de notre temps ne pensent plus à la postérité.
-Quand une fois on a tourné l'enthousiasme en ridicule, on a
-tout défait, excepté l'argent et le pouvoir.&mdash;C'est vous qui
-ferez renaître ce sentiment! s'écria lord Nelvil. Qui jamais
-éprouva le bonheur que je goûte? Rome montrée par vous,
-Rome interprétée par l'imagination et le génie, <i>Rome, qui est
-un monde animé par le sentiment, sans lequel le monde lui-même
-est un désert</i>. Ah! Corinne, que succédera-t-il à ces
-jours, plus heureux que mon sort et mon c&oelig;ur ne le permettent?
-Corinne lui répondit avec douceur: «Toutes les affections
-sincères viennent du ciel, Oswald; pourquoi ne protégerait-il
-pas ce qu'il inspire? C'est à lui qu'il appartient de
-disposer de nous.»</p>
-
-<p>Alors Saint-Pierre leur apparut, cet édifice le plus grand
-que les hommes aient jamais élevé; car les pyramides d'Égypte
-elles-mêmes lui sont inférieures en hauteur. «J'aurais
-peut-être dû vous faire voir, dit Corinne, le plus beau de nos
-édifices le dernier; mais ce n'est pas mon système. Il me semble
-que, pour se rendre sensible aux beaux-arts, il faut commencer
-par voir les objets qui inspirent une admiration vive
-et profonde. Ce sentiment, une fois éprouvé, révèle pour ainsi
-dire une nouvelle sphère d'idées, et rend ensuite plus capable
-d'aimer et de juger tout ce qui, dans un ordre même inférieur,
-retrace cependant la première impression qu'on a reçue. Toutes
-ces gradations, ces manières prudentes et nuancées pour
-préparer les grands effets, ne sont point de mon goût. On
-n'arrive point au sublime par degrés; des distances infinies le
-séparent même de ce qui n'est que beau.» Oswald sentit une
-émotion tout à fait extraordinaire en arrivant en face de
-Saint-Pierre. C'était la première fois que l'ouvrage des hommes
-produisait sur lui l'effet d'une merveille de la nature.
-C'est le seul travail de l'art, sur notre terre actuelle, qui ait le
-genre de grandeur qui caractérise les &oelig;uvres immédiates de
-la création. Corinne jouissait de l'étonnement d'Oswald. «J'ai
-choisi, lui dit-elle, un jour où le soleil est dans tout son éclat
-pour vous faire voir ce monument. Je vous réserve un plaisir
-plus intime, plus religieux: c'est de le contempler au clair
-de la lune; mais il fallait d'abord vous faire assister à la plus
-brillante des fêtes, le génie de l'homme décoré par la magnificence
-de la nature.»</p>
-
-<p>La place de Saint-Pierre est entourée de colonnes, légères
-de loin, et massives de près. Le terrain, qui va toujours un
-peu en montant jusqu'au portique de l'église, ajoute encore à
-l'effet qu'elle produit. Un obélisque de quatre-vingts pieds de
-haut, qui paraît à peine élevé en présence de la coupole de
-Saint-Pierre, est au milieu de la place. La forme des obélisques
-elle seule a quelque chose qui plaît à l'imagination; leur
-sommet se perd dans les airs, et semble porter jusqu'au ciel
-une grande pensée de l'homme. Ce monument, qui vint d'Égypte
-pour orner les bains de Caligula, et que Sixte-Quint a
-fait transporter ensuite au pied du temple de Saint-Pierre; ce
-contemporain de tant de siècles, qui n'ont pu rien contre lui,
-inspire un sentiment de respect: l'homme se sent tellement
-passager, qu'il a toujours de l'émotion en présence de ce qui
-est immuable. A quelque distance, des deux côtés de l'obélisque,
-s'élèvent deux fontaines dont l'eau jaillit perpétuellement
-et retombe avec abondance en cascade dans les airs. Ce
-murmure des ondes, qu'on a coutume d'entendre au milieu de
-la campagne, produit dans cette enceinte une sensation toute
-nouvelle; mais cette sensation est en harmonie avec celle que
-fait naître l'aspect d'un temple majestueux.</p>
-
-<p>La peinture, la sculpture, imitant le plus souvent la figure
-humaine ou quelque objet existant dans la nature, réveillent
-dans notre âme des idées parfaitement claires et positives;
-mais un beau monument d'architecture n'a point, pour ainsi
-dire, de sens déterminé, et l'on est saisi, en le contemplant,
-par cette rêverie sans calcul et sans but qui mène si loin la
-pensée. Le bruit des eaux convient à toutes ces impressions
-vagues et profondes; il est uniforme comme l'édifice est régulier</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L'éternel mouvement et l'éternel repos<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></div>
-</div>
-
-<p class="noindent">sont ainsi rapprochés l'un de l'autre. C'est dans ce lieu surtout
-que le temps est sans pouvoir; car il ne tarit pas plus ces
-sources jaillissantes qu'il n'ébranle ces immobiles pierres. Les
-eaux qui s'élancent en gerbe de ces fontaines sont si légères
-et si nuageuses, que, dans un beau jour, les rayons du soleil
-y produisent de petits arcs-en-ciel formés des plus belles couleurs.</p>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Vers de M. de Fontanes.</p>
-</div>
-<p>«Arrêtez-vous un moment ici, dit Corinne à lord Nelvil
-comme il était déjà sous le portique de l'église; arrêtez-vous,
-avant de soulever le rideau qui couvre la porte du temple:
-votre c&oelig;ur ne bat-il pas à l'approche de ce sanctuaire? et ne
-ressentez-vous pas, au moment d'entrer, tout ce que ferait
-éprouver l'attente d'un événement solennel?» Corinne elle-même
-souleva le rideau, et le retint pour laisser passer lord
-Nelvil; elle avait tant de grâce dans cette attitude, que le premier
-regard d'Oswald fut pour la considérer ainsi: il se plut
-même pendant quelques instants à ne rien observer qu'elle.
-Cependant il s'avança dans le temple, et l'impression qu'il reçut
-sous ces voûtes immenses fut si profonde et si religieuse,
-que le sentiment même de l'amour ne suffisait plus pour remplir
-en entier son âme. Il marchait lentement à côté de Corinne;
-l'un et l'autre se taisaient. Là tout commande le silence:
-le moindre bruit retentit si loin, qu'aucune parole ne
-semble digne d'être ainsi répétée dans une demeure presque
-éternelle. La prière seule, l'accent du malheur, de quelque
-faible voix qu'il parte, émeut profondément dans ces vastes
-lieux. Et quand, sous ces dômes immenses, on entend de loin
-venir un vieillard dont les pas tremblants se traînent sur ces
-beaux marbres arrosés par tant de pleurs, l'on sent que
-l'homme est imposant par cette infirmité même de sa nature,
-qui soumet son âme divine à tant de souffrances, et que le
-culte de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret
-du passage de l'homme sur la terre.</p>
-
-<p>Corinne interrompit la rêverie d'Oswald, et lui dit: «Vous
-avez vu des églises gothiques en Angleterre et en Allemagne,
-vous avez dû remarquer qu'elles ont un caractère beaucoup
-plus sombre que cette église. Il y avait quelque chose de mystique
-dans le catholicisme des peuples septentrionaux. Le nôtre
-parle à l'imagination par les objets extérieurs. Michel-Ange
-a dit, en voyant la coupole du Panthéon: «Je la
-placerai dans les airs.» Et en effet, Saint-Pierre est un temple
-posé sur une église. Il y a quelque alliance des religions antiques
-et du christianisme dans l'effet que produit sur l'imagination
-l'intérieur de cet édifice. Je viens m'y promener
-souvent pour rendre à mon âme la sérénité qu'elle perd quelquefois.
-La vue d'un tel monument est comme une musique
-continuelle et fixée, qui vous attend pour vous faire du bien
-quand vous vous en approchez; et certainement il faut mettre
-au nombre des titres de notre nation à la gloire, la patience,
-le courage et le désintéressement des chefs de l'Église qui ont
-consacré cent cinquante années, tant d'argent et tant de travaux
-à l'achèvement d'un édifice dont ceux qui l'élevaient ne
-pouvaient se flatter de jouir. C'est un service rendu, même à
-la morale publique, que de faire don à une nation d'un monument
-qui est l'emblème de tant d'idées nobles et généreuses.&mdash;Oui,
-répondit Oswald, ici les arts ont de la grandeur,
-l'imagination et l'invention sont pleines de génie; mais
-la dignité de l'homme même, comment y est-elle défendue?
-Quelles institutions, quelle faiblesse dans la plupart des gouvernements
-d'Italie! et, quoiqu'ils soient si faibles, combien
-ils asservissent les esprits!&mdash;D'autres peuples, interrompit
-Corinne, ont supporté le joug comme nous, et ils ont de moins
-l'imagination qui fait rêver une autre destinée:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Servi siam, sì, ma servi ognor frementi.</i></div>
-</div>
-
-<p>«<i>Nous sommes esclaves, mais des esclaves toujours frémissants</i>,
-dit Alfieri, le plus fier de nos écrivains modernes. Il y a
-tant d'âme dans nos beaux-arts, que peut-être un jour notre
-caractère égalera notre génie.</p>
-
-<p>«Regardez, continua Corinne, ces statues placées sur les
-tombeaux, ces tableaux en mosaïque, patientes et fidèles copies
-des chefs-d'&oelig;uvre de nos grands maîtres. Je n'examine
-jamais Saint-Pierre en détail, parce que je n'aime pas à y
-trouver ces beautés multipliées qui dérangent un peu l'impression
-de l'ensemble. Mais qu'est-ce donc qu'un monument
-où les chefs-d'&oelig;uvre de l'esprit humain eux-mêmes paraissent
-des ornements superflus! Ce temple est comme un monde à
-part. On y trouve un asile contre le froid et la chaleur. Il a
-ses saisons à lui, son printemps perpétuel, que l'atmosphère
-du dehors n'altère jamais. Une église souterraine est bâtie
-sous le parvis de ce temple, les papes et plusieurs souverains
-des pays étrangers y sont ensevelis: Christine, après son abdication;
-les Stuarts, depuis que leur dynastie est renversée.
-Rome depuis longtemps est l'asile des exilés du monde; Rome
-elle-même n'est-elle pas détrônée! son aspect console les
-rois dépouillés comme elle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Cadono le città, cadono i regni,</i></div>
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">E l'uom, d'esser mortal par che si sdegni<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>!</i></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les cités tombent, les empires disparaissent,
-et l'homme s'indigne d'être mortel.</p>
-</div>
-<p>«Placez-vous ici, dit Corinne à lord Nelvil, près de l'autel,
-au milieu de la coupole; vous apercevrez à travers les grilles
-de fer l'église des morts qui est sous nos pieds, et, en relevant
-les yeux, vos regards atteindront à peine au sommet de
-la voûte. Ce dôme, en le considérant, même d'en bas, fait
-éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des abîmes
-suspendus sur sa tête. Tout ce qui est au delà d'une certaine
-proportion cause à l'homme, à la créature bornée, un invincible
-effroi. Ce que nous connaissons est aussi inexplicable
-que l'inconnu; mais nous avons pour ainsi dire pratiqué notre
-obscurité habituelle, tandis que de nouveaux mystères
-nous épouvantent et mettent le trouble dans nos facultés.</p>
-
-<p>«Toute cette église est ornée de marbres antiques, et ses
-pierres en savent plus que nous sur les siècles écoulés. Voici
-la statue de Jupiter, dont on a fait un saint Pierre en lui mettant
-une auréole sur la tête. L'expression générale de ce temple
-caractérise parfaitement le mélange des dogmes sombres
-et des cérémonies brillantes; un fond de tristesse dans les
-idées, mais, dans l'application, la mollesse et la vivacité du
-Midi; des intentions sévères, mais des interprétations très-douces;
-la théologie chrétienne et les images du paganisme;
-enfin la réunion la plus admirable de l'éclat et de la majesté
-que l'homme peut donner à son culte envers la Divinité.</p>
-
-<p>«Les tombeaux décorés par les merveilles des beaux-arts
-ne présentent point la mort sous un aspect redoutable. Ce
-n'est pas tout à fait comme les anciens, qui sculptaient sur
-les sarcophages des danses et des jeux; mais la pensée est
-détournée de la contemplation d'un cercueil par les chefs-d'&oelig;uvre
-du génie. Ils rappellent l'immortalité sur l'autel
-même de la mort; et l'imagination, animée par l'admiration
-qu'ils inspirent, ne sent pas, comme dans le Nord, le silence
-et le froid, immuables gardiens des sépulcres.&mdash;Sans doute,
-dit Oswald, nous voulons que la tristesse environne la mort;
-et, même avant que nous fussions éclairés par les lumières
-du christianisme, notre mythologie ancienne, notre Ossian,
-ne place à côté de la tombe que les regrets et les chants funèbres.
-Ici, vous voulez oublier et jouir; je ne sais si je désirerais
-que votre beau ciel me fît ce genre de bien.&mdash;Ne
-croyez pas cependant, reprit Corinne, que notre caractère
-soit léger et notre esprit frivole. Il n'y a que la vanité qui
-rend frivole; l'indolence peut mettre quelques intervalles de
-sommeil ou d'oubli dans la vie, mais elle n'use ni ne flétrit le
-c&oelig;ur; et, malheureusement pour nous, on peut sortir de cet
-état par des passions plus profondes et plus terribles que
-celles des âmes habituellement actives.»</p>
-
-<p>En achevant ces mots, Corinne et lord Nelvil s'approchaient
-de la porte de l'église. «Encore un dernier coup d'&oelig;il vers ce
-sanctuaire immense, dit-elle à lord Nelvil. Voyez comme
-l'homme est peu de chose en présence de la religion, alors
-même que nous sommes réduits à ne considérer que son emblème
-matériel! voyez quelle immobilité, quelle durée les
-mortels peuvent donner à leurs &oelig;uvres, tandis qu'eux-mêmes
-ils passent si rapidement et ne survivent que par le génie! Ce
-temple est une image de l'infini; il n'y a point de terme aux
-sentiments qu'il fait naître, aux idées qu'il retrace, à l'immense
-quantité d'années qu'il rappelle à la réflexion, soit
-dans le passé, soit dans l'avenir; et quand on sort de son enceinte,
-il semble qu'on passe des pensées célestes aux intérêts
-du monde, et de l'éternité religieuse à l'air léger du
-temps.»</p>
-
-<p>Corinne fit remarquer à lord Nelvil, lorsqu'ils furent hors
-de l'église, que sur ses portes étaient représentées en bas-relief
-les Métamorphoses d'Ovide. «On ne se scandalise point
-à Rome, lui dit-elle, des images du paganisme, quand les
-beaux-arts les ont consacrées. Les merveilles du génie portent
-toujours à l'âme une impression religieuse, et nous faisons
-hommage au culte chrétien de tous les chefs-d'&oelig;uvre que
-les autres cultes ont inspirés.» Oswald sourit à cette explication.
-«Croyez-moi, milord, continua Corinne, il y a beaucoup
-de bonne foi dans les sentiments des nations dont l'imagination
-est très-vive. Mais à demain; si vous le voulez, je
-vous mènerai au Capitole. J'ai, je l'espère, plusieurs courses
-à vous proposer encore; quand elles seront finies, est-ce que
-vous partirez? est-ce que&hellip; «Elle s'arrêta, craignant d'en
-avoir déjà trop dit. «Non, Corinne, reprit Oswald; non, je
-ne renoncerai point à cet éclair de bonheur que peut-être un
-ange tutélaire fait luire sur moi du haut du ciel.»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Le lendemain, Oswald et Corinne partirent avec plus de
-confiance et de sérénité. Ils étaient des amis qui voyageaient
-ensemble; ils commençaient à dire <i>nous</i>. Ah! qu'il est touchant,
-ce <i>nous</i> prononcé par l'amour! quelle déclaration il
-contient, timidement et cependant vivement exprimée! «Nous
-allons donc au Capitole, dit Corinne.&mdash;Oui, nous y allons,»
-reprit Oswald; et sa voix disait tout avec des mots si simples,
-tant son accent avait de tendresse et de douceur! «C'est du
-haut du Capitole, tel qu'il est maintenant, dit Corinne, que
-nous pouvons facilement apercevoir les sept collines. Nous
-les parcourrons toutes ensuite l'une après l'autre; il n'en
-est pas une qui ne conserve des traces de l'histoire.»</p>
-
-<p>Corinne et lord Nelvil suivirent d'abord ce qu'on appelait
-autrefois la voie Sacrée, ou la voie Triomphale. «Votre char
-a passé par là? dit Oswald à Corinne.&mdash;Oui, répondit-elle:
-cette poussière antique devait s'étonner de porter un tel char;
-mais depuis la république romaine, tant de traces criminelles
-se sont empreintes sur cette route, que le sentiment de respect
-qu'elle inspirait est bien affaibli.» Corinne se fit conduire
-ensuite au pied de l'escalier du Capitole actuel. L'entrée
-du Capitole ancien était par le Forum. «Je voudrais bien,
-dit Corinne, que cet escalier fût le même que monta Scipion
-lorsque, repoussant la calomnie par la gloire, il alla dans le
-temple pour rendre grâce aux dieux des victoires qu'il avait
-remportées. Mais ce nouvel escalier, mais ce nouveau Capitole
-a été bâti sur les ruines de l'ancien, pour recevoir le paisible
-magistrat qui porte à lui tout seul ce nom immense de sénateur
-romain, jadis l'objet des respects de l'univers. Ici nous
-n'avons plus que des noms; mais leur harmonie, mais leur
-antique dignité cause toujours une sorte d'ébranlement, une
-sensation assez douce, mêlée de plaisir et de regret. Je demandai
-l'autre jour à une pauvre femme que je rencontrai,
-où elle demeurait: <i>A la Roche Tarpéienne</i>, me répondit-elle;
-et ce mot, bien que dépouillé des idées qui jadis y étaient
-attachées, agit encore sur l'imagination.»</p>
-
-<p>Oswald et Corinne s'arrêtèrent pour considérer les deux
-lions de basalte qu'on voit au pied de l'escalier du Capitole.
-Ils viennent d'Égypte; les sculpteurs égyptiens saisissaient
-avec bien plus de génie la figure des animaux que celle des
-hommes. Ces lions du Capitole sont noblement paisibles, et
-leur genre de physionomie est la véritable image de la tranquillité
-dans la force.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">A guisa di lion, quando si posa<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</i></div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Dante.</span></div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> A la manière du lion quand il se repose.</p>
-</div>
-<p>Non loin de ces lions, on voit une statue de Rome mutilée,
-que les Romains modernes ont placée là, sans songer qu'ils
-donnaient ainsi le plus parfait emblème de leur Rome actuelle.
-Cette statue n'a ni tête ni pieds, mais le corps et la
-draperie qui restent ont encore des beautés antiques. Au haut
-de l'escalier sont deux colosses qui représentent, à ce qu'on
-croit, Castor et Pollux, puis les trophées de Marius, puis deux
-colonnes milliaires qui servaient à mesurer l'univers romain,
-et la statue équestre de Marc-Aurèle, belle et calme au milieu
-de ces divers souvenirs. Ainsi tout est là: les temps héroïques,
-représentés par les Dioscures; la république, par les
-lions; les guerres civiles, par Marius; et les beaux temps des
-empereurs, par Marc-Aurèle.</p>
-
-<p>En avançant vers le Capitole moderne, on voit à droite et
-à gauche deux églises bâties sur les ruines du temple de Jupiter
-Férétrien et de Jupiter Capitolin. En avant du vestibule
-est une fontaine présidée par deux fleuves, le Nil et le Tibre,
-avec la louve de Romulus. On ne prononce pas le nom du
-Tibre comme celui des fleuves sans gloire; c'est un des plaisirs
-de Rome que de dire: <i>Conduisez-moi sur les bords du
-Tibre; traversons le Tibre</i>. Il semble qu'en prononçant ces
-paroles on invoque l'histoire, et qu'on ranime les morts. En
-allant au Capitole, du côté du Forum, on trouve à droite les
-prisons Mamertines. Ces prisons furent d'abord construites
-par Ancus Martius, et servaient alors aux criminels ordinaires.
-Mais Servius Tullius en fit creuser sous terre de beaucoup
-plus cruelles pour les criminels d'État, comme si ces
-criminels n'étaient pas ceux qui méritent le plus d'égards
-puisqu'il peut y avoir de la bonne foi dans leurs erreurs. Jugurtha
-et les complices de Catilina périrent dans ces prisons;
-on dit aussi que saint Pierre et saint Paul y ont été renfermés. De
-l'autre côté du Capitole est la roche Tarpéienne; au pied de
-cette roche, l'on trouve aujourd'hui un hôpital appelé l'<i>Hôpital
-de la Consolation</i>. Il semble que l'esprit sévère de l'antiquité
-et la douceur du christianisme soient ainsi rapprochés
-dans Rome à travers les siècles, et se montrent aux regards
-comme à la réflexion.</p>
-
-<p>Quand Oswald et Corinne furent arrivés au haut de la tour
-du Capitole, Corinne lui montra les sept collines; la ville de
-Rome, bornée d'abord au mont Palatin, ensuite aux murs de
-Servius Tullius, qui renfermaient les sept collines, enfin aux
-murs d'Aurélien, qui servent encore aujourd'hui d'enceinte à
-la plus grande partie de Rome. Corinne rappela les vers de
-Tibulle et de Properce, qui se glorifient des faibles commencements
-dont est sortie la maîtresse du monde. Le mont Palatin
-fut à lui seul tout Rome pendant quelque temps; mais
-dans la suite le palais des empereurs remplit l'espace qui
-avait suffi pour une nation. Un poëte du temps de Néron fit
-à cette occasion cette épigramme<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>: <i>Rome ne sera bientôt
-plus qu'un palais. Allez à Véies, Romains, si toutefois ce palais
-n'occupe pas déjà Véies même.</i></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" xml:lang="la">Roma domus fiet: Veios migrate, Quirites;</div>
-<div class="verse" xml:lang="la">Si non et Veios occupat ista domus.</div>
-</div>
-</div>
-<p>Les sept collines sont infiniment moins élevées qu'elles ne
-l'étaient autrefois, lorsqu'elles méritaient le nom de <i>monts escarpés</i>.
-Rome moderne est élevée de quarante pieds au-dessus
-de Rome ancienne. Les vallées qui séparaient les collines se
-sont presque comblées par le temps et par les ruines des
-édifices; mais, ce qui est plus singulier encore, un amas de
-vases brisés a élevé deux collines nouvelles<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, et c'est presque
-une image des temps modernes que ces progrès, ou plutôt
-ces débris de la civilisation, mettant de niveau les montagnes
-avec les vallées, effaçant, au moral comme au physique, toutes
-les belles inégalités produites par la nature.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Le <span lang="it" xml:lang="it">monte Citorio</span> et Testacio.</p>
-</div>
-<p>Trois autres collines<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, non comprises dans les sept fameuses,
-donnent à la ville de Rome quelque chose de si pittoresque,
-que c'est peut-être la seule ville qui, par elle-même,
-et dans sa propre enceinte, offre les plus magnifiques points
-de vue. On y trouve un mélange si remarquable de ruines et
-d'édifices, de campagnes et de déserts, qu'on peut contempler
-Rome de tous les côtés, et voir toujours un tableau frappant
-dans la perspective opposée.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Le Janicule, le <span lang="it" xml:lang="it">monte Vaticano</span>
-et le <span lang="it" xml:lang="it">monte Mario</span>.</p>
-</div>
-<p>Oswald ne pouvait se lasser de considérer les traces de
-l'antique Rome du point élevé du Capitole où Corinne l'avait
-conduit. La lecture de l'histoire, les réflexions qu'elle excite,
-agissent moins sur notre âme que ces pierres en désordre,
-que ces ruines mêlées aux habitations nouvelles. Les yeux
-sont tout-puissants sur l'âme: après avoir vu les ruines romaines,
-on croit aux antiques Romains comme si l'on avait
-vécu de leur temps. Les souvenirs de l'esprit sont acquis par
-l'étude; les souvenirs de l'imagination naissent d'une impression
-plus immédiate et plus intime, qui donne de la vie à la
-pensée, et nous rend pour ainsi dire témoins de ce que nous
-avons appris. Sans doute on est importuné de tous ces bâtiments
-modernes qui viennent se mêler aux antiques débris;
-mais un portique debout à côté d'un humble toit, mais des
-colonnes entre lesquelles de petites fenêtres d'église sont pratiquées,
-un tombeau servant d'asile à toute une famille rustique,
-produisent je ne sais quel mélange d'idées grandes et
-simples, je ne sais quel plaisir de découverte qui inspire un
-intérêt continuel. Tout est commun, tout est prosaïque dans
-l'extérieur de la plupart de nos villes européennes; et Rome,
-plus souvent qu'aucune autre, présente le triste aspect de la
-misère et de la dégradation; mais tout à coup une colonne
-brisée, un bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon
-indestructible des architectes anciens, vous rappellent
-qu'il y a dans l'homme une puissance éternelle, une étincelle
-divine, et qu'il ne faut pas se laisser de l'exciter en soi-même
-et de la ranimer dans les autres.</p>
-
-<p>Ce Forum, dont l'enceinte est si resserrée, et qui a vu tant
-de choses étonnantes, est une preuve frappante de la grandeur
-morale de l'homme. Quand l'univers, dans les derniers
-temps de Rome, était soumis à des maîtres sans gloire, on
-trouve des siècles entiers dont l'histoire peut à peine conserver
-quelques faits; et ce Forum, petit espace, centre d'une
-ville alors très-circonscrite, et dont les habitants combattaient
-autour d'elle pour son territoire, ce Forum n'a-t-il pas occupé,
-par les souvenirs qu'il retrace, les plus beaux génies de tous
-les temps? Honneur donc, éternel honneur aux peuples courageux
-et libres, puisqu'ils captivent ainsi les regards de la
-postérité!</p>
-
-<p>Corinne fit remarquer à lord Nelvil qu'on ne trouvait à
-Rome que très-peu de débris des temps républicains. Les
-aqueducs, les canaux construits sous terre pour l'écoulement
-des eaux, étaient le seul luxe de la république et des rois qui
-l'ont précédée. Il ne nous reste d'elle que des édifices utiles:
-des tombeaux élevés à la mémoire de ses grands hommes et
-quelques temples de brique subsistent encore. C'est seulement
-après la conquête de la Sicile que les Romains firent
-usage, pour la première fois, du marbre pour leurs monuments;
-mais il suffit de voir les lieux où de grandes actions
-se sont passées, pour éprouver une émotion indéfinissable.
-C'est à cette disposition de l'âme qu'on doit attribuer la puissance
-religieuse des pèlerinages. Les pays célèbres en tout
-genre, alors même qu'ils sont dépouillés de leurs grands hommes
-et de leurs monuments, exercent beaucoup de pouvoir
-sur l'imagination. Ce qui frappait les regards n'existe plus,
-mais le charme du souvenir y est resté.</p>
-
-<p>On ne voit plus sur le Forum aucune trace de cette fameuse
-tribune d'où le peuple romain était gouverné par l'éloquence;
-on y trouve encore trois colonnes d'un temple élevé
-par Auguste en l'honneur de Jupiter Tonnant, lorsque la foudre
-tomba près de lui sans le frapper; un arc de triomphe à
-Septime Sévère, que le sénat lui éleva pour récompense de
-ses exploits. Les noms de ses deux fils, Caracalla et Géta
-étaient inscrits sur le fronton de l'arc; mais lorsque Caracalla
-eut assassiné Géta, il fit ôter son nom, et l'on voit encore
-la trace des lettres enlevées. Plus loin est un temple à
-Faustine, monument de la faiblesse aveugle de Marc-Aurèle;
-un temple de Vénus, qui, du temps de la république, était
-consacre à Pallas; un peu plus loin, les ruines d'un temple
-dédié au Soleil et à la Lune, bâti par l'empereur Adrien, qui
-était jaloux d'Apollodore, fameux architecte grec, et le fit périr
-pour avoir blâmé les proportions de son édifice.</p>
-
-<p>De l'autre côté de la place, on voit les ruines de quelques
-monuments consacrés à des souvenirs plus nobles et plus
-purs: les colonnes d'un temple qu'on croit être celui de Jupiter
-Stator, de Jupiter qui empêchait les Romains de jamais
-fuir devant leurs ennemis; une colonne, débris d'un temple
-de Jupiter Gardien, placée, dit-on, non loin de l'abîme où
-s'est précipité Curtius; des colonnes d'un temple élevé, les
-uns disent à la Concorde, les autres à la Victoire: peut-être
-les peuples conquérants confondent-ils ces deux idées, et
-pensent-ils qu'il ne peut exister de véritable paix que quand
-ils ont soumis l'univers. A l'extrémité du mont Palatin s'élève
-un bel arc de triomphe dédié à Titus, pour la conquête de
-Jérusalem. On prétend que les juifs qui sont à Rome ne passent
-jamais sous cet arc, et l'on montre un petit chemin qu'ils
-prennent, dit-on, pour l'éviter. Il est à souhaiter, pour l'honneur
-des juifs, que cette anecdote soit vraie: les longs ressouvenirs
-conviennent aux longs malheurs.</p>
-
-<p>Non loin de là est l'arc de Constantin, embelli de quelques
-bas-reliefs enlevés au Forum de Trajan par les chrétiens, qui
-voulaient décorer le monument consacré au <i>fondateur du repos</i>:
-c'est ainsi que Constantin fut appelé. Les arts, à cette
-époque, étaient déjà dans la décadence, et l'on dépouillait le
-passé pour honorer de nouveaux exploits. Ces portes triomphales
-qu'on voit encore à Rome perpétuaient, autant que les
-hommes le peuvent, les honneurs rendus à la gloire. Il y avait
-sur leurs sommets une place destinée aux joueurs de flûte
-et de trompette, pour que le vainqueur, en passant, fût
-enivré tout à la fois par la musique et par la louange, et
-goûtât dans un même moment toutes les émotions les plus
-exaltées.</p>
-
-<p>En face de ces arcs de triomphe sont les ruines du temple
-de la Paix, bâti par Vespasien; il était tellement orné de
-bronze et d'or dans l'intérieur, que, lorsqu'un incendie le
-consuma, des laves de métaux brûlants en découlèrent jusque
-dans le Forum. Enfin le Colisée, la plus belle ruine de Rome,
-termine la noble enceinte où comparaît toute l'histoire. Ce
-superbe édifice, dont les pierres seules, dépouillées de l'or et
-des marbres, subsistent encore, servit d'arène aux gladiateurs
-combattant contre les bêtes féroces. C'est ainsi qu'on amusait
-et trompait le peuple romain par des émotions fortes, alors
-que les sentiments naturels ne pouvaient plus avoir d'essor.
-L'on entrait par deux portes dans le Colisée: l'une qui était
-consacrée aux vainqueurs, l'autre par laquelle on emportait
-les morts<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Singulier mépris pour l'espèce humaine que de
-destiner d'avance la mort ou la vie de l'homme au simple
-passe-temps d'un spectacle! Titus, le meilleur des empereurs,
-dédia ce Colisée au peuple romain; et ces admirables ruines
-portent avec elles un si beau caractère de magnificence et de
-génie, qu'on est tenté de se faire illusion sur la véritable grandeur,
-et d'accorder aux chefs-d'&oelig;uvre de l'art l'admiration
-qui n'est due qu'aux monuments consacrés à des institutions
-généreuses.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sana vivaria, sandapilaria</i>.</p>
-</div>
-<p>Oswald ne se laissait point aller à l'admiration qu'éprouvait
-Corinne en contemplant ces quatre galeries, ces quatre édifices
-s'élevant les uns sur les autres, ce mélange de pompe et
-de vétusté qui tout à la fois inspire le respect et l'attendrissement:
-il ne voyait dans ces lieux que le luxe du maître et le
-sang des esclaves, et se sentait prévenu contre les beaux-arts,
-qui ne s'inquiètent point du but, et prodiguent leurs
-dons, à quelque objet qu'on les destine. Corinne essayait de
-combattre cette disposition. «Ne portez point, dit-elle à lord
-Nelvil, la rigueur de vos principes de morale et de justice
-dans la contemplation des monuments d'Italie; ils rappellent,
-pour la plupart, je vous l'ai dit, plutôt la splendeur, l'élégance
-et le goût des formes antiques, que l'époque glorieuse
-de la vertu romaine. Mais ne trouvez-vous pas quelques traces
-de la grandeur morale des premiers temps dans le luxe gigantesque
-des monuments qui leur ont succédé? La dégradation
-même de ce peuple romain est imposante encore; son
-deuil de la liberté couvre le monde de merveilles, et le génie
-des beautés idéales cherche à consoler l'homme de la dignité
-réelle et vraie qu'il a perdue. Voyez ces bains immenses, ouverts
-à tous ceux qui voulaient en goûter les voluptés orientales;
-ces cirques, destinés aux éléphants qui venaient combattre
-avec les tigres; ces aqueducs, qui faisaient tout à coup
-un lac de ces arènes, où les galères luttaient à leur tour, où
-des crocodiles paraissaient à la place où les lions naguère s'étaient
-montrés: voilà quel fut le luxe des Romains quand ils
-placèrent dans le luxe leur orgueil! Ces obélisques amenés
-d'Égypte et dérobés aux ombres africaines pour venir décorer
-les sépulcres des Romains, cette population de statues qui
-existait autrefois dans Rome, ne peuvent être considérés
-comme l'inutile et fastueuse pompe des despotes de l'Asie:
-c'est le génie romain, vainqueur du monde, que les arts ont
-revêtu d'une forme extérieure. Il y a quelque chose de surnaturel
-dans cette magnificence, et sa splendeur poétique fait
-oublier et son origine et son but.»</p>
-
-<p>L'éloquence de Corinne excitait l'admiration d'Oswald,
-sans le convaincre; il cherchait partout un sentiment moral,
-et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors
-Corinne se rappela que, dans cette même arène, les chrétiens
-persécutés étaient morts victimes de leur persévérance; et
-montrant à lord Nelvil les autels élevés en l'honneur de leurs
-cendres, et cette route de la croix que suivent les pénitents,
-au pied des plus magnifiques débris de la grandeur mondaine,
-elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne disait rien
-à son c&oelig;ur. «Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette
-puissance de l'âme et de la volonté contre les douleurs et la
-mort: un sacrifice, quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile
-que tous les élans de l'âme et de la pensée. L'imagination
-exaltée peut produire les miracles du génie; mais ce n'est
-qu'en se dévouant à son opinion ou à ses sentiments qu'on
-est vraiment vertueux: c'est alors seulement qu'une puissance
-céleste subjugue en nous l'homme mortel.» Ces paroles nobles
-et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda
-lord Nelvil, puis elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment
-il prît sa main et la serrât contre son c&oelig;ur, elle frémit
-de l'idée qu'un tel homme pouvait immoler les autres et lui-même
-au culte des opinions, des principes, ou des devoirs
-dont il aurait fait choix.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE V</h3>
-
-<p>Après la course du Capitole et du Forum, Corinne et lord
-Nelvil employèrent deux jours à parcourir les sept collines.
-Les Romains d'autrefois faisaient une fête en l'honneur des
-sept collines: c'est une des beautés originales de Rome que
-ces monts enfermés dans son enceinte; et l'on conçoit sans
-peine comment l'amour de la patrie se plaisait à célébrer
-cette singularité.</p>
-
-<p>Oswald et Corinne, ayant vu la veille le mont Capitolin,
-recommencèrent leurs courses par le mont Palatin. Le palais
-des Césars, appelé le <i>Palais d'or</i>, l'occupait tout entier. Ce
-mont n'offre à présent que les débris de ce palais. Auguste,
-Tibère, Caligula et Néron en ont bâti les quatre côtés, et des
-pierres recouvertes par des plantes fécondes sont tout ce qu'il
-en reste aujourd'hui: la nature y a repris son empire, sur les
-travaux des hommes, et la beauté des fleurs console de la
-ruine des palais. Le luxe, du temps des rois et de la république,
-consistait seulement dans les édifices publics; les
-maisons des particuliers étaient très-petites et très-simples.
-Cicéron, Hortensius, les Gracques, habitaient sur ce mont
-Palatin, qui suffit à peine, lors de la décadence de Rome, à
-la demeure d'un seul homme. Dans les derniers siècles, la
-nation ne fut plus qu'une foule anonyme, désignée seulement
-par l'ère de son maître: on cherche en vain dans ces lieux
-les deux lauriers plantés devant la porte d'Auguste, le laurier
-de la guerre, et celui des beaux-arts cultivés par la paix; tous
-deux ont disparu.</p>
-
-<p>Il reste encore sur le mont Palatin quelques chambres des
-bains de Livie; on y montre la place des pierres précieuses
-qu'on prodiguait alors aux plafonds, comme un ornement ordinaire;
-et l'on y voit des peintures dont les couleurs sont
-encore parfaitement intactes; la fragilité même des couleurs
-ajoute à l'étonnement de les voir conservées, et rapproche de
-nous les temps passés. S'il est vrai que Livie abrégea les
-jours d'Auguste, c'est dans l'une de ces chambres que fut
-conçu cet attentat; et les regards du souverain du monde,
-trahi dans ses affections les plus intimes, se sont peut-être
-arrêtés sur l'un de ces tableaux dont les élégantes fleurs subsistent
-encore. Que pensa-t-il, dans sa vieillesse, de la vie et
-de ses pompes? Se rappela-t-il ses proscriptions ou sa gloire?
-craignit-il, espéra-t-il un monde à venir? et la dernière pensée,
-qui révèle tout à l'homme, la dernière pensée d'un maître
-de l'univers, erre-t-elle encore sous ces voûtes?</p>
-
-<p>Le mont Aventin offre plus qu'aucun autre les traces des
-premiers temps de l'histoire romaine. Précisément en face du
-palais construit par Tibère, on voit les débris du temple de
-la Liberté, bâti par le père des Gracques. Au pied du mont
-Aventin était le temple dédié à la Fortune virile par Servius
-Tullius pour remercier les dieux de ce que, étant né esclave,
-il était devenu roi. Hors des murs de Rome, on trouve aussi
-les débris d'un temple qui fut consacré à la Fortune des femmes,
-lorsque Véturie arrêta Coriolan. Vis-à-vis du mont
-Aventin est le mont Janicule, sur lequel Porsenna plaça son
-armée. C'est en face de ce mont qu'Horatius Coclès fit couper
-derrière lui le pont qui conduisait à Rome. Les fondements
-de ce pont subsistent encore; il y a sur les bords du
-fleuve un arc de triomphe bâti en briques, aussi simple que
-l'action qu'il rappelle était grande. Cet arc fut élevé, dit-on,
-en l'honneur d'Horatius Coclès. Au milieu du Tibre, on aperçoit
-une île formée de gerbes de blé recueillies dans les
-champs de Tarquin, et qui furent pendant longtemps exposées
-sur le fleuve, parce que le peuple romain ne voulait
-point les prendre, croyant qu'un mauvais sort y était attaché.
-On aurait de la peine, de nos jours, à faire tomber sur des
-richesses quelconques des malédictions assez efficaces pour
-que personne ne consentît à s'en emparer.</p>
-
-<p>C'est sur le mont Aventin que furent placés les temples de la
-Pudeur patricienne et de la Pudeur plébéienne. Au pied de ce
-mont on voit le temple de Vesta, qui subsiste encore presque
-en entier, quoique les inondations du Tibre l'aient souvent
-menacé<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Non loin de là sont les débris d'une prison
-pour dettes, où se passa, dit-on, le beau trait de piété filiale
-généralement connu. C'est aussi dans ce même lieu que Clélie
-et ses compagnes, prisonnières de Porsenna, traversèrent le
-Tibre pour venir joindre les Romains. Ce mont Aventin repose
-l'âme de tous les souvenirs pénibles que rappellent les
-autres collines, et son aspect est beau comme les souvenirs
-qu'il retrace. On avait donné le nom de belle rive (<i lang="la" xml:lang="la">pulchrum
-littus</i>) au bord du fleuve qui est au pied de cette colline. C'est
-là que se promenaient les orateurs de Rome, en sortant du
-Forum; c'est là que César et Pompée se rencontraient comme
-de simples citoyens, et qu'ils cherchaient à captiver Cicéron,
-dont l'indépendante éloquence leur importait plus alors que
-la puissance même de leurs armées.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Vidimus flavum Tiberim.</i></p>
-</div>
-<p>La poésie vient encore embellir ce séjour. Virgile a placé
-sur le mont Aventin la caverne de Cacus; et les Romains, si
-grands par leur histoire, le sont encore par les fictions héroïques
-dont les poëtes ont orné leur origine fabuleuse. Enfin,
-en revenant du mont Aventin, on aperçoit la maison de Nicolas
-Rienzi, qui essaya vainement de faire revivre les temps
-anciens dans les temps modernes; et ce souvenir, tout faible
-qu'il est à côté des autres, fait encore penser longtemps. Le
-mont C&oelig;lius est remarquable, parce qu'on y voit les débris
-du camp des prétoriens et de celui des soldats étrangers. On
-a trouvé cette inscription dans les ruines de l'édifice construit
-pour recevoir ces soldats: <i>Au génie saint des camps étrangers</i>:
-saint, en effet, pour ceux dont il maintenait la puissance!
-Ce qui reste de ces antiques casernes fait juger qu'elles
-étaient bâties à la manière des cloîtres, ou plutôt que les
-cloîtres ont été bâtis sur leur modèle.</p>
-
-<p>Le mont Esquilin était appelé le <i>mont des Poëtes</i>, parce que,
-Mécène ayant son palais sur cette colline, Horace, Properce
-et Tibulle y avaient aussi leur habitation. Non loin de là sont
-les ruines des Thermes de Titus et de Trajan. On croit que
-Raphaël prit le modèle de ses arabesques dans les peintures
-à fresque des Thermes de Titus. C'est aussi là qu'on a découvert
-le groupe de Laocoon. La fraîcheur de l'eau donne un
-tel sentiment de plaisir dans les pays chauds, qu'on se plaisait
-à réunir toutes les pompes du luxe et toutes les jouissances de
-l'imagination dans les lieux où l'on se baignait. Les Romains
-y faisaient exposer les chefs-d'&oelig;uvre de la peinture et de la
-sculpture. C'était à la clarté des lampes qu'ils les considéraient:
-car il paraît, par la construction de ces bâtiments,
-que le jour n'y pénétrait jamais, et qu'on voulait ainsi se préserver
-de ces rayons du soleil si poignants dans le Midi: c'est
-sans doute à cause de la sensation qu'ils produisent que les
-anciens les ont appelés les dards d'Apollon. On pourrait
-croire, en observant les précautions extrêmes prises par les
-anciens contre la chaleur, que le climat était alors plus brûlant
-encore que de nos jours. C'est dans les Thermes de Caracalla
-qu'étaient placés l'Hercule Farnèse, la Flore et le
-groupe de Dircé. Près d'Ostie, l'on a trouvé dans les bains de
-Néron l'Apollon du Belvédère. Peut-on concevoir qu'en regardant
-cette noble figure Néron n'ait pas senti quelques
-mouvements généreux?</p>
-
-<p>Les Thermes et les Cirques sont les seuls genres d'édifices
-consacrés aux amusements publics dont il reste des traces à
-Rome. Il n'y a point d'autre théâtre que celui de Marcellus,
-dont les ruines subsistent encore. Pline raconte que l'on a vu
-trois cent soixante colonnes de marbre, et trois mille statues
-dans un théâtre qui ne devait durer que peu de jours. Tantôt
-les Romains élevaient des bâtiments si solides qu'ils résistaient
-aux tremblements de terre; tantôt ils se plaisaient à
-consacrer des travaux immenses à des édifices qu'ils détruisaient
-eux-mêmes quand les fêtes étaient finies: ils se
-jouaient ainsi du temps sous toutes les formes. Les Romains,
-d'ailleurs, n'avaient pas, comme les Grecs, la passion des représentations
-dramatiques; les beaux-arts ne fleurirent à
-Rome que par les ouvrages et les artistes de la Grèce, et la
-grandeur romaine s'exprimait plutôt par la magnificence colossale
-de l'architecture que par les chefs-d'&oelig;uvre de l'imagination.
-Ce luxe gigantesque, ces merveilles de la richesse,
-ont un grand caractère de dignité: ce n'était plus de la liberté,
-mais c'était toujours de la puissance. Les monuments
-consacrés aux bains publics s'appelaient des provinces; on y
-réunissait les diverses productions et les divers établissements
-qui peuvent se trouver dans un pays tout entier. Le Cirque
-appelé <i lang="la" xml:lang="la">Circus maximus</i>, dont on voit encore les débris, touchait
-de si près aux palais des Césars, que Néron, des fenêtres
-de son palais, pouvait donner le signal des jeux. Le Cirque
-était assez grand pour contenir trois cent mille personnes.
-La nation presque tout entière était amusée dans le même
-moment: ces fêtes immenses pouvaient être considérées
-comme une sorte d'institution populaire, qui réunissait tous
-les hommes pour le plaisir, comme autrefois ils se réunissaient
-pour la gloire.</p>
-
-<p>Le mont Quirinal et le mont Viminal se tiennent de si près,
-qu'il est difficile de les distinguer: c'était là qu'existaient la
-maison de Salluste et celle de Pompée; c'est aussi là que le
-pape a maintenant fixé son séjour. On ne peut faire un pas
-dans Rome sans rapprocher le présent du passé, et les différents
-passés entre eux. Mais on apprend à se calmer sur les
-événements de son temps, en voyant l'éternelle mobilité de
-l'histoire des hommes; et l'on a comme une sorte de honte de
-s'agiter en présence de tant de siècles qui tous ont renversé
-l'ouvrage de leurs prédécesseurs.</p>
-
-<p>A côté des sept collines, ou sur leur penchant, ou sur leur
-sommet, on voit s'élever une multitude de clochers, des obélisques,
-la colonne Trajane, la colonne Antonine, la tour de
-Conti, d'où l'on prétend que Néron contempla l'incendie de
-Rome, et la coupole de Saint-Pierre, qui domine encore sur
-tout ce qui domine. Il semble que l'air soit peuplé par tous
-ces monuments qui se prolongent vers le ciel, et qu'une ville
-aérienne plane avec majesté sur la ville de la terre.</p>
-
-<p>En rentrant dans Rome, Corinne fit passer Oswald sous le
-portique d'Octavie, de cette femme qui a si bien aimé et tant
-souffert; puis ils traversèrent la <i>route Scélérate</i>, par laquelle
-l'infâme Tullie a passé, foulant le corps de son père sous les
-pieds de ses chevaux: on voit de loin le temple élevé par
-Agrippine en l'honneur de Claude qu'elle a fait empoisonner;
-et l'on passe enfin devant le tombeau d'Auguste, dont l'enceinte
-intérieure sert aujourd'hui d'arène aux combats des
-animaux.</p>
-
-<p>«Je vous ai fait parcourir bien rapidement, dit Corinne à
-lord Nelvil, quelques traces de l'histoire antique; mais vous
-comprendrez le plaisir qu'on peut éprouver dans ces recherches,
-à la fois savantes et poétiques, qui parlent à l'imagination
-comme à la pensée. Il y a dans Rome beaucoup d'hommes
-distingués dont la seule occupation est de découvrir un nouveau
-rapport entre l'histoire et les ruines.&mdash;Je ne sais point
-d'étude qui captivât davantage mon intérêt, reprit lord Nelvil,
-si je me sentais assez de calme pour m'y livrer: ce genre
-d'érudition est bien plus animé que celle qui s'acquiert par
-les livres; on dirait que l'on fait revivre ce qu'on découvre,
-et que le passé reparaît sous la poussière qui l'a enseveli.&mdash;Sans
-doute, dit Corinne, et ce n'est pas un vain préjugé que
-cette passion pour les temps antiques. Nous vivons dans un
-siècle où l'intérêt personnel semble le seul principe de toutes
-les actions des hommes; et quelle sympathie, quelle émotion,
-quel enthousiasme pourrait jamais résulter de l'intérêt personnel?
-Il est plus doux de rêver à ces jours de dévouement,
-de sacrifices et d'héroïsme, qui pourtant ont existé, et dont la
-terre porte encore les honorables traces.»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VI</h3>
-
-<p>Corinne se flattait en secret d'avoir captivé le c&oelig;ur d'Oswald;
-mais, comme elle connaissait sa réserve et sa sévérité,
-elle n'avait point osé lui montrer tout l'intérêt qu'il lui inspirait,
-quoiqu'elle fût disposée, par caractère, à ne point cacher
-ce qu'elle éprouvait. Peut-être aussi croyait-elle que,
-même en se parlant sur des sujets étrangers à leur sentiment,
-leur voix avait un accent qui trahissait leur affection mutuelle,
-et qu'un aveu secret d'amour était peint dans leurs regards
-et dans ce langage mélancolique et voilé qui pénètre si
-profondément dans l'âme.</p>
-
-<p>Un matin, lorsque Corinne se préparait à continuer ses
-courses avec Oswald, elle reçut un billet de lui, presque cérémonieux,
-qui lui annonçait que le mauvais état de sa santé
-le retenait chez lui pour quelques jours. Une inquiétude douloureuse
-serra le c&oelig;ur de Corinne: d'abord elle craignit qu'il
-ne fût dangereusement malade; mais le comte d'Erfeuil
-qu'elle vit le soir, lui dit que c'était un de ces accès de mélancolie
-auxquels il était très-sujet, et pendant lesquels il ne
-voulait parler à personne. «Moi-même, dit alors le comte
-d'Erfeuil, quand il est comme cela, je ne le vois pas.» Ce
-moi-même déplaisait assez à Corinne; mais elle se garda bien
-de le témoigner au seul homme qui pût lui donner des nouvelles
-de lord Nelvil. Elle l'interrogea, se flattant qu'un homme
-aussi léger, du moins en apparence, lui dirait tout ce qu'il
-savait. Mais tout à coup, soit qu'il voulût cacher par un air
-de mystère qu'Oswald ne lui avait rien confié, soit qu'il crût
-plus honorable de refuser ce qu'on lui demandait que de l'accorder,
-il opposa un silence imperturbable à l'ardente curiosité
-de Corinne. Elle, qui avait toujours eu de l'ascendant sur
-tous ceux à qui elle avait parlé, ne pouvait comprendre pourquoi
-ses moyens de persuasion étaient sans effet sur le comte
-d'Erfeuil: ne savait-elle pas que l'amour-propre est ce qu'il y
-a au monde de plus inflexible?</p>
-
-<p>Quelle ressource restait-il donc à Corinne pour savoir ce
-qui se passait dans le c&oelig;ur d'Oswald? Lui écrire? Tant de
-mesure est nécessaire en écrivant! et Corinne était surtout
-aimable par l'abandon et le naturel. Trois jours s'écoulèrent
-pendant lesquels elle ne vit point lord Nelvil, et fut tourmentée
-par une agitation mortelle. «Qu'ai-je donc fait, se
-disait-elle, pour le détacher de moi? Je ne lui ai point dit que
-je l'aimais, je n'ai point eu ce tort si terrible en Angleterre et
-si pardonnable en Italie. L'a-t-il deviné? Mais pourquoi m'en
-estimerait-il moins?» Oswald ne s'était éloigné de Corinne
-que parce qu'il se sentait trop vivement entraîné par son
-charme. Bien qu'il n'eût pas donné sa parole d'épouser Lucile
-Edgermond, il savait que l'intention de son père avait été
-de la lui donner pour femme, et il désirait s'y conformer. Enfin
-Corinne n'était point connue sous son véritable nom, et
-menait, depuis plusieurs années, une vie beaucoup trop indépendante;
-un tel mariage n'eût point obtenu (lord Nelvil le
-croyait) l'approbation de son père, et il sentait bien que ce
-n'était pas ainsi qu'il pouvait expier ses torts envers lui.
-Voilà quels étaient ses motifs pour s'éloigner de Corinne. Il
-avait formé le projet de lui écrire, en quittant Rome, ce qui le
-condamnait à cette résolution; mais comme il ne s'en sentait
-pas la force, il se bornait à ne pas aller chez elle, et ce sacrifice
-toutefois lui parut dès le second jour trop pénible.</p>
-
-<p>Corinne était frappée de l'idée qu'elle ne reverrait plus Oswald,
-qu'il s'en irait sans lui dire adieu. Elle s'attendait à
-chaque instant à recevoir la nouvelle de son départ, et cette
-crainte exaltait tellement son sentiment, qu'elle se sentit saisie
-tout à coup par la passion, par cette griffe de vautour sous
-laquelle le bonheur et l'indépendance succombent. Ne pouvant
-rester dans sa maison, où lord Nelvil ne venait pas, elle
-errait quelquefois dans les jardins de Rome, espérant le rencontrer.
-Elle supportait mieux les heures pendant lesquelles,
-se promenant au hasard, elle avait une chance quelconque de
-l'apercevoir. L'imagination ardente de Corinne était la source
-de son talent; mais, pour son malheur, cette imagination se
-mêlait à sa sensibilité naturelle, et la lui rendait souvent très-douloureuse.</p>
-
-<p>Le soir du quatrième jour de cette cruelle absence, il faisait
-un beau clair de lune; et Rome est bien belle pendant le
-silence de la nuit: il semble alors qu'elle n'est habitée que
-par ses illustres ombres. Corinne, en revenant de chez une
-femme de ses amies, oppressée par la douleur, descendit de
-sa voiture et se reposa quelques instants près de la fontaine
-de Trevi, devant cette source abondante qui tombe en cascade
-au milieu de Rome et semble comme la vie de ce tranquille
-séjour. Lorsque pendant quelques jours cette cascade s'arrête,
-on dirait que Rome est frappée de stupeur. C'est le bruit des
-voitures que l'on a besoin d'entendre dans les autres villes; à
-Rome, c'est le murmure de cette fontaine immense, qui semble
-comme l'accompagnement nécessaire à l'existence rêveuse
-qu'on y mène: l'image de Corinne se peignit dans cette onde,
-si pure qu'elle porte depuis plusieurs siècles le nom de l'<i>eau
-virginale</i>. Oswald, qui s'était arrêté dans le même lieu peu
-de moments après, aperçut le charmant visage de son amie
-qui se répétait dans l'eau. Il fut saisi d'une émotion tellement
-vive, qu'il ne savait pas d'abord si c'était son imagination qui
-lui faisait apparaître l'ombre de Corinne, comme tant de fois
-elle lui avait montré celle de son père; il se pencha vers la
-fontaine pour mieux voir, et ses propres traits vinrent alors
-se réfléchir à côté de ceux de Corinne. Elle le reconnut, fit un
-cri, s'élança vers lui rapidement, et lui saisit le bras, comme
-si elle eût craint qu'il ne s'échappât de nouveau; mais à peine
-se fut-elle livrée à ce mouvement trop impétueux, qu'elle rougit,
-en se ressouvenant du caractère de lord Nelvil, d'avoir
-montré si vivement ce qu'elle éprouvait; et laissant tomber la
-main qui retenait Oswald, elle se couvrit le visage avec l'autre
-pour cacher ses pleurs.</p>
-
-<p>«Corinne, dit Oswald, chère Corinne, mon absence vous a
-donc rendue malheureuse?&mdash;Oh! oui, répondit-elle, et vous
-en étiez sûr! Pourquoi donc me faire du mal? ai-je mérité de
-souffrir par vous?&mdash;Non, s'écria lord Nelvil, non, sans doute.
-Mais si je ne me crois pas libre, si je sens que je n'ai dans le
-c&oelig;ur que des inquiétudes et des regrets, pourquoi vous associerais-je
-à cette tourmente de sentiments et de craintes?
-Pourquoi&hellip;&mdash;Il n'est plus temps, interrompit Corinne, il
-n'est plus temps; la douleur est déjà dans mon sein: ménagez-moi.&mdash;Vous,
-de la douleur? reprit Oswald; est-ce au
-milieu d'une carrière si brillante de tant de succès, avec une
-imagination si vive?&mdash;Arrêtez, dit Corinne, vous ne me
-connaissez pas; de toutes mes facultés, la plus puissante,
-c'est la faculté de souffrir. Je suis née pour le bonheur; mon
-caractère est confiant, mon imagination est animée; mais la
-peine excite en moi je ne sais quelle impétuosité qui peut
-troubler ma raison ou me donner la mort. Je vous le répète
-encore, ménagez-moi; la gaieté, la mobilité, ne me servent
-qu'en apparence; mais il y a dans mon âme des abîmes de
-tristesse dont je ne pouvais me défendre qu'en me préservant
-de l'amour.»</p>
-
-<p>Corinne prononça ces mots avec une expression qui émut
-vivement Oswald. «Je reviendrai vous voir demain matin,
-reprit-il; n'en doutez pas, Corinne.&mdash;Me le jurez-vous?
-dit-elle avec une inquiétude qu'elle s'efforçait en vain de cacher.&mdash;Oui,
-je le jure,» s'écria lord Nelvil; et il disparut.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l5">LIVRE CINQUIÈME<br />
-TOMBEAUX, ÉGLISES ET PALAIS</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Le lendemain, Oswald et Corinne furent embarrassés l'un
-et l'autre en se revoyant. Corinne n'avait plus de confiance
-dans l'amour qu'elle inspirait. Oswald était mécontent de lui-même;
-il se connaissait dans le caractère un genre de faiblesse
-qui l'irritait quelquefois contre ses propres sentiments
-comme contre une tyrannie, et tous les deux cherchèrent à ne
-point se parler de leur affection mutuelle. «Je vous propose
-aujourd'hui, dit Corinne, une course assez solennelle, mais qui
-sûrement vous intéressera: allons voir les tombeaux, allons
-voir le dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monuments
-dont nous avons contemplé les ruines.&mdash;Oui, répondit
-Oswald, vous avez deviné ce qui convient à la disposition actuelle
-de mon âme;» et il prononça ces mots avec un accent
-si douloureux, que Corinne se tut quelques moments, n'osant
-pas essayer de lui parler. Mais, reprenant courage par le désir
-de soulager Oswald de ses peines en l'intéressant vivement à
-tout ce qu'ils voyaient ensemble, elle lui dit: «Vous le savez,
-milord, loin que chez les anciens l'aspect des tombeaux décourageât
-les vivants, on croyait inspirer une émulation nouvelle
-en plaçant ces tombeaux sur les routes publiques, afin
-que, retraçant aux jeunes gens le souvenir des hommes illustres,
-ils invitassent silencieusement à les imiter.&mdash;Ah! que
-j'envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets
-ne sont pas mêlés à des remords!&mdash;Vous, des remords! s'écria
-Corinne, vous! Ah! je suis certaine qu'ils ne sont en
-vous qu'une vertu de plus, un scrupule du c&oelig;ur, une délicatesse
-exaltée.&mdash;Corinne, Corinne, n'approchez pas de ce sujet,
-interrompit Oswald: dans votre heureuse contrée, les
-sombres pensées disparaissent à la clarté des cieux; mais la
-douleur qui a creusé jusqu'au fond de notre âme ébranle à
-jamais toute notre existence.&mdash;Vous me jugez mal, répondit
-Corinne; je vous l'ai déjà dit, bien que mon caractère soit fait
-pour jouir vivement du bonheur, je souffrirais plus que vous
-si&hellip;» Elle n'acheva pas, et changea de discours. «Mon seul
-désir, milord, continua-t-elle, c'est de vous distraire un moment;
-je n'espère rien de plus.» La douceur de cette réponse
-toucha lord Nelvil; et, voyant une expression de mélancolie
-dans les regards de Corinne, naturellement si pleins d'intérêt
-et de flamme, il se reprocha d'attrister une personne née pour
-les impressions vives et douces, et s'efforça de l'y ramener.
-Mais l'inquiétude qu'éprouvait Corinne sur les projets d'Oswald,
-sur la possibilité de son départ, troublait entièrement
-sa sérénité accoutumée.</p>
-
-<p>Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les
-anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées,
-au milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux
-à droite et à gauche, dont les ruines se voient à perte de vue,
-à plusieurs milles au delà des murs. Les Romains ne souffraient
-pas qu'on ensevelît les morts dans l'intérieur de la ville; les
-tombeaux seuls des empereurs y étaient admis. Cependant un
-simple citoyen, nommé Publius Biblius, obtint cette faveur,
-en récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en
-effet, honorent plus volontiers celles-là que toutes les autres.</p>
-
-<p>On passe, pour aller à la voie Appienne, par la porte Saint-Sébastien,
-autrefois appelée <i>Capène</i>. Cicéron dit qu'en sortant
-par cette porte, les tombeaux qu'on aperçoit les premiers
-sont ceux des Métellus, des Scipion et des Servilius. Le tombeau
-de la famille des Scipion a été trouvé dans ces lieux
-mêmes, et transporté depuis au Vatican. C'est presque un sacrilége
-de déplacer les cendres, d'altérer les ruines; l'imagination
-tient de plus près qu'on ne croit à la morale; il ne faut
-pas l'offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards,
-on place les noms au hasard, sans pouvoir être assuré
-de ce qu'on suppose; mais cette incertitude même inspire une
-émotion qui ne permet pas de voir avec indifférence aucun
-de ces monuments. Il en est dans lesquels des maisons de
-paysans sont pratiquées; car les Romains consacraient un
-grand espace et des édifices assez vastes à l'urne funéraire de
-leurs amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient pas
-cet aride principe d'utilité qui fertilise quelques coins de
-terre de plus, en frappant de stérilité le vaste domaine du
-sentiment et de la pensée.</p>
-
-<p>On voit, à quelque distance de la voie Appienne, un temple
-élevé par la république à l'Honneur et à la Vertu; un autre,
-au dieu qui a fait retourner Annibal sur ses pas; la fontaine
-d'Égérie, où Numa allait consulter la divinité des hommes de
-bien, la conscience interrogée dans la solitude. Il semble
-qu'autour de ces tombeaux les traces seules des vertus subsistent
-encore. Aucun monument des siècles du crime ne se
-trouve à côté des lieux où reposent ces illustres morts; ils se
-sont entourés d'un honorable espace, où les plus nobles souvenirs
-peuvent régner sans être troublés.</p>
-
-<p>L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose
-de singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert,
-car il n'y a point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est
-couverte de plantes naturelles que l'énergie de la végétation
-renouvelle sans cesse. Ces plantes parasites se glissent dans
-les tombeaux, décorent les ruines, et semblent là seulement
-pour honorer les morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a
-repoussé tous les travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus
-ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein;
-elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants
-se servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent
-déplaire aux agriculteurs, aux administrateurs, à tous ceux
-qui spéculent sur la terre et veulent l'exploiter pour les besoins
-de l'homme; mais les âmes rêveuses, que la mort occupe
-autant que la vie, se plaisent à contempler cette campagne
-de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune
-trace; cette terre qui chérit ses morts et les couvre avec
-amour des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent
-sur le sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des
-cendres qu'elles ont l'air de caresser.</p>
-
-<p>Oswald convint que dans ce lieu l'on devait goûter plus de
-calme que partout ailleurs. L'âme n'y souffre pas autant par
-les images que la douleur lui présente; il semble que l'on partage
-encore avec ceux qui ne sont plus les charmes de cet air,
-de ce soleil et de cette verdure. Corinne observa l'impression
-que recevait lord Nelvil, et elle en conçut quelque espérance.
-Elle ne se flattait point de consoler Oswald; elle n'eût pas
-même souhaité d'effacer de son c&oelig;ur les justes regrets qu'il
-devait à la perte de son père; mais il y a dans le sentiment
-même des regrets quelque chose de doux et d'harmonieux
-qu'il faut tâcher de faire connaître à ceux qui n'en ont encore
-éprouvé que les amertumes: c'est le seul bien qu'on puisse
-leur faire.</p>
-
-<p>«Arrêtons-nous ici, dit Corinne, en face de ce tombeau, le
-seul qui reste encore presque en entier: ce n'est point le tombeau
-d'un Romain célèbre; c'est celui de Cécilia Métella, jeune
-fille à qui son père a fait élever ce monument.&mdash;Heureux,
-dit Oswald, heureux les enfants qui meurent dans les bras de
-leur père, et qui reçoivent la mort dans le sein qui leur donna
-la vie! la mort elle-même alors perd son aiguillon pour eux.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Corinne avec émotion, heureux ceux qui ne
-sont pas orphelins! Voyez, on a sculpté des armes sur ce
-tombeau, bien que ce soit celui d'une femme; mais les filles
-des héros peuvent avoir sur leurs tombes les trophées de leur
-père: c'est une belle union que celle de l'innocence et de la
-valeur. Il y a une élégie de Properce, qui peint mieux qu'aucun
-autre écrit de l'antiquité cette dignité des femmes chez
-les Romains, plus imposante et plus pure que l'éclat même
-dont elles jouissaient pendant le temps de la chevalerie. Cornélie,
-morte dans sa jeunesse, adresse à son époux les adieux
-et les consolations les plus touchantes, et l'on y sent presque
-à chaque mot tout ce qu'il y a de respectable et de sacré dans
-les liens de famille. Le noble orgueil d'une vie sans tache se
-peint dans cette poésie majestueuse des Latins, dans cette
-poésie noble et sévère comme les maîtres du monde. <i>Oui</i>, dit
-Cornélie, <i>aucune tache n'a souillé ma vie: depuis l'hymen
-jusqu'au bûcher, j'ai vécu pure entre les deux flambeaux.</i> Quelle
-admirable expression! s'écria Corinne; quelle image sublime!
-et qu'il est digne d'envie, le sort de la femme qui
-peut ainsi conserver la plus parfaite unité dans sa destinée,
-et n'emporte au tombeau qu'un souvenir! c'est assez pour
-une vie.»</p>
-
-<p>En achevant ces mots, les yeux de Corinne se remplirent de
-larmes; un sentiment cruel, un soupçon pénible s'empara du
-c&oelig;ur d'Oswald. «Corinne, s'écria-t-il, Corinne! votre âme
-délicate n'a-t-elle rien à se reprocher? Si je pouvais disposer
-de moi, si je pouvais m'offrir à vous, n'aurais-je point de
-rivaux dans le passé? pourrais-je être fier de mon choix? une
-jalousie cruelle ne troublerait-elle pas mon bonheur?&mdash;Je
-suis libre, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé, répondit
-Corinne; que voulez-vous de plus? Faut-il me condamner
-à vous avouer qu'avant de vous avoir connu, mon imagination
-a pu me tromper sur l'intérêt qu'on m'inspirait! et n'y
-a-t-il pas dans le c&oelig;ur de l'homme une pitié divine pour les
-erreurs que le sentiment, ou du moins l'illusion du sentiment,
-aurait fait commettre!» En achevant ces mots, une rougeur
-modeste couvrit son visage. Oswald tressaillit, mais il se tut.
-Il y avait dans le regard de Corinne une expression de repentir
-et de timidité qui ne lui permit pas de la juger avec rigueur,
-et il lui sembla qu'un rayon du ciel descendait sur
-elle pour l'absoudre. Il prit sa main, la serra contre son
-c&oelig;ur, et se mit à genoux devant elle, sans rien prononcer,
-sans rien promettre, mais en la contemplant avec un regard
-d'amour qui laissait tout espérer.</p>
-
-<p>«Croyez-moi, dit Corinne à lord Nelvil, ne formons point
-de plan pour les années qui suivront: les plus heureux moments
-de la vie sont encore ceux qu'un hasard bienfaisant
-nous accorde. Est-ce donc ici, est-ce donc au milieu des tombeaux,
-qu'il faut tant croire à l'avenir?&mdash;Non, s'écria lord
-Nelvil, non, je ne crois point à l'avenir qui nous séparerait!
-Ces quatre jours d'absence m'ont trop bien appris que je
-n'existais plus maintenant que par vous.» Corinne ne répondit
-rien à ces douces paroles, mais elle les recueillit religieusement
-dans son c&oelig;ur; elle craignait toujours, en prolongeant
-l'entretien sur le sentiment qui seul l'occupait, d'exciter
-Oswald à déclarer ses projets avant qu'une plus longue habitude
-lui rendît la séparation impossible. Souvent même elle
-dirigeait à dessein son attention vers les objets extérieurs;
-comme cette sultane des contes arabes, qui cherchait à captiver
-par mille récits divers l'intérêt de celui qu'elle aimait,
-afin d'éloigner la décision de son sort jusqu'au moment où les
-charmes de son esprit remportèrent la victoire.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Non loin de la voie Appienne, Oswald et Corinne se firent
-montrer les <i>Columbarium</i>, où les esclaves sont réunis à leurs
-maîtres, où l'on voit dans un même tombeau tout ce qui vécut
-par la protection d'un seul homme ou d'une seule femme.
-Les femmes de Livie, par exemple, celles qui, consacrées jadis
-aux soins de sa beauté, luttaient pour elle contre le temps,
-et disputaient aux années quelques-uns de ses charmes, sont
-placées à côté d'elle dans de petites urnes. On croit voir une
-collection de morts obscurs autour d'un mort illustre, non
-moins silencieux que son cortége. A peu de distance de là,
-l'on aperçoit un champ où les vestales infidèles à leurs v&oelig;ux
-étaient enterrées vivantes: singulier exemple de fanatisme
-dans une religion naturellement tolérante.</p>
-
-<p>«Je ne vous mènerai point aux catacombes, dit Corinne à
-lord Nelvil, quoique, par un hasard singulier, elles soient au-dessous
-de cette voie Appienne, et qu'ainsi les tombeaux reposent
-sur les tombeaux. Mais cet asile des chrétiens persécutés
-a quelque chose de si sombre et de si terrible, que je ne
-puis me résoudre à y retourner: ce n'est pas cette mélancolie
-touchante que l'on respire dans les lieux ouverts, c'est le
-cachot près du sépulcre, c'est le supplice de la vie à côté des
-horreurs de la mort. Sans doute on se sent pénétré d'admiration
-pour les hommes qui, par la seule puissance de l'enthousiasme,
-ont pu supporter cette vie souterraine, et se sont
-ainsi séparés entièrement du soleil et de la nature; mais l'âme
-est si mal à l'aise dans ce lieu, qu'il n'en peut résulter aucun
-bien pour elle. L'homme est une partie de la création; il faut
-qu'il trouve son harmonie morale dans l'ensemble de l'univers,
-dans l'ordre habituel de la destinée; et de certaines exceptions
-violentes et redoutables peuvent étonner la pensée,
-mais effrayent tellement l'imagination, que la disposition habituelle
-de l'âme ne saurait y gagner. Allons plutôt, continua
-Corinne, voir la pyramide de Cestius: les protestants qui
-meurent ici sont tous ensevelis autour de cette pyramide, et
-c'est un doux asile, tolérant et libéral.&mdash;Oui, répondit Oswald,
-c'est là que plusieurs de mes compatriotes ont trouvé
-leur dernier séjour. Allons-y; peut-être est-ce ainsi du moins
-que je ne vous quitterai jamais.» Corinne frémit à ces mots,
-et sa main tremblait en s'appuyant sur le bras de lord Nelvil.
-«Je suis mieux, reprit-il, bien mieux depuis que je vous connais.»
-Et le visage de Corinne fut éclairé de nouveau par cette
-joie douce et tendre, son expression habituelle.</p>
-
-<p>Cestius présidait aux jeux des Romains; son nom ne se
-trouve point dans l'histoire, mais il est illustré par son tombeau.
-La pyramide massive qui le renferme défend sa mort
-de l'oubli qui a tout à fait effacé sa vie. Aurélien, craignant
-qu'on ne se servît de cette pyramide comme d'une forteresse
-pour attaquer Rome, l'a fait enclaver dans les murs, qui subsistent
-encore, non pas comme d'inutiles ruines, mais comme
-l'enceinte actuelle de Rome moderne. On dit que les pyramides
-imitent, par leur forme, la flamme qui s'élève sur un
-bûcher. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette forme mystérieuse
-attire les regards et donne un caractère pittoresque à
-tous les points de vue dont elle fait partie. En face de cette
-pyramide est le mont Testacée, sous lequel il y a des grottes
-extrêmement fraîches, où l'on donne des festins pendant l'été.
-Les festins, à Rome, ne sont point troublés par la vue des
-tombeaux. Les pins et les cyprès qu'on aperçoit de distance
-en distance dans la riante campagne d'Italie retracent aussi
-ces souvenirs solennels; et ce contraste produit le même effet
-que les vers d'Horace,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">. . . . . . . . . . Moriture Delli,</i></div>
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">. . . . . . . . . . . . . . . . . .</i></div>
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Linquenda tellus, et domus, et placens</i></div>
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Uxor<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>,</i></div>
-</div>
-
-<p class="noindent">au milieu des poésies consacrées à toutes les jouissances de
-la terre. Les anciens ont toujours senti que l'idée de la mort a
-sa volupté; l'amour et les fêtes la rappellent, et l'émotion
-d'une joie vive semble s'accroître par l'idée même de la brièveté
-de la vie.</p>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Dellius, il faut mourir&hellip; il faut quitter la terre,
-et ta demeure, et ton épouse chérie.</p>
-</div>
-<p>Corinne et lord Nelvil revinrent de la course des tombeaux
-en côtoyant les bords du Tibre. Jadis il était couvert de vaisseaux
-et bordé de palais; jadis ses inondations mêmes étaient
-regardées comme des présages: c'était le fleuve-prophète, la
-divinité tutélaire de Rome. Maintenant on dirait qu'il coule
-parmi les ombres, tant il est solitaire, tant la couleur de ses
-eaux parait livide! Les plus beaux monuments des arts, les
-plus admirables statues ont été jetées dans le Tibre, et sont
-cachées sous ses flots. Qui sait si, pour les chercher, on ne le
-détournera pas un jour de son lit? Mais quand on songe que
-les chefs-d'&oelig;uvre du génie humain sont peut-être là, devant
-nous, et qu'un &oelig;il plus perçant les verrait à travers les ondes,
-l'on éprouve je ne sais quelle émotion, qui sans cesse renaît
-à Rome sous diverses formes, et fait trouver une société
-pour la pensée dans les objets physiques, muets partout ailleurs.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Raphaël a dit que Rome moderne était presque en entier
-bâtie avec les débris de Rome ancienne; et il est certain qu'on
-n'y peut faire un pas sans être frappé de quelques restes de
-l'antiquité. L'on aperçoit les <i>murs éternels</i>, selon l'expression
-de Pline, à travers l'ouvrage des derniers siècles: les édifices
-de Rome portent presque tous une empreinte historique; on
-y peut remarquer, pour ainsi dire, la physionomie des âges.
-Depuis les Étrusques jusqu'à nos jours, depuis ces peuples
-plus anciens que les Romains mêmes, et qui ressemblent aux
-Égyptiens par la solidité de leurs travaux et la bizarrerie de
-leurs dessins; depuis ces peuples jusqu'au cavalier Bernin, cet
-artiste maniéré comme les poëtes italiens au dix-septième siècle,
-on peut observer l'esprit humain à Rome dans les différents
-caractères des arts, des édifices et des ruines. Le moyen
-âge et le siècle brillant des Médicis reparaissent à nos yeux
-par leurs &oelig;uvres; et cette étude du passé, dans les objets
-présents à nos regards, nous fait pénétrer le génie des temps.
-On croit que Rome avait autrefois un nom mystérieux, qui
-n'était connu que de quelques adeptes; il semble qu'il est encore
-nécessaire d'être initié dans le secret de cette ville. Ce
-n'est pas simplement un assemblage d'habitations, c'est l'histoire
-du monde, figurée par divers emblèmes et représentée
-sous diverses formes.</p>
-
-<p>Corinne convint avec lord Nelvil qu'ils iraient voir ensemble
-d'abord les édifices de Rome moderne, et qu'ils réserveraient
-pour un autre temps les admirables collections de tableaux
-et de statues qu'elle renferme. Peut-être, sans s'en
-rendre raison, Corinne désirait-elle de renvoyer le plus qu'il
-était possible ce qu'on ne peut se dispenser de connaître à
-Rome: car qui l'a jamais quittée sans avoir contemplé l'Apollon
-du Belvédère et les tableaux de Raphaël! Cette garantie,
-toute faible qu'elle était, qu'Oswald ne partirait pas encore,
-plaisait à son imagination. Y a-t-il de la fierté, dira-t-on,
-à vouloir retenir ce qu'on aime par un autre motif que celui
-du sentiment? Je ne sais; mais plus on aime, moins on se fie
-au sentiment que l'on inspire; et quelle que soit la cause qui
-nous assure la présence de l'objet qui nous est cher, on l'accepte
-toujours avec joie. Il y a souvent bien de la vanité dans
-un certain genre de fierté; et si des charmes généralement
-admirés, tels que ceux de Corinne, ont un véritable avantage,
-c'est qu'ils permettent de placer son orgueil dans le sentiment
-qu'on éprouve, plus encore que dans celui qu'on inspire.</p>
-
-<p>Corinne et lord Nelvil recommencèrent leurs courses par les
-églises les plus remarquables entre les nombreuses églises de
-Rome: elles sont toutes décorées par les magnificences antiques;
-mais quelque chose de sombre et de bizarre se mêle à
-ces beaux marbres, à ces ornements de fête enlevés aux temples
-païens. Les colonnes de porphyre et de granit étaient en
-si grand nombre à Rome, qu'on les a prodiguées presque sans
-y attacher aucun prix. A Saint-Jean-de-Latran, dans cette
-église fameuse par les conciles qui y ont été tenus, on trouve
-une telle quantité de colonnes de marbre, qu'il en est plusieurs
-qu'on a recouvertes d'un mastic de plâtre pour en faire des
-pilastres, tant la multitude de ces richesses y avait rendu indifférent!</p>
-
-<p>Quelques-unes de ces colonnes étaient dans le tombeau d'Adrien,
-d'autres au Capitole; celles-ci portent encore sur leur
-chapiteau la figure des oies qui ont sauvé le peuple romain:
-ces colonnes soutiennent des ornements gothiques, et quelques-unes
-des ornements à la manière des Arabes. L'urne
-d'Agrippa recèle les cendres d'un pape; car les morts eux-mêmes
-ont cédé la place à d'autres morts, et les tombeaux
-ont presque aussi souvent changé de maîtres que la demeure
-des vivants.</p>
-
-<p>Près de Saint-Jean-de-Latran est l'escalier saint, transporté,
-dit-on, de Jérusalem à Rome. On ne peut le monter qu'à genoux.
-César lui-même et Claude montèrent aussi à genoux
-l'escalier qui conduisait au temple de Jupiter Capitolin. A
-côté de Saint-Jean-de-Latran est le baptistère où l'on dit que
-Constantin fut baptisé. Au milieu de la place l'on voit un obélisque
-qui est peut-être le plus ancien monument qui soit
-dans le monde; un obélisque contemporain de la guerre de
-Troie! un obélisque que le barbare Cambyse respecta cependant
-assez pour faire arrêter en son honneur l'incendie d'une
-ville! un obélisque pour lequel un roi mit en gage la vie de
-son fils unique! Les Romains l'ont fait arriver miraculeusement
-du fond de l'Égypte jusqu'en Italie; ils détournèrent le
-Nil de son cours pour qu'il allât le chercher et le transportât
-jusqu'à la mer. Cet obélisque est encore couvert des hiéroglyphes
-qui gardent leur secret depuis tant de siècles, et défient
-jusqu'à ce jour les plus savantes recherches. Les Indiens,
-les Égyptiens, l'antiquité de l'antiquité, nous seraient peut-être
-révélés par ces signes. Le charme merveilleux de Rome,
-ce n'est pas seulement la beauté réelle de ses monuments,
-mais l'intérêt qu'ils inspirent en excitant à penser; et ce genre
-d'intérêt s'accroît chaque jour par chaque étude nouvelle.</p>
-
-<p>Une des églises les plus singulières de Rome, c'est Saint-Paul:
-son extérieur est celui d'une grange mal bâtie, et l'intérieur
-est orné par quatre-vingts colonnes d'un marbre si
-beau, d'une forme si parfaite, qu'on croit qu'elles appartiennent
-à un temple d'Athènes décrit par Pausanias. Cicéron
-dit: <i>Nous sommes entourés des vestiges de l'histoire.</i> S'il le disait
-alors, que dirons-nous maintenant?</p>
-
-<p>Les colonnes, les statues, les bas-reliefs de l'ancienne Rome
-sont tellement prodigués dans les églises de la ville moderne,
-qu'il en est une (Sainte-Agnès) où des bas-reliefs retournés
-servent de marches à un escalier, sans qu'on se soit donné
-la peine de savoir ce qu'ils représentent. Quel étonnant aspect
-offrirait maintenant Rome antique, si l'on avait laissé les
-colonnes, les marbres, les statues, à la place même où ils ont
-été trouvés! la ville ancienne presque en entier serait encore
-debout; mais les hommes de nos jours oseraient-ils s'y promener?</p>
-
-<p>Les palais des grands seigneurs sont extrêmement vastes,
-d'une architecture souvent très-belle, et toujours imposante;
-mais les ornements de l'intérieur sont rarement de bon goût,
-et l'on n'y a point l'idée de ces appartements élégants que les
-jouissances perfectionnées de la vie sociale ont fait inventer
-ailleurs. Ces vastes demeures des princes romains sont désertes
-et silencieuses; les paresseux habitants de ces palais se
-retirent chez eux dans quelques petites chambres inaperçues,
-et laissent les étrangers parcourir leurs magnifiques galeries,
-où les plus beaux tableaux du siècle de Léon X sont réunis.
-Ces grands seigneurs romains sont aussi étrangers maintenant
-au luxe pompeux de leurs ancêtres, que ces ancêtres l'étaient
-eux-mêmes aux vertus austères des Romains de la république.
-Les maisons de campagne donnent encore davantage
-l'idée de cette solitude, de cette indifférence des possesseurs
-au milieu des plus admirables séjours du monde. On se promène
-dans ces immenses jardins sans se douter qu'ils aient
-un maître. L'herbe croît au milieu des allées; et, dans ces
-mêmes allées abandonnées, les arbres sont taillés artistement
-selon l'ancien goût qui régnait en France: singulière bizarrerie,
-que cette négligence du nécessaire et cette affectation
-de l'inutile! Mais on est souvent surpris à Rome, et dans la
-plupart des autres villes d'Italie, du goût qu'ont les Italiens
-pour les ornements maniérés, eux qui ont sans cesse sous les
-yeux la noble simplicité de l'antique. Ils aiment ce qui est
-brillant, plutôt que ce qui est élégant et commode. Ils ont en
-tout genre les avantages et les inconvénients de ne point vivre
-habituellement en société. Leur luxe est pour l'imagination
-plutôt que pour la jouissance: isolés qu'ils sont entre eux,
-ils ne peuvent redouter l'esprit de moquerie, qui pénètre rarement
-à Rome dans les secrets de la maison; et l'on dirait
-souvent, à voir le contraste du dedans et du dehors du palais,
-que la plupart des grands seigneurs d'Italie arrangent leurs
-demeures pour éblouir les passants, mais non pour y recevoir
-des amis.</p>
-
-<p>Après avoir parcouru les églises et les palais, Corinne conduisit
-Oswald dans la villa Mellini, jardin solitaire, et sans
-autre ornement que des arbres magnifiques. On voit de là,
-dans l'éloignement, la chaîne des Apennins; la transparence
-de l'air colore ces montagnes, les rapproche et les dessine
-d'une manière singulièrement pittoresque. Oswald et Corinne
-restèrent dans ce lieu quelque temps pour goûter le charme
-du ciel et la tranquillité de la nature. On ne peut avoir l'idée
-de cette tranquillité singulière, quand on n'a pas vécu
-dans les contrées méridionales. L'on ne sent pas, dans un jour
-chaud, le plus léger souffle de vent. Les plus faibles brins de
-gazon sont d'une immobilité parfaite; les animaux eux-mêmes
-partagent l'indolence inspirée par le beau temps; à midi, vous
-n'entendez point le bourdonnement des mouches, ni le bruit
-des cigales, ni le chant des oiseaux; nul ne se fatigue en
-agitations inutiles et passagères; tout dort, jusqu'au moment
-où les orages, où les passions réveillent la nature véhémente
-qui sort avec impétuosité de son propre repos.</p>
-
-<p>Il y a dans les jardins de Rome un grand nombre d'arbres
-toujours verts, qui ajoutent encore à l'illusion qui fait déjà la
-douceur du climat pendant l'hiver. Des pins d'une élégance
-particulière, larges et touffus vers le sommet, et rapprochés
-l'un de l'autre, forment comme une espèce de plaine dans les
-airs, dont l'effet est charmant, quand on monte assez haut
-pour l'apercevoir. Les arbres inférieurs sont placés à l'abri de
-cette voûte de verdure. Deux palmiers seulement se trouvent
-dans Rome, et sont tous les deux dans des jardins de moines:
-l'un d'eux, placé sur une hauteur, sert de point de vue à distance,
-et l'on a toujours un sentiment de plaisir en apercevant,
-en retrouvant, dans les diverses perspectives de Rome,
-ce député de l'Afrique, cette image d'un midi plus brûlant
-encore que celui de l'Italie, et qui réveille tant d'idées et de
-sensations nouvelles.</p>
-
-<p>«Ne trouvez-vous pas, dit Corinne en contemplant avec
-Oswald la campagne dont ils étaient environnés, que la nature
-en Italie fait plus rêver que partout ailleurs? On dirait
-qu'elle est ici plus en relation avec l'homme, et que le Créateur s'en sert
-comme d'un langage entre la créature et lui.&mdash;Sans
-doute, reprit Oswald, je le crois ainsi; mais qui sait si
-ce n'est pas l'attendrissement profond que vous excitez dans
-mon c&oelig;ur, qui me rend sensible à tout ce que je vois? Vous
-me révélez les pensées et les émotions que les objets extérieurs
-peuvent faire naître. Je ne vivais que dans mon c&oelig;ur,
-vous avez réveillé mon imagination. Mais cette magie de l'univers
-que vous m'apprenez à connaître ne m'offrira jamais
-rien de plus beau que votre regard, de plus touchant que votre
-voix.&mdash;Puisse ce sentiment que je vous inspire aujourd'hui
-durer autant que ma vie, dit Corinne, ou, du moins,
-puisse ma vie ne pas durer plus que lui!»</p>
-
-<p>Oswald et Corinne terminèrent leur voyage de Rome par la
-Villa Borghèse, celui de tous les jardins et de tous les palais
-romains où les splendeurs de la nature et des arts sont rassemblées
-avec le plus de goût et d'éclat. On y voit des arbres
-de toutes les espèces, et des eaux magnifiques. Une réunion
-incroyable de statues, de vases, de sarcophages antiques, se
-mêlent avec la fraîcheur de la jeune nature du Sud. La mythologie
-des anciens y semble ranimée. Les naïades sont placées
-sur le bord des ondes, les nymphes dans des bois dignes
-d'elles, les tombeaux sous des ombrages élyséens; la statue
-d'Esculape est au milieu d'une île; celle de Vénus semble sortir
-des ondes; Ovide et Virgile pourraient se promener dans
-ce beau lieu, et se croire encore au siècle d'Auguste. Les
-chefs-d'&oelig;uvre de sculpture que renferme le palais lui donnent une
-magnificence à jamais nouvelle. On aperçoit de loin, à travers
-les arbres, la ville de Rome, et Saint-Pierre, et la campagne,
-et les longues arcades, débris des aqueducs qui transportaient
-les sources des montagnes dans l'ancienne Rome. Tout est là
-pour la pensée, pour l'imagination, pour la rêverie. Les sensations
-les plus pures se confondent avec les plaisirs de l'âme,
-et donnent l'idée d'un bonheur parfait; mais quand on demande:
-Pourquoi ce séjour ravissant n'est-il pas habité? l'on
-vous répond que le mauvais air (<i lang="it" xml:lang="it">la cattiva aria</i>) ne permet
-pas d'y vivre pendant l'été.</p>
-
-<p>Ce mauvais air fait, pour ainsi dire, le siége de Rome; il
-avance chaque année quelques pas de plus, et l'on est forcé
-d'abandonner les plus charmantes habitations à son empire.
-Sans doute l'absence d'arbres dans la campagne, autour de la
-ville, est une des causes de l'insalubrité de l'air; et c'est peut-être
-pour cela que les anciens Romains avaient consacré les
-bois aux déesses, afin de les faire respecter par le peuple.
-Maintenant des forêts sans nombre ont été abattues: pourrait-il
-en effet exister de nos jours des lieux assez sanctifiés
-pour que l'avidité s'abstînt de les dévaster? Le mauvais air
-est le fléau des habitants de Rome, et menace la ville d'une
-entière dépopulation; mais il ajoute peut-être encore à l'effet
-que produisent les superbes jardins qu'on voit dans l'enceinte
-de Rome. L'influence maligne ne se fait sentir par aucun signe
-extérieur: vous respirez un air qui semble pur et qui est
-très-agréable; la terre est riante et fertile; une fraîcheur délicieuse
-vous repose le soir des chaleurs brûlantes du jour: et
-tout cela, c'est la mort!</p>
-
-<p>«J'aime, disait Oswald à Corinne, ce danger mystérieux,
-invisible, ce danger sous la forme des impressions les plus
-douces. Si la mort n'est, comme je le crois, qu'un appel à
-une existence plus heureuse, pourquoi le parfum des fleurs,
-l'ombrage des beaux arbres, le souffle rafraîchissant du soir,
-ne seraient-ils pas chargés de nous en apporter la nouvelle?
-Sans doute le gouvernement doit veiller de toutes les manières
-à la conservation de la vie humaine; mais la nature a
-des secrets que l'imagination seule peut pénétrer; et je conçois
-facilement que les habitants et les étrangers ne se dégoûtent
-point de Rome par le genre de péril que l'on y court
-pendant les plus belles saisons de l'année.»</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l6">LIVRE SIXIÈME<br />
-M&OElig;URS ET CARACTÈRE DES ITALIENS</h2>
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-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
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-<p>L'irrésolution du caractère d'Oswald, augmentée par ses
-malheurs, le portait à craindre tous les partis irrévocables. Il
-n'avait pas même osé, dans son incertitude, demander à Corinne
-le secret de son nom et de sa destinée, et cependant son
-amour pour elle acquérait chaque jour de nouvelles forces;
-il ne la regardait jamais sans émotion; il pouvait à peine, au
-milieu de la société, s'éloigner, même pour un instant, de la
-place où elle était assise; elle ne disait pas un mot qu'il ne
-sentît; elle n'avait pas un instant de tristesse ou de gaieté
-dont le reflet ne se peignît sur sa propre physionomie. Mais,
-tout en admirant, tout en aimant Corinne, il se rappelait combien
-une telle femme s'accordait peu avec la manière de vivre
-des Anglais, combien elle différait de l'idée que son père s'était
-formée de celle qu'il lui convenait d'épouser; et ce qu'il
-disait à Corinne se ressentait du trouble et de la contrainte
-que ces réflexions faisaient naître en lui.</p>
-
-<p>Corinne ne s'en apercevait que trop bien; mais il lui en aurait
-tant coûté de rompre avec lord Nelvil, qu'elle se prêtait
-elle-même à ce qu'il n'y eût point entre eux d'explication décisive;
-et comme elle avait dans le caractère assez d'imprévoyance,
-elle était heureuse du présent tel qu'il était, quoiqu'il
-lui fût impossible de savoir ce qui devait en arriver.</p>
-
-<p>Elle s'était entièrement séparée du monde pour se consacrer
-à son sentiment pour Oswald. Mais à la fin, blessée de son silence
-sur leur avenir, elle résolut d'accepter une invitation
-pour un bal où elle était vivement désirée. Rien n'est plus indifférent
-à Rome que de quitter la société et d'y reparaître
-tour à tour, selon que cela convient: c'est le pays où l'on
-s'occupe le moins de ce qu'on appelle ailleurs le <i>commérage</i>;
-chacun fait ce qu'il veut sans que personne s'en informe, à
-moins qu'on ne rencontre dans les autres un obstacle à son
-amour ou à son ambition. Les Romains ne s'inquiètent pas
-plus de la conduite de leurs compatriotes que de celle des
-étrangers qui passent et repassent dans leur ville, rendez-vous
-des Européens. Quand lord Nelvil sut que Corinne allait au
-bal, il en éprouva de l'humeur. Il avait cru voir en elle depuis
-quelque temps une disposition mélancolique qui sympathisait
-avec la sienne; tout à coup elle lui parut vivement
-occupée de la danse, de ce talent dans lequel elle excellait, et
-son imagination semblait animée par la perspective d'une fête.
-Corinne n'était pas une personne frivole, mais elle se sentait
-chaque jour plus subjuguée par son amour pour Oswald, et
-elle voulait essayer d'en affaiblir la force. Elle savait par expérience
-que la réflexion et les sacrifices ont moins de pouvoir
-sur les caractères passionnés que la distraction, et elle
-pensait que la raison ne consiste pas à triompher de soi selon
-les règles, mais comme on le peut.</p>
-
-<p>«Il faut, disait-elle à lord Nelvil, qui lui reprochait cette
-intention, il faut pourtant que je sache s'il n'y a plus que vous
-au monde qui puissiez remplir ma vie, si ce qui me plaisait
-autrefois ne peut pas encore m'amuser, et si le sentiment que
-vous m'inspirez doit absorber tout autre intérêt et toute autre
-idée.&mdash;Vous voulez donc cesser de m'aimer? reprit Oswald.&mdash;Non,
-répondit Corinne; mais ce n'est que dans la vie domestique
-qu'il peut être doux de se sentir ainsi dominée par
-une seule affection. Moi qui ai besoin de mes talents, de mon
-esprit, de mon imagination, pour soutenir l'éclat de la vie que
-j'ai adoptée, cela me fait mal, et beaucoup de mal, d'aimer
-comme je vous aime.&mdash;Vous ne me sacrifieriez donc pas,
-lui dit Oswald, ces hommages, cette gloire?&hellip;&mdash;Que vous
-importe, dit Corinne, de savoir si je vous les sacrifierais! Il
-ne faut pas, puisque nous ne sommes point destinés l'un à l'autre,
-flétrir à jamais pour moi le genre de bonheur dont je
-dois me contenter.» Lord Nelvil ne répondit point, parce
-qu'il fallait, en exprimant son sentiment, dire aussi quel dessein
-ce sentiment lui inspirait; et son c&oelig;ur l'ignorait encore.
-Il se tut donc en soupirant, et suivit Corinne au bal, quoiqu'il
-lui en coûtât beaucoup d'y aller.</p>
-
-<p>C'était la première fois, depuis son malheur, qu'il revoyait
-une grande assemblée; et le tumulte d'une fête lui causa une
-telle impression de tristesse, qu'il resta longtemps dans une
-salle à côté de celle du bal, la tête appuyée sur sa main, et ne
-cherchant pas même à voir danser Corinne. Il écoutait cette
-musique de danse, qui, comme toutes les musiques, fait rêver,
-bien qu'elle ne semble destinée qu'à la joie. Le comte
-d'Erfeuil arriva, tout enchanté d'un bal, d'une assemblée,
-d'une société nombreuse enfin qui lui rappelait un peu la
-France. «J'ai fait ce que j'ai pu, dit-il à lord Nelvil, pour
-trouver quelque intérêt à ces ruines dont on parle tant à
-Rome; je ne vois rien de beau dans cela: c'est un préjugé
-que l'admiration de ces débris couverts de ronces. J'en dirai
-mon avis quand je reviendrai à Paris, car il est temps que ce
-prestige de l'Italie finisse. Il n'y a pas un monument en Europe,
-subsistant aujourd'hui dans son entier, qui ne vaille
-mieux que ces tronçons de colonnes, que ces bas-reliefs
-noircis par le temps, qu'on ne peut admirer qu'à force d'érudition.
-Un plaisir qu'il faut acheter par tant d'études ne me
-paraît pas bien vif en lui-même; car, pour être ravi par les
-spectacles de Paris, personne n'a besoin de pâlir sur les livres.»
-Lord Nelvil ne répondit rien. Le comte d'Erfeuil l'interrogea
-de nouveau sur l'impression que Rome avait produite
-sur lui. «Au milieu d'un bal, dit Oswald, ce n'est pas
-trop le moment d'en parler d'une manière sérieuse, et vous
-savez que je ne sais pas parler autrement.&mdash;A la bonne
-heure, reprit le comte d'Erfeuil: je suis plus gai que vous,
-j'en conviens; mais qui sait si je ne suis pas plus sage? Il y a
-beaucoup de philosophie, croyez-moi, dans mon apparente
-légèreté; la vie doit être prise comme cela.&mdash;Vous avez peut-être
-raison, reprit Oswald; mais c'est par nature et non par
-réflexion, que vous êtes ainsi, et voilà pourquoi votre manière
-d'être ne convient qu'à vous.»</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil entendit nommer Corinne dans la salle
-du bal, et il y entra pour savoir ce dont il s'agissait. Lord
-Nelvil s'avança jusqu'à la porte, et vit le prince d'Amalfi,
-Napolitain de la plus belle figure, qui priait Corinne de danser
-avec lui la <i>Tarentelle</i>, une danse de Naples, pleine de grâce
-et d'originalité. Les amis de Corinne le lui demandaient aussi.
-Elle accepta sans se faire prier, ce qui étonna assez le comte
-d'Erfeuil, accoutumé qu'il était aux refus par lesquels il est
-d'usage de faire précéder le consentement. Mais, en Italie, on
-ne connaît pas ce genre de grâces, et chacun croit tout simplement
-plaire davantage à la société en s'empressant de faire
-ce qu'elle désire. Corinne aurait inventé cette manière naturelle,
-si déjà elle n'avait pas été en usage. L'habit qu'elle
-avait mis pour le bal était élégant et léger; ses cheveux étaient
-rassemblés dans un filet de soie à l'italienne, et ses yeux exprimaient
-un plaisir vif qui la rendait plus séduisante que jamais.
-Oswald en fut troublé; il combattait contre lui-même;
-il s'indignait d'être captivé par des charmes dont il devait se
-plaindre, puisque, loin de songer à lui plaire, c'était presque
-pour échapper à son empire que Corinne se montrait si ravissante.
-Mais qui peut résister aux séductions de la grâce?
-Fût-elle même dédaigneuse, elle serait encore toute-puissante;
-et ce n'était assurément pas la disposition de Corinne. Elle
-aperçut lord Nelvil, rougit, et ses yeux avaient, en le regardant,
-une douceur enchanteresse.</p>
-
-<p>Le prince d'Amalfi s'accompagnait, en dansant, avec des
-castagnettes. Corinne, avant de commencer, fit avec les deux
-mains un salut plein de grâce à l'assemblée; et, tournant légèrement
-sur elle-même, elle prit le tambour de basque que
-le prince d'Amalfi lui présentait. Elle se mit à danser en frappant
-l'air de ce tambour de basque; et tous ses mouvements
-avaient une souplesse, une grâce, un mélange de pudeur et de
-volupté, qui pouvaient donner l'idée de la puissance que les
-bayadères exercent sur l'imagination des Indiens, quand elles
-sont, pour ainsi dire, poëtes avec leur danse, quand elles expriment
-tant de sentiments divers par les pas caractérisés et
-les tableaux enchanteurs qu'elles offrent aux regards. Corinne
-connaissait si bien toutes les attitudes que représentent les
-peintres et les sculpteurs antiques, que, par un léger mouvement
-de ses bras, en plaçant son tambour de basque tantôt
-au-dessus de sa tête, tantôt en avant avec une de ses mains,
-tandis que l'autre parcourait les grelots avec une incroyable
-dextérité, elle rappelait les danseuses d'Herculanum, et faisait
-naître successivement une foule d'idées nouvelles pour le
-dessin et la peinture.</p>
-
-<p>Ce n'était point la danse française, si remarquable par l'élégance
-et la difficulté des pas; c'était un talent qui tenait de
-beaucoup plus près à l'imagination et au sentiment. Le caractère
-de la musique était exprimé tour à tour par la précision
-et la mollesse des mouvements. Corinne, en dansant, faisait
-passer dans l'âme des spectateurs ce qu'elle éprouvait,
-comme si elle avait improvisé, comme si elle avait joué de
-la lyre, ou dessiné quelques figures; tout était langage pour
-elle: les musiciens, en la regardant, s'animaient à mieux faire
-sentir le génie de leur art; et je ne sais quelle joie passionnée
-et quelle sensibilité d'imagination électrisait à la fois tous les
-témoins de cette danse magique, et les transportait dans une
-existence idéale, où l'on rêve un bonheur qui n'est pas de ce
-monde.</p>
-
-<p>Il y a un moment dans cette danse napolitaine où la femme
-se met à genoux, tandis que l'homme tourne autour d'elle,
-non en maître, mais en vainqueur. Quel était dans ce moment
-le charme de la dignité de Corinne! comme à genoux elle était
-souveraine! Et quand elle se releva, en faisant retentir le son
-de son instrument, de sa cymbale aérienne, elle semblait
-animée par un enthousiasme de vie, de jeunesse et de beauté,
-qui devait persuader qu'elle n'avait besoin de personne pour
-être heureuse. Hélas! il n'en était pas ainsi; mais Oswald le
-craignait, et soupirait en admirant Corinne, comme si chacun
-de ses succès l'eût séparée de lui. A la fin de la danse,
-l'homme se jette à genoux à son tour, et c'est la femme qui
-danse autour de lui. Corinne en cet instant se surpassa encore,
-s'il était possible; sa course était si légère en parcourant
-deux ou trois fois le même cercle, que ses pieds, chaussés
-en brodequins, volaient sur le plancher avec la rapidité
-de l'éclair; et quand elle éleva une de ses mains en agitant
-son tambour de basque, et que de l'autre elle fit signe au
-prince d'Amalfi de se relever, tous les hommes étaient tentés
-de se mettre à genoux comme lui: tous, excepté lord Nelvil,
-qui se retira de quelques pas en arrière; et le comte d'Erfeuil,
-qui fit quelques pas en avant pour complimenter Corinne.
-Quant aux Italiens qui étaient là, ils ne pensaient point
-à se faire remarquer par leur enthousiasme; ils s'y livraient,
-parce qu'ils l'éprouvaient. Ce ne sont pas des hommes assez
-habitués à la société et à l'amour-propre qu'elle excite, pour
-s'occuper de l'effet qu'ils produisent; ils ne se laissent jamais
-détourner de leur plaisir par la vanité, ni de leur but par les
-applaudissements.</p>
-
-<p>Corinne était charmée de son succès, et remerciait tout le
-monde avec une grâce pleine de simplicité. Elle était contente
-d'avoir réussi, et le laissait voir en bonne enfant, si l'on
-peut s'exprimer ainsi; mais ce qui l'occupait surtout, c'était
-le désir de traverser la foule pour arriver jusqu'à la porte contre
-laquelle Oswald était appuyé. Elle y arriva enfin, et s'arrêta
-un moment pour attendre un mot de lui. «Corinne, lui
-dit-il en s'efforçant de cacher son trouble, son enchantement
-et sa peine; Corinne, voilà bien des hommages, voilà bien des
-succès! Mais, au milieu de ces adorateurs si enthousiastes,
-y a-t-il un ami courageux et sûr? y a-t-il un protecteur pour
-la vie? et le vain tumulte des applaudissements devrait-il
-suffire à une âme telle que la vôtre?»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>La foule empêcha Corinne de répondre à lord Nelvil. On
-allait souper, et chaque <i lang="it" xml:lang="it">cavaliere servente</i> se hâtait de s'asseoir
-à côté de sa dame. Une étrangère arriva; et, ne trouvant
-plus de place, aucun homme, excepté lord Nelvil et le
-comte d'Erfeuil, ne lui offrit la sienne: ce n'était ni par impolitesse
-ni par égoïsme qu'aucun Romain ne s'était levé;
-mais l'idée que les grands seigneurs de Rome ont de l'honneur
-et du devoir, c'est de ne pas quitter d'un pas ni d'un
-instant leur dame. Quelques-uns, n'ayant pas pu s'asseoir, se
-tenaient derrière la chaise de leurs belles, prêts à les servir au
-moindre signe. Les dames ne parlaient qu'à leurs cavaliers;
-les étrangers erraient en vain autour de ce cercle, où personne
-n'avait rien à leur dire; car les femmes ne savent pas
-en Italie ce que c'est que la coquetterie, ce que c'est en
-amour qu'un succès d'amour-propre; elles n'ont envie de
-plaire qu'à celui qu'elles aiment; il n'y a point de séduction
-d'esprit avant celle du c&oelig;ur ou des yeux; les commencements
-les plus rapides sont suivis quelquefois par un sincère dévouement,
-et même une très-longue constance. L'infidélité est en
-Italie blâmée plus sévèrement dans un homme que dans une
-femme. Trois ou quatre hommes, sous des titres différents,
-suivent la même femme, qui les mène avec elle, sans se donner
-quelquefois même la peine de dire leur nom au maître de
-la maison qui les reçoit: l'un est le préféré, l'autre celui qui
-aspire à l'être, un troisième s'appelle le souffrant (<i lang="it" xml:lang="it">il patito</i>);
-celui-là est tout à fait dédaigné, mais on lui permet cependant
-de faire le service d'adorateur; et tous ces rivaux vivent
-paisiblement ensemble. Les gens du peuple seuls ont encore
-conservé la coutume des coups de poignard. Il y a dans
-ce pays un bizarre mélange de simplicité et de corruption, de
-dissimulation et de vérité, de bonhomie et de vengeance, de
-faiblesse et de force, qui s'explique par une observation constante:
-c'est que les bonnes qualités viennent de ce qu'on n'y
-fait rien pour la vanité, et les mauvaises de ce qu'on y fait
-beaucoup pour l'intérêt, soit que cet intérêt tienne à l'amour,
-à l'ambition ou à la fortune.</p>
-
-<p>Les distinctions de rang font en général peu d'effet en Italie;
-ce n'est point par philosophie, mais par facilité de caractère
-et familiarité de m&oelig;urs, qu'on y est peu susceptible des
-préjugés aristocratiques; et comme la société ne s'y constitue
-juge de rien, elle admet tout.</p>
-
-<p>Après le souper, chacun se mit au jeu, quelques femmes
-aux jeux de hasard, d'autres au whist le plus silencieux; et
-pas un mot n'était prononcé dans cette chambre naguère si
-bruyante. Les peuples du Midi passent souvent de la plus
-grande agitation au plus profond repos; c'est encore un des
-contrastes de leur caractère, que la paresse unie à l'activité
-la plus infatigable: ce sont en tout des hommes qu'il faut se
-garder de juger au premier coup d'&oelig;il, car les qualités comme
-les défauts les plus opposés se trouvent en eux: si vous les
-voyez prudents dans tel instant, il se peut que dans un autre
-ils se montrent les plus audacieux des hommes; s'ils sont indolents,
-c'est peut-être qu'ils se reposent d'avoir agi, ou se
-préparent pour agir encore; enfin ils ne perdent aucune force
-de l'âme dans la société, et toutes s'amassent en eux pour les
-circonstances décisives.</p>
-
-<p>Dans cette assemblée de Rome où se trouvaient Oswald et
-Corinne, il y avait des hommes qui perdaient des sommes
-énormes au jeu, sans qu'on pût l'apercevoir le moins du
-monde sur leur physionomie: ces mêmes hommes auraient
-eu l'expression la plus vive et les gestes les plus animés, s'ils
-avaient raconté quelques faits de peu d'importance. Mais
-quand les passions arrivent à un certain degré de violence,
-elles craignent les témoins, et se voilent presque toujours par
-le silence et l'immobilité.</p>
-
-<p>Lord Nelvil avait conservé un ressentiment amer de la
-scène du bal; il croyait que les Italiens, et leur manière animée
-d'exprimer l'enthousiasme, avaient détourné de lui, du
-moins pour un moment, l'intérêt de Corinne. Il en était très-malheureux;
-mais sa fierté lui conseillait de le cacher, ou de
-le témoigner seulement en montrant du dédain pour les suffrages
-qui flattaient sa brillante amie. On lui proposa de
-jouer, il le refusa, Corinne aussi, et elle lui fit signe de venir
-s'asseoir à côté d'elle. Oswald était inquiet de compromettre
-Corinne, en passant ainsi la soirée seul avec elle en présence
-de tout le monde. «Soyez tranquille, lui dit-elle, personne ne
-s'occupera de nous; c'est l'usage ici de ne faire en société que
-ce qui plaît; il n'y a pas une convenance établie, pas un
-égard exigé: une politesse bienveillante suffit; personne ne
-veut que l'on se gêne les uns pour les autres. Ce n'est sûrement
-pas un pays où la liberté subsiste telle que vous l'entendez
-en Angleterre, mais on y jouit d'une parfaite indépendance
-sociale.&mdash;C'est-à-dire, reprit Oswald, qu'on n'y
-montre aucun respect pour les m&oelig;urs.&mdash;Au moins, interrompit
-Corinne, aucune hypocrisie. M. de la Rochefoucauld
-a dit: <i>Le moindre des défauts d'une femme galante est
-de l'être.</i> En effet, quels que soient les torts des femmes en
-Italie, elles n'ont pas recours au mensonge; et si le mariage
-n'y est pas assez respecté, c'est du consentement des deux
-époux.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est point la sincérité qui est la cause de ce genre
-de franchise, répondit Oswald, mais l'indifférence pour l'opinion
-publique. En arrivant ici j'avais une lettre de recommandation
-pour une princesse; je la donnai à mon domestique
-de place pour la porter; il me dit: <i>Monsieur, dans ce moment
-cette lettre ne vous servirait à rien; car la princesse ne voit personne,
-elle est</i> <span class="small" lang="it" xml:lang="it">INNAMORATA</span>; et cet état
-d'être <span class="small" lang="it" xml:lang="it">INNAMORATA</span> se
-proclamait comme toute autre situation de la vie, et cette publicité
-n'est point excusée par une passion extraordinaire;
-plusieurs attachements se succèdent ainsi, et sont également
-connus. Les femmes mettent si peu de mystère à cet égard,
-qu'elles avouent leurs liaisons avec moins d'embarras que nos
-femmes n'en auraient en parlant de leurs époux. Aucun sentiment
-profond ni délicat ne se mêle, on le croit aisément, à
-cette mobilité sans pudeur. Aussi, dans cette nation où l'on
-ne pense qu'à l'amour, il n'y a pas un seul roman, parce que
-l'amour y est si rapide, si public, qu'il ne prête à aucun genre
-de développement, et que, pour peindre véritablement les
-m&oelig;urs générales à cet égard, il faudrait commencer et finir
-dans la première page. Pardon, Corinne, s'écria lord Nelvil
-en remarquant la peine qu'il lui faisait; vous êtes Italienne,
-cette idée devrait me désarmer. Mais l'une des causes de votre
-grâce incomparable, c'est la réunion de tous les charmes qui
-caractérisent les différentes nations. Je ne sais dans quel pays
-vous avez été élevée; mais certainement vous n'avez point
-passé toute votre vie en Italie: peut-être est-ce en Angleterre
-même&hellip; Ah! Corinne, si cela était vrai, comment auriez-vous
-pu quitter ce sanctuaire de la pudeur et de la délicatesse,
-pour venir ici, où non-seulement la vertu, mais
-l'amour même est si mal connu? On le respire dans l'air,
-mais pénètre-t-il dans le c&oelig;ur? Les poésies dans lesquelles
-l'amour joue un si grand rôle ont beaucoup de grâce, beaucoup
-d'imagination; elles sont ornées par des tableaux brillants
-dont les couleurs sont vives et voluptueuses. Mais où
-trouverez-vous ce sentiment mélancolique et tendre qui anime
-notre poésie? Que pourriez-vous comparer à la scène de Belvidera
-et de son époux dans Otway; à Roméo, dans Shakspeare;
-enfin surtout aux admirables vers de Thompson, dans son
-chant du Printemps, lorsqu'il peint avec des traits si nobles
-et si touchants le bonheur de l'amour dans le mariage? Y
-a-t-il un tel mariage en Italie? et là où il n'y a pas de bonheur
-domestique, peut-il exister de l'amour? N'est-ce pas ce bonheur
-qui est le but de la passion du c&oelig;ur, comme la possession
-est celui de la passion des sens? Toutes les femmes jeunes
-et belles ne se ressemblent-elles pas, si les qualités de l'âme
-et de l'esprit ne fixent pas la préférence? et ces qualités,
-que font-elles désirer? le mariage, c'est-à-dire l'association
-de tous les sentiments et de toutes les pensées. L'amour illégitime,
-quand malheureusement il existe chez nous, est encore,
-si j'ose m'exprimer ainsi, un reflet du mariage. On y cherche
-ce bonheur intime qu'on n'a pu goûter chez soi, et l'infidélité
-même est plus morale en Angleterre que le mariage en
-Italie.»</p>
-
-<p>Ces paroles étaient dures, elles blessèrent profondément
-Corinne; et se levant aussitôt, les yeux remplis de larmes,
-elle sortit de la chambre, et retourna subitement chez elle.
-Oswald fut au désespoir d'avoir offensé Corinne; mais il avait
-une sorte d'irritation de ses succès du bal, qui s'était trahie
-par les paroles qui venaient de lui échapper. Il la suivit chez
-elle, mais elle refusa de lui parler; il y retourna le lendemain
-matin encore inutilement, sa porte était fermée. Ce refus
-prolongé de recevoir lord Nelvil n'était pas dans le caractère
-de Corinne; mais elle était douloureusement affligée de
-l'opinion qu'il avait témoignée sur les Italiennes, et cette opinion
-même lui faisait une loi de cacher à l'avenir, si elle le
-pouvait, le sentiment qui l'entraînait.</p>
-
-<p>Oswald, de son côté, trouvait que Corinne ne se conduisait
-pas dans cette circonstance avec la simplicité qui lui était
-naturelle, et il se confirmait toujours davantage dans le mécontentement
-que le bal lui avait causé; il excitait en lui
-cette disposition qui pouvait lutter contre le sentiment dont
-il redoutait l'empire. Ses principes étaient sévères, et le mystère
-qui enveloppait la vie passée de celle qu'il aimait lui causait
-une grande douleur. Les manières de Corinne lui paraissaient
-pleines de charmes, mais quelquefois un peu trop
-animées par le désir universel de plaire. Il lui trouvait beaucoup
-de noblesse et de réserve dans les discours et dans le
-maintien, mais trop d'indulgence dans les opinions. Enfin
-Oswald était un homme séduit, entraîné, mais conservant au
-dehors de lui-même un opposant qui combattait ce qu'il
-éprouvait. Cette situation porte souvent à l'amertume. On est
-mécontent de soi-même et des autres. L'on souffre, et l'on a
-comme une sorte de besoin de souffrir encore davantage, ou
-du moins d'amener une explication violente qui fasse triompher
-complètement l'un des deux sentiments qui déchirent
-le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>C'est dans cette disposition que lord Nelvil écrivit à Corinne.
-Sa lettre était amère et inconvenable; il le sentait,
-mais des mouvements confus le portaient à l'envoyer: il était
-si malheureux par ses combats, qu'il voulait à tout prix une
-circonstance quelconque qui pût les terminer.</p>
-
-<p>Un bruit auquel il ne croyait pas, mais que le comte d'Erfeuil
-était venu lui raconter, contribua peut-être encore à
-rendre ses expressions plus âpres. On répandait dans Rome
-que Corinne épouserait le prince d'Amalfi. Oswald savait
-bien qu'elle ne l'aimait pas, et devait penser que le bal était
-la seule cause de cette nouvelle; mais il se persuada qu'elle
-l'avait reçu chez elle le matin du jour où il n'avait pu lui-même
-être admis; et, trop fier pour exprimer un sentiment
-de jalousie, il satisfit son mécontentement secret en dénigrant
-la nation pour laquelle il voyait avec tant de peine la
-prédilection de Corinne.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<blockquote>
-<h4>LETTRE D'OSWALD A CORINNE.</h4>
-
-<div class="date">«Ce 24 janvier 1795.</div>
-<p>«Vous refusez de me voir; vous êtes offensée de notre
-conversation d'avant-hier; vous vous proposez sans doute
-de ne plus admettre à l'avenir chez vous que vos compatriotes:
-vous voulez expier apparemment le tort que vous
-avez eu de recevoir un homme d'une autre nation. Cependant,
-loin de me repentir d'avoir parlé avec sincérité sur
-les Italiennes, à vous que, dans mes chimères, je voulais
-considérer comme une Anglaise, j'oserai dire avec bien plus
-de force encore, que vous ne trouverez ni bonheur ni dignité,
-si vous voulez faire choix d'un époux au milieu de
-la société qui vous environne. Je ne connais pas un homme
-parmi les Italiens qui puisse vous mériter; il n'en est pas
-un qui vous honorât par son alliance, de quelque titre qu'il
-vous revêtit. Les hommes, en Italie, valent beaucoup moins
-que les femmes; car ils ont les défauts des femmes, et les
-leurs propres en sus. Me persuaderez-vous qu'ils soient capables
-d'amour, ces habitants du Midi, qui fuient avec tant
-de soin la peine, et sont si décidés au bonheur? N'avez-vous
-pas vu, je le tiens de vous, le mois dernier, au spectacle,
-un homme qui avait perdu huit jours auparavant sa
-femme, et une femme qu'il disait aimer? On veut ici se débarrasser
-le plus tôt possible, et des morts, et de l'idée de
-la mort. Les cérémonies des funérailles sont accomplies
-par les prêtres, comme les soins de l'amour sont observés
-par les <i>cavaliers servants</i>. Les rites et l'habitude ont tout
-prescrit d'avance, les regrets et l'enthousiasme n'y sont
-pour rien. Enfin, et c'est là surtout ce qui détruit l'amour,
-les hommes n'inspirent aucun genre de respect aux femmes;
-elles ne leur savent aucun gré de leur soumission, parce
-qu'ils n'ont aucune fermeté de caractère, aucune occupation
-sérieuse dans la vie. Il faut, pour que la nature et l'ordre
-social se montrent dans toute leur beauté, que l'homme soit
-protecteur et la femme protégée, mais que ce protecteur
-adore la faiblesse qu'il défend, et respecte la divinité sans
-pouvoir qui, comme ses dieux pénates, porte bonheur à sa
-maison. Ici on dirait presque que les femmes sont le sultan,
-et les hommes le sérail.</p>
-
-<p>«Les hommes ont la douceur et la souplesse du caractère
-des femmes. Un proverbe italien dit: <i>Qui ne sait pas feindre
-ne sait vas vivre.</i> N'est-ce pas là un proverbe de
-femme? et en effet, dans un pays où il n'y a ni carrière
-militaire, ni institution libre, comment un homme pourrait-il
-se former à la dignité et à la force? Aussi tournent-ils
-tout leur esprit vers l'habileté; ils jouent la vie comme
-une partie d'échecs, dans laquelle le succès est tout. Ce
-qui leur reste des souvenirs de l'antiquité, c'est quelque
-chose de gigantesque dans les expressions et dans la magnificence
-extérieure; mais, à côté de cette grandeur sans
-base, vous voyez souvent tout ce qu'il y a de plus vulgaire
-dans les goûts et de plus misérablement négligé dans la vie
-domestique. Est-ce là, Corinne, la nation que vous devez
-préférer à toute autre? Est-ce elle dont les bruyants applaudissements
-vous sont si nécessaires, que toute autre
-destinée vous paraîtrait silencieuse à côté de ces <i>bravos</i>
-retentissants? Qui pourrait se flatter de vous rendre heureuse
-en vous arrachant à ce tumulte? Vous êtes une personne
-inconcevable: profonde dans vos sentiments, et
-légère dans vos goûts; indépendante par la fierté de votre
-âme, et cependant asservie par le besoin de distractions;
-capable d'aimer un seul, mais ayant besoin de tous. Vous
-êtes une magicienne, qui inquiétez et rassurez alternativement;
-qui vous montrez sublime, et disparaissez tout à coup
-de cette région où vous êtes seule, pour vous confondre
-dans la foule. Corinne, Corinne, on ne peut s'empêcher de
-vous redouter en vous aimant!</p>
-
-<div class="sign">«<span class="sc">Oswald.</span>»</div></blockquote>
-
-<p>Corinne, en lisant cette lettre, fut offensée des préjugés
-haineux qu'Oswald exprimait contre sa nation. Mais elle eut
-cependant le bonheur de deviner qu'il était irrité de la fête,
-et de ce qu'elle s'était refusée à le recevoir depuis la conversation
-du souper: cette réflexion adoucit un peu l'impression
-pénible que lui faisait sa lettre. Elle hésita quelque temps, ou
-du moins crut hésiter sur la conduite qu'elle devait tenir
-envers lui. Son sentiment l'entraînait à le revoir; mais il lui
-était extrêmement pénible qu'il pût s'imaginer qu'elle désirait
-de l'épouser, bien que la fortune fût au moins égale, et qu'elle
-pût, en révélant son nom, montrer qu'il n'était en rien inférieur
-à celui de lord Nelvil. Néanmoins, ce qu'il y avait de
-singulier et d'indépendant dans le genre de vie qu'elle avait
-adopté devait lui inspirer de l'éloignement pour le mariage;
-et sûrement elle en aurait repoussé l'idée, si son sentiment
-ne l'eût pas aveuglée sur toutes les peines qu'elle aurait à
-souffrir en épousant un Anglais, et en renonçant à l'Italie.</p>
-
-<p>On peut abdiquer la fierté dans tout ce qui tient au c&oelig;ur;
-mais dès que les convenances ou les intérêts du monde se
-présentent de quelque manière pour obstacle, dès qu'on peut
-supposer que la personne qu'on aime ferait un sacrifice quelconque
-en s'unissant à vous, il n'est plus possible de lui
-montrer à cet égard aucun abandon de sentiment. Corinne,
-néanmoins, ne pouvant se résoudre à rompre avec Oswald,
-voulut se persuader qu'elle pourrait le voir désormais, et lui
-cacher l'amour qu'elle ressentait pour lui: c'est donc dans
-cette intention qu'elle se fit une loi, dans sa lettre, de répondre
-seulement à ses accusations injustes contre la nation italienne,
-et de raisonner avec lui sur ce sujet comme si c'était
-le seul qui l'intéressât. Peut-être la meilleure manière dont
-une femme d'un esprit supérieur peut reprendre sa froideur
-et sa dignité, c'est lorsqu'elle se retranche dans la pensée
-comme dans un asile.</p>
-
-
-<blockquote>
-<h4>CORINNE A LORD NELVIL.</h4>
-
-<div class="date">«Ce 25 janvier 1795.</div>
-<p>«Si votre lettre ne concernait que moi, milord, je n'essayerais
-point de me justifier: mon caractère est tellement
-facile à connaître, que celui qui ne me comprendrait pas
-de lui-même ne me comprendrait pas davantage par l'explication
-que je lui en donnerais. La réserve pleine de
-vertu des femmes anglaises, et l'art plein de grâce des
-femmes françaises, servent souvent à cacher, croyez-moi,
-la moitié de ce qui se passe dans l'âme des unes et des
-autres: et ce qu'il vous plaît d'appeler en moi de la magie,
-c'est un naturel sans contrainte, qui laisse voir quelquefois
-des sentiments divers et des pensées opposées sans travailler
-à les mettre d'accord; car cet accord, quand il existe,
-est presque toujours factice, et la plupart des caractères
-vrais sont inconséquents. Mais ce n'est pas de moi que je
-veux vous parler, c'est de la nation infortunée que vous
-attaquez si cruellement. Serait-ce mon affection pour mes
-amis qui vous inspirerait cette malveillance amère? vous
-me connaissez trop pour en être jaloux, et je n'ai point l'orgueil
-de croire qu'un tel sentiment vous rendît injuste au
-point où vous l'êtes. Vous dites sur les Italiens ce que disent
-tous les étrangers, ce qui doit frapper au premier abord:
-mais il faut pénétrer plus avant pour juger ce pays, qui a
-été si grand à diverses époques. D'où vient donc que cette
-nation a été, sous les Romains, la plus militaire de toutes,
-la plus jalouse de sa liberté dans les républiques du moyen
-âge, et, dans le seizième siècle, la plus illustre par les lettres,
-les sciences et les arts? N'a-t-elle pas poursuivi la gloire
-sous toutes les formes? Et si maintenant elle n'en a plus,
-pourquoi n'en accuseriez-vous pas sa situation politique
-puisque dans d'autres circonstances elle s'est montrée si
-différente de ce qu'elle est maintenant?</p>
-
-<p>«Je ne sais si je m'abuse, mais les torts des Italiens ne
-font que m'inspirer un sentiment de pitié pour leur sort.
-Les étrangers, de tout temps, ont conquis, déchiré ce beau
-pays, l'objet de leur ambition perpétuelle; et les étrangers
-reprochent avec amertume à cette nation les torts des nations
-vaincues et déchirées! L'Europe a reçu des Italiens
-les arts et les sciences: et maintenant qu'elle a tourné
-contre eux leurs propres présents, elle leur conteste souvent
-encore la dernière gloire qui soit permise aux nations sans
-force militaire et sans liberté politique, la gloire des sciences
-et des arts.</p>
-
-<p>«Il est si vrai que les gouvernements font le caractère des
-nations, que, dans cette même Italie, vous voyez des différences
-de m&oelig;urs remarquables entre les divers États qui
-la composent. Les Piémontais, qui formaient un petit corps
-de nation, ont l'esprit plus militaire que le reste de l'Italie;
-les Florentins, qui ont possédé ou la liberté ou des princes
-d'un caractère libéral, sont éclairés et doux; les Vénitiens
-et les Génois se montrent capables d'idées politiques, parce
-qu'il y a chez eux une aristocratie républicaine; les Milanais
-sont plus sincères, parce que les nations du Nord y ont
-apporté depuis longtemps ce caractère; les Napolitains
-pourraient aisément devenir belliqueux, parce qu'ils ont été
-réunis depuis plusieurs siècles sous un gouvernement très-imparfait,
-mais enfin sous un gouvernement à eux. La noblesse
-romaine, n'ayant rien à faire, ni militairement, ni
-politiquement, doit être ignorante et paresseuse; mais l'esprit
-des ecclésiastiques, qui ont une carrière et une occupation,
-est beaucoup plus développé que celui des nobles;
-et comme le gouvernement papal n'admet aucune distinction
-de naissance, et qu'il est au contraire purement électif
-dans l'ordre du clergé, il en résulte une sorte de libéralité,
-non dans les idées, mais dans les habitudes, qui fait de Rome
-le séjour le plus agréable pour tous ceux qui n'ont plus ni
-l'ambition ni la possibilité de jouer un rôle dans le monde.</p>
-
-<p>«Les peuples du Midi sont plus aisément modifiés par les
-institutions que les peuples du Nord; ils ont une indolence
-qui devient bientôt de la résignation; et la nature leur offre
-tant de jouissances, qu'ils se consolent facilement des avantages
-que la société leur refuse. Il y a sûrement beaucoup
-de corruption en Italie, et cependant la civilisation y est
-beaucoup moins raffinée que dans d'autres pays. On pourrait
-presque trouver quelque chose de sauvage à ce peuple,
-malgré la finesse de son esprit: cette finesse ressemble à
-celle du chasseur dans l'art de surprendre sa proie. Les
-peuples indolents sont facilement rusés: ils ont une habitude
-de douceur qui leur sert à dissimuler, quand il le faut,
-même leur colère; c'est toujours avec ces manières accoutumées
-qu'on parvient à cacher une situation accidentelle.</p>
-
-<p>«Les Italiens ont de la sincérité, de la fidélité dans les relations
-privées. L'intérêt et l'ambition exercent un grand
-empire sur eux, mais non l'orgueil ou la vanité; les distinctions
-de rang y font très-peu d'impression; il n'y a point
-de société, point de salon, point de mode, point de petits
-moyens journaliers de faire effet en détail. Ces sources habituelles
-de dissimulation et d'envie n'existent point chez
-eux: quand ils trompent leurs ennemis et leurs concurrents,
-c'est parce qu'ils se considèrent avec eux comme en
-état de guerre; mais, en paix, ils ont du naturel et de la
-vérité. C'est même cette vérité qui est cause du scandale
-dont vous vous plaignez; les femmes, entendant parler
-d'amour sans cesse, vivant au milieu des séductions et des
-exemples de l'amour, ne cachent pas leurs sentiments, et
-portent pour ainsi dire une sorte d'innocence dans la galanterie
-même; elles ne se doutent pas non plus du ridicule,
-surtout de celui que la société peut donner. Les unes sont
-d'une ignorance telle, qu'elles ne savent pas écrire, et l'avouent
-publiquement; elles font répondre à un billet du
-matin par leur procureur (<i lang="it" xml:lang="it">il paglietto</i>) sur du papier à
-grand format, et en style de requête. Mais, en revanche,
-parmi celles qui sont instruites, vous en verrez qui sont
-professeurs dans les académies, et donnent des leçons publiquement,
-en écharpe noire; et si vous vous avisiez de
-rire de cela, l'on vous répondrait: <i>Y a-t-il du mal à savoir
-le grec? y a-t-il du mal à gagner sa vie par son travail?
-pourquoi riez-vous donc d'une chose aussi simple?</i></p>
-
-<p>«Enfin, milord, aborderai-je un sujet plus délicat? chercherai-je
-à démêler pourquoi les hommes montrent souvent
-peu d'esprit militaire? Ils exposent leur vie pour l'amour et
-pour la haine avec une grande facilité; et les coups de poignard
-donnés et reçus pour cette cause n'étonnent ni n'intimident
-personne; ils ne craignent point la mort, quand
-les passions naturelles commandent de la braver; mais souvent,
-il faut l'avouer, ils aiment mieux la vie que des intérêts
-politiques, qui ne les touchent guère, parce qu'ils n'ont
-point de patrie. Souvent aussi l'honneur chevaleresque a
-peu d'empire au milieu d'une nation où l'opinion et la société
-qui la forme n'existent pas. Il est assez simple que,
-dans une telle désorganisation de tous les pouvoirs publics,
-les femmes prennent beaucoup d'ascendant sur les hommes,
-et peut-être en ont-elles trop pour les respecter et les admirer.
-Néanmoins leur conduite envers elles est pleine de
-délicatesse et de dévouement. Les vertus domestiques font
-en Angleterre la gloire et le bonheur des femmes; mais s'il
-y a des pays où l'amour subsiste hors des liens sacrés du
-mariage, parmi ces pays, celui de tous où le bonheur des
-femmes est le plus ménagé, c'est l'Italie. Les hommes s'y
-sont fait une morale pour des rapports hors de la morale;
-mais du moins ont-ils été justes et généreux dans le partage
-des devoirs; ils se sont considérés eux-mêmes comme
-plus coupables que les femmes, quand ils brisaient les liens
-de l'amour, parce que les femmes avaient fait plus de sacrifices,
-et perdaient davantage; ils ont pensé que, devant le
-tribunal du c&oelig;ur, les plus criminels sont ceux qui font le
-plus de mal. Quand les hommes ont tort, c'est par dureté;
-quand les femmes ont tort, c'est par faiblesse. La société,
-qui est à la fois rigoureuse et corrompue, c'est-à-dire impitoyable
-pour les fautes, quand elles entraînent des malheurs,
-doit être plus sévère pour les femmes; mais, dans un
-pays où il n'y a pas de société, la bonté naturelle a plus
-d'influence.</p>
-
-<p>«Les idées de considération et de dignité sont beaucoup
-moins puissantes, et même beaucoup moins connues, j'en
-conviens, en Italie que partout ailleurs. L'absence de société
-et d'opinion publique en est la cause. Mais, malgré
-tout ce qu'on a dit de la perfidie des Italiens, je soutiens
-que c'est un des pays du monde où il y a le plus de bonhomie.
-Cette bonhomie est telle, dans tout ce qui tient à la
-vanité, que bien que ce pays soit celui dont les étrangers
-aient dit le plus de mal, il n'en est point où ils rencontrent
-un accueil aussi bienveillant. On reproche aux Italiens
-trop de penchant à la flatterie; mais il faut aussi convenir
-que la plupart du temps ce n'est point par calcul, mais seulement
-par désir de plaire, qu'ils prodiguent leurs douces
-expressions, inspirées par une obligeance véritable; ces
-expressions ne sont point démenties par la conduite habituelle
-de la vie. Toutefois, seraient-ils fidèles à l'amitié
-dans des circonstances extraordinaires, s'il fallait braver
-pour elle les périls et l'adversité? Le petit nombre, j'en
-conviens, le très-petit nombre en serait capable; mais ce
-n'est pas à l'Italie seulement que cette observation peut
-s'appliquer.</p>
-
-<p>«Les Italiens ont une paresse orientale dans l'habitude de
-la vie; mais il n'y a point d'hommes plus persévérants ni
-plus actifs quand une fois leurs passions sont excitées. Ces
-mêmes femmes aussi, que vous voyez indolentes comme les
-odalisques du sérail, sont capables tout à coup des actions
-les plus dévouées. Il y a des mystères dans le caractère et
-l'imagination des Italiens, et vous y rencontrez tour à tour
-des traits inattendus de générosité et d'amitié, ou des preuves
-sombres et redoutables de haine et de vengeance. Il n'y
-a ici d'émulation pour rien: la vie n'y est plus qu'un sommeil
-rêveur, sous un beau ciel; mais donnez à ces hommes
-un but, et vous les verrez en six mois tout apprendre et tout
-concevoir. Il en est de même des femmes; pourquoi s'instruiraient-elles,
-puisque la plupart des hommes ne les entendraient
-pas? Elles isoleraient leur c&oelig;ur en cultivant leur
-esprit; mais ces mêmes femmes deviendraient bien vite
-dignes d'un homme supérieur, si cet homme supérieur
-était l'objet de leur tendresse. Tout dort ici; mais, dans un
-pays où les grands intérêts sont assoupis, le repos et l'insouciance
-sont plus nobles qu'une vaine agitation pour les petites
-choses.</p>
-
-<p>«Les lettres elles-mêmes languissent là où les pensées ne
-se renouvellent point par l'action forte et variée de la vie.
-Mais dans quel pays cependant a-t-on jamais témoigné plus
-qu'en Italie de l'admiration pour la littérature et les beaux-arts?
-L'histoire nous apprend que les papes, les princes et
-les peuples ont rendu dans tous les temps, aux peintres, aux
-poëtes, aux écrivains distingués, les hommages les plus éclatants.
-Cet enthousiasme pour le talent est, je l'avouerai,
-milord, un des premiers motifs qui m'attachent à ce pays.
-On n'y trouve point l'imagination blasée, l'esprit décourageant,
-ni la médiocrité despotique, qui savent si bien
-ailleurs tourmenter ou étouffer le génie naturel. Une idée,
-un sentiment, une expression heureuse, prennent feu, pour
-ainsi dire, parmi les auditeurs. Le talent, par cela même
-qu'il tient ici le premier rang, excite beaucoup d'envie.
-Pergolèse a été assassiné pour son <i lang="la" xml:lang="la">Stabat</i>; Giorgione s'armait
-d'une cuirasse quand il était obligé de peindre dans un
-lieu public; mais la jalousie violente qu'inspire le talent
-parmi nous est celle que fait naître ailleurs la puissance;
-cette jalousie ne dégrade point son objet; cette jalousie peut
-haïr, proscrire, tuer; et néanmoins, toujours mêlée au fanatisme
-de l'admiration, elle excite encore le génie tout en le
-persécutant. Enfin, quand on voit tant de vie dans un cercle
-si resserré, au milieu de tant d'obstacles et d'avertissements
-de tout genre, on ne peut s'empêcher, ce me semble, de
-prendre un vif intérêt à ce peuple, qui respire avec avidité
-le peu d'air que l'imagination fait pénétrer à travers les
-bornes qui le renferment.</p>
-
-<p>«Ces bornes sont telles, je ne le nierai point, que les hommes
-maintenant acquièrent rarement en Italie cette dignité, cette
-fierté qui distinguent les nations libres et militaires. J'avouerai
-même, si vous le voulez, milord, que le caractère
-de ces nations pourrait inspirer aux femmes plus d'enthousiasme
-et d'amour. Mais ne serait-il pas possible aussi qu'un
-homme intrépide, noble et sévère, réunît toutes les qualités
-qui font aimer, sans posséder celles qui promettent le bonheur?</p>
-
-<div class="sign">«<span class="sc">Corinne.</span>»</div></blockquote>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>La lettre de Corinne fit repentir une seconde fois Oswald
-d'avoir pu songer à se détacher d'elle. La dignité spirituelle
-et la douceur imposante avec laquelle elle repoussait les paroles
-dures qu'il s'était permises, le touchèrent et le pénétrèrent
-d'admiration. Une supériorité si grande, si simple, si
-vraie, lui parut au-dessus de toutes les règles ordinaires. Il
-sentait bien toujours que Corinne n'était pas la femme faible,
-timide, doutant de tout, hors de ses devoirs et de ses sentiments,
-qu'il avait choisie dans son imagination pour la compagne
-de sa vie; et le souvenir de Lucile, telle qu'il l'avait
-vue à l'âge de douze ans, s'accordait mieux avec cette idée:
-mais pouvait-on rien comparer à Corinne? Les lois, les règles
-communes, pouvaient-elles s'appliquer à une personne
-qui réunissait en elle tant de qualités diverses, dont le génie
-et la sensibilité étaient le lien? Corinne était un miracle de la
-nature; et ce miracle ne se faisait-il pas en faveur d'Oswald,
-quand il pouvait se flatter d'intéresser une telle femme? Mais
-quel était son nom, quelle était sa destinée, quels seraient ses
-projets, s'il lui déclarait l'intention de s'unir à elle? Tout
-était encore dans l'obscurité; et, quoique l'enthousiasme
-qu'Oswald ressentait pour Corinne lui persuadât qu'il était
-décidé à l'épouser, souvent aussi l'idée que la vie de Corinne
-n'avait pas été tout à fait irréprochable, et qu'un tel mariage
-aurait été sûrement condamné par son père, bouleversait de
-nouveau toute son âme, et le jetait dans l'anxiété la plus pénible.</p>
-
-<p>Il n'était pas aussi abattu par la douleur que dans le temps
-où il ne connaissait pas Corinne, mais il ne sentait plus cette
-sorte de calme qui peut exister même au milieu du repentir
-lorsque la vie entière est consacrée à l'expiation d'une grande
-faute. Il ne craignait pas autrefois de s'abandonner à ses souvenirs,
-quelle que fût leur amertume; maintenant il redoutait
-les rêveries longues et profondes, qui lui auraient révélé ce
-qui se passait au fond de son âme. Il se préparait cependant
-à se rendre chez Corinne pour la remercier de sa lettre, et
-pour obtenir le pardon de celle qu'il avait écrite, lorsqu'il vit
-entrer dans sa chambre M. Edgermond, un parent de la jeune
-Lucile.</p>
-
-<p>C'était un brave gentilhomme anglais, qui avait presque
-toujours vécu dans la principauté de Galles, où il possédait
-une terre; il avait les principes et les préjugés qui servent à
-maintenir en tout pays les choses comme elles sont; et c'est
-un bien quand ces choses sont aussi bonnes que la raison humaine
-le permet: alors les hommes tels que M. Edgermond,
-c'est-à-dire les partisans de l'ordre établi, quoique fortement
-et même opiniâtrement attachés à leurs habitudes et à leur
-manière de voir, doivent être considérés comme des esprits
-éclairés et raisonnables.</p>
-
-<p>Lord Nelvil tressaillit en entendant annoncer chez lui M. Edgermond;
-il lui sembla que tous ses souvenirs se représentaient
-à la fois; mais bientôt il lui vint dans l'esprit que lady
-Edgermond, la mère de Lucile, avait envoyé son parent pour
-lui faire des reproches, et qu'elle voulait ainsi gêner son indépendance.
-Cette pensée lui rendit toute sa fermeté, et il reçut
-M. Edgermond avec une froideur extrême. Il avait d'autant
-plus tort en l'accueillant ainsi, que M. Edgermond n'avait pas
-le moindre projet qui pût concerner lord Nelvil. Il traversait
-l'Italie pour sa santé, en faisant beaucoup d'exercice, en
-chassant, en buvant à la santé du roi George et de la vieille
-Angleterre: c'était le plus honnête homme du monde, et
-même il avait beaucoup plus d'esprit et d'instruction que ses
-habitudes ne devaient le faire croire. Il était Anglais avant
-tout, non-seulement comme il devait l'être, mais aussi comme
-on aurait pu souhaiter qu'il ne le fût pas; suivant dans tous
-les pays les coutumes du sien, ne vivant qu'avec les Anglais,
-et ne s'entretenant jamais avec les étrangers, non par dédain,
-mais par une sorte de répugnance à parler les langues
-étrangères, et de timidité, même à l'âge de cinquante ans,
-qui lui rendait très-difficile de faire de nouvelles connaissances.</p>
-
-<p>«Je suis charmé de vous voir, dit-il à lord Nelvil; je vais
-à Naples dans quinze jours, vous y trouverai-je? Je le voudrais;
-car j'ai peu de temps à rester en Italie, parce que mon
-régiment doit bientôt s'embarquer.&mdash;Votre régiment?» répéta
-lord Nelvil; et il rougit, comme s'il avait oublié qu'il
-avait un congé d'une année, son régiment ne devant pas être
-employé avant cette époque; mais il rougit en pensant que
-Corinne pourrait peut-être lui faire oublier même son devoir.
-«Votre régiment à vous, continua M. Edgermond, ne sera pas
-mis en activité de sitôt; ainsi rétablissez votre santé ici sans
-inquiétude. J'ai vu, avant de partir, ma jeune cousine, à laquelle
-vous vous intéressez; elle est plus charmante que jamais;
-et dans un an, quand vous reviendrez, je ne doute pas
-qu'elle ne soit la plus belle femme de l'Angleterre.» Lord
-Nelvil se tut, et M. Edgermond garda le silence aussi de son
-côté. Ils se dirent encore quelques mots d'une manière assez
-laconique, quoique bienveillante; et M. Edgermond allait
-sortir, lorsqu'il revint sur ses pas et dit: «A propos, milord,
-vous pouvez me faire un plaisir: on m'a dit que vous connaissiez
-la célèbre Corinne; et bien que je n'aime pas en général
-les nouvelles connaissances, je suis tout à fait curieux de celle-là.&mdash;Je
-demanderai à Corinne la permission de vous mener
-chez elle, puisque vous le désirez, répondit Oswald.&mdash;Faites,
-je vous prie, reprit M. Edgermond, que je la voie un jour où
-elle improvisera, chantera ou dansera en notre présence.&mdash;Corinne,
-dit lord Nelvil, ne montre point ainsi ses talents aux
-étrangers; c'est une femme votre égale et la mienne sous tous
-les rapports.&mdash;Pardon de ma méprise, reprit M. Edgermond;
-comme on ne lui connaît pas d'autre nom que Corinne, et qu'à
-vingt-six ans elle vit toute seule, sans aucune personne de sa
-famille, je croyais qu'elle existait par ses talents, et saisissait
-volontiers l'occasion de les faire connaître.&mdash;Sa fortune, répondit
-vivement lord Nelvil, est tout à fait indépendante, et
-son âme encore plus.» M. Edgermond finit à l'instant de parler
-sur Corinne, et se repentit de l'avoir nommée quand il vit que
-ce sujet intéressait Oswald. Les Anglais sont les hommes du
-monde qui ont le plus de discrétion et de ménagement dans
-tout ce qui tient aux affections véritables.</p>
-
-<p>M. Edgermond s'en alla. Lord Nelvil, resté seul, ne put
-s'empêcher de s'écrier dans son émotion: «Il faut que j'épouse
-Corinne; il faut que je sois son protecteur, afin que
-personne désormais ne puisse la méconnaître. Je lui donnerai
-le peu que je puis donner, un rang, un nom, tandis qu'elle
-me comblera de toutes les félicités qu'elle seule peut accorder
-sur la terre.» Ce fut dans cette disposition qu'il se hâta
-d'aller chez Corinne, et jamais il n'y entra avec un plus doux
-sentiment d'espérance et d'amour; mais, par un mouvement
-naturel de timidité, il commença la conversation en se rassurant
-lui-même par des paroles insignifiantes, et de ce nombre
-fut la demande d'amener M. Edgermond chez elle. A ce nom,
-Corinne se troubla visiblement, et refusa d'une voix émue ce
-que désirait Oswald. Il en fut singulièrement étonné, et lui
-dit: «Je pensais que dans une maison où vous recevez tant
-de monde, le titre de mon ami ne serait pas un motif d'exclusion.&mdash;Ne
-vous offensez pas, milord, reprit Corinne; croyez-moi,
-il faut que j'aie des raisons bien puissantes pour ne pas
-consentir à ce que vous désirez.&mdash;Et ces raisons, me les
-direz-vous? reprit Oswald.&mdash;Impossible! s'écria Corinne,
-impossible!&mdash;Ainsi donc&hellip;» dit Oswald; et la violence de
-son émotion lui coupant la parole, il voulut sortir. Corinne
-alors, tout en pleurs, lui dit en anglais: «Au nom de Dieu,
-si vous ne voulez pas briser mon c&oelig;ur, ne partez pas.»</p>
-
-<p>Ces paroles, cet accent, remuèrent profondément l'âme
-d'Oswald, et il se rassit à quelque distance de Corinne, la
-tête appuyée contre un vase d'albâtre qui éclairait sa chambre;
-puis tout à coup il lui dit: «Cruelle femme! vous voyez
-que je vous aime, vous voyez que vingt fois par jour je suis
-prêt à vous offrir et ma main et ma vie, et vous ne voulez
-pas m'apprendre qui vous êtes! Dites-le-moi, Corinne, dites-le-moi,
-répétait-il en lui tendant la main avec la plus touchante
-expression de sensibilité.&mdash;Oswald, s'écria Corinne, Oswald,
-vous ne savez pas le mal que vous me faites. Si j'étais assez
-insensée pour vous tout dire, si je l'étais, vous ne m'aimeriez
-plus.&mdash;Grand Dieu! reprit-il, qu'avez-vous donc à
-révéler?&mdash;Rien qui me rende indigne de vous; mais des
-hasards, mais des différences entre nos goûts, nos opinions, qui
-jadis ont existé, qui n'existeraient plus. N'exigez pas de moi
-que je me fasse connaître à vous; un jour peut-être, un
-jour, si vous m'aimez assez, si&hellip; Ah! je ne sais ce que je dis,
-continua Corinne; vous saurez tout, mais ne m'abandonnez
-pas avant de m'entendre. Promettez-le-moi, au nom de votre
-père qui réside dans le ciel.&mdash;Ne prononcez pas ce nom!
-s'écria lord Nelvil; savez-vous s'il nous réunit ou s'il nous
-sépare? Croyez-vous qu'il consentît à notre union? Si vous
-le croyez, attestez-le-moi, je ne serai plus troublé, déchiré.
-Une fois, je vous dirai quelle a été ma triste vie; mais à présent
-voyez dans quel état je suis, dans quel état vous me
-mettez.&mdash;Et en effet, son front était couvert d'une froide
-sueur, son visage était pâle, et ses lèvres tremblaient en articulant
-à peine ces dernières paroles. Corinne s'assit à côté
-de lui; et tenant ses mains dans les siennes, le rappela doucement
-à lui-même. «Mon cher Oswald, lui dit-elle, demandez
-à M. Edgermond s'il n'a jamais été dans le Northumberland,
-ou du moins si ce n'est que depuis cinq ans qu'il y a
-été; dans ce cas seulement vous pouvez l'amener ici.» Oswald
-regarda fixement Corinne à ces mots; elle baissa les
-yeux et se tut. Lord Nelvil lui répondit: «Je ferai ce que
-vous m'ordonnez.» Et il partit.</p>
-
-<p>Rentré chez lui, il s'épuisait en conjectures sur les secrets
-de Corinne; il lui paraissait évident qu'elle avait passé
-beaucoup de temps en Angleterre, et que son nom et sa famille
-devaient y être connus; mais quel motif les lui faisait
-cacher, et pourquoi avait-elle quitté l'Angleterre, si elle y
-avait été établie? Ces diverses questions agitaient extrêmement
-le c&oelig;ur d'Oswald; il était convaincu que rien de mal ne pouvait
-être découvert dans la vie de Corinne, mais il craignait une
-combinaison de circonstances qui pût la rendre coupable aux
-yeux des autres; et ce qu'il redoutait le plus pour elle, c'était
-la désapprobation de l'Angleterre. Il se sentait fort contre
-celle de tout autre pays; mais le souvenir de son père était
-si intimement uni dans sa pensée avec sa patrie, que ces
-deux sentiments s'accroissaient l'un par l'autre. Oswald sut
-de M. Edgermond qu'il avait été pour la première fois dans le
-Northumberland l'année précédente, et lui promit de le conduire
-le soir même chez Corinne. Il arriva le premier pour la
-prévenir des idées que M. Edgermond avait conçues sur elle,
-et la pria de lui faire sentir par des manières froides et réservées,
-combien il s'était trompé.</p>
-
-<p>«Si vous le permettez, reprit Corinne, je serai avec lui
-comme avec tout le monde; s'il désire de m'entendre, j'improviserai
-pour lui; enfin je me montrerai telle que je suis, et
-je crois cependant qu'il apercevra tout aussi bien la dignité de
-l'âme à travers une conduite simple, que si je me donnais un
-air contraint qui serait affecté.&mdash;Oui, Corinne, répondit Oswald,
-oui, vous avez raison. Ah! qu'il aurait tort celui qui voudrait
-altérer en rien votre admirable naturel!» M. Edgermond arriva
-dans ce moment avec le reste de la société. Au commencement
-de la soirée, lord Nelvil se plaçait à côté de Corinne;
-et, avec un intérêt qui tenait à la fois de l'amant et
-du protecteur, il disait tout ce qui pouvait la faire valoir; il
-lui témoignait un respect qui avait encore plus pour but de
-commander les égards des autres que de se satisfaire lui-même;
-mais il sentit bientôt avec joie l'inutilité de toutes ses
-inquiétudes. Corinne captiva tout à fait M. Edgermond; elle
-le captiva non-seulement par son esprit et ses charmes, mais
-en lui inspirant le sentiment d'estime que les caractères vrais
-obtiennent toujours des caractères honnêtes; et lorsqu'il osa
-lui demander de se faire entendre sur un sujet de son choix,
-il aspirait à cette grâce avec autant de respect que d'empressement.
-Elle y consentit sans se faire prier un instant, et sut
-prouver ainsi que cette faveur avait un prix indépendant de
-la difficulté de l'obtenir. Mais elle avait un si vif désir de
-plaire à un compatriote d'Oswald, à un homme qui, par la
-considération qu'il méritait, pouvait influer sur son opinion
-en lui parlant d'elle, que ce sentiment la remplit tout à coup
-d'une timidité qui lui était nouvelle; elle voulut commencer,
-et elle sentit que l'émotion lui coupait la parole. Oswald souffrait
-de ce qu'elle ne se montrait pas dans toute sa supériorité
-à un Anglais. Il baissait les yeux; et son embarras était
-si visible, que Corinne, uniquement occupée de l'effet qu'elle
-produisait sur lui, perdait toujours de plus en plus la présence
-d'esprit nécessaire pour le talent d'improviser. Enfin, sentant
-qu'elle hésitait, que les paroles lui venaient par la mémoire
-et non par le sentiment, et qu'elle ne peignait ainsi ni ce
-qu'elle pensait ni ce qu'elle éprouvait réellement, elle s'arrêta
-tout à coup, et dit à M. Edgermond: «Pardonnez-moi, si la
-timidité m'ôte aujourd'hui mon talent; c'est la première fois,
-mes amis le savent, que je me suis trouvée ainsi tout à fait
-au-dessous de moi-même; mais ce ne sera peut-être pas la
-dernière,» ajouta-t-elle en soupirant.</p>
-
-<p>Oswald fut profondément ému par la touchante faiblesse de
-Corinne. Jusqu'alors il avait toujours vu l'imagination et le
-génie triompher de ses affections, et relever son âme dans les
-moments où elle était le plus abattue; cette fois le sentiment
-avait subjugué tout à fait son esprit; et néanmoins Oswald
-s'était tellement identifié dans cette occasion avec la gloire
-de Corinne qu'il avait souffert de son trouble, au lieu d'en
-jouir. Mais comme il était certain qu'elle brillerait un autre
-jour avec l'éclat qui lui était naturel, il se livra sans regret à
-la douceur des observations qu'il venait de faire, et l'image
-de son amie régna plus que jamais dans son c&oelig;ur.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l7">LIVRE SEPTIÈME<br />
-LA LITTÉRATURE ITALIENNE</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Lord Nelvil désirait vivement que M. Edgermond jouît de
-l'entretien de Corinne, qui valait bien ses vers improvisés.
-Le jour suivant, la même société se rassembla chez elle; et,
-pour l'engager à parler, il amena la conversation sur la littérature
-italienne, et provoqua sa vivacité naturelle, en affirmant
-que l'Angleterre possédait un plus grand nombre de
-vrais poëtes, et de poëtes supérieurs, par l'énergie et la sensibilité,
-à tous ceux dont l'Italie pouvait se vanter.</p>
-
-<p>«D'abord, répondit Corinne, les étrangers ne connaissent,
-pour la plupart, que nos poëtes du premier rang, le Dante,
-Pétrarque, l'Arioste, Guarini, le Tasse et Métastase; tandis
-que nous en avons plusieurs autres, tels que Chiabrera, Guidi,
-Filicaja, Parini, etc., sans compter Sannazar, Politien, etc.,
-qui ont écrit en latin avec génie: et tous réunissent dans
-leurs vers le coloris à l'harmonie; tous savent, avec plus ou
-moins de talent, faire entrer les merveilles des beaux-arts et
-de la nature dans les tableaux représentés par la parole. Sans
-doute il n'y a pas dans nos poëtes cette mélancolie profonde,
-cette connaissance du c&oelig;ur humain qui caractérise les vôtres;
-mais ce genre de supériorité n'appartient-il pas plutôt aux
-écrivains philosophes qu'aux poëtes? La mélodie brillante de
-l'italien convient mieux à l'éclat des objets extérieurs qu'à la
-méditation. Notre langue serait plus propre à peindre la fureur
-que la tristesse, parce que les sentiments réfléchis exigent
-des expressions plus métaphysiques, tandis que le désir de
-la vengeance anime l'imagination, et tourne la douleur en dehors.
-Cesarotti a fait la meilleure et la plus élégante traduction
-d'Ossian qu'il y ait; mais il semble, en la lisant, que les
-mots ont eux-mêmes un air de fête qui contraste avec les
-idées sombres qu'ils rappellent. On se laisse charmer par nos
-douces paroles, de <i>ruisseau limpide</i>, de <i>campagne riante</i>,
-d'<i>ombrage frais</i>, comme par le murmure des eaux et la variété des
-couleurs; qu'exigez-vous de plus de la poésie? pourquoi demander
-au rossignol ce que signifie son chant? il ne peut
-expliquer qu'en recommençant à chanter, on ne peut le comprendre
-qu'en se laissant aller à l'impression qu'il produit.
-La mesure des vers, les rimes harmonieuses, ces terminaisons
-rapides, composées de deux syllabes brèves, dont les sons
-glissent en effet, comme l'indique leur nom (<i lang="it" xml:lang="it">Sdruccioli</i>), imitent
-quelquefois les pas légers de la danse; quelquefois des
-tons plus graves rappellent le bruit de l'orage ou l'éclat des
-armes; enfin notre poésie est une merveille de l'imagination,
-il ne faut y chercher que ses plaisirs sous toutes les formes.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, reprit lord Nelvil, vous expliquez, aussi bien
-qu'il est possible, et les beautés et les défauts de votre poésie;
-mais quand ces défauts, sans les beautés, se trouvent dans la
-prose, comment les défendrez-vous? Ce qui n'est que du
-vague dans la poésie, devient du vide dans la prose; et cette
-foule d'idées communes que vos poètes savent embellir par
-leur mélodie et leurs images reparaît à froid dans la prose,
-avec une vivacité fatigante. La plupart de vos écrivains en
-prose, aujourd'hui, ont un langage si déclamatoire, si diffus,
-si abondant en superlatifs, qu'on dirait qu'ils écrivent tous
-de commande, avec des phrases reçues, et pour une nature de
-convention; ils semblent ne pas se douter qu'écrire c'est exprimer
-son caractère et sa pensée. Le style littéraire est pour
-eux un tissu artificiel, une mosaïque rapportée, je ne sais quoi
-d'étranger enfin à leur âme, qui se fait avec la plume, comme
-un ouvrage mécanique avec les doigts; ils possèdent au plus
-haut degré le secret de développer, de commander, d'enfler
-une idée, de faire mousser un sentiment, si l'on peut parler
-ainsi; tellement qu'on serait tenté de dire à ces écrivains,
-comme cette femme africaine à une dame française qui portait
-un grand panier sous une longue robe: <i>Madame, tout cela
-est-il vous même?</i> En effet, où est l'être réel, dans toute cette
-pompe de mots qu'une expression vraie ferait disparaître
-comme un vain prestige?</p>
-
-<p>&mdash;Vous oubliez, interrompit vivement Corinne, d'abord
-Machiavel et Boccace; puis Gravina, Filangieri, et, de nos
-jours encore, Cesarotti, Verri, Bettinelli, et tant d'autres enfin
-qui savent écrire et penser (16). Mais je conviens avec
-vous que depuis les derniers siècles, des circonstances malheureuses
-ayant privé l'Italie de son indépendance, on
-y a perdu tout intérêt pour la vérité, et souvent même la
-possibilité de le dire. Il en est résulté l'habitude de se
-complaire dans les mots, sans oser approcher des idées.
-Comme l'on était certain de ne pouvoir obtenir par ses écrits
-aucune influence sur les choses, on n'écrivait que pour montrer
-de l'esprit, ce qui est le plus sûr moyen de finir bientôt
-par n'avoir pas même de l'esprit: car c'est en dirigeant ses efforts
-vers un objet noblement utile qu'on rencontre le plus d'idées.
-Quand les écrivains en prose ne peuvent influer en aucun
-genre sur le bonheur d'une nation, quand on n'écrit que pour
-briller, enfin quand c'est la route qui est le but, on se replie
-en mille détours, mais l'on n'avance pas. Les Italiens, il est
-vrai, craignent les pensées nouvelles; mais c'est par paresse
-qu'ils les redoutent, et non par servilité littéraire. Leur caractère,
-leur gaieté, leur imagination, ont beaucoup d'originalité;
-et cependant, comme ils ne se donnent plus la peine de réfléchir,
-leurs idées générales sont communes; leur éloquence
-même, si vive quand ils parlent, n'a point de naturel quand
-ils écrivent; on dirait qu'ils se refroidissent en travaillant;
-d'ailleurs les peuples du Midi sont gênés par la prose, et ne
-peignent leurs véritables sentiments qu'en vers. Il n'en est
-pas de même dans la littérature française, dit Corinne en
-s'adressant au comte d'Erfeuil; vos prosateurs sont souvent
-plus éloquents, et même plus poétiques que vos poëtes.&mdash;Il
-est vrai, répondit le comte d'Erfeuil, que nous avons en ce
-genre les véritables autorités classiques: Bossuet, la Bruyère,
-Montesquieu, Buffon, ne peuvent être surpassés; surtout les
-deux premiers, qui appartiennent à ce siècle de Louis XIV
-qu'on ne saurait trop louer, et dont il faut imiter, autant qu'on
-le peut, les parfaits modèles. C'est un conseil que les étrangers
-doivent s'empresser de suivre, aussi bien que nous.&mdash;J'ai
-de la peine à croire, répondit Corinne, qu'il fût désirable
-pour le monde entier de perdre toute couleur nationale,
-toute originalité de sentiments et d'esprit; et j'oserai vous
-dire, monsieur le comte, que, dans votre pays même, cette
-orthodoxie littéraire, si je puis m'exprimer ainsi, qui s'oppose
-à toute innovation heureuse, doit rendre à la longue votre
-littérature très-stérile. Le génie est essentiellement créateur;
-il porte le caractère de l'individu qui le possède. La nature,
-qui n'a pas voulu que deux feuilles se ressemblassent, a mis
-encore plus de diversité dans les âmes; et l'imitation est une
-espèce de mort, puisqu'elle dépouille chacun de son existence
-naturelle.</p>
-
-<p>&mdash;Ne voudriez-vous pas, belle étrangère, reprit le comte
-d'Erfeuil, que nous admissions chez nous la barbarie tudesque,
-les Nuits d'Young des Anglais, les <i lang="it" xml:lang="it">concetti</i> des Italiens et
-des Espagnols? Que deviendraient le goût, l'élégance du
-style français, après un tel mélange?» Le prince Castel-Forte,
-qui n'avait point encore parlé, dit: «Il me semble
-que nous avons tous besoin les uns des autres; la littérature
-de chaque pays découvre à qui sait la connaître une nouvelle
-sphère d'idées. C'est Charles-Quint lui-même qui a dit qu'<i>un
-homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes</i>. Si ce
-grand génie politique jugeait ainsi les affaires, combien cela
-n'est-il pas plus vrai pour les lettres! Les étrangers savent
-tous le français; ainsi leur point de vue est plus étendu que
-celui des Français, qui ne savent pas les langues étrangères.
-Pourquoi ne se donnent-ils pas plus souvent la peine de les
-apprendre? ils conserveraient ce qui les distingue, et découvriraient
-ainsi quelquefois ce qui peut leur manquer.»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>«Vous m'avouerez au moins, reprit le comte d'Erfeuil,
-qu'il est un rapport sous lequel nous n'avons rien à apprendre
-de personne. Notre théâtre est décidément le premier de
-l'Europe, car je ne pense pas que les Anglais eux-mêmes imaginassent
-de nous opposer Shakspeare.&mdash;Je vous demande
-pardon, interrompit M. Edgermond, ils l'imaginent.» Et, ce
-mot dit, il rentra dans le silence. «Alors je n'ai rien à dire,
-continua le comte d'Erfeuil avec un sourire qui exprimait un
-dédain gracieux; chacun peut penser ce qu'il veut, mais enfin
-je persiste à croire qu'on peut affirmer sans présomption
-que nous sommes les premiers dans l'art dramatique: et quant
-aux Italiens, s'il m'est permis de parler franchement, il ne se
-doutent seulement pas qu'il y ait un art dramatique dans le
-monde. La musique est tout chez eux, et la pièce n'est rien.
-Si le second acte d'une pièce a une meilleure musique que le
-premier, ils commencent par le second acte; si ce sont les
-deux premiers actes de deux pièces différentes, ils jouent ces
-deux actes le même jour, et mettent entre deux un acte d'une
-comédie en prose, qui, contient ordinairement la meilleure
-morale du monde, mais une morale toute composée de sentences
-que nos ancêtres mêmes ont déjà renvoyées à l'étranger
-comme trop vieilles pour eux. Vos musiciens fameux disposent
-en entier, de vos poëtes; l'un lui déclare qu'il ne peut pas
-chanter s'il n'a dans son ariette le mot <i lang="it" xml:lang="it">felicità</i>;
-le ténor demande
-la <i lang="it" xml:lang="it">tomba</i>; et le troisième chanteur ne peut faire des
-roulades que sur le mot <i lang="it" xml:lang="it">catene</i>. Il faut que le pauvre poëte
-arrange ces goûts divers comme il peut avec la situation dramatique.
-Ce n'est pas tout encore, il y a des virtuoses qui ne
-veulent pas arriver de plain-pied sur le théâtre; il faut qu'ils
-se montrent d'abord dans un nuage, ou qu'ils descendent du
-haut de l'escalier d'un palais, pour produire plus d'effet à leur
-entrée. Quand l'ariette est chantée, dans quelque situation
-touchante ou violente que ce soit, l'acteur doit saluer pour
-remercier des applaudissements qu'il obtient. L'autre jour, à
-<i>Sémiramis</i>, après que le spectre de Ninus eut chanté son
-ariette, l'acteur qui le représentait fit, en son costume d'ombre,
-une grande révérence au parterre; ce qui diminua beaucoup
-l'effroi de l'apparition.</p>
-
-<p>«On est accoutumé en Italie à regarder le théâtre comme
-une grande salle de réunion où l'on n'écoute que les airs et
-le ballet. C'est avec raison que je dis <i>où l'on n'écoute que le
-ballet</i>, car c'est seulement lorsqu'il va commencer que le parterre
-fait faire silence; et ce ballet est encore un chef-d'&oelig;uvre
-de mauvais goût. Excepté les grotesques, qui sont de véritables
-caricatures de la danse, je ne sais pas ce qui peut amuser
-dans ces ballets, si ce n'est leur ridicule. J'ai vu Gengis-kan,
-mis en ballet, tout couvert d'hermine, tout revêtu de beaux
-sentiments; car il cédait sa couronne à l'enfant du roi qu'il
-avait vaincu, et l'élevait en l'air sur un pied: nouvelle façon
-d'établir un monarque sur le trône. J'ai aussi vu le dévouement
-de Curtius, ballet en trois actes, avec tous les divertissements.
-Curtius, habillé en berger d'Arcadie, dansait longtemps
-avec sa maîtresse avant de monter sur un véritable
-cheval, au milieu du théâtre, et de s'élancer ainsi dans un
-gouffre de feu fait avec du satin jaune et du papier doré; ce
-qui lui donnait beaucoup plus l'apparence d'un surtout de
-dessert que d'un abîme. Enfin j'ai vu tout l'abrégé de l'histoire
-romaine en ballet, depuis Romulus jusqu'à César.</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que vous dites est vrai, répondit le prince Castel-Forte
-avec douceur; mais vous n'avez parlé que de la musique
-et de la danse, et ce n'est pas là ce que dans aucun
-pays l'on considère comme l'art dramatique.&mdash;C'est bien
-pis, interrompit le comte d'Erfeuil, quand on représente les
-tragédies, ou des drames qui ne sont pas nommés <i>drames
-d'une fin joyeuse</i>; on réunit plus d'horreurs en cinq actes que
-l'imagination ne pourrait se le figurer. Dans une des pièces
-de ce genre, l'amant tue le frère de sa maîtresse dès le second
-acte; au troisième, il brûle la cervelle à sa maîtresse
-elle-même sur le théâtre; le quatrième est rempli par l'enterrement;
-dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte
-l'acteur qui joue l'amant vient annoncer le plus tranquillement
-du monde, au parterre, les arlequinades que l'on donne le jour
-suivant, et reparaît en scène au cinquième acte pour se tuer
-d'un coup de pistolet. Les acteurs tragiques sont en parfaite
-harmonie avec le froid et le gigantesque des pièces. Ils commettent
-toutes ces terribles actions avec le plus grand calme.
-Quand un acteur s'agite, on dit qu'il se démène comme un
-prédicateur; car, en effet, il y a beaucoup plus de mouvement
-dans la chaire que sur le théâtre, et c'est bien heureux que
-ces acteurs soient si paisibles dans le pathétique; car, comme
-il n'y a rien d'intéressant dans la pièce ni dans la situation,
-plus ils feraient de bruit, plus ils seraient ridicules; encore si
-ce ridicule était gai! mais il n'est que monotone. Il n'y a pas
-plus en Italie de comédie que de tragédie; et, dans cette carrière
-encore, c'est nous qui sommes les premiers. Le seul genre
-qui appartienne vraiment à l'Italie, ce sont les arlequinades:
-un valet fripon, gourmand et poltron; un vieux tuteur dupe,
-avare ou amoureux, voilà tout le sujet de ces pièces. Vous conviendrez
-qu'il ne faut pas beaucoup d'efforts pour une telle
-invention, et que le Tartufe et le Misanthrope supposent un
-peu plus de génie.»</p>
-
-<p>Cette attaque du comte d'Erfeuil déplaisait assez aux Italiens
-qui l'écoutaient, mais cependant ils en riaient; et le
-comte d'Erfeuil, en conversation, aimait beaucoup mieux
-montrer de l'esprit que de la bonté. Sa bienveillance naturelle
-influait sur ses actions, mais son amour-propre sur ses
-paroles. Le prince Castel-Forte et tous les Italiens qui se
-trouvaient là étaient impatients de réfuter le comte d'Erfeuil;
-mais comme ils croyaient leur cause mieux défendue par Corinne
-que par tout autre, et que le plaisir de briller en conversation
-ne les occupait guère, ils suppliaient Corinne de
-répondre, et se contentaient seulement de citer les noms si
-connus de Maffei, de Métastase, de Goldoni, d'Alfieri, de
-Monti. Corinne convint d'abord que les Italiens n'avaient point
-de théâtre; mais elle voulut prouver que les circonstances, et
-non l'absence du talent, en étaient la cause. La comédie, qui
-tient à l'observation des m&oelig;urs, ne peut exister que dans un
-pays où l'on vit habituellement au centre d'une société nombreuse
-et brillante: il n'y a en Italie que des passions violentes
-ou des jouissances paresseuses; et les passions violentes
-produisent des crimes ou des vices d'une couleur si forte,
-qu'elles font disparaître toutes les nuances des caractères.
-Mais la comédie idéale, pour ainsi dire, celle qui tient à l'imagination,
-et peut convenir à tous les temps comme à tous les
-pays, c'est en Italie qu'elle a été inventée. Les personnages
-d'Arlequin, de Brighella, de Pantalon, etc., se trouvent dans
-toutes les pièces avec le même caractère. Ils ont, sous tous
-les rapports, des masques et non pas des visages; c'est-à-dire
-que leur physionomie est celle de tel genre de personnes, et
-non pas de tel individu. Sans doute les auteurs modernes des
-arlequinades, trouvant tous les rôles donnés d'avance, comme
-les pièces d'un jeu d'échecs, n'ont pas le mérite de les avoir
-inventés; mais cette première invention est due à l'Italie; et
-ces personnages fantasques, qui, d'un bout de l'Europe à l'autre,
-amusent tous les enfants et les hommes que l'imagination
-rend enfants, doivent être considérés comme une création des
-Italiens qui leur donne des droits à l'art de la comédie.</p>
-
-<p>L'observation du c&oelig;ur humain est une source inépuisable
-pour la littérature; mais les nations qui sont plus propres à la
-poésie qu'à la réflexion se livrent plutôt à l'enivrement de la
-joie qu'à l'ironie philosophique. Il y a quelque chose de triste
-au fond de la plaisanterie fondée sur la connaissance des
-hommes: la gaieté vraiment inoffensive est celle qui appartient
-seulement à l'imagination. Ce n'est pas que les Italiens
-n'étudient habilement les hommes avec lesquels ils ont affaire,
-et ne découvrent plus finement que personne les pensées les
-plus secrètes; mais c'est comme esprit de conduite qu'ils ont
-ce talent, et ils n'ont point l'habitude d'en faire un usage littéraire.
-Peut-être même n'aimeraient-ils pas à généraliser
-leurs découvertes, à publier leurs aperçus. Ils ont dans le caractère
-quelque chose de prudent et de dissimulé qui leur
-conseille peut-être de ne pas mettre en dehors, par les comédies,
-ce qui leur sert à se guider dans les relations particulières,
-et de ne pas révéler, par les fictions de l'esprit, ce
-qui peut être utile dans les circonstances de la vie réelle.</p>
-
-<p>Machiavel cependant, bien loin de rien cacher, a fait connaître
-tous les secrets d'une politique criminelle, et l'on peut
-voir par lui de quelle terrible connaissance du c&oelig;ur humain
-les Italiens sont capables: mais une telle profondeur n'est pas
-du ressort de la comédie, et les loisirs de la société proprement
-dite peuvent seuls apprendre à peindre les hommes sur
-la scène comique. Goldoni, qui vivait à Venise, la ville d'Italie
-où il y a le plus de société, met déjà dans ses pièces beaucoup
-plus de finesse d'observation qu'il ne s'en trouve communément
-dans les autres auteurs. Néanmoins, ses comédies
-sont monotones: on y voit revenir les mêmes situations, parce
-qu'il y a peu de variété dans les caractères. Ses nombreuses
-pièces semblent faites sur le modèle des pièces de théâtre en
-général, et non d'après la vie. Le vrai caractère de la gaieté
-italienne, ce n'est pas la moquerie, c'est l'imagination; ce n'est
-pas la peinture des m&oelig;urs, mais les exagérations poétiques.
-C'est l'Arioste, et non pas Molière, qui peut amuser l'Italie.</p>
-
-<p>Gozzi, le rival de Goldoni, a bien plus d'originalité dans
-ses compositions; elles ressemblent bien moins à des comédies
-régulières. Il a pris son parti de se livrer franchement au
-génie italien, de représenter des contes de fées; de mêler les
-bouffonneries, les arlequinades au merveilleux des poëmes;
-de n'imiter en rien la nature, mais de se laisser aller aux fantaisies
-de la gaieté, comme aux chimères de la féerie, et d'entraîner
-de toutes les manières l'esprit au delà des bornes de
-ce qui se passe dans le monde. Il eut un succès prodigieux
-dans son temps, et peut-être est-il l'auteur comique dont le
-genre convient le mieux à l'imagination italienne; mais, pour
-savoir avec certitude quelles pourraient être la comédie et la
-tragédie en Italie, il faudrait qu'il y eût quelque part un théâtre
-et des acteurs. La multitude des petites villes, qui toutes veulent
-avoir un théâtre, perd, en les dispersant, le peu de ressources
-qu'on pourrait rassembler. La division des États, si
-favorable en général à la liberté et au bonheur, est nuisible à
-l'Italie. Il lui faudrait un centre de lumières et de puissance
-pour résister aux préjugés qui la dévorent. L'autorité des gouvernements
-réprime souvent ailleurs l'élan individuel. En Italie
-cette autorité serait un bien, si elle luttait contre l'ignorance
-des États séparés et des hommes isolés entre eux, si elle combattait
-par l'émulation l'indolence naturelle au climat, enfin
-si elle donnait une vie à toute cette nation qui se contente
-d'un rêve.</p>
-
-<p>Ces diverses idées et plusieurs autres encore furent spirituellement
-développées par Corinne. Elle entendait aussi très-bien
-l'art rapide des entretiens légers, qui n'insistent sur rien,
-et l'occupation de plaire, qui fait valoir chacun à son tour,
-quoiqu'elle s'abandonnât souvent dans la conversation au
-genre de talent qui la rendait une improvisatrice célèbre.
-Plusieurs fois elle pria le prince Castel-Forte de venir à son
-secours, en faisant connaître ses propres opinions sur le même
-sujet; mais elle parlait si bien, que tous les auditeurs se plaisaient
-à l'écouter, et ne supportaient pas qu'on l'interrompît.
-M. Edgermond surtout ne pouvait se rassasier de voir et d'entendre
-Corinne; il osait à peine lui exprimer le sentiment d'admiration
-qu'elle lui inspirait, et prononçait tout bas quelques
-mots à sa louange, espérant qu'elle les comprendrait sans qu'il
-fût obligé de les lui dire. Il avait cependant un désir si vif de
-savoir ce qu'elle pensait de la tragédie, qu'il se hasarda, malgré
-sa timidité, à lui adresser la parole sur ce sujet.</p>
-
-<p>«Madame, lui dit-il, ce qui me paraît surtout manquer à
-la littérature italienne, ce sont des tragédies; il me semble
-qu'il y a moins loin des enfants aux hommes que de vos tragédies
-aux nôtres; car les enfants, dans leur mobilité, ont des
-sentiments légers, mais vrais, tandis que le sérieux de vos
-tragédies a quelque chose d'affecté et de gigantesque qui détruit
-pour moi toute émotion. N'est-il pas vrai, lord Nelvil?»
-continua M. Edgermond en se retournant vers lui, et l'appelant
-par ses regards à le soutenir, étonné qu'il était d'avoir osé
-parler devant tant de monde.</p>
-
-<p>«Je pense entièrement comme vous, répondit Oswald. Métastase,
-que l'on vante comme le poëte de l'amour, donne à
-cette passion, dans tous les pays, dans toutes les situations,
-la même couleur. On doit applaudir à des ariettes, admirables
-tantôt par la grâce et l'harmonie, tantôt par les beautés
-lyriques du premier ordre qu'elles renferment, surtout quand
-on les détache du drame où elles sont placées; mais il nous
-est impossible, à nous qui possédons Shakspeare, le poëte qui
-a le mieux approfondi l'histoire et les passions de l'homme,
-de supporter ces deux couples d'amoureux qui se partagent
-presque toutes les pièces de Métastase, et qui s'appellent tantôt
-Achille, tantôt Tircis, tantôt Brutus, tantôt Corilas, et chantent
-tous de la même manière des chagrins et des martyres
-d'amour qui remuent à peine l'âme à la superficie, et peignent
-comme une fadeur le sentiment le plus orageux qui puisse
-agiter le c&oelig;ur humain. C'est avec un respect profond pour le
-caractère d'Alfieri que je me permettrai quelques réflexions
-sur ses pièces. Leur but est si noble, les sentiments que l'auteur
-exprime sont si bien d'accord avec sa conduite personnelle,
-que ses tragédies doivent toujours être louées comme
-des actions, quand même elles seraient critiquées à quelques
-égards comme des ouvrages littéraires. Mais il me semble que
-quelques-unes de ses tragédies ont autant de monotonie dans
-la force, que Métastase en a dans la douceur. Il y a dans les
-pièces d'Alfieri une telle profusion d'énergie et de magnanimité,
-ou bien une telle exagération de violence et de crime,
-qu'il est impossible d'y reconnaître le véritable caractère des
-hommes. Ils ne sont jamais ni si méchants ni si généreux qu'il
-les peint. La plupart des scènes sont composées pour mettre
-en contraste le vice et la vertu; mais ces oppositions ne sont
-pas présentées avec les gradations de la vérité. Si les tyrans
-supportaient dans la vie ce que les opprimés leur disent en
-face dans les tragédies d'Alfieri, on serait presque tenté de
-les plaindre. La pièce d'<i>Octavie</i> est une de celles où ce défaut
-de vraisemblance est le plus frappant. Sénèque y moralise sans
-cesse Néron, comme s'il était le plus patient des hommes, et
-lui, Sénèque, le plus courageux de tous. Le maître du monde,
-dans la tragédie, consent à se laisser insulter et à se mettre
-en colère à chaque scène, pour le plaisir des spectateurs,
-comme s'il ne dépendait pas de lui de tout finir avec un mot.
-Certainement ces dialogues continuels donnent lieu à de très-belles
-réponses de Sénèque, et l'on voudrait trouver dans une
-harangue ou un ouvrage les nobles pensées qu'il exprime,
-mais est-ce ainsi qu'on peut donner l'idée de la tyrannie? Ce
-n'est pas la peindre sous ses redoutables couleurs, c'est en
-faire seulement un but pour l'escrime de la parole. Mais si
-Shakspeare avait représenté Néron entouré d'hommes tremblants,
-qui osent à peine répondre à la question la plus indifférente,
-lui-même cachant son trouble, s'efforçant de paraître
-calme, et Sénèque près de lui travaillant à l'apologie du meurtre
-d'Agrippine, la terreur n'eût-elle pas été mille fois plus grande?
-et pour une réflexion énoncée par l'auteur, mille ne seraient-elles
-pas nées dans l'âme des spectateurs, par le silence même
-de la rhétorique et la vérité des tableaux?»</p>
-
-<p>Oswald aurait pu parler longtemps encore sans que Corinne
-l'eût interrompu; elle se plaisait tellement et dans le son de
-sa voix, et dans la noble élégance de son langage, qu'elle eût
-voulu prolonger cette impression des heures entières. Ses regards
-fixés sur lui avaient peine à s'en détacher, lors même
-qu'il eut cessé de parler. Elle se tourna lentement vers le reste
-de la société, qui lui demandait avec impatience ce qu'elle
-pensait de la tragédie italienne; et, revenant à lord Nelvil:
-«Milord, dit-elle, je suis de votre avis presque sur tout; ce
-n'est donc pas pour vous combattre que je réponds; mais pour
-présenter quelques exceptions à vos observations, peut-être
-trop générales. Il est vrai que Métastase est plutôt un poëte
-lyrique que dramatique, et qu'il peint l'amour comme l'un des
-beaux arts qui embellissent la vie, et non comme le secret le
-plus intime de nos peines ou de notre bonheur. En général,
-quoique notre poésie ait été consacrée à chanter l'amour, je
-hasarderai de dire que nous avons plus de profondeur et de
-sensibilité dans la peinture de toutes les autres passions. A
-force de faire des vers amoureux, on s'est créé à cet égard
-parmi nous un langage convenu: et ce n'est pas ce qu'on
-a éprouvé, mais ce qu'on a lu qui sert d'inspiration aux
-poëtes. L'amour, tel qu'il existe en Italie, ne ressemble nullement
-à l'amour tel que nos écrivains le peignent. Je ne connais
-qu'un roman, <i lang="it" xml:lang="it">Fiammetta</i>, de Boccace, dans lequel on
-puisse se faire une idée de cette passion, décrite avec des
-couleurs vraiment nationales. Nos poëtes subtilisent et exagèrent
-le sentiment, tandis que le véritable caractère de la
-nature italienne, c'est une impression rapide et profonde, qui
-s'exprimerait bien plutôt par des actions silencieuses et passionnées
-que par un ingénieux langage. En général, notre littérature
-exprime peu notre caractère et nos m&oelig;urs. Nous
-sommes une nation beaucoup trop modeste, je dirai presque
-trop humble, pour oser avoir des tragédies à nous, composées
-avec notre histoire, ou du moins caractérisées d'après nos
-propres sentiments.</p>
-
-<p>«Alfieri, par un hasard singulier, était, pour ainsi dire,
-transplanté de l'antiquité dans les temps modernes; il était
-né pour agir, et il n'a pu qu'écrire: son style et ses tragédies
-se ressentent de cette contrainte. Il a voulu marcher par la
-littérature à un but politique: ce but était le plus noble de
-tous sans doute; mais n'importe, rien ne dénature les ouvrages
-d'imagination comme d'en avoir un. Alfieri, impatienté
-de vivre au milieu d'une nation où l'on rencontrait des savants
-très-érudits et quelques hommes très-éclairés, mais dont les
-littérateurs et les lecteurs ne s'intéressaient pour la plupart à
-rien de sérieux, et se plaisaient uniquement dans les contes,
-dans les nouvelles, dans les madrigaux; Alfieri, dis-je, a voulu
-donner à ses tragédies le caractère le plus austère. Il en a
-retranché les confidents, les coups de théâtre, tout, hors
-l'intérêt du dialogue. Il semblait qu'il voulût ainsi faire faire
-pénitence aux Italiens de leur vivacité et de leur imagination
-naturelle; il a pourtant été fort admiré, parce qu'il est vraiment
-grand par son caractère et par son âme, et parce que
-les habitants de Rome surtout applaudissent aux louanges
-données aux actions et aux sentiments des anciens Romains,
-comme si cela les regardait encore. Ils sont amateurs de l'énergie
-et de l'indépendance, comme des beaux tableaux qu'ils
-possèdent dans leurs galeries. Mais il n'en est pas moins vrai
-qu'Alfieri n'a pas créé ce qu'on pourrait appeler un théâtre
-italien, c'est-à-dire des tragédies dans lesquelles on trouvât
-un mérite particulier à l'Italie. Et même il n'a pas caractérisé
-les m&oelig;urs des pays et des siècles qu'il a peints. Sa <i>Conjuration
-des Pazzi</i>, <i>Virginie</i>, <i>Philippe second</i>, sont admirables par
-l'élévation et la force des idées; mais on y voit toujours l'empreinte
-d'Alfieri, et non celle des nations et des temps qu'il
-met en scène. Bien que l'esprit français et celui d'Alfieri
-n'aient pas la moindre analogie, ils se ressemblent en ceci,
-que tous les deux font porter leurs propres couleurs à tous
-les sujets qu'ils traitent.»</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil, entendant parler de l'esprit français,
-prit la parole: «Il nous serait impossible, dit-il, de supporter
-sur la scène les inconséquences des Grecs, ni les monstruosités
-de Shakspeare; les Français ont un goût trop pur
-pour cela. Notre théâtre est le modèle de la délicatesse et de
-l'élégance; c'est là ce qui le distingue, et ce serait nous
-plonger dans la barbarie que de vouloir introduire rien d'étranger
-parmi nous.&mdash;Autant vaudrait, dit Corinne en souriant,
-élever autour de vous la grande muraille de la Chine.
-Il y a sûrement de rares beautés dans vos auteurs tragiques;
-il s'en développerait peut-être encore de nouvelles si vous
-permettiez quelquefois que l'on vous montrât sur la scène
-autre chose que des Français. Mais nous qui sommes Italiens,
-notre génie dramatique perdrait beaucoup à s'astreindre
-à des règles dont nous n'aurions pas l'honneur, et dont
-nous souffririons la contrainte. L'imagination, le caractère,
-les habitudes d'une nation doivent former son théâtre. Les
-Italiens aiment passionnément les beaux-arts, la musique, la
-peinture, et même la pantomime, enfin tout ce qui frappe les
-sens. Comment se pourrait-il donc que l'austérité d'un dialogue
-éloquent fût le seul plaisir théâtral dont ils se contentassent?
-C'est en vain qu'Alfieri, avec tout son génie, a voulu
-les y réduire; il a senti lui-même que son système était trop
-rigoureux.</p>
-
-<p>«La <i>Mérope</i> de Maffei, le <i>Saül</i> d'Alfieri, l'<i>Aristodème</i> de
-Monti, et surtout le poëme du Dante, bien que cet auteur
-n'ait point composé de tragédie, me semblent faits pour donner
-l'idée de ce que pourrait être l'art dramatique en Italie.
-Il y a dans la <i>Mérope</i> de Maffei une grande simplicité d'action,
-mais une poésie brillante, revêtue des images les plus
-heureuses; et pourquoi s'interdirait-on cette poésie dans les
-ouvrages dramatiques? La langue des vers est si magnifique
-en Italie, que l'on y aurait plus tort que partout ailleurs en
-renonçant à ses beautés. Alfieri, qui excellait, quand il le voulait,
-dans tous les genres, a fait dans son <i>Saül</i> un superbe
-usage de la poésie lyrique; et l'on pourrait y introduire heureusement
-la musique elle-même, non pas pour mêler le
-chant aux paroles, mais pour calmer les transports furieux de
-Saül par la harpe de David. Nous possédons une musique
-si délicieuse, que ce plaisir peut rendre indolent sur les
-jouissances de l'esprit. Loin donc de vouloir les séparer, il
-faudrait chercher à les réunir, non en faisant chanter les
-héros, ce qui détruit toute dignité dramatique, mais en introduisant
-ou des ch&oelig;urs, comme les anciens, ou des effets
-de musique qui se lient à la situation par des combinaisons
-naturelles, comme cela arrive si souvent dans la vie. Loin de
-diminuer sur le théâtre italien les plaisirs de l'imagination, il
-me semble qu'il faudrait, au contraire, les augmenter et les
-multiplier de toutes les manières. Le goût vif des Italiens
-pour la musique et pour les ballets à grand spectacle est un
-indice de la puissance de leur imagination et de la nécessité
-de l'intéresser toujours, même en traitant les objets sérieux,
-au lieu de les rendre encore plus sévères qu'ils ne le sont,
-comme l'a fait Alfieri.</p>
-
-<p>«La nation croit de son devoir d'applaudir à ce qui est
-austère et grave; mais elle retourne bientôt à ses goûts naturels,
-et ils pourraient être satisfaits dans la tragédie si on
-l'embellissait par le charme et la variété des différents genres
-de poésie, et par toutes les diversités théâtrales dont les
-Anglais et les Espagnols savent jouir.</p>
-
-<p>«L'<i>Aristodème</i> de Monti a quelque chose du terrible pathétique
-du Dante, et sûrement cette tragédie est, à juste
-titre, une des plus admirées. Le Dante, ce grand maître en
-tant de genres, possédait le génie tragique qui aurait produit
-le plus d'effet en Italie, si de quelque manière on pouvait
-l'adapter à la scène; car ce poëte sait peindre aux yeux ce
-qui se passe au fond de l'âme, et son imagination fait sentir
-et voir la douleur. Si le Dante avait écrit des tragédies, elles
-auraient frappé les enfants comme les hommes, la foule
-comme les esprits distingués. La littérature dramatique doit
-être populaire; elle est comme un événement public, toute la
-nation en doit juger.</p>
-
-<p>&mdash;Lorsque le Dante vivait, dit Oswald, les Italiens jouaient
-en Europe et chez eux un grand rôle politique. Peut-être vous
-est-il impossible maintenant d'avoir un théâtre tragique national.
-Pour que ce théâtre existe, il faut que de grandes circonstances
-développent dans la vie les sentiments qu'on exprime
-sur la scène. De tous les chefs-d'&oelig;uvre de la littérature,
-il n'en est point qui tienne autant qu'une tragédie à tout l'ensemble
-d'un peuple; les spectateurs y contribuent presque
-autant que les auteurs. Le génie dramatique se compose de
-l'esprit public, de l'histoire, du gouvernement, des m&oelig;urs,
-enfin de tout ce qui s'introduit chaque jour dans la pensée et
-forme l'être moral, comme l'air que l'on respire alimente la
-vie physique. Les Espagnols, avec lesquels votre climat et
-votre religion doivent vous donner des rapports, ont bien
-plus que vous cependant le génie dramatique; leurs pièces
-sont remplies de leur histoire, de leur chevalerie, de leur foi
-religieuse, et ces pièces sont originales et vivantes; mais aussi
-leurs succès en ce genre remontent-ils à l'époque de leur gloire
-historique. Comment donc pourrait-on maintenant fonder en
-Italie ce qui n'y a jamais existé, un théâtre tragique?&mdash;Il
-est malheureusement possible que vous ayez raison, milord,
-reprit Corinne; néanmoins j'espère toujours beaucoup pour
-nous de l'essor naturel des esprits en Italie, de leur émulation
-individuelle, alors même qu'aucune circonstance extérieure
-ne les favorise; mais ce qui nous manque surtout pour la tragédie,
-ce sont des acteurs. Des paroles affectées amènent nécessairement
-une déclamation fausse; mais il n'est pas de
-langue dans laquelle un grand acteur pût montrer autant de
-talent que dans la nôtre; car la mélodie des sons ajoute un
-nouveau charme à la vérité de l'accent; c'est une musique
-continuelle, qui se mêle à l'expression des sentiments sans lui
-rien ôter de sa force.&mdash;Si vous voulez, interrompit le prince
-Castel-Forte, convaincre de ce que vous dites, il faut que vous
-nous le prouviez: oui, donnez-nous l'inexprimable plaisir de
-vous voir jouer la tragédie; il faut que vous accordiez aux
-étrangers que vous en croyez dignes la rare jouissance de
-connaître un talent que vous seule possédez en Italie, ou plutôt
-que vous seule dans le monde possédez, puisque toute votre
-âme y est empreinte.»</p>
-
-<p>Corinne avait un désir secret de jouer la tragédie devant
-lord Nelvil, et de se montrer ainsi fort à son avantage; mais
-elle n'osait accepter sans son approbation, et ses regards la
-lui demandaient. Il les entendit; et comme il était tout à la
-fois touché de la timidité qui l'avait empêchée la veille d'improviser,
-et ambitieux pour elle du suffrage de M. Edgermond,
-il se joignit aux sollicitations de ses amis. Corinne alors n'hésita
-plus. «Eh bien, dit-elle en se retournant vers le prince
-Castel-Forte, nous accomplirons donc, si vous le voulez, le
-projet que j'avais formé depuis longtemps de jouer la traduction
-que j'ai faite de <i>Roméo et Juliette</i>.&mdash;<i>Roméo et Juliette</i> de
-Shakspeare! s'écria M. Edgermond: vous savez donc l'anglais?&mdash;Oui,
-répondit Corinne.&mdash;Et vous aimez Shakspeare?
-dit encore M. Edgermond.&mdash;Comme un ami, reprit-elle,
-puisqu'il connaît tous les secrets de la douleur.&mdash;Et vous
-le jouerez en italien! s'écria M. Edgermond, et je l'entendrai!
-et vous l'entendrez aussi, mon cher Nelvil! ah! que vous êtes
-heureux!» Puis, se repentant à l'instant de cette parole indiscrète,
-il rougit; et la rougeur inspirée par la délicatesse et
-la bonté peut intéresser à tous les âges. «Que nous serons
-heureux, reprit-il avec embarras, si nous assistons à un tel
-spectacle!»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Tout fut arrangé en peu de jours, les rôles distribués, et la
-soirée choisie pour la représentation, dans un palais que possédait
-une parente du prince Castel-Forte, amie de Corinne.
-Oswald avait un mélange d'inquiétude et de plaisir à l'approche
-de ce nouveau succès; il en jouissait par avance, mais
-par avance aussi il était jaloux, non de tel homme en particulier,
-mais du public, témoin des talents de celle qu'il aimait;
-il eût voulu connaître seul ce qu'elle avait d'esprit et
-de charmes; il eût voulu que Corinne, timide et réservée
-comme une Anglaise, possédât cependant pour lui seul son
-éloquence et son génie. Quelque distingué que soit un homme,
-peut-être ne jouit-il jamais sans mélange de la supériorité
-d'une femme: s'il l'aime, son c&oelig;ur s'en inquiète; s'il ne
-l'aime pas, son amour-propre s'en offense. Oswald, près de
-Corinne, était plus enivré qu'heureux, et l'admiration qu'elle
-lui inspirait augmentait son amour, sans donner à ses projets
-plus de stabilité. Il la voyait comme un phénomène admirable
-qui lui apparaissait de nouveau chaque jour; mais le ravissement
-et l'étonnement même qu'elle lui faisait éprouver semblaient
-éloigner l'espoir d'une vie tranquille et paisible. Corinne
-cependant était la femme la plus douce et la plus facile
-à vivre; on l'eût aimée pour ses qualités communes, indépendamment
-de ses qualités brillantes: mais, encore une
-fois, elle réunissait trop de talents, elle était trop remarquable
-en tout genre. Lord Nelvil, de quelque avantage qu'il
-fût doué, ne croyait pas l'égaler, et cette idée lui inspirait
-des craintes sur la durée de leur affection mutuelle. En vain
-Corinne, à force d'amour, se faisait son esclave; le maître,
-souvent inquiet de cette reine dans les fers, ne jouissait point
-en paix de son empire.</p>
-
-<p>Quelques heures avant la représentation, lord Nelvil conduisit
-Corinne dans le palais de la princesse Castel-Forte, où
-le théâtre était préparé. Il faisait un soleil admirable, et d'une
-des fenêtres de l'escalier on découvrait Rome et la campagne.
-Oswald arrêta Corinne un moment, et lui dit: «Voyez
-ce beau temps, c'est pour vous, c'est pour éclairer vos succès.&mdash;Ah!
-si cela était, reprit-elle, c'est vous qui me porteriez
-bonheur, c'est à vous que je devrais la protection du ciel.&mdash;Les
-sentiments doux et purs que cette belle nature inspire
-suffiraient-ils à votre bonheur? reprit Oswald; il y a loin
-de cet air que nous respirons, de cette rêverie que fait naître
-la campagne, à la salle bruyante qui va retentir de votre nom.&mdash;Oswald,
-lui dit Corinne, ces applaudissements, si je les obtiens,
-n'est-ce pas parce que vous les entendrez qu'ils auront
-le pouvoir de me toucher? et si je montre quelque talent, ne
-sera-ce pas mon sentiment pour vous qui me l'inspirera? La
-poésie, l'amour, la religion, tout ce qui tient à l'enthousiasme
-enfin est en harmonie avec la nature; et en regardant le ciel
-azuré, en me livrant à l'impression qu'il me cause, je comprends
-mieux les sentiments de Juliette, je suis plus digne de
-Roméo.&mdash;Oui, tu en es digne, céleste créature! s'écria lord
-Nelvil; oui, c'est une faiblesse de l'âme que cette jalousie de
-tes talents, que ce besoin de vivre seul avec toi dans l'univers.
-Va recueillir les hommages du monde, va; mais que ce
-regard d'amour, qui est plus divin encore que ton génie, ne
-soit dirigé que sur moi.» Ils se quittèrent alors, et lord Nelvil
-alla se placer dans la salle, en attendant le plaisir de voir
-paraître Corinne.</p>
-
-<p>C'est un sujet italien que Roméo et Juliette; la scène se
-passe à Vérone; on y montre encore le tombeau de ces deux
-amants; Shakspeare a écrit cette pièce avec cette imagination
-du Midi, tout à la fois si passionnée et si riante, cette
-imagination qui triomphe dans le bonheur, et passe si facilement,
-néanmoins, de ce bonheur au désespoir, et du désespoir
-à la mort. Tout y est rapide dans les impressions, et l'on sent
-cependant que ces impressions rapides seront ineffaçables.
-C'est la force de la nature, et non la frivolité du c&oelig;ur, qui,
-sous un climat énergique, hâte le développement des passions.
-Le sol n'est point léger, quoique la végétation soit prompte;
-et Shakspeare, mieux qu'aucun écrivain étranger, a saisi le
-caractère national de l'Italie, et cette fécondité d'esprit qui
-invente mille manières pour varier l'expression des mêmes
-sentiments, cette éloquence orientale qui se sert des images
-de toute la nature pour peindre ce qui se passe dans le c&oelig;ur.
-Ce n'est pas, comme dans l'Ossian, une même teinte, un même
-son, qui répond constamment à la corde la plus sensible du
-c&oelig;ur; mais les couleurs multipliées que Shakspeare emploie
-dans Roméo et Juliette ne donnent point à son style une
-froide affectation; c'est le rayon divisé, réfléchi, varié, qui
-produit ses couleurs, et l'on y sent toujours la lumière et le
-feu dont elles viennent. Il y a dans cette composition une
-sève de vie, un éclat d'expression qui caractérise et le pays
-et les habitants. La pièce de Roméo et Juliette, traduite en
-italien, semblait rentrer dans sa langue maternelle.</p>
-
-<p>La première fois que Juliette paraît, c'est à un bal où Roméo
-Montague s'est introduit, dans la maison des Capulets
-les ennemis mortels de sa famille. Corinne était revêtue d'un
-habit de fête charmant, et cependant conforme au costume
-du temps; ses cheveux étaient artistement mêlés avec des
-pierreries et des fleurs. Elle frappait d'abord comme une personne
-nouvelle; puis on reconnaissait sa voix et sa figure,
-mais sa figure divinisée, qui ne conservait plus qu'une expression
-poétique. Des applaudissements unanimes firent retentir
-la salle à son arrivée. Ses premiers regards découvrirent
-à l'instant Oswald, et s'arrêtèrent sur lui; une étincelle
-de joie, une espérance douce et vive se peignit dans sa physionomie.
-En la voyant, le c&oelig;ur battait de plaisir et de crainte;
-on sentait que tant de félicité ne pouvait pas durer sur la
-terre: était-ce pour Juliette, était-ce pour Corinne que ce
-pressentiment devait s'accomplir?</p>
-
-<p>Quand Roméo approcha d'elle pour lui adresser à demi-voix
-des vers si brillants dans l'anglais, si magnifiques dans
-la traduction italienne, sur sa grâce et sa beauté, les spectateurs,
-ravis d'être interprétés ainsi, s'unirent tous avec transport
-à Roméo; et la passion subite qui le saisit, cette passion
-allumée par le premier regard, parut à tous les yeux bien vraisemblable.
-Oswald commença dès ce moment à se troubler;
-il lui semblait que tout était prêt à se révéler, qu'on allait
-proclamer Corinne un ange parmi les femmes, l'interroger
-lui-même sur ce qu'il ressentait pour elle, la lui disputer, la
-lui ravir; je ne sais quel nuage éblouissant passa devant ses
-yeux; il craignit de ne plus voir, il craignit de s'évanouir, et
-se retira derrière une colonne pendant quelques instants. Corinne
-inquiète le cherchait avec anxiété, et prononça ce vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">Too early seen unknown, and known too late!</i></div>
-</div>
-
-<p class="noindent"><i>Ah! je l'ai vu trop tôt sans le connaître, et je l'ai connu trop
-tard!</i> avec un accent si profond, qu'Oswald tressaillit en l'entendant,
-parce qu'il lui sembla que Corinne l'appliquait à leur
-situation personnelle.</p>
-<p>Il ne pouvait se lasser d'admirer la grâce de ses gestes, la
-dignité de ses mouvements, une physionomie qui peignait ce
-que la parole ne pouvait dire, et découvrait ces mystères du
-c&oelig;ur qu'on n'a jamais exprimés, et qui pourtant disposent de
-la vie. L'accent, le regard, les moindres signes d'un acteur
-vraiment ému, vraiment inspiré, sont une révélation continuelle
-du c&oelig;ur humain; et l'idéal des beaux-arts se mêle toujours
-à ces révélations de la nature. L'harmonie des vers, le
-charme des attitudes, prêtent à la passion ce qui lui manque
-souvent dans la réalité, la dignité et la grâce. Ainsi tous les
-sentiments du c&oelig;ur et tous les mouvements de l'âme passent
-à travers l'imagination, sans rien perdre de leur vérité.</p>
-
-<p>Au second acte, Juliette paraît sur le balcon de son jardin
-pour s'entretenir avec Roméo. De toute la parure de Corinne,
-il ne lui restait plus que les fleurs, et, bientôt après, les fleurs
-aussi devaient disparaître; le théâtre, à demi éclairé, pour représenter
-la nuit, répandait sur le visage de Corinne une lumière
-plus douce et plus touchante. Le son de sa voix était
-encore plus harmonieux que dans l'éclat d'une fête. Sa main
-levée vers les étoiles semblait invoquer les seuls témoins dignes
-de l'entendre; et quand elle répétait <i>Roméo! Roméo!</i> bien
-qu'Oswald fût certain que c'était à lui qu'elle pensait, il se
-sentait jaloux des accents délicieux qui faisaient retentir un
-autre nom dans les airs. Oswald se trouvait placé en face du
-balcon; et celui qui jouait Roméo étant un peu caché par l'obscurité,
-tous les regards de Corinne purent tomber sur Oswald
-lorsqu'elle dit ces vers ravissants</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">In truth, fair Montague, I am too fond,</i></div>
-<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">And therefore thou may'st think my haviour light:</i></div>
-<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">But trust me, gentleman, I'll prove more true,</i></div>
-<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">Than those that have more cunning to be strange.</i></div>
-<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</i></div>
-<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</i></div>
-<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">. . . . . . . . . therefore pardon me.</i></div>
-</div>
-
-<p>«Il est vrai, beau Montague, je me suis montrée trop passionnée,
-et tu pourrais penser que ma conduite a été légère:
-mais crois-moi, noble Roméo, tu me trouveras plus fidèle
-que celles qui ont plus d'art pour cacher ce qu'elles éprouvent;
-ainsi donc pardonne-moi.»</p>
-
-<p>A ce mot: pardonne-moi! pardonne-moi d'aimer! pardonne-moi
-de te l'avoir laissé connaître! il y avait dans le regard
-de Corinne une prière si tendre! tant de respect pour
-son amant, tant d'orgueil de son choix, lorsqu'elle disait:
-Noble Roméo! beau Montague! qu'Oswald se sentit aussi
-fier qu'il était heureux. Il releva sa tête que l'attendrissement
-avait fait pencher, et se crut le roi du monde, puisqu'il
-régnait sur un c&oelig;ur qui renfermait tous les trésors de la vie.</p>
-
-<p>Corinne, en apercevant l'effet qu'elle produisait sur Oswald,
-s'anima de plus en plus par cette émotion du c&oelig;ur qui seule
-produit des miracles; et quand, à l'approche du jour, Juliette
-croit entendre le chant de l'alouette, signal du départ de
-Roméo, les accents de Corinne avaient un charme surnaturel:
-ils peignaient l'amour, et cependant on y sentait un mystère
-religieux, quelques souvenirs du ciel, un présage de retour
-vers lui, une douleur toute céleste, telle que celle d'une âme
-exilée sur la terre, et que sa divine patrie va bientôt rappeler.
-Ah! qu'elle était heureuse, Corinne, le jour où elle représentait
-ainsi devant l'ami de son choix un noble rôle dans
-une belle tragédie! que d'années, combien de vies seraient
-ternes auprès d'un tel jour!</p>
-
-<p>Si lord Nelvil avait pu jouer avec Corinne le rôle de Roméo,
-le plaisir qu'elle goûtait n'eût pas été si complet. Elle aurait
-désiré d'écarter les vers des plus grands poëtes, pour parler
-elle-même selon son c&oelig;ur: peut-être même qu'un sentiment
-invincible de timidité eût entraîné son talent; elle n'eût pas
-osé regarder Oswald, de peur de se trahir; enfin, la vérité
-portée jusqu'à ce point aurait détruit le prestige de l'art:
-mais qu'il était doux de savoir là celui qu'elle aimait, quand
-elle éprouvait ce mouvement d'exaltation que la poésie seule
-peut donner! quand elle ressentait tout le charme des émotions
-sans en avoir le trouble ni le déchirement réel! quand
-les affections qu'elle exprimait n'avaient à la fois rien de personnel
-ni d'abstrait, et qu'elle semblait dire à lord Nelvil:
-«Voyez-vous comme je suis capable d'aimer!»</p>
-
-<p>Il est impossible que, dans sa propre situation, on puisse
-être contente de soi, la passion et la timidité tour à tour entraînent
-ou retiennent, inspirent trop d'amertume ou trop de
-soumission: mais se montrer parfaite, sans qu'il y ait de
-l'affectation; unir le calme à la sensibilité quand trop souvent
-elle l'ôte; enfin, exister pour un moment dans les plus
-doux rêves du c&oelig;ur, telle était la jouissance pure de Corinne
-en jouant la tragédie. Elle joignait à ce plaisir celui de tous
-les succès, de tous les applaudissements qu'elle obtenait, et
-son regard les mettait aux pieds d'Oswald, aux pieds de
-l'objet dont le suffrage valait à lui seul plus que la gloire.
-Ah! du moins un moment, Corinne sentit le bonheur; un
-moment elle connut, au prix de son repos, ces délices de
-l'âme, que jusqu'alors elle avait souhaitées vainement, et
-qu'elle devait regretter toujours.</p>
-
-<p>Juliette, au troisième acte, devient secrètement l'épouse de
-Roméo. Dans le quatrième, ses parents voulant la forcer à en
-épouser un autre, elle se décide à prendre le breuvage
-assoupissant qu'elle tient de la main d'un moine, et qui doit
-lui donner l'apparence de la mort. Tous les mouvements de
-Corinne, sa démarche agitée, ses accents altérés, ses regards,
-tantôt vifs, tantôt abattus, peignaient le cruel combat de la
-crainte et de l'amour, les images terribles qui la poursuivaient,
-à l'idée de se voir transporter vivante dans les tombeaux
-de ses ancêtres, et cependant l'enthousiasme de passion
-qui faisait triompher une âme si jeune d'un effroi si naturel.
-Oswald sentait comme un besoin irrésistible de voler à son
-secours. Une fois elle leva les yeux vers le ciel, avec une ardeur
-qui exprimait profondément ce besoin de la protection
-divine dont jamais un être humain n'a pu s'affranchir. Une
-autre fois lord Nelvil crut voir qu'elle étendait les bras vers
-lui, comme pour l'appeler à son aide, et il se leva dans un
-transport insensé, puis se rassit, ramené à lui-même par les
-regards surpris de ceux qui l'environnaient; mais son
-émotion devenait si forte, qu'elle ne pouvait plus se cacher.</p>
-
-<p>Au cinquième acte, Roméo, qui croit Juliette sans vie, la
-soulève du tombeau avant son réveil, et la presse contre son
-c&oelig;ur ainsi évanouie. Corinne était vêtue de blanc, ses cheveux
-noirs tout épars, sa tête penchée sur Roméo avec une
-grâce et cependant avec une vérité de mort si touchante et si
-sombre, qu'Oswald se sentit ébranlé tout à la fois par les impressions
-les plus opposées. Il ne pouvait supporter de voir
-Corinne dans les bras d'un autre; il frémissait en contemplant
-l'image de celle qu'il aimait ainsi privée de vie; enfin il
-éprouvait, comme Roméo, ce mélange cruel de désespoir et
-d'amour, de mort et de volupté, qui fait de cette scène la
-plus déchirante du théâtre. Enfin, quand Juliette se réveille
-de ce tombeau, au pied duquel son amant vient de s'immoler,
-et que ses premiers mots, dans son cercueil, sous ces
-voûtes funèbres, ne sont point inspirés par l'effroi qu'elles
-devaient causer, lorsqu'elle s'écrie:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">Where is my lord? where is my Romeo?</i></div>
-</div>
-
-<p class="noindent">«<i>Où est mon époux? où est mon Roméo?</i>» lord Nelvil répondit
-à ces cris par des gémissements, et ne revint à lui
-que lorsqu'il fut entraîné par M. Edgermond hors de la salle.</p>
-<p>La pièce finie, Corinne s'était trouvée mal d'émotion et de
-fatigue. Oswald entra le premier dans sa chambre, et la vit
-seule avec ses femmes, encore revêtue du costume de Juliette,
-et, comme elle, presque évanouie entre leurs bras.
-Dans l'excès de son trouble, il ne savait pas distinguer si
-c'était la vérité ou la fiction; et se jetant aux pieds de Corinne,
-il lui dit en anglais ces paroles de Roméo:</p>
-
-<p>«O mes yeux, regardez-la pour la dernière fois! ô mes
-bras, serrez-la pour la dernière fois contre mon c&oelig;ur!»</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">Eyes, look your last! arms, take your last embrace!</i></div>
-</div>
-
-<p>Corinne, encore égarée, s'écria: «Grand Dieu! que dites-vous?
-Voudriez-vous me quitter? le voudriez-vous?&mdash;Non,
-non, interrompit Oswald; non, je le jure&hellip;» A l'instant,
-la foule des amis et des admirateurs de Corinne força sa
-porte pour la voir; elle regardait Oswald, attendant avec
-anxiété ce qu'il allait dire; mais ils ne purent se parler de
-toute la soirée, on ne les laissa pas seuls un instant.</p>
-
-<p>Jamais tragédie n'avait produit un tel effet en Italie. Les
-Romains exaltaient avec transport et la traduction, et la
-pièce, et l'actrice. Ils disaient que c'était là véritablement la
-tragédie qui convenait aux Italiens, peignait leurs m&oelig;urs,
-ranimait leur âme en captivant leur imagination, et faisait
-valoir leur belle langue, par un style tour à tour éloquent et
-lyrique, inspiré et naturel. Corinne recevait tous ces éloges
-avec un air de douceur et de bienveillance; mais son âme
-était restée suspendue à ce mot <i>Je jure&hellip;</i> qu'Oswald avait
-prononcé, et dont l'arrivée du monde avait interrompu la
-suite; ce mot pouvait en effet contenir le secret de sa destinée.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l8">LIVRE HUITIÈME<br />
-LES STATUES ET LES TOMBEAUX</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Après la journée qui venait de se passer, Oswald ne put
-fermer l'&oelig;il de la nuit. Il n'avait jamais été plus près de tout
-sacrifier à Corinne. Il ne voulait pas même lui demander son
-secret, ou du moins il voulait prendre, avant de le savoir,
-l'engagement solennel de lui consacrer sa vie. L'incertitude
-semblait, pendant quelques heures, entièrement écartée de
-son esprit; et il se plaisait à composer dans sa tête la lettre
-qu'il écrirait le lendemain, et qui déciderait de son sort. Mais
-cette confiance dans le bonheur, ce repos dans la résolution,
-ne fut pas de longue durée. Bientôt ses pensées le ramenèrent
-vers le passé: il se souvint qu'il avait aimé, bien moins, il
-est vrai, qu'il n'aimait Corinne, et l'objet de son premier
-choix ne pouvait lui être comparé; mais enfin c'était ce sentiment
-qui l'avait entraîné à des actions irréfléchies, à des
-actions qui avaient déchiré le c&oelig;ur de son père. «Ah! qui
-sait, s'écria-t-il, qui sait s'il ne craindrait pas également aujourd'hui
-que son fils n'oubliât sa patrie et ses devoirs envers
-elle?</p>
-
-<p>«O toi! dit-il en s'adressant au portrait de son père; toi,
-le meilleur ami que j'aurai jamais sur la terre, je ne peux
-plus entendre ta voix; mais apprends-moi par ce regard
-muet, si puissant encore sur mon âme, apprends-moi ce que
-je dois faire pour te donner dans le ciel quelque contentement
-de ton fils. Et cependant n'oublie pas ce besoin de bonheur
-qui consume les mortels; sois indulgent dans ta demeure
-céleste, comme tu l'étais sur la terre. J'en deviendrai
-meilleur, si je suis heureux quelque temps, si je vis avec cette
-créature angélique, si j'ai l'honneur de protéger, de sauver
-une telle femme.&mdash;La sauver? reprit-il tout à coup; et de
-quoi? d'une vie qui lui plaît, d'une vie d'hommages, de succès,
-d'indépendance!» Cette réflexion, qui venait de lui,
-l'effraya lui-même comme une inspiration de son père.</p>
-
-<p>Dans les combats de sentiment, qui n'a pas souvent éprouvé
-je ne sais quelle superstition secrète qui nous fait prendre ce
-que nous pensons pour un présage, et ce que nous souffrons
-pour un avertissement du ciel? Ah! quelle lutte se passe dans
-les âmes susceptibles et de passion et de conscience!</p>
-
-<p>Oswald se promenait dans sa chambre avec une agitation
-cruelle, s'arrêtant quelquefois pour regarder la lune d'Italie,
-si douce et si belle. L'aspect de la nature enseigne la résignation,
-mais ne peut rien sur l'incertitude. Le jour vint pendant
-qu'il était dans cet état; et quand le comte d'Erfeuil et
-M. Edgermond entrèrent chez lui, ils s'inquiétèrent de sa
-santé, tant les anxiétés de la nuit l'avaient changé! Le comte
-d'Erfeuil rompit le premier le silence qui s'était établi entre
-eux trois: «Il faut convenir, dit-il, que le spectacle d'hier
-était charmant. Corinne est admirable. Je perdais la moitié
-de ses paroles, mais je devinais tout par ses accents et par sa
-physionomie. Quel dommage que ce soit une personne riche
-qui ait un tel talent! car, si elle était pauvre, libre comme
-elle l'est, elle pourrait monter sur le théâtre, et ce serait la
-gloire de l'Italie qu'une actrice comme elle.»</p>
-
-<p>Oswald ressentit une impression pénible par ce discours, et
-ne savait néanmoins de quelle manière la témoigner; car le
-comte d'Erfeuil avait cela de particulier, que l'on ne pouvait
-pas légitimement se fâcher de ce qu'il disait, lors même qu'on
-en recevait une impression désagréable. Il n'y a que les âmes
-sensibles qui sachent se ménager réciproquement: l'amour-propre,
-si susceptible pour lui-même, ne devine presque jamais
-la susceptibilité des autres.</p>
-
-<p>M. Edgermond loua Corinne dans les termes les plus convenables
-et les plus flatteurs. Oswald lui répondit en anglais,
-afin de soustraire la conversation sur Corinne aux éloges déplaisants
-du comte d'Erfeuil. «Je suis de trop, ce me semble,
-dit alors le comte d'Erfeuil; je m'en vais chez Corinne; elle
-sera bien aise d'entendre mes observations sur son jeu d'hier
-au soir. J'ai quelques conseils à lui donner, qui portent sur
-des détails; mais les détails font beaucoup à l'ensemble; et
-c'est vraiment une femme si étonnante, qu'il ne faut rien négliger
-pour lui faire atteindre la perfection. Et puis, dit-il en
-se penchant vers l'oreille de lord Nelvil, je veux l'encourager
-à jouer plus souvent la tragédie: c'est un moyen sûr pour se
-faire épouser par quelque étranger de distinction qui passera
-par ici. Vous et moi, mon cher Oswald, nous ne donnerons
-pas dans cette idée, nous sommes trop accoutumés aux femmes
-charmantes pour qu'elles nous fassent faire une sottise;
-mais un prince allemand, un grand d'Espagne, qui sait?» A
-ces mots, Oswald se leva hors de lui-même, et l'on ne peut
-savoir ce qu'il en serait arrivé, si le comte d'Erfeuil avait
-aperçu son mouvement; mais il avait été si satisfait de sa dernière
-réflexion, qu'il s'en était allé là-dessus, légèrement et
-sur la pointe du pied, ne se doutant pas qu'il avait offensé
-lord Nelvil: s'il l'avait su, bien qu'il l'aimât autant qu'il pouvait
-aimer, il serait sûrement resté. La valeur brillante du
-comte d'Erfeuil contribuait, plus encore que son amour-propre,
-à lui faire illusion sur ses défauts. Comme il avait
-beaucoup de délicatesse dans tout ce qui tenait à l'honneur,
-il n'imaginait pas qu'il pût en manquer dans ce qui avait
-rapport à la sensibilité; et se croyant, avec raison, aimable
-et brave, il s'applaudissait de son lot, et ne soupçonnait rien
-de plus profond dans la vie.</p>
-
-<p>Aucun des sentiments qui agitaient Oswald n'avait échappé
-à M. Edgermond; et quand le comte d'Erfeuil fut sorti, il lui
-dit: «Mon cher Oswald, je pars, je vais à Naples.&mdash;Et
-pourquoi sitôt? répondit lord Nelvil.&mdash;Parce qu'il ne fait
-pas bon ici pour moi, continua M. Edgermond. J'ai cinquante
-ans, et cependant je ne suis pas sûr que je ne devinsse fou
-de Corinne.&mdash;Et si vous le deveniez, interrompit Oswald,
-que vous en arriverait-il?&mdash;Une telle femme n'est pas faite
-pour vivre dans le pays de Galles, reprit M. Edgermond:
-croyez-moi, mon cher Oswald, il n'y a que les Anglaises pour
-l'Angleterre. Il ne m'appartient pas de vous donner des conseils,
-et je n'ai pas besoin de vous assurer que je ne dirai
-pas un mot de ce que j'ai vu; mais, tout aimable qu'est Corinne,
-je pense comme Thomas Walpole: <i>que fait-on de cela
-à la maison</i>? Et <i>la maison</i> est tout chez nous, vous le savez,
-tout pour les femmes du moins. Vous représentez-vous votre
-belle Italienne restant seule pendant que vous chasserez, ou
-que vous irez au parlement, et vous quittant au dessert pour
-aller préparer le thé quand vous sortirez de table? Cher Oswald,
-nos femmes ont des vertus domestiques que vous ne
-trouverez nulle part. Les hommes en Italie n'ont rien à faire
-qu'à plaire aux femmes; ainsi, plus elles sont aimables, et
-mieux c'est. Mais chez nous, où les hommes ont une carrière
-active, il faut que les femmes soient dans l'ombre, et ce serait
-bien dommage d'y mettre Corinne; je la voudrais sur le trône
-de l'Angleterre, mais non pas sous mon humble toit. Milord,
-j'ai connu votre mère, que votre respectable père a tant regrettée:
-c'était une personne tout à fait semblable à ma jeune
-cousine; et c'est comme cela que je voudrais une femme, si
-j'étais encore dans l'âge de choisir et d'être aimé. Adieu, mon
-cher ami; ne me sachez pas mauvais gré de ce que je viens
-de vous dire, car personne n'est plus que moi l'admirateur de
-Corinne, et peut-être qu'à votre âge je ne serais pas capable
-de renoncer à l'espérance de lui plaire.» En achevant ces
-mots, il prit la main de lord Nelvil, la serra cordialement, et
-s'en alla, sans qu'Oswald lui répondît un seul mot. Mais
-M. Edgermond comprit la cause de son silence; et, satisfait
-du serrement de main d'Oswald qui avait répondu au sien, il
-partit, impatient lui-même de finir une conversation qui lui
-coûtait.</p>
-
-<p>De tout ce qu'il avait dit, un seul mot avait frappé au c&oelig;ur
-Oswald: c'était le souvenir de sa mère et de l'attachement
-profond que son père avait eu pour elle. Il l'avait perdue
-lorsqu'il n'avait encore que quatorze ans, mais il se rappelait
-avec un profond respect et ses vertus et le caractère timide
-et réservé de ses vertus. «Insensé que je suis! s'écria-t-il
-quand il fut seul, je veux savoir quelle est l'épouse que mon
-père me destinait: et ne le sais-je pas, puisque je puis me
-retracer l'image de ma mère, qu'il a tant aimée? Que veux-je
-donc de plus? et pourquoi me tromper moi-même en faisant
-semblant d'ignorer ce qu'il penserait à présent si je pouvais
-le consulter encore?» Il était cependant affreux pour Oswald
-de retourner chez Corinne, après ce qui s'était passé la veille,
-sans lui rien dire qui confirmât les sentiments qu'il lui avait
-témoignés. Son agitation, sa peine devint si forte, qu'elle
-lui rendit un accident dont il se croyait guéri: le vaisseau
-cicatrisé dans sa poitrine se rouvrit. Pendant que ses gens
-effrayés appelaient du secours de toutes parts, il souhaitait en
-secret que la fin de sa vie terminât ses chagrins. «Si je pouvais
-mourir, se disait-il, après avoir revu Corinne, après
-qu'elle m'aurait appelé son Roméo!» Et des larmes s'échappèrent
-de ses yeux: c'étaient les premières, depuis la mort
-de son père, qu'une autre douleur lui arrachât.</p>
-
-<p>Il écrivit à Corinne l'accident qui le retenait chez lui, et
-quelques mots mélancoliques terminaient sa lettre. Corinne
-avait commencé ce jour même avec des pressentiments bien
-trompeurs: elle jouissait de l'impression qu'elle avait produite
-sur Oswald; et, se croyant aimée, elle était heureuse,
-car elle ne savait pas bien clairement d'ailleurs ce qu'elle désirait.
-Mille circonstances faisaient que l'idée d'épouser lord
-Nelvil était pour elle mêlée de beaucoup de crainte; et comme
-c'était une personne plus passionnée que prévoyante, dominée
-par le présent, mais s'occupant peu de l'avenir, ce jour qui
-devait lui coûter tant de peines s'était levé pour elle comme
-le jour le plus pur et le plus serein de sa vie.</p>
-
-<p>Eu recevant le billet d'Oswald, un trouble cruel s'empara
-de son âme: elle le crut dans un grand danger, et partit à
-l'instant à pied, traversant le <i>Corso</i> à l'heure où toute la ville
-s'y promène, et entrant dans la maison d'Oswald à la vue
-de presque toute la société de Rome. Elle ne s'était pas
-donné le temps de réfléchir; et sa course avait été si rapide,
-qu'en arrivant dans la chambre d'Oswald, elle ne pouvait plus
-respirer ni prononcer un seul mot. Lord Nelvil comprit tout
-ce qu'elle venait de hasarder pour le voir; et, s'exagérant les
-conséquences de cette action, qui, en Angleterre, aurait entièrement
-perdu de réputation une femme, et à plus forte raison
-une femme non mariée, il se sentit saisi par la générosité,
-l'amour et la reconnaissance; et, se levant, tout faible qu'il
-était, il serra Corinne contre son c&oelig;ur, et s'écria: «Chère
-amie, non, je ne t'abandonnerai pas, quand ton sentiment
-pour moi te compromet! quand je dois réparer&hellip;» Corinne
-comprit sa pensée; et, l'interrompant aussitôt, en se dégageant
-doucement de ses bras, elle lui dit, après s'être informée
-de son état, qui s'était amélioré: «Vous vous trompez,
-milord; je ne fais rien, en venant vous voir, que la plupart
-des femmes de Rome n'eussent fait à ma place. Je vous ai su
-malade, vous êtes étranger ici, vous n'y connaissez que moi,
-c'est à moi de vous soigner. Les convenances établies sont
-très-respectables quand il ne faut leur sacrifier que soi; mais
-ne doivent-elles pas céder aux sentiments vrais et profonds
-que fait naître le danger ou la douleur d'un ami? Quel serait
-donc le sort d'une femme si ces mêmes convenances sociales,
-en permettant d'aimer, défendaient seulement le mouvement
-irrésistible qui fait voler au secours de ce qu'on aime? Mais,
-je vous le répète, milord, ne craignez point qu'en venant ici
-je me sois compromise. J'ai, par mon âge et mes talents, à
-Rome, la liberté d'une femme mariée. Je ne cache point à
-mes amis que je suis venue chez vous, je ne sais s'ils me
-blâment de vous aimer, mais sûrement ils ne me blâmeront
-pas d'être dévouée à vous, quand je vous aime.»</p>
-
-<p>En entendant ces paroles si naturelles et si sincères, Oswald
-éprouva un mélange confus d'impressions diverses; il était
-touché par la délicatesse de la réponse de Corinne, mais il
-était presque fâché que ce qu'il avait pensé d'abord ne fût
-pas vrai; il aurait souhaité qu'elle eût commis pour lui une
-grande faute selon le monde, afin que cette faute même, lui
-faisant un devoir de l'épouser, terminât ses incertitudes. Il
-pensait avec humeur à cette liberté des m&oelig;urs d'Italie, qui
-prolongeait son anxiété, en lui laissant beaucoup de bonheur,
-sans lui imposer aucun lien. Il eût voulu que l'honneur lui
-commandât ce qu'il désirait. Ces pensées pénibles lui causèrent
-de nouveau des accidents dangereux. Corinne, dans
-la plus affreuse inquiétude, sut lui prodiguer des soins pleins
-de douceur et de charme.</p>
-
-<p>Vers le soir, Oswald paraissait plus oppressé; et Corinne,
-à genoux auprès de son lit, soutenait sa tête entre ses bras,
-quoiqu'elle fût elle-même bien plus émue que lui. Il la regardait
-souvent avec une impression de bonheur à travers ses
-souffrances. «Corinne, lui dit-il à voix basse, lisez-moi dans
-ce recueil, où sont écrites les pensées de mon père, ses réflexions
-sur la mort. Ne pensez pas, dit-il en voyant l'effroi
-de Corinne, que je m'en croie menacé; mais jamais je ne suis
-malade sans relire ses consolations, qu'il me semble encore
-entendre de sa bouche; et puis je veux, chère amie, vous
-faire ainsi connaître quel homme était mon père; vous comprendrez
-mieux et ma douleur et son empire sur moi, et tout
-ce que je veux vous confier un jour.» Corinne prit ce recueil,
-dont Oswald ne se séparait jamais, et d'une voix tremblante
-elle en lut quelques pages:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Justes, aimés du Seigneur, vous parlerez de la mort sans
-crainte, car elle ne sera pour vous qu'un changement d'habitation;
-et celle que vous quitterez est peut-être la moindre
-de toutes. O mondes innombrables, qui remplissez à
-nos yeux l'infini de l'espace! communautés inconnues des
-créatures de Dieu, communautés de ses enfants, éparses
-dans le firmament et rangées sous ses voûtes! que nos
-louanges se joignent aux vôtres: nous ignorons votre condition;
-nous ignorons votre première, votre seconde, votre
-dernière part aux générosités de l'Être suprême; mais en
-parlant de la mort et de la vie, du temps passé, du temps à
-venir, nous atteignons, nous touchons aux intérêts de tous
-les êtres intelligents et sensibles, n'importent les lieux et
-les distances qui les séparent. Familles des peuples, familles
-des nations, assemblages des mondes, vous dites avec nous:
-Gloire au maître des cieux, au roi de la nature, au Dieu de
-l'univers! gloire, hommage à celui qui peut, à sa volonté,
-transformer la stérilité en abondance, l'ombre en réalité,
-et la mort elle-même en éternelle vie!</p>
-
-<p>«Ah! sans doute, la fin du juste est la mort désirable;
-mais peu d'entre nous, peu d'entre nos anciens en ont été
-les témoins. Où est-il cet homme qui se présenterait sans
-crainte aux regards de l'Éternel? Où est-il cet homme qui
-a aimé Dieu sans distraction, qui l'a servi dès sa jeunesse,
-et qui, atteignant un âge avancé, ne trouve dans ses souvenirs
-aucun sujet d'inquiétude? Où est-il cet homme moral
-en toutes ses actions, sans jamais songer à la louange et
-aux récompenses de l'opinion? Où est-il cet homme si rare
-parmi les hommes, cet être si digne de nous servir à tous
-de modèle? Où est-il? où est-il? Ah! s'il existe au milieu
-de nous, que nos respects l'environnent; et demandez,
-vous ferez bien, demandez d'assister à sa mort, comme au
-plus beau des spectacles: armez-vous seulement de courage,
-afin de le suivre attentivement sur le lit d'épouvante
-dont il ne se relèvera point. Il le prévoit, il en est certain,
-et la sérénité règne dans ses regards, et son front semble
-environné d'une auréole céleste: il dit avec l'Apôtre: <i>Je
-sais à qui j'ai cru</i>; et cette confiance, lorsque ses forces
-s'éteignent, anime encore ses traits. Il contemple déjà sa
-nouvelle patrie; mais, sans oublier celle qu'il va quitter, il
-est à son Créateur et à son Dieu, sans rejeter loin de lui les
-sentiments qui ont charmé sa vie.</p>
-
-<p>«C'est une épouse fidèle qui, selon les lois de la nature,
-doit, entre les siens, le suivre la première: il la console, il
-essuie ses larmes, il lui donne rendez-vous dans ce séjour
-de félicité qu'il ne peut se peindre sans elle. Il lui retrace
-les jours heureux qu'ils ont parcourus ensemble, non pour
-déchirer le c&oelig;ur d'une sensible amie, mais pour accroître
-leur confiance mutuelle en la bonté céleste. Il rappelle encore
-à la compagne de sa fortune l'amour si tendre qu'il
-eut toujours pour elle, non pour animer des regrets qu'il
-voudrait adoucir, mais pour jouir de la douce idée que deux
-vies ont tenu à la même tige, et que, par leur union, elles
-deviendront peut-être une défense, une garantie de plus,
-dans cet obscur avenir, où la pitié d'un Dieu suprême est
-le dernier refuge de nos pensées. Hélas! peut-on se former
-une juste image de toutes les émotions qui pénètrent
-une âme aimante, au moment où une vaste solitude se présente
-à nos regards, au moment où les sentiments, les intérêts
-dont on a subsisté pendant le cours de ses belles années,
-vont s'évanouir pour jamais? Ah! vous qui devez survivre
-à cet être semblable à vous, que le ciel vous avait donné
-pour soutien, à cet être qui était tout pour vous, et dont
-les regards vous disent un effrayant adieu, vous ne refuserez
-pas de placer votre main sur un c&oelig;ur défaillant, afin
-qu'une dernière palpitation vous parle encore, lorsque tout
-autre langage n'existera plus. Eh! vous blâmerions-nous,
-amis fidèles, si vous aviez désiré que vos cendres se confondissent,
-que vos dépouilles mortelles fussent réunies dans
-le même asile? Dieu de bonté, réveillez-les ensemble; ou
-si l'un des deux seulement a mérité cette faveur, si l'un
-des deux seulement doit être du nombre des élus, que
-l'autre en apprenne la nouvelle; que l'autre aperçoive la
-lumière des anges, au moment où le sort des heureux sera
-proclamé, afin qu'il ait encore un moment de joie avant de
-retomber dans la nuit éternelle.</p>
-
-<p>«Ah! nous nous égarons peut-être lorsque nous essayons
-de décrire les derniers jours de l'homme sensible, de
-l'homme qui voit la mort s'avancer à grands pas, qui la
-voit prête à le séparer de tous les objets de son affection.</p>
-
-<p>«Il se ranime, et reprend un moment de force, afin que
-ses dernières paroles servent d'instruction à ses enfants. Il
-leur dit: «Ne vous effrayez point d'assister à la fin prochaine
-de votre père, de votre ancien ami. C'est par une
-loi de la nature qu'il quitte avant vous cette terre où il est
-venu le premier. Il vous montrera du courage; et pourtant
-il s'éloigne de vous avec douleur. Il eût souhaité, sans
-doute, de vous aider plus longtemps de son expérience, et
-de faire encore quelques pas avec vous à travers les périls
-dont votre jeunesse est environnée; <i>mais la vie n'a point
-de défense, quand il faut descendre au tombeau</i>. Vous irez
-seuls maintenant, seuls au milieu d'un monde d'où je vais
-disparaître. Puissiez-vous recueillir avec abondance les
-biens que la Providence y a semés! mais n'oubliez jamais
-que ce monde lui-même est une patrie passagère, et qu'une
-autre plus durable vous appelle. Nous nous reverrons peut-être;
-et quelque part, sous les regards de mon Dieu, j'offrirai
-pour vous en sacrifice et mes v&oelig;ux et mes larmes.
-Aimez la religion, qui a tant de promesses; aimez la religion,
-ce dernier trait d'alliance entre les pères et les enfants,
-entre la mort et la vie&hellip; Approchez-vous de moi!&hellip;
-que je vous aperçoive encore. Que la bénédiction d'un serviteur
-de Dieu soit sur vous&hellip;» Il meurt&hellip; O anges du
-ciel! recevez son âme, et laissez-nous sur la terre le souvenir
-de ses actions, le souvenir de ses pensées, le souvenir
-de ses espérances.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>L'émotion d'Oswald et de Corinne avait souvent interrompu
-cette lecture. Enfin ils furent forcés d'y renoncer.
-Corinne craignait pour Oswald l'abondance de ses pleurs.
-Elle était bouleversée de l'état où elle le voyait, et elle ne
-s'apercevait pas qu'elle-même était aussi troublée que lui.
-«Oui, lui dit Oswald en lui tendant la main, oui, chère amie
-de mon c&oelig;ur, tes larmes se sont confondues avec les miennes.
-Tu le pleures avec moi, cet ange tutélaire dont je sens encore
-le dernier embrassement, dont je vois encore le noble regard;
-peut-être est-ce toi qu'il a choisie pour me consoler; peut-être&hellip;&mdash;Non,
-non, s'écria Corinne, non, il ne m'en a pas crue
-digne.&mdash;Que dites-vous?» interrompit Oswald. Corinne eut
-peur d'avoir révélé ce qu'elle voulait cacher, et répéta ce qui
-venait de lui échapper, en disant seulement: «Il ne m'en
-croirait pas digne!» Ce mot changé dissipa l'inquiétude que
-le premier avait fait naître dans le c&oelig;ur d'Oswald, et il continua
-sans crainte à s'entretenir de son père avec Corinne.</p>
-
-<p>Les médecins arrivèrent et la rassurèrent un peu; mais ils
-défendirent absolument à lord Nelvil de parler, jusqu'à ce que
-le vaisseau qui s'était ouvert dans sa poitrine fût fermé. Six
-jours entiers se passèrent, pendant lesquels Corinne ne quitta
-point Oswald, et l'empêcha de prononcer un seul mot, lui imposant
-doucement silence dès qu'il voulait parler. Elle trouvait
-l'art de varier les heures par la lecture, par la musique,
-et quelquefois par une conversation dont elle faisait tous les
-frais, en cherchant à s'animer elle-même, dans le sérieux
-comme dans la plaisanterie, avec un intérêt soutenu. Toute
-cette grâce, tout ce charme voilait l'inquiétude qu'elle éprouvait
-intérieurement, et qu'il fallait dérober à lord Nelvil;
-mais elle n'en était pas distraite un seul instant. Elle s'apercevait
-presque avant Oswald lui-même de ce qu'il souffrait, et
-le courage qu'il mettait à le cacher ne trompait jamais Corinne;
-elle découvrait toujours ce qui pouvait lui faire du
-bien, et se hâtait de le soulager, en tâchant seulement de fixer
-son attention le moins qu'il était possible sur les soins qu'elle
-lui rendait. Cependant, quand Oswald pâlissait, la couleur
-abandonnait aussi les lèvres de Corinne, et ses mains tremblaient
-en lui portant du secours; mais elle s'efforçait bientôt
-de se remettre, et souriait, quoique ses yeux fussent remplis
-de larmes. Quelquefois elle pressait la main d'Oswald sur son
-c&oelig;ur, et semblait vouloir ainsi lui donner sa propre vie. Enfin
-ses soins réussirent, Oswald se guérit.</p>
-
-<p>«Corinne, lui dit-il lorsqu'elle lui permit de parler, pourquoi
-M. Edgermond, mon ami, n'a-t-il pas été témoin des
-jours que vous venez de passer auprès de moi! il aurait vu
-que vous n'êtes pas moins bonne qu'admirable; il aurait vu
-que la vie domestique se compose avec vous d'enchantements
-continuels, et que vous ne différez des autres femmes que
-pour ajouter à toutes les vertus le prestige de tous les charmes.
-Non, c'en est trop, il faut faire cesser le combat qui me
-déchire, ce combat qui vient de me mettre au bord du tombeau.
-Corinne, tu m'entendras, tu sauras tous mes secrets,
-toi qui me caches les tiens, et tu prononceras sur notre sort.&mdash;Notre
-sort, répondit Corinne, si vous sentez comme moi,
-c'est de ne pas nous quitter. Mais m'en croirez-vous, quand
-je vous dirai que, jusqu'à présent du moins, je n'ai pas osé
-souhaiter d'être votre épouse? Ce que j'éprouve est bien nouveau
-pour moi: mes idées sur la vie, mes projets pour l'avenir,
-sont tout à fait bouleversés par ce sentiment, qui me
-trouble et m'asservit chaque jour davantage. Mais je ne sais
-pas si nous pouvons, si nous devons nous unir.&mdash;Corinne,
-reprit Oswald, me mépriseriez-vous d'avoir hésité? l'attribueriez-vous
-à des considérations misérables? N'avez-vous
-pas deviné que le remords profond et douloureux qui, depuis
-près de deux ans, me poursuit et me déchire, a pu seul causer
-mes incertitudes?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai compris, reprit Corinne. Si je vous avais soupçonné
-d'un motif étranger aux affections du c&oelig;ur, vous ne
-seriez pas celui que j'aime. Mais la vie, je le sais, n'appartient
-pas tout entière à l'amour. Les habitudes, les souvenirs, les
-circonstances, créent autour de nous je ne sais quel enlacement
-que la passion même ne peut détruire. Brisé pour un
-moment, il se reformerait, et le lierre viendrait à bout du
-chêne. Mon cher Oswald, ne donnons pas à chaque époque
-de notre existence plus que cette époque ne demande. Ce qui
-m'est nécessaire dans ce moment, c'est que vous ne me quittiez
-pas. Cette terreur d'un départ qui pourrait être subit me
-poursuit sans cesse. Vous êtes étranger dans ce pays; aucun
-lien ne vous y retient. Si vous partiez, tout serait dit, il ne
-me resterait de vous que ma douleur. Cette nature, ces beaux-arts,
-cette poésie que je sens avec vous, et maintenant, hélas!
-seulement avec vous, tout deviendrait muet pour mon âme.
-Je ne me réveille qu'en tremblant; je ne sais pas, quand je
-vois ce beau jour, s'il ne me trompe point par ses rayons resplendissants,
-si vous êtes encore là, vous, l'astre de ma vie.
-Oswald, ôtez-moi cette terreur, et je ne verrai rien au delà
-de cette sécurité délicieuse.&mdash;Vous savez, répondit Oswald,
-que jamais un Anglais n'a renoncé à sa patrie, que la guerre
-peut me rappeler, que&hellip;&mdash;Ah! Dieu! s'écria Corinne, voudriez-vous
-me préparer&hellip;» Et tous ses membres tremblaient,
-comme à l'approche du plus effroyable danger. «Eh bien! s'il
-est ainsi, emmenez-moi comme épouse, comme esclave&hellip;»
-Mais tout à coup, reprenant ses esprits, elle dit: «Oswald,
-vous ne partirez jamais sans m'en prévenir; jamais, n'est-ce
-pas? Écoutez: dans aucun pays un criminel n'est conduit au
-supplice sans que quelques heures lui soient données pour recueillir
-ses pensées. Ce ne sera pas par une lettre, ce sera
-vous-même qui viendrez me le dire; vous m'avertirez, vous
-m'entendrez avant de vous éloigner de moi.&mdash;Et le pourrais-je
-alors?&hellip;&mdash;Quoi! vous hésitez à m'accorder ce que je demande!
-s'écria Corinne.&mdash;Non, répondit Oswald, je n'hésite
-pas: tu le veux, eh bien! je le jure; si ce départ est nécessaire,
-je vous en préviendrai, et ce moment décidera de votre
-vie.» Et elle sortit.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Pendant les jours qui suivirent la maladie d'Oswald, Corinne
-évita soigneusement ce qui pouvait amener une explication
-entre eux. Elle voulait rendre la vie de son ami aussi douce
-qu'il était possible, mais elle ne voulait point lui confier encore
-son histoire. Tout ce qu'elle avait remarqué dans leurs
-entretiens ne l'avait que trop convaincue de l'impression qu'il
-recevrait en apprenant et ce qu'elle était, et ce qu'elle avait
-sacrifié; et rien ne lui faisait plus de peur que cette impression
-qui pouvait le détacher d'elle.</p>
-
-<p>Revenant donc à l'aimable adresse dont elle avait coutume
-de se servir pour empêcher Oswald de se livrer à ses inquiétudes
-passionnées, elle voulut intéresser de nouveau son esprit
-et son imagination par les merveilles des beaux-arts qu'il
-n'avait point encore vues, et retarder ainsi l'instant où le sort
-devait s'éclaircir et se décider. Une telle situation serait insupportable
-dans tout autre sentiment que l'amour; mais il
-donne des heures si douces, il répand un tel charme sur chaque
-minute, que, bien qu'il ait besoin d'un avenir indéfini, il
-s'enivre du présent, et reçoit un jour comme un siècle de
-bonheur ou de peine, tant ce jour est rempli par une multitude
-d'émotions et d'idées! Ah! sans doute, c'est par l'amour
-que l'éternité peut être comprise; il confond toutes les notions
-du temps, il efface les idées de commencement et de fin; on
-croit avoir toujours aimé l'objet qu'on aime, tant il est difficile
-de concevoir qu'on ait pu vivre sans lui. Plus la séparation
-est affreuse, moins elle paraît vraisemblable; elle devient,
-comme la mort, une crainte dont on parle plus qu'on n'y
-croit, un avenir qui semble impossible, alors même qu'on le
-sait inévitable.</p>
-
-<p>Corinne, parmi ses innocentes ruses pour varier les amusements
-d'Oswald, avait encore réservé les statues et les tableaux.
-Un jour donc, lorsque lord Nelvil fut rétabli, elle lui
-proposa d'aller voir ensemble ce que la sculpture et la peinture
-offraient à Rome de plus beau. «Il est honteux, lui dit-elle
-en souriant, que vous ne connaissiez ni nos statues ni
-nos tableaux, et demain il faut commencer le tour des musées
-et des galeries.&mdash;Vous le voulez, répondit lord Nelvil,
-j'y consens. Mais en vérité, Corinne, vous n'avez pas besoin
-de ces ressources étrangères pour me fixer auprès de vous;
-c'est, au contraire, un sacrifice que je vous fais quand je détourne
-mes regards de vous pour quelque objet que ce puisse
-être.»</p>
-
-<p>Ils allèrent d'abord au musée du Vatican, ce palais des statues,
-où l'on voit la figure humaine divinisée par le paganisme,
-comme les sentiments de l'âme le sont maintenant par
-le christianisme. Corinne fit remarquer à lord Nelvil ces salles
-silencieuses, où sont rassemblées les images des dieux et des
-héros; où la plus parfaite beauté, dans un repos éternel, semble
-jouir d'elle-même. En contemplant ces traits et ces formes
-admirables, il se révèle je ne sais quel dessein de la Divinité
-sur l'homme, exprimé par la noble figure dont elle a daigné
-lui faire don. L'âme s'élève, par cette contemplation, à des
-espérances pleines d'enthousiasme et de vertu; car la beauté
-est une dans l'univers, et, sous quelque forme qu'elle se présente,
-elle excite toujours une émotion religieuse dans le
-c&oelig;ur de l'homme. Quelle poésie que ces visages, où la sublime
-expression est pour jamais fixée, où les plus grandes
-pensées sont revêtues d'une image si digne d'elle!</p>
-
-<p>Quelquefois un sculpteur ancien ne faisait qu'une statue
-dans sa vie; elle était toute son histoire. Il la perfectionnait
-chaque jour; s'il aimait, s'il était aimé, s'il recevait par la
-nature ou par les beaux-arts une impression nouvelle, il embellissait
-les traits de son héros par ses souvenirs et par ses
-affections. Il savait ainsi traduire aux regards tous les sentiments
-de son âme. La douleur de nos temps modernes, au milieu de notre
-état social si froid et si oppressif, est ce qu'il y a de plus noble
-dans l'homme; et, de nos jours, qui n'aurait pas souffert, n'aurait
-jamais senti ni pensé. Mais il y avait dans l'antiquité quelque
-chose de plus noble que la douleur: c'était le calme héroïque,
-c'était le sentiment de sa force, qui pouvait se développer au
-milieu d'institutions franches et libres. Les plus belles statues
-des Grecs n'ont presque jamais indiqué que le repos. Le Laocoon
-et la Niobé sont les seules qui peignent des douleurs
-violentes; mais c'est la vengeance du ciel qu'elles rappellent
-toutes les deux, et non les passions nées dans le c&oelig;ur humain.
-L'être moral avait une organisation si saine chez les
-anciens, l'air circulait si librement dans leur large poitrine,
-et l'ordre politique était si bien en harmonie avec les facultés,
-qu'il n'existait presque jamais, comme de notre temps,
-des âmes mal à l'aise: cet état fait découvrir beaucoup d'idées
-fines, mais ne fournit point aux arts, et particulièrement à la
-sculpture, les simples affections, les éléments primitifs des
-sentiments, qui peuvent seuls s'exprimer par le marbre
-éternel.</p>
-
-<p>A peine trouve-t-on dans leurs statues quelques traces de
-mélancolie. Une tête d'Apollon, au palais Justiniani, une
-autre d'Alexandre mourant, sont les seules où les dispositions
-de l'âme rêveuse et souffrante soient indiquées; mais elles
-appartiennent l'une et l'autre, selon toute apparence, au
-temps où la Grèce était asservie. Dès lors il n'y avait plus
-cette fierté ni cette tranquillité d'âme qui ont produit chez
-les anciens les chefs-d'&oelig;uvre de la sculpture et de la poésie
-composée dans le même esprit.</p>
-
-<p>La pensée qui n'a plus d'aliments au dehors se replie sur
-elle-même, analyse, travaille, creuse les sentiments intérieurs;
-mais elle n'a plus cette force de création qui suppose
-et le bonheur et la plénitude de forces que le bonheur seul
-peut donner. Les sarcophages, même chez les anciens, ne
-rappellent que des idées guerrières ou riantes: dans la multitude
-de ceux qui se trouvent au musée du Vatican, on voit
-des batailles, des jeux représentés en bas-reliefs sur les tombeaux.
-Le souvenir de l'activité de la vie était le plus bel
-hommage que l'on crût devoir rendre aux morts. Rien n'affaiblissait,
-rien ne diminuait les forces. L'encouragement, l'émulation,
-étaient le principe des beaux-arts comme de la politique;
-il y avait place pour toutes les vertus, comme pour
-tous les talents. Le vulgaire se glorifiait de savoir admirer;
-et le culte du génie était desservi par ceux même qui ne
-pouvaient point aspirer à ses couronnes.</p>
-
-<p>La religion grecque n'était point, comme le christianisme,
-la consolation du malheur, la richesse de la misère, l'avenir
-des mourants; elle voulait la gloire, le triomphe; elle faisait,
-pour ainsi dire, l'apothéose de l'homme. Dans ce culte périssable,
-la beauté même était un dogme religieux. Si les artistes
-étaient appelés à peindre les passions basses ou féroces, ils
-en sauvaient la honte à la figure humaine, en y joignant,
-comme dans les faunes et les centaures, quelques traits des
-animaux; et, pour donner à la beauté son plus sublime caractère,
-ils unissaient tour à tour dans les statues des hommes
-et des femmes, dans la Minerve guerrière et dans l'Apollon
-Musagète, les charmes des deux sexes, la force à la douceur,
-la douceur à la force; mélange heureux de deux qualités
-opposées, sans lequel aucune des deux ne serait parfaite.</p>
-
-<p>Corinne, en continuant ses observations, retint Oswald
-quelque temps devant des statues endormies qui sont placées
-sur les tombeaux, et montrent l'art de la sculpture sous le
-point de vue le plus agréable. Elle lui fit remarquer que
-toutes les fois que les statues sont censées représenter une
-action, le mouvement qui s'arrête produit une sorte d'étonnement
-quelquefois pénible. Mais les statues dans le sommeil,
-ou seulement dans l'attitude d'un repos complet, offrent
-une image de l'éternelle tranquillité, qui s'accorde merveilleusement
-avec l'effet général du Midi sur l'homme. Il semble
-que là les beaux-arts soient les paisibles spectateurs de la
-nature, et que le génie lui-même, qui agite l'âme dans le
-Nord, ne soit, sous un beau ciel, qu'une harmonie de plus.</p>
-
-<p>Oswald et Corinne passèrent dans la salle où sont rassemblées
-les images sculptées des animaux et des reptiles; et la
-statue de Tibère se trouve par hasard au milieu de cette
-cour. C'est sans projet qu'une telle réunion s'est faite. Ces
-marbres se sont d'eux-mêmes rangés autour de leur maître.
-Une autre salle renferme les monuments tristes et sévères des
-Égyptiens, de ce peuple chez lequel les statues ressemblent
-plus aux momies qu'aux hommes, et qui, par ses institutions
-silencieuses, roides et serviles, semble avoir, autant qu'il le
-pouvait, assimilé la vie à la mort. Les Égyptiens excellaient
-bien plus dans l'art d'imiter les animaux que les hommes;
-c'est l'empire de l'âme qui semble leur être inaccessible.</p>
-
-<p>Viennent ensuite les portiques du musée, où l'on voit à
-chaque pas un nouveau chef-d'&oelig;uvre. Des vases, des autels,
-des ornements de toute espèce entourent l'Apollon, le Laocoon,
-les Muses. C'est là qu'on apprend à sentir Homère et
-Sophocle; c'est là que se révèle à l'âme une connaissance
-de l'antiquité qui ne peut jamais s'acquérir ailleurs. C'est en
-vain que l'on se fie à la lecture de l'histoire pour comprendre
-l'esprit des peuples; ce que l'on voit excite en nous bien plus
-d'idées que ce qu'on lit, et les objets extérieurs causent une
-émotion forte qui donne à l'étude du passé l'intérêt et la vie
-qu'on trouve dans l'observation des hommes et des faits contemporains.</p>
-
-<p>Au milieu des superbes portiques, asile de tant de merveilles,
-il y a des fontaines qui coulent sans cesse, et vous
-avertissent doucement des heures qui passaient de même, il
-y a deux mille ans, quand les artistes de ces chefs-d'&oelig;uvre
-existaient encore. Mais l'impression la plus mélancolique que
-l'on éprouve au musée du Vatican, c'est en contemplant les
-débris des statues que l'on y voit rassemblés: le torse d'Hercule,
-des têtes séparés du tronc; un pied de Jupiter, qui suppose
-une statue plus grande et plus parfaite que toutes celles
-que nous connaissons. On croit voir le champ de bataille où
-le temps a lutté contre le génie, et ces membres mutilés
-attestent sa victoire et nos pertes.</p>
-
-<p>Après être sortis du Vatican, Corinne conduisit Oswald
-devant les colosses de Monte-Cavallo; ces deux statues représentent,
-dit-on, Castor et Pollux. Chacun des deux héros
-dompte d'une seule main un cheval fougueux qui se cabre.
-Ces formes colossales, cette lutte de l'homme avec les animaux,
-donne, comme tous les ouvrages des anciens, une
-admirable idée de la puissance physique de la nature humaine.
-Mais cette puissance a quelque chose de noble qui ne
-se retrouve plus dans notre ordre social, où la plupart des
-exercices du corps sont abandonnés aux gens du peuple. Ce
-n'est point la force animale de la nature humaine, si l'on
-peut s'exprimer ainsi, qui se fait remarquer dans ces chefs-d'&oelig;uvre.
-Il semble qu'il y avait une union plus intime entre
-les qualités physiques et morales chez les anciens, qui vivaient
-sans cesse au milieu de la guerre, et d'une guerre
-presque d'homme à homme. La force du corps et la générosité
-de l'âme, la dignité des traits et la fierté du caractère,
-la hauteur de la stature et l'autorité du commandement,
-étaient des idées inséparables, avant qu'une religion intellectuelle
-eût placé la puissance de l'homme dans son âme. La
-figure humaine, qui était aussi la figure des dieux, paraissait
-symbolique; et le colosse nerveux de l'Hercule, et toutes les
-figures de l'antiquité dans ce genre, ne retracent point les
-vulgaires idées de la vie commune, mais la volonté toute-puissante,
-la volonté divine, qui se montre sous l'emblème
-d'une force physique surnaturelle.</p>
-
-<p>Corinne et lord Nelvil terminèrent leur journée en allant
-voir l'atelier de Canova, du plus grand sculpteur moderne.
-Comme il était tard, ce fut aux flambeaux qu'ils se le firent
-montrer, et les statues gagnent beaucoup à cette manière
-d'être vues. Les anciens en jugeaient ainsi, puisqu'ils les
-plaçaient souvent dans leurs Thermes, où le jour ne pouvait
-pas pénétrer. A la lueur des flambeaux, l'ombre plus prononcée
-amortit la brillante uniformité du marbre, et les statues
-paraissent des figures pâles, qui ont un caractère plus
-touchant et de grâce et de vie. Il y avait chez Canova une
-admirable statue destinée pour un tombeau: elle représentait
-le génie de la douleur appuyé sur un lion, emblème de la
-force. Corinne, en contemplant ce génie, crut y trouver quelque
-ressemblance avec Oswald, et l'artiste lui-même en fut
-aussi frappé. Lord Nelvil se détourna pour ne point attirer
-ce genre d'attention; mais il dit à voix basse à son amie:
-«Corinne, j'étais condamné à cette éternelle douleur quand
-je vous ai rencontrée; mais vous avez changé ma vie; et
-quelquefois l'espoir, et toujours un trouble mêlé de charmes,
-remplit ce c&oelig;ur qui ne devait plus éprouver que des regrets.»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Les chefs-d'&oelig;uvre de la peinture étaient alors réunis à
-Rome; et sa richesse, sous ce rapport, surpassait toutes
-celles du reste du monde. Un seul point de discussion pouvait
-exister sur l'effet que produisaient ces chefs-d'&oelig;uvre. La
-nature des sujets que les grands artistes d'Italie ont choisis
-se prête-t-elle à toute la variété, à toute l'originalité de passions
-et de caractères que la peinture peut exprimer? Oswald
-et Corinne différaient d'opinion à cet égard; mais cette différence,
-comme toutes celles qui existaient entre eux, tenait à
-la diversité des nations, des climats et des religions. Corinne
-affirmait que les sujets les plus favorables à la peinture,
-c'étaient les sujets religieux. Elle disait que la sculpture était
-l'art du paganisme, comme la peinture était celui du christianisme;
-et que l'on retrouvait dans ces arts, comme dans
-la poésie, les qualités qui distinguent la littérature ancienne
-et moderne. Les tableaux de Michel-Ange, ce peintre de la
-Bible, de Raphaël, ce peintre de l'Évangile, supposent autant
-de profondeur et de sensibilité qu'on en peut trouver dans
-Shakspeare et Racine. La sculpture ne saurait présenter aux
-regards qu'une existence énergique et simple, tandis que la
-peinture indique les mystères du recueillement et de la résignation,
-et fait parler l'âme immortelle à travers de passagères
-couleurs. Corinne soutenait aussi que les faits historiques,
-ou tirés des poëmes, étaient rarement pittoresques. Il
-faudrait souvent, pour comprendre de tels tableaux, que l'on
-eût conservé l'usage des peintres du vieux temps, d'écrire les
-paroles que doivent dire les personnages sur un ruban qui
-sort de leur bouche. Mais les sujets religieux sont à l'instant
-entendus par tout le monde, et l'attention n'est point détournée
-de l'art pour deviner ce qu'il représente.</p>
-
-<p>Corinne pensait que l'expression des peintres modernes, en
-général, était souvent théâtrale; qu'elle avait l'empreinte de
-leur siècle, où l'on ne connaissait plus, comme André Mantègne,
-Pérugin et Léonard de Vinci, cette unité d'existence,
-ce naturel dans la manière d'être, qui tient encore du repos
-antique. Mais à ce repos est unie la profondeur de sentiments
-qui caractérise le christianisme. Elle admirait la composition
-sans artifice des tableaux de Raphaël, surtout dans sa première
-manière. Toutes les figures sont dirigées vers un objet
-principal, sans que l'artiste ait songé à les grouper en attitude,
-à travailler l'effet qu'elles peuvent produire. Corinne
-disait que cette bonne foi dans les arts d'imagination, comme
-dans tout le reste, est le caractère du génie, et que le calcul
-du succès est presque toujours destructeur de l'enthousiasme.
-Elle prétendait qu'il y avait de la rhétorique en peinture
-comme dans la poésie, et que tous ceux qui ne savaient pas
-caractériser cherchaient les ornements accessoires, réunissaient
-tout le prestige d'un sujet brillant aux costumes riches,
-aux attitudes remarquables; tandis qu'une simple vierge
-tenant son enfant dans ses bras, un vieillard attentif dans la
-messe de Bolsène, un homme appuyé sur son bâton dans
-l'école d'Athènes, sainte Cécile levant les yeux au ciel, produisaient,
-par l'expression seule du regard et de la physionomie,
-des impressions bien plus profondes. Ces beautés
-naturelles se découvrent chaque jour davantage; mais, au
-contraire, dans les tableaux d'effet, le premier coup d'&oelig;il est
-toujours le plus frappant.</p>
-
-<p>Corinne ajoutait à ces réflexions une observation qui les
-fortifiait encore: c'est que les sentiments religieux des
-Grecs et des Romains, la disposition de leur âme en tout
-genre ne pouvant être la nôtre, il nous est impossible de
-créer dans leur sens, d'inventer, pour ainsi dire, sur leur
-terrain. L'on peut les imiter à force d'étude; mais comment
-le génie trouverait-il tout son essor dans un travail où la
-mémoire et l'érudition sont si nécessaires? Il n'en est pas de
-même des sujets qui appartiennent à notre propre histoire
-ou à notre propre religion. Les peintres peuvent en avoir
-eux-mêmes l'inspiration personnelle; ils sentent ce qu'ils
-peignent, ils peignent ce qu'ils ont vu. La vie leur sert pour
-imaginer la vie; mais, en se transportant dans l'antiquité, il
-faut qu'ils inventent d'après les livres et les statues. Enfin,
-Corinne trouvait que les tableaux pieux faisaient à l'âme un
-bien que rien ne pouvait remplacer, et qu'ils supposaient
-dans l'artiste un saint enthousiasme qui se confond avec le
-génie, le renouvelle, le ranime, et peut seul le soutenir contre
-les dégoûts de la vie et les injustices des hommes.</p>
-
-<p>Oswald recevait, sous quelques rapports, une impression
-différente. D'abord il était presque scandalisé de voir représenter
-en peinture, comme l'a fait Michel-Ange, la figure de
-la Divinité même revêtue de traits mortels. Il croyait que la
-pensée n'osait lui donner des formes, et qu'on trouvait à peine
-au fond de son âme une idée assez intellectuelle, assez éthérée,
-pour l'élever jusqu'à l'Être suprême; et quant aux sujets
-tirés de l'Écriture sainte, il lui semblait que l'expression et
-les images dans ce genre de tableaux laissaient beaucoup à
-désirer. Il croyait, avec Corinne, que la méditation religieuse
-est le sentiment le plus intime que l'homme puisse éprouver;
-et, sous ce rapport, il est celui qui fournit aux peintres les
-plus grands mystères de la physionomie et du regard; mais
-la religion réprimant tous les mouvements du c&oelig;ur qui ne
-naissent pas immédiatement d'elle, les figures des saints et
-des martyrs ne peuvent être très-variées. Le sentiment de
-l'humilité, si noble devant le ciel, affaiblit l'énergie des passions
-terrestres, et donne nécessairement de la monotonie à
-la plupart des sujets religieux. Quand Michel-Ange, avec son
-terrible talent, a voulu peindre ces sujets, il en a presque
-altéré l'esprit, en donnant à ses prophètes une expression redoutable
-et puissante qui en a fait des Jupiters plutôt que des
-saints. Souvent aussi il se sert, comme le Dante, des images
-du paganisme, et mêle la mythologie à la religion chrétienne.
-Une des circonstances les plus admirables de l'établissement
-du christianisme, c'est l'état vulgaire des apôtres qui l'ont
-prêché, l'asservissement et la misère du peuple juif, dépositaire
-pendant longtemps des promesses qui annonçaient le
-Christ. Ce contraste entre la petitesse des moyens et la grandeur
-du résultat est très-beau moralement; mais en peinture,
-où les moyens seuls peuvent paraître, les sujets chrétiens
-doivent être moins éclatants que ceux qui sont tirés des temps
-héroïques et fabuleux. Parmi les arts, la musique seule peut
-être purement religieuse. La peinture ne saurait se contenter
-d'une expression aussi rêveuse et aussi vague que celle des
-sons. Il est vrai que l'heureuse combinaison des couleurs et du
-clair-obscur produit, si l'on peut s'exprimer ainsi, un effet
-musical dans la peinture; mais, comme elle représente la
-vie, on lui demande l'expression des passions dans toute leur
-énergie et leur diversité. Sans doute il faut choisir parmi les
-faits historiques ceux qui sont assez connus pour qu'il ne
-faille point d'étude pour les comprendre; car l'effet produit
-par les tableaux doit être immédiat et rapide, comme tous les
-plaisirs causés par les beaux-arts; mais quand les faits historiques
-sont aussi populaires que les sujets religieux, ils ont
-sur eux l'avantage de la variété des situations et des sentiments
-qu'ils retracent.</p>
-
-<p>Lord Nelvil pensait aussi qu'on devait de préférence représenter
-en tableaux les scènes de tragédie, ou les fictions poétiques
-les plus touchantes, afin que tous les plaisirs de
-l'imagination et de l'âme fussent réunis. Corinne combattit
-encore cette opinion, quelque séduisante qu'elle fût. Elle était
-convaincue que l'empiétement d'un art sur l'autre leur nuisait
-mutuellement. La sculpture perd les avantages qui lui
-sont particuliers, quand elle aspire aux groupes de la peinture;
-la peinture, quand elle veut atteindre à l'expression
-dramatique. Les arts sont bornés dans leurs moyens, quoique
-sans bornes dans leurs effets. Le génie ne cherche point à
-combattre ce qui est dans l'essence des choses; sa supériorité
-consiste, au contraire, à la deviner. «Vous, mon cher
-Oswald, dit Corinne, vous n'aimez pas les arts en eux-mêmes,
-mais seulement à cause de leurs rapports avec le
-sentiment ou l'esprit. Vous n'êtes ému que par ce qui vous
-retrace les peines du c&oelig;ur. La musique et la poésie conviennent
-à cette disposition; tandis que les arts qui parlent aux
-yeux, bien que leur signification soit idéale, ne plaisent et
-n'intéressent que lorsque notre âme est tranquille et notre
-imagination tout à fait libre. Il ne faut pas non plus, pour les
-goûter, la gaieté qu'inspire la société, mais la sérénité que
-fait naître un beau jour, un beau climat. Il faut sentir, dans
-ces arts qui représentent les objets extérieurs, l'harmonie
-universelle de la nature; et quand notre âme est troublée,
-nous n'avons plus en nous-mêmes cette harmonie: le malheur
-l'a détruite.&mdash;Je ne sais, répondit Oswald, si je ne
-cherche dans les beaux-arts que ce qui peut rappeler les souffrances
-de l'âme; mais je sais bien au moins que je ne puis
-supporter d'y trouver la représentation des douleurs physiques.
-Ma plus forte objection, continua-t-il, contre les sujets
-chrétiens en peinture, c'est le sentiment pénible que fait
-éprouver l'image du sang, des blessures, des supplices bien
-que le plus noble enthousiasme ait animé les victimes. Philoctète
-est peut-être le seul sujet tragique dans lequel les
-maux physiques puissent être admis. Mais de combien de
-circonstances poétiques ces maux cruels ne sont-ils pas entourés!
-Ce sont les flèches d'Hercule qui les ont causés; le
-fils d'Esculape doit les guérir; enfin, cette blessure se confond
-presque avec le ressentiment moral qu'elle fait naître dans
-celui qui en est atteint, et ne peut exciter aucune impression
-de dégoût. Mais la figure du possédé, dans le superbe tableau
-de la Transfiguration, par Raphaël, est une image désagréable,
-et qui n'a nullement la dignité des beaux-arts. Il faut
-qu'ils nous découvrent le charme de la douleur, comme la
-mélancolie de la prospérité; c'est l'idéal de la destinée humaine
-qu'ils doivent représenter dans chaque circonstance
-particulière. Rien ne tourmente plus l'imagination que des
-plaies sanglantes ou des convulsions nerveuses. Il est impossible
-que dans de semblables tableaux l'on ne cherche et l'on
-ne craigne pas en même temps de trouver l'exactitude de
-l'imitation. L'art qui ne consisterait que dans cette imitation,
-quel plaisir nous donnerait-il? Il est plus horrible ou moins
-beau que la nature même, dès l'instant qu'il aspire seulement
-à lui ressembler.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, milord, dit Corinne, de désirer qu'on
-écarte des sujets chrétiens les images pénibles; elles n'y sont
-pas nécessaires. Mais avouez cependant que le génie, et le
-génie de l'âme, sait triompher de tout. Voyez cette Communion
-de saint Jérôme, par le Dominiquin. Le corps du vénérable
-mourant est livide et décharné; c'est la mort qui se
-soulève: mais dans ce regard est la vie éternelle, et toutes
-les misères du monde ne sont là que pour disparaître devant
-le pur éclat d'un sentiment religieux. Cependant, cher Oswald,
-continua Corinne, bien que je ne sois pas de votre
-avis en tout, je veux vous montrer que, même en différant,
-nous avons toujours quelque analogie. J'ai essayé ce que vous
-désirez dans la galerie de tableaux que des artistes de mes
-amis m'ont composée, et dont j'ai moi-même esquissé quelques
-dessins. Vous y verrez les défauts et les avantages des
-sujets de peinture que vous aimez. Cette galerie est dans ma
-maison de campagne, à Tivoli. Le temps est assez beau pour
-la voir; voulez-vous que nous y allions demain?» Et comme
-elle attendait qu'Oswald y consentît, il lui dit: «Mon amie,
-pouvez-vous douter de ma réponse? Ai-je un autre bonheur
-dans ce monde, une autre idée que vous? Et ma vie, que j'ai
-trop affranchie peut-être de toute occupation, comme de tout
-intérêt, n'est-elle pas uniquement remplie par le bonheur de
-vous entendre et de vous voir?»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Ils partirent donc le lendemain pour Tivoli. Oswald conduisait
-lui-même les quatre chevaux qui les traînaient, et se
-plaisait dans la rapidité de leur course, rapidité qui semble
-accroître la vivacité du sentiment de l'existence; et cette
-impression est douce à côté de ce qu'on aime. Il dirigeait la
-voiture avec une attention extrême, dans la crainte que le
-moindre accident ne pût arriver à Corinne. Il avait ces soins
-protecteurs qui sont le plus doux lien de l'homme avec la
-femme. Corinne n'était point, comme la plupart des femmes,
-facilement effrayée par les dangers possibles d'une route;
-mais il lui était si doux de remarquer la sollicitude d'Oswald,
-qu'elle souhaitait presque d'avoir peur, afin d'être rassurée
-par lui.</p>
-
-<p>Ce qui donnait, comme on le verra dans la suite, un si
-grand ascendant à lord Nelvil sur le c&oelig;ur de son amie,
-c'étaient les contrastes inattendus qui prêtaient à toute sa
-manière d'être un charme particulier. Tout le monde admirait
-son esprit et la grâce de sa figure; mais il devait intéresser
-surtout une personne qui, réunissant en elle, par un
-accord singulier, la constance à la mobilité, se plaisait dans
-les impressions tout à la fois variées et fidèles. Jamais il
-n'était occupé que de Corinne; et cette occupation même
-prenait sans cesse des caractères différents: tantôt la réserve
-y dominait, tantôt l'abandon, tantôt une douceur parfaite,
-tantôt une amertume sombre, qui prouvait la profondeur des
-sentiments, mais mêlait le trouble à la confiance, et faisait
-naître sans cesse une émotion nouvelle. Oswald, intérieurement
-agité, cherchait à se contenir au dehors; et celle qui
-l'aimait, occupée à le deviner, trouvait dans ce mystère un
-intérêt continuel. On eût dit que les défauts mêmes d'Oswald
-étaient faits pour relever ses agréments. Un homme, quelque
-distingué qu'il eût été, mais dont le caractère n'eût point
-offert de contradiction ni de combats, n'aurait pas ainsi captivé
-l'imagination de Corinne. Elle avait une sorte de peur
-d'Oswald qui l'asservissait à lui; il régnait sur son âme par
-une bonne et par une mauvaise puissance, par ses qualités,
-et par l'inquiétude que ces qualités mal combinées pouvaient
-inspirer; enfin, il n'y avait pas de sécurité dans le bonheur
-que donnait lord Nelvil: et peut-être faut-il expliquer par ce
-tort même l'exaltation de la passion de Corinne; peut-être ne
-pouvait-elle aimer à ce point que celui qu'elle craignait de
-perdre. Un esprit supérieur, une sensibilité aussi ardente que
-délicate, pouvait se lasser de tout, excepté de l'homme vraiment
-extraordinaire dont l'âme constamment ébranlée ressemblait
-au ciel même, qui se montre tantôt serein, tantôt
-couvert de nuages. Oswald, toujours vrai, toujours profond
-et passionné, était néanmoins souvent prêt à renoncer à l'objet
-de sa tendresse, parce qu'une longue habitude de la peine lui
-faisait croire qu'il ne pouvait y avoir que du remords et de la
-souffrance dans les affections trop vives du c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Lord Nelvil et Corinne, dans leur course à Tivoli, passèrent
-devant les ruines du palais d'Adrien et du jardin immense
-qui l'entourait. Ce prince avait réuni dans son jardin les productions
-les plus rares, les chefs-d'&oelig;uvre les plus admirables
-des pays conquis par les Romains. On y voit encore aujourd'hui
-quelques pierres éparses qui s'appellent <i>l'Égypte, l'Inde
-et l'Asie</i>. Plus loin était la retraite où Zénobie, reine de Palmyre,
-a terminé ses jours. Elle n'a pas soutenu dans l'adversité
-la grandeur de sa destinée; elle n'a su, ni, comme un
-homme, mourir pour la gloire; ni, comme une femme, mourir
-plutôt que de trahir son ami.</p>
-
-<p>Enfin ils découvrirent Tivoli, qui fut la demeure de tant
-d'hommes célèbres, de Brutus, d'Auguste, de Mécène, de Catulle;
-mais surtout la demeure d'Horace; car ce sont ses vers
-qui ont illustré ce séjour. La maison de Corinne était bâtie
-au-dessus de la cascade bruyante du Téverone; au haut de
-la montagne, en face de son jardin, était le temple de la Sibylle.
-C'est une belle idée qu'avaient les anciens de placer
-les temples au sommet des lieux élevés. Ils dominaient sur la
-campagne, comme les idées religieuses sur toute autre pensée.
-Ils inspiraient plus d'enthousiasme pour la nature, en
-annonçant la Divinité dont elle émane, et l'éternelle reconnaissance
-des générations successives envers elle. Le paysage,
-de quelque point de vue qu'on le considérât, faisait tableau
-avec le temple, qui était là comme le centre ou l'ornement de
-tout. Les ruines répandent un singulier charme sur la campagne
-d'Italie. Elles ne rappellent pas, comme les édifices modernes,
-le travail et la présence de l'homme; elles se confondent
-avec les arbres, avec la nature; elles semblent en harmonie
-avec le torrent solitaire, image du temps qui les a
-faites ce qu'elles sont. Les plus belles contrées du monde,
-quand elles ne retracent aucun souvenir, quand elles ne portent
-l'empreinte d'aucun événement remarquable, sont dépourvues
-d'intérêt, en comparaison des pays historiques. Quel
-lieu pouvait mieux convenir à l'habitation de Corinne en
-Italie, que le séjour consacré à la Sibylle, à la mémoire d'une
-femme animée par une inspiration divine? La maison de
-Corinne était ravissante; elle était ornée avec l'élégance du
-goût moderne, et cependant le charme d'une imagination qui
-se plaît dans les beautés antiques s'y faisait sentir. L'on y
-remarquait une rare intelligence du bonheur, dans le sens le
-plus élevé de ce mot, c'est-à-dire, en le faisant consister dans
-tout ce qui ennoblit l'âme, excite la pensée et vivifie le talent.</p>
-
-<p>En se promenant avec Corinne, Oswald s'aperçut que le
-souffle du vent avait un son harmonieux, et répandait dans
-l'air des accords qui semblaient venir du balancement des
-fleurs, de l'agitation des arbres, et prêter une voix à la nature.
-Corinne lui dit que c'étaient des harpes éoliennes que le
-vent faisait résonner, et qu'elle avait placées dans quelques
-grottes du jardin, pour remplir l'atmosphère de sons aussi
-bien que de parfums. Dans cette demeure délicieuse, Oswald
-était inspiré par le sentiment le plus pur. «Écoutez, dit-il à
-Corinne, jusqu'à ce jour j'éprouvais du remords en étant heureux
-près de vous; mais, à présent, je me dis que c'est mon
-père qui vous a envoyée vers moi, pour que je ne souffre plus
-sur cette terre. C'est lui que j'avais offensé, et c'est lui cependant
-dont les prières dans le ciel ont obtenu ma grâce.
-Corinne, s'écria-t-il en se jetant à ses genoux, je suis pardonné;
-je le sens à ce calme innocent et doux qui règne dans
-mon âme. Tu peux, sans crainte, t'unir à mon sort; il n'aura
-plus rien de fatal.&mdash;Eh bien, dit Corinne, jouissons encore
-quelque temps de cette paix du c&oelig;ur qui nous est accordée.
-Ne touchons pas à la destinée; elle fait tant de peur quand
-on veut s'en mêler, quand on tâche d'obtenir plus qu'elle ne
-donne! Ah! mon ami, ne changeons rien, puisque nous sommes
-heureux.»</p>
-
-<p>Lord Nelvil fut blessé de cette réponse de Corinne. Il pensait
-qu'elle devait comprendre qu'il était prêt à lui tout dire,
-à lui tout promettre, si, dans ce moment, elle lui confiait
-son histoire; et cette manière de l'éviter encore l'offensa en
-l'affligeant; il n'aperçut pas qu'un sentiment de délicatesse
-empêchait Corinne de profiter de l'émotion d'Oswald pour le
-lier par un serment. Peut-être, d'ailleurs, est-il dans la nature
-d'un amour profond et vrai de redouter un moment
-solennel, quelque désiré qu'il soit, et de ne changer qu'en
-tremblant l'espérance contre le bonheur même. Oswald, loin
-d'en juger ainsi, se persuada que Corinne, tout en l'aimant,
-désirait de conserver son indépendance, et qu'elle éloignait
-attentivement tout ce qui pouvait amener une union indissoluble.
-Cette pensée lui fit éprouver une irritation douloureuse;
-et, prenant aussitôt un air froid et contenu, il suivit
-Corinne dans sa galerie de tableaux, sans prononcer un seul
-mot. Elle devina bien vite l'impression qu'elle avait produite
-sur lui. Mais, connaissant sa fierté, elle n'osa pas lui dire ce
-qu'elle avait remarqué; toutefois, en lui montrant ses tableaux,
-en lui parlant sur des idées générales, elle avait une
-espérance vague de l'adoucir, qui donnait à sa voix un
-charme plus touchant, alors même qu'elle ne prononçait que
-des paroles indifférentes.</p>
-
-<p>Sa galerie était composée de tableaux d'histoire, de tableaux
-sur des sujets poétiques et religieux, et de paysages.
-Il n'y en avait point qui fussent composés d'un très-grand
-nombre de figures. Ce genre présente sans doute de grandes
-difficultés, mais il donne moins de plaisir. Les beautés qu'on
-y trouve sont trop confuses ou trop détaillées. L'unité d'intérêt,
-ce principe de vie dans les arts, comme dans tout, y
-est nécessairement morcelé. Le premier des tableaux historiques
-représentait Brutus dans une méditation profonde,
-assis au pied de la statue de Rome. Dans le fond, des esclaves
-portent ses deux fils sans vie, qu'il a lui-même condamnés à
-mort, et de l'autre côté du tableau la mère et les s&oelig;urs
-s'abandonnent au désespoir: les femmes sont heureusement
-dispensées du courage qui fait sacrifier les affections du c&oelig;ur.
-La statue de Rome, placée près de Brutus, est une belle
-idée: c'est elle qui dit tout. Cependant comment pourrait-on
-savoir, sans une explication, que c'est Brutus l'ancien, qui
-vient d'envoyer ses fils au supplice? et néanmoins il est impossible
-de caractériser cet événement plus qu'il ne l'est
-dans ce tableau. L'on aperçoit dans l'éloignement Rome
-simple encore, sans édifices, sans ornements, mais bien
-grande comme patrie, puisqu'elle inspire un tel sacrifice.
-«Sans doute, dit Corinne à lord Nelvil, quand je vous ai
-nommé Brutus, toute votre âme s'est attachée à ce tableau;
-mais vous auriez pu le voir sans en deviner le sujet. Et cette
-incertitude, qui existe presque toujours dans les tableaux
-historiques, ne mêle-t-elle pas le tourment d'une énigme aux
-jouissances des beaux-arts, qui doivent être si faciles et si
-claires?</p>
-
-<p>«J'ai choisi ce sujet, parce qu'il rappelle la plus terrible
-action que l'amour de la patrie ait inspirée. Le pendant de ce
-tableau, c'est Marius épargné par le Cimbre, qui ne peut se
-résoudre à tuer ce grand homme: la figure de Marius est imposante;
-le costume du Cimbre, l'expression de sa physionomie,
-sont très-pittoresques. C'est la deuxième époque de
-Rome, lorsque les lois n'existaient plus, mais quand le génie
-exerçait encore un grand empire sur les circonstances. Vient
-ensuite celle où les talents et la gloire n'attiraient que le malheur
-et l'insulte. Le troisième tableau que voici représente
-Bélisaire portant sur ses épaules son jeune guide, mort en
-demandant l'aumône pour lui. Bélisaire aveugle et mendiant,
-est ainsi récompensé par son maître; et dans l'univers qu'il a
-conquis, il n'a plus d'autre emploi que de porter dans la
-tombe les tristes restes du pauvre enfant qui seul ne l'avait
-point abandonné. Cette figure de Bélisaire est admirable; et,
-depuis les peintres anciens, on n'en a guère fait d'aussi belles.
-L'imagination du peintre, comme celle d'un poëte, a réuni
-tous les genres de malheur, et peut-être même y en a-t-il
-trop pour la pitié; mais qui nous dit que c'est Bélisaire? Ne
-faut-il pas être fidèle à l'histoire pour la rappeler? et quand
-on y est fidèle, est-elle assez pittoresque? Après ces tableaux,
-qui représentent dans Brutus les vertus qui ressemblent au
-crime; dans Marius, la gloire, cause des malheurs; dans Bélisaire,
-les services payés par les persécutions les plus noires;
-enfin toutes les misères de la destinée humaine, que les événements
-de l'histoire racontent chacun à sa manière, j'ai
-placé deux tableaux de l'ancienne école, qui soulagent un peu
-l'âme oppressée, en rappelant la religion qui a consolé l'univers
-asservi et déchiré, la religion qui donnait une vie au
-fond du c&oelig;ur, quand tout au dehors n'était qu'oppression et
-silence. Le premier est de l'Albane; il a peint le Christ enfant
-endormi sur la croix. Voyez quelle douceur, quel calme dans
-ce visage! quelles idées pures il rappelle! comme il fait sentir
-que l'amour divin n'a rien à craindre de la douleur ni de la
-mort! Le Titien est l'auteur du second tableau: c'est Jésus-Christ
-succombant sous le fardeau de la croix. Sa mère vient
-au-devant de lui; elle se jette à genoux en l'apercevant: admirable
-respect d'une mère pour les malheurs et les vertus
-célestes de son fils! Quel regard que celui du Christ! quelle
-divine résignation, et cependant quelle souffrance! et quelle
-sympathie, par cette souffrance, avec le c&oelig;ur de l'homme!
-Voilà sans doute le plus beau de mes tableaux. C'est celui
-vers lequel je reporte sans cesse mes regards, sans pouvoir
-jamais épuiser l'émotion qu'il me cause. Viennent ensuite,
-continua Corinne, les tableaux dramatiques tirés des quatre
-grands poètes. Jugez avec moi, milord, de l'effet qu'ils produisent.
-Le premier représente Énée dans les champs Élysées,
-lorsqu'il veut s'approcher de Didon. L'ombre indignée s'éloigne,
-et s'applaudit de ne plus porter dans son sein le c&oelig;ur
-qui battrait encore d'amour à l'aspect du coupable. La couleur
-vaporeuse des ombres, et la pâle nature qui les environne,
-font contraste avec l'air de vie d'Énée et de la sibylle
-qui le conduit. Mais c'est un jeu de l'artiste que ce genre
-d'effet, et la description du poëte est nécessairement bien supérieure
-à ce que l'on peut en peindre. J'en dirai autant du
-tableau que voici: Clorinde mourante et Tancrède. Le plus
-grand-attendrissement qu'il puisse causer, c'est de rappeler
-les beaux vers du Tasse, lorsque Clorinde pardonne à son
-ennemi qui l'adore et vient de lui percer le sein. C'est nécessairement
-subordonner la peinture à la poésie que de la consacrer
-à des sujets traités par les grands poëtes; car il reste
-de leurs paroles une impression qui efface tout; et presque
-toujours les situations qu'ils ont choisies tirent leur plus
-grande force du développement des passions et de leur éloquence,
-tandis que la plupart des effets pittoresques naissent
-d'une beauté calme, d'une expression simple, d'une attitude
-noble, d'un moment de repos, enfin, digne d'être infiniment
-prolongé, sans que le regard s'en lasse jamais.</p>
-
-<p>«Votre terrible Shakspeare, milord, continua Corinne,
-fourni le sujet du troisième tableau dramatique. C'est Macbeth,
-l'invincible Macbeth, qui, prêt à combattre Macduff, dont il
-a fait périr la femme et les enfants, apprend que l'oracle des
-sorcières s'est accompli, que la forêt de Birman paraît s'avancer
-vers Dunsinane, et qu'il se bat avec un homme né depuis
-la mort de sa mère. Macbeth est vaincu par le sort, mais non
-par son adversaire. Il tient le glaive d'une main désespérée;
-il sait qu'il va mourir, mais il veut essayer si la force humaine
-ne pourrait pas triompher du destin. Certainement il y
-a dans cette tête une belle expression de désordre et de fureur,
-de trouble et d'énergie; mais à combien de beautés du poëte
-cependant ne faut-il pas renoncer! Peut-on peindre Macbeth
-précipité dans le crime par les prestiges de l'ambition, qui
-s'offrent à lui sous la forme de la sorcellerie? Comment exprimer
-la terreur qu'il éprouve, cette terreur qui se concilie
-cependant avec une bravoure intrépide? Peut-on caractériser
-le genre de superstition qui l'opprime? cette croyance sans
-dignité, cette fatalité de l'enfer qui pèse sur lui, son mépris
-de la vie, son horreur de la mort? Sans doute la physionomie
-de l'homme est le plus grand des mystères; mais cette physionomie,
-fixée dans un tableau, ne peut guère exprimer que les
-profondeurs d'un sentiment unique. Les contrastes, les luttes,
-les événements enfin appartiennent à l'art dramatique. La peinture
-peut difficilement rendre ce qui est successif: le temps
-ni le mouvement n'existent pas pour elle.</p>
-
-<p>«La Phèdre de Racine a fourni le sujet du quatrième tableau,
-dit Corinne en le montrant à lord Nelvil. Hippolyte,
-dans toute la beauté de la jeunesse et de l'innocence, repousse
-les accusations perfides de sa belle-mère; le héros Thésée
-protége encore son épouse coupable, qu'il entoure de son bras
-vainqueur. Phèdre porte sur son visage un trouble qui glace
-d'effroi; et sa nourrice, sans remords, l'encourage dans son
-crime. Hippolyte, dans ce tableau, est peut-être plus beau
-que dans Racine même; il y ressemble davantage au Méléagre
-antique, parce que nul amour pour Aricie ne dérange l'impression
-de sa noble et sauvage vertu; mais est-il possible de supposer
-que Phèdre, en présence d'Hippolyte, pût soutenir son
-mensonge, qu'elle le vît innocent et persécuté, et ne tombât
-point à ses pieds? Une femme offensée peut outrager ce qu'elle
-aime en son absence; mais quand elle le voit, il n'y a plus
-dans son c&oelig;ur que de l'amour. Le poëte n'a jamais mis en
-scène Hippolyte avec Phèdre depuis que Phèdre l'a calomnié;
-le peintre devait les réunir pour rassembler, comme il l'a fait,
-toutes les beautés des contrastes: mais n'est-ce pas une preuve
-qu'il y a toujours une telle différence entre les sujets poétiques
-et les sujets pittoresques, qu'il vaut mieux que les poëtes
-fassent des vers d'après les tableaux, que les peintres des
-tableaux d'après les poëtes? L'imagination doit toujours
-précéder la pensée: l'histoire de l'esprit humain nous le
-prouve.»</p>
-
-<p>Pendant que Corinne expliquait ainsi ses tableaux à lord
-Nelvil, elle s'était arrêtée plusieurs fois, espérant qu'il lui
-parlerait; mais son âme blessée ne se trahissait par aucun
-mot: seulement, chaque fois qu'elle exprimait une idée sensible,
-il soupirait et détournait la tête, afin qu'elle ne vît pas
-combien dans sa disposition actuelle il était facilement ému.
-Corinne, oppressée par ce silence, s'assit en couvrant son
-visage de ses mains. Lord Nelvil se promena quelque temps
-avec vivacité dans la chambre, puis il s'approcha de Corinne,
-et fut au moment de se plaindre et de se livrer à ce qu'il
-éprouvait; mais un mouvement de fierté tout à fait invincible
-dans son caractère réprima son attendrissement, et il retourna
-vers les tableaux comme s'il attendait que Corinne achevât
-de les lui montrer. Elle espérait beaucoup de l'effet du dernier
-de tous; et, faisant effort à son tour pour paraître calme,
-elle se leva et dit: «Milord, il me reste encore trois paysages
-à vous faire voir; deux font allusion à quelques idées intéressantes:
-je n'aime pas beaucoup les scènes champêtres, qui
-sont fades en peinture, comme des idylles, quand elles ne
-font aucune allusion à la Fable ou à l'histoire. Ce qui vaut le
-mieux, ce me semble, en ce genre, c'est la manière de Salvator
-Rosa, qui représente, comme vous le voyez dans ce
-tableau, un rocher, des torrents et des arbres, sans un seul
-être vivant, sans que seulement le vol d'un oiseau rappelle
-l'idée de la vie. L'absence de l'homme au milieu de la nature
-excite des réflexions profondes. Que serait cette terre ainsi
-délaissée? &OElig;uvre sans but, et cependant &oelig;uvre encore si
-belle, dont la mystérieuse impression ne s'adresserait qu'à la
-Divinité!</p>
-
-<p>«Enfin voici les deux tableaux où, selon moi, l'histoire et
-la poésie sont heureusement unies au paysage. L'un représente
-le moment où Cincinnatus est invité par les consuls à
-quitter sa charrue pour commander les armées romaines.
-C'est tout le luxe du Midi que vous verrez dans ce paysage,
-son abondante végétation, son ciel brûlant, cet air riant de
-toute la nature, qui se retrouve dans la physionomie même
-des plantes. Et cet autre tableau qui fait contraste avec
-celui-ci, c'est le fils de Caïrbar endormi sur la tombe de son
-père. Il attend depuis trois jours et trois nuits le barde qui
-doit rendre les honneurs à la mémoire des morts. Ce barde
-est aperçu dans le lointain, descendant de la montagne;
-l'ombre du père plane sur les nuages; la campagne est couverte
-de frimas; les arbres, quoique dépouillés, sont agités
-par les vents, et leurs branches mortes et leurs feuilles desséchées
-suivent encore la direction de l'orage.»</p>
-
-<p>Oswald jusqu'alors avait conservé du ressentiment contre
-ce qui s'était passé dans le jardin, mais, à l'aspect de ce tableau,
-le tombeau de son père et les montagnes d'Écosse se
-retracèrent à sa pensée, et ses yeux se remplirent de larmes,
-Corinne prit sa harpe et, devant ce tableau, elle se mit à
-chanter les romances écossaises dont les simples notes semblent
-accompagner le bruit du vent qui gémit dans les vallées.
-Elle chanta les adieux d'un guerrier en quittant sa patrie et
-sa maîtresse, et ce mot jamais (<i lang="en" xml:lang="en">no more</i>), un des plus harmonieux
-et des plus sensibles de la langue anglaise, Corinne
-le prononçait avec l'expression la plus touchante. Oswald ne
-résista point à l'émotion qui l'oppressait, et l'un et l'autre
-s'abandonnèrent sans contrainte à leurs larmes. «Ah! s'écria
-lord Nelvil, cette patrie, qui est la mienne, ne dit-elle rien à
-ton c&oelig;ur? Me suivrais-tu dans ces retraites peuplées par mes
-souvenirs? Serais-tu la digne compagne de ma vie, comme tu
-en es le charme et l'enchantement?&mdash;Je le crois, répondit
-Corinne, je le crois, puisque je vous aime.&mdash;Au nom de
-l'amour et de la pitié, ne me cachez plus rien, dit Oswald.&mdash;Vous
-le voulez, interrompit Corinne; j'y souscris. Ma promesse
-est donnée; je n'y mets qu'une condition, c'est que
-vous ne me demanderez pas de l'accomplir avant l'époque
-prochaine de nos solennités religieuses. Au moment où je
-vais décider de mon sort, l'appui du ciel ne m'est-il pas plus
-que jamais nécessaire?&mdash;Va, s'écria lord Nelvil, si ce sort
-dépend de moi, Corinne, il n'est plus douteux.&mdash;Vous le
-croyez, reprit-elle; je n'ai pas la même confiance; mais enfin,
-je vous en conjure, ayez pour ma faiblesse la condescendance
-que je désire.» Oswald soupira, sans accorder ni refuser le
-délai demandé. «Partons maintenant, dit Corinne, et retournons
-à la ville. Comment vous rien taire dans cette solitude! et
-si ce que j'ai à vous dire devait vous détacher de moi, faudrait-il
-que sitôt&hellip; Partons. Oswald, vous reviendrez ici, quoi
-qu'il arrive, mes cendres y reposeront.» Oswald, attendri,
-troublé, obéit à Corinne. Il revint avec elle, et pendant la
-route ils ne se parlèrent presque pas. De temps en temps ils
-se regardaient avec une affection qui disait tout; mais néanmoins
-un sentiment de mélancolie régnait au fond de leur
-âme quand ils arrivèrent au milieu de Rome.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l9">LIVRE NEUVIÈME<br />
-LA FÊTE POPULAIRE ET LA MUSIQUE</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>C'était le jour de la fête la plus bruyante de l'année, à la
-fin du carnaval, lorsqu'il prend au peuple romain comme une
-fièvre de joie, comme une fureur d'amusement dont on ne
-trouve point d'exemple ailleurs. Toute la ville se déguise; à
-peine reste-t-il aux fenêtres des spectateurs sans masque,
-pour regarder ceux qui en ont; et cette gaieté commence tel
-jour à point nommé, sans que les événements publics ou particuliers
-de l'année empêchent presque jamais personne de se
-divertir à cette époque.</p>
-
-<p>C'est là qu'on peut juger de toute l'imagination des gens du
-peuple. L'italien est plein de charmes, même dans leur bouche.
-Alfieri disait qu'il allait, à Florence, sur le marché public,
-pour apprendre le bon italien. Rome a le même avantage; et
-ces deux villes sont peut-être les seules du monde où le peuple
-parle si bien, que l'amusement de l'esprit peut se rencontrer
-à tous les coins des rues.</p>
-
-<p>Le genre de gaieté qui brille dans les auteurs des arlequinades
-et de l'opéra-bouffe se trouve très-communément même
-parmi les hommes sans éducation. Dans ces jours de carnaval,
-où l'exagération et la caricature sont admises, il se passe entre
-les masques les scènes les plus comiques.</p>
-
-<p>Souvent une gravité grotesque contraste avec la vivacité
-des Italiens, et l'on dirait que leurs vêtements bizarres leur
-inspirent une dignité qui ne leur est pas naturelle. D'autres
-fois ils font voir une connaissance si singulière de la mythologie
-dans les déguisements qu'ils arrangent, qu'on croirait
-les anciennes fables encore populaires à Rome. Plus souvent
-ils se moquent des divers états de la société avec une plaisanterie
-pleine de force et d'originalité. La nation paraît mille
-fois plus distinguée dans ses jeux que dans son histoire. La
-langue italienne se prête à toutes les nuances de la gaieté
-avec une facilité qui ne demande qu'une légère inflexion de
-voix, une terminaison un peu différente, pour accroître ou
-diminuer, ennoblir ou travestir le sens des paroles. Elle a
-surtout de la grâce dans la bouche des enfants. L'innocence
-de cet âge et la malice naturelle de la langue font un contraste
-très-piquant. Enfin, on pourrait dire que c'est une
-langue qui va d'elle-même, exprime sans qu'on s'en mêle, et
-paraît presque toujours avoir plus d'esprit que celui qui la
-parle.</p>
-
-<p>Il n'y a ni luxe ni bon goût dans la fête du carnaval; une
-sorte de pétulance universelle la fait ressembler aux bacchanales
-de l'imagination, mais de l'imagination seulement; car
-les Romains sont en général très-sobres, et même assez sérieux,
-les derniers jours du carnaval exceptés. On fait en tout genre
-des découvertes subites dans le caractère des Italiens, et c'est
-ce qui contribue à leur donner la réputation d'hommes rusés.
-Il y a sans doute une grande habitude de feindre dans ce pays,
-qui a supporté tant de jougs différents; mais ce n'est pas à la
-dissimulation qu'il faut toujours attribuer le passage rapide
-d'une manière d'être à l'autre. Une imagination inflammable
-en est souvent la cause. Les peuples qui ne sont que raisonnables
-ou spirituels peuvent aisément s'expliquer et se prévoir;
-mais tout ce qui tient à l'imagination est inattendu.
-Elle saute les intermédiaires; un rien peut la blesser, et quelquefois
-elle est indifférente à ce qui devrait le plus l'émouvoir.
-Enfin, c'est en elle-même que tout se passe, et l'on ne peut
-calculer ses impressions d'après ce qui les cause.</p>
-
-<p>On ne comprend pas du tout, par exemple, d'où vient l'amusement
-que les grands seigneurs romains trouvent à se promener
-en voiture d'un bout du <i lang="it" xml:lang="it">Corso</i> à l'autre, des heures
-entières, soit pendant les jours du carnaval, soit les autres
-jours de l'année. Rien ne les dérange de cette habitude. Il y
-a aussi, parmi les masques, des hommes qui se promènent le
-plus ennuyeusement du monde, dans le costume le plus ridicule,
-et qui, tristes arlequins et taciturnes polichinelles, ne
-disent pas une parole pendant toute la soirée, mais ont, pour
-ainsi dire, leur conscience de carnaval satisfaite quand ils
-n'ont rien négligé pour se divertir.</p>
-
-<p>On trouve à Rome un genre de masques qui n'existe point
-ailleurs. Ce sont les masques pris d'après les figures des statues
-antiques, et qui de loin imitent une parfaite beauté:
-souvent les femmes perdent beaucoup en les quittant. Mais
-cependant cette immobile imitation de la vie, ces visages de
-cire ambulants, quelque jolis qu'ils soient, font une sorte
-de peur. Les grands seigneurs montrent un assez grand luxe
-de voitures les derniers jours du carnaval; mais le plaisir de
-cette fête, c'est la foule et la confusion: c'est comme un souvenir
-des saturnales; toutes les classes de Rome sont mêlées
-ensemble; les plus graves magistrats se promènent assidûment,
-et presque officiellement, dans leurs carrosses, au milieu
-des masques; toutes les fenêtres sont décorées; toute la
-ville est dans les rues: c'est véritablement une fête populaire.
-Le plaisir du peuple ne consiste ni dans les spectacles,
-ni dans les festins qu'on lui donne, ni dans la magnificence
-dont il est témoin. Il ne fait aucun excès de vin ni de nourriture;
-il s'amuse seulement d'être mis en liberté, et de se
-trouver au milieu des grands seigneurs, qui se divertissent à
-leur tour de se trouver au milieu du peuple. C'est surtout le
-raffinement et la délicatesse des plaisirs qui mettent une barrière
-entre les différentes classes; c'est aussi la recherche et
-la perfection de l'éducation. Mais, en Italie, les rangs en ce
-genre ne sont pas marqués d'une manière très-sensible, et le
-pays est plus distingué par le talent naturel et l'imagination
-de tous, que par la culture d'esprit des premières classes. Il
-y a donc pendant le carnaval un mélange complet de rangs,
-de manières et d'esprits; et la foule, et les cris, et les bons
-mots, et les dragées dont on inonde indistinctement les voitures
-qui passent, confondent tous les êtres mortels ensemble,
-remettent la nation pêle-mêle, comme s'il n'y avait plus
-d'ordre social.</p>
-
-<p>Corinne et lord Nelvil, tous les deux rêveurs et pensifs,
-arrivèrent au milieu de ce tumulte. Ils en furent d'abord
-étourdis; car rien ne paraît plus singulier que cette activité
-des plaisirs bruyants, quand l'âme est tout entière recueillie
-en elle-même. Ils s'arrêtèrent à la place du Peuple pour
-monter sur l'amphithéâtre près de l'obélisque, d'où l'on voit
-la course des chevaux. Au moment où ils descendirent de
-leur calèche, le comte d'Erfeuil les aperçut, et prit à part
-Oswald pour lui parler.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas bien, lui dit-il, de vous montrer ainsi publiquement,
-arrivant seul de la campagne avec Corinne: vous
-la compromettrez; et qu'en ferez-vous après?&mdash;Je ne crois
-pas, répondit lord Nelvil, que je compromette Corinne en
-montrant l'attachement qu'elle m'inspire; mais si cela était
-vrai, je serais trop heureux que le dévouement de ma vie&hellip;&mdash;Ah!
-pour heureux, interrompit le comte d'Erfeuil, je n'en
-crois rien; on n'est heureux que par ce qui est convenable.
-La société a, quoi qu'on fasse, beaucoup d'empire sur le bonheur;
-et ce qu'elle n'approuve pas, il ne faut jamais le
-faire.&mdash;On vivrait donc toujours pour ce que la société dira
-de nous, reprit Oswald; et ce qu'on pense et ce qu'on sent
-ne servirait jamais de guide! S'il en était ainsi, si l'on devait
-s'imiter constamment les uns les autres, à quoi bon une âme
-et un esprit pour chacun? La Providence aurait pu s'épargner
-ce luxe.&mdash;C'est très-bien dit, reprit le comte d'Erfeuil,
-très-philosophiquement pensé; mais avec ces maximes-là l'on se
-perd; et quand l'amour est passé, le blâme de l'opinion reste.
-Moi qui vous parais léger, je ne ferai jamais rien qui puisse
-m'attirer la désapprobation du monde. On peut se permettre
-de petites libertés, d'aimables plaisanteries qui annoncent de
-l'indépendance dans la manière de voir, pourvu qu'il n'y en
-ait pas dans la manière d'agir; car, quand cela touche au
-sérieux&hellip;&mdash;Mais le sérieux, répondit lord Nelvil, c'est
-l'amour et le bonheur.&mdash;Non, non, interrompit le comte
-d'Erfeuil, ce n'est pas cela que je veux dire; ce sont de certaines
-convenances établies qu'il ne faut pas braver, sous
-peine de passer pour un homme bizarre, pour un homme&hellip;
-enfin, vous m'entendez, pour un homme qui n'est pas comme
-les autres.» Lord Nelvil sourit; et, sans humeur comme sans
-peine, il plaisanta le comte d'Erfeuil sur sa frivole sévérité;
-il sentit avec joie que, pour la première fois, sur un sujet qui
-lui causait tant d'émotion, le comte d'Erfeuil n'avait pas eu
-la moindre influence sur lui. Corinne, de loin, avait deviné
-tout ce qui se passait; mais le sourire de lord Nelvil remit
-le calme dans son c&oelig;ur; et cette conversation du comte
-d'Erfeuil, loin de troubler Oswald ni son amie, leur inspira
-des dispositions plus analogues à la fête.</p>
-
-<p>La course des chevaux se préparait. Lord Nelvil s'attendait
-à voir une course semblable à celles d'Angleterre; mais
-il fut étonné d'apprendre que de petits chevaux barbes devaient
-courir tout seuls, sans cavaliers, les uns contre les
-autres. Ce spectacle attire singulièrement l'attention des Romains.
-Au moment où il va commencer, toute la foule se
-range des deux côtés de la rue. La place du Peuple, qui était
-couverte de monde, est vide en un moment. Chacun monte
-sur les amphithéâtres qui entourent les obélisques, et des
-multitudes innombrables de têtes et d'yeux noirs sont tournés
-vers la barrière d'où les chevaux doivent s'élancer.</p>
-
-<p>Ils arrivent sans bride et sans selle, seulement le dos couvert
-d'une étoffe brillante, et conduits par des palefreniers
-très-bien vêtus, qui mettent à leurs succès un intérêt passionné.
-On place les chevaux derrière la barrière, et leur ardeur
-pour la franchir est excessive. A chaque instant on les
-retient; ils se cabrent, ils hennissent, ils trépignent comme
-s'ils étaient impatients d'une gloire qu'ils vont obtenir à eux
-seuls, sans que l'homme les dirige. Cette impatience des chevaux,
-ces cris des palefreniers, font, du moment où la barrière
-tombe, un vrai coup de théâtre. Les chevaux partent, les palefreniers
-crient: <i>place, place!</i> avec un transport inexprimable.
-Ils accompagnent leurs chevaux du geste et de la voix
-aussi longtemps qu'ils peuvent les apercevoir. Les chevaux
-sont jaloux l'un de l'autre comme des hommes. Le pavé étincelle
-sous leurs pas, leur crinière vole; et leur désir de gagner
-le prix, ainsi abandonnés à eux-mêmes, est tel, qu'il en est
-qui, en arrivant, sont morts de la rapidité de leur course. On
-s'étonne de voir ces chevaux libres ainsi animés par des passions
-personnelles; cela fait peur, comme si c'était de la pensée
-sous cette forme d'animal. La foule rompt les rangs quand
-ses chevaux sont passés, et les suit en tumulte. Ils arrivent
-au palais de Venise, où est le but; et il faut entendre les exclamations
-des palefreniers dont les chevaux sont vainqueurs!
-Celui qui avait gagné le premier prix se jeta à genoux devant
-son cheval, et le remercia, et le recommanda à saint Antoine,
-patron des animaux, avec un enthousiasme aussi sérieux en
-lui que comique pour les spectateurs.</p>
-
-<p>C'est à la fin du jour ordinairement que les courses finissent.
-Alors commence un autre genre d'amusement beaucoup moins
-pittoresque, mais aussi très-bruyant. Les fenêtres sont illuminées.
-Les gardes abandonnent leur poste, pour se mêler eux-mêmes
-à la joie générale. Chacun prend alors un petit flambeau
-appelé <i lang="it" xml:lang="it">moccolo</i>, et l'on cherche mutuellement à se
-l'éteindre, en répétant le mot <i lang="it" xml:lang="it">ammazzare</i> (tuer) avec une vivacité
-redoutable. (<span class="small" lang="it" xml:lang="it">CHE LA BELLA PRINCIPESSA
-SIA AMMAZZATA</span>!
-<span class="small" lang="it" xml:lang="it">CHE IL SIGNOR ABBATE SIA AMMARATO</span>!)
-<i>Que la belle princesse
-soit tuée! que le seigneur abbé soit tué!</i> crie-t-on d'un bout de
-la rue à l'autre. La foule rassurée, parce qu'à cette heure on
-interdit les chevaux et les voitures, se précipite de tous les
-côtés; enfin il n'y a plus d'autre plaisir que le tumulte et
-l'étourdissement. Cependant la nuit s'avance: le bruit cesse
-par degrés, le plus profond silence lui succède, et il ne reste
-plus de cette soirée que l'idée d'un songe confus, qui, changeant
-l'existence de chacun en un rêve, a fait oublier pour
-un moment, au peuple ses travaux, aux savants leurs études,
-aux grands seigneurs leur oisiveté.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Oswald, depuis son malheur, ne s'était pas encore senti le
-courage d'écouter la musique. Il redoutait ces accords ravissants
-qui plaisent à la mélancolie, mais font un véritable mal
-quand les chagrins réels nous oppressent. La musique réveille
-les souvenirs que l'on s'efforçait d'apaiser. Lorsque Corinne
-chantait, Oswald écoutait les paroles qu'elle prononçait, il
-contemplait l'expression de son visage; c'était d'elle uniquement
-qu'il était occupé: mais si, dans les rues, le soir, plusieurs
-voix se réunissaient, comme cela arrive souvent en
-Italie, pour chanter les beaux airs des grands maîtres, il essayait
-d'abord de rester pour les entendre, puis il s'éloignait,
-parce qu'une émotion si vive et si vague en même temps renouvelait
-toutes ses peines. Cependant on devait donner à
-Rome, dans la salle du spectacle, un superbe concert, où les
-premiers chanteurs étaient réunis: Corinne engagea lord Nelvil
-à y venir avec elle, et il y consentit, espérant que la présence
-de celle qu'il aimait répandrait de la douceur sur tout
-ce qu'il pourrait éprouver.</p>
-
-<p>En entrant dans sa loge, Corinne fut d'abord reconnue, et
-le souvenir du Capitole ajoutant à l'intérêt qu'elle inspirait
-ordinairement, la salle retentit d'applaudissements. De toutes
-parts on cria: <i>Vive Corinne!</i> et les musiciens eux-mêmes,
-électrisés par ce mouvement général, se mirent à jouer des
-fanfares de victoire; car le triomphe, quel qu'il soit, rappelle
-toujours aux hommes la guerre et les combats. Corinne
-fut vivement émue de ces témoignages universels d'admiration
-et de bienveillance. La musique, les applaudissements,
-les bravos, et cette impression indéfinissable que produit toujours
-une grande multitude d'hommes, quand ils expriment
-un même sentiment, lui causèrent un attendrissement profond
-qu'elle cherchait à contenir; mais ses yeux se remplirent
-de larmes, et les battements de son c&oelig;ur soulevaient sa robe
-sur son sein. Oswald en ressentit de la jalousie; et, s'approchant
-d'elle, il lui dit à demi-voix: «Il ne faut pas, madame,
-vous arracher à de tels succès; ils valent l'amour, puisqu'ils
-font ainsi palpiter votre c&oelig;ur.» Et, en achevant ces mots,
-il alla se placer à l'extrémité de la loge de Corinne, sans attendre
-sa réponse. Elle fut cruellement troublée de ce qu'il
-venait de lui dire, et dans l'instant il lui ravit tout le plaisir
-qu'elle avait trouvé dans ces succès dont elle aimait qu'il fût
-témoin.</p>
-
-<p>Le concert commença. Qui n'a pas entendu le chant italien
-ne peut avoir l'idée de la musique. Les voix, en Italie, ont
-cette mollesse et cette douceur qui rappelle et le parfum des
-fleurs et la pureté du ciel. La nature a destiné cette musique
-pour ce climat: l'une est comme un reflet de l'autre. Le
-monde est l'&oelig;uvre d'une seule pensée, qui s'exprime sous
-mille formes différentes. Les Italiens, depuis des siècles,
-aiment la musique avec transport. Le Dante, dans le poëme
-du Purgatoire, rencontre un des meilleurs chanteurs de son
-temps; il lui demande un de ses airs délicieux, et les âmes
-ravies s'oublient en l'écoutant, jusqu'à ce que leur gardien
-les rappelle. Les chrétiens, comme les païens, ont étendu
-l'empire de la musique après la mort. De tous les beaux-arts,
-c'est celui qui agit le plus immédiatement sur l'âme. Les autres
-la dirigent vers telle ou telle idée; celui-là seul s'adresse
-à la source intime de l'existence et change en entier la disposition
-antérieure. Ce qu'on a dit de la grâce divine, qui tout à
-coup transforme les c&oelig;urs, peut, humainement parlant, s'appliquer
-à la puissance de la mélodie; et parmi les pressentiments
-de la vie à venir, ceux qui naissent de la musique ne
-sont point à dédaigner.</p>
-
-<p>La gaieté même que la musique <i>bouffe</i> sait si bien exciter
-n'est point une gaieté vulgaire qui ne dise rien à l'imagination.
-Au fond de la joie qu'elle donne il y a des sensations
-poétiques, une rêverie agréable que les plaisanteries parlées
-ne sauraient jamais inspirer. La musique est un plaisir si
-passager, on le sent tellement s'échapper à mesure qu'on
-l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté
-qu'elle cause; mais aussi, quand elle exprime la douleur, elle
-fait encore naître un sentiment doux. Le c&oelig;ur bat plus vite
-en l'écoutant: la satisfaction que cause la régularité de la
-mesure, en rappelant la brièveté du temps, donne le besoin
-d'en jouir. Il n'y a plus de vide, il n'y a plus de silence autour
-de vous; la vie est remplie, le sang coule rapidement,
-vous sentez en vous-même le mouvement que donne une
-existence active, et vous n'avez point à craindre au dehors de
-vous les obstacles qu'elle rencontre.</p>
-
-<p>La musique double l'idée que nous avons des facultés de
-notre âme; quand on l'entend, on se sent capable des plus
-nobles efforts. C'est par elle qu'on marche à la mort avec
-enthousiasme; elle a l'heureuse impuissance d'exprimer aucun
-sentiment bas, aucun artifice, aucun mensonge. Le malheur
-même, dans le langage de la musique, est sans amertume, sans
-déchirement, sans irritation. La musique soulève doucement
-le poids qu'on a presque toujours sur le c&oelig;ur, quand on est
-capable d'affections sérieuses et profondes; ce poids qui se
-confond quelquefois avec le sentiment même de l'existence,
-tant que la douleur qu'il cause est habituelle: il semble qu'en
-écoutant des sons purs et délicieux on est prêt à saisir le secret
-du Créateur, à pénétrer le mystère de la vie. Aucune
-parole ne peut exprimer cette impression; car les paroles se
-traînent après les impressions primitives, comme les traducteurs
-en prose sur les pas des poëtes. Il n'y a que le regard
-qui puisse en donner quelque idée; le regard de ce qu'on
-aime, longtemps attaché sur nous, et pénétrant par degrés tellement
-dans votre c&oelig;ur, qu'il faut à la fin baisser les yeux pour
-se dérober à un bonheur si grand: ainsi le rayon d'une autre vie
-consumerait l'être mortel qui voudrait le considérer fixement.</p>
-
-<p>La justesse admirable de deux voix parfaitement d'accord
-produit, dans le duo des grands maîtres d'Italie, un attendrissement
-délicieux, mais qui ne pourrait se prolonger sans une
-sorte de douleur: c'est un bien-être trop grand pour la nature
-humaine; et l'âme vibre alors comme un instrument à
-l'unisson, que briserait une harmonie trop parfaite. Oswald
-était resté obstinément loin de Corinne pendant la première
-partie du concert; mais lorsque le duo commença, presque à
-demi-voix, accompagné par les instruments à vent qui faisaient
-entendre doucement des sons plus purs encore que la
-voix même, Corinne couvrit son visage de son mouchoir, et
-son émotion l'absorbait tout entière; elle pleurait sans souffrir,
-elle aimait sans rien craindre. Sans doute l'image d'Oswald
-était présente à son c&oelig;ur; mais l'enthousiasme le plus
-noble se mêlait à cette image, et des pensées confuses erraient
-en foule dans son âme; il eût fallu borner ces pensées pour
-les rendre distinctes. On dit qu'un prophète, en une minute,
-parcourut sept régions différentes des cieux. Celui qui conçut
-ainsi tout ce qu'un instant peut renfermer avait sûrement
-entendu les accords d'une belle musique à côté de l'objet
-qu'il aimait. Oswald en sentit la puissance, son ressentiment
-s'apaisa par degrés. L'attendrissement de Corinne expliqua
-tout, justifia tout; il se rapprocha doucement, et Corinne
-l'entendit respirer auprès d'elle, dans le moment le plus enchanteur
-de cette musique céleste. C'en était trop; la tragédie
-la plus pathétique n'aurait pas excité dans son c&oelig;ur
-autant de trouble que ce sentiment intime de l'émotion profonde
-qui les pénétrait tous deux en même temps, et que
-chaque instant, chaque son nouveau exaltait toujours davantage.
-Les paroles que l'on chante ne sont pour rien dans
-cette émotion; à peine quelques mots et d'amour et de
-mort dirigent-ils de temps en temps la réflexion; mais plus
-souvent le vague de la musique se prête à tous les mouvements
-de l'âme, et chacun croit retrouver dans cette mélodie,
-comme dans l'astre pur et tranquille de la nuit, l'image
-de ce qu'il souhaite sur la terre.</p>
-
-<p>«Sortons, dit Corinne à lord Nelvil; je me sens près de
-m'évanouir.&mdash;Qu'avez-vous? lui dit Oswald avec inquiétude,
-vous pâlissez; venez à l'air avec moi, venez.» Et ils
-sortirent ensemble. Corinne était soutenue par le bras d'Oswald,
-et sentait ses forces revenir en s'appuyant sur lui. Ils
-s'approchèrent tous les deux d'un balcon; et Corinne vivement
-émue, dit à son ami: «Cher Oswald, je vais vous
-quitter pour huit jours.&mdash;Que dites-vous? interrompit-il.&mdash;Tous
-les ans, reprit-elle, à l'approche de la semaine sainte,
-je vais passer quelque temps dans un couvent de religieuses,
-pour me préparer à la solennité de Pâques.» Oswald n'opposa
-rien à ce dessein; il savait qu'à cette époque la plupart
-des dames romaines se livrent aux pratiques les plus sévères,
-sans pour cela s'occuper très-sérieusement de religion le
-reste de l'année; mais il se rappela que Corinne professait un
-culte différent du sien, et qu'ils ne pouvaient prier ensemble.
-«Que n'êtes-vous, s'écria-t-il, de la même religion, du même
-pays que moi!» Et puis il s'arrêta après avoir prononcé ce
-v&oelig;u. «Notre âme et notre esprit n'ont-ils pas la même
-patrie? répondit Corinne.&mdash;C'est vrai, répondit Oswald;
-mais je n'en sens pas moins avec douleur tout ce qui nous
-sépare.» Et cette absence de huit jours lui serrait tellement
-le c&oelig;ur, que, les amis de Corinne étant venus la rejoindre, il
-ne prononça pas un mot de toute la soirée.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Oswald alla le lendemain de bonne heure chez Corinne,
-inquiet de ce qu'elle lui avait dit. Sa femme de chambre vint
-au-devant de lui, et lui remit un billet de sa maîtresse, qui
-lui annonçait qu'elle s'était retirée dans le couvent le matin
-même, comme elle l'en avait prévenu, et qu'elle ne le reverrait
-qu'après le vendredi saint. Elle lui avouait qu'elle n'avait
-pas eu le courage de lui dire la veille qu'elle s'éloignait le
-lendemain. Oswald fut surpris comme par un coup inattendu.
-Cette maison, où il avait toujours vu Corinne, et qui était
-devenue si solitaire, lui causa l'impression la plus pénible. Il
-voyait là sa harpe, ses livres, ses dessins, tout ce qui l'entourait
-habituellement; mais elle n'y était plus. Un frisson
-douloureux s'empara d'Oswald: il se rappela la chambre de
-son père, et il fut forcé de s'asseoir, car il ne pouvait plus se
-soutenir.</p>
-
-<p>«Il se pourrait donc, s'écria-t-il, que j'apprisse ainsi sa
-perte! Cet esprit si animé, ce c&oelig;ur si vivant, cette figure si
-brillante de fraîcheur et de vie, pourraient être frappés par la
-foudre, et la tombe de la jeunesse serait aussi muette que
-celle des vieillards! Ah! quelle illusion que le bonheur! Quel
-moment dérobé à ce temps inflexible qui veille toujours sur
-sa proie! Corinne! Corinne! il ne fallait pas me quitter;
-c'était votre charme qui m'empêchait de réfléchir; tout se
-confondait dans ma pensée, ébloui que j'étais par les moments
-heureux que je passais avec vous; à présent me voilà seul, à
-présent je me retrouve, et toutes mes blessures vont se rouvrir.»
-Et il appelait Corinne avec une sorte de désespoir
-qu'on ne pouvait attribuer à une si courte absence, mais à
-l'angoisse habituelle de son c&oelig;ur, que Corinne elle seule
-avait le pouvoir de soulager. La femme de chambre de
-Corinne rentra: elle avait entendu les gémissements d'Oswald;
-et touchée de ce qu'il regrettait ainsi sa maîtresse,
-elle lui dit: «Milord, je veux vous consoler en trahissant un
-secret de ma maîtresse; j'espère qu'elle me pardonnera.
-Venez dans sa chambre à coucher, vous y verrez votre portrait.&mdash;Mon
-portrait! s'écria-t-il.&mdash;Elle y a travaillé de
-mémoire, reprit Thérésine (c'était le nom de la femme de
-chambre de Corinne); elle s'est levée, depuis huit jours, à
-cinq heures du matin, pour l'avoir fini avant d'aller à son
-couvent.»</p>
-
-<p>Oswald vit ce portrait, qui était très-ressemblant, et peint
-avec une grâce parfaite: ce témoignage de l'impression qu'il
-avait produite sur Corinne le pénétra de la plus douce émotion.
-En face de ce portrait il y avait un tableau charmant
-qui représentait la Vierge, et l'oratoire de Corinne était devant
-ce tableau. Ce mélange singulier d'amour et de religion
-se trouve chez la plupart des femmes italiennes, avec des
-circonstances beaucoup plus extraordinaires encore que dans
-l'appartement de Corinne; car, libre comme elle l'était, le
-souvenir d'Oswald ne s'unissait dans son âme qu'aux espérances
-et aux sentiments les plus purs: mais cependant placer
-ainsi l'image de celui qu'on aime vis-à-vis d'un emblème
-de la Divinité, et se préparer à la retraite dans un couvent
-par huit jours consacrés à tracer cette image, c'était un trait
-qui caractérisait les femmes italiennes en général plutôt que
-Corinne en particulier. Leur genre de dévotion suppose plus
-d'imagination et de sensibilité que de sérieux dans l'âme ou
-de sévérité dans les principes, et rien n'était plus contraire
-aux idées d'Oswald sur la manière de concevoir et de sentir
-la religion; néanmoins, comment aurait-il pu blâmer Corinne,
-dans le moment même où il recevait une si touchante preuve
-de son amour?</p>
-
-<p>Ses regards parcouraient avec émotion cette chambre où
-il entrait pour la première fois. Au chevet du lit de Corinne,
-il vit le portrait d'un homme âgé, mais dont la figure n'avait
-point le caractère d'une physionomie italienne. Deux bracelets
-étaient attachés près de ce portrait: l'un fait avec des
-cheveux noirs et blancs, et l'autre avec des cheveux d'un
-blond admirable; et ce qui parut à lord Nelvil un hasard singulier,
-ces cheveux étaient parfaitement semblables à ceux
-de Lucile Edgermond, qu'il avait remarqués très-attentivement,
-il y avait trois ans, à cause de leur rare beauté. Oswald
-considérait ces bracelets et ne disait pas un mot; car interroger
-Thérésine sur sa maîtresse était indigne de lui. Mais
-Thérésine, croyant deviner ce qui occupait Oswald, et voulant
-écarter de lui tout soupçon de jalousie, se hâta de lui
-dire que, depuis onze ans qu'elle était attachée à Corinne,
-elle lui avait toujours vu porter ces bracelets, et qu'elle savait
-que c'étaient des cheveux de son père, de sa mère et de sa
-s&oelig;ur. «Il y a onze ans que vous êtes avec Corinne, dit lord
-Nelvil; vous savez donc&hellip;» et puis il s'interrompit tout à coup
-en rougissant, honteux de la question qu'il allait commencer,
-et sortit précipitamment de la maison, pour ne pas dire un
-mot de plus.</p>
-
-<p>En s'en allant il se retourna plusieurs fois pour apercevoir
-encore les fenêtres de Corinne; mais quand il eut perdu de
-vue son habitation, il éprouva une tristesse nouvelle pour lui,
-celle que cause la solitude. Il essaya d'aller le soir dans une
-grande société de Rome; il cherchait la distraction; car, pour
-trouver du charme dans la rêverie, il faut, dans le bonheur
-comme dans le malheur, être en paix avec soi-même.</p>
-
-<p>Le monde fut bientôt insupportable à lord Nelvil; il comprit
-encore mieux tout le charme, tout l'intérêt que Corinne
-savait répandre sur la société, en remarquant quel vide y
-laissait son absence: il essaya de parler à quelques femmes,
-qui lui répondirent ces insipides phrases dont on est convenu
-pour n'exprimer avec vérité ni ses sentiments, ni ses opinions,
-si toutefois celles qui s'en servent ont en ce genre quelque
-chose à cacher. Il s'approcha de plusieurs groupes d'hommes
-qui, à leurs gestes et à leur voix, semblaient s'entretenir avec
-chaleur sur quelque objet important; il entendit discuter les
-plus misérables intérêts, de la manière la plus commune. Il
-s'assit alors, pour considérer à son aise cette vivacité sans but
-et sans cause, qui se retrouve dans la plupart des assemblées
-nombreuses; et néanmoins en Italie la médiocrité est assez
-bonne personne: elle a peu de vanité, peu de jalousie, beaucoup
-de bienveillance pour les esprits supérieurs; et si elle
-fatigue de son poids, elle ne blesse du moins presque jamais
-par ses prétentions.</p>
-
-<p>C'était dans ces mêmes assemblées cependant qu'Oswald
-avait trouvé tant d'intérêt peu de jours auparavant; le léger
-obstacle qu'opposait le grand monde à son entretien avec
-Corinne, le soin qu'elle mettait à revenir vers lui dès qu'elle
-avait été suffisamment polie envers les autres, l'intelligence
-qui existait entre eux sur les observations que la société leur
-suggérait, le plaisir qu'avait Corinne à causer devant Oswald,
-à lui adresser indirectement des réflexions dont lui seul comprenait
-le véritable sens, variaient tellement la conversation,
-qu'à toutes les places de ce même salon, Oswald se retraçait
-les moments doux, piquants, agréables, qui lui avaient fait
-croire que ces assemblées mêmes étaient amusantes. «Ah!
-dit-il en s'en allant, ici, comme dans tous les lieux du monde,
-c'est elle seule qui donne la vie; allons plutôt dans les endroits
-les plus déserts jusqu'à ce qu'elle revienne. Je sentirai
-moins douloureusement son absence, lorsqu'il n'y aura rien
-autour de moi qui ressemble à du plaisir.»</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l10">LIVRE DIXIÈME<br />
-LA SEMAINE SAINTE</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Oswald passa le jour suivant dans les jardins de quelques
-couvents d'hommes. Il alla d'abord au couvent des Chartreux,
-et s'arrêta quelque temps avant d'y entrer, pour considérer
-deux lions égyptiens qui sont à peu de distance de la porte.
-Ces lions ont une expression remarquable de force et de repos;
-il y a quelque chose dans leur physionomie qui n'appartient
-ni à l'animal ni à l'homme: ils semblent une puissance
-de la nature; et l'on conçoit, en les voyant, comment
-les dieux du paganisme pouvaient être représentés sous cet
-emblème.</p>
-
-<p>Le couvent des Chartreux est bâti sur les débris des Thermes
-de Dioclétien, et l'église qui est à côté du couvent est
-décorée avec les colonnes de granit qu'on y a trouvées debout.
-Les moines qui habitent ce couvent les montrent avec
-empressement; ils ne tiennent plus au monde que par l'intérêt
-qu'ils prennent aux ruines. La manière de vivre des
-Chartreux suppose, dans les hommes qui sont capables de la
-mener, ou un esprit extrêmement borné, ou la plus noble et
-la plus continuelle exaltation des sentiments religieux. Cette
-succession de jours sans variété d'événements rappelle ce
-vers fameux:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sur les mondes détruits, le Temps dort immobile.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Il semble que la vie ne serve là qu'à contempler la mort. La
-mobilité des idées, avec une telle uniformité d'existence, serait
-le plus cruel des supplices. Au milieu du cloître s'élèvent
-quatre cyprès. Cet arbre noir et silencieux, que le vent même
-agite difficilement, n'introduit pas le mouvement dans ce séjour.
-Entre les cyprès, il y a une fontaine d'où sort un peu
-d'eau que l'on entend à peine, tant le jet en est faible et lent;
-on dirait que c'est la clepsydre qui convient à cette solitude,
-où le temps fait si peu de bruit. Quelquefois la lune y pénètre
-avec sa pâle lumière, et son absence et son retour sont un
-événement dans cette vie monotone.</p>
-<p>Ces hommes qui existent ainsi sont pourtant les mêmes à
-qui la guerre et toute son activité suffiraient à peine s'ils y
-étaient accoutumés. C'est un sujet inépuisable de réflexion,
-que les différentes combinaisons de la destinée humaine sur
-la terre. Il se passe dans l'intérieur de l'âme mille accidents,
-il se forme mille habitudes qui font de chaque individu un
-monde et son histoire. Connaître un autre parfaitement serait
-l'étude d'une vie entière; qu'est-ce donc qu'on entend par
-connaître les hommes? Les gouverner, cela se peut; mais les
-comprendre, Dieu seul le fait.</p>
-
-<p>Oswald, du couvent des Chartreux, se rendit au couvent de
-Bonaventure, bâti sur les ruines du palais de Néron; là où
-tant de crimes se sont commis sans remords, de pauvres
-moines, tourmentés par des scrupules de conscience, s'imposent
-des supplices cruels pour les plus légères fautes. «<i>Nous
-espérons seulement</i>, disait un de ces religieux, <i>qu'à l'instant de
-la mort nos péchés n'auront pas excédé nos pénitences</i>.» Lord
-Nelvil, en entrant dans ce couvent, heurta contre une trappe,
-et il en demanda l'usage: «<i>C'est par là qu'on nous enterre</i>,»
-dit l'un des plus jeunes religieux, que la maladie du mauvais
-air avait déjà frappé. Les habitants du Midi craignant beaucoup
-la mort, l'on s'étonne d'y trouver des institutions qui la
-rappellent à ce point; mais il est dans la nature d'aimer à se
-livrer à l'idée même de ce que l'on redoute. Il y a comme
-un enivrement de tristesse qui fait à l'âme le bien de la remplir
-tout entière.</p>
-
-<p>Un antique sarcophage d'un jeune enfant sert de fontaine à
-ce couvent. Le beau palmier dont Rome se vante est le seul
-arbre du jardin de ces moines; mais ils ne font point d'attention
-aux objets extérieurs. Leur discipline est trop rigoureuse
-pour laisser à leur esprit aucun genre de liberté. Leurs regards
-sont abattus, leur démarche est lente; ils ne font plus
-en rien usage de leur volonté. Ils ont abdiqué le gouvernement
-d'eux-mêmes, tant cet empire <i>fatigue son triste possesseur</i>!
-Ce séjour néanmoins n'agit pas fortement sur l'âme
-d'Oswald; l'imagination se révolte contre une intention si
-manifeste de lui présenter le souvenir de la mort sous toutes
-les formes. Quand ce souvenir se rencontre d'une manière
-inattendue, quand c'est la nature qui nous en parle, et non
-pas l'homme, l'impression que nous en recevons est bien plus
-profonde.</p>
-
-<p>Des sentiments doux et calmes s'emparèrent de l'âme d'Oswald,
-lorsqu'au coucher du soleil il entra dans le jardin de
-<i lang="it" xml:lang="it">San Giovanni e Paolo</i>. Les moines de ce couvent sont soumis
-à des pratiques moins sévères, et leur jardin domine toutes
-les ruines de l'ancienne Rome. On voit de là le Colisée, le
-Forum, tous les arcs de triomphe encore debout, les obélisques,
-les colonnes. Quel beau site pour un tel asile! Les solitaires
-se consolent de n'être rien, en considérant les monuments
-élevés par tous ceux qui ne sont plus. Oswald se promena
-longtemps sous les ombrages du jardin de ce couvent,
-si rares en Italie. Ces beaux arbres interrompent un moment
-la vue de Rome, comme pour redoubler l'émotion qu'on
-éprouve en la revoyant. C'était à l'heure de la soirée où l'on
-entend toutes les cloches de Rome sonner l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave, Maria</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" xml:lang="it">. . . . . . squilla di lontano,</div>
-<div class="verse" xml:lang="it">Che paja il giorno pianger che, si muore.</div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Dante.</span></div>
-<p class="noindent"><i>Et le son de l'airain, dans l'éloignement, paraît plaindre le
-jour qui se meurt.</i> La prière du soir sert à compter les heures.
-En Italie l'on dit: <i>Je vous verrai une heure avant, une heure
-après l'<span lang="la" xml:lang="la">Ave, Maria</span></i>; et les époques du jour ou de la nuit sont
-ainsi religieusement désignées. Oswald jouit alors de l'admirable
-spectacle du soleil qui, vers le soir, descend lentement
-au milieu des ruines, et semble pour un moment se soumettre
-au déclin comme les ouvrages des hommes. Oswald sentit
-renaître en lui toutes ses pensées habituelles. Corinne elle-même
-avait trop de charmes, promettait trop de bonheur pour
-l'occuper en ce moment. Il cherchait l'ombre de son père au
-milieu des ombres célestes qui l'avaient accueillie. Il lui semblait
-qu'à force d'amour il animerait de ses regards les nuages
-qu'il considérait, et parviendrait à leur faire prendre la
-forme sublime et touchante de son immortel ami; il espérait
-enfin que ses v&oelig;ux obtiendraient du ciel je ne sais quel
-souffle pur et bienfaisant qui ressemblerait à la bénédiction
-d'un père.</p>
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Le désir de connaître et d'étudier la religion de l'Italie décida
-lord Nelvil à chercher l'occasion d'entendre quelques-uns
-des prédicateurs qui font retentir les églises de Rome
-pendant le carême. Il comptait les jours qui devaient le réunir
-à Corinne; et tant que durait son absence, il ne voulait rien
-voir qui pût appartenir aux beaux-arts, rien qui reçût son
-charme de l'imagination. Il ne pouvait supporter l'émotion de
-plaisir que donnent les chefs-d'&oelig;uvre, quand il n'était pas
-avec Corinne; il ne se pardonnait le bonheur que lorsqu'il
-venait d'elle; la poésie, la peinture, la musique, tout ce qui
-embellit la vie par de vagues espérances lui faisait mal partout
-ailleurs qu'à ses côtés.</p>
-
-<p>C'est le soir, et avec les lumières presque éteintes, que les
-prédicateurs, à Rome, se font entendre pendant la semaine
-sainte dans les églises. Toutes les femmes alors sont vêtues
-de noir, en souvenir de la mort de Jésus-Christ; et il y a
-quelque chose de bien touchant dans ce deuil anniversaire,
-renouvelé tant de fois depuis tant de siècles. C'est donc avec
-une émotion véritable que l'on arrive au milieu de ces belles
-églises, où les tombeaux préparent si bien à la prière; mais
-le prédicateur dissipe presque toujours cette émotion en peu
-d'instants.</p>
-
-<p>Sa chaire est une assez longue tribune, qu'il parcourt d'un
-bout à l'autre avec autant d'agitation que de régularité. Il ne
-manque jamais de partir au commencement d'une phrase, et
-de revenir à la fin, comme le balancier d'une pendule; et
-cependant il fait tant de gestes, il a l'air si passionné, qu'on
-le croirait capable de tout oublier. Mais c'est, si l'on peut
-s'exprimer ainsi, une fureur systématique, telle qu'on en voit
-beaucoup en Italie, où la vivacité des mouvements extérieurs
-n'indique souvent qu'une émotion superficielle. Un crucifix
-est suspendu à l'extrémité de la chaire; le prédicateur le détache,
-le baise, le presse sur son c&oelig;ur, et puis le remet à sa
-place avec un très-grand sang-froid, quand la période pathétique
-est achevée. Il y a aussi un moyen de faire effet, dont
-les prédicateurs ordinaires se servent assez souvent, c'est le
-bonnet carré qu'ils portent sur la tête; ils l'ôtent et le remettent
-avec une rapidité inconcevable. L'un d'eux s'en prenait
-à Voltaire, et surtout à Rousseau, de l'irréligion du siècle. Il
-jetait son bonnet au milieu de la chaire, le chargeait de représenter
-Jean-Jacques; et en cette qualité il le haranguait,
-et lui disait: <i>Eh bien, philosophe genevois, qu'avez-vous à
-objecter à mes arguments?</i> Il se taisait alors quelques moments,
-comme pour attendre la réponse; et le bonnet ne répondant
-rien, il le remettait sur sa tête, et terminait l'entretien
-par ces mots: <i>A présent que vous êtes convaincu, n'en
-parlons plus.</i></p>
-
-<p>Ces scènes bizarres se renouvellent souvent parmi les prédicateurs
-à Rome; car le véritable talent en ce genre y est
-très-rare. La religion est respectée en Italie comme une loi
-toute-puissante; elle captive l'imagination par les pratiques
-et les cérémonies; mais on s'y occupe beaucoup moins en
-chaire de la morale que du dogme, et l'on n'y pénètre point,
-par les idées religieuses, dans le fond du c&oelig;ur humain. L'éloquence
-de la chaire, ainsi que beaucoup d'autres branches
-de la littérature, est donc absolument livrée aux idées communes
-qui ne peignent rien, qui n'expriment rien. Une pensée
-nouvelle causerait presque une sorte de rumeur dans ces
-esprits tellement ardents et paresseux tout à la fois, qu'ils
-ont besoin de l'uniformité pour se calmer, et qu'ils l'aiment
-parce qu'elle les repose. Il y a dans les sermons une sorte
-d'étiquette pour les idées et les phrases. Les unes viennent
-presque toujours à la suite des autres; et cet ordre serait
-dérangé si l'orateur, parlant d'après lui-même, cherchait dans
-son âme ce qu'il faut dire. La philosophie chrétienne, celle
-qui cherche l'analogie de la religion avec la nature humaine,
-est aussi peu connue des prédicateurs italiens que toute autre
-philosophie. Penser sur la religion les scandaliserait presque
-autant que de penser contre, tant ils sont accoutumés à la
-routine dans ce genre.</p>
-
-<p>Le culte de la Vierge est particulièrement cher aux Italiens
-et à toutes les nations du Midi; il semble s'allier de quelque
-manière à ce qu'il y a de plus pur et de plus sensible dans
-l'affection pour les femmes. Mais les mêmes formes de rhétorique
-exagérées se retrouvent encore dans tout ce que les
-prédicateurs disent à ce sujet, et l'on ne conçoit pas comment
-leurs gestes et leurs discours ne changent pas en plaisanteries
-ce qu'il y a de plus sérieux. On ne rencontre presque jamais
-en Italie, dans l'auguste fonction de la chaire, un accent vrai
-ni une parole naturelle.</p>
-
-<p>Oswald, lassé de la monotonie la plus fatigante de toutes,
-celle d'une véhémence affectée, voulut aller au Colisée, pour
-entendre le capucin qui devait y prêcher en plein air, au pied
-de l'un des autels qui désignent, dans l'intérieur de l'enceinte,
-ce qu'on appelle <i>la Route de la croix</i>. Quel plus beau sujet
-pour l'éloquence que l'aspect de ce monument, que cette
-arène où les martyrs ont succédé aux gladiateurs! Mais il ne
-faut rien espérer, à cet égard, du pauvre capucin; il ne connaît
-de l'histoire des hommes que sa propre vie. Néanmoins,
-si l'on parvient à ne pas écouter son mauvais sermon, on se
-sent ému par les divers objets dont il est entouré. La plupart
-de ses auditeurs sont de la confrérie des Camaldules; ils se
-revêtent, pendant les exercices religieux, d'une espèce de
-robe grise qui couvre entièrement la tête et tout le corps, et
-ne laisse que deux petites ouvertures pour les yeux: c'est
-ainsi que les ombres pourraient être représentées. Ces
-hommes, ainsi cachés sous leurs vêtements, se prosternent la
-face contre terre et se frappent la poitrine. Quand le prédicateur
-se jette à genoux en criant <i>miséricorde et pitié!</i> le peuple
-qui l'environne se jette aussi à genoux, et répète ce même
-cri, qui va se perdre sous les vieux portiques du Colisée. Il
-est impossible de ne pas éprouver alors une émotion profondément
-religieuse; cet appel de la douleur à la bonté, de la
-terre au ciel, remue l'âme jusque dans son sanctuaire le plus
-intime. Oswald tressaillit au moment où tous les assistants se
-mirent à genoux; il resta debout, pour ne pas professer un
-culte qui n'était pas le sien; mais il lui en coûtait de ne pas
-s'associer publiquement aux mortels, quels qu'ils fussent, qui
-se prosternaient devant Dieu. Hélas! en effet, est-il une invocation
-à la pitié céleste qui ne convienne pas également à
-tous les hommes?</p>
-
-<p>Le peuple avait été frappé de la belle figure de lord Nelvil
-et de ses manières étrangères, mais ne fut pas scandalisé
-de ce qu'il ne se mettait pas à genoux. Il n'y a point de
-peuple plus tolérant que les Romains: ils sont accoutumés à
-ce qu'on ne vienne chez eux que pour voir et pour observer;
-et, soit fierté, soit indolence, ils ne cherchent à faire partager
-leurs opinions à personne. Ce qui est plus extraordinaire
-encore, c'est que, pendant la semaine sainte surtout, il en est
-beaucoup parmi eux qui s'infligent des pénitences corporelles;
-et, pendant qu'ils se donnent des coups de discipline, la porte
-de l'église est ouverte, on peut y entrer, cela leur est égal. C'est
-un peuple qui ne s'occupe pas des autres; il ne fait rien pour
-être regardé, il ne s'abstient de rien parce qu'on le regarde;
-il marche toujours à son but ou à son plaisir, sans se douter
-qu'il y ait un sentiment qui s'appelle la vanité, pour lequel
-il n'y a ni plaisir ni but, excepté le besoin d'être applaudi.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>On a souvent parlé des cérémonies de la semaine sainte à
-Rome. Tous les étrangers viennent exprès pendant le carême
-pour jouir de ce spectacle; et comme la musique de la chapelle
-Sixtine et l'illumination de Saint-Pierre sont des beautés
-uniques dans leur genre, il est naturel qu'elles attirent
-vivement la curiosité; mais l'attente n'est pas également
-satisfaite par les cérémonies proprement dites. Le dîner des
-douze apôtres, servi par le pape, leurs pieds lavés par lui,
-enfin les diverses coutumes de ces temps solennels, rappellent
-toutes des idées touchantes; mais mille circonstances
-inévitables nuisent souvent à l'intérêt et à la dignité de ce
-spectacle. Tous ceux qui y contribuent ne sont pas également
-recueillis, également occupés d'idées pieuses; ces cérémonies,
-tant de fois répétées, sont devenues une sorte d'exercice machinal
-pour la plupart de ceux qui s'en mêlent, et les jeunes prêtres
-dépêchent le service des grandes fêtes avec une activité
-et une dextérité peu imposantes. Ce vague, cet inconnu, ce mystérieux
-qui convient tant à la religion, est tout à fait dissipé
-par l'espèce d'attention qu'on ne peut s'empêcher de donner
-à la manière dont chacun s'acquitte de ses fonctions. L'avidité
-des uns pour les mets qui leur sont présentés, et l'indifférence
-des autres pour les génuflexions qu'ils multiplient
-ou les prières qu'ils récitent, rendent souvent la fête peu solennelle.</p>
-
-<p>Les anciens costumes qui servent encore aujourd'hui d'habillement
-aux ecclésiastiques s'accordent mal avec la coiffure
-moderne; l'évêque grec avec sa longue barbe est celui dont
-le vêtement paraît le plus respectable. Les vieux usages aussi,
-tels que celui de faire la révérence comme les femmes, au
-lieu de saluer à la manière actuelle des hommes, produisent
-une impression peu sérieuse. L'ensemble, enfin, n'est pas en
-harmonie, et l'antique et le nouveau s'y mêlent sans qu'on
-prenne aucun soin pour frapper l'imagination, et surtout
-pour éviter tout ce qui peut la distraire. Un culte éclatant et
-majestueux dans les formes extérieures est certainement très-propre
-à remplir l'âme des sentiments les plus élevés; mais
-il faut prendre garde que les cérémonies ne dégénèrent en un
-spectacle, où l'on joue son rôle l'un vis-à-vis de l'autre, où
-l'on apprend ce qu'il faut faire, à quel moment il faut le faire,
-quand on doit prier, finir de prier, se mettre à genoux, se
-relever; la régularité des cérémonies d'une cour, introduite
-dans un temple, gêne le libre élan du c&oelig;ur, qui donne seul
-à l'homme l'espérance de se rapprocher de la Divinité.</p>
-
-<p>Ces observations sont assez généralement senties par les
-étrangers; mais les Romains, pour la plupart, ne se lassent
-point de ces cérémonies, et tous les ans ils y trouvent un nouveau
-plaisir. Un trait singulier du caractère des Italiens,
-c'est que leur mobilité ne les porte point à l'inconstance, et
-que leur vivacité ne leur rend point la variété nécessaire. Ils
-sont, en toute chose, patients et persévérants; leur imagination
-embellit ce qu'ils possèdent; elle occupe leur vie, au
-lieu de la rendre inquiète; ils trouvent tout plus magnifique,
-plus imposant, plus beau que cela ne l'est réellement; et tandis
-qu'ailleurs la vanité consiste à se montrer blasé, celle
-des Italiens, ou plutôt la chaleur et la vivacité qu'ils ont en
-eux-mêmes, leur fait trouver du plaisir dans le sentiment de
-l'admiration.</p>
-
-<p>Lord Nelvil s'attendait, d'après tout ce que les Romains lui
-avaient dit, à recevoir beaucoup plus d'effet par les cérémonies
-de la semaine sainte. Il regretta les nobles et simples
-fêtes du culte anglican. Il revint chez lui avec une impression
-pénible; car rien n'est plus triste que de n'être pas ému par
-ce qui devait nous émouvoir: on se croit l'âme desséchée;
-on craint d'avoir perdu cette puissance d'enthousiasme, sans
-laquelle la faculté de penser ne servirait plus qu'à dégoûter de
-la vie.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Mais le vendredi saint rendit bientôt à lord Nelvil toutes les
-émotions religieuses qu'il regrettait de n'avoir pas éprouvées
-les jours précédents. La retraite de Corinne allait finir; il
-attendait le bonheur de la revoir: les douces espérances du
-sentiment s'accordent avec la piété; il n'y a que la vie factice
-du monde qui puisse en détourner tout à fait. Oswald se
-rendit à la chapelle Sixtine, pour entendre le fameux <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i>
-vanté dans toute l'Europe. Il arriva de jour encore, et
-vit ces peintures célèbres de Michel-Ange, qui représentent
-le jugement dernier avec toute la force effrayante de ce sujet
-et du talent qui l'a traité. Michel-Ange s'était pénétré de la
-lecture du Dante; et le peintre, comme le poëte, représente
-des êtres mythologiques en présence de Jésus-Christ; mais il
-fait presque toujours du paganisme le mauvais principe, et
-c'est sous la forme des démons qu'il caractérise les fables
-païennes. On aperçoit sous la voûte de la chapelle les prophètes
-et les sibylles, appelés en témoignage par les chrétiens<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>;
-une foule d'anges les entourent, et toute cette voûte
-ainsi peinte semble rapprocher le ciel de nous; mais ce ciel
-est sombre et redoutable; le jour perce à peine à travers les
-vitraux, qui jettent sur les tableaux plutôt des ombres que
-des lumières; l'obscurité agrandit encore les figures déjà si
-imposantes que Michel-Ange a tracées; l'encens, dont le parfum
-a quelque chose de funéraire, remplit l'air dans cette enceinte,
-et toutes les sensations préparent à la plus profonde
-de toutes, celle que la musique doit produire.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Teste David cum Sibylla.</i></p>
-</div>
-<p>Pendant qu'Oswald était absorbé par les réflexions que faisaient
-naître tous les objets qui l'environnaient, il vit entrer
-dans la tribune des femmes, derrière la grille qui les sépare
-des hommes, Corinne, qu'il n'espérait pas encore, Corinne,
-vêtue de noir, toute pâle de l'absence, et si tremblante dès
-qu'elle aperçut Oswald, qu'elle fut obligée de s'appuyer sur
-la balustrade pour avancer. En ce moment le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> commença.</p>
-
-<p>Les voix, parfaitement exercées à ce chant antique et pur,
-partent d'une tribune à l'origine de la voûte; on ne voit point
-ceux qui chantent; la musique semble planer dans les airs;
-à chaque instant, la chute du jour rend la chapelle plus sombre:
-ce n'était plus cette musique voluptueuse et passionnée
-qu'Oswald et Corinne avaient entendue huit jours auparavant;
-c'était une musique toute religieuse, qui conseillait le renoncement
-à la terre. Corinne se jeta à genoux devant la grille,
-et resta plongée dans la plus profonde méditation; Oswald
-lui-même disparut à ses yeux. Il lui semblait que c'était dans
-un tel moment d'exaltation qu'on aimerait à mourir, si la séparation
-de l'âme d'avec le corps ne s'accomplissait point par
-la douleur; si tout à coup un ange venait enlever sur ses ailes
-le sentiment et la pensée, étincelles divines qui retourneraient
-vers leur source: la mort ne serait, pour ainsi dire,
-alors qu'un acte spontané du c&oelig;ur, qu'une prière plus ardente
-et mieux exaucée.</p>
-
-<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i>, c'est-à-dire <i>ayez pitié de nous</i>, est un psaume
-composé de versets qui se chantent alternativement d'une
-manière très-différente. Tour à tour une musique céleste se
-fait entendre, et le verset suivant, dit en récitatif, est murmuré
-d'un ton sourd et presque rauque: on dirait que c'est
-la réponse des caractères durs aux c&oelig;urs sensibles, que
-c'est le réel de la vie qui vient flétrir et repousser les v&oelig;ux
-des âmes généreuses; et quand ce ch&oelig;ur si doux reprend, on
-renaît à l'espérance; mais lorsque le verset récité recommence,
-une sensation de froid saisit de nouveau; ce n'est pas
-la terreur qui la cause, mais le découragement de l'enthousiasme.
-Enfin le dernier morceau, plus noble et plus touchant
-encore que tous les autres, laisse au fond de l'âme une impression
-douce et pure: Dieu nous accorde cette même impression
-avant de mourir.</p>
-
-<p>On éteint les flambeaux; la nuit s'avance; les figures des
-prophètes et des sibylles apparaissent comme des fantômes
-enveloppés du crépuscule. Le silence est profond, la parole
-ferait un mal insupportable dans cet état de l'âme, où tout
-est intime et intérieur; et quand le dernier son s'éteint, chacun
-s'en va lentement et sans bruit; chacun semble craindre
-de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde.</p>
-
-<p>Corinne suivit la procession qui se rendait dans le temple
-de Saint-Pierre, qui n'est alors éclairé que par une croix
-illuminée; ce signe de douleur seul, resplendissant dans l'auguste
-obscurité de cet immense édifice, est la plus belle
-image du christianisme au milieu des ténèbres de la vie. Une
-lumière pâle et lointaine se projette sur les statues qui décorent
-les tombeaux. Les vivants qu'on aperçoit en foule sous
-ces voûtes semblent des pygmées en comparaison des images des
-morts. Il y a autour de la croix un espace éclairé par
-elle, où se prosterne le pape vêtu de blanc, et tous les cardinaux
-rangés derrière lui. Ils restent là près d'une demi-heure
-dans le plus profond silence, et il est impossible de n'être pas
-ému de ce spectacle. On ne sait pas ce qu'ils demandent, on
-n'entend pas leurs secrets gémissements; mais ils sont vieux,
-ils nous devancent dans la route de la tombe: quand nous
-passerons à notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu
-nous fera-t-il la grâce d'ennoblir assez la vieillesse pour que
-le déclin de la vie soit les premiers jours de l'immortalité?</p>
-
-<p>Corinne aussi, la jeune et belle Corinne, était à genoux
-derrière le cortége des prêtres, et la douce lumière qui éclairait
-son visage pâlissait son teint sans affaiblir l'éclat de ses
-yeux. Oswald la contemplait ainsi comme un tableau ravissant
-et comme un être adoré. Quand sa prière fut finie, elle
-se leva; lord Nelvil n'osait l'approcher encore, respectant la
-méditation religieuse dans laquelle il la croyait plongée; mais
-elle vint à lui la première avec un transport de bonheur; et
-ce sentiment se répandant sur tout ce qu'elle faisait, elle
-accueillit avec une gaieté vive ceux qui l'abordèrent dans
-Saint-Pierre, devenu tout à coup comme une grande promenade
-publique, où chacun se donne rendez-vous pour parler
-de ses affaires ou de ses plaisirs.</p>
-
-<p>Oswald était étonné de cette mobilité qui faisait succéder
-l'une à l'autre des impressions si différentes; et, bien qu'il
-fût heureux de la joie de Corinne, il était surpris de ne trouver
-en elle aucune trace des émotions de la journée: il ne
-concevait pas comment on permettait que cette belle église
-fût, dans un jour si solennel, le café de Rome, où l'on se rassemblait
-pour s'amuser; et regardant Corinne au milieu de
-son cercle, parlant avec vivacité et ne pensant point aux
-objets dont elle était entourée, il conçut un sentiment de défiance
-sur la légèreté dont elle pouvait être capable: elle s'en
-aperçut à l'instant; et, se séparant brusquement de la société,
-elle prit le bras d'Oswald pour se promener avec lui dans
-l'Église, et lui dit: «Je ne vous ai jamais entretenu de mes
-sentiments religieux; permettez qu'aujourd'hui je vous en
-parle, peut-être dissiperai-je ainsi les nuages que j'ai vus
-s'élever dans votre esprit.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE V</h3>
-
-<p>«La différence de nos religions, mon cher Oswald, continua
-Corinne, est cause du blâme secret que vous ne pouvez
-vous empêcher de me laisser voir. La vôtre est sévère et sérieuse,
-la nôtre est vive et tendre. On croit généralement que
-le catholicisme est plus rigoureux que le protestantisme, et
-cela peut être vrai dans les pays où la lutte a existé entre les
-deux religions; mais en Italie nous n'avons point eu de dissensions
-religieuses, et en Angleterre vous en avez beaucoup
-éprouvé; il est résulté de cette différence que le catholicisme
-a pris, en Italie, un caractère de douceur et d'indulgence, et
-que, pour détruire le catholicisme en Angleterre, la réformation
-s'est armée de la plus grande sévérité dans les principes
-et dans la morale. Notre religion, comme celle des anciens,
-anime les arts, inspire les poëtes, fait partie, pour ainsi dire,
-de toutes les jouissances de notre vie; tandis que la vôtre,
-s'établissant dans un pays où la raison dominait plus encore
-que l'imagination, a pris un caractère d'austérité morale dont
-elle ne s'écartera jamais. La nôtre parle au nom de l'amour,
-la vôtre au nom du devoir. Nos principes sont libéraux, nos
-dogmes sont absolus; et néanmoins, dans l'application, notre
-despotisme orthodoxe transige avec les circonstances particulières;
-et votre liberté religieuse fait respecter ses lois, sans
-aucune exception. Il est vrai que notre catholicisme impose à
-ceux qui sont entrés dans l'état monastique des pénitences
-très-dures: cet état, choisi librement, est un rapport mystérieux
-entre l'homme et la Divinité; mais la religion des séculiers,
-en Italie, est une source habituelle d'émotions touchantes.
-L'amour, l'espérance et la foi sont les vertus principales
-de cette religion, et toutes ces vertus annoncent et
-donnent le bonheur. Loin donc que nos prêtres nous interdisent
-en aucun temps le pur sentiment de la joie, ils nous
-disent que ce sentiment exprime notre reconnaissance envers
-les dons du Créateur. Ce qu'ils exigent de nous, c'est l'observation
-des pratiques qui prouvent notre respect pour notre
-culte et notre désir de plaire à Dieu; c'est la charité pour les
-malheureux et la repentance dans nos faiblesses. Mais ils ne
-se refusent point à nous absoudre quand nous le leur demandons
-avec zèle; et les attachements du c&oelig;ur inspirent ici
-plus qu'ailleurs une indulgente pitié. Jésus-Christ n'a-t-il
-pas dit de la Madeleine: <i>Il lui sera beaucoup pardonné, parce
-qu'elle a beaucoup aimé?</i> Ces mots ont été prononcés sous un
-ciel aussi beau que le nôtre; ce même ciel implore pour nous
-la miséricorde de la Divinité.</p>
-
-<p>&mdash;Corinne, répondit lord Nelvil, comment combattre des
-paroles si douces, et dont mon c&oelig;ur a tant de besoin! Mais je
-le ferai cependant, parce que ce n'est pas pour un jour que
-j'aime Corinne, et que j'espère avec elle un long avenir de
-bonheur et de vertu. La religion la plus pure est celle qui fait
-du sacrifice de nos passions, et de l'accomplissement de nos
-devoirs, un hommage continuel à l'Être suprême. La moralité
-de l'homme est son culte envers Dieu: c'est dégrader l'idée
-que nous avons du Créateur que de lui supposer, dans ses
-rapports avec la créature, une volonté qui ne soit pas relative
-à son perfectionnement intellectuel. La paternité, cette noble
-image d'un maître souverainement bon, ne demande rien aux
-enfants que pour les rendre meilleurs ou plus heureux; comment
-donc s'imaginer que Dieu exigerait de l'homme ce qui
-n'aurait pas l'homme même pour objet! Aussi voyez quelle
-confusion il résulte, dans la tête de votre peuple, de l'habitude
-où il est d'attacher plus d'importance aux pratiques religieuses
-qu'aux devoirs de la morale: c'est après la semaine
-sainte, vous le savez, que se commet à Rome le plus grand
-nombre de meurtres. Le peuple se croit, pour ainsi dire, en
-fonds par le carême, et dépense en assassinats les trésors de
-sa pénitence. On a vu des criminels qui, tout dégouttants
-encore de meurtre, se faisaient scrupule de manger de
-la viande le vendredi; et les esprits grossiers, à qui l'on a
-persuadé que le plus grand des crimes consiste à désobéir aux
-pratiques ordonnées par l'Église, épuisent leur conscience sur
-ce sujet, et considèrent la Divinité comme les gouvernements
-du monde, qui font plus de cas de la soumission à leur pouvoir
-que de toute autre vertu: ce sont des rapports de courtisan
-mis à la place du respect qu'inspire le Créateur, comme
-la source et la récompense d'une vie scrupuleuse et délicate.
-Le catholicisme italien, tout en démonstrations extérieures,
-dispense l'âme de la méditation et du recueillement. Quand le
-spectacle est fini, l'émotion cesse, le devoir est rempli; et
-l'on n'est pas, comme chez nous, longtemps absorbé dans les
-pensées et les sentiments que fait naître l'examen rigoureux
-de sa conduite et de son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes sévère, mon cher Oswald, reprit Corinne, ce
-n'est pas la première fois que je l'ai remarqué. Si la religion
-consistait seulement dans la stricte observation de la morale,
-qu'aurait-elle de plus que la philosophie et la raison? et quel
-sentiment de piété se développerait en nous, si notre principal
-but était d'étouffer les sentiments du c&oelig;ur? Les stoïciens en
-savaient presque autant que nous sur les devoirs et l'austérité
-de la conduite; mais ce qui n'est dû qu'au christianisme,
-c'est l'enthousiasme religieux qui s'unit à toutes les affections
-de l'âme; c'est la puissance d'aimer et de plaindre; c'est le
-culte de sentiment et d'indulgence qui favorise si bien l'essor
-de l'âme vers le ciel! Que signifie la parabole de l'Enfant prodigue,
-si ce n'est l'amour, l'amour sincère, préféré même à
-l'accomplissement le plus exact de tous les devoirs? Il avait
-quitté, cet enfant, la maison paternelle, et son frère y était
-resté; il s'était plongé dans tous les plaisirs du monde, et son
-frère ne s'était pas écarté un seul instant de la régularité de
-la vie domestique; mais il revint, mais il pleura, mais il aima,
-et son père fit une fête pour son retour. Ah! sans doute que,
-dans les mystères de notre nature, aimer, encore aimer, est
-ce qui nous est resté de notre héritage céleste. Nos vertus
-mêmes sont souvent trop compliquées avec la vie pour que
-nous puissions toujours comprendre ce qui est bien, ce qui
-est mieux, et quel est le sentiment secret qui nous dirige et
-nous égare. Je demande à mon Dieu de m'apprendre à l'adorer,
-et je sens l'effet de mes prières par les larmes que je répands.
-Mais, pour se soutenir dans cette disposition, les pratiques
-religieuses sont plus nécessaires que vous ne pensez;
-c'est une relation constante avec la Divinité; ce sont des actions
-journalières sans rapport avec aucun des intérêts de la
-vie, et seulement dirigées vers le monde invisible. Les objets
-extérieurs aussi sont d'un grand secours pour la piété; l'âme
-retombe sur elle-même, si les beaux-arts, les grands monuments,
-les chants harmonieux, ne viennent pas ranimer ce
-génie poétique, qui est aussi le génie religieux.</p>
-
-<p>«L'homme le plus vulgaire, lorsqu'il prie, lorsqu'il souffre,
-et qu'il espère dans le ciel, cet homme, dans ce moment, a
-quelque chose en lui qui s'exprimerait comme Milton, comme
-Homère, ou comme le Tasse, si l'éducation lui avait appris à
-revêtir de paroles ses pensées. Il n'y a que deux classes
-d'hommes distinctes sur la terre: celle qui sent l'enthousiasme,
-et celle qui le méprise; toutes les autres différences
-sont le travail de la société. Celui-là n'a pas de mots pour ses
-sentiments; celui-ci sait ce qu'il faut dire pour cacher le vide
-de son c&oelig;ur. Mais la source qui jaillit du rocher même à la
-voix du ciel, cette source est le vrai talent, la vraie religion,
-le véritable amour.</p>
-
-<p>«La pompe de notre culte, ces tableaux, où les saints à
-genoux expriment dans leurs regards une prière continuelle;
-ces statues, placées sur les tombeaux comme pour se réveiller
-un jour avec les morts; ces églises et leurs voûtes immenses,
-ont un rapport intime avec les idées religieuses.
-J'aime cet hommage éclatant rendu par les hommes à ce qui
-ne leur promet ni la fortune ni la puissance, à ce qui ne les
-punit ou ne les récompense que par un sentiment du c&oelig;ur; je
-me sens alors plus fière de mon être; je reconnais dans
-l'homme quelque chose de désintéressé; et, dût-on multiplier
-trop les magnificences religieuses, j'aime cette prodigalité
-des richesses terrestres pour une autre vie, du temps pour
-l'éternité: assez de choses se font pour demain, assez de
-soins se prennent pour l'économie des affaires humaines.
-Oh! que j'aime l'inutile! l'inutile, si l'existence n'est qu'un
-travail pénible pour un misérable gain! Mais si nous sommes
-sur cette terre en marche vers le ciel, qu'y a-t-il de mieux
-à faire que d'élever assez notre âme pour qu'elle sente l'infini,
-l'invisible et l'éternel, au milieu de toutes les bornes qui l'entourent?</p>
-
-<p>«Jésus-Christ laissait une femme faible, et peut-être repentante,
-arroser ses pieds des parfums les plus précieux; il
-repoussa ceux qui conseillaient de réserver ces parfums pour
-un usage plus profitable: <i>Laissez-la faire</i>, disait-il, <i>car je
-suis pour peu de temps avec vous.</i> Hélas! tout ce qu'il y a de
-bon, de sublime sur cette terre, est pour peu de temps avec
-nous; l'âge, les infirmités, la mort tariront bientôt cette
-goutte de rosée qui tombe du ciel et ne se repose que sur des
-fleurs. Cher Oswald, laissez-nous donc tout confondre, amour,
-religion, génie et le soleil, et les parfums, et la musique, et
-la poésie; il n'y a d'athéisme que dans la froideur, l'égoïsme,
-la bassesse. Jésus-Christ a dit: <i>Quand deux ou trois seront
-rassemblés en mon nom, je serai au milieu d'eux.</i> Et qu'est-ce,
-ô mon Dieu! que d'être rassemblé en votre nom, si ce n'est
-jouir des dons sublimes de notre belle nature, et vous en
-faire hommage, et vous remercier de la vie, et vous en remercier
-surtout quand un c&oelig;ur aussi créé par vous répond tout
-entier au nôtre!»</p>
-
-<p>Une inspiration céleste animait dans cet instant la physionomie
-de Corinne. Oswald put à peine s'empêcher de se jeter
-à genoux devant elle au milieu du temple, et se tut pendant
-longtemps, pour se livrer au plaisir de se rappeler ses paroles,
-et de les retrouver encore dans ses regards. Enfin, cependant,
-il voulut répondre, il ne voulut point abandonner la
-cause qui lui était chère. «Corinne, dit-il alors, permettez
-encore quelques mots à votre ami. Son âme n'a point de sécheresse;
-non, Corinne, elle n'en a point, croyez-le; et si
-j'aime l'austérité dans les principes et dans les actions, c'est
-parce qu'elle donne aux sentiments plus de profondeur et plus
-de durée. Si j'aime la raison dans la religion, c'est-à-dire si
-je repousse les dogmes contradictoires et les moyens humains
-de faire effet sur les hommes, c'est parce que je vois la Divinité
-dans la raison comme dans l'enthousiasme; et si je ne
-puis souffrir qu'on prive l'homme d'aucune de ses facultés,
-c'est qu'il n'a pas trop de toutes pour reconnaître une vérité
-que la réflexion lui révèle, aussi bien que l'instinct du c&oelig;ur,
-l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Que peut-on
-ajouter à ces idées sublimes, à leur union avec la vertu? que
-peut-on y ajouter qui ne soit au-dessous d'elles? L'enthousiasme
-poétique, qui vous donne tant de charmes, n'est pas,
-j'ose le dire, la dévotion la plus salutaire. Corinne, comment
-pourrait-on se préparer par cette disposition aux sacrifices
-sans nombre qu'exige de nous le devoir? Il n'y avait de révélation
-que par les élans de l'âme, quand la destinée humaine,
-future et présente, ne s'offrait à l'esprit qu'à travers les
-nuages; mais pour nous, à qui le christianisme l'a rendue
-claire et positive, le sentiment peut être notre récompense,
-mais il ne doit pas être notre seul guide: vous décrivez l'existence
-des bienheureux, et non pas celle des mortels. La vie
-religieuse est un combat, et non pas un hymne. Si nous n'étions
-pas condamnés à réprimer dans ce monde les mauvais
-penchants des autres et de nous-mêmes, il n'y aurait, en
-effet, d'autre distinction à faire qu'entre les âmes froides
-et les âmes exaltées. Mais l'homme est une créature plus âpre
-et plus redoutable que votre c&oelig;ur ne vous le peint; et la raison
-dans la piété, et l'autorité dans le devoir, sont un frein
-nécessaire à ses orgueilleux égarements.</p>
-
-<p>«De quelque manière que vous considériez les pompes extérieures
-et les pratiques multipliées de votre religion, croyez-moi,
-chère amie, la contemplation de l'univers et de son auteur
-sera toujours le premier des cultes, celui qui remplira
-l'imagination sans que l'examen y puisse trouver rien de futile
-ni d'absurde. Les dogmes qui blessent ma raison refroidissent
-aussi mon enthousiasme. Sans doute le monde, tel
-qu'il est, est un mystère que nous ne pouvons ni nier ni comprendre;
-il serait donc bien fou, celui qui se refuserait à
-croire tout ce qu'il ne peut expliquer; mais ce qui est contradictoire
-est toujours de la création des hommes. Le mystère,
-tel que Dieu nous l'a donné, est au-dessus des lumières
-de l'esprit, mais non en opposition avec elles. Un philosophe
-allemand a dit: <i>Je ne connais que deux belles choses dans
-l'univers: le ciel étoilé sur nos têtes, et le sentiment du devoir
-dans nos c&oelig;urs.</i> En effet, toutes les merveilles de la création
-sont réunies dans ces paroles.</p>
-
-<p>«Loin qu'une religion simple et sévère dessèche le c&oelig;ur,
-j'aurais pensé avant de vous connaître, Corinne, qu'elle seule
-pouvait concentrer et perpétuer les affections. J'ai vu la conduite
-la plus austère et la plus pure développer dans un homme
-une inépuisable tendresse; j'ai l'ai vu conserver jusque dans
-la vieillesse une virginité d'âme que les orages des passions et
-les fautes qu'elles font commettre auraient nécessairement
-flétrie. Sans doute le repentir est une belle chose, et j'ai besoin
-plus que personne de croire à son efficacité; mais le repentir
-qui se répète fatigue l'âme, ce sentiment ne régénère
-qu'une fois. C'est la rédemption qui s'accomplit au fond de
-notre âme; et ce grand sacrifice ne peut se renouveler. Quand
-la faiblesse humaine s'y accoutume, elle perd la force d'aimer:
-car il faut de la force pour aimer, du moins avec constance.</p>
-
-<p>«Je ferai des objections du même genre à ce culte plein de
-splendeur qui, selon vous, agit si vivement sur l'imagination;
-je crois l'imagination modeste et retirée comme le c&oelig;ur; les
-émotions qu'on lui commande sont moins puissantes que celles
-qui naissent d'elle-même. J'ai vu dans les Cévennes un ministre
-protestant qui prêchait, vers le soir, dans le fond des
-montagnes. Il invoquait les tombeaux des Français bannis et
-proscrits par leurs frères, et dont les cendres avaient été rapportées
-dans ces lieux; il promettait à leurs amis qu'ils les
-retrouveraient dans un meilleur monde; il disait qu'une vie
-vertueuse nous assurait ce bonheur; il disait: <i>Faites du bien
-aux hommes, pour que Dieu cicatrise dans votre c&oelig;ur la blessure
-de la douleur.</i> Il s'étonnait de l'inflexibilité, de la dureté
-que l'homme d'un jour montre à l'homme d'un jour comme
-lui, et s'emparait de cette terrible pensée de la mort, que les
-vivants ont conçue, mais qu'ils n'épuiseront jamais. Enfin il
-n'annonçait rien qui ne fût touchant et vrai: c'étaient des
-paroles parfaitement en harmonie avec la nature. Le torrent
-qu'on entendait dans l'éloignement, la lumière scintillante des
-étoiles semblaient exprimer la même pensée sous une autre
-forme. La magnificence de la nature était là, cette magnificence,
-la seule qui donne des fêtes sans offenser l'infortune;
-et toute cette imposante simplicité remuait l'âme bien plus
-profondément que des cérémonies éclatantes.»</p>
-
-<p>Le surlendemain de cet entretien, le jour de Pâques, Corinne
-et lord Nelvil étaient ensemble sur la place de Saint-Pierre,
-au moment où le pape s'avance sur le balcon le plus élevé de
-l'église, et demande au ciel la bénédiction qu'il va répandre
-sur la terre; lorsqu'il prononce ces mots: <i lang="la" xml:lang="la">urbi et orbi</i> (à la
-ville et au monde), tout le peuple rassemblé se jette à genoux;
-et Corinne et lord Nelvil sentirent, par l'émotion qu'ils éprouvèrent
-en ce moment, que tous les cultes se ressemblent. Le
-sentiment religieux unit intimement les hommes entre eux,
-quand l'amour-propre et le fanatisme n'en font pas un objet
-de jalousie et de haine. Prier ensemble, dans quelque langue,
-dans quelque rite que ce soit, c'est la plus touchante fraternité
-d'espérance et de sympathie que les hommes puissent
-contracter sur cette terre.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VI</h3>
-
-<p>Le jour de Pâques s'était passé, et Corinne ne parlait point
-d'accomplir sa promesse, en confiant son histoire à lord
-Nelvil. Blessé de ce silence, il dit un jour devant elle qu'on
-vantait beaucoup les beautés de Naples, et qu'il avait envie
-d'y aller. Corinne, pénétrant à l'instant ce qui se passait dans
-son âme, lui proposa de faire le voyage avec lui. Elle se flattait
-de reculer les aveux qu'il exigeait d'elle, en lui donnant
-cette preuve d'amour qui devait le satisfaire. Et d'ailleurs elle
-pensait que s'il l'emmenait, c'était sans doute parce qu'il avait
-dessein de lui consacrer sa vie. Elle attendait donc avec
-anxiété ce qu'il dirait, et ses regards, presque suppliants, lui
-demandaient une réponse favorable. Oswald ne put y résister;
-il avait d'abord été surpris de cette offre, et de la simplicité
-avec laquelle Corinne la faisait; il hésita quelque temps à l'accepter;
-mais en voyant le trouble de son amie, l'agitation de
-son sein, ses yeux remplis de larmes, il consentit à partir
-avec elle, sans se rendre compte à lui-même de l'importance
-d'une telle résolution. Corinne fut au comble de la joie, car
-son c&oelig;ur se fia tout à fait, dans ce moment, au sentiment
-d'Oswald.</p>
-
-<p>Le jour fut pris, et la douce perspective de voyager ensemble
-fit disparaître toute autre idée. Ils s'amusèrent à ordonner
-les détails de ce voyage, et il n'y avait pas un de ces
-détails qui ne fût une source de plaisir. Heureuse disposition
-de l'âme, où tous les arrangements de la vie ont un charme
-particulier en se rattachant à quelque espérance du c&oelig;ur! Il
-ne vient que trop tôt, le moment où l'existence fatigue dans
-chacune de ses heures comme dans son ensemble, où chaque
-matin exige un travail pour supporter le réveil et conduire le
-jour jusqu'au soir.</p>
-
-<p>Au moment où lord Nelvil sortait de chez Corinne, afin de
-tout préparer pour leur départ, le comte d'Erfeuil y arriva, et
-apprit d'elle le projet qu'ils venaient d'arrêter ensemble.
-«Y pensez-vous? lui dit-il; quoi! vous mettre en route avec
-lord Nelvil sans qu'il soit votre époux, sans qu'il vous ait
-promis de l'être! et que deviendrez-vous s'il vous abandonne?&mdash;Ce
-que je deviendrais, répondit Corinne, dans toutes les
-situations de la vie, s'il cessait de m'aimer: la plus malheureuse
-personne du monde.&mdash;Oui; mais si vous n'avez rien
-fait qui vous compromette, vous resterez, vous, tout entière.&mdash;Moi
-tout entière, s'écria Corinne, quand le plus profond
-sentiment de ma vie serait flétri! quand mon c&oelig;ur serait brisé!&mdash;Le
-public ne le saurait pas, et vous pourriez, en dissimulant,
-ne rien perdre dans l'opinion.&mdash;Et pourquoi ménager
-cette opinion, répondit Corinne, si ce n'est pour avoir un
-charme de plus aux yeux de ce qu'on aime?&mdash;On cesse d'aimer,
-reprit le comte d'Erfeuil, mais l'on ne cesse pas de vivre
-au milieu de la société, et d'avoir besoin d'elle.&mdash;Ah! si je
-pouvais penser, répondit Corinne, qu'il arrivera, le jour où
-l'affection d'Oswald ne serait pas tout pour moi dans ce
-monde; si je pouvais le penser, j'aurais déjà cessé de l'aimer.
-Qu'est-ce donc que l'amour quand il prévoit, quand il calcule
-le moment où il n'existera plus? S'il y a quelque chose de
-religieux dans ce sentiment, c'est parce qu'il fait disparaître
-tous les autres intérêts, et se complaît, comme la dévotion,
-dans le sacrifice entier de soi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Que me dites-vous là? reprit le comte d'Erfeuil; une
-personne d'esprit comme vous peut-elle se remplir la tête de
-pareilles folies! C'est notre avantage, à nous autres hommes,
-que les femmes pensent comme vous: nous avons alors bien
-plus d'ascendant sur elles; mais il ne faut pas que votre supériorité
-soit perdue, il faut qu'elle vous serve à quelque chose.&mdash;Me
-servir! dit Corinne; ah! je lui dois beaucoup, si elle
-me fait mieux sentir tout ce qu'il y a de touchant et de généreux
-dans le caractère de lord Nelvil.</p>
-
-<p>&mdash;Lord Nelvil est un homme tout comme un autre, reprit
-le comte d'Erfeuil; il retournera dans son pays, suivra sa carrière,
-il sera raisonnable enfin; et vous exposez imprudemment
-votre réputation en allant à Naples avec lui.&mdash;J'ignore
-les intentions de lord Nelvil, dit Corinne, et peut-être aurais-je
-mieux fait d'y réfléchir avant de l'aimer; mais, à présent,
-qu'importe un sacrifice de plus! ma vie ne dépend-elle pas
-toujours de son sentiment pour moi? Je trouve, au contraire,
-quelque douceur à ne me laisser aucune ressource: il n'en
-est jamais quand le c&oelig;ur est blessé; néanmoins le monde
-peut quelquefois croire qu'il vous en reste, et j'aime à penser
-que, même sous ce rapport, mon malheur serait complet si
-lord Nelvil se séparait de moi.&mdash;Et sait-il à quel point vous
-vous compromettez pour lui? continua le comte d'Erfeuil.&mdash;J'ai
-pris grand soin de le lui dissimuler, répondit Corinne; et,
-comme il ne connaît pas bien les usages de ce pays, j'ai pu
-lui exagérer un peu la facilité qu'ils donnent. Je vous demande
-votre parole de ne pas lui dire un mot à cet égard; je veux
-qu'il soit libre, et toujours libre dans ses relations avec moi:
-il ne peut faire mon bonheur par aucun genre de sacrifice. Le
-sentiment qui me rend heureuse est la fleur de la vie, et ni la
-bonté ni la délicatesse ne pourraient la ranimer si elle venait
-à se flétrir. Je vous en conjure donc, mon cher comte, ne
-vous mêlez pas de ma destinée; rien de ce que vous savez sur
-les affections du c&oelig;ur ne peut me convenir. Ce que vous dites
-est sage, bien raisonné, fort applicable aux situations comme
-aux personnes ordinaires; mais vous me feriez très-innocemment
-un mal affreux, en voulant juger mon caractère d'après
-ces grandes divisions communes, pour lesquelles il y a des
-maximes toutes faites. Je souffre, je jouis, je sens à ma manière;
-et ce serait moi seule qu'il faudrait observer, si l'on
-voulait influer sur mon bonheur.»</p>
-
-<p>L'amour-propre du comte d'Erfeuil était un peu blessé de
-l'inutilité de ses conseils, et de la grande marque d'amour
-que Corinne donnait à lord Nelvil; il savait bien qu'il n'était
-pas aimé d'elle; il savait également qu'Oswald l'était; mais
-il lui était désagréable que tout cela fût constaté si publiquement.
-Il y a toujours dans le succès d'un homme auprès d'une
-femme quelque chose qui déplaît, même aux meilleurs amis de
-cet homme. «Je vois que je n'y peux rien, dit le comte d'Erfeuil;
-mais quand vous serez bien malheureuse, vous vous souviendrez
-de moi: en attendant, je vais quitter Rome; puisque
-ni vous ni lord Nelvil n'y serez plus, je m'y ennuierais trop
-en votre absence; je vous reverrai sûrement l'un et l'autre en
-Écosse ou en Italie, car j'ai pris goût aux voyages, en attendant
-mieux. Pardonnez-moi mes conseils, charmante Corinne,
-et croyez toujours à mon dévouement.» Corinne le remercia,
-et se sépara de lui avec un sentiment de regret. Elle l'avait
-connu en même temps qu'Oswald, et ce souvenir formait entre
-elle et lui des liens qu'elle n'aimait pas à voir brisés. Elle se
-conduisit comme elle l'avait annoncé au comte d'Erfeuil. Quelques
-inquiétudes troublèrent un moment la joie avec laquelle
-lord Nelvil avait accepté le projet du voyage: il craignait que
-le départ pour Naples ne pût faire tort à Corinne, et voulait
-obtenir d'elle son secret avant ce départ, pour savoir avec
-certitude s'ils n'étaient point séparés par quelque obstacle
-invincible: mais elle lui déclara qu'elle ne s'expliquerait qu'à
-Naples, et lui fit doucement illusion sur ce qu'on pourrait dire
-du parti qu'elle prenait. Oswald se prêtait à cette illusion:
-l'amour, dans un caractère incertain et faible, trompe à demi,
-la raison éclaire à demi, et c'est l'émotion présente qui décide
-laquelle des deux moitiés sera le tout. L'esprit de lord Nelvil
-était singulièrement étendu et pénétrant, mais il ne se jugeait
-bien lui-même que dans le passé. Sa situation actuelle
-ne s'offrait jamais à lui que confusément. Susceptible tout
-à la fois d'entraînement et de remords, de passions et de
-timidité, ces contrastes ne lui permettaient de se connaître
-que quand l'événement avait décidé du combat qui se passait
-en lui.</p>
-
-<p>Lorsque les amis de Corinne, et particulièrement le prince
-Castel-Forte, furent instruits de son projet, ils en éprouvèrent
-un grand chagrin. Le prince Castel-Forte surtout en ressentit
-une telle peine, qu'il résolut d'aller la rejoindre dans peu
-de temps. Il n'y avait pas, assurément, de vanité à se mettre
-ainsi à la suite d'un amant préféré; mais ce qu'il ne pouvait
-supporter, c'était le vide affreux de l'absence de son amie; il
-n'avait pas un ami qu'il ne rencontrât chez Corinne, et jamais
-il n'allait dans une autre maison que la sienne.</p>
-
-<p>La société qui se rassemblait autour d'elle devait se disperser
-quand elle n'y serait plus; il deviendrait impossible d'en
-réunir les débris. Le prince Castel-Forte avait peu l'habitude
-de vivre dans sa famille; bien que fort spirituel, l'étude le
-fatiguait: le jour entier eût donc été pour lui d'un poids insupportable,
-s'il n'était pas venu le soir et le matin chez Corinne;
-elle partait, il ne savait plus que devenir, il se promit
-en secret de se rapprocher d'elle comme un ami sans exigence,
-mais qui est toujours là pour nous consoler dans le malheur;
-et cet ami doit être bien sûr que son moment arrivera.</p>
-
-<p>Corinne éprouvait un sentiment de mélancolie en rompant
-ainsi toutes ses habitudes; elle s'était fait depuis quelques
-années dans Rome une manière d'être qui lui plaisait; elle
-était le centre de tout ce qu'il y avait d'artistes célèbres et
-d'hommes éclairés; une indépendance parfaite d'idées et
-d'habitudes donnait beaucoup de charmes à son existence;
-qu'allait-elle maintenant devenir? Si elle était destinée au
-bonheur d'avoir Oswald pour époux, c'était en Angleterre
-qu'il devait la conduire; et de quelle manière y serait-elle
-jugée? comment elle-même saurait-elle s'astreindre à ce genre
-de vie si différent de celui qu'elle venait de mener depuis six
-ans? Mais ces réflexions ne faisaient que traverser son esprit,
-et toujours son sentiment pour Oswald en effaçait les légères
-traces. Elle le voyait, elle l'entendait, et ne comptait les
-heures que par son absence ou sa présence. Qui sait disputer
-avec le bonheur? qui ne le reçoit pas quand il vient? Corinne
-surtout avait peu de prévoyance; la crainte ni l'espérance
-n'étaient pas faites pour elle; sa foi dans l'avenir était confuse,
-et son imagination lui faisait en ce genre peu de bien et
-peu de mal.</p>
-
-<p>Le matin de son départ, le prince Castel-Forte entra chez
-elle, et, les larmes aux yeux, il lui dit: «Ne reviendrez-vous plus
-à Rome?&mdash;O mon Dieu, oui, répondit-elle, dans un mois
-nous y serons.&mdash;Mais si vous épousez lord Nelvil, il faudra
-quitter l'Italie.&mdash;Quitter l'Italie!» dit Corinne; et elle soupira.
-«Ce pays, continua le prince Castel-Forte, où l'on parle
-votre langue, où l'on vous entend si bien, où vous êtes si
-vivement admirée! Et vos amis, Corinne, et vos amis! Où
-serez-vous aimée comme ici? où trouverez-vous l'imagination
-et les beaux-arts qui vous plaisent? Est-ce donc un seul
-sentiment qui fait la vie? N'est-ce pas la langue, les coutumes,
-les m&oelig;urs, dont se compose l'amour de la patrie, cet
-amour qui donne le mal du pays, terrible douleur des exilés!&mdash;Ah!
-que me dites-vous! s'écria Corinne; ne l'ai-je pas
-éprouvée! N'est-ce pas cette douleur qui a décidé de mon
-sort!» Elle regarda tristement sa chambre et les statues qui
-la décoraient, puis le Tibre qui coulait sous ses fenêtres, et
-le ciel dont la beauté semblait l'inviter à rester. Mais, dans
-ce moment, Oswald passait à cheval sur le pont Saint-Ange,
-il venait avec la rapidité de l'éclair. «Le voilà!» s'écria
-Corinne. A peine avait-elle dit ces mots, que déjà il était arrivé;
-elle courut au-devant de lui; tous les deux, impatients
-de partir, se hâtèrent de monter en voiture. Corinne dit cependant
-un aimable adieu au prince Castel-Forte; mais ses
-paroles obligeantes se perdirent dans les airs, au milieu des
-cris des postillons, des hennissements des chevaux, et de tout
-ce bruit de départ, quelquefois triste, quelquefois enivrant,
-selon la crainte ou l'espoir qu'inspirent les nouvelles chances
-de la destinée.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l11">LIVRE ONZIÈME<br />
-NAPLES ET L'ERMITAGE DE SAINT-SALVADOR</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Oswald était fier d'emmener sa conquête; lui, qui se sentait
-presque toujours troublé dans ses jouissances par les réflexions
-et les regrets, n'éprouvait plus cette fois la peine de
-l'incertitude. Ce n'était pas qu'il fût décidé, mais il ne s'occupait
-pas de l'être, et il se laissait aller aux événements, espérant
-bien être entraîné par eux à ce qu'il souhaitait. Ils traversèrent
-la campagne d'Albano, lieu où l'on montre encore
-ce qu'on croit être le tombeau des Horaces et des Curiaces.
-Ils passèrent près du lac de Nemi et des bois sacrés qui l'entourent.
-On dit qu'Hippolyte fut ressuscité par Diane dans ces
-lieux; elle ne permettait pas aux chevaux d'en approcher, et
-perpétuait, par cette défense, le souvenir du malheur de son
-jeune favori. C'est ainsi qu'en Italie, presque à chaque pas, la
-poésie et l'histoire viennent se retracer à l'esprit, et les sites
-charmants qui les rappellent adoucissent tout ce qu'il y a de
-mélancolique dans le passé, et semblent lui conserver une
-jeunesse éternelle.</p>
-
-<p>Oswald et Corinne traversèrent ensuite les marais Pontins,
-campagne fertile et pestilentielle tout à la fois, où l'on ne voit
-pas une seule habitation, quoique la nature y semble féconde.
-Quelques hommes malades attellent vos chevaux, et vous recommandent
-de ne pas vous endormir en passant les marais,
-car le sommeil est là le véritable avant-coureur de la mort.
-Des buffles, d'une physionomie tout à la fois basse et féroce,
-traînent la charrue que d'imprudents cultivateurs conduisent
-encore quelquefois sur cette terre fatale, et le plus brillant
-soleil éclaire ce triste spectacle. Les lieux marécageux et malsains,
-dans le Nord, sont annoncés par leur effrayant aspect;
-mais, dans les contrées les plus funestes du Midi, la nature
-conserve une sérénité dont la douceur trompeuse fait illusion
-aux voyageurs. S'il est vrai qu'il soit très-dangereux
-de s'endormir en traversant les marais Pontins, l'invincible
-penchant au sommeil qu'ils inspirent dans la chaleur est encore
-une des impressions perfides que ce lieu fait éprouver.
-Lord Nelvil veillait constamment sur Corinne: quelquefois
-elle penchait sa tête sur Thérésine, qui les accompagnait;
-quelquefois elle fermait les yeux, vaincue par la langueur de
-l'air. Oswald se hâtait de la réveiller avec une inexprimable
-terreur; et, bien qu'il fût silencieux naturellement, il était
-inépuisable en sujets de conversation, toujours soutenus,
-toujours nouveaux, pour l'empêcher de succomber un moment
-à ce fatal sommeil. Ah! ne faut-il pas pardonner au
-c&oelig;ur des femmes les regrets déchirants qui s'attachent à ces
-jours où elles étaient aimées, où leur existence était si nécessaire
-à l'existence d'un autre, lorsqu'à tous les instants elles
-se sentaient soutenues et protégées? Quel isolement doit succéder
-à ces temps de délices! et qu'elles sont heureuses celles
-que le lien sacré du mariage a conduites doucement de
-l'amour à l'amitié, sans qu'un moment cruel ait déchiré
-leur vie!</p>
-
-<p>Oswald et Corinne, après le passage inquiétant des marais
-Pontins, arrivèrent enfin à Terracine, sur le bord de la mer,
-aux confins du royaume de Naples. C'est là que commence
-véritablement le Midi; c'est là qu'il accueille les voyageurs
-avec toute sa magnificence. Cette terre de Naples, cette <i>campagne
-heureuse</i>, est comme séparée du reste de l'Europe, et
-par la mer qui l'entoure, et par cette contrée dangereuse qu'il
-faut traverser pour y arriver. On dirait que la nature s'est
-réservé le secret de ce séjour de délices, et qu'elle a voulu
-que les abords en fussent périlleux. Rome n'est point encore
-le Midi: on en pressent les douceurs, mais son enchantement
-ne commence véritablement que sur le territoire de Naples.
-Non loin de Terracine est le promontoire choisi par les poëtes
-comme la demeure de Circé; et derrière Terracine s'élève le
-mont Anxur, où Théodoric, roi des Goths, avait placé l'un
-des châteaux forts dont les guerriers du Nord couvrirent la
-terre. Il y a très-peu de traces de l'invasion des barbares en
-Italie; ou du moins là où ces traces consistent en destructions,
-elles se confondent avec l'effet du temps. Les nations
-septentrionales n'ont point donné à l'Italie cet aspect guerrier
-que l'Allemagne a conservé. Il semble que la molle terre de
-l'Ausonie n'ait pu garder les fortifications et les citadelles
-dont les pays du Nord sont hérissés. Rarement un édifice
-gothique, un château féodal s'y rencontre encore; et les souvenirs
-des antiques Romains règnent seuls à travers les siècles,
-malgré les peuples qui les ont vaincus.</p>
-
-<p>Toute la montagne qui domine Terracine est couverte
-d'orangers et de citronniers qui embaument l'air d'une manière
-délicieuse. Rien ne ressemble, dans nos climats, au parfum
-méridional des citronniers en pleine terre; il produit sur
-l'imagination presque le même effet qu'une musique mélodieuse;
-il donne une disposition poétique, excite le talent, et
-l'enivre de la nature. Les aloès, les cactus à larges feuilles,
-que vous rencontrez à chaque pas, ont une physionomie particulière
-qui rappelle ce que l'on sait des redoutables productions
-de l'Afrique. Ces plantes causent une sorte d'effroi: elles
-ont l'air d'appartenir à une nature violente et dominatrice.
-Tout l'aspect du pays est étranger: on se sent dans un autre
-monde, dans un monde qu'on n'a connu que par les descriptions
-des poëtes de l'antiquité, qui ont tout à la fois dans
-leurs peintures tant d'imagination et d'exactitude. En entrant
-à Terracine, les enfants jetèrent dans la voiture de Corinne
-une immense quantité de fleurs qu'ils cueillaient au bord du
-chemin, qu'ils allaient chercher sur la montagne, et qu'ils
-répandaient au hasard, tant ils se confiaient dans la prodigalité
-de la nature! Les chariots qui rapportaient la moisson
-des champs étaient ornés tous les jours avec des guirlandes
-de roses, et quelquefois les enfants entouraient leurs coupes
-de fleurs: car l'imagination du peuple même devient poétique
-sous un beau ciel. On voyait, on entendait, à côté de ces
-riants tableaux, la mer dont les vagues se brisaient avec fureur.
-Ce n'était point l'orage qui l'agitait, mais les rochers,
-obstacle habituel qui s'opposait à ses flots, et dont sa grandeur
-était irritée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">E non udite ancor come risuona</i></div>
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Il roco ed alto fremito marino?</i></div>
-</div>
-
-<p class="noindent"><i>Et n'entendez-vous pas encore comme retentit le frémissement
-rauque et profond de la mer?</i> Ce mouvement sans but, cette
-force sans objet, qui se renouvelle pendant l'éternité, sans
-que nous puissions connaître ni sa cause ni sa fin, nous attire
-sur le rivage, où ce grand spectacle s'offre à nos regards; et
-l'on éprouve comme un besoin mêlé de terreur de s'approcher
-des vagues, et d'étourdir sa pensée par leur tumulte.</p>
-<p>Vers le soir tout se calma. Corinne et lord Nelvil se promenèrent
-lentement et avec délices dans la campagne. Chaque
-pas, en pressant les fleurs, faisait sortir des parfums de leur
-sein. Les rossignols venaient se reposer plus volontiers sur
-les arbustes qui portaient les roses. Ainsi les chants les plus
-purs se réunissaient aux odeurs les plus suaves; tous les
-charmes de la nature s'attiraient mutuellement: mais ce qui
-est surtout ravissant et inexprimable, c'est la douceur de
-l'air qu'on respire. Quand on contemple un beau site dans le
-Nord, le climat, qui se fait sentir, trouble toujours un peu le
-plaisir qu'on pourrait goûter. C'est comme un son faux dans
-un concert, que ces petites sensations de froid et d'humidité
-qui détournent plus ou moins votre attention de ce que vous
-voyez; mais, en approchant de Naples, vous éprouvez un bien-être
-si parfait, une si grande amitié de la nature pour vous,
-que rien n'altère les sensations agréables qu'elle vous cause.
-Tous les rapports de l'homme, dans nos climats, sont avec la
-société. La nature, dans les pays chauds, met en relation
-avec les objets extérieurs, et les sentiments s'y répandent
-doucement au dehors. Ce n'est pas que le Midi n'ait aussi sa
-mélancolie; dans quels lieux la destinée de l'homme ne produit-elle
-pas cette impression! Mais il n'y a dans cette mélancolie
-ni mécontentement, ni anxiété, ni regret. Ailleurs,
-c'est la vie qui, telle qu'elle est, ne suffit pas aux facultés de
-l'âme; ici, ce sont les facultés de l'âme qui ne suffisent pas à
-la vie, et la surabondance des sensations inspire une rêveuse
-indolence, dont on se rend à peine compte en l'éprouvant.</p>
-
-<p>Pendant la nuit, des mouches luisantes se montraient dans
-les airs; on eût dit que la montagne étincelait, et que la terre
-brûlante laissait échapper quelques-unes de ses flammes. Ces
-mouches volaient à travers les arbres, se reposaient quelquefois
-sur les feuilles, et le vent balançait ces petites étoiles, et
-variait de mille manières leurs lumières incertaines. Le sable
-aussi contenait un grand nombre de petites pierres ferrugineuses
-qui brillaient de toutes parts; c'était la terre de feu,
-conservant encore dans son sein les traces du soleil dont les
-rayons venaient de l'échauffer. Il y a tout à la fois dans cette
-nature une vie et un repos qui satisfont en entier les v&oelig;ux
-divers de l'existence. Corinne se livrait au charme de cette
-soirée, s'en pénétrait avec joie; Oswald ne pouvait cacher
-son émotion. Plusieurs fois il serra Corinne contre son c&oelig;ur,
-plusieurs fois il s'éloigna, puis revint, puis s'éloigna de nouveau,
-pour respecter celle qui devait être la compagne de sa
-vie. Corinne ne pensait point aux dangers qui auraient pu
-l'alarmer; car telle était son estime pour Oswald, que, s'il lui
-avait demandé le don entier de son être, elle n'eût pas douté
-que cette prière ne fût le serment solennel de l'épouser; mais
-elle était bien aise qu'il triomphât de lui-même, et l'honorât
-par ce sacrifice; et il y avait dans son âme cette plénitude
-de bonheur et d'amour qui ne permet pas de former un désir
-de plus. Oswald était bien loin de ce calme: il se sentait
-embrasé par les charmes de Corinne. Une fois il embrassa
-ses genoux avec violence, et semblait avoir perdu tout empire
-sur sa passion; mais Corinne le regarda avec tant de douceur
-et de crainte, elle semblait tellement reconnaître son
-pouvoir, en lui demandant de n'en pas abuser, que cette
-humble défense lui inspira plus de respect que toute autre.</p>
-
-<p>Ils aperçurent alors dans la mer le reflet d'un flambeau
-qu'une main inconnue portait sur le rivage, en se rendant
-secrètement dans la maison voisine. «Il va voir celle qu'il
-aime, dit Oswald.&mdash;Oui, répondit Corinne.&mdash;Et pour moi,
-reprit Oswald, le bonheur de ce jour va finir.» Les regards
-de Corinne, élevés vers le ciel en cet instant, se remplirent
-de larmes. Oswald craignit de l'avoir offensée, et se prosterna
-devant elle pour obtenir le pardon de l'amour qui l'entraînait.
-«Non, lui dit Corinne, en lui tendant la main et l'invitant à
-s'en retourner ensemble; non, Oswald, j'en suis assurée, vous
-respecterez celle qui vous aime. Vous le savez, une simple
-prière de vous serait toute-puissante; c'est donc vous qui répondez
-de moi; c'est vous qui me refuseriez à jamais pour
-votre épouse si vous me rendiez indigne de l'être.&mdash;Eh bien,
-répondit Oswald, puisque vous croyez à ce cruel empire de
-votre volonté sur mon c&oelig;ur, d'où vient, Corinne, d'où vient
-donc votre tristesse?&mdash;Hélas! reprit-elle, je me disais que
-ces moments que je passe avec vous à présent étaient les plus
-heureux de ma vie: et comme je tournais mes regards vers
-le ciel pour l'en remercier, je ne sais par quel hasard une superstition
-de mon enfance s'est ranimée dans mon c&oelig;ur. La
-lune, que je contemplais, s'est couverte d'un nuage, et l'aspect
-de ce nuage était funeste. J'ai toujours trouvé que le
-ciel avait une expression, tantôt paternelle, tantôt irritée; et
-je vous le dis, Oswald, ce soir il condamnait notre amour.&mdash;Chère
-amie, répondit lord Nelvil, les seuls augures de la vie
-de l'homme, ce sont ses actions, bonnes ou mauvaises; et
-n'ai-je pas, ce soir même, immolé mes plus ardents désirs à
-un sentiment de vertu?&mdash;Eh bien, tant mieux si vous n'êtes
-pas compris dans ce présage, reprit Corinne; en effet, il se
-peut que ce ciel orageux n'ait menacé que moi.»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Ils arrivèrent à Naples, de jour, au milieu de cette immense
-population qui est si animée et si oisive tout à la fois; ils traversèrent
-d'abord la rue de Tolède, et virent les lazzaroni
-couchés sur les pavés, ou retirés dans un panier d'osier qui
-leur sert d'habitation jour et nuit. Cet état sauvage qui se
-voit là, mêlé avec la civilisation, a quelque chose de très-original.
-Il en est, parmi ces hommes, qui ne savent pas
-même leur propre nom, et vont à confesse avouer des péchés
-anonymes, ne pouvant dire comment s'appelle celui qui les a
-commis. Il existe à Naples une grotte sous terre, où des milliers
-de lazzaroni passent leur vie, en sortant seulement à
-midi pour voir le soleil, et dormant le reste du jour, pendant
-que leurs femmes filent. Dans les climats où le vêtement et
-la nourriture sont si faciles, il faudrait un gouvernement très-indépendant
-et très-actif pour donner à la nation une émulation
-suffisante; car il est si aisé pour le peuple de subsister
-matériellement à Naples, qu'il peut se passer du genre d'industrie
-nécessaire ailleurs pour gagner sa vie. La paresse et
-l'ignorance, combinées avec l'air volcanique qu'on respire
-dans ce séjour, doivent produire la férocité quand les passions
-sont excitées; mais ce peuple n'est pas plus méchant
-qu'un autre. Il a de l'imagination, ce qui pourrait être le
-principe d'actions désintéressées; et avec cette imagination
-on le conduirait au bien, si ses institutions politiques et religieuses
-étaient bonnes.</p>
-
-<p>On voit des Calabrois qui se mettent en marche pour aller
-cultiver les terres, avec un joueur de violon à leur tête, et
-dansant de temps en temps pour se reposer de marcher. Il y
-a tous les ans, près de Naples, une fête consacrée à la <i>Madone</i>
-de la grotte, dans laquelle les jeunes filles dansent au son du
-tambourin et des castagnettes; et il n'est pas rare qu'elles
-fassent mettre pour condition, dans leur contrat de mariage,
-que leurs époux les conduiront tous les ans à cette fête. On
-voit à Naples, sur le théâtre, un acteur de quatre-vingts ans,
-qui, depuis soixante ans, fait rire les Napolitains, dans leur
-rôle comique national, le polichinelle. Se représente-t-on ce
-que sera l'immortalité de l'âme pour un homme qui remplit
-ainsi sa longue vie? Le peuple de Naples n'a d'autre idée du
-bonheur que le plaisir; mais l'amour du plaisir vaut encore
-mieux qu'un égoïsme aride.</p>
-
-<p>Il est vrai que c'est le peuple du monde qui aime le plus
-l'argent: si vous demandez à un homme du peuple votre
-chemin dans la rue, il tend la main après avoir fait un signe,
-car ils sont plus paresseux pour les paroles que pour les
-gestes. Mais leur goût pour l'argent n'est point méthodique
-ni réfléchi; ils le dépensent aussitôt qu'ils le reçoivent. Si
-l'argent s'introduisait chez les sauvages, les sauvages le demanderaient
-comme cela. Ce qui manque le plus à cette nation
-en général, c'est le sentiment de la dignité. Ils font des
-actions généreuses et bienveillantes par bon c&oelig;ur plutôt que
-par principe; car leur théorie, en tout genre, ne vaut rien, et
-l'opinion, en ce pays, n'a point de force. Mais lorsque des
-hommes ou des femmes échappent à cette anarchie morale,
-leur conduite est plus remarquable en elle-même, et plus
-digne d'admiration que partout ailleurs, puisque rien, dans
-les circonstances extérieures, ne favorise la vertu; on la
-prend tout entière dans son âme. Les lois ni les m&oelig;urs ne
-récompensent ni ne punissent. Celui qui est vertueux est
-d'autant plus héroïque qu'il n'en est pour cela ni plus considéré
-ni plus recherché.</p>
-
-<p>A quelques honorables exceptions près, les hautes classes
-ont assez de ressemblance avec les dernières: l'esprit des
-unes n'est guère plus cultivé que celui des autres, et l'usage
-du monde fait la seule différence à l'extérieur. Mais, au milieu
-de cette ignorance, il y a un fonds d'esprit naturel et
-d'aptitude à tout, tel qu'on ne peut prévoir ce que deviendrait
-une semblable nation, si toute la force du gouvernement était
-dirigée dans le sens des lumières et de la morale. Comme il
-y a peu d'instruction à Naples, on y trouve, jusqu'à présent,
-plus d'originalité dans le caractère que dans l'esprit. Mais les
-hommes remarquables de ce pays, tels que l'abbé Galiani,
-Caraccioli, etc., possédaient, dit-on, au plus haut degré la
-plaisanterie et la réflexion, rares puissances de la pensée,
-réunion sans laquelle la pédanterie ou la frivolité vous empêche
-de connaître la véritable valeur des choses!</p>
-
-<p>Le peuple napolitain, à quelques égards, n'est point du tout
-civilisé; mais il n'est point vulgaire à la manière des autres
-peuples. Sa grossièreté même frappe l'imagination. La rive
-africaine, qui borde la mer de l'autre côté, se fait presque
-déjà sentir, et il y a je ne sais quoi de numide dans les cris
-sauvages qu'on entend de toutes parts. Ces visages brunis,
-ces vêtements formés de quelques morceaux d'étoffe rouge ou
-violette dont la couleur foncée attire les regards; ces lambeaux
-d'habillements que ce peuple artiste drape encore avec
-art, donnent quelque chose de pittoresque à la populace,
-tandis qu'ailleurs l'on ne peut voir en elle que les misères de
-la civilisation. Un certain goût pour la parure et les décorations
-se trouvent souvent, à Naples, à côté du manque absolu
-des choses nécessaires ou commodes. Les boutiques sont ornées
-agréablement avec des fleurs et des fruits: quelques-unes
-ont un air de fête qui ne tient ni à l'abondance ni à la
-félicité publique, mais seulement à la vivacité de l'imagination;
-on veut réjouir les yeux avant tout. La douceur du climat
-permet aux ouvriers en tout genre de travailler dans la
-rue. Les tailleurs y font des habits, les traiteurs leurs repas;
-et les occupations de la maison, se passant ainsi au dehors,
-multiplient les mouvements de mille manières. Les chants, les
-danses, les jeux bruyants accompagnent assez bien tout ce
-spectacle, et il n'y a point de pays où l'on sente plus clairement
-la différence de l'amusement au bonheur; enfin, l'on
-sort de l'intérieur de la ville pour arriver sur les quais, d'où
-l'on voit et la mer et le Vésuve, et l'on oublie alors tout ce
-que l'on sait des hommes.</p>
-
-<p>Oswald et Corinne arrivèrent à Naples pendant que l'éruption
-du Vésuve durait encore. Ce n'était de jour qu'une fumée
-noire, qui pouvait se confondre avec les nuages; mais le soir,
-en s'avançant sur le balcon de leur demeure, ils éprouvèrent
-une émotion tout à fait inattendue. Le fleuve de feu descend
-vers la mer; et ses vagues de flamme, semblables aux vagues
-de l'onde, expriment, comme elles, la succession rapide et
-continuelle d'un infatigable mouvement. On dirait que la nature,
-lorsqu'elle se transforme en des éléments divers, conserve
-néanmoins toujours quelques traces d'une pensée unique
-et première. Ce phénomène du Vésuve cause un véritable
-battement de c&oelig;ur. On est si familiarisé d'ordinaire avec les
-objets extérieurs, qu'on aperçoit à peine leur existence, et
-l'on ne reçoit guère d'émotion nouvelle, en ce genre, au milieu
-de nos prosaïques contrées; mais tout à coup l'étonnement
-que doit causer l'univers se renouvelle à l'aspect d'une
-merveille inconnue de la création: tout notre être est agité
-par cette puissance de la nature, dont les combinaisons sociales
-nous avaient distraits longtemps; nous sentons que les
-plus grands mystères de ce monde ne consistent pas tous
-dans l'homme, et qu'une force indépendante de lui le menace
-ou le protége, selon des lois qu'il ne peut pénétrer. Oswald
-et Corinne se promirent de monter sur le Vésuve, et ce qu'il
-pouvait y avoir de périlleux dans cette entreprise répandait
-un charme de plus sur un projet qu'ils devaient exécuter ensemble.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Il y avait alors dans le port de Naples un vaisseau de
-guerre anglais, où le service religieux se faisait tous les dimanches.
-Le capitaine et la société anglaise qui étaient à
-Naples proposèrent à lord Nelvil d'y venir le lendemain. Il
-l'accepta sans songer d'abord s'il y conduirait Corinne, et
-comment il la présenterait à ses compatriotes. Il fut tourmenté
-par cette inquiétude toute la nuit. Comme il se promenait
-avec Corinne, le matin suivant, près du port, et qu'il
-était prêt à lui conseiller de ne pas venir sur le vaisseau, ils
-virent arriver une chaloupe anglaise conduite par dix matelots
-vêtus de blanc, portant sur leur tête un bonnet de velours
-noir, et le léopard en argent brodé sur ce bonnet: un jeune
-officier descendit; et, saluant Corinne du nom de lady Nelvil,
-il lui proposa de monter dans la barque pour se rendre au
-grand vaisseau. A ce nom de lady Nelvil, Corinne se troubla,
-rougit et baissa les yeux. Oswald parut hésiter un moment;
-puis tout à coup lui prenant la main, il lui dit en anglais:
-«Venez, ma chère.» Et elle le suivit.</p>
-
-<p>Le bruit des vagues et le silence des matelots, qui, dans
-une discipline admirable, ne faisaient pas un mouvement, ne
-disaient pas une parole inutile, et conduisaient rapidement la
-barque sur cette mer qu'ils avaient tant de fois parcourue,
-inspiraient la rêverie. D'ailleurs Corinne n'osait pas faire une
-question à lord Nelvil sur ce qui venait de se passer. Elle
-cherchait à deviner son projet, ne croyant pas (ce qui est
-toujours cependant le plus probable) qu'il n'en eût point, et
-qu'il se laissât aller à chaque circonstance nouvelle. Un moment
-elle imagina qu'il la conduisait au service divin pour la
-prendre là pour épouse, et cette idée lui causa, dans ce
-moment, plus d'effroi que de bonheur: il lui semblait qu'elle
-quittait l'Italie, et retournait en Angleterre, où elle avait
-beaucoup souffert. La sévérité des m&oelig;urs et des habitudes de
-ce pays revenait à sa pensée, et l'amour même ne pouvait
-triompher entièrement du trouble de ses souvenirs. Combien,
-cependant, dans d'autres circonstances, elle s'étonnera de ces
-pensées, quelque passagères qu'elles fussent! combien elle
-les abjurera!</p>
-
-<p>Corinne monta sur le vaisseau, dont l'intérieur était entretenu
-avec les soins et la propreté la plus recherchée. On
-n'entendait que la voix du capitaine, qui se prolongeait et se
-répétait d'un bord à l'autre par le commandement et l'obéissance.
-La subordination, le sérieux, la régularité, le silence
-qu'on remarquait dans ce vaisseau, étaient l'image d'un ordre
-social libre et sévère, en contraste avec cette ville de Naples,
-si vive, si passionnée, si tumultueuse. Oswald était occupé
-de Corinne et de l'impression qu'elle recevait; mais il était
-aussi quelquefois distrait d'elle par le plaisir de se trouver
-dans sa patrie. Et n'est-ce pas, en effet, une seconde patrie,
-pour un Anglais, que les vaisseaux et la mer? Oswald se promenait
-avec les Anglais qui étaient à bord, pour savoir des
-nouvelles de l'Angleterre, pour causer de son pays et de la
-politique. Pendant ce temps, Corinne était auprès des femmes
-anglaises qui étaient venues de Naples pour assister au culte
-divin. Elles étaient entourées de leurs enfants, beaux comme
-le jour, mais timides comme leurs mères, et pas un mot ne
-se disait devant une nouvelle connaissance. Cette contrainte,
-ce silence, rendaient Corinne assez triste; elle levait les yeux
-vers la belle Naples, vers ses bords fleuris, vers sa vie animée,
-et elle soupirait. Heureusement pour elle, Oswald ne s'en
-aperçut pas; au contraire, en la voyant assise au milieu des
-femmes anglaises, ses paupières noires baissées comme leurs
-paupières blondes, et se conformant en tout à leurs manières,
-il éprouva un grand sentiment de joie. C'est en vain qu'un
-Anglais se plaît un moment aux m&oelig;urs étrangères; son c&oelig;ur
-revient toujours aux premières impressions de sa vie. Si vous
-interrogez des Anglais voguant sur un vaisseau à l'extrémité
-du monde, et que vous leur demandiez où ils vont, ils vous
-répondront: <i lang="en" xml:lang="en">home</i> (chez nous), si c'est en Angleterre qu'ils
-retournent. Leurs v&oelig;ux, leurs sentiments, à quelque distance
-qu'ils soient de leur patrie, sont toujours tournés vers elle.</p>
-
-<p>L'on descendit entre les deux premiers ponts pour écouter
-le service divin, et Corinne s'aperçut bientôt que son idée
-était sans nul fondement, et que lord Nelvil n'avait point le
-projet solennel qu'elle lui avait d'abord supposé. Alors elle se
-reprocha de l'avoir craint, et sentit renaître en elle l'embarras
-de sa situation; car tout ce qui était là ne doutait pas
-qu'elle ne fût la femme de lord Nelvil, et elle n'avait pas eu
-la force de dire un mot qui pût détruire ou confirmer cette
-idée. Oswald souffrait aussi cruellement; mais il avait, à travers
-mille rares qualités, beaucoup de faiblesse et d'irrésolution
-dans le caractère. Ces défauts sont inaperçus de celui
-qui les a, et prennent à ses yeux une nouvelle forme dans
-chaque circonstance: tantôt c'est la prudence, la sensibilité
-ou la délicatesse qui éloignent le moment de prendre un parti
-et prolongent une situation indécise; presque jamais l'on ne
-sent que c'est le même caractère qui donne à toutes les circonstances
-le même genre d'inconvénient.</p>
-
-<p>Corinne, cependant, malgré les pensées pénibles qui l'occupaient,
-reçut une impression profonde par le spectacle dont
-elle fut témoin. Rien ne parle plus à l'âme, en effet, que le
-service divin sur un vaisseau; et la noble simplicité du culte
-des réformés semble particulièrement adaptée aux sentiments
-que l'on éprouve alors. Un jeune homme remplissait les fonctions
-de chapelain; il prêchait avec une voix ferme et douce,
-et sa figure avait la sévérité d'une âme pure dans la jeunesse.
-Cette sévérité porte avec elle une idée de force qui convient
-à la religion prêchée au milieu des périls de la guerre. A des
-moments marqués, le ministre anglican prononçait des prières
-dont toute l'assemblée répétait avec lui les dernières paroles.
-Ces voix confuses, et néanmoins assez douces, venaient de
-distance en distance ranimer l'intérêt et l'émotion. Les matelots,
-les officiers, le capitaine, se mettaient plusieurs fois à
-genoux, surtout à ces mots: «<i lang="en" xml:lang="en">Lord, have mercy upon us</i> (Seigneur,
-faites-nous miséricorde).» Le sabre du capitaine,
-qu'on voyait traîner à côté de lui pendant qu'il était à genoux,
-rappelait cette noble réunion de l'humilité devant Dieu et de
-l'intrépidité contre les hommes, qui rend la dévotion des
-guerriers si touchante; et pendant que tous ces braves gens
-priaient le Dieu des armées, on apercevait la mer à travers
-les sabords, et quelquefois le bruit léger de ses vagues, alors
-tranquilles, semblait seulement dire: «Vos prières sont entendues.»
-Le chapelain finit le service par la prière qui est
-particulière aux marins anglais: <i>Que Dieu</i>, disent-ils, <i>nous
-fasse la grâce de défendre au dehors notre heureuse constitution,
-et de retrouver dans nos foyers, au retour, le bonheur
-domestique!</i> Que de beaux sentiments sont réunis dans ces
-simples paroles! Les études préalables et continuelles qu'exige
-la marine, la vie austère d'un vaisseau, en font comme un
-cloître militaire au milieu des flots, et la régularité des opérations
-les plus sérieuses n'y est interrompue que par les périls
-et la mort. Souvent les matelots, malgré leurs habitudes
-guerrières, s'expriment avec beaucoup de douceur, et montrent
-une pitié singulière pour les femmes et les enfants,
-quand il s'en trouve à bord avec eux. On est d'autant plus
-touché de ces sentiments, qu'on sait avec quel sang-froid ils
-s'exposent à ces effroyables dangers de la guerre et de la
-mer, au milieu desquels la présence de l'homme a quelque
-chose de surnaturel.</p>
-
-<p>Corinne et lord Nelvil remontèrent sur la barque qui devait
-les conduire; ils revirent cette ville de Naples, bâtie en amphithéâtre,
-comme pour assister plus commodément à la fête
-de la nature; et Corinne, en mettant le pied sur le rivage, ne
-put se défendre d'un sentiment de joie. Si lord Nelvil s'était
-douté de ce sentiment, il en eût été vivement blessé, peut-être
-avec raison; et cependant il eût été injuste envers Corinne,
-car elle l'aimait passionnément, malgré l'impression
-pénible que lui faisaient les souvenirs d'un pays où des circonstances
-cruelles l'avaient rendue malheureuse. Son imagination
-était mobile: il y avait dans son c&oelig;ur une grande
-puissance d'aimer; mais le talent, et le talent surtout dans
-une femme, cause une disposition à l'ennui, un besoin de
-distraction que la passion la plus profonde ne fait pas disparaître
-entièrement. L'image d'une vie monotone, même au
-sein du bonheur, fait éprouver de l'effroi à un esprit qui a
-besoin de variété. C'est quand on a peu de vent dans les voiles
-qu'on peut côtoyer toujours la rive; mais l'imagination divague,
-bien que la sensibilité soit fidèle; il en est ainsi du
-moins jusqu'au moment où le malheur fait disparaître toutes
-ces inconséquences, et ne laisse plus qu'une seule pensée, et
-ne fait plus sentir qu'une douleur.</p>
-
-<p>Oswald attribua la rêverie de Corinne uniquement au trouble
-que lui causait encore l'embarras dans lequel elle avait dû se
-trouver en s'entendant nommer lady Nelvil; et se reprochant
-vivement de ne l'en avoir pas tirée, il craignit qu'elle ne le
-soupçonnât de légèreté. Il commença donc, pour arriver enfin
-à l'explication tant désirée, par lui offrir de lui confier sa
-propre histoire. «Je parlerai le premier, dit-il, et votre confiance
-suivra la mienne.&mdash;Oui, sans doute, il le faut, répondit
-Corinne en tremblant. Eh bien, vous le voulez? quel
-jour? à quelle heure? Quand vous aurez parlé&hellip; je dirai tout.&mdash;Dans
-quelle douloureuse agitation vous êtes! reprit Oswald.
-Quoi donc! éprouverez-vous toujours cette crainte de votre
-ami, cette défiance de son c&oelig;ur?&mdash;Non, il le faut, continua
-Corinne; j'ai tout écrit; si vous le voulez, demain&hellip;&mdash;Demain,
-dit lord Nelvil, nous devons aller ensemble au Vésuve;
-je veux contempler avec vous cette étonnante merveille, apprendre
-de vous à l'admirer, et, dans ce voyage même, si j'en
-ai la force, vous apprendre tout ce qui concerne mon propre
-sort. Il faut que ma confiance précède la vôtre; mon c&oelig;ur y
-est résolu.&mdash;Eh bien, oui, reprit Corinne; vous me donnez
-donc encore demain; je vous remercie de ce jour. Ah! qui
-sait si vous serez toujours le même pour moi, quand je vous
-aurai ouvert mon c&oelig;ur? qui le sait? et comment ne pas frémir
-de ce doute?»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Les ruines de Pompéia sont proches du Vésuve, et c'est
-par ces ruines que Corinne et lord Nelvil commencèrent leur
-voyage. Ils étaient silencieux l'un et l'autre: car le moment
-de la décision de leur sort approchait, et cette vague espérance
-dont ils avaient joui si longtemps, et qui s'accorde si
-bien avec l'indolence et la rêverie qu'inspire le climat d'Italie,
-devait enfin être remplacée par une destinée positive. Ils
-virent ensemble Pompéia, la ruine la plus curieuse de l'antiquité.
-A Rome, l'on ne trouve guère que les débris des monuments
-publics, et ces monuments ne retracent que l'histoire
-politique des siècles écoulés; mais à Pompéia, c'est la vie
-privée des anciens qui s'offre à vous telle qu'elle était. Le
-volcan qui a couvert cette ville de cendres l'a préservée des
-outrages du temps. Jamais les édifices exposés à l'air ne se
-seraient ainsi maintenus, et ce souvenir enfoui s'est retrouvé
-tout entier. Les peintures, les bronzes, étaient encore dans
-leur beauté première, et tout ce qui peut servir aux usages
-domestiques est conservé d'une manière effrayante. Les amphores
-sont encore préparées pour le festin du jour suivant;
-la farine qui allait être pétrie est encore là; les restes d'une
-femme sont encore ornés des parures qu'elle portait dans le
-jour de fête que le volcan a troublé, et ses bras desséchés ne
-remplissent plus le bracelet de pierreries qui les entoure encore.
-On ne peut voir nulle part une image aussi frappante
-de l'interruption subite de la vie. Le sillon des roues est visiblement
-marqué sur les pavés dans les rues, et les pierres qui
-bordent les puits portent la trace des cordes qui les ont creusées
-peu à peu. On voit encore sur les murs d'un corps de
-garde les caractères mal formés, les figures grossièrement
-esquissées que les soldats traçaient pour passer le temps,
-tandis que ce temps avançait pour les engloutir.</p>
-
-<p>Quand on se place au milieu du carrefour des rues, d'où
-l'on voit de tous les côtés la ville, qui subsiste encore presque
-en entier, il semble qu'on attend quelqu'un, que le maître
-soit prêt à venir, et l'apparence même de vie qu'offre ce séjour
-fait sentir plus tristement son éternel silence. C'est avec
-des morceaux de lave pétrifiée que sont bâties la plupart de
-ces maisons qui ont été ensevelies par d'autres laves. Ainsi,
-ruines sur ruines, et tombeaux sur tombeaux! Cette histoire
-du monde, où les époques se comptent de débris en débris;
-cette vie humaine, dont la trace se suit à la lueur des volcans
-qui l'ont consumée, remplissent le c&oelig;ur d'une profonde
-mélancolie. Qu'il y a longtemps que l'homme existe! qu'il y
-a longtemps qu'il vit, qu'il souffre et qu'il périt! Où peut-on
-retrouver ses sentiments et ses pensées? L'air qu'on respire
-dans ces ruines en est-il encore empreint, ou sont-elles pour
-jamais déposées dans le ciel, où règne l'immortalité? Quelques
-feuilles brûlées des manuscrits qui ont été retrouvés à
-Herculanum et à Pompéia, et que l'on essaye de dérouler à
-Portici, sont tout ce qui nous reste pour interpréter les malheureuses
-victimes que le volcan, la foudre de la terre, a dévorées.
-Mais en passant près de ces cendres, que l'art parvient
-à ranimer, on tremble de respirer, de peur qu'un souffle n'enlève
-cette poussière, où de nobles idées sont peut-être encore
-empreintes.</p>
-
-<p>Les édifices publics, dans cette ville même de Pompéia qui
-était une des moins grandes de l'Italie, sont encore assez
-beaux. Le luxe des anciens avait presque toujours pour but
-un objet d'intérêt public. Leurs maisons particulières sont
-très-petites, et l'on n'y voit point la recherche de la magnificence;
-mais un goût vif pour les beaux-arts s'y fait remarquer.
-Presque tout l'intérieur était orné de peintures les plus
-agréables, et de pavés de mosaïque artistement travaillés. Il
-y a beaucoup de ces pavés sur lesquels on trouve écrit:
-«<i lang="la" xml:lang="la">Salve</i> (salut).» Ce mot est placé sur le seuil de la porte. Ce
-n'était pas sûrement une simple politesse que ce salut, mais
-une invocation à l'hospitalité. Les chambres sont singulièrement
-étroites, peu éclairées, n'ayant jamais de fenêtres sur
-la rue, et donnant presque toutes sur un portique qui est
-dans l'intérieur de la maison, ainsi que la cour de marbre
-qu'il entoure. Au milieu de cette cour est une citerne simplement
-décorée. Il est évident, par ce genre d'habitation,
-que les anciens vivaient presque toujours en plein air, et que
-c'était ainsi qu'ils recevaient leurs amis. Rien ne donne une
-idée plus douce et plus voluptueuse de l'existence que ce climat,
-qui unit intimement l'homme avec la nature. Il semble
-que le caractère des entretiens et de la société doit être tout
-autre, avec de telles habitudes, que dans les pays où la rigueur
-du froid force à se renfermer dans les maisons. On
-comprend mieux les dialogues de Platon en voyant ces portiques
-sous lesquels les anciens se promenaient la moitié du
-jour. Ils étaient sans cesse animés par le spectacle d'un beau
-ciel: l'ordre social, tels qu'ils le concevaient, n'était point
-l'aride combinaison du calcul et de la force, mais un heureux
-ensemble d'institutions qui excitaient les facultés, développaient
-l'âme, et donnaient à l'homme pour but le perfectionnement
-de lui-même et de ses semblables.</p>
-
-<p>L'antiquité inspire une curiosité insatiable. Les érudits qui
-s'occupent seulement à recueillir une collection de noms qu'ils
-appellent l'histoire sont sûrement dépourvus de toute imagination.
-Mais pénétrer dans le passé, interroger le c&oelig;ur humain
-à travers les siècles, saisir un fait par un mot, et le
-caractère d'une nation par un fait; enfin, remonter jusqu'aux
-temps les plus reculés pour tâcher de se figurer comment la
-terre, dans sa première jeunesse, apparaissait aux regards
-des hommes, et de quelle manière ils supportaient alors ce
-don de la vie, que la civilisation a tant compliqué maintenant,
-c'est un effort continuel de l'imagination, qui devine et
-découvre les plus beaux secrets que la réflexion et l'étude
-puissent nous révéler. Ce genre d'intérêt et d'occupation attirait
-singulièrement Oswald, et il répétait souvent à Corinne,
-que s'il n'avait pas eu dans son pays de nobles intérêts à
-servir, il n'aurait trouvé la vie supportable que dans les contrées
-où les monuments de l'histoire tiennent lieu de l'existence
-présente. Il faut au moins regretter la gloire, quand il
-n'est plus possible de l'obtenir. C'est l'oubli seul qui dégrade
-l'âme; mais elle peut trouver un asile dans le passé quand
-d'arides circonstances privent les actions de leur but.</p>
-
-<p>En sortant de Pompéia et repassant à Portici, Corinne et
-lord Nelvil furent bientôt entourés par les habitants, qui les
-engageaient à grands cris à venir voir <i>la montagne</i>; c'est ainsi
-qu'ils appellent le Vésuve. A-t-il besoin d'être nommé? Il est
-pour les Napolitains la gloire et la patrie: leur pays est signalé
-par cette merveille. Oswald voulut que Corinne fût
-portée sur une espèce de palanquin jusqu'à l'ermitage de
-Saint-Salvador, qui est à moitié chemin de la montagne, et
-où les voyageurs se reposent avant d'entreprendre de gravir
-sur le sommet; il allait à cheval à côté d'elle, pour surveiller
-ceux qui la portaient; et plus son c&oelig;ur était rempli par les
-généreuses pensées qu'inspirent la nature et l'histoire, plus il
-adorait Corinne.</p>
-
-<p>Au pied du Vésuve, la campagne est la plus fertile et la
-mieux cultivée que l'on puisse trouver dans le royaume de
-Naples, c'est-à-dire dans la contrée de l'Europe la plus favorisée
-du ciel. La vigne célèbre dont le vin est appelé <i lang="la" xml:lang="la">lacryma
-Christi</i> se trouve dans cet endroit, et tout à côté des terres
-dévastées par la lave. On dirait que la nature a fait un dernier
-effort en ce lieu voisin du volcan, et s'est parée de ses
-plus beaux dons avant de périr. A mesure que l'on s'élève,
-on découvre, en se retournant, Naples et l'admirable pays qui
-l'environne. Les rayons du soleil font scintiller la mer comme
-des pierres précieuses; mais toute la splendeur de la création
-s'éteint par degrés jusqu'à la terre de cendre et de fumée qui
-annonce l'approche du volcan. Les laves ferrugineuses des
-années précédentes tracent sur le sol leur large et noir
-sillon, et tout est aride autour d'elles. A une certaine hauteur,
-les oiseaux ne volent plus; à telle autre, les plantes deviennent
-très-rares, puis les insectes mêmes ne trouvent plus
-rien pour subsister dans cette nature consumée. Enfin, tout
-ce qui a vie disparaît: vous entrez dans l'empire de la mort,
-et la cendre de cette terre pulvérisée roule seule sous vos
-pieds mal affermis.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Nè greggi nè armenti</i></div>
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Guida bifolco mai, guida pastore.</i></div>
-</div>
-
-<p><i>Jamais le berger ni le pasteur ne conduisent en ce lieu ni
-leurs brebis ni leurs troupeaux.</i></p>
-
-<p>Un ermite habite là, sur les confins de la vie et de la mort.
-Un arbre, le dernier adieu de la végétation, est devant sa
-porte; et, c'est à l'ombre de son pâle feuillage que les voyageurs
-ont coutume d'attendre que la nuit vienne pour continuer
-leur route; car, pendant le jour, les feux du Vésuve
-ne s'aperçoivent que comme un nuage de fumée, et la
-lave, si ardente de nuit, paraît sombre à la clarté du soleil.
-Cette métamorphose elle-même est un beau spectacle, qui
-renouvelle chaque soir l'étonnement que la continuité du
-même aspect pourrait affaiblir. L'impression de ce lieu, sa
-solitude profonde, donnèrent à lord Nelvil plus de force pour
-révéler ses secrets sentiments; et, désirant encourager la
-confiance de Corinne, il consentit à lui parler, et lui dit avec
-une vive émotion: «Vous voulez lire jusqu'au fond de l'âme
-de votre malheureux ami; eh bien! je vous avouerai tout:
-mes blessures vont se rouvrir, je le sens; mais en présence de
-cette nature immuable, faut-il donc avoir tant de peur des
-souffrances que le temps entraîne avec lui?</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l12">LIVRE DOUZIÈME<br />
-HISTOIRE DE LORD NELVIL</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>«J'ai été élevé dans la maison paternelle avec une tendresse,
-avec une bonté que j'admire bien davantage depuis
-que je connais les hommes. Je n'ai jamais rien aimé plus profondément
-que mon père; et cependant il me semble que si
-j'avais su, comme je le sais à présent, combien son caractère
-était unique dans le monde, mon affection eût été plus vive
-encore et plus dévouée. Je me rappelle mille traits de sa vie
-qui me paraissaient tout simples, parce que mon père les
-trouvait tels, et qui m'attendrissent douloureusement aujourd'hui
-que j'en connais la valeur. Les reproches qu'on se fait
-envers une personne qui nous fut chère et qui n'est plus,
-donnent l'idée de ce que pourraient être les peines éternelles,
-si la miséricorde divine ne venait point au secours d'une telle
-douleur.</p>
-
-<p>«J'étais heureux et calme auprès de mon père; mais je
-souhaitais de voyager avant de m'engager dans l'armée. Il y
-a dans mon pays la plus belle carrière civile pour les hommes
-éloquents; mais j'avais, j'ai même encore une si grande timidité,
-qu'il m'eût été très-pénible de parler en public, et je
-préférais l'état militaire. J'aimais mieux avoir affaire aux
-périls certains qu'aux dégoûts possibles. Mon amour-propre
-est, à tous les égards, plus susceptible qu'ambitieux; et j'ai
-toujours trouvé que les hommes s'offrent à l'imagination
-comme des fantômes quand ils vous blâment, et comme des
-pygmées quand ils vous louent. J'avais envie d'aller en France,
-où venait d'éclater cette révolution qui, malgré la vieillesse
-du genre humain, prétendait à recommencer l'histoire du
-monde. Mon père avait conservé quelques préventions contre
-Paris, qu'il avait vu vers la fin du règne de Louis XV, et ne
-concevait guère comment des coteries pouvaient se changer
-en nation, des prétentions en vertus, et des vanités en enthousiasme.
-Néanmoins il consentit au voyage que je désirais,
-parce qu'il craignait de rien exiger; il avait une sorte
-d'embarras de son autorité paternelle quand le devoir ne lui
-commandait pas d'en faire usage; il redoutait toujours que
-cette autorité n'altérât la vérité, la pureté d'affection qui tient
-à ce qu'il y a de plus libre et de plus involontaire dans notre
-nature, et il avait, avant tout, besoin d'être aimé. Il m'accorda
-donc, au commencement de 1791, lorsque j'avais vingt
-et un ans accomplis, six mois de séjour en France; et je partis
-pour connaître cette nation, si voisine de nous, et toutefois
-si différente par ses institutions et les habitudes qui en sont
-résultées.</p>
-
-<p>«Je croyais ne jamais aimer ce pays; j'avais contre lui les
-préjugés que nous inspirent la fierté et la gravité anglaises.
-Je craignais les moqueries contre tous les cultes du c&oelig;ur et
-de la pensée; je détestais cet art de rabattre tous les élans
-et de désenchanter tous les amours. Le fond de cette gaieté
-tant vantée me paraissait bien triste, puisqu'il frappait de
-mort mes sentiments les plus chers. Je ne connaissais pas
-alors les Français vraiment distingués; et ceux-là réunissent
-aux qualités les plus nobles des manières pleines de charmes.
-Je fus étonné de la simplicité, de la liberté qui régnaient
-dans les sociétés de Paris. Les plus grands intérêts y étaient
-traités sans frivolité comme sans pédanterie; il semblait que
-les idées les plus profondes fussent devenues le patrimoine
-de la conversation, et que la révolution du monde entier ne
-se fît que pour rendre la société de Paris plus aimable. Je
-rencontrais des hommes d'une instruction sérieuse, d'un talent
-supérieur, animés par le désir de plaire, plus encore que
-par le besoin d'être utiles; recherchant les suffrages d'un
-salon, même après ceux d'une tribune, et vivant dans la
-société des femmes pour être applaudis plutôt que pour être
-aimés.</p>
-
-<p>«Tout, à Paris, était parfaitement bien combiné, par rapport
-au bonheur extérieur. Il n'y avait aucune gêne dans les
-détails de la vie; de l'égoïsme au fond, mais jamais dans les
-formes; un mouvement, un intérêt qui prenait chacun de vos
-jours, sans vous en laisser beaucoup de fruit, mais aussi sans
-que jamais vous en sentissiez le poids; une promptitude de
-conception qui permettait d'indiquer et de comprendre par
-un mot ce qui aurait exigé ailleurs un long développement;
-un esprit d'imitation qui pourrait bien s'opposer à toute indépendance
-véritable, mais qui introduit dans la conversation
-cette sorte de bon accord et de complaisance qu'on ne trouve
-nulle autre part; enfin, une manière facile de conduire la vie,
-de la diversifier, de la soustraire à la réflexion, sans en écarter
-le charme de l'esprit. A tous ces moyens de s'étourdir, il
-faut ajouter les spectacles, les étrangers, les nouvelles, et vous
-aurez l'idée de la ville la plus sociale qui soit au monde. Je
-m'étonne presque de prononcer son nom dans cet ermitage,
-au milieu d'un désert, à l'autre extrême des impressions que
-fait naître la plus active population du monde; mais je devais
-vous peindre ce séjour et son effet sur moi.</p>
-
-<p>«Le croiriez-vous, Corinne? maintenant que vous m'avez
-connu si sombre et si découragé, je me laissai séduire par
-ce tourbillon spirituel! Je fus bien aise de n'avoir pas un
-moment d'ennui, eussé-je dû n'en avoir pas un de méditation,
-et d'émousser en moi la faculté de souffrir, bien que
-celle d'aimer s'en ressentît. Si j'en puis juger par moi-même,
-il me semble qu'un homme d'un caractère sérieux et sensible
-peut être fatigué par l'intensité même et la profondeur de ses
-impressions: il revient toujours à sa nature; mais ce qui l'en
-fait sortir, au moins pour quelque temps, lui fait du bien.</p>
-
-<p>«C'est en m'élevant au-dessus de moi-même, Corinne, que
-vous dissipez ma mélancolie naturelle; c'est en me faisant
-valoir moins que je ne vaux réellement, qu'une femme, dont
-je vous parlerai bientôt, étourdissait ma tristesse intérieure.
-Cependant, quoique j'eusse pris le goût et l'habitude de Paris,
-elle ne m'aurait pas suffi longtemps, si je n'avais pas obtenu
-l'amitié d'un homme, parfait modèle du caractère français
-dans son antique loyauté, et de l'esprit français dans sa culture
-nouvelle.</p>
-
-<p>«Je ne vous dirai pas, mon amie, le véritable nom des
-personnes dont j'ai à vous parler, et vous comprendrez ce qui
-m'oblige à vous le cacher, en apprenant le reste de cette histoire.
-Le comte Raimond était de la plus illustre famille de
-France; il avait dans l'âme toute la fierté chevaleresque de
-ses ancêtres, et sa raison adoptait les idées philosophiques
-quand elles lui commandaient des sacrifices personnels; il ne
-s'était point activement mêlé de la révolution, mais il aimait
-ce qu'il y avait de vertueux dans chaque parti; le courage de
-la reconnaissance dans les uns, l'amour de la liberté dans les
-autres; tout ce qui était désintéressé lui plaisait. La cause de
-tous les opprimés lui paraissait juste, et cette générosité de
-caractère était encore relevée par la plus grande négligence
-pour sa propre vie. Ce n'était pas qu'il fût précisément malheureux;
-mais il y avait un tel contraste entre son âme et la
-société, telle qu'elle est en général, que la peine journalière
-qu'il en ressentait le détachait de lui-même. Je fus assez heureux
-pour intéresser le comte Raimond; il souhaita de vaincre
-ma réserve naturelle, et, pour en triompher, il mit dans
-notre liaison une coquetterie d'amitié vraiment romanesque;
-il ne connaissait aucun obstacle, ni pour rendre un grand
-service, ni pour faire un grand plaisir. Il voulait aller s'établir
-la moitié de l'année en Angleterre, pour ne pas me quitter;
-j'avais beaucoup de peine à l'empêcher de partager avec
-moi tout ce qu'il possédait.</p>
-
-<p>«Je n'ai qu'une s&oelig;ur, me disait-il, mariée à un vieillard
-très-riche, et je suis libre de faire ce que je veux de ma fortune.
-D'ailleurs cette révolution tournera mal, et je pourrais
-bien être tué: faites-moi donc jouir de ce que j'ai, en le regardant
-comme étant à vous.» Hélas! ce généreux Raimond
-prévoyait trop bien sa destinée. Quand on est capable de se
-connaître, on se trompe rarement sur son sort; et les pressentiments
-ne sont le plus souvent qu'un jugement sur soi-même
-qu'on ne s'est pas encore tout à fait avoué. Noble, sincère,
-imprudent même, le comte Raimond mettait dehors
-toute son âme; c'était un plaisir nouveau pour moi qu'un tel
-caractère: chez nous, les trésors de l'âme ne sont pas facilement
-exposés aux regards, et nous avons pris l'habitude de
-douter de tout ce qui se montre; mais cette bonté expansive
-que je trouvais dans mon ami me donnait des jouissances
-tout à la fois faciles et sûres, et je n'avais pas un doute sur
-ses qualités, bien qu'elles se fissent toutes voir dès le premier
-instant. Je n'éprouvais aucune timidité dans mes rapports
-avec lui, et, ce qui valait mieux encore, il me mettait à l'aise
-avec moi-même. Tel était l'aimable Français pour qui j'ai
-senti cette amitié parfaite, cette fraternité de compagnons
-d'armes, dont on n'est capable que dans la jeunesse, avant
-qu'on ait connu le sentiment de la rivalité, avant que les
-carrières irrévocablement tracées sillonnent et partagent le
-champ de l'avenir.</p>
-
-<p>«Un jour le comte Raimond me dit: «Ma s&oelig;ur est veuve,
-et j'avoue que je n'en suis point affligé; je n'aimais pas son
-mariage: elle avait accepté la main du vieillard qui vient de
-mourir, dans un moment où nous n'avions pas de fortune ni
-l'un ni l'autre, car la mienne vient d'un héritage qui m'est
-arrivé nouvellement; mais, néanmoins, je m'étais opposé, dans
-le temps, à cette union autant que j'avais pu: je n'aime pas
-qu'on fasse rien par calcul, et encore moins la plus solennelle
-action de la vie. Mais enfin elle s'est conduite à merveille
-avec l'époux qu'elle n'aimait pas; il n'y a rien à dire à
-tout cela, selon le monde; maintenant qu'elle est libre, elle
-revient demeurer chez moi. Vous la verrez; c'est une personne
-très-aimable à la longue: et vous autres Anglais, vous
-aimez à faire des découvertes. Pour moi, je trouve plus
-agréable de lire d'abord tout dans la physionomie; vos manières
-contenues cependant, mon cher Oswald, ne m'ont
-jamais fait de peine; mais celles de ma s&oelig;ur me gênent un
-peu.»</p>
-
-<p>«Madame d'Arbigny, la s&oelig;ur du comte Raimond, arriva
-le lendemain matin, et le même soir je lui fus présenté: elle
-avait des traits semblables à ceux de son frère, un son de
-voix analogue, mais une manière d'accentuer toute différente,
-et beaucoup plus de réserve et de finesse dans l'expression de
-ses regards; sa figure d'ailleurs était très-agréable, sa taille
-pleine de grâce, et il y avait dans tous ses mouvements une
-élégance parfaite; elle ne disait pas un mot qui ne fût convenable;
-elle ne manquait à aucun genre d'égards, sans que
-sa politesse fût en rien exagérée; elle flattait l'amour-propre
-avec beaucoup d'adresse, et montrait qu'on lui plaisait sans
-jamais se compromettre: car, dans tout ce qui tenait à la
-sensibilité, elle s'exprimait toujours comme si, dans ce
-genre, elle eût voulu dérober aux autres ce qui se passait
-dans son c&oelig;ur. Cette manière avait, avec celle des femmes
-de mon pays, une ressemblance apparente qui me séduisit. Il
-me semblait bien que madame d'Arbigny trahissait trop souvent
-ce qu'elle prétendait vouloir cacher, et que le hasard
-n'amenait pas tant d'occasions d'attendrissement involontaire
-qu'il en naissait autour d'elle; mais cette réflexion traversait
-légèrement mon esprit, et ce que j'éprouvais habituellement
-auprès de madame d'Arbigny m'était doux et nouveau.</p>
-
-<p>«Je n'avais jamais été flatté par personne. Chez nous l'on
-ressent avec profondeur et l'amour et l'enthousiasme qu'il
-inspire, mais l'art de s'insinuer dans le c&oelig;ur par l'amour-propre
-est peu connu. D'ailleurs je sortais des universités, et
-jusqu'alors personne en Angleterre n'avait fait attention à moi.
-Madame d'Arbigny relevait chaque mot que je disais; elle
-s'occupait de moi avec une attention constante: je ne crois
-pas qu'elle connût bien l'ensemble de ce que je puis être;
-mais elle me révélait à moi-même, par mille observations,
-des détails dont la sagacité me confondait. Il me semblait
-quelquefois qu'il y avait un peu d'art dans son langage,
-qu'elle parlait trop bien et d'une voix trop douce, que ses
-phrases étaient trop soigneusement rédigées; mais sa ressemblance
-avec son frère, le plus sincère de tous les hommes,
-éloignait de mon esprit ces doutes, et contribuait à m'inspirer
-de l'attrait pour elle.</p>
-
-<p>«Un jour je disais au comte Raimond l'effet que produisait
-sur moi cette ressemblance: il m'en remercia; mais, après
-un instant de réflexion, il me dit: «Ma s&oelig;ur et moi, cependant,
-nous n'avons pas de rapports dans le caractère.» Il se
-tut après ces mots; mais en me les rappelant, ainsi que beaucoup
-d'autres circonstances, j'ai été convaincu dans la suite
-qu'il ne désirait pas que j'épousasse sa s&oelig;ur. Je ne puis douter
-qu'elle n'en eût l'intention dès lors, quoique cette intention
-ne fût pas aussi prononcée que dans la suite; nous passions
-notre vie ensemble, et les jours s'écoulèrent avec elle,
-souvent agréablement, toujours sans peine. J'ai réfléchi, depuis,
-qu'elle était habituellement de mon avis; quand je commençais
-une phrase, elle la finissait, ou, prévoyant d'avance
-celle que j'allais dire, elle se hâtait de s'y conformer; et cependant,
-malgré cette douceur parfaite dans les formes, elle
-exerçait un empire très-despotique sur mes actions; elle avait
-une manière de me dire: <i>Sûrement vous vous conduirez ainsi,
-sûrement vous ne ferez pas telle démarche</i>, qui me dominait
-tout à fait; il me semblait que je perdrais toute son estime
-pour moi si je trompais son attente, et j'attachais du prix à
-cette estime, témoignée souvent avec des expressions très-flatteuses.</p>
-
-<p>«Cependant, Corinne, croyez-moi, car je le pensais même
-avant de vous connaître, ce n'était point de l'amour que le sentiment
-que m'inspirait madame d'Arbigny, je ne lui avais point dit
-que je l'aimasse; je ne savais point si une telle belle-fille conviendrait
-à mon père; il n'était point dans ses idées que j'épousasse
-une Française, et je ne voulais rien faire sans son aveu. Mon
-silence, je le crois, déplaisait à madame d'Arbigny: car elle
-avait quelquefois de l'humeur, dont elle faisait toujours de la
-tristesse, et qu'elle exprimait après par des motifs touchants,
-bien que sa physionomie, dans les moments où elle ne s'observait
-pas, eût quelquefois beaucoup de sécheresse; mais
-j'attribuais ces instants d'inégalité à nos rapports ensemble,
-dont je n'étais pas content moi-même; car cela fait mal d'aimer
-un peu et de ne pas aimer tout à fait.</p>
-
-<p>«Ni le comte Raimond ni moi nous ne parlions de sa s&oelig;ur:
-c'était la première gêne qui eût existé entre nous; mais plusieurs
-fois madame d'Arbigny m'avait conjuré de ne pas m'entretenir
-d'elle avec son frère; et lorsque je m'étonnais de
-cette prière, elle me disait: «Je ne sais si vous êtes comme
-moi, mais je ne puis souffrir qu'un tiers, même mon ami
-intime, se mêle de mes sentiments pour un autre. J'aime le
-secret dans toutes les affections.» Cette explication me plaisait
-assez, et j'obéissais à ses désirs. Je reçus alors une lettre
-de mon père, qui me rappelait en Écosse. Les six mois fixés
-pour mon séjour en France étaient écoulés, et les troubles de
-ce pays allaient toujours en croissant; il ne pensait pas qu'il
-convînt à un étranger d'y rester davantage. Cette lettre me
-causa d'abord une vive peine. Je sentais néanmoins combien
-mon père avait raison; j'avais un grand désir de le revoir;
-mais la vie que je menais à Paris dans la société du comte
-Raimond et de sa s&oelig;ur m'était tellement agréable, que je ne
-pouvais m'en arracher sans un amer chagrin. J'allai tout de
-suite chez madame d'Arbigny, je lui montrai ma lettre, et,
-pendant qu'elle la lisait, j'étais si absorbé par ma peine, que
-je ne vis pas même quelle impression elle en recevait; je
-l'entendis seulement qui me disait quelques mots pour m'engager
-à retarder mon départ, à écrire à mon père que j'étais
-malade, enfin à <i>louvoyer</i> avec sa volonté. Je me souviens que
-ce fut le terme dont elle se servit; j'allais répondre, et j'aurais
-dit ce qui était vrai, c'est que mon départ était résolu pour
-le lendemain, lorsque le comte Raimond entra, et, sachant
-ce dont il s'agissait, déclara le plus nettement du monde que
-je devais obéir à mon père, et qu'il n'y avait pas à hésiter. Je
-fus étonné de cette décision si rapide; je m'attendais à être
-sollicité, retenu; je voulais résister à mes propres regrets;
-mais je ne croyais pas que l'on me rendît le triomphe si facile,
-et, pour un moment, je méconnus le sentiment de mon ami;
-il s'en aperçut, me prit la main et me dit: «Dans trois mois
-je serai en Angleterre; pourquoi donc vous retiendrais-je en
-France? J'ai mes raisons pour n'en rien faire,» ajouta-t-il à
-demi voix. Mais sa s&oelig;ur l'entendit, et se hâta de dire qu'il
-était sage, en effet, d'éviter les dangers que pouvait courir un
-Anglais en France, au milieu de la révolution. Je suis bien
-sûr à présent que ce n'était pas à cela que le comte Raimond
-faisait allusion; mais il ne contredit ni ne confirma l'explication
-de sa s&oelig;ur. Je partais; il ne crut pas nécessaire de
-m'en dire davantage.</p>
-
-<p>«Si je pouvais être utile à mon pays, je resterais, continua-t-il;
-mais, vous le voyez, il n'y a plus de France. Les
-idées et les sentiments qui la faisaient aimer n'existent plus.
-Je regretterai encore le sol, mais je retrouverai ma patrie
-quand je respirerai le même air que vous.» Combien je fus
-ému des touchantes expressions d'une amitié si vraie! combien
-en ce moment Raimond l'emportait sur sa s&oelig;ur dans
-mes affections! Elle le devina bien vite; et ce soir-là même,
-je la vis sous un point de vue nouveau. Il arriva du monde;
-elle fit les honneurs de chez elle à merveille, parla de mon
-départ avec la plus grande simplicité, et donna généralement
-l'idée que c'était pour elle l'événement le plus ordinaire.
-J'avais déjà remarqué dans plusieurs occasions qu'elle mettait
-un tel prix à la considération, que jamais elle ne laissait
-voir à personne les sentiments qu'elle me témoignait; mais,
-cette fois, c'en était trop, et j'étais tellement blessé de son
-indifférence, que je résolus de partir avant la société, et de
-ne pas rester seul un moment avec elle. Elle vit que je m'approchais
-de son frère pour lui demander de me dire adieu le
-lendemain matin, avant mon départ: alors elle vint à moi, et
-me dit assez haut pour que l'on pût l'entendre, qu'elle avait
-une lettre à me remettre pour une de ses amies en Angleterre,
-et elle ajouta très-vite et très-bas: «Vous ne regrettez que
-mon frère, vous ne parlez qu'à lui, et vous voulez me percer
-le c&oelig;ur en vous en allant ainsi!» Puis elle retourna sur-le-champ
-s'asseoir au milieu de son cercle. Je fus troublé de ces
-paroles, et j'allais rester comme elle le désirait, lorsque le
-comte Raimond me prit par le bras, et m'emmena dans sa
-chambre.</p>
-
-<p>«Quand tout le monde fut parti, nous entendîmes sonner
-à coups redoublés dans l'appartement de madame d'Arbigny;
-le comte Raimond n'y faisait pas attention; je le forçai cependant
-à s'en inquiéter, et nous envoyâmes demander ce
-que c'était: on nous répondit que madame d'Arbigny venait
-de se trouver mal. Je fus vivement ému; je voulais la revoir,
-retourner chez elle encore une fois; le comte Raimond m'en
-empêcha obstinément. «Évitons ces émotions, dit-il; les
-femmes se consolent toujours mieux quand elles sont seules.»
-Je ne pouvais comprendre cette dureté pour sa s&oelig;ur, si fort
-en contraste avec la constante bonté de mon ami, et je me
-séparai de lui, le lendemain, avec une sorte d'embarras qui
-rendit nos adieux moins tendres. Ah! si j'avais deviné le sentiment
-plein de délicatesse qui l'empêchait de consentir à ce
-que sa s&oelig;ur me captivât, quand il ne la croyait pas faite
-pour me rendre heureux! si j'avais prévu surtout quels événements
-allaient nous séparer pour toujours, mes adieux auraient
-satisfait et son âme et la mienne.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Oswald cessa de parler pendant quelques instants; Corinne
-écoutait son récit avec une telle avidité, qu'elle se tut aussi,
-dans la crainte de retarder le moment où il reprendrait la
-parole. «Je serais heureux, continua-t-il, si mes rapports
-avec madame d'Arbigny avaient fini alors, si j'étais resté
-près de mon père, et si je n'avais pas remis le pied sur la
-terre de France! Mais la fatalité, c'est-à-dire peut-être la
-faiblesse de mon caractère, a pour jamais empoisonné ma
-vie: oui, pour jamais, chère amie, même auprès de vous.</p>
-
-<p>«Je passai près d'une année en Écosse avec mon père, et
-notre tendresse l'un pour l'autre devint chaque jour plus intime;
-je pénétrai dans le sanctuaire de cette âme céleste, et
-je trouvais dans l'amitié qui m'unissait à lui ces sympathies
-du sang dont les liens mystérieux tiennent à tout notre être.
-Je recevais des lettres de Raimond pleines d'affection: il
-me racontait les difficultés qu'il trouvait à dénaturer sa fortune
-pour venir me joindre; mais sa persévérance dans ce
-projet était la même. Je l'aimais toujours; mais quel ami
-pouvais-je comparer à mon père! Le respect qu'il m'inspirait
-ne gênait pas ma confiance. J'avais foi aux paroles de mon
-père comme à un oracle, et les incertitudes qui sont malheureusement
-dans mon caractère cessaient toujours dès qu'il
-avait parlé. <i>Le ciel nous a formés</i>, dit un écrivain anglais, <i>pour
-l'amour de ce qui est vénérable.</i> Mon père n'a pas su, il n'a pu
-savoir à quel point je l'aimais, et ma fatale conduite a dû
-l'en faire douter. Cependant il a eu pitié de moi; il m'a plaint,
-en mourant, de la douleur que me causerait sa perte. Ah!
-Corinne, j'avance dans ce triste récit; soutenez mon courage,
-j'en ai besoin.&mdash;Cher ami, lui dit Corinne, trouvez quelque
-douceur à montrer votre âme si noble et si sensible devant
-la personne du monde qui vous admire et vous chérit le
-plus.</p>
-
-<p>&mdash;Il m'envoya pour ses affaires à Londres, reprit lord
-Nelvil, et je le quittai lorsque je ne devais plus le revoir,
-sans qu'aucun frémissement m'avertît de mon malheur. Il
-fut plus aimable que jamais dans nos derniers entretiens: on
-dirait que l'âme des justes donne, comme les fleurs, plus de
-parfums vers le soir. Il m'embrassa les larmes aux yeux: il
-me disait souvent qu'à son âge tout était solennel; mais moi
-je croyais à sa vie comme à la mienne: nos âmes s'entendaient
-si bien, il était si jeune pour aimer, que je ne songeais
-pas à sa vieillesse. La confiance comme la crainte sont
-inexplicables dans les affections vives. Mon père m'accompagna
-cette fois jusqu'au seuil de la porte de son château
-que j'ai revu depuis désert et dévasté comme mon triste
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>«Il n'y avait pas huit jours que j'étais à Londres, quand
-je reçus de madame d'Arbigny la fatale lettre dont j'ai retenu
-chaque mot: «Hier 10 août, me disait-elle, mon frère
-a été massacré aux Tuileries en défendant son roi. Je suis
-proscrite comme sa s&oelig;ur, et obligée de me cacher pour
-échapper à mes persécuteurs. Le comte Raimond avait
-pris toute ma fortune avec la sienne, pour la faire passer
-en Angleterre: l'avez-vous déjà reçue? ou savez-vous à
-qui il l'a confiée pour vous la remettre? Je n'ai qu'un mot
-de lui, écrit du château même, au moment où il a su qu'on
-se disposait à l'attaquer, et ce mot me dit seulement de
-m'adresser à vous pour tout savoir. Si vous pouviez venir
-ici pour m'emmener, vous me sauveriez peut-être la vie;
-car les Anglais voyagent librement encore en France, et
-moi je ne puis obtenir de passe-port: le nom de mon frère
-me rend suspecte. Si la malheureuse s&oelig;ur de Raimond
-vous intéresse assez pour venir la chercher, vous saurez à
-Paris, chez M. de Maltigues, mon parent, le lieu de ma retraite.
-Mais si vous avez la généreuse intention de me secourir,
-ne perdez pas un instant pour l'accomplir; car on
-dit que la guerre peut éclater d'un jour à l'autre entre nos
-deux pays.»</p>
-
-<p>«Représentez-vous l'effet que cette lettre produisit sur
-moi. Mon ami massacré, sa s&oelig;ur au désespoir, et leur fortune,
-disait-elle, entre mes mains, bien que je n'en eusse pas
-reçu la moindre nouvelle. Ajoutez à ces circonstances le
-danger de madame d'Arbigny, et l'idée qu'elle avait que je
-pouvais la servir en allant la chercher. Il ne me parut pas
-possible d'hésiter; et je partis à l'instant, en envoyant un
-courrier à mon père, qui lui portait la lettre que je venais de
-recevoir, et la promesse qu'avant quinze jours je serais revenu.
-Par un hasard vraiment cruel, l'homme que j'envoyai
-tomba malade en route, et la seconde lettre que j'écrivis à
-mon père, de Douvres, lui parvint avant la première. Il sut
-ainsi mon départ sans en connaître les motifs; et, quand
-l'explication lui arriva, il avait pris sur ce voyage une
-inquiétude qui ne se dissipa point.</p>
-
-<p>«J'arrivai à Paris en trois jours; j'y appris que madame
-d'Arbigny s'était retirée dans une ville de province, à soixante
-lieues, et je continuai ma route pour aller l'y rejoindre. Nous
-éprouvâmes l'un et l'autre une profonde émotion en nous revoyant:
-elle était, dans son malheur, beaucoup plus aimable
-qu'auparavant, parce qu'il y avait dans ses manières moins
-d'art et de contrainte. Nous pleurâmes ensemble son noble
-frère et les désastres publics. Je m'informai avec anxiété de
-sa fortune: elle me dit qu'elle n'en avait aucune nouvelle;
-mais, peu de jours après, j'appris que le banquier auquel le
-comte Raimond l'avait confiée la lui avait rendue; et, ce qui
-est singulier, je l'appris par un négociant de la ville où nous
-étions, qui me le dit par hasard, et m'assura que madame
-d'Arbigny n'avait jamais dû en être véritablement inquiète.
-Je n'y compris rien, et j'allai chez madame d'Arbigny pour
-lui demander ce que cela signifiait. Je trouvai chez elle un de
-ses parents, M. de Maltigues, qui me dit, avec une promptitude
-et un sang-froid remarquables, qu'il arrivait à l'instant
-même de Paris pour apporter à madame d'Arbigny la nouvelle
-du retour du banquier qu'elle croyait parti pour l'Angleterre,
-et dont elle n'avait pas entendu parler depuis un
-mois. Madame d'Arbigny confirma ce qu'il disait, et je la
-crus; mais, en me rappelant qu'elle a constamment trouvé
-des prétextes pour ne pas me montrer le prétendu billet de
-son frère, dont elle me parlait dans sa lettre, j'ai compris,
-depuis, qu'elle s'était servie d'une ruse pour m'inquiéter sur
-sa fortune.</p>
-
-<p>«Au moins est-il vrai qu'elle était riche, et que dans son
-désir de m'épouser il ne se mêlait aucun motif intéressé;
-mais le grand tort de madame d'Arbigny était de faire une
-entreprise du sentiment, de mettre de l'adresse là où il suffisait
-d'aimer, et de dissimuler sans cesse, quand il eût mieux
-valu montrer tout simplement ce qu'elle éprouvait; car elle
-m'aimait alors autant qu'on peut aimer quand on combine ce
-qu'on fait, presque même ce que l'on pense, et que l'on conduit
-les relations du c&oelig;ur comme des intrigues politiques.</p>
-
-<p>«La tristesse de madame d'Arbigny ajoutait encore à ses
-charmes extérieurs, et lui donnait une expression touchante
-qui me plaisait extrêmement. Je lui avais formellement déclaré
-que je ne me marierais point sans le consentement de mon
-père; mais je ne pouvais m'empêcher de lui exprimer les
-transports que sa figure séduisante excitait en moi; et comme
-il entrait dans ses projets de me captiver à tout prix, je crus
-entrevoir qu'elle n'était pas invariablement résolue à repousser
-mes désirs; et maintenant que je me retrace ce qui s'est
-passé entre nous, il me semble qu'elle hésitait par des motifs
-étrangers à l'amour, et que ses combats apparents étaient des
-délibérations secrètes. Je me trouvais seul avec elle tout le
-jour; et, malgré les résolutions que la délicatesse m'inspirait,
-je ne pus résister à mon entraînement, et madame d'Arbigny
-m'imposa tous les devoirs en m'accordant tous les
-droits; elle me montra plus de douleur et de remords que
-peut-être elle n'en avait réellement et me lia fortement à son
-sort par son repentir même. Je voulais le mener en Angleterre
-avec moi, la faire connaître à mon père, et le conjurer
-de consentir à mon union avec elle; mais elle se refusait à
-quitter la France sans que je fusse son époux. Peut-être
-avait-elle raison en cela; mais, sachant bien de tout temps
-que je ne pouvais me résoudre à l'épouser sans l'aveu de mon
-père, elle avait tort dans les moyens qu'elle prenait, et pour
-ne pas partir, et pour me retenir, malgré les devoirs qui me
-rappelaient en Angleterre.</p>
-
-<p>«Quand la guerre fut déclarée entre les deux pays, mon
-désir de quitter la France devint plus vif, et les obstacles qu'y
-opposait madame d'Arbigny se multiplièrent. Tantôt elle ne
-pouvait obtenir un passe-port; tantôt, si je voulais partir
-seul, elle m'assurait qu'elle serait compromise en restant en
-France après mon départ, parce qu'on la soupçonnerait d'être
-en correspondance avec moi. Cette femme, si douce, si mesurée,
-se livrait par moments à des accès de désespoir qui bouleversaient
-entièrement mon âme; elle employait les attraits
-de sa figure et les grâces de son esprit pour me plaire, et sa
-douleur pour m'intimider.</p>
-
-<p>«Peut-être les femmes ont-elles tort de commander au
-nom des larmes, et d'asservir ainsi la force à leur faiblesse;
-mais quand elles ne craignent pas d'employer ce moyen, il
-réussit presque toujours, au moins pour un temps. Sans doute le
-sentiment s'affaiblit par l'empire même que l'on usurpe sur
-lui, et la puissance des pleurs, trop souvent exercée, refroidit
-l'imagination. Mais il y avait en France, dans ce temps, mille
-occasions de ranimer l'intérêt et la pitié. La santé de madame
-d'Arbigny paraissait aussi tous les jours plus faible; et c'est
-encore un terrible moyen de domination pour les femmes que
-la maladie. Celles qui n'ont pas, comme vous, Corinne, une
-juste confiance dans leur esprit et dans leur âme, ou celles
-qui ne sont pas, comme nos Anglaises, si fières et si timides
-que la feinte leur est impossible, ont recours à l'art pour
-inspirer l'attendrissement; et le mieux que l'on puisse attendre
-d'elles alors, c'est que la dissimulation ait pour cause un
-sentiment vrai.</p>
-
-<p>«Un tiers se mêlait, à mon insu, de mes relations avec
-madame d'Arbigny; c'était M. de Maltigues: elle lui plaisait,
-il ne demandait pas mieux que de l'épouser, mais une immoralité
-réfléchie le rendait indifférent à tout; il aimait l'intrigue
-comme un jeu, même quand le but ne l'intéressait
-pas, et secondait madame d'Arbigny dans le désir qu'elle
-avait de s'unir à moi, quitte à déjouer ce projet si l'occasion
-de servir le sien se présentait. C'était un homme pour qui
-j'avais un singulier éloignement: à peine âgé de trente ans,
-ses manières et son extérieur étaient d'une sécheresse remarquable.
-En Angleterre, où l'on nous accuse d'être froids, je
-n'ai rien vu de comparable au sérieux de son maintien, quand
-il entrait dans une chambre. Je ne l'aurais jamais pris pour
-un Français, s'il n'avait pas eu le goût de la plaisanterie, et
-un besoin de parler, très-bizarre dans un homme qui paraissait
-blasé sur tout, et qui mettait cette disposition en système.
-Il prétendait qu'il était né très-sensible, très-enthousiaste;
-mais que la connaissance des hommes, dans la révolution
-de France, l'avait détrompé de tout cela. Il avait
-aperçu, disait-il, qu'il n'y avait de bon dans le monde que la
-fortune ou le pouvoir, ou tous les deux, et que les amitiés,
-en général, devaient être considérées comme des moyens
-qu'il faut prendre ou quitter selon les circonstances. Il était
-assez habile dans la pratique de cette opinion; il n'y faisait
-qu'une faute, c'était de la dire; mais bien qu'il n'eût pas,
-comme les Français d'autrefois, le désir de plaire, il lui restait
-le besoin de faire effet par la conversation, et cela le
-rendait très-imprudent: bien différent en cela de madame
-d'Arbigny, qui voulait atteindre son but, mais qui ne se trahissait
-point, comme M. de Maltigues, en cherchant à briller
-par l'immoralité même. Entre ces deux personnes, ce qui
-était bizarre, c'est que la plus vive cachait bien son secret,
-et que l'homme froid ne savait pas se taire.</p>
-
-<p>«Tel qu'il était, ce M. de Maltigues, il avait un ascendant
-singulier sur madame d'Arbigny; il la devinait, ou bien elle
-lui confiait tout; cette femme, habituellement dissimulée,
-avait peut-être besoin de faire de temps en temps une
-imprudence, comme pour respirer; au moins est-il certain
-que, quand M. de Maltigues la regardait durement, elle se
-troublait toujours; s'il avait l'air mécontent, elle se levait
-pour le prendre à part; s'il sortait avec humeur, elle s'enfermait
-presque à l'instant pour lui écrire. Je m'expliquais cette
-puissance de M. de Maltigues sur madame d'Arbigny, parce
-qu'il la connaissait dès son enfance, et dirigeait ses affaires
-depuis qu'elle n'avait pas de plus proche parent que lui;
-mais le principal motif de ces ménagements singuliers,
-c'était le projet qu'elle avait formé, et j'appris trop tard, de
-l'épouser si je la quittais; car elle ne voulait à aucun prix
-passer pour une femme abandonnée. Une telle résolution devrait
-faire croire qu'elle ne m'aimait pas; et cependant elle
-n'avait, pour me préférer, aucune raison que le sentiment;
-mais elle avait mêlé toute sa vie le calcul à l'entraînement,
-et les prétentions factices de la société aux affections naturelles.
-Elle pleurait parce qu'elle était émue, mais elle pleurait
-aussi parce que c'est ainsi qu'on attendrit. Elle était heureuse
-d'être aimée parce qu'elle aimait, mais aussi parce que
-cela fait honneur dans le monde; elle avait de bons sentiments
-quand elle était toute seule, mais elle n'en jouissait pas si elle
-ne pouvait les faire tourner au profit de son amour-propre
-ou de ses désirs. C'était une personne formée par et pour la
-bonne compagnie, et qui avait cet art de travailler le vrai,
-qui se rencontre si souvent dans les pays où le désir de produire
-de l'effet par ses sentiments, est plus vif que ces sentiments
-mêmes.</p>
-
-<p>«Je n'avais pas, depuis longtemps, de nouvelles de mon
-père, parce que la guerre avait interrompu sa correspondance
-avec moi. Une lettre enfin m'arriva par une occasion; il
-m'adjurait de partir, au nom de mon devoir et de sa tendresse;
-il me déclarait en même temps, de la manière la plus
-formelle, que si j'épousais madame d'Arbigny, je lui causerais
-une douleur mortelle, et me demandait au moins de revenir
-libre en Angleterre, et de ne me décider qu'après
-l'avoir entendu. Je lui répondis à l'instant, en lui donnant ma
-parole d'honneur que je ne me marierais pas sans son consentement,
-et l'assurant que dans peu je le rejoindrais.
-Madame d'Arbigny employa d'abord la prière, puis le désespoir,
-pour me retenir; et, voyant enfin qu'elle ne réussissait
-pas, je crois qu'elle eut recours à la ruse; mais comment
-alors aurais-je pu la soupçonner?</p>
-
-<p>«Un matin elle arriva chez moi, pâle, échevelée, et se jeta
-dans mes bras, en me suppliant de la protéger: elle paraissait
-mourir de frayeur. A peine pus-je comprendre, à travers
-son émotion, que l'ordre était venu de l'arrêter, comme s&oelig;ur
-du comte Raimond, et qu'il fallait que je lui trouvasse un
-asile pour la dérober à ceux qui la poursuivaient. A cette
-époque même, des femmes avaient péri, et toutes les terreurs
-paraissaient naturelles. Je la menai chez un négociant qui
-m'était dévoué; je l'y cachai, je crus la sauver, et M. de Maltigues
-et moi nous avions seuls le secret de sa retraite. Comment,
-dans cette situation, ne pas s'intéresser vivement au
-sort d'une femme? comment se séparer d'une personne proscrite?
-Quel est le jour, quel est le moment où il se peut qu'on
-lui dise: «Vous avez compté sur mon appui, et je vous le
-retire!» Cependant le souvenir de mon père me poursuivait
-continuellement, et, dans plusieurs occasions, j'essayai d'obtenir
-de madame d'Arbigny la permission de partir seul;
-mais elle me menaça de se livrer à ses assassins si je la quittais,
-et sortit deux fois en plein jour, dans un trouble affreux
-qui me pénétra de douleur et de crainte. Je la suivis dans la
-rue, en la conjurant en vain de revenir. Heureusement, par
-hasard ou par combinaison, nous rencontrâmes chaque fois
-M. de Maltigues, et il la ramena en lui faisant sentir l'imprudence
-de sa conduite. Alors je me résignai à rester, et j'écrivis
-à mon père en motivant, autant que je le pus, ma conduite;
-mais je rougissais d'être en France, au milieu des événements
-affreux qui s'y passaient, et lorsque mon pays était en guerre
-avec les Français.</p>
-
-<p>«M. de Maltigues se moquait souvent de mes scrupules;
-mais, tout spirituel qu'il était, il ne prévoyait pas ou ne se
-donnait pas la peine d'observer l'effet de ses plaisanteries,
-car elles réveillaient en moi tous les sentiments qu'il voulait
-éteindre. Madame d'Arbigny remarquait bien l'impression que
-je recevais; mais elle n'avait point d'empire sur M. de Maltigues,
-qui se décidait souvent par le caprice, au défaut de
-l'intérêt. Elle recourait, pour m'attendrir, à sa douleur véritable,
-à sa douleur exagérée; elle se servait de la faiblesse de
-sa santé autant pour plaire que pour toucher, car elle n'était
-jamais plus attrayante que quand elle s'évanouissait à mes
-pieds. Elle savait embellir sa beauté comme tout le reste de
-ses agréments, et ses charmes extérieurs eux-mêmes étaient
-habilement combinés avec ses émotions pour me captiver.</p>
-
-<p>«Je vivais ainsi toujours troublé, toujours incertain, tremblant
-quand je recevais une lettre de mon père, plus malheureux
-encore quand je n'en recevais pas, retenu par l'attrait
-que je ressentais pour madame d'Arbigny, et surtout par la
-peur de son désespoir; car, par un mélange singulier, c'était
-la personne la plus douce dans l'habitude de la vie, la plus
-égale, souvent même la plus enjouée, et néanmoins la plus
-violente dans une scène. Elle voulait enchaîner par le bonheur
-et par la crainte, et transformait ainsi toujours son
-naturel en moyens. Un jour, c'était au mois de septembre 1793,
-il y avait plus d'un an déjà que j'étais en France, je reçus une
-lettre de mon père, conçue en peu de mots; mais ces mots
-étaient si sombres et si douloureux, qu'il faut, Corinne, m'épargner
-de vous les dire: ils me feraient trop de mal. Mon
-père était déjà malade, mais il ne me le dit pas: sa délicatesse
-et sa fierté l'en empêchèrent. Cependant toute sa lettre
-exprimait tant de douleur, et sur mon absence et sur la possibilité
-de mon mariage avec madame d'Arbigny, que je ne
-conçois pas encore comment, en la lisant, je n'ai pas prévu
-le malheur dont j'étais menacé. Je fus assez ému néanmoins
-pour ne plus hésiter, et j'allai chez madame d'Arbigny, parfaitement
-décidé à prendre congé d'elle. Elle aperçut bien
-vite que mon parti était pris; et, se recueillant en elle-même,
-tout à coup elle se leva et me dit: «Avant de partir, il faut
-que vous sachiez un secret que je rougissais de vous avouer.
-Si vous m'abandonnez, ce ne sera pas moi seule que vous
-ferez mourir, et le fruit de ma honte et de mon coupable
-amour périra dans mon sein avec moi.» Rien ne peut exprimer
-l'émotion que j'éprouvai; ce devoir sacré, ce devoir nouveau
-s'empara de toute mon âme, et je fus soumis à madame
-d'Arbigny comme l'esclave le plus dévoué.</p>
-
-<p>«Je l'aurais épousée, comme elle le voulait, s'il ne se fût
-pas rencontré dans ce moment les plus grands obstacles à ce
-qu'un Anglais pût se marier en France, en déclarant, comme
-il le fallait, son nom à l'officier civil. J'ajournai donc notre
-union jusqu'au moment où nous pourrions aller ensemble en
-Angleterre, et je résolus de ne pas quitter madame d'Arbigny
-jusqu'alors: elle se calma d'abord, quand elle fut tranquillisée
-sur le danger prochain de mon départ; mais elle recommença
-bientôt à se plaindre et à se montrer tour à tour blessée et
-malheureuse de ce que je ne surmontais pas toutes les difficultés
-pour l'épouser. J'aurais fini par céder à sa volonté;
-j'étais tombé dans la mélancolie la plus profonde, je passais
-des jours entiers chez moi, sans pouvoir en sortir; j'étais en
-proie à une idée que je ne m'avouais jamais et qui me persécutait
-toujours. J'avais un pressentiment de la maladie de
-mon père, et je ne voulais pas croire à mon pressentiment,
-que je prenais pour une faiblesse. Par une bizarrerie, résultat
-de l'effroi que me causait la douleur de madame d'Arbigny,
-je combattais mon devoir comme une passion; et ce qu'on
-aurait pu croire une passion me tourmentait comme un devoir.
-Madame d'Arbigny m'écrivait sans cesse pour m'engager
-à venir chez elle; j'y venais, et quand je la voyais, je ne lui
-parlais pas de son état, parce que je n'aimais pas à rappeler
-ce qui lui donnait des droits sur moi; il me semble à présent
-qu'elle aussi m'en parlait moins qu'elle n'aurait dû le faire;
-mais je souffrais trop alors pour rien remarquer.</p>
-
-<p>«Enfin, une fois que j'étais resté trois jours chez moi, dévoré
-de remords, écrivant vingt lettres à mon père et les déchirant
-toutes, M. de Maltigues, qui ne venait guère me voir,
-parce que nous ne nous convenions pas, arriva, député par
-madame d'Arbigny, pour m'arracher à ma solitude, mais s'intéressant
-assez peu, comme vous allez en juger, au succès de
-son ambassade. Il aperçut en entrant, avant que j'eusse le
-temps de le cacher, que j'avais le visage couvert de larmes.
-«A quoi bon cette douleur, mon cher? me dit-il; quittez ma
-cousine, ou bien épousez-la: ces deux partis sont également
-bons, puisqu'ils en finissent.&mdash;Il y a des situations dans la
-vie, lui répondis-je, où, même en se sacrifiant, on ne sait pas
-encore comment remplir tous ses devoirs.&mdash;C'est qu'il ne
-faut pas se sacrifier, reprit M. de Maltigues; je ne connais,
-quant à moi, aucune circonstance où cela soit nécessaire:
-avec de l'adresse on se tire de tout; l'habileté est la reine du
-monde.&mdash;Ce n'est pas l'habileté que j'envie, lui dis-je; mais
-je voudrais au moins, je vous le répète, en me résignant à
-n'être pas heureux, ne pas affliger ce que j'aime.&mdash;Croyez-moi,
-dit M. de Maltigues, ne mêlez pas à cette &oelig;uvre difficile
-qu'on appelle vivre, le sentiment qui la complique encore
-plus: c'est une maladie de l'âme: j'en suis atteint quelquefois
-tout comme un autre; mais quand elle m'arrive, je me
-dis que cela passera, et je me tiens toujours parole.&mdash;Mais,
-lui répondis-je, en cherchant à rester comme lui dans les
-idées générales, car je ne pouvais ni ne voulais lui témoigner
-aucune confiance, quand on pourrait écarter le sentiment, il
-resterait toujours l'honneur et la vertu, qui s'opposent souvent
-à nos désirs en tout genre.&mdash;L'honneur! reprit M. de
-Maltigues: entendez-vous par l'honneur, se battre quand on
-est insulté? à cet égard il n'y a pas de doute; mais sous tous
-les autres rapports, quel intérêt aurait-on à se laisser entraver
-par mille délicatesses vaines?&mdash;Quel intérêt! interrompis-je;
-il me semble que ce n'est pas là le mot dont il s'agit.&mdash;A
-parler sérieusement, continua M. de Maltigues, il en est
-peu qui aient un sens aussi clair. Je sais bien qu'autrefois
-l'on disait: <i>Un honorable malheur, un glorieux revers.</i> Mais
-aujourd'hui que tout le monde est persécuté, les coquins
-comme ce qu'on est convenu d'appeler les honnêtes gens, il
-n'y a de différence dans ce monde qu'entre les oiseaux pris
-au filet et ceux qui ont échappé.&mdash;Je crois à une autre différence,
-lui répondis-je, la prospérité méprisée, et les revers
-honorés par l'estime des hommes de bien.&mdash;Trouvez-les-moi
-donc, reprit M. de Maltigues, ces hommes de bien qui vous
-consolent de vos peines par leur courageuse estime; il me
-semble, au contraire, que la plupart des personnes soi-disant
-vertueuses, si vous êtes heureux, vous excusent; si vous êtes
-puissant, vous aiment. C'est très-beau sans doute à vous de
-ne pas savoir contrarier un père, qui devrait à présent ne
-plus se mêler de vos affaires; mais il ne faudrait pas pour
-cela perdre votre vie ici de toutes les façons: quant à moi,
-quoi qu'il m'arrive, je veux à tout prix épargner à mes amis
-le chagrin de me voir souffrir, et à moi le spectacle du visage
-allongé de la consolation.&mdash;Je croyais, interrompis-je vivement,
-que le but de la vie d'un honnête homme n'était pas le
-bonheur qui ne sert qu'à lui, mais la vertu qui sert aux
-autres.&mdash;La vertu, la vertu!&hellip; dit M. de Maltigues en hésitant
-un peu; puis se décidant à la fin: «c'est un langage
-pour le vulgaire, que les augures ne peuvent se parler entre
-eux sans rire. Il y a de bonnes âmes que de certains mots,
-de certains sons harmonieux remuent encore, c'est pour elles
-que l'on fait jouer l'instrument; mais toute cette poésie que
-l'on appelle la conscience, le dévouement, l'enthousiasme, a
-été inventée pour consoler ceux qui n'ont pas su réussir dans
-le monde; c'est comme un <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> que l'on chante pour
-les morts. Les vivants, quand ils sont dans la prospérité, ne
-sont pas du tout curieux d'obtenir ce genre d'hommage.»</p>
-
-<p>«Je fus tellement irrité de ce discours, que je ne pus m'empêcher
-de dire avec hauteur: «Je serais fâché, monsieur, si
-j'avais des droits sur la maison de madame d'Arbigny, qu'elle
-reçût chez elle un homme qui se permet une telle manière de
-penser et de s'exprimer.&mdash;Vous pouvez à cet égard, répondit
-M. de Maltigues, quand il en sera temps, décider ce qui vous
-plaira; mais si ma cousine m'en croit, elle n'épousera point
-un homme qui se montre si malheureux de la possibilité de
-cette union; depuis longtemps, elle peut vous le dire, je lui
-reproche sa faiblesse et tous les moyens qu'elle emploie pour un
-but qui n'en vaut pas la peine.» A ce mot, que l'accent rendait
-encore plus insultant, je fis signe à M. de Maltigues de
-sortir avec moi, et pendant le chemin je dois dire qu'il continuait
-à développer son système avec le plus grand sang-froid
-du monde; et, pouvant mourir dans peu d'instants, il ne disait
-pas un mot qui fût religieux ni sensible. «Si j'avais
-donné dans toutes vos fadaises, à vous autres jeunes gens,
-me disait-il, pensez-vous que ce qui se passe dans mon pays
-ne m'en aurait pas guéri? Quand avez-vous vu que d'être
-scrupuleux à votre manière servît à rien?&mdash;Je conviens avec
-vous, lui dis-je, que dans votre pays, à présent, cela sert un
-peu moins qu'ailleurs, mais avec le temps, ou par delà le
-temps, tout a sa récompense.&mdash;Oui, reprit M. de Maltigues,
-en faisant entrer le ciel dans ses calculs.&mdash;Et pourquoi pas?
-lui dis-je; l'un de nous va peut-être savoir ce qui en est.&mdash;Si
-c'est moi qui dois mourir, continua-t-il en riant, je suis bien
-sûr que je n'en saurai rien; si c'est vous, vous ne reviendrez
-pas éclairer mon âme.» En chemin je pensais que, si j'étais
-tué par M. de Maltigues, je n'avais pris aucune précaution
-pour faire savoir mon sort à mon père, ni pour donner à madame
-d'Arbigny une partie de ma fortune, à laquelle je lui
-croyais des droits. Pendant que je faisais ces réflexions, nous
-passâmes devant la maison de M. de Maltigues, et je lui demandai
-la permission d'y monter pour écrire deux lettres; il
-y consentit: et lorsque nous continuâmes notre route pour
-sortir de la ville, je les lui remis, et je lui parlai de madame
-d'Arbigny avec beaucoup d'intérêt, en la lui recommandant
-comme à un ami que je croyais sûr. Cette preuve de confiance
-le toucha; car il faut observer, à la gloire de l'honnêteté,
-que les hommes qui professent le plus ouvertement l'immoralité
-sont très-flattés si par hasard on leur donne une
-marque d'estime: la circonstance aussi dans laquelle nous
-nous trouvions était assez grave pour que M. de Maltigues
-en fût peut-être ému; mais comme pour rien au monde il
-n'aurait voulu qu'on le remarquât, il dit en plaisantant ce qui
-lui était inspiré, je le crois, par un sentiment plus sérieux.</p>
-
-<p>«Vous êtes une honnête créature, mon cher Nelvil; je veux
-faire pour vous quelque chose de généreux: on dit que cela
-porte bonheur, et la générosité est en effet une qualité si enfantine,
-qu'elle doit être plutôt récompensée dans le ciel que
-sur la terre. Mais, avant de vous servir, il faut que nos conditions
-soient bien faites; quoi que je vous dise, nous ne nous
-en battrons pas moins.» Je répondis à ces mots par un consentement
-très-dédaigneux, à ce que je crois, car je trouvais
-la précaution oratoire au moins inutile. M. de Maltigues continua
-d'un ton sec et dégagé: «Madame d'Arbigny ne vous
-convient pas, vos caractères n'ont aucun rapport ensemble;
-votre père, d'ailleurs, serait désespéré, si vous faisiez ce mariage;
-et vous seriez désespéré d'affliger votre père. Il vaut
-donc mieux que, si je vis, ce soit moi qui épouse madame
-d'Arbigny; et, si vous me tuez, il vaut mieux encore qu'elle
-en épouse un troisième; car c'est une personne d'une haute
-sagesse que ma cousine, et qui, lors même qu'elle aime, prend
-toujours de sages précautions pour le cas où on ne l'aimerait
-plus. Vous apprendrez tout cela par ses lettres; je vous les
-laisse après moi: vous les trouverez dans mon secrétaire,
-dont voici la clef. Je suis lié avec ma cousine depuis qu'elle
-est au monde, et vous savez que, bien qu'elle soit très-mystérieuse,
-elle ne me cache aucun de ses secrets; elle croit que
-je ne dis que ce que je veux; il est vrai que je ne suis entraîné
-par rien; mais aussi je ne mets pas d'importance à
-grand'chose, et je pense que nous autres hommes, nous nous
-devons de ne nous rien taire à l'égard des femmes. Aussi bien,
-si je meurs, c'est pour les beaux yeux de madame d'Arbigny
-que cet accident m'arrivera, et quoique je sois prêt à périr
-pour elle de bonne grâce, je ne lui suis pas trop obligé de la
-situation où elle m'a mis par sa double intrigue. Au reste,
-ajouta-t-il, il n'est pas dit que vous me tuerez;» et en achevant
-ces mots, comme nous étions hors de la ville, il tira son
-épée et se mit en garde.</p>
-
-<p>«Il avait parlé avec une vivacité singulière, et j'étais resté
-confondu de ce qu'il m'avait dit. L'approche du danger, sans
-le troubler, l'animait pourtant davantage, et je ne pouvais
-deviner si c'était la vérité qui lui échappait, ou un mensonge
-qu'il forgeait pour se venger. Néanmoins, dans cette incertitude,
-je ménageai beaucoup sa vie; il était moins adroit que
-moi dans les exercices du corps, et dix fois j'aurais pu lui
-plonger mon épée dans le c&oelig;ur, mais je me contentai de le
-blesser au bras et de le désarmer. Il parut sensible à mon
-procédé; et je lui rappelai, en le conduisant chez lui, la conversation
-qui avait précédé l'instant où nous nous étions battus.
-Il me dit alors: «Je suis fâché d'avoir trahi la confiance
-de ma cousine; le péril est comme le vin, il monte la tête;
-mais enfin je m'en console, car vous n'auriez pas été heureux
-avec madame d'Arbigny; elle est trop rusée pour vous. Moi,
-cela m'est égal; car, bien que je la trouve charmante et que
-son esprit me plaise extrêmement, elle ne me fera jamais rien
-faire à mon détriment, et nous nous servirons très-bien en
-tout, parce que le mariage rendra nos intérêts communs. Mais
-vous, qui êtes romanesque, vous auriez été sa dupe. Il ne
-tenait qu'à vous de me tuer, et je vous dois la vie, je ne puis
-donc vous refuser les lettres que je vous avais promises après
-ma mort. Lisez-les, partez pour l'Angleterre, et ne soyez pas
-trop tourmenté des chagrins de madame d'Arbigny. Elle pleurera,
-parce qu'elle vous aime; mais elle se consolera, parce
-que c'est une femme assez raisonnable pour ne pas vouloir
-être malheureuse, et surtout passer pour l'être. Dans trois
-mois elle sera madame de Maltigues.» Tout ce qu'il me disait
-était vrai: les lettres qu'il me montra le prouvèrent. Je restai
-convaincu que madame d'Arbigny n'était point dans l'état
-qu'elle avait feint de m'avouer en rougissant, pour me contraindre
-à l'épouser, et qu'elle m'avait, à cet égard, indignement
-trompé. Sans doute elle m'aimait, puisqu'elle le disait
-dans ses lettres à M. de Maltigues lui-même; mais elle le flattait
-avec tant d'art, elle lui laissait tant d'espérance, et montrait,
-pour lui plaire, un caractère si différent de celui qu'elle
-m'avait toujours fait voir, qu'il me fut impossible de douter
-qu'elle ne le ménageât, dans l'intention de l'épouser si notre
-mariage n'avait pas lieu. Telle était la femme, Corinne, qui
-m'a coûté pour toujours le repos du c&oelig;ur et de la conscience!</p>
-
-<p>«Je lui écrivis en partant, et je ne la revis plus; et, comme
-M. de Maltigues l'avait prédit, j'ai su depuis qu'elle l'avait
-épousé. Mais j'étais loin d'envisager alors le malheur qui
-m'attendait: je croyais obtenir le pardon de mon père; j'étais
-sûr qu'en lui disant combien j'avais été trompé, il m'aimerait
-davantage, puisqu'il me saurait plus à plaindre. Après un
-voyage de près d'un mois, jour et nuit, à travers l'Allemagne,
-j'arrivai en Angleterre plein de confiance dans l'inépuisable
-bonté paternelle. Corinne, en débarquant, un papier public
-m'annonça que mon père n'était plus! Vingt mois se sont
-passés depuis ce moment, et il est toujours devant moi comme
-un fantôme qui me poursuit. Les lettres qui formaient ces
-mots: <i>Lord Nelvil vient de mourir</i>, ces lettres étaient flamboyantes;
-le feu du volcan qui est là devant nous est moins
-effrayant qu'elles. Ce n'est pas tout encore; j'appris qu'il
-était mort profondément affligé de mon séjour en France,
-craignant que je ne renonçasse à la carrière militaire, que je
-n'épousasse une femme dont il pensait peu de bien, et que,
-me fixant dans un pays en guerre avec le mien, je ne me perdisse
-entièrement de réputation en Angleterre! Qui sait si ces
-douloureuses pensées n'ont pas abrégé ses jours! Corinne,
-Corinne, ne suis-je pas un assassin, ne le suis-je pas?
-dites-le-moi.&mdash;Non,
-s'écria-t-elle, non, vous n'êtes que malheureux;
-c'est la bonté, c'est la générosité qui vous ont entraîné. Je
-vous respecte autant que je vous aime: jugez-vous dans mon
-c&oelig;ur; prenez-le pour votre conscience. La douleur vous
-égare: croyez celle qui vous chérit. Ah! l'amour, tel que je
-le sens, n'est point une illusion: c'est parce que vous êtes le
-meilleur, le plus sensible des hommes, que je vous admire et
-vous adore.&mdash;Corinne, lui dit Oswald, cet hommage ne m'est
-pas dû; mais il se peut cependant que je ne sois pas si coupable.
-Mon père m'a pardonné avant de mourir; j'ai trouvé
-dans un dernier écrit de lui, qui m'était adressé, de douces
-paroles. Une lettre de moi lui était parvenue, qui m'avait un
-peu justifié; mais le mal était fait, et la douleur qui venait de
-moi avait déchiré son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>«Quand je rentrai dans son château, quand ses vieux serviteurs
-m'entourèrent, je repoussai leurs consolations, je
-m'accusai devant eux; j'allai me prosterner sur sa tombe; j'y
-jurai, comme si le temps de réparer existait encore pour moi,
-que jamais je ne me marierais sans le consentement de mon
-père. Hélas! que promettais-je à celui qui n'était plus! que
-signifiaient alors ces paroles de mon délire! Je ne dois les considérer
-au moins comme un engagement de ne rien faire qu'il
-eût désapprouvé pendant sa vie. Corinne, chère amie, pourquoi
-ces mots vous troublent-ils? Mon père a pu me demander
-le sacrifice d'une femme dissimulée, qui ne devait qu'à son
-adresse le goût qu'elle m'inspirait; mais la personne la plus
-vraie, la plus naturelle et la plus généreuse, celle pour qui
-j'ai senti le premier amour, celui qui purifie l'âme au lieu de
-l'égarer, pourquoi les êtres célestes voudraient-ils me séparer
-d'elle?</p>
-
-<p>«Lorsque j'entrai dans la chambre de mon père, je vis son
-manteau, son fauteuil, son épée, qui étaient encore là, comme
-autrefois; encore là: mais sa place était vide, et mes cris
-l'appelaient en vain! Ce manuscrit, ce recueil de ses pensées,
-est tout ce qui me répond: vous en connaissez déjà quelques
-morceaux, dit Oswald en le donnant à Corinne; je le porte
-toujours avec moi. Lisez ce qu'il écrivait sur le devoir des enfants
-envers leurs parents; lisez, Corinne: votre douce voix
-me familiarisera peut-être avec ces paroles. Corinne obéit à
-la voix d'Oswald, et lut ce qui suit:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Ah! qu'il faut peu de chose pour rendre défiants d'eux-mêmes,
-un père, une mère avancés dans la vie! Ils croient
-aisément qu'ils sont de trop sur la terre. A quoi se croiraient-ils
-bons pour vous, qui ne leur demandez plus de conseils?
-Vous vivez tout entiers dans le moment présent; vous
-y êtes consignés par une passion dominante, et tout ce qui
-ne se rapporte pas à ce moment vous paraît antique et suranné.
-Enfin, vous êtes tellement en votre personne et de
-c&oelig;ur et d'esprit, que, croyant former à vous seuls un point
-historique, les ressemblances éternelles entre le temps et les
-hommes échappent à votre attention; et l'autorité de l'expérience
-vous semble une fiction, ou une vaine garantie destinée
-uniquement au crédit des vieillards et aux dernières
-jouissances de leur amour-propre. Quelle erreur est la vôtre!
-Le monde, ce vaste théâtre, ne change pas d'acteurs; c'est
-toujours l'homme qui s'y montre en scène; mais l'homme
-ne se renouvelle point, il se diversifie; et comme toutes ses
-formes sont dépendantes de quelques passions principales
-dont le cercle est depuis longtemps parcouru, il est rare
-que, dans les petites combinaisons de la vie privée, l'expérience,
-cette science du passé, ne soit la source féconde
-des enseignements les plus utiles.</p>
-
-<p>«Honneur donc aux pères et aux mères, honneur et respect,
-ne fût-ce que pour leur règne passé, pour ce temps
-dont ils ont été seuls maîtres, et qui ne reviendra plus; ne
-fût-ce que pour ces années à jamais perdues, et dont ils
-portent sur le front l'auguste empreinte!</p>
-
-<p>«Voilà votre devoir, enfants présomptueux, et qui paraissez
-impatients de courir seuls dans la route de la vie. Ils
-s'en iront, vous n'en pouvez douter, ces parents qui tardent
-à vous faire place; ce père, dont les discours ont encore
-une teinte de sévérité qui vous blesse; cette mère, dont le
-vieil âge vous impose des soins qui vous importunent: ils s'en
-iront, ces surveillants attentifs de votre enfance, et ces
-protecteurs animés de votre jeunesse; ils s'en iront, et vous
-chercherez en vain de meilleurs amis; ils s'en iront, et dès
-qu'ils ne seront plus, ils se présenteront à vous sous un
-nouvel aspect; car le temps, qui vieillit les gens présents à
-notre vue, les rajeunit pour nous quand la mort les a fait
-disparaître; le temps leur prête alors un éclat qui nous
-était inconnu: nous les voyons dans le tableau de l'éternité,
-où il n'y a plus d'âge, comme il n'y a plus de graduation;
-et, s'ils avaient laissé sur la terre un souvenir de leur
-vertu, nous les ornerions en imagination d'un rayon céleste,
-nous les suivrions de nos regards dans le séjour des
-élus, nous les contemplerions dans ces demeures de gloire
-et de félicité; et, près des vives couleurs dont nous composerions
-leur sainte auréole nous nous trouverions effacés,
-au milieu même de nos beaux jours, au milieu des triomphes
-dont nous sommes le plus éblouis.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>«Corinne, s'écria lord Nelvil avec une douleur déchirante,
-pensez-vous que ce soit contre moi qu'il écrivit ces éloquentes
-plaintes?&mdash;Non, non, répondit Corinne; vous savez qu'il
-vous chérissait, qu'il croyait à votre tendresse; et je tiens de
-vous que ces réflexions furent écrites longtemps avant que
-vous eussiez eu le tort que vous vous reprochez. Écoutez plutôt,
-continua Corinne en parcourant le recueil qu'elle avait encore
-entre les mains, écoutez ces réflexions sur l'indulgence, qui
-sont écrites quelques pages plus loin:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Nous marchons dans la vie, environnés de piéges, et d'un
-pas chancelant; nos sens se laissent séduire par des amorces
-trompeuses; notre imagination nous égare par de fausses
-lueurs; et notre raison elle-même reçoit chaque jour de
-l'expérience le degré de lumière qui lui manquait et la confiance
-dont elle a besoin. Tant de dangers, unis à une si
-grande faiblesse; tant d'intérêts divers, avec une prévoyance
-si limitée, une capacité si restreinte; enfin tant de choses
-inconnues et une si courte vie, toutes ces circonstances,
-toutes ces conditions de notre nature, ne sont-elles pas
-pour nous un avertissement du haut rang que nous devons
-accorder à l'indulgence dans l'ordre des vertus sociales?&hellip;
-Hélas! où est-il, l'homme qui soit exempt de faiblesse? où
-est-il, l'homme qui n'ait aucun reproche à se faire? où est-il,
-l'homme qui puisse regarder en arrière de sa vie sans
-éprouver un seul remords, ou sans connaître aucun regret?
-Celui-là seul est étranger aux agitations d'une âme timorée,
-qui ne s'est jamais examiné lui-même, qui n'a jamais séjourné
-dans la solitude de sa conscience.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>«Voilà, reprit Corinne, les paroles que votre père vous
-adresse du haut du ciel; voilà celles qui sont pour vous.&mdash;Cela
-est vrai, dit Oswald; oui, Corinne, vous êtes l'ange des
-consolations, vous me faites du bien; mais, si j'avais pu le
-voir un moment avant sa mort, s'il avait su de moi que je
-n'étais pas indigne de lui, s'il m'avait dit qu'il le croyait, je
-ne serais pas agité par les remords, comme le plus criminel
-des hommes; je n'aurais pas cette conduite vacillante, cette
-âme troublée qui ne promet de bonheur à personne. Ne m'accusez
-pas de faiblesse; mais le courage ne peut rien contre la
-conscience: c'est d'elle qu'il vient: comment pourrait-il
-triompher d'elle? A présent même que l'obscurité s'avance,
-il me semble que je vois dans ces nuages les sillons de la foudre
-qui me menace. Corinne! Corinne! rassurez votre malheureux
-ami, ou laissez-moi couché sur cette terre, qui s'entr'ouvrira
-peut-être à mes cris, et me laissera pénétrer jusqu'au
-séjour des morts.»</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l13">LIVRE TREIZIÈME<br />
-LE VÉSUVE ET LA CAMPAGNE DE NAPLES</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Lord Nelvil resta longtemps anéanti, après le récit cruel
-qui avait ébranlé toute son âme. Corinne essaya doucement
-de le rappeler à lui-même: la rivière de feu qui tombait du
-Vésuve, rendue visible enfin par la nuit, frappa vivement
-l'imagination troublée d'Oswald. Corinne profita de cette impression
-pour l'arracher aux souvenirs qui l'agitaient, et se hâta
-de l'entraîner avec elle sur le rivage de cendres de la lave
-enflammée.</p>
-
-<p>Le terrain qu'ils traversèrent, avant d'y arriver, fuyait sous
-leurs pas, et semblait les repousser loin d'un séjour ennemi
-de tout ce qui a vie: la nature n'est plus dans ces lieux en
-relation avec l'homme, il ne peut plus s'en croire le dominateur;
-elle échappe à son tyran par la mort. Le feu du torrent
-est d'une couleur funèbre; néanmoins, quand il brûle les
-vignes ou les arbres, on en voit sortir une flamme claire et
-brillante; mais la lave même est sombre, tel qu'on se représente
-un fleuve de l'enfer; elle roule lentement comme un
-sable noir de jour, et rouge la nuit. On entend, quand elle
-approche, un petit bruit d'étincelles qui fait d'autant plus de
-peur qu'il est léger, et que la ruse semble se joindre à la
-force: le tigre royal arrive ainsi secrètement, à pas comptés.
-Cette lave avance sans jamais se hâter, et sans perdre un instant;
-si elle rencontre un mur élevé, un édifice quelconque
-qui s'oppose à son passage, elle s'arrête, elle amoncelle devant
-l'obstacle ses torrents noirs et bitumineux, et l'ensevelit enfin
-sous ses vagues brûlantes. Sa marche n'est point assez rapide
-pour que les hommes ne puissent pas fuir devant elle; mais
-elle atteint, comme le temps, les imprudents et les vieillards
-qui, la voyant venir lourdement et silencieusement, s'imaginent
-qu'il est aisé de lui échapper. Son éclat est si ardent,
-que la terre se réfléchit dans le ciel et lui donne l'apparence
-d'un éclair continuel: ce ciel, à son tour, se répète dans la
-mer, et la nature est embrasée par cette triple image du feu.</p>
-
-<p>Le vent se fait entendre et se fait voir par des tourbillons
-de flamme dans le gouffre d'où sort la lave. On a peur de ce
-qui se passe au sein de la terre, et l'on sent que d'étranges
-fureurs la font trembler sous nos pas. Les rochers qui entourent
-la source de la lave sont couverts de soufre, de bitume,
-dont les couleurs ont quelque chose d'infernal. Un vert
-livide, un jaune brun, un rouge sombre, forment comme une
-dissonance pour les yeux, et tourmentent la vue, comme
-l'ouïe serait déchirée par ces sons aigus que faisaient entendre
-les sorcières quand elles appelaient, de nuit, la lune
-sur la terre.</p>
-
-<p>Tout ce qui entoure le volcan rappelle l'enfer, et les descriptions
-des poëtes sont sans doute empruntées de ces lieux.
-C'est là que l'on conçoit comment les hommes ont cru à l'existence
-d'un génie malfaisant qui contrariait les desseins de la
-Providence. On a dû se demander, en contemplant un tel séjour,
-si la bonté seule présidait aux phénomènes de la création,
-ou bien si quelque principe caché forçait la nature,
-comme l'homme, à la férocité. «Corinne, s'écria lord Nelvil,
-est-ce de ces bords infernaux que part la douleur? L'ange de
-la mort prend-il son vol de ce sommet? Si je ne voyais pas
-ton céleste regard, je perdrais ici jusqu'au souvenir des
-&oelig;uvres de la Divinité qui décorent le monde; et cependant
-cet aspect de l'enfer, tout affreux qu'il est, me cause moins
-d'effroi que les remords du c&oelig;ur. Tous les périls peuvent être
-bravés; mais comment l'objet qui n'est plus pourrait-il nous
-délivrer des torts que nous nous reprochons envers lui? Jamais!
-jamais! Ah! Corinne, quelle parole de fer et de feu!
-Les supplices inventés par les rêves de la souffrance, la roue
-qui tourne sans cesse, l'eau qui fuit dès qu'on veut s'en approcher,
-les pierres qui retombent à mesure qu'on les soulève
-ne sont qu'une faible image pour exprimer cette terrible pensée,
-l'impossible et l'irréparable.»</p>
-
-<p>Un silence profond régnait autour d'Oswald et de Corinne;
-les guides eux-mêmes s'étaient retirés dans l'éloignement; et
-comme il n'y a près du cratère ni animal, ni insecte, ni
-plante, on n'y entendait que le sifflement de la flamme agitée.
-Néanmoins, un bruit de la ville arriva jusque dans ce
-lieu; c'était le son des cloches qui se faisaient entendre à
-travers les airs: peut-être célébraient-elles la mort; peut-être
-annonçaient-elles la naissance; n'importe, elles causèrent
-une douce émotion aux voyageurs. «Cher Oswald,
-dit Corinne, quittons ce désert, redescendons vers les vivants;
-mon âme est ici mal à l'aise. Toutes les autres montagnes,
-en nous rapprochant du ciel, semblent nous élever
-au-dessus de la vie terrestre; mais ici je ne sens que du
-trouble et de l'effroi: il me semble voir la nature traitée
-comme un criminel, et condamnée, comme un être dépravé,
-à ne plus sentir le souffle bienfaisant de son Créateur. Ce
-n'est sûrement pas ici le séjour des bons; allons-nous-en.»</p>
-
-<p>Une pluie abondante tombait pendant que Corinne et lord
-Nelvil redescendaient vers la plaine. Leurs flambeaux étaient
-à chaque instant près de s'éteindre. Les lazzaroni les accompagnaient
-en poussant des cris continuels, qui pourraient
-inspirer de la terreur à qui ne saurait pas que c'est leur façon
-d'être habituelle. Mais ces hommes sont quelquefois agités
-par un superflu de vie dont ils ne savent que faire, parce
-qu'ils réunissent au même degré la paresse et la violence.
-Leur physionomie, plus marquée que leur caractère, semble
-indiquer un genre de vivacité dans lequel l'esprit et le c&oelig;ur
-n'entrent pour rien. Oswald, inquiet que la pluie ne fît du
-mal à Corinne, que la lumière ne leur manquât, enfin qu'elle
-ne fût exposée à quelque danger, ne s'occupait plus que
-d'elle; et cet intérêt si tendre remit son âme, par degrés, de
-l'état où l'avait jetée la confidence qu'il lui avait faite. Ils retrouvèrent
-leur voiture au pied de la montagne; ils ne s'arrêtèrent
-point aux ruines d'Herculanum, qu'on a comme ensevelies
-de nouveau, pour ne pas renverser la ville de Portici,
-qui est bâtie sur cette ville ancienne. Ils arrivèrent à Naples
-vers minuit, et Corinne promit à lord Nelvil, en le quittant,
-de lui remettre le lendemain matin l'histoire de sa vie.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>En effet, le lendemain matin Corinne voulut s'imposer
-l'effort qu'elle avait promis; et bien que la connaissance plus
-intime qu'elle avait acquise du caractère d'Oswald redoublât
-son inquiétude, elle sortit de sa chambre, portant ce qu'elle
-avait écrit, tremblante, et résolue néanmoins à le donner. Elle
-entra dans le salon de l'auberge où ils demeuraient tous les
-deux. Oswald y était, et venait de recevoir des lettres de
-l'Angleterre. Une de ces lettres était sur la cheminée, et
-l'écriture frappa tellement Corinne, qu'avec un trouble inexprimable
-elle lui demanda de qui elle était. «C'est de lady
-Edgermond, répondit Oswald.&mdash;Vous êtes en correspondance
-avec elle? interrompit Corinne.&mdash;Lord Edgermond
-était l'ami de mon père, reprit Oswald; et puisque le hasard
-m'a fait vous parler d'elle, je ne vous dissimulerai point que
-mon père avait pensé qu'il pouvait me convenir un jour
-d'épouser Lucile Edgermond, sa fille.&mdash;Grand Dieu!» s'écria
-Corinne, et elle tomba sur une chaise, presque évanouie.</p>
-
-<p>«D'où vient cette émotion cruelle? dit lord Nelvil; que
-pouvez-vous craindre de moi, Corinne, quand je vous aime
-avec idolâtrie? Si mon père m'avait, en mourant, demandé
-d'épouser Lucile, sans doute je ne me croirais pas libre, et je
-me serais éloigné de votre charme irrésistible; mais il n'a
-fait que me conseiller ce mariage, en m'écrivant lui-même
-qu'il ne pouvait pas juger Lucile, puisqu'elle n'était encore
-qu'une enfant. Je ne l'ai vue moi-même qu'une fois; à peine
-alors avait-elle douze ans. Je n'ai pris avec sa mère aucun
-engagement avant de partir; cependant les incertitudes, le
-trouble que vous avez pu remarquer dans ma conduite, venaient
-uniquement de ce désir de mon père: avant de vous connaître,
-je souhaitais de pouvoir l'accomplir, tout fugitif qu'il était,
-comme une espèce d'expiation envers lui, comme une manière
-de prolonger après sa mort l'empire de sa volonté sur
-mes résolutions; mais vous avez triomphé de ce sentiment,
-vous avez triomphé de tout moi-même, et j'ai seulement besoin
-de me faire pardonner ce qui, dans ma conduite, a dû
-vous paraître de la faiblesse ou de l'irrésolution. Corinne, on
-ne se relève jamais entièrement de la douleur que j'ai éprouvée:
-elle flétrit l'espérance, elle donne un sentiment de timidité
-pénible et douloureux; la destinée m'a tant fait de mal,
-qu'alors même qu'elle semble m'offrir le plus grand bien, je
-me défie encore d'elle. Mais, chère amie, ces inquiétudes sont
-dissipées; je suis à toi pour toujours, à toi! Je me dis que si
-mon père vous avait connue, c'est vous qu'il aurait choisie
-pour la compagne de ma vie; c'est vous&hellip;&mdash;Arrêtez, s'écria
-Corinne en fondant en pleurs, je vous en conjure, ne me parlez
-pas ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi vous opposeriez-vous, dit lord Nelvil, au plaisir
-que je trouve à vous unir dans ma pensée avec le souvenir
-de mon père, à confondre ainsi dans mon c&oelig;ur tout ce
-qui m'est cher et sacré?&mdash;Vous ne le pouvez pas, interrompit
-Corinne; Oswald, je sais trop que vous ne le pouvez pas.&mdash;Juste
-ciel! reprit lord Nelvil, qu'avez-vous à m'apprendre?
-Donnez-moi cet écrit qui doit contenir l'histoire de votre vie,
-donnez-le-moi.&mdash;Vous l'aurez, reprit Corinne; mais je vous
-en conjure, encore huit jours de grâce, seulement huit jours.
-Ce que j'ai appris ce matin m'oblige à quelques détails de
-plus.&mdash;Comment! dit Oswald, quel rapport avez-vous?&hellip;&mdash;N'exigez
-pas que je vous réponde à présent, interrompit
-Corinne; bientôt vous saurez tout, et ce sera peut-être la fin,
-la terrible fin de mon bonheur; mais, avant cet instant, je
-veux que nous voyions ensemble la campagne heureuse de
-Naples, avec un sentiment encore doux, avec une âme encore
-accessible à cette ravissante nature: je veux consacrer de
-quelque manière, dans ces beaux lieux, l'époque la plus solennelle
-de la vie; il faut que vous conserviez un dernier souvenir
-de moi, telle que j'étais, telle que j'aurais toujours été,
-si mon c&oelig;ur s'était défendu de vous aimer.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Corinne, dit Oswald, que voulez-vous m'annoncer
-par ces paroles sinistres? Il ne se peut pas que vous ayez
-rien à m'apprendre qui refroidisse et ma tendresse et mon admiration.
-Pourquoi donc prolonger encore de huit jours cette
-anxiété, ce mystère, qui semble élever une barrière entre
-nous?&mdash;Cher Oswald, je le veux, répondit Corinne, pardonnez-moi
-ce dernier acte de pouvoir; bientôt vous seul
-déciderez de nous deux; j'attendrai mon sort de votre bouche,
-sans murmurer, s'il est cruel; car je n'ai sur cette terre
-ni sentiments ni liens qui me condamnent à survivre à votre
-amour.» En achevant ces mots, elle sortit, en repoussant
-doucement avec sa main Oswald qui voulait la suivre.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Corinne avait résolu de donner une fête à lord Nelvil, pendant
-les huit jours de délai qu'elle avait demandés, et cette
-idée d'une fête s'unissait pour elle aux sentiments les plus
-mélancoliques. En examinant le caractère d'Oswald, il était
-impossible qu'elle ne fût pas inquiète de l'impression qu'il recevrait
-par ce qu'elle avait à lui dire. Il fallait juger Corinne
-en poëte, en artiste, pour lui pardonner le sacrifice de son
-rang, de sa famille, de son nom, à l'enthousiasme du talent et
-des beaux-arts. Lord Nelvil avait sans doute tout l'esprit nécessaire
-pour admirer l'imagination et le génie; mais il
-croyait que les relations de la vie sociale devaient l'emporter
-sur tout, et que la première destination des femmes, et même
-des hommes, n'était pas l'exercice des facultés intellectuelles,
-mais l'accomplissement des devoirs particuliers à chacun. Les
-remords cruels qu'il avait éprouvés, en s'écartant de la ligne
-qu'il s'était tracée, avaient encore fortifié les principes sévères
-de morale innés en lui. Les m&oelig;urs d'Angleterre, les habitudes
-et les opinions d'un pays où l'on se trouve si bien du
-respect le plus scrupuleux pour les devoirs comme pour les
-lois, le retenaient dans des liens assez étroits à beaucoup
-d'égards; enfin le découragement qui naît d'une profonde
-tristesse fait aimer ce qui est, dans l'ordre naturel, ce qui va
-de soi-même, et n'exige point de résolution nouvelle, ni de
-décision contraire aux circonstances qui nous sont marquées
-par le sort.</p>
-
-<p>L'amour d'Oswald pour Corinne avait modifié toute sa manière
-de sentir: mais l'amour n'efface jamais entièrement le
-caractère, et Corinne apercevait ce caractère à travers la passion
-qui en triomphait; et peut-être même le charme de lord
-Nelvil tenait-il beaucoup à cette opposition entre sa nature et
-son sentiment, opposition qui donnait un nouveau prix à tous
-les témoignages de sa tendresse. Mais l'instant approchait où
-les inquiétudes fugitives que Corinne avait constamment écartées,
-et qui n'avaient mêlé qu'un trouble léger et rêveur à la
-félicité dont elle jouissait, devaient décider de sa vie. Cette
-âme née pour le bonheur, accoutumée aux sensations mobiles
-du talent et de la poésie, s'étonnait de l'âpreté, de la fixité
-de la douleur: un frémissement que n'éprouvent point les
-femmes résignées depuis longtemps à souffrir agitait alors tout
-son être.</p>
-
-<p>Cependant, au milieu de la plus cruelle anxiété, elle préparait
-secrètement une journée brillante qu'elle voulait encore
-passer avec Oswald. Son imagination et sa sensibilité s'unissaient
-ainsi d'une manière romanesque. Elle invita les Anglais
-qui étaient à Naples, quelques Napolitains et Napolitaines
-dont la société lui plaisait; et le matin du jour qu'elle avait
-choisi pour être tout à la fois et celui d'une fête et la veille
-d'un aveu qui pouvait détruire à jamais son bonheur, un
-trouble singulier animait ses traits, et leur donnait une expression
-toute nouvelle. Des yeux distraits pouvaient prendre
-cette expressions si vive pour de la joie; mais ses mouvements
-agités et rapides, ses regards qui ne s'arrêtaient sur rien, ne
-prouvaient que trop à lord Nelvil ce qui se passait dans son
-âme. C'est en vain qu'il essayait de la calmer par les protestations
-les plus tendres. «Vous me direz cela dans deux
-jours, lui disait-elle, si vous pensez toujours de même; à présent,
-ces douces paroles ne me font que du mal.» Et elle
-s'éloignait de lui.</p>
-
-<p>Les voitures qui devaient conduire la société que Corinne
-avait invitée arrivèrent à la fin du jour, au moment où le vent
-de mer se lève, et, rafraîchissant l'air, permet à l'homme de
-contempler la nature. La première station de la promenade
-fut au tombeau de Virgile. Corinne et sa société s'y arrêtèrent
-avant de traverser la grotte de Pausilippe. Ce tombeau
-est placé dans le plus beau site du monde; le golfe de Naples
-lui sert de perspective. Il y a tant de repos et de magnificence
-dans cet aspect, qu'on est tenté de croire que c'est
-Virgile lui-même qui l'a choisi; ce simple vers des Géorgiques
-aurait pu servir d'épitaphe:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Illo Virgilium me tempore dulcis alebat</i></div>
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Parthenope<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>&hellip;</i></div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Ses cendres y reposent encore, et la mémoire de son nom
-attire dans ce lieu les hommages de l'univers. C'est tout ce
-que l'homme, sur cette terre, peut arracher à la mort.</p>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Dans ce temps-là la douce Parthénope m'accueillait.</p>
-</div>
-<p>Pétrarque a planté un laurier sur ce tombeau, et Pétrarque
-n'est plus, et le laurier se meurt. Les étrangers qui sont venus
-en foule honorer la mémoire de Virgile ont écrit leurs noms
-sur les murs qui environnent l'urne. On est importuné par
-ces noms obscurs, qui semblent là seulement pour troubler la
-paisible idée de solitude que ce séjour fait naître. Il n'y a que
-Pétrarque qui fût digne de laisser une trace durable de son
-voyage au tombeau de Virgile. On redescend en silence de
-cet asile funéraire de la gloire: on se rappelle et les pensées
-et les images que le talent du poëte a consacrées pour toujours.
-Admirable entretien avec les races futures, entretien
-que l'art d'écrire perpétue et renouvelle! Ténèbres de la
-mort, qu'êtes-vous donc? Les idées, les sentiments, les expressions
-d'un homme subsistent, et ce qui était lui ne subsisterait
-plus! Non, une telle contradiction dans la nature est
-impossible.</p>
-
-<p>«Oswald, dit Corinne à lord Nelvil, les impressions que
-vous venez d'éprouver préparent mal pour une fête; mais
-combien, ajouta-t-elle avec une sorte d'exaltation dans le regard,
-combien de fêtes se sont passées non loin des tombeaux!&mdash;Chère
-amie, répondit Oswald, d'où vient cette
-peine secrète qui vous agite? confiez-vous à moi; je vous ai
-dû six mois les plus fortunés de ma vie, peut-être aussi pendant
-ce temps ai-je répandu quelque douceur sur vos jours.
-Ah! qui pourrait être impie envers le bonheur? qui pourrait
-se ravir la jouissance suprême de faire du bien à une âme
-telle que la vôtre? Hélas! c'est déjà beaucoup que de se sentir
-nécessaire au plus humble des mortels; mais être nécessaire
-à Corinne, croyez-moi, c'est trop de gloire, c'est trop
-de délices pour y renoncer.&mdash;Je crois à vos promesses, répondit
-Corinne, mais n'y a-t-il pas des moments où quelque
-chose de violent et de bizarre s'empare du c&oelig;ur, et accélère
-ses battements avec une agitation douloureuse?»</p>
-
-<p>Ils traversèrent la grotte de Pausilippe aux flambeaux: on
-la passe ainsi, même à l'heure de midi, car c'est une route
-creusée sous la montagne pendant près d'un quart de lieue;
-et lorsqu'on est au milieu, l'on aperçoit à peine le jour aux
-deux extrémités. Un retentissement extraordinaire se fait entendre
-sous cette longue voûte; les pas des chevaux, les cris
-de leurs conducteurs, font un bruit étourdissant qui ne laisse
-dans la tête aucune pensée suivie. Les chevaux de Corinne
-entraînaient sa voiture avec une étonnante rapidité, et cependant
-elle n'était pas encore contente de leur vitesse, et disait
-à lord Nelvil: «Mon cher Oswald, comme ils avancent lentement!
-faites donc qu'ils se pressent.&mdash;D'où vous vient cette
-impatience, Corinne? répondit Oswald; autrefois, quand nous
-étions ensemble, vous ne cherchiez pas à précipiter les heures,
-vous en jouissiez.&mdash;A présent, dit Corinne, il faut que
-tout se décide, il faut que tout arrive à son terme, et je me
-sens le besoin de tout hâter, fût-ce ma mort!»</p>
-
-<p>Au sortir de la grotte on éprouve une vive sensation de plaisir
-en retrouvant le jour et la nature; et quelle nature que
-celle qui s'offre alors aux regards! Ce qui manque souvent à
-la campagne d'Italie, ce sont les arbres: l'on en voit dans ce
-lieu en abondance. La terre, d'ailleurs, y est couverte de tant
-de fleurs, que c'est le pays où l'on peut le mieux se passer
-de ces forêts qui sont la plus grande beauté de la nature dans
-toute autre contrée. La chaleur est si grande à Naples, qu'il
-est impossible de se promener, même à l'ombre, pendant le
-jour; mais, le soir, ce pays couvert, entouré par la mer et le
-ciel, s'offre en entier à la vue, et l'on respire la fraîcheur de
-toutes parts. La transparence de l'air, la variété des sites, les
-formes pittoresques des montagnes caractérisent si bien l'aspect
-du royaume de Naples, que les peintres en dessinent les
-paysages de préférence. La nature a dans ce pays une puissance
-et une originalité que l'on ne peut expliquer par aucun
-des charmes que l'on recherche ailleurs.</p>
-
-<p>«Je vous fais passer, dit Corinne à ceux qui l'accompagnaient,
-sur les bords du lac d'Averne, près du Phlégéthon,
-et voilà devant vous le temple de la sibylle de Cumes. Nous
-traversons les lieux célébrés sous le nom des Délices de Bayes,
-mais je vous propose de ne pas vous y arrêter dans ce moment.
-Nous recueillerons les souvenirs de l'histoire et de la
-poésie qui nous entourent ici quand nous serons arrivés dans
-un lieu d'où nous pourrons les apercevoir tous à la fois.»</p>
-
-<p>C'était sur le cap Misène que Corinne avait fait préparer
-les danses et la musique. Rien n'était plus pittoresque que
-l'arrangement de cette fête. Tous les matelots de Bayes étaient
-vêtus avec des couleurs vives et bien contrastées; quelques
-Orientaux, qui venaient d'un bâtiment levantin alors dans le
-port, dansaient avec des paysannes des îles voisines d'Ischia
-et de Procida, dont l'habillement a conservé de la ressemblance
-avec le costume grec; des voix parfaitement justes se
-faisaient entendre dans l'éloignement, et les instruments se
-répondaient derrière les rochers, d'échos en échos, comme si
-les sons allaient se perdre dans la mer. L'air qu'on respirait
-était ravissant; il pénétrait l'âme d'un sentiment de joie qui
-animait tous ceux qui étaient là, et s'empara même de Corinne.
-On lui proposa de se mêler à la danse des paysannes,
-et d'abord elle y consentit avec plaisir; mais à peine eut-elle
-commencé, que les sentiments les plus sombres lui rendirent
-odieux les amusements auxquels elle prenait part; et, s'éloignant
-rapidement de la danse et de la musique, elle alla s'asseoir
-à l'extrémité du cap, sur le bord de la mer. Oswald se
-hâta de l'y suivre; mais, comme il arrivait près d'elle, la
-société qui les accompagnait les rejoignit aussitôt pour supplier
-Corinne d'improviser dans ce beau lieu. Son trouble
-était tel en ce moment, qu'elle se laissa ramener vers le tertre
-élevé où l'on avait placé sa lyre, sans pouvoir réfléchir à ce
-qu'on attendait d'elle.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Cependant Corinne souhaitait qu'Oswald l'entendît encore
-une fois, comme au jour du Capitole, avec tout le talent qu'elle
-avait reçu du ciel; si ce talent devait être perdu pour jamais,
-elle voulait que ses derniers rayons, avant de s'éteindre, brillassent
-pour celui qu'elle aimait. Ce désir lui fit trouver, dans
-l'agitation même de son âme, l'inspiration dont elle avait besoin.
-Tous ses amis étaient impatients de l'entendre; le peuple
-même, qui la connaissait de réputation, ce peuple qui, dans
-le Midi, est, par l'imagination, bon juge de la poésie, entourait
-en silence l'enceinte où les amis de Corinne étaient placés,
-et tous ces visages napolitains exprimaient par leur vive
-physionomie l'attention la plus animée. La lune se levait à
-l'horizon; mais les derniers rayons du jour rendaient encore
-sa lumière très-pâle. Du haut de la petite colline qui s'avance
-dans la mer et forme le cap Misène, on découvrait parfaitement
-le Vésuve, le golfe de Naples, les îles dont il est parsemé,
-et la campagne qui s'étend depuis Naples jusqu'à
-Gaëte; enfin, la contrée de l'univers où les volcans, l'histoire
-et la poésie ont laissé le plus de traces. Aussi, d'un commun
-accord, tous les amis de Corinne lui demandèrent-ils de prendre
-pour sujet des vers qu'elle allait chanter, <i>les souvenirs que
-ces lieux retraçaient</i>. Elle accorda sa lyre, et commença d'une
-voix altérée. Son regard était beau; mais qui la connaissait
-comme Oswald pouvait y démêler l'anxiété de son âme. Elle
-essaya cependant de contenir sa peine, et de s'élever, du
-moins pour un moment, au-dessus de sa situation personnelle.</p>
-
-
-<blockquote>
-<h4>IMPROVISATION DE CORINNE, DANS LA CAMPAGNE DE NAPLES.</h4>
-
-<p>«La nature, la poésie et l'histoire rivalisent ici de grandeur;
-ici l'on peut embrasser d'un coup d'&oelig;il tous les temps
-et tous les prodiges.</p>
-
-<p>«J'aperçois le lac d'Averne, volcan éteint dont les ondes
-inspiraient jadis la terreur: l'Achéron, le Phlégéthon,
-qu'une flamme souterraine fait bouillonner, sont les fleuves
-de cet enfer visité par Énée.</p>
-
-<p>«Le feu, cette vie dévorante qui crée le monde et le consume,
-épouvantait d'autant plus que ses lois étaient moins
-connues. La nature jadis ne révélait ses secrets qu'à la
-poésie.</p>
-
-<p>«La ville de Cumes, l'antre de la sibylle, le temple d'Apollon,
-étaient sur cette hauteur. Voici le bois où fut cueilli
-le rameau d'or. La terre de l'Énéide vous entoure; et les
-fictions consacrées par le génie sont devenues des souvenirs
-dont on cherche encore les traces.</p>
-
-<p>«Un Triton a plongé dans ces flots le Troyen téméraire
-qui osa défier les divinités de la mer par ses chants: ces
-rochers creux et sonores sont tels que Virgile les a décrits.
-L'imagination est fidèle quand elle est toute-puissante. Le
-génie de l'homme est créateur quand il sent la nature, imitateur
-quand il croit l'inventer.</p>
-
-<p>«Au milieu de ces masses terribles, vieux témoins de la
-création, l'on voit une montagne nouvelle que le volcan a
-fait naître. Ici la terre est orageuse comme la mer, et ne
-rentre pas comme elle paisiblement dans ses bornes. Le lourd
-élément, soulevé par les tremblements de l'abîme, creuse
-les vallées, élève des monts, et ses vagues pétrifiées attestent
-les tempêtes qui déchirent son sein.</p>
-
-<p>«Si vous frappez sur ce sol, la voûte souterraine retentit.
-On dirait que le monde habité n'est plus qu'une surface
-prête à s'entr'ouvrir. La campagne de Naples est l'image
-des passions humaines: sulfureuse et féconde, ses dangers
-et ses plaisirs semblent naître de ces volcans enflammés qui
-donnent à l'air tant de charmes, et font gronder la foudre
-sous nos pas.</p>
-
-<p>«Pline étudiait la nature pour mieux admirer l'Italie; il
-vantait son pays comme la plus belle des contrées, quand
-il ne pouvait plus l'honorer à d'autres titres. Cherchant la
-science, comme un guerrier les conquêtes, il partit de ce
-promontoire même pour observer le Vésuve à travers les
-flammes, et ces flammes l'ont consumé.</p>
-
-<p>«O souvenir, noble puissance, ton empire est dans ces
-lieux! De siècle en siècle, bizarre destinée! l'homme se
-plaint de ce qu'il a perdu. L'on dirait que les temps écoulés
-sont tous dépositaires, à leur tour, d'un bonheur qui n'est
-plus; et tandis que la pensée s'enorgueillit de ses progrès,
-s'élance dans l'avenir, notre âme semble regretter une ancienne
-patrie dont le passé la rapproche.</p>
-
-<p>«Les Romains, dont nous envions la splendeur, n'enviaient-ils
-pas la simplicité mâle de leurs ancêtres? Jadis ils méprisaient
-cette contrée voluptueuse, et ses délices ne domptèrent
-que leurs ennemis. Voyez dans le lointain Capoue,
-elle a vaincu le guerrier dont l'âme inflexible résista plus
-longtemps à Rome que l'univers.</p>
-
-<p>«Les Romains, à leur tour, habitèrent ces lieux: quand
-la force de l'âme servait seulement à mieux sentir la honte
-et la douleur, ils s'amollirent sans remords. A Bayes, on
-les a vus conquérir sur la mer un rivage pour leurs palais.
-Les monts furent creusés pour en arracher des colonnes;
-et les maîtres du monde, esclaves à leur tour, asservirent
-la nature pour se consoler d'être asservis.</p>
-
-<p>«Cicéron a perdu la vie près du promontoire de Gaëte,
-qui s'offre à nos regards. Les triumvirs, sans respect pour
-la postérité, la dépouillèrent des pensées que ce grand
-homme aurait conçues. Le crime des triumvirs dure encore;
-c'est contre nous encore que leur forfait est commis.</p>
-
-<p>«Cicéron succomba sous le poignard des tyrans. Scipion,
-plus malheureux, fut banni par son pays encore libre. Il
-termina ses jours non loin de cette rive, et les ruines de
-son tombeau sont appelées <i>la Tour de la patrie</i>. Touchante
-allusion au souvenir dont sa grande âme fut occupée!</p>
-
-<p>«Marius s'est réfugié dans ces marais de Minturnes, près
-de la demeure de Scipion. Ainsi, dans tous les temps les
-nations ont persécuté leurs grands hommes; mais ils sont
-consolés par l'apothéose; et le ciel, où les Romains croyaient
-commander encore, reçoit parmi ses étoiles Romulus, Numa,
-César: astres nouveaux, qui confondent à nos regards les
-rayons de la gloire et la lumière céleste.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas assez des malheurs, la trace de tous les
-crimes est ici. Voyez, à l'extrémité du golfe, l'île de Caprée,
-où la vieillesse a désarmé Tibère; où cette âme à la fois
-cruelle et voluptueuse, violente et fatiguée, s'ennuya même
-du crime, et voulut se plonger dans les plaisirs les plus
-bas, comme si la tyrannie ne l'avait pas encore assez dégradée.</p>
-
-<p>«Le tombeau d'Agrippine est sur ces bords, en face de
-l'île de Caprée; il ne fut élevé qu'après la mort de Néron:
-l'assassin de sa mère proscrivit aussi ses cendres. Il habita
-longtemps à Bayes, au milieu des souvenirs de son forfait.
-Quels monstres le hasard rassemble sous nos yeux! Tibère
-et Néron se regardent.</p>
-
-<p>«Les îles que les volcans ont fait sortir de la mer servirent,
-presque en naissant, aux crimes du vieux monde; les
-malheureux relégués sur ces rochers solitaires, au milieu
-des flots, contemplaient de loin leur patrie, tâchaient de
-respirer ses parfums dans les airs, et quelquefois, après un
-long exil, un arrêt de mort leur apprenait que leurs ennemis
-du moins ne les avaient pas oubliés.</p>
-
-<p>«O terre! toute baignée de sang et de larmes, tu n'as jamais
-cessé de produire et des fruits et des fleurs! es-tu
-donc sans pitié pour l'homme, et sa poussière retourne-t-elle
-dans ton sein maternel sans le faire tressaillir?»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ici Corinne se reposa quelques instants. Tous ceux que la
-fête avait rassemblés jetaient à ses pieds des branches de
-myrte et de laurier. La lueur douce et pure de la lune embellissait
-son visage; le vent frais de la mer agitait ses cheveux
-pittoresquement: et la nature semblait se plaire à la
-parer. Corinne, cependant, fut tout à coup saisie par un
-attendrissement irrésistible: elle considéra ces lieux enchanteurs,
-cette soirée enivrante, Oswald qui était là, qui n'y
-serait peut-être pas toujours, et des larmes coulèrent de ses
-yeux. Le peuple même, qui venait de l'applaudir avec tant
-de bruit, respectait son émotion, et tous attendaient en silence
-que ses paroles fissent partager ce qu'elle éprouvait. Elle
-préluda quelque temps sur sa lyre, et ne divisant plus son
-chant en octaves, elle s'abandonna dans ses vers à un mouvement
-non interrompu.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Quelques souvenirs du c&oelig;ur, quelques noms de femmes,
-réclament aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu
-même où nous sommes, que la veuve de Pompée, Cornélie,
-conserva jusqu'à la mort son noble deuil; Agrippine pleura
-longtemps Germanicus sur ces bords. Un jour, le même assassin
-qui lui ravit son époux la trouva digne de le suivre.
-L'Ile de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de
-Porcie.</p>
-
-<p>«Ainsi les femmes amies des héros ont vu périr l'objet
-qu'elles avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps
-elles suivirent ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter.
-Porcie se donne la mort; Cornélie presse contre son sein
-l'urne sacrée qui ne répond plus à ses cris; Agrippine,
-pendant plusieurs années, irrite en vain le meurtrier de son
-époux: et ces créatures infortunées, errant comme des
-ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel, soupirent
-pour aborder à l'autre rive; dans leur longue solitude,
-elles interrogent le silence, et demandent à la nature
-entière, à ce ciel étoilé comme à cette mer profonde, un
-son d'une voix chérie, un accent qu'elles n'entendront
-plus.</p>
-
-<p>«Amour, suprême puissance du c&oelig;ur, mystérieux enthousiasme
-qui renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la
-religion! qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de
-celui qui avait le secret de notre âme, et nous avait donné
-la vie du c&oelig;ur, la vie céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence
-ou la mort isole une femme sur la terre? Elle languit,
-elle tombe. Combien de fois ces rochers qui nous entourent
-n'ont-ils pas offert leur froid soutien à ces veuves
-délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un ami, sur
-le bras d'un héros!</p>
-
-<p>«Devant vous est Sorrente: là demeurait la s&oelig;ur du Tasse,
-quand il vint en pèlerin demander à cette obscure amie un
-asile contre l'injustice des princes; ses longues douleurs
-avaient presque égaré sa raison; il ne lui restait plus que
-du génie; il ne lui restait que la connaissance des choses
-divines; toutes les images de la terre étaient troublées.
-Ainsi le talent, épouvanté du désert qui l'environne, parcourt
-l'univers sans trouver rien qui lui ressemble. La nature pour
-lui n'a plus d'écho, et le vulgaire prend pour de la folie ce
-malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez
-d'air, assez d'enthousiasme, assez d'espoir.</p>
-
-<p>«La fatalité, continua Corinne avec une émotion toujours
-croissante, la fatalité ne poursuit-elle pas les âmes
-exaltées, les poëtes dont l'imagination tient à la puissance
-d'aimer et de souffrir? Ils sont les bannis d'une autre région,
-et l'universelle bonté ne devait pas ordonner toute chose
-pour le petit nombre des élus ou des proscrits. Que voulaient
-dire les anciens quand ils parlaient de la destinée avec
-tant de terreur? Que peut-elle, cette destinée sur les êtres
-vulgaires et paisibles? Ils suivent les saisons, ils parcourent
-docilement le cours habituel de la vie. Mais la prêtresse
-qui rendait les oracles se sentait agitée par une puissance
-cruelle. Je ne sais quelle force involontaire précipite le génie
-dans le malheur, il entend le bruit des sphères que les
-organes mortels ne sont pas faits pour saisir; il pénètre des
-mystères du sentiment inconnus aux autres hommes, et son
-âme recèle un Dieu qu'elle ne peut contenir!</p>
-
-<p>«Sublime Créateur de cette belle nature, protége-nous!
-Nos élans sont sans force, nos espérances mensongères. Les
-passions exercent en nous une tyrannie tumultueuse qui
-ne nous laisse ni liberté ni repos. Peut-être ce que nous
-ferons demain décidera-t-il de notre sort; peut-être hier
-avons-nous dit un mot que rien ne peut racheter. Quand
-notre esprit s'élève aux plus hautes pensées, nous sentons,
-comme au sommet des édifices élevés, un vertige qui confond
-tous les objets à nos regards; mais alors même la douleur,
-la terrible douleur, ne se perd point dans les nuages;
-elle les sillonne, elle les entr'ouvre. O mon Dieu! que veut-elle
-nous annoncer?&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>A ces mots, une pâleur mortelle couvrit le visage de Corinne;
-ses yeux se fermèrent, et elle serait tombée à terre, si
-lord Nelvil ne s'était pas à l'instant trouvé près d'elle pour
-la soutenir.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE V</h3>
-
-<p>Corinne revint à elle, et la vue d'Oswald, qui avait dans
-son regard la plus touchante expression d'intérêt et d'inquiétude,
-lui rendit un peu de calme. Les Napolitains remarquaient
-avec étonnement la teinte sombre de la poésie de
-Corinne; ils admiraient l'harmonieuse beauté de son langage;
-néanmoins ils auraient souhaité que ses vers fussent inspirés
-par une disposition moins triste: car ils ne considéraient les
-beaux-arts, et parmi les beaux-arts la poésie, que comme
-une manière de se distraire des peines de la vie, et non de
-creuser plus avant dans ses terribles secrets. Mais les Anglais
-qui avaient entendu Corinne étaient pénétrés d'admiration
-pour elle.</p>
-
-<p>Ils étaient ravis de voir ainsi les sentiments mélancoliques
-exprimés avec l'imagination italienne. Cette belle Corinne,
-dont les traits animés et le regard plein de vie étaient destinés à
-peindre le bonheur; cette fille du soleil, atteinte par des
-peines secrètes, ressemblait à ces fleurs encore fraîches et
-brillantes, mais qu'un point noir, causé par une piqûre mortelle,
-menace d'une fin prochaine.</p>
-
-<p>Toute la société s'embarqua pour retourner à Naples; et la
-chaleur et le calme qui régnaient alors faisaient goûter vivement
-le plaisir d'être sur la mer. G&oelig;the a peint dans une délicieuse
-romance ce penchant que l'on éprouve pour les eaux
-au milieu de la chaleur. La nymphe du fleuve vante au pêcheur
-le charme de ses flots; elle l'invite à s'y rafraîchir, et, séduit
-par degrés, enfin il s'y précipite. Cette puissance magique de
-l'onde ressemble en quelque manière au regard du serpent
-qui attire en effrayant. La vague qui s'élève de loin et se
-grossit par degrés, et se hâte en approchant du rivage, semble
-correspondre avec un désir secret du c&oelig;ur, qui commence
-doucement et devient irrésistible.</p>
-
-<p>Corinne était plus calme, les délices du beau temps rassuraient
-son âme; elle avait relevé les tresses de ses cheveux
-pour mieux sentir ce qu'il pouvait y avoir d'air autour d'elle;
-sa figure était ainsi plus charmante que jamais. Les instruments
-à vent, qui suivaient dans une autre barque, produisaient
-un effet enchanteur: ils étaient en harmonie avec la
-mer, les étoiles et la douceur enivrante d'un soir d'Italie;
-mais ils causaient une plus touchante émotion encore: ils
-étaient la voix du ciel au milieu de la nature. «Chère amie,
-dit Oswald à voix basse, chère amie de mon c&oelig;ur, je n'oublierai
-jamais ce jour; en pourra-t-il jamais exister un plus
-heureux?» Et en prononçant ces paroles, ses yeux étaient remplis
-de larmes. L'un des agrément séducteurs d'Oswald, c'était
-cette émotion facile, et cependant contenue, qui mouillait
-souvent, malgré lui, ses yeux de pleurs: son regard avait
-alors une expression irrésistible. Quelquefois même, au milieu
-d'une douce plaisanterie, on s'apercevait qu'il était ébranlé
-par un attendrissement secret qui se mêlait à sa gaieté, et lui
-donnait un noble charme. «Hélas! répondit Corinne, non, je
-n'espère plus un jour tel que celui-ci; qu'il soit béni du
-moins comme le dernier de ma vie, s'il n'est pas, s'il ne peut
-pas être l'aurore d'un bonheur durable.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VI</h3>
-
-<p>Le temps commençait à changer lorsqu'ils arrivèrent à
-Naples; le ciel s'obscurcissait, et l'orage qui s'annonçait dans
-l'air agitait déjà fortement les vagues, comme si la tempête
-de la mer répondait du sein des flots à la tempête du ciel.
-Oswald avait devancé Corinne de quelques pas, parce qu'il
-voulait faire apporter des flambeaux pour la conduire plus
-sûrement jusqu'à sa demeure. En passant sur le quai, il vit
-des lazzaroni rassemblés qui criaient assez haut: «<i>Ah! le
-pauvre homme, il ne peut pas s'en tirer; il faut avoir patience:
-il périra.</i>&mdash;Que dites-vous? s'écria lord Nelvil avec impétuosité;
-de qui parlez-vous?&mdash;<i>D'un pauvre vieillard</i>, répondirent-ils,
-<i>qui se baignait là-bas, non loin du môle, mais qui
-a été pris par l'orage, et n'a pas assez de force pour lutter
-contre les vagues et regagner le bord.</i>» Le premier mouvement
-d'Oswald était de se jeter à l'eau; mais, réfléchissant
-à la frayeur qu'il causerait à Corinne lorsqu'elle approcherait,
-il offrit tout l'argent qu'il portait avec lui, et en promit le
-double à celui qui se jetterait dans l'eau pour retirer le vieillard.
-Les lazzaroni refusèrent en disant: <i>Nous avons trop
-peur, il y a trop de danger; cela ne se peut pas.</i> En ce moment
-le vieillard disparut sous les flots. Oswald n'hésita plus,
-et s'élança dans la mer, malgré les vagues qui recouvraient
-sa tête. Il lutta cependant heureusement contre elles, atteignit
-le vieillard, qui périssait un instant plus tard, le saisit
-et le ramena sur le bord. Mais le froid de l'eau, les efforts
-violents d'Oswald contre la mer agitée, lui firent tant de mal,
-qu'au moment où il apportait le vieillard sur la rive, il tomba
-sans connaissance, et sa pâleur était telle en cet état, qu'on
-devait croire qu'il n'existait plus.</p>
-
-<p>Corinne passait alors, ne pouvant pas se douter de ce qui
-venait d'arriver. Elle aperçut une grande foule rassemblée, et
-entendant crier: <i>Il est mort!</i> elle allait s'éloigner, cédant à
-la terreur que lui inspiraient ces paroles, lorsqu'elle vit un
-des Anglais qui l'accompagnaient fendre précipitamment la
-foule. Elle fit quelques pas pour le suivre; et le premier objet
-qui frappa ses regards, ce fut l'habit d'Oswald, qu'il avait
-laissé sur le rivage en se jetant dans l'eau. Elle saisit cet
-habit avec un désespoir convulsif, croyant qu'il ne restait
-plus que cela d'Oswald; et quand elle le reconnut enfin lui-même,
-bien qu'il parût sans vie, elle se jeta sur son corps inanimé
-avec une sorte de transport; et, le pressant dans ses bras
-avec ardeur, elle eut l'inexprimable bonheur de sentir encore
-les battements du c&oelig;ur d'Oswald, qui se ranimait peut-être
-à l'approche de Corinne, «Il vit! s'écria-t-elle, il vit!» Et
-dans ce moment elle reprit une force, un courage qu'avaient
-à peine les simples amis d'Oswald. Elle appela tous les secours,
-elle-même sut les donner; elle soutenait la tête d'Oswald
-évanoui, elle le couvrait de ses larmes; et, malgré la
-plus cruelle agitation, elle n'oubliait rien, elle ne perdait pas
-un instant, et ses soins n'étaient pas interrompus par sa douleur.
-Oswald paraissait un peu mieux; cependant il n'avait
-point encore repris l'usage de ses sens. Corinne le fit transporter
-chez elle, et se mit à genoux à côté de lui, l'entoura
-de parfums qui devaient le ranimer, et l'appelait avec un accent
-si tendre, si passionné, que la vie devait revenir à cette
-voix. Oswald l'entendit, rouvrit les yeux, et lui serra la main.</p>
-
-<p>Se peut-il que, pour jouir d'un tel moment, il ait fallu sentir
-les angoisses de l'enfer! Pauvre nature humaine! Nous ne
-connaissons l'infini que par la douleur; et dans toutes les
-jouissances de la vie, il n'est rien qui puisse compenser le
-désespoir de voir mourir ce qu'on aime.</p>
-
-<p>«Cruel! s'écria Corinne, cruel! qu'avez-vous fait?&mdash;Pardonnez,
-répondit Oswald d'une voix tremblante, pardonnez.
-Dans l'instant où je me suis cru près de périr, croyez-moi,
-chère amie, j'avais peur pour vous.» Admirable expression de
-l'amour partagé, de l'amour au plus heureux moment de la
-confiance mutuelle! Corinne, vivement émue par ces délicieuses
-paroles, ne put se les rappeler jusqu'à son dernier
-jour, sans un attendrissement qui, pour quelques instants,
-du moins, fait tout pardonner.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VII</h3>
-
-<p>Le second mouvement d'Oswald fut de porter sa main sur
-sa poitrine, pour y retrouver le portrait de son père: il y était
-encore; mais l'eau l'avait tellement effacé qu'il était à peine
-reconnaissable. Oswald, amèrement affligé de cette perte,
-s'écria: «Mon Dieu! vous m'enlevez donc jusqu'à son image!»
-Corinne pria lord Nelvil de lui permettre de rétablir ce portrait.
-Il y consentit, mais sans beaucoup d'espoir. Quel fut
-son étonnement lorsqu'au bout de trois jours elle le rapporta
-non-seulement réparé, mais plus frappant de ressemblance
-encore qu'auparavant! «Oui, dit Oswald avec ravissement;
-oui, vous avez deviné ses traits et sa physionomie. C'est un
-miracle du ciel qui vous désigne à moi comme la compagne
-de mon sort, puisqu'il vous révèle le souvenir de celui qui
-doit à jamais disposer de moi. Corinne, continua-t-il en se
-jetant à ses pieds, règne à jamais sur ma vie. Voilà l'anneau
-que mon père avait donné à sa femme, l'anneau le plus saint,
-le plus sacré, qui fut offert par la bonne foi la plus noble,
-accepté par le c&oelig;ur le plus fidèle; je l'ôte de mon doigt pour
-le mettre au tien. Et dès cet instant je ne suis plus libre; tant
-que vous le conserverez, chère amie, je ne le suis plus. J'en
-prends l'engagement solennel, avant de savoir qui vous êtes;
-c'est votre âme que j'en crois, c'est elle qui m'a tout appris.
-Les événements de votre vie, s'ils viennent de vous, doivent
-être nobles comme votre caractère; s'ils viennent du sort,
-et que vous en ayez été la victime, je remercie le ciel d'être
-chargé de les réparer. Ainsi donc, ô ma Corinne! apprenez-moi
-vos secrets, vous le devez à celui dont les promesses ont
-précédé votre confiance.</p>
-
-<p>&mdash;Oswald, répondit Corinne, cette émotion si touchante
-naît en vous d'une erreur, et je ne puis accepter cet anneau
-sans la dissiper; vous croyez que j'ai deviné, par une inspiration
-du c&oelig;ur, les traits de votre père; mais je dois vous
-apprendre que je l'ai vu lui-même plusieurs fois.&mdash;Vous
-avez vu mon père! s'écria lord Nelvil, et comment? dans
-quel lieu? se peut-il, ô mon Dieu! Qui donc êtes-vous?&mdash;Voilà
-votre anneau, dit Corinne avec une émotion étouffée,
-je dois déjà vous le rendre.&mdash;Non, reprit Oswald après un
-moment de silence, je jure de ne jamais être l'époux d'une
-autre, tant que vous ne me renverrez pas cet anneau. Mais
-pardonnez au trouble que vous venez d'exciter en mon âme;
-des idées confuses se retracent à moi, mon inquiétude est
-douloureuse.&mdash;Je le vois, reprit Corinne, et je vais l'abréger.
-Mais déjà votre voix n'est plus la même, et vos paroles sont
-changées. Peut-être, après avoir lu mon histoire, peut-être que
-l'horrible mot adieu&hellip;&mdash;Adieu! s'écria lord Nelvil, non,
-chère amie, ce n'est que sur mon lit de mort que je pourrais
-te le dire. Ne le crains pas avant cet instant.» Corinne sortit,
-et, peu de minutes après, Thérésine entra dans la chambre
-d'Oswald pour lui remettre, de la part de sa maîtresse, l'écrit
-qu'on va lire.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l14">LIVRE QUATORZIÈME<br />
-HISTOIRE DE CORINNE</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>«Oswald, je vais commencer par l'aveu qui doit décider
-de ma vie. Si, après avoir lu, vous ne croyez pas possible de
-me pardonner, n'achevez point cette lettre, et rejetez-moi
-loin de vous; mais si, lorsque vous connaîtrez et le nom et le
-sort auxquels j'ai renoncé, tout n'est pas brisé entre nous, ce
-que vous apprendrez ensuite servira peut-être à m'excuser.</p>
-
-<p>«Lord Edgermond était mon père; je suis née en Italie de
-sa première femme, qui était Romaine, et Lucile Edgermond,
-qu'on vous destinait pour épouse, est ma s&oelig;ur du côté paternel;
-elle est le fruit du second mariage de mon père avec une
-Anglaise.</p>
-
-<p>«Maintenant, écoutez-moi. Élevée en Italie, je perdis ma
-mère lorsque je n'avais encore que dix ans; mais, comme
-en mourant elle avait témoigné un extrême désir que mon
-éducation fût terminée avant que j'allasse en Angleterre, mon
-père me laissa chez une tante de ma mère, à Florence, jusqu'à
-l'âge de quinze ans. Mes talents, mes goûts, mon caractère
-même étaient formés, quand la mort de ma tante décida
-mon père à me rappeler près de lui. Il vivait dans une petite
-ville du Northumberland, qui ne peut, je crois, donner aucune
-idée de l'Angleterre; mais c'est tout ce que j'en ai connu
-pendant les six années que j'y ai passées. Ma mère, dès mon
-enfance, ne m'avait entretenue que du malheur de ne plus
-vivre en Italie; et ma tante m'avait souvent répété que c'était
-la crainte de quitter son pays qui avait fait mourir ma mère
-de chagrin. Ma bonne tante se persuadait aussi qu'une catholique
-était damnée quand elle vivait dans un pays protestant;
-et bien que je ne partageasse pas cette crainte, cependant
-l'idée d'aller en Angleterre me causait beaucoup d'effroi.</p>
-
-<p>«Je partis avec un sentiment de tristesse inexprimable.</p>
-
-<p>«La femme qui était venue me chercher ne savait pas l'italien:
-j'en disais bien encore quelques mots à la dérobée avec
-ma pauvre Thérésine, qui avait consenti à me suivre, quoiqu'elle
-ne cessât de pleurer en s'éloignant de sa patrie; mais
-il fallut me déshabituer de ces sons harmonieux qui plaisent
-tant, même aux étrangers, et dont le charme était uni pour
-moi à tous les souvenirs de l'enfance; je m'avançai vers le
-Nord: sensation triste et sombre que j'éprouvais sans en concevoir
-bien clairement la cause. Il y avait cinq ans que je
-n'avais vu mon père quand j'arrivai chez lui. Je pus à peine
-le reconnaître: il me sembla que sa figure avait pris un caractère
-plus grave; cependant il me reçut avec un tendre intérêt,
-et me dit que je ressemblais beaucoup à ma mère. Ma petite
-s&oelig;ur, qui avait alors trois ans, me fut amenée; c'était la
-figure la plus blanche, les cheveux de soie les plus blonds que
-j'eusse jamais vus. Je la regardai avec étonnement, car nous
-n'avons presque pas de ces figures en Italie; mais dès ce moment
-elle m'intéressa beaucoup; je pris ce jour-là même de
-ses cheveux pour en faire un bracelet que j'ai toujours conservé
-depuis. Enfin, ma belle-mère parut; et l'impression
-qu'elle me fit, la première fois que je la vis, s'est constamment
-accrue et renouvelée pendant les six années que j'ai
-passées avec elle.</p>
-
-<p>«Lady Edgermond aimait exclusivement la province où
-elle était née, et mon père, qu'elle dominait, lui avait fait le
-sacrifice du séjour de Londres ou d'Édimbourg. C'était une
-personne froide, digne, silencieuse, dont les yeux étaient
-humides quand elle regardait sa fille, mais qui avait d'ailleurs
-quelque chose de si positif dans l'expression de sa physionomie
-et dans ses discours, qu'il paraissait impossible de lui
-faire entendre ni une idée nouvelle, ni seulement une parole
-à laquelle son esprit ne fût pas accoutumé. Elle me reçut
-bien; mais j'aperçus facilement que toute ma manière la surprenait,
-et qu'elle se proposait de la changer, si elle le pouvait.
-L'on ne dit mot pendant le dîner, bien qu'on eût invité
-quelques personnes du voisinage: je m'ennuyais tellement de
-ce silence, qu'au milieu du repas j'essayai de parler un peu à un
-homme âgé qui était assis à côté de moi; et je citai dans la
-conversation des vers italiens, très-purs, très-délicats, mais
-dans lesquels il était question d'amour: ma belle-mère, qui
-savait un peu l'italien, me regarda, rougit, et donna le signal
-aux femmes, plus tôt qu'à l'ordinaire encore, de se retirer
-pour aller préparer le thé, et laisser les hommes seuls à table
-pendant le dessert. Je n'entendais rien à cet usage, qui surprend
-beaucoup en Italie, où l'on ne peut concevoir aucun
-agrément dans la société sans les femmes; et je crus un moment
-que ma belle-mère était si indignée contre moi, qu'elle
-ne voulait pas rester dans la chambre où j'étais. Cependant
-je me rassurai parce qu'elle me fit signe de la suivre, et ne
-m'adressa aucun reproche pendant les trois heures que nous
-passâmes dans le salon, attendant que les hommes vinssent
-nous rejoindre.</p>
-
-<p>«Ma belle-mère, à souper, me dit assez doucement qu'il
-n'était pas d'usage que les jeunes personnes parlassent,
-et que, surtout, elles ne devaient jamais se permettre de citer
-des vers où le mot d'amour était prononcé. «Miss Edgermond,
-ajouta-t-elle, vous devez tâcher d'oublier tout ce qui
-tient à l'Italie; c'est un pays qu'il serait à désirer que vous
-n'eussiez jamais connu.» Je passai la nuit à pleurer, mon
-c&oelig;ur était oppressé de tristesse: le matin j'allai me promener;
-il faisait un brouillard affreux; je n'aperçus pas le soleil,
-qui du moins m'aurait rappelé ma patrie. Je rencontrai mon
-père, il vint à moi, et me dit: «Ma chère enfant, ce n'est
-pas ici comme en Italie, les femmes n'ont d'autre vocation
-parmi nous que les devoirs domestiques; les talents que vous
-avez vous désennuieront dans la solitude; peut-être aurez-vous
-un mari qui s'en fera plaisir: mais, dans une petite
-ville comme celle-ci, tout ce qui attire l'attention excite
-l'envie, et vous ne trouveriez pas du tout à vous marier si
-l'on croyait que vous avez des goûts étrangers à nos m&oelig;urs;
-ici la manière d'exister doit être soumise aux anciennes habitudes
-d'une province éloignée. J'ai passé avec votre mère
-douze ans en Italie, et le souvenir m'en est très-doux; j'étais
-jeune alors, et la nouveauté me plaisait; à présent je suis
-rentré dans ma case, et je m'en trouve bien: une vie régulière,
-même un peu monotone, fait passer le temps sans qu'en
-s'en aperçoive. Mais il ne faut pas lutter contre les usages du
-pays où l'on est établi, l'on en souffre toujours; car, dans une
-ville aussi petite que celle où nous sommes, tout se sait, tout
-se répète: il n'y a pas lieu à l'émulation, mais bien à la jalousie,
-et il vaut mieux supporter un peu d'ennui que de rencontrer
-toujours des visages surpris et malveillants, qui vous
-demanderaient à chaque instant raison de ce que vous faites.»</p>
-
-<p>«Non, mon cher Oswald, vous ne pouvez vous faire une
-idée de la peine que j'éprouvai pendant que mon père parlait
-ainsi. Je me le rappelais plein de grâce et de vivacité, tel que
-je l'avais vu dans mon enfance, et je le voyais courbé maintenant
-sous ce manteau de plomb que le Dante décrit dans
-l'enfer, et que la médiocrité jette sur les épaules de ceux qui
-passent sous son joug; tout s'éloignait à mes regards, l'enthousiasme
-de la nature, des beaux-arts, des sentiments; et
-mon âme me tourmentait comme une flamme inutile, qui me
-dévorait moi-même, n'ayant plus d'aliment au dehors. Comme
-je suis naturellement douce, ma belle-mère n'avait point à se
-plaindre de moi dans mes rapports avec elle; mon père encore
-moins, car je l'aimais tendrement, et c'était dans mes entretiens
-avec lui que je trouvais encore quelque plaisir. Il était
-résigné, mais il savait qu'il l'était; tandis que la plupart de
-nos gentilshommes campagnards, buvant, chassant, et dormant,
-croyaient mener la plus sage et la plus belle vie du monde.</p>
-
-<p>«Leur contentement me troublait à un tel point, que je me
-demandais si ce n'était pas moi dont la manière de penser
-était une folie, et si cette existence toute solide, qui échappe
-à la douleur comme à la pensée, au sentiment comme à la rêverie,
-ne valait pas beaucoup mieux que ma manière d'être;
-mais à quoi m'aurait servi cette triste conviction? à m'affliger
-de mes facultés comme d'un malheur, tandis qu'elles passaient
-en Italie pour un bienfait du ciel.</p>
-
-<p>«Parmi les personnes que nous voyions, il y en avait qui
-ne manquaient pas d'esprit, mais elles l'étouffaient comme
-une lueur importune; et pour l'ordinaire, vers quarante ans,
-ce petit mouvement de leur tête s'était engourdi avec tout le
-reste. Mon père, vers la fin de l'automne, allait beaucoup à la
-chasse, et nous l'attendions quelquefois jusqu'à minuit. Pendant
-son absence, je restais dans ma chambre la plus grande
-partie de la journée pour cultiver mes talents, et ma belle-mère
-en avait de l'humeur. «A quoi bon tout cela? me disait-elle,
-en serez-vous plus heureuse?» Et ce mot me mettait au
-désespoir. Qu'est-ce donc que le bonheur, me disais-je, si ce
-n'est pas le développement de nos facultés? ne vaut-il pas
-autant se tuer physiquement que moralement? Et s'il faut
-étouffer mon esprit et mon âme, que sert de conserver le misérable
-reste de vie qui m'agite en vain? Mais je me gardais
-bien de parler ainsi à ma belle-mère. Je l'avais essayé une
-ou deux fois: elle m'avait répondu qu'une femme était faite
-pour soigner le ménage de son mari et la santé de ses enfants,
-que toutes les autres prétentions ne faisaient que du mal, et
-que le meilleur conseil qu'elle avait à me donner, c'était de
-les cacher si je les avais; et ce discours, tout commun qu'il
-était, me laissait absolument sans réponse: car l'émulation,
-l'enthousiasme, tous ces moteurs de l'âme et du génie, ont singulièrement
-besoin d'être encouragés, et se flétrissent comme
-les fleurs sous un ciel triste et glacé.</p>
-
-<p>«Il n'y a rien de si facile que de se donner l'air très-moral,
-en condamnant tout ce qui tient à une âme élevée. Le
-devoir, la plus noble destination de l'homme, peut être dénaturé
-comme toute autre idée, et devenir une arme offensive
-dont les esprits étroits, les gens médiocres, et contents de
-l'être, se servent pour imposer silence au talent, et se débarrasser
-de l'enthousiasme, du génie, enfin de tous leurs ennemis.
-On dirait, à les entendre, que le devoir consiste dans le
-sacrifice des facultés distinguées que l'on possède, et que l'esprit
-est un tort qu'il faut expier, en menant précisément la
-même vie que ceux qui en manquent. Mais est-il vrai que le
-devoir prescrive à tous les caractères des règles semblables?
-Les grandes pensées, les sentiments généreux ne sont-ils pas
-dans ce monde la dette des êtres capables de l'acquitter?
-Chaque femme, comme chaque homme, ne doit-elle pas se
-frayer une route d'après son caractère et ses talents? et faut-il
-imiter l'instinct des abeilles, dont les essaims se succèdent
-sans progrès et sans diversité?</p>
-
-<p>«Non, Oswald; pardonnez à l'orgueil de Corinne, mais je
-me croyais faite pour une autre destinée: je me sens aussi
-soumise à ce que j'aime que ces femmes dont j'étais entourée,
-et qui ne permettaient ni un jugement à leur esprit ni un désir
-à leur c&oelig;ur: s'il vous plaisait de passer vos jours au fond
-de l'Écosse, je serais heureuse d'y vivre et d'y mourir auprès
-de vous; mais, loin d'abdiquer mon imagination, elle me servirait
-à mieux jouir de la nature; et plus l'empire de mon esprit
-serait étendu, plus je trouverais de gloire et de bonheur
-à vous en déclarer le maître.</p>
-
-<p>«Ma belle-mère était presque aussi importunée de mes
-idées que de mes actions; il ne lui suffisait pas que je menasse
-la même vie qu'elle, il fallait encore que ce fût par les mêmes
-motifs, car elle voulait que les facultés qu'elle n'avait pas
-fussent considérées seulement comme une maladie. Nous vivions
-assez près du bord de la mer, et le vent du nord se
-faisait sentir souvent dans notre château; je l'entendais siffler
-la nuit à travers les longs corridors de notre demeure, et le
-jour il favorisait merveilleusement notre silence quand nous
-étions réunies. Le temps était humide et froid; je ne pouvais
-presque jamais sortir sans éprouver une sensation douloureuse:
-il y avait dans la nature quelque chose d'hostile, qui me faisait
-regretter amèrement sa bienfaisance et sa douceur en Italie.</p>
-
-<p>«Nous rentrions l'hiver dans la ville, si c'est une ville, toutefois,
-qu'un lieu où il n'y a ni spectacle, ni édifice, ni musique,
-ni tableaux; c'était un rassemblement de commérages,
-une collection d'ennuis tout à la fois divers et monotones.</p>
-
-<p>«La naissance, le mariage et la mort composaient toute
-l'histoire de notre société, et ces trois événements différaient
-là moins qu'ailleurs. Représentez-vous ce que c'était pour
-une Italienne comme moi, que d'être assise autour d'une table
-à thé plusieurs heures par jour après dîner, avec la société
-de ma belle-mère. Elle était composée de sept femmes, les
-plus graves de la province; deux d'entre elles étaient des demoiselles
-de cinquante ans, timides comme à quinze, mais
-beaucoup moins gaies qu'à cet âge. Une femme disait à l'autre:
-<i>Ma chère, croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la
-jeter sur le thé?</i>&mdash;<i>Ma chère</i>, répondait l'autre, <i>je crois que ce
-serait trop tôt, car ces messieurs ne sont pas encore prêts à
-venir.</i>&mdash;<i>Resteront-ils
-longtemps à table aujourd'hui?</i> disait la troisième;
-<i>qu'en croyez-vous, ma chère?</i>&mdash;<i>Je ne sais pas</i>, répondait
-la quatrième; <i>il me semble que l'élection du parlement doit
-avoir lieu la semaine prochaine, et il se pourrait qu'ils restassent
-pour s'en entretenir.</i>&mdash;<i>Non</i>, reprenait la cinquième; <i>je crois
-plutôt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui les a tant
-occupés la semaine passée, et qui doit recommencer lundi prochain;
-je crois cependant que le dîner sera bientôt fini.</i>&mdash;<i>Ah!
-je ne l'espère guère</i>, disait la sixième en soupirant, et le silence
-recommençait. J'avais été dans les couvents d'Italie, ils me
-paraissaient pleins de vie à côté de ce cercle, et je ne savais
-qu'y devenir.</p>
-
-<p>«Tous les quarts d'heure il s'élevait une voix qui faisait
-la question la plus insipide pour obtenir la réponse la plus
-froide, et l'ennui soulevé retombait avec un nouveau poids
-sur ces femmes, que l'on aurait pu croire malheureuses, si
-l'habitude prise dès l'enfance n'apprenait pas à tout supporter.
-Enfin, les <i>messieurs</i> revenaient, et ce moment si attendu
-n'apportait pas un grand changement dans la manière d'être
-des femmes: les hommes continuaient leur conversation auprès
-de la cheminée, les femmes restaient dans le fond de la chambre,
-distribuant les tasses de thé; et quand l'heure du départ
-arrivait, elles s'en allaient avec leurs époux, prêts à recommencer
-le lendemain une vie qui ne différait de celle de la
-veille que par la date de l'almanach, et par la trace des années
-qui venait enfin s'imprimer sur le visage de ces femmes,
-comme si elles eussent vécu pendant ce temps.</p>
-
-<p>«Je ne puis concevoir encore comment mon talent a pu
-échapper au froid mortel dont j'étais entourée; car il ne faut
-pas se le cacher, il y a deux côtés à toutes les manières de
-voir: on peut vanter l'enthousiasme, on peut le blâmer; le
-mouvement et le repos, la variété et la monotonie, sont susceptibles
-d'être attaqués et défendus par divers arguments;
-on peut plaider pour la vie, et il y a cependant assez de bien à
-dire de la mort, ou de ce qui lui ressemble. Il n'est donc pas
-vrai qu'on puisse tout simplement mépriser ce que disent les
-gens médiocres; ils pénètrent malgré vous dans le fond de
-votre pensée, ils vous attendent dans les moments où la supériorité
-vous a causé des chagrins, pour vous dire un <i>eh bien</i>
-tout tranquille, tout modéré en apparence, et qui est cependant
-le mot le plus dur qu'il soit possible d'entendre; car on
-ne peut supporter l'envie que dans le pays où cette envie
-même est excitée par l'admiration qu'inspirent les talents;
-mais quel plus grand malheur que de vivre là où la supériorité
-ferait naître la jalousie, et point l'enthousiasme; là où l'on
-serait haï comme une puissance, en étant moins fort qu'un
-être obscur! Telle était ma situation dans cet étroit séjour;
-je n'y faisais qu'un bruit importun à presque tout le monde,
-et je ne pouvais, comme à Londres ou à Édimbourg, rencontrer
-ces hommes supérieurs qui savent tout juger et tout connaître,
-et qui, sentant le besoin des plaisirs inépuisables
-de l'esprit et de la conversation, auraient trouvé quelque
-charme dans l'entretien d'une étrangère, quand même elle
-ne se serait pas en tout conformée aux sévères usages du
-pays.</p>
-
-<p>«Je passais quelquefois des jours entiers dans les sociétés
-de ma belle-mère, sans entendre dire un mot qui répondît ni
-à une idée ni à un sentiment; l'on ne se permettait pas même
-des gestes en parlant; on voyait sur le visage des jeunes filles
-la plus belle fraîcheur, les couleurs les plus vives, et la plus
-parfaite immobilité: singulier contraste entre la nature et la
-société! Tous les âges avaient des plaisirs semblables: l'on
-prenait le thé, l'on jouait au whist, et les femmes vieillissaient
-en faisant toujours la même chose, en restant toujours à la
-même place: le temps était bien sûr de ne pas les manquer,
-il savait où les prendre.</p>
-
-<p>«Il y a dans les plus petites villes d'Italie un théâtre, de
-la musique, des improvisateurs, beaucoup d'enthousiasme
-pour la poésie et les arts, un beau soleil; enfin on y sent
-qu'on vit; mais je l'oubliais tout à fait dans la province que
-j'habitais, et j'aurais pu, ce me semble, envoyer à ma place
-une poupée légèrement perfectionnée par la mécanique, elle
-aurait très-bien rempli mon emploi dans la société. Comme il
-y a partout, en Angleterre, des intérêts de divers genres qui
-honorent l'humanité, les hommes, dans quelque retraite qu'ils
-vivent, ont toujours les moyens d'occuper dignement leur loisir;
-mais l'existence des femmes, dans le coin isolé de la terre
-que j'habitais, était bien insipide. Il y en avait quelques-unes
-qui, par la nature et la réflexion, avaient développé leur esprit,
-et j'avais découvert quelques accents, quelques regards,
-quelques mots dits à voix basse, qui sortaient de la ligne commune;
-mais la petite opinion du petit pays, toute-puissante
-dans son petit cercle, étouffait entièrement ces germes: on
-aurait eu l'air d'une mauvaise tête, d'une femme de vertu
-douteuse, si l'on s'était livré à parler, à se montrer de quelque
-manière; et ce qui était pis que tous les inconvénients, il
-n'y avait aucun avantage.</p>
-
-<p>«D'abord j'essayai de ranimer cette société endormie: je
-leur proposai de lire des vers, de faire de la musique. Une
-fois, le jour était pris pour cela; mais tout à coup une femme
-se rappela qu'il y avait trois semaines qu'elle était invitée à
-souper chez sa tante; une autre, qu'elle était en deuil d'une
-vieille cousine qu'elle n'avait jamais vue, et qui était morte
-depuis plus de trois mois; une autre, enfin, que dans son ménage
-il y avait des arrangements domestiques à prendre: tout
-cela était très-raisonnable; mais ce qui était toujours sacrifié,
-c'étaient les plaisirs de l'imagination et de l'esprit, et j'entendais
-si souvent dire: <i>Cela ne se peut pas</i>, que, parmi tant de négations,
-ne pas vivre m'eût encore semblé la meilleure de toutes.</p>
-
-<p>«Moi-même, après m'être débattue quelque temps, j'avais
-renoncé à mes vaines tentatives, non que mon père me les
-interdît, il avait même engagé ma belle-mère à ne pas me
-tourmenter à cet égard; mais les insinuations, mais les regards
-à la dérobée, pendant que je parlais, mille petites
-peines, semblables aux liens dont les pygmées entouraient
-Gulliver, me rendaient tous les mouvements impossibles, et
-je finissais par faire comme les autres en apparence, mais
-avec cette différence que je mourais d'ennui, d'impatience et
-de dégoût au fond du c&oelig;ur. J'avais déjà passé ainsi quatre années
-les plus fastidieuses du monde; et ce qui m'affligeait
-davantage encore, je sentais mon talent se refroidir; mon esprit
-se remplissait, malgré moi, de petitesses: car, dans une
-société où l'on manque tout à la fois d'intérêt pour les
-sciences, la littérature, les tableaux et la musique, où l'imagination
-enfin n'occupe personne, ce sont les petits faits, les
-critiques minutieuses, qui font nécessairement le sujet des
-entretiens; et les esprits étrangers à l'activité comme à la
-méditation ont quelque chose d'étroit, de susceptible et de
-contraint, qui rend les rapports de la société tout à la fois
-pénibles et fades.</p>
-
-<p>«Il n'y a là de jouissance que dans une certaine régularité
-méthodique, qui convient à ceux dont le désir est d'effacer
-toutes les supériorités, pour mettre le monde à leur niveau;
-mais cette uniformité est une douleur habituelle pour les caractères
-appelés à une destinée qui leur soit propre. Le sentiment
-amer de la malveillance, que j'excitais malgré moi, se
-joignait à l'oppression causée par le vide, qui m'empêchait de
-respirer. C'est en vain qu'on se dit: Tel homme n'est pas
-digne de me juger, telle femme n'est pas capable de me comprendre;
-le visage humain exerce un grand pouvoir sur le
-c&oelig;ur humain; et quand vous lisez sur ce visage une désapprobation
-secrète, elle vous inquiète toujours, en dépit de
-vous-même. Enfin, le cercle qui vous environne finit toujours
-par vous cacher le reste du monde: le plus petit objet placé
-devant votre &oelig;il vous intercepte le soleil; il en est de même
-aussi de la société dans laquelle on vit: ni l'Europe, ni la
-postérité ne pourraient rendre insensible aux tracasseries de
-la maison voisine; et qui veut être heureux et développer son
-génie doit, avant tout, bien choisir l'atmosphère dont il s'entoure
-immédiatement.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>«Je n'avais d'autre amusement que l'éducation de ma
-petite s&oelig;ur; ma belle-mère ne voulait pas qu'elle sût la musique,
-mais elle m'avait permis de lui apprendre l'italien et
-le dessin; et je suis persuadée qu'elle se souvient encore de
-l'un et de l'autre, car je lui dois la justice qu'elle montrait
-alors beaucoup d'intelligence. Oswald! Oswald! si c'est pour
-votre bonheur que je me suis donné tant de soins, je m'en
-applaudis encore, je m'en applaudirais dans le tombeau.</p>
-
-<p>«J'avais près de vingt ans; mon père voulait me marier,
-et c'est ici que toute la fatalité de mon sort va se déployer.
-Mon père était l'intime ami du vôtre; et c'est à vous, Oswald,
-à vous qu'il pensa pour mon époux. Si nous nous étions connus
-alors, et si vous m'aviez aimée, notre sort à tous les deux
-eût été sans nuage. J'avais entendu parler de vous avec un
-tel éloge, que, soit pressentiment, soit orgueil, je fus extrêmement
-flattée par l'espoir de vous épouser. Vous étiez trop
-jeune pour moi, puisque j'ai dix-huit mois de plus que vous;
-mais votre esprit, votre goût pour l'étude devançaient, dit-on,
-votre âge; et je me faisais une idée si douce de la vie passée
-avec un caractère tel qu'on peignait le vôtre, que cet espoir
-effaçait entièrement mes préventions contre la manière d'exister
-des femmes en Angleterre. Je savais d'ailleurs que vous
-vouliez vous établir à Édimbourg ou à Londres, et j'étais
-sûre de trouver dans chacune de ces deux villes la société la
-plus distinguée. Je me disais alors ce que je crois encore à
-présent, c'est que tout le malheur de ma situation venait de
-vivre dans une petite ville, reléguée au fond d'une province
-du Nord. Les grandes villes seules conviennent aux personnes
-qui sortent de la règle commune, quand c'est en société
-qu'elles veulent vivre; comme la vie y est variée, la nouveauté
-y plaît; mais, dans les lieux où l'on a pris une assez
-douce habitude de la monotonie, l'on n'aime pas à s'amuser
-une fois, pour découvrir que l'on s'ennuie tous les jours.</p>
-
-<p>«Je me plais à le répéter, Oswald, quoique je ne vous
-eusse jamais vu, j'attendais avec une véritable anxiété votre
-père, qui devait venir passer huit jours chez le mien; et ce
-sentiment était alors trop peu motivé pour qu'il ne fût pas
-un avant-coureur de ma destinée. Quand lord Nelvil arriva,
-je désirai de lui plaire; je le désirai peut-être trop, et je fis,
-pour y réussir, infiniment plus de frais qu'il n'en fallait: je
-lui montrai tous mes talents; je chantai, je dansai, j'improvisai
-pour lui; et mon esprit, longtemps contenu, fut peut-être
-trop vif en brisant ses chaînes. Depuis sept ans, l'expérience
-m'a calmée; j'ai moins d'empressement à me montrer;
-je suis plus accoutumée à moi; je sais mieux attendre; j'ai
-peut-être moins de confiance dans la bonne disposition des
-autres, mais aussi moins d'ardeur pour leurs applaudissements;
-enfin, il est possible qu'alors il y eût en moi quelque
-chose d'étrange. On a tant de feu, tant d'imprudence dans la
-première jeunesse! on se jette en avant de la vie avec tant
-de vivacité! L'esprit, quelque distingué qu'il soit, ne supplée
-jamais au temps; et, bien qu'avec cet esprit on sache parler
-sur les hommes comme si on les connaissait, on n'agit point
-en conséquence de ses propres aperçus; on a je ne sais quelle
-fièvre dans les idées, qui ne nous permet pas de conformer
-notre conduite à nos propres raisonnements.</p>
-
-<p>«Je crois, sans le savoir avec certitude, que je parus à
-lord Nelvil une personne trop vive; car, après avoir passé
-huit jours chez mon père, et s'être montré cependant très-aimable
-pour moi, il nous quitta et écrivit à mon père que,
-toute réflexion faite, il trouvait son fils trop jeune pour conclure
-le mariage dont il avait été question. Oswald, quelle
-importance attacherez-vous à cet aveu? Je pouvais vous dissimuler
-cette circonstance de ma vie, je ne l'ai pas fait. Serait-il
-possible cependant qu'elle vous parût ma condamnation?
-Je suis, je le sais, améliorée depuis sept années; et
-votre père aurait-il vu sans émotion ma tendresse et mon
-enthousiasme pour vous? Oswald, il vous aimait; nous nous
-serions entendus.</p>
-
-<p>«Ma belle-mère forma le projet de me marier au fils de
-son frère aîné, qui possédait une terre dans notre voisinage:
-c'était un homme de trente ans, riche, d'une belle figure, d'une
-naissance illustre et d'un caractère fort honnête, mais si parfaitement
-convaincu de l'autorité d'un mari sur sa femme, et
-de la destination soumise et domestique de cette femme, qu'un
-doute à cet égard l'aurait autant révolté que si l'on avait mis
-en question l'honneur ou la probité. M. Maclinson (c'était son
-nom) avait assez de goût pour moi, et ce qu'on disait dans la
-ville de mon esprit et de mon caractère singulier ne l'inquiétait
-pas le moins du monde; il y avait tant d'ordre dans sa
-maison, tout s'y faisait si régulièrement à la même heure et
-de la même manière, qu'il était impossible à personne d'y
-rien changer. Les deux vieilles tantes qui dirigeaient le ménage,
-les domestiques, les chevaux même, n'auraient pas su
-faire une seule chose différente de la veille; et les meubles,
-qui assistaient à ce genre de vie depuis trois générations, se
-seraient, je crois, déplacés d'eux-mêmes, si quelque chose de
-nouveau leur était apparu. M. Maclinson avait donc raison de
-ne pas craindre mon arrivée dans ce lieu; le poids des habitudes
-y était si fort, que la petite liberté que je me serais
-donnée aurait pu le désennuyer un quart d'heure par semaine,
-mais n'aurait sûrement jamais eu d'autre conséquence.</p>
-
-<p>«C'était un homme bon, incapable de faire de la peine;
-mais si cependant je lui avais parlé des chagrins sans nombre
-qui peuvent tourmenter une âme active et sensible, il m'aurait
-considérée comme une personne vaporeuse, et m'aurait
-simplement conseillé de monter à cheval et de prendre l'air:
-il désirait de m'épouser, précisément parce qu'il ne se doutait
-pas des besoins de l'esprit et de l'imagination, et que je lui
-plaisais sans qu'il me comprît. S'il avait eu seulement l'idée
-de ce que c'était qu'une femme distinguée, et des avantages
-et des inconvénients qu'elle peut avoir, il eût craint de ne
-pas être assez aimable à mes yeux; mais ce genre d'inquiétude
-n'entrait pas même dans sa tête. Jugez de ma répugnance
-pour un tel mariage! Je le refusai décidément. Mon père me
-soutint; ma belle-mère en conçut un vif ressentiment contre
-moi: pour moi, c'était une personne despotique au fond de
-l'âme, bien que sa timidité l'empêchât souvent d'exprimer sa
-volonté: quand on ne la devinait pas, elle en avait de l'humeur;
-et quand on lui résistait après qu'elle avait fait l'effort
-de s'exprimer, elle le pardonnait d'autant moins qu'il lui en
-avait plus coûté pour sortir de sa réserve accoutumée.</p>
-
-<p>«Toute la ville me blâma de la manière la plus prononcée.
-Une union aussi convenable, une fortune si bien en ordre, un
-homme si estimable, un nom si considéré! tel était le cri
-général. J'essayai d'expliquer pourquoi cette union si convenable
-ne me convenait pas, j'y perdis ma peine. Quelquefois je
-me faisais comprendre quand je parlais; mais dès que j'étais
-partie, ce que j'avais dit ne laissait aucune trace; car les
-idées habituelles rentraient aussitôt dans les têtes de mes auditeurs,
-et ils recevaient avec un nouveau plaisir ces anciennes
-connaissances que j'avais un moment écartées.</p>
-
-<p>«Une femme beaucoup plus spirituelle que les autres, bien
-qu'elle se fût conformée en tout extérieurement à la vie commune,
-me prit à part un jour que j'avais parlé avec encore
-plus de vivacité qu'à l'ordinaire, et me dit ces paroles, qui me
-firent une impression profonde: «Vous vous donnez beaucoup
-de peine, ma chère, pour un résultat impossible; vous ne
-changerez pas la nature des choses: une petite ville du Nord,
-sans rapport avec le reste du monde, sans goût pour les arts
-ni pour les lettres, ne peut être autrement qu'elle n'est; si
-vous devez vivre ici, soumettez-vous; allez-vous-en, si vous
-le pouvez: il n'y a que ces deux partis à prendre.» Ce raisonnement
-n'était que trop évident; je me sentis pour cette
-femme une considération que je n'avais pas pour moi-même;
-car, avec des goûts assez analogues aux miens, elle avait su
-se résigner à la destinée que je ne pouvais supporter, et, tout
-en aimant la poésie et les jouissances idéales, elle jugeait
-mieux la force des choses et l'obstination des hommes. Je
-cherchai beaucoup à la voir; mais ce fut en vain: son esprit
-sortait du cercle, mais sa vie y était enfermée, et je crois
-même qu'elle craignait un peu de réveiller par nos entretiens
-sa supériorité naturelle: qu'en aurait-elle fait?</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>«J'aurais cependant passé toute ma vie dans la déplorable
-situation où je me trouvais, si j'avais conservé mon père;
-mais un accident subit me l'enleva: je perdis avec lui mon
-protecteur, mon ami, le seul qui m'entendît encore dans ce
-désert peuplé; et mon désespoir fut tel, que je n'eus plus la
-force de résister à mes impressions. J'avais vingt ans quand
-il mourut, et je me trouvai sans autre appui, sans autre relation
-que ma belle-mère, une personne avec laquelle, depuis
-cinq ans que nous vivions ensemble, je n'étais pas plus liée
-que le premier jour. Elle se mit à me reparler de M. Maclinson;
-et, quoiqu'elle n'eût pas le droit de me commander de
-l'épouser, elle ne recevait que lui chez elle, et me déclarait
-assez nettement qu'elle ne favoriserait aucun autre mariage.
-Ce n'était pas qu'elle aimât beaucoup M. Maclinson, quoiqu'il
-fût son propre parent; mais elle me trouvait dédaigneuse
-de le refuser, et elle faisait cause commune avec lui plutôt
-pour la défense de la médiocrité que par amour-propre de
-famille.</p>
-
-<p>«Chaque jour ma situation devenait plus odieuse; je me
-sentais saisie par la maladie du pays, la plus inquiète douleur
-qui puisse s'emparer de l'âme. L'exil est quelquefois,
-pour les caractères vifs et sensibles, un supplice beaucoup
-plus cruel que la mort: l'imagination prend en déplaisance
-tous les objets qui vous entourent, le climat, le pays, la
-langue, les usages, la vie en masse, la vie en détail; il y a
-une peine pour chaque moment, comme pour chaque situation;
-car la patrie nous donne mille plaisirs habituels que
-nous ne connaissons pas nous-mêmes, avant de les avoir
-perdus:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">. . . . . . La favella, i costumi,</i></div>
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">L'aria, i tronchi, il terren, le mura, i sassi<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>!</i></div>
-</div>
-
-<p class="noindent">C'est déjà un vif chagrin que de ne plus voir les lieux où
-l'on a passé son enfance: les souvenirs de cet âge, par un
-charme particulier, rajeunissent le c&oelig;ur, et cependant adoucissent
-l'idée de la mort. La tombe rapprochée du berceau
-semble placer sous le même ombrage toute une vie; tandis
-que les années passées sur un sol étranger sont comme des
-branches sans racine. La génération qui vous précède ne
-vous a pas vu naître; elle n'est pas pour vous la génération
-des pères, la génération protectrice; mille intérêts qui vous
-sont communs avec vos compatriotes ne sont plus entendus
-par les étrangers; il faut tout expliquer, tout commenter,
-tout dire, au lieu de cette communication facile, de cette
-effusion de pensées, qui commence à l'instant où l'on retrouve
-ses concitoyens. Je ne pouvais me rappeler sans émotion les
-expressions bienveillantes de mon pays. <i lang="it" xml:lang="it">Cara, carissima</i>,
-disais-je quelquefois en me promenant toute seule, pour
-m'imiter à moi-même l'accueil si amical des Italiens et
-des Italiennes; je comparais cet accueil à celui que je recevais.</p>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> La langue, les m&oelig;urs, l'air, les arbres, la terre, les murs,
-les pierres!</p>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Métastase</span>.</div></div>
-<p>«Chaque jour j'errais dans la compagne, où j'avais coutume
-d'entendre le soir, en Italie, des airs harmonieux chantés
-avec des voix si justes; et les cris des corbeaux retentissaient
-seuls dans les nuages. Le soleil si beau, l'air si suave
-de mon pays, était remplacé par des brouillards; les fruits
-mûrissaient à peine, je ne voyais point de vignes; les fleurs
-croissaient languissamment, à long intervalle l'une de l'autre;
-les sapins couvraient les montagnes toute l'année, comme un
-noir vêtement: un édifice antique, un tableau seulement, un
-beau tableau, aurait relevé mon âme; mais je l'aurais vainement
-cherché à trente milles à la ronde. Tout était terne, tout était
-morne autour de moi, et ce qu'il y avait d'habitations et d'habitants
-servait seulement à priver la solitude de cette horreur
-poétique qui cause à l'âme un frissonnement assez doux. Il y
-avait de l'aisance, un peu de commerce et de la culture autour
-de nous, enfin ce qu'il faut pour qu'on vous dise: <i>Vous
-devez être contente, il ne vous manque rien.</i> Stupide jugement
-porté sur l'extérieur de la vie, quand tout le foyer du bonheur
-et de la souffrance est dans le sanctuaire le plus intime
-et le plus secret de nous-mêmes!</p>
-
-<p>«A vingt et un ans, je devais naturellement entrer en possession
-de la fortune de ma mère et de celle que mon père
-m'avait laissée. Une fois alors, dans mes rêveries solitaires,
-il me vint dans l'idée, puisque j'étais orpheline et majeure,
-de retourner en Italie pour y mener une vie indépendante,
-tout entière consacrée aux arts. Ce projet, quand il entra
-dans ma pensée, m'enivra de bonheur, et d'abord je ne conçus
-pas la possibilité d'une objection. Cependant, quand ma
-fièvre d'espérance fut un peu calmée, j'eus peur de cette résolution
-irréparable; et, me représentant ce qu'en penseraient
-tous ceux que je connaissais, le projet que j'avais d'abord
-trouvé si facile me sembla tout à fait impraticable; mais néanmoins
-l'image de cette vie, au milieu de tous les souvenirs de
-l'antiquité, de la peinture, de la musique, s'était offerte à moi
-avec tant de détails et de charmes, que j'avais pris un nouveau
-dégoût pour mon ennuyeuse existence.</p>
-
-<p>«Mon talent, que j'avais craint de perdre, s'était accru
-par l'étude suivie que j'avais faite de la littérature anglaise;
-la manière profonde de penser et de sentir qui caractérise vos
-poëtes avait fortifié mon esprit et mon âme, sans que j'eusse
-rien perdu de l'imagination vive qui semble n'appartenir
-qu'aux habitants de nos contrées. Je pouvais donc me croire
-destinée à des avantages particuliers par la réunion des circonstances
-rares qui m'avaient donné une double éducation,
-et, si je puis m'exprimer ainsi, deux nationalités différentes.
-Je me souvenais de l'approbation qu'un petit nombre de bons
-juges avaient accordée, dans Florence, à mes premiers essais
-en poésie. Je m'exaltais sur les nouveaux succès que je pouvais
-obtenir; enfin j'espérais beaucoup de moi: n'est-ce pas
-la première et la plus noble illusion de la jeunesse?</p>
-
-<p>«Il me semblait que j'entrerais en possession de l'univers
-le jour où je ne sentirais plus le souffle desséchant de la médiocrité
-malveillante; mais quand il fallait prendre la résolution
-de partir, de m'échapper secrètement, je me sentais
-arrêtée par l'opinion, qui m'imposait beaucoup plus en Angleterre
-qu'en Italie; car, bien que je n'aimasse pas la petite
-ville que j'habitais, je respectais l'ensemble du pays dont elle
-faisait partie. Si ma belle-mère avait daigné me conduire à
-Londres ou à Édimbourg, si elle avait songé à me marier
-avec un homme qui eût assez d'esprit pour faire cas du mien,
-je n'aurais jamais renoncé ni à mon nom ni à mon existence,
-même pour retourner dans mon ancienne patrie. Enfin, quelque
-dure que fût pour moi la domination de ma belle-mère,
-je n'aurais peut-être jamais eu la force de changer de situation,
-sans une multitude de circonstances qui se réunirent
-comme pour décider mon esprit incertain.</p>
-
-<p>«J'avais près de moi la femme de chambre italienne que
-vous connaissez, Thérésine; elle est Toscane; et, bien que
-son esprit n'ait point été cultivé, elle se sert de ces expressions
-nobles et harmonieuses qui donnent tant de grâce aux
-moindres discours de notre peuple. C'était avec elle seulement
-que je parlais ma langue, et ce lien m'attachait à elle.
-Je la voyais souvent triste, et je n'osais lui en demander la
-cause, me doutant qu'elle regrettait, comme moi, notre pays,
-et craignant de ne pouvoir plus contraindre mes propres sentiments
-s'ils étaient excités par les sentiments d'une autre.
-Il y a des peines qui s'adoucissent en les communiquant;
-mais les maladies de l'imagination s'augmentent quand on
-les confie; elles s'augmentent surtout quand on aperçoit dans
-un autre une douleur semblable à la sienne. Le mal qu'on
-souffre paraît alors invincible, et l'on n'essaye plus de le
-combattre. Ma pauvre Thérésine tomba tout à coup sérieusement
-malade, et, l'entendant gémir nuit et jour, je me déterminai
-à lui demander enfin le sujet de ses chagrins. Quel
-fut mon étonnement de l'entendre me dire presque tout ce
-que j'avais senti! Elle n'avait pas si bien réfléchi que moi
-sur la cause de ses peines; elle s'en prenait davantage à des
-circonstances locales, à des personnes en particulier; mais la
-tristesse de la nature, l'insipidité de la ville où nous demeurions,
-la froideur de ses habitants, la contrainte de leurs
-usages, elle sentait tout, sans pouvoir s'en rendre raison, et
-s'écriait sans cesse: «O mon pays! ne vous reverrai-je donc
-jamais?» Et puis elle ajoutait cependant qu'elle ne voulait
-pas me quitter, et, avec une amertume qui me déchirait le
-c&oelig;ur, elle pleurait de ne pouvoir concilier avec son attachement
-pour moi son beau ciel d'Italie et le plaisir d'entendre
-sa langue maternelle.</p>
-
-<p>«Rien ne fit plus d'effet sur mon esprit que ce reflet de
-mes propres impressions dans une personne toute commune,
-mais qui avait conservé le caractère et les goûts italiens dans
-leur vivacité naturelle, et je lui promis qu'elle reverrait
-l'Italie. «Avec vous?» répondit-elle. Je gardai le silence.
-Alors elle s'arracha les cheveux, et jura qu'elle ne s'éloignerait
-jamais de moi; mais elle paraissait prête à mourir à mes
-yeux en prononçant ces paroles. Enfin il m'échappa de lui
-dire que j'y retournerais aussi; et ce mot, qui n'avait eu pour
-but que de la calmer, devint plus solennel par la joie inexprimable
-qu'il lui causa et la confiance qu'elle y prit. Depuis
-ce jour, sans en rien dire, elle se lia avec quelques négociants
-de la ville, et m'annonçait exactement quand un vaisseau
-partait du port voisin pour Gênes ou Livourne: je l'écoutais,
-et je ne répondais rien; elle imitait aussi mon silence,
-mais ses yeux se remplissaient de larmes. Ma santé souffrait
-tous les jours davantage du climat et de mes peines intérieures;
-mon esprit a besoin de mouvement et de gaieté; je
-vous l'ai dit souvent, la douleur me tuerait; il y a trop de
-lutte en moi contre elle; il faut lui céder pour n'en pas
-mourir.</p>
-
-<p>«Je revenais donc fréquemment à l'idée qui m'occupait
-depuis la mort de mon père; mais j'aimais beaucoup Lucile,
-qui avait alors neuf ans, et que je soignais depuis six comme
-sa seconde mère: un jour, je pensai que, si je partais ainsi
-secrètement, je ferais un tel tort à ma réputation, que le nom
-de ma s&oelig;ur en souffrirait; et cette crainte me fit renoncer
-pour un temps à mes projets. Cependant, un soir que j'étais
-plus affectée que jamais des chagrins que j'éprouvais, et dans
-mes rapports avec ma belle-mère, et dans mes rapports avec
-la société, je me trouvai seule à souper avec lady Edgermond;
-et, après une heure de silence, il me prit tout à coup un tel
-ennui de son imperturbable froideur, que je commençai la
-conversation en me plaignant de la vie que je menais: plus,
-d'abord, pour la forcer à parler que pour l'amener à aucun
-résultat qui pût me concerner; mais, en m'animant, je supposai
-tout à coup la possibilité, dans une situation semblable
-à la mienne, de quitter pour toujours l'Angleterre. Ma belle-mère
-n'en fut pas troublée; et, avec un sang-froid et une
-sécheresse que je n'oublierai de ma vie, elle me dit: «Vous
-avez vingt et un an, miss Edgermond; ainsi la fortune de
-votre mère et celle que votre père vous a laissée sont à vous.
-Vous êtes donc la maîtresse de vous conduire comme vous le
-voudrez; mais, si vous prenez un parti qui vous déshonore
-dans l'opinion, vous devez à votre famille de changer de nom
-et de vous faire passer pour morte.» Je me levai, à ces paroles,
-avec impétuosité, et je sortis sans répondre.</p>
-
-<p>«Cette dureté dédaigneuse m'inspira la plus vive indignation,
-et, pour un moment, un désir de vengeance tout à fait
-étranger à mon caractère s'empara de moi. Ces mouvements
-se calmèrent; mais la conviction que personne ne s'intéressait
-à mon bonheur rompit les liens qui m'attachaient encore
-à la maison où j'avais vu mon père. Certainement lady Edgermond
-ne me plaisait pas, mais je n'avais pas pour elle
-l'indifférence qu'elle me témoignait; j'étais touchée de sa
-tendresse pour sa fille; je croyais l'avoir intéressée par les
-soins que je donnais à cette enfant, et peut-être, au contraire,
-ces soins mêmes avaient-ils excité sa jalousie; car
-plus elle s'était imposé de sacrifices sur tous les points, plus
-elle était passionnée dans la seule affection qu'elle se fût permise.
-Tout ce qu'il y a dans le c&oelig;ur humain de vif et d'ardent,
-maîtrisé par sa raison sous tous les autres rapports, se
-retrouvait dans son caractère quand il s'agissait de sa fille.</p>
-
-<p>«Au milieu du ressentiment qu'avait excité dans mon c&oelig;ur
-mon entretien avec lady Edgermond, Thérésine vint me dire,
-avec une émotion extrême, qu'un bâtiment, arrivé de Livourne
-même, était entré dans le port, dont nous n'étions éloignées
-que de quelques lieues, et qu'il y avait sur ce bâtiment des
-négociants qu'elle connaissait, et qui étaient les plus honnêtes
-gens du monde. «Ils sont tous Italiens, me dit-elle en pleurant,
-ils ne parlent qu'italien. Dans huit jours ils se rembarquent,
-et vont directement en Italie; et si madame était
-décidée&hellip;&mdash;Retournez avec eux, ma bonne Thérésine, lui
-répondis-je.&mdash;Non, madame, s'écria-t-elle; j'aime mieux
-mourir ici!» Et elle sortit de ma chambre, où je restai, réfléchissant
-à mes devoirs envers ma belle-mère. Il me paraissait
-clair qu'elle désirait ne plus m'avoir auprès d'elle: mon
-influence sur Lucile lui déplaisait; elle craignait que la réputation
-que j'avais autour de moi d'être une personne extraordinaire
-ne nuisît un jour à l'établissement de sa fille;
-enfin elle m'avait dit le secret de son c&oelig;ur en m'indiquant le
-désir que je me fisse passer pour morte; et ce conseil amer,
-qui m'avait d'abord tant révoltée, me parut, à la réflexion,
-assez raisonnable.</p>
-
-<p>«Oui, sans doute, m'écriai-je, passons pour morte dans
-ces lieux, où mon existence n'est qu'un sommeil agité. Je
-revivrai avec la nature, avec le soleil, avec les beaux-arts;
-et les froides lettres qui composent mon nom, inscrites sur
-un vain tombeau, tiendront aussi bien que moi ma place dans
-ce séjour sans vie.» Ces élans de mon âme vers la liberté ne
-me donnèrent point encore cependant la force d'une résolution
-décisive. Il y a des moments où l'on se croit la puissance
-de ce qu'on désire, et d'autres où l'ordre habituel des choses
-paraît devoir l'emporter sur tous les sentiments de l'âme.
-J'étais dans cette indécision, qui pouvait durer toujours,
-puisque rien au dehors de moi ne m'obligeait à prendre un
-parti, lorsque, le dimanche qui suivit ma conversation avec
-ma belle-mère, j'entendis, vers le soir, sous mes fenêtres, des
-chanteurs italiens qui étaient venus sur le bâtiment de Livourne,
-et que Thérésine avait attirés pour me causer une
-agréable surprise. Je ne puis exprimer l'émotion que je ressentis;
-un déluge de pleurs couvrit mon visage, tous mes souvenirs
-se ranimèrent: rien ne retrace le passé comme la
-musique; elle fait plus que le retracer; il apparaît, quand
-elle l'évoque, semblable aux ombres de ceux qui nous sont
-chers, revêtu d'un voile mystérieux et mélancolique. Les musiciens
-chantèrent ces délicieuses paroles de Monti, qu'il a
-composées dans son exil:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Bella Italia, amate sponde,</i></div>
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Pur vi torno à riveder.</i></div>
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Trema in petto e si confonde</i></div>
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">L'alma oppressa dal piacer<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</i></div>
-<div class="verse">. . . . . . . . . . . . . . . . .</div>
-<div class="verse">. . . . . . . . . . . . . . . . .</div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Belle Italie! bords chéris! je vais donc vous revoir encore;
-mon âme tremble et succombe à l'excès de ce plaisir.</p>
-</div>
-<p>«J'étais dans une sorte d'ivresse, je sentais pour l'Italie
-tout ce que l'amour fait éprouver, désir, enthousiasme, regrets;
-je n'étais plus maîtresse de moi-même, toute mon âme
-était entraînée vers ma patrie: j'avais besoin de la voir, de
-la respirer, de l'entendre; chaque battement de mon c&oelig;ur
-était un appel à mon beau séjour, à ma riante contrée! Si la
-vie était offerte aux morts dans les tombeaux, ils ne soulèveraient
-pas la pierre qui les couvre avec plus d'impatience que
-je n'en éprouvais pour écarter de moi tous mes linceuls et
-reprendre possession de mon imagination, de mon génie, de
-la nature! Au moment de cette exaltation causée par la musique,
-j'étais loin encore de prendre aucun parti, car mes
-sentiments étaient trop confus pour en tirer aucune idée fixe,
-lorsque ma belle-mère entra, et me pria de faire cesser ces
-chants, parce qu'il était scandaleux d'entendre de la musique
-le dimanche. Je voulus insister: les Italiens partaient le lendemain;
-il y avait six ans que je n'avais joui d'un semblable
-plaisir. Ma belle-mère ne m'écouta pas; et, me disant qu'il
-fallait avant tout respecter les convenances du pays où l'on
-vivait, elle s'approcha de la fenêtre, et commanda à ses gens
-d'éloigner mes pauvres compatriotes. Ils partirent, et me répétaient
-de loin en loin, en chantant, un adieu qui me perçait
-le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>«La mesure de mes impressions était comblée. Le vaisseau
-devait s'éloigner le lendemain; Thérésine, à tout hasard, et
-sans m'en avertir, avait tout préparé pour mon départ. Lucile
-était depuis huit jours chez une parente de sa mère. Les
-cendres de mon père ne reposaient pas dans la maison de
-campagne que nous habitions; il avait ordonné que son tombeau
-fût élevé dans la terre qu'il avait en Écosse. Enfin je
-partis sans en prévenir ma belle-mère, et lui laissant une
-lettre qui lui apprenait ma résolution. Je partis dans un de
-ces moments où l'on se livre à la destinée, où tout paraît
-meilleur que la servitude, le dégoût et l'insipidité; où la jeunesse
-inconsidérée se fie à l'avenir, et le voit dans les cieux
-comme une étoile brillante qui lui promet un heureux sort.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>«Des pensées plus inquiètes s'emparèrent de moi quand je
-perdis de vue les côtes d'Angleterre; mais comme je n'y
-avais pas laissé d'attachement vif, je fus bientôt consolée, en
-arrivant à Livourne, par tout le charme de l'Italie. Je ne dis à
-personne mon véritable nom, comme je l'avais promis à ma
-belle-mère; je pris seulement celui de Corinne, que l'histoire
-d'une femme grecque, amie de Pindare et poëte, m'avait fait
-aimer. Ma figure, en se développant, avait tellement changé,
-que j'étais sûre de n'être pas reconnue; j'avais vécu assez
-solitaire à Florence, et je devais compter sur ce qui m'est
-arrivé, c'est que personne à Rome n'a su qui j'étais. Ma belle-mère
-me manda qu'elle avait répandu le bruit que les médecins
-m'avaient ordonné le voyage du Midi pour rétablir ma
-santé, et que j'étais morte dans la traversée. Sa lettre ne contenait
-d'ailleurs aucune réflexion. Elle me fit passer avec une
-très-grande exactitude toute ma fortune, qui est assez considérable;
-mais elle ne m'a plus écrit. Cinq ans se sont écoulés
-depuis ce moment jusqu'à celui où je vous ai vu; cinq ans
-pendant lesquels j'ai goûté assez de bonheur. Je suis venue
-m'établir à Rome; ma réputation s'est accrue; les beaux-arts
-et la littérature m'ont encore donné plus de jouissances solitaires
-qu'ils ne m'ont valu de succès, et je n'ai pas connu,
-jusqu'à vous, tout l'empire que le sentiment peut exercer;
-mon imagination colorait et décolorait quelquefois mes illusions
-sans me causer de vives peines; je n'avais point encore
-été saisie par une affection qui pût me dominer. L'admiration,
-le respect, l'amour, n'enchaînaient point toutes les facultés
-de mon âme; je concevais, même en aimant, plus de
-qualités et plus de charmes que je n'en ai rencontré; enfin,
-je restais supérieure à mes propres impressions, au lieu d'être
-entièrement subjuguée par elles.</p>
-
-<p>«N'exigez point que je vous raconte comment deux hommes,
-dont la passion pour moi n'a que trop éclaté, ont occupé
-successivement ma vie avant de vous connaître: il faudrait
-faire violence à ma conviction intime pour me persuader
-maintenant qu'un autre que vous a pu m'intéresser, et j'en
-éprouve autant de repentir que de douleur. Je vous dirai
-seulement ce que vous avez appris déjà par mes amis: c'est que
-mon existence indépendante me plaisait tellement, qu'après
-de longues irrésolutions et de pénibles scènes, j'ai rompu
-deux fois des liens que le besoin d'aimer m'avait fait contracter,
-et que je n'ai pu me résoudre à rendre irrévocables.
-Un grand seigneur allemand voulait, en m'épousant, m'emmener
-dans son pays, où son rang et sa fortune le fixaient.
-Un prince italien m'offrait à Rome même l'existence la plus
-brillante. Le premier sut me plaire en m'inspirant la plus
-haute estime; mais je m'aperçus, avec le temps, qu'il avait
-peu de ressources dans l'esprit. Quand nous étions seuls, il
-fallait que je me donnasse beaucoup de peine pour soutenir
-la conversation, et pour lui cacher avec soin ce qui lui manquait.
-Je n'osais, en causant avec lui, lui montrer ce que je
-puis être, de peur de le mettre mal à l'aise; je prévis que son
-sentiment pour moi diminuerait nécessairement le jour où je
-cesserais de le ménager, et néanmoins il est difficile de conserver
-de l'enthousiasme pour ceux que l'on ménage. Les
-égards d'une femme pour une infériorité quelconque dans un
-homme supposent toujours qu'elle ressent pour lui plus de
-pitié que d'amour; et le genre de calcul et de réflexion que
-ces égards demandent flétrit la nature céleste d'un sentiment
-involontaire. Le prince italien était plein de grâce et de fécondité
-dans l'esprit. Il voulait s'établir à Rome, partageait
-tous mes goûts, aimait mon genre de vie; mais je remarquai,
-dans une occasion importante, qu'il manquait d'énergie dans
-l'âme, et que dans les circonstances difficiles de la vie ce serait
-moi qui me verrais obligée de le soutenir et de le fortifier;
-alors tout fut dit pour l'amour; car les femmes ont
-besoin d'appui, et rien ne les refroidit comme la nécessité
-d'en donner. Je fus donc deux fois détrompée de mes sentiments,
-non par des malheurs ni par des fautes, mais par
-l'esprit observateur qui me découvrit ce que l'imagination
-m'avait caché.</p>
-
-<p>«Je me crus destinée à ne jamais aimer de toute la puissance
-de mon âme; quelquefois cette idée m'était pénible,
-plus souvent je m'applaudissais d'être libre; mais je craignais
-en moi cette faculté de souffrir; cette nature passionnée
-qui menace mon bonheur et ma vie; je me rassurais toujours,
-en songeant qu'il était difficile de captiver mon jugement,
-et je ne croyais pas que personne pût jamais répondre
-à l'idée que j'avais du caractère et de l'esprit d'un homme;
-j'espérais toujours échapper au pouvoir absolu d'un attachement,
-en apercevant quelques défauts dans l'objet qui pourrait
-me plaire; je ne savais pas qu'il existe des défauts qui
-peuvent accroître l'amour même par l'inquiétude qu'ils lui
-causent. Oswald, la mélancolie, l'incertitude, qui vous découragent
-de tout, la sévérité de vos opinions, troublent mon
-repos, sans refroidir mon sentiment; je pense souvent que ce
-sentiment ne me rendra pas heureuse; mais alors c'est moi
-que je juge, et jamais vous.</p>
-
-<p>«Vous connaissez maintenant l'histoire de ma vie; l'Angleterre
-abandonnée, mon changement de nom, l'inconstance
-de mon c&oelig;ur, je n'ai rien dissimulé. Sans doute, vous penserez
-que l'imagination m'a souvent égarée; mais si la société
-n'enchaînait pas les femmes par des liens de tout genre
-dont les hommes sont dégagés, qu'y aurait-il dans ma vie qui
-pût empêcher de m'aimer? Ai-je jamais trompé? ai-je jamais
-fait de mal? mon âme a-t-elle jamais été flétrie par de vulgaires
-intérêts? Sincérité, bonté, fierté, Dieu demandera-t-il
-davantage à l'orpheline qui se trouvait seule dans l'univers?
-Heureuses les femmes qui rencontrent, à leurs premiers pas
-dans la vie, celui qu'elles doivent aimer toujours! Mais le
-mérité-je moins, pour l'avoir connu trop tard?</p>
-
-<p>«Cependant, je vous le dirai, milord, et vous en croirez
-ma franchise: si je pouvais passer ma vie près de vous sans
-vous épouser, il me semble que, malgré la perte d'un grand
-bonheur et d'une gloire à mes yeux la première de toutes, je
-ne voudrais pas m'unir à vous. Peut-être ce mariage est-il
-pour vous un sacrifice; peut-être un jour regretterez-vous
-cette belle Lucile, ma s&oelig;ur, que votre père vous a destinée.
-Elle est plus jeune que moi de douze années; son nom est
-sans tache, comme la première fleur du printemps; il faudrait,
-en Angleterre, faire revivre le mien, qui a déjà passé
-sous l'empire de la mort. Lucile a, je le sais, une âme douce
-et pure; si j'en juge par son enfance, il se peut qu'elle soit
-capable de vous entendre en vous aimant. Oswald, vous êtes
-libre; quand vous le désirerez, votre anneau vous sera rendu.</p>
-
-<p>«Peut-être voulez-vous savoir, avant que de vous décider,
-ce que je souffrirai si vous me quittez. Je l'ignore: il s'élève
-quelquefois des mouvements tumultueux dans mon âme, qui
-sont plus forts que ma raison, et je ne serais pas coupable si
-de tels mouvements me rendaient l'existence tout à fait insupportable.
-Il est également vrai que j'ai beaucoup de facultés
-de bonheur; je sens quelquefois en moi comme une fièvre
-de pensées qui fait circuler mon sang plus vite. Je m'intéresse
-à tout; je parle avec plaisir; je jouis avec délices de l'esprit
-des autres, de l'intérêt qu'ils me témoignent, des merveilles
-de la nature, des ouvrages de l'art que l'affectation n'a point
-frappés de mort. Mais serait-il en ma puissance de vivre
-quand je ne vous verrai plus? C'est à vous d'en juger, Oswald,
-car vous me connaissez mieux que moi-même; je ne
-suis pas responsable de ce que je puis éprouver; c'est à celui
-qui enfonce le poignard à savoir si la blessure qu'il fait est
-mortelle. Mais quand elle le serait, Oswald, je devrais vous
-le pardonner.</p>
-
-<p>«Mon bonheur dépend en entier du sentiment que vous
-m'avez montré depuis six mois. Je défierais toute la puissance
-de votre volonté et de votre délicatesse de me tromper sur la
-plus légère altération dans ce sentiment. Éloignez de vous, à
-cet égard, toute idée de devoir; je ne connais pour l'amour
-ni promesse ni garantie. La Divinité seule peut faire renaître
-une fleur quand le vent l'a flétrie. Un accent, un regard de
-vous suffiraient pour m'apprendre que votre c&oelig;ur n'est plus
-le même, et je détesterais tout ce que vous pourriez m'offrir
-à la place de votre amour, de ce rayon divin, ma céleste auréole.
-Soyez donc libre maintenant, Oswald, libre chaque
-jour, libre encore, quand vous seriez mon époux; car, si vous
-ne m'aimiez plus, je vous affranchirais par ma mort des liens
-indissolubles qui vous attacheraient à moi.</p>
-
-<p>«Dès que vous aurez lu cette lettre, je veux vous revoir;
-mon impatience me conduira vers vous, et je saurai mon sort
-en vous apercevant; car le malheur est rapide, et le c&oelig;ur,
-tout faible qu'il est, ne doit pas se méprendre aux signes funestes
-d'une destinée irréprochable. Adieu.»</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l15">LIVRE QUINZIÈME<br />
-ADIEUX A ROME ET VOYAGE A VENISE</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>C'était avec une émotion profonde qu'Oswald avait lu la
-lettre de Corinne. Un mélange confus de diverses peines l'agitait:
-tantôt il était blessé du tableau qu'elle faisait d'une
-province d'Angleterre, et se disait avec désespoir que jamais
-une telle femme ne pourrait être heureuse dans la vie domestique;
-tantôt il la plaignait de ce qu'elle avait souffert, et
-ne pouvait s'empêcher d'aimer et d'admirer la franchise et la
-simplicité de son récit. Il se sentait jaloux aussi des affections
-qu'elle avait éprouvées avant de le connaître; et plus il voulait
-se cacher à lui-même cette jalousie, plus il en était tourmenté:
-enfin, surtout, la part qu'avait son père dans son
-histoire l'affligeait amèrement, et l'angoisse de son âme était
-telle, qu'il ne savait plus ce qu'il pensait ni ce qu'il faisait. Il
-sortit précipitamment à midi, par un soleil brûlant: à cette
-heure il n'y a personne dans les rues de Naples; l'effroi de la
-chaleur retient tous les êtres vivants à l'ombre. Il s'en alla
-du côté de Portici, marchant au hasard et sans dessein, et
-les rayons ardents qui tombaient sur sa tête excitaient tout
-à la fois et troublaient ses pensées.</p>
-
-<p>Corinne cependant, après quelques heures d'attente, ne put
-résister au besoin de voir Oswald; elle entra dans sa chambre,
-et ne l'y trouvant point, cette absence dans ce moment
-lui causa une terreur mortelle. Elle vit sur la table de lord
-Nelvil ce qu'elle lui avait écrit; et, ne doutant pas que ce fût
-après l'avoir lu qu'il s'en était allé, elle s'imagina qu'il était
-parti tout à fait et qu'elle ne le reverrait plus. Alors une douleur
-insupportable s'empara d'elle; elle essaya d'attendre, et
-chaque moment la consumait; elle parcourait sa chambre à
-grands pas, et puis s'arrêtait soudain, de peur de perdre le
-moindre bruit qui pourrait annoncer le retour. Enfin, ne
-résistant plus à son anxiété, elle descendit pour demander si
-l'on n'avait pas vu passer lord Nelvil, et de quel côté il avait
-porté ses pas. Le maître de l'auberge répondit que lord Nelvil
-était allé du côté de Portici, mais que sûrement, ajouta
-l'hôte, il n'avait pas été loin, car dans ce moment un coup de
-soleil serait très-dangereux. Cette crainte se mêlant à toutes
-les autres, bien que Corinne n'eût rien sur la tête qui pût la
-garantir de l'ardeur du jour, elle se mit à marcher au hasard
-dans la rue. Les larges pavés blancs de Naples, ces pavés de
-lave, placés là comme pour multiplier l'effet de la chaleur et de
-la lumière, brûlaient ses pieds, et l'éblouissaient par le reflet
-des rayons du soleil.</p>
-
-<p>Elle n'avait pas le projet d'aller jusqu'à Portici, mais elle
-avançait toujours, et toujours plus vite; la souffrance et le
-trouble précipitaient ses pas. On ne voyait personne sur le
-grand chemin: à cette heure, les animaux eux-mêmes se
-tiennent cachés, ils redoutent la nature.</p>
-
-<p>Une poussière horrible remplit l'air dès que le moindre
-souffle de vent ou le char le plus léger traverse la route: les
-prairies, couvertes de cette poussière, ne rappellent plus, par
-leur couleur, la végétation ni la vie. De moment en moment,
-Corinne se sentait près de tomber, elle ne rencontrait pas un
-arbre pour s'appuyer, et sa raison s'égarait dans ce désert
-enflammé; elle n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver
-au palais du roi, sous les portiques duquel elle aurait
-trouvé de l'ombre et de l'eau pour se rafraîchir. Mais les forces
-lui manquaient; elle essayait en vain de marcher, elle ne
-voyait plus sa route; un vertige la lui cachait et lui faisait
-apparaître mille lumières, plus vives encore que celles même
-du jour; et tout à coup succédait à ces lumières un nuage qui
-l'environnait d'une obscurité sans fraîcheur. Une soif ardente
-la dévorait; elle rencontra un lazzarone, l'unique créature
-humaine qui pût braver en ce moment la puissance du climat,
-et elle le pria d'aller lui chercher un peu d'eau; mais cet
-homme, en voyant seule sur le chemin, à cette heure, une
-femme si remarquable et par sa beauté et par l'élégance de
-ses vêtements, ne douta pas qu'elle ne fût folle, et s'éloigna
-d'elle avec terreur.</p>
-
-<p>Heureusement Oswald revenait sur ses pas à cet instant, et
-quelques accents de Corinne frappèrent de loin son oreille;
-hors de lui-même, il courut vers elle, et la reçut dans ses
-bras comme elle tombait sans connaissance; il la porta ainsi
-sous le portique du palais de Portici, et la rappela à la vie par
-ses soins et sa tendresse.</p>
-
-<p>Dès qu'elle le reconnut, elle lui dit, encore égarée: «Vous
-m'aviez promis de ne pas me quitter sans mon consentement:
-je puis vous paraître à présent indigne de votre affection;
-mais votre promesse, pourquoi la méprisez-vous?&mdash;Corinne,
-répondit Oswald, jamais l'idée de vous quitter ne s'est approchée
-de mon c&oelig;ur; je voulais seulement réfléchir sur notre
-sort, et recueillir mes esprits avant de vous revoir.&mdash;Eh
-bien, dit alors Corinne en essayant de paraître calme, vous en
-avez eu le temps pendant ces mortelles heures qui ont failli
-me coûter la vie: vous en avez eu le temps; parlez donc, et
-dites-moi ce que vous avez résolu.» Oswald, effrayé du son
-de voix de Corinne, qui trahissait son émotion intérieure, se
-mit à genoux devant elle, et lui dit: «Corinne, le c&oelig;ur de ton
-ami n'est point changé; qu'ai-je donc appris qui pût me désenchanter
-de toi? Mais, écoute.» Et comme elle tremblait
-toujours plus fortement, il reprit avec instance: «Écoute
-sans terreur celui qui ne peut vivre et te savoir malheureuse.&mdash;Ah!
-s'écria Corinne, c'est de mon bonheur que
-vous parlez; il ne s'agit déjà plus du vôtre. Je ne repousse
-pas votre pitié: dans ce moment j'en ai besoin; mais pensez-vous
-cependant que ce soit d'elle seule que je veuille vivre?&mdash;Non,
-c'est de mon amour que nous vivrons tous les deux,
-dit Oswald; je reviendrai&hellip;&mdash;Vous reviendrez! interrompit
-Corinne; ah! vous voulez donc partir? Qu'est-il arrivé, qu'y
-a-t-il de changé depuis hier? Malheureuse que je suis!&mdash;Chère
-amie, que ton c&oelig;ur ne se trouble pas ainsi, reprit
-Oswald, et laisse-moi, si je puis, te révéler ce que j'éprouve,
-c'est moins que tu ne crains, bien moins. Mais il faut, dit-il
-en faisant effort sur lui-même pour s'expliquer, il faut pourtant
-que je connaisse les raisons que mon père peut avoir eues
-pour s'opposer, il y a sept ans, à notre union: il ne m'en a
-jamais parlé, j'ignore tout à cet égard; mais son ami le plus
-intime, qui vit encore en Angleterre, saura quels étaient ses
-motifs. Si, comme je le crois, ils ne tiennent qu'à des circonstances
-peu importantes, je les compterai pour rien; je te
-pardonnerai d'avoir quitté le pays de ton père et le mien, une
-si noble patrie; j'espérerai que l'amour t'y rattachera, et que
-tu préféreras le bonheur domestique, les vertus sensibles et
-naturelles, à l'éclat même de ton génie; j'espérerai tout, je
-ferai tout. Mais si mon père s'était prononcé contre toi, Corinne,
-je ne serais l'époux d'une autre, mais jamais aussi je
-ne pourrais être le tien.»</p>
-
-<p>Quand ces paroles furent dites, une sueur froide coula sur
-le front d'Oswald, et l'effort qu'il avait fait pour parler ainsi
-était tel, que Corinne, ne pensant qu'à l'état où elle le voyait,
-fut quelque temps sans lui répondre; et, prenant sa main, elle
-lui dit: «Quoi! vous partez! quoi! vous allez en Angleterre
-sans moi!» Oswald se tut. «Cruel! s'écria Corinne avec désespoir,
-vous ne répondez rien, vous ne combattez pas ce que
-je vous dis! Ah! c'est donc vrai! Hélas! tout en le disant, je
-ne le croyais pas encore.&mdash;J'ai retrouvé, grâce à vos soins,
-répondit Oswald, la vie que j'étais près de perdre; cette vie
-appartient à mon pays pendant la guerre. Si je puis m'unir à
-vous, nous ne nous quitterons plus, et je vous rendrai votre
-nom et votre existence en Angleterre. Si cette destinée trop
-heureuse m'était interdite, je reviendrais, à la paix, en Italie;
-je resterais longtemps auprès de vous, et je ne changerais
-rien à votre sort qu'en vous donnant un fidèle ami de plus.&mdash;Ah!
-vous ne changeriez rien à mon sort, dit Corinne, quand
-vous êtes devenu mon seul intérêt au monde, quand j'ai goûté
-de cette coupe enivrante qui donne le bonheur ou la mort!
-Mais, au moins, dites-moi, ce départ, quand aura-t-il lieu?
-combien de jours me reste-t-il?&mdash;Chère amie, dit Oswald
-en la serrant contre son c&oelig;ur, je jure qu'avant trois mois je
-ne te quitterai pas, et peut-être même alors&hellip;&mdash;Trois mois!
-s'écria Corinne; je vivrai donc encore tout ce temps: c'est
-beaucoup, je n'en espérais pas tant. Allons, je me sens mieux;
-c'est un avenir que trois mois,&mdash;dit-elle avec un mélange
-de tristesse et de joie qui toucha profondément Oswald. Tous
-deux alors montèrent en silence dans la voiture qui les
-conduisit à Naples.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>En arrivant, ils trouvèrent le prince Castel-Forte, qui les
-attendait à l'auberge. Le bruit s'était répandu que lord Nelvil
-avait épousé Corinne; et quoique cette nouvelle fît une grande
-peine à ce prince, il était venu pour s'assurer par lui-même
-si cela était vrai, et pour se rattacher de quelque manière
-encore à la société de son amie, lors même qu'elle serait pour
-jamais liée à un autre. La mélancolie de Corinne, l'état d'abattement
-dans lequel, pour la première fois, il la voyait, lui
-causèrent une vive inquiétude; mais il n'osa point l'interroger,
-parce qu'elle semblait fuir toute conversation à ce sujet.
-Il est des situations de l'âme où l'on redoute de se confier à
-personne; il suffirait d'une parole qu'on dirait ou qu'en entendrait
-pour dissiper à nos propres yeux l'illusion qui nous
-fait supporter l'existence; et l'illusion dans les sentiments
-passionnés, de quelque genre qu'ils soient, a cela de particulier
-qu'on se ménage soi-même comme on ménagerait un ami
-que l'on craindrait d'affliger en l'éclairant, et que, sans s'en
-apercevoir, l'on met sa propre douleur sous la protection de
-sa propre pitié.</p>
-
-<p>Le lendemain, Corinne, qui était la personne du monde la
-plus naturelle, et ne cherchait point à faire effet par sa douleur,
-essaya de paraître gaie, de se ranimer encore, et pensa
-même que le meilleur moyen pour retenir Oswald était de se
-montrer aimable comme autrefois; elle commençait donc
-avec vivacité un sujet d'entretien intéressant, puis tout à coup
-la distraction s'emparait d'elle, et ses regards erraient sans
-objet. Elle, qui possédait au plus haut degré la facilité de la
-parole, hésitait dans le choix des mots, et quelquefois elle se
-servait d'une expression qui n'avait pas le moindre rapport
-avec ce qu'elle voulait dire. Alors elle riait d'elle-même;
-mais, à travers ce rire, ses yeux se remplissaient de larmes.
-Oswald était au désespoir de la peine qu'il lui causait; il
-voulait s'entretenir seul avec elle, mais elle en évitait avec
-soin les occasions.</p>
-
-<p>«Que voulez-vous avoir de moi? lui dit-elle un jour qu'il
-insistait pour lui parler. Je me regrette, voilà tout. J'avais
-quelque orgueil de mon talent; j'aimais le succès, la gloire;
-les suffrages même des indifférents étaient l'objet de mon ambition:
-mais à présent je ne me soucie de rien, et ce n'est
-pas le bonheur qui m'a détachée de ces vains plaisirs, c'est un
-profond découragement. Je ne vous en accuse pas; il vient
-de moi, peut-être en triompherai-je: il se passe tant de choses
-au fond de l'âme que nous ne pouvons ni prévoir ni diriger!
-Mais je vous rends justice, Oswald, vous souffrez de ma
-peine, je le vois. J'ai aussi pitié de vous; pourquoi ce sentiment
-ne nous conviendrait-il pas à tous les deux? Hélas! il
-peut s'adresser à tout ce qui respire, sans commettre beaucoup
-d'erreurs.»</p>
-
-<p>Oswald n'était pas alors moins malheureux que Corinne;
-il l'aimait vivement, mais son histoire l'avait blessé dans sa
-manière de penser et dans ses affections. Il lui semblait voir
-clairement que son père avait tout prévu, tout jugé d'avance
-pour lui, et que c'était mépriser ses avertissements que de
-prendre Corinne pour épouse: cependant il ne pouvait y renoncer,
-et se trouvait replongé dans les incertitudes dont il
-espérait sortir en connaissant le sort de son amie. Elle, de son
-côté, n'avait pas souhaité le lien du mariage avec Oswald;
-et si elle s'était crue certaine qu'il ne la quitterait jamais,
-elle n'aurait eu besoin de rien de plus pour être heureuse;
-mais elle le connaissait assez pour savoir qu'il ne concevait le
-bonheur que dans la vie domestique, et que s'il abjurait le
-dessein de l'épouser, ce ne pouvait jamais être qu'en l'aimant
-moins. Le départ d'Oswald pour l'Angleterre lui paraissait un
-signal de mort; elle savait combien les m&oelig;urs et les opinions
-de ce pays avaient d'influence sur lui: c'est en vain qu'il
-formait le projet de passer sa vie avec elle en Italie; elle ne
-doutait point qu'en se retrouvant dans sa patrie, l'idée de la
-quitter une seconde fois ne lui devînt odieuse. Enfin elle sentait
-que tout son pouvoir venait de son charme; et qu'est-ce
-que ce pouvoir en absence? qu'est-ce que les souvenirs de
-l'imagination, lorsque de toutes parts l'on est cerné par la
-force et la réalité d'un ordre social d'autant plus dominateur
-qu'il est fondé sur des idées nobles et pures?</p>
-
-<p>Corinne, tourmentée par ces réflexions, aurait souhaité
-d'exercer quelque empire sur son sentiment pour Oswald.
-Elle tâchait de s'entretenir avec le prince Castel-Forte sur
-les objets qui l'avaient toujours intéressée, la littérature et les
-beaux-arts; mais lorsque Oswald entrait dans la chambre, la
-dignité de son maintien, un regard mélancolique qu'il jetait
-sur Corinne, et qui semblait lui dire: <i>Pourquoi voulez-vous
-renoncer à moi?</i> détruisait tous ses projets. Vingt fois Corinne
-voulut dire à lord Nelvil que son irrésolution l'offensait,
-et qu'elle était décidée à s'éloigner de lui; mais elle le voyait
-tantôt appuyer sa tête sur sa main comme un homme accablé
-par des sentiments douloureux, tantôt respirer avec effort, ou
-rêver sur les bords de la mer, ou lever les yeux vers le ciel
-quand des sons harmonieux se faisaient entendre; et ces mouvements
-si simples, dont la magie n'était connue que d'elle,
-renversaient soudain tous ses efforts. L'accent, la physionomie,
-une certaine grâce dans chaque geste, révèle à l'amour
-les secrets les plus intimes de l'âme; et peut-être est-il vrai
-qu'un caractère froid en apparence, tel que celui de lord
-Nelvil, ne pouvait être pénétré que par celle qui l'aimait:
-l'indifférence, ne devinant rien, ne peut juger que ce qui se
-montre. Corinne, dans le silence de la réflexion, essayait ce
-qui lui avait réussi autrefois quand elle croyait aimer: elle
-appelait à son secours son esprit d'observation, qui découvrait
-avec sagacité les moindres faiblesses; elle tâchait d'exciter
-son imagination à lui représenter Oswald sous des traits
-moins séduisants; mais il n'y avait rien en lui qui ne fût noble,
-touchant et simple; et comment défaire à ses propres yeux
-le charme d'un caractère et d'un esprit parfaitement naturels?
-Il n'y a que l'affectation qui puisse donner lieu à ces réveils
-subits du c&oelig;ur étonné d'avoir aimé.</p>
-
-<p>Il existait d'ailleurs entre Oswald et Corinne une sympathie
-singulière et toute-puissante: leurs goûts n'étaient point
-les mêmes, leurs opinions s'accordaient rarement, et dans le
-fond de leur âme, néanmoins, il y avait des mystères semblables,
-des émotions puisées à la même source, enfin je ne
-sais quelle ressemblance secrète qui supposait une même nature,
-bien que toutes les circonstances extérieures l'eussent
-modifiée différemment. Corinne s'aperçut donc, et ce fut avec
-effroi, qu'elle avait encore augmenté son sentiment pour Oswald
-en l'observant de nouveau, en le jugeant en détail, en
-luttant vivement contre l'impression qu'il lui faisait.</p>
-
-<p>Elle offrit au prince Castel-Forte de revenir à Rome ensemble;
-et lord Nelvil sentit qu'elle voulait éviter ainsi d'être
-seule avec lui; il en eut de la tristesse, mais il ne s'y opposa
-pas: il ne savait plus si ce qu'il pouvait faire pour Corinne
-suffirait à son bonheur, et cette pensée le rendait timide.
-Corinne cependant aurait voulu qu'il refusât le prince Castel-Forte
-pour compagnon de voyage; mais elle ne le dit pas.
-Leur situation n'était plus simple comme autrefois; il n'y
-avait pas encore entre eux de la dissimulation, et néanmoins
-Corinne proposait ce qu'elle eût souhaité qu'Oswald refusât,
-et le trouble s'était mis dans une affection qui, pendant six
-mois, leur avait donné chaque jour un bonheur presque sans
-mélange.</p>
-
-<p>En retournant par Capoue et par Gaëte, en revoyant ces
-mêmes lieux qu'elle avait traversés peu de temps auparavant
-avec tant de délices, Corinne ressentait un amer souvenir.
-Cette nature si belle, qui maintenant l'appelait en vain au bonheur,
-redoublait encore sa tristesse. Quand ce beau ciel ne
-dissipe pas la douleur, son expression riante fait souffrir encore
-plus par le contraste. Ils arrivèrent à Terracine le soir,
-par une fraîcheur délicieuse, et la même mer brisait ses flots
-contre le même rocher. Corinne disparut après le souper; Oswald,
-ne la voyant pas revenir, sortit inquiet, et son c&oelig;ur,
-comme celui de Corinne, le guida vers l'endroit où ils s'étaient
-reposés en allant à Naples. Il aperçut de loin Corinne, à genoux
-devant le rocher sur lequel ils s'étaient assis, et il vit, en regardant
-la lune, qu'elle était couverte d'un nuage, comme il y
-a deux mois, à la même heure. Corinne, à l'approche d'Oswald,
-se leva, et lui dit en lui montrant ce nuage: «Avais-je
-raison de croire aux présages? Mais n'est-il pas vrai qu'il y a
-quelque compassion dans le ciel? il m'avertissait de l'avenir,
-et aujourd'hui, vous le voyez, il porte mon deuil.</p>
-
-<p>«N'oubliez pas, Oswald, de remarquer si ce même nuage
-ne passera pas sur la lune quand je mourrai.&mdash;Corinne! Corinne!
-s'écria lord Nelvil, ai-je mérité que vous me fassiez
-expirer de douleur? Vous le pouvez facilement, je vous l'assure;
-parlez encore une fois ainsi, et vous me verrez tomber
-sans vie à vos pieds. Mais quel est donc mon crime? Vous
-êtes une personne indépendante de l'opinion par votre manière
-de penser; vous vivez dans un pays où cette opinion
-n'est jamais sévère, et, quand elle le serait, votre génie vous
-fait régner sur elle. Je veux, quoi qu'il arrive, passer mes
-jours près de vous; je le veux: d'où vient donc votre douleur?
-Si je ne pouvais être votre époux sans offenser un souvenir qui
-règne à l'égal de vous sur mon âme, ne m'aimeriez-vous donc
-pas assez pour trouver du bonheur dans ma tendresse, dans
-le dévouement de tous mes instants?&mdash;Oswald, dit Corinne,
-si je croyais que nous ne nous quittassions jamais, je ne souhaiterais
-rien de plus, mais&hellip;&mdash;N'avez-vous pas l'anneau,
-gage sacré?&hellip;&mdash;Je vous le rendrai, reprit-elle.&mdash;Non, jamais,
-dit-il.&mdash;Ah! je vous le rendrai, continua-t-elle, quand
-vous désirerez de le reprendre; et si vous cessiez de m'aimer,
-cet anneau même m'en instruira. Une ancienne croyance
-n'apprend-elle pas que le diamant est plus fidèle que l'homme,
-et qu'il se ternit quand celui qui l'a donné nous trahit?&mdash;Corinne,
-dit Oswald, vous osez parler de trahison! votre esprit
-s'égare, vous ne me connaissez plus.&mdash;Pardon, Oswald,
-pardon! s'écria Corinne; mais dans les passions profondes, le
-c&oelig;ur est tout à coup doué d'un instinct miraculeux, et les
-souffrances sont des oracles. Que signifie donc cette palpitation
-douloureuse qui soulève mon sein? Ah! mon ami, je ne
-la redouterais pas si elle ne m'annonçait que la mort.»</p>
-
-<p>En achevant ces mots, Corinne s'éloigna précipitamment;
-elle craignait de s'entretenir longtemps avec Oswald; elle ne
-se complaisait point dans la douleur, et cherchait à briser les
-impressions de tristesse; mais elles n'en revenaient que plus
-violemment lorsqu'elle les avait repoussées. Le lendemain,
-quand ils traversèrent les marais Pontins, les soins d'Oswald
-pour Corinne furent encore plus tendres que la première
-fois; elle les reçut avec douceur et reconnaissance;
-mais il y avait dans son regard quelque chose qui disait:
-<i>Pourquoi ne me laissez-vous pas mourir?</i></p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Combien Rome semble déserte en revenant de Naples! On
-entre par la porte Saint-Jean-de-Latran, on traverse de longues
-rues solitaires; le bruit de Naples, sa population, la vivacité
-de ses habitants, accoutument à un certain degré de mouvement,
-qui d'abord fait paraître Rome singulièrement triste;
-l'on s'y plaît de nouveau après quelque temps de séjour:
-mais, quand on s'est habitué à une vie de distraction, on
-éprouve toujours une sensation mélancolique en rentrant en
-soi-même, dût-on s'y trouver bien. D'ailleurs le séjour de
-Rome, dans la saison de l'année où l'on était alors, à la fin de
-juillet, est très-dangereux. Le mauvais air rend plusieurs
-quartiers inhabitables, et la contagion s'étend souvent sur la
-ville entière. Cette année, particulièrement, les inquiétudes
-étaient encore plus grandes qu'à l'ordinaire, et tous les visages
-portaient l'empreinte d'une terreur secrète.</p>
-
-<p>En arrivant, Corinne trouva sur le seuil de sa porte un
-moine qui lui demanda la permission de bénir sa maison pour
-la préserver de la contagion; Corinne y consentit, et le prêtre
-parcourut toutes les chambres en y jetant de l'eau bénite,
-et en prononçant des prières latines. Lord Nelvil souriait
-un peu de cette cérémonie; Corinne en était attendrie.
-«Je trouve un charme indéfinissable, lui dit-elle, dans tout ce
-qui est religieux, je dirais même superstitieux, quand il n'y
-a rien d'hostile ni d'intolérant dans cette superstition: le secours
-divin est si nécessaire lorsque les pensées et les sentiments
-sortent du cercle commun de la vie! C'est pour les
-esprits distingués surtout que je conçois le besoin d'une protection
-surnaturelle.&mdash;Sans doute ce besoin existe, reprit
-lord Nelvil, mais est-ce ainsi qu'il peut être satisfait?&mdash;Je
-ne refuse jamais, reprit Corinne, une prière en association
-avec les miennes, de quelque part qu'elle me soit offerte.&mdash;Vous
-avez raison,» dit lord Nelvil; et il donna sa bourse
-pour les pauvres au prêtre vieux et timide, qui s'en alla en
-les bénissant tous les deux.</p>
-
-<p>Dès que les amis de Corinne la surent arrivée, ils se hâtèrent
-d'aller chez elle. Aucun ne s'étonna qu'elle revînt sans
-être la femme de lord Nelvil; aucun, du moins, ne lui demanda
-les motifs qui pouvaient avoir empêché cette union:
-le plaisir de la revoir était si grand, qu'il effaçait toute autre
-idée. Corinne s'efforçait de se montrer la même, mais elle ne
-pouvait y réussir; elle allait contempler les chefs-d'&oelig;uvre de
-l'art, qui lui causaient jadis un plaisir si vif; et il y avait de
-la douleur au fond de tout ce qu'elle éprouvait. Elle se promenait
-tantôt à la villa Borghèse, tantôt près du tombeau de
-Cécilia Métella, et l'aspect de ces lieux, qu'elle aimait tant
-autrefois, lui faisait mal; elle ne goûtait plus cette douce rêverie
-qui, en faisant sentir l'instabilité de toutes les jouissances,
-leur donne un caractère encore plus touchant. Une
-pensée fixe et douloureuse l'occupait; la nature, qui ne dit
-rien que de vague, ne fait aucun bien quand une inquiétude
-positive nous domine.</p>
-
-<p>Enfin, dans les rapports de Corinne et d'Oswald il y avait
-une contrainte tout à fait pénible: ce n'était pas encore le
-malheur, car, dans les profondes émotions qu'il cause, il soulage
-quelquefois le c&oelig;ur oppressé, et fait sortir de l'orage un
-éclair qui peut tout révéler; c'était une gêne réciproque, c'étaient
-de vaines tentatives pour échapper aux circonstances
-qui les accablaient tous les deux, et leur inspiraient un peu
-de mécontentement l'un de l'autre. Peut-on souffrir, en effet,
-sans en accuser ce qu'on aime? Ne suffirait-il pas d'un regard,
-d'un accent, pour tout effacer? mais ce regard, cet accent,
-ne vient pas quand il est attendu, ne vient pas quand il
-est nécessaire. Rien n'est motivé dans l'amour; il semble que
-ce soit une puissance divine qui pense et sent en nous, sans
-que nous puissions influer sur elle.</p>
-
-<p>Une maladie contagieuse, comme on n'en avait pas vu depuis
-longtemps, se développa tout à coup dans Rome; une
-jeune femme en fut atteinte, et ses amis et sa famille, qui
-n'avaient pas voulu la quitter, périrent avec elle; la maison
-voisine de la sienne éprouva le même sort. L'on voyait passer
-à chaque heure, dans les rues de Rome, cette confrérie vêtue
-de blanc, et le visage voilé, qui accompagne les morts à l'église:
-on dirait que ce sont des ombres qui portent les morts.
-Ceux-ci sont placés, à visage découvert, sur une espèce de
-brancard; on jette seulement sur leurs pieds un satin jaune
-ou rose, et les enfants s'amusent souvent à jouer avec les
-mains glacées de celui qui n'est plus. Ce spectacle, terrible
-et familier tout à la fois, est accompagné du murmure sombre
-et monotone de quelques psaumes; c'est une musique
-sans modulation, où l'accent de l'âme humaine ne se fait déjà
-plus sentir.</p>
-
-<p>Un soir que lord Nelvil et Corinne étaient seuls ensemble,
-et que lord Nelvil souffrait beaucoup du sentiment douloureux
-et contraint qu'il apercevait dans Corinne, il entendit
-sous ses fenêtres ces sons lents et prolongés qui annonçaient
-une cérémonie funèbre; il écouta quelque temps en silence,
-puis il dit à Corinne: «Peut-être demain serai-je atteint
-aussi par cette maladie, contre laquelle il n'y a point de défense;
-et vous regretterez de n'avoir pas dit quelques paroles
-sensibles à votre ami un jour qui pouvait être le dernier de
-sa vie. Corinne, la mort nous menace de près tous les deux;
-n'est-ce donc pas assez des maux de la nature? faut-il encore
-nous déchirer le c&oelig;ur mutuellement?» A l'instant, Corinne
-fut frappée par l'idée du danger que courait Oswald au
-milieu de la contagion; elle le supplia de quitter Rome. Il s'y
-refusa de la manière la plus absolue. Alors elle lui proposa
-d'aller ensemble à Venise; il y consentit avec bonheur; car
-c'était pour Corinne qu'il tremblait, en voyant la contagion
-prendre chaque jour de nouvelles forces.</p>
-
-<p>Leur départ fut fixé au surlendemain; mais, le matin de ce
-jour, lord Nelvil n'ayant pas vu Corinne la veille, parce qu'un
-Anglais de ses amis, qui quittait Rome, l'avait retenu, elle
-lui écrivit qu'une affaire indispensable et subite l'obligeait de
-partir pour Florence, et qu'elle irait le rejoindre dans quinze
-jours à Venise; elle le priait de passer par Ancône, ville pour
-laquelle elle lui donnait une commission qui semblait importante;
-le style de la lettre était d'ailleurs sensible et calme;
-et, depuis Naples, Oswald n'avait pas trouvé le langage de
-Corinne aussi tendre et aussi serein. Il crut donc à ce que
-cette lettre contenait, et se disposait à partir, lorsqu'il lui vint le
-désir de voir encore la maison de Corinne avant de quitter
-Rome. Il y va, la trouve fermée, frappe à la porte; la vieille
-femme qui la gardait lui dit que tous les gens de sa maîtresse
-sont partis avec elle, et ne répond pas un mot de plus à toutes
-ses questions. Il passe chez le prince Castel-Forte, qui ne savait
-rien de Corinne, et s'étonnait extrêmement qu'elle fût
-partie sans lui rien faire dire; enfin, l'inquiétude s'empara de
-lord Nelvil, et il imagina d'aller à Tivoli, pour voir l'homme
-d'affaires de Corinne, qui était établi là, et devait avoir reçu
-quelque ordre de sa part.</p>
-
-<p>Il monte à cheval, et, avec une promptitude extraordinaire
-qui venait de son agitation, il arrive à la maison de Corinne;
-toutes les portes en étaient ouvertes, il entre, parcourt quelques
-chambres sans trouver personne, pénètre enfin jusqu'à
-celle de Corinne; à travers l'obscurité qui y régnait, il la voit
-étendue sur son lit, et Thérésine seulement à côté d'elle. Il
-jette un cri en la reconnaissant; ce cri rappelle Corinne à
-elle-même; elle l'aperçoit, et, se soulevant, elle lui dit:
-«N'approchez pas, je vous le défends; je meurs si vous approchez
-de moi!» Une terreur sombre saisit Oswald; il pensa
-que son amie l'accusait de quelque crime caché qu'elle croyait
-avoir tout à coup découvert; il s'imagina qu'il en était haï,
-méprisé; et, tombant à genoux, il exprima cette crainte avec
-un désespoir et un abattement qui suggérèrent tout à coup à
-Corinne l'idée de profiter de son erreur, et elle lui commanda
-de s'éloigner d'elle pour jamais, comme s'il eût été coupable.</p>
-
-<p>Interdit, offensé, il allait sortir, il allait la quitter, lorsque
-Thérésine s'écria: «Ah! milord, abandonnerez-vous donc
-ma bonne maîtresse? Elle a écarté tout le monde, et ne voulait
-pas même de mes soins, parce qu'elle a la maladie contagieuse!»
-A ces mots, qui éclairèrent à l'instant Oswald sur
-la touchante ruse de Corinne, il se jeta dans ses bras avec un
-transport, avec un attendrissement qu'aucun moment de sa
-vie ne lui avait encore fait éprouver. En vain Corinne le repoussait,
-en vain elle se livrait à toute son indignation contre
-Thérésine. Oswald fit signe impérieusement à Thérésine de
-s'éloigner; et, pressant alors Corinne contre son c&oelig;ur, la
-couvrant de ses larmes et de ses caresses: «A présent,
-s'écria-t-il, à présent tu ne mourras pas sans moi; et si le
-fatal poison coule dans tes veines, du moins, grâce au ciel, je
-l'ai respiré sur ton sein.&mdash;Cruel et cher Oswald, dit Corinne,
-à quel supplice tu me condamnes! mon Dieu! puisqu'il ne
-veut pas vivre sans moi, vous ne permettrez pas que cet ange
-de lumière périsse! non, vous ne le permettrez pas!» En
-achevant ces mots, les forces de Corinne l'abandonnèrent.
-Pendant huit jours elle fut dans le plus grand danger. Au milieu
-de son délire, elle répétait sans cesse: <i>Qu'on éloigne
-Oswald de moi! qu'il ne m'approche pas! qu'on lui cache où
-je suis!</i> Et quand elle revenait à elle, et qu'elle le reconnaissait,
-elle lui disait: «Oswald! Oswald! vous êtes là: dans
-la mort comme dans la vie, nous serons donc réunis!» Et
-lorsqu'elle le voyait pâle, un effroi mortel la saisissait, et elle
-appelait, dans son trouble, au secours de lord Nelvil, les médecins,
-qui lui avaient donné la preuve de dévouement très-rare
-de ne point la quitter.</p>
-
-<p>Oswald tenait sans cesse dans ses mains les mains brûlantes
-de Corinne; il finissait toujours la coupe dont elle avait
-bu la moitié; enfin, c'était avec une telle avidité qu'il cherchait
-à partager le péril de son amie, qu'elle-même avait renoncé
-à combattre ce dévouement passionné; et, laissant
-tomber sa tête sur le bras de lord Nelvil, elle se résignait à sa
-volonté. Deux êtres qui s'aiment assez pour sentir qu'ils
-n'existeraient pas l'un sans l'autre ne peuvent-ils pas arriver
-à cette noble et touchante intimité qui met tout en commun,
-même la mort? Heureusement lord Nelvil ne prit point la
-maladie qu'il avait si bien soignée. Corinne en guérit; mais
-un autre mal pénétra plus avant que jamais dans son c&oelig;ur.
-La générosité, l'amour, que son ami lui avait témoignés, redoublèrent
-encore l'attachement qu'elle ressentait pour lui.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Il fut donc convenu que, pour s'éloigner de l'air funeste de
-Rome, Corinne et lord Nelvil iraient à Venise ensemble. Ils
-étaient retombés dans leur silence habituel sur leurs projets
-futurs; mais ils se parlaient de leur sentiment avec plus de
-tendresse que jamais, et Corinne évitait aussi soigneusement
-que lord Nelvil le sujet de conversation qui troublait la délicieuse
-paix de leurs rapports mutuels. Un jour passé avec lui
-était une telle jouissance, il avait l'air de goûter avec tant de
-plaisir l'entretien de son amie, il suivait tous ses mouvements,
-il étudiait ses moindres désirs avec un intérêt si constant et
-si soutenu, qu'il semblait impossible qu'il pût exister autrement,
-et qu'il donnât tant de bonheur sans être lui-même
-heureux. Corinne puisait sa sécurité dans la félicité même
-qu'elle goûtait. On finit par croire, après quelques mois d'un
-tel état, qu'il est inséparable de l'existence, et que c'est ainsi
-que l'on vit. L'agitation de Corinne s'était donc calmée de
-nouveau, et de nouveau son imprévoyance était venue à son
-secours.</p>
-
-<p>Cependant, à la veille de quitter Rome, elle éprouvait un
-grand sentiment de mélancolie. Cette fois elle craignait et
-désirait que ce fût pour toujours. La nuit qui précédait le jour
-fixé pour son départ, comme elle ne pouvait dormir, elle entendit
-passer sous ses fenêtres une troupe de Romains et de
-Romaines qui se promenaient au clair de la lune en chantant.
-Elle ne put résister au désir de les suivre, et de parcourir
-ainsi encore une fois sa ville chérie; elle s'habilla, se fit suivre
-de loin par sa voiture et ses gens; et, se couvrant d'un voile
-pour n'être pas reconnue, rejoignit, à quelques pas de distance,
-cette troupe, qui s'était arrêtée sur le pont Saint-Ange,
-en face du mausolée d'Adrien. On eût dit qu'en cet endroit la
-musique exprimait la vanité des splendeurs de ce monde. On
-croyait voir dans les airs la grande ombre d'Adrien, étonnée
-de ne plus trouver sur la terre d'autres traces de sa puissance
-qu'un tombeau. La troupe continua sa marche toujours en
-chantant pendant le silence de la nuit, à cette heure où les
-heureux dorment. Cette musique si douce et si pure semblait
-se faire entendre pour consoler ceux qui souffraient Corinne
-la suivait, toujours entraînée par cet irrésistible charme de la
-mélodie, qui ne permet de sentir aucune fatigue, et fait marcher
-sur la terre avec des ailes.</p>
-
-<p>Les musiciens s'arrêtèrent devant la colonne Antonine et
-devant la colonne Trajane; ils saluèrent ensuite l'obélisque de
-Saint-Jean-de-Latran, et chantèrent en présence de chacun de
-ces édifices: le langage idéal de la musique s'accordait dignement
-avec l'expression idéale des monuments; l'enthousiasme
-régnait seul dans la ville pendant le sommeil de tous les intérêts
-vulgaires. Enfin la troupe des chanteurs s'éloigna, et
-laissa Corinne seule auprès du Colisée. Elle voulut entrer dans
-son enceinte pour y dire adieu à Rome antique. Ce n'est pas
-connaître l'impression du Colisée que de ne l'avoir vu que de
-jour; il y a dans le soleil d'Italie un éclat qui donne à tout un
-air de fête; mais la lune est l'astre des ruines. Quelquefois, à
-travers les ouvertures de l'amphithéâtre, qui semble s'élever
-jusqu'aux nues, une partie de la voûte du ciel paraît comme
-un rideau d'un bleu sombre placé derrière l'édifice. Les plantes
-qui s'attachent aux murs dégradés, et croissent dans les lieux
-solitaires, se revêtent des couleurs de la nuit; l'âme frissonne
-et s'attendrit tout à la fois en se trouvant seule avec la nature.</p>
-
-<p>L'un des côtés de l'édifice est beaucoup plus dégradé que
-l'autre; ainsi deux contemporains luttent inégalement contre
-le temps: il abat le plus faible, l'autre résiste encore, et
-tombe bientôt après. «Lieux solennels, s'écria Corinne, où
-dans ce moment nul être vivant n'existe avec moi, où ma
-voix seule répond à ma voix! comment les orages des passions
-ne sont-ils pas apaisés par ce calme de la nature, qui
-laisse si tranquillement passer les générations devant elle?
-L'univers n'a-t-il pas un autre but que l'homme, et toutes
-ces merveilles sont-elles là seulement pour se réfléchir dans
-notre âme? Oswald! Oswald! pourquoi donc vous aimer avec
-tant d'idolâtrie? pourquoi s'abandonner à ces sentiments d'un
-jour, en comparaison des espérances infinies qui nous unissent
-à la Divinité? mon Dieu! s'il est vrai, comme je le
-crois, qu'on vous admire d'autant plus qu'on est plus capable
-de réfléchir, faites-moi donc trouver dans la pensée un asile
-contre les tourments du c&oelig;ur. Ce noble ami, dont les regards
-si touchants ne peuvent s'effacer de mon souvenir, n'est-il
-pas un être passager comme moi! Mais il y a là, parmi ces
-étoiles, un amour éternel qui peut seul suffire à l'immensité
-de nos v&oelig;ux.» Corinne resta longtemps plongée dans
-ses rêveries; enfin elle s'achemina à sa demeure, à pas
-lents.</p>
-
-<p>Mais, avant de rentrer, elle voulut aller à Saint-Pierre pour
-y attendre le jour, monter sur la coupole, et dire adieu de
-cette hauteur à la ville de Rome. En s'approchant de Saint-Pierre,
-sa première pensée fut de se représenter cet édifice
-comme il serait quand, à son tour, il deviendrait une ruine,
-l'objet de l'admiration des siècles à venir. Elle s'imagina ces
-colonnes, à présent debout, à demi couchées sur la terre, ce
-portique brisé, cette voûte découverte; mais alors même
-l'obélisque des Égyptiens devait encore régner sur les ruines
-nouvelles: ce peuple a travaillé pour l'éternité terrestre. Enfin
-l'aurore parut, et, du sommet de Saint-Pierre, Corinne
-contempla Rome, jetée dans la campagne inculte comme une
-oasis dans les déserts de la Libye. La dévastation l'environne;
-mais cette multitude de clochers, de coupoles, d'obélisques,
-de colonnes qui la dominent, et sur lesquels cependant Saint-Pierre
-s'élève encore, donnent à son aspect une beauté toute
-merveilleuse. Cette ville possède un charme pour ainsi dire
-individuel. On l'aime comme un être animé; ses édifices, ses
-ruines sont des amis auxquels on dit adieu.</p>
-
-<p>Corinne adressa ses regrets au Colisée, au Panthéon, sa
-château Saint-Ange, à tous les lieux dont la vue avait tant de
-fois renouvelé les plaisirs de son imagination. «Adieu, terre
-des souvenirs, s'écria-t-elle; adieu, séjour où la vie ne dépend
-ni de la société ni des événements, où l'enthousiasme
-se ranime par les regards et par l'union intime de l'âme avec
-les objets extérieurs. Je pars, je vais suivre Oswald sans savoir
-seulement quel sort il me destine, lui que je préfère à
-l'indépendante destinée qui m'a fait passer des jours si heureux!
-Je reviendrai peut-être ici, mais le c&oelig;ur blessé, l'âme
-flétrie; et vous-mêmes, beaux-arts, antiques monuments,
-soleil que j'ai tant de fois invoqué dans les contrées nébuleuses
-où je me trouvais exilée, vous ne pourrez plus rien
-pour moi.»</p>
-
-<p>Corinne versa des larmes en prononçant ces adieux; mais
-elle ne pensa pas un instant à laisser Oswald partir seul. Les
-résolutions qui viennent du c&oelig;ur ont cela de particulier,
-qu'en les prenant on les juge, on les blâme souvent soi-même
-avec sévérité, sans cependant hésiter réellement à les prendre.
-Quand la passion se rend maîtresse d'un esprit supérieur, elle
-sépare entièrement le raisonnement de l'action, et, pour égarer
-l'une, elle n'a pas besoin de troubler l'autre.</p>
-
-<p>Les cheveux de Corinne et son voile, pittoresquement arrangés
-par le vent, donnaient à sa figure une expression tellement
-remarquable, qu'au sortir de l'église les gens du peuple
-qui la virent la suivirent jusqu'à sa voiture, et lui donnèrent
-les témoignages les plus vifs de leur enthousiasme. Corinne
-soupira de nouveau en quittant un peuple dont les impressions
-sont toujours si passionnées, et quelquefois si aimables.</p>
-
-<p>Mais ce n'était pas tout encore; il fallait que Corinne fût
-mise à l'épreuve des adieux et des regrets de ses amis. Ils
-inventèrent des fêtes pour la retenir encore quelques jours;
-ils composèrent des vers, pour lui répéter de mille manières
-qu'elle ne devait pas les quitter; et quand enfin elle partit, ils
-l'accompagnèrent tous à cheval jusqu'à vingt milles de Rome.
-Elle était profondément attendrie; Oswald baissait les yeux
-avec confusion; il se reprochait de la ravir à tant de jouissances,
-et cependant il savait que lui proposer de rester eût
-été plus cruel encore. Il se montrait personnel en éloignant
-ainsi Corinne de Rome, et néanmoins il ne l'était pas; car la
-crainte de l'affliger en partant seul agissait encore plus sur
-lui que le bonheur même qu'il goûtait avec elle. Il ne savait
-pas ce qu'il ferait, il ne voyait rien au delà de Venise. Il avait
-écrit en Écosse à l'un des amis de son père pour savoir si son
-régiment serait bientôt employé activement dans la guerre, et
-il attendait sa réponse. Quelquefois il formait le projet d'emmener
-Corinne avec lui en Angleterre, et il sentait aussitôt
-qu'il la perdait à jamais de réputation s'il la conduisait avec
-lui dans ce pays sans qu'elle fût sa femme; une autre fois, il
-voulait, pour adoucir l'amertume de la séparation, l'épouser
-secrètement avant de partir, et l'instant d'après il repoussait
-cette idée. «Y a-t-il des secrets pour les morts? se disait-il;
-et que gagnerais-je à faire un mystère d'une union qui n'est
-empêchée que par le culte d'un tombeau?» Enfin, il était
-bien malheureux. Son âme, qui manquait de force dans tout
-ce qui tenait au sentiment, était cruellement agitée par des
-affections contraires. Corinne s'en remettait à lui comme une
-victime résignée, elle s'exaltait à travers ses peines par les
-sacrifices mêmes qu'elle lui faisait, et par la généreuse imprudence
-de son c&oelig;ur; tandis qu'Oswald, responsable du sort
-d'un autre, prenait à chaque instant de nouveaux liens sans
-acquérir la possibilité de s'y abandonner, et ne pouvait jouir
-ni de son amour ni de sa conscience, puisqu'il ne sentait l'un
-et l'autre que par leurs combats.</p>
-
-<p>Au moment où tous les amis de Corinne prirent congé
-d'elle, ils recommandèrent avec instance son bonheur à lord
-Nelvil. Ils le félicitèrent d'être aimé par la femme la plus
-distinguée, et ce fut encore une peine pour Oswald que le
-reproche secret que semblaient contenir ces félicitations. Corinne
-le sentit, et abrégea ces témoignages d'amitié, tout
-aimables qu'ils étaient. Cependant, quand ses amis, qui se
-retournaient de distance en distance pour le saluer encore,
-furent disparus à ses yeux, elle dit à lord Nelvil seulement
-ces mots: «Oswald, je n'ai plus d'autre ami que vous.» Oh!
-comme dans ce moment il se sentit le besoin de lui jurer
-qu'il serait son époux! Il fut près de le faire; mais quand on
-a souffert longtemps, une invincible défiance empêche de se
-livrer à ses premiers mouvements, et tous les partis irrévocables
-font trembler, alors même que le c&oelig;ur les appelle. Corinne
-crut entrevoir ce qui se passait dans l'âme d'Oswald;
-et, par un sentiment de délicatesse, elle se hâta de diriger
-l'entretien sur la contrée qu'ils parcouraient ensemble.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE V</h3>
-
-<p>Ils voyageaient au commencement du mois de septembre;
-le temps était superbe dans la plaine; mais quand ils entrèrent
-dans les Apennins, ils éprouvèrent la sensation de l'hiver.
-Les hautes montagnes troublent souvent la température
-du climat, et l'on réunit rarement la douceur de l'air au plaisir
-causé par l'aspect pittoresque des monts élevés. Un soir
-que Corinne et lord Nelvil étaient tous deux dans leur voiture,
-il s'éleva soudain un ouragan terrible; une obscurité
-profonde les entourait, et les chevaux, qui sont si vifs dans
-ces contrées qu'il faut les atteler par surprise, les menaient
-avec une inconcevable rapidité; ils sentaient l'un et l'autre
-une douce émotion en étant ainsi entraînés ensemble. «Ah!
-s'écria lord Nelvil, si l'on nous conduisait loin de tout ce que
-je connais sur la terre, si l'on pouvait gravir les monts, s'élancer
-dans une autre vie, où nous retrouverions mon père,
-qui nous recevrait, qui nous bénirait! Le veux-tu, chère
-amie?» Et il la serrait contre son c&oelig;ur avec violence. Corinne
-n'était pas moins attendrie, et lui dit: «Fais ce que tu
-voudras de moi, enchaîne-moi comme une esclave à ta destinée;
-les esclaves autrefois n'avaient-elles pas des talents
-qui charmaient la vie de leurs maîtres? Eh bien, je serai de
-même pour toi; tu respecteras, Oswald, celle qui se dévoue
-ainsi à ton sort, et tu ne voudras pas que, condamnée par le
-monde, elle rougisse jamais à tes yeux.&mdash;Je le dois, s'écria
-lord Nelvil, je le veux, il faut tout obtenir ou tout sacrifier:
-il faut que je sois ton époux, ou que je meure d'amour à tes
-pieds, en étouffant les transports que tu m'inspires. Mais, je
-l'espère, oui, je pourrai m'unir à toi publiquement, me glorifier
-de ta tendresse. Ah! je t'en conjure, dis-le-moi, n'ai-je
-pas perdu dans ton affection par les combats qui me déchirent?
-Te crois-tu moins aimée?» Et en disant cela, son
-accent était si passionné, qu'il rendit un moment à Corinne
-toute sa confiance. Le sentiment le plus pur et le plus doux
-les animait tous les deux.</p>
-
-<p>Cependant les chevaux s'arrêtèrent; lord Nelvil descendit
-le premier; il sentit le vent froid qui soufflait avec âpreté, et
-dont il ne s'apercevait pas dans la voiture. Il pouvait se
-croire arrivé sur les côtes de l'Angleterre; l'air glacé qu'il
-respirait ne s'accordait plus avec la belle Italie; cet air ne
-conseillait pas, comme celui du Midi, l'oubli de tout, hors
-l'amour. Oswald rentra bientôt dans ses réflexions douloureuses;
-et Corinne, qui connaissait l'inquiète mobilité de son
-imagination, ne le devina que trop facilement.</p>
-
-<p>Le lendemain, ils arrivèrent à Notre-Dame-de-Lorette, qui
-est placée sur le haut de la montagne, et d'où l'on découvre
-la mer Adriatique. Pendant que lord Nelvil allait donner
-quelques ordres pour le voyage, Corinne se rendit à l'église,
-où l'image de la Vierge est renfermée, au milieu du ch&oelig;ur,
-dans une petite chapelle carrée revêtue de bas-reliefs assez
-remarquables. Le pavé de marbre qui environne ce sanctuaire
-est creusé par les pèlerins qui en ont fait le tour à
-genoux. Corinne fut attendrie en contemplant ces traces de
-la prière, et, se jetant à genoux aussi sur ce même pavé qui
-avait été pressé par un si grand nombre de malheureux, elle
-implora l'image de la bonté, le symbole de la sensibilité céleste.
-Oswald trouva Corinne prosternée devant ce temple,
-et baignée de pleurs. Il ne pouvait comprendre comment une
-personne d'un esprit si supérieur suivait ainsi les pratiques
-populaires. Elle aperçut ce qu'il pensait par ses regards, et
-lui dit: «Cher Oswald, n'arrive-t-il pas souvent que l'on
-n'ose élever ses v&oelig;ux jusqu'à l'Être suprême? Comment lui
-confier toutes les peines du c&oelig;ur? N'est-il donc pas doux
-alors de pouvoir considérer une femme comme l'intercesseur
-des faibles humains? Elle a souffert sur cette terre, puisqu'elle
-y a vécu; je l'implorais pour vous avec moins de
-rougeur; la prière directe m'eût semblé trop imposante.&mdash;Je
-ne la fais pas non plus toujours, cette prière directe, répondit
-Oswald; j'ai aussi mon intercesseur: l'ange gardien
-des enfants, c'est leur père; et depuis que le mien est dans
-le ciel, j'ai souvent éprouvé dans ma vie des secours extraordinaires,
-des moments de calme sans cause, des consolations
-inattendues; c'est aussi dans cette protection miraculeuse
-que j'espère pour sortir de ma perplexité.&mdash;Je vous comprends,
-dit Corinne; il n'y a personne, je crois, qui n'ait au
-fond de son âme une idée singulière et mystérieuse sur sa
-propre destinée. Un événement qu'on a toujours redouté,
-sans qu'il fût vraisemblable, et qui pourtant arrive; la punition
-d'une faute, quoiqu'il soit impossible de saisir les rapports
-qui lient nos malheurs avec elle, frappent souvent l'imagination.
-Depuis mon enfance, j'ai toujours craint de demeurer
-en Angleterre; eh bien, le regret de ne pouvoir y vivre sera
-peut-être la cause de mon désespoir; et je sens qu'à cet
-égard il y a quelque chose d'invincible dans mon sort, un
-obstacle contre lequel je lutte et me brise en vain. Chacun
-conçoit sa vie intérieurement tout autre qu'elle ne paraît. On
-croit confusément à une puissance surnaturelle qui agit à
-notre insu, et se cache sous la forme de circonstances extérieures,
-tandis qu'elle seule est l'unique cause de tout. Cher
-ami, les âmes capables de réflexion se plongent sans cesse
-dans l'abîme d'elles-mêmes, et n'en trouvent jamais la fin!»
-Oswald, lorsqu'il entendait parler ainsi Corinne, s'étonnait
-toujours de ce qu'elle pouvait tout à la fois éprouver des sentiments
-si passionnés, et planer, en les jugeant, sur ses propres
-impressions. «Non, se disait-il souvent, non, aucune
-autre société sur la terre ne peut suffire à celui qui goûta
-l'entretien d'une telle femme.»</p>
-
-<p>Ils arrivèrent de nuit à Ancône, parce que lord Nelvil craignait
-d'y être reconnu. Malgré ses précautions, il le fut, et
-le lendemain matin tous les habitants entourèrent la maison
-où il était. Corinne fut éveillée par les cris de <i>vive lord Nelvil!
-vive notre bienfaiteur!</i> qui retentissaient sous ses fenêtres;
-elle tressaillit à ces mots, se leva précipitamment, et alla se
-mêler à la foule, pour entendre louer celui qu'elle aimait.
-Lord Nelvil, averti que le peuple le demandait avec véhémence,
-fut enfin obligé de paraître; il croyait que Corinne
-dormait encore, et qu'elle devait ignorer ce qui se passait.
-Quel fut son étonnement de la trouver au milieu de la
-place, déjà connue, déjà chérie par toute cette multitude reconnaissante,
-qui la suppliait de lui servir d'interprète! L'imagination
-de Corinne se plaisait un peu dans toutes les circonstances
-extraordinaires; et cette imagination était son
-charme, et quelquefois son défaut. Elle remercia lord Nelvil
-au nom du peuple, et le fit avec tant de grâce et de noblesse,
-que tous les habitants d'Ancône en étaient ravis; elle disait:
-<i>Nous</i>, en parlant d'eux: <i>Vous nous avez sauvés, nous vous devons
-la vie.</i> Et quand elle s'avança pour offrir, en leur nom,
-à lord Nelvil, la couronne de chêne et de laurier qu'ils avaient
-tressée pour lui, une émotion indéfinissable la saisit; elle se
-sentit intimidée en s'approchant d'Oswald. A ce moment,
-tout le peuple, qui en Italie est si mobile et si enthousiaste,
-se prosterna devant lui, et Corinne, involontairement, plia
-le genou en lui présentant la couronne. Lord Nelvil, à
-cette vue, fut tellement troublé, que, ne pouvant supporter
-plus longtemps cette scène publique et l'hommage que lui
-rendait celle qu'il adorait, il l'entraîna loin de la foule avec lui.</p>
-
-<p>En partant, Corinne, baignée de larmes, remercia tous les
-bons habitants d'Ancône, qui les accompagnaient de leurs
-bénédictions, tandis qu'Oswald se cachait dans le fond de la
-voiture, et répétait sans cesse: «Corinne à mes genoux! Corinne,
-sur les traces de laquelle je voudrais me prosterner!
-Ai-je mérité cet outrage? Me croyez-vous l'indigne orgueil&hellip;&mdash;Non
-sans doute, interrompit Corinne; mais j'ai été saisie
-tout à coup par ce sentiment de respect qu'une femme éprouve
-toujours pour l'homme qu'elle aime. Les hommages extérieurs
-sont dirigés vers nous; mais, dans la vérité, dans la
-nature, c'est la femme qui révère profondément celui qu'elle
-a choisi pour son défenseur.&mdash;Oui, je le serai, ton défenseur,
-jusqu'au dernier jour de ma vie, s'écria lord Nelvil, le
-ciel m'en est témoin! tant d'âme et tant de génie ne se seront
-pas en vain réfugiés à l'abri de mon amour.&mdash;Hélas! répondit
-Corinne, je n'ai besoin de rien que de cet amour; et
-quelle promesse pourrait m'en répondre? N'importe, je sens
-que tu m'aimes à présent plus que jamais; ne troublons pas
-ce retour.&mdash;Ce retour! interrompit Oswald.&mdash;Oui, je ne
-rétracte point cette expression, dit Corinne; mais ne l'expliquons
-pas,» continua-t-elle en faisant signe doucement à lord
-Nelvil de se taire.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VI</h3>
-
-<p>Ils suivirent pendant deux jours les rivages de la mer
-Adriatique; mais cette mer ne produit point, du côté de la
-Romagne, l'effet de l'Océan, ni même de la Méditerranée; le
-chemin borde ses flots, et il y a du gazon sur ses rives: ce
-n'est pas ainsi qu'on se représente le redoutable empire des
-tempêtes. A Rimini et à Césène, on quitte la terre classique
-des événements de l'histoire romaine; et le dernier souvenir
-qui s'offre à la pensée, c'est le Rubicon traversé par César,
-lorsqu'il résolut de se rendre maître de Rome. Par un rapprochement
-singulier, non loin de ce Rubicon, on voit aujourd'hui
-la république de Saint-Marin, comme si ce dernier
-faible vestige de la liberté devait subsister à côté des lieux
-où la république du monde a été détruite. Depuis Ancône, on
-s'avance par degrés vers une contrée qui présente un aspect
-tout différent de celui de l'État ecclésiastique. Le Bolonais,
-la Lombardie, les environs de Ferrare et de Rovigo, sont remarquables
-par la beauté et la culture; ce n'est plus cette
-dévastation poétique qui annonçait l'approche de Rome et
-les événements terribles qui s'y sont passés. On quitte alors</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les pins, deuil de l'été, parure des hivers<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">les cyprès conifères<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, images des obélisques, les montagnes
-et la mer. La nature, comme le voyageur, dit adieu par degrés
-aux rayons du Midi; d'abord les orangers ne croissent
-plus en plein air, ils sont remplacés par les oliviers, dont la
-verdure pâle et légère semble convenir aux bosquets qu'habitent
-les ombres dans l'Élysée; et, quelques lieues plus loin,
-les oliviers eux-mêmes disparaissent.</p>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Vers de M. de Sabran.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">. . . . . . . et coniferi cupressi.</i></div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Virgile.</span></div></div>
-<p>En entrant dans le Bolonais, on voit une plaine riante où
-les vignes, en forme de guirlandes, unissent les ormeaux
-entre eux; toute la campagne a l'air paré comme un jour de
-fête. Corinne se sentit émue par le contraste de sa disposition
-intérieure et de l'éclat resplendissant de la contrée qui frappait
-ses regards. «Ah! dit-elle à lord Nelvil en soupirant, la
-nature devrait-elle offrir ainsi tant d'images de bonheur aux
-amis qui peut-être vont se séparer!&mdash;Non, ils ne se sépareront
-pas, dit Oswald; chaque jour j'en ai moins la force.
-Votre inaltérable douceur joint encore le charme de l'habitude
-à la passion que vous inspirez. On est heureux avec vous,
-comme si vous n'étiez pas le génie le plus admirable, ou plutôt
-parce que vous l'êtes; car la supériorité véritable donne
-une parfaite bonté: on est content de soi, de la nature, des
-autres; quel sentiment amer pourrait-on éprouver?»</p>
-
-<p>Ils arrivèrent ensemble à Ferrare, l'une des villes d'Italie
-les plus tristes; car elle est à la fois vaste et déserte; le peu
-d'habitants qu'on y trouve de loin en loin, dans les rues,
-marchent lentement, comme s'ils étaient assurés d'avoir du
-temps pour tout. On ne peut concevoir comment c'est dans
-ces mêmes lieux que la cour la plus brillante a existé, celle
-qui fut chantée par l'Arioste et le Tasse: on y montre encore
-des manuscrits de leurs propres mains et de celle de l'auteur
-du <i lang="it" xml:lang="it">Pastor fido</i>.</p>
-
-<p>L'Arioste sut exister paisiblement au milieu d'une cour;
-mais l'on voit encore à Ferrare la maison où l'on osa renfermer
-le Tasse comme fou; et l'on ne peut lire sans attendrissement
-la foule de lettres où cet infortuné demande la mort
-qu'il a depuis si longtemps obtenue. Le Tasse avait cette organisation
-particulière du talent qui le rend si redoutable à
-ceux qui le possèdent: son imagination se retournait contre
-lui-même; il ne connaissait si bien tous les secrets de l'âme,
-il n'avait tant de pensées, que parce qu'il éprouvait beaucoup
-de peines. <i>Celui qui n'a pas souffert</i>, dit un prophète, <i>que
-sait-il?</i></p>
-
-<p>Corinne, à quelques égards, avait une manière d'être semblable:
-son esprit était plus gai, ses impressions plus variées,
-mais son imagination avait de même besoin d'être extrêmement
-ménagée; car, loin de la distraire de ses chagrins, elle
-en accroissait la puissance. Lord Nelvil se trompait en
-croyant, comme il le faisait souvent, que les facultés brillantes
-de Corinne pouvaient lui donner des moyens de bonheur
-indépendants de ses affections. Quand une personne de
-génie est douée d'une sensibilité véritable, ses chagrins se
-multiplient par ses facultés mêmes: elle fait des découvertes
-dans sa propre peine comme dans le reste de la nature; et,
-le malheur du c&oelig;ur étant inépuisable, plus on a d'idées,
-mieux on le sent.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VII</h3>
-
-<p>On s'embarque sur la Brenta pour arriver à Venise, et des
-deux côtés du canal on voit les palais des Vénitiens, grands
-et un peu délabrés, comme la magnificence italienne. Ils sont
-ornés d'une manière bizarre, et qui ne rappelle en rien le
-goût antique. L'architecture vénitienne se ressent du commerce
-avec l'Orient; c'est un mélange de moresque et de gothique
-qui attire la curiosité sans plaire à l'imagination. Le
-peuplier, cet arbre régulier comme l'architecture, borde le
-canal presque partout. Le ciel est d'un bleu vif qui contraste
-avec le vert éclatant de la campagne; ce vert est entretenu
-par l'abondance excessive des eaux: le ciel et la terre sont
-ainsi de deux couleurs si fortement tranchées, que cette nature
-elle-même a l'air d'être arrangée avec une sorte d'apprêt,
-et l'on n'y trouve point le vague mystérieux qui fait aimer le
-midi de l'Italie. L'aspect de Venise est plus étonnant
-qu'agréable; on croit d'abord voir une ville submergée, et la
-réflexion est nécessaire pour admirer le génie des mortels
-qui ont conquis cette demeure sur les eaux. Naples est bâtie
-en amphithéâtre au bord de la mer, mais Venise étant sur un
-terrain tout à fait plat, les clochers ressemblent au mât d'un
-vaisseau qui resterait immobile au milieu des ondes. Un sentiment
-de tristesse s'empare de l'imagination en entrant dans
-Venise. On prend congé de la végétation; on ne voit pas
-même une mouche dans ce séjour; tous les animaux en sont
-bannis; et l'homme seul est là pour lutter contre la mer.</p>
-
-<p>Le silence est profond dans cette ville, dont les rues sont
-des canaux, et le bruit des rames est l'unique interruption à
-ce silence. Ce n'est pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas
-un arbre; ce n'est pas la ville, puisqu'on n'y entend pas le
-moindre mouvement; ce n'est pas même un vaisseau, puisqu'on
-n'avance pas: c'est une demeure dont l'orage fait une
-prison; car il y a des moments où l'on ne peut sortir ni de la
-ville, ni de chez soi. On trouve des hommes du peuple à Venise
-qui n'ont jamais été d'un quartier à l'autre, qui n'ont
-pas vu la place Saint-Marc, et pour qui la vue d'un cheval ou
-d'un arbre serait une véritable merveille. Ces gondoles noires
-qui glissent sur les canaux ressemblent à des cercueils ou à
-des berceaux, à la dernière et à la première demeure de
-l'homme. Le soir on ne voit passer que le reflet des lanternes
-qui éclairent les gondoles; car, alors, leur couleur noire empêche
-de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui
-glissent sur l'eau, guidées par une petite étoile. Dans ce séjour
-tout est mystère, le gouvernement, les coutumes et
-l'amour. Sans doute il y a beaucoup de jouissances pour le
-c&oelig;ur et la raison quand on parvient à pénétrer dans tous ces
-secrets; mais les étrangers doivent trouver l'impression du
-premier moment singulièrement triste.</p>
-
-<p>Corinne, qui croyait aux pressentiments, et dont l'imagination
-ébranlée faisait de tout des présages, dit à lord Nelvil:
-«D'où vient la mélancolie profonde dont je me sens saisie en
-entrant dans cette ville? n'est-ce pas une preuve qu'il m'y
-arrivera quelque grand malheur?» Comme elle prononçait
-ces mots, elle entendit partir trois coups de canon d'une des
-îles de la lagune. Corinne tressaillit à ce bruit, et demanda à
-ses gondoliers quelle en était la cause. <i>C'est une religieuse
-qui prend le voile</i>, répondirent-ils, <i>dans un de ces couvents
-au milieu de la mer. L'usage est chez nous qu'à l'instant
-où les femmes prononcent les v&oelig;ux religieux, elles jettent
-derrière elles un bouquet de fleurs qu'elles portaient pendant
-la cérémonie. C'est le signe du renoncement au monde;
-et les coups de canon que vous venez d'entendre annonçaient ce
-moment comme nous sommes entrés dans Venise.</i> Ces paroles
-firent frissonner Corinne. Oswald sentit ses mains froides
-dans les siennes, et une pâleur mortelle couvrait son visage.
-«Chère amie, lui dit-il, comment recevez-vous une si vive
-impression du hasard le plus simple?&mdash;Non, dit Corinne,
-cela n'est pas simple; croyez-moi, les fleurs de la vie sont
-pour toujours jetées derrière moi.&mdash;Quand je t'aime plus que
-jamais, interrompit Oswald, quand toute mon âme est à toi&hellip;&mdash;Ces
-foudres de la guerre, continua Corinne, dont le bruit
-annonce ailleurs ou la victoire ou la mort, sont ici consacrées
-à célébrer l'obscur sacrifice d'une jeune fille. C'est un innocent
-emploi de ces armes terribles qui bouleversent le monde.
-C'est un avis solennel qu'une femme résignée donne aux
-femmes qui luttent encore contre le destin.»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VIII</h3>
-
-<p>La puissance du gouvernement de Venise, pendant les dernières
-années de son existence, consistait presque en entier
-dans l'empire de l'habitude et de l'imagination. Il avait été
-terrible, il était devenu très-doux; il avait été courageux, il
-était devenu timide. La haine contre lui s'est facilement réveillée
-parce qu'il avait été redoutable; on l'a facilement renversé,
-parce qu'il ne l'était plus. C'était une aristocratie qui
-cherchait beaucoup la faveur populaire, mais qui la cherchait
-à la manière du despotisme, en amusant le peuple, mais non
-en l'éclairant. Cependant c'est un état assez agréable pour un
-peuple que d'être amusé, surtout dans les pays où les goûts
-de l'imagination sont développés par le climat et les beaux-arts
-jusque dans la dernière classe de la société. On ne donnait
-point au peuple les grossiers plaisirs qui l'abrutissent,
-mais de la musique, des tableaux, des improvisateurs, des
-fêtes; et le gouvernement soignait là ses sujets, comme un
-sultan son sérail. Il leur demandait seulement, comme à des
-femmes, de ne point se mêler de politique, de ne point juger
-l'autorité; mais, à ce prix, il leur promettait beaucoup d'amusement,
-et même assez d'éclat; car les dépouilles de Constantinople
-qui enrichissent les églises, les étendards de
-Chypre et de Candie qui flottent sur la place publique, les
-chevaux de Corinthe, réjouissent les regards du peuple, et le
-lion ailé de Saint-Marc lui paraît l'emblème de sa gloire.</p>
-
-<p>Le système du gouvernement interdisant à ses sujets l'occupation
-des affaires politiques, et la situation de la ville
-rendant impossibles l'agriculture, la promenade et la chasse,
-il ne restait aux Vénitiens d'autre intérêt que l'amusement:
-aussi cette ville était-elle une ville de plaisirs. Le dialecte
-vénitien est doux et léger comme un souffle agréable: on ne
-conçoit pas comment ceux qui ont résisté à la ligue de Cambrai
-parlaient une langue si flexible. Ce dialecte est charmant,
-quand on le consacre à la grâce ou à la plaisanterie;
-mais quand on s'en sert pour des objets plus graves, quand
-on entend des vers sur la mort, avec ces sons si délicats et
-presque enfantins, on croirait que cet événement, ainsi
-chanté, n'est qu'une fiction poétique.</p>
-
-<p>Les hommes, en général, ont plus d'esprit encore à Venise
-que dans le reste de l'Italie, parce que le gouvernement, tel
-qu'il était, leur a plus souvent offert des occasions de penser;
-mais leur imagination n'est pas naturellement aussi ardente
-que dans le midi de l'Italie; et la plupart des femmes, quoique
-très-aimables, ont pris, par l'habitude de vivre dans le
-monde, un langage de <i>sentimentalité</i> qui, ne gênant en rien la
-liberté des m&oelig;urs, ne fait que mettre de l'affectation dans la
-galanterie. Le grand mérite des Italiennes, à travers tous leurs
-torts, c'est de n'avoir aucune vanité: ce mérite est un peu
-perdu à Venise, où il y a plus de société que dans aucune
-autre ville d'Italie; car la vanité se développe surtout par la
-société. On y est applaudi si vite et si souvent, que tous les
-calculs y sont instantanés, et que, pour le succès, <i>l'on n'y
-fait pas de crédit au temps</i> d'une minute. Néanmoins on trouvait
-encore à Venise beaucoup de traces de l'originalité et de la
-facilité des manières italiennes. Les plus grandes dames recevaient
-toutes leurs visites dans les cafés de la place Saint-Marc,
-et cette confusion bizarre empêchait que les salons ne
-devinssent trop sérieusement une arène pour les prétentions
-de l'amour-propre.</p>
-
-<p>Il restait aussi quelques traces des m&oelig;urs populaires et
-des usages antiques. Or ces usages supposent toujours du
-respect pour les ancêtres, et une certaine jeunesse de c&oelig;ur
-qui ne se lasse point du passé ni de l'attendrissement qu'il
-cause; l'aspect de la ville est d'ailleurs à lui seul singulièrement
-propre à réveiller une foule de souvenirs et d'idées. La
-place de Saint-Marc, tout environnée de tentes bleues, sous
-lesquelles se reposent une foule de Turcs, de Grecs et d'Arméniens,
-est terminée à l'extrémité par l'église, dont l'extérieur
-ressemble plutôt à une mosquée qu'à un temple chrétien: ce
-lieu donne une idée de la vie indolente des Orientaux, qui
-passent leurs jours dans les cafés à boire du sorbet et à fumer
-des parfums; on voit quelquefois à Venise des Turcs et des
-Arméniens passer nonchalamment couchés dans des barques
-découvertes, et des pots de fleurs à leurs pieds.</p>
-
-<p>Les hommes et les femmes de la première qualité ne sortaient
-jamais que revêtus d'un domino noir; souvent aussi des gondoles
-toujours noires, car le système de l'égalité porte à Venise
-principalement sur les objets extérieurs, sont conduites par
-des bateliers vêtus de blanc, avec des ceintures roses: ce
-contraste a quelque chose de frappant: on dirait que l'habit
-de fête est abandonné au peuple, tandis que les grands de
-l'État sont toujours voués au deuil. Dans la plupart des villes
-européennes, il faut que l'imagination des écrivains écarte
-soigneusement ce qui se passe tous les jours, parce que nos
-usages, et même notre luxe, ne sont pas poétiques. Mais à
-Venise rien n'est vulgaire en ce genre; les canaux et les
-barques font un tableau pittoresque des plus simples événements
-de la vie.</p>
-
-<p>Sur le quai des Esclavons, l'on rencontre habituellement des
-marionnettes, des charlatans et des conteurs, qui s'adressent
-de toutes les manières à l'imagination du peuple; les conteurs
-surtout sont dignes d'attention; ce sont ordinairement des
-épisodes du Tasse et de l'Arioste qu'ils récitent en prose, à la
-grande admiration de ceux qui les écoutent. Les auditeurs,
-assis en rond autour de celui qui parle, sont pour la plupart,
-à demi vêtus, immobiles par excès d'attention; on leur apporte
-de temps en temps des verres d'eau, qu'ils paient comme du
-vin ailleurs; et ce simple rafraîchissement est tout ce qu'il
-faut à ce peuple pendant des heures entières, tant son esprit
-est occupé. Le conteur fait des gestes les plus animés du
-monde; sa voix est haute, il se fâche, il se passionne; et
-cependant on voit qu'il est, au fond, parfaitement tranquille,
-et l'on pourrait lui dire, comme Sapho à la bacchante qui
-s'agitait de sang-froid: <i>Bacchante, qui n'es pas ivre, que me
-veux-tu?</i> Néanmoins la pantomime animée des habitants du
-Midi ne donne pas l'idée de l'affectation: c'est une habitude
-singulière qui leur a été transmise par les Romains, aussi
-grands gesticulateurs; elle tient à leur disposition vive, brillante
-et poétique.</p>
-
-<p>L'imagination d'un peuple captivé par les plaisirs était facilement
-effrayée par le prestige de puissance dont le gouvernement
-vénitien était environné. L'on ne voyait jamais un
-soldat à Venise; on courait au spectacle quand par hasard,
-dans les comédies, on en faisait paraître un avec un tambour;
-mais il suffisait que le sbire de l'inquisition d'État, portant
-un ducat sur son bonnet, se montrât, pour faire rentrer dans
-l'ordre trente mille hommes rassemblés un jour de fête publique.
-Ce serait une belle chose si ce simple pouvoir venait
-du respect pour la loi; mais il était fortifié par la terreur des
-mesures secrètes qu'employait le gouvernement pour maintenir
-le repos dans l'État. Les prisons (chose unique) étaient
-dans le palais même du doge; il y en avait au-dessous de
-son appartement; <i>la Bouche du Lion</i>, où toutes les dénonciations
-étaient jetées, se trouve aussi dans le palais dont le chef
-du gouvernement faisait sa demeure: la salle où se tenaient
-les inquisiteurs d'État était tendue de noir, et le jour n'y venait
-que d'en haut; le jugement ressemblait d'avance à la
-condamnation; <i>le Pont des Soupirs</i>, c'est ainsi qu'on l'appelait,
-conduisait du palais du doge à la prison des criminels
-d'État. En passant sur le canal qui bordait ces prisons, on
-entendait crier: <i>Justice! secours!</i> et ces voix gémissantes et
-confuses ne pouvaient pas être reconnues. Enfin, quand un
-criminel d'État était condamné, une barque venait le prendre
-pendant la nuit; il sortait par une petite porte qui s'ouvrait
-sur le canal; on le conduisait à quelque distance de la ville,
-et on le noyait dans un endroit des lagunes où il était défendu
-de pêcher: horrible idée, qui perpétue le secret jusqu'après
-la mort, et ne laisse pas au malheureux l'espoir que ses restes
-du moins apprendront à ses amis qu'il a souffert et qu'il
-n'est plus!</p>
-
-<p>A l'époque où Corinne et lord Nelvil vinrent à Venise, il y
-avait près d'un siècle que de telles exécutions n'avaient plus
-lieu, mais le mystère qui frappe l'imagination existait encore;
-et bien que lord Nelvil fût plus loin que personne de se mêler
-en aucune manière des intérêts politiques d'un pays étranger,
-cependant il se sentait oppressé par cet arbitraire sans appel
-qui planait à Venise sur toutes les têtes.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IX</h3>
-
-<p>«Il ne faut pas, dit Corinne à lord Nelvil, que vous vous en
-teniez seulement aux impressions pénibles que ces moyens
-silencieux du pouvoir ont produites sur vous; il faut que vous
-observiez aussi les grandes qualités de ce sénat qui faisait de
-Venise une république pour les nobles, et leur inspirait autrefois
-cette énergie, cette grandeur aristocratique, fruit de
-la liberté, alors même qu'elle est concentrée dans le petit
-nombre. Vous les verrez, sévères les uns pour les autres,
-établir du moins dans leur sein les vertus et les droits qui
-devaient appartenir à tous; vous les verrez paternels pour
-leurs sujets, autant qu'on peut l'être quand on considère cette
-classe d'hommes uniquement sous le rapport de son bien-être
-physique. Enfin vous leur trouverez un grand orgueil pour
-leur patrie, pour cette patrie qui est leur propriété, mais
-qu'ils savent néanmoins faire aimer du peuple même, qui, à
-tant d'égards, en est exclu.»</p>
-
-<p>Corinne et Oswald allèrent voir ensemble la salle où le
-grand conseil se rassemblait alors: elle est entourée des portraits
-de tous les doges; mais, à la place du portrait de celui
-qui fut décapité comme traître à sa patrie, on a peint un rideau
-noir sur lequel on a écrit le jour de sa mort et le genre
-de son supplice. Les habits royaux et magnifiques dont les
-images des autres doges sont revêtues ajoutent à l'impression
-de ce terrible rideau noir. Il y a dans cette salle un tableau
-qui représente le jugement dernier, et un autre le moment où
-le plus puissant des empereurs, Frédéric Barberousse, s'humilia
-devant le sénat de Venise. C'est une belle idée que de
-réunir ainsi tout ce qui doit exalter la fierté d'un gouvernement
-sur la terre, et courber cette même fierté devant le
-ciel. Corinne et lord Nelvil allèrent voir l'arsenal. Il y a devant
-la porte de l'arsenal deux lions sculptés en Grèce, puis
-transportés du port d'Athènes, pour être les gardiens de la
-puissance vénitienne; immobiles gardiens qui ne défendent
-que ce qu'on respecte. L'arsenal est rempli des trophées de
-la marine; la fameuse cérémonie des noces du doge avec la
-mer Adriatique, toutes les institutions de Venise, enfin, attestaient
-leur reconnaissance pour la mer. Ils ont, à cet égard,
-quelques rapports avec les Anglais, et lord Nelvil sentit vivement
-l'intérêt que ces rapports devaient exciter en lui.</p>
-
-<p>Corinne le conduisit au sommet de la tour appelée le clocher
-Saint-Marc, qui est à quelques pas de l'église. C'est de
-là que l'on découvre toute la ville au milieu des flots, et la
-digue immense qui la défend de la mer. On aperçoit dans le
-lointain les côtes de l'Istrie et de la Dalmatie. «Du côté de ces
-nuages, dit Corinne, il y a la Grèce; cette idée ne suffit-elle
-pas pour émouvoir? Là sont encore des hommes d'une imagination
-vive, d'un caractère enthousiaste, avilis par leur sort,
-mais destinés peut-être ainsi que nous à ranimer une fois
-les cendres de leurs ancêtres. C'est toujours quelque chose
-qu'un pays qui a existé, les habitants y rougissent au moins
-de leur état actuel, mais, dans les contrées que l'histoire n'a
-jamais consacrées, l'homme ne soupçonne pas même qu'il y
-ait une autre destinée que la servile obscurité qui lui a été
-transmise par ses aïeux.</p>
-
-<p>«Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, continua Corinne,
-et qui fut autrefois habitée par un peuple si guerrier,
-conserve encore quelque chose de sauvage. Les Dalmates
-savent si peu ce qui s'est passé depuis quinze siècles, qu'ils
-appellent encore les Romains les <i>tout-puissants</i>. Il est vrai
-qu'ils montrent des connaissances plus modernes en vous
-nommant, vous autres Anglais, les <i>guerriers de la mer</i>, parce
-que vous avez souvent abordé dans leurs ports; mais ils
-ne savent rien du reste de la terre. Je me plairais à voir,
-continua Corinne, tous les pays où il y a dans les m&oelig;urs,
-dans les costumes, dans le langage, quelque chose d'original.
-Le monde civilisé est bien monotone, et l'on en connaît tout
-en peu de temps; j'ai déjà vécu assez pour cela.&mdash;Quand on
-vit près de vous, interrompit lord Nelvil, voit-on jamais le
-terme de ce qui fait penser et sentir?&mdash;Dieu veuille, répondit
-Corinne, que ce charme ne s'épuise pas!</p>
-
-<p>«Mais donnons encore, poursuivit-elle, un moment à cette
-Dalmatie; quand nous serons descendus de la hauteur où
-nous sommes, nous n'apercevrons même plus les lignes incertaines
-qui nous indiquent ce pays de loin aussi confusément
-qu'un souvenir dans la mémoire des hommes. Il y a des improvisateurs
-parmi les Dalmates, les sauvages en ont aussi;
-on en trouvait chez les anciens Grecs; il y en a presque toujours
-parmi les peuples qui ont de l'imagination et point de
-vanité sociale; mais l'esprit naturel se tourne en épigrammes
-plutôt qu'en poésie dans les pays où la crainte d'être l'objet
-de la moquerie fait que chacun se hâte de saisir cette arme
-le premier. Les peuples aussi qui sont restés plus près de la
-nature ont conservé pour elle un respect qui sert très-bien
-l'imagination. <i>Les cavernes sont sacrées</i>, disent les Dalmates;
-sans doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets
-de la terre. Leur poésie ressemble un peu à celle d'Ossian,
-bien qu'ils soient habitants du Midi; mais il n'y a que deux
-manières très-distinctes de sentir la nature: l'aimer comme
-les anciens, la perfectionner sous mille formes brillantes, ou
-se laisser aller, comme les bardes écossais, à l'effroi du
-mystère, à la mélancolie qu'inspirent l'incertain et l'inconnu.
-Depuis que je vous connais, Oswald, ce dernier genre me
-plaît. Autrefois j'avais assez d'espérance et de vivacité pour
-aimer les images riantes, et jouir de la nature sans craindre
-la destinée.&mdash;Ce serait donc moi, dit Oswald, moi qui aurais
-flétri cette belle imagination à laquelle j'ai dû les jouissances
-les plus enivrantes de ma vie.&mdash;Ce n'est pas vous qu'il faut
-en accuser, répondit Corinne, mais une passion profonde.
-Le talent a besoin d'une indépendance intérieure que
-l'amour véritable ne permet jamais.&mdash;Ah! s'il est ainsi,
-s'écria lord Nelvil, que ton génie se taise, et que ton c&oelig;ur
-soit tout à moi!» Il ne put prononcer ces paroles sans
-émotion, car elles promettaient dans sa pensée plus encore
-qu'il ne disait. Corinne le comprit, et n'osa répondre, de
-peur de rien déranger à la douce impression qu'elle éprouvait.</p>
-
-<p>Elle se sentait aimée; et comme elle était habituée à vivre
-dans un pays où les hommes sacrifient tout au sentiment,
-elle se rassurait facilement, et se persuadait que lord Nelvil
-ne pourrait pas se séparer d'elle; tout à la fois indolente et
-passionnée, elle s'imaginait qu'il suffisait de gagner des jours,
-et que le danger dont on ne parlait plus était passé. Corinne
-vivait enfin comme vivent la plupart des hommes lorsqu'ils
-sont menacés longtemps du même malheur; ils finissent par
-croire qu'il n'arrivera pas, seulement parce qu'il n'est pas
-encore arrivé.</p>
-
-<p>L'air de Venise, la vie qu'on y mène est singulièrement
-propre à bercer l'âme d'espérances: le tranquille balancement
-des barques porte à la rêverie et à la paresse. On entend
-quelquefois un gondolier qui, placé sur un pont de Rialto, se
-met à chanter une stance du Tasse, tandis qu'un autre gondolier
-lui répond par la stance suivante à l'autre extrémité
-du canal. La musique très-ancienne de ces stances ressemble
-au chant d'église, et de près on s'aperçoit de sa monotonie;
-mais en plein air, le soir, lorsque les sons se prolongent sur
-le canal comme les reflets du soleil couchant, et que les vers
-du Tasse prêtent aussi leurs beautés de sentiment à tout cet
-ensemble d'images et d'harmonie, il est impossible que ces
-chants n'inspirent pas une douce mélancolie. Oswald et Corinne
-se promenaient sur l'eau de longues heures, à côté l'un
-de l'autre; quelquefois ils disaient un mot; plus souvent, se
-tenant la main, ils se livraient en silence aux pensées vagues
-que font naître la nature et l'amour.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l16">LIVRE SEIZIÈME<br />
-LE DÉPART ET L'ABSENCE</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Dès que l'on sut l'arrivée de Corinne à Venise, chacun eut
-la plus grande curiosité de la voir. Quand elle se rendait
-dans un café de la place Saint-Marc, l'on se pressait en foule
-sous les galeries de cette place pour l'apercevoir un moment,
-et la société tout entière la recherchait avec l'empressement
-le plus vif. Elle aimait assez autrefois à produire cet effet
-brillant partout où elle se montrait, et elle avouait naturellement
-que l'admiration avait un grand charme pour elle. Le
-génie inspire le besoin de la gloire, et il n'est d'ailleurs aucun
-bien qui ne soit désiré par ceux à qui la nature a donné les
-moyens de l'obtenir. Néanmoins, dans sa situation actuelle,
-Corinne redoutait tout ce qui semblait en contraste avec les
-habitudes de la vie domestique, si chères à lord Nelvil.</p>
-
-<p>Corinne avait tort, pour son bonheur, de s'attacher à un
-homme qui devait contrarier son existence naturelle, et réprimer
-plutôt qu'exciter ses talents; mais il est aisé de comprendre
-comment une femme qui s'est beaucoup occupée des
-lettres et des beaux-arts peut aimer dans un homme des
-qualités et même des goûts qui diffèrent des siens. L'on est
-si souvent lassé de soi-même, qu'on ne peut être séduit par
-ce qui nous ressemble: il faut de l'harmonie dans les sentiments
-et de l'opposition dans les caractères, pour que l'amour
-naisse tout à la fois de la sympathie et de la diversité. Lord
-Nelvil possédait au suprême degré ce double charme. On
-était un avec lui dans l'habitude de la vie, par la douceur et
-la facilité de son entretien, et néanmoins ce qu'il avait d'irritable
-et d'ombrageux dans l'âme ne permettait jamais de
-se blaser sur la grâce et la complaisance de ses manières.
-Quoique la profondeur et l'étendue de ses idées le rendissent
-propre à tout, ses opinions politiques et ses goûts militaires
-lui inspiraient plus de penchant pour la carrière des actions
-que pour celle des lettres; il pensait que les actions sont
-toujours plus poétiques que la poésie elle-même. Il se montrait
-supérieur aux succès de son esprit, et parlait de lui,
-sous ce rapport, avec une grande indifférence. Corinne, pour
-lui plaire, cherchait à cet égard à l'imiter, et commençait à
-dédaigner ses propres succès littéraires, afin de ressembler
-davantage aux femmes modestes et retirées dont la patrie
-d'Oswald offrait le modèle.</p>
-
-<p>Cependant les hommages que Corinne reçut à Venise ne
-firent à lord Nelvil qu'une impression agréable. Il y avait tant
-de bienveillance dans l'accueil des Vénitiens, ils exprimaient
-avec tant de grâce et de vivacité le plaisir qu'ils trouvaient
-dans l'entretien de Corinne, qu'Oswald jouissait vivement
-d'être aimé par une femme d'un charme si séducteur et si
-généralement admiré. Il n'était plus jaloux de la gloire de
-Corinne, certain qu'il était qu'elle le préférait à tout, et son
-amour semblait encore augmenté par ce qu'il entendait dire
-d'elle. Il oubliait même l'Angleterre; il prenait quelque chose
-de l'insouciance des Italiens sur l'avenir. Corinne s'apercevait
-de ce changement, et son c&oelig;ur imprudent en jouissait
-comme s'il avait pu durer toujours.</p>
-
-<p>L'italien est la seule langue de l'Europe dont les dialectes
-différents aient un génie à part. On peut faire des vers et
-écrire des livres dans chacun de ces dialectes, qui s'écartent
-plus ou moins de l'italien classique; mais, parmi les différents
-langages des divers États de l'Italie, il n'y a pourtant
-que le napolitain, le sicilien et vénitien qui aient l'honneur
-d'être comptés, et c'est le vénitien qui passe pour le plus
-original et le plus gracieux de tous. Corinne le prononçait
-avec une douceur charmante; et la manière dont elle chantait
-quelques <i>barcarolles</i>, dans le genre gai, prouvait qu'elle
-devait jouer la comédie aussi bien que la tragédie. On la
-tourmenta beaucoup pour prendre un rôle dans un opéra
-comique qu'on devait représenter en société la semaine suivante.
-Corinne, depuis qu'elle aimait Oswald, n'avait jamais
-voulu lui faire connaître son talent en ce genre; elle ne s'était
-pas senti assez de liberté d'esprit pour cet amusement,
-et quelquefois même elle s'était dit qu'un tel abandon de
-gaieté pouvait porter malheur; mais cette fois par une singularité
-de confiance, elle y consentit. Oswald l'en pressa vivement,
-et il fut convenu qu'elle jouerait <i>la Fille de l'air</i>; c'est
-ainsi que s'appelait la pièce que l'on choisit.</p>
-
-<p>Cette pièce, comme la plupart de celles de Gozzi, était
-composée de féeries extravagantes, très-originales et très-gaies.
-Truffaldin et Pantalon paraissent souvent, dans ces
-drames burlesques, à côté des plus grands rois de la
-terre. Le merveilleux y sert à la plaisanterie, mais le comique
-y est relevé par ce merveilleux même, qui ne peut jamais
-avoir rien de vulgaire ni de bas. <i>La Fille de l'air</i> ou <i>Sémiramis
-dans sa jeunesse</i> est la coquette douée par l'enfer et le
-ciel pour subjuguer le monde. Élevée dans un antre comme
-une sauvage, habile comme une enchanteresse, impérieuse
-comme une reine, elle réunit la vivacité naturelle à la
-grâce préméditée, le courage guerrier à la frivolité d'une
-femme, et l'ambition à l'étourderie. Ce rôle demande une
-verve d'imagination et de gaieté que l'inspiration seule du
-moment peut donner. Toute la société se réunit pour prier
-Corinne de s'en charger.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Il y a quelquefois dans la destinée un jeu bizarre et cruel;
-on dirait que c'est une puissance qui veut inspirer la crainte,
-et repousse la familiarité confiante; souvent, quand on se
-livre le plus à l'espérance, et surtout lorsqu'on a l'air de plaisanter
-avec le sort et de compter sur le bonheur, il se passe
-quelque chose de redoutable dans le tissu de notre histoire, et
-les fatales s&oelig;urs viennent y mêler leur fil noir, et brouiller
-l'&oelig;uvre de nos mains.</p>
-
-<p>C'était le dix-sept de novembre que Corinne s'éveilla tout
-enchantée de jouer le soir la comédie. Elle choisit, pour paraître
-dans le premier acte en sauvage un vêtement très-pittoresque.
-Ses cheveux, qui devaient être épars, étaient pourtant
-arrangés avec un soin qui montrait un vif désir de plaire; et
-son habit élégant, léger et fantasque, donnait à sa noble figure
-un caractère de coquetterie et de malice singulièrement gracieux.
-Elle arriva dans le palais où la comédie devait être
-jouée. Tout le monde y était rassemblé; Oswald seul n'était
-pas encore arrivé. Corinne retarda tant qu'elle le put le spectacle,
-et commençait à s'inquiéter de son absence. Enfin,
-comme elle entrait sur le théâtre, elle l'aperçut dans un coin
-très-obscur du salon, mais enfin elle l'aperçut, et la peine
-même que lui avait causée l'attente redoublant sa joie, elle
-fut inspirée par la gaieté, comme elle l'était au Capitole par
-l'enthousiasme.</p>
-
-<p>Le chant et les paroles étaient entremêlés, et la pièce était
-faite de manière qu'il était permis d'improviser le dialogue;
-ce qui donnait à Corinne un grand avantage, et rendait la
-scène plus animée. Lorsqu'elle chantait, elle faisait sentir
-l'esprit des airs <i>bouffes</i> italiens avec une élégance particulière.
-Ses gestes, accompagnés par la musique, étaient comiques
-et nobles tout à la fois; elle faisait rire sans cesser d'être
-imposante, et son rôle et son talent dominaient les acteurs
-et les spectateurs, en se moquant avec grâce des uns et des
-autres.</p>
-
-<p>Ah! qui n'aurait pas eu pitié de ce spectacle, si l'on avait
-su que ce bonheur si confiant allait attirer la foudre, et que
-cette gaieté si triomphante ferait bientôt place aux plus amères
-douleurs!</p>
-
-<p>Les applaudissements des spectateurs étaient si multipliés
-et si vrais, que leur plaisir se communiquait à Corinne; elle
-éprouvait cette sorte d'émotion que cause l'amusement quand
-il donne un sentiment vif de l'existence, quand il inspire
-l'oubli de la destinée, et dégage pour un moment l'esprit de
-tout lien comme de tout nuage. Oswald avait vu Corinne représenter
-la plus profonde douleur, dans un temps où il se
-flattait de la rendre heureuse; il la voyait maintenant exprimer
-une joie sans mélange, quand il venait de recevoir une
-nouvelle bien fatale pour tous deux. Plusieurs fois il eut la
-pensée d'arracher Corinne à cette gaieté téméraire; mais il
-goûtait un triste plaisir à voir encore quelques instants sur
-cet aimable visage la brillante expression du bonheur.</p>
-
-<p>A la fin de la pièce, Corinne parut élégamment habillée en
-reine amazone; elle commandait aux hommes, et déjà presque
-aux éléments, par cette confiance dans ses charmes qu'une
-belle personne peut avoir quand elle n'est pas sensible; car
-il suffit d'aimer pour qu'aucun don de la nature ou du sort ne
-puisse rassurer entièrement. Mais cette coquette couronnée,
-cette fée souveraine que représentait Corinne, mêlant, d'une
-façon toute merveilleuse, la colère à la plaisanterie, l'insouciance
-au désir de plaire, et la grâce au despotisme, semblait
-régner sur la destinée autant que sur les c&oelig;urs; et quand elle
-monta sur le trône, elle sourit à ses sujets en leur ordonnant
-la soumission avec une douce arrogance. Tous les spectateurs
-se levèrent pour applaudir Corinne comme la véritable reine.
-Ce moment était peut-être celui de sa vie où la crainte de la
-douleur avait été le plus loin d'elle; mais tout à coup elle vit
-Oswald, qui, ne pouvant plus se contenir, cachait sa tête dans
-ses mains pour dérober ses larmes. A l'instant elle se troubla;
-et la toile n'était pas encore baissée que, descendant de ce
-trône déjà funeste, elle se précipita dans la chambre voisine.</p>
-
-<p>Oswald l'y suivit, et quand elle remarqua de près sa pâleur,
-elle fut saisie d'un tel effroi, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre
-la muraille pour se soutenir; et, tremblante, elle lui dit:
-«Oswald! ô mon Dieu! qu'avez-vous?&mdash;Il faut que je parte
-cette nuit pour l'Angleterre,» lui répondit-il, sans savoir ce
-qu'il faisait; car il ne devait pas exposer sa malheureuse amie
-en lui apprenant ainsi cette nouvelle. Elle s'avança vers lui
-tout à fait hors d'elle-même, et s'écria: «Non, il ne se peut
-pas que vous me causiez cette douleur! Qu'ai-je fait pour la
-mériter? Vous m'emmenez donc avec vous?&mdash;Quittons en ce
-moment cette foule cruelle, répondit Oswald; viens avec moi,
-Corinne.» Elle le suivit, ne comprenant plus ce qu'on lui
-disait, répondant au hasard, chancelante, et le visage déjà si
-altéré, que chacun la crut saisie par quelque mal subit.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Dès qu'ils furent ensemble dans la gondole, Corinne, dans
-son égarement, dit à lord Nelvil: «Eh bien, ce que vous venez
-de m'apprendre est mille fois plus cruel que la mort. Soyez
-généreux; jetez-moi dans ces flots, pour que j'y perde le sentiment
-qui me déchire. Oswald, faites-le avec courage; il en
-faut moins pour cela que vous ne venez d'en montrer.&mdash;Si
-vous dites un mot de plus, répondit Oswald, je vais me précipiter
-dans le canal à vos yeux. Écoutez-moi; attendez que
-nous soyons arrivés chez vous, alors vous prononcerez sur
-mon sort et sur le vôtre. Au nom du ciel, calmez-vous.» Il
-y avait tant de malheur dans l'accent d'Oswald, que Corinne
-se tut; et seulement elle tremblait avec une telle violence,
-qu'elle put à peine monter les escaliers qui conduisaient à son
-appartement. Quand elle y fut arrivée, elle arracha sa parure
-avec effroi. Lord Nelvil, en la voyant dans cet état, elle qui
-était si brillante il y avait quelques instants, se jeta sur une
-chaise en fondant en pleurs, et s'écria: «Suis-je un barbare,
-Corinne, juste ciel! Corinne, le crois-tu?&mdash;Non, lui dit-elle,
-non, je ne puis le croire. N'avez-vous pas encore ce regard
-qui chaque jour me donnait le bonheur? Oswald, vous dont
-la présence était pour moi comme un rayon du ciel, se peut-il
-que je vous craigne, que je n'ose lever les yeux sur vous,
-que je sois là devant vous comme devant un assassin, Oswald,
-Oswald!» Et en achevant ces mots, elle tomba suppliante à
-ses genoux.</p>
-
-<p>«Que vois-je? s'écria-t-il en la relevant avec fureur; tu
-veux que je me déshonore, eh bien! je le ferai. Mon régiment
-s'embarque dans un mois; je viens d'en recevoir la nouvelle.
-Je resterai, prends-y garde, je resterai si tu me montres cette
-douleur toute-puissante sur moi; mais je ne survivrai point à
-ma honte.&mdash;Je ne vous demande point de rester, reprit Corinne;
-mais quel mal vous fais-je en vous suivant?&mdash;Mon
-régiment part pour les îles, et il n'est permis à aucun officier
-d'emmener sa femme avec lui.&mdash;Au moins laissez-moi vous
-accompagner jusqu'en Angleterre.&mdash;Les mêmes lettres que
-je viens de recevoir, reprit Oswald, m'apprennent que le
-bruit de notre liaison s'est répandu en Angleterre, que les
-papiers publics en ont parlé, qu'on a commencé à soupçonner
-qui vous êtes, et que votre famille, excitée par lady Edgermond,
-a déclaré qu'elle ne vous reconnaîtrait jamais. Laissez-moi
-le temps de la ramener, de forcer votre belle-mère à ce
-qu'elle vous doit; mais si j'arrive avec vous, et que je sois
-contraint à vous quitter avant de vous avoir fait rendre votre
-nom, je vous livre à toute la sévérité de l'opinion sans être là
-pour vous défendre.&mdash;Ainsi vous me refusez tout?» dit Corinne;
-et, en achevant ces mots, elle tomba sans connaissance,
-et sa tête heurtant avec violence contre terre, le sang
-en rejaillit. Oswald, à ce spectacle, poussa des cris déchirants.
-Thérésine arriva dans un trouble extrême; elle rappela
-sa maîtresse à la vie. Mais quand Corinne revint à elle, elle
-aperçut dans une glace son visage pâle et défait, ses cheveux
-épars et teints de sang. «Oswald, dit-elle, Oswald, ce n'est
-pas ainsi que j'étais lorsque vous m'avez rencontrée au Capitole;
-je portais sur mon front la couronne de l'espérance et
-de la gloire, maintenant il est souillé de sang et de poussière;
-mais il ne vous est pas permis de me mépriser pour cet état
-dans lequel vous m'avez mise. Les autres le peuvent, mais
-vous, vous ne le pouvez pas: il faut avoir pitié de l'amour
-que vous m'avez inspiré, il le faut.</p>
-
-<p>&mdash;Arrête, s'écria lord Nelvil, c'en est trop!» Et, faisant
-signe à Thérésine de s'éloigner, il prit Corinne dans ses bras,
-et lui dit: «Je suis décidé à rester: tu feras de moi ce que
-tu voudras. Je subirai ce que le ciel me destine, mais je ne
-t'abandonnerai point dans ce malheur, et je ne te conduirai
-point en Angleterre avant d'y avoir assuré ton sort. Je ne t'y
-laisserai point exposée aux insultes d'une femme hautaine. Je
-reste; oui, je reste, car je ne puis te quitter.» Ces paroles
-rappelèrent Corinne à elle-même, mais la jetèrent dans un
-abattement plus cruel encore que le désespoir qu'elle venait
-d'éprouver. Elle sentit la nécessité qui pesait sur elle, et, la
-tête baissée, elle resta longtemps dans un profond silence.
-«Parle, chère amie, lui dit Oswald, fais-moi donc entendre
-le son de ta voix; je n'ai plus qu'elle pour me soutenir; je
-veux me laisser guider par elle.&mdash;Non, répondit Corinne,
-non; vous partirez, il le faut.» Et des torrents de pleurs
-annoncèrent sa résignation. «Mon amie! s'écria lord Nelvil,
-je prends à témoin ce portrait de ton père, qui est là devant
-nos yeux; et tu sais si le nom d'un père est sacré pour moi!
-je le prends à témoin que ma vie est en ta puissance tant
-qu'elle sera nécessaire à ton bonheur. A mon retour des îles,
-je verrai si je puis te rendre ta patrie, et t'y faire retrouver
-le rang et l'existence qui te sont dus, mais si je n'y réussissais
-pas, je reviendrais en Italie vivre et mourir à tes pieds.&mdash;Hélas!
-reprit Corinne, et ces dangers de la guerre que
-vous allez braver&hellip;&mdash;Ne les crains pas, reprit Oswald, j'y
-échapperai; mais si je périssais cependant, moi le plus inconnu
-des hommes, mon souvenir resterait dans ton c&oelig;ur; tu
-n'entendrais peut-être jamais prononcer mon nom sans que
-tes yeux se remplissent de larmes, n'est-il pas vrai, Corinne?
-Tu dirais: <i>Je l'ai connu; il m'a aimée.</i>&mdash;Ah! laisse-moi,
-laisse-moi! s'écria-t-elle, tu te trompes à mon calme apparent;
-demain, quand le soleil reviendra, et que je me dirai:
-<i>Je ne le verrai plus! je ne le verrai plus!</i> il se peut que je
-cesse de vivre, et ce serait bien heureux!&mdash;Pourquoi, s'écria
-lord Nelvil, pourquoi, Corinne, crains-tu de ne pas me revoir?
-Cette promesse solennelle de nous réunir à jamais n'est-elle
-rien pour toi? ton c&oelig;ur en peut-il douter?&mdash;Non, je vous
-respecte trop pour ne pas vous croire, dit Corinne; il m'en
-coûterait plus encore de renoncer à mon admiration pour
-vous qu'à mon amour. Je vous regarde comme un être angélique,
-comme le caractère le plus pur et plus noble qui ait
-paru sur la terre: ce n'est pas seulement votre charme qui
-me captive, c'est l'idée que jamais tant de vertus n'ont été
-réunies dans un même objet, et votre céleste regard ne vous
-a été donné que pour les exprimer toutes: loin de moi donc
-un doute sur vos promesses. Je fuirais à l'aspect de la figure
-humaine, elle ne m'inspirerait plus que de la terreur, si lord
-Nelvil pouvait tromper: mais la séparation livre à tant de
-hasards, mais ce mot terrible, <i>adieu!</i>&hellip;&mdash;Jamais, interrompit-il,
-jamais Oswald ne peut te dire un dernier adieu que
-sur son lit de mort.» Et son émotion était si profonde en
-prononçant ces mots, que Corinne, commençant à craindre
-l'effet de cette émotion sur sa santé, essaya de se contenir,
-elle qui était la plus à plaindre.</p>
-
-<p>Ils commencèrent donc à parler de ce cruel départ, des
-moyens de s'écrire, et de la certitude de se rejoindre. Un an
-fut le terme fixé pour cette absence. Oswald se croyait sûr
-que l'expédition ne devait pas durer plus longtemps. Enfin, il
-leur restait encore quelques heures, et Corinne espérait qu'elle
-aurait de la force. Mais lorsque Oswald lui eut dit que la
-gondole viendrait le prendre à trois heures du matin, et qu'elle
-vit à sa pendule que ce moment n'était pas très-éloigné, elle
-frémit de tous ses membres, et sûrement l'approche de l'échafaud
-ne lui aurait pas causé plus d'effroi. Oswald aussi semblait
-perdre à chaque instant sa résolution, et Corinne, qui
-l'avait toujours vu maître de lui-même, avait le c&oelig;ur déchiré
-par le spectacle de ses angoisses. Pauvre Corinne! elle le
-consolait, tandis qu'elle devait être mille fois plus malheureuse
-que lui!</p>
-
-<p>«Écoutez, dit-elle à lord Nelvil, quand vous serez à Londres,
-ils vous diront, les hommes légers de cette ville, que
-des promesses d'amour ne lient pas l'honneur; que tous les
-Anglais du monde ont aimé des Italiennes dans leurs voyages
-et les ont oubliées au retour; que quelques mois de bonheur
-n'engagent ni celle qui les reçoit ni celui qui les donne, et
-qu'à votre âge la vie entière ne peut dépendre du charme que
-vous avez trouvé pendant quelque temps dans la société
-d'une étrangère. Ils auront l'air d'avoir raison, raison selon
-le monde: mais vous qui avez connu ce c&oelig;ur dont vous vous
-êtes rendu le maître, vous qui savez comme il vous aime,
-trouverez-vous des sophismes pour excuser une blessure
-mortelle? Et les plaisanteries frivoles et barbares des hommes
-du jour empêcheront-elles que votre main ne tremble en enfonçant
-un poignard dans mon sein?&mdash;Ah! que me dis-tu?
-s'écria lord Nelvil; ce n'est pas ta douleur seule qui me retient,
-c'est la mienne. Où trouverais-je un bonheur semblable
-à celui que j'ai goûté près de toi? Qui, dans l'univers, m'entendrait
-comme tu m'as entendu? L'amour, Corinne, l'amour,
-c'est toi seule qui l'éprouves, c'est toi seule qui l'inspires:
-cette harmonie de l'âme, cette intime intelligence de l'esprit
-et du c&oelig;ur, avec quelle autre femme peut-elle exister qu'avec
-toi, Corinne? Ton ami n'est pas un homme léger, tu le sais;
-il s'en faut qu'il le soit. Tout est sérieux pour lui dans la vie;
-est-ce donc pour toi seule qu'il démentirait sa nature?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, reprit Corinne, non, vous ne traiterez pas
-avec dédain une âme sincère. Et ce n'est pas vous, Oswald,
-ce n'est pas vous que mon désespoir trouverait insensible.
-Mais un ennemi redoutable me menace auprès de vous: c'est
-la sévérité despotique, c'est la dédaigneuse médiocrité de ma
-belle-mère. Elle vous dira tout ce qui peut flétrir ma vie
-passée. Épargnez-moi de vous répéter d'avance ses impitoyables
-discours. Loin que les talents que je puis avoir soient une
-excuse à ses yeux, ils seront, je le sais, le plus grand de mes
-torts. Elle ne comprend point leurs charmes, elle ne voit que
-leurs dangers. Elle trouve inutile, et peut-être coupable, tout
-ce qui ne s'accorde pas avec la destinée qu'elle s'est tracée,
-et toute la poésie du c&oelig;ur lui semble un caprice importun
-qui s'arroge le droit de mépriser sa raison. C'est au nom des
-vertus que je respecte autant que vous qu'elle condamnera
-mon caractère et mon sort. Oswald, elle vous dira que je suis
-indigne de vous.&mdash;Et comment pourrai-je l'entendre? interrompit
-Oswald; quelles vertus oserait-on élever plus haut que
-ta générosité, ta franchise, ta bonté, ta tendresse? Céleste
-créature! que les femmes communes soient jugées par les
-règles communes! mais honte à celui que tu aurais aimé et
-qui ne te respecterait pas autant qu'il t'adore! Rien dans
-l'univers n'égale ton esprit ni ton c&oelig;ur. A la source divine
-où tes sentiments sont puisés, tout est amour et vérité. Corinne,
-Corinne, ah! je ne puis te quitter. Je sens mon courage
-défaillir. Si tu ne me soutiens pas, je ne partirai point; et
-c'est de toi qu'il faut que je reçoive la force de t'affliger.&mdash;Eh
-bien, dit Corinne, encore quelques instants avant de recommander
-mon âme à Dieu pour qu'il me donne la force
-d'entendre sonner l'heure fixée pour ton départ. Nous nous
-sommes aimés, Oswald, avec une tendresse profonde. Je t'ai
-confié les secrets de ma vie: ce n'est rien que les faits; mais
-les sentiments les plus intimes de mon être, tu les sais tous.
-Je n'ai pas une idée qui ne soit unie à toi. Si j'écris quelques
-lignes où mon âme se répande, c'est toi seul qui m'inspires,
-c'est à toi que j'adresse toutes mes pensées, comme mon
-dernier souffle sera pour toi. Où serait donc mon asile si tu
-m'abandonnais? Les beaux-arts me retracent ton image; la
-musique, c'est ta voix; le ciel, ton regard. Tout ce génie qui
-jadis enflammait ma pensée n'est plus que de l'amour. Enthousiasme,
-réflexion, intelligence, je n'ai plus rien qu'en
-commun avec toi.</p>
-
-<p>«Dieu puissant qui m'entendez! dit-elle en levant ses regards
-vers le ciel, Dieu! qui n'êtes point impitoyable pour les
-peines du c&oelig;ur, les plus nobles de toutes! ôtez-moi la vie
-quand il cessera de m'aimer, ôtez-moi le déplorable reste
-d'existence qui ne me servirait plus qu'à souffrir. Il emporte
-avec lui ce que j'ai de plus généreux et de plus tendre; s'il
-laisse éteindre ce feu déposé dans son sein, que, dans quelque
-lieu du monde que je sois, ma vie aussi s'éteigne. Grand
-Dieu! vous ne m'avez pas faite pour survivre à tous les nobles
-sentiments; et que me resterait-il quand j'aurais cessé
-de l'estimer? car lui aussi doit m'aimer, il le doit, je sens au
-fond de mon c&oelig;ur une affection qui commande la sienne&hellip;
-mon Dieu! s'écria-t-elle encore une fois, la mort ou son
-amour!» En achevant cette prière, elle se retourna vers
-Oswald et le trouva prosterné devant elle dans des convulsions
-effrayantes; l'excès de son émotion avait surpassé ses
-forces; il repoussait les secours de Corinne, il voulait mourir,
-et sa tête semblait absolument perdue. Corinne, avec douceur,
-serra ses mains dans les siennes en lui répétant tout ce
-qu'il lui avait dit lui-même. Elle l'assura qu'elle le croyait,
-qu'elle se fiait à son retour, et qu'elle se sentait beaucoup
-plus calme. Ces douces paroles firent quelque bien à lord
-Nelvil. Cependant plus il sentait approcher l'heure de sa séparation,
-plus il lui semblait impossible de s'y décider.</p>
-
-<p>«Pourquoi, dit-il à Corinne, pourquoi n'irions-nous pas au
-temple avant mon départ pour prononcer le serment d'une
-union éternelle?» Corinne tressaillit à ces mots, regarda lord
-Nelvil, et le plus grand trouble agita son c&oelig;ur; elle se souvint
-qu'Oswald, en lui racontant son histoire, lui avait dit que la
-douleur d'une femme était toute-puissante sur sa conduite,
-mais qu'il avait ajouté que son sentiment se refroidissait par
-les sacrifices mêmes que cette douleur obtenait de lui. Toute
-la fermeté, toute la fierté de Corinne se réveillèrent à cette
-idée, et, après quelques instants de silence, elle répondit:
-«Il faut que vous ayez revu vos amis et votre patrie avant de
-prendre la résolution de m'épouser. Je la devrais dans ce
-moment, milord, à l'émotion du départ: je n'en veux pas
-ainsi.» Oswald n'insista plus. «Au moins, dit-il en saisissant
-la main de Corinne, je le jure de nouveau, ma foi est
-attachée à cet anneau que je vous ai donné. Tant que vous le
-conserverez, jamais une autre n'aura des droits sur mon sort;
-si vous le dédaignez une fois, si vous me le renvoyez&hellip;&mdash;Cessez,
-cessez, interrompit Corinne, d'exprimer une inquiétude
-que vous ne pouvez éprouver. Ah! ce n'est pas moi qui romprai
-la première l'union sacrée de nos c&oelig;urs, vous le savez
-bien que ce n'est pas moi, et je rougirais presque d'assurer
-ce qui n'est que trop certain.»</p>
-
-<p>Cependant l'heure avançait: Corinne pâlissait à chaque
-bruit, et lord Nelvil restait plongé dans une douleur profonde,
-et n'avait plus la force de prononcer un seul mot. Enfin la
-lumière fatale parut dans l'éloignement, à travers sa fenêtre,
-et, bientôt après, la barque noire s'arrêta devant la porte.
-Corinne, à cette vue, fit un cri en reculant avec effroi, et
-tomba dans les bras d'Oswald, en s'écriant: «Les voilà! les
-voilà! adieu, partez, c'en est fait.&mdash;O mon Dieu! dit lord
-Nelvil, ô mon père! l'exigez-vous de moi?» Et la serrant
-contre son c&oelig;ur, il la couvrit de ses larmes. «Partez, lui dit-elle,
-partez, il le faut.&mdash;Faites venir Thérésine, répondit
-Oswald, je ne puis vous laisser seule ainsi.&mdash;Seule! hélas!
-dit Corinne, ne le suis-je pas jusqu'à votre retour?&mdash;Je ne
-puis sortir de cette chambre, s'écria lord Nelvil, non, je ne le
-puis.» Et en prononçant ces paroles, son désespoir était tel,
-que ses regards et ses v&oelig;ux appelaient la mort. «Eh bien,
-dit Corinne, je le donnerai ce signal; j'irai moi-même ouvrir
-cette porte, mais accordez-moi quelques instants.&mdash;Oh! oui,
-s'écria lord Nelvil, restons encore ensemble, restons; ces
-cruels combats valent encore mieux que de cesser de te
-voir.»</p>
-
-<p>On entendit alors sous les fenêtres de Corinne les bateliers
-qui appelaient les gens de lord Nelvil; ils répondirent, et l'un
-d'eux vint frapper à la porte de Corinne, en annonçant que
-<i>tout était prêt</i>. «Oui, tout est prêt,» répondit Corinne; et,
-s'éloignant d'Oswald, elle alla prier, la tête appuyée contre
-le portrait de son père. Sans doute en ce moment sa vie passée
-s'offrait en entier à elle, sa conscience exagéra toutes ses
-fautes; elle craignit de ne pas mériter la miséricorde divine,
-et cependant elle se sentait si malheureuse, qu'elle devait
-croire à la pitié du ciel. Enfin, en se relevant, elle tendit la
-main à lord Nelvil, et lui dit: «Partez, je le veux à présent,
-et peut-être que dans un instant je ne le pourrai plus: partez,
-que Dieu bénisse vos pas, et qu'il me protége aussi, car j'en
-ai bien besoin.» Oswald se précipita encore une fois dans ses
-bras; et la pressant contre son c&oelig;ur avec une passion inexprimable,
-tremblant et pâle comme un homme qui marche au
-supplice, il sortit de cette chambre, où, pour la dernière fois
-peut-être, il avait aimé, il s'était senti aimé comme la destinée
-n'en offre pas un second exemple.</p>
-
-<p>Quand Oswald disparut aux regards de Corinne, une palpitation
-horrible, qui ne lui laissait plus le pouvoir de respirer,
-la saisit; ses yeux étaient tellement troublés, que les
-objets qu'elle voyait perdaient à ses yeux toute réalité, et
-semblaient errer tantôt près, tantôt loin de ses regards; elle
-croyait sentir que la chambre où elle était se balançait, comme
-dans un tremblement de terre, et elle s'appuyait pour résister
-à ce mouvement. Pendant un quart d'heure encore elle entendit
-le bruit que faisaient les gens d'Oswald en achevant les
-préparatifs de son départ. Il était encore là dans la gondole;
-elle pouvait encore le revoir, mais elle se craignait elle-même;
-et lui, de son côté, était couché dans la gondole, presque sans
-connaissance. Enfin il partit, et dans ce moment Corinne
-s'élança hors de sa chambre pour le rappeler; Thérésine l'arrêta.
-Une pluie terrible commençait alors; le vent le plus
-violent se faisait entendre, et la maison où demeurait Corinne
-était ébranlée presque comme un vaisseau au milieu de la
-mer. Elle ressentit une vive inquiétude pour Oswald traversant
-les lagunes dans ce temps affreux, et elle descendit sur
-le bord du canal, dans le dessein de s'embarquer et de le
-suivre au moins jusqu'à la terre ferme. Mais la nuit était si
-obscure, qu'il n'y avait pas une seule barque. Corinne marchait
-avec une agitation cruelle sur les pierres étroites qui
-séparent le canal des maisons. L'orage augmentait toujours,
-et sa frayeur pour Oswald redoublait à chaque instant. Elle
-appelait au hasard des bateliers, qui prenaient ses cris pour
-des cris de détresse de malheureux qui se noyaient pendant
-la tempête; et néanmoins personne n'osait approcher, tant les
-ondes agitées du grand canal étaient redoutables.</p>
-
-<p>Corinne attendit le jour dans cette situation. Le temps se
-calma cependant, et le gondolier qui avait conduit Oswald
-lui apporta, de sa part, la nouvelle, qu'il avait heureusement
-passé les lagunes. Ce moment encore ressemblait presque au
-bonheur; et ce ne fut qu'après quelques heures que l'infortunée
-Corinne ressentit de nouveau l'absence, et les longues
-heures, et les tristes jours, et l'inquiète et dévorante peine
-qui devait l'occuper désormais.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Oswald, pendant les premiers jours de son voyage, fut prêt
-vingt fois à retourner pour rejoindre Corinne; mais les motifs
-qui l'entraînaient triomphèrent de ce désir. C'est un pas solennel
-de fait dans l'amour que de l'avoir vaincu une fois:
-le prestige de sa toute-puissance est fini.</p>
-
-<p>En approchant de l'Angleterre, tous les souvenirs de la patrie
-rentrèrent dans l'âme d'Oswald. L'année qu'il venait de
-passer en Italie n'était en relation avec aucune autre époque
-de sa vie; c'était comme une apparition brillante qui avait
-frappé son imagination, mais n'avait pu changer entièrement
-les opinions ni les goûts dont son existence était composée
-jusqu'alors. Il se retrouvait lui-même; et, bien que le regret
-d'être séparé de Corinne l'empêchât d'éprouver aucune impression
-de bonheur, il reprenait pourtant une sorte de fixité
-dans les idées que le vague enivrant des beaux-arts et de
-l'Italie avait fait disparaître. Dès qu'il eut mis le pied sur la
-terre d'Angleterre, il fut frappé de l'ordre et de l'aisance, de
-la richesse et de l'industrie qui s'offraient à ses regards; les
-penchants, les habitudes, les goûts nés avec lui, se réveillèrent
-avec plus de force que jamais. Dans ce pays, où les hommes
-ont tant de dignité et les femmes tant de modestie, où le bonheur
-domestique est le lien du bonheur public, Oswald pensait
-à l'Italie pour la plaindre. Il lui semblait que dans sa
-patrie la raison humaine était partout noblement empreinte,
-tandis qu'en Italie les institutions et l'état social ne rappelaient,
-à beaucoup d'égards, que la confusion, la faiblesse et
-l'ignorance. Les tableaux séduisants, les impressions poétiques
-faisaient place dans son c&oelig;ur au profond sentiment de
-la liberté et de la morale; et, bien qu'il chérît toujours Corinne,
-il la blâmait doucement de s'être ennuyée de vivre dans
-une contrée qu'il trouvait si noble et si sage. Enfin, s'il avait
-passé d'un pays où l'imagination est divinisée dans un pays
-aride ou frivole, tous ses souvenirs, toute son âme, l'auraient
-vivement ramené vers l'Italie; mais il échangeait le désir indéfini
-d'un bonheur romanesque contre l'orgueil des vrais
-biens de la vie, l'indépendance et la sécurité. Il rentrait dans
-l'existence qui convient aux hommes, l'action avec un but.
-La rêverie est plutôt le partage des femmes, de ces êtres
-faibles et résignés dès leur naissance: l'homme veut obtenir
-ce qu'il souhaite: et l'habitude du courage, le sentiment de la
-force, l'irritent contre sa destinée, s'il ne parvient pas à la
-diriger selon son gré.</p>
-
-<p>Oswald, en arrivant à Londres, retrouva ses amis d'enfance.
-Il entendit parler cette langue forte et serrée, qui semble indiquer
-bien plus de sentiments encore qu'elle n'en exprime;
-il revit ces physionomies sérieuses qui se développent tout à
-coup quand les affections profondes triomphent de leur réserve
-habituelle; il retrouva le plaisir de faire des découvertes
-dans les c&oelig;urs qui se révèlent par degrés aux regards observateurs;
-enfin, il se sentit dans sa patrie, et ceux qui n'en
-sont jamais sortis ignorent par combien de liens elle nous est
-chère. Cependant Oswald ne séparait le souvenir de Corinne
-d'aucune des impressions qu'il recevait; et comme il se rattachait
-plus que jamais à l'Angleterre, et se sentait beaucoup
-d'éloignement pour la quitter de nouveau, toutes ses réflexions
-le ramenaient à la résolution d'épouser Corinne, et de se fixer
-en Écosse avec elle.</p>
-
-<p>Il était impatient de s'embarquer pour revenir plus vite,
-lorsque l'ordre arriva de suspendre le départ de l'expédition
-dont son régiment faisait partie; mais on annonçait en même
-temps que d'un jour à l'autre ce retard pourrait cesser, et
-l'incertitude à cet égard était telle, qu'aucun officier ne pouvait
-disposer de quinze jours. Cette situation rendait lord
-Nelvil fort malheureux; il souffrait cruellement d'être séparé
-de Corinne, et de n'avoir ni le temps ni la liberté nécessaires
-pour former ou pour suivre aucun plan stable. Il passa six
-semaines à Londres sans aller dans le monde, uniquement occupé
-du moment où il pourrait revoir Corinne, et souffrant
-beaucoup du temps qu'il était obligé de perdre loin d'elle.
-Enfin il résolut d'employer ces jours d'attente à se rendre
-dans le Northumberland pour y voir lady Edgermond, et la
-déterminer à reconnaître authentiquement que Corinne était
-la fille de lord Edgermond, que le bruit de sa mort s'était
-faussement répandu. Ses amis lui montrèrent les papiers publics
-où l'on avait mis des insinuations très-défavorables sur
-l'existence de Corinne, et il se sentit un ardent désir de lui
-rendre et le rang et la considération qui lui étaient dus.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE V</h3>
-
-<p>Oswald partit pour la terre de lady Edgermond. Il pensait
-avec émotion qu'il allait voir le séjour où Corinne avait passé
-tant d'années. Il sentait aussi quelque embarras par la nécessité
-de faire comprendre à lady Edgermond qu'il était résolu
-à renoncer à sa fille; et le mélange de ces divers sentiments
-l'agitait et le faisait rêver. Les lieux qu'il voyait en s'avançant
-vers le nord de l'Angleterre lui rappelaient toujours plus
-l'Écosse; et le souvenir de son père, sans cesse présent à sa
-mémoire, pénétrait encore plus avant dans son c&oelig;ur. Lorsqu'il
-arriva chez lady Edgermond, il fut frappé du bon goût
-qui régnait dans l'arrangement du jardin et du château; et,
-comme la maîtresse de la maison n'était pas encore prête pour
-le recevoir, il se promena dans le parc, et aperçut de loin, à
-travers les feuilles, une jeune personne de la taille la plus
-élégante, avec des cheveux blonds d'une admirable beauté
-qui étaient à peine retenus par son chapeau. Elle lisait avec
-beaucoup de recueillement. Oswald la reconnut pour Lucile,
-bien qu'il ne l'eût pas vue depuis trois ans, et qu'ayant passé,
-dans cet intervalle, de l'enfance à la jeunesse, elle fût étonnamment
-embellie. Il s'approcha d'elle, la salua, et, oubliant
-qu'il était en Angleterre, il voulut lui prendre la main pour
-la baiser respectueusement, selon l'usage d'Italie; la jeune
-personne recula deux pas, rougit extrêmement, lui fit une
-profonde révérence, et lui dit: «Monsieur, je vais prévenir
-ma mère que vous désirez la voir,» et s'éloigna. Lord Nelvil
-resta frappé de cet air imposant et modeste, de cette figure
-vraiment angélique.</p>
-
-<p>C'était Lucile, qui entrait à peine dans sa seizième année.
-Ses traits étaient d'une délicatesse remarquable; sa taille
-était presque trop élancée, car un peu de faiblesse se faisait
-remarquer dans sa démarche; son teint était d'une admirable
-beauté, et la pâleur et la rougeur s'y succédaient en un instant.
-Ses yeux bleus étaient si souvent baissés, que sa physionomie
-consistait surtout dans cette délicatesse de teint, qui
-trahissait à son insu les émotions que sa profonde réserve
-cachait de toute autre manière. Oswald, depuis qu'il voyageait
-dans le Midi, avait perdu l'idée d'une telle figure et
-d'une telle expression. Il fut saisi d'un sentiment de respect;
-il se reprocha vivement de l'avoir abordée avec une sorte de
-familiarité; et, regagnant le château lorsqu'il vit que Lucile
-y était entrée, il rêvait à la pureté céleste d'une jeune fille
-qui ne s'est jamais éloignée de sa mère et ne connaît de la
-vie que la tendresse filiale.</p>
-
-<p>Lady Edgermond était seule quand elle reçut lord Nelvil;
-il l'avait vue deux fois avec son père quelques années auparavant;
-mais il l'avait très-peu remarquée alors; il l'observa
-cette fois avec attention, pour la comparer au portrait que
-Corinne lui en avait fait: il le trouva vrai à beaucoup d'égards;
-mais cependant il lui sembla qu'il y avait dans le regard
-de lady Edgermond plus de sensibilité que Corinne ne
-lui en attribuait, et il pensa qu'elle n'avait pas aussi bien que
-lui l'habitude de deviner les physionomies contenues. Son
-premier intérêt auprès de lady Edgermond était de la décider
-à reconnaître Corinne, en annulant tout ce qu'on avait arrangé
-pour la faire croire morte. Il commença l'entretien en parlant
-de l'Italie et du plaisir qu'il y avait trouvé. «C'est un séjour
-amusant pour un homme, répondit lady Edgermond; mais je
-serais bien fâchée qu'une femme qui m'intéressât pût s'y
-plaire longtemps.&mdash;J'y ai pourtant trouvé, répondit lord
-Nelvil blessé de cette insinuation, la femme la plus distinguée
-que j'aie connue en ma vie.&mdash;Cela se peut sous les rapports
-de l'esprit, reprit lady Edgermond; mais un honnête homme
-cherche d'autres qualités que celle-là dans la compagne de sa
-vie.&mdash;Et il les trouve aussi,» interrompit Oswald avec chaleur.
-Il allait continuer et prononcer clairement ce qui n'était
-qu'indiqué de part et d'autre; mais Lucile entra et s'approcha
-de l'oreille de sa mère pour lui parler. «Non, ma fille, répondit
-tout haut lady Edgermond, vous ne pouvez aller chez
-votre cousine aujourd'hui; il faut dîner ici avec lord Nelvil.»
-Lucile, à ces mots, rougit plus vivement encore que dans le
-jardin, puis s'assit à côté de sa mère, et prit sur la table un
-ouvrage de broderie dont elle s'occupa, sans jamais lever les
-yeux, ni se mêler de la conversation.</p>
-
-<p>Lord Nelvil fut presque impatienté de cette conduite, car
-il était vraisemblable que Lucile n'ignorait pas qu'il avait été
-question de leur union; et quoique la figure ravissante de
-Lucile le frappât toujours plus, il se rappela tout ce que Corinne
-lui avait dit sur l'effet probable de l'éducation sévère
-que lady Edgermond donnait à sa fille. En Angleterre, en
-général, les jeunes filles ont plus de liberté que les femmes
-mariées, et la raison comme la morale expliquent cet usage;
-mais lady Edgermond y dérogeait, non pour les femmes mariées,
-mais pour les jeunes personnes: elle était d'avis que,
-dans toutes les situations, la plus rigoureuse réserve convenait
-aux femmes. Lord Nelvil voulait déclarer à lady Edgermond
-ses intentions relativement à Corinne dès qu'il se trouverait
-encore une fois seul avec elle; mais Lucile ne s'en
-alla point, et lady Edgermond soutint jusqu'au dîner l'entretien
-sur divers sujets avec une raison simple et ferme qui
-inspira du respect à lord Nelvil. Il aurait voulu combattre des
-opinions si arrêtées sur tous les points, et qui souvent n'étaient
-pas d'accord avec les siennes; mais il sentait que, s'il
-disait un mot à lady Edgermond qui ne fût pas dans le sens
-de ses idées, il lui donnerait de lui une opinion que rien ne
-pourrait effacer, et il hésita à ce premier pas, tout à fait irréparable
-auprès d'une personne qui n'admettait point de nuances
-ni d'exceptions, et jugeait tout par des règles générales
-et positives.</p>
-
-<p>On annonça que le dîner était servi. Lucile s'approcha de
-sa mère pour lui donner le bras. Oswald alors observa que
-lady Edgermond marchait avec une grande difficulté. «J'ai,
-dit-elle à lord Nelvil, une maladie très-douloureuse, et peut-être
-mortelle.» Lucile pâlit à ces mots. Lady Edgermond le
-remarqua, et reprit avec douceur: «Les soins de ma fille,
-néanmoins, m'ont déjà sauvé la vie une fois, et me la sauveront
-peut-être encore longtemps.» Lucile baissa la tête pour
-que son attendrissement ne fût pas observé. Quand elle la
-releva, ses yeux étaient encore humides de pleurs; mais elle
-n'avait pas osé seulement prendre la main de sa mère; tout
-s'était passé dans le fond de son c&oelig;ur, et elle n'avait songé
-aux autres que pour leur cacher ce qu'elle éprouvait. Cependant
-Oswald était profondément ému par cette réserve, par
-cette contrainte; et son imagination, naguère ébranlée par
-l'éloquence et la passion, se plaisait à contempler le tableau
-de l'innocence, et croyait voir autour de Lucile je ne sais
-quel nuage modeste qui reposait délicieusement les regards.</p>
-
-<p>Pendant le dîner, Lucile, voulant épargner les moindres
-fatigues à sa mère, servait tout avec un soin continuel, et
-lord Nelvil entendit le son de sa voix, seulement quand elle
-lui offrait les différents mets; mais ces paroles insignifiantes
-étaient prononcées avec une douceur enchanteresse, et lord
-Nelvil se demandait comment il était possible que les mouvements
-les plus simples et les mots les plus communs pussent
-révéler toute une âme. «Il faut, se répétait-il à lui-même,
-ou le génie de Corinne, qui dépasse tout ce que
-l'imagination peut désirer; ou ces voiles mystérieux du silence
-et de la modestie, qui permettent à chaque homme de
-supposer les vertus et les sentiments qu'il souhaite.» Lady
-Edgermond et sa fille se levèrent de table, et lord Nelvil voulut
-les suivre; mais lady Edgermond était si scrupuleusement
-fidèle à l'habitude de sortir au dessert, qu'elle lui dit de rester
-à table jusqu'à ce qu'elle et sa fille eussent préparé le thé
-dans le salon; et lord Nelvil les rejoignit un quart d'heure
-après. La soirée se passa sans qu'il pût être un moment seul
-avec lady Edgermond, car Lucile ne la quitta pas. Il ne savait
-ce qu'il devait faire, et il allait partir pour la ville voisine, se
-proposant de revenir le lendemain parler à lady Edgermond,
-lorsqu'elle lui offrit de demeurer chez elle cette nuit. Il accepta
-tout de suite, sans y attacher aucune importance; et
-néanmoins il se repentit ensuite de l'avoir fait, parce qu'il
-crut remarquer dans les regards de lady Edgermond, qu'elle
-considérait ce consentement comme une raison de croire qu'il
-pensait encore à sa fille. Ce fut un motif de plus pour le décider
-à lui demander, dès ce moment, un entretien, qu'elle
-lui accorda pour la matinée du jour suivant.</p>
-
-<p>Lady Edgermond se fit porter dans son jardin. Oswald
-s'offrit pour l'aider à faire quelques pas. Lady Edgermond le
-regarda fixement, puis elle dit: «Je le veux bien.» Lucile
-lui remit le bras de sa mère, et lui dit à voix très-basse, dans
-la crainte que sa mère ne l'entendît: «Milord, marchez doucement.»
-Lord Nelvil tressaillit à ces mots dits en secret.
-C'est ainsi qu'une parole sensible aurait pu lui être adressée
-par cette figure angélique, qui ne semblait pas faite pour les
-affections de la terre. Oswald ne crut point que son émotion
-en cet instant fût une offense pour Corinne; il lui sembla que
-c'était seulement un hommage à la pureté céleste de Lucile.
-Ils rentrèrent au moment de la prière du soir, que lady Edgermond
-faisait chaque jour dans sa maison avec tous ses
-domestiques réunis. Ils étaient rassemblés dans la grande
-salle d'en bas. La plupart d'entre eux étaient infirmes et
-vieux; ils avaient servi le père de lady Edgermond et celui
-de son époux. Oswald fut vivement touché par ce spectacle,
-qui lui rappelait ce qu'il avait souvent vu dans la maison paternelle.
-Tout le monde se mit à genoux, excepté lady Edgermond,
-que sa maladie en empêchait, mais qui joignit les
-mains et baissa les yeux avec un recueillement respectable.</p>
-
-<p>Lucile était à genoux à côté de sa mère, et c'était elle qui
-était chargée de la lecture. Ce fut d'abord un chapitre de l'Évangile,
-et puis une prière adaptée à la vie rurale et domestique.
-Cette prière était composée par lady Edgermond; et il
-y avait dans les expressions une sorte de sévérité qui contrastait
-avec le son de voix doux et timide de sa fille qui les
-lisait; mais cette sévérité même augmenta l'effet des dernières
-paroles, que Lucile prononça en tremblant. Après avoir
-prié pour les domestiques de la maison, pour les parents,
-pour le roi, et pour la patrie, il y avait: «Fais-nous aussi
-la grâce, ô mon Dieu! que la jeune fille de cette maison
-vive et meure sans que son âme ait été souillée par une
-seule pensée, par un seul sentiment qui ne soit pas conforme
-à ses devoirs; et que sa mère, qui doit bientôt retourner
-près de toi, puisse obtenir le pardon de ses propres
-fautes, au nom des vertus de son unique enfant!»</p>
-
-<p>Lucile répétait tous les jours cette prière. Mais ce soir-là,
-en présence d'Oswald, elle fut plus touchée que de coutume,
-et des larmes tombèrent de ses yeux avant qu'elle en eût fini
-la lecture, et qu'elle pût, couvrant son visage de ses mains,
-dérober ses pleurs à tous les regards. Mais Oswald les avait
-vus couler; et un attendrissement mêlé de respect remplissait
-son c&oelig;ur: il contemplait cet air de jeunesse qui tenait de si
-près à l'enfance, ce regard qui semblait conserver encore le
-souvenir récent du ciel. Un visage aussi charmant, au milieu
-de ces visages qui peignaient tous la vieillesse ou la maladie,
-semblait l'image de la pitié divine. Lord Nelvil réfléchissait à
-cette vie si austère et si retirée que Lucile avait menée, à
-cette beauté sans pareille, privée ainsi de tous les plaisirs
-comme de tous les hommages du monde, et son âme fut pénétrée
-de l'émotion la plus pure. La mère de Lucile aussi méritait
-le respect, et l'obtenait; c'était une personne plus sévère
-encore pour elle-même que pour les autres. Les bornes
-de son esprit devaient être attribuées plutôt à l'extrême rigueur
-de ses principes qu'à un défaut d'intelligence naturelle;
-et, au milieu de tous les liens qu'elle s'était imposés, de toute
-sa roideur acquise et naturelle, il y avait une passion pour sa
-fille d'autant plus profonde, que l'âpreté de son caractère venait
-d'une sensibilité réprimée, et donnait une nouvelle force
-à l'unique affection qu'elle n'avait pas étouffée.</p>
-
-<p>A dix heures du soir, le plus profond silence régnait dans
-la maison. Oswald put réfléchir à son aise sur la journée qui
-venait de se passer. Il ne s'avouait point à lui-même que Lucile
-avait fait impression sur son c&oelig;ur; peut-être cela n'était-il
-pas même encore vrai; mais, bien que Corinne enchantât
-l'imagination de mille manières, il y avait pourtant
-un genre d'idées, un son musical, s'il est permis de s'exprimer
-ainsi, qui ne s'accordait qu'avec Lucile. Les images du
-bonheur domestique s'unissaient plus facilement à la retraite
-de Northumberland qu'au char triomphal de Corinne: enfin
-Oswald ne pouvait se dissimuler que Lucile était la femme
-que son père aurait choisie pour lui; mais il aimait Corinne,
-mais il en était aimé: il avait fait serment de ne jamais former
-d'autres liens, c'en était assez pour persister dans le dessein
-de déclarer le lendemain à lady Edgermond qu'il voulait
-épouser Corinne. Il s'endormit en pensant à l'Italie; et,
-néanmoins, pendant son sommeil, il crut voir Lucile qui passait
-légèrement devant lui sous la forme d'un ange: il se réveilla
-et voulut écarter ce songe; mais le même songe revint
-encore, et, la dernière fois qu'il s'offrit à lui, cette figure parut
-s'envoler; il se réveilla de nouveau, regrettant cette fois
-de ne pouvoir retenir l'objet qui disparaissait à ses yeux. Le
-jour commençait alors à paraître, Oswald descendit pour se
-promener.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VI</h3>
-
-<p>Le soleil venait de se lever, et lord Nelvil croyait que personne
-n'était encore éveillé dans la maison. Il se trompait:
-Lucile dessinait déjà sur le balcon. Ses cheveux, qu'elle n'avait
-point encore rattachés, étaient soulevés par le vent. Elle
-ressemblait ainsi au songe de lord Nelvil, et il fut un moment
-ému en la voyant comme par une apparition surnaturelle.
-Mais il eut honte bientôt après d'être troublé à ce point par
-une circonstance si simple. Il resta quelque temps devant ce
-balcon. Il salua Lucile; mais il ne put être remarqué, car
-elle ne détournait point les yeux de son travail. Il continua
-sa promenade, et il eût alors souhaité plus que jamais de voir
-Corinne, pour qu'elle dissipât les impressions vagues qu'il ne
-pouvait s'expliquer: Lucile lui plaisait comme le mystère,
-comme l'inconnu; il aurait désiré que l'éclat du génie de Corinne
-fît disparaître cette image légère qui prenait successivement
-toutes les formes à ses yeux.</p>
-
-<p>Il revint au salon, et il y trouva Lucile, qui plaçait le dessin
-qu'elle venait de faire dans un petit cadre brun, en face
-de la table à thé de sa mère. Oswald vit ce dessin; ce n'était
-qu'une rose blanche sur sa tige, mais dessinée avec une grâce
-parfaite. «Vous savez donc peindre? dit Oswald à Lucile.&mdash;Non,
-milord, je ne sais absolument qu'imiter les fleurs, et encore
-les plus faciles de toutes: il n'y a pas de maître ici, et
-le peu que j'ai appris, je le dois à une s&oelig;ur qui m'a donné
-des leçons.» En prononçant ces mots, elle soupira. Lord
-Nelvil rougit beaucoup, et lui dit: «Et cette s&oelig;ur, qu'est-elle
-devenue?&mdash;Elle ne vit plus, reprit Lucile; mais je la
-regretterai toujours.» Oswald comprit que Lucile était trompée
-comme le reste du monde sur le sort de sa s&oelig;ur; mais ce
-mot, <i>je la regretterai toujours</i>, lui parut révéler un aimable
-caractère, et il en fut attendri. Lucile allait se retirer, s'apercevant
-tout à coup qu'elle était seule avec lord Nelvil, lorsque
-lady Edgermond entra. Elle regarda sa fille avec étonnement
-et sévérité tout à la fois, et lui fit signe de sortir. Ce regard
-avertit Oswald de ce qu'il n'avait pas remarqué, c'est que
-Lucile avait fait quelque chose de fort extraordinaire, selon
-ses habitudes, en restant avec lui quelques minutes sans sa
-mère; et il en fut touché, comme il l'aurait été d'un témoignage
-d'intérêt très-marquant donné par une autre.</p>
-
-<p>Lady Edgermond s'assit, et renvoya ses gens, qui l'avaient
-soutenue jusqu'à son fauteuil. Elle était pâle, et ses lèvres
-tremblaient en offrant une tasse de thé à lord Nelvil. Il observa
-cette agitation; et l'embarras qu'il éprouvait lui-même
-s'en accrut: cependant, animé par le désir de rendre service
-à celle qu'il aimait, il commença l'entretien. «Madame, dit-il
-à lady Edgermond, j'ai beaucoup vu en Italie une femme qui
-vous intéresse particulièrement.&mdash;Je ne le crois pas, répondit
-lady Edgermond avec sécheresse, car personne ne m'intéresse
-dans ce pays-là.&mdash;J'imaginais, cependant, continua
-lord Nelvil, que la fille de votre époux avait des droits sur
-votre affection.&mdash;Si la fille de mon époux, reprit lady Edgermond,
-était une personne indifférente à ses devoirs comme
-à sa considération, je ne lui souhaiterais sûrement pas du mal,
-mais je serais bien aise de n'en jamais entendre parler.&mdash;Et
-si cette fille abandonnée par vous, madame, reprit Oswald
-avec chaleur, était la femme du monde la plus justement célèbre
-par ses admirables talents en tout genre, la dédaigneriez-vous
-toujours?&mdash;Également, reprit lady Edgermond;
-je ne fais aucun cas des talents qui détournent une femme de
-ses véritables devoirs. Il y a des actrices, des musiciens, des
-artistes enfin, pour amuser le monde; mais, pour des femmes
-de notre rang, la seule destinée convenable, c'est de se
-consacrer à son époux et de bien élever ses enfants.&mdash;Quoi!
-reprit lord Nelvil, ces talents qui viennent de l'âme et ne peuvent
-exister sans le caractère le plus élevé, sans le c&oelig;ur le
-plus sensible, ces talents qui sont unis à la bonté la plus touchante,
-au c&oelig;ur le plus généreux, vous les blâmeriez parce
-qu'ils étendent la pensée, parce qu'ils donnent à la vertu
-même un empire plus vaste, une influence plus générale?&mdash;A
-la vertu? reprit lady Edgermond avec un sourire amer:
-je ne sais pas bien ce que vous entendez par ce mot ainsi appliqué.
-La vertu d'une personne qui s'est enfuie de la maison
-paternelle, la vertu d'une personne qui s'est établie en Italie,
-menant la vie la plus indépendante, recevant tous les hommages,
-pour ne rien dire de plus, donnant un exemple plus
-pernicieux encore pour les autres que pour elle-même, abdiquant
-son rang, sa famille, le propre nom de son père&hellip;&mdash;Madame,
-interrompit Oswald, c'est un sacrifice généreux
-qu'elle a fait à vos désirs, à votre fille; elle a craint de vous
-nuire en conservant votre nom&hellip;&mdash;Elle l'a craint! s'écria
-lady Edgermond; elle sentait donc qu'elle le déshonorait!&mdash;C'en
-est trop! interrompit Oswald avec violence; Corinne
-Edgermond sera bientôt lady Nelvil, et nous verrons alors,
-madame, si vous rougirez de reconnaître en elle la fille de
-votre époux! Vous confondez dans les règles vulgaires une
-personne douée comme aucune femme ne l'a jamais été; un
-ange d'esprit et de bonté; un génie admirable, et néanmoins
-un caractère sensible et timide; une imagination sublime, une
-générosité sans bornes; une personne qui peut avoir eu des
-torts, parce qu'une supériorité si étonnante ne s'accorde pas
-toujours avec la vie commune, mais qui possède une âme si
-belle, qu'elle est au-dessus de ses fautes, et qu'une seule de
-ses actions ou de ses paroles les efface toutes. Elle honore celui
-qu'elle choisit pour son protecteur plus que ne pourrait le
-faire la reine du monde en se désignant un époux.&mdash;Vous
-pourrez peut-être, milord, répondit lady Edgermond en faisant
-effort sur elle-même pour se contenir, accuser les
-bornes de mon esprit; mais il n'y a rien de tout ce que vous
-venez de me dire qui soit à ma portée. Je n'entends par moralité
-que l'exacte observation des règles établies: hors de
-là, je ne comprends que des qualités mal employées, qui méritent
-tout au plus de la pitié.&mdash;Le monde eût été bien
-aride, madame, répondit Oswald, si l'on n'avait jamais conçu
-ni le génie ni l'enthousiasme, et qu'on eût fait de la nature
-humaine une chose si réglée et si monotone. Mais, sans continuer
-davantage une inutile discussion, je viens vous demander
-formellement si vous ne reconnaîtrez pas pour votre belle-fille
-miss Edgermond, lorsqu'elle sera lady Nelvil.&mdash;Encore
-moins, reprit lady Edgermond; car je dois à la mémoire de
-votre père d'empêcher, si je le puis, l'union la plus funeste.&mdash;Comment,
-mon père? dit Oswald, que ce nom troublait
-toujours.&mdash;Ignorez-vous, continua lady Edgermond, qu'il
-refusa la main de miss Edgermond pour vous, lorsqu'elle n'avait
-encore fait aucune faute, lorsqu'il prévoyait seulement,
-avec la sagacité parfaite qui le caractérisait, ce qu'elle serait
-un jour?&mdash;Quoi! vous savez?&hellip;&mdash;La lettre de votre père
-à milord Edgermond sur ce sujet est entre les mains de
-M. Dickson, son ancien ami, interrompit lady Edgermond; je
-la lui ai remise quand j'ai su vos relations avec Corinne en
-Italie, afin qu'il vous la fît lire à votre retour; il ne me convenait
-pas de m'en charger.»</p>
-
-<p>Oswald se tut quelques instants, puis il reprit: «Ce que
-je vous demande, madame, c'est ce qui est juste, c'est ce que
-vous vous devez à vous-même: détruisez les bruits que vous
-avez accrédités sur la mort de votre belle-fille, et reconnaissez-la
-honorablement pour ce qu'elle est, pour la fille de lord
-Edgermond.&mdash;Je ne veux contribuer en aucune manière,
-répondit lady Edgermond, au malheur de votre vie; et si
-l'existence actuelle de Corinne, cette existence sans nom et
-sans appui peut être cause que vous ne l'épousiez point, Dieu
-et votre père me préservent d'éloigner cet obstacle!&mdash;Madame,
-répondit lord Nelvil, le malheur de Corinne serait un lien de
-plus pour elle et moi.&mdash;Eh bien,» reprit lady Edgermond
-avec une vivacité à laquelle elle ne s'était jamais livrée, et
-qui venait sans doute du regret qu'elle éprouvait en perdant
-pour sa fille un époux qui lui convenait à tant d'égards,
-«eh bien, continua-t-elle, rendez-vous donc malheureux tous
-les deux; car elle aussi le sera: ce pays lui est odieux; elle
-ne peut se plier à nos m&oelig;urs, à notre vie sévère. Il lui faut
-un théâtre où elle puisse montrer tous ces talents que vous
-prisez tant, et qui rendent la vie si difficile. Vous la verrez
-s'ennuyer dans ce pays, désirer de retourner en Italie; elle
-vous y traînera: vous quitterez vos amis, votre patrie, celle
-de votre père, pour une étrangère aimable, j'y consens, mais qui
-vous oublierait si vous le vouliez, car il n'y a rien de plus mobile
-que ces têtes exaltées. Les profondes douleurs ne sont faites
-que pour ce que vous appelez les femmes médiocres, c'est-à-dire
-celles qui ne vivent que pour leurs époux et leurs enfants.»
-La violence du mouvement qui avait fait parler lady Edgermond,
-elle qui, toujours habituée à la contrainte, ne s'était
-peut-être pas une fois dans toute sa vie laissée aller à ce
-point, ébranla ses nerfs déjà malades, et en finissant de
-parler elle se trouva mal. Oswald, la voyant dans cet état,
-sonna vivement pour appeler du secours.</p>
-
-<p>Lucile arriva très-effrayée, s'empressa de soulager sa mère,
-et jeta seulement sur Oswald un regard inquiet qui semblait
-lui dire: <i>Est-ce vous qui avez fait mal à ma mère?</i> Ce regard
-attendrit profondément lord Nelvil. Lorsque lady Edgermond
-revint à elle, il cherchait à lui montrer l'intérêt qu'elle lui
-inspirait; mais elle le repoussa avec froideur, et rougit en
-pensant que par son émotion elle avait peut-être manqué de
-fierté pour sa fille, et trahi le désir qu'elle avait eu de lui
-donner lord Nelvil pour époux. Elle fit signe à Lucile de s'éloigner
-et dit: «Milord, vous devez, dans tous les cas, vous
-considérer comme libre de l'espèce d'engagement qui pouvait
-exister entre nous. Ma fille est si jeune, qu'elle n'a pu s'attacher
-au projet que nous avions formé, votre père et moi;
-mais il est plus convenable cependant, ce projet étant changé,
-que vous ne reveniez pas chez moi tant que ma fille ne sera
-pas mariée.&mdash;Je me bornerai donc, reprit Oswald en s'inclinant
-devant elle, à vous écrire pour traiter avec vous du
-sort d'une personne que je n'abandonnerai jamais.&mdash;Vous en
-êtes le maître,» répondit lady Edgermond avec une voix
-étouffée; et lord Nelvil partit.</p>
-
-<p>En passant à cheval dans l'avenue, il aperçut de loin, dans
-le bois, l'élégante figure de Lucile. Il ralentit le pas de son
-cheval pour la voir encore, et il lui parut que Lucile suivait
-la même direction que lui, en se cachant derrière les arbres.
-Le grand chemin passait devant un pavillon à l'extrémité du
-parc. Oswald remarqua que Lucile entrait dans ce pavillon:
-il passa devant avec émotion, mais sans pouvoir la découvrir.
-Il retourna plusieurs fois la tête après avoir passé, et remarqua
-dans un autre endroit, d'où l'on pouvait apercevoir tout
-le grand chemin, une légère agitation dans les feuilles d'un
-des arbres placés près du pavillon. Il s'arrêta vis-à-vis de cet
-arbre, mais il n'y aperçut plus le moindre mouvement. Incertain
-s'il avait bien deviné, il partit; puis tout à coup il revint
-sur ses pas avec la rapidité de l'éclair, comme s'il eût laissé
-tomber quelque chose sur la route. Alors il vit Lucile sur le
-bord du chemin et la salua respectueusement. Lucile baissa
-son voile avec précipitation et s'enfonça dans le bois, ne réfléchissant
-pas que se cacher ainsi, c'était avouer le motif qui
-l'avait amenée: la pauvre enfant n'avait rien éprouvé de si
-vif ni de si coupable en sa vie que le sentiment qui l'avait
-conduite à désirer de voir passer lord Nelvil; et loin de penser
-à le saluer tout simplement, elle se croyait perdue dans
-son esprit pour avoir été devinée. Oswald comprit tous ces
-mouvements; il se sentit doucement flatté par cet innocent intérêt,
-si timidement et sincèrement exprimé. «Personne, pensait-il,
-ne pouvait être plus vrai que Corinne, mais personne
-aussi ne connaissait mieux elle-même et les autres: il faudrait
-apprendre à Lucile et l'amour qu'elle éprouverait, et
-celui qu'elle inspirerait. Mais ce charme d'un jour peut-il suffire
-à la vie? Et puisque cette aimable ignorance de soi-même
-ne dure pas, puisqu'il faut enfin pénétrer dans son âme,
-et savoir ce que l'on sent, la candeur qui survit à cette découverte
-ne vaut-elle pas mieux encore que la candeur qui
-la précède?»</p>
-
-<p>Il comparait ainsi dans ses réflexions Corinne et Lucile
-mais cette comparaison n'était encore, du moins il le croyait,
-qu'un simple amusement de son esprit, et il ne supposait pas
-qu'elle pût jamais l'occuper davantage.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VII</h3>
-
-<p>Après avoir quitté la maison de lady Edgermond, Oswald
-se rendit en Écosse. Le trouble que lui avait laissé la présence
-de Lucile, le sentiment qu'il conservait pour Corinne,
-tout fit place à l'émotion qu'il ressentit à l'aspect des lieux
-où il avait passé sa vie avec son père: il se reprochait les
-distractions auxquelles il s'était livré depuis une année, il
-craignait de n'être plus digne d'entrer dans la demeure qu'il
-eût voulu n'avoir jamais quittée. Hélas! après la perte de ce
-qu'on aimait le plus au monde, comment être content de soi-même
-si l'on n'est pas resté dans la plus profonde retraite? Il
-suffit de vivre dans la société pour négliger de quelque manière
-le culte de ceux qui ne sont plus. C'est en vain que leur
-souvenir habite au fond du c&oelig;ur; on se prête à cette activité
-des vivants, qui écarte l'idée de la mort, ou comme pénible,
-ou comme inutile, ou seulement même comme fatigante. Enfin,
-si la solitude ne prolonge pas les regrets et la rêverie,
-l'existence, telle qu'elle est, s'empare de nouveau des âmes
-les plus tendres, et leur rend des intérêts, des désirs et des
-passions. C'est une misérable condition de la nature humaine,
-que cette nécessité de se distraire; et, bien que la Providence
-ait voulu que l'homme fût ainsi pour qu'il pût supporter la
-mort, et pour lui-même et pour les autres, souvent, au milieu
-de ces distractions, on se sent saisi par le remords d'en être
-capable, et il semble qu'une voix touchante et résignée nous
-dise: <i>Vous que j'aimais, m'avez-vous donc oublié?</i></p>
-
-<p>Ces sentiments occupaient Oswald en retournant dans sa
-demeure; il n'éprouva pas, en y arrivant alors, le même désespoir
-que la première fois, mais un profond sentiment de
-tristesse. Il vit que le temps avait accoutumé tout le monde
-à la perte de celui qu'il pleurait: les domestiques ne croyaient
-plus devoir prononcer devant lui le nom de son père; chacun
-était rentré dans ses occupations habituelles; on avait serré
-les rangs, et la génération des enfants croissait pour remplacer
-celle des pères. Oswald alla s'enfermer dans la chambre
-de son père, où il retrouvait son manteau, sa canne, son fauteuil,
-tout à la même place: mais qu'était devenue la voix
-qui répondait à la sienne, et le c&oelig;ur de père qui palpitait en
-revoyant son fils? Lord Nelvil resta plongé dans des méditations
-profondes. «O destinée humaine! s'écria-t-il le visage
-baigné de pleurs, que voulez-vous de nous? Tant de vie
-pour périr, tant de pensées pour que tout cesse! Non,
-non, il m'entend, mon unique ami; il est présent ici même, à
-mes larmes, et nos âmes immortelles s'attendent. O mon
-père! ô mon Dieu! guidez-moi dans la vie. Elles ne connaissent
-ni les indécisions ni les repentirs, ces âmes de fer
-qui semblent posséder en elles-mêmes les immuables qualités
-de la nature physique; mais les êtres composés d'imagination,
-de sensibilité, de conscience, peuvent-ils faire un pas sans
-craindre de s'égarer? Ils cherchent le devoir pour guide; et
-le devoir lui-même s'obscurcit à leurs regards, si la Divinité
-ne le révèle pas au fond du c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>Le soir, Oswald alla se promener dans l'allée favorite de
-son père; il suivit son image à travers les arbres. Hélas! qui
-n'a pas espéré quelquefois, dans l'ardeur de ses prières,
-qu'une ombre chérie nous apparaîtrait, qu'un miracle enfin
-s'obtiendrait à force d'aimer? Vaine espérance! avant le
-tombeau nous ne saurons rien. Incertitude des incertitudes,
-vous n'occupez point le vulgaire! mais plus la pensée s'ennoblit,
-plus elle est invinciblement attirée vers les abîmes de
-la réflexion. Pendant qu'Oswald s'y livrait tout entier, il entendit
-une voiture dans l'avenue, et il en descendit un vieillard
-qui s'avança lentement vers lui: cet aspect d'un vieillard,
-à cette heure et dans ce lieu, l'émut profondément. Il
-reconnut M. Dickson, l'ancien ami de son père, et le reçut
-avec une émotion qu'il n'eût jamais ressentie pour lui dans
-aucun autre moment.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VIII</h3>
-
-<p>M. Dickson n'égalait en rien le père d'Oswald: il n'avait
-ni son esprit ni son caractère; mais au moment de sa mort
-il était auprès de lui, et, né la même année, on eût dit qu'il
-restait encore quelques jours en arrière pour lui porter des
-nouvelles de ce monde. Oswald lui donna le bras pour monter
-l'escalier; il sentait quelque charme dans ces soins donnés
-à la vieillesse, seule ressemblance avec son père qu'il
-pût trouver dans M. Dickson. Ce vieillard avait vu naître
-Oswald, et ne tarda pas à lui parler sans contrainte de tout
-ce qui le concernait. Il blâma fortement sa liaison avec
-Corinne; mais ses faibles arguments auraient eu sur l'esprit
-d'Oswald bien moins d'ascendant encore que ceux de lady
-Edgermond, si M. Dickson ne lui avait pas remis la lettre que
-son père, lord Nelvil, écrivit à lord Edgermond lorsqu'il voulut
-rompre le mariage projeté entre son fils et Corinne, alors
-miss Edgermond. Voici quelle était cette lettre, écrite en
-1791, pendant le premier voyage d'Oswald en France. Il la
-lut en tremblant.</p>
-
-
-<blockquote>
-<h4>LETTRE DU PÈRE D'OSWALD A LORD EDGERMOND.</h4>
-
-<p>«Me pardonnerez-vous, mon ami, si je vous propose un
-changement dans le projet d'union entre nos deux familles?
-Mon fils a dix-huit mois de moins que votre fille aînée; il
-vaut mieux lui destiner Lucile, votre seconde fille, qui est
-plus jeune que sa s&oelig;ur de douze années. Je pourrais m'en
-tenir à ce motif; mais comme je savais l'âge de miss Edgermond
-quand je vous l'ai demandée pour Oswald, je
-croirais manquer à la confiance de l'amitié si je ne vous
-disais pas quelles sont les raisons qui me font désirer que
-ce mariage n'ait pas lieu. Nous sommes liés depuis vingt
-ans; nous pouvons nous parler avec franchise sur nos enfants,
-d'autant plus qu'ils sont assez jeunes pour pouvoir
-être encore modifiés par nos conseils. Votre fille
-est charmante; mais il me semble voir en elle une de ces
-belles Grecques qui enchantaient et subjuguaient le monde.
-Ne vous offensez pas de l'idée que cette comparaison peut
-suggérer. Sans doute votre fille n'a reçu de vous, n'a trouvé
-dans son c&oelig;ur que les principes et les sentiments les plus
-purs; mais elle a besoin de plaire, de captiver, de faire effet.
-Elle a plus de talents encore que d'amour-propre; mais des
-talents si rares doivent nécessairement exciter le désir de
-les développer; et je ne sais pas quel théâtre peut suffire à
-cette activité d'esprit, à cette impétuosité d'imagination, à
-ce caractère ardent enfin, qui se fait sentir dans toutes ses
-paroles: elle entraînerait nécessairement mon fils hors de
-l'Angleterre; car une telle femme ne peut y être heureuse,
-et l'Italie seule lui convient.</p>
-
-<p>«Il lui faut cette existence indépendante qui n'est soumise
-qu'à la fantaisie. Notre vie de campagne, nos habitudes
-domestiques contrarieraient nécessairement tous ses goûts.
-Un homme né dans notre heureuse patrie doit être Anglais
-avant tout: il faut qu'il remplisse ses devoirs de citoyen,
-puisqu'il a le bonheur de l'être; et dans les pays où les
-institutions politiques donnent aux hommes des occasions
-honorables d'agir et de se montrer, les femmes doivent
-rester dans l'ombre. Comment voulez-vous qu'une personne
-aussi distinguée que votre fille se contente d'un tel sort?
-Croyez-moi, mariez-la en Italie: sa religion, ses goûts et
-ses talents l'y appellent. Si mon fils épousait miss Edgermond,
-il l'aimerait sûrement beaucoup, car il est impossible
-d'être plus séduisante, et il essayerait alors, pour lui
-plaire, d'introduire dans sa maison les coutumes étrangères.
-Bientôt il perdrait cet esprit national, ces préjugés, si vous
-le voulez, qui nous unissent entre nous, et font de notre
-nation un corps, une association libre, mais indissoluble,
-qui ne peut périr qu'avec le dernier de nous. Mon fils se
-trouverait bientôt mal en Angleterre, en voyant que sa
-femme n'y serait pas heureuse. Il a, je le sais, toute la
-faiblesse que donne la sensibilité; il irait donc s'établir en
-Italie, et cette expatriation, si je vivais encore, me ferait
-mourir de douleur. Ce n'est pas seulement parce qu'elle me
-priverait de mon fils, c'est parce qu'elle lui ravirait l'honneur
-de servir son pays.</p>
-
-<p>«Quel sort pour un habitant de nos montagnes, que de
-traîner une vie oisive au sein des plaisirs de l'Italie! Un
-Écossais <i>sigisbée</i> de sa femme, s'il ne l'est pas de celle d'un
-autre! inutile à sa famille, dont il n'est plus ni le guide ni
-l'appui! Tel que je connais Oswald, votre fille prendrait
-un grand empire sur lui. Je m'applaudis donc de ce que
-son séjour actuel en France lui a ôté l'occasion de voir miss
-Edgermond; et j'ose vous conjurer, mon ami, si je mourais
-avant le mariage de mon fils, de ne pas lui faire connaître
-votre fille aînée avant que votre fille cadette soit en âge de
-le fixer. Je crois notre liaison assez ancienne, assez sacrée,
-pour attendre de vous cette marque d'affection. Dites
-à mon fils, s'il le fallait, mes volontés à cet égard; je suis
-sûr qu'il les respectera, et plus encore si j'avais cessé de
-vivre.</p>
-
-<p>«Donnez aussi, je vous prie, tous vos soins à l'union d'Oswald
-avec Lucile. Quoiqu'elle soit bien enfant, j'ai démêlé
-dans ses traits, dans l'expression de sa physionomie, dans
-le son de sa voix, la modestie la plus touchante. Voilà quelle
-est la femme vraiment anglaise qui fera le bonheur de mon
-fils: si je ne vis pas assez pour être témoin de cette union,
-je m'en réjouirai dans le ciel; quand nous y serons un jour
-réunis, mon cher ami, notre bénédiction et nos prières protégeront
-encore nos enfants.</p>
-
-<p>«Tout à vous.</p>
-
-<div class="sign">«<span class="sc">Nelvil.</span>»</div></blockquote>
-
-<p>Après cette lecture, Oswald garda le plus profond silence,
-ce qui laissa le temps à M. Dickson de continuer ses longs
-discours sans être interrompu. Il admira la sagacité de son
-ami, qui avait si bien jugé miss Edgermond, quoiqu'il fût
-loin, disait-il, de pouvoir s'imaginer encore la conduite condamnable
-qu'elle a tenue depuis. Il prononça, au nom du
-père d'Oswald, qu'un tel mariage serait une offense mortelle
-à sa mémoire. Oswald apprit par lui que pendant son fatal
-séjour en France, un an après que cette lettre avait été
-écrite, en 1792, son père n'avait trouvé de consolations que
-chez lady Edgermond, où il avait passé tout un été, et qu'il
-s'était occupé de l'éducation de Lucile, qui lui plaisait singulièrement.
-Enfin, sans art, mais aussi sans ménagement,
-M. Dickson attaqua le c&oelig;ur d'Oswald par les endroits les plus
-sensibles.</p>
-
-<p>C'était ainsi que tout se réunissait pour renverser le bonheur
-de Corinne absente, et qui n'avait pour se défendre que
-ses lettres, qui la rappelaient de temps en temps au souvenir
-d'Oswald. Elle avait à combattre la nature des choses, l'influence
-de la patrie, le souvenir d'un père, la conjuration des
-amis en faveur des résolutions faciles et de la route commune,
-et le charme naissant d'une jeune fille, qui semblait si bien
-en harmonie avec les espérances pures et calmes de la vie
-domestique.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l17">LIVRE DIX-SEPTIÈME<br />
-CORINNE EN ÉCOSSE</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Corinne, pendant ce temps, s'était établie près de Venise,
-dans une campagne sur les bords de la Brenta; elle voulait
-rester dans les lieux où elle avait vu Oswald pour la dernière
-fois, et d'ailleurs elle se croyait là plus près qu'à Rome des
-lettres d'Angleterre. Le prince Castel-Forte lui avait écrit
-pour lui offrir de venir la voir; et s'il avait essayé de la détacher
-d'Oswald, s'il lui avait dit ce qui se dit, c'est que
-l'absence doit refroidir le sentiment, un tel mot prononcé
-sans réflexion eût été pour Corinne comme un coup de poignard:
-elle aima donc mieux ne voir personne. Mais ce n'est
-pas une chose facile que de vivre seule quand l'âme est ardente
-et la situation malheureuse. Les occupations de la
-solitude exigent toutes du calme dans l'esprit; et lorsqu'on
-est agité par l'inquiétude, une distraction forcée, quelque
-importune qu'elle pût être, vaudrait mieux que la continuité
-de la même impression. Si l'on peut deviner comme on arrive
-à la folie, c'est sûrement lorsqu'une seule pensée s'empare de
-l'esprit, et ne permet plus à la succession des objets de varier
-les idées. Corinne était d'ailleurs une personne d'une imagination
-si vive, qu'elle se consumait elle-même quand ses facultés
-n'avaient plus d'aliment au dehors.</p>
-
-<p>Quelle vie succédait à celle qu'elle venait de mener pendant
-près d'une année! Oswald était auprès d'elle presque tout le
-jour; il suivait tous ses mouvements, il accueillait avidement
-chacune de ses paroles; son esprit excitait celui de Corinne.
-Ce qu'il y avait d'analogie, ce qu'il y avait de différence entre
-eux, animait également leur entretien; enfin Corinne voyait
-sans cesse ce regard si tendre, si doux, et si constamment
-occupé d'elle. Quand la moindre inquiétude la troublait,
-Oswald prenait sa main, il la serrait contre son c&oelig;ur, et
-le calme, et plus que le calme, une espérance vague et délicieuse
-renaissait dans l'âme de Corinne. Maintenant rien que
-d'aride au dehors, rien que de sombre au fond du c&oelig;ur; elle
-n'avait d'autre événement, d'autre variété dans sa vie que
-les lettres d'Oswald; et l'irrégularité de la poste, pendant
-l'hiver, excitait chaque jour en elle le tourment de l'attente,
-et souvent cette attente était trompée. Elle se promenait tous
-les matins sur le bord du canal, dont les eaux sont assoupies
-sous le poids de larges feuilles appelées les lis des eaux. Elle
-attendait la gondole noire qui apportait les lettres de Venise;
-elle était parvenue à la distinguer à une très-grande distance,
-et le c&oelig;ur lui battait avec une affreuse violence dès qu'elle
-l'apercevait. Le messager descendait de la gondole; quelquefois
-il disait: <i>Madame, il n'y a point de lettres</i>, et continuait
-ensuite paisiblement le reste de ses affaires, comme si rien
-n'était si simple que de n'avoir point de lettres. Une autre
-fois il lui disait: <i>Oui, madame, il y en a.</i> Elle les parcourait
-toutes d'une main tremblante, et l'écriture d'Oswald
-ne s'offrait point à ses regards; alors le reste du jour était
-affreux, la nuit se passait sans sommeil, et le lendemain
-elle éprouvait la même anxiété qui absorbait toute sa journée.</p>
-
-<p>Enfin elle accusa lord Nelvil de ce qu'elle souffrait: il lui
-sembla qu'il aurait pu lui écrire plus souvent, et elle lui en
-fit des reproches. Il se justifia, et déjà ses lettres devinrent
-moins tendres: car, au lieu d'exprimer ses propres inquiétudes,
-il s'occupait à dissiper celles de son amie.</p>
-
-<p>Ces nuances n'échappèrent point à la triste Corinne, qui
-étudiait le jour et la nuit une phrase, un mot des lettres d'Oswald,
-et cherchait à découvrir, en les relisant sans cesse, une
-réponse à ses craintes, une interprétation nouvelle qui pût lui
-donner quelques jours de calme.</p>
-
-<p>Cet état ébranlait ses nerfs, affaiblissait son esprit. Elle
-devenait superstitieuse, et s'occupait des présages continuels
-qu'on peut tirer de chaque événement quand on est toujours
-poursuivi par la même crainte. Un jour par semaine elle
-allait à Venise, pour avoir ce jour-là ses lettres quelques
-heures plus tôt. Elle variait ainsi le tourment de les attendre.
-Au bout de quelques semaines, elle avait pris une sorte
-d'horreur pour tous les objets qu'elle voyait en allant et en
-revenant: ils étaient tous comme les spectres de ses pensées,
-et les retraçaient à ses yeux sous d'horribles traits.</p>
-
-<p>Une fois, en entrant à l'église de Saint-Marc, elle se rappela
-qu'en arrivant à Venise l'idée lui était venue que peut-être,
-avant de partir, lord Nelvil la conduirait dans ces lieux,
-et l'y prendrait pour son épouse à la face du ciel: alors elle
-se livra tout entière à cette illusion. Elle le fit entrer sous ces
-portiques, s'approcher de l'autel, et promettre à Dieu d'aimer
-toujours Corinne. Elle pensa qu'elle se mettait à genoux devant
-Oswald, et recevait ainsi la couronne nuptiale. L'orgue
-qui se faisait entendre dans l'église, les flambeaux qui l'éclairaient,
-animaient sa vision; et, pour un moment, elle ne
-sentit plus le vide cruel de l'absence, mais cet attendrissement
-qui remplit l'âme, et fait entendre au fond du c&oelig;ur la
-voix de ce qu'on aime. Tout à coup un murmure sombre fixa
-l'attention de Corinne; et comme elle se retournait, elle aperçut
-un cercueil qu'on apportait dans l'église. A cet aspect,
-elle chancela, ses yeux se troublèrent, et, depuis cet instant,
-elle fut convaincue par l'imagination que son sentiment pour
-Oswald serait la cause de sa mort.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Quand Oswald eut lu la lettre de son père, remise par
-M. Dickson, il fut longtemps le plus malheureux et le plus
-irrésolu de tous les hommes. Déchirer le c&oelig;ur de Corinne,
-ou manquer à la mémoire de son père, c'était une alternative
-si cruelle, qu'il invoqua mille fois la mort pour y échapper;
-enfin il fit encore ce qu'il avait fait tant de fois, il recula
-l'instant de la décision, et se dit qu'il irait en Italie pour
-rendre Corinne elle-même juge de ses tourments et du parti
-qu'il devait prendre. Il croyait que son devoir l'obligeait à ne
-pas épouser Corinne; il était libre de ne jamais s'unir à Lucile:
-mais de quelle manière pouvait-il passer sa vie avec
-son amie? Fallait-il lui sacrifier son pays, ou l'entraîner en
-Angleterre, sans égard pour sa réputation ni pour son sort?
-Dans cette perplexité douloureuse, il serait parti pour Venise,
-si, de mois en mois, on n'avait pas répandu le bruit que son
-régiment allait être embarqué; il serait parti pour apprendre
-à Corinne ce qu'il ne pouvait encore se résoudre à lui écrire.</p>
-
-<p>Cependant le ton de ses lettres fut nécessairement altéré. Il
-ne voulait pas écrire ce qui se passait dans son âme; mais il
-ne pouvait plus s'exprimer avec le même abandon. Il avait
-résolu de cacher à Corinne les obstacles qu'il rencontrait dans
-le projet de la faire reconnaître, parce qu'il espérait y réussir
-encore avec le temps, et ne voulait pas l'aigrir inutilement
-contre sa belle-mère. Divers genres de réticences rendaient
-ses lettres plus courtes; il les remplissait de sujets étrangers,
-il ne disait rien sur ses projets futurs; enfin, une autre que
-Corinne eût été certaine de ce qui se passait dans le c&oelig;ur
-d'Oswald; mais un sentiment passionné rend à la fois plus
-pénétrante et plus crédule. Il semble que, dans cet état, on ne
-puisse rien voir que d'une manière surnaturelle. On découvre
-ce qui est caché, et l'on se fait illusion sur ce qui est clair:
-car l'on est révolté de l'idée que l'on souffre à ce point, sans
-que rien d'extraordinaire en soit la cause, et qu'un tel désespoir
-est produit par des circonstances très-simples.</p>
-
-<p>Oswald était très-malheureux, et de sa situation personnelle,
-et de la peine qu'il devait causer à celle qu'il aimait;
-et ses lettres exprimaient de l'irritation, sans en dire la cause.
-Il reprochait à Corinne, par une bizarrerie singulière, la douleur
-qu'il éprouvait, comme si elle n'eût pas été mille fois plus
-à plaindre que lui; enfin, il bouleversait entièrement l'âme
-de son amie. Elle n'était plus maîtresse d'elle-même; son esprit
-se troublait, ses nuits étaient remplies par les images les
-plus funestes; le jour elles ne se dissipaient pas, et l'infortunée
-Corinne ne pouvait croire que cet Oswald, qui écrivait
-des lettres si dures, si agitées, si amères, fût celui qu'elle
-avait connu si généreux et si tendre: elle ressentait un désir
-irrésistible de le revoir encore et de lui parler. «Que je l'entende!
-s'écria-t-elle; qu'il me dise que c'est lui qui peut déchirer
-ainsi sans pitié celle dont la moindre peine affligeait
-jadis si vivement son c&oelig;ur; qu'il me le dise, et je me soumettrai
-à la destinée. Mais une puissance infernale inspire
-sans doute un tel langage. Ce n'est pas Oswald; non, ce n'est
-pas Oswald qui m'écrit. On m'a calomniée près de lui; enfin,
-il y a quelque perfidie quand il y a tant de malheur.»</p>
-
-<p>Un jour, Corinne prit la résolution d'aller en Écosse, si
-toutefois l'on peut appeler une résolution la douleur impétueuse
-qui force à changer de situation à tout prix; elle n'osait
-écrire à personne qu'elle partait; elle n'avait pu se déterminer
-à le dire même à Thérésine, et elle se flattait
-toujours d'obtenir de sa propre raison de rester. Seulement
-elle soulageait son imagination par le projet d'un voyage, par
-une pensée différente de celle de la veille, par un peu d'avenir
-mis à la place des regrets. Elle était incapable d'aucune
-occupation. La lecture lui était devenue impossible, la musique
-ne lui causait qu'un tressaillement douloureux, et le
-spectacle de la nature, qui porte à la rêverie, redoublait encore
-sa peine. Cette personne si vive passait les jours entiers
-immobile, ou du moins sans aucun mouvement extérieur; les
-tourments de son âme ne se trahissaient plus que par sa mortelle
-pâleur. Elle regardait sa montre à chaque instant, espérant
-qu'une heure était passée, et ne sachant pas cependant
-pourquoi elle désirait que l'heure changeât de nom, puisqu'elle
-n'amenait rien de nouveau qu'une nuit sans sommeil,
-suivie d'un jour plus douloureux encore.</p>
-
-<p>Un soir qu'elle se croyait prête à partir, une femme fit demander
-à la voir: elle la reçut, parce qu'on lui dit que cette
-femme paraissait le désirer vivement. Elle vit entrer dans sa
-chambre une personne entièrement contrefaite, le visage défiguré
-par une affreuse maladie, vêtue de noir et couverte
-d'un voile, pour dérober, s'il était possible, sa vue à ceux
-dont elle approchait. Cette femme, ainsi maltraitée par la nature,
-se chargeait de la collecte des aumônes. Elle demanda
-noblement, avec une sécurité touchante, des secours pour les
-pauvres; Corinne lui donna beaucoup d'argent, en lui faisant
-promettre seulement de prier pour elle. La pauvre femme,
-qui s'était résignée à son sort, regardait avec étonnement
-cette belle personne si pleine de force et de vie, riche, jeune,
-admirée, et qui semblait cependant accablée par le malheur.
-«Mon Dieu, madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous
-fussiez aussi calme que moi.» Quel mot adressé par une
-femme dans cet état à la plus brillante personne d'Italie, qui
-succombait au désespoir!</p>
-
-<p>Ah! la puissance d'aimer est trop grande, elle l'est trop
-dans les âmes ardentes. Qu'elles sont heureuses celles qui
-consacrent à Dieu seul ce profond sentiment d'amour dont les
-habitants de la terre ne sont pas dignes! Mais le temps n'en
-était pas encore venu pour Corinne; il lui fallait encore des
-illusions, elle voulait encore du bonheur, elle priait, mais
-elle n'était pas encore résignée. Ses rares talents, la gloire
-qu'elle avait acquise, lui donnaient encore trop d'intérêt pour
-elle-même. Ce n'est qu'en se détachant de tout dans ce monde
-qu'on peut renoncer à ce qu'on aime; tous les autres sacrifices
-précèdent celui-là, et la vie peut être depuis longtemps
-un désert sans que le feu qui l'a dévastée soit éteint.</p>
-
-<p>Enfin, au milieu des doutes et des combats qui renversaient
-et renouvelaient sans cesse le plan de Corinne, elle reçut une
-lettre d'Oswald, qui lui annonçait que son régiment devait
-s'embarquer dans six semaines, et qu'il ne pouvait profiter
-de ce temps pour aller à Venise, parce qu'un colonel qui s'éloignerait
-dans un pareil moment se perdrait de réputation.
-Il ne restait à Corinne que le temps d'arriver en Angleterre
-avant que lord Nelvil s'éloignât d'Europe, et peut-être pour
-toujours. Cette crainte acheva de décider son départ. Il faut
-plaindre Corinne, car elle n'ignorait pas tout ce qu'il y avait
-d'inconsidéré dans sa démarche: elle se jugeait plus sévèrement
-que personne; mais quelle femme aurait le droit de jeter
-<i>la première pierre</i> à l'infortunée qui ne justifie point sa
-faute, qui n'en espère aucune jouissance, mais fuit d'un malheur
-à l'autre comme si des fantômes effrayants la poursuivaient
-de toutes parts?</p>
-
-<p>Voici les dernières lignes de sa lettre au prince Castel-Forte:
-«Adieu, mon fidèle protecteur; adieu, mes amis de
-Rome, adieu, vous tous avec qui j'ai passé des jours si
-doux et si faciles. C'en est fait, la destinée m'a frappée; je
-sens en moi sa blessure mortelle: je me débats encore;
-mais je succomberai. Il faut que je le revoie: croyez-moi,
-je ne suis pas responsable de moi-même; il y a dans mon
-sein des orages que ma volonté ne peut gouverner. Cependant
-j'approche du terme où tout finira pour moi; ce qui
-se passe à présent est le dernier acte de mon histoire; après,
-viendront la pénitence et la mort. Bizarre confusion du c&oelig;ur
-humain! Dans ce moment même où je me conduis comme
-une personne si passionnée, j'aperçois cependant les ombres
-du déclin dans l'éloignement, et je crois entendre une voix
-divine qui me dit: «<i>Infortunée, encore ces jours d'agitation
-et d'amour, et je t'attends dans le repos éternel.</i>» O
-mon Dieu! accordez-moi la présence d'Oswald encore une
-fois, une dernière fois. Le souvenir de ses traits s'est
-comme obscurci par mon désespoir. Mais n'avait-il pas
-quelque chose de divin dans le regard? ne semblait-il pas,
-quand il entrait, qu'un air brillant et pur annonçait son
-approche? Mon ami, vous l'avez vu se placer près de moi,
-m'entourer de ses soins, me protéger par le respect qu'il
-inspirait pour son choix. Ah! comment exister sans lui?
-Pardonnez mon ingratitude; dois-je reconnaître ainsi la
-constante et noble affection que vous m'avez toujours témoignée?
-Mais je ne suis plus digne de rien, et je passerais
-pour insensée, si je n'avais pas le triste don d'observer
-moi-même ma folie. Adieu donc, adieu!»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Combien elle est malheureuse, la femme délicate et sensible
-qui commet une grande imprudence, qui la commet,
-pour un objet dont elle se croit moins aimée, et n'ayant
-qu'elle-même pour soutien de ce qu'elle fait! Si elle hasardait
-sa réputation et son repos pour rendre un grand service à
-celui qu'elle aime, elle ne serait point à plaindre. Il est si
-doux de se dévouer! il y a dans l'âme tant de délices quand
-on brave tous les périls pour sauver une vie qui nous est
-chère, pour soulager la douleur qui déchire un c&oelig;ur ami du
-nôtre! Mais traverser ainsi seule des pays inconnus, arriver
-sans être attendue, rougir d'abord devant ce qu'on aime de
-la preuve même d'amour qu'on lui donne; risquer tout parce
-qu'on le veut, et non parce qu'un autre vous le demande:
-quel pénible sentiment! quelle humiliation digne pourtant de
-pitié! car tout ce qui vient d'aimer en mérite. Que serait-ce
-si l'on compromettait ainsi l'existence des autres, si l'on
-manquait à des devoirs envers des liens sacrés? Mais Corinne
-était libre; elle ne sacrifiait que sa gloire et son repos. Il n'y
-avait point de raison, point de prudence dans sa conduite,
-mais rien qui pût offenser une autre destinée que la sienne,
-et son funeste amour ne perdait qu'elle-même.</p>
-
-<p>En débarquant en Angleterre, Corinne sut par les papiers
-publics que le départ du régiment de lord Nelvil était encore
-retardé. Elle ne vit à Londres que la société du banquier
-auquel elle était recommandée sous un nom supposé. Il s'intéressa
-d'abord à elle, et s'empressa, ainsi que sa femme et sa
-fille, à lui rendre tous les services imaginables. Elle tomba
-dangereusement malade en arrivant, et pendant quinze jours
-ses nouveaux amis la soignèrent avec la bienveillance la plus
-tendre. Elle apprit que lord Nelvil était en Écosse, mais qu'il
-devait revenir dans peu de jours à Londres, où son régiment
-se trouvait alors. Elle ne savait comment se résoudre à lui
-annoncer qu'elle était en Angleterre. Elle ne lui avait point
-écrit son départ; et son embarras était tel à cet égard, que
-depuis un mois Oswald n'avait point reçu de ses lettres. Il
-commençait à s'en inquiéter vivement: il l'accusait de légèreté,
-comme s'il avait eu le droit de s'en plaindre. En arrivant
-à Londres, il alla d'abord chez son banquier, où il espérait
-trouver des lettres d'Italie; on lui dit qu'il n'y en avait
-point. Il sortit; et, comme il réfléchissait avec peine sur ce
-silence, il rencontra M. Edgermond, qu'il avait vu à Rome,
-et qui lui demanda des nouvelles de Corinne. «Je n'en sais
-point, répondit lord Nelvil avec humeur.&mdash;Oh! je le crois
-bien, reprit M. Edgermond; ces Italiennes oublient toujours
-les étrangers dès qu'elles ne les voient plus. Il y a mille
-exemples de cela, et il ne faut pas s'en affliger; elles seraient
-trop aimables si elles avaient de la constance unie à tant d'imagination.
-Il faut bien qu'il reste quelque avantage à nos
-femmes.» Il lui serra la main en parlant ainsi, et prit congé
-de lui pour retourner dans la principauté de Galles, son séjour
-habituel; mais il avait en peu de mots pénétré de tristesse
-le c&oelig;ur d'Oswald. «J'ai tort, se disait-il à lui-même,
-j'ai tort de vouloir qu'elle me regrette, puisque je ne puis me
-consacrer à son bonheur. Mais oublier si vite ce qu'on a aimé,
-c'est flétrir le passé au moins autant que l'avenir.»</p>
-
-<p>Au moment où lord Nelvil avait su la volonté de son père,
-il s'était résolu à ne point épouser Corinne; mais il avait
-aussi formé le dessein de ne pas revoir Lucile. Il était mécontent
-de l'impression trop vive qu'elle avait faite sur lui,
-et se disait qu'étant condamné à faire tant de mal à son amie,
-il fallait au moins lui garder cette fidélité de c&oelig;ur qu'aucun
-devoir ne lui ordonnait de sacrifier. Il se contenta d'écrire à
-lady Edgermond pour lui renouveler ses sollicitations relativement
-à l'existence de Corinne; mais elle refusa constamment
-de lui répondre à cet égard, et lord Nelvil comprit, par
-ses entretiens avec M. Dickson, l'ami de lord Edgermond,
-que le seul moyen d'obtenir d'elle ce qu'il désirait serait d'épouser
-sa fille; car elle pensait que Corinne pourrait nuire
-au mariage de sa s&oelig;ur si elle reprenait son vrai nom, et si
-sa famille la reconnaissait. Corinne ne se doutait point encore
-de l'intérêt que Lucile avait inspiré à lord Nelvil; la destinée
-lui avait jusqu'alors épargné cette douleur. Jamais cependant
-elle n'avait été plus digne de lui que dans le moment même
-où le sort l'en séparait. Elle avait pris pendant sa maladie,
-au milieu des négociants simples et honnêtes chez qui elle
-était, un véritable goût pour les m&oelig;urs et les habitudes anglaises.
-Le petit nombre de personnes qu'elle voyait dans la
-famille qui l'avait reçue n'étaient distinguées d'aucune manière,
-mais possédaient une force de raison et une justesse
-d'esprit remarquables. On lui témoignait une affection moins
-expansive que celle à laquelle elle était accoutumée, mais
-qui se faisait connaître à chaque occasion par de nouveaux
-services. La sévérité de lady Edgermond, l'ennui d'une petite
-ville de province, lui avaient fait une cruelle illusion sur tout
-ce qu'il y a de noble et de bon dans le pays auquel elle avait
-renoncé, et elle s'y attachait dans une circonstance où, pour
-son bonheur du moins, il n'était peut-être plus à désirer
-qu'elle éprouvât ce sentiment.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Un soir, la famille qui comblait Corinne de marques d'amitié
-et d'intérêt la pressa vivement de venir voir jouer madame
-Siddons dans <i>Isabelle</i>, ou <i>le Fatal mariage</i>, l'une des
-pièces du théâtre anglais où cette actrice déploie le plus admirable
-talent. Corinne s'y refusa longtemps; mais enfin, se
-rappelant que lord Nelvil avait souvent comparé sa manière
-de déclamer avec celle de madame Siddons, elle eut la curiosité
-de l'entendre, et se rendit voilée dans une petite loge
-d'où elle pouvait tout voir sans être vue. Elle ne savait pas
-que lord Nelvil était arrivé la veille à Londres; mais elle
-craignait d'être aperçue par un Anglais qui l'aurait connue
-en Italie. La noble figure et la profonde sensibilité de l'actrice
-captivèrent tellement l'attention de Corinne, que pendant les
-premiers actes ses yeux ne se détournèrent pas du théâtre.
-La déclamation anglaise est plus propre qu'aucune autre à
-remuer l'âme, quand un beau talent en fait sentir la force et
-l'originalité. Il y a moins d'art, moins de convenu qu'en
-France; l'impression qu'elle produit est plus immédiate, le
-désespoir véritable s'exprimerait ainsi; et la nature des pièces
-et le genre de la versification plaçant l'art dramatique à
-moins de distance de la vie réelle, l'effet qu'il produit est
-plus déchirant. Il faut d'autant plus de génie pour être un
-grand acteur en France, qu'il y a fort peu de liberté pour la
-manière individuelle, tant les règles générales prennent d'espace.
-Mais en Angleterre on peut tout risquer si la nature
-l'inspire. Ces longs gémissements, qui paraissent ridicules
-quand on les raconte, font tressaillir quand on les entend.
-L'actrice la plus noble dans ses manières, madame Siddons,
-ne perd rien de sa dignité quand elle se prosterne contre
-terre. Il n'y a rien qui ne puisse être admirable quand une
-émotion intime y entraîne, une émotion qui part du centre
-de l'âme, et domine celui qui le ressent plus encore que celui
-qui en est témoin. Il y a chez les diverses nations une
-façon différente de jouer la tragédie; mais l'expression de
-la douleur s'entend d'un bout du monde à l'autre; et,
-depuis le sauvage jusqu'au roi, il y a quelque chose de semblable
-dans tous les hommes alors qu'ils sont vraiment malheureux.</p>
-
-<p>Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte, Corinne
-remarqua que tous les regards se tournaient vers une loge,
-et dans cette loge elle vit lady Edgermond et sa fille; car
-elle ne douta pas que ce ne fût Lucile, bien que depuis sept
-ans elle fût singulièrement embellie. La mort d'un parent
-très-riche de lord Edgermond avait obligé lady Edgermond à
-venir à Londres pour y régler les affaires de la succession.
-Lucile s'était plus parée qu'à l'ordinaire pour venir au spectacle;
-et depuis longtemps, même en Angleterre, où les femmes
-sont si belles, il n'avait paru une personne aussi remarquable.
-Corinne fut douloureusement surprise en la voyant:
-il lui parut impossible qu'Oswald pût résister à la séduction
-d'une telle figure. Elle se compara dans sa pensée avec elle,
-et se trouva tellement inférieure; elle s'exagéra tellement,
-s'il était possible de se l'exagérer, le charme de cette jeunesse,
-de cette blancheur, de ces cheveux blonds, de cette
-innocente image du printemps de la vie, qu'elle se sentit
-presque humiliée de lutter par le talent, par l'esprit, par les
-dons acquis enfin, ou du moins perfectionnés, avec ces grâces
-prodiguées par la nature elle-même.</p>
-
-<p>Tout à coup elle aperçut, dans la loge opposée, lord Nelvil,
-dont les regards étaient fixés sur Lucile. Quel moment pour
-Corinne! elle revoyait pour la première fois ces traits qui
-l'avaient tant occupée; ce visage qu'elle cherchait dans son
-souvenir à chaque instant, bien qu'il n'en fût jamais effacé,
-elle le revoyait, et c'était lorsque Lucile occupait seule Oswald.
-Sans doute il ne pouvait soupçonner la présence de
-Corinne; mais si ses yeux s'étaient dirigés par hasard sur
-elle, l'infortunée en aurait tiré quelques présages de bonheur.
-Enfin madame Siddons reparut, et lord Nelvil se tourna vers
-le théâtre pour la considérer.</p>
-
-<p>Corinne alors respira plus à l'aise, et se flatta qu'un simple
-mouvement de curiosité avait attiré l'attention d'Oswald sur
-Lucile. La pièce devenait à tous les moments plus touchante,
-et Lucile était baignée de pleurs qu'elle cherchait à cacher
-en se retirant dans le fond de sa loge. Alors Oswald la regarda
-de nouveau avec plus d'intérêt encore que la première
-fois. Enfin il arriva, ce moment terrible où Isabelle, s'étant
-échappée des mains des femmes qui veulent l'empêcher de se
-tuer, rit, en se donnant un coup de poignard, de l'inutilité
-de leurs efforts. Ce rire du désespoir est l'effet le plus difficile
-et le plus remarquable que le jeu dramatique puisse produire;
-il émeut bien plus que les larmes: cette amère ironie du malheur
-est son expression la plus déchirante. Qu'elle est terrible
-la souffrance du c&oelig;ur, quand elle inspire une si barbare joie,
-quand elle donne, à l'aspect de son propre sang, le contentement
-féroce d'un sauvage ennemi qui se serait vengé!</p>
-
-<p>Alors sans doute Lucile fut tellement attendrie, que sa mère
-s'en alarma, car on la vit se retourner avec inquiétude de son
-côté: Oswald se leva comme s'il voulait aller vers elle; mais
-bientôt il se rassit. Corinne eut quelque joie de ce second
-mouvement; mais elle se dit en soupirant: «Lucile, ma s&oelig;ur
-qui m'était si chère autrefois, est jeune et sensible; dois-je
-vouloir lui ravir un bien dont elle pourrait jouir sans obstacle,
-sans que celui qu'elle aimerait lui fît aucun sacrifice?»
-La pièce finie, Corinne voulut laisser sortir tout le monde
-avant de s'en aller, de peur d'être reconnue, et elle se mit derrière
-une petite ouverture de sa loge où elle pouvait apercevoir
-ce qui se passait dans le corridor. Au moment où Lucile
-sortit, la foule se rassembla pour la voir, et l'on entendait de
-tous les côtés des exclamations sur sa ravissante figure. Lucile
-se troublait de plus en plus. Lady Edgermond, infirme et malade,
-avait de la peine à fendre la presse, malgré les soins de
-sa fille et les égards qu'on leur témoignait; mais elles ne connaissaient
-personne, et nul homme par conséquent n'osait les
-aborder. Lord Nelvil, voyant leur embarras, se hâta de s'approcher
-d'elles. Il offrit un bras à lady Edgermond et l'autre
-à Lucile, qui le prit timidement, en baissant la tête et rougissant
-à l'excès: ils passèrent ainsi devant Corinne. Oswald
-n'imaginait pas que sa pauvre amie fût témoin d'un spectacle
-si douloureux pour elle; car il avait une légère nuance d'orgueil
-en conduisant ainsi la plus belle personne d'Angleterre
-à travers les admirateurs sans nombre qui suivaient ses pas.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE V</h3>
-
-<p>Corinne revint chez elle cruellement troublée, et ne sachant
-point quelle résolution elle prendrait, comment elle ferait
-connaître à lord Nelvil son arrivée, et ce qu'elle lui dirait
-pour la motiver; car à chaque instant elle perdait de sa confiance
-dans le sentiment de son ami, et il lui semblait quelquefois
-que c'était un étranger qu'elle allait revoir, un étranger
-qu'elle aimait avec passion, mais qui ne la reconnaîtrait
-plus. Elle envoya chez lord Nelvil le lendemain au soir, et
-elle apprit qu'il était chez lady Edgermond; le jour suivant,
-la même réponse lui fut rapportée, mais on lui dit aussi que
-lady Edgermond était malade, et qu'elle repartirait pour sa
-terre dès qu'elle serait guérie. Corinne attendait ce moment
-pour faire savoir à lord Nelvil qu'elle était en Angleterre;
-mais tous les soirs elle sortait, passait devant la maison de
-lady Edgermond, et voyait à sa porte la voiture d'Oswald.
-Un inexprimable serrement de c&oelig;ur l'oppressait; et, retournant
-chez elle, elle recommençait le lendemain la même
-course pour éprouver la même douleur. Corinne avait tort
-cependant quand elle se persuadait qu'Oswald allait chez
-lady Edgermond dans l'intention d'épouser sa fille.</p>
-
-<p>Le jour du spectacle, lady Edgermond lui avait dit, pendant
-qu'il la conduisait à sa voiture, que la succession du
-parent de lord Edgermond, qui était mort dans l'Inde, concernait
-Corinne autant que sa fille, et qu'elle le priait en
-conséquence de passer chez elle pour se charger de faire savoir
-en Italie les divers arrangements qu'elle voulait prendre
-à cet égard. Oswald promit d'y aller, et il lui sembla que,
-dans cet instant, la main de Lucile qu'il tenait avait tremblé.
-Le silence de Corinne pouvait lui faire croire qu'il n'était
-plus aimé, et l'émotion de cette jeune fille devait lui donner
-l'idée qu'il l'intéressait au fond du c&oelig;ur. Cependant il n'avait
-pas l'idée de manquer à la promesse qu'il avait donnée à
-Corinne, et l'anneau qu'elle possédait était un gage assuré que
-jamais il n'en épouserait une autre sans son consentement. Il
-retourna chez lady Edgermond le lendemain pour soigner les
-intérêts de Corinne; mais lady Edgermond était si malade,
-et sa fille tellement inquiète de se trouver ainsi seule à Londres,
-sans aucun parent (M. Edgermond n'y étant pas), sans
-savoir seulement à quel médecin il fallait s'adresser, qu'Oswald
-crut de son devoir envers l'amie de son père de consacrer
-tout son temps à la soigner.</p>
-
-<p>Lady Edgermond, naturellement âpre et fière, semblait ne
-s'adoucir que pour Oswald: elle le laissait venir tous les jours
-chez elle, sans qu'il prononçât un seul mot qui pût faire supposer
-l'intention d'épouser sa fille. Le nom et la beauté de
-Lucile en faisaient l'un des plus brillants partis de l'Angleterre;
-et depuis qu'elle avait paru au spectacle et qu'on la
-savait à Londres, sa porte était assiégée par les visites des
-plus grands seigneurs du pays. Lady Edgermond refusait
-constamment de recevoir personne: elle ne sortait jamais, et
-ne recevait que lord Nelvil. Comment n'aurait-il pas été
-flatté d'une conduite si délicate? Cette générosité silencieuse
-qui s'en remettait à lui sans rien demander, sans se plaindre
-de rien, le touchait vivement, et cependant chaque fois qu'il
-allait dans la maison de lady Edgermond, il craignait que sa
-présence ne fût interprétée comme un engagement. Il eût cessé
-d'y aller dès que les intérêts de Corinne ne l'y auraient plus
-attiré, si lady Edgermond avait recouvré sa santé. Mais au
-moment où on la croyait mieux, elle retomba malade de nouveau
-plus dangereusement que la première fois; et si elle était
-morte dans ce moment, Lucile n'aurait eu à Londres d'autre
-appui qu'Oswald, puisque sa mère ne formait de relations
-avec personne.</p>
-
-<p>Lucile ne s'était pas permis un seul mot qui dût faire croire
-à lord Nelvil qu'elle le préférât! mais il pouvait le supposer
-quelquefois par une altération légère et subite dans la couleur
-de son teint, par des yeux trop promptement baissés, par une
-respiration plus rapide; enfin, il étudiait le c&oelig;ur de cette
-jeune fille avec un intérêt curieux et tendre, et sa complète
-réserve lui laissait toujours du doute et de l'incertitude sur la
-nature de ses sentiments. Le plus haut point de la passion et
-l'éloquence qu'elle inspire ne suffisent pas encore à l'imagination;
-on désire toujours quelque chose de plus, et, ne pouvant
-l'obtenir, on se refroidit et l'on se lasse, tandis que la faible
-lueur qu'on aperçoit à travers les nuages tient longtemps la
-curiosité en suspens, et semble promettre dans l'avenir de
-nouveaux sentiments et des découvertes nouvelles. Cette
-attente cependant n'est point satisfaite; et, quand on sait à
-la fin ce que cache tout ce charme du silence et de l'inconnu,
-le mystère aussi se flétrit, et l'on en revient à regretter
-l'abandon et le mouvement d'un caractère animé. Hélas! de
-quelle manière prolonger cet enchantement du c&oelig;ur, ces délices
-de l'âme, que la confiance et le doute, le bonheur et le
-malheur dissipent également à la longue? tant les jouissances
-célestes sont étrangères à notre destinée! Elles traversent
-notre c&oelig;ur quelquefois, seulement pour nous rappeler notre
-origine et notre espoir!</p>
-
-<p>Lady Edgermond, se trouvant mieux, fixa son départ à
-deux jours de là pour aller en Écosse, où elle voulait visiter
-la terre de lord Edgermond, qui était voisine de celle de lord
-Nelvil. Elle s'attendait qu'il lui proposerait de l'y accompagner,
-puisqu'il avait annoncé le projet de retourner en Écosse
-avant le départ de son régiment; mais il n'en dit rien. Lucile
-le regarda dans ce moment, et néanmoins il se tut. Elle se
-hâta de se lever, et s'approcha de la fenêtre. Peu de moments
-après, lord Nelvil prit un prétexte pour aller vers elle, et il
-lui sembla que ses yeux étaient mouillés de pleurs; il en fut
-ému, soupira, et l'oubli dont il accusait son amie revenant de
-nouveau à sa mémoire, il se demanda si cette jeune fille n'était
-pas plus capable que Corinne d'un sentiment fidèle.</p>
-
-<p>Oswald cherchait à réparer la peine qu'il venait de causer
-à Lucile; on a tant de plaisir à ramener la joie sur un visage
-encore enfant! Le chagrin n'est pas fait pour ces physionomies
-où la réflexion même n'a point encore laissé de traces. Le régiment
-de lord Nelvil devait être passé en revue le lendemain
-matin à Hyde-Park; il demanda donc à lady Edgermond si elle
-voulait y aller en calèche avec sa fille, et si elle lui permettrait,
-après la revue, de faire une promenade à cheval avec
-Lucile à côté de sa voiture. Lucile avait dit une fois qu'elle
-avait grande envie de monter à cheval. Elle regarda sa mère
-avec une expression toujours soumise, mais où l'on pouvait
-remarquer cependant le désir d'obtenir un consentement.
-Lady Edgermond se recueillit quelques instants; puis, tendant
-à lord Nelvil sa faible main, qui dépérissait chaque jour
-davantage, elle lui dit: «Si vous le demandez, milord, j'y
-consens.» Ces mots firent tant d'impression sur Oswald, qu'il
-allait renoncer lui-même à ce qu'il avait proposé; mais tout
-à coup Lucile, avec une vivacité qu'elle n'avait pas encore
-montrée, prit la main de sa mère et la baisa pour la remercier.
-Lord Nelvil alors n'eut pas le courage de priver d'un amusement
-cette innocente créature qui menait une vie si solitaire
-et si triste.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VI</h3>
-
-<p>Corinne, depuis quinze jours, ressentait l'anxiété la plus
-cruelle: chaque matin elle hésitait si elle écrirait à lord Nelvil
-pour lui apprendre où elle était, et chaque soir se passait
-dans l'inexprimable douleur de le savoir chez Lucile. Ce
-qu'elle souffrait le soir la rendait plus timide pour le lendemain.
-Elle rougissait d'apprendre à celui qui ne l'aimait peut-être
-plus la démarche inconsidérée qu'elle avait faite pour
-lui. «Peut-être, se disait-elle souvent, tous les souvenirs
-d'Italie sont-ils effacés de sa mémoire? peut-être n'a-t-il
-plus besoin de trouver dans les femmes un esprit supérieur,
-un c&oelig;ur passionné? Ce qui lui plaît à présent, c'est l'admirable
-beauté de seize ans, l'expression angélique de cet âge,
-l'âme timide et neuve qui consacre à l'objet de son choix les
-premiers sentiments qu'elle ait jamais éprouvés.»</p>
-
-<p>L'imagination de Corinne était tellement frappée des avantages
-de sa s&oelig;ur, qu'elle avait presque honte de lutter avec
-de tels charmes. Il lui semblait que le talent même était une
-ruse, l'esprit une tyrannie, la passion une violence, à côté de
-cette innocence désarmée; et bien que Corinne n'eût pas encore
-vingt-huit ans, elle pressentait déjà cette époque de la
-vie où les femmes se défient avec tant de douleur de leurs
-moyens de plaire. Enfin la jalousie et une timidité fière se
-combattaient dans son âme; elle renvoyait de jour en jour le
-moment tant craint et tant désiré où elle devait revoir Oswald.
-Elle apprit que son régiment serait passé en revue le lendemain
-à Hyde-Park, et elle résolut d'y aller. Elle pensa qu'il
-était possible que Lucile s'y trouvât, et elle s'en fiait à ses
-propres yeux pour juger des sentiments d'Oswald. D'abord
-elle avait l'idée de se parer avec soin et de se montrer ensuite
-subitement à lui; mais en commençant sa toilette, ses cheveux
-noirs, son teint un peu bruni par le soleil d'Italie, ses traits
-prononcés, mais dont elle ne pouvait pas juger l'expression
-en se regardant, lui inspirèrent du découragement sur ses
-charmes. Elle voyait toujours dans son miroir le visage aérien
-de sa s&oelig;ur; et, rejetant loin d'elle toutes les parures qu'elle
-avait essayées, elle se revêtit d'une robe noire à la vénitienne,
-couvrit son visage et sa taille avec la mante qu'on porte dans
-ce pays, et se jeta ainsi dans le fond d'une voiture.</p>
-
-<p>A peine fut-elle dans Hyde-Park, qu'elle vit paraître
-Oswald à la tête de son régiment. Il avait, dans son uniforme,
-la plus belle et la plus imposante figure du monde; il
-conduisait son cheval avec une grâce et une dextérité parfaites.
-La musique qu'on entendait avait quelque chose de
-fier et de doux tout à la fois, qui conseillait noblement le sacrifice
-de la vie. Une multitude d'hommes élégamment et
-simplement vêtus, des femmes belles et modestes, portaient
-sur leur visage, les uns l'empreinte des vertus mâles, les autres
-des vertus timides. Les soldats du régiment d'Oswald
-semblaient le regarder avec confiance et dévouement. On
-joua le fameux air, <i>Dieu sauve le roi</i>, qui touche si profondément
-tous les c&oelig;urs en Angleterre; et Corinne s'écria: «O
-respectable pays qui deviez être ma patrie! pourquoi vous
-ai-je quitté? Qu'importait plus ou moins de gloire personnelle
-au milieu de tant de vertus; et quelle gloire valait celle, ô
-Nelvil! d'être ta digne épouse?»</p>
-
-<p>Les instruments militaires qui se firent entendre retracèrent
-à Corinne les dangers qu'Oswald allait courir. Elle le regarda
-longtemps sans qu'il pût l'apercevoir, et se disait, les yeux
-pleins de larmes: «Qu'il vive, quand ce ne serait pas pour
-moi! mon Dieu, c'est lui qu'il faut conserver!» Dans ce
-moment la voiture de lady Edgermond arriva; lord Nelvil la
-salua respectueusement en baissant devant elle la pointe de
-son épée. Cette voiture passa et repassa plusieurs fois. Tous
-ceux qui voyaient Lucile l'admiraient; Oswald la considérait
-avec des regards qui perçaient le c&oelig;ur de Corinne. L'infortunée
-les connaissait, ces regards; ils avaient été tournés
-sur elle!</p>
-
-<p>Les chevaux que lord Nelvil avait prêtés à Lucile parcouraient
-avec la plus brillante vitesse les allées de Hyde-Park,
-tandis que la voiture de Corinne s'avançait lentement, presque
-comme un convoi funèbre, derrière les coursiers rapides et
-leur bruit tumultueux. «Ah! ce n'était pas ainsi, pensait
-Corinne, non, ce n'était pas ainsi que je me rendais au Capitole
-la première fois que je l'ai rencontré: il m'a précipitée
-du char de triomphe dans l'abîme des douleurs. Je l'aime, et
-toutes les joies de la vie ont disparu. Je l'aime, et tous les
-dons de la nature sont flétris. Mon Dieu! pardonnez-lui
-quand je ne serai plus!» Oswald passait à cheval à côté de
-la voiture où était Corinne. La forme italienne de l'habit noir
-qui l'enveloppait le frappa singulièrement. Il s'arrêta, fit le
-tour de cette voiture, revint sur ses pas pour la revoir encore,
-et tâcha d'apercevoir quelle était la femme qui s'y tenait
-cachée. Le c&oelig;ur de Corinne battait pendant ce temps avec
-une extrême violence, et tout ce qu'elle redoutait, c'était de
-s'évanouir et d'être ainsi découverte; mais elle résista cependant
-à son émotion, et lord Nelvil perdit l'idée qui l'avait
-d'abord occupé. Quand la revue fut finie, Corinne, pour ne
-pas attirer davantage l'attention d'Oswald, descendit de voiture
-pendant qu'il ne pouvait la voir, et se plaça derrière les
-arbres et la foule, de manière à n'être pas aperçue. Oswald
-alors s'approcha de la calèche de lady Edgermond; et, lui
-montrant un cheval très-doux que ses gens avaient amené, il
-demanda pour Lucile la permission de monter ce cheval à
-côté de la voiture de sa mère. Lady Edgermond y consentit,
-en lui recommandant beaucoup de veiller sur sa fille. Lord
-Nelvil était descendu de cheval; il parlait chapeau bas, à la
-portière de lady Edgermond, avec une expression si respectueuse
-et si sensible en même temps, que Corinne n'y voyait
-que trop un attachement pour la mère, animé par l'attrait
-qu'inspirait la fille.</p>
-
-<p>Lucile descendit de voiture. Elle avait un habit de cheval
-qui dessinait à ravir l'élégance de sa taille; sur sa tête un
-chapeau noir orné de plumes blanches; et ses beaux cheveux
-blonds, légers comme l'air, tombaient avec grâce sur son
-charmant visage. Oswald baissa la main de manière que
-Lucile pût y poser son pied pour monter sur le cheval.
-Lucile s'attendait que ce serait un de ses gens qui lui
-rendrait ce service; elle rougit en le recevant de lord Nelvil.
-Il insista: Lucile enfin mit sur cette main un pied charmant,
-et s'élança si légèrement à cheval, que tous ses mouvements
-donnaient l'idée d'une de ces sylphides que l'imagination nous
-peint avec des couleurs si délicates. Elle partit au galop. Oswald
-la suivit et ne la perdit pas de vue. Une fois le cheval
-fit un faux pas. A l'instant lord Nelvil l'arrêta, examina la
-bride et le mors avec une aimable anxiété. Une autre fois il
-crut à tort que le cheval s'emportait; il devint pâle comme la
-mort; et, poussant son propre cheval avec une incroyable
-ardeur, dans une seconde il atteignit celui de Lucile, descendit
-et se précipita devant elle. Lucile, ne pouvant plus retenir
-son cheval, frémissait à son tour de renverser Oswald; mais
-d'une main il saisit la bride, et de l'autre il soutint Lucile,
-qui en sautant s'appuya légèrement sur lui.</p>
-
-<p>Que fallait-il de plus pour convaincre Corinne du sentiment
-d'Oswald pour Lucile? Ne voyait-elle pas tous les signes d'intérêt
-qu'il lui avait autrefois prodigués? Et même, pour son
-éternel désespoir, ne croyait-elle pas apercevoir dans les regards
-de lord Nelvil plus de timidité, plus de réserve qu'il
-n'en avait dans le temps de son amour pour elle? Deux fois
-elle tira l'anneau de son doigt; elle était prête à fendre la foule
-pour le jeter aux pieds d'Oswald; et l'espoir de mourir à l'instant
-même l'encourageait dans cette résolution. Mais quelle
-est la femme née même sous le soleil du Midi, qui peut, sans
-frissonner, attirer sur ses sentiments l'attention de la multitude?
-Bientôt Corinne frémit à la pensée de se montrer à lord
-Nelvil dans cet instant, et sortit de la foule pour rejoindre sa
-voiture. Comme elle traversait une allée solitaire, Oswald vit
-encore de loin cette même figure noire qui l'avait frappé, et
-l'impression qu'elle produisit sur lui cette fois fut beaucoup
-plus vive. Cependant il attribua l'émotion qu'il en ressentait au
-remords d'avoir été dans ce jour, pour la première fois, infidèle
-au fond de son c&oelig;ur à l'image de Corinne; et, rentré chez lui,
-il prit à l'instant la résolution de repartir pour l'Écosse, puisque
-son régiment ne s'embarquait pas encore de quelque
-temps.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VII</h3>
-
-<p>Corinne retourna chez elle dans un état de douleur qui
-troublait sa raison, et dès ce moment ses forces furent pour
-jamais affaiblies. Elle résolut d'écrire à lord Nelvil pour lui
-apprendre, et son arrivée en Angleterre, et tout ce qu'elle avait
-souffert depuis qu'elle y était. Elle commença cette lettre,
-d'abord remplie des plus amers reproches, et puis elle la déchira.
-«Que signifient les reproches en amour? s'écria-t-elle,
-ce sentiment serait-il le plus intime, le plus pur, le plus généreux
-des sentiments, s'il n'était pas en tout involontaire?
-Que ferais-je donc avec mes plaintes? Une autre voix, un
-autre regard, ont le secret de son âme; tout n'est-il donc pas
-dit?» Elle recommença sa lettre, et cette fois elle voulut
-peindre à lord Nelvil la monotonie qu'il pourrait trouver dans
-son union avec Lucile. Elle essayait de lui prouver que, sans
-une parfaite harmonie de l'âme et de l'esprit, aucun bonheur
-de sentiment n'était durable; et puis elle déchira cette lettre
-encore plus vivement que la première. «S'il ne sait pas ce
-que je vaux, disait-elle, est-ce moi qui le lui apprendrai? Et
-d'ailleurs dois-je parler ainsi de ma s&oelig;ur? Est-il vrai qu'elle
-me soit inférieure autant que je cherche à me le persuader?
-Et quand elle le serait, est-ce à moi qui, comme une mère,
-l'ai pressée dans son enfance contre mon c&oelig;ur, est-ce à moi
-qu'il appartient de le dire? Ah! non, il ne faut pas vouloir
-ainsi son propre bonheur à tout prix. Elle passe, cette vie
-pendant laquelle on a tant de désirs; et, longtemps même
-avant la mort, quelque chose de doux et de rêveur nous détache
-par degrés de l'existence.»</p>
-
-<p>Elle reprit encore une fois la plume, et ne parla que de son
-malheur; mais, en l'exprimant, elle éprouvait une telle pitié
-d'elle-même, qu'elle couvrait son papier de ses larmes. «Non,
-dit-elle encore, il ne faut pas envoyer cette lettre: s'il y résiste,
-je le haïrai; s'il y cède, je ne saurai pas s'il n'a pas fait
-un sacrifice; s'il ne conserve pas le souvenir d'une autre.
-Il vaut mieux le voir, lui parler, lui remettre cet anneau,
-gage de ses promesses;» et elle se hâta de l'envelopper dans
-une lettre où elle n'écrivit que ces mots: <i>Vous êtes libre</i>; et,
-mettant la lettre dans son sein, elle attendit que le soir approchât
-pour aller chez Oswald. Il lui sembla qu'en plein jour
-elle eût rougi devant tous ceux qui l'auraient regardée; et
-cependant elle voulait devancer le moment où lord Nelvil
-avait coutume d'aller chez lady Edgermond. A six heures
-donc elle partit, mais en tremblant comme une esclave condamnée.
-On a si peur de ce qu'on aime quand une fois la
-confiance est perdue! Ah! l'objet d'une affection passionnée
-est à nos yeux, ou le protecteur le plus sûr, ou le maître le
-plus redoutable.</p>
-
-<p>Corinne fit arrêter sa voiture devant la porte de lord Nelvil,
-et demanda d'une voix tremblante à l'homme qui ouvrait cette
-porte s'il était chez lui. <i>Depuis une demi-heure, madame</i>, répondit-il,
-<i>milord est parti pour l'Écosse.</i> Cette nouvelle serra le
-c&oelig;ur de Corinne; elle tremblait de voir Oswald; mais cependant
-son âme allait au-devant de cette inexprimable émotion. L'effort
-était fait, elle se croyait près d'entendre sa voix, et il fallait
-maintenant prendre une nouvelle résolution pour le retrouver,
-attendre encore plusieurs jours, et condescendre à une démarche
-de plus. Néanmoins, à tout prix alors, Corinne voulait
-le revoir. Le lendemain donc elle partit pour Édimbourg.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VIII</h3>
-
-<p>Avant de quitter Londres, lord Nelvil était retourné chez
-son banquier; et quand il sut qu'aucune lettre de Corinne
-n'était arrivée, il se demanda avec amertume s'il devait sacrifier
-un bonheur domestique certain et durable à une personne
-qui peut-être ne se ressouvenait plus de lui. Cependant il
-résolut d'écrire encore en Italie, comme il l'avait déjà fait
-plusieurs fois depuis six semaines, pour demander à Corinne
-la cause de son silence, et pour lui déclarer encore que, tant
-qu'elle ne lui renverrait pas son anneau, il ne serait jamais
-l'époux d'une autre. Il fit son voyage dans des dispositions
-très-pénibles: il aimait Lucile presque sans la connaître, car
-il ne lui avait pas entendu prononcer vingt paroles; mais il
-regrettait Corinne, et s'affligeait des circonstances qui les séparaient;
-tour à tour le charme timide de l'une le captivait,
-et il se retraçait la grâce brillante, l'éloquence sublime de
-l'autre. Si dans ce moment il avait su que Corinne l'aimait
-plus que jamais, qu'elle avait tout quitté pour le suivre, il
-n'aurait jamais revu Lucile: mais il se croyait oublié; et,
-réfléchissant sur le caractère de Lucile et sur celui de Corinne,
-il se disait qu'un extérieur froid et réservé cachait souvent les
-sentiments les plus profonds. Il se trompait: les âmes passionnées
-se trahissent de mille manières, et ce que l'on contient
-toujours est bien faible.</p>
-
-<p>Une circonstance vint ajouter encore à l'intérêt que Lucile
-inspirait à lord Nelvil. En retournant dans sa terre, il passa
-si près de celle qui appartenait à lady Edgermond, que la curiosité
-l'y conduisit. Il se fit ouvrir le cabinet où Lucile avait
-coutume de travailler. Ce cabinet était rempli des souvenirs
-du temps que le père d'Oswald y avait passé près de Lucile
-pendant que son fils était en France. Elle avait élevé un piédestal
-de marbre à la place même où, peu de mois avant sa
-mort, il lui donnait des leçons, et sur ce piédestal était gravé:
-<i>A la mémoire de mon second père!</i> Enfin un livre était posé
-sur la table, Oswald l'ouvrit; il y reconnut le recueil des pensées
-de son père, et sur la première page il trouva ces mots
-écrits par son père lui-même: <i>A celle qui m'a consolé dans
-mes peines, à l'âme la plus pure, à la femme angélique qui
-fera la gloire et le bonheur de son époux!</i> Avec quelle émotion
-Oswald lut ces lignes, où l'opinion de celui qu'il révérait était
-si vivement exprimée! Il s'étonna du silence de Lucile envers
-lui sur les témoignages d'affection qu'elle avait reçus de son
-père. Il crut voir dans ce silence la délicatesse la plus rare,
-la crainte de forcer son choix par l'idée d'un devoir; enfin il
-fut frappé de ces paroles: <i>A celle qui m'a consolé dans mes
-peines!</i> «C'est donc Lucile, s'écria-t-il, c'est elle qui adoucissait
-le mal que je faisais à mon père; et je l'abandonnerais
-quand sa mère est mourante, quand elle n'aura plus que moi
-pour consolateur! Ah! Corinne, vous si brillante, si recherchée,
-avez-vous besoin, comme Lucile, d'un ami fidèle et dévoué?
-Elle n'était plus brillante, elle n'était plus recherchée,
-cette Corinne qui errait seule d'auberge en auberge, ne voyant
-pas même celui pour qui elle avait tout quitté, et n'ayant pas
-la force de s'en éloigner. Elle était tombé malade dans une
-petite ville, à moitié chemin d'Édimbourg, et n'avait pu, malgré
-ses efforts, continuer sa route. Elle pensait souvent, pendant
-les longues nuits de ses souffrances, que, si elle était
-morte dans ce lieu, Thérésine seule aurait su son nom, et l'aurait
-inscrit sur sa tombe. Quel changement, quel sort pour
-une femme qui ne pouvait pas faire un pas en Italie, sans que
-la foule des hommages se précipitât sur ses pas! Et faut-il
-qu'un seul sentiment dépouille ainsi toute la vie? Enfin, après
-huit jours d'angoisses inexprimables, elle reprit sa triste route;
-car, bien que l'espérance de voir Oswald en fût le terme, il
-y avait tant de pénibles sentiments confondus avec cette vive
-attente, que son c&oelig;ur n'en éprouvait qu'une inquiétude douloureuse.
-Avant d'arriver à la demeure de lord Nelvil, Corinne
-eut le désir de s'arrêter quelques heures dans la terre
-de son père, qui n'en était pas éloignée, et où lord Edgermond
-avait ordonné que son tombeau fût placé. Elle n'y
-avait point été depuis ce temps, et elle n'avait passé dans
-cette terre qu'un mois, seule avec son père. C'était l'époque
-la plus heureuse de son séjour en Angleterre. Ces souvenirs
-lui inspiraient le besoin de revoir son habitation, et elle ne
-croyait pas que lady Edgermond dût y être déjà.</p>
-
-<p>A quelques milles du château, Corinne aperçut sur le grand
-chemin une voiture renversée. Elle fit arrêter la sienne, et vit
-sortir de celle qui était brisée un vieillard très-effrayé de la
-chute qu'il venait de faire. Corinne se hâta de le secourir, et
-lui offrit de le conduire elle-même jusqu'à la ville voisine. Il
-accepta avec reconnaissance, et dit qu'il se nommait M. Dickson.
-Corinne reconnut ce nom qu'elle avait souvent entendu
-prononcer à lord Nelvil. Elle dirigea l'entretien de manière
-à faire parler ce bon vieillard sur le seul objet qui l'intéressât
-dans la vie. M. Dickson était l'homme du monde qui causait
-le plus volontiers; et, ne se doutant pas que Corinne, dont il
-ignorait le nom, et qu'il prenait pour une Anglaise, eût aucun
-intérêt particulier dans les questions qu'elle lui faisait, il se
-mit à dire tout ce qu'il savait avec le plus grand détail; et
-comme il désirait de plaire à Corinne, dont les soins l'avaient
-touché, il fut indiscret pour l'amuser.</p>
-
-<p>Il raconta comment il avait appris lui-même à lord Nelvil
-que son père s'était opposé d'avance au mariage qu'il voulait
-contracter maintenant, et fit l'extrait de la lettre qu'il lui
-avait remise, en répétant plusieurs fois ces mots, qui perçaient
-le c&oelig;ur de Corinne: <i>Son père lui a défendu d'épouser
-cette Italienne; ce serait outrager sa mémoire que de braver sa
-volonté.</i></p>
-
-<p>M. Dickson ne se borna point encore à ces cruelles paroles;
-il affirma de plus qu'Oswald aimait Lucile, que Lucile l'aimait;
-que lady Edgermond souhaitait vivement ce mariage,
-mais qu'un engagement pris en Italie empêchait lord Nelvil
-d'y consentir. «Quoi! dit Corinne à M. Dickson, en tâchant
-de contenir le trouble affreux qui l'agitait, vous croyez que
-c'est seulement à cause de l'engagement qu'il a contracté
-que lord Nelvil ne se marie pas avec miss Lucile Edgermond?&mdash;J'en
-suis bien sûr, reprit M. Dickson, charmé d'être interrogé
-de nouveau; il y a trois jours encore, j'ai vu lord Nelvil;
-et, bien qu'il ne m'ait pas expliqué la nature des liens qu'il
-avait formés en Italie, il m'a dit ces paroles, que j'ai mandées
-à lady Edgermond: <i>Si j'étais libre, j'épouserais Lucile.</i>&mdash;S'il
-était libre!» répéta Corinne; et dans ce moment sa voiture
-s'arrêta devant la porte de l'auberge où elle conduisait
-M. Dickson. Il voulut la remercier, lui demander dans quel
-lieu il pourrait la revoir; Corinne ne l'entendait plus. Elle lui
-serra la main sans pouvoir lui répondre, et le quitta sans
-avoir prononcé un seul mot. Il était tard; cependant elle
-voulut aller encore dans les lieux où reposaient les cendres
-de son père: le désordre de son esprit lui rendait ce pèlerinage
-sacré plus nécessaire que jamais.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IX</h3>
-
-<p>Lady Edgermond était depuis deux jours à sa terre, et ce
-soir-là même il y avait un grand bal chez elle. Tous ses voisins,
-tous ses vassaux lui avaient demandé de se réunir pour
-célébrer son arrivée; Lucile l'avait aussi désiré, peut-être
-dans l'espoir qu'Oswald y viendrait: en effet, il y était lorsque
-Corinne arriva. Elle vit beaucoup de voitures dans l'avenue,
-et fit arrêter la sienne à quelques pas; elle descendit, et reconnut
-le séjour où son père lui avait témoigné les sentiments
-les plus tendres. Quelle différence entre ces temps, qu'elle
-croyait alors malheureux, et sa situation actuelle! C'est ainsi
-que dans la vie on est puni des peines de l'imagination par
-les chagrins réels, qui n'apprennent que trop à connaître le
-véritable malheur.</p>
-
-<p>Corinne fit demander pourquoi le château était illuminé, et
-quelles étaient les personnes qui s'y trouvaient dans ce moment.
-Le hasard fit que le domestique de Corinne interrogea
-l'un de ceux que lord Nelvil avait pris à son service en Angleterre,
-et qui se trouvait là dans ce moment. Corinne entendit
-sa réponse. <i>C'est un bal</i>, dit-il, <i>que donne aujourd'hui
-lady Edgermond; et lord Nelvil, mon maître</i>, ajouta-t-il, <i>a
-ouvert ce bal avec miss Lucile Edgermond, l'héritière de ce
-château.</i> A ces mots, Corinne frémit, mais elle ne changea
-point de résolution. Une âpre curiosité l'entraînait à se rapprocher
-des lieux où tant de douleurs la menaçaient; elle fit
-signe à ses gens de s'éloigner, et elle entra seule dans le parc,
-qui se trouvait ouvert, et dans lequel, à cette heure, l'obscurité
-permettait de se promener longtemps sans être vue. Il
-était dix heures; et depuis que le bal avait commencé, Oswald
-dansait avec Lucile ces contredanses anglaises que l'on recommence
-cinq ou six fois dans la soirée; mais toujours le
-même homme danse avec la même femme, et la plus grande
-gravité règne quelquefois dans cette partie de plaisir.</p>
-
-<p>Lucile dansait noblement, mais sans vivacité; le sentiment
-même qui l'occupait ajoutait à son sérieux naturel. Comme
-on était curieux dans le canton de savoir si elle aimait lord
-Nelvil, tout le monde la regardait avec plus d'attention encore
-que de coutume, ce qui l'empêchait de lever les yeux sur
-Oswald; et sa timidité était telle, qu'elle ne voyait ni n'entendait
-rien. Ce trouble et cette réserve touchèrent beaucoup
-lord Nelvil dans le premier moment; mais comme cette situation
-ne variait pas, il commençait un peu à s'en fatiguer,
-et comparait cette longue rangée d'hommes et de femmes, et
-cette musique monotone, avec la grâce animée des airs et des
-danses d'Italie. Cette réflexion le fit tomber dans une profonde
-rêverie, et Corinne eût encore goûté quelques instants de
-bonheur si elle avait pu connaître alors les sentiments de lord
-Nelvil. Mais l'infortunée, qui se sentait étrangère sur le sol
-paternel, isolée près de celui qu'elle avait espéré pour époux,
-parcourait au hasard les sombres allées d'une demeure qu'elle
-pouvait autrefois considérer comme la sienne. La terre manquait
-sous ses pas, et l'agitation de la douleur lui tenait seule
-lieu de force: peut-être pensait-elle qu'elle rencontrerait Oswald
-dans le jardin; mais elle ne savait pas elle-même ce
-qu'elle désirait.</p>
-
-<p>Le château était placé sur une hauteur, au pied de laquelle
-coulait une rivière. Il y avait beaucoup d'arbres sur l'un des
-bords, mais l'autre n'offrait que des rochers arides et couverts
-de bruyère. Corinne, en marchant, se trouva près de la rivière;
-elle entendit là tout à la fois la musique de la fête et
-le murmure des eaux. La lueur des lampions du bal se réfléchissait
-d'en haut jusqu'au milieu des ondes, tandis que le
-pâle reflet de la lune éclairait seul les campagnes désertes de
-l'autre rive. On eût dit que dans ces lieux, comme dans la
-tragédie de Hamlet, les ombres erraient autour du palais où
-se donnaient les festins.</p>
-
-<p>L'infortunée Corinne, seule, abandonnée, n'avait qu'un pas
-à faire pour se plonger dans l'éternel oubli. «Ah! s'écria-t-elle,
-si demain, lorsqu'il se promènera sur ces bords avec la
-troupe joyeuse de ses amis, ses pas triomphants heurtaient
-contre les restes de celle qu'une fois pourtant il a aimée,
-n'aurait-il pas une émotion qui me vengerait, une douleur qui
-ressemblerait à ce que je souffre? Non, non, reprit-elle, ce
-n'est pas la vengeance qu'il faut chercher dans la mort, mais
-le repos.» Elle se tut, et contempla de nouveau cette rivière
-qui coulait si vite et néanmoins si régulièrement, cette nature
-si bien ordonnée, quand l'âme humaine est toute en tumulte;
-elle se rappela le jour où lord Nelvil se précipita dans la mer
-pour sauver un vieillard. «Qu'il était bon alors! s'écria Corinne,
-hélas! dit-elle en pleurant, peut-être l'est-il encore!
-Pourquoi le blâmer parce que je souffre? peut-être ne le sait-il
-pas; peut-être, s'il me voyait&hellip;» Et tout à coup elle prit la
-résolution de faire demander lord Nelvil au milieu de cette
-fête, et de lui parler à l'instant. Elle remonta vers le château,
-avec l'espèce de mouvement que donne une décision nouvellement
-prise, une décision qui succède à de longues incertitudes;
-mais en approchant elle fut saisie d'un tel tremblement,
-qu'elle fut obligée de s'asseoir sur un banc de pierre
-qui était devant les fenêtres. La foule des paysans rassemblés
-pour voir danser empêcha qu'elle ne fût remarquée.</p>
-
-<p>Lord Nelvil, dans ce moment, s'avança sur le balcon; il
-respira l'air frais du soir; quelques rosiers qui se trouvaient
-là lui rappelèrent le parfum que portait habituellement Corinne,
-et l'impression qu'il en ressentit le fit tressaillir. Cette
-fête longue et ennuyeuse le fatiguait; il se souvint du bon
-goût de Corinne dans l'arrangement d'une fête, de son intelligence
-dans tout ce qui tenait aux beaux-arts, et il sentit que
-c'était seulement dans la vie régulière et domestique qu'il se
-représentait avec plaisir Lucile pour compagne. Tout ce qui
-appartenait le moins du monde à l'imagination, à la poésie,
-lui retraçait le souvenir de Corinne, et renouvelait ses regrets.
-Pendant qu'il était dans cette disposition, un de ses amis
-s'approcha de lui, et ils s'entretinrent quelques moments ensemble.
-Corinne alors entendit la voix d'Oswald.</p>
-
-<p>Inexprimable émotion que la voix de ce qu'on aime! Mélange
-confus d'attendrissement et de terreur! car il est des
-impressions si vives, que notre pauvre et faible nature se
-craint elle-même en les éprouvant.</p>
-
-<p>Un des amis d'Oswald lui dit: «Ne trouvez-vous pas ce
-bal charmant?&mdash;Oui, répondit-il avec distraction; oui, en
-vérité,» répéta-t-il en soupirant. Ce soupir et l'accent mélancolique
-de sa voix causèrent à Corinne une vive joie: elle se
-crut certaine de retrouver le c&oelig;ur d'Oswald, de se faire encore
-entendre de lui; et, se levant avec précipitation, elle s'avança
-vers un des domestiques de la maison pour le charger de
-demander lord Nelvil. Si elle avait suivi ce mouvement,
-combien sa destinée et celle d'Oswald eussent été différentes!</p>
-
-<p>Dans cet instant, Lucile s'approcha de la fenêtre; et voyant
-passer dans le jardin, à travers l'obscurité, une femme vêtue
-de blanc, mais sans aucun ornement de fête, sa curiosité
-fut excitée. Elle avança la tête, et, regardant attentivement,
-elle crut reconnaître les traits de sa s&oelig;ur; mais comme
-elle ne doutait pas qu'elle ne fût morte depuis sept années,
-la frayeur que lui causa cette vue la fit tomber évanouie.
-Tout le monde courut à son secours. Corinne ne trouva plus
-le domestique auquel elle voulait parler, et se retira plus avant
-dans l'allée, afin de ne pas être remarquée.</p>
-
-<p>Lucile revint à elle, et n'osa point avouer ce qui l'avait
-émue. Mais, comme dès l'enfance sa mère avait fortement
-frappé son esprit par toutes les idées qui tiennent à la dévotion,
-elle se persuada que l'image de sa s&oelig;ur lui était apparue,
-marchant vers le tombeau de leur père, pour lui reprocher
-l'oubli de ce tombeau, le tort qu'elle avait eu de
-recevoir une fête dans ces lieux, sans remplir au moins auparavant
-un pieux devoir envers des cendres révérées. Au
-moment donc où Lucile se crut sûre de n'être pas observée,
-elle sortit du bal. Corinne s'étonna de la voir seule ainsi dans
-le jardin et s'imagina que lord Nelvil ne tarderait pas à la rejoindre,
-et que peut-être il lui avait demandé un entretien secret
-pour obtenir d'elle la permission de faire connaître ses v&oelig;ux
-à sa mère. Cette idée la rendit immobile; mais bientôt elle
-remarqua que Lucile tournait ses pas vers un bosquet qu'elle
-savait devoir être le lieu où le tombeau de son père avait été
-élevé; et s'accusant, à son tour, de n'avoir pas commencé à
-y porter ses regards et ses larmes, elle suivit sa s&oelig;ur à quelque
-distance, se cachant à l'aide des arbres et de l'obscurité.
-Elle aperçut enfin de loin le sarcophage noir élevé sur la place
-où les restes de lord Edgermond étaient ensevelis. Une profonde
-émotion la força de s'arrêter et de s'appuyer contre un
-arbre. Lucile aussi s'arrêta, et se pencha respectueusement à
-l'aspect du tombeau.</p>
-
-<p>Dans ce moment Corinne était prête à se découvrir à sa
-s&oelig;ur, à lui redemander, au nom de leur père, et son rang et
-son époux; mais Lucile fit quelques pas avec précipitation
-pour s'approcher du monument, et le courage de Corinne
-défaillit. Il y a dans le c&oelig;ur d'une femme tant de timidité
-réunie à l'impétuosité des sentiments, qu'un rien peut la retenir
-comme un rien l'entraîner. Lucile se mit à genoux devant
-la tombe de son père: elle écarta ses blonds cheveux
-qu'une guirlande de fleurs tenait rassemblés, et leva ses yeux
-au ciel pour prier avec un regard angélique. Corinne était
-placée derrière les arbres; et, sans pouvoir être découverte,
-elle voyait facilement sa s&oelig;ur qu'un rayon de la lune éclairait
-doucement; elle se sentit tout à coup saisie par un attendrissement
-purement généreux. Elle contempla cette expression
-de piété si pure, ce visage si jeune, que les traits de
-l'enfance s'y faisaient remarquer encore; elle se retraça le
-temps où elle avait servi de mère à Lucile; elle réfléchit sur
-elle-même; elle pensa qu'elle n'était pas loin de trente ans, de
-ce moment où le déclin de la jeunesse commence; tandis que
-sa s&oelig;ur avait devant elle un long avenir indéfini, un avenir
-qui n'était troublé par aucun souvenir, par aucune vie passée
-dont il fallût répondre ni devant les autres ni devant sa propre
-conscience. «Si je me montre à Lucile, se dit-elle, si je lui
-parle, son âme encore paisible sera bientôt troublée. J'ai
-déjà tant souffert, je saurai souffrir encore; mais l'innocente
-Lucile va passer dans un instant du calme à l'agitation la plus
-cruelle; et c'est moi qui l'ai tenue dans mes bras, qui l'ai fait
-dormir sur mon sein, c'est moi qui la précipiterais dans le
-monde des douleurs!» Ainsi pensait Corinne. Cependant
-l'amour livrait dans son c&oelig;ur un cruel combat à ce sentiment
-désintéressé, à cette exaltation de l'âme qui la portait à se sacrifier
-elle-même.</p>
-
-<p>Lucile dit alors tout haut: «O mon père! priez pour moi.»
-Corinne l'entendit; et se laissant aussi tomber à genoux, elle
-demanda la bénédiction paternelle pour les deux s&oelig;urs à la
-fois, et répandit des larmes qu'arrachaient de son c&oelig;ur des
-sentiments plus purs encore que l'amour. Lucile, continuant
-sa prière, prononça distinctement ces paroles: «O ma s&oelig;ur,
-intercédez pour moi dans le ciel; vous m'avez aimée dans
-mon enfance, continuez à me protéger.» Ah! combien cette
-prière attendrit Corinne! Lucile, enfin, d'une voix pleine de
-ferveur, dit: «Mon père, pardonnez-moi l'instant d'oubli
-dont un sentiment ordonné par vous-même est la cause. Je
-ne suis point coupable en aimant celui que vous m'aviez destiné
-pour époux; mais achevez votre ouvrage, et faites qu'il
-me choisisse pour la compagne de sa vie: je ne puis être
-heureuse qu'avec lui; mais jamais il ne saura que je l'aime,
-jamais ce c&oelig;ur tremblant ne trahira son secret. O mon Dieu!
-ô mon père! consolez votre fille, et rendez-la digne de l'estime
-et de la tendresse d'Oswald!&mdash;Oui, répéta Corinne à
-voix basse, exaucez-la, mon père; et pour l'autre de vos enfants,
-une mort douce et tranquille.»</p>
-
-<p>En achevant ce v&oelig;u solennel, le plus grand effort dont
-l'âme de Corinne fût capable, elle tira de son sein la lettre
-qui contenait l'anneau donné par Oswald, et s'éloigna rapidement.
-Elle sentait bien qu'en envoyant cette lettre et laissant
-ignorer à lord Nelvil qu'elle était en Angleterre, elle
-brisait leurs liens et donnait Oswald à Lucile; mais en présence
-de ce tombeau, les obstacles qui la séparaient de lui
-s'étaient offerts avec plus de force que jamais; elle s'était
-rappelé les paroles de M. Dickson: <i>Son père lui défend d'épouser
-cette Italienne</i>, et il lui sembla que le sien aussi s'unissait
-à celui d'Oswald, et que l'autorité paternelle tout entière
-condamnait son amour. L'innocence de Lucile, sa jeunesse,
-sa pureté, exaltaient son imagination, et elle était, un moment
-du moins, fière de s'immoler pour qu'Oswald fût en
-paix avec son pays, avec sa famille, avec lui-même.</p>
-
-<p>La musique qu'on entendait en approchant du château soutenait
-le courage de Corinne. Elle aperçut un pauvre vieillard
-aveugle qui était assis au pied d'un arbre, écoutant le bruit
-de la fête. Elle s'avança vers lui en le priant de remettre la
-lettre qu'elle lui donnait à l'un des gens du château. Ainsi
-elle ne courut pas même le risque que lord Nelvil pût découvrir
-qu'une femme l'avait apportée. En effet, qui eût vu
-Corinne remettant cette lettre aurait senti qu'elle contenait
-le destin de sa vie. Ses regards, sa main tremblante, sa voix
-solennelle et troublée, tout annonçait un de ces terribles
-moments où la destinée s'empare de nous, où l'être malheureux
-n'agit plus que comme l'esclave de la fatalité qui le
-poursuit.</p>
-
-<p>Corinne observa de loin le vieillard, qu'un chien fidèle
-conduisait: elle le vit donner sa lettre à l'un des domestiques
-de lord Nelvil, qui, par hasard, dans cet instant, en apportait
-d'autres au château. Toutes les circonstances se réunissaient
-pour ne plus laisser d'espoir. Corinne fit encore quelques pas
-en se retournant pour regarder ce domestique avancer vers
-la porte; et, quand elle ne le vit plus, quand elle fut sur le
-grand chemin, quand elle n'entendit plus la musique, et que
-les lumières mêmes du château ne se firent plus apercevoir,
-une sueur froide mouilla son front, un frissonnement de mort
-la saisit: elle voulut avancer encore, mais la nature s'y refusa,
-et elle tomba sans connaissance sur la route.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l18">LIVRE DIX-HUITIÈME<br />
-LE SÉJOUR A FLORENCE</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil, après avoir passé quelque temps en
-Suisse, et s'être ennuyé de la nature dans les Alpes, comme
-il s'était fatigué des beaux-arts à Rome, sentit tout à coup
-le désir d'aller en Angleterre, où on l'avait assuré que se
-trouvait la profondeur de la pensée; et il s'était persuadé un
-matin, en s'éveillant, que c'était de cela qu'il avait besoin. Ce
-troisième essai ne lui ayant pas mieux réussi que les deux
-premiers, son attachement pour lord Nelvil se ranima tout à
-coup; et s'étant dit, aussi un matin, qu'il n'y avait de bonheur
-que dans l'amitié véritable, il partit pour l'Écosse. Il
-alla d'abord chez lord Nelvil, et ne le trouva pas chez lui;
-mais ayant appris que c'était chez lady Edgermond qu'on
-pourrait le rencontrer, il remonta sur-le-champ à cheval pour
-l'y chercher, tant il se croyait le besoin de le revoir. Comme
-il passait très-vite, il aperçut sur le bord du chemin une
-femme étendue sans mouvement; il s'arrêta, descendit de
-cheval, et se hâta de la secourir. Quelle fut sa surprise en
-reconnaissant Corinne à travers sa mortelle pâleur! Une vive
-pitié le saisit; avec l'aide de son domestique il arrangea quelques
-branches pour la transporter, et son dessein était de la
-conduire ainsi au château de lady Edgermond, lorsque Thérésine,
-qui était restée dans la voiture de Corinne, inquiète
-de ne pas voir revenir sa maîtresse, arriva dans ce moment,
-et, croyant que lord Nelvil pouvait seul l'avoir plongée dans
-cet état, décida qu'il fallait la porter à la ville voisine. Le
-comte d'Erfeuil suivit Corinne, et pendant huit jours que l'infortunée
-eut la fièvre et le délire, il ne la quitta point; ainsi
-c'était l'homme frivole qui la soignait, et l'homme sensible
-qui lui perçait le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Ce contraste frappa Corinne quand elle reprit ses sens, et
-elle remercia le comte d'Erfeuil avec une profonde émotion;
-il répondit en cherchant vite à la consoler: il était plus capable
-de nobles actions que de paroles sérieuses, et Corinne devait
-trouver en lui plutôt des secours qu'un ami. Elle essaya
-de rappeler sa raison, de se retracer ce qui s'était passé:
-longtemps elle eut de la peine à se souvenir de ce qu'elle
-avait fait, et des motifs qui l'avaient décidée. Peut-être commençait-elle
-à trouver son sacrifice trop grand, et pensait-elle
-à dire au moins un dernier adieu à lord Nelvil avant de
-quitter l'Angleterre, lorsque, le jour qui suivit celui où elle
-avait repris connaissance, elle vit, dans un papier public, que
-le hasard fit tomber sous ses yeux, cet article-ci:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Lady Edgermond vient d'apprendre que sa belle-fille,
-qu'elle croyait morte en Italie, vit, et jouit à Rome, sous le
-nom de Corinne, d'une très-grande réputation littéraire.
-Lady Edgermond se fait honneur de la reconnaître, et de
-partager avec elle l'héritage du frère de lord Edgermond,
-qui vient de mourir aux Indes.</p>
-
-<p>«Lord Nelvil doit épouser dimanche prochain miss Lucile
-Edgermond, fille cadette de lord Edgermond, et fille unique
-de lady Edgermond, sa veuve. Le contrat a été signé
-hier.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Corinne, pour son malheur, ne perdit point l'usage de ses
-sens en lisant cette nouvelle; il se fit en elle une révolution
-subite, tous les intérêts de la vie l'abandonnèrent; elle se
-sentit comme une personne condamnée à mort, mais qui ne
-sait pas encore quand sa sentence sera exécutée; et depuis
-ce moment la résignation du désespoir fut le seul sentiment
-de son âme.</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil entra dans sa chambre; il la trouva plus
-pâle encore que quand elle était évanouie, et lui demanda de
-ses nouvelles avec anxiété. «Je ne suis pas plus mal, je voudrais
-partir après-demain, qui est dimanche, dit-elle avec
-solennité; j'irai jusqu'à Plymouth, et je m'embarquerai pour
-l'Italie.&mdash;Je vous accompagnerai, répondit vivement le
-comte d'Erfeuil; je n'ai rien qui me retienne en Angleterre.
-Je serai enchanté de faire ce voyage avec vous.&mdash;Vous êtes
-bon, reprit Corinne, vraiment bon; il ne faut pas juger sur les
-apparences&hellip;» Puis s'arrêtant, elle reprit: «J'accepte jusqu'à
-Plymouth votre appui, car je ne serais pas sûre de me
-guider jusque-là; mais, quand une fois on est embarqué, le
-vaisseau vous emmène, dans quelque état que vous soyez;
-c'est égal.» Elle fit signe au comte d'Erfeuil de la laisser
-seule, et pleura longtemps devant Dieu, en lui demandant la
-force de supporter sa douleur. Elle n'avait plus rien de l'impétueuse
-Corinne; les forces de sa puissante vie étaient épuisées,
-et cet anéantissement, dont elle ne pouvait elle-même
-se rendre compte, lui donnait du calme. Le malheur l'avait
-vaincue: ne faut-il pas tôt ou tard que les plus rebelles courbent
-la tête sous son joug?</p>
-
-<p>Le dimanche, Corinne partit d'Écosse avec le comte d'Erfeuil.
-«C'est aujourd'hui, dit-elle en se levant de son lit pour
-aller dans sa voiture, c'est aujourd'hui!» Le comte d'Erfeuil
-voulut l'interroger; elle ne répondit point, et retomba dans le
-silence. Ils passèrent devant une église, et Corinne demanda
-au comte d'Erfeuil la permission d'y entrer un moment: elle
-se mit à genoux devant l'autel, et, s'imaginant qu'elle y voyait
-Oswald et Lucile, elle pria pour eux; mais l'émotion qu'elle
-ressentit fut si forte, qu'en voulant se relever elle chancela,
-et ne put faire un pas sans être soutenue par Thérésine et le
-comte d'Erfeuil, qui vinrent au-devant d'elle. On se levait
-dans l'église pour la laisser passer, et on lui montrait une
-grande pitié. «J'ai donc l'air bien malade? dit-elle au comte
-d'Erfeuil; il y a des personnes plus jeunes et plus brillantes
-que moi qui à cette heure sortent de l'église d'un pas triomphant.»</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil n'entendit pas la fin de ces paroles; il
-était bon, mais il ne pouvait être sensible; aussi, dans la
-route, tout en aimant Corinne, était-il ennuyé de sa tristesse,
-et il essayait de l'en tirer, comme si, pour oublier tous les
-chagrins de la vie, il ne fallait que le vouloir. Quelquefois il
-lui disait: <i>Je vous l'avais bien dit.</i> Singulière manière de consoler;
-satisfaction que la vanité se donne aux dépens de la
-douleur!</p>
-
-<p>Corinne faisait des efforts inouïs pour dissimuler ce qu'elle
-souffrait, car on est honteux des affections fortes devant les
-âmes légères; un sentiment de pudeur s'attache à tout ce qui
-n'est pas compris, à tout ce qu'il faut expliquer, à ces secrets
-de l'âme enfin dont on ne vous soulage qu'en les devinant.
-Corinne aussi se savait mauvais gré de n'être pas assez reconnaissante
-des marques de dévouement que lui donnait le
-comte d'Erfeuil; mais il y avait dans sa voix, dans son accent,
-dans ses regards, tant de distraction, tant de besoin de
-s'amuser, qu'on était sans cesse au moment d'oublier ses actions
-généreuses, comme il les oubliait lui-même. Il est sans
-doute très-noble de mettre peu de prix à ses bonnes actions;
-mais il pourrait arriver que l'indifférence qu'on témoignerait
-pour ce qu'on aurait fait de bien, cette indifférence si belle en
-elle-même, fût néanmoins, dans de certains caractères, l'effet
-de la frivolité.</p>
-
-<p>Corinne, pendant son délire, avait trahi presque tous ses
-secrets, et les papiers publics avaient appris le reste au comte
-d'Erfeuil; plusieurs fois il avait voulu que Corinne s'entretînt
-avec lui de ce qu'il appelait <i>ses affaires</i>; mais il suffisait
-de ce mot pour glacer la confiance de Corinne, et elle le supplia
-de ne pas exiger d'elle qu'elle prononçât le nom de lord
-Nelvil. Au moment de quitter le comte d'Erfeuil, Corinne ne
-savait comment lui exprimer sa reconnaissance; car elle était
-à la fois bien aise de se trouver seule, et fâchée de se séparer
-d'un homme qui se conduisait si bien envers elle. Elle essaya
-de le remercier; mais il lui dit si naturellement de n'en plus
-parler, qu'elle se tut. Elle le chargea d'annoncer à lady Edgermond
-qu'elle refusait en entier l'héritage de son oncle, et
-le pria de s'acquitter de cette commission comme s'il l'avait
-reçue d'Italie, sans apprendre à sa belle-mère qu'elle était
-venue en Angleterre.</p>
-
-<p>«Et lord Nelvil doit-il le savoir?» dit alors le comte d'Erfeuil.
-Ces mots firent tressaillir Corinne. Elle se tut quelque
-temps, puis elle reprit: «Vous pourrez le lui dire bientôt;
-oui, bientôt; mes amis de Rome vous manderont quand vous
-le pourrez.&mdash;Soignez au moins votre santé, dit le comte
-d'Erfeuil. Savez-vous que je suis inquiet de vous?&mdash;Vraiment?
-répondit Corinne en souriant; mais je crois en effet
-que vous avez raison. Le comte d'Erfeuil lui donna le bras
-pour aller jusqu'à son vaisseau: au moment de s'embarquer
-elle se tourna vers l'Angleterre, vers ce pays qu'elle quittait
-pour toujours, et qu'habitait le seul objet de sa tendresse et
-de sa douleur: ses yeux se remplirent de larmes, les premières
-qui lui fussent échappées en présence du comte d'Erfeuil.
-«Belle Corinne, lui dit-il, oubliez un ingrat; souvenez-vous
-des amis qui vous sont si tendrement attachés; et,
-croyez-moi, pensez avec plaisir à tous les avantages que vous
-possédez.» Corinne, à ces mots, retira sa main au comte d'Erfeuil,
-et fit quelques pas loin de lui; puis, se reprochant le
-mouvement auquel elle s'était livrée, elle revint, et lui dit
-doucement adieu. Le comte d'Erfeuil ne s'aperçut point de
-ce qui s'était passé dans l'âme de Corinne. Il entra dans la
-chaloupe avec elle, la recommanda vivement au capitaine;
-s'occupa même, avec le soin le plus aimable, de tous les détails
-qui pouvaient rendre sa traversée plus agréable; et, revenant
-avec la chaloupe, il salua le vaisseau de son mouchoir
-aussi longtemps qu'il le put. Corinne répondit avec reconnaissance
-au comte d'Erfeuil: mais, hélas! était-ce donc là
-l'ami sur lequel elle devait compter?</p>
-
-<p>Les sentiments légers ont souvent une longue durée; rien
-ne les brise, parce que rien ne les resserre; ils suivent les
-circonstances, disparaissent et reviennent avec elles, tandis
-que les affections profondes se déchirent sans retour, et ne
-laissent à leur place qu'une douloureuse blessure.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>Un vent favorable transporta Corinne à Livourne en moins
-d'un mois. Elle eut presque toujours la fièvre pendant ce
-temps; et son abattement était tel, que, la douleur de l'âme
-se mêlant à la maladie, toutes ces impressions se confondaient
-ensemble, et ne laissaient en elle aucune trace distincte.
-Elle hésita, en arrivant, si elle se rendrait d'abord à
-Rome; mais, bien que ses meilleurs amis l'y attendissent, une
-répugnance insurmontable l'empêchait d'habiter les lieux où
-elle avait connu Oswald. Elle se retraçait sa propre demeure,
-la porte qu'il ouvrait deux fois par jour en venant chez elle,
-et l'idée de se retrouver là sans lui la faisait frissonner. Elle
-résolut donc de se rendre à Florence; et comme elle avait le
-sentiment que sa vie ne résisterait pas longtemps à ce qu'elle
-souffrait, il lui convenait assez de se détacher par degrés de
-l'existence, et de commencer d'abord par vivre seule, loin de
-ses amis, loin de la ville témoin de ses succès, loin du séjour
-où l'on essayerait de ranimer son esprit, où on lui demanderait
-de se montrer ce qu'elle était autrefois, quand un découragement
-invincible lui rendait tout effort odieux.</p>
-
-<p>En traversant la Toscane, ce pays si fertile, en approchant
-de cette Florence si parfumée de fleurs, en retrouvant enfin
-l'Italie, Corinne n'éprouva que de la tristesse; toutes ces
-beautés de la campagne, qui l'avaient enivrée dans un autre
-temps, la remplissaient de mélancolie. <i>Combien est terrible</i>,
-dit Milton, <i>le désespoir que cet air si doux ne calme pas!</i> Il
-faut l'amour ou la religion pour goûter la nature; et, dans ce
-moment, la triste Corinne avait perdu le premier bien de la
-terre, sans avoir encore retrouvé ce calme que la dévotion
-seule peut donner aux âmes sensibles et malheureuses.</p>
-
-<p>La Toscane est un pays très-cultivé et très-riant, mais il
-ne frappe point l'imagination comme les environs de Rome.
-Les Romains ont si bien effacé les institutions primitives du
-peuple qui habitait jadis la Toscane, qu'il n'y reste presque
-plus aucune des antiques traces qui inspirent tant d'intérêt
-pour Rome et pour Naples; mais on y remarque un autre
-genre de beautés historiques, ce sont les villes qui portent
-l'empreinte du génie républicain du moyen âge. A Sienne, la
-place publique où le peuple se rassemblait, le balcon d'où son
-magistrat le haranguait, frappent les voyageurs les moins
-capables de réflexion; on sent qu'il a existé là un gouvernement
-démocratique.</p>
-
-<p>C'est une jouissance véritable que d'entendre les Toscans,
-de la classe même la plus inférieure: leurs expressions,
-pleines d'imagination et d'élégance, donnent l'idée du plaisir
-qu'on devait goûter dans la ville d'Athènes quand le peuple
-parlait ce grec harmonieux qui était comme une musique continuelle.
-C'est une sensation très-singulière de se croire au
-milieu d'une nation dont tous les individus seraient également
-cultivés, et paraîtraient tous de la classe supérieure; c'est du
-moins l'illusion que fait, pour quelques moments, la pureté du
-langage.</p>
-
-<p>L'aspect de Florence rappelle son histoire avant l'élévation
-des Médicis à la souveraineté; les palais des familles principales
-sont bâtis comme des espèces de forteresses d'où l'on
-pouvait se défendre; on voit encore à l'extérieur les anneaux
-de fer auxquels les étendards de chaque parti devaient être
-attachés; enfin, tout y était rangé bien plus pour maintenir
-les forces individuelles que pour les réunir toutes dans l'intérêt
-commun. On dirait que la ville est bâtie pour la guerre
-civile. Il y a des tours au palais de justice d'où l'on pouvait
-apercevoir l'approche de l'ennemi et s'en défendre. Les haines
-entre les familles étaient telles, qu'on voit des palais bizarrement
-construits, parce que leurs possesseurs n'ont pas voulu
-qu'ils s'étendissent sur le sol où des maisons ennemies avaient
-été rasées. Ici les Pazzi ont conspiré contre les Médicis; là
-les Guelfes ont assassiné les Gibelins; enfin les traces de la
-lutte et de la rivalité sont partout; mais à présent tout est
-rentré dans le sommeil, et les pierres des édifices ont seules
-conservé quelque physionomie. On ne se hait plus, parce qu'il
-n'y a plus rien à prétendre, parce qu'un État sans gloire comme
-sans puissance n'est plus disputé par ses habitants. La vie
-qu'on mène à Florence, de nos jours, est singulièrement monotone;
-on va se promener tous les après-midi sur les bords
-de l'Arno, et le soir on se demande les uns aux autres si l'on
-y a été.</p>
-
-<p>Corinne s'établit dans une maison de campagne à peu de
-distance de la ville. Elle manda au prince Castel-Forte qu'elle
-voulait s'y fixer: cette lettre fut la seule que Corinne écrivit,
-car elle avait pris une telle horreur pour toutes les actions
-communes de la vie, que la moindre résolution à prendre, le
-moindre ordre à donner, lui causait un redoublement de
-peine. Elle ne pouvait passer les jours que dans une inactivité
-complète; elle se levait, se couchait, se relevait, ouvrait
-un livre sans pouvoir en comprendre une ligne. Souvent elle
-restait des heures entières à sa fenêtre, puis elle se promenait
-avec rapidité dans son jardin; une autre fois elle prenait un
-bouquet de fleurs, cherchant à s'étourdir par leur parfum.
-Enfin le sentiment de l'existence la poursuivait comme une
-douleur sans relâche, et elle essayait mille ressources pour
-calmer cette dévorante faculté de penser, qui ne lui présentait
-plus, comme jadis, les réflexions les plus variées, mais une
-seule image, armée de pointes cruelles, qui déchirait son c&oelig;ur.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Un jour Corinne résolut d'aller voir à Florence les belles
-églises qui décorent cette ville; elle se rappelait qu'à Rome
-quelques heures passées dans Saint-Pierre calmaient toujours
-son âme, et elle espérait le même secours des temples de Florence.
-Pour se rendre à la ville, elle traversa le bois charmant
-qui est sur les bords de l'Arno: c'était une soirée
-ravissante du mois de juin, l'air était embaumé par une inconcevable
-abondance de roses, et les visages de tous ceux
-qui se promenaient exprimaient le bonheur. Corinne sentit
-un redoublement de tristesse en se voyant exclue de cette
-félicité générale que la Providence accorde à la plupart des
-êtres; mais cependant elle la bénit avec douceur de faire du
-bien aux hommes. «Je suis une exception à l'ordre universel,
-se disait-elle, il y a du bonheur pour tous; et cette terrible
-faculté de souffrir qui me tue, c'est une manière de sentir
-particulière à moi seule. O mon Dieu! cependant, pourquoi
-m'avez-vous choisie pour supporter cette peine? Ne pourrais-je
-pas aussi demander, comme votre divin Fils, <i>que cette coupe
-s'éloignât de moi?</i>»</p>
-
-<p>L'air actif et occupé des habitants de la ville étonna Corinne.
-Depuis qu'elle n'avait plus aucun intérêt dans la vie, elle ne
-concevait pas ce qui faisait avancer, revenir, se hâter; et traînant
-lentement ses pas sur les larges pierres du pavé de Florence,
-elle perdait l'idée d'arriver, ne se souvenant plus où
-elle avait l'intention d'aller; enfin, elle se trouva devant les
-fameuses portes d'airain, sculptées par Ghiberti pour le baptistère
-de Saint-Jean, qui est à côté de la cathédrale de
-Florence.</p>
-
-<p>Elle examina quelque temps ce travail immense, où des
-nations de bronze, dans des proportions très-petites mais
-très-distinctes, offrent une multitude de physionomies variées
-qui toutes expriment une pensée de l'artiste, une conception
-de son esprit. «Quelle patience! s'écria Corinne, quel respect
-pour la postérité! et cependant combien peu de personnes
-examinent avec soin ces portes à travers lesquelles la foule
-passe avec distraction, ignorance ou dédain! Oh! qu'il est
-difficile à l'homme d'échapper à l'oubli, et que la mort est
-puissante!»</p>
-
-<p>C'est dans cette cathédrale que Julien de Médicis a été assassiné;
-non loin de là, dans l'église de Saint-Laurent, on voit
-la chapelle en marbre, enrichie de pierreries, où sont les tombeaux
-des Médicis et les statues de Julien et de Laurent, par
-Michel-Ange. Celle de Laurent de Médicis, méditant la vengeance
-de l'assassinat de son frère a mérité l'honneur d'être
-appelée <i>la pensée de Michel-Ange</i>. Au pied de ces statues
-sont l'Aurore et la Nuit; le réveil de l'une, et surtout le sommeil
-de l'autre, ont une expression remarquable. Un poëte fit
-des vers sur la statue de la nuit, qui finissaient par ces mots:
-<i>Bien qu'elle dorme, elle vit; réveille-la si tu ne le crois pas,
-elle te parlera.</i> Michel-Ange, qui cultivait les lettres, sans lesquelles
-l'imagination en tout genre se flétrit vite, répondit au
-nom de la Nuit:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Grato m'è il sonno, e più l'esser di sasso.</i></div>
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Mentre che il danno e la vergogna dura,</i></div>
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Non veder, non sentir m'è gran ventura,</i></div>
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Però non mi destar, deh! parla basso<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</i></div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Michel-Ange est le seul sculpteur des temps modernes qui ait
-donné à la figure humaine un caractère qui ne ressemble ni
-à la beauté antique ni à l'affectation de nos jours. On croit y
-voir l'esprit du moyen âge, une âme énergique et sombre,
-une activité constante, des formes très-prononcées, des traits
-qui portent l'empreinte des passions, mais ne retracent point
-l'idéal de la beauté. Michel-Ange est le génie de sa propre
-école; car il n'a rien imité, pas même les anciens.</p>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Il m'est doux de dormir, et plus doux d'être de marbre. Aussi
-longtemps que durent l'injustice et la honte, ce m'est un grand
-bonheur de ne pas voir et de ne pas entendre: ainsi donc ne m'éveille
-point; de grâce parle bas.</p>
-</div>
-<p>Son tombeau est dans l'église de <i lang="it" xml:lang="it">Santa-Croce</i>. Il a voulu
-qu'il fût placé en face d'une fenêtre d'où l'on pouvait voir le
-dôme bâti par Filippe Brunelleschi, comme si ses cendres
-devaient tressaillir encore sous les marbres à l'aspect de cette
-coupole, modèle de celle de Saint-Pierre. Cette église de
-<span lang="it" xml:lang="it">Santa-Croce</span> contient la plus brillante assemblée de morts
-qui soit peut-être en Europe. Corinne se sentit profondément
-émue en marchant entre ces deux rangées de tombeaux. Ici
-c'est Galilée, qui fut persécuté par les hommes pour avoir
-découvert les secrets du ciel; plus loin, Machiavel, qui révéla
-l'art du crime, plutôt en observateur qu'en criminel, mais
-dont les leçons profitent plus aux oppresseurs qu'aux opprimés;
-l'Arétin, cet homme qui a consacré ses jours à la plaisanterie,
-et n'a rien éprouvé sur la terre de sérieux que la
-mort; Boccace, dont l'imagination riante a résisté aux fléaux
-réunis de la guerre civile et de la peste; un tableau en l'honneur
-du Dante, comme si les Florentins, qui l'ont laissé périr
-dans le supplice de l'exil, pouvaient encore se vanter de sa
-gloire; enfin, plusieurs autres noms honorables se font aussi
-remarquer dans ce lieu; des noms célèbres pendant leur vie,
-mais qui retentissent plus faiblement de générations en générations,
-jusqu'à ce que leur bruit s'éteigne entièrement.</p>
-
-<p>La vue de cette église, décorée par de si nobles souvenirs,
-réveilla l'enthousiasme de Corinne: l'aspect des vivants
-l'avait découragée, la présence silencieuse des morts ranima,
-pour un moment du moins, cette émulation de gloire dont
-elle était jadis saisie; elle marcha d'un pas plus ferme dans
-l'église, et quelques pensées d'autrefois traversèrent encore
-son âme. Elle vit venir sous les voûtes de jeunes prêtres qui
-chantaient à voix basse et se promenaient lentement autour
-du ch&oelig;ur; elle demanda à l'un d'eux ce que signifiait cette
-cérémonie. <i>Nous prions pour nos morts</i>, lui répondit-il. «Oui,
-vous avez raison, pensa Corinne, de les appeler <i>vos morts</i>:
-c'est la seule propriété glorieuse qui vous reste. Oh! pourquoi
-donc Oswald a-t-il étouffé ces dons que j'avais reçus du ciel,
-et que je devais faire servir à exciter l'enthousiasme dans les
-âmes qui s'accordent avec la mienne? mon Dieu! s'écria-t-elle
-en se mettant à genoux, ce n'est point par un vain
-orgueil que je vous conjure de me rendre les talents que vous
-m'aviez accordés. Sans doute ils sont les meilleurs de tous,
-ces saints obscurs qui ont su vivre et mourir pour vous; mais
-il est différentes carrières pour les mortels; et le génie qui
-célébrerait les vertus généreuses, le génie qui se consacrerait
-à tout ce qui est noble, humain et vrai, pourrait être reçu du
-moins dans les parvis extérieurs du ciel.» Les yeux de Corinne
-étaient baissés en achevant cette prière, et ses regards
-furent frappés par cette inscription d'un tombeau sur lequel
-elle s'était mise à genoux: <i>Seule à mon aurore, seule à mon
-couchant, je suis encore seule ici.</i></p>
-
-<p>«Ah! s'écria Corinne, c'est la réponse à ma prière! Quelle
-émulation peut-on éprouver quand on est seule sur la terre?
-qui partagerait mes succès, si j'en pouvais obtenir? qui s'intéresse
-à mon sort? quel sentiment pourrait encourager mon
-esprit au travail? il me fallait son regard pour récompense.»</p>
-
-<p>Une autre épitaphe aussi fixa son attention: <i>Ne me plaignez
-pas</i>, disait un homme mort dans la jeunesse; <i>si vous saviez
-combien de peines ce tombeau m'a épargnées!</i> «Quel détachement
-de la vie ces paroles inspirent! dit Corinne en
-versant des pleurs; tout à côté du tumulte de la ville, il y a
-cette église, qui apprendrait aux hommes le secret de tout,
-s'ils le voulaient; mais on passe sans y entrer, et la merveilleuse
-illusion de l'oubli fait aller le monde.»</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Le mouvement d'émulation qui avait soulagé Corinne pendant
-quelques instants la conduisit encore le lendemain à la
-galerie de Florence; elle se flatta de retrouver son ancien goût
-pour les arts, et d'y puiser quelque intérêt pour ses occupations
-d'autrefois. Les beaux-arts sont encore très-républicains
-à Florence: l'on y montre les statues et les tableaux à toutes
-les heures avec la plus grande facilité. Des hommes instruits,
-payés par le gouvernement, sont préposés comme des fonctionnaires
-publics à l'explication de tous ces chefs-d'&oelig;uvre.
-C'est un reste de respect pour les talents en tous genres, qui
-a toujours existé en Italie, mais plus particulièrement à Florence,
-lorsque les Médicis voulaient se faire pardonner leur
-pouvoir par leur esprit, et leur ascendant sur les actions par
-le libre essor qu'ils laissaient du moins à la pensée. Les gens
-du peuple aiment beaucoup les arts à Florence, et mêlent ce
-goût à la dévotion, qui est plus régulière en Toscane qu'en
-tout autre lieu de l'Italie; il n'est pas rare de les voir confondre
-les figures mythologiques avec l'histoire chrétienne.
-Un Florentin, homme du peuple, montrait aux étrangers une
-Minerve qu'il appelait Judith, un Apollon qu'il nommait David,
-et certifiait, en expliquant un bas-relief qui représentait la
-prise de Troie, que Cassandre <i>était une bonne chrétienne</i>.</p>
-
-<p>C'est une immense collection que la galerie de Florence, et
-l'on pourrait y passer bien des jours sans parvenir à la connaître.
-Corinne parcourait tous ces objets, et se sentait avec
-douleur distraite et indifférente. La statue de Niobé réveilla
-son intérêt: elle fut frappée de ce calme, de cette dignité à
-travers la plus profonde douleur. Sans doute, dans une semblable
-situation, la figure d'une véritable mère serait entièrement
-bouleversée; mais l'idéal des arts conserve la beauté dans
-le désespoir; et ce qui touche profondément dans les ouvrages
-du génie, ce n'est pas le malheur même, c'est la puissance que
-l'âme conserve sur ce malheur. Non loin de la statue de Niobé
-est la tête d'Alexandre mourant; ces deux genres de physionomie
-donnent beaucoup à penser. Il y a dans Alexandre l'étonnement
-et l'indignation de n'avoir pu vaincre la nature.
-Les angoisses de l'amour maternel se peignent dans tous les
-traits de Niobé: elle serre sa fille contre son sein avec une
-anxiété déchirante; la douleur exprimée par cette admirable
-figure porte le caractère de cette fatalité qui ne laissait, chez
-les anciens, aucun recours à l'âme religieuse. Niobé lève les
-yeux au ciel, mais sans espoir, car les dieux mêmes y sont ses
-ennemis.</p>
-
-<p>Corinne, en retournant chez elle, essaya de réfléchir sur ce
-qu'elle venait de voir, et voulut composer comme elle le faisait
-jadis; mais une distraction invincible l'arrêtait à chaque
-page. Combien elle était loin alors du talent d'improviser!
-Chaque mot lui coûtait à trouver, et souvent elle traçait des
-paroles sans aucun sens, des paroles qui l'effrayaient elle-même
-quand elle se mettait à les relire, comme si l'on voyait
-écrit le délire de la fièvre. Se sentant alors incapable de détourner
-sa pensée de sa propre situation, elle peignait ce
-qu'elle souffrait; mais ce n'étaient plus ces idées générales,
-ces sentiments universels qui répondent au c&oelig;ur de tous les
-hommes; c'était le cri de la douleur, cri monotone à la longue
-comme celui des oiseaux de la nuit; il y avait trop d'ardeur
-dans les expressions, trop d'impétuosité, trop peu de nuances:
-c'était le malheur, mais ce n'était plus le talent. Sans doute
-il faut, pour bien écrire, une émotion vraie, mais il ne faut
-pas qu'elle soit déchirante. Le bonheur est nécessaire à tout,
-et la poésie la plus mélancolique doit être inspirée par une
-sorte de verve qui suppose et de la force et des jouissances
-intellectuelles. La véritable douleur n'a point de fécondité naturelle:
-ce qu'elle produit n'est qu'une agitation sombre qui
-ramène sans cesse aux mêmes pensées. Ainsi, ce chevalier
-poursuivi par un sort funeste parcourait en vain mille détours,
-et se retrouvait toujours à la même place.</p>
-
-<p>Le mauvais état de la santé de Corinne achevait aussi de
-troubler son talent. L'on a trouvé dans ses papiers quelques-unes
-des réflexions qu'on va lire, et qu'elle écrivait dans ce
-temps où elle faisait d'inutiles efforts pour redevenir capable
-d'un travail suivi.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE V</h3>
-
-<blockquote>
-<h4>FRAGMENTS DES PENSÉES DE CORINNE.</h4>
-
-<p>«Mon talent n'existe plus; je le regrette. J'aurais aimé que
-mon nom lui parvînt avec quelque gloire; j'aurais voulu
-qu'en lisant un écrit de moi il y sentît quelque sympathie
-avec lui.</p>
-
-<p>«J'avais tort d'espérer qu'en rentrant dans son pays, au
-milieu de ses habitudes, il conserverait les idées et les sentiments
-qui pouvaient seuls nous réunir. Il y a tant à dire
-contre une personne telle que moi! et il n'y a qu'une réponse
-à tout cela, c'est l'esprit et l'âme que j'ai; mais quelle
-réponse pour la plupart des hommes!</p>
-
-<p>«On a tort cependant de craindre la supériorité de l'esprit
-et de l'âme: elle est très-morale, cette supériorité; car tout
-comprendre rend très-indulgent, et sentir profondément inspire
-une grande bonté.</p>
-
-<p>«Comment se fait-il que deux êtres qui se sont confié leurs
-pensées les plus intimes, qui se sont parlé de Dieu, de l'immortalité
-de l'âme, de sa douleur, redeviennent tout à coup
-étrangers l'un à l'autre? Étonnant mystère que l'amour!
-sentiment admirable ou nul! religieux comme l'étaient les
-martyrs, ou plus froid que l'amitié la plus simple. Ce qu'il
-y a de plus involontaire au monde vient-il du ciel ou des
-passions terrestres? faut-il s'y soumettre ou le combattre?
-Ah! qu'il se passe d'orages au fond du c&oelig;ur!</p>
-
-<p>«Le talent devrait être une ressource. Quand le Dominiquin
-fut enfermé dans un couvent, il peignit des tableaux
-superbes sur les murs de sa prison, et laissa des chefs-d'&oelig;uvre
-pour traces de son séjour; mais il souffrait par les
-circonstances extérieures; le mal n'était pas dans l'âme:
-quand il est là, rien n'est possible, la source de tout est
-tarie.</p>
-
-<p>«Je m'examine quelquefois comme un étranger pourrait le
-faire, et j'ai pitié de moi. J'étais spirituelle, vraie, bonne,
-généreuse, sensible; pourquoi tout cela tourne-t-il si fort
-à mal? Le monde est-il vraiment méchant? et certaines
-qualités nous ôtent-elles nos armes au lieu de nous donner
-de la force?</p>
-
-<p>«C'est dommage: j'étais née avec quelque talent; je mourrai
-sans que l'on ait aucune idée de moi, bien que je sois
-célèbre. Si j'avais été heureuse, si la fièvre du c&oelig;ur ne
-m'avait pas dévorée, j'aurais contemplé de très-haut la destinée
-humaine, j'y aurais découvert des rapports inconnus
-avec la nature et le ciel; mais la serre du malheur me
-tient; comment penser librement quand elle se fait sentir
-chaque fois qu'on essaye de respirer?</p>
-
-<p>«Pourquoi n'a-t-il pas été tenté de rendre heureuse une
-personne dont il avait seul le secret, une personne qui ne
-parlait qu'à lui du fond du c&oelig;ur? Ah! l'on peut se séparer
-de ces femmes communes qui aiment au hasard: mais celle
-qui a besoin d'admirer ce qu'elle aime, celle dont le jugement
-est pénétrant, bien que son imagination soit exaltée,
-il n'y a pour elle qu'un objet dans l'univers.</p>
-
-<p>«J'avais appris la vie dans les poëtes; elle n'est pas ainsi:
-il y a quelque chose d'aride dans la réalité, que l'on s'efforce
-en vain de changer.</p>
-
-<p>«Quand je me rappelle mes succès, j'éprouve un sentiment
-d'irritation. Pourquoi me dire que j'étais charmante, si je
-ne devais pas être aimée? Pourquoi m'inspirer de la confiance
-pour qu'il me fût plus affreux d'être détrompée?
-Trouvera-t-il dans une autre plus d'esprit, plus d'âme, plus
-de tendresse qu'en moi? Non, il trouvera moins, et sera satisfait;
-il se sentira d'accord avec la société. Quelles jouissances,
-quelles peines factices elle donne!</p>
-
-<p>«En présence du soleil et des sphères étoilées, on n'a besoin
-que de s'aimer et de se sentir dignes l'un de l'autre.
-Mais la société, la société! comme elle rend le c&oelig;ur dur et
-l'esprit frivole! comme elle fait vivre pour ce que l'on dira
-de vous! Si les hommes se rencontraient un jour, dégagés
-chacun de l'influence de tous, quel air pur entrerait dans
-l'âme! que d'idées nouvelles, que de sentiments vrais la rafraîchiraient!</p>
-
-<p>«La nature aussi est cruelle. Cette figure que j'avais, elle
-va se flétrir; et c'est en vain alors que j'éprouverais les
-affections les plus tendres; des yeux éteints ne peindraient
-plus mon âme, n'attendriraient plus pour ma prière.</p>
-
-<p>«Il y a des peines en moi que je n'exprimerai jamais, pas
-même en écrivant; je n'en ai pas la force: l'amour seul
-pourrait sonder ces abîmes.</p>
-
-<p>«Que les hommes sont heureux d'aller à la guerre, d'exposer
-leur vie, de se livrer à l'enthousiasme de l'honneur et
-du danger! Mais il n'y a rien au dehors qui soulage les femmes;
-leur existence, immobile en présence du malheur, est
-un bien long supplice!</p>
-
-<p>«Quelquefois, quand j'entends la musique, elle me retrace
-les talents que j'avais, le chant, la danse et la poésie; il me
-prend alors envie de me dégager du malheur, de reprendre
-à la joie; mais tout à coup un sentiment intérieur me fait
-frissonner; on dirait que je suis une ombre qui veut encore
-rester sur la terre, quand les rayons du jour, quand l'approche
-des vivants la force à disparaître.</p>
-
-<p>«Je voudrais être susceptible des distractions que donne
-le monde; autrefois je les aimais, elles me faisaient du bien;
-les réflexions de la solitude me menaient trop loin et trop
-avant; mon talent gagnait à la mobilité de mes impressions.
-Maintenant j'ai quelque chose de fixe dans le regard
-comme dans la pensée: gaieté, grâce, imagination, qu'êtes-vous
-devenus? Ah! je voudrais, ne fût-ce que pour un moment,
-goûter encore de l'espérance! Mais c'en est fait, le
-désert est inexorable, la goutte d'eau comme la rivière sont
-taries, et le bonheur d'un jour est aussi difficile que la destinée
-de la vie entière.</p>
-
-<p>«Je le trouve coupable envers moi; mais quand je le compare
-aux autres hommes, combien ils me paraissent affectés,
-bornés, misérables! et lui, c'est un ange, mais un ange
-armé de l'épée flamboyante qui a consumé mon sort. Celui
-qu'on aime est le vengeur des fautes qu'on a commises sur
-cette terre; la Divinité lui prête son pouvoir.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas le premier amour qui est ineffaçable, il vient
-du besoin d'aimer; mais lorsque, après avoir connu la vie,
-et dans toute la force de son jugement, on rencontre l'esprit
-et l'âme que l'on avait jusqu'alors vainement cherchés,
-l'imagination est subjuguée par la vérité, et l'on a raison
-d'être malheureuse.</p>
-
-<p>«Que cela est insensé, diront au contraire la plupart des
-hommes, de mourir pour l'amour, comme s'il n'y avait pas
-mille autres manières d'exister! L'enthousiasme en tout
-genre est ridicule pour qui ne l'éprouve pas. La poésie, le
-dévouement, l'amour, la religion, ont la même origine; et
-il y a des hommes aux yeux desquels ces sentiments sont
-de la folie. Tout est folie, si l'on veut, hors le soin que l'on
-prend de son existence; il peut y avoir erreur et illusion
-partout ailleurs.</p>
-
-<p>«Ce qui fait mon malheur surtout, c'est que lui seul me
-comprenait, et peut-être trouvera-t-il une fois aussi que moi
-seule je savais l'entendre. Je suis la plus facile et la plus
-difficile personne du monde: tous les êtres bienveillants me
-conviennent comme société de quelques instants; mais pour
-l'intimité, pour une affection véritable, il n'y avait au monde
-qu'Oswald que je pusse aimer. Imagination, esprit, sensibilité,
-quelle réunion! où se trouve-t-elle dans l'univers?
-Et le cruel possédait toutes ces qualités, ou du moins tout
-leur charme!</p>
-
-<p>«Qu'aurais-je à dire aux autres, à qui pourrais-je parler?
-quel but, quel intérêt me reste-t-il? Les plus amères douleurs,
-les plus délicieux sentiments me sont connus, que
-puis-je craindre? que pourrais-je espérer? le pâle avenir
-n'est plus pour moi que le spectre du passé.</p>
-
-<p>«Pourquoi les situations heureuses sont-elles si passagères?
-qu'ont-elles de plus fragile que les autres? L'ordre naturel
-est-il la douleur? C'est une convulsion que la souffrance
-pour le corps, mais c'est un état habituel pour l'âme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">«Ahi! null' altro che pianto al mondo dura<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</i></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Ah! dans le monde rien ne dure que les larmes.</p>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Pétrarque.</span></div></div>
-<p>«Une autre vie! une autre vie! voilà mon espoir; mais
-telle est la force de celle-ci, qu'on cherche dans le ciel les
-mêmes sentiments qui ont occupé sur la terre. On peint
-dans les mythologies du Nord les ombres des chasseurs
-poursuivant les ombres des cerfs dans les nuages; mais de
-quel droit disons-nous que ce sont des ombres? où est-elle,
-la réalité? il n'y a de sûr que la peine, il n'y a qu'elle qui
-tienne impitoyablement ce qu'elle promet.</p>
-
-<p>«Je rêve sans cesse à l'immortalité, non plus à celle que
-donnent les hommes: ceux qui, selon l'expression du Dante,
-<i>appelleront antique le temps actuel</i>, ne m'intéressent plus;
-mais je ne crois pas à l'anéantissement de mon c&oelig;ur. Non,
-mon Dieu, je n'y crois pas. Il est pour vous, ce c&oelig;ur dont
-il n'a pas voulu, et que vous daignerez recevoir après les
-dédains d'un mortel.</p>
-
-<p>«Je sens que je ne vivrai pas longtemps, et cette pensée
-met du calme dans mon âme. Il est doux de s'affaiblir dans
-l'état où je suis, c'est le sentiment de la peine qui s'émousse.</p>
-
-<p>«Je ne sais pourquoi dans le trouble de la douleur on est
-plus capable de superstition que de piété; je fais des présages
-de tout, et je ne sais point encore placer ma confiance
-en rien. Ah! que la dévotion est douce dans le bonheur!
-quelle reconnaissance envers l'Être suprême doit éprouver
-la femme d'Oswald!</p>
-
-<p>«Sans doute la douleur perfectionne beaucoup le caractère;
-on rattache dans sa pensée ses fautes à ses malheurs,
-et toujours un lien visible, au moins à nos yeux, semble les
-réunir; mais il est un terme à ce salutaire effet.</p>
-
-<p>«Un profond recueillement m'est nécessaire avant d'obtenir</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">«. . . . . . Tranquillo varco</i></div>
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">A più tranquilla vita<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</i></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Un tranquille passage vers une vie plus tranquille.</p>
-</div>
-<p>«Quand je serai tout à fait malade, le calme doit renaître
-dans mon c&oelig;ur; il y a beaucoup d'innocence dans les pensées
-de l'être qui va mourir, et j'aime les sentiments qu'inspire
-cette situation.</p>
-
-<p>«Inconcevable énigme de la vie, que la passion, ni la douleur,
-ni le génie, ne peuvent découvrir, vous révélerez-vous
-à la prière? Peut-être l'idée la plus simple de toutes explique-t-elle
-ces mystères! peut-être en avons-nous approché
-mille fois dans nos rêveries! Mais ce dernier pas est
-impossible, et nos vains efforts en tout genre donnent une
-grande fatigue à l'âme. Il est bien temps que la mienne se
-repose.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">«Fermossi al fin il cor che balzo tanto<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</i></div>
-</div>
-
-<div class="attr"><span class="sc">Ippolito Pindemonte.</span></div></blockquote>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Il s'est enfin arrêté, ce c&oelig;ur qui battait si vite.</p>
-</div>
-
-<h3>CHAPITRE VI</h3>
-
-<p>Le prince Castel-Forte quitta Rome pour venir s'établir à
-Florence près de Corinne; elle fut très-reconnaissante de
-cette preuve d'amitié; mais elle était un peu honteuse de ne
-pouvoir plus répandre dans la conversation le charme qu'elle
-y mettait autrefois. Elle était distraite et silencieuse; le dépérissement
-de sa santé lui ôtait la force nécessaire pour
-triompher, même pour un moment, des sentiments qui l'occupaient.
-Elle avait encore en parlant l'intérêt qu'inspire la
-bienveillance; mais le désir de plaire ne l'animait plus. Quand
-l'amour est malheureux, il refroidit toutes les autres affections,
-on ne peut s'expliquer à soi-même ce qui se passe dans
-l'âme; mais autant l'on avait gagné par le bonheur, autant
-l'on perd par la peine. Le surcroît de vie que donne un sentiment
-qui fait jouir de la nature entière se reporte sur tous les
-rapports de la vie et de la société; mais l'existence est si
-appauvrie quand cet immense espoir est détruit, qu'on devient
-incapable d'aucun mouvement spontané. C'est pour
-cela même que tant de devoirs commandent aux femmes, et
-surtout aux hommes, de respecter et de craindre l'amour
-qu'ils inspirent, car cette passion peut dévaster à jamais l'esprit
-comme le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Le prince Castel-Forte essayait de parler à Corinne des
-objets qui l'intéressaient autrefois; elle était quelquefois
-plusieurs minutes sans lui répondre, parce qu'elle ne l'entendait
-pas dans le premier moment; puis le son et l'idée lui
-parvenaient, et elle disait quelque chose qui n'avait ni la couleur
-ni le mouvement que l'on admirait jadis dans sa manière
-de parler, mais qui faisait aller la conversation quelques instants,
-et lui permettait de retomber dans ses rêveries. Enfin
-elle faisait encore un nouvel effort pour ne pas décourager
-la bonté du prince Castel-Forte, et souvent elle prenait un
-mot pour l'autre, ou disait le contraire de ce qu'elle venait de
-dire; alors elle souriait de pitié sur elle-même, et demandait
-pardon à son ami de cette sorte de folie dont elle avait la
-conscience.</p>
-
-<p>Le prince Castel-Forte voulut se hasarder à lui parler d'Oswald,
-et il semblait même que Corinne prît à cette conversation
-un âpre plaisir; mais elle était dans un tel état de
-souffrance en sortant de cet entretien, que son ami se crut
-absolument obligé de se l'interdire. Le prince Castel-Forte
-avait une âme sensible; mais un homme, et surtout un
-homme qui a été vivement occupé d'une femme, ne sait,
-quelque généreux qu'il soit, comment la consoler du sentiment
-qu'elle éprouve pour un autre. Un peu d'amour-propre
-en lui, et de timidité en elle, empêchent que l'intimité de la
-confiance ne soit parfaite: d'ailleurs à quoi servirait-elle? il
-n'y a de remède qu'aux chagrins qui se guériraient d'eux-mêmes.</p>
-
-<p>Corinne et le prince Castel-Forte se promenaient ensemble
-chaque jour sur les bords de l'Arno. Il parcourait tous les
-sujets d'entretien avec un aimable mélange d'intérêt et de
-ménagement; elle le remerciait en lui serrant la main; quelquefois
-elle essayait de parler sur les objets qui tiennent à
-l'âme: ses yeux se remplissaient de pleurs, et son émotion
-lui faisait mal; sa pâleur et son tremblement étaient pénibles
-à voir, et son ami cherchait bien vite à la détourner de ces
-idées. Une fois elle se mit tout à coup à plaisanter avec sa
-grâce accoutumée; le prince Castel-Forte la regarda avec
-surprise et joie, mais elle s'enfuit aussitôt en fondant en
-larmes.</p>
-
-<p>Elle revint à dîner, tendit la main à son ami en lui disant:
-«Pardon, je voudrais être aimable pour vous récompenser
-de votre bonté, mais cela m'est impossible; soyez assez généreux
-pour me supporter telle que je suis.» Ce qui inquiétait
-vivement le prince Castel-Forte, c'était l'état de santé de Corinne.
-Un danger prochain ne la menaçait pas encore; mais
-il était impossible qu'elle vécût longtemps, si quelques circonstances
-heureuses ne ranimaient pas ses forces. Dans ce
-temps, le prince Castel-Forte reçut une lettre de lord Nelvil,
-et bien qu'elle ne changeât rien à la situation, puisqu'il lui
-confirmait qu'il était marié, il y avait dans cette lettre des
-paroles qui auraient ému profondément Corinne. Le prince
-Castel-Forte réfléchissait des heures entières pour concerter
-avec lui-même s'il devait ou non causer à son amie, en lui
-montrant cette lettre, l'impression la plus vive, et il la voyait
-si faible qu'il ne l'osait pas. Pendant qu'il délibérait encore,
-il reçut une seconde lettre de lord Nelvil, également remplie
-de sentiments qui auraient attendri Corinne, mais contenant
-la nouvelle de son départ pour l'Amérique. Alors le prince
-Castel-Forte se décida tout à fait à ne rien dire. Il eut peut-être
-tort; car une des plus amères douleurs de Corinne, c'était
-que lord Nelvil ne lui écrivît point: elle n'osait l'avouer à
-personne; mais bien qu'Oswald fût pour jamais séparé d'elle,
-un souvenir, un regret de sa part, lui auraient été bien chers;
-et ce qui lui paraissait le plus affreux, c'était ce silence absolu
-qui ne lui donnait pas même l'occasion de prononcer ou
-d'entendre prononcer son nom.</p>
-
-<p>Une peine dont personne ne vous parle, une peine qui
-n'éprouve pas le moindre changement, ni par les jours, ni
-par les années, et n'est susceptible d'aucun événement, d'aucune
-vicissitude, fait encore plus de mal que la diversité des
-impressions douloureuses. Le prince Castel-Forte suivit la
-maxime commune, qui conseille de tout faire pour amener
-l'oubli; mais il n'y a point d'oubli pour les personnes d'une
-imagination forte, et il vaut mieux, avec elles, renouveler
-sans cesse le même souvenir, fatiguer l'âme de pleurs enfin,
-que de l'obliger à se concentrer en elle-même.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l19">LIVRE DIX-NEUVIÈME<br />
-LE RETOUR D'OSWALD EN ITALIE</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Rappelons maintenant les événements qui se passèrent en
-Écosse après le jour de cette triste fête où Corinne fit un si
-douloureux sacrifice. Le domestique de lord Nelvil lui remit
-ses lettres au bal: il sortit pour les lire; il en ouvrit plusieurs
-que son banquier de Londres lui envoyait, avant de deviner
-celle qui devait décider de son sort; mais quand il aperçut
-l'écriture de Corinne, mais quand il vit ces mots: <i>Vous êtes
-libre</i>, et qu'il reconnut l'anneau, il sentit à la fois une amère
-douleur et l'irritation la plus vive. Il y avait deux mois qu'il
-n'avait reçu de lettres de Corinne, et ce silence était rompu
-par des paroles si laconiques, par une action si décisive! Il
-ne douta pas de son inconstance; il se rappela tout ce que
-lady Edgermond avait pu dire de la légèreté, de la mobilité
-de Corinne; il entra dans le sens de l'inimitié contre elle, car
-il l'aimait assez encore pour être injuste. Il oublia qu'il avait
-tout à fait renoncé depuis plusieurs mois à l'idée d'épouser
-Corinne, et que Lucile lui avait inspiré un goût assez vif. Il
-se crut un homme sensible trahi par une femme infidèle; il
-éprouva du trouble, de la colère, du malheur, mais surtout
-un mouvement de fierté qui dominait toutes les autres
-impressions, et lui inspirait le désir de se montrer supérieur
-à celle qui l'abandonnait. Il ne faut pas beaucoup se
-vanter de la fierté dans les attachements du c&oelig;ur; elle n'existe
-presque jamais que quand l'amour-propre l'emporte sur l'affection,
-et si lord Nelvil eût aimé Corinne comme dans les
-jours de Rome et de Naples, le ressentiment contre les torts
-qu'il lui croyait ne l'eût point encore détaché d'elle.</p>
-
-<p>Lady Edgermond s'aperçut du trouble de lord Nelvil;
-c'était une personne passionnée sous de froids dehors, et la
-maladie mortelle dont elle se sentait menacée ajoutait à l'ardeur
-de son intérêt pour sa fille. Elle savait que la pauvre
-enfant aimait lord Nelvil, et elle tremblait d'avoir compromis
-son bonheur en le lui faisant connaître. Elle ne perdait donc
-pas Oswald un instant de vue, et pénétrait dans les secrets
-de son âme avec une sagacité que l'on attribue à l'esprit des
-femmes, mais qui tient uniquement à l'attention continuelle
-qu'inspire un vrai sentiment. Elle prit le prétexte des affaires
-de Corinne, c'est-à-dire de l'héritage de son oncle qu'elle
-voulait lui faire passer, pour avoir le lendemain matin un entretien
-avec lord Nelvil. Dans cet entretien elle devina bien
-vite qu'il était mécontent de Corinne; et, flattant son ressentiment
-par l'idée d'une noble vengeance, elle lui proposa de
-la reconnaître pour sa belle-fille. Lord Nelvil fut étonné de
-ce changement subit dans les intentions de lady Edgermond
-mais il comprit cependant, quoique cette pensée ne fût en
-aucune manière exprimée, que cette offre n'aurait son effet
-que s'il épousait Lucile, et, dans l'un de ces moments où l'on
-agit plus vite que l'on ne pense, il la demanda en mariage à
-sa mère. Lady Edgermond, ravie, put à peine se contenir
-assez pour ne pas dire oui avec trop de rapidité; le consentement
-fut donné, et lord Nelvil sortit de cette chambre lié
-par un engagement qu'il n'avait pas eu l'idée de contracter
-en y entrant.</p>
-
-<p>Pendant que lady Edgermond préparait Lucile à le recevoir,
-il se promenait dans le jardin avec une grande agitation.
-Il se disait que Lucile lui avait plu précisément parce qu'il
-la connaissait peu, et qu'il était bizarre de fonder tout le
-bonheur de sa vie sur le charme d'un mystère qui doit nécessairement
-être découvert. Il lui revint un mouvement d'attendrissement
-pour Corinne, et il se rappela les lettres qu'il
-lui avait écrites, et qui exprimaient trop bien les combats de
-son âme. «Elle a eu raison, s'écria-t-il, de renoncer à moi;
-je n'ai pas eu le courage de la rendre heureuse; mais il devait
-lui en coûter davantage, et cette ligne si froide&hellip; Mais qui
-sait si ses larmes ne l'ont pas arrosée?» et en prononçant
-ces mots les siennes coulaient malgré lui. Ses rêveries l'entraînèrent
-tellement, qu'il s'éloigna du château, et fut longtemps
-cherché par les domestiques de lady Edgermond, qu'elle
-avait envoyés pour lui faire dire qu'il était attendu: il s'étonna
-lui-même de son peu d'empressement, et se hâta de revenir.</p>
-
-<p>En entrant dans la chambre, il vit Lucile à genoux et la
-tête cachée dans le sein de sa mère; elle avait ainsi la grâce
-la plus touchante. Lorsqu'elle entendit lord Nelvil, elle releva
-son visage baigné de pleurs, et lui dit en lui tendant la main:
-«N'est-il pas vrai, milord, que vous ne me séparerez pas de
-ma mère?» Cette aimable manière d'annoncer son consentement
-intéressa beaucoup Oswald. Il se mit à genoux à son
-tour, et pria lady Edgermond de permettre que le visage de
-Lucile se penchât vers le sien; et c'est ainsi que cette innocente
-personne reçut la première impression qui la faisait
-sortir de l'enfance. Une vive rougeur couvrit son front; Oswald
-sentit en la regardant quel lien pur et sacré il venait de
-former; et la beauté de Lucile, quelque ravissante qu'elle
-fût en ce moment, lui fit moins d'impression encore que sa céleste
-modestie.</p>
-
-<p>Les jours qui précédèrent le dimanche qui avait été fixé
-pour la cérémonie se passèrent en arrangements nécessaires
-pour le mariage. Lucile, pendant ce temps, ne parla pas
-beaucoup plus qu'à l'ordinaire, mais ce qu'elle disait était
-noble et simple; et lord Nelvil aimait et approuvait chacune
-de ses paroles. Il sentait bien cependant quelque vide auprès
-d'elle: la conversation consistait toujours dans une question
-et une réponse; elle ne s'engageait pas, elle ne se prolongeait
-pas; tout était bien, mais il n'y avait pas ce mouvement,
-cette vie inépuisable dont il est difficile de se passer quand
-une fois on en a joui. Lord Nelvil se rappelait alors Corinne;
-mais comme il n'entendait plus parler d'elle, il espérait que
-ce souvenir deviendrait à la fin une chimère, objet seulement
-de ses vagues regrets.</p>
-
-<p>Lucile, en apprenant par sa mère que sa s&oelig;ur vivait encore,
-et qu'elle était en Italie, avait eu le plus grand désir
-d'interroger lord Nelvil à son sujet; mais lady Edgermond le
-lui avait interdit, et Lucile s'était soumise, selon sa coutume,
-sans demander le motif de cet ordre. Le matin du jour du
-mariage, l'image de Corinne se retraça dans le c&oelig;ur d'Oswald
-plus vivement que jamais, et il fut effrayé lui-même de
-l'impression qu'il en recevait. Mais il adressa ses prières à
-son père; il lui dit au fond de son c&oelig;ur que c'était pour lui,
-que c'était pour obtenir sa bénédiction dans le ciel qu'il accomplissait
-sa volonté sur la terre. Raffermi par ces sentiments,
-il arriva chez lady Edgermond, et se reprocha les
-torts qu'il avait eus dans sa pensée envers Lucile. Quand il
-la vit, elle était si charmante, qu'un ange qui serait descendu
-sur la terre n'aurait pu choisir une autre figure pour donner
-aux mortels l'idée des vertus célestes. Ils marchèrent à l'autel.
-La mère avait une émotion plus profonde encore que la
-fille; car il s'y mêlait cette crainte que fait éprouver toujours
-une grande résolution, quelle qu'elle soit, à qui connaît la
-vie. Lucile n'avait que de l'espoir; l'enfance se mêlait en
-elle à la jeunesse, et la joie à l'amour. En revenant de l'autel,
-elle s'appuyait timidement sur le bras d'Oswald; elle s'assurait
-ainsi de son protecteur. Oswald la regardait avec attendrissement;
-on eût dit qu'il sentait au fond de son c&oelig;ur un
-ennemi qui menaçait le bonheur de Lucile, et qu'il se promettait
-de l'en défendre.</p>
-
-<p>Lady Edgermond, revenue au château, dit à son gendre:
-«Je suis tranquille à présent; je vous ai confié le bonheur
-de Lucile; il me reste si peu de temps encore à vivre, qu'il
-m'est doux de me sentir si bien remplacée.» Lord Nelvil
-fut très-attendri par ces paroles, et réfléchit avec autant d'émotion
-que d'inquiétude aux devoirs qu'elles lui imposaient.
-Peu de jours s'étaient écoulés, et Lucile commençait à peine
-à lever ses timides regards sur son époux, et à prendre la confiance
-qui aurait pu lui permettre de se faire connaître à lui,
-lorsque des incidents malheureux vinrent troubler cette union;
-elle s'était annoncée d'abord sous des auspices plus favorables.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>M. Dickson arriva pour voir les nouveaux mariés, et s'excusa
-de n'avoir point assisté à la noce, en racontant qu'il
-était resté longtemps malade de l'ébranlement causé par une
-chute violente. Comme on lui parlait de cette chute, il dit
-qu'il avait été secouru par une femme la plus séduisante du
-monde. Oswald, dans cet instant, jouait au volant avec Lucile.
-Elle avait beaucoup de grâce à cet exercice; Oswald la
-regardait et n'écoutait pas M. Dickson, lorsque celui-ci lui
-cria, d'un bout de la chambre à l'autre: «Milord, elle a sûrement
-beaucoup entendu parler de vous, la belle inconnue qui
-m'a secouru, car elle m'a fait bien des questions sur votre
-sort.&mdash;De qui parlez-vous? répondit lord Nelvil en continuant
-à jouer.&mdash;D'une femme charmante, reprit M. Dickson,
-bien qu'elle eût l'air déjà changé par la souffrance, et qui ne
-pouvait parler de vous sans émotion.» Ces mots attirèrent
-cette fois l'attention de lord Nelvil, et il se rapprocha de
-M. Dickson en le priant de les répéter. Lucile, qui ne s'était
-point occupée de ce qu'on avait dit, alla rejoindre sa mère,
-qui l'avait fait appeler. Oswald se trouva seul avec M. Dickson;
-il lui demanda quelle était cette femme dont il venait de
-lui parler. «Je n'en sais rien, répondit-il; sa prononciation
-m'a prouvé qu'elle était Anglaise; mais j'ai rarement vu,
-parmi nos femmes, une personne si obligeante et d'une conversation
-si facile. Elle s'est occupée de moi, pauvre vieillard,
-comme si elle eût été ma fille; et pendant tout le temps
-que j'ai passé avec elle, je ne me suis pas aperçu de toutes les
-contusions que j'avais reçues. Mais, mon cher Oswald, seriez-vous
-donc aussi un infidèle en Angleterre comme vous l'avez
-été en Italie? car ma charmante bienfaitrice pâlissait et tremblait
-en prononçant votre nom.&mdash;Juste ciel! de qui parlez-vous?
-Une Anglaise, dites-vous!&mdash;Oui sans doute, répondit
-M. Dickson; vous savez bien que les étrangers ne prononcent
-jamais notre langue sans accent.&mdash;Et sa figure?&mdash;Oh! la
-plus expressive que j'aie vue, quoiqu'elle fût pâle et maigre à
-faire de la peine.» La brillante Corinne ne ressemblait point
-à cette description; mais ne pouvait-elle pas être malade? ne
-devait-elle pas avoir beaucoup souffert si elle était venue en
-Angleterre, et si elle n'y avait pas vu celui qu'elle venait
-chercher? ces réflexions frappèrent tout à coup Oswald, et
-il continua ses questions avec une inquiétude extrême.
-M. Dickson lui disait toujours que l'inconnue parlait avec une
-grâce et une élégance qu'il n'avait rencontrées dans aucune
-autre femme; qu'une expression de bonté céleste se peignait
-dans ses regards, mais qu'elle semblait languissante et triste.
-Ce n'était pas la manière accoutumée de Corinne; mais, encore
-une fois, ne pouvait-elle pas être changée par la peine?
-«De quelle couleur sont ses yeux et ses cheveux? dit lord
-Nelvil.&mdash;Du plus beau noir du monde.» Lord Nelvil pâlit.
-«Est-elle animée en parlant?&mdash;Non, continua M. Dickson;
-elle disait quelques paroles de temps en temps pour m'interroger
-et me répondre, mais le peu de mots qu'elle prononçait
-avaient beaucoup de charme.» Il allait continuer, quand lady
-Edgermond et Lucile entrèrent. Il se tut, et lord Nelvil cessa
-de le questionner, mais tomba dans la plus profonde rêverie
-et sortit pour se promener jusqu'à ce qu'il pût retrouver
-M. Dickson seul.</p>
-
-<p>Lady Edgermond, que sa tristesse avait frappée, renvoya
-Lucile pour demander à M. Dickson s'il s'était passé quelque
-chose dans leur conversation qui pût affliger son gendre: il
-lui raconta naïvement ce qu'il avait dit. Lady Edgermond devina
-dans l'instant la vérité, et frémit de la douleur qu'Oswald
-ressentirait, s'il savait avec certitude que Corinne était
-venue le chercher en Écosse; et, prévoyant bien qu'il interrogerait
-de nouveau M. Dickson, elle lui dit ce qu'il devait
-répondre pour détourner lord Nelvil de ses soupçons. En
-effet, dans un second entretien, M. Dickson n'accrut pas son
-inquiétude à cet égard, mais il ne la dissipa point; et la première
-idée d'Oswald fut de demander à son domestique si
-toutes les lettres qu'il lui avait remises depuis environ trois
-semaines venaient de la poste, et s'il ne se souvenait pas d'en
-avoir reçu autrement. Le domestique assura que non; mais
-comme il sortait de la chambre, il revint sur ses pas, et dit
-à lord Nelvil: «<i>Il me semble cependant que le jour du bal un
-aveugle m'a remis une lettre pour Votre Seigneurie; mais c'était
-sans doute pour implorer ses secours.</i>&mdash;Un aveugle! reprit
-Oswald; non, je n'ai point reçu de lettre de lui: pourriez-vous
-me le retrouver?&mdash;Oui, très-facilement, reprit le domestique;
-il demeure dans le village.&mdash;Allez le chercher,»
-dit lord Nelvil; et ne pouvant pas attendre patiemment l'arrivée
-de l'aveugle, il alla au-devant de lui, et le rencontra au
-bout de l'avenue.</p>
-
-<p>«Mon ami, lui dit-il, on vous a donné une lettre pour moi
-le jour du bal au château: qui vous l'avait remise?&mdash;Milord
-voit que je suis aveugle; comment pourrais-je le lui
-dire?&mdash;Croyez-vous
-que ce soit une femme?&mdash;Oui, milord, car elle
-avait un son de voix très-doux, autant qu'on pouvait le remarquer
-malgré ses larmes, car j'entendais bien qu'elle pleurait.&mdash;Elle
-pleurait! reprit Oswald, et que vous a-t-elle dit?&mdash;<i>Vous
-remettrez cette lettre au domestique d'Oswald, bon
-vieillard</i>; puis, se reprenant tout de suite, elle a ajouté: <i>à
-lord Nelvil.</i>&mdash;Ah! Corinne!» s'écria Oswald; et il fut obligé
-de s'appuyer sur le vieillard, car il était près de s'évanouir.
-«Milord, continua le vieillard aveugle, j'étais assis au pied
-d'un arbre quand elle me donna cette commission; je voulus
-m'en acquitter tout de suite; mais comme j'ai de la peine à
-me relever à mon âge, elle a daigné m'aider elle-même,
-m'a donné plus d'argent que je n'en avais eu depuis longtemps,
-et je sentais sa main qui tremblait en me soutenant,
-comme la vôtre, milord, à présent.&mdash;C'en est assez, dit lord
-Nelvil; tenez, bon vieillard, voilà aussi de l'argent, comme
-elle vous en a donné; priez pour nous deux.» Et il s'éloigna.</p>
-
-<p>Depuis ce moment, un trouble affreux s'empara de son âme:
-il faisait de tous les côtés de vaines perquisitions, et ne pouvait
-concevoir comment il était possible que Corinne fût arrivée
-en Écosse sans demander à le voir; il se tourmentait de mille
-manières sur les motifs de sa conduite; et l'affliction qu'il
-ressentait était si grande, que, malgré ses efforts pour la cacher,
-il était impossible que lady Edgermond ne la devinât
-pas, et que Lucile même ne s'aperçût combien il était malheureux:
-sa tristesse la plongeait elle-même dans une rêverie
-continuelle, et leur intérieur était très-silencieux. Ce fut alors
-que lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte la première
-lettre, que celui-ci ne crut pas devoir montrer à Corinne, et
-qui l'aurait sûrement touchée par l'inquiétude profonde qu'elle
-exprimait.</p>
-
-<p>Le comte d'Erfeuil revint de Plymouth, où il avait conduit
-Corinne, avant que la réponse du prince Castel-Forte à la
-lettre de lord Nelvil fût arrivée: il ne voulait pas dire à lord
-Nelvil tout ce qu'il savait de Corinne, et cependant il était
-fâché qu'on ignorât qu'il savait un secret important, et qu'il
-était assez discret pour le taire. Ses insinuations, qui d'abord
-n'avaient pas frappé lord Nelvil, réveillèrent son attention dès
-qu'il crut qu'elles pouvaient avoir quelque rapport avec Corinne;
-alors il interrogea vivement le comte d'Erfeuil, qui se
-défendit assez bien dès qu'il fut parvenu à se faire questionner.</p>
-
-<p>Néanmoins, à la fin, Oswald lui arracha l'histoire entière
-de Corinne, par le plaisir qu'eut le comte d'Erfeuil à raconter
-tout ce qu'il avait fait pour elle, la reconnaissance qu'elle
-lui avait toujours témoignée, l'état affreux d'abandon et de
-douleur où il l'avait trouvée; enfin il fit ce récit sans s'apercevoir
-le moins du monde de l'effet qu'il produisait sur lord
-Nelvil, et n'ayant d'autre but en ce moment que d'être, comme
-disent les Anglais, <i>le héros de sa propre histoire</i>. Quand le
-comte d'Erfeuil eut cessé de parler, il fut vraiment affligé du
-mal qu'il avait fait. Oswald s'était contenu jusqu'alors, mais
-tout à coup il devint comme insensé de douleur: il s'accusait
-d'être le plus barbare et le plus perfide des hommes; il se représentait
-le dévouement, la tendresse de Corinne, sa résignation,
-sa générosité, dans le moment même où elle le croyait
-le plus coupable, et il y opposait la dureté, la légèreté dont
-il l'avait payée. Il se répétait sans cesse que personne ne l'aimerait
-jamais comme elle l'avait aimé, et qu'il serait puni de
-quelque manière de la cruauté dont il avait usé envers elle. Il
-voulait partir pour l'Italie, la voir seulement un jour, seulement
-une heure; mais déjà Rome et Florence étaient occupées
-par les Français; son régiment allait s'embarquer, il ne
-pouvait s'éloigner sans déshonneur; il ne pouvait percer le
-c&oelig;ur de sa femme, et réparer les torts par les torts, et les
-douleurs par les douleurs. Enfin il espérait les dangers de la
-guerre, et cette pensée lui rendit du calme.</p>
-
-<p>Ce fut dans cette disposition qu'il écrivit au prince Castel-Forte
-la seconde lettre, que celui-ci résolut encore de ne pas
-montrer à Corinne. Les réponses de l'ami de Corinne la peignaient
-triste mais résignée; et comme il était fier et blessé
-pour elle, il adoucit plutôt qu'il n'exagéra l'état de malheur
-où elle était tombée. Lord Nelvil crut donc qu'il ne fallait pas
-la tourmenter de ses regrets, après l'avoir rendue si malheureuse
-par son amour, et il partit pour les îles avec un sentiment
-de douleur et de remords qui lui rendait la vie insupportable.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Lucile était affligée du départ d'Oswald; mais le morne silence
-qu'il avait gardé avec elle, pendant les derniers temps
-de leur séjour ensemble, avait tellement redoublé sa timidité
-naturelle, qu'elle ne put se résoudre à lui dire qu'elle se croyait
-grosse; il ne le sut qu'aux îles par une lettre de lady Edgermond,
-à qui sa fille l'avait caché jusqu'alors. Lord Nelvil
-trouva donc les adieux de Lucile très-froids; il ne jugea pas
-bien ce qui se passait dans son âme, et, comparant sa douleur
-silencieuse avec les éloquents regrets de Corinne lorsqu'il se
-sépara d'elle à Venise, il n'hésita pas à croire que Lucile l'aimait
-faiblement. Néanmoins, pendant les quatre années que
-dura son absence, elle n'eut pas un jour de bonheur. A peine
-la naissance de sa fille put-elle la distraire un moment des
-dangers que courait son époux. Un autre chagrin aussi se joignit
-à cette inquiétude: elle découvrit par degrés tout ce qui
-concernait Corinne et ses relations avec lord Nelvil. Le comte
-d'Erfeuil, qui passa près d'une année en Écosse, et vit souvent
-Lucile et sa mère, était fortement persuadé qu'il n'avait
-pas révélé le secret du voyage de Corinne en Angleterre;
-mais il dit tant de choses qui en approchaient, il lui était si
-difficile, quand la conversation languissait, de ne pas ramener
-le sujet qui intéressait si vivement Lucile, qu'elle parvint
-à tout savoir. Tout innocente qu'elle l'était, elle avait encore
-assez d'art pour faire parler le comte d'Erfeuil, tant il en fallait
-peu pour cela.</p>
-
-<p>Lady Edgermond, que sa maladie occupait chaque jour davantage,
-ne s'était pas doutée du travail que faisait sa fille
-pour apprendre ce qui devait lui causer tant de douleur,
-mais, quand elle la vit si triste, elle obtint d'elle la confidence
-de ses chagrins. Lady Edgermond s'exprima très-sévèrement
-sur le voyage de Corinne en Angleterre. Lucile en recevait une
-autre impression: elle était tour à tour jalouse de Corinne et
-mécontente d'Oswald, qui avait pu se montrer si cruel envers
-une femme dont il était tant aimé; et il lui semblait qu'elle
-devait craindre, pour son propre bonheur, un homme qui
-avait ainsi sacrifié le bonheur d'une autre. Elle avait toujours
-conservé de l'intérêt et de la reconnaissance pour sa s&oelig;ur,
-ce qui ajoutait encore à la pitié qu'elle lui inspirait; et, loin
-d'être flattée du sacrifice qu'Oswald lui avait fait, elle se
-tourmentait de l'idée qu'il ne l'avait choisie que parce que sa
-position dans le monde était meilleure que celle de Corinne;
-elle se rappelait son hésitation avant le mariage, sa tristesse
-peu de jours après, et toujours elle se confirmait dans la
-cruelle pensée que son époux ne l'aimait pas. Lady Edgermond
-aurait pu lui rendre un grand service dans cette disposition
-d'âme, si elle l'avait calmée; mais c'était une personne
-sans indulgence, et qui, ne concevant rien que le devoir et
-les sentiments qu'il permet, prononçait l'anathème contre tout
-ce qui s'écartait de cette ligne. Elle ne pensait pas à ramener
-par des ménagements, et s'imaginait, au contraire, que le
-seul moyen d'éveiller les remords était de montrer du ressentiment:
-elle partageait trop vivement les inquiétudes de Lucile,
-s'irritait de la pensée qu'une charmante personne ne fût
-pas appréciée par son époux; et loin de lui faire du bien, en
-lui persuadant qu'elle était plus aimée qu'elle ne le croyait,
-elle confirmait ses craintes à cet égard, pour exciter davantage
-sa fierté. Lucile, plus douce et plus éclairée que sa mère,
-ne suivait pas rigoureusement les conseils qu'elle lui donnait,
-mais il en restait toujours quelques traces; et ses lettres à
-lord Nelvil étaient bien moins sensibles que le fond de son
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Oswald, pendant ce temps, se distingua dans la guerre par
-des actions d'une bravoure éclatante; il exposa mille fois sa
-vie, non-seulement par l'enthousiasme de l'honneur, mais par
-goût pour le péril. On remarquait que le danger était un
-plaisir pour lui; qu'il paraissait plus gai, plus animé, plus
-heureux, le jour des combats; il rougissait de joie quand le
-tumulte des armes commençait, et c'était dans ce moment
-seul qu'un poids qu'il avait sur le c&oelig;ur se soulevait et le laissait
-respirer à l'aise. Adoré de ses soldats, admiré de ses camarades,
-il avait une existence très-animée, qui, sans lui donner
-du bonheur, l'étourdissait au moins sur le passé comme
-sur l'avenir. Il recevait des lettres de sa femme, qu'il trouvait
-froides, mais auxquelles cependant il s'accoutumait. Le souvenir
-de Corinne lui apparaissait souvent dans ces belles nuits
-des tropiques, où l'on prend une si grande idée de la nature
-et de son auteur; mais comme le climat et la guerre menaçaient
-tous les jours sa vie, il se croyait moins coupable, en
-étant si près de périr: on pardonne à ses ennemis lorsque la
-mort les menace; on se sent aussi, dans une situation semblable,
-de l'indulgence pour soi-même. Lord Nelvil pensait
-seulement aux larmes de Corinne, lorsqu'elle apprendrait qu'il
-n'était plus; il oubliait celles que ses torts lui avaient fait répandre.</p>
-
-<p>Au milieu des périls, qui font si souvent réfléchir sur l'incertitude
-de la vie, il songeait bien plus à Corinne qu'à Lucile;
-ils avaient tant parlé de la mort ensemble, ils avaient si
-souvent approfondi toutes les pensées les plus sérieuses, qu'il
-croyait encore s'entretenir avec Corinne, quand il s'occupait
-des grandes idées que retrace le spectacle habituel de la guerre
-et de ses dangers. C'était à elle qu'il s'adressait quand il était
-seul, bien qu'il dût la croire irritée contre lui. Il lui semblait
-qu'ils s'entendaient encore, malgré l'absence, malgré l'infidélité
-même; tandis que la douce Lucile, qu'il ne croyait pas
-offensée contre lui, ne s'offrait à son souvenir que comme une
-personne digne d'être protégée, mais à laquelle il fallait épargner
-toutes les réflexions tristes et profondes. Enfin les troupes
-que lord Nelvil commandait furent rappelées en Angleterre;
-il revint: déjà la tranquillité du vaisseau lui plaisait bien moins
-que l'activité de la guerre. Le mouvement extérieur avait remplacé,
-pour lui, les plaisirs de l'imagination, qu'autrefois l'entretien
-de Corinne lui faisait goûter; il n'avait pas encore essayé
-du repos loin d'elle. Il avait su tellement se faire aimer
-de ses soldats, et leur avait inspiré tant d'attachement et d'enthousiasme,
-que leurs hommages et leur dévouement renouvelèrent
-encore pour lui, pendant le passage, l'intérêt de la
-vie militaire. Cet intérêt ne cessa complétement que quand on
-fut débarqué.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Lord Nelvil partit alors pour la terre de lady Edgermond,
-dans le Northumberland; il fallait qu'il fît de nouveau connaissance
-avec sa famille, dont il avait perdu l'habitude depuis
-quatre ans. Lucile lui présenta sa fille, âgée de plus de trois
-ans, avec autant de timidité qu'une femme coupable pourrait
-en éprouver. Cette petite ressemblait à Corinne: l'imagination
-de Lucile avait été fort occupée du souvenir de sa s&oelig;ur
-pendant sa grossesse; et Juliette, c'était ainsi qu'elle se nommait,
-avait les cheveux et les yeux de Corinne. Lord Nelvil le
-remarqua, et en fut troublé; il la prit dans ses bras, et la serra
-contre son c&oelig;ur avec tendresse. Lucile ne vit dans ce mouvement
-qu'un souvenir de Corinne, et dès cet instant elle ne
-jouit pas sans mélange de l'affection que lord Nelvil témoignait
-à Juliette.</p>
-
-<p>Lucile était encore embellie, elle avait près de vingt ans.
-Sa beauté avait pris un caractère imposant, et inspirait à lord
-Nelvil un sentiment de respect. Lady Edgermond n'était plus
-en état de sortir de son lit, et sa situation lui donnait beaucoup
-d'humeur et de chagrin. Elle revit pourtant avec plaisir
-lord Nelvil, car elle était très-tourmentée par la crainte de
-mourir en son absence, et de laisser sa fille ainsi seule au
-monde. Lord Nelvil avait tellement pris l'habitude d'une vie
-active, qu'il lui en coûtait beaucoup de rester presque tout le
-jour dans la chambre de sa belle-mère, qui ne recevait plus
-personne que son gendre et sa fille. Lucile aimait toujours
-beaucoup lord Nelvil; mais elle avait la douleur de ne pas se
-croire aimée, et lui cachait par fierté ce qu'elle savait de ses
-sentiments pour Corinne, et la jalousie qu'ils lui causaient.
-Cette contrainte ajoutait encore à sa réserve habituelle, et la
-rendait plus froide et plus silencieuse qu'elle ne l'eût été naturellement.
-Lorsque son époux voulait lui donner quelques
-conseils sur le charme qu'elle aurait pu répandre dans la conversation
-en y mettant plus d'intérêt, elle croyait voir dans
-ces conseils un souvenir de Corinne, et se blessait au lieu d'en
-profiter. Lucile avait une grande douceur de caractère, mais
-sa mère lui avait donné des idées positives sur tous les points;
-et quand lord Nelvil vantait les plaisirs de l'imagination et le
-charme des beaux-arts, elle voyait toujours dans ce qu'il disait
-les souvenirs de l'Italie, et rabattait assez sèchement l'enthousiasme
-de lord Nelvil, parce qu'elle pensait que Corinne
-en était l'unique cause. Dans une autre disposition, elle eût
-recueilli avec soin les paroles de son époux, pour étudier tous
-les moyens de lui plaire.</p>
-
-<p>Lady Edgermond, dont la maladie augmentait les défauts,
-montrait une antipathie croissante pour tout ce qui sortait de
-la monotonie et de la règle habituelle de la vie. Elle voyait
-du mal à tout; et son imagination, irritée par la souffrance,
-était importunée de tous les bruits, au moral comme au physique.
-Elle eût voulu réduire l'existence aux moindres frais
-possibles, peut-être pour ne pas regretter vivement ce qu'elle
-était près de quitter; mais comme personne n'avoue le motif
-personnel de ses opinions, elle les appuyait sur les principes
-généraux d'une morale exagérée. Elle ne cessait de désenchanter
-la vie, en faisant un tort des moindres plaisirs, en opposant
-un devoir à chaque emploi des heures qui pouvait différer
-un peu de ce qu'on avait fait la veille. Lucile, qui, bien
-qu'elle fût soumise à sa mère, avait cependant plus d'esprit
-qu'elle, et plus de flexibilité dans le caractère, se serait réunie
-à son époux pour combattre doucement l'austérité de l'exigence
-toujours croissante de lady Edgermond, si celle-ci ne
-lui avait pas persuadé qu'elle se conduisait ainsi seulement
-pour s'opposer au penchant de lord Nelvil pour le séjour de
-l'Italie. «Il faut lutter sans cesse, disait-elle, par la puissance
-du devoir contre le retour possible d'une inclination si funeste.»
-Lord Nelvil avait certainement aussi un grand respect
-pour le devoir, mais il le considérait sous des rapports
-plus étendus que lady Edgermond. Il aimait à remonter à sa
-source, il le croyait parfaitement en harmonie avec nos véritables
-penchants, et pensait qu'il n'exigeait point de nous des
-sacrifices et des combats continuels. Il lui semblait enfin que
-la vertu, loin de tourmenter la vie, contribuait tellement au
-bonheur durable, qu'on pouvait la considérer comme une sorte
-de prescience accordée à l'homme sur cette terre.</p>
-
-<p>Quelquefois Oswald, en développant ses idées, se livrait au
-plaisir d'employer des expressions de Corinne; il s'écoutait
-avec complaisance quand il empruntait son langage. Lady
-Edgermond montrait de l'humeur dès qu'il se laissait aller à
-cette manière de penser et de parler: les idées nouvelles déplaisent
-aux personnes âgées; elles aiment à se persuader que
-le monde n'a fait que perdre, au lieu d'acquérir, depuis qu'elles
-ont cessé d'être jeunes. Lucile, par l'instinct du c&oelig;ur, reconnaissait,
-dans l'intérêt plus vif que lord Nelvil mettait à ses
-propres discours, le retentissement de son affection pour Corinne;
-elle baissait les yeux pour ne pas laisser voir à son
-époux ce qui se passait dans son âme; et lui, ne se doutant
-pas qu'elle fût instruite de ses rapports avec Corinne, attribuait
-à la froideur du caractère de sa femme son immobile silence
-pendant qu'il parlait avec chaleur. Ne sachant donc à
-qui s'adresser pour trouver un esprit qui répondît au sien, les
-regrets du passé se renouvelaient plus vivement que jamais
-dans son âme, et il tombait dans la plus profonde mélancolie.
-Il écrivit au prince Castel-Forte pour avoir des nouvelles de
-Corinne. Sa lettre n'arriva point, à cause de la guerre. Sa
-santé souffrait extrêmement du climat d'Angleterre, et les médecins
-ne cessaient de lui répéter que sa poitrine serait attaquée
-de nouveau, s'il ne passait pas l'hiver en Italie; mais il
-était impossible d'y songer, puisque la paix n'était pas faite
-entre la France et l'Angleterre. Une fois il parla devant sa
-belle-mère et sa femme des conseils que les médecins lui
-avaient donnés, et de l'obstacle qui s'y opposait. «Quand la
-paix serait faite, lui dit lady Edgermond, je ne pense pas, milord,
-que vous vous permissiez à vous-même de revoir l'Italie.&mdash;Si
-la santé de milord l'exigeait, interrompit Lucile, il ferait
-très-bien d'y aller.» Ce mot parut assez doux à lord Nelvil,
-et il se hâta d'en témoigner sa reconnaissance à Lucile; mais
-cette reconnaissance même la blessa: elle crut y voir le dessein
-de la préparer au voyage.</p>
-
-<p>La paix se fit au printemps, et le voyage d'Italie devint
-possible. Chaque fois que lord Nelvil laissait échapper quelques
-réflexions sur le mauvais état de sa santé, Lucile était
-combattue entre l'inquiétude qu'elle éprouvait et la crainte
-que lord Nelvil ne voulût insinuer par là qu'il devrait passer
-l'hiver en Italie; et, tandis que son sentiment l'aurait portée
-à s'exagérer la maladie de son époux, la jalousie, qui naissait
-aussi de ce sentiment, l'engageait à chercher des raisons pour
-atténuer ce que les médecins mêmes disaient du danger qu'il
-courait en restant en Angleterre. Lord Nelvil attribuait cette
-conduite de Lucile à l'indifférence et à l'égoïsme, et ils se blessaient
-réciproquement, parce qu'ils ne s'avouaient pas leurs
-sentiments avec franchise.</p>
-
-<p>Enfin lady Edgermond tomba dans un état si dangereux,
-qu'il n'y eut plus, entre Lucile et lord Nelvil, d'autre sujet
-d'entretien que sa maladie; la pauvre femme perdit l'usage de
-la parole un mois avant de mourir; l'on ne devinait plus qu'à
-ses larmes ou à sa façon de serrer la main ce qu'elle voulait
-dire. Lucile était au désespoir; Oswald, sincèrement touché,
-veillait toutes les nuits auprès d'elle; et comme c'était au mois
-de novembre, il se fit beaucoup de mal par les soins qu'il lui
-prodigua. Lady Edgermond parut heureuse des témoignages
-de l'affection de son gendre. Les défauts de son caractère disparaissaient
-à mesure que son affreux état les eut rendus plus
-excusables, tant les approches de la mort tranquillisent toutes
-les agitations de l'âme; et la plupart des défauts ne viennent
-que de cette agitation.</p>
-
-<p>La nuit de sa mort, elle prit la main de Lucile et celle de
-lord Nelvil, et, les mettant l'une dans l'autre, elle les pressa
-toutes les deux contre son c&oelig;ur; alors elle leva les yeux au
-ciel, et ne parut point regretter la parole, qui n'eût rien dit
-de plus que ce regard et ce mouvement. Peu de minutes après
-elle expira.</p>
-
-<p>Lord Nelvil, qui avait fait effort sur lui-même pour être
-capable de soigner sa belle-mère, devint dangereusement malade;
-et l'infortunée Lucile, au moment d'une cruelle douleur,
-eut à souffrir la plus affreuse inquiétude. Il paraît que dans
-son délire lord Nelvil prononça plusieurs fois le nom de Corinne
-et celui de l'Italie. Il demandait souvent, dans ses rêveries,
-<i>du soleil, le Midi, un air plus chaud</i>; quand le frisson de
-la fièvre le prenait, il disait: <i>Il fait si froid dans ce Nord, que
-jamais on ne pourra s'y réchauffer.</i> Quand il revint à lui, il fut
-bien étonné d'apprendre que Lucile avait tout disposé pour le
-voyage d'Italie; il s'en étonna: elle lui donna pour motif le
-conseil des médecins. «Si vous le permettez, ajouta-t-elle, ma
-fille et moi nous vous y accompagnerons: il ne faut pas qu'un
-enfant soit séparé de son père ni de sa mère.&mdash;Sans doute,
-reprit lord Nelvil, il ne faut pas que nous nous séparions. Mais
-ce voyage vous fait-il de la peine? parlez, j'y renoncerai.&mdash;Non,
-reprit Lucile, ce n'est pas cela qui me fait de la peine&hellip;»
-Lord Nelvil la regarda, lui prit la main: elle allait s'expliquer
-davantage; mais le souvenir de sa mère, qui lui avait recommandé
-de ne jamais avouer à lord Nelvil la jalousie qu'elle
-ressentait, l'arrêta tout à coup, et elle reprit en disant: «Mon
-premier intérêt, milord, vous devez le croire, c'est le rétablissement
-de votre santé.&mdash;Vous avez une s&oelig;ur en Italie, continua
-lord Nelvil.&mdash;Je le sais, reprit Lucile; en avez-vous des
-nouvelles?&mdash;Non, dit lord Nelvil; depuis que je suis parti
-pour l'Amérique, j'ignore absolument ce qu'elle est devenue.&mdash;Eh
-bien! milord, nous le saurons en Italie.&mdash;Vous intéresse-t-elle
-encore?&mdash;Oui, milord, répondit Lucile; je n'ai
-point oublié la tendresse qu'elle m'a témoignée dans mon enfance.&mdash;Oh!
-il ne faut rien oublier,» dit lord Nelvil en soupirant;
-et le silence de tous les deux finit l'entretien.</p>
-
-<p>Oswald n'allait point en Italie dans l'intention de renouveler
-ses liens avec Corinne; il avait trop de délicatesse pour
-se laisser approcher par une telle idée; mais s'il ne devait pas
-se rétablir de la maladie de poitrine dont il était menacé, il
-trouvait assez doux de mourir en Italie, et d'obtenir, par un
-dernier adieu, le pardon de Corinne. Il ne croyait pas que Lucile
-pût savoir la passion qu'il avait eue pour sa s&oelig;ur; encore
-moins se doutait-il qu'il eût trahi, dans son délire, les regrets
-qui l'agitaient encore. Il ne rendait pas justice à l'esprit de
-sa femme, parce que cet esprit était stérile, et lui servait plutôt
-à deviner ce que pensaient les autres qu'à les intéresser par ce
-qu'elle pensait elle-même. Oswald s'était donc accoutumé à
-la considérer comme une belle et froide personne qui remplissait
-ses devoirs, et l'aimait autant qu'elle pouvait aimer; mais
-il ne connaissait pas la sensibilité de Lucile: elle mettait le
-plus grand soin à la cacher. C'était par fierté qu'elle dissimulait,
-dans cette circonstance, ce qui l'affligeait; mais, dans
-une situation parfaitement heureuse, elle se serait encore fait
-un reproche de laisser voir une affection vive, même pour son
-époux. Il lui semblait que la pudeur était blessée par l'expression
-de tout sentiment passionné; et comme elle était cependant
-capable de ces sentiments, son éducation, en lui imposant
-la loi de se contraindre, l'avait rendue triste et silencieuse:
-on l'avait bien convaincue qu'il ne fallait pas révéler ce qu'elle
-éprouvait, mais elle ne prenait aucun plaisir à dire autre
-chose.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE V</h3>
-
-<p>Lord Nelvil craignait les souvenirs que lui retraçait la France:
-il la traversa donc rapidement; car, Lucile ne témoignant, dans
-ce voyage, ni désir ni volonté sur rien, c'était lui seul qui décidait
-de tout. Ils arrivèrent au pied des montagnes qui séparent
-le Dauphiné de la Savoie, et montèrent à pied ce qu'on
-appelle <i>le pas des Échelles</i>: c'est une route pratiquée dans le
-roc, et dont l'entrée ressemble à celle d'une profonde caverne;
-elle est sombre dans toute sa longueur, même pendant les plus
-beaux jours de l'été. On était alors au commencement de décembre;
-il n'y avait point encore de neige; mais l'automne,
-saison de décadence, touchait elle-même à sa fin, et faisait
-place à l'hiver. Toute la route était couverte de feuilles mortes
-que le vent y avait apportées, car il n'existait point d'arbres
-dans ce chemin rocailleux; et, près des débris de la nature
-flétrie, on ne voyait point les rameaux, espoir de l'année suivante.
-La vue des montagnes plaisait à lord Nelvil: il semble,
-dans les pays de plaine, que la terre n'ait d'autre but que de
-porter l'homme et de le nourrir; mais, dans les contrées pittoresques,
-on croit reconnaître l'empreinte du génie du Créateur
-et de sa toute-puissance. L'homme cependant s'est familiarisé
-partout avec la nature, et les chemins qu'il s'est frayés
-gravissent les monts et descendent dans les abîmes. Il n'y a
-plus pour lui rien d'inaccessible que le grand mystère de lui-même.</p>
-
-<p>Dans la Maurienne, l'hiver devint à chaque pas plus rigoureux.
-On eût dit qu'on s'avançait vers le Nord en s'approchant
-du mont Cenis: Lucile, qui n'avait jamais voyagé, était épouvantée
-par ces glaces qui rendent les pas des chevaux si peu
-sûrs. Elle cachait ses craintes aux regards d'Oswald, mais se
-reprochait souvent d'avoir emmené sa petite fille avec elle;
-souvent elle se demandait si la moralité la plus parfaite avait
-présidé à cette résolution, et si le goût très-vif qu'elle avait
-pour cette enfant, et l'idée aussi qu'elle était plus aimée d'Oswald
-en se montrant à lui toujours avec Juliette, ne l'avaient
-pas distraite des périls d'un si long voyage. Lucile était une
-personne très-timorée, et qui fatiguait souvent son âme à force
-de scrupules et d'interrogations secrètes sur sa conduite. Plus
-on est vertueux, plus la délicatesse s'accroît, et avec elle les
-inquiétudes de la conscience; Lucile n'avait de refuge contre
-cette disposition que dans la piété, et de longues prières intérieures
-la tranquillisaient.</p>
-
-<p>Comme ils avançaient vers le mont Cenis, toute la nature
-semblait prendre un caractère plus terrible; la neige tombait
-en abondance sur la terre, déjà couverte de neige: on eût dit
-qu'on entrait dans l'enfer de glace si bien décrit par le Dante.
-Toutes les productions de la terre n'offraient plus qu'un aspect
-monotone, depuis le fond des précipices jusqu'au sommet
-des montagnes; une même couleur faisait disparaître toutes
-les variétés de la végétation: les rivières coulaient encore au
-pied des monts; mais les sapins, devenus tout blancs, se répétaient
-dans les eaux comme des spectres d'arbres. Oswald
-et Lucile regardaient ce spectacle en silence: la parole semble
-étrangère à cette nature glacée, et l'on se tait avec elle; lorsque
-tout à coup ils aperçurent, sur une vaste plaine de neige, une
-longue file d'hommes habillés de noir, qui portaient un cercueil
-vers une église. Ces prêtres, les seuls êtres vivants qui
-parussent au milieu de cette campagne froide et déserte, avaient
-une marche lente, que la rigueur du temps aurait hâtée si la
-pensée de la mort n'eût pas imprimé sa gravité à tous leurs
-pas. Le deuil de la nature et de l'homme, de la végétation et
-de la vie; ces deux couleurs, ce blanc et ce noir, qui seules
-frappaient les regards et se faisaient ressortir l'une par l'autre,
-remplissaient l'âme d'effroi. Lucile dit à voix basse: «Quel
-triste présage!&mdash;Lucile, interrompit Oswald, croyez-moi, il
-n'est pas pour vous.» Hélas! pensa-t-il en lui-même, ce n'est
-pas sous de tels auspices que je fis avec Corinne le voyage
-d'Italie; qu'est-elle devenue maintenant? et tous ces objets
-lugubres qui m'environnent m'annoncent-ils ce que je vais
-souffrir?</p>
-
-<p>Lucile était ébranlée par les inquiétudes que lui causait le
-voyage. Oswald ne pensait pas à ce genre de terreur, très-étranger
-à un homme, et surtout à un caractère aussi intrépide
-que le sien. Lucile prenait pour de l'indifférence ce qui
-venait uniquement de ce qu'il ne soupçonnait pas dans cette
-occasion la possibilité de la crainte. Cependant tout se réunissait
-pour accroître les anxiétés de Lucile: les hommes du
-peuple trouvent une sorte de satisfaction à grossir le danger,
-c'est leur genre d'imagination; ils se plaisent dans l'effet qu'ils
-produisent ainsi sur les personnes d'une autre classe, dont ils
-se font écouter en les effrayant. Lorsqu'on veut traverser le
-mont Cenis pendant l'hiver, les voyageurs, les aubergistes
-vous donnent à chaque instant des nouvelles du passage du
-Mont, c'est ainsi qu'on l'appelle; et l'on dirait qu'on parle d'un
-monstre immobile, gardien des vallées qui conduisent à la
-terre promise. On observe le temps pour savoir s'il n'y a rien
-à redouter, et lorsqu'on peut craindre le vent nommé <i>la tourmente</i>,
-on conseille fortement aux étrangers de ne pas se risquer
-sur la montagne. Ce vent s'annonce dans le ciel par un
-blanc nuage qui s'étend comme un linceul dans les airs, et,
-peu d'heures après, tout l'horizon en est obscurci.</p>
-
-<p>Lucile avait pris secrètement toutes les informations possibles,
-à l'insu de lord Nelvil; il ne se doutait pas de ses terreurs,
-et se livrait tout entier aux réflexions que faisait naître
-en lui le retour en Italie. Lucile, que le but du voyage agitait
-encore plus que le voyage même, jugeait tout avec une prévention
-défavorable, et faisait tacitement un tort à lord Nelvil
-de sa parfaite sécurité sur elle et sur sa fille. Le matin du passage
-du mont Cenis, plusieurs paysans se rassemblèrent autour
-de Lucile, et lui dirent que le temps menaçait <i>la tourmente</i>.
-Néanmoins ceux qui devaient la porter, elle et sa fille,
-assurèrent qu'il n'y avait rien à craindre. Lucile regarda lord
-Nelvil; elle vit qu'il se moquait de la peur qu'on voulait leur
-faire; et, de nouveau blessée par ce courage, elle se hâta de
-déclarer qu'elle voulait partir. Oswald ne s'aperçut pas du
-sentiment qui avait dicté cette résolution, et suivit à cheval le
-brancard sur lequel étaient portées sa femme et sa fille. Ils
-montèrent assez facilement; mais quand ils furent à la moitié
-de la plaine qui sépare la montée de la descente, un horrible
-ouragan s'éleva. Des tourbillons de neige aveuglaient les conducteurs,
-et plusieurs fois Lucile n'apercevait plus Oswald,
-que la tempête avait comme enveloppé de ses brouillards impétueux.
-Les respectables religieux qui se consacrent, sur le
-sommet des Alpes, au salut des voyageurs, commencèrent à
-sonner leurs cloches d'alarme; et bien que ce signal annonçât
-la pitié des hommes bienfaisants qui le faisaient entendre, ce
-son en lui-même avait quelque chose de très-sombre, et les
-coups précipités de l'airain exprimaient mieux encore l'effroi
-que le secours.</p>
-
-<p>Lucile espérait qu'Oswald proposerait de s'arrêter dans le
-couvent et d'y passer la nuit; mais comme elle ne voulut pas
-lui dire qu'elle le désirait, il crut qu'il valait mieux se hâter
-d'arriver avant la fin du jour. Les porteurs de Lucile lui demandèrent
-avec inquiétude s'il fallait commencer la descente.
-«Oui, répondit-elle, puisque milord ne s'y oppose pas.»
-Lucile avait tort de ne pas exprimer ses craintes, car sa fille
-était avec elle; mais quand on aime et qu'on ne se croit pas
-aimé, on se blesse de tout, et chaque instant de la vie est une
-douleur, et presque une humiliation. Oswald restait à cheval,
-bien que ce fût la plus dangereuse manière de descendre;
-mais il se croyait ainsi plus sûr de ne pas perdre de vue sa
-femme et sa fille.</p>
-
-<p>Au moment où Lucile vit du sommet du mont la route qui
-en descend, cette route si rapide qu'on la prendrait elle-même
-pour un précipice, si les abîmes qui sont à côté n'en faisaient
-sentir la différence, elle serra sa fille contre son c&oelig;ur avec
-une émotion très-vive. Oswald le remarqua; et, laissant son
-cheval, il vint lui-même se joindre aux porteurs pour soutenir
-le brancard. Oswald avait tant de grâce dans tout ce qu'il
-faisait, que Lucile, en le voyant s'occuper d'elle et de Juliette
-avec beaucoup de zèle et d'intérêt, sentit ses yeux mouillés
-de larmes; puis à l'instant il s'éleva un coup de vent si terrible,
-que les porteurs eux-mêmes tombèrent à genoux et
-s'écrièrent: <i>O mon Dieu, secourez-nous!</i> Alors Lucile reprit
-tout son courage; et, se soulevant sur le brancard, elle tendit
-Juliette à lord Nelvil, en lui disant: «Mon ami, prenez
-votre fille.» Oswald la saisit, et dit à Lucile: «Et vous
-aussi, venez; je pourrai vous porter toutes deux.&mdash;Non, répondit
-Lucile, sauvez seulement votre fille.&mdash;Comment,
-sauver! répéta lord Nelvil; est-il question de danger?» Et
-se retournant vers les porteurs, il s'écria: «Malheureux! que
-ne disiez-vous&hellip;&mdash;Ils m'en avaient avertie, interrompit Lucile&hellip;&mdash;Et
-vous me l'avez caché! dit lord Nelvil; qu'ai-je
-fait pour mériter ce cruel silence?» En prononçant ces mots,
-il enveloppa sa fille dans son manteau, et baissa ses yeux vers
-la terre dans une anxiété profonde; mais le ciel, protecteur
-de Lucile, fit paraître un rayon qui perça les nuages, apaisa
-la tempête, et découvrit aux regards les fertiles plaines du
-Piémont. Dans une heure toute la caravane arriva sans accident
-à la Novalaise, la première ville de l'Italie par delà le
-mont Cenis.</p>
-
-<p>En entrant dans l'auberge, Lucile prit sa fille dans ses
-bras, monta dans une chambre, se mit à genoux et remercia
-Dieu avec ferveur. Oswald, pendant qu'elle priait, était appuyé
-sur la cheminée d'un air pensif; et quand Lucile se fut relevée,
-il lui dit: «Lucile, vous avez donc eu peur?&mdash;Oui,
-mon ami, répondit-elle.&mdash;Et pourquoi vous êtes-vous mise
-en route?&mdash;Vous paraissiez impatient de partir.&mdash;Ne savez-vous
-pas, répondit lord Nelvil, qu'avant tout je crains pour
-vous ou le danger ou la peine?&mdash;C'est pour Juliette qu'il
-faut les craindre,» dit Lucile. Elle la prit sur ses genoux
-pour la réchauffer auprès du feu, et bouclait avec ses mains
-les beaux cheveux noirs de cette enfant, que la neige et la pluie
-avaient aplatis sur son front. Dans ce moment, la mère et la
-fille étaient charmantes. Oswald les regarda toutes les deux
-avec tendresse; mais, encore une fois, le silence suspendit un
-entretien qui peut-être aurait conduit à une explication
-heureuse.</p>
-
-<p>Ils arrivèrent à Turin. Cette année-là l'hiver était très-rigoureux.
-Les vastes appartements de l'Italie sont destinés à
-recevoir le soleil, ils paraissaient déserts pendant le froid.
-Les hommes sont bien petits sous ces grandes voûtes. Elles
-font plaisir pendant l'été par la fraîcheur qu'elles donnent,
-mais au milieu de l'hiver on ne sent que le vide de ces palais
-immenses dont les possesseurs semblent des pygmées dans la
-demeure des géants.</p>
-
-<p>On venait d'apprendre la mort d'Alfieri, et c'était un deuil
-général pour tous les Italiens qui voulaient s'enorgueillir de
-leur patrie. Lord Nelvil croyait voir partout l'empreinte de la
-tristesse; il ne reconnaissait plus l'impression que l'Italie avait
-produite jadis sur lui. L'absence de celle qu'il avait tant
-aimée désenchantait à ses yeux la nature et les arts. Il demanda
-des nouvelles de Corinne à Turin; on lui dit que depuis
-cinq ans elle n'avait rien publié, et vivait dans la retraite
-la plus profonde; mais on l'assura qu'elle était à Florence. Il
-résolut d'y aller, non pour y rester et trahir ainsi l'affection
-qu'il devait à Lucile, mais pour expliquer du moins lui-même
-à Corinne comment il avait ignoré son voyage en Écosse.</p>
-
-<p>En traversant les plaines de la Lombardie, Oswald s'écriait:
-«Ah! que cela était beau lorsque tous les ormeaux étaient
-couverts de feuilles, et lorsque les pampres verts les unissaient
-entre eux!» Lucile se disait en elle-même: «C'était beau quand
-Corinne était avec lui.» Un brouillard humide, tel qu'il en fait
-souvent dans les plaines traversées par un si grand nombre de
-rivières, obscurcissait la vue de la campagne. On entendait,
-pendant la nuit, dans les auberges, tomber sur les toits ces
-pluies abondantes du Midi qui ressemblent au déluge. Les
-maisons en sont pénétrées, et l'eau vous poursuit partout
-avec l'activité du feu. Lucile cherchait en vain le charme de
-l'Italie: on eût dit que tout se réunissait pour la couvrir
-d'un voile sombre, à ses regards comme à ceux d'Oswald.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VI</h3>
-
-<p>Oswald, depuis qu'il était entré en Italie, n'avait pas prononcé
-un mot d'italien; il semblait que cette langue lui fît
-mal, et qu'il évitât de l'entendre comme de la parler. Le soir
-du jour où lady Nelvil et lui étaient arrivés à l'auberge de
-Milan, ils entendirent frapper à leur porte, et virent entrer
-dans leur chambre un Romain d'une figure très-noire, très-marquée,
-mais cependant sans véritable physionomie: des
-traits créés pour l'expression, mais auxquels il manquait
-l'âme qui la donne; et sur cette figure il y avait à perpétuité
-un sourire gracieux et un regard qui voulait être poétique. Il
-se mit, dès la porte, à improviser des vers remplis de louanges
-sur la mère, l'enfant et l'époux; de ces louanges qui conviennent
-à toutes les mères, à tous les enfants, à tous les époux
-du monde, et dont l'exagération passait par-dessus tous les
-sujets, comme si les paroles et la vérité ne devaient avoir
-aucun rapport ensemble. Le Romain se servait cependant de
-ces sons harmonieux qui ont tant de charmes dans l'italien;
-il déclamait avec une force qui faisait encore mieux remarquer
-l'insignifiance de ce qu'il disait. Rien ne pouvait être
-plus pénible pour Oswald que d'entendre ainsi, pour la première
-fois après un long intervalle, une langue chérie, de revoir
-ainsi ses souvenirs travestis, et de sentir une impression
-de tristesse renouvelée par un objet ridicule. Lucile s'aperçut
-de la cruelle situation de l'âme d'Oswald; elle voulait faire
-finir l'improvisateur, mais il était impossible d'en être écouté.
-Il se promenait dans la chambre à grands pas; il faisait des
-exclamations et des gestes continuels, et ne s'embarrassait
-pas du tout de l'ennui qu'il causait à ses auditeurs. Son mouvement
-était comme celui d'une machine montée, qui ne
-s'arrête qu'après un temps marqué. Enfin ce temps arriva, et
-lady Nelvil parvint à le congédier.</p>
-
-<p>Quand il fut sorti, Oswald dit: «Le langage poétique est
-si facile à parodier en Italie, qu'on devrait l'interdire à tous
-ceux qui ne sont pas dignes de le parler.&mdash;Il est vrai, reprit
-Lucile, peut-être un peu trop sèchement, il est vrai qu'il doit
-être désagréable de se rappeler ce qu'on admire par ce que
-nous venons d'entendre.» Ce mot blessa lord Nelvil. «Bien
-loin de là, dit-il; il me semble qu'un tel contraste fait sentir
-la puissance du génie. C'est ce même langage si misérablement
-dégradé qui devenait une poésie céleste lorsque Corinne,
-lorsque votre s&oelig;ur, reprit-il avec affectation, s'en servait pour
-exprimer ses pensées.» Lucile fut comme atterrée par ces
-paroles: le nom de Corinne ne lui avait pas encore été prononcé
-par Oswald pendant tout le voyage, encore moins celui
-de <i>votre s&oelig;ur</i>, qui semblait indiquer un reproche. Les larmes
-étaient prêtes à la suffoquer, et, si elle se fût abandonnée à
-cette émotion, peut-être ce moment eût-il été le plus doux de
-sa vie; mais elle se contint, et la gêne qui existait entre les
-deux époux n'en devint que plus pénible.</p>
-
-<p>Le lendemain le soleil parut; et, malgré les mauvais jours
-qui avaient précédé, il se montra brillant et radieux, comme
-un exilé qui rentre dans sa patrie. Lucile et lord Nelvil en
-profitèrent pour aller voir la cathédrale de Milan: c'est le
-chef-d'&oelig;uvre de l'architecture gothique en Italie, comme
-Saint-Pierre de l'architecture moderne.</p>
-
-<p>Cette église, bâtie en forme de croix, est une belle image
-de douleur qui s'élève au-dessus de la riche et joyeuse ville
-de Milan. En montant jusqu'au haut du clocher, on est confondu
-du travail scrupuleux de chaque détail. L'édifice entier,
-dans toute sa hauteur, est orné, sculpté, découpé, si l'on peut
-s'exprimer ainsi, comme le serait un petit objet d'agrément.
-Que de patience et de temps il fallut pour accomplir un tel
-&oelig;uvre! La persévérance vers un même but se transmettait
-jadis de génération en génération, et le genre humain, stable
-dans ses pensées, élevait des monuments inébranlables comme
-elles. Une église gothique fait naître des dispositions très-religieuses.
-Horace Walpole a dit que <i>les papes ont consacré à
-bâtir des temples à la moderne les richesses que leur avait values
-la dévotion inspirée par les églises gothiques</i>. La lumière qui
-passe à travers les vitraux coloriés, les formes singulières de
-l'architecture, enfin l'aspect entier de l'église est une image
-silencieuse de ce mystère de l'infini qu'on sent au dedans de
-soi, sans pouvoir jamais s'en affranchir ni le comprendre.</p>
-
-<p>Lucile et lord Nelvil quittèrent Milan un jour où la terre
-était couverte de neige, et rien n'est plus triste que la neige
-en Italie; on n'y est point accoutumé à voir disparaître la nature
-sous le voile uniforme des frimas; tous les Italiens se
-désolent du mauvais temps comme d'une calamité publique.
-En voyageant avec Lucile, Oswald avait pour l'Italie une
-sorte de coquetterie qui n'était pas satisfaite; l'hiver déplaît
-là plus que partout ailleurs, parce que l'imagination n'y est
-point préparée. Lord et lady Nelvil traversèrent Plaisance,
-Parme, Modène. Les églises et les palais en sont trop vastes, à
-proportion du nombre et de la fortune des habitants. On dirait
-que ces villes sont arrangées pour recevoir de grands seigneurs
-qui doivent arriver, mais qui se sont fait précéder
-seulement par quelques hommes de leur suite.</p>
-
-<p>Le matin du jour où Lucile et lord Nelvil se proposaient
-de traverser le Taro, comme si tout devait contribuer à leur
-rendre cette fois le voyage d'Italie lugubre, le fleuve s'était
-débordé la nuit précédente; et l'inondation de ces fleuves qui
-descendent des Alpes et des Apennins est très-effrayante. On
-les entend gronder de loin comme le tonnerre; et leur course
-est si rapide, que les flots et le bruit qui les annonce arrivent
-presque en même temps. Un pont sur de telles rivières n'est
-guère possible, parce qu'elles changent de lit sans cesse, et
-s'élèvent bien au-dessus du niveau de la plaine. Oswald et
-Lucile se trouvèrent tout à coup arrêtés au bord de ce fleuve,
-les bateaux avaient été emportés par le courant, et il fallait
-attendre que les Italiens, peuple qui ne se presse pas, les eussent
-ramenés sur le nouveau rivage que le torrent avait formé.
-Lucile, pendant ce temps, se promenait pensive et glacée; le
-brouillard était tel, que le fleuve se confondait avec l'horizon,
-et ce spectacle rappelait bien plutôt les descriptions poétiques
-des rives du Styx, que ces eaux bienfaisantes qui doivent
-charmer les regards des habitants brûlés par les rayons du
-soleil. Lucile craignait pour sa fille le froid rigoureux qu'il
-faisait, et la mena dans une cabane de pêcheur, où le feu était
-allumé au milieu de la chambre comme en Russie. «Où donc
-est votre belle Italie?» dit Lucile en soupirant à lord Nelvil.
-«Je ne sais quand je la retrouverai,» répondit-il avec tristesse.</p>
-
-<p>En approchant de Parme et de toutes les villes qui sont
-sur cette route, on a de loin le coup d'&oelig;il pittoresque des
-toits en forme de terrasse, qui donnent aux villes d'Italie un
-aspect oriental. Les églises, les clochers ressortent singulièrement
-au milieu de ces plates-formes; et quand on revient
-dans le Nord, les toits en pointe, qui sont ainsi faits pour se
-garantir de la neige, causent une impression très-désagréable.
-Parme conserve encore quelques chefs-d'&oelig;uvre du Corrége.
-Lord Nelvil conduisit Lucile dans une église où l'on voit une
-peinture à fresque de lui, appelée la Madone <i lang="it" xml:lang="it">della scala</i>; elle
-est recouverte par un rideau. Lorsque l'on tira ce rideau,
-Lucile prit Juliette dans ses bras pour lui faire mieux voir le
-tableau, et dans cet instant l'attitude de la mère et de l'enfant
-se trouva par hasard presque la même que celle de la
-Vierge et de son fils. La figure de Lucile avait tant de ressemblance
-avec l'idéal de modestie et de grâce que le Corrége
-a peint, qu'Oswald portait alternativement ses regards du
-tableau vers Lucile, et de Lucile vers le tableau. Elle le remarqua,
-baissa les yeux, et la ressemblance devint plus frappante
-encore; car le Corrége est peut-être le seul peintre qui
-sache donner aux yeux baissés une expression aussi pénétrante
-que s'ils étaient levés vers le ciel. Le voile qu'il jette
-sur les regards ne dérobe en rien le sentiment ni la pensée,
-mais leur donne un charme de plus, celui d'un mystère céleste.</p>
-
-<p>Cette madone est près de se détacher du mur, et l'on voit
-la couleur presque tremblante qu'un souffle pourrait faire
-tomber. Cela donne à ce tableau le charme mélancolique de
-tout ce qui est passager, et l'on y revient plusieurs fois,
-comme pour dire à sa beauté qui va disparaître un sensible
-et dernier adieu.</p>
-
-<p>En sortant de l'église, Oswald dit à Lucile: «Ce tableau,
-dans peu de temps, n'existera plus, mais moi j'aurai toujours
-sous les yeux son modèle.» Ces paroles aimables attendrirent
-Lucile; elle serra la main d'Oswald: elle était prête à lui demander
-si son c&oelig;ur pouvait se fier à cette expression de tendresse;
-mais quand un mot d'Oswald lui semblait froid, sa
-fierté l'empêchait de s'en plaindre; et quand elle était heureuse
-d'une expression sensible, elle craignait de troubler ce
-moment de bonheur en voulant le rendre plus durable. Ainsi
-son âme et son esprit trouvaient toujours des raisons pour le
-silence. Elle se flattait que le temps, la résignation et la douceur
-amèneraient un jour fortuné qui dissiperait toutes ses
-craintes.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE VII</h3>
-
-<p>La santé de lord Nelvil se remettait par le climat d'Italie;
-mais une inquiétude cruelle l'agitait sans cesse: il demandait
-partout des nouvelles de Corinne, et on lui répondait partout,
-comme à Turin, qu'on la croyait à Florence, mais qu'on ne
-savait rien d'elle depuis qu'elle ne voyait personne et n'écrivait
-plus. Oh! ce n'était pas ainsi que le nom de Corinne s'annonçait
-autrefois; et celui qui avait détruit son bonheur et
-son éclat pouvait-il se le pardonner?</p>
-
-<p>En approchant de Bologne, on est frappé de loin par deux
-tours très-élevées, dont l'une surtout est penchée d'une manière
-qui effraye la vue. C'est en vain que l'on sait qu'elle
-est ainsi bâtie, et que c'est ainsi qu'elle a vu passer les siècles;
-cet aspect importune l'imagination. Bologne est une des
-villes où l'on trouve un plus grand nombre d'hommes instruits
-dans tous les genres; mais le peuple y produit une impression
-désagréable. Lucile s'attendait au langage harmonieux
-d'Italie qu'on lui avait annoncé, et le dialecte bolonais dut la
-surprendre péniblement; il n'en est pas de plus rauque dans
-les pays du Nord. C'était au milieu du carnaval qu'Oswald et
-Lucile arrivèrent à Bologne; l'on entendait jour et nuit des
-cris de joie tout semblables à des cris de colère; une population
-pareille à celle des lazzaroni de Naples couche la nuit
-sous les arcades qui bordent les rues de Bologne; ils portent
-pendant l'hiver un peu de feu dans un vase de terre, mangent
-dans la rue, et poursuivent les étrangers par des demandes
-continuelles. Lucile espérait en vain ces voix mélodieuses qui
-se font entendre la nuit dans les villes d'Italie; elles se taisent
-toutes quand le temps est froid, et sont remplacées à
-Bologne par des clameurs qui effrayent quand on n'y est pas
-accoutumé. Le jargon des gens du peuple paraît hostile, tant
-le son en est rude, et les m&oelig;urs de la populace sont beaucoup
-plus grossières dans quelques contrées méridionales que
-les pays du Nord. La vie sédentaire perfectionne l'ordre social;
-mais le soleil, qui permet de vivre dans les rues, introduit
-quelque chose de sauvage dans les habitudes des gens
-du peuple.</p>
-
-<p>Oswald et lady Nelvil ne pouvaient faire un pas sans être
-assaillis par une quantité de mendiants, qui sont en général
-le fléau de l'Italie. En passant devant les prisons de Bologne,
-dont les barreaux donnent sur la rue, ils virent les détenus
-qui se livraient à la joie la plus déplaisante, s'adressaient aux
-passants d'une voix de tonnerre, et demandaient des secours
-avec des plaisanteries ignobles et des rires immodérés; enfin
-tout donnait dans ce lieu l'idée d'un peuple sans dignité.
-«Ce n'est pas ainsi, dit Lucile, que se montre en Angleterre
-notre peuple, concitoyen de ses chefs. Oswald, un tel pays
-peut-il vous plaire?&mdash;Dieu me préserve, répondit Oswald,
-de jamais renoncer à ma patrie! Mais, quand vous aurez passé
-les Apennins, vous entendrez parler le toscan, vous verrez
-le véritable Midi, vous connaîtrez le peuple spirituel et animé
-de ces contrées, et vous serez, je le crois, moins sévère pour
-l'Italie.»</p>
-
-<p>On peut juger la nation italienne, suivant les circonstances,
-d'une manière tout à fait différente. Quelquefois le mal qu'on
-en a dit si souvent s'accorde avec ce que l'on voit, et d'autres
-fois il paraît souverainement injuste. Dans un pays où la plupart
-des gouvernements étaient sans garantie, et l'empire de
-l'opinion presque aussi nul pour les premières classes que
-pour les dernières; dans un pays où la religion est plus occupée
-du culte que de la morale, il y a peu de bien à dire de la
-nation considérée d'une manière générale, mais on y rencontre
-beaucoup de qualités privées. C'est donc le hasard des
-relations individuelles qui inspire aux voyageurs la satire ou
-la louange; les personnes que l'on connaît particulièrement
-décident du jugement qu'on porte sur la nation; jugement
-qui ne peut trouver de base fixe, ni dans les institutions, ni
-dans les m&oelig;urs, ni dans l'esprit public.</p>
-
-<p>Oswald et Lucile allèrent voir ensemble les belles collections
-de tableaux qui sont à Bologne. Oswald, en les parcourant,
-s'arrêta longtemps devant la Sibylle, peinte par le Dominiquin.
-Lucile remarqua l'intérêt qu'excitait en lui ce tableau;
-et, voyant qu'il s'oubliait longtemps à le contempler, elle osa
-s'approcher enfin, et lui demanda timidement si la Sibylle du
-Dominiquin parlait plus à son c&oelig;ur que la Madone du Corrége.
-Oswald comprit Lucile, et fut étonné de tout ce que ce mot
-signifiait; il la regarda quelque temps sans lui répondre, et
-puis il dit: «La Sibylle ne rend plus d'oracles; son génie,
-son talent, tout est fini: mais l'angélique figure du Corrége
-n'a rien perdu de ses charmes, et l'homme malheureux qui
-fit tant de mal à l'une ne trahira jamais l'autre.» En achevant
-ces mots, il sortit pour cacher son trouble.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak" id="l20">LIVRE VINGTIÈME<br />
-CONCLUSION</h2>
-
-
-<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p>Après ce qui s'était passé dans la galerie de Bologne, Oswald
-comprit que Lucile en savait plus sur ses relations avec
-Corinne qu'il ne l'avait imaginé, et il eut enfin l'idée que sa
-froideur et son silence venaient peut-être de quelques peines
-secrètes; cette fois néanmoins ce fut lui qui craignit l'explication
-que jusqu'alors Lucile avait redoutée. Le premier mot
-étant dit, elle aurait tout révélé si lord Nelvil l'avait voulu;
-mais il lui en coûtait trop de parler de Corinne au moment de
-la revoir, de s'engager par une promesse, enfin de traiter un
-sujet si propre à l'émouvoir avec une personne qui lui causait
-toujours un sentiment de gêne, et dont il ne connaissait le
-caractère qu'imparfaitement.</p>
-
-<p>Ils traversèrent les Apennins, et trouvèrent par delà le beau
-climat d'Italie. Le vent de mer, qui est si étouffant pendant
-l'été, répandait alors une douce chaleur; les gazons étaient
-verts, l'automne finissait à peine, et déjà le printemps semblait
-s'annoncer. On voyait dans les marchés des fruits de
-toute espèce, des oranges, des grenades. Le langage toscan
-commençait à se faire entendre; enfin tous les souvenirs de la
-belle Italie rentraient dans l'âme d'Oswald; mais aucune espérance
-ne venait s'y mêler: il n'y avait que du passé dans
-toutes ces impressions. L'air suave du Midi agissait aussi sur
-la disposition de Lucile: elle eût été plus confiante, plus animée,
-si lord Nelvil l'eût encouragée; mais ils étaient tous les
-deux retenus par une timidité pareille, inquiets de leur disposition
-mutuelle, et n'osant se communiquer ce qui les occupait.
-Corinne, dans une telle situation, eût bien vite obtenu
-le secret d'Oswald comme celui de Lucile; mais ils avaient
-l'un et l'autre le même genre de réserve, et plus ils se ressemblaient
-à cet égard, et plus il était difficile qu'ils sortissent
-de la situation contrainte où ils se trouvaient.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE II</h3>
-
-<p>En arrivant à Florence, lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte,
-et peu d'instants après le prince se rendit chez lui.
-Oswald fut si ému en le voyant, qu'il fut longtemps sans pouvoir
-lui parler; enfin il lui demanda des nouvelles de Corinne.
-«Je n'ai rien que de triste à vous dire sur elle, répondit
-le prince Castel-Forte: sa santé est très-mauvaise et s'affaiblit
-tous les jours. Elle ne voit personne que moi; l'occupation
-lui est souvent très-difficile; cependant je la croyais un
-peu plus calme, lorsque nous avons appris votre arrivée en
-Italie. Je ne puis vous cacher qu'à cette nouvelle son émotion
-a été si vive, que la fièvre, qui l'avait quittée, l'a reprise.
-Elle ne m'a point dit quelle était son intention relativement
-à vous, car j'évite avec grand soin de lui prononcer votre nom.&mdash;Ayez
-la bonté, prince, reprit Oswald, de lui faire voir la
-lettre que vous avez reçue de moi, il y a près de cinq ans;
-elle contient tous les détails des circonstances qui m'ont empêché
-d'apprendre son voyage en Angleterre avant que je
-fusse l'époux de Lucile; et quand elle l'aura lue, demandez-lui
-de me recevoir. J'ai besoin de lui parler pour justifier, s'il
-se peut, ma conduite. Son estime m'est nécessaire, quoique
-je ne doive plus prétendre à son intérêt.&mdash;Je remplirai vos
-désirs, milord, dit le prince Castel-Forte: je souhaiterais que
-vous lui fissiez quelque bien.»</p>
-
-<p>Lady Nelvil entra dans ce moment. Oswald lui présenta le
-prince Castel-Forte: elle le reçut avec assez de froideur; il la
-regarda fort attentivement. Sa beauté sans doute le frappa,
-car il soupira en pensant à Corinne, et sortit. Lord Nelvil le
-suivit. «Elle est charmante, lady Nelvil, dit le prince Castel-Forte;
-quelle jeunesse! quelle fraîcheur! Ma pauvre amie n'a
-plus rien de cet éclat; mais il ne faut pas oublier, milord,
-qu'elle était bien brillante aussi quand vous l'avez vue pour
-la première fois!&mdash;Non, je ne l'oublie pas, s'écria lord Nelvil;
-non, je ne me pardonnerai jamais!&hellip;» Et il s'arrêta sans
-pouvoir achever ce qu'il voulait dire. Le reste du jour il fut
-silencieux et sombre. Lucile n'essaya pas de le distraire, et
-lord Nelvil était blessé de ce qu'elle ne l'essayait pas. Il se
-disait en lui-même: «Si Corinne m'avait vu triste, Corinne
-m'aurait consolé.»</p>
-
-<p>Le lendemain matin, son inquiétude le conduisit de très-bonne
-heure chez le prince Castel-Forte. «Eh bien, lui dit-il,
-qu'a-t-elle répondu?&mdash;Elle ne veut pas vous voir, répondit
-le prince Castel-Forte.&mdash;Et quels sont ses motifs?&mdash;J'ai
-été hier chez elle, et je l'ai trouvée dans une agitation qui
-faisait bien de la peine. Elle marchait à grands pas dans sa
-chambre, malgré son extrême faiblesse; sa pâleur était quelquefois
-remplacée par une vive rougeur qui disparaissait aussitôt.
-Je lui ai dit que vous souhaitiez de la voir; elle a gardé
-le silence quelques instants, et m'a dit enfin ces paroles, que
-je vous rendrai fidèlement, puisque vous l'exigez: «<i>C'est un
-homme qui m'a fait trop de mal. L'ennemi qui m'aurait jetée
-dans une prison, qui m'aurait bannie et proscrite, n'eût pas déchiré
-mon c&oelig;ur à ce point. J'ai souffert ce que personne n'a jamais
-souffert, un mélange d'attendrissement et d'irritation qui
-faisait de mes pensées un supplice continuel. J'avais pour Oswald
-autant d'enthousiasme que d'amour. Il doit s'en souvenir;
-je lui ai dit une fois qu'il m'en coûterait moins de ne plus l'aimer
-que de ne plus l'admirer. Il a flétri l'objet de mon culte;
-il m'a trompée volontairement ou involontairement, n'importe; il
-n'est pas celui que je croyais. Qu'a-t-il fait pour moi? Il a joui
-pendant plus d'une année du sentiment qu'il m'inspirait; et
-quand il a fallu me défendre, et quand il a fallu manifester
-son c&oelig;ur par une action, en a-t-il fait une? peut-il se
-vanter d'un sacrifice, d'un mouvement généreux? Il est heureux
-maintenant, il possède tous les avantages que le monde
-apprécie; moi, je me meurs: qu'il me laisse en paix.</i>»</p>
-
-<p>«Ces paroles sont bien dures, dit Oswald.&mdash;Elle est aigrie
-par la souffrance, reprit le prince Castel-Forte: je lui ai
-vu souvent une disposition plus douce; souvent, permettez-moi
-de vous le dire, elle vous a défendu contre moi.&mdash;Vous
-me trouvez donc bien coupable? reprit lord Nelvil.&mdash;Me
-permettez-vous de vous le dire? je pense que vous l'êtes, reprit
-le prince Castel-Forte. Les torts qu'on peut avoir avec
-une femme ne nuisent point dans l'opinion du monde; ces fragiles
-idoles, adorées aujourd'hui, peuvent être brisées demain
-sans que personne prenne leur défense, et c'est pour cela
-même que je les respecte davantage; car la morale à leur
-égard n'est défendue que par notre propre c&oelig;ur. Aucun inconvénient
-ne résulte pour nous de leur faire du mal, et cependant
-ce mal est affreux. Un coup de poignard est puni par
-les lois, et le déchirement d'un c&oelig;ur sensible n'est l'objet que
-d'une plaisanterie; il vaudrait donc mieux se permettre le
-coup de poignard.&mdash;Croyez-moi, répondit lord Nelvil, moi
-aussi j'ai été bien malheureux; c'est ma seule justification,
-mais autrefois Corinne eût entendu celle-là. Il se peut qu'elle
-ne lui fasse plus rien à présent. Néanmoins je veux lui écrire.
-Je crois encore qu'à travers tout ce qui nous sépare elle entendra
-la voix de son ami.&mdash;Je lui remettrai votre lettre, dit
-le prince Castel-Forte; mais, je vous en conjure, ménagez-la:
-vous ne savez pas ce que vous êtes encore pour elle. Cinq ans
-ne font que rendre une impression plus profonde quand aucune
-autre idée n'en a distrait: voulez-vous savoir dans quel
-état elle est à présent? une fantaisie bizarre, à laquelle
-mes prières n'ont pu la faire renoncer, vous en donnera
-l'idée.»</p>
-
-<p>En achevant ces mots, le prince Castel-Forte ouvrit la porte
-de son cabinet, et lord Nelvil l'y suivit. Il vit d'abord le portrait
-de Corinne telle qu'elle avait paru dans le premier acte
-de <i>Roméo et Juliette</i>; ce jour, celui de tous où il s'était senti
-le plus d'entraînement pour elle, un air de confiance et de
-bonheur ranimait tous ses traits. Les souvenirs de ces temps
-de fête se réveillèrent tout entiers dans l'imagination de lord
-Nelvil; et comme il trouvait du plaisir à s'y livrer, le prince
-Castel-Forte le prit par la main, et, tirant un rideau de crêpe
-qui couvrait un autre tableau, il lui montra Corinne telle
-qu'elle avait voulu se faire peindre cette année même, en robe
-noire, d'après le costume qu'elle n'avait point quitté depuis
-son retour d'Angleterre. Oswald se rappela tout à coup l'impression
-que lui avait faite une femme vêtue ainsi qu'il avait
-aperçue à Hyde-Park; mais ce qui le frappa surtout, ce fut
-l'inconcevable changement de la figure de Corinne. Elle était
-là, pâle comme la mort, les yeux à demi fermés; ses longues
-paupières voilaient ses regards et portaient une ombre sur ses
-joues sans couleur. Au bas du portrait était écrit ce vers du
-<i lang="it" xml:lang="it">Pastor fido</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">A pena si può dir: Questa fu rosa<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</i></div>
-</div>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> A peine peut-on dire: Elle fut rose.</p>
-</div>
-<p>«Quoi! dit lord Nelvil, c'est ainsi qu'elle est maintenant?&mdash;Oui,
-répondit le prince Castel-Forte, et depuis quinze
-jours, plus mal encore.» A ces mots, lord Nelvil sortit comme
-un insensé: l'excès de sa peine troublait sa raison.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE III</h3>
-
-<p>Rentré chez lui, il s'enferma dans sa chambre tout le jour.
-Lucile vint à l'heure du dîner frapper doucement à sa porte.
-Il ouvrit, et lui dit: «Ma chère Lucile, permettez que je reste
-seul aujourd'hui; ne m'en sachez pas mauvais gré.» Lucile
-se retourna vers Juliette, qu'elle tenait par la main, l'embrassa,
-et s'éloigna sans prononcer un seul mot. Lord Nelvil referma
-sa porte, et se rapprocha de sa table, sur laquelle était la
-lettre qu'il écrivait à Corinne. Mais il se dit en versant des
-pleurs: «Serait-il possible que je fisse aussi souffrir Lucile?
-A quoi sert donc ma vie, si tout ce qui m'aime est malheureux
-par moi?»</p>
-
-
-<blockquote>
-<h4>LETTRE DE LORD NELVIL A CORINNE.</h4>
-
-<p>«Si vous n'étiez pas la plus généreuse personne du monde,
-qu'aurais-je à vous dire? Vous pouvez m'accabler par vos
-reproches et, ce qui est plus affreux encore, me déchirer
-par votre douleur. Suis-je un monstre, Corinne, puisque j'ai
-fait tant de mal à ce que j'aimais? Ah! je souffre tellement,
-que je ne puis me croire tout à fait barbare. Vous savez,
-quand je vous ai connue, que j'étais accablé par le chagrin
-qui me suivra jusqu'au tombeau. Je n'espérais pas le bonheur.
-J'ai lutté longtemps contre l'attrait que vous m'inspiriez.
-Enfin, quand il a eu triomphé de moi, j'ai toujours
-gardé dans mon âme un sentiment de tristesse, présage
-d'un malheureux sort. Tantôt je croyais que vous étiez un
-bienfait de mon père, qui veillait dans le ciel sur ma destinée,
-et voulait que je fusse encore aimé sur cette terre
-comme il m'avait aimé pendant sa vie. Tantôt je croyais
-que je désobéissais à ses volontés en épousant une étrangère,
-en m'écartant de la ligne tracée par mes devoirs et par
-ma situation. Ce dernier sentiment prévalut quand je fus de retour
-en Angleterre, quand j'appris que mon père avait condamné
-d'avance mon sentiment pour vous. S'il avait vécu,
-je me serais cru le droit de lutter à cet égard contre son
-autorité; mais ceux qui ne sont plus ne peuvent nous entendre,
-et leur volonté sans force porte un caractère touchant
-et sacré.</p>
-
-<p>«Je me retrouvai au milieu des habitudes et des liens de
-la patrie; je rencontrai votre s&oelig;ur, que mon père m'avait
-destinée, et qui convenait si bien au besoin du repos, au
-projet d'une vie régulière. J'ai dans le caractère une sorte
-de faiblesse qui me fait redouter ce qui agite l'existence.
-Mon esprit est séduit par des espérances nouvelles; mais
-j'ai tant éprouvé de peines, que mon âme malade craint tout
-ce qui l'expose à des émotions trop fortes, à des résolutions
-pour lesquelles il faut heurter mes souvenirs et les affections
-nées avec moi. Cependant, Corinne, si je vous avais sue en
-Angleterre, jamais je n'aurais pu me détacher de vous; cette
-admirable preuve de tendresse eût entraîné mon c&oelig;ur incertain.
-Ah! pourquoi dire ce que j'aurais fait? Serions-nous
-heureux, suis-je capable de l'être? Incertain comme je le
-suis, pouvais-je choisir un sort, quelque beau qu'il fût, sans
-en regretter un autre?</p>
-
-<p>«Quand vous me rendîtes ma liberté, je fus irrité contre
-vous; je rentrai dans les idées que le commun des hommes
-doit prendre en vous voyant. Je me dis qu'une personne
-aussi supérieure se passerait facilement de moi. Corinne,
-j'ai déchiré votre c&oelig;ur, je le sais; mais je croyais n'immoler
-que moi. Je pensais que j'étais plus que vous inconsolable,
-et que vous m'oublieriez, quand je vous regretterais
-toujours. Enfin les circonstances m'enlacèrent; et je ne
-veux point nier que Lucile ne soit digne et des sentiments
-qu'elle m'inspire, et de bien mieux encore. Mais, dès que
-je sus votre voyage en Angleterre et le malheur que je vous
-avais causé, il n'y eut plus dans ma vie qu'une peine continuelle.
-J'ai cherché la mort pendant quatre ans au milieu
-de la guerre, certain qu'en apprenant que je n'étais plus,
-vous me trouveriez justifié. Sans doute vous avez à m'opposer
-une vie de regrets et de douleurs, une fidélité profonde
-pour un ingrat qui ne la méritait pas; mais songez que la
-destinée des hommes se complique de mille rapports divers
-qui troublent la constance du c&oelig;ur. Cependant, s'il est vrai
-que je n'ai pu ni trouver ni donner le bonheur; s'il est vrai
-que je vis seul depuis que je vous ai quittée, que jamais je
-ne parle du fond de mon c&oelig;ur, que la mère de mon enfant,
-que celle que je dois aimer à tant de titres, reste étrangère
-à mes secrets comme à mes pensées; s'il est vrai qu'un état
-habituel de tristesse m'ait replongé dans cette maladie dont
-vos soins, Corinne, m'avaient autrefois tiré; si je suis venu
-en Italie, non pas pour me guérir, vous ne croyez pas que
-j'aime la vie, mais pour vous dire adieu, refuserez-vous de
-me voir une fois, une seule fois? Je le souhaite, parce que
-je crois que je vous ferais du bien. Ce n'est pas ma propre
-souffrance qui me détermine. Qu'importe que je sois bien
-misérable! qu'importe qu'un poids affreux pèse à jamais
-sur mon c&oelig;ur, si je m'en vais d'ici sans vous avoir parlé,
-sans avoir obtenu de vous mon pardon! Il faut que je sois
-malheureux, et certainement je le serai. Mais il me semble
-que votre c&oelig;ur serait soulagé si vous pouviez penser à moi
-comme à votre ami, si vous aviez vu combien vous m'êtes
-chère, si vous l'aviez senti par ces regards, par cet accent
-d'Oswald, de ce criminel dont le sort est plus changé que
-le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>«Je respecte mes liens, j'aime votre s&oelig;ur; mais le c&oelig;ur
-humain, bizarre, inconséquent, tel qu'il l'est, peut renfermer
-et cette tendresse et celle que j'éprouve pour vous. Je
-n'ai rien à vous dire de moi qui puisse s'écrire; tout ce
-qu'il faut expliquer me condamne. Néanmoins, si vous me
-voyiez me prosterner devant vous, vous pénétreriez à travers
-tous mes torts et tous mes devoirs ce que vous êtes encore
-pour moi, et cet entretien vous laisserait un sentiment
-doux. Hélas! notre santé est bien faible à tous les deux, et
-je ne crois pas que le ciel nous destine une longue vie. Que
-celui de nous deux qui précédera l'autre se sente regretté, se
-sente aimé de l'ami qu'il laissera dans ce monde! L'innocent
-devrait seul avoir cette jouissance; mais qu'elle soit
-aussi accordée au coupable!</p>
-
-<p>«Corinne, sublime amie, vous qui lisez dans les c&oelig;urs,
-devinez ce que je ne puis dire; entendez-moi comme vous
-m'entendiez. Laissez-moi vous voir; permettez que mes lèvres
-pâles pressent vos mains affaiblies: ah! ce n'est pas
-moi seul qui ai fait ce mal, c'est le même sentiment qui
-nous a consumés tous les deux: c'est la destinée qui a
-frappé deux êtres qui s'aimaient; mais elle a dévoué l'un
-d'eux au crime, et celui-là, Corinne, n'est peut-être pas le
-moins à plaindre!»</p>
-</blockquote>
-
-
-<blockquote>
-<h4>RÉPONSE DE CORINNE.</h4>
-
-<p>«S'il ne fallait pour vous voir que vous pardonner, je ne
-m'y serais pas un instant refusée. Je ne sais pourquoi je n'ai
-point de ressentiment contre vous, bien que la douleur que
-vous m'avez causée me fasse frissonner d'effroi. Il faut que
-je vous aime encore, pour n'avoir aucun mouvement de
-haine; la religion seule ne suffirait pas pour me désarmer
-ainsi. J'ai eu des moments où ma raison était altérée; d'autres,
-et c'étaient les plus doux, où j'ai cru mourir avant la
-fin du jour, par le serrement de c&oelig;ur qui m'oppressait;
-d'autres enfin où j'ai douté de tout, même de la vertu: vous
-étiez pour moi son image ici-bas, et je n'avais plus de guide
-pour mes pensées comme pour mes sentiments, quand le
-même coup frappait en moi l'admiration et l'amour.</p>
-
-<p>«Que serais-je devenue sans le secours céleste? Il n'y a rien
-dans ce monde qui ne fût empoisonné par votre souvenir.
-Un seul asile me restait au fond de l'âme. Dieu m'y a reçue.
-Mes forces physiques vont en décroissant; mais il n'en
-est pas ainsi de l'enthousiasme qui me soutient. Se rendre
-digne de l'immortalité est, je me plais à le croire, le seul
-but de l'existence. Bonheur, souffrances, tout est moyen
-pour ce but; et vous avez été choisi pour déraciner ma vie
-de la terre: j'y tenais par un lien trop fort.</p>
-
-<p>«Quand j'ai appris votre arrivée en Italie, quand j'ai revu
-votre écriture, quand je vous ai su là, de l'autre côté de la
-rivière, j'ai senti dans mon âme un tumulte effrayant. Il fallait
-me rappeler sans cesse que ma s&oelig;ur était votre femme
-pour combattre ce que j'éprouvais. Je ne vous le cache point,
-vous revoir me semblait un bonheur, une émotion indéfinissable,
-que mon c&oelig;ur enivré de nouveau préférait à des siècles
-de calme; mais la Providence ne m'a point abandonnée
-dans ce péril. N'êtes-vous pas l'époux d'une autre? Que
-pouvais-je donc avoir à vous dire? M'était-il même permis
-de mourir entre vos bras? Et que me restait-il pour ma
-conscience, si je ne faisais aucun sacrifice, si je voulais encore
-un dernier jour, une dernière heure! Maintenant je
-comparaîtrai devant Dieu peut-être avec plus de confiance,
-puisque j'ai su renoncer à vous voir. Cette grande résolution
-apaisera mon âme. Le bonheur, tel que je l'ai senti quand
-vous m'aimiez, n'est pas en harmonie avec notre nature: il
-agite, il inquiète, il est si prêt à passer! Mais une prière habituelle,
-une rêverie religieuse, qui a pour but de se perfectionner
-soi-même, de se décider dans tout par le sentiment
-du devoir, est un état doux, et je ne puis savoir quel
-ravage le seul son de votre voix pourrait produire dans cette
-vie de repos que je crois avoir obtenue. Vous m'avez fait
-beaucoup de mal en me disant que votre santé était altérée.
-Ah! ce n'est pas moi qui la soigne, mais c'est encore moi
-qui souffre avec vous. Que Dieu bénisse vos jours, milord;
-soyez heureux mais soyez-le par la piété. Une communication
-secrète avec la Divinité semble placer en nous-mêmes
-l'être qui se confie et la voix qui lui répond; elle fait deux
-amis d'une seule âme. Chercheriez-vous encore ce qu'on appelle
-le bonheur? Ah! trouverez-vous mieux que ma tendresse?
-Savez-vous que dans les déserts du nouveau monde
-j'aurais béni mon sort si vous m'aviez permis de vous y suivre?
-Savez-vous que je vous aurais servi comme une esclave?
-Savez-vous que je me serais prosternée devant vous comme
-devant un envoyé du ciel, si vous m'aviez fidèlement aimée?
-Eh bien, qu'avez-vous fait de tant d'amour? qu'avez-vous
-fait de cette affection unique en ce monde? un malheur unique
-comme elle. Ne prétendez donc plus au bonheur; ne
-m'offensez pas en croyant l'obtenir encore. Priez comme
-moi, priez, et que nos pensées se rencontrent dans le ciel.</p>
-
-<p>«Cependant, quand je me sentirai tout à fait près de ma fin,
-peut-être me placerai-je dans quelque lieu pour vous voir
-passer. Pourquoi ne le ferais-je pas? Certainement quand
-mes yeux se troubleront, quand je ne verrai plus rien au
-dehors, votre image m'apparaîtra. Si je vous avais revu nouvellement,
-cette illusion ne serait-elle pas plus distincte?
-Les divinités, chez les anciens, n'étaient jamais présentes à
-la mort; je vous éloignerai de la mienne: mais je souhaite
-qu'un souvenir récent de vos traits puisse encore se retracer
-dans mon âme défaillante. Oswald! Oswald! qu'est-ce que
-j'ai dit? vous voyez ce que je suis quand je m'abandonne à
-votre souvenir.</p>
-
-<p>«Pourquoi Lucile n'a-t-elle pas désiré de me voir? c'est votre
-femme, mais c'est aussi ma s&oelig;ur. J'ai des paroles douces,
-j'en ai même de généreuses à lui adresser. Et votre fille,
-pourquoi ne m'a-t-elle pas été amenée? Je ne dois pas vous
-voir; mais ce qui vous entoure est ma famille: en suis-je
-donc rejetée? Craint-on que la pauvre petite Juliette ne s'attriste
-en me voyant? Il est vrai que j'ai l'air d'une ombre;
-mais je saurai sourire pour votre enfant. Adieu, milord,
-adieu. Pensez-vous que je pourrais vous appeler mon frère?
-mais ce serait parce que vous êtes l'époux de ma s&oelig;ur. Ah!
-du moins, vous serez en deuil quand je mourrai, vous assisterez
-comme parent à mes funérailles. C'est à Rome que mes
-cendres seront d'abord transportées. Faites passer mon cercueil
-sur la route que parcourut jadis mon char de triomphe,
-et reposez-vous dans le lieu même où vous m'avez rendu ma
-couronne. Non, Oswald, non, j'ai tort. Je ne veux rien qui
-vous afflige: je veux seulement une larme et quelques regards
-vers le ciel, où je vous attendrai.»</p>
-</blockquote>
-
-
-<h3>CHAPITRE IV</h3>
-
-<p>Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Oswald pût retrouver
-du calme après l'impression déchirante que lui avait causée
-la lettre de Corinne. Il fuyait la présence de Lucile, il passait
-les heures entières sur le bord de la rivière qui conduisait à
-la maison de Corinne, et souvent il fut tenté de se jeter dans
-les flots pour être au moins porté, quand il ne serait plus,
-vers cette demeure dont l'entrée lui était refusée pendant sa
-vie. La lettre de Corinne lui apprenait qu'elle eût désiré de
-voir sa s&oelig;ur; et bien qu'il s'étonnât de ce souhait, il avait
-envie de le satisfaire. Mais comment aborder cette question
-auprès de Lucile? Il apercevait bien qu'elle était blessée de
-sa tristesse; il aurait voulu qu'elle l'interrogeât, mais il ne
-pouvait se résoudre à parler le premier, et Lucile trouvait
-toujours le moyen d'amener la conversation sur des sujets
-indifférents, de proposer une promenade, afin de détourner
-un entretien qui aurait pu conduire à une explication. Elle
-parlait quelquefois de son désir de quitter Florence pour
-aller voir Rome et Naples. Lord Nelvil ne la contredisait jamais;
-seulement il demandait encore quelques jours de retard,
-et Lucile alors y consentait avec une expression de physionomie
-digne et froide.</p>
-
-<p>Oswald voulut au moins que Corinne vît sa fille, et il ordonna
-secrètement à sa bonne de la conduire chez elle. Il
-alla au-devant de l'enfant comme elle revenait, et lui demanda
-si elle avait été contente de sa visite. Juliette lui
-répondit par une phrase italienne, et sa prononciation, qui
-ressemblait à celle de Corinne, fit tressaillir Oswald. «Qui
-vous a appris cela, ma fille? dit-il.&mdash;La dame que je viens
-de voir, répondit-elle.&mdash;Et comment vous a-t-elle reçue?&mdash;Elle
-a beaucoup pleuré en me voyant, dit Juliette; je ne
-sais pourquoi. Elle m'embrassait et pleurait, et cela lui faisait
-mal, car elle a l'air bien malade.&mdash;Et vous plaît-elle
-cette dame, ma fille? continua lord Nelvil.&mdash;Beaucoup, répondit
-Juliette; j'y veux aller tous les jours. Elle m'a promis
-de m'apprendre tout ce qu'elle sait. Elle dit qu'elle veut que
-je ressemble à Corinne. Qu'est-ce que c'est que Corinne, mon
-père? cette dame n'a pas voulu me le dire.» Lord Nelvil ne
-répondit plus, et s'éloigna pour cacher son attendrissement.
-Il ordonna que tous les jours, pendant la promenade de Juliette,
-on la menât chez Corinne; et peut-être eut-il tort
-envers Lucile en disposant ainsi de sa fille sans son consentement.
-Mais, en peu de jours, l'enfant fit des progrès inconcevables
-dans tous les genres. Son maître d'italien était ravi
-de sa prononciation. Ses maîtres de musique admiraient déjà
-ses premiers essais.</p>
-
-<p>Rien de tout ce qui s'était passé n'avait fait autant de peine
-à Lucile que cette influence donnée à Corinne sur l'éducation
-de sa fille. Elle savait par Juliette que la pauvre Corinne,
-dans son état de faiblesse et de dépérissement, se donnait
-une peine extrême pour l'instruire et lui communiquer tous
-ses talents, comme un héritage qu'elle se plaisait à lui léguer
-de son vivant. Lucile en eût été touchée si elle n'eût pas cru
-voir dans tous ces soins le projet de détacher d'elle lord Nelvil;
-mais elle était combattue entre le désir bien naturel de
-diriger seule sa fille, et le reproche qu'elle se faisait de lui
-enlever des leçons qui ajoutaient à ses agréments d'une manière
-si remarquable. Un jour lord Nelvil passait dans la
-chambre comme Juliette prenait une leçon de musique. Elle
-tenait une harpe en forme de lyre, proportionnée à sa taille,
-de la même manière que Corinne; et ses petits bras et ses
-jolis regards l'imitaient parfaitement. On croyait voir la miniature
-d'un beau tableau, avec la grâce de l'enfance de plus,
-qui mêle à tout un charme innocent. Oswald, à ce spectacle,
-fut tellement ému, qu'il ne pouvait prononcer un mot, et il
-s'assit en tremblant. Juliette alors exécuta sur sa harpe un
-air écossais que Corinne avait fait entendre à lord Nelvil à
-Tivoli, en présence d'un tableau d'Ossian. Pendant qu'Oswald,
-en l'écoutant, respirait à peine, Lucile s'avança derrière
-lui sans qu'il l'aperçût. Quand Juliette eut fini, son père
-la prit sur ses genoux, et lui dit: «La dame qui demeure
-sur le bord de l'Arno vous a donc appris à jouer ainsi?&mdash;Oui,
-répondit Juliette, mais il lui en a bien coûté pour le
-faire; elle s'est trouvée mal souvent lorsqu'elle m'enseignait.
-Je l'ai priée plusieurs fois de cesser, mais elle n'a pas voulu;
-et seulement elle m'a fait promettre de vous répéter cet air
-tous les ans, un certain jour, le 17 novembre, je crois.&mdash;Ah!
-mon Dieu!» s'écria lord Nelvil; et il embrassa sa fille
-en versant beaucoup de larmes.</p>
-
-<p>Lucile alors se montra, et, prenant Juliette par la main,
-elle dit à son époux en anglais: «C'est trop, milord, de
-vouloir ainsi détourner de moi l'affection de ma fille; cette
-consolation m'était due dans mon malheur.» En achevant
-ces mots, elle emmena Juliette. Lord Nelvil voulut en vain la
-suivre, elle s'y refusa; et seulement à l'heure du dîner il
-apprit qu'elle était sortie pendant plusieurs heures, seule, et
-sans dire où elle allait. Il s'inquiétait mortellement de son
-absence, lorsqu'il la vit revenir avec une expression de douceur
-et de calme dans la physionomie, tout à fait différente
-de ce qu'il attendait. Il voulut enfin lui parler avec confiance,
-et tâcher d'obtenir d'elle son pardon par la sincérité; mais
-elle lui dit: «Souffrez, milord, que cette explication, nécessaire
-à tous les deux, soit encore retardée. Vous saurez dans
-peu les motifs de ma prière.»</p>
-
-<p>Pendant le dîner, elle mit dans la conversation beaucoup
-plus d'intérêt que de coutume. Plusieurs jours se passèrent
-ainsi, durant lesquels Lucile se montrait constamment plus
-aimable et plus animée qu'à l'ordinaire. Lord Nelvil ne pouvait
-rien concevoir à ce changement. Voici quelle en était la
-cause: Lucile avait été très-blessée des visites de sa fille chez
-Corinne, et de l'intérêt que lord Nelvil paraissait prendre aux
-progrès que les leçons de Corinne faisaient faire à cette
-enfant. Tout ce qu'elle avait renfermé dans son c&oelig;ur depuis
-si longtemps s'était échappé dans ce moment; et, comme il
-arrive aux personnes qui sortent de leur caractère, elle prit
-tout à coup une résolution très-vive, et partit pour aller voir
-Corinne, et lui demander si elle était résolue à la troubler
-toujours dans son sentiment pour son époux. Lucile se parlait
-à elle-même avec force jusqu'au moment où elle arriva devant
-la porte de Corinne. Mais il lui prit alors un tel mouvement
-de timidité, qu'elle n'aurait jamais pu se résoudre à
-entrer, si Corinne, qui l'aperçut de sa fenêtre, ne lui avait
-envoyé Thérésine pour la prier de venir chez elle. Lucile
-monta dans la chambre de Corinne, et toute son irritation
-contre elle disparut en la voyant; elle se sentit au contraire
-profondément attendrie par l'état déplorable de la santé de sa
-s&oelig;ur, et ce fut en pleurant qu'elle l'embrassa.</p>
-
-<p>Alors commença entre les deux s&oelig;urs un entretien plein
-de franchise de part et d'autre. Corinne donna la première
-l'exemple de cette franchise; mais il eût été impossible à
-Lucile de ne pas le suivre. Corinne exerça sur sa s&oelig;ur l'ascendant
-qu'elle avait sur tout le monde; on ne pouvait conserver
-avec elle ni dissimulation ni contrainte. Corinne ne
-cacha point à Lucile qu'elle se croyait certaine de n'avoir
-plus que peu de temps à vivre; et sa pâleur et sa faiblesse
-ne le prouvaient que trop. Elle aborda simplement avec
-Lucile les sujets d'entretien les plus délicats; elle lui parla
-de son bonheur et de celui d'Oswald. Elle savait par tout
-ce que le prince Castel-Forte lui avait raconté, et mieux encore
-par ce qu'elle avait deviné, que la contrainte et la froideur
-existaient souvent dans leur intérieur; et, se servant
-alors de l'ascendant que lui donnaient et son esprit et la fin
-prochaine dont elle était menacée, elle s'occupa généreusement
-de rendre Lucile plus heureuse avec lord Nelvil. Connaissant
-parfaitement le caractère de celui-ci, elle fit comprendre
-à Lucile pourquoi il avait besoin de trouver dans
-celle qu'il aimait une manière d'être, à quelques égards, différente
-de la sienne; une confiance spontanée, parce que sa
-réserve naturelle l'empêchait de la solliciter; plus d'intérêt,
-parce qu'il était susceptible de découragement; et de la
-gaieté, précisément parce qu'il souffrait de sa propre tristesse.
-Corinne se peignit elle-même dans les jours brillants de
-sa vie; elle se jugea comme elle aurait pu juger une étrangère,
-et montra vivement à Lucile combien serait agréable
-une personne qui, avec la conduite la plus régulière et la moralité
-la plus rigide, aurait cependant tout le charme, tout
-l'abandon, tout le désir de plaire qu'inspire quelquefois le
-besoin de réparer des torts.</p>
-
-<p>«On a vu, dit Corinne à Lucile, des femmes aimées non-seulement
-malgré leurs erreurs, mais à cause de ces erreurs
-mêmes. La raison de cette bizarrerie est peut-être que ces
-femmes cherchaient à se montrer plus aimables, pour se les
-faire pardonner, et n'imposaient point de gêne, parce qu'elles
-avaient besoin d'indulgence. Ne soyez donc pas, Lucile, fière
-de votre perfection; que votre charme consiste à l'oublier, à
-ne vous en point prévaloir. Il faut que vous soyez vous et
-moi tout à la fois; que vos vertus ne vous autorisent jamais
-à la plus légère négligence pour vos agréments, et que vous
-ne vous fassiez point un titre de ces vertus, pour vous permettre
-l'orgueil et la froideur. Si cet orgueil n'était pas fondé,
-il blesserait peut-être moins; car user de ses droits refroidit
-le c&oelig;ur plus que les prétentions injustes: le sentiment se
-plaît surtout à donner ce qui n'est pas dû.»</p>
-
-<p>Lucile remerciait sa s&oelig;ur avec tendresse de la bonté qu'elle
-lui témoignait, et Corinne lui disait: «Si je devais vivre, je
-n'en serais pas capable; mais, puisque je dois bientôt mourir,
-mon seul désir personnel est encore qu'Oswald retrouve
-dans vous et dans sa fille quelques traces de mon influence,
-et que jamais du moins il ne puisse avoir une jouissance de
-sentiment sans se rappeler Corinne. Lucile revint tous les
-jours chez sa s&oelig;ur, et s'étudiait par une modestie bien aimable,
-et par une délicatesse de sentiment plus aimable encore,
-à ressembler à la personne qu'Oswald avait le plus aimée. La
-curiosité de lord Nelvil s'accroissait tous les jours en remarquant
-les grâces nouvelles de Lucile. Il devina bien vite
-qu'elle avait vu Corinne; mais il ne put obtenir aucun aveu
-sur ce sujet. Corinne, dès son premier entretien avec Lucile,
-avait exigé le secret de leurs rapports ensemble. Elle se proposait
-de voir une fois Oswald et Lucile réunis, mais seulement,
-à ce qu'il paraît, quand elle se croirait assurée de
-n'avoir plus que peu d'instants à vivre. Elle voulait tout dire
-et tout éprouver à la fois; et elle enveloppait ce projet d'un
-tel mystère, que Lucile elle-même ne savait pas de quelle
-manière elle avait résolu de l'accomplir.</p>
-
-
-<h3>CHAPITRE V</h3>
-
-<p>Corinne, se croyant atteinte d'une maladie mortelle, souhaitait
-de laisser à l'Italie, et surtout à lord Nelvil, un dernier
-adieu qui rappelât le temps où son génie brillait dans tout
-son éclat. C'est une faiblesse qu'il lui faut pardonner. L'amour
-et la gloire s'étaient toujours confondus dans son esprit; et,
-jusqu'au moment où son c&oelig;ur fit le sacrifice de tous les attachements
-de la terre, elle désira que l'ingrat qui l'avait abandonnée
-sentît encore une fois que c'était à la femme de son
-temps qui savait le mieux aimer et penser qu'il avait donné
-la mort. Corinne n'avait plus la force d'improviser; mais
-dans la solitude elle composait encore des vers, et depuis
-l'arrivée d'Oswald elle semblait avoir repris un intérêt plus
-vif à cette occupation. Peut-être désirait-elle de lui rappeler,
-avant de mourir, son talent et ses succès; enfin, tout ce que
-le malheur et l'amour lui faisaient perdre. Elle choisit donc
-un jour pour réunir dans une des salles de l'académie de Florence
-tous ceux qui désiraient entendre ce qu'elle avait écrit.
-Elle confia son dessein à Lucile, et la pria d'amener son
-époux. «Je puis vous le demander, lui dit-elle, dans l'état
-où je suis.»</p>
-
-<p>Un trouble affreux saisit Oswald en apprenant la résolution
-de Corinne. Lirait-elle ces vers elle-même? quel sujet voulait-elle
-traiter? Enfin il suffisait de la possibilité de la voir
-pour bouleverser entièrement l'âme d'Oswald. Le matin du
-jour désigné, l'hiver, qui se fait si rarement sentir en Italie,
-s'y montra pour un moment comme dans les climats du Nord.
-On entendait un vent horrible siffler dans les maisons. La
-pluie battait avec violence sur les carreaux des fenêtres; et,
-par une singularité dont il y a cependant plus d'exemples en
-Italie que partout ailleurs, le tonnerre se faisait entendre au
-milieu du mois de janvier et mêlait un sentiment de terreur à
-la tristesse du mauvais temps. Oswald ne prononçait pas un
-seul mot, mais toutes les sensations extérieures semblaient
-augmenter le frisson de son âme.</p>
-
-<p>Il arriva dans la salle avec Lucile. Une foule immense y
-était rassemblée. A l'extrémité, dans un endroit fort obscur,
-un fauteuil était préparé, et lord Nelvil entendait dire autour
-de lui que Corinne devait s'y placer, parce qu'elle était si malade
-qu'elle ne pourrait pas réciter elle-même ses vers. Craignant
-de se montrer, tant elle était changée, elle avait choisi
-ce moyen pour voir Oswald sans être vue. Dès qu'elle sut
-qu'il y était, elle alla voilée vers ce fauteuil. Il fallut la soutenir
-pour qu'elle pût avancer; sa démarche était chancelante.
-Elle s'arrêtait de temps en temps pour respirer, et l'on eût dit
-que ce court espace était un pénible voyage. Ainsi les derniers
-pas de la vie sont toujours lents et difficiles. Elle s'assit,
-chercha des yeux à découvrir Oswald, l'aperçut, et, par un
-mouvement tout à fait involontaire, elle se leva, tendit les
-bras vers lui, mais retomba l'instant d'après en détournant son
-visage, comme Didon lorsqu'elle rencontre Énée dans un monde
-où les passions humaines ne doivent plus pénétrer. Le prince
-Castel-Forte retint lord Nelvil, qui, tout à fait hors de lui, voulait
-se précipiter à ses pieds; il le contint par le respect qu'il
-devait à Corinne en présence de tant de monde.</p>
-
-<p>Une jeune fille vêtue de blanc, et couronnée de fleurs, parut
-sur une espèce d'amphithéâtre qu'on avait préparé. C'était elle
-qui devait chanter les vers de Corinne. Il y avait un contraste
-touchant entre ce visage si paisible et si doux, ce visage où
-les peines de la vie n'avaient encore laissé aucune trace, et
-les paroles qu'elle allait prononcer. Mais ce contraste même
-avait plu à Corinne; il répandait quelque chose de serein sur
-les pensées trop sombres de son âme abattue. Une musique
-noble et sensible prépara les auditeurs à l'impression qu'ils
-allaient recevoir. Le malheureux Oswald ne pouvait détacher
-ses regards de Corinne, de cette ombre qui lui semblait une
-apparition cruelle dans une nuit de délire; et ce fut à travers
-ses sanglots qu'il entendit ce chant du cygne, que la femme
-envers laquelle il était si coupable lui adressait encore au fond
-du c&oelig;ur.</p>
-
-
-<blockquote>
-<h4>DERNIER CHANT DE CORINNE.</h4>
-
-<p>«Recevez mon salut solennel, ô mes concitoyens! Déjà la
-nuit s'avance à mes regards, mais le ciel n'est-il pas plus
-beau pendant la nuit? Des milliers d'étoiles le décorent; il
-n'est de jour qu'un désert. Ainsi les ombres éternelles révèlent
-d'innombrables pensées que l'éclat de la prospérité faisait
-oublier. Mais la voix qui pourrait en instruire s'affaiblit
-par degrés; l'âme se retire en elle-même, et cherche à rassembler
-sa dernière chaleur.</p>
-
-<p>«Dès le premier jour de ma jeunesse, je promis d'honorer
-ce nom de Romaine, qui fait encore tressaillir le c&oelig;ur. Vous
-m'avez permis la gloire, ô vous, nation libérale, qui ne bannissez
-point les femmes de son temple, vous qui ne sacrifiez
-point des talents immortels aux jalousies passagères, vous
-qui toujours applaudissez à l'essor du génie: ce vainqueur
-sans vaincus, ce conquérant sans dépouilles, qui puise dans
-l'éternité pour enrichir le temps.</p>
-
-<p>«Quelle confiance m'inspiraient jadis la nature et la vie!
-Je croyais que tous les malheurs venaient de ne pas assez
-penser, de ne pas assez sentir, et que déjà sur la terre on
-pouvait goûter d'avance la félicité céleste, qui n'est que la
-durée dans l'enthousiasme et la constance dans l'amour.</p>
-
-<p>«Non, je ne me repens point de cette exaltation généreuse;
-non, ce n'est point elle qui m'a fait verser les pleurs dont
-la poussière qui m'attend est arrosée. J'aurais rempli ma destinée,
-j'aurais été digne des bienfaits du ciel, si j'avais consacré
-ma lyre retentissante à célébrer la bonté divine, manifestée
-par l'univers.</p>
-
-<p>«Vous ne rejetez point, ô mon Dieu! le tribut des talents.
-L'hommage de la poésie est religieux, et les ailes de la pensée
-servent à se rapprocher de vous.</p>
-
-<p>«Il n'y a rien d'étroit, rien d'asservi, rien de limité dans la
-religion. Elle est l'immense, l'infini, l'éternel; et loin que le
-génie puisse détourner d'elle, l'imagination, de son premier
-élan, dépasse les bornes de la vie, et le sublime en tout genre
-est un reflet de la Divinité.</p>
-
-<p>«Ah! si je n'avais aimé qu'elle, si j'avais placé ma tête
-dans le ciel, à l'abri des affections orageuses, je ne serais
-pas brisée avant le temps; des fantômes n'auraient pas pris
-la place de mes brillantes chimères. Malheureuse! mon génie,
-s'il subsiste encore, se fait sentir seulement par la force
-de ma douleur; c'est sous les traits d'une puissance ennemie
-qu'on peut encore le reconnaître.</p>
-
-<p>«Adieu donc, mon pays; adieu donc, la contrée où je reçus
-le jour. Souvenirs de l'enfance, adieu. Qu'avez-vous à faire
-avec la mort? Vous qui dans mes écrits avez trouvé des sentiments
-qui répondaient à votre âme, ô mes amis, dans
-quelque lieu que vous soyez, adieu. Ce n'est point pour une
-indigne cause que Corinne a tant souffert; elle n'a pas du
-moins perdu ses droits à la pitié.</p>
-
-<p>«Belle Italie! c'est en vain que vous me promettez tous vos
-charmes: que pourriez-vous pour un c&oelig;ur délaissé? Ranimeriez-vous
-mes souhaits pour accroître mes peines? Me
-rappelleriez-vous le bonheur pour me révolter contre mon
-sort?</p>
-
-<p>«C'est avec douleur que je m'y soumets. O vous qui me
-survivrez! quand le printemps reviendra, souvenez-vous
-combien j'aimais sa beauté; que de fois j'ai vanté son air et
-ses parfums! Rappelez-vous quelquefois mes vers, mon âme
-y est empreinte; mais des muses fatales, l'amour et le malheur,
-ont inspiré mes derniers chants.</p>
-
-<p>«Quand les desseins de la Providence sont accomplis sur
-nous, une musique intérieure nous prépare à l'arrivée de
-l'ange de la mort. Il n'a rien d'effrayant, rien de terrible; il
-porte des ailes blanches, bien qu'il marche entouré de la
-nuit; mais, avant sa venue, mille présages l'annoncent.</p>
-
-<p>«Si le vent murmure, on croit entendre sa voix. Quand le
-jour tombe, il y a de grandes ombres dans la campagne, qui
-semblent les replis de sa robe traînante. A midi, quand les
-possesseurs de la vie ne voient qu'un ciel serein, ne sentent
-qu'un beau soleil, celui que l'ange de la mort réclame aperçoit
-dans le lointain un nuage qui va bientôt couvrir la nature
-entière à ses yeux.</p>
-
-<p>«Espérance, jeunesse, émotions du c&oelig;ur, c'en est donc
-fait! Loin de moi des regrets trompeurs! si j'obtiens encore
-quelques larmes, si je me crois encore aimée, c'est parce
-que je vais disparaître; mais si je ressaisissais la vie, elle
-retournerait bientôt contre moi tous ses poignards.</p>
-
-<p>«Et vous, Rome, où mes cendres seront transportées, pardonnez,
-vous qui avez tant vu mourir, si je rejoins d'un pas
-tremblant vos ombres illustres; pardonnez-moi de me plaindre.
-Des sentiments, des pensées, peut-être nobles, peut-être
-fécondes, s'éteignent avec moi; et, de toutes les facultés de
-l'âme que je tiens de la nature, celle de souffrir est la seule
-que j'aie exercée tout entière.</p>
-
-<p>«N'importe, obéissons. Le grand mystère de la mort, quel
-qu'il soit, doit donner du calme. Vous m'en répondez, tombeaux
-silencieux! vous m'en répondez, divinité bienfaisante!
-J'avais choisi sur la terre, et mon c&oelig;ur n'a plus d'asile. Vous
-décidez pour moi; mon sort en vaudra mieux.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ainsi finit le dernier chant de Corinne; la salle retentit d'un
-triste et profond murmure d'applaudissements. Lord Nelvil,
-ne pouvant soutenir la violence de son émotion, perdit entièrement
-connaissance. Corinne, en le voyant dans cet état,
-voulut aller vers lui, mais ses forces lui manquèrent au moment
-où elle essayait de se lever: on la rapporta chez
-elle; et depuis ce moment il n'y eut plus d'espoir de la
-sauver.</p>
-
-<p>Elle fit demander un prêtre respectable en qui elle avait
-une grande confiance, et s'entretint longtemps avec lui. Lucile
-se rendit auprès d'elle; la douleur d'Oswald l'avait tellement
-émue, qu'elle se jeta elle-même aux pieds de sa s&oelig;ur pour la
-conjurer de le recevoir. Corinne s'y refusa, sans qu'aucun
-ressentiment en fût la cause. «Je lui pardonne, dit-elle, d'avoir
-déchiré mon c&oelig;ur; les hommes ne savent pas le mal
-qu'ils font, et la société leur persuade que c'est un jeu de remplir
-une âme de bonheur, et d'y faire ensuite succéder le désespoir.
-Mais, au moment de mourir, Dieu m'a fait la grâce
-de retrouver du calme, et je sens que la vue d'Oswald remplirait
-mon âme de sentiments qui ne s'accordent point avec
-les angoisses de la mort. La religion seule a des secrets pour
-ce terrible passage. Je pardonne à celui que j'ai tant aimé,
-continua-t-elle d'une voix affaiblie; qu'il vive heureux avec
-vous! Mais quand le temps viendra qu'à son tour il sera près
-de quitter la vie, qu'il se souvienne alors de la pauvre Corinne.
-Elle veillera sur lui, si Dieu le permet; car on ne cesse
-point d'aimer quand ce sentiment est assez fort pour coûter
-la vie.»</p>
-
-<p>Oswald était sur le seuil de la porte, quelquefois voulant
-entrer malgré la défense positive de Corinne, quelquefois
-anéanti par la douleur. Lucile allait de l'un à l'autre: ange
-de paix entre le désespoir et l'agonie.</p>
-
-<p>Un soir, on crut que Corinne était mieux, et Lucile obtint
-d'Oswald qu'ils iraient ensemble passer quelques instants auprès
-de leur fille: ils ne l'avaient pas vue depuis trois jours.
-Corinne, pendant ce temps, se trouva plus mal, et remplit tous
-les devoirs de sa religion. On assure qu'elle dit au vieillard
-vénérable qui reçut ses aveux solennels: «Mon père, vous
-connaissez maintenant ma triste destinée; jugez-moi. Je ne
-me suis jamais vengée du mal qu'on m'a fait; jamais une douleur
-vraie ne m'a trouvée insensible; mes fautes ont été celles
-des passions, qui n'auraient pas été condamnables en elles-mêmes,
-si l'orgueil et la faiblesse humaine n'y avaient pas
-mêlé l'erreur et l'excès. Croyez-vous, ô mon père! vous que
-la vie a plus longtemps éprouvé que moi, croyez-vous que
-Dieu me pardonnera?&mdash;Oui, ma fille, lui dit le vieillard, je
-l'espère; votre c&oelig;ur est-il maintenant tout à lui?&mdash;Je le
-crois, mon père, répondit-elle; écartez loin de moi ce portrait
-(c'était celui d'Oswald), et mettez sur mon c&oelig;ur l'image
-de Celui qui descendit sur la terre, non pour la puissance, non
-pour le génie, mais pour la souffrance et la mort; elles en
-avaient grand besoin.» Corinne aperçut alors le prince Castel-Forte
-qui pleurait auprès de son lit. «Mon ami, lui dit-elle
-en lui tendant la main, il n'y a que vous près de moi dans ce
-moment. J'ai vécu pour aimer, et sans vous je mourrais seule.»
-Et ses larmes coulèrent à ces mots; puis elle dit encore: «Au
-reste, ce moment se passe de secours; nos amis ne peuvent
-nous suivre que jusqu'au seuil de la vie. Là commencent des
-pensées dont le trouble et la profondeur ne sauraient se confier.»</p>
-
-<p>Elle se fit transporter sur un fauteuil près de la fenêtre,
-pour voir encore le ciel. Lucile revint alors; et le malheureux
-Oswald, ne pouvant plus se contenir, la suivit, et tomba sur
-ses genoux en approchant de Corinne. Elle voulut lui parler,
-et n'en eut pas la force. Elle leva ses regards vers le ciel, et
-vit la lune qui se couvrait du même nuage qu'elle avait fait
-remarquer à lord Nelvil quand ils s'arrêtèrent sur le bord
-de la mer en allant à Naples. Alors elle le lui montra de
-sa main mourante, et son dernier soupir fit retomber cette
-main.</p>
-
-<p>Que devint Oswald? Il fut dans un tel égarement, qu'on
-craignait d'abord pour sa raison et sa vie. Il suivit à Rome la
-pompe funèbre de Corinne. Il s'enferma longtemps à Tivoli,
-sans vouloir que sa femme ni sa fille l'y accompagnassent.
-Enfin l'attachement et le devoir le ramenèrent auprès d'elles.
-Ils retournèrent ensemble en Angleterre. Lord Nelvil donna
-l'exemple de la vie domestique la plus régulière et la plus pure.
-Mais se pardonna-t-il sa conduite passée? le monde, qui l'approuva,
-le consola-t-il? se contenta-t-il d'un sort commun
-après ce qu'il avait perdu? Je l'ignore; je ne veux à cet égard
-ni le blâmer ni l'absoudre.</p>
-
-
-<div class="chapter" />
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="drap" colspan="2"><span class="sc">De Corinne</span>, par madame
-Necker de Saussure</td>
-<td class="num"><a href="#intro"><small>I</small></a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Livre I<sup>er</sup></td>
-<td class="drap">Oswald</td>
-<td class="num"><a href="#l1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. II.</td>
-<td class="drap">Corinne au Capitole</td>
-<td class="num"><a href="#l2">21</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. III.</td>
-<td class="drap">Corinne</td>
-<td class="num"><a href="#l3">40</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. IV.</td>
-<td class="drap">Rome</td>
-<td class="num"><a href="#l4">56</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. V.</td>
-<td class="drap">Tombeaux, Églises et Palais</td>
-<td class="num"><a href="#l5">90</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. VI.</td>
-<td class="drap">M&oelig;urs et Caractère des Italiens</td>
-<td class="num"><a href="#l6">105</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. VII.</td>
-<td class="drap">La Littérature italienne</td>
-<td class="num"><a href="#l7">132</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. VIII.</td>
-<td class="drap">Les Statues et les Tombeaux</td>
-<td class="num"><a href="#l8">157</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. IX.</td>
-<td class="drap">La Fête populaire et la Musique</td>
-<td class="num"><a href="#l9">191</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. X.</td>
-<td class="drap">La Semaine sainte</td>
-<td class="num"><a href="#l10">205</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. XI.</td>
-<td class="drap">Naples et l'Ermitage de Saint-Salvador</td>
-<td class="num"><a href="#l11">231</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. XII.</td>
-<td class="drap">Histoire de lord Nelvil</td>
-<td class="num"><a href="#l12">250</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. XIII.</td>
-<td class="drap">Le Vésuve et la Campagne de Naples</td>
-<td class="num"><a href="#l13">279</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. XIV.</td>
-<td class="drap">Histoire de Corinne</td>
-<td class="num"><a href="#l14">301</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. XV.</td>
-<td class="drap">Adieux à Rome et Voyage à Venise</td>
-<td class="num"><a href="#l15">328</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. XVI.</td>
-<td class="drap">Le Départ et l'Absence</td>
-<td class="num"><a href="#l16">364</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. XVII.</td>
-<td class="drap">Corinne en Écosse</td>
-<td class="num"><a href="#l17">398</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. XVIII.</td>
-<td class="drap">Le Séjour à Florence</td>
-<td class="num"><a href="#l18">430</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. XIX.</td>
-<td class="drap">Le Retour d'Oswald en Italie</td>
-<td class="num"><a href="#l19">452</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="sc">Liv. XX.</td>
-<td class="drap">Conclusion</td>
-<td class="num"><a href="#l20">482</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c small gap">FIN DE LA TABLE</p>
-
-
-<p class="c small gap">Paris.&mdash;Imprimerie VIÉVILLE et CAPIOMONT, rue des Poitevins, 6.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Corinne ou l'Italie, by
-Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORINNE OU L'ITALIE ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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