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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Corinne ou l'Italie - Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations - par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie - française - -Author: Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël - -Release Date: November 29, 2019 [EBook #60810] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORINNE OU L'ITALIE *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - MADAME DE STAËL - - CORINNE - OU - L'ITALIE - - NOUVELLE ÉDITION - REVUE AVEC SOIN ET PRÉCÉDÉE D'OBSERVATIONS - PAR MME NECKER DE SAUSSURE - ET - M. SAINTE-BEUVE - de l'Académie française - - PARIS - GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS - 6, RUE DES SAINTS-PÈRES, ET PALAIS-ROYAL, 215 - - - - -DE CORINNE - -PAR MADAME NECKER DE SAUSSURE - - -Dans la littérature proprement dite, et hors du domaine de la politique, -_Corinne_ est le chef-d'oeuvre de madame de Staël, _Corinne_ est -l'ouvrage éclatant et immortel qui lui a le premier assigné un rang -parmi les grands écrivains. C'est une composition de génie dans laquelle -deux oeuvres différentes, un roman et un tableau de l'Italie, ont été -fondues ensemble. Les deux idées sont évidemment nées à la fois: l'on -sent que l'une sans l'autre elles n'auraient pas pu séduire l'auteur, ni -correspondre à ses pensées. Aussi parmi la plus riche variété de -couleurs et de formes, il règne un ravissant accord, et une teinte -harmonieuse est répandue sur l'ensemble. _Corinne_ est à la fois un -ouvrage de l'art, et une production de l'esprit, un poëme et un -épanchement de l'âme. Le naturel, et un naturel ardent, passionné, bien -que tendre et mélancolique, y perce de toutes parts, et il n'y a pas une -ligne qui ne soit écrite avec émotion. Madame de Staël s'est, pour ainsi -dire, divisée entre ses deux principaux personnages. Elle a donné à l'un -ses regrets éternels, à l'autre son admiration nouvelle: Corinne et -Oswald, c'est l'enthousiasme et la douleur, et tous deux c'est -elle-même. - -La première partie, l'Italie démontrée par l'amour, est un enchantement -continuel. Corinne célèbre toutes les merveilles des arts en faisant -connaître à Oswald la plus grande des merveilles, Rome, empreinte du -génie de tant de siècles, Rome qui a triomphé de l'univers et du temps. -Elle chante la nature féconde et magnifique du Midi, les monuments du -passé dans leur auguste mélancolie, les héros, les poëtes, les citoyens -qui ne sont plus. Tout ce que l'histoire offre de grand, tout ce que le -moment présent peut inspirer de traits agréables, piquants, et parfois -comiques, à un esprit observateur, se trouve réuni dans ses paroles. Aux -vues originales d'une jeune imagination elle joint la connaissance de -tout ce qui a été pensé sur les objets dont elle parle. Elle sait quelle -a été la manière de juger des anciens et celle des artistes du moyen -âge, quelle est celle des diverses nations modernes; et elle explique, -elle met en contraste tous ces points de vue avec la grâce animée d'une -jeune femme qui veut avant tout plaire et se faire aimer. - -C'est avec habileté que l'auteur a repoussé dans l'ombre le commencement -du voyage de lord Nelvil, afin de porter toute la lumière sur la superbe -scène qui est le vrai début de l'ouvrage. Accablé par le chagrin d'avoir -perdu son père, Oswald lord Nelvil était entré la veille dans Rome sans -rien observer, lorsqu'au matin un soleil éclatant, un bruit de fanfares, -des coups de canon le réveillent. La muse de l'Italie, Corinne, -improvisatrice, musicienne, peintre et femme charmante, va être -couronnée au Capitole. La ville entière est en mouvement, la fête du -génie est célébrée par tout un peuple. On s'associe aux diverses -impressions d'Oswald, lorsqu'il suit involontairement le char brillant -de Corinne. Comme lui, on avait conçu des préventions contre la femme -qui recherche des hommages publics, et comme lui on se réconcilie avec -Corinne, quand on croit voir cette physionomie aimable où se peint la -bonté, la simplicité du coeur unie au plus bel enthousiasme. On partage -son émotion, lorsque mêlé avec la foule au Capitole, il s'aperçoit que -sa noble taille, ses habits de deuil et peut-être son expression de -tristesse ont attiré l'attention de Corinne; qu'elle s'est attendrie en -le regardant, que déjà elle a eu besoin de changer le sujet de ses -chants et de joindre des paroles sensibles à son hymne de triomphe. Mais -à travers le trouble que ressent Oswald, son caractère se fait jour. On -voit que l'idée de la patrie est celle qui disposera de lui. Quand au -sortir du Capitole la couronne de Corinne tombe, quand Oswald la relève -et qu'elle le remercie par deux mots anglais, c'est l'inimitable accent -national qui bouleverse toute son âme. Il avait été séduit; à présent il -est frappé au coeur; on sait quelle est chez lui la corde délicate, et -c'est ainsi que le roman est annoncé, et que cet exorde magnifique -renferme le secret du reste. - -Les improvisations de Corinne, qui sont censées traduites de l'italien -dans l'ouvrage, y ajoutent un ornement très-brillant; néanmoins je ne -sais si leur éclat avoué l'emporte beaucoup sur le charme des autres -discours de Corinne. Tout ce que dit Corinne est ravissant. Dans le -cercle d'amis dont elle est entourée, elle excite toujours le plus vif -enthousiasme. Ses paroles toujours attendues avec impatience sont -toujours justement applaudies. Chacun dit: «Écoutez Corinne, elle vous -enchantera;» Corinne parle, et elle nous enchante en effet. Et nous ne -pensons pas que madame de Staël se loue elle-même en vantant ce qu'elle -a écrit, tant nous trouvons qu'elle a raison de se louer. Énorme -difficulté pour un auteur que celle d'annoncer un miracle d'esprit et de -tenir toujours parole! que de nous préparer à l'étonnement et de nous -étonner néanmoins! Tour de force inouï, si l'abondance, la facilité de -la verve n'excluait pas l'idée du tour de force, pour donner celle du -prodige! - -Cette multitude de morceaux d'éloquence ou de tableaux charmants ne nuit -point à l'intérêt de la fiction, parce que l'auteur a eu l'art de ne -placer les digressions que dans les moments où la marche de l'action est -suspendue, où le lecteur craint même de lui voir reprendre son cours, et -où il jouit d'autant mieux d'un moment de calme, qu'il sent que l'orage -se prépare. - -La destinée de Corinne est enveloppée de mystère; elle parle toutes les -langues; elle réunit les agréments de tous les climats, et l'on ne sait -où elle est née. Oswald, qui ne conçoit de bonheur que le bonheur -domestique, voudrait s'unir à elle par un lien sacré, mais auparavant il -exige sa confiance. Cette explication que Corinne retarde d'un jour à -l'autre est redoutée du lecteur même; il se plaît à ces promenades, à -ces courses intéressantes qu'elle ne cesse de proposer à Oswald, afin de -le distraire de la curiosité du coeur par celle de l'esprit. Le bonheur, -mais un bonheur qui va finir, la passion qui doit lui survivre respirent -dans les discours de Corinne. Plus le moment de l'aveu fatal approche, -plus elle veut s'étourdir elle-même, enivrer celui qu'elle aime des plus -hautes jouissances de la poésie et des arts. Il semble que des couleurs -toujours plus vives frappent tous les objets, à mesure que le ciel -devient plus menaçant, et qu'un rayon unique perce encore le nuage que -la foudre ne tardera pas à sillonner. - -C'est après avoir monté le Vésuve avec Oswald et vu de près les torrents -embrasés de la lave, que Corinne remet entre les mains de lord Nelvil le -cahier où elle a écrit son histoire. - -Jamais concours de circonstances n'a été plus funeste. Corinne est -Anglaise, et elle n'a pu supporter la vie monotone d'une province -d'Angleterre; Corinne a été destinée dans son enfance à devenir l'épouse -d'Oswald lui-même, et le père de celui-ci, effrayé de la vivacité des -goûts et des idées qui déjà se développaient en elle, a tourné ses vues -du côté de Lucile, la soeur cadette de Corinne. Oswald est donc blessé -dans son sentiment d'Anglais ainsi que dans son sentiment de fils. Il -est atteint dans tout ce qui est en lui plus profond, plus enraciné que -l'amour même. Dès lors la fiction prend un autre caractère, et l'on sent -qu'il ne s'agira plus que de séparation et de mort. Désormais il n'y -aura plus dans les relations d'Oswald et de Corinne que de cruels -combats, que ces déchirements de l'âme, résultats de l'opposition entre -des sentiments également vifs, que l'inégalité de conduite qui en est la -suite, et les ménagements plus tristes que les orages mêmes. Oswald doit -songer à retourner dans sa patrie, et la description du séjour qu'il -fait à Venise avec Corinne, au moment de la séparation, est d'une beauté -lugubre extrêmement originale. Je ne suivrai pas plus loin cette -esquisse. Je ne puis me résoudre à retracer l'affreux voyage que Corinne -fait secrètement en Angleterre, la maladie de langueur qui la consume, -les noces d'Oswald avec sa soeur, dont elle est presque témoin, son -retour solitaire à Florence, l'arrivée d'Oswald et de Lucile dans ce -séjour, et enfin les adieux de Corinne à tous deux, adieux contenus dans -un hymne sublime, véritable chant du cygne. - -La dernière moitié de l'ouvrage est tout en contraste avec la première; -la couleur la plus sombre y règne, et elle offre un déploiement qu'on -peut appeler effrayant du talent de peindre la douleur. C'est une -fécondité extraordinaire de nuances pour graduer les impressions -tristes, pour fixer, si on peut le dire, les misères fugitives du coeur. -On voit d'abord un léger déclin dans le bonheur, puis une peine vague et -passagère qui prend à chaque instant un caractère plus arrêté, puis le -malheur dans sa force la plus cruelle, et enfin le désespoir avec son -apparence plus calme, le désespoir d'un être trop doux et trop pieux -pour se révolter, mais trop faible pour ne pas mourir. - -Malgré cette profonde tristesse, il y a toujours une belle harmonie dans -chaque tableau. Corinne malheureuse est toujours une Muse inspirée; et -la jouissance des beaux-arts dont l'objet est tragique n'est jamais -perdue pour le lecteur. - -Peut-être faut-il excepter de cet éloge une intrigue épisodique dont le -théâtre est à Paris. Ce morceau me paraît sortir du ton; et le mérite -qu'il peut avoir n'est pas à sa place dans l'ouvrage. - -On a dit que le personnage de Corinne avait quelque chose de trop -théâtral pour la vraisemblance. Mais ce n'est pas une nature ordinaire -que l'auteur a voulu peindre; c'est le caractère exalté d'une femme -poëte qui, lorsqu'elle aime et qu'elle souffre, est toujours une -improvisatrice. La conscience de son talent, celle de l'admiration -qu'elle excite ne la quittent point, et donnent à l'expression de ses -sentiments les plus vrais une couleur particulièrement éclatante. Madame -de Staël, bien plus simple que son héroïne, devait pourtant mieux qu'une -autre concevoir une pareille modification de l'existence. C'est même -cette inspiration, portée sur l'univers extérieur comme sur les -affections de l'âme, qui met de l'accord entre la partie descriptive et -la partie romanesque de la composition. - -Ceux qui jugent cet ouvrage comme un roman trouvent que le héros n'est -pas assez passionné. Mais Corinne ne devait être surpassée en rien, pas -même dans l'amour; et il fallait un caractère absolument différent du -sien pour qu'il se soutint à côté d'elle. Celui d'Oswald est dans la -nature, et il est surtout dans celle d'un Anglais. Combien n'existe-t-il -pas, principalement dans les pays sévères, de ces êtres qui regrettent -tour à tour le plaisir et l'austérité, qui paraissent à la fois dominés -par leurs habitudes et par le désir de s'en affranchir, et qui ne sont -jamais plus près de rompre avec leurs passions ou avec leurs principes, -que quand on les croit sur le point de leur céder! Ce caractère qui -tenait la malheureuse Corinne dans un état d'alarmes perpétuelles, était -peut-être exactement ce qu'il fallait pour fixer son imagination et -captiver ses pensées. - -Tout ce qui concerne les beaux-arts est plein d'intérêt et de mérite. Il -y a une fraîcheur, une vivacité extrême dans les impressions, et -pourtant une érudition ingénieuse s'y laisse entrevoir. Les idées les -plus marquantes de Winkelmann, celles qu'y ont ajoutées d'autres auteurs -allemands, celles même des érudits italiens, sont exposées par Corinne, -et semblent souvent renaître chez elle sous la forme de l'inspiration. -Corinne, avec son enthousiasme, a tout le tact de madame de Staël. Chez -elle l'admiration la plus vive est toujours circonscrite; le mot qui -l'exprime en marque la borne; elle voit ce qui manque à travers ce qui -est, et sans cesser de jouir de ce qui est. - -Je ne sais si l'on a reproché à madame de Staël de s'être peinte -elle-même dans Corinne. Peut-être n'a-t-elle pas été étrangère au désir -d'affaiblir les préventions qu'on a dans le monde contre les femmes à -grands talents; peut-être a-t-elle voulu montrer, ainsi qu'elle le -savait par expérience, que l'amour de la gloire ne supposait pas -nécessairement les défauts avec lesquels l'opinion commune l'associe. -Elle a donc créé un être semblable à elle, une femme qui unit le besoin -du succès à une sensibilité profonde, la mobilité de l'imagination à la -constance du coeur, l'abandon dans la conversation à cette dignité de -l'âme qui commande celle des manières, et enfin la passion dans toute sa -force à l'examen de soi et des autres. Et cet être qu'elle a conçu, elle -l'a tellement réalisé, elle lui a donné aux yeux de tous une forme si -prononcée, que la fiction a servi de preuve à la vérité; et Corinne a -fait enfin connaître madame de Staël. - -Toutefois, une pareille vue n'a pu être que secondaire. Il ne faut pas -chercher d'explication à ce qui est beau en soi. _Corinne_ est le fruit -de l'inspiration. C'est un tableau qui s'était trop fortement emparé de -l'imagination de l'auteur pour qu'il n'eût pas le besoin de le tracer; -et le propre du génie est de se peindre lui-même dans ses oeuvres. - -Ce qui est remarquable dans l'invention de la fable, c'est que le hasard -n'y joue un rôle qu'en apparence; les événements n'y font que mettre la -nature des choses en relief. Aucune loi immuable n'obligeait -certainement le père d'Oswald à refuser Corinne pour sa belle-fille. -Mais on voit que ce père n'est là que pour représenter les pensées -secrètes, les pensées inévitables d'Oswald lui-même, qui craint qu'une -femme célèbre ne soit pas propre à remplir d'obscurs devoirs. Lucile et -Corinne sont aussi des idées générales; elles sont l'Angleterre et -l'Italie, le bonheur domestique et les jouissances de l'imagination, le -génie éclatant et la vertu modeste et sévère. Les plaidoyers pour et -contre ces deux genres d'existence sont également forts; les deux faces -opposées de la vie sont saisies avec une même vivacité de conception, et -une grande question est continuellement traitée dans l'ouvrage sans -qu'on s'en doute, tant l'intérêt dramatique entraîne irrésistiblement le -lecteur. - -_Corinne_ eut un succès prodigieux. Un ouvrage où les artistes puisaient -un nouvel enthousiasme avec de nouveaux moyens de l'exprimer, les -érudits des rapprochements ingénieux, les voyageurs des directions -heureuses, les critiques des observations pleines de finesse, où les -âmes les plus froides s'ouvraient à l'émotion, enfin où il y avait du -plaisir jusque pour la malice même dans ces portraits de nations si -plaisamment caractéristiques, un tel ouvrage, dis-je, enleva de vive -force tous les suffrages, entraîna toutes les opinions. Il n'y eut -qu'une voix, qu'un cri d'admiration dans l'Europe lettrée; et ce -phénomène fut partout un événement. - - -EXTRAIT DES _Portraits de Femmes_ PAR M. SAINTE-BEUVE. - -_Corinne_ parut en 1807. Le succès fut instantané, universel; mais ce -n'est pas dans la presse que nous devons en chercher les témoignages. La -liberté critique, même littéraire, allait cesser d'exister; madame de -Staël ne pouvait, vers ces années, faire insérer au _Mercure_ une -spirituelle mais simple analyse du remarquable essai de M. de Barante -sur le dix-huitième siècle. On était, quand parut _Corinne_, à la veille -et sous la menace de cette censure absolue. Le mécontentement du -souverain contre l'ouvrage, probablement parce que cet enthousiasme -idéal n'était pas quelque chose qui allât à son but, suffit à paralyser -les éloges imprimés. Le _Publiciste_, toutefois, organe modéré du monde -de M. Suard et de la liberté philosophique dans les choses de l'esprit, -donna trois bons articles signés D. D., qui doivent être de mademoiselle -de Meulan (madame Guizot). D'ailleurs M. de Feletz, dans les _Débats_, -continua sa chicane méticuleuse et chichement polie; M. Boutard loua et -réserva judicieusement les opinions relatives aux beaux-arts. Un M. G. -(dont j'ignore le nom) fit dans le _Mercure_ un article sans -malveillance, mais sans valeur. Eh! qu'importe dorénavant à madame de -Staël cette critique à la suite? Avec _Corinne_ elle est décidément -entrée dans la gloire et dans l'empire. Il y a un moment décisif pour -les génies, où ils s'établissent tellement, que désormais les éloges -qu'on en peut faire n'intéressent plus que la vanité et l'honneur de -ceux qui les font. On leur est redevable d'avoir à les louer; leur nom -devient une illustration dans le discours; c'est comme un vase d'or -qu'on emprunte et dont notre logis se pare. Ainsi pour madame de Staël, -à dater de _Corinne_. L'Europe entière la couronna sous ce nom. -_Corinne_ est bien l'image de l'indépendance souveraine du génie, même -au temps de l'oppression la plus entière, _Corinne_ qui se fait -couronner à Rome, dans ce Capitole de la Ville éternelle, où le -conquérant qui l'exile ne mettra pas le pied. Madame Necker de Saussure -(_Notice_), Benjamin Constant (_Mélanges_), M.-J. Chénier (_Tableau de -la Littérature_), ont analysé et apprécié l'ouvrage, de manière à -abréger notre tâche après eux: «Corinne, dit Chénier, c'est Delphine -encore, mais perfectionnée, mais indépendante, laissant à ses facultés -un plein essor, et toujours doublement inspirée par le talent et par -l'amour.» Oui, mais la gloire elle-même pour Corinne n'est qu'une -distraction éclatante, une plus vaste occasion de conquérir les coeurs: -«En cherchant la gloire, dit-elle à Oswald, j'ai toujours espéré qu'elle -me ferait aimer.» Le fond du livre nous montre cette lutte des -puissances noblement ambitieuses ou sentimentales et du bonheur -domestique, pensée perpétuelle de madame de Staël. Corinne a beau -resplendir par instants comme la prêtresse d'Apollon, elle a beau être, -dans les rapports habituels de la vie, la plus simple des femmes, une -femme gaie, mobile, ouverte à mille attraits, capable sans effort du -plus gracieux abandon; malgré toutes ces ressources du dehors et de -l'intérieur, elle n'échappera point à elle-même. Du moment qu'elle se -sent saisie par la passion, _par cette griffe de vautour sous laquelle -le bonheur et l'indépendance succombent_, j'aime son impuissance à se -consoler, j'aime son sentiment plus fort que son génie, son invocation -fréquente à la sainteté et à la durée des liens qui seuls empêchent les -brusques déchirements, et l'entendre, à l'heure de mourir, avouer en son -chant du cygne: «De toutes les facultés de l'âme que je tiens de la -nature, celle de souffrir est la seule que j'ai exercée tout entière.» -Ce côté prolongé de Delphine à travers Corinne me séduit principalement -et m'attache dans la lecture; l'admirable cadre qui environne de toutes -parts les situations d'une âme ardente et mobile y ajoute par sa -sévérité. Ces noms d'amants, non pas gravés, cette fois, sur les écorces -de quelque hêtre, mais inscrits aux parois des ruines éternelles, -s'associent à la grave histoire, et deviennent une partie vivante de son -immortalité. La passion divine d'un être qu'on ne peut croire imaginaire -introduit, le long des cirques antiques, une victime de plus, qu'on -n'oubliera jamais; le génie, qui l'a tiré de son sein, est un vainqueur -de plus, et non pas le moindre dans cette cité de tous les vainqueurs. - -Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec Rousseau, comme il lui -demandait un jour si Saint-Preux n'était pas lui-même: «Non, répondit -Jean-Jacques; Saint-Preux n'est pas tout à fait ce que j'ai été, mais ce -que j'aurais voulu être.» Presque tous les romanciers-poëtes peuvent -dire ainsi. Corinne est, pour madame de Staël, ce qu'elle aurait voulu -être, ce qu'après tout (et sauf la différence du groupe de l'art à la -dispersion de la vie) elle a été. De Corinne, elle n'a pas eu seulement -le Capitole et le triomphe; elle en aura aussi la mort par la -souffrance. - -Cette Rome, cette Naples, que madame de Staël exprimait à sa manière -dans le roman-poëme de _Corinne_, M. de Chateaubriand les peignait vers -le même moment dans l'épopée des _Martyrs_. Ici ne s'interpose aucun -nuage léger de Germanie; on rentre avec Eudore dans l'antique jeunesse, -partout la netteté virile du dessin, la splendeur première et naturelle -du pinceau. - -Rome, Rome! des marbres, des horizons, des cadres plus grands, pour -prêter appui à des pensées moins éphémères! - -Une personne d'esprit écrivait: «Comme j'aime certaines poésies! il en -est d'elles comme de Rome, c'est tout ou rien: on vit avec, ou on ne -comprend pas.» _Corinne_ n'est qu'une variété imposante dans ce _culte -romain_, dans cette façon de sentir à des époques et avec des âmes -diverses la Ville éternelle. - -Une partie charmante de _Corinne_, et d'autant plus charmante qu'elle -est moins voulue, c'est l'esprit de conversation qui souvent s'y mêle -par le comte d'Erfeuil et par les retours vers la société française. -Madame de Staël raille cette société trop légèrement spirituelle, mais -en ces moments elle en est elle-même plus qu'elle ne croit: ce qu'elle -sait peut-être le mieux dire, comme il arrive souvent, elle le dédaigne. - -Comme dans _Delphine_, il y a des portraits: madame d'Arbigny, cette -femme française qui arrange et calcule tout, en est un, comme l'était -madame de Vernon. On la nommait tout bas dans l'intimité, de même -qu'aussi l'on savait de quels éléments un peu divers se composait la -noble figure d'Oswald, de même qu'on croyait à la vérité fidèle de la -scène des adieux, et qu'on se souvenait presque des déchirements de -Corinne durant l'absence. - -Quoi qu'il en soit, malgré ce qu'il y a dans _Corinne_ de conversations -et de peintures du monde, ce n'est pas à propos de ce livre qu'il y a -lieu de reprocher à madame de Staël un manque de consistance et de -fermeté dans le style, et quelque chose de trop couru dans la -distribution des pensées. Elle est tout à fait sortie, pour l'exécution -générale de cette oeuvre, de la conversation spirituelle, de -l'improvisation écrite, comme elle faisait quelquefois (_stans pede in -uno_) debout, et appuyée à l'angle d'une cheminée. S'il y a encore des -imperfections de style, ce n'est que par rares accidents; j'ai vu notés -au crayon, dans un exemplaire de _Corinne_, une quantité prodigieuse de -_mais_, qui donnent en effet de la monotonie aux premières pages. -Toutefois, un soin attentif préside au détail de ce monument; l'écrivain -est arrivé à l'art, à la majesté soutenue, au nombre. - - - - -CORINNE - -OU - -L'ITALIE - - - - -LIVRE PREMIER - -OSWALD - - -CHAPITRE PREMIER - -Oswald, lord Nelvil, pair d'Écosse, partit d'Édimbourg pour se rendre en -Italie, pendant l'hiver de 1794 à 1795. Il avait une figure noble et -belle, beaucoup d'esprit, un grand nom, une fortune indépendante; mais -sa santé était altérée par un profond sentiment de peine, et les -médecins, craignant que sa poitrine ne fût attaquée, lui avaient ordonné -l'air du Midi. Il suivit leur conseil, bien qu'il mît peu d'intérêt à la -conservation de ses jours. Il espérait du moins trouver quelques -distractions dans la diversité des objets qu'il allait voir. La plus -intime de toutes les douleurs, la perte d'un père, était la cause de sa -maladie; des circonstances cruelles, des remords inspirés par des -scrupules délicats, aigrissaient encore ses regrets, et l'imagination y -mêlait ses fantômes. Quand on souffre, on se persuade aisément que l'on -est coupable, et les violents chagrins portent le trouble jusque dans la -conscience. - -A vingt-cinq ans, il était découragé de la vie; son esprit jugeait tout -d'avance, et sa sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du -coeur. Personne ne se montrait plus que lui complaisant et dévoué pour -ses amis, quand il pouvait leur rendre service; mais rien ne lui causait -un sentiment de plaisir, pas même le bien qu'il faisait: il sacrifiait -sans cesse et facilement ses goûts à ceux d'autrui; mais on ne pouvait -expliquer par la générosité seule cette abnégation absolue de tout -égoïsme, et l'on devait souvent l'attribuer au genre de tristesse qui ne -lui permettait plus de s'intéresser à son propre sort. Les indifférents -jouissaient de ce caractère, et le trouvaient plein de grâce et de -charmes; mais quand on l'aimait, on sentait qu'il s'occupait du bonheur -des autres comme un homme qui n'en espérait pas lui-même, et l'on était -presque affligé de ce bonheur, qu'il donnait sans qu'on pût le lui -rendre. - -Il avait cependant un caractère mobile, sensible et passionné; il -réunissait tout ce qui peut entraîner les autres et soi-même; mais le -malheur et le repentir l'avaient rendu timide envers la destinée; il -croyait la désarmer en n'exigeant rien d'elle. Il espérait trouver dans -le triste attachement à tous ses devoirs, et dans le renoncement aux -jouissances vives, une garantie contre les peines qui déchirent l'âme: -ce qu'il avait éprouvé lui faisait peur, et rien ne lui paraissait -valoir dans ce monde la chance de ces peines; mais quand on est capable -de les ressentir, quel est le genre de vie qui peut en mettre à l'abri? - -Lord Nelvil se flattait de quitter l'Écosse sans regret, puisqu'il y -restait sans plaisir; mais ce n'est pas ainsi qu'est faite la funeste -imagination des âmes sensibles: il ne se doutait pas des liens qui -l'attachaient aux lieux qui lui faisaient le plus de mal, à l'habitation -de son père. Il y avait dans cette habitation des chambres, des places -dont il ne pouvait approcher sans frémir; et cependant, quand il se -résolut à s'en éloigner, il se sentit plus seul encore. Quelque chose -d'aride s'empara de son coeur; il n'était plus le maître de verser des -larmes quand il souffrait; il ne pouvait plus faire renaître ces petites -circonstances locales qui l'attendrissaient profondément; ses souvenirs -n'avaient plus rien de vivant, ils n'étaient plus en relation avec les -objets qui l'environnaient: il ne pensait pas moins à celui qu'il -regrettait, mais il parvenait plus difficilement à se retracer sa -présence. - -Quelquefois aussi il se reprochait d'abandonner les lieux où son père -avait vécu. «Qui sait, se disait-il, si les ombres des morts peuvent -suivre partout les objets de leurs affections? Peut-être ne leur est-il -permis d'errer qu'autour des lieux où leurs cendres reposent! Peut-être -que dans ce moment mon père aussi me regrette; mais la force lui manque -pour me rappeler de si loin! Hélas! quand il vivait, un concours -d'événements inouïs n'a-t-il pas dû lui persuader que j'avais trahi sa -tendresse, que j'étais rebelle à ma patrie, à la volonté paternelle, à -tout ce qu'il y a de sacré sur la terre?» Ces souvenirs causaient à lord -Nelvil une douleur si insupportable, que non-seulement il n'aurait pu -les confier à personne, mais il craignait lui-même de les approfondir. -Il est si facile de se faire avec ses propres réflexions un mal -irréparable! - -Il en coûte davantage pour quitter sa patrie, quand il faut traverser la -mer pour s'en éloigner; tout est solennel dans un voyage dont l'Océan -marque les premiers pas: il semble qu'un abîme s'entr'ouvre derrière -vous, et que le retour pourrait devenir à jamais impossible. D'ailleurs, -le spectacle de la mer fait toujours une impression profonde; elle est -l'image de cet infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel -sans cesse elle va se perdre. Oswald, appuyé sur le gouvernail, et les -regards fixés sur les vagues, était calme en apparence, car sa fierté et -sa timidité réunies ne lui permettaient presque jamais de montrer, même -à ses amis, ce qu'il éprouvait: mais des sentiments pénibles l'agitaient -intérieurement. Il se rappelait le temps où le spectacle de la mer -animait sa jeunesse, par le désir de fendre les flots à la nage, de -mesurer sa force contre elle. «Pourquoi, se disait-il avec un regret -amer, pourquoi me livrer sans relâche à la réflexion? Il y a tant de -plaisir dans la vie active, dans ces exercices violents qui nous font -sentir l'énergie de l'existence! La mort elle-même alors ne semble qu'un -événement peut-être glorieux, subit au moins et que le déclin n'a point -précédé. Mais cette mort qui vient sans que le courage l'ait cherchée, -cette mort des ténèbres, qui vous enlève dans la nuit ce que vous avez -de plus cher, qui méprise vos regrets, repousse votre bras, et vous -oppose sans pitié les éternelles lois du temps et de la nature, cette -mort inspire une sorte de mépris pour la destinée humaine, pour -l'impuissance de la douleur, pour tous les vains efforts qui vont se -briser contre la nécessité. - -Tels étaient les sentiments qui tourmentaient Oswald; et ce qui -caractérisait le malheur de sa situation, c'était la vivacité de la -jeunesse unie aux pensées d'un autre âge. Il s'identifiait avec les -idées qui avaient dû occuper son père dans les derniers temps de sa vie, -et il portait l'ardeur de vingt-cinq ans dans les réflexions -mélancoliques de la vieillesse. Il était lassé de tout, et regrettait -cependant le bonheur, comme si les illusions lui étaient restées. Ce -contraste, entièrement opposé aux volontés de la nature, qui met de -l'ensemble et de la gradation dans le cours naturel des choses, jetait -du désordre au fond de l'âme d'Oswald; mais ses manières extérieures -avaient toujours beaucoup de douceur et d'harmonie, et sa tristesse, -loin de lui donner de l'humeur, lui inspirait encore plus de -condescendance et de bonté pour les autres. - -Deux ou trois fois, dans le passage de Harwich à Embden, la mer menaça -d'être orageuse; lord Nelvil conseillait les matelots, rassurait les -passagers; et quand il servait lui-même à la manoeuvre, quand il prenait -pour un moment la place du pilote, il y avait dans tout ce qu'il faisait -une adresse et une force qui ne devaient pas être considérées comme le -simple effet de la souplesse et de l'agilité du corps, car l'âme se mêle -à tout. - -Quand il fallut se séparer, tout l'équipage se pressait autour d'Oswald -pour prendre congé de lui; ils le remerciaient tous de mille petits -services qu'il leur avait rendus dans la traversée, et dont il ne se -souvenait plus. Une fois c'était un enfant dont il s'était occupé -longtemps; plus souvent un vieillard dont il avait soutenu les pas, -quand le vent agitait le vaisseau. Une telle absence de personnalité ne -s'était peut-être jamais rencontrée; sa journée se passait sans qu'il en -prît aucun moment pour lui-même; il l'abandonnait aux autres par -mélancolie et par bienveillance. En le quittant, les matelots lui dirent -tous en même temps: _Mon cher seigneur, puissiez-vous être plus -heureux!_ Oswald n'avait pas exprimé cependant une seule fois sa peine, -et les hommes d'une autre classe, qui avaient fait le trajet avec lui, -ne lui en avaient pas dit un mot. Mais les gens du peuple, à qui leurs -supérieurs se confient rarement, s'habituent à découvrir les sentiments -autrement que par la parole; ils vous plaignent quand vous souffrez, -quoiqu'ils ignorent la cause de vos chagrins, et leur pitié spontanée -est sans mélange de blâme ou de conseil. - - -CHAPITRE II - -Voyager est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes plaisirs de -la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère, -c'est que vous commencez à vous y faire une patrie; mais traverser des -pays inconnus, entendre parler un langage que vous comprenez à peine, -voir des visages humains sans relation avec votre passé ni avec votre -avenir, c'est de la solitude et de l'isolement sans repos et sans -dignité; car cet empressement, cette hâte pour arriver là où personne ne -vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule cause, vous -inspirent peu d'estime pour vous-même, jusqu'au moment où les objets -nouveaux deviennent un peu anciens, et créent autour de vous quelques -doux liens de sentiment et d'habitude. - -Oswald éprouva donc un redoublement de tristesse en traversant -l'Allemagne pour se rendre en Italie. Il fallait alors, à cause de la -guerre, éviter la France et les environs de la France; il fallait aussi -s'éloigner des armées, qui rendaient les routes impraticables. Cette -nécessité de s'occuper des détails matériels du voyage, de prendre -chaque jour, et presque à chaque instant, une résolution nouvelle, était -tout à fait insupportable à lord Nelvil. Sa santé, loin de s'améliorer, -l'obligeait souvent à s'arrêter, lorsqu'il eût voulu se hâter d'arriver, -ou du moins de partir. Il crachait le sang, et se soignait le moins -qu'il était possible, car il se croyait coupable, et s'accusait lui-même -avec une trop grande sévérité. Il ne voulait vivre encore que pour -défendre son pays. «La patrie, se disait-il, n'a-t-elle pas sur nous -quelques droits paternels? mais il faut pouvoir la servir utilement; il -ne faut pas lui offrir l'existence débile que je traîne, allant demander -au soleil quelques principes de vie pour lutter contre mes maux. Il n'y -a qu'un père qui vous recevrait dans un tel état, et vous aimerait -d'autant plus que vous seriez plus délaissé par la nature ou par le -sort.» - -Lord Nelvil s'était flatté que la variété continuelle des objets -extérieurs détournerait un peu son imagination de ses idées habituelles; -mais il fut bien loin d'en éprouver d'abord cet heureux effet. Il faut, -après un grand malheur, se familiariser de nouveau avec tout ce qui vous -entoure; s'accoutumer aux visages que l'on revoit, à la maison où l'on -demeure, aux habitudes journalières qu'on doit reprendre: chacun de ces -efforts est une secousse pénible, et rien ne les multiplie comme un -voyage. - -Le seul plaisir de lord Nelvil était de parcourir les montagnes du Tyrol -sur un cheval écossais qu'il avait emmené avec lui, et qui, comme les -chevaux de ce pays, galopait en gravissant les hauteurs; il s'écartait -de la grande route pour passer par les sentiers les plus escarpés. Les -paysans étonnés s'écriaient d'abord avec effroi, en le voyant ainsi sur -le bord des abîmes; puis ils battaient des mains en admirant son -adresse, son agilité, son courage. Oswald aimait assez l'émotion du -danger: elle soulève le poids de la douleur; elle réconcilie un moment -avec cette vie qu'on a reconquise, et qu'il est si facile de perdre. - - -CHAPITRE III - -Dans la ville d'Inspruck, avant d'entrer en Italie, Oswald entendit -raconter à un négociant chez lequel il s'était arrêté quelque temps, -l'histoire d'un émigré français, appelé le comte d'Erfeuil, qui -l'intéressa beaucoup en sa faveur. Cet homme avait supporté la perte -entière d'une très-grande fortune avec une sérénité parfaite; il avait -vécu et fait vivre, par son talent pour la musique, un vieil oncle qu'il -avait soigné jusqu'à sa mort; il s'était constamment refusé à recevoir -les services d'argent qu'on s'était empressé de lui offrir; il avait -montré la plus brillante valeur, la valeur française, pendant la guerre, -et la gaieté la plus inaltérable au milieu des revers: il désirait -d'aller à Rome pour y retrouver un de ses parents dont il devait -hériter, et souhaitait un compagnon, ou plutôt un ami, pour faire avec -lui le voyage plus agréablement. - -Les souvenirs les plus douloureux de lord Nelvil étaient attachés à la -France; néanmoins il était exempt des préjugés qui séparent les deux -nations, parce qu'il avait eu pour ami intime un Français, et qu'il -avait trouvé dans cet ami la plus admirable réunion de toutes les -qualités de l'âme. Il offrit donc au négociant qui lui raconta -l'histoire du comte d'Erfeuil, de conduire en Italie ce noble et -malheureux jeune homme. Le négociant vint annoncer à lord Nelvil, au -bout d'une heure, que sa proposition était acceptée avec reconnaissance. -Oswald était heureux de rendre ce service; mais il lui en coûtait -beaucoup de renoncer à la solitude, et sa timidité souffrait de se -trouver tout à coup dans une relation habituelle avec un homme qu'il ne -connaissait pas. - -Le comte d'Erfeuil vint faire visite à lord Nelvil pour le remercier. Il -avait des manières élégantes, une politesse facile et de bon goût, et -dès l'abord il se montrait parfaitement à son aise. On s'étonnait, en le -voyant, de tout ce qu'il avait souffert; car il supportait son sort avec -un courage qui allait jusqu'à l'oubli, et il avait dans sa conversation -une légèreté vraiment admirable quand il parlait de ses propres revers, -mais moins admirable, il faut en convenir, quand elle s'étendait à -d'autres sujets. - -«Je vous ai beaucoup d'obligation, milord, dit le comte d'Erfeuil, de me -retirer de cette Allemagne où je m'ennuyais à périr.--Vous y êtes -cependant, répondit lord Nelvil, généralement aimé et considéré.--J'y ai -des amis, reprit le comte d'Erfeuil, que je regrette sincèrement; car -dans ce pays-ci l'on ne rencontre que les meilleures gens du monde; mais -je ne sais pas un mot d'allemand, et vous conviendrez que ce serait un -peu long et un peu fatigant pour moi de l'apprendre. Depuis que j'ai eu -le malheur de perdre mon oncle, je ne sais que faire de mon temps: quand -il fallait m'occuper de lui, cela remplissait ma journée; à présent les -vingt-quatre heures me pèsent beaucoup.--La délicatesse avec laquelle -vous vous êtes conduit pour monsieur votre oncle, dit lord Nelvil, -inspire pour vous, monsieur le comte, la plus profonde estime.--Je n'ai -fait que mon devoir, reprit le comte d'Erfeuil; le pauvre homme m'avait -comblé de biens pendant mon enfance; je ne l'aurais jamais quitté, -eût-il vécu cent ans! mais c'est heureux pour lui d'être mort: ce le -serait aussi pour moi, ajouta-t-il en riant, car je n'ai pas grand -espoir dans ce monde. J'ai fait de mon mieux à la guerre pour être tué; -mais puisque le sort m'a épargné, il faut vivre aussi bien qu'on le -peut.--Je me féliciterai de mon arrivée ici, répondit lord Nelvil, si -vous vous trouvez bien à Rome, et si...--O mon Dieu! interrompit le -comte d'Erfeuil, je me trouverai bien partout, quand on est jeune et -gai, tout s'arrange. Ce ne sont pas les livres ni la méditation qui -m'ont acquis la philosophie que j'ai, mais l'habitude du monde et des -malheurs; et vous voyez bien, milord, que j'ai raison de compter sur le -hasard, puisqu'il m'a procuré l'occasion de voyager avec vous.» En -achevant ces mots, le comte d'Erfeuil salua lord Nelvil de la meilleure -grâce du monde, convint de l'heure du départ pour le jour suivant, et -s'en alla. - -Le comte d'Erfeuil et lord Nelvil partirent le lendemain. Oswald, après -les premières phrases de politesse, fut plusieurs heures sans dire un -mot; mais voyant que ce silence fatiguait son compagnon, il lui demanda -s'il se faisait plaisir d'aller en Italie. Mon Dieu, répondit le comte -d'Erfeuil, je sais ce qu'il faut croire de ce pays-là; je ne m'attends -pas du tout à m'y amuser. Un de mes amis, qui y a passé six mois, m'a -dit qu'il n'y avait pas de province en France où il n'y eût un meilleur -théâtre et une société plus agréable qu'à Rome; mais dans cette ancienne -capitale du monde, je trouverai sûrement quelques Français avec qui -causer, et c'est tout ce que je désire.--Vous n'avez pas été tenté -d'apprendre l'italien? interrompit Oswald.--Non, du tout, reprit le -comte d'Erfeuil, cela n'entrait pas dans le plan de mes études.» Et il -prit, en disant cela, un air si sérieux, qu'on aurait pu croire que -c'était une résolution fondée sur de graves motifs. - -«Si vous voulez que je vous le dise, continua le comte d'Erfeuil, je -n'aime, en fait de nation, que les Anglais et les Français; il faut être -fiers comme eux, ou brillants comme nous; tout le reste n'est que de -l'imitation.» Oswald se tut; le comte d'Erfeuil, quelques moments après, -recommença l'entretien par des traits d'esprit et de gaieté fort -aimables. Il jouait avec les mots, avec les phrases, d'une façon -très-ingénieuse; mais ni les objets extérieurs, ni les sentiments -intimes n'étaient l'objet de ses discours. Sa conversation ne venait, -pour ainsi dire, ni du dehors ni du dedans; elle passait entre la -réflexion et l'imagination, et les seuls rapports de la société en -étaient le sujet. - -Il nommait vingt noms propres à lord Nelvil, soit en France, soit en -Angleterre, pour savoir s'il les connaissait, et racontait à cette -occasion des anecdotes piquantes, avec une tournure pleine de grâce; -mais on eût dit, à l'entendre, que le seul entretien convenable pour un -homme de goût, c'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, le commérage de -la bonne compagnie. - -Lord Nelvil réfléchit quelque temps au caractère du comte d'Erfeuil, à -ce mélange singulier de courage et de frivolité, à ce mépris du malheur, -si grand, s'il avait coûté plus d'efforts, si héroïque, s'il ne venait -pas de la même source qui rend incapable des affections profondes. «Un -Anglais, se disait Oswald, serait accablé de tristesse dans de -semblables circonstances. D'où vient la force de ce Français? d'où vient -aussi sa mobilité? Le comte d'Erfeuil, en effet, entend-il vraiment -l'art de vivre? Quand je me crois supérieur, ne suis-je que malade? Son -existence légère s'accorde-t-elle mieux que la mienne avec la rapidité -de la vie? et faut-il esquiver la réflexion comme une ennemie, au lieu -d'y livrer toute son âme?» En vain Oswald aurait-il éclairci ces doutes: -nul ne peut sortir de la région intellectuelle qui lui a été assignée, -et les qualités sont plus indomptables encore que les défauts. - -Le comte d'Erfeuil ne faisait aucune attention à l'Italie, et rendait -presque impossible à lord Nelvil de s'en occuper; car il le détournait -sans cesse de la disposition qui fait admirer un beau pays et sentir son -charme pittoresque. Oswald prêtait l'oreille autant qu'il le pouvait au -bruit du vent, au murmure des vagues; car toutes les voix de la nature -faisaient plus de bien à son âme que les propos de la société, tenus au -pied des Alpes, à travers les ruines, et sur les bords de la mer. - -La tristesse qui consumait Oswald eût mis moins d'obstacle au plaisir -qu'il pouvait goûter par l'Italie, que la gaieté même du comte -d'Erfeuil; les regrets d'une âme sensible peuvent s'allier avec la -contemplation de la nature et de la jouissance des beaux-arts; mais la -frivolité, sous quelque forme qu'elle se présente, ôte à l'attention sa -force, à la pensée son originalité, au sentiment sa profondeur. Un des -effets singuliers de cette frivolité était d'inspirer beaucoup de -timidité à lord Nelvil dans ses relations avec le comte d'Erfeuil: -l'embarras est presque toujours pour celui dont le caractère est le plus -sérieux. La légèreté spirituelle impose à l'esprit méditatif; et celui -qui se dit heureux semble plus sage que celui qui souffre. - -Le comte d'Erfeuil était doux, obligeant, facile en tout, sérieux -seulement dans l'amour-propre, et digne d'être aimé comme il aimait, -c'est-à-dire comme un bon camarade de plaisirs et de périls; mais il ne -s'entendait point au partage des peines. Il s'ennuyait de la mélancolie -d'Oswald, et, par bon coeur autant que par goût, il aurait souhaité de -la dissiper. «Que vous manque-t-il? lui disait-il souvent. N'êtes-vous -pas jeune, riche, et, si vous le voulez, bien portant? car vous n'êtes -malade que parce que vous êtes triste. Moi, j'ai perdu ma fortune, mon -existence; je ne sais ce que je deviendrai, et cependant je jouis de la -vie comme si je possédais toutes les prospérités de la terre.--Vous avez -un courage aussi rare qu'honorable, répondit lord Nelvil; mais les -revers que vous ayez éprouvés font moins de mal que les chagrins du -coeur!--Les chagrins du coeur! s'écria le comte d'Erfeuil, oh! c'est -vrai, ce sont les plus cruels de tous... Mais... mais... encore faut-il -s'en consoler; car un homme sensé doit chasser de son âme tout ce qui ne -peut servir ni aux autres ni à lui-même. Ne sommes-nous pas ici-bas pour -être utiles d'abord, et puis heureux ensuite? Mon cher Nelvil, -tenons-nous-en là.» - -Ce que disait le comte d'Erfeuil était raisonnable, dans le sens -ordinaire de ce mot; car il avait, à beaucoup d'égards, ce qu'on appelle -une bonne tête: ce sont les caractères passionnés, bien plus que les -caractères légers, qui sont capables de folie; mais, loin que sa façon -de sentir excitât la confiance de lord Nelvil, il aurait voulu pouvoir -assurer au comte d'Erfeuil qu'il était le plus heureux des hommes, pour -éviter le mal que lui faisaient ses consolations. - -Cependant le comte d'Erfeuil s'attachait beaucoup à lord Nelvil: sa -résignation et sa simplicité, sa modestie et sa fierté lui inspiraient -une considération dont il ne pouvait se défendre. Il s'agitait autour du -calme extérieur d'Oswald, il cherchait dans sa tête tout ce qu'il avait -entendu dire de plus grave dans son enfance à des parents âgés, afin de -l'essayer sur lord Nelvil; et, tout étonné de ne pas vaincre son -apparente froideur, il se disait en lui-même: «Mais n'ai-je pas de la -bonté, de la franchise, du courage? ne suis-je pas aimable en société? -que peut-il donc me manquer pour faire effet sur cet homme? et n'y -a-t-il pas entre nous quelque malentendu qui vient peut-être de ce qu'il -ne sait pas assez bien le français? - - -CHAPITRE IV - -Une circonstance imprévue accrut beaucoup le sentiment de respect que le -comte d'Erfeuil éprouvait déjà, presque à son insu, pour son compagnon -de voyage. La santé de lord Nelvil l'avait contraint de s'arrêter -quelques jours à Ancône. Les montagnes et la mer rendent la situation de -cette ville très-belle, et la foule des Grecs qui travaillent sur le -devant des boutiques, assis à la manière orientale, la diversité des -costumes des habitants du Levant qu'on rencontre dans les rues, lui -donnent un aspect original et intéressant. L'art de la civilisation tend -sans cesse à rendre tous les hommes semblables en apparence et presque -en réalité; mais l'esprit et l'imagination se plaisent dans les -différences qui caractérisent les nations: les hommes ne se ressemblent -entre eux que par l'affection ou le calcul; mais tout ce qui est naturel -est varié. C'est donc un petit plaisir, au moins pour les yeux, que la -diversité des costumes; elle semble promettre une manière nouvelle de -sentir et de juger. - -Le culte grec, le culte catholique et le culte juif existent -simultanément et paisiblement dans la ville d'Ancône. Les cérémonies de -ces religions diffèrent excessivement entre elles; mais un même -sentiment s'élève vers le ciel dans ces rites divers, un même cri de -douleur, un même besoin d'appui. - -L'église catholique est au haut de la montagne, et domine à pic sur la -mer; le bruit des flots se mêle souvent aux chants des prêtres. L'église -est surchargée, dans l'intérieur, d'une foule d'ornements d'assez -mauvais goût; mais quand on s'arrête sous le portique du temple, on aime -à rapprocher le plus pur des sentiments de l'âme, la religion, avec le -spectacle de cette superbe mer, sur laquelle l'homme jamais ne peut -imprimer sa trace. La terre est travaillée par lui, les montagnes sont -coupées par ses routes, les rivières se resserrent en canaux pour porter -ses marchandises; mais si les vaisseaux sillonnent un moment les ondes, -la vague vient effacer aussitôt cette légère marque de servitude, et la -mer reparaît telle qu'elle fut au premier jour de la création. - -Lord Nelvil avait fixé son départ pour Rome au lendemain, lorsqu'il -entendit, pendant la nuit, des cris affreux dans la ville. Il se hâta de -sortir de son auberge pour en savoir la cause, et vit un incendie qui -partait du port et remontait de maison en maison jusqu'au haut de la -ville; les flammes se répétaient au loin dans la mer; le vent, qui -augmentait leur vivacité, agitait aussi leur image dans les flots, et -les vagues soulevées réfléchissaient de mille manières les traits -sanglants d'un feu sombre. - -Les habitants d'Ancône, n'ayant point chez eux de pompes en bon état, se -hâtaient de porter avec leurs bras quelques secours[1]. On entendait, à -travers les cris, le bruit des chaînes des galériens, employés à sauver -la ville qui leur servait de prison. Les diverses nations du Levant, que -leur commerce attire à Ancône, exprimaient leur effroi par la stupeur de -leurs regards. Les marchands, à l'aspect de leurs magasins en flammes, -perdaient entièrement la présence d'esprit. Les alarmes pour la fortune -troublent autant le commun des hommes que la crainte de la mort, et -n'inspirent pas cet élan de l'âme, cet enthousiasme qui fait trouver des -ressources. - - [1] Ancône est à peu près à cet égard dans le même dénûment qu'alors. - -Les cris des matelots ont toujours quelque chose de lugubre et de -prolongé, que la terreur rendait encore bien plus effrayant. Les -mariniers, sur les bords de la mer Adriatique, sont revêtus d'une capote -rouge et brune très-singulière, et du milieu de ce vêtement sortait le -visage animé des Italiens, qui peignait la crainte sous mille formes. -Les habitants, couchés par terre dans les rues, couvraient leurs têtes -de leurs manteaux, comme s'il ne leur restait plus rien à faire qu'à ne -pas voir leur désastre; d'autres se jetaient dans les flammes sans la -moindre espérance d'y échapper: on voyait tour à tour une fureur et une -résignation aveugles, mais nulle part le sang-froid qui double les -moyens et les forces. - -Oswald se souvint qu'il y avait deux bâtiments anglais dans le port, et -ces bâtiments ont à bord des pompes parfaitement bien faites: il courut -chez le capitaine, et monta avec lui sur le bateau pour aller chercher -ces pompes. Les habitants qui le virent entrer dans la chaloupe lui -criaient: «_Ah! vous faites bien, vous autres étrangers, de quitter -notre malheureuse ville._--Nous allons revenir,» dit Oswald. Ils ne le -crurent pas. Il revint pourtant, établit l'une de ses pompes en face de -la première maison qui brûlait sur le port, et l'autre vis-à-vis de -celle qui brûlait au milieu de la rue. Le comte d'Erfeuil exposait sa -vie avec insouciance, courage et gaieté; les matelots anglais et les -domestiques de lord Nelvil vinrent tous à son aide; car les habitants -d'Ancône restaient immobiles, comprenant à peine ce que ces étrangers -voulaient faire, et ne croyant pas du tout à leurs succès. - -Les cloches sonnaient de toutes parts; les prêtres faisaient des -processions; les femmes pleuraient, en se prosternant devant quelques -images de saints au coin des rues; mais personne ne pensait aux secours -naturels que Dieu a donnés à l'homme pour se défendre. Cependant, quand -les habitants aperçurent les heureux effets de l'activité d'Oswald, -quand ils virent que les flammes s'éteignaient, et que leurs maisons -seraient conservées, ils passèrent de l'étonnement à l'enthousiasme; ils -se pressaient autour de lord Nelvil, et lui baisaient les mains avec un -empressement si vif, qu'il était obligé d'avoir recours à la colère pour -écarter de lui tout ce qui pouvait retarder la succession rapide des -ordres et des mouvements nécessaires pour sauver la ville. Tout le monde -s'était rangé sous son commandement, parce que, dans les plus petites -comme dans les plus grandes circonstances, dès qu'il y a du danger, le -courage prend sa place; dès que les hommes ont peur, ils cessent d'être -jaloux. - -Oswald, à travers la rumeur générale, distingua cependant des cris plus -horribles que tous les autres, qui se faisaient entendre à l'autre -extrémité de la ville. Il demanda d'où venaient ces cris; on lui dit -qu'ils partaient du quartier des Juifs. L'officier de police avait -coutume de fermer les barrières de ce quartier le soir, et, l'incendie -gagnant de ce côté, les Juifs ne pouvaient s'échapper. Oswald frémit à -cette idée, et demanda qu'à l'instant le quartier fût ouvert; mais -quelques femmes du peuple qui l'entendirent se jetèrent à ses pieds pour -le conjurer de n'en rien faire: _Vous voyez bien_, disaient-elles, _ô -notre bon ange! que c'est sûrement à cause des Juifs qui sont ici que -nous avons souffert cet incendie; ce sont eux qui nous portent malheur, -et si vous les mettez en liberté, toute l'eau de la mer n'éteindra pas -les flammes;_ et elles suppliaient Oswald de laisser brûler les Juifs, -avec autant d'éloquence et de douceur que si elles avaient demandé un -acte de clémence. Ce n'étaient point de méchantes femmes, mais des -imaginations superstitieuses vivement frappées par un grand malheur. -Oswald contenait à peine son indignation en entendant ces étranges -prières. - -Il envoya quatre matelots anglais avec des haches pour briser les -barrières qui retenaient ces malheureux; et ils se répandirent à -l'instant dans la ville, courant à leurs marchandises, au milieu des -flammes, avec cette avidité de fortune qui a quelque chose de bien -sombre quand elle fait braver la mort. On dirait que l'homme, dans -l'état actuel de la société, n'a presque rien à faire du simple don de -la vie. - -Il ne restait plus qu'une maison au haut de la ville, que les flammes -entouraient tellement, qu'il était impossible de les éteindre, et plus -impossible encore d'y pénétrer. Les habitants d'Ancône avaient montré si -peu d'intérêt pour cette maison, que les matelots anglais, ne la croyant -point habitée, avaient ramené leurs pompes vers le port. Oswald -lui-même, étourdi par les cris de ceux qui l'entouraient et l'appelaient -à leur secours, n'y avait pas fait attention. L'incendie s'était -communiqué plus tard de ce côté, mais y avait fait de grands progrès. -Lord Nelvil demanda si vivement quelle était cette maison, qu'un homme -enfin lui répondit que c'était l'hôpital des fous. A cette idée, toute -son âme fut bouleversée; il se retourna, et ne vit plus aucun de ses -matelots autour de lui: le comte d'Erfeuil n'y était pas non plus; et -c'était en vain qu'il se serait adressé aux habitants d'Ancône: ils -étaient presque tous occupés à sauver ou à faire sauver leurs -marchandises, et trouvaient absurde de s'exposer pour des hommes dont il -n'y avait pas un qui ne fût fou sans remède: _C'est une bénédiction du -ciel_, disaient-ils, _pour eux et pour leurs parents, s'ils meurent -ainsi sans que ce soit la faute de personne._ - -Pendant que l'on tenait de semblables discours autour d'Oswald, il -marchait à grands pas vers l'hôpital; et la foule, qui le blâmait, le -suivait avec un sentiment d'enthousiasme involontaire et confus. Oswald, -arrivé près de la maison, vit, à la seule fenêtre qui n'était pas -entourée par les flammes, des insensés qui regardaient les progrès de -l'incendie, et souriaient de ce rire déchirant qui suppose ou -l'ignorance de tous les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de -l'âme, qu'aucune forme de la mort ne peut plus épouvanter. Un -frissonnement inexprimable s'empara d'Oswald à ce spectacle; il avait -senti, dans le moment le plus affreux de son désespoir, que sa raison -était prête à se troubler; et, depuis cette époque, l'aspect de la folie -lui inspirait toujours la pitié la plus douloureuse. Il saisit une -échelle qui se trouvait près de là, il l'appuie contre le mur, monte au -milieu des flammes, et entre par la fenêtre dans une chambre où les -malheureux qui restaient à l'hôpital étaient tous réunis. - -Leur folie était assez douce pour que, dans l'intérieur de la maison, -tous fussent libres, excepté un seul qui était enchaîné dans cette même -chambre où les flammes se faisaient jour à travers la porte, mais -n'avaient pas encore consumé le plancher. Oswald, apparaissant au milieu -de ces misérables créatures, toutes dégradées par la maladie et la -souffrance, produisit sur elles un si grand effet de surprise et -d'enchantement, qu'il s'en fit obéir d'abord sans résistance. Il leur -ordonna de descendre devant lui, l'un après l'autre, par l'échelle, que -les flammes pouvaient dévorer dans un moment. Le premier de ces -malheureux obéit sans proférer une parole: l'accent et la physionomie de -lord Nelvil l'avaient entièrement subjugué. Un troisième voulut -résister, sans se douter du danger que lui faisait courir chaque moment -de retard, et sans penser au péril auquel il exposait Oswald en le -retenant plus longtemps. Le peuple, qui sentait toute l'horreur de cette -situation, criait à lord Nelvil de revenir, de laisser ces insensés s'en -retirer comme ils le pourraient; mais le libérateur n'écoutait rien -avant d'avoir achevé sa généreuse entreprise. - -Sur les six malheureux qui étaient dans l'hôpital, cinq étaient déjà -sauvés; il ne restait plus que le sixième qui était enchaîné. Oswald -détache ses fers, et veut lui faire prendre, pour échapper, les mêmes -moyens qu'à ses compagnons; mais c'était un pauvre jeune homme privé -tout à fait de la raison, et, se trouvant en liberté après deux ans de -chaîne, il s'élançait dans la chambre avec une joie désordonnée. Cette -joie devint de la fureur lorsque Oswald voulut le faire sortir par la -fenêtre. Lord Nelvil voyant alors que les flammes gagnaient toujours de -plus en plus la maison, et qu'il était impossible de décider cet insensé -à se sauver lui-même, le saisit dans ses bras, malgré les efforts du -malheureux qui luttait contre son bienfaiteur. Il l'emporta sans savoir -où il mettait les pieds, tant la fumée obscurcissait sa vue; il sauta -les derniers échelons au hasard, et remit l'infortuné, qui l'injuriait -encore, à quelques personnes, en leur faisant promettre d'avoir soin de -lui. - -Oswald, animé par le danger qu'il venait de courir, les cheveux épars, -le regard fier et doux, frappa d'admiration et presque de fanatisme la -foule qui le considérait; les femmes surtout s'exprimaient avec cette -imagination qui est un don presque universel en Italie, et prête souvent -de la noblesse aux discours des gens du peuple. Elles se jetaient à -genoux devant lui, et s'écriaient: _Vous êtes sûrement saint Michel, le -patron de notre ville; déployez vos ailes, mais ne nous quittez pas; -allez là-haut, sur le clocher de la cathédrale, pour que de là toute la -ville vous voie et vous prie._--_Mon enfant est malade_, disait l'une; -_guérissez-le._--_Dites-moi_, disait l'autre, _où est mon mari, qui est -absent depuis plusieurs années._ Oswald cherchait une manière de -s'échapper. Le comte d'Erfeuil arriva, et lui dit en lui serrant la -main: «Cher Nelvil, il faut pourtant partager quelque chose avec ses -amis; c'est mal fait de prendre ainsi pour soi seul tous les -périls.--Tirez-moi d'ici,» lui dit Oswald à voix basse. Un moment -d'obscurité favorisa leur fuite, et tous les deux en hâte allèrent -prendre des chevaux à la poste. - -Lord Nelvil éprouva d'abord quelque douceur par le sentiment de la bonne -action qu'il venait de faire; mais avec qui pouvait-il en jouir, -maintenant que son meilleur ami n'existait plus? Malheur aux orphelins! -les événements fortunés, aussi bien que les peines, leur font sentir la -solitude du coeur. Comment, en effet, remplacer jamais cette affection -née avec nous, cette intelligence, cette sympathie du sang, cette amitié -préparée par le ciel entre un enfant et son père? On peut encore aimer; -mais confier toute son âme est un bonheur qu'on ne retrouvera plus. - - -CHAPITRE V - -Oswald parcourut la Marche d'Ancône et l'État ecclésiastique jusqu'à -Rome, sans rien observer, sans s'intéresser à rien; la disposition -mélancolique de son âme en était la cause, et puis une certaine -indolence naturelle, à laquelle il n'était arraché que par les passions -fortes. Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il -n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où les -intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son imagination, -concentrée dans ses peines, ne se complaisait point encore aux -merveilles de la nature ni aux chefs-d'oeuvre des arts. - -Le comte d'Erfeuil parcourait chaque ville, le guide des voyageurs à la -main; il avait à la fois le double plaisir de perdre son temps à tout -voir, et d'assurer qu'il n'avait rien vu qui pût être admiré quand on -connaissait la France. L'ennui du comte d'Erfeuil décourageait Oswald; -il avait d'ailleurs des préventions contre les Italiens et contre -l'Italie; il ne pénétrait pas encore le mystère de cette nation ni de ce -pays; mystère qu'il faut comprendre par l'imagination, plutôt que par -cet esprit de jugement qui est particulièrement développé dans -l'éducation anglaise. - -Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu'ils ont été et par ce -qu'ils pourraient être, que par ce qu'ils sont maintenant. Le désert qui -environne la ville de Rome, cette terre fatiguée de gloire, qui semble -dédaigner de produire, n'est qu'une contrée inculte et négligée, pour -qui la considère seulement sous les rapports de l'utilité. Oswald, -accoutumé dès son enfance à l'amour de l'ordre et de la prospérité -publique, reçut d'abord des impressions défavorables en traversant les -plaines abandonnées qui annoncent l'approche de la ville autrefois reine -du monde: il blâma l'indolence des habitants et de leurs chefs. Lord -Nelvil jugeait l'Italie en admirateur éclairé; le comte d'Erfeuil, en -homme du monde: ainsi, l'un par raison, et l'autre par légèreté, -n'éprouvaient point l'effet que la campagne de Rome produit sur -l'imagination, quand on s'est pénétré des souvenirs et des regrets, des -beautés naturelles et des malheurs illustres qui répandent sur ce pays -un charme indéfinissable. - -Le comte d'Erfeuil faisait de comiques lamentations sur les environs de -Rome. «Quoi! disait-il, point de maison de campagne, point de voiture, -rien qui annonce le voisinage d'une grande ville! Ah! bon Dieu! quelle -tristesse!» En approchant de Rome, les postillons s'écrièrent avec -transport: _Voyez, voyez, c'est la coupole de Saint-Pierre!_ Les -Napolitains montrent ainsi le Vésuve, et la mer fait de même l'orgueil -des habitants des côtes. «On croirait voir le dôme des Invalides!» -s'écria le comte d'Erfeuil. Cette comparaison, plus patriotique que -juste, détruisit l'effet qu'Oswald aurait pu recevoir à l'aspect de -cette magnifique merveille de la création des hommes. Ils entrèrent dans -Rome, non par un beau jour, non par une belle nuit, mais par un soir -obscur, par un temps gris, qui ternit et confond tous les objets. Ils -traversèrent le Tibre sans le remarquer; ils arrivèrent à Rome par la -porte du Peuple, qui conduit d'abord au Corso, à la plus grande rue de -la ville moderne, mais à la partie de Rome qui a le moins d'originalité, -puisqu'elle ressemble davantage aux autres villes de l'Europe. - -La foule se promenait dans les rues; des marionnettes et des charlatans -formaient des groupes sur la place où s'élève la colonne Antonine. Toute -l'attention d'Oswald fut captivée par les objets les plus près de lui. -Le nom de Rome ne retentissait point encore dans son âme; il ne sentait -que le profond isolement qui serre le coeur quand vous entrez dans une -ville étrangère, quand vous voyez cette multitude de personnes à qui -votre existence est inconnue, et qui n'ont aucun intérêt en commun avec -vous. Ces réflexions, si tristes pour tous les hommes, le sont encore -plus pour les Anglais, qui sont accoutumés à vivre entre eux et se -mêlent difficilement avec les moeurs des autres peuples. Dans le vaste -caravansérail de Rome, tout est étranger, même les Romains, qui semblent -habiter là, non comme des possesseurs, _mais comme des pèlerins qui se -reposent auprès des ruines_. Oswald, oppressé par des sentiments -pénibles, alla s'enfermer chez lui, et ne sortit point pour voir la -ville. Il était bien loin de penser que ce pays, dans lequel il entrait -avec un tel sentiment d'abattement et de tristesse, serait bientôt pour -lui la source de tant d'idées et de jouissances nouvelles. - - - - -LIVRE DEUXIÈME - -CORINNE AU CAPITOLE - - -CHAPITRE PREMIER - -Oswald se réveilla dans Rome. Un soleil éclatant, un soleil d'Italie -frappa ses premiers regards, et son âme fut pénétrée d'un sentiment -d'amour et de reconnaissance pour le ciel, qui semblait se manifester -par ses beaux rayons. Il entendit résonner les cloches des nombreuses -églises de la ville; des coups de canon, de distance en distance, -annonçaient quelque grande solennité: il demanda quelle en était la -cause; on lui répondit qu'on devait couronner le matin même, au -Capitole, la femme la plus célèbre de l'Italie, Corinne, poëte, -écrivain, improvisatrice, et l'une des plus belles personnes de Rome. Il -fit quelques questions sur cette cérémonie, consacrée par les noms de -Pétrarque et du Tasse, et toutes les réponses qu'il reçut excitèrent -vivement sa curiosité. - -Il n'y avait certainement rien de plus contraire aux habitudes et aux -opinions d'un Anglais que cette grande publicité donnée à la destinée -d'une femme; mais l'enthousiasme qu'inspirent aux Italiens tous les -talents de l'imagination, gagne, au moins momentanément, les étrangers, -et l'on oublie les préjugés mêmes de son pays, au milieu d'une nation si -vive dans l'expression des sentiments qu'elle éprouve. Les gens du -peuple à Rome connaissent les arts, raisonnent avec goût sur les -statues; les tableaux, les monuments, les antiquités, et le mérite -littéraire porté à un certain degré, sont pour eux un intérêt national. - -Oswald sortit pour aller sur la place publique; il y entendit parler de -Corinne, de son talent, de son génie. On avait décoré les rues par -lesquelles elle devait passer. Le peuple, qui ne se rassemble -d'ordinaire que sur les pas de la fortune ou de la puissance, était là -presque en rumeur, pour voir une personne dont l'esprit était la seule -distinction. Dans l'état actuel des Italiens, la gloire des beaux-arts -est l'unique qui leur soit permise; et ils sentent le génie en ce genre -avec une vivacité qui devrait faire naître beaucoup de grands hommes -s'il suffisait de l'applaudissement pour les produire, s'il ne fallait -pas une vie forte, de grands intérêts et une existence indépendante, -pour alimenter la pensée. - -Oswald se promenait dans les rues de Rome en attendant l'arrivée de -Corinne. A chaque instant on la nommait, on racontait un trait nouveau -d'elle, qui annonçait la réunion de tous les talents qui captivent -l'imagination. L'un disait que sa voix était la plus touchante d'Italie; -l'autre, que personne ne jouait la tragédie comme elle; l'autre, qu'elle -dansait comme une nymphe, et qu'elle dessinait avec autant de grâce que -d'invention: tous disaient qu'on n'avait jamais écrit ni improvisé -d'aussi beaux vers, et que, dans la conversation habituelle, elle avait -tour à tour une grâce et une éloquence qui charmaient tous les esprits. -On disputait pour savoir quelle ville d'Italie lui avait donné la -naissance; mais les Romains soutenaient vivement qu'il fallait être né à -Rome pour parler l'italien avec cette pureté. Son nom de famille était -ignoré. Son premier ouvrage avait paru cinq ans auparavant, et portait -seulement le nom de Corinne. Personne ne savait où elle avait vécu, ni -ce qu'elle avait été avant cette époque; elle avait maintenant à peu -près vingt-six ans. Ce mystère et cette publicité tout à la fois, cette -femme dont tout le monde parlait, et dont on ne connaissait pas le -véritable nom, parurent à lord Nelvil une des merveilles du singulier -pays qu'il venait voir. Il aurait jugé très-sévèrement une telle femme -en Angleterre; mais il n'appliquait à l'Italie aucune des convenances -sociales, et le couronnement de Corinne lui inspirait d'avance l'intérêt -que ferait naître une aventure de l'Arioste. - -Une musique très-belle et très-éclatante précéda l'arrivée de la marche -triomphale. Un événement, quel qu'il soit, annoncé par la musique, cause -toujours de l'émotion. Un grand nombre de seigneurs romains et quelques -étrangers précédaient le char qui conduisait Corinne. _C'est le cortége -de ses admirateurs_, dit un Romain.--_Oui_, répondit l'autre; _elle -reçoit l'encens de tout le monde, mais elle n'accorde à personne une -préférence décidée; elle est riche, indépendante; l'on croit même, et -certainement elle en a bien l'air, que c'est une femme d'une illustre -naissance, qui ne veut pas être connue.--Quoi qu'il en soit_, reprit un -troisième, _c'est une divinité entourée de nuages._ Oswald regarda -l'homme qui parlait ainsi, et tout désignait en lui le rang le plus -obscur de la société; mais, dans le Midi, l'on se sert si naturellement -des expressions les plus poétiques, qu'on dirait qu'elles se puisent -dans l'air et sont inspirées par le soleil. - -Enfin les quatre chevaux blancs qui traînaient le char de Corinne se -firent place au milieu de la foule. Corinne était assise sur ce char -construit à l'antique, et de jeunes filles, vêtues de blanc, marchaient -à côté d'elle. Partout où elle passait, l'on jetait en abondance des -parfums dans les airs; chacun se mettait aux fenêtres pour la voir, et -ces fenêtres étaient parées en dehors de pots de fleurs et de tapis -d'écarlate; tout le monde criait: _Vive Corinne! vive le génie! vive la -beauté!_ L'émotion était générale; mais lord Nelvil ne la partageait -point encore; et bien qu'il se fût déjà dit qu'il fallait mettre à part, -pour juger tout cela, la réserve de l'Angleterre et les plaisanteries -françaises, il ne se livrait point à cette fête, lorsque enfin il -aperçut Corinne. - -Elle était vêtue comme la sibylle du Dominiquin, un châle des Indes -tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir, entremêlés -avec ce châle; sa robe était blanche, une draperie bleue se rattachait -au-dessous de son sein, et son costume était très-pittoresque, sans -s'écarter cependant assez des usages reçus pour que l'on pût y trouver -de l'affectation. Son attitude sur le char était noble et modeste: on -apercevait bien qu'elle était contente d'être admirée; mais un sentiment -de timidité se mêlait à sa joie et semblait demander grâce pour son -triomphe; l'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire, -intéressait pour elle, et le premier regard fit de lord Nelvil son ami, -avant même qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient -d'une éclatante beauté; sa taille grande, mais un peu forte, à la -manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et -le bonheur; son regard avait quelque chose d'inspiré. L'on voyait dans -sa manière de saluer et de remercier pour les applaudissements qu'elle -recevait, une sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation -extraordinaire dans laquelle elle se trouvait; elle donnait à la fois -l'idée d'une prêtresse d'Apollon qui s'avançait vers le temple du -Soleil, et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels -de la vie; enfin, tous ses mouvements avaient un charme qui excitait -l'intérêt et la curiosité, l'étonnement et l'affection. - -L'admiration du peuple pour elle allait toujours croissant, plus elle -approchait du Capitole, de ce lieu si fécond en souvenirs. Ce beau ciel, -ces Romains si enthousiastes, et par-dessus tout Corinne, électrisaient -l'imagination d'Oswald: il avait vu souvent dans son pays des hommes -d'État portés en triomphe par le peuple; mais c'était pour la première -fois qu'il était témoin des honneurs rendus à une femme, à une femme -illustrée seulement par les dons du génie: son char de victoire ne -coûtait de larmes à personne; et nul regret, comme nulle crainte, -n'empêchait d'admirer les plus beaux dons de la nature, l'imagination, -le sentiment et la pensée. - -Oswald était tellement absorbé dans ses réflexions, des idées si -nouvelles l'occupaient tant, qu'il ne remarqua point les lieux antiques -et célèbres à travers lesquels passait le char de Corinne. C'est au pied -de l'escalier qui conduit au Capitole que ce char s'arrêta; et, dans ce -moment, tous les amis de Corinne se précipitèrent pour lui offrir la -main. Elle choisit celle du prince Castel-Forte, le grand seigneur -romain le plus estimé par son esprit et son caractère; chacun approuva -le choix de Corinne: elle monta cet escalier du Capitole, dont -l'imposante majesté semblait accueillir avec bienveillance les plus -légers pas d'une femme. La musique se fit entendre avec un nouvel éclat -au moment de l'arrivée de Corinne; le canon retentit, et la sibylle -triomphante entra dans le palais préparé pour la recevoir. - -Au fond de la salle où elle fut reçue étaient placés le sénateur qui -devait la couronner et les conservateurs du sénat, d'un côté tous les -cardinaux et les femmes les plus distinguées du pays, de l'autre les -hommes de lettres de l'Académie de Rome; à l'extrémité opposée, la salle -était occupée par une partie de la foule immense qui avait suivi -Corinne. La chaise destinée pour elle était sur un gradin inférieur à -celui du sénateur. Corinne, avant de s'y placer, devait, selon l'usage, -en présence de cette auguste assemblée, mettre un genou en terre sur le -premier degré. Elle le fit avec tant de noblesse et de modestie, de -douceur et de dignité, que lord Nelvil sentit en ce moment ses yeux -mouillés de larmes; il s'étonna lui-même de son attendrissement; mais au -milieu de tout cet éclat, de tous ces succès, il lui semblait que -Corinne avait imploré, par ses regards, la protection d'un ami, -protection dont jamais une femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne -peut se passer; et il pensait en lui-même qu'il serait doux d'être -l'appui de celle à qui sa sensibilité seule rendrait cet appui -nécessaire. - -Dès que Corinne fut assise, les poëtes romains commencèrent à lire les -sonnets et les odes qu'ils avaient composés pour elle. Tous l'exaltaient -jusqu'aux cieux; mais ils lui donnaient des louanges qui ne la -caractérisaient pas plus qu'une autre femme d'un génie supérieur. -C'était une agréable réunion d'images et d'allusions à la mythologie, -qu'on aurait pu, depuis Sapho jusqu'à nos jours, adresser de siècle en -siècle à toutes les femmes que leurs talents littéraires ont illustrées. - -Déjà lord Nelvil souffrait de cette manière de louer Corinne; il lui -semblait déjà qu'en la regardant, il aurait fait à l'instant même un -portrait d'elle plus juste, plus vrai, plus détaillé, un portrait enfin -qui ne pût convenir qu'à Corinne. - - -CHAPITRE II - -Le Prince Castel-Forte prit la parole, et ce qu'il dit sur Corinne -attira l'attention de toute l'assemblée. C'était un homme de cinquante -ans, qui avait dans ses discours et dans son maintien beaucoup de mesure -et de dignité; son âge, et l'assurance qu'on avait donnée à lord Nelvil -qu'il n'était que l'ami de Corinne, lui inspirèrent un intérêt sans -mélange pour le portrait qu'il fit d'elle. Oswald, sans ces motifs de -sécurité, se serait déjà senti capable d'un mouvement confus de -jalousie. - -Le prince Castel-Forte lut quelques pages en prose, sans prétention, -mais singulièrement propres à faire connaître Corinne. Il indiqua -d'abord le mérite particulier de ses ouvrages: il dit que ce mérite -consistait en partie dans l'étude approfondie qu'elle avait faite des -littératures étrangères; elle savait unir au plus haut degré -l'imagination, les tableaux, la vie brillante du Midi, cette -connaissance, cette observation du coeur humain qui semble le partage -des pays où les objets extérieurs excitent moins l'intérêt. - -Il vanta la grâce et la gaieté de Corinne, cette gaieté qui ne tenait en -rien à la moquerie, mais seulement à la vivacité de l'esprit, à la -fraîcheur de l'imagination; il essaya de louer sa sensibilité, mais on -pouvait aisément deviner qu'un regret personnel se mêlait à ce qu'il en -disait. Il se plaignit de la difficulté qu'éprouvait une femme -supérieure à rencontrer l'objet dont elle s'est fait une image idéale, -une image revêtue de tous les dons que le coeur et le génie peuvent -souhaiter. Il se complut cependant à peindre la sensibilité passionnée -qui inspirait la poésie de Corinne, et l'art qu'elle avait de saisir des -rapports touchants entre les beautés de la nature et les impressions les -plus intimes de l'âme. Il releva l'originalité des expressions de -Corinne, de ces expressions qui naissaient toutes de son caractère et de -sa manière de sentir, sans que jamais aucune nuance d'affectation pût -altérer un genre de charme non-seulement naturel, mais involontaire. - -Il parla de son éloquence comme d'une force toute-puissante qui devait -d'autant plus entraîner ceux qui l'écoutaient, qu'ils avaient en -eux-mêmes plus d'esprit et de sensibilité véritable. «Corinne, dit-il, -est sans doute la femme la plus célèbre de notre pays, et cependant ses -amis seuls peuvent la peindre; car les qualités de l'âme, quand elles -sont vraies, ont toujours besoin d'être devinées; l'éclat, aussi bien -que l'obscurité, peut empêcher de les reconnaître, si quelque sympathie -n'aide pas à les pénétrer.» Il s'étendit sur son talent d'improviser, -qui ne ressemblait en rien à ce qu'on est convenu d'appeler de ce nom en -Italie. «Ce n'est pas seulement, continua-t-il, à la fécondité de son -esprit qu'il faut l'attribuer, mais à l'émotion profonde qu'excitent en -elle toutes les pensées généreuses; elle ne peut prononcer un mot qui -les rappelle, sans que l'inépuisable source des sentiments et des idées, -l'enthousiasme, l'anime et l'inspire.» Le prince Castel-Forte fit sentir -aussi le charme d'un style toujours pur, toujours harmonieux. «La poésie -de Corinne, ajouta-t-il, est une mélodie intellectuelle qui seule peut -exprimer le charme des impressions les plus fugitives et les plus -délicates.» - -Il vanta l'entretien de Corinne; on sentait qu'il en avait goûté les -délices. «L'imagination et la simplicité, la justesse et l'exaltation, -la force et la douceur se réunissent, disait-il, dans une même personne, -pour varier à chaque instant tous les plaisirs de l'esprit; on peut lui -appliquer ce charmant vers de Pétrarque: - - Il parlar che nell'anima si sente[2]; - -et je lui crois quelque chose de cette grâce tant vantée, de ce charme -oriental, que les anciens attribuaient à Cléopâtre. - - [2] Le langage qu'on entend au fond de l'âme. - -«Les lieux que j'ai parcourus avec elle, ajouta le prince Castel-Forte, -la musique que nous avons entendue ensemble, les tableaux qu'elle m'a -fait voir, les livres qu'elle m'a fait comprendre, composent l'univers -de mon imagination. Il y a dans tous ces objets une étincelle de sa vie; -et s'il me fallait exister loin d'elle, je voudrais au moins m'en -entourer, certain que je serais de ne retrouver nulle part cette trace -de feu, cette trace d'elle enfin qu'elle y a laissée. Oui, continua-t-il -(et dans ce moment ses yeux tombèrent par hasard sur Oswald), voyez -Corinne, si vous pouvez passer votre vie avec elle, si cette double -existence qu'elle vous donnera peut vous être longtemps assurée; mais ne -la voyez pas, si vous êtes condamné à la quitter: vous chercheriez en -vain, tant que vous vivriez, cette âme créatrice qui partageait et -multipliait vos sentiments et vos pensées; vous ne la retrouveriez -jamais.» - -Oswald tressaillit à ces paroles; ses yeux se fixèrent sur Corinne, qui -les écoutait avec une émotion que l'amour-propre ne faisait pas naître, -mais qui tenait à des sentiments plus aimables et plus touchants. Le -prince Castel-Forte reprit son discours, qu'un moment d'attendrissement -lui avait fait suspendre; il parla du talent de Corinne pour la -peinture, pour la musique, pour la déclamation, pour la danse: il dit -que dans tous les talents c'était toujours Corinne, ne s'astreignant -point à telle manière, à telle règle, mais exprimant dans des langages -variés la même puissance d'imagination, le même enchantement des -beaux-arts, sous leurs diverses formes. - -«Je ne me flatte pas, dit en terminant le prince Castel-Forte, d'avoir -pu peindre une personne dont il est impossible d'avoir l'idée quand on -ne l'a pas entendue; mais sa présence est pour nous à Rome comme l'un -des bienfaits de notre ciel brillant, de notre nature inspirée. Corinne -est le lien de ses amis entre eux; elle est le mouvement, l'intérêt de -notre vie; nous comptons sur sa bonté; nous sommes fiers de son génie; -nous disons aux étrangers: «Regardez-la, c'est l'image de notre belle -Italie; elle est ce que nous serions sans l'ignorance, l'envie, la -discorde et l'indolence auxquelles notre sort nous a condamnés.» Nous -nous plaisons à la contempler comme une admirable production de notre -climat, de nos beaux-arts, comme un rejeton du passé, comme une -prophétie de l'avenir; et quand les étrangers insultent à ce pays, d'où -sont sorties les lumières qui ont éclairé l'Europe; quand ils sont sans -pitié pour nos torts, qui naissent de nos malheurs, nous leur disons: -«Regardez Corinne.» Oui, nous suivrions ses traces, nous serions hommes -comme elle est femme, si les hommes pouvaient, comme les femmes, se -créer un monde dans leur propre coeur, et si notre génie, nécessairement -dépendant des relations sociales et des circonstances extérieures, -pouvait s'allumer tout entier au seul flambeau de la poésie.» - -Au moment où le prince Castel-Forte cessa de parler, des -applaudissements unanimes se firent entendre; et quoiqu'il y eût dans la -fin de son discours un blâme indirect de l'état actuel des Italiens, -tous les grands de l'État l'approuvèrent: tant il est vrai qu'on trouve -en Italie cette sorte de libéralité qui ne porte pas à changer les -institutions, mais fait pardonner, dans les esprits supérieurs, une -opposition tranquille aux préjugés existants. - -La réputation du prince Castel-Forte était très-grande à Rome. Il -parlait avec une sagacité rare; et c'était un don remarquable dans un -pays où l'on met encore plus d'esprit dans sa conduite que dans ses -discours. Il n'avait pas dans les affaires l'habileté qui distingue -souvent les Italiens, mais il se plaisait à penser, et ne craignait pas -la fatigue de la méditation. Les heureux habitants du Midi se refusent -quelquefois à cette fatigue, et se flattent de tout deviner par -l'imagination, comme leur féconde terre donne des fruits sans culture, à -l'aide seulement de la faveur du ciel. - - -CHAPITRE III - -Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de parler; elle -le remercia par une inclination de tête si noble et si douce, qu'on y -sentait tout à la fois et la modestie et la joie bien naturelle d'avoir -été louée selon son coeur. Il était d'usage que le poëte couronné au -Capitole improvisât ou récitât une pièce de vers avant que l'on posât -sur sa tête les lauriers qui lui étaient destinés. Corinne se fit -apporter sa lyre, instrument de son choix, qui ressemblait beaucoup à la -harpe, mais était cependant plus antique par la forme, et plus simple -dans les sons. En l'accordant, elle éprouva d'abord un grand sentiment -de timidité, et ce fut avec une voix tremblante qu'elle demanda le sujet -qui lui était imposé. «_La gloire et le bonheur de l'Italie!_ -s'écria-t-on autour d'elle d'une voix unanime.--Eh bien, oui, -reprit-elle, déjà saisie, déjà soutenue par son talent, _La gloire et le -bonheur de l'Italie!_» Et se sentant animée par l'amour de son pays, -elle se fit entendre dans des vers pleins de charmes, dont la prose ne -peut donner qu'une idée bien imparfaite. - - - IMPROVISATION DE CORINNE AU CAPITOLE. - - «Italie, empire du soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie, berceau - des lettres, je te salue! Combien de fois la race humaine te fut - soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel! - - «Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de ce - pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop - heureux pour l'y supposer coupable. - - «Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la liberté. Le - caractère romain s'imprima sur le monde, et l'invasion des barbares, - en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier. - - «L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs fugitifs - rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace de - ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par - le sceptre de la pensée, mais ce sceptre de lauriers ne fit que des - ingrats. - - «L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les peintres, - les poëtes, enfantèrent pour elle une terre, un Olympe, des enfers et - des cieux; et le feu qui l'anime, mieux gardé par son génie que par le - dieu des païens, ne trouva point dans l'Europe un Prométhée qui le - ravît. - - «Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il - recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui reste suspendue au - cyprès funèbre du Tasse? pourquoi... si vous n'aimiez assez la gloire, - ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses succès! - - «Eh bien, si vous l'aimez, cette gloire, qui choisit trop souvent ses - victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec orgueil - à ces siècles qui virent la renaissance des arts. Le Dante, l'Homère - des temps modernes poëte sacré de nos mystères religieux, héros de la - pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à l'enfer, et son - âme fut profonde comme les abîmes qu'il a décrits. - - «L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante. - Animé par l'esprit des républiques, guerrier aussi bien que poëte, il - souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une - vie plus forte que les vivants d'aujourd'hui. - - «Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans - but s'acharnent à leur coeur; elles s'agitent sur le passé, qui leur - semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir. - - «On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les - régions imaginaires les peines qui le dévoraient. Ses ombres demandent - sans cesse des nouvelles de l'existence, comme le poëte lui-même - s'informe de sa patrie, et l'enfer s'offre à lui sous les couleurs de - l'exil. - - «Tout à ses yeux se revêt du costume de Florence. Les morts antiques - qu'il évoque semblent renaître aussi Toscans que lui; ce ne sont point - les bornes de son esprit, c'est la force de son âme qui fait entrer - l'univers dans le cercle de sa pensée. - - «Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de - l'enfer au purgatoire, du purgatoire au paradis; historien fidèle de - sa vision, il inonde de clarté les régions les plus obscures, et le - monde qu'il crée dans son triple poëme est complet, animé, brillant - comme une planète nouvelle aperçue dans le firmament. - - «A sa voix, tout sur la terre se change en poésie; les objets, les - idées, les lois, les phénomènes, semblent un nouvel Olympe de - nouvelles divinités; mais cette mythologie de l'imagination - s'anéantit, comme le paganisme, à l'aspect du paradis, de cet océan de - lumières, étincelant de rayons et d'étoiles, de vertus et d'amour. - - «Les magiques paroles de notre plus grand poëte sont le prisme de - l'univers; toutes ses merveilles s'y réfléchissent, s'y divisent, s'y - recomposent; les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent en - harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est - inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l'art, - triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en - relation avec le coeur de l'homme. - - «Le Dante espérait de son poëme la fin de son exil; il comptait sur la - renommée pour médiateur, mais il mourut trop tôt pour recueillir les - palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l'homme s'use dans - les revers; et si la gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une - plage plus heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port, et le destin à - mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du - bonheur. - - «Ainsi le Tasse infortuné, que vos hommages, Romains, devaient - consoler de tant d'injustices, beau, sensible, chevaleresque, rêvant - les exploits, éprouvant l'amour qu'il chantait, s'approcha de ces - murs, comme ces héros de Jérusalem, avec respect et reconnaissance. - Mais, la veille du jour choisi pour le couronner, la mort l'a réclamé - pour sa terrible fête: le ciel est jaloux de la terre, et rappelle ses - favoris des rives trompeuses du temps. - - «Dans un siècle plus fier et plus libre que celui du Tasse, Pétrarque - fut aussi, comme le Dante, le poëte valeureux de l'indépendance - italienne. Ailleurs on ne connaît de lui que ses amours; ici des - souvenirs plus sévères honorent à jamais son nom, et la patrie - l'inspira mieux que Laure elle-même. - - «Il ranima l'antiquité par ses veilles, et, loin que son imagination - mît obstacle aux études les plus profondes, cette puissance créatrice, - en lui soumettant l'avenir, lui révéla les secrets des siècles passés. - Il éprouva que connaître sert beaucoup pour inventer, et son génie fut - d'autant plus original, que, semblable aux forces éternelles, il sut - être présent à tous les temps. - - «Notre air serein, notre climat riant, ont inspiré l'Arioste. C'est - l'arc-en-ciel qui parut après nos longues guerres: brillant et varié - comme ce messager du beau temps, il semble se jouer familièrement avec - la vie, et sa gaieté légère et douce est le sourire de la nature, et - non pas l'ironie de l'homme. - - «Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides - voyageurs avides de nouvelles contrées, bien que la nature ne pût vous - offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez aussi votre gloire à - celle des poëtes! Artistes, savants, philosophes, vous êtes comme eux - enfants du soleil qui tour à tour développe l'imagination, anime la - pensée, excite le courage, endort dans le bonheur, et semble tout - promettre ou tout faire oublier. - - «Connaissez-vous cette terre où les orangers fleurissent, que les - rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous entendu les sons - mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits? Avez-vous respiré ces - parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers, la - nature est-elle chez vous belle et bienfaisante? - - «Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, les peuples - doivent s'y croire abandonnés par la Divinité; mais ici nous sentons - toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il s'intéresse à - l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble créature. - - «Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est - parée; mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête - d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui, - destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir. - - «Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une - nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui suffisent; - elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que l'abondance lui - prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses monuments, sa - contrée tout à la fois antique et printanière; les plaisirs raffinés - d'une société brillante, les plaisirs grossiers d'un peuple avide, ne - sont pas faits pour elle. - - «Ici les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise tout - entière à la même source, et l'âme, comme l'air, occupe les confins de - la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise, parce que la - rêverie y est douce; s'il agite, elle calme; s'il regrette un but, - elle lui fait don de mille chimères; si les hommes l'oppriment, la - nature est là pour l'accueillir. - - «Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit toutes les - blessures. Ici l'on se console des peines mêmes du coeur, en admirant - un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de son amour; les revers - passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein fécond et - majestueux de l'immortel univers.» - -Corinne fut interrompue pendant quelques moments par les -applaudissements les plus impétueux. Le seul Oswald ne se mêla point aux -transports bruyants qui l'entouraient. Il avait penché sa tête sur sa -main, lorsque Corinne avait dit: _Ici l'on se console des peines mêmes -du coeur_; et depuis lors il ne l'avait point relevée. Corinne le -remarqua, et bientôt, à ses traits, à la couleur de ses cheveux, à son -costume, à sa taille élevée, à toutes ses manières enfin, elle le -reconnut pour un Anglais. Le deuil qu'il portait et sa physionomie -pleine de tristesse la frappèrent. Son regard, alors attaché sur elle, -semblait lui faire doucement des reproches; elle devina les pensées qui -l'occupaient, et se sentit le besoin de le satisfaire, en parlant du -bonheur avec moins d'assurance, en consacrant à la mort quelques vers au -milieu d'une fête. Elle reprit donc sa lyre dans ce dessein, fit rentrer -dans le silence toute l'assemblée par les sons touchants et prolongés -qu'elle tira de son instrument, et recommença ainsi: - - «Il est des peines cependant que notre ciel consolateur ne saurait - effacer, mais dans quel séjour les regrets peuvent-ils porter à l'âme - une impression plus douce et plus noble que dans ces lieux? - - «Ailleurs, les vivants trouvent à peine assez de place pour leurs - rapides courses et leurs ardents désirs; ici, les ruines, les déserts, - les palais inhabités laissent aux ombres un vaste espace. Rome - maintenant n'est-elle pas la patrie des tombeaux? - - «Le Colisée, les obélisques, toutes les merveilles qui, du fond de - l'Égypte et de la Grèce, de l'extrémité des siècles, depuis Romulus - jusqu'à Léon X, se sont réunies ici, comme si la grandeur attirait la - grandeur, et qu'un même lieu dût renfermer tout ce que l'homme a pu - mettre à l'abri du temps; toutes ces merveilles sont consacrées aux - monuments funèbres. Notre indolente vie est à peine aperçue, le - silence des vivants est un hommage pour les morts; ils durent, et nous - passons. - - «Eux seuls sont honorés, eux seuls sont encore célèbres; nos destinées - obscures relèvent l'éclat de nos ancêtres, notre existence actuelle ne - laisse debout que le passé, il ne se fait aucun bruit autour des - souvenirs. Tous nos chefs-d'oeuvre sont l'ouvrage de ceux qui ne sont - plus, et le génie lui-même est compté parmi les illustres morts. - - «Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier - l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne pour soi, l'on en - souffre moins pour ce qu'on aime. Les peuples du Midi se représentent - la fin de la vie sous des couleurs moins sombres que les habitants du - Nord. Le soleil, comme la gloire, réchauffe même la tombe. - - «Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à côté de tant - d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits effrayés. On se - croit attendu par la foule des ombres; et, de notre ville solitaire à - la ville souterraine, la transition semble assez douce. - - «Ainsi la pointe de la douleur est émoussée: non que le coeur soit - blasé, non que l'âme soit aride; mais une harmonie plus parfaite, un - air plus odoriférant, se mêlent à l'existence. On s'abandonne à la - nature avec moins de crainte, à cette nature dont le Créateur a dit: - Les lis ne travaillent ni ne filent, et cependant quels vêtements des - rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai revêtu ces fleurs?» - -Oswald fut tellement ravi par ces dernières strophes, qu'il exprima son -admiration par les témoignages les plus vifs; et cette fois les -transports des Italiens eux-mêmes n'égalèrent pas les siens. En effet, -c'était à lui, plus qu'aux Romains, que la seconde improvisation de -Corinne était destinée. - -La plupart des Italiens ont, en lisant les vers, une sorte de chant -monotone appelé _cantilène_, qui détruit toute émotion. C'est en vain -que les paroles sont diverses: l'impression reste la même, puisque -l'accent, qui est encore plus intime que les paroles, ne change presque -point. Mais Corinne récitait avec une variété de tons qui ne détruisait -pas le charme soutenu de l'harmonie; c'était comme des airs différents -joués tous par un instrument céleste. - -Le son de voix touchant et sensible de Corinne, en faisant entendre -cette langue italienne, si pompeuse et si sonore, produisit sur Oswald -une impression tout à fait nouvelle. La prosodie anglaise est uniforme -et voilée; ses beautés naturelles sont toutes mélancoliques; les nuages -ont formé ses couleurs, et le bruit des vagues sa modulation; mais quand -ces paroles italiennes, brillantes comme un jour de fête, retentissantes -comme les instruments de victoire que l'on a comparés à l'écarlate parmi -les couleurs; quand ces paroles, encore tout empreintes des joies qu'un -beau climat répand dans tous les coeurs, sont prononcées par une voix -émue, leur éclat adouci, leur force concentrée, fait éprouver un -attendrissement aussi vif qu'imprévu. L'intention de la nature semble -trompée, ses bienfaits inutiles, ses offres repoussées; et l'expression -de la peine, au milieu de tant de jouissances, étonne et touche plus -profondément que la douleur chantée dans les langues du Nord, qui -semblent inspirées par elle. - - -CHAPITRE IV - -Le sénateur prit la couronne de myrte et de laurier qu'il devait placer -sur la tête de Corinne. Elle détacha le châle qui entourait son front, -et tous ses cheveux, d'un noir d'ébène, tombèrent en boucles sur ses -épaules. Elle s'avança la tête nue, le regard animé par un sentiment de -plaisir et de reconnaissance qu'elle ne cherchait point à dissimuler. -Elle se remit une seconde fois à genoux pour recevoir la couronne; mais -elle paraissait moins troublée et moins tremblante que la première fois; -elle venait de parler, elle venait de remplir son âme des plus nobles -pensées; l'enthousiasme l'emportait sur la timidité. Ce n'était plus une -femme craintive, mais une prêtresse inspirée, qui se consacrait avec -joie au culte du génie. - -Quand la couronne fut placée sur la tête de Corinne, tous les -instruments se firent entendre et jouèrent ces airs triomphants qui -exaltent l'âme d'une manière si puissante et si sublime. Le bruit des -timbales et des fanfares émut de nouveau Corinne; ses yeux se remplirent -de larmes; elle s'assit un moment, et couvrit son visage de son -mouchoir. Oswald, vivement touché, sortit de la foule et fit quelques -pas pour lui parler; mais un invincible embarras le retint. Corinne le -regarda quelque temps, en prenant garde néanmoins qu'il ne remarquât -qu'elle faisait attention à lui; mais lorsque le prince Castel-Forte -vint prendre sa main pour l'accompagner du Capitole à son char, elle se -laissa conduire avec distraction, et retourna la tête plusieurs fois, -sous divers prétextes, pour voir Oswald. - -Il la suivit; et, dans le moment où elle descendait l'escalier, -accompagnée de son cortége, elle fit un mouvement en arrière pour -l'apercevoir encore: ce mouvement fit tomber sa couronne. Oswald se hâta -de la relever, et lui dit en la lui rendant quelques mots en italien qui -signifiaient que les humbles mortels mettaient aux pieds des dieux la -couronne qu'ils n'osaient placer sur leurs têtes. Corinne remercia lord -Nelvil, en anglais, avec ce pur accent national, ce pur accent insulaire -qui presque jamais ne peut être imité sur le continent. Quel fut -l'étonnement d'Oswald en l'entendant! Il resta d'abord immobile à sa -place, et, se sentant troublé, il s'appuya sur un des lions de basalte -qui sont au pied de l'escalier du Capitole. Corinne le considéra de -nouveau, vivement frappée de son émotion; mais on l'entraîna vers son -char, et toute la foule disparut longtemps avant qu'Oswald eût retrouvé -sa force et sa présence d'esprit. - -Corinne jusqu'alors l'avait enchanté comme la plus charmante des -étrangères, comme l'une des merveilles du pays qu'il voulait parcourir; -mais cet accent anglais lui rappelait tous les souvenirs de sa patrie, -cet accent naturalisait pour lui tous les charmes de Corinne. Était-elle -Anglaise? avait-elle passé plusieurs années de sa vie en Angleterre? Il -ne pouvait le deviner; mais il était impossible que l'étude seule apprît -à parler ainsi; il fallait que Corinne et lord Nelvil eussent vécu dans -le même pays. Qui sait si leurs familles n'étaient pas en relation -ensemble? Peut-être même l'avait-il vue dans son enfance? On a souvent -dans le coeur je ne sais quelle image innée de ce qu'on aime, qui -pourrait persuader qu'on reconnaît l'objet que l'on voit pour la -première fois. - -Oswald avait beaucoup de préventions contre les Italiennes; il les -croyait passionnées, mais mobiles, mais incapables d'éprouver des -affections profondes et durables. Déjà ce que Corinne avait dit au -Capitole lui avait inspiré tout une autre idée; que serait-ce donc s'il -pouvait à la fois retrouver les souvenirs de sa patrie et recevoir par -l'imagination une vie nouvelle, renaître pour l'avenir sans rompre avec -le passé? - -Au milieu de ses rêveries, Oswald se trouva sur le pont Saint-Ange, qui -conduit au château du même nom, ou plutôt au tombeau d'Adrien, dont on a -fait une forteresse. Le silence du lieu, les pâles ombres du Tibre, les -rayons de la lune qui éclairaient les statues placées sur le pont et -faisaient des statues comme des ombres blanches regardant fixement -couler les flots et les temps qui ne les concernent plus; tous ces -objets le ramenèrent à ses idées habituelles. Il mit la main sur sa -poitrine, et sentit le portrait de son père qu'il y portait toujours; il -l'en détacha pour le considérer; et le moment de bonheur qu'il venait -d'éprouver, et la cause de ce bonheur, ne lui rappelèrent que trop le -sentiment qui l'avait rendu jadis si coupable envers son père. Cette -réflexion renouvela ses remords. - -«Éternel souvenir de ma vie! s'écria-t-il; ami trop offensé, et pourtant -si généreux! aurais-je pu croire que l'émotion du plaisir pût trouver -sitôt accès dans mon âme? Ce n'est pas toi, le meilleur et le plus -indulgent des hommes, ce n'est pas toi qui me le reproches; tu veux que -je sois heureux, tu le veux encore malgré mes fautes: mais puissé-je du -moins ne pas méconnaître ta voix, si tu me parles du haut du ciel, comme -je l'ai méconnue sur la terre!» - - - - -LIVRE TROISIÈME - -CORINNE - - -CHAPITRE PREMIER - -Le comte d'Erfeuil avait assisté à la fête du Capitole; il vint le -lendemain chez lord Nelvil, et lui dit: «Mon cher Oswald, voulez-vous -que je vous mène ce soir chez Corinne?--Comment! interrompit Oswald, -est-ce que vous la connaissez?--Non, répondit le comte d'Erfeuil; mais -une personne aussi célèbre est toujours flattée qu'on désire de la voir, -et je lui ai écrit ce matin pour lui demander la permission d'aller chez -elle ce soir avec vous.--J'aurais souhaité, répondit Oswald en -rougissant, que vous ne m'eussiez pas ainsi nommé sans mon -consentement.--Sachez-moi gré, reprit le comte d'Erfeuil, de vous avoir -épargné quelques formalités ennuyeuses: au lieu d'aller chez un -ambassadeur, qui vous aurait mené chez un cardinal, qui vous aurait -conduit chez une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous -présente, vous me présentez, et nous serons très-bien reçus tous les -deux. - ---J'ai moins de confiance que vous, et sans doute avec raison, reprit -lord Nelvil; je crains que cette demande précipitée n'ait pu déplaire à -Corinne.--Pas du tout, je vous assure, dit le comte d'Erfeuil; elle a -trop d'esprit pour cela, et sa réponse est très-polie.--Comment! elle -vous a répondu! reprit lord Nelvil; et que vous a-t-elle donc dit, mon -cher comte?--Ah! mon cher comte, dit en riant M. d'Erfeuil, vous vous -adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m'a répondu? mais -enfin _je vous aime et tout est pardonné_. Je vous avouerai donc -modestement que dans mon billet j'avais parlé de moi plus que de vous, -et que dans sa réponse il me semble qu'elle vous nomme le premier; mais -je ne suis jamais jaloux de mes amis.--Assurément, répondit lord Nelvil, -je ne pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de plaire -à Corinne; et quant à moi, tout ce que je désire, c'est de jouir -quelquefois de la société d'une personne aussi étonnante: à ce soir -donc, puisque vous l'avez arrangé ainsi.--Vous viendrez avec moi? dit le -comte d'Erfeuil.--Eh bien, oui, répondit lord Nelvil avec un embarras -très-visible.--Pourquoi donc, continua le comte d'Erfeuil, pourquoi -s'être tant plaint de ce que j'ai fait? vous finissez comme j'ai -commencé; mais il fallait bien vous laisser l'honneur d'être plus -réservé que moi, pourvu toutefois que vous n'y perdissiez rien. C'est -vraiment une charmante personne que Corinne: elle a de l'esprit et de la -grâce; je n'ai pas bien compris ce qu'elle disait, parce qu'elle parlait -italien; mais, à la voir, je gagerais qu'elle sait très-bien le -français; nous en jugerons ce soir. Elle mène une vie singulière; elle -est riche, jeune, libre, sans qu'on puisse savoir avec certitude si elle -a des amants ou non. Il paraît certain néanmoins qu'à présent elle ne -préfère personne; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu'elle n'ait pas -rencontré dans ce pays un homme digne d'elle: cela ne m'étonnerait pas.» - -Le comte d'Erfeuil continua quelque temps encore à discourir ainsi, sans -que lord Nelvil l'interrompît. Il ne disait rien qui fût précisément -inconvenable; mais il froissait toujours les sentiments délicats -d'Oswald, en parlant trop fort ou trop légèrement sur ce qui -l'intéressait. Il y a des ménagements que l'esprit même et l'usage du -monde n'apprennent pas; et, sans manquer à la plus parfaite politesse, -on blesse souvent le coeur. - -Lord Nelvil fut très-agité tout le jour, en pensant à la visite du soir; -mais il écarta, tant qu'il le put, les réflexions qui le troublaient, et -tâcha de se persuader qu'il pouvait y avoir du plaisir dans un -sentiment, sans que ce sentiment décidât du sort de la vie. Fausse -sécurité! car l'âme ne reçoit aucun plaisir de ce qu'elle reconnaît -elle-même pour passager. - -Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil arrivèrent chez Corinne. Sa maison -était placée dans le quartier des Transtévérins, un peu au delà du -château Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait cette maison, ornée -dans l'intérieur avec l'élégance la plus parfaite. Le salon était décoré -des copies en plâtre des meilleures statues de l'Italie: la Niobé, le -Laocoon, la Vénus de Médicis, le Gladiateur mourant; et, dans le cabinet -où se tenait Corinne, l'on voyait des instruments de musique, des -livres, un ameublement simple mais commode, et seulement arrangé pour -rendre la conversation facile et le cercle resserré. Corinne n'était -point encore dans son cabinet lorsque Oswald arriva; en l'attendant, il -se promenait avec anxiété dans son appartement; il y remarquait dans -chaque détail un mélange heureux de tout ce qu'il y a de plus agréable -dans les trois nations, française, anglaise et italienne: le goût de la -société, l'amour des lettres, et le sentiment des beaux-arts. - -Corinne enfin parut; elle était vêtue sans aucune recherche, mais -toujours pittoresquement. Elle avait dans ses cheveux des camées -antiques, et portait à son cou un collier de corail. Sa politesse était -noble et facile; en la voyant ainsi familièrement au milieu du cercle de -ses amis, on retrouvait en elle la divinité du Capitole, bien qu'elle -fût parfaitement simple et naturelle en tout. Elle salua d'abord le -comte d'Erfeuil, en regardant Oswald; et puis, comme si elle se fût -repentie de cette espèce de fausseté, elle s'avança vers Oswald; et l'on -put remarquer qu'en l'appelant lord Nelvil, ce nom semblait produire un -effet singulier sur elle, et deux fois elle le répéta d'une voix émue, -comme s'il lui eût retracé de touchants souvenirs. - -Enfin elle dit en italien à lord Nelvil quelques mots pleins de grâce -sur l'obligeance qu'il lui avait témoignée la veille en relevant sa -couronne. Oswald lui répondit en cherchant à lui exprimer l'admiration -qu'elle lui avait inspirée, et se plaignit avec douceur de ce qu'elle ne -lui parlait pas en anglais. «Vous suis-je, ajouta-t-il, plus étranger -qu'hier?--Non, assurément, lui répondit Corinne; mais, quand on a comme -moi parlé plusieurs années de sa vie deux ou trois langues différentes, -l'une ou l'autre est inspirée par les sentiments que l'on doit -exprimer.--Sûrement, dit Oswald, l'anglais est votre langue habituelle, -celle que vous parlez à vos amis, celle...--Je suis Italienne, -interrompit Corinne; pardonnez-moi, milord, mais il me semble que je -retrouve en vous cet orgueil national qui caractérise souvent vos -compatriotes. Dans ce pays, nous sommes plus modestes: nous ne sommes ni -contents de nous comme des Français, ni fiers de nous comme des Anglais. -Un peu d'indulgence nous suffit de la part des étrangers; et comme il -nous est refusé depuis longtemps d'être une nation, nous avons le grand -tort de manquer souvent, comme individus, de la dignité qui ne nous est -pas permise comme peuple; mais quand vous connaîtrez les Italiens, vous -verrez qu'ils ont dans leur caractère quelques traces de la grandeur -antique, quelques traces rares, effacées, mais qui pourraient reparaître -dans des temps plus heureux. Je vous parlerai anglais quelquefois, mais -pas toujours; l'italien m'est cher: j'ai beaucoup souffert, dit-elle en -soupirant, pour vivre en Italie.» - -Le comte d'Erfeuil fit des reproches aimables à Corinne de ce qu'elle -l'oubliait tout à fait en s'exprimant dans des langues qu'il n'entendait -pas. «Belle Corinne, lui dit-il, de grâce parlez français; vous en êtes -vraiment digne.» Corinne sourit à ce compliment, et se mit à parler -français très-purement, très-facilement, mais avec l'accent anglais. -Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil s'en étonnèrent également; mais le -comte d'Erfeuil, qui croyait qu'on pouvait tout dire, pourvu que ce fût -avec grâce, et qui s'imaginait que l'impolitesse consistait dans la -forme et non dans le fond, demanda directement à Corinne raison de cette -singularité. Elle fut d'abord un peu troublée de cette interrogation -subite; puis, reprenant ses esprits, elle dit au comte d'Erfeuil: -«Apparemment, monsieur, que j'ai appris le français d'un Anglais.» Il -renouvela ses questions en riant, mais avec instance. Corinne -s'embarrassa toujours davantage, et lui dit enfin: «Depuis quatre ans, -monsieur, que je suis fixée à Rome, aucun de mes amis, aucun de ceux -qui, j'en suis sûre, s'intéressent beaucoup à moi, ne m'ont interrogée -sur ma destinée; ils ont compris d'abord qu'il m'était pénible d'en -parler.» Ces paroles mirent un terme aux questions du comte d'Erfeuil; -mais Corinne eut peur de l'avoir blessé; et, comme il avait l'air d'être -très-lié avec lord Nelvil, elle craignit encore plus, sans vouloir s'en -rendre raison, qu'il ne parlât d'elle désavantageusement à son ami, et -elle se remit à prendre assez de soin pour lui plaire. - -Le prince Castel-Forte arriva dans ce moment avec plusieurs Romains de -ses amis et de ceux de Corinne. C'étaient des hommes d'un esprit aimable -et gai, très-bienveillants dans leurs formes, et si facilement animés -par la conversation des autres, qu'on trouvait un vif plaisir à leur -parler, tant ils sentaient vivement ce qui méritait d'être senti. -L'indolence des Italiens les porte à ne point montrer en société, ni -souvent d'aucune manière, tout l'esprit qu'ils ont. La plupart d'entre -eux ne cultivent pas même dans la retraite les facultés intellectuelles -que la nature leur a données; mais ils jouissent avec transport de ce -qui leur vient sans peine. - -Corinne avait beaucoup de gaieté dans l'esprit. Elle apercevait le -ridicule avec la sagacité d'une Française, et le peignait avec -l'imagination d'une Italienne; mais elle mêlait à tout un sentiment de -bonté: on ne voyait jamais rien en elle de calculé ni d'hostile; car, en -toute chose c'est la froideur qui offense, et l'imagination, au -contraire, a presque toujours de la bonhomie. - -Oswald trouvait Corinne pleine de grâce, et d'une grâce qui lui était -toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance de sa vie était -attachée au souvenir d'une femme française très-aimable et -très-spirituelle; mais Corinne ne lui ressemblait en rien: sa -conversation était un mélange de tous les genres d'esprit; -l'enthousiasme des beaux-arts et la connaissance du monde, la finesse -des idées et la profondeur des sentiments, enfin tous les charmes de la -vivacité et de la rapidité s'y faisaient remarquer, sans que pour cela -ses pensées fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères. -Oswald était tout à la fois surpris et charmé, inquiet et entraîné; il -ne comprenait pas comment une seule personne pouvait réunir tout ce que -possédait Corinne; il se demandait si le lien de tant de qualités -presque opposées était l'inconséquence ou la supériorité; si c'était à -force de tout sentir, ou parce qu'elle oubliait tout successivement, -qu'elle passait ainsi, presque dans un même instant, de la mélancolie à -la gaieté, de la profondeur à la grâce, de la conversation la plus -étonnante, et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie -d'une femme qui cherche à plaire et veut captiver; mais il y avait dans -cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu'elle imposait autant de -respect que la réserve la plus sévère. - -Le prince Castel-Forte était très-occupé de Corinne, et tous les -Italiens qui composaient sa société lui montraient un sentiment qui -s'exprimait par les soins et les hommages les plus délicats et les plus -assidus: le culte habituel dont ils l'entouraient répandait comme un air -de fête sur tous les jours de sa vie. Corinne était heureuse d'être -aimée; mais heureuse comme on l'est de vivre dans un climat doux, -d'entendre des sons harmonieux, de ne recevoir enfin que des impressions -agréables. Le sentiment profond et sérieux de l'amour ne se peignait -point sur son visage, où tout était exprimé par la physionomie la plus -vive et la plus mobile. Oswald la regardait en silence; sa présence -animait Corinne, et lui inspirait le désir d'être aimable. Cependant -elle s'arrêtait quelquefois dans les moments où sa conversation était la -plus brillante, étonnée du calme extérieur d'Oswald, ne sachant pas s'il -l'approuvait ou s'il la blâmait secrètement, et si ses idées anglaises -lui permettaient d'applaudir à de tels succès dans une femme. - -Oswald était trop captivé par les charmes de Corinne pour se rappeler -alors ses anciennes opinions sur l'obscurité qui convenait aux femmes; -mais il se demandait si l'on pouvait être aimé d'elle, s'il était -possible de concentrer en soi seul tant de rayons; enfin, il était à la -fois ébloui et troublé; et, bien qu'à son départ elle l'eût invité -très-poliment à revenir la voir, il laissa passer tout un jour sans -aller chez elle, éprouvant une sorte de terreur du sentiment qui -l'entraînait. - -Quelquefois il comparait ce sentiment nouveau avec l'erreur fatale des -premiers moments de sa jeunesse, et repoussait vivement ensuite cette -comparaison; car c'était l'art, et un art perfide, qui l'avait subjugué, -tandis qu'on ne pouvait douter de la vérité de Corinne. Son charme -tenait-il de la magie ou de l'inspiration poétique? était-ce Armide ou -Sapho? pouvait-on espérer de captiver jamais un génie doué de si -brillantes ailes? Il était impossible de le décider; mais au moins on -sentait que ce n'était pas la société, que c'était plutôt le ciel même -qui avait formé cet être extraordinaire, et que son esprit était aussi -incapable d'imiter que son caractère de feindre. «O mon père! disait -Oswald, si vous aviez connu Corinne, qu'auriez-vous pensé d'elle?» - - -CHAPITRE II - -Le comte d'Erfeuil vint, selon sa coutume, le matin chez lord Nelvil; -et, en lui reprochant de n'avoir pas été la veille chez Corinne, il lui -dit: «Vous auriez été bien heureux si vous y étiez venu.--Et pourquoi? -reprit Oswald.--Parce que j'ai acquis hier la certitude que vous -l'intéressez vivement.--Encore de la légèreté! interrompit lord Nelvil; -ne savez-vous donc pas que je ne puis ni ne veux en avoir?--Vous appelez -légèreté, dit le comte d'Erfeuil, la promptitude de mes observations. -Ai-je moins de raison parce que j'ai raison plus vite? Vous étiez tous -faits pour vivre dans cet heureux temps des patriarches, où l'homme -avait cinq siècles de vie: on nous en a retranché au moins quatre, je -vous en avertis.--Soit, répondit Oswald, et ces observations si rapides, -que vous ont-elles fait découvrir?--Que Corinne vous aime. Hier, je suis -arrivé chez elle: sans doute elle m'a très-bien reçu; mais ses yeux -étaient attachés sur la porte pour regarder si vous me suiviez. Elle a -essayé un moment de parler d'autre chose; mais, comme c'est une personne -très-vive et très-naturelle, elle m'a enfin demandé tout simplement -pourquoi vous n'étiez pas venu avec moi. Je vous ai blâmé, vous ne m'en -voudrez pas; j'ai dit que vous étiez une créature sombre et bizarre; -mais je vous épargne d'ailleurs tous les éloges que j'ai faits de vous. - -«Il est triste, m'a dit Corinne; il a perdu sans doute une personne qui -lui était chère. De qui porte-t-il le deuil?--De son père, madame, lui -ai-je dit, quoiqu'il y ait plus d'un an qu'il l'a perdu; et comme la loi -de la nature nous oblige tous à survivre à nos parents, j'imagine que -quelque autre motif secret est la cause de sa longue et profonde -mélancolie.--Oh! reprit Corinne, je suis bien loin de penser que des -douleurs en apparence semblables soient les mêmes pour tous les hommes. -Le père de votre ami et votre ami lui-même ne sont peut-être pas dans la -règle commune, et je suis bien tentée de le croire.» Sa voix était -très-douce, mon cher Oswald, en prononçant ces derniers mots.--Est-ce -là, reprit Oswald, toutes les preuves d'intérêt que vous m'annoncez?--En -vérité, reprit le comte d'Erfeuil, c'est bien assez, selon moi, pour -être sûr d'être aimé; mais, puisque vous voulez mieux, vous aurez mieux: -j'ai réservé le plus fort pour la fin. Le prince Castel-Forte est -arrivé, et il a raconté toute votre histoire d'Ancône, sans savoir que -c'était vous dont il parlait: il l'a racontée avec beaucoup de feu et -d'imagination, autant que j'en puis juger, grâce aux deux leçons -d'italien que j'ai prises; mais il y a tant de mots français dans les -langues étrangères, que nous les comprenons presque toutes, même sans -les savoir. D'ailleurs, la physionomie de Corinne m'aurait expliqué ce -que je n'entendais pas. On y lisait si visiblement l'agitation de son -coeur; elle ne respirait pas, de peur de perdre un seul mot; quand elle -demanda si l'on savait le nom de cet Anglais, son anxiété était telle, -qu'il était bien facile de juger combien elle craignait qu'un autre nom -que le vôtre ne fût prononcé. - -«Le prince Castel-Forte dit qu'il ignorait quel était cet Anglais; et -Corinne, se retournant avec vivacité vers moi, s'écria: «N'est-il pas -vrai, monsieur, que c'est lord Nelvil?--Oui, madame, lui répondis-je, -c'est lui.» Et Corinne alors fondit en larmes. Elle n'avait pas pleuré -pendant l'histoire; qu'y avait-il donc dans le nom du héros de plus -attendrissant que le récit même?--Elle a pleuré! s'écria lord Nelvil; -ah! que n'étais-je là!» Puis, s'arrêtant tout à coup, il baissa les -yeux, et son visage mâle exprima la timidité la plus délicate; il se -hâta de reprendre la parole, de peur que le comte d'Erfeuil ne troublât -sa joie secrète en la remarquant. «Si l'aventure d'Ancône mérite d'être -racontée, dit Oswald, c'est à vous aussi, mon cher comte, que l'honneur -en appartient.--On a bien parlé, répondit le comte d'Erfeuil en riant, -d'un Français très-aimable qui était là, milord, avec vous; mais -personne que moi n'a fait attention à cette parenthèse du récit. La -belle Corinne vous préfère, elle vous croit sans doute le plus fidèle de -nous deux; vous ne le serez pas davantage, peut-être même lui ferez-vous -plus de chagrin que je ne lui en aurais fait; mais les femmes aiment la -peine, pourvu qu'elle soit bien romanesque: ainsi vous lui convenez.» -Lord Nelvil souffrait à chaque mot du comte d'Erfeuil; mais que lui -dire? il ne disputait jamais, il n'écoutait jamais assez attentivement -pour changer d'avis: ses paroles une fois lancées, il ne s'y intéressait -plus; et le mieux était encore de les oublier, si on le pouvait, aussi -vite que lui-même. - - -CHAPITRE III - -Oswald arriva le soir chez Corinne avec un sentiment tout nouveau; il -pensa qu'il était peut-être attendu. Quel enchantement que cette -première lueur d'intelligence avec ce qu'on aime! Avant que le souvenir -entre en partage avec l'espérance, avant que les paroles aient exprimé -les sentiments, avant que l'éloquence ait su peindre ce que l'on -éprouve, il y a dans ces premiers instants je ne sais quel vague, je ne -sais quel mystère d'imagination, plus passager que le bonheur même, mais -plus céleste encore que lui. Oswald, en entrant Il vit qu'elle était -seule, et il en éprouva presque de la peine: il aurait voulu l'observer -longtemps au milieu du monde; il aurait souhaité d'être assuré, de -quelque manière, de sa préférence, avant de se trouver tout à coup -engagé dans un entretien qui pouvait refroidir Corinne à son égard, si, -comme il en était certain, il se montrait embarrassé, et froid par -embarras. - -Soit que Corinne s'aperçût de cette disposition d'Oswald, ou qu'une -disposition semblable produisît en elle le désir d'animer la -conversation pour faire cesser la gêne, elle se hâta de demander à lord -Nelvil s'il avait vu quelques-uns des monuments de Rome. «Non, répondit -Oswald.--Qu'avez-vous donc fait hier? reprit Corinne en souriant.--J'ai -passé la journée chez moi, dit Oswald: depuis que je suis à Rome, je -n'ai vu que vous, madame, ou je suis resté seul.» Corinne voulut lui -parler de sa conduite à Ancône; elle commença par ces mots: «Hier, j'ai -appris...» puis elle s'arrêta, et dit: «Je vous parlerai de cela quand -il viendra du monde.» Lord Nelvil avait une dignité dans les manières -qui intimidait Corinne; et d'ailleurs elle craignait, en lui rappelant -sa noble conduite, de montrer trop d'émotion; il lui semblait qu'elle en -aurait moins quand ils ne seraient plus seuls. Oswald fut profondément -touché de la réserve de Corinne, et de la franchise avec laquelle elle -trahissait, sans y penser, les motifs de cette réserve; mais plus il -était troublé, moins il pouvait exprimer ce qu'il éprouvait. - -Il se leva donc tout à coup, et s'avança vers la fenêtre, puis il sentit -que Corinne ne pourrait expliquer ce mouvement; et, plus déconcerté que -jamais, il revint à sa place sans rien dire. Corinne avait en -conversation plus d'assurance qu'Oswald; néanmoins l'embarras qu'il -témoignait était partagé par elle; et dans sa distraction, cherchant une -contenance, elle posa ses doigts sur la harpe qui était placée à côté -d'elle, et fit quelques accords sans suite et sans dessein. Ces sons -harmonieux, en accroissant l'émotion d'Oswald, semblaient lui inspirer -un peu plus de hardiesse. Déjà il avait osé regarder Corinne: eh! qui -pouvait la regarder sans être frappé de l'inspiration divine qui se -peignait dans ses yeux? Et, rassuré au même instant par l'expression de -bonté qui voilait l'éclat de ses regards, peut-être Oswald allait-il -parler, lorsque le prince Castel-Forte entra. - -Il ne vit pas sans peine lord Nelvil tête à tête avec Corinne; mais il -avait l'habitude de dissimuler ses impressions: cette habitude, qui se -trouve souvent réunie, chez les Italiens, avec une grande véhémence de -sentiments, était plutôt en lui le résultat de l'indolence et de la -douceur naturelle. Il était résigné à n'être pas le premier objet des -affections de Corinne; il n'était plus jeune; il avait beaucoup -d'esprit, un grand goût pour les arts, une imagination aussi animée -qu'il le fallait pour diversifier la vie sans l'agiter, et un tel besoin -de passer toutes ses soirées avec Corinne, que, si elle se fût mariée, -il aurait conjuré son époux de le laisser venir tous les jours chez -elle, comme de coutume; et, à cette condition, il n'eût pas été -très-malheureux de la voir liée à un autre. Les chagrins du coeur, en -Italie, ne sont point compliqués par les peines de la vanité; de manière -que l'on y rencontre, ou des hommes assez passionnés pour poignarder -leur rival par jalousie, ou des hommes assez modestes pour prendre -volontiers le second rang auprès d'une femme dont l'entretien leur est -agréable; mais l'on n'en trouverait guère qui, par la crainte de passer -pour dédaignés, se refusassent à conserver une relation quelconque qui -leur plairait: l'empire de la société sur l'amour-propre est presque nul -dans ce pays. - -Le comte d'Erfeuil et la société qui se rassemblait tous les soirs chez -Corinne étant réunis, la conversation se dirigea sur le talent -d'improviser, que Corinne avait si glorieusement montré au Capitole, et -l'on en vint à lui demander à elle-même ce qu'elle en pensait. «C'est -une chose si rare, dit le prince Castel-Forte, de trouver une personne à -la fois susceptible d'enthousiasme et d'analyse, douée comme un artiste, -et capable de s'observer elle-même, qu'il faut la conjurer de nous -révéler, autant qu'elle le pourra, les secrets de son génie.--Ce talent -d'improviser, reprit Corinne, n'est pas plus extraordinaire dans les -langues du Midi que l'éloquence de la tribune, ou la vivacité brillante -de la conversation, dans les autres langues. Je dirai même que -malheureusement il est chez nous plus facile de faire des vers à -l'improviste que de bien parler en prose. Le langage de la poésie -diffère tellement de celui de la prose, que, dès les premiers vers, -l'attention est commandée par les expressions mêmes, qui placent pour -ainsi dire le poëte à distance des auditeurs. Ce n'est pas uniquement à -la douceur de l'italien, mais bien plutôt à la vibration forte et -prononcée de ses syllabes sonores, qu'il faut attribuer l'empire de la -poésie parmi nous. L'italien a un charme musical qui fait trouver du -plaisir dans le son des mots, presque indépendamment des idées; ces -mots, d'ailleurs, ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils -peignent ce qu'ils expriment. Vous sentez que c'est au milieu des arts -et sous un beau ciel que s'est formé ce langage mélodieux et coloré. Il -est donc plus aisé en Italie que partout ailleurs de séduire avec des -paroles, sans profondeur dans les pensées et sans nouveauté dans les -images. La poésie, comme tous les beaux-arts, captive autant les -sensations que l'intelligence. J'ose dire cependant que je n'ai jamais -improvisé sans qu'une émotion vraie, ou une idée que je croyais -nouvelle, m'ait animée; j'espère donc que je me suis un peu moins fiée -que les autres à notre langue enchanteresse. Elle peut, pour ainsi dire, -préluder au hasard, et donner encore un vif plaisir, seulement par le -charme du rhythme et de l'harmonie. - ---Vous croyez donc, interrompit un des amis de Corinne, que le talent -d'improviser fait du tort à notre littérature? Je le croyais aussi avant -de vous avoir entendue, mais vous m'avez fait entièrement revenir de -cette opinion.--J'ai dit, reprit Corinne, qu'il résultait de cette -facilité, de cette abondance littéraire, une très-grande quantité de -poésies communes; mais je suis bien aise que cette fécondité existe en -Italie, comme il me plaît de voir nos campagnes couvertes de mille -productions superflues. Cette libéralité de la nature m'enorgueillit. -J'aime surtout l'improvisation dans les gens du peuple; elle nous fait -voir leur imagination, qui est cachée partout ailleurs, et ne se -développe que parmi nous. Elle donne quelque chose de poétique aux -derniers rangs de la société, et nous épargne le dégoût qu'on ne peut -s'empêcher de sentir pour ce qui est vulgaire en tout genre. Quand nos -Siciliens, en conduisant les voyageurs dans leurs barques, leur -adressent dans leur gracieux dialecte d'aimables félicitations, et leur -disent en vers un doux et long adieu, on dirait que le souffle pur du -ciel et de la mer agit sur l'imagination des hommes, comme le vent sur -les harpes éoliennes, et que la poésie, comme les accords, est l'écho de -la nature. Une chose me fait encore attacher du prix à notre talent -d'improviser, c'est que ce talent serait presque impossible dans une -société disposée à la moquerie; il faut, passez-moi cette expression, il -faut la bonhomie du Midi, ou plutôt des pays où l'on aime à s'amuser -sans trouver du plaisir à critiquer ce qui amuse, pour que les poëtes se -risquent à cette périlleuse entreprise. Un sourire railleur suffirait -pour ôter la présence d'esprit nécessaire à une composition subite et -non interrompue; il faut que les auditeurs s'animent avec vous, et que -leurs applaudissements vous inspirent. - ---Mais vous, madame, mais vous, dit enfin Oswald, qui jusqu'alors -avait gardé le silence sans avoir un moment cessé de regarder -Corinne, à laquelle de vos poésies donnez-vous la préférence? Est-ce -à celles qui sont l'ouvrage de la réflexion, ou de l'inspiration -instantanée?--Milord, répondit Corinne avec un regard qui exprimait et -beaucoup d'intérêt et le sentiment plus délicat encore d'une -considération respectueuse, ce serait vous que j'en ferais juge; mais si -vous me demandez d'examiner moi-même ce que je pense à cet égard, je -dirai que l'improvisation est pour moi comme une conversation animée. Je -ne me laisse point astreindre à tel ou tel sujet; je m'abandonne à -l'impression que produit sur moi l'intérêt de ceux qui m'écoutent, et -c'est à mes amis que je dois, surtout en ce genre, la plus grande partie -de mon talent. Quelquefois l'intérêt passionné que m'inspire un -entretien où l'on a parlé des grandes et nobles questions qui concernent -l'existence morale de l'homme, sa destinée, son but, ses devoirs, ses -affections; quelquefois cet intérêt m'élève au-dessus de mes forces, me -fait découvrir dans la nature, dans mon propre coeur, des vérités -audacieuses, des expressions pleines de vie, que la réflexion solitaire -n'aurait pas fait naître. Je crois éprouver alors un enthousiasme -surnaturel, et je sens bien que ce qui parle en moi vaut mieux que -moi-même; souvent il m'arrive de quitter le rhythme de la poésie, et -d'exprimer ma pensée en prose; quelquefois je cite les plus beaux vers -des diverses langues qui me sont connues. Ils sont à moi, ces vers -divins dont mon âme s'est pénétrée. Quelquefois aussi j'achève sur ma -lyre, par des accords, par des airs simples et nationaux, les sentiments -et les pensées qui échappent à mes paroles. Enfin je me sens poëte, non -pas seulement quand un heureux choix de rimes et de syllabes -harmonieuses, quand une heureuse réunion d'images éblouit les auditeurs, -mais quand mon âme s'élève, quand elle dédaigne de plus haut l'égoïsme -et la bassesse, enfin quand une belle action me serait plus facile: -c'est alors que mes vers sont meilleurs. Je suis poëte lorsque j'admire, -lorsque je méprise, lorsque je hais, non par des sentiments personnels, -non pour ma propre cause, mais pour la dignité de l'espèce humaine et la -gloire du monde.» - -Corinne s'aperçut alors que la conversation l'avait entraînée; elle en -rougit un peu; et, se tournant vers lord Nelvil, elle lui dit: «Vous le -voyez, je ne puis approcher d'aucun des sujets qui me touchent, sans -éprouver cette sorte d'ébranlement qui est la source de la beauté idéale -dans les arts, de la religion dans les âmes solitaires, de la générosité -dans les héros, du désintéressement parmi les hommes; pardonnez-le-moi, -milord, bien qu'une telle femme ne ressemble guère à celles que l'on -approuve dans votre pays.--Qui pourrait vous ressembler? reprit lord -Nelvil; et peut-on faire des lois pour une personne unique?» - -Le comte d'Erfeuil était dans un véritable enchantement, bien qu'il -n'eût pas entendu tout ce que disait Corinne; mais ses gestes, le son de -sa voix, sa manière de prononcer, le charmaient, et c'était la première -fois qu'une grâce qui n'était pas française avait agi sur lui. Mais, à -la vérité, le grand succès de Corinne à Rome le mettait un peu sur la -voie de ce qu'il devait penser d'elle, et il ne perdait pas, en -l'admirant, la bonne habitude de se laisser guider par l'opinion des -autres. - -Il sortit avec lord Nelvil, et lui dit en s'en allant: «Convenez, mon -cher Oswald, que j'ai pourtant quelque mérite en ne faisant pas ma cour -à une aussi charmante personne.--Mais, répondit lord Nelvil, il me -semble qu'on dit généralement qu'il n'est pas facile de lui plaire.--On -le dit, reprit le comte d'Erfeuil, mais j'ai de la peine à le croire. -Une femme seule, indépendante, et qui mène à peu près la vie d'un -artiste, ne doit pas être difficile à captiver.» Lord Nelvil fut blessé -de cette réflexion. Le comte d'Erfeuil, soit qu'il ne s'en aperçût pas, -soit qu'il voulût suivre le cours de ses propres idées, continua ainsi: - -«Ce n'est pas cependant, dit-il, que, si je voulais croire à la vertu -d'une femme, je ne crusse aussi volontiers à celle de Corinne qu'à toute -autre. Elle a certainement mille fois plus d'expression dans le regard, -de vivacité dans les démonstrations, qu'il n'en faudrait chez vous, et -même chez nous, pour faire douter de la sévérité d'une femme; mais, -c'est une personne d'un esprit si supérieur, d'une instruction si -profonde, d'un tact si fin, que les règles ordinaires pour juger les -femmes ne peuvent s'appliquer à elle. Enfin, croiriez-vous que je la -trouve imposante, malgré son naturel et le _laisser-aller_ de sa -conversation? J'ai voulu hier, tout en respectant son intérêt pour vous, -dire quelques mots au hasard pour mon compte: c'était de ces mots qui -deviennent ce qu'ils peuvent; si on les écoute, à la bonne heure; si on -ne les écoute pas, à la bonne heure encore; et Corinne m'a regardé -froidement, d'une manière qui m'a tout à fait troublé. C'est pourtant -singulier d'être timide avec une Italienne, un artiste, un poëte, enfin -tout ce qui doit mettre à l'aise.--Son nom est inconnu, reprit lord -Nelvil, mais ses manières doivent le faire croire illustre.--Ah! c'est -dans les romans, dit le comte d'Erfeuil, qu'il est d'usage de cacher le -plus beau; mais dans le monde réel on dit tout ce qui nous fait honneur, -et même un peu plus que tout.--Oui, interrompit Oswald, dans quelques -sociétés où l'on ne songe qu'à l'effet que l'on produit les uns sur les -autres; mais là où l'existence est intérieure, il peut y avoir des -mystères dans les circonstances, comme il y a des secrets dans les -sentiments; et celui-là seulement qui voudrait épouser Corinne pourrait -savoir...--Épouser Corinne! interrompit le comte d'Erfeuil en riant aux -éclats; oh! cette idée-là ne me serait jamais venue! Croyez-moi, mon -cher Nelvil, si vous voulez faire des sottises, faites-en qui soient -réparables; mais, pour le mariage, il ne faut jamais consulter que les -convenances. Je vous parais frivole; eh bien, néanmoins, je parie que -dans la conduite de la vie je serai plus raisonnable que vous.--Je le -crois aussi,» répondit lord Nelvil; et il n'ajouta pas un mot de plus. - -En effet, pouvait-il dire au comte d'Erfeuil qu'il y a souvent beaucoup -d'égoïsme dans la frivolité, et que cet égoïsme ne peut jamais conduire -aux fautes de sentiment, à ces fautes dans lesquelles on se sacrifie -presque toujours aux autres? Les hommes frivoles sont très-capables de -devenir habiles dans la direction de leurs propres intérêts; car dans -tout ce qui s'appelle la science politique de la vie privée, comme de la -vie publique, on réussit encore plus souvent par les qualités qu'on n'a -pas que par celles qu'on possède. Absence d'enthousiasme, absence -d'opinion, absence de sensibilité, un peu d'esprit combiné avec ce -trésor négatif, et la vie sociale proprement dite, c'est-à-dire la -fortune et le rang, s'acquièrent ou se maintiennent assez bien. Les -plaisanteries du comte d'Erfeuil cependant avaient fait de la peine à -lord Nelvil. Il les blâmait, mais il se les rappelait d'une manière -importune. - - - - -LIVRE QUATRIÈME - -ROME - - -CHAPITRE PREMIER - -Quinze jours se passèrent, pendant lesquels lord Nelvil se consacra tout -entier à la société de Corinne. Il ne sortait de chez lui que pour se -rendre chez elle; il ne voyait rien, il ne cherchait rien qu'elle; et -sans lui parler jamais de son sentiment, il l'en faisait jouir à tous -les moments du jour. Elle était accoutumée aux hommages vifs et -flatteurs des Italiens; mais la dignité des manières d'Oswald, son -apparente froideur, et sa sensibilité, qui se trahissait malgré lui, -exerçaient sur l'imagination une bien plus grande puissance. Jamais il -ne racontait une action généreuse, jamais il ne parlait d'un malheur, -sans que ses yeux se remplissent de larmes, et toujours il cherchait à -cacher son émotion. Il inspirait à Corinne un sentiment de respect -qu'elle n'avait pas éprouvé depuis longtemps. Aucun esprit, quelque -distingué qu'il fût, ne pouvait l'étonner; mais l'élévation et la -dignité du caractère agissaient profondément sur elle. Lord Nelvil -joignait à ces qualités une noblesse dans les expressions, une élégance -dans les moindres actions de la vie, qui faisaient contraste avec la -négligence et la familiarité de la plupart des grands seigneurs romains. - -Bien que les goûts d'Oswald fussent, à quelques égards, différents de -ceux de Corinne, ils se comprenaient mutuellement d'une façon -merveilleuse. Lord Nelvil devinait les impressions de Corinne avec une -sagacité parfaite, et Corinne découvrait, à la plus légère altération du -visage de lord Nelvil, ce qui se passait en lui. Habituée aux -démonstrations orageuses de la passion des Italiens, cet attachement -timide et fier, ce sentiment prouvé sans cesse et jamais avoué, -répandait sur sa vie un intérêt tout à fait nouveau. Elle se sentait -comme environnée d'une atmosphère plus douce et plus pure, et chaque -instant de la journée lui causait un sentiment de bonheur qu'elle aimait -à goûter, sans vouloir s'en rendre compte. - -Un matin, le prince Castel-Forte vint chez elle, il était triste, elle -lui en demanda la cause. «Cet Écossais, lui dit-il, va nous enlever -votre affection, et qui sait même s'il ne vous emmènera pas loin de -nous!» Corinne garda quelques instants le silence, puis répondit: «Je -vous atteste qu'il ne m'a point dit qu'il m'aimât.--Vous le croyez -néanmoins, répondit le prince Castel-Forte; il vous parle par sa vie, et -son silence même est un habile moyen de vous intéresser. Que peut-on -vous dire en effet que vous n'ayez pas entendu! quelle est la louange -qu'on ne vous ait pas offerte! quel est l'hommage auquel vous ne soyez -pas accoutumée! mais il y a quelque chose de contenu, de voilé dans le -caractère de lord Nelvil, qui ne vous permettra jamais de le juger -entièrement comme vous nous jugez. Vous êtes la personne du monde la -plus facile à connaître; mais c'est précisément parce que vous vous -montrez volontiers telle que vous êtes, que la réserve et le mystère -vous plaisent et vous dominent. L'inconnu, quel qu'il soit, a plus -d'ascendant sur vous que tous les sentiments qu'on vous témoigne.» -Corinne sourit. «Vous croyez donc, cher prince, lui dit-elle, que mon -coeur est ingrat et mon imagination capricieuse? Il me semble cependant -que lord Nelvil possède et laisse voir des qualités assez remarquables -pour que je ne puisse pas me flatter de les avoir découvertes.--C'est, -j'en conviens, répondit le prince Castel-Forte, un homme fier, généreux, -spirituel, sensible même, et surtout mélancolique; mais je me trompe -fort, ou ses goûts n'ont pas le moindre rapport avec les vôtres. Vous ne -vous en apercevrez pas tant qu'il sera sous le charme de votre présence; -mais votre empire sur lui ne tiendrait pas, s'il était loin de vous. Les -obstacles le fatigueraient; son âme a contracté, par les chagrins qu'il -a éprouvés, une sorte de découragement qui doit nuire à l'énergie de ses -résolutions; et vous savez d'ailleurs combien les Anglais en général -sont asservis aux moeurs et aux habitudes de leur pays.» - -A ces mots, Corinne se tut et soupira. Des réflexions pénibles sur les -premiers événements de sa vie se retracèrent à sa pensée, mais le soir -elle revit Oswald plus occupé d'elle que jamais; et tout ce qui resta -dans son esprit de la conversation du prince Castel-Forte, ce fut le -désir de fixer lord Nelvil en Italie, en lui faisant aimer les beautés -de tout genre dont ce pays est doué. C'est dans cette intention qu'elle -lui écrivit la lettre suivante. La liberté du genre de vie qu'on mène à -Rome excusait cette démarche; et Corinne en particulier, bien qu'on pût -lui reprocher tant de franchise et d'entraînement dans le caractère, -savait conserver beaucoup de dignité dans l'indépendance et de modestie -dans la vivacité. - - - CORINNE A LORD NELVIL. - - «Ce 15 décembre 1794. - - «Je ne sais, milord, si vous me trouverez trop de confiance en - moi-même, ou si vous rendrez justice aux motifs qui peuvent excuser - cette confiance. Hier, je vous ai entendu dire que vous n'aviez point - encore voyagé dans Rome, que vous ne connaissiez ni les chefs-d'oeuvre - de nos beaux-arts, ni les ruines antiques qui nous apprennent - l'histoire par l'imagination et le sentiment, et j'ai conçu l'idée - d'oser me proposer pour guide dans ces courses à travers les siècles. - - «Sans doute Rome présenterait aisément un grand nombre de savants dont - l'érudition profonde pourrait vous être bien plus utile; mais si je - puis réussir à vous faire aimer ce séjour, vers lequel je me suis - toujours sentie si impérieusement attirée, vos propres études - achèveront ce que mon imparfaite esquisse aura commencé. - - «Beaucoup d'étrangers viennent à Rome comme ils iraient à Londres, - comme ils iraient à Paris, pour chercher les distractions d'une grande - ville; et si l'on osait avouer qu'on s'est ennuyé à Rome, je crois que - la plupart l'avoueraient mais il est également vrai qu'on peut y - découvrir un charme dont on ne se lasse jamais. Me pardonnerez-vous, - milord, de souhaiter que ce charme vous soit connu? - - «Sans doute il faut oublier ici tous les intérêts politiques du monde; - mais lorsque ces intérêts ne sont pas unis à des devoirs ou à des - sentiments sacrés, ils refroidissent le coeur. Il faut aussi renoncer - à ce qu'on appellerait ailleurs les plaisirs de la société; mais ces - plaisirs, presque toujours, flétrissent l'imagination. L'on jouit à - Rome d'une existence tout à la fois solitaire et animée, qui développe - librement en nous-mêmes tout ce que le ciel y a mis. Je le répète, - milord, pardonnez-moi cet amour pour ma patrie, qui me fait désirer de - la faire aimer d'un homme tel que vous, et ne jugez point avec la - sévérité anglaise les témoignages de bienveillance qu'une Italienne - croit pouvoir donner sans rien perdre à ses yeux, ni aux vôtres. - - «CORINNE.» - -En vain Oswald aurait voulu se le cacher, il fut vivement heureux en -recevant cette lettre; il entrevit un avenir confus de jouissances et de -bonheur; l'imagination, l'amour, l'enthousiasme, tout ce qu'il y a de -divin dans l'âme de l'homme, lui parut réuni dans le projet enchanteur -de voir Rome avec Corinne. Cette fois il ne réfléchit pas; cette fois il -sortit à l'instant même pour aller voir Corinne; et, dans la route, il -regarda le ciel, il sentit le beau temps, il porta la vie légèrement. -Ses regrets et ses craintes se perdirent dans les nuages de l'espérance; -son coeur, depuis longtemps opprimé par la tristesse, battait et -tressaillait de joie; il craignait bien qu'une si heureuse disposition -ne pût durer, mais l'idée même qu'elle était passagère donnait à cette -fièvre de bonheur plus de force et d'activité. - -«Vous voilà? dit Corinne en voyant entrer lord Nelvil; ah! merci.» Et -elle lui tendit la main. Oswald la prit, y imprima ses lèvres avec une -vive tendresse et ne sentit pas dans ce moment cette timidité souffrante -qui se mêlait souvent à ses impressions les plus agréables, et lui -donnait quelquefois, avec les personnes qu'il aimait le mieux, des -sentiments amers et pénibles. L'intimité avait commencé entre Oswald et -Corinne depuis qu'ils s'étaient quittés; c'était la lettre de Corinne -qui l'avait établie; ils étaient contents tous les deux, et ressentaient -l'un pour l'autre une tendre reconnaissance. - -«C'est donc ce matin, dit Corinne, que je vous montrerai le Panthéon et -Saint-Pierre: j'avais bien quelque espoir, ajouta-t-elle en souriant, -que vous accepteriez le voyage de Rome avec moi; aussi mes chevaux sont -prêts. Je vous ai attendu; vous êtes arrivé, tout est bien, -partons.--Étonnante personne! dit Oswald; qui donc êtes-vous? où -avez-vous pris tant de charmes divers qui sembleraient devoir s'exclure: -sensibilité, gaieté, profondeur, grâce, abandon, modestie? Êtes-vous une -illusion? êtes-vous un bonheur surnaturel pour la vie de celui qui vous -rencontre?--Ah! si j'ai le pouvoir de faire quelque bien, reprit -Corinne, vous ne devez pas croire que jamais j'y renonce.--Prenez garde, -reprit Oswald en saisissant la main de Corinne avec émotion, prenez -garde à ce bien que vous voulez me faire. Depuis près de deux ans une -main de fer serre mon coeur; si votre douce présence m'a donné quelque -relâche, si je respire près de vous, que deviendrai-je quand il faudra -rentrer dans mon sort? que deviendrai-je?...--Laissons au temps, -laissons au hasard, interrompit Corinne, à décider si cette impression -d'un jour que j'ai produite sur vous durera plus qu'un jour. Si nos âmes -s'entendent, notre affection mutuelle ne sera point passagère. Quoi -qu'il en soit, allons admirer ensemble tout ce qui peut élever notre -esprit et nos sentiments; nous goûterons toujours ainsi quelques moments -de bonheur.» En achevant ces mots, Corinne descendit, et lord Nelvil la -suivit, étonné de sa réponse. Il lui sembla qu'elle admettait la -possibilité d'un demi-sentiment, d'un attrait momentané. Enfin il crut -entrevoir de la légèreté dans la manière dont elle s'était exprimée, et -il en fut blessé. - -Il se plaça sans rien dire dans la voiture de Corinne, qui, devinant sa -pensée, lui dit: «Je ne crois pas que le coeur soit ainsi fait, que l'on -éprouve toujours ou point d'amour, ou la passion la plus invincible. Il -y a des commencements de sentiment qu'un examen plus approfondi peut -dissiper. On se flatte, on se détrompe, et l'enthousiasme même dont on -est susceptible, s'il rend l'enchantement plus rapide, peut faire aussi -que le refroidissement soit plus prompt.--Vous avez beaucoup réfléchi -sur le sentiment, madame, dit Oswald avec amertume. Corinne rougit à ce -mot, et se tut quelques instants; puis, reprenant la parole avec un -mélange assez frappant de franchise et de dignité: «Je ne crois pas, -dit-elle, qu'une femme sensible soit jamais arrivée jusqu'à vingt-six -ans sans avoir connu l'illusion de l'amour; mais si n'avoir jamais été -heureuse, si n'avoir jamais rencontré l'objet qui pouvait mériter toutes -les affections de son coeur est un titre à l'intérêt, j'ai droit au -vôtre.» Ces paroles, et l'accent avec lequel Corinne les prononça, -dissipèrent un peu le nuage qui s'était élevé dans l'âme de lord Nelvil; -néanmoins il se dit en lui-même: «C'est la plus séduisante des femmes, -mais c'est une Italienne; et ce n'est pas ce coeur timide, innocent, à -lui-même inconnu, que possède sans doute la jeune Anglaise à laquelle -mon père me destinait.» - -Cette jeune Anglaise se nommait Lucile Edgermond, la fille du meilleur -ami du père de lord Nelvil; mais elle était trop enfant lorsqu'Oswald -quitta l'Angleterre, pour qu'il pût l'épouser, ni même prévoir ce -qu'elle serait un jour. - - -CHAPITRE II - -Oswald et Corinne allèrent d'abord au Panthéon, qu'on appelle -aujourd'hui _Sainte-Marie de la Rotonde_. Partout, en Italie, le -catholicisme a hérité du paganisme; mais le Panthéon est le seul temple -antique à Rome qui soit conservé tout entier, le seul où l'on puisse -remarquer dans son ensemble la beauté de l'architecture des anciens et -le caractère particulier de leur culte. Oswald et Corinne s'arrêtèrent -sur la place du Panthéon pour admirer le portique de ce temple et les -colonnes qui le soutiennent. - -Corinne fit observer à lord Nelvil que le Panthéon était construit de -manière qu'il paraissait beaucoup plus grand qu'il ne l'est. «L'église -Saint-Pierre, dit-elle, produira sur vous un effet tout différent; vous -la croirez d'abord moins vaste qu'elle ne l'est en réalité. L'illusion -si favorable au Panthéon vient, à ce qu'on assure, de ce qu'il y a plus -d'espace entre les colonnes, et que l'air joue librement autour; mais -surtout de ce que l'on n'y aperçoit presque point d'ornements de détail, -tandis que Saint-Pierre en est surchargé. C'est ainsi que la poésie -antique ne dessinait que les grandes masses, et laissait à la pensée de -l'auditeur à remplir les intervalles, à suppléer les développements: en -tous genres, nous autres modernes, nous disons trop. - -«Ce temple, continua Corinne, fut consacré par Agrippa, le favori -d'Auguste, à son ami, ou plutôt à son maître. Cependant ce maître eut la -modestie de refuser la dédicace du temple, et Agrippa se vit obligé de -le dédier à tous les dieux de l'Olympe, pour remplacer le dieu de la -terre, la puissance. Il y avait un char de bronze au sommet du Panthéon, -sur lequel étaient placées les statues d'Auguste et d'Agrippa. De chaque -côté du portique, ces mêmes statues se retrouvaient sous une autre -forme, et sur le frontispice du temple on lit encore: _Agrippa l'a -consacré_. Auguste donna son nom à son siècle, parce qu'il a fait de ce -siècle une époque de l'esprit humain. Les chefs-d'oeuvre en divers -genres de ses contemporains formèrent pour ainsi dire les rayons de son -auréole. Il sut honorer habilement les hommes de génie qui cultivaient -les lettres, et dans la postérité sa gloire s'en est bien trouvée. - -«Entrons dans le temple, dit Corinne; vous le voyez, il reste découvert -presque comme il l'était autrefois. On dit que cette lumière qui venait -d'en haut était l'emblème de la Divinité supérieure à toutes les -divinités. Les païens ont toujours aimé les images symboliques. Il -semble en effet que ce langage convient mieux à la religion que la -parole. La pluie tombe souvent sur ces parvis de marbre; mais aussi les -rayons du soleil viennent éclairer les prières. Quelle sérénité! quel -air de fête on remarque dans cet édifice! Les païens ont divinisé la -vie, et les chrétiens ont divinisé la mort: tel est l'esprit des deux -cultes; mais notre catholicisme romain est moins sombre cependant que ne -l'était celui du Nord. Vous l'observerez quand nous serons à -Saint-Pierre. Dans l'intérieur du sanctuaire du Panthéon sont les bustes -de nos artistes les plus célèbres: ils décorent les niches où l'on avait -placé les dieux des anciens. Comme, depuis la destruction de l'empire -des Césars, nous n'avons presque jamais eu d'indépendance politique en -Italie, on ne trouve point ici des hommes d'État ni de grands -capitaines. C'est le génie de l'imagination qui fait notre seule gloire: -mais ne trouvez-vous pas, milord, qu'un peuple qui honore ainsi les -talents qu'il possède mériterait une plus noble destinée?--Je suis -sévère pour les nations, répondit Oswald; je crois toujours qu'elles -méritent leur sort, quel qu'il soit.--Cela est dur, reprit Corinne; -peut-être, en vivant en Italie, éprouverez-vous un sentiment -d'attendrissement sur ce beau pays que la nature semble avoir paré comme -une victime; mais, du moins, souvenez-vous que notre plus chère -espérance, à nous autres artistes, à nous autres amants de la gloire, -c'est d'obtenir une place ici. J'ai déjà marqué la mienne, dit-elle en -montrant une niche encore vide. Oswald, qui sait si vous ne reviendrez -pas dans cette même enceinte quand mon buste y sera placé? Alors...» -Oswald l'interrompit vivement, et lui dit: «Resplendissante de jeunesse -et de beauté, pouvez-vous parler ainsi à celui que le malheur et la -souffrance font déjà pencher vers la tombe?--Ah! reprit Corinne, l'orage -peut briser en un moment les fleurs qui tiennent encore la tête levée. -Oswald, cher Oswald, ajouta-t-elle, pourquoi ne seriez-vous pas heureux? -pourquoi...--Ne m'interrogez jamais, reprit lord Nelvil; vous avez vos -secrets, j'ai les miens; respectons mutuellement notre silence. Non, -vous ne savez pas quelle émotion j'éprouverais s'il fallait raconter mes -malheurs!» Corinne se tut, et ses pas, en sortant du temple, étaient -plus lents et ses regards plus rêveurs. - -Elle s'arrêta sous le portique. «Là, dit-elle à lord Nelvil, était une -urne de porphyre de la plus grande beauté, transportée maintenant à -Saint-Jean-de-Latran; elle contenait les cendres d'Agrippa, qui furent -placées au pied de la statue qu'il s'était élevée à lui-même. Les -anciens mettaient tant de soin à adoucir l'idée de la destruction, -qu'ils savaient en écarter ce qu'elle peut avoir de lugubre et -d'effrayant. Il y avait d'ailleurs tant de magnificence dans leurs -tombeaux, que le contraste du néant, de la mort et des splendeurs de la -vie s'y faisait moins sentir. Il est vrai aussi que l'espérance d'un -autre monde était chez eux beaucoup moins vive que chez les chrétiens; -les païens s'efforçaient de disputer à la mort le souvenir que nous -déposons sans crainte dans le sein de l'Éternel.» - -Oswald soupira, et garda le silence. Les idées mélancoliques ont -beaucoup de charmes tant qu'on n'a pas été soi-même profondément -malheureux; mais quand la douleur, dans toute son âpreté, s'est emparée -de l'âme, on n'entend plus, sans tressaillir, de certains mots qui jadis -n'excitaient en nous que des rêveries plus ou moins douces. - - -CHAPITRE III - -On passe, en allant à Saint-Pierre, sur le pont Saint-Ange; Corinne et -lord Nelvil le traversèrent à pied. «C'est sur ce pont, dit Oswald, -qu'en revenant du Capitole j'ai pour la première fois pensé, longtemps -pensé à vous.--Je ne me flattais pas, reprit Corinne, que ce -couronnement du Capitole me vaudrait un ami; mais cependant, en -cherchant la gloire, j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer. A -quoi servirait-elle, du moins aux femmes, sans cet espoir?--Restons -encore ici quelques instants, dit Oswald. Quel souvenir, entre tous les -siècles, peut valoir pour mon coeur ce lieu qui me rappelle le premier -jour où je vous ai vue?--Je ne sais si je me trompe, reprit Corinne, -mais il me semble qu'on se devient plus cher l'un à l'autre en admirant -ensemble les monuments qui parlent à l'âme par une véritable grandeur. -Les édifices de Rome ne sont ni froids ni muets; le génie les a créés, -des événements mémorables les consacrent; peut-être même faut-il aimer, -Oswald, aimer surtout un caractère tel que le vôtre, pour se complaire à -sentir avec lui tout ce qu'il y a de noble et de beau dans -l'univers.--Oui, reprit lord Nelvil, mais en vous regardant, mais en -vous écoutant, je n'ai pas besoin d'autres merveilles.» Corinne le -remercia par un sourire plein de charmes. - -En allant à Saint-Pierre, ils s'arrêtèrent devant le château Saint-Ange. -«Voilà, dit Corinne, l'un des édifices dont l'extérieur a le plus -d'originalité; ce tombeau d'Adrien, changé en forteresse par les Goths, -porte le caractère de sa première et de sa seconde destination. Bâti -pour la mort, une impénétrable enceinte l'environne, et cependant les -vivants y ont ajouté quelque chose d'hostile, par les fortifications -extérieures, qui contrastent avec le silence et la noble inutilité d'un -monument funéraire. On voit sur le sommet un ange de bronze avec son -épée nue; et dans l'intérieur sont pratiquées des prisons très-cruelles. -Tous les événements de l'histoire de Rome, depuis Adrien jusqu'à nos -jours, sont liés à ce monument. Bélisaire s'y défendit contre les Goths, -et, presque aussi barbare que ceux qui l'attaquaient, il lança contre -ses ennemis les belles statues qui décoraient l'intérieur de l'édifice. -Crescentius, Arnault de Brescia, Nicolas Rienzi, ces amis de la liberté -romaine, qui ont pris si souvent les souvenirs pour des espérances, se -sont défendus longtemps dans le tombeau d'un empereur. J'aime ces -pierres qui s'unissent à tant de faits illustres. J'aime ce luxe du -maître du monde, un magnifique tombeau. Il y a quelque chose de grand -dans l'homme qui, possesseur de toutes les jouissances et de toutes les -pompes terrestres, ne craint pas de s'occuper longtemps d'avance de sa -mort. Des idées morales, des sentiments désintéressés remplissent l'âme, -dès qu'elle sort de quelque manière des bornes de la vie. - -«C'est d'ici, continua Corinne, que l'on devrait apercevoir -Saint-Pierre, et c'est jusqu'ici que les colonnes qui le précèdent -devaient s'étendre: tel était le superbe plan de Michel-Ange; il -espérait du moins qu'on l'achèverait après lui; mais les hommes de notre -temps ne pensent plus à la postérité. Quand une fois on a tourné -l'enthousiasme en ridicule, on a tout défait, excepté l'argent et le -pouvoir.--C'est vous qui ferez renaître ce sentiment! s'écria lord -Nelvil. Qui jamais éprouva le bonheur que je goûte? Rome montrée par -vous, Rome interprétée par l'imagination et le génie, _Rome, qui est un -monde animé par le sentiment, sans lequel le monde lui-même est un -désert_. Ah! Corinne, que succédera-t-il à ces jours, plus heureux que -mon sort et mon coeur ne le permettent? Corinne lui répondit avec -douceur: «Toutes les affections sincères viennent du ciel, Oswald; -pourquoi ne protégerait-il pas ce qu'il inspire? C'est à lui qu'il -appartient de disposer de nous.» - -Alors Saint-Pierre leur apparut, cet édifice le plus grand que les -hommes aient jamais élevé; car les pyramides d'Égypte elles-mêmes lui -sont inférieures en hauteur. «J'aurais peut-être dû vous faire voir, dit -Corinne, le plus beau de nos édifices le dernier; mais ce n'est pas mon -système. Il me semble que, pour se rendre sensible aux beaux-arts, il -faut commencer par voir les objets qui inspirent une admiration vive et -profonde. Ce sentiment, une fois éprouvé, révèle pour ainsi dire une -nouvelle sphère d'idées, et rend ensuite plus capable d'aimer et de -juger tout ce qui, dans un ordre même inférieur, retrace cependant la -première impression qu'on a reçue. Toutes ces gradations, ces manières -prudentes et nuancées pour préparer les grands effets, ne sont point de -mon goût. On n'arrive point au sublime par degrés; des distances -infinies le séparent même de ce qui n'est que beau.» Oswald sentit une -émotion tout à fait extraordinaire en arrivant en face de Saint-Pierre. -C'était la première fois que l'ouvrage des hommes produisait sur lui -l'effet d'une merveille de la nature. C'est le seul travail de l'art, -sur notre terre actuelle, qui ait le genre de grandeur qui caractérise -les oeuvres immédiates de la création. Corinne jouissait de l'étonnement -d'Oswald. «J'ai choisi, lui dit-elle, un jour où le soleil est dans tout -son éclat pour vous faire voir ce monument. Je vous réserve un plaisir -plus intime, plus religieux: c'est de le contempler au clair de la lune; -mais il fallait d'abord vous faire assister à la plus brillante des -fêtes, le génie de l'homme décoré par la magnificence de la nature.» - -La place de Saint-Pierre est entourée de colonnes, légères de loin, et -massives de près. Le terrain, qui va toujours un peu en montant jusqu'au -portique de l'église, ajoute encore à l'effet qu'elle produit. Un -obélisque de quatre-vingts pieds de haut, qui paraît à peine élevé en -présence de la coupole de Saint-Pierre, est au milieu de la place. La -forme des obélisques elle seule a quelque chose qui plaît à -l'imagination; leur sommet se perd dans les airs, et semble porter -jusqu'au ciel une grande pensée de l'homme. Ce monument, qui vint -d'Égypte pour orner les bains de Caligula, et que Sixte-Quint a fait -transporter ensuite au pied du temple de Saint-Pierre; ce contemporain -de tant de siècles, qui n'ont pu rien contre lui, inspire un sentiment -de respect: l'homme se sent tellement passager, qu'il a toujours de -l'émotion en présence de ce qui est immuable. A quelque distance, des -deux côtés de l'obélisque, s'élèvent deux fontaines dont l'eau jaillit -perpétuellement et retombe avec abondance en cascade dans les airs. Ce -murmure des ondes, qu'on a coutume d'entendre au milieu de la campagne, -produit dans cette enceinte une sensation toute nouvelle; mais cette -sensation est en harmonie avec celle que fait naître l'aspect d'un -temple majestueux. - -La peinture, la sculpture, imitant le plus souvent la figure humaine ou -quelque objet existant dans la nature, réveillent dans notre âme des -idées parfaitement claires et positives; mais un beau monument -d'architecture n'a point, pour ainsi dire, de sens déterminé, et l'on -est saisi, en le contemplant, par cette rêverie sans calcul et sans but -qui mène si loin la pensée. Le bruit des eaux convient à toutes ces -impressions vagues et profondes; il est uniforme comme l'édifice est -régulier - - L'éternel mouvement et l'éternel repos[3] - -sont ainsi rapprochés l'un de l'autre. C'est dans ce lieu surtout que le -temps est sans pouvoir; car il ne tarit pas plus ces sources -jaillissantes qu'il n'ébranle ces immobiles pierres. Les eaux qui -s'élancent en gerbe de ces fontaines sont si légères et si nuageuses, -que, dans un beau jour, les rayons du soleil y produisent de petits -arcs-en-ciel formés des plus belles couleurs. - - [3] Vers de M. de Fontanes. - -«Arrêtez-vous un moment ici, dit Corinne à lord Nelvil comme il était -déjà sous le portique de l'église; arrêtez-vous, avant de soulever le -rideau qui couvre la porte du temple: votre coeur ne bat-il pas à -l'approche de ce sanctuaire? et ne ressentez-vous pas, au moment -d'entrer, tout ce que ferait éprouver l'attente d'un événement -solennel?» Corinne elle-même souleva le rideau, et le retint pour -laisser passer lord Nelvil; elle avait tant de grâce dans cette -attitude, que le premier regard d'Oswald fut pour la considérer ainsi: -il se plut même pendant quelques instants à ne rien observer qu'elle. -Cependant il s'avança dans le temple, et l'impression qu'il reçut sous -ces voûtes immenses fut si profonde et si religieuse, que le sentiment -même de l'amour ne suffisait plus pour remplir en entier son âme. Il -marchait lentement à côté de Corinne; l'un et l'autre se taisaient. Là -tout commande le silence: le moindre bruit retentit si loin, qu'aucune -parole ne semble digne d'être ainsi répétée dans une demeure presque -éternelle. La prière seule, l'accent du malheur, de quelque faible voix -qu'il parte, émeut profondément dans ces vastes lieux. Et quand, sous -ces dômes immenses, on entend de loin venir un vieillard dont les pas -tremblants se traînent sur ces beaux marbres arrosés par tant de pleurs, -l'on sent que l'homme est imposant par cette infirmité même de sa -nature, qui soumet son âme divine à tant de souffrances, et que le culte -de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret du passage de -l'homme sur la terre. - -Corinne interrompit la rêverie d'Oswald, et lui dit: «Vous avez vu des -églises gothiques en Angleterre et en Allemagne, vous avez dû remarquer -qu'elles ont un caractère beaucoup plus sombre que cette église. Il y -avait quelque chose de mystique dans le catholicisme des peuples -septentrionaux. Le nôtre parle à l'imagination par les objets -extérieurs. Michel-Ange a dit, en voyant la coupole du Panthéon: «Je la -placerai dans les airs.» Et en effet, Saint-Pierre est un temple posé -sur une église. Il y a quelque alliance des religions antiques et du -christianisme dans l'effet que produit sur l'imagination l'intérieur de -cet édifice. Je viens m'y promener souvent pour rendre à mon âme la -sérénité qu'elle perd quelquefois. La vue d'un tel monument est comme -une musique continuelle et fixée, qui vous attend pour vous faire du -bien quand vous vous en approchez; et certainement il faut mettre au -nombre des titres de notre nation à la gloire, la patience, le courage -et le désintéressement des chefs de l'Église qui ont consacré cent -cinquante années, tant d'argent et tant de travaux à l'achèvement d'un -édifice dont ceux qui l'élevaient ne pouvaient se flatter de jouir. -C'est un service rendu, même à la morale publique, que de faire don à -une nation d'un monument qui est l'emblème de tant d'idées nobles et -généreuses.--Oui, répondit Oswald, ici les arts ont de la grandeur, -l'imagination et l'invention sont pleines de génie; mais la dignité de -l'homme même, comment y est-elle défendue? Quelles institutions, quelle -faiblesse dans la plupart des gouvernements d'Italie! et, quoiqu'ils -soient si faibles, combien ils asservissent les esprits!--D'autres -peuples, interrompit Corinne, ont supporté le joug comme nous, et ils -ont de moins l'imagination qui fait rêver une autre destinée: - - _Servi siam, sì, ma servi ognor frementi._ - -«_Nous sommes esclaves, mais des esclaves toujours frémissants_, dit -Alfieri, le plus fier de nos écrivains modernes. Il y a tant d'âme dans -nos beaux-arts, que peut-être un jour notre caractère égalera notre -génie. - -«Regardez, continua Corinne, ces statues placées sur les tombeaux, ces -tableaux en mosaïque, patientes et fidèles copies des chefs-d'oeuvre de -nos grands maîtres. Je n'examine jamais Saint-Pierre en détail, parce -que je n'aime pas à y trouver ces beautés multipliées qui dérangent un -peu l'impression de l'ensemble. Mais qu'est-ce donc qu'un monument où -les chefs-d'oeuvre de l'esprit humain eux-mêmes paraissent des ornements -superflus! Ce temple est comme un monde à part. On y trouve un asile -contre le froid et la chaleur. Il a ses saisons à lui, son printemps -perpétuel, que l'atmosphère du dehors n'altère jamais. Une église -souterraine est bâtie sous le parvis de ce temple, les papes et -plusieurs souverains des pays étrangers y sont ensevelis: Christine, -après son abdication; les Stuarts, depuis que leur dynastie est -renversée. Rome depuis longtemps est l'asile des exilés du monde; Rome -elle-même n'est-elle pas détrônée! son aspect console les rois -dépouillés comme elle. - - _Cadono le città, cadono i regni, - E l'uom, d'esser mortal par che si sdegni[4]!_ - - [4] Les cités tombent, les empires disparaissent, et l'homme s'indigne - d'être mortel. - -«Placez-vous ici, dit Corinne à lord Nelvil, près de l'autel, au milieu -de la coupole; vous apercevrez à travers les grilles de fer l'église des -morts qui est sous nos pieds, et, en relevant les yeux, vos regards -atteindront à peine au sommet de la voûte. Ce dôme, en le considérant, -même d'en bas, fait éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des -abîmes suspendus sur sa tête. Tout ce qui est au delà d'une certaine -proportion cause à l'homme, à la créature bornée, un invincible effroi. -Ce que nous connaissons est aussi inexplicable que l'inconnu; mais nous -avons pour ainsi dire pratiqué notre obscurité habituelle, tandis que de -nouveaux mystères nous épouvantent et mettent le trouble dans nos -facultés. - -«Toute cette église est ornée de marbres antiques, et ses pierres en -savent plus que nous sur les siècles écoulés. Voici la statue de -Jupiter, dont on a fait un saint Pierre en lui mettant une auréole sur -la tête. L'expression générale de ce temple caractérise parfaitement le -mélange des dogmes sombres et des cérémonies brillantes; un fond de -tristesse dans les idées, mais, dans l'application, la mollesse et la -vivacité du Midi; des intentions sévères, mais des interprétations -très-douces; la théologie chrétienne et les images du paganisme; enfin -la réunion la plus admirable de l'éclat et de la majesté que l'homme -peut donner à son culte envers la Divinité. - -«Les tombeaux décorés par les merveilles des beaux-arts ne présentent -point la mort sous un aspect redoutable. Ce n'est pas tout à fait comme -les anciens, qui sculptaient sur les sarcophages des danses et des jeux; -mais la pensée est détournée de la contemplation d'un cercueil par les -chefs-d'oeuvre du génie. Ils rappellent l'immortalité sur l'autel même -de la mort; et l'imagination, animée par l'admiration qu'ils inspirent, -ne sent pas, comme dans le Nord, le silence et le froid, immuables -gardiens des sépulcres.--Sans doute, dit Oswald, nous voulons que la -tristesse environne la mort; et, même avant que nous fussions éclairés -par les lumières du christianisme, notre mythologie ancienne, notre -Ossian, ne place à côté de la tombe que les regrets et les chants -funèbres. Ici, vous voulez oublier et jouir; je ne sais si je désirerais -que votre beau ciel me fît ce genre de bien.--Ne croyez pas cependant, -reprit Corinne, que notre caractère soit léger et notre esprit frivole. -Il n'y a que la vanité qui rend frivole; l'indolence peut mettre -quelques intervalles de sommeil ou d'oubli dans la vie, mais elle n'use -ni ne flétrit le coeur; et, malheureusement pour nous, on peut sortir de -cet état par des passions plus profondes et plus terribles que celles -des âmes habituellement actives.» - -En achevant ces mots, Corinne et lord Nelvil s'approchaient de la porte -de l'église. «Encore un dernier coup d'oeil vers ce sanctuaire immense, -dit-elle à lord Nelvil. Voyez comme l'homme est peu de chose en présence -de la religion, alors même que nous sommes réduits à ne considérer que -son emblème matériel! voyez quelle immobilité, quelle durée les mortels -peuvent donner à leurs oeuvres, tandis qu'eux-mêmes ils passent si -rapidement et ne survivent que par le génie! Ce temple est une image de -l'infini; il n'y a point de terme aux sentiments qu'il fait naître, aux -idées qu'il retrace, à l'immense quantité d'années qu'il rappelle à la -réflexion, soit dans le passé, soit dans l'avenir; et quand on sort de -son enceinte, il semble qu'on passe des pensées célestes aux intérêts du -monde, et de l'éternité religieuse à l'air léger du temps.» - -Corinne fit remarquer à lord Nelvil, lorsqu'ils furent hors de l'église, -que sur ses portes étaient représentées en bas-relief les Métamorphoses -d'Ovide. «On ne se scandalise point à Rome, lui dit-elle, des images du -paganisme, quand les beaux-arts les ont consacrées. Les merveilles du -génie portent toujours à l'âme une impression religieuse, et nous -faisons hommage au culte chrétien de tous les chefs-d'oeuvre que les -autres cultes ont inspirés.» Oswald sourit à cette explication. -«Croyez-moi, milord, continua Corinne, il y a beaucoup de bonne foi dans -les sentiments des nations dont l'imagination est très-vive. Mais à -demain; si vous le voulez, je vous mènerai au Capitole. J'ai, je -l'espère, plusieurs courses à vous proposer encore; quand elles seront -finies, est-ce que vous partirez? est-ce que... «Elle s'arrêta, -craignant d'en avoir déjà trop dit. «Non, Corinne, reprit Oswald; non, -je ne renoncerai point à cet éclair de bonheur que peut-être un ange -tutélaire fait luire sur moi du haut du ciel.» - - -CHAPITRE IV - -Le lendemain, Oswald et Corinne partirent avec plus de confiance et de -sérénité. Ils étaient des amis qui voyageaient ensemble; ils -commençaient à dire _nous_. Ah! qu'il est touchant, ce _nous_ prononcé -par l'amour! quelle déclaration il contient, timidement et cependant -vivement exprimée! «Nous allons donc au Capitole, dit Corinne.--Oui, -nous y allons,» reprit Oswald; et sa voix disait tout avec des mots si -simples, tant son accent avait de tendresse et de douceur! «C'est du -haut du Capitole, tel qu'il est maintenant, dit Corinne, que nous -pouvons facilement apercevoir les sept collines. Nous les parcourrons -toutes ensuite l'une après l'autre; il n'en est pas une qui ne conserve -des traces de l'histoire.» - -Corinne et lord Nelvil suivirent d'abord ce qu'on appelait autrefois la -voie Sacrée, ou la voie Triomphale. «Votre char a passé par là? dit -Oswald à Corinne.--Oui, répondit-elle: cette poussière antique devait -s'étonner de porter un tel char; mais depuis la république romaine, tant -de traces criminelles se sont empreintes sur cette route, que le -sentiment de respect qu'elle inspirait est bien affaibli.» Corinne se -fit conduire ensuite au pied de l'escalier du Capitole actuel. L'entrée -du Capitole ancien était par le Forum. «Je voudrais bien, dit Corinne, -que cet escalier fût le même que monta Scipion lorsque, repoussant la -calomnie par la gloire, il alla dans le temple pour rendre grâce aux -dieux des victoires qu'il avait remportées. Mais ce nouvel escalier, -mais ce nouveau Capitole a été bâti sur les ruines de l'ancien, pour -recevoir le paisible magistrat qui porte à lui tout seul ce nom immense -de sénateur romain, jadis l'objet des respects de l'univers. Ici nous -n'avons plus que des noms; mais leur harmonie, mais leur antique dignité -cause toujours une sorte d'ébranlement, une sensation assez douce, mêlée -de plaisir et de regret. Je demandai l'autre jour à une pauvre femme que -je rencontrai, où elle demeurait: _A la Roche Tarpéienne_, me -répondit-elle; et ce mot, bien que dépouillé des idées qui jadis y -étaient attachées, agit encore sur l'imagination.» - -Oswald et Corinne s'arrêtèrent pour considérer les deux lions de basalte -qu'on voit au pied de l'escalier du Capitole. Ils viennent d'Égypte; les -sculpteurs égyptiens saisissaient avec bien plus de génie la figure des -animaux que celle des hommes. Ces lions du Capitole sont noblement -paisibles, et leur genre de physionomie est la véritable image de la -tranquillité dans la force. - - _A guisa di lion, quando si posa[5]._ - -DANTE. - - [5] A la manière du lion quand il se repose. - -Non loin de ces lions, on voit une statue de Rome mutilée, que les -Romains modernes ont placée là, sans songer qu'ils donnaient ainsi le -plus parfait emblème de leur Rome actuelle. Cette statue n'a ni tête ni -pieds, mais le corps et la draperie qui restent ont encore des beautés -antiques. Au haut de l'escalier sont deux colosses qui représentent, à -ce qu'on croit, Castor et Pollux, puis les trophées de Marius, puis deux -colonnes milliaires qui servaient à mesurer l'univers romain, et la -statue équestre de Marc-Aurèle, belle et calme au milieu de ces divers -souvenirs. Ainsi tout est là: les temps héroïques, représentés par les -Dioscures; la république, par les lions; les guerres civiles, par -Marius; et les beaux temps des empereurs, par Marc-Aurèle. - -En avançant vers le Capitole moderne, on voit à droite et à gauche deux -églises bâties sur les ruines du temple de Jupiter Férétrien et de -Jupiter Capitolin. En avant du vestibule est une fontaine présidée par -deux fleuves, le Nil et le Tibre, avec la louve de Romulus. On ne -prononce pas le nom du Tibre comme celui des fleuves sans gloire; c'est -un des plaisirs de Rome que de dire: _Conduisez-moi sur les bords du -Tibre; traversons le Tibre_. Il semble qu'en prononçant ces paroles on -invoque l'histoire, et qu'on ranime les morts. En allant au Capitole, du -côté du Forum, on trouve à droite les prisons Mamertines. Ces prisons -furent d'abord construites par Ancus Martius, et servaient alors aux -criminels ordinaires. Mais Servius Tullius en fit creuser sous terre de -beaucoup plus cruelles pour les criminels d'État, comme si ces criminels -n'étaient pas ceux qui méritent le plus d'égards puisqu'il peut y avoir -de la bonne foi dans leurs erreurs. Jugurtha et les complices de -Catilina périrent dans ces prisons; on dit aussi que saint Pierre et -saint Paul y ont été renfermés. De l'autre côté du Capitole est la roche -Tarpéienne; au pied de cette roche, l'on trouve aujourd'hui un hôpital -appelé l'_Hôpital de la Consolation_. Il semble que l'esprit sévère de -l'antiquité et la douceur du christianisme soient ainsi rapprochés dans -Rome à travers les siècles, et se montrent aux regards comme à la -réflexion. - -Quand Oswald et Corinne furent arrivés au haut de la tour du Capitole, -Corinne lui montra les sept collines; la ville de Rome, bornée d'abord -au mont Palatin, ensuite aux murs de Servius Tullius, qui renfermaient -les sept collines, enfin aux murs d'Aurélien, qui servent encore -aujourd'hui d'enceinte à la plus grande partie de Rome. Corinne rappela -les vers de Tibulle et de Properce, qui se glorifient des faibles -commencements dont est sortie la maîtresse du monde. Le mont Palatin fut -à lui seul tout Rome pendant quelque temps; mais dans la suite le palais -des empereurs remplit l'espace qui avait suffi pour une nation. Un poëte -du temps de Néron fit à cette occasion cette épigramme[6]: _Rome ne sera -bientôt plus qu'un palais. Allez à Véies, Romains, si toutefois ce -palais n'occupe pas déjà Véies même._ - - [6] - - Roma domus fiet: Veios migrate, Quirites; - Si non et Veios occupat ista domus. - -Les sept collines sont infiniment moins élevées qu'elles ne l'étaient -autrefois, lorsqu'elles méritaient le nom de _monts escarpés_. Rome -moderne est élevée de quarante pieds au-dessus de Rome ancienne. Les -vallées qui séparaient les collines se sont presque comblées par le -temps et par les ruines des édifices; mais, ce qui est plus singulier -encore, un amas de vases brisés a élevé deux collines nouvelles[7], et -c'est presque une image des temps modernes que ces progrès, ou plutôt -ces débris de la civilisation, mettant de niveau les montagnes avec les -vallées, effaçant, au moral comme au physique, toutes les belles -inégalités produites par la nature. - - [7] Le monte Citorio et Testacio. - -Trois autres collines[8], non comprises dans les sept fameuses, donnent -à la ville de Rome quelque chose de si pittoresque, que c'est peut-être -la seule ville qui, par elle-même, et dans sa propre enceinte, offre les -plus magnifiques points de vue. On y trouve un mélange si remarquable de -ruines et d'édifices, de campagnes et de déserts, qu'on peut contempler -Rome de tous les côtés, et voir toujours un tableau frappant dans la -perspective opposée. - - [8] Le Janicule, le monte Vaticano et le monte Mario. - -Oswald ne pouvait se lasser de considérer les traces de l'antique Rome -du point élevé du Capitole où Corinne l'avait conduit. La lecture de -l'histoire, les réflexions qu'elle excite, agissent moins sur notre âme -que ces pierres en désordre, que ces ruines mêlées aux habitations -nouvelles. Les yeux sont tout-puissants sur l'âme: après avoir vu les -ruines romaines, on croit aux antiques Romains comme si l'on avait vécu -de leur temps. Les souvenirs de l'esprit sont acquis par l'étude; les -souvenirs de l'imagination naissent d'une impression plus immédiate et -plus intime, qui donne de la vie à la pensée, et nous rend pour ainsi -dire témoins de ce que nous avons appris. Sans doute on est importuné de -tous ces bâtiments modernes qui viennent se mêler aux antiques débris; -mais un portique debout à côté d'un humble toit, mais des colonnes entre -lesquelles de petites fenêtres d'église sont pratiquées, un tombeau -servant d'asile à toute une famille rustique, produisent je ne sais quel -mélange d'idées grandes et simples, je ne sais quel plaisir de -découverte qui inspire un intérêt continuel. Tout est commun, tout est -prosaïque dans l'extérieur de la plupart de nos villes européennes; et -Rome, plus souvent qu'aucune autre, présente le triste aspect de la -misère et de la dégradation; mais tout à coup une colonne brisée, un -bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon indestructible -des architectes anciens, vous rappellent qu'il y a dans l'homme une -puissance éternelle, une étincelle divine, et qu'il ne faut pas se -laisser de l'exciter en soi-même et de la ranimer dans les autres. - -Ce Forum, dont l'enceinte est si resserrée, et qui a vu tant de choses -étonnantes, est une preuve frappante de la grandeur morale de l'homme. -Quand l'univers, dans les derniers temps de Rome, était soumis à des -maîtres sans gloire, on trouve des siècles entiers dont l'histoire peut -à peine conserver quelques faits; et ce Forum, petit espace, centre -d'une ville alors très-circonscrite, et dont les habitants combattaient -autour d'elle pour son territoire, ce Forum n'a-t-il pas occupé, par les -souvenirs qu'il retrace, les plus beaux génies de tous les temps? -Honneur donc, éternel honneur aux peuples courageux et libres, -puisqu'ils captivent ainsi les regards de la postérité! - -Corinne fit remarquer à lord Nelvil qu'on ne trouvait à Rome que -très-peu de débris des temps républicains. Les aqueducs, les canaux -construits sous terre pour l'écoulement des eaux, étaient le seul luxe -de la république et des rois qui l'ont précédée. Il ne nous reste d'elle -que des édifices utiles: des tombeaux élevés à la mémoire de ses grands -hommes et quelques temples de brique subsistent encore. C'est seulement -après la conquête de la Sicile que les Romains firent usage, pour la -première fois, du marbre pour leurs monuments; mais il suffit de voir -les lieux où de grandes actions se sont passées, pour éprouver une -émotion indéfinissable. C'est à cette disposition de l'âme qu'on doit -attribuer la puissance religieuse des pèlerinages. Les pays célèbres en -tout genre, alors même qu'ils sont dépouillés de leurs grands hommes et -de leurs monuments, exercent beaucoup de pouvoir sur l'imagination. Ce -qui frappait les regards n'existe plus, mais le charme du souvenir y est -resté. - -On ne voit plus sur le Forum aucune trace de cette fameuse tribune d'où -le peuple romain était gouverné par l'éloquence; on y trouve encore -trois colonnes d'un temple élevé par Auguste en l'honneur de Jupiter -Tonnant, lorsque la foudre tomba près de lui sans le frapper; un arc de -triomphe à Septime Sévère, que le sénat lui éleva pour récompense de ses -exploits. Les noms de ses deux fils, Caracalla et Géta étaient inscrits -sur le fronton de l'arc; mais lorsque Caracalla eut assassiné Géta, il -fit ôter son nom, et l'on voit encore la trace des lettres enlevées. -Plus loin est un temple à Faustine, monument de la faiblesse aveugle de -Marc-Aurèle; un temple de Vénus, qui, du temps de la république, était -consacre à Pallas; un peu plus loin, les ruines d'un temple dédié au -Soleil et à la Lune, bâti par l'empereur Adrien, qui était jaloux -d'Apollodore, fameux architecte grec, et le fit périr pour avoir blâmé -les proportions de son édifice. - -De l'autre côté de la place, on voit les ruines de quelques monuments -consacrés à des souvenirs plus nobles et plus purs: les colonnes d'un -temple qu'on croit être celui de Jupiter Stator, de Jupiter qui -empêchait les Romains de jamais fuir devant leurs ennemis; une colonne, -débris d'un temple de Jupiter Gardien, placée, dit-on, non loin de -l'abîme où s'est précipité Curtius; des colonnes d'un temple élevé, les -uns disent à la Concorde, les autres à la Victoire: peut-être les -peuples conquérants confondent-ils ces deux idées, et pensent-ils qu'il -ne peut exister de véritable paix que quand ils ont soumis l'univers. A -l'extrémité du mont Palatin s'élève un bel arc de triomphe dédié à -Titus, pour la conquête de Jérusalem. On prétend que les juifs qui sont -à Rome ne passent jamais sous cet arc, et l'on montre un petit chemin -qu'ils prennent, dit-on, pour l'éviter. Il est à souhaiter, pour -l'honneur des juifs, que cette anecdote soit vraie: les longs -ressouvenirs conviennent aux longs malheurs. - -Non loin de là est l'arc de Constantin, embelli de quelques bas-reliefs -enlevés au Forum de Trajan par les chrétiens, qui voulaient décorer le -monument consacré au _fondateur du repos_: c'est ainsi que Constantin -fut appelé. Les arts, à cette époque, étaient déjà dans la décadence, et -l'on dépouillait le passé pour honorer de nouveaux exploits. Ces portes -triomphales qu'on voit encore à Rome perpétuaient, autant que les hommes -le peuvent, les honneurs rendus à la gloire. Il y avait sur leurs -sommets une place destinée aux joueurs de flûte et de trompette, pour -que le vainqueur, en passant, fût enivré tout à la fois par la musique -et par la louange, et goûtât dans un même moment toutes les émotions les -plus exaltées. - -En face de ces arcs de triomphe sont les ruines du temple de la Paix, -bâti par Vespasien; il était tellement orné de bronze et d'or dans -l'intérieur, que, lorsqu'un incendie le consuma, des laves de métaux -brûlants en découlèrent jusque dans le Forum. Enfin le Colisée, la plus -belle ruine de Rome, termine la noble enceinte où comparaît toute -l'histoire. Ce superbe édifice, dont les pierres seules, dépouillées de -l'or et des marbres, subsistent encore, servit d'arène aux gladiateurs -combattant contre les bêtes féroces. C'est ainsi qu'on amusait et -trompait le peuple romain par des émotions fortes, alors que les -sentiments naturels ne pouvaient plus avoir d'essor. L'on entrait par -deux portes dans le Colisée: l'une qui était consacrée aux vainqueurs, -l'autre par laquelle on emportait les morts[9]. Singulier mépris pour -l'espèce humaine que de destiner d'avance la mort ou la vie de l'homme -au simple passe-temps d'un spectacle! Titus, le meilleur des empereurs, -dédia ce Colisée au peuple romain; et ces admirables ruines portent avec -elles un si beau caractère de magnificence et de génie, qu'on est tenté -de se faire illusion sur la véritable grandeur, et d'accorder aux -chefs-d'oeuvre de l'art l'admiration qui n'est due qu'aux monuments -consacrés à des institutions généreuses. - - [9] _Sana vivaria, sandapilaria_. - -Oswald ne se laissait point aller à l'admiration qu'éprouvait Corinne en -contemplant ces quatre galeries, ces quatre édifices s'élevant les uns -sur les autres, ce mélange de pompe et de vétusté qui tout à la fois -inspire le respect et l'attendrissement: il ne voyait dans ces lieux que -le luxe du maître et le sang des esclaves, et se sentait prévenu contre -les beaux-arts, qui ne s'inquiètent point du but, et prodiguent leurs -dons, à quelque objet qu'on les destine. Corinne essayait de combattre -cette disposition. «Ne portez point, dit-elle à lord Nelvil, la rigueur -de vos principes de morale et de justice dans la contemplation des -monuments d'Italie; ils rappellent, pour la plupart, je vous l'ai dit, -plutôt la splendeur, l'élégance et le goût des formes antiques, que -l'époque glorieuse de la vertu romaine. Mais ne trouvez-vous pas -quelques traces de la grandeur morale des premiers temps dans le luxe -gigantesque des monuments qui leur ont succédé? La dégradation même de -ce peuple romain est imposante encore; son deuil de la liberté couvre le -monde de merveilles, et le génie des beautés idéales cherche à consoler -l'homme de la dignité réelle et vraie qu'il a perdue. Voyez ces bains -immenses, ouverts à tous ceux qui voulaient en goûter les voluptés -orientales; ces cirques, destinés aux éléphants qui venaient combattre -avec les tigres; ces aqueducs, qui faisaient tout à coup un lac de ces -arènes, où les galères luttaient à leur tour, où des crocodiles -paraissaient à la place où les lions naguère s'étaient montrés: voilà -quel fut le luxe des Romains quand ils placèrent dans le luxe leur -orgueil! Ces obélisques amenés d'Égypte et dérobés aux ombres africaines -pour venir décorer les sépulcres des Romains, cette population de -statues qui existait autrefois dans Rome, ne peuvent être considérés -comme l'inutile et fastueuse pompe des despotes de l'Asie: c'est le -génie romain, vainqueur du monde, que les arts ont revêtu d'une forme -extérieure. Il y a quelque chose de surnaturel dans cette magnificence, -et sa splendeur poétique fait oublier et son origine et son but.» - -L'éloquence de Corinne excitait l'admiration d'Oswald, sans le -convaincre; il cherchait partout un sentiment moral, et toute la magie -des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors Corinne se rappela que, -dans cette même arène, les chrétiens persécutés étaient morts victimes -de leur persévérance; et montrant à lord Nelvil les autels élevés en -l'honneur de leurs cendres, et cette route de la croix que suivent les -pénitents, au pied des plus magnifiques débris de la grandeur mondaine, -elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne disait rien à son -coeur. «Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette puissance de -l'âme et de la volonté contre les douleurs et la mort: un sacrifice, -quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile que tous les élans de -l'âme et de la pensée. L'imagination exaltée peut produire les miracles -du génie; mais ce n'est qu'en se dévouant à son opinion ou à ses -sentiments qu'on est vraiment vertueux: c'est alors seulement qu'une -puissance céleste subjugue en nous l'homme mortel.» Ces paroles nobles -et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda lord Nelvil, puis -elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment il prît sa main et la -serrât contre son coeur, elle frémit de l'idée qu'un tel homme pouvait -immoler les autres et lui-même au culte des opinions, des principes, ou -des devoirs dont il aurait fait choix. - - -CHAPITRE V - -Après la course du Capitole et du Forum, Corinne et lord Nelvil -employèrent deux jours à parcourir les sept collines. Les Romains -d'autrefois faisaient une fête en l'honneur des sept collines: c'est une -des beautés originales de Rome que ces monts enfermés dans son enceinte; -et l'on conçoit sans peine comment l'amour de la patrie se plaisait à -célébrer cette singularité. - -Oswald et Corinne, ayant vu la veille le mont Capitolin, recommencèrent -leurs courses par le mont Palatin. Le palais des Césars, appelé le -_Palais d'or_, l'occupait tout entier. Ce mont n'offre à présent que les -débris de ce palais. Auguste, Tibère, Caligula et Néron en ont bâti les -quatre côtés, et des pierres recouvertes par des plantes fécondes sont -tout ce qu'il en reste aujourd'hui: la nature y a repris son empire, sur -les travaux des hommes, et la beauté des fleurs console de la ruine des -palais. Le luxe, du temps des rois et de la république, consistait -seulement dans les édifices publics; les maisons des particuliers -étaient très-petites et très-simples. Cicéron, Hortensius, les Gracques, -habitaient sur ce mont Palatin, qui suffit à peine, lors de la décadence -de Rome, à la demeure d'un seul homme. Dans les derniers siècles, la -nation ne fut plus qu'une foule anonyme, désignée seulement par l'ère de -son maître: on cherche en vain dans ces lieux les deux lauriers plantés -devant la porte d'Auguste, le laurier de la guerre, et celui des -beaux-arts cultivés par la paix; tous deux ont disparu. - -Il reste encore sur le mont Palatin quelques chambres des bains de -Livie; on y montre la place des pierres précieuses qu'on prodiguait -alors aux plafonds, comme un ornement ordinaire; et l'on y voit des -peintures dont les couleurs sont encore parfaitement intactes; la -fragilité même des couleurs ajoute à l'étonnement de les voir -conservées, et rapproche de nous les temps passés. S'il est vrai que -Livie abrégea les jours d'Auguste, c'est dans l'une de ces chambres que -fut conçu cet attentat; et les regards du souverain du monde, trahi dans -ses affections les plus intimes, se sont peut-être arrêtés sur l'un de -ces tableaux dont les élégantes fleurs subsistent encore. Que -pensa-t-il, dans sa vieillesse, de la vie et de ses pompes? Se -rappela-t-il ses proscriptions ou sa gloire? craignit-il, espéra-t-il un -monde à venir? et la dernière pensée, qui révèle tout à l'homme, la -dernière pensée d'un maître de l'univers, erre-t-elle encore sous ces -voûtes? - -Le mont Aventin offre plus qu'aucun autre les traces des premiers temps -de l'histoire romaine. Précisément en face du palais construit par -Tibère, on voit les débris du temple de la Liberté, bâti par le père des -Gracques. Au pied du mont Aventin était le temple dédié à la Fortune -virile par Servius Tullius pour remercier les dieux de ce que, étant né -esclave, il était devenu roi. Hors des murs de Rome, on trouve aussi les -débris d'un temple qui fut consacré à la Fortune des femmes, lorsque -Véturie arrêta Coriolan. Vis-à-vis du mont Aventin est le mont Janicule, -sur lequel Porsenna plaça son armée. C'est en face de ce mont -qu'Horatius Coclès fit couper derrière lui le pont qui conduisait à -Rome. Les fondements de ce pont subsistent encore; il y a sur les bords -du fleuve un arc de triomphe bâti en briques, aussi simple que l'action -qu'il rappelle était grande. Cet arc fut élevé, dit-on, en l'honneur -d'Horatius Coclès. Au milieu du Tibre, on aperçoit une île formée de -gerbes de blé recueillies dans les champs de Tarquin, et qui furent -pendant longtemps exposées sur le fleuve, parce que le peuple romain ne -voulait point les prendre, croyant qu'un mauvais sort y était attaché. -On aurait de la peine, de nos jours, à faire tomber sur des richesses -quelconques des malédictions assez efficaces pour que personne ne -consentît à s'en emparer. - -C'est sur le mont Aventin que furent placés les temples de la Pudeur -patricienne et de la Pudeur plébéienne. Au pied de ce mont on voit le -temple de Vesta, qui subsiste encore presque en entier, quoique les -inondations du Tibre l'aient souvent menacé[10]. Non loin de là sont les -débris d'une prison pour dettes, où se passa, dit-on, le beau trait de -piété filiale généralement connu. C'est aussi dans ce même lieu que -Clélie et ses compagnes, prisonnières de Porsenna, traversèrent le Tibre -pour venir joindre les Romains. Ce mont Aventin repose l'âme de tous les -souvenirs pénibles que rappellent les autres collines, et son aspect est -beau comme les souvenirs qu'il retrace. On avait donné le nom de belle -rive (_pulchrum littus_) au bord du fleuve qui est au pied de cette -colline. C'est là que se promenaient les orateurs de Rome, en sortant du -Forum; c'est là que César et Pompée se rencontraient comme de simples -citoyens, et qu'ils cherchaient à captiver Cicéron, dont l'indépendante -éloquence leur importait plus alors que la puissance même de leurs -armées. - - [10] _Vidimus flavum Tiberim._ - -La poésie vient encore embellir ce séjour. Virgile a placé sur le mont -Aventin la caverne de Cacus; et les Romains, si grands par leur -histoire, le sont encore par les fictions héroïques dont les poëtes ont -orné leur origine fabuleuse. Enfin, en revenant du mont Aventin, on -aperçoit la maison de Nicolas Rienzi, qui essaya vainement de faire -revivre les temps anciens dans les temps modernes; et ce souvenir, tout -faible qu'il est à côté des autres, fait encore penser longtemps. Le -mont Coelius est remarquable, parce qu'on y voit les débris du camp des -prétoriens et de celui des soldats étrangers. On a trouvé cette -inscription dans les ruines de l'édifice construit pour recevoir ces -soldats: _Au génie saint des camps étrangers_: saint, en effet, pour -ceux dont il maintenait la puissance! Ce qui reste de ces antiques -casernes fait juger qu'elles étaient bâties à la manière des cloîtres, -ou plutôt que les cloîtres ont été bâtis sur leur modèle. - -Le mont Esquilin était appelé le _mont des Poëtes_, parce que, Mécène -ayant son palais sur cette colline, Horace, Properce et Tibulle y -avaient aussi leur habitation. Non loin de là sont les ruines des -Thermes de Titus et de Trajan. On croit que Raphaël prit le modèle de -ses arabesques dans les peintures à fresque des Thermes de Titus. C'est -aussi là qu'on a découvert le groupe de Laocoon. La fraîcheur de l'eau -donne un tel sentiment de plaisir dans les pays chauds, qu'on se -plaisait à réunir toutes les pompes du luxe et toutes les jouissances de -l'imagination dans les lieux où l'on se baignait. Les Romains y -faisaient exposer les chefs-d'oeuvre de la peinture et de la sculpture. -C'était à la clarté des lampes qu'ils les considéraient: car il paraît, -par la construction de ces bâtiments, que le jour n'y pénétrait jamais, -et qu'on voulait ainsi se préserver de ces rayons du soleil si poignants -dans le Midi: c'est sans doute à cause de la sensation qu'ils produisent -que les anciens les ont appelés les dards d'Apollon. On pourrait croire, -en observant les précautions extrêmes prises par les anciens contre la -chaleur, que le climat était alors plus brûlant encore que de nos jours. -C'est dans les Thermes de Caracalla qu'étaient placés l'Hercule Farnèse, -la Flore et le groupe de Dircé. Près d'Ostie, l'on a trouvé dans les -bains de Néron l'Apollon du Belvédère. Peut-on concevoir qu'en regardant -cette noble figure Néron n'ait pas senti quelques mouvements généreux? - -Les Thermes et les Cirques sont les seuls genres d'édifices consacrés -aux amusements publics dont il reste des traces à Rome. Il n'y a point -d'autre théâtre que celui de Marcellus, dont les ruines subsistent -encore. Pline raconte que l'on a vu trois cent soixante colonnes de -marbre, et trois mille statues dans un théâtre qui ne devait durer que -peu de jours. Tantôt les Romains élevaient des bâtiments si solides -qu'ils résistaient aux tremblements de terre; tantôt ils se plaisaient à -consacrer des travaux immenses à des édifices qu'ils détruisaient -eux-mêmes quand les fêtes étaient finies: ils se jouaient ainsi du temps -sous toutes les formes. Les Romains, d'ailleurs, n'avaient pas, comme -les Grecs, la passion des représentations dramatiques; les beaux-arts ne -fleurirent à Rome que par les ouvrages et les artistes de la Grèce, et -la grandeur romaine s'exprimait plutôt par la magnificence colossale de -l'architecture que par les chefs-d'oeuvre de l'imagination. Ce luxe -gigantesque, ces merveilles de la richesse, ont un grand caractère de -dignité: ce n'était plus de la liberté, mais c'était toujours de la -puissance. Les monuments consacrés aux bains publics s'appelaient des -provinces; on y réunissait les diverses productions et les divers -établissements qui peuvent se trouver dans un pays tout entier. Le -Cirque appelé _Circus maximus_, dont on voit encore les débris, touchait -de si près aux palais des Césars, que Néron, des fenêtres de son palais, -pouvait donner le signal des jeux. Le Cirque était assez grand pour -contenir trois cent mille personnes. La nation presque tout entière -était amusée dans le même moment: ces fêtes immenses pouvaient être -considérées comme une sorte d'institution populaire, qui réunissait tous -les hommes pour le plaisir, comme autrefois ils se réunissaient pour la -gloire. - -Le mont Quirinal et le mont Viminal se tiennent de si près, qu'il est -difficile de les distinguer: c'était là qu'existaient la maison de -Salluste et celle de Pompée; c'est aussi là que le pape a maintenant -fixé son séjour. On ne peut faire un pas dans Rome sans rapprocher le -présent du passé, et les différents passés entre eux. Mais on apprend à -se calmer sur les événements de son temps, en voyant l'éternelle -mobilité de l'histoire des hommes; et l'on a comme une sorte de honte de -s'agiter en présence de tant de siècles qui tous ont renversé l'ouvrage -de leurs prédécesseurs. - -A côté des sept collines, ou sur leur penchant, ou sur leur sommet, on -voit s'élever une multitude de clochers, des obélisques, la colonne -Trajane, la colonne Antonine, la tour de Conti, d'où l'on prétend que -Néron contempla l'incendie de Rome, et la coupole de Saint-Pierre, qui -domine encore sur tout ce qui domine. Il semble que l'air soit peuplé -par tous ces monuments qui se prolongent vers le ciel, et qu'une ville -aérienne plane avec majesté sur la ville de la terre. - -En rentrant dans Rome, Corinne fit passer Oswald sous le portique -d'Octavie, de cette femme qui a si bien aimé et tant souffert; puis ils -traversèrent la _route Scélérate_, par laquelle l'infâme Tullie a passé, -foulant le corps de son père sous les pieds de ses chevaux: on voit de -loin le temple élevé par Agrippine en l'honneur de Claude qu'elle a fait -empoisonner; et l'on passe enfin devant le tombeau d'Auguste, dont -l'enceinte intérieure sert aujourd'hui d'arène aux combats des animaux. - -«Je vous ai fait parcourir bien rapidement, dit Corinne à lord Nelvil, -quelques traces de l'histoire antique; mais vous comprendrez le plaisir -qu'on peut éprouver dans ces recherches, à la fois savantes et -poétiques, qui parlent à l'imagination comme à la pensée. Il y a dans -Rome beaucoup d'hommes distingués dont la seule occupation est de -découvrir un nouveau rapport entre l'histoire et les ruines.--Je ne sais -point d'étude qui captivât davantage mon intérêt, reprit lord Nelvil, si -je me sentais assez de calme pour m'y livrer: ce genre d'érudition est -bien plus animé que celle qui s'acquiert par les livres; on dirait que -l'on fait revivre ce qu'on découvre, et que le passé reparaît sous la -poussière qui l'a enseveli.--Sans doute, dit Corinne, et ce n'est pas un -vain préjugé que cette passion pour les temps antiques. Nous vivons dans -un siècle où l'intérêt personnel semble le seul principe de toutes les -actions des hommes; et quelle sympathie, quelle émotion, quel -enthousiasme pourrait jamais résulter de l'intérêt personnel? Il est -plus doux de rêver à ces jours de dévouement, de sacrifices et -d'héroïsme, qui pourtant ont existé, et dont la terre porte encore les -honorables traces.» - - -CHAPITRE VI - -Corinne se flattait en secret d'avoir captivé le coeur d'Oswald; mais, -comme elle connaissait sa réserve et sa sévérité, elle n'avait point osé -lui montrer tout l'intérêt qu'il lui inspirait, quoiqu'elle fût -disposée, par caractère, à ne point cacher ce qu'elle éprouvait. -Peut-être aussi croyait-elle que, même en se parlant sur des sujets -étrangers à leur sentiment, leur voix avait un accent qui trahissait -leur affection mutuelle, et qu'un aveu secret d'amour était peint dans -leurs regards et dans ce langage mélancolique et voilé qui pénètre si -profondément dans l'âme. - -Un matin, lorsque Corinne se préparait à continuer ses courses avec -Oswald, elle reçut un billet de lui, presque cérémonieux, qui lui -annonçait que le mauvais état de sa santé le retenait chez lui pour -quelques jours. Une inquiétude douloureuse serra le coeur de Corinne: -d'abord elle craignit qu'il ne fût dangereusement malade; mais le comte -d'Erfeuil qu'elle vit le soir, lui dit que c'était un de ces accès de -mélancolie auxquels il était très-sujet, et pendant lesquels il ne -voulait parler à personne. «Moi-même, dit alors le comte d'Erfeuil, -quand il est comme cela, je ne le vois pas.» Ce moi-même déplaisait -assez à Corinne; mais elle se garda bien de le témoigner au seul homme -qui pût lui donner des nouvelles de lord Nelvil. Elle l'interrogea, se -flattant qu'un homme aussi léger, du moins en apparence, lui dirait tout -ce qu'il savait. Mais tout à coup, soit qu'il voulût cacher par un air -de mystère qu'Oswald ne lui avait rien confié, soit qu'il crût plus -honorable de refuser ce qu'on lui demandait que de l'accorder, il opposa -un silence imperturbable à l'ardente curiosité de Corinne. Elle, qui -avait toujours eu de l'ascendant sur tous ceux à qui elle avait parlé, -ne pouvait comprendre pourquoi ses moyens de persuasion étaient sans -effet sur le comte d'Erfeuil: ne savait-elle pas que l'amour-propre est -ce qu'il y a au monde de plus inflexible? - -Quelle ressource restait-il donc à Corinne pour savoir ce qui se passait -dans le coeur d'Oswald? Lui écrire? Tant de mesure est nécessaire en -écrivant! et Corinne était surtout aimable par l'abandon et le naturel. -Trois jours s'écoulèrent pendant lesquels elle ne vit point lord Nelvil, -et fut tourmentée par une agitation mortelle. «Qu'ai-je donc fait, se -disait-elle, pour le détacher de moi? Je ne lui ai point dit que je -l'aimais, je n'ai point eu ce tort si terrible en Angleterre et si -pardonnable en Italie. L'a-t-il deviné? Mais pourquoi m'en estimerait-il -moins?» Oswald ne s'était éloigné de Corinne que parce qu'il se sentait -trop vivement entraîné par son charme. Bien qu'il n'eût pas donné sa -parole d'épouser Lucile Edgermond, il savait que l'intention de son père -avait été de la lui donner pour femme, et il désirait s'y conformer. -Enfin Corinne n'était point connue sous son véritable nom, et menait, -depuis plusieurs années, une vie beaucoup trop indépendante; un tel -mariage n'eût point obtenu (lord Nelvil le croyait) l'approbation de son -père, et il sentait bien que ce n'était pas ainsi qu'il pouvait expier -ses torts envers lui. Voilà quels étaient ses motifs pour s'éloigner de -Corinne. Il avait formé le projet de lui écrire, en quittant Rome, ce -qui le condamnait à cette résolution; mais comme il ne s'en sentait pas -la force, il se bornait à ne pas aller chez elle, et ce sacrifice -toutefois lui parut dès le second jour trop pénible. - -Corinne était frappée de l'idée qu'elle ne reverrait plus Oswald, qu'il -s'en irait sans lui dire adieu. Elle s'attendait à chaque instant à -recevoir la nouvelle de son départ, et cette crainte exaltait tellement -son sentiment, qu'elle se sentit saisie tout à coup par la passion, par -cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance -succombent. Ne pouvant rester dans sa maison, où lord Nelvil ne venait -pas, elle errait quelquefois dans les jardins de Rome, espérant le -rencontrer. Elle supportait mieux les heures pendant lesquelles, se -promenant au hasard, elle avait une chance quelconque de l'apercevoir. -L'imagination ardente de Corinne était la source de son talent; mais, -pour son malheur, cette imagination se mêlait à sa sensibilité -naturelle, et la lui rendait souvent très-douloureuse. - -Le soir du quatrième jour de cette cruelle absence, il faisait un beau -clair de lune; et Rome est bien belle pendant le silence de la nuit: il -semble alors qu'elle n'est habitée que par ses illustres ombres. -Corinne, en revenant de chez une femme de ses amies, oppressée par la -douleur, descendit de sa voiture et se reposa quelques instants près de -la fontaine de Trevi, devant cette source abondante qui tombe en cascade -au milieu de Rome et semble comme la vie de ce tranquille séjour. -Lorsque pendant quelques jours cette cascade s'arrête, on dirait que -Rome est frappée de stupeur. C'est le bruit des voitures que l'on a -besoin d'entendre dans les autres villes; à Rome, c'est le murmure de -cette fontaine immense, qui semble comme l'accompagnement nécessaire à -l'existence rêveuse qu'on y mène: l'image de Corinne se peignit dans -cette onde, si pure qu'elle porte depuis plusieurs siècles le nom de -l'_eau virginale_. Oswald, qui s'était arrêté dans le même lieu peu de -moments après, aperçut le charmant visage de son amie qui se répétait -dans l'eau. Il fut saisi d'une émotion tellement vive, qu'il ne savait -pas d'abord si c'était son imagination qui lui faisait apparaître -l'ombre de Corinne, comme tant de fois elle lui avait montré celle de -son père; il se pencha vers la fontaine pour mieux voir, et ses propres -traits vinrent alors se réfléchir à côté de ceux de Corinne. Elle le -reconnut, fit un cri, s'élança vers lui rapidement, et lui saisit le -bras, comme si elle eût craint qu'il ne s'échappât de nouveau; mais à -peine se fut-elle livrée à ce mouvement trop impétueux, qu'elle rougit, -en se ressouvenant du caractère de lord Nelvil, d'avoir montré si -vivement ce qu'elle éprouvait; et laissant tomber la main qui retenait -Oswald, elle se couvrit le visage avec l'autre pour cacher ses pleurs. - -«Corinne, dit Oswald, chère Corinne, mon absence vous a donc rendue -malheureuse?--Oh! oui, répondit-elle, et vous en étiez sûr! Pourquoi -donc me faire du mal? ai-je mérité de souffrir par vous?--Non, s'écria -lord Nelvil, non, sans doute. Mais si je ne me crois pas libre, si je -sens que je n'ai dans le coeur que des inquiétudes et des regrets, -pourquoi vous associerais-je à cette tourmente de sentiments et de -craintes? Pourquoi...--Il n'est plus temps, interrompit Corinne, il -n'est plus temps; la douleur est déjà dans mon sein: ménagez-moi.--Vous, -de la douleur? reprit Oswald; est-ce au milieu d'une carrière si -brillante de tant de succès, avec une imagination si vive?--Arrêtez, dit -Corinne, vous ne me connaissez pas; de toutes mes facultés, la plus -puissante, c'est la faculté de souffrir. Je suis née pour le bonheur; -mon caractère est confiant, mon imagination est animée; mais la peine -excite en moi je ne sais quelle impétuosité qui peut troubler ma raison -ou me donner la mort. Je vous le répète encore, ménagez-moi; la gaieté, -la mobilité, ne me servent qu'en apparence; mais il y a dans mon âme des -abîmes de tristesse dont je ne pouvais me défendre qu'en me préservant -de l'amour.» - -Corinne prononça ces mots avec une expression qui émut vivement Oswald. -«Je reviendrai vous voir demain matin, reprit-il; n'en doutez pas, -Corinne.--Me le jurez-vous? dit-elle avec une inquiétude qu'elle -s'efforçait en vain de cacher.--Oui, je le jure,» s'écria lord Nelvil; -et il disparut. - - - - -LIVRE CINQUIÈME - -TOMBEAUX, ÉGLISES ET PALAIS - - -CHAPITRE PREMIER - -Le lendemain, Oswald et Corinne furent embarrassés l'un et l'autre en se -revoyant. Corinne n'avait plus de confiance dans l'amour qu'elle -inspirait. Oswald était mécontent de lui-même; il se connaissait dans le -caractère un genre de faiblesse qui l'irritait quelquefois contre ses -propres sentiments comme contre une tyrannie, et tous les deux -cherchèrent à ne point se parler de leur affection mutuelle. «Je vous -propose aujourd'hui, dit Corinne, une course assez solennelle, mais qui -sûrement vous intéressera: allons voir les tombeaux, allons voir le -dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monuments dont nous avons -contemplé les ruines.--Oui, répondit Oswald, vous avez deviné ce qui -convient à la disposition actuelle de mon âme;» et il prononça ces mots -avec un accent si douloureux, que Corinne se tut quelques moments, -n'osant pas essayer de lui parler. Mais, reprenant courage par le désir -de soulager Oswald de ses peines en l'intéressant vivement à tout ce -qu'ils voyaient ensemble, elle lui dit: «Vous le savez, milord, loin que -chez les anciens l'aspect des tombeaux décourageât les vivants, on -croyait inspirer une émulation nouvelle en plaçant ces tombeaux sur les -routes publiques, afin que, retraçant aux jeunes gens le souvenir des -hommes illustres, ils invitassent silencieusement à les imiter.--Ah! que -j'envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets ne sont pas -mêlés à des remords!--Vous, des remords! s'écria Corinne, vous! Ah! je -suis certaine qu'ils ne sont en vous qu'une vertu de plus, un scrupule -du coeur, une délicatesse exaltée.--Corinne, Corinne, n'approchez pas de -ce sujet, interrompit Oswald: dans votre heureuse contrée, les sombres -pensées disparaissent à la clarté des cieux; mais la douleur qui a -creusé jusqu'au fond de notre âme ébranle à jamais toute notre -existence.--Vous me jugez mal, répondit Corinne; je vous l'ai déjà dit, -bien que mon caractère soit fait pour jouir vivement du bonheur, je -souffrirais plus que vous si...» Elle n'acheva pas, et changea de -discours. «Mon seul désir, milord, continua-t-elle, c'est de vous -distraire un moment; je n'espère rien de plus.» La douceur de cette -réponse toucha lord Nelvil; et, voyant une expression de mélancolie dans -les regards de Corinne, naturellement si pleins d'intérêt et de flamme, -il se reprocha d'attrister une personne née pour les impressions vives -et douces, et s'efforça de l'y ramener. Mais l'inquiétude qu'éprouvait -Corinne sur les projets d'Oswald, sur la possibilité de son départ, -troublait entièrement sa sérénité accoutumée. - -Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les -anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées, au -milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux à droite et à gauche, -dont les ruines se voient à perte de vue, à plusieurs milles au delà des -murs. Les Romains ne souffraient pas qu'on ensevelît les morts dans -l'intérieur de la ville; les tombeaux seuls des empereurs y étaient -admis. Cependant un simple citoyen, nommé Publius Biblius, obtint cette -faveur, en récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en -effet, honorent plus volontiers celles-là que toutes les autres. - -On passe, pour aller à la voie Appienne, par la porte Saint-Sébastien, -autrefois appelée _Capène_. Cicéron dit qu'en sortant par cette porte, -les tombeaux qu'on aperçoit les premiers sont ceux des Métellus, des -Scipion et des Servilius. Le tombeau de la famille des Scipion a été -trouvé dans ces lieux mêmes, et transporté depuis au Vatican. C'est -presque un sacrilége de déplacer les cendres, d'altérer les ruines; -l'imagination tient de plus près qu'on ne croit à la morale; il ne faut -pas l'offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards, on -place les noms au hasard, sans pouvoir être assuré de ce qu'on suppose; -mais cette incertitude même inspire une émotion qui ne permet pas de -voir avec indifférence aucun de ces monuments. Il en est dans lesquels -des maisons de paysans sont pratiquées; car les Romains consacraient un -grand espace et des édifices assez vastes à l'urne funéraire de leurs -amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient pas cet aride -principe d'utilité qui fertilise quelques coins de terre de plus, en -frappant de stérilité le vaste domaine du sentiment et de la pensée. - -On voit, à quelque distance de la voie Appienne, un temple élevé par la -république à l'Honneur et à la Vertu; un autre, au dieu qui a fait -retourner Annibal sur ses pas; la fontaine d'Égérie, où Numa allait -consulter la divinité des hommes de bien, la conscience interrogée dans -la solitude. Il semble qu'autour de ces tombeaux les traces seules des -vertus subsistent encore. Aucun monument des siècles du crime ne se -trouve à côté des lieux où reposent ces illustres morts; ils se sont -entourés d'un honorable espace, où les plus nobles souvenirs peuvent -régner sans être troublés. - -L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de -singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'y a -point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de plantes -naturelles que l'énergie de la végétation renouvelle sans cesse. Ces -plantes parasites se glissent dans les tombeaux, décorent les ruines, et -semblent là seulement pour honorer les morts. On dirait que -l'orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l'homme, depuis que -les Cincinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein; -elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants se -servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent déplaire aux -agriculteurs, aux administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la -terre et veulent l'exploiter pour les besoins de l'homme; mais les âmes -rêveuses, que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler -cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune trace; -cette terre qui chérit ses morts et les couvre avec amour des inutiles -fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le sol, et ne s'élèvent -jamais assez pour se séparer des cendres qu'elles ont l'air de caresser. - -Oswald convint que dans ce lieu l'on devait goûter plus de calme que -partout ailleurs. L'âme n'y souffre pas autant par les images que la -douleur lui présente; il semble que l'on partage encore avec ceux qui ne -sont plus les charmes de cet air, de ce soleil et de cette verdure. -Corinne observa l'impression que recevait lord Nelvil, et elle en conçut -quelque espérance. Elle ne se flattait point de consoler Oswald; elle -n'eût pas même souhaité d'effacer de son coeur les justes regrets qu'il -devait à la perte de son père; mais il y a dans le sentiment même des -regrets quelque chose de doux et d'harmonieux qu'il faut tâcher de faire -connaître à ceux qui n'en ont encore éprouvé que les amertumes: c'est le -seul bien qu'on puisse leur faire. - -«Arrêtons-nous ici, dit Corinne, en face de ce tombeau, le seul qui -reste encore presque en entier: ce n'est point le tombeau d'un Romain -célèbre; c'est celui de Cécilia Métella, jeune fille à qui son père a -fait élever ce monument.--Heureux, dit Oswald, heureux les enfants qui -meurent dans les bras de leur père, et qui reçoivent la mort dans le -sein qui leur donna la vie! la mort elle-même alors perd son aiguillon -pour eux. - ---Oui, dit Corinne avec émotion, heureux ceux qui ne sont pas orphelins! -Voyez, on a sculpté des armes sur ce tombeau, bien que ce soit celui -d'une femme; mais les filles des héros peuvent avoir sur leurs tombes -les trophées de leur père: c'est une belle union que celle de -l'innocence et de la valeur. Il y a une élégie de Properce, qui peint -mieux qu'aucun autre écrit de l'antiquité cette dignité des femmes chez -les Romains, plus imposante et plus pure que l'éclat même dont elles -jouissaient pendant le temps de la chevalerie. Cornélie, morte dans sa -jeunesse, adresse à son époux les adieux et les consolations les plus -touchantes, et l'on y sent presque à chaque mot tout ce qu'il y a de -respectable et de sacré dans les liens de famille. Le noble orgueil -d'une vie sans tache se peint dans cette poésie majestueuse des Latins, -dans cette poésie noble et sévère comme les maîtres du monde. _Oui_, dit -Cornélie, _aucune tache n'a souillé ma vie: depuis l'hymen jusqu'au -bûcher, j'ai vécu pure entre les deux flambeaux._ Quelle admirable -expression! s'écria Corinne; quelle image sublime! et qu'il est digne -d'envie, le sort de la femme qui peut ainsi conserver la plus parfaite -unité dans sa destinée, et n'emporte au tombeau qu'un souvenir! c'est -assez pour une vie.» - -En achevant ces mots, les yeux de Corinne se remplirent de larmes; un -sentiment cruel, un soupçon pénible s'empara du coeur d'Oswald. -«Corinne, s'écria-t-il, Corinne! votre âme délicate n'a-t-elle rien à se -reprocher? Si je pouvais disposer de moi, si je pouvais m'offrir à vous, -n'aurais-je point de rivaux dans le passé? pourrais-je être fier de mon -choix? une jalousie cruelle ne troublerait-elle pas mon bonheur?--Je -suis libre, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé, répondit Corinne; -que voulez-vous de plus? Faut-il me condamner à vous avouer qu'avant de -vous avoir connu, mon imagination a pu me tromper sur l'intérêt qu'on -m'inspirait! et n'y a-t-il pas dans le coeur de l'homme une pitié divine -pour les erreurs que le sentiment, ou du moins l'illusion du sentiment, -aurait fait commettre!» En achevant ces mots, une rougeur modeste -couvrit son visage. Oswald tressaillit, mais il se tut. Il y avait dans -le regard de Corinne une expression de repentir et de timidité qui ne -lui permit pas de la juger avec rigueur, et il lui sembla qu'un rayon du -ciel descendait sur elle pour l'absoudre. Il prit sa main, la serra -contre son coeur, et se mit à genoux devant elle, sans rien prononcer, -sans rien promettre, mais en la contemplant avec un regard d'amour qui -laissait tout espérer. - -«Croyez-moi, dit Corinne à lord Nelvil, ne formons point de plan pour -les années qui suivront: les plus heureux moments de la vie sont encore -ceux qu'un hasard bienfaisant nous accorde. Est-ce donc ici, est-ce donc -au milieu des tombeaux, qu'il faut tant croire à l'avenir?--Non, s'écria -lord Nelvil, non, je ne crois point à l'avenir qui nous séparerait! Ces -quatre jours d'absence m'ont trop bien appris que je n'existais plus -maintenant que par vous.» Corinne ne répondit rien à ces douces paroles, -mais elle les recueillit religieusement dans son coeur; elle craignait -toujours, en prolongeant l'entretien sur le sentiment qui seul -l'occupait, d'exciter Oswald à déclarer ses projets avant qu'une plus -longue habitude lui rendît la séparation impossible. Souvent même elle -dirigeait à dessein son attention vers les objets extérieurs; comme -cette sultane des contes arabes, qui cherchait à captiver par mille -récits divers l'intérêt de celui qu'elle aimait, afin d'éloigner la -décision de son sort jusqu'au moment où les charmes de son esprit -remportèrent la victoire. - - -CHAPITRE II - -Non loin de la voie Appienne, Oswald et Corinne se firent montrer les -_Columbarium_, où les esclaves sont réunis à leurs maîtres, où l'on voit -dans un même tombeau tout ce qui vécut par la protection d'un seul homme -ou d'une seule femme. Les femmes de Livie, par exemple, celles qui, -consacrées jadis aux soins de sa beauté, luttaient pour elle contre le -temps, et disputaient aux années quelques-uns de ses charmes, sont -placées à côté d'elle dans de petites urnes. On croit voir une -collection de morts obscurs autour d'un mort illustre, non moins -silencieux que son cortége. A peu de distance de là, l'on aperçoit un -champ où les vestales infidèles à leurs voeux étaient enterrées -vivantes: singulier exemple de fanatisme dans une religion naturellement -tolérante. - -«Je ne vous mènerai point aux catacombes, dit Corinne à lord Nelvil, -quoique, par un hasard singulier, elles soient au-dessous de cette voie -Appienne, et qu'ainsi les tombeaux reposent sur les tombeaux. Mais cet -asile des chrétiens persécutés a quelque chose de si sombre et de si -terrible, que je ne puis me résoudre à y retourner: ce n'est pas cette -mélancolie touchante que l'on respire dans les lieux ouverts, c'est le -cachot près du sépulcre, c'est le supplice de la vie à côté des horreurs -de la mort. Sans doute on se sent pénétré d'admiration pour les hommes -qui, par la seule puissance de l'enthousiasme, ont pu supporter cette -vie souterraine, et se sont ainsi séparés entièrement du soleil et de la -nature; mais l'âme est si mal à l'aise dans ce lieu, qu'il n'en peut -résulter aucun bien pour elle. L'homme est une partie de la création; il -faut qu'il trouve son harmonie morale dans l'ensemble de l'univers, dans -l'ordre habituel de la destinée; et de certaines exceptions violentes et -redoutables peuvent étonner la pensée, mais effrayent tellement -l'imagination, que la disposition habituelle de l'âme ne saurait y -gagner. Allons plutôt, continua Corinne, voir la pyramide de Cestius: -les protestants qui meurent ici sont tous ensevelis autour de cette -pyramide, et c'est un doux asile, tolérant et libéral.--Oui, répondit -Oswald, c'est là que plusieurs de mes compatriotes ont trouvé leur -dernier séjour. Allons-y; peut-être est-ce ainsi du moins que je ne vous -quitterai jamais.» Corinne frémit à ces mots, et sa main tremblait en -s'appuyant sur le bras de lord Nelvil. «Je suis mieux, reprit-il, bien -mieux depuis que je vous connais.» Et le visage de Corinne fut éclairé -de nouveau par cette joie douce et tendre, son expression habituelle. - -Cestius présidait aux jeux des Romains; son nom ne se trouve point dans -l'histoire, mais il est illustré par son tombeau. La pyramide massive -qui le renferme défend sa mort de l'oubli qui a tout à fait effacé sa -vie. Aurélien, craignant qu'on ne se servît de cette pyramide comme -d'une forteresse pour attaquer Rome, l'a fait enclaver dans les murs, -qui subsistent encore, non pas comme d'inutiles ruines, mais comme -l'enceinte actuelle de Rome moderne. On dit que les pyramides imitent, -par leur forme, la flamme qui s'élève sur un bûcher. Ce qu'il y a de -certain, c'est que cette forme mystérieuse attire les regards et donne -un caractère pittoresque à tous les points de vue dont elle fait partie. -En face de cette pyramide est le mont Testacée, sous lequel il y a des -grottes extrêmement fraîches, où l'on donne des festins pendant l'été. -Les festins, à Rome, ne sont point troublés par la vue des tombeaux. Les -pins et les cyprès qu'on aperçoit de distance en distance dans la riante -campagne d'Italie retracent aussi ces souvenirs solennels; et ce -contraste produit le même effet que les vers d'Horace, - - _. . . . . . . . . . Moriture Delli, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Linquenda tellus, et domus, et placens - Uxor[11],_ - -au milieu des poésies consacrées à toutes les jouissances de la terre. -Les anciens ont toujours senti que l'idée de la mort a sa volupté; -l'amour et les fêtes la rappellent, et l'émotion d'une joie vive semble -s'accroître par l'idée même de la brièveté de la vie. - - [11] Dellius, il faut mourir... il faut quitter la terre, et ta - demeure, et ton épouse chérie. - -Corinne et lord Nelvil revinrent de la course des tombeaux en côtoyant -les bords du Tibre. Jadis il était couvert de vaisseaux et bordé de -palais; jadis ses inondations mêmes étaient regardées comme des -présages: c'était le fleuve-prophète, la divinité tutélaire de Rome. -Maintenant on dirait qu'il coule parmi les ombres, tant il est -solitaire, tant la couleur de ses eaux parait livide! Les plus beaux -monuments des arts, les plus admirables statues ont été jetées dans le -Tibre, et sont cachées sous ses flots. Qui sait si, pour les chercher, -on ne le détournera pas un jour de son lit? Mais quand on songe que les -chefs-d'oeuvre du génie humain sont peut-être là, devant nous, et qu'un -oeil plus perçant les verrait à travers les ondes, l'on éprouve je ne -sais quelle émotion, qui sans cesse renaît à Rome sous diverses formes, -et fait trouver une société pour la pensée dans les objets physiques, -muets partout ailleurs. - - -CHAPITRE III - -Raphaël a dit que Rome moderne était presque en entier bâtie avec les -débris de Rome ancienne; et il est certain qu'on n'y peut faire un pas -sans être frappé de quelques restes de l'antiquité. L'on aperçoit les -_murs éternels_, selon l'expression de Pline, à travers l'ouvrage des -derniers siècles: les édifices de Rome portent presque tous une -empreinte historique; on y peut remarquer, pour ainsi dire, la -physionomie des âges. Depuis les Étrusques jusqu'à nos jours, depuis ces -peuples plus anciens que les Romains mêmes, et qui ressemblent aux -Égyptiens par la solidité de leurs travaux et la bizarrerie de leurs -dessins; depuis ces peuples jusqu'au cavalier Bernin, cet artiste -maniéré comme les poëtes italiens au dix-septième siècle, on peut -observer l'esprit humain à Rome dans les différents caractères des arts, -des édifices et des ruines. Le moyen âge et le siècle brillant des -Médicis reparaissent à nos yeux par leurs oeuvres; et cette étude du -passé, dans les objets présents à nos regards, nous fait pénétrer le -génie des temps. On croit que Rome avait autrefois un nom mystérieux, -qui n'était connu que de quelques adeptes; il semble qu'il est encore -nécessaire d'être initié dans le secret de cette ville. Ce n'est pas -simplement un assemblage d'habitations, c'est l'histoire du monde, -figurée par divers emblèmes et représentée sous diverses formes. - -Corinne convint avec lord Nelvil qu'ils iraient voir ensemble d'abord -les édifices de Rome moderne, et qu'ils réserveraient pour un autre -temps les admirables collections de tableaux et de statues qu'elle -renferme. Peut-être, sans s'en rendre raison, Corinne désirait-elle de -renvoyer le plus qu'il était possible ce qu'on ne peut se dispenser de -connaître à Rome: car qui l'a jamais quittée sans avoir contemplé -l'Apollon du Belvédère et les tableaux de Raphaël! Cette garantie, toute -faible qu'elle était, qu'Oswald ne partirait pas encore, plaisait à son -imagination. Y a-t-il de la fierté, dira-t-on, à vouloir retenir ce -qu'on aime par un autre motif que celui du sentiment? Je ne sais; mais -plus on aime, moins on se fie au sentiment que l'on inspire; et quelle -que soit la cause qui nous assure la présence de l'objet qui nous est -cher, on l'accepte toujours avec joie. Il y a souvent bien de la vanité -dans un certain genre de fierté; et si des charmes généralement admirés, -tels que ceux de Corinne, ont un véritable avantage, c'est qu'ils -permettent de placer son orgueil dans le sentiment qu'on éprouve, plus -encore que dans celui qu'on inspire. - -Corinne et lord Nelvil recommencèrent leurs courses par les églises les -plus remarquables entre les nombreuses églises de Rome: elles sont -toutes décorées par les magnificences antiques; mais quelque chose de -sombre et de bizarre se mêle à ces beaux marbres, à ces ornements de -fête enlevés aux temples païens. Les colonnes de porphyre et de granit -étaient en si grand nombre à Rome, qu'on les a prodiguées presque sans y -attacher aucun prix. A Saint-Jean-de-Latran, dans cette église fameuse -par les conciles qui y ont été tenus, on trouve une telle quantité de -colonnes de marbre, qu'il en est plusieurs qu'on a recouvertes d'un -mastic de plâtre pour en faire des pilastres, tant la multitude de ces -richesses y avait rendu indifférent! - -Quelques-unes de ces colonnes étaient dans le tombeau d'Adrien, d'autres -au Capitole; celles-ci portent encore sur leur chapiteau la figure des -oies qui ont sauvé le peuple romain: ces colonnes soutiennent des -ornements gothiques, et quelques-unes des ornements à la manière des -Arabes. L'urne d'Agrippa recèle les cendres d'un pape; car les morts -eux-mêmes ont cédé la place à d'autres morts, et les tombeaux ont -presque aussi souvent changé de maîtres que la demeure des vivants. - -Près de Saint-Jean-de-Latran est l'escalier saint, transporté, dit-on, -de Jérusalem à Rome. On ne peut le monter qu'à genoux. César lui-même et -Claude montèrent aussi à genoux l'escalier qui conduisait au temple de -Jupiter Capitolin. A côté de Saint-Jean-de-Latran est le baptistère où -l'on dit que Constantin fut baptisé. Au milieu de la place l'on voit un -obélisque qui est peut-être le plus ancien monument qui soit dans le -monde; un obélisque contemporain de la guerre de Troie! un obélisque que -le barbare Cambyse respecta cependant assez pour faire arrêter en son -honneur l'incendie d'une ville! un obélisque pour lequel un roi mit en -gage la vie de son fils unique! Les Romains l'ont fait arriver -miraculeusement du fond de l'Égypte jusqu'en Italie; ils détournèrent le -Nil de son cours pour qu'il allât le chercher et le transportât jusqu'à -la mer. Cet obélisque est encore couvert des hiéroglyphes qui gardent -leur secret depuis tant de siècles, et défient jusqu'à ce jour les plus -savantes recherches. Les Indiens, les Égyptiens, l'antiquité de -l'antiquité, nous seraient peut-être révélés par ces signes. Le charme -merveilleux de Rome, ce n'est pas seulement la beauté réelle de ses -monuments, mais l'intérêt qu'ils inspirent en excitant à penser; et ce -genre d'intérêt s'accroît chaque jour par chaque étude nouvelle. - -Une des églises les plus singulières de Rome, c'est Saint-Paul: son -extérieur est celui d'une grange mal bâtie, et l'intérieur est orné par -quatre-vingts colonnes d'un marbre si beau, d'une forme si parfaite, -qu'on croit qu'elles appartiennent à un temple d'Athènes décrit par -Pausanias. Cicéron dit: _Nous sommes entourés des vestiges de -l'histoire._ S'il le disait alors, que dirons-nous maintenant? - -Les colonnes, les statues, les bas-reliefs de l'ancienne Rome sont -tellement prodigués dans les églises de la ville moderne, qu'il en est -une (Sainte-Agnès) où des bas-reliefs retournés servent de marches à un -escalier, sans qu'on se soit donné la peine de savoir ce qu'ils -représentent. Quel étonnant aspect offrirait maintenant Rome antique, si -l'on avait laissé les colonnes, les marbres, les statues, à la place -même où ils ont été trouvés! la ville ancienne presque en entier serait -encore debout; mais les hommes de nos jours oseraient-ils s'y promener? - -Les palais des grands seigneurs sont extrêmement vastes, d'une -architecture souvent très-belle, et toujours imposante; mais les -ornements de l'intérieur sont rarement de bon goût, et l'on n'y a point -l'idée de ces appartements élégants que les jouissances perfectionnées -de la vie sociale ont fait inventer ailleurs. Ces vastes demeures des -princes romains sont désertes et silencieuses; les paresseux habitants -de ces palais se retirent chez eux dans quelques petites chambres -inaperçues, et laissent les étrangers parcourir leurs magnifiques -galeries, où les plus beaux tableaux du siècle de Léon X sont réunis. -Ces grands seigneurs romains sont aussi étrangers maintenant au luxe -pompeux de leurs ancêtres, que ces ancêtres l'étaient eux-mêmes aux -vertus austères des Romains de la république. Les maisons de campagne -donnent encore davantage l'idée de cette solitude, de cette indifférence -des possesseurs au milieu des plus admirables séjours du monde. On se -promène dans ces immenses jardins sans se douter qu'ils aient un maître. -L'herbe croît au milieu des allées; et, dans ces mêmes allées -abandonnées, les arbres sont taillés artistement selon l'ancien goût qui -régnait en France: singulière bizarrerie, que cette négligence du -nécessaire et cette affectation de l'inutile! Mais on est souvent -surpris à Rome, et dans la plupart des autres villes d'Italie, du goût -qu'ont les Italiens pour les ornements maniérés, eux qui ont sans cesse -sous les yeux la noble simplicité de l'antique. Ils aiment ce qui est -brillant, plutôt que ce qui est élégant et commode. Ils ont en tout -genre les avantages et les inconvénients de ne point vivre -habituellement en société. Leur luxe est pour l'imagination plutôt que -pour la jouissance: isolés qu'ils sont entre eux, ils ne peuvent -redouter l'esprit de moquerie, qui pénètre rarement à Rome dans les -secrets de la maison; et l'on dirait souvent, à voir le contraste du -dedans et du dehors du palais, que la plupart des grands seigneurs -d'Italie arrangent leurs demeures pour éblouir les passants, mais non -pour y recevoir des amis. - -Après avoir parcouru les églises et les palais, Corinne conduisit Oswald -dans la villa Mellini, jardin solitaire, et sans autre ornement que des -arbres magnifiques. On voit de là, dans l'éloignement, la chaîne des -Apennins; la transparence de l'air colore ces montagnes, les rapproche -et les dessine d'une manière singulièrement pittoresque. Oswald et -Corinne restèrent dans ce lieu quelque temps pour goûter le charme du -ciel et la tranquillité de la nature. On ne peut avoir l'idée de cette -tranquillité singulière, quand on n'a pas vécu dans les contrées -méridionales. L'on ne sent pas, dans un jour chaud, le plus léger -souffle de vent. Les plus faibles brins de gazon sont d'une immobilité -parfaite; les animaux eux-mêmes partagent l'indolence inspirée par le -beau temps; à midi, vous n'entendez point le bourdonnement des mouches, -ni le bruit des cigales, ni le chant des oiseaux; nul ne se fatigue en -agitations inutiles et passagères; tout dort, jusqu'au moment où les -orages, où les passions réveillent la nature véhémente qui sort avec -impétuosité de son propre repos. - -Il y a dans les jardins de Rome un grand nombre d'arbres toujours verts, -qui ajoutent encore à l'illusion qui fait déjà la douceur du climat -pendant l'hiver. Des pins d'une élégance particulière, larges et touffus -vers le sommet, et rapprochés l'un de l'autre, forment comme une espèce -de plaine dans les airs, dont l'effet est charmant, quand on monte assez -haut pour l'apercevoir. Les arbres inférieurs sont placés à l'abri de -cette voûte de verdure. Deux palmiers seulement se trouvent dans Rome, -et sont tous les deux dans des jardins de moines: l'un d'eux, placé sur -une hauteur, sert de point de vue à distance, et l'on a toujours un -sentiment de plaisir en apercevant, en retrouvant, dans les diverses -perspectives de Rome, ce député de l'Afrique, cette image d'un midi plus -brûlant encore que celui de l'Italie, et qui réveille tant d'idées et de -sensations nouvelles. - -«Ne trouvez-vous pas, dit Corinne en contemplant avec Oswald la campagne -dont ils étaient environnés, que la nature en Italie fait plus rêver que -partout ailleurs? On dirait qu'elle est ici plus en relation avec -l'homme, et que le Créateur s'en sert comme d'un langage entre la -créature et lui.--Sans doute, reprit Oswald, je le crois ainsi; mais qui -sait si ce n'est pas l'attendrissement profond que vous excitez dans mon -coeur, qui me rend sensible à tout ce que je vois? Vous me révélez les -pensées et les émotions que les objets extérieurs peuvent faire naître. -Je ne vivais que dans mon coeur, vous avez réveillé mon imagination. -Mais cette magie de l'univers que vous m'apprenez à connaître ne -m'offrira jamais rien de plus beau que votre regard, de plus touchant -que votre voix.--Puisse ce sentiment que je vous inspire aujourd'hui -durer autant que ma vie, dit Corinne, ou, du moins, puisse ma vie ne pas -durer plus que lui!» - -Oswald et Corinne terminèrent leur voyage de Rome par la Villa Borghèse, -celui de tous les jardins et de tous les palais romains où les -splendeurs de la nature et des arts sont rassemblées avec le plus de -goût et d'éclat. On y voit des arbres de toutes les espèces, et des eaux -magnifiques. Une réunion incroyable de statues, de vases, de sarcophages -antiques, se mêlent avec la fraîcheur de la jeune nature du Sud. La -mythologie des anciens y semble ranimée. Les naïades sont placées sur le -bord des ondes, les nymphes dans des bois dignes d'elles, les tombeaux -sous des ombrages élyséens; la statue d'Esculape est au milieu d'une -île; celle de Vénus semble sortir des ondes; Ovide et Virgile pourraient -se promener dans ce beau lieu, et se croire encore au siècle d'Auguste. -Les chefs-d'oeuvre de sculpture que renferme le palais lui donnent une -magnificence à jamais nouvelle. On aperçoit de loin, à travers les -arbres, la ville de Rome, et Saint-Pierre, et la campagne, et les -longues arcades, débris des aqueducs qui transportaient les sources des -montagnes dans l'ancienne Rome. Tout est là pour la pensée, pour -l'imagination, pour la rêverie. Les sensations les plus pures se -confondent avec les plaisirs de l'âme, et donnent l'idée d'un bonheur -parfait; mais quand on demande: Pourquoi ce séjour ravissant n'est-il -pas habité? l'on vous répond que le mauvais air (_la cattiva aria_) ne -permet pas d'y vivre pendant l'été. - -Ce mauvais air fait, pour ainsi dire, le siége de Rome; il avance chaque -année quelques pas de plus, et l'on est forcé d'abandonner les plus -charmantes habitations à son empire. Sans doute l'absence d'arbres dans -la campagne, autour de la ville, est une des causes de l'insalubrité de -l'air; et c'est peut-être pour cela que les anciens Romains avaient -consacré les bois aux déesses, afin de les faire respecter par le -peuple. Maintenant des forêts sans nombre ont été abattues: pourrait-il -en effet exister de nos jours des lieux assez sanctifiés pour que -l'avidité s'abstînt de les dévaster? Le mauvais air est le fléau des -habitants de Rome, et menace la ville d'une entière dépopulation; mais -il ajoute peut-être encore à l'effet que produisent les superbes jardins -qu'on voit dans l'enceinte de Rome. L'influence maligne ne se fait -sentir par aucun signe extérieur: vous respirez un air qui semble pur et -qui est très-agréable; la terre est riante et fertile; une fraîcheur -délicieuse vous repose le soir des chaleurs brûlantes du jour: et tout -cela, c'est la mort! - -«J'aime, disait Oswald à Corinne, ce danger mystérieux, invisible, ce -danger sous la forme des impressions les plus douces. Si la mort n'est, -comme je le crois, qu'un appel à une existence plus heureuse, pourquoi -le parfum des fleurs, l'ombrage des beaux arbres, le souffle -rafraîchissant du soir, ne seraient-ils pas chargés de nous en apporter -la nouvelle? Sans doute le gouvernement doit veiller de toutes les -manières à la conservation de la vie humaine; mais la nature a des -secrets que l'imagination seule peut pénétrer; et je conçois facilement -que les habitants et les étrangers ne se dégoûtent point de Rome par le -genre de péril que l'on y court pendant les plus belles saisons de -l'année.» - - - - -LIVRE SIXIÈME - -MOEURS ET CARACTÈRE DES ITALIENS - - -CHAPITRE PREMIER - -L'irrésolution du caractère d'Oswald, augmentée par ses malheurs, le -portait à craindre tous les partis irrévocables. Il n'avait pas même -osé, dans son incertitude, demander à Corinne le secret de son nom et de -sa destinée, et cependant son amour pour elle acquérait chaque jour de -nouvelles forces; il ne la regardait jamais sans émotion; il pouvait à -peine, au milieu de la société, s'éloigner, même pour un instant, de la -place où elle était assise; elle ne disait pas un mot qu'il ne sentît; -elle n'avait pas un instant de tristesse ou de gaieté dont le reflet ne -se peignît sur sa propre physionomie. Mais, tout en admirant, tout en -aimant Corinne, il se rappelait combien une telle femme s'accordait peu -avec la manière de vivre des Anglais, combien elle différait de l'idée -que son père s'était formée de celle qu'il lui convenait d'épouser; et -ce qu'il disait à Corinne se ressentait du trouble et de la contrainte -que ces réflexions faisaient naître en lui. - -Corinne ne s'en apercevait que trop bien; mais il lui en aurait tant -coûté de rompre avec lord Nelvil, qu'elle se prêtait elle-même à ce -qu'il n'y eût point entre eux d'explication décisive; et comme elle -avait dans le caractère assez d'imprévoyance, elle était heureuse du -présent tel qu'il était, quoiqu'il lui fût impossible de savoir ce qui -devait en arriver. - -Elle s'était entièrement séparée du monde pour se consacrer à son -sentiment pour Oswald. Mais à la fin, blessée de son silence sur leur -avenir, elle résolut d'accepter une invitation pour un bal où elle était -vivement désirée. Rien n'est plus indifférent à Rome que de quitter la -société et d'y reparaître tour à tour, selon que cela convient: c'est le -pays où l'on s'occupe le moins de ce qu'on appelle ailleurs le -_commérage_; chacun fait ce qu'il veut sans que personne s'en informe, à -moins qu'on ne rencontre dans les autres un obstacle à son amour ou à -son ambition. Les Romains ne s'inquiètent pas plus de la conduite de -leurs compatriotes que de celle des étrangers qui passent et repassent -dans leur ville, rendez-vous des Européens. Quand lord Nelvil sut que -Corinne allait au bal, il en éprouva de l'humeur. Il avait cru voir en -elle depuis quelque temps une disposition mélancolique qui sympathisait -avec la sienne; tout à coup elle lui parut vivement occupée de la danse, -de ce talent dans lequel elle excellait, et son imagination semblait -animée par la perspective d'une fête. Corinne n'était pas une personne -frivole, mais elle se sentait chaque jour plus subjuguée par son amour -pour Oswald, et elle voulait essayer d'en affaiblir la force. Elle -savait par expérience que la réflexion et les sacrifices ont moins de -pouvoir sur les caractères passionnés que la distraction, et elle -pensait que la raison ne consiste pas à triompher de soi selon les -règles, mais comme on le peut. - -«Il faut, disait-elle à lord Nelvil, qui lui reprochait cette intention, -il faut pourtant que je sache s'il n'y a plus que vous au monde qui -puissiez remplir ma vie, si ce qui me plaisait autrefois ne peut pas -encore m'amuser, et si le sentiment que vous m'inspirez doit absorber -tout autre intérêt et toute autre idée.--Vous voulez donc cesser de -m'aimer? reprit Oswald.--Non, répondit Corinne; mais ce n'est que dans -la vie domestique qu'il peut être doux de se sentir ainsi dominée par -une seule affection. Moi qui ai besoin de mes talents, de mon esprit, de -mon imagination, pour soutenir l'éclat de la vie que j'ai adoptée, cela -me fait mal, et beaucoup de mal, d'aimer comme je vous aime.--Vous ne me -sacrifieriez donc pas, lui dit Oswald, ces hommages, cette -gloire?...--Que vous importe, dit Corinne, de savoir si je vous les -sacrifierais! Il ne faut pas, puisque nous ne sommes point destinés l'un -à l'autre, flétrir à jamais pour moi le genre de bonheur dont je dois me -contenter.» Lord Nelvil ne répondit point, parce qu'il fallait, en -exprimant son sentiment, dire aussi quel dessein ce sentiment lui -inspirait; et son coeur l'ignorait encore. Il se tut donc en soupirant, -et suivit Corinne au bal, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup d'y aller. - -C'était la première fois, depuis son malheur, qu'il revoyait une grande -assemblée; et le tumulte d'une fête lui causa une telle impression de -tristesse, qu'il resta longtemps dans une salle à côté de celle du bal, -la tête appuyée sur sa main, et ne cherchant pas même à voir danser -Corinne. Il écoutait cette musique de danse, qui, comme toutes les -musiques, fait rêver, bien qu'elle ne semble destinée qu'à la joie. Le -comte d'Erfeuil arriva, tout enchanté d'un bal, d'une assemblée, d'une -société nombreuse enfin qui lui rappelait un peu la France. «J'ai fait -ce que j'ai pu, dit-il à lord Nelvil, pour trouver quelque intérêt à ces -ruines dont on parle tant à Rome; je ne vois rien de beau dans cela: -c'est un préjugé que l'admiration de ces débris couverts de ronces. J'en -dirai mon avis quand je reviendrai à Paris, car il est temps que ce -prestige de l'Italie finisse. Il n'y a pas un monument en Europe, -subsistant aujourd'hui dans son entier, qui ne vaille mieux que ces -tronçons de colonnes, que ces bas-reliefs noircis par le temps, qu'on ne -peut admirer qu'à force d'érudition. Un plaisir qu'il faut acheter par -tant d'études ne me paraît pas bien vif en lui-même; car, pour être ravi -par les spectacles de Paris, personne n'a besoin de pâlir sur les -livres.» Lord Nelvil ne répondit rien. Le comte d'Erfeuil l'interrogea -de nouveau sur l'impression que Rome avait produite sur lui. «Au milieu -d'un bal, dit Oswald, ce n'est pas trop le moment d'en parler d'une -manière sérieuse, et vous savez que je ne sais pas parler autrement.--A -la bonne heure, reprit le comte d'Erfeuil: je suis plus gai que vous, -j'en conviens; mais qui sait si je ne suis pas plus sage? Il y a -beaucoup de philosophie, croyez-moi, dans mon apparente légèreté; la vie -doit être prise comme cela.--Vous avez peut-être raison, reprit Oswald; -mais c'est par nature et non par réflexion, que vous êtes ainsi, et -voilà pourquoi votre manière d'être ne convient qu'à vous.» - -Le comte d'Erfeuil entendit nommer Corinne dans la salle du bal, et il y -entra pour savoir ce dont il s'agissait. Lord Nelvil s'avança jusqu'à la -porte, et vit le prince d'Amalfi, Napolitain de la plus belle figure, -qui priait Corinne de danser avec lui la _Tarentelle_, une danse de -Naples, pleine de grâce et d'originalité. Les amis de Corinne le lui -demandaient aussi. Elle accepta sans se faire prier, ce qui étonna assez -le comte d'Erfeuil, accoutumé qu'il était aux refus par lesquels il est -d'usage de faire précéder le consentement. Mais, en Italie, on ne -connaît pas ce genre de grâces, et chacun croit tout simplement plaire -davantage à la société en s'empressant de faire ce qu'elle désire. -Corinne aurait inventé cette manière naturelle, si déjà elle n'avait pas -été en usage. L'habit qu'elle avait mis pour le bal était élégant et -léger; ses cheveux étaient rassemblés dans un filet de soie à -l'italienne, et ses yeux exprimaient un plaisir vif qui la rendait plus -séduisante que jamais. Oswald en fut troublé; il combattait contre -lui-même; il s'indignait d'être captivé par des charmes dont il devait -se plaindre, puisque, loin de songer à lui plaire, c'était presque pour -échapper à son empire que Corinne se montrait si ravissante. Mais qui -peut résister aux séductions de la grâce? Fût-elle même dédaigneuse, -elle serait encore toute-puissante; et ce n'était assurément pas la -disposition de Corinne. Elle aperçut lord Nelvil, rougit, et ses yeux -avaient, en le regardant, une douceur enchanteresse. - -Le prince d'Amalfi s'accompagnait, en dansant, avec des castagnettes. -Corinne, avant de commencer, fit avec les deux mains un salut plein de -grâce à l'assemblée; et, tournant légèrement sur elle-même, elle prit le -tambour de basque que le prince d'Amalfi lui présentait. Elle se mit à -danser en frappant l'air de ce tambour de basque; et tous ses mouvements -avaient une souplesse, une grâce, un mélange de pudeur et de volupté, -qui pouvaient donner l'idée de la puissance que les bayadères exercent -sur l'imagination des Indiens, quand elles sont, pour ainsi dire, poëtes -avec leur danse, quand elles expriment tant de sentiments divers par les -pas caractérisés et les tableaux enchanteurs qu'elles offrent aux -regards. Corinne connaissait si bien toutes les attitudes que -représentent les peintres et les sculpteurs antiques, que, par un léger -mouvement de ses bras, en plaçant son tambour de basque tantôt au-dessus -de sa tête, tantôt en avant avec une de ses mains, tandis que l'autre -parcourait les grelots avec une incroyable dextérité, elle rappelait les -danseuses d'Herculanum, et faisait naître successivement une foule -d'idées nouvelles pour le dessin et la peinture. - -Ce n'était point la danse française, si remarquable par l'élégance et la -difficulté des pas; c'était un talent qui tenait de beaucoup plus près à -l'imagination et au sentiment. Le caractère de la musique était exprimé -tour à tour par la précision et la mollesse des mouvements. Corinne, en -dansant, faisait passer dans l'âme des spectateurs ce qu'elle éprouvait, -comme si elle avait improvisé, comme si elle avait joué de la lyre, ou -dessiné quelques figures; tout était langage pour elle: les musiciens, -en la regardant, s'animaient à mieux faire sentir le génie de leur art; -et je ne sais quelle joie passionnée et quelle sensibilité d'imagination -électrisait à la fois tous les témoins de cette danse magique, et les -transportait dans une existence idéale, où l'on rêve un bonheur qui -n'est pas de ce monde. - -Il y a un moment dans cette danse napolitaine où la femme se met à -genoux, tandis que l'homme tourne autour d'elle, non en maître, mais en -vainqueur. Quel était dans ce moment le charme de la dignité de Corinne! -comme à genoux elle était souveraine! Et quand elle se releva, en -faisant retentir le son de son instrument, de sa cymbale aérienne, elle -semblait animée par un enthousiasme de vie, de jeunesse et de beauté, -qui devait persuader qu'elle n'avait besoin de personne pour être -heureuse. Hélas! il n'en était pas ainsi; mais Oswald le craignait, et -soupirait en admirant Corinne, comme si chacun de ses succès l'eût -séparée de lui. A la fin de la danse, l'homme se jette à genoux à son -tour, et c'est la femme qui danse autour de lui. Corinne en cet instant -se surpassa encore, s'il était possible; sa course était si légère en -parcourant deux ou trois fois le même cercle, que ses pieds, chaussés en -brodequins, volaient sur le plancher avec la rapidité de l'éclair; et -quand elle éleva une de ses mains en agitant son tambour de basque, et -que de l'autre elle fit signe au prince d'Amalfi de se relever, tous les -hommes étaient tentés de se mettre à genoux comme lui: tous, excepté -lord Nelvil, qui se retira de quelques pas en arrière; et le comte -d'Erfeuil, qui fit quelques pas en avant pour complimenter Corinne. -Quant aux Italiens qui étaient là, ils ne pensaient point à se faire -remarquer par leur enthousiasme; ils s'y livraient, parce qu'ils -l'éprouvaient. Ce ne sont pas des hommes assez habitués à la société et -à l'amour-propre qu'elle excite, pour s'occuper de l'effet qu'ils -produisent; ils ne se laissent jamais détourner de leur plaisir par la -vanité, ni de leur but par les applaudissements. - -Corinne était charmée de son succès, et remerciait tout le monde avec -une grâce pleine de simplicité. Elle était contente d'avoir réussi, et -le laissait voir en bonne enfant, si l'on peut s'exprimer ainsi; mais ce -qui l'occupait surtout, c'était le désir de traverser la foule pour -arriver jusqu'à la porte contre laquelle Oswald était appuyé. Elle y -arriva enfin, et s'arrêta un moment pour attendre un mot de lui. -«Corinne, lui dit-il en s'efforçant de cacher son trouble, son -enchantement et sa peine; Corinne, voilà bien des hommages, voilà bien -des succès! Mais, au milieu de ces adorateurs si enthousiastes, y a-t-il -un ami courageux et sûr? y a-t-il un protecteur pour la vie? et le vain -tumulte des applaudissements devrait-il suffire à une âme telle que la -vôtre?» - - -CHAPITRE II - -La foule empêcha Corinne de répondre à lord Nelvil. On allait souper, et -chaque _cavaliere servente_ se hâtait de s'asseoir à côté de sa dame. -Une étrangère arriva; et, ne trouvant plus de place, aucun homme, -excepté lord Nelvil et le comte d'Erfeuil, ne lui offrit la sienne: ce -n'était ni par impolitesse ni par égoïsme qu'aucun Romain ne s'était -levé; mais l'idée que les grands seigneurs de Rome ont de l'honneur et -du devoir, c'est de ne pas quitter d'un pas ni d'un instant leur dame. -Quelques-uns, n'ayant pas pu s'asseoir, se tenaient derrière la chaise -de leurs belles, prêts à les servir au moindre signe. Les dames ne -parlaient qu'à leurs cavaliers; les étrangers erraient en vain autour de -ce cercle, où personne n'avait rien à leur dire; car les femmes ne -savent pas en Italie ce que c'est que la coquetterie, ce que c'est en -amour qu'un succès d'amour-propre; elles n'ont envie de plaire qu'à -celui qu'elles aiment; il n'y a point de séduction d'esprit avant celle -du coeur ou des yeux; les commencements les plus rapides sont suivis -quelquefois par un sincère dévouement, et même une très-longue -constance. L'infidélité est en Italie blâmée plus sévèrement dans un -homme que dans une femme. Trois ou quatre hommes, sous des titres -différents, suivent la même femme, qui les mène avec elle, sans se -donner quelquefois même la peine de dire leur nom au maître de la maison -qui les reçoit: l'un est le préféré, l'autre celui qui aspire à l'être, -un troisième s'appelle le souffrant (_il patito_); celui-là est tout à -fait dédaigné, mais on lui permet cependant de faire le service -d'adorateur; et tous ces rivaux vivent paisiblement ensemble. Les gens -du peuple seuls ont encore conservé la coutume des coups de poignard. Il -y a dans ce pays un bizarre mélange de simplicité et de corruption, de -dissimulation et de vérité, de bonhomie et de vengeance, de faiblesse et -de force, qui s'explique par une observation constante: c'est que les -bonnes qualités viennent de ce qu'on n'y fait rien pour la vanité, et -les mauvaises de ce qu'on y fait beaucoup pour l'intérêt, soit que cet -intérêt tienne à l'amour, à l'ambition ou à la fortune. - -Les distinctions de rang font en général peu d'effet en Italie; ce n'est -point par philosophie, mais par facilité de caractère et familiarité de -moeurs, qu'on y est peu susceptible des préjugés aristocratiques; et -comme la société ne s'y constitue juge de rien, elle admet tout. - -Après le souper, chacun se mit au jeu, quelques femmes aux jeux de -hasard, d'autres au whist le plus silencieux; et pas un mot n'était -prononcé dans cette chambre naguère si bruyante. Les peuples du Midi -passent souvent de la plus grande agitation au plus profond repos; c'est -encore un des contrastes de leur caractère, que la paresse unie à -l'activité la plus infatigable: ce sont en tout des hommes qu'il faut se -garder de juger au premier coup d'oeil, car les qualités comme les -défauts les plus opposés se trouvent en eux: si vous les voyez prudents -dans tel instant, il se peut que dans un autre ils se montrent les plus -audacieux des hommes; s'ils sont indolents, c'est peut-être qu'ils se -reposent d'avoir agi, ou se préparent pour agir encore; enfin ils ne -perdent aucune force de l'âme dans la société, et toutes s'amassent en -eux pour les circonstances décisives. - -Dans cette assemblée de Rome où se trouvaient Oswald et Corinne, il y -avait des hommes qui perdaient des sommes énormes au jeu, sans qu'on pût -l'apercevoir le moins du monde sur leur physionomie: ces mêmes hommes -auraient eu l'expression la plus vive et les gestes les plus animés, -s'ils avaient raconté quelques faits de peu d'importance. Mais quand les -passions arrivent à un certain degré de violence, elles craignent les -témoins, et se voilent presque toujours par le silence et l'immobilité. - -Lord Nelvil avait conservé un ressentiment amer de la scène du bal; il -croyait que les Italiens, et leur manière animée d'exprimer -l'enthousiasme, avaient détourné de lui, du moins pour un moment, -l'intérêt de Corinne. Il en était très-malheureux; mais sa fierté lui -conseillait de le cacher, ou de le témoigner seulement en montrant du -dédain pour les suffrages qui flattaient sa brillante amie. On lui -proposa de jouer, il le refusa, Corinne aussi, et elle lui fit signe de -venir s'asseoir à côté d'elle. Oswald était inquiet de compromettre -Corinne, en passant ainsi la soirée seul avec elle en présence de tout -le monde. «Soyez tranquille, lui dit-elle, personne ne s'occupera de -nous; c'est l'usage ici de ne faire en société que ce qui plaît; il n'y -a pas une convenance établie, pas un égard exigé: une politesse -bienveillante suffit; personne ne veut que l'on se gêne les uns pour les -autres. Ce n'est sûrement pas un pays où la liberté subsiste telle que -vous l'entendez en Angleterre, mais on y jouit d'une parfaite -indépendance sociale.--C'est-à-dire, reprit Oswald, qu'on n'y montre -aucun respect pour les moeurs.--Au moins, interrompit Corinne, aucune -hypocrisie. M. de la Rochefoucauld a dit: _Le moindre des défauts d'une -femme galante est de l'être._ En effet, quels que soient les torts des -femmes en Italie, elles n'ont pas recours au mensonge; et si le mariage -n'y est pas assez respecté, c'est du consentement des deux époux. - ---Ce n'est point la sincérité qui est la cause de ce genre de franchise, -répondit Oswald, mais l'indifférence pour l'opinion publique. En -arrivant ici j'avais une lettre de recommandation pour une princesse; je -la donnai à mon domestique de place pour la porter; il me dit: -_Monsieur, dans ce moment cette lettre ne vous servirait à rien; car la -princesse ne voit personne, elle est_ INNAMORATA; et cet état d'être -INNAMORATA se proclamait comme toute autre situation de la vie, et cette -publicité n'est point excusée par une passion extraordinaire; plusieurs -attachements se succèdent ainsi, et sont également connus. Les femmes -mettent si peu de mystère à cet égard, qu'elles avouent leurs liaisons -avec moins d'embarras que nos femmes n'en auraient en parlant de leurs -époux. Aucun sentiment profond ni délicat ne se mêle, on le croit -aisément, à cette mobilité sans pudeur. Aussi, dans cette nation où l'on -ne pense qu'à l'amour, il n'y a pas un seul roman, parce que l'amour y -est si rapide, si public, qu'il ne prête à aucun genre de développement, -et que, pour peindre véritablement les moeurs générales à cet égard, il -faudrait commencer et finir dans la première page. Pardon, Corinne, -s'écria lord Nelvil en remarquant la peine qu'il lui faisait; vous êtes -Italienne, cette idée devrait me désarmer. Mais l'une des causes de -votre grâce incomparable, c'est la réunion de tous les charmes qui -caractérisent les différentes nations. Je ne sais dans quel pays vous -avez été élevée; mais certainement vous n'avez point passé toute votre -vie en Italie: peut-être est-ce en Angleterre même... Ah! Corinne, si -cela était vrai, comment auriez-vous pu quitter ce sanctuaire de la -pudeur et de la délicatesse, pour venir ici, où non-seulement la vertu, -mais l'amour même est si mal connu? On le respire dans l'air, mais -pénètre-t-il dans le coeur? Les poésies dans lesquelles l'amour joue un -si grand rôle ont beaucoup de grâce, beaucoup d'imagination; elles sont -ornées par des tableaux brillants dont les couleurs sont vives et -voluptueuses. Mais où trouverez-vous ce sentiment mélancolique et tendre -qui anime notre poésie? Que pourriez-vous comparer à la scène de -Belvidera et de son époux dans Otway; à Roméo, dans Shakspeare; enfin -surtout aux admirables vers de Thompson, dans son chant du Printemps, -lorsqu'il peint avec des traits si nobles et si touchants le bonheur de -l'amour dans le mariage? Y a-t-il un tel mariage en Italie? et là où il -n'y a pas de bonheur domestique, peut-il exister de l'amour? N'est-ce -pas ce bonheur qui est le but de la passion du coeur, comme la -possession est celui de la passion des sens? Toutes les femmes jeunes et -belles ne se ressemblent-elles pas, si les qualités de l'âme et de -l'esprit ne fixent pas la préférence? et ces qualités, que font-elles -désirer? le mariage, c'est-à-dire l'association de tous les sentiments -et de toutes les pensées. L'amour illégitime, quand malheureusement il -existe chez nous, est encore, si j'ose m'exprimer ainsi, un reflet du -mariage. On y cherche ce bonheur intime qu'on n'a pu goûter chez soi, et -l'infidélité même est plus morale en Angleterre que le mariage en -Italie.» - -Ces paroles étaient dures, elles blessèrent profondément Corinne; et se -levant aussitôt, les yeux remplis de larmes, elle sortit de la chambre, -et retourna subitement chez elle. Oswald fut au désespoir d'avoir -offensé Corinne; mais il avait une sorte d'irritation de ses succès du -bal, qui s'était trahie par les paroles qui venaient de lui échapper. Il -la suivit chez elle, mais elle refusa de lui parler; il y retourna le -lendemain matin encore inutilement, sa porte était fermée. Ce refus -prolongé de recevoir lord Nelvil n'était pas dans le caractère de -Corinne; mais elle était douloureusement affligée de l'opinion qu'il -avait témoignée sur les Italiennes, et cette opinion même lui faisait -une loi de cacher à l'avenir, si elle le pouvait, le sentiment qui -l'entraînait. - -Oswald, de son côté, trouvait que Corinne ne se conduisait pas dans -cette circonstance avec la simplicité qui lui était naturelle, et il se -confirmait toujours davantage dans le mécontentement que le bal lui -avait causé; il excitait en lui cette disposition qui pouvait lutter -contre le sentiment dont il redoutait l'empire. Ses principes étaient -sévères, et le mystère qui enveloppait la vie passée de celle qu'il -aimait lui causait une grande douleur. Les manières de Corinne lui -paraissaient pleines de charmes, mais quelquefois un peu trop animées -par le désir universel de plaire. Il lui trouvait beaucoup de noblesse -et de réserve dans les discours et dans le maintien, mais trop -d'indulgence dans les opinions. Enfin Oswald était un homme séduit, -entraîné, mais conservant au dehors de lui-même un opposant qui -combattait ce qu'il éprouvait. Cette situation porte souvent à -l'amertume. On est mécontent de soi-même et des autres. L'on souffre, et -l'on a comme une sorte de besoin de souffrir encore davantage, ou du -moins d'amener une explication violente qui fasse triompher complètement -l'un des deux sentiments qui déchirent le coeur. - -C'est dans cette disposition que lord Nelvil écrivit à Corinne. Sa -lettre était amère et inconvenable; il le sentait, mais des mouvements -confus le portaient à l'envoyer: il était si malheureux par ses combats, -qu'il voulait à tout prix une circonstance quelconque qui pût les -terminer. - -Un bruit auquel il ne croyait pas, mais que le comte d'Erfeuil était -venu lui raconter, contribua peut-être encore à rendre ses expressions -plus âpres. On répandait dans Rome que Corinne épouserait le prince -d'Amalfi. Oswald savait bien qu'elle ne l'aimait pas, et devait penser -que le bal était la seule cause de cette nouvelle; mais il se persuada -qu'elle l'avait reçu chez elle le matin du jour où il n'avait pu -lui-même être admis; et, trop fier pour exprimer un sentiment de -jalousie, il satisfit son mécontentement secret en dénigrant la nation -pour laquelle il voyait avec tant de peine la prédilection de Corinne. - - -CHAPITRE III - - LETTRE D'OSWALD A CORINNE. - - «Ce 24 janvier 1795. - - «Vous refusez de me voir; vous êtes offensée de notre conversation - d'avant-hier; vous vous proposez sans doute de ne plus admettre à - l'avenir chez vous que vos compatriotes: vous voulez expier - apparemment le tort que vous avez eu de recevoir un homme d'une autre - nation. Cependant, loin de me repentir d'avoir parlé avec sincérité - sur les Italiennes, à vous que, dans mes chimères, je voulais - considérer comme une Anglaise, j'oserai dire avec bien plus de force - encore, que vous ne trouverez ni bonheur ni dignité, si vous voulez - faire choix d'un époux au milieu de la société qui vous environne. Je - ne connais pas un homme parmi les Italiens qui puisse vous mériter; il - n'en est pas un qui vous honorât par son alliance, de quelque titre - qu'il vous revêtit. Les hommes, en Italie, valent beaucoup moins que - les femmes; car ils ont les défauts des femmes, et les leurs propres - en sus. Me persuaderez-vous qu'ils soient capables d'amour, ces - habitants du Midi, qui fuient avec tant de soin la peine, et sont si - décidés au bonheur? N'avez-vous pas vu, je le tiens de vous, le mois - dernier, au spectacle, un homme qui avait perdu huit jours auparavant - sa femme, et une femme qu'il disait aimer? On veut ici se débarrasser - le plus tôt possible, et des morts, et de l'idée de la mort. Les - cérémonies des funérailles sont accomplies par les prêtres, comme les - soins de l'amour sont observés par les _cavaliers servants_. Les rites - et l'habitude ont tout prescrit d'avance, les regrets et - l'enthousiasme n'y sont pour rien. Enfin, et c'est là surtout ce qui - détruit l'amour, les hommes n'inspirent aucun genre de respect aux - femmes; elles ne leur savent aucun gré de leur soumission, parce - qu'ils n'ont aucune fermeté de caractère, aucune occupation sérieuse - dans la vie. Il faut, pour que la nature et l'ordre social se montrent - dans toute leur beauté, que l'homme soit protecteur et la femme - protégée, mais que ce protecteur adore la faiblesse qu'il défend, et - respecte la divinité sans pouvoir qui, comme ses dieux pénates, porte - bonheur à sa maison. Ici on dirait presque que les femmes sont le - sultan, et les hommes le sérail. - - «Les hommes ont la douceur et la souplesse du caractère des femmes. Un - proverbe italien dit: _Qui ne sait pas feindre ne sait vas vivre._ - N'est-ce pas là un proverbe de femme? et en effet, dans un pays où il - n'y a ni carrière militaire, ni institution libre, comment un homme - pourrait-il se former à la dignité et à la force? Aussi tournent-ils - tout leur esprit vers l'habileté; ils jouent la vie comme une partie - d'échecs, dans laquelle le succès est tout. Ce qui leur reste des - souvenirs de l'antiquité, c'est quelque chose de gigantesque dans les - expressions et dans la magnificence extérieure; mais, à côté de cette - grandeur sans base, vous voyez souvent tout ce qu'il y a de plus - vulgaire dans les goûts et de plus misérablement négligé dans la vie - domestique. Est-ce là, Corinne, la nation que vous devez préférer à - toute autre? Est-ce elle dont les bruyants applaudissements vous sont - si nécessaires, que toute autre destinée vous paraîtrait silencieuse à - côté de ces _bravos_ retentissants? Qui pourrait se flatter de vous - rendre heureuse en vous arrachant à ce tumulte? Vous êtes une personne - inconcevable: profonde dans vos sentiments, et légère dans vos goûts; - indépendante par la fierté de votre âme, et cependant asservie par le - besoin de distractions; capable d'aimer un seul, mais ayant besoin de - tous. Vous êtes une magicienne, qui inquiétez et rassurez - alternativement; qui vous montrez sublime, et disparaissez tout à coup - de cette région où vous êtes seule, pour vous confondre dans la foule. - Corinne, Corinne, on ne peut s'empêcher de vous redouter en vous - aimant! - - «OSWALD.» - -Corinne, en lisant cette lettre, fut offensée des préjugés haineux -qu'Oswald exprimait contre sa nation. Mais elle eut cependant le bonheur -de deviner qu'il était irrité de la fête, et de ce qu'elle s'était -refusée à le recevoir depuis la conversation du souper: cette réflexion -adoucit un peu l'impression pénible que lui faisait sa lettre. Elle -hésita quelque temps, ou du moins crut hésiter sur la conduite qu'elle -devait tenir envers lui. Son sentiment l'entraînait à le revoir; mais il -lui était extrêmement pénible qu'il pût s'imaginer qu'elle désirait de -l'épouser, bien que la fortune fût au moins égale, et qu'elle pût, en -révélant son nom, montrer qu'il n'était en rien inférieur à celui de -lord Nelvil. Néanmoins, ce qu'il y avait de singulier et d'indépendant -dans le genre de vie qu'elle avait adopté devait lui inspirer de -l'éloignement pour le mariage; et sûrement elle en aurait repoussé -l'idée, si son sentiment ne l'eût pas aveuglée sur toutes les peines -qu'elle aurait à souffrir en épousant un Anglais, et en renonçant à -l'Italie. - -On peut abdiquer la fierté dans tout ce qui tient au coeur; mais dès que -les convenances ou les intérêts du monde se présentent de quelque -manière pour obstacle, dès qu'on peut supposer que la personne qu'on -aime ferait un sacrifice quelconque en s'unissant à vous, il n'est plus -possible de lui montrer à cet égard aucun abandon de sentiment. Corinne, -néanmoins, ne pouvant se résoudre à rompre avec Oswald, voulut se -persuader qu'elle pourrait le voir désormais, et lui cacher l'amour -qu'elle ressentait pour lui: c'est donc dans cette intention qu'elle se -fit une loi, dans sa lettre, de répondre seulement à ses accusations -injustes contre la nation italienne, et de raisonner avec lui sur ce -sujet comme si c'était le seul qui l'intéressât. Peut-être la meilleure -manière dont une femme d'un esprit supérieur peut reprendre sa froideur -et sa dignité, c'est lorsqu'elle se retranche dans la pensée comme dans -un asile. - - - CORINNE A LORD NELVIL. - - «Ce 25 janvier 1795. - - «Si votre lettre ne concernait que moi, milord, je n'essayerais point - de me justifier: mon caractère est tellement facile à connaître, que - celui qui ne me comprendrait pas de lui-même ne me comprendrait pas - davantage par l'explication que je lui en donnerais. La réserve pleine - de vertu des femmes anglaises, et l'art plein de grâce des femmes - françaises, servent souvent à cacher, croyez-moi, la moitié de ce qui - se passe dans l'âme des unes et des autres: et ce qu'il vous plaît - d'appeler en moi de la magie, c'est un naturel sans contrainte, qui - laisse voir quelquefois des sentiments divers et des pensées opposées - sans travailler à les mettre d'accord; car cet accord, quand il - existe, est presque toujours factice, et la plupart des caractères - vrais sont inconséquents. Mais ce n'est pas de moi que je veux vous - parler, c'est de la nation infortunée que vous attaquez si - cruellement. Serait-ce mon affection pour mes amis qui vous - inspirerait cette malveillance amère? vous me connaissez trop pour en - être jaloux, et je n'ai point l'orgueil de croire qu'un tel sentiment - vous rendît injuste au point où vous l'êtes. Vous dites sur les - Italiens ce que disent tous les étrangers, ce qui doit frapper au - premier abord: mais il faut pénétrer plus avant pour juger ce pays, - qui a été si grand à diverses époques. D'où vient donc que cette - nation a été, sous les Romains, la plus militaire de toutes, la plus - jalouse de sa liberté dans les républiques du moyen âge, et, dans le - seizième siècle, la plus illustre par les lettres, les sciences et les - arts? N'a-t-elle pas poursuivi la gloire sous toutes les formes? Et si - maintenant elle n'en a plus, pourquoi n'en accuseriez-vous pas sa - situation politique puisque dans d'autres circonstances elle s'est - montrée si différente de ce qu'elle est maintenant? - - «Je ne sais si je m'abuse, mais les torts des Italiens ne font que - m'inspirer un sentiment de pitié pour leur sort. Les étrangers, de - tout temps, ont conquis, déchiré ce beau pays, l'objet de leur - ambition perpétuelle; et les étrangers reprochent avec amertume à - cette nation les torts des nations vaincues et déchirées! L'Europe a - reçu des Italiens les arts et les sciences: et maintenant qu'elle a - tourné contre eux leurs propres présents, elle leur conteste souvent - encore la dernière gloire qui soit permise aux nations sans force - militaire et sans liberté politique, la gloire des sciences et des - arts. - - «Il est si vrai que les gouvernements font le caractère des nations, - que, dans cette même Italie, vous voyez des différences de moeurs - remarquables entre les divers États qui la composent. Les Piémontais, - qui formaient un petit corps de nation, ont l'esprit plus militaire - que le reste de l'Italie; les Florentins, qui ont possédé ou la - liberté ou des princes d'un caractère libéral, sont éclairés et doux; - les Vénitiens et les Génois se montrent capables d'idées politiques, - parce qu'il y a chez eux une aristocratie républicaine; les Milanais - sont plus sincères, parce que les nations du Nord y ont apporté depuis - longtemps ce caractère; les Napolitains pourraient aisément devenir - belliqueux, parce qu'ils ont été réunis depuis plusieurs siècles sous - un gouvernement très-imparfait, mais enfin sous un gouvernement à eux. - La noblesse romaine, n'ayant rien à faire, ni militairement, ni - politiquement, doit être ignorante et paresseuse; mais l'esprit des - ecclésiastiques, qui ont une carrière et une occupation, est beaucoup - plus développé que celui des nobles; et comme le gouvernement papal - n'admet aucune distinction de naissance, et qu'il est au contraire - purement électif dans l'ordre du clergé, il en résulte une sorte de - libéralité, non dans les idées, mais dans les habitudes, qui fait de - Rome le séjour le plus agréable pour tous ceux qui n'ont plus ni - l'ambition ni la possibilité de jouer un rôle dans le monde. - - «Les peuples du Midi sont plus aisément modifiés par les institutions - que les peuples du Nord; ils ont une indolence qui devient bientôt de - la résignation; et la nature leur offre tant de jouissances, qu'ils se - consolent facilement des avantages que la société leur refuse. Il y a - sûrement beaucoup de corruption en Italie, et cependant la - civilisation y est beaucoup moins raffinée que dans d'autres pays. On - pourrait presque trouver quelque chose de sauvage à ce peuple, malgré - la finesse de son esprit: cette finesse ressemble à celle du chasseur - dans l'art de surprendre sa proie. Les peuples indolents sont - facilement rusés: ils ont une habitude de douceur qui leur sert à - dissimuler, quand il le faut, même leur colère; c'est toujours avec - ces manières accoutumées qu'on parvient à cacher une situation - accidentelle. - - «Les Italiens ont de la sincérité, de la fidélité dans les relations - privées. L'intérêt et l'ambition exercent un grand empire sur eux, - mais non l'orgueil ou la vanité; les distinctions de rang y font - très-peu d'impression; il n'y a point de société, point de salon, - point de mode, point de petits moyens journaliers de faire effet en - détail. Ces sources habituelles de dissimulation et d'envie n'existent - point chez eux: quand ils trompent leurs ennemis et leurs concurrents, - c'est parce qu'ils se considèrent avec eux comme en état de guerre; - mais, en paix, ils ont du naturel et de la vérité. C'est même cette - vérité qui est cause du scandale dont vous vous plaignez; les femmes, - entendant parler d'amour sans cesse, vivant au milieu des séductions - et des exemples de l'amour, ne cachent pas leurs sentiments, et - portent pour ainsi dire une sorte d'innocence dans la galanterie même; - elles ne se doutent pas non plus du ridicule, surtout de celui que la - société peut donner. Les unes sont d'une ignorance telle, qu'elles ne - savent pas écrire, et l'avouent publiquement; elles font répondre à un - billet du matin par leur procureur (_il paglietto_) sur du papier à - grand format, et en style de requête. Mais, en revanche, parmi celles - qui sont instruites, vous en verrez qui sont professeurs dans les - académies, et donnent des leçons publiquement, en écharpe noire; et si - vous vous avisiez de rire de cela, l'on vous répondrait: _Y a-t-il du - mal à savoir le grec? y a-t-il du mal à gagner sa vie par son travail? - pourquoi riez-vous donc d'une chose aussi simple?_ - - «Enfin, milord, aborderai-je un sujet plus délicat? chercherai-je à - démêler pourquoi les hommes montrent souvent peu d'esprit militaire? - Ils exposent leur vie pour l'amour et pour la haine avec une grande - facilité; et les coups de poignard donnés et reçus pour cette cause - n'étonnent ni n'intimident personne; ils ne craignent point la mort, - quand les passions naturelles commandent de la braver; mais souvent, - il faut l'avouer, ils aiment mieux la vie que des intérêts politiques, - qui ne les touchent guère, parce qu'ils n'ont point de patrie. Souvent - aussi l'honneur chevaleresque a peu d'empire au milieu d'une nation où - l'opinion et la société qui la forme n'existent pas. Il est assez - simple que, dans une telle désorganisation de tous les pouvoirs - publics, les femmes prennent beaucoup d'ascendant sur les hommes, et - peut-être en ont-elles trop pour les respecter et les admirer. - Néanmoins leur conduite envers elles est pleine de délicatesse et de - dévouement. Les vertus domestiques font en Angleterre la gloire et le - bonheur des femmes; mais s'il y a des pays où l'amour subsiste hors - des liens sacrés du mariage, parmi ces pays, celui de tous où le - bonheur des femmes est le plus ménagé, c'est l'Italie. Les hommes s'y - sont fait une morale pour des rapports hors de la morale; mais du - moins ont-ils été justes et généreux dans le partage des devoirs; ils - se sont considérés eux-mêmes comme plus coupables que les femmes, - quand ils brisaient les liens de l'amour, parce que les femmes avaient - fait plus de sacrifices, et perdaient davantage; ils ont pensé que, - devant le tribunal du coeur, les plus criminels sont ceux qui font le - plus de mal. Quand les hommes ont tort, c'est par dureté; quand les - femmes ont tort, c'est par faiblesse. La société, qui est à la fois - rigoureuse et corrompue, c'est-à-dire impitoyable pour les fautes, - quand elles entraînent des malheurs, doit être plus sévère pour les - femmes; mais, dans un pays où il n'y a pas de société, la bonté - naturelle a plus d'influence. - - «Les idées de considération et de dignité sont beaucoup moins - puissantes, et même beaucoup moins connues, j'en conviens, en Italie - que partout ailleurs. L'absence de société et d'opinion publique en - est la cause. Mais, malgré tout ce qu'on a dit de la perfidie des - Italiens, je soutiens que c'est un des pays du monde où il y a le plus - de bonhomie. Cette bonhomie est telle, dans tout ce qui tient à la - vanité, que bien que ce pays soit celui dont les étrangers aient dit - le plus de mal, il n'en est point où ils rencontrent un accueil aussi - bienveillant. On reproche aux Italiens trop de penchant à la - flatterie; mais il faut aussi convenir que la plupart du temps ce - n'est point par calcul, mais seulement par désir de plaire, qu'ils - prodiguent leurs douces expressions, inspirées par une obligeance - véritable; ces expressions ne sont point démenties par la conduite - habituelle de la vie. Toutefois, seraient-ils fidèles à l'amitié dans - des circonstances extraordinaires, s'il fallait braver pour elle les - périls et l'adversité? Le petit nombre, j'en conviens, le très-petit - nombre en serait capable; mais ce n'est pas à l'Italie seulement que - cette observation peut s'appliquer. - - «Les Italiens ont une paresse orientale dans l'habitude de la vie; - mais il n'y a point d'hommes plus persévérants ni plus actifs quand - une fois leurs passions sont excitées. Ces mêmes femmes aussi, que - vous voyez indolentes comme les odalisques du sérail, sont capables - tout à coup des actions les plus dévouées. Il y a des mystères dans le - caractère et l'imagination des Italiens, et vous y rencontrez tour à - tour des traits inattendus de générosité et d'amitié, ou des preuves - sombres et redoutables de haine et de vengeance. Il n'y a ici - d'émulation pour rien: la vie n'y est plus qu'un sommeil rêveur, sous - un beau ciel; mais donnez à ces hommes un but, et vous les verrez en - six mois tout apprendre et tout concevoir. Il en est de même des - femmes; pourquoi s'instruiraient-elles, puisque la plupart des hommes - ne les entendraient pas? Elles isoleraient leur coeur en cultivant - leur esprit; mais ces mêmes femmes deviendraient bien vite dignes d'un - homme supérieur, si cet homme supérieur était l'objet de leur - tendresse. Tout dort ici; mais, dans un pays où les grands intérêts - sont assoupis, le repos et l'insouciance sont plus nobles qu'une vaine - agitation pour les petites choses. - - «Les lettres elles-mêmes languissent là où les pensées ne se - renouvellent point par l'action forte et variée de la vie. Mais dans - quel pays cependant a-t-on jamais témoigné plus qu'en Italie de - l'admiration pour la littérature et les beaux-arts? L'histoire nous - apprend que les papes, les princes et les peuples ont rendu dans tous - les temps, aux peintres, aux poëtes, aux écrivains distingués, les - hommages les plus éclatants. Cet enthousiasme pour le talent est, je - l'avouerai, milord, un des premiers motifs qui m'attachent à ce pays. - On n'y trouve point l'imagination blasée, l'esprit décourageant, ni la - médiocrité despotique, qui savent si bien ailleurs tourmenter ou - étouffer le génie naturel. Une idée, un sentiment, une expression - heureuse, prennent feu, pour ainsi dire, parmi les auditeurs. Le - talent, par cela même qu'il tient ici le premier rang, excite beaucoup - d'envie. Pergolèse a été assassiné pour son _Stabat_; Giorgione - s'armait d'une cuirasse quand il était obligé de peindre dans un lieu - public; mais la jalousie violente qu'inspire le talent parmi nous est - celle que fait naître ailleurs la puissance; cette jalousie ne dégrade - point son objet; cette jalousie peut haïr, proscrire, tuer; et - néanmoins, toujours mêlée au fanatisme de l'admiration, elle excite - encore le génie tout en le persécutant. Enfin, quand on voit tant de - vie dans un cercle si resserré, au milieu de tant d'obstacles et - d'avertissements de tout genre, on ne peut s'empêcher, ce me semble, - de prendre un vif intérêt à ce peuple, qui respire avec avidité le peu - d'air que l'imagination fait pénétrer à travers les bornes qui le - renferment. - - «Ces bornes sont telles, je ne le nierai point, que les hommes - maintenant acquièrent rarement en Italie cette dignité, cette fierté - qui distinguent les nations libres et militaires. J'avouerai même, si - vous le voulez, milord, que le caractère de ces nations pourrait - inspirer aux femmes plus d'enthousiasme et d'amour. Mais ne serait-il - pas possible aussi qu'un homme intrépide, noble et sévère, réunît - toutes les qualités qui font aimer, sans posséder celles qui - promettent le bonheur? - - «CORINNE.» - - -CHAPITRE IV - -La lettre de Corinne fit repentir une seconde fois Oswald d'avoir pu -songer à se détacher d'elle. La dignité spirituelle et la douceur -imposante avec laquelle elle repoussait les paroles dures qu'il s'était -permises, le touchèrent et le pénétrèrent d'admiration. Une supériorité -si grande, si simple, si vraie, lui parut au-dessus de toutes les règles -ordinaires. Il sentait bien toujours que Corinne n'était pas la femme -faible, timide, doutant de tout, hors de ses devoirs et de ses -sentiments, qu'il avait choisie dans son imagination pour la compagne de -sa vie; et le souvenir de Lucile, telle qu'il l'avait vue à l'âge de -douze ans, s'accordait mieux avec cette idée: mais pouvait-on rien -comparer à Corinne? Les lois, les règles communes, pouvaient-elles -s'appliquer à une personne qui réunissait en elle tant de qualités -diverses, dont le génie et la sensibilité étaient le lien? Corinne était -un miracle de la nature; et ce miracle ne se faisait-il pas en faveur -d'Oswald, quand il pouvait se flatter d'intéresser une telle femme? Mais -quel était son nom, quelle était sa destinée, quels seraient ses -projets, s'il lui déclarait l'intention de s'unir à elle? Tout était -encore dans l'obscurité; et, quoique l'enthousiasme qu'Oswald ressentait -pour Corinne lui persuadât qu'il était décidé à l'épouser, souvent aussi -l'idée que la vie de Corinne n'avait pas été tout à fait irréprochable, -et qu'un tel mariage aurait été sûrement condamné par son père, -bouleversait de nouveau toute son âme, et le jetait dans l'anxiété la -plus pénible. - -Il n'était pas aussi abattu par la douleur que dans le temps où il ne -connaissait pas Corinne, mais il ne sentait plus cette sorte de calme -qui peut exister même au milieu du repentir lorsque la vie entière est -consacrée à l'expiation d'une grande faute. Il ne craignait pas -autrefois de s'abandonner à ses souvenirs, quelle que fût leur amertume; -maintenant il redoutait les rêveries longues et profondes, qui lui -auraient révélé ce qui se passait au fond de son âme. Il se préparait -cependant à se rendre chez Corinne pour la remercier de sa lettre, et -pour obtenir le pardon de celle qu'il avait écrite, lorsqu'il vit entrer -dans sa chambre M. Edgermond, un parent de la jeune Lucile. - -C'était un brave gentilhomme anglais, qui avait presque toujours vécu -dans la principauté de Galles, où il possédait une terre; il avait les -principes et les préjugés qui servent à maintenir en tout pays les -choses comme elles sont; et c'est un bien quand ces choses sont aussi -bonnes que la raison humaine le permet: alors les hommes tels que M. -Edgermond, c'est-à-dire les partisans de l'ordre établi, quoique -fortement et même opiniâtrement attachés à leurs habitudes et à leur -manière de voir, doivent être considérés comme des esprits éclairés et -raisonnables. - -Lord Nelvil tressaillit en entendant annoncer chez lui M. Edgermond; il -lui sembla que tous ses souvenirs se représentaient à la fois; mais -bientôt il lui vint dans l'esprit que lady Edgermond, la mère de Lucile, -avait envoyé son parent pour lui faire des reproches, et qu'elle voulait -ainsi gêner son indépendance. Cette pensée lui rendit toute sa fermeté, -et il reçut M. Edgermond avec une froideur extrême. Il avait d'autant -plus tort en l'accueillant ainsi, que M. Edgermond n'avait pas le -moindre projet qui pût concerner lord Nelvil. Il traversait l'Italie -pour sa santé, en faisant beaucoup d'exercice, en chassant, en buvant à -la santé du roi George et de la vieille Angleterre: c'était le plus -honnête homme du monde, et même il avait beaucoup plus d'esprit et -d'instruction que ses habitudes ne devaient le faire croire. Il était -Anglais avant tout, non-seulement comme il devait l'être, mais aussi -comme on aurait pu souhaiter qu'il ne le fût pas; suivant dans tous les -pays les coutumes du sien, ne vivant qu'avec les Anglais, et ne -s'entretenant jamais avec les étrangers, non par dédain, mais par une -sorte de répugnance à parler les langues étrangères, et de timidité, -même à l'âge de cinquante ans, qui lui rendait très-difficile de faire -de nouvelles connaissances. - -«Je suis charmé de vous voir, dit-il à lord Nelvil; je vais à Naples -dans quinze jours, vous y trouverai-je? Je le voudrais; car j'ai peu de -temps à rester en Italie, parce que mon régiment doit bientôt -s'embarquer.--Votre régiment?» répéta lord Nelvil; et il rougit, comme -s'il avait oublié qu'il avait un congé d'une année, son régiment ne -devant pas être employé avant cette époque; mais il rougit en pensant -que Corinne pourrait peut-être lui faire oublier même son devoir. «Votre -régiment à vous, continua M. Edgermond, ne sera pas mis en activité de -sitôt; ainsi rétablissez votre santé ici sans inquiétude. J'ai vu, avant -de partir, ma jeune cousine, à laquelle vous vous intéressez; elle est -plus charmante que jamais; et dans un an, quand vous reviendrez, je ne -doute pas qu'elle ne soit la plus belle femme de l'Angleterre.» Lord -Nelvil se tut, et M. Edgermond garda le silence aussi de son côté. Ils -se dirent encore quelques mots d'une manière assez laconique, quoique -bienveillante; et M. Edgermond allait sortir, lorsqu'il revint sur ses -pas et dit: «A propos, milord, vous pouvez me faire un plaisir: on m'a -dit que vous connaissiez la célèbre Corinne; et bien que je n'aime pas -en général les nouvelles connaissances, je suis tout à fait curieux de -celle-là.--Je demanderai à Corinne la permission de vous mener chez -elle, puisque vous le désirez, répondit Oswald.--Faites, je vous prie, -reprit M. Edgermond, que je la voie un jour où elle improvisera, -chantera ou dansera en notre présence.--Corinne, dit lord Nelvil, ne -montre point ainsi ses talents aux étrangers; c'est une femme votre -égale et la mienne sous tous les rapports.--Pardon de ma méprise, reprit -M. Edgermond; comme on ne lui connaît pas d'autre nom que Corinne, et -qu'à vingt-six ans elle vit toute seule, sans aucune personne de sa -famille, je croyais qu'elle existait par ses talents, et saisissait -volontiers l'occasion de les faire connaître.--Sa fortune, répondit -vivement lord Nelvil, est tout à fait indépendante, et son âme encore -plus.» M. Edgermond finit à l'instant de parler sur Corinne, et se -repentit de l'avoir nommée quand il vit que ce sujet intéressait Oswald. -Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrétion et de -ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables. - -M. Edgermond s'en alla. Lord Nelvil, resté seul, ne put s'empêcher de -s'écrier dans son émotion: «Il faut que j'épouse Corinne; il faut que je -sois son protecteur, afin que personne désormais ne puisse la -méconnaître. Je lui donnerai le peu que je puis donner, un rang, un nom, -tandis qu'elle me comblera de toutes les félicités qu'elle seule peut -accorder sur la terre.» Ce fut dans cette disposition qu'il se hâta -d'aller chez Corinne, et jamais il n'y entra avec un plus doux sentiment -d'espérance et d'amour; mais, par un mouvement naturel de timidité, il -commença la conversation en se rassurant lui-même par des paroles -insignifiantes, et de ce nombre fut la demande d'amener M. Edgermond -chez elle. A ce nom, Corinne se troubla visiblement, et refusa d'une -voix émue ce que désirait Oswald. Il en fut singulièrement étonné, et -lui dit: «Je pensais que dans une maison où vous recevez tant de monde, -le titre de mon ami ne serait pas un motif d'exclusion.--Ne vous -offensez pas, milord, reprit Corinne; croyez-moi, il faut que j'aie des -raisons bien puissantes pour ne pas consentir à ce que vous désirez.--Et -ces raisons, me les direz-vous? reprit Oswald.--Impossible! s'écria -Corinne, impossible!--Ainsi donc...» dit Oswald; et la violence de son -émotion lui coupant la parole, il voulut sortir. Corinne alors, tout en -pleurs, lui dit en anglais: «Au nom de Dieu, si vous ne voulez pas -briser mon coeur, ne partez pas.» - -Ces paroles, cet accent, remuèrent profondément l'âme d'Oswald, et il se -rassit à quelque distance de Corinne, la tête appuyée contre un vase -d'albâtre qui éclairait sa chambre; puis tout à coup il lui dit: -«Cruelle femme! vous voyez que je vous aime, vous voyez que vingt fois -par jour je suis prêt à vous offrir et ma main et ma vie, et vous ne -voulez pas m'apprendre qui vous êtes! Dites-le-moi, Corinne, -dites-le-moi, répétait-il en lui tendant la main avec la plus touchante -expression de sensibilité.--Oswald, s'écria Corinne, Oswald, vous ne -savez pas le mal que vous me faites. Si j'étais assez insensée pour vous -tout dire, si je l'étais, vous ne m'aimeriez plus.--Grand Dieu! -reprit-il, qu'avez-vous donc à révéler?--Rien qui me rende indigne de -vous; mais des hasards, mais des différences entre nos goûts, nos -opinions, qui jadis ont existé, qui n'existeraient plus. N'exigez pas de -moi que je me fasse connaître à vous; un jour peut-être, un jour, si -vous m'aimez assez, si... Ah! je ne sais ce que je dis, continua -Corinne; vous saurez tout, mais ne m'abandonnez pas avant de m'entendre. -Promettez-le-moi, au nom de votre père qui réside dans le ciel.--Ne -prononcez pas ce nom! s'écria lord Nelvil; savez-vous s'il nous réunit -ou s'il nous sépare? Croyez-vous qu'il consentît à notre union? Si vous -le croyez, attestez-le-moi, je ne serai plus troublé, déchiré. Une fois, -je vous dirai quelle a été ma triste vie; mais à présent voyez dans quel -état je suis, dans quel état vous me mettez.--Et en effet, son front -était couvert d'une froide sueur, son visage était pâle, et ses lèvres -tremblaient en articulant à peine ces dernières paroles. Corinne s'assit -à côté de lui; et tenant ses mains dans les siennes, le rappela -doucement à lui-même. «Mon cher Oswald, lui dit-elle, demandez à M. -Edgermond s'il n'a jamais été dans le Northumberland, ou du moins si ce -n'est que depuis cinq ans qu'il y a été; dans ce cas seulement vous -pouvez l'amener ici.» Oswald regarda fixement Corinne à ces mots; elle -baissa les yeux et se tut. Lord Nelvil lui répondit: «Je ferai ce que -vous m'ordonnez.» Et il partit. - -Rentré chez lui, il s'épuisait en conjectures sur les secrets de -Corinne; il lui paraissait évident qu'elle avait passé beaucoup de temps -en Angleterre, et que son nom et sa famille devaient y être connus; mais -quel motif les lui faisait cacher, et pourquoi avait-elle quitté -l'Angleterre, si elle y avait été établie? Ces diverses questions -agitaient extrêmement le coeur d'Oswald; il était convaincu que rien de -mal ne pouvait être découvert dans la vie de Corinne, mais il craignait -une combinaison de circonstances qui pût la rendre coupable aux yeux des -autres; et ce qu'il redoutait le plus pour elle, c'était la -désapprobation de l'Angleterre. Il se sentait fort contre celle de tout -autre pays; mais le souvenir de son père était si intimement uni dans sa -pensée avec sa patrie, que ces deux sentiments s'accroissaient l'un par -l'autre. Oswald sut de M. Edgermond qu'il avait été pour la première -fois dans le Northumberland l'année précédente, et lui promit de le -conduire le soir même chez Corinne. Il arriva le premier pour la -prévenir des idées que M. Edgermond avait conçues sur elle, et la pria -de lui faire sentir par des manières froides et réservées, combien il -s'était trompé. - -«Si vous le permettez, reprit Corinne, je serai avec lui comme avec tout -le monde; s'il désire de m'entendre, j'improviserai pour lui; enfin je -me montrerai telle que je suis, et je crois cependant qu'il apercevra -tout aussi bien la dignité de l'âme à travers une conduite simple, que -si je me donnais un air contraint qui serait affecté.--Oui, Corinne, -répondit Oswald, oui, vous avez raison. Ah! qu'il aurait tort celui qui -voudrait altérer en rien votre admirable naturel!» M. Edgermond arriva -dans ce moment avec le reste de la société. Au commencement de la -soirée, lord Nelvil se plaçait à côté de Corinne; et, avec un intérêt -qui tenait à la fois de l'amant et du protecteur, il disait tout ce qui -pouvait la faire valoir; il lui témoignait un respect qui avait encore -plus pour but de commander les égards des autres que de se satisfaire -lui-même; mais il sentit bientôt avec joie l'inutilité de toutes ses -inquiétudes. Corinne captiva tout à fait M. Edgermond; elle le captiva -non-seulement par son esprit et ses charmes, mais en lui inspirant le -sentiment d'estime que les caractères vrais obtiennent toujours des -caractères honnêtes; et lorsqu'il osa lui demander de se faire entendre -sur un sujet de son choix, il aspirait à cette grâce avec autant de -respect que d'empressement. Elle y consentit sans se faire prier un -instant, et sut prouver ainsi que cette faveur avait un prix indépendant -de la difficulté de l'obtenir. Mais elle avait un si vif désir de plaire -à un compatriote d'Oswald, à un homme qui, par la considération qu'il -méritait, pouvait influer sur son opinion en lui parlant d'elle, que ce -sentiment la remplit tout à coup d'une timidité qui lui était nouvelle; -elle voulut commencer, et elle sentit que l'émotion lui coupait la -parole. Oswald souffrait de ce qu'elle ne se montrait pas dans toute sa -supériorité à un Anglais. Il baissait les yeux; et son embarras était si -visible, que Corinne, uniquement occupée de l'effet qu'elle produisait -sur lui, perdait toujours de plus en plus la présence d'esprit -nécessaire pour le talent d'improviser. Enfin, sentant qu'elle hésitait, -que les paroles lui venaient par la mémoire et non par le sentiment, et -qu'elle ne peignait ainsi ni ce qu'elle pensait ni ce qu'elle éprouvait -réellement, elle s'arrêta tout à coup, et dit à M. Edgermond: -«Pardonnez-moi, si la timidité m'ôte aujourd'hui mon talent; c'est la -première fois, mes amis le savent, que je me suis trouvée ainsi tout à -fait au-dessous de moi-même; mais ce ne sera peut-être pas la dernière,» -ajouta-t-elle en soupirant. - -Oswald fut profondément ému par la touchante faiblesse de Corinne. -Jusqu'alors il avait toujours vu l'imagination et le génie triompher de -ses affections, et relever son âme dans les moments où elle était le -plus abattue; cette fois le sentiment avait subjugué tout à fait son -esprit; et néanmoins Oswald s'était tellement identifié dans cette -occasion avec la gloire de Corinne qu'il avait souffert de son trouble, -au lieu d'en jouir. Mais comme il était certain qu'elle brillerait un -autre jour avec l'éclat qui lui était naturel, il se livra sans regret à -la douceur des observations qu'il venait de faire, et l'image de son -amie régna plus que jamais dans son coeur. - - - - -LIVRE SEPTIÈME - -LA LITTÉRATURE ITALIENNE - - -CHAPITRE PREMIER - -Lord Nelvil désirait vivement que M. Edgermond jouît de l'entretien de -Corinne, qui valait bien ses vers improvisés. Le jour suivant, la même -société se rassembla chez elle; et, pour l'engager à parler, il amena la -conversation sur la littérature italienne, et provoqua sa vivacité -naturelle, en affirmant que l'Angleterre possédait un plus grand nombre -de vrais poëtes, et de poëtes supérieurs, par l'énergie et la -sensibilité, à tous ceux dont l'Italie pouvait se vanter. - -«D'abord, répondit Corinne, les étrangers ne connaissent, pour la -plupart, que nos poëtes du premier rang, le Dante, Pétrarque, l'Arioste, -Guarini, le Tasse et Métastase; tandis que nous en avons plusieurs -autres, tels que Chiabrera, Guidi, Filicaja, Parini, etc., sans compter -Sannazar, Politien, etc., qui ont écrit en latin avec génie: et tous -réunissent dans leurs vers le coloris à l'harmonie; tous savent, avec -plus ou moins de talent, faire entrer les merveilles des beaux-arts et -de la nature dans les tableaux représentés par la parole. Sans doute il -n'y a pas dans nos poëtes cette mélancolie profonde, cette connaissance -du coeur humain qui caractérise les vôtres; mais ce genre de supériorité -n'appartient-il pas plutôt aux écrivains philosophes qu'aux poëtes? La -mélodie brillante de l'italien convient mieux à l'éclat des objets -extérieurs qu'à la méditation. Notre langue serait plus propre à peindre -la fureur que la tristesse, parce que les sentiments réfléchis exigent -des expressions plus métaphysiques, tandis que le désir de la vengeance -anime l'imagination, et tourne la douleur en dehors. Cesarotti a fait la -meilleure et la plus élégante traduction d'Ossian qu'il y ait; mais il -semble, en la lisant, que les mots ont eux-mêmes un air de fête qui -contraste avec les idées sombres qu'ils rappellent. On se laisse charmer -par nos douces paroles, de _ruisseau limpide_, de _campagne riante_, -d'_ombrage frais_, comme par le murmure des eaux et la variété des -couleurs; qu'exigez-vous de plus de la poésie? pourquoi demander au -rossignol ce que signifie son chant? il ne peut expliquer qu'en -recommençant à chanter, on ne peut le comprendre qu'en se laissant aller -à l'impression qu'il produit. La mesure des vers, les rimes -harmonieuses, ces terminaisons rapides, composées de deux syllabes -brèves, dont les sons glissent en effet, comme l'indique leur nom -(_Sdruccioli_), imitent quelquefois les pas légers de la danse; -quelquefois des tons plus graves rappellent le bruit de l'orage ou -l'éclat des armes; enfin notre poésie est une merveille de -l'imagination, il ne faut y chercher que ses plaisirs sous toutes les -formes. - ---Sans doute, reprit lord Nelvil, vous expliquez, aussi bien qu'il est -possible, et les beautés et les défauts de votre poésie; mais quand ces -défauts, sans les beautés, se trouvent dans la prose, comment les -défendrez-vous? Ce qui n'est que du vague dans la poésie, devient du -vide dans la prose; et cette foule d'idées communes que vos poètes -savent embellir par leur mélodie et leurs images reparaît à froid dans -la prose, avec une vivacité fatigante. La plupart de vos écrivains en -prose, aujourd'hui, ont un langage si déclamatoire, si diffus, si -abondant en superlatifs, qu'on dirait qu'ils écrivent tous de commande, -avec des phrases reçues, et pour une nature de convention; ils semblent -ne pas se douter qu'écrire c'est exprimer son caractère et sa pensée. Le -style littéraire est pour eux un tissu artificiel, une mosaïque -rapportée, je ne sais quoi d'étranger enfin à leur âme, qui se fait avec -la plume, comme un ouvrage mécanique avec les doigts; ils possèdent au -plus haut degré le secret de développer, de commander, d'enfler une -idée, de faire mousser un sentiment, si l'on peut parler ainsi; -tellement qu'on serait tenté de dire à ces écrivains, comme cette femme -africaine à une dame française qui portait un grand panier sous une -longue robe: _Madame, tout cela est-il vous même?_ En effet, où est -l'être réel, dans toute cette pompe de mots qu'une expression vraie -ferait disparaître comme un vain prestige? - ---Vous oubliez, interrompit vivement Corinne, d'abord Machiavel et -Boccace; puis Gravina, Filangieri, et, de nos jours encore, Cesarotti, -Verri, Bettinelli, et tant d'autres enfin qui savent écrire et penser -(16). Mais je conviens avec vous que depuis les derniers siècles, des -circonstances malheureuses ayant privé l'Italie de son indépendance, on -y a perdu tout intérêt pour la vérité, et souvent même la possibilité de -le dire. Il en est résulté l'habitude de se complaire dans les mots, -sans oser approcher des idées. Comme l'on était certain de ne pouvoir -obtenir par ses écrits aucune influence sur les choses, on n'écrivait -que pour montrer de l'esprit, ce qui est le plus sûr moyen de finir -bientôt par n'avoir pas même de l'esprit: car c'est en dirigeant ses -efforts vers un objet noblement utile qu'on rencontre le plus d'idées. -Quand les écrivains en prose ne peuvent influer en aucun genre sur le -bonheur d'une nation, quand on n'écrit que pour briller, enfin quand -c'est la route qui est le but, on se replie en mille détours, mais l'on -n'avance pas. Les Italiens, il est vrai, craignent les pensées -nouvelles; mais c'est par paresse qu'ils les redoutent, et non par -servilité littéraire. Leur caractère, leur gaieté, leur imagination, ont -beaucoup d'originalité; et cependant, comme ils ne se donnent plus la -peine de réfléchir, leurs idées générales sont communes; leur éloquence -même, si vive quand ils parlent, n'a point de naturel quand ils -écrivent; on dirait qu'ils se refroidissent en travaillant; d'ailleurs -les peuples du Midi sont gênés par la prose, et ne peignent leurs -véritables sentiments qu'en vers. Il n'en est pas de même dans la -littérature française, dit Corinne en s'adressant au comte d'Erfeuil; -vos prosateurs sont souvent plus éloquents, et même plus poétiques que -vos poëtes.--Il est vrai, répondit le comte d'Erfeuil, que nous avons en -ce genre les véritables autorités classiques: Bossuet, la Bruyère, -Montesquieu, Buffon, ne peuvent être surpassés; surtout les deux -premiers, qui appartiennent à ce siècle de Louis XIV qu'on ne saurait -trop louer, et dont il faut imiter, autant qu'on le peut, les parfaits -modèles. C'est un conseil que les étrangers doivent s'empresser de -suivre, aussi bien que nous.--J'ai de la peine à croire, répondit -Corinne, qu'il fût désirable pour le monde entier de perdre toute -couleur nationale, toute originalité de sentiments et d'esprit; et -j'oserai vous dire, monsieur le comte, que, dans votre pays même, cette -orthodoxie littéraire, si je puis m'exprimer ainsi, qui s'oppose à toute -innovation heureuse, doit rendre à la longue votre littérature -très-stérile. Le génie est essentiellement créateur; il porte le -caractère de l'individu qui le possède. La nature, qui n'a pas voulu que -deux feuilles se ressemblassent, a mis encore plus de diversité dans les -âmes; et l'imitation est une espèce de mort, puisqu'elle dépouille -chacun de son existence naturelle. - ---Ne voudriez-vous pas, belle étrangère, reprit le comte d'Erfeuil, que -nous admissions chez nous la barbarie tudesque, les Nuits d'Young des -Anglais, les _concetti_ des Italiens et des Espagnols? Que deviendraient -le goût, l'élégance du style français, après un tel mélange?» Le prince -Castel-Forte, qui n'avait point encore parlé, dit: «Il me semble que -nous avons tous besoin les uns des autres; la littérature de chaque pays -découvre à qui sait la connaître une nouvelle sphère d'idées. C'est -Charles-Quint lui-même qui a dit qu'_un homme qui sait quatre langues -vaut quatre hommes_. Si ce grand génie politique jugeait ainsi les -affaires, combien cela n'est-il pas plus vrai pour les lettres! Les -étrangers savent tous le français; ainsi leur point de vue est plus -étendu que celui des Français, qui ne savent pas les langues étrangères. -Pourquoi ne se donnent-ils pas plus souvent la peine de les apprendre? -ils conserveraient ce qui les distingue, et découvriraient ainsi -quelquefois ce qui peut leur manquer.» - - -CHAPITRE II - -«Vous m'avouerez au moins, reprit le comte d'Erfeuil, qu'il est un -rapport sous lequel nous n'avons rien à apprendre de personne. Notre -théâtre est décidément le premier de l'Europe, car je ne pense pas que -les Anglais eux-mêmes imaginassent de nous opposer Shakspeare.--Je vous -demande pardon, interrompit M. Edgermond, ils l'imaginent.» Et, ce mot -dit, il rentra dans le silence. «Alors je n'ai rien à dire, continua le -comte d'Erfeuil avec un sourire qui exprimait un dédain gracieux; chacun -peut penser ce qu'il veut, mais enfin je persiste à croire qu'on peut -affirmer sans présomption que nous sommes les premiers dans l'art -dramatique: et quant aux Italiens, s'il m'est permis de parler -franchement, il ne se doutent seulement pas qu'il y ait un art -dramatique dans le monde. La musique est tout chez eux, et la pièce -n'est rien. Si le second acte d'une pièce a une meilleure musique que le -premier, ils commencent par le second acte; si ce sont les deux premiers -actes de deux pièces différentes, ils jouent ces deux actes le même -jour, et mettent entre deux un acte d'une comédie en prose, qui, -contient ordinairement la meilleure morale du monde, mais une morale -toute composée de sentences que nos ancêtres mêmes ont déjà renvoyées à -l'étranger comme trop vieilles pour eux. Vos musiciens fameux disposent -en entier, de vos poëtes; l'un lui déclare qu'il ne peut pas chanter -s'il n'a dans son ariette le mot _felicità_; le ténor demande la -_tomba_; et le troisième chanteur ne peut faire des roulades que sur le -mot _catene_. Il faut que le pauvre poëte arrange ces goûts divers comme -il peut avec la situation dramatique. Ce n'est pas tout encore, il y a -des virtuoses qui ne veulent pas arriver de plain-pied sur le théâtre; -il faut qu'ils se montrent d'abord dans un nuage, ou qu'ils descendent -du haut de l'escalier d'un palais, pour produire plus d'effet à leur -entrée. Quand l'ariette est chantée, dans quelque situation touchante ou -violente que ce soit, l'acteur doit saluer pour remercier des -applaudissements qu'il obtient. L'autre jour, à _Sémiramis_, après que -le spectre de Ninus eut chanté son ariette, l'acteur qui le représentait -fit, en son costume d'ombre, une grande révérence au parterre; ce qui -diminua beaucoup l'effroi de l'apparition. - -«On est accoutumé en Italie à regarder le théâtre comme une grande salle -de réunion où l'on n'écoute que les airs et le ballet. C'est avec raison -que je dis _où l'on n'écoute que le ballet_, car c'est seulement -lorsqu'il va commencer que le parterre fait faire silence; et ce ballet -est encore un chef-d'oeuvre de mauvais goût. Excepté les grotesques, qui -sont de véritables caricatures de la danse, je ne sais pas ce qui peut -amuser dans ces ballets, si ce n'est leur ridicule. J'ai vu Gengis-kan, -mis en ballet, tout couvert d'hermine, tout revêtu de beaux sentiments; -car il cédait sa couronne à l'enfant du roi qu'il avait vaincu, et -l'élevait en l'air sur un pied: nouvelle façon d'établir un monarque sur -le trône. J'ai aussi vu le dévouement de Curtius, ballet en trois actes, -avec tous les divertissements. Curtius, habillé en berger d'Arcadie, -dansait longtemps avec sa maîtresse avant de monter sur un véritable -cheval, au milieu du théâtre, et de s'élancer ainsi dans un gouffre de -feu fait avec du satin jaune et du papier doré; ce qui lui donnait -beaucoup plus l'apparence d'un surtout de dessert que d'un abîme. Enfin -j'ai vu tout l'abrégé de l'histoire romaine en ballet, depuis Romulus -jusqu'à César. - ---Tout ce que vous dites est vrai, répondit le prince Castel-Forte avec -douceur; mais vous n'avez parlé que de la musique et de la danse, et ce -n'est pas là ce que dans aucun pays l'on considère comme l'art -dramatique.--C'est bien pis, interrompit le comte d'Erfeuil, quand on -représente les tragédies, ou des drames qui ne sont pas nommés _drames -d'une fin joyeuse_; on réunit plus d'horreurs en cinq actes que -l'imagination ne pourrait se le figurer. Dans une des pièces de ce -genre, l'amant tue le frère de sa maîtresse dès le second acte; au -troisième, il brûle la cervelle à sa maîtresse elle-même sur le théâtre; -le quatrième est rempli par l'enterrement; dans l'intervalle du -quatrième au cinquième acte l'acteur qui joue l'amant vient annoncer le -plus tranquillement du monde, au parterre, les arlequinades que l'on -donne le jour suivant, et reparaît en scène au cinquième acte pour se -tuer d'un coup de pistolet. Les acteurs tragiques sont en parfaite -harmonie avec le froid et le gigantesque des pièces. Ils commettent -toutes ces terribles actions avec le plus grand calme. Quand un acteur -s'agite, on dit qu'il se démène comme un prédicateur; car, en effet, il -y a beaucoup plus de mouvement dans la chaire que sur le théâtre, et -c'est bien heureux que ces acteurs soient si paisibles dans le -pathétique; car, comme il n'y a rien d'intéressant dans la pièce ni dans -la situation, plus ils feraient de bruit, plus ils seraient ridicules; -encore si ce ridicule était gai! mais il n'est que monotone. Il n'y a -pas plus en Italie de comédie que de tragédie; et, dans cette carrière -encore, c'est nous qui sommes les premiers. Le seul genre qui -appartienne vraiment à l'Italie, ce sont les arlequinades: un valet -fripon, gourmand et poltron; un vieux tuteur dupe, avare ou amoureux, -voilà tout le sujet de ces pièces. Vous conviendrez qu'il ne faut pas -beaucoup d'efforts pour une telle invention, et que le Tartufe et le -Misanthrope supposent un peu plus de génie.» - -Cette attaque du comte d'Erfeuil déplaisait assez aux Italiens qui -l'écoutaient, mais cependant ils en riaient; et le comte d'Erfeuil, en -conversation, aimait beaucoup mieux montrer de l'esprit que de la bonté. -Sa bienveillance naturelle influait sur ses actions, mais son -amour-propre sur ses paroles. Le prince Castel-Forte et tous les -Italiens qui se trouvaient là étaient impatients de réfuter le comte -d'Erfeuil; mais comme ils croyaient leur cause mieux défendue par -Corinne que par tout autre, et que le plaisir de briller en conversation -ne les occupait guère, ils suppliaient Corinne de répondre, et se -contentaient seulement de citer les noms si connus de Maffei, de -Métastase, de Goldoni, d'Alfieri, de Monti. Corinne convint d'abord que -les Italiens n'avaient point de théâtre; mais elle voulut prouver que -les circonstances, et non l'absence du talent, en étaient la cause. La -comédie, qui tient à l'observation des moeurs, ne peut exister que dans -un pays où l'on vit habituellement au centre d'une société nombreuse et -brillante: il n'y a en Italie que des passions violentes ou des -jouissances paresseuses; et les passions violentes produisent des crimes -ou des vices d'une couleur si forte, qu'elles font disparaître toutes -les nuances des caractères. Mais la comédie idéale, pour ainsi dire, -celle qui tient à l'imagination, et peut convenir à tous les temps comme -à tous les pays, c'est en Italie qu'elle a été inventée. Les personnages -d'Arlequin, de Brighella, de Pantalon, etc., se trouvent dans toutes les -pièces avec le même caractère. Ils ont, sous tous les rapports, des -masques et non pas des visages; c'est-à-dire que leur physionomie est -celle de tel genre de personnes, et non pas de tel individu. Sans doute -les auteurs modernes des arlequinades, trouvant tous les rôles donnés -d'avance, comme les pièces d'un jeu d'échecs, n'ont pas le mérite de les -avoir inventés; mais cette première invention est due à l'Italie; et ces -personnages fantasques, qui, d'un bout de l'Europe à l'autre, amusent -tous les enfants et les hommes que l'imagination rend enfants, doivent -être considérés comme une création des Italiens qui leur donne des -droits à l'art de la comédie. - -L'observation du coeur humain est une source inépuisable pour la -littérature; mais les nations qui sont plus propres à la poésie qu'à la -réflexion se livrent plutôt à l'enivrement de la joie qu'à l'ironie -philosophique. Il y a quelque chose de triste au fond de la plaisanterie -fondée sur la connaissance des hommes: la gaieté vraiment inoffensive -est celle qui appartient seulement à l'imagination. Ce n'est pas que les -Italiens n'étudient habilement les hommes avec lesquels ils ont affaire, -et ne découvrent plus finement que personne les pensées les plus -secrètes; mais c'est comme esprit de conduite qu'ils ont ce talent, et -ils n'ont point l'habitude d'en faire un usage littéraire. Peut-être -même n'aimeraient-ils pas à généraliser leurs découvertes, à publier -leurs aperçus. Ils ont dans le caractère quelque chose de prudent et de -dissimulé qui leur conseille peut-être de ne pas mettre en dehors, par -les comédies, ce qui leur sert à se guider dans les relations -particulières, et de ne pas révéler, par les fictions de l'esprit, ce -qui peut être utile dans les circonstances de la vie réelle. - -Machiavel cependant, bien loin de rien cacher, a fait connaître tous les -secrets d'une politique criminelle, et l'on peut voir par lui de quelle -terrible connaissance du coeur humain les Italiens sont capables: mais -une telle profondeur n'est pas du ressort de la comédie, et les loisirs -de la société proprement dite peuvent seuls apprendre à peindre les -hommes sur la scène comique. Goldoni, qui vivait à Venise, la ville -d'Italie où il y a le plus de société, met déjà dans ses pièces beaucoup -plus de finesse d'observation qu'il ne s'en trouve communément dans les -autres auteurs. Néanmoins, ses comédies sont monotones: on y voit -revenir les mêmes situations, parce qu'il y a peu de variété dans les -caractères. Ses nombreuses pièces semblent faites sur le modèle des -pièces de théâtre en général, et non d'après la vie. Le vrai caractère -de la gaieté italienne, ce n'est pas la moquerie, c'est l'imagination; -ce n'est pas la peinture des moeurs, mais les exagérations poétiques. -C'est l'Arioste, et non pas Molière, qui peut amuser l'Italie. - -Gozzi, le rival de Goldoni, a bien plus d'originalité dans ses -compositions; elles ressemblent bien moins à des comédies régulières. Il -a pris son parti de se livrer franchement au génie italien, de -représenter des contes de fées; de mêler les bouffonneries, les -arlequinades au merveilleux des poëmes; de n'imiter en rien la nature, -mais de se laisser aller aux fantaisies de la gaieté, comme aux chimères -de la féerie, et d'entraîner de toutes les manières l'esprit au delà des -bornes de ce qui se passe dans le monde. Il eut un succès prodigieux -dans son temps, et peut-être est-il l'auteur comique dont le genre -convient le mieux à l'imagination italienne; mais, pour savoir avec -certitude quelles pourraient être la comédie et la tragédie en Italie, -il faudrait qu'il y eût quelque part un théâtre et des acteurs. La -multitude des petites villes, qui toutes veulent avoir un théâtre, perd, -en les dispersant, le peu de ressources qu'on pourrait rassembler. La -division des États, si favorable en général à la liberté et au bonheur, -est nuisible à l'Italie. Il lui faudrait un centre de lumières et de -puissance pour résister aux préjugés qui la dévorent. L'autorité des -gouvernements réprime souvent ailleurs l'élan individuel. En Italie -cette autorité serait un bien, si elle luttait contre l'ignorance des -États séparés et des hommes isolés entre eux, si elle combattait par -l'émulation l'indolence naturelle au climat, enfin si elle donnait une -vie à toute cette nation qui se contente d'un rêve. - -Ces diverses idées et plusieurs autres encore furent spirituellement -développées par Corinne. Elle entendait aussi très-bien l'art rapide des -entretiens légers, qui n'insistent sur rien, et l'occupation de plaire, -qui fait valoir chacun à son tour, quoiqu'elle s'abandonnât souvent dans -la conversation au genre de talent qui la rendait une improvisatrice -célèbre. Plusieurs fois elle pria le prince Castel-Forte de venir à son -secours, en faisant connaître ses propres opinions sur le même sujet; -mais elle parlait si bien, que tous les auditeurs se plaisaient à -l'écouter, et ne supportaient pas qu'on l'interrompît. M. Edgermond -surtout ne pouvait se rassasier de voir et d'entendre Corinne; il osait -à peine lui exprimer le sentiment d'admiration qu'elle lui inspirait, et -prononçait tout bas quelques mots à sa louange, espérant qu'elle les -comprendrait sans qu'il fût obligé de les lui dire. Il avait cependant -un désir si vif de savoir ce qu'elle pensait de la tragédie, qu'il se -hasarda, malgré sa timidité, à lui adresser la parole sur ce sujet. - -«Madame, lui dit-il, ce qui me paraît surtout manquer à la littérature -italienne, ce sont des tragédies; il me semble qu'il y a moins loin des -enfants aux hommes que de vos tragédies aux nôtres; car les enfants, -dans leur mobilité, ont des sentiments légers, mais vrais, tandis que le -sérieux de vos tragédies a quelque chose d'affecté et de gigantesque qui -détruit pour moi toute émotion. N'est-il pas vrai, lord Nelvil?» -continua M. Edgermond en se retournant vers lui, et l'appelant par ses -regards à le soutenir, étonné qu'il était d'avoir osé parler devant tant -de monde. - -«Je pense entièrement comme vous, répondit Oswald. Métastase, que l'on -vante comme le poëte de l'amour, donne à cette passion, dans tous les -pays, dans toutes les situations, la même couleur. On doit applaudir à -des ariettes, admirables tantôt par la grâce et l'harmonie, tantôt par -les beautés lyriques du premier ordre qu'elles renferment, surtout quand -on les détache du drame où elles sont placées; mais il nous est -impossible, à nous qui possédons Shakspeare, le poëte qui a le mieux -approfondi l'histoire et les passions de l'homme, de supporter ces deux -couples d'amoureux qui se partagent presque toutes les pièces de -Métastase, et qui s'appellent tantôt Achille, tantôt Tircis, tantôt -Brutus, tantôt Corilas, et chantent tous de la même manière des chagrins -et des martyres d'amour qui remuent à peine l'âme à la superficie, et -peignent comme une fadeur le sentiment le plus orageux qui puisse agiter -le coeur humain. C'est avec un respect profond pour le caractère -d'Alfieri que je me permettrai quelques réflexions sur ses pièces. Leur -but est si noble, les sentiments que l'auteur exprime sont si bien -d'accord avec sa conduite personnelle, que ses tragédies doivent -toujours être louées comme des actions, quand même elles seraient -critiquées à quelques égards comme des ouvrages littéraires. Mais il me -semble que quelques-unes de ses tragédies ont autant de monotonie dans -la force, que Métastase en a dans la douceur. Il y a dans les pièces -d'Alfieri une telle profusion d'énergie et de magnanimité, ou bien une -telle exagération de violence et de crime, qu'il est impossible d'y -reconnaître le véritable caractère des hommes. Ils ne sont jamais ni si -méchants ni si généreux qu'il les peint. La plupart des scènes sont -composées pour mettre en contraste le vice et la vertu; mais ces -oppositions ne sont pas présentées avec les gradations de la vérité. Si -les tyrans supportaient dans la vie ce que les opprimés leur disent en -face dans les tragédies d'Alfieri, on serait presque tenté de les -plaindre. La pièce d'_Octavie_ est une de celles où ce défaut de -vraisemblance est le plus frappant. Sénèque y moralise sans cesse Néron, -comme s'il était le plus patient des hommes, et lui, Sénèque, le plus -courageux de tous. Le maître du monde, dans la tragédie, consent à se -laisser insulter et à se mettre en colère à chaque scène, pour le -plaisir des spectateurs, comme s'il ne dépendait pas de lui de tout -finir avec un mot. Certainement ces dialogues continuels donnent lieu à -de très-belles réponses de Sénèque, et l'on voudrait trouver dans une -harangue ou un ouvrage les nobles pensées qu'il exprime, mais est-ce -ainsi qu'on peut donner l'idée de la tyrannie? Ce n'est pas la peindre -sous ses redoutables couleurs, c'est en faire seulement un but pour -l'escrime de la parole. Mais si Shakspeare avait représenté Néron -entouré d'hommes tremblants, qui osent à peine répondre à la question la -plus indifférente, lui-même cachant son trouble, s'efforçant de paraître -calme, et Sénèque près de lui travaillant à l'apologie du meurtre -d'Agrippine, la terreur n'eût-elle pas été mille fois plus grande? et -pour une réflexion énoncée par l'auteur, mille ne seraient-elles pas -nées dans l'âme des spectateurs, par le silence même de la rhétorique et -la vérité des tableaux?» - -Oswald aurait pu parler longtemps encore sans que Corinne l'eût -interrompu; elle se plaisait tellement et dans le son de sa voix, et -dans la noble élégance de son langage, qu'elle eût voulu prolonger cette -impression des heures entières. Ses regards fixés sur lui avaient peine -à s'en détacher, lors même qu'il eut cessé de parler. Elle se tourna -lentement vers le reste de la société, qui lui demandait avec impatience -ce qu'elle pensait de la tragédie italienne; et, revenant à lord Nelvil: -«Milord, dit-elle, je suis de votre avis presque sur tout; ce n'est donc -pas pour vous combattre que je réponds; mais pour présenter quelques -exceptions à vos observations, peut-être trop générales. Il est vrai que -Métastase est plutôt un poëte lyrique que dramatique, et qu'il peint -l'amour comme l'un des beaux arts qui embellissent la vie, et non comme -le secret le plus intime de nos peines ou de notre bonheur. En général, -quoique notre poésie ait été consacrée à chanter l'amour, je hasarderai -de dire que nous avons plus de profondeur et de sensibilité dans la -peinture de toutes les autres passions. A force de faire des vers -amoureux, on s'est créé à cet égard parmi nous un langage convenu: et ce -n'est pas ce qu'on a éprouvé, mais ce qu'on a lu qui sert d'inspiration -aux poëtes. L'amour, tel qu'il existe en Italie, ne ressemble nullement -à l'amour tel que nos écrivains le peignent. Je ne connais qu'un roman, -_Fiammetta_, de Boccace, dans lequel on puisse se faire une idée de -cette passion, décrite avec des couleurs vraiment nationales. Nos poëtes -subtilisent et exagèrent le sentiment, tandis que le véritable caractère -de la nature italienne, c'est une impression rapide et profonde, qui -s'exprimerait bien plutôt par des actions silencieuses et passionnées -que par un ingénieux langage. En général, notre littérature exprime peu -notre caractère et nos moeurs. Nous sommes une nation beaucoup trop -modeste, je dirai presque trop humble, pour oser avoir des tragédies à -nous, composées avec notre histoire, ou du moins caractérisées d'après -nos propres sentiments. - -«Alfieri, par un hasard singulier, était, pour ainsi dire, transplanté -de l'antiquité dans les temps modernes; il était né pour agir, et il n'a -pu qu'écrire: son style et ses tragédies se ressentent de cette -contrainte. Il a voulu marcher par la littérature à un but politique: ce -but était le plus noble de tous sans doute; mais n'importe, rien ne -dénature les ouvrages d'imagination comme d'en avoir un. Alfieri, -impatienté de vivre au milieu d'une nation où l'on rencontrait des -savants très-érudits et quelques hommes très-éclairés, mais dont les -littérateurs et les lecteurs ne s'intéressaient pour la plupart à rien -de sérieux, et se plaisaient uniquement dans les contes, dans les -nouvelles, dans les madrigaux; Alfieri, dis-je, a voulu donner à ses -tragédies le caractère le plus austère. Il en a retranché les -confidents, les coups de théâtre, tout, hors l'intérêt du dialogue. Il -semblait qu'il voulût ainsi faire faire pénitence aux Italiens de leur -vivacité et de leur imagination naturelle; il a pourtant été fort -admiré, parce qu'il est vraiment grand par son caractère et par son âme, -et parce que les habitants de Rome surtout applaudissent aux louanges -données aux actions et aux sentiments des anciens Romains, comme si cela -les regardait encore. Ils sont amateurs de l'énergie et de -l'indépendance, comme des beaux tableaux qu'ils possèdent dans leurs -galeries. Mais il n'en est pas moins vrai qu'Alfieri n'a pas créé ce -qu'on pourrait appeler un théâtre italien, c'est-à-dire des tragédies -dans lesquelles on trouvât un mérite particulier à l'Italie. Et même il -n'a pas caractérisé les moeurs des pays et des siècles qu'il a peints. -Sa _Conjuration des Pazzi_, _Virginie_, _Philippe second_, sont -admirables par l'élévation et la force des idées; mais on y voit -toujours l'empreinte d'Alfieri, et non celle des nations et des temps -qu'il met en scène. Bien que l'esprit français et celui d'Alfieri -n'aient pas la moindre analogie, ils se ressemblent en ceci, que tous -les deux font porter leurs propres couleurs à tous les sujets qu'ils -traitent.» - -Le comte d'Erfeuil, entendant parler de l'esprit français, prit la -parole: «Il nous serait impossible, dit-il, de supporter sur la scène -les inconséquences des Grecs, ni les monstruosités de Shakspeare; les -Français ont un goût trop pur pour cela. Notre théâtre est le modèle de -la délicatesse et de l'élégance; c'est là ce qui le distingue, et ce -serait nous plonger dans la barbarie que de vouloir introduire rien -d'étranger parmi nous.--Autant vaudrait, dit Corinne en souriant, élever -autour de vous la grande muraille de la Chine. Il y a sûrement de rares -beautés dans vos auteurs tragiques; il s'en développerait peut-être -encore de nouvelles si vous permettiez quelquefois que l'on vous montrât -sur la scène autre chose que des Français. Mais nous qui sommes -Italiens, notre génie dramatique perdrait beaucoup à s'astreindre à des -règles dont nous n'aurions pas l'honneur, et dont nous souffririons la -contrainte. L'imagination, le caractère, les habitudes d'une nation -doivent former son théâtre. Les Italiens aiment passionnément les -beaux-arts, la musique, la peinture, et même la pantomime, enfin tout ce -qui frappe les sens. Comment se pourrait-il donc que l'austérité d'un -dialogue éloquent fût le seul plaisir théâtral dont ils se -contentassent? C'est en vain qu'Alfieri, avec tout son génie, a voulu -les y réduire; il a senti lui-même que son système était trop rigoureux. - -«La _Mérope_ de Maffei, le _Saül_ d'Alfieri, l'_Aristodème_ de Monti, et -surtout le poëme du Dante, bien que cet auteur n'ait point composé de -tragédie, me semblent faits pour donner l'idée de ce que pourrait être -l'art dramatique en Italie. Il y a dans la _Mérope_ de Maffei une grande -simplicité d'action, mais une poésie brillante, revêtue des images les -plus heureuses; et pourquoi s'interdirait-on cette poésie dans les -ouvrages dramatiques? La langue des vers est si magnifique en Italie, -que l'on y aurait plus tort que partout ailleurs en renonçant à ses -beautés. Alfieri, qui excellait, quand il le voulait, dans tous les -genres, a fait dans son _Saül_ un superbe usage de la poésie lyrique; et -l'on pourrait y introduire heureusement la musique elle-même, non pas -pour mêler le chant aux paroles, mais pour calmer les transports furieux -de Saül par la harpe de David. Nous possédons une musique si délicieuse, -que ce plaisir peut rendre indolent sur les jouissances de l'esprit. -Loin donc de vouloir les séparer, il faudrait chercher à les réunir, non -en faisant chanter les héros, ce qui détruit toute dignité dramatique, -mais en introduisant ou des choeurs, comme les anciens, ou des effets de -musique qui se lient à la situation par des combinaisons naturelles, -comme cela arrive si souvent dans la vie. Loin de diminuer sur le -théâtre italien les plaisirs de l'imagination, il me semble qu'il -faudrait, au contraire, les augmenter et les multiplier de toutes les -manières. Le goût vif des Italiens pour la musique et pour les ballets à -grand spectacle est un indice de la puissance de leur imagination et de -la nécessité de l'intéresser toujours, même en traitant les objets -sérieux, au lieu de les rendre encore plus sévères qu'ils ne le sont, -comme l'a fait Alfieri. - -«La nation croit de son devoir d'applaudir à ce qui est austère et -grave; mais elle retourne bientôt à ses goûts naturels, et ils -pourraient être satisfaits dans la tragédie si on l'embellissait par le -charme et la variété des différents genres de poésie, et par toutes les -diversités théâtrales dont les Anglais et les Espagnols savent jouir. - -«L'_Aristodème_ de Monti a quelque chose du terrible pathétique du -Dante, et sûrement cette tragédie est, à juste titre, une des plus -admirées. Le Dante, ce grand maître en tant de genres, possédait le -génie tragique qui aurait produit le plus d'effet en Italie, si de -quelque manière on pouvait l'adapter à la scène; car ce poëte sait -peindre aux yeux ce qui se passe au fond de l'âme, et son imagination -fait sentir et voir la douleur. Si le Dante avait écrit des tragédies, -elles auraient frappé les enfants comme les hommes, la foule comme les -esprits distingués. La littérature dramatique doit être populaire; elle -est comme un événement public, toute la nation en doit juger. - ---Lorsque le Dante vivait, dit Oswald, les Italiens jouaient en Europe -et chez eux un grand rôle politique. Peut-être vous est-il impossible -maintenant d'avoir un théâtre tragique national. Pour que ce théâtre -existe, il faut que de grandes circonstances développent dans la vie les -sentiments qu'on exprime sur la scène. De tous les chefs-d'oeuvre de la -littérature, il n'en est point qui tienne autant qu'une tragédie à tout -l'ensemble d'un peuple; les spectateurs y contribuent presque autant que -les auteurs. Le génie dramatique se compose de l'esprit public, de -l'histoire, du gouvernement, des moeurs, enfin de tout ce qui -s'introduit chaque jour dans la pensée et forme l'être moral, comme -l'air que l'on respire alimente la vie physique. Les Espagnols, avec -lesquels votre climat et votre religion doivent vous donner des -rapports, ont bien plus que vous cependant le génie dramatique; leurs -pièces sont remplies de leur histoire, de leur chevalerie, de leur foi -religieuse, et ces pièces sont originales et vivantes; mais aussi leurs -succès en ce genre remontent-ils à l'époque de leur gloire historique. -Comment donc pourrait-on maintenant fonder en Italie ce qui n'y a jamais -existé, un théâtre tragique?--Il est malheureusement possible que vous -ayez raison, milord, reprit Corinne; néanmoins j'espère toujours -beaucoup pour nous de l'essor naturel des esprits en Italie, de leur -émulation individuelle, alors même qu'aucune circonstance extérieure ne -les favorise; mais ce qui nous manque surtout pour la tragédie, ce sont -des acteurs. Des paroles affectées amènent nécessairement une -déclamation fausse; mais il n'est pas de langue dans laquelle un grand -acteur pût montrer autant de talent que dans la nôtre; car la mélodie -des sons ajoute un nouveau charme à la vérité de l'accent; c'est une -musique continuelle, qui se mêle à l'expression des sentiments sans lui -rien ôter de sa force.--Si vous voulez, interrompit le prince -Castel-Forte, convaincre de ce que vous dites, il faut que vous nous le -prouviez: oui, donnez-nous l'inexprimable plaisir de vous voir jouer la -tragédie; il faut que vous accordiez aux étrangers que vous en croyez -dignes la rare jouissance de connaître un talent que vous seule possédez -en Italie, ou plutôt que vous seule dans le monde possédez, puisque -toute votre âme y est empreinte.» - -Corinne avait un désir secret de jouer la tragédie devant lord Nelvil, -et de se montrer ainsi fort à son avantage; mais elle n'osait accepter -sans son approbation, et ses regards la lui demandaient. Il les -entendit; et comme il était tout à la fois touché de la timidité qui -l'avait empêchée la veille d'improviser, et ambitieux pour elle du -suffrage de M. Edgermond, il se joignit aux sollicitations de ses amis. -Corinne alors n'hésita plus. «Eh bien, dit-elle en se retournant vers le -prince Castel-Forte, nous accomplirons donc, si vous le voulez, le -projet que j'avais formé depuis longtemps de jouer la traduction que -j'ai faite de _Roméo et Juliette_.--_Roméo et Juliette_ de Shakspeare! -s'écria M. Edgermond: vous savez donc l'anglais?--Oui, répondit -Corinne.--Et vous aimez Shakspeare? dit encore M. Edgermond.--Comme un -ami, reprit-elle, puisqu'il connaît tous les secrets de la douleur.--Et -vous le jouerez en italien! s'écria M. Edgermond, et je l'entendrai! et -vous l'entendrez aussi, mon cher Nelvil! ah! que vous êtes heureux!» -Puis, se repentant à l'instant de cette parole indiscrète, il rougit; et -la rougeur inspirée par la délicatesse et la bonté peut intéresser à -tous les âges. «Que nous serons heureux, reprit-il avec embarras, si -nous assistons à un tel spectacle!» - - -CHAPITRE III - -Tout fut arrangé en peu de jours, les rôles distribués, et la soirée -choisie pour la représentation, dans un palais que possédait une parente -du prince Castel-Forte, amie de Corinne. Oswald avait un mélange -d'inquiétude et de plaisir à l'approche de ce nouveau succès; il en -jouissait par avance, mais par avance aussi il était jaloux, non de tel -homme en particulier, mais du public, témoin des talents de celle qu'il -aimait; il eût voulu connaître seul ce qu'elle avait d'esprit et de -charmes; il eût voulu que Corinne, timide et réservée comme une -Anglaise, possédât cependant pour lui seul son éloquence et son génie. -Quelque distingué que soit un homme, peut-être ne jouit-il jamais sans -mélange de la supériorité d'une femme: s'il l'aime, son coeur s'en -inquiète; s'il ne l'aime pas, son amour-propre s'en offense. Oswald, -près de Corinne, était plus enivré qu'heureux, et l'admiration qu'elle -lui inspirait augmentait son amour, sans donner à ses projets plus de -stabilité. Il la voyait comme un phénomène admirable qui lui -apparaissait de nouveau chaque jour; mais le ravissement et l'étonnement -même qu'elle lui faisait éprouver semblaient éloigner l'espoir d'une vie -tranquille et paisible. Corinne cependant était la femme la plus douce -et la plus facile à vivre; on l'eût aimée pour ses qualités communes, -indépendamment de ses qualités brillantes: mais, encore une fois, elle -réunissait trop de talents, elle était trop remarquable en tout genre. -Lord Nelvil, de quelque avantage qu'il fût doué, ne croyait pas -l'égaler, et cette idée lui inspirait des craintes sur la durée de leur -affection mutuelle. En vain Corinne, à force d'amour, se faisait son -esclave; le maître, souvent inquiet de cette reine dans les fers, ne -jouissait point en paix de son empire. - -Quelques heures avant la représentation, lord Nelvil conduisit Corinne -dans le palais de la princesse Castel-Forte, où le théâtre était -préparé. Il faisait un soleil admirable, et d'une des fenêtres de -l'escalier on découvrait Rome et la campagne. Oswald arrêta Corinne un -moment, et lui dit: «Voyez ce beau temps, c'est pour vous, c'est pour -éclairer vos succès.--Ah! si cela était, reprit-elle, c'est vous qui me -porteriez bonheur, c'est à vous que je devrais la protection du -ciel.--Les sentiments doux et purs que cette belle nature inspire -suffiraient-ils à votre bonheur? reprit Oswald; il y a loin de cet air -que nous respirons, de cette rêverie que fait naître la campagne, à la -salle bruyante qui va retentir de votre nom.--Oswald, lui dit Corinne, -ces applaudissements, si je les obtiens, n'est-ce pas parce que vous les -entendrez qu'ils auront le pouvoir de me toucher? et si je montre -quelque talent, ne sera-ce pas mon sentiment pour vous qui me -l'inspirera? La poésie, l'amour, la religion, tout ce qui tient à -l'enthousiasme enfin est en harmonie avec la nature; et en regardant le -ciel azuré, en me livrant à l'impression qu'il me cause, je comprends -mieux les sentiments de Juliette, je suis plus digne de Roméo.--Oui, tu -en es digne, céleste créature! s'écria lord Nelvil; oui, c'est une -faiblesse de l'âme que cette jalousie de tes talents, que ce besoin de -vivre seul avec toi dans l'univers. Va recueillir les hommages du monde, -va; mais que ce regard d'amour, qui est plus divin encore que ton génie, -ne soit dirigé que sur moi.» Ils se quittèrent alors, et lord Nelvil -alla se placer dans la salle, en attendant le plaisir de voir paraître -Corinne. - -C'est un sujet italien que Roméo et Juliette; la scène se passe à -Vérone; on y montre encore le tombeau de ces deux amants; Shakspeare a -écrit cette pièce avec cette imagination du Midi, tout à la fois si -passionnée et si riante, cette imagination qui triomphe dans le bonheur, -et passe si facilement, néanmoins, de ce bonheur au désespoir, et du -désespoir à la mort. Tout y est rapide dans les impressions, et l'on -sent cependant que ces impressions rapides seront ineffaçables. C'est la -force de la nature, et non la frivolité du coeur, qui, sous un climat -énergique, hâte le développement des passions. Le sol n'est point léger, -quoique la végétation soit prompte; et Shakspeare, mieux qu'aucun -écrivain étranger, a saisi le caractère national de l'Italie, et cette -fécondité d'esprit qui invente mille manières pour varier l'expression -des mêmes sentiments, cette éloquence orientale qui se sert des images -de toute la nature pour peindre ce qui se passe dans le coeur. Ce n'est -pas, comme dans l'Ossian, une même teinte, un même son, qui répond -constamment à la corde la plus sensible du coeur; mais les couleurs -multipliées que Shakspeare emploie dans Roméo et Juliette ne donnent -point à son style une froide affectation; c'est le rayon divisé, -réfléchi, varié, qui produit ses couleurs, et l'on y sent toujours la -lumière et le feu dont elles viennent. Il y a dans cette composition une -sève de vie, un éclat d'expression qui caractérise et le pays et les -habitants. La pièce de Roméo et Juliette, traduite en italien, semblait -rentrer dans sa langue maternelle. - -La première fois que Juliette paraît, c'est à un bal où Roméo Montague -s'est introduit, dans la maison des Capulets les ennemis mortels de sa -famille. Corinne était revêtue d'un habit de fête charmant, et cependant -conforme au costume du temps; ses cheveux étaient artistement mêlés avec -des pierreries et des fleurs. Elle frappait d'abord comme une personne -nouvelle; puis on reconnaissait sa voix et sa figure, mais sa figure -divinisée, qui ne conservait plus qu'une expression poétique. Des -applaudissements unanimes firent retentir la salle à son arrivée. Ses -premiers regards découvrirent à l'instant Oswald, et s'arrêtèrent sur -lui; une étincelle de joie, une espérance douce et vive se peignit dans -sa physionomie. En la voyant, le coeur battait de plaisir et de crainte; -on sentait que tant de félicité ne pouvait pas durer sur la terre: -était-ce pour Juliette, était-ce pour Corinne que ce pressentiment -devait s'accomplir? - -Quand Roméo approcha d'elle pour lui adresser à demi-voix des vers si -brillants dans l'anglais, si magnifiques dans la traduction italienne, -sur sa grâce et sa beauté, les spectateurs, ravis d'être interprétés -ainsi, s'unirent tous avec transport à Roméo; et la passion subite qui -le saisit, cette passion allumée par le premier regard, parut à tous les -yeux bien vraisemblable. Oswald commença dès ce moment à se troubler; il -lui semblait que tout était prêt à se révéler, qu'on allait proclamer -Corinne un ange parmi les femmes, l'interroger lui-même sur ce qu'il -ressentait pour elle, la lui disputer, la lui ravir; je ne sais quel -nuage éblouissant passa devant ses yeux; il craignit de ne plus voir, il -craignit de s'évanouir, et se retira derrière une colonne pendant -quelques instants. Corinne inquiète le cherchait avec anxiété, et -prononça ce vers: - - _Too early seen unknown, and known too late!_ - -_Ah! je l'ai vu trop tôt sans le connaître, et je l'ai connu trop tard!_ -avec un accent si profond, qu'Oswald tressaillit en l'entendant, parce -qu'il lui sembla que Corinne l'appliquait à leur situation personnelle. - -Il ne pouvait se lasser d'admirer la grâce de ses gestes, la dignité de -ses mouvements, une physionomie qui peignait ce que la parole ne pouvait -dire, et découvrait ces mystères du coeur qu'on n'a jamais exprimés, et -qui pourtant disposent de la vie. L'accent, le regard, les moindres -signes d'un acteur vraiment ému, vraiment inspiré, sont une révélation -continuelle du coeur humain; et l'idéal des beaux-arts se mêle toujours -à ces révélations de la nature. L'harmonie des vers, le charme des -attitudes, prêtent à la passion ce qui lui manque souvent dans la -réalité, la dignité et la grâce. Ainsi tous les sentiments du coeur et -tous les mouvements de l'âme passent à travers l'imagination, sans rien -perdre de leur vérité. - -Au second acte, Juliette paraît sur le balcon de son jardin pour -s'entretenir avec Roméo. De toute la parure de Corinne, il ne lui -restait plus que les fleurs, et, bientôt après, les fleurs aussi -devaient disparaître; le théâtre, à demi éclairé, pour représenter la -nuit, répandait sur le visage de Corinne une lumière plus douce et plus -touchante. Le son de sa voix était encore plus harmonieux que dans -l'éclat d'une fête. Sa main levée vers les étoiles semblait invoquer les -seuls témoins dignes de l'entendre; et quand elle répétait _Roméo! -Roméo!_ bien qu'Oswald fût certain que c'était à lui qu'elle pensait, il -se sentait jaloux des accents délicieux qui faisaient retentir un autre -nom dans les airs. Oswald se trouvait placé en face du balcon; et celui -qui jouait Roméo étant un peu caché par l'obscurité, tous les regards de -Corinne purent tomber sur Oswald lorsqu'elle dit ces vers ravissants - - _In truth, fair Montague, I am too fond, - And therefore thou may'st think my haviour light: - But trust me, gentleman, I'll prove more true, - Than those that have more cunning to be strange. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . therefore pardon me._ - -«Il est vrai, beau Montague, je me suis montrée trop passionnée, et tu -pourrais penser que ma conduite a été légère: mais crois-moi, noble -Roméo, tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus d'art pour -cacher ce qu'elles éprouvent; ainsi donc pardonne-moi.» - -A ce mot: pardonne-moi! pardonne-moi d'aimer! pardonne-moi de te l'avoir -laissé connaître! il y avait dans le regard de Corinne une prière si -tendre! tant de respect pour son amant, tant d'orgueil de son choix, -lorsqu'elle disait: Noble Roméo! beau Montague! qu'Oswald se sentit -aussi fier qu'il était heureux. Il releva sa tête que l'attendrissement -avait fait pencher, et se crut le roi du monde, puisqu'il régnait sur un -coeur qui renfermait tous les trésors de la vie. - -Corinne, en apercevant l'effet qu'elle produisait sur Oswald, s'anima de -plus en plus par cette émotion du coeur qui seule produit des miracles; -et quand, à l'approche du jour, Juliette croit entendre le chant de -l'alouette, signal du départ de Roméo, les accents de Corinne avaient un -charme surnaturel: ils peignaient l'amour, et cependant on y sentait un -mystère religieux, quelques souvenirs du ciel, un présage de retour vers -lui, une douleur toute céleste, telle que celle d'une âme exilée sur la -terre, et que sa divine patrie va bientôt rappeler. Ah! qu'elle était -heureuse, Corinne, le jour où elle représentait ainsi devant l'ami de -son choix un noble rôle dans une belle tragédie! que d'années, combien -de vies seraient ternes auprès d'un tel jour! - -Si lord Nelvil avait pu jouer avec Corinne le rôle de Roméo, le plaisir -qu'elle goûtait n'eût pas été si complet. Elle aurait désiré d'écarter -les vers des plus grands poëtes, pour parler elle-même selon son coeur: -peut-être même qu'un sentiment invincible de timidité eût entraîné son -talent; elle n'eût pas osé regarder Oswald, de peur de se trahir; enfin, -la vérité portée jusqu'à ce point aurait détruit le prestige de l'art: -mais qu'il était doux de savoir là celui qu'elle aimait, quand elle -éprouvait ce mouvement d'exaltation que la poésie seule peut donner! -quand elle ressentait tout le charme des émotions sans en avoir le -trouble ni le déchirement réel! quand les affections qu'elle exprimait -n'avaient à la fois rien de personnel ni d'abstrait, et qu'elle semblait -dire à lord Nelvil: «Voyez-vous comme je suis capable d'aimer!» - -Il est impossible que, dans sa propre situation, on puisse être contente -de soi, la passion et la timidité tour à tour entraînent ou retiennent, -inspirent trop d'amertume ou trop de soumission: mais se montrer -parfaite, sans qu'il y ait de l'affectation; unir le calme à la -sensibilité quand trop souvent elle l'ôte; enfin, exister pour un moment -dans les plus doux rêves du coeur, telle était la jouissance pure de -Corinne en jouant la tragédie. Elle joignait à ce plaisir celui de tous -les succès, de tous les applaudissements qu'elle obtenait, et son regard -les mettait aux pieds d'Oswald, aux pieds de l'objet dont le suffrage -valait à lui seul plus que la gloire. Ah! du moins un moment, Corinne -sentit le bonheur; un moment elle connut, au prix de son repos, ces -délices de l'âme, que jusqu'alors elle avait souhaitées vainement, et -qu'elle devait regretter toujours. - -Juliette, au troisième acte, devient secrètement l'épouse de Roméo. Dans -le quatrième, ses parents voulant la forcer à en épouser un autre, elle -se décide à prendre le breuvage assoupissant qu'elle tient de la main -d'un moine, et qui doit lui donner l'apparence de la mort. Tous les -mouvements de Corinne, sa démarche agitée, ses accents altérés, ses -regards, tantôt vifs, tantôt abattus, peignaient le cruel combat de la -crainte et de l'amour, les images terribles qui la poursuivaient, à -l'idée de se voir transporter vivante dans les tombeaux de ses ancêtres, -et cependant l'enthousiasme de passion qui faisait triompher une âme si -jeune d'un effroi si naturel. Oswald sentait comme un besoin -irrésistible de voler à son secours. Une fois elle leva les yeux vers le -ciel, avec une ardeur qui exprimait profondément ce besoin de la -protection divine dont jamais un être humain n'a pu s'affranchir. Une -autre fois lord Nelvil crut voir qu'elle étendait les bras vers lui, -comme pour l'appeler à son aide, et il se leva dans un transport -insensé, puis se rassit, ramené à lui-même par les regards surpris de -ceux qui l'environnaient; mais son émotion devenait si forte, qu'elle ne -pouvait plus se cacher. - -Au cinquième acte, Roméo, qui croit Juliette sans vie, la soulève du -tombeau avant son réveil, et la presse contre son coeur ainsi évanouie. -Corinne était vêtue de blanc, ses cheveux noirs tout épars, sa tête -penchée sur Roméo avec une grâce et cependant avec une vérité de mort si -touchante et si sombre, qu'Oswald se sentit ébranlé tout à la fois par -les impressions les plus opposées. Il ne pouvait supporter de voir -Corinne dans les bras d'un autre; il frémissait en contemplant l'image -de celle qu'il aimait ainsi privée de vie; enfin il éprouvait, comme -Roméo, ce mélange cruel de désespoir et d'amour, de mort et de volupté, -qui fait de cette scène la plus déchirante du théâtre. Enfin, quand -Juliette se réveille de ce tombeau, au pied duquel son amant vient de -s'immoler, et que ses premiers mots, dans son cercueil, sous ces voûtes -funèbres, ne sont point inspirés par l'effroi qu'elles devaient causer, -lorsqu'elle s'écrie: - - _Where is my lord? where is my Romeo?_ - -«_Où est mon époux? où est mon Roméo?_» lord Nelvil répondit à ces cris -par des gémissements, et ne revint à lui que lorsqu'il fut entraîné par -M. Edgermond hors de la salle. - -La pièce finie, Corinne s'était trouvée mal d'émotion et de fatigue. -Oswald entra le premier dans sa chambre, et la vit seule avec ses -femmes, encore revêtue du costume de Juliette, et, comme elle, presque -évanouie entre leurs bras. Dans l'excès de son trouble, il ne savait pas -distinguer si c'était la vérité ou la fiction; et se jetant aux pieds de -Corinne, il lui dit en anglais ces paroles de Roméo: - -«O mes yeux, regardez-la pour la dernière fois! ô mes bras, serrez-la -pour la dernière fois contre mon coeur!» - - _Eyes, look your last! arms, take your last embrace!_ - -Corinne, encore égarée, s'écria: «Grand Dieu! que dites-vous? -Voudriez-vous me quitter? le voudriez-vous?--Non, non, interrompit -Oswald; non, je le jure...» A l'instant, la foule des amis et des -admirateurs de Corinne força sa porte pour la voir; elle regardait -Oswald, attendant avec anxiété ce qu'il allait dire; mais ils ne purent -se parler de toute la soirée, on ne les laissa pas seuls un instant. - -Jamais tragédie n'avait produit un tel effet en Italie. Les Romains -exaltaient avec transport et la traduction, et la pièce, et l'actrice. -Ils disaient que c'était là véritablement la tragédie qui convenait aux -Italiens, peignait leurs moeurs, ranimait leur âme en captivant leur -imagination, et faisait valoir leur belle langue, par un style tour à -tour éloquent et lyrique, inspiré et naturel. Corinne recevait tous ces -éloges avec un air de douceur et de bienveillance; mais son âme était -restée suspendue à ce mot _Je jure..._ qu'Oswald avait prononcé, et dont -l'arrivée du monde avait interrompu la suite; ce mot pouvait en effet -contenir le secret de sa destinée. - - - - -LIVRE HUITIÈME - -LES STATUES ET LES TOMBEAUX - - -CHAPITRE PREMIER - -Après la journée qui venait de se passer, Oswald ne put fermer l'oeil de -la nuit. Il n'avait jamais été plus près de tout sacrifier à Corinne. Il -ne voulait pas même lui demander son secret, ou du moins il voulait -prendre, avant de le savoir, l'engagement solennel de lui consacrer sa -vie. L'incertitude semblait, pendant quelques heures, entièrement -écartée de son esprit; et il se plaisait à composer dans sa tête la -lettre qu'il écrirait le lendemain, et qui déciderait de son sort. Mais -cette confiance dans le bonheur, ce repos dans la résolution, ne fut pas -de longue durée. Bientôt ses pensées le ramenèrent vers le passé: il se -souvint qu'il avait aimé, bien moins, il est vrai, qu'il n'aimait -Corinne, et l'objet de son premier choix ne pouvait lui être comparé; -mais enfin c'était ce sentiment qui l'avait entraîné à des actions -irréfléchies, à des actions qui avaient déchiré le coeur de son père. -«Ah! qui sait, s'écria-t-il, qui sait s'il ne craindrait pas également -aujourd'hui que son fils n'oubliât sa patrie et ses devoirs envers elle? - -«O toi! dit-il en s'adressant au portrait de son père; toi, le meilleur -ami que j'aurai jamais sur la terre, je ne peux plus entendre ta voix; -mais apprends-moi par ce regard muet, si puissant encore sur mon âme, -apprends-moi ce que je dois faire pour te donner dans le ciel quelque -contentement de ton fils. Et cependant n'oublie pas ce besoin de bonheur -qui consume les mortels; sois indulgent dans ta demeure céleste, comme -tu l'étais sur la terre. J'en deviendrai meilleur, si je suis heureux -quelque temps, si je vis avec cette créature angélique, si j'ai -l'honneur de protéger, de sauver une telle femme.--La sauver? reprit-il -tout à coup; et de quoi? d'une vie qui lui plaît, d'une vie d'hommages, -de succès, d'indépendance!» Cette réflexion, qui venait de lui, -l'effraya lui-même comme une inspiration de son père. - -Dans les combats de sentiment, qui n'a pas souvent éprouvé je ne sais -quelle superstition secrète qui nous fait prendre ce que nous pensons -pour un présage, et ce que nous souffrons pour un avertissement du ciel? -Ah! quelle lutte se passe dans les âmes susceptibles et de passion et de -conscience! - -Oswald se promenait dans sa chambre avec une agitation cruelle, -s'arrêtant quelquefois pour regarder la lune d'Italie, si douce et si -belle. L'aspect de la nature enseigne la résignation, mais ne peut rien -sur l'incertitude. Le jour vint pendant qu'il était dans cet état; et -quand le comte d'Erfeuil et M. Edgermond entrèrent chez lui, ils -s'inquiétèrent de sa santé, tant les anxiétés de la nuit l'avaient -changé! Le comte d'Erfeuil rompit le premier le silence qui s'était -établi entre eux trois: «Il faut convenir, dit-il, que le spectacle -d'hier était charmant. Corinne est admirable. Je perdais la moitié de -ses paroles, mais je devinais tout par ses accents et par sa -physionomie. Quel dommage que ce soit une personne riche qui ait un tel -talent! car, si elle était pauvre, libre comme elle l'est, elle pourrait -monter sur le théâtre, et ce serait la gloire de l'Italie qu'une actrice -comme elle.» - -Oswald ressentit une impression pénible par ce discours, et ne savait -néanmoins de quelle manière la témoigner; car le comte d'Erfeuil avait -cela de particulier, que l'on ne pouvait pas légitimement se fâcher de -ce qu'il disait, lors même qu'on en recevait une impression désagréable. -Il n'y a que les âmes sensibles qui sachent se ménager réciproquement: -l'amour-propre, si susceptible pour lui-même, ne devine presque jamais -la susceptibilité des autres. - -M. Edgermond loua Corinne dans les termes les plus convenables et les -plus flatteurs. Oswald lui répondit en anglais, afin de soustraire la -conversation sur Corinne aux éloges déplaisants du comte d'Erfeuil. «Je -suis de trop, ce me semble, dit alors le comte d'Erfeuil; je m'en vais -chez Corinne; elle sera bien aise d'entendre mes observations sur son -jeu d'hier au soir. J'ai quelques conseils à lui donner, qui portent sur -des détails; mais les détails font beaucoup à l'ensemble; et c'est -vraiment une femme si étonnante, qu'il ne faut rien négliger pour lui -faire atteindre la perfection. Et puis, dit-il en se penchant vers -l'oreille de lord Nelvil, je veux l'encourager à jouer plus souvent la -tragédie: c'est un moyen sûr pour se faire épouser par quelque étranger -de distinction qui passera par ici. Vous et moi, mon cher Oswald, nous -ne donnerons pas dans cette idée, nous sommes trop accoutumés aux femmes -charmantes pour qu'elles nous fassent faire une sottise; mais un prince -allemand, un grand d'Espagne, qui sait?» A ces mots, Oswald se leva hors -de lui-même, et l'on ne peut savoir ce qu'il en serait arrivé, si le -comte d'Erfeuil avait aperçu son mouvement; mais il avait été si -satisfait de sa dernière réflexion, qu'il s'en était allé là-dessus, -légèrement et sur la pointe du pied, ne se doutant pas qu'il avait -offensé lord Nelvil: s'il l'avait su, bien qu'il l'aimât autant qu'il -pouvait aimer, il serait sûrement resté. La valeur brillante du comte -d'Erfeuil contribuait, plus encore que son amour-propre, à lui faire -illusion sur ses défauts. Comme il avait beaucoup de délicatesse dans -tout ce qui tenait à l'honneur, il n'imaginait pas qu'il pût en manquer -dans ce qui avait rapport à la sensibilité; et se croyant, avec raison, -aimable et brave, il s'applaudissait de son lot, et ne soupçonnait rien -de plus profond dans la vie. - -Aucun des sentiments qui agitaient Oswald n'avait échappé à M. -Edgermond; et quand le comte d'Erfeuil fut sorti, il lui dit: «Mon cher -Oswald, je pars, je vais à Naples.--Et pourquoi sitôt? répondit lord -Nelvil.--Parce qu'il ne fait pas bon ici pour moi, continua M. -Edgermond. J'ai cinquante ans, et cependant je ne suis pas sûr que je ne -devinsse fou de Corinne.--Et si vous le deveniez, interrompit Oswald, -que vous en arriverait-il?--Une telle femme n'est pas faite pour vivre -dans le pays de Galles, reprit M. Edgermond: croyez-moi, mon cher -Oswald, il n'y a que les Anglaises pour l'Angleterre. Il ne m'appartient -pas de vous donner des conseils, et je n'ai pas besoin de vous assurer -que je ne dirai pas un mot de ce que j'ai vu; mais, tout aimable qu'est -Corinne, je pense comme Thomas Walpole: _que fait-on de cela à la -maison_? Et _la maison_ est tout chez nous, vous le savez, tout pour les -femmes du moins. Vous représentez-vous votre belle Italienne restant -seule pendant que vous chasserez, ou que vous irez au parlement, et vous -quittant au dessert pour aller préparer le thé quand vous sortirez de -table? Cher Oswald, nos femmes ont des vertus domestiques que vous ne -trouverez nulle part. Les hommes en Italie n'ont rien à faire qu'à -plaire aux femmes; ainsi, plus elles sont aimables, et mieux c'est. Mais -chez nous, où les hommes ont une carrière active, il faut que les femmes -soient dans l'ombre, et ce serait bien dommage d'y mettre Corinne; je la -voudrais sur le trône de l'Angleterre, mais non pas sous mon humble -toit. Milord, j'ai connu votre mère, que votre respectable père a tant -regrettée: c'était une personne tout à fait semblable à ma jeune -cousine; et c'est comme cela que je voudrais une femme, si j'étais -encore dans l'âge de choisir et d'être aimé. Adieu, mon cher ami; ne me -sachez pas mauvais gré de ce que je viens de vous dire, car personne -n'est plus que moi l'admirateur de Corinne, et peut-être qu'à votre âge -je ne serais pas capable de renoncer à l'espérance de lui plaire.» En -achevant ces mots, il prit la main de lord Nelvil, la serra -cordialement, et s'en alla, sans qu'Oswald lui répondît un seul mot. -Mais M. Edgermond comprit la cause de son silence; et, satisfait du -serrement de main d'Oswald qui avait répondu au sien, il partit, -impatient lui-même de finir une conversation qui lui coûtait. - -De tout ce qu'il avait dit, un seul mot avait frappé au coeur Oswald: -c'était le souvenir de sa mère et de l'attachement profond que son père -avait eu pour elle. Il l'avait perdue lorsqu'il n'avait encore que -quatorze ans, mais il se rappelait avec un profond respect et ses vertus -et le caractère timide et réservé de ses vertus. «Insensé que je suis! -s'écria-t-il quand il fut seul, je veux savoir quelle est l'épouse que -mon père me destinait: et ne le sais-je pas, puisque je puis me retracer -l'image de ma mère, qu'il a tant aimée? Que veux-je donc de plus? et -pourquoi me tromper moi-même en faisant semblant d'ignorer ce qu'il -penserait à présent si je pouvais le consulter encore?» Il était -cependant affreux pour Oswald de retourner chez Corinne, après ce qui -s'était passé la veille, sans lui rien dire qui confirmât les sentiments -qu'il lui avait témoignés. Son agitation, sa peine devint si forte, -qu'elle lui rendit un accident dont il se croyait guéri: le vaisseau -cicatrisé dans sa poitrine se rouvrit. Pendant que ses gens effrayés -appelaient du secours de toutes parts, il souhaitait en secret que la -fin de sa vie terminât ses chagrins. «Si je pouvais mourir, se -disait-il, après avoir revu Corinne, après qu'elle m'aurait appelé son -Roméo!» Et des larmes s'échappèrent de ses yeux: c'étaient les -premières, depuis la mort de son père, qu'une autre douleur lui -arrachât. - -Il écrivit à Corinne l'accident qui le retenait chez lui, et quelques -mots mélancoliques terminaient sa lettre. Corinne avait commencé ce jour -même avec des pressentiments bien trompeurs: elle jouissait de -l'impression qu'elle avait produite sur Oswald; et, se croyant aimée, -elle était heureuse, car elle ne savait pas bien clairement d'ailleurs -ce qu'elle désirait. Mille circonstances faisaient que l'idée d'épouser -lord Nelvil était pour elle mêlée de beaucoup de crainte; et comme -c'était une personne plus passionnée que prévoyante, dominée par le -présent, mais s'occupant peu de l'avenir, ce jour qui devait lui coûter -tant de peines s'était levé pour elle comme le jour le plus pur et le -plus serein de sa vie. - -Eu recevant le billet d'Oswald, un trouble cruel s'empara de son âme: -elle le crut dans un grand danger, et partit à l'instant à pied, -traversant le _Corso_ à l'heure où toute la ville s'y promène, et -entrant dans la maison d'Oswald à la vue de presque toute la société de -Rome. Elle ne s'était pas donné le temps de réfléchir; et sa course -avait été si rapide, qu'en arrivant dans la chambre d'Oswald, elle ne -pouvait plus respirer ni prononcer un seul mot. Lord Nelvil comprit tout -ce qu'elle venait de hasarder pour le voir; et, s'exagérant les -conséquences de cette action, qui, en Angleterre, aurait entièrement -perdu de réputation une femme, et à plus forte raison une femme non -mariée, il se sentit saisi par la générosité, l'amour et la -reconnaissance; et, se levant, tout faible qu'il était, il serra Corinne -contre son coeur, et s'écria: «Chère amie, non, je ne t'abandonnerai -pas, quand ton sentiment pour moi te compromet! quand je dois -réparer...» Corinne comprit sa pensée; et, l'interrompant aussitôt, en -se dégageant doucement de ses bras, elle lui dit, après s'être informée -de son état, qui s'était amélioré: «Vous vous trompez, milord; je ne -fais rien, en venant vous voir, que la plupart des femmes de Rome -n'eussent fait à ma place. Je vous ai su malade, vous êtes étranger ici, -vous n'y connaissez que moi, c'est à moi de vous soigner. Les -convenances établies sont très-respectables quand il ne faut leur -sacrifier que soi; mais ne doivent-elles pas céder aux sentiments vrais -et profonds que fait naître le danger ou la douleur d'un ami? Quel -serait donc le sort d'une femme si ces mêmes convenances sociales, en -permettant d'aimer, défendaient seulement le mouvement irrésistible qui -fait voler au secours de ce qu'on aime? Mais, je vous le répète, milord, -ne craignez point qu'en venant ici je me sois compromise. J'ai, par mon -âge et mes talents, à Rome, la liberté d'une femme mariée. Je ne cache -point à mes amis que je suis venue chez vous, je ne sais s'ils me -blâment de vous aimer, mais sûrement ils ne me blâmeront pas d'être -dévouée à vous, quand je vous aime.» - -En entendant ces paroles si naturelles et si sincères, Oswald éprouva un -mélange confus d'impressions diverses; il était touché par la -délicatesse de la réponse de Corinne, mais il était presque fâché que ce -qu'il avait pensé d'abord ne fût pas vrai; il aurait souhaité qu'elle -eût commis pour lui une grande faute selon le monde, afin que cette -faute même, lui faisant un devoir de l'épouser, terminât ses -incertitudes. Il pensait avec humeur à cette liberté des moeurs -d'Italie, qui prolongeait son anxiété, en lui laissant beaucoup de -bonheur, sans lui imposer aucun lien. Il eût voulu que l'honneur lui -commandât ce qu'il désirait. Ces pensées pénibles lui causèrent de -nouveau des accidents dangereux. Corinne, dans la plus affreuse -inquiétude, sut lui prodiguer des soins pleins de douceur et de charme. - -Vers le soir, Oswald paraissait plus oppressé; et Corinne, à genoux -auprès de son lit, soutenait sa tête entre ses bras, quoiqu'elle fût -elle-même bien plus émue que lui. Il la regardait souvent avec une -impression de bonheur à travers ses souffrances. «Corinne, lui dit-il à -voix basse, lisez-moi dans ce recueil, où sont écrites les pensées de -mon père, ses réflexions sur la mort. Ne pensez pas, dit-il en voyant -l'effroi de Corinne, que je m'en croie menacé; mais jamais je ne suis -malade sans relire ses consolations, qu'il me semble encore entendre de -sa bouche; et puis je veux, chère amie, vous faire ainsi connaître quel -homme était mon père; vous comprendrez mieux et ma douleur et son empire -sur moi, et tout ce que je veux vous confier un jour.» Corinne prit ce -recueil, dont Oswald ne se séparait jamais, et d'une voix tremblante -elle en lut quelques pages: - - «Justes, aimés du Seigneur, vous parlerez de la mort sans crainte, car - elle ne sera pour vous qu'un changement d'habitation; et celle que - vous quitterez est peut-être la moindre de toutes. O mondes - innombrables, qui remplissez à nos yeux l'infini de l'espace! - communautés inconnues des créatures de Dieu, communautés de ses - enfants, éparses dans le firmament et rangées sous ses voûtes! que nos - louanges se joignent aux vôtres: nous ignorons votre condition; nous - ignorons votre première, votre seconde, votre dernière part aux - générosités de l'Être suprême; mais en parlant de la mort et de la - vie, du temps passé, du temps à venir, nous atteignons, nous touchons - aux intérêts de tous les êtres intelligents et sensibles, n'importent - les lieux et les distances qui les séparent. Familles des peuples, - familles des nations, assemblages des mondes, vous dites avec nous: - Gloire au maître des cieux, au roi de la nature, au Dieu de l'univers! - gloire, hommage à celui qui peut, à sa volonté, transformer la - stérilité en abondance, l'ombre en réalité, et la mort elle-même en - éternelle vie! - - «Ah! sans doute, la fin du juste est la mort désirable; mais peu - d'entre nous, peu d'entre nos anciens en ont été les témoins. Où - est-il cet homme qui se présenterait sans crainte aux regards de - l'Éternel? Où est-il cet homme qui a aimé Dieu sans distraction, qui - l'a servi dès sa jeunesse, et qui, atteignant un âge avancé, ne trouve - dans ses souvenirs aucun sujet d'inquiétude? Où est-il cet homme moral - en toutes ses actions, sans jamais songer à la louange et aux - récompenses de l'opinion? Où est-il cet homme si rare parmi les - hommes, cet être si digne de nous servir à tous de modèle? Où est-il? - où est-il? Ah! s'il existe au milieu de nous, que nos respects - l'environnent; et demandez, vous ferez bien, demandez d'assister à sa - mort, comme au plus beau des spectacles: armez-vous seulement de - courage, afin de le suivre attentivement sur le lit d'épouvante dont - il ne se relèvera point. Il le prévoit, il en est certain, et la - sérénité règne dans ses regards, et son front semble environné d'une - auréole céleste: il dit avec l'Apôtre: _Je sais à qui j'ai cru_; et - cette confiance, lorsque ses forces s'éteignent, anime encore ses - traits. Il contemple déjà sa nouvelle patrie; mais, sans oublier celle - qu'il va quitter, il est à son Créateur et à son Dieu, sans rejeter - loin de lui les sentiments qui ont charmé sa vie. - - «C'est une épouse fidèle qui, selon les lois de la nature, doit, entre - les siens, le suivre la première: il la console, il essuie ses larmes, - il lui donne rendez-vous dans ce séjour de félicité qu'il ne peut se - peindre sans elle. Il lui retrace les jours heureux qu'ils ont - parcourus ensemble, non pour déchirer le coeur d'une sensible amie, - mais pour accroître leur confiance mutuelle en la bonté céleste. Il - rappelle encore à la compagne de sa fortune l'amour si tendre qu'il - eut toujours pour elle, non pour animer des regrets qu'il voudrait - adoucir, mais pour jouir de la douce idée que deux vies ont tenu à la - même tige, et que, par leur union, elles deviendront peut-être une - défense, une garantie de plus, dans cet obscur avenir, où la pitié - d'un Dieu suprême est le dernier refuge de nos pensées. Hélas! peut-on - se former une juste image de toutes les émotions qui pénètrent une âme - aimante, au moment où une vaste solitude se présente à nos regards, au - moment où les sentiments, les intérêts dont on a subsisté pendant le - cours de ses belles années, vont s'évanouir pour jamais? Ah! vous qui - devez survivre à cet être semblable à vous, que le ciel vous avait - donné pour soutien, à cet être qui était tout pour vous, et dont les - regards vous disent un effrayant adieu, vous ne refuserez pas de - placer votre main sur un coeur défaillant, afin qu'une dernière - palpitation vous parle encore, lorsque tout autre langage n'existera - plus. Eh! vous blâmerions-nous, amis fidèles, si vous aviez désiré que - vos cendres se confondissent, que vos dépouilles mortelles fussent - réunies dans le même asile? Dieu de bonté, réveillez-les ensemble; ou - si l'un des deux seulement a mérité cette faveur, si l'un des deux - seulement doit être du nombre des élus, que l'autre en apprenne la - nouvelle; que l'autre aperçoive la lumière des anges, au moment où le - sort des heureux sera proclamé, afin qu'il ait encore un moment de - joie avant de retomber dans la nuit éternelle. - - «Ah! nous nous égarons peut-être lorsque nous essayons de décrire les - derniers jours de l'homme sensible, de l'homme qui voit la mort - s'avancer à grands pas, qui la voit prête à le séparer de tous les - objets de son affection. - - «Il se ranime, et reprend un moment de force, afin que ses dernières - paroles servent d'instruction à ses enfants. Il leur dit: «Ne vous - effrayez point d'assister à la fin prochaine de votre père, de votre - ancien ami. C'est par une loi de la nature qu'il quitte avant vous - cette terre où il est venu le premier. Il vous montrera du courage; et - pourtant il s'éloigne de vous avec douleur. Il eût souhaité, sans - doute, de vous aider plus longtemps de son expérience, et de faire - encore quelques pas avec vous à travers les périls dont votre jeunesse - est environnée; _mais la vie n'a point de défense, quand il faut - descendre au tombeau_. Vous irez seuls maintenant, seuls au milieu - d'un monde d'où je vais disparaître. Puissiez-vous recueillir avec - abondance les biens que la Providence y a semés! mais n'oubliez jamais - que ce monde lui-même est une patrie passagère, et qu'une autre plus - durable vous appelle. Nous nous reverrons peut-être; et quelque part, - sous les regards de mon Dieu, j'offrirai pour vous en sacrifice et mes - voeux et mes larmes. Aimez la religion, qui a tant de promesses; aimez - la religion, ce dernier trait d'alliance entre les pères et les - enfants, entre la mort et la vie... Approchez-vous de moi!... que je - vous aperçoive encore. Que la bénédiction d'un serviteur de Dieu soit - sur vous...» Il meurt... O anges du ciel! recevez son âme, et - laissez-nous sur la terre le souvenir de ses actions, le souvenir de - ses pensées, le souvenir de ses espérances.» - -L'émotion d'Oswald et de Corinne avait souvent interrompu cette lecture. -Enfin ils furent forcés d'y renoncer. Corinne craignait pour Oswald -l'abondance de ses pleurs. Elle était bouleversée de l'état où elle le -voyait, et elle ne s'apercevait pas qu'elle-même était aussi troublée -que lui. «Oui, lui dit Oswald en lui tendant la main, oui, chère amie de -mon coeur, tes larmes se sont confondues avec les miennes. Tu le pleures -avec moi, cet ange tutélaire dont je sens encore le dernier -embrassement, dont je vois encore le noble regard; peut-être est-ce toi -qu'il a choisie pour me consoler; peut-être...--Non, non, s'écria -Corinne, non, il ne m'en a pas crue digne.--Que dites-vous?» interrompit -Oswald. Corinne eut peur d'avoir révélé ce qu'elle voulait cacher, et -répéta ce qui venait de lui échapper, en disant seulement: «Il ne m'en -croirait pas digne!» Ce mot changé dissipa l'inquiétude que le premier -avait fait naître dans le coeur d'Oswald, et il continua sans crainte à -s'entretenir de son père avec Corinne. - -Les médecins arrivèrent et la rassurèrent un peu; mais ils défendirent -absolument à lord Nelvil de parler, jusqu'à ce que le vaisseau qui -s'était ouvert dans sa poitrine fût fermé. Six jours entiers se -passèrent, pendant lesquels Corinne ne quitta point Oswald, et l'empêcha -de prononcer un seul mot, lui imposant doucement silence dès qu'il -voulait parler. Elle trouvait l'art de varier les heures par la lecture, -par la musique, et quelquefois par une conversation dont elle faisait -tous les frais, en cherchant à s'animer elle-même, dans le sérieux comme -dans la plaisanterie, avec un intérêt soutenu. Toute cette grâce, tout -ce charme voilait l'inquiétude qu'elle éprouvait intérieurement, et -qu'il fallait dérober à lord Nelvil; mais elle n'en était pas distraite -un seul instant. Elle s'apercevait presque avant Oswald lui-même de ce -qu'il souffrait, et le courage qu'il mettait à le cacher ne trompait -jamais Corinne; elle découvrait toujours ce qui pouvait lui faire du -bien, et se hâtait de le soulager, en tâchant seulement de fixer son -attention le moins qu'il était possible sur les soins qu'elle lui -rendait. Cependant, quand Oswald pâlissait, la couleur abandonnait aussi -les lèvres de Corinne, et ses mains tremblaient en lui portant du -secours; mais elle s'efforçait bientôt de se remettre, et souriait, -quoique ses yeux fussent remplis de larmes. Quelquefois elle pressait la -main d'Oswald sur son coeur, et semblait vouloir ainsi lui donner sa -propre vie. Enfin ses soins réussirent, Oswald se guérit. - -«Corinne, lui dit-il lorsqu'elle lui permit de parler, pourquoi M. -Edgermond, mon ami, n'a-t-il pas été témoin des jours que vous venez de -passer auprès de moi! il aurait vu que vous n'êtes pas moins bonne -qu'admirable; il aurait vu que la vie domestique se compose avec vous -d'enchantements continuels, et que vous ne différez des autres femmes -que pour ajouter à toutes les vertus le prestige de tous les charmes. -Non, c'en est trop, il faut faire cesser le combat qui me déchire, ce -combat qui vient de me mettre au bord du tombeau. Corinne, tu -m'entendras, tu sauras tous mes secrets, toi qui me caches les tiens, et -tu prononceras sur notre sort.--Notre sort, répondit Corinne, si vous -sentez comme moi, c'est de ne pas nous quitter. Mais m'en croirez-vous, -quand je vous dirai que, jusqu'à présent du moins, je n'ai pas osé -souhaiter d'être votre épouse? Ce que j'éprouve est bien nouveau pour -moi: mes idées sur la vie, mes projets pour l'avenir, sont tout à fait -bouleversés par ce sentiment, qui me trouble et m'asservit chaque jour -davantage. Mais je ne sais pas si nous pouvons, si nous devons nous -unir.--Corinne, reprit Oswald, me mépriseriez-vous d'avoir hésité? -l'attribueriez-vous à des considérations misérables? N'avez-vous pas -deviné que le remords profond et douloureux qui, depuis près de deux -ans, me poursuit et me déchire, a pu seul causer mes incertitudes? - ---Je l'ai compris, reprit Corinne. Si je vous avais soupçonné d'un motif -étranger aux affections du coeur, vous ne seriez pas celui que j'aime. -Mais la vie, je le sais, n'appartient pas tout entière à l'amour. Les -habitudes, les souvenirs, les circonstances, créent autour de nous je ne -sais quel enlacement que la passion même ne peut détruire. Brisé pour un -moment, il se reformerait, et le lierre viendrait à bout du chêne. Mon -cher Oswald, ne donnons pas à chaque époque de notre existence plus que -cette époque ne demande. Ce qui m'est nécessaire dans ce moment, c'est -que vous ne me quittiez pas. Cette terreur d'un départ qui pourrait être -subit me poursuit sans cesse. Vous êtes étranger dans ce pays; aucun -lien ne vous y retient. Si vous partiez, tout serait dit, il ne me -resterait de vous que ma douleur. Cette nature, ces beaux-arts, cette -poésie que je sens avec vous, et maintenant, hélas! seulement avec vous, -tout deviendrait muet pour mon âme. Je ne me réveille qu'en tremblant; -je ne sais pas, quand je vois ce beau jour, s'il ne me trompe point par -ses rayons resplendissants, si vous êtes encore là, vous, l'astre de ma -vie. Oswald, ôtez-moi cette terreur, et je ne verrai rien au delà de -cette sécurité délicieuse.--Vous savez, répondit Oswald, que jamais un -Anglais n'a renoncé à sa patrie, que la guerre peut me rappeler, -que...--Ah! Dieu! s'écria Corinne, voudriez-vous me préparer...» Et tous -ses membres tremblaient, comme à l'approche du plus effroyable danger. -«Eh bien! s'il est ainsi, emmenez-moi comme épouse, comme esclave...» -Mais tout à coup, reprenant ses esprits, elle dit: «Oswald, vous ne -partirez jamais sans m'en prévenir; jamais, n'est-ce pas? Écoutez: dans -aucun pays un criminel n'est conduit au supplice sans que quelques -heures lui soient données pour recueillir ses pensées. Ce ne sera pas -par une lettre, ce sera vous-même qui viendrez me le dire; vous -m'avertirez, vous m'entendrez avant de vous éloigner de moi.--Et le -pourrais-je alors?...--Quoi! vous hésitez à m'accorder ce que je -demande! s'écria Corinne.--Non, répondit Oswald, je n'hésite pas: tu le -veux, eh bien! je le jure; si ce départ est nécessaire, je vous en -préviendrai, et ce moment décidera de votre vie.» Et elle sortit. - - -CHAPITRE II - -Pendant les jours qui suivirent la maladie d'Oswald, Corinne évita -soigneusement ce qui pouvait amener une explication entre eux. Elle -voulait rendre la vie de son ami aussi douce qu'il était possible, mais -elle ne voulait point lui confier encore son histoire. Tout ce qu'elle -avait remarqué dans leurs entretiens ne l'avait que trop convaincue de -l'impression qu'il recevrait en apprenant et ce qu'elle était, et ce -qu'elle avait sacrifié; et rien ne lui faisait plus de peur que cette -impression qui pouvait le détacher d'elle. - -Revenant donc à l'aimable adresse dont elle avait coutume de se servir -pour empêcher Oswald de se livrer à ses inquiétudes passionnées, elle -voulut intéresser de nouveau son esprit et son imagination par les -merveilles des beaux-arts qu'il n'avait point encore vues, et retarder -ainsi l'instant où le sort devait s'éclaircir et se décider. Une telle -situation serait insupportable dans tout autre sentiment que l'amour; -mais il donne des heures si douces, il répand un tel charme sur chaque -minute, que, bien qu'il ait besoin d'un avenir indéfini, il s'enivre du -présent, et reçoit un jour comme un siècle de bonheur ou de peine, tant -ce jour est rempli par une multitude d'émotions et d'idées! Ah! sans -doute, c'est par l'amour que l'éternité peut être comprise; il confond -toutes les notions du temps, il efface les idées de commencement et de -fin; on croit avoir toujours aimé l'objet qu'on aime, tant il est -difficile de concevoir qu'on ait pu vivre sans lui. Plus la séparation -est affreuse, moins elle paraît vraisemblable; elle devient, comme la -mort, une crainte dont on parle plus qu'on n'y croit, un avenir qui -semble impossible, alors même qu'on le sait inévitable. - -Corinne, parmi ses innocentes ruses pour varier les amusements d'Oswald, -avait encore réservé les statues et les tableaux. Un jour donc, lorsque -lord Nelvil fut rétabli, elle lui proposa d'aller voir ensemble ce que -la sculpture et la peinture offraient à Rome de plus beau. «Il est -honteux, lui dit-elle en souriant, que vous ne connaissiez ni nos -statues ni nos tableaux, et demain il faut commencer le tour des musées -et des galeries.--Vous le voulez, répondit lord Nelvil, j'y consens. -Mais en vérité, Corinne, vous n'avez pas besoin de ces ressources -étrangères pour me fixer auprès de vous; c'est, au contraire, un -sacrifice que je vous fais quand je détourne mes regards de vous pour -quelque objet que ce puisse être.» - -Ils allèrent d'abord au musée du Vatican, ce palais des statues, où l'on -voit la figure humaine divinisée par le paganisme, comme les sentiments -de l'âme le sont maintenant par le christianisme. Corinne fit remarquer -à lord Nelvil ces salles silencieuses, où sont rassemblées les images -des dieux et des héros; où la plus parfaite beauté, dans un repos -éternel, semble jouir d'elle-même. En contemplant ces traits et ces -formes admirables, il se révèle je ne sais quel dessein de la Divinité -sur l'homme, exprimé par la noble figure dont elle a daigné lui faire -don. L'âme s'élève, par cette contemplation, à des espérances pleines -d'enthousiasme et de vertu; car la beauté est une dans l'univers, et, -sous quelque forme qu'elle se présente, elle excite toujours une émotion -religieuse dans le coeur de l'homme. Quelle poésie que ces visages, où -la sublime expression est pour jamais fixée, où les plus grandes pensées -sont revêtues d'une image si digne d'elle! - -Quelquefois un sculpteur ancien ne faisait qu'une statue dans sa vie; -elle était toute son histoire. Il la perfectionnait chaque jour; s'il -aimait, s'il était aimé, s'il recevait par la nature ou par les -beaux-arts une impression nouvelle, il embellissait les traits de son -héros par ses souvenirs et par ses affections. Il savait ainsi traduire -aux regards tous les sentiments de son âme. La douleur de nos temps -modernes, au milieu de notre état social si froid et si oppressif, est -ce qu'il y a de plus noble dans l'homme; et, de nos jours, qui n'aurait -pas souffert, n'aurait jamais senti ni pensé. Mais il y avait dans -l'antiquité quelque chose de plus noble que la douleur: c'était le calme -héroïque, c'était le sentiment de sa force, qui pouvait se développer au -milieu d'institutions franches et libres. Les plus belles statues des -Grecs n'ont presque jamais indiqué que le repos. Le Laocoon et la Niobé -sont les seules qui peignent des douleurs violentes; mais c'est la -vengeance du ciel qu'elles rappellent toutes les deux, et non les -passions nées dans le coeur humain. L'être moral avait une organisation -si saine chez les anciens, l'air circulait si librement dans leur large -poitrine, et l'ordre politique était si bien en harmonie avec les -facultés, qu'il n'existait presque jamais, comme de notre temps, des -âmes mal à l'aise: cet état fait découvrir beaucoup d'idées fines, mais -ne fournit point aux arts, et particulièrement à la sculpture, les -simples affections, les éléments primitifs des sentiments, qui peuvent -seuls s'exprimer par le marbre éternel. - -A peine trouve-t-on dans leurs statues quelques traces de mélancolie. -Une tête d'Apollon, au palais Justiniani, une autre d'Alexandre mourant, -sont les seules où les dispositions de l'âme rêveuse et souffrante -soient indiquées; mais elles appartiennent l'une et l'autre, selon toute -apparence, au temps où la Grèce était asservie. Dès lors il n'y avait -plus cette fierté ni cette tranquillité d'âme qui ont produit chez les -anciens les chefs-d'oeuvre de la sculpture et de la poésie composée dans -le même esprit. - -La pensée qui n'a plus d'aliments au dehors se replie sur elle-même, -analyse, travaille, creuse les sentiments intérieurs; mais elle n'a plus -cette force de création qui suppose et le bonheur et la plénitude de -forces que le bonheur seul peut donner. Les sarcophages, même chez les -anciens, ne rappellent que des idées guerrières ou riantes: dans la -multitude de ceux qui se trouvent au musée du Vatican, on voit des -batailles, des jeux représentés en bas-reliefs sur les tombeaux. Le -souvenir de l'activité de la vie était le plus bel hommage que l'on crût -devoir rendre aux morts. Rien n'affaiblissait, rien ne diminuait les -forces. L'encouragement, l'émulation, étaient le principe des beaux-arts -comme de la politique; il y avait place pour toutes les vertus, comme -pour tous les talents. Le vulgaire se glorifiait de savoir admirer; et -le culte du génie était desservi par ceux même qui ne pouvaient point -aspirer à ses couronnes. - -La religion grecque n'était point, comme le christianisme, la -consolation du malheur, la richesse de la misère, l'avenir des mourants; -elle voulait la gloire, le triomphe; elle faisait, pour ainsi dire, -l'apothéose de l'homme. Dans ce culte périssable, la beauté même était -un dogme religieux. Si les artistes étaient appelés à peindre les -passions basses ou féroces, ils en sauvaient la honte à la figure -humaine, en y joignant, comme dans les faunes et les centaures, quelques -traits des animaux; et, pour donner à la beauté son plus sublime -caractère, ils unissaient tour à tour dans les statues des hommes et des -femmes, dans la Minerve guerrière et dans l'Apollon Musagète, les -charmes des deux sexes, la force à la douceur, la douceur à la force; -mélange heureux de deux qualités opposées, sans lequel aucune des deux -ne serait parfaite. - -Corinne, en continuant ses observations, retint Oswald quelque temps -devant des statues endormies qui sont placées sur les tombeaux, et -montrent l'art de la sculpture sous le point de vue le plus agréable. -Elle lui fit remarquer que toutes les fois que les statues sont censées -représenter une action, le mouvement qui s'arrête produit une sorte -d'étonnement quelquefois pénible. Mais les statues dans le sommeil, ou -seulement dans l'attitude d'un repos complet, offrent une image de -l'éternelle tranquillité, qui s'accorde merveilleusement avec l'effet -général du Midi sur l'homme. Il semble que là les beaux-arts soient les -paisibles spectateurs de la nature, et que le génie lui-même, qui agite -l'âme dans le Nord, ne soit, sous un beau ciel, qu'une harmonie de plus. - -Oswald et Corinne passèrent dans la salle où sont rassemblées les images -sculptées des animaux et des reptiles; et la statue de Tibère se trouve -par hasard au milieu de cette cour. C'est sans projet qu'une telle -réunion s'est faite. Ces marbres se sont d'eux-mêmes rangés autour de -leur maître. Une autre salle renferme les monuments tristes et sévères -des Égyptiens, de ce peuple chez lequel les statues ressemblent plus aux -momies qu'aux hommes, et qui, par ses institutions silencieuses, roides -et serviles, semble avoir, autant qu'il le pouvait, assimilé la vie à la -mort. Les Égyptiens excellaient bien plus dans l'art d'imiter les -animaux que les hommes; c'est l'empire de l'âme qui semble leur être -inaccessible. - -Viennent ensuite les portiques du musée, où l'on voit à chaque pas un -nouveau chef-d'oeuvre. Des vases, des autels, des ornements de toute -espèce entourent l'Apollon, le Laocoon, les Muses. C'est là qu'on -apprend à sentir Homère et Sophocle; c'est là que se révèle à l'âme une -connaissance de l'antiquité qui ne peut jamais s'acquérir ailleurs. -C'est en vain que l'on se fie à la lecture de l'histoire pour comprendre -l'esprit des peuples; ce que l'on voit excite en nous bien plus d'idées -que ce qu'on lit, et les objets extérieurs causent une émotion forte qui -donne à l'étude du passé l'intérêt et la vie qu'on trouve dans -l'observation des hommes et des faits contemporains. - -Au milieu des superbes portiques, asile de tant de merveilles, il y a -des fontaines qui coulent sans cesse, et vous avertissent doucement des -heures qui passaient de même, il y a deux mille ans, quand les artistes -de ces chefs-d'oeuvre existaient encore. Mais l'impression la plus -mélancolique que l'on éprouve au musée du Vatican, c'est en contemplant -les débris des statues que l'on y voit rassemblés: le torse d'Hercule, -des têtes séparés du tronc; un pied de Jupiter, qui suppose une statue -plus grande et plus parfaite que toutes celles que nous connaissons. On -croit voir le champ de bataille où le temps a lutté contre le génie, et -ces membres mutilés attestent sa victoire et nos pertes. - -Après être sortis du Vatican, Corinne conduisit Oswald devant les -colosses de Monte-Cavallo; ces deux statues représentent, dit-on, Castor -et Pollux. Chacun des deux héros dompte d'une seule main un cheval -fougueux qui se cabre. Ces formes colossales, cette lutte de l'homme -avec les animaux, donne, comme tous les ouvrages des anciens, une -admirable idée de la puissance physique de la nature humaine. Mais cette -puissance a quelque chose de noble qui ne se retrouve plus dans notre -ordre social, où la plupart des exercices du corps sont abandonnés aux -gens du peuple. Ce n'est point la force animale de la nature humaine, si -l'on peut s'exprimer ainsi, qui se fait remarquer dans ces -chefs-d'oeuvre. Il semble qu'il y avait une union plus intime entre les -qualités physiques et morales chez les anciens, qui vivaient sans cesse -au milieu de la guerre, et d'une guerre presque d'homme à homme. La -force du corps et la générosité de l'âme, la dignité des traits et la -fierté du caractère, la hauteur de la stature et l'autorité du -commandement, étaient des idées inséparables, avant qu'une religion -intellectuelle eût placé la puissance de l'homme dans son âme. La figure -humaine, qui était aussi la figure des dieux, paraissait symbolique; et -le colosse nerveux de l'Hercule, et toutes les figures de l'antiquité -dans ce genre, ne retracent point les vulgaires idées de la vie commune, -mais la volonté toute-puissante, la volonté divine, qui se montre sous -l'emblème d'une force physique surnaturelle. - -Corinne et lord Nelvil terminèrent leur journée en allant voir l'atelier -de Canova, du plus grand sculpteur moderne. Comme il était tard, ce fut -aux flambeaux qu'ils se le firent montrer, et les statues gagnent -beaucoup à cette manière d'être vues. Les anciens en jugeaient ainsi, -puisqu'ils les plaçaient souvent dans leurs Thermes, où le jour ne -pouvait pas pénétrer. A la lueur des flambeaux, l'ombre plus prononcée -amortit la brillante uniformité du marbre, et les statues paraissent des -figures pâles, qui ont un caractère plus touchant et de grâce et de vie. -Il y avait chez Canova une admirable statue destinée pour un tombeau: -elle représentait le génie de la douleur appuyé sur un lion, emblème de -la force. Corinne, en contemplant ce génie, crut y trouver quelque -ressemblance avec Oswald, et l'artiste lui-même en fut aussi frappé. -Lord Nelvil se détourna pour ne point attirer ce genre d'attention; mais -il dit à voix basse à son amie: «Corinne, j'étais condamné à cette -éternelle douleur quand je vous ai rencontrée; mais vous avez changé ma -vie; et quelquefois l'espoir, et toujours un trouble mêlé de charmes, -remplit ce coeur qui ne devait plus éprouver que des regrets.» - - -CHAPITRE III - -Les chefs-d'oeuvre de la peinture étaient alors réunis à Rome; et sa -richesse, sous ce rapport, surpassait toutes celles du reste du monde. -Un seul point de discussion pouvait exister sur l'effet que produisaient -ces chefs-d'oeuvre. La nature des sujets que les grands artistes -d'Italie ont choisis se prête-t-elle à toute la variété, à toute -l'originalité de passions et de caractères que la peinture peut -exprimer? Oswald et Corinne différaient d'opinion à cet égard; mais -cette différence, comme toutes celles qui existaient entre eux, tenait à -la diversité des nations, des climats et des religions. Corinne -affirmait que les sujets les plus favorables à la peinture, c'étaient -les sujets religieux. Elle disait que la sculpture était l'art du -paganisme, comme la peinture était celui du christianisme; et que l'on -retrouvait dans ces arts, comme dans la poésie, les qualités qui -distinguent la littérature ancienne et moderne. Les tableaux de -Michel-Ange, ce peintre de la Bible, de Raphaël, ce peintre de -l'Évangile, supposent autant de profondeur et de sensibilité qu'on en -peut trouver dans Shakspeare et Racine. La sculpture ne saurait -présenter aux regards qu'une existence énergique et simple, tandis que -la peinture indique les mystères du recueillement et de la résignation, -et fait parler l'âme immortelle à travers de passagères couleurs. -Corinne soutenait aussi que les faits historiques, ou tirés des poëmes, -étaient rarement pittoresques. Il faudrait souvent, pour comprendre de -tels tableaux, que l'on eût conservé l'usage des peintres du vieux -temps, d'écrire les paroles que doivent dire les personnages sur un -ruban qui sort de leur bouche. Mais les sujets religieux sont à -l'instant entendus par tout le monde, et l'attention n'est point -détournée de l'art pour deviner ce qu'il représente. - -Corinne pensait que l'expression des peintres modernes, en général, -était souvent théâtrale; qu'elle avait l'empreinte de leur siècle, où -l'on ne connaissait plus, comme André Mantègne, Pérugin et Léonard de -Vinci, cette unité d'existence, ce naturel dans la manière d'être, qui -tient encore du repos antique. Mais à ce repos est unie la profondeur de -sentiments qui caractérise le christianisme. Elle admirait la -composition sans artifice des tableaux de Raphaël, surtout dans sa -première manière. Toutes les figures sont dirigées vers un objet -principal, sans que l'artiste ait songé à les grouper en attitude, à -travailler l'effet qu'elles peuvent produire. Corinne disait que cette -bonne foi dans les arts d'imagination, comme dans tout le reste, est le -caractère du génie, et que le calcul du succès est presque toujours -destructeur de l'enthousiasme. Elle prétendait qu'il y avait de la -rhétorique en peinture comme dans la poésie, et que tous ceux qui ne -savaient pas caractériser cherchaient les ornements accessoires, -réunissaient tout le prestige d'un sujet brillant aux costumes riches, -aux attitudes remarquables; tandis qu'une simple vierge tenant son -enfant dans ses bras, un vieillard attentif dans la messe de Bolsène, un -homme appuyé sur son bâton dans l'école d'Athènes, sainte Cécile levant -les yeux au ciel, produisaient, par l'expression seule du regard et de -la physionomie, des impressions bien plus profondes. Ces beautés -naturelles se découvrent chaque jour davantage; mais, au contraire, dans -les tableaux d'effet, le premier coup d'oeil est toujours le plus -frappant. - -Corinne ajoutait à ces réflexions une observation qui les fortifiait -encore: c'est que les sentiments religieux des Grecs et des Romains, la -disposition de leur âme en tout genre ne pouvant être la nôtre, il nous -est impossible de créer dans leur sens, d'inventer, pour ainsi dire, sur -leur terrain. L'on peut les imiter à force d'étude; mais comment le -génie trouverait-il tout son essor dans un travail où la mémoire et -l'érudition sont si nécessaires? Il n'en est pas de même des sujets qui -appartiennent à notre propre histoire ou à notre propre religion. Les -peintres peuvent en avoir eux-mêmes l'inspiration personnelle; ils -sentent ce qu'ils peignent, ils peignent ce qu'ils ont vu. La vie leur -sert pour imaginer la vie; mais, en se transportant dans l'antiquité, il -faut qu'ils inventent d'après les livres et les statues. Enfin, Corinne -trouvait que les tableaux pieux faisaient à l'âme un bien que rien ne -pouvait remplacer, et qu'ils supposaient dans l'artiste un saint -enthousiasme qui se confond avec le génie, le renouvelle, le ranime, et -peut seul le soutenir contre les dégoûts de la vie et les injustices des -hommes. - -Oswald recevait, sous quelques rapports, une impression différente. -D'abord il était presque scandalisé de voir représenter en peinture, -comme l'a fait Michel-Ange, la figure de la Divinité même revêtue de -traits mortels. Il croyait que la pensée n'osait lui donner des formes, -et qu'on trouvait à peine au fond de son âme une idée assez -intellectuelle, assez éthérée, pour l'élever jusqu'à l'Être suprême; et -quant aux sujets tirés de l'Écriture sainte, il lui semblait que -l'expression et les images dans ce genre de tableaux laissaient beaucoup -à désirer. Il croyait, avec Corinne, que la méditation religieuse est le -sentiment le plus intime que l'homme puisse éprouver; et, sous ce -rapport, il est celui qui fournit aux peintres les plus grands mystères -de la physionomie et du regard; mais la religion réprimant tous les -mouvements du coeur qui ne naissent pas immédiatement d'elle, les -figures des saints et des martyrs ne peuvent être très-variées. Le -sentiment de l'humilité, si noble devant le ciel, affaiblit l'énergie -des passions terrestres, et donne nécessairement de la monotonie à la -plupart des sujets religieux. Quand Michel-Ange, avec son terrible -talent, a voulu peindre ces sujets, il en a presque altéré l'esprit, en -donnant à ses prophètes une expression redoutable et puissante qui en a -fait des Jupiters plutôt que des saints. Souvent aussi il se sert, comme -le Dante, des images du paganisme, et mêle la mythologie à la religion -chrétienne. Une des circonstances les plus admirables de l'établissement -du christianisme, c'est l'état vulgaire des apôtres qui l'ont prêché, -l'asservissement et la misère du peuple juif, dépositaire pendant -longtemps des promesses qui annonçaient le Christ. Ce contraste entre la -petitesse des moyens et la grandeur du résultat est très-beau -moralement; mais en peinture, où les moyens seuls peuvent paraître, les -sujets chrétiens doivent être moins éclatants que ceux qui sont tirés -des temps héroïques et fabuleux. Parmi les arts, la musique seule peut -être purement religieuse. La peinture ne saurait se contenter d'une -expression aussi rêveuse et aussi vague que celle des sons. Il est vrai -que l'heureuse combinaison des couleurs et du clair-obscur produit, si -l'on peut s'exprimer ainsi, un effet musical dans la peinture; mais, -comme elle représente la vie, on lui demande l'expression des passions -dans toute leur énergie et leur diversité. Sans doute il faut choisir -parmi les faits historiques ceux qui sont assez connus pour qu'il ne -faille point d'étude pour les comprendre; car l'effet produit par les -tableaux doit être immédiat et rapide, comme tous les plaisirs causés -par les beaux-arts; mais quand les faits historiques sont aussi -populaires que les sujets religieux, ils ont sur eux l'avantage de la -variété des situations et des sentiments qu'ils retracent. - -Lord Nelvil pensait aussi qu'on devait de préférence représenter en -tableaux les scènes de tragédie, ou les fictions poétiques les plus -touchantes, afin que tous les plaisirs de l'imagination et de l'âme -fussent réunis. Corinne combattit encore cette opinion, quelque -séduisante qu'elle fût. Elle était convaincue que l'empiétement d'un art -sur l'autre leur nuisait mutuellement. La sculpture perd les avantages -qui lui sont particuliers, quand elle aspire aux groupes de la peinture; -la peinture, quand elle veut atteindre à l'expression dramatique. Les -arts sont bornés dans leurs moyens, quoique sans bornes dans leurs -effets. Le génie ne cherche point à combattre ce qui est dans l'essence -des choses; sa supériorité consiste, au contraire, à la deviner. «Vous, -mon cher Oswald, dit Corinne, vous n'aimez pas les arts en eux-mêmes, -mais seulement à cause de leurs rapports avec le sentiment ou l'esprit. -Vous n'êtes ému que par ce qui vous retrace les peines du coeur. La -musique et la poésie conviennent à cette disposition; tandis que les -arts qui parlent aux yeux, bien que leur signification soit idéale, ne -plaisent et n'intéressent que lorsque notre âme est tranquille et notre -imagination tout à fait libre. Il ne faut pas non plus, pour les goûter, -la gaieté qu'inspire la société, mais la sérénité que fait naître un -beau jour, un beau climat. Il faut sentir, dans ces arts qui -représentent les objets extérieurs, l'harmonie universelle de la nature; -et quand notre âme est troublée, nous n'avons plus en nous-mêmes cette -harmonie: le malheur l'a détruite.--Je ne sais, répondit Oswald, si je -ne cherche dans les beaux-arts que ce qui peut rappeler les souffrances -de l'âme; mais je sais bien au moins que je ne puis supporter d'y -trouver la représentation des douleurs physiques. Ma plus forte -objection, continua-t-il, contre les sujets chrétiens en peinture, c'est -le sentiment pénible que fait éprouver l'image du sang, des blessures, -des supplices bien que le plus noble enthousiasme ait animé les -victimes. Philoctète est peut-être le seul sujet tragique dans lequel -les maux physiques puissent être admis. Mais de combien de circonstances -poétiques ces maux cruels ne sont-ils pas entourés! Ce sont les flèches -d'Hercule qui les ont causés; le fils d'Esculape doit les guérir; enfin, -cette blessure se confond presque avec le ressentiment moral qu'elle -fait naître dans celui qui en est atteint, et ne peut exciter aucune -impression de dégoût. Mais la figure du possédé, dans le superbe tableau -de la Transfiguration, par Raphaël, est une image désagréable, et qui -n'a nullement la dignité des beaux-arts. Il faut qu'ils nous découvrent -le charme de la douleur, comme la mélancolie de la prospérité; c'est -l'idéal de la destinée humaine qu'ils doivent représenter dans chaque -circonstance particulière. Rien ne tourmente plus l'imagination que des -plaies sanglantes ou des convulsions nerveuses. Il est impossible que -dans de semblables tableaux l'on ne cherche et l'on ne craigne pas en -même temps de trouver l'exactitude de l'imitation. L'art qui ne -consisterait que dans cette imitation, quel plaisir nous donnerait-il? -Il est plus horrible ou moins beau que la nature même, dès l'instant -qu'il aspire seulement à lui ressembler. - ---Vous avez raison, milord, dit Corinne, de désirer qu'on écarte des -sujets chrétiens les images pénibles; elles n'y sont pas nécessaires. -Mais avouez cependant que le génie, et le génie de l'âme, sait triompher -de tout. Voyez cette Communion de saint Jérôme, par le Dominiquin. Le -corps du vénérable mourant est livide et décharné; c'est la mort qui se -soulève: mais dans ce regard est la vie éternelle, et toutes les misères -du monde ne sont là que pour disparaître devant le pur éclat d'un -sentiment religieux. Cependant, cher Oswald, continua Corinne, bien que -je ne sois pas de votre avis en tout, je veux vous montrer que, même en -différant, nous avons toujours quelque analogie. J'ai essayé ce que vous -désirez dans la galerie de tableaux que des artistes de mes amis m'ont -composée, et dont j'ai moi-même esquissé quelques dessins. Vous y verrez -les défauts et les avantages des sujets de peinture que vous aimez. -Cette galerie est dans ma maison de campagne, à Tivoli. Le temps est -assez beau pour la voir; voulez-vous que nous y allions demain?» Et -comme elle attendait qu'Oswald y consentît, il lui dit: «Mon amie, -pouvez-vous douter de ma réponse? Ai-je un autre bonheur dans ce monde, -une autre idée que vous? Et ma vie, que j'ai trop affranchie peut-être -de toute occupation, comme de tout intérêt, n'est-elle pas uniquement -remplie par le bonheur de vous entendre et de vous voir?» - - -CHAPITRE IV - -Ils partirent donc le lendemain pour Tivoli. Oswald conduisait lui-même -les quatre chevaux qui les traînaient, et se plaisait dans la rapidité -de leur course, rapidité qui semble accroître la vivacité du sentiment -de l'existence; et cette impression est douce à côté de ce qu'on aime. -Il dirigeait la voiture avec une attention extrême, dans la crainte que -le moindre accident ne pût arriver à Corinne. Il avait ces soins -protecteurs qui sont le plus doux lien de l'homme avec la femme. Corinne -n'était point, comme la plupart des femmes, facilement effrayée par les -dangers possibles d'une route; mais il lui était si doux de remarquer la -sollicitude d'Oswald, qu'elle souhaitait presque d'avoir peur, afin -d'être rassurée par lui. - -Ce qui donnait, comme on le verra dans la suite, un si grand ascendant à -lord Nelvil sur le coeur de son amie, c'étaient les contrastes -inattendus qui prêtaient à toute sa manière d'être un charme -particulier. Tout le monde admirait son esprit et la grâce de sa figure; -mais il devait intéresser surtout une personne qui, réunissant en elle, -par un accord singulier, la constance à la mobilité, se plaisait dans -les impressions tout à la fois variées et fidèles. Jamais il n'était -occupé que de Corinne; et cette occupation même prenait sans cesse des -caractères différents: tantôt la réserve y dominait, tantôt l'abandon, -tantôt une douceur parfaite, tantôt une amertume sombre, qui prouvait la -profondeur des sentiments, mais mêlait le trouble à la confiance, et -faisait naître sans cesse une émotion nouvelle. Oswald, intérieurement -agité, cherchait à se contenir au dehors; et celle qui l'aimait, occupée -à le deviner, trouvait dans ce mystère un intérêt continuel. On eût dit -que les défauts mêmes d'Oswald étaient faits pour relever ses agréments. -Un homme, quelque distingué qu'il eût été, mais dont le caractère n'eût -point offert de contradiction ni de combats, n'aurait pas ainsi captivé -l'imagination de Corinne. Elle avait une sorte de peur d'Oswald qui -l'asservissait à lui; il régnait sur son âme par une bonne et par une -mauvaise puissance, par ses qualités, et par l'inquiétude que ces -qualités mal combinées pouvaient inspirer; enfin, il n'y avait pas de -sécurité dans le bonheur que donnait lord Nelvil: et peut-être faut-il -expliquer par ce tort même l'exaltation de la passion de Corinne; -peut-être ne pouvait-elle aimer à ce point que celui qu'elle craignait -de perdre. Un esprit supérieur, une sensibilité aussi ardente que -délicate, pouvait se lasser de tout, excepté de l'homme vraiment -extraordinaire dont l'âme constamment ébranlée ressemblait au ciel même, -qui se montre tantôt serein, tantôt couvert de nuages. Oswald, toujours -vrai, toujours profond et passionné, était néanmoins souvent prêt à -renoncer à l'objet de sa tendresse, parce qu'une longue habitude de la -peine lui faisait croire qu'il ne pouvait y avoir que du remords et de -la souffrance dans les affections trop vives du coeur. - -Lord Nelvil et Corinne, dans leur course à Tivoli, passèrent devant les -ruines du palais d'Adrien et du jardin immense qui l'entourait. Ce -prince avait réuni dans son jardin les productions les plus rares, les -chefs-d'oeuvre les plus admirables des pays conquis par les Romains. On -y voit encore aujourd'hui quelques pierres éparses qui s'appellent -_l'Égypte, l'Inde et l'Asie_. Plus loin était la retraite où Zénobie, -reine de Palmyre, a terminé ses jours. Elle n'a pas soutenu dans -l'adversité la grandeur de sa destinée; elle n'a su, ni, comme un homme, -mourir pour la gloire; ni, comme une femme, mourir plutôt que de trahir -son ami. - -Enfin ils découvrirent Tivoli, qui fut la demeure de tant d'hommes -célèbres, de Brutus, d'Auguste, de Mécène, de Catulle; mais surtout la -demeure d'Horace; car ce sont ses vers qui ont illustré ce séjour. La -maison de Corinne était bâtie au-dessus de la cascade bruyante du -Téverone; au haut de la montagne, en face de son jardin, était le temple -de la Sibylle. C'est une belle idée qu'avaient les anciens de placer les -temples au sommet des lieux élevés. Ils dominaient sur la campagne, -comme les idées religieuses sur toute autre pensée. Ils inspiraient plus -d'enthousiasme pour la nature, en annonçant la Divinité dont elle émane, -et l'éternelle reconnaissance des générations successives envers elle. -Le paysage, de quelque point de vue qu'on le considérât, faisait tableau -avec le temple, qui était là comme le centre ou l'ornement de tout. Les -ruines répandent un singulier charme sur la campagne d'Italie. Elles ne -rappellent pas, comme les édifices modernes, le travail et la présence -de l'homme; elles se confondent avec les arbres, avec la nature; elles -semblent en harmonie avec le torrent solitaire, image du temps qui les a -faites ce qu'elles sont. Les plus belles contrées du monde, quand elles -ne retracent aucun souvenir, quand elles ne portent l'empreinte d'aucun -événement remarquable, sont dépourvues d'intérêt, en comparaison des -pays historiques. Quel lieu pouvait mieux convenir à l'habitation de -Corinne en Italie, que le séjour consacré à la Sibylle, à la mémoire -d'une femme animée par une inspiration divine? La maison de Corinne -était ravissante; elle était ornée avec l'élégance du goût moderne, et -cependant le charme d'une imagination qui se plaît dans les beautés -antiques s'y faisait sentir. L'on y remarquait une rare intelligence du -bonheur, dans le sens le plus élevé de ce mot, c'est-à-dire, en le -faisant consister dans tout ce qui ennoblit l'âme, excite la pensée et -vivifie le talent. - -En se promenant avec Corinne, Oswald s'aperçut que le souffle du vent -avait un son harmonieux, et répandait dans l'air des accords qui -semblaient venir du balancement des fleurs, de l'agitation des arbres, -et prêter une voix à la nature. Corinne lui dit que c'étaient des harpes -éoliennes que le vent faisait résonner, et qu'elle avait placées dans -quelques grottes du jardin, pour remplir l'atmosphère de sons aussi bien -que de parfums. Dans cette demeure délicieuse, Oswald était inspiré par -le sentiment le plus pur. «Écoutez, dit-il à Corinne, jusqu'à ce jour -j'éprouvais du remords en étant heureux près de vous; mais, à présent, -je me dis que c'est mon père qui vous a envoyée vers moi, pour que je ne -souffre plus sur cette terre. C'est lui que j'avais offensé, et c'est -lui cependant dont les prières dans le ciel ont obtenu ma grâce. -Corinne, s'écria-t-il en se jetant à ses genoux, je suis pardonné; je le -sens à ce calme innocent et doux qui règne dans mon âme. Tu peux, sans -crainte, t'unir à mon sort; il n'aura plus rien de fatal.--Eh bien, dit -Corinne, jouissons encore quelque temps de cette paix du coeur qui nous -est accordée. Ne touchons pas à la destinée; elle fait tant de peur -quand on veut s'en mêler, quand on tâche d'obtenir plus qu'elle ne -donne! Ah! mon ami, ne changeons rien, puisque nous sommes heureux.» - -Lord Nelvil fut blessé de cette réponse de Corinne. Il pensait qu'elle -devait comprendre qu'il était prêt à lui tout dire, à lui tout -promettre, si, dans ce moment, elle lui confiait son histoire; et cette -manière de l'éviter encore l'offensa en l'affligeant; il n'aperçut pas -qu'un sentiment de délicatesse empêchait Corinne de profiter de -l'émotion d'Oswald pour le lier par un serment. Peut-être, d'ailleurs, -est-il dans la nature d'un amour profond et vrai de redouter un moment -solennel, quelque désiré qu'il soit, et de ne changer qu'en tremblant -l'espérance contre le bonheur même. Oswald, loin d'en juger ainsi, se -persuada que Corinne, tout en l'aimant, désirait de conserver son -indépendance, et qu'elle éloignait attentivement tout ce qui pouvait -amener une union indissoluble. Cette pensée lui fit éprouver une -irritation douloureuse; et, prenant aussitôt un air froid et contenu, il -suivit Corinne dans sa galerie de tableaux, sans prononcer un seul mot. -Elle devina bien vite l'impression qu'elle avait produite sur lui. Mais, -connaissant sa fierté, elle n'osa pas lui dire ce qu'elle avait -remarqué; toutefois, en lui montrant ses tableaux, en lui parlant sur -des idées générales, elle avait une espérance vague de l'adoucir, qui -donnait à sa voix un charme plus touchant, alors même qu'elle ne -prononçait que des paroles indifférentes. - -Sa galerie était composée de tableaux d'histoire, de tableaux sur des -sujets poétiques et religieux, et de paysages. Il n'y en avait point qui -fussent composés d'un très-grand nombre de figures. Ce genre présente -sans doute de grandes difficultés, mais il donne moins de plaisir. Les -beautés qu'on y trouve sont trop confuses ou trop détaillées. L'unité -d'intérêt, ce principe de vie dans les arts, comme dans tout, y est -nécessairement morcelé. Le premier des tableaux historiques représentait -Brutus dans une méditation profonde, assis au pied de la statue de Rome. -Dans le fond, des esclaves portent ses deux fils sans vie, qu'il a -lui-même condamnés à mort, et de l'autre côté du tableau la mère et les -soeurs s'abandonnent au désespoir: les femmes sont heureusement -dispensées du courage qui fait sacrifier les affections du coeur. La -statue de Rome, placée près de Brutus, est une belle idée: c'est elle -qui dit tout. Cependant comment pourrait-on savoir, sans une -explication, que c'est Brutus l'ancien, qui vient d'envoyer ses fils au -supplice? et néanmoins il est impossible de caractériser cet événement -plus qu'il ne l'est dans ce tableau. L'on aperçoit dans l'éloignement -Rome simple encore, sans édifices, sans ornements, mais bien grande -comme patrie, puisqu'elle inspire un tel sacrifice. «Sans doute, dit -Corinne à lord Nelvil, quand je vous ai nommé Brutus, toute votre âme -s'est attachée à ce tableau; mais vous auriez pu le voir sans en deviner -le sujet. Et cette incertitude, qui existe presque toujours dans les -tableaux historiques, ne mêle-t-elle pas le tourment d'une énigme aux -jouissances des beaux-arts, qui doivent être si faciles et si claires? - -«J'ai choisi ce sujet, parce qu'il rappelle la plus terrible action que -l'amour de la patrie ait inspirée. Le pendant de ce tableau, c'est -Marius épargné par le Cimbre, qui ne peut se résoudre à tuer ce grand -homme: la figure de Marius est imposante; le costume du Cimbre, -l'expression de sa physionomie, sont très-pittoresques. C'est la -deuxième époque de Rome, lorsque les lois n'existaient plus, mais quand -le génie exerçait encore un grand empire sur les circonstances. Vient -ensuite celle où les talents et la gloire n'attiraient que le malheur et -l'insulte. Le troisième tableau que voici représente Bélisaire portant -sur ses épaules son jeune guide, mort en demandant l'aumône pour lui. -Bélisaire aveugle et mendiant, est ainsi récompensé par son maître; et -dans l'univers qu'il a conquis, il n'a plus d'autre emploi que de porter -dans la tombe les tristes restes du pauvre enfant qui seul ne l'avait -point abandonné. Cette figure de Bélisaire est admirable; et, depuis les -peintres anciens, on n'en a guère fait d'aussi belles. L'imagination du -peintre, comme celle d'un poëte, a réuni tous les genres de malheur, et -peut-être même y en a-t-il trop pour la pitié; mais qui nous dit que -c'est Bélisaire? Ne faut-il pas être fidèle à l'histoire pour la -rappeler? et quand on y est fidèle, est-elle assez pittoresque? Après -ces tableaux, qui représentent dans Brutus les vertus qui ressemblent au -crime; dans Marius, la gloire, cause des malheurs; dans Bélisaire, les -services payés par les persécutions les plus noires; enfin toutes les -misères de la destinée humaine, que les événements de l'histoire -racontent chacun à sa manière, j'ai placé deux tableaux de l'ancienne -école, qui soulagent un peu l'âme oppressée, en rappelant la religion -qui a consolé l'univers asservi et déchiré, la religion qui donnait une -vie au fond du coeur, quand tout au dehors n'était qu'oppression et -silence. Le premier est de l'Albane; il a peint le Christ enfant endormi -sur la croix. Voyez quelle douceur, quel calme dans ce visage! quelles -idées pures il rappelle! comme il fait sentir que l'amour divin n'a rien -à craindre de la douleur ni de la mort! Le Titien est l'auteur du second -tableau: c'est Jésus-Christ succombant sous le fardeau de la croix. Sa -mère vient au-devant de lui; elle se jette à genoux en l'apercevant: -admirable respect d'une mère pour les malheurs et les vertus célestes de -son fils! Quel regard que celui du Christ! quelle divine résignation, et -cependant quelle souffrance! et quelle sympathie, par cette souffrance, -avec le coeur de l'homme! Voilà sans doute le plus beau de mes tableaux. -C'est celui vers lequel je reporte sans cesse mes regards, sans pouvoir -jamais épuiser l'émotion qu'il me cause. Viennent ensuite, continua -Corinne, les tableaux dramatiques tirés des quatre grands poètes. Jugez -avec moi, milord, de l'effet qu'ils produisent. Le premier représente -Énée dans les champs Élysées, lorsqu'il veut s'approcher de Didon. -L'ombre indignée s'éloigne, et s'applaudit de ne plus porter dans son -sein le coeur qui battrait encore d'amour à l'aspect du coupable. La -couleur vaporeuse des ombres, et la pâle nature qui les environne, font -contraste avec l'air de vie d'Énée et de la sibylle qui le conduit. Mais -c'est un jeu de l'artiste que ce genre d'effet, et la description du -poëte est nécessairement bien supérieure à ce que l'on peut en peindre. -J'en dirai autant du tableau que voici: Clorinde mourante et Tancrède. -Le plus grand-attendrissement qu'il puisse causer, c'est de rappeler les -beaux vers du Tasse, lorsque Clorinde pardonne à son ennemi qui l'adore -et vient de lui percer le sein. C'est nécessairement subordonner la -peinture à la poésie que de la consacrer à des sujets traités par les -grands poëtes; car il reste de leurs paroles une impression qui efface -tout; et presque toujours les situations qu'ils ont choisies tirent leur -plus grande force du développement des passions et de leur éloquence, -tandis que la plupart des effets pittoresques naissent d'une beauté -calme, d'une expression simple, d'une attitude noble, d'un moment de -repos, enfin, digne d'être infiniment prolongé, sans que le regard s'en -lasse jamais. - -«Votre terrible Shakspeare, milord, continua Corinne, fourni le sujet du -troisième tableau dramatique. C'est Macbeth, l'invincible Macbeth, qui, -prêt à combattre Macduff, dont il a fait périr la femme et les enfants, -apprend que l'oracle des sorcières s'est accompli, que la forêt de -Birman paraît s'avancer vers Dunsinane, et qu'il se bat avec un homme né -depuis la mort de sa mère. Macbeth est vaincu par le sort, mais non par -son adversaire. Il tient le glaive d'une main désespérée; il sait qu'il -va mourir, mais il veut essayer si la force humaine ne pourrait pas -triompher du destin. Certainement il y a dans cette tête une belle -expression de désordre et de fureur, de trouble et d'énergie; mais à -combien de beautés du poëte cependant ne faut-il pas renoncer! Peut-on -peindre Macbeth précipité dans le crime par les prestiges de l'ambition, -qui s'offrent à lui sous la forme de la sorcellerie? Comment exprimer la -terreur qu'il éprouve, cette terreur qui se concilie cependant avec une -bravoure intrépide? Peut-on caractériser le genre de superstition qui -l'opprime? cette croyance sans dignité, cette fatalité de l'enfer qui -pèse sur lui, son mépris de la vie, son horreur de la mort? Sans doute -la physionomie de l'homme est le plus grand des mystères; mais cette -physionomie, fixée dans un tableau, ne peut guère exprimer que les -profondeurs d'un sentiment unique. Les contrastes, les luttes, les -événements enfin appartiennent à l'art dramatique. La peinture peut -difficilement rendre ce qui est successif: le temps ni le mouvement -n'existent pas pour elle. - -«La Phèdre de Racine a fourni le sujet du quatrième tableau, dit Corinne -en le montrant à lord Nelvil. Hippolyte, dans toute la beauté de la -jeunesse et de l'innocence, repousse les accusations perfides de sa -belle-mère; le héros Thésée protége encore son épouse coupable, qu'il -entoure de son bras vainqueur. Phèdre porte sur son visage un trouble -qui glace d'effroi; et sa nourrice, sans remords, l'encourage dans son -crime. Hippolyte, dans ce tableau, est peut-être plus beau que dans -Racine même; il y ressemble davantage au Méléagre antique, parce que nul -amour pour Aricie ne dérange l'impression de sa noble et sauvage vertu; -mais est-il possible de supposer que Phèdre, en présence d'Hippolyte, -pût soutenir son mensonge, qu'elle le vît innocent et persécuté, et ne -tombât point à ses pieds? Une femme offensée peut outrager ce qu'elle -aime en son absence; mais quand elle le voit, il n'y a plus dans son -coeur que de l'amour. Le poëte n'a jamais mis en scène Hippolyte avec -Phèdre depuis que Phèdre l'a calomnié; le peintre devait les réunir pour -rassembler, comme il l'a fait, toutes les beautés des contrastes: mais -n'est-ce pas une preuve qu'il y a toujours une telle différence entre -les sujets poétiques et les sujets pittoresques, qu'il vaut mieux que -les poëtes fassent des vers d'après les tableaux, que les peintres des -tableaux d'après les poëtes? L'imagination doit toujours précéder la -pensée: l'histoire de l'esprit humain nous le prouve.» - -Pendant que Corinne expliquait ainsi ses tableaux à lord Nelvil, elle -s'était arrêtée plusieurs fois, espérant qu'il lui parlerait; mais son -âme blessée ne se trahissait par aucun mot: seulement, chaque fois -qu'elle exprimait une idée sensible, il soupirait et détournait la tête, -afin qu'elle ne vît pas combien dans sa disposition actuelle il était -facilement ému. Corinne, oppressée par ce silence, s'assit en couvrant -son visage de ses mains. Lord Nelvil se promena quelque temps avec -vivacité dans la chambre, puis il s'approcha de Corinne, et fut au -moment de se plaindre et de se livrer à ce qu'il éprouvait; mais un -mouvement de fierté tout à fait invincible dans son caractère réprima -son attendrissement, et il retourna vers les tableaux comme s'il -attendait que Corinne achevât de les lui montrer. Elle espérait beaucoup -de l'effet du dernier de tous; et, faisant effort à son tour pour -paraître calme, elle se leva et dit: «Milord, il me reste encore trois -paysages à vous faire voir; deux font allusion à quelques idées -intéressantes: je n'aime pas beaucoup les scènes champêtres, qui sont -fades en peinture, comme des idylles, quand elles ne font aucune -allusion à la Fable ou à l'histoire. Ce qui vaut le mieux, ce me semble, -en ce genre, c'est la manière de Salvator Rosa, qui représente, comme -vous le voyez dans ce tableau, un rocher, des torrents et des arbres, -sans un seul être vivant, sans que seulement le vol d'un oiseau rappelle -l'idée de la vie. L'absence de l'homme au milieu de la nature excite des -réflexions profondes. Que serait cette terre ainsi délaissée? OEuvre -sans but, et cependant oeuvre encore si belle, dont la mystérieuse -impression ne s'adresserait qu'à la Divinité! - -«Enfin voici les deux tableaux où, selon moi, l'histoire et la poésie -sont heureusement unies au paysage. L'un représente le moment où -Cincinnatus est invité par les consuls à quitter sa charrue pour -commander les armées romaines. C'est tout le luxe du Midi que vous -verrez dans ce paysage, son abondante végétation, son ciel brûlant, cet -air riant de toute la nature, qui se retrouve dans la physionomie même -des plantes. Et cet autre tableau qui fait contraste avec celui-ci, -c'est le fils de Caïrbar endormi sur la tombe de son père. Il attend -depuis trois jours et trois nuits le barde qui doit rendre les honneurs -à la mémoire des morts. Ce barde est aperçu dans le lointain, descendant -de la montagne; l'ombre du père plane sur les nuages; la campagne est -couverte de frimas; les arbres, quoique dépouillés, sont agités par les -vents, et leurs branches mortes et leurs feuilles desséchées suivent -encore la direction de l'orage.» - -Oswald jusqu'alors avait conservé du ressentiment contre ce qui s'était -passé dans le jardin, mais, à l'aspect de ce tableau, le tombeau de son -père et les montagnes d'Écosse se retracèrent à sa pensée, et ses yeux -se remplirent de larmes, Corinne prit sa harpe et, devant ce tableau, -elle se mit à chanter les romances écossaises dont les simples notes -semblent accompagner le bruit du vent qui gémit dans les vallées. Elle -chanta les adieux d'un guerrier en quittant sa patrie et sa maîtresse, -et ce mot jamais (_no more_), un des plus harmonieux et des plus -sensibles de la langue anglaise, Corinne le prononçait avec l'expression -la plus touchante. Oswald ne résista point à l'émotion qui l'oppressait, -et l'un et l'autre s'abandonnèrent sans contrainte à leurs larmes. «Ah! -s'écria lord Nelvil, cette patrie, qui est la mienne, ne dit-elle rien à -ton coeur? Me suivrais-tu dans ces retraites peuplées par mes souvenirs? -Serais-tu la digne compagne de ma vie, comme tu en es le charme et -l'enchantement?--Je le crois, répondit Corinne, je le crois, puisque je -vous aime.--Au nom de l'amour et de la pitié, ne me cachez plus rien, -dit Oswald.--Vous le voulez, interrompit Corinne; j'y souscris. Ma -promesse est donnée; je n'y mets qu'une condition, c'est que vous ne me -demanderez pas de l'accomplir avant l'époque prochaine de nos solennités -religieuses. Au moment où je vais décider de mon sort, l'appui du ciel -ne m'est-il pas plus que jamais nécessaire?--Va, s'écria lord Nelvil, si -ce sort dépend de moi, Corinne, il n'est plus douteux.--Vous le croyez, -reprit-elle; je n'ai pas la même confiance; mais enfin, je vous en -conjure, ayez pour ma faiblesse la condescendance que je désire.» Oswald -soupira, sans accorder ni refuser le délai demandé. «Partons maintenant, -dit Corinne, et retournons à la ville. Comment vous rien taire dans -cette solitude! et si ce que j'ai à vous dire devait vous détacher de -moi, faudrait-il que sitôt... Partons. Oswald, vous reviendrez ici, quoi -qu'il arrive, mes cendres y reposeront.» Oswald, attendri, troublé, -obéit à Corinne. Il revint avec elle, et pendant la route ils ne se -parlèrent presque pas. De temps en temps ils se regardaient avec une -affection qui disait tout; mais néanmoins un sentiment de mélancolie -régnait au fond de leur âme quand ils arrivèrent au milieu de Rome. - - - - -LIVRE NEUVIÈME - -LA FÊTE POPULAIRE ET LA MUSIQUE - - -CHAPITRE PREMIER - -C'était le jour de la fête la plus bruyante de l'année, à la fin du -carnaval, lorsqu'il prend au peuple romain comme une fièvre de joie, -comme une fureur d'amusement dont on ne trouve point d'exemple ailleurs. -Toute la ville se déguise; à peine reste-t-il aux fenêtres des -spectateurs sans masque, pour regarder ceux qui en ont; et cette gaieté -commence tel jour à point nommé, sans que les événements publics ou -particuliers de l'année empêchent presque jamais personne de se divertir -à cette époque. - -C'est là qu'on peut juger de toute l'imagination des gens du peuple. -L'italien est plein de charmes, même dans leur bouche. Alfieri disait -qu'il allait, à Florence, sur le marché public, pour apprendre le bon -italien. Rome a le même avantage; et ces deux villes sont peut-être les -seules du monde où le peuple parle si bien, que l'amusement de l'esprit -peut se rencontrer à tous les coins des rues. - -Le genre de gaieté qui brille dans les auteurs des arlequinades et de -l'opéra-bouffe se trouve très-communément même parmi les hommes sans -éducation. Dans ces jours de carnaval, où l'exagération et la caricature -sont admises, il se passe entre les masques les scènes les plus -comiques. - -Souvent une gravité grotesque contraste avec la vivacité des Italiens, -et l'on dirait que leurs vêtements bizarres leur inspirent une dignité -qui ne leur est pas naturelle. D'autres fois ils font voir une -connaissance si singulière de la mythologie dans les déguisements qu'ils -arrangent, qu'on croirait les anciennes fables encore populaires à Rome. -Plus souvent ils se moquent des divers états de la société avec une -plaisanterie pleine de force et d'originalité. La nation paraît mille -fois plus distinguée dans ses jeux que dans son histoire. La langue -italienne se prête à toutes les nuances de la gaieté avec une facilité -qui ne demande qu'une légère inflexion de voix, une terminaison un peu -différente, pour accroître ou diminuer, ennoblir ou travestir le sens -des paroles. Elle a surtout de la grâce dans la bouche des enfants. -L'innocence de cet âge et la malice naturelle de la langue font un -contraste très-piquant. Enfin, on pourrait dire que c'est une langue qui -va d'elle-même, exprime sans qu'on s'en mêle, et paraît presque toujours -avoir plus d'esprit que celui qui la parle. - -Il n'y a ni luxe ni bon goût dans la fête du carnaval; une sorte de -pétulance universelle la fait ressembler aux bacchanales de -l'imagination, mais de l'imagination seulement; car les Romains sont en -général très-sobres, et même assez sérieux, les derniers jours du -carnaval exceptés. On fait en tout genre des découvertes subites dans le -caractère des Italiens, et c'est ce qui contribue à leur donner la -réputation d'hommes rusés. Il y a sans doute une grande habitude de -feindre dans ce pays, qui a supporté tant de jougs différents; mais ce -n'est pas à la dissimulation qu'il faut toujours attribuer le passage -rapide d'une manière d'être à l'autre. Une imagination inflammable en -est souvent la cause. Les peuples qui ne sont que raisonnables ou -spirituels peuvent aisément s'expliquer et se prévoir; mais tout ce qui -tient à l'imagination est inattendu. Elle saute les intermédiaires; un -rien peut la blesser, et quelquefois elle est indifférente à ce qui -devrait le plus l'émouvoir. Enfin, c'est en elle-même que tout se passe, -et l'on ne peut calculer ses impressions d'après ce qui les cause. - -On ne comprend pas du tout, par exemple, d'où vient l'amusement que les -grands seigneurs romains trouvent à se promener en voiture d'un bout du -_Corso_ à l'autre, des heures entières, soit pendant les jours du -carnaval, soit les autres jours de l'année. Rien ne les dérange de cette -habitude. Il y a aussi, parmi les masques, des hommes qui se promènent -le plus ennuyeusement du monde, dans le costume le plus ridicule, et -qui, tristes arlequins et taciturnes polichinelles, ne disent pas une -parole pendant toute la soirée, mais ont, pour ainsi dire, leur -conscience de carnaval satisfaite quand ils n'ont rien négligé pour se -divertir. - -On trouve à Rome un genre de masques qui n'existe point ailleurs. Ce -sont les masques pris d'après les figures des statues antiques, et qui -de loin imitent une parfaite beauté: souvent les femmes perdent beaucoup -en les quittant. Mais cependant cette immobile imitation de la vie, ces -visages de cire ambulants, quelque jolis qu'ils soient, font une sorte -de peur. Les grands seigneurs montrent un assez grand luxe de voitures -les derniers jours du carnaval; mais le plaisir de cette fête, c'est la -foule et la confusion: c'est comme un souvenir des saturnales; toutes -les classes de Rome sont mêlées ensemble; les plus graves magistrats se -promènent assidûment, et presque officiellement, dans leurs carrosses, -au milieu des masques; toutes les fenêtres sont décorées; toute la ville -est dans les rues: c'est véritablement une fête populaire. Le plaisir du -peuple ne consiste ni dans les spectacles, ni dans les festins qu'on lui -donne, ni dans la magnificence dont il est témoin. Il ne fait aucun -excès de vin ni de nourriture; il s'amuse seulement d'être mis en -liberté, et de se trouver au milieu des grands seigneurs, qui se -divertissent à leur tour de se trouver au milieu du peuple. C'est -surtout le raffinement et la délicatesse des plaisirs qui mettent une -barrière entre les différentes classes; c'est aussi la recherche et la -perfection de l'éducation. Mais, en Italie, les rangs en ce genre ne -sont pas marqués d'une manière très-sensible, et le pays est plus -distingué par le talent naturel et l'imagination de tous, que par la -culture d'esprit des premières classes. Il y a donc pendant le carnaval -un mélange complet de rangs, de manières et d'esprits; et la foule, et -les cris, et les bons mots, et les dragées dont on inonde -indistinctement les voitures qui passent, confondent tous les êtres -mortels ensemble, remettent la nation pêle-mêle, comme s'il n'y avait -plus d'ordre social. - -Corinne et lord Nelvil, tous les deux rêveurs et pensifs, arrivèrent au -milieu de ce tumulte. Ils en furent d'abord étourdis; car rien ne paraît -plus singulier que cette activité des plaisirs bruyants, quand l'âme est -tout entière recueillie en elle-même. Ils s'arrêtèrent à la place du -Peuple pour monter sur l'amphithéâtre près de l'obélisque, d'où l'on -voit la course des chevaux. Au moment où ils descendirent de leur -calèche, le comte d'Erfeuil les aperçut, et prit à part Oswald pour lui -parler. - -«Ce n'est pas bien, lui dit-il, de vous montrer ainsi publiquement, -arrivant seul de la campagne avec Corinne: vous la compromettrez; et -qu'en ferez-vous après?--Je ne crois pas, répondit lord Nelvil, que je -compromette Corinne en montrant l'attachement qu'elle m'inspire; mais si -cela était vrai, je serais trop heureux que le dévouement de ma -vie...--Ah! pour heureux, interrompit le comte d'Erfeuil, je n'en crois -rien; on n'est heureux que par ce qui est convenable. La société a, quoi -qu'on fasse, beaucoup d'empire sur le bonheur; et ce qu'elle n'approuve -pas, il ne faut jamais le faire.--On vivrait donc toujours pour ce que -la société dira de nous, reprit Oswald; et ce qu'on pense et ce qu'on -sent ne servirait jamais de guide! S'il en était ainsi, si l'on devait -s'imiter constamment les uns les autres, à quoi bon une âme et un esprit -pour chacun? La Providence aurait pu s'épargner ce luxe.--C'est -très-bien dit, reprit le comte d'Erfeuil, très-philosophiquement pensé; -mais avec ces maximes-là l'on se perd; et quand l'amour est passé, le -blâme de l'opinion reste. Moi qui vous parais léger, je ne ferai jamais -rien qui puisse m'attirer la désapprobation du monde. On peut se -permettre de petites libertés, d'aimables plaisanteries qui annoncent de -l'indépendance dans la manière de voir, pourvu qu'il n'y en ait pas dans -la manière d'agir; car, quand cela touche au sérieux...--Mais le -sérieux, répondit lord Nelvil, c'est l'amour et le bonheur.--Non, non, -interrompit le comte d'Erfeuil, ce n'est pas cela que je veux dire; ce -sont de certaines convenances établies qu'il ne faut pas braver, sous -peine de passer pour un homme bizarre, pour un homme... enfin, vous -m'entendez, pour un homme qui n'est pas comme les autres.» Lord Nelvil -sourit; et, sans humeur comme sans peine, il plaisanta le comte -d'Erfeuil sur sa frivole sévérité; il sentit avec joie que, pour la -première fois, sur un sujet qui lui causait tant d'émotion, le comte -d'Erfeuil n'avait pas eu la moindre influence sur lui. Corinne, de loin, -avait deviné tout ce qui se passait; mais le sourire de lord Nelvil -remit le calme dans son coeur; et cette conversation du comte d'Erfeuil, -loin de troubler Oswald ni son amie, leur inspira des dispositions plus -analogues à la fête. - -La course des chevaux se préparait. Lord Nelvil s'attendait à voir une -course semblable à celles d'Angleterre; mais il fut étonné d'apprendre -que de petits chevaux barbes devaient courir tout seuls, sans cavaliers, -les uns contre les autres. Ce spectacle attire singulièrement -l'attention des Romains. Au moment où il va commencer, toute la foule se -range des deux côtés de la rue. La place du Peuple, qui était couverte -de monde, est vide en un moment. Chacun monte sur les amphithéâtres qui -entourent les obélisques, et des multitudes innombrables de têtes et -d'yeux noirs sont tournés vers la barrière d'où les chevaux doivent -s'élancer. - -Ils arrivent sans bride et sans selle, seulement le dos couvert d'une -étoffe brillante, et conduits par des palefreniers très-bien vêtus, qui -mettent à leurs succès un intérêt passionné. On place les chevaux -derrière la barrière, et leur ardeur pour la franchir est excessive. A -chaque instant on les retient; ils se cabrent, ils hennissent, ils -trépignent comme s'ils étaient impatients d'une gloire qu'ils vont -obtenir à eux seuls, sans que l'homme les dirige. Cette impatience des -chevaux, ces cris des palefreniers, font, du moment où la barrière -tombe, un vrai coup de théâtre. Les chevaux partent, les palefreniers -crient: _place, place!_ avec un transport inexprimable. Ils accompagnent -leurs chevaux du geste et de la voix aussi longtemps qu'ils peuvent les -apercevoir. Les chevaux sont jaloux l'un de l'autre comme des hommes. Le -pavé étincelle sous leurs pas, leur crinière vole; et leur désir de -gagner le prix, ainsi abandonnés à eux-mêmes, est tel, qu'il en est qui, -en arrivant, sont morts de la rapidité de leur course. On s'étonne de -voir ces chevaux libres ainsi animés par des passions personnelles; cela -fait peur, comme si c'était de la pensée sous cette forme d'animal. La -foule rompt les rangs quand ses chevaux sont passés, et les suit en -tumulte. Ils arrivent au palais de Venise, où est le but; et il faut -entendre les exclamations des palefreniers dont les chevaux sont -vainqueurs! Celui qui avait gagné le premier prix se jeta à genoux -devant son cheval, et le remercia, et le recommanda à saint Antoine, -patron des animaux, avec un enthousiasme aussi sérieux en lui que -comique pour les spectateurs. - -C'est à la fin du jour ordinairement que les courses finissent. Alors -commence un autre genre d'amusement beaucoup moins pittoresque, mais -aussi très-bruyant. Les fenêtres sont illuminées. Les gardes abandonnent -leur poste, pour se mêler eux-mêmes à la joie générale. Chacun prend -alors un petit flambeau appelé _moccolo_, et l'on cherche mutuellement à -se l'éteindre, en répétant le mot _ammazzare_ (tuer) avec une vivacité -redoutable. (CHE LA BELLA PRINCIPESSA SIA AMMAZZATA! CHE IL SIGNOR -ABBATE SIA AMMARATO!) _Que la belle princesse soit tuée! que le seigneur -abbé soit tué!_ crie-t-on d'un bout de la rue à l'autre. La foule -rassurée, parce qu'à cette heure on interdit les chevaux et les -voitures, se précipite de tous les côtés; enfin il n'y a plus d'autre -plaisir que le tumulte et l'étourdissement. Cependant la nuit s'avance: -le bruit cesse par degrés, le plus profond silence lui succède, et il ne -reste plus de cette soirée que l'idée d'un songe confus, qui, changeant -l'existence de chacun en un rêve, a fait oublier pour un moment, au -peuple ses travaux, aux savants leurs études, aux grands seigneurs leur -oisiveté. - - -CHAPITRE II - -Oswald, depuis son malheur, ne s'était pas encore senti le courage -d'écouter la musique. Il redoutait ces accords ravissants qui plaisent à -la mélancolie, mais font un véritable mal quand les chagrins réels nous -oppressent. La musique réveille les souvenirs que l'on s'efforçait -d'apaiser. Lorsque Corinne chantait, Oswald écoutait les paroles qu'elle -prononçait, il contemplait l'expression de son visage; c'était d'elle -uniquement qu'il était occupé: mais si, dans les rues, le soir, -plusieurs voix se réunissaient, comme cela arrive souvent en Italie, -pour chanter les beaux airs des grands maîtres, il essayait d'abord de -rester pour les entendre, puis il s'éloignait, parce qu'une émotion si -vive et si vague en même temps renouvelait toutes ses peines. Cependant -on devait donner à Rome, dans la salle du spectacle, un superbe concert, -où les premiers chanteurs étaient réunis: Corinne engagea lord Nelvil à -y venir avec elle, et il y consentit, espérant que la présence de celle -qu'il aimait répandrait de la douceur sur tout ce qu'il pourrait -éprouver. - -En entrant dans sa loge, Corinne fut d'abord reconnue, et le souvenir du -Capitole ajoutant à l'intérêt qu'elle inspirait ordinairement, la salle -retentit d'applaudissements. De toutes parts on cria: _Vive Corinne!_ et -les musiciens eux-mêmes, électrisés par ce mouvement général, se mirent -à jouer des fanfares de victoire; car le triomphe, quel qu'il soit, -rappelle toujours aux hommes la guerre et les combats. Corinne fut -vivement émue de ces témoignages universels d'admiration et de -bienveillance. La musique, les applaudissements, les bravos, et cette -impression indéfinissable que produit toujours une grande multitude -d'hommes, quand ils expriment un même sentiment, lui causèrent un -attendrissement profond qu'elle cherchait à contenir; mais ses yeux se -remplirent de larmes, et les battements de son coeur soulevaient sa robe -sur son sein. Oswald en ressentit de la jalousie; et, s'approchant -d'elle, il lui dit à demi-voix: «Il ne faut pas, madame, vous arracher à -de tels succès; ils valent l'amour, puisqu'ils font ainsi palpiter votre -coeur.» Et, en achevant ces mots, il alla se placer à l'extrémité de la -loge de Corinne, sans attendre sa réponse. Elle fut cruellement troublée -de ce qu'il venait de lui dire, et dans l'instant il lui ravit tout le -plaisir qu'elle avait trouvé dans ces succès dont elle aimait qu'il fût -témoin. - -Le concert commença. Qui n'a pas entendu le chant italien ne peut avoir -l'idée de la musique. Les voix, en Italie, ont cette mollesse et cette -douceur qui rappelle et le parfum des fleurs et la pureté du ciel. La -nature a destiné cette musique pour ce climat: l'une est comme un reflet -de l'autre. Le monde est l'oeuvre d'une seule pensée, qui s'exprime sous -mille formes différentes. Les Italiens, depuis des siècles, aiment la -musique avec transport. Le Dante, dans le poëme du Purgatoire, rencontre -un des meilleurs chanteurs de son temps; il lui demande un de ses airs -délicieux, et les âmes ravies s'oublient en l'écoutant, jusqu'à ce que -leur gardien les rappelle. Les chrétiens, comme les païens, ont étendu -l'empire de la musique après la mort. De tous les beaux-arts, c'est -celui qui agit le plus immédiatement sur l'âme. Les autres la dirigent -vers telle ou telle idée; celui-là seul s'adresse à la source intime de -l'existence et change en entier la disposition antérieure. Ce qu'on a -dit de la grâce divine, qui tout à coup transforme les coeurs, peut, -humainement parlant, s'appliquer à la puissance de la mélodie; et parmi -les pressentiments de la vie à venir, ceux qui naissent de la musique ne -sont point à dédaigner. - -La gaieté même que la musique _bouffe_ sait si bien exciter n'est point -une gaieté vulgaire qui ne dise rien à l'imagination. Au fond de la joie -qu'elle donne il y a des sensations poétiques, une rêverie agréable que -les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique est -un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure qu'on -l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté qu'elle -cause; mais aussi, quand elle exprime la douleur, elle fait encore -naître un sentiment doux. Le coeur bat plus vite en l'écoutant: la -satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la -brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir. Il n'y a plus de vide, il -n'y a plus de silence autour de vous; la vie est remplie, le sang coule -rapidement, vous sentez en vous-même le mouvement que donne une -existence active, et vous n'avez point à craindre au dehors de vous les -obstacles qu'elle rencontre. - -La musique double l'idée que nous avons des facultés de notre âme; quand -on l'entend, on se sent capable des plus nobles efforts. C'est par elle -qu'on marche à la mort avec enthousiasme; elle a l'heureuse impuissance -d'exprimer aucun sentiment bas, aucun artifice, aucun mensonge. Le -malheur même, dans le langage de la musique, est sans amertume, sans -déchirement, sans irritation. La musique soulève doucement le poids -qu'on a presque toujours sur le coeur, quand on est capable d'affections -sérieuses et profondes; ce poids qui se confond quelquefois avec le -sentiment même de l'existence, tant que la douleur qu'il cause est -habituelle: il semble qu'en écoutant des sons purs et délicieux on est -prêt à saisir le secret du Créateur, à pénétrer le mystère de la vie. -Aucune parole ne peut exprimer cette impression; car les paroles se -traînent après les impressions primitives, comme les traducteurs en -prose sur les pas des poëtes. Il n'y a que le regard qui puisse en -donner quelque idée; le regard de ce qu'on aime, longtemps attaché sur -nous, et pénétrant par degrés tellement dans votre coeur, qu'il faut à -la fin baisser les yeux pour se dérober à un bonheur si grand: ainsi le -rayon d'une autre vie consumerait l'être mortel qui voudrait le -considérer fixement. - -La justesse admirable de deux voix parfaitement d'accord produit, dans -le duo des grands maîtres d'Italie, un attendrissement délicieux, mais -qui ne pourrait se prolonger sans une sorte de douleur: c'est un -bien-être trop grand pour la nature humaine; et l'âme vibre alors comme -un instrument à l'unisson, que briserait une harmonie trop parfaite. -Oswald était resté obstinément loin de Corinne pendant la première -partie du concert; mais lorsque le duo commença, presque à demi-voix, -accompagné par les instruments à vent qui faisaient entendre doucement -des sons plus purs encore que la voix même, Corinne couvrit son visage -de son mouchoir, et son émotion l'absorbait tout entière; elle pleurait -sans souffrir, elle aimait sans rien craindre. Sans doute l'image -d'Oswald était présente à son coeur; mais l'enthousiasme le plus noble -se mêlait à cette image, et des pensées confuses erraient en foule dans -son âme; il eût fallu borner ces pensées pour les rendre distinctes. On -dit qu'un prophète, en une minute, parcourut sept régions différentes -des cieux. Celui qui conçut ainsi tout ce qu'un instant peut renfermer -avait sûrement entendu les accords d'une belle musique à côté de l'objet -qu'il aimait. Oswald en sentit la puissance, son ressentiment s'apaisa -par degrés. L'attendrissement de Corinne expliqua tout, justifia tout; -il se rapprocha doucement, et Corinne l'entendit respirer auprès d'elle, -dans le moment le plus enchanteur de cette musique céleste. C'en était -trop; la tragédie la plus pathétique n'aurait pas excité dans son coeur -autant de trouble que ce sentiment intime de l'émotion profonde qui les -pénétrait tous deux en même temps, et que chaque instant, chaque son -nouveau exaltait toujours davantage. Les paroles que l'on chante ne sont -pour rien dans cette émotion; à peine quelques mots et d'amour et de -mort dirigent-ils de temps en temps la réflexion; mais plus souvent le -vague de la musique se prête à tous les mouvements de l'âme, et chacun -croit retrouver dans cette mélodie, comme dans l'astre pur et tranquille -de la nuit, l'image de ce qu'il souhaite sur la terre. - -«Sortons, dit Corinne à lord Nelvil; je me sens près de -m'évanouir.--Qu'avez-vous? lui dit Oswald avec inquiétude, vous -pâlissez; venez à l'air avec moi, venez.» Et ils sortirent ensemble. -Corinne était soutenue par le bras d'Oswald, et sentait ses forces -revenir en s'appuyant sur lui. Ils s'approchèrent tous les deux d'un -balcon; et Corinne vivement émue, dit à son ami: «Cher Oswald, je vais -vous quitter pour huit jours.--Que dites-vous? interrompit-il.--Tous les -ans, reprit-elle, à l'approche de la semaine sainte, je vais passer -quelque temps dans un couvent de religieuses, pour me préparer à la -solennité de Pâques.» Oswald n'opposa rien à ce dessein; il savait qu'à -cette époque la plupart des dames romaines se livrent aux pratiques les -plus sévères, sans pour cela s'occuper très-sérieusement de religion le -reste de l'année; mais il se rappela que Corinne professait un culte -différent du sien, et qu'ils ne pouvaient prier ensemble. «Que -n'êtes-vous, s'écria-t-il, de la même religion, du même pays que moi!» -Et puis il s'arrêta après avoir prononcé ce voeu. «Notre âme et notre -esprit n'ont-ils pas la même patrie? répondit Corinne.--C'est vrai, -répondit Oswald; mais je n'en sens pas moins avec douleur tout ce qui -nous sépare.» Et cette absence de huit jours lui serrait tellement le -coeur, que, les amis de Corinne étant venus la rejoindre, il ne prononça -pas un mot de toute la soirée. - - -CHAPITRE III - -Oswald alla le lendemain de bonne heure chez Corinne, inquiet de ce -qu'elle lui avait dit. Sa femme de chambre vint au-devant de lui, et lui -remit un billet de sa maîtresse, qui lui annonçait qu'elle s'était -retirée dans le couvent le matin même, comme elle l'en avait prévenu, et -qu'elle ne le reverrait qu'après le vendredi saint. Elle lui avouait -qu'elle n'avait pas eu le courage de lui dire la veille qu'elle -s'éloignait le lendemain. Oswald fut surpris comme par un coup -inattendu. Cette maison, où il avait toujours vu Corinne, et qui était -devenue si solitaire, lui causa l'impression la plus pénible. Il voyait -là sa harpe, ses livres, ses dessins, tout ce qui l'entourait -habituellement; mais elle n'y était plus. Un frisson douloureux s'empara -d'Oswald: il se rappela la chambre de son père, et il fut forcé de -s'asseoir, car il ne pouvait plus se soutenir. - -«Il se pourrait donc, s'écria-t-il, que j'apprisse ainsi sa perte! Cet -esprit si animé, ce coeur si vivant, cette figure si brillante de -fraîcheur et de vie, pourraient être frappés par la foudre, et la tombe -de la jeunesse serait aussi muette que celle des vieillards! Ah! quelle -illusion que le bonheur! Quel moment dérobé à ce temps inflexible qui -veille toujours sur sa proie! Corinne! Corinne! il ne fallait pas me -quitter; c'était votre charme qui m'empêchait de réfléchir; tout se -confondait dans ma pensée, ébloui que j'étais par les moments heureux -que je passais avec vous; à présent me voilà seul, à présent je me -retrouve, et toutes mes blessures vont se rouvrir.» Et il appelait -Corinne avec une sorte de désespoir qu'on ne pouvait attribuer à une si -courte absence, mais à l'angoisse habituelle de son coeur, que Corinne -elle seule avait le pouvoir de soulager. La femme de chambre de Corinne -rentra: elle avait entendu les gémissements d'Oswald; et touchée de ce -qu'il regrettait ainsi sa maîtresse, elle lui dit: «Milord, je veux vous -consoler en trahissant un secret de ma maîtresse; j'espère qu'elle me -pardonnera. Venez dans sa chambre à coucher, vous y verrez votre -portrait.--Mon portrait! s'écria-t-il.--Elle y a travaillé de mémoire, -reprit Thérésine (c'était le nom de la femme de chambre de Corinne); -elle s'est levée, depuis huit jours, à cinq heures du matin, pour -l'avoir fini avant d'aller à son couvent.» - -Oswald vit ce portrait, qui était très-ressemblant, et peint avec une -grâce parfaite: ce témoignage de l'impression qu'il avait produite sur -Corinne le pénétra de la plus douce émotion. En face de ce portrait il y -avait un tableau charmant qui représentait la Vierge, et l'oratoire de -Corinne était devant ce tableau. Ce mélange singulier d'amour et de -religion se trouve chez la plupart des femmes italiennes, avec des -circonstances beaucoup plus extraordinaires encore que dans -l'appartement de Corinne; car, libre comme elle l'était, le souvenir -d'Oswald ne s'unissait dans son âme qu'aux espérances et aux sentiments -les plus purs: mais cependant placer ainsi l'image de celui qu'on aime -vis-à-vis d'un emblème de la Divinité, et se préparer à la retraite dans -un couvent par huit jours consacrés à tracer cette image, c'était un -trait qui caractérisait les femmes italiennes en général plutôt que -Corinne en particulier. Leur genre de dévotion suppose plus -d'imagination et de sensibilité que de sérieux dans l'âme ou de sévérité -dans les principes, et rien n'était plus contraire aux idées d'Oswald -sur la manière de concevoir et de sentir la religion; néanmoins, comment -aurait-il pu blâmer Corinne, dans le moment même où il recevait une si -touchante preuve de son amour? - -Ses regards parcouraient avec émotion cette chambre où il entrait pour -la première fois. Au chevet du lit de Corinne, il vit le portrait d'un -homme âgé, mais dont la figure n'avait point le caractère d'une -physionomie italienne. Deux bracelets étaient attachés près de ce -portrait: l'un fait avec des cheveux noirs et blancs, et l'autre avec -des cheveux d'un blond admirable; et ce qui parut à lord Nelvil un -hasard singulier, ces cheveux étaient parfaitement semblables à ceux de -Lucile Edgermond, qu'il avait remarqués très-attentivement, il y avait -trois ans, à cause de leur rare beauté. Oswald considérait ces bracelets -et ne disait pas un mot; car interroger Thérésine sur sa maîtresse était -indigne de lui. Mais Thérésine, croyant deviner ce qui occupait Oswald, -et voulant écarter de lui tout soupçon de jalousie, se hâta de lui dire -que, depuis onze ans qu'elle était attachée à Corinne, elle lui avait -toujours vu porter ces bracelets, et qu'elle savait que c'étaient des -cheveux de son père, de sa mère et de sa soeur. «Il y a onze ans que -vous êtes avec Corinne, dit lord Nelvil; vous savez donc...» et puis il -s'interrompit tout à coup en rougissant, honteux de la question qu'il -allait commencer, et sortit précipitamment de la maison, pour ne pas -dire un mot de plus. - -En s'en allant il se retourna plusieurs fois pour apercevoir encore les -fenêtres de Corinne; mais quand il eut perdu de vue son habitation, il -éprouva une tristesse nouvelle pour lui, celle que cause la solitude. Il -essaya d'aller le soir dans une grande société de Rome; il cherchait la -distraction; car, pour trouver du charme dans la rêverie, il faut, dans -le bonheur comme dans le malheur, être en paix avec soi-même. - -Le monde fut bientôt insupportable à lord Nelvil; il comprit encore -mieux tout le charme, tout l'intérêt que Corinne savait répandre sur la -société, en remarquant quel vide y laissait son absence: il essaya de -parler à quelques femmes, qui lui répondirent ces insipides phrases dont -on est convenu pour n'exprimer avec vérité ni ses sentiments, ni ses -opinions, si toutefois celles qui s'en servent ont en ce genre quelque -chose à cacher. Il s'approcha de plusieurs groupes d'hommes qui, à leurs -gestes et à leur voix, semblaient s'entretenir avec chaleur sur quelque -objet important; il entendit discuter les plus misérables intérêts, de -la manière la plus commune. Il s'assit alors, pour considérer à son aise -cette vivacité sans but et sans cause, qui se retrouve dans la plupart -des assemblées nombreuses; et néanmoins en Italie la médiocrité est -assez bonne personne: elle a peu de vanité, peu de jalousie, beaucoup de -bienveillance pour les esprits supérieurs; et si elle fatigue de son -poids, elle ne blesse du moins presque jamais par ses prétentions. - -C'était dans ces mêmes assemblées cependant qu'Oswald avait trouvé tant -d'intérêt peu de jours auparavant; le léger obstacle qu'opposait le -grand monde à son entretien avec Corinne, le soin qu'elle mettait à -revenir vers lui dès qu'elle avait été suffisamment polie envers les -autres, l'intelligence qui existait entre eux sur les observations que -la société leur suggérait, le plaisir qu'avait Corinne à causer devant -Oswald, à lui adresser indirectement des réflexions dont lui seul -comprenait le véritable sens, variaient tellement la conversation, qu'à -toutes les places de ce même salon, Oswald se retraçait les moments -doux, piquants, agréables, qui lui avaient fait croire que ces -assemblées mêmes étaient amusantes. «Ah! dit-il en s'en allant, ici, -comme dans tous les lieux du monde, c'est elle seule qui donne la vie; -allons plutôt dans les endroits les plus déserts jusqu'à ce qu'elle -revienne. Je sentirai moins douloureusement son absence, lorsqu'il n'y -aura rien autour de moi qui ressemble à du plaisir.» - - - - -LIVRE DIXIÈME - -LA SEMAINE SAINTE - - -CHAPITRE PREMIER - -Oswald passa le jour suivant dans les jardins de quelques couvents -d'hommes. Il alla d'abord au couvent des Chartreux, et s'arrêta quelque -temps avant d'y entrer, pour considérer deux lions égyptiens qui sont à -peu de distance de la porte. Ces lions ont une expression remarquable de -force et de repos; il y a quelque chose dans leur physionomie qui -n'appartient ni à l'animal ni à l'homme: ils semblent une puissance de -la nature; et l'on conçoit, en les voyant, comment les dieux du -paganisme pouvaient être représentés sous cet emblème. - -Le couvent des Chartreux est bâti sur les débris des Thermes de -Dioclétien, et l'église qui est à côté du couvent est décorée avec les -colonnes de granit qu'on y a trouvées debout. Les moines qui habitent ce -couvent les montrent avec empressement; ils ne tiennent plus au monde -que par l'intérêt qu'ils prennent aux ruines. La manière de vivre des -Chartreux suppose, dans les hommes qui sont capables de la mener, ou un -esprit extrêmement borné, ou la plus noble et la plus continuelle -exaltation des sentiments religieux. Cette succession de jours sans -variété d'événements rappelle ce vers fameux: - - Sur les mondes détruits, le Temps dort immobile. - -Il semble que la vie ne serve là qu'à contempler la mort. La mobilité -des idées, avec une telle uniformité d'existence, serait le plus cruel -des supplices. Au milieu du cloître s'élèvent quatre cyprès. Cet arbre -noir et silencieux, que le vent même agite difficilement, n'introduit -pas le mouvement dans ce séjour. Entre les cyprès, il y a une fontaine -d'où sort un peu d'eau que l'on entend à peine, tant le jet en est -faible et lent; on dirait que c'est la clepsydre qui convient à cette -solitude, où le temps fait si peu de bruit. Quelquefois la lune y -pénètre avec sa pâle lumière, et son absence et son retour sont un -événement dans cette vie monotone. - -Ces hommes qui existent ainsi sont pourtant les mêmes à qui la guerre et -toute son activité suffiraient à peine s'ils y étaient accoutumés. C'est -un sujet inépuisable de réflexion, que les différentes combinaisons de -la destinée humaine sur la terre. Il se passe dans l'intérieur de l'âme -mille accidents, il se forme mille habitudes qui font de chaque individu -un monde et son histoire. Connaître un autre parfaitement serait l'étude -d'une vie entière; qu'est-ce donc qu'on entend par connaître les hommes? -Les gouverner, cela se peut; mais les comprendre, Dieu seul le fait. - -Oswald, du couvent des Chartreux, se rendit au couvent de Bonaventure, -bâti sur les ruines du palais de Néron; là où tant de crimes se sont -commis sans remords, de pauvres moines, tourmentés par des scrupules de -conscience, s'imposent des supplices cruels pour les plus légères -fautes. «_Nous espérons seulement_, disait un de ces religieux, _qu'à -l'instant de la mort nos péchés n'auront pas excédé nos pénitences_.» -Lord Nelvil, en entrant dans ce couvent, heurta contre une trappe, et il -en demanda l'usage: «_C'est par là qu'on nous enterre_,» dit l'un des -plus jeunes religieux, que la maladie du mauvais air avait déjà frappé. -Les habitants du Midi craignant beaucoup la mort, l'on s'étonne d'y -trouver des institutions qui la rappellent à ce point; mais il est dans -la nature d'aimer à se livrer à l'idée même de ce que l'on redoute. Il y -a comme un enivrement de tristesse qui fait à l'âme le bien de la -remplir tout entière. - -Un antique sarcophage d'un jeune enfant sert de fontaine à ce couvent. -Le beau palmier dont Rome se vante est le seul arbre du jardin de ces -moines; mais ils ne font point d'attention aux objets extérieurs. Leur -discipline est trop rigoureuse pour laisser à leur esprit aucun genre de -liberté. Leurs regards sont abattus, leur démarche est lente; ils ne -font plus en rien usage de leur volonté. Ils ont abdiqué le gouvernement -d'eux-mêmes, tant cet empire _fatigue son triste possesseur_! Ce séjour -néanmoins n'agit pas fortement sur l'âme d'Oswald; l'imagination se -révolte contre une intention si manifeste de lui présenter le souvenir -de la mort sous toutes les formes. Quand ce souvenir se rencontre d'une -manière inattendue, quand c'est la nature qui nous en parle, et non pas -l'homme, l'impression que nous en recevons est bien plus profonde. - -Des sentiments doux et calmes s'emparèrent de l'âme d'Oswald, lorsqu'au -coucher du soleil il entra dans le jardin de _San Giovanni e Paolo_. Les -moines de ce couvent sont soumis à des pratiques moins sévères, et leur -jardin domine toutes les ruines de l'ancienne Rome. On voit de là le -Colisée, le Forum, tous les arcs de triomphe encore debout, les -obélisques, les colonnes. Quel beau site pour un tel asile! Les -solitaires se consolent de n'être rien, en considérant les monuments -élevés par tous ceux qui ne sont plus. Oswald se promena longtemps sous -les ombrages du jardin de ce couvent, si rares en Italie. Ces beaux -arbres interrompent un moment la vue de Rome, comme pour redoubler -l'émotion qu'on éprouve en la revoyant. C'était à l'heure de la soirée -où l'on entend toutes les cloches de Rome sonner l'_Ave, Maria_: - - . . . . . . squilla di lontano, - Che paja il giorno pianger che, si muore. - -DANTE. - -_Et le son de l'airain, dans l'éloignement, paraît plaindre le jour qui -se meurt._ La prière du soir sert à compter les heures. En Italie l'on -dit: _Je vous verrai une heure avant, une heure après l'Ave, Maria_; et -les époques du jour ou de la nuit sont ainsi religieusement désignées. -Oswald jouit alors de l'admirable spectacle du soleil qui, vers le soir, -descend lentement au milieu des ruines, et semble pour un moment se -soumettre au déclin comme les ouvrages des hommes. Oswald sentit -renaître en lui toutes ses pensées habituelles. Corinne elle-même avait -trop de charmes, promettait trop de bonheur pour l'occuper en ce moment. -Il cherchait l'ombre de son père au milieu des ombres célestes qui -l'avaient accueillie. Il lui semblait qu'à force d'amour il animerait de -ses regards les nuages qu'il considérait, et parviendrait à leur faire -prendre la forme sublime et touchante de son immortel ami; il espérait -enfin que ses voeux obtiendraient du ciel je ne sais quel souffle pur et -bienfaisant qui ressemblerait à la bénédiction d'un père. - - -CHAPITRE II - -Le désir de connaître et d'étudier la religion de l'Italie décida lord -Nelvil à chercher l'occasion d'entendre quelques-uns des prédicateurs -qui font retentir les églises de Rome pendant le carême. Il comptait les -jours qui devaient le réunir à Corinne; et tant que durait son absence, -il ne voulait rien voir qui pût appartenir aux beaux-arts, rien qui -reçût son charme de l'imagination. Il ne pouvait supporter l'émotion de -plaisir que donnent les chefs-d'oeuvre, quand il n'était pas avec -Corinne; il ne se pardonnait le bonheur que lorsqu'il venait d'elle; la -poésie, la peinture, la musique, tout ce qui embellit la vie par de -vagues espérances lui faisait mal partout ailleurs qu'à ses côtés. - -C'est le soir, et avec les lumières presque éteintes, que les -prédicateurs, à Rome, se font entendre pendant la semaine sainte dans -les églises. Toutes les femmes alors sont vêtues de noir, en souvenir de -la mort de Jésus-Christ; et il y a quelque chose de bien touchant dans -ce deuil anniversaire, renouvelé tant de fois depuis tant de siècles. -C'est donc avec une émotion véritable que l'on arrive au milieu de ces -belles églises, où les tombeaux préparent si bien à la prière; mais le -prédicateur dissipe presque toujours cette émotion en peu d'instants. - -Sa chaire est une assez longue tribune, qu'il parcourt d'un bout à -l'autre avec autant d'agitation que de régularité. Il ne manque jamais -de partir au commencement d'une phrase, et de revenir à la fin, comme le -balancier d'une pendule; et cependant il fait tant de gestes, il a l'air -si passionné, qu'on le croirait capable de tout oublier. Mais c'est, si -l'on peut s'exprimer ainsi, une fureur systématique, telle qu'on en voit -beaucoup en Italie, où la vivacité des mouvements extérieurs n'indique -souvent qu'une émotion superficielle. Un crucifix est suspendu à -l'extrémité de la chaire; le prédicateur le détache, le baise, le presse -sur son coeur, et puis le remet à sa place avec un très-grand -sang-froid, quand la période pathétique est achevée. Il y a aussi un -moyen de faire effet, dont les prédicateurs ordinaires se servent assez -souvent, c'est le bonnet carré qu'ils portent sur la tête; ils l'ôtent -et le remettent avec une rapidité inconcevable. L'un d'eux s'en prenait -à Voltaire, et surtout à Rousseau, de l'irréligion du siècle. Il jetait -son bonnet au milieu de la chaire, le chargeait de représenter -Jean-Jacques; et en cette qualité il le haranguait, et lui disait: _Eh -bien, philosophe genevois, qu'avez-vous à objecter à mes arguments?_ Il -se taisait alors quelques moments, comme pour attendre la réponse; et le -bonnet ne répondant rien, il le remettait sur sa tête, et terminait -l'entretien par ces mots: _A présent que vous êtes convaincu, n'en -parlons plus._ - -Ces scènes bizarres se renouvellent souvent parmi les prédicateurs à -Rome; car le véritable talent en ce genre y est très-rare. La religion -est respectée en Italie comme une loi toute-puissante; elle captive -l'imagination par les pratiques et les cérémonies; mais on s'y occupe -beaucoup moins en chaire de la morale que du dogme, et l'on n'y pénètre -point, par les idées religieuses, dans le fond du coeur humain. -L'éloquence de la chaire, ainsi que beaucoup d'autres branches de la -littérature, est donc absolument livrée aux idées communes qui ne -peignent rien, qui n'expriment rien. Une pensée nouvelle causerait -presque une sorte de rumeur dans ces esprits tellement ardents et -paresseux tout à la fois, qu'ils ont besoin de l'uniformité pour se -calmer, et qu'ils l'aiment parce qu'elle les repose. Il y a dans les -sermons une sorte d'étiquette pour les idées et les phrases. Les unes -viennent presque toujours à la suite des autres; et cet ordre serait -dérangé si l'orateur, parlant d'après lui-même, cherchait dans son âme -ce qu'il faut dire. La philosophie chrétienne, celle qui cherche -l'analogie de la religion avec la nature humaine, est aussi peu connue -des prédicateurs italiens que toute autre philosophie. Penser sur la -religion les scandaliserait presque autant que de penser contre, tant -ils sont accoutumés à la routine dans ce genre. - -Le culte de la Vierge est particulièrement cher aux Italiens et à toutes -les nations du Midi; il semble s'allier de quelque manière à ce qu'il y -a de plus pur et de plus sensible dans l'affection pour les femmes. Mais -les mêmes formes de rhétorique exagérées se retrouvent encore dans tout -ce que les prédicateurs disent à ce sujet, et l'on ne conçoit pas -comment leurs gestes et leurs discours ne changent pas en plaisanteries -ce qu'il y a de plus sérieux. On ne rencontre presque jamais en Italie, -dans l'auguste fonction de la chaire, un accent vrai ni une parole -naturelle. - -Oswald, lassé de la monotonie la plus fatigante de toutes, celle d'une -véhémence affectée, voulut aller au Colisée, pour entendre le capucin -qui devait y prêcher en plein air, au pied de l'un des autels qui -désignent, dans l'intérieur de l'enceinte, ce qu'on appelle _la Route de -la croix_. Quel plus beau sujet pour l'éloquence que l'aspect de ce -monument, que cette arène où les martyrs ont succédé aux gladiateurs! -Mais il ne faut rien espérer, à cet égard, du pauvre capucin; il ne -connaît de l'histoire des hommes que sa propre vie. Néanmoins, si l'on -parvient à ne pas écouter son mauvais sermon, on se sent ému par les -divers objets dont il est entouré. La plupart de ses auditeurs sont de -la confrérie des Camaldules; ils se revêtent, pendant les exercices -religieux, d'une espèce de robe grise qui couvre entièrement la tête et -tout le corps, et ne laisse que deux petites ouvertures pour les yeux: -c'est ainsi que les ombres pourraient être représentées. Ces hommes, -ainsi cachés sous leurs vêtements, se prosternent la face contre terre -et se frappent la poitrine. Quand le prédicateur se jette à genoux en -criant _miséricorde et pitié!_ le peuple qui l'environne se jette aussi -à genoux, et répète ce même cri, qui va se perdre sous les vieux -portiques du Colisée. Il est impossible de ne pas éprouver alors une -émotion profondément religieuse; cet appel de la douleur à la bonté, de -la terre au ciel, remue l'âme jusque dans son sanctuaire le plus intime. -Oswald tressaillit au moment où tous les assistants se mirent à genoux; -il resta debout, pour ne pas professer un culte qui n'était pas le sien; -mais il lui en coûtait de ne pas s'associer publiquement aux mortels, -quels qu'ils fussent, qui se prosternaient devant Dieu. Hélas! en effet, -est-il une invocation à la pitié céleste qui ne convienne pas également -à tous les hommes? - -Le peuple avait été frappé de la belle figure de lord Nelvil et de ses -manières étrangères, mais ne fut pas scandalisé de ce qu'il ne se -mettait pas à genoux. Il n'y a point de peuple plus tolérant que les -Romains: ils sont accoutumés à ce qu'on ne vienne chez eux que pour voir -et pour observer; et, soit fierté, soit indolence, ils ne cherchent à -faire partager leurs opinions à personne. Ce qui est plus extraordinaire -encore, c'est que, pendant la semaine sainte surtout, il en est beaucoup -parmi eux qui s'infligent des pénitences corporelles; et, pendant qu'ils -se donnent des coups de discipline, la porte de l'église est ouverte, on -peut y entrer, cela leur est égal. C'est un peuple qui ne s'occupe pas -des autres; il ne fait rien pour être regardé, il ne s'abstient de rien -parce qu'on le regarde; il marche toujours à son but ou à son plaisir, -sans se douter qu'il y ait un sentiment qui s'appelle la vanité, pour -lequel il n'y a ni plaisir ni but, excepté le besoin d'être applaudi. - - -CHAPITRE III - -On a souvent parlé des cérémonies de la semaine sainte à Rome. Tous les -étrangers viennent exprès pendant le carême pour jouir de ce spectacle; -et comme la musique de la chapelle Sixtine et l'illumination de -Saint-Pierre sont des beautés uniques dans leur genre, il est naturel -qu'elles attirent vivement la curiosité; mais l'attente n'est pas -également satisfaite par les cérémonies proprement dites. Le dîner des -douze apôtres, servi par le pape, leurs pieds lavés par lui, enfin les -diverses coutumes de ces temps solennels, rappellent toutes des idées -touchantes; mais mille circonstances inévitables nuisent souvent à -l'intérêt et à la dignité de ce spectacle. Tous ceux qui y contribuent -ne sont pas également recueillis, également occupés d'idées pieuses; ces -cérémonies, tant de fois répétées, sont devenues une sorte d'exercice -machinal pour la plupart de ceux qui s'en mêlent, et les jeunes prêtres -dépêchent le service des grandes fêtes avec une activité et une -dextérité peu imposantes. Ce vague, cet inconnu, ce mystérieux qui -convient tant à la religion, est tout à fait dissipé par l'espèce -d'attention qu'on ne peut s'empêcher de donner à la manière dont chacun -s'acquitte de ses fonctions. L'avidité des uns pour les mets qui leur -sont présentés, et l'indifférence des autres pour les génuflexions -qu'ils multiplient ou les prières qu'ils récitent, rendent souvent la -fête peu solennelle. - -Les anciens costumes qui servent encore aujourd'hui d'habillement aux -ecclésiastiques s'accordent mal avec la coiffure moderne; l'évêque grec -avec sa longue barbe est celui dont le vêtement paraît le plus -respectable. Les vieux usages aussi, tels que celui de faire la -révérence comme les femmes, au lieu de saluer à la manière actuelle des -hommes, produisent une impression peu sérieuse. L'ensemble, enfin, n'est -pas en harmonie, et l'antique et le nouveau s'y mêlent sans qu'on prenne -aucun soin pour frapper l'imagination, et surtout pour éviter tout ce -qui peut la distraire. Un culte éclatant et majestueux dans les formes -extérieures est certainement très-propre à remplir l'âme des sentiments -les plus élevés; mais il faut prendre garde que les cérémonies ne -dégénèrent en un spectacle, où l'on joue son rôle l'un vis-à-vis de -l'autre, où l'on apprend ce qu'il faut faire, à quel moment il faut le -faire, quand on doit prier, finir de prier, se mettre à genoux, se -relever; la régularité des cérémonies d'une cour, introduite dans un -temple, gêne le libre élan du coeur, qui donne seul à l'homme -l'espérance de se rapprocher de la Divinité. - -Ces observations sont assez généralement senties par les étrangers; mais -les Romains, pour la plupart, ne se lassent point de ces cérémonies, et -tous les ans ils y trouvent un nouveau plaisir. Un trait singulier du -caractère des Italiens, c'est que leur mobilité ne les porte point à -l'inconstance, et que leur vivacité ne leur rend point la variété -nécessaire. Ils sont, en toute chose, patients et persévérants; leur -imagination embellit ce qu'ils possèdent; elle occupe leur vie, au lieu -de la rendre inquiète; ils trouvent tout plus magnifique, plus imposant, -plus beau que cela ne l'est réellement; et tandis qu'ailleurs la vanité -consiste à se montrer blasé, celle des Italiens, ou plutôt la chaleur et -la vivacité qu'ils ont en eux-mêmes, leur fait trouver du plaisir dans -le sentiment de l'admiration. - -Lord Nelvil s'attendait, d'après tout ce que les Romains lui avaient -dit, à recevoir beaucoup plus d'effet par les cérémonies de la semaine -sainte. Il regretta les nobles et simples fêtes du culte anglican. Il -revint chez lui avec une impression pénible; car rien n'est plus triste -que de n'être pas ému par ce qui devait nous émouvoir: on se croit l'âme -desséchée; on craint d'avoir perdu cette puissance d'enthousiasme, sans -laquelle la faculté de penser ne servirait plus qu'à dégoûter de la vie. - - -CHAPITRE IV - -Mais le vendredi saint rendit bientôt à lord Nelvil toutes les émotions -religieuses qu'il regrettait de n'avoir pas éprouvées les jours -précédents. La retraite de Corinne allait finir; il attendait le bonheur -de la revoir: les douces espérances du sentiment s'accordent avec la -piété; il n'y a que la vie factice du monde qui puisse en détourner tout -à fait. Oswald se rendit à la chapelle Sixtine, pour entendre le fameux -_Miserere_ vanté dans toute l'Europe. Il arriva de jour encore, et vit -ces peintures célèbres de Michel-Ange, qui représentent le jugement -dernier avec toute la force effrayante de ce sujet et du talent qui l'a -traité. Michel-Ange s'était pénétré de la lecture du Dante; et le -peintre, comme le poëte, représente des êtres mythologiques en présence -de Jésus-Christ; mais il fait presque toujours du paganisme le mauvais -principe, et c'est sous la forme des démons qu'il caractérise les fables -païennes. On aperçoit sous la voûte de la chapelle les prophètes et les -sibylles, appelés en témoignage par les chrétiens[12]; une foule d'anges -les entourent, et toute cette voûte ainsi peinte semble rapprocher le -ciel de nous; mais ce ciel est sombre et redoutable; le jour perce à -peine à travers les vitraux, qui jettent sur les tableaux plutôt des -ombres que des lumières; l'obscurité agrandit encore les figures déjà si -imposantes que Michel-Ange a tracées; l'encens, dont le parfum a quelque -chose de funéraire, remplit l'air dans cette enceinte, et toutes les -sensations préparent à la plus profonde de toutes, celle que la musique -doit produire. - - [12] _Teste David cum Sibylla._ - -Pendant qu'Oswald était absorbé par les réflexions que faisaient naître -tous les objets qui l'environnaient, il vit entrer dans la tribune des -femmes, derrière la grille qui les sépare des hommes, Corinne, qu'il -n'espérait pas encore, Corinne, vêtue de noir, toute pâle de l'absence, -et si tremblante dès qu'elle aperçut Oswald, qu'elle fut obligée de -s'appuyer sur la balustrade pour avancer. En ce moment le _Miserere_ -commença. - -Les voix, parfaitement exercées à ce chant antique et pur, partent d'une -tribune à l'origine de la voûte; on ne voit point ceux qui chantent; la -musique semble planer dans les airs; à chaque instant, la chute du jour -rend la chapelle plus sombre: ce n'était plus cette musique voluptueuse -et passionnée qu'Oswald et Corinne avaient entendue huit jours -auparavant; c'était une musique toute religieuse, qui conseillait le -renoncement à la terre. Corinne se jeta à genoux devant la grille, et -resta plongée dans la plus profonde méditation; Oswald lui-même disparut -à ses yeux. Il lui semblait que c'était dans un tel moment d'exaltation -qu'on aimerait à mourir, si la séparation de l'âme d'avec le corps ne -s'accomplissait point par la douleur; si tout à coup un ange venait -enlever sur ses ailes le sentiment et la pensée, étincelles divines qui -retourneraient vers leur source: la mort ne serait, pour ainsi dire, -alors qu'un acte spontané du coeur, qu'une prière plus ardente et mieux -exaucée. - -Le _Miserere_, c'est-à-dire _ayez pitié de nous_, est un psaume composé -de versets qui se chantent alternativement d'une manière -très-différente. Tour à tour une musique céleste se fait entendre, et le -verset suivant, dit en récitatif, est murmuré d'un ton sourd et presque -rauque: on dirait que c'est la réponse des caractères durs aux coeurs -sensibles, que c'est le réel de la vie qui vient flétrir et repousser -les voeux des âmes généreuses; et quand ce choeur si doux reprend, on -renaît à l'espérance; mais lorsque le verset récité recommence, une -sensation de froid saisit de nouveau; ce n'est pas la terreur qui la -cause, mais le découragement de l'enthousiasme. Enfin le dernier -morceau, plus noble et plus touchant encore que tous les autres, laisse -au fond de l'âme une impression douce et pure: Dieu nous accorde cette -même impression avant de mourir. - -On éteint les flambeaux; la nuit s'avance; les figures des prophètes et -des sibylles apparaissent comme des fantômes enveloppés du crépuscule. -Le silence est profond, la parole ferait un mal insupportable dans cet -état de l'âme, où tout est intime et intérieur; et quand le dernier son -s'éteint, chacun s'en va lentement et sans bruit; chacun semble craindre -de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde. - -Corinne suivit la procession qui se rendait dans le temple de -Saint-Pierre, qui n'est alors éclairé que par une croix illuminée; ce -signe de douleur seul, resplendissant dans l'auguste obscurité de cet -immense édifice, est la plus belle image du christianisme au milieu des -ténèbres de la vie. Une lumière pâle et lointaine se projette sur les -statues qui décorent les tombeaux. Les vivants qu'on aperçoit en foule -sous ces voûtes semblent des pygmées en comparaison des images des -morts. Il y a autour de la croix un espace éclairé par elle, où se -prosterne le pape vêtu de blanc, et tous les cardinaux rangés derrière -lui. Ils restent là près d'une demi-heure dans le plus profond silence, -et il est impossible de n'être pas ému de ce spectacle. On ne sait pas -ce qu'ils demandent, on n'entend pas leurs secrets gémissements; mais -ils sont vieux, ils nous devancent dans la route de la tombe: quand nous -passerons à notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu nous -fera-t-il la grâce d'ennoblir assez la vieillesse pour que le déclin de -la vie soit les premiers jours de l'immortalité? - -Corinne aussi, la jeune et belle Corinne, était à genoux derrière le -cortége des prêtres, et la douce lumière qui éclairait son visage -pâlissait son teint sans affaiblir l'éclat de ses yeux. Oswald la -contemplait ainsi comme un tableau ravissant et comme un être adoré. -Quand sa prière fut finie, elle se leva; lord Nelvil n'osait l'approcher -encore, respectant la méditation religieuse dans laquelle il la croyait -plongée; mais elle vint à lui la première avec un transport de bonheur; -et ce sentiment se répandant sur tout ce qu'elle faisait, elle -accueillit avec une gaieté vive ceux qui l'abordèrent dans Saint-Pierre, -devenu tout à coup comme une grande promenade publique, où chacun se -donne rendez-vous pour parler de ses affaires ou de ses plaisirs. - -Oswald était étonné de cette mobilité qui faisait succéder l'une à -l'autre des impressions si différentes; et, bien qu'il fût heureux de la -joie de Corinne, il était surpris de ne trouver en elle aucune trace des -émotions de la journée: il ne concevait pas comment on permettait que -cette belle église fût, dans un jour si solennel, le café de Rome, où -l'on se rassemblait pour s'amuser; et regardant Corinne au milieu de son -cercle, parlant avec vivacité et ne pensant point aux objets dont elle -était entourée, il conçut un sentiment de défiance sur la légèreté dont -elle pouvait être capable: elle s'en aperçut à l'instant; et, se -séparant brusquement de la société, elle prit le bras d'Oswald pour se -promener avec lui dans l'Église, et lui dit: «Je ne vous ai jamais -entretenu de mes sentiments religieux; permettez qu'aujourd'hui je vous -en parle, peut-être dissiperai-je ainsi les nuages que j'ai vus s'élever -dans votre esprit. - - -CHAPITRE V - -«La différence de nos religions, mon cher Oswald, continua Corinne, est -cause du blâme secret que vous ne pouvez vous empêcher de me laisser -voir. La vôtre est sévère et sérieuse, la nôtre est vive et tendre. On -croit généralement que le catholicisme est plus rigoureux que le -protestantisme, et cela peut être vrai dans les pays où la lutte a -existé entre les deux religions; mais en Italie nous n'avons point eu de -dissensions religieuses, et en Angleterre vous en avez beaucoup éprouvé; -il est résulté de cette différence que le catholicisme a pris, en -Italie, un caractère de douceur et d'indulgence, et que, pour détruire -le catholicisme en Angleterre, la réformation s'est armée de la plus -grande sévérité dans les principes et dans la morale. Notre religion, -comme celle des anciens, anime les arts, inspire les poëtes, fait -partie, pour ainsi dire, de toutes les jouissances de notre vie; tandis -que la vôtre, s'établissant dans un pays où la raison dominait plus -encore que l'imagination, a pris un caractère d'austérité morale dont -elle ne s'écartera jamais. La nôtre parle au nom de l'amour, la vôtre au -nom du devoir. Nos principes sont libéraux, nos dogmes sont absolus; et -néanmoins, dans l'application, notre despotisme orthodoxe transige avec -les circonstances particulières; et votre liberté religieuse fait -respecter ses lois, sans aucune exception. Il est vrai que notre -catholicisme impose à ceux qui sont entrés dans l'état monastique des -pénitences très-dures: cet état, choisi librement, est un rapport -mystérieux entre l'homme et la Divinité; mais la religion des séculiers, -en Italie, est une source habituelle d'émotions touchantes. L'amour, -l'espérance et la foi sont les vertus principales de cette religion, et -toutes ces vertus annoncent et donnent le bonheur. Loin donc que nos -prêtres nous interdisent en aucun temps le pur sentiment de la joie, ils -nous disent que ce sentiment exprime notre reconnaissance envers les -dons du Créateur. Ce qu'ils exigent de nous, c'est l'observation des -pratiques qui prouvent notre respect pour notre culte et notre désir de -plaire à Dieu; c'est la charité pour les malheureux et la repentance -dans nos faiblesses. Mais ils ne se refusent point à nous absoudre quand -nous le leur demandons avec zèle; et les attachements du coeur inspirent -ici plus qu'ailleurs une indulgente pitié. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit -de la Madeleine: _Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a -beaucoup aimé?_ Ces mots ont été prononcés sous un ciel aussi beau que -le nôtre; ce même ciel implore pour nous la miséricorde de la Divinité. - ---Corinne, répondit lord Nelvil, comment combattre des paroles si -douces, et dont mon coeur a tant de besoin! Mais je le ferai cependant, -parce que ce n'est pas pour un jour que j'aime Corinne, et que j'espère -avec elle un long avenir de bonheur et de vertu. La religion la plus -pure est celle qui fait du sacrifice de nos passions, et de -l'accomplissement de nos devoirs, un hommage continuel à l'Être suprême. -La moralité de l'homme est son culte envers Dieu: c'est dégrader l'idée -que nous avons du Créateur que de lui supposer, dans ses rapports avec -la créature, une volonté qui ne soit pas relative à son perfectionnement -intellectuel. La paternité, cette noble image d'un maître souverainement -bon, ne demande rien aux enfants que pour les rendre meilleurs ou plus -heureux; comment donc s'imaginer que Dieu exigerait de l'homme ce qui -n'aurait pas l'homme même pour objet! Aussi voyez quelle confusion il -résulte, dans la tête de votre peuple, de l'habitude où il est -d'attacher plus d'importance aux pratiques religieuses qu'aux devoirs de -la morale: c'est après la semaine sainte, vous le savez, que se commet à -Rome le plus grand nombre de meurtres. Le peuple se croit, pour ainsi -dire, en fonds par le carême, et dépense en assassinats les trésors de -sa pénitence. On a vu des criminels qui, tout dégouttants encore de -meurtre, se faisaient scrupule de manger de la viande le vendredi; et -les esprits grossiers, à qui l'on a persuadé que le plus grand des -crimes consiste à désobéir aux pratiques ordonnées par l'Église, -épuisent leur conscience sur ce sujet, et considèrent la Divinité comme -les gouvernements du monde, qui font plus de cas de la soumission à leur -pouvoir que de toute autre vertu: ce sont des rapports de courtisan mis -à la place du respect qu'inspire le Créateur, comme la source et la -récompense d'une vie scrupuleuse et délicate. Le catholicisme italien, -tout en démonstrations extérieures, dispense l'âme de la méditation et -du recueillement. Quand le spectacle est fini, l'émotion cesse, le -devoir est rempli; et l'on n'est pas, comme chez nous, longtemps absorbé -dans les pensées et les sentiments que fait naître l'examen rigoureux de -sa conduite et de son coeur. - ---Vous êtes sévère, mon cher Oswald, reprit Corinne, ce n'est pas la -première fois que je l'ai remarqué. Si la religion consistait seulement -dans la stricte observation de la morale, qu'aurait-elle de plus que la -philosophie et la raison? et quel sentiment de piété se développerait en -nous, si notre principal but était d'étouffer les sentiments du coeur? -Les stoïciens en savaient presque autant que nous sur les devoirs et -l'austérité de la conduite; mais ce qui n'est dû qu'au christianisme, -c'est l'enthousiasme religieux qui s'unit à toutes les affections de -l'âme; c'est la puissance d'aimer et de plaindre; c'est le culte de -sentiment et d'indulgence qui favorise si bien l'essor de l'âme vers le -ciel! Que signifie la parabole de l'Enfant prodigue, si ce n'est -l'amour, l'amour sincère, préféré même à l'accomplissement le plus exact -de tous les devoirs? Il avait quitté, cet enfant, la maison paternelle, -et son frère y était resté; il s'était plongé dans tous les plaisirs du -monde, et son frère ne s'était pas écarté un seul instant de la -régularité de la vie domestique; mais il revint, mais il pleura, mais il -aima, et son père fit une fête pour son retour. Ah! sans doute que, dans -les mystères de notre nature, aimer, encore aimer, est ce qui nous est -resté de notre héritage céleste. Nos vertus mêmes sont souvent trop -compliquées avec la vie pour que nous puissions toujours comprendre ce -qui est bien, ce qui est mieux, et quel est le sentiment secret qui nous -dirige et nous égare. Je demande à mon Dieu de m'apprendre à l'adorer, -et je sens l'effet de mes prières par les larmes que je répands. Mais, -pour se soutenir dans cette disposition, les pratiques religieuses sont -plus nécessaires que vous ne pensez; c'est une relation constante avec -la Divinité; ce sont des actions journalières sans rapport avec aucun -des intérêts de la vie, et seulement dirigées vers le monde invisible. -Les objets extérieurs aussi sont d'un grand secours pour la piété; l'âme -retombe sur elle-même, si les beaux-arts, les grands monuments, les -chants harmonieux, ne viennent pas ranimer ce génie poétique, qui est -aussi le génie religieux. - -«L'homme le plus vulgaire, lorsqu'il prie, lorsqu'il souffre, et qu'il -espère dans le ciel, cet homme, dans ce moment, a quelque chose en lui -qui s'exprimerait comme Milton, comme Homère, ou comme le Tasse, si -l'éducation lui avait appris à revêtir de paroles ses pensées. Il n'y a -que deux classes d'hommes distinctes sur la terre: celle qui sent -l'enthousiasme, et celle qui le méprise; toutes les autres différences -sont le travail de la société. Celui-là n'a pas de mots pour ses -sentiments; celui-ci sait ce qu'il faut dire pour cacher le vide de son -coeur. Mais la source qui jaillit du rocher même à la voix du ciel, -cette source est le vrai talent, la vraie religion, le véritable amour. - -«La pompe de notre culte, ces tableaux, où les saints à genoux expriment -dans leurs regards une prière continuelle; ces statues, placées sur les -tombeaux comme pour se réveiller un jour avec les morts; ces églises et -leurs voûtes immenses, ont un rapport intime avec les idées religieuses. -J'aime cet hommage éclatant rendu par les hommes à ce qui ne leur promet -ni la fortune ni la puissance, à ce qui ne les punit ou ne les -récompense que par un sentiment du coeur; je me sens alors plus fière de -mon être; je reconnais dans l'homme quelque chose de désintéressé; et, -dût-on multiplier trop les magnificences religieuses, j'aime cette -prodigalité des richesses terrestres pour une autre vie, du temps pour -l'éternité: assez de choses se font pour demain, assez de soins se -prennent pour l'économie des affaires humaines. Oh! que j'aime -l'inutile! l'inutile, si l'existence n'est qu'un travail pénible pour un -misérable gain! Mais si nous sommes sur cette terre en marche vers le -ciel, qu'y a-t-il de mieux à faire que d'élever assez notre âme pour -qu'elle sente l'infini, l'invisible et l'éternel, au milieu de toutes -les bornes qui l'entourent? - -«Jésus-Christ laissait une femme faible, et peut-être repentante, -arroser ses pieds des parfums les plus précieux; il repoussa ceux qui -conseillaient de réserver ces parfums pour un usage plus profitable: -_Laissez-la faire_, disait-il, _car je suis pour peu de temps avec -vous._ Hélas! tout ce qu'il y a de bon, de sublime sur cette terre, est -pour peu de temps avec nous; l'âge, les infirmités, la mort tariront -bientôt cette goutte de rosée qui tombe du ciel et ne se repose que sur -des fleurs. Cher Oswald, laissez-nous donc tout confondre, amour, -religion, génie et le soleil, et les parfums, et la musique, et la -poésie; il n'y a d'athéisme que dans la froideur, l'égoïsme, la -bassesse. Jésus-Christ a dit: _Quand deux ou trois seront rassemblés en -mon nom, je serai au milieu d'eux._ Et qu'est-ce, ô mon Dieu! que d'être -rassemblé en votre nom, si ce n'est jouir des dons sublimes de notre -belle nature, et vous en faire hommage, et vous remercier de la vie, et -vous en remercier surtout quand un coeur aussi créé par vous répond tout -entier au nôtre!» - -Une inspiration céleste animait dans cet instant la physionomie de -Corinne. Oswald put à peine s'empêcher de se jeter à genoux devant elle -au milieu du temple, et se tut pendant longtemps, pour se livrer au -plaisir de se rappeler ses paroles, et de les retrouver encore dans ses -regards. Enfin, cependant, il voulut répondre, il ne voulut point -abandonner la cause qui lui était chère. «Corinne, dit-il alors, -permettez encore quelques mots à votre ami. Son âme n'a point de -sécheresse; non, Corinne, elle n'en a point, croyez-le; et si j'aime -l'austérité dans les principes et dans les actions, c'est parce qu'elle -donne aux sentiments plus de profondeur et plus de durée. Si j'aime la -raison dans la religion, c'est-à-dire si je repousse les dogmes -contradictoires et les moyens humains de faire effet sur les hommes, -c'est parce que je vois la Divinité dans la raison comme dans -l'enthousiasme; et si je ne puis souffrir qu'on prive l'homme d'aucune -de ses facultés, c'est qu'il n'a pas trop de toutes pour reconnaître une -vérité que la réflexion lui révèle, aussi bien que l'instinct du coeur, -l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Que peut-on ajouter à ces -idées sublimes, à leur union avec la vertu? que peut-on y ajouter qui ne -soit au-dessous d'elles? L'enthousiasme poétique, qui vous donne tant de -charmes, n'est pas, j'ose le dire, la dévotion la plus salutaire. -Corinne, comment pourrait-on se préparer par cette disposition aux -sacrifices sans nombre qu'exige de nous le devoir? Il n'y avait de -révélation que par les élans de l'âme, quand la destinée humaine, future -et présente, ne s'offrait à l'esprit qu'à travers les nuages; mais pour -nous, à qui le christianisme l'a rendue claire et positive, le sentiment -peut être notre récompense, mais il ne doit pas être notre seul guide: -vous décrivez l'existence des bienheureux, et non pas celle des mortels. -La vie religieuse est un combat, et non pas un hymne. Si nous n'étions -pas condamnés à réprimer dans ce monde les mauvais penchants des autres -et de nous-mêmes, il n'y aurait, en effet, d'autre distinction à faire -qu'entre les âmes froides et les âmes exaltées. Mais l'homme est une -créature plus âpre et plus redoutable que votre coeur ne vous le peint; -et la raison dans la piété, et l'autorité dans le devoir, sont un frein -nécessaire à ses orgueilleux égarements. - -«De quelque manière que vous considériez les pompes extérieures et les -pratiques multipliées de votre religion, croyez-moi, chère amie, la -contemplation de l'univers et de son auteur sera toujours le premier des -cultes, celui qui remplira l'imagination sans que l'examen y puisse -trouver rien de futile ni d'absurde. Les dogmes qui blessent ma raison -refroidissent aussi mon enthousiasme. Sans doute le monde, tel qu'il -est, est un mystère que nous ne pouvons ni nier ni comprendre; il serait -donc bien fou, celui qui se refuserait à croire tout ce qu'il ne peut -expliquer; mais ce qui est contradictoire est toujours de la création -des hommes. Le mystère, tel que Dieu nous l'a donné, est au-dessus des -lumières de l'esprit, mais non en opposition avec elles. Un philosophe -allemand a dit: _Je ne connais que deux belles choses dans l'univers: le -ciel étoilé sur nos têtes, et le sentiment du devoir dans nos coeurs._ -En effet, toutes les merveilles de la création sont réunies dans ces -paroles. - -«Loin qu'une religion simple et sévère dessèche le coeur, j'aurais pensé -avant de vous connaître, Corinne, qu'elle seule pouvait concentrer et -perpétuer les affections. J'ai vu la conduite la plus austère et la plus -pure développer dans un homme une inépuisable tendresse; j'ai l'ai vu -conserver jusque dans la vieillesse une virginité d'âme que les orages -des passions et les fautes qu'elles font commettre auraient -nécessairement flétrie. Sans doute le repentir est une belle chose, et -j'ai besoin plus que personne de croire à son efficacité; mais le -repentir qui se répète fatigue l'âme, ce sentiment ne régénère qu'une -fois. C'est la rédemption qui s'accomplit au fond de notre âme; et ce -grand sacrifice ne peut se renouveler. Quand la faiblesse humaine s'y -accoutume, elle perd la force d'aimer: car il faut de la force pour -aimer, du moins avec constance. - -«Je ferai des objections du même genre à ce culte plein de splendeur -qui, selon vous, agit si vivement sur l'imagination; je crois -l'imagination modeste et retirée comme le coeur; les émotions qu'on lui -commande sont moins puissantes que celles qui naissent d'elle-même. J'ai -vu dans les Cévennes un ministre protestant qui prêchait, vers le soir, -dans le fond des montagnes. Il invoquait les tombeaux des Français -bannis et proscrits par leurs frères, et dont les cendres avaient été -rapportées dans ces lieux; il promettait à leurs amis qu'ils les -retrouveraient dans un meilleur monde; il disait qu'une vie vertueuse -nous assurait ce bonheur; il disait: _Faites du bien aux hommes, pour -que Dieu cicatrise dans votre coeur la blessure de la douleur._ Il -s'étonnait de l'inflexibilité, de la dureté que l'homme d'un jour montre -à l'homme d'un jour comme lui, et s'emparait de cette terrible pensée de -la mort, que les vivants ont conçue, mais qu'ils n'épuiseront jamais. -Enfin il n'annonçait rien qui ne fût touchant et vrai: c'étaient des -paroles parfaitement en harmonie avec la nature. Le torrent qu'on -entendait dans l'éloignement, la lumière scintillante des étoiles -semblaient exprimer la même pensée sous une autre forme. La magnificence -de la nature était là, cette magnificence, la seule qui donne des fêtes -sans offenser l'infortune; et toute cette imposante simplicité remuait -l'âme bien plus profondément que des cérémonies éclatantes.» - -Le surlendemain de cet entretien, le jour de Pâques, Corinne et lord -Nelvil étaient ensemble sur la place de Saint-Pierre, au moment où le -pape s'avance sur le balcon le plus élevé de l'église, et demande au -ciel la bénédiction qu'il va répandre sur la terre; lorsqu'il prononce -ces mots: _urbi et orbi_ (à la ville et au monde), tout le peuple -rassemblé se jette à genoux; et Corinne et lord Nelvil sentirent, par -l'émotion qu'ils éprouvèrent en ce moment, que tous les cultes se -ressemblent. Le sentiment religieux unit intimement les hommes entre -eux, quand l'amour-propre et le fanatisme n'en font pas un objet de -jalousie et de haine. Prier ensemble, dans quelque langue, dans quelque -rite que ce soit, c'est la plus touchante fraternité d'espérance et de -sympathie que les hommes puissent contracter sur cette terre. - - -CHAPITRE VI - -Le jour de Pâques s'était passé, et Corinne ne parlait point d'accomplir -sa promesse, en confiant son histoire à lord Nelvil. Blessé de ce -silence, il dit un jour devant elle qu'on vantait beaucoup les beautés -de Naples, et qu'il avait envie d'y aller. Corinne, pénétrant à -l'instant ce qui se passait dans son âme, lui proposa de faire le voyage -avec lui. Elle se flattait de reculer les aveux qu'il exigeait d'elle, -en lui donnant cette preuve d'amour qui devait le satisfaire. Et -d'ailleurs elle pensait que s'il l'emmenait, c'était sans doute parce -qu'il avait dessein de lui consacrer sa vie. Elle attendait donc avec -anxiété ce qu'il dirait, et ses regards, presque suppliants, lui -demandaient une réponse favorable. Oswald ne put y résister; il avait -d'abord été surpris de cette offre, et de la simplicité avec laquelle -Corinne la faisait; il hésita quelque temps à l'accepter; mais en voyant -le trouble de son amie, l'agitation de son sein, ses yeux remplis de -larmes, il consentit à partir avec elle, sans se rendre compte à -lui-même de l'importance d'une telle résolution. Corinne fut au comble -de la joie, car son coeur se fia tout à fait, dans ce moment, au -sentiment d'Oswald. - -Le jour fut pris, et la douce perspective de voyager ensemble fit -disparaître toute autre idée. Ils s'amusèrent à ordonner les détails de -ce voyage, et il n'y avait pas un de ces détails qui ne fût une source -de plaisir. Heureuse disposition de l'âme, où tous les arrangements de -la vie ont un charme particulier en se rattachant à quelque espérance du -coeur! Il ne vient que trop tôt, le moment où l'existence fatigue dans -chacune de ses heures comme dans son ensemble, où chaque matin exige un -travail pour supporter le réveil et conduire le jour jusqu'au soir. - -Au moment où lord Nelvil sortait de chez Corinne, afin de tout préparer -pour leur départ, le comte d'Erfeuil y arriva, et apprit d'elle le -projet qu'ils venaient d'arrêter ensemble. «Y pensez-vous? lui dit-il; -quoi! vous mettre en route avec lord Nelvil sans qu'il soit votre époux, -sans qu'il vous ait promis de l'être! et que deviendrez-vous s'il vous -abandonne?--Ce que je deviendrais, répondit Corinne, dans toutes les -situations de la vie, s'il cessait de m'aimer: la plus malheureuse -personne du monde.--Oui; mais si vous n'avez rien fait qui vous -compromette, vous resterez, vous, tout entière.--Moi tout entière, -s'écria Corinne, quand le plus profond sentiment de ma vie serait -flétri! quand mon coeur serait brisé!--Le public ne le saurait pas, et -vous pourriez, en dissimulant, ne rien perdre dans l'opinion.--Et -pourquoi ménager cette opinion, répondit Corinne, si ce n'est pour avoir -un charme de plus aux yeux de ce qu'on aime?--On cesse d'aimer, reprit -le comte d'Erfeuil, mais l'on ne cesse pas de vivre au milieu de la -société, et d'avoir besoin d'elle.--Ah! si je pouvais penser, répondit -Corinne, qu'il arrivera, le jour où l'affection d'Oswald ne serait pas -tout pour moi dans ce monde; si je pouvais le penser, j'aurais déjà -cessé de l'aimer. Qu'est-ce donc que l'amour quand il prévoit, quand il -calcule le moment où il n'existera plus? S'il y a quelque chose de -religieux dans ce sentiment, c'est parce qu'il fait disparaître tous les -autres intérêts, et se complaît, comme la dévotion, dans le sacrifice -entier de soi-même. - ---Que me dites-vous là? reprit le comte d'Erfeuil; une personne d'esprit -comme vous peut-elle se remplir la tête de pareilles folies! C'est notre -avantage, à nous autres hommes, que les femmes pensent comme vous: nous -avons alors bien plus d'ascendant sur elles; mais il ne faut pas que -votre supériorité soit perdue, il faut qu'elle vous serve à quelque -chose.--Me servir! dit Corinne; ah! je lui dois beaucoup, si elle me -fait mieux sentir tout ce qu'il y a de touchant et de généreux dans le -caractère de lord Nelvil. - ---Lord Nelvil est un homme tout comme un autre, reprit le comte -d'Erfeuil; il retournera dans son pays, suivra sa carrière, il sera -raisonnable enfin; et vous exposez imprudemment votre réputation en -allant à Naples avec lui.--J'ignore les intentions de lord Nelvil, dit -Corinne, et peut-être aurais-je mieux fait d'y réfléchir avant de -l'aimer; mais, à présent, qu'importe un sacrifice de plus! ma vie ne -dépend-elle pas toujours de son sentiment pour moi? Je trouve, au -contraire, quelque douceur à ne me laisser aucune ressource: il n'en est -jamais quand le coeur est blessé; néanmoins le monde peut quelquefois -croire qu'il vous en reste, et j'aime à penser que, même sous ce -rapport, mon malheur serait complet si lord Nelvil se séparait de -moi.--Et sait-il à quel point vous vous compromettez pour lui? continua -le comte d'Erfeuil.--J'ai pris grand soin de le lui dissimuler, répondit -Corinne; et, comme il ne connaît pas bien les usages de ce pays, j'ai pu -lui exagérer un peu la facilité qu'ils donnent. Je vous demande votre -parole de ne pas lui dire un mot à cet égard; je veux qu'il soit libre, -et toujours libre dans ses relations avec moi: il ne peut faire mon -bonheur par aucun genre de sacrifice. Le sentiment qui me rend heureuse -est la fleur de la vie, et ni la bonté ni la délicatesse ne pourraient -la ranimer si elle venait à se flétrir. Je vous en conjure donc, mon -cher comte, ne vous mêlez pas de ma destinée; rien de ce que vous savez -sur les affections du coeur ne peut me convenir. Ce que vous dites est -sage, bien raisonné, fort applicable aux situations comme aux personnes -ordinaires; mais vous me feriez très-innocemment un mal affreux, en -voulant juger mon caractère d'après ces grandes divisions communes, pour -lesquelles il y a des maximes toutes faites. Je souffre, je jouis, je -sens à ma manière; et ce serait moi seule qu'il faudrait observer, si -l'on voulait influer sur mon bonheur.» - -L'amour-propre du comte d'Erfeuil était un peu blessé de l'inutilité de -ses conseils, et de la grande marque d'amour que Corinne donnait à lord -Nelvil; il savait bien qu'il n'était pas aimé d'elle; il savait -également qu'Oswald l'était; mais il lui était désagréable que tout cela -fût constaté si publiquement. Il y a toujours dans le succès d'un homme -auprès d'une femme quelque chose qui déplaît, même aux meilleurs amis de -cet homme. «Je vois que je n'y peux rien, dit le comte d'Erfeuil; mais -quand vous serez bien malheureuse, vous vous souviendrez de moi: en -attendant, je vais quitter Rome; puisque ni vous ni lord Nelvil n'y -serez plus, je m'y ennuierais trop en votre absence; je vous reverrai -sûrement l'un et l'autre en Écosse ou en Italie, car j'ai pris goût aux -voyages, en attendant mieux. Pardonnez-moi mes conseils, charmante -Corinne, et croyez toujours à mon dévouement.» Corinne le remercia, et -se sépara de lui avec un sentiment de regret. Elle l'avait connu en même -temps qu'Oswald, et ce souvenir formait entre elle et lui des liens -qu'elle n'aimait pas à voir brisés. Elle se conduisit comme elle l'avait -annoncé au comte d'Erfeuil. Quelques inquiétudes troublèrent un moment -la joie avec laquelle lord Nelvil avait accepté le projet du voyage: il -craignait que le départ pour Naples ne pût faire tort à Corinne, et -voulait obtenir d'elle son secret avant ce départ, pour savoir avec -certitude s'ils n'étaient point séparés par quelque obstacle invincible: -mais elle lui déclara qu'elle ne s'expliquerait qu'à Naples, et lui fit -doucement illusion sur ce qu'on pourrait dire du parti qu'elle prenait. -Oswald se prêtait à cette illusion: l'amour, dans un caractère incertain -et faible, trompe à demi, la raison éclaire à demi, et c'est l'émotion -présente qui décide laquelle des deux moitiés sera le tout. L'esprit de -lord Nelvil était singulièrement étendu et pénétrant, mais il ne se -jugeait bien lui-même que dans le passé. Sa situation actuelle ne -s'offrait jamais à lui que confusément. Susceptible tout à la fois -d'entraînement et de remords, de passions et de timidité, ces contrastes -ne lui permettaient de se connaître que quand l'événement avait décidé -du combat qui se passait en lui. - -Lorsque les amis de Corinne, et particulièrement le prince Castel-Forte, -furent instruits de son projet, ils en éprouvèrent un grand chagrin. Le -prince Castel-Forte surtout en ressentit une telle peine, qu'il résolut -d'aller la rejoindre dans peu de temps. Il n'y avait pas, assurément, de -vanité à se mettre ainsi à la suite d'un amant préféré; mais ce qu'il ne -pouvait supporter, c'était le vide affreux de l'absence de son amie; il -n'avait pas un ami qu'il ne rencontrât chez Corinne, et jamais il -n'allait dans une autre maison que la sienne. - -La société qui se rassemblait autour d'elle devait se disperser quand -elle n'y serait plus; il deviendrait impossible d'en réunir les débris. -Le prince Castel-Forte avait peu l'habitude de vivre dans sa famille; -bien que fort spirituel, l'étude le fatiguait: le jour entier eût donc -été pour lui d'un poids insupportable, s'il n'était pas venu le soir et -le matin chez Corinne; elle partait, il ne savait plus que devenir, il -se promit en secret de se rapprocher d'elle comme un ami sans exigence, -mais qui est toujours là pour nous consoler dans le malheur; et cet ami -doit être bien sûr que son moment arrivera. - -Corinne éprouvait un sentiment de mélancolie en rompant ainsi toutes ses -habitudes; elle s'était fait depuis quelques années dans Rome une -manière d'être qui lui plaisait; elle était le centre de tout ce qu'il y -avait d'artistes célèbres et d'hommes éclairés; une indépendance -parfaite d'idées et d'habitudes donnait beaucoup de charmes à son -existence; qu'allait-elle maintenant devenir? Si elle était destinée au -bonheur d'avoir Oswald pour époux, c'était en Angleterre qu'il devait la -conduire; et de quelle manière y serait-elle jugée? comment elle-même -saurait-elle s'astreindre à ce genre de vie si différent de celui -qu'elle venait de mener depuis six ans? Mais ces réflexions ne faisaient -que traverser son esprit, et toujours son sentiment pour Oswald en -effaçait les légères traces. Elle le voyait, elle l'entendait, et ne -comptait les heures que par son absence ou sa présence. Qui sait -disputer avec le bonheur? qui ne le reçoit pas quand il vient? Corinne -surtout avait peu de prévoyance; la crainte ni l'espérance n'étaient pas -faites pour elle; sa foi dans l'avenir était confuse, et son imagination -lui faisait en ce genre peu de bien et peu de mal. - -Le matin de son départ, le prince Castel-Forte entra chez elle, et, les -larmes aux yeux, il lui dit: «Ne reviendrez-vous plus à Rome?--O mon -Dieu, oui, répondit-elle, dans un mois nous y serons.--Mais si vous -épousez lord Nelvil, il faudra quitter l'Italie.--Quitter l'Italie!» dit -Corinne; et elle soupira. «Ce pays, continua le prince Castel-Forte, où -l'on parle votre langue, où l'on vous entend si bien, où vous êtes si -vivement admirée! Et vos amis, Corinne, et vos amis! Où serez-vous aimée -comme ici? où trouverez-vous l'imagination et les beaux-arts qui vous -plaisent? Est-ce donc un seul sentiment qui fait la vie? N'est-ce pas la -langue, les coutumes, les moeurs, dont se compose l'amour de la patrie, -cet amour qui donne le mal du pays, terrible douleur des exilés!--Ah! -que me dites-vous! s'écria Corinne; ne l'ai-je pas éprouvée! N'est-ce -pas cette douleur qui a décidé de mon sort!» Elle regarda tristement sa -chambre et les statues qui la décoraient, puis le Tibre qui coulait sous -ses fenêtres, et le ciel dont la beauté semblait l'inviter à rester. -Mais, dans ce moment, Oswald passait à cheval sur le pont Saint-Ange, il -venait avec la rapidité de l'éclair. «Le voilà!» s'écria Corinne. A -peine avait-elle dit ces mots, que déjà il était arrivé; elle courut -au-devant de lui; tous les deux, impatients de partir, se hâtèrent de -monter en voiture. Corinne dit cependant un aimable adieu au prince -Castel-Forte; mais ses paroles obligeantes se perdirent dans les airs, -au milieu des cris des postillons, des hennissements des chevaux, et de -tout ce bruit de départ, quelquefois triste, quelquefois enivrant, selon -la crainte ou l'espoir qu'inspirent les nouvelles chances de la -destinée. - - - - -LIVRE ONZIÈME - -NAPLES ET L'ERMITAGE DE SAINT-SALVADOR - - -CHAPITRE PREMIER - -Oswald était fier d'emmener sa conquête; lui, qui se sentait presque -toujours troublé dans ses jouissances par les réflexions et les regrets, -n'éprouvait plus cette fois la peine de l'incertitude. Ce n'était pas -qu'il fût décidé, mais il ne s'occupait pas de l'être, et il se laissait -aller aux événements, espérant bien être entraîné par eux à ce qu'il -souhaitait. Ils traversèrent la campagne d'Albano, lieu où l'on montre -encore ce qu'on croit être le tombeau des Horaces et des Curiaces. Ils -passèrent près du lac de Nemi et des bois sacrés qui l'entourent. On dit -qu'Hippolyte fut ressuscité par Diane dans ces lieux; elle ne permettait -pas aux chevaux d'en approcher, et perpétuait, par cette défense, le -souvenir du malheur de son jeune favori. C'est ainsi qu'en Italie, -presque à chaque pas, la poésie et l'histoire viennent se retracer à -l'esprit, et les sites charmants qui les rappellent adoucissent tout ce -qu'il y a de mélancolique dans le passé, et semblent lui conserver une -jeunesse éternelle. - -Oswald et Corinne traversèrent ensuite les marais Pontins, campagne -fertile et pestilentielle tout à la fois, où l'on ne voit pas une seule -habitation, quoique la nature y semble féconde. Quelques hommes malades -attellent vos chevaux, et vous recommandent de ne pas vous endormir en -passant les marais, car le sommeil est là le véritable avant-coureur de -la mort. Des buffles, d'une physionomie tout à la fois basse et féroce, -traînent la charrue que d'imprudents cultivateurs conduisent encore -quelquefois sur cette terre fatale, et le plus brillant soleil éclaire -ce triste spectacle. Les lieux marécageux et malsains, dans le Nord, -sont annoncés par leur effrayant aspect; mais, dans les contrées les -plus funestes du Midi, la nature conserve une sérénité dont la douceur -trompeuse fait illusion aux voyageurs. S'il est vrai qu'il soit -très-dangereux de s'endormir en traversant les marais Pontins, -l'invincible penchant au sommeil qu'ils inspirent dans la chaleur est -encore une des impressions perfides que ce lieu fait éprouver. Lord -Nelvil veillait constamment sur Corinne: quelquefois elle penchait sa -tête sur Thérésine, qui les accompagnait; quelquefois elle fermait les -yeux, vaincue par la langueur de l'air. Oswald se hâtait de la réveiller -avec une inexprimable terreur; et, bien qu'il fût silencieux -naturellement, il était inépuisable en sujets de conversation, toujours -soutenus, toujours nouveaux, pour l'empêcher de succomber un moment à ce -fatal sommeil. Ah! ne faut-il pas pardonner au coeur des femmes les -regrets déchirants qui s'attachent à ces jours où elles étaient aimées, -où leur existence était si nécessaire à l'existence d'un autre, lorsqu'à -tous les instants elles se sentaient soutenues et protégées? Quel -isolement doit succéder à ces temps de délices! et qu'elles sont -heureuses celles que le lien sacré du mariage a conduites doucement de -l'amour à l'amitié, sans qu'un moment cruel ait déchiré leur vie! - -Oswald et Corinne, après le passage inquiétant des marais Pontins, -arrivèrent enfin à Terracine, sur le bord de la mer, aux confins du -royaume de Naples. C'est là que commence véritablement le Midi; c'est là -qu'il accueille les voyageurs avec toute sa magnificence. Cette terre de -Naples, cette _campagne heureuse_, est comme séparée du reste de -l'Europe, et par la mer qui l'entoure, et par cette contrée dangereuse -qu'il faut traverser pour y arriver. On dirait que la nature s'est -réservé le secret de ce séjour de délices, et qu'elle a voulu que les -abords en fussent périlleux. Rome n'est point encore le Midi: on en -pressent les douceurs, mais son enchantement ne commence véritablement -que sur le territoire de Naples. Non loin de Terracine est le -promontoire choisi par les poëtes comme la demeure de Circé; et derrière -Terracine s'élève le mont Anxur, où Théodoric, roi des Goths, avait -placé l'un des châteaux forts dont les guerriers du Nord couvrirent la -terre. Il y a très-peu de traces de l'invasion des barbares en Italie; -ou du moins là où ces traces consistent en destructions, elles se -confondent avec l'effet du temps. Les nations septentrionales n'ont -point donné à l'Italie cet aspect guerrier que l'Allemagne a conservé. -Il semble que la molle terre de l'Ausonie n'ait pu garder les -fortifications et les citadelles dont les pays du Nord sont hérissés. -Rarement un édifice gothique, un château féodal s'y rencontre encore; et -les souvenirs des antiques Romains règnent seuls à travers les siècles, -malgré les peuples qui les ont vaincus. - -Toute la montagne qui domine Terracine est couverte d'orangers et de -citronniers qui embaument l'air d'une manière délicieuse. Rien ne -ressemble, dans nos climats, au parfum méridional des citronniers en -pleine terre; il produit sur l'imagination presque le même effet qu'une -musique mélodieuse; il donne une disposition poétique, excite le talent, -et l'enivre de la nature. Les aloès, les cactus à larges feuilles, que -vous rencontrez à chaque pas, ont une physionomie particulière qui -rappelle ce que l'on sait des redoutables productions de l'Afrique. Ces -plantes causent une sorte d'effroi: elles ont l'air d'appartenir à une -nature violente et dominatrice. Tout l'aspect du pays est étranger: on -se sent dans un autre monde, dans un monde qu'on n'a connu que par les -descriptions des poëtes de l'antiquité, qui ont tout à la fois dans -leurs peintures tant d'imagination et d'exactitude. En entrant à -Terracine, les enfants jetèrent dans la voiture de Corinne une immense -quantité de fleurs qu'ils cueillaient au bord du chemin, qu'ils allaient -chercher sur la montagne, et qu'ils répandaient au hasard, tant ils se -confiaient dans la prodigalité de la nature! Les chariots qui -rapportaient la moisson des champs étaient ornés tous les jours avec des -guirlandes de roses, et quelquefois les enfants entouraient leurs coupes -de fleurs: car l'imagination du peuple même devient poétique sous un -beau ciel. On voyait, on entendait, à côté de ces riants tableaux, la -mer dont les vagues se brisaient avec fureur. Ce n'était point l'orage -qui l'agitait, mais les rochers, obstacle habituel qui s'opposait à ses -flots, et dont sa grandeur était irritée. - - _E non udite ancor come risuona - Il roco ed alto fremito marino?_ - -_Et n'entendez-vous pas encore comme retentit le frémissement rauque et -profond de la mer?_ Ce mouvement sans but, cette force sans objet, qui -se renouvelle pendant l'éternité, sans que nous puissions connaître ni -sa cause ni sa fin, nous attire sur le rivage, où ce grand spectacle -s'offre à nos regards; et l'on éprouve comme un besoin mêlé de terreur -de s'approcher des vagues, et d'étourdir sa pensée par leur tumulte. - -Vers le soir tout se calma. Corinne et lord Nelvil se promenèrent -lentement et avec délices dans la campagne. Chaque pas, en pressant les -fleurs, faisait sortir des parfums de leur sein. Les rossignols venaient -se reposer plus volontiers sur les arbustes qui portaient les roses. -Ainsi les chants les plus purs se réunissaient aux odeurs les plus -suaves; tous les charmes de la nature s'attiraient mutuellement: mais ce -qui est surtout ravissant et inexprimable, c'est la douceur de l'air -qu'on respire. Quand on contemple un beau site dans le Nord, le climat, -qui se fait sentir, trouble toujours un peu le plaisir qu'on pourrait -goûter. C'est comme un son faux dans un concert, que ces petites -sensations de froid et d'humidité qui détournent plus ou moins votre -attention de ce que vous voyez; mais, en approchant de Naples, vous -éprouvez un bien-être si parfait, une si grande amitié de la nature pour -vous, que rien n'altère les sensations agréables qu'elle vous cause. -Tous les rapports de l'homme, dans nos climats, sont avec la société. La -nature, dans les pays chauds, met en relation avec les objets -extérieurs, et les sentiments s'y répandent doucement au dehors. Ce -n'est pas que le Midi n'ait aussi sa mélancolie; dans quels lieux la -destinée de l'homme ne produit-elle pas cette impression! Mais il n'y a -dans cette mélancolie ni mécontentement, ni anxiété, ni regret. -Ailleurs, c'est la vie qui, telle qu'elle est, ne suffit pas aux -facultés de l'âme; ici, ce sont les facultés de l'âme qui ne suffisent -pas à la vie, et la surabondance des sensations inspire une rêveuse -indolence, dont on se rend à peine compte en l'éprouvant. - -Pendant la nuit, des mouches luisantes se montraient dans les airs; on -eût dit que la montagne étincelait, et que la terre brûlante laissait -échapper quelques-unes de ses flammes. Ces mouches volaient à travers -les arbres, se reposaient quelquefois sur les feuilles, et le vent -balançait ces petites étoiles, et variait de mille manières leurs -lumières incertaines. Le sable aussi contenait un grand nombre de -petites pierres ferrugineuses qui brillaient de toutes parts; c'était la -terre de feu, conservant encore dans son sein les traces du soleil dont -les rayons venaient de l'échauffer. Il y a tout à la fois dans cette -nature une vie et un repos qui satisfont en entier les voeux divers de -l'existence. Corinne se livrait au charme de cette soirée, s'en -pénétrait avec joie; Oswald ne pouvait cacher son émotion. Plusieurs -fois il serra Corinne contre son coeur, plusieurs fois il s'éloigna, -puis revint, puis s'éloigna de nouveau, pour respecter celle qui devait -être la compagne de sa vie. Corinne ne pensait point aux dangers qui -auraient pu l'alarmer; car telle était son estime pour Oswald, que, s'il -lui avait demandé le don entier de son être, elle n'eût pas douté que -cette prière ne fût le serment solennel de l'épouser; mais elle était -bien aise qu'il triomphât de lui-même, et l'honorât par ce sacrifice; et -il y avait dans son âme cette plénitude de bonheur et d'amour qui ne -permet pas de former un désir de plus. Oswald était bien loin de ce -calme: il se sentait embrasé par les charmes de Corinne. Une fois il -embrassa ses genoux avec violence, et semblait avoir perdu tout empire -sur sa passion; mais Corinne le regarda avec tant de douceur et de -crainte, elle semblait tellement reconnaître son pouvoir, en lui -demandant de n'en pas abuser, que cette humble défense lui inspira plus -de respect que toute autre. - -Ils aperçurent alors dans la mer le reflet d'un flambeau qu'une main -inconnue portait sur le rivage, en se rendant secrètement dans la maison -voisine. «Il va voir celle qu'il aime, dit Oswald.--Oui, répondit -Corinne.--Et pour moi, reprit Oswald, le bonheur de ce jour va finir.» -Les regards de Corinne, élevés vers le ciel en cet instant, se -remplirent de larmes. Oswald craignit de l'avoir offensée, et se -prosterna devant elle pour obtenir le pardon de l'amour qui -l'entraînait. «Non, lui dit Corinne, en lui tendant la main et -l'invitant à s'en retourner ensemble; non, Oswald, j'en suis assurée, -vous respecterez celle qui vous aime. Vous le savez, une simple prière -de vous serait toute-puissante; c'est donc vous qui répondez de moi; -c'est vous qui me refuseriez à jamais pour votre épouse si vous me -rendiez indigne de l'être.--Eh bien, répondit Oswald, puisque vous -croyez à ce cruel empire de votre volonté sur mon coeur, d'où vient, -Corinne, d'où vient donc votre tristesse?--Hélas! reprit-elle, je me -disais que ces moments que je passe avec vous à présent étaient les plus -heureux de ma vie: et comme je tournais mes regards vers le ciel pour -l'en remercier, je ne sais par quel hasard une superstition de mon -enfance s'est ranimée dans mon coeur. La lune, que je contemplais, s'est -couverte d'un nuage, et l'aspect de ce nuage était funeste. J'ai -toujours trouvé que le ciel avait une expression, tantôt paternelle, -tantôt irritée; et je vous le dis, Oswald, ce soir il condamnait notre -amour.--Chère amie, répondit lord Nelvil, les seuls augures de la vie de -l'homme, ce sont ses actions, bonnes ou mauvaises; et n'ai-je pas, ce -soir même, immolé mes plus ardents désirs à un sentiment de vertu?--Eh -bien, tant mieux si vous n'êtes pas compris dans ce présage, reprit -Corinne; en effet, il se peut que ce ciel orageux n'ait menacé que moi.» - - -CHAPITRE II - -Ils arrivèrent à Naples, de jour, au milieu de cette immense population -qui est si animée et si oisive tout à la fois; ils traversèrent d'abord -la rue de Tolède, et virent les lazzaroni couchés sur les pavés, ou -retirés dans un panier d'osier qui leur sert d'habitation jour et nuit. -Cet état sauvage qui se voit là, mêlé avec la civilisation, a quelque -chose de très-original. Il en est, parmi ces hommes, qui ne savent pas -même leur propre nom, et vont à confesse avouer des péchés anonymes, ne -pouvant dire comment s'appelle celui qui les a commis. Il existe à -Naples une grotte sous terre, où des milliers de lazzaroni passent leur -vie, en sortant seulement à midi pour voir le soleil, et dormant le -reste du jour, pendant que leurs femmes filent. Dans les climats où le -vêtement et la nourriture sont si faciles, il faudrait un gouvernement -très-indépendant et très-actif pour donner à la nation une émulation -suffisante; car il est si aisé pour le peuple de subsister -matériellement à Naples, qu'il peut se passer du genre d'industrie -nécessaire ailleurs pour gagner sa vie. La paresse et l'ignorance, -combinées avec l'air volcanique qu'on respire dans ce séjour, doivent -produire la férocité quand les passions sont excitées; mais ce peuple -n'est pas plus méchant qu'un autre. Il a de l'imagination, ce qui -pourrait être le principe d'actions désintéressées; et avec cette -imagination on le conduirait au bien, si ses institutions politiques et -religieuses étaient bonnes. - -On voit des Calabrois qui se mettent en marche pour aller cultiver les -terres, avec un joueur de violon à leur tête, et dansant de temps en -temps pour se reposer de marcher. Il y a tous les ans, près de Naples, -une fête consacrée à la _Madone_ de la grotte, dans laquelle les jeunes -filles dansent au son du tambourin et des castagnettes; et il n'est pas -rare qu'elles fassent mettre pour condition, dans leur contrat de -mariage, que leurs époux les conduiront tous les ans à cette fête. On -voit à Naples, sur le théâtre, un acteur de quatre-vingts ans, qui, -depuis soixante ans, fait rire les Napolitains, dans leur rôle comique -national, le polichinelle. Se représente-t-on ce que sera l'immortalité -de l'âme pour un homme qui remplit ainsi sa longue vie? Le peuple de -Naples n'a d'autre idée du bonheur que le plaisir; mais l'amour du -plaisir vaut encore mieux qu'un égoïsme aride. - -Il est vrai que c'est le peuple du monde qui aime le plus l'argent: si -vous demandez à un homme du peuple votre chemin dans la rue, il tend la -main après avoir fait un signe, car ils sont plus paresseux pour les -paroles que pour les gestes. Mais leur goût pour l'argent n'est point -méthodique ni réfléchi; ils le dépensent aussitôt qu'ils le reçoivent. -Si l'argent s'introduisait chez les sauvages, les sauvages le -demanderaient comme cela. Ce qui manque le plus à cette nation en -général, c'est le sentiment de la dignité. Ils font des actions -généreuses et bienveillantes par bon coeur plutôt que par principe; car -leur théorie, en tout genre, ne vaut rien, et l'opinion, en ce pays, n'a -point de force. Mais lorsque des hommes ou des femmes échappent à cette -anarchie morale, leur conduite est plus remarquable en elle-même, et -plus digne d'admiration que partout ailleurs, puisque rien, dans les -circonstances extérieures, ne favorise la vertu; on la prend tout -entière dans son âme. Les lois ni les moeurs ne récompensent ni ne -punissent. Celui qui est vertueux est d'autant plus héroïque qu'il n'en -est pour cela ni plus considéré ni plus recherché. - -A quelques honorables exceptions près, les hautes classes ont assez de -ressemblance avec les dernières: l'esprit des unes n'est guère plus -cultivé que celui des autres, et l'usage du monde fait la seule -différence à l'extérieur. Mais, au milieu de cette ignorance, il y a un -fonds d'esprit naturel et d'aptitude à tout, tel qu'on ne peut prévoir -ce que deviendrait une semblable nation, si toute la force du -gouvernement était dirigée dans le sens des lumières et de la morale. -Comme il y a peu d'instruction à Naples, on y trouve, jusqu'à présent, -plus d'originalité dans le caractère que dans l'esprit. Mais les hommes -remarquables de ce pays, tels que l'abbé Galiani, Caraccioli, etc., -possédaient, dit-on, au plus haut degré la plaisanterie et la réflexion, -rares puissances de la pensée, réunion sans laquelle la pédanterie ou la -frivolité vous empêche de connaître la véritable valeur des choses! - -Le peuple napolitain, à quelques égards, n'est point du tout civilisé; -mais il n'est point vulgaire à la manière des autres peuples. Sa -grossièreté même frappe l'imagination. La rive africaine, qui borde la -mer de l'autre côté, se fait presque déjà sentir, et il y a je ne sais -quoi de numide dans les cris sauvages qu'on entend de toutes parts. Ces -visages brunis, ces vêtements formés de quelques morceaux d'étoffe rouge -ou violette dont la couleur foncée attire les regards; ces lambeaux -d'habillements que ce peuple artiste drape encore avec art, donnent -quelque chose de pittoresque à la populace, tandis qu'ailleurs l'on ne -peut voir en elle que les misères de la civilisation. Un certain goût -pour la parure et les décorations se trouvent souvent, à Naples, à côté -du manque absolu des choses nécessaires ou commodes. Les boutiques sont -ornées agréablement avec des fleurs et des fruits: quelques-unes ont un -air de fête qui ne tient ni à l'abondance ni à la félicité publique, -mais seulement à la vivacité de l'imagination; on veut réjouir les yeux -avant tout. La douceur du climat permet aux ouvriers en tout genre de -travailler dans la rue. Les tailleurs y font des habits, les traiteurs -leurs repas; et les occupations de la maison, se passant ainsi au -dehors, multiplient les mouvements de mille manières. Les chants, les -danses, les jeux bruyants accompagnent assez bien tout ce spectacle, et -il n'y a point de pays où l'on sente plus clairement la différence de -l'amusement au bonheur; enfin, l'on sort de l'intérieur de la ville pour -arriver sur les quais, d'où l'on voit et la mer et le Vésuve, et l'on -oublie alors tout ce que l'on sait des hommes. - -Oswald et Corinne arrivèrent à Naples pendant que l'éruption du Vésuve -durait encore. Ce n'était de jour qu'une fumée noire, qui pouvait se -confondre avec les nuages; mais le soir, en s'avançant sur le balcon de -leur demeure, ils éprouvèrent une émotion tout à fait inattendue. Le -fleuve de feu descend vers la mer; et ses vagues de flamme, semblables -aux vagues de l'onde, expriment, comme elles, la succession rapide et -continuelle d'un infatigable mouvement. On dirait que la nature, -lorsqu'elle se transforme en des éléments divers, conserve néanmoins -toujours quelques traces d'une pensée unique et première. Ce phénomène -du Vésuve cause un véritable battement de coeur. On est si familiarisé -d'ordinaire avec les objets extérieurs, qu'on aperçoit à peine leur -existence, et l'on ne reçoit guère d'émotion nouvelle, en ce genre, au -milieu de nos prosaïques contrées; mais tout à coup l'étonnement que -doit causer l'univers se renouvelle à l'aspect d'une merveille inconnue -de la création: tout notre être est agité par cette puissance de la -nature, dont les combinaisons sociales nous avaient distraits longtemps; -nous sentons que les plus grands mystères de ce monde ne consistent pas -tous dans l'homme, et qu'une force indépendante de lui le menace ou le -protége, selon des lois qu'il ne peut pénétrer. Oswald et Corinne se -promirent de monter sur le Vésuve, et ce qu'il pouvait y avoir de -périlleux dans cette entreprise répandait un charme de plus sur un -projet qu'ils devaient exécuter ensemble. - - -CHAPITRE III - -Il y avait alors dans le port de Naples un vaisseau de guerre anglais, -où le service religieux se faisait tous les dimanches. Le capitaine et -la société anglaise qui étaient à Naples proposèrent à lord Nelvil d'y -venir le lendemain. Il l'accepta sans songer d'abord s'il y conduirait -Corinne, et comment il la présenterait à ses compatriotes. Il fut -tourmenté par cette inquiétude toute la nuit. Comme il se promenait avec -Corinne, le matin suivant, près du port, et qu'il était prêt à lui -conseiller de ne pas venir sur le vaisseau, ils virent arriver une -chaloupe anglaise conduite par dix matelots vêtus de blanc, portant sur -leur tête un bonnet de velours noir, et le léopard en argent brodé sur -ce bonnet: un jeune officier descendit; et, saluant Corinne du nom de -lady Nelvil, il lui proposa de monter dans la barque pour se rendre au -grand vaisseau. A ce nom de lady Nelvil, Corinne se troubla, rougit et -baissa les yeux. Oswald parut hésiter un moment; puis tout à coup lui -prenant la main, il lui dit en anglais: «Venez, ma chère.» Et elle le -suivit. - -Le bruit des vagues et le silence des matelots, qui, dans une discipline -admirable, ne faisaient pas un mouvement, ne disaient pas une parole -inutile, et conduisaient rapidement la barque sur cette mer qu'ils -avaient tant de fois parcourue, inspiraient la rêverie. D'ailleurs -Corinne n'osait pas faire une question à lord Nelvil sur ce qui venait -de se passer. Elle cherchait à deviner son projet, ne croyant pas (ce -qui est toujours cependant le plus probable) qu'il n'en eût point, et -qu'il se laissât aller à chaque circonstance nouvelle. Un moment elle -imagina qu'il la conduisait au service divin pour la prendre là pour -épouse, et cette idée lui causa, dans ce moment, plus d'effroi que de -bonheur: il lui semblait qu'elle quittait l'Italie, et retournait en -Angleterre, où elle avait beaucoup souffert. La sévérité des moeurs et -des habitudes de ce pays revenait à sa pensée, et l'amour même ne -pouvait triompher entièrement du trouble de ses souvenirs. Combien, -cependant, dans d'autres circonstances, elle s'étonnera de ces pensées, -quelque passagères qu'elles fussent! combien elle les abjurera! - -Corinne monta sur le vaisseau, dont l'intérieur était entretenu avec les -soins et la propreté la plus recherchée. On n'entendait que la voix du -capitaine, qui se prolongeait et se répétait d'un bord à l'autre par le -commandement et l'obéissance. La subordination, le sérieux, la -régularité, le silence qu'on remarquait dans ce vaisseau, étaient -l'image d'un ordre social libre et sévère, en contraste avec cette ville -de Naples, si vive, si passionnée, si tumultueuse. Oswald était occupé -de Corinne et de l'impression qu'elle recevait; mais il était aussi -quelquefois distrait d'elle par le plaisir de se trouver dans sa patrie. -Et n'est-ce pas, en effet, une seconde patrie, pour un Anglais, que les -vaisseaux et la mer? Oswald se promenait avec les Anglais qui étaient à -bord, pour savoir des nouvelles de l'Angleterre, pour causer de son pays -et de la politique. Pendant ce temps, Corinne était auprès des femmes -anglaises qui étaient venues de Naples pour assister au culte divin. -Elles étaient entourées de leurs enfants, beaux comme le jour, mais -timides comme leurs mères, et pas un mot ne se disait devant une -nouvelle connaissance. Cette contrainte, ce silence, rendaient Corinne -assez triste; elle levait les yeux vers la belle Naples, vers ses bords -fleuris, vers sa vie animée, et elle soupirait. Heureusement pour elle, -Oswald ne s'en aperçut pas; au contraire, en la voyant assise au milieu -des femmes anglaises, ses paupières noires baissées comme leurs -paupières blondes, et se conformant en tout à leurs manières, il éprouva -un grand sentiment de joie. C'est en vain qu'un Anglais se plaît un -moment aux moeurs étrangères; son coeur revient toujours aux premières -impressions de sa vie. Si vous interrogez des Anglais voguant sur un -vaisseau à l'extrémité du monde, et que vous leur demandiez où ils vont, -ils vous répondront: _home_ (chez nous), si c'est en Angleterre qu'ils -retournent. Leurs voeux, leurs sentiments, à quelque distance qu'ils -soient de leur patrie, sont toujours tournés vers elle. - -L'on descendit entre les deux premiers ponts pour écouter le service -divin, et Corinne s'aperçut bientôt que son idée était sans nul -fondement, et que lord Nelvil n'avait point le projet solennel qu'elle -lui avait d'abord supposé. Alors elle se reprocha de l'avoir craint, et -sentit renaître en elle l'embarras de sa situation; car tout ce qui -était là ne doutait pas qu'elle ne fût la femme de lord Nelvil, et elle -n'avait pas eu la force de dire un mot qui pût détruire ou confirmer -cette idée. Oswald souffrait aussi cruellement; mais il avait, à travers -mille rares qualités, beaucoup de faiblesse et d'irrésolution dans le -caractère. Ces défauts sont inaperçus de celui qui les a, et prennent à -ses yeux une nouvelle forme dans chaque circonstance: tantôt c'est la -prudence, la sensibilité ou la délicatesse qui éloignent le moment de -prendre un parti et prolongent une situation indécise; presque jamais -l'on ne sent que c'est le même caractère qui donne à toutes les -circonstances le même genre d'inconvénient. - -Corinne, cependant, malgré les pensées pénibles qui l'occupaient, reçut -une impression profonde par le spectacle dont elle fut témoin. Rien ne -parle plus à l'âme, en effet, que le service divin sur un vaisseau; et -la noble simplicité du culte des réformés semble particulièrement -adaptée aux sentiments que l'on éprouve alors. Un jeune homme -remplissait les fonctions de chapelain; il prêchait avec une voix ferme -et douce, et sa figure avait la sévérité d'une âme pure dans la -jeunesse. Cette sévérité porte avec elle une idée de force qui convient -à la religion prêchée au milieu des périls de la guerre. A des moments -marqués, le ministre anglican prononçait des prières dont toute -l'assemblée répétait avec lui les dernières paroles. Ces voix confuses, -et néanmoins assez douces, venaient de distance en distance ranimer -l'intérêt et l'émotion. Les matelots, les officiers, le capitaine, se -mettaient plusieurs fois à genoux, surtout à ces mots: «_Lord, have -mercy upon us_ (Seigneur, faites-nous miséricorde).» Le sabre du -capitaine, qu'on voyait traîner à côté de lui pendant qu'il était à -genoux, rappelait cette noble réunion de l'humilité devant Dieu et de -l'intrépidité contre les hommes, qui rend la dévotion des guerriers si -touchante; et pendant que tous ces braves gens priaient le Dieu des -armées, on apercevait la mer à travers les sabords, et quelquefois le -bruit léger de ses vagues, alors tranquilles, semblait seulement dire: -«Vos prières sont entendues.» Le chapelain finit le service par la -prière qui est particulière aux marins anglais: _Que Dieu_, disent-ils, -_nous fasse la grâce de défendre au dehors notre heureuse constitution, -et de retrouver dans nos foyers, au retour, le bonheur domestique!_ Que -de beaux sentiments sont réunis dans ces simples paroles! Les études -préalables et continuelles qu'exige la marine, la vie austère d'un -vaisseau, en font comme un cloître militaire au milieu des flots, et la -régularité des opérations les plus sérieuses n'y est interrompue que par -les périls et la mort. Souvent les matelots, malgré leurs habitudes -guerrières, s'expriment avec beaucoup de douceur, et montrent une pitié -singulière pour les femmes et les enfants, quand il s'en trouve à bord -avec eux. On est d'autant plus touché de ces sentiments, qu'on sait avec -quel sang-froid ils s'exposent à ces effroyables dangers de la guerre et -de la mer, au milieu desquels la présence de l'homme a quelque chose de -surnaturel. - -Corinne et lord Nelvil remontèrent sur la barque qui devait les -conduire; ils revirent cette ville de Naples, bâtie en amphithéâtre, -comme pour assister plus commodément à la fête de la nature; et Corinne, -en mettant le pied sur le rivage, ne put se défendre d'un sentiment de -joie. Si lord Nelvil s'était douté de ce sentiment, il en eût été -vivement blessé, peut-être avec raison; et cependant il eût été injuste -envers Corinne, car elle l'aimait passionnément, malgré l'impression -pénible que lui faisaient les souvenirs d'un pays où des circonstances -cruelles l'avaient rendue malheureuse. Son imagination était mobile: il -y avait dans son coeur une grande puissance d'aimer; mais le talent, et -le talent surtout dans une femme, cause une disposition à l'ennui, un -besoin de distraction que la passion la plus profonde ne fait pas -disparaître entièrement. L'image d'une vie monotone, même au sein du -bonheur, fait éprouver de l'effroi à un esprit qui a besoin de variété. -C'est quand on a peu de vent dans les voiles qu'on peut côtoyer toujours -la rive; mais l'imagination divague, bien que la sensibilité soit -fidèle; il en est ainsi du moins jusqu'au moment où le malheur fait -disparaître toutes ces inconséquences, et ne laisse plus qu'une seule -pensée, et ne fait plus sentir qu'une douleur. - -Oswald attribua la rêverie de Corinne uniquement au trouble que lui -causait encore l'embarras dans lequel elle avait dû se trouver en -s'entendant nommer lady Nelvil; et se reprochant vivement de ne l'en -avoir pas tirée, il craignit qu'elle ne le soupçonnât de légèreté. Il -commença donc, pour arriver enfin à l'explication tant désirée, par lui -offrir de lui confier sa propre histoire. «Je parlerai le premier, -dit-il, et votre confiance suivra la mienne.--Oui, sans doute, il le -faut, répondit Corinne en tremblant. Eh bien, vous le voulez? quel jour? -à quelle heure? Quand vous aurez parlé... je dirai tout.--Dans quelle -douloureuse agitation vous êtes! reprit Oswald. Quoi donc! -éprouverez-vous toujours cette crainte de votre ami, cette défiance de -son coeur?--Non, il le faut, continua Corinne; j'ai tout écrit; si vous -le voulez, demain...--Demain, dit lord Nelvil, nous devons aller -ensemble au Vésuve; je veux contempler avec vous cette étonnante -merveille, apprendre de vous à l'admirer, et, dans ce voyage même, si -j'en ai la force, vous apprendre tout ce qui concerne mon propre sort. -Il faut que ma confiance précède la vôtre; mon coeur y est résolu.--Eh -bien, oui, reprit Corinne; vous me donnez donc encore demain; je vous -remercie de ce jour. Ah! qui sait si vous serez toujours le même pour -moi, quand je vous aurai ouvert mon coeur? qui le sait? et comment ne -pas frémir de ce doute?» - - -CHAPITRE IV - -Les ruines de Pompéia sont proches du Vésuve, et c'est par ces ruines -que Corinne et lord Nelvil commencèrent leur voyage. Ils étaient -silencieux l'un et l'autre: car le moment de la décision de leur sort -approchait, et cette vague espérance dont ils avaient joui si longtemps, -et qui s'accorde si bien avec l'indolence et la rêverie qu'inspire le -climat d'Italie, devait enfin être remplacée par une destinée positive. -Ils virent ensemble Pompéia, la ruine la plus curieuse de l'antiquité. A -Rome, l'on ne trouve guère que les débris des monuments publics, et ces -monuments ne retracent que l'histoire politique des siècles écoulés; -mais à Pompéia, c'est la vie privée des anciens qui s'offre à vous telle -qu'elle était. Le volcan qui a couvert cette ville de cendres l'a -préservée des outrages du temps. Jamais les édifices exposés à l'air ne -se seraient ainsi maintenus, et ce souvenir enfoui s'est retrouvé tout -entier. Les peintures, les bronzes, étaient encore dans leur beauté -première, et tout ce qui peut servir aux usages domestiques est conservé -d'une manière effrayante. Les amphores sont encore préparées pour le -festin du jour suivant; la farine qui allait être pétrie est encore là; -les restes d'une femme sont encore ornés des parures qu'elle portait -dans le jour de fête que le volcan a troublé, et ses bras desséchés ne -remplissent plus le bracelet de pierreries qui les entoure encore. On ne -peut voir nulle part une image aussi frappante de l'interruption subite -de la vie. Le sillon des roues est visiblement marqué sur les pavés dans -les rues, et les pierres qui bordent les puits portent la trace des -cordes qui les ont creusées peu à peu. On voit encore sur les murs d'un -corps de garde les caractères mal formés, les figures grossièrement -esquissées que les soldats traçaient pour passer le temps, tandis que ce -temps avançait pour les engloutir. - -Quand on se place au milieu du carrefour des rues, d'où l'on voit de -tous les côtés la ville, qui subsiste encore presque en entier, il -semble qu'on attend quelqu'un, que le maître soit prêt à venir, et -l'apparence même de vie qu'offre ce séjour fait sentir plus tristement -son éternel silence. C'est avec des morceaux de lave pétrifiée que sont -bâties la plupart de ces maisons qui ont été ensevelies par d'autres -laves. Ainsi, ruines sur ruines, et tombeaux sur tombeaux! Cette -histoire du monde, où les époques se comptent de débris en débris; cette -vie humaine, dont la trace se suit à la lueur des volcans qui l'ont -consumée, remplissent le coeur d'une profonde mélancolie. Qu'il y a -longtemps que l'homme existe! qu'il y a longtemps qu'il vit, qu'il -souffre et qu'il périt! Où peut-on retrouver ses sentiments et ses -pensées? L'air qu'on respire dans ces ruines en est-il encore empreint, -ou sont-elles pour jamais déposées dans le ciel, où règne l'immortalité? -Quelques feuilles brûlées des manuscrits qui ont été retrouvés à -Herculanum et à Pompéia, et que l'on essaye de dérouler à Portici, sont -tout ce qui nous reste pour interpréter les malheureuses victimes que le -volcan, la foudre de la terre, a dévorées. Mais en passant près de ces -cendres, que l'art parvient à ranimer, on tremble de respirer, de peur -qu'un souffle n'enlève cette poussière, où de nobles idées sont -peut-être encore empreintes. - -Les édifices publics, dans cette ville même de Pompéia qui était une des -moins grandes de l'Italie, sont encore assez beaux. Le luxe des anciens -avait presque toujours pour but un objet d'intérêt public. Leurs maisons -particulières sont très-petites, et l'on n'y voit point la recherche de -la magnificence; mais un goût vif pour les beaux-arts s'y fait -remarquer. Presque tout l'intérieur était orné de peintures les plus -agréables, et de pavés de mosaïque artistement travaillés. Il y a -beaucoup de ces pavés sur lesquels on trouve écrit: «_Salve_ (salut).» -Ce mot est placé sur le seuil de la porte. Ce n'était pas sûrement une -simple politesse que ce salut, mais une invocation à l'hospitalité. Les -chambres sont singulièrement étroites, peu éclairées, n'ayant jamais de -fenêtres sur la rue, et donnant presque toutes sur un portique qui est -dans l'intérieur de la maison, ainsi que la cour de marbre qu'il -entoure. Au milieu de cette cour est une citerne simplement décorée. Il -est évident, par ce genre d'habitation, que les anciens vivaient presque -toujours en plein air, et que c'était ainsi qu'ils recevaient leurs -amis. Rien ne donne une idée plus douce et plus voluptueuse de -l'existence que ce climat, qui unit intimement l'homme avec la nature. -Il semble que le caractère des entretiens et de la société doit être -tout autre, avec de telles habitudes, que dans les pays où la rigueur du -froid force à se renfermer dans les maisons. On comprend mieux les -dialogues de Platon en voyant ces portiques sous lesquels les anciens se -promenaient la moitié du jour. Ils étaient sans cesse animés par le -spectacle d'un beau ciel: l'ordre social, tels qu'ils le concevaient, -n'était point l'aride combinaison du calcul et de la force, mais un -heureux ensemble d'institutions qui excitaient les facultés, -développaient l'âme, et donnaient à l'homme pour but le perfectionnement -de lui-même et de ses semblables. - -L'antiquité inspire une curiosité insatiable. Les érudits qui s'occupent -seulement à recueillir une collection de noms qu'ils appellent -l'histoire sont sûrement dépourvus de toute imagination. Mais pénétrer -dans le passé, interroger le coeur humain à travers les siècles, saisir -un fait par un mot, et le caractère d'une nation par un fait; enfin, -remonter jusqu'aux temps les plus reculés pour tâcher de se figurer -comment la terre, dans sa première jeunesse, apparaissait aux regards -des hommes, et de quelle manière ils supportaient alors ce don de la -vie, que la civilisation a tant compliqué maintenant, c'est un effort -continuel de l'imagination, qui devine et découvre les plus beaux -secrets que la réflexion et l'étude puissent nous révéler. Ce genre -d'intérêt et d'occupation attirait singulièrement Oswald, et il répétait -souvent à Corinne, que s'il n'avait pas eu dans son pays de nobles -intérêts à servir, il n'aurait trouvé la vie supportable que dans les -contrées où les monuments de l'histoire tiennent lieu de l'existence -présente. Il faut au moins regretter la gloire, quand il n'est plus -possible de l'obtenir. C'est l'oubli seul qui dégrade l'âme; mais elle -peut trouver un asile dans le passé quand d'arides circonstances privent -les actions de leur but. - -En sortant de Pompéia et repassant à Portici, Corinne et lord Nelvil -furent bientôt entourés par les habitants, qui les engageaient à grands -cris à venir voir _la montagne_; c'est ainsi qu'ils appellent le Vésuve. -A-t-il besoin d'être nommé? Il est pour les Napolitains la gloire et la -patrie: leur pays est signalé par cette merveille. Oswald voulut que -Corinne fût portée sur une espèce de palanquin jusqu'à l'ermitage de -Saint-Salvador, qui est à moitié chemin de la montagne, et où les -voyageurs se reposent avant d'entreprendre de gravir sur le sommet; il -allait à cheval à côté d'elle, pour surveiller ceux qui la portaient; et -plus son coeur était rempli par les généreuses pensées qu'inspirent la -nature et l'histoire, plus il adorait Corinne. - -Au pied du Vésuve, la campagne est la plus fertile et la mieux cultivée -que l'on puisse trouver dans le royaume de Naples, c'est-à-dire dans la -contrée de l'Europe la plus favorisée du ciel. La vigne célèbre dont le -vin est appelé _lacryma Christi_ se trouve dans cet endroit, et tout à -côté des terres dévastées par la lave. On dirait que la nature a fait un -dernier effort en ce lieu voisin du volcan, et s'est parée de ses plus -beaux dons avant de périr. A mesure que l'on s'élève, on découvre, en se -retournant, Naples et l'admirable pays qui l'environne. Les rayons du -soleil font scintiller la mer comme des pierres précieuses; mais toute -la splendeur de la création s'éteint par degrés jusqu'à la terre de -cendre et de fumée qui annonce l'approche du volcan. Les laves -ferrugineuses des années précédentes tracent sur le sol leur large et -noir sillon, et tout est aride autour d'elles. A une certaine hauteur, -les oiseaux ne volent plus; à telle autre, les plantes deviennent -très-rares, puis les insectes mêmes ne trouvent plus rien pour subsister -dans cette nature consumée. Enfin, tout ce qui a vie disparaît: vous -entrez dans l'empire de la mort, et la cendre de cette terre pulvérisée -roule seule sous vos pieds mal affermis. - - _Nè greggi nè armenti - Guida bifolco mai, guida pastore._ - -_Jamais le berger ni le pasteur ne conduisent en ce lieu ni leurs brebis -ni leurs troupeaux._ - -Un ermite habite là, sur les confins de la vie et de la mort. Un arbre, -le dernier adieu de la végétation, est devant sa porte; et, c'est à -l'ombre de son pâle feuillage que les voyageurs ont coutume d'attendre -que la nuit vienne pour continuer leur route; car, pendant le jour, les -feux du Vésuve ne s'aperçoivent que comme un nuage de fumée, et la lave, -si ardente de nuit, paraît sombre à la clarté du soleil. Cette -métamorphose elle-même est un beau spectacle, qui renouvelle chaque soir -l'étonnement que la continuité du même aspect pourrait affaiblir. -L'impression de ce lieu, sa solitude profonde, donnèrent à lord Nelvil -plus de force pour révéler ses secrets sentiments; et, désirant -encourager la confiance de Corinne, il consentit à lui parler, et lui -dit avec une vive émotion: «Vous voulez lire jusqu'au fond de l'âme de -votre malheureux ami; eh bien! je vous avouerai tout: mes blessures vont -se rouvrir, je le sens; mais en présence de cette nature immuable, -faut-il donc avoir tant de peur des souffrances que le temps entraîne -avec lui? - - - - -LIVRE DOUZIÈME - -HISTOIRE DE LORD NELVIL - - -CHAPITRE PREMIER - -«J'ai été élevé dans la maison paternelle avec une tendresse, avec une -bonté que j'admire bien davantage depuis que je connais les hommes. Je -n'ai jamais rien aimé plus profondément que mon père; et cependant il me -semble que si j'avais su, comme je le sais à présent, combien son -caractère était unique dans le monde, mon affection eût été plus vive -encore et plus dévouée. Je me rappelle mille traits de sa vie qui me -paraissaient tout simples, parce que mon père les trouvait tels, et qui -m'attendrissent douloureusement aujourd'hui que j'en connais la valeur. -Les reproches qu'on se fait envers une personne qui nous fut chère et -qui n'est plus, donnent l'idée de ce que pourraient être les peines -éternelles, si la miséricorde divine ne venait point au secours d'une -telle douleur. - -«J'étais heureux et calme auprès de mon père; mais je souhaitais de -voyager avant de m'engager dans l'armée. Il y a dans mon pays la plus -belle carrière civile pour les hommes éloquents; mais j'avais, j'ai même -encore une si grande timidité, qu'il m'eût été très-pénible de parler en -public, et je préférais l'état militaire. J'aimais mieux avoir affaire -aux périls certains qu'aux dégoûts possibles. Mon amour-propre est, à -tous les égards, plus susceptible qu'ambitieux; et j'ai toujours trouvé -que les hommes s'offrent à l'imagination comme des fantômes quand ils -vous blâment, et comme des pygmées quand ils vous louent. J'avais envie -d'aller en France, où venait d'éclater cette révolution qui, malgré la -vieillesse du genre humain, prétendait à recommencer l'histoire du -monde. Mon père avait conservé quelques préventions contre Paris, qu'il -avait vu vers la fin du règne de Louis XV, et ne concevait guère comment -des coteries pouvaient se changer en nation, des prétentions en vertus, -et des vanités en enthousiasme. Néanmoins il consentit au voyage que je -désirais, parce qu'il craignait de rien exiger; il avait une sorte -d'embarras de son autorité paternelle quand le devoir ne lui commandait -pas d'en faire usage; il redoutait toujours que cette autorité n'altérât -la vérité, la pureté d'affection qui tient à ce qu'il y a de plus libre -et de plus involontaire dans notre nature, et il avait, avant tout, -besoin d'être aimé. Il m'accorda donc, au commencement de 1791, lorsque -j'avais vingt et un ans accomplis, six mois de séjour en France; et je -partis pour connaître cette nation, si voisine de nous, et toutefois si -différente par ses institutions et les habitudes qui en sont résultées. - -«Je croyais ne jamais aimer ce pays; j'avais contre lui les préjugés que -nous inspirent la fierté et la gravité anglaises. Je craignais les -moqueries contre tous les cultes du coeur et de la pensée; je détestais -cet art de rabattre tous les élans et de désenchanter tous les amours. -Le fond de cette gaieté tant vantée me paraissait bien triste, puisqu'il -frappait de mort mes sentiments les plus chers. Je ne connaissais pas -alors les Français vraiment distingués; et ceux-là réunissent aux -qualités les plus nobles des manières pleines de charmes. Je fus étonné -de la simplicité, de la liberté qui régnaient dans les sociétés de -Paris. Les plus grands intérêts y étaient traités sans frivolité comme -sans pédanterie; il semblait que les idées les plus profondes fussent -devenues le patrimoine de la conversation, et que la révolution du monde -entier ne se fît que pour rendre la société de Paris plus aimable. Je -rencontrais des hommes d'une instruction sérieuse, d'un talent -supérieur, animés par le désir de plaire, plus encore que par le besoin -d'être utiles; recherchant les suffrages d'un salon, même après ceux -d'une tribune, et vivant dans la société des femmes pour être applaudis -plutôt que pour être aimés. - -«Tout, à Paris, était parfaitement bien combiné, par rapport au bonheur -extérieur. Il n'y avait aucune gêne dans les détails de la vie; de -l'égoïsme au fond, mais jamais dans les formes; un mouvement, un intérêt -qui prenait chacun de vos jours, sans vous en laisser beaucoup de fruit, -mais aussi sans que jamais vous en sentissiez le poids; une promptitude -de conception qui permettait d'indiquer et de comprendre par un mot ce -qui aurait exigé ailleurs un long développement; un esprit d'imitation -qui pourrait bien s'opposer à toute indépendance véritable, mais qui -introduit dans la conversation cette sorte de bon accord et de -complaisance qu'on ne trouve nulle autre part; enfin, une manière facile -de conduire la vie, de la diversifier, de la soustraire à la réflexion, -sans en écarter le charme de l'esprit. A tous ces moyens de s'étourdir, -il faut ajouter les spectacles, les étrangers, les nouvelles, et vous -aurez l'idée de la ville la plus sociale qui soit au monde. Je m'étonne -presque de prononcer son nom dans cet ermitage, au milieu d'un désert, à -l'autre extrême des impressions que fait naître la plus active -population du monde; mais je devais vous peindre ce séjour et son effet -sur moi. - -«Le croiriez-vous, Corinne? maintenant que vous m'avez connu si sombre -et si découragé, je me laissai séduire par ce tourbillon spirituel! Je -fus bien aise de n'avoir pas un moment d'ennui, eussé-je dû n'en avoir -pas un de méditation, et d'émousser en moi la faculté de souffrir, bien -que celle d'aimer s'en ressentît. Si j'en puis juger par moi-même, il me -semble qu'un homme d'un caractère sérieux et sensible peut être fatigué -par l'intensité même et la profondeur de ses impressions: il revient -toujours à sa nature; mais ce qui l'en fait sortir, au moins pour -quelque temps, lui fait du bien. - -«C'est en m'élevant au-dessus de moi-même, Corinne, que vous dissipez ma -mélancolie naturelle; c'est en me faisant valoir moins que je ne vaux -réellement, qu'une femme, dont je vous parlerai bientôt, étourdissait ma -tristesse intérieure. Cependant, quoique j'eusse pris le goût et -l'habitude de Paris, elle ne m'aurait pas suffi longtemps, si je n'avais -pas obtenu l'amitié d'un homme, parfait modèle du caractère français -dans son antique loyauté, et de l'esprit français dans sa culture -nouvelle. - -«Je ne vous dirai pas, mon amie, le véritable nom des personnes dont -j'ai à vous parler, et vous comprendrez ce qui m'oblige à vous le -cacher, en apprenant le reste de cette histoire. Le comte Raimond était -de la plus illustre famille de France; il avait dans l'âme toute la -fierté chevaleresque de ses ancêtres, et sa raison adoptait les idées -philosophiques quand elles lui commandaient des sacrifices personnels; -il ne s'était point activement mêlé de la révolution, mais il aimait ce -qu'il y avait de vertueux dans chaque parti; le courage de la -reconnaissance dans les uns, l'amour de la liberté dans les autres; tout -ce qui était désintéressé lui plaisait. La cause de tous les opprimés -lui paraissait juste, et cette générosité de caractère était encore -relevée par la plus grande négligence pour sa propre vie. Ce n'était pas -qu'il fût précisément malheureux; mais il y avait un tel contraste entre -son âme et la société, telle qu'elle est en général, que la peine -journalière qu'il en ressentait le détachait de lui-même. Je fus assez -heureux pour intéresser le comte Raimond; il souhaita de vaincre ma -réserve naturelle, et, pour en triompher, il mit dans notre liaison une -coquetterie d'amitié vraiment romanesque; il ne connaissait aucun -obstacle, ni pour rendre un grand service, ni pour faire un grand -plaisir. Il voulait aller s'établir la moitié de l'année en Angleterre, -pour ne pas me quitter; j'avais beaucoup de peine à l'empêcher de -partager avec moi tout ce qu'il possédait. - -«Je n'ai qu'une soeur, me disait-il, mariée à un vieillard très-riche, -et je suis libre de faire ce que je veux de ma fortune. D'ailleurs cette -révolution tournera mal, et je pourrais bien être tué: faites-moi donc -jouir de ce que j'ai, en le regardant comme étant à vous.» Hélas! ce -généreux Raimond prévoyait trop bien sa destinée. Quand on est capable -de se connaître, on se trompe rarement sur son sort; et les -pressentiments ne sont le plus souvent qu'un jugement sur soi-même qu'on -ne s'est pas encore tout à fait avoué. Noble, sincère, imprudent même, -le comte Raimond mettait dehors toute son âme; c'était un plaisir -nouveau pour moi qu'un tel caractère: chez nous, les trésors de l'âme ne -sont pas facilement exposés aux regards, et nous avons pris l'habitude -de douter de tout ce qui se montre; mais cette bonté expansive que je -trouvais dans mon ami me donnait des jouissances tout à la fois faciles -et sûres, et je n'avais pas un doute sur ses qualités, bien qu'elles se -fissent toutes voir dès le premier instant. Je n'éprouvais aucune -timidité dans mes rapports avec lui, et, ce qui valait mieux encore, il -me mettait à l'aise avec moi-même. Tel était l'aimable Français pour qui -j'ai senti cette amitié parfaite, cette fraternité de compagnons -d'armes, dont on n'est capable que dans la jeunesse, avant qu'on ait -connu le sentiment de la rivalité, avant que les carrières -irrévocablement tracées sillonnent et partagent le champ de l'avenir. - -«Un jour le comte Raimond me dit: «Ma soeur est veuve, et j'avoue que je -n'en suis point affligé; je n'aimais pas son mariage: elle avait accepté -la main du vieillard qui vient de mourir, dans un moment où nous -n'avions pas de fortune ni l'un ni l'autre, car la mienne vient d'un -héritage qui m'est arrivé nouvellement; mais, néanmoins, je m'étais -opposé, dans le temps, à cette union autant que j'avais pu: je n'aime -pas qu'on fasse rien par calcul, et encore moins la plus solennelle -action de la vie. Mais enfin elle s'est conduite à merveille avec -l'époux qu'elle n'aimait pas; il n'y a rien à dire à tout cela, selon le -monde; maintenant qu'elle est libre, elle revient demeurer chez moi. -Vous la verrez; c'est une personne très-aimable à la longue: et vous -autres Anglais, vous aimez à faire des découvertes. Pour moi, je trouve -plus agréable de lire d'abord tout dans la physionomie; vos manières -contenues cependant, mon cher Oswald, ne m'ont jamais fait de peine; -mais celles de ma soeur me gênent un peu.» - -«Madame d'Arbigny, la soeur du comte Raimond, arriva le lendemain matin, -et le même soir je lui fus présenté: elle avait des traits semblables à -ceux de son frère, un son de voix analogue, mais une manière d'accentuer -toute différente, et beaucoup plus de réserve et de finesse dans -l'expression de ses regards; sa figure d'ailleurs était très-agréable, -sa taille pleine de grâce, et il y avait dans tous ses mouvements une -élégance parfaite; elle ne disait pas un mot qui ne fût convenable; elle -ne manquait à aucun genre d'égards, sans que sa politesse fût en rien -exagérée; elle flattait l'amour-propre avec beaucoup d'adresse, et -montrait qu'on lui plaisait sans jamais se compromettre: car, dans tout -ce qui tenait à la sensibilité, elle s'exprimait toujours comme si, dans -ce genre, elle eût voulu dérober aux autres ce qui se passait dans son -coeur. Cette manière avait, avec celle des femmes de mon pays, une -ressemblance apparente qui me séduisit. Il me semblait bien que madame -d'Arbigny trahissait trop souvent ce qu'elle prétendait vouloir cacher, -et que le hasard n'amenait pas tant d'occasions d'attendrissement -involontaire qu'il en naissait autour d'elle; mais cette réflexion -traversait légèrement mon esprit, et ce que j'éprouvais habituellement -auprès de madame d'Arbigny m'était doux et nouveau. - -«Je n'avais jamais été flatté par personne. Chez nous l'on ressent avec -profondeur et l'amour et l'enthousiasme qu'il inspire, mais l'art de -s'insinuer dans le coeur par l'amour-propre est peu connu. D'ailleurs je -sortais des universités, et jusqu'alors personne en Angleterre n'avait -fait attention à moi. Madame d'Arbigny relevait chaque mot que je -disais; elle s'occupait de moi avec une attention constante: je ne crois -pas qu'elle connût bien l'ensemble de ce que je puis être; mais elle me -révélait à moi-même, par mille observations, des détails dont la -sagacité me confondait. Il me semblait quelquefois qu'il y avait un peu -d'art dans son langage, qu'elle parlait trop bien et d'une voix trop -douce, que ses phrases étaient trop soigneusement rédigées; mais sa -ressemblance avec son frère, le plus sincère de tous les hommes, -éloignait de mon esprit ces doutes, et contribuait à m'inspirer de -l'attrait pour elle. - -«Un jour je disais au comte Raimond l'effet que produisait sur moi cette -ressemblance: il m'en remercia; mais, après un instant de réflexion, il -me dit: «Ma soeur et moi, cependant, nous n'avons pas de rapports dans -le caractère.» Il se tut après ces mots; mais en me les rappelant, ainsi -que beaucoup d'autres circonstances, j'ai été convaincu dans la suite -qu'il ne désirait pas que j'épousasse sa soeur. Je ne puis douter -qu'elle n'en eût l'intention dès lors, quoique cette intention ne fût -pas aussi prononcée que dans la suite; nous passions notre vie ensemble, -et les jours s'écoulèrent avec elle, souvent agréablement, toujours sans -peine. J'ai réfléchi, depuis, qu'elle était habituellement de mon avis; -quand je commençais une phrase, elle la finissait, ou, prévoyant -d'avance celle que j'allais dire, elle se hâtait de s'y conformer; et -cependant, malgré cette douceur parfaite dans les formes, elle exerçait -un empire très-despotique sur mes actions; elle avait une manière de me -dire: _Sûrement vous vous conduirez ainsi, sûrement vous ne ferez pas -telle démarche_, qui me dominait tout à fait; il me semblait que je -perdrais toute son estime pour moi si je trompais son attente, et -j'attachais du prix à cette estime, témoignée souvent avec des -expressions très-flatteuses. - -«Cependant, Corinne, croyez-moi, car je le pensais même avant de vous -connaître, ce n'était point de l'amour que le sentiment que m'inspirait -madame d'Arbigny, je ne lui avais point dit que je l'aimasse; je ne -savais point si une telle belle-fille conviendrait à mon père; il -n'était point dans ses idées que j'épousasse une Française, et je ne -voulais rien faire sans son aveu. Mon silence, je le crois, déplaisait à -madame d'Arbigny: car elle avait quelquefois de l'humeur, dont elle -faisait toujours de la tristesse, et qu'elle exprimait après par des -motifs touchants, bien que sa physionomie, dans les moments où elle ne -s'observait pas, eût quelquefois beaucoup de sécheresse; mais -j'attribuais ces instants d'inégalité à nos rapports ensemble, dont je -n'étais pas content moi-même; car cela fait mal d'aimer un peu et de ne -pas aimer tout à fait. - -«Ni le comte Raimond ni moi nous ne parlions de sa soeur: c'était la -première gêne qui eût existé entre nous; mais plusieurs fois madame -d'Arbigny m'avait conjuré de ne pas m'entretenir d'elle avec son frère; -et lorsque je m'étonnais de cette prière, elle me disait: «Je ne sais si -vous êtes comme moi, mais je ne puis souffrir qu'un tiers, même mon ami -intime, se mêle de mes sentiments pour un autre. J'aime le secret dans -toutes les affections.» Cette explication me plaisait assez, et -j'obéissais à ses désirs. Je reçus alors une lettre de mon père, qui me -rappelait en Écosse. Les six mois fixés pour mon séjour en France -étaient écoulés, et les troubles de ce pays allaient toujours en -croissant; il ne pensait pas qu'il convînt à un étranger d'y rester -davantage. Cette lettre me causa d'abord une vive peine. Je sentais -néanmoins combien mon père avait raison; j'avais un grand désir de le -revoir; mais la vie que je menais à Paris dans la société du comte -Raimond et de sa soeur m'était tellement agréable, que je ne pouvais -m'en arracher sans un amer chagrin. J'allai tout de suite chez madame -d'Arbigny, je lui montrai ma lettre, et, pendant qu'elle la lisait, -j'étais si absorbé par ma peine, que je ne vis pas même quelle -impression elle en recevait; je l'entendis seulement qui me disait -quelques mots pour m'engager à retarder mon départ, à écrire à mon père -que j'étais malade, enfin à _louvoyer_ avec sa volonté. Je me souviens -que ce fut le terme dont elle se servit; j'allais répondre, et j'aurais -dit ce qui était vrai, c'est que mon départ était résolu pour le -lendemain, lorsque le comte Raimond entra, et, sachant ce dont il -s'agissait, déclara le plus nettement du monde que je devais obéir à mon -père, et qu'il n'y avait pas à hésiter. Je fus étonné de cette décision -si rapide; je m'attendais à être sollicité, retenu; je voulais résister -à mes propres regrets; mais je ne croyais pas que l'on me rendît le -triomphe si facile, et, pour un moment, je méconnus le sentiment de mon -ami; il s'en aperçut, me prit la main et me dit: «Dans trois mois je -serai en Angleterre; pourquoi donc vous retiendrais-je en France? J'ai -mes raisons pour n'en rien faire,» ajouta-t-il à demi voix. Mais sa -soeur l'entendit, et se hâta de dire qu'il était sage, en effet, -d'éviter les dangers que pouvait courir un Anglais en France, au milieu -de la révolution. Je suis bien sûr à présent que ce n'était pas à cela -que le comte Raimond faisait allusion; mais il ne contredit ni ne -confirma l'explication de sa soeur. Je partais; il ne crut pas -nécessaire de m'en dire davantage. - -«Si je pouvais être utile à mon pays, je resterais, continua-t-il; mais, -vous le voyez, il n'y a plus de France. Les idées et les sentiments qui -la faisaient aimer n'existent plus. Je regretterai encore le sol, mais -je retrouverai ma patrie quand je respirerai le même air que vous.» -Combien je fus ému des touchantes expressions d'une amitié si vraie! -combien en ce moment Raimond l'emportait sur sa soeur dans mes -affections! Elle le devina bien vite; et ce soir-là même, je la vis sous -un point de vue nouveau. Il arriva du monde; elle fit les honneurs de -chez elle à merveille, parla de mon départ avec la plus grande -simplicité, et donna généralement l'idée que c'était pour elle -l'événement le plus ordinaire. J'avais déjà remarqué dans plusieurs -occasions qu'elle mettait un tel prix à la considération, que jamais -elle ne laissait voir à personne les sentiments qu'elle me témoignait; -mais, cette fois, c'en était trop, et j'étais tellement blessé de son -indifférence, que je résolus de partir avant la société, et de ne pas -rester seul un moment avec elle. Elle vit que je m'approchais de son -frère pour lui demander de me dire adieu le lendemain matin, avant mon -départ: alors elle vint à moi, et me dit assez haut pour que l'on pût -l'entendre, qu'elle avait une lettre à me remettre pour une de ses amies -en Angleterre, et elle ajouta très-vite et très-bas: «Vous ne regrettez -que mon frère, vous ne parlez qu'à lui, et vous voulez me percer le -coeur en vous en allant ainsi!» Puis elle retourna sur-le-champ -s'asseoir au milieu de son cercle. Je fus troublé de ces paroles, et -j'allais rester comme elle le désirait, lorsque le comte Raimond me prit -par le bras, et m'emmena dans sa chambre. - -«Quand tout le monde fut parti, nous entendîmes sonner à coups redoublés -dans l'appartement de madame d'Arbigny; le comte Raimond n'y faisait pas -attention; je le forçai cependant à s'en inquiéter, et nous envoyâmes -demander ce que c'était: on nous répondit que madame d'Arbigny venait de -se trouver mal. Je fus vivement ému; je voulais la revoir, retourner -chez elle encore une fois; le comte Raimond m'en empêcha obstinément. -«Évitons ces émotions, dit-il; les femmes se consolent toujours mieux -quand elles sont seules.» Je ne pouvais comprendre cette dureté pour sa -soeur, si fort en contraste avec la constante bonté de mon ami, et je me -séparai de lui, le lendemain, avec une sorte d'embarras qui rendit nos -adieux moins tendres. Ah! si j'avais deviné le sentiment plein de -délicatesse qui l'empêchait de consentir à ce que sa soeur me captivât, -quand il ne la croyait pas faite pour me rendre heureux! si j'avais -prévu surtout quels événements allaient nous séparer pour toujours, mes -adieux auraient satisfait et son âme et la mienne. - - -CHAPITRE II - -Oswald cessa de parler pendant quelques instants; Corinne écoutait son -récit avec une telle avidité, qu'elle se tut aussi, dans la crainte de -retarder le moment où il reprendrait la parole. «Je serais heureux, -continua-t-il, si mes rapports avec madame d'Arbigny avaient fini alors, -si j'étais resté près de mon père, et si je n'avais pas remis le pied -sur la terre de France! Mais la fatalité, c'est-à-dire peut-être la -faiblesse de mon caractère, a pour jamais empoisonné ma vie: oui, pour -jamais, chère amie, même auprès de vous. - -«Je passai près d'une année en Écosse avec mon père, et notre tendresse -l'un pour l'autre devint chaque jour plus intime; je pénétrai dans le -sanctuaire de cette âme céleste, et je trouvais dans l'amitié qui -m'unissait à lui ces sympathies du sang dont les liens mystérieux -tiennent à tout notre être. Je recevais des lettres de Raimond pleines -d'affection: il me racontait les difficultés qu'il trouvait à dénaturer -sa fortune pour venir me joindre; mais sa persévérance dans ce projet -était la même. Je l'aimais toujours; mais quel ami pouvais-je comparer à -mon père! Le respect qu'il m'inspirait ne gênait pas ma confiance. -J'avais foi aux paroles de mon père comme à un oracle, et les -incertitudes qui sont malheureusement dans mon caractère cessaient -toujours dès qu'il avait parlé. _Le ciel nous a formés_, dit un écrivain -anglais, _pour l'amour de ce qui est vénérable._ Mon père n'a pas su, il -n'a pu savoir à quel point je l'aimais, et ma fatale conduite a dû l'en -faire douter. Cependant il a eu pitié de moi; il m'a plaint, en mourant, -de la douleur que me causerait sa perte. Ah! Corinne, j'avance dans ce -triste récit; soutenez mon courage, j'en ai besoin.--Cher ami, lui dit -Corinne, trouvez quelque douceur à montrer votre âme si noble et si -sensible devant la personne du monde qui vous admire et vous chérit le -plus. - ---Il m'envoya pour ses affaires à Londres, reprit lord Nelvil, et je le -quittai lorsque je ne devais plus le revoir, sans qu'aucun frémissement -m'avertît de mon malheur. Il fut plus aimable que jamais dans nos -derniers entretiens: on dirait que l'âme des justes donne, comme les -fleurs, plus de parfums vers le soir. Il m'embrassa les larmes aux yeux: -il me disait souvent qu'à son âge tout était solennel; mais moi je -croyais à sa vie comme à la mienne: nos âmes s'entendaient si bien, il -était si jeune pour aimer, que je ne songeais pas à sa vieillesse. La -confiance comme la crainte sont inexplicables dans les affections vives. -Mon père m'accompagna cette fois jusqu'au seuil de la porte de son -château que j'ai revu depuis désert et dévasté comme mon triste coeur. - -«Il n'y avait pas huit jours que j'étais à Londres, quand je reçus de -madame d'Arbigny la fatale lettre dont j'ai retenu chaque mot: «Hier 10 -août, me disait-elle, mon frère a été massacré aux Tuileries en -défendant son roi. Je suis proscrite comme sa soeur, et obligée de me -cacher pour échapper à mes persécuteurs. Le comte Raimond avait pris -toute ma fortune avec la sienne, pour la faire passer en Angleterre: -l'avez-vous déjà reçue? ou savez-vous à qui il l'a confiée pour vous la -remettre? Je n'ai qu'un mot de lui, écrit du château même, au moment où -il a su qu'on se disposait à l'attaquer, et ce mot me dit seulement de -m'adresser à vous pour tout savoir. Si vous pouviez venir ici pour -m'emmener, vous me sauveriez peut-être la vie; car les Anglais voyagent -librement encore en France, et moi je ne puis obtenir de passe-port: le -nom de mon frère me rend suspecte. Si la malheureuse soeur de Raimond -vous intéresse assez pour venir la chercher, vous saurez à Paris, chez -M. de Maltigues, mon parent, le lieu de ma retraite. Mais si vous avez -la généreuse intention de me secourir, ne perdez pas un instant pour -l'accomplir; car on dit que la guerre peut éclater d'un jour à l'autre -entre nos deux pays.» - -«Représentez-vous l'effet que cette lettre produisit sur moi. Mon ami -massacré, sa soeur au désespoir, et leur fortune, disait-elle, entre mes -mains, bien que je n'en eusse pas reçu la moindre nouvelle. Ajoutez à -ces circonstances le danger de madame d'Arbigny, et l'idée qu'elle avait -que je pouvais la servir en allant la chercher. Il ne me parut pas -possible d'hésiter; et je partis à l'instant, en envoyant un courrier à -mon père, qui lui portait la lettre que je venais de recevoir, et la -promesse qu'avant quinze jours je serais revenu. Par un hasard vraiment -cruel, l'homme que j'envoyai tomba malade en route, et la seconde lettre -que j'écrivis à mon père, de Douvres, lui parvint avant la première. Il -sut ainsi mon départ sans en connaître les motifs; et, quand -l'explication lui arriva, il avait pris sur ce voyage une inquiétude qui -ne se dissipa point. - -«J'arrivai à Paris en trois jours; j'y appris que madame d'Arbigny -s'était retirée dans une ville de province, à soixante lieues, et je -continuai ma route pour aller l'y rejoindre. Nous éprouvâmes l'un et -l'autre une profonde émotion en nous revoyant: elle était, dans son -malheur, beaucoup plus aimable qu'auparavant, parce qu'il y avait dans -ses manières moins d'art et de contrainte. Nous pleurâmes ensemble son -noble frère et les désastres publics. Je m'informai avec anxiété de sa -fortune: elle me dit qu'elle n'en avait aucune nouvelle; mais, peu de -jours après, j'appris que le banquier auquel le comte Raimond l'avait -confiée la lui avait rendue; et, ce qui est singulier, je l'appris par -un négociant de la ville où nous étions, qui me le dit par hasard, et -m'assura que madame d'Arbigny n'avait jamais dû en être véritablement -inquiète. Je n'y compris rien, et j'allai chez madame d'Arbigny pour lui -demander ce que cela signifiait. Je trouvai chez elle un de ses parents, -M. de Maltigues, qui me dit, avec une promptitude et un sang-froid -remarquables, qu'il arrivait à l'instant même de Paris pour apporter à -madame d'Arbigny la nouvelle du retour du banquier qu'elle croyait parti -pour l'Angleterre, et dont elle n'avait pas entendu parler depuis un -mois. Madame d'Arbigny confirma ce qu'il disait, et je la crus; mais, en -me rappelant qu'elle a constamment trouvé des prétextes pour ne pas me -montrer le prétendu billet de son frère, dont elle me parlait dans sa -lettre, j'ai compris, depuis, qu'elle s'était servie d'une ruse pour -m'inquiéter sur sa fortune. - -«Au moins est-il vrai qu'elle était riche, et que dans son désir de -m'épouser il ne se mêlait aucun motif intéressé; mais le grand tort de -madame d'Arbigny était de faire une entreprise du sentiment, de mettre -de l'adresse là où il suffisait d'aimer, et de dissimuler sans cesse, -quand il eût mieux valu montrer tout simplement ce qu'elle éprouvait; -car elle m'aimait alors autant qu'on peut aimer quand on combine ce -qu'on fait, presque même ce que l'on pense, et que l'on conduit les -relations du coeur comme des intrigues politiques. - -«La tristesse de madame d'Arbigny ajoutait encore à ses charmes -extérieurs, et lui donnait une expression touchante qui me plaisait -extrêmement. Je lui avais formellement déclaré que je ne me marierais -point sans le consentement de mon père; mais je ne pouvais m'empêcher de -lui exprimer les transports que sa figure séduisante excitait en moi; et -comme il entrait dans ses projets de me captiver à tout prix, je crus -entrevoir qu'elle n'était pas invariablement résolue à repousser mes -désirs; et maintenant que je me retrace ce qui s'est passé entre nous, -il me semble qu'elle hésitait par des motifs étrangers à l'amour, et que -ses combats apparents étaient des délibérations secrètes. Je me trouvais -seul avec elle tout le jour; et, malgré les résolutions que la -délicatesse m'inspirait, je ne pus résister à mon entraînement, et -madame d'Arbigny m'imposa tous les devoirs en m'accordant tous les -droits; elle me montra plus de douleur et de remords que peut-être elle -n'en avait réellement et me lia fortement à son sort par son repentir -même. Je voulais le mener en Angleterre avec moi, la faire connaître à -mon père, et le conjurer de consentir à mon union avec elle; mais elle -se refusait à quitter la France sans que je fusse son époux. Peut-être -avait-elle raison en cela; mais, sachant bien de tout temps que je ne -pouvais me résoudre à l'épouser sans l'aveu de mon père, elle avait tort -dans les moyens qu'elle prenait, et pour ne pas partir, et pour me -retenir, malgré les devoirs qui me rappelaient en Angleterre. - -«Quand la guerre fut déclarée entre les deux pays, mon désir de quitter -la France devint plus vif, et les obstacles qu'y opposait madame -d'Arbigny se multiplièrent. Tantôt elle ne pouvait obtenir un -passe-port; tantôt, si je voulais partir seul, elle m'assurait qu'elle -serait compromise en restant en France après mon départ, parce qu'on la -soupçonnerait d'être en correspondance avec moi. Cette femme, si douce, -si mesurée, se livrait par moments à des accès de désespoir qui -bouleversaient entièrement mon âme; elle employait les attraits de sa -figure et les grâces de son esprit pour me plaire, et sa douleur pour -m'intimider. - -«Peut-être les femmes ont-elles tort de commander au nom des larmes, et -d'asservir ainsi la force à leur faiblesse; mais quand elles ne -craignent pas d'employer ce moyen, il réussit presque toujours, au moins -pour un temps. Sans doute le sentiment s'affaiblit par l'empire même que -l'on usurpe sur lui, et la puissance des pleurs, trop souvent exercée, -refroidit l'imagination. Mais il y avait en France, dans ce temps, mille -occasions de ranimer l'intérêt et la pitié. La santé de madame d'Arbigny -paraissait aussi tous les jours plus faible; et c'est encore un terrible -moyen de domination pour les femmes que la maladie. Celles qui n'ont -pas, comme vous, Corinne, une juste confiance dans leur esprit et dans -leur âme, ou celles qui ne sont pas, comme nos Anglaises, si fières et -si timides que la feinte leur est impossible, ont recours à l'art pour -inspirer l'attendrissement; et le mieux que l'on puisse attendre d'elles -alors, c'est que la dissimulation ait pour cause un sentiment vrai. - -«Un tiers se mêlait, à mon insu, de mes relations avec madame d'Arbigny; -c'était M. de Maltigues: elle lui plaisait, il ne demandait pas mieux -que de l'épouser, mais une immoralité réfléchie le rendait indifférent à -tout; il aimait l'intrigue comme un jeu, même quand le but ne -l'intéressait pas, et secondait madame d'Arbigny dans le désir qu'elle -avait de s'unir à moi, quitte à déjouer ce projet si l'occasion de -servir le sien se présentait. C'était un homme pour qui j'avais un -singulier éloignement: à peine âgé de trente ans, ses manières et son -extérieur étaient d'une sécheresse remarquable. En Angleterre, où l'on -nous accuse d'être froids, je n'ai rien vu de comparable au sérieux de -son maintien, quand il entrait dans une chambre. Je ne l'aurais jamais -pris pour un Français, s'il n'avait pas eu le goût de la plaisanterie, -et un besoin de parler, très-bizarre dans un homme qui paraissait blasé -sur tout, et qui mettait cette disposition en système. Il prétendait -qu'il était né très-sensible, très-enthousiaste; mais que la -connaissance des hommes, dans la révolution de France, l'avait détrompé -de tout cela. Il avait aperçu, disait-il, qu'il n'y avait de bon dans le -monde que la fortune ou le pouvoir, ou tous les deux, et que les -amitiés, en général, devaient être considérées comme des moyens qu'il -faut prendre ou quitter selon les circonstances. Il était assez habile -dans la pratique de cette opinion; il n'y faisait qu'une faute, c'était -de la dire; mais bien qu'il n'eût pas, comme les Français d'autrefois, -le désir de plaire, il lui restait le besoin de faire effet par la -conversation, et cela le rendait très-imprudent: bien différent en cela -de madame d'Arbigny, qui voulait atteindre son but, mais qui ne se -trahissait point, comme M. de Maltigues, en cherchant à briller par -l'immoralité même. Entre ces deux personnes, ce qui était bizarre, c'est -que la plus vive cachait bien son secret, et que l'homme froid ne savait -pas se taire. - -«Tel qu'il était, ce M. de Maltigues, il avait un ascendant singulier -sur madame d'Arbigny; il la devinait, ou bien elle lui confiait tout; -cette femme, habituellement dissimulée, avait peut-être besoin de faire -de temps en temps une imprudence, comme pour respirer; au moins est-il -certain que, quand M. de Maltigues la regardait durement, elle se -troublait toujours; s'il avait l'air mécontent, elle se levait pour le -prendre à part; s'il sortait avec humeur, elle s'enfermait presque à -l'instant pour lui écrire. Je m'expliquais cette puissance de M. de -Maltigues sur madame d'Arbigny, parce qu'il la connaissait dès son -enfance, et dirigeait ses affaires depuis qu'elle n'avait pas de plus -proche parent que lui; mais le principal motif de ces ménagements -singuliers, c'était le projet qu'elle avait formé, et j'appris trop -tard, de l'épouser si je la quittais; car elle ne voulait à aucun prix -passer pour une femme abandonnée. Une telle résolution devrait faire -croire qu'elle ne m'aimait pas; et cependant elle n'avait, pour me -préférer, aucune raison que le sentiment; mais elle avait mêlé toute sa -vie le calcul à l'entraînement, et les prétentions factices de la -société aux affections naturelles. Elle pleurait parce qu'elle était -émue, mais elle pleurait aussi parce que c'est ainsi qu'on attendrit. -Elle était heureuse d'être aimée parce qu'elle aimait, mais aussi parce -que cela fait honneur dans le monde; elle avait de bons sentiments quand -elle était toute seule, mais elle n'en jouissait pas si elle ne pouvait -les faire tourner au profit de son amour-propre ou de ses désirs. -C'était une personne formée par et pour la bonne compagnie, et qui avait -cet art de travailler le vrai, qui se rencontre si souvent dans les pays -où le désir de produire de l'effet par ses sentiments, est plus vif que -ces sentiments mêmes. - -«Je n'avais pas, depuis longtemps, de nouvelles de mon père, parce que -la guerre avait interrompu sa correspondance avec moi. Une lettre enfin -m'arriva par une occasion; il m'adjurait de partir, au nom de mon devoir -et de sa tendresse; il me déclarait en même temps, de la manière la plus -formelle, que si j'épousais madame d'Arbigny, je lui causerais une -douleur mortelle, et me demandait au moins de revenir libre en -Angleterre, et de ne me décider qu'après l'avoir entendu. Je lui -répondis à l'instant, en lui donnant ma parole d'honneur que je ne me -marierais pas sans son consentement, et l'assurant que dans peu je le -rejoindrais. Madame d'Arbigny employa d'abord la prière, puis le -désespoir, pour me retenir; et, voyant enfin qu'elle ne réussissait pas, -je crois qu'elle eut recours à la ruse; mais comment alors aurais-je pu -la soupçonner? - -«Un matin elle arriva chez moi, pâle, échevelée, et se jeta dans mes -bras, en me suppliant de la protéger: elle paraissait mourir de frayeur. -A peine pus-je comprendre, à travers son émotion, que l'ordre était venu -de l'arrêter, comme soeur du comte Raimond, et qu'il fallait que je lui -trouvasse un asile pour la dérober à ceux qui la poursuivaient. A cette -époque même, des femmes avaient péri, et toutes les terreurs -paraissaient naturelles. Je la menai chez un négociant qui m'était -dévoué; je l'y cachai, je crus la sauver, et M. de Maltigues et moi nous -avions seuls le secret de sa retraite. Comment, dans cette situation, ne -pas s'intéresser vivement au sort d'une femme? comment se séparer d'une -personne proscrite? Quel est le jour, quel est le moment où il se peut -qu'on lui dise: «Vous avez compté sur mon appui, et je vous le retire!» -Cependant le souvenir de mon père me poursuivait continuellement, et, -dans plusieurs occasions, j'essayai d'obtenir de madame d'Arbigny la -permission de partir seul; mais elle me menaça de se livrer à ses -assassins si je la quittais, et sortit deux fois en plein jour, dans un -trouble affreux qui me pénétra de douleur et de crainte. Je la suivis -dans la rue, en la conjurant en vain de revenir. Heureusement, par -hasard ou par combinaison, nous rencontrâmes chaque fois M. de -Maltigues, et il la ramena en lui faisant sentir l'imprudence de sa -conduite. Alors je me résignai à rester, et j'écrivis à mon père en -motivant, autant que je le pus, ma conduite; mais je rougissais d'être -en France, au milieu des événements affreux qui s'y passaient, et -lorsque mon pays était en guerre avec les Français. - -«M. de Maltigues se moquait souvent de mes scrupules; mais, tout -spirituel qu'il était, il ne prévoyait pas ou ne se donnait pas la peine -d'observer l'effet de ses plaisanteries, car elles réveillaient en moi -tous les sentiments qu'il voulait éteindre. Madame d'Arbigny remarquait -bien l'impression que je recevais; mais elle n'avait point d'empire sur -M. de Maltigues, qui se décidait souvent par le caprice, au défaut de -l'intérêt. Elle recourait, pour m'attendrir, à sa douleur véritable, à -sa douleur exagérée; elle se servait de la faiblesse de sa santé autant -pour plaire que pour toucher, car elle n'était jamais plus attrayante -que quand elle s'évanouissait à mes pieds. Elle savait embellir sa -beauté comme tout le reste de ses agréments, et ses charmes extérieurs -eux-mêmes étaient habilement combinés avec ses émotions pour me -captiver. - -«Je vivais ainsi toujours troublé, toujours incertain, tremblant quand -je recevais une lettre de mon père, plus malheureux encore quand je n'en -recevais pas, retenu par l'attrait que je ressentais pour madame -d'Arbigny, et surtout par la peur de son désespoir; car, par un mélange -singulier, c'était la personne la plus douce dans l'habitude de la vie, -la plus égale, souvent même la plus enjouée, et néanmoins la plus -violente dans une scène. Elle voulait enchaîner par le bonheur et par la -crainte, et transformait ainsi toujours son naturel en moyens. Un jour, -c'était au mois de septembre 1793, il y avait plus d'un an déjà que -j'étais en France, je reçus une lettre de mon père, conçue en peu de -mots; mais ces mots étaient si sombres et si douloureux, qu'il faut, -Corinne, m'épargner de vous les dire: ils me feraient trop de mal. Mon -père était déjà malade, mais il ne me le dit pas: sa délicatesse et sa -fierté l'en empêchèrent. Cependant toute sa lettre exprimait tant de -douleur, et sur mon absence et sur la possibilité de mon mariage avec -madame d'Arbigny, que je ne conçois pas encore comment, en la lisant, je -n'ai pas prévu le malheur dont j'étais menacé. Je fus assez ému -néanmoins pour ne plus hésiter, et j'allai chez madame d'Arbigny, -parfaitement décidé à prendre congé d'elle. Elle aperçut bien vite que -mon parti était pris; et, se recueillant en elle-même, tout à coup elle -se leva et me dit: «Avant de partir, il faut que vous sachiez un secret -que je rougissais de vous avouer. Si vous m'abandonnez, ce ne sera pas -moi seule que vous ferez mourir, et le fruit de ma honte et de mon -coupable amour périra dans mon sein avec moi.» Rien ne peut exprimer -l'émotion que j'éprouvai; ce devoir sacré, ce devoir nouveau s'empara de -toute mon âme, et je fus soumis à madame d'Arbigny comme l'esclave le -plus dévoué. - -«Je l'aurais épousée, comme elle le voulait, s'il ne se fût pas -rencontré dans ce moment les plus grands obstacles à ce qu'un Anglais -pût se marier en France, en déclarant, comme il le fallait, son nom à -l'officier civil. J'ajournai donc notre union jusqu'au moment où nous -pourrions aller ensemble en Angleterre, et je résolus de ne pas quitter -madame d'Arbigny jusqu'alors: elle se calma d'abord, quand elle fut -tranquillisée sur le danger prochain de mon départ; mais elle recommença -bientôt à se plaindre et à se montrer tour à tour blessée et malheureuse -de ce que je ne surmontais pas toutes les difficultés pour l'épouser. -J'aurais fini par céder à sa volonté; j'étais tombé dans la mélancolie -la plus profonde, je passais des jours entiers chez moi, sans pouvoir en -sortir; j'étais en proie à une idée que je ne m'avouais jamais et qui me -persécutait toujours. J'avais un pressentiment de la maladie de mon -père, et je ne voulais pas croire à mon pressentiment, que je prenais -pour une faiblesse. Par une bizarrerie, résultat de l'effroi que me -causait la douleur de madame d'Arbigny, je combattais mon devoir comme -une passion; et ce qu'on aurait pu croire une passion me tourmentait -comme un devoir. Madame d'Arbigny m'écrivait sans cesse pour m'engager à -venir chez elle; j'y venais, et quand je la voyais, je ne lui parlais -pas de son état, parce que je n'aimais pas à rappeler ce qui lui donnait -des droits sur moi; il me semble à présent qu'elle aussi m'en parlait -moins qu'elle n'aurait dû le faire; mais je souffrais trop alors pour -rien remarquer. - -«Enfin, une fois que j'étais resté trois jours chez moi, dévoré de -remords, écrivant vingt lettres à mon père et les déchirant toutes, M. -de Maltigues, qui ne venait guère me voir, parce que nous ne nous -convenions pas, arriva, député par madame d'Arbigny, pour m'arracher à -ma solitude, mais s'intéressant assez peu, comme vous allez en juger, au -succès de son ambassade. Il aperçut en entrant, avant que j'eusse le -temps de le cacher, que j'avais le visage couvert de larmes. «A quoi bon -cette douleur, mon cher? me dit-il; quittez ma cousine, ou bien -épousez-la: ces deux partis sont également bons, puisqu'ils en -finissent.--Il y a des situations dans la vie, lui répondis-je, où, même -en se sacrifiant, on ne sait pas encore comment remplir tous ses -devoirs.--C'est qu'il ne faut pas se sacrifier, reprit M. de Maltigues; -je ne connais, quant à moi, aucune circonstance où cela soit nécessaire: -avec de l'adresse on se tire de tout; l'habileté est la reine du -monde.--Ce n'est pas l'habileté que j'envie, lui dis-je; mais je -voudrais au moins, je vous le répète, en me résignant à n'être pas -heureux, ne pas affliger ce que j'aime.--Croyez-moi, dit M. de -Maltigues, ne mêlez pas à cette oeuvre difficile qu'on appelle vivre, le -sentiment qui la complique encore plus: c'est une maladie de l'âme: j'en -suis atteint quelquefois tout comme un autre; mais quand elle m'arrive, -je me dis que cela passera, et je me tiens toujours parole.--Mais, lui -répondis-je, en cherchant à rester comme lui dans les idées générales, -car je ne pouvais ni ne voulais lui témoigner aucune confiance, quand on -pourrait écarter le sentiment, il resterait toujours l'honneur et la -vertu, qui s'opposent souvent à nos désirs en tout genre.--L'honneur! -reprit M. de Maltigues: entendez-vous par l'honneur, se battre quand on -est insulté? à cet égard il n'y a pas de doute; mais sous tous les -autres rapports, quel intérêt aurait-on à se laisser entraver par mille -délicatesses vaines?--Quel intérêt! interrompis-je; il me semble que ce -n'est pas là le mot dont il s'agit.--A parler sérieusement, continua M. -de Maltigues, il en est peu qui aient un sens aussi clair. Je sais bien -qu'autrefois l'on disait: _Un honorable malheur, un glorieux revers._ -Mais aujourd'hui que tout le monde est persécuté, les coquins comme ce -qu'on est convenu d'appeler les honnêtes gens, il n'y a de différence -dans ce monde qu'entre les oiseaux pris au filet et ceux qui ont -échappé.--Je crois à une autre différence, lui répondis-je, la -prospérité méprisée, et les revers honorés par l'estime des hommes de -bien.--Trouvez-les-moi donc, reprit M. de Maltigues, ces hommes de bien -qui vous consolent de vos peines par leur courageuse estime; il me -semble, au contraire, que la plupart des personnes soi-disant -vertueuses, si vous êtes heureux, vous excusent; si vous êtes puissant, -vous aiment. C'est très-beau sans doute à vous de ne pas savoir -contrarier un père, qui devrait à présent ne plus se mêler de vos -affaires; mais il ne faudrait pas pour cela perdre votre vie ici de -toutes les façons: quant à moi, quoi qu'il m'arrive, je veux à tout prix -épargner à mes amis le chagrin de me voir souffrir, et à moi le -spectacle du visage allongé de la consolation.--Je croyais, -interrompis-je vivement, que le but de la vie d'un honnête homme n'était -pas le bonheur qui ne sert qu'à lui, mais la vertu qui sert aux -autres.--La vertu, la vertu!... dit M. de Maltigues en hésitant un peu; -puis se décidant à la fin: «c'est un langage pour le vulgaire, que les -augures ne peuvent se parler entre eux sans rire. Il y a de bonnes âmes -que de certains mots, de certains sons harmonieux remuent encore, c'est -pour elles que l'on fait jouer l'instrument; mais toute cette poésie que -l'on appelle la conscience, le dévouement, l'enthousiasme, a été -inventée pour consoler ceux qui n'ont pas su réussir dans le monde; -c'est comme un _De profundis_ que l'on chante pour les morts. Les -vivants, quand ils sont dans la prospérité, ne sont pas du tout curieux -d'obtenir ce genre d'hommage.» - -«Je fus tellement irrité de ce discours, que je ne pus m'empêcher de -dire avec hauteur: «Je serais fâché, monsieur, si j'avais des droits sur -la maison de madame d'Arbigny, qu'elle reçût chez elle un homme qui se -permet une telle manière de penser et de s'exprimer.--Vous pouvez à cet -égard, répondit M. de Maltigues, quand il en sera temps, décider ce qui -vous plaira; mais si ma cousine m'en croit, elle n'épousera point un -homme qui se montre si malheureux de la possibilité de cette union; -depuis longtemps, elle peut vous le dire, je lui reproche sa faiblesse -et tous les moyens qu'elle emploie pour un but qui n'en vaut pas la -peine.» A ce mot, que l'accent rendait encore plus insultant, je fis -signe à M. de Maltigues de sortir avec moi, et pendant le chemin je dois -dire qu'il continuait à développer son système avec le plus grand -sang-froid du monde; et, pouvant mourir dans peu d'instants, il ne -disait pas un mot qui fût religieux ni sensible. «Si j'avais donné dans -toutes vos fadaises, à vous autres jeunes gens, me disait-il, -pensez-vous que ce qui se passe dans mon pays ne m'en aurait pas guéri? -Quand avez-vous vu que d'être scrupuleux à votre manière servît à -rien?--Je conviens avec vous, lui dis-je, que dans votre pays, à -présent, cela sert un peu moins qu'ailleurs, mais avec le temps, ou par -delà le temps, tout a sa récompense.--Oui, reprit M. de Maltigues, en -faisant entrer le ciel dans ses calculs.--Et pourquoi pas? lui dis-je; -l'un de nous va peut-être savoir ce qui en est.--Si c'est moi qui dois -mourir, continua-t-il en riant, je suis bien sûr que je n'en saurai -rien; si c'est vous, vous ne reviendrez pas éclairer mon âme.» En chemin -je pensais que, si j'étais tué par M. de Maltigues, je n'avais pris -aucune précaution pour faire savoir mon sort à mon père, ni pour donner -à madame d'Arbigny une partie de ma fortune, à laquelle je lui croyais -des droits. Pendant que je faisais ces réflexions, nous passâmes devant -la maison de M. de Maltigues, et je lui demandai la permission d'y -monter pour écrire deux lettres; il y consentit: et lorsque nous -continuâmes notre route pour sortir de la ville, je les lui remis, et je -lui parlai de madame d'Arbigny avec beaucoup d'intérêt, en la lui -recommandant comme à un ami que je croyais sûr. Cette preuve de -confiance le toucha; car il faut observer, à la gloire de l'honnêteté, -que les hommes qui professent le plus ouvertement l'immoralité sont -très-flattés si par hasard on leur donne une marque d'estime: la -circonstance aussi dans laquelle nous nous trouvions était assez grave -pour que M. de Maltigues en fût peut-être ému; mais comme pour rien au -monde il n'aurait voulu qu'on le remarquât, il dit en plaisantant ce qui -lui était inspiré, je le crois, par un sentiment plus sérieux. - -«Vous êtes une honnête créature, mon cher Nelvil; je veux faire pour -vous quelque chose de généreux: on dit que cela porte bonheur, et la -générosité est en effet une qualité si enfantine, qu'elle doit être -plutôt récompensée dans le ciel que sur la terre. Mais, avant de vous -servir, il faut que nos conditions soient bien faites; quoi que je vous -dise, nous ne nous en battrons pas moins.» Je répondis à ces mots par un -consentement très-dédaigneux, à ce que je crois, car je trouvais la -précaution oratoire au moins inutile. M. de Maltigues continua d'un ton -sec et dégagé: «Madame d'Arbigny ne vous convient pas, vos caractères -n'ont aucun rapport ensemble; votre père, d'ailleurs, serait désespéré, -si vous faisiez ce mariage; et vous seriez désespéré d'affliger votre -père. Il vaut donc mieux que, si je vis, ce soit moi qui épouse madame -d'Arbigny; et, si vous me tuez, il vaut mieux encore qu'elle en épouse -un troisième; car c'est une personne d'une haute sagesse que ma cousine, -et qui, lors même qu'elle aime, prend toujours de sages précautions pour -le cas où on ne l'aimerait plus. Vous apprendrez tout cela par ses -lettres; je vous les laisse après moi: vous les trouverez dans mon -secrétaire, dont voici la clef. Je suis lié avec ma cousine depuis -qu'elle est au monde, et vous savez que, bien qu'elle soit -très-mystérieuse, elle ne me cache aucun de ses secrets; elle croit que -je ne dis que ce que je veux; il est vrai que je ne suis entraîné par -rien; mais aussi je ne mets pas d'importance à grand'chose, et je pense -que nous autres hommes, nous nous devons de ne nous rien taire à l'égard -des femmes. Aussi bien, si je meurs, c'est pour les beaux yeux de madame -d'Arbigny que cet accident m'arrivera, et quoique je sois prêt à périr -pour elle de bonne grâce, je ne lui suis pas trop obligé de la situation -où elle m'a mis par sa double intrigue. Au reste, ajouta-t-il, il n'est -pas dit que vous me tuerez;» et en achevant ces mots, comme nous étions -hors de la ville, il tira son épée et se mit en garde. - -«Il avait parlé avec une vivacité singulière, et j'étais resté confondu -de ce qu'il m'avait dit. L'approche du danger, sans le troubler, -l'animait pourtant davantage, et je ne pouvais deviner si c'était la -vérité qui lui échappait, ou un mensonge qu'il forgeait pour se venger. -Néanmoins, dans cette incertitude, je ménageai beaucoup sa vie; il était -moins adroit que moi dans les exercices du corps, et dix fois j'aurais -pu lui plonger mon épée dans le coeur, mais je me contentai de le -blesser au bras et de le désarmer. Il parut sensible à mon procédé; et -je lui rappelai, en le conduisant chez lui, la conversation qui avait -précédé l'instant où nous nous étions battus. Il me dit alors: «Je suis -fâché d'avoir trahi la confiance de ma cousine; le péril est comme le -vin, il monte la tête; mais enfin je m'en console, car vous n'auriez pas -été heureux avec madame d'Arbigny; elle est trop rusée pour vous. Moi, -cela m'est égal; car, bien que je la trouve charmante et que son esprit -me plaise extrêmement, elle ne me fera jamais rien faire à mon -détriment, et nous nous servirons très-bien en tout, parce que le -mariage rendra nos intérêts communs. Mais vous, qui êtes romanesque, -vous auriez été sa dupe. Il ne tenait qu'à vous de me tuer, et je vous -dois la vie, je ne puis donc vous refuser les lettres que je vous avais -promises après ma mort. Lisez-les, partez pour l'Angleterre, et ne soyez -pas trop tourmenté des chagrins de madame d'Arbigny. Elle pleurera, -parce qu'elle vous aime; mais elle se consolera, parce que c'est une -femme assez raisonnable pour ne pas vouloir être malheureuse, et surtout -passer pour l'être. Dans trois mois elle sera madame de Maltigues.» Tout -ce qu'il me disait était vrai: les lettres qu'il me montra le -prouvèrent. Je restai convaincu que madame d'Arbigny n'était point dans -l'état qu'elle avait feint de m'avouer en rougissant, pour me -contraindre à l'épouser, et qu'elle m'avait, à cet égard, indignement -trompé. Sans doute elle m'aimait, puisqu'elle le disait dans ses lettres -à M. de Maltigues lui-même; mais elle le flattait avec tant d'art, elle -lui laissait tant d'espérance, et montrait, pour lui plaire, un -caractère si différent de celui qu'elle m'avait toujours fait voir, -qu'il me fut impossible de douter qu'elle ne le ménageât, dans -l'intention de l'épouser si notre mariage n'avait pas lieu. Telle était -la femme, Corinne, qui m'a coûté pour toujours le repos du coeur et de -la conscience! - -«Je lui écrivis en partant, et je ne la revis plus; et, comme M. de -Maltigues l'avait prédit, j'ai su depuis qu'elle l'avait épousé. Mais -j'étais loin d'envisager alors le malheur qui m'attendait: je croyais -obtenir le pardon de mon père; j'étais sûr qu'en lui disant combien -j'avais été trompé, il m'aimerait davantage, puisqu'il me saurait plus à -plaindre. Après un voyage de près d'un mois, jour et nuit, à travers -l'Allemagne, j'arrivai en Angleterre plein de confiance dans -l'inépuisable bonté paternelle. Corinne, en débarquant, un papier public -m'annonça que mon père n'était plus! Vingt mois se sont passés depuis ce -moment, et il est toujours devant moi comme un fantôme qui me poursuit. -Les lettres qui formaient ces mots: _Lord Nelvil vient de mourir_, ces -lettres étaient flamboyantes; le feu du volcan qui est là devant nous -est moins effrayant qu'elles. Ce n'est pas tout encore; j'appris qu'il -était mort profondément affligé de mon séjour en France, craignant que -je ne renonçasse à la carrière militaire, que je n'épousasse une femme -dont il pensait peu de bien, et que, me fixant dans un pays en guerre -avec le mien, je ne me perdisse entièrement de réputation en Angleterre! -Qui sait si ces douloureuses pensées n'ont pas abrégé ses jours! -Corinne, Corinne, ne suis-je pas un assassin, ne le suis-je pas? -dites-le-moi.--Non, s'écria-t-elle, non, vous n'êtes que malheureux; -c'est la bonté, c'est la générosité qui vous ont entraîné. Je vous -respecte autant que je vous aime: jugez-vous dans mon coeur; prenez-le -pour votre conscience. La douleur vous égare: croyez celle qui vous -chérit. Ah! l'amour, tel que je le sens, n'est point une illusion: c'est -parce que vous êtes le meilleur, le plus sensible des hommes, que je -vous admire et vous adore.--Corinne, lui dit Oswald, cet hommage ne -m'est pas dû; mais il se peut cependant que je ne sois pas si coupable. -Mon père m'a pardonné avant de mourir; j'ai trouvé dans un dernier écrit -de lui, qui m'était adressé, de douces paroles. Une lettre de moi lui -était parvenue, qui m'avait un peu justifié; mais le mal était fait, et -la douleur qui venait de moi avait déchiré son coeur. - -«Quand je rentrai dans son château, quand ses vieux serviteurs -m'entourèrent, je repoussai leurs consolations, je m'accusai devant eux; -j'allai me prosterner sur sa tombe; j'y jurai, comme si le temps de -réparer existait encore pour moi, que jamais je ne me marierais sans le -consentement de mon père. Hélas! que promettais-je à celui qui n'était -plus! que signifiaient alors ces paroles de mon délire! Je ne dois les -considérer au moins comme un engagement de ne rien faire qu'il eût -désapprouvé pendant sa vie. Corinne, chère amie, pourquoi ces mots vous -troublent-ils? Mon père a pu me demander le sacrifice d'une femme -dissimulée, qui ne devait qu'à son adresse le goût qu'elle m'inspirait; -mais la personne la plus vraie, la plus naturelle et la plus généreuse, -celle pour qui j'ai senti le premier amour, celui qui purifie l'âme au -lieu de l'égarer, pourquoi les êtres célestes voudraient-ils me séparer -d'elle? - -«Lorsque j'entrai dans la chambre de mon père, je vis son manteau, son -fauteuil, son épée, qui étaient encore là, comme autrefois; encore là: -mais sa place était vide, et mes cris l'appelaient en vain! Ce -manuscrit, ce recueil de ses pensées, est tout ce qui me répond: vous en -connaissez déjà quelques morceaux, dit Oswald en le donnant à Corinne; -je le porte toujours avec moi. Lisez ce qu'il écrivait sur le devoir des -enfants envers leurs parents; lisez, Corinne: votre douce voix me -familiarisera peut-être avec ces paroles. Corinne obéit à la voix -d'Oswald, et lut ce qui suit: - - «Ah! qu'il faut peu de chose pour rendre défiants d'eux-mêmes, un - père, une mère avancés dans la vie! Ils croient aisément qu'ils sont - de trop sur la terre. A quoi se croiraient-ils bons pour vous, qui ne - leur demandez plus de conseils? Vous vivez tout entiers dans le moment - présent; vous y êtes consignés par une passion dominante, et tout ce - qui ne se rapporte pas à ce moment vous paraît antique et suranné. - Enfin, vous êtes tellement en votre personne et de coeur et d'esprit, - que, croyant former à vous seuls un point historique, les - ressemblances éternelles entre le temps et les hommes échappent à - votre attention; et l'autorité de l'expérience vous semble une - fiction, ou une vaine garantie destinée uniquement au crédit des - vieillards et aux dernières jouissances de leur amour-propre. Quelle - erreur est la vôtre! Le monde, ce vaste théâtre, ne change pas - d'acteurs; c'est toujours l'homme qui s'y montre en scène; mais - l'homme ne se renouvelle point, il se diversifie; et comme toutes ses - formes sont dépendantes de quelques passions principales dont le - cercle est depuis longtemps parcouru, il est rare que, dans les - petites combinaisons de la vie privée, l'expérience, cette science du - passé, ne soit la source féconde des enseignements les plus utiles. - - «Honneur donc aux pères et aux mères, honneur et respect, ne fût-ce - que pour leur règne passé, pour ce temps dont ils ont été seuls - maîtres, et qui ne reviendra plus; ne fût-ce que pour ces années à - jamais perdues, et dont ils portent sur le front l'auguste empreinte! - - «Voilà votre devoir, enfants présomptueux, et qui paraissez impatients - de courir seuls dans la route de la vie. Ils s'en iront, vous n'en - pouvez douter, ces parents qui tardent à vous faire place; ce père, - dont les discours ont encore une teinte de sévérité qui vous blesse; - cette mère, dont le vieil âge vous impose des soins qui vous - importunent: ils s'en iront, ces surveillants attentifs de votre - enfance, et ces protecteurs animés de votre jeunesse; ils s'en iront, - et vous chercherez en vain de meilleurs amis; ils s'en iront, et dès - qu'ils ne seront plus, ils se présenteront à vous sous un nouvel - aspect; car le temps, qui vieillit les gens présents à notre vue, les - rajeunit pour nous quand la mort les a fait disparaître; le temps leur - prête alors un éclat qui nous était inconnu: nous les voyons dans le - tableau de l'éternité, où il n'y a plus d'âge, comme il n'y a plus de - graduation; et, s'ils avaient laissé sur la terre un souvenir de leur - vertu, nous les ornerions en imagination d'un rayon céleste, nous les - suivrions de nos regards dans le séjour des élus, nous les - contemplerions dans ces demeures de gloire et de félicité; et, près - des vives couleurs dont nous composerions leur sainte auréole nous - nous trouverions effacés, au milieu même de nos beaux jours, au milieu - des triomphes dont nous sommes le plus éblouis.» - -«Corinne, s'écria lord Nelvil avec une douleur déchirante, pensez-vous -que ce soit contre moi qu'il écrivit ces éloquentes plaintes?--Non, non, -répondit Corinne; vous savez qu'il vous chérissait, qu'il croyait à -votre tendresse; et je tiens de vous que ces réflexions furent écrites -longtemps avant que vous eussiez eu le tort que vous vous reprochez. -Écoutez plutôt, continua Corinne en parcourant le recueil qu'elle avait -encore entre les mains, écoutez ces réflexions sur l'indulgence, qui -sont écrites quelques pages plus loin: - - «Nous marchons dans la vie, environnés de piéges, et d'un pas - chancelant; nos sens se laissent séduire par des amorces trompeuses; - notre imagination nous égare par de fausses lueurs; et notre raison - elle-même reçoit chaque jour de l'expérience le degré de lumière qui - lui manquait et la confiance dont elle a besoin. Tant de dangers, unis - à une si grande faiblesse; tant d'intérêts divers, avec une prévoyance - si limitée, une capacité si restreinte; enfin tant de choses inconnues - et une si courte vie, toutes ces circonstances, toutes ces conditions - de notre nature, ne sont-elles pas pour nous un avertissement du haut - rang que nous devons accorder à l'indulgence dans l'ordre des vertus - sociales?... Hélas! où est-il, l'homme qui soit exempt de faiblesse? - où est-il, l'homme qui n'ait aucun reproche à se faire? où est-il, - l'homme qui puisse regarder en arrière de sa vie sans éprouver un seul - remords, ou sans connaître aucun regret? Celui-là seul est étranger - aux agitations d'une âme timorée, qui ne s'est jamais examiné - lui-même, qui n'a jamais séjourné dans la solitude de sa conscience.» - -«Voilà, reprit Corinne, les paroles que votre père vous adresse du haut -du ciel; voilà celles qui sont pour vous.--Cela est vrai, dit Oswald; -oui, Corinne, vous êtes l'ange des consolations, vous me faites du bien; -mais, si j'avais pu le voir un moment avant sa mort, s'il avait su de -moi que je n'étais pas indigne de lui, s'il m'avait dit qu'il le -croyait, je ne serais pas agité par les remords, comme le plus criminel -des hommes; je n'aurais pas cette conduite vacillante, cette âme -troublée qui ne promet de bonheur à personne. Ne m'accusez pas de -faiblesse; mais le courage ne peut rien contre la conscience: c'est -d'elle qu'il vient: comment pourrait-il triompher d'elle? A présent même -que l'obscurité s'avance, il me semble que je vois dans ces nuages les -sillons de la foudre qui me menace. Corinne! Corinne! rassurez votre -malheureux ami, ou laissez-moi couché sur cette terre, qui -s'entr'ouvrira peut-être à mes cris, et me laissera pénétrer jusqu'au -séjour des morts.» - - - - -LIVRE TREIZIÈME - -LE VÉSUVE ET LA CAMPAGNE DE NAPLES - - -CHAPITRE PREMIER - -Lord Nelvil resta longtemps anéanti, après le récit cruel qui avait -ébranlé toute son âme. Corinne essaya doucement de le rappeler à -lui-même: la rivière de feu qui tombait du Vésuve, rendue visible enfin -par la nuit, frappa vivement l'imagination troublée d'Oswald. Corinne -profita de cette impression pour l'arracher aux souvenirs qui -l'agitaient, et se hâta de l'entraîner avec elle sur le rivage de -cendres de la lave enflammée. - -Le terrain qu'ils traversèrent, avant d'y arriver, fuyait sous leurs -pas, et semblait les repousser loin d'un séjour ennemi de tout ce qui a -vie: la nature n'est plus dans ces lieux en relation avec l'homme, il ne -peut plus s'en croire le dominateur; elle échappe à son tyran par la -mort. Le feu du torrent est d'une couleur funèbre; néanmoins, quand il -brûle les vignes ou les arbres, on en voit sortir une flamme claire et -brillante; mais la lave même est sombre, tel qu'on se représente un -fleuve de l'enfer; elle roule lentement comme un sable noir de jour, et -rouge la nuit. On entend, quand elle approche, un petit bruit -d'étincelles qui fait d'autant plus de peur qu'il est léger, et que la -ruse semble se joindre à la force: le tigre royal arrive ainsi -secrètement, à pas comptés. Cette lave avance sans jamais se hâter, et -sans perdre un instant; si elle rencontre un mur élevé, un édifice -quelconque qui s'oppose à son passage, elle s'arrête, elle amoncelle -devant l'obstacle ses torrents noirs et bitumineux, et l'ensevelit enfin -sous ses vagues brûlantes. Sa marche n'est point assez rapide pour que -les hommes ne puissent pas fuir devant elle; mais elle atteint, comme le -temps, les imprudents et les vieillards qui, la voyant venir lourdement -et silencieusement, s'imaginent qu'il est aisé de lui échapper. Son -éclat est si ardent, que la terre se réfléchit dans le ciel et lui donne -l'apparence d'un éclair continuel: ce ciel, à son tour, se répète dans -la mer, et la nature est embrasée par cette triple image du feu. - -Le vent se fait entendre et se fait voir par des tourbillons de flamme -dans le gouffre d'où sort la lave. On a peur de ce qui se passe au sein -de la terre, et l'on sent que d'étranges fureurs la font trembler sous -nos pas. Les rochers qui entourent la source de la lave sont couverts de -soufre, de bitume, dont les couleurs ont quelque chose d'infernal. Un -vert livide, un jaune brun, un rouge sombre, forment comme une -dissonance pour les yeux, et tourmentent la vue, comme l'ouïe serait -déchirée par ces sons aigus que faisaient entendre les sorcières quand -elles appelaient, de nuit, la lune sur la terre. - -Tout ce qui entoure le volcan rappelle l'enfer, et les descriptions des -poëtes sont sans doute empruntées de ces lieux. C'est là que l'on -conçoit comment les hommes ont cru à l'existence d'un génie malfaisant -qui contrariait les desseins de la Providence. On a dû se demander, en -contemplant un tel séjour, si la bonté seule présidait aux phénomènes de -la création, ou bien si quelque principe caché forçait la nature, comme -l'homme, à la férocité. «Corinne, s'écria lord Nelvil, est-ce de ces -bords infernaux que part la douleur? L'ange de la mort prend-il son vol -de ce sommet? Si je ne voyais pas ton céleste regard, je perdrais ici -jusqu'au souvenir des oeuvres de la Divinité qui décorent le monde; et -cependant cet aspect de l'enfer, tout affreux qu'il est, me cause moins -d'effroi que les remords du coeur. Tous les périls peuvent être bravés; -mais comment l'objet qui n'est plus pourrait-il nous délivrer des torts -que nous nous reprochons envers lui? Jamais! jamais! Ah! Corinne, quelle -parole de fer et de feu! Les supplices inventés par les rêves de la -souffrance, la roue qui tourne sans cesse, l'eau qui fuit dès qu'on veut -s'en approcher, les pierres qui retombent à mesure qu'on les soulève ne -sont qu'une faible image pour exprimer cette terrible pensée, -l'impossible et l'irréparable.» - -Un silence profond régnait autour d'Oswald et de Corinne; les guides -eux-mêmes s'étaient retirés dans l'éloignement; et comme il n'y a près -du cratère ni animal, ni insecte, ni plante, on n'y entendait que le -sifflement de la flamme agitée. Néanmoins, un bruit de la ville arriva -jusque dans ce lieu; c'était le son des cloches qui se faisaient -entendre à travers les airs: peut-être célébraient-elles la mort; -peut-être annonçaient-elles la naissance; n'importe, elles causèrent une -douce émotion aux voyageurs. «Cher Oswald, dit Corinne, quittons ce -désert, redescendons vers les vivants; mon âme est ici mal à l'aise. -Toutes les autres montagnes, en nous rapprochant du ciel, semblent nous -élever au-dessus de la vie terrestre; mais ici je ne sens que du trouble -et de l'effroi: il me semble voir la nature traitée comme un criminel, -et condamnée, comme un être dépravé, à ne plus sentir le souffle -bienfaisant de son Créateur. Ce n'est sûrement pas ici le séjour des -bons; allons-nous-en.» - -Une pluie abondante tombait pendant que Corinne et lord Nelvil -redescendaient vers la plaine. Leurs flambeaux étaient à chaque instant -près de s'éteindre. Les lazzaroni les accompagnaient en poussant des -cris continuels, qui pourraient inspirer de la terreur à qui ne saurait -pas que c'est leur façon d'être habituelle. Mais ces hommes sont -quelquefois agités par un superflu de vie dont ils ne savent que faire, -parce qu'ils réunissent au même degré la paresse et la violence. Leur -physionomie, plus marquée que leur caractère, semble indiquer un genre -de vivacité dans lequel l'esprit et le coeur n'entrent pour rien. -Oswald, inquiet que la pluie ne fît du mal à Corinne, que la lumière ne -leur manquât, enfin qu'elle ne fût exposée à quelque danger, ne -s'occupait plus que d'elle; et cet intérêt si tendre remit son âme, par -degrés, de l'état où l'avait jetée la confidence qu'il lui avait faite. -Ils retrouvèrent leur voiture au pied de la montagne; ils ne -s'arrêtèrent point aux ruines d'Herculanum, qu'on a comme ensevelies de -nouveau, pour ne pas renverser la ville de Portici, qui est bâtie sur -cette ville ancienne. Ils arrivèrent à Naples vers minuit, et Corinne -promit à lord Nelvil, en le quittant, de lui remettre le lendemain matin -l'histoire de sa vie. - - -CHAPITRE II - -En effet, le lendemain matin Corinne voulut s'imposer l'effort qu'elle -avait promis; et bien que la connaissance plus intime qu'elle avait -acquise du caractère d'Oswald redoublât son inquiétude, elle sortit de -sa chambre, portant ce qu'elle avait écrit, tremblante, et résolue -néanmoins à le donner. Elle entra dans le salon de l'auberge où ils -demeuraient tous les deux. Oswald y était, et venait de recevoir des -lettres de l'Angleterre. Une de ces lettres était sur la cheminée, et -l'écriture frappa tellement Corinne, qu'avec un trouble inexprimable -elle lui demanda de qui elle était. «C'est de lady Edgermond, répondit -Oswald.--Vous êtes en correspondance avec elle? interrompit -Corinne.--Lord Edgermond était l'ami de mon père, reprit Oswald; et -puisque le hasard m'a fait vous parler d'elle, je ne vous dissimulerai -point que mon père avait pensé qu'il pouvait me convenir un jour -d'épouser Lucile Edgermond, sa fille.--Grand Dieu!» s'écria Corinne, et -elle tomba sur une chaise, presque évanouie. - -«D'où vient cette émotion cruelle? dit lord Nelvil; que pouvez-vous -craindre de moi, Corinne, quand je vous aime avec idolâtrie? Si mon père -m'avait, en mourant, demandé d'épouser Lucile, sans doute je ne me -croirais pas libre, et je me serais éloigné de votre charme -irrésistible; mais il n'a fait que me conseiller ce mariage, en -m'écrivant lui-même qu'il ne pouvait pas juger Lucile, puisqu'elle -n'était encore qu'une enfant. Je ne l'ai vue moi-même qu'une fois; à -peine alors avait-elle douze ans. Je n'ai pris avec sa mère aucun -engagement avant de partir; cependant les incertitudes, le trouble que -vous avez pu remarquer dans ma conduite, venaient uniquement de ce désir -de mon père: avant de vous connaître, je souhaitais de pouvoir -l'accomplir, tout fugitif qu'il était, comme une espèce d'expiation -envers lui, comme une manière de prolonger après sa mort l'empire de sa -volonté sur mes résolutions; mais vous avez triomphé de ce sentiment, -vous avez triomphé de tout moi-même, et j'ai seulement besoin de me -faire pardonner ce qui, dans ma conduite, a dû vous paraître de la -faiblesse ou de l'irrésolution. Corinne, on ne se relève jamais -entièrement de la douleur que j'ai éprouvée: elle flétrit l'espérance, -elle donne un sentiment de timidité pénible et douloureux; la destinée -m'a tant fait de mal, qu'alors même qu'elle semble m'offrir le plus -grand bien, je me défie encore d'elle. Mais, chère amie, ces inquiétudes -sont dissipées; je suis à toi pour toujours, à toi! Je me dis que si mon -père vous avait connue, c'est vous qu'il aurait choisie pour la compagne -de ma vie; c'est vous...--Arrêtez, s'écria Corinne en fondant en pleurs, -je vous en conjure, ne me parlez pas ainsi. - ---Pourquoi vous opposeriez-vous, dit lord Nelvil, au plaisir que je -trouve à vous unir dans ma pensée avec le souvenir de mon père, à -confondre ainsi dans mon coeur tout ce qui m'est cher et sacré?--Vous ne -le pouvez pas, interrompit Corinne; Oswald, je sais trop que vous ne le -pouvez pas.--Juste ciel! reprit lord Nelvil, qu'avez-vous à m'apprendre? -Donnez-moi cet écrit qui doit contenir l'histoire de votre vie, -donnez-le-moi.--Vous l'aurez, reprit Corinne; mais je vous en conjure, -encore huit jours de grâce, seulement huit jours. Ce que j'ai appris ce -matin m'oblige à quelques détails de plus.--Comment! dit Oswald, quel -rapport avez-vous?...--N'exigez pas que je vous réponde à présent, -interrompit Corinne; bientôt vous saurez tout, et ce sera peut-être la -fin, la terrible fin de mon bonheur; mais, avant cet instant, je veux -que nous voyions ensemble la campagne heureuse de Naples, avec un -sentiment encore doux, avec une âme encore accessible à cette ravissante -nature: je veux consacrer de quelque manière, dans ces beaux lieux, -l'époque la plus solennelle de la vie; il faut que vous conserviez un -dernier souvenir de moi, telle que j'étais, telle que j'aurais toujours -été, si mon coeur s'était défendu de vous aimer. - ---Ah! Corinne, dit Oswald, que voulez-vous m'annoncer par ces paroles -sinistres? Il ne se peut pas que vous ayez rien à m'apprendre qui -refroidisse et ma tendresse et mon admiration. Pourquoi donc prolonger -encore de huit jours cette anxiété, ce mystère, qui semble élever une -barrière entre nous?--Cher Oswald, je le veux, répondit Corinne, -pardonnez-moi ce dernier acte de pouvoir; bientôt vous seul déciderez de -nous deux; j'attendrai mon sort de votre bouche, sans murmurer, s'il est -cruel; car je n'ai sur cette terre ni sentiments ni liens qui me -condamnent à survivre à votre amour.» En achevant ces mots, elle sortit, -en repoussant doucement avec sa main Oswald qui voulait la suivre. - - -CHAPITRE III - -Corinne avait résolu de donner une fête à lord Nelvil, pendant les huit -jours de délai qu'elle avait demandés, et cette idée d'une fête -s'unissait pour elle aux sentiments les plus mélancoliques. En examinant -le caractère d'Oswald, il était impossible qu'elle ne fût pas inquiète -de l'impression qu'il recevrait par ce qu'elle avait à lui dire. Il -fallait juger Corinne en poëte, en artiste, pour lui pardonner le -sacrifice de son rang, de sa famille, de son nom, à l'enthousiasme du -talent et des beaux-arts. Lord Nelvil avait sans doute tout l'esprit -nécessaire pour admirer l'imagination et le génie; mais il croyait que -les relations de la vie sociale devaient l'emporter sur tout, et que la -première destination des femmes, et même des hommes, n'était pas -l'exercice des facultés intellectuelles, mais l'accomplissement des -devoirs particuliers à chacun. Les remords cruels qu'il avait éprouvés, -en s'écartant de la ligne qu'il s'était tracée, avaient encore fortifié -les principes sévères de morale innés en lui. Les moeurs d'Angleterre, -les habitudes et les opinions d'un pays où l'on se trouve si bien du -respect le plus scrupuleux pour les devoirs comme pour les lois, le -retenaient dans des liens assez étroits à beaucoup d'égards; enfin le -découragement qui naît d'une profonde tristesse fait aimer ce qui est, -dans l'ordre naturel, ce qui va de soi-même, et n'exige point de -résolution nouvelle, ni de décision contraire aux circonstances qui nous -sont marquées par le sort. - -L'amour d'Oswald pour Corinne avait modifié toute sa manière de sentir: -mais l'amour n'efface jamais entièrement le caractère, et Corinne -apercevait ce caractère à travers la passion qui en triomphait; et -peut-être même le charme de lord Nelvil tenait-il beaucoup à cette -opposition entre sa nature et son sentiment, opposition qui donnait un -nouveau prix à tous les témoignages de sa tendresse. Mais l'instant -approchait où les inquiétudes fugitives que Corinne avait constamment -écartées, et qui n'avaient mêlé qu'un trouble léger et rêveur à la -félicité dont elle jouissait, devaient décider de sa vie. Cette âme née -pour le bonheur, accoutumée aux sensations mobiles du talent et de la -poésie, s'étonnait de l'âpreté, de la fixité de la douleur: un -frémissement que n'éprouvent point les femmes résignées depuis longtemps -à souffrir agitait alors tout son être. - -Cependant, au milieu de la plus cruelle anxiété, elle préparait -secrètement une journée brillante qu'elle voulait encore passer avec -Oswald. Son imagination et sa sensibilité s'unissaient ainsi d'une -manière romanesque. Elle invita les Anglais qui étaient à Naples, -quelques Napolitains et Napolitaines dont la société lui plaisait; et le -matin du jour qu'elle avait choisi pour être tout à la fois et celui -d'une fête et la veille d'un aveu qui pouvait détruire à jamais son -bonheur, un trouble singulier animait ses traits, et leur donnait une -expression toute nouvelle. Des yeux distraits pouvaient prendre cette -expressions si vive pour de la joie; mais ses mouvements agités et -rapides, ses regards qui ne s'arrêtaient sur rien, ne prouvaient que -trop à lord Nelvil ce qui se passait dans son âme. C'est en vain qu'il -essayait de la calmer par les protestations les plus tendres. «Vous me -direz cela dans deux jours, lui disait-elle, si vous pensez toujours de -même; à présent, ces douces paroles ne me font que du mal.» Et elle -s'éloignait de lui. - -Les voitures qui devaient conduire la société que Corinne avait invitée -arrivèrent à la fin du jour, au moment où le vent de mer se lève, et, -rafraîchissant l'air, permet à l'homme de contempler la nature. La -première station de la promenade fut au tombeau de Virgile. Corinne et -sa société s'y arrêtèrent avant de traverser la grotte de Pausilippe. Ce -tombeau est placé dans le plus beau site du monde; le golfe de Naples -lui sert de perspective. Il y a tant de repos et de magnificence dans -cet aspect, qu'on est tenté de croire que c'est Virgile lui-même qui l'a -choisi; ce simple vers des Géorgiques aurait pu servir d'épitaphe: - - _Illo Virgilium me tempore dulcis alebat - Parthenope[13]..._ - -Ses cendres y reposent encore, et la mémoire de son nom attire dans ce -lieu les hommages de l'univers. C'est tout ce que l'homme, sur cette -terre, peut arracher à la mort. - - [13] Dans ce temps-là la douce Parthénope m'accueillait. - -Pétrarque a planté un laurier sur ce tombeau, et Pétrarque n'est plus, -et le laurier se meurt. Les étrangers qui sont venus en foule honorer la -mémoire de Virgile ont écrit leurs noms sur les murs qui environnent -l'urne. On est importuné par ces noms obscurs, qui semblent là seulement -pour troubler la paisible idée de solitude que ce séjour fait naître. Il -n'y a que Pétrarque qui fût digne de laisser une trace durable de son -voyage au tombeau de Virgile. On redescend en silence de cet asile -funéraire de la gloire: on se rappelle et les pensées et les images que -le talent du poëte a consacrées pour toujours. Admirable entretien avec -les races futures, entretien que l'art d'écrire perpétue et renouvelle! -Ténèbres de la mort, qu'êtes-vous donc? Les idées, les sentiments, les -expressions d'un homme subsistent, et ce qui était lui ne subsisterait -plus! Non, une telle contradiction dans la nature est impossible. - -«Oswald, dit Corinne à lord Nelvil, les impressions que vous venez -d'éprouver préparent mal pour une fête; mais combien, ajouta-t-elle avec -une sorte d'exaltation dans le regard, combien de fêtes se sont passées -non loin des tombeaux!--Chère amie, répondit Oswald, d'où vient cette -peine secrète qui vous agite? confiez-vous à moi; je vous ai dû six mois -les plus fortunés de ma vie, peut-être aussi pendant ce temps ai-je -répandu quelque douceur sur vos jours. Ah! qui pourrait être impie -envers le bonheur? qui pourrait se ravir la jouissance suprême de faire -du bien à une âme telle que la vôtre? Hélas! c'est déjà beaucoup que de -se sentir nécessaire au plus humble des mortels; mais être nécessaire à -Corinne, croyez-moi, c'est trop de gloire, c'est trop de délices pour y -renoncer.--Je crois à vos promesses, répondit Corinne, mais n'y a-t-il -pas des moments où quelque chose de violent et de bizarre s'empare du -coeur, et accélère ses battements avec une agitation douloureuse?» - -Ils traversèrent la grotte de Pausilippe aux flambeaux: on la passe -ainsi, même à l'heure de midi, car c'est une route creusée sous la -montagne pendant près d'un quart de lieue; et lorsqu'on est au milieu, -l'on aperçoit à peine le jour aux deux extrémités. Un retentissement -extraordinaire se fait entendre sous cette longue voûte; les pas des -chevaux, les cris de leurs conducteurs, font un bruit étourdissant qui -ne laisse dans la tête aucune pensée suivie. Les chevaux de Corinne -entraînaient sa voiture avec une étonnante rapidité, et cependant elle -n'était pas encore contente de leur vitesse, et disait à lord Nelvil: -«Mon cher Oswald, comme ils avancent lentement! faites donc qu'ils se -pressent.--D'où vous vient cette impatience, Corinne? répondit Oswald; -autrefois, quand nous étions ensemble, vous ne cherchiez pas à -précipiter les heures, vous en jouissiez.--A présent, dit Corinne, il -faut que tout se décide, il faut que tout arrive à son terme, et je me -sens le besoin de tout hâter, fût-ce ma mort!» - -Au sortir de la grotte on éprouve une vive sensation de plaisir en -retrouvant le jour et la nature; et quelle nature que celle qui s'offre -alors aux regards! Ce qui manque souvent à la campagne d'Italie, ce sont -les arbres: l'on en voit dans ce lieu en abondance. La terre, -d'ailleurs, y est couverte de tant de fleurs, que c'est le pays où l'on -peut le mieux se passer de ces forêts qui sont la plus grande beauté de -la nature dans toute autre contrée. La chaleur est si grande à Naples, -qu'il est impossible de se promener, même à l'ombre, pendant le jour; -mais, le soir, ce pays couvert, entouré par la mer et le ciel, s'offre -en entier à la vue, et l'on respire la fraîcheur de toutes parts. La -transparence de l'air, la variété des sites, les formes pittoresques des -montagnes caractérisent si bien l'aspect du royaume de Naples, que les -peintres en dessinent les paysages de préférence. La nature a dans ce -pays une puissance et une originalité que l'on ne peut expliquer par -aucun des charmes que l'on recherche ailleurs. - -«Je vous fais passer, dit Corinne à ceux qui l'accompagnaient, sur les -bords du lac d'Averne, près du Phlégéthon, et voilà devant vous le -temple de la sibylle de Cumes. Nous traversons les lieux célébrés sous -le nom des Délices de Bayes, mais je vous propose de ne pas vous y -arrêter dans ce moment. Nous recueillerons les souvenirs de l'histoire -et de la poésie qui nous entourent ici quand nous serons arrivés dans un -lieu d'où nous pourrons les apercevoir tous à la fois.» - -C'était sur le cap Misène que Corinne avait fait préparer les danses et -la musique. Rien n'était plus pittoresque que l'arrangement de cette -fête. Tous les matelots de Bayes étaient vêtus avec des couleurs vives -et bien contrastées; quelques Orientaux, qui venaient d'un bâtiment -levantin alors dans le port, dansaient avec des paysannes des îles -voisines d'Ischia et de Procida, dont l'habillement a conservé de la -ressemblance avec le costume grec; des voix parfaitement justes se -faisaient entendre dans l'éloignement, et les instruments se répondaient -derrière les rochers, d'échos en échos, comme si les sons allaient se -perdre dans la mer. L'air qu'on respirait était ravissant; il pénétrait -l'âme d'un sentiment de joie qui animait tous ceux qui étaient là, et -s'empara même de Corinne. On lui proposa de se mêler à la danse des -paysannes, et d'abord elle y consentit avec plaisir; mais à peine -eut-elle commencé, que les sentiments les plus sombres lui rendirent -odieux les amusements auxquels elle prenait part; et, s'éloignant -rapidement de la danse et de la musique, elle alla s'asseoir à -l'extrémité du cap, sur le bord de la mer. Oswald se hâta de l'y suivre; -mais, comme il arrivait près d'elle, la société qui les accompagnait les -rejoignit aussitôt pour supplier Corinne d'improviser dans ce beau lieu. -Son trouble était tel en ce moment, qu'elle se laissa ramener vers le -tertre élevé où l'on avait placé sa lyre, sans pouvoir réfléchir à ce -qu'on attendait d'elle. - - -CHAPITRE IV - -Cependant Corinne souhaitait qu'Oswald l'entendît encore une fois, comme -au jour du Capitole, avec tout le talent qu'elle avait reçu du ciel; si -ce talent devait être perdu pour jamais, elle voulait que ses derniers -rayons, avant de s'éteindre, brillassent pour celui qu'elle aimait. Ce -désir lui fit trouver, dans l'agitation même de son âme, l'inspiration -dont elle avait besoin. Tous ses amis étaient impatients de l'entendre; -le peuple même, qui la connaissait de réputation, ce peuple qui, dans le -Midi, est, par l'imagination, bon juge de la poésie, entourait en -silence l'enceinte où les amis de Corinne étaient placés, et tous ces -visages napolitains exprimaient par leur vive physionomie l'attention la -plus animée. La lune se levait à l'horizon; mais les derniers rayons du -jour rendaient encore sa lumière très-pâle. Du haut de la petite colline -qui s'avance dans la mer et forme le cap Misène, on découvrait -parfaitement le Vésuve, le golfe de Naples, les îles dont il est -parsemé, et la campagne qui s'étend depuis Naples jusqu'à Gaëte; enfin, -la contrée de l'univers où les volcans, l'histoire et la poésie ont -laissé le plus de traces. Aussi, d'un commun accord, tous les amis de -Corinne lui demandèrent-ils de prendre pour sujet des vers qu'elle -allait chanter, _les souvenirs que ces lieux retraçaient_. Elle accorda -sa lyre, et commença d'une voix altérée. Son regard était beau; mais qui -la connaissait comme Oswald pouvait y démêler l'anxiété de son âme. Elle -essaya cependant de contenir sa peine, et de s'élever, du moins pour un -moment, au-dessus de sa situation personnelle. - - - IMPROVISATION DE CORINNE, DANS LA CAMPAGNE DE NAPLES. - - «La nature, la poésie et l'histoire rivalisent ici de grandeur; ici - l'on peut embrasser d'un coup d'oeil tous les temps et tous les - prodiges. - - «J'aperçois le lac d'Averne, volcan éteint dont les ondes inspiraient - jadis la terreur: l'Achéron, le Phlégéthon, qu'une flamme souterraine - fait bouillonner, sont les fleuves de cet enfer visité par Énée. - - «Le feu, cette vie dévorante qui crée le monde et le consume, - épouvantait d'autant plus que ses lois étaient moins connues. La - nature jadis ne révélait ses secrets qu'à la poésie. - - «La ville de Cumes, l'antre de la sibylle, le temple d'Apollon, - étaient sur cette hauteur. Voici le bois où fut cueilli le rameau - d'or. La terre de l'Énéide vous entoure; et les fictions consacrées - par le génie sont devenues des souvenirs dont on cherche encore les - traces. - - «Un Triton a plongé dans ces flots le Troyen téméraire qui osa défier - les divinités de la mer par ses chants: ces rochers creux et sonores - sont tels que Virgile les a décrits. L'imagination est fidèle quand - elle est toute-puissante. Le génie de l'homme est créateur quand il - sent la nature, imitateur quand il croit l'inventer. - - «Au milieu de ces masses terribles, vieux témoins de la création, l'on - voit une montagne nouvelle que le volcan a fait naître. Ici la terre - est orageuse comme la mer, et ne rentre pas comme elle paisiblement - dans ses bornes. Le lourd élément, soulevé par les tremblements de - l'abîme, creuse les vallées, élève des monts, et ses vagues pétrifiées - attestent les tempêtes qui déchirent son sein. - - «Si vous frappez sur ce sol, la voûte souterraine retentit. On dirait - que le monde habité n'est plus qu'une surface prête à s'entr'ouvrir. - La campagne de Naples est l'image des passions humaines: sulfureuse et - féconde, ses dangers et ses plaisirs semblent naître de ces volcans - enflammés qui donnent à l'air tant de charmes, et font gronder la - foudre sous nos pas. - - «Pline étudiait la nature pour mieux admirer l'Italie; il vantait son - pays comme la plus belle des contrées, quand il ne pouvait plus - l'honorer à d'autres titres. Cherchant la science, comme un guerrier - les conquêtes, il partit de ce promontoire même pour observer le - Vésuve à travers les flammes, et ces flammes l'ont consumé. - - «O souvenir, noble puissance, ton empire est dans ces lieux! De siècle - en siècle, bizarre destinée! l'homme se plaint de ce qu'il a perdu. - L'on dirait que les temps écoulés sont tous dépositaires, à leur tour, - d'un bonheur qui n'est plus; et tandis que la pensée s'enorgueillit de - ses progrès, s'élance dans l'avenir, notre âme semble regretter une - ancienne patrie dont le passé la rapproche. - - «Les Romains, dont nous envions la splendeur, n'enviaient-ils pas la - simplicité mâle de leurs ancêtres? Jadis ils méprisaient cette contrée - voluptueuse, et ses délices ne domptèrent que leurs ennemis. Voyez - dans le lointain Capoue, elle a vaincu le guerrier dont l'âme - inflexible résista plus longtemps à Rome que l'univers. - - «Les Romains, à leur tour, habitèrent ces lieux: quand la force de - l'âme servait seulement à mieux sentir la honte et la douleur, ils - s'amollirent sans remords. A Bayes, on les a vus conquérir sur la mer - un rivage pour leurs palais. Les monts furent creusés pour en arracher - des colonnes; et les maîtres du monde, esclaves à leur tour, - asservirent la nature pour se consoler d'être asservis. - - «Cicéron a perdu la vie près du promontoire de Gaëte, qui s'offre à - nos regards. Les triumvirs, sans respect pour la postérité, la - dépouillèrent des pensées que ce grand homme aurait conçues. Le crime - des triumvirs dure encore; c'est contre nous encore que leur forfait - est commis. - - «Cicéron succomba sous le poignard des tyrans. Scipion, plus - malheureux, fut banni par son pays encore libre. Il termina ses jours - non loin de cette rive, et les ruines de son tombeau sont appelées _la - Tour de la patrie_. Touchante allusion au souvenir dont sa grande âme - fut occupée! - - «Marius s'est réfugié dans ces marais de Minturnes, près de la demeure - de Scipion. Ainsi, dans tous les temps les nations ont persécuté leurs - grands hommes; mais ils sont consolés par l'apothéose; et le ciel, où - les Romains croyaient commander encore, reçoit parmi ses étoiles - Romulus, Numa, César: astres nouveaux, qui confondent à nos regards - les rayons de la gloire et la lumière céleste. - - «Ce n'est pas assez des malheurs, la trace de tous les crimes est ici. - Voyez, à l'extrémité du golfe, l'île de Caprée, où la vieillesse a - désarmé Tibère; où cette âme à la fois cruelle et voluptueuse, - violente et fatiguée, s'ennuya même du crime, et voulut se plonger - dans les plaisirs les plus bas, comme si la tyrannie ne l'avait pas - encore assez dégradée. - - «Le tombeau d'Agrippine est sur ces bords, en face de l'île de Caprée; - il ne fut élevé qu'après la mort de Néron: l'assassin de sa mère - proscrivit aussi ses cendres. Il habita longtemps à Bayes, au milieu - des souvenirs de son forfait. Quels monstres le hasard rassemble sous - nos yeux! Tibère et Néron se regardent. - - «Les îles que les volcans ont fait sortir de la mer servirent, presque - en naissant, aux crimes du vieux monde; les malheureux relégués sur - ces rochers solitaires, au milieu des flots, contemplaient de loin - leur patrie, tâchaient de respirer ses parfums dans les airs, et - quelquefois, après un long exil, un arrêt de mort leur apprenait que - leurs ennemis du moins ne les avaient pas oubliés. - - «O terre! toute baignée de sang et de larmes, tu n'as jamais cessé de - produire et des fruits et des fleurs! es-tu donc sans pitié pour - l'homme, et sa poussière retourne-t-elle dans ton sein maternel sans - le faire tressaillir?» - -Ici Corinne se reposa quelques instants. Tous ceux que la fête avait -rassemblés jetaient à ses pieds des branches de myrte et de laurier. La -lueur douce et pure de la lune embellissait son visage; le vent frais de -la mer agitait ses cheveux pittoresquement: et la nature semblait se -plaire à la parer. Corinne, cependant, fut tout à coup saisie par un -attendrissement irrésistible: elle considéra ces lieux enchanteurs, -cette soirée enivrante, Oswald qui était là, qui n'y serait peut-être -pas toujours, et des larmes coulèrent de ses yeux. Le peuple même, qui -venait de l'applaudir avec tant de bruit, respectait son émotion, et -tous attendaient en silence que ses paroles fissent partager ce qu'elle -éprouvait. Elle préluda quelque temps sur sa lyre, et ne divisant plus -son chant en octaves, elle s'abandonna dans ses vers à un mouvement non -interrompu. - - «Quelques souvenirs du coeur, quelques noms de femmes, réclament aussi - vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes, que la - veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son noble deuil; - Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords. Un jour, le même - assassin qui lui ravit son époux la trouva digne de le suivre. L'Ile - de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de Porcie. - - «Ainsi les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles - avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent ses - traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne la mort; - Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne répond plus à ses - cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite en vain le meurtrier - de son époux: et ces créatures infortunées, errant comme des ombres - sur les plages dévastées du fleuve éternel, soupirent pour aborder à - l'autre rive; dans leur longue solitude, elles interrogent le silence, - et demandent à la nature entière, à ce ciel étoilé comme à cette mer - profonde, un son d'une voix chérie, un accent qu'elles n'entendront - plus. - - «Amour, suprême puissance du coeur, mystérieux enthousiasme qui - renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion! - qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le - secret de notre âme, et nous avait donné la vie du coeur, la vie - céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isole une femme sur - la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces rochers qui - nous entourent n'ont-ils pas offert leur froid soutien à ces veuves - délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un ami, sur le bras - d'un héros! - - «Devant vous est Sorrente: là demeurait la soeur du Tasse, quand il - vint en pèlerin demander à cette obscure amie un asile contre - l'injustice des princes; ses longues douleurs avaient presque égaré sa - raison; il ne lui restait plus que du génie; il ne lui restait que la - connaissance des choses divines; toutes les images de la terre étaient - troublées. Ainsi le talent, épouvanté du désert qui l'environne, - parcourt l'univers sans trouver rien qui lui ressemble. La nature pour - lui n'a plus d'écho, et le vulgaire prend pour de la folie ce malaise - d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, assez - d'enthousiasme, assez d'espoir. - - «La fatalité, continua Corinne avec une émotion toujours croissante, - la fatalité ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poëtes dont - l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont - les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas - ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des proscrits. - Que voulaient dire les anciens quand ils parlaient de la destinée avec - tant de terreur? Que peut-elle, cette destinée sur les êtres vulgaires - et paisibles? Ils suivent les saisons, ils parcourent docilement le - cours habituel de la vie. Mais la prêtresse qui rendait les oracles se - sentait agitée par une puissance cruelle. Je ne sais quelle force - involontaire précipite le génie dans le malheur, il entend le bruit - des sphères que les organes mortels ne sont pas faits pour saisir; il - pénètre des mystères du sentiment inconnus aux autres hommes, et son - âme recèle un Dieu qu'elle ne peut contenir! - - «Sublime Créateur de cette belle nature, protége-nous! Nos élans sont - sans force, nos espérances mensongères. Les passions exercent en nous - une tyrannie tumultueuse qui ne nous laisse ni liberté ni repos. - Peut-être ce que nous ferons demain décidera-t-il de notre sort; - peut-être hier avons-nous dit un mot que rien ne peut racheter. Quand - notre esprit s'élève aux plus hautes pensées, nous sentons, comme au - sommet des édifices élevés, un vertige qui confond tous les objets à - nos regards; mais alors même la douleur, la terrible douleur, ne se - perd point dans les nuages; elle les sillonne, elle les entr'ouvre. O - mon Dieu! que veut-elle nous annoncer?...» - -A ces mots, une pâleur mortelle couvrit le visage de Corinne; ses yeux -se fermèrent, et elle serait tombée à terre, si lord Nelvil ne s'était -pas à l'instant trouvé près d'elle pour la soutenir. - - -CHAPITRE V - -Corinne revint à elle, et la vue d'Oswald, qui avait dans son regard la -plus touchante expression d'intérêt et d'inquiétude, lui rendit un peu -de calme. Les Napolitains remarquaient avec étonnement la teinte sombre -de la poésie de Corinne; ils admiraient l'harmonieuse beauté de son -langage; néanmoins ils auraient souhaité que ses vers fussent inspirés -par une disposition moins triste: car ils ne considéraient les -beaux-arts, et parmi les beaux-arts la poésie, que comme une manière de -se distraire des peines de la vie, et non de creuser plus avant dans ses -terribles secrets. Mais les Anglais qui avaient entendu Corinne étaient -pénétrés d'admiration pour elle. - -Ils étaient ravis de voir ainsi les sentiments mélancoliques exprimés -avec l'imagination italienne. Cette belle Corinne, dont les traits -animés et le regard plein de vie étaient destinés à peindre le bonheur; -cette fille du soleil, atteinte par des peines secrètes, ressemblait à -ces fleurs encore fraîches et brillantes, mais qu'un point noir, causé -par une piqûre mortelle, menace d'une fin prochaine. - -Toute la société s'embarqua pour retourner à Naples; et la chaleur et le -calme qui régnaient alors faisaient goûter vivement le plaisir d'être -sur la mer. Goethe a peint dans une délicieuse romance ce penchant que -l'on éprouve pour les eaux au milieu de la chaleur. La nymphe du fleuve -vante au pêcheur le charme de ses flots; elle l'invite à s'y rafraîchir, -et, séduit par degrés, enfin il s'y précipite. Cette puissance magique -de l'onde ressemble en quelque manière au regard du serpent qui attire -en effrayant. La vague qui s'élève de loin et se grossit par degrés, et -se hâte en approchant du rivage, semble correspondre avec un désir -secret du coeur, qui commence doucement et devient irrésistible. - -Corinne était plus calme, les délices du beau temps rassuraient son âme; -elle avait relevé les tresses de ses cheveux pour mieux sentir ce qu'il -pouvait y avoir d'air autour d'elle; sa figure était ainsi plus -charmante que jamais. Les instruments à vent, qui suivaient dans une -autre barque, produisaient un effet enchanteur: ils étaient en harmonie -avec la mer, les étoiles et la douceur enivrante d'un soir d'Italie; -mais ils causaient une plus touchante émotion encore: ils étaient la -voix du ciel au milieu de la nature. «Chère amie, dit Oswald à voix -basse, chère amie de mon coeur, je n'oublierai jamais ce jour; en -pourra-t-il jamais exister un plus heureux?» Et en prononçant ces -paroles, ses yeux étaient remplis de larmes. L'un des agrément -séducteurs d'Oswald, c'était cette émotion facile, et cependant -contenue, qui mouillait souvent, malgré lui, ses yeux de pleurs: son -regard avait alors une expression irrésistible. Quelquefois même, au -milieu d'une douce plaisanterie, on s'apercevait qu'il était ébranlé par -un attendrissement secret qui se mêlait à sa gaieté, et lui donnait un -noble charme. «Hélas! répondit Corinne, non, je n'espère plus un jour -tel que celui-ci; qu'il soit béni du moins comme le dernier de ma vie, -s'il n'est pas, s'il ne peut pas être l'aurore d'un bonheur durable. - - -CHAPITRE VI - -Le temps commençait à changer lorsqu'ils arrivèrent à Naples; le ciel -s'obscurcissait, et l'orage qui s'annonçait dans l'air agitait déjà -fortement les vagues, comme si la tempête de la mer répondait du sein -des flots à la tempête du ciel. Oswald avait devancé Corinne de quelques -pas, parce qu'il voulait faire apporter des flambeaux pour la conduire -plus sûrement jusqu'à sa demeure. En passant sur le quai, il vit des -lazzaroni rassemblés qui criaient assez haut: «_Ah! le pauvre homme, il -ne peut pas s'en tirer; il faut avoir patience: il périra._--Que -dites-vous? s'écria lord Nelvil avec impétuosité; de qui -parlez-vous?--_D'un pauvre vieillard_, répondirent-ils, _qui se baignait -là-bas, non loin du môle, mais qui a été pris par l'orage, et n'a pas -assez de force pour lutter contre les vagues et regagner le bord._» Le -premier mouvement d'Oswald était de se jeter à l'eau; mais, -réfléchissant à la frayeur qu'il causerait à Corinne lorsqu'elle -approcherait, il offrit tout l'argent qu'il portait avec lui, et en -promit le double à celui qui se jetterait dans l'eau pour retirer le -vieillard. Les lazzaroni refusèrent en disant: _Nous avons trop peur, il -y a trop de danger; cela ne se peut pas._ En ce moment le vieillard -disparut sous les flots. Oswald n'hésita plus, et s'élança dans la mer, -malgré les vagues qui recouvraient sa tête. Il lutta cependant -heureusement contre elles, atteignit le vieillard, qui périssait un -instant plus tard, le saisit et le ramena sur le bord. Mais le froid de -l'eau, les efforts violents d'Oswald contre la mer agitée, lui firent -tant de mal, qu'au moment où il apportait le vieillard sur la rive, il -tomba sans connaissance, et sa pâleur était telle en cet état, qu'on -devait croire qu'il n'existait plus. - -Corinne passait alors, ne pouvant pas se douter de ce qui venait -d'arriver. Elle aperçut une grande foule rassemblée, et entendant crier: -_Il est mort!_ elle allait s'éloigner, cédant à la terreur que lui -inspiraient ces paroles, lorsqu'elle vit un des Anglais qui -l'accompagnaient fendre précipitamment la foule. Elle fit quelques pas -pour le suivre; et le premier objet qui frappa ses regards, ce fut -l'habit d'Oswald, qu'il avait laissé sur le rivage en se jetant dans -l'eau. Elle saisit cet habit avec un désespoir convulsif, croyant qu'il -ne restait plus que cela d'Oswald; et quand elle le reconnut enfin -lui-même, bien qu'il parût sans vie, elle se jeta sur son corps inanimé -avec une sorte de transport; et, le pressant dans ses bras avec ardeur, -elle eut l'inexprimable bonheur de sentir encore les battements du coeur -d'Oswald, qui se ranimait peut-être à l'approche de Corinne, «Il vit! -s'écria-t-elle, il vit!» Et dans ce moment elle reprit une force, un -courage qu'avaient à peine les simples amis d'Oswald. Elle appela tous -les secours, elle-même sut les donner; elle soutenait la tête d'Oswald -évanoui, elle le couvrait de ses larmes; et, malgré la plus cruelle -agitation, elle n'oubliait rien, elle ne perdait pas un instant, et ses -soins n'étaient pas interrompus par sa douleur. Oswald paraissait un peu -mieux; cependant il n'avait point encore repris l'usage de ses sens. -Corinne le fit transporter chez elle, et se mit à genoux à côté de lui, -l'entoura de parfums qui devaient le ranimer, et l'appelait avec un -accent si tendre, si passionné, que la vie devait revenir à cette voix. -Oswald l'entendit, rouvrit les yeux, et lui serra la main. - -Se peut-il que, pour jouir d'un tel moment, il ait fallu sentir les -angoisses de l'enfer! Pauvre nature humaine! Nous ne connaissons -l'infini que par la douleur; et dans toutes les jouissances de la vie, -il n'est rien qui puisse compenser le désespoir de voir mourir ce qu'on -aime. - -«Cruel! s'écria Corinne, cruel! qu'avez-vous fait?--Pardonnez, répondit -Oswald d'une voix tremblante, pardonnez. Dans l'instant où je me suis -cru près de périr, croyez-moi, chère amie, j'avais peur pour vous.» -Admirable expression de l'amour partagé, de l'amour au plus heureux -moment de la confiance mutuelle! Corinne, vivement émue par ces -délicieuses paroles, ne put se les rappeler jusqu'à son dernier jour, -sans un attendrissement qui, pour quelques instants, du moins, fait tout -pardonner. - - -CHAPITRE VII - -Le second mouvement d'Oswald fut de porter sa main sur sa poitrine, pour -y retrouver le portrait de son père: il y était encore; mais l'eau -l'avait tellement effacé qu'il était à peine reconnaissable. Oswald, -amèrement affligé de cette perte, s'écria: «Mon Dieu! vous m'enlevez -donc jusqu'à son image!» Corinne pria lord Nelvil de lui permettre de -rétablir ce portrait. Il y consentit, mais sans beaucoup d'espoir. Quel -fut son étonnement lorsqu'au bout de trois jours elle le rapporta -non-seulement réparé, mais plus frappant de ressemblance encore -qu'auparavant! «Oui, dit Oswald avec ravissement; oui, vous avez deviné -ses traits et sa physionomie. C'est un miracle du ciel qui vous désigne -à moi comme la compagne de mon sort, puisqu'il vous révèle le souvenir -de celui qui doit à jamais disposer de moi. Corinne, continua-t-il en se -jetant à ses pieds, règne à jamais sur ma vie. Voilà l'anneau que mon -père avait donné à sa femme, l'anneau le plus saint, le plus sacré, qui -fut offert par la bonne foi la plus noble, accepté par le coeur le plus -fidèle; je l'ôte de mon doigt pour le mettre au tien. Et dès cet instant -je ne suis plus libre; tant que vous le conserverez, chère amie, je ne -le suis plus. J'en prends l'engagement solennel, avant de savoir qui -vous êtes; c'est votre âme que j'en crois, c'est elle qui m'a tout -appris. Les événements de votre vie, s'ils viennent de vous, doivent -être nobles comme votre caractère; s'ils viennent du sort, et que vous -en ayez été la victime, je remercie le ciel d'être chargé de les -réparer. Ainsi donc, ô ma Corinne! apprenez-moi vos secrets, vous le -devez à celui dont les promesses ont précédé votre confiance. - ---Oswald, répondit Corinne, cette émotion si touchante naît en vous -d'une erreur, et je ne puis accepter cet anneau sans la dissiper; vous -croyez que j'ai deviné, par une inspiration du coeur, les traits de -votre père; mais je dois vous apprendre que je l'ai vu lui-même -plusieurs fois.--Vous avez vu mon père! s'écria lord Nelvil, et comment? -dans quel lieu? se peut-il, ô mon Dieu! Qui donc êtes-vous?--Voilà votre -anneau, dit Corinne avec une émotion étouffée, je dois déjà vous le -rendre.--Non, reprit Oswald après un moment de silence, je jure de ne -jamais être l'époux d'une autre, tant que vous ne me renverrez pas cet -anneau. Mais pardonnez au trouble que vous venez d'exciter en mon âme; -des idées confuses se retracent à moi, mon inquiétude est -douloureuse.--Je le vois, reprit Corinne, et je vais l'abréger. Mais -déjà votre voix n'est plus la même, et vos paroles sont changées. -Peut-être, après avoir lu mon histoire, peut-être que l'horrible mot -adieu...--Adieu! s'écria lord Nelvil, non, chère amie, ce n'est que sur -mon lit de mort que je pourrais te le dire. Ne le crains pas avant cet -instant.» Corinne sortit, et, peu de minutes après, Thérésine entra dans -la chambre d'Oswald pour lui remettre, de la part de sa maîtresse, -l'écrit qu'on va lire. - - - - -LIVRE QUATORZIÈME - -HISTOIRE DE CORINNE - - -CHAPITRE PREMIER - -«Oswald, je vais commencer par l'aveu qui doit décider de ma vie. Si, -après avoir lu, vous ne croyez pas possible de me pardonner, n'achevez -point cette lettre, et rejetez-moi loin de vous; mais si, lorsque vous -connaîtrez et le nom et le sort auxquels j'ai renoncé, tout n'est pas -brisé entre nous, ce que vous apprendrez ensuite servira peut-être à -m'excuser. - -«Lord Edgermond était mon père; je suis née en Italie de sa première -femme, qui était Romaine, et Lucile Edgermond, qu'on vous destinait pour -épouse, est ma soeur du côté paternel; elle est le fruit du second -mariage de mon père avec une Anglaise. - -«Maintenant, écoutez-moi. Élevée en Italie, je perdis ma mère lorsque je -n'avais encore que dix ans; mais, comme en mourant elle avait témoigné -un extrême désir que mon éducation fût terminée avant que j'allasse en -Angleterre, mon père me laissa chez une tante de ma mère, à Florence, -jusqu'à l'âge de quinze ans. Mes talents, mes goûts, mon caractère même -étaient formés, quand la mort de ma tante décida mon père à me rappeler -près de lui. Il vivait dans une petite ville du Northumberland, qui ne -peut, je crois, donner aucune idée de l'Angleterre; mais c'est tout ce -que j'en ai connu pendant les six années que j'y ai passées. Ma mère, -dès mon enfance, ne m'avait entretenue que du malheur de ne plus vivre -en Italie; et ma tante m'avait souvent répété que c'était la crainte de -quitter son pays qui avait fait mourir ma mère de chagrin. Ma bonne -tante se persuadait aussi qu'une catholique était damnée quand elle -vivait dans un pays protestant; et bien que je ne partageasse pas cette -crainte, cependant l'idée d'aller en Angleterre me causait beaucoup -d'effroi. - -«Je partis avec un sentiment de tristesse inexprimable. - -«La femme qui était venue me chercher ne savait pas l'italien: j'en -disais bien encore quelques mots à la dérobée avec ma pauvre Thérésine, -qui avait consenti à me suivre, quoiqu'elle ne cessât de pleurer en -s'éloignant de sa patrie; mais il fallut me déshabituer de ces sons -harmonieux qui plaisent tant, même aux étrangers, et dont le charme -était uni pour moi à tous les souvenirs de l'enfance; je m'avançai vers -le Nord: sensation triste et sombre que j'éprouvais sans en concevoir -bien clairement la cause. Il y avait cinq ans que je n'avais vu mon père -quand j'arrivai chez lui. Je pus à peine le reconnaître: il me sembla -que sa figure avait pris un caractère plus grave; cependant il me reçut -avec un tendre intérêt, et me dit que je ressemblais beaucoup à ma mère. -Ma petite soeur, qui avait alors trois ans, me fut amenée; c'était la -figure la plus blanche, les cheveux de soie les plus blonds que j'eusse -jamais vus. Je la regardai avec étonnement, car nous n'avons presque pas -de ces figures en Italie; mais dès ce moment elle m'intéressa beaucoup; -je pris ce jour-là même de ses cheveux pour en faire un bracelet que -j'ai toujours conservé depuis. Enfin, ma belle-mère parut; et -l'impression qu'elle me fit, la première fois que je la vis, s'est -constamment accrue et renouvelée pendant les six années que j'ai passées -avec elle. - -«Lady Edgermond aimait exclusivement la province où elle était née, et -mon père, qu'elle dominait, lui avait fait le sacrifice du séjour de -Londres ou d'Édimbourg. C'était une personne froide, digne, silencieuse, -dont les yeux étaient humides quand elle regardait sa fille, mais qui -avait d'ailleurs quelque chose de si positif dans l'expression de sa -physionomie et dans ses discours, qu'il paraissait impossible de lui -faire entendre ni une idée nouvelle, ni seulement une parole à laquelle -son esprit ne fût pas accoutumé. Elle me reçut bien; mais j'aperçus -facilement que toute ma manière la surprenait, et qu'elle se proposait -de la changer, si elle le pouvait. L'on ne dit mot pendant le dîner, -bien qu'on eût invité quelques personnes du voisinage: je m'ennuyais -tellement de ce silence, qu'au milieu du repas j'essayai de parler un -peu à un homme âgé qui était assis à côté de moi; et je citai dans la -conversation des vers italiens, très-purs, très-délicats, mais dans -lesquels il était question d'amour: ma belle-mère, qui savait un peu -l'italien, me regarda, rougit, et donna le signal aux femmes, plus tôt -qu'à l'ordinaire encore, de se retirer pour aller préparer le thé, et -laisser les hommes seuls à table pendant le dessert. Je n'entendais rien -à cet usage, qui surprend beaucoup en Italie, où l'on ne peut concevoir -aucun agrément dans la société sans les femmes; et je crus un moment que -ma belle-mère était si indignée contre moi, qu'elle ne voulait pas -rester dans la chambre où j'étais. Cependant je me rassurai parce -qu'elle me fit signe de la suivre, et ne m'adressa aucun reproche -pendant les trois heures que nous passâmes dans le salon, attendant que -les hommes vinssent nous rejoindre. - -«Ma belle-mère, à souper, me dit assez doucement qu'il n'était pas -d'usage que les jeunes personnes parlassent, et que, surtout, elles ne -devaient jamais se permettre de citer des vers où le mot d'amour était -prononcé. «Miss Edgermond, ajouta-t-elle, vous devez tâcher d'oublier -tout ce qui tient à l'Italie; c'est un pays qu'il serait à désirer que -vous n'eussiez jamais connu.» Je passai la nuit à pleurer, mon coeur -était oppressé de tristesse: le matin j'allai me promener; il faisait un -brouillard affreux; je n'aperçus pas le soleil, qui du moins m'aurait -rappelé ma patrie. Je rencontrai mon père, il vint à moi, et me dit: «Ma -chère enfant, ce n'est pas ici comme en Italie, les femmes n'ont d'autre -vocation parmi nous que les devoirs domestiques; les talents que vous -avez vous désennuieront dans la solitude; peut-être aurez-vous un mari -qui s'en fera plaisir: mais, dans une petite ville comme celle-ci, tout -ce qui attire l'attention excite l'envie, et vous ne trouveriez pas du -tout à vous marier si l'on croyait que vous avez des goûts étrangers à -nos moeurs; ici la manière d'exister doit être soumise aux anciennes -habitudes d'une province éloignée. J'ai passé avec votre mère douze ans -en Italie, et le souvenir m'en est très-doux; j'étais jeune alors, et la -nouveauté me plaisait; à présent je suis rentré dans ma case, et je m'en -trouve bien: une vie régulière, même un peu monotone, fait passer le -temps sans qu'en s'en aperçoive. Mais il ne faut pas lutter contre les -usages du pays où l'on est établi, l'on en souffre toujours; car, dans -une ville aussi petite que celle où nous sommes, tout se sait, tout se -répète: il n'y a pas lieu à l'émulation, mais bien à la jalousie, et il -vaut mieux supporter un peu d'ennui que de rencontrer toujours des -visages surpris et malveillants, qui vous demanderaient à chaque instant -raison de ce que vous faites.» - -«Non, mon cher Oswald, vous ne pouvez vous faire une idée de la peine -que j'éprouvai pendant que mon père parlait ainsi. Je me le rappelais -plein de grâce et de vivacité, tel que je l'avais vu dans mon enfance, -et je le voyais courbé maintenant sous ce manteau de plomb que le Dante -décrit dans l'enfer, et que la médiocrité jette sur les épaules de ceux -qui passent sous son joug; tout s'éloignait à mes regards, -l'enthousiasme de la nature, des beaux-arts, des sentiments; et mon âme -me tourmentait comme une flamme inutile, qui me dévorait moi-même, -n'ayant plus d'aliment au dehors. Comme je suis naturellement douce, ma -belle-mère n'avait point à se plaindre de moi dans mes rapports avec -elle; mon père encore moins, car je l'aimais tendrement, et c'était dans -mes entretiens avec lui que je trouvais encore quelque plaisir. Il était -résigné, mais il savait qu'il l'était; tandis que la plupart de nos -gentilshommes campagnards, buvant, chassant, et dormant, croyaient mener -la plus sage et la plus belle vie du monde. - -«Leur contentement me troublait à un tel point, que je me demandais si -ce n'était pas moi dont la manière de penser était une folie, et si -cette existence toute solide, qui échappe à la douleur comme à la -pensée, au sentiment comme à la rêverie, ne valait pas beaucoup mieux -que ma manière d'être; mais à quoi m'aurait servi cette triste -conviction? à m'affliger de mes facultés comme d'un malheur, tandis -qu'elles passaient en Italie pour un bienfait du ciel. - -«Parmi les personnes que nous voyions, il y en avait qui ne manquaient -pas d'esprit, mais elles l'étouffaient comme une lueur importune; et -pour l'ordinaire, vers quarante ans, ce petit mouvement de leur tête -s'était engourdi avec tout le reste. Mon père, vers la fin de l'automne, -allait beaucoup à la chasse, et nous l'attendions quelquefois jusqu'à -minuit. Pendant son absence, je restais dans ma chambre la plus grande -partie de la journée pour cultiver mes talents, et ma belle-mère en -avait de l'humeur. «A quoi bon tout cela? me disait-elle, en serez-vous -plus heureuse?» Et ce mot me mettait au désespoir. Qu'est-ce donc que le -bonheur, me disais-je, si ce n'est pas le développement de nos facultés? -ne vaut-il pas autant se tuer physiquement que moralement? Et s'il faut -étouffer mon esprit et mon âme, que sert de conserver le misérable reste -de vie qui m'agite en vain? Mais je me gardais bien de parler ainsi à ma -belle-mère. Je l'avais essayé une ou deux fois: elle m'avait répondu -qu'une femme était faite pour soigner le ménage de son mari et la santé -de ses enfants, que toutes les autres prétentions ne faisaient que du -mal, et que le meilleur conseil qu'elle avait à me donner, c'était de -les cacher si je les avais; et ce discours, tout commun qu'il était, me -laissait absolument sans réponse: car l'émulation, l'enthousiasme, tous -ces moteurs de l'âme et du génie, ont singulièrement besoin d'être -encouragés, et se flétrissent comme les fleurs sous un ciel triste et -glacé. - -«Il n'y a rien de si facile que de se donner l'air très-moral, en -condamnant tout ce qui tient à une âme élevée. Le devoir, la plus noble -destination de l'homme, peut être dénaturé comme toute autre idée, et -devenir une arme offensive dont les esprits étroits, les gens médiocres, -et contents de l'être, se servent pour imposer silence au talent, et se -débarrasser de l'enthousiasme, du génie, enfin de tous leurs ennemis. On -dirait, à les entendre, que le devoir consiste dans le sacrifice des -facultés distinguées que l'on possède, et que l'esprit est un tort qu'il -faut expier, en menant précisément la même vie que ceux qui en manquent. -Mais est-il vrai que le devoir prescrive à tous les caractères des -règles semblables? Les grandes pensées, les sentiments généreux ne -sont-ils pas dans ce monde la dette des êtres capables de l'acquitter? -Chaque femme, comme chaque homme, ne doit-elle pas se frayer une route -d'après son caractère et ses talents? et faut-il imiter l'instinct des -abeilles, dont les essaims se succèdent sans progrès et sans diversité? - -«Non, Oswald; pardonnez à l'orgueil de Corinne, mais je me croyais faite -pour une autre destinée: je me sens aussi soumise à ce que j'aime que -ces femmes dont j'étais entourée, et qui ne permettaient ni un jugement -à leur esprit ni un désir à leur coeur: s'il vous plaisait de passer vos -jours au fond de l'Écosse, je serais heureuse d'y vivre et d'y mourir -auprès de vous; mais, loin d'abdiquer mon imagination, elle me servirait -à mieux jouir de la nature; et plus l'empire de mon esprit serait -étendu, plus je trouverais de gloire et de bonheur à vous en déclarer le -maître. - -«Ma belle-mère était presque aussi importunée de mes idées que de mes -actions; il ne lui suffisait pas que je menasse la même vie qu'elle, il -fallait encore que ce fût par les mêmes motifs, car elle voulait que les -facultés qu'elle n'avait pas fussent considérées seulement comme une -maladie. Nous vivions assez près du bord de la mer, et le vent du nord -se faisait sentir souvent dans notre château; je l'entendais siffler la -nuit à travers les longs corridors de notre demeure, et le jour il -favorisait merveilleusement notre silence quand nous étions réunies. Le -temps était humide et froid; je ne pouvais presque jamais sortir sans -éprouver une sensation douloureuse: il y avait dans la nature quelque -chose d'hostile, qui me faisait regretter amèrement sa bienfaisance et -sa douceur en Italie. - -«Nous rentrions l'hiver dans la ville, si c'est une ville, toutefois, -qu'un lieu où il n'y a ni spectacle, ni édifice, ni musique, ni -tableaux; c'était un rassemblement de commérages, une collection -d'ennuis tout à la fois divers et monotones. - -«La naissance, le mariage et la mort composaient toute l'histoire de -notre société, et ces trois événements différaient là moins qu'ailleurs. -Représentez-vous ce que c'était pour une Italienne comme moi, que d'être -assise autour d'une table à thé plusieurs heures par jour après dîner, -avec la société de ma belle-mère. Elle était composée de sept femmes, -les plus graves de la province; deux d'entre elles étaient des -demoiselles de cinquante ans, timides comme à quinze, mais beaucoup -moins gaies qu'à cet âge. Une femme disait à l'autre: _Ma chère, -croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le -thé?_--_Ma chère_, répondait l'autre, _je crois que ce serait trop tôt, -car ces messieurs ne sont pas encore prêts à venir._--_Resteront-ils -longtemps à table aujourd'hui?_ disait la troisième; _qu'en croyez-vous, -ma chère?_--_Je ne sais pas_, répondait la quatrième; _il me semble que -l'élection du parlement doit avoir lieu la semaine prochaine, et il se -pourrait qu'ils restassent pour s'en entretenir._--_Non_, reprenait la -cinquième; _je crois plutôt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui -les a tant occupés la semaine passée, et qui doit recommencer lundi -prochain; je crois cependant que le dîner sera bientôt fini._--_Ah! je -ne l'espère guère_, disait la sixième en soupirant, et le silence -recommençait. J'avais été dans les couvents d'Italie, ils me -paraissaient pleins de vie à côté de ce cercle, et je ne savais qu'y -devenir. - -«Tous les quarts d'heure il s'élevait une voix qui faisait la question -la plus insipide pour obtenir la réponse la plus froide, et l'ennui -soulevé retombait avec un nouveau poids sur ces femmes, que l'on aurait -pu croire malheureuses, si l'habitude prise dès l'enfance n'apprenait -pas à tout supporter. Enfin, les _messieurs_ revenaient, et ce moment si -attendu n'apportait pas un grand changement dans la manière d'être des -femmes: les hommes continuaient leur conversation auprès de la cheminée, -les femmes restaient dans le fond de la chambre, distribuant les tasses -de thé; et quand l'heure du départ arrivait, elles s'en allaient avec -leurs époux, prêts à recommencer le lendemain une vie qui ne différait -de celle de la veille que par la date de l'almanach, et par la trace des -années qui venait enfin s'imprimer sur le visage de ces femmes, comme si -elles eussent vécu pendant ce temps. - -«Je ne puis concevoir encore comment mon talent a pu échapper au froid -mortel dont j'étais entourée; car il ne faut pas se le cacher, il y a -deux côtés à toutes les manières de voir: on peut vanter l'enthousiasme, -on peut le blâmer; le mouvement et le repos, la variété et la monotonie, -sont susceptibles d'être attaqués et défendus par divers arguments; on -peut plaider pour la vie, et il y a cependant assez de bien à dire de la -mort, ou de ce qui lui ressemble. Il n'est donc pas vrai qu'on puisse -tout simplement mépriser ce que disent les gens médiocres; ils pénètrent -malgré vous dans le fond de votre pensée, ils vous attendent dans les -moments où la supériorité vous a causé des chagrins, pour vous dire un -_eh bien_ tout tranquille, tout modéré en apparence, et qui est -cependant le mot le plus dur qu'il soit possible d'entendre; car on ne -peut supporter l'envie que dans le pays où cette envie même est excitée -par l'admiration qu'inspirent les talents; mais quel plus grand malheur -que de vivre là où la supériorité ferait naître la jalousie, et point -l'enthousiasme; là où l'on serait haï comme une puissance, en étant -moins fort qu'un être obscur! Telle était ma situation dans cet étroit -séjour; je n'y faisais qu'un bruit importun à presque tout le monde, et -je ne pouvais, comme à Londres ou à Édimbourg, rencontrer ces hommes -supérieurs qui savent tout juger et tout connaître, et qui, sentant le -besoin des plaisirs inépuisables de l'esprit et de la conversation, -auraient trouvé quelque charme dans l'entretien d'une étrangère, quand -même elle ne se serait pas en tout conformée aux sévères usages du pays. - -«Je passais quelquefois des jours entiers dans les sociétés de ma -belle-mère, sans entendre dire un mot qui répondît ni à une idée ni à un -sentiment; l'on ne se permettait pas même des gestes en parlant; on -voyait sur le visage des jeunes filles la plus belle fraîcheur, les -couleurs les plus vives, et la plus parfaite immobilité: singulier -contraste entre la nature et la société! Tous les âges avaient des -plaisirs semblables: l'on prenait le thé, l'on jouait au whist, et les -femmes vieillissaient en faisant toujours la même chose, en restant -toujours à la même place: le temps était bien sûr de ne pas les manquer, -il savait où les prendre. - -«Il y a dans les plus petites villes d'Italie un théâtre, de la musique, -des improvisateurs, beaucoup d'enthousiasme pour la poésie et les arts, -un beau soleil; enfin on y sent qu'on vit; mais je l'oubliais tout à -fait dans la province que j'habitais, et j'aurais pu, ce me semble, -envoyer à ma place une poupée légèrement perfectionnée par la mécanique, -elle aurait très-bien rempli mon emploi dans la société. Comme il y a -partout, en Angleterre, des intérêts de divers genres qui honorent -l'humanité, les hommes, dans quelque retraite qu'ils vivent, ont -toujours les moyens d'occuper dignement leur loisir; mais l'existence -des femmes, dans le coin isolé de la terre que j'habitais, était bien -insipide. Il y en avait quelques-unes qui, par la nature et la -réflexion, avaient développé leur esprit, et j'avais découvert quelques -accents, quelques regards, quelques mots dits à voix basse, qui -sortaient de la ligne commune; mais la petite opinion du petit pays, -toute-puissante dans son petit cercle, étouffait entièrement ces germes: -on aurait eu l'air d'une mauvaise tête, d'une femme de vertu douteuse, -si l'on s'était livré à parler, à se montrer de quelque manière; et ce -qui était pis que tous les inconvénients, il n'y avait aucun avantage. - -«D'abord j'essayai de ranimer cette société endormie: je leur proposai -de lire des vers, de faire de la musique. Une fois, le jour était pris -pour cela; mais tout à coup une femme se rappela qu'il y avait trois -semaines qu'elle était invitée à souper chez sa tante; une autre, -qu'elle était en deuil d'une vieille cousine qu'elle n'avait jamais vue, -et qui était morte depuis plus de trois mois; une autre, enfin, que dans -son ménage il y avait des arrangements domestiques à prendre: tout cela -était très-raisonnable; mais ce qui était toujours sacrifié, c'étaient -les plaisirs de l'imagination et de l'esprit, et j'entendais si souvent -dire: _Cela ne se peut pas_, que, parmi tant de négations, ne pas vivre -m'eût encore semblé la meilleure de toutes. - -«Moi-même, après m'être débattue quelque temps, j'avais renoncé à mes -vaines tentatives, non que mon père me les interdît, il avait même -engagé ma belle-mère à ne pas me tourmenter à cet égard; mais les -insinuations, mais les regards à la dérobée, pendant que je parlais, -mille petites peines, semblables aux liens dont les pygmées entouraient -Gulliver, me rendaient tous les mouvements impossibles, et je finissais -par faire comme les autres en apparence, mais avec cette différence que -je mourais d'ennui, d'impatience et de dégoût au fond du coeur. J'avais -déjà passé ainsi quatre années les plus fastidieuses du monde; et ce qui -m'affligeait davantage encore, je sentais mon talent se refroidir; mon -esprit se remplissait, malgré moi, de petitesses: car, dans une société -où l'on manque tout à la fois d'intérêt pour les sciences, la -littérature, les tableaux et la musique, où l'imagination enfin n'occupe -personne, ce sont les petits faits, les critiques minutieuses, qui font -nécessairement le sujet des entretiens; et les esprits étrangers à -l'activité comme à la méditation ont quelque chose d'étroit, de -susceptible et de contraint, qui rend les rapports de la société tout à -la fois pénibles et fades. - -«Il n'y a là de jouissance que dans une certaine régularité méthodique, -qui convient à ceux dont le désir est d'effacer toutes les supériorités, -pour mettre le monde à leur niveau; mais cette uniformité est une -douleur habituelle pour les caractères appelés à une destinée qui leur -soit propre. Le sentiment amer de la malveillance, que j'excitais malgré -moi, se joignait à l'oppression causée par le vide, qui m'empêchait de -respirer. C'est en vain qu'on se dit: Tel homme n'est pas digne de me -juger, telle femme n'est pas capable de me comprendre; le visage humain -exerce un grand pouvoir sur le coeur humain; et quand vous lisez sur ce -visage une désapprobation secrète, elle vous inquiète toujours, en dépit -de vous-même. Enfin, le cercle qui vous environne finit toujours par -vous cacher le reste du monde: le plus petit objet placé devant votre -oeil vous intercepte le soleil; il en est de même aussi de la société -dans laquelle on vit: ni l'Europe, ni la postérité ne pourraient rendre -insensible aux tracasseries de la maison voisine; et qui veut être -heureux et développer son génie doit, avant tout, bien choisir -l'atmosphère dont il s'entoure immédiatement. - - -CHAPITRE II - -«Je n'avais d'autre amusement que l'éducation de ma petite soeur; ma -belle-mère ne voulait pas qu'elle sût la musique, mais elle m'avait -permis de lui apprendre l'italien et le dessin; et je suis persuadée -qu'elle se souvient encore de l'un et de l'autre, car je lui dois la -justice qu'elle montrait alors beaucoup d'intelligence. Oswald! Oswald! -si c'est pour votre bonheur que je me suis donné tant de soins, je m'en -applaudis encore, je m'en applaudirais dans le tombeau. - -«J'avais près de vingt ans; mon père voulait me marier, et c'est ici que -toute la fatalité de mon sort va se déployer. Mon père était l'intime -ami du vôtre; et c'est à vous, Oswald, à vous qu'il pensa pour mon -époux. Si nous nous étions connus alors, et si vous m'aviez aimée, notre -sort à tous les deux eût été sans nuage. J'avais entendu parler de vous -avec un tel éloge, que, soit pressentiment, soit orgueil, je fus -extrêmement flattée par l'espoir de vous épouser. Vous étiez trop jeune -pour moi, puisque j'ai dix-huit mois de plus que vous; mais votre -esprit, votre goût pour l'étude devançaient, dit-on, votre âge; et je me -faisais une idée si douce de la vie passée avec un caractère tel qu'on -peignait le vôtre, que cet espoir effaçait entièrement mes préventions -contre la manière d'exister des femmes en Angleterre. Je savais -d'ailleurs que vous vouliez vous établir à Édimbourg ou à Londres, et -j'étais sûre de trouver dans chacune de ces deux villes la société la -plus distinguée. Je me disais alors ce que je crois encore à présent, -c'est que tout le malheur de ma situation venait de vivre dans une -petite ville, reléguée au fond d'une province du Nord. Les grandes -villes seules conviennent aux personnes qui sortent de la règle commune, -quand c'est en société qu'elles veulent vivre; comme la vie y est -variée, la nouveauté y plaît; mais, dans les lieux où l'on a pris une -assez douce habitude de la monotonie, l'on n'aime pas à s'amuser une -fois, pour découvrir que l'on s'ennuie tous les jours. - -«Je me plais à le répéter, Oswald, quoique je ne vous eusse jamais vu, -j'attendais avec une véritable anxiété votre père, qui devait venir -passer huit jours chez le mien; et ce sentiment était alors trop peu -motivé pour qu'il ne fût pas un avant-coureur de ma destinée. Quand lord -Nelvil arriva, je désirai de lui plaire; je le désirai peut-être trop, -et je fis, pour y réussir, infiniment plus de frais qu'il n'en fallait: -je lui montrai tous mes talents; je chantai, je dansai, j'improvisai -pour lui; et mon esprit, longtemps contenu, fut peut-être trop vif en -brisant ses chaînes. Depuis sept ans, l'expérience m'a calmée; j'ai -moins d'empressement à me montrer; je suis plus accoutumée à moi; je -sais mieux attendre; j'ai peut-être moins de confiance dans la bonne -disposition des autres, mais aussi moins d'ardeur pour leurs -applaudissements; enfin, il est possible qu'alors il y eût en moi -quelque chose d'étrange. On a tant de feu, tant d'imprudence dans la -première jeunesse! on se jette en avant de la vie avec tant de vivacité! -L'esprit, quelque distingué qu'il soit, ne supplée jamais au temps; et, -bien qu'avec cet esprit on sache parler sur les hommes comme si on les -connaissait, on n'agit point en conséquence de ses propres aperçus; on a -je ne sais quelle fièvre dans les idées, qui ne nous permet pas de -conformer notre conduite à nos propres raisonnements. - -«Je crois, sans le savoir avec certitude, que je parus à lord Nelvil une -personne trop vive; car, après avoir passé huit jours chez mon père, et -s'être montré cependant très-aimable pour moi, il nous quitta et écrivit -à mon père que, toute réflexion faite, il trouvait son fils trop jeune -pour conclure le mariage dont il avait été question. Oswald, quelle -importance attacherez-vous à cet aveu? Je pouvais vous dissimuler cette -circonstance de ma vie, je ne l'ai pas fait. Serait-il possible -cependant qu'elle vous parût ma condamnation? Je suis, je le sais, -améliorée depuis sept années; et votre père aurait-il vu sans émotion ma -tendresse et mon enthousiasme pour vous? Oswald, il vous aimait; nous -nous serions entendus. - -«Ma belle-mère forma le projet de me marier au fils de son frère aîné, -qui possédait une terre dans notre voisinage: c'était un homme de trente -ans, riche, d'une belle figure, d'une naissance illustre et d'un -caractère fort honnête, mais si parfaitement convaincu de l'autorité -d'un mari sur sa femme, et de la destination soumise et domestique de -cette femme, qu'un doute à cet égard l'aurait autant révolté que si l'on -avait mis en question l'honneur ou la probité. M. Maclinson (c'était son -nom) avait assez de goût pour moi, et ce qu'on disait dans la ville de -mon esprit et de mon caractère singulier ne l'inquiétait pas le moins du -monde; il y avait tant d'ordre dans sa maison, tout s'y faisait si -régulièrement à la même heure et de la même manière, qu'il était -impossible à personne d'y rien changer. Les deux vieilles tantes qui -dirigeaient le ménage, les domestiques, les chevaux même, n'auraient pas -su faire une seule chose différente de la veille; et les meubles, qui -assistaient à ce genre de vie depuis trois générations, se seraient, je -crois, déplacés d'eux-mêmes, si quelque chose de nouveau leur était -apparu. M. Maclinson avait donc raison de ne pas craindre mon arrivée -dans ce lieu; le poids des habitudes y était si fort, que la petite -liberté que je me serais donnée aurait pu le désennuyer un quart d'heure -par semaine, mais n'aurait sûrement jamais eu d'autre conséquence. - -«C'était un homme bon, incapable de faire de la peine; mais si cependant -je lui avais parlé des chagrins sans nombre qui peuvent tourmenter une -âme active et sensible, il m'aurait considérée comme une personne -vaporeuse, et m'aurait simplement conseillé de monter à cheval et de -prendre l'air: il désirait de m'épouser, précisément parce qu'il ne se -doutait pas des besoins de l'esprit et de l'imagination, et que je lui -plaisais sans qu'il me comprît. S'il avait eu seulement l'idée de ce que -c'était qu'une femme distinguée, et des avantages et des inconvénients -qu'elle peut avoir, il eût craint de ne pas être assez aimable à mes -yeux; mais ce genre d'inquiétude n'entrait pas même dans sa tête. Jugez -de ma répugnance pour un tel mariage! Je le refusai décidément. Mon père -me soutint; ma belle-mère en conçut un vif ressentiment contre moi: pour -moi, c'était une personne despotique au fond de l'âme, bien que sa -timidité l'empêchât souvent d'exprimer sa volonté: quand on ne la -devinait pas, elle en avait de l'humeur; et quand on lui résistait après -qu'elle avait fait l'effort de s'exprimer, elle le pardonnait d'autant -moins qu'il lui en avait plus coûté pour sortir de sa réserve -accoutumée. - -«Toute la ville me blâma de la manière la plus prononcée. Une union -aussi convenable, une fortune si bien en ordre, un homme si estimable, -un nom si considéré! tel était le cri général. J'essayai d'expliquer -pourquoi cette union si convenable ne me convenait pas, j'y perdis ma -peine. Quelquefois je me faisais comprendre quand je parlais; mais dès -que j'étais partie, ce que j'avais dit ne laissait aucune trace; car les -idées habituelles rentraient aussitôt dans les têtes de mes auditeurs, -et ils recevaient avec un nouveau plaisir ces anciennes connaissances -que j'avais un moment écartées. - -«Une femme beaucoup plus spirituelle que les autres, bien qu'elle se fût -conformée en tout extérieurement à la vie commune, me prit à part un -jour que j'avais parlé avec encore plus de vivacité qu'à l'ordinaire, et -me dit ces paroles, qui me firent une impression profonde: «Vous vous -donnez beaucoup de peine, ma chère, pour un résultat impossible; vous ne -changerez pas la nature des choses: une petite ville du Nord, sans -rapport avec le reste du monde, sans goût pour les arts ni pour les -lettres, ne peut être autrement qu'elle n'est; si vous devez vivre ici, -soumettez-vous; allez-vous-en, si vous le pouvez: il n'y a que ces deux -partis à prendre.» Ce raisonnement n'était que trop évident; je me -sentis pour cette femme une considération que je n'avais pas pour -moi-même; car, avec des goûts assez analogues aux miens, elle avait su -se résigner à la destinée que je ne pouvais supporter, et, tout en -aimant la poésie et les jouissances idéales, elle jugeait mieux la force -des choses et l'obstination des hommes. Je cherchai beaucoup à la voir; -mais ce fut en vain: son esprit sortait du cercle, mais sa vie y était -enfermée, et je crois même qu'elle craignait un peu de réveiller par nos -entretiens sa supériorité naturelle: qu'en aurait-elle fait? - - -CHAPITRE III - -«J'aurais cependant passé toute ma vie dans la déplorable situation où -je me trouvais, si j'avais conservé mon père; mais un accident subit me -l'enleva: je perdis avec lui mon protecteur, mon ami, le seul qui -m'entendît encore dans ce désert peuplé; et mon désespoir fut tel, que -je n'eus plus la force de résister à mes impressions. J'avais vingt ans -quand il mourut, et je me trouvai sans autre appui, sans autre relation -que ma belle-mère, une personne avec laquelle, depuis cinq ans que nous -vivions ensemble, je n'étais pas plus liée que le premier jour. Elle se -mit à me reparler de M. Maclinson; et, quoiqu'elle n'eût pas le droit de -me commander de l'épouser, elle ne recevait que lui chez elle, et me -déclarait assez nettement qu'elle ne favoriserait aucun autre mariage. -Ce n'était pas qu'elle aimât beaucoup M. Maclinson, quoiqu'il fût son -propre parent; mais elle me trouvait dédaigneuse de le refuser, et elle -faisait cause commune avec lui plutôt pour la défense de la médiocrité -que par amour-propre de famille. - -«Chaque jour ma situation devenait plus odieuse; je me sentais saisie -par la maladie du pays, la plus inquiète douleur qui puisse s'emparer de -l'âme. L'exil est quelquefois, pour les caractères vifs et sensibles, un -supplice beaucoup plus cruel que la mort: l'imagination prend en -déplaisance tous les objets qui vous entourent, le climat, le pays, la -langue, les usages, la vie en masse, la vie en détail; il y a une peine -pour chaque moment, comme pour chaque situation; car la patrie nous -donne mille plaisirs habituels que nous ne connaissons pas nous-mêmes, -avant de les avoir perdus: - - _. . . . . . La favella, i costumi, - L'aria, i tronchi, il terren, le mura, i sassi[14]!_ - -C'est déjà un vif chagrin que de ne plus voir les lieux où l'on a passé -son enfance: les souvenirs de cet âge, par un charme particulier, -rajeunissent le coeur, et cependant adoucissent l'idée de la mort. La -tombe rapprochée du berceau semble placer sous le même ombrage toute une -vie; tandis que les années passées sur un sol étranger sont comme des -branches sans racine. La génération qui vous précède ne vous a pas vu -naître; elle n'est pas pour vous la génération des pères, la génération -protectrice; mille intérêts qui vous sont communs avec vos compatriotes -ne sont plus entendus par les étrangers; il faut tout expliquer, tout -commenter, tout dire, au lieu de cette communication facile, de cette -effusion de pensées, qui commence à l'instant où l'on retrouve ses -concitoyens. Je ne pouvais me rappeler sans émotion les expressions -bienveillantes de mon pays. _Cara, carissima_, disais-je quelquefois en -me promenant toute seule, pour m'imiter à moi-même l'accueil si amical -des Italiens et des Italiennes; je comparais cet accueil à celui que je -recevais. - - [14] La langue, les moeurs, l'air, les arbres, la terre, les murs, les - pierres! - - MÉTASTASE. - -«Chaque jour j'errais dans la compagne, où j'avais coutume d'entendre le -soir, en Italie, des airs harmonieux chantés avec des voix si justes; et -les cris des corbeaux retentissaient seuls dans les nuages. Le soleil si -beau, l'air si suave de mon pays, était remplacé par des brouillards; -les fruits mûrissaient à peine, je ne voyais point de vignes; les fleurs -croissaient languissamment, à long intervalle l'une de l'autre; les -sapins couvraient les montagnes toute l'année, comme un noir vêtement: -un édifice antique, un tableau seulement, un beau tableau, aurait relevé -mon âme; mais je l'aurais vainement cherché à trente milles à la ronde. -Tout était terne, tout était morne autour de moi, et ce qu'il y avait -d'habitations et d'habitants servait seulement à priver la solitude de -cette horreur poétique qui cause à l'âme un frissonnement assez doux. Il -y avait de l'aisance, un peu de commerce et de la culture autour de -nous, enfin ce qu'il faut pour qu'on vous dise: _Vous devez être -contente, il ne vous manque rien._ Stupide jugement porté sur -l'extérieur de la vie, quand tout le foyer du bonheur et de la -souffrance est dans le sanctuaire le plus intime et le plus secret de -nous-mêmes! - -«A vingt et un ans, je devais naturellement entrer en possession de la -fortune de ma mère et de celle que mon père m'avait laissée. Une fois -alors, dans mes rêveries solitaires, il me vint dans l'idée, puisque -j'étais orpheline et majeure, de retourner en Italie pour y mener une -vie indépendante, tout entière consacrée aux arts. Ce projet, quand il -entra dans ma pensée, m'enivra de bonheur, et d'abord je ne conçus pas -la possibilité d'une objection. Cependant, quand ma fièvre d'espérance -fut un peu calmée, j'eus peur de cette résolution irréparable; et, me -représentant ce qu'en penseraient tous ceux que je connaissais, le -projet que j'avais d'abord trouvé si facile me sembla tout à fait -impraticable; mais néanmoins l'image de cette vie, au milieu de tous les -souvenirs de l'antiquité, de la peinture, de la musique, s'était offerte -à moi avec tant de détails et de charmes, que j'avais pris un nouveau -dégoût pour mon ennuyeuse existence. - -«Mon talent, que j'avais craint de perdre, s'était accru par l'étude -suivie que j'avais faite de la littérature anglaise; la manière profonde -de penser et de sentir qui caractérise vos poëtes avait fortifié mon -esprit et mon âme, sans que j'eusse rien perdu de l'imagination vive qui -semble n'appartenir qu'aux habitants de nos contrées. Je pouvais donc me -croire destinée à des avantages particuliers par la réunion des -circonstances rares qui m'avaient donné une double éducation, et, si je -puis m'exprimer ainsi, deux nationalités différentes. Je me souvenais de -l'approbation qu'un petit nombre de bons juges avaient accordée, dans -Florence, à mes premiers essais en poésie. Je m'exaltais sur les -nouveaux succès que je pouvais obtenir; enfin j'espérais beaucoup de -moi: n'est-ce pas la première et la plus noble illusion de la jeunesse? - -«Il me semblait que j'entrerais en possession de l'univers le jour où je -ne sentirais plus le souffle desséchant de la médiocrité malveillante; -mais quand il fallait prendre la résolution de partir, de m'échapper -secrètement, je me sentais arrêtée par l'opinion, qui m'imposait -beaucoup plus en Angleterre qu'en Italie; car, bien que je n'aimasse pas -la petite ville que j'habitais, je respectais l'ensemble du pays dont -elle faisait partie. Si ma belle-mère avait daigné me conduire à Londres -ou à Édimbourg, si elle avait songé à me marier avec un homme qui eût -assez d'esprit pour faire cas du mien, je n'aurais jamais renoncé ni à -mon nom ni à mon existence, même pour retourner dans mon ancienne -patrie. Enfin, quelque dure que fût pour moi la domination de ma -belle-mère, je n'aurais peut-être jamais eu la force de changer de -situation, sans une multitude de circonstances qui se réunirent comme -pour décider mon esprit incertain. - -«J'avais près de moi la femme de chambre italienne que vous connaissez, -Thérésine; elle est Toscane; et, bien que son esprit n'ait point été -cultivé, elle se sert de ces expressions nobles et harmonieuses qui -donnent tant de grâce aux moindres discours de notre peuple. C'était -avec elle seulement que je parlais ma langue, et ce lien m'attachait à -elle. Je la voyais souvent triste, et je n'osais lui en demander la -cause, me doutant qu'elle regrettait, comme moi, notre pays, et -craignant de ne pouvoir plus contraindre mes propres sentiments s'ils -étaient excités par les sentiments d'une autre. Il y a des peines qui -s'adoucissent en les communiquant; mais les maladies de l'imagination -s'augmentent quand on les confie; elles s'augmentent surtout quand on -aperçoit dans un autre une douleur semblable à la sienne. Le mal qu'on -souffre paraît alors invincible, et l'on n'essaye plus de le combattre. -Ma pauvre Thérésine tomba tout à coup sérieusement malade, et, -l'entendant gémir nuit et jour, je me déterminai à lui demander enfin le -sujet de ses chagrins. Quel fut mon étonnement de l'entendre me dire -presque tout ce que j'avais senti! Elle n'avait pas si bien réfléchi que -moi sur la cause de ses peines; elle s'en prenait davantage à des -circonstances locales, à des personnes en particulier; mais la tristesse -de la nature, l'insipidité de la ville où nous demeurions, la froideur -de ses habitants, la contrainte de leurs usages, elle sentait tout, sans -pouvoir s'en rendre raison, et s'écriait sans cesse: «O mon pays! ne -vous reverrai-je donc jamais?» Et puis elle ajoutait cependant qu'elle -ne voulait pas me quitter, et, avec une amertume qui me déchirait le -coeur, elle pleurait de ne pouvoir concilier avec son attachement pour -moi son beau ciel d'Italie et le plaisir d'entendre sa langue -maternelle. - -«Rien ne fit plus d'effet sur mon esprit que ce reflet de mes propres -impressions dans une personne toute commune, mais qui avait conservé le -caractère et les goûts italiens dans leur vivacité naturelle, et je lui -promis qu'elle reverrait l'Italie. «Avec vous?» répondit-elle. Je gardai -le silence. Alors elle s'arracha les cheveux, et jura qu'elle ne -s'éloignerait jamais de moi; mais elle paraissait prête à mourir à mes -yeux en prononçant ces paroles. Enfin il m'échappa de lui dire que j'y -retournerais aussi; et ce mot, qui n'avait eu pour but que de la calmer, -devint plus solennel par la joie inexprimable qu'il lui causa et la -confiance qu'elle y prit. Depuis ce jour, sans en rien dire, elle se lia -avec quelques négociants de la ville, et m'annonçait exactement quand un -vaisseau partait du port voisin pour Gênes ou Livourne: je l'écoutais, -et je ne répondais rien; elle imitait aussi mon silence, mais ses yeux -se remplissaient de larmes. Ma santé souffrait tous les jours davantage -du climat et de mes peines intérieures; mon esprit a besoin de mouvement -et de gaieté; je vous l'ai dit souvent, la douleur me tuerait; il y a -trop de lutte en moi contre elle; il faut lui céder pour n'en pas -mourir. - -«Je revenais donc fréquemment à l'idée qui m'occupait depuis la mort de -mon père; mais j'aimais beaucoup Lucile, qui avait alors neuf ans, et -que je soignais depuis six comme sa seconde mère: un jour, je pensai -que, si je partais ainsi secrètement, je ferais un tel tort à ma -réputation, que le nom de ma soeur en souffrirait; et cette crainte me -fit renoncer pour un temps à mes projets. Cependant, un soir que j'étais -plus affectée que jamais des chagrins que j'éprouvais, et dans mes -rapports avec ma belle-mère, et dans mes rapports avec la société, je me -trouvai seule à souper avec lady Edgermond; et, après une heure de -silence, il me prit tout à coup un tel ennui de son imperturbable -froideur, que je commençai la conversation en me plaignant de la vie que -je menais: plus, d'abord, pour la forcer à parler que pour l'amener à -aucun résultat qui pût me concerner; mais, en m'animant, je supposai -tout à coup la possibilité, dans une situation semblable à la mienne, de -quitter pour toujours l'Angleterre. Ma belle-mère n'en fut pas troublée; -et, avec un sang-froid et une sécheresse que je n'oublierai de ma vie, -elle me dit: «Vous avez vingt et un an, miss Edgermond; ainsi la fortune -de votre mère et celle que votre père vous a laissée sont à vous. Vous -êtes donc la maîtresse de vous conduire comme vous le voudrez; mais, si -vous prenez un parti qui vous déshonore dans l'opinion, vous devez à -votre famille de changer de nom et de vous faire passer pour morte.» Je -me levai, à ces paroles, avec impétuosité, et je sortis sans répondre. - -«Cette dureté dédaigneuse m'inspira la plus vive indignation, et, pour -un moment, un désir de vengeance tout à fait étranger à mon caractère -s'empara de moi. Ces mouvements se calmèrent; mais la conviction que -personne ne s'intéressait à mon bonheur rompit les liens qui -m'attachaient encore à la maison où j'avais vu mon père. Certainement -lady Edgermond ne me plaisait pas, mais je n'avais pas pour elle -l'indifférence qu'elle me témoignait; j'étais touchée de sa tendresse -pour sa fille; je croyais l'avoir intéressée par les soins que je -donnais à cette enfant, et peut-être, au contraire, ces soins mêmes -avaient-ils excité sa jalousie; car plus elle s'était imposé de -sacrifices sur tous les points, plus elle était passionnée dans la seule -affection qu'elle se fût permise. Tout ce qu'il y a dans le coeur humain -de vif et d'ardent, maîtrisé par sa raison sous tous les autres -rapports, se retrouvait dans son caractère quand il s'agissait de sa -fille. - -«Au milieu du ressentiment qu'avait excité dans mon coeur mon entretien -avec lady Edgermond, Thérésine vint me dire, avec une émotion extrême, -qu'un bâtiment, arrivé de Livourne même, était entré dans le port, dont -nous n'étions éloignées que de quelques lieues, et qu'il y avait sur ce -bâtiment des négociants qu'elle connaissait, et qui étaient les plus -honnêtes gens du monde. «Ils sont tous Italiens, me dit-elle en -pleurant, ils ne parlent qu'italien. Dans huit jours ils se rembarquent, -et vont directement en Italie; et si madame était décidée...--Retournez -avec eux, ma bonne Thérésine, lui répondis-je.--Non, madame, -s'écria-t-elle; j'aime mieux mourir ici!» Et elle sortit de ma chambre, -où je restai, réfléchissant à mes devoirs envers ma belle-mère. Il me -paraissait clair qu'elle désirait ne plus m'avoir auprès d'elle: mon -influence sur Lucile lui déplaisait; elle craignait que la réputation -que j'avais autour de moi d'être une personne extraordinaire ne nuisît -un jour à l'établissement de sa fille; enfin elle m'avait dit le secret -de son coeur en m'indiquant le désir que je me fisse passer pour morte; -et ce conseil amer, qui m'avait d'abord tant révoltée, me parut, à la -réflexion, assez raisonnable. - -«Oui, sans doute, m'écriai-je, passons pour morte dans ces lieux, où mon -existence n'est qu'un sommeil agité. Je revivrai avec la nature, avec le -soleil, avec les beaux-arts; et les froides lettres qui composent mon -nom, inscrites sur un vain tombeau, tiendront aussi bien que moi ma -place dans ce séjour sans vie.» Ces élans de mon âme vers la liberté ne -me donnèrent point encore cependant la force d'une résolution décisive. -Il y a des moments où l'on se croit la puissance de ce qu'on désire, et -d'autres où l'ordre habituel des choses paraît devoir l'emporter sur -tous les sentiments de l'âme. J'étais dans cette indécision, qui pouvait -durer toujours, puisque rien au dehors de moi ne m'obligeait à prendre -un parti, lorsque, le dimanche qui suivit ma conversation avec ma -belle-mère, j'entendis, vers le soir, sous mes fenêtres, des chanteurs -italiens qui étaient venus sur le bâtiment de Livourne, et que Thérésine -avait attirés pour me causer une agréable surprise. Je ne puis exprimer -l'émotion que je ressentis; un déluge de pleurs couvrit mon visage, tous -mes souvenirs se ranimèrent: rien ne retrace le passé comme la musique; -elle fait plus que le retracer; il apparaît, quand elle l'évoque, -semblable aux ombres de ceux qui nous sont chers, revêtu d'un voile -mystérieux et mélancolique. Les musiciens chantèrent ces délicieuses -paroles de Monti, qu'il a composées dans son exil: - - _Bella Italia, amate sponde, - Pur vi torno à riveder. - Trema in petto e si confonde - L'alma oppressa dal piacer[15]._ - . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . - - [15] Belle Italie! bords chéris! je vais donc vous revoir encore; mon - âme tremble et succombe à l'excès de ce plaisir. - -«J'étais dans une sorte d'ivresse, je sentais pour l'Italie tout ce que -l'amour fait éprouver, désir, enthousiasme, regrets; je n'étais plus -maîtresse de moi-même, toute mon âme était entraînée vers ma patrie: -j'avais besoin de la voir, de la respirer, de l'entendre; chaque -battement de mon coeur était un appel à mon beau séjour, à ma riante -contrée! Si la vie était offerte aux morts dans les tombeaux, ils ne -soulèveraient pas la pierre qui les couvre avec plus d'impatience que je -n'en éprouvais pour écarter de moi tous mes linceuls et reprendre -possession de mon imagination, de mon génie, de la nature! Au moment de -cette exaltation causée par la musique, j'étais loin encore de prendre -aucun parti, car mes sentiments étaient trop confus pour en tirer aucune -idée fixe, lorsque ma belle-mère entra, et me pria de faire cesser ces -chants, parce qu'il était scandaleux d'entendre de la musique le -dimanche. Je voulus insister: les Italiens partaient le lendemain; il y -avait six ans que je n'avais joui d'un semblable plaisir. Ma belle-mère -ne m'écouta pas; et, me disant qu'il fallait avant tout respecter les -convenances du pays où l'on vivait, elle s'approcha de la fenêtre, et -commanda à ses gens d'éloigner mes pauvres compatriotes. Ils partirent, -et me répétaient de loin en loin, en chantant, un adieu qui me perçait -le coeur. - -«La mesure de mes impressions était comblée. Le vaisseau devait -s'éloigner le lendemain; Thérésine, à tout hasard, et sans m'en avertir, -avait tout préparé pour mon départ. Lucile était depuis huit jours chez -une parente de sa mère. Les cendres de mon père ne reposaient pas dans -la maison de campagne que nous habitions; il avait ordonné que son -tombeau fût élevé dans la terre qu'il avait en Écosse. Enfin je partis -sans en prévenir ma belle-mère, et lui laissant une lettre qui lui -apprenait ma résolution. Je partis dans un de ces moments où l'on se -livre à la destinée, où tout paraît meilleur que la servitude, le dégoût -et l'insipidité; où la jeunesse inconsidérée se fie à l'avenir, et le -voit dans les cieux comme une étoile brillante qui lui promet un heureux -sort. - - -CHAPITRE IV - -«Des pensées plus inquiètes s'emparèrent de moi quand je perdis de vue -les côtes d'Angleterre; mais comme je n'y avais pas laissé d'attachement -vif, je fus bientôt consolée, en arrivant à Livourne, par tout le charme -de l'Italie. Je ne dis à personne mon véritable nom, comme je l'avais -promis à ma belle-mère; je pris seulement celui de Corinne, que -l'histoire d'une femme grecque, amie de Pindare et poëte, m'avait fait -aimer. Ma figure, en se développant, avait tellement changé, que j'étais -sûre de n'être pas reconnue; j'avais vécu assez solitaire à Florence, et -je devais compter sur ce qui m'est arrivé, c'est que personne à Rome n'a -su qui j'étais. Ma belle-mère me manda qu'elle avait répandu le bruit -que les médecins m'avaient ordonné le voyage du Midi pour rétablir ma -santé, et que j'étais morte dans la traversée. Sa lettre ne contenait -d'ailleurs aucune réflexion. Elle me fit passer avec une très-grande -exactitude toute ma fortune, qui est assez considérable; mais elle ne -m'a plus écrit. Cinq ans se sont écoulés depuis ce moment jusqu'à celui -où je vous ai vu; cinq ans pendant lesquels j'ai goûté assez de bonheur. -Je suis venue m'établir à Rome; ma réputation s'est accrue; les -beaux-arts et la littérature m'ont encore donné plus de jouissances -solitaires qu'ils ne m'ont valu de succès, et je n'ai pas connu, jusqu'à -vous, tout l'empire que le sentiment peut exercer; mon imagination -colorait et décolorait quelquefois mes illusions sans me causer de vives -peines; je n'avais point encore été saisie par une affection qui pût me -dominer. L'admiration, le respect, l'amour, n'enchaînaient point toutes -les facultés de mon âme; je concevais, même en aimant, plus de qualités -et plus de charmes que je n'en ai rencontré; enfin, je restais -supérieure à mes propres impressions, au lieu d'être entièrement -subjuguée par elles. - -«N'exigez point que je vous raconte comment deux hommes, dont la passion -pour moi n'a que trop éclaté, ont occupé successivement ma vie avant de -vous connaître: il faudrait faire violence à ma conviction intime pour -me persuader maintenant qu'un autre que vous a pu m'intéresser, et j'en -éprouve autant de repentir que de douleur. Je vous dirai seulement ce -que vous avez appris déjà par mes amis: c'est que mon existence -indépendante me plaisait tellement, qu'après de longues irrésolutions et -de pénibles scènes, j'ai rompu deux fois des liens que le besoin d'aimer -m'avait fait contracter, et que je n'ai pu me résoudre à rendre -irrévocables. Un grand seigneur allemand voulait, en m'épousant, -m'emmener dans son pays, où son rang et sa fortune le fixaient. Un -prince italien m'offrait à Rome même l'existence la plus brillante. Le -premier sut me plaire en m'inspirant la plus haute estime; mais je -m'aperçus, avec le temps, qu'il avait peu de ressources dans l'esprit. -Quand nous étions seuls, il fallait que je me donnasse beaucoup de peine -pour soutenir la conversation, et pour lui cacher avec soin ce qui lui -manquait. Je n'osais, en causant avec lui, lui montrer ce que je puis -être, de peur de le mettre mal à l'aise; je prévis que son sentiment -pour moi diminuerait nécessairement le jour où je cesserais de le -ménager, et néanmoins il est difficile de conserver de l'enthousiasme -pour ceux que l'on ménage. Les égards d'une femme pour une infériorité -quelconque dans un homme supposent toujours qu'elle ressent pour lui -plus de pitié que d'amour; et le genre de calcul et de réflexion que ces -égards demandent flétrit la nature céleste d'un sentiment involontaire. -Le prince italien était plein de grâce et de fécondité dans l'esprit. Il -voulait s'établir à Rome, partageait tous mes goûts, aimait mon genre de -vie; mais je remarquai, dans une occasion importante, qu'il manquait -d'énergie dans l'âme, et que dans les circonstances difficiles de la vie -ce serait moi qui me verrais obligée de le soutenir et de le fortifier; -alors tout fut dit pour l'amour; car les femmes ont besoin d'appui, et -rien ne les refroidit comme la nécessité d'en donner. Je fus donc deux -fois détrompée de mes sentiments, non par des malheurs ni par des -fautes, mais par l'esprit observateur qui me découvrit ce que -l'imagination m'avait caché. - -«Je me crus destinée à ne jamais aimer de toute la puissance de mon âme; -quelquefois cette idée m'était pénible, plus souvent je m'applaudissais -d'être libre; mais je craignais en moi cette faculté de souffrir; cette -nature passionnée qui menace mon bonheur et ma vie; je me rassurais -toujours, en songeant qu'il était difficile de captiver mon jugement, et -je ne croyais pas que personne pût jamais répondre à l'idée que j'avais -du caractère et de l'esprit d'un homme; j'espérais toujours échapper au -pouvoir absolu d'un attachement, en apercevant quelques défauts dans -l'objet qui pourrait me plaire; je ne savais pas qu'il existe des -défauts qui peuvent accroître l'amour même par l'inquiétude qu'ils lui -causent. Oswald, la mélancolie, l'incertitude, qui vous découragent de -tout, la sévérité de vos opinions, troublent mon repos, sans refroidir -mon sentiment; je pense souvent que ce sentiment ne me rendra pas -heureuse; mais alors c'est moi que je juge, et jamais vous. - -«Vous connaissez maintenant l'histoire de ma vie; l'Angleterre -abandonnée, mon changement de nom, l'inconstance de mon coeur, je n'ai -rien dissimulé. Sans doute, vous penserez que l'imagination m'a souvent -égarée; mais si la société n'enchaînait pas les femmes par des liens de -tout genre dont les hommes sont dégagés, qu'y aurait-il dans ma vie qui -pût empêcher de m'aimer? Ai-je jamais trompé? ai-je jamais fait de mal? -mon âme a-t-elle jamais été flétrie par de vulgaires intérêts? -Sincérité, bonté, fierté, Dieu demandera-t-il davantage à l'orpheline -qui se trouvait seule dans l'univers? Heureuses les femmes qui -rencontrent, à leurs premiers pas dans la vie, celui qu'elles doivent -aimer toujours! Mais le mérité-je moins, pour l'avoir connu trop tard? - -«Cependant, je vous le dirai, milord, et vous en croirez ma franchise: -si je pouvais passer ma vie près de vous sans vous épouser, il me semble -que, malgré la perte d'un grand bonheur et d'une gloire à mes yeux la -première de toutes, je ne voudrais pas m'unir à vous. Peut-être ce -mariage est-il pour vous un sacrifice; peut-être un jour -regretterez-vous cette belle Lucile, ma soeur, que votre père vous a -destinée. Elle est plus jeune que moi de douze années; son nom est sans -tache, comme la première fleur du printemps; il faudrait, en Angleterre, -faire revivre le mien, qui a déjà passé sous l'empire de la mort. Lucile -a, je le sais, une âme douce et pure; si j'en juge par son enfance, il -se peut qu'elle soit capable de vous entendre en vous aimant. Oswald, -vous êtes libre; quand vous le désirerez, votre anneau vous sera rendu. - -«Peut-être voulez-vous savoir, avant que de vous décider, ce que je -souffrirai si vous me quittez. Je l'ignore: il s'élève quelquefois des -mouvements tumultueux dans mon âme, qui sont plus forts que ma raison, -et je ne serais pas coupable si de tels mouvements me rendaient -l'existence tout à fait insupportable. Il est également vrai que j'ai -beaucoup de facultés de bonheur; je sens quelquefois en moi comme une -fièvre de pensées qui fait circuler mon sang plus vite. Je m'intéresse à -tout; je parle avec plaisir; je jouis avec délices de l'esprit des -autres, de l'intérêt qu'ils me témoignent, des merveilles de la nature, -des ouvrages de l'art que l'affectation n'a point frappés de mort. Mais -serait-il en ma puissance de vivre quand je ne vous verrai plus? C'est à -vous d'en juger, Oswald, car vous me connaissez mieux que moi-même; je -ne suis pas responsable de ce que je puis éprouver; c'est à celui qui -enfonce le poignard à savoir si la blessure qu'il fait est mortelle. -Mais quand elle le serait, Oswald, je devrais vous le pardonner. - -«Mon bonheur dépend en entier du sentiment que vous m'avez montré depuis -six mois. Je défierais toute la puissance de votre volonté et de votre -délicatesse de me tromper sur la plus légère altération dans ce -sentiment. Éloignez de vous, à cet égard, toute idée de devoir; je ne -connais pour l'amour ni promesse ni garantie. La Divinité seule peut -faire renaître une fleur quand le vent l'a flétrie. Un accent, un regard -de vous suffiraient pour m'apprendre que votre coeur n'est plus le même, -et je détesterais tout ce que vous pourriez m'offrir à la place de votre -amour, de ce rayon divin, ma céleste auréole. Soyez donc libre -maintenant, Oswald, libre chaque jour, libre encore, quand vous seriez -mon époux; car, si vous ne m'aimiez plus, je vous affranchirais par ma -mort des liens indissolubles qui vous attacheraient à moi. - -«Dès que vous aurez lu cette lettre, je veux vous revoir; mon impatience -me conduira vers vous, et je saurai mon sort en vous apercevant; car le -malheur est rapide, et le coeur, tout faible qu'il est, ne doit pas se -méprendre aux signes funestes d'une destinée irréprochable. Adieu.» - - - - -LIVRE QUINZIÈME - -ADIEUX A ROME ET VOYAGE A VENISE - - -CHAPITRE PREMIER - -C'était avec une émotion profonde qu'Oswald avait lu la lettre de -Corinne. Un mélange confus de diverses peines l'agitait: tantôt il était -blessé du tableau qu'elle faisait d'une province d'Angleterre, et se -disait avec désespoir que jamais une telle femme ne pourrait être -heureuse dans la vie domestique; tantôt il la plaignait de ce qu'elle -avait souffert, et ne pouvait s'empêcher d'aimer et d'admirer la -franchise et la simplicité de son récit. Il se sentait jaloux aussi des -affections qu'elle avait éprouvées avant de le connaître; et plus il -voulait se cacher à lui-même cette jalousie, plus il en était tourmenté: -enfin, surtout, la part qu'avait son père dans son histoire l'affligeait -amèrement, et l'angoisse de son âme était telle, qu'il ne savait plus ce -qu'il pensait ni ce qu'il faisait. Il sortit précipitamment à midi, par -un soleil brûlant: à cette heure il n'y a personne dans les rues de -Naples; l'effroi de la chaleur retient tous les êtres vivants à l'ombre. -Il s'en alla du côté de Portici, marchant au hasard et sans dessein, et -les rayons ardents qui tombaient sur sa tête excitaient tout à la fois -et troublaient ses pensées. - -Corinne cependant, après quelques heures d'attente, ne put résister au -besoin de voir Oswald; elle entra dans sa chambre, et ne l'y trouvant -point, cette absence dans ce moment lui causa une terreur mortelle. Elle -vit sur la table de lord Nelvil ce qu'elle lui avait écrit; et, ne -doutant pas que ce fût après l'avoir lu qu'il s'en était allé, elle -s'imagina qu'il était parti tout à fait et qu'elle ne le reverrait plus. -Alors une douleur insupportable s'empara d'elle; elle essaya d'attendre, -et chaque moment la consumait; elle parcourait sa chambre à grands pas, -et puis s'arrêtait soudain, de peur de perdre le moindre bruit qui -pourrait annoncer le retour. Enfin, ne résistant plus à son anxiété, -elle descendit pour demander si l'on n'avait pas vu passer lord Nelvil, -et de quel côté il avait porté ses pas. Le maître de l'auberge répondit -que lord Nelvil était allé du côté de Portici, mais que sûrement, ajouta -l'hôte, il n'avait pas été loin, car dans ce moment un coup de soleil -serait très-dangereux. Cette crainte se mêlant à toutes les autres, bien -que Corinne n'eût rien sur la tête qui pût la garantir de l'ardeur du -jour, elle se mit à marcher au hasard dans la rue. Les larges pavés -blancs de Naples, ces pavés de lave, placés là comme pour multiplier -l'effet de la chaleur et de la lumière, brûlaient ses pieds, et -l'éblouissaient par le reflet des rayons du soleil. - -Elle n'avait pas le projet d'aller jusqu'à Portici, mais elle avançait -toujours, et toujours plus vite; la souffrance et le trouble -précipitaient ses pas. On ne voyait personne sur le grand chemin: à -cette heure, les animaux eux-mêmes se tiennent cachés, ils redoutent la -nature. - -Une poussière horrible remplit l'air dès que le moindre souffle de vent -ou le char le plus léger traverse la route: les prairies, couvertes de -cette poussière, ne rappellent plus, par leur couleur, la végétation ni -la vie. De moment en moment, Corinne se sentait près de tomber, elle ne -rencontrait pas un arbre pour s'appuyer, et sa raison s'égarait dans ce -désert enflammé; elle n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver -au palais du roi, sous les portiques duquel elle aurait trouvé de -l'ombre et de l'eau pour se rafraîchir. Mais les forces lui manquaient; -elle essayait en vain de marcher, elle ne voyait plus sa route; un -vertige la lui cachait et lui faisait apparaître mille lumières, plus -vives encore que celles même du jour; et tout à coup succédait à ces -lumières un nuage qui l'environnait d'une obscurité sans fraîcheur. Une -soif ardente la dévorait; elle rencontra un lazzarone, l'unique créature -humaine qui pût braver en ce moment la puissance du climat, et elle le -pria d'aller lui chercher un peu d'eau; mais cet homme, en voyant seule -sur le chemin, à cette heure, une femme si remarquable et par sa beauté -et par l'élégance de ses vêtements, ne douta pas qu'elle ne fût folle, -et s'éloigna d'elle avec terreur. - -Heureusement Oswald revenait sur ses pas à cet instant, et quelques -accents de Corinne frappèrent de loin son oreille; hors de lui-même, il -courut vers elle, et la reçut dans ses bras comme elle tombait sans -connaissance; il la porta ainsi sous le portique du palais de Portici, -et la rappela à la vie par ses soins et sa tendresse. - -Dès qu'elle le reconnut, elle lui dit, encore égarée: «Vous m'aviez -promis de ne pas me quitter sans mon consentement: je puis vous paraître -à présent indigne de votre affection; mais votre promesse, pourquoi la -méprisez-vous?--Corinne, répondit Oswald, jamais l'idée de vous quitter -ne s'est approchée de mon coeur; je voulais seulement réfléchir sur -notre sort, et recueillir mes esprits avant de vous revoir.--Eh bien, -dit alors Corinne en essayant de paraître calme, vous en avez eu le -temps pendant ces mortelles heures qui ont failli me coûter la vie: vous -en avez eu le temps; parlez donc, et dites-moi ce que vous avez résolu.» -Oswald, effrayé du son de voix de Corinne, qui trahissait son émotion -intérieure, se mit à genoux devant elle, et lui dit: «Corinne, le coeur -de ton ami n'est point changé; qu'ai-je donc appris qui pût me -désenchanter de toi? Mais, écoute.» Et comme elle tremblait toujours -plus fortement, il reprit avec instance: «Écoute sans terreur celui qui -ne peut vivre et te savoir malheureuse.--Ah! s'écria Corinne, c'est de -mon bonheur que vous parlez; il ne s'agit déjà plus du vôtre. Je ne -repousse pas votre pitié: dans ce moment j'en ai besoin; mais -pensez-vous cependant que ce soit d'elle seule que je veuille -vivre?--Non, c'est de mon amour que nous vivrons tous les deux, dit -Oswald; je reviendrai...--Vous reviendrez! interrompit Corinne; ah! vous -voulez donc partir? Qu'est-il arrivé, qu'y a-t-il de changé depuis hier? -Malheureuse que je suis!--Chère amie, que ton coeur ne se trouble pas -ainsi, reprit Oswald, et laisse-moi, si je puis, te révéler ce que -j'éprouve, c'est moins que tu ne crains, bien moins. Mais il faut, -dit-il en faisant effort sur lui-même pour s'expliquer, il faut pourtant -que je connaisse les raisons que mon père peut avoir eues pour -s'opposer, il y a sept ans, à notre union: il ne m'en a jamais parlé, -j'ignore tout à cet égard; mais son ami le plus intime, qui vit encore -en Angleterre, saura quels étaient ses motifs. Si, comme je le crois, -ils ne tiennent qu'à des circonstances peu importantes, je les compterai -pour rien; je te pardonnerai d'avoir quitté le pays de ton père et le -mien, une si noble patrie; j'espérerai que l'amour t'y rattachera, et -que tu préféreras le bonheur domestique, les vertus sensibles et -naturelles, à l'éclat même de ton génie; j'espérerai tout, je ferai -tout. Mais si mon père s'était prononcé contre toi, Corinne, je ne -serais l'époux d'une autre, mais jamais aussi je ne pourrais être le -tien.» - -Quand ces paroles furent dites, une sueur froide coula sur le front -d'Oswald, et l'effort qu'il avait fait pour parler ainsi était tel, que -Corinne, ne pensant qu'à l'état où elle le voyait, fut quelque temps -sans lui répondre; et, prenant sa main, elle lui dit: «Quoi! vous -partez! quoi! vous allez en Angleterre sans moi!» Oswald se tut. «Cruel! -s'écria Corinne avec désespoir, vous ne répondez rien, vous ne combattez -pas ce que je vous dis! Ah! c'est donc vrai! Hélas! tout en le disant, -je ne le croyais pas encore.--J'ai retrouvé, grâce à vos soins, répondit -Oswald, la vie que j'étais près de perdre; cette vie appartient à mon -pays pendant la guerre. Si je puis m'unir à vous, nous ne nous -quitterons plus, et je vous rendrai votre nom et votre existence en -Angleterre. Si cette destinée trop heureuse m'était interdite, je -reviendrais, à la paix, en Italie; je resterais longtemps auprès de -vous, et je ne changerais rien à votre sort qu'en vous donnant un fidèle -ami de plus.--Ah! vous ne changeriez rien à mon sort, dit Corinne, quand -vous êtes devenu mon seul intérêt au monde, quand j'ai goûté de cette -coupe enivrante qui donne le bonheur ou la mort! Mais, au moins, -dites-moi, ce départ, quand aura-t-il lieu? combien de jours me -reste-t-il?--Chère amie, dit Oswald en la serrant contre son coeur, je -jure qu'avant trois mois je ne te quitterai pas, et peut-être même -alors...--Trois mois! s'écria Corinne; je vivrai donc encore tout ce -temps: c'est beaucoup, je n'en espérais pas tant. Allons, je me sens -mieux; c'est un avenir que trois mois,--dit-elle avec un mélange de -tristesse et de joie qui toucha profondément Oswald. Tous deux alors -montèrent en silence dans la voiture qui les conduisit à Naples. - - -CHAPITRE II - -En arrivant, ils trouvèrent le prince Castel-Forte, qui les attendait à -l'auberge. Le bruit s'était répandu que lord Nelvil avait épousé -Corinne; et quoique cette nouvelle fît une grande peine à ce prince, il -était venu pour s'assurer par lui-même si cela était vrai, et pour se -rattacher de quelque manière encore à la société de son amie, lors même -qu'elle serait pour jamais liée à un autre. La mélancolie de Corinne, -l'état d'abattement dans lequel, pour la première fois, il la voyait, -lui causèrent une vive inquiétude; mais il n'osa point l'interroger, -parce qu'elle semblait fuir toute conversation à ce sujet. Il est des -situations de l'âme où l'on redoute de se confier à personne; il -suffirait d'une parole qu'on dirait ou qu'en entendrait pour dissiper à -nos propres yeux l'illusion qui nous fait supporter l'existence; et -l'illusion dans les sentiments passionnés, de quelque genre qu'ils -soient, a cela de particulier qu'on se ménage soi-même comme on -ménagerait un ami que l'on craindrait d'affliger en l'éclairant, et que, -sans s'en apercevoir, l'on met sa propre douleur sous la protection de -sa propre pitié. - -Le lendemain, Corinne, qui était la personne du monde la plus naturelle, -et ne cherchait point à faire effet par sa douleur, essaya de paraître -gaie, de se ranimer encore, et pensa même que le meilleur moyen pour -retenir Oswald était de se montrer aimable comme autrefois; elle -commençait donc avec vivacité un sujet d'entretien intéressant, puis -tout à coup la distraction s'emparait d'elle, et ses regards erraient -sans objet. Elle, qui possédait au plus haut degré la facilité de la -parole, hésitait dans le choix des mots, et quelquefois elle se servait -d'une expression qui n'avait pas le moindre rapport avec ce qu'elle -voulait dire. Alors elle riait d'elle-même; mais, à travers ce rire, ses -yeux se remplissaient de larmes. Oswald était au désespoir de la peine -qu'il lui causait; il voulait s'entretenir seul avec elle, mais elle en -évitait avec soin les occasions. - -«Que voulez-vous avoir de moi? lui dit-elle un jour qu'il insistait pour -lui parler. Je me regrette, voilà tout. J'avais quelque orgueil de mon -talent; j'aimais le succès, la gloire; les suffrages même des -indifférents étaient l'objet de mon ambition: mais à présent je ne me -soucie de rien, et ce n'est pas le bonheur qui m'a détachée de ces vains -plaisirs, c'est un profond découragement. Je ne vous en accuse pas; il -vient de moi, peut-être en triompherai-je: il se passe tant de choses au -fond de l'âme que nous ne pouvons ni prévoir ni diriger! Mais je vous -rends justice, Oswald, vous souffrez de ma peine, je le vois. J'ai aussi -pitié de vous; pourquoi ce sentiment ne nous conviendrait-il pas à tous -les deux? Hélas! il peut s'adresser à tout ce qui respire, sans -commettre beaucoup d'erreurs.» - -Oswald n'était pas alors moins malheureux que Corinne; il l'aimait -vivement, mais son histoire l'avait blessé dans sa manière de penser et -dans ses affections. Il lui semblait voir clairement que son père avait -tout prévu, tout jugé d'avance pour lui, et que c'était mépriser ses -avertissements que de prendre Corinne pour épouse: cependant il ne -pouvait y renoncer, et se trouvait replongé dans les incertitudes dont -il espérait sortir en connaissant le sort de son amie. Elle, de son -côté, n'avait pas souhaité le lien du mariage avec Oswald; et si elle -s'était crue certaine qu'il ne la quitterait jamais, elle n'aurait eu -besoin de rien de plus pour être heureuse; mais elle le connaissait -assez pour savoir qu'il ne concevait le bonheur que dans la vie -domestique, et que s'il abjurait le dessein de l'épouser, ce ne pouvait -jamais être qu'en l'aimant moins. Le départ d'Oswald pour l'Angleterre -lui paraissait un signal de mort; elle savait combien les moeurs et les -opinions de ce pays avaient d'influence sur lui: c'est en vain qu'il -formait le projet de passer sa vie avec elle en Italie; elle ne doutait -point qu'en se retrouvant dans sa patrie, l'idée de la quitter une -seconde fois ne lui devînt odieuse. Enfin elle sentait que tout son -pouvoir venait de son charme; et qu'est-ce que ce pouvoir en absence? -qu'est-ce que les souvenirs de l'imagination, lorsque de toutes parts -l'on est cerné par la force et la réalité d'un ordre social d'autant -plus dominateur qu'il est fondé sur des idées nobles et pures? - -Corinne, tourmentée par ces réflexions, aurait souhaité d'exercer -quelque empire sur son sentiment pour Oswald. Elle tâchait de -s'entretenir avec le prince Castel-Forte sur les objets qui l'avaient -toujours intéressée, la littérature et les beaux-arts; mais lorsque -Oswald entrait dans la chambre, la dignité de son maintien, un regard -mélancolique qu'il jetait sur Corinne, et qui semblait lui dire: -_Pourquoi voulez-vous renoncer à moi?_ détruisait tous ses projets. -Vingt fois Corinne voulut dire à lord Nelvil que son irrésolution -l'offensait, et qu'elle était décidée à s'éloigner de lui; mais elle le -voyait tantôt appuyer sa tête sur sa main comme un homme accablé par des -sentiments douloureux, tantôt respirer avec effort, ou rêver sur les -bords de la mer, ou lever les yeux vers le ciel quand des sons -harmonieux se faisaient entendre; et ces mouvements si simples, dont la -magie n'était connue que d'elle, renversaient soudain tous ses efforts. -L'accent, la physionomie, une certaine grâce dans chaque geste, révèle à -l'amour les secrets les plus intimes de l'âme; et peut-être est-il vrai -qu'un caractère froid en apparence, tel que celui de lord Nelvil, ne -pouvait être pénétré que par celle qui l'aimait: l'indifférence, ne -devinant rien, ne peut juger que ce qui se montre. Corinne, dans le -silence de la réflexion, essayait ce qui lui avait réussi autrefois -quand elle croyait aimer: elle appelait à son secours son esprit -d'observation, qui découvrait avec sagacité les moindres faiblesses; -elle tâchait d'exciter son imagination à lui représenter Oswald sous des -traits moins séduisants; mais il n'y avait rien en lui qui ne fût noble, -touchant et simple; et comment défaire à ses propres yeux le charme d'un -caractère et d'un esprit parfaitement naturels? Il n'y a que -l'affectation qui puisse donner lieu à ces réveils subits du coeur -étonné d'avoir aimé. - -Il existait d'ailleurs entre Oswald et Corinne une sympathie singulière -et toute-puissante: leurs goûts n'étaient point les mêmes, leurs -opinions s'accordaient rarement, et dans le fond de leur âme, néanmoins, -il y avait des mystères semblables, des émotions puisées à la même -source, enfin je ne sais quelle ressemblance secrète qui supposait une -même nature, bien que toutes les circonstances extérieures l'eussent -modifiée différemment. Corinne s'aperçut donc, et ce fut avec effroi, -qu'elle avait encore augmenté son sentiment pour Oswald en l'observant -de nouveau, en le jugeant en détail, en luttant vivement contre -l'impression qu'il lui faisait. - -Elle offrit au prince Castel-Forte de revenir à Rome ensemble; et lord -Nelvil sentit qu'elle voulait éviter ainsi d'être seule avec lui; il en -eut de la tristesse, mais il ne s'y opposa pas: il ne savait plus si ce -qu'il pouvait faire pour Corinne suffirait à son bonheur, et cette -pensée le rendait timide. Corinne cependant aurait voulu qu'il refusât -le prince Castel-Forte pour compagnon de voyage; mais elle ne le dit -pas. Leur situation n'était plus simple comme autrefois; il n'y avait -pas encore entre eux de la dissimulation, et néanmoins Corinne proposait -ce qu'elle eût souhaité qu'Oswald refusât, et le trouble s'était mis -dans une affection qui, pendant six mois, leur avait donné chaque jour -un bonheur presque sans mélange. - -En retournant par Capoue et par Gaëte, en revoyant ces mêmes lieux -qu'elle avait traversés peu de temps auparavant avec tant de délices, -Corinne ressentait un amer souvenir. Cette nature si belle, qui -maintenant l'appelait en vain au bonheur, redoublait encore sa -tristesse. Quand ce beau ciel ne dissipe pas la douleur, son expression -riante fait souffrir encore plus par le contraste. Ils arrivèrent à -Terracine le soir, par une fraîcheur délicieuse, et la même mer brisait -ses flots contre le même rocher. Corinne disparut après le souper; -Oswald, ne la voyant pas revenir, sortit inquiet, et son coeur, comme -celui de Corinne, le guida vers l'endroit où ils s'étaient reposés en -allant à Naples. Il aperçut de loin Corinne, à genoux devant le rocher -sur lequel ils s'étaient assis, et il vit, en regardant la lune, qu'elle -était couverte d'un nuage, comme il y a deux mois, à la même heure. -Corinne, à l'approche d'Oswald, se leva, et lui dit en lui montrant ce -nuage: «Avais-je raison de croire aux présages? Mais n'est-il pas vrai -qu'il y a quelque compassion dans le ciel? il m'avertissait de l'avenir, -et aujourd'hui, vous le voyez, il porte mon deuil. - -«N'oubliez pas, Oswald, de remarquer si ce même nuage ne passera pas sur -la lune quand je mourrai.--Corinne! Corinne! s'écria lord Nelvil, ai-je -mérité que vous me fassiez expirer de douleur? Vous le pouvez -facilement, je vous l'assure; parlez encore une fois ainsi, et vous me -verrez tomber sans vie à vos pieds. Mais quel est donc mon crime? Vous -êtes une personne indépendante de l'opinion par votre manière de penser; -vous vivez dans un pays où cette opinion n'est jamais sévère, et, quand -elle le serait, votre génie vous fait régner sur elle. Je veux, quoi -qu'il arrive, passer mes jours près de vous; je le veux: d'où vient donc -votre douleur? Si je ne pouvais être votre époux sans offenser un -souvenir qui règne à l'égal de vous sur mon âme, ne m'aimeriez-vous donc -pas assez pour trouver du bonheur dans ma tendresse, dans le dévouement -de tous mes instants?--Oswald, dit Corinne, si je croyais que nous ne -nous quittassions jamais, je ne souhaiterais rien de plus, -mais...--N'avez-vous pas l'anneau, gage sacré?...--Je vous le rendrai, -reprit-elle.--Non, jamais, dit-il.--Ah! je vous le rendrai, -continua-t-elle, quand vous désirerez de le reprendre; et si vous -cessiez de m'aimer, cet anneau même m'en instruira. Une ancienne -croyance n'apprend-elle pas que le diamant est plus fidèle que l'homme, -et qu'il se ternit quand celui qui l'a donné nous trahit?--Corinne, dit -Oswald, vous osez parler de trahison! votre esprit s'égare, vous ne me -connaissez plus.--Pardon, Oswald, pardon! s'écria Corinne; mais dans les -passions profondes, le coeur est tout à coup doué d'un instinct -miraculeux, et les souffrances sont des oracles. Que signifie donc cette -palpitation douloureuse qui soulève mon sein? Ah! mon ami, je ne la -redouterais pas si elle ne m'annonçait que la mort.» - -En achevant ces mots, Corinne s'éloigna précipitamment; elle craignait -de s'entretenir longtemps avec Oswald; elle ne se complaisait point dans -la douleur, et cherchait à briser les impressions de tristesse; mais -elles n'en revenaient que plus violemment lorsqu'elle les avait -repoussées. Le lendemain, quand ils traversèrent les marais Pontins, les -soins d'Oswald pour Corinne furent encore plus tendres que la première -fois; elle les reçut avec douceur et reconnaissance; mais il y avait -dans son regard quelque chose qui disait: _Pourquoi ne me laissez-vous -pas mourir?_ - - -CHAPITRE III - -Combien Rome semble déserte en revenant de Naples! On entre par la porte -Saint-Jean-de-Latran, on traverse de longues rues solitaires; le bruit -de Naples, sa population, la vivacité de ses habitants, accoutument à un -certain degré de mouvement, qui d'abord fait paraître Rome -singulièrement triste; l'on s'y plaît de nouveau après quelque temps de -séjour: mais, quand on s'est habitué à une vie de distraction, on -éprouve toujours une sensation mélancolique en rentrant en soi-même, -dût-on s'y trouver bien. D'ailleurs le séjour de Rome, dans la saison de -l'année où l'on était alors, à la fin de juillet, est très-dangereux. Le -mauvais air rend plusieurs quartiers inhabitables, et la contagion -s'étend souvent sur la ville entière. Cette année, particulièrement, les -inquiétudes étaient encore plus grandes qu'à l'ordinaire, et tous les -visages portaient l'empreinte d'une terreur secrète. - -En arrivant, Corinne trouva sur le seuil de sa porte un moine qui lui -demanda la permission de bénir sa maison pour la préserver de la -contagion; Corinne y consentit, et le prêtre parcourut toutes les -chambres en y jetant de l'eau bénite, et en prononçant des prières -latines. Lord Nelvil souriait un peu de cette cérémonie; Corinne en -était attendrie. «Je trouve un charme indéfinissable, lui dit-elle, dans -tout ce qui est religieux, je dirais même superstitieux, quand il n'y a -rien d'hostile ni d'intolérant dans cette superstition: le secours divin -est si nécessaire lorsque les pensées et les sentiments sortent du -cercle commun de la vie! C'est pour les esprits distingués surtout que -je conçois le besoin d'une protection surnaturelle.--Sans doute ce -besoin existe, reprit lord Nelvil, mais est-ce ainsi qu'il peut être -satisfait?--Je ne refuse jamais, reprit Corinne, une prière en -association avec les miennes, de quelque part qu'elle me soit -offerte.--Vous avez raison,» dit lord Nelvil; et il donna sa bourse pour -les pauvres au prêtre vieux et timide, qui s'en alla en les bénissant -tous les deux. - -Dès que les amis de Corinne la surent arrivée, ils se hâtèrent d'aller -chez elle. Aucun ne s'étonna qu'elle revînt sans être la femme de lord -Nelvil; aucun, du moins, ne lui demanda les motifs qui pouvaient avoir -empêché cette union: le plaisir de la revoir était si grand, qu'il -effaçait toute autre idée. Corinne s'efforçait de se montrer la même, -mais elle ne pouvait y réussir; elle allait contempler les -chefs-d'oeuvre de l'art, qui lui causaient jadis un plaisir si vif; et -il y avait de la douleur au fond de tout ce qu'elle éprouvait. Elle se -promenait tantôt à la villa Borghèse, tantôt près du tombeau de Cécilia -Métella, et l'aspect de ces lieux, qu'elle aimait tant autrefois, lui -faisait mal; elle ne goûtait plus cette douce rêverie qui, en faisant -sentir l'instabilité de toutes les jouissances, leur donne un caractère -encore plus touchant. Une pensée fixe et douloureuse l'occupait; la -nature, qui ne dit rien que de vague, ne fait aucun bien quand une -inquiétude positive nous domine. - -Enfin, dans les rapports de Corinne et d'Oswald il y avait une -contrainte tout à fait pénible: ce n'était pas encore le malheur, car, -dans les profondes émotions qu'il cause, il soulage quelquefois le coeur -oppressé, et fait sortir de l'orage un éclair qui peut tout révéler; -c'était une gêne réciproque, c'étaient de vaines tentatives pour -échapper aux circonstances qui les accablaient tous les deux, et leur -inspiraient un peu de mécontentement l'un de l'autre. Peut-on souffrir, -en effet, sans en accuser ce qu'on aime? Ne suffirait-il pas d'un -regard, d'un accent, pour tout effacer? mais ce regard, cet accent, ne -vient pas quand il est attendu, ne vient pas quand il est nécessaire. -Rien n'est motivé dans l'amour; il semble que ce soit une puissance -divine qui pense et sent en nous, sans que nous puissions influer sur -elle. - -Une maladie contagieuse, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps, se -développa tout à coup dans Rome; une jeune femme en fut atteinte, et ses -amis et sa famille, qui n'avaient pas voulu la quitter, périrent avec -elle; la maison voisine de la sienne éprouva le même sort. L'on voyait -passer à chaque heure, dans les rues de Rome, cette confrérie vêtue de -blanc, et le visage voilé, qui accompagne les morts à l'église: on -dirait que ce sont des ombres qui portent les morts. Ceux-ci sont -placés, à visage découvert, sur une espèce de brancard; on jette -seulement sur leurs pieds un satin jaune ou rose, et les enfants -s'amusent souvent à jouer avec les mains glacées de celui qui n'est -plus. Ce spectacle, terrible et familier tout à la fois, est accompagné -du murmure sombre et monotone de quelques psaumes; c'est une musique -sans modulation, où l'accent de l'âme humaine ne se fait déjà plus -sentir. - -Un soir que lord Nelvil et Corinne étaient seuls ensemble, et que lord -Nelvil souffrait beaucoup du sentiment douloureux et contraint qu'il -apercevait dans Corinne, il entendit sous ses fenêtres ces sons lents et -prolongés qui annonçaient une cérémonie funèbre; il écouta quelque temps -en silence, puis il dit à Corinne: «Peut-être demain serai-je atteint -aussi par cette maladie, contre laquelle il n'y a point de défense; et -vous regretterez de n'avoir pas dit quelques paroles sensibles à votre -ami un jour qui pouvait être le dernier de sa vie. Corinne, la mort nous -menace de près tous les deux; n'est-ce donc pas assez des maux de la -nature? faut-il encore nous déchirer le coeur mutuellement?» A -l'instant, Corinne fut frappée par l'idée du danger que courait Oswald -au milieu de la contagion; elle le supplia de quitter Rome. Il s'y -refusa de la manière la plus absolue. Alors elle lui proposa d'aller -ensemble à Venise; il y consentit avec bonheur; car c'était pour Corinne -qu'il tremblait, en voyant la contagion prendre chaque jour de nouvelles -forces. - -Leur départ fut fixé au surlendemain; mais, le matin de ce jour, lord -Nelvil n'ayant pas vu Corinne la veille, parce qu'un Anglais de ses -amis, qui quittait Rome, l'avait retenu, elle lui écrivit qu'une affaire -indispensable et subite l'obligeait de partir pour Florence, et qu'elle -irait le rejoindre dans quinze jours à Venise; elle le priait de passer -par Ancône, ville pour laquelle elle lui donnait une commission qui -semblait importante; le style de la lettre était d'ailleurs sensible et -calme; et, depuis Naples, Oswald n'avait pas trouvé le langage de -Corinne aussi tendre et aussi serein. Il crut donc à ce que cette lettre -contenait, et se disposait à partir, lorsqu'il lui vint le désir de voir -encore la maison de Corinne avant de quitter Rome. Il y va, la trouve -fermée, frappe à la porte; la vieille femme qui la gardait lui dit que -tous les gens de sa maîtresse sont partis avec elle, et ne répond pas un -mot de plus à toutes ses questions. Il passe chez le prince -Castel-Forte, qui ne savait rien de Corinne, et s'étonnait extrêmement -qu'elle fût partie sans lui rien faire dire; enfin, l'inquiétude -s'empara de lord Nelvil, et il imagina d'aller à Tivoli, pour voir -l'homme d'affaires de Corinne, qui était établi là, et devait avoir reçu -quelque ordre de sa part. - -Il monte à cheval, et, avec une promptitude extraordinaire qui venait de -son agitation, il arrive à la maison de Corinne; toutes les portes en -étaient ouvertes, il entre, parcourt quelques chambres sans trouver -personne, pénètre enfin jusqu'à celle de Corinne; à travers l'obscurité -qui y régnait, il la voit étendue sur son lit, et Thérésine seulement à -côté d'elle. Il jette un cri en la reconnaissant; ce cri rappelle -Corinne à elle-même; elle l'aperçoit, et, se soulevant, elle lui dit: -«N'approchez pas, je vous le défends; je meurs si vous approchez de -moi!» Une terreur sombre saisit Oswald; il pensa que son amie l'accusait -de quelque crime caché qu'elle croyait avoir tout à coup découvert; il -s'imagina qu'il en était haï, méprisé; et, tombant à genoux, il exprima -cette crainte avec un désespoir et un abattement qui suggérèrent tout à -coup à Corinne l'idée de profiter de son erreur, et elle lui commanda de -s'éloigner d'elle pour jamais, comme s'il eût été coupable. - -Interdit, offensé, il allait sortir, il allait la quitter, lorsque -Thérésine s'écria: «Ah! milord, abandonnerez-vous donc ma bonne -maîtresse? Elle a écarté tout le monde, et ne voulait pas même de mes -soins, parce qu'elle a la maladie contagieuse!» A ces mots, qui -éclairèrent à l'instant Oswald sur la touchante ruse de Corinne, il se -jeta dans ses bras avec un transport, avec un attendrissement qu'aucun -moment de sa vie ne lui avait encore fait éprouver. En vain Corinne le -repoussait, en vain elle se livrait à toute son indignation contre -Thérésine. Oswald fit signe impérieusement à Thérésine de s'éloigner; -et, pressant alors Corinne contre son coeur, la couvrant de ses larmes -et de ses caresses: «A présent, s'écria-t-il, à présent tu ne mourras -pas sans moi; et si le fatal poison coule dans tes veines, du moins, -grâce au ciel, je l'ai respiré sur ton sein.--Cruel et cher Oswald, dit -Corinne, à quel supplice tu me condamnes! mon Dieu! puisqu'il ne veut -pas vivre sans moi, vous ne permettrez pas que cet ange de lumière -périsse! non, vous ne le permettrez pas!» En achevant ces mots, les -forces de Corinne l'abandonnèrent. Pendant huit jours elle fut dans le -plus grand danger. Au milieu de son délire, elle répétait sans cesse: -_Qu'on éloigne Oswald de moi! qu'il ne m'approche pas! qu'on lui cache -où je suis!_ Et quand elle revenait à elle, et qu'elle le reconnaissait, -elle lui disait: «Oswald! Oswald! vous êtes là: dans la mort comme dans -la vie, nous serons donc réunis!» Et lorsqu'elle le voyait pâle, un -effroi mortel la saisissait, et elle appelait, dans son trouble, au -secours de lord Nelvil, les médecins, qui lui avaient donné la preuve de -dévouement très-rare de ne point la quitter. - -Oswald tenait sans cesse dans ses mains les mains brûlantes de Corinne; -il finissait toujours la coupe dont elle avait bu la moitié; enfin, -c'était avec une telle avidité qu'il cherchait à partager le péril de -son amie, qu'elle-même avait renoncé à combattre ce dévouement -passionné; et, laissant tomber sa tête sur le bras de lord Nelvil, elle -se résignait à sa volonté. Deux êtres qui s'aiment assez pour sentir -qu'ils n'existeraient pas l'un sans l'autre ne peuvent-ils pas arriver à -cette noble et touchante intimité qui met tout en commun, même la mort? -Heureusement lord Nelvil ne prit point la maladie qu'il avait si bien -soignée. Corinne en guérit; mais un autre mal pénétra plus avant que -jamais dans son coeur. La générosité, l'amour, que son ami lui avait -témoignés, redoublèrent encore l'attachement qu'elle ressentait pour -lui. - - -CHAPITRE IV - -Il fut donc convenu que, pour s'éloigner de l'air funeste de Rome, -Corinne et lord Nelvil iraient à Venise ensemble. Ils étaient retombés -dans leur silence habituel sur leurs projets futurs; mais ils se -parlaient de leur sentiment avec plus de tendresse que jamais, et -Corinne évitait aussi soigneusement que lord Nelvil le sujet de -conversation qui troublait la délicieuse paix de leurs rapports mutuels. -Un jour passé avec lui était une telle jouissance, il avait l'air de -goûter avec tant de plaisir l'entretien de son amie, il suivait tous ses -mouvements, il étudiait ses moindres désirs avec un intérêt si constant -et si soutenu, qu'il semblait impossible qu'il pût exister autrement, et -qu'il donnât tant de bonheur sans être lui-même heureux. Corinne puisait -sa sécurité dans la félicité même qu'elle goûtait. On finit par croire, -après quelques mois d'un tel état, qu'il est inséparable de l'existence, -et que c'est ainsi que l'on vit. L'agitation de Corinne s'était donc -calmée de nouveau, et de nouveau son imprévoyance était venue à son -secours. - -Cependant, à la veille de quitter Rome, elle éprouvait un grand -sentiment de mélancolie. Cette fois elle craignait et désirait que ce -fût pour toujours. La nuit qui précédait le jour fixé pour son départ, -comme elle ne pouvait dormir, elle entendit passer sous ses fenêtres une -troupe de Romains et de Romaines qui se promenaient au clair de la lune -en chantant. Elle ne put résister au désir de les suivre, et de -parcourir ainsi encore une fois sa ville chérie; elle s'habilla, se fit -suivre de loin par sa voiture et ses gens; et, se couvrant d'un voile -pour n'être pas reconnue, rejoignit, à quelques pas de distance, cette -troupe, qui s'était arrêtée sur le pont Saint-Ange, en face du mausolée -d'Adrien. On eût dit qu'en cet endroit la musique exprimait la vanité -des splendeurs de ce monde. On croyait voir dans les airs la grande -ombre d'Adrien, étonnée de ne plus trouver sur la terre d'autres traces -de sa puissance qu'un tombeau. La troupe continua sa marche toujours en -chantant pendant le silence de la nuit, à cette heure où les heureux -dorment. Cette musique si douce et si pure semblait se faire entendre -pour consoler ceux qui souffraient Corinne la suivait, toujours -entraînée par cet irrésistible charme de la mélodie, qui ne permet de -sentir aucune fatigue, et fait marcher sur la terre avec des ailes. - -Les musiciens s'arrêtèrent devant la colonne Antonine et devant la -colonne Trajane; ils saluèrent ensuite l'obélisque de -Saint-Jean-de-Latran, et chantèrent en présence de chacun de ces -édifices: le langage idéal de la musique s'accordait dignement avec -l'expression idéale des monuments; l'enthousiasme régnait seul dans la -ville pendant le sommeil de tous les intérêts vulgaires. Enfin la troupe -des chanteurs s'éloigna, et laissa Corinne seule auprès du Colisée. Elle -voulut entrer dans son enceinte pour y dire adieu à Rome antique. Ce -n'est pas connaître l'impression du Colisée que de ne l'avoir vu que de -jour; il y a dans le soleil d'Italie un éclat qui donne à tout un air de -fête; mais la lune est l'astre des ruines. Quelquefois, à travers les -ouvertures de l'amphithéâtre, qui semble s'élever jusqu'aux nues, une -partie de la voûte du ciel paraît comme un rideau d'un bleu sombre placé -derrière l'édifice. Les plantes qui s'attachent aux murs dégradés, et -croissent dans les lieux solitaires, se revêtent des couleurs de la -nuit; l'âme frissonne et s'attendrit tout à la fois en se trouvant seule -avec la nature. - -L'un des côtés de l'édifice est beaucoup plus dégradé que l'autre; ainsi -deux contemporains luttent inégalement contre le temps: il abat le plus -faible, l'autre résiste encore, et tombe bientôt après. «Lieux -solennels, s'écria Corinne, où dans ce moment nul être vivant n'existe -avec moi, où ma voix seule répond à ma voix! comment les orages des -passions ne sont-ils pas apaisés par ce calme de la nature, qui laisse -si tranquillement passer les générations devant elle? L'univers n'a-t-il -pas un autre but que l'homme, et toutes ces merveilles sont-elles là -seulement pour se réfléchir dans notre âme? Oswald! Oswald! pourquoi -donc vous aimer avec tant d'idolâtrie? pourquoi s'abandonner à ces -sentiments d'un jour, en comparaison des espérances infinies qui nous -unissent à la Divinité? mon Dieu! s'il est vrai, comme je le crois, -qu'on vous admire d'autant plus qu'on est plus capable de réfléchir, -faites-moi donc trouver dans la pensée un asile contre les tourments du -coeur. Ce noble ami, dont les regards si touchants ne peuvent s'effacer -de mon souvenir, n'est-il pas un être passager comme moi! Mais il y a -là, parmi ces étoiles, un amour éternel qui peut seul suffire à -l'immensité de nos voeux.» Corinne resta longtemps plongée dans ses -rêveries; enfin elle s'achemina à sa demeure, à pas lents. - -Mais, avant de rentrer, elle voulut aller à Saint-Pierre pour y attendre -le jour, monter sur la coupole, et dire adieu de cette hauteur à la -ville de Rome. En s'approchant de Saint-Pierre, sa première pensée fut -de se représenter cet édifice comme il serait quand, à son tour, il -deviendrait une ruine, l'objet de l'admiration des siècles à venir. Elle -s'imagina ces colonnes, à présent debout, à demi couchées sur la terre, -ce portique brisé, cette voûte découverte; mais alors même l'obélisque -des Égyptiens devait encore régner sur les ruines nouvelles: ce peuple a -travaillé pour l'éternité terrestre. Enfin l'aurore parut, et, du sommet -de Saint-Pierre, Corinne contempla Rome, jetée dans la campagne inculte -comme une oasis dans les déserts de la Libye. La dévastation -l'environne; mais cette multitude de clochers, de coupoles, -d'obélisques, de colonnes qui la dominent, et sur lesquels cependant -Saint-Pierre s'élève encore, donnent à son aspect une beauté toute -merveilleuse. Cette ville possède un charme pour ainsi dire individuel. -On l'aime comme un être animé; ses édifices, ses ruines sont des amis -auxquels on dit adieu. - -Corinne adressa ses regrets au Colisée, au Panthéon, sa château -Saint-Ange, à tous les lieux dont la vue avait tant de fois renouvelé -les plaisirs de son imagination. «Adieu, terre des souvenirs, -s'écria-t-elle; adieu, séjour où la vie ne dépend ni de la société ni -des événements, où l'enthousiasme se ranime par les regards et par -l'union intime de l'âme avec les objets extérieurs. Je pars, je vais -suivre Oswald sans savoir seulement quel sort il me destine, lui que je -préfère à l'indépendante destinée qui m'a fait passer des jours si -heureux! Je reviendrai peut-être ici, mais le coeur blessé, l'âme -flétrie; et vous-mêmes, beaux-arts, antiques monuments, soleil que j'ai -tant de fois invoqué dans les contrées nébuleuses où je me trouvais -exilée, vous ne pourrez plus rien pour moi.» - -Corinne versa des larmes en prononçant ces adieux; mais elle ne pensa -pas un instant à laisser Oswald partir seul. Les résolutions qui -viennent du coeur ont cela de particulier, qu'en les prenant on les -juge, on les blâme souvent soi-même avec sévérité, sans cependant -hésiter réellement à les prendre. Quand la passion se rend maîtresse -d'un esprit supérieur, elle sépare entièrement le raisonnement de -l'action, et, pour égarer l'une, elle n'a pas besoin de troubler -l'autre. - -Les cheveux de Corinne et son voile, pittoresquement arrangés par le -vent, donnaient à sa figure une expression tellement remarquable, qu'au -sortir de l'église les gens du peuple qui la virent la suivirent jusqu'à -sa voiture, et lui donnèrent les témoignages les plus vifs de leur -enthousiasme. Corinne soupira de nouveau en quittant un peuple dont les -impressions sont toujours si passionnées, et quelquefois si aimables. - -Mais ce n'était pas tout encore; il fallait que Corinne fût mise à -l'épreuve des adieux et des regrets de ses amis. Ils inventèrent des -fêtes pour la retenir encore quelques jours; ils composèrent des vers, -pour lui répéter de mille manières qu'elle ne devait pas les quitter; et -quand enfin elle partit, ils l'accompagnèrent tous à cheval jusqu'à -vingt milles de Rome. Elle était profondément attendrie; Oswald baissait -les yeux avec confusion; il se reprochait de la ravir à tant de -jouissances, et cependant il savait que lui proposer de rester eût été -plus cruel encore. Il se montrait personnel en éloignant ainsi Corinne -de Rome, et néanmoins il ne l'était pas; car la crainte de l'affliger en -partant seul agissait encore plus sur lui que le bonheur même qu'il -goûtait avec elle. Il ne savait pas ce qu'il ferait, il ne voyait rien -au delà de Venise. Il avait écrit en Écosse à l'un des amis de son père -pour savoir si son régiment serait bientôt employé activement dans la -guerre, et il attendait sa réponse. Quelquefois il formait le projet -d'emmener Corinne avec lui en Angleterre, et il sentait aussitôt qu'il -la perdait à jamais de réputation s'il la conduisait avec lui dans ce -pays sans qu'elle fût sa femme; une autre fois, il voulait, pour adoucir -l'amertume de la séparation, l'épouser secrètement avant de partir, et -l'instant d'après il repoussait cette idée. «Y a-t-il des secrets pour -les morts? se disait-il; et que gagnerais-je à faire un mystère d'une -union qui n'est empêchée que par le culte d'un tombeau?» Enfin, il était -bien malheureux. Son âme, qui manquait de force dans tout ce qui tenait -au sentiment, était cruellement agitée par des affections contraires. -Corinne s'en remettait à lui comme une victime résignée, elle s'exaltait -à travers ses peines par les sacrifices mêmes qu'elle lui faisait, et -par la généreuse imprudence de son coeur; tandis qu'Oswald, responsable -du sort d'un autre, prenait à chaque instant de nouveaux liens sans -acquérir la possibilité de s'y abandonner, et ne pouvait jouir ni de son -amour ni de sa conscience, puisqu'il ne sentait l'un et l'autre que par -leurs combats. - -Au moment où tous les amis de Corinne prirent congé d'elle, ils -recommandèrent avec instance son bonheur à lord Nelvil. Ils le -félicitèrent d'être aimé par la femme la plus distinguée, et ce fut -encore une peine pour Oswald que le reproche secret que semblaient -contenir ces félicitations. Corinne le sentit, et abrégea ces -témoignages d'amitié, tout aimables qu'ils étaient. Cependant, quand ses -amis, qui se retournaient de distance en distance pour le saluer encore, -furent disparus à ses yeux, elle dit à lord Nelvil seulement ces mots: -«Oswald, je n'ai plus d'autre ami que vous.» Oh! comme dans ce moment il -se sentit le besoin de lui jurer qu'il serait son époux! Il fut près de -le faire; mais quand on a souffert longtemps, une invincible défiance -empêche de se livrer à ses premiers mouvements, et tous les partis -irrévocables font trembler, alors même que le coeur les appelle. Corinne -crut entrevoir ce qui se passait dans l'âme d'Oswald; et, par un -sentiment de délicatesse, elle se hâta de diriger l'entretien sur la -contrée qu'ils parcouraient ensemble. - - -CHAPITRE V - -Ils voyageaient au commencement du mois de septembre; le temps était -superbe dans la plaine; mais quand ils entrèrent dans les Apennins, ils -éprouvèrent la sensation de l'hiver. Les hautes montagnes troublent -souvent la température du climat, et l'on réunit rarement la douceur de -l'air au plaisir causé par l'aspect pittoresque des monts élevés. Un -soir que Corinne et lord Nelvil étaient tous deux dans leur voiture, il -s'éleva soudain un ouragan terrible; une obscurité profonde les -entourait, et les chevaux, qui sont si vifs dans ces contrées qu'il faut -les atteler par surprise, les menaient avec une inconcevable rapidité; -ils sentaient l'un et l'autre une douce émotion en étant ainsi entraînés -ensemble. «Ah! s'écria lord Nelvil, si l'on nous conduisait loin de tout -ce que je connais sur la terre, si l'on pouvait gravir les monts, -s'élancer dans une autre vie, où nous retrouverions mon père, qui nous -recevrait, qui nous bénirait! Le veux-tu, chère amie?» Et il la serrait -contre son coeur avec violence. Corinne n'était pas moins attendrie, et -lui dit: «Fais ce que tu voudras de moi, enchaîne-moi comme une esclave -à ta destinée; les esclaves autrefois n'avaient-elles pas des talents -qui charmaient la vie de leurs maîtres? Eh bien, je serai de même pour -toi; tu respecteras, Oswald, celle qui se dévoue ainsi à ton sort, et tu -ne voudras pas que, condamnée par le monde, elle rougisse jamais à tes -yeux.--Je le dois, s'écria lord Nelvil, je le veux, il faut tout obtenir -ou tout sacrifier: il faut que je sois ton époux, ou que je meure -d'amour à tes pieds, en étouffant les transports que tu m'inspires. -Mais, je l'espère, oui, je pourrai m'unir à toi publiquement, me -glorifier de ta tendresse. Ah! je t'en conjure, dis-le-moi, n'ai-je pas -perdu dans ton affection par les combats qui me déchirent? Te crois-tu -moins aimée?» Et en disant cela, son accent était si passionné, qu'il -rendit un moment à Corinne toute sa confiance. Le sentiment le plus pur -et le plus doux les animait tous les deux. - -Cependant les chevaux s'arrêtèrent; lord Nelvil descendit le premier; il -sentit le vent froid qui soufflait avec âpreté, et dont il ne -s'apercevait pas dans la voiture. Il pouvait se croire arrivé sur les -côtes de l'Angleterre; l'air glacé qu'il respirait ne s'accordait plus -avec la belle Italie; cet air ne conseillait pas, comme celui du Midi, -l'oubli de tout, hors l'amour. Oswald rentra bientôt dans ses réflexions -douloureuses; et Corinne, qui connaissait l'inquiète mobilité de son -imagination, ne le devina que trop facilement. - -Le lendemain, ils arrivèrent à Notre-Dame-de-Lorette, qui est placée sur -le haut de la montagne, et d'où l'on découvre la mer Adriatique. Pendant -que lord Nelvil allait donner quelques ordres pour le voyage, Corinne se -rendit à l'église, où l'image de la Vierge est renfermée, au milieu du -choeur, dans une petite chapelle carrée revêtue de bas-reliefs assez -remarquables. Le pavé de marbre qui environne ce sanctuaire est creusé -par les pèlerins qui en ont fait le tour à genoux. Corinne fut attendrie -en contemplant ces traces de la prière, et, se jetant à genoux aussi sur -ce même pavé qui avait été pressé par un si grand nombre de malheureux, -elle implora l'image de la bonté, le symbole de la sensibilité céleste. -Oswald trouva Corinne prosternée devant ce temple, et baignée de pleurs. -Il ne pouvait comprendre comment une personne d'un esprit si supérieur -suivait ainsi les pratiques populaires. Elle aperçut ce qu'il pensait -par ses regards, et lui dit: «Cher Oswald, n'arrive-t-il pas souvent que -l'on n'ose élever ses voeux jusqu'à l'Être suprême? Comment lui confier -toutes les peines du coeur? N'est-il donc pas doux alors de pouvoir -considérer une femme comme l'intercesseur des faibles humains? Elle a -souffert sur cette terre, puisqu'elle y a vécu; je l'implorais pour vous -avec moins de rougeur; la prière directe m'eût semblé trop -imposante.--Je ne la fais pas non plus toujours, cette prière directe, -répondit Oswald; j'ai aussi mon intercesseur: l'ange gardien des -enfants, c'est leur père; et depuis que le mien est dans le ciel, j'ai -souvent éprouvé dans ma vie des secours extraordinaires, des moments de -calme sans cause, des consolations inattendues; c'est aussi dans cette -protection miraculeuse que j'espère pour sortir de ma perplexité.--Je -vous comprends, dit Corinne; il n'y a personne, je crois, qui n'ait au -fond de son âme une idée singulière et mystérieuse sur sa propre -destinée. Un événement qu'on a toujours redouté, sans qu'il fût -vraisemblable, et qui pourtant arrive; la punition d'une faute, -quoiqu'il soit impossible de saisir les rapports qui lient nos malheurs -avec elle, frappent souvent l'imagination. Depuis mon enfance, j'ai -toujours craint de demeurer en Angleterre; eh bien, le regret de ne -pouvoir y vivre sera peut-être la cause de mon désespoir; et je sens -qu'à cet égard il y a quelque chose d'invincible dans mon sort, un -obstacle contre lequel je lutte et me brise en vain. Chacun conçoit sa -vie intérieurement tout autre qu'elle ne paraît. On croit confusément à -une puissance surnaturelle qui agit à notre insu, et se cache sous la -forme de circonstances extérieures, tandis qu'elle seule est l'unique -cause de tout. Cher ami, les âmes capables de réflexion se plongent sans -cesse dans l'abîme d'elles-mêmes, et n'en trouvent jamais la fin!» -Oswald, lorsqu'il entendait parler ainsi Corinne, s'étonnait toujours de -ce qu'elle pouvait tout à la fois éprouver des sentiments si passionnés, -et planer, en les jugeant, sur ses propres impressions. «Non, se -disait-il souvent, non, aucune autre société sur la terre ne peut -suffire à celui qui goûta l'entretien d'une telle femme.» - -Ils arrivèrent de nuit à Ancône, parce que lord Nelvil craignait d'y -être reconnu. Malgré ses précautions, il le fut, et le lendemain matin -tous les habitants entourèrent la maison où il était. Corinne fut -éveillée par les cris de _vive lord Nelvil! vive notre bienfaiteur!_ qui -retentissaient sous ses fenêtres; elle tressaillit à ces mots, se leva -précipitamment, et alla se mêler à la foule, pour entendre louer celui -qu'elle aimait. Lord Nelvil, averti que le peuple le demandait avec -véhémence, fut enfin obligé de paraître; il croyait que Corinne dormait -encore, et qu'elle devait ignorer ce qui se passait. Quel fut son -étonnement de la trouver au milieu de la place, déjà connue, déjà chérie -par toute cette multitude reconnaissante, qui la suppliait de lui servir -d'interprète! L'imagination de Corinne se plaisait un peu dans toutes -les circonstances extraordinaires; et cette imagination était son -charme, et quelquefois son défaut. Elle remercia lord Nelvil au nom du -peuple, et le fit avec tant de grâce et de noblesse, que tous les -habitants d'Ancône en étaient ravis; elle disait: _Nous_, en parlant -d'eux: _Vous nous avez sauvés, nous vous devons la vie._ Et quand elle -s'avança pour offrir, en leur nom, à lord Nelvil, la couronne de chêne -et de laurier qu'ils avaient tressée pour lui, une émotion -indéfinissable la saisit; elle se sentit intimidée en s'approchant -d'Oswald. A ce moment, tout le peuple, qui en Italie est si mobile et si -enthousiaste, se prosterna devant lui, et Corinne, involontairement, -plia le genou en lui présentant la couronne. Lord Nelvil, à cette vue, -fut tellement troublé, que, ne pouvant supporter plus longtemps cette -scène publique et l'hommage que lui rendait celle qu'il adorait, il -l'entraîna loin de la foule avec lui. - -En partant, Corinne, baignée de larmes, remercia tous les bons habitants -d'Ancône, qui les accompagnaient de leurs bénédictions, tandis qu'Oswald -se cachait dans le fond de la voiture, et répétait sans cesse: «Corinne -à mes genoux! Corinne, sur les traces de laquelle je voudrais me -prosterner! Ai-je mérité cet outrage? Me croyez-vous l'indigne -orgueil...--Non sans doute, interrompit Corinne; mais j'ai été saisie -tout à coup par ce sentiment de respect qu'une femme éprouve toujours -pour l'homme qu'elle aime. Les hommages extérieurs sont dirigés vers -nous; mais, dans la vérité, dans la nature, c'est la femme qui révère -profondément celui qu'elle a choisi pour son défenseur.--Oui, je le -serai, ton défenseur, jusqu'au dernier jour de ma vie, s'écria lord -Nelvil, le ciel m'en est témoin! tant d'âme et tant de génie ne se -seront pas en vain réfugiés à l'abri de mon amour.--Hélas! répondit -Corinne, je n'ai besoin de rien que de cet amour; et quelle promesse -pourrait m'en répondre? N'importe, je sens que tu m'aimes à présent plus -que jamais; ne troublons pas ce retour.--Ce retour! interrompit -Oswald.--Oui, je ne rétracte point cette expression, dit Corinne; mais -ne l'expliquons pas,» continua-t-elle en faisant signe doucement à lord -Nelvil de se taire. - - -CHAPITRE VI - -Ils suivirent pendant deux jours les rivages de la mer Adriatique; mais -cette mer ne produit point, du côté de la Romagne, l'effet de l'Océan, -ni même de la Méditerranée; le chemin borde ses flots, et il y a du -gazon sur ses rives: ce n'est pas ainsi qu'on se représente le -redoutable empire des tempêtes. A Rimini et à Césène, on quitte la terre -classique des événements de l'histoire romaine; et le dernier souvenir -qui s'offre à la pensée, c'est le Rubicon traversé par César, lorsqu'il -résolut de se rendre maître de Rome. Par un rapprochement singulier, non -loin de ce Rubicon, on voit aujourd'hui la république de Saint-Marin, -comme si ce dernier faible vestige de la liberté devait subsister à côté -des lieux où la république du monde a été détruite. Depuis Ancône, on -s'avance par degrés vers une contrée qui présente un aspect tout -différent de celui de l'État ecclésiastique. Le Bolonais, la Lombardie, -les environs de Ferrare et de Rovigo, sont remarquables par la beauté et -la culture; ce n'est plus cette dévastation poétique qui annonçait -l'approche de Rome et les événements terribles qui s'y sont passés. On -quitte alors - - Les pins, deuil de l'été, parure des hivers[16], - -les cyprès conifères[17], images des obélisques, les montagnes et la -mer. La nature, comme le voyageur, dit adieu par degrés aux rayons du -Midi; d'abord les orangers ne croissent plus en plein air, ils sont -remplacés par les oliviers, dont la verdure pâle et légère semble -convenir aux bosquets qu'habitent les ombres dans l'Élysée; et, quelques -lieues plus loin, les oliviers eux-mêmes disparaissent. - - [16] Vers de M. de Sabran. - - [17] - - _. . . . . . . et coniferi cupressi._ - - VIRGILE. - -En entrant dans le Bolonais, on voit une plaine riante où les vignes, en -forme de guirlandes, unissent les ormeaux entre eux; toute la campagne a -l'air paré comme un jour de fête. Corinne se sentit émue par le -contraste de sa disposition intérieure et de l'éclat resplendissant de -la contrée qui frappait ses regards. «Ah! dit-elle à lord Nelvil en -soupirant, la nature devrait-elle offrir ainsi tant d'images de bonheur -aux amis qui peut-être vont se séparer!--Non, ils ne se sépareront pas, -dit Oswald; chaque jour j'en ai moins la force. Votre inaltérable -douceur joint encore le charme de l'habitude à la passion que vous -inspirez. On est heureux avec vous, comme si vous n'étiez pas le génie -le plus admirable, ou plutôt parce que vous l'êtes; car la supériorité -véritable donne une parfaite bonté: on est content de soi, de la nature, -des autres; quel sentiment amer pourrait-on éprouver?» - -Ils arrivèrent ensemble à Ferrare, l'une des villes d'Italie les plus -tristes; car elle est à la fois vaste et déserte; le peu d'habitants -qu'on y trouve de loin en loin, dans les rues, marchent lentement, comme -s'ils étaient assurés d'avoir du temps pour tout. On ne peut concevoir -comment c'est dans ces mêmes lieux que la cour la plus brillante a -existé, celle qui fut chantée par l'Arioste et le Tasse: on y montre -encore des manuscrits de leurs propres mains et de celle de l'auteur du -_Pastor fido_. - -L'Arioste sut exister paisiblement au milieu d'une cour; mais l'on voit -encore à Ferrare la maison où l'on osa renfermer le Tasse comme fou; et -l'on ne peut lire sans attendrissement la foule de lettres où cet -infortuné demande la mort qu'il a depuis si longtemps obtenue. Le Tasse -avait cette organisation particulière du talent qui le rend si -redoutable à ceux qui le possèdent: son imagination se retournait contre -lui-même; il ne connaissait si bien tous les secrets de l'âme, il -n'avait tant de pensées, que parce qu'il éprouvait beaucoup de peines. -_Celui qui n'a pas souffert_, dit un prophète, _que sait-il?_ - -Corinne, à quelques égards, avait une manière d'être semblable: son -esprit était plus gai, ses impressions plus variées, mais son -imagination avait de même besoin d'être extrêmement ménagée; car, loin -de la distraire de ses chagrins, elle en accroissait la puissance. Lord -Nelvil se trompait en croyant, comme il le faisait souvent, que les -facultés brillantes de Corinne pouvaient lui donner des moyens de -bonheur indépendants de ses affections. Quand une personne de génie est -douée d'une sensibilité véritable, ses chagrins se multiplient par ses -facultés mêmes: elle fait des découvertes dans sa propre peine comme -dans le reste de la nature; et, le malheur du coeur étant inépuisable, -plus on a d'idées, mieux on le sent. - - -CHAPITRE VII - -On s'embarque sur la Brenta pour arriver à Venise, et des deux côtés du -canal on voit les palais des Vénitiens, grands et un peu délabrés, comme -la magnificence italienne. Ils sont ornés d'une manière bizarre, et qui -ne rappelle en rien le goût antique. L'architecture vénitienne se -ressent du commerce avec l'Orient; c'est un mélange de moresque et de -gothique qui attire la curiosité sans plaire à l'imagination. Le -peuplier, cet arbre régulier comme l'architecture, borde le canal -presque partout. Le ciel est d'un bleu vif qui contraste avec le vert -éclatant de la campagne; ce vert est entretenu par l'abondance excessive -des eaux: le ciel et la terre sont ainsi de deux couleurs si fortement -tranchées, que cette nature elle-même a l'air d'être arrangée avec une -sorte d'apprêt, et l'on n'y trouve point le vague mystérieux qui fait -aimer le midi de l'Italie. L'aspect de Venise est plus étonnant -qu'agréable; on croit d'abord voir une ville submergée, et la réflexion -est nécessaire pour admirer le génie des mortels qui ont conquis cette -demeure sur les eaux. Naples est bâtie en amphithéâtre au bord de la -mer, mais Venise étant sur un terrain tout à fait plat, les clochers -ressemblent au mât d'un vaisseau qui resterait immobile au milieu des -ondes. Un sentiment de tristesse s'empare de l'imagination en entrant -dans Venise. On prend congé de la végétation; on ne voit pas même une -mouche dans ce séjour; tous les animaux en sont bannis; et l'homme seul -est là pour lutter contre la mer. - -Le silence est profond dans cette ville, dont les rues sont des canaux, -et le bruit des rames est l'unique interruption à ce silence. Ce n'est -pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas un arbre; ce n'est pas la ville, -puisqu'on n'y entend pas le moindre mouvement; ce n'est pas même un -vaisseau, puisqu'on n'avance pas: c'est une demeure dont l'orage fait -une prison; car il y a des moments où l'on ne peut sortir ni de la -ville, ni de chez soi. On trouve des hommes du peuple à Venise qui n'ont -jamais été d'un quartier à l'autre, qui n'ont pas vu la place -Saint-Marc, et pour qui la vue d'un cheval ou d'un arbre serait une -véritable merveille. Ces gondoles noires qui glissent sur les canaux -ressemblent à des cercueils ou à des berceaux, à la dernière et à la -première demeure de l'homme. Le soir on ne voit passer que le reflet des -lanternes qui éclairent les gondoles; car, alors, leur couleur noire -empêche de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui glissent -sur l'eau, guidées par une petite étoile. Dans ce séjour tout est -mystère, le gouvernement, les coutumes et l'amour. Sans doute il y a -beaucoup de jouissances pour le coeur et la raison quand on parvient à -pénétrer dans tous ces secrets; mais les étrangers doivent trouver -l'impression du premier moment singulièrement triste. - -Corinne, qui croyait aux pressentiments, et dont l'imagination ébranlée -faisait de tout des présages, dit à lord Nelvil: «D'où vient la -mélancolie profonde dont je me sens saisie en entrant dans cette ville? -n'est-ce pas une preuve qu'il m'y arrivera quelque grand malheur?» Comme -elle prononçait ces mots, elle entendit partir trois coups de canon -d'une des îles de la lagune. Corinne tressaillit à ce bruit, et demanda -à ses gondoliers quelle en était la cause. _C'est une religieuse qui -prend le voile_, répondirent-ils, _dans un de ces couvents au milieu de -la mer. L'usage est chez nous qu'à l'instant où les femmes prononcent -les voeux religieux, elles jettent derrière elles un bouquet de fleurs -qu'elles portaient pendant la cérémonie. C'est le signe du renoncement -au monde; et les coups de canon que vous venez d'entendre annonçaient ce -moment comme nous sommes entrés dans Venise._ Ces paroles firent -frissonner Corinne. Oswald sentit ses mains froides dans les siennes, et -une pâleur mortelle couvrait son visage. «Chère amie, lui dit-il, -comment recevez-vous une si vive impression du hasard le plus -simple?--Non, dit Corinne, cela n'est pas simple; croyez-moi, les fleurs -de la vie sont pour toujours jetées derrière moi.--Quand je t'aime plus -que jamais, interrompit Oswald, quand toute mon âme est à toi...--Ces -foudres de la guerre, continua Corinne, dont le bruit annonce ailleurs -ou la victoire ou la mort, sont ici consacrées à célébrer l'obscur -sacrifice d'une jeune fille. C'est un innocent emploi de ces armes -terribles qui bouleversent le monde. C'est un avis solennel qu'une femme -résignée donne aux femmes qui luttent encore contre le destin.» - - -CHAPITRE VIII - -La puissance du gouvernement de Venise, pendant les dernières années de -son existence, consistait presque en entier dans l'empire de l'habitude -et de l'imagination. Il avait été terrible, il était devenu très-doux; -il avait été courageux, il était devenu timide. La haine contre lui -s'est facilement réveillée parce qu'il avait été redoutable; on l'a -facilement renversé, parce qu'il ne l'était plus. C'était une -aristocratie qui cherchait beaucoup la faveur populaire, mais qui la -cherchait à la manière du despotisme, en amusant le peuple, mais non en -l'éclairant. Cependant c'est un état assez agréable pour un peuple que -d'être amusé, surtout dans les pays où les goûts de l'imagination sont -développés par le climat et les beaux-arts jusque dans la dernière -classe de la société. On ne donnait point au peuple les grossiers -plaisirs qui l'abrutissent, mais de la musique, des tableaux, des -improvisateurs, des fêtes; et le gouvernement soignait là ses sujets, -comme un sultan son sérail. Il leur demandait seulement, comme à des -femmes, de ne point se mêler de politique, de ne point juger l'autorité; -mais, à ce prix, il leur promettait beaucoup d'amusement, et même assez -d'éclat; car les dépouilles de Constantinople qui enrichissent les -églises, les étendards de Chypre et de Candie qui flottent sur la place -publique, les chevaux de Corinthe, réjouissent les regards du peuple, et -le lion ailé de Saint-Marc lui paraît l'emblème de sa gloire. - -Le système du gouvernement interdisant à ses sujets l'occupation des -affaires politiques, et la situation de la ville rendant impossibles -l'agriculture, la promenade et la chasse, il ne restait aux Vénitiens -d'autre intérêt que l'amusement: aussi cette ville était-elle une ville -de plaisirs. Le dialecte vénitien est doux et léger comme un souffle -agréable: on ne conçoit pas comment ceux qui ont résisté à la ligue de -Cambrai parlaient une langue si flexible. Ce dialecte est charmant, -quand on le consacre à la grâce ou à la plaisanterie; mais quand on s'en -sert pour des objets plus graves, quand on entend des vers sur la mort, -avec ces sons si délicats et presque enfantins, on croirait que cet -événement, ainsi chanté, n'est qu'une fiction poétique. - -Les hommes, en général, ont plus d'esprit encore à Venise que dans le -reste de l'Italie, parce que le gouvernement, tel qu'il était, leur a -plus souvent offert des occasions de penser; mais leur imagination n'est -pas naturellement aussi ardente que dans le midi de l'Italie; et la -plupart des femmes, quoique très-aimables, ont pris, par l'habitude de -vivre dans le monde, un langage de _sentimentalité_ qui, ne gênant en -rien la liberté des moeurs, ne fait que mettre de l'affectation dans la -galanterie. Le grand mérite des Italiennes, à travers tous leurs torts, -c'est de n'avoir aucune vanité: ce mérite est un peu perdu à Venise, où -il y a plus de société que dans aucune autre ville d'Italie; car la -vanité se développe surtout par la société. On y est applaudi si vite et -si souvent, que tous les calculs y sont instantanés, et que, pour le -succès, _l'on n'y fait pas de crédit au temps_ d'une minute. Néanmoins -on trouvait encore à Venise beaucoup de traces de l'originalité et de la -facilité des manières italiennes. Les plus grandes dames recevaient -toutes leurs visites dans les cafés de la place Saint-Marc, et cette -confusion bizarre empêchait que les salons ne devinssent trop -sérieusement une arène pour les prétentions de l'amour-propre. - -Il restait aussi quelques traces des moeurs populaires et des usages -antiques. Or ces usages supposent toujours du respect pour les ancêtres, -et une certaine jeunesse de coeur qui ne se lasse point du passé ni de -l'attendrissement qu'il cause; l'aspect de la ville est d'ailleurs à lui -seul singulièrement propre à réveiller une foule de souvenirs et -d'idées. La place de Saint-Marc, tout environnée de tentes bleues, sous -lesquelles se reposent une foule de Turcs, de Grecs et d'Arméniens, est -terminée à l'extrémité par l'église, dont l'extérieur ressemble plutôt à -une mosquée qu'à un temple chrétien: ce lieu donne une idée de la vie -indolente des Orientaux, qui passent leurs jours dans les cafés à boire -du sorbet et à fumer des parfums; on voit quelquefois à Venise des Turcs -et des Arméniens passer nonchalamment couchés dans des barques -découvertes, et des pots de fleurs à leurs pieds. - -Les hommes et les femmes de la première qualité ne sortaient jamais que -revêtus d'un domino noir; souvent aussi des gondoles toujours noires, -car le système de l'égalité porte à Venise principalement sur les objets -extérieurs, sont conduites par des bateliers vêtus de blanc, avec des -ceintures roses: ce contraste a quelque chose de frappant: on dirait que -l'habit de fête est abandonné au peuple, tandis que les grands de l'État -sont toujours voués au deuil. Dans la plupart des villes européennes, il -faut que l'imagination des écrivains écarte soigneusement ce qui se -passe tous les jours, parce que nos usages, et même notre luxe, ne sont -pas poétiques. Mais à Venise rien n'est vulgaire en ce genre; les canaux -et les barques font un tableau pittoresque des plus simples événements -de la vie. - -Sur le quai des Esclavons, l'on rencontre habituellement des -marionnettes, des charlatans et des conteurs, qui s'adressent de toutes -les manières à l'imagination du peuple; les conteurs surtout sont dignes -d'attention; ce sont ordinairement des épisodes du Tasse et de l'Arioste -qu'ils récitent en prose, à la grande admiration de ceux qui les -écoutent. Les auditeurs, assis en rond autour de celui qui parle, sont -pour la plupart, à demi vêtus, immobiles par excès d'attention; on leur -apporte de temps en temps des verres d'eau, qu'ils paient comme du vin -ailleurs; et ce simple rafraîchissement est tout ce qu'il faut à ce -peuple pendant des heures entières, tant son esprit est occupé. Le -conteur fait des gestes les plus animés du monde; sa voix est haute, il -se fâche, il se passionne; et cependant on voit qu'il est, au fond, -parfaitement tranquille, et l'on pourrait lui dire, comme Sapho à la -bacchante qui s'agitait de sang-froid: _Bacchante, qui n'es pas ivre, -que me veux-tu?_ Néanmoins la pantomime animée des habitants du Midi ne -donne pas l'idée de l'affectation: c'est une habitude singulière qui -leur a été transmise par les Romains, aussi grands gesticulateurs; elle -tient à leur disposition vive, brillante et poétique. - -L'imagination d'un peuple captivé par les plaisirs était facilement -effrayée par le prestige de puissance dont le gouvernement vénitien -était environné. L'on ne voyait jamais un soldat à Venise; on courait au -spectacle quand par hasard, dans les comédies, on en faisait paraître un -avec un tambour; mais il suffisait que le sbire de l'inquisition d'État, -portant un ducat sur son bonnet, se montrât, pour faire rentrer dans -l'ordre trente mille hommes rassemblés un jour de fête publique. Ce -serait une belle chose si ce simple pouvoir venait du respect pour la -loi; mais il était fortifié par la terreur des mesures secrètes -qu'employait le gouvernement pour maintenir le repos dans l'État. Les -prisons (chose unique) étaient dans le palais même du doge; il y en -avait au-dessous de son appartement; _la Bouche du Lion_, où toutes les -dénonciations étaient jetées, se trouve aussi dans le palais dont le -chef du gouvernement faisait sa demeure: la salle où se tenaient les -inquisiteurs d'État était tendue de noir, et le jour n'y venait que d'en -haut; le jugement ressemblait d'avance à la condamnation; _le Pont des -Soupirs_, c'est ainsi qu'on l'appelait, conduisait du palais du doge à -la prison des criminels d'État. En passant sur le canal qui bordait ces -prisons, on entendait crier: _Justice! secours!_ et ces voix gémissantes -et confuses ne pouvaient pas être reconnues. Enfin, quand un criminel -d'État était condamné, une barque venait le prendre pendant la nuit; il -sortait par une petite porte qui s'ouvrait sur le canal; on le -conduisait à quelque distance de la ville, et on le noyait dans un -endroit des lagunes où il était défendu de pêcher: horrible idée, qui -perpétue le secret jusqu'après la mort, et ne laisse pas au malheureux -l'espoir que ses restes du moins apprendront à ses amis qu'il a souffert -et qu'il n'est plus! - -A l'époque où Corinne et lord Nelvil vinrent à Venise, il y avait près -d'un siècle que de telles exécutions n'avaient plus lieu, mais le -mystère qui frappe l'imagination existait encore; et bien que lord -Nelvil fût plus loin que personne de se mêler en aucune manière des -intérêts politiques d'un pays étranger, cependant il se sentait oppressé -par cet arbitraire sans appel qui planait à Venise sur toutes les têtes. - - -CHAPITRE IX - -«Il ne faut pas, dit Corinne à lord Nelvil, que vous vous en teniez -seulement aux impressions pénibles que ces moyens silencieux du pouvoir -ont produites sur vous; il faut que vous observiez aussi les grandes -qualités de ce sénat qui faisait de Venise une république pour les -nobles, et leur inspirait autrefois cette énergie, cette grandeur -aristocratique, fruit de la liberté, alors même qu'elle est concentrée -dans le petit nombre. Vous les verrez, sévères les uns pour les autres, -établir du moins dans leur sein les vertus et les droits qui devaient -appartenir à tous; vous les verrez paternels pour leurs sujets, autant -qu'on peut l'être quand on considère cette classe d'hommes uniquement -sous le rapport de son bien-être physique. Enfin vous leur trouverez un -grand orgueil pour leur patrie, pour cette patrie qui est leur -propriété, mais qu'ils savent néanmoins faire aimer du peuple même, qui, -à tant d'égards, en est exclu.» - -Corinne et Oswald allèrent voir ensemble la salle où le grand conseil se -rassemblait alors: elle est entourée des portraits de tous les doges; -mais, à la place du portrait de celui qui fut décapité comme traître à -sa patrie, on a peint un rideau noir sur lequel on a écrit le jour de sa -mort et le genre de son supplice. Les habits royaux et magnifiques dont -les images des autres doges sont revêtues ajoutent à l'impression de ce -terrible rideau noir. Il y a dans cette salle un tableau qui représente -le jugement dernier, et un autre le moment où le plus puissant des -empereurs, Frédéric Barberousse, s'humilia devant le sénat de Venise. -C'est une belle idée que de réunir ainsi tout ce qui doit exalter la -fierté d'un gouvernement sur la terre, et courber cette même fierté -devant le ciel. Corinne et lord Nelvil allèrent voir l'arsenal. Il y a -devant la porte de l'arsenal deux lions sculptés en Grèce, puis -transportés du port d'Athènes, pour être les gardiens de la puissance -vénitienne; immobiles gardiens qui ne défendent que ce qu'on respecte. -L'arsenal est rempli des trophées de la marine; la fameuse cérémonie des -noces du doge avec la mer Adriatique, toutes les institutions de Venise, -enfin, attestaient leur reconnaissance pour la mer. Ils ont, à cet -égard, quelques rapports avec les Anglais, et lord Nelvil sentit -vivement l'intérêt que ces rapports devaient exciter en lui. - -Corinne le conduisit au sommet de la tour appelée le clocher Saint-Marc, -qui est à quelques pas de l'église. C'est de là que l'on découvre toute -la ville au milieu des flots, et la digue immense qui la défend de la -mer. On aperçoit dans le lointain les côtes de l'Istrie et de la -Dalmatie. «Du côté de ces nuages, dit Corinne, il y a la Grèce; cette -idée ne suffit-elle pas pour émouvoir? Là sont encore des hommes d'une -imagination vive, d'un caractère enthousiaste, avilis par leur sort, -mais destinés peut-être ainsi que nous à ranimer une fois les cendres de -leurs ancêtres. C'est toujours quelque chose qu'un pays qui a existé, -les habitants y rougissent au moins de leur état actuel, mais, dans les -contrées que l'histoire n'a jamais consacrées, l'homme ne soupçonne pas -même qu'il y ait une autre destinée que la servile obscurité qui lui a -été transmise par ses aïeux. - -«Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, continua Corinne, et qui fut -autrefois habitée par un peuple si guerrier, conserve encore quelque -chose de sauvage. Les Dalmates savent si peu ce qui s'est passé depuis -quinze siècles, qu'ils appellent encore les Romains les -_tout-puissants_. Il est vrai qu'ils montrent des connaissances plus -modernes en vous nommant, vous autres Anglais, les _guerriers de la -mer_, parce que vous avez souvent abordé dans leurs ports; mais ils ne -savent rien du reste de la terre. Je me plairais à voir, continua -Corinne, tous les pays où il y a dans les moeurs, dans les costumes, -dans le langage, quelque chose d'original. Le monde civilisé est bien -monotone, et l'on en connaît tout en peu de temps; j'ai déjà vécu assez -pour cela.--Quand on vit près de vous, interrompit lord Nelvil, voit-on -jamais le terme de ce qui fait penser et sentir?--Dieu veuille, répondit -Corinne, que ce charme ne s'épuise pas! - -«Mais donnons encore, poursuivit-elle, un moment à cette Dalmatie; quand -nous serons descendus de la hauteur où nous sommes, nous n'apercevrons -même plus les lignes incertaines qui nous indiquent ce pays de loin -aussi confusément qu'un souvenir dans la mémoire des hommes. Il y a des -improvisateurs parmi les Dalmates, les sauvages en ont aussi; on en -trouvait chez les anciens Grecs; il y en a presque toujours parmi les -peuples qui ont de l'imagination et point de vanité sociale; mais -l'esprit naturel se tourne en épigrammes plutôt qu'en poésie dans les -pays où la crainte d'être l'objet de la moquerie fait que chacun se hâte -de saisir cette arme le premier. Les peuples aussi qui sont restés plus -près de la nature ont conservé pour elle un respect qui sert très-bien -l'imagination. _Les cavernes sont sacrées_, disent les Dalmates; sans -doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets de la terre. -Leur poésie ressemble un peu à celle d'Ossian, bien qu'ils soient -habitants du Midi; mais il n'y a que deux manières très-distinctes de -sentir la nature: l'aimer comme les anciens, la perfectionner sous mille -formes brillantes, ou se laisser aller, comme les bardes écossais, à -l'effroi du mystère, à la mélancolie qu'inspirent l'incertain et -l'inconnu. Depuis que je vous connais, Oswald, ce dernier genre me -plaît. Autrefois j'avais assez d'espérance et de vivacité pour aimer les -images riantes, et jouir de la nature sans craindre la destinée.--Ce -serait donc moi, dit Oswald, moi qui aurais flétri cette belle -imagination à laquelle j'ai dû les jouissances les plus enivrantes de ma -vie.--Ce n'est pas vous qu'il faut en accuser, répondit Corinne, mais -une passion profonde. Le talent a besoin d'une indépendance intérieure -que l'amour véritable ne permet jamais.--Ah! s'il est ainsi, s'écria -lord Nelvil, que ton génie se taise, et que ton coeur soit tout à moi!» -Il ne put prononcer ces paroles sans émotion, car elles promettaient -dans sa pensée plus encore qu'il ne disait. Corinne le comprit, et n'osa -répondre, de peur de rien déranger à la douce impression qu'elle -éprouvait. - -Elle se sentait aimée; et comme elle était habituée à vivre dans un pays -où les hommes sacrifient tout au sentiment, elle se rassurait -facilement, et se persuadait que lord Nelvil ne pourrait pas se séparer -d'elle; tout à la fois indolente et passionnée, elle s'imaginait qu'il -suffisait de gagner des jours, et que le danger dont on ne parlait plus -était passé. Corinne vivait enfin comme vivent la plupart des hommes -lorsqu'ils sont menacés longtemps du même malheur; ils finissent par -croire qu'il n'arrivera pas, seulement parce qu'il n'est pas encore -arrivé. - -L'air de Venise, la vie qu'on y mène est singulièrement propre à bercer -l'âme d'espérances: le tranquille balancement des barques porte à la -rêverie et à la paresse. On entend quelquefois un gondolier qui, placé -sur un pont de Rialto, se met à chanter une stance du Tasse, tandis -qu'un autre gondolier lui répond par la stance suivante à l'autre -extrémité du canal. La musique très-ancienne de ces stances ressemble au -chant d'église, et de près on s'aperçoit de sa monotonie; mais en plein -air, le soir, lorsque les sons se prolongent sur le canal comme les -reflets du soleil couchant, et que les vers du Tasse prêtent aussi leurs -beautés de sentiment à tout cet ensemble d'images et d'harmonie, il est -impossible que ces chants n'inspirent pas une douce mélancolie. Oswald -et Corinne se promenaient sur l'eau de longues heures, à côté l'un de -l'autre; quelquefois ils disaient un mot; plus souvent, se tenant la -main, ils se livraient en silence aux pensées vagues que font naître la -nature et l'amour. - - - - -LIVRE SEIZIÈME - -LE DÉPART ET L'ABSENCE - - -CHAPITRE PREMIER - -Dès que l'on sut l'arrivée de Corinne à Venise, chacun eut la plus -grande curiosité de la voir. Quand elle se rendait dans un café de la -place Saint-Marc, l'on se pressait en foule sous les galeries de cette -place pour l'apercevoir un moment, et la société tout entière la -recherchait avec l'empressement le plus vif. Elle aimait assez autrefois -à produire cet effet brillant partout où elle se montrait, et elle -avouait naturellement que l'admiration avait un grand charme pour elle. -Le génie inspire le besoin de la gloire, et il n'est d'ailleurs aucun -bien qui ne soit désiré par ceux à qui la nature a donné les moyens de -l'obtenir. Néanmoins, dans sa situation actuelle, Corinne redoutait tout -ce qui semblait en contraste avec les habitudes de la vie domestique, si -chères à lord Nelvil. - -Corinne avait tort, pour son bonheur, de s'attacher à un homme qui -devait contrarier son existence naturelle, et réprimer plutôt qu'exciter -ses talents; mais il est aisé de comprendre comment une femme qui s'est -beaucoup occupée des lettres et des beaux-arts peut aimer dans un homme -des qualités et même des goûts qui diffèrent des siens. L'on est si -souvent lassé de soi-même, qu'on ne peut être séduit par ce qui nous -ressemble: il faut de l'harmonie dans les sentiments et de l'opposition -dans les caractères, pour que l'amour naisse tout à la fois de la -sympathie et de la diversité. Lord Nelvil possédait au suprême degré ce -double charme. On était un avec lui dans l'habitude de la vie, par la -douceur et la facilité de son entretien, et néanmoins ce qu'il avait -d'irritable et d'ombrageux dans l'âme ne permettait jamais de se blaser -sur la grâce et la complaisance de ses manières. Quoique la profondeur -et l'étendue de ses idées le rendissent propre à tout, ses opinions -politiques et ses goûts militaires lui inspiraient plus de penchant pour -la carrière des actions que pour celle des lettres; il pensait que les -actions sont toujours plus poétiques que la poésie elle-même. Il se -montrait supérieur aux succès de son esprit, et parlait de lui, sous ce -rapport, avec une grande indifférence. Corinne, pour lui plaire, -cherchait à cet égard à l'imiter, et commençait à dédaigner ses propres -succès littéraires, afin de ressembler davantage aux femmes modestes et -retirées dont la patrie d'Oswald offrait le modèle. - -Cependant les hommages que Corinne reçut à Venise ne firent à lord -Nelvil qu'une impression agréable. Il y avait tant de bienveillance dans -l'accueil des Vénitiens, ils exprimaient avec tant de grâce et de -vivacité le plaisir qu'ils trouvaient dans l'entretien de Corinne, -qu'Oswald jouissait vivement d'être aimé par une femme d'un charme si -séducteur et si généralement admiré. Il n'était plus jaloux de la gloire -de Corinne, certain qu'il était qu'elle le préférait à tout, et son -amour semblait encore augmenté par ce qu'il entendait dire d'elle. Il -oubliait même l'Angleterre; il prenait quelque chose de l'insouciance -des Italiens sur l'avenir. Corinne s'apercevait de ce changement, et son -coeur imprudent en jouissait comme s'il avait pu durer toujours. - -L'italien est la seule langue de l'Europe dont les dialectes différents -aient un génie à part. On peut faire des vers et écrire des livres dans -chacun de ces dialectes, qui s'écartent plus ou moins de l'italien -classique; mais, parmi les différents langages des divers États de -l'Italie, il n'y a pourtant que le napolitain, le sicilien et vénitien -qui aient l'honneur d'être comptés, et c'est le vénitien qui passe pour -le plus original et le plus gracieux de tous. Corinne le prononçait avec -une douceur charmante; et la manière dont elle chantait quelques -_barcarolles_, dans le genre gai, prouvait qu'elle devait jouer la -comédie aussi bien que la tragédie. On la tourmenta beaucoup pour -prendre un rôle dans un opéra comique qu'on devait représenter en -société la semaine suivante. Corinne, depuis qu'elle aimait Oswald, -n'avait jamais voulu lui faire connaître son talent en ce genre; elle ne -s'était pas senti assez de liberté d'esprit pour cet amusement, et -quelquefois même elle s'était dit qu'un tel abandon de gaieté pouvait -porter malheur; mais cette fois par une singularité de confiance, elle y -consentit. Oswald l'en pressa vivement, et il fut convenu qu'elle -jouerait _la Fille de l'air_; c'est ainsi que s'appelait la pièce que -l'on choisit. - -Cette pièce, comme la plupart de celles de Gozzi, était composée de -féeries extravagantes, très-originales et très-gaies. Truffaldin et -Pantalon paraissent souvent, dans ces drames burlesques, à côté des plus -grands rois de la terre. Le merveilleux y sert à la plaisanterie, mais -le comique y est relevé par ce merveilleux même, qui ne peut jamais -avoir rien de vulgaire ni de bas. _La Fille de l'air_ ou _Sémiramis dans -sa jeunesse_ est la coquette douée par l'enfer et le ciel pour subjuguer -le monde. Élevée dans un antre comme une sauvage, habile comme une -enchanteresse, impérieuse comme une reine, elle réunit la vivacité -naturelle à la grâce préméditée, le courage guerrier à la frivolité -d'une femme, et l'ambition à l'étourderie. Ce rôle demande une verve -d'imagination et de gaieté que l'inspiration seule du moment peut -donner. Toute la société se réunit pour prier Corinne de s'en charger. - - -CHAPITRE II - -Il y a quelquefois dans la destinée un jeu bizarre et cruel; on dirait -que c'est une puissance qui veut inspirer la crainte, et repousse la -familiarité confiante; souvent, quand on se livre le plus à l'espérance, -et surtout lorsqu'on a l'air de plaisanter avec le sort et de compter -sur le bonheur, il se passe quelque chose de redoutable dans le tissu de -notre histoire, et les fatales soeurs viennent y mêler leur fil noir, et -brouiller l'oeuvre de nos mains. - -C'était le dix-sept de novembre que Corinne s'éveilla tout enchantée de -jouer le soir la comédie. Elle choisit, pour paraître dans le premier -acte en sauvage un vêtement très-pittoresque. Ses cheveux, qui devaient -être épars, étaient pourtant arrangés avec un soin qui montrait un vif -désir de plaire; et son habit élégant, léger et fantasque, donnait à sa -noble figure un caractère de coquetterie et de malice singulièrement -gracieux. Elle arriva dans le palais où la comédie devait être jouée. -Tout le monde y était rassemblé; Oswald seul n'était pas encore arrivé. -Corinne retarda tant qu'elle le put le spectacle, et commençait à -s'inquiéter de son absence. Enfin, comme elle entrait sur le théâtre, -elle l'aperçut dans un coin très-obscur du salon, mais enfin elle -l'aperçut, et la peine même que lui avait causée l'attente redoublant sa -joie, elle fut inspirée par la gaieté, comme elle l'était au Capitole -par l'enthousiasme. - -Le chant et les paroles étaient entremêlés, et la pièce était faite de -manière qu'il était permis d'improviser le dialogue; ce qui donnait à -Corinne un grand avantage, et rendait la scène plus animée. Lorsqu'elle -chantait, elle faisait sentir l'esprit des airs _bouffes_ italiens avec -une élégance particulière. Ses gestes, accompagnés par la musique, -étaient comiques et nobles tout à la fois; elle faisait rire sans cesser -d'être imposante, et son rôle et son talent dominaient les acteurs et -les spectateurs, en se moquant avec grâce des uns et des autres. - -Ah! qui n'aurait pas eu pitié de ce spectacle, si l'on avait su que ce -bonheur si confiant allait attirer la foudre, et que cette gaieté si -triomphante ferait bientôt place aux plus amères douleurs! - -Les applaudissements des spectateurs étaient si multipliés et si vrais, -que leur plaisir se communiquait à Corinne; elle éprouvait cette sorte -d'émotion que cause l'amusement quand il donne un sentiment vif de -l'existence, quand il inspire l'oubli de la destinée, et dégage pour un -moment l'esprit de tout lien comme de tout nuage. Oswald avait vu -Corinne représenter la plus profonde douleur, dans un temps où il se -flattait de la rendre heureuse; il la voyait maintenant exprimer une -joie sans mélange, quand il venait de recevoir une nouvelle bien fatale -pour tous deux. Plusieurs fois il eut la pensée d'arracher Corinne à -cette gaieté téméraire; mais il goûtait un triste plaisir à voir encore -quelques instants sur cet aimable visage la brillante expression du -bonheur. - -A la fin de la pièce, Corinne parut élégamment habillée en reine -amazone; elle commandait aux hommes, et déjà presque aux éléments, par -cette confiance dans ses charmes qu'une belle personne peut avoir quand -elle n'est pas sensible; car il suffit d'aimer pour qu'aucun don de la -nature ou du sort ne puisse rassurer entièrement. Mais cette coquette -couronnée, cette fée souveraine que représentait Corinne, mêlant, d'une -façon toute merveilleuse, la colère à la plaisanterie, l'insouciance au -désir de plaire, et la grâce au despotisme, semblait régner sur la -destinée autant que sur les coeurs; et quand elle monta sur le trône, -elle sourit à ses sujets en leur ordonnant la soumission avec une douce -arrogance. Tous les spectateurs se levèrent pour applaudir Corinne comme -la véritable reine. Ce moment était peut-être celui de sa vie où la -crainte de la douleur avait été le plus loin d'elle; mais tout à coup -elle vit Oswald, qui, ne pouvant plus se contenir, cachait sa tête dans -ses mains pour dérober ses larmes. A l'instant elle se troubla; et la -toile n'était pas encore baissée que, descendant de ce trône déjà -funeste, elle se précipita dans la chambre voisine. - -Oswald l'y suivit, et quand elle remarqua de près sa pâleur, elle fut -saisie d'un tel effroi, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre la -muraille pour se soutenir; et, tremblante, elle lui dit: «Oswald! ô mon -Dieu! qu'avez-vous?--Il faut que je parte cette nuit pour l'Angleterre,» -lui répondit-il, sans savoir ce qu'il faisait; car il ne devait pas -exposer sa malheureuse amie en lui apprenant ainsi cette nouvelle. Elle -s'avança vers lui tout à fait hors d'elle-même, et s'écria: «Non, il ne -se peut pas que vous me causiez cette douleur! Qu'ai-je fait pour la -mériter? Vous m'emmenez donc avec vous?--Quittons en ce moment cette -foule cruelle, répondit Oswald; viens avec moi, Corinne.» Elle le -suivit, ne comprenant plus ce qu'on lui disait, répondant au hasard, -chancelante, et le visage déjà si altéré, que chacun la crut saisie par -quelque mal subit. - - -CHAPITRE III - -Dès qu'ils furent ensemble dans la gondole, Corinne, dans son égarement, -dit à lord Nelvil: «Eh bien, ce que vous venez de m'apprendre est mille -fois plus cruel que la mort. Soyez généreux; jetez-moi dans ces flots, -pour que j'y perde le sentiment qui me déchire. Oswald, faites-le avec -courage; il en faut moins pour cela que vous ne venez d'en montrer.--Si -vous dites un mot de plus, répondit Oswald, je vais me précipiter dans -le canal à vos yeux. Écoutez-moi; attendez que nous soyons arrivés chez -vous, alors vous prononcerez sur mon sort et sur le vôtre. Au nom du -ciel, calmez-vous.» Il y avait tant de malheur dans l'accent d'Oswald, -que Corinne se tut; et seulement elle tremblait avec une telle violence, -qu'elle put à peine monter les escaliers qui conduisaient à son -appartement. Quand elle y fut arrivée, elle arracha sa parure avec -effroi. Lord Nelvil, en la voyant dans cet état, elle qui était si -brillante il y avait quelques instants, se jeta sur une chaise en -fondant en pleurs, et s'écria: «Suis-je un barbare, Corinne, juste ciel! -Corinne, le crois-tu?--Non, lui dit-elle, non, je ne puis le croire. -N'avez-vous pas encore ce regard qui chaque jour me donnait le bonheur? -Oswald, vous dont la présence était pour moi comme un rayon du ciel, se -peut-il que je vous craigne, que je n'ose lever les yeux sur vous, que -je sois là devant vous comme devant un assassin, Oswald, Oswald!» Et en -achevant ces mots, elle tomba suppliante à ses genoux. - -«Que vois-je? s'écria-t-il en la relevant avec fureur; tu veux que je me -déshonore, eh bien! je le ferai. Mon régiment s'embarque dans un mois; -je viens d'en recevoir la nouvelle. Je resterai, prends-y garde, je -resterai si tu me montres cette douleur toute-puissante sur moi; mais je -ne survivrai point à ma honte.--Je ne vous demande point de rester, -reprit Corinne; mais quel mal vous fais-je en vous suivant?--Mon -régiment part pour les îles, et il n'est permis à aucun officier -d'emmener sa femme avec lui.--Au moins laissez-moi vous accompagner -jusqu'en Angleterre.--Les mêmes lettres que je viens de recevoir, reprit -Oswald, m'apprennent que le bruit de notre liaison s'est répandu en -Angleterre, que les papiers publics en ont parlé, qu'on a commencé à -soupçonner qui vous êtes, et que votre famille, excitée par lady -Edgermond, a déclaré qu'elle ne vous reconnaîtrait jamais. Laissez-moi -le temps de la ramener, de forcer votre belle-mère à ce qu'elle vous -doit; mais si j'arrive avec vous, et que je sois contraint à vous -quitter avant de vous avoir fait rendre votre nom, je vous livre à toute -la sévérité de l'opinion sans être là pour vous défendre.--Ainsi vous me -refusez tout?» dit Corinne; et, en achevant ces mots, elle tomba sans -connaissance, et sa tête heurtant avec violence contre terre, le sang en -rejaillit. Oswald, à ce spectacle, poussa des cris déchirants. Thérésine -arriva dans un trouble extrême; elle rappela sa maîtresse à la vie. Mais -quand Corinne revint à elle, elle aperçut dans une glace son visage pâle -et défait, ses cheveux épars et teints de sang. «Oswald, dit-elle, -Oswald, ce n'est pas ainsi que j'étais lorsque vous m'avez rencontrée au -Capitole; je portais sur mon front la couronne de l'espérance et de la -gloire, maintenant il est souillé de sang et de poussière; mais il ne -vous est pas permis de me mépriser pour cet état dans lequel vous m'avez -mise. Les autres le peuvent, mais vous, vous ne le pouvez pas: il faut -avoir pitié de l'amour que vous m'avez inspiré, il le faut. - ---Arrête, s'écria lord Nelvil, c'en est trop!» Et, faisant signe à -Thérésine de s'éloigner, il prit Corinne dans ses bras, et lui dit: «Je -suis décidé à rester: tu feras de moi ce que tu voudras. Je subirai ce -que le ciel me destine, mais je ne t'abandonnerai point dans ce malheur, -et je ne te conduirai point en Angleterre avant d'y avoir assuré ton -sort. Je ne t'y laisserai point exposée aux insultes d'une femme -hautaine. Je reste; oui, je reste, car je ne puis te quitter.» Ces -paroles rappelèrent Corinne à elle-même, mais la jetèrent dans un -abattement plus cruel encore que le désespoir qu'elle venait d'éprouver. -Elle sentit la nécessité qui pesait sur elle, et, la tête baissée, elle -resta longtemps dans un profond silence. «Parle, chère amie, lui dit -Oswald, fais-moi donc entendre le son de ta voix; je n'ai plus qu'elle -pour me soutenir; je veux me laisser guider par elle.--Non, répondit -Corinne, non; vous partirez, il le faut.» Et des torrents de pleurs -annoncèrent sa résignation. «Mon amie! s'écria lord Nelvil, je prends à -témoin ce portrait de ton père, qui est là devant nos yeux; et tu sais -si le nom d'un père est sacré pour moi! je le prends à témoin que ma vie -est en ta puissance tant qu'elle sera nécessaire à ton bonheur. A mon -retour des îles, je verrai si je puis te rendre ta patrie, et t'y faire -retrouver le rang et l'existence qui te sont dus, mais si je n'y -réussissais pas, je reviendrais en Italie vivre et mourir à tes -pieds.--Hélas! reprit Corinne, et ces dangers de la guerre que vous -allez braver...--Ne les crains pas, reprit Oswald, j'y échapperai; mais -si je périssais cependant, moi le plus inconnu des hommes, mon souvenir -resterait dans ton coeur; tu n'entendrais peut-être jamais prononcer mon -nom sans que tes yeux se remplissent de larmes, n'est-il pas vrai, -Corinne? Tu dirais: _Je l'ai connu; il m'a aimée._--Ah! laisse-moi, -laisse-moi! s'écria-t-elle, tu te trompes à mon calme apparent; demain, -quand le soleil reviendra, et que je me dirai: _Je ne le verrai plus! je -ne le verrai plus!_ il se peut que je cesse de vivre, et ce serait bien -heureux!--Pourquoi, s'écria lord Nelvil, pourquoi, Corinne, crains-tu de -ne pas me revoir? Cette promesse solennelle de nous réunir à jamais -n'est-elle rien pour toi? ton coeur en peut-il douter?--Non, je vous -respecte trop pour ne pas vous croire, dit Corinne; il m'en coûterait -plus encore de renoncer à mon admiration pour vous qu'à mon amour. Je -vous regarde comme un être angélique, comme le caractère le plus pur et -plus noble qui ait paru sur la terre: ce n'est pas seulement votre -charme qui me captive, c'est l'idée que jamais tant de vertus n'ont été -réunies dans un même objet, et votre céleste regard ne vous a été donné -que pour les exprimer toutes: loin de moi donc un doute sur vos -promesses. Je fuirais à l'aspect de la figure humaine, elle ne -m'inspirerait plus que de la terreur, si lord Nelvil pouvait tromper: -mais la séparation livre à tant de hasards, mais ce mot terrible, -_adieu!_...--Jamais, interrompit-il, jamais Oswald ne peut te dire un -dernier adieu que sur son lit de mort.» Et son émotion était si profonde -en prononçant ces mots, que Corinne, commençant à craindre l'effet de -cette émotion sur sa santé, essaya de se contenir, elle qui était la -plus à plaindre. - -Ils commencèrent donc à parler de ce cruel départ, des moyens de -s'écrire, et de la certitude de se rejoindre. Un an fut le terme fixé -pour cette absence. Oswald se croyait sûr que l'expédition ne devait pas -durer plus longtemps. Enfin, il leur restait encore quelques heures, et -Corinne espérait qu'elle aurait de la force. Mais lorsque Oswald lui eut -dit que la gondole viendrait le prendre à trois heures du matin, et -qu'elle vit à sa pendule que ce moment n'était pas très-éloigné, elle -frémit de tous ses membres, et sûrement l'approche de l'échafaud ne lui -aurait pas causé plus d'effroi. Oswald aussi semblait perdre à chaque -instant sa résolution, et Corinne, qui l'avait toujours vu maître de -lui-même, avait le coeur déchiré par le spectacle de ses angoisses. -Pauvre Corinne! elle le consolait, tandis qu'elle devait être mille fois -plus malheureuse que lui! - -«Écoutez, dit-elle à lord Nelvil, quand vous serez à Londres, ils vous -diront, les hommes légers de cette ville, que des promesses d'amour ne -lient pas l'honneur; que tous les Anglais du monde ont aimé des -Italiennes dans leurs voyages et les ont oubliées au retour; que -quelques mois de bonheur n'engagent ni celle qui les reçoit ni celui qui -les donne, et qu'à votre âge la vie entière ne peut dépendre du charme -que vous avez trouvé pendant quelque temps dans la société d'une -étrangère. Ils auront l'air d'avoir raison, raison selon le monde: mais -vous qui avez connu ce coeur dont vous vous êtes rendu le maître, vous -qui savez comme il vous aime, trouverez-vous des sophismes pour excuser -une blessure mortelle? Et les plaisanteries frivoles et barbares des -hommes du jour empêcheront-elles que votre main ne tremble en enfonçant -un poignard dans mon sein?--Ah! que me dis-tu? s'écria lord Nelvil; ce -n'est pas ta douleur seule qui me retient, c'est la mienne. Où -trouverais-je un bonheur semblable à celui que j'ai goûté près de toi? -Qui, dans l'univers, m'entendrait comme tu m'as entendu? L'amour, -Corinne, l'amour, c'est toi seule qui l'éprouves, c'est toi seule qui -l'inspires: cette harmonie de l'âme, cette intime intelligence de -l'esprit et du coeur, avec quelle autre femme peut-elle exister qu'avec -toi, Corinne? Ton ami n'est pas un homme léger, tu le sais; il s'en faut -qu'il le soit. Tout est sérieux pour lui dans la vie; est-ce donc pour -toi seule qu'il démentirait sa nature? - ---Non, non, reprit Corinne, non, vous ne traiterez pas avec dédain une -âme sincère. Et ce n'est pas vous, Oswald, ce n'est pas vous que mon -désespoir trouverait insensible. Mais un ennemi redoutable me menace -auprès de vous: c'est la sévérité despotique, c'est la dédaigneuse -médiocrité de ma belle-mère. Elle vous dira tout ce qui peut flétrir ma -vie passée. Épargnez-moi de vous répéter d'avance ses impitoyables -discours. Loin que les talents que je puis avoir soient une excuse à ses -yeux, ils seront, je le sais, le plus grand de mes torts. Elle ne -comprend point leurs charmes, elle ne voit que leurs dangers. Elle -trouve inutile, et peut-être coupable, tout ce qui ne s'accorde pas avec -la destinée qu'elle s'est tracée, et toute la poésie du coeur lui semble -un caprice importun qui s'arroge le droit de mépriser sa raison. C'est -au nom des vertus que je respecte autant que vous qu'elle condamnera mon -caractère et mon sort. Oswald, elle vous dira que je suis indigne de -vous.--Et comment pourrai-je l'entendre? interrompit Oswald; quelles -vertus oserait-on élever plus haut que ta générosité, ta franchise, ta -bonté, ta tendresse? Céleste créature! que les femmes communes soient -jugées par les règles communes! mais honte à celui que tu aurais aimé et -qui ne te respecterait pas autant qu'il t'adore! Rien dans l'univers -n'égale ton esprit ni ton coeur. A la source divine où tes sentiments -sont puisés, tout est amour et vérité. Corinne, Corinne, ah! je ne puis -te quitter. Je sens mon courage défaillir. Si tu ne me soutiens pas, je -ne partirai point; et c'est de toi qu'il faut que je reçoive la force de -t'affliger.--Eh bien, dit Corinne, encore quelques instants avant de -recommander mon âme à Dieu pour qu'il me donne la force d'entendre -sonner l'heure fixée pour ton départ. Nous nous sommes aimés, Oswald, -avec une tendresse profonde. Je t'ai confié les secrets de ma vie: ce -n'est rien que les faits; mais les sentiments les plus intimes de mon -être, tu les sais tous. Je n'ai pas une idée qui ne soit unie à toi. Si -j'écris quelques lignes où mon âme se répande, c'est toi seul qui -m'inspires, c'est à toi que j'adresse toutes mes pensées, comme mon -dernier souffle sera pour toi. Où serait donc mon asile si tu -m'abandonnais? Les beaux-arts me retracent ton image; la musique, c'est -ta voix; le ciel, ton regard. Tout ce génie qui jadis enflammait ma -pensée n'est plus que de l'amour. Enthousiasme, réflexion, intelligence, -je n'ai plus rien qu'en commun avec toi. - -«Dieu puissant qui m'entendez! dit-elle en levant ses regards vers le -ciel, Dieu! qui n'êtes point impitoyable pour les peines du coeur, les -plus nobles de toutes! ôtez-moi la vie quand il cessera de m'aimer, -ôtez-moi le déplorable reste d'existence qui ne me servirait plus qu'à -souffrir. Il emporte avec lui ce que j'ai de plus généreux et de plus -tendre; s'il laisse éteindre ce feu déposé dans son sein, que, dans -quelque lieu du monde que je sois, ma vie aussi s'éteigne. Grand Dieu! -vous ne m'avez pas faite pour survivre à tous les nobles sentiments; et -que me resterait-il quand j'aurais cessé de l'estimer? car lui aussi -doit m'aimer, il le doit, je sens au fond de mon coeur une affection qui -commande la sienne... mon Dieu! s'écria-t-elle encore une fois, la mort -ou son amour!» En achevant cette prière, elle se retourna vers Oswald et -le trouva prosterné devant elle dans des convulsions effrayantes; -l'excès de son émotion avait surpassé ses forces; il repoussait les -secours de Corinne, il voulait mourir, et sa tête semblait absolument -perdue. Corinne, avec douceur, serra ses mains dans les siennes en lui -répétant tout ce qu'il lui avait dit lui-même. Elle l'assura qu'elle le -croyait, qu'elle se fiait à son retour, et qu'elle se sentait beaucoup -plus calme. Ces douces paroles firent quelque bien à lord Nelvil. -Cependant plus il sentait approcher l'heure de sa séparation, plus il -lui semblait impossible de s'y décider. - -«Pourquoi, dit-il à Corinne, pourquoi n'irions-nous pas au temple avant -mon départ pour prononcer le serment d'une union éternelle?» Corinne -tressaillit à ces mots, regarda lord Nelvil, et le plus grand trouble -agita son coeur; elle se souvint qu'Oswald, en lui racontant son -histoire, lui avait dit que la douleur d'une femme était toute-puissante -sur sa conduite, mais qu'il avait ajouté que son sentiment se -refroidissait par les sacrifices mêmes que cette douleur obtenait de -lui. Toute la fermeté, toute la fierté de Corinne se réveillèrent à -cette idée, et, après quelques instants de silence, elle répondit: «Il -faut que vous ayez revu vos amis et votre patrie avant de prendre la -résolution de m'épouser. Je la devrais dans ce moment, milord, à -l'émotion du départ: je n'en veux pas ainsi.» Oswald n'insista plus. «Au -moins, dit-il en saisissant la main de Corinne, je le jure de nouveau, -ma foi est attachée à cet anneau que je vous ai donné. Tant que vous le -conserverez, jamais une autre n'aura des droits sur mon sort; si vous le -dédaignez une fois, si vous me le renvoyez...--Cessez, cessez, -interrompit Corinne, d'exprimer une inquiétude que vous ne pouvez -éprouver. Ah! ce n'est pas moi qui romprai la première l'union sacrée de -nos coeurs, vous le savez bien que ce n'est pas moi, et je rougirais -presque d'assurer ce qui n'est que trop certain.» - -Cependant l'heure avançait: Corinne pâlissait à chaque bruit, et lord -Nelvil restait plongé dans une douleur profonde, et n'avait plus la -force de prononcer un seul mot. Enfin la lumière fatale parut dans -l'éloignement, à travers sa fenêtre, et, bientôt après, la barque noire -s'arrêta devant la porte. Corinne, à cette vue, fit un cri en reculant -avec effroi, et tomba dans les bras d'Oswald, en s'écriant: «Les voilà! -les voilà! adieu, partez, c'en est fait.--O mon Dieu! dit lord Nelvil, ô -mon père! l'exigez-vous de moi?» Et la serrant contre son coeur, il la -couvrit de ses larmes. «Partez, lui dit-elle, partez, il le -faut.--Faites venir Thérésine, répondit Oswald, je ne puis vous laisser -seule ainsi.--Seule! hélas! dit Corinne, ne le suis-je pas jusqu'à votre -retour?--Je ne puis sortir de cette chambre, s'écria lord Nelvil, non, -je ne le puis.» Et en prononçant ces paroles, son désespoir était tel, -que ses regards et ses voeux appelaient la mort. «Eh bien, dit Corinne, -je le donnerai ce signal; j'irai moi-même ouvrir cette porte, mais -accordez-moi quelques instants.--Oh! oui, s'écria lord Nelvil, restons -encore ensemble, restons; ces cruels combats valent encore mieux que de -cesser de te voir.» - -On entendit alors sous les fenêtres de Corinne les bateliers qui -appelaient les gens de lord Nelvil; ils répondirent, et l'un d'eux vint -frapper à la porte de Corinne, en annonçant que _tout était prêt_. «Oui, -tout est prêt,» répondit Corinne; et, s'éloignant d'Oswald, elle alla -prier, la tête appuyée contre le portrait de son père. Sans doute en ce -moment sa vie passée s'offrait en entier à elle, sa conscience exagéra -toutes ses fautes; elle craignit de ne pas mériter la miséricorde -divine, et cependant elle se sentait si malheureuse, qu'elle devait -croire à la pitié du ciel. Enfin, en se relevant, elle tendit la main à -lord Nelvil, et lui dit: «Partez, je le veux à présent, et peut-être que -dans un instant je ne le pourrai plus: partez, que Dieu bénisse vos pas, -et qu'il me protége aussi, car j'en ai bien besoin.» Oswald se précipita -encore une fois dans ses bras; et la pressant contre son coeur avec une -passion inexprimable, tremblant et pâle comme un homme qui marche au -supplice, il sortit de cette chambre, où, pour la dernière fois -peut-être, il avait aimé, il s'était senti aimé comme la destinée n'en -offre pas un second exemple. - -Quand Oswald disparut aux regards de Corinne, une palpitation horrible, -qui ne lui laissait plus le pouvoir de respirer, la saisit; ses yeux -étaient tellement troublés, que les objets qu'elle voyait perdaient à -ses yeux toute réalité, et semblaient errer tantôt près, tantôt loin de -ses regards; elle croyait sentir que la chambre où elle était se -balançait, comme dans un tremblement de terre, et elle s'appuyait pour -résister à ce mouvement. Pendant un quart d'heure encore elle entendit -le bruit que faisaient les gens d'Oswald en achevant les préparatifs de -son départ. Il était encore là dans la gondole; elle pouvait encore le -revoir, mais elle se craignait elle-même; et lui, de son côté, était -couché dans la gondole, presque sans connaissance. Enfin il partit, et -dans ce moment Corinne s'élança hors de sa chambre pour le rappeler; -Thérésine l'arrêta. Une pluie terrible commençait alors; le vent le plus -violent se faisait entendre, et la maison où demeurait Corinne était -ébranlée presque comme un vaisseau au milieu de la mer. Elle ressentit -une vive inquiétude pour Oswald traversant les lagunes dans ce temps -affreux, et elle descendit sur le bord du canal, dans le dessein de -s'embarquer et de le suivre au moins jusqu'à la terre ferme. Mais la -nuit était si obscure, qu'il n'y avait pas une seule barque. Corinne -marchait avec une agitation cruelle sur les pierres étroites qui -séparent le canal des maisons. L'orage augmentait toujours, et sa -frayeur pour Oswald redoublait à chaque instant. Elle appelait au hasard -des bateliers, qui prenaient ses cris pour des cris de détresse de -malheureux qui se noyaient pendant la tempête; et néanmoins personne -n'osait approcher, tant les ondes agitées du grand canal étaient -redoutables. - -Corinne attendit le jour dans cette situation. Le temps se calma -cependant, et le gondolier qui avait conduit Oswald lui apporta, de sa -part, la nouvelle, qu'il avait heureusement passé les lagunes. Ce moment -encore ressemblait presque au bonheur; et ce ne fut qu'après quelques -heures que l'infortunée Corinne ressentit de nouveau l'absence, et les -longues heures, et les tristes jours, et l'inquiète et dévorante peine -qui devait l'occuper désormais. - - -CHAPITRE IV - -Oswald, pendant les premiers jours de son voyage, fut prêt vingt fois à -retourner pour rejoindre Corinne; mais les motifs qui l'entraînaient -triomphèrent de ce désir. C'est un pas solennel de fait dans l'amour que -de l'avoir vaincu une fois: le prestige de sa toute-puissance est fini. - -En approchant de l'Angleterre, tous les souvenirs de la patrie -rentrèrent dans l'âme d'Oswald. L'année qu'il venait de passer en Italie -n'était en relation avec aucune autre époque de sa vie; c'était comme -une apparition brillante qui avait frappé son imagination, mais n'avait -pu changer entièrement les opinions ni les goûts dont son existence -était composée jusqu'alors. Il se retrouvait lui-même; et, bien que le -regret d'être séparé de Corinne l'empêchât d'éprouver aucune impression -de bonheur, il reprenait pourtant une sorte de fixité dans les idées que -le vague enivrant des beaux-arts et de l'Italie avait fait disparaître. -Dès qu'il eut mis le pied sur la terre d'Angleterre, il fut frappé de -l'ordre et de l'aisance, de la richesse et de l'industrie qui -s'offraient à ses regards; les penchants, les habitudes, les goûts nés -avec lui, se réveillèrent avec plus de force que jamais. Dans ce pays, -où les hommes ont tant de dignité et les femmes tant de modestie, où le -bonheur domestique est le lien du bonheur public, Oswald pensait à -l'Italie pour la plaindre. Il lui semblait que dans sa patrie la raison -humaine était partout noblement empreinte, tandis qu'en Italie les -institutions et l'état social ne rappelaient, à beaucoup d'égards, que -la confusion, la faiblesse et l'ignorance. Les tableaux séduisants, les -impressions poétiques faisaient place dans son coeur au profond -sentiment de la liberté et de la morale; et, bien qu'il chérît toujours -Corinne, il la blâmait doucement de s'être ennuyée de vivre dans une -contrée qu'il trouvait si noble et si sage. Enfin, s'il avait passé d'un -pays où l'imagination est divinisée dans un pays aride ou frivole, tous -ses souvenirs, toute son âme, l'auraient vivement ramené vers l'Italie; -mais il échangeait le désir indéfini d'un bonheur romanesque contre -l'orgueil des vrais biens de la vie, l'indépendance et la sécurité. Il -rentrait dans l'existence qui convient aux hommes, l'action avec un but. -La rêverie est plutôt le partage des femmes, de ces êtres faibles et -résignés dès leur naissance: l'homme veut obtenir ce qu'il souhaite: et -l'habitude du courage, le sentiment de la force, l'irritent contre sa -destinée, s'il ne parvient pas à la diriger selon son gré. - -Oswald, en arrivant à Londres, retrouva ses amis d'enfance. Il entendit -parler cette langue forte et serrée, qui semble indiquer bien plus de -sentiments encore qu'elle n'en exprime; il revit ces physionomies -sérieuses qui se développent tout à coup quand les affections profondes -triomphent de leur réserve habituelle; il retrouva le plaisir de faire -des découvertes dans les coeurs qui se révèlent par degrés aux regards -observateurs; enfin, il se sentit dans sa patrie, et ceux qui n'en sont -jamais sortis ignorent par combien de liens elle nous est chère. -Cependant Oswald ne séparait le souvenir de Corinne d'aucune des -impressions qu'il recevait; et comme il se rattachait plus que jamais à -l'Angleterre, et se sentait beaucoup d'éloignement pour la quitter de -nouveau, toutes ses réflexions le ramenaient à la résolution d'épouser -Corinne, et de se fixer en Écosse avec elle. - -Il était impatient de s'embarquer pour revenir plus vite, lorsque -l'ordre arriva de suspendre le départ de l'expédition dont son régiment -faisait partie; mais on annonçait en même temps que d'un jour à l'autre -ce retard pourrait cesser, et l'incertitude à cet égard était telle, -qu'aucun officier ne pouvait disposer de quinze jours. Cette situation -rendait lord Nelvil fort malheureux; il souffrait cruellement d'être -séparé de Corinne, et de n'avoir ni le temps ni la liberté nécessaires -pour former ou pour suivre aucun plan stable. Il passa six semaines à -Londres sans aller dans le monde, uniquement occupé du moment où il -pourrait revoir Corinne, et souffrant beaucoup du temps qu'il était -obligé de perdre loin d'elle. Enfin il résolut d'employer ces jours -d'attente à se rendre dans le Northumberland pour y voir lady Edgermond, -et la déterminer à reconnaître authentiquement que Corinne était la -fille de lord Edgermond, que le bruit de sa mort s'était faussement -répandu. Ses amis lui montrèrent les papiers publics où l'on avait mis -des insinuations très-défavorables sur l'existence de Corinne, et il se -sentit un ardent désir de lui rendre et le rang et la considération qui -lui étaient dus. - - -CHAPITRE V - -Oswald partit pour la terre de lady Edgermond. Il pensait avec émotion -qu'il allait voir le séjour où Corinne avait passé tant d'années. Il -sentait aussi quelque embarras par la nécessité de faire comprendre à -lady Edgermond qu'il était résolu à renoncer à sa fille; et le mélange -de ces divers sentiments l'agitait et le faisait rêver. Les lieux qu'il -voyait en s'avançant vers le nord de l'Angleterre lui rappelaient -toujours plus l'Écosse; et le souvenir de son père, sans cesse présent à -sa mémoire, pénétrait encore plus avant dans son coeur. Lorsqu'il arriva -chez lady Edgermond, il fut frappé du bon goût qui régnait dans -l'arrangement du jardin et du château; et, comme la maîtresse de la -maison n'était pas encore prête pour le recevoir, il se promena dans le -parc, et aperçut de loin, à travers les feuilles, une jeune personne de -la taille la plus élégante, avec des cheveux blonds d'une admirable -beauté qui étaient à peine retenus par son chapeau. Elle lisait avec -beaucoup de recueillement. Oswald la reconnut pour Lucile, bien qu'il ne -l'eût pas vue depuis trois ans, et qu'ayant passé, dans cet intervalle, -de l'enfance à la jeunesse, elle fût étonnamment embellie. Il s'approcha -d'elle, la salua, et, oubliant qu'il était en Angleterre, il voulut lui -prendre la main pour la baiser respectueusement, selon l'usage d'Italie; -la jeune personne recula deux pas, rougit extrêmement, lui fit une -profonde révérence, et lui dit: «Monsieur, je vais prévenir ma mère que -vous désirez la voir,» et s'éloigna. Lord Nelvil resta frappé de cet air -imposant et modeste, de cette figure vraiment angélique. - -C'était Lucile, qui entrait à peine dans sa seizième année. Ses traits -étaient d'une délicatesse remarquable; sa taille était presque trop -élancée, car un peu de faiblesse se faisait remarquer dans sa démarche; -son teint était d'une admirable beauté, et la pâleur et la rougeur s'y -succédaient en un instant. Ses yeux bleus étaient si souvent baissés, -que sa physionomie consistait surtout dans cette délicatesse de teint, -qui trahissait à son insu les émotions que sa profonde réserve cachait -de toute autre manière. Oswald, depuis qu'il voyageait dans le Midi, -avait perdu l'idée d'une telle figure et d'une telle expression. Il fut -saisi d'un sentiment de respect; il se reprocha vivement de l'avoir -abordée avec une sorte de familiarité; et, regagnant le château -lorsqu'il vit que Lucile y était entrée, il rêvait à la pureté céleste -d'une jeune fille qui ne s'est jamais éloignée de sa mère et ne connaît -de la vie que la tendresse filiale. - -Lady Edgermond était seule quand elle reçut lord Nelvil; il l'avait vue -deux fois avec son père quelques années auparavant; mais il l'avait -très-peu remarquée alors; il l'observa cette fois avec attention, pour -la comparer au portrait que Corinne lui en avait fait: il le trouva vrai -à beaucoup d'égards; mais cependant il lui sembla qu'il y avait dans le -regard de lady Edgermond plus de sensibilité que Corinne ne lui en -attribuait, et il pensa qu'elle n'avait pas aussi bien que lui -l'habitude de deviner les physionomies contenues. Son premier intérêt -auprès de lady Edgermond était de la décider à reconnaître Corinne, en -annulant tout ce qu'on avait arrangé pour la faire croire morte. Il -commença l'entretien en parlant de l'Italie et du plaisir qu'il y avait -trouvé. «C'est un séjour amusant pour un homme, répondit lady Edgermond; -mais je serais bien fâchée qu'une femme qui m'intéressât pût s'y plaire -longtemps.--J'y ai pourtant trouvé, répondit lord Nelvil blessé de cette -insinuation, la femme la plus distinguée que j'aie connue en ma -vie.--Cela se peut sous les rapports de l'esprit, reprit lady Edgermond; -mais un honnête homme cherche d'autres qualités que celle-là dans la -compagne de sa vie.--Et il les trouve aussi,» interrompit Oswald avec -chaleur. Il allait continuer et prononcer clairement ce qui n'était -qu'indiqué de part et d'autre; mais Lucile entra et s'approcha de -l'oreille de sa mère pour lui parler. «Non, ma fille, répondit tout haut -lady Edgermond, vous ne pouvez aller chez votre cousine aujourd'hui; il -faut dîner ici avec lord Nelvil.» Lucile, à ces mots, rougit plus -vivement encore que dans le jardin, puis s'assit à côté de sa mère, et -prit sur la table un ouvrage de broderie dont elle s'occupa, sans jamais -lever les yeux, ni se mêler de la conversation. - -Lord Nelvil fut presque impatienté de cette conduite, car il était -vraisemblable que Lucile n'ignorait pas qu'il avait été question de leur -union; et quoique la figure ravissante de Lucile le frappât toujours -plus, il se rappela tout ce que Corinne lui avait dit sur l'effet -probable de l'éducation sévère que lady Edgermond donnait à sa fille. En -Angleterre, en général, les jeunes filles ont plus de liberté que les -femmes mariées, et la raison comme la morale expliquent cet usage; mais -lady Edgermond y dérogeait, non pour les femmes mariées, mais pour les -jeunes personnes: elle était d'avis que, dans toutes les situations, la -plus rigoureuse réserve convenait aux femmes. Lord Nelvil voulait -déclarer à lady Edgermond ses intentions relativement à Corinne dès -qu'il se trouverait encore une fois seul avec elle; mais Lucile ne s'en -alla point, et lady Edgermond soutint jusqu'au dîner l'entretien sur -divers sujets avec une raison simple et ferme qui inspira du respect à -lord Nelvil. Il aurait voulu combattre des opinions si arrêtées sur tous -les points, et qui souvent n'étaient pas d'accord avec les siennes; mais -il sentait que, s'il disait un mot à lady Edgermond qui ne fût pas dans -le sens de ses idées, il lui donnerait de lui une opinion que rien ne -pourrait effacer, et il hésita à ce premier pas, tout à fait irréparable -auprès d'une personne qui n'admettait point de nuances ni d'exceptions, -et jugeait tout par des règles générales et positives. - -On annonça que le dîner était servi. Lucile s'approcha de sa mère pour -lui donner le bras. Oswald alors observa que lady Edgermond marchait -avec une grande difficulté. «J'ai, dit-elle à lord Nelvil, une maladie -très-douloureuse, et peut-être mortelle.» Lucile pâlit à ces mots. Lady -Edgermond le remarqua, et reprit avec douceur: «Les soins de ma fille, -néanmoins, m'ont déjà sauvé la vie une fois, et me la sauveront -peut-être encore longtemps.» Lucile baissa la tête pour que son -attendrissement ne fût pas observé. Quand elle la releva, ses yeux -étaient encore humides de pleurs; mais elle n'avait pas osé seulement -prendre la main de sa mère; tout s'était passé dans le fond de son -coeur, et elle n'avait songé aux autres que pour leur cacher ce qu'elle -éprouvait. Cependant Oswald était profondément ému par cette réserve, -par cette contrainte; et son imagination, naguère ébranlée par -l'éloquence et la passion, se plaisait à contempler le tableau de -l'innocence, et croyait voir autour de Lucile je ne sais quel nuage -modeste qui reposait délicieusement les regards. - -Pendant le dîner, Lucile, voulant épargner les moindres fatigues à sa -mère, servait tout avec un soin continuel, et lord Nelvil entendit le -son de sa voix, seulement quand elle lui offrait les différents mets; -mais ces paroles insignifiantes étaient prononcées avec une douceur -enchanteresse, et lord Nelvil se demandait comment il était possible que -les mouvements les plus simples et les mots les plus communs pussent -révéler toute une âme. «Il faut, se répétait-il à lui-même, ou le génie -de Corinne, qui dépasse tout ce que l'imagination peut désirer; ou ces -voiles mystérieux du silence et de la modestie, qui permettent à chaque -homme de supposer les vertus et les sentiments qu'il souhaite.» Lady -Edgermond et sa fille se levèrent de table, et lord Nelvil voulut les -suivre; mais lady Edgermond était si scrupuleusement fidèle à l'habitude -de sortir au dessert, qu'elle lui dit de rester à table jusqu'à ce -qu'elle et sa fille eussent préparé le thé dans le salon; et lord Nelvil -les rejoignit un quart d'heure après. La soirée se passa sans qu'il pût -être un moment seul avec lady Edgermond, car Lucile ne la quitta pas. Il -ne savait ce qu'il devait faire, et il allait partir pour la ville -voisine, se proposant de revenir le lendemain parler à lady Edgermond, -lorsqu'elle lui offrit de demeurer chez elle cette nuit. Il accepta tout -de suite, sans y attacher aucune importance; et néanmoins il se repentit -ensuite de l'avoir fait, parce qu'il crut remarquer dans les regards de -lady Edgermond, qu'elle considérait ce consentement comme une raison de -croire qu'il pensait encore à sa fille. Ce fut un motif de plus pour le -décider à lui demander, dès ce moment, un entretien, qu'elle lui accorda -pour la matinée du jour suivant. - -Lady Edgermond se fit porter dans son jardin. Oswald s'offrit pour -l'aider à faire quelques pas. Lady Edgermond le regarda fixement, puis -elle dit: «Je le veux bien.» Lucile lui remit le bras de sa mère, et lui -dit à voix très-basse, dans la crainte que sa mère ne l'entendît: -«Milord, marchez doucement.» Lord Nelvil tressaillit à ces mots dits en -secret. C'est ainsi qu'une parole sensible aurait pu lui être adressée -par cette figure angélique, qui ne semblait pas faite pour les -affections de la terre. Oswald ne crut point que son émotion en cet -instant fût une offense pour Corinne; il lui sembla que c'était -seulement un hommage à la pureté céleste de Lucile. Ils rentrèrent au -moment de la prière du soir, que lady Edgermond faisait chaque jour dans -sa maison avec tous ses domestiques réunis. Ils étaient rassemblés dans -la grande salle d'en bas. La plupart d'entre eux étaient infirmes et -vieux; ils avaient servi le père de lady Edgermond et celui de son -époux. Oswald fut vivement touché par ce spectacle, qui lui rappelait ce -qu'il avait souvent vu dans la maison paternelle. Tout le monde se mit à -genoux, excepté lady Edgermond, que sa maladie en empêchait, mais qui -joignit les mains et baissa les yeux avec un recueillement respectable. - -Lucile était à genoux à côté de sa mère, et c'était elle qui était -chargée de la lecture. Ce fut d'abord un chapitre de l'Évangile, et puis -une prière adaptée à la vie rurale et domestique. Cette prière était -composée par lady Edgermond; et il y avait dans les expressions une -sorte de sévérité qui contrastait avec le son de voix doux et timide de -sa fille qui les lisait; mais cette sévérité même augmenta l'effet des -dernières paroles, que Lucile prononça en tremblant. Après avoir prié -pour les domestiques de la maison, pour les parents, pour le roi, et -pour la patrie, il y avait: «Fais-nous aussi la grâce, ô mon Dieu! que -la jeune fille de cette maison vive et meure sans que son âme ait été -souillée par une seule pensée, par un seul sentiment qui ne soit pas -conforme à ses devoirs; et que sa mère, qui doit bientôt retourner près -de toi, puisse obtenir le pardon de ses propres fautes, au nom des -vertus de son unique enfant!» - -Lucile répétait tous les jours cette prière. Mais ce soir-là, en -présence d'Oswald, elle fut plus touchée que de coutume, et des larmes -tombèrent de ses yeux avant qu'elle en eût fini la lecture, et qu'elle -pût, couvrant son visage de ses mains, dérober ses pleurs à tous les -regards. Mais Oswald les avait vus couler; et un attendrissement mêlé de -respect remplissait son coeur: il contemplait cet air de jeunesse qui -tenait de si près à l'enfance, ce regard qui semblait conserver encore -le souvenir récent du ciel. Un visage aussi charmant, au milieu de ces -visages qui peignaient tous la vieillesse ou la maladie, semblait -l'image de la pitié divine. Lord Nelvil réfléchissait à cette vie si -austère et si retirée que Lucile avait menée, à cette beauté sans -pareille, privée ainsi de tous les plaisirs comme de tous les hommages -du monde, et son âme fut pénétrée de l'émotion la plus pure. La mère de -Lucile aussi méritait le respect, et l'obtenait; c'était une personne -plus sévère encore pour elle-même que pour les autres. Les bornes de son -esprit devaient être attribuées plutôt à l'extrême rigueur de ses -principes qu'à un défaut d'intelligence naturelle; et, au milieu de tous -les liens qu'elle s'était imposés, de toute sa roideur acquise et -naturelle, il y avait une passion pour sa fille d'autant plus profonde, -que l'âpreté de son caractère venait d'une sensibilité réprimée, et -donnait une nouvelle force à l'unique affection qu'elle n'avait pas -étouffée. - -A dix heures du soir, le plus profond silence régnait dans la maison. -Oswald put réfléchir à son aise sur la journée qui venait de se passer. -Il ne s'avouait point à lui-même que Lucile avait fait impression sur -son coeur; peut-être cela n'était-il pas même encore vrai; mais, bien -que Corinne enchantât l'imagination de mille manières, il y avait -pourtant un genre d'idées, un son musical, s'il est permis de s'exprimer -ainsi, qui ne s'accordait qu'avec Lucile. Les images du bonheur -domestique s'unissaient plus facilement à la retraite de Northumberland -qu'au char triomphal de Corinne: enfin Oswald ne pouvait se dissimuler -que Lucile était la femme que son père aurait choisie pour lui; mais il -aimait Corinne, mais il en était aimé: il avait fait serment de ne -jamais former d'autres liens, c'en était assez pour persister dans le -dessein de déclarer le lendemain à lady Edgermond qu'il voulait épouser -Corinne. Il s'endormit en pensant à l'Italie; et, néanmoins, pendant son -sommeil, il crut voir Lucile qui passait légèrement devant lui sous la -forme d'un ange: il se réveilla et voulut écarter ce songe; mais le même -songe revint encore, et, la dernière fois qu'il s'offrit à lui, cette -figure parut s'envoler; il se réveilla de nouveau, regrettant cette fois -de ne pouvoir retenir l'objet qui disparaissait à ses yeux. Le jour -commençait alors à paraître, Oswald descendit pour se promener. - - -CHAPITRE VI - -Le soleil venait de se lever, et lord Nelvil croyait que personne -n'était encore éveillé dans la maison. Il se trompait: Lucile dessinait -déjà sur le balcon. Ses cheveux, qu'elle n'avait point encore rattachés, -étaient soulevés par le vent. Elle ressemblait ainsi au songe de lord -Nelvil, et il fut un moment ému en la voyant comme par une apparition -surnaturelle. Mais il eut honte bientôt après d'être troublé à ce point -par une circonstance si simple. Il resta quelque temps devant ce balcon. -Il salua Lucile; mais il ne put être remarqué, car elle ne détournait -point les yeux de son travail. Il continua sa promenade, et il eût alors -souhaité plus que jamais de voir Corinne, pour qu'elle dissipât les -impressions vagues qu'il ne pouvait s'expliquer: Lucile lui plaisait -comme le mystère, comme l'inconnu; il aurait désiré que l'éclat du génie -de Corinne fît disparaître cette image légère qui prenait successivement -toutes les formes à ses yeux. - -Il revint au salon, et il y trouva Lucile, qui plaçait le dessin qu'elle -venait de faire dans un petit cadre brun, en face de la table à thé de -sa mère. Oswald vit ce dessin; ce n'était qu'une rose blanche sur sa -tige, mais dessinée avec une grâce parfaite. «Vous savez donc peindre? -dit Oswald à Lucile.--Non, milord, je ne sais absolument qu'imiter les -fleurs, et encore les plus faciles de toutes: il n'y a pas de maître -ici, et le peu que j'ai appris, je le dois à une soeur qui m'a donné des -leçons.» En prononçant ces mots, elle soupira. Lord Nelvil rougit -beaucoup, et lui dit: «Et cette soeur, qu'est-elle devenue?--Elle ne vit -plus, reprit Lucile; mais je la regretterai toujours.» Oswald comprit -que Lucile était trompée comme le reste du monde sur le sort de sa -soeur; mais ce mot, _je la regretterai toujours_, lui parut révéler un -aimable caractère, et il en fut attendri. Lucile allait se retirer, -s'apercevant tout à coup qu'elle était seule avec lord Nelvil, lorsque -lady Edgermond entra. Elle regarda sa fille avec étonnement et sévérité -tout à la fois, et lui fit signe de sortir. Ce regard avertit Oswald de -ce qu'il n'avait pas remarqué, c'est que Lucile avait fait quelque chose -de fort extraordinaire, selon ses habitudes, en restant avec lui -quelques minutes sans sa mère; et il en fut touché, comme il l'aurait -été d'un témoignage d'intérêt très-marquant donné par une autre. - -Lady Edgermond s'assit, et renvoya ses gens, qui l'avaient soutenue -jusqu'à son fauteuil. Elle était pâle, et ses lèvres tremblaient en -offrant une tasse de thé à lord Nelvil. Il observa cette agitation; et -l'embarras qu'il éprouvait lui-même s'en accrut: cependant, animé par le -désir de rendre service à celle qu'il aimait, il commença l'entretien. -«Madame, dit-il à lady Edgermond, j'ai beaucoup vu en Italie une femme -qui vous intéresse particulièrement.--Je ne le crois pas, répondit lady -Edgermond avec sécheresse, car personne ne m'intéresse dans ce -pays-là.--J'imaginais, cependant, continua lord Nelvil, que la fille de -votre époux avait des droits sur votre affection.--Si la fille de mon -époux, reprit lady Edgermond, était une personne indifférente à ses -devoirs comme à sa considération, je ne lui souhaiterais sûrement pas du -mal, mais je serais bien aise de n'en jamais entendre parler.--Et si -cette fille abandonnée par vous, madame, reprit Oswald avec chaleur, -était la femme du monde la plus justement célèbre par ses admirables -talents en tout genre, la dédaigneriez-vous toujours?--Également, reprit -lady Edgermond; je ne fais aucun cas des talents qui détournent une -femme de ses véritables devoirs. Il y a des actrices, des musiciens, des -artistes enfin, pour amuser le monde; mais, pour des femmes de notre -rang, la seule destinée convenable, c'est de se consacrer à son époux et -de bien élever ses enfants.--Quoi! reprit lord Nelvil, ces talents qui -viennent de l'âme et ne peuvent exister sans le caractère le plus élevé, -sans le coeur le plus sensible, ces talents qui sont unis à la bonté la -plus touchante, au coeur le plus généreux, vous les blâmeriez parce -qu'ils étendent la pensée, parce qu'ils donnent à la vertu même un -empire plus vaste, une influence plus générale?--A la vertu? reprit lady -Edgermond avec un sourire amer: je ne sais pas bien ce que vous entendez -par ce mot ainsi appliqué. La vertu d'une personne qui s'est enfuie de -la maison paternelle, la vertu d'une personne qui s'est établie en -Italie, menant la vie la plus indépendante, recevant tous les hommages, -pour ne rien dire de plus, donnant un exemple plus pernicieux encore -pour les autres que pour elle-même, abdiquant son rang, sa famille, le -propre nom de son père...--Madame, interrompit Oswald, c'est un -sacrifice généreux qu'elle a fait à vos désirs, à votre fille; elle a -craint de vous nuire en conservant votre nom...--Elle l'a craint! -s'écria lady Edgermond; elle sentait donc qu'elle le déshonorait!--C'en -est trop! interrompit Oswald avec violence; Corinne Edgermond sera -bientôt lady Nelvil, et nous verrons alors, madame, si vous rougirez de -reconnaître en elle la fille de votre époux! Vous confondez dans les -règles vulgaires une personne douée comme aucune femme ne l'a jamais -été; un ange d'esprit et de bonté; un génie admirable, et néanmoins un -caractère sensible et timide; une imagination sublime, une générosité -sans bornes; une personne qui peut avoir eu des torts, parce qu'une -supériorité si étonnante ne s'accorde pas toujours avec la vie commune, -mais qui possède une âme si belle, qu'elle est au-dessus de ses fautes, -et qu'une seule de ses actions ou de ses paroles les efface toutes. Elle -honore celui qu'elle choisit pour son protecteur plus que ne pourrait le -faire la reine du monde en se désignant un époux.--Vous pourrez -peut-être, milord, répondit lady Edgermond en faisant effort sur -elle-même pour se contenir, accuser les bornes de mon esprit; mais il -n'y a rien de tout ce que vous venez de me dire qui soit à ma portée. Je -n'entends par moralité que l'exacte observation des règles établies: -hors de là, je ne comprends que des qualités mal employées, qui méritent -tout au plus de la pitié.--Le monde eût été bien aride, madame, répondit -Oswald, si l'on n'avait jamais conçu ni le génie ni l'enthousiasme, et -qu'on eût fait de la nature humaine une chose si réglée et si monotone. -Mais, sans continuer davantage une inutile discussion, je viens vous -demander formellement si vous ne reconnaîtrez pas pour votre belle-fille -miss Edgermond, lorsqu'elle sera lady Nelvil.--Encore moins, reprit lady -Edgermond; car je dois à la mémoire de votre père d'empêcher, si je le -puis, l'union la plus funeste.--Comment, mon père? dit Oswald, que ce -nom troublait toujours.--Ignorez-vous, continua lady Edgermond, qu'il -refusa la main de miss Edgermond pour vous, lorsqu'elle n'avait encore -fait aucune faute, lorsqu'il prévoyait seulement, avec la sagacité -parfaite qui le caractérisait, ce qu'elle serait un jour?--Quoi! vous -savez?...--La lettre de votre père à milord Edgermond sur ce sujet est -entre les mains de M. Dickson, son ancien ami, interrompit lady -Edgermond; je la lui ai remise quand j'ai su vos relations avec Corinne -en Italie, afin qu'il vous la fît lire à votre retour; il ne me -convenait pas de m'en charger.» - -Oswald se tut quelques instants, puis il reprit: «Ce que je vous -demande, madame, c'est ce qui est juste, c'est ce que vous vous devez à -vous-même: détruisez les bruits que vous avez accrédités sur la mort de -votre belle-fille, et reconnaissez-la honorablement pour ce qu'elle est, -pour la fille de lord Edgermond.--Je ne veux contribuer en aucune -manière, répondit lady Edgermond, au malheur de votre vie; et si -l'existence actuelle de Corinne, cette existence sans nom et sans appui -peut être cause que vous ne l'épousiez point, Dieu et votre père me -préservent d'éloigner cet obstacle!--Madame, répondit lord Nelvil, le -malheur de Corinne serait un lien de plus pour elle et moi.--Eh bien,» -reprit lady Edgermond avec une vivacité à laquelle elle ne s'était -jamais livrée, et qui venait sans doute du regret qu'elle éprouvait en -perdant pour sa fille un époux qui lui convenait à tant d'égards, «eh -bien, continua-t-elle, rendez-vous donc malheureux tous les deux; car -elle aussi le sera: ce pays lui est odieux; elle ne peut se plier à nos -moeurs, à notre vie sévère. Il lui faut un théâtre où elle puisse -montrer tous ces talents que vous prisez tant, et qui rendent la vie si -difficile. Vous la verrez s'ennuyer dans ce pays, désirer de retourner -en Italie; elle vous y traînera: vous quitterez vos amis, votre patrie, -celle de votre père, pour une étrangère aimable, j'y consens, mais qui -vous oublierait si vous le vouliez, car il n'y a rien de plus mobile que -ces têtes exaltées. Les profondes douleurs ne sont faites que pour ce -que vous appelez les femmes médiocres, c'est-à-dire celles qui ne vivent -que pour leurs époux et leurs enfants.» La violence du mouvement qui -avait fait parler lady Edgermond, elle qui, toujours habituée à la -contrainte, ne s'était peut-être pas une fois dans toute sa vie laissée -aller à ce point, ébranla ses nerfs déjà malades, et en finissant de -parler elle se trouva mal. Oswald, la voyant dans cet état, sonna -vivement pour appeler du secours. - -Lucile arriva très-effrayée, s'empressa de soulager sa mère, et jeta -seulement sur Oswald un regard inquiet qui semblait lui dire: _Est-ce -vous qui avez fait mal à ma mère?_ Ce regard attendrit profondément lord -Nelvil. Lorsque lady Edgermond revint à elle, il cherchait à lui montrer -l'intérêt qu'elle lui inspirait; mais elle le repoussa avec froideur, et -rougit en pensant que par son émotion elle avait peut-être manqué de -fierté pour sa fille, et trahi le désir qu'elle avait eu de lui donner -lord Nelvil pour époux. Elle fit signe à Lucile de s'éloigner et dit: -«Milord, vous devez, dans tous les cas, vous considérer comme libre de -l'espèce d'engagement qui pouvait exister entre nous. Ma fille est si -jeune, qu'elle n'a pu s'attacher au projet que nous avions formé, votre -père et moi; mais il est plus convenable cependant, ce projet étant -changé, que vous ne reveniez pas chez moi tant que ma fille ne sera pas -mariée.--Je me bornerai donc, reprit Oswald en s'inclinant devant elle, -à vous écrire pour traiter avec vous du sort d'une personne que je -n'abandonnerai jamais.--Vous en êtes le maître,» répondit lady Edgermond -avec une voix étouffée; et lord Nelvil partit. - -En passant à cheval dans l'avenue, il aperçut de loin, dans le bois, -l'élégante figure de Lucile. Il ralentit le pas de son cheval pour la -voir encore, et il lui parut que Lucile suivait la même direction que -lui, en se cachant derrière les arbres. Le grand chemin passait devant -un pavillon à l'extrémité du parc. Oswald remarqua que Lucile entrait -dans ce pavillon: il passa devant avec émotion, mais sans pouvoir la -découvrir. Il retourna plusieurs fois la tête après avoir passé, et -remarqua dans un autre endroit, d'où l'on pouvait apercevoir tout le -grand chemin, une légère agitation dans les feuilles d'un des arbres -placés près du pavillon. Il s'arrêta vis-à-vis de cet arbre, mais il n'y -aperçut plus le moindre mouvement. Incertain s'il avait bien deviné, il -partit; puis tout à coup il revint sur ses pas avec la rapidité de -l'éclair, comme s'il eût laissé tomber quelque chose sur la route. Alors -il vit Lucile sur le bord du chemin et la salua respectueusement. Lucile -baissa son voile avec précipitation et s'enfonça dans le bois, ne -réfléchissant pas que se cacher ainsi, c'était avouer le motif qui -l'avait amenée: la pauvre enfant n'avait rien éprouvé de si vif ni de si -coupable en sa vie que le sentiment qui l'avait conduite à désirer de -voir passer lord Nelvil; et loin de penser à le saluer tout simplement, -elle se croyait perdue dans son esprit pour avoir été devinée. Oswald -comprit tous ces mouvements; il se sentit doucement flatté par cet -innocent intérêt, si timidement et sincèrement exprimé. «Personne, -pensait-il, ne pouvait être plus vrai que Corinne, mais personne aussi -ne connaissait mieux elle-même et les autres: il faudrait apprendre à -Lucile et l'amour qu'elle éprouverait, et celui qu'elle inspirerait. -Mais ce charme d'un jour peut-il suffire à la vie? Et puisque cette -aimable ignorance de soi-même ne dure pas, puisqu'il faut enfin pénétrer -dans son âme, et savoir ce que l'on sent, la candeur qui survit à cette -découverte ne vaut-elle pas mieux encore que la candeur qui la précède?» - -Il comparait ainsi dans ses réflexions Corinne et Lucile mais cette -comparaison n'était encore, du moins il le croyait, qu'un simple -amusement de son esprit, et il ne supposait pas qu'elle pût jamais -l'occuper davantage. - - -CHAPITRE VII - -Après avoir quitté la maison de lady Edgermond, Oswald se rendit en -Écosse. Le trouble que lui avait laissé la présence de Lucile, le -sentiment qu'il conservait pour Corinne, tout fit place à l'émotion -qu'il ressentit à l'aspect des lieux où il avait passé sa vie avec son -père: il se reprochait les distractions auxquelles il s'était livré -depuis une année, il craignait de n'être plus digne d'entrer dans la -demeure qu'il eût voulu n'avoir jamais quittée. Hélas! après la perte de -ce qu'on aimait le plus au monde, comment être content de soi-même si -l'on n'est pas resté dans la plus profonde retraite? Il suffit de vivre -dans la société pour négliger de quelque manière le culte de ceux qui ne -sont plus. C'est en vain que leur souvenir habite au fond du coeur; on -se prête à cette activité des vivants, qui écarte l'idée de la mort, ou -comme pénible, ou comme inutile, ou seulement même comme fatigante. -Enfin, si la solitude ne prolonge pas les regrets et la rêverie, -l'existence, telle qu'elle est, s'empare de nouveau des âmes les plus -tendres, et leur rend des intérêts, des désirs et des passions. C'est -une misérable condition de la nature humaine, que cette nécessité de se -distraire; et, bien que la Providence ait voulu que l'homme fût ainsi -pour qu'il pût supporter la mort, et pour lui-même et pour les autres, -souvent, au milieu de ces distractions, on se sent saisi par le remords -d'en être capable, et il semble qu'une voix touchante et résignée nous -dise: _Vous que j'aimais, m'avez-vous donc oublié?_ - -Ces sentiments occupaient Oswald en retournant dans sa demeure; il -n'éprouva pas, en y arrivant alors, le même désespoir que la première -fois, mais un profond sentiment de tristesse. Il vit que le temps avait -accoutumé tout le monde à la perte de celui qu'il pleurait: les -domestiques ne croyaient plus devoir prononcer devant lui le nom de son -père; chacun était rentré dans ses occupations habituelles; on avait -serré les rangs, et la génération des enfants croissait pour remplacer -celle des pères. Oswald alla s'enfermer dans la chambre de son père, où -il retrouvait son manteau, sa canne, son fauteuil, tout à la même place: -mais qu'était devenue la voix qui répondait à la sienne, et le coeur de -père qui palpitait en revoyant son fils? Lord Nelvil resta plongé dans -des méditations profondes. «O destinée humaine! s'écria-t-il le visage -baigné de pleurs, que voulez-vous de nous? Tant de vie pour périr, tant -de pensées pour que tout cesse! Non, non, il m'entend, mon unique ami; -il est présent ici même, à mes larmes, et nos âmes immortelles -s'attendent. O mon père! ô mon Dieu! guidez-moi dans la vie. Elles ne -connaissent ni les indécisions ni les repentirs, ces âmes de fer qui -semblent posséder en elles-mêmes les immuables qualités de la nature -physique; mais les êtres composés d'imagination, de sensibilité, de -conscience, peuvent-ils faire un pas sans craindre de s'égarer? Ils -cherchent le devoir pour guide; et le devoir lui-même s'obscurcit à -leurs regards, si la Divinité ne le révèle pas au fond du coeur.» - -Le soir, Oswald alla se promener dans l'allée favorite de son père; il -suivit son image à travers les arbres. Hélas! qui n'a pas espéré -quelquefois, dans l'ardeur de ses prières, qu'une ombre chérie nous -apparaîtrait, qu'un miracle enfin s'obtiendrait à force d'aimer? Vaine -espérance! avant le tombeau nous ne saurons rien. Incertitude des -incertitudes, vous n'occupez point le vulgaire! mais plus la pensée -s'ennoblit, plus elle est invinciblement attirée vers les abîmes de la -réflexion. Pendant qu'Oswald s'y livrait tout entier, il entendit une -voiture dans l'avenue, et il en descendit un vieillard qui s'avança -lentement vers lui: cet aspect d'un vieillard, à cette heure et dans ce -lieu, l'émut profondément. Il reconnut M. Dickson, l'ancien ami de son -père, et le reçut avec une émotion qu'il n'eût jamais ressentie pour lui -dans aucun autre moment. - - -CHAPITRE VIII - -M. Dickson n'égalait en rien le père d'Oswald: il n'avait ni son esprit -ni son caractère; mais au moment de sa mort il était auprès de lui, et, -né la même année, on eût dit qu'il restait encore quelques jours en -arrière pour lui porter des nouvelles de ce monde. Oswald lui donna le -bras pour monter l'escalier; il sentait quelque charme dans ces soins -donnés à la vieillesse, seule ressemblance avec son père qu'il pût -trouver dans M. Dickson. Ce vieillard avait vu naître Oswald, et ne -tarda pas à lui parler sans contrainte de tout ce qui le concernait. Il -blâma fortement sa liaison avec Corinne; mais ses faibles arguments -auraient eu sur l'esprit d'Oswald bien moins d'ascendant encore que ceux -de lady Edgermond, si M. Dickson ne lui avait pas remis la lettre que -son père, lord Nelvil, écrivit à lord Edgermond lorsqu'il voulut rompre -le mariage projeté entre son fils et Corinne, alors miss Edgermond. -Voici quelle était cette lettre, écrite en 1791, pendant le premier -voyage d'Oswald en France. Il la lut en tremblant. - - - LETTRE DU PÈRE D'OSWALD A LORD EDGERMOND. - - «Me pardonnerez-vous, mon ami, si je vous propose un changement dans - le projet d'union entre nos deux familles? Mon fils a dix-huit mois de - moins que votre fille aînée; il vaut mieux lui destiner Lucile, votre - seconde fille, qui est plus jeune que sa soeur de douze années. Je - pourrais m'en tenir à ce motif; mais comme je savais l'âge de miss - Edgermond quand je vous l'ai demandée pour Oswald, je croirais manquer - à la confiance de l'amitié si je ne vous disais pas quelles sont les - raisons qui me font désirer que ce mariage n'ait pas lieu. Nous sommes - liés depuis vingt ans; nous pouvons nous parler avec franchise sur nos - enfants, d'autant plus qu'ils sont assez jeunes pour pouvoir être - encore modifiés par nos conseils. Votre fille est charmante; mais il - me semble voir en elle une de ces belles Grecques qui enchantaient et - subjuguaient le monde. Ne vous offensez pas de l'idée que cette - comparaison peut suggérer. Sans doute votre fille n'a reçu de vous, - n'a trouvé dans son coeur que les principes et les sentiments les plus - purs; mais elle a besoin de plaire, de captiver, de faire effet. Elle - a plus de talents encore que d'amour-propre; mais des talents si rares - doivent nécessairement exciter le désir de les développer; et je ne - sais pas quel théâtre peut suffire à cette activité d'esprit, à cette - impétuosité d'imagination, à ce caractère ardent enfin, qui se fait - sentir dans toutes ses paroles: elle entraînerait nécessairement mon - fils hors de l'Angleterre; car une telle femme ne peut y être - heureuse, et l'Italie seule lui convient. - - «Il lui faut cette existence indépendante qui n'est soumise qu'à la - fantaisie. Notre vie de campagne, nos habitudes domestiques - contrarieraient nécessairement tous ses goûts. Un homme né dans notre - heureuse patrie doit être Anglais avant tout: il faut qu'il remplisse - ses devoirs de citoyen, puisqu'il a le bonheur de l'être; et dans les - pays où les institutions politiques donnent aux hommes des occasions - honorables d'agir et de se montrer, les femmes doivent rester dans - l'ombre. Comment voulez-vous qu'une personne aussi distinguée que - votre fille se contente d'un tel sort? Croyez-moi, mariez-la en - Italie: sa religion, ses goûts et ses talents l'y appellent. Si mon - fils épousait miss Edgermond, il l'aimerait sûrement beaucoup, car il - est impossible d'être plus séduisante, et il essayerait alors, pour - lui plaire, d'introduire dans sa maison les coutumes étrangères. - Bientôt il perdrait cet esprit national, ces préjugés, si vous le - voulez, qui nous unissent entre nous, et font de notre nation un - corps, une association libre, mais indissoluble, qui ne peut périr - qu'avec le dernier de nous. Mon fils se trouverait bientôt mal en - Angleterre, en voyant que sa femme n'y serait pas heureuse. Il a, je - le sais, toute la faiblesse que donne la sensibilité; il irait donc - s'établir en Italie, et cette expatriation, si je vivais encore, me - ferait mourir de douleur. Ce n'est pas seulement parce qu'elle me - priverait de mon fils, c'est parce qu'elle lui ravirait l'honneur de - servir son pays. - - «Quel sort pour un habitant de nos montagnes, que de traîner une vie - oisive au sein des plaisirs de l'Italie! Un Écossais _sigisbée_ de sa - femme, s'il ne l'est pas de celle d'un autre! inutile à sa famille, - dont il n'est plus ni le guide ni l'appui! Tel que je connais Oswald, - votre fille prendrait un grand empire sur lui. Je m'applaudis donc de - ce que son séjour actuel en France lui a ôté l'occasion de voir miss - Edgermond; et j'ose vous conjurer, mon ami, si je mourais avant le - mariage de mon fils, de ne pas lui faire connaître votre fille aînée - avant que votre fille cadette soit en âge de le fixer. Je crois notre - liaison assez ancienne, assez sacrée, pour attendre de vous cette - marque d'affection. Dites à mon fils, s'il le fallait, mes volontés à - cet égard; je suis sûr qu'il les respectera, et plus encore si j'avais - cessé de vivre. - - «Donnez aussi, je vous prie, tous vos soins à l'union d'Oswald avec - Lucile. Quoiqu'elle soit bien enfant, j'ai démêlé dans ses traits, - dans l'expression de sa physionomie, dans le son de sa voix, la - modestie la plus touchante. Voilà quelle est la femme vraiment - anglaise qui fera le bonheur de mon fils: si je ne vis pas assez pour - être témoin de cette union, je m'en réjouirai dans le ciel; quand nous - y serons un jour réunis, mon cher ami, notre bénédiction et nos - prières protégeront encore nos enfants. - - «Tout à vous. - - «NELVIL.» - -Après cette lecture, Oswald garda le plus profond silence, ce qui laissa -le temps à M. Dickson de continuer ses longs discours sans être -interrompu. Il admira la sagacité de son ami, qui avait si bien jugé -miss Edgermond, quoiqu'il fût loin, disait-il, de pouvoir s'imaginer -encore la conduite condamnable qu'elle a tenue depuis. Il prononça, au -nom du père d'Oswald, qu'un tel mariage serait une offense mortelle à sa -mémoire. Oswald apprit par lui que pendant son fatal séjour en France, -un an après que cette lettre avait été écrite, en 1792, son père n'avait -trouvé de consolations que chez lady Edgermond, où il avait passé tout -un été, et qu'il s'était occupé de l'éducation de Lucile, qui lui -plaisait singulièrement. Enfin, sans art, mais aussi sans ménagement, M. -Dickson attaqua le coeur d'Oswald par les endroits les plus sensibles. - -C'était ainsi que tout se réunissait pour renverser le bonheur de -Corinne absente, et qui n'avait pour se défendre que ses lettres, qui la -rappelaient de temps en temps au souvenir d'Oswald. Elle avait à -combattre la nature des choses, l'influence de la patrie, le souvenir -d'un père, la conjuration des amis en faveur des résolutions faciles et -de la route commune, et le charme naissant d'une jeune fille, qui -semblait si bien en harmonie avec les espérances pures et calmes de la -vie domestique. - - - - -LIVRE DIX-SEPTIÈME - -CORINNE EN ÉCOSSE - - -CHAPITRE PREMIER - -Corinne, pendant ce temps, s'était établie près de Venise, dans une -campagne sur les bords de la Brenta; elle voulait rester dans les lieux -où elle avait vu Oswald pour la dernière fois, et d'ailleurs elle se -croyait là plus près qu'à Rome des lettres d'Angleterre. Le prince -Castel-Forte lui avait écrit pour lui offrir de venir la voir; et s'il -avait essayé de la détacher d'Oswald, s'il lui avait dit ce qui se dit, -c'est que l'absence doit refroidir le sentiment, un tel mot prononcé -sans réflexion eût été pour Corinne comme un coup de poignard: elle aima -donc mieux ne voir personne. Mais ce n'est pas une chose facile que de -vivre seule quand l'âme est ardente et la situation malheureuse. Les -occupations de la solitude exigent toutes du calme dans l'esprit; et -lorsqu'on est agité par l'inquiétude, une distraction forcée, quelque -importune qu'elle pût être, vaudrait mieux que la continuité de la même -impression. Si l'on peut deviner comme on arrive à la folie, c'est -sûrement lorsqu'une seule pensée s'empare de l'esprit, et ne permet plus -à la succession des objets de varier les idées. Corinne était d'ailleurs -une personne d'une imagination si vive, qu'elle se consumait elle-même -quand ses facultés n'avaient plus d'aliment au dehors. - -Quelle vie succédait à celle qu'elle venait de mener pendant près d'une -année! Oswald était auprès d'elle presque tout le jour; il suivait tous -ses mouvements, il accueillait avidement chacune de ses paroles; son -esprit excitait celui de Corinne. Ce qu'il y avait d'analogie, ce qu'il -y avait de différence entre eux, animait également leur entretien; enfin -Corinne voyait sans cesse ce regard si tendre, si doux, et si -constamment occupé d'elle. Quand la moindre inquiétude la troublait, -Oswald prenait sa main, il la serrait contre son coeur, et le calme, et -plus que le calme, une espérance vague et délicieuse renaissait dans -l'âme de Corinne. Maintenant rien que d'aride au dehors, rien que de -sombre au fond du coeur; elle n'avait d'autre événement, d'autre variété -dans sa vie que les lettres d'Oswald; et l'irrégularité de la poste, -pendant l'hiver, excitait chaque jour en elle le tourment de l'attente, -et souvent cette attente était trompée. Elle se promenait tous les -matins sur le bord du canal, dont les eaux sont assoupies sous le poids -de larges feuilles appelées les lis des eaux. Elle attendait la gondole -noire qui apportait les lettres de Venise; elle était parvenue à la -distinguer à une très-grande distance, et le coeur lui battait avec une -affreuse violence dès qu'elle l'apercevait. Le messager descendait de la -gondole; quelquefois il disait: _Madame, il n'y a point de lettres_, et -continuait ensuite paisiblement le reste de ses affaires, comme si rien -n'était si simple que de n'avoir point de lettres. Une autre fois il lui -disait: _Oui, madame, il y en a._ Elle les parcourait toutes d'une main -tremblante, et l'écriture d'Oswald ne s'offrait point à ses regards; -alors le reste du jour était affreux, la nuit se passait sans sommeil, -et le lendemain elle éprouvait la même anxiété qui absorbait toute sa -journée. - -Enfin elle accusa lord Nelvil de ce qu'elle souffrait: il lui sembla -qu'il aurait pu lui écrire plus souvent, et elle lui en fit des -reproches. Il se justifia, et déjà ses lettres devinrent moins tendres: -car, au lieu d'exprimer ses propres inquiétudes, il s'occupait à -dissiper celles de son amie. - -Ces nuances n'échappèrent point à la triste Corinne, qui étudiait le -jour et la nuit une phrase, un mot des lettres d'Oswald, et cherchait à -découvrir, en les relisant sans cesse, une réponse à ses craintes, une -interprétation nouvelle qui pût lui donner quelques jours de calme. - -Cet état ébranlait ses nerfs, affaiblissait son esprit. Elle devenait -superstitieuse, et s'occupait des présages continuels qu'on peut tirer -de chaque événement quand on est toujours poursuivi par la même crainte. -Un jour par semaine elle allait à Venise, pour avoir ce jour-là ses -lettres quelques heures plus tôt. Elle variait ainsi le tourment de les -attendre. Au bout de quelques semaines, elle avait pris une sorte -d'horreur pour tous les objets qu'elle voyait en allant et en revenant: -ils étaient tous comme les spectres de ses pensées, et les retraçaient à -ses yeux sous d'horribles traits. - -Une fois, en entrant à l'église de Saint-Marc, elle se rappela qu'en -arrivant à Venise l'idée lui était venue que peut-être, avant de partir, -lord Nelvil la conduirait dans ces lieux, et l'y prendrait pour son -épouse à la face du ciel: alors elle se livra tout entière à cette -illusion. Elle le fit entrer sous ces portiques, s'approcher de l'autel, -et promettre à Dieu d'aimer toujours Corinne. Elle pensa qu'elle se -mettait à genoux devant Oswald, et recevait ainsi la couronne nuptiale. -L'orgue qui se faisait entendre dans l'église, les flambeaux qui -l'éclairaient, animaient sa vision; et, pour un moment, elle ne sentit -plus le vide cruel de l'absence, mais cet attendrissement qui remplit -l'âme, et fait entendre au fond du coeur la voix de ce qu'on aime. Tout -à coup un murmure sombre fixa l'attention de Corinne; et comme elle se -retournait, elle aperçut un cercueil qu'on apportait dans l'église. A -cet aspect, elle chancela, ses yeux se troublèrent, et, depuis cet -instant, elle fut convaincue par l'imagination que son sentiment pour -Oswald serait la cause de sa mort. - - -CHAPITRE II - -Quand Oswald eut lu la lettre de son père, remise par M. Dickson, il fut -longtemps le plus malheureux et le plus irrésolu de tous les hommes. -Déchirer le coeur de Corinne, ou manquer à la mémoire de son père, -c'était une alternative si cruelle, qu'il invoqua mille fois la mort -pour y échapper; enfin il fit encore ce qu'il avait fait tant de fois, -il recula l'instant de la décision, et se dit qu'il irait en Italie pour -rendre Corinne elle-même juge de ses tourments et du parti qu'il devait -prendre. Il croyait que son devoir l'obligeait à ne pas épouser Corinne; -il était libre de ne jamais s'unir à Lucile: mais de quelle manière -pouvait-il passer sa vie avec son amie? Fallait-il lui sacrifier son -pays, ou l'entraîner en Angleterre, sans égard pour sa réputation ni -pour son sort? Dans cette perplexité douloureuse, il serait parti pour -Venise, si, de mois en mois, on n'avait pas répandu le bruit que son -régiment allait être embarqué; il serait parti pour apprendre à Corinne -ce qu'il ne pouvait encore se résoudre à lui écrire. - -Cependant le ton de ses lettres fut nécessairement altéré. Il ne voulait -pas écrire ce qui se passait dans son âme; mais il ne pouvait plus -s'exprimer avec le même abandon. Il avait résolu de cacher à Corinne les -obstacles qu'il rencontrait dans le projet de la faire reconnaître, -parce qu'il espérait y réussir encore avec le temps, et ne voulait pas -l'aigrir inutilement contre sa belle-mère. Divers genres de réticences -rendaient ses lettres plus courtes; il les remplissait de sujets -étrangers, il ne disait rien sur ses projets futurs; enfin, une autre -que Corinne eût été certaine de ce qui se passait dans le coeur -d'Oswald; mais un sentiment passionné rend à la fois plus pénétrante et -plus crédule. Il semble que, dans cet état, on ne puisse rien voir que -d'une manière surnaturelle. On découvre ce qui est caché, et l'on se -fait illusion sur ce qui est clair: car l'on est révolté de l'idée que -l'on souffre à ce point, sans que rien d'extraordinaire en soit la -cause, et qu'un tel désespoir est produit par des circonstances -très-simples. - -Oswald était très-malheureux, et de sa situation personnelle, et de la -peine qu'il devait causer à celle qu'il aimait; et ses lettres -exprimaient de l'irritation, sans en dire la cause. Il reprochait à -Corinne, par une bizarrerie singulière, la douleur qu'il éprouvait, -comme si elle n'eût pas été mille fois plus à plaindre que lui; enfin, -il bouleversait entièrement l'âme de son amie. Elle n'était plus -maîtresse d'elle-même; son esprit se troublait, ses nuits étaient -remplies par les images les plus funestes; le jour elles ne se -dissipaient pas, et l'infortunée Corinne ne pouvait croire que cet -Oswald, qui écrivait des lettres si dures, si agitées, si amères, fût -celui qu'elle avait connu si généreux et si tendre: elle ressentait un -désir irrésistible de le revoir encore et de lui parler. «Que je -l'entende! s'écria-t-elle; qu'il me dise que c'est lui qui peut déchirer -ainsi sans pitié celle dont la moindre peine affligeait jadis si -vivement son coeur; qu'il me le dise, et je me soumettrai à la destinée. -Mais une puissance infernale inspire sans doute un tel langage. Ce n'est -pas Oswald; non, ce n'est pas Oswald qui m'écrit. On m'a calomniée près -de lui; enfin, il y a quelque perfidie quand il y a tant de malheur.» - -Un jour, Corinne prit la résolution d'aller en Écosse, si toutefois l'on -peut appeler une résolution la douleur impétueuse qui force à changer de -situation à tout prix; elle n'osait écrire à personne qu'elle partait; -elle n'avait pu se déterminer à le dire même à Thérésine, et elle se -flattait toujours d'obtenir de sa propre raison de rester. Seulement -elle soulageait son imagination par le projet d'un voyage, par une -pensée différente de celle de la veille, par un peu d'avenir mis à la -place des regrets. Elle était incapable d'aucune occupation. La lecture -lui était devenue impossible, la musique ne lui causait qu'un -tressaillement douloureux, et le spectacle de la nature, qui porte à la -rêverie, redoublait encore sa peine. Cette personne si vive passait les -jours entiers immobile, ou du moins sans aucun mouvement extérieur; les -tourments de son âme ne se trahissaient plus que par sa mortelle pâleur. -Elle regardait sa montre à chaque instant, espérant qu'une heure était -passée, et ne sachant pas cependant pourquoi elle désirait que l'heure -changeât de nom, puisqu'elle n'amenait rien de nouveau qu'une nuit sans -sommeil, suivie d'un jour plus douloureux encore. - -Un soir qu'elle se croyait prête à partir, une femme fit demander à la -voir: elle la reçut, parce qu'on lui dit que cette femme paraissait le -désirer vivement. Elle vit entrer dans sa chambre une personne -entièrement contrefaite, le visage défiguré par une affreuse maladie, -vêtue de noir et couverte d'un voile, pour dérober, s'il était possible, -sa vue à ceux dont elle approchait. Cette femme, ainsi maltraitée par la -nature, se chargeait de la collecte des aumônes. Elle demanda noblement, -avec une sécurité touchante, des secours pour les pauvres; Corinne lui -donna beaucoup d'argent, en lui faisant promettre seulement de prier -pour elle. La pauvre femme, qui s'était résignée à son sort, regardait -avec étonnement cette belle personne si pleine de force et de vie, -riche, jeune, admirée, et qui semblait cependant accablée par le -malheur. «Mon Dieu, madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous -fussiez aussi calme que moi.» Quel mot adressé par une femme dans cet -état à la plus brillante personne d'Italie, qui succombait au désespoir! - -Ah! la puissance d'aimer est trop grande, elle l'est trop dans les âmes -ardentes. Qu'elles sont heureuses celles qui consacrent à Dieu seul ce -profond sentiment d'amour dont les habitants de la terre ne sont pas -dignes! Mais le temps n'en était pas encore venu pour Corinne; il lui -fallait encore des illusions, elle voulait encore du bonheur, elle -priait, mais elle n'était pas encore résignée. Ses rares talents, la -gloire qu'elle avait acquise, lui donnaient encore trop d'intérêt pour -elle-même. Ce n'est qu'en se détachant de tout dans ce monde qu'on peut -renoncer à ce qu'on aime; tous les autres sacrifices précèdent celui-là, -et la vie peut être depuis longtemps un désert sans que le feu qui l'a -dévastée soit éteint. - -Enfin, au milieu des doutes et des combats qui renversaient et -renouvelaient sans cesse le plan de Corinne, elle reçut une lettre -d'Oswald, qui lui annonçait que son régiment devait s'embarquer dans six -semaines, et qu'il ne pouvait profiter de ce temps pour aller à Venise, -parce qu'un colonel qui s'éloignerait dans un pareil moment se perdrait -de réputation. Il ne restait à Corinne que le temps d'arriver en -Angleterre avant que lord Nelvil s'éloignât d'Europe, et peut-être pour -toujours. Cette crainte acheva de décider son départ. Il faut plaindre -Corinne, car elle n'ignorait pas tout ce qu'il y avait d'inconsidéré -dans sa démarche: elle se jugeait plus sévèrement que personne; mais -quelle femme aurait le droit de jeter _la première pierre_ à -l'infortunée qui ne justifie point sa faute, qui n'en espère aucune -jouissance, mais fuit d'un malheur à l'autre comme si des fantômes -effrayants la poursuivaient de toutes parts? - -Voici les dernières lignes de sa lettre au prince Castel-Forte: «Adieu, -mon fidèle protecteur; adieu, mes amis de Rome, adieu, vous tous avec -qui j'ai passé des jours si doux et si faciles. C'en est fait, la -destinée m'a frappée; je sens en moi sa blessure mortelle: je me débats -encore; mais je succomberai. Il faut que je le revoie: croyez-moi, je ne -suis pas responsable de moi-même; il y a dans mon sein des orages que ma -volonté ne peut gouverner. Cependant j'approche du terme où tout finira -pour moi; ce qui se passe à présent est le dernier acte de mon histoire; -après, viendront la pénitence et la mort. Bizarre confusion du coeur -humain! Dans ce moment même où je me conduis comme une personne si -passionnée, j'aperçois cependant les ombres du déclin dans -l'éloignement, et je crois entendre une voix divine qui me dit: -«_Infortunée, encore ces jours d'agitation et d'amour, et je t'attends -dans le repos éternel._» O mon Dieu! accordez-moi la présence d'Oswald -encore une fois, une dernière fois. Le souvenir de ses traits s'est -comme obscurci par mon désespoir. Mais n'avait-il pas quelque chose de -divin dans le regard? ne semblait-il pas, quand il entrait, qu'un air -brillant et pur annonçait son approche? Mon ami, vous l'avez vu se -placer près de moi, m'entourer de ses soins, me protéger par le respect -qu'il inspirait pour son choix. Ah! comment exister sans lui? Pardonnez -mon ingratitude; dois-je reconnaître ainsi la constante et noble -affection que vous m'avez toujours témoignée? Mais je ne suis plus digne -de rien, et je passerais pour insensée, si je n'avais pas le triste don -d'observer moi-même ma folie. Adieu donc, adieu!» - - -CHAPITRE III - -Combien elle est malheureuse, la femme délicate et sensible qui commet -une grande imprudence, qui la commet, pour un objet dont elle se croit -moins aimée, et n'ayant qu'elle-même pour soutien de ce qu'elle fait! Si -elle hasardait sa réputation et son repos pour rendre un grand service à -celui qu'elle aime, elle ne serait point à plaindre. Il est si doux de -se dévouer! il y a dans l'âme tant de délices quand on brave tous les -périls pour sauver une vie qui nous est chère, pour soulager la douleur -qui déchire un coeur ami du nôtre! Mais traverser ainsi seule des pays -inconnus, arriver sans être attendue, rougir d'abord devant ce qu'on -aime de la preuve même d'amour qu'on lui donne; risquer tout parce qu'on -le veut, et non parce qu'un autre vous le demande: quel pénible -sentiment! quelle humiliation digne pourtant de pitié! car tout ce qui -vient d'aimer en mérite. Que serait-ce si l'on compromettait ainsi -l'existence des autres, si l'on manquait à des devoirs envers des liens -sacrés? Mais Corinne était libre; elle ne sacrifiait que sa gloire et -son repos. Il n'y avait point de raison, point de prudence dans sa -conduite, mais rien qui pût offenser une autre destinée que la sienne, -et son funeste amour ne perdait qu'elle-même. - -En débarquant en Angleterre, Corinne sut par les papiers publics que le -départ du régiment de lord Nelvil était encore retardé. Elle ne vit à -Londres que la société du banquier auquel elle était recommandée sous un -nom supposé. Il s'intéressa d'abord à elle, et s'empressa, ainsi que sa -femme et sa fille, à lui rendre tous les services imaginables. Elle -tomba dangereusement malade en arrivant, et pendant quinze jours ses -nouveaux amis la soignèrent avec la bienveillance la plus tendre. Elle -apprit que lord Nelvil était en Écosse, mais qu'il devait revenir dans -peu de jours à Londres, où son régiment se trouvait alors. Elle ne -savait comment se résoudre à lui annoncer qu'elle était en Angleterre. -Elle ne lui avait point écrit son départ; et son embarras était tel à -cet égard, que depuis un mois Oswald n'avait point reçu de ses lettres. -Il commençait à s'en inquiéter vivement: il l'accusait de légèreté, -comme s'il avait eu le droit de s'en plaindre. En arrivant à Londres, il -alla d'abord chez son banquier, où il espérait trouver des lettres -d'Italie; on lui dit qu'il n'y en avait point. Il sortit; et, comme il -réfléchissait avec peine sur ce silence, il rencontra M. Edgermond, -qu'il avait vu à Rome, et qui lui demanda des nouvelles de Corinne. «Je -n'en sais point, répondit lord Nelvil avec humeur.--Oh! je le crois -bien, reprit M. Edgermond; ces Italiennes oublient toujours les -étrangers dès qu'elles ne les voient plus. Il y a mille exemples de -cela, et il ne faut pas s'en affliger; elles seraient trop aimables si -elles avaient de la constance unie à tant d'imagination. Il faut bien -qu'il reste quelque avantage à nos femmes.» Il lui serra la main en -parlant ainsi, et prit congé de lui pour retourner dans la principauté -de Galles, son séjour habituel; mais il avait en peu de mots pénétré de -tristesse le coeur d'Oswald. «J'ai tort, se disait-il à lui-même, j'ai -tort de vouloir qu'elle me regrette, puisque je ne puis me consacrer à -son bonheur. Mais oublier si vite ce qu'on a aimé, c'est flétrir le -passé au moins autant que l'avenir.» - -Au moment où lord Nelvil avait su la volonté de son père, il s'était -résolu à ne point épouser Corinne; mais il avait aussi formé le dessein -de ne pas revoir Lucile. Il était mécontent de l'impression trop vive -qu'elle avait faite sur lui, et se disait qu'étant condamné à faire tant -de mal à son amie, il fallait au moins lui garder cette fidélité de -coeur qu'aucun devoir ne lui ordonnait de sacrifier. Il se contenta -d'écrire à lady Edgermond pour lui renouveler ses sollicitations -relativement à l'existence de Corinne; mais elle refusa constamment de -lui répondre à cet égard, et lord Nelvil comprit, par ses entretiens -avec M. Dickson, l'ami de lord Edgermond, que le seul moyen d'obtenir -d'elle ce qu'il désirait serait d'épouser sa fille; car elle pensait que -Corinne pourrait nuire au mariage de sa soeur si elle reprenait son vrai -nom, et si sa famille la reconnaissait. Corinne ne se doutait point -encore de l'intérêt que Lucile avait inspiré à lord Nelvil; la destinée -lui avait jusqu'alors épargné cette douleur. Jamais cependant elle -n'avait été plus digne de lui que dans le moment même où le sort l'en -séparait. Elle avait pris pendant sa maladie, au milieu des négociants -simples et honnêtes chez qui elle était, un véritable goût pour les -moeurs et les habitudes anglaises. Le petit nombre de personnes qu'elle -voyait dans la famille qui l'avait reçue n'étaient distinguées d'aucune -manière, mais possédaient une force de raison et une justesse d'esprit -remarquables. On lui témoignait une affection moins expansive que celle -à laquelle elle était accoutumée, mais qui se faisait connaître à chaque -occasion par de nouveaux services. La sévérité de lady Edgermond, -l'ennui d'une petite ville de province, lui avaient fait une cruelle -illusion sur tout ce qu'il y a de noble et de bon dans le pays auquel -elle avait renoncé, et elle s'y attachait dans une circonstance où, pour -son bonheur du moins, il n'était peut-être plus à désirer qu'elle -éprouvât ce sentiment. - - -CHAPITRE IV - -Un soir, la famille qui comblait Corinne de marques d'amitié et -d'intérêt la pressa vivement de venir voir jouer madame Siddons dans -_Isabelle_, ou _le Fatal mariage_, l'une des pièces du théâtre anglais -où cette actrice déploie le plus admirable talent. Corinne s'y refusa -longtemps; mais enfin, se rappelant que lord Nelvil avait souvent -comparé sa manière de déclamer avec celle de madame Siddons, elle eut la -curiosité de l'entendre, et se rendit voilée dans une petite loge d'où -elle pouvait tout voir sans être vue. Elle ne savait pas que lord Nelvil -était arrivé la veille à Londres; mais elle craignait d'être aperçue par -un Anglais qui l'aurait connue en Italie. La noble figure et la profonde -sensibilité de l'actrice captivèrent tellement l'attention de Corinne, -que pendant les premiers actes ses yeux ne se détournèrent pas du -théâtre. La déclamation anglaise est plus propre qu'aucune autre à -remuer l'âme, quand un beau talent en fait sentir la force et -l'originalité. Il y a moins d'art, moins de convenu qu'en France; -l'impression qu'elle produit est plus immédiate, le désespoir véritable -s'exprimerait ainsi; et la nature des pièces et le genre de la -versification plaçant l'art dramatique à moins de distance de la vie -réelle, l'effet qu'il produit est plus déchirant. Il faut d'autant plus -de génie pour être un grand acteur en France, qu'il y a fort peu de -liberté pour la manière individuelle, tant les règles générales prennent -d'espace. Mais en Angleterre on peut tout risquer si la nature -l'inspire. Ces longs gémissements, qui paraissent ridicules quand on les -raconte, font tressaillir quand on les entend. L'actrice la plus noble -dans ses manières, madame Siddons, ne perd rien de sa dignité quand elle -se prosterne contre terre. Il n'y a rien qui ne puisse être admirable -quand une émotion intime y entraîne, une émotion qui part du centre de -l'âme, et domine celui qui le ressent plus encore que celui qui en est -témoin. Il y a chez les diverses nations une façon différente de jouer -la tragédie; mais l'expression de la douleur s'entend d'un bout du monde -à l'autre; et, depuis le sauvage jusqu'au roi, il y a quelque chose de -semblable dans tous les hommes alors qu'ils sont vraiment malheureux. - -Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte, Corinne remarqua que -tous les regards se tournaient vers une loge, et dans cette loge elle -vit lady Edgermond et sa fille; car elle ne douta pas que ce ne fût -Lucile, bien que depuis sept ans elle fût singulièrement embellie. La -mort d'un parent très-riche de lord Edgermond avait obligé lady -Edgermond à venir à Londres pour y régler les affaires de la succession. -Lucile s'était plus parée qu'à l'ordinaire pour venir au spectacle; et -depuis longtemps, même en Angleterre, où les femmes sont si belles, il -n'avait paru une personne aussi remarquable. Corinne fut douloureusement -surprise en la voyant: il lui parut impossible qu'Oswald pût résister à -la séduction d'une telle figure. Elle se compara dans sa pensée avec -elle, et se trouva tellement inférieure; elle s'exagéra tellement, s'il -était possible de se l'exagérer, le charme de cette jeunesse, de cette -blancheur, de ces cheveux blonds, de cette innocente image du printemps -de la vie, qu'elle se sentit presque humiliée de lutter par le talent, -par l'esprit, par les dons acquis enfin, ou du moins perfectionnés, avec -ces grâces prodiguées par la nature elle-même. - -Tout à coup elle aperçut, dans la loge opposée, lord Nelvil, dont les -regards étaient fixés sur Lucile. Quel moment pour Corinne! elle -revoyait pour la première fois ces traits qui l'avaient tant occupée; ce -visage qu'elle cherchait dans son souvenir à chaque instant, bien qu'il -n'en fût jamais effacé, elle le revoyait, et c'était lorsque Lucile -occupait seule Oswald. Sans doute il ne pouvait soupçonner la présence -de Corinne; mais si ses yeux s'étaient dirigés par hasard sur elle, -l'infortunée en aurait tiré quelques présages de bonheur. Enfin madame -Siddons reparut, et lord Nelvil se tourna vers le théâtre pour la -considérer. - -Corinne alors respira plus à l'aise, et se flatta qu'un simple mouvement -de curiosité avait attiré l'attention d'Oswald sur Lucile. La pièce -devenait à tous les moments plus touchante, et Lucile était baignée de -pleurs qu'elle cherchait à cacher en se retirant dans le fond de sa -loge. Alors Oswald la regarda de nouveau avec plus d'intérêt encore que -la première fois. Enfin il arriva, ce moment terrible où Isabelle, -s'étant échappée des mains des femmes qui veulent l'empêcher de se tuer, -rit, en se donnant un coup de poignard, de l'inutilité de leurs efforts. -Ce rire du désespoir est l'effet le plus difficile et le plus -remarquable que le jeu dramatique puisse produire; il émeut bien plus -que les larmes: cette amère ironie du malheur est son expression la plus -déchirante. Qu'elle est terrible la souffrance du coeur, quand elle -inspire une si barbare joie, quand elle donne, à l'aspect de son propre -sang, le contentement féroce d'un sauvage ennemi qui se serait vengé! - -Alors sans doute Lucile fut tellement attendrie, que sa mère s'en -alarma, car on la vit se retourner avec inquiétude de son côté: Oswald -se leva comme s'il voulait aller vers elle; mais bientôt il se rassit. -Corinne eut quelque joie de ce second mouvement; mais elle se dit en -soupirant: «Lucile, ma soeur qui m'était si chère autrefois, est jeune -et sensible; dois-je vouloir lui ravir un bien dont elle pourrait jouir -sans obstacle, sans que celui qu'elle aimerait lui fît aucun sacrifice?» -La pièce finie, Corinne voulut laisser sortir tout le monde avant de -s'en aller, de peur d'être reconnue, et elle se mit derrière une petite -ouverture de sa loge où elle pouvait apercevoir ce qui se passait dans -le corridor. Au moment où Lucile sortit, la foule se rassembla pour la -voir, et l'on entendait de tous les côtés des exclamations sur sa -ravissante figure. Lucile se troublait de plus en plus. Lady Edgermond, -infirme et malade, avait de la peine à fendre la presse, malgré les -soins de sa fille et les égards qu'on leur témoignait; mais elles ne -connaissaient personne, et nul homme par conséquent n'osait les aborder. -Lord Nelvil, voyant leur embarras, se hâta de s'approcher d'elles. Il -offrit un bras à lady Edgermond et l'autre à Lucile, qui le prit -timidement, en baissant la tête et rougissant à l'excès: ils passèrent -ainsi devant Corinne. Oswald n'imaginait pas que sa pauvre amie fût -témoin d'un spectacle si douloureux pour elle; car il avait une légère -nuance d'orgueil en conduisant ainsi la plus belle personne d'Angleterre -à travers les admirateurs sans nombre qui suivaient ses pas. - - -CHAPITRE V - -Corinne revint chez elle cruellement troublée, et ne sachant point -quelle résolution elle prendrait, comment elle ferait connaître à lord -Nelvil son arrivée, et ce qu'elle lui dirait pour la motiver; car à -chaque instant elle perdait de sa confiance dans le sentiment de son -ami, et il lui semblait quelquefois que c'était un étranger qu'elle -allait revoir, un étranger qu'elle aimait avec passion, mais qui ne la -reconnaîtrait plus. Elle envoya chez lord Nelvil le lendemain au soir, -et elle apprit qu'il était chez lady Edgermond; le jour suivant, la même -réponse lui fut rapportée, mais on lui dit aussi que lady Edgermond -était malade, et qu'elle repartirait pour sa terre dès qu'elle serait -guérie. Corinne attendait ce moment pour faire savoir à lord Nelvil -qu'elle était en Angleterre; mais tous les soirs elle sortait, passait -devant la maison de lady Edgermond, et voyait à sa porte la voiture -d'Oswald. Un inexprimable serrement de coeur l'oppressait; et, -retournant chez elle, elle recommençait le lendemain la même course pour -éprouver la même douleur. Corinne avait tort cependant quand elle se -persuadait qu'Oswald allait chez lady Edgermond dans l'intention -d'épouser sa fille. - -Le jour du spectacle, lady Edgermond lui avait dit, pendant qu'il la -conduisait à sa voiture, que la succession du parent de lord Edgermond, -qui était mort dans l'Inde, concernait Corinne autant que sa fille, et -qu'elle le priait en conséquence de passer chez elle pour se charger de -faire savoir en Italie les divers arrangements qu'elle voulait prendre à -cet égard. Oswald promit d'y aller, et il lui sembla que, dans cet -instant, la main de Lucile qu'il tenait avait tremblé. Le silence de -Corinne pouvait lui faire croire qu'il n'était plus aimé, et l'émotion -de cette jeune fille devait lui donner l'idée qu'il l'intéressait au -fond du coeur. Cependant il n'avait pas l'idée de manquer à la promesse -qu'il avait donnée à Corinne, et l'anneau qu'elle possédait était un -gage assuré que jamais il n'en épouserait une autre sans son -consentement. Il retourna chez lady Edgermond le lendemain pour soigner -les intérêts de Corinne; mais lady Edgermond était si malade, et sa -fille tellement inquiète de se trouver ainsi seule à Londres, sans aucun -parent (M. Edgermond n'y étant pas), sans savoir seulement à quel -médecin il fallait s'adresser, qu'Oswald crut de son devoir envers -l'amie de son père de consacrer tout son temps à la soigner. - -Lady Edgermond, naturellement âpre et fière, semblait ne s'adoucir que -pour Oswald: elle le laissait venir tous les jours chez elle, sans qu'il -prononçât un seul mot qui pût faire supposer l'intention d'épouser sa -fille. Le nom et la beauté de Lucile en faisaient l'un des plus -brillants partis de l'Angleterre; et depuis qu'elle avait paru au -spectacle et qu'on la savait à Londres, sa porte était assiégée par les -visites des plus grands seigneurs du pays. Lady Edgermond refusait -constamment de recevoir personne: elle ne sortait jamais, et ne recevait -que lord Nelvil. Comment n'aurait-il pas été flatté d'une conduite si -délicate? Cette générosité silencieuse qui s'en remettait à lui sans -rien demander, sans se plaindre de rien, le touchait vivement, et -cependant chaque fois qu'il allait dans la maison de lady Edgermond, il -craignait que sa présence ne fût interprétée comme un engagement. Il eût -cessé d'y aller dès que les intérêts de Corinne ne l'y auraient plus -attiré, si lady Edgermond avait recouvré sa santé. Mais au moment où on -la croyait mieux, elle retomba malade de nouveau plus dangereusement que -la première fois; et si elle était morte dans ce moment, Lucile n'aurait -eu à Londres d'autre appui qu'Oswald, puisque sa mère ne formait de -relations avec personne. - -Lucile ne s'était pas permis un seul mot qui dût faire croire à lord -Nelvil qu'elle le préférât! mais il pouvait le supposer quelquefois par -une altération légère et subite dans la couleur de son teint, par des -yeux trop promptement baissés, par une respiration plus rapide; enfin, -il étudiait le coeur de cette jeune fille avec un intérêt curieux et -tendre, et sa complète réserve lui laissait toujours du doute et de -l'incertitude sur la nature de ses sentiments. Le plus haut point de la -passion et l'éloquence qu'elle inspire ne suffisent pas encore à -l'imagination; on désire toujours quelque chose de plus, et, ne pouvant -l'obtenir, on se refroidit et l'on se lasse, tandis que la faible lueur -qu'on aperçoit à travers les nuages tient longtemps la curiosité en -suspens, et semble promettre dans l'avenir de nouveaux sentiments et des -découvertes nouvelles. Cette attente cependant n'est point satisfaite; -et, quand on sait à la fin ce que cache tout ce charme du silence et de -l'inconnu, le mystère aussi se flétrit, et l'on en revient à regretter -l'abandon et le mouvement d'un caractère animé. Hélas! de quelle manière -prolonger cet enchantement du coeur, ces délices de l'âme, que la -confiance et le doute, le bonheur et le malheur dissipent également à la -longue? tant les jouissances célestes sont étrangères à notre destinée! -Elles traversent notre coeur quelquefois, seulement pour nous rappeler -notre origine et notre espoir! - -Lady Edgermond, se trouvant mieux, fixa son départ à deux jours de là -pour aller en Écosse, où elle voulait visiter la terre de lord -Edgermond, qui était voisine de celle de lord Nelvil. Elle s'attendait -qu'il lui proposerait de l'y accompagner, puisqu'il avait annoncé le -projet de retourner en Écosse avant le départ de son régiment; mais il -n'en dit rien. Lucile le regarda dans ce moment, et néanmoins il se tut. -Elle se hâta de se lever, et s'approcha de la fenêtre. Peu de moments -après, lord Nelvil prit un prétexte pour aller vers elle, et il lui -sembla que ses yeux étaient mouillés de pleurs; il en fut ému, soupira, -et l'oubli dont il accusait son amie revenant de nouveau à sa mémoire, -il se demanda si cette jeune fille n'était pas plus capable que Corinne -d'un sentiment fidèle. - -Oswald cherchait à réparer la peine qu'il venait de causer à Lucile; on -a tant de plaisir à ramener la joie sur un visage encore enfant! Le -chagrin n'est pas fait pour ces physionomies où la réflexion même n'a -point encore laissé de traces. Le régiment de lord Nelvil devait être -passé en revue le lendemain matin à Hyde-Park; il demanda donc à lady -Edgermond si elle voulait y aller en calèche avec sa fille, et si elle -lui permettrait, après la revue, de faire une promenade à cheval avec -Lucile à côté de sa voiture. Lucile avait dit une fois qu'elle avait -grande envie de monter à cheval. Elle regarda sa mère avec une -expression toujours soumise, mais où l'on pouvait remarquer cependant le -désir d'obtenir un consentement. Lady Edgermond se recueillit quelques -instants; puis, tendant à lord Nelvil sa faible main, qui dépérissait -chaque jour davantage, elle lui dit: «Si vous le demandez, milord, j'y -consens.» Ces mots firent tant d'impression sur Oswald, qu'il allait -renoncer lui-même à ce qu'il avait proposé; mais tout à coup Lucile, -avec une vivacité qu'elle n'avait pas encore montrée, prit la main de sa -mère et la baisa pour la remercier. Lord Nelvil alors n'eut pas le -courage de priver d'un amusement cette innocente créature qui menait une -vie si solitaire et si triste. - - -CHAPITRE VI - -Corinne, depuis quinze jours, ressentait l'anxiété la plus cruelle: -chaque matin elle hésitait si elle écrirait à lord Nelvil pour lui -apprendre où elle était, et chaque soir se passait dans l'inexprimable -douleur de le savoir chez Lucile. Ce qu'elle souffrait le soir la -rendait plus timide pour le lendemain. Elle rougissait d'apprendre à -celui qui ne l'aimait peut-être plus la démarche inconsidérée qu'elle -avait faite pour lui. «Peut-être, se disait-elle souvent, tous les -souvenirs d'Italie sont-ils effacés de sa mémoire? peut-être n'a-t-il -plus besoin de trouver dans les femmes un esprit supérieur, un coeur -passionné? Ce qui lui plaît à présent, c'est l'admirable beauté de seize -ans, l'expression angélique de cet âge, l'âme timide et neuve qui -consacre à l'objet de son choix les premiers sentiments qu'elle ait -jamais éprouvés.» - -L'imagination de Corinne était tellement frappée des avantages de sa -soeur, qu'elle avait presque honte de lutter avec de tels charmes. Il -lui semblait que le talent même était une ruse, l'esprit une tyrannie, -la passion une violence, à côté de cette innocence désarmée; et bien que -Corinne n'eût pas encore vingt-huit ans, elle pressentait déjà cette -époque de la vie où les femmes se défient avec tant de douleur de leurs -moyens de plaire. Enfin la jalousie et une timidité fière se -combattaient dans son âme; elle renvoyait de jour en jour le moment tant -craint et tant désiré où elle devait revoir Oswald. Elle apprit que son -régiment serait passé en revue le lendemain à Hyde-Park, et elle résolut -d'y aller. Elle pensa qu'il était possible que Lucile s'y trouvât, et -elle s'en fiait à ses propres yeux pour juger des sentiments d'Oswald. -D'abord elle avait l'idée de se parer avec soin et de se montrer ensuite -subitement à lui; mais en commençant sa toilette, ses cheveux noirs, son -teint un peu bruni par le soleil d'Italie, ses traits prononcés, mais -dont elle ne pouvait pas juger l'expression en se regardant, lui -inspirèrent du découragement sur ses charmes. Elle voyait toujours dans -son miroir le visage aérien de sa soeur; et, rejetant loin d'elle toutes -les parures qu'elle avait essayées, elle se revêtit d'une robe noire à -la vénitienne, couvrit son visage et sa taille avec la mante qu'on porte -dans ce pays, et se jeta ainsi dans le fond d'une voiture. - -A peine fut-elle dans Hyde-Park, qu'elle vit paraître Oswald à la tête -de son régiment. Il avait, dans son uniforme, la plus belle et la plus -imposante figure du monde; il conduisait son cheval avec une grâce et -une dextérité parfaites. La musique qu'on entendait avait quelque chose -de fier et de doux tout à la fois, qui conseillait noblement le -sacrifice de la vie. Une multitude d'hommes élégamment et simplement -vêtus, des femmes belles et modestes, portaient sur leur visage, les uns -l'empreinte des vertus mâles, les autres des vertus timides. Les soldats -du régiment d'Oswald semblaient le regarder avec confiance et -dévouement. On joua le fameux air, _Dieu sauve le roi_, qui touche si -profondément tous les coeurs en Angleterre; et Corinne s'écria: «O -respectable pays qui deviez être ma patrie! pourquoi vous ai-je quitté? -Qu'importait plus ou moins de gloire personnelle au milieu de tant de -vertus; et quelle gloire valait celle, ô Nelvil! d'être ta digne -épouse?» - -Les instruments militaires qui se firent entendre retracèrent à Corinne -les dangers qu'Oswald allait courir. Elle le regarda longtemps sans -qu'il pût l'apercevoir, et se disait, les yeux pleins de larmes: «Qu'il -vive, quand ce ne serait pas pour moi! mon Dieu, c'est lui qu'il faut -conserver!» Dans ce moment la voiture de lady Edgermond arriva; lord -Nelvil la salua respectueusement en baissant devant elle la pointe de -son épée. Cette voiture passa et repassa plusieurs fois. Tous ceux qui -voyaient Lucile l'admiraient; Oswald la considérait avec des regards qui -perçaient le coeur de Corinne. L'infortunée les connaissait, ces -regards; ils avaient été tournés sur elle! - -Les chevaux que lord Nelvil avait prêtés à Lucile parcouraient avec la -plus brillante vitesse les allées de Hyde-Park, tandis que la voiture de -Corinne s'avançait lentement, presque comme un convoi funèbre, derrière -les coursiers rapides et leur bruit tumultueux. «Ah! ce n'était pas -ainsi, pensait Corinne, non, ce n'était pas ainsi que je me rendais au -Capitole la première fois que je l'ai rencontré: il m'a précipitée du -char de triomphe dans l'abîme des douleurs. Je l'aime, et toutes les -joies de la vie ont disparu. Je l'aime, et tous les dons de la nature -sont flétris. Mon Dieu! pardonnez-lui quand je ne serai plus!» Oswald -passait à cheval à côté de la voiture où était Corinne. La forme -italienne de l'habit noir qui l'enveloppait le frappa singulièrement. Il -s'arrêta, fit le tour de cette voiture, revint sur ses pas pour la -revoir encore, et tâcha d'apercevoir quelle était la femme qui s'y -tenait cachée. Le coeur de Corinne battait pendant ce temps avec une -extrême violence, et tout ce qu'elle redoutait, c'était de s'évanouir et -d'être ainsi découverte; mais elle résista cependant à son émotion, et -lord Nelvil perdit l'idée qui l'avait d'abord occupé. Quand la revue fut -finie, Corinne, pour ne pas attirer davantage l'attention d'Oswald, -descendit de voiture pendant qu'il ne pouvait la voir, et se plaça -derrière les arbres et la foule, de manière à n'être pas aperçue. Oswald -alors s'approcha de la calèche de lady Edgermond; et, lui montrant un -cheval très-doux que ses gens avaient amené, il demanda pour Lucile la -permission de monter ce cheval à côté de la voiture de sa mère. Lady -Edgermond y consentit, en lui recommandant beaucoup de veiller sur sa -fille. Lord Nelvil était descendu de cheval; il parlait chapeau bas, à -la portière de lady Edgermond, avec une expression si respectueuse et si -sensible en même temps, que Corinne n'y voyait que trop un attachement -pour la mère, animé par l'attrait qu'inspirait la fille. - -Lucile descendit de voiture. Elle avait un habit de cheval qui dessinait -à ravir l'élégance de sa taille; sur sa tête un chapeau noir orné de -plumes blanches; et ses beaux cheveux blonds, légers comme l'air, -tombaient avec grâce sur son charmant visage. Oswald baissa la main de -manière que Lucile pût y poser son pied pour monter sur le cheval. -Lucile s'attendait que ce serait un de ses gens qui lui rendrait ce -service; elle rougit en le recevant de lord Nelvil. Il insista: Lucile -enfin mit sur cette main un pied charmant, et s'élança si légèrement à -cheval, que tous ses mouvements donnaient l'idée d'une de ces sylphides -que l'imagination nous peint avec des couleurs si délicates. Elle partit -au galop. Oswald la suivit et ne la perdit pas de vue. Une fois le -cheval fit un faux pas. A l'instant lord Nelvil l'arrêta, examina la -bride et le mors avec une aimable anxiété. Une autre fois il crut à tort -que le cheval s'emportait; il devint pâle comme la mort; et, poussant -son propre cheval avec une incroyable ardeur, dans une seconde il -atteignit celui de Lucile, descendit et se précipita devant elle. -Lucile, ne pouvant plus retenir son cheval, frémissait à son tour de -renverser Oswald; mais d'une main il saisit la bride, et de l'autre il -soutint Lucile, qui en sautant s'appuya légèrement sur lui. - -Que fallait-il de plus pour convaincre Corinne du sentiment d'Oswald -pour Lucile? Ne voyait-elle pas tous les signes d'intérêt qu'il lui -avait autrefois prodigués? Et même, pour son éternel désespoir, ne -croyait-elle pas apercevoir dans les regards de lord Nelvil plus de -timidité, plus de réserve qu'il n'en avait dans le temps de son amour -pour elle? Deux fois elle tira l'anneau de son doigt; elle était prête à -fendre la foule pour le jeter aux pieds d'Oswald; et l'espoir de mourir -à l'instant même l'encourageait dans cette résolution. Mais quelle est -la femme née même sous le soleil du Midi, qui peut, sans frissonner, -attirer sur ses sentiments l'attention de la multitude? Bientôt Corinne -frémit à la pensée de se montrer à lord Nelvil dans cet instant, et -sortit de la foule pour rejoindre sa voiture. Comme elle traversait une -allée solitaire, Oswald vit encore de loin cette même figure noire qui -l'avait frappé, et l'impression qu'elle produisit sur lui cette fois fut -beaucoup plus vive. Cependant il attribua l'émotion qu'il en ressentait -au remords d'avoir été dans ce jour, pour la première fois, infidèle au -fond de son coeur à l'image de Corinne; et, rentré chez lui, il prit à -l'instant la résolution de repartir pour l'Écosse, puisque son régiment -ne s'embarquait pas encore de quelque temps. - - -CHAPITRE VII - -Corinne retourna chez elle dans un état de douleur qui troublait sa -raison, et dès ce moment ses forces furent pour jamais affaiblies. Elle -résolut d'écrire à lord Nelvil pour lui apprendre, et son arrivée en -Angleterre, et tout ce qu'elle avait souffert depuis qu'elle y était. -Elle commença cette lettre, d'abord remplie des plus amers reproches, et -puis elle la déchira. «Que signifient les reproches en amour? -s'écria-t-elle, ce sentiment serait-il le plus intime, le plus pur, le -plus généreux des sentiments, s'il n'était pas en tout involontaire? Que -ferais-je donc avec mes plaintes? Une autre voix, un autre regard, ont -le secret de son âme; tout n'est-il donc pas dit?» Elle recommença sa -lettre, et cette fois elle voulut peindre à lord Nelvil la monotonie -qu'il pourrait trouver dans son union avec Lucile. Elle essayait de lui -prouver que, sans une parfaite harmonie de l'âme et de l'esprit, aucun -bonheur de sentiment n'était durable; et puis elle déchira cette lettre -encore plus vivement que la première. «S'il ne sait pas ce que je vaux, -disait-elle, est-ce moi qui le lui apprendrai? Et d'ailleurs dois-je -parler ainsi de ma soeur? Est-il vrai qu'elle me soit inférieure autant -que je cherche à me le persuader? Et quand elle le serait, est-ce à moi -qui, comme une mère, l'ai pressée dans son enfance contre mon coeur, -est-ce à moi qu'il appartient de le dire? Ah! non, il ne faut pas -vouloir ainsi son propre bonheur à tout prix. Elle passe, cette vie -pendant laquelle on a tant de désirs; et, longtemps même avant la mort, -quelque chose de doux et de rêveur nous détache par degrés de -l'existence.» - -Elle reprit encore une fois la plume, et ne parla que de son malheur; -mais, en l'exprimant, elle éprouvait une telle pitié d'elle-même, -qu'elle couvrait son papier de ses larmes. «Non, dit-elle encore, il ne -faut pas envoyer cette lettre: s'il y résiste, je le haïrai; s'il y -cède, je ne saurai pas s'il n'a pas fait un sacrifice; s'il ne conserve -pas le souvenir d'une autre. Il vaut mieux le voir, lui parler, lui -remettre cet anneau, gage de ses promesses;» et elle se hâta de -l'envelopper dans une lettre où elle n'écrivit que ces mots: _Vous êtes -libre_; et, mettant la lettre dans son sein, elle attendit que le soir -approchât pour aller chez Oswald. Il lui sembla qu'en plein jour elle -eût rougi devant tous ceux qui l'auraient regardée; et cependant elle -voulait devancer le moment où lord Nelvil avait coutume d'aller chez -lady Edgermond. A six heures donc elle partit, mais en tremblant comme -une esclave condamnée. On a si peur de ce qu'on aime quand une fois la -confiance est perdue! Ah! l'objet d'une affection passionnée est à nos -yeux, ou le protecteur le plus sûr, ou le maître le plus redoutable. - -Corinne fit arrêter sa voiture devant la porte de lord Nelvil, et -demanda d'une voix tremblante à l'homme qui ouvrait cette porte s'il -était chez lui. _Depuis une demi-heure, madame_, répondit-il, _milord -est parti pour l'Écosse._ Cette nouvelle serra le coeur de Corinne; elle -tremblait de voir Oswald; mais cependant son âme allait au-devant de -cette inexprimable émotion. L'effort était fait, elle se croyait près -d'entendre sa voix, et il fallait maintenant prendre une nouvelle -résolution pour le retrouver, attendre encore plusieurs jours, et -condescendre à une démarche de plus. Néanmoins, à tout prix alors, -Corinne voulait le revoir. Le lendemain donc elle partit pour Édimbourg. - - -CHAPITRE VIII - -Avant de quitter Londres, lord Nelvil était retourné chez son banquier; -et quand il sut qu'aucune lettre de Corinne n'était arrivée, il se -demanda avec amertume s'il devait sacrifier un bonheur domestique -certain et durable à une personne qui peut-être ne se ressouvenait plus -de lui. Cependant il résolut d'écrire encore en Italie, comme il l'avait -déjà fait plusieurs fois depuis six semaines, pour demander à Corinne la -cause de son silence, et pour lui déclarer encore que, tant qu'elle ne -lui renverrait pas son anneau, il ne serait jamais l'époux d'une autre. -Il fit son voyage dans des dispositions très-pénibles: il aimait Lucile -presque sans la connaître, car il ne lui avait pas entendu prononcer -vingt paroles; mais il regrettait Corinne, et s'affligeait des -circonstances qui les séparaient; tour à tour le charme timide de l'une -le captivait, et il se retraçait la grâce brillante, l'éloquence sublime -de l'autre. Si dans ce moment il avait su que Corinne l'aimait plus que -jamais, qu'elle avait tout quitté pour le suivre, il n'aurait jamais -revu Lucile: mais il se croyait oublié; et, réfléchissant sur le -caractère de Lucile et sur celui de Corinne, il se disait qu'un -extérieur froid et réservé cachait souvent les sentiments les plus -profonds. Il se trompait: les âmes passionnées se trahissent de mille -manières, et ce que l'on contient toujours est bien faible. - -Une circonstance vint ajouter encore à l'intérêt que Lucile inspirait à -lord Nelvil. En retournant dans sa terre, il passa si près de celle qui -appartenait à lady Edgermond, que la curiosité l'y conduisit. Il se fit -ouvrir le cabinet où Lucile avait coutume de travailler. Ce cabinet -était rempli des souvenirs du temps que le père d'Oswald y avait passé -près de Lucile pendant que son fils était en France. Elle avait élevé un -piédestal de marbre à la place même où, peu de mois avant sa mort, il -lui donnait des leçons, et sur ce piédestal était gravé: _A la mémoire -de mon second père!_ Enfin un livre était posé sur la table, Oswald -l'ouvrit; il y reconnut le recueil des pensées de son père, et sur la -première page il trouva ces mots écrits par son père lui-même: _A celle -qui m'a consolé dans mes peines, à l'âme la plus pure, à la femme -angélique qui fera la gloire et le bonheur de son époux!_ Avec quelle -émotion Oswald lut ces lignes, où l'opinion de celui qu'il révérait -était si vivement exprimée! Il s'étonna du silence de Lucile envers lui -sur les témoignages d'affection qu'elle avait reçus de son père. Il crut -voir dans ce silence la délicatesse la plus rare, la crainte de forcer -son choix par l'idée d'un devoir; enfin il fut frappé de ces paroles: _A -celle qui m'a consolé dans mes peines!_ «C'est donc Lucile, -s'écria-t-il, c'est elle qui adoucissait le mal que je faisais à mon -père; et je l'abandonnerais quand sa mère est mourante, quand elle -n'aura plus que moi pour consolateur! Ah! Corinne, vous si brillante, si -recherchée, avez-vous besoin, comme Lucile, d'un ami fidèle et dévoué? -Elle n'était plus brillante, elle n'était plus recherchée, cette Corinne -qui errait seule d'auberge en auberge, ne voyant pas même celui pour qui -elle avait tout quitté, et n'ayant pas la force de s'en éloigner. Elle -était tombé malade dans une petite ville, à moitié chemin d'Édimbourg, -et n'avait pu, malgré ses efforts, continuer sa route. Elle pensait -souvent, pendant les longues nuits de ses souffrances, que, si elle -était morte dans ce lieu, Thérésine seule aurait su son nom, et l'aurait -inscrit sur sa tombe. Quel changement, quel sort pour une femme qui ne -pouvait pas faire un pas en Italie, sans que la foule des hommages se -précipitât sur ses pas! Et faut-il qu'un seul sentiment dépouille ainsi -toute la vie? Enfin, après huit jours d'angoisses inexprimables, elle -reprit sa triste route; car, bien que l'espérance de voir Oswald en fût -le terme, il y avait tant de pénibles sentiments confondus avec cette -vive attente, que son coeur n'en éprouvait qu'une inquiétude -douloureuse. Avant d'arriver à la demeure de lord Nelvil, Corinne eut le -désir de s'arrêter quelques heures dans la terre de son père, qui n'en -était pas éloignée, et où lord Edgermond avait ordonné que son tombeau -fût placé. Elle n'y avait point été depuis ce temps, et elle n'avait -passé dans cette terre qu'un mois, seule avec son père. C'était l'époque -la plus heureuse de son séjour en Angleterre. Ces souvenirs lui -inspiraient le besoin de revoir son habitation, et elle ne croyait pas -que lady Edgermond dût y être déjà. - -A quelques milles du château, Corinne aperçut sur le grand chemin une -voiture renversée. Elle fit arrêter la sienne, et vit sortir de celle -qui était brisée un vieillard très-effrayé de la chute qu'il venait de -faire. Corinne se hâta de le secourir, et lui offrit de le conduire -elle-même jusqu'à la ville voisine. Il accepta avec reconnaissance, et -dit qu'il se nommait M. Dickson. Corinne reconnut ce nom qu'elle avait -souvent entendu prononcer à lord Nelvil. Elle dirigea l'entretien de -manière à faire parler ce bon vieillard sur le seul objet qui -l'intéressât dans la vie. M. Dickson était l'homme du monde qui causait -le plus volontiers; et, ne se doutant pas que Corinne, dont il ignorait -le nom, et qu'il prenait pour une Anglaise, eût aucun intérêt -particulier dans les questions qu'elle lui faisait, il se mit à dire -tout ce qu'il savait avec le plus grand détail; et comme il désirait de -plaire à Corinne, dont les soins l'avaient touché, il fut indiscret pour -l'amuser. - -Il raconta comment il avait appris lui-même à lord Nelvil que son père -s'était opposé d'avance au mariage qu'il voulait contracter maintenant, -et fit l'extrait de la lettre qu'il lui avait remise, en répétant -plusieurs fois ces mots, qui perçaient le coeur de Corinne: _Son père -lui a défendu d'épouser cette Italienne; ce serait outrager sa mémoire -que de braver sa volonté._ - -M. Dickson ne se borna point encore à ces cruelles paroles; il affirma -de plus qu'Oswald aimait Lucile, que Lucile l'aimait; que lady Edgermond -souhaitait vivement ce mariage, mais qu'un engagement pris en Italie -empêchait lord Nelvil d'y consentir. «Quoi! dit Corinne à M. Dickson, en -tâchant de contenir le trouble affreux qui l'agitait, vous croyez que -c'est seulement à cause de l'engagement qu'il a contracté que lord -Nelvil ne se marie pas avec miss Lucile Edgermond?--J'en suis bien sûr, -reprit M. Dickson, charmé d'être interrogé de nouveau; il y a trois -jours encore, j'ai vu lord Nelvil; et, bien qu'il ne m'ait pas expliqué -la nature des liens qu'il avait formés en Italie, il m'a dit ces -paroles, que j'ai mandées à lady Edgermond: _Si j'étais libre, -j'épouserais Lucile._--S'il était libre!» répéta Corinne; et dans ce -moment sa voiture s'arrêta devant la porte de l'auberge où elle -conduisait M. Dickson. Il voulut la remercier, lui demander dans quel -lieu il pourrait la revoir; Corinne ne l'entendait plus. Elle lui serra -la main sans pouvoir lui répondre, et le quitta sans avoir prononcé un -seul mot. Il était tard; cependant elle voulut aller encore dans les -lieux où reposaient les cendres de son père: le désordre de son esprit -lui rendait ce pèlerinage sacré plus nécessaire que jamais. - - -CHAPITRE IX - -Lady Edgermond était depuis deux jours à sa terre, et ce soir-là même il -y avait un grand bal chez elle. Tous ses voisins, tous ses vassaux lui -avaient demandé de se réunir pour célébrer son arrivée; Lucile l'avait -aussi désiré, peut-être dans l'espoir qu'Oswald y viendrait: en effet, -il y était lorsque Corinne arriva. Elle vit beaucoup de voitures dans -l'avenue, et fit arrêter la sienne à quelques pas; elle descendit, et -reconnut le séjour où son père lui avait témoigné les sentiments les -plus tendres. Quelle différence entre ces temps, qu'elle croyait alors -malheureux, et sa situation actuelle! C'est ainsi que dans la vie on est -puni des peines de l'imagination par les chagrins réels, qui -n'apprennent que trop à connaître le véritable malheur. - -Corinne fit demander pourquoi le château était illuminé, et quelles -étaient les personnes qui s'y trouvaient dans ce moment. Le hasard fit -que le domestique de Corinne interrogea l'un de ceux que lord Nelvil -avait pris à son service en Angleterre, et qui se trouvait là dans ce -moment. Corinne entendit sa réponse. _C'est un bal_, dit-il, _que donne -aujourd'hui lady Edgermond; et lord Nelvil, mon maître_, ajouta-t-il, _a -ouvert ce bal avec miss Lucile Edgermond, l'héritière de ce château._ A -ces mots, Corinne frémit, mais elle ne changea point de résolution. Une -âpre curiosité l'entraînait à se rapprocher des lieux où tant de -douleurs la menaçaient; elle fit signe à ses gens de s'éloigner, et elle -entra seule dans le parc, qui se trouvait ouvert, et dans lequel, à -cette heure, l'obscurité permettait de se promener longtemps sans être -vue. Il était dix heures; et depuis que le bal avait commencé, Oswald -dansait avec Lucile ces contredanses anglaises que l'on recommence cinq -ou six fois dans la soirée; mais toujours le même homme danse avec la -même femme, et la plus grande gravité règne quelquefois dans cette -partie de plaisir. - -Lucile dansait noblement, mais sans vivacité; le sentiment même qui -l'occupait ajoutait à son sérieux naturel. Comme on était curieux dans -le canton de savoir si elle aimait lord Nelvil, tout le monde la -regardait avec plus d'attention encore que de coutume, ce qui -l'empêchait de lever les yeux sur Oswald; et sa timidité était telle, -qu'elle ne voyait ni n'entendait rien. Ce trouble et cette réserve -touchèrent beaucoup lord Nelvil dans le premier moment; mais comme cette -situation ne variait pas, il commençait un peu à s'en fatiguer, et -comparait cette longue rangée d'hommes et de femmes, et cette musique -monotone, avec la grâce animée des airs et des danses d'Italie. Cette -réflexion le fit tomber dans une profonde rêverie, et Corinne eût encore -goûté quelques instants de bonheur si elle avait pu connaître alors les -sentiments de lord Nelvil. Mais l'infortunée, qui se sentait étrangère -sur le sol paternel, isolée près de celui qu'elle avait espéré pour -époux, parcourait au hasard les sombres allées d'une demeure qu'elle -pouvait autrefois considérer comme la sienne. La terre manquait sous ses -pas, et l'agitation de la douleur lui tenait seule lieu de force: -peut-être pensait-elle qu'elle rencontrerait Oswald dans le jardin; mais -elle ne savait pas elle-même ce qu'elle désirait. - -Le château était placé sur une hauteur, au pied de laquelle coulait une -rivière. Il y avait beaucoup d'arbres sur l'un des bords, mais l'autre -n'offrait que des rochers arides et couverts de bruyère. Corinne, en -marchant, se trouva près de la rivière; elle entendit là tout à la fois -la musique de la fête et le murmure des eaux. La lueur des lampions du -bal se réfléchissait d'en haut jusqu'au milieu des ondes, tandis que le -pâle reflet de la lune éclairait seul les campagnes désertes de l'autre -rive. On eût dit que dans ces lieux, comme dans la tragédie de Hamlet, -les ombres erraient autour du palais où se donnaient les festins. - -L'infortunée Corinne, seule, abandonnée, n'avait qu'un pas à faire pour -se plonger dans l'éternel oubli. «Ah! s'écria-t-elle, si demain, -lorsqu'il se promènera sur ces bords avec la troupe joyeuse de ses amis, -ses pas triomphants heurtaient contre les restes de celle qu'une fois -pourtant il a aimée, n'aurait-il pas une émotion qui me vengerait, une -douleur qui ressemblerait à ce que je souffre? Non, non, reprit-elle, ce -n'est pas la vengeance qu'il faut chercher dans la mort, mais le repos.» -Elle se tut, et contempla de nouveau cette rivière qui coulait si vite -et néanmoins si régulièrement, cette nature si bien ordonnée, quand -l'âme humaine est toute en tumulte; elle se rappela le jour où lord -Nelvil se précipita dans la mer pour sauver un vieillard. «Qu'il était -bon alors! s'écria Corinne, hélas! dit-elle en pleurant, peut-être -l'est-il encore! Pourquoi le blâmer parce que je souffre? peut-être ne -le sait-il pas; peut-être, s'il me voyait...» Et tout à coup elle prit -la résolution de faire demander lord Nelvil au milieu de cette fête, et -de lui parler à l'instant. Elle remonta vers le château, avec l'espèce -de mouvement que donne une décision nouvellement prise, une décision qui -succède à de longues incertitudes; mais en approchant elle fut saisie -d'un tel tremblement, qu'elle fut obligée de s'asseoir sur un banc de -pierre qui était devant les fenêtres. La foule des paysans rassemblés -pour voir danser empêcha qu'elle ne fût remarquée. - -Lord Nelvil, dans ce moment, s'avança sur le balcon; il respira l'air -frais du soir; quelques rosiers qui se trouvaient là lui rappelèrent le -parfum que portait habituellement Corinne, et l'impression qu'il en -ressentit le fit tressaillir. Cette fête longue et ennuyeuse le -fatiguait; il se souvint du bon goût de Corinne dans l'arrangement d'une -fête, de son intelligence dans tout ce qui tenait aux beaux-arts, et il -sentit que c'était seulement dans la vie régulière et domestique qu'il -se représentait avec plaisir Lucile pour compagne. Tout ce qui -appartenait le moins du monde à l'imagination, à la poésie, lui -retraçait le souvenir de Corinne, et renouvelait ses regrets. Pendant -qu'il était dans cette disposition, un de ses amis s'approcha de lui, et -ils s'entretinrent quelques moments ensemble. Corinne alors entendit la -voix d'Oswald. - -Inexprimable émotion que la voix de ce qu'on aime! Mélange confus -d'attendrissement et de terreur! car il est des impressions si vives, -que notre pauvre et faible nature se craint elle-même en les éprouvant. - -Un des amis d'Oswald lui dit: «Ne trouvez-vous pas ce bal -charmant?--Oui, répondit-il avec distraction; oui, en vérité,» -répéta-t-il en soupirant. Ce soupir et l'accent mélancolique de sa voix -causèrent à Corinne une vive joie: elle se crut certaine de retrouver le -coeur d'Oswald, de se faire encore entendre de lui; et, se levant avec -précipitation, elle s'avança vers un des domestiques de la maison pour -le charger de demander lord Nelvil. Si elle avait suivi ce mouvement, -combien sa destinée et celle d'Oswald eussent été différentes! - -Dans cet instant, Lucile s'approcha de la fenêtre; et voyant passer dans -le jardin, à travers l'obscurité, une femme vêtue de blanc, mais sans -aucun ornement de fête, sa curiosité fut excitée. Elle avança la tête, -et, regardant attentivement, elle crut reconnaître les traits de sa -soeur; mais comme elle ne doutait pas qu'elle ne fût morte depuis sept -années, la frayeur que lui causa cette vue la fit tomber évanouie. Tout -le monde courut à son secours. Corinne ne trouva plus le domestique -auquel elle voulait parler, et se retira plus avant dans l'allée, afin -de ne pas être remarquée. - -Lucile revint à elle, et n'osa point avouer ce qui l'avait émue. Mais, -comme dès l'enfance sa mère avait fortement frappé son esprit par toutes -les idées qui tiennent à la dévotion, elle se persuada que l'image de sa -soeur lui était apparue, marchant vers le tombeau de leur père, pour lui -reprocher l'oubli de ce tombeau, le tort qu'elle avait eu de recevoir -une fête dans ces lieux, sans remplir au moins auparavant un pieux -devoir envers des cendres révérées. Au moment donc où Lucile se crut -sûre de n'être pas observée, elle sortit du bal. Corinne s'étonna de la -voir seule ainsi dans le jardin et s'imagina que lord Nelvil ne -tarderait pas à la rejoindre, et que peut-être il lui avait demandé un -entretien secret pour obtenir d'elle la permission de faire connaître -ses voeux à sa mère. Cette idée la rendit immobile; mais bientôt elle -remarqua que Lucile tournait ses pas vers un bosquet qu'elle savait -devoir être le lieu où le tombeau de son père avait été élevé; et -s'accusant, à son tour, de n'avoir pas commencé à y porter ses regards -et ses larmes, elle suivit sa soeur à quelque distance, se cachant à -l'aide des arbres et de l'obscurité. Elle aperçut enfin de loin le -sarcophage noir élevé sur la place où les restes de lord Edgermond -étaient ensevelis. Une profonde émotion la força de s'arrêter et de -s'appuyer contre un arbre. Lucile aussi s'arrêta, et se pencha -respectueusement à l'aspect du tombeau. - -Dans ce moment Corinne était prête à se découvrir à sa soeur, à lui -redemander, au nom de leur père, et son rang et son époux; mais Lucile -fit quelques pas avec précipitation pour s'approcher du monument, et le -courage de Corinne défaillit. Il y a dans le coeur d'une femme tant de -timidité réunie à l'impétuosité des sentiments, qu'un rien peut la -retenir comme un rien l'entraîner. Lucile se mit à genoux devant la -tombe de son père: elle écarta ses blonds cheveux qu'une guirlande de -fleurs tenait rassemblés, et leva ses yeux au ciel pour prier avec un -regard angélique. Corinne était placée derrière les arbres; et, sans -pouvoir être découverte, elle voyait facilement sa soeur qu'un rayon de -la lune éclairait doucement; elle se sentit tout à coup saisie par un -attendrissement purement généreux. Elle contempla cette expression de -piété si pure, ce visage si jeune, que les traits de l'enfance s'y -faisaient remarquer encore; elle se retraça le temps où elle avait servi -de mère à Lucile; elle réfléchit sur elle-même; elle pensa qu'elle -n'était pas loin de trente ans, de ce moment où le déclin de la jeunesse -commence; tandis que sa soeur avait devant elle un long avenir indéfini, -un avenir qui n'était troublé par aucun souvenir, par aucune vie passée -dont il fallût répondre ni devant les autres ni devant sa propre -conscience. «Si je me montre à Lucile, se dit-elle, si je lui parle, son -âme encore paisible sera bientôt troublée. J'ai déjà tant souffert, je -saurai souffrir encore; mais l'innocente Lucile va passer dans un -instant du calme à l'agitation la plus cruelle; et c'est moi qui l'ai -tenue dans mes bras, qui l'ai fait dormir sur mon sein, c'est moi qui la -précipiterais dans le monde des douleurs!» Ainsi pensait Corinne. -Cependant l'amour livrait dans son coeur un cruel combat à ce sentiment -désintéressé, à cette exaltation de l'âme qui la portait à se sacrifier -elle-même. - -Lucile dit alors tout haut: «O mon père! priez pour moi.» Corinne -l'entendit; et se laissant aussi tomber à genoux, elle demanda la -bénédiction paternelle pour les deux soeurs à la fois, et répandit des -larmes qu'arrachaient de son coeur des sentiments plus purs encore que -l'amour. Lucile, continuant sa prière, prononça distinctement ces -paroles: «O ma soeur, intercédez pour moi dans le ciel; vous m'avez -aimée dans mon enfance, continuez à me protéger.» Ah! combien cette -prière attendrit Corinne! Lucile, enfin, d'une voix pleine de ferveur, -dit: «Mon père, pardonnez-moi l'instant d'oubli dont un sentiment -ordonné par vous-même est la cause. Je ne suis point coupable en aimant -celui que vous m'aviez destiné pour époux; mais achevez votre ouvrage, -et faites qu'il me choisisse pour la compagne de sa vie: je ne puis être -heureuse qu'avec lui; mais jamais il ne saura que je l'aime, jamais ce -coeur tremblant ne trahira son secret. O mon Dieu! ô mon père! consolez -votre fille, et rendez-la digne de l'estime et de la tendresse -d'Oswald!--Oui, répéta Corinne à voix basse, exaucez-la, mon père; et -pour l'autre de vos enfants, une mort douce et tranquille.» - -En achevant ce voeu solennel, le plus grand effort dont l'âme de Corinne -fût capable, elle tira de son sein la lettre qui contenait l'anneau -donné par Oswald, et s'éloigna rapidement. Elle sentait bien qu'en -envoyant cette lettre et laissant ignorer à lord Nelvil qu'elle était en -Angleterre, elle brisait leurs liens et donnait Oswald à Lucile; mais en -présence de ce tombeau, les obstacles qui la séparaient de lui s'étaient -offerts avec plus de force que jamais; elle s'était rappelé les paroles -de M. Dickson: _Son père lui défend d'épouser cette Italienne_, et il -lui sembla que le sien aussi s'unissait à celui d'Oswald, et que -l'autorité paternelle tout entière condamnait son amour. L'innocence de -Lucile, sa jeunesse, sa pureté, exaltaient son imagination, et elle -était, un moment du moins, fière de s'immoler pour qu'Oswald fût en paix -avec son pays, avec sa famille, avec lui-même. - -La musique qu'on entendait en approchant du château soutenait le courage -de Corinne. Elle aperçut un pauvre vieillard aveugle qui était assis au -pied d'un arbre, écoutant le bruit de la fête. Elle s'avança vers lui en -le priant de remettre la lettre qu'elle lui donnait à l'un des gens du -château. Ainsi elle ne courut pas même le risque que lord Nelvil pût -découvrir qu'une femme l'avait apportée. En effet, qui eût vu Corinne -remettant cette lettre aurait senti qu'elle contenait le destin de sa -vie. Ses regards, sa main tremblante, sa voix solennelle et troublée, -tout annonçait un de ces terribles moments où la destinée s'empare de -nous, où l'être malheureux n'agit plus que comme l'esclave de la -fatalité qui le poursuit. - -Corinne observa de loin le vieillard, qu'un chien fidèle conduisait: -elle le vit donner sa lettre à l'un des domestiques de lord Nelvil, qui, -par hasard, dans cet instant, en apportait d'autres au château. Toutes -les circonstances se réunissaient pour ne plus laisser d'espoir. Corinne -fit encore quelques pas en se retournant pour regarder ce domestique -avancer vers la porte; et, quand elle ne le vit plus, quand elle fut sur -le grand chemin, quand elle n'entendit plus la musique, et que les -lumières mêmes du château ne se firent plus apercevoir, une sueur froide -mouilla son front, un frissonnement de mort la saisit: elle voulut -avancer encore, mais la nature s'y refusa, et elle tomba sans -connaissance sur la route. - - - - -LIVRE DIX-HUITIÈME - -LE SÉJOUR A FLORENCE - - -CHAPITRE PREMIER - -Le comte d'Erfeuil, après avoir passé quelque temps en Suisse, et s'être -ennuyé de la nature dans les Alpes, comme il s'était fatigué des -beaux-arts à Rome, sentit tout à coup le désir d'aller en Angleterre, où -on l'avait assuré que se trouvait la profondeur de la pensée; et il -s'était persuadé un matin, en s'éveillant, que c'était de cela qu'il -avait besoin. Ce troisième essai ne lui ayant pas mieux réussi que les -deux premiers, son attachement pour lord Nelvil se ranima tout à coup; -et s'étant dit, aussi un matin, qu'il n'y avait de bonheur que dans -l'amitié véritable, il partit pour l'Écosse. Il alla d'abord chez lord -Nelvil, et ne le trouva pas chez lui; mais ayant appris que c'était chez -lady Edgermond qu'on pourrait le rencontrer, il remonta sur-le-champ à -cheval pour l'y chercher, tant il se croyait le besoin de le revoir. -Comme il passait très-vite, il aperçut sur le bord du chemin une femme -étendue sans mouvement; il s'arrêta, descendit de cheval, et se hâta de -la secourir. Quelle fut sa surprise en reconnaissant Corinne à travers -sa mortelle pâleur! Une vive pitié le saisit; avec l'aide de son -domestique il arrangea quelques branches pour la transporter, et son -dessein était de la conduire ainsi au château de lady Edgermond, lorsque -Thérésine, qui était restée dans la voiture de Corinne, inquiète de ne -pas voir revenir sa maîtresse, arriva dans ce moment, et, croyant que -lord Nelvil pouvait seul l'avoir plongée dans cet état, décida qu'il -fallait la porter à la ville voisine. Le comte d'Erfeuil suivit Corinne, -et pendant huit jours que l'infortunée eut la fièvre et le délire, il ne -la quitta point; ainsi c'était l'homme frivole qui la soignait, et -l'homme sensible qui lui perçait le coeur. - -Ce contraste frappa Corinne quand elle reprit ses sens, et elle remercia -le comte d'Erfeuil avec une profonde émotion; il répondit en cherchant -vite à la consoler: il était plus capable de nobles actions que de -paroles sérieuses, et Corinne devait trouver en lui plutôt des secours -qu'un ami. Elle essaya de rappeler sa raison, de se retracer ce qui -s'était passé: longtemps elle eut de la peine à se souvenir de ce -qu'elle avait fait, et des motifs qui l'avaient décidée. Peut-être -commençait-elle à trouver son sacrifice trop grand, et pensait-elle à -dire au moins un dernier adieu à lord Nelvil avant de quitter -l'Angleterre, lorsque, le jour qui suivit celui où elle avait repris -connaissance, elle vit, dans un papier public, que le hasard fit tomber -sous ses yeux, cet article-ci: - - «Lady Edgermond vient d'apprendre que sa belle-fille, qu'elle croyait - morte en Italie, vit, et jouit à Rome, sous le nom de Corinne, d'une - très-grande réputation littéraire. Lady Edgermond se fait honneur de - la reconnaître, et de partager avec elle l'héritage du frère de lord - Edgermond, qui vient de mourir aux Indes. - - «Lord Nelvil doit épouser dimanche prochain miss Lucile Edgermond, - fille cadette de lord Edgermond, et fille unique de lady Edgermond, sa - veuve. Le contrat a été signé hier.» - -Corinne, pour son malheur, ne perdit point l'usage de ses sens en lisant -cette nouvelle; il se fit en elle une révolution subite, tous les -intérêts de la vie l'abandonnèrent; elle se sentit comme une personne -condamnée à mort, mais qui ne sait pas encore quand sa sentence sera -exécutée; et depuis ce moment la résignation du désespoir fut le seul -sentiment de son âme. - -Le comte d'Erfeuil entra dans sa chambre; il la trouva plus pâle encore -que quand elle était évanouie, et lui demanda de ses nouvelles avec -anxiété. «Je ne suis pas plus mal, je voudrais partir après-demain, qui -est dimanche, dit-elle avec solennité; j'irai jusqu'à Plymouth, et je -m'embarquerai pour l'Italie.--Je vous accompagnerai, répondit vivement -le comte d'Erfeuil; je n'ai rien qui me retienne en Angleterre. Je serai -enchanté de faire ce voyage avec vous.--Vous êtes bon, reprit Corinne, -vraiment bon; il ne faut pas juger sur les apparences...» Puis -s'arrêtant, elle reprit: «J'accepte jusqu'à Plymouth votre appui, car je -ne serais pas sûre de me guider jusque-là; mais, quand une fois on est -embarqué, le vaisseau vous emmène, dans quelque état que vous soyez; -c'est égal.» Elle fit signe au comte d'Erfeuil de la laisser seule, et -pleura longtemps devant Dieu, en lui demandant la force de supporter sa -douleur. Elle n'avait plus rien de l'impétueuse Corinne; les forces de -sa puissante vie étaient épuisées, et cet anéantissement, dont elle ne -pouvait elle-même se rendre compte, lui donnait du calme. Le malheur -l'avait vaincue: ne faut-il pas tôt ou tard que les plus rebelles -courbent la tête sous son joug? - -Le dimanche, Corinne partit d'Écosse avec le comte d'Erfeuil. «C'est -aujourd'hui, dit-elle en se levant de son lit pour aller dans sa -voiture, c'est aujourd'hui!» Le comte d'Erfeuil voulut l'interroger; -elle ne répondit point, et retomba dans le silence. Ils passèrent devant -une église, et Corinne demanda au comte d'Erfeuil la permission d'y -entrer un moment: elle se mit à genoux devant l'autel, et, s'imaginant -qu'elle y voyait Oswald et Lucile, elle pria pour eux; mais l'émotion -qu'elle ressentit fut si forte, qu'en voulant se relever elle chancela, -et ne put faire un pas sans être soutenue par Thérésine et le comte -d'Erfeuil, qui vinrent au-devant d'elle. On se levait dans l'église pour -la laisser passer, et on lui montrait une grande pitié. «J'ai donc l'air -bien malade? dit-elle au comte d'Erfeuil; il y a des personnes plus -jeunes et plus brillantes que moi qui à cette heure sortent de l'église -d'un pas triomphant.» - -Le comte d'Erfeuil n'entendit pas la fin de ces paroles; il était bon, -mais il ne pouvait être sensible; aussi, dans la route, tout en aimant -Corinne, était-il ennuyé de sa tristesse, et il essayait de l'en tirer, -comme si, pour oublier tous les chagrins de la vie, il ne fallait que le -vouloir. Quelquefois il lui disait: _Je vous l'avais bien dit._ -Singulière manière de consoler; satisfaction que la vanité se donne aux -dépens de la douleur! - -Corinne faisait des efforts inouïs pour dissimuler ce qu'elle souffrait, -car on est honteux des affections fortes devant les âmes légères; un -sentiment de pudeur s'attache à tout ce qui n'est pas compris, à tout ce -qu'il faut expliquer, à ces secrets de l'âme enfin dont on ne vous -soulage qu'en les devinant. Corinne aussi se savait mauvais gré de -n'être pas assez reconnaissante des marques de dévouement que lui -donnait le comte d'Erfeuil; mais il y avait dans sa voix, dans son -accent, dans ses regards, tant de distraction, tant de besoin de -s'amuser, qu'on était sans cesse au moment d'oublier ses actions -généreuses, comme il les oubliait lui-même. Il est sans doute très-noble -de mettre peu de prix à ses bonnes actions; mais il pourrait arriver que -l'indifférence qu'on témoignerait pour ce qu'on aurait fait de bien, -cette indifférence si belle en elle-même, fût néanmoins, dans de -certains caractères, l'effet de la frivolité. - -Corinne, pendant son délire, avait trahi presque tous ses secrets, et -les papiers publics avaient appris le reste au comte d'Erfeuil; -plusieurs fois il avait voulu que Corinne s'entretînt avec lui de ce -qu'il appelait _ses affaires_; mais il suffisait de ce mot pour glacer -la confiance de Corinne, et elle le supplia de ne pas exiger d'elle -qu'elle prononçât le nom de lord Nelvil. Au moment de quitter le comte -d'Erfeuil, Corinne ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance; car -elle était à la fois bien aise de se trouver seule, et fâchée de se -séparer d'un homme qui se conduisait si bien envers elle. Elle essaya de -le remercier; mais il lui dit si naturellement de n'en plus parler, -qu'elle se tut. Elle le chargea d'annoncer à lady Edgermond qu'elle -refusait en entier l'héritage de son oncle, et le pria de s'acquitter de -cette commission comme s'il l'avait reçue d'Italie, sans apprendre à sa -belle-mère qu'elle était venue en Angleterre. - -«Et lord Nelvil doit-il le savoir?» dit alors le comte d'Erfeuil. Ces -mots firent tressaillir Corinne. Elle se tut quelque temps, puis elle -reprit: «Vous pourrez le lui dire bientôt; oui, bientôt; mes amis de -Rome vous manderont quand vous le pourrez.--Soignez au moins votre -santé, dit le comte d'Erfeuil. Savez-vous que je suis inquiet de -vous?--Vraiment? répondit Corinne en souriant; mais je crois en effet -que vous avez raison. Le comte d'Erfeuil lui donna le bras pour aller -jusqu'à son vaisseau: au moment de s'embarquer elle se tourna vers -l'Angleterre, vers ce pays qu'elle quittait pour toujours, et -qu'habitait le seul objet de sa tendresse et de sa douleur: ses yeux se -remplirent de larmes, les premières qui lui fussent échappées en -présence du comte d'Erfeuil. «Belle Corinne, lui dit-il, oubliez un -ingrat; souvenez-vous des amis qui vous sont si tendrement attachés; et, -croyez-moi, pensez avec plaisir à tous les avantages que vous possédez.» -Corinne, à ces mots, retira sa main au comte d'Erfeuil, et fit quelques -pas loin de lui; puis, se reprochant le mouvement auquel elle s'était -livrée, elle revint, et lui dit doucement adieu. Le comte d'Erfeuil ne -s'aperçut point de ce qui s'était passé dans l'âme de Corinne. Il entra -dans la chaloupe avec elle, la recommanda vivement au capitaine; -s'occupa même, avec le soin le plus aimable, de tous les détails qui -pouvaient rendre sa traversée plus agréable; et, revenant avec la -chaloupe, il salua le vaisseau de son mouchoir aussi longtemps qu'il le -put. Corinne répondit avec reconnaissance au comte d'Erfeuil: mais, -hélas! était-ce donc là l'ami sur lequel elle devait compter? - -Les sentiments légers ont souvent une longue durée; rien ne les brise, -parce que rien ne les resserre; ils suivent les circonstances, -disparaissent et reviennent avec elles, tandis que les affections -profondes se déchirent sans retour, et ne laissent à leur place qu'une -douloureuse blessure. - - -CHAPITRE II - -Un vent favorable transporta Corinne à Livourne en moins d'un mois. Elle -eut presque toujours la fièvre pendant ce temps; et son abattement était -tel, que, la douleur de l'âme se mêlant à la maladie, toutes ces -impressions se confondaient ensemble, et ne laissaient en elle aucune -trace distincte. Elle hésita, en arrivant, si elle se rendrait d'abord à -Rome; mais, bien que ses meilleurs amis l'y attendissent, une répugnance -insurmontable l'empêchait d'habiter les lieux où elle avait connu -Oswald. Elle se retraçait sa propre demeure, la porte qu'il ouvrait deux -fois par jour en venant chez elle, et l'idée de se retrouver là sans lui -la faisait frissonner. Elle résolut donc de se rendre à Florence; et -comme elle avait le sentiment que sa vie ne résisterait pas longtemps à -ce qu'elle souffrait, il lui convenait assez de se détacher par degrés -de l'existence, et de commencer d'abord par vivre seule, loin de ses -amis, loin de la ville témoin de ses succès, loin du séjour où l'on -essayerait de ranimer son esprit, où on lui demanderait de se montrer ce -qu'elle était autrefois, quand un découragement invincible lui rendait -tout effort odieux. - -En traversant la Toscane, ce pays si fertile, en approchant de cette -Florence si parfumée de fleurs, en retrouvant enfin l'Italie, Corinne -n'éprouva que de la tristesse; toutes ces beautés de la campagne, qui -l'avaient enivrée dans un autre temps, la remplissaient de mélancolie. -_Combien est terrible_, dit Milton, _le désespoir que cet air si doux ne -calme pas!_ Il faut l'amour ou la religion pour goûter la nature; et, -dans ce moment, la triste Corinne avait perdu le premier bien de la -terre, sans avoir encore retrouvé ce calme que la dévotion seule peut -donner aux âmes sensibles et malheureuses. - -La Toscane est un pays très-cultivé et très-riant, mais il ne frappe -point l'imagination comme les environs de Rome. Les Romains ont si bien -effacé les institutions primitives du peuple qui habitait jadis la -Toscane, qu'il n'y reste presque plus aucune des antiques traces qui -inspirent tant d'intérêt pour Rome et pour Naples; mais on y remarque un -autre genre de beautés historiques, ce sont les villes qui portent -l'empreinte du génie républicain du moyen âge. A Sienne, la place -publique où le peuple se rassemblait, le balcon d'où son magistrat le -haranguait, frappent les voyageurs les moins capables de réflexion; on -sent qu'il a existé là un gouvernement démocratique. - -C'est une jouissance véritable que d'entendre les Toscans, de la classe -même la plus inférieure: leurs expressions, pleines d'imagination et -d'élégance, donnent l'idée du plaisir qu'on devait goûter dans la ville -d'Athènes quand le peuple parlait ce grec harmonieux qui était comme une -musique continuelle. C'est une sensation très-singulière de se croire au -milieu d'une nation dont tous les individus seraient également cultivés, -et paraîtraient tous de la classe supérieure; c'est du moins l'illusion -que fait, pour quelques moments, la pureté du langage. - -L'aspect de Florence rappelle son histoire avant l'élévation des Médicis -à la souveraineté; les palais des familles principales sont bâtis comme -des espèces de forteresses d'où l'on pouvait se défendre; on voit encore -à l'extérieur les anneaux de fer auxquels les étendards de chaque parti -devaient être attachés; enfin, tout y était rangé bien plus pour -maintenir les forces individuelles que pour les réunir toutes dans -l'intérêt commun. On dirait que la ville est bâtie pour la guerre -civile. Il y a des tours au palais de justice d'où l'on pouvait -apercevoir l'approche de l'ennemi et s'en défendre. Les haines entre les -familles étaient telles, qu'on voit des palais bizarrement construits, -parce que leurs possesseurs n'ont pas voulu qu'ils s'étendissent sur le -sol où des maisons ennemies avaient été rasées. Ici les Pazzi ont -conspiré contre les Médicis; là les Guelfes ont assassiné les Gibelins; -enfin les traces de la lutte et de la rivalité sont partout; mais à -présent tout est rentré dans le sommeil, et les pierres des édifices ont -seules conservé quelque physionomie. On ne se hait plus, parce qu'il n'y -a plus rien à prétendre, parce qu'un État sans gloire comme sans -puissance n'est plus disputé par ses habitants. La vie qu'on mène à -Florence, de nos jours, est singulièrement monotone; on va se promener -tous les après-midi sur les bords de l'Arno, et le soir on se demande -les uns aux autres si l'on y a été. - -Corinne s'établit dans une maison de campagne à peu de distance de la -ville. Elle manda au prince Castel-Forte qu'elle voulait s'y fixer: -cette lettre fut la seule que Corinne écrivit, car elle avait pris une -telle horreur pour toutes les actions communes de la vie, que la moindre -résolution à prendre, le moindre ordre à donner, lui causait un -redoublement de peine. Elle ne pouvait passer les jours que dans une -inactivité complète; elle se levait, se couchait, se relevait, ouvrait -un livre sans pouvoir en comprendre une ligne. Souvent elle restait des -heures entières à sa fenêtre, puis elle se promenait avec rapidité dans -son jardin; une autre fois elle prenait un bouquet de fleurs, cherchant -à s'étourdir par leur parfum. Enfin le sentiment de l'existence la -poursuivait comme une douleur sans relâche, et elle essayait mille -ressources pour calmer cette dévorante faculté de penser, qui ne lui -présentait plus, comme jadis, les réflexions les plus variées, mais une -seule image, armée de pointes cruelles, qui déchirait son coeur. - - -CHAPITRE III - -Un jour Corinne résolut d'aller voir à Florence les belles églises qui -décorent cette ville; elle se rappelait qu'à Rome quelques heures -passées dans Saint-Pierre calmaient toujours son âme, et elle espérait -le même secours des temples de Florence. Pour se rendre à la ville, elle -traversa le bois charmant qui est sur les bords de l'Arno: c'était une -soirée ravissante du mois de juin, l'air était embaumé par une -inconcevable abondance de roses, et les visages de tous ceux qui se -promenaient exprimaient le bonheur. Corinne sentit un redoublement de -tristesse en se voyant exclue de cette félicité générale que la -Providence accorde à la plupart des êtres; mais cependant elle la bénit -avec douceur de faire du bien aux hommes. «Je suis une exception à -l'ordre universel, se disait-elle, il y a du bonheur pour tous; et cette -terrible faculté de souffrir qui me tue, c'est une manière de sentir -particulière à moi seule. O mon Dieu! cependant, pourquoi m'avez-vous -choisie pour supporter cette peine? Ne pourrais-je pas aussi demander, -comme votre divin Fils, _que cette coupe s'éloignât de moi?_» - -L'air actif et occupé des habitants de la ville étonna Corinne. Depuis -qu'elle n'avait plus aucun intérêt dans la vie, elle ne concevait pas ce -qui faisait avancer, revenir, se hâter; et traînant lentement ses pas -sur les larges pierres du pavé de Florence, elle perdait l'idée -d'arriver, ne se souvenant plus où elle avait l'intention d'aller; -enfin, elle se trouva devant les fameuses portes d'airain, sculptées par -Ghiberti pour le baptistère de Saint-Jean, qui est à côté de la -cathédrale de Florence. - -Elle examina quelque temps ce travail immense, où des nations de bronze, -dans des proportions très-petites mais très-distinctes, offrent une -multitude de physionomies variées qui toutes expriment une pensée de -l'artiste, une conception de son esprit. «Quelle patience! s'écria -Corinne, quel respect pour la postérité! et cependant combien peu de -personnes examinent avec soin ces portes à travers lesquelles la foule -passe avec distraction, ignorance ou dédain! Oh! qu'il est difficile à -l'homme d'échapper à l'oubli, et que la mort est puissante!» - -C'est dans cette cathédrale que Julien de Médicis a été assassiné; non -loin de là, dans l'église de Saint-Laurent, on voit la chapelle en -marbre, enrichie de pierreries, où sont les tombeaux des Médicis et les -statues de Julien et de Laurent, par Michel-Ange. Celle de Laurent de -Médicis, méditant la vengeance de l'assassinat de son frère a mérité -l'honneur d'être appelée _la pensée de Michel-Ange_. Au pied de ces -statues sont l'Aurore et la Nuit; le réveil de l'une, et surtout le -sommeil de l'autre, ont une expression remarquable. Un poëte fit des -vers sur la statue de la nuit, qui finissaient par ces mots: _Bien -qu'elle dorme, elle vit; réveille-la si tu ne le crois pas, elle te -parlera._ Michel-Ange, qui cultivait les lettres, sans lesquelles -l'imagination en tout genre se flétrit vite, répondit au nom de la Nuit: - - _Grato m'è il sonno, e più l'esser di sasso. - Mentre che il danno e la vergogna dura, - Non veder, non sentir m'è gran ventura, - Però non mi destar, deh! parla basso[18]._ - -Michel-Ange est le seul sculpteur des temps modernes qui ait donné à la -figure humaine un caractère qui ne ressemble ni à la beauté antique ni à -l'affectation de nos jours. On croit y voir l'esprit du moyen âge, une -âme énergique et sombre, une activité constante, des formes -très-prononcées, des traits qui portent l'empreinte des passions, mais -ne retracent point l'idéal de la beauté. Michel-Ange est le génie de sa -propre école; car il n'a rien imité, pas même les anciens. - - [18] Il m'est doux de dormir, et plus doux d'être de marbre. Aussi - longtemps que durent l'injustice et la honte, ce m'est un grand - bonheur de ne pas voir et de ne pas entendre: ainsi donc ne - m'éveille point; de grâce parle bas. - -Son tombeau est dans l'église de _Santa-Croce_. Il a voulu qu'il fût -placé en face d'une fenêtre d'où l'on pouvait voir le dôme bâti par -Filippe Brunelleschi, comme si ses cendres devaient tressaillir encore -sous les marbres à l'aspect de cette coupole, modèle de celle de -Saint-Pierre. Cette église de Santa-Croce contient la plus brillante -assemblée de morts qui soit peut-être en Europe. Corinne se sentit -profondément émue en marchant entre ces deux rangées de tombeaux. Ici -c'est Galilée, qui fut persécuté par les hommes pour avoir découvert les -secrets du ciel; plus loin, Machiavel, qui révéla l'art du crime, plutôt -en observateur qu'en criminel, mais dont les leçons profitent plus aux -oppresseurs qu'aux opprimés; l'Arétin, cet homme qui a consacré ses -jours à la plaisanterie, et n'a rien éprouvé sur la terre de sérieux que -la mort; Boccace, dont l'imagination riante a résisté aux fléaux réunis -de la guerre civile et de la peste; un tableau en l'honneur du Dante, -comme si les Florentins, qui l'ont laissé périr dans le supplice de -l'exil, pouvaient encore se vanter de sa gloire; enfin, plusieurs autres -noms honorables se font aussi remarquer dans ce lieu; des noms célèbres -pendant leur vie, mais qui retentissent plus faiblement de générations -en générations, jusqu'à ce que leur bruit s'éteigne entièrement. - -La vue de cette église, décorée par de si nobles souvenirs, réveilla -l'enthousiasme de Corinne: l'aspect des vivants l'avait découragée, la -présence silencieuse des morts ranima, pour un moment du moins, cette -émulation de gloire dont elle était jadis saisie; elle marcha d'un pas -plus ferme dans l'église, et quelques pensées d'autrefois traversèrent -encore son âme. Elle vit venir sous les voûtes de jeunes prêtres qui -chantaient à voix basse et se promenaient lentement autour du choeur; -elle demanda à l'un d'eux ce que signifiait cette cérémonie. _Nous -prions pour nos morts_, lui répondit-il. «Oui, vous avez raison, pensa -Corinne, de les appeler _vos morts_: c'est la seule propriété glorieuse -qui vous reste. Oh! pourquoi donc Oswald a-t-il étouffé ces dons que -j'avais reçus du ciel, et que je devais faire servir à exciter -l'enthousiasme dans les âmes qui s'accordent avec la mienne? mon Dieu! -s'écria-t-elle en se mettant à genoux, ce n'est point par un vain -orgueil que je vous conjure de me rendre les talents que vous m'aviez -accordés. Sans doute ils sont les meilleurs de tous, ces saints obscurs -qui ont su vivre et mourir pour vous; mais il est différentes carrières -pour les mortels; et le génie qui célébrerait les vertus généreuses, le -génie qui se consacrerait à tout ce qui est noble, humain et vrai, -pourrait être reçu du moins dans les parvis extérieurs du ciel.» Les -yeux de Corinne étaient baissés en achevant cette prière, et ses regards -furent frappés par cette inscription d'un tombeau sur lequel elle -s'était mise à genoux: _Seule à mon aurore, seule à mon couchant, je -suis encore seule ici._ - -«Ah! s'écria Corinne, c'est la réponse à ma prière! Quelle émulation -peut-on éprouver quand on est seule sur la terre? qui partagerait mes -succès, si j'en pouvais obtenir? qui s'intéresse à mon sort? quel -sentiment pourrait encourager mon esprit au travail? il me fallait son -regard pour récompense.» - -Une autre épitaphe aussi fixa son attention: _Ne me plaignez pas_, -disait un homme mort dans la jeunesse; _si vous saviez combien de peines -ce tombeau m'a épargnées!_ «Quel détachement de la vie ces paroles -inspirent! dit Corinne en versant des pleurs; tout à côté du tumulte de -la ville, il y a cette église, qui apprendrait aux hommes le secret de -tout, s'ils le voulaient; mais on passe sans y entrer, et la -merveilleuse illusion de l'oubli fait aller le monde.» - - -CHAPITRE IV - -Le mouvement d'émulation qui avait soulagé Corinne pendant quelques -instants la conduisit encore le lendemain à la galerie de Florence; elle -se flatta de retrouver son ancien goût pour les arts, et d'y puiser -quelque intérêt pour ses occupations d'autrefois. Les beaux-arts sont -encore très-républicains à Florence: l'on y montre les statues et les -tableaux à toutes les heures avec la plus grande facilité. Des hommes -instruits, payés par le gouvernement, sont préposés comme des -fonctionnaires publics à l'explication de tous ces chefs-d'oeuvre. C'est -un reste de respect pour les talents en tous genres, qui a toujours -existé en Italie, mais plus particulièrement à Florence, lorsque les -Médicis voulaient se faire pardonner leur pouvoir par leur esprit, et -leur ascendant sur les actions par le libre essor qu'ils laissaient du -moins à la pensée. Les gens du peuple aiment beaucoup les arts à -Florence, et mêlent ce goût à la dévotion, qui est plus régulière en -Toscane qu'en tout autre lieu de l'Italie; il n'est pas rare de les voir -confondre les figures mythologiques avec l'histoire chrétienne. Un -Florentin, homme du peuple, montrait aux étrangers une Minerve qu'il -appelait Judith, un Apollon qu'il nommait David, et certifiait, en -expliquant un bas-relief qui représentait la prise de Troie, que -Cassandre _était une bonne chrétienne_. - -C'est une immense collection que la galerie de Florence, et l'on -pourrait y passer bien des jours sans parvenir à la connaître. Corinne -parcourait tous ces objets, et se sentait avec douleur distraite et -indifférente. La statue de Niobé réveilla son intérêt: elle fut frappée -de ce calme, de cette dignité à travers la plus profonde douleur. Sans -doute, dans une semblable situation, la figure d'une véritable mère -serait entièrement bouleversée; mais l'idéal des arts conserve la beauté -dans le désespoir; et ce qui touche profondément dans les ouvrages du -génie, ce n'est pas le malheur même, c'est la puissance que l'âme -conserve sur ce malheur. Non loin de la statue de Niobé est la tête -d'Alexandre mourant; ces deux genres de physionomie donnent beaucoup à -penser. Il y a dans Alexandre l'étonnement et l'indignation de n'avoir -pu vaincre la nature. Les angoisses de l'amour maternel se peignent dans -tous les traits de Niobé: elle serre sa fille contre son sein avec une -anxiété déchirante; la douleur exprimée par cette admirable figure porte -le caractère de cette fatalité qui ne laissait, chez les anciens, aucun -recours à l'âme religieuse. Niobé lève les yeux au ciel, mais sans -espoir, car les dieux mêmes y sont ses ennemis. - -Corinne, en retournant chez elle, essaya de réfléchir sur ce qu'elle -venait de voir, et voulut composer comme elle le faisait jadis; mais une -distraction invincible l'arrêtait à chaque page. Combien elle était loin -alors du talent d'improviser! Chaque mot lui coûtait à trouver, et -souvent elle traçait des paroles sans aucun sens, des paroles qui -l'effrayaient elle-même quand elle se mettait à les relire, comme si -l'on voyait écrit le délire de la fièvre. Se sentant alors incapable de -détourner sa pensée de sa propre situation, elle peignait ce qu'elle -souffrait; mais ce n'étaient plus ces idées générales, ces sentiments -universels qui répondent au coeur de tous les hommes; c'était le cri de -la douleur, cri monotone à la longue comme celui des oiseaux de la nuit; -il y avait trop d'ardeur dans les expressions, trop d'impétuosité, trop -peu de nuances: c'était le malheur, mais ce n'était plus le talent. Sans -doute il faut, pour bien écrire, une émotion vraie, mais il ne faut pas -qu'elle soit déchirante. Le bonheur est nécessaire à tout, et la poésie -la plus mélancolique doit être inspirée par une sorte de verve qui -suppose et de la force et des jouissances intellectuelles. La véritable -douleur n'a point de fécondité naturelle: ce qu'elle produit n'est -qu'une agitation sombre qui ramène sans cesse aux mêmes pensées. Ainsi, -ce chevalier poursuivi par un sort funeste parcourait en vain mille -détours, et se retrouvait toujours à la même place. - -Le mauvais état de la santé de Corinne achevait aussi de troubler son -talent. L'on a trouvé dans ses papiers quelques-unes des réflexions -qu'on va lire, et qu'elle écrivait dans ce temps où elle faisait -d'inutiles efforts pour redevenir capable d'un travail suivi. - - -CHAPITRE V - - FRAGMENTS DES PENSÉES DE CORINNE. - - «Mon talent n'existe plus; je le regrette. J'aurais aimé que mon nom - lui parvînt avec quelque gloire; j'aurais voulu qu'en lisant un écrit - de moi il y sentît quelque sympathie avec lui. - - «J'avais tort d'espérer qu'en rentrant dans son pays, au milieu de ses - habitudes, il conserverait les idées et les sentiments qui pouvaient - seuls nous réunir. Il y a tant à dire contre une personne telle que - moi! et il n'y a qu'une réponse à tout cela, c'est l'esprit et l'âme - que j'ai; mais quelle réponse pour la plupart des hommes! - - «On a tort cependant de craindre la supériorité de l'esprit et de - l'âme: elle est très-morale, cette supériorité; car tout comprendre - rend très-indulgent, et sentir profondément inspire une grande bonté. - - «Comment se fait-il que deux êtres qui se sont confié leurs pensées - les plus intimes, qui se sont parlé de Dieu, de l'immortalité de - l'âme, de sa douleur, redeviennent tout à coup étrangers l'un à - l'autre? Étonnant mystère que l'amour! sentiment admirable ou nul! - religieux comme l'étaient les martyrs, ou plus froid que l'amitié la - plus simple. Ce qu'il y a de plus involontaire au monde vient-il du - ciel ou des passions terrestres? faut-il s'y soumettre ou le - combattre? Ah! qu'il se passe d'orages au fond du coeur! - - «Le talent devrait être une ressource. Quand le Dominiquin fut enfermé - dans un couvent, il peignit des tableaux superbes sur les murs de sa - prison, et laissa des chefs-d'oeuvre pour traces de son séjour; mais - il souffrait par les circonstances extérieures; le mal n'était pas - dans l'âme: quand il est là, rien n'est possible, la source de tout - est tarie. - - «Je m'examine quelquefois comme un étranger pourrait le faire, et j'ai - pitié de moi. J'étais spirituelle, vraie, bonne, généreuse, sensible; - pourquoi tout cela tourne-t-il si fort à mal? Le monde est-il vraiment - méchant? et certaines qualités nous ôtent-elles nos armes au lieu de - nous donner de la force? - - «C'est dommage: j'étais née avec quelque talent; je mourrai sans que - l'on ait aucune idée de moi, bien que je sois célèbre. Si j'avais été - heureuse, si la fièvre du coeur ne m'avait pas dévorée, j'aurais - contemplé de très-haut la destinée humaine, j'y aurais découvert des - rapports inconnus avec la nature et le ciel; mais la serre du malheur - me tient; comment penser librement quand elle se fait sentir chaque - fois qu'on essaye de respirer? - - «Pourquoi n'a-t-il pas été tenté de rendre heureuse une personne dont - il avait seul le secret, une personne qui ne parlait qu'à lui du fond - du coeur? Ah! l'on peut se séparer de ces femmes communes qui aiment - au hasard: mais celle qui a besoin d'admirer ce qu'elle aime, celle - dont le jugement est pénétrant, bien que son imagination soit exaltée, - il n'y a pour elle qu'un objet dans l'univers. - - «J'avais appris la vie dans les poëtes; elle n'est pas ainsi: il y a - quelque chose d'aride dans la réalité, que l'on s'efforce en vain de - changer. - - «Quand je me rappelle mes succès, j'éprouve un sentiment d'irritation. - Pourquoi me dire que j'étais charmante, si je ne devais pas être - aimée? Pourquoi m'inspirer de la confiance pour qu'il me fût plus - affreux d'être détrompée? Trouvera-t-il dans une autre plus d'esprit, - plus d'âme, plus de tendresse qu'en moi? Non, il trouvera moins, et - sera satisfait; il se sentira d'accord avec la société. Quelles - jouissances, quelles peines factices elle donne! - - «En présence du soleil et des sphères étoilées, on n'a besoin que de - s'aimer et de se sentir dignes l'un de l'autre. Mais la société, la - société! comme elle rend le coeur dur et l'esprit frivole! comme elle - fait vivre pour ce que l'on dira de vous! Si les hommes se - rencontraient un jour, dégagés chacun de l'influence de tous, quel air - pur entrerait dans l'âme! que d'idées nouvelles, que de sentiments - vrais la rafraîchiraient! - - «La nature aussi est cruelle. Cette figure que j'avais, elle va se - flétrir; et c'est en vain alors que j'éprouverais les affections les - plus tendres; des yeux éteints ne peindraient plus mon âme, - n'attendriraient plus pour ma prière. - - «Il y a des peines en moi que je n'exprimerai jamais, pas même en - écrivant; je n'en ai pas la force: l'amour seul pourrait sonder ces - abîmes. - - «Que les hommes sont heureux d'aller à la guerre, d'exposer leur vie, - de se livrer à l'enthousiasme de l'honneur et du danger! Mais il n'y a - rien au dehors qui soulage les femmes; leur existence, immobile en - présence du malheur, est un bien long supplice! - - «Quelquefois, quand j'entends la musique, elle me retrace les talents - que j'avais, le chant, la danse et la poésie; il me prend alors envie - de me dégager du malheur, de reprendre à la joie; mais tout à coup un - sentiment intérieur me fait frissonner; on dirait que je suis une - ombre qui veut encore rester sur la terre, quand les rayons du jour, - quand l'approche des vivants la force à disparaître. - - «Je voudrais être susceptible des distractions que donne le monde; - autrefois je les aimais, elles me faisaient du bien; les réflexions de - la solitude me menaient trop loin et trop avant; mon talent gagnait à - la mobilité de mes impressions. Maintenant j'ai quelque chose de fixe - dans le regard comme dans la pensée: gaieté, grâce, imagination, - qu'êtes-vous devenus? Ah! je voudrais, ne fût-ce que pour un moment, - goûter encore de l'espérance! Mais c'en est fait, le désert est - inexorable, la goutte d'eau comme la rivière sont taries, et le - bonheur d'un jour est aussi difficile que la destinée de la vie - entière. - - «Je le trouve coupable envers moi; mais quand je le compare aux autres - hommes, combien ils me paraissent affectés, bornés, misérables! et - lui, c'est un ange, mais un ange armé de l'épée flamboyante qui a - consumé mon sort. Celui qu'on aime est le vengeur des fautes qu'on a - commises sur cette terre; la Divinité lui prête son pouvoir. - - «Ce n'est pas le premier amour qui est ineffaçable, il vient du besoin - d'aimer; mais lorsque, après avoir connu la vie, et dans toute la - force de son jugement, on rencontre l'esprit et l'âme que l'on avait - jusqu'alors vainement cherchés, l'imagination est subjuguée par la - vérité, et l'on a raison d'être malheureuse. - - «Que cela est insensé, diront au contraire la plupart des hommes, de - mourir pour l'amour, comme s'il n'y avait pas mille autres manières - d'exister! L'enthousiasme en tout genre est ridicule pour qui ne - l'éprouve pas. La poésie, le dévouement, l'amour, la religion, ont la - même origine; et il y a des hommes aux yeux desquels ces sentiments - sont de la folie. Tout est folie, si l'on veut, hors le soin que l'on - prend de son existence; il peut y avoir erreur et illusion partout - ailleurs. - - «Ce qui fait mon malheur surtout, c'est que lui seul me comprenait, et - peut-être trouvera-t-il une fois aussi que moi seule je savais - l'entendre. Je suis la plus facile et la plus difficile personne du - monde: tous les êtres bienveillants me conviennent comme société de - quelques instants; mais pour l'intimité, pour une affection véritable, - il n'y avait au monde qu'Oswald que je pusse aimer. Imagination, - esprit, sensibilité, quelle réunion! où se trouve-t-elle dans - l'univers? Et le cruel possédait toutes ces qualités, ou du moins tout - leur charme! - - «Qu'aurais-je à dire aux autres, à qui pourrais-je parler? quel but, - quel intérêt me reste-t-il? Les plus amères douleurs, les plus - délicieux sentiments me sont connus, que puis-je craindre? que - pourrais-je espérer? le pâle avenir n'est plus pour moi que le spectre - du passé. - - «Pourquoi les situations heureuses sont-elles si passagères? - qu'ont-elles de plus fragile que les autres? L'ordre naturel est-il la - douleur? C'est une convulsion que la souffrance pour le corps, mais - c'est un état habituel pour l'âme. - - _«Ahi! null' altro che pianto al mondo dura[19]._ - - [19] Ah! dans le monde rien ne dure que les larmes. - - PÉTRARQUE. - - «Une autre vie! une autre vie! voilà mon espoir; mais telle est la - force de celle-ci, qu'on cherche dans le ciel les mêmes sentiments qui - ont occupé sur la terre. On peint dans les mythologies du Nord les - ombres des chasseurs poursuivant les ombres des cerfs dans les nuages; - mais de quel droit disons-nous que ce sont des ombres? où est-elle, la - réalité? il n'y a de sûr que la peine, il n'y a qu'elle qui tienne - impitoyablement ce qu'elle promet. - - «Je rêve sans cesse à l'immortalité, non plus à celle que donnent les - hommes: ceux qui, selon l'expression du Dante, _appelleront antique le - temps actuel_, ne m'intéressent plus; mais je ne crois pas à - l'anéantissement de mon coeur. Non, mon Dieu, je n'y crois pas. Il est - pour vous, ce coeur dont il n'a pas voulu, et que vous daignerez - recevoir après les dédains d'un mortel. - - «Je sens que je ne vivrai pas longtemps, et cette pensée met du calme - dans mon âme. Il est doux de s'affaiblir dans l'état où je suis, c'est - le sentiment de la peine qui s'émousse. - - «Je ne sais pourquoi dans le trouble de la douleur on est plus capable - de superstition que de piété; je fais des présages de tout, et je ne - sais point encore placer ma confiance en rien. Ah! que la dévotion est - douce dans le bonheur! quelle reconnaissance envers l'Être suprême - doit éprouver la femme d'Oswald! - - «Sans doute la douleur perfectionne beaucoup le caractère; on rattache - dans sa pensée ses fautes à ses malheurs, et toujours un lien visible, - au moins à nos yeux, semble les réunir; mais il est un terme à ce - salutaire effet. - - «Un profond recueillement m'est nécessaire avant d'obtenir - - _«. . . . . . Tranquillo varco - A più tranquilla vita[20]._ - - [20] Un tranquille passage vers une vie plus tranquille. - - «Quand je serai tout à fait malade, le calme doit renaître dans mon - coeur; il y a beaucoup d'innocence dans les pensées de l'être qui va - mourir, et j'aime les sentiments qu'inspire cette situation. - - «Inconcevable énigme de la vie, que la passion, ni la douleur, ni le - génie, ne peuvent découvrir, vous révélerez-vous à la prière? - Peut-être l'idée la plus simple de toutes explique-t-elle ces - mystères! peut-être en avons-nous approché mille fois dans nos - rêveries! Mais ce dernier pas est impossible, et nos vains efforts en - tout genre donnent une grande fatigue à l'âme. Il est bien temps que - la mienne se repose. - - _«Fermossi al fin il cor che balzo tanto[21]._ - - IPPOLITO PINDEMONTE. - - [21] Il s'est enfin arrêté, ce coeur qui battait si vite. - - -CHAPITRE VI - -Le prince Castel-Forte quitta Rome pour venir s'établir à Florence près -de Corinne; elle fut très-reconnaissante de cette preuve d'amitié; mais -elle était un peu honteuse de ne pouvoir plus répandre dans la -conversation le charme qu'elle y mettait autrefois. Elle était distraite -et silencieuse; le dépérissement de sa santé lui ôtait la force -nécessaire pour triompher, même pour un moment, des sentiments qui -l'occupaient. Elle avait encore en parlant l'intérêt qu'inspire la -bienveillance; mais le désir de plaire ne l'animait plus. Quand l'amour -est malheureux, il refroidit toutes les autres affections, on ne peut -s'expliquer à soi-même ce qui se passe dans l'âme; mais autant l'on -avait gagné par le bonheur, autant l'on perd par la peine. Le surcroît -de vie que donne un sentiment qui fait jouir de la nature entière se -reporte sur tous les rapports de la vie et de la société; mais -l'existence est si appauvrie quand cet immense espoir est détruit, qu'on -devient incapable d'aucun mouvement spontané. C'est pour cela même que -tant de devoirs commandent aux femmes, et surtout aux hommes, de -respecter et de craindre l'amour qu'ils inspirent, car cette passion -peut dévaster à jamais l'esprit comme le coeur. - -Le prince Castel-Forte essayait de parler à Corinne des objets qui -l'intéressaient autrefois; elle était quelquefois plusieurs minutes sans -lui répondre, parce qu'elle ne l'entendait pas dans le premier moment; -puis le son et l'idée lui parvenaient, et elle disait quelque chose qui -n'avait ni la couleur ni le mouvement que l'on admirait jadis dans sa -manière de parler, mais qui faisait aller la conversation quelques -instants, et lui permettait de retomber dans ses rêveries. Enfin elle -faisait encore un nouvel effort pour ne pas décourager la bonté du -prince Castel-Forte, et souvent elle prenait un mot pour l'autre, ou -disait le contraire de ce qu'elle venait de dire; alors elle souriait de -pitié sur elle-même, et demandait pardon à son ami de cette sorte de -folie dont elle avait la conscience. - -Le prince Castel-Forte voulut se hasarder à lui parler d'Oswald, et il -semblait même que Corinne prît à cette conversation un âpre plaisir; -mais elle était dans un tel état de souffrance en sortant de cet -entretien, que son ami se crut absolument obligé de se l'interdire. Le -prince Castel-Forte avait une âme sensible; mais un homme, et surtout un -homme qui a été vivement occupé d'une femme, ne sait, quelque généreux -qu'il soit, comment la consoler du sentiment qu'elle éprouve pour un -autre. Un peu d'amour-propre en lui, et de timidité en elle, empêchent -que l'intimité de la confiance ne soit parfaite: d'ailleurs à quoi -servirait-elle? il n'y a de remède qu'aux chagrins qui se guériraient -d'eux-mêmes. - -Corinne et le prince Castel-Forte se promenaient ensemble chaque jour -sur les bords de l'Arno. Il parcourait tous les sujets d'entretien avec -un aimable mélange d'intérêt et de ménagement; elle le remerciait en lui -serrant la main; quelquefois elle essayait de parler sur les objets qui -tiennent à l'âme: ses yeux se remplissaient de pleurs, et son émotion -lui faisait mal; sa pâleur et son tremblement étaient pénibles à voir, -et son ami cherchait bien vite à la détourner de ces idées. Une fois -elle se mit tout à coup à plaisanter avec sa grâce accoutumée; le prince -Castel-Forte la regarda avec surprise et joie, mais elle s'enfuit -aussitôt en fondant en larmes. - -Elle revint à dîner, tendit la main à son ami en lui disant: «Pardon, je -voudrais être aimable pour vous récompenser de votre bonté, mais cela -m'est impossible; soyez assez généreux pour me supporter telle que je -suis.» Ce qui inquiétait vivement le prince Castel-Forte, c'était l'état -de santé de Corinne. Un danger prochain ne la menaçait pas encore; mais -il était impossible qu'elle vécût longtemps, si quelques circonstances -heureuses ne ranimaient pas ses forces. Dans ce temps, le prince -Castel-Forte reçut une lettre de lord Nelvil, et bien qu'elle ne -changeât rien à la situation, puisqu'il lui confirmait qu'il était -marié, il y avait dans cette lettre des paroles qui auraient ému -profondément Corinne. Le prince Castel-Forte réfléchissait des heures -entières pour concerter avec lui-même s'il devait ou non causer à son -amie, en lui montrant cette lettre, l'impression la plus vive, et il la -voyait si faible qu'il ne l'osait pas. Pendant qu'il délibérait encore, -il reçut une seconde lettre de lord Nelvil, également remplie de -sentiments qui auraient attendri Corinne, mais contenant la nouvelle de -son départ pour l'Amérique. Alors le prince Castel-Forte se décida tout -à fait à ne rien dire. Il eut peut-être tort; car une des plus amères -douleurs de Corinne, c'était que lord Nelvil ne lui écrivît point: elle -n'osait l'avouer à personne; mais bien qu'Oswald fût pour jamais séparé -d'elle, un souvenir, un regret de sa part, lui auraient été bien chers; -et ce qui lui paraissait le plus affreux, c'était ce silence absolu qui -ne lui donnait pas même l'occasion de prononcer ou d'entendre prononcer -son nom. - -Une peine dont personne ne vous parle, une peine qui n'éprouve pas le -moindre changement, ni par les jours, ni par les années, et n'est -susceptible d'aucun événement, d'aucune vicissitude, fait encore plus de -mal que la diversité des impressions douloureuses. Le prince -Castel-Forte suivit la maxime commune, qui conseille de tout faire pour -amener l'oubli; mais il n'y a point d'oubli pour les personnes d'une -imagination forte, et il vaut mieux, avec elles, renouveler sans cesse -le même souvenir, fatiguer l'âme de pleurs enfin, que de l'obliger à se -concentrer en elle-même. - - - - -LIVRE DIX-NEUVIÈME - -LE RETOUR D'OSWALD EN ITALIE - - -CHAPITRE PREMIER - -Rappelons maintenant les événements qui se passèrent en Écosse après le -jour de cette triste fête où Corinne fit un si douloureux sacrifice. Le -domestique de lord Nelvil lui remit ses lettres au bal: il sortit pour -les lire; il en ouvrit plusieurs que son banquier de Londres lui -envoyait, avant de deviner celle qui devait décider de son sort; mais -quand il aperçut l'écriture de Corinne, mais quand il vit ces mots: -_Vous êtes libre_, et qu'il reconnut l'anneau, il sentit à la fois une -amère douleur et l'irritation la plus vive. Il y avait deux mois qu'il -n'avait reçu de lettres de Corinne, et ce silence était rompu par des -paroles si laconiques, par une action si décisive! Il ne douta pas de -son inconstance; il se rappela tout ce que lady Edgermond avait pu dire -de la légèreté, de la mobilité de Corinne; il entra dans le sens de -l'inimitié contre elle, car il l'aimait assez encore pour être injuste. -Il oublia qu'il avait tout à fait renoncé depuis plusieurs mois à l'idée -d'épouser Corinne, et que Lucile lui avait inspiré un goût assez vif. Il -se crut un homme sensible trahi par une femme infidèle; il éprouva du -trouble, de la colère, du malheur, mais surtout un mouvement de fierté -qui dominait toutes les autres impressions, et lui inspirait le désir de -se montrer supérieur à celle qui l'abandonnait. Il ne faut pas beaucoup -se vanter de la fierté dans les attachements du coeur; elle n'existe -presque jamais que quand l'amour-propre l'emporte sur l'affection, et si -lord Nelvil eût aimé Corinne comme dans les jours de Rome et de Naples, -le ressentiment contre les torts qu'il lui croyait ne l'eût point encore -détaché d'elle. - -Lady Edgermond s'aperçut du trouble de lord Nelvil; c'était une personne -passionnée sous de froids dehors, et la maladie mortelle dont elle se -sentait menacée ajoutait à l'ardeur de son intérêt pour sa fille. Elle -savait que la pauvre enfant aimait lord Nelvil, et elle tremblait -d'avoir compromis son bonheur en le lui faisant connaître. Elle ne -perdait donc pas Oswald un instant de vue, et pénétrait dans les secrets -de son âme avec une sagacité que l'on attribue à l'esprit des femmes, -mais qui tient uniquement à l'attention continuelle qu'inspire un vrai -sentiment. Elle prit le prétexte des affaires de Corinne, c'est-à-dire -de l'héritage de son oncle qu'elle voulait lui faire passer, pour avoir -le lendemain matin un entretien avec lord Nelvil. Dans cet entretien -elle devina bien vite qu'il était mécontent de Corinne; et, flattant son -ressentiment par l'idée d'une noble vengeance, elle lui proposa de la -reconnaître pour sa belle-fille. Lord Nelvil fut étonné de ce changement -subit dans les intentions de lady Edgermond mais il comprit cependant, -quoique cette pensée ne fût en aucune manière exprimée, que cette offre -n'aurait son effet que s'il épousait Lucile, et, dans l'un de ces -moments où l'on agit plus vite que l'on ne pense, il la demanda en -mariage à sa mère. Lady Edgermond, ravie, put à peine se contenir assez -pour ne pas dire oui avec trop de rapidité; le consentement fut donné, -et lord Nelvil sortit de cette chambre lié par un engagement qu'il -n'avait pas eu l'idée de contracter en y entrant. - -Pendant que lady Edgermond préparait Lucile à le recevoir, il se -promenait dans le jardin avec une grande agitation. Il se disait que -Lucile lui avait plu précisément parce qu'il la connaissait peu, et -qu'il était bizarre de fonder tout le bonheur de sa vie sur le charme -d'un mystère qui doit nécessairement être découvert. Il lui revint un -mouvement d'attendrissement pour Corinne, et il se rappela les lettres -qu'il lui avait écrites, et qui exprimaient trop bien les combats de son -âme. «Elle a eu raison, s'écria-t-il, de renoncer à moi; je n'ai pas eu -le courage de la rendre heureuse; mais il devait lui en coûter -davantage, et cette ligne si froide... Mais qui sait si ses larmes ne -l'ont pas arrosée?» et en prononçant ces mots les siennes coulaient -malgré lui. Ses rêveries l'entraînèrent tellement, qu'il s'éloigna du -château, et fut longtemps cherché par les domestiques de lady Edgermond, -qu'elle avait envoyés pour lui faire dire qu'il était attendu: il -s'étonna lui-même de son peu d'empressement, et se hâta de revenir. - -En entrant dans la chambre, il vit Lucile à genoux et la tête cachée -dans le sein de sa mère; elle avait ainsi la grâce la plus touchante. -Lorsqu'elle entendit lord Nelvil, elle releva son visage baigné de -pleurs, et lui dit en lui tendant la main: «N'est-il pas vrai, milord, -que vous ne me séparerez pas de ma mère?» Cette aimable manière -d'annoncer son consentement intéressa beaucoup Oswald. Il se mit à -genoux à son tour, et pria lady Edgermond de permettre que le visage de -Lucile se penchât vers le sien; et c'est ainsi que cette innocente -personne reçut la première impression qui la faisait sortir de -l'enfance. Une vive rougeur couvrit son front; Oswald sentit en la -regardant quel lien pur et sacré il venait de former; et la beauté de -Lucile, quelque ravissante qu'elle fût en ce moment, lui fit moins -d'impression encore que sa céleste modestie. - -Les jours qui précédèrent le dimanche qui avait été fixé pour la -cérémonie se passèrent en arrangements nécessaires pour le mariage. -Lucile, pendant ce temps, ne parla pas beaucoup plus qu'à l'ordinaire, -mais ce qu'elle disait était noble et simple; et lord Nelvil aimait et -approuvait chacune de ses paroles. Il sentait bien cependant quelque -vide auprès d'elle: la conversation consistait toujours dans une -question et une réponse; elle ne s'engageait pas, elle ne se prolongeait -pas; tout était bien, mais il n'y avait pas ce mouvement, cette vie -inépuisable dont il est difficile de se passer quand une fois on en a -joui. Lord Nelvil se rappelait alors Corinne; mais comme il n'entendait -plus parler d'elle, il espérait que ce souvenir deviendrait à la fin une -chimère, objet seulement de ses vagues regrets. - -Lucile, en apprenant par sa mère que sa soeur vivait encore, et qu'elle -était en Italie, avait eu le plus grand désir d'interroger lord Nelvil à -son sujet; mais lady Edgermond le lui avait interdit, et Lucile s'était -soumise, selon sa coutume, sans demander le motif de cet ordre. Le matin -du jour du mariage, l'image de Corinne se retraça dans le coeur d'Oswald -plus vivement que jamais, et il fut effrayé lui-même de l'impression -qu'il en recevait. Mais il adressa ses prières à son père; il lui dit au -fond de son coeur que c'était pour lui, que c'était pour obtenir sa -bénédiction dans le ciel qu'il accomplissait sa volonté sur la terre. -Raffermi par ces sentiments, il arriva chez lady Edgermond, et se -reprocha les torts qu'il avait eus dans sa pensée envers Lucile. Quand -il la vit, elle était si charmante, qu'un ange qui serait descendu sur -la terre n'aurait pu choisir une autre figure pour donner aux mortels -l'idée des vertus célestes. Ils marchèrent à l'autel. La mère avait une -émotion plus profonde encore que la fille; car il s'y mêlait cette -crainte que fait éprouver toujours une grande résolution, quelle qu'elle -soit, à qui connaît la vie. Lucile n'avait que de l'espoir; l'enfance se -mêlait en elle à la jeunesse, et la joie à l'amour. En revenant de -l'autel, elle s'appuyait timidement sur le bras d'Oswald; elle -s'assurait ainsi de son protecteur. Oswald la regardait avec -attendrissement; on eût dit qu'il sentait au fond de son coeur un ennemi -qui menaçait le bonheur de Lucile, et qu'il se promettait de l'en -défendre. - -Lady Edgermond, revenue au château, dit à son gendre: «Je suis -tranquille à présent; je vous ai confié le bonheur de Lucile; il me -reste si peu de temps encore à vivre, qu'il m'est doux de me sentir si -bien remplacée.» Lord Nelvil fut très-attendri par ces paroles, et -réfléchit avec autant d'émotion que d'inquiétude aux devoirs qu'elles -lui imposaient. Peu de jours s'étaient écoulés, et Lucile commençait à -peine à lever ses timides regards sur son époux, et à prendre la -confiance qui aurait pu lui permettre de se faire connaître à lui, -lorsque des incidents malheureux vinrent troubler cette union; elle -s'était annoncée d'abord sous des auspices plus favorables. - - -CHAPITRE II - -M. Dickson arriva pour voir les nouveaux mariés, et s'excusa de n'avoir -point assisté à la noce, en racontant qu'il était resté longtemps malade -de l'ébranlement causé par une chute violente. Comme on lui parlait de -cette chute, il dit qu'il avait été secouru par une femme la plus -séduisante du monde. Oswald, dans cet instant, jouait au volant avec -Lucile. Elle avait beaucoup de grâce à cet exercice; Oswald la regardait -et n'écoutait pas M. Dickson, lorsque celui-ci lui cria, d'un bout de la -chambre à l'autre: «Milord, elle a sûrement beaucoup entendu parler de -vous, la belle inconnue qui m'a secouru, car elle m'a fait bien des -questions sur votre sort.--De qui parlez-vous? répondit lord Nelvil en -continuant à jouer.--D'une femme charmante, reprit M. Dickson, bien -qu'elle eût l'air déjà changé par la souffrance, et qui ne pouvait -parler de vous sans émotion.» Ces mots attirèrent cette fois l'attention -de lord Nelvil, et il se rapprocha de M. Dickson en le priant de les -répéter. Lucile, qui ne s'était point occupée de ce qu'on avait dit, -alla rejoindre sa mère, qui l'avait fait appeler. Oswald se trouva seul -avec M. Dickson; il lui demanda quelle était cette femme dont il venait -de lui parler. «Je n'en sais rien, répondit-il; sa prononciation m'a -prouvé qu'elle était Anglaise; mais j'ai rarement vu, parmi nos femmes, -une personne si obligeante et d'une conversation si facile. Elle s'est -occupée de moi, pauvre vieillard, comme si elle eût été ma fille; et -pendant tout le temps que j'ai passé avec elle, je ne me suis pas aperçu -de toutes les contusions que j'avais reçues. Mais, mon cher Oswald, -seriez-vous donc aussi un infidèle en Angleterre comme vous l'avez été -en Italie? car ma charmante bienfaitrice pâlissait et tremblait en -prononçant votre nom.--Juste ciel! de qui parlez-vous? Une Anglaise, -dites-vous!--Oui sans doute, répondit M. Dickson; vous savez bien que -les étrangers ne prononcent jamais notre langue sans accent.--Et sa -figure?--Oh! la plus expressive que j'aie vue, quoiqu'elle fût pâle et -maigre à faire de la peine.» La brillante Corinne ne ressemblait point à -cette description; mais ne pouvait-elle pas être malade? ne devait-elle -pas avoir beaucoup souffert si elle était venue en Angleterre, et si -elle n'y avait pas vu celui qu'elle venait chercher? ces réflexions -frappèrent tout à coup Oswald, et il continua ses questions avec une -inquiétude extrême. M. Dickson lui disait toujours que l'inconnue -parlait avec une grâce et une élégance qu'il n'avait rencontrées dans -aucune autre femme; qu'une expression de bonté céleste se peignait dans -ses regards, mais qu'elle semblait languissante et triste. Ce n'était -pas la manière accoutumée de Corinne; mais, encore une fois, ne -pouvait-elle pas être changée par la peine? «De quelle couleur sont ses -yeux et ses cheveux? dit lord Nelvil.--Du plus beau noir du monde.» Lord -Nelvil pâlit. «Est-elle animée en parlant?--Non, continua M. Dickson; -elle disait quelques paroles de temps en temps pour m'interroger et me -répondre, mais le peu de mots qu'elle prononçait avaient beaucoup de -charme.» Il allait continuer, quand lady Edgermond et Lucile entrèrent. -Il se tut, et lord Nelvil cessa de le questionner, mais tomba dans la -plus profonde rêverie et sortit pour se promener jusqu'à ce qu'il pût -retrouver M. Dickson seul. - -Lady Edgermond, que sa tristesse avait frappée, renvoya Lucile pour -demander à M. Dickson s'il s'était passé quelque chose dans leur -conversation qui pût affliger son gendre: il lui raconta naïvement ce -qu'il avait dit. Lady Edgermond devina dans l'instant la vérité, et -frémit de la douleur qu'Oswald ressentirait, s'il savait avec certitude -que Corinne était venue le chercher en Écosse; et, prévoyant bien qu'il -interrogerait de nouveau M. Dickson, elle lui dit ce qu'il devait -répondre pour détourner lord Nelvil de ses soupçons. En effet, dans un -second entretien, M. Dickson n'accrut pas son inquiétude à cet égard, -mais il ne la dissipa point; et la première idée d'Oswald fut de -demander à son domestique si toutes les lettres qu'il lui avait remises -depuis environ trois semaines venaient de la poste, et s'il ne se -souvenait pas d'en avoir reçu autrement. Le domestique assura que non; -mais comme il sortait de la chambre, il revint sur ses pas, et dit à -lord Nelvil: «_Il me semble cependant que le jour du bal un aveugle m'a -remis une lettre pour Votre Seigneurie; mais c'était sans doute pour -implorer ses secours._--Un aveugle! reprit Oswald; non, je n'ai point -reçu de lettre de lui: pourriez-vous me le retrouver?--Oui, -très-facilement, reprit le domestique; il demeure dans le -village.--Allez le chercher,» dit lord Nelvil; et ne pouvant pas -attendre patiemment l'arrivée de l'aveugle, il alla au-devant de lui, et -le rencontra au bout de l'avenue. - -«Mon ami, lui dit-il, on vous a donné une lettre pour moi le jour du bal -au château: qui vous l'avait remise?--Milord voit que je suis aveugle; -comment pourrais-je le lui dire?--Croyez-vous que ce soit une -femme?--Oui, milord, car elle avait un son de voix très-doux, autant -qu'on pouvait le remarquer malgré ses larmes, car j'entendais bien -qu'elle pleurait.--Elle pleurait! reprit Oswald, et que vous a-t-elle -dit?--_Vous remettrez cette lettre au domestique d'Oswald, bon -vieillard_; puis, se reprenant tout de suite, elle a ajouté: _à lord -Nelvil._--Ah! Corinne!» s'écria Oswald; et il fut obligé de s'appuyer -sur le vieillard, car il était près de s'évanouir. «Milord, continua le -vieillard aveugle, j'étais assis au pied d'un arbre quand elle me donna -cette commission; je voulus m'en acquitter tout de suite; mais comme -j'ai de la peine à me relever à mon âge, elle a daigné m'aider -elle-même, m'a donné plus d'argent que je n'en avais eu depuis -longtemps, et je sentais sa main qui tremblait en me soutenant, comme la -vôtre, milord, à présent.--C'en est assez, dit lord Nelvil; tenez, bon -vieillard, voilà aussi de l'argent, comme elle vous en a donné; priez -pour nous deux.» Et il s'éloigna. - -Depuis ce moment, un trouble affreux s'empara de son âme: il faisait de -tous les côtés de vaines perquisitions, et ne pouvait concevoir comment -il était possible que Corinne fût arrivée en Écosse sans demander à le -voir; il se tourmentait de mille manières sur les motifs de sa conduite; -et l'affliction qu'il ressentait était si grande, que, malgré ses -efforts pour la cacher, il était impossible que lady Edgermond ne la -devinât pas, et que Lucile même ne s'aperçût combien il était -malheureux: sa tristesse la plongeait elle-même dans une rêverie -continuelle, et leur intérieur était très-silencieux. Ce fut alors que -lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte la première lettre, que -celui-ci ne crut pas devoir montrer à Corinne, et qui l'aurait sûrement -touchée par l'inquiétude profonde qu'elle exprimait. - -Le comte d'Erfeuil revint de Plymouth, où il avait conduit Corinne, -avant que la réponse du prince Castel-Forte à la lettre de lord Nelvil -fût arrivée: il ne voulait pas dire à lord Nelvil tout ce qu'il savait -de Corinne, et cependant il était fâché qu'on ignorât qu'il savait un -secret important, et qu'il était assez discret pour le taire. Ses -insinuations, qui d'abord n'avaient pas frappé lord Nelvil, réveillèrent -son attention dès qu'il crut qu'elles pouvaient avoir quelque rapport -avec Corinne; alors il interrogea vivement le comte d'Erfeuil, qui se -défendit assez bien dès qu'il fut parvenu à se faire questionner. - -Néanmoins, à la fin, Oswald lui arracha l'histoire entière de Corinne, -par le plaisir qu'eut le comte d'Erfeuil à raconter tout ce qu'il avait -fait pour elle, la reconnaissance qu'elle lui avait toujours témoignée, -l'état affreux d'abandon et de douleur où il l'avait trouvée; enfin il -fit ce récit sans s'apercevoir le moins du monde de l'effet qu'il -produisait sur lord Nelvil, et n'ayant d'autre but en ce moment que -d'être, comme disent les Anglais, _le héros de sa propre histoire_. -Quand le comte d'Erfeuil eut cessé de parler, il fut vraiment affligé du -mal qu'il avait fait. Oswald s'était contenu jusqu'alors, mais tout à -coup il devint comme insensé de douleur: il s'accusait d'être le plus -barbare et le plus perfide des hommes; il se représentait le dévouement, -la tendresse de Corinne, sa résignation, sa générosité, dans le moment -même où elle le croyait le plus coupable, et il y opposait la dureté, la -légèreté dont il l'avait payée. Il se répétait sans cesse que personne -ne l'aimerait jamais comme elle l'avait aimé, et qu'il serait puni de -quelque manière de la cruauté dont il avait usé envers elle. Il voulait -partir pour l'Italie, la voir seulement un jour, seulement une heure; -mais déjà Rome et Florence étaient occupées par les Français; son -régiment allait s'embarquer, il ne pouvait s'éloigner sans déshonneur; -il ne pouvait percer le coeur de sa femme, et réparer les torts par les -torts, et les douleurs par les douleurs. Enfin il espérait les dangers -de la guerre, et cette pensée lui rendit du calme. - -Ce fut dans cette disposition qu'il écrivit au prince Castel-Forte la -seconde lettre, que celui-ci résolut encore de ne pas montrer à Corinne. -Les réponses de l'ami de Corinne la peignaient triste mais résignée; et -comme il était fier et blessé pour elle, il adoucit plutôt qu'il -n'exagéra l'état de malheur où elle était tombée. Lord Nelvil crut donc -qu'il ne fallait pas la tourmenter de ses regrets, après l'avoir rendue -si malheureuse par son amour, et il partit pour les îles avec un -sentiment de douleur et de remords qui lui rendait la vie insupportable. - - -CHAPITRE III - -Lucile était affligée du départ d'Oswald; mais le morne silence qu'il -avait gardé avec elle, pendant les derniers temps de leur séjour -ensemble, avait tellement redoublé sa timidité naturelle, qu'elle ne put -se résoudre à lui dire qu'elle se croyait grosse; il ne le sut qu'aux -îles par une lettre de lady Edgermond, à qui sa fille l'avait caché -jusqu'alors. Lord Nelvil trouva donc les adieux de Lucile très-froids; -il ne jugea pas bien ce qui se passait dans son âme, et, comparant sa -douleur silencieuse avec les éloquents regrets de Corinne lorsqu'il se -sépara d'elle à Venise, il n'hésita pas à croire que Lucile l'aimait -faiblement. Néanmoins, pendant les quatre années que dura son absence, -elle n'eut pas un jour de bonheur. A peine la naissance de sa fille -put-elle la distraire un moment des dangers que courait son époux. Un -autre chagrin aussi se joignit à cette inquiétude: elle découvrit par -degrés tout ce qui concernait Corinne et ses relations avec lord Nelvil. -Le comte d'Erfeuil, qui passa près d'une année en Écosse, et vit souvent -Lucile et sa mère, était fortement persuadé qu'il n'avait pas révélé le -secret du voyage de Corinne en Angleterre; mais il dit tant de choses -qui en approchaient, il lui était si difficile, quand la conversation -languissait, de ne pas ramener le sujet qui intéressait si vivement -Lucile, qu'elle parvint à tout savoir. Tout innocente qu'elle l'était, -elle avait encore assez d'art pour faire parler le comte d'Erfeuil, tant -il en fallait peu pour cela. - -Lady Edgermond, que sa maladie occupait chaque jour davantage, ne -s'était pas doutée du travail que faisait sa fille pour apprendre ce qui -devait lui causer tant de douleur, mais, quand elle la vit si triste, -elle obtint d'elle la confidence de ses chagrins. Lady Edgermond -s'exprima très-sévèrement sur le voyage de Corinne en Angleterre. Lucile -en recevait une autre impression: elle était tour à tour jalouse de -Corinne et mécontente d'Oswald, qui avait pu se montrer si cruel envers -une femme dont il était tant aimé; et il lui semblait qu'elle devait -craindre, pour son propre bonheur, un homme qui avait ainsi sacrifié le -bonheur d'une autre. Elle avait toujours conservé de l'intérêt et de la -reconnaissance pour sa soeur, ce qui ajoutait encore à la pitié qu'elle -lui inspirait; et, loin d'être flattée du sacrifice qu'Oswald lui avait -fait, elle se tourmentait de l'idée qu'il ne l'avait choisie que parce -que sa position dans le monde était meilleure que celle de Corinne; elle -se rappelait son hésitation avant le mariage, sa tristesse peu de jours -après, et toujours elle se confirmait dans la cruelle pensée que son -époux ne l'aimait pas. Lady Edgermond aurait pu lui rendre un grand -service dans cette disposition d'âme, si elle l'avait calmée; mais -c'était une personne sans indulgence, et qui, ne concevant rien que le -devoir et les sentiments qu'il permet, prononçait l'anathème contre tout -ce qui s'écartait de cette ligne. Elle ne pensait pas à ramener par des -ménagements, et s'imaginait, au contraire, que le seul moyen d'éveiller -les remords était de montrer du ressentiment: elle partageait trop -vivement les inquiétudes de Lucile, s'irritait de la pensée qu'une -charmante personne ne fût pas appréciée par son époux; et loin de lui -faire du bien, en lui persuadant qu'elle était plus aimée qu'elle ne le -croyait, elle confirmait ses craintes à cet égard, pour exciter -davantage sa fierté. Lucile, plus douce et plus éclairée que sa mère, ne -suivait pas rigoureusement les conseils qu'elle lui donnait, mais il en -restait toujours quelques traces; et ses lettres à lord Nelvil étaient -bien moins sensibles que le fond de son coeur. - -Oswald, pendant ce temps, se distingua dans la guerre par des actions -d'une bravoure éclatante; il exposa mille fois sa vie, non-seulement par -l'enthousiasme de l'honneur, mais par goût pour le péril. On remarquait -que le danger était un plaisir pour lui; qu'il paraissait plus gai, plus -animé, plus heureux, le jour des combats; il rougissait de joie quand le -tumulte des armes commençait, et c'était dans ce moment seul qu'un poids -qu'il avait sur le coeur se soulevait et le laissait respirer à l'aise. -Adoré de ses soldats, admiré de ses camarades, il avait une existence -très-animée, qui, sans lui donner du bonheur, l'étourdissait au moins -sur le passé comme sur l'avenir. Il recevait des lettres de sa femme, -qu'il trouvait froides, mais auxquelles cependant il s'accoutumait. Le -souvenir de Corinne lui apparaissait souvent dans ces belles nuits des -tropiques, où l'on prend une si grande idée de la nature et de son -auteur; mais comme le climat et la guerre menaçaient tous les jours sa -vie, il se croyait moins coupable, en étant si près de périr: on -pardonne à ses ennemis lorsque la mort les menace; on se sent aussi, -dans une situation semblable, de l'indulgence pour soi-même. Lord Nelvil -pensait seulement aux larmes de Corinne, lorsqu'elle apprendrait qu'il -n'était plus; il oubliait celles que ses torts lui avaient fait -répandre. - -Au milieu des périls, qui font si souvent réfléchir sur l'incertitude de -la vie, il songeait bien plus à Corinne qu'à Lucile; ils avaient tant -parlé de la mort ensemble, ils avaient si souvent approfondi toutes les -pensées les plus sérieuses, qu'il croyait encore s'entretenir avec -Corinne, quand il s'occupait des grandes idées que retrace le spectacle -habituel de la guerre et de ses dangers. C'était à elle qu'il -s'adressait quand il était seul, bien qu'il dût la croire irritée contre -lui. Il lui semblait qu'ils s'entendaient encore, malgré l'absence, -malgré l'infidélité même; tandis que la douce Lucile, qu'il ne croyait -pas offensée contre lui, ne s'offrait à son souvenir que comme une -personne digne d'être protégée, mais à laquelle il fallait épargner -toutes les réflexions tristes et profondes. Enfin les troupes que lord -Nelvil commandait furent rappelées en Angleterre; il revint: déjà la -tranquillité du vaisseau lui plaisait bien moins que l'activité de la -guerre. Le mouvement extérieur avait remplacé, pour lui, les plaisirs de -l'imagination, qu'autrefois l'entretien de Corinne lui faisait goûter; -il n'avait pas encore essayé du repos loin d'elle. Il avait su tellement -se faire aimer de ses soldats, et leur avait inspiré tant d'attachement -et d'enthousiasme, que leurs hommages et leur dévouement renouvelèrent -encore pour lui, pendant le passage, l'intérêt de la vie militaire. Cet -intérêt ne cessa complétement que quand on fut débarqué. - - -CHAPITRE IV - -Lord Nelvil partit alors pour la terre de lady Edgermond, dans le -Northumberland; il fallait qu'il fît de nouveau connaissance avec sa -famille, dont il avait perdu l'habitude depuis quatre ans. Lucile lui -présenta sa fille, âgée de plus de trois ans, avec autant de timidité -qu'une femme coupable pourrait en éprouver. Cette petite ressemblait à -Corinne: l'imagination de Lucile avait été fort occupée du souvenir de -sa soeur pendant sa grossesse; et Juliette, c'était ainsi qu'elle se -nommait, avait les cheveux et les yeux de Corinne. Lord Nelvil le -remarqua, et en fut troublé; il la prit dans ses bras, et la serra -contre son coeur avec tendresse. Lucile ne vit dans ce mouvement qu'un -souvenir de Corinne, et dès cet instant elle ne jouit pas sans mélange -de l'affection que lord Nelvil témoignait à Juliette. - -Lucile était encore embellie, elle avait près de vingt ans. Sa beauté -avait pris un caractère imposant, et inspirait à lord Nelvil un -sentiment de respect. Lady Edgermond n'était plus en état de sortir de -son lit, et sa situation lui donnait beaucoup d'humeur et de chagrin. -Elle revit pourtant avec plaisir lord Nelvil, car elle était -très-tourmentée par la crainte de mourir en son absence, et de laisser -sa fille ainsi seule au monde. Lord Nelvil avait tellement pris -l'habitude d'une vie active, qu'il lui en coûtait beaucoup de rester -presque tout le jour dans la chambre de sa belle-mère, qui ne recevait -plus personne que son gendre et sa fille. Lucile aimait toujours -beaucoup lord Nelvil; mais elle avait la douleur de ne pas se croire -aimée, et lui cachait par fierté ce qu'elle savait de ses sentiments -pour Corinne, et la jalousie qu'ils lui causaient. Cette contrainte -ajoutait encore à sa réserve habituelle, et la rendait plus froide et -plus silencieuse qu'elle ne l'eût été naturellement. Lorsque son époux -voulait lui donner quelques conseils sur le charme qu'elle aurait pu -répandre dans la conversation en y mettant plus d'intérêt, elle croyait -voir dans ces conseils un souvenir de Corinne, et se blessait au lieu -d'en profiter. Lucile avait une grande douceur de caractère, mais sa -mère lui avait donné des idées positives sur tous les points; et quand -lord Nelvil vantait les plaisirs de l'imagination et le charme des -beaux-arts, elle voyait toujours dans ce qu'il disait les souvenirs de -l'Italie, et rabattait assez sèchement l'enthousiasme de lord Nelvil, -parce qu'elle pensait que Corinne en était l'unique cause. Dans une -autre disposition, elle eût recueilli avec soin les paroles de son -époux, pour étudier tous les moyens de lui plaire. - -Lady Edgermond, dont la maladie augmentait les défauts, montrait une -antipathie croissante pour tout ce qui sortait de la monotonie et de la -règle habituelle de la vie. Elle voyait du mal à tout; et son -imagination, irritée par la souffrance, était importunée de tous les -bruits, au moral comme au physique. Elle eût voulu réduire l'existence -aux moindres frais possibles, peut-être pour ne pas regretter vivement -ce qu'elle était près de quitter; mais comme personne n'avoue le motif -personnel de ses opinions, elle les appuyait sur les principes généraux -d'une morale exagérée. Elle ne cessait de désenchanter la vie, en -faisant un tort des moindres plaisirs, en opposant un devoir à chaque -emploi des heures qui pouvait différer un peu de ce qu'on avait fait la -veille. Lucile, qui, bien qu'elle fût soumise à sa mère, avait cependant -plus d'esprit qu'elle, et plus de flexibilité dans le caractère, se -serait réunie à son époux pour combattre doucement l'austérité de -l'exigence toujours croissante de lady Edgermond, si celle-ci ne lui -avait pas persuadé qu'elle se conduisait ainsi seulement pour s'opposer -au penchant de lord Nelvil pour le séjour de l'Italie. «Il faut lutter -sans cesse, disait-elle, par la puissance du devoir contre le retour -possible d'une inclination si funeste.» Lord Nelvil avait certainement -aussi un grand respect pour le devoir, mais il le considérait sous des -rapports plus étendus que lady Edgermond. Il aimait à remonter à sa -source, il le croyait parfaitement en harmonie avec nos véritables -penchants, et pensait qu'il n'exigeait point de nous des sacrifices et -des combats continuels. Il lui semblait enfin que la vertu, loin de -tourmenter la vie, contribuait tellement au bonheur durable, qu'on -pouvait la considérer comme une sorte de prescience accordée à l'homme -sur cette terre. - -Quelquefois Oswald, en développant ses idées, se livrait au plaisir -d'employer des expressions de Corinne; il s'écoutait avec complaisance -quand il empruntait son langage. Lady Edgermond montrait de l'humeur dès -qu'il se laissait aller à cette manière de penser et de parler: les -idées nouvelles déplaisent aux personnes âgées; elles aiment à se -persuader que le monde n'a fait que perdre, au lieu d'acquérir, depuis -qu'elles ont cessé d'être jeunes. Lucile, par l'instinct du coeur, -reconnaissait, dans l'intérêt plus vif que lord Nelvil mettait à ses -propres discours, le retentissement de son affection pour Corinne; elle -baissait les yeux pour ne pas laisser voir à son époux ce qui se passait -dans son âme; et lui, ne se doutant pas qu'elle fût instruite de ses -rapports avec Corinne, attribuait à la froideur du caractère de sa femme -son immobile silence pendant qu'il parlait avec chaleur. Ne sachant donc -à qui s'adresser pour trouver un esprit qui répondît au sien, les -regrets du passé se renouvelaient plus vivement que jamais dans son âme, -et il tombait dans la plus profonde mélancolie. Il écrivit au prince -Castel-Forte pour avoir des nouvelles de Corinne. Sa lettre n'arriva -point, à cause de la guerre. Sa santé souffrait extrêmement du climat -d'Angleterre, et les médecins ne cessaient de lui répéter que sa -poitrine serait attaquée de nouveau, s'il ne passait pas l'hiver en -Italie; mais il était impossible d'y songer, puisque la paix n'était pas -faite entre la France et l'Angleterre. Une fois il parla devant sa -belle-mère et sa femme des conseils que les médecins lui avaient donnés, -et de l'obstacle qui s'y opposait. «Quand la paix serait faite, lui dit -lady Edgermond, je ne pense pas, milord, que vous vous permissiez à -vous-même de revoir l'Italie.--Si la santé de milord l'exigeait, -interrompit Lucile, il ferait très-bien d'y aller.» Ce mot parut assez -doux à lord Nelvil, et il se hâta d'en témoigner sa reconnaissance à -Lucile; mais cette reconnaissance même la blessa: elle crut y voir le -dessein de la préparer au voyage. - -La paix se fit au printemps, et le voyage d'Italie devint possible. -Chaque fois que lord Nelvil laissait échapper quelques réflexions sur le -mauvais état de sa santé, Lucile était combattue entre l'inquiétude -qu'elle éprouvait et la crainte que lord Nelvil ne voulût insinuer par -là qu'il devrait passer l'hiver en Italie; et, tandis que son sentiment -l'aurait portée à s'exagérer la maladie de son époux, la jalousie, qui -naissait aussi de ce sentiment, l'engageait à chercher des raisons pour -atténuer ce que les médecins mêmes disaient du danger qu'il courait en -restant en Angleterre. Lord Nelvil attribuait cette conduite de Lucile à -l'indifférence et à l'égoïsme, et ils se blessaient réciproquement, -parce qu'ils ne s'avouaient pas leurs sentiments avec franchise. - -Enfin lady Edgermond tomba dans un état si dangereux, qu'il n'y eut -plus, entre Lucile et lord Nelvil, d'autre sujet d'entretien que sa -maladie; la pauvre femme perdit l'usage de la parole un mois avant de -mourir; l'on ne devinait plus qu'à ses larmes ou à sa façon de serrer la -main ce qu'elle voulait dire. Lucile était au désespoir; Oswald, -sincèrement touché, veillait toutes les nuits auprès d'elle; et comme -c'était au mois de novembre, il se fit beaucoup de mal par les soins -qu'il lui prodigua. Lady Edgermond parut heureuse des témoignages de -l'affection de son gendre. Les défauts de son caractère disparaissaient -à mesure que son affreux état les eut rendus plus excusables, tant les -approches de la mort tranquillisent toutes les agitations de l'âme; et -la plupart des défauts ne viennent que de cette agitation. - -La nuit de sa mort, elle prit la main de Lucile et celle de lord Nelvil, -et, les mettant l'une dans l'autre, elle les pressa toutes les deux -contre son coeur; alors elle leva les yeux au ciel, et ne parut point -regretter la parole, qui n'eût rien dit de plus que ce regard et ce -mouvement. Peu de minutes après elle expira. - -Lord Nelvil, qui avait fait effort sur lui-même pour être capable de -soigner sa belle-mère, devint dangereusement malade; et l'infortunée -Lucile, au moment d'une cruelle douleur, eut à souffrir la plus affreuse -inquiétude. Il paraît que dans son délire lord Nelvil prononça plusieurs -fois le nom de Corinne et celui de l'Italie. Il demandait souvent, dans -ses rêveries, _du soleil, le Midi, un air plus chaud_; quand le frisson -de la fièvre le prenait, il disait: _Il fait si froid dans ce Nord, que -jamais on ne pourra s'y réchauffer._ Quand il revint à lui, il fut bien -étonné d'apprendre que Lucile avait tout disposé pour le voyage -d'Italie; il s'en étonna: elle lui donna pour motif le conseil des -médecins. «Si vous le permettez, ajouta-t-elle, ma fille et moi nous -vous y accompagnerons: il ne faut pas qu'un enfant soit séparé de son -père ni de sa mère.--Sans doute, reprit lord Nelvil, il ne faut pas que -nous nous séparions. Mais ce voyage vous fait-il de la peine? parlez, -j'y renoncerai.--Non, reprit Lucile, ce n'est pas cela qui me fait de la -peine...» Lord Nelvil la regarda, lui prit la main: elle allait -s'expliquer davantage; mais le souvenir de sa mère, qui lui avait -recommandé de ne jamais avouer à lord Nelvil la jalousie qu'elle -ressentait, l'arrêta tout à coup, et elle reprit en disant: «Mon premier -intérêt, milord, vous devez le croire, c'est le rétablissement de votre -santé.--Vous avez une soeur en Italie, continua lord Nelvil.--Je le -sais, reprit Lucile; en avez-vous des nouvelles?--Non, dit lord Nelvil; -depuis que je suis parti pour l'Amérique, j'ignore absolument ce qu'elle -est devenue.--Eh bien! milord, nous le saurons en Italie.--Vous -intéresse-t-elle encore?--Oui, milord, répondit Lucile; je n'ai point -oublié la tendresse qu'elle m'a témoignée dans mon enfance.--Oh! il ne -faut rien oublier,» dit lord Nelvil en soupirant; et le silence de tous -les deux finit l'entretien. - -Oswald n'allait point en Italie dans l'intention de renouveler ses liens -avec Corinne; il avait trop de délicatesse pour se laisser approcher par -une telle idée; mais s'il ne devait pas se rétablir de la maladie de -poitrine dont il était menacé, il trouvait assez doux de mourir en -Italie, et d'obtenir, par un dernier adieu, le pardon de Corinne. Il ne -croyait pas que Lucile pût savoir la passion qu'il avait eue pour sa -soeur; encore moins se doutait-il qu'il eût trahi, dans son délire, les -regrets qui l'agitaient encore. Il ne rendait pas justice à l'esprit de -sa femme, parce que cet esprit était stérile, et lui servait plutôt à -deviner ce que pensaient les autres qu'à les intéresser par ce qu'elle -pensait elle-même. Oswald s'était donc accoutumé à la considérer comme -une belle et froide personne qui remplissait ses devoirs, et l'aimait -autant qu'elle pouvait aimer; mais il ne connaissait pas la sensibilité -de Lucile: elle mettait le plus grand soin à la cacher. C'était par -fierté qu'elle dissimulait, dans cette circonstance, ce qui -l'affligeait; mais, dans une situation parfaitement heureuse, elle se -serait encore fait un reproche de laisser voir une affection vive, même -pour son époux. Il lui semblait que la pudeur était blessée par -l'expression de tout sentiment passionné; et comme elle était cependant -capable de ces sentiments, son éducation, en lui imposant la loi de se -contraindre, l'avait rendue triste et silencieuse: on l'avait bien -convaincue qu'il ne fallait pas révéler ce qu'elle éprouvait, mais elle -ne prenait aucun plaisir à dire autre chose. - - -CHAPITRE V - -Lord Nelvil craignait les souvenirs que lui retraçait la France: il la -traversa donc rapidement; car, Lucile ne témoignant, dans ce voyage, ni -désir ni volonté sur rien, c'était lui seul qui décidait de tout. Ils -arrivèrent au pied des montagnes qui séparent le Dauphiné de la Savoie, -et montèrent à pied ce qu'on appelle _le pas des Échelles_: c'est une -route pratiquée dans le roc, et dont l'entrée ressemble à celle d'une -profonde caverne; elle est sombre dans toute sa longueur, même pendant -les plus beaux jours de l'été. On était alors au commencement de -décembre; il n'y avait point encore de neige; mais l'automne, saison de -décadence, touchait elle-même à sa fin, et faisait place à l'hiver. -Toute la route était couverte de feuilles mortes que le vent y avait -apportées, car il n'existait point d'arbres dans ce chemin rocailleux; -et, près des débris de la nature flétrie, on ne voyait point les -rameaux, espoir de l'année suivante. La vue des montagnes plaisait à -lord Nelvil: il semble, dans les pays de plaine, que la terre n'ait -d'autre but que de porter l'homme et de le nourrir; mais, dans les -contrées pittoresques, on croit reconnaître l'empreinte du génie du -Créateur et de sa toute-puissance. L'homme cependant s'est familiarisé -partout avec la nature, et les chemins qu'il s'est frayés gravissent les -monts et descendent dans les abîmes. Il n'y a plus pour lui rien -d'inaccessible que le grand mystère de lui-même. - -Dans la Maurienne, l'hiver devint à chaque pas plus rigoureux. On eût -dit qu'on s'avançait vers le Nord en s'approchant du mont Cenis: Lucile, -qui n'avait jamais voyagé, était épouvantée par ces glaces qui rendent -les pas des chevaux si peu sûrs. Elle cachait ses craintes aux regards -d'Oswald, mais se reprochait souvent d'avoir emmené sa petite fille avec -elle; souvent elle se demandait si la moralité la plus parfaite avait -présidé à cette résolution, et si le goût très-vif qu'elle avait pour -cette enfant, et l'idée aussi qu'elle était plus aimée d'Oswald en se -montrant à lui toujours avec Juliette, ne l'avaient pas distraite des -périls d'un si long voyage. Lucile était une personne très-timorée, et -qui fatiguait souvent son âme à force de scrupules et d'interrogations -secrètes sur sa conduite. Plus on est vertueux, plus la délicatesse -s'accroît, et avec elle les inquiétudes de la conscience; Lucile n'avait -de refuge contre cette disposition que dans la piété, et de longues -prières intérieures la tranquillisaient. - -Comme ils avançaient vers le mont Cenis, toute la nature semblait -prendre un caractère plus terrible; la neige tombait en abondance sur la -terre, déjà couverte de neige: on eût dit qu'on entrait dans l'enfer de -glace si bien décrit par le Dante. Toutes les productions de la terre -n'offraient plus qu'un aspect monotone, depuis le fond des précipices -jusqu'au sommet des montagnes; une même couleur faisait disparaître -toutes les variétés de la végétation: les rivières coulaient encore au -pied des monts; mais les sapins, devenus tout blancs, se répétaient dans -les eaux comme des spectres d'arbres. Oswald et Lucile regardaient ce -spectacle en silence: la parole semble étrangère à cette nature glacée, -et l'on se tait avec elle; lorsque tout à coup ils aperçurent, sur une -vaste plaine de neige, une longue file d'hommes habillés de noir, qui -portaient un cercueil vers une église. Ces prêtres, les seuls êtres -vivants qui parussent au milieu de cette campagne froide et déserte, -avaient une marche lente, que la rigueur du temps aurait hâtée si la -pensée de la mort n'eût pas imprimé sa gravité à tous leurs pas. Le -deuil de la nature et de l'homme, de la végétation et de la vie; ces -deux couleurs, ce blanc et ce noir, qui seules frappaient les regards et -se faisaient ressortir l'une par l'autre, remplissaient l'âme d'effroi. -Lucile dit à voix basse: «Quel triste présage!--Lucile, interrompit -Oswald, croyez-moi, il n'est pas pour vous.» Hélas! pensa-t-il en -lui-même, ce n'est pas sous de tels auspices que je fis avec Corinne le -voyage d'Italie; qu'est-elle devenue maintenant? et tous ces objets -lugubres qui m'environnent m'annoncent-ils ce que je vais souffrir? - -Lucile était ébranlée par les inquiétudes que lui causait le voyage. -Oswald ne pensait pas à ce genre de terreur, très-étranger à un homme, -et surtout à un caractère aussi intrépide que le sien. Lucile prenait -pour de l'indifférence ce qui venait uniquement de ce qu'il ne -soupçonnait pas dans cette occasion la possibilité de la crainte. -Cependant tout se réunissait pour accroître les anxiétés de Lucile: les -hommes du peuple trouvent une sorte de satisfaction à grossir le danger, -c'est leur genre d'imagination; ils se plaisent dans l'effet qu'ils -produisent ainsi sur les personnes d'une autre classe, dont ils se font -écouter en les effrayant. Lorsqu'on veut traverser le mont Cenis pendant -l'hiver, les voyageurs, les aubergistes vous donnent à chaque instant -des nouvelles du passage du Mont, c'est ainsi qu'on l'appelle; et l'on -dirait qu'on parle d'un monstre immobile, gardien des vallées qui -conduisent à la terre promise. On observe le temps pour savoir s'il n'y -a rien à redouter, et lorsqu'on peut craindre le vent nommé _la -tourmente_, on conseille fortement aux étrangers de ne pas se risquer -sur la montagne. Ce vent s'annonce dans le ciel par un blanc nuage qui -s'étend comme un linceul dans les airs, et, peu d'heures après, tout -l'horizon en est obscurci. - -Lucile avait pris secrètement toutes les informations possibles, à -l'insu de lord Nelvil; il ne se doutait pas de ses terreurs, et se -livrait tout entier aux réflexions que faisait naître en lui le retour -en Italie. Lucile, que le but du voyage agitait encore plus que le -voyage même, jugeait tout avec une prévention défavorable, et faisait -tacitement un tort à lord Nelvil de sa parfaite sécurité sur elle et sur -sa fille. Le matin du passage du mont Cenis, plusieurs paysans se -rassemblèrent autour de Lucile, et lui dirent que le temps menaçait _la -tourmente_. Néanmoins ceux qui devaient la porter, elle et sa fille, -assurèrent qu'il n'y avait rien à craindre. Lucile regarda lord Nelvil; -elle vit qu'il se moquait de la peur qu'on voulait leur faire; et, de -nouveau blessée par ce courage, elle se hâta de déclarer qu'elle voulait -partir. Oswald ne s'aperçut pas du sentiment qui avait dicté cette -résolution, et suivit à cheval le brancard sur lequel étaient portées sa -femme et sa fille. Ils montèrent assez facilement; mais quand ils furent -à la moitié de la plaine qui sépare la montée de la descente, un -horrible ouragan s'éleva. Des tourbillons de neige aveuglaient les -conducteurs, et plusieurs fois Lucile n'apercevait plus Oswald, que la -tempête avait comme enveloppé de ses brouillards impétueux. Les -respectables religieux qui se consacrent, sur le sommet des Alpes, au -salut des voyageurs, commencèrent à sonner leurs cloches d'alarme; et -bien que ce signal annonçât la pitié des hommes bienfaisants qui le -faisaient entendre, ce son en lui-même avait quelque chose de -très-sombre, et les coups précipités de l'airain exprimaient mieux -encore l'effroi que le secours. - -Lucile espérait qu'Oswald proposerait de s'arrêter dans le couvent et -d'y passer la nuit; mais comme elle ne voulut pas lui dire qu'elle le -désirait, il crut qu'il valait mieux se hâter d'arriver avant la fin du -jour. Les porteurs de Lucile lui demandèrent avec inquiétude s'il -fallait commencer la descente. «Oui, répondit-elle, puisque milord ne -s'y oppose pas.» Lucile avait tort de ne pas exprimer ses craintes, car -sa fille était avec elle; mais quand on aime et qu'on ne se croit pas -aimé, on se blesse de tout, et chaque instant de la vie est une douleur, -et presque une humiliation. Oswald restait à cheval, bien que ce fût la -plus dangereuse manière de descendre; mais il se croyait ainsi plus sûr -de ne pas perdre de vue sa femme et sa fille. - -Au moment où Lucile vit du sommet du mont la route qui en descend, cette -route si rapide qu'on la prendrait elle-même pour un précipice, si les -abîmes qui sont à côté n'en faisaient sentir la différence, elle serra -sa fille contre son coeur avec une émotion très-vive. Oswald le -remarqua; et, laissant son cheval, il vint lui-même se joindre aux -porteurs pour soutenir le brancard. Oswald avait tant de grâce dans tout -ce qu'il faisait, que Lucile, en le voyant s'occuper d'elle et de -Juliette avec beaucoup de zèle et d'intérêt, sentit ses yeux mouillés de -larmes; puis à l'instant il s'éleva un coup de vent si terrible, que les -porteurs eux-mêmes tombèrent à genoux et s'écrièrent: _O mon Dieu, -secourez-nous!_ Alors Lucile reprit tout son courage; et, se soulevant -sur le brancard, elle tendit Juliette à lord Nelvil, en lui disant: «Mon -ami, prenez votre fille.» Oswald la saisit, et dit à Lucile: «Et vous -aussi, venez; je pourrai vous porter toutes deux.--Non, répondit Lucile, -sauvez seulement votre fille.--Comment, sauver! répéta lord Nelvil; -est-il question de danger?» Et se retournant vers les porteurs, il -s'écria: «Malheureux! que ne disiez-vous...--Ils m'en avaient avertie, -interrompit Lucile...--Et vous me l'avez caché! dit lord Nelvil; -qu'ai-je fait pour mériter ce cruel silence?» En prononçant ces mots, il -enveloppa sa fille dans son manteau, et baissa ses yeux vers la terre -dans une anxiété profonde; mais le ciel, protecteur de Lucile, fit -paraître un rayon qui perça les nuages, apaisa la tempête, et découvrit -aux regards les fertiles plaines du Piémont. Dans une heure toute la -caravane arriva sans accident à la Novalaise, la première ville de -l'Italie par delà le mont Cenis. - -En entrant dans l'auberge, Lucile prit sa fille dans ses bras, monta -dans une chambre, se mit à genoux et remercia Dieu avec ferveur. Oswald, -pendant qu'elle priait, était appuyé sur la cheminée d'un air pensif; et -quand Lucile se fut relevée, il lui dit: «Lucile, vous avez donc eu -peur?--Oui, mon ami, répondit-elle.--Et pourquoi vous êtes-vous mise en -route?--Vous paraissiez impatient de partir.--Ne savez-vous pas, -répondit lord Nelvil, qu'avant tout je crains pour vous ou le danger ou -la peine?--C'est pour Juliette qu'il faut les craindre,» dit Lucile. -Elle la prit sur ses genoux pour la réchauffer auprès du feu, et -bouclait avec ses mains les beaux cheveux noirs de cette enfant, que la -neige et la pluie avaient aplatis sur son front. Dans ce moment, la mère -et la fille étaient charmantes. Oswald les regarda toutes les deux avec -tendresse; mais, encore une fois, le silence suspendit un entretien qui -peut-être aurait conduit à une explication heureuse. - -Ils arrivèrent à Turin. Cette année-là l'hiver était très-rigoureux. Les -vastes appartements de l'Italie sont destinés à recevoir le soleil, ils -paraissaient déserts pendant le froid. Les hommes sont bien petits sous -ces grandes voûtes. Elles font plaisir pendant l'été par la fraîcheur -qu'elles donnent, mais au milieu de l'hiver on ne sent que le vide de -ces palais immenses dont les possesseurs semblent des pygmées dans la -demeure des géants. - -On venait d'apprendre la mort d'Alfieri, et c'était un deuil général -pour tous les Italiens qui voulaient s'enorgueillir de leur patrie. Lord -Nelvil croyait voir partout l'empreinte de la tristesse; il ne -reconnaissait plus l'impression que l'Italie avait produite jadis sur -lui. L'absence de celle qu'il avait tant aimée désenchantait à ses yeux -la nature et les arts. Il demanda des nouvelles de Corinne à Turin; on -lui dit que depuis cinq ans elle n'avait rien publié, et vivait dans la -retraite la plus profonde; mais on l'assura qu'elle était à Florence. Il -résolut d'y aller, non pour y rester et trahir ainsi l'affection qu'il -devait à Lucile, mais pour expliquer du moins lui-même à Corinne comment -il avait ignoré son voyage en Écosse. - -En traversant les plaines de la Lombardie, Oswald s'écriait: «Ah! que -cela était beau lorsque tous les ormeaux étaient couverts de feuilles, -et lorsque les pampres verts les unissaient entre eux!» Lucile se disait -en elle-même: «C'était beau quand Corinne était avec lui.» Un brouillard -humide, tel qu'il en fait souvent dans les plaines traversées par un si -grand nombre de rivières, obscurcissait la vue de la campagne. On -entendait, pendant la nuit, dans les auberges, tomber sur les toits ces -pluies abondantes du Midi qui ressemblent au déluge. Les maisons en sont -pénétrées, et l'eau vous poursuit partout avec l'activité du feu. Lucile -cherchait en vain le charme de l'Italie: on eût dit que tout se -réunissait pour la couvrir d'un voile sombre, à ses regards comme à ceux -d'Oswald. - - -CHAPITRE VI - -Oswald, depuis qu'il était entré en Italie, n'avait pas prononcé un mot -d'italien; il semblait que cette langue lui fît mal, et qu'il évitât de -l'entendre comme de la parler. Le soir du jour où lady Nelvil et lui -étaient arrivés à l'auberge de Milan, ils entendirent frapper à leur -porte, et virent entrer dans leur chambre un Romain d'une figure -très-noire, très-marquée, mais cependant sans véritable physionomie: des -traits créés pour l'expression, mais auxquels il manquait l'âme qui la -donne; et sur cette figure il y avait à perpétuité un sourire gracieux -et un regard qui voulait être poétique. Il se mit, dès la porte, à -improviser des vers remplis de louanges sur la mère, l'enfant et -l'époux; de ces louanges qui conviennent à toutes les mères, à tous les -enfants, à tous les époux du monde, et dont l'exagération passait -par-dessus tous les sujets, comme si les paroles et la vérité ne -devaient avoir aucun rapport ensemble. Le Romain se servait cependant de -ces sons harmonieux qui ont tant de charmes dans l'italien; il déclamait -avec une force qui faisait encore mieux remarquer l'insignifiance de ce -qu'il disait. Rien ne pouvait être plus pénible pour Oswald que -d'entendre ainsi, pour la première fois après un long intervalle, une -langue chérie, de revoir ainsi ses souvenirs travestis, et de sentir une -impression de tristesse renouvelée par un objet ridicule. Lucile -s'aperçut de la cruelle situation de l'âme d'Oswald; elle voulait faire -finir l'improvisateur, mais il était impossible d'en être écouté. Il se -promenait dans la chambre à grands pas; il faisait des exclamations et -des gestes continuels, et ne s'embarrassait pas du tout de l'ennui qu'il -causait à ses auditeurs. Son mouvement était comme celui d'une machine -montée, qui ne s'arrête qu'après un temps marqué. Enfin ce temps arriva, -et lady Nelvil parvint à le congédier. - -Quand il fut sorti, Oswald dit: «Le langage poétique est si facile à -parodier en Italie, qu'on devrait l'interdire à tous ceux qui ne sont -pas dignes de le parler.--Il est vrai, reprit Lucile, peut-être un peu -trop sèchement, il est vrai qu'il doit être désagréable de se rappeler -ce qu'on admire par ce que nous venons d'entendre.» Ce mot blessa lord -Nelvil. «Bien loin de là, dit-il; il me semble qu'un tel contraste fait -sentir la puissance du génie. C'est ce même langage si misérablement -dégradé qui devenait une poésie céleste lorsque Corinne, lorsque votre -soeur, reprit-il avec affectation, s'en servait pour exprimer ses -pensées.» Lucile fut comme atterrée par ces paroles: le nom de Corinne -ne lui avait pas encore été prononcé par Oswald pendant tout le voyage, -encore moins celui de _votre soeur_, qui semblait indiquer un reproche. -Les larmes étaient prêtes à la suffoquer, et, si elle se fût abandonnée -à cette émotion, peut-être ce moment eût-il été le plus doux de sa vie; -mais elle se contint, et la gêne qui existait entre les deux époux n'en -devint que plus pénible. - -Le lendemain le soleil parut; et, malgré les mauvais jours qui avaient -précédé, il se montra brillant et radieux, comme un exilé qui rentre -dans sa patrie. Lucile et lord Nelvil en profitèrent pour aller voir la -cathédrale de Milan: c'est le chef-d'oeuvre de l'architecture gothique -en Italie, comme Saint-Pierre de l'architecture moderne. - -Cette église, bâtie en forme de croix, est une belle image de douleur -qui s'élève au-dessus de la riche et joyeuse ville de Milan. En montant -jusqu'au haut du clocher, on est confondu du travail scrupuleux de -chaque détail. L'édifice entier, dans toute sa hauteur, est orné, -sculpté, découpé, si l'on peut s'exprimer ainsi, comme le serait un -petit objet d'agrément. Que de patience et de temps il fallut pour -accomplir un tel oeuvre! La persévérance vers un même but se -transmettait jadis de génération en génération, et le genre humain, -stable dans ses pensées, élevait des monuments inébranlables comme -elles. Une église gothique fait naître des dispositions -très-religieuses. Horace Walpole a dit que _les papes ont consacré à -bâtir des temples à la moderne les richesses que leur avait values la -dévotion inspirée par les églises gothiques_. La lumière qui passe à -travers les vitraux coloriés, les formes singulières de l'architecture, -enfin l'aspect entier de l'église est une image silencieuse de ce -mystère de l'infini qu'on sent au dedans de soi, sans pouvoir jamais -s'en affranchir ni le comprendre. - -Lucile et lord Nelvil quittèrent Milan un jour où la terre était -couverte de neige, et rien n'est plus triste que la neige en Italie; on -n'y est point accoutumé à voir disparaître la nature sous le voile -uniforme des frimas; tous les Italiens se désolent du mauvais temps -comme d'une calamité publique. En voyageant avec Lucile, Oswald avait -pour l'Italie une sorte de coquetterie qui n'était pas satisfaite; -l'hiver déplaît là plus que partout ailleurs, parce que l'imagination -n'y est point préparée. Lord et lady Nelvil traversèrent Plaisance, -Parme, Modène. Les églises et les palais en sont trop vastes, à -proportion du nombre et de la fortune des habitants. On dirait que ces -villes sont arrangées pour recevoir de grands seigneurs qui doivent -arriver, mais qui se sont fait précéder seulement par quelques hommes de -leur suite. - -Le matin du jour où Lucile et lord Nelvil se proposaient de traverser le -Taro, comme si tout devait contribuer à leur rendre cette fois le voyage -d'Italie lugubre, le fleuve s'était débordé la nuit précédente; et -l'inondation de ces fleuves qui descendent des Alpes et des Apennins est -très-effrayante. On les entend gronder de loin comme le tonnerre; et -leur course est si rapide, que les flots et le bruit qui les annonce -arrivent presque en même temps. Un pont sur de telles rivières n'est -guère possible, parce qu'elles changent de lit sans cesse, et s'élèvent -bien au-dessus du niveau de la plaine. Oswald et Lucile se trouvèrent -tout à coup arrêtés au bord de ce fleuve, les bateaux avaient été -emportés par le courant, et il fallait attendre que les Italiens, peuple -qui ne se presse pas, les eussent ramenés sur le nouveau rivage que le -torrent avait formé. Lucile, pendant ce temps, se promenait pensive et -glacée; le brouillard était tel, que le fleuve se confondait avec -l'horizon, et ce spectacle rappelait bien plutôt les descriptions -poétiques des rives du Styx, que ces eaux bienfaisantes qui doivent -charmer les regards des habitants brûlés par les rayons du soleil. -Lucile craignait pour sa fille le froid rigoureux qu'il faisait, et la -mena dans une cabane de pêcheur, où le feu était allumé au milieu de la -chambre comme en Russie. «Où donc est votre belle Italie?» dit Lucile en -soupirant à lord Nelvil. «Je ne sais quand je la retrouverai,» -répondit-il avec tristesse. - -En approchant de Parme et de toutes les villes qui sont sur cette route, -on a de loin le coup d'oeil pittoresque des toits en forme de terrasse, -qui donnent aux villes d'Italie un aspect oriental. Les églises, les -clochers ressortent singulièrement au milieu de ces plates-formes; et -quand on revient dans le Nord, les toits en pointe, qui sont ainsi faits -pour se garantir de la neige, causent une impression très-désagréable. -Parme conserve encore quelques chefs-d'oeuvre du Corrége. Lord Nelvil -conduisit Lucile dans une église où l'on voit une peinture à fresque de -lui, appelée la Madone _della scala_; elle est recouverte par un rideau. -Lorsque l'on tira ce rideau, Lucile prit Juliette dans ses bras pour lui -faire mieux voir le tableau, et dans cet instant l'attitude de la mère -et de l'enfant se trouva par hasard presque la même que celle de la -Vierge et de son fils. La figure de Lucile avait tant de ressemblance -avec l'idéal de modestie et de grâce que le Corrége a peint, qu'Oswald -portait alternativement ses regards du tableau vers Lucile, et de Lucile -vers le tableau. Elle le remarqua, baissa les yeux, et la ressemblance -devint plus frappante encore; car le Corrége est peut-être le seul -peintre qui sache donner aux yeux baissés une expression aussi -pénétrante que s'ils étaient levés vers le ciel. Le voile qu'il jette -sur les regards ne dérobe en rien le sentiment ni la pensée, mais leur -donne un charme de plus, celui d'un mystère céleste. - -Cette madone est près de se détacher du mur, et l'on voit la couleur -presque tremblante qu'un souffle pourrait faire tomber. Cela donne à ce -tableau le charme mélancolique de tout ce qui est passager, et l'on y -revient plusieurs fois, comme pour dire à sa beauté qui va disparaître -un sensible et dernier adieu. - -En sortant de l'église, Oswald dit à Lucile: «Ce tableau, dans peu de -temps, n'existera plus, mais moi j'aurai toujours sous les yeux son -modèle.» Ces paroles aimables attendrirent Lucile; elle serra la main -d'Oswald: elle était prête à lui demander si son coeur pouvait se fier à -cette expression de tendresse; mais quand un mot d'Oswald lui semblait -froid, sa fierté l'empêchait de s'en plaindre; et quand elle était -heureuse d'une expression sensible, elle craignait de troubler ce moment -de bonheur en voulant le rendre plus durable. Ainsi son âme et son -esprit trouvaient toujours des raisons pour le silence. Elle se flattait -que le temps, la résignation et la douceur amèneraient un jour fortuné -qui dissiperait toutes ses craintes. - - -CHAPITRE VII - -La santé de lord Nelvil se remettait par le climat d'Italie; mais une -inquiétude cruelle l'agitait sans cesse: il demandait partout des -nouvelles de Corinne, et on lui répondait partout, comme à Turin, qu'on -la croyait à Florence, mais qu'on ne savait rien d'elle depuis qu'elle -ne voyait personne et n'écrivait plus. Oh! ce n'était pas ainsi que le -nom de Corinne s'annonçait autrefois; et celui qui avait détruit son -bonheur et son éclat pouvait-il se le pardonner? - -En approchant de Bologne, on est frappé de loin par deux tours -très-élevées, dont l'une surtout est penchée d'une manière qui effraye -la vue. C'est en vain que l'on sait qu'elle est ainsi bâtie, et que -c'est ainsi qu'elle a vu passer les siècles; cet aspect importune -l'imagination. Bologne est une des villes où l'on trouve un plus grand -nombre d'hommes instruits dans tous les genres; mais le peuple y produit -une impression désagréable. Lucile s'attendait au langage harmonieux -d'Italie qu'on lui avait annoncé, et le dialecte bolonais dut la -surprendre péniblement; il n'en est pas de plus rauque dans les pays du -Nord. C'était au milieu du carnaval qu'Oswald et Lucile arrivèrent à -Bologne; l'on entendait jour et nuit des cris de joie tout semblables à -des cris de colère; une population pareille à celle des lazzaroni de -Naples couche la nuit sous les arcades qui bordent les rues de Bologne; -ils portent pendant l'hiver un peu de feu dans un vase de terre, mangent -dans la rue, et poursuivent les étrangers par des demandes continuelles. -Lucile espérait en vain ces voix mélodieuses qui se font entendre la -nuit dans les villes d'Italie; elles se taisent toutes quand le temps -est froid, et sont remplacées à Bologne par des clameurs qui effrayent -quand on n'y est pas accoutumé. Le jargon des gens du peuple paraît -hostile, tant le son en est rude, et les moeurs de la populace sont -beaucoup plus grossières dans quelques contrées méridionales que les -pays du Nord. La vie sédentaire perfectionne l'ordre social; mais le -soleil, qui permet de vivre dans les rues, introduit quelque chose de -sauvage dans les habitudes des gens du peuple. - -Oswald et lady Nelvil ne pouvaient faire un pas sans être assaillis par -une quantité de mendiants, qui sont en général le fléau de l'Italie. En -passant devant les prisons de Bologne, dont les barreaux donnent sur la -rue, ils virent les détenus qui se livraient à la joie la plus -déplaisante, s'adressaient aux passants d'une voix de tonnerre, et -demandaient des secours avec des plaisanteries ignobles et des rires -immodérés; enfin tout donnait dans ce lieu l'idée d'un peuple sans -dignité. «Ce n'est pas ainsi, dit Lucile, que se montre en Angleterre -notre peuple, concitoyen de ses chefs. Oswald, un tel pays peut-il vous -plaire?--Dieu me préserve, répondit Oswald, de jamais renoncer à ma -patrie! Mais, quand vous aurez passé les Apennins, vous entendrez parler -le toscan, vous verrez le véritable Midi, vous connaîtrez le peuple -spirituel et animé de ces contrées, et vous serez, je le crois, moins -sévère pour l'Italie.» - -On peut juger la nation italienne, suivant les circonstances, d'une -manière tout à fait différente. Quelquefois le mal qu'on en a dit si -souvent s'accorde avec ce que l'on voit, et d'autres fois il paraît -souverainement injuste. Dans un pays où la plupart des gouvernements -étaient sans garantie, et l'empire de l'opinion presque aussi nul pour -les premières classes que pour les dernières; dans un pays où la -religion est plus occupée du culte que de la morale, il y a peu de bien -à dire de la nation considérée d'une manière générale, mais on y -rencontre beaucoup de qualités privées. C'est donc le hasard des -relations individuelles qui inspire aux voyageurs la satire ou la -louange; les personnes que l'on connaît particulièrement décident du -jugement qu'on porte sur la nation; jugement qui ne peut trouver de base -fixe, ni dans les institutions, ni dans les moeurs, ni dans l'esprit -public. - -Oswald et Lucile allèrent voir ensemble les belles collections de -tableaux qui sont à Bologne. Oswald, en les parcourant, s'arrêta -longtemps devant la Sibylle, peinte par le Dominiquin. Lucile remarqua -l'intérêt qu'excitait en lui ce tableau; et, voyant qu'il s'oubliait -longtemps à le contempler, elle osa s'approcher enfin, et lui demanda -timidement si la Sibylle du Dominiquin parlait plus à son coeur que la -Madone du Corrége. Oswald comprit Lucile, et fut étonné de tout ce que -ce mot signifiait; il la regarda quelque temps sans lui répondre, et -puis il dit: «La Sibylle ne rend plus d'oracles; son génie, son talent, -tout est fini: mais l'angélique figure du Corrége n'a rien perdu de ses -charmes, et l'homme malheureux qui fit tant de mal à l'une ne trahira -jamais l'autre.» En achevant ces mots, il sortit pour cacher son -trouble. - - - - -LIVRE VINGTIÈME - -CONCLUSION - - -CHAPITRE PREMIER - -Après ce qui s'était passé dans la galerie de Bologne, Oswald comprit -que Lucile en savait plus sur ses relations avec Corinne qu'il ne -l'avait imaginé, et il eut enfin l'idée que sa froideur et son silence -venaient peut-être de quelques peines secrètes; cette fois néanmoins ce -fut lui qui craignit l'explication que jusqu'alors Lucile avait -redoutée. Le premier mot étant dit, elle aurait tout révélé si lord -Nelvil l'avait voulu; mais il lui en coûtait trop de parler de Corinne -au moment de la revoir, de s'engager par une promesse, enfin de traiter -un sujet si propre à l'émouvoir avec une personne qui lui causait -toujours un sentiment de gêne, et dont il ne connaissait le caractère -qu'imparfaitement. - -Ils traversèrent les Apennins, et trouvèrent par delà le beau climat -d'Italie. Le vent de mer, qui est si étouffant pendant l'été, répandait -alors une douce chaleur; les gazons étaient verts, l'automne finissait à -peine, et déjà le printemps semblait s'annoncer. On voyait dans les -marchés des fruits de toute espèce, des oranges, des grenades. Le -langage toscan commençait à se faire entendre; enfin tous les souvenirs -de la belle Italie rentraient dans l'âme d'Oswald; mais aucune espérance -ne venait s'y mêler: il n'y avait que du passé dans toutes ces -impressions. L'air suave du Midi agissait aussi sur la disposition de -Lucile: elle eût été plus confiante, plus animée, si lord Nelvil l'eût -encouragée; mais ils étaient tous les deux retenus par une timidité -pareille, inquiets de leur disposition mutuelle, et n'osant se -communiquer ce qui les occupait. Corinne, dans une telle situation, eût -bien vite obtenu le secret d'Oswald comme celui de Lucile; mais ils -avaient l'un et l'autre le même genre de réserve, et plus ils se -ressemblaient à cet égard, et plus il était difficile qu'ils sortissent -de la situation contrainte où ils se trouvaient. - - -CHAPITRE II - -En arrivant à Florence, lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte, et -peu d'instants après le prince se rendit chez lui. Oswald fut si ému en -le voyant, qu'il fut longtemps sans pouvoir lui parler; enfin il lui -demanda des nouvelles de Corinne. «Je n'ai rien que de triste à vous -dire sur elle, répondit le prince Castel-Forte: sa santé est -très-mauvaise et s'affaiblit tous les jours. Elle ne voit personne que -moi; l'occupation lui est souvent très-difficile; cependant je la -croyais un peu plus calme, lorsque nous avons appris votre arrivée en -Italie. Je ne puis vous cacher qu'à cette nouvelle son émotion a été si -vive, que la fièvre, qui l'avait quittée, l'a reprise. Elle ne m'a point -dit quelle était son intention relativement à vous, car j'évite avec -grand soin de lui prononcer votre nom.--Ayez la bonté, prince, reprit -Oswald, de lui faire voir la lettre que vous avez reçue de moi, il y a -près de cinq ans; elle contient tous les détails des circonstances qui -m'ont empêché d'apprendre son voyage en Angleterre avant que je fusse -l'époux de Lucile; et quand elle l'aura lue, demandez-lui de me -recevoir. J'ai besoin de lui parler pour justifier, s'il se peut, ma -conduite. Son estime m'est nécessaire, quoique je ne doive plus -prétendre à son intérêt.--Je remplirai vos désirs, milord, dit le prince -Castel-Forte: je souhaiterais que vous lui fissiez quelque bien.» - -Lady Nelvil entra dans ce moment. Oswald lui présenta le prince -Castel-Forte: elle le reçut avec assez de froideur; il la regarda fort -attentivement. Sa beauté sans doute le frappa, car il soupira en pensant -à Corinne, et sortit. Lord Nelvil le suivit. «Elle est charmante, lady -Nelvil, dit le prince Castel-Forte; quelle jeunesse! quelle fraîcheur! -Ma pauvre amie n'a plus rien de cet éclat; mais il ne faut pas oublier, -milord, qu'elle était bien brillante aussi quand vous l'avez vue pour la -première fois!--Non, je ne l'oublie pas, s'écria lord Nelvil; non, je ne -me pardonnerai jamais!...» Et il s'arrêta sans pouvoir achever ce qu'il -voulait dire. Le reste du jour il fut silencieux et sombre. Lucile -n'essaya pas de le distraire, et lord Nelvil était blessé de ce qu'elle -ne l'essayait pas. Il se disait en lui-même: «Si Corinne m'avait vu -triste, Corinne m'aurait consolé.» - -Le lendemain matin, son inquiétude le conduisit de très-bonne heure chez -le prince Castel-Forte. «Eh bien, lui dit-il, qu'a-t-elle répondu?--Elle -ne veut pas vous voir, répondit le prince Castel-Forte.--Et quels sont -ses motifs?--J'ai été hier chez elle, et je l'ai trouvée dans une -agitation qui faisait bien de la peine. Elle marchait à grands pas dans -sa chambre, malgré son extrême faiblesse; sa pâleur était quelquefois -remplacée par une vive rougeur qui disparaissait aussitôt. Je lui ai dit -que vous souhaitiez de la voir; elle a gardé le silence quelques -instants, et m'a dit enfin ces paroles, que je vous rendrai fidèlement, -puisque vous l'exigez: «_C'est un homme qui m'a fait trop de mal. -L'ennemi qui m'aurait jetée dans une prison, qui m'aurait bannie et -proscrite, n'eût pas déchiré mon coeur à ce point. J'ai souffert ce que -personne n'a jamais souffert, un mélange d'attendrissement et -d'irritation qui faisait de mes pensées un supplice continuel. J'avais -pour Oswald autant d'enthousiasme que d'amour. Il doit s'en souvenir; je -lui ai dit une fois qu'il m'en coûterait moins de ne plus l'aimer que de -ne plus l'admirer. Il a flétri l'objet de mon culte; il m'a trompée -volontairement ou involontairement, n'importe; il n'est pas celui que je -croyais. Qu'a-t-il fait pour moi? Il a joui pendant plus d'une année du -sentiment qu'il m'inspirait; et quand il a fallu me défendre, et quand -il a fallu manifester son coeur par une action, en a-t-il fait une? -peut-il se vanter d'un sacrifice, d'un mouvement généreux? Il est -heureux maintenant, il possède tous les avantages que le monde apprécie; -moi, je me meurs: qu'il me laisse en paix._» - -«Ces paroles sont bien dures, dit Oswald.--Elle est aigrie par la -souffrance, reprit le prince Castel-Forte: je lui ai vu souvent une -disposition plus douce; souvent, permettez-moi de vous le dire, elle -vous a défendu contre moi.--Vous me trouvez donc bien coupable? reprit -lord Nelvil.--Me permettez-vous de vous le dire? je pense que vous -l'êtes, reprit le prince Castel-Forte. Les torts qu'on peut avoir avec -une femme ne nuisent point dans l'opinion du monde; ces fragiles idoles, -adorées aujourd'hui, peuvent être brisées demain sans que personne -prenne leur défense, et c'est pour cela même que je les respecte -davantage; car la morale à leur égard n'est défendue que par notre -propre coeur. Aucun inconvénient ne résulte pour nous de leur faire du -mal, et cependant ce mal est affreux. Un coup de poignard est puni par -les lois, et le déchirement d'un coeur sensible n'est l'objet que d'une -plaisanterie; il vaudrait donc mieux se permettre le coup de -poignard.--Croyez-moi, répondit lord Nelvil, moi aussi j'ai été bien -malheureux; c'est ma seule justification, mais autrefois Corinne eût -entendu celle-là. Il se peut qu'elle ne lui fasse plus rien à présent. -Néanmoins je veux lui écrire. Je crois encore qu'à travers tout ce qui -nous sépare elle entendra la voix de son ami.--Je lui remettrai votre -lettre, dit le prince Castel-Forte; mais, je vous en conjure, -ménagez-la: vous ne savez pas ce que vous êtes encore pour elle. Cinq -ans ne font que rendre une impression plus profonde quand aucune autre -idée n'en a distrait: voulez-vous savoir dans quel état elle est à -présent? une fantaisie bizarre, à laquelle mes prières n'ont pu la faire -renoncer, vous en donnera l'idée.» - -En achevant ces mots, le prince Castel-Forte ouvrit la porte de son -cabinet, et lord Nelvil l'y suivit. Il vit d'abord le portrait de -Corinne telle qu'elle avait paru dans le premier acte de _Roméo et -Juliette_; ce jour, celui de tous où il s'était senti le plus -d'entraînement pour elle, un air de confiance et de bonheur ranimait -tous ses traits. Les souvenirs de ces temps de fête se réveillèrent tout -entiers dans l'imagination de lord Nelvil; et comme il trouvait du -plaisir à s'y livrer, le prince Castel-Forte le prit par la main, et, -tirant un rideau de crêpe qui couvrait un autre tableau, il lui montra -Corinne telle qu'elle avait voulu se faire peindre cette année même, en -robe noire, d'après le costume qu'elle n'avait point quitté depuis son -retour d'Angleterre. Oswald se rappela tout à coup l'impression que lui -avait faite une femme vêtue ainsi qu'il avait aperçue à Hyde-Park; mais -ce qui le frappa surtout, ce fut l'inconcevable changement de la figure -de Corinne. Elle était là, pâle comme la mort, les yeux à demi fermés; -ses longues paupières voilaient ses regards et portaient une ombre sur -ses joues sans couleur. Au bas du portrait était écrit ce vers du -_Pastor fido_: - - _A pena si può dir: Questa fu rosa[22]._ - - [22] A peine peut-on dire: Elle fut rose. - -«Quoi! dit lord Nelvil, c'est ainsi qu'elle est maintenant?--Oui, -répondit le prince Castel-Forte, et depuis quinze jours, plus mal -encore.» A ces mots, lord Nelvil sortit comme un insensé: l'excès de sa -peine troublait sa raison. - - -CHAPITRE III - -Rentré chez lui, il s'enferma dans sa chambre tout le jour. Lucile vint -à l'heure du dîner frapper doucement à sa porte. Il ouvrit, et lui dit: -«Ma chère Lucile, permettez que je reste seul aujourd'hui; ne m'en -sachez pas mauvais gré.» Lucile se retourna vers Juliette, qu'elle -tenait par la main, l'embrassa, et s'éloigna sans prononcer un seul mot. -Lord Nelvil referma sa porte, et se rapprocha de sa table, sur laquelle -était la lettre qu'il écrivait à Corinne. Mais il se dit en versant des -pleurs: «Serait-il possible que je fisse aussi souffrir Lucile? A quoi -sert donc ma vie, si tout ce qui m'aime est malheureux par moi?» - - - LETTRE DE LORD NELVIL A CORINNE. - - «Si vous n'étiez pas la plus généreuse personne du monde, qu'aurais-je - à vous dire? Vous pouvez m'accabler par vos reproches et, ce qui est - plus affreux encore, me déchirer par votre douleur. Suis-je un - monstre, Corinne, puisque j'ai fait tant de mal à ce que j'aimais? Ah! - je souffre tellement, que je ne puis me croire tout à fait barbare. - Vous savez, quand je vous ai connue, que j'étais accablé par le - chagrin qui me suivra jusqu'au tombeau. Je n'espérais pas le bonheur. - J'ai lutté longtemps contre l'attrait que vous m'inspiriez. Enfin, - quand il a eu triomphé de moi, j'ai toujours gardé dans mon âme un - sentiment de tristesse, présage d'un malheureux sort. Tantôt je - croyais que vous étiez un bienfait de mon père, qui veillait dans le - ciel sur ma destinée, et voulait que je fusse encore aimé sur cette - terre comme il m'avait aimé pendant sa vie. Tantôt je croyais que je - désobéissais à ses volontés en épousant une étrangère, en m'écartant - de la ligne tracée par mes devoirs et par ma situation. Ce dernier - sentiment prévalut quand je fus de retour en Angleterre, quand - j'appris que mon père avait condamné d'avance mon sentiment pour vous. - S'il avait vécu, je me serais cru le droit de lutter à cet égard - contre son autorité; mais ceux qui ne sont plus ne peuvent nous - entendre, et leur volonté sans force porte un caractère touchant et - sacré. - - «Je me retrouvai au milieu des habitudes et des liens de la patrie; je - rencontrai votre soeur, que mon père m'avait destinée, et qui - convenait si bien au besoin du repos, au projet d'une vie régulière. - J'ai dans le caractère une sorte de faiblesse qui me fait redouter ce - qui agite l'existence. Mon esprit est séduit par des espérances - nouvelles; mais j'ai tant éprouvé de peines, que mon âme malade craint - tout ce qui l'expose à des émotions trop fortes, à des résolutions - pour lesquelles il faut heurter mes souvenirs et les affections nées - avec moi. Cependant, Corinne, si je vous avais sue en Angleterre, - jamais je n'aurais pu me détacher de vous; cette admirable preuve de - tendresse eût entraîné mon coeur incertain. Ah! pourquoi dire ce que - j'aurais fait? Serions-nous heureux, suis-je capable de l'être? - Incertain comme je le suis, pouvais-je choisir un sort, quelque beau - qu'il fût, sans en regretter un autre? - - «Quand vous me rendîtes ma liberté, je fus irrité contre vous; je - rentrai dans les idées que le commun des hommes doit prendre en vous - voyant. Je me dis qu'une personne aussi supérieure se passerait - facilement de moi. Corinne, j'ai déchiré votre coeur, je le sais; mais - je croyais n'immoler que moi. Je pensais que j'étais plus que vous - inconsolable, et que vous m'oublieriez, quand je vous regretterais - toujours. Enfin les circonstances m'enlacèrent; et je ne veux point - nier que Lucile ne soit digne et des sentiments qu'elle m'inspire, et - de bien mieux encore. Mais, dès que je sus votre voyage en Angleterre - et le malheur que je vous avais causé, il n'y eut plus dans ma vie - qu'une peine continuelle. J'ai cherché la mort pendant quatre ans au - milieu de la guerre, certain qu'en apprenant que je n'étais plus, vous - me trouveriez justifié. Sans doute vous avez à m'opposer une vie de - regrets et de douleurs, une fidélité profonde pour un ingrat qui ne la - méritait pas; mais songez que la destinée des hommes se complique de - mille rapports divers qui troublent la constance du coeur. Cependant, - s'il est vrai que je n'ai pu ni trouver ni donner le bonheur; s'il est - vrai que je vis seul depuis que je vous ai quittée, que jamais je ne - parle du fond de mon coeur, que la mère de mon enfant, que celle que - je dois aimer à tant de titres, reste étrangère à mes secrets comme à - mes pensées; s'il est vrai qu'un état habituel de tristesse m'ait - replongé dans cette maladie dont vos soins, Corinne, m'avaient - autrefois tiré; si je suis venu en Italie, non pas pour me guérir, - vous ne croyez pas que j'aime la vie, mais pour vous dire adieu, - refuserez-vous de me voir une fois, une seule fois? Je le souhaite, - parce que je crois que je vous ferais du bien. Ce n'est pas ma propre - souffrance qui me détermine. Qu'importe que je sois bien misérable! - qu'importe qu'un poids affreux pèse à jamais sur mon coeur, si je m'en - vais d'ici sans vous avoir parlé, sans avoir obtenu de vous mon - pardon! Il faut que je sois malheureux, et certainement je le serai. - Mais il me semble que votre coeur serait soulagé si vous pouviez - penser à moi comme à votre ami, si vous aviez vu combien vous m'êtes - chère, si vous l'aviez senti par ces regards, par cet accent d'Oswald, - de ce criminel dont le sort est plus changé que le coeur. - - «Je respecte mes liens, j'aime votre soeur; mais le coeur humain, - bizarre, inconséquent, tel qu'il l'est, peut renfermer et cette - tendresse et celle que j'éprouve pour vous. Je n'ai rien à vous dire - de moi qui puisse s'écrire; tout ce qu'il faut expliquer me condamne. - Néanmoins, si vous me voyiez me prosterner devant vous, vous - pénétreriez à travers tous mes torts et tous mes devoirs ce que vous - êtes encore pour moi, et cet entretien vous laisserait un sentiment - doux. Hélas! notre santé est bien faible à tous les deux, et je ne - crois pas que le ciel nous destine une longue vie. Que celui de nous - deux qui précédera l'autre se sente regretté, se sente aimé de l'ami - qu'il laissera dans ce monde! L'innocent devrait seul avoir cette - jouissance; mais qu'elle soit aussi accordée au coupable! - - «Corinne, sublime amie, vous qui lisez dans les coeurs, devinez ce que - je ne puis dire; entendez-moi comme vous m'entendiez. Laissez-moi vous - voir; permettez que mes lèvres pâles pressent vos mains affaiblies: - ah! ce n'est pas moi seul qui ai fait ce mal, c'est le même sentiment - qui nous a consumés tous les deux: c'est la destinée qui a frappé deux - êtres qui s'aimaient; mais elle a dévoué l'un d'eux au crime, et - celui-là, Corinne, n'est peut-être pas le moins à plaindre!» - - - RÉPONSE DE CORINNE. - - «S'il ne fallait pour vous voir que vous pardonner, je ne m'y serais - pas un instant refusée. Je ne sais pourquoi je n'ai point de - ressentiment contre vous, bien que la douleur que vous m'avez causée - me fasse frissonner d'effroi. Il faut que je vous aime encore, pour - n'avoir aucun mouvement de haine; la religion seule ne suffirait pas - pour me désarmer ainsi. J'ai eu des moments où ma raison était - altérée; d'autres, et c'étaient les plus doux, où j'ai cru mourir - avant la fin du jour, par le serrement de coeur qui m'oppressait; - d'autres enfin où j'ai douté de tout, même de la vertu: vous étiez - pour moi son image ici-bas, et je n'avais plus de guide pour mes - pensées comme pour mes sentiments, quand le même coup frappait en moi - l'admiration et l'amour. - - «Que serais-je devenue sans le secours céleste? Il n'y a rien dans ce - monde qui ne fût empoisonné par votre souvenir. Un seul asile me - restait au fond de l'âme. Dieu m'y a reçue. Mes forces physiques vont - en décroissant; mais il n'en est pas ainsi de l'enthousiasme qui me - soutient. Se rendre digne de l'immortalité est, je me plais à le - croire, le seul but de l'existence. Bonheur, souffrances, tout est - moyen pour ce but; et vous avez été choisi pour déraciner ma vie de la - terre: j'y tenais par un lien trop fort. - - «Quand j'ai appris votre arrivée en Italie, quand j'ai revu votre - écriture, quand je vous ai su là, de l'autre côté de la rivière, j'ai - senti dans mon âme un tumulte effrayant. Il fallait me rappeler sans - cesse que ma soeur était votre femme pour combattre ce que - j'éprouvais. Je ne vous le cache point, vous revoir me semblait un - bonheur, une émotion indéfinissable, que mon coeur enivré de nouveau - préférait à des siècles de calme; mais la Providence ne m'a point - abandonnée dans ce péril. N'êtes-vous pas l'époux d'une autre? Que - pouvais-je donc avoir à vous dire? M'était-il même permis de mourir - entre vos bras? Et que me restait-il pour ma conscience, si je ne - faisais aucun sacrifice, si je voulais encore un dernier jour, une - dernière heure! Maintenant je comparaîtrai devant Dieu peut-être avec - plus de confiance, puisque j'ai su renoncer à vous voir. Cette grande - résolution apaisera mon âme. Le bonheur, tel que je l'ai senti quand - vous m'aimiez, n'est pas en harmonie avec notre nature: il agite, il - inquiète, il est si prêt à passer! Mais une prière habituelle, une - rêverie religieuse, qui a pour but de se perfectionner soi-même, de se - décider dans tout par le sentiment du devoir, est un état doux, et je - ne puis savoir quel ravage le seul son de votre voix pourrait produire - dans cette vie de repos que je crois avoir obtenue. Vous m'avez fait - beaucoup de mal en me disant que votre santé était altérée. Ah! ce - n'est pas moi qui la soigne, mais c'est encore moi qui souffre avec - vous. Que Dieu bénisse vos jours, milord; soyez heureux mais soyez-le - par la piété. Une communication secrète avec la Divinité semble placer - en nous-mêmes l'être qui se confie et la voix qui lui répond; elle - fait deux amis d'une seule âme. Chercheriez-vous encore ce qu'on - appelle le bonheur? Ah! trouverez-vous mieux que ma tendresse? - Savez-vous que dans les déserts du nouveau monde j'aurais béni mon - sort si vous m'aviez permis de vous y suivre? Savez-vous que je vous - aurais servi comme une esclave? Savez-vous que je me serais prosternée - devant vous comme devant un envoyé du ciel, si vous m'aviez fidèlement - aimée? Eh bien, qu'avez-vous fait de tant d'amour? qu'avez-vous fait - de cette affection unique en ce monde? un malheur unique comme elle. - Ne prétendez donc plus au bonheur; ne m'offensez pas en croyant - l'obtenir encore. Priez comme moi, priez, et que nos pensées se - rencontrent dans le ciel. - - «Cependant, quand je me sentirai tout à fait près de ma fin, peut-être - me placerai-je dans quelque lieu pour vous voir passer. Pourquoi ne le - ferais-je pas? Certainement quand mes yeux se troubleront, quand je ne - verrai plus rien au dehors, votre image m'apparaîtra. Si je vous avais - revu nouvellement, cette illusion ne serait-elle pas plus distincte? - Les divinités, chez les anciens, n'étaient jamais présentes à la mort; - je vous éloignerai de la mienne: mais je souhaite qu'un souvenir - récent de vos traits puisse encore se retracer dans mon âme - défaillante. Oswald! Oswald! qu'est-ce que j'ai dit? vous voyez ce que - je suis quand je m'abandonne à votre souvenir. - - «Pourquoi Lucile n'a-t-elle pas désiré de me voir? c'est votre femme, - mais c'est aussi ma soeur. J'ai des paroles douces, j'en ai même de - généreuses à lui adresser. Et votre fille, pourquoi ne m'a-t-elle pas - été amenée? Je ne dois pas vous voir; mais ce qui vous entoure est ma - famille: en suis-je donc rejetée? Craint-on que la pauvre petite - Juliette ne s'attriste en me voyant? Il est vrai que j'ai l'air d'une - ombre; mais je saurai sourire pour votre enfant. Adieu, milord, adieu. - Pensez-vous que je pourrais vous appeler mon frère? mais ce serait - parce que vous êtes l'époux de ma soeur. Ah! du moins, vous serez en - deuil quand je mourrai, vous assisterez comme parent à mes - funérailles. C'est à Rome que mes cendres seront d'abord transportées. - Faites passer mon cercueil sur la route que parcourut jadis mon char - de triomphe, et reposez-vous dans le lieu même où vous m'avez rendu ma - couronne. Non, Oswald, non, j'ai tort. Je ne veux rien qui vous - afflige: je veux seulement une larme et quelques regards vers le ciel, - où je vous attendrai.» - - -CHAPITRE IV - -Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Oswald pût retrouver du calme après -l'impression déchirante que lui avait causée la lettre de Corinne. Il -fuyait la présence de Lucile, il passait les heures entières sur le bord -de la rivière qui conduisait à la maison de Corinne, et souvent il fut -tenté de se jeter dans les flots pour être au moins porté, quand il ne -serait plus, vers cette demeure dont l'entrée lui était refusée pendant -sa vie. La lettre de Corinne lui apprenait qu'elle eût désiré de voir sa -soeur; et bien qu'il s'étonnât de ce souhait, il avait envie de le -satisfaire. Mais comment aborder cette question auprès de Lucile? Il -apercevait bien qu'elle était blessée de sa tristesse; il aurait voulu -qu'elle l'interrogeât, mais il ne pouvait se résoudre à parler le -premier, et Lucile trouvait toujours le moyen d'amener la conversation -sur des sujets indifférents, de proposer une promenade, afin de -détourner un entretien qui aurait pu conduire à une explication. Elle -parlait quelquefois de son désir de quitter Florence pour aller voir -Rome et Naples. Lord Nelvil ne la contredisait jamais; seulement il -demandait encore quelques jours de retard, et Lucile alors y consentait -avec une expression de physionomie digne et froide. - -Oswald voulut au moins que Corinne vît sa fille, et il ordonna -secrètement à sa bonne de la conduire chez elle. Il alla au-devant de -l'enfant comme elle revenait, et lui demanda si elle avait été contente -de sa visite. Juliette lui répondit par une phrase italienne, et sa -prononciation, qui ressemblait à celle de Corinne, fit tressaillir -Oswald. «Qui vous a appris cela, ma fille? dit-il.--La dame que je viens -de voir, répondit-elle.--Et comment vous a-t-elle reçue?--Elle a -beaucoup pleuré en me voyant, dit Juliette; je ne sais pourquoi. Elle -m'embrassait et pleurait, et cela lui faisait mal, car elle a l'air bien -malade.--Et vous plaît-elle cette dame, ma fille? continua lord -Nelvil.--Beaucoup, répondit Juliette; j'y veux aller tous les jours. -Elle m'a promis de m'apprendre tout ce qu'elle sait. Elle dit qu'elle -veut que je ressemble à Corinne. Qu'est-ce que c'est que Corinne, mon -père? cette dame n'a pas voulu me le dire.» Lord Nelvil ne répondit -plus, et s'éloigna pour cacher son attendrissement. Il ordonna que tous -les jours, pendant la promenade de Juliette, on la menât chez Corinne; -et peut-être eut-il tort envers Lucile en disposant ainsi de sa fille -sans son consentement. Mais, en peu de jours, l'enfant fit des progrès -inconcevables dans tous les genres. Son maître d'italien était ravi de -sa prononciation. Ses maîtres de musique admiraient déjà ses premiers -essais. - -Rien de tout ce qui s'était passé n'avait fait autant de peine à Lucile -que cette influence donnée à Corinne sur l'éducation de sa fille. Elle -savait par Juliette que la pauvre Corinne, dans son état de faiblesse et -de dépérissement, se donnait une peine extrême pour l'instruire et lui -communiquer tous ses talents, comme un héritage qu'elle se plaisait à -lui léguer de son vivant. Lucile en eût été touchée si elle n'eût pas -cru voir dans tous ces soins le projet de détacher d'elle lord Nelvil; -mais elle était combattue entre le désir bien naturel de diriger seule -sa fille, et le reproche qu'elle se faisait de lui enlever des leçons -qui ajoutaient à ses agréments d'une manière si remarquable. Un jour -lord Nelvil passait dans la chambre comme Juliette prenait une leçon de -musique. Elle tenait une harpe en forme de lyre, proportionnée à sa -taille, de la même manière que Corinne; et ses petits bras et ses jolis -regards l'imitaient parfaitement. On croyait voir la miniature d'un beau -tableau, avec la grâce de l'enfance de plus, qui mêle à tout un charme -innocent. Oswald, à ce spectacle, fut tellement ému, qu'il ne pouvait -prononcer un mot, et il s'assit en tremblant. Juliette alors exécuta sur -sa harpe un air écossais que Corinne avait fait entendre à lord Nelvil à -Tivoli, en présence d'un tableau d'Ossian. Pendant qu'Oswald, en -l'écoutant, respirait à peine, Lucile s'avança derrière lui sans qu'il -l'aperçût. Quand Juliette eut fini, son père la prit sur ses genoux, et -lui dit: «La dame qui demeure sur le bord de l'Arno vous a donc appris à -jouer ainsi?--Oui, répondit Juliette, mais il lui en a bien coûté pour -le faire; elle s'est trouvée mal souvent lorsqu'elle m'enseignait. Je -l'ai priée plusieurs fois de cesser, mais elle n'a pas voulu; et -seulement elle m'a fait promettre de vous répéter cet air tous les ans, -un certain jour, le 17 novembre, je crois.--Ah! mon Dieu!» s'écria lord -Nelvil; et il embrassa sa fille en versant beaucoup de larmes. - -Lucile alors se montra, et, prenant Juliette par la main, elle dit à son -époux en anglais: «C'est trop, milord, de vouloir ainsi détourner de moi -l'affection de ma fille; cette consolation m'était due dans mon -malheur.» En achevant ces mots, elle emmena Juliette. Lord Nelvil voulut -en vain la suivre, elle s'y refusa; et seulement à l'heure du dîner il -apprit qu'elle était sortie pendant plusieurs heures, seule, et sans -dire où elle allait. Il s'inquiétait mortellement de son absence, -lorsqu'il la vit revenir avec une expression de douceur et de calme dans -la physionomie, tout à fait différente de ce qu'il attendait. Il voulut -enfin lui parler avec confiance, et tâcher d'obtenir d'elle son pardon -par la sincérité; mais elle lui dit: «Souffrez, milord, que cette -explication, nécessaire à tous les deux, soit encore retardée. Vous -saurez dans peu les motifs de ma prière.» - -Pendant le dîner, elle mit dans la conversation beaucoup plus d'intérêt -que de coutume. Plusieurs jours se passèrent ainsi, durant lesquels -Lucile se montrait constamment plus aimable et plus animée qu'à -l'ordinaire. Lord Nelvil ne pouvait rien concevoir à ce changement. -Voici quelle en était la cause: Lucile avait été très-blessée des -visites de sa fille chez Corinne, et de l'intérêt que lord Nelvil -paraissait prendre aux progrès que les leçons de Corinne faisaient faire -à cette enfant. Tout ce qu'elle avait renfermé dans son coeur depuis si -longtemps s'était échappé dans ce moment; et, comme il arrive aux -personnes qui sortent de leur caractère, elle prit tout à coup une -résolution très-vive, et partit pour aller voir Corinne, et lui demander -si elle était résolue à la troubler toujours dans son sentiment pour son -époux. Lucile se parlait à elle-même avec force jusqu'au moment où elle -arriva devant la porte de Corinne. Mais il lui prit alors un tel -mouvement de timidité, qu'elle n'aurait jamais pu se résoudre à entrer, -si Corinne, qui l'aperçut de sa fenêtre, ne lui avait envoyé Thérésine -pour la prier de venir chez elle. Lucile monta dans la chambre de -Corinne, et toute son irritation contre elle disparut en la voyant; elle -se sentit au contraire profondément attendrie par l'état déplorable de -la santé de sa soeur, et ce fut en pleurant qu'elle l'embrassa. - -Alors commença entre les deux soeurs un entretien plein de franchise de -part et d'autre. Corinne donna la première l'exemple de cette franchise; -mais il eût été impossible à Lucile de ne pas le suivre. Corinne exerça -sur sa soeur l'ascendant qu'elle avait sur tout le monde; on ne pouvait -conserver avec elle ni dissimulation ni contrainte. Corinne ne cacha -point à Lucile qu'elle se croyait certaine de n'avoir plus que peu de -temps à vivre; et sa pâleur et sa faiblesse ne le prouvaient que trop. -Elle aborda simplement avec Lucile les sujets d'entretien les plus -délicats; elle lui parla de son bonheur et de celui d'Oswald. Elle -savait par tout ce que le prince Castel-Forte lui avait raconté, et -mieux encore par ce qu'elle avait deviné, que la contrainte et la -froideur existaient souvent dans leur intérieur; et, se servant alors de -l'ascendant que lui donnaient et son esprit et la fin prochaine dont -elle était menacée, elle s'occupa généreusement de rendre Lucile plus -heureuse avec lord Nelvil. Connaissant parfaitement le caractère de -celui-ci, elle fit comprendre à Lucile pourquoi il avait besoin de -trouver dans celle qu'il aimait une manière d'être, à quelques égards, -différente de la sienne; une confiance spontanée, parce que sa réserve -naturelle l'empêchait de la solliciter; plus d'intérêt, parce qu'il -était susceptible de découragement; et de la gaieté, précisément parce -qu'il souffrait de sa propre tristesse. Corinne se peignit elle-même -dans les jours brillants de sa vie; elle se jugea comme elle aurait pu -juger une étrangère, et montra vivement à Lucile combien serait agréable -une personne qui, avec la conduite la plus régulière et la moralité la -plus rigide, aurait cependant tout le charme, tout l'abandon, tout le -désir de plaire qu'inspire quelquefois le besoin de réparer des torts. - -«On a vu, dit Corinne à Lucile, des femmes aimées non-seulement malgré -leurs erreurs, mais à cause de ces erreurs mêmes. La raison de cette -bizarrerie est peut-être que ces femmes cherchaient à se montrer plus -aimables, pour se les faire pardonner, et n'imposaient point de gêne, -parce qu'elles avaient besoin d'indulgence. Ne soyez donc pas, Lucile, -fière de votre perfection; que votre charme consiste à l'oublier, à ne -vous en point prévaloir. Il faut que vous soyez vous et moi tout à la -fois; que vos vertus ne vous autorisent jamais à la plus légère -négligence pour vos agréments, et que vous ne vous fassiez point un -titre de ces vertus, pour vous permettre l'orgueil et la froideur. Si -cet orgueil n'était pas fondé, il blesserait peut-être moins; car user -de ses droits refroidit le coeur plus que les prétentions injustes: le -sentiment se plaît surtout à donner ce qui n'est pas dû.» - -Lucile remerciait sa soeur avec tendresse de la bonté qu'elle lui -témoignait, et Corinne lui disait: «Si je devais vivre, je n'en serais -pas capable; mais, puisque je dois bientôt mourir, mon seul désir -personnel est encore qu'Oswald retrouve dans vous et dans sa fille -quelques traces de mon influence, et que jamais du moins il ne puisse -avoir une jouissance de sentiment sans se rappeler Corinne. Lucile -revint tous les jours chez sa soeur, et s'étudiait par une modestie bien -aimable, et par une délicatesse de sentiment plus aimable encore, à -ressembler à la personne qu'Oswald avait le plus aimée. La curiosité de -lord Nelvil s'accroissait tous les jours en remarquant les grâces -nouvelles de Lucile. Il devina bien vite qu'elle avait vu Corinne; mais -il ne put obtenir aucun aveu sur ce sujet. Corinne, dès son premier -entretien avec Lucile, avait exigé le secret de leurs rapports ensemble. -Elle se proposait de voir une fois Oswald et Lucile réunis, mais -seulement, à ce qu'il paraît, quand elle se croirait assurée de n'avoir -plus que peu d'instants à vivre. Elle voulait tout dire et tout éprouver -à la fois; et elle enveloppait ce projet d'un tel mystère, que Lucile -elle-même ne savait pas de quelle manière elle avait résolu de -l'accomplir. - - -CHAPITRE V - -Corinne, se croyant atteinte d'une maladie mortelle, souhaitait de -laisser à l'Italie, et surtout à lord Nelvil, un dernier adieu qui -rappelât le temps où son génie brillait dans tout son éclat. C'est une -faiblesse qu'il lui faut pardonner. L'amour et la gloire s'étaient -toujours confondus dans son esprit; et, jusqu'au moment où son coeur fit -le sacrifice de tous les attachements de la terre, elle désira que -l'ingrat qui l'avait abandonnée sentît encore une fois que c'était à la -femme de son temps qui savait le mieux aimer et penser qu'il avait donné -la mort. Corinne n'avait plus la force d'improviser; mais dans la -solitude elle composait encore des vers, et depuis l'arrivée d'Oswald -elle semblait avoir repris un intérêt plus vif à cette occupation. -Peut-être désirait-elle de lui rappeler, avant de mourir, son talent et -ses succès; enfin, tout ce que le malheur et l'amour lui faisaient -perdre. Elle choisit donc un jour pour réunir dans une des salles de -l'académie de Florence tous ceux qui désiraient entendre ce qu'elle -avait écrit. Elle confia son dessein à Lucile, et la pria d'amener son -époux. «Je puis vous le demander, lui dit-elle, dans l'état où je suis.» - -Un trouble affreux saisit Oswald en apprenant la résolution de Corinne. -Lirait-elle ces vers elle-même? quel sujet voulait-elle traiter? Enfin -il suffisait de la possibilité de la voir pour bouleverser entièrement -l'âme d'Oswald. Le matin du jour désigné, l'hiver, qui se fait si -rarement sentir en Italie, s'y montra pour un moment comme dans les -climats du Nord. On entendait un vent horrible siffler dans les maisons. -La pluie battait avec violence sur les carreaux des fenêtres; et, par -une singularité dont il y a cependant plus d'exemples en Italie que -partout ailleurs, le tonnerre se faisait entendre au milieu du mois de -janvier et mêlait un sentiment de terreur à la tristesse du mauvais -temps. Oswald ne prononçait pas un seul mot, mais toutes les sensations -extérieures semblaient augmenter le frisson de son âme. - -Il arriva dans la salle avec Lucile. Une foule immense y était -rassemblée. A l'extrémité, dans un endroit fort obscur, un fauteuil -était préparé, et lord Nelvil entendait dire autour de lui que Corinne -devait s'y placer, parce qu'elle était si malade qu'elle ne pourrait pas -réciter elle-même ses vers. Craignant de se montrer, tant elle était -changée, elle avait choisi ce moyen pour voir Oswald sans être vue. Dès -qu'elle sut qu'il y était, elle alla voilée vers ce fauteuil. Il fallut -la soutenir pour qu'elle pût avancer; sa démarche était chancelante. -Elle s'arrêtait de temps en temps pour respirer, et l'on eût dit que ce -court espace était un pénible voyage. Ainsi les derniers pas de la vie -sont toujours lents et difficiles. Elle s'assit, chercha des yeux à -découvrir Oswald, l'aperçut, et, par un mouvement tout à fait -involontaire, elle se leva, tendit les bras vers lui, mais retomba -l'instant d'après en détournant son visage, comme Didon lorsqu'elle -rencontre Énée dans un monde où les passions humaines ne doivent plus -pénétrer. Le prince Castel-Forte retint lord Nelvil, qui, tout à fait -hors de lui, voulait se précipiter à ses pieds; il le contint par le -respect qu'il devait à Corinne en présence de tant de monde. - -Une jeune fille vêtue de blanc, et couronnée de fleurs, parut sur une -espèce d'amphithéâtre qu'on avait préparé. C'était elle qui devait -chanter les vers de Corinne. Il y avait un contraste touchant entre ce -visage si paisible et si doux, ce visage où les peines de la vie -n'avaient encore laissé aucune trace, et les paroles qu'elle allait -prononcer. Mais ce contraste même avait plu à Corinne; il répandait -quelque chose de serein sur les pensées trop sombres de son âme abattue. -Une musique noble et sensible prépara les auditeurs à l'impression -qu'ils allaient recevoir. Le malheureux Oswald ne pouvait détacher ses -regards de Corinne, de cette ombre qui lui semblait une apparition -cruelle dans une nuit de délire; et ce fut à travers ses sanglots qu'il -entendit ce chant du cygne, que la femme envers laquelle il était si -coupable lui adressait encore au fond du coeur. - - - DERNIER CHANT DE CORINNE. - - «Recevez mon salut solennel, ô mes concitoyens! Déjà la nuit s'avance - à mes regards, mais le ciel n'est-il pas plus beau pendant la nuit? - Des milliers d'étoiles le décorent; il n'est de jour qu'un désert. - Ainsi les ombres éternelles révèlent d'innombrables pensées que - l'éclat de la prospérité faisait oublier. Mais la voix qui pourrait en - instruire s'affaiblit par degrés; l'âme se retire en elle-même, et - cherche à rassembler sa dernière chaleur. - - «Dès le premier jour de ma jeunesse, je promis d'honorer ce nom de - Romaine, qui fait encore tressaillir le coeur. Vous m'avez permis la - gloire, ô vous, nation libérale, qui ne bannissez point les femmes de - son temple, vous qui ne sacrifiez point des talents immortels aux - jalousies passagères, vous qui toujours applaudissez à l'essor du - génie: ce vainqueur sans vaincus, ce conquérant sans dépouilles, qui - puise dans l'éternité pour enrichir le temps. - - «Quelle confiance m'inspiraient jadis la nature et la vie! Je croyais - que tous les malheurs venaient de ne pas assez penser, de ne pas assez - sentir, et que déjà sur la terre on pouvait goûter d'avance la - félicité céleste, qui n'est que la durée dans l'enthousiasme et la - constance dans l'amour. - - «Non, je ne me repens point de cette exaltation généreuse; non, ce - n'est point elle qui m'a fait verser les pleurs dont la poussière qui - m'attend est arrosée. J'aurais rempli ma destinée, j'aurais été digne - des bienfaits du ciel, si j'avais consacré ma lyre retentissante à - célébrer la bonté divine, manifestée par l'univers. - - «Vous ne rejetez point, ô mon Dieu! le tribut des talents. L'hommage - de la poésie est religieux, et les ailes de la pensée servent à se - rapprocher de vous. - - «Il n'y a rien d'étroit, rien d'asservi, rien de limité dans la - religion. Elle est l'immense, l'infini, l'éternel; et loin que le - génie puisse détourner d'elle, l'imagination, de son premier élan, - dépasse les bornes de la vie, et le sublime en tout genre est un - reflet de la Divinité. - - «Ah! si je n'avais aimé qu'elle, si j'avais placé ma tête dans le - ciel, à l'abri des affections orageuses, je ne serais pas brisée avant - le temps; des fantômes n'auraient pas pris la place de mes brillantes - chimères. Malheureuse! mon génie, s'il subsiste encore, se fait sentir - seulement par la force de ma douleur; c'est sous les traits d'une - puissance ennemie qu'on peut encore le reconnaître. - - «Adieu donc, mon pays; adieu donc, la contrée où je reçus le jour. - Souvenirs de l'enfance, adieu. Qu'avez-vous à faire avec la mort? Vous - qui dans mes écrits avez trouvé des sentiments qui répondaient à votre - âme, ô mes amis, dans quelque lieu que vous soyez, adieu. Ce n'est - point pour une indigne cause que Corinne a tant souffert; elle n'a pas - du moins perdu ses droits à la pitié. - - «Belle Italie! c'est en vain que vous me promettez tous vos charmes: - que pourriez-vous pour un coeur délaissé? Ranimeriez-vous mes souhaits - pour accroître mes peines? Me rappelleriez-vous le bonheur pour me - révolter contre mon sort? - - «C'est avec douleur que je m'y soumets. O vous qui me survivrez! quand - le printemps reviendra, souvenez-vous combien j'aimais sa beauté; que - de fois j'ai vanté son air et ses parfums! Rappelez-vous quelquefois - mes vers, mon âme y est empreinte; mais des muses fatales, l'amour et - le malheur, ont inspiré mes derniers chants. - - «Quand les desseins de la Providence sont accomplis sur nous, une - musique intérieure nous prépare à l'arrivée de l'ange de la mort. Il - n'a rien d'effrayant, rien de terrible; il porte des ailes blanches, - bien qu'il marche entouré de la nuit; mais, avant sa venue, mille - présages l'annoncent. - - «Si le vent murmure, on croit entendre sa voix. Quand le jour tombe, - il y a de grandes ombres dans la campagne, qui semblent les replis de - sa robe traînante. A midi, quand les possesseurs de la vie ne voient - qu'un ciel serein, ne sentent qu'un beau soleil, celui que l'ange de - la mort réclame aperçoit dans le lointain un nuage qui va bientôt - couvrir la nature entière à ses yeux. - - «Espérance, jeunesse, émotions du coeur, c'en est donc fait! Loin de - moi des regrets trompeurs! si j'obtiens encore quelques larmes, si je - me crois encore aimée, c'est parce que je vais disparaître; mais si je - ressaisissais la vie, elle retournerait bientôt contre moi tous ses - poignards. - - «Et vous, Rome, où mes cendres seront transportées, pardonnez, vous - qui avez tant vu mourir, si je rejoins d'un pas tremblant vos ombres - illustres; pardonnez-moi de me plaindre. Des sentiments, des pensées, - peut-être nobles, peut-être fécondes, s'éteignent avec moi; et, de - toutes les facultés de l'âme que je tiens de la nature, celle de - souffrir est la seule que j'aie exercée tout entière. - - «N'importe, obéissons. Le grand mystère de la mort, quel qu'il soit, - doit donner du calme. Vous m'en répondez, tombeaux silencieux! vous - m'en répondez, divinité bienfaisante! J'avais choisi sur la terre, et - mon coeur n'a plus d'asile. Vous décidez pour moi; mon sort en vaudra - mieux.» - -Ainsi finit le dernier chant de Corinne; la salle retentit d'un triste -et profond murmure d'applaudissements. Lord Nelvil, ne pouvant soutenir -la violence de son émotion, perdit entièrement connaissance. Corinne, en -le voyant dans cet état, voulut aller vers lui, mais ses forces lui -manquèrent au moment où elle essayait de se lever: on la rapporta chez -elle; et depuis ce moment il n'y eut plus d'espoir de la sauver. - -Elle fit demander un prêtre respectable en qui elle avait une grande -confiance, et s'entretint longtemps avec lui. Lucile se rendit auprès -d'elle; la douleur d'Oswald l'avait tellement émue, qu'elle se jeta -elle-même aux pieds de sa soeur pour la conjurer de le recevoir. Corinne -s'y refusa, sans qu'aucun ressentiment en fût la cause. «Je lui -pardonne, dit-elle, d'avoir déchiré mon coeur; les hommes ne savent pas -le mal qu'ils font, et la société leur persuade que c'est un jeu de -remplir une âme de bonheur, et d'y faire ensuite succéder le désespoir. -Mais, au moment de mourir, Dieu m'a fait la grâce de retrouver du calme, -et je sens que la vue d'Oswald remplirait mon âme de sentiments qui ne -s'accordent point avec les angoisses de la mort. La religion seule a des -secrets pour ce terrible passage. Je pardonne à celui que j'ai tant -aimé, continua-t-elle d'une voix affaiblie; qu'il vive heureux avec -vous! Mais quand le temps viendra qu'à son tour il sera près de quitter -la vie, qu'il se souvienne alors de la pauvre Corinne. Elle veillera sur -lui, si Dieu le permet; car on ne cesse point d'aimer quand ce sentiment -est assez fort pour coûter la vie.» - -Oswald était sur le seuil de la porte, quelquefois voulant entrer malgré -la défense positive de Corinne, quelquefois anéanti par la douleur. -Lucile allait de l'un à l'autre: ange de paix entre le désespoir et -l'agonie. - -Un soir, on crut que Corinne était mieux, et Lucile obtint d'Oswald -qu'ils iraient ensemble passer quelques instants auprès de leur fille: -ils ne l'avaient pas vue depuis trois jours. Corinne, pendant ce temps, -se trouva plus mal, et remplit tous les devoirs de sa religion. On -assure qu'elle dit au vieillard vénérable qui reçut ses aveux solennels: -«Mon père, vous connaissez maintenant ma triste destinée; jugez-moi. Je -ne me suis jamais vengée du mal qu'on m'a fait; jamais une douleur vraie -ne m'a trouvée insensible; mes fautes ont été celles des passions, qui -n'auraient pas été condamnables en elles-mêmes, si l'orgueil et la -faiblesse humaine n'y avaient pas mêlé l'erreur et l'excès. Croyez-vous, -ô mon père! vous que la vie a plus longtemps éprouvé que moi, -croyez-vous que Dieu me pardonnera?--Oui, ma fille, lui dit le -vieillard, je l'espère; votre coeur est-il maintenant tout à lui?--Je le -crois, mon père, répondit-elle; écartez loin de moi ce portrait (c'était -celui d'Oswald), et mettez sur mon coeur l'image de Celui qui descendit -sur la terre, non pour la puissance, non pour le génie, mais pour la -souffrance et la mort; elles en avaient grand besoin.» Corinne aperçut -alors le prince Castel-Forte qui pleurait auprès de son lit. «Mon ami, -lui dit-elle en lui tendant la main, il n'y a que vous près de moi dans -ce moment. J'ai vécu pour aimer, et sans vous je mourrais seule.» Et ses -larmes coulèrent à ces mots; puis elle dit encore: «Au reste, ce moment -se passe de secours; nos amis ne peuvent nous suivre que jusqu'au seuil -de la vie. Là commencent des pensées dont le trouble et la profondeur ne -sauraient se confier.» - -Elle se fit transporter sur un fauteuil près de la fenêtre, pour voir -encore le ciel. Lucile revint alors; et le malheureux Oswald, ne pouvant -plus se contenir, la suivit, et tomba sur ses genoux en approchant de -Corinne. Elle voulut lui parler, et n'en eut pas la force. Elle leva ses -regards vers le ciel, et vit la lune qui se couvrait du même nuage -qu'elle avait fait remarquer à lord Nelvil quand ils s'arrêtèrent sur le -bord de la mer en allant à Naples. Alors elle le lui montra de sa main -mourante, et son dernier soupir fit retomber cette main. - -Que devint Oswald? Il fut dans un tel égarement, qu'on craignait d'abord -pour sa raison et sa vie. Il suivit à Rome la pompe funèbre de Corinne. -Il s'enferma longtemps à Tivoli, sans vouloir que sa femme ni sa fille -l'y accompagnassent. Enfin l'attachement et le devoir le ramenèrent -auprès d'elles. Ils retournèrent ensemble en Angleterre. Lord Nelvil -donna l'exemple de la vie domestique la plus régulière et la plus pure. -Mais se pardonna-t-il sa conduite passée? le monde, qui l'approuva, le -consola-t-il? se contenta-t-il d'un sort commun après ce qu'il avait -perdu? Je l'ignore; je ne veux à cet égard ni le blâmer ni l'absoudre. - - - - -TABLE - - - De Corinne, par madame Necker de Saussure I - Livre Ier. Oswald 1 - Livre II. Corinne au Capitole 21 - Livre III. Corinne 40 - Livre IV. Rome 56 - Livre V. Tombeaux, Églises et Palais 90 - Livre VI. Moeurs et Caractère des Italiens 105 - Livre VII. La Littérature italienne 132 - Livre VIII. Les Statues et les Tombeaux 157 - Livre IX. La Fête populaire et la Musique 191 - Livre X. La Semaine sainte 205 - Livre XI. Naples et l'Ermitage de Saint-Salvador 231 - Livre XII. Histoire de lord Nelvil 250 - Livre XIII. Le Vésuve et la Campagne de Naples 279 - Livre XIV. Histoire de Corinne 301 - Livre XV. Adieux à Rome et Voyage à Venise 328 - Livre XVI. Le Départ et l'Absence 364 - Livre XVII. Corinne en Écosse 398 - Livre XVIII. Le Séjour à Florence 430 - Livre XIX. Le Retour d'Oswald en Italie 452 - Livre XX. Conclusion 482 - - -FIN DE LA TABLE - - -Paris.--Imprimerie VIÉVILLE et CAPIOMONT, rue des Poitevins, 6. - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Corinne ou l'Italie, by -Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORINNE OU L'ITALIE *** - -***** This file should be named 60810-8.txt or 60810-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/1/60810/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Corinne ou l'Italie - Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations - par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie - française - -Author: Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël - -Release Date: November 29, 2019 [EBook #60810] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORINNE OU L'ITALIE *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p class="c">MADAME DE STAËL</p> - -<h1><b class="xlarge">CORINNE</b><br /> -<span class="xsmall">OU</span><br /> -L'ITALIE</h1> - -<p class="c">NOUVELLE ÉDITION<br /> -<span class="xsmall">REVUE AVEC SOIN ET PRÉCÉDÉE D'OBSERVATIONS</span><br /> -<span class="small g">PAR M<sup>ME</sup> NECKER DE SAUSSURE</span><br /> -<span class="xsmall">ET</span><br /> -<b>M. SAINTE-BEUVE</b><br /> -<span class="xsmall">de l'Académie française</span></p> - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br /> -6, <span class="xsmall">RUE DES SAINTS-PÈRES, ET PALAIS-ROYAL,</span> 215</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="intro">DE CORINNE<br /> -<span class="small">PAR MADAME NECKER DE SAUSSURE</span></h2> - - -<p>Dans la littérature proprement dite, et hors du domaine -de la politique, <i>Corinne</i> est le chef-d'œuvre de -madame de Staël, <i>Corinne</i> est l'ouvrage éclatant et -immortel qui lui a le premier assigné un rang parmi -les grands écrivains. C'est une composition de génie -dans laquelle deux œuvres différentes, un roman et un -tableau de l'Italie, ont été fondues ensemble. Les deux -idées sont évidemment nées à la fois: l'on sent que -l'une sans l'autre elles n'auraient pas pu séduire l'auteur, -ni correspondre à ses pensées. Aussi parmi la -plus riche variété de couleurs et de formes, il règne -un ravissant accord, et une teinte harmonieuse est répandue -sur l'ensemble. <i>Corinne</i> est à la fois un ouvrage -de l'art, et une production de l'esprit, un poëme -et un épanchement de l'âme. Le naturel, et un naturel -ardent, passionné, bien que tendre et mélancolique, y -perce de toutes parts, et il n'y a pas une ligne qui ne -soit écrite avec émotion. Madame de Staël s'est, pour -ainsi dire, divisée entre ses deux principaux personnages. -Elle a donné à l'un ses regrets éternels, à l'autre -son admiration nouvelle: Corinne et Oswald, c'est -l'enthousiasme et la douleur, et tous deux c'est elle-même.</p> - -<p>La première partie, l'Italie démontrée par l'amour, -est un enchantement continuel. Corinne célèbre toutes -les merveilles des arts en faisant connaître à Oswald -la plus grande des merveilles, Rome, empreinte du -génie de tant de siècles, Rome qui a triomphé de l'univers -et du temps. Elle chante la nature féconde et -magnifique du Midi, les monuments du passé dans -leur auguste mélancolie, les héros, les poëtes, les citoyens -qui ne sont plus. Tout ce que l'histoire offre de -grand, tout ce que le moment présent peut inspirer -de traits agréables, piquants, et parfois comiques, à -un esprit observateur, se trouve réuni dans ses paroles. -Aux vues originales d'une jeune imagination elle joint -la connaissance de tout ce qui a été pensé sur les objets -dont elle parle. Elle sait quelle a été la manière de -juger des anciens et celle des artistes du moyen âge, -quelle est celle des diverses nations modernes; et elle -explique, elle met en contraste tous ces points de vue -avec la grâce animée d'une jeune femme qui veut avant -tout plaire et se faire aimer.</p> - -<p>C'est avec habileté que l'auteur a repoussé dans -l'ombre le commencement du voyage de lord Nelvil, -afin de porter toute la lumière sur la superbe -scène qui est le vrai début de l'ouvrage. Accablé par -le chagrin d'avoir perdu son père, Oswald lord Nelvil -était entré la veille dans Rome sans rien observer, -lorsqu'au matin un soleil éclatant, un bruit de fanfares, -des coups de canon le réveillent. La muse de -l'Italie, Corinne, improvisatrice, musicienne, peintre -et femme charmante, va être couronnée au Capitole. -La ville entière est en mouvement, la fête du génie est -célébrée par tout un peuple. On s'associe aux diverses -impressions d'Oswald, lorsqu'il suit involontairement -le char brillant de Corinne. Comme lui, on avait conçu -des préventions contre la femme qui recherche des -hommages publics, et comme lui on se réconcilie avec -Corinne, quand on croit voir cette physionomie aimable -où se peint la bonté, la simplicité du cœur unie -au plus bel enthousiasme. On partage son émotion, -lorsque mêlé avec la foule au Capitole, il s'aperçoit que -sa noble taille, ses habits de deuil et peut-être son -expression de tristesse ont attiré l'attention de Corinne; -qu'elle s'est attendrie en le regardant, que déjà elle -a eu besoin de changer le sujet de ses chants et de -joindre des paroles sensibles à son hymne de triomphe. -Mais à travers le trouble que ressent Oswald, son caractère -se fait jour. On voit que l'idée de la patrie est -celle qui disposera de lui. Quand au sortir du Capitole -la couronne de Corinne tombe, quand Oswald la -relève et qu'elle le remercie par deux mots anglais, -c'est l'inimitable accent national qui bouleverse -toute son âme. Il avait été séduit; à présent il est -frappé au cœur; on sait quelle est chez lui la corde -délicate, et c'est ainsi que le roman est annoncé, et -que cet exorde magnifique renferme le secret du reste.</p> - -<p>Les improvisations de Corinne, qui sont censées traduites -de l'italien dans l'ouvrage, y ajoutent un ornement -très-brillant; néanmoins je ne sais si leur éclat -avoué l'emporte beaucoup sur le charme des autres -discours de Corinne. Tout ce que dit Corinne est ravissant. -Dans le cercle d'amis dont elle est entourée, -elle excite toujours le plus vif enthousiasme. Ses paroles -toujours attendues avec impatience sont toujours -justement applaudies. Chacun dit: «Écoutez Corinne, -elle vous enchantera;» Corinne parle, et elle nous enchante -en effet. Et nous ne pensons pas que madame -de Staël se loue elle-même en vantant ce qu'elle -a écrit, tant nous trouvons qu'elle a raison de se louer. -Énorme difficulté pour un auteur que celle d'annoncer -un miracle d'esprit et de tenir toujours parole! que de -nous préparer à l'étonnement et de nous étonner -néanmoins! Tour de force inouï, si l'abondance, la -facilité de la verve n'excluait pas l'idée du tour de force, -pour donner celle du prodige!</p> - -<p>Cette multitude de morceaux d'éloquence ou de -tableaux charmants ne nuit point à l'intérêt de la -fiction, parce que l'auteur a eu l'art de ne placer les -digressions que dans les moments où la marche de -l'action est suspendue, où le lecteur craint même de lui -voir reprendre son cours, et où il jouit d'autant mieux -d'un moment de calme, qu'il sent que l'orage se prépare.</p> - -<p>La destinée de Corinne est enveloppée de mystère; -elle parle toutes les langues; elle réunit les agréments -de tous les climats, et l'on ne sait où elle est née. -Oswald, qui ne conçoit de bonheur que le bonheur -domestique, voudrait s'unir à elle par un lien sacré, -mais auparavant il exige sa confiance. Cette explication -que Corinne retarde d'un jour à l'autre est redoutée -du lecteur même; il se plaît à ces promenades, -à ces courses intéressantes qu'elle ne cesse de proposer -à Oswald, afin de le distraire de la curiosité du cœur -par celle de l'esprit. Le bonheur, mais un bonheur qui -va finir, la passion qui doit lui survivre respirent dans -les discours de Corinne. Plus le moment de l'aveu -fatal approche, plus elle veut s'étourdir elle-même, -enivrer celui qu'elle aime des plus hautes jouissances -de la poésie et des arts. Il semble que des couleurs -toujours plus vives frappent tous les objets, à mesure -que le ciel devient plus menaçant, et qu'un rayon -unique perce encore le nuage que la foudre ne tardera -pas à sillonner.</p> - -<p>C'est après avoir monté le Vésuve avec Oswald et vu -de près les torrents embrasés de la lave, que Corinne -remet entre les mains de lord Nelvil le cahier où elle a -écrit son histoire.</p> - -<p>Jamais concours de circonstances n'a été plus funeste. -Corinne est Anglaise, et elle n'a pu supporter la -vie monotone d'une province d'Angleterre; Corinne a -été destinée dans son enfance à devenir l'épouse d'Oswald -lui-même, et le père de celui-ci, effrayé de la vivacité -des goûts et des idées qui déjà se développaient en -elle, a tourné ses vues du côté de Lucile, la sœur cadette -de Corinne. Oswald est donc blessé dans son sentiment -d'Anglais ainsi que dans son sentiment de fils. Il -est atteint dans tout ce qui est en lui plus profond, plus -enraciné que l'amour même. Dès lors la fiction prend -un autre caractère, et l'on sent qu'il ne s'agira plus -que de séparation et de mort. Désormais il n'y aura -plus dans les relations d'Oswald et de Corinne que de -cruels combats, que ces déchirements de l'âme, résultats -de l'opposition entre des sentiments également -vifs, que l'inégalité de conduite qui en est la suite, et -les ménagements plus tristes que les orages mêmes. -Oswald doit songer à retourner dans sa patrie, et la -description du séjour qu'il fait à Venise avec Corinne, -au moment de la séparation, est d'une beauté lugubre -extrêmement originale. Je ne suivrai pas plus loin cette -esquisse. Je ne puis me résoudre à retracer l'affreux -voyage que Corinne fait secrètement en Angleterre, la -maladie de langueur qui la consume, les noces d'Oswald -avec sa sœur, dont elle est presque témoin, son -retour solitaire à Florence, l'arrivée d'Oswald et de -Lucile dans ce séjour, et enfin les adieux de Corinne à -tous deux, adieux contenus dans un hymne sublime, -véritable chant du cygne.</p> - -<p>La dernière moitié de l'ouvrage est tout en contraste -avec la première; la couleur la plus sombre y règne, et -elle offre un déploiement qu'on peut appeler effrayant -du talent de peindre la douleur. C'est une fécondité -extraordinaire de nuances pour graduer les impressions -tristes, pour fixer, si on peut le dire, les misères -fugitives du cœur. On voit d'abord un léger déclin -dans le bonheur, puis une peine vague et passagère -qui prend à chaque instant un caractère plus arrêté, -puis le malheur dans sa force la plus cruelle, et enfin -le désespoir avec son apparence plus calme, le désespoir -d'un être trop doux et trop pieux pour se révolter, -mais trop faible pour ne pas mourir.</p> - -<p>Malgré cette profonde tristesse, il y a toujours une -belle harmonie dans chaque tableau. Corinne malheureuse -est toujours une Muse inspirée; et la jouissance -des beaux-arts dont l'objet est tragique n'est jamais -perdue pour le lecteur.</p> - -<p>Peut-être faut-il excepter de cet éloge une intrigue -épisodique dont le théâtre est à Paris. Ce morceau me -paraît sortir du ton; et le mérite qu'il peut avoir n'est -pas à sa place dans l'ouvrage.</p> - -<p>On a dit que le personnage de Corinne avait quelque -chose de trop théâtral pour la vraisemblance. Mais -ce n'est pas une nature ordinaire que l'auteur a voulu -peindre; c'est le caractère exalté d'une femme poëte qui, -lorsqu'elle aime et qu'elle souffre, est toujours une improvisatrice. -La conscience de son talent, celle de l'admiration -qu'elle excite ne la quittent point, et donnent -à l'expression de ses sentiments les plus vrais une couleur -particulièrement éclatante. Madame de Staël, bien -plus simple que son héroïne, devait pourtant mieux -qu'une autre concevoir une pareille modification de -l'existence. C'est même cette inspiration, portée sur -l'univers extérieur comme sur les affections de l'âme, -qui met de l'accord entre la partie descriptive et la -partie romanesque de la composition.</p> - -<p>Ceux qui jugent cet ouvrage comme un roman -trouvent que le héros n'est pas assez passionné. Mais -Corinne ne devait être surpassée en rien, pas même -dans l'amour; et il fallait un caractère absolument -différent du sien pour qu'il se soutint à côté d'elle. -Celui d'Oswald est dans la nature, et il est surtout -dans celle d'un Anglais. Combien n'existe-t-il pas, principalement -dans les pays sévères, de ces êtres qui regrettent -tour à tour le plaisir et l'austérité, qui paraissent -à la fois dominés par leurs habitudes et par le -désir de s'en affranchir, et qui ne sont jamais plus -près de rompre avec leurs passions ou avec leurs principes, -que quand on les croit sur le point de leur céder! -Ce caractère qui tenait la malheureuse Corinne -dans un état d'alarmes perpétuelles, était peut-être -exactement ce qu'il fallait pour fixer son imagination -et captiver ses pensées.</p> - -<p>Tout ce qui concerne les beaux-arts est plein d'intérêt -et de mérite. Il y a une fraîcheur, une vivacité -extrême dans les impressions, et pourtant une érudition -ingénieuse s'y laisse entrevoir. Les idées les plus -marquantes de Winkelmann, celles qu'y ont ajoutées -d'autres auteurs allemands, celles même des érudits -italiens, sont exposées par Corinne, et semblent souvent -renaître chez elle sous la forme de l'inspiration. -Corinne, avec son enthousiasme, a tout le tact de madame -de Staël. Chez elle l'admiration la plus vive est -toujours circonscrite; le mot qui l'exprime en marque -la borne; elle voit ce qui manque à travers ce qui est, -et sans cesser de jouir de ce qui est.</p> - -<p>Je ne sais si l'on a reproché à madame de Staël de -s'être peinte elle-même dans Corinne. Peut-être n'a-t-elle -pas été étrangère au désir d'affaiblir les préventions -qu'on a dans le monde contre les femmes à -grands talents; peut-être a-t-elle voulu montrer, ainsi -qu'elle le savait par expérience, que l'amour de la -gloire ne supposait pas nécessairement les défauts avec -lesquels l'opinion commune l'associe. Elle a donc créé -un être semblable à elle, une femme qui unit le besoin -du succès à une sensibilité profonde, la mobilité -de l'imagination à la constance du cœur, l'abandon -dans la conversation à cette dignité de l'âme qui commande -celle des manières, et enfin la passion dans -toute sa force à l'examen de soi et des autres. Et cet -être qu'elle a conçu, elle l'a tellement réalisé, elle lui -a donné aux yeux de tous une forme si prononcée, que -la fiction a servi de preuve à la vérité; et Corinne a -fait enfin connaître madame de Staël.</p> - -<p>Toutefois, une pareille vue n'a pu être que secondaire. -Il ne faut pas chercher d'explication à ce qui est -beau en soi. <i>Corinne</i> est le fruit de l'inspiration. C'est -un tableau qui s'était trop fortement emparé de l'imagination -de l'auteur pour qu'il n'eût pas le besoin de le -tracer; et le propre du génie est de se peindre lui-même -dans ses œuvres.</p> - -<p>Ce qui est remarquable dans l'invention de la fable, -c'est que le hasard n'y joue un rôle qu'en apparence; -les événements n'y font que mettre la nature des choses -en relief. Aucune loi immuable n'obligeait certainement -le père d'Oswald à refuser Corinne pour sa belle-fille. -Mais on voit que ce père n'est là que pour représenter -les pensées secrètes, les pensées inévitables -d'Oswald lui-même, qui craint qu'une femme célèbre ne -soit pas propre à remplir d'obscurs devoirs. Lucile et -Corinne sont aussi des idées générales; elles sont l'Angleterre -et l'Italie, le bonheur domestique et les jouissances -de l'imagination, le génie éclatant et la vertu -modeste et sévère. Les plaidoyers pour et contre ces -deux genres d'existence sont également forts; les deux -faces opposées de la vie sont saisies avec une même -vivacité de conception, et une grande question est continuellement -traitée dans l'ouvrage sans qu'on s'en -doute, tant l'intérêt dramatique entraîne irrésistiblement -le lecteur.</p> - -<p><i>Corinne</i> eut un succès prodigieux. Un ouvrage où -les artistes puisaient un nouvel enthousiasme avec de -nouveaux moyens de l'exprimer, les érudits des rapprochements -ingénieux, les voyageurs des directions -heureuses, les critiques des observations pleines de -finesse, où les âmes les plus froides s'ouvraient à l'émotion, -enfin où il y avait du plaisir jusque pour la -malice même dans ces portraits de nations si plaisamment -caractéristiques, un tel ouvrage, dis-je, enleva -de vive force tous les suffrages, entraîna toutes les opinions. -Il n'y eut qu'une voix, qu'un cri d'admiration -dans l'Europe lettrée; et ce phénomène fut partout un -événement.</p> - - -<h3><span class="small">EXTRAIT DES</span> <i>Portraits de Femmes</i> -<span class="small">PAR M. SAINTE-BEUVE.</span></h3> - -<p><i>Corinne</i> parut en 1807. Le succès fut instantané, -universel; mais ce n'est pas dans la presse que nous -devons en chercher les témoignages. La liberté critique, -même littéraire, allait cesser d'exister; madame -de Staël ne pouvait, vers ces années, faire insérer -au <i>Mercure</i> une spirituelle mais simple analyse du -remarquable essai de M. de Barante sur le dix-huitième -siècle. On était, quand parut <i>Corinne</i>, à la -veille et sous la menace de cette censure absolue. Le -mécontentement du souverain contre l'ouvrage, probablement -parce que cet enthousiasme idéal n'était -pas quelque chose qui allât à son but, suffit à paralyser -les éloges imprimés. Le <i>Publiciste</i>, toutefois, organe -modéré du monde de M. Suard et de la liberté -philosophique dans les choses de l'esprit, donna trois -bons articles signés D. D., qui doivent être de mademoiselle -de Meulan (madame Guizot). D'ailleurs M. de -Feletz, dans les <i>Débats</i>, continua sa chicane méticuleuse -et chichement polie; M. Boutard loua et réserva -judicieusement les opinions relatives aux beaux-arts. -Un M. G. (dont j'ignore le nom) fit dans le <i>Mercure</i> un -article sans malveillance, mais sans valeur. Eh! qu'importe -dorénavant à madame de Staël cette critique -à la suite? Avec <i>Corinne</i> elle est décidément entrée -dans la gloire et dans l'empire. Il y a un moment décisif -pour les génies, où ils s'établissent tellement, que -désormais les éloges qu'on en peut faire n'intéressent -plus que la vanité et l'honneur de ceux qui les font. -On leur est redevable d'avoir à les louer; leur nom -devient une illustration dans le discours; c'est comme -un vase d'or qu'on emprunte et dont notre logis se -pare. Ainsi pour madame de Staël, à dater de <i>Corinne</i>. -L'Europe entière la couronna sous ce nom. <i>Corinne</i> -est bien l'image de l'indépendance souveraine du -génie, même au temps de l'oppression la plus entière, -<i>Corinne</i> qui se fait couronner à Rome, dans ce Capitole -de la Ville éternelle, où le conquérant qui l'exile -ne mettra pas le pied. Madame Necker de Saussure -(<i>Notice</i>), Benjamin Constant (<i>Mélanges</i>), M.-J. Chénier -(<i>Tableau de la Littérature</i>), ont analysé et apprécié l'ouvrage, -de manière à abréger notre tâche après eux: -«Corinne, dit Chénier, c'est Delphine encore, mais -perfectionnée, mais indépendante, laissant à ses -facultés un plein essor, et toujours doublement inspirée -par le talent et par l'amour.» Oui, mais la -gloire elle-même pour Corinne n'est qu'une distraction -éclatante, une plus vaste occasion de conquérir les -cœurs: «En cherchant la gloire, dit-elle à Oswald, -j'ai toujours espéré qu'elle me ferait aimer.» Le fond -du livre nous montre cette lutte des puissances noblement -ambitieuses ou sentimentales et du bonheur domestique, -pensée perpétuelle de madame de Staël. -Corinne a beau resplendir par instants comme la prêtresse -d'Apollon, elle a beau être, dans les rapports -habituels de la vie, la plus simple des femmes, une -femme gaie, mobile, ouverte à mille attraits, capable -sans effort du plus gracieux abandon; malgré toutes -ces ressources du dehors et de l'intérieur, elle n'échappera -point à elle-même. Du moment qu'elle se sent -saisie par la passion, <i>par cette griffe de vautour sous -laquelle le bonheur et l'indépendance succombent</i>, j'aime -son impuissance à se consoler, j'aime son sentiment -plus fort que son génie, son invocation fréquente à la -sainteté et à la durée des liens qui seuls empêchent -les brusques déchirements, et l'entendre, à l'heure de -mourir, avouer en son chant du cygne: «De toutes -les facultés de l'âme que je tiens de la nature, celle -de souffrir est la seule que j'ai exercée tout entière.» -Ce côté prolongé de Delphine à travers Corinne me -séduit principalement et m'attache dans la lecture; -l'admirable cadre qui environne de toutes parts les situations -d'une âme ardente et mobile y ajoute par sa -sévérité. Ces noms d'amants, non pas gravés, cette -fois, sur les écorces de quelque hêtre, mais inscrits aux -parois des ruines éternelles, s'associent à la grave histoire, -et deviennent une partie vivante de son immortalité. -La passion divine d'un être qu'on ne peut croire -imaginaire introduit, le long des cirques antiques, une -victime de plus, qu'on n'oubliera jamais; le génie, qui -l'a tiré de son sein, est un vainqueur de plus, et non -pas le moindre dans cette cité de tous les vainqueurs.</p> - -<p>Quand Bernardin de Saint-Pierre se promenait avec -Rousseau, comme il lui demandait un jour si Saint-Preux -n'était pas lui-même: «Non, répondit Jean-Jacques; -Saint-Preux n'est pas tout à fait ce que j'ai -été, mais ce que j'aurais voulu être.» Presque tous -les romanciers-poëtes peuvent dire ainsi. Corinne est, -pour madame de Staël, ce qu'elle aurait voulu être, -ce qu'après tout (et sauf la différence du groupe de -l'art à la dispersion de la vie) elle a été. De Corinne, -elle n'a pas eu seulement le Capitole et le triomphe; -elle en aura aussi la mort par la souffrance.</p> - -<p>Cette Rome, cette Naples, que madame de Staël -exprimait à sa manière dans le roman-poëme de <i>Corinne</i>, -M. de Chateaubriand les peignait vers le même -moment dans l'épopée des <i>Martyrs</i>. Ici ne s'interpose -aucun nuage léger de Germanie; on rentre avec Eudore -dans l'antique jeunesse, partout la netteté virile -du dessin, la splendeur première et naturelle du pinceau.</p> - -<p>Rome, Rome! des marbres, des horizons, des cadres -plus grands, pour prêter appui à des pensées moins -éphémères!</p> - -<p>Une personne d'esprit écrivait: «Comme j'aime -certaines poésies! il en est d'elles comme de Rome, -c'est tout ou rien: on vit avec, ou on ne comprend -pas.» <i>Corinne</i> n'est qu'une variété imposante dans -ce <i>culte romain</i>, dans cette façon de sentir à des -époques et avec des âmes diverses la Ville éternelle.</p> - -<p>Une partie charmante de <i>Corinne</i>, et d'autant plus -charmante qu'elle est moins voulue, c'est l'esprit de -conversation qui souvent s'y mêle par le comte d'Erfeuil -et par les retours vers la société française. Madame -de Staël raille cette société trop légèrement spirituelle, -mais en ces moments elle en est elle-même -plus qu'elle ne croit: ce qu'elle sait peut-être le -mieux dire, comme il arrive souvent, elle le dédaigne.</p> - -<p>Comme dans <i>Delphine</i>, il y a des portraits: madame -d'Arbigny, cette femme française qui arrange et -calcule tout, en est un, comme l'était madame de Vernon. -On la nommait tout bas dans l'intimité, de même -qu'aussi l'on savait de quels éléments un peu divers -se composait la noble figure d'Oswald, de même qu'on -croyait à la vérité fidèle de la scène des adieux, et qu'on -se souvenait presque des déchirements de Corinne durant -l'absence.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, malgré ce qu'il y a dans <i>Corinne</i> -de conversations et de peintures du monde, ce n'est -pas à propos de ce livre qu'il y a lieu de reprocher à -madame de Staël un manque de consistance et de fermeté -dans le style, et quelque chose de trop couru -dans la distribution des pensées. Elle est tout à fait -sortie, pour l'exécution générale de cette œuvre, de -la conversation spirituelle, de l'improvisation écrite, -comme elle faisait quelquefois (<i lang="la" xml:lang="la">stans pede in uno</i>) debout, -et appuyée à l'angle d'une cheminée. S'il y a -encore des imperfections de style, ce n'est que par -rares accidents; j'ai vu notés au crayon, dans un -exemplaire de <i>Corinne</i>, une quantité prodigieuse de -<i>mais</i>, qui donnent en effet de la monotonie aux premières -pages. Toutefois, un soin attentif préside au -détail de ce monument; l'écrivain est arrivé à l'art, à -la majesté soutenue, au nombre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="titre nobreak"><b class="large">CORINNE</b><br /> -<span class="xsmall">OU</span><br /> -<b>L'ITALIE</b></p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="l1">LIVRE PREMIER<br /> -OSWALD</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Oswald, lord Nelvil, pair d'Écosse, partit d'Édimbourg -pour se rendre en Italie, pendant l'hiver de 1794 à 1795. Il -avait une figure noble et belle, beaucoup d'esprit, un grand -nom, une fortune indépendante; mais sa santé était altérée -par un profond sentiment de peine, et les médecins, craignant -que sa poitrine ne fût attaquée, lui avaient ordonné l'air du -Midi. Il suivit leur conseil, bien qu'il mît peu d'intérêt à la -conservation de ses jours. Il espérait du moins trouver quelques -distractions dans la diversité des objets qu'il allait voir. -La plus intime de toutes les douleurs, la perte d'un père, -était la cause de sa maladie; des circonstances cruelles, des -remords inspirés par des scrupules délicats, aigrissaient encore -ses regrets, et l'imagination y mêlait ses fantômes. Quand -on souffre, on se persuade aisément que l'on est coupable, et -les violents chagrins portent le trouble jusque dans la conscience.</p> - -<p>A vingt-cinq ans, il était découragé de la vie; son esprit -jugeait tout d'avance, et sa sensibilité blessée ne goûtait plus -les illusions du cœur. Personne ne se montrait plus que lui -complaisant et dévoué pour ses amis, quand il pouvait leur -rendre service; mais rien ne lui causait un sentiment de plaisir, -pas même le bien qu'il faisait: il sacrifiait sans cesse et -facilement ses goûts à ceux d'autrui; mais on ne pouvait expliquer -par la générosité seule cette abnégation absolue de -tout égoïsme, et l'on devait souvent l'attribuer au genre de -tristesse qui ne lui permettait plus de s'intéresser à son propre -sort. Les indifférents jouissaient de ce caractère, et le trouvaient -plein de grâce et de charmes; mais quand on l'aimait, -on sentait qu'il s'occupait du bonheur des autres comme un -homme qui n'en espérait pas lui-même, et l'on était presque -affligé de ce bonheur, qu'il donnait sans qu'on pût le lui rendre.</p> - -<p>Il avait cependant un caractère mobile, sensible et passionné; -il réunissait tout ce qui peut entraîner les autres et -soi-même; mais le malheur et le repentir l'avaient rendu timide -envers la destinée; il croyait la désarmer en n'exigeant -rien d'elle. Il espérait trouver dans le triste attachement à -tous ses devoirs, et dans le renoncement aux jouissances vives, -une garantie contre les peines qui déchirent l'âme: ce qu'il -avait éprouvé lui faisait peur, et rien ne lui paraissait valoir -dans ce monde la chance de ces peines; mais quand on est capable -de les ressentir, quel est le genre de vie qui peut en -mettre à l'abri?</p> - -<p>Lord Nelvil se flattait de quitter l'Écosse sans regret, puisqu'il -y restait sans plaisir; mais ce n'est pas ainsi qu'est faite -la funeste imagination des âmes sensibles: il ne se doutait -pas des liens qui l'attachaient aux lieux qui lui faisaient le -plus de mal, à l'habitation de son père. Il y avait dans cette -habitation des chambres, des places dont il ne pouvait approcher -sans frémir; et cependant, quand il se résolut à s'en -éloigner, il se sentit plus seul encore. Quelque chose d'aride -s'empara de son cœur; il n'était plus le maître de verser des -larmes quand il souffrait; il ne pouvait plus faire renaître ces -petites circonstances locales qui l'attendrissaient profondément; -ses souvenirs n'avaient plus rien de vivant, ils n'étaient -plus en relation avec les objets qui l'environnaient: il ne pensait -pas moins à celui qu'il regrettait, mais il parvenait plus -difficilement à se retracer sa présence.</p> - -<p>Quelquefois aussi il se reprochait d'abandonner les lieux où -son père avait vécu. «Qui sait, se disait-il, si les ombres des -morts peuvent suivre partout les objets de leurs affections? -Peut-être ne leur est-il permis d'errer qu'autour des lieux où -leurs cendres reposent! Peut-être que dans ce moment mon -père aussi me regrette; mais la force lui manque pour me -rappeler de si loin! Hélas! quand il vivait, un concours d'événements -inouïs n'a-t-il pas dû lui persuader que j'avais trahi -sa tendresse, que j'étais rebelle à ma patrie, à la volonté paternelle, -à tout ce qu'il y a de sacré sur la terre?» Ces souvenirs -causaient à lord Nelvil une douleur si insupportable, -que non-seulement il n'aurait pu les confier à personne, mais -il craignait lui-même de les approfondir. Il est si facile de se -faire avec ses propres réflexions un mal irréparable!</p> - -<p>Il en coûte davantage pour quitter sa patrie, quand il faut -traverser la mer pour s'en éloigner; tout est solennel dans un -voyage dont l'Océan marque les premiers pas: il semble qu'un -abîme s'entr'ouvre derrière vous, et que le retour pourrait devenir -à jamais impossible. D'ailleurs, le spectacle de la mer -fait toujours une impression profonde; elle est l'image de cet -infini qui attire sans cesse la pensée, et dans lequel sans cesse -elle va se perdre. Oswald, appuyé sur le gouvernail, et les -regards fixés sur les vagues, était calme en apparence, car sa -fierté et sa timidité réunies ne lui permettaient presque jamais -de montrer, même à ses amis, ce qu'il éprouvait: mais -des sentiments pénibles l'agitaient intérieurement. Il se rappelait -le temps où le spectacle de la mer animait sa jeunesse, -par le désir de fendre les flots à la nage, de mesurer sa force -contre elle. «Pourquoi, se disait-il avec un regret amer, -pourquoi me livrer sans relâche à la réflexion? Il y a tant de -plaisir dans la vie active, dans ces exercices violents qui nous -font sentir l'énergie de l'existence! La mort elle-même alors -ne semble qu'un événement peut-être glorieux, subit au moins -et que le déclin n'a point précédé. Mais cette mort qui vient -sans que le courage l'ait cherchée, cette mort des ténèbres, -qui vous enlève dans la nuit ce que vous avez de plus cher, -qui méprise vos regrets, repousse votre bras, et vous oppose -sans pitié les éternelles lois du temps et de la nature, cette -mort inspire une sorte de mépris pour la destinée humaine, -pour l'impuissance de la douleur, pour tous les vains efforts -qui vont se briser contre la nécessité.</p> - -<p>Tels étaient les sentiments qui tourmentaient Oswald; et -ce qui caractérisait le malheur de sa situation, c'était la vivacité -de la jeunesse unie aux pensées d'un autre âge. Il s'identifiait -avec les idées qui avaient dû occuper son père dans les -derniers temps de sa vie, et il portait l'ardeur de vingt-cinq -ans dans les réflexions mélancoliques de la vieillesse. Il était -lassé de tout, et regrettait cependant le bonheur, comme si -les illusions lui étaient restées. Ce contraste, entièrement opposé -aux volontés de la nature, qui met de l'ensemble et de -la gradation dans le cours naturel des choses, jetait du désordre -au fond de l'âme d'Oswald; mais ses manières extérieures -avaient toujours beaucoup de douceur et d'harmonie, et sa -tristesse, loin de lui donner de l'humeur, lui inspirait encore -plus de condescendance et de bonté pour les autres.</p> - -<p>Deux ou trois fois, dans le passage de Harwich à Embden, -la mer menaça d'être orageuse; lord Nelvil conseillait les matelots, -rassurait les passagers; et quand il servait lui-même -à la manœuvre, quand il prenait pour un moment la place -du pilote, il y avait dans tout ce qu'il faisait une adresse et -une force qui ne devaient pas être considérées comme le simple -effet de la souplesse et de l'agilité du corps, car l'âme se -mêle à tout.</p> - -<p>Quand il fallut se séparer, tout l'équipage se pressait autour -d'Oswald pour prendre congé de lui; ils le remerciaient -tous de mille petits services qu'il leur avait rendus dans -la traversée, et dont il ne se souvenait plus. Une fois c'était -un enfant dont il s'était occupé longtemps; plus souvent -un vieillard dont il avait soutenu les pas, quand le vent agitait -le vaisseau. Une telle absence de personnalité ne s'était -peut-être jamais rencontrée; sa journée se passait sans qu'il -en prît aucun moment pour lui-même; il l'abandonnait aux -autres par mélancolie et par bienveillance. En le quittant, les -matelots lui dirent tous en même temps: <i>Mon cher seigneur, -puissiez-vous être plus heureux!</i> Oswald n'avait pas exprimé -cependant une seule fois sa peine, et les hommes d'une autre -classe, qui avaient fait le trajet avec lui, ne lui en avaient -pas dit un mot. Mais les gens du peuple, à qui leurs supérieurs -se confient rarement, s'habituent à découvrir les sentiments -autrement que par la parole; ils vous plaignent quand -vous souffrez, quoiqu'ils ignorent la cause de vos chagrins, -et leur pitié spontanée est sans mélange de blâme ou de conseil.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Voyager est, quoi qu'on en puisse dire, un des plus tristes -plaisirs de la vie. Lorsque vous vous trouvez bien dans quelque -ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire -une patrie; mais traverser des pays inconnus, entendre parler -un langage que vous comprenez à peine, voir des visages -humains sans relation avec votre passé ni avec votre avenir, -c'est de la solitude et de l'isolement sans repos et sans dignité; -car cet empressement, cette hâte pour arriver là où personne -ne vous attend, cette agitation dont la curiosité est la seule -cause, vous inspirent peu d'estime pour vous-même, jusqu'au -moment où les objets nouveaux deviennent un peu anciens, -et créent autour de vous quelques doux liens de sentiment -et d'habitude.</p> - -<p>Oswald éprouva donc un redoublement de tristesse en traversant -l'Allemagne pour se rendre en Italie. Il fallait alors, -à cause de la guerre, éviter la France et les environs de la -France; il fallait aussi s'éloigner des armées, qui rendaient -les routes impraticables. Cette nécessité de s'occuper des détails -matériels du voyage, de prendre chaque jour, et presque -à chaque instant, une résolution nouvelle, était tout à fait insupportable -à lord Nelvil. Sa santé, loin de s'améliorer, l'obligeait -souvent à s'arrêter, lorsqu'il eût voulu se hâter d'arriver, -ou du moins de partir. Il crachait le sang, et se soignait -le moins qu'il était possible, car il se croyait coupable, et -s'accusait lui-même avec une trop grande sévérité. Il ne voulait -vivre encore que pour défendre son pays. «La patrie, se -disait-il, n'a-t-elle pas sur nous quelques droits paternels? -mais il faut pouvoir la servir utilement; il ne faut pas lui -offrir l'existence débile que je traîne, allant demander au soleil -quelques principes de vie pour lutter contre mes maux. -Il n'y a qu'un père qui vous recevrait dans un tel état, et -vous aimerait d'autant plus que vous seriez plus délaissé par -la nature ou par le sort.»</p> - -<p>Lord Nelvil s'était flatté que la variété continuelle des objets -extérieurs détournerait un peu son imagination de ses -idées habituelles; mais il fut bien loin d'en éprouver d'abord -cet heureux effet. Il faut, après un grand malheur, se -familiariser de nouveau avec tout ce qui vous entoure; s'accoutumer -aux visages que l'on revoit, à la maison où l'on demeure, -aux habitudes journalières qu'on doit reprendre: chacun -de ces efforts est une secousse pénible, et rien ne les multiplie -comme un voyage.</p> - -<p>Le seul plaisir de lord Nelvil était de parcourir les montagnes -du Tyrol sur un cheval écossais qu'il avait emmené -avec lui, et qui, comme les chevaux de ce pays, galopait en -gravissant les hauteurs; il s'écartait de la grande route pour -passer par les sentiers les plus escarpés. Les paysans étonnés -s'écriaient d'abord avec effroi, en le voyant ainsi sur le bord -des abîmes; puis ils battaient des mains en admirant son -adresse, son agilité, son courage. Oswald aimait assez l'émotion -du danger: elle soulève le poids de la douleur; elle réconcilie -un moment avec cette vie qu'on a reconquise, et qu'il est si -facile de perdre.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Dans la ville d'Inspruck, avant d'entrer en Italie, Oswald -entendit raconter à un négociant chez lequel il s'était arrêté -quelque temps, l'histoire d'un émigré français, appelé le comte -d'Erfeuil, qui l'intéressa beaucoup en sa faveur. Cet homme -avait supporté la perte entière d'une très-grande fortune avec -une sérénité parfaite; il avait vécu et fait vivre, par son talent -pour la musique, un vieil oncle qu'il avait soigné jusqu'à -sa mort; il s'était constamment refusé à recevoir les services -d'argent qu'on s'était empressé de lui offrir; il avait montré -la plus brillante valeur, la valeur française, pendant la guerre, -et la gaieté la plus inaltérable au milieu des revers: il désirait -d'aller à Rome pour y retrouver un de ses parents dont -il devait hériter, et souhaitait un compagnon, ou plutôt un -ami, pour faire avec lui le voyage plus agréablement.</p> - -<p>Les souvenirs les plus douloureux de lord Nelvil étaient attachés -à la France; néanmoins il était exempt des préjugés -qui séparent les deux nations, parce qu'il avait eu pour ami -intime un Français, et qu'il avait trouvé dans cet ami la plus -admirable réunion de toutes les qualités de l'âme. Il offrit -donc au négociant qui lui raconta l'histoire du comte d'Erfeuil, -de conduire en Italie ce noble et malheureux jeune -homme. Le négociant vint annoncer à lord Nelvil, au bout -d'une heure, que sa proposition était acceptée avec reconnaissance. -Oswald était heureux de rendre ce service; mais il lui -en coûtait beaucoup de renoncer à la solitude, et sa timidité -souffrait de se trouver tout à coup dans une relation habituelle -avec un homme qu'il ne connaissait pas.</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil vint faire visite à lord Nelvil pour le -remercier. Il avait des manières élégantes, une politesse facile -et de bon goût, et dès l'abord il se montrait parfaitement à -son aise. On s'étonnait, en le voyant, de tout ce qu'il avait -souffert; car il supportait son sort avec un courage qui allait -jusqu'à l'oubli, et il avait dans sa conversation une légèreté -vraiment admirable quand il parlait de ses propres revers, -mais moins admirable, il faut en convenir, quand elle s'étendait -à d'autres sujets.</p> - -<p>«Je vous ai beaucoup d'obligation, milord, dit le comte -d'Erfeuil, de me retirer de cette Allemagne où je m'ennuyais -à périr.—Vous y êtes cependant, répondit lord Nelvil, généralement -aimé et considéré.—J'y ai des amis, reprit le comte -d'Erfeuil, que je regrette sincèrement; car dans ce pays-ci -l'on ne rencontre que les meilleures gens du monde; mais je ne -sais pas un mot d'allemand, et vous conviendrez que ce serait -un peu long et un peu fatigant pour moi de l'apprendre. Depuis -que j'ai eu le malheur de perdre mon oncle, je ne sais que -faire de mon temps: quand il fallait m'occuper de lui, cela -remplissait ma journée; à présent les vingt-quatre heures -me pèsent beaucoup.—La délicatesse avec laquelle vous -vous êtes conduit pour monsieur votre oncle, dit lord Nelvil, -inspire pour vous, monsieur le comte, la plus profonde estime.—Je -n'ai fait que mon devoir, reprit le comte d'Erfeuil; -le pauvre homme m'avait comblé de biens pendant mon enfance; -je ne l'aurais jamais quitté, eût-il vécu cent ans! mais -c'est heureux pour lui d'être mort: ce le serait aussi pour -moi, ajouta-t-il en riant, car je n'ai pas grand espoir dans ce -monde. J'ai fait de mon mieux à la guerre pour être tué; -mais puisque le sort m'a épargné, il faut vivre aussi bien qu'on -le peut.—Je me féliciterai de mon arrivée ici, répondit lord -Nelvil, si vous vous trouvez bien à Rome, et si…—O mon -Dieu! interrompit le comte d'Erfeuil, je me trouverai bien -partout, quand on est jeune et gai, tout s'arrange. Ce ne sont -pas les livres ni la méditation qui m'ont acquis la philosophie -que j'ai, mais l'habitude du monde et des malheurs; et vous -voyez bien, milord, que j'ai raison de compter sur le hasard, -puisqu'il m'a procuré l'occasion de voyager avec vous.» En -achevant ces mots, le comte d'Erfeuil salua lord Nelvil de la -meilleure grâce du monde, convint de l'heure du départ pour -le jour suivant, et s'en alla.</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil et lord Nelvil partirent le lendemain. -Oswald, après les premières phrases de politesse, fut plusieurs -heures sans dire un mot; mais voyant que ce silence fatiguait -son compagnon, il lui demanda s'il se faisait plaisir d'aller en Italie. -Mon Dieu, répondit le comte d'Erfeuil, je sais ce qu'il faut -croire de ce pays-là; je ne m'attends pas du tout à m'y amuser. -Un de mes amis, qui y a passé six mois, m'a dit qu'il -n'y avait pas de province en France où il n'y eût un meilleur -théâtre et une société plus agréable qu'à Rome; mais dans cette -ancienne capitale du monde, je trouverai sûrement quelques -Français avec qui causer, et c'est tout ce que je désire.—Vous -n'avez pas été tenté d'apprendre l'italien? interrompit Oswald.—Non, -du tout, reprit le comte d'Erfeuil, cela n'entrait pas -dans le plan de mes études.» Et il prit, en disant cela, un -air si sérieux, qu'on aurait pu croire que c'était une résolution -fondée sur de graves motifs.</p> - -<p>«Si vous voulez que je vous le dise, continua le comte d'Erfeuil, -je n'aime, en fait de nation, que les Anglais et les Français; -il faut être fiers comme eux, ou brillants comme nous; -tout le reste n'est que de l'imitation.» Oswald se tut; le comte -d'Erfeuil, quelques moments après, recommença l'entretien -par des traits d'esprit et de gaieté fort aimables. Il jouait avec -les mots, avec les phrases, d'une façon très-ingénieuse; mais -ni les objets extérieurs, ni les sentiments intimes n'étaient -l'objet de ses discours. Sa conversation ne venait, pour ainsi -dire, ni du dehors ni du dedans; elle passait entre la réflexion -et l'imagination, et les seuls rapports de la société en étaient -le sujet.</p> - -<p>Il nommait vingt noms propres à lord Nelvil, soit en France, -soit en Angleterre, pour savoir s'il les connaissait, et racontait -à cette occasion des anecdotes piquantes, avec une tournure -pleine de grâce; mais on eût dit, à l'entendre, que le seul -entretien convenable pour un homme de goût, c'était, si l'on -peut s'exprimer ainsi, le commérage de la bonne compagnie.</p> - -<p>Lord Nelvil réfléchit quelque temps au caractère du comte -d'Erfeuil, à ce mélange singulier de courage et de frivolité, à -ce mépris du malheur, si grand, s'il avait coûté plus d'efforts, -si héroïque, s'il ne venait pas de la même source qui rend -incapable des affections profondes. «Un Anglais, se disait -Oswald, serait accablé de tristesse dans de semblables circonstances. -D'où vient la force de ce Français? d'où vient -aussi sa mobilité? Le comte d'Erfeuil, en effet, entend-il vraiment -l'art de vivre? Quand je me crois supérieur, ne suis-je -que malade? Son existence légère s'accorde-t-elle mieux que -la mienne avec la rapidité de la vie? et faut-il esquiver la réflexion -comme une ennemie, au lieu d'y livrer toute son âme?» -En vain Oswald aurait-il éclairci ces doutes: nul ne peut sortir -de la région intellectuelle qui lui a été assignée, et les qualités -sont plus indomptables encore que les défauts.</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil ne faisait aucune attention à l'Italie, et -rendait presque impossible à lord Nelvil de s'en occuper; car -il le détournait sans cesse de la disposition qui fait admirer un -beau pays et sentir son charme pittoresque. Oswald prêtait -l'oreille autant qu'il le pouvait au bruit du vent, au murmure -des vagues; car toutes les voix de la nature faisaient plus de -bien à son âme que les propos de la société, tenus au pied -des Alpes, à travers les ruines, et sur les bords de la mer.</p> - -<p>La tristesse qui consumait Oswald eût mis moins d'obstacle -au plaisir qu'il pouvait goûter par l'Italie, que la gaieté même -du comte d'Erfeuil; les regrets d'une âme sensible peuvent -s'allier avec la contemplation de la nature et de la jouissance -des beaux-arts; mais la frivolité, sous quelque forme qu'elle -se présente, ôte à l'attention sa force, à la pensée son originalité, -au sentiment sa profondeur. Un des effets singuliers de -cette frivolité était d'inspirer beaucoup de timidité à lord -Nelvil dans ses relations avec le comte d'Erfeuil: l'embarras -est presque toujours pour celui dont le caractère est le plus -sérieux. La légèreté spirituelle impose à l'esprit méditatif; et -celui qui se dit heureux semble plus sage que celui qui souffre.</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil était doux, obligeant, facile en tout, -sérieux seulement dans l'amour-propre, et digne d'être aimé -comme il aimait, c'est-à-dire comme un bon camarade de -plaisirs et de périls; mais il ne s'entendait point au partage -des peines. Il s'ennuyait de la mélancolie d'Oswald, et, par -bon cœur autant que par goût, il aurait souhaité de la dissiper. -«Que vous manque-t-il? lui disait-il souvent. N'êtes-vous -pas jeune, riche, et, si vous le voulez, bien portant? -car vous n'êtes malade que parce que vous êtes triste. Moi, -j'ai perdu ma fortune, mon existence; je ne sais ce que je -deviendrai, et cependant je jouis de la vie comme si je possédais -toutes les prospérités de la terre.—Vous avez un courage aussi -rare qu'honorable, répondit lord Nelvil; mais les revers que vous -ayez éprouvés font moins de mal que les chagrins du cœur!—Les -chagrins du cœur! s'écria le comte d'Erfeuil, oh! c'est vrai, ce -sont les plus cruels de tous… Mais… mais… encore faut-il -s'en consoler; car un homme sensé doit chasser de son âme -tout ce qui ne peut servir ni aux autres ni à lui-même. Ne -sommes-nous pas ici-bas pour être utiles d'abord, et puis -heureux ensuite? Mon cher Nelvil, tenons-nous-en là.»</p> - -<p>Ce que disait le comte d'Erfeuil était raisonnable, dans le -sens ordinaire de ce mot; car il avait, à beaucoup d'égards, -ce qu'on appelle une bonne tête: ce sont les caractères passionnés, -bien plus que les caractères légers, qui sont capables -de folie; mais, loin que sa façon de sentir excitât la -confiance de lord Nelvil, il aurait voulu pouvoir assurer au -comte d'Erfeuil qu'il était le plus heureux des hommes, pour -éviter le mal que lui faisaient ses consolations.</p> - -<p>Cependant le comte d'Erfeuil s'attachait beaucoup à lord -Nelvil: sa résignation et sa simplicité, sa modestie et sa fierté -lui inspiraient une considération dont il ne pouvait se défendre. -Il s'agitait autour du calme extérieur d'Oswald, il cherchait -dans sa tête tout ce qu'il avait entendu dire de plus grave -dans son enfance à des parents âgés, afin de l'essayer sur lord -Nelvil; et, tout étonné de ne pas vaincre son apparente froideur, -il se disait en lui-même: «Mais n'ai-je pas de la bonté, -de la franchise, du courage? ne suis-je pas aimable en société? -que peut-il donc me manquer pour faire effet sur cet homme? -et n'y a-t-il pas entre nous quelque malentendu qui vient -peut-être de ce qu'il ne sait pas assez bien le français?</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Une circonstance imprévue accrut beaucoup le sentiment -de respect que le comte d'Erfeuil éprouvait déjà, presque à -son insu, pour son compagnon de voyage. La santé de lord -Nelvil l'avait contraint de s'arrêter quelques jours à Ancône. -Les montagnes et la mer rendent la situation de cette ville -très-belle, et la foule des Grecs qui travaillent sur le devant -des boutiques, assis à la manière orientale, la diversité des -costumes des habitants du Levant qu'on rencontre dans les -rues, lui donnent un aspect original et intéressant. L'art de -la civilisation tend sans cesse à rendre tous les hommes semblables -en apparence et presque en réalité; mais l'esprit et -l'imagination se plaisent dans les différences qui caractérisent -les nations: les hommes ne se ressemblent entre eux que par -l'affection ou le calcul; mais tout ce qui est naturel est varié. -C'est donc un petit plaisir, au moins pour les yeux, que la diversité -des costumes; elle semble promettre une manière nouvelle -de sentir et de juger.</p> - -<p>Le culte grec, le culte catholique et le culte juif existent -simultanément et paisiblement dans la ville d'Ancône. Les cérémonies -de ces religions diffèrent excessivement entre elles; -mais un même sentiment s'élève vers le ciel dans ces rites divers, -un même cri de douleur, un même besoin d'appui.</p> - -<p>L'église catholique est au haut de la montagne, et domine à -pic sur la mer; le bruit des flots se mêle souvent aux chants -des prêtres. L'église est surchargée, dans l'intérieur, d'une -foule d'ornements d'assez mauvais goût; mais quand on s'arrête -sous le portique du temple, on aime à rapprocher le plus -pur des sentiments de l'âme, la religion, avec le spectacle de -cette superbe mer, sur laquelle l'homme jamais ne peut imprimer -sa trace. La terre est travaillée par lui, les montagnes -sont coupées par ses routes, les rivières se resserrent en canaux -pour porter ses marchandises; mais si les vaisseaux sillonnent -un moment les ondes, la vague vient effacer aussitôt -cette légère marque de servitude, et la mer reparaît telle -qu'elle fut au premier jour de la création.</p> - -<p>Lord Nelvil avait fixé son départ pour Rome au lendemain, -lorsqu'il entendit, pendant la nuit, des cris affreux dans la -ville. Il se hâta de sortir de son auberge pour en savoir la -cause, et vit un incendie qui partait du port et remontait de -maison en maison jusqu'au haut de la ville; les flammes se répétaient -au loin dans la mer; le vent, qui augmentait leur vivacité, -agitait aussi leur image dans les flots, et les vagues soulevées -réfléchissaient de mille manières les traits sanglants -d'un feu sombre.</p> - -<p>Les habitants d'Ancône, n'ayant point chez eux de pompes -en bon état, se hâtaient de porter avec leurs bras quelques secours<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. -On entendait, à travers les cris, le bruit des chaînes des -galériens, employés à sauver la ville qui leur servait de prison. -Les diverses nations du Levant, que leur commerce attire à -Ancône, exprimaient leur effroi par la stupeur de leurs regards. -Les marchands, à l'aspect de leurs magasins en flammes, -perdaient entièrement la présence d'esprit. Les alarmes pour -la fortune troublent autant le commun des hommes que la -crainte de la mort, et n'inspirent pas cet élan de l'âme, cet -enthousiasme qui fait trouver des ressources.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ancône est à peu près à cet égard dans le même dénûment -qu'alors.</p> -</div> -<p>Les cris des matelots ont toujours quelque chose de lugubre -et de prolongé, que la terreur rendait encore bien plus -effrayant. Les mariniers, sur les bords de la mer Adriatique, -sont revêtus d'une capote rouge et brune très-singulière, et du -milieu de ce vêtement sortait le visage animé des Italiens, qui -peignait la crainte sous mille formes. Les habitants, couchés -par terre dans les rues, couvraient leurs têtes de leurs manteaux, -comme s'il ne leur restait plus rien à faire qu'à ne pas -voir leur désastre; d'autres se jetaient dans les flammes sans -la moindre espérance d'y échapper: on voyait tour à tour une -fureur et une résignation aveugles, mais nulle part le sang-froid -qui double les moyens et les forces.</p> - -<p>Oswald se souvint qu'il y avait deux bâtiments anglais dans -le port, et ces bâtiments ont à bord des pompes parfaitement -bien faites: il courut chez le capitaine, et monta avec lui sur -le bateau pour aller chercher ces pompes. Les habitants qui le -virent entrer dans la chaloupe lui criaient: «<i>Ah! vous faites -bien, vous autres étrangers, de quitter notre malheureuse ville.</i>—Nous -allons revenir,» dit Oswald. Ils ne le crurent pas. Il -revint pourtant, établit l'une de ses pompes en face de la -première maison qui brûlait sur le port, et l'autre vis-à-vis -de celle qui brûlait au milieu de la rue. Le comte d'Erfeuil -exposait sa vie avec insouciance, courage et gaieté; les matelots -anglais et les domestiques de lord Nelvil vinrent tous à -son aide; car les habitants d'Ancône restaient immobiles, -comprenant à peine ce que ces étrangers voulaient faire, et ne -croyant pas du tout à leurs succès.</p> - -<p>Les cloches sonnaient de toutes parts; les prêtres faisaient -des processions; les femmes pleuraient, en se prosternant devant -quelques images de saints au coin des rues; mais personne -ne pensait aux secours naturels que Dieu a donnés à l'homme -pour se défendre. Cependant, quand les habitants aperçurent -les heureux effets de l'activité d'Oswald, quand ils virent que -les flammes s'éteignaient, et que leurs maisons seraient conservées, -ils passèrent de l'étonnement à l'enthousiasme; ils se -pressaient autour de lord Nelvil, et lui baisaient les mains -avec un empressement si vif, qu'il était obligé d'avoir recours -à la colère pour écarter de lui tout ce qui pouvait retarder la -succession rapide des ordres et des mouvements nécessaires -pour sauver la ville. Tout le monde s'était rangé sous son commandement, -parce que, dans les plus petites comme dans les -plus grandes circonstances, dès qu'il y a du danger, le courage -prend sa place; dès que les hommes ont peur, ils cessent -d'être jaloux.</p> - -<p>Oswald, à travers la rumeur générale, distingua cependant -des cris plus horribles que tous les autres, qui se faisaient -entendre à l'autre extrémité de la ville. Il demanda d'où venaient -ces cris; on lui dit qu'ils partaient du quartier des -Juifs. L'officier de police avait coutume de fermer les barrières -de ce quartier le soir, et, l'incendie gagnant de ce côté, les -Juifs ne pouvaient s'échapper. Oswald frémit à cette idée, et -demanda qu'à l'instant le quartier fût ouvert; mais quelques -femmes du peuple qui l'entendirent se jetèrent à ses pieds pour -le conjurer de n'en rien faire: <i>Vous voyez bien</i>, disaient-elles, -<i>ô notre bon ange! que c'est sûrement à cause des Juifs qui sont -ici que nous avons souffert cet incendie; ce sont eux qui nous -portent malheur, et si vous les mettez en liberté, toute l'eau de -la mer n'éteindra pas les flammes;</i> et elles suppliaient Oswald -de laisser brûler les Juifs, avec autant d'éloquence et de douceur -que si elles avaient demandé un acte de clémence. Ce -n'étaient point de méchantes femmes, mais des imaginations -superstitieuses vivement frappées par un grand malheur. -Oswald contenait à peine son indignation en entendant ces -étranges prières.</p> - -<p>Il envoya quatre matelots anglais avec des haches pour -briser les barrières qui retenaient ces malheureux; et ils se -répandirent à l'instant dans la ville, courant à leurs marchandises, -au milieu des flammes, avec cette avidité de fortune -qui a quelque chose de bien sombre quand elle fait braver la -mort. On dirait que l'homme, dans l'état actuel de la société, -n'a presque rien à faire du simple don de la vie.</p> - -<p>Il ne restait plus qu'une maison au haut de la ville, que les -flammes entouraient tellement, qu'il était impossible de les -éteindre, et plus impossible encore d'y pénétrer. Les habitants -d'Ancône avaient montré si peu d'intérêt pour cette -maison, que les matelots anglais, ne la croyant point habitée, -avaient ramené leurs pompes vers le port. Oswald lui-même, -étourdi par les cris de ceux qui l'entouraient et l'appelaient -à leur secours, n'y avait pas fait attention. L'incendie -s'était communiqué plus tard de ce côté, mais y avait fait de -grands progrès. Lord Nelvil demanda si vivement quelle était -cette maison, qu'un homme enfin lui répondit que c'était -l'hôpital des fous. A cette idée, toute son âme fut bouleversée; -il se retourna, et ne vit plus aucun de ses matelots autour de -lui: le comte d'Erfeuil n'y était pas non plus; et c'était en -vain qu'il se serait adressé aux habitants d'Ancône: ils étaient -presque tous occupés à sauver ou à faire sauver leurs marchandises, -et trouvaient absurde de s'exposer pour des hommes -dont il n'y avait pas un qui ne fût fou sans remède: <i>C'est -une bénédiction du ciel</i>, disaient-ils, <i>pour eux et pour leurs parents, -s'ils meurent ainsi sans que ce soit la faute de personne.</i></p> - -<p>Pendant que l'on tenait de semblables discours autour -d'Oswald, il marchait à grands pas vers l'hôpital; et la foule, -qui le blâmait, le suivait avec un sentiment d'enthousiasme -involontaire et confus. Oswald, arrivé près de la maison, vit, -à la seule fenêtre qui n'était pas entourée par les flammes, -des insensés qui regardaient les progrès de l'incendie, et souriaient -de ce rire déchirant qui suppose ou l'ignorance de tous -les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de l'âme, -qu'aucune forme de la mort ne peut plus épouvanter. Un frissonnement -inexprimable s'empara d'Oswald à ce spectacle; il -avait senti, dans le moment le plus affreux de son désespoir, -que sa raison était prête à se troubler; et, depuis cette époque, -l'aspect de la folie lui inspirait toujours la pitié la plus douloureuse. -Il saisit une échelle qui se trouvait près de là, il -l'appuie contre le mur, monte au milieu des flammes, et entre -par la fenêtre dans une chambre où les malheureux qui restaient -à l'hôpital étaient tous réunis.</p> - -<p>Leur folie était assez douce pour que, dans l'intérieur de la -maison, tous fussent libres, excepté un seul qui était enchaîné -dans cette même chambre où les flammes se faisaient jour à -travers la porte, mais n'avaient pas encore consumé le plancher. -Oswald, apparaissant au milieu de ces misérables créatures, -toutes dégradées par la maladie et la souffrance, produisit -sur elles un si grand effet de surprise et d'enchantement, -qu'il s'en fit obéir d'abord sans résistance. Il leur ordonna de -descendre devant lui, l'un après l'autre, par l'échelle, que les -flammes pouvaient dévorer dans un moment. Le premier de -ces malheureux obéit sans proférer une parole: l'accent et la -physionomie de lord Nelvil l'avaient entièrement subjugué. -Un troisième voulut résister, sans se douter du danger que lui -faisait courir chaque moment de retard, et sans penser au -péril auquel il exposait Oswald en le retenant plus longtemps. -Le peuple, qui sentait toute l'horreur de cette situation, criait -à lord Nelvil de revenir, de laisser ces insensés s'en retirer -comme ils le pourraient; mais le libérateur n'écoutait rien -avant d'avoir achevé sa généreuse entreprise.</p> - -<p>Sur les six malheureux qui étaient dans l'hôpital, cinq -étaient déjà sauvés; il ne restait plus que le sixième qui était -enchaîné. Oswald détache ses fers, et veut lui faire prendre, -pour échapper, les mêmes moyens qu'à ses compagnons; -mais c'était un pauvre jeune homme privé tout à fait de la -raison, et, se trouvant en liberté après deux ans de chaîne, il -s'élançait dans la chambre avec une joie désordonnée. Cette -joie devint de la fureur lorsque Oswald voulut le faire sortir -par la fenêtre. Lord Nelvil voyant alors que les flammes gagnaient -toujours de plus en plus la maison, et qu'il était impossible -de décider cet insensé à se sauver lui-même, le saisit -dans ses bras, malgré les efforts du malheureux qui luttait -contre son bienfaiteur. Il l'emporta sans savoir où il mettait les -pieds, tant la fumée obscurcissait sa vue; il sauta les derniers -échelons au hasard, et remit l'infortuné, qui l'injuriait encore, -à quelques personnes, en leur faisant promettre d'avoir soin -de lui.</p> - -<p>Oswald, animé par le danger qu'il venait de courir, les -cheveux épars, le regard fier et doux, frappa d'admiration et -presque de fanatisme la foule qui le considérait; les femmes -surtout s'exprimaient avec cette imagination qui est un don -presque universel en Italie, et prête souvent de la noblesse -aux discours des gens du peuple. Elles se jetaient à genoux devant -lui, et s'écriaient: <i>Vous êtes sûrement saint Michel, le -patron de notre ville; déployez vos ailes, mais ne nous quittez -pas; allez là-haut, sur le clocher de la cathédrale, pour que -de là toute la ville vous voie et vous prie.</i>—<i>Mon enfant est -malade</i>, disait l'une; <i>guérissez-le.</i>—<i>Dites-moi</i>, disait l'autre, -<i>où est mon mari, qui est absent depuis plusieurs années.</i> Oswald -cherchait une manière de s'échapper. Le comte d'Erfeuil -arriva, et lui dit en lui serrant la main: «Cher Nelvil, -il faut pourtant partager quelque chose avec ses amis; c'est -mal fait de prendre ainsi pour soi seul tous les périls.—Tirez-moi -d'ici,» lui dit Oswald à voix basse. Un moment -d'obscurité favorisa leur fuite, et tous les deux en hâte allèrent -prendre des chevaux à la poste.</p> - -<p>Lord Nelvil éprouva d'abord quelque douceur par le sentiment -de la bonne action qu'il venait de faire; mais avec qui -pouvait-il en jouir, maintenant que son meilleur ami n'existait -plus? Malheur aux orphelins! les événements fortunés, aussi -bien que les peines, leur font sentir la solitude du cœur. Comment, -en effet, remplacer jamais cette affection née avec nous, -cette intelligence, cette sympathie du sang, cette amitié préparée -par le ciel entre un enfant et son père? On peut encore -aimer; mais confier toute son âme est un bonheur qu'on ne -retrouvera plus.</p> - - -<h3>CHAPITRE V</h3> - -<p>Oswald parcourut la Marche d'Ancône et l'État ecclésiastique -jusqu'à Rome, sans rien observer, sans s'intéresser à -rien; la disposition mélancolique de son âme en était la cause, -et puis une certaine indolence naturelle, à laquelle il n'était -arraché que par les passions fortes. Son goût pour les arts ne -s'était point encore développé; il n'avait vécu qu'en France, -où la société est tout, et à Londres, où les intérêts politiques -absorbent presque tous les autres: son imagination, concentrée -dans ses peines, ne se complaisait point encore aux merveilles -de la nature ni aux chefs-d'œuvre des arts.</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil parcourait chaque ville, le guide des -voyageurs à la main; il avait à la fois le double plaisir de -perdre son temps à tout voir, et d'assurer qu'il n'avait rien -vu qui pût être admiré quand on connaissait la France. L'ennui -du comte d'Erfeuil décourageait Oswald; il avait d'ailleurs -des préventions contre les Italiens et contre l'Italie; il -ne pénétrait pas encore le mystère de cette nation ni de ce -pays; mystère qu'il faut comprendre par l'imagination, plutôt -que par cet esprit de jugement qui est particulièrement développé -dans l'éducation anglaise.</p> - -<p>Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu'ils ont -été et par ce qu'ils pourraient être, que par ce qu'ils sont -maintenant. Le désert qui environne la ville de Rome, cette -terre fatiguée de gloire, qui semble dédaigner de produire, -n'est qu'une contrée inculte et négligée, pour qui la considère -seulement sous les rapports de l'utilité. Oswald, accoutumé -dès son enfance à l'amour de l'ordre et de la prospérité publique, -reçut d'abord des impressions défavorables en traversant -les plaines abandonnées qui annoncent l'approche de la -ville autrefois reine du monde: il blâma l'indolence des habitants -et de leurs chefs. Lord Nelvil jugeait l'Italie en admirateur -éclairé; le comte d'Erfeuil, en homme du monde: -ainsi, l'un par raison, et l'autre par légèreté, n'éprouvaient -point l'effet que la campagne de Rome produit sur l'imagination, -quand on s'est pénétré des souvenirs et des regrets, des -beautés naturelles et des malheurs illustres qui répandent sur -ce pays un charme indéfinissable.</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil faisait de comiques lamentations sur les -environs de Rome. «Quoi! disait-il, point de maison de campagne, -point de voiture, rien qui annonce le voisinage d'une -grande ville! Ah! bon Dieu! quelle tristesse!» En approchant -de Rome, les postillons s'écrièrent avec transport: <i>Voyez, -voyez, c'est la coupole de Saint-Pierre!</i> Les Napolitains montrent -ainsi le Vésuve, et la mer fait de même l'orgueil des habitants -des côtes. «On croirait voir le dôme des Invalides!» -s'écria le comte d'Erfeuil. Cette comparaison, plus patriotique -que juste, détruisit l'effet qu'Oswald aurait pu recevoir à l'aspect -de cette magnifique merveille de la création des hommes. -Ils entrèrent dans Rome, non par un beau jour, non par une -belle nuit, mais par un soir obscur, par un temps gris, qui -ternit et confond tous les objets. Ils traversèrent le Tibre sans -le remarquer; ils arrivèrent à Rome par la porte du Peuple, -qui conduit d'abord au Corso, à la plus grande rue de la ville -moderne, mais à la partie de Rome qui a le moins d'originalité, -puisqu'elle ressemble davantage aux autres villes de -l'Europe.</p> - -<p>La foule se promenait dans les rues; des marionnettes et -des charlatans formaient des groupes sur la place où s'élève -la colonne Antonine. Toute l'attention d'Oswald fut captivée -par les objets les plus près de lui. Le nom de Rome ne retentissait -point encore dans son âme; il ne sentait que le profond -isolement qui serre le cœur quand vous entrez dans une -ville étrangère, quand vous voyez cette multitude de personnes -à qui votre existence est inconnue, et qui n'ont aucun -intérêt en commun avec vous. Ces réflexions, si tristes pour -tous les hommes, le sont encore plus pour les Anglais, qui -sont accoutumés à vivre entre eux et se mêlent difficilement -avec les mœurs des autres peuples. Dans le vaste caravansérail -de Rome, tout est étranger, même les Romains, qui -semblent habiter là, non comme des possesseurs, <i>mais comme -des pèlerins qui se reposent auprès des ruines</i>. Oswald, oppressé -par des sentiments pénibles, alla s'enfermer chez lui, -et ne sortit point pour voir la ville. Il était bien loin de penser -que ce pays, dans lequel il entrait avec un tel sentiment -d'abattement et de tristesse, serait bientôt pour lui la source -de tant d'idées et de jouissances nouvelles.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l2">LIVRE DEUXIÈME<br /> -CORINNE AU CAPITOLE</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Oswald se réveilla dans Rome. Un soleil éclatant, un soleil -d'Italie frappa ses premiers regards, et son âme fut pénétrée -d'un sentiment d'amour et de reconnaissance pour le ciel, qui -semblait se manifester par ses beaux rayons. Il entendit résonner -les cloches des nombreuses églises de la ville; des -coups de canon, de distance en distance, annonçaient quelque -grande solennité: il demanda quelle en était la cause; on lui -répondit qu'on devait couronner le matin même, au Capitole, -la femme la plus célèbre de l'Italie, Corinne, poëte, écrivain, -improvisatrice, et l'une des plus belles personnes de Rome. Il -fit quelques questions sur cette cérémonie, consacrée par les -noms de Pétrarque et du Tasse, et toutes les réponses qu'il -reçut excitèrent vivement sa curiosité.</p> - -<p>Il n'y avait certainement rien de plus contraire aux habitudes -et aux opinions d'un Anglais que cette grande publicité -donnée à la destinée d'une femme; mais l'enthousiasme -qu'inspirent aux Italiens tous les talents de l'imagination, -gagne, au moins momentanément, les étrangers, et l'on oublie -les préjugés mêmes de son pays, au milieu d'une nation si -vive dans l'expression des sentiments qu'elle éprouve. Les -gens du peuple à Rome connaissent les arts, raisonnent avec -goût sur les statues; les tableaux, les monuments, les antiquités, -et le mérite littéraire porté à un certain degré, sont -pour eux un intérêt national.</p> - -<p>Oswald sortit pour aller sur la place publique; il y entendit -parler de Corinne, de son talent, de son génie. On avait -décoré les rues par lesquelles elle devait passer. Le peuple, -qui ne se rassemble d'ordinaire que sur les pas de la fortune -ou de la puissance, était là presque en rumeur, pour voir une -personne dont l'esprit était la seule distinction. Dans l'état -actuel des Italiens, la gloire des beaux-arts est l'unique qui -leur soit permise; et ils sentent le génie en ce genre avec une -vivacité qui devrait faire naître beaucoup de grands hommes -s'il suffisait de l'applaudissement pour les produire, s'il ne -fallait pas une vie forte, de grands intérêts et une existence -indépendante, pour alimenter la pensée.</p> - -<p>Oswald se promenait dans les rues de Rome en attendant -l'arrivée de Corinne. A chaque instant on la nommait, on racontait -un trait nouveau d'elle, qui annonçait la réunion de -tous les talents qui captivent l'imagination. L'un disait que -sa voix était la plus touchante d'Italie; l'autre, que personne -ne jouait la tragédie comme elle; l'autre, qu'elle dansait comme -une nymphe, et qu'elle dessinait avec autant de grâce que -d'invention: tous disaient qu'on n'avait jamais écrit ni improvisé -d'aussi beaux vers, et que, dans la conversation habituelle, -elle avait tour à tour une grâce et une éloquence qui -charmaient tous les esprits. On disputait pour savoir quelle -ville d'Italie lui avait donné la naissance; mais les Romains -soutenaient vivement qu'il fallait être né à Rome pour parler -l'italien avec cette pureté. Son nom de famille était ignoré. -Son premier ouvrage avait paru cinq ans auparavant, et portait -seulement le nom de Corinne. Personne ne savait où elle -avait vécu, ni ce qu'elle avait été avant cette époque; elle -avait maintenant à peu près vingt-six ans. Ce mystère et cette -publicité tout à la fois, cette femme dont tout le monde parlait, -et dont on ne connaissait pas le véritable nom, parurent -à lord Nelvil une des merveilles du singulier pays qu'il venait -voir. Il aurait jugé très-sévèrement une telle femme en Angleterre; -mais il n'appliquait à l'Italie aucune des convenances -sociales, et le couronnement de Corinne lui inspirait -d'avance l'intérêt que ferait naître une aventure de l'Arioste.</p> - -<p>Une musique très-belle et très-éclatante précéda l'arrivée -de la marche triomphale. Un événement, quel qu'il soit, annoncé -par la musique, cause toujours de l'émotion. Un grand -nombre de seigneurs romains et quelques étrangers précédaient -le char qui conduisait Corinne. <i>C'est le cortége de ses -admirateurs</i>, dit un Romain.—<i>Oui</i>, répondit l'autre; <i>elle reçoit -l'encens de tout le monde, mais elle n'accorde à personne -une préférence décidée; elle est riche, indépendante; l'on croit -même, et certainement elle en a bien l'air, que c'est une femme -d'une illustre naissance, qui ne veut pas être connue.—Quoi -qu'il en soit</i>, reprit un troisième, <i>c'est une divinité entourée de -nuages.</i> Oswald regarda l'homme qui parlait ainsi, et tout désignait -en lui le rang le plus obscur de la société; mais, dans -le Midi, l'on se sert si naturellement des expressions les plus -poétiques, qu'on dirait qu'elles se puisent dans l'air et sont -inspirées par le soleil.</p> - -<p>Enfin les quatre chevaux blancs qui traînaient le char de -Corinne se firent place au milieu de la foule. Corinne était -assise sur ce char construit à l'antique, et de jeunes filles, -vêtues de blanc, marchaient à côté d'elle. Partout où elle passait, -l'on jetait en abondance des parfums dans les airs; chacun -se mettait aux fenêtres pour la voir, et ces fenêtres -étaient parées en dehors de pots de fleurs et de tapis d'écarlate; -tout le monde criait: <i>Vive Corinne! vive le génie! vive -la beauté!</i> L'émotion était générale; mais lord Nelvil ne la -partageait point encore; et bien qu'il se fût déjà dit qu'il -fallait mettre à part, pour juger tout cela, la réserve de l'Angleterre -et les plaisanteries françaises, il ne se livrait point à -cette fête, lorsque enfin il aperçut Corinne.</p> - -<p>Elle était vêtue comme la sibylle du Dominiquin, un châle -des Indes tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus -beau noir, entremêlés avec ce châle; sa robe était blanche, -une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein, et -son costume était très-pittoresque, sans s'écarter cependant -assez des usages reçus pour que l'on pût y trouver de l'affectation. -Son attitude sur le char était noble et modeste: on -apercevait bien qu'elle était contente d'être admirée; mais un -sentiment de timidité se mêlait à sa joie et semblait demander -grâce pour son triomphe; l'expression de sa physionomie, -de ses yeux, de son sourire, intéressait pour elle, et -le premier regard fit de lord Nelvil son ami, avant même -qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient -d'une éclatante beauté; sa taille grande, mais un peu forte, -à la manière des statues grecques, caractérisait énergiquement -la jeunesse et le bonheur; son regard avait quelque -chose d'inspiré. L'on voyait dans sa manière de saluer et de -remercier pour les applaudissements qu'elle recevait, une -sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation extraordinaire -dans laquelle elle se trouvait; elle donnait à la fois l'idée -d'une prêtresse d'Apollon qui s'avançait vers le temple du -Soleil, et d'une femme parfaitement simple dans les rapports -habituels de la vie; enfin, tous ses mouvements avaient un -charme qui excitait l'intérêt et la curiosité, l'étonnement et -l'affection.</p> - -<p>L'admiration du peuple pour elle allait toujours croissant, -plus elle approchait du Capitole, de ce lieu si fécond en souvenirs. -Ce beau ciel, ces Romains si enthousiastes, et par-dessus -tout Corinne, électrisaient l'imagination d'Oswald: il -avait vu souvent dans son pays des hommes d'État portés en -triomphe par le peuple; mais c'était pour la première fois -qu'il était témoin des honneurs rendus à une femme, à une -femme illustrée seulement par les dons du génie: son char de -victoire ne coûtait de larmes à personne; et nul regret, -comme nulle crainte, n'empêchait d'admirer les plus beaux -dons de la nature, l'imagination, le sentiment et la pensée.</p> - -<p>Oswald était tellement absorbé dans ses réflexions, des -idées si nouvelles l'occupaient tant, qu'il ne remarqua point -les lieux antiques et célèbres à travers lesquels passait le -char de Corinne. C'est au pied de l'escalier qui conduit au -Capitole que ce char s'arrêta; et, dans ce moment, tous les -amis de Corinne se précipitèrent pour lui offrir la main. Elle -choisit celle du prince Castel-Forte, le grand seigneur romain -le plus estimé par son esprit et son caractère; chacun -approuva le choix de Corinne: elle monta cet escalier du -Capitole, dont l'imposante majesté semblait accueillir avec -bienveillance les plus légers pas d'une femme. La musique se -fit entendre avec un nouvel éclat au moment de l'arrivée de -Corinne; le canon retentit, et la sibylle triomphante entra -dans le palais préparé pour la recevoir.</p> - -<p>Au fond de la salle où elle fut reçue étaient placés le sénateur -qui devait la couronner et les conservateurs du sénat, -d'un côté tous les cardinaux et les femmes les plus distinguées -du pays, de l'autre les hommes de lettres de l'Académie -de Rome; à l'extrémité opposée, la salle était occupée par une -partie de la foule immense qui avait suivi Corinne. La chaise -destinée pour elle était sur un gradin inférieur à celui du sénateur. -Corinne, avant de s'y placer, devait, selon l'usage, -en présence de cette auguste assemblée, mettre un genou en -terre sur le premier degré. Elle le fit avec tant de noblesse -et de modestie, de douceur et de dignité, que lord Nelvil sentit -en ce moment ses yeux mouillés de larmes; il s'étonna -lui-même de son attendrissement; mais au milieu de tout cet -éclat, de tous ces succès, il lui semblait que Corinne avait imploré, -par ses regards, la protection d'un ami, protection dont -jamais une femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne peut -se passer; et il pensait en lui-même qu'il serait doux d'être -l'appui de celle à qui sa sensibilité seule rendrait cet appui -nécessaire.</p> - -<p>Dès que Corinne fut assise, les poëtes romains commencèrent -à lire les sonnets et les odes qu'ils avaient composés pour -elle. Tous l'exaltaient jusqu'aux cieux; mais ils lui donnaient -des louanges qui ne la caractérisaient pas plus qu'une autre -femme d'un génie supérieur. C'était une agréable réunion d'images -et d'allusions à la mythologie, qu'on aurait pu, depuis -Sapho jusqu'à nos jours, adresser de siècle en siècle à toutes -les femmes que leurs talents littéraires ont illustrées.</p> - -<p>Déjà lord Nelvil souffrait de cette manière de louer Corinne; -il lui semblait déjà qu'en la regardant, il aurait fait à -l'instant même un portrait d'elle plus juste, plus vrai, plus -détaillé, un portrait enfin qui ne pût convenir qu'à Corinne.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Le Prince Castel-Forte prit la parole, et ce qu'il dit sur -Corinne attira l'attention de toute l'assemblée. C'était un -homme de cinquante ans, qui avait dans ses discours et dans -son maintien beaucoup de mesure et de dignité; son âge, et -l'assurance qu'on avait donnée à lord Nelvil qu'il n'était que -l'ami de Corinne, lui inspirèrent un intérêt sans mélange -pour le portrait qu'il fit d'elle. Oswald, sans ces motifs de -sécurité, se serait déjà senti capable d'un mouvement confus -de jalousie.</p> - -<p>Le prince Castel-Forte lut quelques pages en prose, sans -prétention, mais singulièrement propres à faire connaître Corinne. -Il indiqua d'abord le mérite particulier de ses ouvrages: -il dit que ce mérite consistait en partie dans l'étude -approfondie qu'elle avait faite des littératures étrangères; elle -savait unir au plus haut degré l'imagination, les tableaux, la -vie brillante du Midi, cette connaissance, cette observation -du cœur humain qui semble le partage des pays où les objets -extérieurs excitent moins l'intérêt.</p> - -<p>Il vanta la grâce et la gaieté de Corinne, cette gaieté qui -ne tenait en rien à la moquerie, mais seulement à la vivacité -de l'esprit, à la fraîcheur de l'imagination; il essaya de louer -sa sensibilité, mais on pouvait aisément deviner qu'un regret -personnel se mêlait à ce qu'il en disait. Il se plaignit de la difficulté -qu'éprouvait une femme supérieure à rencontrer l'objet -dont elle s'est fait une image idéale, une image revêtue de -tous les dons que le cœur et le génie peuvent souhaiter. Il se -complut cependant à peindre la sensibilité passionnée qui -inspirait la poésie de Corinne, et l'art qu'elle avait de saisir -des rapports touchants entre les beautés de la nature et les -impressions les plus intimes de l'âme. Il releva l'originalité -des expressions de Corinne, de ces expressions qui naissaient -toutes de son caractère et de sa manière de sentir, sans que -jamais aucune nuance d'affectation pût altérer un genre de -charme non-seulement naturel, mais involontaire.</p> - -<p>Il parla de son éloquence comme d'une force toute-puissante -qui devait d'autant plus entraîner ceux qui l'écoutaient, -qu'ils avaient en eux-mêmes plus d'esprit et de sensibilité -véritable. «Corinne, dit-il, est sans doute la femme la plus -célèbre de notre pays, et cependant ses amis seuls peuvent -la peindre; car les qualités de l'âme, quand elles sont vraies, -ont toujours besoin d'être devinées; l'éclat, aussi bien que -l'obscurité, peut empêcher de les reconnaître, si quelque -sympathie n'aide pas à les pénétrer.» Il s'étendit sur son -talent d'improviser, qui ne ressemblait en rien à ce qu'on est -convenu d'appeler de ce nom en Italie. «Ce n'est pas seulement, -continua-t-il, à la fécondité de son esprit qu'il faut -l'attribuer, mais à l'émotion profonde qu'excitent en elle toutes -les pensées généreuses; elle ne peut prononcer un mot qui -les rappelle, sans que l'inépuisable source des sentiments et -des idées, l'enthousiasme, l'anime et l'inspire.» Le prince -Castel-Forte fit sentir aussi le charme d'un style toujours -pur, toujours harmonieux. «La poésie de Corinne, ajouta-t-il, -est une mélodie intellectuelle qui seule peut exprimer -le charme des impressions les plus fugitives et les plus délicates.»</p> - -<p>Il vanta l'entretien de Corinne; on sentait qu'il en avait -goûté les délices. «L'imagination et la simplicité, la justesse -et l'exaltation, la force et la douceur se réunissent, disait-il, -dans une même personne, pour varier à chaque instant tous -les plaisirs de l'esprit; on peut lui appliquer ce charmant vers -de Pétrarque:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il parlar che nell'anima si sente<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>;</div> -</div> - -<p class="noindent">et je lui crois quelque chose de cette grâce tant vantée, de -ce charme oriental, que les anciens attribuaient à Cléopâtre.</p> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Le langage qu'on entend au fond de l'âme.</p> -</div> -<p>«Les lieux que j'ai parcourus avec elle, ajouta le prince -Castel-Forte, la musique que nous avons entendue ensemble, -les tableaux qu'elle m'a fait voir, les livres qu'elle m'a fait -comprendre, composent l'univers de mon imagination. Il y a -dans tous ces objets une étincelle de sa vie; et s'il me fallait -exister loin d'elle, je voudrais au moins m'en entourer, certain -que je serais de ne retrouver nulle part cette trace de feu, -cette trace d'elle enfin qu'elle y a laissée. Oui, continua-t-il (et -dans ce moment ses yeux tombèrent par hasard sur Oswald), -voyez Corinne, si vous pouvez passer votre vie avec elle, si -cette double existence qu'elle vous donnera peut vous être -longtemps assurée; mais ne la voyez pas, si vous êtes condamné -à la quitter: vous chercheriez en vain, tant que vous -vivriez, cette âme créatrice qui partageait et multipliait -vos sentiments et vos pensées; vous ne la retrouveriez jamais.»</p> - -<p>Oswald tressaillit à ces paroles; ses yeux se fixèrent sur -Corinne, qui les écoutait avec une émotion que l'amour-propre -ne faisait pas naître, mais qui tenait à des sentiments plus -aimables et plus touchants. Le prince Castel-Forte reprit son -discours, qu'un moment d'attendrissement lui avait fait suspendre; -il parla du talent de Corinne pour la peinture, pour la -musique, pour la déclamation, pour la danse: il dit que dans -tous les talents c'était toujours Corinne, ne s'astreignant point -à telle manière, à telle règle, mais exprimant dans des langages -variés la même puissance d'imagination, le même enchantement -des beaux-arts, sous leurs diverses formes.</p> - -<p>«Je ne me flatte pas, dit en terminant le prince Castel-Forte, -d'avoir pu peindre une personne dont il est impossible -d'avoir l'idée quand on ne l'a pas entendue; mais sa présence -est pour nous à Rome comme l'un des bienfaits de notre -ciel brillant, de notre nature inspirée. Corinne est le lien de -ses amis entre eux; elle est le mouvement, l'intérêt de notre -vie; nous comptons sur sa bonté; nous sommes fiers de son -génie; nous disons aux étrangers: «Regardez-la, c'est l'image -de notre belle Italie; elle est ce que nous serions sans -l'ignorance, l'envie, la discorde et l'indolence auxquelles notre -sort nous a condamnés.» Nous nous plaisons à la contempler -comme une admirable production de notre climat, de nos -beaux-arts, comme un rejeton du passé, comme une prophétie -de l'avenir; et quand les étrangers insultent à ce pays, d'où -sont sorties les lumières qui ont éclairé l'Europe; quand ils -sont sans pitié pour nos torts, qui naissent de nos malheurs, -nous leur disons: «Regardez Corinne.» Oui, nous suivrions -ses traces, nous serions hommes comme elle est femme, si les -hommes pouvaient, comme les femmes, se créer un monde -dans leur propre cœur, et si notre génie, nécessairement dépendant -des relations sociales et des circonstances extérieures, -pouvait s'allumer tout entier au seul flambeau de la -poésie.»</p> - -<p>Au moment où le prince Castel-Forte cessa de parler, des -applaudissements unanimes se firent entendre; et quoiqu'il y -eût dans la fin de son discours un blâme indirect de l'état actuel -des Italiens, tous les grands de l'État l'approuvèrent: -tant il est vrai qu'on trouve en Italie cette sorte de libéralité -qui ne porte pas à changer les institutions, mais fait pardonner, -dans les esprits supérieurs, une opposition tranquille -aux préjugés existants.</p> - -<p>La réputation du prince Castel-Forte était très-grande à -Rome. Il parlait avec une sagacité rare; et c'était un don remarquable -dans un pays où l'on met encore plus d'esprit dans -sa conduite que dans ses discours. Il n'avait pas dans les affaires -l'habileté qui distingue souvent les Italiens, mais il se -plaisait à penser, et ne craignait pas la fatigue de la méditation. -Les heureux habitants du Midi se refusent quelquefois à cette -fatigue, et se flattent de tout deviner par l'imagination, -comme leur féconde terre donne des fruits sans culture, à -l'aide seulement de la faveur du ciel.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Corinne se leva lorsque le prince Castel-Forte eut cessé de -parler; elle le remercia par une inclination de tête si noble et -si douce, qu'on y sentait tout à la fois et la modestie et la -joie bien naturelle d'avoir été louée selon son cœur. Il était -d'usage que le poëte couronné au Capitole improvisât ou récitât -une pièce de vers avant que l'on posât sur sa tête les -lauriers qui lui étaient destinés. Corinne se fit apporter sa -lyre, instrument de son choix, qui ressemblait beaucoup à la -harpe, mais était cependant plus antique par la forme, et plus -simple dans les sons. En l'accordant, elle éprouva d'abord un -grand sentiment de timidité, et ce fut avec une voix tremblante -qu'elle demanda le sujet qui lui était imposé. «<i>La -gloire et le bonheur de l'Italie!</i> s'écria-t-on autour d'elle d'une -voix unanime.—Eh bien, oui, reprit-elle, déjà saisie, déjà -soutenue par son talent, <i>La gloire et le bonheur de l'Italie!</i>» -Et se sentant animée par l'amour de son pays, elle se fit entendre -dans des vers pleins de charmes, dont la prose ne peut -donner qu'une idée bien imparfaite.</p> - - -<blockquote> -<h4>IMPROVISATION DE CORINNE AU CAPITOLE.</h4> - -<p>«Italie, empire du soleil; Italie, maîtresse du monde; Italie, -berceau des lettres, je te salue! Combien de fois la -race humaine te fut soumise, tributaire de tes armes, de -tes beaux-arts et de ton ciel!</p> - -<p>«Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; -l'aspect de ce pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et -l'homme y parut trop heureux pour l'y supposer coupable.</p> - -<p>«Rome conquit l'univers par son génie, et fut reine par la -liberté. Le caractère romain s'imprima sur le monde, et -l'invasion des barbares, en détruisant l'Italie, obscurcit -l'univers entier.</p> - -<p>«L'Italie reparut, avec les divins trésors que les Grecs -fugitifs rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses -lois; l'audace de ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; -elle fut reine encore par le sceptre de la pensée, -mais ce sceptre de lauriers ne fit que des ingrats.</p> - -<p>«L'imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. -Les peintres, les poëtes, enfantèrent pour elle une terre, -un Olympe, des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, -mieux gardé par son génie que par le dieu des païens, ne -trouva point dans l'Europe un Prométhée qui le ravît.</p> - -<p>«Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front -va-t-il recevoir la couronne que Pétrarque a portée, et qui -reste suspendue au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi… si -vous n'aimiez assez la gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser -son culte autant que ses succès!</p> - -<p>«Eh bien, si vous l'aimez, cette gloire, qui choisit trop -souvent ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, -pensez avec orgueil à ces siècles qui virent la renaissance -des arts. Le Dante, l'Homère des temps modernes -poëte sacré de nos mystères religieux, héros de la pensée, -plongea son génie dans le Styx pour aborder à l'enfer, et -son âme fut profonde comme les abîmes qu'il a décrits.</p> - -<p>«L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans -le Dante. Animé par l'esprit des républiques, guerrier aussi -bien que poëte, il souffle la flamme des actions parmi les -morts, et ses ombres ont une vie plus forte que les vivants -d'aujourd'hui.</p> - -<p>«Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs -passions sans but s'acharnent à leur cœur; elles s'agitent -sur le passé, qui leur semble encore moins irrévocable que -leur éternel avenir.</p> - -<p>«On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté -dans les régions imaginaires les peines qui le dévoraient. -Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de l'existence, -comme le poëte lui-même s'informe de sa patrie, et -l'enfer s'offre à lui sous les couleurs de l'exil.</p> - -<p>«Tout à ses yeux se revêt du costume de Florence. Les -morts antiques qu'il évoque semblent renaître aussi Toscans -que lui; ce ne sont point les bornes de son esprit, c'est la -force de son âme qui fait entrer l'univers dans le cercle de -sa pensée.</p> - -<p>«Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le -conduit de l'enfer au purgatoire, du purgatoire au paradis; -historien fidèle de sa vision, il inonde de clarté les régions -les plus obscures, et le monde qu'il crée dans son triple -poëme est complet, animé, brillant comme une planète nouvelle -aperçue dans le firmament.</p> - -<p>«A sa voix, tout sur la terre se change en poésie; les objets, -les idées, les lois, les phénomènes, semblent un nouvel -Olympe de nouvelles divinités; mais cette mythologie -de l'imagination s'anéantit, comme le paganisme, à l'aspect -du paradis, de cet océan de lumières, étincelant de rayons -et d'étoiles, de vertus et d'amour.</p> - -<p>«Les magiques paroles de notre plus grand poëte sont le -prisme de l'univers; toutes ses merveilles s'y réfléchissent, -s'y divisent, s'y recomposent; les sons imitent les couleurs, -les couleurs se fondent en harmonie; la rime, sonore ou bizarre, -rapide ou prolongée, est inspirée par cette divination -poétique, beauté suprême de l'art, triomphe du génie, qui -découvre dans la nature tous les secrets en relation avec le -cœur de l'homme.</p> - -<p>«Le Dante espérait de son poëme la fin de son exil; il -comptait sur la renommée pour médiateur, mais il mourut -trop tôt pour recueillir les palmes de la patrie. Souvent la -vie passagère de l'homme s'use dans les revers; et si la -gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une plage plus -heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port, et le destin à -mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour -du bonheur.</p> - -<p>«Ainsi le Tasse infortuné, que vos hommages, Romains, -devaient consoler de tant d'injustices, beau, sensible, chevaleresque, -rêvant les exploits, éprouvant l'amour qu'il -chantait, s'approcha de ces murs, comme ces héros de Jérusalem, -avec respect et reconnaissance. Mais, la veille du -jour choisi pour le couronner, la mort l'a réclamé pour sa -terrible fête: le ciel est jaloux de la terre, et rappelle ses -favoris des rives trompeuses du temps.</p> - -<p>«Dans un siècle plus fier et plus libre que celui du Tasse, -Pétrarque fut aussi, comme le Dante, le poëte valeureux de -l'indépendance italienne. Ailleurs on ne connaît de lui que -ses amours; ici des souvenirs plus sévères honorent à jamais -son nom, et la patrie l'inspira mieux que Laure elle-même.</p> - -<p>«Il ranima l'antiquité par ses veilles, et, loin que son imagination -mît obstacle aux études les plus profondes, cette -puissance créatrice, en lui soumettant l'avenir, lui révéla -les secrets des siècles passés. Il éprouva que connaître sert -beaucoup pour inventer, et son génie fut d'autant plus original, -que, semblable aux forces éternelles, il sut être présent -à tous les temps.</p> - -<p>«Notre air serein, notre climat riant, ont inspiré l'Arioste. -C'est l'arc-en-ciel qui parut après nos longues guerres: -brillant et varié comme ce messager du beau temps, il semble -se jouer familièrement avec la vie, et sa gaieté légère et -douce est le sourire de la nature, et non pas l'ironie de -l'homme.</p> - -<p>«Michel-Ange, Raphaël, Pergolèse, Galilée, et vous, intrépides -voyageurs avides de nouvelles contrées, bien que la -nature ne pût vous offrir rien de plus beau que la vôtre, joignez -aussi votre gloire à celle des poëtes! Artistes, savants, -philosophes, vous êtes comme eux enfants du soleil qui tour -à tour développe l'imagination, anime la pensée, excite le -courage, endort dans le bonheur, et semble tout promettre -ou tout faire oublier.</p> - -<p>«Connaissez-vous cette terre où les orangers fleurissent, -que les rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-vous -entendu les sons mélodieux qui célèbrent la douceur des -nuits? Avez-vous respiré ces parfums, luxe de l'air déjà si -pur et si doux? Répondez, étrangers, la nature est-elle chez -vous belle et bienfaisante?</p> - -<p>«Ailleurs, quand des calamités sociales affligent un pays, -les peuples doivent s'y croire abandonnés par la Divinité; -mais ici nous sentons toujours la protection du ciel, nous -voyons qu'il s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter -comme une noble créature.</p> - -<p>«Ce n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre -nature est parée; mais elle prodigue sous les pas de -l'homme, comme à la fête d'un souverain, une abondance -de fleurs et de plantes inutiles qui, destinées à plaire, ne -s'abaissent point à servir.</p> - -<p>«Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés -par une nation digne de les sentir; les mets les plus simples -lui suffisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que -l'abondance lui prépare: elle aime son soleil, ses beaux-arts, -ses monuments, sa contrée tout à la fois antique et -printanière; les plaisirs raffinés d'une société brillante, les -plaisirs grossiers d'un peuple avide, ne sont pas faits pour -elle.</p> - -<p>«Ici les sensations se confondent avec les idées, la vie se -puise tout entière à la même source, et l'âme, comme l'air, -occupe les confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent -à l'aise, parce que la rêverie y est douce; s'il agite, elle -calme; s'il regrette un but, elle lui fait don de mille chimères; -si les hommes l'oppriment, la nature est là pour -l'accueillir.</p> - -<p>«Ainsi, toujours elle répare, et sa main secourable guérit -toutes les blessures. Ici l'on se console des peines mêmes du -cœur, en admirant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret -de son amour; les revers passagers de notre vie éphémère se -perdent dans le sein fécond et majestueux de l'immortel -univers.»</p> -</blockquote> - -<p>Corinne fut interrompue pendant quelques moments par les -applaudissements les plus impétueux. Le seul Oswald ne se -mêla point aux transports bruyants qui l'entouraient. Il avait -penché sa tête sur sa main, lorsque Corinne avait dit: <i>Ici l'on -se console des peines mêmes du cœur</i>; et depuis lors il ne l'avait -point relevée. Corinne le remarqua, et bientôt, à ses traits, -à la couleur de ses cheveux, à son costume, à sa taille élevée, -à toutes ses manières enfin, elle le reconnut pour un Anglais. -Le deuil qu'il portait et sa physionomie pleine de tristesse la -frappèrent. Son regard, alors attaché sur elle, semblait lui -faire doucement des reproches; elle devina les pensées qui -l'occupaient, et se sentit le besoin de le satisfaire, en parlant -du bonheur avec moins d'assurance, en consacrant à la mort -quelques vers au milieu d'une fête. Elle reprit donc sa lyre -dans ce dessein, fit rentrer dans le silence toute l'assemblée -par les sons touchants et prolongés qu'elle tira de son instrument, -et recommença ainsi:</p> - -<blockquote> -<p>«Il est des peines cependant que notre ciel consolateur ne -saurait effacer, mais dans quel séjour les regrets peuvent-ils -porter à l'âme une impression plus douce et plus noble que -dans ces lieux?</p> - -<p>«Ailleurs, les vivants trouvent à peine assez de place pour -leurs rapides courses et leurs ardents désirs; ici, les ruines, -les déserts, les palais inhabités laissent aux ombres un vaste -espace. Rome maintenant n'est-elle pas la patrie des tombeaux?</p> - -<p>«Le Colisée, les obélisques, toutes les merveilles qui, du -fond de l'Égypte et de la Grèce, de l'extrémité des siècles, -depuis Romulus jusqu'à Léon X, se sont réunies ici, comme -si la grandeur attirait la grandeur, et qu'un même lieu dût -renfermer tout ce que l'homme a pu mettre à l'abri du -temps; toutes ces merveilles sont consacrées aux monuments -funèbres. Notre indolente vie est à peine aperçue, le -silence des vivants est un hommage pour les morts; ils durent, -et nous passons.</p> - -<p>«Eux seuls sont honorés, eux seuls sont encore célèbres; -nos destinées obscures relèvent l'éclat de nos ancêtres, notre -existence actuelle ne laisse debout que le passé, il ne se fait -aucun bruit autour des souvenirs. Tous nos chefs-d'œuvre -sont l'ouvrage de ceux qui ne sont plus, et le génie lui-même -est compté parmi les illustres morts.</p> - -<p>«Peut-être un des charmes secrets de Rome est-il de réconcilier -l'imagination avec le long sommeil. On s'y résigne -pour soi, l'on en souffre moins pour ce qu'on aime. Les -peuples du Midi se représentent la fin de la vie sous des -couleurs moins sombres que les habitants du Nord. Le soleil, -comme la gloire, réchauffe même la tombe.</p> - -<p>«Le froid et l'isolement du sépulcre sous ce beau ciel, à -côté de tant d'urnes funéraires, poursuivent moins les esprits -effrayés. On se croit attendu par la foule des ombres; -et, de notre ville solitaire à la ville souterraine, la transition -semble assez douce.</p> - -<p>«Ainsi la pointe de la douleur est émoussée: non que le -cœur soit blasé, non que l'âme soit aride; mais une harmonie -plus parfaite, un air plus odoriférant, se mêlent à -l'existence. On s'abandonne à la nature avec moins de -crainte, à cette nature dont le Créateur a dit: Les lis ne -travaillent ni ne filent, et cependant quels vêtements des -rois pourraient égaler la magnificence dont j'ai revêtu ces -fleurs?»</p> -</blockquote> - -<p>Oswald fut tellement ravi par ces dernières strophes, qu'il -exprima son admiration par les témoignages les plus vifs; et -cette fois les transports des Italiens eux-mêmes n'égalèrent -pas les siens. En effet, c'était à lui, plus qu'aux Romains, que -la seconde improvisation de Corinne était destinée.</p> - -<p>La plupart des Italiens ont, en lisant les vers, une sorte de -chant monotone appelé <i>cantilène</i>, qui détruit toute émotion. -C'est en vain que les paroles sont diverses: l'impression reste -la même, puisque l'accent, qui est encore plus intime que les -paroles, ne change presque point. Mais Corinne récitait avec -une variété de tons qui ne détruisait pas le charme soutenu de -l'harmonie; c'était comme des airs différents joués tous par un -instrument céleste.</p> - -<p>Le son de voix touchant et sensible de Corinne, en faisant -entendre cette langue italienne, si pompeuse et si sonore, produisit -sur Oswald une impression tout à fait nouvelle. La prosodie -anglaise est uniforme et voilée; ses beautés naturelles -sont toutes mélancoliques; les nuages ont formé ses couleurs, -et le bruit des vagues sa modulation; mais quand ces paroles -italiennes, brillantes comme un jour de fête, retentissantes -comme les instruments de victoire que l'on a comparés à l'écarlate -parmi les couleurs; quand ces paroles, encore tout -empreintes des joies qu'un beau climat répand dans tous les -cœurs, sont prononcées par une voix émue, leur éclat adouci, -leur force concentrée, fait éprouver un attendrissement aussi -vif qu'imprévu. L'intention de la nature semble trompée, -ses bienfaits inutiles, ses offres repoussées; et l'expression de -la peine, au milieu de tant de jouissances, étonne et touche -plus profondément que la douleur chantée dans les langues du -Nord, qui semblent inspirées par elle.</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Le sénateur prit la couronne de myrte et de laurier qu'il -devait placer sur la tête de Corinne. Elle détacha le châle qui -entourait son front, et tous ses cheveux, d'un noir d'ébène, -tombèrent en boucles sur ses épaules. Elle s'avança la tête -nue, le regard animé par un sentiment de plaisir et de reconnaissance -qu'elle ne cherchait point à dissimuler. Elle se -remit une seconde fois à genoux pour recevoir la couronne; -mais elle paraissait moins troublée et moins tremblante que la -première fois; elle venait de parler, elle venait de remplir -son âme des plus nobles pensées; l'enthousiasme l'emportait -sur la timidité. Ce n'était plus une femme craintive, mais une -prêtresse inspirée, qui se consacrait avec joie au culte du -génie.</p> - -<p>Quand la couronne fut placée sur la tête de Corinne, tous les -instruments se firent entendre et jouèrent ces airs triomphants -qui exaltent l'âme d'une manière si puissante et si sublime. Le -bruit des timbales et des fanfares émut de nouveau Corinne; -ses yeux se remplirent de larmes; elle s'assit un moment, et -couvrit son visage de son mouchoir. Oswald, vivement touché, -sortit de la foule et fit quelques pas pour lui parler; -mais un invincible embarras le retint. Corinne le regarda -quelque temps, en prenant garde néanmoins qu'il ne remarquât -qu'elle faisait attention à lui; mais lorsque le prince -Castel-Forte vint prendre sa main pour l'accompagner du Capitole -à son char, elle se laissa conduire avec distraction, et -retourna la tête plusieurs fois, sous divers prétextes, pour voir -Oswald.</p> - -<p>Il la suivit; et, dans le moment où elle descendait l'escalier, -accompagnée de son cortége, elle fit un mouvement en -arrière pour l'apercevoir encore: ce mouvement fit tomber -sa couronne. Oswald se hâta de la relever, et lui dit en la lui -rendant quelques mots en italien qui signifiaient que les humbles -mortels mettaient aux pieds des dieux la couronne qu'ils -n'osaient placer sur leurs têtes. Corinne remercia lord Nelvil, -en anglais, avec ce pur accent national, ce pur accent insulaire -qui presque jamais ne peut être imité sur le continent. -Quel fut l'étonnement d'Oswald en l'entendant! Il resta d'abord -immobile à sa place, et, se sentant troublé, il s'appuya -sur un des lions de basalte qui sont au pied de l'escalier du -Capitole. Corinne le considéra de nouveau, vivement frappée -de son émotion; mais on l'entraîna vers son char, et toute la -foule disparut longtemps avant qu'Oswald eût retrouvé sa -force et sa présence d'esprit.</p> - -<p>Corinne jusqu'alors l'avait enchanté comme la plus charmante -des étrangères, comme l'une des merveilles du pays -qu'il voulait parcourir; mais cet accent anglais lui rappelait -tous les souvenirs de sa patrie, cet accent naturalisait pour -lui tous les charmes de Corinne. Était-elle Anglaise? avait-elle -passé plusieurs années de sa vie en Angleterre? Il ne pouvait -le deviner; mais il était impossible que l'étude seule apprît -à parler ainsi; il fallait que Corinne et lord Nelvil eussent -vécu dans le même pays. Qui sait si leurs familles n'étaient -pas en relation ensemble? Peut-être même l'avait-il vue -dans son enfance? On a souvent dans le cœur je ne sais quelle -image innée de ce qu'on aime, qui pourrait persuader qu'on -reconnaît l'objet que l'on voit pour la première fois.</p> - -<p>Oswald avait beaucoup de préventions contre les Italiennes; -il les croyait passionnées, mais mobiles, mais incapables d'éprouver -des affections profondes et durables. Déjà ce que Corinne -avait dit au Capitole lui avait inspiré tout une autre -idée; que serait-ce donc s'il pouvait à la fois retrouver les -souvenirs de sa patrie et recevoir par l'imagination une vie -nouvelle, renaître pour l'avenir sans rompre avec le passé?</p> - -<p>Au milieu de ses rêveries, Oswald se trouva sur le pont -Saint-Ange, qui conduit au château du même nom, ou plutôt -au tombeau d'Adrien, dont on a fait une forteresse. Le silence -du lieu, les pâles ombres du Tibre, les rayons de la lune qui -éclairaient les statues placées sur le pont et faisaient des statues -comme des ombres blanches regardant fixement couler -les flots et les temps qui ne les concernent plus; tous ces objets -le ramenèrent à ses idées habituelles. Il mit la main sur -sa poitrine, et sentit le portrait de son père qu'il y portait -toujours; il l'en détacha pour le considérer; et le moment de -bonheur qu'il venait d'éprouver, et la cause de ce bonheur, -ne lui rappelèrent que trop le sentiment qui l'avait rendu -jadis si coupable envers son père. Cette réflexion renouvela -ses remords.</p> - -<p>«Éternel souvenir de ma vie! s'écria-t-il; ami trop offensé, -et pourtant si généreux! aurais-je pu croire que l'émotion du -plaisir pût trouver sitôt accès dans mon âme? Ce n'est pas toi, -le meilleur et le plus indulgent des hommes, ce n'est pas toi -qui me le reproches; tu veux que je sois heureux, tu le veux -encore malgré mes fautes: mais puissé-je du moins ne pas méconnaître -ta voix, si tu me parles du haut du ciel, comme je -l'ai méconnue sur la terre!»</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l3">LIVRE TROISIÈME<br /> -CORINNE</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Le comte d'Erfeuil avait assisté à la fête du Capitole; il -vint le lendemain chez lord Nelvil, et lui dit: «Mon cher -Oswald, voulez-vous que je vous mène ce soir chez Corinne?—Comment! -interrompit Oswald, est-ce que vous la connaissez?—Non, -répondit le comte d'Erfeuil; mais une personne -aussi célèbre est toujours flattée qu'on désire de la voir, -et je lui ai écrit ce matin pour lui demander la permission -d'aller chez elle ce soir avec vous.—J'aurais souhaité, répondit -Oswald en rougissant, que vous ne m'eussiez pas ainsi -nommé sans mon consentement.—Sachez-moi gré, reprit le -comte d'Erfeuil, de vous avoir épargné quelques formalités -ennuyeuses: au lieu d'aller chez un ambassadeur, qui vous -aurait mené chez un cardinal, qui vous aurait conduit chez -une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous -présente, vous me présentez, et nous serons très-bien reçus -tous les deux.</p> - -<p>—J'ai moins de confiance que vous, et sans doute avec -raison, reprit lord Nelvil; je crains que cette demande précipitée -n'ait pu déplaire à Corinne.—Pas du tout, je vous -assure, dit le comte d'Erfeuil; elle a trop d'esprit pour cela, -et sa réponse est très-polie.—Comment! elle vous a répondu! -reprit lord Nelvil; et que vous a-t-elle donc dit, mon cher -comte?—Ah! mon cher comte, dit en riant M. d'Erfeuil, vous -vous adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m'a -répondu? mais enfin <i>je vous aime et tout est pardonné</i>. Je vous -avouerai donc modestement que dans mon billet j'avais parlé -de moi plus que de vous, et que dans sa réponse il me semble -qu'elle vous nomme le premier; mais je ne suis jamais jaloux -de mes amis.—Assurément, répondit lord Nelvil, je ne -pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de -plaire à Corinne; et quant à moi, tout ce que je désire, c'est -de jouir quelquefois de la société d'une personne aussi étonnante: -à ce soir donc, puisque vous l'avez arrangé ainsi.—Vous -viendrez avec moi? dit le comte d'Erfeuil.—Eh bien, -oui, répondit lord Nelvil avec un embarras très-visible.—Pourquoi -donc, continua le comte d'Erfeuil, pourquoi s'être -tant plaint de ce que j'ai fait? vous finissez comme j'ai commencé; -mais il fallait bien vous laisser l'honneur d'être plus -réservé que moi, pourvu toutefois que vous n'y perdissiez -rien. C'est vraiment une charmante personne que Corinne: -elle a de l'esprit et de la grâce; je n'ai pas bien compris ce -qu'elle disait, parce qu'elle parlait italien; mais, à la voir, je -gagerais qu'elle sait très-bien le français; nous en jugerons ce -soir. Elle mène une vie singulière; elle est riche, jeune, libre, -sans qu'on puisse savoir avec certitude si elle a des amants ou -non. Il paraît certain néanmoins qu'à présent elle ne préfère -personne; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu'elle n'ait pas rencontré -dans ce pays un homme digne d'elle: cela ne m'étonnerait -pas.»</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil continua quelque temps encore à discourir -ainsi, sans que lord Nelvil l'interrompît. Il ne disait -rien qui fût précisément inconvenable; mais il froissait toujours -les sentiments délicats d'Oswald, en parlant trop fort -ou trop légèrement sur ce qui l'intéressait. Il y a des ménagements -que l'esprit même et l'usage du monde n'apprennent -pas; et, sans manquer à la plus parfaite politesse, on blesse -souvent le cœur.</p> - -<p>Lord Nelvil fut très-agité tout le jour, en pensant à la visite -du soir; mais il écarta, tant qu'il le put, les réflexions -qui le troublaient, et tâcha de se persuader qu'il pouvait y -avoir du plaisir dans un sentiment, sans que ce sentiment -décidât du sort de la vie. Fausse sécurité! car l'âme ne reçoit -aucun plaisir de ce qu'elle reconnaît elle-même pour -passager.</p> - -<p>Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil arrivèrent chez Corinne. -Sa maison était placée dans le quartier des Transtévérins, un -peu au delà du château Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait -cette maison, ornée dans l'intérieur avec l'élégance la -plus parfaite. Le salon était décoré des copies en plâtre des -meilleures statues de l'Italie: la Niobé, le Laocoon, la Vénus -de Médicis, le Gladiateur mourant; et, dans le cabinet où se -tenait Corinne, l'on voyait des instruments de musique, des -livres, un ameublement simple mais commode, et seulement -arrangé pour rendre la conversation facile et le cercle resserré. -Corinne n'était point encore dans son cabinet lorsque -Oswald arriva; en l'attendant, il se promenait avec anxiété -dans son appartement; il y remarquait dans chaque détail un -mélange heureux de tout ce qu'il y a de plus agréable dans -les trois nations, française, anglaise et italienne: le goût de -la société, l'amour des lettres, et le sentiment des beaux-arts.</p> - -<p>Corinne enfin parut; elle était vêtue sans aucune recherche, -mais toujours pittoresquement. Elle avait dans ses cheveux -des camées antiques, et portait à son cou un collier de -corail. Sa politesse était noble et facile; en la voyant ainsi -familièrement au milieu du cercle de ses amis, on retrouvait -en elle la divinité du Capitole, bien qu'elle fût parfaitement -simple et naturelle en tout. Elle salua d'abord le comte d'Erfeuil, -en regardant Oswald; et puis, comme si elle se fût -repentie de cette espèce de fausseté, elle s'avança vers Oswald; -et l'on put remarquer qu'en l'appelant lord Nelvil, ce -nom semblait produire un effet singulier sur elle, et deux fois -elle le répéta d'une voix émue, comme s'il lui eût retracé de -touchants souvenirs.</p> - -<p>Enfin elle dit en italien à lord Nelvil quelques mots pleins -de grâce sur l'obligeance qu'il lui avait témoignée la veille en -relevant sa couronne. Oswald lui répondit en cherchant à -lui exprimer l'admiration qu'elle lui avait inspirée, et se plaignit -avec douceur de ce qu'elle ne lui parlait pas en anglais. -«Vous suis-je, ajouta-t-il, plus étranger qu'hier?—Non, assurément, -lui répondit Corinne; mais, quand on a comme -moi parlé plusieurs années de sa vie deux ou trois langues -différentes, l'une ou l'autre est inspirée par les sentiments -que l'on doit exprimer.—Sûrement, dit Oswald, l'anglais est -votre langue habituelle, celle que vous parlez à vos amis, -celle…—Je suis Italienne, interrompit Corinne; pardonnez-moi, -milord, mais il me semble que je retrouve en vous cet -orgueil national qui caractérise souvent vos compatriotes. -Dans ce pays, nous sommes plus modestes: nous ne sommes -ni contents de nous comme des Français, ni fiers de nous -comme des Anglais. Un peu d'indulgence nous suffit de la -part des étrangers; et comme il nous est refusé depuis longtemps -d'être une nation, nous avons le grand tort de manquer -souvent, comme individus, de la dignité qui ne nous est -pas permise comme peuple; mais quand vous connaîtrez les -Italiens, vous verrez qu'ils ont dans leur caractère quelques -traces de la grandeur antique, quelques traces rares, effacées, -mais qui pourraient reparaître dans des temps plus heureux. -Je vous parlerai anglais quelquefois, mais pas toujours; -l'italien m'est cher: j'ai beaucoup souffert, dit-elle -en soupirant, pour vivre en Italie.»</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil fit des reproches aimables à Corinne de -ce qu'elle l'oubliait tout à fait en s'exprimant dans des langues -qu'il n'entendait pas. «Belle Corinne, lui dit-il, de grâce -parlez français; vous en êtes vraiment digne.» Corinne sourit -à ce compliment, et se mit à parler français très-purement, -très-facilement, mais avec l'accent anglais. Lord Nelvil -et le comte d'Erfeuil s'en étonnèrent également; mais le -comte d'Erfeuil, qui croyait qu'on pouvait tout dire, pourvu -que ce fût avec grâce, et qui s'imaginait que l'impolitesse -consistait dans la forme et non dans le fond, demanda directement -à Corinne raison de cette singularité. Elle fut d'abord -un peu troublée de cette interrogation subite; puis, reprenant -ses esprits, elle dit au comte d'Erfeuil: «Apparemment, -monsieur, que j'ai appris le français d'un Anglais.» Il renouvela -ses questions en riant, mais avec instance. Corinne s'embarrassa -toujours davantage, et lui dit enfin: «Depuis quatre -ans, monsieur, que je suis fixée à Rome, aucun de mes amis, -aucun de ceux qui, j'en suis sûre, s'intéressent beaucoup à moi, -ne m'ont interrogée sur ma destinée; ils ont compris d'abord -qu'il m'était pénible d'en parler.» Ces paroles mirent un -terme aux questions du comte d'Erfeuil; mais Corinne eut -peur de l'avoir blessé; et, comme il avait l'air d'être très-lié -avec lord Nelvil, elle craignit encore plus, sans vouloir s'en -rendre raison, qu'il ne parlât d'elle désavantageusement à -son ami, et elle se remit à prendre assez de soin pour lui -plaire.</p> - -<p>Le prince Castel-Forte arriva dans ce moment avec plusieurs -Romains de ses amis et de ceux de Corinne. C'étaient -des hommes d'un esprit aimable et gai, très-bienveillants -dans leurs formes, et si facilement animés par la conversation -des autres, qu'on trouvait un vif plaisir à leur parler, -tant ils sentaient vivement ce qui méritait d'être senti. L'indolence -des Italiens les porte à ne point montrer en société, -ni souvent d'aucune manière, tout l'esprit qu'ils ont. La plupart -d'entre eux ne cultivent pas même dans la retraite les -facultés intellectuelles que la nature leur a données; mais ils -jouissent avec transport de ce qui leur vient sans peine.</p> - -<p>Corinne avait beaucoup de gaieté dans l'esprit. Elle apercevait -le ridicule avec la sagacité d'une Française, et le peignait -avec l'imagination d'une Italienne; mais elle mêlait à -tout un sentiment de bonté: on ne voyait jamais rien en elle -de calculé ni d'hostile; car, en toute chose c'est la froideur -qui offense, et l'imagination, au contraire, a presque toujours -de la bonhomie.</p> - -<p>Oswald trouvait Corinne pleine de grâce, et d'une grâce -qui lui était toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance -de sa vie était attachée au souvenir d'une femme française -très-aimable et très-spirituelle; mais Corinne ne lui -ressemblait en rien: sa conversation était un mélange de tous -les genres d'esprit; l'enthousiasme des beaux-arts et la connaissance -du monde, la finesse des idées et la profondeur des -sentiments, enfin tous les charmes de la vivacité et de la rapidité -s'y faisaient remarquer, sans que pour cela ses pensées -fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères. Oswald -était tout à la fois surpris et charmé, inquiet et entraîné; il -ne comprenait pas comment une seule personne pouvait réunir -tout ce que possédait Corinne; il se demandait si le lien -de tant de qualités presque opposées était l'inconséquence ou -la supériorité; si c'était à force de tout sentir, ou parce -qu'elle oubliait tout successivement, qu'elle passait ainsi, -presque dans un même instant, de la mélancolie à la gaieté, -de la profondeur à la grâce, de la conversation la plus étonnante, -et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie -d'une femme qui cherche à plaire et veut captiver; mais -il y avait dans cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu'elle -imposait autant de respect que la réserve la plus sévère.</p> - -<p>Le prince Castel-Forte était très-occupé de Corinne, et tous -les Italiens qui composaient sa société lui montraient un sentiment -qui s'exprimait par les soins et les hommages les plus -délicats et les plus assidus: le culte habituel dont ils l'entouraient -répandait comme un air de fête sur tous les jours de -sa vie. Corinne était heureuse d'être aimée; mais heureuse -comme on l'est de vivre dans un climat doux, d'entendre des -sons harmonieux, de ne recevoir enfin que des impressions -agréables. Le sentiment profond et sérieux de l'amour ne se -peignait point sur son visage, où tout était exprimé par la -physionomie la plus vive et la plus mobile. Oswald la regardait -en silence; sa présence animait Corinne, et lui inspirait -le désir d'être aimable. Cependant elle s'arrêtait quelquefois -dans les moments où sa conversation était la plus brillante, -étonnée du calme extérieur d'Oswald, ne sachant pas s'il -l'approuvait ou s'il la blâmait secrètement, et si ses idées anglaises -lui permettaient d'applaudir à de tels succès dans une -femme.</p> - -<p>Oswald était trop captivé par les charmes de Corinne pour -se rappeler alors ses anciennes opinions sur l'obscurité qui -convenait aux femmes; mais il se demandait si l'on pouvait -être aimé d'elle, s'il était possible de concentrer en soi seul -tant de rayons; enfin, il était à la fois ébloui et troublé; et, -bien qu'à son départ elle l'eût invité très-poliment à revenir -la voir, il laissa passer tout un jour sans aller chez elle, -éprouvant une sorte de terreur du sentiment qui l'entraînait.</p> - -<p>Quelquefois il comparait ce sentiment nouveau avec l'erreur -fatale des premiers moments de sa jeunesse, et repoussait -vivement ensuite cette comparaison; car c'était l'art, et un -art perfide, qui l'avait subjugué, tandis qu'on ne pouvait -douter de la vérité de Corinne. Son charme tenait-il de la -magie ou de l'inspiration poétique? était-ce Armide ou Sapho? -pouvait-on espérer de captiver jamais un génie doué de -si brillantes ailes? Il était impossible de le décider; mais au -moins on sentait que ce n'était pas la société, que c'était plutôt -le ciel même qui avait formé cet être extraordinaire, et -que son esprit était aussi incapable d'imiter que son caractère -de feindre. «O mon père! disait Oswald, si vous aviez -connu Corinne, qu'auriez-vous pensé d'elle?»</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Le comte d'Erfeuil vint, selon sa coutume, le matin chez -lord Nelvil; et, en lui reprochant de n'avoir pas été la veille -chez Corinne, il lui dit: «Vous auriez été bien heureux si -vous y étiez venu.—Et pourquoi? reprit Oswald.—Parce -que j'ai acquis hier la certitude que vous l'intéressez vivement.—Encore -de la légèreté! interrompit lord Nelvil; ne -savez-vous donc pas que je ne puis ni ne veux en avoir?—Vous -appelez légèreté, dit le comte d'Erfeuil, la promptitude -de mes observations. Ai-je moins de raison parce que j'ai raison -plus vite? Vous étiez tous faits pour vivre dans cet heureux -temps des patriarches, où l'homme avait cinq siècles de -vie: on nous en a retranché au moins quatre, je vous en -avertis.—Soit, répondit Oswald, et ces observations si rapides, -que vous ont-elles fait découvrir?—Que Corinne vous -aime. Hier, je suis arrivé chez elle: sans doute elle m'a très-bien -reçu; mais ses yeux étaient attachés sur la porte pour -regarder si vous me suiviez. Elle a essayé un moment de parler -d'autre chose; mais, comme c'est une personne très-vive -et très-naturelle, elle m'a enfin demandé tout simplement -pourquoi vous n'étiez pas venu avec moi. Je vous ai blâmé, -vous ne m'en voudrez pas; j'ai dit que vous étiez une créature -sombre et bizarre; mais je vous épargne d'ailleurs tous -les éloges que j'ai faits de vous.</p> - -<p>«Il est triste, m'a dit Corinne; il a perdu sans doute une -personne qui lui était chère. De qui porte-t-il le deuil?—De -son père, madame, lui ai-je dit, quoiqu'il y ait plus d'un an -qu'il l'a perdu; et comme la loi de la nature nous oblige tous -à survivre à nos parents, j'imagine que quelque autre motif -secret est la cause de sa longue et profonde mélancolie.—Oh! -reprit Corinne, je suis bien loin de penser que des douleurs -en apparence semblables soient les mêmes pour tous les -hommes. Le père de votre ami et votre ami lui-même ne sont -peut-être pas dans la règle commune, et je suis bien tentée de -le croire.» Sa voix était très-douce, mon cher Oswald, en -prononçant ces derniers mots.—Est-ce là, reprit Oswald, -toutes les preuves d'intérêt que vous m'annoncez?—En vérité, -reprit le comte d'Erfeuil, c'est bien assez, selon moi, pour -être sûr d'être aimé; mais, puisque vous voulez mieux, vous -aurez mieux: j'ai réservé le plus fort pour la fin. Le prince -Castel-Forte est arrivé, et il a raconté toute votre histoire -d'Ancône, sans savoir que c'était vous dont il parlait: il l'a -racontée avec beaucoup de feu et d'imagination, autant que -j'en puis juger, grâce aux deux leçons d'italien que j'ai prises; -mais il y a tant de mots français dans les langues étrangères, -que nous les comprenons presque toutes, même sans les savoir. -D'ailleurs, la physionomie de Corinne m'aurait expliqué -ce que je n'entendais pas. On y lisait si visiblement l'agitation -de son cœur; elle ne respirait pas, de peur de perdre un seul -mot; quand elle demanda si l'on savait le nom de cet Anglais, -son anxiété était telle, qu'il était bien facile de juger combien -elle craignait qu'un autre nom que le vôtre ne fût prononcé.</p> - -<p>«Le prince Castel-Forte dit qu'il ignorait quel était cet -Anglais; et Corinne, se retournant avec vivacité vers moi, -s'écria: «N'est-il pas vrai, monsieur, que c'est lord Nelvil?—Oui, -madame, lui répondis-je, c'est lui.» Et Corinne alors -fondit en larmes. Elle n'avait pas pleuré pendant l'histoire; -qu'y avait-il donc dans le nom du héros de plus attendrissant -que le récit même?—Elle a pleuré! s'écria lord Nelvil; ah! -que n'étais-je là!» Puis, s'arrêtant tout à coup, il baissa les -yeux, et son visage mâle exprima la timidité la plus délicate; -il se hâta de reprendre la parole, de peur que le comte d'Erfeuil -ne troublât sa joie secrète en la remarquant. «Si l'aventure -d'Ancône mérite d'être racontée, dit Oswald, c'est à -vous aussi, mon cher comte, que l'honneur en appartient.—On -a bien parlé, répondit le comte d'Erfeuil en riant, d'un -Français très-aimable qui était là, milord, avec vous; mais -personne que moi n'a fait attention à cette parenthèse du récit. -La belle Corinne vous préfère, elle vous croit sans doute -le plus fidèle de nous deux; vous ne le serez pas davantage, -peut-être même lui ferez-vous plus de chagrin que je ne lui en -aurais fait; mais les femmes aiment la peine, pourvu qu'elle -soit bien romanesque: ainsi vous lui convenez.» Lord Nelvil -souffrait à chaque mot du comte d'Erfeuil; mais que lui dire? -il ne disputait jamais, il n'écoutait jamais assez attentivement -pour changer d'avis: ses paroles une fois lancées, il ne s'y -intéressait plus; et le mieux était encore de les oublier, si on -le pouvait, aussi vite que lui-même.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Oswald arriva le soir chez Corinne avec un sentiment tout -nouveau; il pensa qu'il était peut-être attendu. Quel enchantement -que cette première lueur d'intelligence avec ce qu'on -aime! Avant que le souvenir entre en partage avec l'espérance, -avant que les paroles aient exprimé les sentiments, -avant que l'éloquence ait su peindre ce que l'on éprouve, il y -a dans ces premiers instants je ne sais quel vague, je ne sais -quel mystère d'imagination, plus passager que le bonheur -même, mais plus céleste encore que lui. Oswald, en entrant -Il vit qu'elle était seule, et il en éprouva presque de la peine: -il aurait voulu l'observer longtemps au milieu du monde; il -aurait souhaité d'être assuré, de quelque manière, de sa préférence, -avant de se trouver tout à coup engagé dans un -entretien qui pouvait refroidir Corinne à son égard, si, comme -il en était certain, il se montrait embarrassé, et froid par embarras.</p> - -<p>Soit que Corinne s'aperçût de cette disposition d'Oswald, -ou qu'une disposition semblable produisît en elle le désir d'animer -la conversation pour faire cesser la gêne, elle se hâta -de demander à lord Nelvil s'il avait vu quelques-uns des monuments -de Rome. «Non, répondit Oswald.—Qu'avez-vous -donc fait hier? reprit Corinne en souriant.—J'ai passé la -journée chez moi, dit Oswald: depuis que je suis à Rome, je -n'ai vu que vous, madame, ou je suis resté seul.» Corinne -voulut lui parler de sa conduite à Ancône; elle commença -par ces mots: «Hier, j'ai appris…» puis elle s'arrêta, et dit: -«Je vous parlerai de cela quand il viendra du monde.» Lord -Nelvil avait une dignité dans les manières qui intimidait Corinne; -et d'ailleurs elle craignait, en lui rappelant sa noble -conduite, de montrer trop d'émotion; il lui semblait qu'elle -en aurait moins quand ils ne seraient plus seuls. Oswald fut -profondément touché de la réserve de Corinne, et de la franchise -avec laquelle elle trahissait, sans y penser, les motifs de -cette réserve; mais plus il était troublé, moins il pouvait exprimer -ce qu'il éprouvait.</p> - -<p>Il se leva donc tout à coup, et s'avança vers la fenêtre, -puis il sentit que Corinne ne pourrait expliquer ce mouvement; -et, plus déconcerté que jamais, il revint à sa place sans -rien dire. Corinne avait en conversation plus d'assurance -qu'Oswald; néanmoins l'embarras qu'il témoignait était partagé -par elle; et dans sa distraction, cherchant une contenance, -elle posa ses doigts sur la harpe qui était placée à côté -d'elle, et fit quelques accords sans suite et sans dessein. Ces -sons harmonieux, en accroissant l'émotion d'Oswald, semblaient -lui inspirer un peu plus de hardiesse. Déjà il avait osé -regarder Corinne: eh! qui pouvait la regarder sans être frappé -de l'inspiration divine qui se peignait dans ses yeux? Et, -rassuré au même instant par l'expression de bonté qui voilait -l'éclat de ses regards, peut-être Oswald allait-il parler, lorsque -le prince Castel-Forte entra.</p> - -<p>Il ne vit pas sans peine lord Nelvil tête à tête avec Corinne; -mais il avait l'habitude de dissimuler ses impressions: -cette habitude, qui se trouve souvent réunie, chez les Italiens, -avec une grande véhémence de sentiments, était plutôt -en lui le résultat de l'indolence et de la douceur naturelle. Il -était résigné à n'être pas le premier objet des affections de -Corinne; il n'était plus jeune; il avait beaucoup d'esprit, un -grand goût pour les arts, une imagination aussi animée qu'il -le fallait pour diversifier la vie sans l'agiter, et un tel besoin -de passer toutes ses soirées avec Corinne, que, si elle se fût -mariée, il aurait conjuré son époux de le laisser venir tous les -jours chez elle, comme de coutume; et, à cette condition, il -n'eût pas été très-malheureux de la voir liée à un autre. Les -chagrins du cœur, en Italie, ne sont point compliqués par les -peines de la vanité; de manière que l'on y rencontre, ou des -hommes assez passionnés pour poignarder leur rival par jalousie, -ou des hommes assez modestes pour prendre volontiers -le second rang auprès d'une femme dont l'entretien leur -est agréable; mais l'on n'en trouverait guère qui, par la crainte -de passer pour dédaignés, se refusassent à conserver une relation -quelconque qui leur plairait: l'empire de la société sur -l'amour-propre est presque nul dans ce pays.</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil et la société qui se rassemblait tous les -soirs chez Corinne étant réunis, la conversation se dirigea sur -le talent d'improviser, que Corinne avait si glorieusement -montré au Capitole, et l'on en vint à lui demander à elle-même -ce qu'elle en pensait. «C'est une chose si rare, dit le -prince Castel-Forte, de trouver une personne à la fois susceptible -d'enthousiasme et d'analyse, douée comme un artiste, -et capable de s'observer elle-même, qu'il faut la conjurer de -nous révéler, autant qu'elle le pourra, les secrets de son génie.—Ce -talent d'improviser, reprit Corinne, n'est pas plus extraordinaire -dans les langues du Midi que l'éloquence de la -tribune, ou la vivacité brillante de la conversation, dans les -autres langues. Je dirai même que malheureusement il est -chez nous plus facile de faire des vers à l'improviste que de -bien parler en prose. Le langage de la poésie diffère tellement -de celui de la prose, que, dès les premiers vers, l'attention est -commandée par les expressions mêmes, qui placent pour -ainsi dire le poëte à distance des auditeurs. Ce n'est pas uniquement -à la douceur de l'italien, mais bien plutôt à la vibration -forte et prononcée de ses syllabes sonores, qu'il faut -attribuer l'empire de la poésie parmi nous. L'italien a un -charme musical qui fait trouver du plaisir dans le son des -mots, presque indépendamment des idées; ces mots, d'ailleurs, -ont presque tous quelque chose de pittoresque, ils peignent -ce qu'ils expriment. Vous sentez que c'est au milieu -des arts et sous un beau ciel que s'est formé ce langage mélodieux -et coloré. Il est donc plus aisé en Italie que partout -ailleurs de séduire avec des paroles, sans profondeur dans les -pensées et sans nouveauté dans les images. La poésie, comme -tous les beaux-arts, captive autant les sensations que l'intelligence. -J'ose dire cependant que je n'ai jamais improvisé -sans qu'une émotion vraie, ou une idée que je croyais nouvelle, -m'ait animée; j'espère donc que je me suis un peu -moins fiée que les autres à notre langue enchanteresse. Elle -peut, pour ainsi dire, préluder au hasard, et donner encore -un vif plaisir, seulement par le charme du rhythme et de -l'harmonie.</p> - -<p>—Vous croyez donc, interrompit un des amis de Corinne, -que le talent d'improviser fait du tort à notre littérature? Je le -croyais aussi avant de vous avoir entendue, mais vous m'avez -fait entièrement revenir de cette opinion.—J'ai dit, reprit -Corinne, qu'il résultait de cette facilité, de cette abondance -littéraire, une très-grande quantité de poésies communes; -mais je suis bien aise que cette fécondité existe en Italie, -comme il me plaît de voir nos campagnes couvertes de mille -productions superflues. Cette libéralité de la nature m'enorgueillit. -J'aime surtout l'improvisation dans les gens du peuple; -elle nous fait voir leur imagination, qui est cachée partout -ailleurs, et ne se développe que parmi nous. Elle donne -quelque chose de poétique aux derniers rangs de la société, -et nous épargne le dégoût qu'on ne peut s'empêcher de sentir -pour ce qui est vulgaire en tout genre. Quand nos Siciliens, -en conduisant les voyageurs dans leurs barques, leur adressent -dans leur gracieux dialecte d'aimables félicitations, et leur -disent en vers un doux et long adieu, on dirait que le souffle -pur du ciel et de la mer agit sur l'imagination des hommes, -comme le vent sur les harpes éoliennes, et que la poésie, -comme les accords, est l'écho de la nature. Une chose me fait -encore attacher du prix à notre talent d'improviser, c'est que -ce talent serait presque impossible dans une société disposée -à la moquerie; il faut, passez-moi cette expression, il faut la -bonhomie du Midi, ou plutôt des pays où l'on aime à s'amuser -sans trouver du plaisir à critiquer ce qui amuse, pour -que les poëtes se risquent à cette périlleuse entreprise. Un -sourire railleur suffirait pour ôter la présence d'esprit nécessaire -à une composition subite et non interrompue; il faut que -les auditeurs s'animent avec vous, et que leurs applaudissements -vous inspirent.</p> - -<p>—Mais vous, madame, mais vous, dit enfin Oswald, qui -jusqu'alors avait gardé le silence sans avoir un moment cessé -de regarder Corinne, à laquelle de vos poésies donnez-vous -la préférence? Est-ce à celles qui sont l'ouvrage de la réflexion, -ou de l'inspiration instantanée?—Milord, répondit -Corinne avec un regard qui exprimait et beaucoup d'intérêt -et le sentiment plus délicat encore d'une considération respectueuse, -ce serait vous que j'en ferais juge; mais si vous -me demandez d'examiner moi-même ce que je pense à cet -égard, je dirai que l'improvisation est pour moi comme une -conversation animée. Je ne me laisse point astreindre à tel ou -tel sujet; je m'abandonne à l'impression que produit sur moi -l'intérêt de ceux qui m'écoutent, et c'est à mes amis que je -dois, surtout en ce genre, la plus grande partie de mon talent. -Quelquefois l'intérêt passionné que m'inspire un entretien -où l'on a parlé des grandes et nobles questions qui concernent -l'existence morale de l'homme, sa destinée, son but, -ses devoirs, ses affections; quelquefois cet intérêt m'élève -au-dessus de mes forces, me fait découvrir dans la nature, -dans mon propre cœur, des vérités audacieuses, des expressions -pleines de vie, que la réflexion solitaire n'aurait pas fait -naître. Je crois éprouver alors un enthousiasme surnaturel, -et je sens bien que ce qui parle en moi vaut mieux que moi-même; -souvent il m'arrive de quitter le rhythme de la poésie, -et d'exprimer ma pensée en prose; quelquefois je cite les plus -beaux vers des diverses langues qui me sont connues. Ils sont -à moi, ces vers divins dont mon âme s'est pénétrée. Quelquefois -aussi j'achève sur ma lyre, par des accords, par des airs -simples et nationaux, les sentiments et les pensées qui échappent -à mes paroles. Enfin je me sens poëte, non pas seulement -quand un heureux choix de rimes et de syllabes harmonieuses, -quand une heureuse réunion d'images éblouit les auditeurs, -mais quand mon âme s'élève, quand elle dédaigne de plus haut -l'égoïsme et la bassesse, enfin quand une belle action me serait -plus facile: c'est alors que mes vers sont meilleurs. Je -suis poëte lorsque j'admire, lorsque je méprise, lorsque je -hais, non par des sentiments personnels, non pour ma propre -cause, mais pour la dignité de l'espèce humaine et la gloire -du monde.»</p> - -<p>Corinne s'aperçut alors que la conversation l'avait entraînée; -elle en rougit un peu; et, se tournant vers lord Nelvil, -elle lui dit: «Vous le voyez, je ne puis approcher d'aucun -des sujets qui me touchent, sans éprouver cette sorte d'ébranlement -qui est la source de la beauté idéale dans les arts, de -la religion dans les âmes solitaires, de la générosité dans les -héros, du désintéressement parmi les hommes; pardonnez-le-moi, -milord, bien qu'une telle femme ne ressemble guère à -celles que l'on approuve dans votre pays.—Qui pourrait vous -ressembler? reprit lord Nelvil; et peut-on faire des lois pour -une personne unique?»</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil était dans un véritable enchantement, -bien qu'il n'eût pas entendu tout ce que disait Corinne; mais -ses gestes, le son de sa voix, sa manière de prononcer, le -charmaient, et c'était la première fois qu'une grâce qui n'était -pas française avait agi sur lui. Mais, à la vérité, le grand -succès de Corinne à Rome le mettait un peu sur la voie de ce -qu'il devait penser d'elle, et il ne perdait pas, en l'admirant, -la bonne habitude de se laisser guider par l'opinion des -autres.</p> - -<p>Il sortit avec lord Nelvil, et lui dit en s'en allant: «Convenez, -mon cher Oswald, que j'ai pourtant quelque mérite en ne -faisant pas ma cour à une aussi charmante personne.—Mais, -répondit lord Nelvil, il me semble qu'on dit généralement -qu'il n'est pas facile de lui plaire.—On le dit, reprit le comte -d'Erfeuil, mais j'ai de la peine à le croire. Une femme seule, -indépendante, et qui mène à peu près la vie d'un artiste, ne -doit pas être difficile à captiver.» Lord Nelvil fut blessé de -cette réflexion. Le comte d'Erfeuil, soit qu'il ne s'en aperçût -pas, soit qu'il voulût suivre le cours de ses propres idées, -continua ainsi:</p> - -<p>«Ce n'est pas cependant, dit-il, que, si je voulais croire à -la vertu d'une femme, je ne crusse aussi volontiers à celle de -Corinne qu'à toute autre. Elle a certainement mille fois plus -d'expression dans le regard, de vivacité dans les démonstrations, -qu'il n'en faudrait chez vous, et même chez nous, pour -faire douter de la sévérité d'une femme; mais, c'est une personne -d'un esprit si supérieur, d'une instruction si profonde, -d'un tact si fin, que les règles ordinaires pour juger les femmes -ne peuvent s'appliquer à elle. Enfin, croiriez-vous que je -la trouve imposante, malgré son naturel et le <i>laisser-aller</i> de -sa conversation? J'ai voulu hier, tout en respectant son intérêt -pour vous, dire quelques mots au hasard pour mon compte: -c'était de ces mots qui deviennent ce qu'ils peuvent; si on les -écoute, à la bonne heure; si on ne les écoute pas, à la bonne -heure encore; et Corinne m'a regardé froidement, d'une manière -qui m'a tout à fait troublé. C'est pourtant singulier d'être -timide avec une Italienne, un artiste, un poëte, enfin tout -ce qui doit mettre à l'aise.—Son nom est inconnu, reprit -lord Nelvil, mais ses manières doivent le faire croire illustre.—Ah! -c'est dans les romans, dit le comte d'Erfeuil, qu'il est -d'usage de cacher le plus beau; mais dans le monde réel on -dit tout ce qui nous fait honneur, et même un peu plus que -tout.—Oui, interrompit Oswald, dans quelques sociétés où -l'on ne songe qu'à l'effet que l'on produit les uns sur les autres; -mais là où l'existence est intérieure, il peut y avoir des -mystères dans les circonstances, comme il y a des secrets dans -les sentiments; et celui-là seulement qui voudrait épouser -Corinne pourrait savoir…—Épouser Corinne! interrompit -le comte d'Erfeuil en riant aux éclats; oh! cette idée-là ne me -serait jamais venue! Croyez-moi, mon cher Nelvil, si vous -voulez faire des sottises, faites-en qui soient réparables; mais, -pour le mariage, il ne faut jamais consulter que les convenances. -Je vous parais frivole; eh bien, néanmoins, je parie -que dans la conduite de la vie je serai plus raisonnable que -vous.—Je le crois aussi,» répondit lord Nelvil; et il n'ajouta -pas un mot de plus.</p> - -<p>En effet, pouvait-il dire au comte d'Erfeuil qu'il y a souvent -beaucoup d'égoïsme dans la frivolité, et que cet égoïsme -ne peut jamais conduire aux fautes de sentiment, à ces fautes -dans lesquelles on se sacrifie presque toujours aux autres? Les -hommes frivoles sont très-capables de devenir habiles dans la -direction de leurs propres intérêts; car dans tout ce qui s'appelle -la science politique de la vie privée, comme de la vie -publique, on réussit encore plus souvent par les qualités -qu'on n'a pas que par celles qu'on possède. Absence d'enthousiasme, -absence d'opinion, absence de sensibilité, un peu d'esprit -combiné avec ce trésor négatif, et la vie sociale proprement -dite, c'est-à-dire la fortune et le rang, s'acquièrent ou -se maintiennent assez bien. Les plaisanteries du comte d'Erfeuil -cependant avaient fait de la peine à lord Nelvil. Il les -blâmait, mais il se les rappelait d'une manière importune.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l4">LIVRE QUATRIÈME<br /> -ROME</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Quinze jours se passèrent, pendant lesquels lord Nelvil se -consacra tout entier à la société de Corinne. Il ne sortait de -chez lui que pour se rendre chez elle; il ne voyait rien, il ne -cherchait rien qu'elle; et sans lui parler jamais de son sentiment, -il l'en faisait jouir à tous les moments du jour. Elle -était accoutumée aux hommages vifs et flatteurs des Italiens; -mais la dignité des manières d'Oswald, son apparente froideur, -et sa sensibilité, qui se trahissait malgré lui, exerçaient -sur l'imagination une bien plus grande puissance. Jamais il ne -racontait une action généreuse, jamais il ne parlait d'un malheur, -sans que ses yeux se remplissent de larmes, et toujours -il cherchait à cacher son émotion. Il inspirait à Corinne un -sentiment de respect qu'elle n'avait pas éprouvé depuis longtemps. -Aucun esprit, quelque distingué qu'il fût, ne pouvait -l'étonner; mais l'élévation et la dignité du caractère agissaient -profondément sur elle. Lord Nelvil joignait à ces qualités -une noblesse dans les expressions, une élégance dans les -moindres actions de la vie, qui faisaient contraste avec la négligence -et la familiarité de la plupart des grands seigneurs -romains.</p> - -<p>Bien que les goûts d'Oswald fussent, à quelques égards, -différents de ceux de Corinne, ils se comprenaient mutuellement -d'une façon merveilleuse. Lord Nelvil devinait les impressions -de Corinne avec une sagacité parfaite, et Corinne -découvrait, à la plus légère altération du visage de lord Nelvil, -ce qui se passait en lui. Habituée aux démonstrations orageuses -de la passion des Italiens, cet attachement timide et -fier, ce sentiment prouvé sans cesse et jamais avoué, répandait -sur sa vie un intérêt tout à fait nouveau. Elle se sentait -comme environnée d'une atmosphère plus douce et plus pure, -et chaque instant de la journée lui causait un sentiment de -bonheur qu'elle aimait à goûter, sans vouloir s'en rendre -compte.</p> - -<p>Un matin, le prince Castel-Forte vint chez elle, il était -triste, elle lui en demanda la cause. «Cet Écossais, lui dit-il, -va nous enlever votre affection, et qui sait même s'il ne vous -emmènera pas loin de nous!» Corinne garda quelques instants -le silence, puis répondit: «Je vous atteste qu'il ne m'a point -dit qu'il m'aimât.—Vous le croyez néanmoins, répondit le -prince Castel-Forte; il vous parle par sa vie, et son silence -même est un habile moyen de vous intéresser. Que peut-on -vous dire en effet que vous n'ayez pas entendu! quelle est la -louange qu'on ne vous ait pas offerte! quel est l'hommage auquel -vous ne soyez pas accoutumée! mais il y a quelque chose -de contenu, de voilé dans le caractère de lord Nelvil, qui ne -vous permettra jamais de le juger entièrement comme vous -nous jugez. Vous êtes la personne du monde la plus facile à -connaître; mais c'est précisément parce que vous vous montrez -volontiers telle que vous êtes, que la réserve et le mystère -vous plaisent et vous dominent. L'inconnu, quel qu'il -soit, a plus d'ascendant sur vous que tous les sentiments -qu'on vous témoigne.» Corinne sourit. «Vous croyez donc, -cher prince, lui dit-elle, que mon cœur est ingrat et mon imagination -capricieuse? Il me semble cependant que lord Nelvil -possède et laisse voir des qualités assez remarquables pour -que je ne puisse pas me flatter de les avoir découvertes.—C'est, -j'en conviens, répondit le prince Castel-Forte, un -homme fier, généreux, spirituel, sensible même, et surtout -mélancolique; mais je me trompe fort, ou ses goûts n'ont pas -le moindre rapport avec les vôtres. Vous ne vous en apercevrez -pas tant qu'il sera sous le charme de votre présence; -mais votre empire sur lui ne tiendrait pas, s'il était loin de -vous. Les obstacles le fatigueraient; son âme a contracté, par -les chagrins qu'il a éprouvés, une sorte de découragement -qui doit nuire à l'énergie de ses résolutions; et vous savez -d'ailleurs combien les Anglais en général sont asservis aux -mœurs et aux habitudes de leur pays.»</p> - -<p>A ces mots, Corinne se tut et soupira. Des réflexions pénibles -sur les premiers événements de sa vie se retracèrent à sa -pensée, mais le soir elle revit Oswald plus occupé d'elle que -jamais; et tout ce qui resta dans son esprit de la conversation -du prince Castel-Forte, ce fut le désir de fixer lord Nelvil -en Italie, en lui faisant aimer les beautés de tout genre dont -ce pays est doué. C'est dans cette intention qu'elle lui écrivit -la lettre suivante. La liberté du genre de vie qu'on mène à -Rome excusait cette démarche; et Corinne en particulier, bien -qu'on pût lui reprocher tant de franchise et d'entraînement -dans le caractère, savait conserver beaucoup de dignité dans -l'indépendance et de modestie dans la vivacité.</p> - - -<blockquote> -<h4>CORINNE A LORD NELVIL.</h4> - -<div class="date">«Ce 15 décembre 1794.</div> -<p>«Je ne sais, milord, si vous me trouverez trop de confiance -en moi-même, ou si vous rendrez justice aux motifs qui -peuvent excuser cette confiance. Hier, je vous ai entendu -dire que vous n'aviez point encore voyagé dans Rome, que -vous ne connaissiez ni les chefs-d'œuvre de nos beaux-arts, -ni les ruines antiques qui nous apprennent l'histoire par -l'imagination et le sentiment, et j'ai conçu l'idée d'oser me -proposer pour guide dans ces courses à travers les siècles.</p> - -<p>«Sans doute Rome présenterait aisément un grand nombre -de savants dont l'érudition profonde pourrait vous être -bien plus utile; mais si je puis réussir à vous faire aimer -ce séjour, vers lequel je me suis toujours sentie si impérieusement -attirée, vos propres études achèveront ce que -mon imparfaite esquisse aura commencé.</p> - -<p>«Beaucoup d'étrangers viennent à Rome comme ils iraient -à Londres, comme ils iraient à Paris, pour chercher les -distractions d'une grande ville; et si l'on osait avouer qu'on -s'est ennuyé à Rome, je crois que la plupart l'avoueraient -mais il est également vrai qu'on peut y découvrir un -charme dont on ne se lasse jamais. Me pardonnerez-vous, -milord, de souhaiter que ce charme vous soit connu?</p> - -<p>«Sans doute il faut oublier ici tous les intérêts politiques -du monde; mais lorsque ces intérêts ne sont pas unis à des -devoirs ou à des sentiments sacrés, ils refroidissent le -cœur. Il faut aussi renoncer à ce qu'on appellerait ailleurs -les plaisirs de la société; mais ces plaisirs, presque toujours, -flétrissent l'imagination. L'on jouit à Rome d'une -existence tout à la fois solitaire et animée, qui développe -librement en nous-mêmes tout ce que le ciel y a mis. Je le -répète, milord, pardonnez-moi cet amour pour ma patrie, -qui me fait désirer de la faire aimer d'un homme tel que -vous, et ne jugez point avec la sévérité anglaise les témoignages -de bienveillance qu'une Italienne croit pouvoir donner -sans rien perdre à ses yeux, ni aux vôtres.</p> - -<div class="sign">«<span class="sc">Corinne</span>.»</div></blockquote> - -<p>En vain Oswald aurait voulu se le cacher, il fut vivement -heureux en recevant cette lettre; il entrevit un avenir confus -de jouissances et de bonheur; l'imagination, l'amour, l'enthousiasme, -tout ce qu'il y a de divin dans l'âme de l'homme, -lui parut réuni dans le projet enchanteur de voir Rome avec -Corinne. Cette fois il ne réfléchit pas; cette fois il sortit à -l'instant même pour aller voir Corinne; et, dans la route, il -regarda le ciel, il sentit le beau temps, il porta la vie légèrement. -Ses regrets et ses craintes se perdirent dans les nuages -de l'espérance; son cœur, depuis longtemps opprimé par -la tristesse, battait et tressaillait de joie; il craignait bien -qu'une si heureuse disposition ne pût durer, mais l'idée même -qu'elle était passagère donnait à cette fièvre de bonheur plus -de force et d'activité.</p> - -<p>«Vous voilà? dit Corinne en voyant entrer lord Nelvil; ah! -merci.» Et elle lui tendit la main. Oswald la prit, y imprima -ses lèvres avec une vive tendresse et ne sentit pas dans ce -moment cette timidité souffrante qui se mêlait souvent à ses -impressions les plus agréables, et lui donnait quelquefois, -avec les personnes qu'il aimait le mieux, des sentiments -amers et pénibles. L'intimité avait commencé entre Oswald -et Corinne depuis qu'ils s'étaient quittés; c'était la lettre de -Corinne qui l'avait établie; ils étaient contents tous les deux, -et ressentaient l'un pour l'autre une tendre reconnaissance.</p> - -<p>«C'est donc ce matin, dit Corinne, que je vous montrerai -le Panthéon et Saint-Pierre: j'avais bien quelque espoir, -ajouta-t-elle en souriant, que vous accepteriez le voyage de -Rome avec moi; aussi mes chevaux sont prêts. Je vous ai -attendu; vous êtes arrivé, tout est bien, partons.—Étonnante -personne! dit Oswald; qui donc êtes-vous? où avez-vous -pris tant de charmes divers qui sembleraient devoir -s'exclure: sensibilité, gaieté, profondeur, grâce, abandon, -modestie? Êtes-vous une illusion? êtes-vous un bonheur -surnaturel pour la vie de celui qui vous rencontre?—Ah! si -j'ai le pouvoir de faire quelque bien, reprit Corinne, vous ne -devez pas croire que jamais j'y renonce.—Prenez garde, reprit -Oswald en saisissant la main de Corinne avec émotion, -prenez garde à ce bien que vous voulez me faire. Depuis près -de deux ans une main de fer serre mon cœur; si votre douce -présence m'a donné quelque relâche, si je respire près de -vous, que deviendrai-je quand il faudra rentrer dans mon -sort? que deviendrai-je?…—Laissons au temps, laissons au -hasard, interrompit Corinne, à décider si cette impression -d'un jour que j'ai produite sur vous durera plus qu'un jour. -Si nos âmes s'entendent, notre affection mutuelle ne sera -point passagère. Quoi qu'il en soit, allons admirer ensemble -tout ce qui peut élever notre esprit et nos sentiments; nous -goûterons toujours ainsi quelques moments de bonheur.» En -achevant ces mots, Corinne descendit, et lord Nelvil la suivit, -étonné de sa réponse. Il lui sembla qu'elle admettait la -possibilité d'un demi-sentiment, d'un attrait momentané. -Enfin il crut entrevoir de la légèreté dans la manière dont -elle s'était exprimée, et il en fut blessé.</p> - -<p>Il se plaça sans rien dire dans la voiture de Corinne, qui, -devinant sa pensée, lui dit: «Je ne crois pas que le cœur -soit ainsi fait, que l'on éprouve toujours ou point d'amour, -ou la passion la plus invincible. Il y a des commencements -de sentiment qu'un examen plus approfondi peut dissiper. On -se flatte, on se détrompe, et l'enthousiasme même dont on est -susceptible, s'il rend l'enchantement plus rapide, peut faire -aussi que le refroidissement soit plus prompt.—Vous avez -beaucoup réfléchi sur le sentiment, madame, dit Oswald avec -amertume. Corinne rougit à ce mot, et se tut quelques instants; -puis, reprenant la parole avec un mélange assez frappant -de franchise et de dignité: «Je ne crois pas, dit-elle, -qu'une femme sensible soit jamais arrivée jusqu'à vingt-six -ans sans avoir connu l'illusion de l'amour; mais si n'avoir jamais -été heureuse, si n'avoir jamais rencontré l'objet qui -pouvait mériter toutes les affections de son cœur est un titre -à l'intérêt, j'ai droit au vôtre.» Ces paroles, et l'accent avec -lequel Corinne les prononça, dissipèrent un peu le nuage qui -s'était élevé dans l'âme de lord Nelvil; néanmoins il se dit en -lui-même: «C'est la plus séduisante des femmes, mais c'est -une Italienne; et ce n'est pas ce cœur timide, innocent, à -lui-même inconnu, que possède sans doute la jeune Anglaise -à laquelle mon père me destinait.»</p> - -<p>Cette jeune Anglaise se nommait Lucile Edgermond, la fille -du meilleur ami du père de lord Nelvil; mais elle était trop -enfant lorsqu'Oswald quitta l'Angleterre, pour qu'il pût l'épouser, -ni même prévoir ce qu'elle serait un jour.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Oswald et Corinne allèrent d'abord au Panthéon, qu'on appelle -aujourd'hui <i>Sainte-Marie de la Rotonde</i>. Partout, en Italie, -le catholicisme a hérité du paganisme; mais le Panthéon -est le seul temple antique à Rome qui soit conservé tout entier, -le seul où l'on puisse remarquer dans son ensemble la -beauté de l'architecture des anciens et le caractère particulier -de leur culte. Oswald et Corinne s'arrêtèrent sur la place -du Panthéon pour admirer le portique de ce temple et les colonnes -qui le soutiennent.</p> - -<p>Corinne fit observer à lord Nelvil que le Panthéon était -construit de manière qu'il paraissait beaucoup plus grand -qu'il ne l'est. «L'église Saint-Pierre, dit-elle, produira sur -vous un effet tout différent; vous la croirez d'abord moins -vaste qu'elle ne l'est en réalité. L'illusion si favorable au Panthéon -vient, à ce qu'on assure, de ce qu'il y a plus d'espace -entre les colonnes, et que l'air joue librement autour; mais -surtout de ce que l'on n'y aperçoit presque point d'ornements -de détail, tandis que Saint-Pierre en est surchargé. C'est ainsi -que la poésie antique ne dessinait que les grandes masses, et -laissait à la pensée de l'auditeur à remplir les intervalles, à -suppléer les développements: en tous genres, nous autres -modernes, nous disons trop.</p> - -<p>«Ce temple, continua Corinne, fut consacré par Agrippa, -le favori d'Auguste, à son ami, ou plutôt à son maître. Cependant -ce maître eut la modestie de refuser la dédicace du -temple, et Agrippa se vit obligé de le dédier à tous les dieux -de l'Olympe, pour remplacer le dieu de la terre, la puissance. -Il y avait un char de bronze au sommet du Panthéon, sur lequel -étaient placées les statues d'Auguste et d'Agrippa. De -chaque côté du portique, ces mêmes statues se retrouvaient -sous une autre forme, et sur le frontispice du temple on lit -encore: <i>Agrippa l'a consacré</i>. Auguste donna son nom à son -siècle, parce qu'il a fait de ce siècle une époque de l'esprit -humain. Les chefs-d'œuvre en divers genres de ses contemporains -formèrent pour ainsi dire les rayons de son auréole. -Il sut honorer habilement les hommes de génie qui cultivaient -les lettres, et dans la postérité sa gloire s'en est bien trouvée.</p> - -<p>«Entrons dans le temple, dit Corinne; vous le voyez, il -reste découvert presque comme il l'était autrefois. On dit que -cette lumière qui venait d'en haut était l'emblème de la Divinité -supérieure à toutes les divinités. Les païens ont toujours -aimé les images symboliques. Il semble en effet que ce -langage convient mieux à la religion que la parole. La pluie -tombe souvent sur ces parvis de marbre; mais aussi les -rayons du soleil viennent éclairer les prières. Quelle sérénité! -quel air de fête on remarque dans cet édifice! Les païens ont -divinisé la vie, et les chrétiens ont divinisé la mort: tel est -l'esprit des deux cultes; mais notre catholicisme romain est -moins sombre cependant que ne l'était celui du Nord. Vous -l'observerez quand nous serons à Saint-Pierre. Dans l'intérieur -du sanctuaire du Panthéon sont les bustes de nos artistes -les plus célèbres: ils décorent les niches où l'on avait -placé les dieux des anciens. Comme, depuis la destruction de -l'empire des Césars, nous n'avons presque jamais eu d'indépendance -politique en Italie, on ne trouve point ici des hommes -d'État ni de grands capitaines. C'est le génie de l'imagination -qui fait notre seule gloire: mais ne trouvez-vous pas, -milord, qu'un peuple qui honore ainsi les talents qu'il possède -mériterait une plus noble destinée?—Je suis sévère -pour les nations, répondit Oswald; je crois toujours qu'elles -méritent leur sort, quel qu'il soit.—Cela est dur, reprit Corinne; -peut-être, en vivant en Italie, éprouverez-vous un sentiment -d'attendrissement sur ce beau pays que la nature semble -avoir paré comme une victime; mais, du moins, souvenez-vous -que notre plus chère espérance, à nous autres -artistes, à nous autres amants de la gloire, c'est d'obtenir une -place ici. J'ai déjà marqué la mienne, dit-elle en montrant une -niche encore vide. Oswald, qui sait si vous ne reviendrez pas -dans cette même enceinte quand mon buste y sera placé? -Alors…» Oswald l'interrompit vivement, et lui dit: «Resplendissante -de jeunesse et de beauté, pouvez-vous parler -ainsi à celui que le malheur et la souffrance font déjà pencher -vers la tombe?—Ah! reprit Corinne, l'orage peut briser en -un moment les fleurs qui tiennent encore la tête levée. Oswald, -cher Oswald, ajouta-t-elle, pourquoi ne seriez-vous -pas heureux? pourquoi…—Ne m'interrogez jamais, reprit -lord Nelvil; vous avez vos secrets, j'ai les miens; respectons -mutuellement notre silence. Non, vous ne savez pas quelle -émotion j'éprouverais s'il fallait raconter mes malheurs!» -Corinne se tut, et ses pas, en sortant du temple, étaient plus -lents et ses regards plus rêveurs.</p> - -<p>Elle s'arrêta sous le portique. «Là, dit-elle à lord Nelvil, -était une urne de porphyre de la plus grande beauté, transportée -maintenant à Saint-Jean-de-Latran; elle contenait les -cendres d'Agrippa, qui furent placées au pied de la statue -qu'il s'était élevée à lui-même. Les anciens mettaient tant de -soin à adoucir l'idée de la destruction, qu'ils savaient en -écarter ce qu'elle peut avoir de lugubre et d'effrayant. Il y -avait d'ailleurs tant de magnificence dans leurs tombeaux, que -le contraste du néant, de la mort et des splendeurs de la vie -s'y faisait moins sentir. Il est vrai aussi que l'espérance d'un -autre monde était chez eux beaucoup moins vive que chez les -chrétiens; les païens s'efforçaient de disputer à la mort le souvenir -que nous déposons sans crainte dans le sein de l'Éternel.»</p> - -<p>Oswald soupira, et garda le silence. Les idées mélancoliques -ont beaucoup de charmes tant qu'on n'a pas été soi-même -profondément malheureux; mais quand la douleur, dans -toute son âpreté, s'est emparée de l'âme, on n'entend plus, -sans tressaillir, de certains mots qui jadis n'excitaient en nous -que des rêveries plus ou moins douces.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>On passe, en allant à Saint-Pierre, sur le pont Saint-Ange; -Corinne et lord Nelvil le traversèrent à pied. «C'est sur ce -pont, dit Oswald, qu'en revenant du Capitole j'ai pour la première -fois pensé, longtemps pensé à vous.—Je ne me flattais -pas, reprit Corinne, que ce couronnement du Capitole me -vaudrait un ami; mais cependant, en cherchant la gloire, j'ai -toujours espéré qu'elle me ferait aimer. A quoi servirait-elle, -du moins aux femmes, sans cet espoir?—Restons encore ici -quelques instants, dit Oswald. Quel souvenir, entre tous les -siècles, peut valoir pour mon cœur ce lieu qui me rappelle le -premier jour où je vous ai vue?—Je ne sais si je me trompe, -reprit Corinne, mais il me semble qu'on se devient plus cher -l'un à l'autre en admirant ensemble les monuments qui parlent -à l'âme par une véritable grandeur. Les édifices de Rome -ne sont ni froids ni muets; le génie les a créés, des événements -mémorables les consacrent; peut-être même faut-il aimer, -Oswald, aimer surtout un caractère tel que le vôtre, pour se -complaire à sentir avec lui tout ce qu'il y a de noble et de beau -dans l'univers.—Oui, reprit lord Nelvil, mais en vous regardant, -mais en vous écoutant, je n'ai pas besoin d'autres merveilles.» -Corinne le remercia par un sourire plein de charmes.</p> - -<p>En allant à Saint-Pierre, ils s'arrêtèrent devant le château -Saint-Ange. «Voilà, dit Corinne, l'un des édifices dont l'extérieur -a le plus d'originalité; ce tombeau d'Adrien, changé -en forteresse par les Goths, porte le caractère de sa première -et de sa seconde destination. Bâti pour la mort, une impénétrable -enceinte l'environne, et cependant les vivants y ont -ajouté quelque chose d'hostile, par les fortifications extérieures, -qui contrastent avec le silence et la noble inutilité -d'un monument funéraire. On voit sur le sommet un ange de -bronze avec son épée nue; et dans l'intérieur sont pratiquées -des prisons très-cruelles. Tous les événements de l'histoire de -Rome, depuis Adrien jusqu'à nos jours, sont liés à ce monument. -Bélisaire s'y défendit contre les Goths, et, presque -aussi barbare que ceux qui l'attaquaient, il lança contre ses -ennemis les belles statues qui décoraient l'intérieur de l'édifice. -Crescentius, Arnault de Brescia, Nicolas Rienzi, ces -amis de la liberté romaine, qui ont pris si souvent les souvenirs -pour des espérances, se sont défendus longtemps dans -le tombeau d'un empereur. J'aime ces pierres qui s'unissent -à tant de faits illustres. J'aime ce luxe du maître du monde, -un magnifique tombeau. Il y a quelque chose de grand dans -l'homme qui, possesseur de toutes les jouissances et de toutes -les pompes terrestres, ne craint pas de s'occuper longtemps -d'avance de sa mort. Des idées morales, des sentiments désintéressés -remplissent l'âme, dès qu'elle sort de quelque manière -des bornes de la vie.</p> - -<p>«C'est d'ici, continua Corinne, que l'on devrait apercevoir -Saint-Pierre, et c'est jusqu'ici que les colonnes qui le précèdent -devaient s'étendre: tel était le superbe plan de Michel-Ange; -il espérait du moins qu'on l'achèverait après lui; mais -les hommes de notre temps ne pensent plus à la postérité. -Quand une fois on a tourné l'enthousiasme en ridicule, on a -tout défait, excepté l'argent et le pouvoir.—C'est vous qui -ferez renaître ce sentiment! s'écria lord Nelvil. Qui jamais -éprouva le bonheur que je goûte? Rome montrée par vous, -Rome interprétée par l'imagination et le génie, <i>Rome, qui est -un monde animé par le sentiment, sans lequel le monde lui-même -est un désert</i>. Ah! Corinne, que succédera-t-il à ces -jours, plus heureux que mon sort et mon cœur ne le permettent? -Corinne lui répondit avec douceur: «Toutes les affections -sincères viennent du ciel, Oswald; pourquoi ne protégerait-il -pas ce qu'il inspire? C'est à lui qu'il appartient de -disposer de nous.»</p> - -<p>Alors Saint-Pierre leur apparut, cet édifice le plus grand -que les hommes aient jamais élevé; car les pyramides d'Égypte -elles-mêmes lui sont inférieures en hauteur. «J'aurais -peut-être dû vous faire voir, dit Corinne, le plus beau de nos -édifices le dernier; mais ce n'est pas mon système. Il me semble -que, pour se rendre sensible aux beaux-arts, il faut commencer -par voir les objets qui inspirent une admiration vive -et profonde. Ce sentiment, une fois éprouvé, révèle pour ainsi -dire une nouvelle sphère d'idées, et rend ensuite plus capable -d'aimer et de juger tout ce qui, dans un ordre même inférieur, -retrace cependant la première impression qu'on a reçue. Toutes -ces gradations, ces manières prudentes et nuancées pour -préparer les grands effets, ne sont point de mon goût. On -n'arrive point au sublime par degrés; des distances infinies le -séparent même de ce qui n'est que beau.» Oswald sentit une -émotion tout à fait extraordinaire en arrivant en face de -Saint-Pierre. C'était la première fois que l'ouvrage des hommes -produisait sur lui l'effet d'une merveille de la nature. -C'est le seul travail de l'art, sur notre terre actuelle, qui ait le -genre de grandeur qui caractérise les œuvres immédiates de -la création. Corinne jouissait de l'étonnement d'Oswald. «J'ai -choisi, lui dit-elle, un jour où le soleil est dans tout son éclat -pour vous faire voir ce monument. Je vous réserve un plaisir -plus intime, plus religieux: c'est de le contempler au clair -de la lune; mais il fallait d'abord vous faire assister à la plus -brillante des fêtes, le génie de l'homme décoré par la magnificence -de la nature.»</p> - -<p>La place de Saint-Pierre est entourée de colonnes, légères -de loin, et massives de près. Le terrain, qui va toujours un -peu en montant jusqu'au portique de l'église, ajoute encore à -l'effet qu'elle produit. Un obélisque de quatre-vingts pieds de -haut, qui paraît à peine élevé en présence de la coupole de -Saint-Pierre, est au milieu de la place. La forme des obélisques -elle seule a quelque chose qui plaît à l'imagination; leur -sommet se perd dans les airs, et semble porter jusqu'au ciel -une grande pensée de l'homme. Ce monument, qui vint d'Égypte -pour orner les bains de Caligula, et que Sixte-Quint a -fait transporter ensuite au pied du temple de Saint-Pierre; ce -contemporain de tant de siècles, qui n'ont pu rien contre lui, -inspire un sentiment de respect: l'homme se sent tellement -passager, qu'il a toujours de l'émotion en présence de ce qui -est immuable. A quelque distance, des deux côtés de l'obélisque, -s'élèvent deux fontaines dont l'eau jaillit perpétuellement -et retombe avec abondance en cascade dans les airs. Ce -murmure des ondes, qu'on a coutume d'entendre au milieu de -la campagne, produit dans cette enceinte une sensation toute -nouvelle; mais cette sensation est en harmonie avec celle que -fait naître l'aspect d'un temple majestueux.</p> - -<p>La peinture, la sculpture, imitant le plus souvent la figure -humaine ou quelque objet existant dans la nature, réveillent -dans notre âme des idées parfaitement claires et positives; -mais un beau monument d'architecture n'a point, pour ainsi -dire, de sens déterminé, et l'on est saisi, en le contemplant, -par cette rêverie sans calcul et sans but qui mène si loin la -pensée. Le bruit des eaux convient à toutes ces impressions -vagues et profondes; il est uniforme comme l'édifice est régulier</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L'éternel mouvement et l'éternel repos<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></div> -</div> - -<p class="noindent">sont ainsi rapprochés l'un de l'autre. C'est dans ce lieu surtout -que le temps est sans pouvoir; car il ne tarit pas plus ces -sources jaillissantes qu'il n'ébranle ces immobiles pierres. Les -eaux qui s'élancent en gerbe de ces fontaines sont si légères -et si nuageuses, que, dans un beau jour, les rayons du soleil -y produisent de petits arcs-en-ciel formés des plus belles couleurs.</p> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Vers de M. de Fontanes.</p> -</div> -<p>«Arrêtez-vous un moment ici, dit Corinne à lord Nelvil -comme il était déjà sous le portique de l'église; arrêtez-vous, -avant de soulever le rideau qui couvre la porte du temple: -votre cœur ne bat-il pas à l'approche de ce sanctuaire? et ne -ressentez-vous pas, au moment d'entrer, tout ce que ferait -éprouver l'attente d'un événement solennel?» Corinne elle-même -souleva le rideau, et le retint pour laisser passer lord -Nelvil; elle avait tant de grâce dans cette attitude, que le premier -regard d'Oswald fut pour la considérer ainsi: il se plut -même pendant quelques instants à ne rien observer qu'elle. -Cependant il s'avança dans le temple, et l'impression qu'il reçut -sous ces voûtes immenses fut si profonde et si religieuse, -que le sentiment même de l'amour ne suffisait plus pour remplir -en entier son âme. Il marchait lentement à côté de Corinne; -l'un et l'autre se taisaient. Là tout commande le silence: -le moindre bruit retentit si loin, qu'aucune parole ne -semble digne d'être ainsi répétée dans une demeure presque -éternelle. La prière seule, l'accent du malheur, de quelque -faible voix qu'il parte, émeut profondément dans ces vastes -lieux. Et quand, sous ces dômes immenses, on entend de loin -venir un vieillard dont les pas tremblants se traînent sur ces -beaux marbres arrosés par tant de pleurs, l'on sent que -l'homme est imposant par cette infirmité même de sa nature, -qui soumet son âme divine à tant de souffrances, et que le -culte de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret -du passage de l'homme sur la terre.</p> - -<p>Corinne interrompit la rêverie d'Oswald, et lui dit: «Vous -avez vu des églises gothiques en Angleterre et en Allemagne, -vous avez dû remarquer qu'elles ont un caractère beaucoup -plus sombre que cette église. Il y avait quelque chose de mystique -dans le catholicisme des peuples septentrionaux. Le nôtre -parle à l'imagination par les objets extérieurs. Michel-Ange -a dit, en voyant la coupole du Panthéon: «Je la -placerai dans les airs.» Et en effet, Saint-Pierre est un temple -posé sur une église. Il y a quelque alliance des religions antiques -et du christianisme dans l'effet que produit sur l'imagination -l'intérieur de cet édifice. Je viens m'y promener -souvent pour rendre à mon âme la sérénité qu'elle perd quelquefois. -La vue d'un tel monument est comme une musique -continuelle et fixée, qui vous attend pour vous faire du bien -quand vous vous en approchez; et certainement il faut mettre -au nombre des titres de notre nation à la gloire, la patience, -le courage et le désintéressement des chefs de l'Église qui ont -consacré cent cinquante années, tant d'argent et tant de travaux -à l'achèvement d'un édifice dont ceux qui l'élevaient ne -pouvaient se flatter de jouir. C'est un service rendu, même à -la morale publique, que de faire don à une nation d'un monument -qui est l'emblème de tant d'idées nobles et généreuses.—Oui, -répondit Oswald, ici les arts ont de la grandeur, -l'imagination et l'invention sont pleines de génie; mais -la dignité de l'homme même, comment y est-elle défendue? -Quelles institutions, quelle faiblesse dans la plupart des gouvernements -d'Italie! et, quoiqu'ils soient si faibles, combien -ils asservissent les esprits!—D'autres peuples, interrompit -Corinne, ont supporté le joug comme nous, et ils ont de moins -l'imagination qui fait rêver une autre destinée:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Servi siam, sì, ma servi ognor frementi.</i></div> -</div> - -<p>«<i>Nous sommes esclaves, mais des esclaves toujours frémissants</i>, -dit Alfieri, le plus fier de nos écrivains modernes. Il y a -tant d'âme dans nos beaux-arts, que peut-être un jour notre -caractère égalera notre génie.</p> - -<p>«Regardez, continua Corinne, ces statues placées sur les -tombeaux, ces tableaux en mosaïque, patientes et fidèles copies -des chefs-d'œuvre de nos grands maîtres. Je n'examine -jamais Saint-Pierre en détail, parce que je n'aime pas à y -trouver ces beautés multipliées qui dérangent un peu l'impression -de l'ensemble. Mais qu'est-ce donc qu'un monument -où les chefs-d'œuvre de l'esprit humain eux-mêmes paraissent -des ornements superflus! Ce temple est comme un monde à -part. On y trouve un asile contre le froid et la chaleur. Il a -ses saisons à lui, son printemps perpétuel, que l'atmosphère -du dehors n'altère jamais. Une église souterraine est bâtie -sous le parvis de ce temple, les papes et plusieurs souverains -des pays étrangers y sont ensevelis: Christine, après son abdication; -les Stuarts, depuis que leur dynastie est renversée. -Rome depuis longtemps est l'asile des exilés du monde; Rome -elle-même n'est-elle pas détrônée! son aspect console les -rois dépouillés comme elle.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Cadono le città, cadono i regni,</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">E l'uom, d'esser mortal par che si sdegni<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>!</i></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Les cités tombent, les empires disparaissent, -et l'homme s'indigne d'être mortel.</p> -</div> -<p>«Placez-vous ici, dit Corinne à lord Nelvil, près de l'autel, -au milieu de la coupole; vous apercevrez à travers les grilles -de fer l'église des morts qui est sous nos pieds, et, en relevant -les yeux, vos regards atteindront à peine au sommet de -la voûte. Ce dôme, en le considérant, même d'en bas, fait -éprouver un sentiment de terreur. On croit voir des abîmes -suspendus sur sa tête. Tout ce qui est au delà d'une certaine -proportion cause à l'homme, à la créature bornée, un invincible -effroi. Ce que nous connaissons est aussi inexplicable -que l'inconnu; mais nous avons pour ainsi dire pratiqué notre -obscurité habituelle, tandis que de nouveaux mystères -nous épouvantent et mettent le trouble dans nos facultés.</p> - -<p>«Toute cette église est ornée de marbres antiques, et ses -pierres en savent plus que nous sur les siècles écoulés. Voici -la statue de Jupiter, dont on a fait un saint Pierre en lui mettant -une auréole sur la tête. L'expression générale de ce temple -caractérise parfaitement le mélange des dogmes sombres -et des cérémonies brillantes; un fond de tristesse dans les -idées, mais, dans l'application, la mollesse et la vivacité du -Midi; des intentions sévères, mais des interprétations très-douces; -la théologie chrétienne et les images du paganisme; -enfin la réunion la plus admirable de l'éclat et de la majesté -que l'homme peut donner à son culte envers la Divinité.</p> - -<p>«Les tombeaux décorés par les merveilles des beaux-arts -ne présentent point la mort sous un aspect redoutable. Ce -n'est pas tout à fait comme les anciens, qui sculptaient sur -les sarcophages des danses et des jeux; mais la pensée est -détournée de la contemplation d'un cercueil par les chefs-d'œuvre -du génie. Ils rappellent l'immortalité sur l'autel -même de la mort; et l'imagination, animée par l'admiration -qu'ils inspirent, ne sent pas, comme dans le Nord, le silence -et le froid, immuables gardiens des sépulcres.—Sans doute, -dit Oswald, nous voulons que la tristesse environne la mort; -et, même avant que nous fussions éclairés par les lumières -du christianisme, notre mythologie ancienne, notre Ossian, -ne place à côté de la tombe que les regrets et les chants funèbres. -Ici, vous voulez oublier et jouir; je ne sais si je désirerais -que votre beau ciel me fît ce genre de bien.—Ne -croyez pas cependant, reprit Corinne, que notre caractère -soit léger et notre esprit frivole. Il n'y a que la vanité qui -rend frivole; l'indolence peut mettre quelques intervalles de -sommeil ou d'oubli dans la vie, mais elle n'use ni ne flétrit le -cœur; et, malheureusement pour nous, on peut sortir de cet -état par des passions plus profondes et plus terribles que -celles des âmes habituellement actives.»</p> - -<p>En achevant ces mots, Corinne et lord Nelvil s'approchaient -de la porte de l'église. «Encore un dernier coup d'œil vers ce -sanctuaire immense, dit-elle à lord Nelvil. Voyez comme -l'homme est peu de chose en présence de la religion, alors -même que nous sommes réduits à ne considérer que son emblème -matériel! voyez quelle immobilité, quelle durée les -mortels peuvent donner à leurs œuvres, tandis qu'eux-mêmes -ils passent si rapidement et ne survivent que par le génie! Ce -temple est une image de l'infini; il n'y a point de terme aux -sentiments qu'il fait naître, aux idées qu'il retrace, à l'immense -quantité d'années qu'il rappelle à la réflexion, soit -dans le passé, soit dans l'avenir; et quand on sort de son enceinte, -il semble qu'on passe des pensées célestes aux intérêts -du monde, et de l'éternité religieuse à l'air léger du -temps.»</p> - -<p>Corinne fit remarquer à lord Nelvil, lorsqu'ils furent hors -de l'église, que sur ses portes étaient représentées en bas-relief -les Métamorphoses d'Ovide. «On ne se scandalise point -à Rome, lui dit-elle, des images du paganisme, quand les -beaux-arts les ont consacrées. Les merveilles du génie portent -toujours à l'âme une impression religieuse, et nous faisons -hommage au culte chrétien de tous les chefs-d'œuvre que -les autres cultes ont inspirés.» Oswald sourit à cette explication. -«Croyez-moi, milord, continua Corinne, il y a beaucoup -de bonne foi dans les sentiments des nations dont l'imagination -est très-vive. Mais à demain; si vous le voulez, je -vous mènerai au Capitole. J'ai, je l'espère, plusieurs courses -à vous proposer encore; quand elles seront finies, est-ce que -vous partirez? est-ce que… «Elle s'arrêta, craignant d'en -avoir déjà trop dit. «Non, Corinne, reprit Oswald; non, je -ne renoncerai point à cet éclair de bonheur que peut-être un -ange tutélaire fait luire sur moi du haut du ciel.»</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Le lendemain, Oswald et Corinne partirent avec plus de -confiance et de sérénité. Ils étaient des amis qui voyageaient -ensemble; ils commençaient à dire <i>nous</i>. Ah! qu'il est touchant, -ce <i>nous</i> prononcé par l'amour! quelle déclaration il -contient, timidement et cependant vivement exprimée! «Nous -allons donc au Capitole, dit Corinne.—Oui, nous y allons,» -reprit Oswald; et sa voix disait tout avec des mots si simples, -tant son accent avait de tendresse et de douceur! «C'est du -haut du Capitole, tel qu'il est maintenant, dit Corinne, que -nous pouvons facilement apercevoir les sept collines. Nous -les parcourrons toutes ensuite l'une après l'autre; il n'en -est pas une qui ne conserve des traces de l'histoire.»</p> - -<p>Corinne et lord Nelvil suivirent d'abord ce qu'on appelait -autrefois la voie Sacrée, ou la voie Triomphale. «Votre char -a passé par là? dit Oswald à Corinne.—Oui, répondit-elle: -cette poussière antique devait s'étonner de porter un tel char; -mais depuis la république romaine, tant de traces criminelles -se sont empreintes sur cette route, que le sentiment de respect -qu'elle inspirait est bien affaibli.» Corinne se fit conduire -ensuite au pied de l'escalier du Capitole actuel. L'entrée -du Capitole ancien était par le Forum. «Je voudrais bien, -dit Corinne, que cet escalier fût le même que monta Scipion -lorsque, repoussant la calomnie par la gloire, il alla dans le -temple pour rendre grâce aux dieux des victoires qu'il avait -remportées. Mais ce nouvel escalier, mais ce nouveau Capitole -a été bâti sur les ruines de l'ancien, pour recevoir le paisible -magistrat qui porte à lui tout seul ce nom immense de sénateur -romain, jadis l'objet des respects de l'univers. Ici nous -n'avons plus que des noms; mais leur harmonie, mais leur -antique dignité cause toujours une sorte d'ébranlement, une -sensation assez douce, mêlée de plaisir et de regret. Je demandai -l'autre jour à une pauvre femme que je rencontrai, -où elle demeurait: <i>A la Roche Tarpéienne</i>, me répondit-elle; -et ce mot, bien que dépouillé des idées qui jadis y étaient -attachées, agit encore sur l'imagination.»</p> - -<p>Oswald et Corinne s'arrêtèrent pour considérer les deux -lions de basalte qu'on voit au pied de l'escalier du Capitole. -Ils viennent d'Égypte; les sculpteurs égyptiens saisissaient -avec bien plus de génie la figure des animaux que celle des -hommes. Ces lions du Capitole sont noblement paisibles, et -leur genre de physionomie est la véritable image de la tranquillité -dans la force.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">A guisa di lion, quando si posa<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</i></div> -</div> - -<div class="attr"><span class="sc">Dante.</span></div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> A la manière du lion quand il se repose.</p> -</div> -<p>Non loin de ces lions, on voit une statue de Rome mutilée, -que les Romains modernes ont placée là, sans songer qu'ils -donnaient ainsi le plus parfait emblème de leur Rome actuelle. -Cette statue n'a ni tête ni pieds, mais le corps et la -draperie qui restent ont encore des beautés antiques. Au haut -de l'escalier sont deux colosses qui représentent, à ce qu'on -croit, Castor et Pollux, puis les trophées de Marius, puis deux -colonnes milliaires qui servaient à mesurer l'univers romain, -et la statue équestre de Marc-Aurèle, belle et calme au milieu -de ces divers souvenirs. Ainsi tout est là: les temps héroïques, -représentés par les Dioscures; la république, par les -lions; les guerres civiles, par Marius; et les beaux temps des -empereurs, par Marc-Aurèle.</p> - -<p>En avançant vers le Capitole moderne, on voit à droite et -à gauche deux églises bâties sur les ruines du temple de Jupiter -Férétrien et de Jupiter Capitolin. En avant du vestibule -est une fontaine présidée par deux fleuves, le Nil et le Tibre, -avec la louve de Romulus. On ne prononce pas le nom du -Tibre comme celui des fleuves sans gloire; c'est un des plaisirs -de Rome que de dire: <i>Conduisez-moi sur les bords du -Tibre; traversons le Tibre</i>. Il semble qu'en prononçant ces -paroles on invoque l'histoire, et qu'on ranime les morts. En -allant au Capitole, du côté du Forum, on trouve à droite les -prisons Mamertines. Ces prisons furent d'abord construites -par Ancus Martius, et servaient alors aux criminels ordinaires. -Mais Servius Tullius en fit creuser sous terre de beaucoup -plus cruelles pour les criminels d'État, comme si ces -criminels n'étaient pas ceux qui méritent le plus d'égards -puisqu'il peut y avoir de la bonne foi dans leurs erreurs. Jugurtha -et les complices de Catilina périrent dans ces prisons; -on dit aussi que saint Pierre et saint Paul y ont été renfermés. De -l'autre côté du Capitole est la roche Tarpéienne; au pied de -cette roche, l'on trouve aujourd'hui un hôpital appelé l'<i>Hôpital -de la Consolation</i>. Il semble que l'esprit sévère de l'antiquité -et la douceur du christianisme soient ainsi rapprochés -dans Rome à travers les siècles, et se montrent aux regards -comme à la réflexion.</p> - -<p>Quand Oswald et Corinne furent arrivés au haut de la tour -du Capitole, Corinne lui montra les sept collines; la ville de -Rome, bornée d'abord au mont Palatin, ensuite aux murs de -Servius Tullius, qui renfermaient les sept collines, enfin aux -murs d'Aurélien, qui servent encore aujourd'hui d'enceinte à -la plus grande partie de Rome. Corinne rappela les vers de -Tibulle et de Properce, qui se glorifient des faibles commencements -dont est sortie la maîtresse du monde. Le mont Palatin -fut à lui seul tout Rome pendant quelque temps; mais -dans la suite le palais des empereurs remplit l'espace qui -avait suffi pour une nation. Un poëte du temps de Néron fit -à cette occasion cette épigramme<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>: <i>Rome ne sera bientôt -plus qu'un palais. Allez à Véies, Romains, si toutefois ce palais -n'occupe pas déjà Véies même.</i></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" xml:lang="la">Roma domus fiet: Veios migrate, Quirites;</div> -<div class="verse" xml:lang="la">Si non et Veios occupat ista domus.</div> -</div> -</div> -<p>Les sept collines sont infiniment moins élevées qu'elles ne -l'étaient autrefois, lorsqu'elles méritaient le nom de <i>monts escarpés</i>. -Rome moderne est élevée de quarante pieds au-dessus -de Rome ancienne. Les vallées qui séparaient les collines se -sont presque comblées par le temps et par les ruines des -édifices; mais, ce qui est plus singulier encore, un amas de -vases brisés a élevé deux collines nouvelles<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, et c'est presque -une image des temps modernes que ces progrès, ou plutôt -ces débris de la civilisation, mettant de niveau les montagnes -avec les vallées, effaçant, au moral comme au physique, toutes -les belles inégalités produites par la nature.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Le <span lang="it" xml:lang="it">monte Citorio</span> et Testacio.</p> -</div> -<p>Trois autres collines<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, non comprises dans les sept fameuses, -donnent à la ville de Rome quelque chose de si pittoresque, -que c'est peut-être la seule ville qui, par elle-même, -et dans sa propre enceinte, offre les plus magnifiques points -de vue. On y trouve un mélange si remarquable de ruines et -d'édifices, de campagnes et de déserts, qu'on peut contempler -Rome de tous les côtés, et voir toujours un tableau frappant -dans la perspective opposée.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Le Janicule, le <span lang="it" xml:lang="it">monte Vaticano</span> -et le <span lang="it" xml:lang="it">monte Mario</span>.</p> -</div> -<p>Oswald ne pouvait se lasser de considérer les traces de -l'antique Rome du point élevé du Capitole où Corinne l'avait -conduit. La lecture de l'histoire, les réflexions qu'elle excite, -agissent moins sur notre âme que ces pierres en désordre, -que ces ruines mêlées aux habitations nouvelles. Les yeux -sont tout-puissants sur l'âme: après avoir vu les ruines romaines, -on croit aux antiques Romains comme si l'on avait -vécu de leur temps. Les souvenirs de l'esprit sont acquis par -l'étude; les souvenirs de l'imagination naissent d'une impression -plus immédiate et plus intime, qui donne de la vie à la -pensée, et nous rend pour ainsi dire témoins de ce que nous -avons appris. Sans doute on est importuné de tous ces bâtiments -modernes qui viennent se mêler aux antiques débris; -mais un portique debout à côté d'un humble toit, mais des -colonnes entre lesquelles de petites fenêtres d'église sont pratiquées, -un tombeau servant d'asile à toute une famille rustique, -produisent je ne sais quel mélange d'idées grandes et -simples, je ne sais quel plaisir de découverte qui inspire un -intérêt continuel. Tout est commun, tout est prosaïque dans -l'extérieur de la plupart de nos villes européennes; et Rome, -plus souvent qu'aucune autre, présente le triste aspect de la -misère et de la dégradation; mais tout à coup une colonne -brisée, un bas-relief à demi détruit, des pierres liées à la façon -indestructible des architectes anciens, vous rappellent -qu'il y a dans l'homme une puissance éternelle, une étincelle -divine, et qu'il ne faut pas se laisser de l'exciter en soi-même -et de la ranimer dans les autres.</p> - -<p>Ce Forum, dont l'enceinte est si resserrée, et qui a vu tant -de choses étonnantes, est une preuve frappante de la grandeur -morale de l'homme. Quand l'univers, dans les derniers -temps de Rome, était soumis à des maîtres sans gloire, on -trouve des siècles entiers dont l'histoire peut à peine conserver -quelques faits; et ce Forum, petit espace, centre d'une -ville alors très-circonscrite, et dont les habitants combattaient -autour d'elle pour son territoire, ce Forum n'a-t-il pas occupé, -par les souvenirs qu'il retrace, les plus beaux génies de tous -les temps? Honneur donc, éternel honneur aux peuples courageux -et libres, puisqu'ils captivent ainsi les regards de la -postérité!</p> - -<p>Corinne fit remarquer à lord Nelvil qu'on ne trouvait à -Rome que très-peu de débris des temps républicains. Les -aqueducs, les canaux construits sous terre pour l'écoulement -des eaux, étaient le seul luxe de la république et des rois qui -l'ont précédée. Il ne nous reste d'elle que des édifices utiles: -des tombeaux élevés à la mémoire de ses grands hommes et -quelques temples de brique subsistent encore. C'est seulement -après la conquête de la Sicile que les Romains firent -usage, pour la première fois, du marbre pour leurs monuments; -mais il suffit de voir les lieux où de grandes actions -se sont passées, pour éprouver une émotion indéfinissable. -C'est à cette disposition de l'âme qu'on doit attribuer la puissance -religieuse des pèlerinages. Les pays célèbres en tout -genre, alors même qu'ils sont dépouillés de leurs grands hommes -et de leurs monuments, exercent beaucoup de pouvoir -sur l'imagination. Ce qui frappait les regards n'existe plus, -mais le charme du souvenir y est resté.</p> - -<p>On ne voit plus sur le Forum aucune trace de cette fameuse -tribune d'où le peuple romain était gouverné par l'éloquence; -on y trouve encore trois colonnes d'un temple élevé -par Auguste en l'honneur de Jupiter Tonnant, lorsque la foudre -tomba près de lui sans le frapper; un arc de triomphe à -Septime Sévère, que le sénat lui éleva pour récompense de -ses exploits. Les noms de ses deux fils, Caracalla et Géta -étaient inscrits sur le fronton de l'arc; mais lorsque Caracalla -eut assassiné Géta, il fit ôter son nom, et l'on voit encore -la trace des lettres enlevées. Plus loin est un temple à -Faustine, monument de la faiblesse aveugle de Marc-Aurèle; -un temple de Vénus, qui, du temps de la république, était -consacre à Pallas; un peu plus loin, les ruines d'un temple -dédié au Soleil et à la Lune, bâti par l'empereur Adrien, qui -était jaloux d'Apollodore, fameux architecte grec, et le fit périr -pour avoir blâmé les proportions de son édifice.</p> - -<p>De l'autre côté de la place, on voit les ruines de quelques -monuments consacrés à des souvenirs plus nobles et plus -purs: les colonnes d'un temple qu'on croit être celui de Jupiter -Stator, de Jupiter qui empêchait les Romains de jamais -fuir devant leurs ennemis; une colonne, débris d'un temple -de Jupiter Gardien, placée, dit-on, non loin de l'abîme où -s'est précipité Curtius; des colonnes d'un temple élevé, les -uns disent à la Concorde, les autres à la Victoire: peut-être -les peuples conquérants confondent-ils ces deux idées, et -pensent-ils qu'il ne peut exister de véritable paix que quand -ils ont soumis l'univers. A l'extrémité du mont Palatin s'élève -un bel arc de triomphe dédié à Titus, pour la conquête de -Jérusalem. On prétend que les juifs qui sont à Rome ne passent -jamais sous cet arc, et l'on montre un petit chemin qu'ils -prennent, dit-on, pour l'éviter. Il est à souhaiter, pour l'honneur -des juifs, que cette anecdote soit vraie: les longs ressouvenirs -conviennent aux longs malheurs.</p> - -<p>Non loin de là est l'arc de Constantin, embelli de quelques -bas-reliefs enlevés au Forum de Trajan par les chrétiens, qui -voulaient décorer le monument consacré au <i>fondateur du repos</i>: -c'est ainsi que Constantin fut appelé. Les arts, à cette -époque, étaient déjà dans la décadence, et l'on dépouillait le -passé pour honorer de nouveaux exploits. Ces portes triomphales -qu'on voit encore à Rome perpétuaient, autant que les -hommes le peuvent, les honneurs rendus à la gloire. Il y avait -sur leurs sommets une place destinée aux joueurs de flûte -et de trompette, pour que le vainqueur, en passant, fût -enivré tout à la fois par la musique et par la louange, et -goûtât dans un même moment toutes les émotions les plus -exaltées.</p> - -<p>En face de ces arcs de triomphe sont les ruines du temple -de la Paix, bâti par Vespasien; il était tellement orné de -bronze et d'or dans l'intérieur, que, lorsqu'un incendie le -consuma, des laves de métaux brûlants en découlèrent jusque -dans le Forum. Enfin le Colisée, la plus belle ruine de Rome, -termine la noble enceinte où comparaît toute l'histoire. Ce -superbe édifice, dont les pierres seules, dépouillées de l'or et -des marbres, subsistent encore, servit d'arène aux gladiateurs -combattant contre les bêtes féroces. C'est ainsi qu'on amusait -et trompait le peuple romain par des émotions fortes, alors -que les sentiments naturels ne pouvaient plus avoir d'essor. -L'on entrait par deux portes dans le Colisée: l'une qui était -consacrée aux vainqueurs, l'autre par laquelle on emportait -les morts<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Singulier mépris pour l'espèce humaine que de -destiner d'avance la mort ou la vie de l'homme au simple -passe-temps d'un spectacle! Titus, le meilleur des empereurs, -dédia ce Colisée au peuple romain; et ces admirables ruines -portent avec elles un si beau caractère de magnificence et de -génie, qu'on est tenté de se faire illusion sur la véritable grandeur, -et d'accorder aux chefs-d'œuvre de l'art l'admiration -qui n'est due qu'aux monuments consacrés à des institutions -généreuses.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Sana vivaria, sandapilaria</i>.</p> -</div> -<p>Oswald ne se laissait point aller à l'admiration qu'éprouvait -Corinne en contemplant ces quatre galeries, ces quatre édifices -s'élevant les uns sur les autres, ce mélange de pompe et -de vétusté qui tout à la fois inspire le respect et l'attendrissement: -il ne voyait dans ces lieux que le luxe du maître et le -sang des esclaves, et se sentait prévenu contre les beaux-arts, -qui ne s'inquiètent point du but, et prodiguent leurs -dons, à quelque objet qu'on les destine. Corinne essayait de -combattre cette disposition. «Ne portez point, dit-elle à lord -Nelvil, la rigueur de vos principes de morale et de justice -dans la contemplation des monuments d'Italie; ils rappellent, -pour la plupart, je vous l'ai dit, plutôt la splendeur, l'élégance -et le goût des formes antiques, que l'époque glorieuse -de la vertu romaine. Mais ne trouvez-vous pas quelques traces -de la grandeur morale des premiers temps dans le luxe gigantesque -des monuments qui leur ont succédé? La dégradation -même de ce peuple romain est imposante encore; son -deuil de la liberté couvre le monde de merveilles, et le génie -des beautés idéales cherche à consoler l'homme de la dignité -réelle et vraie qu'il a perdue. Voyez ces bains immenses, ouverts -à tous ceux qui voulaient en goûter les voluptés orientales; -ces cirques, destinés aux éléphants qui venaient combattre -avec les tigres; ces aqueducs, qui faisaient tout à coup -un lac de ces arènes, où les galères luttaient à leur tour, où -des crocodiles paraissaient à la place où les lions naguère s'étaient -montrés: voilà quel fut le luxe des Romains quand ils -placèrent dans le luxe leur orgueil! Ces obélisques amenés -d'Égypte et dérobés aux ombres africaines pour venir décorer -les sépulcres des Romains, cette population de statues qui -existait autrefois dans Rome, ne peuvent être considérés -comme l'inutile et fastueuse pompe des despotes de l'Asie: -c'est le génie romain, vainqueur du monde, que les arts ont -revêtu d'une forme extérieure. Il y a quelque chose de surnaturel -dans cette magnificence, et sa splendeur poétique fait -oublier et son origine et son but.»</p> - -<p>L'éloquence de Corinne excitait l'admiration d'Oswald, -sans le convaincre; il cherchait partout un sentiment moral, -et toute la magie des arts ne pouvait jamais lui suffire. Alors -Corinne se rappela que, dans cette même arène, les chrétiens -persécutés étaient morts victimes de leur persévérance; et -montrant à lord Nelvil les autels élevés en l'honneur de leurs -cendres, et cette route de la croix que suivent les pénitents, -au pied des plus magnifiques débris de la grandeur mondaine, -elle lui demanda si cette poussière des martyrs ne disait rien -à son cœur. «Oui, s'écria-t-il, j'admire profondément cette -puissance de l'âme et de la volonté contre les douleurs et la -mort: un sacrifice, quel qu'il soit, est plus beau, plus difficile -que tous les élans de l'âme et de la pensée. L'imagination -exaltée peut produire les miracles du génie; mais ce n'est -qu'en se dévouant à son opinion ou à ses sentiments qu'on -est vraiment vertueux: c'est alors seulement qu'une puissance -céleste subjugue en nous l'homme mortel.» Ces paroles nobles -et pures troublèrent cependant Corinne; elle regarda -lord Nelvil, puis elle baissa les yeux; et bien qu'en ce moment -il prît sa main et la serrât contre son cœur, elle frémit -de l'idée qu'un tel homme pouvait immoler les autres et lui-même -au culte des opinions, des principes, ou des devoirs -dont il aurait fait choix.</p> - - -<h3>CHAPITRE V</h3> - -<p>Après la course du Capitole et du Forum, Corinne et lord -Nelvil employèrent deux jours à parcourir les sept collines. -Les Romains d'autrefois faisaient une fête en l'honneur des -sept collines: c'est une des beautés originales de Rome que -ces monts enfermés dans son enceinte; et l'on conçoit sans -peine comment l'amour de la patrie se plaisait à célébrer -cette singularité.</p> - -<p>Oswald et Corinne, ayant vu la veille le mont Capitolin, -recommencèrent leurs courses par le mont Palatin. Le palais -des Césars, appelé le <i>Palais d'or</i>, l'occupait tout entier. Ce -mont n'offre à présent que les débris de ce palais. Auguste, -Tibère, Caligula et Néron en ont bâti les quatre côtés, et des -pierres recouvertes par des plantes fécondes sont tout ce qu'il -en reste aujourd'hui: la nature y a repris son empire, sur les -travaux des hommes, et la beauté des fleurs console de la -ruine des palais. Le luxe, du temps des rois et de la république, -consistait seulement dans les édifices publics; les -maisons des particuliers étaient très-petites et très-simples. -Cicéron, Hortensius, les Gracques, habitaient sur ce mont -Palatin, qui suffit à peine, lors de la décadence de Rome, à -la demeure d'un seul homme. Dans les derniers siècles, la -nation ne fut plus qu'une foule anonyme, désignée seulement -par l'ère de son maître: on cherche en vain dans ces lieux -les deux lauriers plantés devant la porte d'Auguste, le laurier -de la guerre, et celui des beaux-arts cultivés par la paix; tous -deux ont disparu.</p> - -<p>Il reste encore sur le mont Palatin quelques chambres des -bains de Livie; on y montre la place des pierres précieuses -qu'on prodiguait alors aux plafonds, comme un ornement ordinaire; -et l'on y voit des peintures dont les couleurs sont -encore parfaitement intactes; la fragilité même des couleurs -ajoute à l'étonnement de les voir conservées, et rapproche de -nous les temps passés. S'il est vrai que Livie abrégea les -jours d'Auguste, c'est dans l'une de ces chambres que fut -conçu cet attentat; et les regards du souverain du monde, -trahi dans ses affections les plus intimes, se sont peut-être -arrêtés sur l'un de ces tableaux dont les élégantes fleurs subsistent -encore. Que pensa-t-il, dans sa vieillesse, de la vie et -de ses pompes? Se rappela-t-il ses proscriptions ou sa gloire? -craignit-il, espéra-t-il un monde à venir? et la dernière pensée, -qui révèle tout à l'homme, la dernière pensée d'un maître -de l'univers, erre-t-elle encore sous ces voûtes?</p> - -<p>Le mont Aventin offre plus qu'aucun autre les traces des -premiers temps de l'histoire romaine. Précisément en face du -palais construit par Tibère, on voit les débris du temple de -la Liberté, bâti par le père des Gracques. Au pied du mont -Aventin était le temple dédié à la Fortune virile par Servius -Tullius pour remercier les dieux de ce que, étant né esclave, -il était devenu roi. Hors des murs de Rome, on trouve aussi -les débris d'un temple qui fut consacré à la Fortune des femmes, -lorsque Véturie arrêta Coriolan. Vis-à-vis du mont -Aventin est le mont Janicule, sur lequel Porsenna plaça son -armée. C'est en face de ce mont qu'Horatius Coclès fit couper -derrière lui le pont qui conduisait à Rome. Les fondements -de ce pont subsistent encore; il y a sur les bords du -fleuve un arc de triomphe bâti en briques, aussi simple que -l'action qu'il rappelle était grande. Cet arc fut élevé, dit-on, -en l'honneur d'Horatius Coclès. Au milieu du Tibre, on aperçoit -une île formée de gerbes de blé recueillies dans les -champs de Tarquin, et qui furent pendant longtemps exposées -sur le fleuve, parce que le peuple romain ne voulait -point les prendre, croyant qu'un mauvais sort y était attaché. -On aurait de la peine, de nos jours, à faire tomber sur des -richesses quelconques des malédictions assez efficaces pour -que personne ne consentît à s'en emparer.</p> - -<p>C'est sur le mont Aventin que furent placés les temples de la -Pudeur patricienne et de la Pudeur plébéienne. Au pied de ce -mont on voit le temple de Vesta, qui subsiste encore presque -en entier, quoique les inondations du Tibre l'aient souvent -menacé<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>. Non loin de là sont les débris d'une prison -pour dettes, où se passa, dit-on, le beau trait de piété filiale -généralement connu. C'est aussi dans ce même lieu que Clélie -et ses compagnes, prisonnières de Porsenna, traversèrent le -Tibre pour venir joindre les Romains. Ce mont Aventin repose -l'âme de tous les souvenirs pénibles que rappellent les -autres collines, et son aspect est beau comme les souvenirs -qu'il retrace. On avait donné le nom de belle rive (<i lang="la" xml:lang="la">pulchrum -littus</i>) au bord du fleuve qui est au pied de cette colline. C'est -là que se promenaient les orateurs de Rome, en sortant du -Forum; c'est là que César et Pompée se rencontraient comme -de simples citoyens, et qu'ils cherchaient à captiver Cicéron, -dont l'indépendante éloquence leur importait plus alors que -la puissance même de leurs armées.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Vidimus flavum Tiberim.</i></p> -</div> -<p>La poésie vient encore embellir ce séjour. Virgile a placé -sur le mont Aventin la caverne de Cacus; et les Romains, si -grands par leur histoire, le sont encore par les fictions héroïques -dont les poëtes ont orné leur origine fabuleuse. Enfin, -en revenant du mont Aventin, on aperçoit la maison de Nicolas -Rienzi, qui essaya vainement de faire revivre les temps -anciens dans les temps modernes; et ce souvenir, tout faible -qu'il est à côté des autres, fait encore penser longtemps. Le -mont Cœlius est remarquable, parce qu'on y voit les débris -du camp des prétoriens et de celui des soldats étrangers. On -a trouvé cette inscription dans les ruines de l'édifice construit -pour recevoir ces soldats: <i>Au génie saint des camps étrangers</i>: -saint, en effet, pour ceux dont il maintenait la puissance! -Ce qui reste de ces antiques casernes fait juger qu'elles -étaient bâties à la manière des cloîtres, ou plutôt que les -cloîtres ont été bâtis sur leur modèle.</p> - -<p>Le mont Esquilin était appelé le <i>mont des Poëtes</i>, parce que, -Mécène ayant son palais sur cette colline, Horace, Properce -et Tibulle y avaient aussi leur habitation. Non loin de là sont -les ruines des Thermes de Titus et de Trajan. On croit que -Raphaël prit le modèle de ses arabesques dans les peintures -à fresque des Thermes de Titus. C'est aussi là qu'on a découvert -le groupe de Laocoon. La fraîcheur de l'eau donne un -tel sentiment de plaisir dans les pays chauds, qu'on se plaisait -à réunir toutes les pompes du luxe et toutes les jouissances de -l'imagination dans les lieux où l'on se baignait. Les Romains -y faisaient exposer les chefs-d'œuvre de la peinture et de la -sculpture. C'était à la clarté des lampes qu'ils les considéraient: -car il paraît, par la construction de ces bâtiments, -que le jour n'y pénétrait jamais, et qu'on voulait ainsi se préserver -de ces rayons du soleil si poignants dans le Midi: c'est -sans doute à cause de la sensation qu'ils produisent que les -anciens les ont appelés les dards d'Apollon. On pourrait -croire, en observant les précautions extrêmes prises par les -anciens contre la chaleur, que le climat était alors plus brûlant -encore que de nos jours. C'est dans les Thermes de Caracalla -qu'étaient placés l'Hercule Farnèse, la Flore et le -groupe de Dircé. Près d'Ostie, l'on a trouvé dans les bains de -Néron l'Apollon du Belvédère. Peut-on concevoir qu'en regardant -cette noble figure Néron n'ait pas senti quelques -mouvements généreux?</p> - -<p>Les Thermes et les Cirques sont les seuls genres d'édifices -consacrés aux amusements publics dont il reste des traces à -Rome. Il n'y a point d'autre théâtre que celui de Marcellus, -dont les ruines subsistent encore. Pline raconte que l'on a vu -trois cent soixante colonnes de marbre, et trois mille statues -dans un théâtre qui ne devait durer que peu de jours. Tantôt -les Romains élevaient des bâtiments si solides qu'ils résistaient -aux tremblements de terre; tantôt ils se plaisaient à -consacrer des travaux immenses à des édifices qu'ils détruisaient -eux-mêmes quand les fêtes étaient finies: ils se -jouaient ainsi du temps sous toutes les formes. Les Romains, -d'ailleurs, n'avaient pas, comme les Grecs, la passion des représentations -dramatiques; les beaux-arts ne fleurirent à -Rome que par les ouvrages et les artistes de la Grèce, et la -grandeur romaine s'exprimait plutôt par la magnificence colossale -de l'architecture que par les chefs-d'œuvre de l'imagination. -Ce luxe gigantesque, ces merveilles de la richesse, -ont un grand caractère de dignité: ce n'était plus de la liberté, -mais c'était toujours de la puissance. Les monuments -consacrés aux bains publics s'appelaient des provinces; on y -réunissait les diverses productions et les divers établissements -qui peuvent se trouver dans un pays tout entier. Le Cirque -appelé <i lang="la" xml:lang="la">Circus maximus</i>, dont on voit encore les débris, touchait -de si près aux palais des Césars, que Néron, des fenêtres -de son palais, pouvait donner le signal des jeux. Le Cirque -était assez grand pour contenir trois cent mille personnes. -La nation presque tout entière était amusée dans le même -moment: ces fêtes immenses pouvaient être considérées -comme une sorte d'institution populaire, qui réunissait tous -les hommes pour le plaisir, comme autrefois ils se réunissaient -pour la gloire.</p> - -<p>Le mont Quirinal et le mont Viminal se tiennent de si près, -qu'il est difficile de les distinguer: c'était là qu'existaient la -maison de Salluste et celle de Pompée; c'est aussi là que le -pape a maintenant fixé son séjour. On ne peut faire un pas -dans Rome sans rapprocher le présent du passé, et les différents -passés entre eux. Mais on apprend à se calmer sur les -événements de son temps, en voyant l'éternelle mobilité de -l'histoire des hommes; et l'on a comme une sorte de honte de -s'agiter en présence de tant de siècles qui tous ont renversé -l'ouvrage de leurs prédécesseurs.</p> - -<p>A côté des sept collines, ou sur leur penchant, ou sur leur -sommet, on voit s'élever une multitude de clochers, des obélisques, -la colonne Trajane, la colonne Antonine, la tour de -Conti, d'où l'on prétend que Néron contempla l'incendie de -Rome, et la coupole de Saint-Pierre, qui domine encore sur -tout ce qui domine. Il semble que l'air soit peuplé par tous -ces monuments qui se prolongent vers le ciel, et qu'une ville -aérienne plane avec majesté sur la ville de la terre.</p> - -<p>En rentrant dans Rome, Corinne fit passer Oswald sous le -portique d'Octavie, de cette femme qui a si bien aimé et tant -souffert; puis ils traversèrent la <i>route Scélérate</i>, par laquelle -l'infâme Tullie a passé, foulant le corps de son père sous les -pieds de ses chevaux: on voit de loin le temple élevé par -Agrippine en l'honneur de Claude qu'elle a fait empoisonner; -et l'on passe enfin devant le tombeau d'Auguste, dont l'enceinte -intérieure sert aujourd'hui d'arène aux combats des -animaux.</p> - -<p>«Je vous ai fait parcourir bien rapidement, dit Corinne à -lord Nelvil, quelques traces de l'histoire antique; mais vous -comprendrez le plaisir qu'on peut éprouver dans ces recherches, -à la fois savantes et poétiques, qui parlent à l'imagination -comme à la pensée. Il y a dans Rome beaucoup d'hommes -distingués dont la seule occupation est de découvrir un nouveau -rapport entre l'histoire et les ruines.—Je ne sais point -d'étude qui captivât davantage mon intérêt, reprit lord Nelvil, -si je me sentais assez de calme pour m'y livrer: ce genre -d'érudition est bien plus animé que celle qui s'acquiert par -les livres; on dirait que l'on fait revivre ce qu'on découvre, -et que le passé reparaît sous la poussière qui l'a enseveli.—Sans -doute, dit Corinne, et ce n'est pas un vain préjugé que -cette passion pour les temps antiques. Nous vivons dans un -siècle où l'intérêt personnel semble le seul principe de toutes -les actions des hommes; et quelle sympathie, quelle émotion, -quel enthousiasme pourrait jamais résulter de l'intérêt personnel? -Il est plus doux de rêver à ces jours de dévouement, -de sacrifices et d'héroïsme, qui pourtant ont existé, et dont la -terre porte encore les honorables traces.»</p> - - -<h3>CHAPITRE VI</h3> - -<p>Corinne se flattait en secret d'avoir captivé le cœur d'Oswald; -mais, comme elle connaissait sa réserve et sa sévérité, -elle n'avait point osé lui montrer tout l'intérêt qu'il lui inspirait, -quoiqu'elle fût disposée, par caractère, à ne point cacher -ce qu'elle éprouvait. Peut-être aussi croyait-elle que, -même en se parlant sur des sujets étrangers à leur sentiment, -leur voix avait un accent qui trahissait leur affection mutuelle, -et qu'un aveu secret d'amour était peint dans leurs regards -et dans ce langage mélancolique et voilé qui pénètre si -profondément dans l'âme.</p> - -<p>Un matin, lorsque Corinne se préparait à continuer ses -courses avec Oswald, elle reçut un billet de lui, presque cérémonieux, -qui lui annonçait que le mauvais état de sa santé -le retenait chez lui pour quelques jours. Une inquiétude douloureuse -serra le cœur de Corinne: d'abord elle craignit qu'il -ne fût dangereusement malade; mais le comte d'Erfeuil -qu'elle vit le soir, lui dit que c'était un de ces accès de mélancolie -auxquels il était très-sujet, et pendant lesquels il ne -voulait parler à personne. «Moi-même, dit alors le comte -d'Erfeuil, quand il est comme cela, je ne le vois pas.» Ce -moi-même déplaisait assez à Corinne; mais elle se garda bien -de le témoigner au seul homme qui pût lui donner des nouvelles -de lord Nelvil. Elle l'interrogea, se flattant qu'un homme -aussi léger, du moins en apparence, lui dirait tout ce qu'il -savait. Mais tout à coup, soit qu'il voulût cacher par un air -de mystère qu'Oswald ne lui avait rien confié, soit qu'il crût -plus honorable de refuser ce qu'on lui demandait que de l'accorder, -il opposa un silence imperturbable à l'ardente curiosité -de Corinne. Elle, qui avait toujours eu de l'ascendant sur -tous ceux à qui elle avait parlé, ne pouvait comprendre pourquoi -ses moyens de persuasion étaient sans effet sur le comte -d'Erfeuil: ne savait-elle pas que l'amour-propre est ce qu'il y -a au monde de plus inflexible?</p> - -<p>Quelle ressource restait-il donc à Corinne pour savoir ce -qui se passait dans le cœur d'Oswald? Lui écrire? Tant de -mesure est nécessaire en écrivant! et Corinne était surtout -aimable par l'abandon et le naturel. Trois jours s'écoulèrent -pendant lesquels elle ne vit point lord Nelvil, et fut tourmentée -par une agitation mortelle. «Qu'ai-je donc fait, se -disait-elle, pour le détacher de moi? Je ne lui ai point dit que -je l'aimais, je n'ai point eu ce tort si terrible en Angleterre et -si pardonnable en Italie. L'a-t-il deviné? Mais pourquoi m'en -estimerait-il moins?» Oswald ne s'était éloigné de Corinne -que parce qu'il se sentait trop vivement entraîné par son -charme. Bien qu'il n'eût pas donné sa parole d'épouser Lucile -Edgermond, il savait que l'intention de son père avait été -de la lui donner pour femme, et il désirait s'y conformer. Enfin -Corinne n'était point connue sous son véritable nom, et -menait, depuis plusieurs années, une vie beaucoup trop indépendante; -un tel mariage n'eût point obtenu (lord Nelvil le -croyait) l'approbation de son père, et il sentait bien que ce -n'était pas ainsi qu'il pouvait expier ses torts envers lui. -Voilà quels étaient ses motifs pour s'éloigner de Corinne. Il -avait formé le projet de lui écrire, en quittant Rome, ce qui le -condamnait à cette résolution; mais comme il ne s'en sentait -pas la force, il se bornait à ne pas aller chez elle, et ce sacrifice -toutefois lui parut dès le second jour trop pénible.</p> - -<p>Corinne était frappée de l'idée qu'elle ne reverrait plus Oswald, -qu'il s'en irait sans lui dire adieu. Elle s'attendait à -chaque instant à recevoir la nouvelle de son départ, et cette -crainte exaltait tellement son sentiment, qu'elle se sentit saisie -tout à coup par la passion, par cette griffe de vautour sous -laquelle le bonheur et l'indépendance succombent. Ne pouvant -rester dans sa maison, où lord Nelvil ne venait pas, elle -errait quelquefois dans les jardins de Rome, espérant le rencontrer. -Elle supportait mieux les heures pendant lesquelles, -se promenant au hasard, elle avait une chance quelconque de -l'apercevoir. L'imagination ardente de Corinne était la source -de son talent; mais, pour son malheur, cette imagination se -mêlait à sa sensibilité naturelle, et la lui rendait souvent très-douloureuse.</p> - -<p>Le soir du quatrième jour de cette cruelle absence, il faisait -un beau clair de lune; et Rome est bien belle pendant le -silence de la nuit: il semble alors qu'elle n'est habitée que -par ses illustres ombres. Corinne, en revenant de chez une -femme de ses amies, oppressée par la douleur, descendit de -sa voiture et se reposa quelques instants près de la fontaine -de Trevi, devant cette source abondante qui tombe en cascade -au milieu de Rome et semble comme la vie de ce tranquille -séjour. Lorsque pendant quelques jours cette cascade s'arrête, -on dirait que Rome est frappée de stupeur. C'est le bruit des -voitures que l'on a besoin d'entendre dans les autres villes; à -Rome, c'est le murmure de cette fontaine immense, qui semble -comme l'accompagnement nécessaire à l'existence rêveuse -qu'on y mène: l'image de Corinne se peignit dans cette onde, -si pure qu'elle porte depuis plusieurs siècles le nom de l'<i>eau -virginale</i>. Oswald, qui s'était arrêté dans le même lieu peu -de moments après, aperçut le charmant visage de son amie -qui se répétait dans l'eau. Il fut saisi d'une émotion tellement -vive, qu'il ne savait pas d'abord si c'était son imagination qui -lui faisait apparaître l'ombre de Corinne, comme tant de fois -elle lui avait montré celle de son père; il se pencha vers la -fontaine pour mieux voir, et ses propres traits vinrent alors -se réfléchir à côté de ceux de Corinne. Elle le reconnut, fit un -cri, s'élança vers lui rapidement, et lui saisit le bras, comme -si elle eût craint qu'il ne s'échappât de nouveau; mais à peine -se fut-elle livrée à ce mouvement trop impétueux, qu'elle rougit, -en se ressouvenant du caractère de lord Nelvil, d'avoir -montré si vivement ce qu'elle éprouvait; et laissant tomber la -main qui retenait Oswald, elle se couvrit le visage avec l'autre -pour cacher ses pleurs.</p> - -<p>«Corinne, dit Oswald, chère Corinne, mon absence vous a -donc rendue malheureuse?—Oh! oui, répondit-elle, et vous -en étiez sûr! Pourquoi donc me faire du mal? ai-je mérité de -souffrir par vous?—Non, s'écria lord Nelvil, non, sans doute. -Mais si je ne me crois pas libre, si je sens que je n'ai dans le -cœur que des inquiétudes et des regrets, pourquoi vous associerais-je -à cette tourmente de sentiments et de craintes? -Pourquoi…—Il n'est plus temps, interrompit Corinne, il -n'est plus temps; la douleur est déjà dans mon sein: ménagez-moi.—Vous, -de la douleur? reprit Oswald; est-ce au -milieu d'une carrière si brillante de tant de succès, avec une -imagination si vive?—Arrêtez, dit Corinne, vous ne me -connaissez pas; de toutes mes facultés, la plus puissante, -c'est la faculté de souffrir. Je suis née pour le bonheur; mon -caractère est confiant, mon imagination est animée; mais la -peine excite en moi je ne sais quelle impétuosité qui peut -troubler ma raison ou me donner la mort. Je vous le répète -encore, ménagez-moi; la gaieté, la mobilité, ne me servent -qu'en apparence; mais il y a dans mon âme des abîmes de -tristesse dont je ne pouvais me défendre qu'en me préservant -de l'amour.»</p> - -<p>Corinne prononça ces mots avec une expression qui émut -vivement Oswald. «Je reviendrai vous voir demain matin, -reprit-il; n'en doutez pas, Corinne.—Me le jurez-vous? -dit-elle avec une inquiétude qu'elle s'efforçait en vain de cacher.—Oui, -je le jure,» s'écria lord Nelvil; et il disparut.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l5">LIVRE CINQUIÈME<br /> -TOMBEAUX, ÉGLISES ET PALAIS</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Le lendemain, Oswald et Corinne furent embarrassés l'un -et l'autre en se revoyant. Corinne n'avait plus de confiance -dans l'amour qu'elle inspirait. Oswald était mécontent de lui-même; -il se connaissait dans le caractère un genre de faiblesse -qui l'irritait quelquefois contre ses propres sentiments -comme contre une tyrannie, et tous les deux cherchèrent à ne -point se parler de leur affection mutuelle. «Je vous propose -aujourd'hui, dit Corinne, une course assez solennelle, mais qui -sûrement vous intéressera: allons voir les tombeaux, allons -voir le dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monuments -dont nous avons contemplé les ruines.—Oui, répondit -Oswald, vous avez deviné ce qui convient à la disposition actuelle -de mon âme;» et il prononça ces mots avec un accent -si douloureux, que Corinne se tut quelques moments, n'osant -pas essayer de lui parler. Mais, reprenant courage par le désir -de soulager Oswald de ses peines en l'intéressant vivement à -tout ce qu'ils voyaient ensemble, elle lui dit: «Vous le savez, -milord, loin que chez les anciens l'aspect des tombeaux décourageât -les vivants, on croyait inspirer une émulation nouvelle -en plaçant ces tombeaux sur les routes publiques, afin -que, retraçant aux jeunes gens le souvenir des hommes illustres, -ils invitassent silencieusement à les imiter.—Ah! que -j'envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets -ne sont pas mêlés à des remords!—Vous, des remords! s'écria -Corinne, vous! Ah! je suis certaine qu'ils ne sont en -vous qu'une vertu de plus, un scrupule du cœur, une délicatesse -exaltée.—Corinne, Corinne, n'approchez pas de ce sujet, -interrompit Oswald: dans votre heureuse contrée, les -sombres pensées disparaissent à la clarté des cieux; mais la -douleur qui a creusé jusqu'au fond de notre âme ébranle à -jamais toute notre existence.—Vous me jugez mal, répondit -Corinne; je vous l'ai déjà dit, bien que mon caractère soit fait -pour jouir vivement du bonheur, je souffrirais plus que vous -si…» Elle n'acheva pas, et changea de discours. «Mon seul -désir, milord, continua-t-elle, c'est de vous distraire un moment; -je n'espère rien de plus.» La douceur de cette réponse -toucha lord Nelvil; et, voyant une expression de mélancolie -dans les regards de Corinne, naturellement si pleins d'intérêt -et de flamme, il se reprocha d'attrister une personne née pour -les impressions vives et douces, et s'efforça de l'y ramener. -Mais l'inquiétude qu'éprouvait Corinne sur les projets d'Oswald, -sur la possibilité de son départ, troublait entièrement -sa sérénité accoutumée.</p> - -<p>Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les -anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées, -au milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux -à droite et à gauche, dont les ruines se voient à perte de vue, -à plusieurs milles au delà des murs. Les Romains ne souffraient -pas qu'on ensevelît les morts dans l'intérieur de la ville; les -tombeaux seuls des empereurs y étaient admis. Cependant un -simple citoyen, nommé Publius Biblius, obtint cette faveur, -en récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en -effet, honorent plus volontiers celles-là que toutes les autres.</p> - -<p>On passe, pour aller à la voie Appienne, par la porte Saint-Sébastien, -autrefois appelée <i>Capène</i>. Cicéron dit qu'en sortant -par cette porte, les tombeaux qu'on aperçoit les premiers -sont ceux des Métellus, des Scipion et des Servilius. Le tombeau -de la famille des Scipion a été trouvé dans ces lieux -mêmes, et transporté depuis au Vatican. C'est presque un sacrilége -de déplacer les cendres, d'altérer les ruines; l'imagination -tient de plus près qu'on ne croit à la morale; il ne faut -pas l'offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards, -on place les noms au hasard, sans pouvoir être assuré -de ce qu'on suppose; mais cette incertitude même inspire une -émotion qui ne permet pas de voir avec indifférence aucun -de ces monuments. Il en est dans lesquels des maisons de -paysans sont pratiquées; car les Romains consacraient un -grand espace et des édifices assez vastes à l'urne funéraire de -leurs amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient pas -cet aride principe d'utilité qui fertilise quelques coins de -terre de plus, en frappant de stérilité le vaste domaine du -sentiment et de la pensée.</p> - -<p>On voit, à quelque distance de la voie Appienne, un temple -élevé par la république à l'Honneur et à la Vertu; un autre, -au dieu qui a fait retourner Annibal sur ses pas; la fontaine -d'Égérie, où Numa allait consulter la divinité des hommes de -bien, la conscience interrogée dans la solitude. Il semble -qu'autour de ces tombeaux les traces seules des vertus subsistent -encore. Aucun monument des siècles du crime ne se -trouve à côté des lieux où reposent ces illustres morts; ils se -sont entourés d'un honorable espace, où les plus nobles souvenirs -peuvent régner sans être troublés.</p> - -<p>L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose -de singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, -car il n'y a point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est -couverte de plantes naturelles que l'énergie de la végétation -renouvelle sans cesse. Ces plantes parasites se glissent dans -les tombeaux, décorent les ruines, et semblent là seulement -pour honorer les morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a -repoussé tous les travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus -ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein; -elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants -se servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent -déplaire aux agriculteurs, aux administrateurs, à tous ceux -qui spéculent sur la terre et veulent l'exploiter pour les besoins -de l'homme; mais les âmes rêveuses, que la mort occupe -autant que la vie, se plaisent à contempler cette campagne -de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune -trace; cette terre qui chérit ses morts et les couvre avec -amour des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent -sur le sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des -cendres qu'elles ont l'air de caresser.</p> - -<p>Oswald convint que dans ce lieu l'on devait goûter plus de -calme que partout ailleurs. L'âme n'y souffre pas autant par -les images que la douleur lui présente; il semble que l'on partage -encore avec ceux qui ne sont plus les charmes de cet air, -de ce soleil et de cette verdure. Corinne observa l'impression -que recevait lord Nelvil, et elle en conçut quelque espérance. -Elle ne se flattait point de consoler Oswald; elle n'eût pas -même souhaité d'effacer de son cœur les justes regrets qu'il -devait à la perte de son père; mais il y a dans le sentiment -même des regrets quelque chose de doux et d'harmonieux -qu'il faut tâcher de faire connaître à ceux qui n'en ont encore -éprouvé que les amertumes: c'est le seul bien qu'on puisse -leur faire.</p> - -<p>«Arrêtons-nous ici, dit Corinne, en face de ce tombeau, le -seul qui reste encore presque en entier: ce n'est point le tombeau -d'un Romain célèbre; c'est celui de Cécilia Métella, jeune -fille à qui son père a fait élever ce monument.—Heureux, -dit Oswald, heureux les enfants qui meurent dans les bras de -leur père, et qui reçoivent la mort dans le sein qui leur donna -la vie! la mort elle-même alors perd son aiguillon pour eux.</p> - -<p>—Oui, dit Corinne avec émotion, heureux ceux qui ne -sont pas orphelins! Voyez, on a sculpté des armes sur ce -tombeau, bien que ce soit celui d'une femme; mais les filles -des héros peuvent avoir sur leurs tombes les trophées de leur -père: c'est une belle union que celle de l'innocence et de la -valeur. Il y a une élégie de Properce, qui peint mieux qu'aucun -autre écrit de l'antiquité cette dignité des femmes chez -les Romains, plus imposante et plus pure que l'éclat même -dont elles jouissaient pendant le temps de la chevalerie. Cornélie, -morte dans sa jeunesse, adresse à son époux les adieux -et les consolations les plus touchantes, et l'on y sent presque -à chaque mot tout ce qu'il y a de respectable et de sacré dans -les liens de famille. Le noble orgueil d'une vie sans tache se -peint dans cette poésie majestueuse des Latins, dans cette -poésie noble et sévère comme les maîtres du monde. <i>Oui</i>, dit -Cornélie, <i>aucune tache n'a souillé ma vie: depuis l'hymen -jusqu'au bûcher, j'ai vécu pure entre les deux flambeaux.</i> Quelle -admirable expression! s'écria Corinne; quelle image sublime! -et qu'il est digne d'envie, le sort de la femme qui -peut ainsi conserver la plus parfaite unité dans sa destinée, -et n'emporte au tombeau qu'un souvenir! c'est assez pour -une vie.»</p> - -<p>En achevant ces mots, les yeux de Corinne se remplirent de -larmes; un sentiment cruel, un soupçon pénible s'empara du -cœur d'Oswald. «Corinne, s'écria-t-il, Corinne! votre âme -délicate n'a-t-elle rien à se reprocher? Si je pouvais disposer -de moi, si je pouvais m'offrir à vous, n'aurais-je point de -rivaux dans le passé? pourrais-je être fier de mon choix? une -jalousie cruelle ne troublerait-elle pas mon bonheur?—Je -suis libre, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé, répondit -Corinne; que voulez-vous de plus? Faut-il me condamner -à vous avouer qu'avant de vous avoir connu, mon imagination -a pu me tromper sur l'intérêt qu'on m'inspirait! et n'y -a-t-il pas dans le cœur de l'homme une pitié divine pour les -erreurs que le sentiment, ou du moins l'illusion du sentiment, -aurait fait commettre!» En achevant ces mots, une rougeur -modeste couvrit son visage. Oswald tressaillit, mais il se tut. -Il y avait dans le regard de Corinne une expression de repentir -et de timidité qui ne lui permit pas de la juger avec rigueur, -et il lui sembla qu'un rayon du ciel descendait sur -elle pour l'absoudre. Il prit sa main, la serra contre son -cœur, et se mit à genoux devant elle, sans rien prononcer, -sans rien promettre, mais en la contemplant avec un regard -d'amour qui laissait tout espérer.</p> - -<p>«Croyez-moi, dit Corinne à lord Nelvil, ne formons point -de plan pour les années qui suivront: les plus heureux moments -de la vie sont encore ceux qu'un hasard bienfaisant -nous accorde. Est-ce donc ici, est-ce donc au milieu des tombeaux, -qu'il faut tant croire à l'avenir?—Non, s'écria lord -Nelvil, non, je ne crois point à l'avenir qui nous séparerait! -Ces quatre jours d'absence m'ont trop bien appris que je -n'existais plus maintenant que par vous.» Corinne ne répondit -rien à ces douces paroles, mais elle les recueillit religieusement -dans son cœur; elle craignait toujours, en prolongeant -l'entretien sur le sentiment qui seul l'occupait, d'exciter -Oswald à déclarer ses projets avant qu'une plus longue habitude -lui rendît la séparation impossible. Souvent même elle -dirigeait à dessein son attention vers les objets extérieurs; -comme cette sultane des contes arabes, qui cherchait à captiver -par mille récits divers l'intérêt de celui qu'elle aimait, -afin d'éloigner la décision de son sort jusqu'au moment où les -charmes de son esprit remportèrent la victoire.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Non loin de la voie Appienne, Oswald et Corinne se firent -montrer les <i>Columbarium</i>, où les esclaves sont réunis à leurs -maîtres, où l'on voit dans un même tombeau tout ce qui vécut -par la protection d'un seul homme ou d'une seule femme. -Les femmes de Livie, par exemple, celles qui, consacrées jadis -aux soins de sa beauté, luttaient pour elle contre le temps, -et disputaient aux années quelques-uns de ses charmes, sont -placées à côté d'elle dans de petites urnes. On croit voir une -collection de morts obscurs autour d'un mort illustre, non -moins silencieux que son cortége. A peu de distance de là, -l'on aperçoit un champ où les vestales infidèles à leurs vœux -étaient enterrées vivantes: singulier exemple de fanatisme -dans une religion naturellement tolérante.</p> - -<p>«Je ne vous mènerai point aux catacombes, dit Corinne à -lord Nelvil, quoique, par un hasard singulier, elles soient au-dessous -de cette voie Appienne, et qu'ainsi les tombeaux reposent -sur les tombeaux. Mais cet asile des chrétiens persécutés -a quelque chose de si sombre et de si terrible, que je ne -puis me résoudre à y retourner: ce n'est pas cette mélancolie -touchante que l'on respire dans les lieux ouverts, c'est le -cachot près du sépulcre, c'est le supplice de la vie à côté des -horreurs de la mort. Sans doute on se sent pénétré d'admiration -pour les hommes qui, par la seule puissance de l'enthousiasme, -ont pu supporter cette vie souterraine, et se sont -ainsi séparés entièrement du soleil et de la nature; mais l'âme -est si mal à l'aise dans ce lieu, qu'il n'en peut résulter aucun -bien pour elle. L'homme est une partie de la création; il faut -qu'il trouve son harmonie morale dans l'ensemble de l'univers, -dans l'ordre habituel de la destinée; et de certaines exceptions -violentes et redoutables peuvent étonner la pensée, -mais effrayent tellement l'imagination, que la disposition habituelle -de l'âme ne saurait y gagner. Allons plutôt, continua -Corinne, voir la pyramide de Cestius: les protestants qui -meurent ici sont tous ensevelis autour de cette pyramide, et -c'est un doux asile, tolérant et libéral.—Oui, répondit Oswald, -c'est là que plusieurs de mes compatriotes ont trouvé -leur dernier séjour. Allons-y; peut-être est-ce ainsi du moins -que je ne vous quitterai jamais.» Corinne frémit à ces mots, -et sa main tremblait en s'appuyant sur le bras de lord Nelvil. -«Je suis mieux, reprit-il, bien mieux depuis que je vous connais.» -Et le visage de Corinne fut éclairé de nouveau par cette -joie douce et tendre, son expression habituelle.</p> - -<p>Cestius présidait aux jeux des Romains; son nom ne se -trouve point dans l'histoire, mais il est illustré par son tombeau. -La pyramide massive qui le renferme défend sa mort -de l'oubli qui a tout à fait effacé sa vie. Aurélien, craignant -qu'on ne se servît de cette pyramide comme d'une forteresse -pour attaquer Rome, l'a fait enclaver dans les murs, qui subsistent -encore, non pas comme d'inutiles ruines, mais comme -l'enceinte actuelle de Rome moderne. On dit que les pyramides -imitent, par leur forme, la flamme qui s'élève sur un -bûcher. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette forme mystérieuse -attire les regards et donne un caractère pittoresque à -tous les points de vue dont elle fait partie. En face de cette -pyramide est le mont Testacée, sous lequel il y a des grottes -extrêmement fraîches, où l'on donne des festins pendant l'été. -Les festins, à Rome, ne sont point troublés par la vue des -tombeaux. Les pins et les cyprès qu'on aperçoit de distance -en distance dans la riante campagne d'Italie retracent aussi -ces souvenirs solennels; et ce contraste produit le même effet -que les vers d'Horace,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">. . . . . . . . . . Moriture Delli,</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">. . . . . . . . . . . . . . . . . .</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Linquenda tellus, et domus, et placens</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Uxor<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>,</i></div> -</div> - -<p class="noindent">au milieu des poésies consacrées à toutes les jouissances de -la terre. Les anciens ont toujours senti que l'idée de la mort a -sa volupté; l'amour et les fêtes la rappellent, et l'émotion -d'une joie vive semble s'accroître par l'idée même de la brièveté -de la vie.</p> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Dellius, il faut mourir… il faut quitter la terre, -et ta demeure, et ton épouse chérie.</p> -</div> -<p>Corinne et lord Nelvil revinrent de la course des tombeaux -en côtoyant les bords du Tibre. Jadis il était couvert de vaisseaux -et bordé de palais; jadis ses inondations mêmes étaient -regardées comme des présages: c'était le fleuve-prophète, la -divinité tutélaire de Rome. Maintenant on dirait qu'il coule -parmi les ombres, tant il est solitaire, tant la couleur de ses -eaux parait livide! Les plus beaux monuments des arts, les -plus admirables statues ont été jetées dans le Tibre, et sont -cachées sous ses flots. Qui sait si, pour les chercher, on ne le -détournera pas un jour de son lit? Mais quand on songe que -les chefs-d'œuvre du génie humain sont peut-être là, devant -nous, et qu'un œil plus perçant les verrait à travers les ondes, -l'on éprouve je ne sais quelle émotion, qui sans cesse renaît -à Rome sous diverses formes, et fait trouver une société -pour la pensée dans les objets physiques, muets partout ailleurs.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Raphaël a dit que Rome moderne était presque en entier -bâtie avec les débris de Rome ancienne; et il est certain qu'on -n'y peut faire un pas sans être frappé de quelques restes de -l'antiquité. L'on aperçoit les <i>murs éternels</i>, selon l'expression -de Pline, à travers l'ouvrage des derniers siècles: les édifices -de Rome portent presque tous une empreinte historique; on -y peut remarquer, pour ainsi dire, la physionomie des âges. -Depuis les Étrusques jusqu'à nos jours, depuis ces peuples -plus anciens que les Romains mêmes, et qui ressemblent aux -Égyptiens par la solidité de leurs travaux et la bizarrerie de -leurs dessins; depuis ces peuples jusqu'au cavalier Bernin, cet -artiste maniéré comme les poëtes italiens au dix-septième siècle, -on peut observer l'esprit humain à Rome dans les différents -caractères des arts, des édifices et des ruines. Le moyen -âge et le siècle brillant des Médicis reparaissent à nos yeux -par leurs œuvres; et cette étude du passé, dans les objets -présents à nos regards, nous fait pénétrer le génie des temps. -On croit que Rome avait autrefois un nom mystérieux, qui -n'était connu que de quelques adeptes; il semble qu'il est encore -nécessaire d'être initié dans le secret de cette ville. Ce -n'est pas simplement un assemblage d'habitations, c'est l'histoire -du monde, figurée par divers emblèmes et représentée -sous diverses formes.</p> - -<p>Corinne convint avec lord Nelvil qu'ils iraient voir ensemble -d'abord les édifices de Rome moderne, et qu'ils réserveraient -pour un autre temps les admirables collections de tableaux -et de statues qu'elle renferme. Peut-être, sans s'en -rendre raison, Corinne désirait-elle de renvoyer le plus qu'il -était possible ce qu'on ne peut se dispenser de connaître à -Rome: car qui l'a jamais quittée sans avoir contemplé l'Apollon -du Belvédère et les tableaux de Raphaël! Cette garantie, -toute faible qu'elle était, qu'Oswald ne partirait pas encore, -plaisait à son imagination. Y a-t-il de la fierté, dira-t-on, -à vouloir retenir ce qu'on aime par un autre motif que celui -du sentiment? Je ne sais; mais plus on aime, moins on se fie -au sentiment que l'on inspire; et quelle que soit la cause qui -nous assure la présence de l'objet qui nous est cher, on l'accepte -toujours avec joie. Il y a souvent bien de la vanité dans -un certain genre de fierté; et si des charmes généralement -admirés, tels que ceux de Corinne, ont un véritable avantage, -c'est qu'ils permettent de placer son orgueil dans le sentiment -qu'on éprouve, plus encore que dans celui qu'on inspire.</p> - -<p>Corinne et lord Nelvil recommencèrent leurs courses par les -églises les plus remarquables entre les nombreuses églises de -Rome: elles sont toutes décorées par les magnificences antiques; -mais quelque chose de sombre et de bizarre se mêle à -ces beaux marbres, à ces ornements de fête enlevés aux temples -païens. Les colonnes de porphyre et de granit étaient en -si grand nombre à Rome, qu'on les a prodiguées presque sans -y attacher aucun prix. A Saint-Jean-de-Latran, dans cette -église fameuse par les conciles qui y ont été tenus, on trouve -une telle quantité de colonnes de marbre, qu'il en est plusieurs -qu'on a recouvertes d'un mastic de plâtre pour en faire des -pilastres, tant la multitude de ces richesses y avait rendu indifférent!</p> - -<p>Quelques-unes de ces colonnes étaient dans le tombeau d'Adrien, -d'autres au Capitole; celles-ci portent encore sur leur -chapiteau la figure des oies qui ont sauvé le peuple romain: -ces colonnes soutiennent des ornements gothiques, et quelques-unes -des ornements à la manière des Arabes. L'urne -d'Agrippa recèle les cendres d'un pape; car les morts eux-mêmes -ont cédé la place à d'autres morts, et les tombeaux -ont presque aussi souvent changé de maîtres que la demeure -des vivants.</p> - -<p>Près de Saint-Jean-de-Latran est l'escalier saint, transporté, -dit-on, de Jérusalem à Rome. On ne peut le monter qu'à genoux. -César lui-même et Claude montèrent aussi à genoux -l'escalier qui conduisait au temple de Jupiter Capitolin. A -côté de Saint-Jean-de-Latran est le baptistère où l'on dit que -Constantin fut baptisé. Au milieu de la place l'on voit un obélisque -qui est peut-être le plus ancien monument qui soit -dans le monde; un obélisque contemporain de la guerre de -Troie! un obélisque que le barbare Cambyse respecta cependant -assez pour faire arrêter en son honneur l'incendie d'une -ville! un obélisque pour lequel un roi mit en gage la vie de -son fils unique! Les Romains l'ont fait arriver miraculeusement -du fond de l'Égypte jusqu'en Italie; ils détournèrent le -Nil de son cours pour qu'il allât le chercher et le transportât -jusqu'à la mer. Cet obélisque est encore couvert des hiéroglyphes -qui gardent leur secret depuis tant de siècles, et défient -jusqu'à ce jour les plus savantes recherches. Les Indiens, -les Égyptiens, l'antiquité de l'antiquité, nous seraient peut-être -révélés par ces signes. Le charme merveilleux de Rome, -ce n'est pas seulement la beauté réelle de ses monuments, -mais l'intérêt qu'ils inspirent en excitant à penser; et ce genre -d'intérêt s'accroît chaque jour par chaque étude nouvelle.</p> - -<p>Une des églises les plus singulières de Rome, c'est Saint-Paul: -son extérieur est celui d'une grange mal bâtie, et l'intérieur -est orné par quatre-vingts colonnes d'un marbre si -beau, d'une forme si parfaite, qu'on croit qu'elles appartiennent -à un temple d'Athènes décrit par Pausanias. Cicéron -dit: <i>Nous sommes entourés des vestiges de l'histoire.</i> S'il le disait -alors, que dirons-nous maintenant?</p> - -<p>Les colonnes, les statues, les bas-reliefs de l'ancienne Rome -sont tellement prodigués dans les églises de la ville moderne, -qu'il en est une (Sainte-Agnès) où des bas-reliefs retournés -servent de marches à un escalier, sans qu'on se soit donné -la peine de savoir ce qu'ils représentent. Quel étonnant aspect -offrirait maintenant Rome antique, si l'on avait laissé les -colonnes, les marbres, les statues, à la place même où ils ont -été trouvés! la ville ancienne presque en entier serait encore -debout; mais les hommes de nos jours oseraient-ils s'y promener?</p> - -<p>Les palais des grands seigneurs sont extrêmement vastes, -d'une architecture souvent très-belle, et toujours imposante; -mais les ornements de l'intérieur sont rarement de bon goût, -et l'on n'y a point l'idée de ces appartements élégants que les -jouissances perfectionnées de la vie sociale ont fait inventer -ailleurs. Ces vastes demeures des princes romains sont désertes -et silencieuses; les paresseux habitants de ces palais se -retirent chez eux dans quelques petites chambres inaperçues, -et laissent les étrangers parcourir leurs magnifiques galeries, -où les plus beaux tableaux du siècle de Léon X sont réunis. -Ces grands seigneurs romains sont aussi étrangers maintenant -au luxe pompeux de leurs ancêtres, que ces ancêtres l'étaient -eux-mêmes aux vertus austères des Romains de la république. -Les maisons de campagne donnent encore davantage -l'idée de cette solitude, de cette indifférence des possesseurs -au milieu des plus admirables séjours du monde. On se promène -dans ces immenses jardins sans se douter qu'ils aient -un maître. L'herbe croît au milieu des allées; et, dans ces -mêmes allées abandonnées, les arbres sont taillés artistement -selon l'ancien goût qui régnait en France: singulière bizarrerie, -que cette négligence du nécessaire et cette affectation -de l'inutile! Mais on est souvent surpris à Rome, et dans la -plupart des autres villes d'Italie, du goût qu'ont les Italiens -pour les ornements maniérés, eux qui ont sans cesse sous les -yeux la noble simplicité de l'antique. Ils aiment ce qui est -brillant, plutôt que ce qui est élégant et commode. Ils ont en -tout genre les avantages et les inconvénients de ne point vivre -habituellement en société. Leur luxe est pour l'imagination -plutôt que pour la jouissance: isolés qu'ils sont entre eux, -ils ne peuvent redouter l'esprit de moquerie, qui pénètre rarement -à Rome dans les secrets de la maison; et l'on dirait -souvent, à voir le contraste du dedans et du dehors du palais, -que la plupart des grands seigneurs d'Italie arrangent leurs -demeures pour éblouir les passants, mais non pour y recevoir -des amis.</p> - -<p>Après avoir parcouru les églises et les palais, Corinne conduisit -Oswald dans la villa Mellini, jardin solitaire, et sans -autre ornement que des arbres magnifiques. On voit de là, -dans l'éloignement, la chaîne des Apennins; la transparence -de l'air colore ces montagnes, les rapproche et les dessine -d'une manière singulièrement pittoresque. Oswald et Corinne -restèrent dans ce lieu quelque temps pour goûter le charme -du ciel et la tranquillité de la nature. On ne peut avoir l'idée -de cette tranquillité singulière, quand on n'a pas vécu -dans les contrées méridionales. L'on ne sent pas, dans un jour -chaud, le plus léger souffle de vent. Les plus faibles brins de -gazon sont d'une immobilité parfaite; les animaux eux-mêmes -partagent l'indolence inspirée par le beau temps; à midi, vous -n'entendez point le bourdonnement des mouches, ni le bruit -des cigales, ni le chant des oiseaux; nul ne se fatigue en -agitations inutiles et passagères; tout dort, jusqu'au moment -où les orages, où les passions réveillent la nature véhémente -qui sort avec impétuosité de son propre repos.</p> - -<p>Il y a dans les jardins de Rome un grand nombre d'arbres -toujours verts, qui ajoutent encore à l'illusion qui fait déjà la -douceur du climat pendant l'hiver. Des pins d'une élégance -particulière, larges et touffus vers le sommet, et rapprochés -l'un de l'autre, forment comme une espèce de plaine dans les -airs, dont l'effet est charmant, quand on monte assez haut -pour l'apercevoir. Les arbres inférieurs sont placés à l'abri de -cette voûte de verdure. Deux palmiers seulement se trouvent -dans Rome, et sont tous les deux dans des jardins de moines: -l'un d'eux, placé sur une hauteur, sert de point de vue à distance, -et l'on a toujours un sentiment de plaisir en apercevant, -en retrouvant, dans les diverses perspectives de Rome, -ce député de l'Afrique, cette image d'un midi plus brûlant -encore que celui de l'Italie, et qui réveille tant d'idées et de -sensations nouvelles.</p> - -<p>«Ne trouvez-vous pas, dit Corinne en contemplant avec -Oswald la campagne dont ils étaient environnés, que la nature -en Italie fait plus rêver que partout ailleurs? On dirait -qu'elle est ici plus en relation avec l'homme, et que le Créateur s'en sert -comme d'un langage entre la créature et lui.—Sans -doute, reprit Oswald, je le crois ainsi; mais qui sait si -ce n'est pas l'attendrissement profond que vous excitez dans -mon cœur, qui me rend sensible à tout ce que je vois? Vous -me révélez les pensées et les émotions que les objets extérieurs -peuvent faire naître. Je ne vivais que dans mon cœur, -vous avez réveillé mon imagination. Mais cette magie de l'univers -que vous m'apprenez à connaître ne m'offrira jamais -rien de plus beau que votre regard, de plus touchant que votre -voix.—Puisse ce sentiment que je vous inspire aujourd'hui -durer autant que ma vie, dit Corinne, ou, du moins, -puisse ma vie ne pas durer plus que lui!»</p> - -<p>Oswald et Corinne terminèrent leur voyage de Rome par la -Villa Borghèse, celui de tous les jardins et de tous les palais -romains où les splendeurs de la nature et des arts sont rassemblées -avec le plus de goût et d'éclat. On y voit des arbres -de toutes les espèces, et des eaux magnifiques. Une réunion -incroyable de statues, de vases, de sarcophages antiques, se -mêlent avec la fraîcheur de la jeune nature du Sud. La mythologie -des anciens y semble ranimée. Les naïades sont placées -sur le bord des ondes, les nymphes dans des bois dignes -d'elles, les tombeaux sous des ombrages élyséens; la statue -d'Esculape est au milieu d'une île; celle de Vénus semble sortir -des ondes; Ovide et Virgile pourraient se promener dans -ce beau lieu, et se croire encore au siècle d'Auguste. Les -chefs-d'œuvre de sculpture que renferme le palais lui donnent une -magnificence à jamais nouvelle. On aperçoit de loin, à travers -les arbres, la ville de Rome, et Saint-Pierre, et la campagne, -et les longues arcades, débris des aqueducs qui transportaient -les sources des montagnes dans l'ancienne Rome. Tout est là -pour la pensée, pour l'imagination, pour la rêverie. Les sensations -les plus pures se confondent avec les plaisirs de l'âme, -et donnent l'idée d'un bonheur parfait; mais quand on demande: -Pourquoi ce séjour ravissant n'est-il pas habité? l'on -vous répond que le mauvais air (<i lang="it" xml:lang="it">la cattiva aria</i>) ne permet -pas d'y vivre pendant l'été.</p> - -<p>Ce mauvais air fait, pour ainsi dire, le siége de Rome; il -avance chaque année quelques pas de plus, et l'on est forcé -d'abandonner les plus charmantes habitations à son empire. -Sans doute l'absence d'arbres dans la campagne, autour de la -ville, est une des causes de l'insalubrité de l'air; et c'est peut-être -pour cela que les anciens Romains avaient consacré les -bois aux déesses, afin de les faire respecter par le peuple. -Maintenant des forêts sans nombre ont été abattues: pourrait-il -en effet exister de nos jours des lieux assez sanctifiés -pour que l'avidité s'abstînt de les dévaster? Le mauvais air -est le fléau des habitants de Rome, et menace la ville d'une -entière dépopulation; mais il ajoute peut-être encore à l'effet -que produisent les superbes jardins qu'on voit dans l'enceinte -de Rome. L'influence maligne ne se fait sentir par aucun signe -extérieur: vous respirez un air qui semble pur et qui est -très-agréable; la terre est riante et fertile; une fraîcheur délicieuse -vous repose le soir des chaleurs brûlantes du jour: et -tout cela, c'est la mort!</p> - -<p>«J'aime, disait Oswald à Corinne, ce danger mystérieux, -invisible, ce danger sous la forme des impressions les plus -douces. Si la mort n'est, comme je le crois, qu'un appel à -une existence plus heureuse, pourquoi le parfum des fleurs, -l'ombrage des beaux arbres, le souffle rafraîchissant du soir, -ne seraient-ils pas chargés de nous en apporter la nouvelle? -Sans doute le gouvernement doit veiller de toutes les manières -à la conservation de la vie humaine; mais la nature a -des secrets que l'imagination seule peut pénétrer; et je conçois -facilement que les habitants et les étrangers ne se dégoûtent -point de Rome par le genre de péril que l'on y court -pendant les plus belles saisons de l'année.»</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l6">LIVRE SIXIÈME<br /> -MŒURS ET CARACTÈRE DES ITALIENS</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>L'irrésolution du caractère d'Oswald, augmentée par ses -malheurs, le portait à craindre tous les partis irrévocables. Il -n'avait pas même osé, dans son incertitude, demander à Corinne -le secret de son nom et de sa destinée, et cependant son -amour pour elle acquérait chaque jour de nouvelles forces; -il ne la regardait jamais sans émotion; il pouvait à peine, au -milieu de la société, s'éloigner, même pour un instant, de la -place où elle était assise; elle ne disait pas un mot qu'il ne -sentît; elle n'avait pas un instant de tristesse ou de gaieté -dont le reflet ne se peignît sur sa propre physionomie. Mais, -tout en admirant, tout en aimant Corinne, il se rappelait combien -une telle femme s'accordait peu avec la manière de vivre -des Anglais, combien elle différait de l'idée que son père s'était -formée de celle qu'il lui convenait d'épouser; et ce qu'il -disait à Corinne se ressentait du trouble et de la contrainte -que ces réflexions faisaient naître en lui.</p> - -<p>Corinne ne s'en apercevait que trop bien; mais il lui en aurait -tant coûté de rompre avec lord Nelvil, qu'elle se prêtait -elle-même à ce qu'il n'y eût point entre eux d'explication décisive; -et comme elle avait dans le caractère assez d'imprévoyance, -elle était heureuse du présent tel qu'il était, quoiqu'il -lui fût impossible de savoir ce qui devait en arriver.</p> - -<p>Elle s'était entièrement séparée du monde pour se consacrer -à son sentiment pour Oswald. Mais à la fin, blessée de son silence -sur leur avenir, elle résolut d'accepter une invitation -pour un bal où elle était vivement désirée. Rien n'est plus indifférent -à Rome que de quitter la société et d'y reparaître -tour à tour, selon que cela convient: c'est le pays où l'on -s'occupe le moins de ce qu'on appelle ailleurs le <i>commérage</i>; -chacun fait ce qu'il veut sans que personne s'en informe, à -moins qu'on ne rencontre dans les autres un obstacle à son -amour ou à son ambition. Les Romains ne s'inquiètent pas -plus de la conduite de leurs compatriotes que de celle des -étrangers qui passent et repassent dans leur ville, rendez-vous -des Européens. Quand lord Nelvil sut que Corinne allait au -bal, il en éprouva de l'humeur. Il avait cru voir en elle depuis -quelque temps une disposition mélancolique qui sympathisait -avec la sienne; tout à coup elle lui parut vivement -occupée de la danse, de ce talent dans lequel elle excellait, et -son imagination semblait animée par la perspective d'une fête. -Corinne n'était pas une personne frivole, mais elle se sentait -chaque jour plus subjuguée par son amour pour Oswald, et -elle voulait essayer d'en affaiblir la force. Elle savait par expérience -que la réflexion et les sacrifices ont moins de pouvoir -sur les caractères passionnés que la distraction, et elle -pensait que la raison ne consiste pas à triompher de soi selon -les règles, mais comme on le peut.</p> - -<p>«Il faut, disait-elle à lord Nelvil, qui lui reprochait cette -intention, il faut pourtant que je sache s'il n'y a plus que vous -au monde qui puissiez remplir ma vie, si ce qui me plaisait -autrefois ne peut pas encore m'amuser, et si le sentiment que -vous m'inspirez doit absorber tout autre intérêt et toute autre -idée.—Vous voulez donc cesser de m'aimer? reprit Oswald.—Non, -répondit Corinne; mais ce n'est que dans la vie domestique -qu'il peut être doux de se sentir ainsi dominée par -une seule affection. Moi qui ai besoin de mes talents, de mon -esprit, de mon imagination, pour soutenir l'éclat de la vie que -j'ai adoptée, cela me fait mal, et beaucoup de mal, d'aimer -comme je vous aime.—Vous ne me sacrifieriez donc pas, -lui dit Oswald, ces hommages, cette gloire?…—Que vous -importe, dit Corinne, de savoir si je vous les sacrifierais! Il -ne faut pas, puisque nous ne sommes point destinés l'un à l'autre, -flétrir à jamais pour moi le genre de bonheur dont je -dois me contenter.» Lord Nelvil ne répondit point, parce -qu'il fallait, en exprimant son sentiment, dire aussi quel dessein -ce sentiment lui inspirait; et son cœur l'ignorait encore. -Il se tut donc en soupirant, et suivit Corinne au bal, quoiqu'il -lui en coûtât beaucoup d'y aller.</p> - -<p>C'était la première fois, depuis son malheur, qu'il revoyait -une grande assemblée; et le tumulte d'une fête lui causa une -telle impression de tristesse, qu'il resta longtemps dans une -salle à côté de celle du bal, la tête appuyée sur sa main, et ne -cherchant pas même à voir danser Corinne. Il écoutait cette -musique de danse, qui, comme toutes les musiques, fait rêver, -bien qu'elle ne semble destinée qu'à la joie. Le comte -d'Erfeuil arriva, tout enchanté d'un bal, d'une assemblée, -d'une société nombreuse enfin qui lui rappelait un peu la -France. «J'ai fait ce que j'ai pu, dit-il à lord Nelvil, pour -trouver quelque intérêt à ces ruines dont on parle tant à -Rome; je ne vois rien de beau dans cela: c'est un préjugé -que l'admiration de ces débris couverts de ronces. J'en dirai -mon avis quand je reviendrai à Paris, car il est temps que ce -prestige de l'Italie finisse. Il n'y a pas un monument en Europe, -subsistant aujourd'hui dans son entier, qui ne vaille -mieux que ces tronçons de colonnes, que ces bas-reliefs -noircis par le temps, qu'on ne peut admirer qu'à force d'érudition. -Un plaisir qu'il faut acheter par tant d'études ne me -paraît pas bien vif en lui-même; car, pour être ravi par les -spectacles de Paris, personne n'a besoin de pâlir sur les livres.» -Lord Nelvil ne répondit rien. Le comte d'Erfeuil l'interrogea -de nouveau sur l'impression que Rome avait produite -sur lui. «Au milieu d'un bal, dit Oswald, ce n'est pas -trop le moment d'en parler d'une manière sérieuse, et vous -savez que je ne sais pas parler autrement.—A la bonne -heure, reprit le comte d'Erfeuil: je suis plus gai que vous, -j'en conviens; mais qui sait si je ne suis pas plus sage? Il y a -beaucoup de philosophie, croyez-moi, dans mon apparente -légèreté; la vie doit être prise comme cela.—Vous avez peut-être -raison, reprit Oswald; mais c'est par nature et non par -réflexion, que vous êtes ainsi, et voilà pourquoi votre manière -d'être ne convient qu'à vous.»</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil entendit nommer Corinne dans la salle -du bal, et il y entra pour savoir ce dont il s'agissait. Lord -Nelvil s'avança jusqu'à la porte, et vit le prince d'Amalfi, -Napolitain de la plus belle figure, qui priait Corinne de danser -avec lui la <i>Tarentelle</i>, une danse de Naples, pleine de grâce -et d'originalité. Les amis de Corinne le lui demandaient aussi. -Elle accepta sans se faire prier, ce qui étonna assez le comte -d'Erfeuil, accoutumé qu'il était aux refus par lesquels il est -d'usage de faire précéder le consentement. Mais, en Italie, on -ne connaît pas ce genre de grâces, et chacun croit tout simplement -plaire davantage à la société en s'empressant de faire -ce qu'elle désire. Corinne aurait inventé cette manière naturelle, -si déjà elle n'avait pas été en usage. L'habit qu'elle -avait mis pour le bal était élégant et léger; ses cheveux étaient -rassemblés dans un filet de soie à l'italienne, et ses yeux exprimaient -un plaisir vif qui la rendait plus séduisante que jamais. -Oswald en fut troublé; il combattait contre lui-même; -il s'indignait d'être captivé par des charmes dont il devait se -plaindre, puisque, loin de songer à lui plaire, c'était presque -pour échapper à son empire que Corinne se montrait si ravissante. -Mais qui peut résister aux séductions de la grâce? -Fût-elle même dédaigneuse, elle serait encore toute-puissante; -et ce n'était assurément pas la disposition de Corinne. Elle -aperçut lord Nelvil, rougit, et ses yeux avaient, en le regardant, -une douceur enchanteresse.</p> - -<p>Le prince d'Amalfi s'accompagnait, en dansant, avec des -castagnettes. Corinne, avant de commencer, fit avec les deux -mains un salut plein de grâce à l'assemblée; et, tournant légèrement -sur elle-même, elle prit le tambour de basque que -le prince d'Amalfi lui présentait. Elle se mit à danser en frappant -l'air de ce tambour de basque; et tous ses mouvements -avaient une souplesse, une grâce, un mélange de pudeur et de -volupté, qui pouvaient donner l'idée de la puissance que les -bayadères exercent sur l'imagination des Indiens, quand elles -sont, pour ainsi dire, poëtes avec leur danse, quand elles expriment -tant de sentiments divers par les pas caractérisés et -les tableaux enchanteurs qu'elles offrent aux regards. Corinne -connaissait si bien toutes les attitudes que représentent les -peintres et les sculpteurs antiques, que, par un léger mouvement -de ses bras, en plaçant son tambour de basque tantôt -au-dessus de sa tête, tantôt en avant avec une de ses mains, -tandis que l'autre parcourait les grelots avec une incroyable -dextérité, elle rappelait les danseuses d'Herculanum, et faisait -naître successivement une foule d'idées nouvelles pour le -dessin et la peinture.</p> - -<p>Ce n'était point la danse française, si remarquable par l'élégance -et la difficulté des pas; c'était un talent qui tenait de -beaucoup plus près à l'imagination et au sentiment. Le caractère -de la musique était exprimé tour à tour par la précision -et la mollesse des mouvements. Corinne, en dansant, faisait -passer dans l'âme des spectateurs ce qu'elle éprouvait, -comme si elle avait improvisé, comme si elle avait joué de -la lyre, ou dessiné quelques figures; tout était langage pour -elle: les musiciens, en la regardant, s'animaient à mieux faire -sentir le génie de leur art; et je ne sais quelle joie passionnée -et quelle sensibilité d'imagination électrisait à la fois tous les -témoins de cette danse magique, et les transportait dans une -existence idéale, où l'on rêve un bonheur qui n'est pas de ce -monde.</p> - -<p>Il y a un moment dans cette danse napolitaine où la femme -se met à genoux, tandis que l'homme tourne autour d'elle, -non en maître, mais en vainqueur. Quel était dans ce moment -le charme de la dignité de Corinne! comme à genoux elle était -souveraine! Et quand elle se releva, en faisant retentir le son -de son instrument, de sa cymbale aérienne, elle semblait -animée par un enthousiasme de vie, de jeunesse et de beauté, -qui devait persuader qu'elle n'avait besoin de personne pour -être heureuse. Hélas! il n'en était pas ainsi; mais Oswald le -craignait, et soupirait en admirant Corinne, comme si chacun -de ses succès l'eût séparée de lui. A la fin de la danse, -l'homme se jette à genoux à son tour, et c'est la femme qui -danse autour de lui. Corinne en cet instant se surpassa encore, -s'il était possible; sa course était si légère en parcourant -deux ou trois fois le même cercle, que ses pieds, chaussés -en brodequins, volaient sur le plancher avec la rapidité -de l'éclair; et quand elle éleva une de ses mains en agitant -son tambour de basque, et que de l'autre elle fit signe au -prince d'Amalfi de se relever, tous les hommes étaient tentés -de se mettre à genoux comme lui: tous, excepté lord Nelvil, -qui se retira de quelques pas en arrière; et le comte d'Erfeuil, -qui fit quelques pas en avant pour complimenter Corinne. -Quant aux Italiens qui étaient là, ils ne pensaient point -à se faire remarquer par leur enthousiasme; ils s'y livraient, -parce qu'ils l'éprouvaient. Ce ne sont pas des hommes assez -habitués à la société et à l'amour-propre qu'elle excite, pour -s'occuper de l'effet qu'ils produisent; ils ne se laissent jamais -détourner de leur plaisir par la vanité, ni de leur but par les -applaudissements.</p> - -<p>Corinne était charmée de son succès, et remerciait tout le -monde avec une grâce pleine de simplicité. Elle était contente -d'avoir réussi, et le laissait voir en bonne enfant, si l'on -peut s'exprimer ainsi; mais ce qui l'occupait surtout, c'était -le désir de traverser la foule pour arriver jusqu'à la porte contre -laquelle Oswald était appuyé. Elle y arriva enfin, et s'arrêta -un moment pour attendre un mot de lui. «Corinne, lui -dit-il en s'efforçant de cacher son trouble, son enchantement -et sa peine; Corinne, voilà bien des hommages, voilà bien des -succès! Mais, au milieu de ces adorateurs si enthousiastes, -y a-t-il un ami courageux et sûr? y a-t-il un protecteur pour -la vie? et le vain tumulte des applaudissements devrait-il -suffire à une âme telle que la vôtre?»</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>La foule empêcha Corinne de répondre à lord Nelvil. On -allait souper, et chaque <i lang="it" xml:lang="it">cavaliere servente</i> se hâtait de s'asseoir -à côté de sa dame. Une étrangère arriva; et, ne trouvant -plus de place, aucun homme, excepté lord Nelvil et le -comte d'Erfeuil, ne lui offrit la sienne: ce n'était ni par impolitesse -ni par égoïsme qu'aucun Romain ne s'était levé; -mais l'idée que les grands seigneurs de Rome ont de l'honneur -et du devoir, c'est de ne pas quitter d'un pas ni d'un -instant leur dame. Quelques-uns, n'ayant pas pu s'asseoir, se -tenaient derrière la chaise de leurs belles, prêts à les servir au -moindre signe. Les dames ne parlaient qu'à leurs cavaliers; -les étrangers erraient en vain autour de ce cercle, où personne -n'avait rien à leur dire; car les femmes ne savent pas -en Italie ce que c'est que la coquetterie, ce que c'est en -amour qu'un succès d'amour-propre; elles n'ont envie de -plaire qu'à celui qu'elles aiment; il n'y a point de séduction -d'esprit avant celle du cœur ou des yeux; les commencements -les plus rapides sont suivis quelquefois par un sincère dévouement, -et même une très-longue constance. L'infidélité est en -Italie blâmée plus sévèrement dans un homme que dans une -femme. Trois ou quatre hommes, sous des titres différents, -suivent la même femme, qui les mène avec elle, sans se donner -quelquefois même la peine de dire leur nom au maître de -la maison qui les reçoit: l'un est le préféré, l'autre celui qui -aspire à l'être, un troisième s'appelle le souffrant (<i lang="it" xml:lang="it">il patito</i>); -celui-là est tout à fait dédaigné, mais on lui permet cependant -de faire le service d'adorateur; et tous ces rivaux vivent -paisiblement ensemble. Les gens du peuple seuls ont encore -conservé la coutume des coups de poignard. Il y a dans -ce pays un bizarre mélange de simplicité et de corruption, de -dissimulation et de vérité, de bonhomie et de vengeance, de -faiblesse et de force, qui s'explique par une observation constante: -c'est que les bonnes qualités viennent de ce qu'on n'y -fait rien pour la vanité, et les mauvaises de ce qu'on y fait -beaucoup pour l'intérêt, soit que cet intérêt tienne à l'amour, -à l'ambition ou à la fortune.</p> - -<p>Les distinctions de rang font en général peu d'effet en Italie; -ce n'est point par philosophie, mais par facilité de caractère -et familiarité de mœurs, qu'on y est peu susceptible des -préjugés aristocratiques; et comme la société ne s'y constitue -juge de rien, elle admet tout.</p> - -<p>Après le souper, chacun se mit au jeu, quelques femmes -aux jeux de hasard, d'autres au whist le plus silencieux; et -pas un mot n'était prononcé dans cette chambre naguère si -bruyante. Les peuples du Midi passent souvent de la plus -grande agitation au plus profond repos; c'est encore un des -contrastes de leur caractère, que la paresse unie à l'activité -la plus infatigable: ce sont en tout des hommes qu'il faut se -garder de juger au premier coup d'œil, car les qualités comme -les défauts les plus opposés se trouvent en eux: si vous les -voyez prudents dans tel instant, il se peut que dans un autre -ils se montrent les plus audacieux des hommes; s'ils sont indolents, -c'est peut-être qu'ils se reposent d'avoir agi, ou se -préparent pour agir encore; enfin ils ne perdent aucune force -de l'âme dans la société, et toutes s'amassent en eux pour les -circonstances décisives.</p> - -<p>Dans cette assemblée de Rome où se trouvaient Oswald et -Corinne, il y avait des hommes qui perdaient des sommes -énormes au jeu, sans qu'on pût l'apercevoir le moins du -monde sur leur physionomie: ces mêmes hommes auraient -eu l'expression la plus vive et les gestes les plus animés, s'ils -avaient raconté quelques faits de peu d'importance. Mais -quand les passions arrivent à un certain degré de violence, -elles craignent les témoins, et se voilent presque toujours par -le silence et l'immobilité.</p> - -<p>Lord Nelvil avait conservé un ressentiment amer de la -scène du bal; il croyait que les Italiens, et leur manière animée -d'exprimer l'enthousiasme, avaient détourné de lui, du -moins pour un moment, l'intérêt de Corinne. Il en était très-malheureux; -mais sa fierté lui conseillait de le cacher, ou de -le témoigner seulement en montrant du dédain pour les suffrages -qui flattaient sa brillante amie. On lui proposa de -jouer, il le refusa, Corinne aussi, et elle lui fit signe de venir -s'asseoir à côté d'elle. Oswald était inquiet de compromettre -Corinne, en passant ainsi la soirée seul avec elle en présence -de tout le monde. «Soyez tranquille, lui dit-elle, personne ne -s'occupera de nous; c'est l'usage ici de ne faire en société que -ce qui plaît; il n'y a pas une convenance établie, pas un -égard exigé: une politesse bienveillante suffit; personne ne -veut que l'on se gêne les uns pour les autres. Ce n'est sûrement -pas un pays où la liberté subsiste telle que vous l'entendez -en Angleterre, mais on y jouit d'une parfaite indépendance -sociale.—C'est-à-dire, reprit Oswald, qu'on n'y -montre aucun respect pour les mœurs.—Au moins, interrompit -Corinne, aucune hypocrisie. M. de la Rochefoucauld -a dit: <i>Le moindre des défauts d'une femme galante est -de l'être.</i> En effet, quels que soient les torts des femmes en -Italie, elles n'ont pas recours au mensonge; et si le mariage -n'y est pas assez respecté, c'est du consentement des deux -époux.</p> - -<p>—Ce n'est point la sincérité qui est la cause de ce genre -de franchise, répondit Oswald, mais l'indifférence pour l'opinion -publique. En arrivant ici j'avais une lettre de recommandation -pour une princesse; je la donnai à mon domestique -de place pour la porter; il me dit: <i>Monsieur, dans ce moment -cette lettre ne vous servirait à rien; car la princesse ne voit personne, -elle est</i> <span class="small" lang="it" xml:lang="it">INNAMORATA</span>; et cet état -d'être <span class="small" lang="it" xml:lang="it">INNAMORATA</span> se -proclamait comme toute autre situation de la vie, et cette publicité -n'est point excusée par une passion extraordinaire; -plusieurs attachements se succèdent ainsi, et sont également -connus. Les femmes mettent si peu de mystère à cet égard, -qu'elles avouent leurs liaisons avec moins d'embarras que nos -femmes n'en auraient en parlant de leurs époux. Aucun sentiment -profond ni délicat ne se mêle, on le croit aisément, à -cette mobilité sans pudeur. Aussi, dans cette nation où l'on -ne pense qu'à l'amour, il n'y a pas un seul roman, parce que -l'amour y est si rapide, si public, qu'il ne prête à aucun genre -de développement, et que, pour peindre véritablement les -mœurs générales à cet égard, il faudrait commencer et finir -dans la première page. Pardon, Corinne, s'écria lord Nelvil -en remarquant la peine qu'il lui faisait; vous êtes Italienne, -cette idée devrait me désarmer. Mais l'une des causes de votre -grâce incomparable, c'est la réunion de tous les charmes qui -caractérisent les différentes nations. Je ne sais dans quel pays -vous avez été élevée; mais certainement vous n'avez point -passé toute votre vie en Italie: peut-être est-ce en Angleterre -même… Ah! Corinne, si cela était vrai, comment auriez-vous -pu quitter ce sanctuaire de la pudeur et de la délicatesse, -pour venir ici, où non-seulement la vertu, mais -l'amour même est si mal connu? On le respire dans l'air, -mais pénètre-t-il dans le cœur? Les poésies dans lesquelles -l'amour joue un si grand rôle ont beaucoup de grâce, beaucoup -d'imagination; elles sont ornées par des tableaux brillants -dont les couleurs sont vives et voluptueuses. Mais où -trouverez-vous ce sentiment mélancolique et tendre qui anime -notre poésie? Que pourriez-vous comparer à la scène de Belvidera -et de son époux dans Otway; à Roméo, dans Shakspeare; -enfin surtout aux admirables vers de Thompson, dans son -chant du Printemps, lorsqu'il peint avec des traits si nobles -et si touchants le bonheur de l'amour dans le mariage? Y -a-t-il un tel mariage en Italie? et là où il n'y a pas de bonheur -domestique, peut-il exister de l'amour? N'est-ce pas ce bonheur -qui est le but de la passion du cœur, comme la possession -est celui de la passion des sens? Toutes les femmes jeunes -et belles ne se ressemblent-elles pas, si les qualités de l'âme -et de l'esprit ne fixent pas la préférence? et ces qualités, -que font-elles désirer? le mariage, c'est-à-dire l'association -de tous les sentiments et de toutes les pensées. L'amour illégitime, -quand malheureusement il existe chez nous, est encore, -si j'ose m'exprimer ainsi, un reflet du mariage. On y cherche -ce bonheur intime qu'on n'a pu goûter chez soi, et l'infidélité -même est plus morale en Angleterre que le mariage en -Italie.»</p> - -<p>Ces paroles étaient dures, elles blessèrent profondément -Corinne; et se levant aussitôt, les yeux remplis de larmes, -elle sortit de la chambre, et retourna subitement chez elle. -Oswald fut au désespoir d'avoir offensé Corinne; mais il avait -une sorte d'irritation de ses succès du bal, qui s'était trahie -par les paroles qui venaient de lui échapper. Il la suivit chez -elle, mais elle refusa de lui parler; il y retourna le lendemain -matin encore inutilement, sa porte était fermée. Ce refus -prolongé de recevoir lord Nelvil n'était pas dans le caractère -de Corinne; mais elle était douloureusement affligée de -l'opinion qu'il avait témoignée sur les Italiennes, et cette opinion -même lui faisait une loi de cacher à l'avenir, si elle le -pouvait, le sentiment qui l'entraînait.</p> - -<p>Oswald, de son côté, trouvait que Corinne ne se conduisait -pas dans cette circonstance avec la simplicité qui lui était -naturelle, et il se confirmait toujours davantage dans le mécontentement -que le bal lui avait causé; il excitait en lui -cette disposition qui pouvait lutter contre le sentiment dont -il redoutait l'empire. Ses principes étaient sévères, et le mystère -qui enveloppait la vie passée de celle qu'il aimait lui causait -une grande douleur. Les manières de Corinne lui paraissaient -pleines de charmes, mais quelquefois un peu trop -animées par le désir universel de plaire. Il lui trouvait beaucoup -de noblesse et de réserve dans les discours et dans le -maintien, mais trop d'indulgence dans les opinions. Enfin -Oswald était un homme séduit, entraîné, mais conservant au -dehors de lui-même un opposant qui combattait ce qu'il -éprouvait. Cette situation porte souvent à l'amertume. On est -mécontent de soi-même et des autres. L'on souffre, et l'on a -comme une sorte de besoin de souffrir encore davantage, ou -du moins d'amener une explication violente qui fasse triompher -complètement l'un des deux sentiments qui déchirent -le cœur.</p> - -<p>C'est dans cette disposition que lord Nelvil écrivit à Corinne. -Sa lettre était amère et inconvenable; il le sentait, -mais des mouvements confus le portaient à l'envoyer: il était -si malheureux par ses combats, qu'il voulait à tout prix une -circonstance quelconque qui pût les terminer.</p> - -<p>Un bruit auquel il ne croyait pas, mais que le comte d'Erfeuil -était venu lui raconter, contribua peut-être encore à -rendre ses expressions plus âpres. On répandait dans Rome -que Corinne épouserait le prince d'Amalfi. Oswald savait -bien qu'elle ne l'aimait pas, et devait penser que le bal était -la seule cause de cette nouvelle; mais il se persuada qu'elle -l'avait reçu chez elle le matin du jour où il n'avait pu lui-même -être admis; et, trop fier pour exprimer un sentiment -de jalousie, il satisfit son mécontentement secret en dénigrant -la nation pour laquelle il voyait avec tant de peine la -prédilection de Corinne.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<blockquote> -<h4>LETTRE D'OSWALD A CORINNE.</h4> - -<div class="date">«Ce 24 janvier 1795.</div> -<p>«Vous refusez de me voir; vous êtes offensée de notre -conversation d'avant-hier; vous vous proposez sans doute -de ne plus admettre à l'avenir chez vous que vos compatriotes: -vous voulez expier apparemment le tort que vous -avez eu de recevoir un homme d'une autre nation. Cependant, -loin de me repentir d'avoir parlé avec sincérité sur -les Italiennes, à vous que, dans mes chimères, je voulais -considérer comme une Anglaise, j'oserai dire avec bien plus -de force encore, que vous ne trouverez ni bonheur ni dignité, -si vous voulez faire choix d'un époux au milieu de -la société qui vous environne. Je ne connais pas un homme -parmi les Italiens qui puisse vous mériter; il n'en est pas -un qui vous honorât par son alliance, de quelque titre qu'il -vous revêtit. Les hommes, en Italie, valent beaucoup moins -que les femmes; car ils ont les défauts des femmes, et les -leurs propres en sus. Me persuaderez-vous qu'ils soient capables -d'amour, ces habitants du Midi, qui fuient avec tant -de soin la peine, et sont si décidés au bonheur? N'avez-vous -pas vu, je le tiens de vous, le mois dernier, au spectacle, -un homme qui avait perdu huit jours auparavant sa -femme, et une femme qu'il disait aimer? On veut ici se débarrasser -le plus tôt possible, et des morts, et de l'idée de -la mort. Les cérémonies des funérailles sont accomplies -par les prêtres, comme les soins de l'amour sont observés -par les <i>cavaliers servants</i>. Les rites et l'habitude ont tout -prescrit d'avance, les regrets et l'enthousiasme n'y sont -pour rien. Enfin, et c'est là surtout ce qui détruit l'amour, -les hommes n'inspirent aucun genre de respect aux femmes; -elles ne leur savent aucun gré de leur soumission, parce -qu'ils n'ont aucune fermeté de caractère, aucune occupation -sérieuse dans la vie. Il faut, pour que la nature et l'ordre -social se montrent dans toute leur beauté, que l'homme soit -protecteur et la femme protégée, mais que ce protecteur -adore la faiblesse qu'il défend, et respecte la divinité sans -pouvoir qui, comme ses dieux pénates, porte bonheur à sa -maison. Ici on dirait presque que les femmes sont le sultan, -et les hommes le sérail.</p> - -<p>«Les hommes ont la douceur et la souplesse du caractère -des femmes. Un proverbe italien dit: <i>Qui ne sait pas feindre -ne sait vas vivre.</i> N'est-ce pas là un proverbe de -femme? et en effet, dans un pays où il n'y a ni carrière -militaire, ni institution libre, comment un homme pourrait-il -se former à la dignité et à la force? Aussi tournent-ils -tout leur esprit vers l'habileté; ils jouent la vie comme -une partie d'échecs, dans laquelle le succès est tout. Ce -qui leur reste des souvenirs de l'antiquité, c'est quelque -chose de gigantesque dans les expressions et dans la magnificence -extérieure; mais, à côté de cette grandeur sans -base, vous voyez souvent tout ce qu'il y a de plus vulgaire -dans les goûts et de plus misérablement négligé dans la vie -domestique. Est-ce là, Corinne, la nation que vous devez -préférer à toute autre? Est-ce elle dont les bruyants applaudissements -vous sont si nécessaires, que toute autre -destinée vous paraîtrait silencieuse à côté de ces <i>bravos</i> -retentissants? Qui pourrait se flatter de vous rendre heureuse -en vous arrachant à ce tumulte? Vous êtes une personne -inconcevable: profonde dans vos sentiments, et -légère dans vos goûts; indépendante par la fierté de votre -âme, et cependant asservie par le besoin de distractions; -capable d'aimer un seul, mais ayant besoin de tous. Vous -êtes une magicienne, qui inquiétez et rassurez alternativement; -qui vous montrez sublime, et disparaissez tout à coup -de cette région où vous êtes seule, pour vous confondre -dans la foule. Corinne, Corinne, on ne peut s'empêcher de -vous redouter en vous aimant!</p> - -<div class="sign">«<span class="sc">Oswald.</span>»</div></blockquote> - -<p>Corinne, en lisant cette lettre, fut offensée des préjugés -haineux qu'Oswald exprimait contre sa nation. Mais elle eut -cependant le bonheur de deviner qu'il était irrité de la fête, -et de ce qu'elle s'était refusée à le recevoir depuis la conversation -du souper: cette réflexion adoucit un peu l'impression -pénible que lui faisait sa lettre. Elle hésita quelque temps, ou -du moins crut hésiter sur la conduite qu'elle devait tenir -envers lui. Son sentiment l'entraînait à le revoir; mais il lui -était extrêmement pénible qu'il pût s'imaginer qu'elle désirait -de l'épouser, bien que la fortune fût au moins égale, et qu'elle -pût, en révélant son nom, montrer qu'il n'était en rien inférieur -à celui de lord Nelvil. Néanmoins, ce qu'il y avait de -singulier et d'indépendant dans le genre de vie qu'elle avait -adopté devait lui inspirer de l'éloignement pour le mariage; -et sûrement elle en aurait repoussé l'idée, si son sentiment -ne l'eût pas aveuglée sur toutes les peines qu'elle aurait à -souffrir en épousant un Anglais, et en renonçant à l'Italie.</p> - -<p>On peut abdiquer la fierté dans tout ce qui tient au cœur; -mais dès que les convenances ou les intérêts du monde se -présentent de quelque manière pour obstacle, dès qu'on peut -supposer que la personne qu'on aime ferait un sacrifice quelconque -en s'unissant à vous, il n'est plus possible de lui -montrer à cet égard aucun abandon de sentiment. Corinne, -néanmoins, ne pouvant se résoudre à rompre avec Oswald, -voulut se persuader qu'elle pourrait le voir désormais, et lui -cacher l'amour qu'elle ressentait pour lui: c'est donc dans -cette intention qu'elle se fit une loi, dans sa lettre, de répondre -seulement à ses accusations injustes contre la nation italienne, -et de raisonner avec lui sur ce sujet comme si c'était -le seul qui l'intéressât. Peut-être la meilleure manière dont -une femme d'un esprit supérieur peut reprendre sa froideur -et sa dignité, c'est lorsqu'elle se retranche dans la pensée -comme dans un asile.</p> - - -<blockquote> -<h4>CORINNE A LORD NELVIL.</h4> - -<div class="date">«Ce 25 janvier 1795.</div> -<p>«Si votre lettre ne concernait que moi, milord, je n'essayerais -point de me justifier: mon caractère est tellement -facile à connaître, que celui qui ne me comprendrait pas -de lui-même ne me comprendrait pas davantage par l'explication -que je lui en donnerais. La réserve pleine de -vertu des femmes anglaises, et l'art plein de grâce des -femmes françaises, servent souvent à cacher, croyez-moi, -la moitié de ce qui se passe dans l'âme des unes et des -autres: et ce qu'il vous plaît d'appeler en moi de la magie, -c'est un naturel sans contrainte, qui laisse voir quelquefois -des sentiments divers et des pensées opposées sans travailler -à les mettre d'accord; car cet accord, quand il existe, -est presque toujours factice, et la plupart des caractères -vrais sont inconséquents. Mais ce n'est pas de moi que je -veux vous parler, c'est de la nation infortunée que vous -attaquez si cruellement. Serait-ce mon affection pour mes -amis qui vous inspirerait cette malveillance amère? vous -me connaissez trop pour en être jaloux, et je n'ai point l'orgueil -de croire qu'un tel sentiment vous rendît injuste au -point où vous l'êtes. Vous dites sur les Italiens ce que disent -tous les étrangers, ce qui doit frapper au premier abord: -mais il faut pénétrer plus avant pour juger ce pays, qui a -été si grand à diverses époques. D'où vient donc que cette -nation a été, sous les Romains, la plus militaire de toutes, -la plus jalouse de sa liberté dans les républiques du moyen -âge, et, dans le seizième siècle, la plus illustre par les lettres, -les sciences et les arts? N'a-t-elle pas poursuivi la gloire -sous toutes les formes? Et si maintenant elle n'en a plus, -pourquoi n'en accuseriez-vous pas sa situation politique -puisque dans d'autres circonstances elle s'est montrée si -différente de ce qu'elle est maintenant?</p> - -<p>«Je ne sais si je m'abuse, mais les torts des Italiens ne -font que m'inspirer un sentiment de pitié pour leur sort. -Les étrangers, de tout temps, ont conquis, déchiré ce beau -pays, l'objet de leur ambition perpétuelle; et les étrangers -reprochent avec amertume à cette nation les torts des nations -vaincues et déchirées! L'Europe a reçu des Italiens -les arts et les sciences: et maintenant qu'elle a tourné -contre eux leurs propres présents, elle leur conteste souvent -encore la dernière gloire qui soit permise aux nations sans -force militaire et sans liberté politique, la gloire des sciences -et des arts.</p> - -<p>«Il est si vrai que les gouvernements font le caractère des -nations, que, dans cette même Italie, vous voyez des différences -de mœurs remarquables entre les divers États qui -la composent. Les Piémontais, qui formaient un petit corps -de nation, ont l'esprit plus militaire que le reste de l'Italie; -les Florentins, qui ont possédé ou la liberté ou des princes -d'un caractère libéral, sont éclairés et doux; les Vénitiens -et les Génois se montrent capables d'idées politiques, parce -qu'il y a chez eux une aristocratie républicaine; les Milanais -sont plus sincères, parce que les nations du Nord y ont -apporté depuis longtemps ce caractère; les Napolitains -pourraient aisément devenir belliqueux, parce qu'ils ont été -réunis depuis plusieurs siècles sous un gouvernement très-imparfait, -mais enfin sous un gouvernement à eux. La noblesse -romaine, n'ayant rien à faire, ni militairement, ni -politiquement, doit être ignorante et paresseuse; mais l'esprit -des ecclésiastiques, qui ont une carrière et une occupation, -est beaucoup plus développé que celui des nobles; -et comme le gouvernement papal n'admet aucune distinction -de naissance, et qu'il est au contraire purement électif -dans l'ordre du clergé, il en résulte une sorte de libéralité, -non dans les idées, mais dans les habitudes, qui fait de Rome -le séjour le plus agréable pour tous ceux qui n'ont plus ni -l'ambition ni la possibilité de jouer un rôle dans le monde.</p> - -<p>«Les peuples du Midi sont plus aisément modifiés par les -institutions que les peuples du Nord; ils ont une indolence -qui devient bientôt de la résignation; et la nature leur offre -tant de jouissances, qu'ils se consolent facilement des avantages -que la société leur refuse. Il y a sûrement beaucoup -de corruption en Italie, et cependant la civilisation y est -beaucoup moins raffinée que dans d'autres pays. On pourrait -presque trouver quelque chose de sauvage à ce peuple, -malgré la finesse de son esprit: cette finesse ressemble à -celle du chasseur dans l'art de surprendre sa proie. Les -peuples indolents sont facilement rusés: ils ont une habitude -de douceur qui leur sert à dissimuler, quand il le faut, -même leur colère; c'est toujours avec ces manières accoutumées -qu'on parvient à cacher une situation accidentelle.</p> - -<p>«Les Italiens ont de la sincérité, de la fidélité dans les relations -privées. L'intérêt et l'ambition exercent un grand -empire sur eux, mais non l'orgueil ou la vanité; les distinctions -de rang y font très-peu d'impression; il n'y a point -de société, point de salon, point de mode, point de petits -moyens journaliers de faire effet en détail. Ces sources habituelles -de dissimulation et d'envie n'existent point chez -eux: quand ils trompent leurs ennemis et leurs concurrents, -c'est parce qu'ils se considèrent avec eux comme en -état de guerre; mais, en paix, ils ont du naturel et de la -vérité. C'est même cette vérité qui est cause du scandale -dont vous vous plaignez; les femmes, entendant parler -d'amour sans cesse, vivant au milieu des séductions et des -exemples de l'amour, ne cachent pas leurs sentiments, et -portent pour ainsi dire une sorte d'innocence dans la galanterie -même; elles ne se doutent pas non plus du ridicule, -surtout de celui que la société peut donner. Les unes sont -d'une ignorance telle, qu'elles ne savent pas écrire, et l'avouent -publiquement; elles font répondre à un billet du -matin par leur procureur (<i lang="it" xml:lang="it">il paglietto</i>) sur du papier à -grand format, et en style de requête. Mais, en revanche, -parmi celles qui sont instruites, vous en verrez qui sont -professeurs dans les académies, et donnent des leçons publiquement, -en écharpe noire; et si vous vous avisiez de -rire de cela, l'on vous répondrait: <i>Y a-t-il du mal à savoir -le grec? y a-t-il du mal à gagner sa vie par son travail? -pourquoi riez-vous donc d'une chose aussi simple?</i></p> - -<p>«Enfin, milord, aborderai-je un sujet plus délicat? chercherai-je -à démêler pourquoi les hommes montrent souvent -peu d'esprit militaire? Ils exposent leur vie pour l'amour et -pour la haine avec une grande facilité; et les coups de poignard -donnés et reçus pour cette cause n'étonnent ni n'intimident -personne; ils ne craignent point la mort, quand -les passions naturelles commandent de la braver; mais souvent, -il faut l'avouer, ils aiment mieux la vie que des intérêts -politiques, qui ne les touchent guère, parce qu'ils n'ont -point de patrie. Souvent aussi l'honneur chevaleresque a -peu d'empire au milieu d'une nation où l'opinion et la société -qui la forme n'existent pas. Il est assez simple que, -dans une telle désorganisation de tous les pouvoirs publics, -les femmes prennent beaucoup d'ascendant sur les hommes, -et peut-être en ont-elles trop pour les respecter et les admirer. -Néanmoins leur conduite envers elles est pleine de -délicatesse et de dévouement. Les vertus domestiques font -en Angleterre la gloire et le bonheur des femmes; mais s'il -y a des pays où l'amour subsiste hors des liens sacrés du -mariage, parmi ces pays, celui de tous où le bonheur des -femmes est le plus ménagé, c'est l'Italie. Les hommes s'y -sont fait une morale pour des rapports hors de la morale; -mais du moins ont-ils été justes et généreux dans le partage -des devoirs; ils se sont considérés eux-mêmes comme -plus coupables que les femmes, quand ils brisaient les liens -de l'amour, parce que les femmes avaient fait plus de sacrifices, -et perdaient davantage; ils ont pensé que, devant le -tribunal du cœur, les plus criminels sont ceux qui font le -plus de mal. Quand les hommes ont tort, c'est par dureté; -quand les femmes ont tort, c'est par faiblesse. La société, -qui est à la fois rigoureuse et corrompue, c'est-à-dire impitoyable -pour les fautes, quand elles entraînent des malheurs, -doit être plus sévère pour les femmes; mais, dans un -pays où il n'y a pas de société, la bonté naturelle a plus -d'influence.</p> - -<p>«Les idées de considération et de dignité sont beaucoup -moins puissantes, et même beaucoup moins connues, j'en -conviens, en Italie que partout ailleurs. L'absence de société -et d'opinion publique en est la cause. Mais, malgré -tout ce qu'on a dit de la perfidie des Italiens, je soutiens -que c'est un des pays du monde où il y a le plus de bonhomie. -Cette bonhomie est telle, dans tout ce qui tient à la -vanité, que bien que ce pays soit celui dont les étrangers -aient dit le plus de mal, il n'en est point où ils rencontrent -un accueil aussi bienveillant. On reproche aux Italiens -trop de penchant à la flatterie; mais il faut aussi convenir -que la plupart du temps ce n'est point par calcul, mais seulement -par désir de plaire, qu'ils prodiguent leurs douces -expressions, inspirées par une obligeance véritable; ces -expressions ne sont point démenties par la conduite habituelle -de la vie. Toutefois, seraient-ils fidèles à l'amitié -dans des circonstances extraordinaires, s'il fallait braver -pour elle les périls et l'adversité? Le petit nombre, j'en -conviens, le très-petit nombre en serait capable; mais ce -n'est pas à l'Italie seulement que cette observation peut -s'appliquer.</p> - -<p>«Les Italiens ont une paresse orientale dans l'habitude de -la vie; mais il n'y a point d'hommes plus persévérants ni -plus actifs quand une fois leurs passions sont excitées. Ces -mêmes femmes aussi, que vous voyez indolentes comme les -odalisques du sérail, sont capables tout à coup des actions -les plus dévouées. Il y a des mystères dans le caractère et -l'imagination des Italiens, et vous y rencontrez tour à tour -des traits inattendus de générosité et d'amitié, ou des preuves -sombres et redoutables de haine et de vengeance. Il n'y -a ici d'émulation pour rien: la vie n'y est plus qu'un sommeil -rêveur, sous un beau ciel; mais donnez à ces hommes -un but, et vous les verrez en six mois tout apprendre et tout -concevoir. Il en est de même des femmes; pourquoi s'instruiraient-elles, -puisque la plupart des hommes ne les entendraient -pas? Elles isoleraient leur cœur en cultivant leur -esprit; mais ces mêmes femmes deviendraient bien vite -dignes d'un homme supérieur, si cet homme supérieur -était l'objet de leur tendresse. Tout dort ici; mais, dans un -pays où les grands intérêts sont assoupis, le repos et l'insouciance -sont plus nobles qu'une vaine agitation pour les petites -choses.</p> - -<p>«Les lettres elles-mêmes languissent là où les pensées ne -se renouvellent point par l'action forte et variée de la vie. -Mais dans quel pays cependant a-t-on jamais témoigné plus -qu'en Italie de l'admiration pour la littérature et les beaux-arts? -L'histoire nous apprend que les papes, les princes et -les peuples ont rendu dans tous les temps, aux peintres, aux -poëtes, aux écrivains distingués, les hommages les plus éclatants. -Cet enthousiasme pour le talent est, je l'avouerai, -milord, un des premiers motifs qui m'attachent à ce pays. -On n'y trouve point l'imagination blasée, l'esprit décourageant, -ni la médiocrité despotique, qui savent si bien -ailleurs tourmenter ou étouffer le génie naturel. Une idée, -un sentiment, une expression heureuse, prennent feu, pour -ainsi dire, parmi les auditeurs. Le talent, par cela même -qu'il tient ici le premier rang, excite beaucoup d'envie. -Pergolèse a été assassiné pour son <i lang="la" xml:lang="la">Stabat</i>; Giorgione s'armait -d'une cuirasse quand il était obligé de peindre dans un -lieu public; mais la jalousie violente qu'inspire le talent -parmi nous est celle que fait naître ailleurs la puissance; -cette jalousie ne dégrade point son objet; cette jalousie peut -haïr, proscrire, tuer; et néanmoins, toujours mêlée au fanatisme -de l'admiration, elle excite encore le génie tout en le -persécutant. Enfin, quand on voit tant de vie dans un cercle -si resserré, au milieu de tant d'obstacles et d'avertissements -de tout genre, on ne peut s'empêcher, ce me semble, de -prendre un vif intérêt à ce peuple, qui respire avec avidité -le peu d'air que l'imagination fait pénétrer à travers les -bornes qui le renferment.</p> - -<p>«Ces bornes sont telles, je ne le nierai point, que les hommes -maintenant acquièrent rarement en Italie cette dignité, cette -fierté qui distinguent les nations libres et militaires. J'avouerai -même, si vous le voulez, milord, que le caractère -de ces nations pourrait inspirer aux femmes plus d'enthousiasme -et d'amour. Mais ne serait-il pas possible aussi qu'un -homme intrépide, noble et sévère, réunît toutes les qualités -qui font aimer, sans posséder celles qui promettent le bonheur?</p> - -<div class="sign">«<span class="sc">Corinne.</span>»</div></blockquote> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>La lettre de Corinne fit repentir une seconde fois Oswald -d'avoir pu songer à se détacher d'elle. La dignité spirituelle -et la douceur imposante avec laquelle elle repoussait les paroles -dures qu'il s'était permises, le touchèrent et le pénétrèrent -d'admiration. Une supériorité si grande, si simple, si -vraie, lui parut au-dessus de toutes les règles ordinaires. Il -sentait bien toujours que Corinne n'était pas la femme faible, -timide, doutant de tout, hors de ses devoirs et de ses sentiments, -qu'il avait choisie dans son imagination pour la compagne -de sa vie; et le souvenir de Lucile, telle qu'il l'avait -vue à l'âge de douze ans, s'accordait mieux avec cette idée: -mais pouvait-on rien comparer à Corinne? Les lois, les règles -communes, pouvaient-elles s'appliquer à une personne -qui réunissait en elle tant de qualités diverses, dont le génie -et la sensibilité étaient le lien? Corinne était un miracle de la -nature; et ce miracle ne se faisait-il pas en faveur d'Oswald, -quand il pouvait se flatter d'intéresser une telle femme? Mais -quel était son nom, quelle était sa destinée, quels seraient ses -projets, s'il lui déclarait l'intention de s'unir à elle? Tout -était encore dans l'obscurité; et, quoique l'enthousiasme -qu'Oswald ressentait pour Corinne lui persuadât qu'il était -décidé à l'épouser, souvent aussi l'idée que la vie de Corinne -n'avait pas été tout à fait irréprochable, et qu'un tel mariage -aurait été sûrement condamné par son père, bouleversait de -nouveau toute son âme, et le jetait dans l'anxiété la plus pénible.</p> - -<p>Il n'était pas aussi abattu par la douleur que dans le temps -où il ne connaissait pas Corinne, mais il ne sentait plus cette -sorte de calme qui peut exister même au milieu du repentir -lorsque la vie entière est consacrée à l'expiation d'une grande -faute. Il ne craignait pas autrefois de s'abandonner à ses souvenirs, -quelle que fût leur amertume; maintenant il redoutait -les rêveries longues et profondes, qui lui auraient révélé ce -qui se passait au fond de son âme. Il se préparait cependant -à se rendre chez Corinne pour la remercier de sa lettre, et -pour obtenir le pardon de celle qu'il avait écrite, lorsqu'il vit -entrer dans sa chambre M. Edgermond, un parent de la jeune -Lucile.</p> - -<p>C'était un brave gentilhomme anglais, qui avait presque -toujours vécu dans la principauté de Galles, où il possédait -une terre; il avait les principes et les préjugés qui servent à -maintenir en tout pays les choses comme elles sont; et c'est -un bien quand ces choses sont aussi bonnes que la raison humaine -le permet: alors les hommes tels que M. Edgermond, -c'est-à-dire les partisans de l'ordre établi, quoique fortement -et même opiniâtrement attachés à leurs habitudes et à leur -manière de voir, doivent être considérés comme des esprits -éclairés et raisonnables.</p> - -<p>Lord Nelvil tressaillit en entendant annoncer chez lui M. Edgermond; -il lui sembla que tous ses souvenirs se représentaient -à la fois; mais bientôt il lui vint dans l'esprit que lady -Edgermond, la mère de Lucile, avait envoyé son parent pour -lui faire des reproches, et qu'elle voulait ainsi gêner son indépendance. -Cette pensée lui rendit toute sa fermeté, et il reçut -M. Edgermond avec une froideur extrême. Il avait d'autant -plus tort en l'accueillant ainsi, que M. Edgermond n'avait pas -le moindre projet qui pût concerner lord Nelvil. Il traversait -l'Italie pour sa santé, en faisant beaucoup d'exercice, en -chassant, en buvant à la santé du roi George et de la vieille -Angleterre: c'était le plus honnête homme du monde, et -même il avait beaucoup plus d'esprit et d'instruction que ses -habitudes ne devaient le faire croire. Il était Anglais avant -tout, non-seulement comme il devait l'être, mais aussi comme -on aurait pu souhaiter qu'il ne le fût pas; suivant dans tous -les pays les coutumes du sien, ne vivant qu'avec les Anglais, -et ne s'entretenant jamais avec les étrangers, non par dédain, -mais par une sorte de répugnance à parler les langues -étrangères, et de timidité, même à l'âge de cinquante ans, -qui lui rendait très-difficile de faire de nouvelles connaissances.</p> - -<p>«Je suis charmé de vous voir, dit-il à lord Nelvil; je vais -à Naples dans quinze jours, vous y trouverai-je? Je le voudrais; -car j'ai peu de temps à rester en Italie, parce que mon -régiment doit bientôt s'embarquer.—Votre régiment?» répéta -lord Nelvil; et il rougit, comme s'il avait oublié qu'il -avait un congé d'une année, son régiment ne devant pas être -employé avant cette époque; mais il rougit en pensant que -Corinne pourrait peut-être lui faire oublier même son devoir. -«Votre régiment à vous, continua M. Edgermond, ne sera pas -mis en activité de sitôt; ainsi rétablissez votre santé ici sans -inquiétude. J'ai vu, avant de partir, ma jeune cousine, à laquelle -vous vous intéressez; elle est plus charmante que jamais; -et dans un an, quand vous reviendrez, je ne doute pas -qu'elle ne soit la plus belle femme de l'Angleterre.» Lord -Nelvil se tut, et M. Edgermond garda le silence aussi de son -côté. Ils se dirent encore quelques mots d'une manière assez -laconique, quoique bienveillante; et M. Edgermond allait -sortir, lorsqu'il revint sur ses pas et dit: «A propos, milord, -vous pouvez me faire un plaisir: on m'a dit que vous connaissiez -la célèbre Corinne; et bien que je n'aime pas en général -les nouvelles connaissances, je suis tout à fait curieux de celle-là.—Je -demanderai à Corinne la permission de vous mener -chez elle, puisque vous le désirez, répondit Oswald.—Faites, -je vous prie, reprit M. Edgermond, que je la voie un jour où -elle improvisera, chantera ou dansera en notre présence.—Corinne, -dit lord Nelvil, ne montre point ainsi ses talents aux -étrangers; c'est une femme votre égale et la mienne sous tous -les rapports.—Pardon de ma méprise, reprit M. Edgermond; -comme on ne lui connaît pas d'autre nom que Corinne, et qu'à -vingt-six ans elle vit toute seule, sans aucune personne de sa -famille, je croyais qu'elle existait par ses talents, et saisissait -volontiers l'occasion de les faire connaître.—Sa fortune, répondit -vivement lord Nelvil, est tout à fait indépendante, et -son âme encore plus.» M. Edgermond finit à l'instant de parler -sur Corinne, et se repentit de l'avoir nommée quand il vit que -ce sujet intéressait Oswald. Les Anglais sont les hommes du -monde qui ont le plus de discrétion et de ménagement dans -tout ce qui tient aux affections véritables.</p> - -<p>M. Edgermond s'en alla. Lord Nelvil, resté seul, ne put -s'empêcher de s'écrier dans son émotion: «Il faut que j'épouse -Corinne; il faut que je sois son protecteur, afin que -personne désormais ne puisse la méconnaître. Je lui donnerai -le peu que je puis donner, un rang, un nom, tandis qu'elle -me comblera de toutes les félicités qu'elle seule peut accorder -sur la terre.» Ce fut dans cette disposition qu'il se hâta -d'aller chez Corinne, et jamais il n'y entra avec un plus doux -sentiment d'espérance et d'amour; mais, par un mouvement -naturel de timidité, il commença la conversation en se rassurant -lui-même par des paroles insignifiantes, et de ce nombre -fut la demande d'amener M. Edgermond chez elle. A ce nom, -Corinne se troubla visiblement, et refusa d'une voix émue ce -que désirait Oswald. Il en fut singulièrement étonné, et lui -dit: «Je pensais que dans une maison où vous recevez tant -de monde, le titre de mon ami ne serait pas un motif d'exclusion.—Ne -vous offensez pas, milord, reprit Corinne; croyez-moi, -il faut que j'aie des raisons bien puissantes pour ne pas -consentir à ce que vous désirez.—Et ces raisons, me les -direz-vous? reprit Oswald.—Impossible! s'écria Corinne, -impossible!—Ainsi donc…» dit Oswald; et la violence de -son émotion lui coupant la parole, il voulut sortir. Corinne -alors, tout en pleurs, lui dit en anglais: «Au nom de Dieu, -si vous ne voulez pas briser mon cœur, ne partez pas.»</p> - -<p>Ces paroles, cet accent, remuèrent profondément l'âme -d'Oswald, et il se rassit à quelque distance de Corinne, la -tête appuyée contre un vase d'albâtre qui éclairait sa chambre; -puis tout à coup il lui dit: «Cruelle femme! vous voyez -que je vous aime, vous voyez que vingt fois par jour je suis -prêt à vous offrir et ma main et ma vie, et vous ne voulez -pas m'apprendre qui vous êtes! Dites-le-moi, Corinne, dites-le-moi, -répétait-il en lui tendant la main avec la plus touchante -expression de sensibilité.—Oswald, s'écria Corinne, Oswald, -vous ne savez pas le mal que vous me faites. Si j'étais assez -insensée pour vous tout dire, si je l'étais, vous ne m'aimeriez -plus.—Grand Dieu! reprit-il, qu'avez-vous donc à -révéler?—Rien qui me rende indigne de vous; mais des -hasards, mais des différences entre nos goûts, nos opinions, qui -jadis ont existé, qui n'existeraient plus. N'exigez pas de moi -que je me fasse connaître à vous; un jour peut-être, un -jour, si vous m'aimez assez, si… Ah! je ne sais ce que je dis, -continua Corinne; vous saurez tout, mais ne m'abandonnez -pas avant de m'entendre. Promettez-le-moi, au nom de votre -père qui réside dans le ciel.—Ne prononcez pas ce nom! -s'écria lord Nelvil; savez-vous s'il nous réunit ou s'il nous -sépare? Croyez-vous qu'il consentît à notre union? Si vous -le croyez, attestez-le-moi, je ne serai plus troublé, déchiré. -Une fois, je vous dirai quelle a été ma triste vie; mais à présent -voyez dans quel état je suis, dans quel état vous me -mettez.—Et en effet, son front était couvert d'une froide -sueur, son visage était pâle, et ses lèvres tremblaient en articulant -à peine ces dernières paroles. Corinne s'assit à côté -de lui; et tenant ses mains dans les siennes, le rappela doucement -à lui-même. «Mon cher Oswald, lui dit-elle, demandez -à M. Edgermond s'il n'a jamais été dans le Northumberland, -ou du moins si ce n'est que depuis cinq ans qu'il y a -été; dans ce cas seulement vous pouvez l'amener ici.» Oswald -regarda fixement Corinne à ces mots; elle baissa les -yeux et se tut. Lord Nelvil lui répondit: «Je ferai ce que -vous m'ordonnez.» Et il partit.</p> - -<p>Rentré chez lui, il s'épuisait en conjectures sur les secrets -de Corinne; il lui paraissait évident qu'elle avait passé -beaucoup de temps en Angleterre, et que son nom et sa famille -devaient y être connus; mais quel motif les lui faisait -cacher, et pourquoi avait-elle quitté l'Angleterre, si elle y -avait été établie? Ces diverses questions agitaient extrêmement -le cœur d'Oswald; il était convaincu que rien de mal ne pouvait -être découvert dans la vie de Corinne, mais il craignait une -combinaison de circonstances qui pût la rendre coupable aux -yeux des autres; et ce qu'il redoutait le plus pour elle, c'était -la désapprobation de l'Angleterre. Il se sentait fort contre -celle de tout autre pays; mais le souvenir de son père était -si intimement uni dans sa pensée avec sa patrie, que ces -deux sentiments s'accroissaient l'un par l'autre. Oswald sut -de M. Edgermond qu'il avait été pour la première fois dans le -Northumberland l'année précédente, et lui promit de le conduire -le soir même chez Corinne. Il arriva le premier pour la -prévenir des idées que M. Edgermond avait conçues sur elle, -et la pria de lui faire sentir par des manières froides et réservées, -combien il s'était trompé.</p> - -<p>«Si vous le permettez, reprit Corinne, je serai avec lui -comme avec tout le monde; s'il désire de m'entendre, j'improviserai -pour lui; enfin je me montrerai telle que je suis, et -je crois cependant qu'il apercevra tout aussi bien la dignité de -l'âme à travers une conduite simple, que si je me donnais un -air contraint qui serait affecté.—Oui, Corinne, répondit Oswald, -oui, vous avez raison. Ah! qu'il aurait tort celui qui voudrait -altérer en rien votre admirable naturel!» M. Edgermond arriva -dans ce moment avec le reste de la société. Au commencement -de la soirée, lord Nelvil se plaçait à côté de Corinne; -et, avec un intérêt qui tenait à la fois de l'amant et -du protecteur, il disait tout ce qui pouvait la faire valoir; il -lui témoignait un respect qui avait encore plus pour but de -commander les égards des autres que de se satisfaire lui-même; -mais il sentit bientôt avec joie l'inutilité de toutes ses -inquiétudes. Corinne captiva tout à fait M. Edgermond; elle -le captiva non-seulement par son esprit et ses charmes, mais -en lui inspirant le sentiment d'estime que les caractères vrais -obtiennent toujours des caractères honnêtes; et lorsqu'il osa -lui demander de se faire entendre sur un sujet de son choix, -il aspirait à cette grâce avec autant de respect que d'empressement. -Elle y consentit sans se faire prier un instant, et sut -prouver ainsi que cette faveur avait un prix indépendant de -la difficulté de l'obtenir. Mais elle avait un si vif désir de -plaire à un compatriote d'Oswald, à un homme qui, par la -considération qu'il méritait, pouvait influer sur son opinion -en lui parlant d'elle, que ce sentiment la remplit tout à coup -d'une timidité qui lui était nouvelle; elle voulut commencer, -et elle sentit que l'émotion lui coupait la parole. Oswald souffrait -de ce qu'elle ne se montrait pas dans toute sa supériorité -à un Anglais. Il baissait les yeux; et son embarras était -si visible, que Corinne, uniquement occupée de l'effet qu'elle -produisait sur lui, perdait toujours de plus en plus la présence -d'esprit nécessaire pour le talent d'improviser. Enfin, sentant -qu'elle hésitait, que les paroles lui venaient par la mémoire -et non par le sentiment, et qu'elle ne peignait ainsi ni ce -qu'elle pensait ni ce qu'elle éprouvait réellement, elle s'arrêta -tout à coup, et dit à M. Edgermond: «Pardonnez-moi, si la -timidité m'ôte aujourd'hui mon talent; c'est la première fois, -mes amis le savent, que je me suis trouvée ainsi tout à fait -au-dessous de moi-même; mais ce ne sera peut-être pas la -dernière,» ajouta-t-elle en soupirant.</p> - -<p>Oswald fut profondément ému par la touchante faiblesse de -Corinne. Jusqu'alors il avait toujours vu l'imagination et le -génie triompher de ses affections, et relever son âme dans les -moments où elle était le plus abattue; cette fois le sentiment -avait subjugué tout à fait son esprit; et néanmoins Oswald -s'était tellement identifié dans cette occasion avec la gloire -de Corinne qu'il avait souffert de son trouble, au lieu d'en -jouir. Mais comme il était certain qu'elle brillerait un autre -jour avec l'éclat qui lui était naturel, il se livra sans regret à -la douceur des observations qu'il venait de faire, et l'image -de son amie régna plus que jamais dans son cœur.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l7">LIVRE SEPTIÈME<br /> -LA LITTÉRATURE ITALIENNE</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Lord Nelvil désirait vivement que M. Edgermond jouît de -l'entretien de Corinne, qui valait bien ses vers improvisés. -Le jour suivant, la même société se rassembla chez elle; et, -pour l'engager à parler, il amena la conversation sur la littérature -italienne, et provoqua sa vivacité naturelle, en affirmant -que l'Angleterre possédait un plus grand nombre de -vrais poëtes, et de poëtes supérieurs, par l'énergie et la sensibilité, -à tous ceux dont l'Italie pouvait se vanter.</p> - -<p>«D'abord, répondit Corinne, les étrangers ne connaissent, -pour la plupart, que nos poëtes du premier rang, le Dante, -Pétrarque, l'Arioste, Guarini, le Tasse et Métastase; tandis -que nous en avons plusieurs autres, tels que Chiabrera, Guidi, -Filicaja, Parini, etc., sans compter Sannazar, Politien, etc., -qui ont écrit en latin avec génie: et tous réunissent dans -leurs vers le coloris à l'harmonie; tous savent, avec plus ou -moins de talent, faire entrer les merveilles des beaux-arts et -de la nature dans les tableaux représentés par la parole. Sans -doute il n'y a pas dans nos poëtes cette mélancolie profonde, -cette connaissance du cœur humain qui caractérise les vôtres; -mais ce genre de supériorité n'appartient-il pas plutôt aux -écrivains philosophes qu'aux poëtes? La mélodie brillante de -l'italien convient mieux à l'éclat des objets extérieurs qu'à la -méditation. Notre langue serait plus propre à peindre la fureur -que la tristesse, parce que les sentiments réfléchis exigent -des expressions plus métaphysiques, tandis que le désir de -la vengeance anime l'imagination, et tourne la douleur en dehors. -Cesarotti a fait la meilleure et la plus élégante traduction -d'Ossian qu'il y ait; mais il semble, en la lisant, que les -mots ont eux-mêmes un air de fête qui contraste avec les -idées sombres qu'ils rappellent. On se laisse charmer par nos -douces paroles, de <i>ruisseau limpide</i>, de <i>campagne riante</i>, -d'<i>ombrage frais</i>, comme par le murmure des eaux et la variété des -couleurs; qu'exigez-vous de plus de la poésie? pourquoi demander -au rossignol ce que signifie son chant? il ne peut -expliquer qu'en recommençant à chanter, on ne peut le comprendre -qu'en se laissant aller à l'impression qu'il produit. -La mesure des vers, les rimes harmonieuses, ces terminaisons -rapides, composées de deux syllabes brèves, dont les sons -glissent en effet, comme l'indique leur nom (<i lang="it" xml:lang="it">Sdruccioli</i>), imitent -quelquefois les pas légers de la danse; quelquefois des -tons plus graves rappellent le bruit de l'orage ou l'éclat des -armes; enfin notre poésie est une merveille de l'imagination, -il ne faut y chercher que ses plaisirs sous toutes les formes.</p> - -<p>—Sans doute, reprit lord Nelvil, vous expliquez, aussi bien -qu'il est possible, et les beautés et les défauts de votre poésie; -mais quand ces défauts, sans les beautés, se trouvent dans la -prose, comment les défendrez-vous? Ce qui n'est que du -vague dans la poésie, devient du vide dans la prose; et cette -foule d'idées communes que vos poètes savent embellir par -leur mélodie et leurs images reparaît à froid dans la prose, -avec une vivacité fatigante. La plupart de vos écrivains en -prose, aujourd'hui, ont un langage si déclamatoire, si diffus, -si abondant en superlatifs, qu'on dirait qu'ils écrivent tous -de commande, avec des phrases reçues, et pour une nature de -convention; ils semblent ne pas se douter qu'écrire c'est exprimer -son caractère et sa pensée. Le style littéraire est pour -eux un tissu artificiel, une mosaïque rapportée, je ne sais quoi -d'étranger enfin à leur âme, qui se fait avec la plume, comme -un ouvrage mécanique avec les doigts; ils possèdent au plus -haut degré le secret de développer, de commander, d'enfler -une idée, de faire mousser un sentiment, si l'on peut parler -ainsi; tellement qu'on serait tenté de dire à ces écrivains, -comme cette femme africaine à une dame française qui portait -un grand panier sous une longue robe: <i>Madame, tout cela -est-il vous même?</i> En effet, où est l'être réel, dans toute cette -pompe de mots qu'une expression vraie ferait disparaître -comme un vain prestige?</p> - -<p>—Vous oubliez, interrompit vivement Corinne, d'abord -Machiavel et Boccace; puis Gravina, Filangieri, et, de nos -jours encore, Cesarotti, Verri, Bettinelli, et tant d'autres enfin -qui savent écrire et penser (16). Mais je conviens avec -vous que depuis les derniers siècles, des circonstances malheureuses -ayant privé l'Italie de son indépendance, on -y a perdu tout intérêt pour la vérité, et souvent même la -possibilité de le dire. Il en est résulté l'habitude de se -complaire dans les mots, sans oser approcher des idées. -Comme l'on était certain de ne pouvoir obtenir par ses écrits -aucune influence sur les choses, on n'écrivait que pour montrer -de l'esprit, ce qui est le plus sûr moyen de finir bientôt -par n'avoir pas même de l'esprit: car c'est en dirigeant ses efforts -vers un objet noblement utile qu'on rencontre le plus d'idées. -Quand les écrivains en prose ne peuvent influer en aucun -genre sur le bonheur d'une nation, quand on n'écrit que pour -briller, enfin quand c'est la route qui est le but, on se replie -en mille détours, mais l'on n'avance pas. Les Italiens, il est -vrai, craignent les pensées nouvelles; mais c'est par paresse -qu'ils les redoutent, et non par servilité littéraire. Leur caractère, -leur gaieté, leur imagination, ont beaucoup d'originalité; -et cependant, comme ils ne se donnent plus la peine de réfléchir, -leurs idées générales sont communes; leur éloquence -même, si vive quand ils parlent, n'a point de naturel quand -ils écrivent; on dirait qu'ils se refroidissent en travaillant; -d'ailleurs les peuples du Midi sont gênés par la prose, et ne -peignent leurs véritables sentiments qu'en vers. Il n'en est -pas de même dans la littérature française, dit Corinne en -s'adressant au comte d'Erfeuil; vos prosateurs sont souvent -plus éloquents, et même plus poétiques que vos poëtes.—Il -est vrai, répondit le comte d'Erfeuil, que nous avons en ce -genre les véritables autorités classiques: Bossuet, la Bruyère, -Montesquieu, Buffon, ne peuvent être surpassés; surtout les -deux premiers, qui appartiennent à ce siècle de Louis XIV -qu'on ne saurait trop louer, et dont il faut imiter, autant qu'on -le peut, les parfaits modèles. C'est un conseil que les étrangers -doivent s'empresser de suivre, aussi bien que nous.—J'ai -de la peine à croire, répondit Corinne, qu'il fût désirable -pour le monde entier de perdre toute couleur nationale, -toute originalité de sentiments et d'esprit; et j'oserai vous -dire, monsieur le comte, que, dans votre pays même, cette -orthodoxie littéraire, si je puis m'exprimer ainsi, qui s'oppose -à toute innovation heureuse, doit rendre à la longue votre -littérature très-stérile. Le génie est essentiellement créateur; -il porte le caractère de l'individu qui le possède. La nature, -qui n'a pas voulu que deux feuilles se ressemblassent, a mis -encore plus de diversité dans les âmes; et l'imitation est une -espèce de mort, puisqu'elle dépouille chacun de son existence -naturelle.</p> - -<p>—Ne voudriez-vous pas, belle étrangère, reprit le comte -d'Erfeuil, que nous admissions chez nous la barbarie tudesque, -les Nuits d'Young des Anglais, les <i lang="it" xml:lang="it">concetti</i> des Italiens et -des Espagnols? Que deviendraient le goût, l'élégance du -style français, après un tel mélange?» Le prince Castel-Forte, -qui n'avait point encore parlé, dit: «Il me semble -que nous avons tous besoin les uns des autres; la littérature -de chaque pays découvre à qui sait la connaître une nouvelle -sphère d'idées. C'est Charles-Quint lui-même qui a dit qu'<i>un -homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes</i>. Si ce -grand génie politique jugeait ainsi les affaires, combien cela -n'est-il pas plus vrai pour les lettres! Les étrangers savent -tous le français; ainsi leur point de vue est plus étendu que -celui des Français, qui ne savent pas les langues étrangères. -Pourquoi ne se donnent-ils pas plus souvent la peine de les -apprendre? ils conserveraient ce qui les distingue, et découvriraient -ainsi quelquefois ce qui peut leur manquer.»</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>«Vous m'avouerez au moins, reprit le comte d'Erfeuil, -qu'il est un rapport sous lequel nous n'avons rien à apprendre -de personne. Notre théâtre est décidément le premier de -l'Europe, car je ne pense pas que les Anglais eux-mêmes imaginassent -de nous opposer Shakspeare.—Je vous demande -pardon, interrompit M. Edgermond, ils l'imaginent.» Et, ce -mot dit, il rentra dans le silence. «Alors je n'ai rien à dire, -continua le comte d'Erfeuil avec un sourire qui exprimait un -dédain gracieux; chacun peut penser ce qu'il veut, mais enfin -je persiste à croire qu'on peut affirmer sans présomption -que nous sommes les premiers dans l'art dramatique: et quant -aux Italiens, s'il m'est permis de parler franchement, il ne se -doutent seulement pas qu'il y ait un art dramatique dans le -monde. La musique est tout chez eux, et la pièce n'est rien. -Si le second acte d'une pièce a une meilleure musique que le -premier, ils commencent par le second acte; si ce sont les -deux premiers actes de deux pièces différentes, ils jouent ces -deux actes le même jour, et mettent entre deux un acte d'une -comédie en prose, qui, contient ordinairement la meilleure -morale du monde, mais une morale toute composée de sentences -que nos ancêtres mêmes ont déjà renvoyées à l'étranger -comme trop vieilles pour eux. Vos musiciens fameux disposent -en entier, de vos poëtes; l'un lui déclare qu'il ne peut pas -chanter s'il n'a dans son ariette le mot <i lang="it" xml:lang="it">felicità</i>; -le ténor demande -la <i lang="it" xml:lang="it">tomba</i>; et le troisième chanteur ne peut faire des -roulades que sur le mot <i lang="it" xml:lang="it">catene</i>. Il faut que le pauvre poëte -arrange ces goûts divers comme il peut avec la situation dramatique. -Ce n'est pas tout encore, il y a des virtuoses qui ne -veulent pas arriver de plain-pied sur le théâtre; il faut qu'ils -se montrent d'abord dans un nuage, ou qu'ils descendent du -haut de l'escalier d'un palais, pour produire plus d'effet à leur -entrée. Quand l'ariette est chantée, dans quelque situation -touchante ou violente que ce soit, l'acteur doit saluer pour -remercier des applaudissements qu'il obtient. L'autre jour, à -<i>Sémiramis</i>, après que le spectre de Ninus eut chanté son -ariette, l'acteur qui le représentait fit, en son costume d'ombre, -une grande révérence au parterre; ce qui diminua beaucoup -l'effroi de l'apparition.</p> - -<p>«On est accoutumé en Italie à regarder le théâtre comme -une grande salle de réunion où l'on n'écoute que les airs et -le ballet. C'est avec raison que je dis <i>où l'on n'écoute que le -ballet</i>, car c'est seulement lorsqu'il va commencer que le parterre -fait faire silence; et ce ballet est encore un chef-d'œuvre -de mauvais goût. Excepté les grotesques, qui sont de véritables -caricatures de la danse, je ne sais pas ce qui peut amuser -dans ces ballets, si ce n'est leur ridicule. J'ai vu Gengis-kan, -mis en ballet, tout couvert d'hermine, tout revêtu de beaux -sentiments; car il cédait sa couronne à l'enfant du roi qu'il -avait vaincu, et l'élevait en l'air sur un pied: nouvelle façon -d'établir un monarque sur le trône. J'ai aussi vu le dévouement -de Curtius, ballet en trois actes, avec tous les divertissements. -Curtius, habillé en berger d'Arcadie, dansait longtemps -avec sa maîtresse avant de monter sur un véritable -cheval, au milieu du théâtre, et de s'élancer ainsi dans un -gouffre de feu fait avec du satin jaune et du papier doré; ce -qui lui donnait beaucoup plus l'apparence d'un surtout de -dessert que d'un abîme. Enfin j'ai vu tout l'abrégé de l'histoire -romaine en ballet, depuis Romulus jusqu'à César.</p> - -<p>—Tout ce que vous dites est vrai, répondit le prince Castel-Forte -avec douceur; mais vous n'avez parlé que de la musique -et de la danse, et ce n'est pas là ce que dans aucun -pays l'on considère comme l'art dramatique.—C'est bien -pis, interrompit le comte d'Erfeuil, quand on représente les -tragédies, ou des drames qui ne sont pas nommés <i>drames -d'une fin joyeuse</i>; on réunit plus d'horreurs en cinq actes que -l'imagination ne pourrait se le figurer. Dans une des pièces -de ce genre, l'amant tue le frère de sa maîtresse dès le second -acte; au troisième, il brûle la cervelle à sa maîtresse -elle-même sur le théâtre; le quatrième est rempli par l'enterrement; -dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte -l'acteur qui joue l'amant vient annoncer le plus tranquillement -du monde, au parterre, les arlequinades que l'on donne le jour -suivant, et reparaît en scène au cinquième acte pour se tuer -d'un coup de pistolet. Les acteurs tragiques sont en parfaite -harmonie avec le froid et le gigantesque des pièces. Ils commettent -toutes ces terribles actions avec le plus grand calme. -Quand un acteur s'agite, on dit qu'il se démène comme un -prédicateur; car, en effet, il y a beaucoup plus de mouvement -dans la chaire que sur le théâtre, et c'est bien heureux que -ces acteurs soient si paisibles dans le pathétique; car, comme -il n'y a rien d'intéressant dans la pièce ni dans la situation, -plus ils feraient de bruit, plus ils seraient ridicules; encore si -ce ridicule était gai! mais il n'est que monotone. Il n'y a pas -plus en Italie de comédie que de tragédie; et, dans cette carrière -encore, c'est nous qui sommes les premiers. Le seul genre -qui appartienne vraiment à l'Italie, ce sont les arlequinades: -un valet fripon, gourmand et poltron; un vieux tuteur dupe, -avare ou amoureux, voilà tout le sujet de ces pièces. Vous conviendrez -qu'il ne faut pas beaucoup d'efforts pour une telle -invention, et que le Tartufe et le Misanthrope supposent un -peu plus de génie.»</p> - -<p>Cette attaque du comte d'Erfeuil déplaisait assez aux Italiens -qui l'écoutaient, mais cependant ils en riaient; et le -comte d'Erfeuil, en conversation, aimait beaucoup mieux -montrer de l'esprit que de la bonté. Sa bienveillance naturelle -influait sur ses actions, mais son amour-propre sur ses -paroles. Le prince Castel-Forte et tous les Italiens qui se -trouvaient là étaient impatients de réfuter le comte d'Erfeuil; -mais comme ils croyaient leur cause mieux défendue par Corinne -que par tout autre, et que le plaisir de briller en conversation -ne les occupait guère, ils suppliaient Corinne de -répondre, et se contentaient seulement de citer les noms si -connus de Maffei, de Métastase, de Goldoni, d'Alfieri, de -Monti. Corinne convint d'abord que les Italiens n'avaient point -de théâtre; mais elle voulut prouver que les circonstances, et -non l'absence du talent, en étaient la cause. La comédie, qui -tient à l'observation des mœurs, ne peut exister que dans un -pays où l'on vit habituellement au centre d'une société nombreuse -et brillante: il n'y a en Italie que des passions violentes -ou des jouissances paresseuses; et les passions violentes -produisent des crimes ou des vices d'une couleur si forte, -qu'elles font disparaître toutes les nuances des caractères. -Mais la comédie idéale, pour ainsi dire, celle qui tient à l'imagination, -et peut convenir à tous les temps comme à tous les -pays, c'est en Italie qu'elle a été inventée. Les personnages -d'Arlequin, de Brighella, de Pantalon, etc., se trouvent dans -toutes les pièces avec le même caractère. Ils ont, sous tous -les rapports, des masques et non pas des visages; c'est-à-dire -que leur physionomie est celle de tel genre de personnes, et -non pas de tel individu. Sans doute les auteurs modernes des -arlequinades, trouvant tous les rôles donnés d'avance, comme -les pièces d'un jeu d'échecs, n'ont pas le mérite de les avoir -inventés; mais cette première invention est due à l'Italie; et -ces personnages fantasques, qui, d'un bout de l'Europe à l'autre, -amusent tous les enfants et les hommes que l'imagination -rend enfants, doivent être considérés comme une création des -Italiens qui leur donne des droits à l'art de la comédie.</p> - -<p>L'observation du cœur humain est une source inépuisable -pour la littérature; mais les nations qui sont plus propres à la -poésie qu'à la réflexion se livrent plutôt à l'enivrement de la -joie qu'à l'ironie philosophique. Il y a quelque chose de triste -au fond de la plaisanterie fondée sur la connaissance des -hommes: la gaieté vraiment inoffensive est celle qui appartient -seulement à l'imagination. Ce n'est pas que les Italiens -n'étudient habilement les hommes avec lesquels ils ont affaire, -et ne découvrent plus finement que personne les pensées les -plus secrètes; mais c'est comme esprit de conduite qu'ils ont -ce talent, et ils n'ont point l'habitude d'en faire un usage littéraire. -Peut-être même n'aimeraient-ils pas à généraliser -leurs découvertes, à publier leurs aperçus. Ils ont dans le caractère -quelque chose de prudent et de dissimulé qui leur -conseille peut-être de ne pas mettre en dehors, par les comédies, -ce qui leur sert à se guider dans les relations particulières, -et de ne pas révéler, par les fictions de l'esprit, ce -qui peut être utile dans les circonstances de la vie réelle.</p> - -<p>Machiavel cependant, bien loin de rien cacher, a fait connaître -tous les secrets d'une politique criminelle, et l'on peut -voir par lui de quelle terrible connaissance du cœur humain -les Italiens sont capables: mais une telle profondeur n'est pas -du ressort de la comédie, et les loisirs de la société proprement -dite peuvent seuls apprendre à peindre les hommes sur -la scène comique. Goldoni, qui vivait à Venise, la ville d'Italie -où il y a le plus de société, met déjà dans ses pièces beaucoup -plus de finesse d'observation qu'il ne s'en trouve communément -dans les autres auteurs. Néanmoins, ses comédies -sont monotones: on y voit revenir les mêmes situations, parce -qu'il y a peu de variété dans les caractères. Ses nombreuses -pièces semblent faites sur le modèle des pièces de théâtre en -général, et non d'après la vie. Le vrai caractère de la gaieté -italienne, ce n'est pas la moquerie, c'est l'imagination; ce n'est -pas la peinture des mœurs, mais les exagérations poétiques. -C'est l'Arioste, et non pas Molière, qui peut amuser l'Italie.</p> - -<p>Gozzi, le rival de Goldoni, a bien plus d'originalité dans -ses compositions; elles ressemblent bien moins à des comédies -régulières. Il a pris son parti de se livrer franchement au -génie italien, de représenter des contes de fées; de mêler les -bouffonneries, les arlequinades au merveilleux des poëmes; -de n'imiter en rien la nature, mais de se laisser aller aux fantaisies -de la gaieté, comme aux chimères de la féerie, et d'entraîner -de toutes les manières l'esprit au delà des bornes de -ce qui se passe dans le monde. Il eut un succès prodigieux -dans son temps, et peut-être est-il l'auteur comique dont le -genre convient le mieux à l'imagination italienne; mais, pour -savoir avec certitude quelles pourraient être la comédie et la -tragédie en Italie, il faudrait qu'il y eût quelque part un théâtre -et des acteurs. La multitude des petites villes, qui toutes veulent -avoir un théâtre, perd, en les dispersant, le peu de ressources -qu'on pourrait rassembler. La division des États, si -favorable en général à la liberté et au bonheur, est nuisible à -l'Italie. Il lui faudrait un centre de lumières et de puissance -pour résister aux préjugés qui la dévorent. L'autorité des gouvernements -réprime souvent ailleurs l'élan individuel. En Italie -cette autorité serait un bien, si elle luttait contre l'ignorance -des États séparés et des hommes isolés entre eux, si elle combattait -par l'émulation l'indolence naturelle au climat, enfin -si elle donnait une vie à toute cette nation qui se contente -d'un rêve.</p> - -<p>Ces diverses idées et plusieurs autres encore furent spirituellement -développées par Corinne. Elle entendait aussi très-bien -l'art rapide des entretiens légers, qui n'insistent sur rien, -et l'occupation de plaire, qui fait valoir chacun à son tour, -quoiqu'elle s'abandonnât souvent dans la conversation au -genre de talent qui la rendait une improvisatrice célèbre. -Plusieurs fois elle pria le prince Castel-Forte de venir à son -secours, en faisant connaître ses propres opinions sur le même -sujet; mais elle parlait si bien, que tous les auditeurs se plaisaient -à l'écouter, et ne supportaient pas qu'on l'interrompît. -M. Edgermond surtout ne pouvait se rassasier de voir et d'entendre -Corinne; il osait à peine lui exprimer le sentiment d'admiration -qu'elle lui inspirait, et prononçait tout bas quelques -mots à sa louange, espérant qu'elle les comprendrait sans qu'il -fût obligé de les lui dire. Il avait cependant un désir si vif de -savoir ce qu'elle pensait de la tragédie, qu'il se hasarda, malgré -sa timidité, à lui adresser la parole sur ce sujet.</p> - -<p>«Madame, lui dit-il, ce qui me paraît surtout manquer à -la littérature italienne, ce sont des tragédies; il me semble -qu'il y a moins loin des enfants aux hommes que de vos tragédies -aux nôtres; car les enfants, dans leur mobilité, ont des -sentiments légers, mais vrais, tandis que le sérieux de vos -tragédies a quelque chose d'affecté et de gigantesque qui détruit -pour moi toute émotion. N'est-il pas vrai, lord Nelvil?» -continua M. Edgermond en se retournant vers lui, et l'appelant -par ses regards à le soutenir, étonné qu'il était d'avoir osé -parler devant tant de monde.</p> - -<p>«Je pense entièrement comme vous, répondit Oswald. Métastase, -que l'on vante comme le poëte de l'amour, donne à -cette passion, dans tous les pays, dans toutes les situations, -la même couleur. On doit applaudir à des ariettes, admirables -tantôt par la grâce et l'harmonie, tantôt par les beautés -lyriques du premier ordre qu'elles renferment, surtout quand -on les détache du drame où elles sont placées; mais il nous -est impossible, à nous qui possédons Shakspeare, le poëte qui -a le mieux approfondi l'histoire et les passions de l'homme, -de supporter ces deux couples d'amoureux qui se partagent -presque toutes les pièces de Métastase, et qui s'appellent tantôt -Achille, tantôt Tircis, tantôt Brutus, tantôt Corilas, et chantent -tous de la même manière des chagrins et des martyres -d'amour qui remuent à peine l'âme à la superficie, et peignent -comme une fadeur le sentiment le plus orageux qui puisse -agiter le cœur humain. C'est avec un respect profond pour le -caractère d'Alfieri que je me permettrai quelques réflexions -sur ses pièces. Leur but est si noble, les sentiments que l'auteur -exprime sont si bien d'accord avec sa conduite personnelle, -que ses tragédies doivent toujours être louées comme -des actions, quand même elles seraient critiquées à quelques -égards comme des ouvrages littéraires. Mais il me semble que -quelques-unes de ses tragédies ont autant de monotonie dans -la force, que Métastase en a dans la douceur. Il y a dans les -pièces d'Alfieri une telle profusion d'énergie et de magnanimité, -ou bien une telle exagération de violence et de crime, -qu'il est impossible d'y reconnaître le véritable caractère des -hommes. Ils ne sont jamais ni si méchants ni si généreux qu'il -les peint. La plupart des scènes sont composées pour mettre -en contraste le vice et la vertu; mais ces oppositions ne sont -pas présentées avec les gradations de la vérité. Si les tyrans -supportaient dans la vie ce que les opprimés leur disent en -face dans les tragédies d'Alfieri, on serait presque tenté de -les plaindre. La pièce d'<i>Octavie</i> est une de celles où ce défaut -de vraisemblance est le plus frappant. Sénèque y moralise sans -cesse Néron, comme s'il était le plus patient des hommes, et -lui, Sénèque, le plus courageux de tous. Le maître du monde, -dans la tragédie, consent à se laisser insulter et à se mettre -en colère à chaque scène, pour le plaisir des spectateurs, -comme s'il ne dépendait pas de lui de tout finir avec un mot. -Certainement ces dialogues continuels donnent lieu à de très-belles -réponses de Sénèque, et l'on voudrait trouver dans une -harangue ou un ouvrage les nobles pensées qu'il exprime, -mais est-ce ainsi qu'on peut donner l'idée de la tyrannie? Ce -n'est pas la peindre sous ses redoutables couleurs, c'est en -faire seulement un but pour l'escrime de la parole. Mais si -Shakspeare avait représenté Néron entouré d'hommes tremblants, -qui osent à peine répondre à la question la plus indifférente, -lui-même cachant son trouble, s'efforçant de paraître -calme, et Sénèque près de lui travaillant à l'apologie du meurtre -d'Agrippine, la terreur n'eût-elle pas été mille fois plus grande? -et pour une réflexion énoncée par l'auteur, mille ne seraient-elles -pas nées dans l'âme des spectateurs, par le silence même -de la rhétorique et la vérité des tableaux?»</p> - -<p>Oswald aurait pu parler longtemps encore sans que Corinne -l'eût interrompu; elle se plaisait tellement et dans le son de -sa voix, et dans la noble élégance de son langage, qu'elle eût -voulu prolonger cette impression des heures entières. Ses regards -fixés sur lui avaient peine à s'en détacher, lors même -qu'il eut cessé de parler. Elle se tourna lentement vers le reste -de la société, qui lui demandait avec impatience ce qu'elle -pensait de la tragédie italienne; et, revenant à lord Nelvil: -«Milord, dit-elle, je suis de votre avis presque sur tout; ce -n'est donc pas pour vous combattre que je réponds; mais pour -présenter quelques exceptions à vos observations, peut-être -trop générales. Il est vrai que Métastase est plutôt un poëte -lyrique que dramatique, et qu'il peint l'amour comme l'un des -beaux arts qui embellissent la vie, et non comme le secret le -plus intime de nos peines ou de notre bonheur. En général, -quoique notre poésie ait été consacrée à chanter l'amour, je -hasarderai de dire que nous avons plus de profondeur et de -sensibilité dans la peinture de toutes les autres passions. A -force de faire des vers amoureux, on s'est créé à cet égard -parmi nous un langage convenu: et ce n'est pas ce qu'on -a éprouvé, mais ce qu'on a lu qui sert d'inspiration aux -poëtes. L'amour, tel qu'il existe en Italie, ne ressemble nullement -à l'amour tel que nos écrivains le peignent. Je ne connais -qu'un roman, <i lang="it" xml:lang="it">Fiammetta</i>, de Boccace, dans lequel on -puisse se faire une idée de cette passion, décrite avec des -couleurs vraiment nationales. Nos poëtes subtilisent et exagèrent -le sentiment, tandis que le véritable caractère de la -nature italienne, c'est une impression rapide et profonde, qui -s'exprimerait bien plutôt par des actions silencieuses et passionnées -que par un ingénieux langage. En général, notre littérature -exprime peu notre caractère et nos mœurs. Nous -sommes une nation beaucoup trop modeste, je dirai presque -trop humble, pour oser avoir des tragédies à nous, composées -avec notre histoire, ou du moins caractérisées d'après nos -propres sentiments.</p> - -<p>«Alfieri, par un hasard singulier, était, pour ainsi dire, -transplanté de l'antiquité dans les temps modernes; il était -né pour agir, et il n'a pu qu'écrire: son style et ses tragédies -se ressentent de cette contrainte. Il a voulu marcher par la -littérature à un but politique: ce but était le plus noble de -tous sans doute; mais n'importe, rien ne dénature les ouvrages -d'imagination comme d'en avoir un. Alfieri, impatienté -de vivre au milieu d'une nation où l'on rencontrait des savants -très-érudits et quelques hommes très-éclairés, mais dont les -littérateurs et les lecteurs ne s'intéressaient pour la plupart à -rien de sérieux, et se plaisaient uniquement dans les contes, -dans les nouvelles, dans les madrigaux; Alfieri, dis-je, a voulu -donner à ses tragédies le caractère le plus austère. Il en a -retranché les confidents, les coups de théâtre, tout, hors -l'intérêt du dialogue. Il semblait qu'il voulût ainsi faire faire -pénitence aux Italiens de leur vivacité et de leur imagination -naturelle; il a pourtant été fort admiré, parce qu'il est vraiment -grand par son caractère et par son âme, et parce que -les habitants de Rome surtout applaudissent aux louanges -données aux actions et aux sentiments des anciens Romains, -comme si cela les regardait encore. Ils sont amateurs de l'énergie -et de l'indépendance, comme des beaux tableaux qu'ils -possèdent dans leurs galeries. Mais il n'en est pas moins vrai -qu'Alfieri n'a pas créé ce qu'on pourrait appeler un théâtre -italien, c'est-à-dire des tragédies dans lesquelles on trouvât -un mérite particulier à l'Italie. Et même il n'a pas caractérisé -les mœurs des pays et des siècles qu'il a peints. Sa <i>Conjuration -des Pazzi</i>, <i>Virginie</i>, <i>Philippe second</i>, sont admirables par -l'élévation et la force des idées; mais on y voit toujours l'empreinte -d'Alfieri, et non celle des nations et des temps qu'il -met en scène. Bien que l'esprit français et celui d'Alfieri -n'aient pas la moindre analogie, ils se ressemblent en ceci, -que tous les deux font porter leurs propres couleurs à tous -les sujets qu'ils traitent.»</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil, entendant parler de l'esprit français, -prit la parole: «Il nous serait impossible, dit-il, de supporter -sur la scène les inconséquences des Grecs, ni les monstruosités -de Shakspeare; les Français ont un goût trop pur -pour cela. Notre théâtre est le modèle de la délicatesse et de -l'élégance; c'est là ce qui le distingue, et ce serait nous -plonger dans la barbarie que de vouloir introduire rien d'étranger -parmi nous.—Autant vaudrait, dit Corinne en souriant, -élever autour de vous la grande muraille de la Chine. -Il y a sûrement de rares beautés dans vos auteurs tragiques; -il s'en développerait peut-être encore de nouvelles si vous -permettiez quelquefois que l'on vous montrât sur la scène -autre chose que des Français. Mais nous qui sommes Italiens, -notre génie dramatique perdrait beaucoup à s'astreindre -à des règles dont nous n'aurions pas l'honneur, et dont -nous souffririons la contrainte. L'imagination, le caractère, -les habitudes d'une nation doivent former son théâtre. Les -Italiens aiment passionnément les beaux-arts, la musique, la -peinture, et même la pantomime, enfin tout ce qui frappe les -sens. Comment se pourrait-il donc que l'austérité d'un dialogue -éloquent fût le seul plaisir théâtral dont ils se contentassent? -C'est en vain qu'Alfieri, avec tout son génie, a voulu -les y réduire; il a senti lui-même que son système était trop -rigoureux.</p> - -<p>«La <i>Mérope</i> de Maffei, le <i>Saül</i> d'Alfieri, l'<i>Aristodème</i> de -Monti, et surtout le poëme du Dante, bien que cet auteur -n'ait point composé de tragédie, me semblent faits pour donner -l'idée de ce que pourrait être l'art dramatique en Italie. -Il y a dans la <i>Mérope</i> de Maffei une grande simplicité d'action, -mais une poésie brillante, revêtue des images les plus -heureuses; et pourquoi s'interdirait-on cette poésie dans les -ouvrages dramatiques? La langue des vers est si magnifique -en Italie, que l'on y aurait plus tort que partout ailleurs en -renonçant à ses beautés. Alfieri, qui excellait, quand il le voulait, -dans tous les genres, a fait dans son <i>Saül</i> un superbe -usage de la poésie lyrique; et l'on pourrait y introduire heureusement -la musique elle-même, non pas pour mêler le -chant aux paroles, mais pour calmer les transports furieux de -Saül par la harpe de David. Nous possédons une musique -si délicieuse, que ce plaisir peut rendre indolent sur les -jouissances de l'esprit. Loin donc de vouloir les séparer, il -faudrait chercher à les réunir, non en faisant chanter les -héros, ce qui détruit toute dignité dramatique, mais en introduisant -ou des chœurs, comme les anciens, ou des effets -de musique qui se lient à la situation par des combinaisons -naturelles, comme cela arrive si souvent dans la vie. Loin de -diminuer sur le théâtre italien les plaisirs de l'imagination, il -me semble qu'il faudrait, au contraire, les augmenter et les -multiplier de toutes les manières. Le goût vif des Italiens -pour la musique et pour les ballets à grand spectacle est un -indice de la puissance de leur imagination et de la nécessité -de l'intéresser toujours, même en traitant les objets sérieux, -au lieu de les rendre encore plus sévères qu'ils ne le sont, -comme l'a fait Alfieri.</p> - -<p>«La nation croit de son devoir d'applaudir à ce qui est -austère et grave; mais elle retourne bientôt à ses goûts naturels, -et ils pourraient être satisfaits dans la tragédie si on -l'embellissait par le charme et la variété des différents genres -de poésie, et par toutes les diversités théâtrales dont les -Anglais et les Espagnols savent jouir.</p> - -<p>«L'<i>Aristodème</i> de Monti a quelque chose du terrible pathétique -du Dante, et sûrement cette tragédie est, à juste -titre, une des plus admirées. Le Dante, ce grand maître en -tant de genres, possédait le génie tragique qui aurait produit -le plus d'effet en Italie, si de quelque manière on pouvait -l'adapter à la scène; car ce poëte sait peindre aux yeux ce -qui se passe au fond de l'âme, et son imagination fait sentir -et voir la douleur. Si le Dante avait écrit des tragédies, elles -auraient frappé les enfants comme les hommes, la foule -comme les esprits distingués. La littérature dramatique doit -être populaire; elle est comme un événement public, toute la -nation en doit juger.</p> - -<p>—Lorsque le Dante vivait, dit Oswald, les Italiens jouaient -en Europe et chez eux un grand rôle politique. Peut-être vous -est-il impossible maintenant d'avoir un théâtre tragique national. -Pour que ce théâtre existe, il faut que de grandes circonstances -développent dans la vie les sentiments qu'on exprime -sur la scène. De tous les chefs-d'œuvre de la littérature, -il n'en est point qui tienne autant qu'une tragédie à tout l'ensemble -d'un peuple; les spectateurs y contribuent presque -autant que les auteurs. Le génie dramatique se compose de -l'esprit public, de l'histoire, du gouvernement, des mœurs, -enfin de tout ce qui s'introduit chaque jour dans la pensée et -forme l'être moral, comme l'air que l'on respire alimente la -vie physique. Les Espagnols, avec lesquels votre climat et -votre religion doivent vous donner des rapports, ont bien -plus que vous cependant le génie dramatique; leurs pièces -sont remplies de leur histoire, de leur chevalerie, de leur foi -religieuse, et ces pièces sont originales et vivantes; mais aussi -leurs succès en ce genre remontent-ils à l'époque de leur gloire -historique. Comment donc pourrait-on maintenant fonder en -Italie ce qui n'y a jamais existé, un théâtre tragique?—Il -est malheureusement possible que vous ayez raison, milord, -reprit Corinne; néanmoins j'espère toujours beaucoup pour -nous de l'essor naturel des esprits en Italie, de leur émulation -individuelle, alors même qu'aucune circonstance extérieure -ne les favorise; mais ce qui nous manque surtout pour la tragédie, -ce sont des acteurs. Des paroles affectées amènent nécessairement -une déclamation fausse; mais il n'est pas de -langue dans laquelle un grand acteur pût montrer autant de -talent que dans la nôtre; car la mélodie des sons ajoute un -nouveau charme à la vérité de l'accent; c'est une musique -continuelle, qui se mêle à l'expression des sentiments sans lui -rien ôter de sa force.—Si vous voulez, interrompit le prince -Castel-Forte, convaincre de ce que vous dites, il faut que vous -nous le prouviez: oui, donnez-nous l'inexprimable plaisir de -vous voir jouer la tragédie; il faut que vous accordiez aux -étrangers que vous en croyez dignes la rare jouissance de -connaître un talent que vous seule possédez en Italie, ou plutôt -que vous seule dans le monde possédez, puisque toute votre -âme y est empreinte.»</p> - -<p>Corinne avait un désir secret de jouer la tragédie devant -lord Nelvil, et de se montrer ainsi fort à son avantage; mais -elle n'osait accepter sans son approbation, et ses regards la -lui demandaient. Il les entendit; et comme il était tout à la -fois touché de la timidité qui l'avait empêchée la veille d'improviser, -et ambitieux pour elle du suffrage de M. Edgermond, -il se joignit aux sollicitations de ses amis. Corinne alors n'hésita -plus. «Eh bien, dit-elle en se retournant vers le prince -Castel-Forte, nous accomplirons donc, si vous le voulez, le -projet que j'avais formé depuis longtemps de jouer la traduction -que j'ai faite de <i>Roméo et Juliette</i>.—<i>Roméo et Juliette</i> de -Shakspeare! s'écria M. Edgermond: vous savez donc l'anglais?—Oui, -répondit Corinne.—Et vous aimez Shakspeare? -dit encore M. Edgermond.—Comme un ami, reprit-elle, -puisqu'il connaît tous les secrets de la douleur.—Et vous -le jouerez en italien! s'écria M. Edgermond, et je l'entendrai! -et vous l'entendrez aussi, mon cher Nelvil! ah! que vous êtes -heureux!» Puis, se repentant à l'instant de cette parole indiscrète, -il rougit; et la rougeur inspirée par la délicatesse et -la bonté peut intéresser à tous les âges. «Que nous serons -heureux, reprit-il avec embarras, si nous assistons à un tel -spectacle!»</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Tout fut arrangé en peu de jours, les rôles distribués, et la -soirée choisie pour la représentation, dans un palais que possédait -une parente du prince Castel-Forte, amie de Corinne. -Oswald avait un mélange d'inquiétude et de plaisir à l'approche -de ce nouveau succès; il en jouissait par avance, mais -par avance aussi il était jaloux, non de tel homme en particulier, -mais du public, témoin des talents de celle qu'il aimait; -il eût voulu connaître seul ce qu'elle avait d'esprit et -de charmes; il eût voulu que Corinne, timide et réservée -comme une Anglaise, possédât cependant pour lui seul son -éloquence et son génie. Quelque distingué que soit un homme, -peut-être ne jouit-il jamais sans mélange de la supériorité -d'une femme: s'il l'aime, son cœur s'en inquiète; s'il ne -l'aime pas, son amour-propre s'en offense. Oswald, près de -Corinne, était plus enivré qu'heureux, et l'admiration qu'elle -lui inspirait augmentait son amour, sans donner à ses projets -plus de stabilité. Il la voyait comme un phénomène admirable -qui lui apparaissait de nouveau chaque jour; mais le ravissement -et l'étonnement même qu'elle lui faisait éprouver semblaient -éloigner l'espoir d'une vie tranquille et paisible. Corinne -cependant était la femme la plus douce et la plus facile -à vivre; on l'eût aimée pour ses qualités communes, indépendamment -de ses qualités brillantes: mais, encore une -fois, elle réunissait trop de talents, elle était trop remarquable -en tout genre. Lord Nelvil, de quelque avantage qu'il -fût doué, ne croyait pas l'égaler, et cette idée lui inspirait -des craintes sur la durée de leur affection mutuelle. En vain -Corinne, à force d'amour, se faisait son esclave; le maître, -souvent inquiet de cette reine dans les fers, ne jouissait point -en paix de son empire.</p> - -<p>Quelques heures avant la représentation, lord Nelvil conduisit -Corinne dans le palais de la princesse Castel-Forte, où -le théâtre était préparé. Il faisait un soleil admirable, et d'une -des fenêtres de l'escalier on découvrait Rome et la campagne. -Oswald arrêta Corinne un moment, et lui dit: «Voyez -ce beau temps, c'est pour vous, c'est pour éclairer vos succès.—Ah! -si cela était, reprit-elle, c'est vous qui me porteriez -bonheur, c'est à vous que je devrais la protection du ciel.—Les -sentiments doux et purs que cette belle nature inspire -suffiraient-ils à votre bonheur? reprit Oswald; il y a loin -de cet air que nous respirons, de cette rêverie que fait naître -la campagne, à la salle bruyante qui va retentir de votre nom.—Oswald, -lui dit Corinne, ces applaudissements, si je les obtiens, -n'est-ce pas parce que vous les entendrez qu'ils auront -le pouvoir de me toucher? et si je montre quelque talent, ne -sera-ce pas mon sentiment pour vous qui me l'inspirera? La -poésie, l'amour, la religion, tout ce qui tient à l'enthousiasme -enfin est en harmonie avec la nature; et en regardant le ciel -azuré, en me livrant à l'impression qu'il me cause, je comprends -mieux les sentiments de Juliette, je suis plus digne de -Roméo.—Oui, tu en es digne, céleste créature! s'écria lord -Nelvil; oui, c'est une faiblesse de l'âme que cette jalousie de -tes talents, que ce besoin de vivre seul avec toi dans l'univers. -Va recueillir les hommages du monde, va; mais que ce -regard d'amour, qui est plus divin encore que ton génie, ne -soit dirigé que sur moi.» Ils se quittèrent alors, et lord Nelvil -alla se placer dans la salle, en attendant le plaisir de voir -paraître Corinne.</p> - -<p>C'est un sujet italien que Roméo et Juliette; la scène se -passe à Vérone; on y montre encore le tombeau de ces deux -amants; Shakspeare a écrit cette pièce avec cette imagination -du Midi, tout à la fois si passionnée et si riante, cette -imagination qui triomphe dans le bonheur, et passe si facilement, -néanmoins, de ce bonheur au désespoir, et du désespoir -à la mort. Tout y est rapide dans les impressions, et l'on sent -cependant que ces impressions rapides seront ineffaçables. -C'est la force de la nature, et non la frivolité du cœur, qui, -sous un climat énergique, hâte le développement des passions. -Le sol n'est point léger, quoique la végétation soit prompte; -et Shakspeare, mieux qu'aucun écrivain étranger, a saisi le -caractère national de l'Italie, et cette fécondité d'esprit qui -invente mille manières pour varier l'expression des mêmes -sentiments, cette éloquence orientale qui se sert des images -de toute la nature pour peindre ce qui se passe dans le cœur. -Ce n'est pas, comme dans l'Ossian, une même teinte, un même -son, qui répond constamment à la corde la plus sensible du -cœur; mais les couleurs multipliées que Shakspeare emploie -dans Roméo et Juliette ne donnent point à son style une -froide affectation; c'est le rayon divisé, réfléchi, varié, qui -produit ses couleurs, et l'on y sent toujours la lumière et le -feu dont elles viennent. Il y a dans cette composition une -sève de vie, un éclat d'expression qui caractérise et le pays -et les habitants. La pièce de Roméo et Juliette, traduite en -italien, semblait rentrer dans sa langue maternelle.</p> - -<p>La première fois que Juliette paraît, c'est à un bal où Roméo -Montague s'est introduit, dans la maison des Capulets -les ennemis mortels de sa famille. Corinne était revêtue d'un -habit de fête charmant, et cependant conforme au costume -du temps; ses cheveux étaient artistement mêlés avec des -pierreries et des fleurs. Elle frappait d'abord comme une personne -nouvelle; puis on reconnaissait sa voix et sa figure, -mais sa figure divinisée, qui ne conservait plus qu'une expression -poétique. Des applaudissements unanimes firent retentir -la salle à son arrivée. Ses premiers regards découvrirent -à l'instant Oswald, et s'arrêtèrent sur lui; une étincelle -de joie, une espérance douce et vive se peignit dans sa physionomie. -En la voyant, le cœur battait de plaisir et de crainte; -on sentait que tant de félicité ne pouvait pas durer sur la -terre: était-ce pour Juliette, était-ce pour Corinne que ce -pressentiment devait s'accomplir?</p> - -<p>Quand Roméo approcha d'elle pour lui adresser à demi-voix -des vers si brillants dans l'anglais, si magnifiques dans -la traduction italienne, sur sa grâce et sa beauté, les spectateurs, -ravis d'être interprétés ainsi, s'unirent tous avec transport -à Roméo; et la passion subite qui le saisit, cette passion -allumée par le premier regard, parut à tous les yeux bien vraisemblable. -Oswald commença dès ce moment à se troubler; -il lui semblait que tout était prêt à se révéler, qu'on allait -proclamer Corinne un ange parmi les femmes, l'interroger -lui-même sur ce qu'il ressentait pour elle, la lui disputer, la -lui ravir; je ne sais quel nuage éblouissant passa devant ses -yeux; il craignit de ne plus voir, il craignit de s'évanouir, et -se retira derrière une colonne pendant quelques instants. Corinne -inquiète le cherchait avec anxiété, et prononça ce vers:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">Too early seen unknown, and known too late!</i></div> -</div> - -<p class="noindent"><i>Ah! je l'ai vu trop tôt sans le connaître, et je l'ai connu trop -tard!</i> avec un accent si profond, qu'Oswald tressaillit en l'entendant, -parce qu'il lui sembla que Corinne l'appliquait à leur -situation personnelle.</p> -<p>Il ne pouvait se lasser d'admirer la grâce de ses gestes, la -dignité de ses mouvements, une physionomie qui peignait ce -que la parole ne pouvait dire, et découvrait ces mystères du -cœur qu'on n'a jamais exprimés, et qui pourtant disposent de -la vie. L'accent, le regard, les moindres signes d'un acteur -vraiment ému, vraiment inspiré, sont une révélation continuelle -du cœur humain; et l'idéal des beaux-arts se mêle toujours -à ces révélations de la nature. L'harmonie des vers, le -charme des attitudes, prêtent à la passion ce qui lui manque -souvent dans la réalité, la dignité et la grâce. Ainsi tous les -sentiments du cœur et tous les mouvements de l'âme passent -à travers l'imagination, sans rien perdre de leur vérité.</p> - -<p>Au second acte, Juliette paraît sur le balcon de son jardin -pour s'entretenir avec Roméo. De toute la parure de Corinne, -il ne lui restait plus que les fleurs, et, bientôt après, les fleurs -aussi devaient disparaître; le théâtre, à demi éclairé, pour représenter -la nuit, répandait sur le visage de Corinne une lumière -plus douce et plus touchante. Le son de sa voix était -encore plus harmonieux que dans l'éclat d'une fête. Sa main -levée vers les étoiles semblait invoquer les seuls témoins dignes -de l'entendre; et quand elle répétait <i>Roméo! Roméo!</i> bien -qu'Oswald fût certain que c'était à lui qu'elle pensait, il se -sentait jaloux des accents délicieux qui faisaient retentir un -autre nom dans les airs. Oswald se trouvait placé en face du -balcon; et celui qui jouait Roméo étant un peu caché par l'obscurité, -tous les regards de Corinne purent tomber sur Oswald -lorsqu'elle dit ces vers ravissants</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">In truth, fair Montague, I am too fond,</i></div> -<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">And therefore thou may'st think my haviour light:</i></div> -<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">But trust me, gentleman, I'll prove more true,</i></div> -<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">Than those that have more cunning to be strange.</i></div> -<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</i></div> -<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</i></div> -<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">. . . . . . . . . therefore pardon me.</i></div> -</div> - -<p>«Il est vrai, beau Montague, je me suis montrée trop passionnée, -et tu pourrais penser que ma conduite a été légère: -mais crois-moi, noble Roméo, tu me trouveras plus fidèle -que celles qui ont plus d'art pour cacher ce qu'elles éprouvent; -ainsi donc pardonne-moi.»</p> - -<p>A ce mot: pardonne-moi! pardonne-moi d'aimer! pardonne-moi -de te l'avoir laissé connaître! il y avait dans le regard -de Corinne une prière si tendre! tant de respect pour -son amant, tant d'orgueil de son choix, lorsqu'elle disait: -Noble Roméo! beau Montague! qu'Oswald se sentit aussi -fier qu'il était heureux. Il releva sa tête que l'attendrissement -avait fait pencher, et se crut le roi du monde, puisqu'il -régnait sur un cœur qui renfermait tous les trésors de la vie.</p> - -<p>Corinne, en apercevant l'effet qu'elle produisait sur Oswald, -s'anima de plus en plus par cette émotion du cœur qui seule -produit des miracles; et quand, à l'approche du jour, Juliette -croit entendre le chant de l'alouette, signal du départ de -Roméo, les accents de Corinne avaient un charme surnaturel: -ils peignaient l'amour, et cependant on y sentait un mystère -religieux, quelques souvenirs du ciel, un présage de retour -vers lui, une douleur toute céleste, telle que celle d'une âme -exilée sur la terre, et que sa divine patrie va bientôt rappeler. -Ah! qu'elle était heureuse, Corinne, le jour où elle représentait -ainsi devant l'ami de son choix un noble rôle dans -une belle tragédie! que d'années, combien de vies seraient -ternes auprès d'un tel jour!</p> - -<p>Si lord Nelvil avait pu jouer avec Corinne le rôle de Roméo, -le plaisir qu'elle goûtait n'eût pas été si complet. Elle aurait -désiré d'écarter les vers des plus grands poëtes, pour parler -elle-même selon son cœur: peut-être même qu'un sentiment -invincible de timidité eût entraîné son talent; elle n'eût pas -osé regarder Oswald, de peur de se trahir; enfin, la vérité -portée jusqu'à ce point aurait détruit le prestige de l'art: -mais qu'il était doux de savoir là celui qu'elle aimait, quand -elle éprouvait ce mouvement d'exaltation que la poésie seule -peut donner! quand elle ressentait tout le charme des émotions -sans en avoir le trouble ni le déchirement réel! quand -les affections qu'elle exprimait n'avaient à la fois rien de personnel -ni d'abstrait, et qu'elle semblait dire à lord Nelvil: -«Voyez-vous comme je suis capable d'aimer!»</p> - -<p>Il est impossible que, dans sa propre situation, on puisse -être contente de soi, la passion et la timidité tour à tour entraînent -ou retiennent, inspirent trop d'amertume ou trop de -soumission: mais se montrer parfaite, sans qu'il y ait de -l'affectation; unir le calme à la sensibilité quand trop souvent -elle l'ôte; enfin, exister pour un moment dans les plus -doux rêves du cœur, telle était la jouissance pure de Corinne -en jouant la tragédie. Elle joignait à ce plaisir celui de tous -les succès, de tous les applaudissements qu'elle obtenait, et -son regard les mettait aux pieds d'Oswald, aux pieds de -l'objet dont le suffrage valait à lui seul plus que la gloire. -Ah! du moins un moment, Corinne sentit le bonheur; un -moment elle connut, au prix de son repos, ces délices de -l'âme, que jusqu'alors elle avait souhaitées vainement, et -qu'elle devait regretter toujours.</p> - -<p>Juliette, au troisième acte, devient secrètement l'épouse de -Roméo. Dans le quatrième, ses parents voulant la forcer à en -épouser un autre, elle se décide à prendre le breuvage -assoupissant qu'elle tient de la main d'un moine, et qui doit -lui donner l'apparence de la mort. Tous les mouvements de -Corinne, sa démarche agitée, ses accents altérés, ses regards, -tantôt vifs, tantôt abattus, peignaient le cruel combat de la -crainte et de l'amour, les images terribles qui la poursuivaient, -à l'idée de se voir transporter vivante dans les tombeaux -de ses ancêtres, et cependant l'enthousiasme de passion -qui faisait triompher une âme si jeune d'un effroi si naturel. -Oswald sentait comme un besoin irrésistible de voler à son -secours. Une fois elle leva les yeux vers le ciel, avec une ardeur -qui exprimait profondément ce besoin de la protection -divine dont jamais un être humain n'a pu s'affranchir. Une -autre fois lord Nelvil crut voir qu'elle étendait les bras vers -lui, comme pour l'appeler à son aide, et il se leva dans un -transport insensé, puis se rassit, ramené à lui-même par les -regards surpris de ceux qui l'environnaient; mais son -émotion devenait si forte, qu'elle ne pouvait plus se cacher.</p> - -<p>Au cinquième acte, Roméo, qui croit Juliette sans vie, la -soulève du tombeau avant son réveil, et la presse contre son -cœur ainsi évanouie. Corinne était vêtue de blanc, ses cheveux -noirs tout épars, sa tête penchée sur Roméo avec une -grâce et cependant avec une vérité de mort si touchante et si -sombre, qu'Oswald se sentit ébranlé tout à la fois par les impressions -les plus opposées. Il ne pouvait supporter de voir -Corinne dans les bras d'un autre; il frémissait en contemplant -l'image de celle qu'il aimait ainsi privée de vie; enfin il -éprouvait, comme Roméo, ce mélange cruel de désespoir et -d'amour, de mort et de volupté, qui fait de cette scène la -plus déchirante du théâtre. Enfin, quand Juliette se réveille -de ce tombeau, au pied duquel son amant vient de s'immoler, -et que ses premiers mots, dans son cercueil, sous ces -voûtes funèbres, ne sont point inspirés par l'effroi qu'elles -devaient causer, lorsqu'elle s'écrie:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">Where is my lord? where is my Romeo?</i></div> -</div> - -<p class="noindent">«<i>Où est mon époux? où est mon Roméo?</i>» lord Nelvil répondit -à ces cris par des gémissements, et ne revint à lui -que lorsqu'il fut entraîné par M. Edgermond hors de la salle.</p> -<p>La pièce finie, Corinne s'était trouvée mal d'émotion et de -fatigue. Oswald entra le premier dans sa chambre, et la vit -seule avec ses femmes, encore revêtue du costume de Juliette, -et, comme elle, presque évanouie entre leurs bras. -Dans l'excès de son trouble, il ne savait pas distinguer si -c'était la vérité ou la fiction; et se jetant aux pieds de Corinne, -il lui dit en anglais ces paroles de Roméo:</p> - -<p>«O mes yeux, regardez-la pour la dernière fois! ô mes -bras, serrez-la pour la dernière fois contre mon cœur!»</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="en" xml:lang="en">Eyes, look your last! arms, take your last embrace!</i></div> -</div> - -<p>Corinne, encore égarée, s'écria: «Grand Dieu! que dites-vous? -Voudriez-vous me quitter? le voudriez-vous?—Non, -non, interrompit Oswald; non, je le jure…» A l'instant, -la foule des amis et des admirateurs de Corinne força sa -porte pour la voir; elle regardait Oswald, attendant avec -anxiété ce qu'il allait dire; mais ils ne purent se parler de -toute la soirée, on ne les laissa pas seuls un instant.</p> - -<p>Jamais tragédie n'avait produit un tel effet en Italie. Les -Romains exaltaient avec transport et la traduction, et la -pièce, et l'actrice. Ils disaient que c'était là véritablement la -tragédie qui convenait aux Italiens, peignait leurs mœurs, -ranimait leur âme en captivant leur imagination, et faisait -valoir leur belle langue, par un style tour à tour éloquent et -lyrique, inspiré et naturel. Corinne recevait tous ces éloges -avec un air de douceur et de bienveillance; mais son âme -était restée suspendue à ce mot <i>Je jure…</i> qu'Oswald avait -prononcé, et dont l'arrivée du monde avait interrompu la -suite; ce mot pouvait en effet contenir le secret de sa destinée.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l8">LIVRE HUITIÈME<br /> -LES STATUES ET LES TOMBEAUX</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Après la journée qui venait de se passer, Oswald ne put -fermer l'œil de la nuit. Il n'avait jamais été plus près de tout -sacrifier à Corinne. Il ne voulait pas même lui demander son -secret, ou du moins il voulait prendre, avant de le savoir, -l'engagement solennel de lui consacrer sa vie. L'incertitude -semblait, pendant quelques heures, entièrement écartée de -son esprit; et il se plaisait à composer dans sa tête la lettre -qu'il écrirait le lendemain, et qui déciderait de son sort. Mais -cette confiance dans le bonheur, ce repos dans la résolution, -ne fut pas de longue durée. Bientôt ses pensées le ramenèrent -vers le passé: il se souvint qu'il avait aimé, bien moins, il -est vrai, qu'il n'aimait Corinne, et l'objet de son premier -choix ne pouvait lui être comparé; mais enfin c'était ce sentiment -qui l'avait entraîné à des actions irréfléchies, à des -actions qui avaient déchiré le cœur de son père. «Ah! qui -sait, s'écria-t-il, qui sait s'il ne craindrait pas également aujourd'hui -que son fils n'oubliât sa patrie et ses devoirs envers -elle?</p> - -<p>«O toi! dit-il en s'adressant au portrait de son père; toi, -le meilleur ami que j'aurai jamais sur la terre, je ne peux -plus entendre ta voix; mais apprends-moi par ce regard -muet, si puissant encore sur mon âme, apprends-moi ce que -je dois faire pour te donner dans le ciel quelque contentement -de ton fils. Et cependant n'oublie pas ce besoin de bonheur -qui consume les mortels; sois indulgent dans ta demeure -céleste, comme tu l'étais sur la terre. J'en deviendrai -meilleur, si je suis heureux quelque temps, si je vis avec cette -créature angélique, si j'ai l'honneur de protéger, de sauver -une telle femme.—La sauver? reprit-il tout à coup; et de -quoi? d'une vie qui lui plaît, d'une vie d'hommages, de succès, -d'indépendance!» Cette réflexion, qui venait de lui, -l'effraya lui-même comme une inspiration de son père.</p> - -<p>Dans les combats de sentiment, qui n'a pas souvent éprouvé -je ne sais quelle superstition secrète qui nous fait prendre ce -que nous pensons pour un présage, et ce que nous souffrons -pour un avertissement du ciel? Ah! quelle lutte se passe dans -les âmes susceptibles et de passion et de conscience!</p> - -<p>Oswald se promenait dans sa chambre avec une agitation -cruelle, s'arrêtant quelquefois pour regarder la lune d'Italie, -si douce et si belle. L'aspect de la nature enseigne la résignation, -mais ne peut rien sur l'incertitude. Le jour vint pendant -qu'il était dans cet état; et quand le comte d'Erfeuil et -M. Edgermond entrèrent chez lui, ils s'inquiétèrent de sa -santé, tant les anxiétés de la nuit l'avaient changé! Le comte -d'Erfeuil rompit le premier le silence qui s'était établi entre -eux trois: «Il faut convenir, dit-il, que le spectacle d'hier -était charmant. Corinne est admirable. Je perdais la moitié -de ses paroles, mais je devinais tout par ses accents et par sa -physionomie. Quel dommage que ce soit une personne riche -qui ait un tel talent! car, si elle était pauvre, libre comme -elle l'est, elle pourrait monter sur le théâtre, et ce serait la -gloire de l'Italie qu'une actrice comme elle.»</p> - -<p>Oswald ressentit une impression pénible par ce discours, et -ne savait néanmoins de quelle manière la témoigner; car le -comte d'Erfeuil avait cela de particulier, que l'on ne pouvait -pas légitimement se fâcher de ce qu'il disait, lors même qu'on -en recevait une impression désagréable. Il n'y a que les âmes -sensibles qui sachent se ménager réciproquement: l'amour-propre, -si susceptible pour lui-même, ne devine presque jamais -la susceptibilité des autres.</p> - -<p>M. Edgermond loua Corinne dans les termes les plus convenables -et les plus flatteurs. Oswald lui répondit en anglais, -afin de soustraire la conversation sur Corinne aux éloges déplaisants -du comte d'Erfeuil. «Je suis de trop, ce me semble, -dit alors le comte d'Erfeuil; je m'en vais chez Corinne; elle -sera bien aise d'entendre mes observations sur son jeu d'hier -au soir. J'ai quelques conseils à lui donner, qui portent sur -des détails; mais les détails font beaucoup à l'ensemble; et -c'est vraiment une femme si étonnante, qu'il ne faut rien négliger -pour lui faire atteindre la perfection. Et puis, dit-il en -se penchant vers l'oreille de lord Nelvil, je veux l'encourager -à jouer plus souvent la tragédie: c'est un moyen sûr pour se -faire épouser par quelque étranger de distinction qui passera -par ici. Vous et moi, mon cher Oswald, nous ne donnerons -pas dans cette idée, nous sommes trop accoutumés aux femmes -charmantes pour qu'elles nous fassent faire une sottise; -mais un prince allemand, un grand d'Espagne, qui sait?» A -ces mots, Oswald se leva hors de lui-même, et l'on ne peut -savoir ce qu'il en serait arrivé, si le comte d'Erfeuil avait -aperçu son mouvement; mais il avait été si satisfait de sa dernière -réflexion, qu'il s'en était allé là-dessus, légèrement et -sur la pointe du pied, ne se doutant pas qu'il avait offensé -lord Nelvil: s'il l'avait su, bien qu'il l'aimât autant qu'il pouvait -aimer, il serait sûrement resté. La valeur brillante du -comte d'Erfeuil contribuait, plus encore que son amour-propre, -à lui faire illusion sur ses défauts. Comme il avait -beaucoup de délicatesse dans tout ce qui tenait à l'honneur, -il n'imaginait pas qu'il pût en manquer dans ce qui avait -rapport à la sensibilité; et se croyant, avec raison, aimable -et brave, il s'applaudissait de son lot, et ne soupçonnait rien -de plus profond dans la vie.</p> - -<p>Aucun des sentiments qui agitaient Oswald n'avait échappé -à M. Edgermond; et quand le comte d'Erfeuil fut sorti, il lui -dit: «Mon cher Oswald, je pars, je vais à Naples.—Et -pourquoi sitôt? répondit lord Nelvil.—Parce qu'il ne fait -pas bon ici pour moi, continua M. Edgermond. J'ai cinquante -ans, et cependant je ne suis pas sûr que je ne devinsse fou -de Corinne.—Et si vous le deveniez, interrompit Oswald, -que vous en arriverait-il?—Une telle femme n'est pas faite -pour vivre dans le pays de Galles, reprit M. Edgermond: -croyez-moi, mon cher Oswald, il n'y a que les Anglaises pour -l'Angleterre. Il ne m'appartient pas de vous donner des conseils, -et je n'ai pas besoin de vous assurer que je ne dirai -pas un mot de ce que j'ai vu; mais, tout aimable qu'est Corinne, -je pense comme Thomas Walpole: <i>que fait-on de cela -à la maison</i>? Et <i>la maison</i> est tout chez nous, vous le savez, -tout pour les femmes du moins. Vous représentez-vous votre -belle Italienne restant seule pendant que vous chasserez, ou -que vous irez au parlement, et vous quittant au dessert pour -aller préparer le thé quand vous sortirez de table? Cher Oswald, -nos femmes ont des vertus domestiques que vous ne -trouverez nulle part. Les hommes en Italie n'ont rien à faire -qu'à plaire aux femmes; ainsi, plus elles sont aimables, et -mieux c'est. Mais chez nous, où les hommes ont une carrière -active, il faut que les femmes soient dans l'ombre, et ce serait -bien dommage d'y mettre Corinne; je la voudrais sur le trône -de l'Angleterre, mais non pas sous mon humble toit. Milord, -j'ai connu votre mère, que votre respectable père a tant regrettée: -c'était une personne tout à fait semblable à ma jeune -cousine; et c'est comme cela que je voudrais une femme, si -j'étais encore dans l'âge de choisir et d'être aimé. Adieu, mon -cher ami; ne me sachez pas mauvais gré de ce que je viens -de vous dire, car personne n'est plus que moi l'admirateur de -Corinne, et peut-être qu'à votre âge je ne serais pas capable -de renoncer à l'espérance de lui plaire.» En achevant ces -mots, il prit la main de lord Nelvil, la serra cordialement, et -s'en alla, sans qu'Oswald lui répondît un seul mot. Mais -M. Edgermond comprit la cause de son silence; et, satisfait -du serrement de main d'Oswald qui avait répondu au sien, il -partit, impatient lui-même de finir une conversation qui lui -coûtait.</p> - -<p>De tout ce qu'il avait dit, un seul mot avait frappé au cœur -Oswald: c'était le souvenir de sa mère et de l'attachement -profond que son père avait eu pour elle. Il l'avait perdue -lorsqu'il n'avait encore que quatorze ans, mais il se rappelait -avec un profond respect et ses vertus et le caractère timide -et réservé de ses vertus. «Insensé que je suis! s'écria-t-il -quand il fut seul, je veux savoir quelle est l'épouse que mon -père me destinait: et ne le sais-je pas, puisque je puis me -retracer l'image de ma mère, qu'il a tant aimée? Que veux-je -donc de plus? et pourquoi me tromper moi-même en faisant -semblant d'ignorer ce qu'il penserait à présent si je pouvais -le consulter encore?» Il était cependant affreux pour Oswald -de retourner chez Corinne, après ce qui s'était passé la veille, -sans lui rien dire qui confirmât les sentiments qu'il lui avait -témoignés. Son agitation, sa peine devint si forte, qu'elle -lui rendit un accident dont il se croyait guéri: le vaisseau -cicatrisé dans sa poitrine se rouvrit. Pendant que ses gens -effrayés appelaient du secours de toutes parts, il souhaitait en -secret que la fin de sa vie terminât ses chagrins. «Si je pouvais -mourir, se disait-il, après avoir revu Corinne, après -qu'elle m'aurait appelé son Roméo!» Et des larmes s'échappèrent -de ses yeux: c'étaient les premières, depuis la mort -de son père, qu'une autre douleur lui arrachât.</p> - -<p>Il écrivit à Corinne l'accident qui le retenait chez lui, et -quelques mots mélancoliques terminaient sa lettre. Corinne -avait commencé ce jour même avec des pressentiments bien -trompeurs: elle jouissait de l'impression qu'elle avait produite -sur Oswald; et, se croyant aimée, elle était heureuse, -car elle ne savait pas bien clairement d'ailleurs ce qu'elle désirait. -Mille circonstances faisaient que l'idée d'épouser lord -Nelvil était pour elle mêlée de beaucoup de crainte; et comme -c'était une personne plus passionnée que prévoyante, dominée -par le présent, mais s'occupant peu de l'avenir, ce jour qui -devait lui coûter tant de peines s'était levé pour elle comme -le jour le plus pur et le plus serein de sa vie.</p> - -<p>Eu recevant le billet d'Oswald, un trouble cruel s'empara -de son âme: elle le crut dans un grand danger, et partit à -l'instant à pied, traversant le <i>Corso</i> à l'heure où toute la ville -s'y promène, et entrant dans la maison d'Oswald à la vue -de presque toute la société de Rome. Elle ne s'était pas -donné le temps de réfléchir; et sa course avait été si rapide, -qu'en arrivant dans la chambre d'Oswald, elle ne pouvait plus -respirer ni prononcer un seul mot. Lord Nelvil comprit tout -ce qu'elle venait de hasarder pour le voir; et, s'exagérant les -conséquences de cette action, qui, en Angleterre, aurait entièrement -perdu de réputation une femme, et à plus forte raison -une femme non mariée, il se sentit saisi par la générosité, -l'amour et la reconnaissance; et, se levant, tout faible qu'il -était, il serra Corinne contre son cœur, et s'écria: «Chère -amie, non, je ne t'abandonnerai pas, quand ton sentiment -pour moi te compromet! quand je dois réparer…» Corinne -comprit sa pensée; et, l'interrompant aussitôt, en se dégageant -doucement de ses bras, elle lui dit, après s'être informée -de son état, qui s'était amélioré: «Vous vous trompez, -milord; je ne fais rien, en venant vous voir, que la plupart -des femmes de Rome n'eussent fait à ma place. Je vous ai su -malade, vous êtes étranger ici, vous n'y connaissez que moi, -c'est à moi de vous soigner. Les convenances établies sont -très-respectables quand il ne faut leur sacrifier que soi; mais -ne doivent-elles pas céder aux sentiments vrais et profonds -que fait naître le danger ou la douleur d'un ami? Quel serait -donc le sort d'une femme si ces mêmes convenances sociales, -en permettant d'aimer, défendaient seulement le mouvement -irrésistible qui fait voler au secours de ce qu'on aime? Mais, -je vous le répète, milord, ne craignez point qu'en venant ici -je me sois compromise. J'ai, par mon âge et mes talents, à -Rome, la liberté d'une femme mariée. Je ne cache point à -mes amis que je suis venue chez vous, je ne sais s'ils me -blâment de vous aimer, mais sûrement ils ne me blâmeront -pas d'être dévouée à vous, quand je vous aime.»</p> - -<p>En entendant ces paroles si naturelles et si sincères, Oswald -éprouva un mélange confus d'impressions diverses; il était -touché par la délicatesse de la réponse de Corinne, mais il -était presque fâché que ce qu'il avait pensé d'abord ne fût -pas vrai; il aurait souhaité qu'elle eût commis pour lui une -grande faute selon le monde, afin que cette faute même, lui -faisant un devoir de l'épouser, terminât ses incertitudes. Il -pensait avec humeur à cette liberté des mœurs d'Italie, qui -prolongeait son anxiété, en lui laissant beaucoup de bonheur, -sans lui imposer aucun lien. Il eût voulu que l'honneur lui -commandât ce qu'il désirait. Ces pensées pénibles lui causèrent -de nouveau des accidents dangereux. Corinne, dans -la plus affreuse inquiétude, sut lui prodiguer des soins pleins -de douceur et de charme.</p> - -<p>Vers le soir, Oswald paraissait plus oppressé; et Corinne, -à genoux auprès de son lit, soutenait sa tête entre ses bras, -quoiqu'elle fût elle-même bien plus émue que lui. Il la regardait -souvent avec une impression de bonheur à travers ses -souffrances. «Corinne, lui dit-il à voix basse, lisez-moi dans -ce recueil, où sont écrites les pensées de mon père, ses réflexions -sur la mort. Ne pensez pas, dit-il en voyant l'effroi -de Corinne, que je m'en croie menacé; mais jamais je ne suis -malade sans relire ses consolations, qu'il me semble encore -entendre de sa bouche; et puis je veux, chère amie, vous -faire ainsi connaître quel homme était mon père; vous comprendrez -mieux et ma douleur et son empire sur moi, et tout -ce que je veux vous confier un jour.» Corinne prit ce recueil, -dont Oswald ne se séparait jamais, et d'une voix tremblante -elle en lut quelques pages:</p> - -<blockquote> -<p>«Justes, aimés du Seigneur, vous parlerez de la mort sans -crainte, car elle ne sera pour vous qu'un changement d'habitation; -et celle que vous quitterez est peut-être la moindre -de toutes. O mondes innombrables, qui remplissez à -nos yeux l'infini de l'espace! communautés inconnues des -créatures de Dieu, communautés de ses enfants, éparses -dans le firmament et rangées sous ses voûtes! que nos -louanges se joignent aux vôtres: nous ignorons votre condition; -nous ignorons votre première, votre seconde, votre -dernière part aux générosités de l'Être suprême; mais en -parlant de la mort et de la vie, du temps passé, du temps à -venir, nous atteignons, nous touchons aux intérêts de tous -les êtres intelligents et sensibles, n'importent les lieux et -les distances qui les séparent. Familles des peuples, familles -des nations, assemblages des mondes, vous dites avec nous: -Gloire au maître des cieux, au roi de la nature, au Dieu de -l'univers! gloire, hommage à celui qui peut, à sa volonté, -transformer la stérilité en abondance, l'ombre en réalité, -et la mort elle-même en éternelle vie!</p> - -<p>«Ah! sans doute, la fin du juste est la mort désirable; -mais peu d'entre nous, peu d'entre nos anciens en ont été -les témoins. Où est-il cet homme qui se présenterait sans -crainte aux regards de l'Éternel? Où est-il cet homme qui -a aimé Dieu sans distraction, qui l'a servi dès sa jeunesse, -et qui, atteignant un âge avancé, ne trouve dans ses souvenirs -aucun sujet d'inquiétude? Où est-il cet homme moral -en toutes ses actions, sans jamais songer à la louange et -aux récompenses de l'opinion? Où est-il cet homme si rare -parmi les hommes, cet être si digne de nous servir à tous -de modèle? Où est-il? où est-il? Ah! s'il existe au milieu -de nous, que nos respects l'environnent; et demandez, -vous ferez bien, demandez d'assister à sa mort, comme au -plus beau des spectacles: armez-vous seulement de courage, -afin de le suivre attentivement sur le lit d'épouvante -dont il ne se relèvera point. Il le prévoit, il en est certain, -et la sérénité règne dans ses regards, et son front semble -environné d'une auréole céleste: il dit avec l'Apôtre: <i>Je -sais à qui j'ai cru</i>; et cette confiance, lorsque ses forces -s'éteignent, anime encore ses traits. Il contemple déjà sa -nouvelle patrie; mais, sans oublier celle qu'il va quitter, il -est à son Créateur et à son Dieu, sans rejeter loin de lui les -sentiments qui ont charmé sa vie.</p> - -<p>«C'est une épouse fidèle qui, selon les lois de la nature, -doit, entre les siens, le suivre la première: il la console, il -essuie ses larmes, il lui donne rendez-vous dans ce séjour -de félicité qu'il ne peut se peindre sans elle. Il lui retrace -les jours heureux qu'ils ont parcourus ensemble, non pour -déchirer le cœur d'une sensible amie, mais pour accroître -leur confiance mutuelle en la bonté céleste. Il rappelle encore -à la compagne de sa fortune l'amour si tendre qu'il -eut toujours pour elle, non pour animer des regrets qu'il -voudrait adoucir, mais pour jouir de la douce idée que deux -vies ont tenu à la même tige, et que, par leur union, elles -deviendront peut-être une défense, une garantie de plus, -dans cet obscur avenir, où la pitié d'un Dieu suprême est -le dernier refuge de nos pensées. Hélas! peut-on se former -une juste image de toutes les émotions qui pénètrent -une âme aimante, au moment où une vaste solitude se présente -à nos regards, au moment où les sentiments, les intérêts -dont on a subsisté pendant le cours de ses belles années, -vont s'évanouir pour jamais? Ah! vous qui devez survivre -à cet être semblable à vous, que le ciel vous avait donné -pour soutien, à cet être qui était tout pour vous, et dont -les regards vous disent un effrayant adieu, vous ne refuserez -pas de placer votre main sur un cœur défaillant, afin -qu'une dernière palpitation vous parle encore, lorsque tout -autre langage n'existera plus. Eh! vous blâmerions-nous, -amis fidèles, si vous aviez désiré que vos cendres se confondissent, -que vos dépouilles mortelles fussent réunies dans -le même asile? Dieu de bonté, réveillez-les ensemble; ou -si l'un des deux seulement a mérité cette faveur, si l'un -des deux seulement doit être du nombre des élus, que -l'autre en apprenne la nouvelle; que l'autre aperçoive la -lumière des anges, au moment où le sort des heureux sera -proclamé, afin qu'il ait encore un moment de joie avant de -retomber dans la nuit éternelle.</p> - -<p>«Ah! nous nous égarons peut-être lorsque nous essayons -de décrire les derniers jours de l'homme sensible, de -l'homme qui voit la mort s'avancer à grands pas, qui la -voit prête à le séparer de tous les objets de son affection.</p> - -<p>«Il se ranime, et reprend un moment de force, afin que -ses dernières paroles servent d'instruction à ses enfants. Il -leur dit: «Ne vous effrayez point d'assister à la fin prochaine -de votre père, de votre ancien ami. C'est par une -loi de la nature qu'il quitte avant vous cette terre où il est -venu le premier. Il vous montrera du courage; et pourtant -il s'éloigne de vous avec douleur. Il eût souhaité, sans -doute, de vous aider plus longtemps de son expérience, et -de faire encore quelques pas avec vous à travers les périls -dont votre jeunesse est environnée; <i>mais la vie n'a point -de défense, quand il faut descendre au tombeau</i>. Vous irez -seuls maintenant, seuls au milieu d'un monde d'où je vais -disparaître. Puissiez-vous recueillir avec abondance les -biens que la Providence y a semés! mais n'oubliez jamais -que ce monde lui-même est une patrie passagère, et qu'une -autre plus durable vous appelle. Nous nous reverrons peut-être; -et quelque part, sous les regards de mon Dieu, j'offrirai -pour vous en sacrifice et mes vœux et mes larmes. -Aimez la religion, qui a tant de promesses; aimez la religion, -ce dernier trait d'alliance entre les pères et les enfants, -entre la mort et la vie… Approchez-vous de moi!… -que je vous aperçoive encore. Que la bénédiction d'un serviteur -de Dieu soit sur vous…» Il meurt… O anges du -ciel! recevez son âme, et laissez-nous sur la terre le souvenir -de ses actions, le souvenir de ses pensées, le souvenir -de ses espérances.»</p> -</blockquote> - -<p>L'émotion d'Oswald et de Corinne avait souvent interrompu -cette lecture. Enfin ils furent forcés d'y renoncer. -Corinne craignait pour Oswald l'abondance de ses pleurs. -Elle était bouleversée de l'état où elle le voyait, et elle ne -s'apercevait pas qu'elle-même était aussi troublée que lui. -«Oui, lui dit Oswald en lui tendant la main, oui, chère amie -de mon cœur, tes larmes se sont confondues avec les miennes. -Tu le pleures avec moi, cet ange tutélaire dont je sens encore -le dernier embrassement, dont je vois encore le noble regard; -peut-être est-ce toi qu'il a choisie pour me consoler; peut-être…—Non, -non, s'écria Corinne, non, il ne m'en a pas crue -digne.—Que dites-vous?» interrompit Oswald. Corinne eut -peur d'avoir révélé ce qu'elle voulait cacher, et répéta ce qui -venait de lui échapper, en disant seulement: «Il ne m'en -croirait pas digne!» Ce mot changé dissipa l'inquiétude que -le premier avait fait naître dans le cœur d'Oswald, et il continua -sans crainte à s'entretenir de son père avec Corinne.</p> - -<p>Les médecins arrivèrent et la rassurèrent un peu; mais ils -défendirent absolument à lord Nelvil de parler, jusqu'à ce que -le vaisseau qui s'était ouvert dans sa poitrine fût fermé. Six -jours entiers se passèrent, pendant lesquels Corinne ne quitta -point Oswald, et l'empêcha de prononcer un seul mot, lui imposant -doucement silence dès qu'il voulait parler. Elle trouvait -l'art de varier les heures par la lecture, par la musique, -et quelquefois par une conversation dont elle faisait tous les -frais, en cherchant à s'animer elle-même, dans le sérieux -comme dans la plaisanterie, avec un intérêt soutenu. Toute -cette grâce, tout ce charme voilait l'inquiétude qu'elle éprouvait -intérieurement, et qu'il fallait dérober à lord Nelvil; -mais elle n'en était pas distraite un seul instant. Elle s'apercevait -presque avant Oswald lui-même de ce qu'il souffrait, et -le courage qu'il mettait à le cacher ne trompait jamais Corinne; -elle découvrait toujours ce qui pouvait lui faire du -bien, et se hâtait de le soulager, en tâchant seulement de fixer -son attention le moins qu'il était possible sur les soins qu'elle -lui rendait. Cependant, quand Oswald pâlissait, la couleur -abandonnait aussi les lèvres de Corinne, et ses mains tremblaient -en lui portant du secours; mais elle s'efforçait bientôt -de se remettre, et souriait, quoique ses yeux fussent remplis -de larmes. Quelquefois elle pressait la main d'Oswald sur son -cœur, et semblait vouloir ainsi lui donner sa propre vie. Enfin -ses soins réussirent, Oswald se guérit.</p> - -<p>«Corinne, lui dit-il lorsqu'elle lui permit de parler, pourquoi -M. Edgermond, mon ami, n'a-t-il pas été témoin des -jours que vous venez de passer auprès de moi! il aurait vu -que vous n'êtes pas moins bonne qu'admirable; il aurait vu -que la vie domestique se compose avec vous d'enchantements -continuels, et que vous ne différez des autres femmes que -pour ajouter à toutes les vertus le prestige de tous les charmes. -Non, c'en est trop, il faut faire cesser le combat qui me -déchire, ce combat qui vient de me mettre au bord du tombeau. -Corinne, tu m'entendras, tu sauras tous mes secrets, -toi qui me caches les tiens, et tu prononceras sur notre sort.—Notre -sort, répondit Corinne, si vous sentez comme moi, -c'est de ne pas nous quitter. Mais m'en croirez-vous, quand -je vous dirai que, jusqu'à présent du moins, je n'ai pas osé -souhaiter d'être votre épouse? Ce que j'éprouve est bien nouveau -pour moi: mes idées sur la vie, mes projets pour l'avenir, -sont tout à fait bouleversés par ce sentiment, qui me -trouble et m'asservit chaque jour davantage. Mais je ne sais -pas si nous pouvons, si nous devons nous unir.—Corinne, -reprit Oswald, me mépriseriez-vous d'avoir hésité? l'attribueriez-vous -à des considérations misérables? N'avez-vous -pas deviné que le remords profond et douloureux qui, depuis -près de deux ans, me poursuit et me déchire, a pu seul causer -mes incertitudes?</p> - -<p>—Je l'ai compris, reprit Corinne. Si je vous avais soupçonné -d'un motif étranger aux affections du cœur, vous ne -seriez pas celui que j'aime. Mais la vie, je le sais, n'appartient -pas tout entière à l'amour. Les habitudes, les souvenirs, les -circonstances, créent autour de nous je ne sais quel enlacement -que la passion même ne peut détruire. Brisé pour un -moment, il se reformerait, et le lierre viendrait à bout du -chêne. Mon cher Oswald, ne donnons pas à chaque époque -de notre existence plus que cette époque ne demande. Ce qui -m'est nécessaire dans ce moment, c'est que vous ne me quittiez -pas. Cette terreur d'un départ qui pourrait être subit me -poursuit sans cesse. Vous êtes étranger dans ce pays; aucun -lien ne vous y retient. Si vous partiez, tout serait dit, il ne -me resterait de vous que ma douleur. Cette nature, ces beaux-arts, -cette poésie que je sens avec vous, et maintenant, hélas! -seulement avec vous, tout deviendrait muet pour mon âme. -Je ne me réveille qu'en tremblant; je ne sais pas, quand je -vois ce beau jour, s'il ne me trompe point par ses rayons resplendissants, -si vous êtes encore là, vous, l'astre de ma vie. -Oswald, ôtez-moi cette terreur, et je ne verrai rien au delà -de cette sécurité délicieuse.—Vous savez, répondit Oswald, -que jamais un Anglais n'a renoncé à sa patrie, que la guerre -peut me rappeler, que…—Ah! Dieu! s'écria Corinne, voudriez-vous -me préparer…» Et tous ses membres tremblaient, -comme à l'approche du plus effroyable danger. «Eh bien! s'il -est ainsi, emmenez-moi comme épouse, comme esclave…» -Mais tout à coup, reprenant ses esprits, elle dit: «Oswald, -vous ne partirez jamais sans m'en prévenir; jamais, n'est-ce -pas? Écoutez: dans aucun pays un criminel n'est conduit au -supplice sans que quelques heures lui soient données pour recueillir -ses pensées. Ce ne sera pas par une lettre, ce sera -vous-même qui viendrez me le dire; vous m'avertirez, vous -m'entendrez avant de vous éloigner de moi.—Et le pourrais-je -alors?…—Quoi! vous hésitez à m'accorder ce que je demande! -s'écria Corinne.—Non, répondit Oswald, je n'hésite -pas: tu le veux, eh bien! je le jure; si ce départ est nécessaire, -je vous en préviendrai, et ce moment décidera de votre -vie.» Et elle sortit.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Pendant les jours qui suivirent la maladie d'Oswald, Corinne -évita soigneusement ce qui pouvait amener une explication -entre eux. Elle voulait rendre la vie de son ami aussi douce -qu'il était possible, mais elle ne voulait point lui confier encore -son histoire. Tout ce qu'elle avait remarqué dans leurs -entretiens ne l'avait que trop convaincue de l'impression qu'il -recevrait en apprenant et ce qu'elle était, et ce qu'elle avait -sacrifié; et rien ne lui faisait plus de peur que cette impression -qui pouvait le détacher d'elle.</p> - -<p>Revenant donc à l'aimable adresse dont elle avait coutume -de se servir pour empêcher Oswald de se livrer à ses inquiétudes -passionnées, elle voulut intéresser de nouveau son esprit -et son imagination par les merveilles des beaux-arts qu'il -n'avait point encore vues, et retarder ainsi l'instant où le sort -devait s'éclaircir et se décider. Une telle situation serait insupportable -dans tout autre sentiment que l'amour; mais il -donne des heures si douces, il répand un tel charme sur chaque -minute, que, bien qu'il ait besoin d'un avenir indéfini, il -s'enivre du présent, et reçoit un jour comme un siècle de -bonheur ou de peine, tant ce jour est rempli par une multitude -d'émotions et d'idées! Ah! sans doute, c'est par l'amour -que l'éternité peut être comprise; il confond toutes les notions -du temps, il efface les idées de commencement et de fin; on -croit avoir toujours aimé l'objet qu'on aime, tant il est difficile -de concevoir qu'on ait pu vivre sans lui. Plus la séparation -est affreuse, moins elle paraît vraisemblable; elle devient, -comme la mort, une crainte dont on parle plus qu'on n'y -croit, un avenir qui semble impossible, alors même qu'on le -sait inévitable.</p> - -<p>Corinne, parmi ses innocentes ruses pour varier les amusements -d'Oswald, avait encore réservé les statues et les tableaux. -Un jour donc, lorsque lord Nelvil fut rétabli, elle lui -proposa d'aller voir ensemble ce que la sculpture et la peinture -offraient à Rome de plus beau. «Il est honteux, lui dit-elle -en souriant, que vous ne connaissiez ni nos statues ni -nos tableaux, et demain il faut commencer le tour des musées -et des galeries.—Vous le voulez, répondit lord Nelvil, -j'y consens. Mais en vérité, Corinne, vous n'avez pas besoin -de ces ressources étrangères pour me fixer auprès de vous; -c'est, au contraire, un sacrifice que je vous fais quand je détourne -mes regards de vous pour quelque objet que ce puisse -être.»</p> - -<p>Ils allèrent d'abord au musée du Vatican, ce palais des statues, -où l'on voit la figure humaine divinisée par le paganisme, -comme les sentiments de l'âme le sont maintenant par -le christianisme. Corinne fit remarquer à lord Nelvil ces salles -silencieuses, où sont rassemblées les images des dieux et des -héros; où la plus parfaite beauté, dans un repos éternel, semble -jouir d'elle-même. En contemplant ces traits et ces formes -admirables, il se révèle je ne sais quel dessein de la Divinité -sur l'homme, exprimé par la noble figure dont elle a daigné -lui faire don. L'âme s'élève, par cette contemplation, à des -espérances pleines d'enthousiasme et de vertu; car la beauté -est une dans l'univers, et, sous quelque forme qu'elle se présente, -elle excite toujours une émotion religieuse dans le -cœur de l'homme. Quelle poésie que ces visages, où la sublime -expression est pour jamais fixée, où les plus grandes -pensées sont revêtues d'une image si digne d'elle!</p> - -<p>Quelquefois un sculpteur ancien ne faisait qu'une statue -dans sa vie; elle était toute son histoire. Il la perfectionnait -chaque jour; s'il aimait, s'il était aimé, s'il recevait par la -nature ou par les beaux-arts une impression nouvelle, il embellissait -les traits de son héros par ses souvenirs et par ses -affections. Il savait ainsi traduire aux regards tous les sentiments -de son âme. La douleur de nos temps modernes, au milieu de notre -état social si froid et si oppressif, est ce qu'il y a de plus noble -dans l'homme; et, de nos jours, qui n'aurait pas souffert, n'aurait -jamais senti ni pensé. Mais il y avait dans l'antiquité quelque -chose de plus noble que la douleur: c'était le calme héroïque, -c'était le sentiment de sa force, qui pouvait se développer au -milieu d'institutions franches et libres. Les plus belles statues -des Grecs n'ont presque jamais indiqué que le repos. Le Laocoon -et la Niobé sont les seules qui peignent des douleurs -violentes; mais c'est la vengeance du ciel qu'elles rappellent -toutes les deux, et non les passions nées dans le cœur humain. -L'être moral avait une organisation si saine chez les -anciens, l'air circulait si librement dans leur large poitrine, -et l'ordre politique était si bien en harmonie avec les facultés, -qu'il n'existait presque jamais, comme de notre temps, -des âmes mal à l'aise: cet état fait découvrir beaucoup d'idées -fines, mais ne fournit point aux arts, et particulièrement à la -sculpture, les simples affections, les éléments primitifs des -sentiments, qui peuvent seuls s'exprimer par le marbre -éternel.</p> - -<p>A peine trouve-t-on dans leurs statues quelques traces de -mélancolie. Une tête d'Apollon, au palais Justiniani, une -autre d'Alexandre mourant, sont les seules où les dispositions -de l'âme rêveuse et souffrante soient indiquées; mais elles -appartiennent l'une et l'autre, selon toute apparence, au -temps où la Grèce était asservie. Dès lors il n'y avait plus -cette fierté ni cette tranquillité d'âme qui ont produit chez -les anciens les chefs-d'œuvre de la sculpture et de la poésie -composée dans le même esprit.</p> - -<p>La pensée qui n'a plus d'aliments au dehors se replie sur -elle-même, analyse, travaille, creuse les sentiments intérieurs; -mais elle n'a plus cette force de création qui suppose -et le bonheur et la plénitude de forces que le bonheur seul -peut donner. Les sarcophages, même chez les anciens, ne -rappellent que des idées guerrières ou riantes: dans la multitude -de ceux qui se trouvent au musée du Vatican, on voit -des batailles, des jeux représentés en bas-reliefs sur les tombeaux. -Le souvenir de l'activité de la vie était le plus bel -hommage que l'on crût devoir rendre aux morts. Rien n'affaiblissait, -rien ne diminuait les forces. L'encouragement, l'émulation, -étaient le principe des beaux-arts comme de la politique; -il y avait place pour toutes les vertus, comme pour -tous les talents. Le vulgaire se glorifiait de savoir admirer; -et le culte du génie était desservi par ceux même qui ne -pouvaient point aspirer à ses couronnes.</p> - -<p>La religion grecque n'était point, comme le christianisme, -la consolation du malheur, la richesse de la misère, l'avenir -des mourants; elle voulait la gloire, le triomphe; elle faisait, -pour ainsi dire, l'apothéose de l'homme. Dans ce culte périssable, -la beauté même était un dogme religieux. Si les artistes -étaient appelés à peindre les passions basses ou féroces, ils -en sauvaient la honte à la figure humaine, en y joignant, -comme dans les faunes et les centaures, quelques traits des -animaux; et, pour donner à la beauté son plus sublime caractère, -ils unissaient tour à tour dans les statues des hommes -et des femmes, dans la Minerve guerrière et dans l'Apollon -Musagète, les charmes des deux sexes, la force à la douceur, -la douceur à la force; mélange heureux de deux qualités -opposées, sans lequel aucune des deux ne serait parfaite.</p> - -<p>Corinne, en continuant ses observations, retint Oswald -quelque temps devant des statues endormies qui sont placées -sur les tombeaux, et montrent l'art de la sculpture sous le -point de vue le plus agréable. Elle lui fit remarquer que -toutes les fois que les statues sont censées représenter une -action, le mouvement qui s'arrête produit une sorte d'étonnement -quelquefois pénible. Mais les statues dans le sommeil, -ou seulement dans l'attitude d'un repos complet, offrent -une image de l'éternelle tranquillité, qui s'accorde merveilleusement -avec l'effet général du Midi sur l'homme. Il semble -que là les beaux-arts soient les paisibles spectateurs de la -nature, et que le génie lui-même, qui agite l'âme dans le -Nord, ne soit, sous un beau ciel, qu'une harmonie de plus.</p> - -<p>Oswald et Corinne passèrent dans la salle où sont rassemblées -les images sculptées des animaux et des reptiles; et la -statue de Tibère se trouve par hasard au milieu de cette -cour. C'est sans projet qu'une telle réunion s'est faite. Ces -marbres se sont d'eux-mêmes rangés autour de leur maître. -Une autre salle renferme les monuments tristes et sévères des -Égyptiens, de ce peuple chez lequel les statues ressemblent -plus aux momies qu'aux hommes, et qui, par ses institutions -silencieuses, roides et serviles, semble avoir, autant qu'il le -pouvait, assimilé la vie à la mort. Les Égyptiens excellaient -bien plus dans l'art d'imiter les animaux que les hommes; -c'est l'empire de l'âme qui semble leur être inaccessible.</p> - -<p>Viennent ensuite les portiques du musée, où l'on voit à -chaque pas un nouveau chef-d'œuvre. Des vases, des autels, -des ornements de toute espèce entourent l'Apollon, le Laocoon, -les Muses. C'est là qu'on apprend à sentir Homère et -Sophocle; c'est là que se révèle à l'âme une connaissance -de l'antiquité qui ne peut jamais s'acquérir ailleurs. C'est en -vain que l'on se fie à la lecture de l'histoire pour comprendre -l'esprit des peuples; ce que l'on voit excite en nous bien plus -d'idées que ce qu'on lit, et les objets extérieurs causent une -émotion forte qui donne à l'étude du passé l'intérêt et la vie -qu'on trouve dans l'observation des hommes et des faits contemporains.</p> - -<p>Au milieu des superbes portiques, asile de tant de merveilles, -il y a des fontaines qui coulent sans cesse, et vous -avertissent doucement des heures qui passaient de même, il -y a deux mille ans, quand les artistes de ces chefs-d'œuvre -existaient encore. Mais l'impression la plus mélancolique que -l'on éprouve au musée du Vatican, c'est en contemplant les -débris des statues que l'on y voit rassemblés: le torse d'Hercule, -des têtes séparés du tronc; un pied de Jupiter, qui suppose -une statue plus grande et plus parfaite que toutes celles -que nous connaissons. On croit voir le champ de bataille où -le temps a lutté contre le génie, et ces membres mutilés -attestent sa victoire et nos pertes.</p> - -<p>Après être sortis du Vatican, Corinne conduisit Oswald -devant les colosses de Monte-Cavallo; ces deux statues représentent, -dit-on, Castor et Pollux. Chacun des deux héros -dompte d'une seule main un cheval fougueux qui se cabre. -Ces formes colossales, cette lutte de l'homme avec les animaux, -donne, comme tous les ouvrages des anciens, une -admirable idée de la puissance physique de la nature humaine. -Mais cette puissance a quelque chose de noble qui ne -se retrouve plus dans notre ordre social, où la plupart des -exercices du corps sont abandonnés aux gens du peuple. Ce -n'est point la force animale de la nature humaine, si l'on -peut s'exprimer ainsi, qui se fait remarquer dans ces chefs-d'œuvre. -Il semble qu'il y avait une union plus intime entre -les qualités physiques et morales chez les anciens, qui vivaient -sans cesse au milieu de la guerre, et d'une guerre -presque d'homme à homme. La force du corps et la générosité -de l'âme, la dignité des traits et la fierté du caractère, -la hauteur de la stature et l'autorité du commandement, -étaient des idées inséparables, avant qu'une religion intellectuelle -eût placé la puissance de l'homme dans son âme. La -figure humaine, qui était aussi la figure des dieux, paraissait -symbolique; et le colosse nerveux de l'Hercule, et toutes les -figures de l'antiquité dans ce genre, ne retracent point les -vulgaires idées de la vie commune, mais la volonté toute-puissante, -la volonté divine, qui se montre sous l'emblème -d'une force physique surnaturelle.</p> - -<p>Corinne et lord Nelvil terminèrent leur journée en allant -voir l'atelier de Canova, du plus grand sculpteur moderne. -Comme il était tard, ce fut aux flambeaux qu'ils se le firent -montrer, et les statues gagnent beaucoup à cette manière -d'être vues. Les anciens en jugeaient ainsi, puisqu'ils les -plaçaient souvent dans leurs Thermes, où le jour ne pouvait -pas pénétrer. A la lueur des flambeaux, l'ombre plus prononcée -amortit la brillante uniformité du marbre, et les statues -paraissent des figures pâles, qui ont un caractère plus -touchant et de grâce et de vie. Il y avait chez Canova une -admirable statue destinée pour un tombeau: elle représentait -le génie de la douleur appuyé sur un lion, emblème de la -force. Corinne, en contemplant ce génie, crut y trouver quelque -ressemblance avec Oswald, et l'artiste lui-même en fut -aussi frappé. Lord Nelvil se détourna pour ne point attirer -ce genre d'attention; mais il dit à voix basse à son amie: -«Corinne, j'étais condamné à cette éternelle douleur quand -je vous ai rencontrée; mais vous avez changé ma vie; et -quelquefois l'espoir, et toujours un trouble mêlé de charmes, -remplit ce cœur qui ne devait plus éprouver que des regrets.»</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Les chefs-d'œuvre de la peinture étaient alors réunis à -Rome; et sa richesse, sous ce rapport, surpassait toutes -celles du reste du monde. Un seul point de discussion pouvait -exister sur l'effet que produisaient ces chefs-d'œuvre. La -nature des sujets que les grands artistes d'Italie ont choisis -se prête-t-elle à toute la variété, à toute l'originalité de passions -et de caractères que la peinture peut exprimer? Oswald -et Corinne différaient d'opinion à cet égard; mais cette différence, -comme toutes celles qui existaient entre eux, tenait à -la diversité des nations, des climats et des religions. Corinne -affirmait que les sujets les plus favorables à la peinture, -c'étaient les sujets religieux. Elle disait que la sculpture était -l'art du paganisme, comme la peinture était celui du christianisme; -et que l'on retrouvait dans ces arts, comme dans -la poésie, les qualités qui distinguent la littérature ancienne -et moderne. Les tableaux de Michel-Ange, ce peintre de la -Bible, de Raphaël, ce peintre de l'Évangile, supposent autant -de profondeur et de sensibilité qu'on en peut trouver dans -Shakspeare et Racine. La sculpture ne saurait présenter aux -regards qu'une existence énergique et simple, tandis que la -peinture indique les mystères du recueillement et de la résignation, -et fait parler l'âme immortelle à travers de passagères -couleurs. Corinne soutenait aussi que les faits historiques, -ou tirés des poëmes, étaient rarement pittoresques. Il -faudrait souvent, pour comprendre de tels tableaux, que l'on -eût conservé l'usage des peintres du vieux temps, d'écrire les -paroles que doivent dire les personnages sur un ruban qui -sort de leur bouche. Mais les sujets religieux sont à l'instant -entendus par tout le monde, et l'attention n'est point détournée -de l'art pour deviner ce qu'il représente.</p> - -<p>Corinne pensait que l'expression des peintres modernes, en -général, était souvent théâtrale; qu'elle avait l'empreinte de -leur siècle, où l'on ne connaissait plus, comme André Mantègne, -Pérugin et Léonard de Vinci, cette unité d'existence, -ce naturel dans la manière d'être, qui tient encore du repos -antique. Mais à ce repos est unie la profondeur de sentiments -qui caractérise le christianisme. Elle admirait la composition -sans artifice des tableaux de Raphaël, surtout dans sa première -manière. Toutes les figures sont dirigées vers un objet -principal, sans que l'artiste ait songé à les grouper en attitude, -à travailler l'effet qu'elles peuvent produire. Corinne -disait que cette bonne foi dans les arts d'imagination, comme -dans tout le reste, est le caractère du génie, et que le calcul -du succès est presque toujours destructeur de l'enthousiasme. -Elle prétendait qu'il y avait de la rhétorique en peinture -comme dans la poésie, et que tous ceux qui ne savaient pas -caractériser cherchaient les ornements accessoires, réunissaient -tout le prestige d'un sujet brillant aux costumes riches, -aux attitudes remarquables; tandis qu'une simple vierge -tenant son enfant dans ses bras, un vieillard attentif dans la -messe de Bolsène, un homme appuyé sur son bâton dans -l'école d'Athènes, sainte Cécile levant les yeux au ciel, produisaient, -par l'expression seule du regard et de la physionomie, -des impressions bien plus profondes. Ces beautés -naturelles se découvrent chaque jour davantage; mais, au -contraire, dans les tableaux d'effet, le premier coup d'œil est -toujours le plus frappant.</p> - -<p>Corinne ajoutait à ces réflexions une observation qui les -fortifiait encore: c'est que les sentiments religieux des -Grecs et des Romains, la disposition de leur âme en tout -genre ne pouvant être la nôtre, il nous est impossible de -créer dans leur sens, d'inventer, pour ainsi dire, sur leur -terrain. L'on peut les imiter à force d'étude; mais comment -le génie trouverait-il tout son essor dans un travail où la -mémoire et l'érudition sont si nécessaires? Il n'en est pas de -même des sujets qui appartiennent à notre propre histoire -ou à notre propre religion. Les peintres peuvent en avoir -eux-mêmes l'inspiration personnelle; ils sentent ce qu'ils -peignent, ils peignent ce qu'ils ont vu. La vie leur sert pour -imaginer la vie; mais, en se transportant dans l'antiquité, il -faut qu'ils inventent d'après les livres et les statues. Enfin, -Corinne trouvait que les tableaux pieux faisaient à l'âme un -bien que rien ne pouvait remplacer, et qu'ils supposaient -dans l'artiste un saint enthousiasme qui se confond avec le -génie, le renouvelle, le ranime, et peut seul le soutenir contre -les dégoûts de la vie et les injustices des hommes.</p> - -<p>Oswald recevait, sous quelques rapports, une impression -différente. D'abord il était presque scandalisé de voir représenter -en peinture, comme l'a fait Michel-Ange, la figure de -la Divinité même revêtue de traits mortels. Il croyait que la -pensée n'osait lui donner des formes, et qu'on trouvait à peine -au fond de son âme une idée assez intellectuelle, assez éthérée, -pour l'élever jusqu'à l'Être suprême; et quant aux sujets -tirés de l'Écriture sainte, il lui semblait que l'expression et -les images dans ce genre de tableaux laissaient beaucoup à -désirer. Il croyait, avec Corinne, que la méditation religieuse -est le sentiment le plus intime que l'homme puisse éprouver; -et, sous ce rapport, il est celui qui fournit aux peintres les -plus grands mystères de la physionomie et du regard; mais -la religion réprimant tous les mouvements du cœur qui ne -naissent pas immédiatement d'elle, les figures des saints et -des martyrs ne peuvent être très-variées. Le sentiment de -l'humilité, si noble devant le ciel, affaiblit l'énergie des passions -terrestres, et donne nécessairement de la monotonie à -la plupart des sujets religieux. Quand Michel-Ange, avec son -terrible talent, a voulu peindre ces sujets, il en a presque -altéré l'esprit, en donnant à ses prophètes une expression redoutable -et puissante qui en a fait des Jupiters plutôt que des -saints. Souvent aussi il se sert, comme le Dante, des images -du paganisme, et mêle la mythologie à la religion chrétienne. -Une des circonstances les plus admirables de l'établissement -du christianisme, c'est l'état vulgaire des apôtres qui l'ont -prêché, l'asservissement et la misère du peuple juif, dépositaire -pendant longtemps des promesses qui annonçaient le -Christ. Ce contraste entre la petitesse des moyens et la grandeur -du résultat est très-beau moralement; mais en peinture, -où les moyens seuls peuvent paraître, les sujets chrétiens -doivent être moins éclatants que ceux qui sont tirés des temps -héroïques et fabuleux. Parmi les arts, la musique seule peut -être purement religieuse. La peinture ne saurait se contenter -d'une expression aussi rêveuse et aussi vague que celle des -sons. Il est vrai que l'heureuse combinaison des couleurs et du -clair-obscur produit, si l'on peut s'exprimer ainsi, un effet -musical dans la peinture; mais, comme elle représente la -vie, on lui demande l'expression des passions dans toute leur -énergie et leur diversité. Sans doute il faut choisir parmi les -faits historiques ceux qui sont assez connus pour qu'il ne -faille point d'étude pour les comprendre; car l'effet produit -par les tableaux doit être immédiat et rapide, comme tous les -plaisirs causés par les beaux-arts; mais quand les faits historiques -sont aussi populaires que les sujets religieux, ils ont -sur eux l'avantage de la variété des situations et des sentiments -qu'ils retracent.</p> - -<p>Lord Nelvil pensait aussi qu'on devait de préférence représenter -en tableaux les scènes de tragédie, ou les fictions poétiques -les plus touchantes, afin que tous les plaisirs de -l'imagination et de l'âme fussent réunis. Corinne combattit -encore cette opinion, quelque séduisante qu'elle fût. Elle était -convaincue que l'empiétement d'un art sur l'autre leur nuisait -mutuellement. La sculpture perd les avantages qui lui -sont particuliers, quand elle aspire aux groupes de la peinture; -la peinture, quand elle veut atteindre à l'expression -dramatique. Les arts sont bornés dans leurs moyens, quoique -sans bornes dans leurs effets. Le génie ne cherche point à -combattre ce qui est dans l'essence des choses; sa supériorité -consiste, au contraire, à la deviner. «Vous, mon cher -Oswald, dit Corinne, vous n'aimez pas les arts en eux-mêmes, -mais seulement à cause de leurs rapports avec le -sentiment ou l'esprit. Vous n'êtes ému que par ce qui vous -retrace les peines du cœur. La musique et la poésie conviennent -à cette disposition; tandis que les arts qui parlent aux -yeux, bien que leur signification soit idéale, ne plaisent et -n'intéressent que lorsque notre âme est tranquille et notre -imagination tout à fait libre. Il ne faut pas non plus, pour les -goûter, la gaieté qu'inspire la société, mais la sérénité que -fait naître un beau jour, un beau climat. Il faut sentir, dans -ces arts qui représentent les objets extérieurs, l'harmonie -universelle de la nature; et quand notre âme est troublée, -nous n'avons plus en nous-mêmes cette harmonie: le malheur -l'a détruite.—Je ne sais, répondit Oswald, si je ne -cherche dans les beaux-arts que ce qui peut rappeler les souffrances -de l'âme; mais je sais bien au moins que je ne puis -supporter d'y trouver la représentation des douleurs physiques. -Ma plus forte objection, continua-t-il, contre les sujets -chrétiens en peinture, c'est le sentiment pénible que fait -éprouver l'image du sang, des blessures, des supplices bien -que le plus noble enthousiasme ait animé les victimes. Philoctète -est peut-être le seul sujet tragique dans lequel les -maux physiques puissent être admis. Mais de combien de -circonstances poétiques ces maux cruels ne sont-ils pas entourés! -Ce sont les flèches d'Hercule qui les ont causés; le -fils d'Esculape doit les guérir; enfin, cette blessure se confond -presque avec le ressentiment moral qu'elle fait naître dans -celui qui en est atteint, et ne peut exciter aucune impression -de dégoût. Mais la figure du possédé, dans le superbe tableau -de la Transfiguration, par Raphaël, est une image désagréable, -et qui n'a nullement la dignité des beaux-arts. Il faut -qu'ils nous découvrent le charme de la douleur, comme la -mélancolie de la prospérité; c'est l'idéal de la destinée humaine -qu'ils doivent représenter dans chaque circonstance -particulière. Rien ne tourmente plus l'imagination que des -plaies sanglantes ou des convulsions nerveuses. Il est impossible -que dans de semblables tableaux l'on ne cherche et l'on -ne craigne pas en même temps de trouver l'exactitude de -l'imitation. L'art qui ne consisterait que dans cette imitation, -quel plaisir nous donnerait-il? Il est plus horrible ou moins -beau que la nature même, dès l'instant qu'il aspire seulement -à lui ressembler.</p> - -<p>—Vous avez raison, milord, dit Corinne, de désirer qu'on -écarte des sujets chrétiens les images pénibles; elles n'y sont -pas nécessaires. Mais avouez cependant que le génie, et le -génie de l'âme, sait triompher de tout. Voyez cette Communion -de saint Jérôme, par le Dominiquin. Le corps du vénérable -mourant est livide et décharné; c'est la mort qui se -soulève: mais dans ce regard est la vie éternelle, et toutes -les misères du monde ne sont là que pour disparaître devant -le pur éclat d'un sentiment religieux. Cependant, cher Oswald, -continua Corinne, bien que je ne sois pas de votre -avis en tout, je veux vous montrer que, même en différant, -nous avons toujours quelque analogie. J'ai essayé ce que vous -désirez dans la galerie de tableaux que des artistes de mes -amis m'ont composée, et dont j'ai moi-même esquissé quelques -dessins. Vous y verrez les défauts et les avantages des -sujets de peinture que vous aimez. Cette galerie est dans ma -maison de campagne, à Tivoli. Le temps est assez beau pour -la voir; voulez-vous que nous y allions demain?» Et comme -elle attendait qu'Oswald y consentît, il lui dit: «Mon amie, -pouvez-vous douter de ma réponse? Ai-je un autre bonheur -dans ce monde, une autre idée que vous? Et ma vie, que j'ai -trop affranchie peut-être de toute occupation, comme de tout -intérêt, n'est-elle pas uniquement remplie par le bonheur de -vous entendre et de vous voir?»</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Ils partirent donc le lendemain pour Tivoli. Oswald conduisait -lui-même les quatre chevaux qui les traînaient, et se -plaisait dans la rapidité de leur course, rapidité qui semble -accroître la vivacité du sentiment de l'existence; et cette -impression est douce à côté de ce qu'on aime. Il dirigeait la -voiture avec une attention extrême, dans la crainte que le -moindre accident ne pût arriver à Corinne. Il avait ces soins -protecteurs qui sont le plus doux lien de l'homme avec la -femme. Corinne n'était point, comme la plupart des femmes, -facilement effrayée par les dangers possibles d'une route; -mais il lui était si doux de remarquer la sollicitude d'Oswald, -qu'elle souhaitait presque d'avoir peur, afin d'être rassurée -par lui.</p> - -<p>Ce qui donnait, comme on le verra dans la suite, un si -grand ascendant à lord Nelvil sur le cœur de son amie, -c'étaient les contrastes inattendus qui prêtaient à toute sa -manière d'être un charme particulier. Tout le monde admirait -son esprit et la grâce de sa figure; mais il devait intéresser -surtout une personne qui, réunissant en elle, par un -accord singulier, la constance à la mobilité, se plaisait dans -les impressions tout à la fois variées et fidèles. Jamais il -n'était occupé que de Corinne; et cette occupation même -prenait sans cesse des caractères différents: tantôt la réserve -y dominait, tantôt l'abandon, tantôt une douceur parfaite, -tantôt une amertume sombre, qui prouvait la profondeur des -sentiments, mais mêlait le trouble à la confiance, et faisait -naître sans cesse une émotion nouvelle. Oswald, intérieurement -agité, cherchait à se contenir au dehors; et celle qui -l'aimait, occupée à le deviner, trouvait dans ce mystère un -intérêt continuel. On eût dit que les défauts mêmes d'Oswald -étaient faits pour relever ses agréments. Un homme, quelque -distingué qu'il eût été, mais dont le caractère n'eût point -offert de contradiction ni de combats, n'aurait pas ainsi captivé -l'imagination de Corinne. Elle avait une sorte de peur -d'Oswald qui l'asservissait à lui; il régnait sur son âme par -une bonne et par une mauvaise puissance, par ses qualités, -et par l'inquiétude que ces qualités mal combinées pouvaient -inspirer; enfin, il n'y avait pas de sécurité dans le bonheur -que donnait lord Nelvil: et peut-être faut-il expliquer par ce -tort même l'exaltation de la passion de Corinne; peut-être ne -pouvait-elle aimer à ce point que celui qu'elle craignait de -perdre. Un esprit supérieur, une sensibilité aussi ardente que -délicate, pouvait se lasser de tout, excepté de l'homme vraiment -extraordinaire dont l'âme constamment ébranlée ressemblait -au ciel même, qui se montre tantôt serein, tantôt -couvert de nuages. Oswald, toujours vrai, toujours profond -et passionné, était néanmoins souvent prêt à renoncer à l'objet -de sa tendresse, parce qu'une longue habitude de la peine lui -faisait croire qu'il ne pouvait y avoir que du remords et de la -souffrance dans les affections trop vives du cœur.</p> - -<p>Lord Nelvil et Corinne, dans leur course à Tivoli, passèrent -devant les ruines du palais d'Adrien et du jardin immense -qui l'entourait. Ce prince avait réuni dans son jardin les productions -les plus rares, les chefs-d'œuvre les plus admirables -des pays conquis par les Romains. On y voit encore aujourd'hui -quelques pierres éparses qui s'appellent <i>l'Égypte, l'Inde -et l'Asie</i>. Plus loin était la retraite où Zénobie, reine de Palmyre, -a terminé ses jours. Elle n'a pas soutenu dans l'adversité -la grandeur de sa destinée; elle n'a su, ni, comme un -homme, mourir pour la gloire; ni, comme une femme, mourir -plutôt que de trahir son ami.</p> - -<p>Enfin ils découvrirent Tivoli, qui fut la demeure de tant -d'hommes célèbres, de Brutus, d'Auguste, de Mécène, de Catulle; -mais surtout la demeure d'Horace; car ce sont ses vers -qui ont illustré ce séjour. La maison de Corinne était bâtie -au-dessus de la cascade bruyante du Téverone; au haut de -la montagne, en face de son jardin, était le temple de la Sibylle. -C'est une belle idée qu'avaient les anciens de placer -les temples au sommet des lieux élevés. Ils dominaient sur la -campagne, comme les idées religieuses sur toute autre pensée. -Ils inspiraient plus d'enthousiasme pour la nature, en -annonçant la Divinité dont elle émane, et l'éternelle reconnaissance -des générations successives envers elle. Le paysage, -de quelque point de vue qu'on le considérât, faisait tableau -avec le temple, qui était là comme le centre ou l'ornement de -tout. Les ruines répandent un singulier charme sur la campagne -d'Italie. Elles ne rappellent pas, comme les édifices modernes, -le travail et la présence de l'homme; elles se confondent -avec les arbres, avec la nature; elles semblent en harmonie -avec le torrent solitaire, image du temps qui les a -faites ce qu'elles sont. Les plus belles contrées du monde, -quand elles ne retracent aucun souvenir, quand elles ne portent -l'empreinte d'aucun événement remarquable, sont dépourvues -d'intérêt, en comparaison des pays historiques. Quel -lieu pouvait mieux convenir à l'habitation de Corinne en -Italie, que le séjour consacré à la Sibylle, à la mémoire d'une -femme animée par une inspiration divine? La maison de -Corinne était ravissante; elle était ornée avec l'élégance du -goût moderne, et cependant le charme d'une imagination qui -se plaît dans les beautés antiques s'y faisait sentir. L'on y -remarquait une rare intelligence du bonheur, dans le sens le -plus élevé de ce mot, c'est-à-dire, en le faisant consister dans -tout ce qui ennoblit l'âme, excite la pensée et vivifie le talent.</p> - -<p>En se promenant avec Corinne, Oswald s'aperçut que le -souffle du vent avait un son harmonieux, et répandait dans -l'air des accords qui semblaient venir du balancement des -fleurs, de l'agitation des arbres, et prêter une voix à la nature. -Corinne lui dit que c'étaient des harpes éoliennes que le -vent faisait résonner, et qu'elle avait placées dans quelques -grottes du jardin, pour remplir l'atmosphère de sons aussi -bien que de parfums. Dans cette demeure délicieuse, Oswald -était inspiré par le sentiment le plus pur. «Écoutez, dit-il à -Corinne, jusqu'à ce jour j'éprouvais du remords en étant heureux -près de vous; mais, à présent, je me dis que c'est mon -père qui vous a envoyée vers moi, pour que je ne souffre plus -sur cette terre. C'est lui que j'avais offensé, et c'est lui cependant -dont les prières dans le ciel ont obtenu ma grâce. -Corinne, s'écria-t-il en se jetant à ses genoux, je suis pardonné; -je le sens à ce calme innocent et doux qui règne dans -mon âme. Tu peux, sans crainte, t'unir à mon sort; il n'aura -plus rien de fatal.—Eh bien, dit Corinne, jouissons encore -quelque temps de cette paix du cœur qui nous est accordée. -Ne touchons pas à la destinée; elle fait tant de peur quand -on veut s'en mêler, quand on tâche d'obtenir plus qu'elle ne -donne! Ah! mon ami, ne changeons rien, puisque nous sommes -heureux.»</p> - -<p>Lord Nelvil fut blessé de cette réponse de Corinne. Il pensait -qu'elle devait comprendre qu'il était prêt à lui tout dire, -à lui tout promettre, si, dans ce moment, elle lui confiait -son histoire; et cette manière de l'éviter encore l'offensa en -l'affligeant; il n'aperçut pas qu'un sentiment de délicatesse -empêchait Corinne de profiter de l'émotion d'Oswald pour le -lier par un serment. Peut-être, d'ailleurs, est-il dans la nature -d'un amour profond et vrai de redouter un moment -solennel, quelque désiré qu'il soit, et de ne changer qu'en -tremblant l'espérance contre le bonheur même. Oswald, loin -d'en juger ainsi, se persuada que Corinne, tout en l'aimant, -désirait de conserver son indépendance, et qu'elle éloignait -attentivement tout ce qui pouvait amener une union indissoluble. -Cette pensée lui fit éprouver une irritation douloureuse; -et, prenant aussitôt un air froid et contenu, il suivit -Corinne dans sa galerie de tableaux, sans prononcer un seul -mot. Elle devina bien vite l'impression qu'elle avait produite -sur lui. Mais, connaissant sa fierté, elle n'osa pas lui dire ce -qu'elle avait remarqué; toutefois, en lui montrant ses tableaux, -en lui parlant sur des idées générales, elle avait une -espérance vague de l'adoucir, qui donnait à sa voix un -charme plus touchant, alors même qu'elle ne prononçait que -des paroles indifférentes.</p> - -<p>Sa galerie était composée de tableaux d'histoire, de tableaux -sur des sujets poétiques et religieux, et de paysages. -Il n'y en avait point qui fussent composés d'un très-grand -nombre de figures. Ce genre présente sans doute de grandes -difficultés, mais il donne moins de plaisir. Les beautés qu'on -y trouve sont trop confuses ou trop détaillées. L'unité d'intérêt, -ce principe de vie dans les arts, comme dans tout, y -est nécessairement morcelé. Le premier des tableaux historiques -représentait Brutus dans une méditation profonde, -assis au pied de la statue de Rome. Dans le fond, des esclaves -portent ses deux fils sans vie, qu'il a lui-même condamnés à -mort, et de l'autre côté du tableau la mère et les sœurs -s'abandonnent au désespoir: les femmes sont heureusement -dispensées du courage qui fait sacrifier les affections du cœur. -La statue de Rome, placée près de Brutus, est une belle -idée: c'est elle qui dit tout. Cependant comment pourrait-on -savoir, sans une explication, que c'est Brutus l'ancien, qui -vient d'envoyer ses fils au supplice? et néanmoins il est impossible -de caractériser cet événement plus qu'il ne l'est -dans ce tableau. L'on aperçoit dans l'éloignement Rome -simple encore, sans édifices, sans ornements, mais bien -grande comme patrie, puisqu'elle inspire un tel sacrifice. -«Sans doute, dit Corinne à lord Nelvil, quand je vous ai -nommé Brutus, toute votre âme s'est attachée à ce tableau; -mais vous auriez pu le voir sans en deviner le sujet. Et cette -incertitude, qui existe presque toujours dans les tableaux -historiques, ne mêle-t-elle pas le tourment d'une énigme aux -jouissances des beaux-arts, qui doivent être si faciles et si -claires?</p> - -<p>«J'ai choisi ce sujet, parce qu'il rappelle la plus terrible -action que l'amour de la patrie ait inspirée. Le pendant de ce -tableau, c'est Marius épargné par le Cimbre, qui ne peut se -résoudre à tuer ce grand homme: la figure de Marius est imposante; -le costume du Cimbre, l'expression de sa physionomie, -sont très-pittoresques. C'est la deuxième époque de -Rome, lorsque les lois n'existaient plus, mais quand le génie -exerçait encore un grand empire sur les circonstances. Vient -ensuite celle où les talents et la gloire n'attiraient que le malheur -et l'insulte. Le troisième tableau que voici représente -Bélisaire portant sur ses épaules son jeune guide, mort en -demandant l'aumône pour lui. Bélisaire aveugle et mendiant, -est ainsi récompensé par son maître; et dans l'univers qu'il a -conquis, il n'a plus d'autre emploi que de porter dans la -tombe les tristes restes du pauvre enfant qui seul ne l'avait -point abandonné. Cette figure de Bélisaire est admirable; et, -depuis les peintres anciens, on n'en a guère fait d'aussi belles. -L'imagination du peintre, comme celle d'un poëte, a réuni -tous les genres de malheur, et peut-être même y en a-t-il -trop pour la pitié; mais qui nous dit que c'est Bélisaire? Ne -faut-il pas être fidèle à l'histoire pour la rappeler? et quand -on y est fidèle, est-elle assez pittoresque? Après ces tableaux, -qui représentent dans Brutus les vertus qui ressemblent au -crime; dans Marius, la gloire, cause des malheurs; dans Bélisaire, -les services payés par les persécutions les plus noires; -enfin toutes les misères de la destinée humaine, que les événements -de l'histoire racontent chacun à sa manière, j'ai -placé deux tableaux de l'ancienne école, qui soulagent un peu -l'âme oppressée, en rappelant la religion qui a consolé l'univers -asservi et déchiré, la religion qui donnait une vie au -fond du cœur, quand tout au dehors n'était qu'oppression et -silence. Le premier est de l'Albane; il a peint le Christ enfant -endormi sur la croix. Voyez quelle douceur, quel calme dans -ce visage! quelles idées pures il rappelle! comme il fait sentir -que l'amour divin n'a rien à craindre de la douleur ni de la -mort! Le Titien est l'auteur du second tableau: c'est Jésus-Christ -succombant sous le fardeau de la croix. Sa mère vient -au-devant de lui; elle se jette à genoux en l'apercevant: admirable -respect d'une mère pour les malheurs et les vertus -célestes de son fils! Quel regard que celui du Christ! quelle -divine résignation, et cependant quelle souffrance! et quelle -sympathie, par cette souffrance, avec le cœur de l'homme! -Voilà sans doute le plus beau de mes tableaux. C'est celui -vers lequel je reporte sans cesse mes regards, sans pouvoir -jamais épuiser l'émotion qu'il me cause. Viennent ensuite, -continua Corinne, les tableaux dramatiques tirés des quatre -grands poètes. Jugez avec moi, milord, de l'effet qu'ils produisent. -Le premier représente Énée dans les champs Élysées, -lorsqu'il veut s'approcher de Didon. L'ombre indignée s'éloigne, -et s'applaudit de ne plus porter dans son sein le cœur -qui battrait encore d'amour à l'aspect du coupable. La couleur -vaporeuse des ombres, et la pâle nature qui les environne, -font contraste avec l'air de vie d'Énée et de la sibylle -qui le conduit. Mais c'est un jeu de l'artiste que ce genre -d'effet, et la description du poëte est nécessairement bien supérieure -à ce que l'on peut en peindre. J'en dirai autant du -tableau que voici: Clorinde mourante et Tancrède. Le plus -grand-attendrissement qu'il puisse causer, c'est de rappeler -les beaux vers du Tasse, lorsque Clorinde pardonne à son -ennemi qui l'adore et vient de lui percer le sein. C'est nécessairement -subordonner la peinture à la poésie que de la consacrer -à des sujets traités par les grands poëtes; car il reste -de leurs paroles une impression qui efface tout; et presque -toujours les situations qu'ils ont choisies tirent leur plus -grande force du développement des passions et de leur éloquence, -tandis que la plupart des effets pittoresques naissent -d'une beauté calme, d'une expression simple, d'une attitude -noble, d'un moment de repos, enfin, digne d'être infiniment -prolongé, sans que le regard s'en lasse jamais.</p> - -<p>«Votre terrible Shakspeare, milord, continua Corinne, -fourni le sujet du troisième tableau dramatique. C'est Macbeth, -l'invincible Macbeth, qui, prêt à combattre Macduff, dont il -a fait périr la femme et les enfants, apprend que l'oracle des -sorcières s'est accompli, que la forêt de Birman paraît s'avancer -vers Dunsinane, et qu'il se bat avec un homme né depuis -la mort de sa mère. Macbeth est vaincu par le sort, mais non -par son adversaire. Il tient le glaive d'une main désespérée; -il sait qu'il va mourir, mais il veut essayer si la force humaine -ne pourrait pas triompher du destin. Certainement il y -a dans cette tête une belle expression de désordre et de fureur, -de trouble et d'énergie; mais à combien de beautés du poëte -cependant ne faut-il pas renoncer! Peut-on peindre Macbeth -précipité dans le crime par les prestiges de l'ambition, qui -s'offrent à lui sous la forme de la sorcellerie? Comment exprimer -la terreur qu'il éprouve, cette terreur qui se concilie -cependant avec une bravoure intrépide? Peut-on caractériser -le genre de superstition qui l'opprime? cette croyance sans -dignité, cette fatalité de l'enfer qui pèse sur lui, son mépris -de la vie, son horreur de la mort? Sans doute la physionomie -de l'homme est le plus grand des mystères; mais cette physionomie, -fixée dans un tableau, ne peut guère exprimer que les -profondeurs d'un sentiment unique. Les contrastes, les luttes, -les événements enfin appartiennent à l'art dramatique. La peinture -peut difficilement rendre ce qui est successif: le temps -ni le mouvement n'existent pas pour elle.</p> - -<p>«La Phèdre de Racine a fourni le sujet du quatrième tableau, -dit Corinne en le montrant à lord Nelvil. Hippolyte, -dans toute la beauté de la jeunesse et de l'innocence, repousse -les accusations perfides de sa belle-mère; le héros Thésée -protége encore son épouse coupable, qu'il entoure de son bras -vainqueur. Phèdre porte sur son visage un trouble qui glace -d'effroi; et sa nourrice, sans remords, l'encourage dans son -crime. Hippolyte, dans ce tableau, est peut-être plus beau -que dans Racine même; il y ressemble davantage au Méléagre -antique, parce que nul amour pour Aricie ne dérange l'impression -de sa noble et sauvage vertu; mais est-il possible de supposer -que Phèdre, en présence d'Hippolyte, pût soutenir son -mensonge, qu'elle le vît innocent et persécuté, et ne tombât -point à ses pieds? Une femme offensée peut outrager ce qu'elle -aime en son absence; mais quand elle le voit, il n'y a plus -dans son cœur que de l'amour. Le poëte n'a jamais mis en -scène Hippolyte avec Phèdre depuis que Phèdre l'a calomnié; -le peintre devait les réunir pour rassembler, comme il l'a fait, -toutes les beautés des contrastes: mais n'est-ce pas une preuve -qu'il y a toujours une telle différence entre les sujets poétiques -et les sujets pittoresques, qu'il vaut mieux que les poëtes -fassent des vers d'après les tableaux, que les peintres des -tableaux d'après les poëtes? L'imagination doit toujours -précéder la pensée: l'histoire de l'esprit humain nous le -prouve.»</p> - -<p>Pendant que Corinne expliquait ainsi ses tableaux à lord -Nelvil, elle s'était arrêtée plusieurs fois, espérant qu'il lui -parlerait; mais son âme blessée ne se trahissait par aucun -mot: seulement, chaque fois qu'elle exprimait une idée sensible, -il soupirait et détournait la tête, afin qu'elle ne vît pas -combien dans sa disposition actuelle il était facilement ému. -Corinne, oppressée par ce silence, s'assit en couvrant son -visage de ses mains. Lord Nelvil se promena quelque temps -avec vivacité dans la chambre, puis il s'approcha de Corinne, -et fut au moment de se plaindre et de se livrer à ce qu'il -éprouvait; mais un mouvement de fierté tout à fait invincible -dans son caractère réprima son attendrissement, et il retourna -vers les tableaux comme s'il attendait que Corinne achevât -de les lui montrer. Elle espérait beaucoup de l'effet du dernier -de tous; et, faisant effort à son tour pour paraître calme, -elle se leva et dit: «Milord, il me reste encore trois paysages -à vous faire voir; deux font allusion à quelques idées intéressantes: -je n'aime pas beaucoup les scènes champêtres, qui -sont fades en peinture, comme des idylles, quand elles ne -font aucune allusion à la Fable ou à l'histoire. Ce qui vaut le -mieux, ce me semble, en ce genre, c'est la manière de Salvator -Rosa, qui représente, comme vous le voyez dans ce -tableau, un rocher, des torrents et des arbres, sans un seul -être vivant, sans que seulement le vol d'un oiseau rappelle -l'idée de la vie. L'absence de l'homme au milieu de la nature -excite des réflexions profondes. Que serait cette terre ainsi -délaissée? Œuvre sans but, et cependant œuvre encore si -belle, dont la mystérieuse impression ne s'adresserait qu'à la -Divinité!</p> - -<p>«Enfin voici les deux tableaux où, selon moi, l'histoire et -la poésie sont heureusement unies au paysage. L'un représente -le moment où Cincinnatus est invité par les consuls à -quitter sa charrue pour commander les armées romaines. -C'est tout le luxe du Midi que vous verrez dans ce paysage, -son abondante végétation, son ciel brûlant, cet air riant de -toute la nature, qui se retrouve dans la physionomie même -des plantes. Et cet autre tableau qui fait contraste avec -celui-ci, c'est le fils de Caïrbar endormi sur la tombe de son -père. Il attend depuis trois jours et trois nuits le barde qui -doit rendre les honneurs à la mémoire des morts. Ce barde -est aperçu dans le lointain, descendant de la montagne; -l'ombre du père plane sur les nuages; la campagne est couverte -de frimas; les arbres, quoique dépouillés, sont agités -par les vents, et leurs branches mortes et leurs feuilles desséchées -suivent encore la direction de l'orage.»</p> - -<p>Oswald jusqu'alors avait conservé du ressentiment contre -ce qui s'était passé dans le jardin, mais, à l'aspect de ce tableau, -le tombeau de son père et les montagnes d'Écosse se -retracèrent à sa pensée, et ses yeux se remplirent de larmes, -Corinne prit sa harpe et, devant ce tableau, elle se mit à -chanter les romances écossaises dont les simples notes semblent -accompagner le bruit du vent qui gémit dans les vallées. -Elle chanta les adieux d'un guerrier en quittant sa patrie et -sa maîtresse, et ce mot jamais (<i lang="en" xml:lang="en">no more</i>), un des plus harmonieux -et des plus sensibles de la langue anglaise, Corinne -le prononçait avec l'expression la plus touchante. Oswald ne -résista point à l'émotion qui l'oppressait, et l'un et l'autre -s'abandonnèrent sans contrainte à leurs larmes. «Ah! s'écria -lord Nelvil, cette patrie, qui est la mienne, ne dit-elle rien à -ton cœur? Me suivrais-tu dans ces retraites peuplées par mes -souvenirs? Serais-tu la digne compagne de ma vie, comme tu -en es le charme et l'enchantement?—Je le crois, répondit -Corinne, je le crois, puisque je vous aime.—Au nom de -l'amour et de la pitié, ne me cachez plus rien, dit Oswald.—Vous -le voulez, interrompit Corinne; j'y souscris. Ma promesse -est donnée; je n'y mets qu'une condition, c'est que -vous ne me demanderez pas de l'accomplir avant l'époque -prochaine de nos solennités religieuses. Au moment où je -vais décider de mon sort, l'appui du ciel ne m'est-il pas plus -que jamais nécessaire?—Va, s'écria lord Nelvil, si ce sort -dépend de moi, Corinne, il n'est plus douteux.—Vous le -croyez, reprit-elle; je n'ai pas la même confiance; mais enfin, -je vous en conjure, ayez pour ma faiblesse la condescendance -que je désire.» Oswald soupira, sans accorder ni refuser le -délai demandé. «Partons maintenant, dit Corinne, et retournons -à la ville. Comment vous rien taire dans cette solitude! et -si ce que j'ai à vous dire devait vous détacher de moi, faudrait-il -que sitôt… Partons. Oswald, vous reviendrez ici, quoi -qu'il arrive, mes cendres y reposeront.» Oswald, attendri, -troublé, obéit à Corinne. Il revint avec elle, et pendant la -route ils ne se parlèrent presque pas. De temps en temps ils -se regardaient avec une affection qui disait tout; mais néanmoins -un sentiment de mélancolie régnait au fond de leur -âme quand ils arrivèrent au milieu de Rome.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l9">LIVRE NEUVIÈME<br /> -LA FÊTE POPULAIRE ET LA MUSIQUE</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>C'était le jour de la fête la plus bruyante de l'année, à la -fin du carnaval, lorsqu'il prend au peuple romain comme une -fièvre de joie, comme une fureur d'amusement dont on ne -trouve point d'exemple ailleurs. Toute la ville se déguise; à -peine reste-t-il aux fenêtres des spectateurs sans masque, -pour regarder ceux qui en ont; et cette gaieté commence tel -jour à point nommé, sans que les événements publics ou particuliers -de l'année empêchent presque jamais personne de se -divertir à cette époque.</p> - -<p>C'est là qu'on peut juger de toute l'imagination des gens du -peuple. L'italien est plein de charmes, même dans leur bouche. -Alfieri disait qu'il allait, à Florence, sur le marché public, -pour apprendre le bon italien. Rome a le même avantage; et -ces deux villes sont peut-être les seules du monde où le peuple -parle si bien, que l'amusement de l'esprit peut se rencontrer -à tous les coins des rues.</p> - -<p>Le genre de gaieté qui brille dans les auteurs des arlequinades -et de l'opéra-bouffe se trouve très-communément même -parmi les hommes sans éducation. Dans ces jours de carnaval, -où l'exagération et la caricature sont admises, il se passe entre -les masques les scènes les plus comiques.</p> - -<p>Souvent une gravité grotesque contraste avec la vivacité -des Italiens, et l'on dirait que leurs vêtements bizarres leur -inspirent une dignité qui ne leur est pas naturelle. D'autres -fois ils font voir une connaissance si singulière de la mythologie -dans les déguisements qu'ils arrangent, qu'on croirait -les anciennes fables encore populaires à Rome. Plus souvent -ils se moquent des divers états de la société avec une plaisanterie -pleine de force et d'originalité. La nation paraît mille -fois plus distinguée dans ses jeux que dans son histoire. La -langue italienne se prête à toutes les nuances de la gaieté -avec une facilité qui ne demande qu'une légère inflexion de -voix, une terminaison un peu différente, pour accroître ou -diminuer, ennoblir ou travestir le sens des paroles. Elle a -surtout de la grâce dans la bouche des enfants. L'innocence -de cet âge et la malice naturelle de la langue font un contraste -très-piquant. Enfin, on pourrait dire que c'est une -langue qui va d'elle-même, exprime sans qu'on s'en mêle, et -paraît presque toujours avoir plus d'esprit que celui qui la -parle.</p> - -<p>Il n'y a ni luxe ni bon goût dans la fête du carnaval; une -sorte de pétulance universelle la fait ressembler aux bacchanales -de l'imagination, mais de l'imagination seulement; car -les Romains sont en général très-sobres, et même assez sérieux, -les derniers jours du carnaval exceptés. On fait en tout genre -des découvertes subites dans le caractère des Italiens, et c'est -ce qui contribue à leur donner la réputation d'hommes rusés. -Il y a sans doute une grande habitude de feindre dans ce pays, -qui a supporté tant de jougs différents; mais ce n'est pas à la -dissimulation qu'il faut toujours attribuer le passage rapide -d'une manière d'être à l'autre. Une imagination inflammable -en est souvent la cause. Les peuples qui ne sont que raisonnables -ou spirituels peuvent aisément s'expliquer et se prévoir; -mais tout ce qui tient à l'imagination est inattendu. -Elle saute les intermédiaires; un rien peut la blesser, et quelquefois -elle est indifférente à ce qui devrait le plus l'émouvoir. -Enfin, c'est en elle-même que tout se passe, et l'on ne peut -calculer ses impressions d'après ce qui les cause.</p> - -<p>On ne comprend pas du tout, par exemple, d'où vient l'amusement -que les grands seigneurs romains trouvent à se promener -en voiture d'un bout du <i lang="it" xml:lang="it">Corso</i> à l'autre, des heures -entières, soit pendant les jours du carnaval, soit les autres -jours de l'année. Rien ne les dérange de cette habitude. Il y -a aussi, parmi les masques, des hommes qui se promènent le -plus ennuyeusement du monde, dans le costume le plus ridicule, -et qui, tristes arlequins et taciturnes polichinelles, ne -disent pas une parole pendant toute la soirée, mais ont, pour -ainsi dire, leur conscience de carnaval satisfaite quand ils -n'ont rien négligé pour se divertir.</p> - -<p>On trouve à Rome un genre de masques qui n'existe point -ailleurs. Ce sont les masques pris d'après les figures des statues -antiques, et qui de loin imitent une parfaite beauté: -souvent les femmes perdent beaucoup en les quittant. Mais -cependant cette immobile imitation de la vie, ces visages de -cire ambulants, quelque jolis qu'ils soient, font une sorte -de peur. Les grands seigneurs montrent un assez grand luxe -de voitures les derniers jours du carnaval; mais le plaisir de -cette fête, c'est la foule et la confusion: c'est comme un souvenir -des saturnales; toutes les classes de Rome sont mêlées -ensemble; les plus graves magistrats se promènent assidûment, -et presque officiellement, dans leurs carrosses, au milieu -des masques; toutes les fenêtres sont décorées; toute la -ville est dans les rues: c'est véritablement une fête populaire. -Le plaisir du peuple ne consiste ni dans les spectacles, -ni dans les festins qu'on lui donne, ni dans la magnificence -dont il est témoin. Il ne fait aucun excès de vin ni de nourriture; -il s'amuse seulement d'être mis en liberté, et de se -trouver au milieu des grands seigneurs, qui se divertissent à -leur tour de se trouver au milieu du peuple. C'est surtout le -raffinement et la délicatesse des plaisirs qui mettent une barrière -entre les différentes classes; c'est aussi la recherche et -la perfection de l'éducation. Mais, en Italie, les rangs en ce -genre ne sont pas marqués d'une manière très-sensible, et le -pays est plus distingué par le talent naturel et l'imagination -de tous, que par la culture d'esprit des premières classes. Il -y a donc pendant le carnaval un mélange complet de rangs, -de manières et d'esprits; et la foule, et les cris, et les bons -mots, et les dragées dont on inonde indistinctement les voitures -qui passent, confondent tous les êtres mortels ensemble, -remettent la nation pêle-mêle, comme s'il n'y avait plus -d'ordre social.</p> - -<p>Corinne et lord Nelvil, tous les deux rêveurs et pensifs, -arrivèrent au milieu de ce tumulte. Ils en furent d'abord -étourdis; car rien ne paraît plus singulier que cette activité -des plaisirs bruyants, quand l'âme est tout entière recueillie -en elle-même. Ils s'arrêtèrent à la place du Peuple pour -monter sur l'amphithéâtre près de l'obélisque, d'où l'on voit -la course des chevaux. Au moment où ils descendirent de -leur calèche, le comte d'Erfeuil les aperçut, et prit à part -Oswald pour lui parler.</p> - -<p>«Ce n'est pas bien, lui dit-il, de vous montrer ainsi publiquement, -arrivant seul de la campagne avec Corinne: vous -la compromettrez; et qu'en ferez-vous après?—Je ne crois -pas, répondit lord Nelvil, que je compromette Corinne en -montrant l'attachement qu'elle m'inspire; mais si cela était -vrai, je serais trop heureux que le dévouement de ma vie…—Ah! -pour heureux, interrompit le comte d'Erfeuil, je n'en -crois rien; on n'est heureux que par ce qui est convenable. -La société a, quoi qu'on fasse, beaucoup d'empire sur le bonheur; -et ce qu'elle n'approuve pas, il ne faut jamais le -faire.—On vivrait donc toujours pour ce que la société dira -de nous, reprit Oswald; et ce qu'on pense et ce qu'on sent -ne servirait jamais de guide! S'il en était ainsi, si l'on devait -s'imiter constamment les uns les autres, à quoi bon une âme -et un esprit pour chacun? La Providence aurait pu s'épargner -ce luxe.—C'est très-bien dit, reprit le comte d'Erfeuil, -très-philosophiquement pensé; mais avec ces maximes-là l'on se -perd; et quand l'amour est passé, le blâme de l'opinion reste. -Moi qui vous parais léger, je ne ferai jamais rien qui puisse -m'attirer la désapprobation du monde. On peut se permettre -de petites libertés, d'aimables plaisanteries qui annoncent de -l'indépendance dans la manière de voir, pourvu qu'il n'y en -ait pas dans la manière d'agir; car, quand cela touche au -sérieux…—Mais le sérieux, répondit lord Nelvil, c'est -l'amour et le bonheur.—Non, non, interrompit le comte -d'Erfeuil, ce n'est pas cela que je veux dire; ce sont de certaines -convenances établies qu'il ne faut pas braver, sous -peine de passer pour un homme bizarre, pour un homme… -enfin, vous m'entendez, pour un homme qui n'est pas comme -les autres.» Lord Nelvil sourit; et, sans humeur comme sans -peine, il plaisanta le comte d'Erfeuil sur sa frivole sévérité; -il sentit avec joie que, pour la première fois, sur un sujet qui -lui causait tant d'émotion, le comte d'Erfeuil n'avait pas eu -la moindre influence sur lui. Corinne, de loin, avait deviné -tout ce qui se passait; mais le sourire de lord Nelvil remit -le calme dans son cœur; et cette conversation du comte -d'Erfeuil, loin de troubler Oswald ni son amie, leur inspira -des dispositions plus analogues à la fête.</p> - -<p>La course des chevaux se préparait. Lord Nelvil s'attendait -à voir une course semblable à celles d'Angleterre; mais -il fut étonné d'apprendre que de petits chevaux barbes devaient -courir tout seuls, sans cavaliers, les uns contre les -autres. Ce spectacle attire singulièrement l'attention des Romains. -Au moment où il va commencer, toute la foule se -range des deux côtés de la rue. La place du Peuple, qui était -couverte de monde, est vide en un moment. Chacun monte -sur les amphithéâtres qui entourent les obélisques, et des -multitudes innombrables de têtes et d'yeux noirs sont tournés -vers la barrière d'où les chevaux doivent s'élancer.</p> - -<p>Ils arrivent sans bride et sans selle, seulement le dos couvert -d'une étoffe brillante, et conduits par des palefreniers -très-bien vêtus, qui mettent à leurs succès un intérêt passionné. -On place les chevaux derrière la barrière, et leur ardeur -pour la franchir est excessive. A chaque instant on les -retient; ils se cabrent, ils hennissent, ils trépignent comme -s'ils étaient impatients d'une gloire qu'ils vont obtenir à eux -seuls, sans que l'homme les dirige. Cette impatience des chevaux, -ces cris des palefreniers, font, du moment où la barrière -tombe, un vrai coup de théâtre. Les chevaux partent, les palefreniers -crient: <i>place, place!</i> avec un transport inexprimable. -Ils accompagnent leurs chevaux du geste et de la voix -aussi longtemps qu'ils peuvent les apercevoir. Les chevaux -sont jaloux l'un de l'autre comme des hommes. Le pavé étincelle -sous leurs pas, leur crinière vole; et leur désir de gagner -le prix, ainsi abandonnés à eux-mêmes, est tel, qu'il en est -qui, en arrivant, sont morts de la rapidité de leur course. On -s'étonne de voir ces chevaux libres ainsi animés par des passions -personnelles; cela fait peur, comme si c'était de la pensée -sous cette forme d'animal. La foule rompt les rangs quand -ses chevaux sont passés, et les suit en tumulte. Ils arrivent -au palais de Venise, où est le but; et il faut entendre les exclamations -des palefreniers dont les chevaux sont vainqueurs! -Celui qui avait gagné le premier prix se jeta à genoux devant -son cheval, et le remercia, et le recommanda à saint Antoine, -patron des animaux, avec un enthousiasme aussi sérieux en -lui que comique pour les spectateurs.</p> - -<p>C'est à la fin du jour ordinairement que les courses finissent. -Alors commence un autre genre d'amusement beaucoup moins -pittoresque, mais aussi très-bruyant. Les fenêtres sont illuminées. -Les gardes abandonnent leur poste, pour se mêler eux-mêmes -à la joie générale. Chacun prend alors un petit flambeau -appelé <i lang="it" xml:lang="it">moccolo</i>, et l'on cherche mutuellement à se -l'éteindre, en répétant le mot <i lang="it" xml:lang="it">ammazzare</i> (tuer) avec une vivacité -redoutable. (<span class="small" lang="it" xml:lang="it">CHE LA BELLA PRINCIPESSA -SIA AMMAZZATA</span>! -<span class="small" lang="it" xml:lang="it">CHE IL SIGNOR ABBATE SIA AMMARATO</span>!) -<i>Que la belle princesse -soit tuée! que le seigneur abbé soit tué!</i> crie-t-on d'un bout de -la rue à l'autre. La foule rassurée, parce qu'à cette heure on -interdit les chevaux et les voitures, se précipite de tous les -côtés; enfin il n'y a plus d'autre plaisir que le tumulte et -l'étourdissement. Cependant la nuit s'avance: le bruit cesse -par degrés, le plus profond silence lui succède, et il ne reste -plus de cette soirée que l'idée d'un songe confus, qui, changeant -l'existence de chacun en un rêve, a fait oublier pour -un moment, au peuple ses travaux, aux savants leurs études, -aux grands seigneurs leur oisiveté.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Oswald, depuis son malheur, ne s'était pas encore senti le -courage d'écouter la musique. Il redoutait ces accords ravissants -qui plaisent à la mélancolie, mais font un véritable mal -quand les chagrins réels nous oppressent. La musique réveille -les souvenirs que l'on s'efforçait d'apaiser. Lorsque Corinne -chantait, Oswald écoutait les paroles qu'elle prononçait, il -contemplait l'expression de son visage; c'était d'elle uniquement -qu'il était occupé: mais si, dans les rues, le soir, plusieurs -voix se réunissaient, comme cela arrive souvent en -Italie, pour chanter les beaux airs des grands maîtres, il essayait -d'abord de rester pour les entendre, puis il s'éloignait, -parce qu'une émotion si vive et si vague en même temps renouvelait -toutes ses peines. Cependant on devait donner à -Rome, dans la salle du spectacle, un superbe concert, où les -premiers chanteurs étaient réunis: Corinne engagea lord Nelvil -à y venir avec elle, et il y consentit, espérant que la présence -de celle qu'il aimait répandrait de la douceur sur tout -ce qu'il pourrait éprouver.</p> - -<p>En entrant dans sa loge, Corinne fut d'abord reconnue, et -le souvenir du Capitole ajoutant à l'intérêt qu'elle inspirait -ordinairement, la salle retentit d'applaudissements. De toutes -parts on cria: <i>Vive Corinne!</i> et les musiciens eux-mêmes, -électrisés par ce mouvement général, se mirent à jouer des -fanfares de victoire; car le triomphe, quel qu'il soit, rappelle -toujours aux hommes la guerre et les combats. Corinne -fut vivement émue de ces témoignages universels d'admiration -et de bienveillance. La musique, les applaudissements, -les bravos, et cette impression indéfinissable que produit toujours -une grande multitude d'hommes, quand ils expriment -un même sentiment, lui causèrent un attendrissement profond -qu'elle cherchait à contenir; mais ses yeux se remplirent -de larmes, et les battements de son cœur soulevaient sa robe -sur son sein. Oswald en ressentit de la jalousie; et, s'approchant -d'elle, il lui dit à demi-voix: «Il ne faut pas, madame, -vous arracher à de tels succès; ils valent l'amour, puisqu'ils -font ainsi palpiter votre cœur.» Et, en achevant ces mots, -il alla se placer à l'extrémité de la loge de Corinne, sans attendre -sa réponse. Elle fut cruellement troublée de ce qu'il -venait de lui dire, et dans l'instant il lui ravit tout le plaisir -qu'elle avait trouvé dans ces succès dont elle aimait qu'il fût -témoin.</p> - -<p>Le concert commença. Qui n'a pas entendu le chant italien -ne peut avoir l'idée de la musique. Les voix, en Italie, ont -cette mollesse et cette douceur qui rappelle et le parfum des -fleurs et la pureté du ciel. La nature a destiné cette musique -pour ce climat: l'une est comme un reflet de l'autre. Le -monde est l'œuvre d'une seule pensée, qui s'exprime sous -mille formes différentes. Les Italiens, depuis des siècles, -aiment la musique avec transport. Le Dante, dans le poëme -du Purgatoire, rencontre un des meilleurs chanteurs de son -temps; il lui demande un de ses airs délicieux, et les âmes -ravies s'oublient en l'écoutant, jusqu'à ce que leur gardien -les rappelle. Les chrétiens, comme les païens, ont étendu -l'empire de la musique après la mort. De tous les beaux-arts, -c'est celui qui agit le plus immédiatement sur l'âme. Les autres -la dirigent vers telle ou telle idée; celui-là seul s'adresse -à la source intime de l'existence et change en entier la disposition -antérieure. Ce qu'on a dit de la grâce divine, qui tout à -coup transforme les cœurs, peut, humainement parlant, s'appliquer -à la puissance de la mélodie; et parmi les pressentiments -de la vie à venir, ceux qui naissent de la musique ne -sont point à dédaigner.</p> - -<p>La gaieté même que la musique <i>bouffe</i> sait si bien exciter -n'est point une gaieté vulgaire qui ne dise rien à l'imagination. -Au fond de la joie qu'elle donne il y a des sensations -poétiques, une rêverie agréable que les plaisanteries parlées -ne sauraient jamais inspirer. La musique est un plaisir si -passager, on le sent tellement s'échapper à mesure qu'on -l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaieté -qu'elle cause; mais aussi, quand elle exprime la douleur, elle -fait encore naître un sentiment doux. Le cœur bat plus vite -en l'écoutant: la satisfaction que cause la régularité de la -mesure, en rappelant la brièveté du temps, donne le besoin -d'en jouir. Il n'y a plus de vide, il n'y a plus de silence autour -de vous; la vie est remplie, le sang coule rapidement, -vous sentez en vous-même le mouvement que donne une -existence active, et vous n'avez point à craindre au dehors de -vous les obstacles qu'elle rencontre.</p> - -<p>La musique double l'idée que nous avons des facultés de -notre âme; quand on l'entend, on se sent capable des plus -nobles efforts. C'est par elle qu'on marche à la mort avec -enthousiasme; elle a l'heureuse impuissance d'exprimer aucun -sentiment bas, aucun artifice, aucun mensonge. Le malheur -même, dans le langage de la musique, est sans amertume, sans -déchirement, sans irritation. La musique soulève doucement -le poids qu'on a presque toujours sur le cœur, quand on est -capable d'affections sérieuses et profondes; ce poids qui se -confond quelquefois avec le sentiment même de l'existence, -tant que la douleur qu'il cause est habituelle: il semble qu'en -écoutant des sons purs et délicieux on est prêt à saisir le secret -du Créateur, à pénétrer le mystère de la vie. Aucune -parole ne peut exprimer cette impression; car les paroles se -traînent après les impressions primitives, comme les traducteurs -en prose sur les pas des poëtes. Il n'y a que le regard -qui puisse en donner quelque idée; le regard de ce qu'on -aime, longtemps attaché sur nous, et pénétrant par degrés tellement -dans votre cœur, qu'il faut à la fin baisser les yeux pour -se dérober à un bonheur si grand: ainsi le rayon d'une autre vie -consumerait l'être mortel qui voudrait le considérer fixement.</p> - -<p>La justesse admirable de deux voix parfaitement d'accord -produit, dans le duo des grands maîtres d'Italie, un attendrissement -délicieux, mais qui ne pourrait se prolonger sans une -sorte de douleur: c'est un bien-être trop grand pour la nature -humaine; et l'âme vibre alors comme un instrument à -l'unisson, que briserait une harmonie trop parfaite. Oswald -était resté obstinément loin de Corinne pendant la première -partie du concert; mais lorsque le duo commença, presque à -demi-voix, accompagné par les instruments à vent qui faisaient -entendre doucement des sons plus purs encore que la -voix même, Corinne couvrit son visage de son mouchoir, et -son émotion l'absorbait tout entière; elle pleurait sans souffrir, -elle aimait sans rien craindre. Sans doute l'image d'Oswald -était présente à son cœur; mais l'enthousiasme le plus -noble se mêlait à cette image, et des pensées confuses erraient -en foule dans son âme; il eût fallu borner ces pensées pour -les rendre distinctes. On dit qu'un prophète, en une minute, -parcourut sept régions différentes des cieux. Celui qui conçut -ainsi tout ce qu'un instant peut renfermer avait sûrement -entendu les accords d'une belle musique à côté de l'objet -qu'il aimait. Oswald en sentit la puissance, son ressentiment -s'apaisa par degrés. L'attendrissement de Corinne expliqua -tout, justifia tout; il se rapprocha doucement, et Corinne -l'entendit respirer auprès d'elle, dans le moment le plus enchanteur -de cette musique céleste. C'en était trop; la tragédie -la plus pathétique n'aurait pas excité dans son cœur -autant de trouble que ce sentiment intime de l'émotion profonde -qui les pénétrait tous deux en même temps, et que -chaque instant, chaque son nouveau exaltait toujours davantage. -Les paroles que l'on chante ne sont pour rien dans -cette émotion; à peine quelques mots et d'amour et de -mort dirigent-ils de temps en temps la réflexion; mais plus -souvent le vague de la musique se prête à tous les mouvements -de l'âme, et chacun croit retrouver dans cette mélodie, -comme dans l'astre pur et tranquille de la nuit, l'image -de ce qu'il souhaite sur la terre.</p> - -<p>«Sortons, dit Corinne à lord Nelvil; je me sens près de -m'évanouir.—Qu'avez-vous? lui dit Oswald avec inquiétude, -vous pâlissez; venez à l'air avec moi, venez.» Et ils -sortirent ensemble. Corinne était soutenue par le bras d'Oswald, -et sentait ses forces revenir en s'appuyant sur lui. Ils -s'approchèrent tous les deux d'un balcon; et Corinne vivement -émue, dit à son ami: «Cher Oswald, je vais vous -quitter pour huit jours.—Que dites-vous? interrompit-il.—Tous -les ans, reprit-elle, à l'approche de la semaine sainte, -je vais passer quelque temps dans un couvent de religieuses, -pour me préparer à la solennité de Pâques.» Oswald n'opposa -rien à ce dessein; il savait qu'à cette époque la plupart -des dames romaines se livrent aux pratiques les plus sévères, -sans pour cela s'occuper très-sérieusement de religion le -reste de l'année; mais il se rappela que Corinne professait un -culte différent du sien, et qu'ils ne pouvaient prier ensemble. -«Que n'êtes-vous, s'écria-t-il, de la même religion, du même -pays que moi!» Et puis il s'arrêta après avoir prononcé ce -vœu. «Notre âme et notre esprit n'ont-ils pas la même -patrie? répondit Corinne.—C'est vrai, répondit Oswald; -mais je n'en sens pas moins avec douleur tout ce qui nous -sépare.» Et cette absence de huit jours lui serrait tellement -le cœur, que, les amis de Corinne étant venus la rejoindre, il -ne prononça pas un mot de toute la soirée.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Oswald alla le lendemain de bonne heure chez Corinne, -inquiet de ce qu'elle lui avait dit. Sa femme de chambre vint -au-devant de lui, et lui remit un billet de sa maîtresse, qui -lui annonçait qu'elle s'était retirée dans le couvent le matin -même, comme elle l'en avait prévenu, et qu'elle ne le reverrait -qu'après le vendredi saint. Elle lui avouait qu'elle n'avait -pas eu le courage de lui dire la veille qu'elle s'éloignait le -lendemain. Oswald fut surpris comme par un coup inattendu. -Cette maison, où il avait toujours vu Corinne, et qui était -devenue si solitaire, lui causa l'impression la plus pénible. Il -voyait là sa harpe, ses livres, ses dessins, tout ce qui l'entourait -habituellement; mais elle n'y était plus. Un frisson -douloureux s'empara d'Oswald: il se rappela la chambre de -son père, et il fut forcé de s'asseoir, car il ne pouvait plus se -soutenir.</p> - -<p>«Il se pourrait donc, s'écria-t-il, que j'apprisse ainsi sa -perte! Cet esprit si animé, ce cœur si vivant, cette figure si -brillante de fraîcheur et de vie, pourraient être frappés par la -foudre, et la tombe de la jeunesse serait aussi muette que -celle des vieillards! Ah! quelle illusion que le bonheur! Quel -moment dérobé à ce temps inflexible qui veille toujours sur -sa proie! Corinne! Corinne! il ne fallait pas me quitter; -c'était votre charme qui m'empêchait de réfléchir; tout se -confondait dans ma pensée, ébloui que j'étais par les moments -heureux que je passais avec vous; à présent me voilà seul, à -présent je me retrouve, et toutes mes blessures vont se rouvrir.» -Et il appelait Corinne avec une sorte de désespoir -qu'on ne pouvait attribuer à une si courte absence, mais à -l'angoisse habituelle de son cœur, que Corinne elle seule -avait le pouvoir de soulager. La femme de chambre de -Corinne rentra: elle avait entendu les gémissements d'Oswald; -et touchée de ce qu'il regrettait ainsi sa maîtresse, -elle lui dit: «Milord, je veux vous consoler en trahissant un -secret de ma maîtresse; j'espère qu'elle me pardonnera. -Venez dans sa chambre à coucher, vous y verrez votre portrait.—Mon -portrait! s'écria-t-il.—Elle y a travaillé de -mémoire, reprit Thérésine (c'était le nom de la femme de -chambre de Corinne); elle s'est levée, depuis huit jours, à -cinq heures du matin, pour l'avoir fini avant d'aller à son -couvent.»</p> - -<p>Oswald vit ce portrait, qui était très-ressemblant, et peint -avec une grâce parfaite: ce témoignage de l'impression qu'il -avait produite sur Corinne le pénétra de la plus douce émotion. -En face de ce portrait il y avait un tableau charmant -qui représentait la Vierge, et l'oratoire de Corinne était devant -ce tableau. Ce mélange singulier d'amour et de religion -se trouve chez la plupart des femmes italiennes, avec des -circonstances beaucoup plus extraordinaires encore que dans -l'appartement de Corinne; car, libre comme elle l'était, le -souvenir d'Oswald ne s'unissait dans son âme qu'aux espérances -et aux sentiments les plus purs: mais cependant placer -ainsi l'image de celui qu'on aime vis-à-vis d'un emblème -de la Divinité, et se préparer à la retraite dans un couvent -par huit jours consacrés à tracer cette image, c'était un trait -qui caractérisait les femmes italiennes en général plutôt que -Corinne en particulier. Leur genre de dévotion suppose plus -d'imagination et de sensibilité que de sérieux dans l'âme ou -de sévérité dans les principes, et rien n'était plus contraire -aux idées d'Oswald sur la manière de concevoir et de sentir -la religion; néanmoins, comment aurait-il pu blâmer Corinne, -dans le moment même où il recevait une si touchante preuve -de son amour?</p> - -<p>Ses regards parcouraient avec émotion cette chambre où -il entrait pour la première fois. Au chevet du lit de Corinne, -il vit le portrait d'un homme âgé, mais dont la figure n'avait -point le caractère d'une physionomie italienne. Deux bracelets -étaient attachés près de ce portrait: l'un fait avec des -cheveux noirs et blancs, et l'autre avec des cheveux d'un -blond admirable; et ce qui parut à lord Nelvil un hasard singulier, -ces cheveux étaient parfaitement semblables à ceux -de Lucile Edgermond, qu'il avait remarqués très-attentivement, -il y avait trois ans, à cause de leur rare beauté. Oswald -considérait ces bracelets et ne disait pas un mot; car interroger -Thérésine sur sa maîtresse était indigne de lui. Mais -Thérésine, croyant deviner ce qui occupait Oswald, et voulant -écarter de lui tout soupçon de jalousie, se hâta de lui -dire que, depuis onze ans qu'elle était attachée à Corinne, -elle lui avait toujours vu porter ces bracelets, et qu'elle savait -que c'étaient des cheveux de son père, de sa mère et de sa -sœur. «Il y a onze ans que vous êtes avec Corinne, dit lord -Nelvil; vous savez donc…» et puis il s'interrompit tout à coup -en rougissant, honteux de la question qu'il allait commencer, -et sortit précipitamment de la maison, pour ne pas dire un -mot de plus.</p> - -<p>En s'en allant il se retourna plusieurs fois pour apercevoir -encore les fenêtres de Corinne; mais quand il eut perdu de -vue son habitation, il éprouva une tristesse nouvelle pour lui, -celle que cause la solitude. Il essaya d'aller le soir dans une -grande société de Rome; il cherchait la distraction; car, pour -trouver du charme dans la rêverie, il faut, dans le bonheur -comme dans le malheur, être en paix avec soi-même.</p> - -<p>Le monde fut bientôt insupportable à lord Nelvil; il comprit -encore mieux tout le charme, tout l'intérêt que Corinne -savait répandre sur la société, en remarquant quel vide y -laissait son absence: il essaya de parler à quelques femmes, -qui lui répondirent ces insipides phrases dont on est convenu -pour n'exprimer avec vérité ni ses sentiments, ni ses opinions, -si toutefois celles qui s'en servent ont en ce genre quelque -chose à cacher. Il s'approcha de plusieurs groupes d'hommes -qui, à leurs gestes et à leur voix, semblaient s'entretenir avec -chaleur sur quelque objet important; il entendit discuter les -plus misérables intérêts, de la manière la plus commune. Il -s'assit alors, pour considérer à son aise cette vivacité sans but -et sans cause, qui se retrouve dans la plupart des assemblées -nombreuses; et néanmoins en Italie la médiocrité est assez -bonne personne: elle a peu de vanité, peu de jalousie, beaucoup -de bienveillance pour les esprits supérieurs; et si elle -fatigue de son poids, elle ne blesse du moins presque jamais -par ses prétentions.</p> - -<p>C'était dans ces mêmes assemblées cependant qu'Oswald -avait trouvé tant d'intérêt peu de jours auparavant; le léger -obstacle qu'opposait le grand monde à son entretien avec -Corinne, le soin qu'elle mettait à revenir vers lui dès qu'elle -avait été suffisamment polie envers les autres, l'intelligence -qui existait entre eux sur les observations que la société leur -suggérait, le plaisir qu'avait Corinne à causer devant Oswald, -à lui adresser indirectement des réflexions dont lui seul comprenait -le véritable sens, variaient tellement la conversation, -qu'à toutes les places de ce même salon, Oswald se retraçait -les moments doux, piquants, agréables, qui lui avaient fait -croire que ces assemblées mêmes étaient amusantes. «Ah! -dit-il en s'en allant, ici, comme dans tous les lieux du monde, -c'est elle seule qui donne la vie; allons plutôt dans les endroits -les plus déserts jusqu'à ce qu'elle revienne. Je sentirai -moins douloureusement son absence, lorsqu'il n'y aura rien -autour de moi qui ressemble à du plaisir.»</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l10">LIVRE DIXIÈME<br /> -LA SEMAINE SAINTE</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Oswald passa le jour suivant dans les jardins de quelques -couvents d'hommes. Il alla d'abord au couvent des Chartreux, -et s'arrêta quelque temps avant d'y entrer, pour considérer -deux lions égyptiens qui sont à peu de distance de la porte. -Ces lions ont une expression remarquable de force et de repos; -il y a quelque chose dans leur physionomie qui n'appartient -ni à l'animal ni à l'homme: ils semblent une puissance -de la nature; et l'on conçoit, en les voyant, comment -les dieux du paganisme pouvaient être représentés sous cet -emblème.</p> - -<p>Le couvent des Chartreux est bâti sur les débris des Thermes -de Dioclétien, et l'église qui est à côté du couvent est -décorée avec les colonnes de granit qu'on y a trouvées debout. -Les moines qui habitent ce couvent les montrent avec -empressement; ils ne tiennent plus au monde que par l'intérêt -qu'ils prennent aux ruines. La manière de vivre des -Chartreux suppose, dans les hommes qui sont capables de la -mener, ou un esprit extrêmement borné, ou la plus noble et -la plus continuelle exaltation des sentiments religieux. Cette -succession de jours sans variété d'événements rappelle ce -vers fameux:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sur les mondes détruits, le Temps dort immobile.</div> -</div> - -<p class="noindent">Il semble que la vie ne serve là qu'à contempler la mort. La -mobilité des idées, avec une telle uniformité d'existence, serait -le plus cruel des supplices. Au milieu du cloître s'élèvent -quatre cyprès. Cet arbre noir et silencieux, que le vent même -agite difficilement, n'introduit pas le mouvement dans ce séjour. -Entre les cyprès, il y a une fontaine d'où sort un peu -d'eau que l'on entend à peine, tant le jet en est faible et lent; -on dirait que c'est la clepsydre qui convient à cette solitude, -où le temps fait si peu de bruit. Quelquefois la lune y pénètre -avec sa pâle lumière, et son absence et son retour sont un -événement dans cette vie monotone.</p> -<p>Ces hommes qui existent ainsi sont pourtant les mêmes à -qui la guerre et toute son activité suffiraient à peine s'ils y -étaient accoutumés. C'est un sujet inépuisable de réflexion, -que les différentes combinaisons de la destinée humaine sur -la terre. Il se passe dans l'intérieur de l'âme mille accidents, -il se forme mille habitudes qui font de chaque individu un -monde et son histoire. Connaître un autre parfaitement serait -l'étude d'une vie entière; qu'est-ce donc qu'on entend par -connaître les hommes? Les gouverner, cela se peut; mais les -comprendre, Dieu seul le fait.</p> - -<p>Oswald, du couvent des Chartreux, se rendit au couvent de -Bonaventure, bâti sur les ruines du palais de Néron; là où -tant de crimes se sont commis sans remords, de pauvres -moines, tourmentés par des scrupules de conscience, s'imposent -des supplices cruels pour les plus légères fautes. «<i>Nous -espérons seulement</i>, disait un de ces religieux, <i>qu'à l'instant de -la mort nos péchés n'auront pas excédé nos pénitences</i>.» Lord -Nelvil, en entrant dans ce couvent, heurta contre une trappe, -et il en demanda l'usage: «<i>C'est par là qu'on nous enterre</i>,» -dit l'un des plus jeunes religieux, que la maladie du mauvais -air avait déjà frappé. Les habitants du Midi craignant beaucoup -la mort, l'on s'étonne d'y trouver des institutions qui la -rappellent à ce point; mais il est dans la nature d'aimer à se -livrer à l'idée même de ce que l'on redoute. Il y a comme -un enivrement de tristesse qui fait à l'âme le bien de la remplir -tout entière.</p> - -<p>Un antique sarcophage d'un jeune enfant sert de fontaine à -ce couvent. Le beau palmier dont Rome se vante est le seul -arbre du jardin de ces moines; mais ils ne font point d'attention -aux objets extérieurs. Leur discipline est trop rigoureuse -pour laisser à leur esprit aucun genre de liberté. Leurs regards -sont abattus, leur démarche est lente; ils ne font plus -en rien usage de leur volonté. Ils ont abdiqué le gouvernement -d'eux-mêmes, tant cet empire <i>fatigue son triste possesseur</i>! -Ce séjour néanmoins n'agit pas fortement sur l'âme -d'Oswald; l'imagination se révolte contre une intention si -manifeste de lui présenter le souvenir de la mort sous toutes -les formes. Quand ce souvenir se rencontre d'une manière -inattendue, quand c'est la nature qui nous en parle, et non -pas l'homme, l'impression que nous en recevons est bien plus -profonde.</p> - -<p>Des sentiments doux et calmes s'emparèrent de l'âme d'Oswald, -lorsqu'au coucher du soleil il entra dans le jardin de -<i lang="it" xml:lang="it">San Giovanni e Paolo</i>. Les moines de ce couvent sont soumis -à des pratiques moins sévères, et leur jardin domine toutes -les ruines de l'ancienne Rome. On voit de là le Colisée, le -Forum, tous les arcs de triomphe encore debout, les obélisques, -les colonnes. Quel beau site pour un tel asile! Les solitaires -se consolent de n'être rien, en considérant les monuments -élevés par tous ceux qui ne sont plus. Oswald se promena -longtemps sous les ombrages du jardin de ce couvent, -si rares en Italie. Ces beaux arbres interrompent un moment -la vue de Rome, comme pour redoubler l'émotion qu'on -éprouve en la revoyant. C'était à l'heure de la soirée où l'on -entend toutes les cloches de Rome sonner l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave, Maria</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" xml:lang="it">. . . . . . squilla di lontano,</div> -<div class="verse" xml:lang="it">Che paja il giorno pianger che, si muore.</div> -</div> - -<div class="attr"><span class="sc">Dante.</span></div> -<p class="noindent"><i>Et le son de l'airain, dans l'éloignement, paraît plaindre le -jour qui se meurt.</i> La prière du soir sert à compter les heures. -En Italie l'on dit: <i>Je vous verrai une heure avant, une heure -après l'<span lang="la" xml:lang="la">Ave, Maria</span></i>; et les époques du jour ou de la nuit sont -ainsi religieusement désignées. Oswald jouit alors de l'admirable -spectacle du soleil qui, vers le soir, descend lentement -au milieu des ruines, et semble pour un moment se soumettre -au déclin comme les ouvrages des hommes. Oswald sentit -renaître en lui toutes ses pensées habituelles. Corinne elle-même -avait trop de charmes, promettait trop de bonheur pour -l'occuper en ce moment. Il cherchait l'ombre de son père au -milieu des ombres célestes qui l'avaient accueillie. Il lui semblait -qu'à force d'amour il animerait de ses regards les nuages -qu'il considérait, et parviendrait à leur faire prendre la -forme sublime et touchante de son immortel ami; il espérait -enfin que ses vœux obtiendraient du ciel je ne sais quel -souffle pur et bienfaisant qui ressemblerait à la bénédiction -d'un père.</p> - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Le désir de connaître et d'étudier la religion de l'Italie décida -lord Nelvil à chercher l'occasion d'entendre quelques-uns -des prédicateurs qui font retentir les églises de Rome -pendant le carême. Il comptait les jours qui devaient le réunir -à Corinne; et tant que durait son absence, il ne voulait rien -voir qui pût appartenir aux beaux-arts, rien qui reçût son -charme de l'imagination. Il ne pouvait supporter l'émotion de -plaisir que donnent les chefs-d'œuvre, quand il n'était pas -avec Corinne; il ne se pardonnait le bonheur que lorsqu'il -venait d'elle; la poésie, la peinture, la musique, tout ce qui -embellit la vie par de vagues espérances lui faisait mal partout -ailleurs qu'à ses côtés.</p> - -<p>C'est le soir, et avec les lumières presque éteintes, que les -prédicateurs, à Rome, se font entendre pendant la semaine -sainte dans les églises. Toutes les femmes alors sont vêtues -de noir, en souvenir de la mort de Jésus-Christ; et il y a -quelque chose de bien touchant dans ce deuil anniversaire, -renouvelé tant de fois depuis tant de siècles. C'est donc avec -une émotion véritable que l'on arrive au milieu de ces belles -églises, où les tombeaux préparent si bien à la prière; mais -le prédicateur dissipe presque toujours cette émotion en peu -d'instants.</p> - -<p>Sa chaire est une assez longue tribune, qu'il parcourt d'un -bout à l'autre avec autant d'agitation que de régularité. Il ne -manque jamais de partir au commencement d'une phrase, et -de revenir à la fin, comme le balancier d'une pendule; et -cependant il fait tant de gestes, il a l'air si passionné, qu'on -le croirait capable de tout oublier. Mais c'est, si l'on peut -s'exprimer ainsi, une fureur systématique, telle qu'on en voit -beaucoup en Italie, où la vivacité des mouvements extérieurs -n'indique souvent qu'une émotion superficielle. Un crucifix -est suspendu à l'extrémité de la chaire; le prédicateur le détache, -le baise, le presse sur son cœur, et puis le remet à sa -place avec un très-grand sang-froid, quand la période pathétique -est achevée. Il y a aussi un moyen de faire effet, dont -les prédicateurs ordinaires se servent assez souvent, c'est le -bonnet carré qu'ils portent sur la tête; ils l'ôtent et le remettent -avec une rapidité inconcevable. L'un d'eux s'en prenait -à Voltaire, et surtout à Rousseau, de l'irréligion du siècle. Il -jetait son bonnet au milieu de la chaire, le chargeait de représenter -Jean-Jacques; et en cette qualité il le haranguait, -et lui disait: <i>Eh bien, philosophe genevois, qu'avez-vous à -objecter à mes arguments?</i> Il se taisait alors quelques moments, -comme pour attendre la réponse; et le bonnet ne répondant -rien, il le remettait sur sa tête, et terminait l'entretien -par ces mots: <i>A présent que vous êtes convaincu, n'en -parlons plus.</i></p> - -<p>Ces scènes bizarres se renouvellent souvent parmi les prédicateurs -à Rome; car le véritable talent en ce genre y est -très-rare. La religion est respectée en Italie comme une loi -toute-puissante; elle captive l'imagination par les pratiques -et les cérémonies; mais on s'y occupe beaucoup moins en -chaire de la morale que du dogme, et l'on n'y pénètre point, -par les idées religieuses, dans le fond du cœur humain. L'éloquence -de la chaire, ainsi que beaucoup d'autres branches -de la littérature, est donc absolument livrée aux idées communes -qui ne peignent rien, qui n'expriment rien. Une pensée -nouvelle causerait presque une sorte de rumeur dans ces -esprits tellement ardents et paresseux tout à la fois, qu'ils -ont besoin de l'uniformité pour se calmer, et qu'ils l'aiment -parce qu'elle les repose. Il y a dans les sermons une sorte -d'étiquette pour les idées et les phrases. Les unes viennent -presque toujours à la suite des autres; et cet ordre serait -dérangé si l'orateur, parlant d'après lui-même, cherchait dans -son âme ce qu'il faut dire. La philosophie chrétienne, celle -qui cherche l'analogie de la religion avec la nature humaine, -est aussi peu connue des prédicateurs italiens que toute autre -philosophie. Penser sur la religion les scandaliserait presque -autant que de penser contre, tant ils sont accoutumés à la -routine dans ce genre.</p> - -<p>Le culte de la Vierge est particulièrement cher aux Italiens -et à toutes les nations du Midi; il semble s'allier de quelque -manière à ce qu'il y a de plus pur et de plus sensible dans -l'affection pour les femmes. Mais les mêmes formes de rhétorique -exagérées se retrouvent encore dans tout ce que les -prédicateurs disent à ce sujet, et l'on ne conçoit pas comment -leurs gestes et leurs discours ne changent pas en plaisanteries -ce qu'il y a de plus sérieux. On ne rencontre presque jamais -en Italie, dans l'auguste fonction de la chaire, un accent vrai -ni une parole naturelle.</p> - -<p>Oswald, lassé de la monotonie la plus fatigante de toutes, -celle d'une véhémence affectée, voulut aller au Colisée, pour -entendre le capucin qui devait y prêcher en plein air, au pied -de l'un des autels qui désignent, dans l'intérieur de l'enceinte, -ce qu'on appelle <i>la Route de la croix</i>. Quel plus beau sujet -pour l'éloquence que l'aspect de ce monument, que cette -arène où les martyrs ont succédé aux gladiateurs! Mais il ne -faut rien espérer, à cet égard, du pauvre capucin; il ne connaît -de l'histoire des hommes que sa propre vie. Néanmoins, -si l'on parvient à ne pas écouter son mauvais sermon, on se -sent ému par les divers objets dont il est entouré. La plupart -de ses auditeurs sont de la confrérie des Camaldules; ils se -revêtent, pendant les exercices religieux, d'une espèce de -robe grise qui couvre entièrement la tête et tout le corps, et -ne laisse que deux petites ouvertures pour les yeux: c'est -ainsi que les ombres pourraient être représentées. Ces -hommes, ainsi cachés sous leurs vêtements, se prosternent la -face contre terre et se frappent la poitrine. Quand le prédicateur -se jette à genoux en criant <i>miséricorde et pitié!</i> le peuple -qui l'environne se jette aussi à genoux, et répète ce même -cri, qui va se perdre sous les vieux portiques du Colisée. Il -est impossible de ne pas éprouver alors une émotion profondément -religieuse; cet appel de la douleur à la bonté, de la -terre au ciel, remue l'âme jusque dans son sanctuaire le plus -intime. Oswald tressaillit au moment où tous les assistants se -mirent à genoux; il resta debout, pour ne pas professer un -culte qui n'était pas le sien; mais il lui en coûtait de ne pas -s'associer publiquement aux mortels, quels qu'ils fussent, qui -se prosternaient devant Dieu. Hélas! en effet, est-il une invocation -à la pitié céleste qui ne convienne pas également à -tous les hommes?</p> - -<p>Le peuple avait été frappé de la belle figure de lord Nelvil -et de ses manières étrangères, mais ne fut pas scandalisé -de ce qu'il ne se mettait pas à genoux. Il n'y a point de -peuple plus tolérant que les Romains: ils sont accoutumés à -ce qu'on ne vienne chez eux que pour voir et pour observer; -et, soit fierté, soit indolence, ils ne cherchent à faire partager -leurs opinions à personne. Ce qui est plus extraordinaire -encore, c'est que, pendant la semaine sainte surtout, il en est -beaucoup parmi eux qui s'infligent des pénitences corporelles; -et, pendant qu'ils se donnent des coups de discipline, la porte -de l'église est ouverte, on peut y entrer, cela leur est égal. C'est -un peuple qui ne s'occupe pas des autres; il ne fait rien pour -être regardé, il ne s'abstient de rien parce qu'on le regarde; -il marche toujours à son but ou à son plaisir, sans se douter -qu'il y ait un sentiment qui s'appelle la vanité, pour lequel -il n'y a ni plaisir ni but, excepté le besoin d'être applaudi.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>On a souvent parlé des cérémonies de la semaine sainte à -Rome. Tous les étrangers viennent exprès pendant le carême -pour jouir de ce spectacle; et comme la musique de la chapelle -Sixtine et l'illumination de Saint-Pierre sont des beautés -uniques dans leur genre, il est naturel qu'elles attirent -vivement la curiosité; mais l'attente n'est pas également -satisfaite par les cérémonies proprement dites. Le dîner des -douze apôtres, servi par le pape, leurs pieds lavés par lui, -enfin les diverses coutumes de ces temps solennels, rappellent -toutes des idées touchantes; mais mille circonstances -inévitables nuisent souvent à l'intérêt et à la dignité de ce -spectacle. Tous ceux qui y contribuent ne sont pas également -recueillis, également occupés d'idées pieuses; ces cérémonies, -tant de fois répétées, sont devenues une sorte d'exercice machinal -pour la plupart de ceux qui s'en mêlent, et les jeunes prêtres -dépêchent le service des grandes fêtes avec une activité -et une dextérité peu imposantes. Ce vague, cet inconnu, ce mystérieux -qui convient tant à la religion, est tout à fait dissipé -par l'espèce d'attention qu'on ne peut s'empêcher de donner -à la manière dont chacun s'acquitte de ses fonctions. L'avidité -des uns pour les mets qui leur sont présentés, et l'indifférence -des autres pour les génuflexions qu'ils multiplient -ou les prières qu'ils récitent, rendent souvent la fête peu solennelle.</p> - -<p>Les anciens costumes qui servent encore aujourd'hui d'habillement -aux ecclésiastiques s'accordent mal avec la coiffure -moderne; l'évêque grec avec sa longue barbe est celui dont -le vêtement paraît le plus respectable. Les vieux usages aussi, -tels que celui de faire la révérence comme les femmes, au -lieu de saluer à la manière actuelle des hommes, produisent -une impression peu sérieuse. L'ensemble, enfin, n'est pas en -harmonie, et l'antique et le nouveau s'y mêlent sans qu'on -prenne aucun soin pour frapper l'imagination, et surtout -pour éviter tout ce qui peut la distraire. Un culte éclatant et -majestueux dans les formes extérieures est certainement très-propre -à remplir l'âme des sentiments les plus élevés; mais -il faut prendre garde que les cérémonies ne dégénèrent en un -spectacle, où l'on joue son rôle l'un vis-à-vis de l'autre, où -l'on apprend ce qu'il faut faire, à quel moment il faut le faire, -quand on doit prier, finir de prier, se mettre à genoux, se -relever; la régularité des cérémonies d'une cour, introduite -dans un temple, gêne le libre élan du cœur, qui donne seul -à l'homme l'espérance de se rapprocher de la Divinité.</p> - -<p>Ces observations sont assez généralement senties par les -étrangers; mais les Romains, pour la plupart, ne se lassent -point de ces cérémonies, et tous les ans ils y trouvent un nouveau -plaisir. Un trait singulier du caractère des Italiens, -c'est que leur mobilité ne les porte point à l'inconstance, et -que leur vivacité ne leur rend point la variété nécessaire. Ils -sont, en toute chose, patients et persévérants; leur imagination -embellit ce qu'ils possèdent; elle occupe leur vie, au -lieu de la rendre inquiète; ils trouvent tout plus magnifique, -plus imposant, plus beau que cela ne l'est réellement; et tandis -qu'ailleurs la vanité consiste à se montrer blasé, celle -des Italiens, ou plutôt la chaleur et la vivacité qu'ils ont en -eux-mêmes, leur fait trouver du plaisir dans le sentiment de -l'admiration.</p> - -<p>Lord Nelvil s'attendait, d'après tout ce que les Romains lui -avaient dit, à recevoir beaucoup plus d'effet par les cérémonies -de la semaine sainte. Il regretta les nobles et simples -fêtes du culte anglican. Il revint chez lui avec une impression -pénible; car rien n'est plus triste que de n'être pas ému par -ce qui devait nous émouvoir: on se croit l'âme desséchée; -on craint d'avoir perdu cette puissance d'enthousiasme, sans -laquelle la faculté de penser ne servirait plus qu'à dégoûter de -la vie.</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Mais le vendredi saint rendit bientôt à lord Nelvil toutes les -émotions religieuses qu'il regrettait de n'avoir pas éprouvées -les jours précédents. La retraite de Corinne allait finir; il -attendait le bonheur de la revoir: les douces espérances du -sentiment s'accordent avec la piété; il n'y a que la vie factice -du monde qui puisse en détourner tout à fait. Oswald se -rendit à la chapelle Sixtine, pour entendre le fameux <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> -vanté dans toute l'Europe. Il arriva de jour encore, et -vit ces peintures célèbres de Michel-Ange, qui représentent -le jugement dernier avec toute la force effrayante de ce sujet -et du talent qui l'a traité. Michel-Ange s'était pénétré de la -lecture du Dante; et le peintre, comme le poëte, représente -des êtres mythologiques en présence de Jésus-Christ; mais il -fait presque toujours du paganisme le mauvais principe, et -c'est sous la forme des démons qu'il caractérise les fables -païennes. On aperçoit sous la voûte de la chapelle les prophètes -et les sibylles, appelés en témoignage par les chrétiens<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>; -une foule d'anges les entourent, et toute cette voûte -ainsi peinte semble rapprocher le ciel de nous; mais ce ciel -est sombre et redoutable; le jour perce à peine à travers les -vitraux, qui jettent sur les tableaux plutôt des ombres que -des lumières; l'obscurité agrandit encore les figures déjà si -imposantes que Michel-Ange a tracées; l'encens, dont le parfum -a quelque chose de funéraire, remplit l'air dans cette enceinte, -et toutes les sensations préparent à la plus profonde -de toutes, celle que la musique doit produire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Teste David cum Sibylla.</i></p> -</div> -<p>Pendant qu'Oswald était absorbé par les réflexions que faisaient -naître tous les objets qui l'environnaient, il vit entrer -dans la tribune des femmes, derrière la grille qui les sépare -des hommes, Corinne, qu'il n'espérait pas encore, Corinne, -vêtue de noir, toute pâle de l'absence, et si tremblante dès -qu'elle aperçut Oswald, qu'elle fut obligée de s'appuyer sur -la balustrade pour avancer. En ce moment le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> commença.</p> - -<p>Les voix, parfaitement exercées à ce chant antique et pur, -partent d'une tribune à l'origine de la voûte; on ne voit point -ceux qui chantent; la musique semble planer dans les airs; -à chaque instant, la chute du jour rend la chapelle plus sombre: -ce n'était plus cette musique voluptueuse et passionnée -qu'Oswald et Corinne avaient entendue huit jours auparavant; -c'était une musique toute religieuse, qui conseillait le renoncement -à la terre. Corinne se jeta à genoux devant la grille, -et resta plongée dans la plus profonde méditation; Oswald -lui-même disparut à ses yeux. Il lui semblait que c'était dans -un tel moment d'exaltation qu'on aimerait à mourir, si la séparation -de l'âme d'avec le corps ne s'accomplissait point par -la douleur; si tout à coup un ange venait enlever sur ses ailes -le sentiment et la pensée, étincelles divines qui retourneraient -vers leur source: la mort ne serait, pour ainsi dire, -alors qu'un acte spontané du cœur, qu'une prière plus ardente -et mieux exaucée.</p> - -<p>Le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i>, c'est-à-dire <i>ayez pitié de nous</i>, est un psaume -composé de versets qui se chantent alternativement d'une -manière très-différente. Tour à tour une musique céleste se -fait entendre, et le verset suivant, dit en récitatif, est murmuré -d'un ton sourd et presque rauque: on dirait que c'est -la réponse des caractères durs aux cœurs sensibles, que -c'est le réel de la vie qui vient flétrir et repousser les vœux -des âmes généreuses; et quand ce chœur si doux reprend, on -renaît à l'espérance; mais lorsque le verset récité recommence, -une sensation de froid saisit de nouveau; ce n'est pas -la terreur qui la cause, mais le découragement de l'enthousiasme. -Enfin le dernier morceau, plus noble et plus touchant -encore que tous les autres, laisse au fond de l'âme une impression -douce et pure: Dieu nous accorde cette même impression -avant de mourir.</p> - -<p>On éteint les flambeaux; la nuit s'avance; les figures des -prophètes et des sibylles apparaissent comme des fantômes -enveloppés du crépuscule. Le silence est profond, la parole -ferait un mal insupportable dans cet état de l'âme, où tout -est intime et intérieur; et quand le dernier son s'éteint, chacun -s'en va lentement et sans bruit; chacun semble craindre -de rentrer dans les intérêts vulgaires de ce monde.</p> - -<p>Corinne suivit la procession qui se rendait dans le temple -de Saint-Pierre, qui n'est alors éclairé que par une croix -illuminée; ce signe de douleur seul, resplendissant dans l'auguste -obscurité de cet immense édifice, est la plus belle -image du christianisme au milieu des ténèbres de la vie. Une -lumière pâle et lointaine se projette sur les statues qui décorent -les tombeaux. Les vivants qu'on aperçoit en foule sous -ces voûtes semblent des pygmées en comparaison des images des -morts. Il y a autour de la croix un espace éclairé par -elle, où se prosterne le pape vêtu de blanc, et tous les cardinaux -rangés derrière lui. Ils restent là près d'une demi-heure -dans le plus profond silence, et il est impossible de n'être pas -ému de ce spectacle. On ne sait pas ce qu'ils demandent, on -n'entend pas leurs secrets gémissements; mais ils sont vieux, -ils nous devancent dans la route de la tombe: quand nous -passerons à notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu -nous fera-t-il la grâce d'ennoblir assez la vieillesse pour que -le déclin de la vie soit les premiers jours de l'immortalité?</p> - -<p>Corinne aussi, la jeune et belle Corinne, était à genoux -derrière le cortége des prêtres, et la douce lumière qui éclairait -son visage pâlissait son teint sans affaiblir l'éclat de ses -yeux. Oswald la contemplait ainsi comme un tableau ravissant -et comme un être adoré. Quand sa prière fut finie, elle -se leva; lord Nelvil n'osait l'approcher encore, respectant la -méditation religieuse dans laquelle il la croyait plongée; mais -elle vint à lui la première avec un transport de bonheur; et -ce sentiment se répandant sur tout ce qu'elle faisait, elle -accueillit avec une gaieté vive ceux qui l'abordèrent dans -Saint-Pierre, devenu tout à coup comme une grande promenade -publique, où chacun se donne rendez-vous pour parler -de ses affaires ou de ses plaisirs.</p> - -<p>Oswald était étonné de cette mobilité qui faisait succéder -l'une à l'autre des impressions si différentes; et, bien qu'il -fût heureux de la joie de Corinne, il était surpris de ne trouver -en elle aucune trace des émotions de la journée: il ne -concevait pas comment on permettait que cette belle église -fût, dans un jour si solennel, le café de Rome, où l'on se rassemblait -pour s'amuser; et regardant Corinne au milieu de -son cercle, parlant avec vivacité et ne pensant point aux -objets dont elle était entourée, il conçut un sentiment de défiance -sur la légèreté dont elle pouvait être capable: elle s'en -aperçut à l'instant; et, se séparant brusquement de la société, -elle prit le bras d'Oswald pour se promener avec lui dans -l'Église, et lui dit: «Je ne vous ai jamais entretenu de mes -sentiments religieux; permettez qu'aujourd'hui je vous en -parle, peut-être dissiperai-je ainsi les nuages que j'ai vus -s'élever dans votre esprit.</p> - - -<h3>CHAPITRE V</h3> - -<p>«La différence de nos religions, mon cher Oswald, continua -Corinne, est cause du blâme secret que vous ne pouvez -vous empêcher de me laisser voir. La vôtre est sévère et sérieuse, -la nôtre est vive et tendre. On croit généralement que -le catholicisme est plus rigoureux que le protestantisme, et -cela peut être vrai dans les pays où la lutte a existé entre les -deux religions; mais en Italie nous n'avons point eu de dissensions -religieuses, et en Angleterre vous en avez beaucoup -éprouvé; il est résulté de cette différence que le catholicisme -a pris, en Italie, un caractère de douceur et d'indulgence, et -que, pour détruire le catholicisme en Angleterre, la réformation -s'est armée de la plus grande sévérité dans les principes -et dans la morale. Notre religion, comme celle des anciens, -anime les arts, inspire les poëtes, fait partie, pour ainsi dire, -de toutes les jouissances de notre vie; tandis que la vôtre, -s'établissant dans un pays où la raison dominait plus encore -que l'imagination, a pris un caractère d'austérité morale dont -elle ne s'écartera jamais. La nôtre parle au nom de l'amour, -la vôtre au nom du devoir. Nos principes sont libéraux, nos -dogmes sont absolus; et néanmoins, dans l'application, notre -despotisme orthodoxe transige avec les circonstances particulières; -et votre liberté religieuse fait respecter ses lois, sans -aucune exception. Il est vrai que notre catholicisme impose à -ceux qui sont entrés dans l'état monastique des pénitences -très-dures: cet état, choisi librement, est un rapport mystérieux -entre l'homme et la Divinité; mais la religion des séculiers, -en Italie, est une source habituelle d'émotions touchantes. -L'amour, l'espérance et la foi sont les vertus principales -de cette religion, et toutes ces vertus annoncent et -donnent le bonheur. Loin donc que nos prêtres nous interdisent -en aucun temps le pur sentiment de la joie, ils nous -disent que ce sentiment exprime notre reconnaissance envers -les dons du Créateur. Ce qu'ils exigent de nous, c'est l'observation -des pratiques qui prouvent notre respect pour notre -culte et notre désir de plaire à Dieu; c'est la charité pour les -malheureux et la repentance dans nos faiblesses. Mais ils ne -se refusent point à nous absoudre quand nous le leur demandons -avec zèle; et les attachements du cœur inspirent ici -plus qu'ailleurs une indulgente pitié. Jésus-Christ n'a-t-il -pas dit de la Madeleine: <i>Il lui sera beaucoup pardonné, parce -qu'elle a beaucoup aimé?</i> Ces mots ont été prononcés sous un -ciel aussi beau que le nôtre; ce même ciel implore pour nous -la miséricorde de la Divinité.</p> - -<p>—Corinne, répondit lord Nelvil, comment combattre des -paroles si douces, et dont mon cœur a tant de besoin! Mais je -le ferai cependant, parce que ce n'est pas pour un jour que -j'aime Corinne, et que j'espère avec elle un long avenir de -bonheur et de vertu. La religion la plus pure est celle qui fait -du sacrifice de nos passions, et de l'accomplissement de nos -devoirs, un hommage continuel à l'Être suprême. La moralité -de l'homme est son culte envers Dieu: c'est dégrader l'idée -que nous avons du Créateur que de lui supposer, dans ses -rapports avec la créature, une volonté qui ne soit pas relative -à son perfectionnement intellectuel. La paternité, cette noble -image d'un maître souverainement bon, ne demande rien aux -enfants que pour les rendre meilleurs ou plus heureux; comment -donc s'imaginer que Dieu exigerait de l'homme ce qui -n'aurait pas l'homme même pour objet! Aussi voyez quelle -confusion il résulte, dans la tête de votre peuple, de l'habitude -où il est d'attacher plus d'importance aux pratiques religieuses -qu'aux devoirs de la morale: c'est après la semaine -sainte, vous le savez, que se commet à Rome le plus grand -nombre de meurtres. Le peuple se croit, pour ainsi dire, en -fonds par le carême, et dépense en assassinats les trésors de -sa pénitence. On a vu des criminels qui, tout dégouttants -encore de meurtre, se faisaient scrupule de manger de -la viande le vendredi; et les esprits grossiers, à qui l'on a -persuadé que le plus grand des crimes consiste à désobéir aux -pratiques ordonnées par l'Église, épuisent leur conscience sur -ce sujet, et considèrent la Divinité comme les gouvernements -du monde, qui font plus de cas de la soumission à leur pouvoir -que de toute autre vertu: ce sont des rapports de courtisan -mis à la place du respect qu'inspire le Créateur, comme -la source et la récompense d'une vie scrupuleuse et délicate. -Le catholicisme italien, tout en démonstrations extérieures, -dispense l'âme de la méditation et du recueillement. Quand le -spectacle est fini, l'émotion cesse, le devoir est rempli; et -l'on n'est pas, comme chez nous, longtemps absorbé dans les -pensées et les sentiments que fait naître l'examen rigoureux -de sa conduite et de son cœur.</p> - -<p>—Vous êtes sévère, mon cher Oswald, reprit Corinne, ce -n'est pas la première fois que je l'ai remarqué. Si la religion -consistait seulement dans la stricte observation de la morale, -qu'aurait-elle de plus que la philosophie et la raison? et quel -sentiment de piété se développerait en nous, si notre principal -but était d'étouffer les sentiments du cœur? Les stoïciens en -savaient presque autant que nous sur les devoirs et l'austérité -de la conduite; mais ce qui n'est dû qu'au christianisme, -c'est l'enthousiasme religieux qui s'unit à toutes les affections -de l'âme; c'est la puissance d'aimer et de plaindre; c'est le -culte de sentiment et d'indulgence qui favorise si bien l'essor -de l'âme vers le ciel! Que signifie la parabole de l'Enfant prodigue, -si ce n'est l'amour, l'amour sincère, préféré même à -l'accomplissement le plus exact de tous les devoirs? Il avait -quitté, cet enfant, la maison paternelle, et son frère y était -resté; il s'était plongé dans tous les plaisirs du monde, et son -frère ne s'était pas écarté un seul instant de la régularité de -la vie domestique; mais il revint, mais il pleura, mais il aima, -et son père fit une fête pour son retour. Ah! sans doute que, -dans les mystères de notre nature, aimer, encore aimer, est -ce qui nous est resté de notre héritage céleste. Nos vertus -mêmes sont souvent trop compliquées avec la vie pour que -nous puissions toujours comprendre ce qui est bien, ce qui -est mieux, et quel est le sentiment secret qui nous dirige et -nous égare. Je demande à mon Dieu de m'apprendre à l'adorer, -et je sens l'effet de mes prières par les larmes que je répands. -Mais, pour se soutenir dans cette disposition, les pratiques -religieuses sont plus nécessaires que vous ne pensez; -c'est une relation constante avec la Divinité; ce sont des actions -journalières sans rapport avec aucun des intérêts de la -vie, et seulement dirigées vers le monde invisible. Les objets -extérieurs aussi sont d'un grand secours pour la piété; l'âme -retombe sur elle-même, si les beaux-arts, les grands monuments, -les chants harmonieux, ne viennent pas ranimer ce -génie poétique, qui est aussi le génie religieux.</p> - -<p>«L'homme le plus vulgaire, lorsqu'il prie, lorsqu'il souffre, -et qu'il espère dans le ciel, cet homme, dans ce moment, a -quelque chose en lui qui s'exprimerait comme Milton, comme -Homère, ou comme le Tasse, si l'éducation lui avait appris à -revêtir de paroles ses pensées. Il n'y a que deux classes -d'hommes distinctes sur la terre: celle qui sent l'enthousiasme, -et celle qui le méprise; toutes les autres différences -sont le travail de la société. Celui-là n'a pas de mots pour ses -sentiments; celui-ci sait ce qu'il faut dire pour cacher le vide -de son cœur. Mais la source qui jaillit du rocher même à la -voix du ciel, cette source est le vrai talent, la vraie religion, -le véritable amour.</p> - -<p>«La pompe de notre culte, ces tableaux, où les saints à -genoux expriment dans leurs regards une prière continuelle; -ces statues, placées sur les tombeaux comme pour se réveiller -un jour avec les morts; ces églises et leurs voûtes immenses, -ont un rapport intime avec les idées religieuses. -J'aime cet hommage éclatant rendu par les hommes à ce qui -ne leur promet ni la fortune ni la puissance, à ce qui ne les -punit ou ne les récompense que par un sentiment du cœur; je -me sens alors plus fière de mon être; je reconnais dans -l'homme quelque chose de désintéressé; et, dût-on multiplier -trop les magnificences religieuses, j'aime cette prodigalité -des richesses terrestres pour une autre vie, du temps pour -l'éternité: assez de choses se font pour demain, assez de -soins se prennent pour l'économie des affaires humaines. -Oh! que j'aime l'inutile! l'inutile, si l'existence n'est qu'un -travail pénible pour un misérable gain! Mais si nous sommes -sur cette terre en marche vers le ciel, qu'y a-t-il de mieux -à faire que d'élever assez notre âme pour qu'elle sente l'infini, -l'invisible et l'éternel, au milieu de toutes les bornes qui l'entourent?</p> - -<p>«Jésus-Christ laissait une femme faible, et peut-être repentante, -arroser ses pieds des parfums les plus précieux; il -repoussa ceux qui conseillaient de réserver ces parfums pour -un usage plus profitable: <i>Laissez-la faire</i>, disait-il, <i>car je -suis pour peu de temps avec vous.</i> Hélas! tout ce qu'il y a de -bon, de sublime sur cette terre, est pour peu de temps avec -nous; l'âge, les infirmités, la mort tariront bientôt cette -goutte de rosée qui tombe du ciel et ne se repose que sur des -fleurs. Cher Oswald, laissez-nous donc tout confondre, amour, -religion, génie et le soleil, et les parfums, et la musique, et -la poésie; il n'y a d'athéisme que dans la froideur, l'égoïsme, -la bassesse. Jésus-Christ a dit: <i>Quand deux ou trois seront -rassemblés en mon nom, je serai au milieu d'eux.</i> Et qu'est-ce, -ô mon Dieu! que d'être rassemblé en votre nom, si ce n'est -jouir des dons sublimes de notre belle nature, et vous en -faire hommage, et vous remercier de la vie, et vous en remercier -surtout quand un cœur aussi créé par vous répond tout -entier au nôtre!»</p> - -<p>Une inspiration céleste animait dans cet instant la physionomie -de Corinne. Oswald put à peine s'empêcher de se jeter -à genoux devant elle au milieu du temple, et se tut pendant -longtemps, pour se livrer au plaisir de se rappeler ses paroles, -et de les retrouver encore dans ses regards. Enfin, cependant, -il voulut répondre, il ne voulut point abandonner la -cause qui lui était chère. «Corinne, dit-il alors, permettez -encore quelques mots à votre ami. Son âme n'a point de sécheresse; -non, Corinne, elle n'en a point, croyez-le; et si -j'aime l'austérité dans les principes et dans les actions, c'est -parce qu'elle donne aux sentiments plus de profondeur et plus -de durée. Si j'aime la raison dans la religion, c'est-à-dire si -je repousse les dogmes contradictoires et les moyens humains -de faire effet sur les hommes, c'est parce que je vois la Divinité -dans la raison comme dans l'enthousiasme; et si je ne -puis souffrir qu'on prive l'homme d'aucune de ses facultés, -c'est qu'il n'a pas trop de toutes pour reconnaître une vérité -que la réflexion lui révèle, aussi bien que l'instinct du cœur, -l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Que peut-on -ajouter à ces idées sublimes, à leur union avec la vertu? que -peut-on y ajouter qui ne soit au-dessous d'elles? L'enthousiasme -poétique, qui vous donne tant de charmes, n'est pas, -j'ose le dire, la dévotion la plus salutaire. Corinne, comment -pourrait-on se préparer par cette disposition aux sacrifices -sans nombre qu'exige de nous le devoir? Il n'y avait de révélation -que par les élans de l'âme, quand la destinée humaine, -future et présente, ne s'offrait à l'esprit qu'à travers les -nuages; mais pour nous, à qui le christianisme l'a rendue -claire et positive, le sentiment peut être notre récompense, -mais il ne doit pas être notre seul guide: vous décrivez l'existence -des bienheureux, et non pas celle des mortels. La vie -religieuse est un combat, et non pas un hymne. Si nous n'étions -pas condamnés à réprimer dans ce monde les mauvais -penchants des autres et de nous-mêmes, il n'y aurait, en -effet, d'autre distinction à faire qu'entre les âmes froides -et les âmes exaltées. Mais l'homme est une créature plus âpre -et plus redoutable que votre cœur ne vous le peint; et la raison -dans la piété, et l'autorité dans le devoir, sont un frein -nécessaire à ses orgueilleux égarements.</p> - -<p>«De quelque manière que vous considériez les pompes extérieures -et les pratiques multipliées de votre religion, croyez-moi, -chère amie, la contemplation de l'univers et de son auteur -sera toujours le premier des cultes, celui qui remplira -l'imagination sans que l'examen y puisse trouver rien de futile -ni d'absurde. Les dogmes qui blessent ma raison refroidissent -aussi mon enthousiasme. Sans doute le monde, tel -qu'il est, est un mystère que nous ne pouvons ni nier ni comprendre; -il serait donc bien fou, celui qui se refuserait à -croire tout ce qu'il ne peut expliquer; mais ce qui est contradictoire -est toujours de la création des hommes. Le mystère, -tel que Dieu nous l'a donné, est au-dessus des lumières -de l'esprit, mais non en opposition avec elles. Un philosophe -allemand a dit: <i>Je ne connais que deux belles choses dans -l'univers: le ciel étoilé sur nos têtes, et le sentiment du devoir -dans nos cœurs.</i> En effet, toutes les merveilles de la création -sont réunies dans ces paroles.</p> - -<p>«Loin qu'une religion simple et sévère dessèche le cœur, -j'aurais pensé avant de vous connaître, Corinne, qu'elle seule -pouvait concentrer et perpétuer les affections. J'ai vu la conduite -la plus austère et la plus pure développer dans un homme -une inépuisable tendresse; j'ai l'ai vu conserver jusque dans -la vieillesse une virginité d'âme que les orages des passions et -les fautes qu'elles font commettre auraient nécessairement -flétrie. Sans doute le repentir est une belle chose, et j'ai besoin -plus que personne de croire à son efficacité; mais le repentir -qui se répète fatigue l'âme, ce sentiment ne régénère -qu'une fois. C'est la rédemption qui s'accomplit au fond de -notre âme; et ce grand sacrifice ne peut se renouveler. Quand -la faiblesse humaine s'y accoutume, elle perd la force d'aimer: -car il faut de la force pour aimer, du moins avec constance.</p> - -<p>«Je ferai des objections du même genre à ce culte plein de -splendeur qui, selon vous, agit si vivement sur l'imagination; -je crois l'imagination modeste et retirée comme le cœur; les -émotions qu'on lui commande sont moins puissantes que celles -qui naissent d'elle-même. J'ai vu dans les Cévennes un ministre -protestant qui prêchait, vers le soir, dans le fond des -montagnes. Il invoquait les tombeaux des Français bannis et -proscrits par leurs frères, et dont les cendres avaient été rapportées -dans ces lieux; il promettait à leurs amis qu'ils les -retrouveraient dans un meilleur monde; il disait qu'une vie -vertueuse nous assurait ce bonheur; il disait: <i>Faites du bien -aux hommes, pour que Dieu cicatrise dans votre cœur la blessure -de la douleur.</i> Il s'étonnait de l'inflexibilité, de la dureté -que l'homme d'un jour montre à l'homme d'un jour comme -lui, et s'emparait de cette terrible pensée de la mort, que les -vivants ont conçue, mais qu'ils n'épuiseront jamais. Enfin il -n'annonçait rien qui ne fût touchant et vrai: c'étaient des -paroles parfaitement en harmonie avec la nature. Le torrent -qu'on entendait dans l'éloignement, la lumière scintillante des -étoiles semblaient exprimer la même pensée sous une autre -forme. La magnificence de la nature était là, cette magnificence, -la seule qui donne des fêtes sans offenser l'infortune; -et toute cette imposante simplicité remuait l'âme bien plus -profondément que des cérémonies éclatantes.»</p> - -<p>Le surlendemain de cet entretien, le jour de Pâques, Corinne -et lord Nelvil étaient ensemble sur la place de Saint-Pierre, -au moment où le pape s'avance sur le balcon le plus élevé de -l'église, et demande au ciel la bénédiction qu'il va répandre -sur la terre; lorsqu'il prononce ces mots: <i lang="la" xml:lang="la">urbi et orbi</i> (à la -ville et au monde), tout le peuple rassemblé se jette à genoux; -et Corinne et lord Nelvil sentirent, par l'émotion qu'ils éprouvèrent -en ce moment, que tous les cultes se ressemblent. Le -sentiment religieux unit intimement les hommes entre eux, -quand l'amour-propre et le fanatisme n'en font pas un objet -de jalousie et de haine. Prier ensemble, dans quelque langue, -dans quelque rite que ce soit, c'est la plus touchante fraternité -d'espérance et de sympathie que les hommes puissent -contracter sur cette terre.</p> - - -<h3>CHAPITRE VI</h3> - -<p>Le jour de Pâques s'était passé, et Corinne ne parlait point -d'accomplir sa promesse, en confiant son histoire à lord -Nelvil. Blessé de ce silence, il dit un jour devant elle qu'on -vantait beaucoup les beautés de Naples, et qu'il avait envie -d'y aller. Corinne, pénétrant à l'instant ce qui se passait dans -son âme, lui proposa de faire le voyage avec lui. Elle se flattait -de reculer les aveux qu'il exigeait d'elle, en lui donnant -cette preuve d'amour qui devait le satisfaire. Et d'ailleurs elle -pensait que s'il l'emmenait, c'était sans doute parce qu'il avait -dessein de lui consacrer sa vie. Elle attendait donc avec -anxiété ce qu'il dirait, et ses regards, presque suppliants, lui -demandaient une réponse favorable. Oswald ne put y résister; -il avait d'abord été surpris de cette offre, et de la simplicité -avec laquelle Corinne la faisait; il hésita quelque temps à l'accepter; -mais en voyant le trouble de son amie, l'agitation de -son sein, ses yeux remplis de larmes, il consentit à partir -avec elle, sans se rendre compte à lui-même de l'importance -d'une telle résolution. Corinne fut au comble de la joie, car -son cœur se fia tout à fait, dans ce moment, au sentiment -d'Oswald.</p> - -<p>Le jour fut pris, et la douce perspective de voyager ensemble -fit disparaître toute autre idée. Ils s'amusèrent à ordonner -les détails de ce voyage, et il n'y avait pas un de ces -détails qui ne fût une source de plaisir. Heureuse disposition -de l'âme, où tous les arrangements de la vie ont un charme -particulier en se rattachant à quelque espérance du cœur! Il -ne vient que trop tôt, le moment où l'existence fatigue dans -chacune de ses heures comme dans son ensemble, où chaque -matin exige un travail pour supporter le réveil et conduire le -jour jusqu'au soir.</p> - -<p>Au moment où lord Nelvil sortait de chez Corinne, afin de -tout préparer pour leur départ, le comte d'Erfeuil y arriva, et -apprit d'elle le projet qu'ils venaient d'arrêter ensemble. -«Y pensez-vous? lui dit-il; quoi! vous mettre en route avec -lord Nelvil sans qu'il soit votre époux, sans qu'il vous ait -promis de l'être! et que deviendrez-vous s'il vous abandonne?—Ce -que je deviendrais, répondit Corinne, dans toutes les -situations de la vie, s'il cessait de m'aimer: la plus malheureuse -personne du monde.—Oui; mais si vous n'avez rien -fait qui vous compromette, vous resterez, vous, tout entière.—Moi -tout entière, s'écria Corinne, quand le plus profond -sentiment de ma vie serait flétri! quand mon cœur serait brisé!—Le -public ne le saurait pas, et vous pourriez, en dissimulant, -ne rien perdre dans l'opinion.—Et pourquoi ménager -cette opinion, répondit Corinne, si ce n'est pour avoir un -charme de plus aux yeux de ce qu'on aime?—On cesse d'aimer, -reprit le comte d'Erfeuil, mais l'on ne cesse pas de vivre -au milieu de la société, et d'avoir besoin d'elle.—Ah! si je -pouvais penser, répondit Corinne, qu'il arrivera, le jour où -l'affection d'Oswald ne serait pas tout pour moi dans ce -monde; si je pouvais le penser, j'aurais déjà cessé de l'aimer. -Qu'est-ce donc que l'amour quand il prévoit, quand il calcule -le moment où il n'existera plus? S'il y a quelque chose de -religieux dans ce sentiment, c'est parce qu'il fait disparaître -tous les autres intérêts, et se complaît, comme la dévotion, -dans le sacrifice entier de soi-même.</p> - -<p>—Que me dites-vous là? reprit le comte d'Erfeuil; une -personne d'esprit comme vous peut-elle se remplir la tête de -pareilles folies! C'est notre avantage, à nous autres hommes, -que les femmes pensent comme vous: nous avons alors bien -plus d'ascendant sur elles; mais il ne faut pas que votre supériorité -soit perdue, il faut qu'elle vous serve à quelque chose.—Me -servir! dit Corinne; ah! je lui dois beaucoup, si elle -me fait mieux sentir tout ce qu'il y a de touchant et de généreux -dans le caractère de lord Nelvil.</p> - -<p>—Lord Nelvil est un homme tout comme un autre, reprit -le comte d'Erfeuil; il retournera dans son pays, suivra sa carrière, -il sera raisonnable enfin; et vous exposez imprudemment -votre réputation en allant à Naples avec lui.—J'ignore -les intentions de lord Nelvil, dit Corinne, et peut-être aurais-je -mieux fait d'y réfléchir avant de l'aimer; mais, à présent, -qu'importe un sacrifice de plus! ma vie ne dépend-elle pas -toujours de son sentiment pour moi? Je trouve, au contraire, -quelque douceur à ne me laisser aucune ressource: il n'en -est jamais quand le cœur est blessé; néanmoins le monde -peut quelquefois croire qu'il vous en reste, et j'aime à penser -que, même sous ce rapport, mon malheur serait complet si -lord Nelvil se séparait de moi.—Et sait-il à quel point vous -vous compromettez pour lui? continua le comte d'Erfeuil.—J'ai -pris grand soin de le lui dissimuler, répondit Corinne; et, -comme il ne connaît pas bien les usages de ce pays, j'ai pu -lui exagérer un peu la facilité qu'ils donnent. Je vous demande -votre parole de ne pas lui dire un mot à cet égard; je veux -qu'il soit libre, et toujours libre dans ses relations avec moi: -il ne peut faire mon bonheur par aucun genre de sacrifice. Le -sentiment qui me rend heureuse est la fleur de la vie, et ni la -bonté ni la délicatesse ne pourraient la ranimer si elle venait -à se flétrir. Je vous en conjure donc, mon cher comte, ne -vous mêlez pas de ma destinée; rien de ce que vous savez sur -les affections du cœur ne peut me convenir. Ce que vous dites -est sage, bien raisonné, fort applicable aux situations comme -aux personnes ordinaires; mais vous me feriez très-innocemment -un mal affreux, en voulant juger mon caractère d'après -ces grandes divisions communes, pour lesquelles il y a des -maximes toutes faites. Je souffre, je jouis, je sens à ma manière; -et ce serait moi seule qu'il faudrait observer, si l'on -voulait influer sur mon bonheur.»</p> - -<p>L'amour-propre du comte d'Erfeuil était un peu blessé de -l'inutilité de ses conseils, et de la grande marque d'amour -que Corinne donnait à lord Nelvil; il savait bien qu'il n'était -pas aimé d'elle; il savait également qu'Oswald l'était; mais -il lui était désagréable que tout cela fût constaté si publiquement. -Il y a toujours dans le succès d'un homme auprès d'une -femme quelque chose qui déplaît, même aux meilleurs amis de -cet homme. «Je vois que je n'y peux rien, dit le comte d'Erfeuil; -mais quand vous serez bien malheureuse, vous vous souviendrez -de moi: en attendant, je vais quitter Rome; puisque -ni vous ni lord Nelvil n'y serez plus, je m'y ennuierais trop -en votre absence; je vous reverrai sûrement l'un et l'autre en -Écosse ou en Italie, car j'ai pris goût aux voyages, en attendant -mieux. Pardonnez-moi mes conseils, charmante Corinne, -et croyez toujours à mon dévouement.» Corinne le remercia, -et se sépara de lui avec un sentiment de regret. Elle l'avait -connu en même temps qu'Oswald, et ce souvenir formait entre -elle et lui des liens qu'elle n'aimait pas à voir brisés. Elle se -conduisit comme elle l'avait annoncé au comte d'Erfeuil. Quelques -inquiétudes troublèrent un moment la joie avec laquelle -lord Nelvil avait accepté le projet du voyage: il craignait que -le départ pour Naples ne pût faire tort à Corinne, et voulait -obtenir d'elle son secret avant ce départ, pour savoir avec -certitude s'ils n'étaient point séparés par quelque obstacle -invincible: mais elle lui déclara qu'elle ne s'expliquerait qu'à -Naples, et lui fit doucement illusion sur ce qu'on pourrait dire -du parti qu'elle prenait. Oswald se prêtait à cette illusion: -l'amour, dans un caractère incertain et faible, trompe à demi, -la raison éclaire à demi, et c'est l'émotion présente qui décide -laquelle des deux moitiés sera le tout. L'esprit de lord Nelvil -était singulièrement étendu et pénétrant, mais il ne se jugeait -bien lui-même que dans le passé. Sa situation actuelle -ne s'offrait jamais à lui que confusément. Susceptible tout -à la fois d'entraînement et de remords, de passions et de -timidité, ces contrastes ne lui permettaient de se connaître -que quand l'événement avait décidé du combat qui se passait -en lui.</p> - -<p>Lorsque les amis de Corinne, et particulièrement le prince -Castel-Forte, furent instruits de son projet, ils en éprouvèrent -un grand chagrin. Le prince Castel-Forte surtout en ressentit -une telle peine, qu'il résolut d'aller la rejoindre dans peu -de temps. Il n'y avait pas, assurément, de vanité à se mettre -ainsi à la suite d'un amant préféré; mais ce qu'il ne pouvait -supporter, c'était le vide affreux de l'absence de son amie; il -n'avait pas un ami qu'il ne rencontrât chez Corinne, et jamais -il n'allait dans une autre maison que la sienne.</p> - -<p>La société qui se rassemblait autour d'elle devait se disperser -quand elle n'y serait plus; il deviendrait impossible d'en -réunir les débris. Le prince Castel-Forte avait peu l'habitude -de vivre dans sa famille; bien que fort spirituel, l'étude le -fatiguait: le jour entier eût donc été pour lui d'un poids insupportable, -s'il n'était pas venu le soir et le matin chez Corinne; -elle partait, il ne savait plus que devenir, il se promit -en secret de se rapprocher d'elle comme un ami sans exigence, -mais qui est toujours là pour nous consoler dans le malheur; -et cet ami doit être bien sûr que son moment arrivera.</p> - -<p>Corinne éprouvait un sentiment de mélancolie en rompant -ainsi toutes ses habitudes; elle s'était fait depuis quelques -années dans Rome une manière d'être qui lui plaisait; elle -était le centre de tout ce qu'il y avait d'artistes célèbres et -d'hommes éclairés; une indépendance parfaite d'idées et -d'habitudes donnait beaucoup de charmes à son existence; -qu'allait-elle maintenant devenir? Si elle était destinée au -bonheur d'avoir Oswald pour époux, c'était en Angleterre -qu'il devait la conduire; et de quelle manière y serait-elle -jugée? comment elle-même saurait-elle s'astreindre à ce genre -de vie si différent de celui qu'elle venait de mener depuis six -ans? Mais ces réflexions ne faisaient que traverser son esprit, -et toujours son sentiment pour Oswald en effaçait les légères -traces. Elle le voyait, elle l'entendait, et ne comptait les -heures que par son absence ou sa présence. Qui sait disputer -avec le bonheur? qui ne le reçoit pas quand il vient? Corinne -surtout avait peu de prévoyance; la crainte ni l'espérance -n'étaient pas faites pour elle; sa foi dans l'avenir était confuse, -et son imagination lui faisait en ce genre peu de bien et -peu de mal.</p> - -<p>Le matin de son départ, le prince Castel-Forte entra chez -elle, et, les larmes aux yeux, il lui dit: «Ne reviendrez-vous plus -à Rome?—O mon Dieu, oui, répondit-elle, dans un mois -nous y serons.—Mais si vous épousez lord Nelvil, il faudra -quitter l'Italie.—Quitter l'Italie!» dit Corinne; et elle soupira. -«Ce pays, continua le prince Castel-Forte, où l'on parle -votre langue, où l'on vous entend si bien, où vous êtes si -vivement admirée! Et vos amis, Corinne, et vos amis! Où -serez-vous aimée comme ici? où trouverez-vous l'imagination -et les beaux-arts qui vous plaisent? Est-ce donc un seul -sentiment qui fait la vie? N'est-ce pas la langue, les coutumes, -les mœurs, dont se compose l'amour de la patrie, cet -amour qui donne le mal du pays, terrible douleur des exilés!—Ah! -que me dites-vous! s'écria Corinne; ne l'ai-je pas -éprouvée! N'est-ce pas cette douleur qui a décidé de mon -sort!» Elle regarda tristement sa chambre et les statues qui -la décoraient, puis le Tibre qui coulait sous ses fenêtres, et -le ciel dont la beauté semblait l'inviter à rester. Mais, dans -ce moment, Oswald passait à cheval sur le pont Saint-Ange, -il venait avec la rapidité de l'éclair. «Le voilà!» s'écria -Corinne. A peine avait-elle dit ces mots, que déjà il était arrivé; -elle courut au-devant de lui; tous les deux, impatients -de partir, se hâtèrent de monter en voiture. Corinne dit cependant -un aimable adieu au prince Castel-Forte; mais ses -paroles obligeantes se perdirent dans les airs, au milieu des -cris des postillons, des hennissements des chevaux, et de tout -ce bruit de départ, quelquefois triste, quelquefois enivrant, -selon la crainte ou l'espoir qu'inspirent les nouvelles chances -de la destinée.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l11">LIVRE ONZIÈME<br /> -NAPLES ET L'ERMITAGE DE SAINT-SALVADOR</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Oswald était fier d'emmener sa conquête; lui, qui se sentait -presque toujours troublé dans ses jouissances par les réflexions -et les regrets, n'éprouvait plus cette fois la peine de -l'incertitude. Ce n'était pas qu'il fût décidé, mais il ne s'occupait -pas de l'être, et il se laissait aller aux événements, espérant -bien être entraîné par eux à ce qu'il souhaitait. Ils traversèrent -la campagne d'Albano, lieu où l'on montre encore -ce qu'on croit être le tombeau des Horaces et des Curiaces. -Ils passèrent près du lac de Nemi et des bois sacrés qui l'entourent. -On dit qu'Hippolyte fut ressuscité par Diane dans ces -lieux; elle ne permettait pas aux chevaux d'en approcher, et -perpétuait, par cette défense, le souvenir du malheur de son -jeune favori. C'est ainsi qu'en Italie, presque à chaque pas, la -poésie et l'histoire viennent se retracer à l'esprit, et les sites -charmants qui les rappellent adoucissent tout ce qu'il y a de -mélancolique dans le passé, et semblent lui conserver une -jeunesse éternelle.</p> - -<p>Oswald et Corinne traversèrent ensuite les marais Pontins, -campagne fertile et pestilentielle tout à la fois, où l'on ne voit -pas une seule habitation, quoique la nature y semble féconde. -Quelques hommes malades attellent vos chevaux, et vous recommandent -de ne pas vous endormir en passant les marais, -car le sommeil est là le véritable avant-coureur de la mort. -Des buffles, d'une physionomie tout à la fois basse et féroce, -traînent la charrue que d'imprudents cultivateurs conduisent -encore quelquefois sur cette terre fatale, et le plus brillant -soleil éclaire ce triste spectacle. Les lieux marécageux et malsains, -dans le Nord, sont annoncés par leur effrayant aspect; -mais, dans les contrées les plus funestes du Midi, la nature -conserve une sérénité dont la douceur trompeuse fait illusion -aux voyageurs. S'il est vrai qu'il soit très-dangereux -de s'endormir en traversant les marais Pontins, l'invincible -penchant au sommeil qu'ils inspirent dans la chaleur est encore -une des impressions perfides que ce lieu fait éprouver. -Lord Nelvil veillait constamment sur Corinne: quelquefois -elle penchait sa tête sur Thérésine, qui les accompagnait; -quelquefois elle fermait les yeux, vaincue par la langueur de -l'air. Oswald se hâtait de la réveiller avec une inexprimable -terreur; et, bien qu'il fût silencieux naturellement, il était -inépuisable en sujets de conversation, toujours soutenus, -toujours nouveaux, pour l'empêcher de succomber un moment -à ce fatal sommeil. Ah! ne faut-il pas pardonner au -cœur des femmes les regrets déchirants qui s'attachent à ces -jours où elles étaient aimées, où leur existence était si nécessaire -à l'existence d'un autre, lorsqu'à tous les instants elles -se sentaient soutenues et protégées? Quel isolement doit succéder -à ces temps de délices! et qu'elles sont heureuses celles -que le lien sacré du mariage a conduites doucement de -l'amour à l'amitié, sans qu'un moment cruel ait déchiré -leur vie!</p> - -<p>Oswald et Corinne, après le passage inquiétant des marais -Pontins, arrivèrent enfin à Terracine, sur le bord de la mer, -aux confins du royaume de Naples. C'est là que commence -véritablement le Midi; c'est là qu'il accueille les voyageurs -avec toute sa magnificence. Cette terre de Naples, cette <i>campagne -heureuse</i>, est comme séparée du reste de l'Europe, et -par la mer qui l'entoure, et par cette contrée dangereuse qu'il -faut traverser pour y arriver. On dirait que la nature s'est -réservé le secret de ce séjour de délices, et qu'elle a voulu -que les abords en fussent périlleux. Rome n'est point encore -le Midi: on en pressent les douceurs, mais son enchantement -ne commence véritablement que sur le territoire de Naples. -Non loin de Terracine est le promontoire choisi par les poëtes -comme la demeure de Circé; et derrière Terracine s'élève le -mont Anxur, où Théodoric, roi des Goths, avait placé l'un -des châteaux forts dont les guerriers du Nord couvrirent la -terre. Il y a très-peu de traces de l'invasion des barbares en -Italie; ou du moins là où ces traces consistent en destructions, -elles se confondent avec l'effet du temps. Les nations -septentrionales n'ont point donné à l'Italie cet aspect guerrier -que l'Allemagne a conservé. Il semble que la molle terre de -l'Ausonie n'ait pu garder les fortifications et les citadelles -dont les pays du Nord sont hérissés. Rarement un édifice -gothique, un château féodal s'y rencontre encore; et les souvenirs -des antiques Romains règnent seuls à travers les siècles, -malgré les peuples qui les ont vaincus.</p> - -<p>Toute la montagne qui domine Terracine est couverte -d'orangers et de citronniers qui embaument l'air d'une manière -délicieuse. Rien ne ressemble, dans nos climats, au parfum -méridional des citronniers en pleine terre; il produit sur -l'imagination presque le même effet qu'une musique mélodieuse; -il donne une disposition poétique, excite le talent, et -l'enivre de la nature. Les aloès, les cactus à larges feuilles, -que vous rencontrez à chaque pas, ont une physionomie particulière -qui rappelle ce que l'on sait des redoutables productions -de l'Afrique. Ces plantes causent une sorte d'effroi: elles -ont l'air d'appartenir à une nature violente et dominatrice. -Tout l'aspect du pays est étranger: on se sent dans un autre -monde, dans un monde qu'on n'a connu que par les descriptions -des poëtes de l'antiquité, qui ont tout à la fois dans -leurs peintures tant d'imagination et d'exactitude. En entrant -à Terracine, les enfants jetèrent dans la voiture de Corinne -une immense quantité de fleurs qu'ils cueillaient au bord du -chemin, qu'ils allaient chercher sur la montagne, et qu'ils -répandaient au hasard, tant ils se confiaient dans la prodigalité -de la nature! Les chariots qui rapportaient la moisson -des champs étaient ornés tous les jours avec des guirlandes -de roses, et quelquefois les enfants entouraient leurs coupes -de fleurs: car l'imagination du peuple même devient poétique -sous un beau ciel. On voyait, on entendait, à côté de ces -riants tableaux, la mer dont les vagues se brisaient avec fureur. -Ce n'était point l'orage qui l'agitait, mais les rochers, -obstacle habituel qui s'opposait à ses flots, et dont sa grandeur -était irritée.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">E non udite ancor come risuona</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Il roco ed alto fremito marino?</i></div> -</div> - -<p class="noindent"><i>Et n'entendez-vous pas encore comme retentit le frémissement -rauque et profond de la mer?</i> Ce mouvement sans but, cette -force sans objet, qui se renouvelle pendant l'éternité, sans -que nous puissions connaître ni sa cause ni sa fin, nous attire -sur le rivage, où ce grand spectacle s'offre à nos regards; et -l'on éprouve comme un besoin mêlé de terreur de s'approcher -des vagues, et d'étourdir sa pensée par leur tumulte.</p> -<p>Vers le soir tout se calma. Corinne et lord Nelvil se promenèrent -lentement et avec délices dans la campagne. Chaque -pas, en pressant les fleurs, faisait sortir des parfums de leur -sein. Les rossignols venaient se reposer plus volontiers sur -les arbustes qui portaient les roses. Ainsi les chants les plus -purs se réunissaient aux odeurs les plus suaves; tous les -charmes de la nature s'attiraient mutuellement: mais ce qui -est surtout ravissant et inexprimable, c'est la douceur de -l'air qu'on respire. Quand on contemple un beau site dans le -Nord, le climat, qui se fait sentir, trouble toujours un peu le -plaisir qu'on pourrait goûter. C'est comme un son faux dans -un concert, que ces petites sensations de froid et d'humidité -qui détournent plus ou moins votre attention de ce que vous -voyez; mais, en approchant de Naples, vous éprouvez un bien-être -si parfait, une si grande amitié de la nature pour vous, -que rien n'altère les sensations agréables qu'elle vous cause. -Tous les rapports de l'homme, dans nos climats, sont avec la -société. La nature, dans les pays chauds, met en relation -avec les objets extérieurs, et les sentiments s'y répandent -doucement au dehors. Ce n'est pas que le Midi n'ait aussi sa -mélancolie; dans quels lieux la destinée de l'homme ne produit-elle -pas cette impression! Mais il n'y a dans cette mélancolie -ni mécontentement, ni anxiété, ni regret. Ailleurs, -c'est la vie qui, telle qu'elle est, ne suffit pas aux facultés de -l'âme; ici, ce sont les facultés de l'âme qui ne suffisent pas à -la vie, et la surabondance des sensations inspire une rêveuse -indolence, dont on se rend à peine compte en l'éprouvant.</p> - -<p>Pendant la nuit, des mouches luisantes se montraient dans -les airs; on eût dit que la montagne étincelait, et que la terre -brûlante laissait échapper quelques-unes de ses flammes. Ces -mouches volaient à travers les arbres, se reposaient quelquefois -sur les feuilles, et le vent balançait ces petites étoiles, et -variait de mille manières leurs lumières incertaines. Le sable -aussi contenait un grand nombre de petites pierres ferrugineuses -qui brillaient de toutes parts; c'était la terre de feu, -conservant encore dans son sein les traces du soleil dont les -rayons venaient de l'échauffer. Il y a tout à la fois dans cette -nature une vie et un repos qui satisfont en entier les vœux -divers de l'existence. Corinne se livrait au charme de cette -soirée, s'en pénétrait avec joie; Oswald ne pouvait cacher -son émotion. Plusieurs fois il serra Corinne contre son cœur, -plusieurs fois il s'éloigna, puis revint, puis s'éloigna de nouveau, -pour respecter celle qui devait être la compagne de sa -vie. Corinne ne pensait point aux dangers qui auraient pu -l'alarmer; car telle était son estime pour Oswald, que, s'il lui -avait demandé le don entier de son être, elle n'eût pas douté -que cette prière ne fût le serment solennel de l'épouser; mais -elle était bien aise qu'il triomphât de lui-même, et l'honorât -par ce sacrifice; et il y avait dans son âme cette plénitude -de bonheur et d'amour qui ne permet pas de former un désir -de plus. Oswald était bien loin de ce calme: il se sentait -embrasé par les charmes de Corinne. Une fois il embrassa -ses genoux avec violence, et semblait avoir perdu tout empire -sur sa passion; mais Corinne le regarda avec tant de douceur -et de crainte, elle semblait tellement reconnaître son -pouvoir, en lui demandant de n'en pas abuser, que cette -humble défense lui inspira plus de respect que toute autre.</p> - -<p>Ils aperçurent alors dans la mer le reflet d'un flambeau -qu'une main inconnue portait sur le rivage, en se rendant -secrètement dans la maison voisine. «Il va voir celle qu'il -aime, dit Oswald.—Oui, répondit Corinne.—Et pour moi, -reprit Oswald, le bonheur de ce jour va finir.» Les regards -de Corinne, élevés vers le ciel en cet instant, se remplirent -de larmes. Oswald craignit de l'avoir offensée, et se prosterna -devant elle pour obtenir le pardon de l'amour qui l'entraînait. -«Non, lui dit Corinne, en lui tendant la main et l'invitant à -s'en retourner ensemble; non, Oswald, j'en suis assurée, vous -respecterez celle qui vous aime. Vous le savez, une simple -prière de vous serait toute-puissante; c'est donc vous qui répondez -de moi; c'est vous qui me refuseriez à jamais pour -votre épouse si vous me rendiez indigne de l'être.—Eh bien, -répondit Oswald, puisque vous croyez à ce cruel empire de -votre volonté sur mon cœur, d'où vient, Corinne, d'où vient -donc votre tristesse?—Hélas! reprit-elle, je me disais que -ces moments que je passe avec vous à présent étaient les plus -heureux de ma vie: et comme je tournais mes regards vers -le ciel pour l'en remercier, je ne sais par quel hasard une superstition -de mon enfance s'est ranimée dans mon cœur. La -lune, que je contemplais, s'est couverte d'un nuage, et l'aspect -de ce nuage était funeste. J'ai toujours trouvé que le -ciel avait une expression, tantôt paternelle, tantôt irritée; et -je vous le dis, Oswald, ce soir il condamnait notre amour.—Chère -amie, répondit lord Nelvil, les seuls augures de la vie -de l'homme, ce sont ses actions, bonnes ou mauvaises; et -n'ai-je pas, ce soir même, immolé mes plus ardents désirs à -un sentiment de vertu?—Eh bien, tant mieux si vous n'êtes -pas compris dans ce présage, reprit Corinne; en effet, il se -peut que ce ciel orageux n'ait menacé que moi.»</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Ils arrivèrent à Naples, de jour, au milieu de cette immense -population qui est si animée et si oisive tout à la fois; ils traversèrent -d'abord la rue de Tolède, et virent les lazzaroni -couchés sur les pavés, ou retirés dans un panier d'osier qui -leur sert d'habitation jour et nuit. Cet état sauvage qui se -voit là, mêlé avec la civilisation, a quelque chose de très-original. -Il en est, parmi ces hommes, qui ne savent pas -même leur propre nom, et vont à confesse avouer des péchés -anonymes, ne pouvant dire comment s'appelle celui qui les a -commis. Il existe à Naples une grotte sous terre, où des milliers -de lazzaroni passent leur vie, en sortant seulement à -midi pour voir le soleil, et dormant le reste du jour, pendant -que leurs femmes filent. Dans les climats où le vêtement et -la nourriture sont si faciles, il faudrait un gouvernement très-indépendant -et très-actif pour donner à la nation une émulation -suffisante; car il est si aisé pour le peuple de subsister -matériellement à Naples, qu'il peut se passer du genre d'industrie -nécessaire ailleurs pour gagner sa vie. La paresse et -l'ignorance, combinées avec l'air volcanique qu'on respire -dans ce séjour, doivent produire la férocité quand les passions -sont excitées; mais ce peuple n'est pas plus méchant -qu'un autre. Il a de l'imagination, ce qui pourrait être le -principe d'actions désintéressées; et avec cette imagination -on le conduirait au bien, si ses institutions politiques et religieuses -étaient bonnes.</p> - -<p>On voit des Calabrois qui se mettent en marche pour aller -cultiver les terres, avec un joueur de violon à leur tête, et -dansant de temps en temps pour se reposer de marcher. Il y -a tous les ans, près de Naples, une fête consacrée à la <i>Madone</i> -de la grotte, dans laquelle les jeunes filles dansent au son du -tambourin et des castagnettes; et il n'est pas rare qu'elles -fassent mettre pour condition, dans leur contrat de mariage, -que leurs époux les conduiront tous les ans à cette fête. On -voit à Naples, sur le théâtre, un acteur de quatre-vingts ans, -qui, depuis soixante ans, fait rire les Napolitains, dans leur -rôle comique national, le polichinelle. Se représente-t-on ce -que sera l'immortalité de l'âme pour un homme qui remplit -ainsi sa longue vie? Le peuple de Naples n'a d'autre idée du -bonheur que le plaisir; mais l'amour du plaisir vaut encore -mieux qu'un égoïsme aride.</p> - -<p>Il est vrai que c'est le peuple du monde qui aime le plus -l'argent: si vous demandez à un homme du peuple votre -chemin dans la rue, il tend la main après avoir fait un signe, -car ils sont plus paresseux pour les paroles que pour les -gestes. Mais leur goût pour l'argent n'est point méthodique -ni réfléchi; ils le dépensent aussitôt qu'ils le reçoivent. Si -l'argent s'introduisait chez les sauvages, les sauvages le demanderaient -comme cela. Ce qui manque le plus à cette nation -en général, c'est le sentiment de la dignité. Ils font des -actions généreuses et bienveillantes par bon cœur plutôt que -par principe; car leur théorie, en tout genre, ne vaut rien, et -l'opinion, en ce pays, n'a point de force. Mais lorsque des -hommes ou des femmes échappent à cette anarchie morale, -leur conduite est plus remarquable en elle-même, et plus -digne d'admiration que partout ailleurs, puisque rien, dans -les circonstances extérieures, ne favorise la vertu; on la -prend tout entière dans son âme. Les lois ni les mœurs ne -récompensent ni ne punissent. Celui qui est vertueux est -d'autant plus héroïque qu'il n'en est pour cela ni plus considéré -ni plus recherché.</p> - -<p>A quelques honorables exceptions près, les hautes classes -ont assez de ressemblance avec les dernières: l'esprit des -unes n'est guère plus cultivé que celui des autres, et l'usage -du monde fait la seule différence à l'extérieur. Mais, au milieu -de cette ignorance, il y a un fonds d'esprit naturel et -d'aptitude à tout, tel qu'on ne peut prévoir ce que deviendrait -une semblable nation, si toute la force du gouvernement était -dirigée dans le sens des lumières et de la morale. Comme il -y a peu d'instruction à Naples, on y trouve, jusqu'à présent, -plus d'originalité dans le caractère que dans l'esprit. Mais les -hommes remarquables de ce pays, tels que l'abbé Galiani, -Caraccioli, etc., possédaient, dit-on, au plus haut degré la -plaisanterie et la réflexion, rares puissances de la pensée, -réunion sans laquelle la pédanterie ou la frivolité vous empêche -de connaître la véritable valeur des choses!</p> - -<p>Le peuple napolitain, à quelques égards, n'est point du tout -civilisé; mais il n'est point vulgaire à la manière des autres -peuples. Sa grossièreté même frappe l'imagination. La rive -africaine, qui borde la mer de l'autre côté, se fait presque -déjà sentir, et il y a je ne sais quoi de numide dans les cris -sauvages qu'on entend de toutes parts. Ces visages brunis, -ces vêtements formés de quelques morceaux d'étoffe rouge ou -violette dont la couleur foncée attire les regards; ces lambeaux -d'habillements que ce peuple artiste drape encore avec -art, donnent quelque chose de pittoresque à la populace, -tandis qu'ailleurs l'on ne peut voir en elle que les misères de -la civilisation. Un certain goût pour la parure et les décorations -se trouvent souvent, à Naples, à côté du manque absolu -des choses nécessaires ou commodes. Les boutiques sont ornées -agréablement avec des fleurs et des fruits: quelques-unes -ont un air de fête qui ne tient ni à l'abondance ni à la -félicité publique, mais seulement à la vivacité de l'imagination; -on veut réjouir les yeux avant tout. La douceur du climat -permet aux ouvriers en tout genre de travailler dans la -rue. Les tailleurs y font des habits, les traiteurs leurs repas; -et les occupations de la maison, se passant ainsi au dehors, -multiplient les mouvements de mille manières. Les chants, les -danses, les jeux bruyants accompagnent assez bien tout ce -spectacle, et il n'y a point de pays où l'on sente plus clairement -la différence de l'amusement au bonheur; enfin, l'on -sort de l'intérieur de la ville pour arriver sur les quais, d'où -l'on voit et la mer et le Vésuve, et l'on oublie alors tout ce -que l'on sait des hommes.</p> - -<p>Oswald et Corinne arrivèrent à Naples pendant que l'éruption -du Vésuve durait encore. Ce n'était de jour qu'une fumée -noire, qui pouvait se confondre avec les nuages; mais le soir, -en s'avançant sur le balcon de leur demeure, ils éprouvèrent -une émotion tout à fait inattendue. Le fleuve de feu descend -vers la mer; et ses vagues de flamme, semblables aux vagues -de l'onde, expriment, comme elles, la succession rapide et -continuelle d'un infatigable mouvement. On dirait que la nature, -lorsqu'elle se transforme en des éléments divers, conserve -néanmoins toujours quelques traces d'une pensée unique -et première. Ce phénomène du Vésuve cause un véritable -battement de cœur. On est si familiarisé d'ordinaire avec les -objets extérieurs, qu'on aperçoit à peine leur existence, et -l'on ne reçoit guère d'émotion nouvelle, en ce genre, au milieu -de nos prosaïques contrées; mais tout à coup l'étonnement -que doit causer l'univers se renouvelle à l'aspect d'une -merveille inconnue de la création: tout notre être est agité -par cette puissance de la nature, dont les combinaisons sociales -nous avaient distraits longtemps; nous sentons que les -plus grands mystères de ce monde ne consistent pas tous -dans l'homme, et qu'une force indépendante de lui le menace -ou le protége, selon des lois qu'il ne peut pénétrer. Oswald -et Corinne se promirent de monter sur le Vésuve, et ce qu'il -pouvait y avoir de périlleux dans cette entreprise répandait -un charme de plus sur un projet qu'ils devaient exécuter ensemble.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Il y avait alors dans le port de Naples un vaisseau de -guerre anglais, où le service religieux se faisait tous les dimanches. -Le capitaine et la société anglaise qui étaient à -Naples proposèrent à lord Nelvil d'y venir le lendemain. Il -l'accepta sans songer d'abord s'il y conduirait Corinne, et -comment il la présenterait à ses compatriotes. Il fut tourmenté -par cette inquiétude toute la nuit. Comme il se promenait -avec Corinne, le matin suivant, près du port, et qu'il -était prêt à lui conseiller de ne pas venir sur le vaisseau, ils -virent arriver une chaloupe anglaise conduite par dix matelots -vêtus de blanc, portant sur leur tête un bonnet de velours -noir, et le léopard en argent brodé sur ce bonnet: un jeune -officier descendit; et, saluant Corinne du nom de lady Nelvil, -il lui proposa de monter dans la barque pour se rendre au -grand vaisseau. A ce nom de lady Nelvil, Corinne se troubla, -rougit et baissa les yeux. Oswald parut hésiter un moment; -puis tout à coup lui prenant la main, il lui dit en anglais: -«Venez, ma chère.» Et elle le suivit.</p> - -<p>Le bruit des vagues et le silence des matelots, qui, dans -une discipline admirable, ne faisaient pas un mouvement, ne -disaient pas une parole inutile, et conduisaient rapidement la -barque sur cette mer qu'ils avaient tant de fois parcourue, -inspiraient la rêverie. D'ailleurs Corinne n'osait pas faire une -question à lord Nelvil sur ce qui venait de se passer. Elle -cherchait à deviner son projet, ne croyant pas (ce qui est -toujours cependant le plus probable) qu'il n'en eût point, et -qu'il se laissât aller à chaque circonstance nouvelle. Un moment -elle imagina qu'il la conduisait au service divin pour la -prendre là pour épouse, et cette idée lui causa, dans ce -moment, plus d'effroi que de bonheur: il lui semblait qu'elle -quittait l'Italie, et retournait en Angleterre, où elle avait -beaucoup souffert. La sévérité des mœurs et des habitudes de -ce pays revenait à sa pensée, et l'amour même ne pouvait -triompher entièrement du trouble de ses souvenirs. Combien, -cependant, dans d'autres circonstances, elle s'étonnera de ces -pensées, quelque passagères qu'elles fussent! combien elle -les abjurera!</p> - -<p>Corinne monta sur le vaisseau, dont l'intérieur était entretenu -avec les soins et la propreté la plus recherchée. On -n'entendait que la voix du capitaine, qui se prolongeait et se -répétait d'un bord à l'autre par le commandement et l'obéissance. -La subordination, le sérieux, la régularité, le silence -qu'on remarquait dans ce vaisseau, étaient l'image d'un ordre -social libre et sévère, en contraste avec cette ville de Naples, -si vive, si passionnée, si tumultueuse. Oswald était occupé -de Corinne et de l'impression qu'elle recevait; mais il était -aussi quelquefois distrait d'elle par le plaisir de se trouver -dans sa patrie. Et n'est-ce pas, en effet, une seconde patrie, -pour un Anglais, que les vaisseaux et la mer? Oswald se promenait -avec les Anglais qui étaient à bord, pour savoir des -nouvelles de l'Angleterre, pour causer de son pays et de la -politique. Pendant ce temps, Corinne était auprès des femmes -anglaises qui étaient venues de Naples pour assister au culte -divin. Elles étaient entourées de leurs enfants, beaux comme -le jour, mais timides comme leurs mères, et pas un mot ne -se disait devant une nouvelle connaissance. Cette contrainte, -ce silence, rendaient Corinne assez triste; elle levait les yeux -vers la belle Naples, vers ses bords fleuris, vers sa vie animée, -et elle soupirait. Heureusement pour elle, Oswald ne s'en -aperçut pas; au contraire, en la voyant assise au milieu des -femmes anglaises, ses paupières noires baissées comme leurs -paupières blondes, et se conformant en tout à leurs manières, -il éprouva un grand sentiment de joie. C'est en vain qu'un -Anglais se plaît un moment aux mœurs étrangères; son cœur -revient toujours aux premières impressions de sa vie. Si vous -interrogez des Anglais voguant sur un vaisseau à l'extrémité -du monde, et que vous leur demandiez où ils vont, ils vous -répondront: <i lang="en" xml:lang="en">home</i> (chez nous), si c'est en Angleterre qu'ils -retournent. Leurs vœux, leurs sentiments, à quelque distance -qu'ils soient de leur patrie, sont toujours tournés vers elle.</p> - -<p>L'on descendit entre les deux premiers ponts pour écouter -le service divin, et Corinne s'aperçut bientôt que son idée -était sans nul fondement, et que lord Nelvil n'avait point le -projet solennel qu'elle lui avait d'abord supposé. Alors elle se -reprocha de l'avoir craint, et sentit renaître en elle l'embarras -de sa situation; car tout ce qui était là ne doutait pas -qu'elle ne fût la femme de lord Nelvil, et elle n'avait pas eu -la force de dire un mot qui pût détruire ou confirmer cette -idée. Oswald souffrait aussi cruellement; mais il avait, à travers -mille rares qualités, beaucoup de faiblesse et d'irrésolution -dans le caractère. Ces défauts sont inaperçus de celui -qui les a, et prennent à ses yeux une nouvelle forme dans -chaque circonstance: tantôt c'est la prudence, la sensibilité -ou la délicatesse qui éloignent le moment de prendre un parti -et prolongent une situation indécise; presque jamais l'on ne -sent que c'est le même caractère qui donne à toutes les circonstances -le même genre d'inconvénient.</p> - -<p>Corinne, cependant, malgré les pensées pénibles qui l'occupaient, -reçut une impression profonde par le spectacle dont -elle fut témoin. Rien ne parle plus à l'âme, en effet, que le -service divin sur un vaisseau; et la noble simplicité du culte -des réformés semble particulièrement adaptée aux sentiments -que l'on éprouve alors. Un jeune homme remplissait les fonctions -de chapelain; il prêchait avec une voix ferme et douce, -et sa figure avait la sévérité d'une âme pure dans la jeunesse. -Cette sévérité porte avec elle une idée de force qui convient -à la religion prêchée au milieu des périls de la guerre. A des -moments marqués, le ministre anglican prononçait des prières -dont toute l'assemblée répétait avec lui les dernières paroles. -Ces voix confuses, et néanmoins assez douces, venaient de -distance en distance ranimer l'intérêt et l'émotion. Les matelots, -les officiers, le capitaine, se mettaient plusieurs fois à -genoux, surtout à ces mots: «<i lang="en" xml:lang="en">Lord, have mercy upon us</i> (Seigneur, -faites-nous miséricorde).» Le sabre du capitaine, -qu'on voyait traîner à côté de lui pendant qu'il était à genoux, -rappelait cette noble réunion de l'humilité devant Dieu et de -l'intrépidité contre les hommes, qui rend la dévotion des -guerriers si touchante; et pendant que tous ces braves gens -priaient le Dieu des armées, on apercevait la mer à travers -les sabords, et quelquefois le bruit léger de ses vagues, alors -tranquilles, semblait seulement dire: «Vos prières sont entendues.» -Le chapelain finit le service par la prière qui est -particulière aux marins anglais: <i>Que Dieu</i>, disent-ils, <i>nous -fasse la grâce de défendre au dehors notre heureuse constitution, -et de retrouver dans nos foyers, au retour, le bonheur -domestique!</i> Que de beaux sentiments sont réunis dans ces -simples paroles! Les études préalables et continuelles qu'exige -la marine, la vie austère d'un vaisseau, en font comme un -cloître militaire au milieu des flots, et la régularité des opérations -les plus sérieuses n'y est interrompue que par les périls -et la mort. Souvent les matelots, malgré leurs habitudes -guerrières, s'expriment avec beaucoup de douceur, et montrent -une pitié singulière pour les femmes et les enfants, -quand il s'en trouve à bord avec eux. On est d'autant plus -touché de ces sentiments, qu'on sait avec quel sang-froid ils -s'exposent à ces effroyables dangers de la guerre et de la -mer, au milieu desquels la présence de l'homme a quelque -chose de surnaturel.</p> - -<p>Corinne et lord Nelvil remontèrent sur la barque qui devait -les conduire; ils revirent cette ville de Naples, bâtie en amphithéâtre, -comme pour assister plus commodément à la fête -de la nature; et Corinne, en mettant le pied sur le rivage, ne -put se défendre d'un sentiment de joie. Si lord Nelvil s'était -douté de ce sentiment, il en eût été vivement blessé, peut-être -avec raison; et cependant il eût été injuste envers Corinne, -car elle l'aimait passionnément, malgré l'impression -pénible que lui faisaient les souvenirs d'un pays où des circonstances -cruelles l'avaient rendue malheureuse. Son imagination -était mobile: il y avait dans son cœur une grande -puissance d'aimer; mais le talent, et le talent surtout dans -une femme, cause une disposition à l'ennui, un besoin de -distraction que la passion la plus profonde ne fait pas disparaître -entièrement. L'image d'une vie monotone, même au -sein du bonheur, fait éprouver de l'effroi à un esprit qui a -besoin de variété. C'est quand on a peu de vent dans les voiles -qu'on peut côtoyer toujours la rive; mais l'imagination divague, -bien que la sensibilité soit fidèle; il en est ainsi du -moins jusqu'au moment où le malheur fait disparaître toutes -ces inconséquences, et ne laisse plus qu'une seule pensée, et -ne fait plus sentir qu'une douleur.</p> - -<p>Oswald attribua la rêverie de Corinne uniquement au trouble -que lui causait encore l'embarras dans lequel elle avait dû se -trouver en s'entendant nommer lady Nelvil; et se reprochant -vivement de ne l'en avoir pas tirée, il craignit qu'elle ne le -soupçonnât de légèreté. Il commença donc, pour arriver enfin -à l'explication tant désirée, par lui offrir de lui confier sa -propre histoire. «Je parlerai le premier, dit-il, et votre confiance -suivra la mienne.—Oui, sans doute, il le faut, répondit -Corinne en tremblant. Eh bien, vous le voulez? quel -jour? à quelle heure? Quand vous aurez parlé… je dirai tout.—Dans -quelle douloureuse agitation vous êtes! reprit Oswald. -Quoi donc! éprouverez-vous toujours cette crainte de votre -ami, cette défiance de son cœur?—Non, il le faut, continua -Corinne; j'ai tout écrit; si vous le voulez, demain…—Demain, -dit lord Nelvil, nous devons aller ensemble au Vésuve; -je veux contempler avec vous cette étonnante merveille, apprendre -de vous à l'admirer, et, dans ce voyage même, si j'en -ai la force, vous apprendre tout ce qui concerne mon propre -sort. Il faut que ma confiance précède la vôtre; mon cœur y -est résolu.—Eh bien, oui, reprit Corinne; vous me donnez -donc encore demain; je vous remercie de ce jour. Ah! qui -sait si vous serez toujours le même pour moi, quand je vous -aurai ouvert mon cœur? qui le sait? et comment ne pas frémir -de ce doute?»</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Les ruines de Pompéia sont proches du Vésuve, et c'est -par ces ruines que Corinne et lord Nelvil commencèrent leur -voyage. Ils étaient silencieux l'un et l'autre: car le moment -de la décision de leur sort approchait, et cette vague espérance -dont ils avaient joui si longtemps, et qui s'accorde si -bien avec l'indolence et la rêverie qu'inspire le climat d'Italie, -devait enfin être remplacée par une destinée positive. Ils -virent ensemble Pompéia, la ruine la plus curieuse de l'antiquité. -A Rome, l'on ne trouve guère que les débris des monuments -publics, et ces monuments ne retracent que l'histoire -politique des siècles écoulés; mais à Pompéia, c'est la vie -privée des anciens qui s'offre à vous telle qu'elle était. Le -volcan qui a couvert cette ville de cendres l'a préservée des -outrages du temps. Jamais les édifices exposés à l'air ne se -seraient ainsi maintenus, et ce souvenir enfoui s'est retrouvé -tout entier. Les peintures, les bronzes, étaient encore dans -leur beauté première, et tout ce qui peut servir aux usages -domestiques est conservé d'une manière effrayante. Les amphores -sont encore préparées pour le festin du jour suivant; -la farine qui allait être pétrie est encore là; les restes d'une -femme sont encore ornés des parures qu'elle portait dans le -jour de fête que le volcan a troublé, et ses bras desséchés ne -remplissent plus le bracelet de pierreries qui les entoure encore. -On ne peut voir nulle part une image aussi frappante -de l'interruption subite de la vie. Le sillon des roues est visiblement -marqué sur les pavés dans les rues, et les pierres qui -bordent les puits portent la trace des cordes qui les ont creusées -peu à peu. On voit encore sur les murs d'un corps de -garde les caractères mal formés, les figures grossièrement -esquissées que les soldats traçaient pour passer le temps, -tandis que ce temps avançait pour les engloutir.</p> - -<p>Quand on se place au milieu du carrefour des rues, d'où -l'on voit de tous les côtés la ville, qui subsiste encore presque -en entier, il semble qu'on attend quelqu'un, que le maître -soit prêt à venir, et l'apparence même de vie qu'offre ce séjour -fait sentir plus tristement son éternel silence. C'est avec -des morceaux de lave pétrifiée que sont bâties la plupart de -ces maisons qui ont été ensevelies par d'autres laves. Ainsi, -ruines sur ruines, et tombeaux sur tombeaux! Cette histoire -du monde, où les époques se comptent de débris en débris; -cette vie humaine, dont la trace se suit à la lueur des volcans -qui l'ont consumée, remplissent le cœur d'une profonde -mélancolie. Qu'il y a longtemps que l'homme existe! qu'il y -a longtemps qu'il vit, qu'il souffre et qu'il périt! Où peut-on -retrouver ses sentiments et ses pensées? L'air qu'on respire -dans ces ruines en est-il encore empreint, ou sont-elles pour -jamais déposées dans le ciel, où règne l'immortalité? Quelques -feuilles brûlées des manuscrits qui ont été retrouvés à -Herculanum et à Pompéia, et que l'on essaye de dérouler à -Portici, sont tout ce qui nous reste pour interpréter les malheureuses -victimes que le volcan, la foudre de la terre, a dévorées. -Mais en passant près de ces cendres, que l'art parvient -à ranimer, on tremble de respirer, de peur qu'un souffle n'enlève -cette poussière, où de nobles idées sont peut-être encore -empreintes.</p> - -<p>Les édifices publics, dans cette ville même de Pompéia qui -était une des moins grandes de l'Italie, sont encore assez -beaux. Le luxe des anciens avait presque toujours pour but -un objet d'intérêt public. Leurs maisons particulières sont -très-petites, et l'on n'y voit point la recherche de la magnificence; -mais un goût vif pour les beaux-arts s'y fait remarquer. -Presque tout l'intérieur était orné de peintures les plus -agréables, et de pavés de mosaïque artistement travaillés. Il -y a beaucoup de ces pavés sur lesquels on trouve écrit: -«<i lang="la" xml:lang="la">Salve</i> (salut).» Ce mot est placé sur le seuil de la porte. Ce -n'était pas sûrement une simple politesse que ce salut, mais -une invocation à l'hospitalité. Les chambres sont singulièrement -étroites, peu éclairées, n'ayant jamais de fenêtres sur -la rue, et donnant presque toutes sur un portique qui est -dans l'intérieur de la maison, ainsi que la cour de marbre -qu'il entoure. Au milieu de cette cour est une citerne simplement -décorée. Il est évident, par ce genre d'habitation, -que les anciens vivaient presque toujours en plein air, et que -c'était ainsi qu'ils recevaient leurs amis. Rien ne donne une -idée plus douce et plus voluptueuse de l'existence que ce climat, -qui unit intimement l'homme avec la nature. Il semble -que le caractère des entretiens et de la société doit être tout -autre, avec de telles habitudes, que dans les pays où la rigueur -du froid force à se renfermer dans les maisons. On -comprend mieux les dialogues de Platon en voyant ces portiques -sous lesquels les anciens se promenaient la moitié du -jour. Ils étaient sans cesse animés par le spectacle d'un beau -ciel: l'ordre social, tels qu'ils le concevaient, n'était point -l'aride combinaison du calcul et de la force, mais un heureux -ensemble d'institutions qui excitaient les facultés, développaient -l'âme, et donnaient à l'homme pour but le perfectionnement -de lui-même et de ses semblables.</p> - -<p>L'antiquité inspire une curiosité insatiable. Les érudits qui -s'occupent seulement à recueillir une collection de noms qu'ils -appellent l'histoire sont sûrement dépourvus de toute imagination. -Mais pénétrer dans le passé, interroger le cœur humain -à travers les siècles, saisir un fait par un mot, et le -caractère d'une nation par un fait; enfin, remonter jusqu'aux -temps les plus reculés pour tâcher de se figurer comment la -terre, dans sa première jeunesse, apparaissait aux regards -des hommes, et de quelle manière ils supportaient alors ce -don de la vie, que la civilisation a tant compliqué maintenant, -c'est un effort continuel de l'imagination, qui devine et -découvre les plus beaux secrets que la réflexion et l'étude -puissent nous révéler. Ce genre d'intérêt et d'occupation attirait -singulièrement Oswald, et il répétait souvent à Corinne, -que s'il n'avait pas eu dans son pays de nobles intérêts à -servir, il n'aurait trouvé la vie supportable que dans les contrées -où les monuments de l'histoire tiennent lieu de l'existence -présente. Il faut au moins regretter la gloire, quand il -n'est plus possible de l'obtenir. C'est l'oubli seul qui dégrade -l'âme; mais elle peut trouver un asile dans le passé quand -d'arides circonstances privent les actions de leur but.</p> - -<p>En sortant de Pompéia et repassant à Portici, Corinne et -lord Nelvil furent bientôt entourés par les habitants, qui les -engageaient à grands cris à venir voir <i>la montagne</i>; c'est ainsi -qu'ils appellent le Vésuve. A-t-il besoin d'être nommé? Il est -pour les Napolitains la gloire et la patrie: leur pays est signalé -par cette merveille. Oswald voulut que Corinne fût -portée sur une espèce de palanquin jusqu'à l'ermitage de -Saint-Salvador, qui est à moitié chemin de la montagne, et -où les voyageurs se reposent avant d'entreprendre de gravir -sur le sommet; il allait à cheval à côté d'elle, pour surveiller -ceux qui la portaient; et plus son cœur était rempli par les -généreuses pensées qu'inspirent la nature et l'histoire, plus il -adorait Corinne.</p> - -<p>Au pied du Vésuve, la campagne est la plus fertile et la -mieux cultivée que l'on puisse trouver dans le royaume de -Naples, c'est-à-dire dans la contrée de l'Europe la plus favorisée -du ciel. La vigne célèbre dont le vin est appelé <i lang="la" xml:lang="la">lacryma -Christi</i> se trouve dans cet endroit, et tout à côté des terres -dévastées par la lave. On dirait que la nature a fait un dernier -effort en ce lieu voisin du volcan, et s'est parée de ses -plus beaux dons avant de périr. A mesure que l'on s'élève, -on découvre, en se retournant, Naples et l'admirable pays qui -l'environne. Les rayons du soleil font scintiller la mer comme -des pierres précieuses; mais toute la splendeur de la création -s'éteint par degrés jusqu'à la terre de cendre et de fumée qui -annonce l'approche du volcan. Les laves ferrugineuses des -années précédentes tracent sur le sol leur large et noir -sillon, et tout est aride autour d'elles. A une certaine hauteur, -les oiseaux ne volent plus; à telle autre, les plantes deviennent -très-rares, puis les insectes mêmes ne trouvent plus -rien pour subsister dans cette nature consumée. Enfin, tout -ce qui a vie disparaît: vous entrez dans l'empire de la mort, -et la cendre de cette terre pulvérisée roule seule sous vos -pieds mal affermis.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Nè greggi nè armenti</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Guida bifolco mai, guida pastore.</i></div> -</div> - -<p><i>Jamais le berger ni le pasteur ne conduisent en ce lieu ni -leurs brebis ni leurs troupeaux.</i></p> - -<p>Un ermite habite là, sur les confins de la vie et de la mort. -Un arbre, le dernier adieu de la végétation, est devant sa -porte; et, c'est à l'ombre de son pâle feuillage que les voyageurs -ont coutume d'attendre que la nuit vienne pour continuer -leur route; car, pendant le jour, les feux du Vésuve -ne s'aperçoivent que comme un nuage de fumée, et la -lave, si ardente de nuit, paraît sombre à la clarté du soleil. -Cette métamorphose elle-même est un beau spectacle, qui -renouvelle chaque soir l'étonnement que la continuité du -même aspect pourrait affaiblir. L'impression de ce lieu, sa -solitude profonde, donnèrent à lord Nelvil plus de force pour -révéler ses secrets sentiments; et, désirant encourager la -confiance de Corinne, il consentit à lui parler, et lui dit avec -une vive émotion: «Vous voulez lire jusqu'au fond de l'âme -de votre malheureux ami; eh bien! je vous avouerai tout: -mes blessures vont se rouvrir, je le sens; mais en présence de -cette nature immuable, faut-il donc avoir tant de peur des -souffrances que le temps entraîne avec lui?</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l12">LIVRE DOUZIÈME<br /> -HISTOIRE DE LORD NELVIL</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>«J'ai été élevé dans la maison paternelle avec une tendresse, -avec une bonté que j'admire bien davantage depuis -que je connais les hommes. Je n'ai jamais rien aimé plus profondément -que mon père; et cependant il me semble que si -j'avais su, comme je le sais à présent, combien son caractère -était unique dans le monde, mon affection eût été plus vive -encore et plus dévouée. Je me rappelle mille traits de sa vie -qui me paraissaient tout simples, parce que mon père les -trouvait tels, et qui m'attendrissent douloureusement aujourd'hui -que j'en connais la valeur. Les reproches qu'on se fait -envers une personne qui nous fut chère et qui n'est plus, -donnent l'idée de ce que pourraient être les peines éternelles, -si la miséricorde divine ne venait point au secours d'une telle -douleur.</p> - -<p>«J'étais heureux et calme auprès de mon père; mais je -souhaitais de voyager avant de m'engager dans l'armée. Il y -a dans mon pays la plus belle carrière civile pour les hommes -éloquents; mais j'avais, j'ai même encore une si grande timidité, -qu'il m'eût été très-pénible de parler en public, et je -préférais l'état militaire. J'aimais mieux avoir affaire aux -périls certains qu'aux dégoûts possibles. Mon amour-propre -est, à tous les égards, plus susceptible qu'ambitieux; et j'ai -toujours trouvé que les hommes s'offrent à l'imagination -comme des fantômes quand ils vous blâment, et comme des -pygmées quand ils vous louent. J'avais envie d'aller en France, -où venait d'éclater cette révolution qui, malgré la vieillesse -du genre humain, prétendait à recommencer l'histoire du -monde. Mon père avait conservé quelques préventions contre -Paris, qu'il avait vu vers la fin du règne de Louis XV, et ne -concevait guère comment des coteries pouvaient se changer -en nation, des prétentions en vertus, et des vanités en enthousiasme. -Néanmoins il consentit au voyage que je désirais, -parce qu'il craignait de rien exiger; il avait une sorte -d'embarras de son autorité paternelle quand le devoir ne lui -commandait pas d'en faire usage; il redoutait toujours que -cette autorité n'altérât la vérité, la pureté d'affection qui tient -à ce qu'il y a de plus libre et de plus involontaire dans notre -nature, et il avait, avant tout, besoin d'être aimé. Il m'accorda -donc, au commencement de 1791, lorsque j'avais vingt -et un ans accomplis, six mois de séjour en France; et je partis -pour connaître cette nation, si voisine de nous, et toutefois -si différente par ses institutions et les habitudes qui en sont -résultées.</p> - -<p>«Je croyais ne jamais aimer ce pays; j'avais contre lui les -préjugés que nous inspirent la fierté et la gravité anglaises. -Je craignais les moqueries contre tous les cultes du cœur et -de la pensée; je détestais cet art de rabattre tous les élans -et de désenchanter tous les amours. Le fond de cette gaieté -tant vantée me paraissait bien triste, puisqu'il frappait de -mort mes sentiments les plus chers. Je ne connaissais pas -alors les Français vraiment distingués; et ceux-là réunissent -aux qualités les plus nobles des manières pleines de charmes. -Je fus étonné de la simplicité, de la liberté qui régnaient -dans les sociétés de Paris. Les plus grands intérêts y étaient -traités sans frivolité comme sans pédanterie; il semblait que -les idées les plus profondes fussent devenues le patrimoine -de la conversation, et que la révolution du monde entier ne -se fît que pour rendre la société de Paris plus aimable. Je -rencontrais des hommes d'une instruction sérieuse, d'un talent -supérieur, animés par le désir de plaire, plus encore que -par le besoin d'être utiles; recherchant les suffrages d'un -salon, même après ceux d'une tribune, et vivant dans la -société des femmes pour être applaudis plutôt que pour être -aimés.</p> - -<p>«Tout, à Paris, était parfaitement bien combiné, par rapport -au bonheur extérieur. Il n'y avait aucune gêne dans les -détails de la vie; de l'égoïsme au fond, mais jamais dans les -formes; un mouvement, un intérêt qui prenait chacun de vos -jours, sans vous en laisser beaucoup de fruit, mais aussi sans -que jamais vous en sentissiez le poids; une promptitude de -conception qui permettait d'indiquer et de comprendre par -un mot ce qui aurait exigé ailleurs un long développement; -un esprit d'imitation qui pourrait bien s'opposer à toute indépendance -véritable, mais qui introduit dans la conversation -cette sorte de bon accord et de complaisance qu'on ne trouve -nulle autre part; enfin, une manière facile de conduire la vie, -de la diversifier, de la soustraire à la réflexion, sans en écarter -le charme de l'esprit. A tous ces moyens de s'étourdir, il -faut ajouter les spectacles, les étrangers, les nouvelles, et vous -aurez l'idée de la ville la plus sociale qui soit au monde. Je -m'étonne presque de prononcer son nom dans cet ermitage, -au milieu d'un désert, à l'autre extrême des impressions que -fait naître la plus active population du monde; mais je devais -vous peindre ce séjour et son effet sur moi.</p> - -<p>«Le croiriez-vous, Corinne? maintenant que vous m'avez -connu si sombre et si découragé, je me laissai séduire par -ce tourbillon spirituel! Je fus bien aise de n'avoir pas un -moment d'ennui, eussé-je dû n'en avoir pas un de méditation, -et d'émousser en moi la faculté de souffrir, bien que -celle d'aimer s'en ressentît. Si j'en puis juger par moi-même, -il me semble qu'un homme d'un caractère sérieux et sensible -peut être fatigué par l'intensité même et la profondeur de ses -impressions: il revient toujours à sa nature; mais ce qui l'en -fait sortir, au moins pour quelque temps, lui fait du bien.</p> - -<p>«C'est en m'élevant au-dessus de moi-même, Corinne, que -vous dissipez ma mélancolie naturelle; c'est en me faisant -valoir moins que je ne vaux réellement, qu'une femme, dont -je vous parlerai bientôt, étourdissait ma tristesse intérieure. -Cependant, quoique j'eusse pris le goût et l'habitude de Paris, -elle ne m'aurait pas suffi longtemps, si je n'avais pas obtenu -l'amitié d'un homme, parfait modèle du caractère français -dans son antique loyauté, et de l'esprit français dans sa culture -nouvelle.</p> - -<p>«Je ne vous dirai pas, mon amie, le véritable nom des -personnes dont j'ai à vous parler, et vous comprendrez ce qui -m'oblige à vous le cacher, en apprenant le reste de cette histoire. -Le comte Raimond était de la plus illustre famille de -France; il avait dans l'âme toute la fierté chevaleresque de -ses ancêtres, et sa raison adoptait les idées philosophiques -quand elles lui commandaient des sacrifices personnels; il ne -s'était point activement mêlé de la révolution, mais il aimait -ce qu'il y avait de vertueux dans chaque parti; le courage de -la reconnaissance dans les uns, l'amour de la liberté dans les -autres; tout ce qui était désintéressé lui plaisait. La cause de -tous les opprimés lui paraissait juste, et cette générosité de -caractère était encore relevée par la plus grande négligence -pour sa propre vie. Ce n'était pas qu'il fût précisément malheureux; -mais il y avait un tel contraste entre son âme et la -société, telle qu'elle est en général, que la peine journalière -qu'il en ressentait le détachait de lui-même. Je fus assez heureux -pour intéresser le comte Raimond; il souhaita de vaincre -ma réserve naturelle, et, pour en triompher, il mit dans -notre liaison une coquetterie d'amitié vraiment romanesque; -il ne connaissait aucun obstacle, ni pour rendre un grand -service, ni pour faire un grand plaisir. Il voulait aller s'établir -la moitié de l'année en Angleterre, pour ne pas me quitter; -j'avais beaucoup de peine à l'empêcher de partager avec -moi tout ce qu'il possédait.</p> - -<p>«Je n'ai qu'une sœur, me disait-il, mariée à un vieillard -très-riche, et je suis libre de faire ce que je veux de ma fortune. -D'ailleurs cette révolution tournera mal, et je pourrais -bien être tué: faites-moi donc jouir de ce que j'ai, en le regardant -comme étant à vous.» Hélas! ce généreux Raimond -prévoyait trop bien sa destinée. Quand on est capable de se -connaître, on se trompe rarement sur son sort; et les pressentiments -ne sont le plus souvent qu'un jugement sur soi-même -qu'on ne s'est pas encore tout à fait avoué. Noble, sincère, -imprudent même, le comte Raimond mettait dehors -toute son âme; c'était un plaisir nouveau pour moi qu'un tel -caractère: chez nous, les trésors de l'âme ne sont pas facilement -exposés aux regards, et nous avons pris l'habitude de -douter de tout ce qui se montre; mais cette bonté expansive -que je trouvais dans mon ami me donnait des jouissances -tout à la fois faciles et sûres, et je n'avais pas un doute sur -ses qualités, bien qu'elles se fissent toutes voir dès le premier -instant. Je n'éprouvais aucune timidité dans mes rapports -avec lui, et, ce qui valait mieux encore, il me mettait à l'aise -avec moi-même. Tel était l'aimable Français pour qui j'ai -senti cette amitié parfaite, cette fraternité de compagnons -d'armes, dont on n'est capable que dans la jeunesse, avant -qu'on ait connu le sentiment de la rivalité, avant que les -carrières irrévocablement tracées sillonnent et partagent le -champ de l'avenir.</p> - -<p>«Un jour le comte Raimond me dit: «Ma sœur est veuve, -et j'avoue que je n'en suis point affligé; je n'aimais pas son -mariage: elle avait accepté la main du vieillard qui vient de -mourir, dans un moment où nous n'avions pas de fortune ni -l'un ni l'autre, car la mienne vient d'un héritage qui m'est -arrivé nouvellement; mais, néanmoins, je m'étais opposé, dans -le temps, à cette union autant que j'avais pu: je n'aime pas -qu'on fasse rien par calcul, et encore moins la plus solennelle -action de la vie. Mais enfin elle s'est conduite à merveille -avec l'époux qu'elle n'aimait pas; il n'y a rien à dire à -tout cela, selon le monde; maintenant qu'elle est libre, elle -revient demeurer chez moi. Vous la verrez; c'est une personne -très-aimable à la longue: et vous autres Anglais, vous -aimez à faire des découvertes. Pour moi, je trouve plus -agréable de lire d'abord tout dans la physionomie; vos manières -contenues cependant, mon cher Oswald, ne m'ont -jamais fait de peine; mais celles de ma sœur me gênent un -peu.»</p> - -<p>«Madame d'Arbigny, la sœur du comte Raimond, arriva -le lendemain matin, et le même soir je lui fus présenté: elle -avait des traits semblables à ceux de son frère, un son de -voix analogue, mais une manière d'accentuer toute différente, -et beaucoup plus de réserve et de finesse dans l'expression de -ses regards; sa figure d'ailleurs était très-agréable, sa taille -pleine de grâce, et il y avait dans tous ses mouvements une -élégance parfaite; elle ne disait pas un mot qui ne fût convenable; -elle ne manquait à aucun genre d'égards, sans que -sa politesse fût en rien exagérée; elle flattait l'amour-propre -avec beaucoup d'adresse, et montrait qu'on lui plaisait sans -jamais se compromettre: car, dans tout ce qui tenait à la -sensibilité, elle s'exprimait toujours comme si, dans ce -genre, elle eût voulu dérober aux autres ce qui se passait -dans son cœur. Cette manière avait, avec celle des femmes -de mon pays, une ressemblance apparente qui me séduisit. Il -me semblait bien que madame d'Arbigny trahissait trop souvent -ce qu'elle prétendait vouloir cacher, et que le hasard -n'amenait pas tant d'occasions d'attendrissement involontaire -qu'il en naissait autour d'elle; mais cette réflexion traversait -légèrement mon esprit, et ce que j'éprouvais habituellement -auprès de madame d'Arbigny m'était doux et nouveau.</p> - -<p>«Je n'avais jamais été flatté par personne. Chez nous l'on -ressent avec profondeur et l'amour et l'enthousiasme qu'il -inspire, mais l'art de s'insinuer dans le cœur par l'amour-propre -est peu connu. D'ailleurs je sortais des universités, et -jusqu'alors personne en Angleterre n'avait fait attention à moi. -Madame d'Arbigny relevait chaque mot que je disais; elle -s'occupait de moi avec une attention constante: je ne crois -pas qu'elle connût bien l'ensemble de ce que je puis être; -mais elle me révélait à moi-même, par mille observations, -des détails dont la sagacité me confondait. Il me semblait -quelquefois qu'il y avait un peu d'art dans son langage, -qu'elle parlait trop bien et d'une voix trop douce, que ses -phrases étaient trop soigneusement rédigées; mais sa ressemblance -avec son frère, le plus sincère de tous les hommes, -éloignait de mon esprit ces doutes, et contribuait à m'inspirer -de l'attrait pour elle.</p> - -<p>«Un jour je disais au comte Raimond l'effet que produisait -sur moi cette ressemblance: il m'en remercia; mais, après -un instant de réflexion, il me dit: «Ma sœur et moi, cependant, -nous n'avons pas de rapports dans le caractère.» Il se -tut après ces mots; mais en me les rappelant, ainsi que beaucoup -d'autres circonstances, j'ai été convaincu dans la suite -qu'il ne désirait pas que j'épousasse sa sœur. Je ne puis douter -qu'elle n'en eût l'intention dès lors, quoique cette intention -ne fût pas aussi prononcée que dans la suite; nous passions -notre vie ensemble, et les jours s'écoulèrent avec elle, -souvent agréablement, toujours sans peine. J'ai réfléchi, depuis, -qu'elle était habituellement de mon avis; quand je commençais -une phrase, elle la finissait, ou, prévoyant d'avance -celle que j'allais dire, elle se hâtait de s'y conformer; et cependant, -malgré cette douceur parfaite dans les formes, elle -exerçait un empire très-despotique sur mes actions; elle avait -une manière de me dire: <i>Sûrement vous vous conduirez ainsi, -sûrement vous ne ferez pas telle démarche</i>, qui me dominait -tout à fait; il me semblait que je perdrais toute son estime -pour moi si je trompais son attente, et j'attachais du prix à -cette estime, témoignée souvent avec des expressions très-flatteuses.</p> - -<p>«Cependant, Corinne, croyez-moi, car je le pensais même -avant de vous connaître, ce n'était point de l'amour que le sentiment -que m'inspirait madame d'Arbigny, je ne lui avais point dit -que je l'aimasse; je ne savais point si une telle belle-fille conviendrait -à mon père; il n'était point dans ses idées que j'épousasse -une Française, et je ne voulais rien faire sans son aveu. Mon -silence, je le crois, déplaisait à madame d'Arbigny: car elle -avait quelquefois de l'humeur, dont elle faisait toujours de la -tristesse, et qu'elle exprimait après par des motifs touchants, -bien que sa physionomie, dans les moments où elle ne s'observait -pas, eût quelquefois beaucoup de sécheresse; mais -j'attribuais ces instants d'inégalité à nos rapports ensemble, -dont je n'étais pas content moi-même; car cela fait mal d'aimer -un peu et de ne pas aimer tout à fait.</p> - -<p>«Ni le comte Raimond ni moi nous ne parlions de sa sœur: -c'était la première gêne qui eût existé entre nous; mais plusieurs -fois madame d'Arbigny m'avait conjuré de ne pas m'entretenir -d'elle avec son frère; et lorsque je m'étonnais de -cette prière, elle me disait: «Je ne sais si vous êtes comme -moi, mais je ne puis souffrir qu'un tiers, même mon ami -intime, se mêle de mes sentiments pour un autre. J'aime le -secret dans toutes les affections.» Cette explication me plaisait -assez, et j'obéissais à ses désirs. Je reçus alors une lettre -de mon père, qui me rappelait en Écosse. Les six mois fixés -pour mon séjour en France étaient écoulés, et les troubles de -ce pays allaient toujours en croissant; il ne pensait pas qu'il -convînt à un étranger d'y rester davantage. Cette lettre me -causa d'abord une vive peine. Je sentais néanmoins combien -mon père avait raison; j'avais un grand désir de le revoir; -mais la vie que je menais à Paris dans la société du comte -Raimond et de sa sœur m'était tellement agréable, que je ne -pouvais m'en arracher sans un amer chagrin. J'allai tout de -suite chez madame d'Arbigny, je lui montrai ma lettre, et, -pendant qu'elle la lisait, j'étais si absorbé par ma peine, que -je ne vis pas même quelle impression elle en recevait; je -l'entendis seulement qui me disait quelques mots pour m'engager -à retarder mon départ, à écrire à mon père que j'étais -malade, enfin à <i>louvoyer</i> avec sa volonté. Je me souviens que -ce fut le terme dont elle se servit; j'allais répondre, et j'aurais -dit ce qui était vrai, c'est que mon départ était résolu pour -le lendemain, lorsque le comte Raimond entra, et, sachant -ce dont il s'agissait, déclara le plus nettement du monde que -je devais obéir à mon père, et qu'il n'y avait pas à hésiter. Je -fus étonné de cette décision si rapide; je m'attendais à être -sollicité, retenu; je voulais résister à mes propres regrets; -mais je ne croyais pas que l'on me rendît le triomphe si facile, -et, pour un moment, je méconnus le sentiment de mon ami; -il s'en aperçut, me prit la main et me dit: «Dans trois mois -je serai en Angleterre; pourquoi donc vous retiendrais-je en -France? J'ai mes raisons pour n'en rien faire,» ajouta-t-il à -demi voix. Mais sa sœur l'entendit, et se hâta de dire qu'il -était sage, en effet, d'éviter les dangers que pouvait courir un -Anglais en France, au milieu de la révolution. Je suis bien -sûr à présent que ce n'était pas à cela que le comte Raimond -faisait allusion; mais il ne contredit ni ne confirma l'explication -de sa sœur. Je partais; il ne crut pas nécessaire de -m'en dire davantage.</p> - -<p>«Si je pouvais être utile à mon pays, je resterais, continua-t-il; -mais, vous le voyez, il n'y a plus de France. Les -idées et les sentiments qui la faisaient aimer n'existent plus. -Je regretterai encore le sol, mais je retrouverai ma patrie -quand je respirerai le même air que vous.» Combien je fus -ému des touchantes expressions d'une amitié si vraie! combien -en ce moment Raimond l'emportait sur sa sœur dans -mes affections! Elle le devina bien vite; et ce soir-là même, -je la vis sous un point de vue nouveau. Il arriva du monde; -elle fit les honneurs de chez elle à merveille, parla de mon -départ avec la plus grande simplicité, et donna généralement -l'idée que c'était pour elle l'événement le plus ordinaire. -J'avais déjà remarqué dans plusieurs occasions qu'elle mettait -un tel prix à la considération, que jamais elle ne laissait -voir à personne les sentiments qu'elle me témoignait; mais, -cette fois, c'en était trop, et j'étais tellement blessé de son -indifférence, que je résolus de partir avant la société, et de -ne pas rester seul un moment avec elle. Elle vit que je m'approchais -de son frère pour lui demander de me dire adieu le -lendemain matin, avant mon départ: alors elle vint à moi, et -me dit assez haut pour que l'on pût l'entendre, qu'elle avait -une lettre à me remettre pour une de ses amies en Angleterre, -et elle ajouta très-vite et très-bas: «Vous ne regrettez que -mon frère, vous ne parlez qu'à lui, et vous voulez me percer -le cœur en vous en allant ainsi!» Puis elle retourna sur-le-champ -s'asseoir au milieu de son cercle. Je fus troublé de ces -paroles, et j'allais rester comme elle le désirait, lorsque le -comte Raimond me prit par le bras, et m'emmena dans sa -chambre.</p> - -<p>«Quand tout le monde fut parti, nous entendîmes sonner -à coups redoublés dans l'appartement de madame d'Arbigny; -le comte Raimond n'y faisait pas attention; je le forçai cependant -à s'en inquiéter, et nous envoyâmes demander ce -que c'était: on nous répondit que madame d'Arbigny venait -de se trouver mal. Je fus vivement ému; je voulais la revoir, -retourner chez elle encore une fois; le comte Raimond m'en -empêcha obstinément. «Évitons ces émotions, dit-il; les -femmes se consolent toujours mieux quand elles sont seules.» -Je ne pouvais comprendre cette dureté pour sa sœur, si fort -en contraste avec la constante bonté de mon ami, et je me -séparai de lui, le lendemain, avec une sorte d'embarras qui -rendit nos adieux moins tendres. Ah! si j'avais deviné le sentiment -plein de délicatesse qui l'empêchait de consentir à ce -que sa sœur me captivât, quand il ne la croyait pas faite -pour me rendre heureux! si j'avais prévu surtout quels événements -allaient nous séparer pour toujours, mes adieux auraient -satisfait et son âme et la mienne.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Oswald cessa de parler pendant quelques instants; Corinne -écoutait son récit avec une telle avidité, qu'elle se tut aussi, -dans la crainte de retarder le moment où il reprendrait la -parole. «Je serais heureux, continua-t-il, si mes rapports -avec madame d'Arbigny avaient fini alors, si j'étais resté -près de mon père, et si je n'avais pas remis le pied sur la -terre de France! Mais la fatalité, c'est-à-dire peut-être la -faiblesse de mon caractère, a pour jamais empoisonné ma -vie: oui, pour jamais, chère amie, même auprès de vous.</p> - -<p>«Je passai près d'une année en Écosse avec mon père, et -notre tendresse l'un pour l'autre devint chaque jour plus intime; -je pénétrai dans le sanctuaire de cette âme céleste, et -je trouvais dans l'amitié qui m'unissait à lui ces sympathies -du sang dont les liens mystérieux tiennent à tout notre être. -Je recevais des lettres de Raimond pleines d'affection: il -me racontait les difficultés qu'il trouvait à dénaturer sa fortune -pour venir me joindre; mais sa persévérance dans ce -projet était la même. Je l'aimais toujours; mais quel ami -pouvais-je comparer à mon père! Le respect qu'il m'inspirait -ne gênait pas ma confiance. J'avais foi aux paroles de mon -père comme à un oracle, et les incertitudes qui sont malheureusement -dans mon caractère cessaient toujours dès qu'il -avait parlé. <i>Le ciel nous a formés</i>, dit un écrivain anglais, <i>pour -l'amour de ce qui est vénérable.</i> Mon père n'a pas su, il n'a pu -savoir à quel point je l'aimais, et ma fatale conduite a dû -l'en faire douter. Cependant il a eu pitié de moi; il m'a plaint, -en mourant, de la douleur que me causerait sa perte. Ah! -Corinne, j'avance dans ce triste récit; soutenez mon courage, -j'en ai besoin.—Cher ami, lui dit Corinne, trouvez quelque -douceur à montrer votre âme si noble et si sensible devant -la personne du monde qui vous admire et vous chérit le -plus.</p> - -<p>—Il m'envoya pour ses affaires à Londres, reprit lord -Nelvil, et je le quittai lorsque je ne devais plus le revoir, -sans qu'aucun frémissement m'avertît de mon malheur. Il -fut plus aimable que jamais dans nos derniers entretiens: on -dirait que l'âme des justes donne, comme les fleurs, plus de -parfums vers le soir. Il m'embrassa les larmes aux yeux: il -me disait souvent qu'à son âge tout était solennel; mais moi -je croyais à sa vie comme à la mienne: nos âmes s'entendaient -si bien, il était si jeune pour aimer, que je ne songeais -pas à sa vieillesse. La confiance comme la crainte sont -inexplicables dans les affections vives. Mon père m'accompagna -cette fois jusqu'au seuil de la porte de son château -que j'ai revu depuis désert et dévasté comme mon triste -cœur.</p> - -<p>«Il n'y avait pas huit jours que j'étais à Londres, quand -je reçus de madame d'Arbigny la fatale lettre dont j'ai retenu -chaque mot: «Hier 10 août, me disait-elle, mon frère -a été massacré aux Tuileries en défendant son roi. Je suis -proscrite comme sa sœur, et obligée de me cacher pour -échapper à mes persécuteurs. Le comte Raimond avait -pris toute ma fortune avec la sienne, pour la faire passer -en Angleterre: l'avez-vous déjà reçue? ou savez-vous à -qui il l'a confiée pour vous la remettre? Je n'ai qu'un mot -de lui, écrit du château même, au moment où il a su qu'on -se disposait à l'attaquer, et ce mot me dit seulement de -m'adresser à vous pour tout savoir. Si vous pouviez venir -ici pour m'emmener, vous me sauveriez peut-être la vie; -car les Anglais voyagent librement encore en France, et -moi je ne puis obtenir de passe-port: le nom de mon frère -me rend suspecte. Si la malheureuse sœur de Raimond -vous intéresse assez pour venir la chercher, vous saurez à -Paris, chez M. de Maltigues, mon parent, le lieu de ma retraite. -Mais si vous avez la généreuse intention de me secourir, -ne perdez pas un instant pour l'accomplir; car on -dit que la guerre peut éclater d'un jour à l'autre entre nos -deux pays.»</p> - -<p>«Représentez-vous l'effet que cette lettre produisit sur -moi. Mon ami massacré, sa sœur au désespoir, et leur fortune, -disait-elle, entre mes mains, bien que je n'en eusse pas -reçu la moindre nouvelle. Ajoutez à ces circonstances le -danger de madame d'Arbigny, et l'idée qu'elle avait que je -pouvais la servir en allant la chercher. Il ne me parut pas -possible d'hésiter; et je partis à l'instant, en envoyant un -courrier à mon père, qui lui portait la lettre que je venais de -recevoir, et la promesse qu'avant quinze jours je serais revenu. -Par un hasard vraiment cruel, l'homme que j'envoyai -tomba malade en route, et la seconde lettre que j'écrivis à -mon père, de Douvres, lui parvint avant la première. Il sut -ainsi mon départ sans en connaître les motifs; et, quand -l'explication lui arriva, il avait pris sur ce voyage une -inquiétude qui ne se dissipa point.</p> - -<p>«J'arrivai à Paris en trois jours; j'y appris que madame -d'Arbigny s'était retirée dans une ville de province, à soixante -lieues, et je continuai ma route pour aller l'y rejoindre. Nous -éprouvâmes l'un et l'autre une profonde émotion en nous revoyant: -elle était, dans son malheur, beaucoup plus aimable -qu'auparavant, parce qu'il y avait dans ses manières moins -d'art et de contrainte. Nous pleurâmes ensemble son noble -frère et les désastres publics. Je m'informai avec anxiété de -sa fortune: elle me dit qu'elle n'en avait aucune nouvelle; -mais, peu de jours après, j'appris que le banquier auquel le -comte Raimond l'avait confiée la lui avait rendue; et, ce qui -est singulier, je l'appris par un négociant de la ville où nous -étions, qui me le dit par hasard, et m'assura que madame -d'Arbigny n'avait jamais dû en être véritablement inquiète. -Je n'y compris rien, et j'allai chez madame d'Arbigny pour -lui demander ce que cela signifiait. Je trouvai chez elle un de -ses parents, M. de Maltigues, qui me dit, avec une promptitude -et un sang-froid remarquables, qu'il arrivait à l'instant -même de Paris pour apporter à madame d'Arbigny la nouvelle -du retour du banquier qu'elle croyait parti pour l'Angleterre, -et dont elle n'avait pas entendu parler depuis un -mois. Madame d'Arbigny confirma ce qu'il disait, et je la -crus; mais, en me rappelant qu'elle a constamment trouvé -des prétextes pour ne pas me montrer le prétendu billet de -son frère, dont elle me parlait dans sa lettre, j'ai compris, -depuis, qu'elle s'était servie d'une ruse pour m'inquiéter sur -sa fortune.</p> - -<p>«Au moins est-il vrai qu'elle était riche, et que dans son -désir de m'épouser il ne se mêlait aucun motif intéressé; -mais le grand tort de madame d'Arbigny était de faire une -entreprise du sentiment, de mettre de l'adresse là où il suffisait -d'aimer, et de dissimuler sans cesse, quand il eût mieux -valu montrer tout simplement ce qu'elle éprouvait; car elle -m'aimait alors autant qu'on peut aimer quand on combine ce -qu'on fait, presque même ce que l'on pense, et que l'on conduit -les relations du cœur comme des intrigues politiques.</p> - -<p>«La tristesse de madame d'Arbigny ajoutait encore à ses -charmes extérieurs, et lui donnait une expression touchante -qui me plaisait extrêmement. Je lui avais formellement déclaré -que je ne me marierais point sans le consentement de mon -père; mais je ne pouvais m'empêcher de lui exprimer les -transports que sa figure séduisante excitait en moi; et comme -il entrait dans ses projets de me captiver à tout prix, je crus -entrevoir qu'elle n'était pas invariablement résolue à repousser -mes désirs; et maintenant que je me retrace ce qui s'est -passé entre nous, il me semble qu'elle hésitait par des motifs -étrangers à l'amour, et que ses combats apparents étaient des -délibérations secrètes. Je me trouvais seul avec elle tout le -jour; et, malgré les résolutions que la délicatesse m'inspirait, -je ne pus résister à mon entraînement, et madame d'Arbigny -m'imposa tous les devoirs en m'accordant tous les -droits; elle me montra plus de douleur et de remords que -peut-être elle n'en avait réellement et me lia fortement à son -sort par son repentir même. Je voulais le mener en Angleterre -avec moi, la faire connaître à mon père, et le conjurer -de consentir à mon union avec elle; mais elle se refusait à -quitter la France sans que je fusse son époux. Peut-être -avait-elle raison en cela; mais, sachant bien de tout temps -que je ne pouvais me résoudre à l'épouser sans l'aveu de mon -père, elle avait tort dans les moyens qu'elle prenait, et pour -ne pas partir, et pour me retenir, malgré les devoirs qui me -rappelaient en Angleterre.</p> - -<p>«Quand la guerre fut déclarée entre les deux pays, mon -désir de quitter la France devint plus vif, et les obstacles qu'y -opposait madame d'Arbigny se multiplièrent. Tantôt elle ne -pouvait obtenir un passe-port; tantôt, si je voulais partir -seul, elle m'assurait qu'elle serait compromise en restant en -France après mon départ, parce qu'on la soupçonnerait d'être -en correspondance avec moi. Cette femme, si douce, si mesurée, -se livrait par moments à des accès de désespoir qui bouleversaient -entièrement mon âme; elle employait les attraits -de sa figure et les grâces de son esprit pour me plaire, et sa -douleur pour m'intimider.</p> - -<p>«Peut-être les femmes ont-elles tort de commander au -nom des larmes, et d'asservir ainsi la force à leur faiblesse; -mais quand elles ne craignent pas d'employer ce moyen, il -réussit presque toujours, au moins pour un temps. Sans doute le -sentiment s'affaiblit par l'empire même que l'on usurpe sur -lui, et la puissance des pleurs, trop souvent exercée, refroidit -l'imagination. Mais il y avait en France, dans ce temps, mille -occasions de ranimer l'intérêt et la pitié. La santé de madame -d'Arbigny paraissait aussi tous les jours plus faible; et c'est -encore un terrible moyen de domination pour les femmes que -la maladie. Celles qui n'ont pas, comme vous, Corinne, une -juste confiance dans leur esprit et dans leur âme, ou celles -qui ne sont pas, comme nos Anglaises, si fières et si timides -que la feinte leur est impossible, ont recours à l'art pour -inspirer l'attendrissement; et le mieux que l'on puisse attendre -d'elles alors, c'est que la dissimulation ait pour cause un -sentiment vrai.</p> - -<p>«Un tiers se mêlait, à mon insu, de mes relations avec -madame d'Arbigny; c'était M. de Maltigues: elle lui plaisait, -il ne demandait pas mieux que de l'épouser, mais une immoralité -réfléchie le rendait indifférent à tout; il aimait l'intrigue -comme un jeu, même quand le but ne l'intéressait -pas, et secondait madame d'Arbigny dans le désir qu'elle -avait de s'unir à moi, quitte à déjouer ce projet si l'occasion -de servir le sien se présentait. C'était un homme pour qui -j'avais un singulier éloignement: à peine âgé de trente ans, -ses manières et son extérieur étaient d'une sécheresse remarquable. -En Angleterre, où l'on nous accuse d'être froids, je -n'ai rien vu de comparable au sérieux de son maintien, quand -il entrait dans une chambre. Je ne l'aurais jamais pris pour -un Français, s'il n'avait pas eu le goût de la plaisanterie, et -un besoin de parler, très-bizarre dans un homme qui paraissait -blasé sur tout, et qui mettait cette disposition en système. -Il prétendait qu'il était né très-sensible, très-enthousiaste; -mais que la connaissance des hommes, dans la révolution -de France, l'avait détrompé de tout cela. Il avait -aperçu, disait-il, qu'il n'y avait de bon dans le monde que la -fortune ou le pouvoir, ou tous les deux, et que les amitiés, -en général, devaient être considérées comme des moyens -qu'il faut prendre ou quitter selon les circonstances. Il était -assez habile dans la pratique de cette opinion; il n'y faisait -qu'une faute, c'était de la dire; mais bien qu'il n'eût pas, -comme les Français d'autrefois, le désir de plaire, il lui restait -le besoin de faire effet par la conversation, et cela le -rendait très-imprudent: bien différent en cela de madame -d'Arbigny, qui voulait atteindre son but, mais qui ne se trahissait -point, comme M. de Maltigues, en cherchant à briller -par l'immoralité même. Entre ces deux personnes, ce qui -était bizarre, c'est que la plus vive cachait bien son secret, -et que l'homme froid ne savait pas se taire.</p> - -<p>«Tel qu'il était, ce M. de Maltigues, il avait un ascendant -singulier sur madame d'Arbigny; il la devinait, ou bien elle -lui confiait tout; cette femme, habituellement dissimulée, -avait peut-être besoin de faire de temps en temps une -imprudence, comme pour respirer; au moins est-il certain -que, quand M. de Maltigues la regardait durement, elle se -troublait toujours; s'il avait l'air mécontent, elle se levait -pour le prendre à part; s'il sortait avec humeur, elle s'enfermait -presque à l'instant pour lui écrire. Je m'expliquais cette -puissance de M. de Maltigues sur madame d'Arbigny, parce -qu'il la connaissait dès son enfance, et dirigeait ses affaires -depuis qu'elle n'avait pas de plus proche parent que lui; -mais le principal motif de ces ménagements singuliers, -c'était le projet qu'elle avait formé, et j'appris trop tard, de -l'épouser si je la quittais; car elle ne voulait à aucun prix -passer pour une femme abandonnée. Une telle résolution devrait -faire croire qu'elle ne m'aimait pas; et cependant elle -n'avait, pour me préférer, aucune raison que le sentiment; -mais elle avait mêlé toute sa vie le calcul à l'entraînement, -et les prétentions factices de la société aux affections naturelles. -Elle pleurait parce qu'elle était émue, mais elle pleurait -aussi parce que c'est ainsi qu'on attendrit. Elle était heureuse -d'être aimée parce qu'elle aimait, mais aussi parce que -cela fait honneur dans le monde; elle avait de bons sentiments -quand elle était toute seule, mais elle n'en jouissait pas si elle -ne pouvait les faire tourner au profit de son amour-propre -ou de ses désirs. C'était une personne formée par et pour la -bonne compagnie, et qui avait cet art de travailler le vrai, -qui se rencontre si souvent dans les pays où le désir de produire -de l'effet par ses sentiments, est plus vif que ces sentiments -mêmes.</p> - -<p>«Je n'avais pas, depuis longtemps, de nouvelles de mon -père, parce que la guerre avait interrompu sa correspondance -avec moi. Une lettre enfin m'arriva par une occasion; il -m'adjurait de partir, au nom de mon devoir et de sa tendresse; -il me déclarait en même temps, de la manière la plus -formelle, que si j'épousais madame d'Arbigny, je lui causerais -une douleur mortelle, et me demandait au moins de revenir -libre en Angleterre, et de ne me décider qu'après -l'avoir entendu. Je lui répondis à l'instant, en lui donnant ma -parole d'honneur que je ne me marierais pas sans son consentement, -et l'assurant que dans peu je le rejoindrais. -Madame d'Arbigny employa d'abord la prière, puis le désespoir, -pour me retenir; et, voyant enfin qu'elle ne réussissait -pas, je crois qu'elle eut recours à la ruse; mais comment -alors aurais-je pu la soupçonner?</p> - -<p>«Un matin elle arriva chez moi, pâle, échevelée, et se jeta -dans mes bras, en me suppliant de la protéger: elle paraissait -mourir de frayeur. A peine pus-je comprendre, à travers -son émotion, que l'ordre était venu de l'arrêter, comme sœur -du comte Raimond, et qu'il fallait que je lui trouvasse un -asile pour la dérober à ceux qui la poursuivaient. A cette -époque même, des femmes avaient péri, et toutes les terreurs -paraissaient naturelles. Je la menai chez un négociant qui -m'était dévoué; je l'y cachai, je crus la sauver, et M. de Maltigues -et moi nous avions seuls le secret de sa retraite. Comment, -dans cette situation, ne pas s'intéresser vivement au -sort d'une femme? comment se séparer d'une personne proscrite? -Quel est le jour, quel est le moment où il se peut qu'on -lui dise: «Vous avez compté sur mon appui, et je vous le -retire!» Cependant le souvenir de mon père me poursuivait -continuellement, et, dans plusieurs occasions, j'essayai d'obtenir -de madame d'Arbigny la permission de partir seul; -mais elle me menaça de se livrer à ses assassins si je la quittais, -et sortit deux fois en plein jour, dans un trouble affreux -qui me pénétra de douleur et de crainte. Je la suivis dans la -rue, en la conjurant en vain de revenir. Heureusement, par -hasard ou par combinaison, nous rencontrâmes chaque fois -M. de Maltigues, et il la ramena en lui faisant sentir l'imprudence -de sa conduite. Alors je me résignai à rester, et j'écrivis -à mon père en motivant, autant que je le pus, ma conduite; -mais je rougissais d'être en France, au milieu des événements -affreux qui s'y passaient, et lorsque mon pays était en guerre -avec les Français.</p> - -<p>«M. de Maltigues se moquait souvent de mes scrupules; -mais, tout spirituel qu'il était, il ne prévoyait pas ou ne se -donnait pas la peine d'observer l'effet de ses plaisanteries, -car elles réveillaient en moi tous les sentiments qu'il voulait -éteindre. Madame d'Arbigny remarquait bien l'impression que -je recevais; mais elle n'avait point d'empire sur M. de Maltigues, -qui se décidait souvent par le caprice, au défaut de -l'intérêt. Elle recourait, pour m'attendrir, à sa douleur véritable, -à sa douleur exagérée; elle se servait de la faiblesse de -sa santé autant pour plaire que pour toucher, car elle n'était -jamais plus attrayante que quand elle s'évanouissait à mes -pieds. Elle savait embellir sa beauté comme tout le reste de -ses agréments, et ses charmes extérieurs eux-mêmes étaient -habilement combinés avec ses émotions pour me captiver.</p> - -<p>«Je vivais ainsi toujours troublé, toujours incertain, tremblant -quand je recevais une lettre de mon père, plus malheureux -encore quand je n'en recevais pas, retenu par l'attrait -que je ressentais pour madame d'Arbigny, et surtout par la -peur de son désespoir; car, par un mélange singulier, c'était -la personne la plus douce dans l'habitude de la vie, la plus -égale, souvent même la plus enjouée, et néanmoins la plus -violente dans une scène. Elle voulait enchaîner par le bonheur -et par la crainte, et transformait ainsi toujours son -naturel en moyens. Un jour, c'était au mois de septembre 1793, -il y avait plus d'un an déjà que j'étais en France, je reçus une -lettre de mon père, conçue en peu de mots; mais ces mots -étaient si sombres et si douloureux, qu'il faut, Corinne, m'épargner -de vous les dire: ils me feraient trop de mal. Mon -père était déjà malade, mais il ne me le dit pas: sa délicatesse -et sa fierté l'en empêchèrent. Cependant toute sa lettre -exprimait tant de douleur, et sur mon absence et sur la possibilité -de mon mariage avec madame d'Arbigny, que je ne -conçois pas encore comment, en la lisant, je n'ai pas prévu -le malheur dont j'étais menacé. Je fus assez ému néanmoins -pour ne plus hésiter, et j'allai chez madame d'Arbigny, parfaitement -décidé à prendre congé d'elle. Elle aperçut bien -vite que mon parti était pris; et, se recueillant en elle-même, -tout à coup elle se leva et me dit: «Avant de partir, il faut -que vous sachiez un secret que je rougissais de vous avouer. -Si vous m'abandonnez, ce ne sera pas moi seule que vous -ferez mourir, et le fruit de ma honte et de mon coupable -amour périra dans mon sein avec moi.» Rien ne peut exprimer -l'émotion que j'éprouvai; ce devoir sacré, ce devoir nouveau -s'empara de toute mon âme, et je fus soumis à madame -d'Arbigny comme l'esclave le plus dévoué.</p> - -<p>«Je l'aurais épousée, comme elle le voulait, s'il ne se fût -pas rencontré dans ce moment les plus grands obstacles à ce -qu'un Anglais pût se marier en France, en déclarant, comme -il le fallait, son nom à l'officier civil. J'ajournai donc notre -union jusqu'au moment où nous pourrions aller ensemble en -Angleterre, et je résolus de ne pas quitter madame d'Arbigny -jusqu'alors: elle se calma d'abord, quand elle fut tranquillisée -sur le danger prochain de mon départ; mais elle recommença -bientôt à se plaindre et à se montrer tour à tour blessée et -malheureuse de ce que je ne surmontais pas toutes les difficultés -pour l'épouser. J'aurais fini par céder à sa volonté; -j'étais tombé dans la mélancolie la plus profonde, je passais -des jours entiers chez moi, sans pouvoir en sortir; j'étais en -proie à une idée que je ne m'avouais jamais et qui me persécutait -toujours. J'avais un pressentiment de la maladie de -mon père, et je ne voulais pas croire à mon pressentiment, -que je prenais pour une faiblesse. Par une bizarrerie, résultat -de l'effroi que me causait la douleur de madame d'Arbigny, -je combattais mon devoir comme une passion; et ce qu'on -aurait pu croire une passion me tourmentait comme un devoir. -Madame d'Arbigny m'écrivait sans cesse pour m'engager -à venir chez elle; j'y venais, et quand je la voyais, je ne lui -parlais pas de son état, parce que je n'aimais pas à rappeler -ce qui lui donnait des droits sur moi; il me semble à présent -qu'elle aussi m'en parlait moins qu'elle n'aurait dû le faire; -mais je souffrais trop alors pour rien remarquer.</p> - -<p>«Enfin, une fois que j'étais resté trois jours chez moi, dévoré -de remords, écrivant vingt lettres à mon père et les déchirant -toutes, M. de Maltigues, qui ne venait guère me voir, -parce que nous ne nous convenions pas, arriva, député par -madame d'Arbigny, pour m'arracher à ma solitude, mais s'intéressant -assez peu, comme vous allez en juger, au succès de -son ambassade. Il aperçut en entrant, avant que j'eusse le -temps de le cacher, que j'avais le visage couvert de larmes. -«A quoi bon cette douleur, mon cher? me dit-il; quittez ma -cousine, ou bien épousez-la: ces deux partis sont également -bons, puisqu'ils en finissent.—Il y a des situations dans la -vie, lui répondis-je, où, même en se sacrifiant, on ne sait pas -encore comment remplir tous ses devoirs.—C'est qu'il ne -faut pas se sacrifier, reprit M. de Maltigues; je ne connais, -quant à moi, aucune circonstance où cela soit nécessaire: -avec de l'adresse on se tire de tout; l'habileté est la reine du -monde.—Ce n'est pas l'habileté que j'envie, lui dis-je; mais -je voudrais au moins, je vous le répète, en me résignant à -n'être pas heureux, ne pas affliger ce que j'aime.—Croyez-moi, -dit M. de Maltigues, ne mêlez pas à cette œuvre difficile -qu'on appelle vivre, le sentiment qui la complique encore -plus: c'est une maladie de l'âme: j'en suis atteint quelquefois -tout comme un autre; mais quand elle m'arrive, je me -dis que cela passera, et je me tiens toujours parole.—Mais, -lui répondis-je, en cherchant à rester comme lui dans les -idées générales, car je ne pouvais ni ne voulais lui témoigner -aucune confiance, quand on pourrait écarter le sentiment, il -resterait toujours l'honneur et la vertu, qui s'opposent souvent -à nos désirs en tout genre.—L'honneur! reprit M. de -Maltigues: entendez-vous par l'honneur, se battre quand on -est insulté? à cet égard il n'y a pas de doute; mais sous tous -les autres rapports, quel intérêt aurait-on à se laisser entraver -par mille délicatesses vaines?—Quel intérêt! interrompis-je; -il me semble que ce n'est pas là le mot dont il s'agit.—A -parler sérieusement, continua M. de Maltigues, il en est -peu qui aient un sens aussi clair. Je sais bien qu'autrefois -l'on disait: <i>Un honorable malheur, un glorieux revers.</i> Mais -aujourd'hui que tout le monde est persécuté, les coquins -comme ce qu'on est convenu d'appeler les honnêtes gens, il -n'y a de différence dans ce monde qu'entre les oiseaux pris -au filet et ceux qui ont échappé.—Je crois à une autre différence, -lui répondis-je, la prospérité méprisée, et les revers -honorés par l'estime des hommes de bien.—Trouvez-les-moi -donc, reprit M. de Maltigues, ces hommes de bien qui vous -consolent de vos peines par leur courageuse estime; il me -semble, au contraire, que la plupart des personnes soi-disant -vertueuses, si vous êtes heureux, vous excusent; si vous êtes -puissant, vous aiment. C'est très-beau sans doute à vous de -ne pas savoir contrarier un père, qui devrait à présent ne -plus se mêler de vos affaires; mais il ne faudrait pas pour -cela perdre votre vie ici de toutes les façons: quant à moi, -quoi qu'il m'arrive, je veux à tout prix épargner à mes amis -le chagrin de me voir souffrir, et à moi le spectacle du visage -allongé de la consolation.—Je croyais, interrompis-je vivement, -que le but de la vie d'un honnête homme n'était pas le -bonheur qui ne sert qu'à lui, mais la vertu qui sert aux -autres.—La vertu, la vertu!… dit M. de Maltigues en hésitant -un peu; puis se décidant à la fin: «c'est un langage -pour le vulgaire, que les augures ne peuvent se parler entre -eux sans rire. Il y a de bonnes âmes que de certains mots, -de certains sons harmonieux remuent encore, c'est pour elles -que l'on fait jouer l'instrument; mais toute cette poésie que -l'on appelle la conscience, le dévouement, l'enthousiasme, a -été inventée pour consoler ceux qui n'ont pas su réussir dans -le monde; c'est comme un <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> que l'on chante pour -les morts. Les vivants, quand ils sont dans la prospérité, ne -sont pas du tout curieux d'obtenir ce genre d'hommage.»</p> - -<p>«Je fus tellement irrité de ce discours, que je ne pus m'empêcher -de dire avec hauteur: «Je serais fâché, monsieur, si -j'avais des droits sur la maison de madame d'Arbigny, qu'elle -reçût chez elle un homme qui se permet une telle manière de -penser et de s'exprimer.—Vous pouvez à cet égard, répondit -M. de Maltigues, quand il en sera temps, décider ce qui vous -plaira; mais si ma cousine m'en croit, elle n'épousera point -un homme qui se montre si malheureux de la possibilité de -cette union; depuis longtemps, elle peut vous le dire, je lui -reproche sa faiblesse et tous les moyens qu'elle emploie pour un -but qui n'en vaut pas la peine.» A ce mot, que l'accent rendait -encore plus insultant, je fis signe à M. de Maltigues de -sortir avec moi, et pendant le chemin je dois dire qu'il continuait -à développer son système avec le plus grand sang-froid -du monde; et, pouvant mourir dans peu d'instants, il ne disait -pas un mot qui fût religieux ni sensible. «Si j'avais -donné dans toutes vos fadaises, à vous autres jeunes gens, -me disait-il, pensez-vous que ce qui se passe dans mon pays -ne m'en aurait pas guéri? Quand avez-vous vu que d'être -scrupuleux à votre manière servît à rien?—Je conviens avec -vous, lui dis-je, que dans votre pays, à présent, cela sert un -peu moins qu'ailleurs, mais avec le temps, ou par delà le -temps, tout a sa récompense.—Oui, reprit M. de Maltigues, -en faisant entrer le ciel dans ses calculs.—Et pourquoi pas? -lui dis-je; l'un de nous va peut-être savoir ce qui en est.—Si -c'est moi qui dois mourir, continua-t-il en riant, je suis bien -sûr que je n'en saurai rien; si c'est vous, vous ne reviendrez -pas éclairer mon âme.» En chemin je pensais que, si j'étais -tué par M. de Maltigues, je n'avais pris aucune précaution -pour faire savoir mon sort à mon père, ni pour donner à madame -d'Arbigny une partie de ma fortune, à laquelle je lui -croyais des droits. Pendant que je faisais ces réflexions, nous -passâmes devant la maison de M. de Maltigues, et je lui demandai -la permission d'y monter pour écrire deux lettres; il -y consentit: et lorsque nous continuâmes notre route pour -sortir de la ville, je les lui remis, et je lui parlai de madame -d'Arbigny avec beaucoup d'intérêt, en la lui recommandant -comme à un ami que je croyais sûr. Cette preuve de confiance -le toucha; car il faut observer, à la gloire de l'honnêteté, -que les hommes qui professent le plus ouvertement l'immoralité -sont très-flattés si par hasard on leur donne une -marque d'estime: la circonstance aussi dans laquelle nous -nous trouvions était assez grave pour que M. de Maltigues -en fût peut-être ému; mais comme pour rien au monde il -n'aurait voulu qu'on le remarquât, il dit en plaisantant ce qui -lui était inspiré, je le crois, par un sentiment plus sérieux.</p> - -<p>«Vous êtes une honnête créature, mon cher Nelvil; je veux -faire pour vous quelque chose de généreux: on dit que cela -porte bonheur, et la générosité est en effet une qualité si enfantine, -qu'elle doit être plutôt récompensée dans le ciel que -sur la terre. Mais, avant de vous servir, il faut que nos conditions -soient bien faites; quoi que je vous dise, nous ne nous -en battrons pas moins.» Je répondis à ces mots par un consentement -très-dédaigneux, à ce que je crois, car je trouvais -la précaution oratoire au moins inutile. M. de Maltigues continua -d'un ton sec et dégagé: «Madame d'Arbigny ne vous -convient pas, vos caractères n'ont aucun rapport ensemble; -votre père, d'ailleurs, serait désespéré, si vous faisiez ce mariage; -et vous seriez désespéré d'affliger votre père. Il vaut -donc mieux que, si je vis, ce soit moi qui épouse madame -d'Arbigny; et, si vous me tuez, il vaut mieux encore qu'elle -en épouse un troisième; car c'est une personne d'une haute -sagesse que ma cousine, et qui, lors même qu'elle aime, prend -toujours de sages précautions pour le cas où on ne l'aimerait -plus. Vous apprendrez tout cela par ses lettres; je vous les -laisse après moi: vous les trouverez dans mon secrétaire, -dont voici la clef. Je suis lié avec ma cousine depuis qu'elle -est au monde, et vous savez que, bien qu'elle soit très-mystérieuse, -elle ne me cache aucun de ses secrets; elle croit que -je ne dis que ce que je veux; il est vrai que je ne suis entraîné -par rien; mais aussi je ne mets pas d'importance à -grand'chose, et je pense que nous autres hommes, nous nous -devons de ne nous rien taire à l'égard des femmes. Aussi bien, -si je meurs, c'est pour les beaux yeux de madame d'Arbigny -que cet accident m'arrivera, et quoique je sois prêt à périr -pour elle de bonne grâce, je ne lui suis pas trop obligé de la -situation où elle m'a mis par sa double intrigue. Au reste, -ajouta-t-il, il n'est pas dit que vous me tuerez;» et en achevant -ces mots, comme nous étions hors de la ville, il tira son -épée et se mit en garde.</p> - -<p>«Il avait parlé avec une vivacité singulière, et j'étais resté -confondu de ce qu'il m'avait dit. L'approche du danger, sans -le troubler, l'animait pourtant davantage, et je ne pouvais -deviner si c'était la vérité qui lui échappait, ou un mensonge -qu'il forgeait pour se venger. Néanmoins, dans cette incertitude, -je ménageai beaucoup sa vie; il était moins adroit que -moi dans les exercices du corps, et dix fois j'aurais pu lui -plonger mon épée dans le cœur, mais je me contentai de le -blesser au bras et de le désarmer. Il parut sensible à mon -procédé; et je lui rappelai, en le conduisant chez lui, la conversation -qui avait précédé l'instant où nous nous étions battus. -Il me dit alors: «Je suis fâché d'avoir trahi la confiance -de ma cousine; le péril est comme le vin, il monte la tête; -mais enfin je m'en console, car vous n'auriez pas été heureux -avec madame d'Arbigny; elle est trop rusée pour vous. Moi, -cela m'est égal; car, bien que je la trouve charmante et que -son esprit me plaise extrêmement, elle ne me fera jamais rien -faire à mon détriment, et nous nous servirons très-bien en -tout, parce que le mariage rendra nos intérêts communs. Mais -vous, qui êtes romanesque, vous auriez été sa dupe. Il ne -tenait qu'à vous de me tuer, et je vous dois la vie, je ne puis -donc vous refuser les lettres que je vous avais promises après -ma mort. Lisez-les, partez pour l'Angleterre, et ne soyez pas -trop tourmenté des chagrins de madame d'Arbigny. Elle pleurera, -parce qu'elle vous aime; mais elle se consolera, parce -que c'est une femme assez raisonnable pour ne pas vouloir -être malheureuse, et surtout passer pour l'être. Dans trois -mois elle sera madame de Maltigues.» Tout ce qu'il me disait -était vrai: les lettres qu'il me montra le prouvèrent. Je restai -convaincu que madame d'Arbigny n'était point dans l'état -qu'elle avait feint de m'avouer en rougissant, pour me contraindre -à l'épouser, et qu'elle m'avait, à cet égard, indignement -trompé. Sans doute elle m'aimait, puisqu'elle le disait -dans ses lettres à M. de Maltigues lui-même; mais elle le flattait -avec tant d'art, elle lui laissait tant d'espérance, et montrait, -pour lui plaire, un caractère si différent de celui qu'elle -m'avait toujours fait voir, qu'il me fut impossible de douter -qu'elle ne le ménageât, dans l'intention de l'épouser si notre -mariage n'avait pas lieu. Telle était la femme, Corinne, qui -m'a coûté pour toujours le repos du cœur et de la conscience!</p> - -<p>«Je lui écrivis en partant, et je ne la revis plus; et, comme -M. de Maltigues l'avait prédit, j'ai su depuis qu'elle l'avait -épousé. Mais j'étais loin d'envisager alors le malheur qui -m'attendait: je croyais obtenir le pardon de mon père; j'étais -sûr qu'en lui disant combien j'avais été trompé, il m'aimerait -davantage, puisqu'il me saurait plus à plaindre. Après un -voyage de près d'un mois, jour et nuit, à travers l'Allemagne, -j'arrivai en Angleterre plein de confiance dans l'inépuisable -bonté paternelle. Corinne, en débarquant, un papier public -m'annonça que mon père n'était plus! Vingt mois se sont -passés depuis ce moment, et il est toujours devant moi comme -un fantôme qui me poursuit. Les lettres qui formaient ces -mots: <i>Lord Nelvil vient de mourir</i>, ces lettres étaient flamboyantes; -le feu du volcan qui est là devant nous est moins -effrayant qu'elles. Ce n'est pas tout encore; j'appris qu'il -était mort profondément affligé de mon séjour en France, -craignant que je ne renonçasse à la carrière militaire, que je -n'épousasse une femme dont il pensait peu de bien, et que, -me fixant dans un pays en guerre avec le mien, je ne me perdisse -entièrement de réputation en Angleterre! Qui sait si ces -douloureuses pensées n'ont pas abrégé ses jours! Corinne, -Corinne, ne suis-je pas un assassin, ne le suis-je pas? -dites-le-moi.—Non, -s'écria-t-elle, non, vous n'êtes que malheureux; -c'est la bonté, c'est la générosité qui vous ont entraîné. Je -vous respecte autant que je vous aime: jugez-vous dans mon -cœur; prenez-le pour votre conscience. La douleur vous -égare: croyez celle qui vous chérit. Ah! l'amour, tel que je -le sens, n'est point une illusion: c'est parce que vous êtes le -meilleur, le plus sensible des hommes, que je vous admire et -vous adore.—Corinne, lui dit Oswald, cet hommage ne m'est -pas dû; mais il se peut cependant que je ne sois pas si coupable. -Mon père m'a pardonné avant de mourir; j'ai trouvé -dans un dernier écrit de lui, qui m'était adressé, de douces -paroles. Une lettre de moi lui était parvenue, qui m'avait un -peu justifié; mais le mal était fait, et la douleur qui venait de -moi avait déchiré son cœur.</p> - -<p>«Quand je rentrai dans son château, quand ses vieux serviteurs -m'entourèrent, je repoussai leurs consolations, je -m'accusai devant eux; j'allai me prosterner sur sa tombe; j'y -jurai, comme si le temps de réparer existait encore pour moi, -que jamais je ne me marierais sans le consentement de mon -père. Hélas! que promettais-je à celui qui n'était plus! que -signifiaient alors ces paroles de mon délire! Je ne dois les considérer -au moins comme un engagement de ne rien faire qu'il -eût désapprouvé pendant sa vie. Corinne, chère amie, pourquoi -ces mots vous troublent-ils? Mon père a pu me demander -le sacrifice d'une femme dissimulée, qui ne devait qu'à son -adresse le goût qu'elle m'inspirait; mais la personne la plus -vraie, la plus naturelle et la plus généreuse, celle pour qui -j'ai senti le premier amour, celui qui purifie l'âme au lieu de -l'égarer, pourquoi les êtres célestes voudraient-ils me séparer -d'elle?</p> - -<p>«Lorsque j'entrai dans la chambre de mon père, je vis son -manteau, son fauteuil, son épée, qui étaient encore là, comme -autrefois; encore là: mais sa place était vide, et mes cris -l'appelaient en vain! Ce manuscrit, ce recueil de ses pensées, -est tout ce qui me répond: vous en connaissez déjà quelques -morceaux, dit Oswald en le donnant à Corinne; je le porte -toujours avec moi. Lisez ce qu'il écrivait sur le devoir des enfants -envers leurs parents; lisez, Corinne: votre douce voix -me familiarisera peut-être avec ces paroles. Corinne obéit à -la voix d'Oswald, et lut ce qui suit:</p> - -<blockquote> -<p>«Ah! qu'il faut peu de chose pour rendre défiants d'eux-mêmes, -un père, une mère avancés dans la vie! Ils croient -aisément qu'ils sont de trop sur la terre. A quoi se croiraient-ils -bons pour vous, qui ne leur demandez plus de conseils? -Vous vivez tout entiers dans le moment présent; vous -y êtes consignés par une passion dominante, et tout ce qui -ne se rapporte pas à ce moment vous paraît antique et suranné. -Enfin, vous êtes tellement en votre personne et de -cœur et d'esprit, que, croyant former à vous seuls un point -historique, les ressemblances éternelles entre le temps et les -hommes échappent à votre attention; et l'autorité de l'expérience -vous semble une fiction, ou une vaine garantie destinée -uniquement au crédit des vieillards et aux dernières -jouissances de leur amour-propre. Quelle erreur est la vôtre! -Le monde, ce vaste théâtre, ne change pas d'acteurs; c'est -toujours l'homme qui s'y montre en scène; mais l'homme -ne se renouvelle point, il se diversifie; et comme toutes ses -formes sont dépendantes de quelques passions principales -dont le cercle est depuis longtemps parcouru, il est rare -que, dans les petites combinaisons de la vie privée, l'expérience, -cette science du passé, ne soit la source féconde -des enseignements les plus utiles.</p> - -<p>«Honneur donc aux pères et aux mères, honneur et respect, -ne fût-ce que pour leur règne passé, pour ce temps -dont ils ont été seuls maîtres, et qui ne reviendra plus; ne -fût-ce que pour ces années à jamais perdues, et dont ils -portent sur le front l'auguste empreinte!</p> - -<p>«Voilà votre devoir, enfants présomptueux, et qui paraissez -impatients de courir seuls dans la route de la vie. Ils -s'en iront, vous n'en pouvez douter, ces parents qui tardent -à vous faire place; ce père, dont les discours ont encore -une teinte de sévérité qui vous blesse; cette mère, dont le -vieil âge vous impose des soins qui vous importunent: ils s'en -iront, ces surveillants attentifs de votre enfance, et ces -protecteurs animés de votre jeunesse; ils s'en iront, et vous -chercherez en vain de meilleurs amis; ils s'en iront, et dès -qu'ils ne seront plus, ils se présenteront à vous sous un -nouvel aspect; car le temps, qui vieillit les gens présents à -notre vue, les rajeunit pour nous quand la mort les a fait -disparaître; le temps leur prête alors un éclat qui nous -était inconnu: nous les voyons dans le tableau de l'éternité, -où il n'y a plus d'âge, comme il n'y a plus de graduation; -et, s'ils avaient laissé sur la terre un souvenir de leur -vertu, nous les ornerions en imagination d'un rayon céleste, -nous les suivrions de nos regards dans le séjour des -élus, nous les contemplerions dans ces demeures de gloire -et de félicité; et, près des vives couleurs dont nous composerions -leur sainte auréole nous nous trouverions effacés, -au milieu même de nos beaux jours, au milieu des triomphes -dont nous sommes le plus éblouis.»</p> -</blockquote> - -<p>«Corinne, s'écria lord Nelvil avec une douleur déchirante, -pensez-vous que ce soit contre moi qu'il écrivit ces éloquentes -plaintes?—Non, non, répondit Corinne; vous savez qu'il -vous chérissait, qu'il croyait à votre tendresse; et je tiens de -vous que ces réflexions furent écrites longtemps avant que -vous eussiez eu le tort que vous vous reprochez. Écoutez plutôt, -continua Corinne en parcourant le recueil qu'elle avait encore -entre les mains, écoutez ces réflexions sur l'indulgence, qui -sont écrites quelques pages plus loin:</p> - -<blockquote> -<p>«Nous marchons dans la vie, environnés de piéges, et d'un -pas chancelant; nos sens se laissent séduire par des amorces -trompeuses; notre imagination nous égare par de fausses -lueurs; et notre raison elle-même reçoit chaque jour de -l'expérience le degré de lumière qui lui manquait et la confiance -dont elle a besoin. Tant de dangers, unis à une si -grande faiblesse; tant d'intérêts divers, avec une prévoyance -si limitée, une capacité si restreinte; enfin tant de choses -inconnues et une si courte vie, toutes ces circonstances, -toutes ces conditions de notre nature, ne sont-elles pas -pour nous un avertissement du haut rang que nous devons -accorder à l'indulgence dans l'ordre des vertus sociales?… -Hélas! où est-il, l'homme qui soit exempt de faiblesse? où -est-il, l'homme qui n'ait aucun reproche à se faire? où est-il, -l'homme qui puisse regarder en arrière de sa vie sans -éprouver un seul remords, ou sans connaître aucun regret? -Celui-là seul est étranger aux agitations d'une âme timorée, -qui ne s'est jamais examiné lui-même, qui n'a jamais séjourné -dans la solitude de sa conscience.»</p> -</blockquote> - -<p>«Voilà, reprit Corinne, les paroles que votre père vous -adresse du haut du ciel; voilà celles qui sont pour vous.—Cela -est vrai, dit Oswald; oui, Corinne, vous êtes l'ange des -consolations, vous me faites du bien; mais, si j'avais pu le -voir un moment avant sa mort, s'il avait su de moi que je -n'étais pas indigne de lui, s'il m'avait dit qu'il le croyait, je -ne serais pas agité par les remords, comme le plus criminel -des hommes; je n'aurais pas cette conduite vacillante, cette -âme troublée qui ne promet de bonheur à personne. Ne m'accusez -pas de faiblesse; mais le courage ne peut rien contre la -conscience: c'est d'elle qu'il vient: comment pourrait-il -triompher d'elle? A présent même que l'obscurité s'avance, -il me semble que je vois dans ces nuages les sillons de la foudre -qui me menace. Corinne! Corinne! rassurez votre malheureux -ami, ou laissez-moi couché sur cette terre, qui s'entr'ouvrira -peut-être à mes cris, et me laissera pénétrer jusqu'au -séjour des morts.»</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l13">LIVRE TREIZIÈME<br /> -LE VÉSUVE ET LA CAMPAGNE DE NAPLES</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Lord Nelvil resta longtemps anéanti, après le récit cruel -qui avait ébranlé toute son âme. Corinne essaya doucement -de le rappeler à lui-même: la rivière de feu qui tombait du -Vésuve, rendue visible enfin par la nuit, frappa vivement -l'imagination troublée d'Oswald. Corinne profita de cette impression -pour l'arracher aux souvenirs qui l'agitaient, et se hâta -de l'entraîner avec elle sur le rivage de cendres de la lave -enflammée.</p> - -<p>Le terrain qu'ils traversèrent, avant d'y arriver, fuyait sous -leurs pas, et semblait les repousser loin d'un séjour ennemi -de tout ce qui a vie: la nature n'est plus dans ces lieux en -relation avec l'homme, il ne peut plus s'en croire le dominateur; -elle échappe à son tyran par la mort. Le feu du torrent -est d'une couleur funèbre; néanmoins, quand il brûle les -vignes ou les arbres, on en voit sortir une flamme claire et -brillante; mais la lave même est sombre, tel qu'on se représente -un fleuve de l'enfer; elle roule lentement comme un -sable noir de jour, et rouge la nuit. On entend, quand elle -approche, un petit bruit d'étincelles qui fait d'autant plus de -peur qu'il est léger, et que la ruse semble se joindre à la -force: le tigre royal arrive ainsi secrètement, à pas comptés. -Cette lave avance sans jamais se hâter, et sans perdre un instant; -si elle rencontre un mur élevé, un édifice quelconque -qui s'oppose à son passage, elle s'arrête, elle amoncelle devant -l'obstacle ses torrents noirs et bitumineux, et l'ensevelit enfin -sous ses vagues brûlantes. Sa marche n'est point assez rapide -pour que les hommes ne puissent pas fuir devant elle; mais -elle atteint, comme le temps, les imprudents et les vieillards -qui, la voyant venir lourdement et silencieusement, s'imaginent -qu'il est aisé de lui échapper. Son éclat est si ardent, -que la terre se réfléchit dans le ciel et lui donne l'apparence -d'un éclair continuel: ce ciel, à son tour, se répète dans la -mer, et la nature est embrasée par cette triple image du feu.</p> - -<p>Le vent se fait entendre et se fait voir par des tourbillons -de flamme dans le gouffre d'où sort la lave. On a peur de ce -qui se passe au sein de la terre, et l'on sent que d'étranges -fureurs la font trembler sous nos pas. Les rochers qui entourent -la source de la lave sont couverts de soufre, de bitume, -dont les couleurs ont quelque chose d'infernal. Un vert -livide, un jaune brun, un rouge sombre, forment comme une -dissonance pour les yeux, et tourmentent la vue, comme -l'ouïe serait déchirée par ces sons aigus que faisaient entendre -les sorcières quand elles appelaient, de nuit, la lune -sur la terre.</p> - -<p>Tout ce qui entoure le volcan rappelle l'enfer, et les descriptions -des poëtes sont sans doute empruntées de ces lieux. -C'est là que l'on conçoit comment les hommes ont cru à l'existence -d'un génie malfaisant qui contrariait les desseins de la -Providence. On a dû se demander, en contemplant un tel séjour, -si la bonté seule présidait aux phénomènes de la création, -ou bien si quelque principe caché forçait la nature, -comme l'homme, à la férocité. «Corinne, s'écria lord Nelvil, -est-ce de ces bords infernaux que part la douleur? L'ange de -la mort prend-il son vol de ce sommet? Si je ne voyais pas -ton céleste regard, je perdrais ici jusqu'au souvenir des -œuvres de la Divinité qui décorent le monde; et cependant -cet aspect de l'enfer, tout affreux qu'il est, me cause moins -d'effroi que les remords du cœur. Tous les périls peuvent être -bravés; mais comment l'objet qui n'est plus pourrait-il nous -délivrer des torts que nous nous reprochons envers lui? Jamais! -jamais! Ah! Corinne, quelle parole de fer et de feu! -Les supplices inventés par les rêves de la souffrance, la roue -qui tourne sans cesse, l'eau qui fuit dès qu'on veut s'en approcher, -les pierres qui retombent à mesure qu'on les soulève -ne sont qu'une faible image pour exprimer cette terrible pensée, -l'impossible et l'irréparable.»</p> - -<p>Un silence profond régnait autour d'Oswald et de Corinne; -les guides eux-mêmes s'étaient retirés dans l'éloignement; et -comme il n'y a près du cratère ni animal, ni insecte, ni -plante, on n'y entendait que le sifflement de la flamme agitée. -Néanmoins, un bruit de la ville arriva jusque dans ce -lieu; c'était le son des cloches qui se faisaient entendre à -travers les airs: peut-être célébraient-elles la mort; peut-être -annonçaient-elles la naissance; n'importe, elles causèrent -une douce émotion aux voyageurs. «Cher Oswald, -dit Corinne, quittons ce désert, redescendons vers les vivants; -mon âme est ici mal à l'aise. Toutes les autres montagnes, -en nous rapprochant du ciel, semblent nous élever -au-dessus de la vie terrestre; mais ici je ne sens que du -trouble et de l'effroi: il me semble voir la nature traitée -comme un criminel, et condamnée, comme un être dépravé, -à ne plus sentir le souffle bienfaisant de son Créateur. Ce -n'est sûrement pas ici le séjour des bons; allons-nous-en.»</p> - -<p>Une pluie abondante tombait pendant que Corinne et lord -Nelvil redescendaient vers la plaine. Leurs flambeaux étaient -à chaque instant près de s'éteindre. Les lazzaroni les accompagnaient -en poussant des cris continuels, qui pourraient -inspirer de la terreur à qui ne saurait pas que c'est leur façon -d'être habituelle. Mais ces hommes sont quelquefois agités -par un superflu de vie dont ils ne savent que faire, parce -qu'ils réunissent au même degré la paresse et la violence. -Leur physionomie, plus marquée que leur caractère, semble -indiquer un genre de vivacité dans lequel l'esprit et le cœur -n'entrent pour rien. Oswald, inquiet que la pluie ne fît du -mal à Corinne, que la lumière ne leur manquât, enfin qu'elle -ne fût exposée à quelque danger, ne s'occupait plus que -d'elle; et cet intérêt si tendre remit son âme, par degrés, de -l'état où l'avait jetée la confidence qu'il lui avait faite. Ils retrouvèrent -leur voiture au pied de la montagne; ils ne s'arrêtèrent -point aux ruines d'Herculanum, qu'on a comme ensevelies -de nouveau, pour ne pas renverser la ville de Portici, -qui est bâtie sur cette ville ancienne. Ils arrivèrent à Naples -vers minuit, et Corinne promit à lord Nelvil, en le quittant, -de lui remettre le lendemain matin l'histoire de sa vie.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>En effet, le lendemain matin Corinne voulut s'imposer -l'effort qu'elle avait promis; et bien que la connaissance plus -intime qu'elle avait acquise du caractère d'Oswald redoublât -son inquiétude, elle sortit de sa chambre, portant ce qu'elle -avait écrit, tremblante, et résolue néanmoins à le donner. Elle -entra dans le salon de l'auberge où ils demeuraient tous les -deux. Oswald y était, et venait de recevoir des lettres de -l'Angleterre. Une de ces lettres était sur la cheminée, et -l'écriture frappa tellement Corinne, qu'avec un trouble inexprimable -elle lui demanda de qui elle était. «C'est de lady -Edgermond, répondit Oswald.—Vous êtes en correspondance -avec elle? interrompit Corinne.—Lord Edgermond -était l'ami de mon père, reprit Oswald; et puisque le hasard -m'a fait vous parler d'elle, je ne vous dissimulerai point que -mon père avait pensé qu'il pouvait me convenir un jour -d'épouser Lucile Edgermond, sa fille.—Grand Dieu!» s'écria -Corinne, et elle tomba sur une chaise, presque évanouie.</p> - -<p>«D'où vient cette émotion cruelle? dit lord Nelvil; que -pouvez-vous craindre de moi, Corinne, quand je vous aime -avec idolâtrie? Si mon père m'avait, en mourant, demandé -d'épouser Lucile, sans doute je ne me croirais pas libre, et je -me serais éloigné de votre charme irrésistible; mais il n'a -fait que me conseiller ce mariage, en m'écrivant lui-même -qu'il ne pouvait pas juger Lucile, puisqu'elle n'était encore -qu'une enfant. Je ne l'ai vue moi-même qu'une fois; à peine -alors avait-elle douze ans. Je n'ai pris avec sa mère aucun -engagement avant de partir; cependant les incertitudes, le -trouble que vous avez pu remarquer dans ma conduite, venaient -uniquement de ce désir de mon père: avant de vous connaître, -je souhaitais de pouvoir l'accomplir, tout fugitif qu'il était, -comme une espèce d'expiation envers lui, comme une manière -de prolonger après sa mort l'empire de sa volonté sur -mes résolutions; mais vous avez triomphé de ce sentiment, -vous avez triomphé de tout moi-même, et j'ai seulement besoin -de me faire pardonner ce qui, dans ma conduite, a dû -vous paraître de la faiblesse ou de l'irrésolution. Corinne, on -ne se relève jamais entièrement de la douleur que j'ai éprouvée: -elle flétrit l'espérance, elle donne un sentiment de timidité -pénible et douloureux; la destinée m'a tant fait de mal, -qu'alors même qu'elle semble m'offrir le plus grand bien, je -me défie encore d'elle. Mais, chère amie, ces inquiétudes sont -dissipées; je suis à toi pour toujours, à toi! Je me dis que si -mon père vous avait connue, c'est vous qu'il aurait choisie -pour la compagne de ma vie; c'est vous…—Arrêtez, s'écria -Corinne en fondant en pleurs, je vous en conjure, ne me parlez -pas ainsi.</p> - -<p>—Pourquoi vous opposeriez-vous, dit lord Nelvil, au plaisir -que je trouve à vous unir dans ma pensée avec le souvenir -de mon père, à confondre ainsi dans mon cœur tout ce -qui m'est cher et sacré?—Vous ne le pouvez pas, interrompit -Corinne; Oswald, je sais trop que vous ne le pouvez pas.—Juste -ciel! reprit lord Nelvil, qu'avez-vous à m'apprendre? -Donnez-moi cet écrit qui doit contenir l'histoire de votre vie, -donnez-le-moi.—Vous l'aurez, reprit Corinne; mais je vous -en conjure, encore huit jours de grâce, seulement huit jours. -Ce que j'ai appris ce matin m'oblige à quelques détails de -plus.—Comment! dit Oswald, quel rapport avez-vous?…—N'exigez -pas que je vous réponde à présent, interrompit -Corinne; bientôt vous saurez tout, et ce sera peut-être la fin, -la terrible fin de mon bonheur; mais, avant cet instant, je -veux que nous voyions ensemble la campagne heureuse de -Naples, avec un sentiment encore doux, avec une âme encore -accessible à cette ravissante nature: je veux consacrer de -quelque manière, dans ces beaux lieux, l'époque la plus solennelle -de la vie; il faut que vous conserviez un dernier souvenir -de moi, telle que j'étais, telle que j'aurais toujours été, -si mon cœur s'était défendu de vous aimer.</p> - -<p>—Ah! Corinne, dit Oswald, que voulez-vous m'annoncer -par ces paroles sinistres? Il ne se peut pas que vous ayez -rien à m'apprendre qui refroidisse et ma tendresse et mon admiration. -Pourquoi donc prolonger encore de huit jours cette -anxiété, ce mystère, qui semble élever une barrière entre -nous?—Cher Oswald, je le veux, répondit Corinne, pardonnez-moi -ce dernier acte de pouvoir; bientôt vous seul -déciderez de nous deux; j'attendrai mon sort de votre bouche, -sans murmurer, s'il est cruel; car je n'ai sur cette terre -ni sentiments ni liens qui me condamnent à survivre à votre -amour.» En achevant ces mots, elle sortit, en repoussant -doucement avec sa main Oswald qui voulait la suivre.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Corinne avait résolu de donner une fête à lord Nelvil, pendant -les huit jours de délai qu'elle avait demandés, et cette -idée d'une fête s'unissait pour elle aux sentiments les plus -mélancoliques. En examinant le caractère d'Oswald, il était -impossible qu'elle ne fût pas inquiète de l'impression qu'il recevrait -par ce qu'elle avait à lui dire. Il fallait juger Corinne -en poëte, en artiste, pour lui pardonner le sacrifice de son -rang, de sa famille, de son nom, à l'enthousiasme du talent et -des beaux-arts. Lord Nelvil avait sans doute tout l'esprit nécessaire -pour admirer l'imagination et le génie; mais il -croyait que les relations de la vie sociale devaient l'emporter -sur tout, et que la première destination des femmes, et même -des hommes, n'était pas l'exercice des facultés intellectuelles, -mais l'accomplissement des devoirs particuliers à chacun. Les -remords cruels qu'il avait éprouvés, en s'écartant de la ligne -qu'il s'était tracée, avaient encore fortifié les principes sévères -de morale innés en lui. Les mœurs d'Angleterre, les habitudes -et les opinions d'un pays où l'on se trouve si bien du -respect le plus scrupuleux pour les devoirs comme pour les -lois, le retenaient dans des liens assez étroits à beaucoup -d'égards; enfin le découragement qui naît d'une profonde -tristesse fait aimer ce qui est, dans l'ordre naturel, ce qui va -de soi-même, et n'exige point de résolution nouvelle, ni de -décision contraire aux circonstances qui nous sont marquées -par le sort.</p> - -<p>L'amour d'Oswald pour Corinne avait modifié toute sa manière -de sentir: mais l'amour n'efface jamais entièrement le -caractère, et Corinne apercevait ce caractère à travers la passion -qui en triomphait; et peut-être même le charme de lord -Nelvil tenait-il beaucoup à cette opposition entre sa nature et -son sentiment, opposition qui donnait un nouveau prix à tous -les témoignages de sa tendresse. Mais l'instant approchait où -les inquiétudes fugitives que Corinne avait constamment écartées, -et qui n'avaient mêlé qu'un trouble léger et rêveur à la -félicité dont elle jouissait, devaient décider de sa vie. Cette -âme née pour le bonheur, accoutumée aux sensations mobiles -du talent et de la poésie, s'étonnait de l'âpreté, de la fixité -de la douleur: un frémissement que n'éprouvent point les -femmes résignées depuis longtemps à souffrir agitait alors tout -son être.</p> - -<p>Cependant, au milieu de la plus cruelle anxiété, elle préparait -secrètement une journée brillante qu'elle voulait encore -passer avec Oswald. Son imagination et sa sensibilité s'unissaient -ainsi d'une manière romanesque. Elle invita les Anglais -qui étaient à Naples, quelques Napolitains et Napolitaines -dont la société lui plaisait; et le matin du jour qu'elle avait -choisi pour être tout à la fois et celui d'une fête et la veille -d'un aveu qui pouvait détruire à jamais son bonheur, un -trouble singulier animait ses traits, et leur donnait une expression -toute nouvelle. Des yeux distraits pouvaient prendre -cette expressions si vive pour de la joie; mais ses mouvements -agités et rapides, ses regards qui ne s'arrêtaient sur rien, ne -prouvaient que trop à lord Nelvil ce qui se passait dans son -âme. C'est en vain qu'il essayait de la calmer par les protestations -les plus tendres. «Vous me direz cela dans deux -jours, lui disait-elle, si vous pensez toujours de même; à présent, -ces douces paroles ne me font que du mal.» Et elle -s'éloignait de lui.</p> - -<p>Les voitures qui devaient conduire la société que Corinne -avait invitée arrivèrent à la fin du jour, au moment où le vent -de mer se lève, et, rafraîchissant l'air, permet à l'homme de -contempler la nature. La première station de la promenade -fut au tombeau de Virgile. Corinne et sa société s'y arrêtèrent -avant de traverser la grotte de Pausilippe. Ce tombeau -est placé dans le plus beau site du monde; le golfe de Naples -lui sert de perspective. Il y a tant de repos et de magnificence -dans cet aspect, qu'on est tenté de croire que c'est -Virgile lui-même qui l'a choisi; ce simple vers des Géorgiques -aurait pu servir d'épitaphe:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Illo Virgilium me tempore dulcis alebat</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Parthenope<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>…</i></div> -</div> - -<p class="noindent">Ses cendres y reposent encore, et la mémoire de son nom -attire dans ce lieu les hommages de l'univers. C'est tout ce -que l'homme, sur cette terre, peut arracher à la mort.</p> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Dans ce temps-là la douce Parthénope m'accueillait.</p> -</div> -<p>Pétrarque a planté un laurier sur ce tombeau, et Pétrarque -n'est plus, et le laurier se meurt. Les étrangers qui sont venus -en foule honorer la mémoire de Virgile ont écrit leurs noms -sur les murs qui environnent l'urne. On est importuné par -ces noms obscurs, qui semblent là seulement pour troubler la -paisible idée de solitude que ce séjour fait naître. Il n'y a que -Pétrarque qui fût digne de laisser une trace durable de son -voyage au tombeau de Virgile. On redescend en silence de -cet asile funéraire de la gloire: on se rappelle et les pensées -et les images que le talent du poëte a consacrées pour toujours. -Admirable entretien avec les races futures, entretien -que l'art d'écrire perpétue et renouvelle! Ténèbres de la -mort, qu'êtes-vous donc? Les idées, les sentiments, les expressions -d'un homme subsistent, et ce qui était lui ne subsisterait -plus! Non, une telle contradiction dans la nature est -impossible.</p> - -<p>«Oswald, dit Corinne à lord Nelvil, les impressions que -vous venez d'éprouver préparent mal pour une fête; mais -combien, ajouta-t-elle avec une sorte d'exaltation dans le regard, -combien de fêtes se sont passées non loin des tombeaux!—Chère -amie, répondit Oswald, d'où vient cette -peine secrète qui vous agite? confiez-vous à moi; je vous ai -dû six mois les plus fortunés de ma vie, peut-être aussi pendant -ce temps ai-je répandu quelque douceur sur vos jours. -Ah! qui pourrait être impie envers le bonheur? qui pourrait -se ravir la jouissance suprême de faire du bien à une âme -telle que la vôtre? Hélas! c'est déjà beaucoup que de se sentir -nécessaire au plus humble des mortels; mais être nécessaire -à Corinne, croyez-moi, c'est trop de gloire, c'est trop -de délices pour y renoncer.—Je crois à vos promesses, répondit -Corinne, mais n'y a-t-il pas des moments où quelque -chose de violent et de bizarre s'empare du cœur, et accélère -ses battements avec une agitation douloureuse?»</p> - -<p>Ils traversèrent la grotte de Pausilippe aux flambeaux: on -la passe ainsi, même à l'heure de midi, car c'est une route -creusée sous la montagne pendant près d'un quart de lieue; -et lorsqu'on est au milieu, l'on aperçoit à peine le jour aux -deux extrémités. Un retentissement extraordinaire se fait entendre -sous cette longue voûte; les pas des chevaux, les cris -de leurs conducteurs, font un bruit étourdissant qui ne laisse -dans la tête aucune pensée suivie. Les chevaux de Corinne -entraînaient sa voiture avec une étonnante rapidité, et cependant -elle n'était pas encore contente de leur vitesse, et disait -à lord Nelvil: «Mon cher Oswald, comme ils avancent lentement! -faites donc qu'ils se pressent.—D'où vous vient cette -impatience, Corinne? répondit Oswald; autrefois, quand nous -étions ensemble, vous ne cherchiez pas à précipiter les heures, -vous en jouissiez.—A présent, dit Corinne, il faut que -tout se décide, il faut que tout arrive à son terme, et je me -sens le besoin de tout hâter, fût-ce ma mort!»</p> - -<p>Au sortir de la grotte on éprouve une vive sensation de plaisir -en retrouvant le jour et la nature; et quelle nature que -celle qui s'offre alors aux regards! Ce qui manque souvent à -la campagne d'Italie, ce sont les arbres: l'on en voit dans ce -lieu en abondance. La terre, d'ailleurs, y est couverte de tant -de fleurs, que c'est le pays où l'on peut le mieux se passer -de ces forêts qui sont la plus grande beauté de la nature dans -toute autre contrée. La chaleur est si grande à Naples, qu'il -est impossible de se promener, même à l'ombre, pendant le -jour; mais, le soir, ce pays couvert, entouré par la mer et le -ciel, s'offre en entier à la vue, et l'on respire la fraîcheur de -toutes parts. La transparence de l'air, la variété des sites, les -formes pittoresques des montagnes caractérisent si bien l'aspect -du royaume de Naples, que les peintres en dessinent les -paysages de préférence. La nature a dans ce pays une puissance -et une originalité que l'on ne peut expliquer par aucun -des charmes que l'on recherche ailleurs.</p> - -<p>«Je vous fais passer, dit Corinne à ceux qui l'accompagnaient, -sur les bords du lac d'Averne, près du Phlégéthon, -et voilà devant vous le temple de la sibylle de Cumes. Nous -traversons les lieux célébrés sous le nom des Délices de Bayes, -mais je vous propose de ne pas vous y arrêter dans ce moment. -Nous recueillerons les souvenirs de l'histoire et de la -poésie qui nous entourent ici quand nous serons arrivés dans -un lieu d'où nous pourrons les apercevoir tous à la fois.»</p> - -<p>C'était sur le cap Misène que Corinne avait fait préparer -les danses et la musique. Rien n'était plus pittoresque que -l'arrangement de cette fête. Tous les matelots de Bayes étaient -vêtus avec des couleurs vives et bien contrastées; quelques -Orientaux, qui venaient d'un bâtiment levantin alors dans le -port, dansaient avec des paysannes des îles voisines d'Ischia -et de Procida, dont l'habillement a conservé de la ressemblance -avec le costume grec; des voix parfaitement justes se -faisaient entendre dans l'éloignement, et les instruments se -répondaient derrière les rochers, d'échos en échos, comme si -les sons allaient se perdre dans la mer. L'air qu'on respirait -était ravissant; il pénétrait l'âme d'un sentiment de joie qui -animait tous ceux qui étaient là, et s'empara même de Corinne. -On lui proposa de se mêler à la danse des paysannes, -et d'abord elle y consentit avec plaisir; mais à peine eut-elle -commencé, que les sentiments les plus sombres lui rendirent -odieux les amusements auxquels elle prenait part; et, s'éloignant -rapidement de la danse et de la musique, elle alla s'asseoir -à l'extrémité du cap, sur le bord de la mer. Oswald se -hâta de l'y suivre; mais, comme il arrivait près d'elle, la -société qui les accompagnait les rejoignit aussitôt pour supplier -Corinne d'improviser dans ce beau lieu. Son trouble -était tel en ce moment, qu'elle se laissa ramener vers le tertre -élevé où l'on avait placé sa lyre, sans pouvoir réfléchir à ce -qu'on attendait d'elle.</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Cependant Corinne souhaitait qu'Oswald l'entendît encore -une fois, comme au jour du Capitole, avec tout le talent qu'elle -avait reçu du ciel; si ce talent devait être perdu pour jamais, -elle voulait que ses derniers rayons, avant de s'éteindre, brillassent -pour celui qu'elle aimait. Ce désir lui fit trouver, dans -l'agitation même de son âme, l'inspiration dont elle avait besoin. -Tous ses amis étaient impatients de l'entendre; le peuple -même, qui la connaissait de réputation, ce peuple qui, dans -le Midi, est, par l'imagination, bon juge de la poésie, entourait -en silence l'enceinte où les amis de Corinne étaient placés, -et tous ces visages napolitains exprimaient par leur vive -physionomie l'attention la plus animée. La lune se levait à -l'horizon; mais les derniers rayons du jour rendaient encore -sa lumière très-pâle. Du haut de la petite colline qui s'avance -dans la mer et forme le cap Misène, on découvrait parfaitement -le Vésuve, le golfe de Naples, les îles dont il est parsemé, -et la campagne qui s'étend depuis Naples jusqu'à -Gaëte; enfin, la contrée de l'univers où les volcans, l'histoire -et la poésie ont laissé le plus de traces. Aussi, d'un commun -accord, tous les amis de Corinne lui demandèrent-ils de prendre -pour sujet des vers qu'elle allait chanter, <i>les souvenirs que -ces lieux retraçaient</i>. Elle accorda sa lyre, et commença d'une -voix altérée. Son regard était beau; mais qui la connaissait -comme Oswald pouvait y démêler l'anxiété de son âme. Elle -essaya cependant de contenir sa peine, et de s'élever, du -moins pour un moment, au-dessus de sa situation personnelle.</p> - - -<blockquote> -<h4>IMPROVISATION DE CORINNE, DANS LA CAMPAGNE DE NAPLES.</h4> - -<p>«La nature, la poésie et l'histoire rivalisent ici de grandeur; -ici l'on peut embrasser d'un coup d'œil tous les temps -et tous les prodiges.</p> - -<p>«J'aperçois le lac d'Averne, volcan éteint dont les ondes -inspiraient jadis la terreur: l'Achéron, le Phlégéthon, -qu'une flamme souterraine fait bouillonner, sont les fleuves -de cet enfer visité par Énée.</p> - -<p>«Le feu, cette vie dévorante qui crée le monde et le consume, -épouvantait d'autant plus que ses lois étaient moins -connues. La nature jadis ne révélait ses secrets qu'à la -poésie.</p> - -<p>«La ville de Cumes, l'antre de la sibylle, le temple d'Apollon, -étaient sur cette hauteur. Voici le bois où fut cueilli -le rameau d'or. La terre de l'Énéide vous entoure; et les -fictions consacrées par le génie sont devenues des souvenirs -dont on cherche encore les traces.</p> - -<p>«Un Triton a plongé dans ces flots le Troyen téméraire -qui osa défier les divinités de la mer par ses chants: ces -rochers creux et sonores sont tels que Virgile les a décrits. -L'imagination est fidèle quand elle est toute-puissante. Le -génie de l'homme est créateur quand il sent la nature, imitateur -quand il croit l'inventer.</p> - -<p>«Au milieu de ces masses terribles, vieux témoins de la -création, l'on voit une montagne nouvelle que le volcan a -fait naître. Ici la terre est orageuse comme la mer, et ne -rentre pas comme elle paisiblement dans ses bornes. Le lourd -élément, soulevé par les tremblements de l'abîme, creuse -les vallées, élève des monts, et ses vagues pétrifiées attestent -les tempêtes qui déchirent son sein.</p> - -<p>«Si vous frappez sur ce sol, la voûte souterraine retentit. -On dirait que le monde habité n'est plus qu'une surface -prête à s'entr'ouvrir. La campagne de Naples est l'image -des passions humaines: sulfureuse et féconde, ses dangers -et ses plaisirs semblent naître de ces volcans enflammés qui -donnent à l'air tant de charmes, et font gronder la foudre -sous nos pas.</p> - -<p>«Pline étudiait la nature pour mieux admirer l'Italie; il -vantait son pays comme la plus belle des contrées, quand -il ne pouvait plus l'honorer à d'autres titres. Cherchant la -science, comme un guerrier les conquêtes, il partit de ce -promontoire même pour observer le Vésuve à travers les -flammes, et ces flammes l'ont consumé.</p> - -<p>«O souvenir, noble puissance, ton empire est dans ces -lieux! De siècle en siècle, bizarre destinée! l'homme se -plaint de ce qu'il a perdu. L'on dirait que les temps écoulés -sont tous dépositaires, à leur tour, d'un bonheur qui n'est -plus; et tandis que la pensée s'enorgueillit de ses progrès, -s'élance dans l'avenir, notre âme semble regretter une ancienne -patrie dont le passé la rapproche.</p> - -<p>«Les Romains, dont nous envions la splendeur, n'enviaient-ils -pas la simplicité mâle de leurs ancêtres? Jadis ils méprisaient -cette contrée voluptueuse, et ses délices ne domptèrent -que leurs ennemis. Voyez dans le lointain Capoue, -elle a vaincu le guerrier dont l'âme inflexible résista plus -longtemps à Rome que l'univers.</p> - -<p>«Les Romains, à leur tour, habitèrent ces lieux: quand -la force de l'âme servait seulement à mieux sentir la honte -et la douleur, ils s'amollirent sans remords. A Bayes, on -les a vus conquérir sur la mer un rivage pour leurs palais. -Les monts furent creusés pour en arracher des colonnes; -et les maîtres du monde, esclaves à leur tour, asservirent -la nature pour se consoler d'être asservis.</p> - -<p>«Cicéron a perdu la vie près du promontoire de Gaëte, -qui s'offre à nos regards. Les triumvirs, sans respect pour -la postérité, la dépouillèrent des pensées que ce grand -homme aurait conçues. Le crime des triumvirs dure encore; -c'est contre nous encore que leur forfait est commis.</p> - -<p>«Cicéron succomba sous le poignard des tyrans. Scipion, -plus malheureux, fut banni par son pays encore libre. Il -termina ses jours non loin de cette rive, et les ruines de -son tombeau sont appelées <i>la Tour de la patrie</i>. Touchante -allusion au souvenir dont sa grande âme fut occupée!</p> - -<p>«Marius s'est réfugié dans ces marais de Minturnes, près -de la demeure de Scipion. Ainsi, dans tous les temps les -nations ont persécuté leurs grands hommes; mais ils sont -consolés par l'apothéose; et le ciel, où les Romains croyaient -commander encore, reçoit parmi ses étoiles Romulus, Numa, -César: astres nouveaux, qui confondent à nos regards les -rayons de la gloire et la lumière céleste.</p> - -<p>«Ce n'est pas assez des malheurs, la trace de tous les -crimes est ici. Voyez, à l'extrémité du golfe, l'île de Caprée, -où la vieillesse a désarmé Tibère; où cette âme à la fois -cruelle et voluptueuse, violente et fatiguée, s'ennuya même -du crime, et voulut se plonger dans les plaisirs les plus -bas, comme si la tyrannie ne l'avait pas encore assez dégradée.</p> - -<p>«Le tombeau d'Agrippine est sur ces bords, en face de -l'île de Caprée; il ne fut élevé qu'après la mort de Néron: -l'assassin de sa mère proscrivit aussi ses cendres. Il habita -longtemps à Bayes, au milieu des souvenirs de son forfait. -Quels monstres le hasard rassemble sous nos yeux! Tibère -et Néron se regardent.</p> - -<p>«Les îles que les volcans ont fait sortir de la mer servirent, -presque en naissant, aux crimes du vieux monde; les -malheureux relégués sur ces rochers solitaires, au milieu -des flots, contemplaient de loin leur patrie, tâchaient de -respirer ses parfums dans les airs, et quelquefois, après un -long exil, un arrêt de mort leur apprenait que leurs ennemis -du moins ne les avaient pas oubliés.</p> - -<p>«O terre! toute baignée de sang et de larmes, tu n'as jamais -cessé de produire et des fruits et des fleurs! es-tu -donc sans pitié pour l'homme, et sa poussière retourne-t-elle -dans ton sein maternel sans le faire tressaillir?»</p> -</blockquote> - -<p>Ici Corinne se reposa quelques instants. Tous ceux que la -fête avait rassemblés jetaient à ses pieds des branches de -myrte et de laurier. La lueur douce et pure de la lune embellissait -son visage; le vent frais de la mer agitait ses cheveux -pittoresquement: et la nature semblait se plaire à la -parer. Corinne, cependant, fut tout à coup saisie par un -attendrissement irrésistible: elle considéra ces lieux enchanteurs, -cette soirée enivrante, Oswald qui était là, qui n'y -serait peut-être pas toujours, et des larmes coulèrent de ses -yeux. Le peuple même, qui venait de l'applaudir avec tant -de bruit, respectait son émotion, et tous attendaient en silence -que ses paroles fissent partager ce qu'elle éprouvait. Elle -préluda quelque temps sur sa lyre, et ne divisant plus son -chant en octaves, elle s'abandonna dans ses vers à un mouvement -non interrompu.</p> - -<blockquote> -<p>«Quelques souvenirs du cœur, quelques noms de femmes, -réclament aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu -même où nous sommes, que la veuve de Pompée, Cornélie, -conserva jusqu'à la mort son noble deuil; Agrippine pleura -longtemps Germanicus sur ces bords. Un jour, le même assassin -qui lui ravit son époux la trouva digne de le suivre. -L'Ile de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de -Porcie.</p> - -<p>«Ainsi les femmes amies des héros ont vu périr l'objet -qu'elles avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps -elles suivirent ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. -Porcie se donne la mort; Cornélie presse contre son sein -l'urne sacrée qui ne répond plus à ses cris; Agrippine, -pendant plusieurs années, irrite en vain le meurtrier de son -époux: et ces créatures infortunées, errant comme des -ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel, soupirent -pour aborder à l'autre rive; dans leur longue solitude, -elles interrogent le silence, et demandent à la nature -entière, à ce ciel étoilé comme à cette mer profonde, un -son d'une voix chérie, un accent qu'elles n'entendront -plus.</p> - -<p>«Amour, suprême puissance du cœur, mystérieux enthousiasme -qui renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la -religion! qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de -celui qui avait le secret de notre âme, et nous avait donné -la vie du cœur, la vie céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence -ou la mort isole une femme sur la terre? Elle languit, -elle tombe. Combien de fois ces rochers qui nous entourent -n'ont-ils pas offert leur froid soutien à ces veuves -délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un ami, sur -le bras d'un héros!</p> - -<p>«Devant vous est Sorrente: là demeurait la sœur du Tasse, -quand il vint en pèlerin demander à cette obscure amie un -asile contre l'injustice des princes; ses longues douleurs -avaient presque égaré sa raison; il ne lui restait plus que -du génie; il ne lui restait que la connaissance des choses -divines; toutes les images de la terre étaient troublées. -Ainsi le talent, épouvanté du désert qui l'environne, parcourt -l'univers sans trouver rien qui lui ressemble. La nature pour -lui n'a plus d'écho, et le vulgaire prend pour de la folie ce -malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez -d'air, assez d'enthousiasme, assez d'espoir.</p> - -<p>«La fatalité, continua Corinne avec une émotion toujours -croissante, la fatalité ne poursuit-elle pas les âmes -exaltées, les poëtes dont l'imagination tient à la puissance -d'aimer et de souffrir? Ils sont les bannis d'une autre région, -et l'universelle bonté ne devait pas ordonner toute chose -pour le petit nombre des élus ou des proscrits. Que voulaient -dire les anciens quand ils parlaient de la destinée avec -tant de terreur? Que peut-elle, cette destinée sur les êtres -vulgaires et paisibles? Ils suivent les saisons, ils parcourent -docilement le cours habituel de la vie. Mais la prêtresse -qui rendait les oracles se sentait agitée par une puissance -cruelle. Je ne sais quelle force involontaire précipite le génie -dans le malheur, il entend le bruit des sphères que les -organes mortels ne sont pas faits pour saisir; il pénètre des -mystères du sentiment inconnus aux autres hommes, et son -âme recèle un Dieu qu'elle ne peut contenir!</p> - -<p>«Sublime Créateur de cette belle nature, protége-nous! -Nos élans sont sans force, nos espérances mensongères. Les -passions exercent en nous une tyrannie tumultueuse qui -ne nous laisse ni liberté ni repos. Peut-être ce que nous -ferons demain décidera-t-il de notre sort; peut-être hier -avons-nous dit un mot que rien ne peut racheter. Quand -notre esprit s'élève aux plus hautes pensées, nous sentons, -comme au sommet des édifices élevés, un vertige qui confond -tous les objets à nos regards; mais alors même la douleur, -la terrible douleur, ne se perd point dans les nuages; -elle les sillonne, elle les entr'ouvre. O mon Dieu! que veut-elle -nous annoncer?…»</p> -</blockquote> - -<p>A ces mots, une pâleur mortelle couvrit le visage de Corinne; -ses yeux se fermèrent, et elle serait tombée à terre, si -lord Nelvil ne s'était pas à l'instant trouvé près d'elle pour -la soutenir.</p> - - -<h3>CHAPITRE V</h3> - -<p>Corinne revint à elle, et la vue d'Oswald, qui avait dans -son regard la plus touchante expression d'intérêt et d'inquiétude, -lui rendit un peu de calme. Les Napolitains remarquaient -avec étonnement la teinte sombre de la poésie de -Corinne; ils admiraient l'harmonieuse beauté de son langage; -néanmoins ils auraient souhaité que ses vers fussent inspirés -par une disposition moins triste: car ils ne considéraient les -beaux-arts, et parmi les beaux-arts la poésie, que comme -une manière de se distraire des peines de la vie, et non de -creuser plus avant dans ses terribles secrets. Mais les Anglais -qui avaient entendu Corinne étaient pénétrés d'admiration -pour elle.</p> - -<p>Ils étaient ravis de voir ainsi les sentiments mélancoliques -exprimés avec l'imagination italienne. Cette belle Corinne, -dont les traits animés et le regard plein de vie étaient destinés à -peindre le bonheur; cette fille du soleil, atteinte par des -peines secrètes, ressemblait à ces fleurs encore fraîches et -brillantes, mais qu'un point noir, causé par une piqûre mortelle, -menace d'une fin prochaine.</p> - -<p>Toute la société s'embarqua pour retourner à Naples; et la -chaleur et le calme qui régnaient alors faisaient goûter vivement -le plaisir d'être sur la mer. Gœthe a peint dans une délicieuse -romance ce penchant que l'on éprouve pour les eaux -au milieu de la chaleur. La nymphe du fleuve vante au pêcheur -le charme de ses flots; elle l'invite à s'y rafraîchir, et, séduit -par degrés, enfin il s'y précipite. Cette puissance magique de -l'onde ressemble en quelque manière au regard du serpent -qui attire en effrayant. La vague qui s'élève de loin et se -grossit par degrés, et se hâte en approchant du rivage, semble -correspondre avec un désir secret du cœur, qui commence -doucement et devient irrésistible.</p> - -<p>Corinne était plus calme, les délices du beau temps rassuraient -son âme; elle avait relevé les tresses de ses cheveux -pour mieux sentir ce qu'il pouvait y avoir d'air autour d'elle; -sa figure était ainsi plus charmante que jamais. Les instruments -à vent, qui suivaient dans une autre barque, produisaient -un effet enchanteur: ils étaient en harmonie avec la -mer, les étoiles et la douceur enivrante d'un soir d'Italie; -mais ils causaient une plus touchante émotion encore: ils -étaient la voix du ciel au milieu de la nature. «Chère amie, -dit Oswald à voix basse, chère amie de mon cœur, je n'oublierai -jamais ce jour; en pourra-t-il jamais exister un plus -heureux?» Et en prononçant ces paroles, ses yeux étaient remplis -de larmes. L'un des agrément séducteurs d'Oswald, c'était -cette émotion facile, et cependant contenue, qui mouillait -souvent, malgré lui, ses yeux de pleurs: son regard avait -alors une expression irrésistible. Quelquefois même, au milieu -d'une douce plaisanterie, on s'apercevait qu'il était ébranlé -par un attendrissement secret qui se mêlait à sa gaieté, et lui -donnait un noble charme. «Hélas! répondit Corinne, non, je -n'espère plus un jour tel que celui-ci; qu'il soit béni du -moins comme le dernier de ma vie, s'il n'est pas, s'il ne peut -pas être l'aurore d'un bonheur durable.</p> - - -<h3>CHAPITRE VI</h3> - -<p>Le temps commençait à changer lorsqu'ils arrivèrent à -Naples; le ciel s'obscurcissait, et l'orage qui s'annonçait dans -l'air agitait déjà fortement les vagues, comme si la tempête -de la mer répondait du sein des flots à la tempête du ciel. -Oswald avait devancé Corinne de quelques pas, parce qu'il -voulait faire apporter des flambeaux pour la conduire plus -sûrement jusqu'à sa demeure. En passant sur le quai, il vit -des lazzaroni rassemblés qui criaient assez haut: «<i>Ah! le -pauvre homme, il ne peut pas s'en tirer; il faut avoir patience: -il périra.</i>—Que dites-vous? s'écria lord Nelvil avec impétuosité; -de qui parlez-vous?—<i>D'un pauvre vieillard</i>, répondirent-ils, -<i>qui se baignait là-bas, non loin du môle, mais qui -a été pris par l'orage, et n'a pas assez de force pour lutter -contre les vagues et regagner le bord.</i>» Le premier mouvement -d'Oswald était de se jeter à l'eau; mais, réfléchissant -à la frayeur qu'il causerait à Corinne lorsqu'elle approcherait, -il offrit tout l'argent qu'il portait avec lui, et en promit le -double à celui qui se jetterait dans l'eau pour retirer le vieillard. -Les lazzaroni refusèrent en disant: <i>Nous avons trop -peur, il y a trop de danger; cela ne se peut pas.</i> En ce moment -le vieillard disparut sous les flots. Oswald n'hésita plus, -et s'élança dans la mer, malgré les vagues qui recouvraient -sa tête. Il lutta cependant heureusement contre elles, atteignit -le vieillard, qui périssait un instant plus tard, le saisit -et le ramena sur le bord. Mais le froid de l'eau, les efforts -violents d'Oswald contre la mer agitée, lui firent tant de mal, -qu'au moment où il apportait le vieillard sur la rive, il tomba -sans connaissance, et sa pâleur était telle en cet état, qu'on -devait croire qu'il n'existait plus.</p> - -<p>Corinne passait alors, ne pouvant pas se douter de ce qui -venait d'arriver. Elle aperçut une grande foule rassemblée, et -entendant crier: <i>Il est mort!</i> elle allait s'éloigner, cédant à -la terreur que lui inspiraient ces paroles, lorsqu'elle vit un -des Anglais qui l'accompagnaient fendre précipitamment la -foule. Elle fit quelques pas pour le suivre; et le premier objet -qui frappa ses regards, ce fut l'habit d'Oswald, qu'il avait -laissé sur le rivage en se jetant dans l'eau. Elle saisit cet -habit avec un désespoir convulsif, croyant qu'il ne restait -plus que cela d'Oswald; et quand elle le reconnut enfin lui-même, -bien qu'il parût sans vie, elle se jeta sur son corps inanimé -avec une sorte de transport; et, le pressant dans ses bras -avec ardeur, elle eut l'inexprimable bonheur de sentir encore -les battements du cœur d'Oswald, qui se ranimait peut-être -à l'approche de Corinne, «Il vit! s'écria-t-elle, il vit!» Et -dans ce moment elle reprit une force, un courage qu'avaient -à peine les simples amis d'Oswald. Elle appela tous les secours, -elle-même sut les donner; elle soutenait la tête d'Oswald -évanoui, elle le couvrait de ses larmes; et, malgré la -plus cruelle agitation, elle n'oubliait rien, elle ne perdait pas -un instant, et ses soins n'étaient pas interrompus par sa douleur. -Oswald paraissait un peu mieux; cependant il n'avait -point encore repris l'usage de ses sens. Corinne le fit transporter -chez elle, et se mit à genoux à côté de lui, l'entoura -de parfums qui devaient le ranimer, et l'appelait avec un accent -si tendre, si passionné, que la vie devait revenir à cette -voix. Oswald l'entendit, rouvrit les yeux, et lui serra la main.</p> - -<p>Se peut-il que, pour jouir d'un tel moment, il ait fallu sentir -les angoisses de l'enfer! Pauvre nature humaine! Nous ne -connaissons l'infini que par la douleur; et dans toutes les -jouissances de la vie, il n'est rien qui puisse compenser le -désespoir de voir mourir ce qu'on aime.</p> - -<p>«Cruel! s'écria Corinne, cruel! qu'avez-vous fait?—Pardonnez, -répondit Oswald d'une voix tremblante, pardonnez. -Dans l'instant où je me suis cru près de périr, croyez-moi, -chère amie, j'avais peur pour vous.» Admirable expression de -l'amour partagé, de l'amour au plus heureux moment de la -confiance mutuelle! Corinne, vivement émue par ces délicieuses -paroles, ne put se les rappeler jusqu'à son dernier -jour, sans un attendrissement qui, pour quelques instants, -du moins, fait tout pardonner.</p> - - -<h3>CHAPITRE VII</h3> - -<p>Le second mouvement d'Oswald fut de porter sa main sur -sa poitrine, pour y retrouver le portrait de son père: il y était -encore; mais l'eau l'avait tellement effacé qu'il était à peine -reconnaissable. Oswald, amèrement affligé de cette perte, -s'écria: «Mon Dieu! vous m'enlevez donc jusqu'à son image!» -Corinne pria lord Nelvil de lui permettre de rétablir ce portrait. -Il y consentit, mais sans beaucoup d'espoir. Quel fut -son étonnement lorsqu'au bout de trois jours elle le rapporta -non-seulement réparé, mais plus frappant de ressemblance -encore qu'auparavant! «Oui, dit Oswald avec ravissement; -oui, vous avez deviné ses traits et sa physionomie. C'est un -miracle du ciel qui vous désigne à moi comme la compagne -de mon sort, puisqu'il vous révèle le souvenir de celui qui -doit à jamais disposer de moi. Corinne, continua-t-il en se -jetant à ses pieds, règne à jamais sur ma vie. Voilà l'anneau -que mon père avait donné à sa femme, l'anneau le plus saint, -le plus sacré, qui fut offert par la bonne foi la plus noble, -accepté par le cœur le plus fidèle; je l'ôte de mon doigt pour -le mettre au tien. Et dès cet instant je ne suis plus libre; tant -que vous le conserverez, chère amie, je ne le suis plus. J'en -prends l'engagement solennel, avant de savoir qui vous êtes; -c'est votre âme que j'en crois, c'est elle qui m'a tout appris. -Les événements de votre vie, s'ils viennent de vous, doivent -être nobles comme votre caractère; s'ils viennent du sort, -et que vous en ayez été la victime, je remercie le ciel d'être -chargé de les réparer. Ainsi donc, ô ma Corinne! apprenez-moi -vos secrets, vous le devez à celui dont les promesses ont -précédé votre confiance.</p> - -<p>—Oswald, répondit Corinne, cette émotion si touchante -naît en vous d'une erreur, et je ne puis accepter cet anneau -sans la dissiper; vous croyez que j'ai deviné, par une inspiration -du cœur, les traits de votre père; mais je dois vous -apprendre que je l'ai vu lui-même plusieurs fois.—Vous -avez vu mon père! s'écria lord Nelvil, et comment? dans -quel lieu? se peut-il, ô mon Dieu! Qui donc êtes-vous?—Voilà -votre anneau, dit Corinne avec une émotion étouffée, -je dois déjà vous le rendre.—Non, reprit Oswald après un -moment de silence, je jure de ne jamais être l'époux d'une -autre, tant que vous ne me renverrez pas cet anneau. Mais -pardonnez au trouble que vous venez d'exciter en mon âme; -des idées confuses se retracent à moi, mon inquiétude est -douloureuse.—Je le vois, reprit Corinne, et je vais l'abréger. -Mais déjà votre voix n'est plus la même, et vos paroles sont -changées. Peut-être, après avoir lu mon histoire, peut-être que -l'horrible mot adieu…—Adieu! s'écria lord Nelvil, non, -chère amie, ce n'est que sur mon lit de mort que je pourrais -te le dire. Ne le crains pas avant cet instant.» Corinne sortit, -et, peu de minutes après, Thérésine entra dans la chambre -d'Oswald pour lui remettre, de la part de sa maîtresse, l'écrit -qu'on va lire.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l14">LIVRE QUATORZIÈME<br /> -HISTOIRE DE CORINNE</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>«Oswald, je vais commencer par l'aveu qui doit décider -de ma vie. Si, après avoir lu, vous ne croyez pas possible de -me pardonner, n'achevez point cette lettre, et rejetez-moi -loin de vous; mais si, lorsque vous connaîtrez et le nom et le -sort auxquels j'ai renoncé, tout n'est pas brisé entre nous, ce -que vous apprendrez ensuite servira peut-être à m'excuser.</p> - -<p>«Lord Edgermond était mon père; je suis née en Italie de -sa première femme, qui était Romaine, et Lucile Edgermond, -qu'on vous destinait pour épouse, est ma sœur du côté paternel; -elle est le fruit du second mariage de mon père avec une -Anglaise.</p> - -<p>«Maintenant, écoutez-moi. Élevée en Italie, je perdis ma -mère lorsque je n'avais encore que dix ans; mais, comme -en mourant elle avait témoigné un extrême désir que mon -éducation fût terminée avant que j'allasse en Angleterre, mon -père me laissa chez une tante de ma mère, à Florence, jusqu'à -l'âge de quinze ans. Mes talents, mes goûts, mon caractère -même étaient formés, quand la mort de ma tante décida -mon père à me rappeler près de lui. Il vivait dans une petite -ville du Northumberland, qui ne peut, je crois, donner aucune -idée de l'Angleterre; mais c'est tout ce que j'en ai connu -pendant les six années que j'y ai passées. Ma mère, dès mon -enfance, ne m'avait entretenue que du malheur de ne plus -vivre en Italie; et ma tante m'avait souvent répété que c'était -la crainte de quitter son pays qui avait fait mourir ma mère -de chagrin. Ma bonne tante se persuadait aussi qu'une catholique -était damnée quand elle vivait dans un pays protestant; -et bien que je ne partageasse pas cette crainte, cependant -l'idée d'aller en Angleterre me causait beaucoup d'effroi.</p> - -<p>«Je partis avec un sentiment de tristesse inexprimable.</p> - -<p>«La femme qui était venue me chercher ne savait pas l'italien: -j'en disais bien encore quelques mots à la dérobée avec -ma pauvre Thérésine, qui avait consenti à me suivre, quoiqu'elle -ne cessât de pleurer en s'éloignant de sa patrie; mais -il fallut me déshabituer de ces sons harmonieux qui plaisent -tant, même aux étrangers, et dont le charme était uni pour -moi à tous les souvenirs de l'enfance; je m'avançai vers le -Nord: sensation triste et sombre que j'éprouvais sans en concevoir -bien clairement la cause. Il y avait cinq ans que je -n'avais vu mon père quand j'arrivai chez lui. Je pus à peine -le reconnaître: il me sembla que sa figure avait pris un caractère -plus grave; cependant il me reçut avec un tendre intérêt, -et me dit que je ressemblais beaucoup à ma mère. Ma petite -sœur, qui avait alors trois ans, me fut amenée; c'était la -figure la plus blanche, les cheveux de soie les plus blonds que -j'eusse jamais vus. Je la regardai avec étonnement, car nous -n'avons presque pas de ces figures en Italie; mais dès ce moment -elle m'intéressa beaucoup; je pris ce jour-là même de -ses cheveux pour en faire un bracelet que j'ai toujours conservé -depuis. Enfin, ma belle-mère parut; et l'impression -qu'elle me fit, la première fois que je la vis, s'est constamment -accrue et renouvelée pendant les six années que j'ai -passées avec elle.</p> - -<p>«Lady Edgermond aimait exclusivement la province où -elle était née, et mon père, qu'elle dominait, lui avait fait le -sacrifice du séjour de Londres ou d'Édimbourg. C'était une -personne froide, digne, silencieuse, dont les yeux étaient -humides quand elle regardait sa fille, mais qui avait d'ailleurs -quelque chose de si positif dans l'expression de sa physionomie -et dans ses discours, qu'il paraissait impossible de lui -faire entendre ni une idée nouvelle, ni seulement une parole -à laquelle son esprit ne fût pas accoutumé. Elle me reçut -bien; mais j'aperçus facilement que toute ma manière la surprenait, -et qu'elle se proposait de la changer, si elle le pouvait. -L'on ne dit mot pendant le dîner, bien qu'on eût invité -quelques personnes du voisinage: je m'ennuyais tellement de -ce silence, qu'au milieu du repas j'essayai de parler un peu à un -homme âgé qui était assis à côté de moi; et je citai dans la -conversation des vers italiens, très-purs, très-délicats, mais -dans lesquels il était question d'amour: ma belle-mère, qui -savait un peu l'italien, me regarda, rougit, et donna le signal -aux femmes, plus tôt qu'à l'ordinaire encore, de se retirer -pour aller préparer le thé, et laisser les hommes seuls à table -pendant le dessert. Je n'entendais rien à cet usage, qui surprend -beaucoup en Italie, où l'on ne peut concevoir aucun -agrément dans la société sans les femmes; et je crus un moment -que ma belle-mère était si indignée contre moi, qu'elle -ne voulait pas rester dans la chambre où j'étais. Cependant -je me rassurai parce qu'elle me fit signe de la suivre, et ne -m'adressa aucun reproche pendant les trois heures que nous -passâmes dans le salon, attendant que les hommes vinssent -nous rejoindre.</p> - -<p>«Ma belle-mère, à souper, me dit assez doucement qu'il -n'était pas d'usage que les jeunes personnes parlassent, -et que, surtout, elles ne devaient jamais se permettre de citer -des vers où le mot d'amour était prononcé. «Miss Edgermond, -ajouta-t-elle, vous devez tâcher d'oublier tout ce qui -tient à l'Italie; c'est un pays qu'il serait à désirer que vous -n'eussiez jamais connu.» Je passai la nuit à pleurer, mon -cœur était oppressé de tristesse: le matin j'allai me promener; -il faisait un brouillard affreux; je n'aperçus pas le soleil, -qui du moins m'aurait rappelé ma patrie. Je rencontrai mon -père, il vint à moi, et me dit: «Ma chère enfant, ce n'est -pas ici comme en Italie, les femmes n'ont d'autre vocation -parmi nous que les devoirs domestiques; les talents que vous -avez vous désennuieront dans la solitude; peut-être aurez-vous -un mari qui s'en fera plaisir: mais, dans une petite -ville comme celle-ci, tout ce qui attire l'attention excite -l'envie, et vous ne trouveriez pas du tout à vous marier si -l'on croyait que vous avez des goûts étrangers à nos mœurs; -ici la manière d'exister doit être soumise aux anciennes habitudes -d'une province éloignée. J'ai passé avec votre mère -douze ans en Italie, et le souvenir m'en est très-doux; j'étais -jeune alors, et la nouveauté me plaisait; à présent je suis -rentré dans ma case, et je m'en trouve bien: une vie régulière, -même un peu monotone, fait passer le temps sans qu'en -s'en aperçoive. Mais il ne faut pas lutter contre les usages du -pays où l'on est établi, l'on en souffre toujours; car, dans une -ville aussi petite que celle où nous sommes, tout se sait, tout -se répète: il n'y a pas lieu à l'émulation, mais bien à la jalousie, -et il vaut mieux supporter un peu d'ennui que de rencontrer -toujours des visages surpris et malveillants, qui vous -demanderaient à chaque instant raison de ce que vous faites.»</p> - -<p>«Non, mon cher Oswald, vous ne pouvez vous faire une -idée de la peine que j'éprouvai pendant que mon père parlait -ainsi. Je me le rappelais plein de grâce et de vivacité, tel que -je l'avais vu dans mon enfance, et je le voyais courbé maintenant -sous ce manteau de plomb que le Dante décrit dans -l'enfer, et que la médiocrité jette sur les épaules de ceux qui -passent sous son joug; tout s'éloignait à mes regards, l'enthousiasme -de la nature, des beaux-arts, des sentiments; et -mon âme me tourmentait comme une flamme inutile, qui me -dévorait moi-même, n'ayant plus d'aliment au dehors. Comme -je suis naturellement douce, ma belle-mère n'avait point à se -plaindre de moi dans mes rapports avec elle; mon père encore -moins, car je l'aimais tendrement, et c'était dans mes entretiens -avec lui que je trouvais encore quelque plaisir. Il était -résigné, mais il savait qu'il l'était; tandis que la plupart de -nos gentilshommes campagnards, buvant, chassant, et dormant, -croyaient mener la plus sage et la plus belle vie du monde.</p> - -<p>«Leur contentement me troublait à un tel point, que je me -demandais si ce n'était pas moi dont la manière de penser -était une folie, et si cette existence toute solide, qui échappe -à la douleur comme à la pensée, au sentiment comme à la rêverie, -ne valait pas beaucoup mieux que ma manière d'être; -mais à quoi m'aurait servi cette triste conviction? à m'affliger -de mes facultés comme d'un malheur, tandis qu'elles passaient -en Italie pour un bienfait du ciel.</p> - -<p>«Parmi les personnes que nous voyions, il y en avait qui -ne manquaient pas d'esprit, mais elles l'étouffaient comme -une lueur importune; et pour l'ordinaire, vers quarante ans, -ce petit mouvement de leur tête s'était engourdi avec tout le -reste. Mon père, vers la fin de l'automne, allait beaucoup à la -chasse, et nous l'attendions quelquefois jusqu'à minuit. Pendant -son absence, je restais dans ma chambre la plus grande -partie de la journée pour cultiver mes talents, et ma belle-mère -en avait de l'humeur. «A quoi bon tout cela? me disait-elle, -en serez-vous plus heureuse?» Et ce mot me mettait au -désespoir. Qu'est-ce donc que le bonheur, me disais-je, si ce -n'est pas le développement de nos facultés? ne vaut-il pas -autant se tuer physiquement que moralement? Et s'il faut -étouffer mon esprit et mon âme, que sert de conserver le misérable -reste de vie qui m'agite en vain? Mais je me gardais -bien de parler ainsi à ma belle-mère. Je l'avais essayé une -ou deux fois: elle m'avait répondu qu'une femme était faite -pour soigner le ménage de son mari et la santé de ses enfants, -que toutes les autres prétentions ne faisaient que du mal, et -que le meilleur conseil qu'elle avait à me donner, c'était de -les cacher si je les avais; et ce discours, tout commun qu'il -était, me laissait absolument sans réponse: car l'émulation, -l'enthousiasme, tous ces moteurs de l'âme et du génie, ont singulièrement -besoin d'être encouragés, et se flétrissent comme -les fleurs sous un ciel triste et glacé.</p> - -<p>«Il n'y a rien de si facile que de se donner l'air très-moral, -en condamnant tout ce qui tient à une âme élevée. Le -devoir, la plus noble destination de l'homme, peut être dénaturé -comme toute autre idée, et devenir une arme offensive -dont les esprits étroits, les gens médiocres, et contents de -l'être, se servent pour imposer silence au talent, et se débarrasser -de l'enthousiasme, du génie, enfin de tous leurs ennemis. -On dirait, à les entendre, que le devoir consiste dans le -sacrifice des facultés distinguées que l'on possède, et que l'esprit -est un tort qu'il faut expier, en menant précisément la -même vie que ceux qui en manquent. Mais est-il vrai que le -devoir prescrive à tous les caractères des règles semblables? -Les grandes pensées, les sentiments généreux ne sont-ils pas -dans ce monde la dette des êtres capables de l'acquitter? -Chaque femme, comme chaque homme, ne doit-elle pas se -frayer une route d'après son caractère et ses talents? et faut-il -imiter l'instinct des abeilles, dont les essaims se succèdent -sans progrès et sans diversité?</p> - -<p>«Non, Oswald; pardonnez à l'orgueil de Corinne, mais je -me croyais faite pour une autre destinée: je me sens aussi -soumise à ce que j'aime que ces femmes dont j'étais entourée, -et qui ne permettaient ni un jugement à leur esprit ni un désir -à leur cœur: s'il vous plaisait de passer vos jours au fond -de l'Écosse, je serais heureuse d'y vivre et d'y mourir auprès -de vous; mais, loin d'abdiquer mon imagination, elle me servirait -à mieux jouir de la nature; et plus l'empire de mon esprit -serait étendu, plus je trouverais de gloire et de bonheur -à vous en déclarer le maître.</p> - -<p>«Ma belle-mère était presque aussi importunée de mes -idées que de mes actions; il ne lui suffisait pas que je menasse -la même vie qu'elle, il fallait encore que ce fût par les mêmes -motifs, car elle voulait que les facultés qu'elle n'avait pas -fussent considérées seulement comme une maladie. Nous vivions -assez près du bord de la mer, et le vent du nord se -faisait sentir souvent dans notre château; je l'entendais siffler -la nuit à travers les longs corridors de notre demeure, et le -jour il favorisait merveilleusement notre silence quand nous -étions réunies. Le temps était humide et froid; je ne pouvais -presque jamais sortir sans éprouver une sensation douloureuse: -il y avait dans la nature quelque chose d'hostile, qui me faisait -regretter amèrement sa bienfaisance et sa douceur en Italie.</p> - -<p>«Nous rentrions l'hiver dans la ville, si c'est une ville, toutefois, -qu'un lieu où il n'y a ni spectacle, ni édifice, ni musique, -ni tableaux; c'était un rassemblement de commérages, -une collection d'ennuis tout à la fois divers et monotones.</p> - -<p>«La naissance, le mariage et la mort composaient toute -l'histoire de notre société, et ces trois événements différaient -là moins qu'ailleurs. Représentez-vous ce que c'était pour -une Italienne comme moi, que d'être assise autour d'une table -à thé plusieurs heures par jour après dîner, avec la société -de ma belle-mère. Elle était composée de sept femmes, les -plus graves de la province; deux d'entre elles étaient des demoiselles -de cinquante ans, timides comme à quinze, mais -beaucoup moins gaies qu'à cet âge. Une femme disait à l'autre: -<i>Ma chère, croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la -jeter sur le thé?</i>—<i>Ma chère</i>, répondait l'autre, <i>je crois que ce -serait trop tôt, car ces messieurs ne sont pas encore prêts à -venir.</i>—<i>Resteront-ils -longtemps à table aujourd'hui?</i> disait la troisième; -<i>qu'en croyez-vous, ma chère?</i>—<i>Je ne sais pas</i>, répondait -la quatrième; <i>il me semble que l'élection du parlement doit -avoir lieu la semaine prochaine, et il se pourrait qu'ils restassent -pour s'en entretenir.</i>—<i>Non</i>, reprenait la cinquième; <i>je crois -plutôt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui les a tant -occupés la semaine passée, et qui doit recommencer lundi prochain; -je crois cependant que le dîner sera bientôt fini.</i>—<i>Ah! -je ne l'espère guère</i>, disait la sixième en soupirant, et le silence -recommençait. J'avais été dans les couvents d'Italie, ils me -paraissaient pleins de vie à côté de ce cercle, et je ne savais -qu'y devenir.</p> - -<p>«Tous les quarts d'heure il s'élevait une voix qui faisait -la question la plus insipide pour obtenir la réponse la plus -froide, et l'ennui soulevé retombait avec un nouveau poids -sur ces femmes, que l'on aurait pu croire malheureuses, si -l'habitude prise dès l'enfance n'apprenait pas à tout supporter. -Enfin, les <i>messieurs</i> revenaient, et ce moment si attendu -n'apportait pas un grand changement dans la manière d'être -des femmes: les hommes continuaient leur conversation auprès -de la cheminée, les femmes restaient dans le fond de la chambre, -distribuant les tasses de thé; et quand l'heure du départ -arrivait, elles s'en allaient avec leurs époux, prêts à recommencer -le lendemain une vie qui ne différait de celle de la -veille que par la date de l'almanach, et par la trace des années -qui venait enfin s'imprimer sur le visage de ces femmes, -comme si elles eussent vécu pendant ce temps.</p> - -<p>«Je ne puis concevoir encore comment mon talent a pu -échapper au froid mortel dont j'étais entourée; car il ne faut -pas se le cacher, il y a deux côtés à toutes les manières de -voir: on peut vanter l'enthousiasme, on peut le blâmer; le -mouvement et le repos, la variété et la monotonie, sont susceptibles -d'être attaqués et défendus par divers arguments; -on peut plaider pour la vie, et il y a cependant assez de bien à -dire de la mort, ou de ce qui lui ressemble. Il n'est donc pas -vrai qu'on puisse tout simplement mépriser ce que disent les -gens médiocres; ils pénètrent malgré vous dans le fond de -votre pensée, ils vous attendent dans les moments où la supériorité -vous a causé des chagrins, pour vous dire un <i>eh bien</i> -tout tranquille, tout modéré en apparence, et qui est cependant -le mot le plus dur qu'il soit possible d'entendre; car on -ne peut supporter l'envie que dans le pays où cette envie -même est excitée par l'admiration qu'inspirent les talents; -mais quel plus grand malheur que de vivre là où la supériorité -ferait naître la jalousie, et point l'enthousiasme; là où l'on -serait haï comme une puissance, en étant moins fort qu'un -être obscur! Telle était ma situation dans cet étroit séjour; -je n'y faisais qu'un bruit importun à presque tout le monde, -et je ne pouvais, comme à Londres ou à Édimbourg, rencontrer -ces hommes supérieurs qui savent tout juger et tout connaître, -et qui, sentant le besoin des plaisirs inépuisables -de l'esprit et de la conversation, auraient trouvé quelque -charme dans l'entretien d'une étrangère, quand même elle -ne se serait pas en tout conformée aux sévères usages du -pays.</p> - -<p>«Je passais quelquefois des jours entiers dans les sociétés -de ma belle-mère, sans entendre dire un mot qui répondît ni -à une idée ni à un sentiment; l'on ne se permettait pas même -des gestes en parlant; on voyait sur le visage des jeunes filles -la plus belle fraîcheur, les couleurs les plus vives, et la plus -parfaite immobilité: singulier contraste entre la nature et la -société! Tous les âges avaient des plaisirs semblables: l'on -prenait le thé, l'on jouait au whist, et les femmes vieillissaient -en faisant toujours la même chose, en restant toujours à la -même place: le temps était bien sûr de ne pas les manquer, -il savait où les prendre.</p> - -<p>«Il y a dans les plus petites villes d'Italie un théâtre, de -la musique, des improvisateurs, beaucoup d'enthousiasme -pour la poésie et les arts, un beau soleil; enfin on y sent -qu'on vit; mais je l'oubliais tout à fait dans la province que -j'habitais, et j'aurais pu, ce me semble, envoyer à ma place -une poupée légèrement perfectionnée par la mécanique, elle -aurait très-bien rempli mon emploi dans la société. Comme il -y a partout, en Angleterre, des intérêts de divers genres qui -honorent l'humanité, les hommes, dans quelque retraite qu'ils -vivent, ont toujours les moyens d'occuper dignement leur loisir; -mais l'existence des femmes, dans le coin isolé de la terre -que j'habitais, était bien insipide. Il y en avait quelques-unes -qui, par la nature et la réflexion, avaient développé leur esprit, -et j'avais découvert quelques accents, quelques regards, -quelques mots dits à voix basse, qui sortaient de la ligne commune; -mais la petite opinion du petit pays, toute-puissante -dans son petit cercle, étouffait entièrement ces germes: on -aurait eu l'air d'une mauvaise tête, d'une femme de vertu -douteuse, si l'on s'était livré à parler, à se montrer de quelque -manière; et ce qui était pis que tous les inconvénients, il -n'y avait aucun avantage.</p> - -<p>«D'abord j'essayai de ranimer cette société endormie: je -leur proposai de lire des vers, de faire de la musique. Une -fois, le jour était pris pour cela; mais tout à coup une femme -se rappela qu'il y avait trois semaines qu'elle était invitée à -souper chez sa tante; une autre, qu'elle était en deuil d'une -vieille cousine qu'elle n'avait jamais vue, et qui était morte -depuis plus de trois mois; une autre, enfin, que dans son ménage -il y avait des arrangements domestiques à prendre: tout -cela était très-raisonnable; mais ce qui était toujours sacrifié, -c'étaient les plaisirs de l'imagination et de l'esprit, et j'entendais -si souvent dire: <i>Cela ne se peut pas</i>, que, parmi tant de négations, -ne pas vivre m'eût encore semblé la meilleure de toutes.</p> - -<p>«Moi-même, après m'être débattue quelque temps, j'avais -renoncé à mes vaines tentatives, non que mon père me les -interdît, il avait même engagé ma belle-mère à ne pas me -tourmenter à cet égard; mais les insinuations, mais les regards -à la dérobée, pendant que je parlais, mille petites -peines, semblables aux liens dont les pygmées entouraient -Gulliver, me rendaient tous les mouvements impossibles, et -je finissais par faire comme les autres en apparence, mais -avec cette différence que je mourais d'ennui, d'impatience et -de dégoût au fond du cœur. J'avais déjà passé ainsi quatre années -les plus fastidieuses du monde; et ce qui m'affligeait -davantage encore, je sentais mon talent se refroidir; mon esprit -se remplissait, malgré moi, de petitesses: car, dans une -société où l'on manque tout à la fois d'intérêt pour les -sciences, la littérature, les tableaux et la musique, où l'imagination -enfin n'occupe personne, ce sont les petits faits, les -critiques minutieuses, qui font nécessairement le sujet des -entretiens; et les esprits étrangers à l'activité comme à la -méditation ont quelque chose d'étroit, de susceptible et de -contraint, qui rend les rapports de la société tout à la fois -pénibles et fades.</p> - -<p>«Il n'y a là de jouissance que dans une certaine régularité -méthodique, qui convient à ceux dont le désir est d'effacer -toutes les supériorités, pour mettre le monde à leur niveau; -mais cette uniformité est une douleur habituelle pour les caractères -appelés à une destinée qui leur soit propre. Le sentiment -amer de la malveillance, que j'excitais malgré moi, se -joignait à l'oppression causée par le vide, qui m'empêchait de -respirer. C'est en vain qu'on se dit: Tel homme n'est pas -digne de me juger, telle femme n'est pas capable de me comprendre; -le visage humain exerce un grand pouvoir sur le -cœur humain; et quand vous lisez sur ce visage une désapprobation -secrète, elle vous inquiète toujours, en dépit de -vous-même. Enfin, le cercle qui vous environne finit toujours -par vous cacher le reste du monde: le plus petit objet placé -devant votre œil vous intercepte le soleil; il en est de même -aussi de la société dans laquelle on vit: ni l'Europe, ni la -postérité ne pourraient rendre insensible aux tracasseries de -la maison voisine; et qui veut être heureux et développer son -génie doit, avant tout, bien choisir l'atmosphère dont il s'entoure -immédiatement.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>«Je n'avais d'autre amusement que l'éducation de ma -petite sœur; ma belle-mère ne voulait pas qu'elle sût la musique, -mais elle m'avait permis de lui apprendre l'italien et -le dessin; et je suis persuadée qu'elle se souvient encore de -l'un et de l'autre, car je lui dois la justice qu'elle montrait -alors beaucoup d'intelligence. Oswald! Oswald! si c'est pour -votre bonheur que je me suis donné tant de soins, je m'en -applaudis encore, je m'en applaudirais dans le tombeau.</p> - -<p>«J'avais près de vingt ans; mon père voulait me marier, -et c'est ici que toute la fatalité de mon sort va se déployer. -Mon père était l'intime ami du vôtre; et c'est à vous, Oswald, -à vous qu'il pensa pour mon époux. Si nous nous étions connus -alors, et si vous m'aviez aimée, notre sort à tous les deux -eût été sans nuage. J'avais entendu parler de vous avec un -tel éloge, que, soit pressentiment, soit orgueil, je fus extrêmement -flattée par l'espoir de vous épouser. Vous étiez trop -jeune pour moi, puisque j'ai dix-huit mois de plus que vous; -mais votre esprit, votre goût pour l'étude devançaient, dit-on, -votre âge; et je me faisais une idée si douce de la vie passée -avec un caractère tel qu'on peignait le vôtre, que cet espoir -effaçait entièrement mes préventions contre la manière d'exister -des femmes en Angleterre. Je savais d'ailleurs que vous -vouliez vous établir à Édimbourg ou à Londres, et j'étais -sûre de trouver dans chacune de ces deux villes la société la -plus distinguée. Je me disais alors ce que je crois encore à -présent, c'est que tout le malheur de ma situation venait de -vivre dans une petite ville, reléguée au fond d'une province -du Nord. Les grandes villes seules conviennent aux personnes -qui sortent de la règle commune, quand c'est en société -qu'elles veulent vivre; comme la vie y est variée, la nouveauté -y plaît; mais, dans les lieux où l'on a pris une assez -douce habitude de la monotonie, l'on n'aime pas à s'amuser -une fois, pour découvrir que l'on s'ennuie tous les jours.</p> - -<p>«Je me plais à le répéter, Oswald, quoique je ne vous -eusse jamais vu, j'attendais avec une véritable anxiété votre -père, qui devait venir passer huit jours chez le mien; et ce -sentiment était alors trop peu motivé pour qu'il ne fût pas -un avant-coureur de ma destinée. Quand lord Nelvil arriva, -je désirai de lui plaire; je le désirai peut-être trop, et je fis, -pour y réussir, infiniment plus de frais qu'il n'en fallait: je -lui montrai tous mes talents; je chantai, je dansai, j'improvisai -pour lui; et mon esprit, longtemps contenu, fut peut-être -trop vif en brisant ses chaînes. Depuis sept ans, l'expérience -m'a calmée; j'ai moins d'empressement à me montrer; -je suis plus accoutumée à moi; je sais mieux attendre; j'ai -peut-être moins de confiance dans la bonne disposition des -autres, mais aussi moins d'ardeur pour leurs applaudissements; -enfin, il est possible qu'alors il y eût en moi quelque -chose d'étrange. On a tant de feu, tant d'imprudence dans la -première jeunesse! on se jette en avant de la vie avec tant -de vivacité! L'esprit, quelque distingué qu'il soit, ne supplée -jamais au temps; et, bien qu'avec cet esprit on sache parler -sur les hommes comme si on les connaissait, on n'agit point -en conséquence de ses propres aperçus; on a je ne sais quelle -fièvre dans les idées, qui ne nous permet pas de conformer -notre conduite à nos propres raisonnements.</p> - -<p>«Je crois, sans le savoir avec certitude, que je parus à -lord Nelvil une personne trop vive; car, après avoir passé -huit jours chez mon père, et s'être montré cependant très-aimable -pour moi, il nous quitta et écrivit à mon père que, -toute réflexion faite, il trouvait son fils trop jeune pour conclure -le mariage dont il avait été question. Oswald, quelle -importance attacherez-vous à cet aveu? Je pouvais vous dissimuler -cette circonstance de ma vie, je ne l'ai pas fait. Serait-il -possible cependant qu'elle vous parût ma condamnation? -Je suis, je le sais, améliorée depuis sept années; et -votre père aurait-il vu sans émotion ma tendresse et mon -enthousiasme pour vous? Oswald, il vous aimait; nous nous -serions entendus.</p> - -<p>«Ma belle-mère forma le projet de me marier au fils de -son frère aîné, qui possédait une terre dans notre voisinage: -c'était un homme de trente ans, riche, d'une belle figure, d'une -naissance illustre et d'un caractère fort honnête, mais si parfaitement -convaincu de l'autorité d'un mari sur sa femme, et -de la destination soumise et domestique de cette femme, qu'un -doute à cet égard l'aurait autant révolté que si l'on avait mis -en question l'honneur ou la probité. M. Maclinson (c'était son -nom) avait assez de goût pour moi, et ce qu'on disait dans la -ville de mon esprit et de mon caractère singulier ne l'inquiétait -pas le moins du monde; il y avait tant d'ordre dans sa -maison, tout s'y faisait si régulièrement à la même heure et -de la même manière, qu'il était impossible à personne d'y -rien changer. Les deux vieilles tantes qui dirigeaient le ménage, -les domestiques, les chevaux même, n'auraient pas su -faire une seule chose différente de la veille; et les meubles, -qui assistaient à ce genre de vie depuis trois générations, se -seraient, je crois, déplacés d'eux-mêmes, si quelque chose de -nouveau leur était apparu. M. Maclinson avait donc raison de -ne pas craindre mon arrivée dans ce lieu; le poids des habitudes -y était si fort, que la petite liberté que je me serais -donnée aurait pu le désennuyer un quart d'heure par semaine, -mais n'aurait sûrement jamais eu d'autre conséquence.</p> - -<p>«C'était un homme bon, incapable de faire de la peine; -mais si cependant je lui avais parlé des chagrins sans nombre -qui peuvent tourmenter une âme active et sensible, il m'aurait -considérée comme une personne vaporeuse, et m'aurait -simplement conseillé de monter à cheval et de prendre l'air: -il désirait de m'épouser, précisément parce qu'il ne se doutait -pas des besoins de l'esprit et de l'imagination, et que je lui -plaisais sans qu'il me comprît. S'il avait eu seulement l'idée -de ce que c'était qu'une femme distinguée, et des avantages -et des inconvénients qu'elle peut avoir, il eût craint de ne -pas être assez aimable à mes yeux; mais ce genre d'inquiétude -n'entrait pas même dans sa tête. Jugez de ma répugnance -pour un tel mariage! Je le refusai décidément. Mon père me -soutint; ma belle-mère en conçut un vif ressentiment contre -moi: pour moi, c'était une personne despotique au fond de -l'âme, bien que sa timidité l'empêchât souvent d'exprimer sa -volonté: quand on ne la devinait pas, elle en avait de l'humeur; -et quand on lui résistait après qu'elle avait fait l'effort -de s'exprimer, elle le pardonnait d'autant moins qu'il lui en -avait plus coûté pour sortir de sa réserve accoutumée.</p> - -<p>«Toute la ville me blâma de la manière la plus prononcée. -Une union aussi convenable, une fortune si bien en ordre, un -homme si estimable, un nom si considéré! tel était le cri -général. J'essayai d'expliquer pourquoi cette union si convenable -ne me convenait pas, j'y perdis ma peine. Quelquefois je -me faisais comprendre quand je parlais; mais dès que j'étais -partie, ce que j'avais dit ne laissait aucune trace; car les -idées habituelles rentraient aussitôt dans les têtes de mes auditeurs, -et ils recevaient avec un nouveau plaisir ces anciennes -connaissances que j'avais un moment écartées.</p> - -<p>«Une femme beaucoup plus spirituelle que les autres, bien -qu'elle se fût conformée en tout extérieurement à la vie commune, -me prit à part un jour que j'avais parlé avec encore -plus de vivacité qu'à l'ordinaire, et me dit ces paroles, qui me -firent une impression profonde: «Vous vous donnez beaucoup -de peine, ma chère, pour un résultat impossible; vous ne -changerez pas la nature des choses: une petite ville du Nord, -sans rapport avec le reste du monde, sans goût pour les arts -ni pour les lettres, ne peut être autrement qu'elle n'est; si -vous devez vivre ici, soumettez-vous; allez-vous-en, si vous -le pouvez: il n'y a que ces deux partis à prendre.» Ce raisonnement -n'était que trop évident; je me sentis pour cette -femme une considération que je n'avais pas pour moi-même; -car, avec des goûts assez analogues aux miens, elle avait su -se résigner à la destinée que je ne pouvais supporter, et, tout -en aimant la poésie et les jouissances idéales, elle jugeait -mieux la force des choses et l'obstination des hommes. Je -cherchai beaucoup à la voir; mais ce fut en vain: son esprit -sortait du cercle, mais sa vie y était enfermée, et je crois -même qu'elle craignait un peu de réveiller par nos entretiens -sa supériorité naturelle: qu'en aurait-elle fait?</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>«J'aurais cependant passé toute ma vie dans la déplorable -situation où je me trouvais, si j'avais conservé mon père; -mais un accident subit me l'enleva: je perdis avec lui mon -protecteur, mon ami, le seul qui m'entendît encore dans ce -désert peuplé; et mon désespoir fut tel, que je n'eus plus la -force de résister à mes impressions. J'avais vingt ans quand -il mourut, et je me trouvai sans autre appui, sans autre relation -que ma belle-mère, une personne avec laquelle, depuis -cinq ans que nous vivions ensemble, je n'étais pas plus liée -que le premier jour. Elle se mit à me reparler de M. Maclinson; -et, quoiqu'elle n'eût pas le droit de me commander de -l'épouser, elle ne recevait que lui chez elle, et me déclarait -assez nettement qu'elle ne favoriserait aucun autre mariage. -Ce n'était pas qu'elle aimât beaucoup M. Maclinson, quoiqu'il -fût son propre parent; mais elle me trouvait dédaigneuse -de le refuser, et elle faisait cause commune avec lui plutôt -pour la défense de la médiocrité que par amour-propre de -famille.</p> - -<p>«Chaque jour ma situation devenait plus odieuse; je me -sentais saisie par la maladie du pays, la plus inquiète douleur -qui puisse s'emparer de l'âme. L'exil est quelquefois, -pour les caractères vifs et sensibles, un supplice beaucoup -plus cruel que la mort: l'imagination prend en déplaisance -tous les objets qui vous entourent, le climat, le pays, la -langue, les usages, la vie en masse, la vie en détail; il y a -une peine pour chaque moment, comme pour chaque situation; -car la patrie nous donne mille plaisirs habituels que -nous ne connaissons pas nous-mêmes, avant de les avoir -perdus:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">. . . . . . La favella, i costumi,</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">L'aria, i tronchi, il terren, le mura, i sassi<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>!</i></div> -</div> - -<p class="noindent">C'est déjà un vif chagrin que de ne plus voir les lieux où -l'on a passé son enfance: les souvenirs de cet âge, par un -charme particulier, rajeunissent le cœur, et cependant adoucissent -l'idée de la mort. La tombe rapprochée du berceau -semble placer sous le même ombrage toute une vie; tandis -que les années passées sur un sol étranger sont comme des -branches sans racine. La génération qui vous précède ne -vous a pas vu naître; elle n'est pas pour vous la génération -des pères, la génération protectrice; mille intérêts qui vous -sont communs avec vos compatriotes ne sont plus entendus -par les étrangers; il faut tout expliquer, tout commenter, -tout dire, au lieu de cette communication facile, de cette -effusion de pensées, qui commence à l'instant où l'on retrouve -ses concitoyens. Je ne pouvais me rappeler sans émotion les -expressions bienveillantes de mon pays. <i lang="it" xml:lang="it">Cara, carissima</i>, -disais-je quelquefois en me promenant toute seule, pour -m'imiter à moi-même l'accueil si amical des Italiens et -des Italiennes; je comparais cet accueil à celui que je recevais.</p> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> La langue, les mœurs, l'air, les arbres, la terre, les murs, -les pierres!</p> - -<div class="attr"><span class="sc">Métastase</span>.</div></div> -<p>«Chaque jour j'errais dans la compagne, où j'avais coutume -d'entendre le soir, en Italie, des airs harmonieux chantés -avec des voix si justes; et les cris des corbeaux retentissaient -seuls dans les nuages. Le soleil si beau, l'air si suave -de mon pays, était remplacé par des brouillards; les fruits -mûrissaient à peine, je ne voyais point de vignes; les fleurs -croissaient languissamment, à long intervalle l'une de l'autre; -les sapins couvraient les montagnes toute l'année, comme un -noir vêtement: un édifice antique, un tableau seulement, un -beau tableau, aurait relevé mon âme; mais je l'aurais vainement -cherché à trente milles à la ronde. Tout était terne, tout était -morne autour de moi, et ce qu'il y avait d'habitations et d'habitants -servait seulement à priver la solitude de cette horreur -poétique qui cause à l'âme un frissonnement assez doux. Il y -avait de l'aisance, un peu de commerce et de la culture autour -de nous, enfin ce qu'il faut pour qu'on vous dise: <i>Vous -devez être contente, il ne vous manque rien.</i> Stupide jugement -porté sur l'extérieur de la vie, quand tout le foyer du bonheur -et de la souffrance est dans le sanctuaire le plus intime -et le plus secret de nous-mêmes!</p> - -<p>«A vingt et un ans, je devais naturellement entrer en possession -de la fortune de ma mère et de celle que mon père -m'avait laissée. Une fois alors, dans mes rêveries solitaires, -il me vint dans l'idée, puisque j'étais orpheline et majeure, -de retourner en Italie pour y mener une vie indépendante, -tout entière consacrée aux arts. Ce projet, quand il entra -dans ma pensée, m'enivra de bonheur, et d'abord je ne conçus -pas la possibilité d'une objection. Cependant, quand ma -fièvre d'espérance fut un peu calmée, j'eus peur de cette résolution -irréparable; et, me représentant ce qu'en penseraient -tous ceux que je connaissais, le projet que j'avais d'abord -trouvé si facile me sembla tout à fait impraticable; mais néanmoins -l'image de cette vie, au milieu de tous les souvenirs de -l'antiquité, de la peinture, de la musique, s'était offerte à moi -avec tant de détails et de charmes, que j'avais pris un nouveau -dégoût pour mon ennuyeuse existence.</p> - -<p>«Mon talent, que j'avais craint de perdre, s'était accru -par l'étude suivie que j'avais faite de la littérature anglaise; -la manière profonde de penser et de sentir qui caractérise vos -poëtes avait fortifié mon esprit et mon âme, sans que j'eusse -rien perdu de l'imagination vive qui semble n'appartenir -qu'aux habitants de nos contrées. Je pouvais donc me croire -destinée à des avantages particuliers par la réunion des circonstances -rares qui m'avaient donné une double éducation, -et, si je puis m'exprimer ainsi, deux nationalités différentes. -Je me souvenais de l'approbation qu'un petit nombre de bons -juges avaient accordée, dans Florence, à mes premiers essais -en poésie. Je m'exaltais sur les nouveaux succès que je pouvais -obtenir; enfin j'espérais beaucoup de moi: n'est-ce pas -la première et la plus noble illusion de la jeunesse?</p> - -<p>«Il me semblait que j'entrerais en possession de l'univers -le jour où je ne sentirais plus le souffle desséchant de la médiocrité -malveillante; mais quand il fallait prendre la résolution -de partir, de m'échapper secrètement, je me sentais -arrêtée par l'opinion, qui m'imposait beaucoup plus en Angleterre -qu'en Italie; car, bien que je n'aimasse pas la petite -ville que j'habitais, je respectais l'ensemble du pays dont elle -faisait partie. Si ma belle-mère avait daigné me conduire à -Londres ou à Édimbourg, si elle avait songé à me marier -avec un homme qui eût assez d'esprit pour faire cas du mien, -je n'aurais jamais renoncé ni à mon nom ni à mon existence, -même pour retourner dans mon ancienne patrie. Enfin, quelque -dure que fût pour moi la domination de ma belle-mère, -je n'aurais peut-être jamais eu la force de changer de situation, -sans une multitude de circonstances qui se réunirent -comme pour décider mon esprit incertain.</p> - -<p>«J'avais près de moi la femme de chambre italienne que -vous connaissez, Thérésine; elle est Toscane; et, bien que -son esprit n'ait point été cultivé, elle se sert de ces expressions -nobles et harmonieuses qui donnent tant de grâce aux -moindres discours de notre peuple. C'était avec elle seulement -que je parlais ma langue, et ce lien m'attachait à elle. -Je la voyais souvent triste, et je n'osais lui en demander la -cause, me doutant qu'elle regrettait, comme moi, notre pays, -et craignant de ne pouvoir plus contraindre mes propres sentiments -s'ils étaient excités par les sentiments d'une autre. -Il y a des peines qui s'adoucissent en les communiquant; -mais les maladies de l'imagination s'augmentent quand on -les confie; elles s'augmentent surtout quand on aperçoit dans -un autre une douleur semblable à la sienne. Le mal qu'on -souffre paraît alors invincible, et l'on n'essaye plus de le -combattre. Ma pauvre Thérésine tomba tout à coup sérieusement -malade, et, l'entendant gémir nuit et jour, je me déterminai -à lui demander enfin le sujet de ses chagrins. Quel -fut mon étonnement de l'entendre me dire presque tout ce -que j'avais senti! Elle n'avait pas si bien réfléchi que moi -sur la cause de ses peines; elle s'en prenait davantage à des -circonstances locales, à des personnes en particulier; mais la -tristesse de la nature, l'insipidité de la ville où nous demeurions, -la froideur de ses habitants, la contrainte de leurs -usages, elle sentait tout, sans pouvoir s'en rendre raison, et -s'écriait sans cesse: «O mon pays! ne vous reverrai-je donc -jamais?» Et puis elle ajoutait cependant qu'elle ne voulait -pas me quitter, et, avec une amertume qui me déchirait le -cœur, elle pleurait de ne pouvoir concilier avec son attachement -pour moi son beau ciel d'Italie et le plaisir d'entendre -sa langue maternelle.</p> - -<p>«Rien ne fit plus d'effet sur mon esprit que ce reflet de -mes propres impressions dans une personne toute commune, -mais qui avait conservé le caractère et les goûts italiens dans -leur vivacité naturelle, et je lui promis qu'elle reverrait -l'Italie. «Avec vous?» répondit-elle. Je gardai le silence. -Alors elle s'arracha les cheveux, et jura qu'elle ne s'éloignerait -jamais de moi; mais elle paraissait prête à mourir à mes -yeux en prononçant ces paroles. Enfin il m'échappa de lui -dire que j'y retournerais aussi; et ce mot, qui n'avait eu pour -but que de la calmer, devint plus solennel par la joie inexprimable -qu'il lui causa et la confiance qu'elle y prit. Depuis -ce jour, sans en rien dire, elle se lia avec quelques négociants -de la ville, et m'annonçait exactement quand un vaisseau -partait du port voisin pour Gênes ou Livourne: je l'écoutais, -et je ne répondais rien; elle imitait aussi mon silence, -mais ses yeux se remplissaient de larmes. Ma santé souffrait -tous les jours davantage du climat et de mes peines intérieures; -mon esprit a besoin de mouvement et de gaieté; je -vous l'ai dit souvent, la douleur me tuerait; il y a trop de -lutte en moi contre elle; il faut lui céder pour n'en pas -mourir.</p> - -<p>«Je revenais donc fréquemment à l'idée qui m'occupait -depuis la mort de mon père; mais j'aimais beaucoup Lucile, -qui avait alors neuf ans, et que je soignais depuis six comme -sa seconde mère: un jour, je pensai que, si je partais ainsi -secrètement, je ferais un tel tort à ma réputation, que le nom -de ma sœur en souffrirait; et cette crainte me fit renoncer -pour un temps à mes projets. Cependant, un soir que j'étais -plus affectée que jamais des chagrins que j'éprouvais, et dans -mes rapports avec ma belle-mère, et dans mes rapports avec -la société, je me trouvai seule à souper avec lady Edgermond; -et, après une heure de silence, il me prit tout à coup un tel -ennui de son imperturbable froideur, que je commençai la -conversation en me plaignant de la vie que je menais: plus, -d'abord, pour la forcer à parler que pour l'amener à aucun -résultat qui pût me concerner; mais, en m'animant, je supposai -tout à coup la possibilité, dans une situation semblable -à la mienne, de quitter pour toujours l'Angleterre. Ma belle-mère -n'en fut pas troublée; et, avec un sang-froid et une -sécheresse que je n'oublierai de ma vie, elle me dit: «Vous -avez vingt et un an, miss Edgermond; ainsi la fortune de -votre mère et celle que votre père vous a laissée sont à vous. -Vous êtes donc la maîtresse de vous conduire comme vous le -voudrez; mais, si vous prenez un parti qui vous déshonore -dans l'opinion, vous devez à votre famille de changer de nom -et de vous faire passer pour morte.» Je me levai, à ces paroles, -avec impétuosité, et je sortis sans répondre.</p> - -<p>«Cette dureté dédaigneuse m'inspira la plus vive indignation, -et, pour un moment, un désir de vengeance tout à fait -étranger à mon caractère s'empara de moi. Ces mouvements -se calmèrent; mais la conviction que personne ne s'intéressait -à mon bonheur rompit les liens qui m'attachaient encore -à la maison où j'avais vu mon père. Certainement lady Edgermond -ne me plaisait pas, mais je n'avais pas pour elle -l'indifférence qu'elle me témoignait; j'étais touchée de sa -tendresse pour sa fille; je croyais l'avoir intéressée par les -soins que je donnais à cette enfant, et peut-être, au contraire, -ces soins mêmes avaient-ils excité sa jalousie; car -plus elle s'était imposé de sacrifices sur tous les points, plus -elle était passionnée dans la seule affection qu'elle se fût permise. -Tout ce qu'il y a dans le cœur humain de vif et d'ardent, -maîtrisé par sa raison sous tous les autres rapports, se -retrouvait dans son caractère quand il s'agissait de sa fille.</p> - -<p>«Au milieu du ressentiment qu'avait excité dans mon cœur -mon entretien avec lady Edgermond, Thérésine vint me dire, -avec une émotion extrême, qu'un bâtiment, arrivé de Livourne -même, était entré dans le port, dont nous n'étions éloignées -que de quelques lieues, et qu'il y avait sur ce bâtiment des -négociants qu'elle connaissait, et qui étaient les plus honnêtes -gens du monde. «Ils sont tous Italiens, me dit-elle en pleurant, -ils ne parlent qu'italien. Dans huit jours ils se rembarquent, -et vont directement en Italie; et si madame était -décidée…—Retournez avec eux, ma bonne Thérésine, lui -répondis-je.—Non, madame, s'écria-t-elle; j'aime mieux -mourir ici!» Et elle sortit de ma chambre, où je restai, réfléchissant -à mes devoirs envers ma belle-mère. Il me paraissait -clair qu'elle désirait ne plus m'avoir auprès d'elle: mon -influence sur Lucile lui déplaisait; elle craignait que la réputation -que j'avais autour de moi d'être une personne extraordinaire -ne nuisît un jour à l'établissement de sa fille; -enfin elle m'avait dit le secret de son cœur en m'indiquant le -désir que je me fisse passer pour morte; et ce conseil amer, -qui m'avait d'abord tant révoltée, me parut, à la réflexion, -assez raisonnable.</p> - -<p>«Oui, sans doute, m'écriai-je, passons pour morte dans -ces lieux, où mon existence n'est qu'un sommeil agité. Je -revivrai avec la nature, avec le soleil, avec les beaux-arts; -et les froides lettres qui composent mon nom, inscrites sur -un vain tombeau, tiendront aussi bien que moi ma place dans -ce séjour sans vie.» Ces élans de mon âme vers la liberté ne -me donnèrent point encore cependant la force d'une résolution -décisive. Il y a des moments où l'on se croit la puissance -de ce qu'on désire, et d'autres où l'ordre habituel des choses -paraît devoir l'emporter sur tous les sentiments de l'âme. -J'étais dans cette indécision, qui pouvait durer toujours, -puisque rien au dehors de moi ne m'obligeait à prendre un -parti, lorsque, le dimanche qui suivit ma conversation avec -ma belle-mère, j'entendis, vers le soir, sous mes fenêtres, des -chanteurs italiens qui étaient venus sur le bâtiment de Livourne, -et que Thérésine avait attirés pour me causer une -agréable surprise. Je ne puis exprimer l'émotion que je ressentis; -un déluge de pleurs couvrit mon visage, tous mes souvenirs -se ranimèrent: rien ne retrace le passé comme la -musique; elle fait plus que le retracer; il apparaît, quand -elle l'évoque, semblable aux ombres de ceux qui nous sont -chers, revêtu d'un voile mystérieux et mélancolique. Les musiciens -chantèrent ces délicieuses paroles de Monti, qu'il a -composées dans son exil:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Bella Italia, amate sponde,</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Pur vi torno à riveder.</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Trema in petto e si confonde</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">L'alma oppressa dal piacer<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</i></div> -<div class="verse">. . . . . . . . . . . . . . . . .</div> -<div class="verse">. . . . . . . . . . . . . . . . .</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Belle Italie! bords chéris! je vais donc vous revoir encore; -mon âme tremble et succombe à l'excès de ce plaisir.</p> -</div> -<p>«J'étais dans une sorte d'ivresse, je sentais pour l'Italie -tout ce que l'amour fait éprouver, désir, enthousiasme, regrets; -je n'étais plus maîtresse de moi-même, toute mon âme -était entraînée vers ma patrie: j'avais besoin de la voir, de -la respirer, de l'entendre; chaque battement de mon cœur -était un appel à mon beau séjour, à ma riante contrée! Si la -vie était offerte aux morts dans les tombeaux, ils ne soulèveraient -pas la pierre qui les couvre avec plus d'impatience que -je n'en éprouvais pour écarter de moi tous mes linceuls et -reprendre possession de mon imagination, de mon génie, de -la nature! Au moment de cette exaltation causée par la musique, -j'étais loin encore de prendre aucun parti, car mes -sentiments étaient trop confus pour en tirer aucune idée fixe, -lorsque ma belle-mère entra, et me pria de faire cesser ces -chants, parce qu'il était scandaleux d'entendre de la musique -le dimanche. Je voulus insister: les Italiens partaient le lendemain; -il y avait six ans que je n'avais joui d'un semblable -plaisir. Ma belle-mère ne m'écouta pas; et, me disant qu'il -fallait avant tout respecter les convenances du pays où l'on -vivait, elle s'approcha de la fenêtre, et commanda à ses gens -d'éloigner mes pauvres compatriotes. Ils partirent, et me répétaient -de loin en loin, en chantant, un adieu qui me perçait -le cœur.</p> - -<p>«La mesure de mes impressions était comblée. Le vaisseau -devait s'éloigner le lendemain; Thérésine, à tout hasard, et -sans m'en avertir, avait tout préparé pour mon départ. Lucile -était depuis huit jours chez une parente de sa mère. Les -cendres de mon père ne reposaient pas dans la maison de -campagne que nous habitions; il avait ordonné que son tombeau -fût élevé dans la terre qu'il avait en Écosse. Enfin je -partis sans en prévenir ma belle-mère, et lui laissant une -lettre qui lui apprenait ma résolution. Je partis dans un de -ces moments où l'on se livre à la destinée, où tout paraît -meilleur que la servitude, le dégoût et l'insipidité; où la jeunesse -inconsidérée se fie à l'avenir, et le voit dans les cieux -comme une étoile brillante qui lui promet un heureux sort.</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>«Des pensées plus inquiètes s'emparèrent de moi quand je -perdis de vue les côtes d'Angleterre; mais comme je n'y -avais pas laissé d'attachement vif, je fus bientôt consolée, en -arrivant à Livourne, par tout le charme de l'Italie. Je ne dis à -personne mon véritable nom, comme je l'avais promis à ma -belle-mère; je pris seulement celui de Corinne, que l'histoire -d'une femme grecque, amie de Pindare et poëte, m'avait fait -aimer. Ma figure, en se développant, avait tellement changé, -que j'étais sûre de n'être pas reconnue; j'avais vécu assez -solitaire à Florence, et je devais compter sur ce qui m'est -arrivé, c'est que personne à Rome n'a su qui j'étais. Ma belle-mère -me manda qu'elle avait répandu le bruit que les médecins -m'avaient ordonné le voyage du Midi pour rétablir ma -santé, et que j'étais morte dans la traversée. Sa lettre ne contenait -d'ailleurs aucune réflexion. Elle me fit passer avec une -très-grande exactitude toute ma fortune, qui est assez considérable; -mais elle ne m'a plus écrit. Cinq ans se sont écoulés -depuis ce moment jusqu'à celui où je vous ai vu; cinq ans -pendant lesquels j'ai goûté assez de bonheur. Je suis venue -m'établir à Rome; ma réputation s'est accrue; les beaux-arts -et la littérature m'ont encore donné plus de jouissances solitaires -qu'ils ne m'ont valu de succès, et je n'ai pas connu, -jusqu'à vous, tout l'empire que le sentiment peut exercer; -mon imagination colorait et décolorait quelquefois mes illusions -sans me causer de vives peines; je n'avais point encore -été saisie par une affection qui pût me dominer. L'admiration, -le respect, l'amour, n'enchaînaient point toutes les facultés -de mon âme; je concevais, même en aimant, plus de -qualités et plus de charmes que je n'en ai rencontré; enfin, -je restais supérieure à mes propres impressions, au lieu d'être -entièrement subjuguée par elles.</p> - -<p>«N'exigez point que je vous raconte comment deux hommes, -dont la passion pour moi n'a que trop éclaté, ont occupé -successivement ma vie avant de vous connaître: il faudrait -faire violence à ma conviction intime pour me persuader -maintenant qu'un autre que vous a pu m'intéresser, et j'en -éprouve autant de repentir que de douleur. Je vous dirai -seulement ce que vous avez appris déjà par mes amis: c'est que -mon existence indépendante me plaisait tellement, qu'après -de longues irrésolutions et de pénibles scènes, j'ai rompu -deux fois des liens que le besoin d'aimer m'avait fait contracter, -et que je n'ai pu me résoudre à rendre irrévocables. -Un grand seigneur allemand voulait, en m'épousant, m'emmener -dans son pays, où son rang et sa fortune le fixaient. -Un prince italien m'offrait à Rome même l'existence la plus -brillante. Le premier sut me plaire en m'inspirant la plus -haute estime; mais je m'aperçus, avec le temps, qu'il avait -peu de ressources dans l'esprit. Quand nous étions seuls, il -fallait que je me donnasse beaucoup de peine pour soutenir -la conversation, et pour lui cacher avec soin ce qui lui manquait. -Je n'osais, en causant avec lui, lui montrer ce que je -puis être, de peur de le mettre mal à l'aise; je prévis que son -sentiment pour moi diminuerait nécessairement le jour où je -cesserais de le ménager, et néanmoins il est difficile de conserver -de l'enthousiasme pour ceux que l'on ménage. Les -égards d'une femme pour une infériorité quelconque dans un -homme supposent toujours qu'elle ressent pour lui plus de -pitié que d'amour; et le genre de calcul et de réflexion que -ces égards demandent flétrit la nature céleste d'un sentiment -involontaire. Le prince italien était plein de grâce et de fécondité -dans l'esprit. Il voulait s'établir à Rome, partageait -tous mes goûts, aimait mon genre de vie; mais je remarquai, -dans une occasion importante, qu'il manquait d'énergie dans -l'âme, et que dans les circonstances difficiles de la vie ce serait -moi qui me verrais obligée de le soutenir et de le fortifier; -alors tout fut dit pour l'amour; car les femmes ont -besoin d'appui, et rien ne les refroidit comme la nécessité -d'en donner. Je fus donc deux fois détrompée de mes sentiments, -non par des malheurs ni par des fautes, mais par -l'esprit observateur qui me découvrit ce que l'imagination -m'avait caché.</p> - -<p>«Je me crus destinée à ne jamais aimer de toute la puissance -de mon âme; quelquefois cette idée m'était pénible, -plus souvent je m'applaudissais d'être libre; mais je craignais -en moi cette faculté de souffrir; cette nature passionnée -qui menace mon bonheur et ma vie; je me rassurais toujours, -en songeant qu'il était difficile de captiver mon jugement, -et je ne croyais pas que personne pût jamais répondre -à l'idée que j'avais du caractère et de l'esprit d'un homme; -j'espérais toujours échapper au pouvoir absolu d'un attachement, -en apercevant quelques défauts dans l'objet qui pourrait -me plaire; je ne savais pas qu'il existe des défauts qui -peuvent accroître l'amour même par l'inquiétude qu'ils lui -causent. Oswald, la mélancolie, l'incertitude, qui vous découragent -de tout, la sévérité de vos opinions, troublent mon -repos, sans refroidir mon sentiment; je pense souvent que ce -sentiment ne me rendra pas heureuse; mais alors c'est moi -que je juge, et jamais vous.</p> - -<p>«Vous connaissez maintenant l'histoire de ma vie; l'Angleterre -abandonnée, mon changement de nom, l'inconstance -de mon cœur, je n'ai rien dissimulé. Sans doute, vous penserez -que l'imagination m'a souvent égarée; mais si la société -n'enchaînait pas les femmes par des liens de tout genre -dont les hommes sont dégagés, qu'y aurait-il dans ma vie qui -pût empêcher de m'aimer? Ai-je jamais trompé? ai-je jamais -fait de mal? mon âme a-t-elle jamais été flétrie par de vulgaires -intérêts? Sincérité, bonté, fierté, Dieu demandera-t-il -davantage à l'orpheline qui se trouvait seule dans l'univers? -Heureuses les femmes qui rencontrent, à leurs premiers pas -dans la vie, celui qu'elles doivent aimer toujours! Mais le -mérité-je moins, pour l'avoir connu trop tard?</p> - -<p>«Cependant, je vous le dirai, milord, et vous en croirez -ma franchise: si je pouvais passer ma vie près de vous sans -vous épouser, il me semble que, malgré la perte d'un grand -bonheur et d'une gloire à mes yeux la première de toutes, je -ne voudrais pas m'unir à vous. Peut-être ce mariage est-il -pour vous un sacrifice; peut-être un jour regretterez-vous -cette belle Lucile, ma sœur, que votre père vous a destinée. -Elle est plus jeune que moi de douze années; son nom est -sans tache, comme la première fleur du printemps; il faudrait, -en Angleterre, faire revivre le mien, qui a déjà passé -sous l'empire de la mort. Lucile a, je le sais, une âme douce -et pure; si j'en juge par son enfance, il se peut qu'elle soit -capable de vous entendre en vous aimant. Oswald, vous êtes -libre; quand vous le désirerez, votre anneau vous sera rendu.</p> - -<p>«Peut-être voulez-vous savoir, avant que de vous décider, -ce que je souffrirai si vous me quittez. Je l'ignore: il s'élève -quelquefois des mouvements tumultueux dans mon âme, qui -sont plus forts que ma raison, et je ne serais pas coupable si -de tels mouvements me rendaient l'existence tout à fait insupportable. -Il est également vrai que j'ai beaucoup de facultés -de bonheur; je sens quelquefois en moi comme une fièvre -de pensées qui fait circuler mon sang plus vite. Je m'intéresse -à tout; je parle avec plaisir; je jouis avec délices de l'esprit -des autres, de l'intérêt qu'ils me témoignent, des merveilles -de la nature, des ouvrages de l'art que l'affectation n'a point -frappés de mort. Mais serait-il en ma puissance de vivre -quand je ne vous verrai plus? C'est à vous d'en juger, Oswald, -car vous me connaissez mieux que moi-même; je ne -suis pas responsable de ce que je puis éprouver; c'est à celui -qui enfonce le poignard à savoir si la blessure qu'il fait est -mortelle. Mais quand elle le serait, Oswald, je devrais vous -le pardonner.</p> - -<p>«Mon bonheur dépend en entier du sentiment que vous -m'avez montré depuis six mois. Je défierais toute la puissance -de votre volonté et de votre délicatesse de me tromper sur la -plus légère altération dans ce sentiment. Éloignez de vous, à -cet égard, toute idée de devoir; je ne connais pour l'amour -ni promesse ni garantie. La Divinité seule peut faire renaître -une fleur quand le vent l'a flétrie. Un accent, un regard de -vous suffiraient pour m'apprendre que votre cœur n'est plus -le même, et je détesterais tout ce que vous pourriez m'offrir -à la place de votre amour, de ce rayon divin, ma céleste auréole. -Soyez donc libre maintenant, Oswald, libre chaque -jour, libre encore, quand vous seriez mon époux; car, si vous -ne m'aimiez plus, je vous affranchirais par ma mort des liens -indissolubles qui vous attacheraient à moi.</p> - -<p>«Dès que vous aurez lu cette lettre, je veux vous revoir; -mon impatience me conduira vers vous, et je saurai mon sort -en vous apercevant; car le malheur est rapide, et le cœur, -tout faible qu'il est, ne doit pas se méprendre aux signes funestes -d'une destinée irréprochable. Adieu.»</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l15">LIVRE QUINZIÈME<br /> -ADIEUX A ROME ET VOYAGE A VENISE</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>C'était avec une émotion profonde qu'Oswald avait lu la -lettre de Corinne. Un mélange confus de diverses peines l'agitait: -tantôt il était blessé du tableau qu'elle faisait d'une -province d'Angleterre, et se disait avec désespoir que jamais -une telle femme ne pourrait être heureuse dans la vie domestique; -tantôt il la plaignait de ce qu'elle avait souffert, et -ne pouvait s'empêcher d'aimer et d'admirer la franchise et la -simplicité de son récit. Il se sentait jaloux aussi des affections -qu'elle avait éprouvées avant de le connaître; et plus il voulait -se cacher à lui-même cette jalousie, plus il en était tourmenté: -enfin, surtout, la part qu'avait son père dans son -histoire l'affligeait amèrement, et l'angoisse de son âme était -telle, qu'il ne savait plus ce qu'il pensait ni ce qu'il faisait. Il -sortit précipitamment à midi, par un soleil brûlant: à cette -heure il n'y a personne dans les rues de Naples; l'effroi de la -chaleur retient tous les êtres vivants à l'ombre. Il s'en alla -du côté de Portici, marchant au hasard et sans dessein, et -les rayons ardents qui tombaient sur sa tête excitaient tout -à la fois et troublaient ses pensées.</p> - -<p>Corinne cependant, après quelques heures d'attente, ne put -résister au besoin de voir Oswald; elle entra dans sa chambre, -et ne l'y trouvant point, cette absence dans ce moment -lui causa une terreur mortelle. Elle vit sur la table de lord -Nelvil ce qu'elle lui avait écrit; et, ne doutant pas que ce fût -après l'avoir lu qu'il s'en était allé, elle s'imagina qu'il était -parti tout à fait et qu'elle ne le reverrait plus. Alors une douleur -insupportable s'empara d'elle; elle essaya d'attendre, et -chaque moment la consumait; elle parcourait sa chambre à -grands pas, et puis s'arrêtait soudain, de peur de perdre le -moindre bruit qui pourrait annoncer le retour. Enfin, ne -résistant plus à son anxiété, elle descendit pour demander si -l'on n'avait pas vu passer lord Nelvil, et de quel côté il avait -porté ses pas. Le maître de l'auberge répondit que lord Nelvil -était allé du côté de Portici, mais que sûrement, ajouta -l'hôte, il n'avait pas été loin, car dans ce moment un coup de -soleil serait très-dangereux. Cette crainte se mêlant à toutes -les autres, bien que Corinne n'eût rien sur la tête qui pût la -garantir de l'ardeur du jour, elle se mit à marcher au hasard -dans la rue. Les larges pavés blancs de Naples, ces pavés de -lave, placés là comme pour multiplier l'effet de la chaleur et de -la lumière, brûlaient ses pieds, et l'éblouissaient par le reflet -des rayons du soleil.</p> - -<p>Elle n'avait pas le projet d'aller jusqu'à Portici, mais elle -avançait toujours, et toujours plus vite; la souffrance et le -trouble précipitaient ses pas. On ne voyait personne sur le -grand chemin: à cette heure, les animaux eux-mêmes se -tiennent cachés, ils redoutent la nature.</p> - -<p>Une poussière horrible remplit l'air dès que le moindre -souffle de vent ou le char le plus léger traverse la route: les -prairies, couvertes de cette poussière, ne rappellent plus, par -leur couleur, la végétation ni la vie. De moment en moment, -Corinne se sentait près de tomber, elle ne rencontrait pas un -arbre pour s'appuyer, et sa raison s'égarait dans ce désert -enflammé; elle n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver -au palais du roi, sous les portiques duquel elle aurait -trouvé de l'ombre et de l'eau pour se rafraîchir. Mais les forces -lui manquaient; elle essayait en vain de marcher, elle ne -voyait plus sa route; un vertige la lui cachait et lui faisait -apparaître mille lumières, plus vives encore que celles même -du jour; et tout à coup succédait à ces lumières un nuage qui -l'environnait d'une obscurité sans fraîcheur. Une soif ardente -la dévorait; elle rencontra un lazzarone, l'unique créature -humaine qui pût braver en ce moment la puissance du climat, -et elle le pria d'aller lui chercher un peu d'eau; mais cet -homme, en voyant seule sur le chemin, à cette heure, une -femme si remarquable et par sa beauté et par l'élégance de -ses vêtements, ne douta pas qu'elle ne fût folle, et s'éloigna -d'elle avec terreur.</p> - -<p>Heureusement Oswald revenait sur ses pas à cet instant, et -quelques accents de Corinne frappèrent de loin son oreille; -hors de lui-même, il courut vers elle, et la reçut dans ses -bras comme elle tombait sans connaissance; il la porta ainsi -sous le portique du palais de Portici, et la rappela à la vie par -ses soins et sa tendresse.</p> - -<p>Dès qu'elle le reconnut, elle lui dit, encore égarée: «Vous -m'aviez promis de ne pas me quitter sans mon consentement: -je puis vous paraître à présent indigne de votre affection; -mais votre promesse, pourquoi la méprisez-vous?—Corinne, -répondit Oswald, jamais l'idée de vous quitter ne s'est approchée -de mon cœur; je voulais seulement réfléchir sur notre -sort, et recueillir mes esprits avant de vous revoir.—Eh -bien, dit alors Corinne en essayant de paraître calme, vous en -avez eu le temps pendant ces mortelles heures qui ont failli -me coûter la vie: vous en avez eu le temps; parlez donc, et -dites-moi ce que vous avez résolu.» Oswald, effrayé du son -de voix de Corinne, qui trahissait son émotion intérieure, se -mit à genoux devant elle, et lui dit: «Corinne, le cœur de ton -ami n'est point changé; qu'ai-je donc appris qui pût me désenchanter -de toi? Mais, écoute.» Et comme elle tremblait -toujours plus fortement, il reprit avec instance: «Écoute -sans terreur celui qui ne peut vivre et te savoir malheureuse.—Ah! -s'écria Corinne, c'est de mon bonheur que -vous parlez; il ne s'agit déjà plus du vôtre. Je ne repousse -pas votre pitié: dans ce moment j'en ai besoin; mais pensez-vous -cependant que ce soit d'elle seule que je veuille vivre?—Non, -c'est de mon amour que nous vivrons tous les deux, -dit Oswald; je reviendrai…—Vous reviendrez! interrompit -Corinne; ah! vous voulez donc partir? Qu'est-il arrivé, qu'y -a-t-il de changé depuis hier? Malheureuse que je suis!—Chère -amie, que ton cœur ne se trouble pas ainsi, reprit -Oswald, et laisse-moi, si je puis, te révéler ce que j'éprouve, -c'est moins que tu ne crains, bien moins. Mais il faut, dit-il -en faisant effort sur lui-même pour s'expliquer, il faut pourtant -que je connaisse les raisons que mon père peut avoir eues -pour s'opposer, il y a sept ans, à notre union: il ne m'en a -jamais parlé, j'ignore tout à cet égard; mais son ami le plus -intime, qui vit encore en Angleterre, saura quels étaient ses -motifs. Si, comme je le crois, ils ne tiennent qu'à des circonstances -peu importantes, je les compterai pour rien; je te -pardonnerai d'avoir quitté le pays de ton père et le mien, une -si noble patrie; j'espérerai que l'amour t'y rattachera, et que -tu préféreras le bonheur domestique, les vertus sensibles et -naturelles, à l'éclat même de ton génie; j'espérerai tout, je -ferai tout. Mais si mon père s'était prononcé contre toi, Corinne, -je ne serais l'époux d'une autre, mais jamais aussi je -ne pourrais être le tien.»</p> - -<p>Quand ces paroles furent dites, une sueur froide coula sur -le front d'Oswald, et l'effort qu'il avait fait pour parler ainsi -était tel, que Corinne, ne pensant qu'à l'état où elle le voyait, -fut quelque temps sans lui répondre; et, prenant sa main, elle -lui dit: «Quoi! vous partez! quoi! vous allez en Angleterre -sans moi!» Oswald se tut. «Cruel! s'écria Corinne avec désespoir, -vous ne répondez rien, vous ne combattez pas ce que -je vous dis! Ah! c'est donc vrai! Hélas! tout en le disant, je -ne le croyais pas encore.—J'ai retrouvé, grâce à vos soins, -répondit Oswald, la vie que j'étais près de perdre; cette vie -appartient à mon pays pendant la guerre. Si je puis m'unir à -vous, nous ne nous quitterons plus, et je vous rendrai votre -nom et votre existence en Angleterre. Si cette destinée trop -heureuse m'était interdite, je reviendrais, à la paix, en Italie; -je resterais longtemps auprès de vous, et je ne changerais -rien à votre sort qu'en vous donnant un fidèle ami de plus.—Ah! -vous ne changeriez rien à mon sort, dit Corinne, quand -vous êtes devenu mon seul intérêt au monde, quand j'ai goûté -de cette coupe enivrante qui donne le bonheur ou la mort! -Mais, au moins, dites-moi, ce départ, quand aura-t-il lieu? -combien de jours me reste-t-il?—Chère amie, dit Oswald -en la serrant contre son cœur, je jure qu'avant trois mois je -ne te quitterai pas, et peut-être même alors…—Trois mois! -s'écria Corinne; je vivrai donc encore tout ce temps: c'est -beaucoup, je n'en espérais pas tant. Allons, je me sens mieux; -c'est un avenir que trois mois,—dit-elle avec un mélange -de tristesse et de joie qui toucha profondément Oswald. Tous -deux alors montèrent en silence dans la voiture qui les -conduisit à Naples.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>En arrivant, ils trouvèrent le prince Castel-Forte, qui les -attendait à l'auberge. Le bruit s'était répandu que lord Nelvil -avait épousé Corinne; et quoique cette nouvelle fît une grande -peine à ce prince, il était venu pour s'assurer par lui-même -si cela était vrai, et pour se rattacher de quelque manière -encore à la société de son amie, lors même qu'elle serait pour -jamais liée à un autre. La mélancolie de Corinne, l'état d'abattement -dans lequel, pour la première fois, il la voyait, lui -causèrent une vive inquiétude; mais il n'osa point l'interroger, -parce qu'elle semblait fuir toute conversation à ce sujet. -Il est des situations de l'âme où l'on redoute de se confier à -personne; il suffirait d'une parole qu'on dirait ou qu'en entendrait -pour dissiper à nos propres yeux l'illusion qui nous -fait supporter l'existence; et l'illusion dans les sentiments -passionnés, de quelque genre qu'ils soient, a cela de particulier -qu'on se ménage soi-même comme on ménagerait un ami -que l'on craindrait d'affliger en l'éclairant, et que, sans s'en -apercevoir, l'on met sa propre douleur sous la protection de -sa propre pitié.</p> - -<p>Le lendemain, Corinne, qui était la personne du monde la -plus naturelle, et ne cherchait point à faire effet par sa douleur, -essaya de paraître gaie, de se ranimer encore, et pensa -même que le meilleur moyen pour retenir Oswald était de se -montrer aimable comme autrefois; elle commençait donc -avec vivacité un sujet d'entretien intéressant, puis tout à coup -la distraction s'emparait d'elle, et ses regards erraient sans -objet. Elle, qui possédait au plus haut degré la facilité de la -parole, hésitait dans le choix des mots, et quelquefois elle se -servait d'une expression qui n'avait pas le moindre rapport -avec ce qu'elle voulait dire. Alors elle riait d'elle-même; -mais, à travers ce rire, ses yeux se remplissaient de larmes. -Oswald était au désespoir de la peine qu'il lui causait; il -voulait s'entretenir seul avec elle, mais elle en évitait avec -soin les occasions.</p> - -<p>«Que voulez-vous avoir de moi? lui dit-elle un jour qu'il -insistait pour lui parler. Je me regrette, voilà tout. J'avais -quelque orgueil de mon talent; j'aimais le succès, la gloire; -les suffrages même des indifférents étaient l'objet de mon ambition: -mais à présent je ne me soucie de rien, et ce n'est -pas le bonheur qui m'a détachée de ces vains plaisirs, c'est un -profond découragement. Je ne vous en accuse pas; il vient -de moi, peut-être en triompherai-je: il se passe tant de choses -au fond de l'âme que nous ne pouvons ni prévoir ni diriger! -Mais je vous rends justice, Oswald, vous souffrez de ma -peine, je le vois. J'ai aussi pitié de vous; pourquoi ce sentiment -ne nous conviendrait-il pas à tous les deux? Hélas! il -peut s'adresser à tout ce qui respire, sans commettre beaucoup -d'erreurs.»</p> - -<p>Oswald n'était pas alors moins malheureux que Corinne; -il l'aimait vivement, mais son histoire l'avait blessé dans sa -manière de penser et dans ses affections. Il lui semblait voir -clairement que son père avait tout prévu, tout jugé d'avance -pour lui, et que c'était mépriser ses avertissements que de -prendre Corinne pour épouse: cependant il ne pouvait y renoncer, -et se trouvait replongé dans les incertitudes dont il -espérait sortir en connaissant le sort de son amie. Elle, de son -côté, n'avait pas souhaité le lien du mariage avec Oswald; -et si elle s'était crue certaine qu'il ne la quitterait jamais, -elle n'aurait eu besoin de rien de plus pour être heureuse; -mais elle le connaissait assez pour savoir qu'il ne concevait le -bonheur que dans la vie domestique, et que s'il abjurait le -dessein de l'épouser, ce ne pouvait jamais être qu'en l'aimant -moins. Le départ d'Oswald pour l'Angleterre lui paraissait un -signal de mort; elle savait combien les mœurs et les opinions -de ce pays avaient d'influence sur lui: c'est en vain qu'il -formait le projet de passer sa vie avec elle en Italie; elle ne -doutait point qu'en se retrouvant dans sa patrie, l'idée de la -quitter une seconde fois ne lui devînt odieuse. Enfin elle sentait -que tout son pouvoir venait de son charme; et qu'est-ce -que ce pouvoir en absence? qu'est-ce que les souvenirs de -l'imagination, lorsque de toutes parts l'on est cerné par la -force et la réalité d'un ordre social d'autant plus dominateur -qu'il est fondé sur des idées nobles et pures?</p> - -<p>Corinne, tourmentée par ces réflexions, aurait souhaité -d'exercer quelque empire sur son sentiment pour Oswald. -Elle tâchait de s'entretenir avec le prince Castel-Forte sur -les objets qui l'avaient toujours intéressée, la littérature et les -beaux-arts; mais lorsque Oswald entrait dans la chambre, la -dignité de son maintien, un regard mélancolique qu'il jetait -sur Corinne, et qui semblait lui dire: <i>Pourquoi voulez-vous -renoncer à moi?</i> détruisait tous ses projets. Vingt fois Corinne -voulut dire à lord Nelvil que son irrésolution l'offensait, -et qu'elle était décidée à s'éloigner de lui; mais elle le voyait -tantôt appuyer sa tête sur sa main comme un homme accablé -par des sentiments douloureux, tantôt respirer avec effort, ou -rêver sur les bords de la mer, ou lever les yeux vers le ciel -quand des sons harmonieux se faisaient entendre; et ces mouvements -si simples, dont la magie n'était connue que d'elle, -renversaient soudain tous ses efforts. L'accent, la physionomie, -une certaine grâce dans chaque geste, révèle à l'amour -les secrets les plus intimes de l'âme; et peut-être est-il vrai -qu'un caractère froid en apparence, tel que celui de lord -Nelvil, ne pouvait être pénétré que par celle qui l'aimait: -l'indifférence, ne devinant rien, ne peut juger que ce qui se -montre. Corinne, dans le silence de la réflexion, essayait ce -qui lui avait réussi autrefois quand elle croyait aimer: elle -appelait à son secours son esprit d'observation, qui découvrait -avec sagacité les moindres faiblesses; elle tâchait d'exciter -son imagination à lui représenter Oswald sous des traits -moins séduisants; mais il n'y avait rien en lui qui ne fût noble, -touchant et simple; et comment défaire à ses propres yeux -le charme d'un caractère et d'un esprit parfaitement naturels? -Il n'y a que l'affectation qui puisse donner lieu à ces réveils -subits du cœur étonné d'avoir aimé.</p> - -<p>Il existait d'ailleurs entre Oswald et Corinne une sympathie -singulière et toute-puissante: leurs goûts n'étaient point -les mêmes, leurs opinions s'accordaient rarement, et dans le -fond de leur âme, néanmoins, il y avait des mystères semblables, -des émotions puisées à la même source, enfin je ne -sais quelle ressemblance secrète qui supposait une même nature, -bien que toutes les circonstances extérieures l'eussent -modifiée différemment. Corinne s'aperçut donc, et ce fut avec -effroi, qu'elle avait encore augmenté son sentiment pour Oswald -en l'observant de nouveau, en le jugeant en détail, en -luttant vivement contre l'impression qu'il lui faisait.</p> - -<p>Elle offrit au prince Castel-Forte de revenir à Rome ensemble; -et lord Nelvil sentit qu'elle voulait éviter ainsi d'être -seule avec lui; il en eut de la tristesse, mais il ne s'y opposa -pas: il ne savait plus si ce qu'il pouvait faire pour Corinne -suffirait à son bonheur, et cette pensée le rendait timide. -Corinne cependant aurait voulu qu'il refusât le prince Castel-Forte -pour compagnon de voyage; mais elle ne le dit pas. -Leur situation n'était plus simple comme autrefois; il n'y -avait pas encore entre eux de la dissimulation, et néanmoins -Corinne proposait ce qu'elle eût souhaité qu'Oswald refusât, -et le trouble s'était mis dans une affection qui, pendant six -mois, leur avait donné chaque jour un bonheur presque sans -mélange.</p> - -<p>En retournant par Capoue et par Gaëte, en revoyant ces -mêmes lieux qu'elle avait traversés peu de temps auparavant -avec tant de délices, Corinne ressentait un amer souvenir. -Cette nature si belle, qui maintenant l'appelait en vain au bonheur, -redoublait encore sa tristesse. Quand ce beau ciel ne -dissipe pas la douleur, son expression riante fait souffrir encore -plus par le contraste. Ils arrivèrent à Terracine le soir, -par une fraîcheur délicieuse, et la même mer brisait ses flots -contre le même rocher. Corinne disparut après le souper; Oswald, -ne la voyant pas revenir, sortit inquiet, et son cœur, -comme celui de Corinne, le guida vers l'endroit où ils s'étaient -reposés en allant à Naples. Il aperçut de loin Corinne, à genoux -devant le rocher sur lequel ils s'étaient assis, et il vit, en regardant -la lune, qu'elle était couverte d'un nuage, comme il y -a deux mois, à la même heure. Corinne, à l'approche d'Oswald, -se leva, et lui dit en lui montrant ce nuage: «Avais-je -raison de croire aux présages? Mais n'est-il pas vrai qu'il y a -quelque compassion dans le ciel? il m'avertissait de l'avenir, -et aujourd'hui, vous le voyez, il porte mon deuil.</p> - -<p>«N'oubliez pas, Oswald, de remarquer si ce même nuage -ne passera pas sur la lune quand je mourrai.—Corinne! Corinne! -s'écria lord Nelvil, ai-je mérité que vous me fassiez -expirer de douleur? Vous le pouvez facilement, je vous l'assure; -parlez encore une fois ainsi, et vous me verrez tomber -sans vie à vos pieds. Mais quel est donc mon crime? Vous -êtes une personne indépendante de l'opinion par votre manière -de penser; vous vivez dans un pays où cette opinion -n'est jamais sévère, et, quand elle le serait, votre génie vous -fait régner sur elle. Je veux, quoi qu'il arrive, passer mes -jours près de vous; je le veux: d'où vient donc votre douleur? -Si je ne pouvais être votre époux sans offenser un souvenir qui -règne à l'égal de vous sur mon âme, ne m'aimeriez-vous donc -pas assez pour trouver du bonheur dans ma tendresse, dans -le dévouement de tous mes instants?—Oswald, dit Corinne, -si je croyais que nous ne nous quittassions jamais, je ne souhaiterais -rien de plus, mais…—N'avez-vous pas l'anneau, -gage sacré?…—Je vous le rendrai, reprit-elle.—Non, jamais, -dit-il.—Ah! je vous le rendrai, continua-t-elle, quand -vous désirerez de le reprendre; et si vous cessiez de m'aimer, -cet anneau même m'en instruira. Une ancienne croyance -n'apprend-elle pas que le diamant est plus fidèle que l'homme, -et qu'il se ternit quand celui qui l'a donné nous trahit?—Corinne, -dit Oswald, vous osez parler de trahison! votre esprit -s'égare, vous ne me connaissez plus.—Pardon, Oswald, -pardon! s'écria Corinne; mais dans les passions profondes, le -cœur est tout à coup doué d'un instinct miraculeux, et les -souffrances sont des oracles. Que signifie donc cette palpitation -douloureuse qui soulève mon sein? Ah! mon ami, je ne -la redouterais pas si elle ne m'annonçait que la mort.»</p> - -<p>En achevant ces mots, Corinne s'éloigna précipitamment; -elle craignait de s'entretenir longtemps avec Oswald; elle ne -se complaisait point dans la douleur, et cherchait à briser les -impressions de tristesse; mais elles n'en revenaient que plus -violemment lorsqu'elle les avait repoussées. Le lendemain, -quand ils traversèrent les marais Pontins, les soins d'Oswald -pour Corinne furent encore plus tendres que la première -fois; elle les reçut avec douceur et reconnaissance; -mais il y avait dans son regard quelque chose qui disait: -<i>Pourquoi ne me laissez-vous pas mourir?</i></p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Combien Rome semble déserte en revenant de Naples! On -entre par la porte Saint-Jean-de-Latran, on traverse de longues -rues solitaires; le bruit de Naples, sa population, la vivacité -de ses habitants, accoutument à un certain degré de mouvement, -qui d'abord fait paraître Rome singulièrement triste; -l'on s'y plaît de nouveau après quelque temps de séjour: -mais, quand on s'est habitué à une vie de distraction, on -éprouve toujours une sensation mélancolique en rentrant en -soi-même, dût-on s'y trouver bien. D'ailleurs le séjour de -Rome, dans la saison de l'année où l'on était alors, à la fin de -juillet, est très-dangereux. Le mauvais air rend plusieurs -quartiers inhabitables, et la contagion s'étend souvent sur la -ville entière. Cette année, particulièrement, les inquiétudes -étaient encore plus grandes qu'à l'ordinaire, et tous les visages -portaient l'empreinte d'une terreur secrète.</p> - -<p>En arrivant, Corinne trouva sur le seuil de sa porte un -moine qui lui demanda la permission de bénir sa maison pour -la préserver de la contagion; Corinne y consentit, et le prêtre -parcourut toutes les chambres en y jetant de l'eau bénite, -et en prononçant des prières latines. Lord Nelvil souriait -un peu de cette cérémonie; Corinne en était attendrie. -«Je trouve un charme indéfinissable, lui dit-elle, dans tout ce -qui est religieux, je dirais même superstitieux, quand il n'y -a rien d'hostile ni d'intolérant dans cette superstition: le secours -divin est si nécessaire lorsque les pensées et les sentiments -sortent du cercle commun de la vie! C'est pour les -esprits distingués surtout que je conçois le besoin d'une protection -surnaturelle.—Sans doute ce besoin existe, reprit -lord Nelvil, mais est-ce ainsi qu'il peut être satisfait?—Je -ne refuse jamais, reprit Corinne, une prière en association -avec les miennes, de quelque part qu'elle me soit offerte.—Vous -avez raison,» dit lord Nelvil; et il donna sa bourse -pour les pauvres au prêtre vieux et timide, qui s'en alla en -les bénissant tous les deux.</p> - -<p>Dès que les amis de Corinne la surent arrivée, ils se hâtèrent -d'aller chez elle. Aucun ne s'étonna qu'elle revînt sans -être la femme de lord Nelvil; aucun, du moins, ne lui demanda -les motifs qui pouvaient avoir empêché cette union: -le plaisir de la revoir était si grand, qu'il effaçait toute autre -idée. Corinne s'efforçait de se montrer la même, mais elle ne -pouvait y réussir; elle allait contempler les chefs-d'œuvre de -l'art, qui lui causaient jadis un plaisir si vif; et il y avait de -la douleur au fond de tout ce qu'elle éprouvait. Elle se promenait -tantôt à la villa Borghèse, tantôt près du tombeau de -Cécilia Métella, et l'aspect de ces lieux, qu'elle aimait tant -autrefois, lui faisait mal; elle ne goûtait plus cette douce rêverie -qui, en faisant sentir l'instabilité de toutes les jouissances, -leur donne un caractère encore plus touchant. Une -pensée fixe et douloureuse l'occupait; la nature, qui ne dit -rien que de vague, ne fait aucun bien quand une inquiétude -positive nous domine.</p> - -<p>Enfin, dans les rapports de Corinne et d'Oswald il y avait -une contrainte tout à fait pénible: ce n'était pas encore le -malheur, car, dans les profondes émotions qu'il cause, il soulage -quelquefois le cœur oppressé, et fait sortir de l'orage un -éclair qui peut tout révéler; c'était une gêne réciproque, c'étaient -de vaines tentatives pour échapper aux circonstances -qui les accablaient tous les deux, et leur inspiraient un peu -de mécontentement l'un de l'autre. Peut-on souffrir, en effet, -sans en accuser ce qu'on aime? Ne suffirait-il pas d'un regard, -d'un accent, pour tout effacer? mais ce regard, cet accent, -ne vient pas quand il est attendu, ne vient pas quand il -est nécessaire. Rien n'est motivé dans l'amour; il semble que -ce soit une puissance divine qui pense et sent en nous, sans -que nous puissions influer sur elle.</p> - -<p>Une maladie contagieuse, comme on n'en avait pas vu depuis -longtemps, se développa tout à coup dans Rome; une -jeune femme en fut atteinte, et ses amis et sa famille, qui -n'avaient pas voulu la quitter, périrent avec elle; la maison -voisine de la sienne éprouva le même sort. L'on voyait passer -à chaque heure, dans les rues de Rome, cette confrérie vêtue -de blanc, et le visage voilé, qui accompagne les morts à l'église: -on dirait que ce sont des ombres qui portent les morts. -Ceux-ci sont placés, à visage découvert, sur une espèce de -brancard; on jette seulement sur leurs pieds un satin jaune -ou rose, et les enfants s'amusent souvent à jouer avec les -mains glacées de celui qui n'est plus. Ce spectacle, terrible -et familier tout à la fois, est accompagné du murmure sombre -et monotone de quelques psaumes; c'est une musique -sans modulation, où l'accent de l'âme humaine ne se fait déjà -plus sentir.</p> - -<p>Un soir que lord Nelvil et Corinne étaient seuls ensemble, -et que lord Nelvil souffrait beaucoup du sentiment douloureux -et contraint qu'il apercevait dans Corinne, il entendit -sous ses fenêtres ces sons lents et prolongés qui annonçaient -une cérémonie funèbre; il écouta quelque temps en silence, -puis il dit à Corinne: «Peut-être demain serai-je atteint -aussi par cette maladie, contre laquelle il n'y a point de défense; -et vous regretterez de n'avoir pas dit quelques paroles -sensibles à votre ami un jour qui pouvait être le dernier de -sa vie. Corinne, la mort nous menace de près tous les deux; -n'est-ce donc pas assez des maux de la nature? faut-il encore -nous déchirer le cœur mutuellement?» A l'instant, Corinne -fut frappée par l'idée du danger que courait Oswald au -milieu de la contagion; elle le supplia de quitter Rome. Il s'y -refusa de la manière la plus absolue. Alors elle lui proposa -d'aller ensemble à Venise; il y consentit avec bonheur; car -c'était pour Corinne qu'il tremblait, en voyant la contagion -prendre chaque jour de nouvelles forces.</p> - -<p>Leur départ fut fixé au surlendemain; mais, le matin de ce -jour, lord Nelvil n'ayant pas vu Corinne la veille, parce qu'un -Anglais de ses amis, qui quittait Rome, l'avait retenu, elle -lui écrivit qu'une affaire indispensable et subite l'obligeait de -partir pour Florence, et qu'elle irait le rejoindre dans quinze -jours à Venise; elle le priait de passer par Ancône, ville pour -laquelle elle lui donnait une commission qui semblait importante; -le style de la lettre était d'ailleurs sensible et calme; -et, depuis Naples, Oswald n'avait pas trouvé le langage de -Corinne aussi tendre et aussi serein. Il crut donc à ce que -cette lettre contenait, et se disposait à partir, lorsqu'il lui vint le -désir de voir encore la maison de Corinne avant de quitter -Rome. Il y va, la trouve fermée, frappe à la porte; la vieille -femme qui la gardait lui dit que tous les gens de sa maîtresse -sont partis avec elle, et ne répond pas un mot de plus à toutes -ses questions. Il passe chez le prince Castel-Forte, qui ne savait -rien de Corinne, et s'étonnait extrêmement qu'elle fût -partie sans lui rien faire dire; enfin, l'inquiétude s'empara de -lord Nelvil, et il imagina d'aller à Tivoli, pour voir l'homme -d'affaires de Corinne, qui était établi là, et devait avoir reçu -quelque ordre de sa part.</p> - -<p>Il monte à cheval, et, avec une promptitude extraordinaire -qui venait de son agitation, il arrive à la maison de Corinne; -toutes les portes en étaient ouvertes, il entre, parcourt quelques -chambres sans trouver personne, pénètre enfin jusqu'à -celle de Corinne; à travers l'obscurité qui y régnait, il la voit -étendue sur son lit, et Thérésine seulement à côté d'elle. Il -jette un cri en la reconnaissant; ce cri rappelle Corinne à -elle-même; elle l'aperçoit, et, se soulevant, elle lui dit: -«N'approchez pas, je vous le défends; je meurs si vous approchez -de moi!» Une terreur sombre saisit Oswald; il pensa -que son amie l'accusait de quelque crime caché qu'elle croyait -avoir tout à coup découvert; il s'imagina qu'il en était haï, -méprisé; et, tombant à genoux, il exprima cette crainte avec -un désespoir et un abattement qui suggérèrent tout à coup à -Corinne l'idée de profiter de son erreur, et elle lui commanda -de s'éloigner d'elle pour jamais, comme s'il eût été coupable.</p> - -<p>Interdit, offensé, il allait sortir, il allait la quitter, lorsque -Thérésine s'écria: «Ah! milord, abandonnerez-vous donc -ma bonne maîtresse? Elle a écarté tout le monde, et ne voulait -pas même de mes soins, parce qu'elle a la maladie contagieuse!» -A ces mots, qui éclairèrent à l'instant Oswald sur -la touchante ruse de Corinne, il se jeta dans ses bras avec un -transport, avec un attendrissement qu'aucun moment de sa -vie ne lui avait encore fait éprouver. En vain Corinne le repoussait, -en vain elle se livrait à toute son indignation contre -Thérésine. Oswald fit signe impérieusement à Thérésine de -s'éloigner; et, pressant alors Corinne contre son cœur, la -couvrant de ses larmes et de ses caresses: «A présent, -s'écria-t-il, à présent tu ne mourras pas sans moi; et si le -fatal poison coule dans tes veines, du moins, grâce au ciel, je -l'ai respiré sur ton sein.—Cruel et cher Oswald, dit Corinne, -à quel supplice tu me condamnes! mon Dieu! puisqu'il ne -veut pas vivre sans moi, vous ne permettrez pas que cet ange -de lumière périsse! non, vous ne le permettrez pas!» En -achevant ces mots, les forces de Corinne l'abandonnèrent. -Pendant huit jours elle fut dans le plus grand danger. Au milieu -de son délire, elle répétait sans cesse: <i>Qu'on éloigne -Oswald de moi! qu'il ne m'approche pas! qu'on lui cache où -je suis!</i> Et quand elle revenait à elle, et qu'elle le reconnaissait, -elle lui disait: «Oswald! Oswald! vous êtes là: dans -la mort comme dans la vie, nous serons donc réunis!» Et -lorsqu'elle le voyait pâle, un effroi mortel la saisissait, et elle -appelait, dans son trouble, au secours de lord Nelvil, les médecins, -qui lui avaient donné la preuve de dévouement très-rare -de ne point la quitter.</p> - -<p>Oswald tenait sans cesse dans ses mains les mains brûlantes -de Corinne; il finissait toujours la coupe dont elle avait -bu la moitié; enfin, c'était avec une telle avidité qu'il cherchait -à partager le péril de son amie, qu'elle-même avait renoncé -à combattre ce dévouement passionné; et, laissant -tomber sa tête sur le bras de lord Nelvil, elle se résignait à sa -volonté. Deux êtres qui s'aiment assez pour sentir qu'ils -n'existeraient pas l'un sans l'autre ne peuvent-ils pas arriver -à cette noble et touchante intimité qui met tout en commun, -même la mort? Heureusement lord Nelvil ne prit point la -maladie qu'il avait si bien soignée. Corinne en guérit; mais -un autre mal pénétra plus avant que jamais dans son cœur. -La générosité, l'amour, que son ami lui avait témoignés, redoublèrent -encore l'attachement qu'elle ressentait pour lui.</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Il fut donc convenu que, pour s'éloigner de l'air funeste de -Rome, Corinne et lord Nelvil iraient à Venise ensemble. Ils -étaient retombés dans leur silence habituel sur leurs projets -futurs; mais ils se parlaient de leur sentiment avec plus de -tendresse que jamais, et Corinne évitait aussi soigneusement -que lord Nelvil le sujet de conversation qui troublait la délicieuse -paix de leurs rapports mutuels. Un jour passé avec lui -était une telle jouissance, il avait l'air de goûter avec tant de -plaisir l'entretien de son amie, il suivait tous ses mouvements, -il étudiait ses moindres désirs avec un intérêt si constant et -si soutenu, qu'il semblait impossible qu'il pût exister autrement, -et qu'il donnât tant de bonheur sans être lui-même -heureux. Corinne puisait sa sécurité dans la félicité même -qu'elle goûtait. On finit par croire, après quelques mois d'un -tel état, qu'il est inséparable de l'existence, et que c'est ainsi -que l'on vit. L'agitation de Corinne s'était donc calmée de -nouveau, et de nouveau son imprévoyance était venue à son -secours.</p> - -<p>Cependant, à la veille de quitter Rome, elle éprouvait un -grand sentiment de mélancolie. Cette fois elle craignait et -désirait que ce fût pour toujours. La nuit qui précédait le jour -fixé pour son départ, comme elle ne pouvait dormir, elle entendit -passer sous ses fenêtres une troupe de Romains et de -Romaines qui se promenaient au clair de la lune en chantant. -Elle ne put résister au désir de les suivre, et de parcourir -ainsi encore une fois sa ville chérie; elle s'habilla, se fit suivre -de loin par sa voiture et ses gens; et, se couvrant d'un voile -pour n'être pas reconnue, rejoignit, à quelques pas de distance, -cette troupe, qui s'était arrêtée sur le pont Saint-Ange, -en face du mausolée d'Adrien. On eût dit qu'en cet endroit la -musique exprimait la vanité des splendeurs de ce monde. On -croyait voir dans les airs la grande ombre d'Adrien, étonnée -de ne plus trouver sur la terre d'autres traces de sa puissance -qu'un tombeau. La troupe continua sa marche toujours en -chantant pendant le silence de la nuit, à cette heure où les -heureux dorment. Cette musique si douce et si pure semblait -se faire entendre pour consoler ceux qui souffraient Corinne -la suivait, toujours entraînée par cet irrésistible charme de la -mélodie, qui ne permet de sentir aucune fatigue, et fait marcher -sur la terre avec des ailes.</p> - -<p>Les musiciens s'arrêtèrent devant la colonne Antonine et -devant la colonne Trajane; ils saluèrent ensuite l'obélisque de -Saint-Jean-de-Latran, et chantèrent en présence de chacun de -ces édifices: le langage idéal de la musique s'accordait dignement -avec l'expression idéale des monuments; l'enthousiasme -régnait seul dans la ville pendant le sommeil de tous les intérêts -vulgaires. Enfin la troupe des chanteurs s'éloigna, et -laissa Corinne seule auprès du Colisée. Elle voulut entrer dans -son enceinte pour y dire adieu à Rome antique. Ce n'est pas -connaître l'impression du Colisée que de ne l'avoir vu que de -jour; il y a dans le soleil d'Italie un éclat qui donne à tout un -air de fête; mais la lune est l'astre des ruines. Quelquefois, à -travers les ouvertures de l'amphithéâtre, qui semble s'élever -jusqu'aux nues, une partie de la voûte du ciel paraît comme -un rideau d'un bleu sombre placé derrière l'édifice. Les plantes -qui s'attachent aux murs dégradés, et croissent dans les lieux -solitaires, se revêtent des couleurs de la nuit; l'âme frissonne -et s'attendrit tout à la fois en se trouvant seule avec la nature.</p> - -<p>L'un des côtés de l'édifice est beaucoup plus dégradé que -l'autre; ainsi deux contemporains luttent inégalement contre -le temps: il abat le plus faible, l'autre résiste encore, et -tombe bientôt après. «Lieux solennels, s'écria Corinne, où -dans ce moment nul être vivant n'existe avec moi, où ma -voix seule répond à ma voix! comment les orages des passions -ne sont-ils pas apaisés par ce calme de la nature, qui -laisse si tranquillement passer les générations devant elle? -L'univers n'a-t-il pas un autre but que l'homme, et toutes -ces merveilles sont-elles là seulement pour se réfléchir dans -notre âme? Oswald! Oswald! pourquoi donc vous aimer avec -tant d'idolâtrie? pourquoi s'abandonner à ces sentiments d'un -jour, en comparaison des espérances infinies qui nous unissent -à la Divinité? mon Dieu! s'il est vrai, comme je le -crois, qu'on vous admire d'autant plus qu'on est plus capable -de réfléchir, faites-moi donc trouver dans la pensée un asile -contre les tourments du cœur. Ce noble ami, dont les regards -si touchants ne peuvent s'effacer de mon souvenir, n'est-il -pas un être passager comme moi! Mais il y a là, parmi ces -étoiles, un amour éternel qui peut seul suffire à l'immensité -de nos vœux.» Corinne resta longtemps plongée dans -ses rêveries; enfin elle s'achemina à sa demeure, à pas -lents.</p> - -<p>Mais, avant de rentrer, elle voulut aller à Saint-Pierre pour -y attendre le jour, monter sur la coupole, et dire adieu de -cette hauteur à la ville de Rome. En s'approchant de Saint-Pierre, -sa première pensée fut de se représenter cet édifice -comme il serait quand, à son tour, il deviendrait une ruine, -l'objet de l'admiration des siècles à venir. Elle s'imagina ces -colonnes, à présent debout, à demi couchées sur la terre, ce -portique brisé, cette voûte découverte; mais alors même -l'obélisque des Égyptiens devait encore régner sur les ruines -nouvelles: ce peuple a travaillé pour l'éternité terrestre. Enfin -l'aurore parut, et, du sommet de Saint-Pierre, Corinne -contempla Rome, jetée dans la campagne inculte comme une -oasis dans les déserts de la Libye. La dévastation l'environne; -mais cette multitude de clochers, de coupoles, d'obélisques, -de colonnes qui la dominent, et sur lesquels cependant Saint-Pierre -s'élève encore, donnent à son aspect une beauté toute -merveilleuse. Cette ville possède un charme pour ainsi dire -individuel. On l'aime comme un être animé; ses édifices, ses -ruines sont des amis auxquels on dit adieu.</p> - -<p>Corinne adressa ses regrets au Colisée, au Panthéon, sa -château Saint-Ange, à tous les lieux dont la vue avait tant de -fois renouvelé les plaisirs de son imagination. «Adieu, terre -des souvenirs, s'écria-t-elle; adieu, séjour où la vie ne dépend -ni de la société ni des événements, où l'enthousiasme -se ranime par les regards et par l'union intime de l'âme avec -les objets extérieurs. Je pars, je vais suivre Oswald sans savoir -seulement quel sort il me destine, lui que je préfère à -l'indépendante destinée qui m'a fait passer des jours si heureux! -Je reviendrai peut-être ici, mais le cœur blessé, l'âme -flétrie; et vous-mêmes, beaux-arts, antiques monuments, -soleil que j'ai tant de fois invoqué dans les contrées nébuleuses -où je me trouvais exilée, vous ne pourrez plus rien -pour moi.»</p> - -<p>Corinne versa des larmes en prononçant ces adieux; mais -elle ne pensa pas un instant à laisser Oswald partir seul. Les -résolutions qui viennent du cœur ont cela de particulier, -qu'en les prenant on les juge, on les blâme souvent soi-même -avec sévérité, sans cependant hésiter réellement à les prendre. -Quand la passion se rend maîtresse d'un esprit supérieur, elle -sépare entièrement le raisonnement de l'action, et, pour égarer -l'une, elle n'a pas besoin de troubler l'autre.</p> - -<p>Les cheveux de Corinne et son voile, pittoresquement arrangés -par le vent, donnaient à sa figure une expression tellement -remarquable, qu'au sortir de l'église les gens du peuple -qui la virent la suivirent jusqu'à sa voiture, et lui donnèrent -les témoignages les plus vifs de leur enthousiasme. Corinne -soupira de nouveau en quittant un peuple dont les impressions -sont toujours si passionnées, et quelquefois si aimables.</p> - -<p>Mais ce n'était pas tout encore; il fallait que Corinne fût -mise à l'épreuve des adieux et des regrets de ses amis. Ils -inventèrent des fêtes pour la retenir encore quelques jours; -ils composèrent des vers, pour lui répéter de mille manières -qu'elle ne devait pas les quitter; et quand enfin elle partit, ils -l'accompagnèrent tous à cheval jusqu'à vingt milles de Rome. -Elle était profondément attendrie; Oswald baissait les yeux -avec confusion; il se reprochait de la ravir à tant de jouissances, -et cependant il savait que lui proposer de rester eût -été plus cruel encore. Il se montrait personnel en éloignant -ainsi Corinne de Rome, et néanmoins il ne l'était pas; car la -crainte de l'affliger en partant seul agissait encore plus sur -lui que le bonheur même qu'il goûtait avec elle. Il ne savait -pas ce qu'il ferait, il ne voyait rien au delà de Venise. Il avait -écrit en Écosse à l'un des amis de son père pour savoir si son -régiment serait bientôt employé activement dans la guerre, et -il attendait sa réponse. Quelquefois il formait le projet d'emmener -Corinne avec lui en Angleterre, et il sentait aussitôt -qu'il la perdait à jamais de réputation s'il la conduisait avec -lui dans ce pays sans qu'elle fût sa femme; une autre fois, il -voulait, pour adoucir l'amertume de la séparation, l'épouser -secrètement avant de partir, et l'instant d'après il repoussait -cette idée. «Y a-t-il des secrets pour les morts? se disait-il; -et que gagnerais-je à faire un mystère d'une union qui n'est -empêchée que par le culte d'un tombeau?» Enfin, il était -bien malheureux. Son âme, qui manquait de force dans tout -ce qui tenait au sentiment, était cruellement agitée par des -affections contraires. Corinne s'en remettait à lui comme une -victime résignée, elle s'exaltait à travers ses peines par les -sacrifices mêmes qu'elle lui faisait, et par la généreuse imprudence -de son cœur; tandis qu'Oswald, responsable du sort -d'un autre, prenait à chaque instant de nouveaux liens sans -acquérir la possibilité de s'y abandonner, et ne pouvait jouir -ni de son amour ni de sa conscience, puisqu'il ne sentait l'un -et l'autre que par leurs combats.</p> - -<p>Au moment où tous les amis de Corinne prirent congé -d'elle, ils recommandèrent avec instance son bonheur à lord -Nelvil. Ils le félicitèrent d'être aimé par la femme la plus -distinguée, et ce fut encore une peine pour Oswald que le -reproche secret que semblaient contenir ces félicitations. Corinne -le sentit, et abrégea ces témoignages d'amitié, tout -aimables qu'ils étaient. Cependant, quand ses amis, qui se -retournaient de distance en distance pour le saluer encore, -furent disparus à ses yeux, elle dit à lord Nelvil seulement -ces mots: «Oswald, je n'ai plus d'autre ami que vous.» Oh! -comme dans ce moment il se sentit le besoin de lui jurer -qu'il serait son époux! Il fut près de le faire; mais quand on -a souffert longtemps, une invincible défiance empêche de se -livrer à ses premiers mouvements, et tous les partis irrévocables -font trembler, alors même que le cœur les appelle. Corinne -crut entrevoir ce qui se passait dans l'âme d'Oswald; -et, par un sentiment de délicatesse, elle se hâta de diriger -l'entretien sur la contrée qu'ils parcouraient ensemble.</p> - - -<h3>CHAPITRE V</h3> - -<p>Ils voyageaient au commencement du mois de septembre; -le temps était superbe dans la plaine; mais quand ils entrèrent -dans les Apennins, ils éprouvèrent la sensation de l'hiver. -Les hautes montagnes troublent souvent la température -du climat, et l'on réunit rarement la douceur de l'air au plaisir -causé par l'aspect pittoresque des monts élevés. Un soir -que Corinne et lord Nelvil étaient tous deux dans leur voiture, -il s'éleva soudain un ouragan terrible; une obscurité -profonde les entourait, et les chevaux, qui sont si vifs dans -ces contrées qu'il faut les atteler par surprise, les menaient -avec une inconcevable rapidité; ils sentaient l'un et l'autre -une douce émotion en étant ainsi entraînés ensemble. «Ah! -s'écria lord Nelvil, si l'on nous conduisait loin de tout ce que -je connais sur la terre, si l'on pouvait gravir les monts, s'élancer -dans une autre vie, où nous retrouverions mon père, -qui nous recevrait, qui nous bénirait! Le veux-tu, chère -amie?» Et il la serrait contre son cœur avec violence. Corinne -n'était pas moins attendrie, et lui dit: «Fais ce que tu -voudras de moi, enchaîne-moi comme une esclave à ta destinée; -les esclaves autrefois n'avaient-elles pas des talents -qui charmaient la vie de leurs maîtres? Eh bien, je serai de -même pour toi; tu respecteras, Oswald, celle qui se dévoue -ainsi à ton sort, et tu ne voudras pas que, condamnée par le -monde, elle rougisse jamais à tes yeux.—Je le dois, s'écria -lord Nelvil, je le veux, il faut tout obtenir ou tout sacrifier: -il faut que je sois ton époux, ou que je meure d'amour à tes -pieds, en étouffant les transports que tu m'inspires. Mais, je -l'espère, oui, je pourrai m'unir à toi publiquement, me glorifier -de ta tendresse. Ah! je t'en conjure, dis-le-moi, n'ai-je -pas perdu dans ton affection par les combats qui me déchirent? -Te crois-tu moins aimée?» Et en disant cela, son -accent était si passionné, qu'il rendit un moment à Corinne -toute sa confiance. Le sentiment le plus pur et le plus doux -les animait tous les deux.</p> - -<p>Cependant les chevaux s'arrêtèrent; lord Nelvil descendit -le premier; il sentit le vent froid qui soufflait avec âpreté, et -dont il ne s'apercevait pas dans la voiture. Il pouvait se -croire arrivé sur les côtes de l'Angleterre; l'air glacé qu'il -respirait ne s'accordait plus avec la belle Italie; cet air ne -conseillait pas, comme celui du Midi, l'oubli de tout, hors -l'amour. Oswald rentra bientôt dans ses réflexions douloureuses; -et Corinne, qui connaissait l'inquiète mobilité de son -imagination, ne le devina que trop facilement.</p> - -<p>Le lendemain, ils arrivèrent à Notre-Dame-de-Lorette, qui -est placée sur le haut de la montagne, et d'où l'on découvre -la mer Adriatique. Pendant que lord Nelvil allait donner -quelques ordres pour le voyage, Corinne se rendit à l'église, -où l'image de la Vierge est renfermée, au milieu du chœur, -dans une petite chapelle carrée revêtue de bas-reliefs assez -remarquables. Le pavé de marbre qui environne ce sanctuaire -est creusé par les pèlerins qui en ont fait le tour à -genoux. Corinne fut attendrie en contemplant ces traces de -la prière, et, se jetant à genoux aussi sur ce même pavé qui -avait été pressé par un si grand nombre de malheureux, elle -implora l'image de la bonté, le symbole de la sensibilité céleste. -Oswald trouva Corinne prosternée devant ce temple, -et baignée de pleurs. Il ne pouvait comprendre comment une -personne d'un esprit si supérieur suivait ainsi les pratiques -populaires. Elle aperçut ce qu'il pensait par ses regards, et -lui dit: «Cher Oswald, n'arrive-t-il pas souvent que l'on -n'ose élever ses vœux jusqu'à l'Être suprême? Comment lui -confier toutes les peines du cœur? N'est-il donc pas doux -alors de pouvoir considérer une femme comme l'intercesseur -des faibles humains? Elle a souffert sur cette terre, puisqu'elle -y a vécu; je l'implorais pour vous avec moins de -rougeur; la prière directe m'eût semblé trop imposante.—Je -ne la fais pas non plus toujours, cette prière directe, répondit -Oswald; j'ai aussi mon intercesseur: l'ange gardien -des enfants, c'est leur père; et depuis que le mien est dans -le ciel, j'ai souvent éprouvé dans ma vie des secours extraordinaires, -des moments de calme sans cause, des consolations -inattendues; c'est aussi dans cette protection miraculeuse -que j'espère pour sortir de ma perplexité.—Je vous comprends, -dit Corinne; il n'y a personne, je crois, qui n'ait au -fond de son âme une idée singulière et mystérieuse sur sa -propre destinée. Un événement qu'on a toujours redouté, -sans qu'il fût vraisemblable, et qui pourtant arrive; la punition -d'une faute, quoiqu'il soit impossible de saisir les rapports -qui lient nos malheurs avec elle, frappent souvent l'imagination. -Depuis mon enfance, j'ai toujours craint de demeurer -en Angleterre; eh bien, le regret de ne pouvoir y vivre sera -peut-être la cause de mon désespoir; et je sens qu'à cet -égard il y a quelque chose d'invincible dans mon sort, un -obstacle contre lequel je lutte et me brise en vain. Chacun -conçoit sa vie intérieurement tout autre qu'elle ne paraît. On -croit confusément à une puissance surnaturelle qui agit à -notre insu, et se cache sous la forme de circonstances extérieures, -tandis qu'elle seule est l'unique cause de tout. Cher -ami, les âmes capables de réflexion se plongent sans cesse -dans l'abîme d'elles-mêmes, et n'en trouvent jamais la fin!» -Oswald, lorsqu'il entendait parler ainsi Corinne, s'étonnait -toujours de ce qu'elle pouvait tout à la fois éprouver des sentiments -si passionnés, et planer, en les jugeant, sur ses propres -impressions. «Non, se disait-il souvent, non, aucune -autre société sur la terre ne peut suffire à celui qui goûta -l'entretien d'une telle femme.»</p> - -<p>Ils arrivèrent de nuit à Ancône, parce que lord Nelvil craignait -d'y être reconnu. Malgré ses précautions, il le fut, et -le lendemain matin tous les habitants entourèrent la maison -où il était. Corinne fut éveillée par les cris de <i>vive lord Nelvil! -vive notre bienfaiteur!</i> qui retentissaient sous ses fenêtres; -elle tressaillit à ces mots, se leva précipitamment, et alla se -mêler à la foule, pour entendre louer celui qu'elle aimait. -Lord Nelvil, averti que le peuple le demandait avec véhémence, -fut enfin obligé de paraître; il croyait que Corinne -dormait encore, et qu'elle devait ignorer ce qui se passait. -Quel fut son étonnement de la trouver au milieu de la -place, déjà connue, déjà chérie par toute cette multitude reconnaissante, -qui la suppliait de lui servir d'interprète! L'imagination -de Corinne se plaisait un peu dans toutes les circonstances -extraordinaires; et cette imagination était son -charme, et quelquefois son défaut. Elle remercia lord Nelvil -au nom du peuple, et le fit avec tant de grâce et de noblesse, -que tous les habitants d'Ancône en étaient ravis; elle disait: -<i>Nous</i>, en parlant d'eux: <i>Vous nous avez sauvés, nous vous devons -la vie.</i> Et quand elle s'avança pour offrir, en leur nom, -à lord Nelvil, la couronne de chêne et de laurier qu'ils avaient -tressée pour lui, une émotion indéfinissable la saisit; elle se -sentit intimidée en s'approchant d'Oswald. A ce moment, -tout le peuple, qui en Italie est si mobile et si enthousiaste, -se prosterna devant lui, et Corinne, involontairement, plia -le genou en lui présentant la couronne. Lord Nelvil, à -cette vue, fut tellement troublé, que, ne pouvant supporter -plus longtemps cette scène publique et l'hommage que lui -rendait celle qu'il adorait, il l'entraîna loin de la foule avec lui.</p> - -<p>En partant, Corinne, baignée de larmes, remercia tous les -bons habitants d'Ancône, qui les accompagnaient de leurs -bénédictions, tandis qu'Oswald se cachait dans le fond de la -voiture, et répétait sans cesse: «Corinne à mes genoux! Corinne, -sur les traces de laquelle je voudrais me prosterner! -Ai-je mérité cet outrage? Me croyez-vous l'indigne orgueil…—Non -sans doute, interrompit Corinne; mais j'ai été saisie -tout à coup par ce sentiment de respect qu'une femme éprouve -toujours pour l'homme qu'elle aime. Les hommages extérieurs -sont dirigés vers nous; mais, dans la vérité, dans la -nature, c'est la femme qui révère profondément celui qu'elle -a choisi pour son défenseur.—Oui, je le serai, ton défenseur, -jusqu'au dernier jour de ma vie, s'écria lord Nelvil, le -ciel m'en est témoin! tant d'âme et tant de génie ne se seront -pas en vain réfugiés à l'abri de mon amour.—Hélas! répondit -Corinne, je n'ai besoin de rien que de cet amour; et -quelle promesse pourrait m'en répondre? N'importe, je sens -que tu m'aimes à présent plus que jamais; ne troublons pas -ce retour.—Ce retour! interrompit Oswald.—Oui, je ne -rétracte point cette expression, dit Corinne; mais ne l'expliquons -pas,» continua-t-elle en faisant signe doucement à lord -Nelvil de se taire.</p> - - -<h3>CHAPITRE VI</h3> - -<p>Ils suivirent pendant deux jours les rivages de la mer -Adriatique; mais cette mer ne produit point, du côté de la -Romagne, l'effet de l'Océan, ni même de la Méditerranée; le -chemin borde ses flots, et il y a du gazon sur ses rives: ce -n'est pas ainsi qu'on se représente le redoutable empire des -tempêtes. A Rimini et à Césène, on quitte la terre classique -des événements de l'histoire romaine; et le dernier souvenir -qui s'offre à la pensée, c'est le Rubicon traversé par César, -lorsqu'il résolut de se rendre maître de Rome. Par un rapprochement -singulier, non loin de ce Rubicon, on voit aujourd'hui -la république de Saint-Marin, comme si ce dernier -faible vestige de la liberté devait subsister à côté des lieux -où la république du monde a été détruite. Depuis Ancône, on -s'avance par degrés vers une contrée qui présente un aspect -tout différent de celui de l'État ecclésiastique. Le Bolonais, -la Lombardie, les environs de Ferrare et de Rovigo, sont remarquables -par la beauté et la culture; ce n'est plus cette -dévastation poétique qui annonçait l'approche de Rome et -les événements terribles qui s'y sont passés. On quitte alors</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les pins, deuil de l'été, parure des hivers<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>,</div> -</div> - -<p class="noindent">les cyprès conifères<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, images des obélisques, les montagnes -et la mer. La nature, comme le voyageur, dit adieu par degrés -aux rayons du Midi; d'abord les orangers ne croissent -plus en plein air, ils sont remplacés par les oliviers, dont la -verdure pâle et légère semble convenir aux bosquets qu'habitent -les ombres dans l'Élysée; et, quelques lieues plus loin, -les oliviers eux-mêmes disparaissent.</p> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Vers de M. de Sabran.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">. . . . . . . et coniferi cupressi.</i></div> -</div> - -<div class="attr"><span class="sc">Virgile.</span></div></div> -<p>En entrant dans le Bolonais, on voit une plaine riante où -les vignes, en forme de guirlandes, unissent les ormeaux -entre eux; toute la campagne a l'air paré comme un jour de -fête. Corinne se sentit émue par le contraste de sa disposition -intérieure et de l'éclat resplendissant de la contrée qui frappait -ses regards. «Ah! dit-elle à lord Nelvil en soupirant, la -nature devrait-elle offrir ainsi tant d'images de bonheur aux -amis qui peut-être vont se séparer!—Non, ils ne se sépareront -pas, dit Oswald; chaque jour j'en ai moins la force. -Votre inaltérable douceur joint encore le charme de l'habitude -à la passion que vous inspirez. On est heureux avec vous, -comme si vous n'étiez pas le génie le plus admirable, ou plutôt -parce que vous l'êtes; car la supériorité véritable donne -une parfaite bonté: on est content de soi, de la nature, des -autres; quel sentiment amer pourrait-on éprouver?»</p> - -<p>Ils arrivèrent ensemble à Ferrare, l'une des villes d'Italie -les plus tristes; car elle est à la fois vaste et déserte; le peu -d'habitants qu'on y trouve de loin en loin, dans les rues, -marchent lentement, comme s'ils étaient assurés d'avoir du -temps pour tout. On ne peut concevoir comment c'est dans -ces mêmes lieux que la cour la plus brillante a existé, celle -qui fut chantée par l'Arioste et le Tasse: on y montre encore -des manuscrits de leurs propres mains et de celle de l'auteur -du <i lang="it" xml:lang="it">Pastor fido</i>.</p> - -<p>L'Arioste sut exister paisiblement au milieu d'une cour; -mais l'on voit encore à Ferrare la maison où l'on osa renfermer -le Tasse comme fou; et l'on ne peut lire sans attendrissement -la foule de lettres où cet infortuné demande la mort -qu'il a depuis si longtemps obtenue. Le Tasse avait cette organisation -particulière du talent qui le rend si redoutable à -ceux qui le possèdent: son imagination se retournait contre -lui-même; il ne connaissait si bien tous les secrets de l'âme, -il n'avait tant de pensées, que parce qu'il éprouvait beaucoup -de peines. <i>Celui qui n'a pas souffert</i>, dit un prophète, <i>que -sait-il?</i></p> - -<p>Corinne, à quelques égards, avait une manière d'être semblable: -son esprit était plus gai, ses impressions plus variées, -mais son imagination avait de même besoin d'être extrêmement -ménagée; car, loin de la distraire de ses chagrins, elle -en accroissait la puissance. Lord Nelvil se trompait en -croyant, comme il le faisait souvent, que les facultés brillantes -de Corinne pouvaient lui donner des moyens de bonheur -indépendants de ses affections. Quand une personne de -génie est douée d'une sensibilité véritable, ses chagrins se -multiplient par ses facultés mêmes: elle fait des découvertes -dans sa propre peine comme dans le reste de la nature; et, -le malheur du cœur étant inépuisable, plus on a d'idées, -mieux on le sent.</p> - - -<h3>CHAPITRE VII</h3> - -<p>On s'embarque sur la Brenta pour arriver à Venise, et des -deux côtés du canal on voit les palais des Vénitiens, grands -et un peu délabrés, comme la magnificence italienne. Ils sont -ornés d'une manière bizarre, et qui ne rappelle en rien le -goût antique. L'architecture vénitienne se ressent du commerce -avec l'Orient; c'est un mélange de moresque et de gothique -qui attire la curiosité sans plaire à l'imagination. Le -peuplier, cet arbre régulier comme l'architecture, borde le -canal presque partout. Le ciel est d'un bleu vif qui contraste -avec le vert éclatant de la campagne; ce vert est entretenu -par l'abondance excessive des eaux: le ciel et la terre sont -ainsi de deux couleurs si fortement tranchées, que cette nature -elle-même a l'air d'être arrangée avec une sorte d'apprêt, -et l'on n'y trouve point le vague mystérieux qui fait aimer le -midi de l'Italie. L'aspect de Venise est plus étonnant -qu'agréable; on croit d'abord voir une ville submergée, et la -réflexion est nécessaire pour admirer le génie des mortels -qui ont conquis cette demeure sur les eaux. Naples est bâtie -en amphithéâtre au bord de la mer, mais Venise étant sur un -terrain tout à fait plat, les clochers ressemblent au mât d'un -vaisseau qui resterait immobile au milieu des ondes. Un sentiment -de tristesse s'empare de l'imagination en entrant dans -Venise. On prend congé de la végétation; on ne voit pas -même une mouche dans ce séjour; tous les animaux en sont -bannis; et l'homme seul est là pour lutter contre la mer.</p> - -<p>Le silence est profond dans cette ville, dont les rues sont -des canaux, et le bruit des rames est l'unique interruption à -ce silence. Ce n'est pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas -un arbre; ce n'est pas la ville, puisqu'on n'y entend pas le -moindre mouvement; ce n'est pas même un vaisseau, puisqu'on -n'avance pas: c'est une demeure dont l'orage fait une -prison; car il y a des moments où l'on ne peut sortir ni de la -ville, ni de chez soi. On trouve des hommes du peuple à Venise -qui n'ont jamais été d'un quartier à l'autre, qui n'ont -pas vu la place Saint-Marc, et pour qui la vue d'un cheval ou -d'un arbre serait une véritable merveille. Ces gondoles noires -qui glissent sur les canaux ressemblent à des cercueils ou à -des berceaux, à la dernière et à la première demeure de -l'homme. Le soir on ne voit passer que le reflet des lanternes -qui éclairent les gondoles; car, alors, leur couleur noire empêche -de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui -glissent sur l'eau, guidées par une petite étoile. Dans ce séjour -tout est mystère, le gouvernement, les coutumes et -l'amour. Sans doute il y a beaucoup de jouissances pour le -cœur et la raison quand on parvient à pénétrer dans tous ces -secrets; mais les étrangers doivent trouver l'impression du -premier moment singulièrement triste.</p> - -<p>Corinne, qui croyait aux pressentiments, et dont l'imagination -ébranlée faisait de tout des présages, dit à lord Nelvil: -«D'où vient la mélancolie profonde dont je me sens saisie en -entrant dans cette ville? n'est-ce pas une preuve qu'il m'y -arrivera quelque grand malheur?» Comme elle prononçait -ces mots, elle entendit partir trois coups de canon d'une des -îles de la lagune. Corinne tressaillit à ce bruit, et demanda à -ses gondoliers quelle en était la cause. <i>C'est une religieuse -qui prend le voile</i>, répondirent-ils, <i>dans un de ces couvents -au milieu de la mer. L'usage est chez nous qu'à l'instant -où les femmes prononcent les vœux religieux, elles jettent -derrière elles un bouquet de fleurs qu'elles portaient pendant -la cérémonie. C'est le signe du renoncement au monde; -et les coups de canon que vous venez d'entendre annonçaient ce -moment comme nous sommes entrés dans Venise.</i> Ces paroles -firent frissonner Corinne. Oswald sentit ses mains froides -dans les siennes, et une pâleur mortelle couvrait son visage. -«Chère amie, lui dit-il, comment recevez-vous une si vive -impression du hasard le plus simple?—Non, dit Corinne, -cela n'est pas simple; croyez-moi, les fleurs de la vie sont -pour toujours jetées derrière moi.—Quand je t'aime plus que -jamais, interrompit Oswald, quand toute mon âme est à toi…—Ces -foudres de la guerre, continua Corinne, dont le bruit -annonce ailleurs ou la victoire ou la mort, sont ici consacrées -à célébrer l'obscur sacrifice d'une jeune fille. C'est un innocent -emploi de ces armes terribles qui bouleversent le monde. -C'est un avis solennel qu'une femme résignée donne aux -femmes qui luttent encore contre le destin.»</p> - - -<h3>CHAPITRE VIII</h3> - -<p>La puissance du gouvernement de Venise, pendant les dernières -années de son existence, consistait presque en entier -dans l'empire de l'habitude et de l'imagination. Il avait été -terrible, il était devenu très-doux; il avait été courageux, il -était devenu timide. La haine contre lui s'est facilement réveillée -parce qu'il avait été redoutable; on l'a facilement renversé, -parce qu'il ne l'était plus. C'était une aristocratie qui -cherchait beaucoup la faveur populaire, mais qui la cherchait -à la manière du despotisme, en amusant le peuple, mais non -en l'éclairant. Cependant c'est un état assez agréable pour un -peuple que d'être amusé, surtout dans les pays où les goûts -de l'imagination sont développés par le climat et les beaux-arts -jusque dans la dernière classe de la société. On ne donnait -point au peuple les grossiers plaisirs qui l'abrutissent, -mais de la musique, des tableaux, des improvisateurs, des -fêtes; et le gouvernement soignait là ses sujets, comme un -sultan son sérail. Il leur demandait seulement, comme à des -femmes, de ne point se mêler de politique, de ne point juger -l'autorité; mais, à ce prix, il leur promettait beaucoup d'amusement, -et même assez d'éclat; car les dépouilles de Constantinople -qui enrichissent les églises, les étendards de -Chypre et de Candie qui flottent sur la place publique, les -chevaux de Corinthe, réjouissent les regards du peuple, et le -lion ailé de Saint-Marc lui paraît l'emblème de sa gloire.</p> - -<p>Le système du gouvernement interdisant à ses sujets l'occupation -des affaires politiques, et la situation de la ville -rendant impossibles l'agriculture, la promenade et la chasse, -il ne restait aux Vénitiens d'autre intérêt que l'amusement: -aussi cette ville était-elle une ville de plaisirs. Le dialecte -vénitien est doux et léger comme un souffle agréable: on ne -conçoit pas comment ceux qui ont résisté à la ligue de Cambrai -parlaient une langue si flexible. Ce dialecte est charmant, -quand on le consacre à la grâce ou à la plaisanterie; -mais quand on s'en sert pour des objets plus graves, quand -on entend des vers sur la mort, avec ces sons si délicats et -presque enfantins, on croirait que cet événement, ainsi -chanté, n'est qu'une fiction poétique.</p> - -<p>Les hommes, en général, ont plus d'esprit encore à Venise -que dans le reste de l'Italie, parce que le gouvernement, tel -qu'il était, leur a plus souvent offert des occasions de penser; -mais leur imagination n'est pas naturellement aussi ardente -que dans le midi de l'Italie; et la plupart des femmes, quoique -très-aimables, ont pris, par l'habitude de vivre dans le -monde, un langage de <i>sentimentalité</i> qui, ne gênant en rien la -liberté des mœurs, ne fait que mettre de l'affectation dans la -galanterie. Le grand mérite des Italiennes, à travers tous leurs -torts, c'est de n'avoir aucune vanité: ce mérite est un peu -perdu à Venise, où il y a plus de société que dans aucune -autre ville d'Italie; car la vanité se développe surtout par la -société. On y est applaudi si vite et si souvent, que tous les -calculs y sont instantanés, et que, pour le succès, <i>l'on n'y -fait pas de crédit au temps</i> d'une minute. Néanmoins on trouvait -encore à Venise beaucoup de traces de l'originalité et de la -facilité des manières italiennes. Les plus grandes dames recevaient -toutes leurs visites dans les cafés de la place Saint-Marc, -et cette confusion bizarre empêchait que les salons ne -devinssent trop sérieusement une arène pour les prétentions -de l'amour-propre.</p> - -<p>Il restait aussi quelques traces des mœurs populaires et -des usages antiques. Or ces usages supposent toujours du -respect pour les ancêtres, et une certaine jeunesse de cœur -qui ne se lasse point du passé ni de l'attendrissement qu'il -cause; l'aspect de la ville est d'ailleurs à lui seul singulièrement -propre à réveiller une foule de souvenirs et d'idées. La -place de Saint-Marc, tout environnée de tentes bleues, sous -lesquelles se reposent une foule de Turcs, de Grecs et d'Arméniens, -est terminée à l'extrémité par l'église, dont l'extérieur -ressemble plutôt à une mosquée qu'à un temple chrétien: ce -lieu donne une idée de la vie indolente des Orientaux, qui -passent leurs jours dans les cafés à boire du sorbet et à fumer -des parfums; on voit quelquefois à Venise des Turcs et des -Arméniens passer nonchalamment couchés dans des barques -découvertes, et des pots de fleurs à leurs pieds.</p> - -<p>Les hommes et les femmes de la première qualité ne sortaient -jamais que revêtus d'un domino noir; souvent aussi des gondoles -toujours noires, car le système de l'égalité porte à Venise -principalement sur les objets extérieurs, sont conduites par -des bateliers vêtus de blanc, avec des ceintures roses: ce -contraste a quelque chose de frappant: on dirait que l'habit -de fête est abandonné au peuple, tandis que les grands de -l'État sont toujours voués au deuil. Dans la plupart des villes -européennes, il faut que l'imagination des écrivains écarte -soigneusement ce qui se passe tous les jours, parce que nos -usages, et même notre luxe, ne sont pas poétiques. Mais à -Venise rien n'est vulgaire en ce genre; les canaux et les -barques font un tableau pittoresque des plus simples événements -de la vie.</p> - -<p>Sur le quai des Esclavons, l'on rencontre habituellement des -marionnettes, des charlatans et des conteurs, qui s'adressent -de toutes les manières à l'imagination du peuple; les conteurs -surtout sont dignes d'attention; ce sont ordinairement des -épisodes du Tasse et de l'Arioste qu'ils récitent en prose, à la -grande admiration de ceux qui les écoutent. Les auditeurs, -assis en rond autour de celui qui parle, sont pour la plupart, -à demi vêtus, immobiles par excès d'attention; on leur apporte -de temps en temps des verres d'eau, qu'ils paient comme du -vin ailleurs; et ce simple rafraîchissement est tout ce qu'il -faut à ce peuple pendant des heures entières, tant son esprit -est occupé. Le conteur fait des gestes les plus animés du -monde; sa voix est haute, il se fâche, il se passionne; et -cependant on voit qu'il est, au fond, parfaitement tranquille, -et l'on pourrait lui dire, comme Sapho à la bacchante qui -s'agitait de sang-froid: <i>Bacchante, qui n'es pas ivre, que me -veux-tu?</i> Néanmoins la pantomime animée des habitants du -Midi ne donne pas l'idée de l'affectation: c'est une habitude -singulière qui leur a été transmise par les Romains, aussi -grands gesticulateurs; elle tient à leur disposition vive, brillante -et poétique.</p> - -<p>L'imagination d'un peuple captivé par les plaisirs était facilement -effrayée par le prestige de puissance dont le gouvernement -vénitien était environné. L'on ne voyait jamais un -soldat à Venise; on courait au spectacle quand par hasard, -dans les comédies, on en faisait paraître un avec un tambour; -mais il suffisait que le sbire de l'inquisition d'État, portant -un ducat sur son bonnet, se montrât, pour faire rentrer dans -l'ordre trente mille hommes rassemblés un jour de fête publique. -Ce serait une belle chose si ce simple pouvoir venait -du respect pour la loi; mais il était fortifié par la terreur des -mesures secrètes qu'employait le gouvernement pour maintenir -le repos dans l'État. Les prisons (chose unique) étaient -dans le palais même du doge; il y en avait au-dessous de -son appartement; <i>la Bouche du Lion</i>, où toutes les dénonciations -étaient jetées, se trouve aussi dans le palais dont le chef -du gouvernement faisait sa demeure: la salle où se tenaient -les inquisiteurs d'État était tendue de noir, et le jour n'y venait -que d'en haut; le jugement ressemblait d'avance à la -condamnation; <i>le Pont des Soupirs</i>, c'est ainsi qu'on l'appelait, -conduisait du palais du doge à la prison des criminels -d'État. En passant sur le canal qui bordait ces prisons, on -entendait crier: <i>Justice! secours!</i> et ces voix gémissantes et -confuses ne pouvaient pas être reconnues. Enfin, quand un -criminel d'État était condamné, une barque venait le prendre -pendant la nuit; il sortait par une petite porte qui s'ouvrait -sur le canal; on le conduisait à quelque distance de la ville, -et on le noyait dans un endroit des lagunes où il était défendu -de pêcher: horrible idée, qui perpétue le secret jusqu'après -la mort, et ne laisse pas au malheureux l'espoir que ses restes -du moins apprendront à ses amis qu'il a souffert et qu'il -n'est plus!</p> - -<p>A l'époque où Corinne et lord Nelvil vinrent à Venise, il y -avait près d'un siècle que de telles exécutions n'avaient plus -lieu, mais le mystère qui frappe l'imagination existait encore; -et bien que lord Nelvil fût plus loin que personne de se mêler -en aucune manière des intérêts politiques d'un pays étranger, -cependant il se sentait oppressé par cet arbitraire sans appel -qui planait à Venise sur toutes les têtes.</p> - - -<h3>CHAPITRE IX</h3> - -<p>«Il ne faut pas, dit Corinne à lord Nelvil, que vous vous en -teniez seulement aux impressions pénibles que ces moyens -silencieux du pouvoir ont produites sur vous; il faut que vous -observiez aussi les grandes qualités de ce sénat qui faisait de -Venise une république pour les nobles, et leur inspirait autrefois -cette énergie, cette grandeur aristocratique, fruit de -la liberté, alors même qu'elle est concentrée dans le petit -nombre. Vous les verrez, sévères les uns pour les autres, -établir du moins dans leur sein les vertus et les droits qui -devaient appartenir à tous; vous les verrez paternels pour -leurs sujets, autant qu'on peut l'être quand on considère cette -classe d'hommes uniquement sous le rapport de son bien-être -physique. Enfin vous leur trouverez un grand orgueil pour -leur patrie, pour cette patrie qui est leur propriété, mais -qu'ils savent néanmoins faire aimer du peuple même, qui, à -tant d'égards, en est exclu.»</p> - -<p>Corinne et Oswald allèrent voir ensemble la salle où le -grand conseil se rassemblait alors: elle est entourée des portraits -de tous les doges; mais, à la place du portrait de celui -qui fut décapité comme traître à sa patrie, on a peint un rideau -noir sur lequel on a écrit le jour de sa mort et le genre -de son supplice. Les habits royaux et magnifiques dont les -images des autres doges sont revêtues ajoutent à l'impression -de ce terrible rideau noir. Il y a dans cette salle un tableau -qui représente le jugement dernier, et un autre le moment où -le plus puissant des empereurs, Frédéric Barberousse, s'humilia -devant le sénat de Venise. C'est une belle idée que de -réunir ainsi tout ce qui doit exalter la fierté d'un gouvernement -sur la terre, et courber cette même fierté devant le -ciel. Corinne et lord Nelvil allèrent voir l'arsenal. Il y a devant -la porte de l'arsenal deux lions sculptés en Grèce, puis -transportés du port d'Athènes, pour être les gardiens de la -puissance vénitienne; immobiles gardiens qui ne défendent -que ce qu'on respecte. L'arsenal est rempli des trophées de -la marine; la fameuse cérémonie des noces du doge avec la -mer Adriatique, toutes les institutions de Venise, enfin, attestaient -leur reconnaissance pour la mer. Ils ont, à cet égard, -quelques rapports avec les Anglais, et lord Nelvil sentit vivement -l'intérêt que ces rapports devaient exciter en lui.</p> - -<p>Corinne le conduisit au sommet de la tour appelée le clocher -Saint-Marc, qui est à quelques pas de l'église. C'est de -là que l'on découvre toute la ville au milieu des flots, et la -digue immense qui la défend de la mer. On aperçoit dans le -lointain les côtes de l'Istrie et de la Dalmatie. «Du côté de ces -nuages, dit Corinne, il y a la Grèce; cette idée ne suffit-elle -pas pour émouvoir? Là sont encore des hommes d'une imagination -vive, d'un caractère enthousiaste, avilis par leur sort, -mais destinés peut-être ainsi que nous à ranimer une fois -les cendres de leurs ancêtres. C'est toujours quelque chose -qu'un pays qui a existé, les habitants y rougissent au moins -de leur état actuel, mais, dans les contrées que l'histoire n'a -jamais consacrées, l'homme ne soupçonne pas même qu'il y -ait une autre destinée que la servile obscurité qui lui a été -transmise par ses aïeux.</p> - -<p>«Cette Dalmatie que vous apercevez d'ici, continua Corinne, -et qui fut autrefois habitée par un peuple si guerrier, -conserve encore quelque chose de sauvage. Les Dalmates -savent si peu ce qui s'est passé depuis quinze siècles, qu'ils -appellent encore les Romains les <i>tout-puissants</i>. Il est vrai -qu'ils montrent des connaissances plus modernes en vous -nommant, vous autres Anglais, les <i>guerriers de la mer</i>, parce -que vous avez souvent abordé dans leurs ports; mais ils -ne savent rien du reste de la terre. Je me plairais à voir, -continua Corinne, tous les pays où il y a dans les mœurs, -dans les costumes, dans le langage, quelque chose d'original. -Le monde civilisé est bien monotone, et l'on en connaît tout -en peu de temps; j'ai déjà vécu assez pour cela.—Quand on -vit près de vous, interrompit lord Nelvil, voit-on jamais le -terme de ce qui fait penser et sentir?—Dieu veuille, répondit -Corinne, que ce charme ne s'épuise pas!</p> - -<p>«Mais donnons encore, poursuivit-elle, un moment à cette -Dalmatie; quand nous serons descendus de la hauteur où -nous sommes, nous n'apercevrons même plus les lignes incertaines -qui nous indiquent ce pays de loin aussi confusément -qu'un souvenir dans la mémoire des hommes. Il y a des improvisateurs -parmi les Dalmates, les sauvages en ont aussi; -on en trouvait chez les anciens Grecs; il y en a presque toujours -parmi les peuples qui ont de l'imagination et point de -vanité sociale; mais l'esprit naturel se tourne en épigrammes -plutôt qu'en poésie dans les pays où la crainte d'être l'objet -de la moquerie fait que chacun se hâte de saisir cette arme -le premier. Les peuples aussi qui sont restés plus près de la -nature ont conservé pour elle un respect qui sert très-bien -l'imagination. <i>Les cavernes sont sacrées</i>, disent les Dalmates; -sans doute qu'ils expriment ainsi une terreur vague des secrets -de la terre. Leur poésie ressemble un peu à celle d'Ossian, -bien qu'ils soient habitants du Midi; mais il n'y a que deux -manières très-distinctes de sentir la nature: l'aimer comme -les anciens, la perfectionner sous mille formes brillantes, ou -se laisser aller, comme les bardes écossais, à l'effroi du -mystère, à la mélancolie qu'inspirent l'incertain et l'inconnu. -Depuis que je vous connais, Oswald, ce dernier genre me -plaît. Autrefois j'avais assez d'espérance et de vivacité pour -aimer les images riantes, et jouir de la nature sans craindre -la destinée.—Ce serait donc moi, dit Oswald, moi qui aurais -flétri cette belle imagination à laquelle j'ai dû les jouissances -les plus enivrantes de ma vie.—Ce n'est pas vous qu'il faut -en accuser, répondit Corinne, mais une passion profonde. -Le talent a besoin d'une indépendance intérieure que -l'amour véritable ne permet jamais.—Ah! s'il est ainsi, -s'écria lord Nelvil, que ton génie se taise, et que ton cœur -soit tout à moi!» Il ne put prononcer ces paroles sans -émotion, car elles promettaient dans sa pensée plus encore -qu'il ne disait. Corinne le comprit, et n'osa répondre, de -peur de rien déranger à la douce impression qu'elle éprouvait.</p> - -<p>Elle se sentait aimée; et comme elle était habituée à vivre -dans un pays où les hommes sacrifient tout au sentiment, -elle se rassurait facilement, et se persuadait que lord Nelvil -ne pourrait pas se séparer d'elle; tout à la fois indolente et -passionnée, elle s'imaginait qu'il suffisait de gagner des jours, -et que le danger dont on ne parlait plus était passé. Corinne -vivait enfin comme vivent la plupart des hommes lorsqu'ils -sont menacés longtemps du même malheur; ils finissent par -croire qu'il n'arrivera pas, seulement parce qu'il n'est pas -encore arrivé.</p> - -<p>L'air de Venise, la vie qu'on y mène est singulièrement -propre à bercer l'âme d'espérances: le tranquille balancement -des barques porte à la rêverie et à la paresse. On entend -quelquefois un gondolier qui, placé sur un pont de Rialto, se -met à chanter une stance du Tasse, tandis qu'un autre gondolier -lui répond par la stance suivante à l'autre extrémité -du canal. La musique très-ancienne de ces stances ressemble -au chant d'église, et de près on s'aperçoit de sa monotonie; -mais en plein air, le soir, lorsque les sons se prolongent sur -le canal comme les reflets du soleil couchant, et que les vers -du Tasse prêtent aussi leurs beautés de sentiment à tout cet -ensemble d'images et d'harmonie, il est impossible que ces -chants n'inspirent pas une douce mélancolie. Oswald et Corinne -se promenaient sur l'eau de longues heures, à côté l'un -de l'autre; quelquefois ils disaient un mot; plus souvent, se -tenant la main, ils se livraient en silence aux pensées vagues -que font naître la nature et l'amour.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l16">LIVRE SEIZIÈME<br /> -LE DÉPART ET L'ABSENCE</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Dès que l'on sut l'arrivée de Corinne à Venise, chacun eut -la plus grande curiosité de la voir. Quand elle se rendait -dans un café de la place Saint-Marc, l'on se pressait en foule -sous les galeries de cette place pour l'apercevoir un moment, -et la société tout entière la recherchait avec l'empressement -le plus vif. Elle aimait assez autrefois à produire cet effet -brillant partout où elle se montrait, et elle avouait naturellement -que l'admiration avait un grand charme pour elle. Le -génie inspire le besoin de la gloire, et il n'est d'ailleurs aucun -bien qui ne soit désiré par ceux à qui la nature a donné les -moyens de l'obtenir. Néanmoins, dans sa situation actuelle, -Corinne redoutait tout ce qui semblait en contraste avec les -habitudes de la vie domestique, si chères à lord Nelvil.</p> - -<p>Corinne avait tort, pour son bonheur, de s'attacher à un -homme qui devait contrarier son existence naturelle, et réprimer -plutôt qu'exciter ses talents; mais il est aisé de comprendre -comment une femme qui s'est beaucoup occupée des -lettres et des beaux-arts peut aimer dans un homme des -qualités et même des goûts qui diffèrent des siens. L'on est -si souvent lassé de soi-même, qu'on ne peut être séduit par -ce qui nous ressemble: il faut de l'harmonie dans les sentiments -et de l'opposition dans les caractères, pour que l'amour -naisse tout à la fois de la sympathie et de la diversité. Lord -Nelvil possédait au suprême degré ce double charme. On -était un avec lui dans l'habitude de la vie, par la douceur et -la facilité de son entretien, et néanmoins ce qu'il avait d'irritable -et d'ombrageux dans l'âme ne permettait jamais de -se blaser sur la grâce et la complaisance de ses manières. -Quoique la profondeur et l'étendue de ses idées le rendissent -propre à tout, ses opinions politiques et ses goûts militaires -lui inspiraient plus de penchant pour la carrière des actions -que pour celle des lettres; il pensait que les actions sont -toujours plus poétiques que la poésie elle-même. Il se montrait -supérieur aux succès de son esprit, et parlait de lui, -sous ce rapport, avec une grande indifférence. Corinne, pour -lui plaire, cherchait à cet égard à l'imiter, et commençait à -dédaigner ses propres succès littéraires, afin de ressembler -davantage aux femmes modestes et retirées dont la patrie -d'Oswald offrait le modèle.</p> - -<p>Cependant les hommages que Corinne reçut à Venise ne -firent à lord Nelvil qu'une impression agréable. Il y avait tant -de bienveillance dans l'accueil des Vénitiens, ils exprimaient -avec tant de grâce et de vivacité le plaisir qu'ils trouvaient -dans l'entretien de Corinne, qu'Oswald jouissait vivement -d'être aimé par une femme d'un charme si séducteur et si -généralement admiré. Il n'était plus jaloux de la gloire de -Corinne, certain qu'il était qu'elle le préférait à tout, et son -amour semblait encore augmenté par ce qu'il entendait dire -d'elle. Il oubliait même l'Angleterre; il prenait quelque chose -de l'insouciance des Italiens sur l'avenir. Corinne s'apercevait -de ce changement, et son cœur imprudent en jouissait -comme s'il avait pu durer toujours.</p> - -<p>L'italien est la seule langue de l'Europe dont les dialectes -différents aient un génie à part. On peut faire des vers et -écrire des livres dans chacun de ces dialectes, qui s'écartent -plus ou moins de l'italien classique; mais, parmi les différents -langages des divers États de l'Italie, il n'y a pourtant -que le napolitain, le sicilien et vénitien qui aient l'honneur -d'être comptés, et c'est le vénitien qui passe pour le plus -original et le plus gracieux de tous. Corinne le prononçait -avec une douceur charmante; et la manière dont elle chantait -quelques <i>barcarolles</i>, dans le genre gai, prouvait qu'elle -devait jouer la comédie aussi bien que la tragédie. On la -tourmenta beaucoup pour prendre un rôle dans un opéra -comique qu'on devait représenter en société la semaine suivante. -Corinne, depuis qu'elle aimait Oswald, n'avait jamais -voulu lui faire connaître son talent en ce genre; elle ne s'était -pas senti assez de liberté d'esprit pour cet amusement, -et quelquefois même elle s'était dit qu'un tel abandon de -gaieté pouvait porter malheur; mais cette fois par une singularité -de confiance, elle y consentit. Oswald l'en pressa vivement, -et il fut convenu qu'elle jouerait <i>la Fille de l'air</i>; c'est -ainsi que s'appelait la pièce que l'on choisit.</p> - -<p>Cette pièce, comme la plupart de celles de Gozzi, était -composée de féeries extravagantes, très-originales et très-gaies. -Truffaldin et Pantalon paraissent souvent, dans ces -drames burlesques, à côté des plus grands rois de la -terre. Le merveilleux y sert à la plaisanterie, mais le comique -y est relevé par ce merveilleux même, qui ne peut jamais -avoir rien de vulgaire ni de bas. <i>La Fille de l'air</i> ou <i>Sémiramis -dans sa jeunesse</i> est la coquette douée par l'enfer et le -ciel pour subjuguer le monde. Élevée dans un antre comme -une sauvage, habile comme une enchanteresse, impérieuse -comme une reine, elle réunit la vivacité naturelle à la -grâce préméditée, le courage guerrier à la frivolité d'une -femme, et l'ambition à l'étourderie. Ce rôle demande une -verve d'imagination et de gaieté que l'inspiration seule du -moment peut donner. Toute la société se réunit pour prier -Corinne de s'en charger.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Il y a quelquefois dans la destinée un jeu bizarre et cruel; -on dirait que c'est une puissance qui veut inspirer la crainte, -et repousse la familiarité confiante; souvent, quand on se -livre le plus à l'espérance, et surtout lorsqu'on a l'air de plaisanter -avec le sort et de compter sur le bonheur, il se passe -quelque chose de redoutable dans le tissu de notre histoire, et -les fatales sœurs viennent y mêler leur fil noir, et brouiller -l'œuvre de nos mains.</p> - -<p>C'était le dix-sept de novembre que Corinne s'éveilla tout -enchantée de jouer le soir la comédie. Elle choisit, pour paraître -dans le premier acte en sauvage un vêtement très-pittoresque. -Ses cheveux, qui devaient être épars, étaient pourtant -arrangés avec un soin qui montrait un vif désir de plaire; et -son habit élégant, léger et fantasque, donnait à sa noble figure -un caractère de coquetterie et de malice singulièrement gracieux. -Elle arriva dans le palais où la comédie devait être -jouée. Tout le monde y était rassemblé; Oswald seul n'était -pas encore arrivé. Corinne retarda tant qu'elle le put le spectacle, -et commençait à s'inquiéter de son absence. Enfin, -comme elle entrait sur le théâtre, elle l'aperçut dans un coin -très-obscur du salon, mais enfin elle l'aperçut, et la peine -même que lui avait causée l'attente redoublant sa joie, elle -fut inspirée par la gaieté, comme elle l'était au Capitole par -l'enthousiasme.</p> - -<p>Le chant et les paroles étaient entremêlés, et la pièce était -faite de manière qu'il était permis d'improviser le dialogue; -ce qui donnait à Corinne un grand avantage, et rendait la -scène plus animée. Lorsqu'elle chantait, elle faisait sentir -l'esprit des airs <i>bouffes</i> italiens avec une élégance particulière. -Ses gestes, accompagnés par la musique, étaient comiques -et nobles tout à la fois; elle faisait rire sans cesser d'être -imposante, et son rôle et son talent dominaient les acteurs -et les spectateurs, en se moquant avec grâce des uns et des -autres.</p> - -<p>Ah! qui n'aurait pas eu pitié de ce spectacle, si l'on avait -su que ce bonheur si confiant allait attirer la foudre, et que -cette gaieté si triomphante ferait bientôt place aux plus amères -douleurs!</p> - -<p>Les applaudissements des spectateurs étaient si multipliés -et si vrais, que leur plaisir se communiquait à Corinne; elle -éprouvait cette sorte d'émotion que cause l'amusement quand -il donne un sentiment vif de l'existence, quand il inspire -l'oubli de la destinée, et dégage pour un moment l'esprit de -tout lien comme de tout nuage. Oswald avait vu Corinne représenter -la plus profonde douleur, dans un temps où il se -flattait de la rendre heureuse; il la voyait maintenant exprimer -une joie sans mélange, quand il venait de recevoir une -nouvelle bien fatale pour tous deux. Plusieurs fois il eut la -pensée d'arracher Corinne à cette gaieté téméraire; mais il -goûtait un triste plaisir à voir encore quelques instants sur -cet aimable visage la brillante expression du bonheur.</p> - -<p>A la fin de la pièce, Corinne parut élégamment habillée en -reine amazone; elle commandait aux hommes, et déjà presque -aux éléments, par cette confiance dans ses charmes qu'une -belle personne peut avoir quand elle n'est pas sensible; car -il suffit d'aimer pour qu'aucun don de la nature ou du sort ne -puisse rassurer entièrement. Mais cette coquette couronnée, -cette fée souveraine que représentait Corinne, mêlant, d'une -façon toute merveilleuse, la colère à la plaisanterie, l'insouciance -au désir de plaire, et la grâce au despotisme, semblait -régner sur la destinée autant que sur les cœurs; et quand elle -monta sur le trône, elle sourit à ses sujets en leur ordonnant -la soumission avec une douce arrogance. Tous les spectateurs -se levèrent pour applaudir Corinne comme la véritable reine. -Ce moment était peut-être celui de sa vie où la crainte de la -douleur avait été le plus loin d'elle; mais tout à coup elle vit -Oswald, qui, ne pouvant plus se contenir, cachait sa tête dans -ses mains pour dérober ses larmes. A l'instant elle se troubla; -et la toile n'était pas encore baissée que, descendant de ce -trône déjà funeste, elle se précipita dans la chambre voisine.</p> - -<p>Oswald l'y suivit, et quand elle remarqua de près sa pâleur, -elle fut saisie d'un tel effroi, qu'elle fut obligée de s'appuyer contre -la muraille pour se soutenir; et, tremblante, elle lui dit: -«Oswald! ô mon Dieu! qu'avez-vous?—Il faut que je parte -cette nuit pour l'Angleterre,» lui répondit-il, sans savoir ce -qu'il faisait; car il ne devait pas exposer sa malheureuse amie -en lui apprenant ainsi cette nouvelle. Elle s'avança vers lui -tout à fait hors d'elle-même, et s'écria: «Non, il ne se peut -pas que vous me causiez cette douleur! Qu'ai-je fait pour la -mériter? Vous m'emmenez donc avec vous?—Quittons en ce -moment cette foule cruelle, répondit Oswald; viens avec moi, -Corinne.» Elle le suivit, ne comprenant plus ce qu'on lui -disait, répondant au hasard, chancelante, et le visage déjà si -altéré, que chacun la crut saisie par quelque mal subit.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Dès qu'ils furent ensemble dans la gondole, Corinne, dans -son égarement, dit à lord Nelvil: «Eh bien, ce que vous venez -de m'apprendre est mille fois plus cruel que la mort. Soyez -généreux; jetez-moi dans ces flots, pour que j'y perde le sentiment -qui me déchire. Oswald, faites-le avec courage; il en -faut moins pour cela que vous ne venez d'en montrer.—Si -vous dites un mot de plus, répondit Oswald, je vais me précipiter -dans le canal à vos yeux. Écoutez-moi; attendez que -nous soyons arrivés chez vous, alors vous prononcerez sur -mon sort et sur le vôtre. Au nom du ciel, calmez-vous.» Il -y avait tant de malheur dans l'accent d'Oswald, que Corinne -se tut; et seulement elle tremblait avec une telle violence, -qu'elle put à peine monter les escaliers qui conduisaient à son -appartement. Quand elle y fut arrivée, elle arracha sa parure -avec effroi. Lord Nelvil, en la voyant dans cet état, elle qui -était si brillante il y avait quelques instants, se jeta sur une -chaise en fondant en pleurs, et s'écria: «Suis-je un barbare, -Corinne, juste ciel! Corinne, le crois-tu?—Non, lui dit-elle, -non, je ne puis le croire. N'avez-vous pas encore ce regard -qui chaque jour me donnait le bonheur? Oswald, vous dont -la présence était pour moi comme un rayon du ciel, se peut-il -que je vous craigne, que je n'ose lever les yeux sur vous, -que je sois là devant vous comme devant un assassin, Oswald, -Oswald!» Et en achevant ces mots, elle tomba suppliante à -ses genoux.</p> - -<p>«Que vois-je? s'écria-t-il en la relevant avec fureur; tu -veux que je me déshonore, eh bien! je le ferai. Mon régiment -s'embarque dans un mois; je viens d'en recevoir la nouvelle. -Je resterai, prends-y garde, je resterai si tu me montres cette -douleur toute-puissante sur moi; mais je ne survivrai point à -ma honte.—Je ne vous demande point de rester, reprit Corinne; -mais quel mal vous fais-je en vous suivant?—Mon -régiment part pour les îles, et il n'est permis à aucun officier -d'emmener sa femme avec lui.—Au moins laissez-moi vous -accompagner jusqu'en Angleterre.—Les mêmes lettres que -je viens de recevoir, reprit Oswald, m'apprennent que le -bruit de notre liaison s'est répandu en Angleterre, que les -papiers publics en ont parlé, qu'on a commencé à soupçonner -qui vous êtes, et que votre famille, excitée par lady Edgermond, -a déclaré qu'elle ne vous reconnaîtrait jamais. Laissez-moi -le temps de la ramener, de forcer votre belle-mère à ce -qu'elle vous doit; mais si j'arrive avec vous, et que je sois -contraint à vous quitter avant de vous avoir fait rendre votre -nom, je vous livre à toute la sévérité de l'opinion sans être là -pour vous défendre.—Ainsi vous me refusez tout?» dit Corinne; -et, en achevant ces mots, elle tomba sans connaissance, -et sa tête heurtant avec violence contre terre, le sang -en rejaillit. Oswald, à ce spectacle, poussa des cris déchirants. -Thérésine arriva dans un trouble extrême; elle rappela -sa maîtresse à la vie. Mais quand Corinne revint à elle, elle -aperçut dans une glace son visage pâle et défait, ses cheveux -épars et teints de sang. «Oswald, dit-elle, Oswald, ce n'est -pas ainsi que j'étais lorsque vous m'avez rencontrée au Capitole; -je portais sur mon front la couronne de l'espérance et -de la gloire, maintenant il est souillé de sang et de poussière; -mais il ne vous est pas permis de me mépriser pour cet état -dans lequel vous m'avez mise. Les autres le peuvent, mais -vous, vous ne le pouvez pas: il faut avoir pitié de l'amour -que vous m'avez inspiré, il le faut.</p> - -<p>—Arrête, s'écria lord Nelvil, c'en est trop!» Et, faisant -signe à Thérésine de s'éloigner, il prit Corinne dans ses bras, -et lui dit: «Je suis décidé à rester: tu feras de moi ce que -tu voudras. Je subirai ce que le ciel me destine, mais je ne -t'abandonnerai point dans ce malheur, et je ne te conduirai -point en Angleterre avant d'y avoir assuré ton sort. Je ne t'y -laisserai point exposée aux insultes d'une femme hautaine. Je -reste; oui, je reste, car je ne puis te quitter.» Ces paroles -rappelèrent Corinne à elle-même, mais la jetèrent dans un -abattement plus cruel encore que le désespoir qu'elle venait -d'éprouver. Elle sentit la nécessité qui pesait sur elle, et, la -tête baissée, elle resta longtemps dans un profond silence. -«Parle, chère amie, lui dit Oswald, fais-moi donc entendre -le son de ta voix; je n'ai plus qu'elle pour me soutenir; je -veux me laisser guider par elle.—Non, répondit Corinne, -non; vous partirez, il le faut.» Et des torrents de pleurs -annoncèrent sa résignation. «Mon amie! s'écria lord Nelvil, -je prends à témoin ce portrait de ton père, qui est là devant -nos yeux; et tu sais si le nom d'un père est sacré pour moi! -je le prends à témoin que ma vie est en ta puissance tant -qu'elle sera nécessaire à ton bonheur. A mon retour des îles, -je verrai si je puis te rendre ta patrie, et t'y faire retrouver -le rang et l'existence qui te sont dus, mais si je n'y réussissais -pas, je reviendrais en Italie vivre et mourir à tes pieds.—Hélas! -reprit Corinne, et ces dangers de la guerre que -vous allez braver…—Ne les crains pas, reprit Oswald, j'y -échapperai; mais si je périssais cependant, moi le plus inconnu -des hommes, mon souvenir resterait dans ton cœur; tu -n'entendrais peut-être jamais prononcer mon nom sans que -tes yeux se remplissent de larmes, n'est-il pas vrai, Corinne? -Tu dirais: <i>Je l'ai connu; il m'a aimée.</i>—Ah! laisse-moi, -laisse-moi! s'écria-t-elle, tu te trompes à mon calme apparent; -demain, quand le soleil reviendra, et que je me dirai: -<i>Je ne le verrai plus! je ne le verrai plus!</i> il se peut que je -cesse de vivre, et ce serait bien heureux!—Pourquoi, s'écria -lord Nelvil, pourquoi, Corinne, crains-tu de ne pas me revoir? -Cette promesse solennelle de nous réunir à jamais n'est-elle -rien pour toi? ton cœur en peut-il douter?—Non, je vous -respecte trop pour ne pas vous croire, dit Corinne; il m'en -coûterait plus encore de renoncer à mon admiration pour -vous qu'à mon amour. Je vous regarde comme un être angélique, -comme le caractère le plus pur et plus noble qui ait -paru sur la terre: ce n'est pas seulement votre charme qui -me captive, c'est l'idée que jamais tant de vertus n'ont été -réunies dans un même objet, et votre céleste regard ne vous -a été donné que pour les exprimer toutes: loin de moi donc -un doute sur vos promesses. Je fuirais à l'aspect de la figure -humaine, elle ne m'inspirerait plus que de la terreur, si lord -Nelvil pouvait tromper: mais la séparation livre à tant de -hasards, mais ce mot terrible, <i>adieu!</i>…—Jamais, interrompit-il, -jamais Oswald ne peut te dire un dernier adieu que -sur son lit de mort.» Et son émotion était si profonde en -prononçant ces mots, que Corinne, commençant à craindre -l'effet de cette émotion sur sa santé, essaya de se contenir, -elle qui était la plus à plaindre.</p> - -<p>Ils commencèrent donc à parler de ce cruel départ, des -moyens de s'écrire, et de la certitude de se rejoindre. Un an -fut le terme fixé pour cette absence. Oswald se croyait sûr -que l'expédition ne devait pas durer plus longtemps. Enfin, il -leur restait encore quelques heures, et Corinne espérait qu'elle -aurait de la force. Mais lorsque Oswald lui eut dit que la -gondole viendrait le prendre à trois heures du matin, et qu'elle -vit à sa pendule que ce moment n'était pas très-éloigné, elle -frémit de tous ses membres, et sûrement l'approche de l'échafaud -ne lui aurait pas causé plus d'effroi. Oswald aussi semblait -perdre à chaque instant sa résolution, et Corinne, qui -l'avait toujours vu maître de lui-même, avait le cœur déchiré -par le spectacle de ses angoisses. Pauvre Corinne! elle le -consolait, tandis qu'elle devait être mille fois plus malheureuse -que lui!</p> - -<p>«Écoutez, dit-elle à lord Nelvil, quand vous serez à Londres, -ils vous diront, les hommes légers de cette ville, que -des promesses d'amour ne lient pas l'honneur; que tous les -Anglais du monde ont aimé des Italiennes dans leurs voyages -et les ont oubliées au retour; que quelques mois de bonheur -n'engagent ni celle qui les reçoit ni celui qui les donne, et -qu'à votre âge la vie entière ne peut dépendre du charme que -vous avez trouvé pendant quelque temps dans la société -d'une étrangère. Ils auront l'air d'avoir raison, raison selon -le monde: mais vous qui avez connu ce cœur dont vous vous -êtes rendu le maître, vous qui savez comme il vous aime, -trouverez-vous des sophismes pour excuser une blessure -mortelle? Et les plaisanteries frivoles et barbares des hommes -du jour empêcheront-elles que votre main ne tremble en enfonçant -un poignard dans mon sein?—Ah! que me dis-tu? -s'écria lord Nelvil; ce n'est pas ta douleur seule qui me retient, -c'est la mienne. Où trouverais-je un bonheur semblable -à celui que j'ai goûté près de toi? Qui, dans l'univers, m'entendrait -comme tu m'as entendu? L'amour, Corinne, l'amour, -c'est toi seule qui l'éprouves, c'est toi seule qui l'inspires: -cette harmonie de l'âme, cette intime intelligence de l'esprit -et du cœur, avec quelle autre femme peut-elle exister qu'avec -toi, Corinne? Ton ami n'est pas un homme léger, tu le sais; -il s'en faut qu'il le soit. Tout est sérieux pour lui dans la vie; -est-ce donc pour toi seule qu'il démentirait sa nature?</p> - -<p>—Non, non, reprit Corinne, non, vous ne traiterez pas -avec dédain une âme sincère. Et ce n'est pas vous, Oswald, -ce n'est pas vous que mon désespoir trouverait insensible. -Mais un ennemi redoutable me menace auprès de vous: c'est -la sévérité despotique, c'est la dédaigneuse médiocrité de ma -belle-mère. Elle vous dira tout ce qui peut flétrir ma vie -passée. Épargnez-moi de vous répéter d'avance ses impitoyables -discours. Loin que les talents que je puis avoir soient une -excuse à ses yeux, ils seront, je le sais, le plus grand de mes -torts. Elle ne comprend point leurs charmes, elle ne voit que -leurs dangers. Elle trouve inutile, et peut-être coupable, tout -ce qui ne s'accorde pas avec la destinée qu'elle s'est tracée, -et toute la poésie du cœur lui semble un caprice importun -qui s'arroge le droit de mépriser sa raison. C'est au nom des -vertus que je respecte autant que vous qu'elle condamnera -mon caractère et mon sort. Oswald, elle vous dira que je suis -indigne de vous.—Et comment pourrai-je l'entendre? interrompit -Oswald; quelles vertus oserait-on élever plus haut que -ta générosité, ta franchise, ta bonté, ta tendresse? Céleste -créature! que les femmes communes soient jugées par les -règles communes! mais honte à celui que tu aurais aimé et -qui ne te respecterait pas autant qu'il t'adore! Rien dans -l'univers n'égale ton esprit ni ton cœur. A la source divine -où tes sentiments sont puisés, tout est amour et vérité. Corinne, -Corinne, ah! je ne puis te quitter. Je sens mon courage -défaillir. Si tu ne me soutiens pas, je ne partirai point; et -c'est de toi qu'il faut que je reçoive la force de t'affliger.—Eh -bien, dit Corinne, encore quelques instants avant de recommander -mon âme à Dieu pour qu'il me donne la force -d'entendre sonner l'heure fixée pour ton départ. Nous nous -sommes aimés, Oswald, avec une tendresse profonde. Je t'ai -confié les secrets de ma vie: ce n'est rien que les faits; mais -les sentiments les plus intimes de mon être, tu les sais tous. -Je n'ai pas une idée qui ne soit unie à toi. Si j'écris quelques -lignes où mon âme se répande, c'est toi seul qui m'inspires, -c'est à toi que j'adresse toutes mes pensées, comme mon -dernier souffle sera pour toi. Où serait donc mon asile si tu -m'abandonnais? Les beaux-arts me retracent ton image; la -musique, c'est ta voix; le ciel, ton regard. Tout ce génie qui -jadis enflammait ma pensée n'est plus que de l'amour. Enthousiasme, -réflexion, intelligence, je n'ai plus rien qu'en -commun avec toi.</p> - -<p>«Dieu puissant qui m'entendez! dit-elle en levant ses regards -vers le ciel, Dieu! qui n'êtes point impitoyable pour les -peines du cœur, les plus nobles de toutes! ôtez-moi la vie -quand il cessera de m'aimer, ôtez-moi le déplorable reste -d'existence qui ne me servirait plus qu'à souffrir. Il emporte -avec lui ce que j'ai de plus généreux et de plus tendre; s'il -laisse éteindre ce feu déposé dans son sein, que, dans quelque -lieu du monde que je sois, ma vie aussi s'éteigne. Grand -Dieu! vous ne m'avez pas faite pour survivre à tous les nobles -sentiments; et que me resterait-il quand j'aurais cessé -de l'estimer? car lui aussi doit m'aimer, il le doit, je sens au -fond de mon cœur une affection qui commande la sienne… -mon Dieu! s'écria-t-elle encore une fois, la mort ou son -amour!» En achevant cette prière, elle se retourna vers -Oswald et le trouva prosterné devant elle dans des convulsions -effrayantes; l'excès de son émotion avait surpassé ses -forces; il repoussait les secours de Corinne, il voulait mourir, -et sa tête semblait absolument perdue. Corinne, avec douceur, -serra ses mains dans les siennes en lui répétant tout ce -qu'il lui avait dit lui-même. Elle l'assura qu'elle le croyait, -qu'elle se fiait à son retour, et qu'elle se sentait beaucoup -plus calme. Ces douces paroles firent quelque bien à lord -Nelvil. Cependant plus il sentait approcher l'heure de sa séparation, -plus il lui semblait impossible de s'y décider.</p> - -<p>«Pourquoi, dit-il à Corinne, pourquoi n'irions-nous pas au -temple avant mon départ pour prononcer le serment d'une -union éternelle?» Corinne tressaillit à ces mots, regarda lord -Nelvil, et le plus grand trouble agita son cœur; elle se souvint -qu'Oswald, en lui racontant son histoire, lui avait dit que la -douleur d'une femme était toute-puissante sur sa conduite, -mais qu'il avait ajouté que son sentiment se refroidissait par -les sacrifices mêmes que cette douleur obtenait de lui. Toute -la fermeté, toute la fierté de Corinne se réveillèrent à cette -idée, et, après quelques instants de silence, elle répondit: -«Il faut que vous ayez revu vos amis et votre patrie avant de -prendre la résolution de m'épouser. Je la devrais dans ce -moment, milord, à l'émotion du départ: je n'en veux pas -ainsi.» Oswald n'insista plus. «Au moins, dit-il en saisissant -la main de Corinne, je le jure de nouveau, ma foi est -attachée à cet anneau que je vous ai donné. Tant que vous le -conserverez, jamais une autre n'aura des droits sur mon sort; -si vous le dédaignez une fois, si vous me le renvoyez…—Cessez, -cessez, interrompit Corinne, d'exprimer une inquiétude -que vous ne pouvez éprouver. Ah! ce n'est pas moi qui romprai -la première l'union sacrée de nos cœurs, vous le savez -bien que ce n'est pas moi, et je rougirais presque d'assurer -ce qui n'est que trop certain.»</p> - -<p>Cependant l'heure avançait: Corinne pâlissait à chaque -bruit, et lord Nelvil restait plongé dans une douleur profonde, -et n'avait plus la force de prononcer un seul mot. Enfin la -lumière fatale parut dans l'éloignement, à travers sa fenêtre, -et, bientôt après, la barque noire s'arrêta devant la porte. -Corinne, à cette vue, fit un cri en reculant avec effroi, et -tomba dans les bras d'Oswald, en s'écriant: «Les voilà! les -voilà! adieu, partez, c'en est fait.—O mon Dieu! dit lord -Nelvil, ô mon père! l'exigez-vous de moi?» Et la serrant -contre son cœur, il la couvrit de ses larmes. «Partez, lui dit-elle, -partez, il le faut.—Faites venir Thérésine, répondit -Oswald, je ne puis vous laisser seule ainsi.—Seule! hélas! -dit Corinne, ne le suis-je pas jusqu'à votre retour?—Je ne -puis sortir de cette chambre, s'écria lord Nelvil, non, je ne le -puis.» Et en prononçant ces paroles, son désespoir était tel, -que ses regards et ses vœux appelaient la mort. «Eh bien, -dit Corinne, je le donnerai ce signal; j'irai moi-même ouvrir -cette porte, mais accordez-moi quelques instants.—Oh! oui, -s'écria lord Nelvil, restons encore ensemble, restons; ces -cruels combats valent encore mieux que de cesser de te -voir.»</p> - -<p>On entendit alors sous les fenêtres de Corinne les bateliers -qui appelaient les gens de lord Nelvil; ils répondirent, et l'un -d'eux vint frapper à la porte de Corinne, en annonçant que -<i>tout était prêt</i>. «Oui, tout est prêt,» répondit Corinne; et, -s'éloignant d'Oswald, elle alla prier, la tête appuyée contre -le portrait de son père. Sans doute en ce moment sa vie passée -s'offrait en entier à elle, sa conscience exagéra toutes ses -fautes; elle craignit de ne pas mériter la miséricorde divine, -et cependant elle se sentait si malheureuse, qu'elle devait -croire à la pitié du ciel. Enfin, en se relevant, elle tendit la -main à lord Nelvil, et lui dit: «Partez, je le veux à présent, -et peut-être que dans un instant je ne le pourrai plus: partez, -que Dieu bénisse vos pas, et qu'il me protége aussi, car j'en -ai bien besoin.» Oswald se précipita encore une fois dans ses -bras; et la pressant contre son cœur avec une passion inexprimable, -tremblant et pâle comme un homme qui marche au -supplice, il sortit de cette chambre, où, pour la dernière fois -peut-être, il avait aimé, il s'était senti aimé comme la destinée -n'en offre pas un second exemple.</p> - -<p>Quand Oswald disparut aux regards de Corinne, une palpitation -horrible, qui ne lui laissait plus le pouvoir de respirer, -la saisit; ses yeux étaient tellement troublés, que les -objets qu'elle voyait perdaient à ses yeux toute réalité, et -semblaient errer tantôt près, tantôt loin de ses regards; elle -croyait sentir que la chambre où elle était se balançait, comme -dans un tremblement de terre, et elle s'appuyait pour résister -à ce mouvement. Pendant un quart d'heure encore elle entendit -le bruit que faisaient les gens d'Oswald en achevant les -préparatifs de son départ. Il était encore là dans la gondole; -elle pouvait encore le revoir, mais elle se craignait elle-même; -et lui, de son côté, était couché dans la gondole, presque sans -connaissance. Enfin il partit, et dans ce moment Corinne -s'élança hors de sa chambre pour le rappeler; Thérésine l'arrêta. -Une pluie terrible commençait alors; le vent le plus -violent se faisait entendre, et la maison où demeurait Corinne -était ébranlée presque comme un vaisseau au milieu de la -mer. Elle ressentit une vive inquiétude pour Oswald traversant -les lagunes dans ce temps affreux, et elle descendit sur -le bord du canal, dans le dessein de s'embarquer et de le -suivre au moins jusqu'à la terre ferme. Mais la nuit était si -obscure, qu'il n'y avait pas une seule barque. Corinne marchait -avec une agitation cruelle sur les pierres étroites qui -séparent le canal des maisons. L'orage augmentait toujours, -et sa frayeur pour Oswald redoublait à chaque instant. Elle -appelait au hasard des bateliers, qui prenaient ses cris pour -des cris de détresse de malheureux qui se noyaient pendant -la tempête; et néanmoins personne n'osait approcher, tant les -ondes agitées du grand canal étaient redoutables.</p> - -<p>Corinne attendit le jour dans cette situation. Le temps se -calma cependant, et le gondolier qui avait conduit Oswald -lui apporta, de sa part, la nouvelle, qu'il avait heureusement -passé les lagunes. Ce moment encore ressemblait presque au -bonheur; et ce ne fut qu'après quelques heures que l'infortunée -Corinne ressentit de nouveau l'absence, et les longues -heures, et les tristes jours, et l'inquiète et dévorante peine -qui devait l'occuper désormais.</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Oswald, pendant les premiers jours de son voyage, fut prêt -vingt fois à retourner pour rejoindre Corinne; mais les motifs -qui l'entraînaient triomphèrent de ce désir. C'est un pas solennel -de fait dans l'amour que de l'avoir vaincu une fois: -le prestige de sa toute-puissance est fini.</p> - -<p>En approchant de l'Angleterre, tous les souvenirs de la patrie -rentrèrent dans l'âme d'Oswald. L'année qu'il venait de -passer en Italie n'était en relation avec aucune autre époque -de sa vie; c'était comme une apparition brillante qui avait -frappé son imagination, mais n'avait pu changer entièrement -les opinions ni les goûts dont son existence était composée -jusqu'alors. Il se retrouvait lui-même; et, bien que le regret -d'être séparé de Corinne l'empêchât d'éprouver aucune impression -de bonheur, il reprenait pourtant une sorte de fixité -dans les idées que le vague enivrant des beaux-arts et de -l'Italie avait fait disparaître. Dès qu'il eut mis le pied sur la -terre d'Angleterre, il fut frappé de l'ordre et de l'aisance, de -la richesse et de l'industrie qui s'offraient à ses regards; les -penchants, les habitudes, les goûts nés avec lui, se réveillèrent -avec plus de force que jamais. Dans ce pays, où les hommes -ont tant de dignité et les femmes tant de modestie, où le bonheur -domestique est le lien du bonheur public, Oswald pensait -à l'Italie pour la plaindre. Il lui semblait que dans sa -patrie la raison humaine était partout noblement empreinte, -tandis qu'en Italie les institutions et l'état social ne rappelaient, -à beaucoup d'égards, que la confusion, la faiblesse et -l'ignorance. Les tableaux séduisants, les impressions poétiques -faisaient place dans son cœur au profond sentiment de -la liberté et de la morale; et, bien qu'il chérît toujours Corinne, -il la blâmait doucement de s'être ennuyée de vivre dans -une contrée qu'il trouvait si noble et si sage. Enfin, s'il avait -passé d'un pays où l'imagination est divinisée dans un pays -aride ou frivole, tous ses souvenirs, toute son âme, l'auraient -vivement ramené vers l'Italie; mais il échangeait le désir indéfini -d'un bonheur romanesque contre l'orgueil des vrais -biens de la vie, l'indépendance et la sécurité. Il rentrait dans -l'existence qui convient aux hommes, l'action avec un but. -La rêverie est plutôt le partage des femmes, de ces êtres -faibles et résignés dès leur naissance: l'homme veut obtenir -ce qu'il souhaite: et l'habitude du courage, le sentiment de la -force, l'irritent contre sa destinée, s'il ne parvient pas à la -diriger selon son gré.</p> - -<p>Oswald, en arrivant à Londres, retrouva ses amis d'enfance. -Il entendit parler cette langue forte et serrée, qui semble indiquer -bien plus de sentiments encore qu'elle n'en exprime; -il revit ces physionomies sérieuses qui se développent tout à -coup quand les affections profondes triomphent de leur réserve -habituelle; il retrouva le plaisir de faire des découvertes -dans les cœurs qui se révèlent par degrés aux regards observateurs; -enfin, il se sentit dans sa patrie, et ceux qui n'en -sont jamais sortis ignorent par combien de liens elle nous est -chère. Cependant Oswald ne séparait le souvenir de Corinne -d'aucune des impressions qu'il recevait; et comme il se rattachait -plus que jamais à l'Angleterre, et se sentait beaucoup -d'éloignement pour la quitter de nouveau, toutes ses réflexions -le ramenaient à la résolution d'épouser Corinne, et de se fixer -en Écosse avec elle.</p> - -<p>Il était impatient de s'embarquer pour revenir plus vite, -lorsque l'ordre arriva de suspendre le départ de l'expédition -dont son régiment faisait partie; mais on annonçait en même -temps que d'un jour à l'autre ce retard pourrait cesser, et -l'incertitude à cet égard était telle, qu'aucun officier ne pouvait -disposer de quinze jours. Cette situation rendait lord -Nelvil fort malheureux; il souffrait cruellement d'être séparé -de Corinne, et de n'avoir ni le temps ni la liberté nécessaires -pour former ou pour suivre aucun plan stable. Il passa six -semaines à Londres sans aller dans le monde, uniquement occupé -du moment où il pourrait revoir Corinne, et souffrant -beaucoup du temps qu'il était obligé de perdre loin d'elle. -Enfin il résolut d'employer ces jours d'attente à se rendre -dans le Northumberland pour y voir lady Edgermond, et la -déterminer à reconnaître authentiquement que Corinne était -la fille de lord Edgermond, que le bruit de sa mort s'était -faussement répandu. Ses amis lui montrèrent les papiers publics -où l'on avait mis des insinuations très-défavorables sur -l'existence de Corinne, et il se sentit un ardent désir de lui -rendre et le rang et la considération qui lui étaient dus.</p> - - -<h3>CHAPITRE V</h3> - -<p>Oswald partit pour la terre de lady Edgermond. Il pensait -avec émotion qu'il allait voir le séjour où Corinne avait passé -tant d'années. Il sentait aussi quelque embarras par la nécessité -de faire comprendre à lady Edgermond qu'il était résolu -à renoncer à sa fille; et le mélange de ces divers sentiments -l'agitait et le faisait rêver. Les lieux qu'il voyait en s'avançant -vers le nord de l'Angleterre lui rappelaient toujours plus -l'Écosse; et le souvenir de son père, sans cesse présent à sa -mémoire, pénétrait encore plus avant dans son cœur. Lorsqu'il -arriva chez lady Edgermond, il fut frappé du bon goût -qui régnait dans l'arrangement du jardin et du château; et, -comme la maîtresse de la maison n'était pas encore prête pour -le recevoir, il se promena dans le parc, et aperçut de loin, à -travers les feuilles, une jeune personne de la taille la plus -élégante, avec des cheveux blonds d'une admirable beauté -qui étaient à peine retenus par son chapeau. Elle lisait avec -beaucoup de recueillement. Oswald la reconnut pour Lucile, -bien qu'il ne l'eût pas vue depuis trois ans, et qu'ayant passé, -dans cet intervalle, de l'enfance à la jeunesse, elle fût étonnamment -embellie. Il s'approcha d'elle, la salua, et, oubliant -qu'il était en Angleterre, il voulut lui prendre la main pour -la baiser respectueusement, selon l'usage d'Italie; la jeune -personne recula deux pas, rougit extrêmement, lui fit une -profonde révérence, et lui dit: «Monsieur, je vais prévenir -ma mère que vous désirez la voir,» et s'éloigna. Lord Nelvil -resta frappé de cet air imposant et modeste, de cette figure -vraiment angélique.</p> - -<p>C'était Lucile, qui entrait à peine dans sa seizième année. -Ses traits étaient d'une délicatesse remarquable; sa taille -était presque trop élancée, car un peu de faiblesse se faisait -remarquer dans sa démarche; son teint était d'une admirable -beauté, et la pâleur et la rougeur s'y succédaient en un instant. -Ses yeux bleus étaient si souvent baissés, que sa physionomie -consistait surtout dans cette délicatesse de teint, qui -trahissait à son insu les émotions que sa profonde réserve -cachait de toute autre manière. Oswald, depuis qu'il voyageait -dans le Midi, avait perdu l'idée d'une telle figure et -d'une telle expression. Il fut saisi d'un sentiment de respect; -il se reprocha vivement de l'avoir abordée avec une sorte de -familiarité; et, regagnant le château lorsqu'il vit que Lucile -y était entrée, il rêvait à la pureté céleste d'une jeune fille -qui ne s'est jamais éloignée de sa mère et ne connaît de la -vie que la tendresse filiale.</p> - -<p>Lady Edgermond était seule quand elle reçut lord Nelvil; -il l'avait vue deux fois avec son père quelques années auparavant; -mais il l'avait très-peu remarquée alors; il l'observa -cette fois avec attention, pour la comparer au portrait que -Corinne lui en avait fait: il le trouva vrai à beaucoup d'égards; -mais cependant il lui sembla qu'il y avait dans le regard -de lady Edgermond plus de sensibilité que Corinne ne -lui en attribuait, et il pensa qu'elle n'avait pas aussi bien que -lui l'habitude de deviner les physionomies contenues. Son -premier intérêt auprès de lady Edgermond était de la décider -à reconnaître Corinne, en annulant tout ce qu'on avait arrangé -pour la faire croire morte. Il commença l'entretien en parlant -de l'Italie et du plaisir qu'il y avait trouvé. «C'est un séjour -amusant pour un homme, répondit lady Edgermond; mais je -serais bien fâchée qu'une femme qui m'intéressât pût s'y -plaire longtemps.—J'y ai pourtant trouvé, répondit lord -Nelvil blessé de cette insinuation, la femme la plus distinguée -que j'aie connue en ma vie.—Cela se peut sous les rapports -de l'esprit, reprit lady Edgermond; mais un honnête homme -cherche d'autres qualités que celle-là dans la compagne de sa -vie.—Et il les trouve aussi,» interrompit Oswald avec chaleur. -Il allait continuer et prononcer clairement ce qui n'était -qu'indiqué de part et d'autre; mais Lucile entra et s'approcha -de l'oreille de sa mère pour lui parler. «Non, ma fille, répondit -tout haut lady Edgermond, vous ne pouvez aller chez -votre cousine aujourd'hui; il faut dîner ici avec lord Nelvil.» -Lucile, à ces mots, rougit plus vivement encore que dans le -jardin, puis s'assit à côté de sa mère, et prit sur la table un -ouvrage de broderie dont elle s'occupa, sans jamais lever les -yeux, ni se mêler de la conversation.</p> - -<p>Lord Nelvil fut presque impatienté de cette conduite, car -il était vraisemblable que Lucile n'ignorait pas qu'il avait été -question de leur union; et quoique la figure ravissante de -Lucile le frappât toujours plus, il se rappela tout ce que Corinne -lui avait dit sur l'effet probable de l'éducation sévère -que lady Edgermond donnait à sa fille. En Angleterre, en -général, les jeunes filles ont plus de liberté que les femmes -mariées, et la raison comme la morale expliquent cet usage; -mais lady Edgermond y dérogeait, non pour les femmes mariées, -mais pour les jeunes personnes: elle était d'avis que, -dans toutes les situations, la plus rigoureuse réserve convenait -aux femmes. Lord Nelvil voulait déclarer à lady Edgermond -ses intentions relativement à Corinne dès qu'il se trouverait -encore une fois seul avec elle; mais Lucile ne s'en -alla point, et lady Edgermond soutint jusqu'au dîner l'entretien -sur divers sujets avec une raison simple et ferme qui -inspira du respect à lord Nelvil. Il aurait voulu combattre des -opinions si arrêtées sur tous les points, et qui souvent n'étaient -pas d'accord avec les siennes; mais il sentait que, s'il -disait un mot à lady Edgermond qui ne fût pas dans le sens -de ses idées, il lui donnerait de lui une opinion que rien ne -pourrait effacer, et il hésita à ce premier pas, tout à fait irréparable -auprès d'une personne qui n'admettait point de nuances -ni d'exceptions, et jugeait tout par des règles générales -et positives.</p> - -<p>On annonça que le dîner était servi. Lucile s'approcha de -sa mère pour lui donner le bras. Oswald alors observa que -lady Edgermond marchait avec une grande difficulté. «J'ai, -dit-elle à lord Nelvil, une maladie très-douloureuse, et peut-être -mortelle.» Lucile pâlit à ces mots. Lady Edgermond le -remarqua, et reprit avec douceur: «Les soins de ma fille, -néanmoins, m'ont déjà sauvé la vie une fois, et me la sauveront -peut-être encore longtemps.» Lucile baissa la tête pour -que son attendrissement ne fût pas observé. Quand elle la -releva, ses yeux étaient encore humides de pleurs; mais elle -n'avait pas osé seulement prendre la main de sa mère; tout -s'était passé dans le fond de son cœur, et elle n'avait songé -aux autres que pour leur cacher ce qu'elle éprouvait. Cependant -Oswald était profondément ému par cette réserve, par -cette contrainte; et son imagination, naguère ébranlée par -l'éloquence et la passion, se plaisait à contempler le tableau -de l'innocence, et croyait voir autour de Lucile je ne sais -quel nuage modeste qui reposait délicieusement les regards.</p> - -<p>Pendant le dîner, Lucile, voulant épargner les moindres -fatigues à sa mère, servait tout avec un soin continuel, et -lord Nelvil entendit le son de sa voix, seulement quand elle -lui offrait les différents mets; mais ces paroles insignifiantes -étaient prononcées avec une douceur enchanteresse, et lord -Nelvil se demandait comment il était possible que les mouvements -les plus simples et les mots les plus communs pussent -révéler toute une âme. «Il faut, se répétait-il à lui-même, -ou le génie de Corinne, qui dépasse tout ce que -l'imagination peut désirer; ou ces voiles mystérieux du silence -et de la modestie, qui permettent à chaque homme de -supposer les vertus et les sentiments qu'il souhaite.» Lady -Edgermond et sa fille se levèrent de table, et lord Nelvil voulut -les suivre; mais lady Edgermond était si scrupuleusement -fidèle à l'habitude de sortir au dessert, qu'elle lui dit de rester -à table jusqu'à ce qu'elle et sa fille eussent préparé le thé -dans le salon; et lord Nelvil les rejoignit un quart d'heure -après. La soirée se passa sans qu'il pût être un moment seul -avec lady Edgermond, car Lucile ne la quitta pas. Il ne savait -ce qu'il devait faire, et il allait partir pour la ville voisine, se -proposant de revenir le lendemain parler à lady Edgermond, -lorsqu'elle lui offrit de demeurer chez elle cette nuit. Il accepta -tout de suite, sans y attacher aucune importance; et -néanmoins il se repentit ensuite de l'avoir fait, parce qu'il -crut remarquer dans les regards de lady Edgermond, qu'elle -considérait ce consentement comme une raison de croire qu'il -pensait encore à sa fille. Ce fut un motif de plus pour le décider -à lui demander, dès ce moment, un entretien, qu'elle -lui accorda pour la matinée du jour suivant.</p> - -<p>Lady Edgermond se fit porter dans son jardin. Oswald -s'offrit pour l'aider à faire quelques pas. Lady Edgermond le -regarda fixement, puis elle dit: «Je le veux bien.» Lucile -lui remit le bras de sa mère, et lui dit à voix très-basse, dans -la crainte que sa mère ne l'entendît: «Milord, marchez doucement.» -Lord Nelvil tressaillit à ces mots dits en secret. -C'est ainsi qu'une parole sensible aurait pu lui être adressée -par cette figure angélique, qui ne semblait pas faite pour les -affections de la terre. Oswald ne crut point que son émotion -en cet instant fût une offense pour Corinne; il lui sembla que -c'était seulement un hommage à la pureté céleste de Lucile. -Ils rentrèrent au moment de la prière du soir, que lady Edgermond -faisait chaque jour dans sa maison avec tous ses -domestiques réunis. Ils étaient rassemblés dans la grande -salle d'en bas. La plupart d'entre eux étaient infirmes et -vieux; ils avaient servi le père de lady Edgermond et celui -de son époux. Oswald fut vivement touché par ce spectacle, -qui lui rappelait ce qu'il avait souvent vu dans la maison paternelle. -Tout le monde se mit à genoux, excepté lady Edgermond, -que sa maladie en empêchait, mais qui joignit les -mains et baissa les yeux avec un recueillement respectable.</p> - -<p>Lucile était à genoux à côté de sa mère, et c'était elle qui -était chargée de la lecture. Ce fut d'abord un chapitre de l'Évangile, -et puis une prière adaptée à la vie rurale et domestique. -Cette prière était composée par lady Edgermond; et il -y avait dans les expressions une sorte de sévérité qui contrastait -avec le son de voix doux et timide de sa fille qui les -lisait; mais cette sévérité même augmenta l'effet des dernières -paroles, que Lucile prononça en tremblant. Après avoir -prié pour les domestiques de la maison, pour les parents, -pour le roi, et pour la patrie, il y avait: «Fais-nous aussi -la grâce, ô mon Dieu! que la jeune fille de cette maison -vive et meure sans que son âme ait été souillée par une -seule pensée, par un seul sentiment qui ne soit pas conforme -à ses devoirs; et que sa mère, qui doit bientôt retourner -près de toi, puisse obtenir le pardon de ses propres -fautes, au nom des vertus de son unique enfant!»</p> - -<p>Lucile répétait tous les jours cette prière. Mais ce soir-là, -en présence d'Oswald, elle fut plus touchée que de coutume, -et des larmes tombèrent de ses yeux avant qu'elle en eût fini -la lecture, et qu'elle pût, couvrant son visage de ses mains, -dérober ses pleurs à tous les regards. Mais Oswald les avait -vus couler; et un attendrissement mêlé de respect remplissait -son cœur: il contemplait cet air de jeunesse qui tenait de si -près à l'enfance, ce regard qui semblait conserver encore le -souvenir récent du ciel. Un visage aussi charmant, au milieu -de ces visages qui peignaient tous la vieillesse ou la maladie, -semblait l'image de la pitié divine. Lord Nelvil réfléchissait à -cette vie si austère et si retirée que Lucile avait menée, à -cette beauté sans pareille, privée ainsi de tous les plaisirs -comme de tous les hommages du monde, et son âme fut pénétrée -de l'émotion la plus pure. La mère de Lucile aussi méritait -le respect, et l'obtenait; c'était une personne plus sévère -encore pour elle-même que pour les autres. Les bornes -de son esprit devaient être attribuées plutôt à l'extrême rigueur -de ses principes qu'à un défaut d'intelligence naturelle; -et, au milieu de tous les liens qu'elle s'était imposés, de toute -sa roideur acquise et naturelle, il y avait une passion pour sa -fille d'autant plus profonde, que l'âpreté de son caractère venait -d'une sensibilité réprimée, et donnait une nouvelle force -à l'unique affection qu'elle n'avait pas étouffée.</p> - -<p>A dix heures du soir, le plus profond silence régnait dans -la maison. Oswald put réfléchir à son aise sur la journée qui -venait de se passer. Il ne s'avouait point à lui-même que Lucile -avait fait impression sur son cœur; peut-être cela n'était-il -pas même encore vrai; mais, bien que Corinne enchantât -l'imagination de mille manières, il y avait pourtant -un genre d'idées, un son musical, s'il est permis de s'exprimer -ainsi, qui ne s'accordait qu'avec Lucile. Les images du -bonheur domestique s'unissaient plus facilement à la retraite -de Northumberland qu'au char triomphal de Corinne: enfin -Oswald ne pouvait se dissimuler que Lucile était la femme -que son père aurait choisie pour lui; mais il aimait Corinne, -mais il en était aimé: il avait fait serment de ne jamais former -d'autres liens, c'en était assez pour persister dans le dessein -de déclarer le lendemain à lady Edgermond qu'il voulait -épouser Corinne. Il s'endormit en pensant à l'Italie; et, -néanmoins, pendant son sommeil, il crut voir Lucile qui passait -légèrement devant lui sous la forme d'un ange: il se réveilla -et voulut écarter ce songe; mais le même songe revint -encore, et, la dernière fois qu'il s'offrit à lui, cette figure parut -s'envoler; il se réveilla de nouveau, regrettant cette fois -de ne pouvoir retenir l'objet qui disparaissait à ses yeux. Le -jour commençait alors à paraître, Oswald descendit pour se -promener.</p> - - -<h3>CHAPITRE VI</h3> - -<p>Le soleil venait de se lever, et lord Nelvil croyait que personne -n'était encore éveillé dans la maison. Il se trompait: -Lucile dessinait déjà sur le balcon. Ses cheveux, qu'elle n'avait -point encore rattachés, étaient soulevés par le vent. Elle -ressemblait ainsi au songe de lord Nelvil, et il fut un moment -ému en la voyant comme par une apparition surnaturelle. -Mais il eut honte bientôt après d'être troublé à ce point par -une circonstance si simple. Il resta quelque temps devant ce -balcon. Il salua Lucile; mais il ne put être remarqué, car -elle ne détournait point les yeux de son travail. Il continua -sa promenade, et il eût alors souhaité plus que jamais de voir -Corinne, pour qu'elle dissipât les impressions vagues qu'il ne -pouvait s'expliquer: Lucile lui plaisait comme le mystère, -comme l'inconnu; il aurait désiré que l'éclat du génie de Corinne -fît disparaître cette image légère qui prenait successivement -toutes les formes à ses yeux.</p> - -<p>Il revint au salon, et il y trouva Lucile, qui plaçait le dessin -qu'elle venait de faire dans un petit cadre brun, en face -de la table à thé de sa mère. Oswald vit ce dessin; ce n'était -qu'une rose blanche sur sa tige, mais dessinée avec une grâce -parfaite. «Vous savez donc peindre? dit Oswald à Lucile.—Non, -milord, je ne sais absolument qu'imiter les fleurs, et encore -les plus faciles de toutes: il n'y a pas de maître ici, et -le peu que j'ai appris, je le dois à une sœur qui m'a donné -des leçons.» En prononçant ces mots, elle soupira. Lord -Nelvil rougit beaucoup, et lui dit: «Et cette sœur, qu'est-elle -devenue?—Elle ne vit plus, reprit Lucile; mais je la -regretterai toujours.» Oswald comprit que Lucile était trompée -comme le reste du monde sur le sort de sa sœur; mais ce -mot, <i>je la regretterai toujours</i>, lui parut révéler un aimable -caractère, et il en fut attendri. Lucile allait se retirer, s'apercevant -tout à coup qu'elle était seule avec lord Nelvil, lorsque -lady Edgermond entra. Elle regarda sa fille avec étonnement -et sévérité tout à la fois, et lui fit signe de sortir. Ce regard -avertit Oswald de ce qu'il n'avait pas remarqué, c'est que -Lucile avait fait quelque chose de fort extraordinaire, selon -ses habitudes, en restant avec lui quelques minutes sans sa -mère; et il en fut touché, comme il l'aurait été d'un témoignage -d'intérêt très-marquant donné par une autre.</p> - -<p>Lady Edgermond s'assit, et renvoya ses gens, qui l'avaient -soutenue jusqu'à son fauteuil. Elle était pâle, et ses lèvres -tremblaient en offrant une tasse de thé à lord Nelvil. Il observa -cette agitation; et l'embarras qu'il éprouvait lui-même -s'en accrut: cependant, animé par le désir de rendre service -à celle qu'il aimait, il commença l'entretien. «Madame, dit-il -à lady Edgermond, j'ai beaucoup vu en Italie une femme qui -vous intéresse particulièrement.—Je ne le crois pas, répondit -lady Edgermond avec sécheresse, car personne ne m'intéresse -dans ce pays-là.—J'imaginais, cependant, continua -lord Nelvil, que la fille de votre époux avait des droits sur -votre affection.—Si la fille de mon époux, reprit lady Edgermond, -était une personne indifférente à ses devoirs comme -à sa considération, je ne lui souhaiterais sûrement pas du mal, -mais je serais bien aise de n'en jamais entendre parler.—Et -si cette fille abandonnée par vous, madame, reprit Oswald -avec chaleur, était la femme du monde la plus justement célèbre -par ses admirables talents en tout genre, la dédaigneriez-vous -toujours?—Également, reprit lady Edgermond; -je ne fais aucun cas des talents qui détournent une femme de -ses véritables devoirs. Il y a des actrices, des musiciens, des -artistes enfin, pour amuser le monde; mais, pour des femmes -de notre rang, la seule destinée convenable, c'est de se -consacrer à son époux et de bien élever ses enfants.—Quoi! -reprit lord Nelvil, ces talents qui viennent de l'âme et ne peuvent -exister sans le caractère le plus élevé, sans le cœur le -plus sensible, ces talents qui sont unis à la bonté la plus touchante, -au cœur le plus généreux, vous les blâmeriez parce -qu'ils étendent la pensée, parce qu'ils donnent à la vertu -même un empire plus vaste, une influence plus générale?—A -la vertu? reprit lady Edgermond avec un sourire amer: -je ne sais pas bien ce que vous entendez par ce mot ainsi appliqué. -La vertu d'une personne qui s'est enfuie de la maison -paternelle, la vertu d'une personne qui s'est établie en Italie, -menant la vie la plus indépendante, recevant tous les hommages, -pour ne rien dire de plus, donnant un exemple plus -pernicieux encore pour les autres que pour elle-même, abdiquant -son rang, sa famille, le propre nom de son père…—Madame, -interrompit Oswald, c'est un sacrifice généreux -qu'elle a fait à vos désirs, à votre fille; elle a craint de vous -nuire en conservant votre nom…—Elle l'a craint! s'écria -lady Edgermond; elle sentait donc qu'elle le déshonorait!—C'en -est trop! interrompit Oswald avec violence; Corinne -Edgermond sera bientôt lady Nelvil, et nous verrons alors, -madame, si vous rougirez de reconnaître en elle la fille de -votre époux! Vous confondez dans les règles vulgaires une -personne douée comme aucune femme ne l'a jamais été; un -ange d'esprit et de bonté; un génie admirable, et néanmoins -un caractère sensible et timide; une imagination sublime, une -générosité sans bornes; une personne qui peut avoir eu des -torts, parce qu'une supériorité si étonnante ne s'accorde pas -toujours avec la vie commune, mais qui possède une âme si -belle, qu'elle est au-dessus de ses fautes, et qu'une seule de -ses actions ou de ses paroles les efface toutes. Elle honore celui -qu'elle choisit pour son protecteur plus que ne pourrait le -faire la reine du monde en se désignant un époux.—Vous -pourrez peut-être, milord, répondit lady Edgermond en faisant -effort sur elle-même pour se contenir, accuser les -bornes de mon esprit; mais il n'y a rien de tout ce que vous -venez de me dire qui soit à ma portée. Je n'entends par moralité -que l'exacte observation des règles établies: hors de -là, je ne comprends que des qualités mal employées, qui méritent -tout au plus de la pitié.—Le monde eût été bien -aride, madame, répondit Oswald, si l'on n'avait jamais conçu -ni le génie ni l'enthousiasme, et qu'on eût fait de la nature -humaine une chose si réglée et si monotone. Mais, sans continuer -davantage une inutile discussion, je viens vous demander -formellement si vous ne reconnaîtrez pas pour votre belle-fille -miss Edgermond, lorsqu'elle sera lady Nelvil.—Encore -moins, reprit lady Edgermond; car je dois à la mémoire de -votre père d'empêcher, si je le puis, l'union la plus funeste.—Comment, -mon père? dit Oswald, que ce nom troublait -toujours.—Ignorez-vous, continua lady Edgermond, qu'il -refusa la main de miss Edgermond pour vous, lorsqu'elle n'avait -encore fait aucune faute, lorsqu'il prévoyait seulement, -avec la sagacité parfaite qui le caractérisait, ce qu'elle serait -un jour?—Quoi! vous savez?…—La lettre de votre père -à milord Edgermond sur ce sujet est entre les mains de -M. Dickson, son ancien ami, interrompit lady Edgermond; je -la lui ai remise quand j'ai su vos relations avec Corinne en -Italie, afin qu'il vous la fît lire à votre retour; il ne me convenait -pas de m'en charger.»</p> - -<p>Oswald se tut quelques instants, puis il reprit: «Ce que -je vous demande, madame, c'est ce qui est juste, c'est ce que -vous vous devez à vous-même: détruisez les bruits que vous -avez accrédités sur la mort de votre belle-fille, et reconnaissez-la -honorablement pour ce qu'elle est, pour la fille de lord -Edgermond.—Je ne veux contribuer en aucune manière, -répondit lady Edgermond, au malheur de votre vie; et si -l'existence actuelle de Corinne, cette existence sans nom et -sans appui peut être cause que vous ne l'épousiez point, Dieu -et votre père me préservent d'éloigner cet obstacle!—Madame, -répondit lord Nelvil, le malheur de Corinne serait un lien de -plus pour elle et moi.—Eh bien,» reprit lady Edgermond -avec une vivacité à laquelle elle ne s'était jamais livrée, et -qui venait sans doute du regret qu'elle éprouvait en perdant -pour sa fille un époux qui lui convenait à tant d'égards, -«eh bien, continua-t-elle, rendez-vous donc malheureux tous -les deux; car elle aussi le sera: ce pays lui est odieux; elle -ne peut se plier à nos mœurs, à notre vie sévère. Il lui faut -un théâtre où elle puisse montrer tous ces talents que vous -prisez tant, et qui rendent la vie si difficile. Vous la verrez -s'ennuyer dans ce pays, désirer de retourner en Italie; elle -vous y traînera: vous quitterez vos amis, votre patrie, celle -de votre père, pour une étrangère aimable, j'y consens, mais qui -vous oublierait si vous le vouliez, car il n'y a rien de plus mobile -que ces têtes exaltées. Les profondes douleurs ne sont faites -que pour ce que vous appelez les femmes médiocres, c'est-à-dire -celles qui ne vivent que pour leurs époux et leurs enfants.» -La violence du mouvement qui avait fait parler lady Edgermond, -elle qui, toujours habituée à la contrainte, ne s'était -peut-être pas une fois dans toute sa vie laissée aller à ce -point, ébranla ses nerfs déjà malades, et en finissant de -parler elle se trouva mal. Oswald, la voyant dans cet état, -sonna vivement pour appeler du secours.</p> - -<p>Lucile arriva très-effrayée, s'empressa de soulager sa mère, -et jeta seulement sur Oswald un regard inquiet qui semblait -lui dire: <i>Est-ce vous qui avez fait mal à ma mère?</i> Ce regard -attendrit profondément lord Nelvil. Lorsque lady Edgermond -revint à elle, il cherchait à lui montrer l'intérêt qu'elle lui -inspirait; mais elle le repoussa avec froideur, et rougit en -pensant que par son émotion elle avait peut-être manqué de -fierté pour sa fille, et trahi le désir qu'elle avait eu de lui -donner lord Nelvil pour époux. Elle fit signe à Lucile de s'éloigner -et dit: «Milord, vous devez, dans tous les cas, vous -considérer comme libre de l'espèce d'engagement qui pouvait -exister entre nous. Ma fille est si jeune, qu'elle n'a pu s'attacher -au projet que nous avions formé, votre père et moi; -mais il est plus convenable cependant, ce projet étant changé, -que vous ne reveniez pas chez moi tant que ma fille ne sera -pas mariée.—Je me bornerai donc, reprit Oswald en s'inclinant -devant elle, à vous écrire pour traiter avec vous du -sort d'une personne que je n'abandonnerai jamais.—Vous en -êtes le maître,» répondit lady Edgermond avec une voix -étouffée; et lord Nelvil partit.</p> - -<p>En passant à cheval dans l'avenue, il aperçut de loin, dans -le bois, l'élégante figure de Lucile. Il ralentit le pas de son -cheval pour la voir encore, et il lui parut que Lucile suivait -la même direction que lui, en se cachant derrière les arbres. -Le grand chemin passait devant un pavillon à l'extrémité du -parc. Oswald remarqua que Lucile entrait dans ce pavillon: -il passa devant avec émotion, mais sans pouvoir la découvrir. -Il retourna plusieurs fois la tête après avoir passé, et remarqua -dans un autre endroit, d'où l'on pouvait apercevoir tout -le grand chemin, une légère agitation dans les feuilles d'un -des arbres placés près du pavillon. Il s'arrêta vis-à-vis de cet -arbre, mais il n'y aperçut plus le moindre mouvement. Incertain -s'il avait bien deviné, il partit; puis tout à coup il revint -sur ses pas avec la rapidité de l'éclair, comme s'il eût laissé -tomber quelque chose sur la route. Alors il vit Lucile sur le -bord du chemin et la salua respectueusement. Lucile baissa -son voile avec précipitation et s'enfonça dans le bois, ne réfléchissant -pas que se cacher ainsi, c'était avouer le motif qui -l'avait amenée: la pauvre enfant n'avait rien éprouvé de si -vif ni de si coupable en sa vie que le sentiment qui l'avait -conduite à désirer de voir passer lord Nelvil; et loin de penser -à le saluer tout simplement, elle se croyait perdue dans -son esprit pour avoir été devinée. Oswald comprit tous ces -mouvements; il se sentit doucement flatté par cet innocent intérêt, -si timidement et sincèrement exprimé. «Personne, pensait-il, -ne pouvait être plus vrai que Corinne, mais personne -aussi ne connaissait mieux elle-même et les autres: il faudrait -apprendre à Lucile et l'amour qu'elle éprouverait, et -celui qu'elle inspirerait. Mais ce charme d'un jour peut-il suffire -à la vie? Et puisque cette aimable ignorance de soi-même -ne dure pas, puisqu'il faut enfin pénétrer dans son âme, -et savoir ce que l'on sent, la candeur qui survit à cette découverte -ne vaut-elle pas mieux encore que la candeur qui -la précède?»</p> - -<p>Il comparait ainsi dans ses réflexions Corinne et Lucile -mais cette comparaison n'était encore, du moins il le croyait, -qu'un simple amusement de son esprit, et il ne supposait pas -qu'elle pût jamais l'occuper davantage.</p> - - -<h3>CHAPITRE VII</h3> - -<p>Après avoir quitté la maison de lady Edgermond, Oswald -se rendit en Écosse. Le trouble que lui avait laissé la présence -de Lucile, le sentiment qu'il conservait pour Corinne, -tout fit place à l'émotion qu'il ressentit à l'aspect des lieux -où il avait passé sa vie avec son père: il se reprochait les -distractions auxquelles il s'était livré depuis une année, il -craignait de n'être plus digne d'entrer dans la demeure qu'il -eût voulu n'avoir jamais quittée. Hélas! après la perte de ce -qu'on aimait le plus au monde, comment être content de soi-même -si l'on n'est pas resté dans la plus profonde retraite? Il -suffit de vivre dans la société pour négliger de quelque manière -le culte de ceux qui ne sont plus. C'est en vain que leur -souvenir habite au fond du cœur; on se prête à cette activité -des vivants, qui écarte l'idée de la mort, ou comme pénible, -ou comme inutile, ou seulement même comme fatigante. Enfin, -si la solitude ne prolonge pas les regrets et la rêverie, -l'existence, telle qu'elle est, s'empare de nouveau des âmes -les plus tendres, et leur rend des intérêts, des désirs et des -passions. C'est une misérable condition de la nature humaine, -que cette nécessité de se distraire; et, bien que la Providence -ait voulu que l'homme fût ainsi pour qu'il pût supporter la -mort, et pour lui-même et pour les autres, souvent, au milieu -de ces distractions, on se sent saisi par le remords d'en être -capable, et il semble qu'une voix touchante et résignée nous -dise: <i>Vous que j'aimais, m'avez-vous donc oublié?</i></p> - -<p>Ces sentiments occupaient Oswald en retournant dans sa -demeure; il n'éprouva pas, en y arrivant alors, le même désespoir -que la première fois, mais un profond sentiment de -tristesse. Il vit que le temps avait accoutumé tout le monde -à la perte de celui qu'il pleurait: les domestiques ne croyaient -plus devoir prononcer devant lui le nom de son père; chacun -était rentré dans ses occupations habituelles; on avait serré -les rangs, et la génération des enfants croissait pour remplacer -celle des pères. Oswald alla s'enfermer dans la chambre -de son père, où il retrouvait son manteau, sa canne, son fauteuil, -tout à la même place: mais qu'était devenue la voix -qui répondait à la sienne, et le cœur de père qui palpitait en -revoyant son fils? Lord Nelvil resta plongé dans des méditations -profondes. «O destinée humaine! s'écria-t-il le visage -baigné de pleurs, que voulez-vous de nous? Tant de vie -pour périr, tant de pensées pour que tout cesse! Non, -non, il m'entend, mon unique ami; il est présent ici même, à -mes larmes, et nos âmes immortelles s'attendent. O mon -père! ô mon Dieu! guidez-moi dans la vie. Elles ne connaissent -ni les indécisions ni les repentirs, ces âmes de fer -qui semblent posséder en elles-mêmes les immuables qualités -de la nature physique; mais les êtres composés d'imagination, -de sensibilité, de conscience, peuvent-ils faire un pas sans -craindre de s'égarer? Ils cherchent le devoir pour guide; et -le devoir lui-même s'obscurcit à leurs regards, si la Divinité -ne le révèle pas au fond du cœur.»</p> - -<p>Le soir, Oswald alla se promener dans l'allée favorite de -son père; il suivit son image à travers les arbres. Hélas! qui -n'a pas espéré quelquefois, dans l'ardeur de ses prières, -qu'une ombre chérie nous apparaîtrait, qu'un miracle enfin -s'obtiendrait à force d'aimer? Vaine espérance! avant le -tombeau nous ne saurons rien. Incertitude des incertitudes, -vous n'occupez point le vulgaire! mais plus la pensée s'ennoblit, -plus elle est invinciblement attirée vers les abîmes de -la réflexion. Pendant qu'Oswald s'y livrait tout entier, il entendit -une voiture dans l'avenue, et il en descendit un vieillard -qui s'avança lentement vers lui: cet aspect d'un vieillard, -à cette heure et dans ce lieu, l'émut profondément. Il -reconnut M. Dickson, l'ancien ami de son père, et le reçut -avec une émotion qu'il n'eût jamais ressentie pour lui dans -aucun autre moment.</p> - - -<h3>CHAPITRE VIII</h3> - -<p>M. Dickson n'égalait en rien le père d'Oswald: il n'avait -ni son esprit ni son caractère; mais au moment de sa mort -il était auprès de lui, et, né la même année, on eût dit qu'il -restait encore quelques jours en arrière pour lui porter des -nouvelles de ce monde. Oswald lui donna le bras pour monter -l'escalier; il sentait quelque charme dans ces soins donnés -à la vieillesse, seule ressemblance avec son père qu'il -pût trouver dans M. Dickson. Ce vieillard avait vu naître -Oswald, et ne tarda pas à lui parler sans contrainte de tout -ce qui le concernait. Il blâma fortement sa liaison avec -Corinne; mais ses faibles arguments auraient eu sur l'esprit -d'Oswald bien moins d'ascendant encore que ceux de lady -Edgermond, si M. Dickson ne lui avait pas remis la lettre que -son père, lord Nelvil, écrivit à lord Edgermond lorsqu'il voulut -rompre le mariage projeté entre son fils et Corinne, alors -miss Edgermond. Voici quelle était cette lettre, écrite en -1791, pendant le premier voyage d'Oswald en France. Il la -lut en tremblant.</p> - - -<blockquote> -<h4>LETTRE DU PÈRE D'OSWALD A LORD EDGERMOND.</h4> - -<p>«Me pardonnerez-vous, mon ami, si je vous propose un -changement dans le projet d'union entre nos deux familles? -Mon fils a dix-huit mois de moins que votre fille aînée; il -vaut mieux lui destiner Lucile, votre seconde fille, qui est -plus jeune que sa sœur de douze années. Je pourrais m'en -tenir à ce motif; mais comme je savais l'âge de miss Edgermond -quand je vous l'ai demandée pour Oswald, je -croirais manquer à la confiance de l'amitié si je ne vous -disais pas quelles sont les raisons qui me font désirer que -ce mariage n'ait pas lieu. Nous sommes liés depuis vingt -ans; nous pouvons nous parler avec franchise sur nos enfants, -d'autant plus qu'ils sont assez jeunes pour pouvoir -être encore modifiés par nos conseils. Votre fille -est charmante; mais il me semble voir en elle une de ces -belles Grecques qui enchantaient et subjuguaient le monde. -Ne vous offensez pas de l'idée que cette comparaison peut -suggérer. Sans doute votre fille n'a reçu de vous, n'a trouvé -dans son cœur que les principes et les sentiments les plus -purs; mais elle a besoin de plaire, de captiver, de faire effet. -Elle a plus de talents encore que d'amour-propre; mais des -talents si rares doivent nécessairement exciter le désir de -les développer; et je ne sais pas quel théâtre peut suffire à -cette activité d'esprit, à cette impétuosité d'imagination, à -ce caractère ardent enfin, qui se fait sentir dans toutes ses -paroles: elle entraînerait nécessairement mon fils hors de -l'Angleterre; car une telle femme ne peut y être heureuse, -et l'Italie seule lui convient.</p> - -<p>«Il lui faut cette existence indépendante qui n'est soumise -qu'à la fantaisie. Notre vie de campagne, nos habitudes -domestiques contrarieraient nécessairement tous ses goûts. -Un homme né dans notre heureuse patrie doit être Anglais -avant tout: il faut qu'il remplisse ses devoirs de citoyen, -puisqu'il a le bonheur de l'être; et dans les pays où les -institutions politiques donnent aux hommes des occasions -honorables d'agir et de se montrer, les femmes doivent -rester dans l'ombre. Comment voulez-vous qu'une personne -aussi distinguée que votre fille se contente d'un tel sort? -Croyez-moi, mariez-la en Italie: sa religion, ses goûts et -ses talents l'y appellent. Si mon fils épousait miss Edgermond, -il l'aimerait sûrement beaucoup, car il est impossible -d'être plus séduisante, et il essayerait alors, pour lui -plaire, d'introduire dans sa maison les coutumes étrangères. -Bientôt il perdrait cet esprit national, ces préjugés, si vous -le voulez, qui nous unissent entre nous, et font de notre -nation un corps, une association libre, mais indissoluble, -qui ne peut périr qu'avec le dernier de nous. Mon fils se -trouverait bientôt mal en Angleterre, en voyant que sa -femme n'y serait pas heureuse. Il a, je le sais, toute la -faiblesse que donne la sensibilité; il irait donc s'établir en -Italie, et cette expatriation, si je vivais encore, me ferait -mourir de douleur. Ce n'est pas seulement parce qu'elle me -priverait de mon fils, c'est parce qu'elle lui ravirait l'honneur -de servir son pays.</p> - -<p>«Quel sort pour un habitant de nos montagnes, que de -traîner une vie oisive au sein des plaisirs de l'Italie! Un -Écossais <i>sigisbée</i> de sa femme, s'il ne l'est pas de celle d'un -autre! inutile à sa famille, dont il n'est plus ni le guide ni -l'appui! Tel que je connais Oswald, votre fille prendrait -un grand empire sur lui. Je m'applaudis donc de ce que -son séjour actuel en France lui a ôté l'occasion de voir miss -Edgermond; et j'ose vous conjurer, mon ami, si je mourais -avant le mariage de mon fils, de ne pas lui faire connaître -votre fille aînée avant que votre fille cadette soit en âge de -le fixer. Je crois notre liaison assez ancienne, assez sacrée, -pour attendre de vous cette marque d'affection. Dites -à mon fils, s'il le fallait, mes volontés à cet égard; je suis -sûr qu'il les respectera, et plus encore si j'avais cessé de -vivre.</p> - -<p>«Donnez aussi, je vous prie, tous vos soins à l'union d'Oswald -avec Lucile. Quoiqu'elle soit bien enfant, j'ai démêlé -dans ses traits, dans l'expression de sa physionomie, dans -le son de sa voix, la modestie la plus touchante. Voilà quelle -est la femme vraiment anglaise qui fera le bonheur de mon -fils: si je ne vis pas assez pour être témoin de cette union, -je m'en réjouirai dans le ciel; quand nous y serons un jour -réunis, mon cher ami, notre bénédiction et nos prières protégeront -encore nos enfants.</p> - -<p>«Tout à vous.</p> - -<div class="sign">«<span class="sc">Nelvil.</span>»</div></blockquote> - -<p>Après cette lecture, Oswald garda le plus profond silence, -ce qui laissa le temps à M. Dickson de continuer ses longs -discours sans être interrompu. Il admira la sagacité de son -ami, qui avait si bien jugé miss Edgermond, quoiqu'il fût -loin, disait-il, de pouvoir s'imaginer encore la conduite condamnable -qu'elle a tenue depuis. Il prononça, au nom du -père d'Oswald, qu'un tel mariage serait une offense mortelle -à sa mémoire. Oswald apprit par lui que pendant son fatal -séjour en France, un an après que cette lettre avait été -écrite, en 1792, son père n'avait trouvé de consolations que -chez lady Edgermond, où il avait passé tout un été, et qu'il -s'était occupé de l'éducation de Lucile, qui lui plaisait singulièrement. -Enfin, sans art, mais aussi sans ménagement, -M. Dickson attaqua le cœur d'Oswald par les endroits les plus -sensibles.</p> - -<p>C'était ainsi que tout se réunissait pour renverser le bonheur -de Corinne absente, et qui n'avait pour se défendre que -ses lettres, qui la rappelaient de temps en temps au souvenir -d'Oswald. Elle avait à combattre la nature des choses, l'influence -de la patrie, le souvenir d'un père, la conjuration des -amis en faveur des résolutions faciles et de la route commune, -et le charme naissant d'une jeune fille, qui semblait si bien -en harmonie avec les espérances pures et calmes de la vie -domestique.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l17">LIVRE DIX-SEPTIÈME<br /> -CORINNE EN ÉCOSSE</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Corinne, pendant ce temps, s'était établie près de Venise, -dans une campagne sur les bords de la Brenta; elle voulait -rester dans les lieux où elle avait vu Oswald pour la dernière -fois, et d'ailleurs elle se croyait là plus près qu'à Rome des -lettres d'Angleterre. Le prince Castel-Forte lui avait écrit -pour lui offrir de venir la voir; et s'il avait essayé de la détacher -d'Oswald, s'il lui avait dit ce qui se dit, c'est que -l'absence doit refroidir le sentiment, un tel mot prononcé -sans réflexion eût été pour Corinne comme un coup de poignard: -elle aima donc mieux ne voir personne. Mais ce n'est -pas une chose facile que de vivre seule quand l'âme est ardente -et la situation malheureuse. Les occupations de la -solitude exigent toutes du calme dans l'esprit; et lorsqu'on -est agité par l'inquiétude, une distraction forcée, quelque -importune qu'elle pût être, vaudrait mieux que la continuité -de la même impression. Si l'on peut deviner comme on arrive -à la folie, c'est sûrement lorsqu'une seule pensée s'empare de -l'esprit, et ne permet plus à la succession des objets de varier -les idées. Corinne était d'ailleurs une personne d'une imagination -si vive, qu'elle se consumait elle-même quand ses facultés -n'avaient plus d'aliment au dehors.</p> - -<p>Quelle vie succédait à celle qu'elle venait de mener pendant -près d'une année! Oswald était auprès d'elle presque tout le -jour; il suivait tous ses mouvements, il accueillait avidement -chacune de ses paroles; son esprit excitait celui de Corinne. -Ce qu'il y avait d'analogie, ce qu'il y avait de différence entre -eux, animait également leur entretien; enfin Corinne voyait -sans cesse ce regard si tendre, si doux, et si constamment -occupé d'elle. Quand la moindre inquiétude la troublait, -Oswald prenait sa main, il la serrait contre son cœur, et -le calme, et plus que le calme, une espérance vague et délicieuse -renaissait dans l'âme de Corinne. Maintenant rien que -d'aride au dehors, rien que de sombre au fond du cœur; elle -n'avait d'autre événement, d'autre variété dans sa vie que -les lettres d'Oswald; et l'irrégularité de la poste, pendant -l'hiver, excitait chaque jour en elle le tourment de l'attente, -et souvent cette attente était trompée. Elle se promenait tous -les matins sur le bord du canal, dont les eaux sont assoupies -sous le poids de larges feuilles appelées les lis des eaux. Elle -attendait la gondole noire qui apportait les lettres de Venise; -elle était parvenue à la distinguer à une très-grande distance, -et le cœur lui battait avec une affreuse violence dès qu'elle -l'apercevait. Le messager descendait de la gondole; quelquefois -il disait: <i>Madame, il n'y a point de lettres</i>, et continuait -ensuite paisiblement le reste de ses affaires, comme si rien -n'était si simple que de n'avoir point de lettres. Une autre -fois il lui disait: <i>Oui, madame, il y en a.</i> Elle les parcourait -toutes d'une main tremblante, et l'écriture d'Oswald -ne s'offrait point à ses regards; alors le reste du jour était -affreux, la nuit se passait sans sommeil, et le lendemain -elle éprouvait la même anxiété qui absorbait toute sa journée.</p> - -<p>Enfin elle accusa lord Nelvil de ce qu'elle souffrait: il lui -sembla qu'il aurait pu lui écrire plus souvent, et elle lui en -fit des reproches. Il se justifia, et déjà ses lettres devinrent -moins tendres: car, au lieu d'exprimer ses propres inquiétudes, -il s'occupait à dissiper celles de son amie.</p> - -<p>Ces nuances n'échappèrent point à la triste Corinne, qui -étudiait le jour et la nuit une phrase, un mot des lettres d'Oswald, -et cherchait à découvrir, en les relisant sans cesse, une -réponse à ses craintes, une interprétation nouvelle qui pût lui -donner quelques jours de calme.</p> - -<p>Cet état ébranlait ses nerfs, affaiblissait son esprit. Elle -devenait superstitieuse, et s'occupait des présages continuels -qu'on peut tirer de chaque événement quand on est toujours -poursuivi par la même crainte. Un jour par semaine elle -allait à Venise, pour avoir ce jour-là ses lettres quelques -heures plus tôt. Elle variait ainsi le tourment de les attendre. -Au bout de quelques semaines, elle avait pris une sorte -d'horreur pour tous les objets qu'elle voyait en allant et en -revenant: ils étaient tous comme les spectres de ses pensées, -et les retraçaient à ses yeux sous d'horribles traits.</p> - -<p>Une fois, en entrant à l'église de Saint-Marc, elle se rappela -qu'en arrivant à Venise l'idée lui était venue que peut-être, -avant de partir, lord Nelvil la conduirait dans ces lieux, -et l'y prendrait pour son épouse à la face du ciel: alors elle -se livra tout entière à cette illusion. Elle le fit entrer sous ces -portiques, s'approcher de l'autel, et promettre à Dieu d'aimer -toujours Corinne. Elle pensa qu'elle se mettait à genoux devant -Oswald, et recevait ainsi la couronne nuptiale. L'orgue -qui se faisait entendre dans l'église, les flambeaux qui l'éclairaient, -animaient sa vision; et, pour un moment, elle ne -sentit plus le vide cruel de l'absence, mais cet attendrissement -qui remplit l'âme, et fait entendre au fond du cœur la -voix de ce qu'on aime. Tout à coup un murmure sombre fixa -l'attention de Corinne; et comme elle se retournait, elle aperçut -un cercueil qu'on apportait dans l'église. A cet aspect, -elle chancela, ses yeux se troublèrent, et, depuis cet instant, -elle fut convaincue par l'imagination que son sentiment pour -Oswald serait la cause de sa mort.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Quand Oswald eut lu la lettre de son père, remise par -M. Dickson, il fut longtemps le plus malheureux et le plus -irrésolu de tous les hommes. Déchirer le cœur de Corinne, -ou manquer à la mémoire de son père, c'était une alternative -si cruelle, qu'il invoqua mille fois la mort pour y échapper; -enfin il fit encore ce qu'il avait fait tant de fois, il recula -l'instant de la décision, et se dit qu'il irait en Italie pour -rendre Corinne elle-même juge de ses tourments et du parti -qu'il devait prendre. Il croyait que son devoir l'obligeait à ne -pas épouser Corinne; il était libre de ne jamais s'unir à Lucile: -mais de quelle manière pouvait-il passer sa vie avec -son amie? Fallait-il lui sacrifier son pays, ou l'entraîner en -Angleterre, sans égard pour sa réputation ni pour son sort? -Dans cette perplexité douloureuse, il serait parti pour Venise, -si, de mois en mois, on n'avait pas répandu le bruit que son -régiment allait être embarqué; il serait parti pour apprendre -à Corinne ce qu'il ne pouvait encore se résoudre à lui écrire.</p> - -<p>Cependant le ton de ses lettres fut nécessairement altéré. Il -ne voulait pas écrire ce qui se passait dans son âme; mais il -ne pouvait plus s'exprimer avec le même abandon. Il avait -résolu de cacher à Corinne les obstacles qu'il rencontrait dans -le projet de la faire reconnaître, parce qu'il espérait y réussir -encore avec le temps, et ne voulait pas l'aigrir inutilement -contre sa belle-mère. Divers genres de réticences rendaient -ses lettres plus courtes; il les remplissait de sujets étrangers, -il ne disait rien sur ses projets futurs; enfin, une autre que -Corinne eût été certaine de ce qui se passait dans le cœur -d'Oswald; mais un sentiment passionné rend à la fois plus -pénétrante et plus crédule. Il semble que, dans cet état, on ne -puisse rien voir que d'une manière surnaturelle. On découvre -ce qui est caché, et l'on se fait illusion sur ce qui est clair: -car l'on est révolté de l'idée que l'on souffre à ce point, sans -que rien d'extraordinaire en soit la cause, et qu'un tel désespoir -est produit par des circonstances très-simples.</p> - -<p>Oswald était très-malheureux, et de sa situation personnelle, -et de la peine qu'il devait causer à celle qu'il aimait; -et ses lettres exprimaient de l'irritation, sans en dire la cause. -Il reprochait à Corinne, par une bizarrerie singulière, la douleur -qu'il éprouvait, comme si elle n'eût pas été mille fois plus -à plaindre que lui; enfin, il bouleversait entièrement l'âme -de son amie. Elle n'était plus maîtresse d'elle-même; son esprit -se troublait, ses nuits étaient remplies par les images les -plus funestes; le jour elles ne se dissipaient pas, et l'infortunée -Corinne ne pouvait croire que cet Oswald, qui écrivait -des lettres si dures, si agitées, si amères, fût celui qu'elle -avait connu si généreux et si tendre: elle ressentait un désir -irrésistible de le revoir encore et de lui parler. «Que je l'entende! -s'écria-t-elle; qu'il me dise que c'est lui qui peut déchirer -ainsi sans pitié celle dont la moindre peine affligeait -jadis si vivement son cœur; qu'il me le dise, et je me soumettrai -à la destinée. Mais une puissance infernale inspire -sans doute un tel langage. Ce n'est pas Oswald; non, ce n'est -pas Oswald qui m'écrit. On m'a calomniée près de lui; enfin, -il y a quelque perfidie quand il y a tant de malheur.»</p> - -<p>Un jour, Corinne prit la résolution d'aller en Écosse, si -toutefois l'on peut appeler une résolution la douleur impétueuse -qui force à changer de situation à tout prix; elle n'osait -écrire à personne qu'elle partait; elle n'avait pu se déterminer -à le dire même à Thérésine, et elle se flattait -toujours d'obtenir de sa propre raison de rester. Seulement -elle soulageait son imagination par le projet d'un voyage, par -une pensée différente de celle de la veille, par un peu d'avenir -mis à la place des regrets. Elle était incapable d'aucune -occupation. La lecture lui était devenue impossible, la musique -ne lui causait qu'un tressaillement douloureux, et le -spectacle de la nature, qui porte à la rêverie, redoublait encore -sa peine. Cette personne si vive passait les jours entiers -immobile, ou du moins sans aucun mouvement extérieur; les -tourments de son âme ne se trahissaient plus que par sa mortelle -pâleur. Elle regardait sa montre à chaque instant, espérant -qu'une heure était passée, et ne sachant pas cependant -pourquoi elle désirait que l'heure changeât de nom, puisqu'elle -n'amenait rien de nouveau qu'une nuit sans sommeil, -suivie d'un jour plus douloureux encore.</p> - -<p>Un soir qu'elle se croyait prête à partir, une femme fit demander -à la voir: elle la reçut, parce qu'on lui dit que cette -femme paraissait le désirer vivement. Elle vit entrer dans sa -chambre une personne entièrement contrefaite, le visage défiguré -par une affreuse maladie, vêtue de noir et couverte -d'un voile, pour dérober, s'il était possible, sa vue à ceux -dont elle approchait. Cette femme, ainsi maltraitée par la nature, -se chargeait de la collecte des aumônes. Elle demanda -noblement, avec une sécurité touchante, des secours pour les -pauvres; Corinne lui donna beaucoup d'argent, en lui faisant -promettre seulement de prier pour elle. La pauvre femme, -qui s'était résignée à son sort, regardait avec étonnement -cette belle personne si pleine de force et de vie, riche, jeune, -admirée, et qui semblait cependant accablée par le malheur. -«Mon Dieu, madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous -fussiez aussi calme que moi.» Quel mot adressé par une -femme dans cet état à la plus brillante personne d'Italie, qui -succombait au désespoir!</p> - -<p>Ah! la puissance d'aimer est trop grande, elle l'est trop -dans les âmes ardentes. Qu'elles sont heureuses celles qui -consacrent à Dieu seul ce profond sentiment d'amour dont les -habitants de la terre ne sont pas dignes! Mais le temps n'en -était pas encore venu pour Corinne; il lui fallait encore des -illusions, elle voulait encore du bonheur, elle priait, mais -elle n'était pas encore résignée. Ses rares talents, la gloire -qu'elle avait acquise, lui donnaient encore trop d'intérêt pour -elle-même. Ce n'est qu'en se détachant de tout dans ce monde -qu'on peut renoncer à ce qu'on aime; tous les autres sacrifices -précèdent celui-là, et la vie peut être depuis longtemps -un désert sans que le feu qui l'a dévastée soit éteint.</p> - -<p>Enfin, au milieu des doutes et des combats qui renversaient -et renouvelaient sans cesse le plan de Corinne, elle reçut une -lettre d'Oswald, qui lui annonçait que son régiment devait -s'embarquer dans six semaines, et qu'il ne pouvait profiter -de ce temps pour aller à Venise, parce qu'un colonel qui s'éloignerait -dans un pareil moment se perdrait de réputation. -Il ne restait à Corinne que le temps d'arriver en Angleterre -avant que lord Nelvil s'éloignât d'Europe, et peut-être pour -toujours. Cette crainte acheva de décider son départ. Il faut -plaindre Corinne, car elle n'ignorait pas tout ce qu'il y avait -d'inconsidéré dans sa démarche: elle se jugeait plus sévèrement -que personne; mais quelle femme aurait le droit de jeter -<i>la première pierre</i> à l'infortunée qui ne justifie point sa -faute, qui n'en espère aucune jouissance, mais fuit d'un malheur -à l'autre comme si des fantômes effrayants la poursuivaient -de toutes parts?</p> - -<p>Voici les dernières lignes de sa lettre au prince Castel-Forte: -«Adieu, mon fidèle protecteur; adieu, mes amis de -Rome, adieu, vous tous avec qui j'ai passé des jours si -doux et si faciles. C'en est fait, la destinée m'a frappée; je -sens en moi sa blessure mortelle: je me débats encore; -mais je succomberai. Il faut que je le revoie: croyez-moi, -je ne suis pas responsable de moi-même; il y a dans mon -sein des orages que ma volonté ne peut gouverner. Cependant -j'approche du terme où tout finira pour moi; ce qui -se passe à présent est le dernier acte de mon histoire; après, -viendront la pénitence et la mort. Bizarre confusion du cœur -humain! Dans ce moment même où je me conduis comme -une personne si passionnée, j'aperçois cependant les ombres -du déclin dans l'éloignement, et je crois entendre une voix -divine qui me dit: «<i>Infortunée, encore ces jours d'agitation -et d'amour, et je t'attends dans le repos éternel.</i>» O -mon Dieu! accordez-moi la présence d'Oswald encore une -fois, une dernière fois. Le souvenir de ses traits s'est -comme obscurci par mon désespoir. Mais n'avait-il pas -quelque chose de divin dans le regard? ne semblait-il pas, -quand il entrait, qu'un air brillant et pur annonçait son -approche? Mon ami, vous l'avez vu se placer près de moi, -m'entourer de ses soins, me protéger par le respect qu'il -inspirait pour son choix. Ah! comment exister sans lui? -Pardonnez mon ingratitude; dois-je reconnaître ainsi la -constante et noble affection que vous m'avez toujours témoignée? -Mais je ne suis plus digne de rien, et je passerais -pour insensée, si je n'avais pas le triste don d'observer -moi-même ma folie. Adieu donc, adieu!»</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Combien elle est malheureuse, la femme délicate et sensible -qui commet une grande imprudence, qui la commet, -pour un objet dont elle se croit moins aimée, et n'ayant -qu'elle-même pour soutien de ce qu'elle fait! Si elle hasardait -sa réputation et son repos pour rendre un grand service à -celui qu'elle aime, elle ne serait point à plaindre. Il est si -doux de se dévouer! il y a dans l'âme tant de délices quand -on brave tous les périls pour sauver une vie qui nous est -chère, pour soulager la douleur qui déchire un cœur ami du -nôtre! Mais traverser ainsi seule des pays inconnus, arriver -sans être attendue, rougir d'abord devant ce qu'on aime de -la preuve même d'amour qu'on lui donne; risquer tout parce -qu'on le veut, et non parce qu'un autre vous le demande: -quel pénible sentiment! quelle humiliation digne pourtant de -pitié! car tout ce qui vient d'aimer en mérite. Que serait-ce -si l'on compromettait ainsi l'existence des autres, si l'on -manquait à des devoirs envers des liens sacrés? Mais Corinne -était libre; elle ne sacrifiait que sa gloire et son repos. Il n'y -avait point de raison, point de prudence dans sa conduite, -mais rien qui pût offenser une autre destinée que la sienne, -et son funeste amour ne perdait qu'elle-même.</p> - -<p>En débarquant en Angleterre, Corinne sut par les papiers -publics que le départ du régiment de lord Nelvil était encore -retardé. Elle ne vit à Londres que la société du banquier -auquel elle était recommandée sous un nom supposé. Il s'intéressa -d'abord à elle, et s'empressa, ainsi que sa femme et sa -fille, à lui rendre tous les services imaginables. Elle tomba -dangereusement malade en arrivant, et pendant quinze jours -ses nouveaux amis la soignèrent avec la bienveillance la plus -tendre. Elle apprit que lord Nelvil était en Écosse, mais qu'il -devait revenir dans peu de jours à Londres, où son régiment -se trouvait alors. Elle ne savait comment se résoudre à lui -annoncer qu'elle était en Angleterre. Elle ne lui avait point -écrit son départ; et son embarras était tel à cet égard, que -depuis un mois Oswald n'avait point reçu de ses lettres. Il -commençait à s'en inquiéter vivement: il l'accusait de légèreté, -comme s'il avait eu le droit de s'en plaindre. En arrivant -à Londres, il alla d'abord chez son banquier, où il espérait -trouver des lettres d'Italie; on lui dit qu'il n'y en avait -point. Il sortit; et, comme il réfléchissait avec peine sur ce -silence, il rencontra M. Edgermond, qu'il avait vu à Rome, -et qui lui demanda des nouvelles de Corinne. «Je n'en sais -point, répondit lord Nelvil avec humeur.—Oh! je le crois -bien, reprit M. Edgermond; ces Italiennes oublient toujours -les étrangers dès qu'elles ne les voient plus. Il y a mille -exemples de cela, et il ne faut pas s'en affliger; elles seraient -trop aimables si elles avaient de la constance unie à tant d'imagination. -Il faut bien qu'il reste quelque avantage à nos -femmes.» Il lui serra la main en parlant ainsi, et prit congé -de lui pour retourner dans la principauté de Galles, son séjour -habituel; mais il avait en peu de mots pénétré de tristesse -le cœur d'Oswald. «J'ai tort, se disait-il à lui-même, -j'ai tort de vouloir qu'elle me regrette, puisque je ne puis me -consacrer à son bonheur. Mais oublier si vite ce qu'on a aimé, -c'est flétrir le passé au moins autant que l'avenir.»</p> - -<p>Au moment où lord Nelvil avait su la volonté de son père, -il s'était résolu à ne point épouser Corinne; mais il avait -aussi formé le dessein de ne pas revoir Lucile. Il était mécontent -de l'impression trop vive qu'elle avait faite sur lui, -et se disait qu'étant condamné à faire tant de mal à son amie, -il fallait au moins lui garder cette fidélité de cœur qu'aucun -devoir ne lui ordonnait de sacrifier. Il se contenta d'écrire à -lady Edgermond pour lui renouveler ses sollicitations relativement -à l'existence de Corinne; mais elle refusa constamment -de lui répondre à cet égard, et lord Nelvil comprit, par -ses entretiens avec M. Dickson, l'ami de lord Edgermond, -que le seul moyen d'obtenir d'elle ce qu'il désirait serait d'épouser -sa fille; car elle pensait que Corinne pourrait nuire -au mariage de sa sœur si elle reprenait son vrai nom, et si -sa famille la reconnaissait. Corinne ne se doutait point encore -de l'intérêt que Lucile avait inspiré à lord Nelvil; la destinée -lui avait jusqu'alors épargné cette douleur. Jamais cependant -elle n'avait été plus digne de lui que dans le moment même -où le sort l'en séparait. Elle avait pris pendant sa maladie, -au milieu des négociants simples et honnêtes chez qui elle -était, un véritable goût pour les mœurs et les habitudes anglaises. -Le petit nombre de personnes qu'elle voyait dans la -famille qui l'avait reçue n'étaient distinguées d'aucune manière, -mais possédaient une force de raison et une justesse -d'esprit remarquables. On lui témoignait une affection moins -expansive que celle à laquelle elle était accoutumée, mais -qui se faisait connaître à chaque occasion par de nouveaux -services. La sévérité de lady Edgermond, l'ennui d'une petite -ville de province, lui avaient fait une cruelle illusion sur tout -ce qu'il y a de noble et de bon dans le pays auquel elle avait -renoncé, et elle s'y attachait dans une circonstance où, pour -son bonheur du moins, il n'était peut-être plus à désirer -qu'elle éprouvât ce sentiment.</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Un soir, la famille qui comblait Corinne de marques d'amitié -et d'intérêt la pressa vivement de venir voir jouer madame -Siddons dans <i>Isabelle</i>, ou <i>le Fatal mariage</i>, l'une des -pièces du théâtre anglais où cette actrice déploie le plus admirable -talent. Corinne s'y refusa longtemps; mais enfin, se -rappelant que lord Nelvil avait souvent comparé sa manière -de déclamer avec celle de madame Siddons, elle eut la curiosité -de l'entendre, et se rendit voilée dans une petite loge -d'où elle pouvait tout voir sans être vue. Elle ne savait pas -que lord Nelvil était arrivé la veille à Londres; mais elle -craignait d'être aperçue par un Anglais qui l'aurait connue -en Italie. La noble figure et la profonde sensibilité de l'actrice -captivèrent tellement l'attention de Corinne, que pendant les -premiers actes ses yeux ne se détournèrent pas du théâtre. -La déclamation anglaise est plus propre qu'aucune autre à -remuer l'âme, quand un beau talent en fait sentir la force et -l'originalité. Il y a moins d'art, moins de convenu qu'en -France; l'impression qu'elle produit est plus immédiate, le -désespoir véritable s'exprimerait ainsi; et la nature des pièces -et le genre de la versification plaçant l'art dramatique à -moins de distance de la vie réelle, l'effet qu'il produit est -plus déchirant. Il faut d'autant plus de génie pour être un -grand acteur en France, qu'il y a fort peu de liberté pour la -manière individuelle, tant les règles générales prennent d'espace. -Mais en Angleterre on peut tout risquer si la nature -l'inspire. Ces longs gémissements, qui paraissent ridicules -quand on les raconte, font tressaillir quand on les entend. -L'actrice la plus noble dans ses manières, madame Siddons, -ne perd rien de sa dignité quand elle se prosterne contre -terre. Il n'y a rien qui ne puisse être admirable quand une -émotion intime y entraîne, une émotion qui part du centre -de l'âme, et domine celui qui le ressent plus encore que celui -qui en est témoin. Il y a chez les diverses nations une -façon différente de jouer la tragédie; mais l'expression de -la douleur s'entend d'un bout du monde à l'autre; et, -depuis le sauvage jusqu'au roi, il y a quelque chose de semblable -dans tous les hommes alors qu'ils sont vraiment malheureux.</p> - -<p>Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte, Corinne -remarqua que tous les regards se tournaient vers une loge, -et dans cette loge elle vit lady Edgermond et sa fille; car -elle ne douta pas que ce ne fût Lucile, bien que depuis sept -ans elle fût singulièrement embellie. La mort d'un parent -très-riche de lord Edgermond avait obligé lady Edgermond à -venir à Londres pour y régler les affaires de la succession. -Lucile s'était plus parée qu'à l'ordinaire pour venir au spectacle; -et depuis longtemps, même en Angleterre, où les femmes -sont si belles, il n'avait paru une personne aussi remarquable. -Corinne fut douloureusement surprise en la voyant: -il lui parut impossible qu'Oswald pût résister à la séduction -d'une telle figure. Elle se compara dans sa pensée avec elle, -et se trouva tellement inférieure; elle s'exagéra tellement, -s'il était possible de se l'exagérer, le charme de cette jeunesse, -de cette blancheur, de ces cheveux blonds, de cette -innocente image du printemps de la vie, qu'elle se sentit -presque humiliée de lutter par le talent, par l'esprit, par les -dons acquis enfin, ou du moins perfectionnés, avec ces grâces -prodiguées par la nature elle-même.</p> - -<p>Tout à coup elle aperçut, dans la loge opposée, lord Nelvil, -dont les regards étaient fixés sur Lucile. Quel moment pour -Corinne! elle revoyait pour la première fois ces traits qui -l'avaient tant occupée; ce visage qu'elle cherchait dans son -souvenir à chaque instant, bien qu'il n'en fût jamais effacé, -elle le revoyait, et c'était lorsque Lucile occupait seule Oswald. -Sans doute il ne pouvait soupçonner la présence de -Corinne; mais si ses yeux s'étaient dirigés par hasard sur -elle, l'infortunée en aurait tiré quelques présages de bonheur. -Enfin madame Siddons reparut, et lord Nelvil se tourna vers -le théâtre pour la considérer.</p> - -<p>Corinne alors respira plus à l'aise, et se flatta qu'un simple -mouvement de curiosité avait attiré l'attention d'Oswald sur -Lucile. La pièce devenait à tous les moments plus touchante, -et Lucile était baignée de pleurs qu'elle cherchait à cacher -en se retirant dans le fond de sa loge. Alors Oswald la regarda -de nouveau avec plus d'intérêt encore que la première -fois. Enfin il arriva, ce moment terrible où Isabelle, s'étant -échappée des mains des femmes qui veulent l'empêcher de se -tuer, rit, en se donnant un coup de poignard, de l'inutilité -de leurs efforts. Ce rire du désespoir est l'effet le plus difficile -et le plus remarquable que le jeu dramatique puisse produire; -il émeut bien plus que les larmes: cette amère ironie du malheur -est son expression la plus déchirante. Qu'elle est terrible -la souffrance du cœur, quand elle inspire une si barbare joie, -quand elle donne, à l'aspect de son propre sang, le contentement -féroce d'un sauvage ennemi qui se serait vengé!</p> - -<p>Alors sans doute Lucile fut tellement attendrie, que sa mère -s'en alarma, car on la vit se retourner avec inquiétude de son -côté: Oswald se leva comme s'il voulait aller vers elle; mais -bientôt il se rassit. Corinne eut quelque joie de ce second -mouvement; mais elle se dit en soupirant: «Lucile, ma sœur -qui m'était si chère autrefois, est jeune et sensible; dois-je -vouloir lui ravir un bien dont elle pourrait jouir sans obstacle, -sans que celui qu'elle aimerait lui fît aucun sacrifice?» -La pièce finie, Corinne voulut laisser sortir tout le monde -avant de s'en aller, de peur d'être reconnue, et elle se mit derrière -une petite ouverture de sa loge où elle pouvait apercevoir -ce qui se passait dans le corridor. Au moment où Lucile -sortit, la foule se rassembla pour la voir, et l'on entendait de -tous les côtés des exclamations sur sa ravissante figure. Lucile -se troublait de plus en plus. Lady Edgermond, infirme et malade, -avait de la peine à fendre la presse, malgré les soins de -sa fille et les égards qu'on leur témoignait; mais elles ne connaissaient -personne, et nul homme par conséquent n'osait les -aborder. Lord Nelvil, voyant leur embarras, se hâta de s'approcher -d'elles. Il offrit un bras à lady Edgermond et l'autre -à Lucile, qui le prit timidement, en baissant la tête et rougissant -à l'excès: ils passèrent ainsi devant Corinne. Oswald -n'imaginait pas que sa pauvre amie fût témoin d'un spectacle -si douloureux pour elle; car il avait une légère nuance d'orgueil -en conduisant ainsi la plus belle personne d'Angleterre -à travers les admirateurs sans nombre qui suivaient ses pas.</p> - - -<h3>CHAPITRE V</h3> - -<p>Corinne revint chez elle cruellement troublée, et ne sachant -point quelle résolution elle prendrait, comment elle ferait -connaître à lord Nelvil son arrivée, et ce qu'elle lui dirait -pour la motiver; car à chaque instant elle perdait de sa confiance -dans le sentiment de son ami, et il lui semblait quelquefois -que c'était un étranger qu'elle allait revoir, un étranger -qu'elle aimait avec passion, mais qui ne la reconnaîtrait -plus. Elle envoya chez lord Nelvil le lendemain au soir, et -elle apprit qu'il était chez lady Edgermond; le jour suivant, -la même réponse lui fut rapportée, mais on lui dit aussi que -lady Edgermond était malade, et qu'elle repartirait pour sa -terre dès qu'elle serait guérie. Corinne attendait ce moment -pour faire savoir à lord Nelvil qu'elle était en Angleterre; -mais tous les soirs elle sortait, passait devant la maison de -lady Edgermond, et voyait à sa porte la voiture d'Oswald. -Un inexprimable serrement de cœur l'oppressait; et, retournant -chez elle, elle recommençait le lendemain la même -course pour éprouver la même douleur. Corinne avait tort -cependant quand elle se persuadait qu'Oswald allait chez -lady Edgermond dans l'intention d'épouser sa fille.</p> - -<p>Le jour du spectacle, lady Edgermond lui avait dit, pendant -qu'il la conduisait à sa voiture, que la succession du -parent de lord Edgermond, qui était mort dans l'Inde, concernait -Corinne autant que sa fille, et qu'elle le priait en -conséquence de passer chez elle pour se charger de faire savoir -en Italie les divers arrangements qu'elle voulait prendre -à cet égard. Oswald promit d'y aller, et il lui sembla que, -dans cet instant, la main de Lucile qu'il tenait avait tremblé. -Le silence de Corinne pouvait lui faire croire qu'il n'était -plus aimé, et l'émotion de cette jeune fille devait lui donner -l'idée qu'il l'intéressait au fond du cœur. Cependant il n'avait -pas l'idée de manquer à la promesse qu'il avait donnée à -Corinne, et l'anneau qu'elle possédait était un gage assuré que -jamais il n'en épouserait une autre sans son consentement. Il -retourna chez lady Edgermond le lendemain pour soigner les -intérêts de Corinne; mais lady Edgermond était si malade, -et sa fille tellement inquiète de se trouver ainsi seule à Londres, -sans aucun parent (M. Edgermond n'y étant pas), sans -savoir seulement à quel médecin il fallait s'adresser, qu'Oswald -crut de son devoir envers l'amie de son père de consacrer -tout son temps à la soigner.</p> - -<p>Lady Edgermond, naturellement âpre et fière, semblait ne -s'adoucir que pour Oswald: elle le laissait venir tous les jours -chez elle, sans qu'il prononçât un seul mot qui pût faire supposer -l'intention d'épouser sa fille. Le nom et la beauté de -Lucile en faisaient l'un des plus brillants partis de l'Angleterre; -et depuis qu'elle avait paru au spectacle et qu'on la -savait à Londres, sa porte était assiégée par les visites des -plus grands seigneurs du pays. Lady Edgermond refusait -constamment de recevoir personne: elle ne sortait jamais, et -ne recevait que lord Nelvil. Comment n'aurait-il pas été -flatté d'une conduite si délicate? Cette générosité silencieuse -qui s'en remettait à lui sans rien demander, sans se plaindre -de rien, le touchait vivement, et cependant chaque fois qu'il -allait dans la maison de lady Edgermond, il craignait que sa -présence ne fût interprétée comme un engagement. Il eût cessé -d'y aller dès que les intérêts de Corinne ne l'y auraient plus -attiré, si lady Edgermond avait recouvré sa santé. Mais au -moment où on la croyait mieux, elle retomba malade de nouveau -plus dangereusement que la première fois; et si elle était -morte dans ce moment, Lucile n'aurait eu à Londres d'autre -appui qu'Oswald, puisque sa mère ne formait de relations -avec personne.</p> - -<p>Lucile ne s'était pas permis un seul mot qui dût faire croire -à lord Nelvil qu'elle le préférât! mais il pouvait le supposer -quelquefois par une altération légère et subite dans la couleur -de son teint, par des yeux trop promptement baissés, par une -respiration plus rapide; enfin, il étudiait le cœur de cette -jeune fille avec un intérêt curieux et tendre, et sa complète -réserve lui laissait toujours du doute et de l'incertitude sur la -nature de ses sentiments. Le plus haut point de la passion et -l'éloquence qu'elle inspire ne suffisent pas encore à l'imagination; -on désire toujours quelque chose de plus, et, ne pouvant -l'obtenir, on se refroidit et l'on se lasse, tandis que la faible -lueur qu'on aperçoit à travers les nuages tient longtemps la -curiosité en suspens, et semble promettre dans l'avenir de -nouveaux sentiments et des découvertes nouvelles. Cette -attente cependant n'est point satisfaite; et, quand on sait à -la fin ce que cache tout ce charme du silence et de l'inconnu, -le mystère aussi se flétrit, et l'on en revient à regretter -l'abandon et le mouvement d'un caractère animé. Hélas! de -quelle manière prolonger cet enchantement du cœur, ces délices -de l'âme, que la confiance et le doute, le bonheur et le -malheur dissipent également à la longue? tant les jouissances -célestes sont étrangères à notre destinée! Elles traversent -notre cœur quelquefois, seulement pour nous rappeler notre -origine et notre espoir!</p> - -<p>Lady Edgermond, se trouvant mieux, fixa son départ à -deux jours de là pour aller en Écosse, où elle voulait visiter -la terre de lord Edgermond, qui était voisine de celle de lord -Nelvil. Elle s'attendait qu'il lui proposerait de l'y accompagner, -puisqu'il avait annoncé le projet de retourner en Écosse -avant le départ de son régiment; mais il n'en dit rien. Lucile -le regarda dans ce moment, et néanmoins il se tut. Elle se -hâta de se lever, et s'approcha de la fenêtre. Peu de moments -après, lord Nelvil prit un prétexte pour aller vers elle, et il -lui sembla que ses yeux étaient mouillés de pleurs; il en fut -ému, soupira, et l'oubli dont il accusait son amie revenant de -nouveau à sa mémoire, il se demanda si cette jeune fille n'était -pas plus capable que Corinne d'un sentiment fidèle.</p> - -<p>Oswald cherchait à réparer la peine qu'il venait de causer -à Lucile; on a tant de plaisir à ramener la joie sur un visage -encore enfant! Le chagrin n'est pas fait pour ces physionomies -où la réflexion même n'a point encore laissé de traces. Le régiment -de lord Nelvil devait être passé en revue le lendemain -matin à Hyde-Park; il demanda donc à lady Edgermond si elle -voulait y aller en calèche avec sa fille, et si elle lui permettrait, -après la revue, de faire une promenade à cheval avec -Lucile à côté de sa voiture. Lucile avait dit une fois qu'elle -avait grande envie de monter à cheval. Elle regarda sa mère -avec une expression toujours soumise, mais où l'on pouvait -remarquer cependant le désir d'obtenir un consentement. -Lady Edgermond se recueillit quelques instants; puis, tendant -à lord Nelvil sa faible main, qui dépérissait chaque jour -davantage, elle lui dit: «Si vous le demandez, milord, j'y -consens.» Ces mots firent tant d'impression sur Oswald, qu'il -allait renoncer lui-même à ce qu'il avait proposé; mais tout -à coup Lucile, avec une vivacité qu'elle n'avait pas encore -montrée, prit la main de sa mère et la baisa pour la remercier. -Lord Nelvil alors n'eut pas le courage de priver d'un amusement -cette innocente créature qui menait une vie si solitaire -et si triste.</p> - - -<h3>CHAPITRE VI</h3> - -<p>Corinne, depuis quinze jours, ressentait l'anxiété la plus -cruelle: chaque matin elle hésitait si elle écrirait à lord Nelvil -pour lui apprendre où elle était, et chaque soir se passait -dans l'inexprimable douleur de le savoir chez Lucile. Ce -qu'elle souffrait le soir la rendait plus timide pour le lendemain. -Elle rougissait d'apprendre à celui qui ne l'aimait peut-être -plus la démarche inconsidérée qu'elle avait faite pour -lui. «Peut-être, se disait-elle souvent, tous les souvenirs -d'Italie sont-ils effacés de sa mémoire? peut-être n'a-t-il -plus besoin de trouver dans les femmes un esprit supérieur, -un cœur passionné? Ce qui lui plaît à présent, c'est l'admirable -beauté de seize ans, l'expression angélique de cet âge, -l'âme timide et neuve qui consacre à l'objet de son choix les -premiers sentiments qu'elle ait jamais éprouvés.»</p> - -<p>L'imagination de Corinne était tellement frappée des avantages -de sa sœur, qu'elle avait presque honte de lutter avec -de tels charmes. Il lui semblait que le talent même était une -ruse, l'esprit une tyrannie, la passion une violence, à côté de -cette innocence désarmée; et bien que Corinne n'eût pas encore -vingt-huit ans, elle pressentait déjà cette époque de la -vie où les femmes se défient avec tant de douleur de leurs -moyens de plaire. Enfin la jalousie et une timidité fière se -combattaient dans son âme; elle renvoyait de jour en jour le -moment tant craint et tant désiré où elle devait revoir Oswald. -Elle apprit que son régiment serait passé en revue le lendemain -à Hyde-Park, et elle résolut d'y aller. Elle pensa qu'il -était possible que Lucile s'y trouvât, et elle s'en fiait à ses -propres yeux pour juger des sentiments d'Oswald. D'abord -elle avait l'idée de se parer avec soin et de se montrer ensuite -subitement à lui; mais en commençant sa toilette, ses cheveux -noirs, son teint un peu bruni par le soleil d'Italie, ses traits -prononcés, mais dont elle ne pouvait pas juger l'expression -en se regardant, lui inspirèrent du découragement sur ses -charmes. Elle voyait toujours dans son miroir le visage aérien -de sa sœur; et, rejetant loin d'elle toutes les parures qu'elle -avait essayées, elle se revêtit d'une robe noire à la vénitienne, -couvrit son visage et sa taille avec la mante qu'on porte dans -ce pays, et se jeta ainsi dans le fond d'une voiture.</p> - -<p>A peine fut-elle dans Hyde-Park, qu'elle vit paraître -Oswald à la tête de son régiment. Il avait, dans son uniforme, -la plus belle et la plus imposante figure du monde; il -conduisait son cheval avec une grâce et une dextérité parfaites. -La musique qu'on entendait avait quelque chose de -fier et de doux tout à la fois, qui conseillait noblement le sacrifice -de la vie. Une multitude d'hommes élégamment et -simplement vêtus, des femmes belles et modestes, portaient -sur leur visage, les uns l'empreinte des vertus mâles, les autres -des vertus timides. Les soldats du régiment d'Oswald -semblaient le regarder avec confiance et dévouement. On -joua le fameux air, <i>Dieu sauve le roi</i>, qui touche si profondément -tous les cœurs en Angleterre; et Corinne s'écria: «O -respectable pays qui deviez être ma patrie! pourquoi vous -ai-je quitté? Qu'importait plus ou moins de gloire personnelle -au milieu de tant de vertus; et quelle gloire valait celle, ô -Nelvil! d'être ta digne épouse?»</p> - -<p>Les instruments militaires qui se firent entendre retracèrent -à Corinne les dangers qu'Oswald allait courir. Elle le regarda -longtemps sans qu'il pût l'apercevoir, et se disait, les yeux -pleins de larmes: «Qu'il vive, quand ce ne serait pas pour -moi! mon Dieu, c'est lui qu'il faut conserver!» Dans ce -moment la voiture de lady Edgermond arriva; lord Nelvil la -salua respectueusement en baissant devant elle la pointe de -son épée. Cette voiture passa et repassa plusieurs fois. Tous -ceux qui voyaient Lucile l'admiraient; Oswald la considérait -avec des regards qui perçaient le cœur de Corinne. L'infortunée -les connaissait, ces regards; ils avaient été tournés -sur elle!</p> - -<p>Les chevaux que lord Nelvil avait prêtés à Lucile parcouraient -avec la plus brillante vitesse les allées de Hyde-Park, -tandis que la voiture de Corinne s'avançait lentement, presque -comme un convoi funèbre, derrière les coursiers rapides et -leur bruit tumultueux. «Ah! ce n'était pas ainsi, pensait -Corinne, non, ce n'était pas ainsi que je me rendais au Capitole -la première fois que je l'ai rencontré: il m'a précipitée -du char de triomphe dans l'abîme des douleurs. Je l'aime, et -toutes les joies de la vie ont disparu. Je l'aime, et tous les -dons de la nature sont flétris. Mon Dieu! pardonnez-lui -quand je ne serai plus!» Oswald passait à cheval à côté de -la voiture où était Corinne. La forme italienne de l'habit noir -qui l'enveloppait le frappa singulièrement. Il s'arrêta, fit le -tour de cette voiture, revint sur ses pas pour la revoir encore, -et tâcha d'apercevoir quelle était la femme qui s'y tenait -cachée. Le cœur de Corinne battait pendant ce temps avec -une extrême violence, et tout ce qu'elle redoutait, c'était de -s'évanouir et d'être ainsi découverte; mais elle résista cependant -à son émotion, et lord Nelvil perdit l'idée qui l'avait -d'abord occupé. Quand la revue fut finie, Corinne, pour ne -pas attirer davantage l'attention d'Oswald, descendit de voiture -pendant qu'il ne pouvait la voir, et se plaça derrière les -arbres et la foule, de manière à n'être pas aperçue. Oswald -alors s'approcha de la calèche de lady Edgermond; et, lui -montrant un cheval très-doux que ses gens avaient amené, il -demanda pour Lucile la permission de monter ce cheval à -côté de la voiture de sa mère. Lady Edgermond y consentit, -en lui recommandant beaucoup de veiller sur sa fille. Lord -Nelvil était descendu de cheval; il parlait chapeau bas, à la -portière de lady Edgermond, avec une expression si respectueuse -et si sensible en même temps, que Corinne n'y voyait -que trop un attachement pour la mère, animé par l'attrait -qu'inspirait la fille.</p> - -<p>Lucile descendit de voiture. Elle avait un habit de cheval -qui dessinait à ravir l'élégance de sa taille; sur sa tête un -chapeau noir orné de plumes blanches; et ses beaux cheveux -blonds, légers comme l'air, tombaient avec grâce sur son -charmant visage. Oswald baissa la main de manière que -Lucile pût y poser son pied pour monter sur le cheval. -Lucile s'attendait que ce serait un de ses gens qui lui -rendrait ce service; elle rougit en le recevant de lord Nelvil. -Il insista: Lucile enfin mit sur cette main un pied charmant, -et s'élança si légèrement à cheval, que tous ses mouvements -donnaient l'idée d'une de ces sylphides que l'imagination nous -peint avec des couleurs si délicates. Elle partit au galop. Oswald -la suivit et ne la perdit pas de vue. Une fois le cheval -fit un faux pas. A l'instant lord Nelvil l'arrêta, examina la -bride et le mors avec une aimable anxiété. Une autre fois il -crut à tort que le cheval s'emportait; il devint pâle comme la -mort; et, poussant son propre cheval avec une incroyable -ardeur, dans une seconde il atteignit celui de Lucile, descendit -et se précipita devant elle. Lucile, ne pouvant plus retenir -son cheval, frémissait à son tour de renverser Oswald; mais -d'une main il saisit la bride, et de l'autre il soutint Lucile, -qui en sautant s'appuya légèrement sur lui.</p> - -<p>Que fallait-il de plus pour convaincre Corinne du sentiment -d'Oswald pour Lucile? Ne voyait-elle pas tous les signes d'intérêt -qu'il lui avait autrefois prodigués? Et même, pour son -éternel désespoir, ne croyait-elle pas apercevoir dans les regards -de lord Nelvil plus de timidité, plus de réserve qu'il -n'en avait dans le temps de son amour pour elle? Deux fois -elle tira l'anneau de son doigt; elle était prête à fendre la foule -pour le jeter aux pieds d'Oswald; et l'espoir de mourir à l'instant -même l'encourageait dans cette résolution. Mais quelle -est la femme née même sous le soleil du Midi, qui peut, sans -frissonner, attirer sur ses sentiments l'attention de la multitude? -Bientôt Corinne frémit à la pensée de se montrer à lord -Nelvil dans cet instant, et sortit de la foule pour rejoindre sa -voiture. Comme elle traversait une allée solitaire, Oswald vit -encore de loin cette même figure noire qui l'avait frappé, et -l'impression qu'elle produisit sur lui cette fois fut beaucoup -plus vive. Cependant il attribua l'émotion qu'il en ressentait au -remords d'avoir été dans ce jour, pour la première fois, infidèle -au fond de son cœur à l'image de Corinne; et, rentré chez lui, -il prit à l'instant la résolution de repartir pour l'Écosse, puisque -son régiment ne s'embarquait pas encore de quelque -temps.</p> - - -<h3>CHAPITRE VII</h3> - -<p>Corinne retourna chez elle dans un état de douleur qui -troublait sa raison, et dès ce moment ses forces furent pour -jamais affaiblies. Elle résolut d'écrire à lord Nelvil pour lui -apprendre, et son arrivée en Angleterre, et tout ce qu'elle avait -souffert depuis qu'elle y était. Elle commença cette lettre, -d'abord remplie des plus amers reproches, et puis elle la déchira. -«Que signifient les reproches en amour? s'écria-t-elle, -ce sentiment serait-il le plus intime, le plus pur, le plus généreux -des sentiments, s'il n'était pas en tout involontaire? -Que ferais-je donc avec mes plaintes? Une autre voix, un -autre regard, ont le secret de son âme; tout n'est-il donc pas -dit?» Elle recommença sa lettre, et cette fois elle voulut -peindre à lord Nelvil la monotonie qu'il pourrait trouver dans -son union avec Lucile. Elle essayait de lui prouver que, sans -une parfaite harmonie de l'âme et de l'esprit, aucun bonheur -de sentiment n'était durable; et puis elle déchira cette lettre -encore plus vivement que la première. «S'il ne sait pas ce -que je vaux, disait-elle, est-ce moi qui le lui apprendrai? Et -d'ailleurs dois-je parler ainsi de ma sœur? Est-il vrai qu'elle -me soit inférieure autant que je cherche à me le persuader? -Et quand elle le serait, est-ce à moi qui, comme une mère, -l'ai pressée dans son enfance contre mon cœur, est-ce à moi -qu'il appartient de le dire? Ah! non, il ne faut pas vouloir -ainsi son propre bonheur à tout prix. Elle passe, cette vie -pendant laquelle on a tant de désirs; et, longtemps même -avant la mort, quelque chose de doux et de rêveur nous détache -par degrés de l'existence.»</p> - -<p>Elle reprit encore une fois la plume, et ne parla que de son -malheur; mais, en l'exprimant, elle éprouvait une telle pitié -d'elle-même, qu'elle couvrait son papier de ses larmes. «Non, -dit-elle encore, il ne faut pas envoyer cette lettre: s'il y résiste, -je le haïrai; s'il y cède, je ne saurai pas s'il n'a pas fait -un sacrifice; s'il ne conserve pas le souvenir d'une autre. -Il vaut mieux le voir, lui parler, lui remettre cet anneau, -gage de ses promesses;» et elle se hâta de l'envelopper dans -une lettre où elle n'écrivit que ces mots: <i>Vous êtes libre</i>; et, -mettant la lettre dans son sein, elle attendit que le soir approchât -pour aller chez Oswald. Il lui sembla qu'en plein jour -elle eût rougi devant tous ceux qui l'auraient regardée; et -cependant elle voulait devancer le moment où lord Nelvil -avait coutume d'aller chez lady Edgermond. A six heures -donc elle partit, mais en tremblant comme une esclave condamnée. -On a si peur de ce qu'on aime quand une fois la -confiance est perdue! Ah! l'objet d'une affection passionnée -est à nos yeux, ou le protecteur le plus sûr, ou le maître le -plus redoutable.</p> - -<p>Corinne fit arrêter sa voiture devant la porte de lord Nelvil, -et demanda d'une voix tremblante à l'homme qui ouvrait cette -porte s'il était chez lui. <i>Depuis une demi-heure, madame</i>, répondit-il, -<i>milord est parti pour l'Écosse.</i> Cette nouvelle serra le -cœur de Corinne; elle tremblait de voir Oswald; mais cependant -son âme allait au-devant de cette inexprimable émotion. L'effort -était fait, elle se croyait près d'entendre sa voix, et il fallait -maintenant prendre une nouvelle résolution pour le retrouver, -attendre encore plusieurs jours, et condescendre à une démarche -de plus. Néanmoins, à tout prix alors, Corinne voulait -le revoir. Le lendemain donc elle partit pour Édimbourg.</p> - - -<h3>CHAPITRE VIII</h3> - -<p>Avant de quitter Londres, lord Nelvil était retourné chez -son banquier; et quand il sut qu'aucune lettre de Corinne -n'était arrivée, il se demanda avec amertume s'il devait sacrifier -un bonheur domestique certain et durable à une personne -qui peut-être ne se ressouvenait plus de lui. Cependant il -résolut d'écrire encore en Italie, comme il l'avait déjà fait -plusieurs fois depuis six semaines, pour demander à Corinne -la cause de son silence, et pour lui déclarer encore que, tant -qu'elle ne lui renverrait pas son anneau, il ne serait jamais -l'époux d'une autre. Il fit son voyage dans des dispositions -très-pénibles: il aimait Lucile presque sans la connaître, car -il ne lui avait pas entendu prononcer vingt paroles; mais il -regrettait Corinne, et s'affligeait des circonstances qui les séparaient; -tour à tour le charme timide de l'une le captivait, -et il se retraçait la grâce brillante, l'éloquence sublime de -l'autre. Si dans ce moment il avait su que Corinne l'aimait -plus que jamais, qu'elle avait tout quitté pour le suivre, il -n'aurait jamais revu Lucile: mais il se croyait oublié; et, -réfléchissant sur le caractère de Lucile et sur celui de Corinne, -il se disait qu'un extérieur froid et réservé cachait souvent les -sentiments les plus profonds. Il se trompait: les âmes passionnées -se trahissent de mille manières, et ce que l'on contient -toujours est bien faible.</p> - -<p>Une circonstance vint ajouter encore à l'intérêt que Lucile -inspirait à lord Nelvil. En retournant dans sa terre, il passa -si près de celle qui appartenait à lady Edgermond, que la curiosité -l'y conduisit. Il se fit ouvrir le cabinet où Lucile avait -coutume de travailler. Ce cabinet était rempli des souvenirs -du temps que le père d'Oswald y avait passé près de Lucile -pendant que son fils était en France. Elle avait élevé un piédestal -de marbre à la place même où, peu de mois avant sa -mort, il lui donnait des leçons, et sur ce piédestal était gravé: -<i>A la mémoire de mon second père!</i> Enfin un livre était posé -sur la table, Oswald l'ouvrit; il y reconnut le recueil des pensées -de son père, et sur la première page il trouva ces mots -écrits par son père lui-même: <i>A celle qui m'a consolé dans -mes peines, à l'âme la plus pure, à la femme angélique qui -fera la gloire et le bonheur de son époux!</i> Avec quelle émotion -Oswald lut ces lignes, où l'opinion de celui qu'il révérait était -si vivement exprimée! Il s'étonna du silence de Lucile envers -lui sur les témoignages d'affection qu'elle avait reçus de son -père. Il crut voir dans ce silence la délicatesse la plus rare, -la crainte de forcer son choix par l'idée d'un devoir; enfin il -fut frappé de ces paroles: <i>A celle qui m'a consolé dans mes -peines!</i> «C'est donc Lucile, s'écria-t-il, c'est elle qui adoucissait -le mal que je faisais à mon père; et je l'abandonnerais -quand sa mère est mourante, quand elle n'aura plus que moi -pour consolateur! Ah! Corinne, vous si brillante, si recherchée, -avez-vous besoin, comme Lucile, d'un ami fidèle et dévoué? -Elle n'était plus brillante, elle n'était plus recherchée, -cette Corinne qui errait seule d'auberge en auberge, ne voyant -pas même celui pour qui elle avait tout quitté, et n'ayant pas -la force de s'en éloigner. Elle était tombé malade dans une -petite ville, à moitié chemin d'Édimbourg, et n'avait pu, malgré -ses efforts, continuer sa route. Elle pensait souvent, pendant -les longues nuits de ses souffrances, que, si elle était -morte dans ce lieu, Thérésine seule aurait su son nom, et l'aurait -inscrit sur sa tombe. Quel changement, quel sort pour -une femme qui ne pouvait pas faire un pas en Italie, sans que -la foule des hommages se précipitât sur ses pas! Et faut-il -qu'un seul sentiment dépouille ainsi toute la vie? Enfin, après -huit jours d'angoisses inexprimables, elle reprit sa triste route; -car, bien que l'espérance de voir Oswald en fût le terme, il -y avait tant de pénibles sentiments confondus avec cette vive -attente, que son cœur n'en éprouvait qu'une inquiétude douloureuse. -Avant d'arriver à la demeure de lord Nelvil, Corinne -eut le désir de s'arrêter quelques heures dans la terre -de son père, qui n'en était pas éloignée, et où lord Edgermond -avait ordonné que son tombeau fût placé. Elle n'y -avait point été depuis ce temps, et elle n'avait passé dans -cette terre qu'un mois, seule avec son père. C'était l'époque -la plus heureuse de son séjour en Angleterre. Ces souvenirs -lui inspiraient le besoin de revoir son habitation, et elle ne -croyait pas que lady Edgermond dût y être déjà.</p> - -<p>A quelques milles du château, Corinne aperçut sur le grand -chemin une voiture renversée. Elle fit arrêter la sienne, et vit -sortir de celle qui était brisée un vieillard très-effrayé de la -chute qu'il venait de faire. Corinne se hâta de le secourir, et -lui offrit de le conduire elle-même jusqu'à la ville voisine. Il -accepta avec reconnaissance, et dit qu'il se nommait M. Dickson. -Corinne reconnut ce nom qu'elle avait souvent entendu -prononcer à lord Nelvil. Elle dirigea l'entretien de manière -à faire parler ce bon vieillard sur le seul objet qui l'intéressât -dans la vie. M. Dickson était l'homme du monde qui causait -le plus volontiers; et, ne se doutant pas que Corinne, dont il -ignorait le nom, et qu'il prenait pour une Anglaise, eût aucun -intérêt particulier dans les questions qu'elle lui faisait, il se -mit à dire tout ce qu'il savait avec le plus grand détail; et -comme il désirait de plaire à Corinne, dont les soins l'avaient -touché, il fut indiscret pour l'amuser.</p> - -<p>Il raconta comment il avait appris lui-même à lord Nelvil -que son père s'était opposé d'avance au mariage qu'il voulait -contracter maintenant, et fit l'extrait de la lettre qu'il lui -avait remise, en répétant plusieurs fois ces mots, qui perçaient -le cœur de Corinne: <i>Son père lui a défendu d'épouser -cette Italienne; ce serait outrager sa mémoire que de braver sa -volonté.</i></p> - -<p>M. Dickson ne se borna point encore à ces cruelles paroles; -il affirma de plus qu'Oswald aimait Lucile, que Lucile l'aimait; -que lady Edgermond souhaitait vivement ce mariage, -mais qu'un engagement pris en Italie empêchait lord Nelvil -d'y consentir. «Quoi! dit Corinne à M. Dickson, en tâchant -de contenir le trouble affreux qui l'agitait, vous croyez que -c'est seulement à cause de l'engagement qu'il a contracté -que lord Nelvil ne se marie pas avec miss Lucile Edgermond?—J'en -suis bien sûr, reprit M. Dickson, charmé d'être interrogé -de nouveau; il y a trois jours encore, j'ai vu lord Nelvil; -et, bien qu'il ne m'ait pas expliqué la nature des liens qu'il -avait formés en Italie, il m'a dit ces paroles, que j'ai mandées -à lady Edgermond: <i>Si j'étais libre, j'épouserais Lucile.</i>—S'il -était libre!» répéta Corinne; et dans ce moment sa voiture -s'arrêta devant la porte de l'auberge où elle conduisait -M. Dickson. Il voulut la remercier, lui demander dans quel -lieu il pourrait la revoir; Corinne ne l'entendait plus. Elle lui -serra la main sans pouvoir lui répondre, et le quitta sans -avoir prononcé un seul mot. Il était tard; cependant elle -voulut aller encore dans les lieux où reposaient les cendres -de son père: le désordre de son esprit lui rendait ce pèlerinage -sacré plus nécessaire que jamais.</p> - - -<h3>CHAPITRE IX</h3> - -<p>Lady Edgermond était depuis deux jours à sa terre, et ce -soir-là même il y avait un grand bal chez elle. Tous ses voisins, -tous ses vassaux lui avaient demandé de se réunir pour -célébrer son arrivée; Lucile l'avait aussi désiré, peut-être -dans l'espoir qu'Oswald y viendrait: en effet, il y était lorsque -Corinne arriva. Elle vit beaucoup de voitures dans l'avenue, -et fit arrêter la sienne à quelques pas; elle descendit, et reconnut -le séjour où son père lui avait témoigné les sentiments -les plus tendres. Quelle différence entre ces temps, qu'elle -croyait alors malheureux, et sa situation actuelle! C'est ainsi -que dans la vie on est puni des peines de l'imagination par -les chagrins réels, qui n'apprennent que trop à connaître le -véritable malheur.</p> - -<p>Corinne fit demander pourquoi le château était illuminé, et -quelles étaient les personnes qui s'y trouvaient dans ce moment. -Le hasard fit que le domestique de Corinne interrogea -l'un de ceux que lord Nelvil avait pris à son service en Angleterre, -et qui se trouvait là dans ce moment. Corinne entendit -sa réponse. <i>C'est un bal</i>, dit-il, <i>que donne aujourd'hui -lady Edgermond; et lord Nelvil, mon maître</i>, ajouta-t-il, <i>a -ouvert ce bal avec miss Lucile Edgermond, l'héritière de ce -château.</i> A ces mots, Corinne frémit, mais elle ne changea -point de résolution. Une âpre curiosité l'entraînait à se rapprocher -des lieux où tant de douleurs la menaçaient; elle fit -signe à ses gens de s'éloigner, et elle entra seule dans le parc, -qui se trouvait ouvert, et dans lequel, à cette heure, l'obscurité -permettait de se promener longtemps sans être vue. Il -était dix heures; et depuis que le bal avait commencé, Oswald -dansait avec Lucile ces contredanses anglaises que l'on recommence -cinq ou six fois dans la soirée; mais toujours le -même homme danse avec la même femme, et la plus grande -gravité règne quelquefois dans cette partie de plaisir.</p> - -<p>Lucile dansait noblement, mais sans vivacité; le sentiment -même qui l'occupait ajoutait à son sérieux naturel. Comme -on était curieux dans le canton de savoir si elle aimait lord -Nelvil, tout le monde la regardait avec plus d'attention encore -que de coutume, ce qui l'empêchait de lever les yeux sur -Oswald; et sa timidité était telle, qu'elle ne voyait ni n'entendait -rien. Ce trouble et cette réserve touchèrent beaucoup -lord Nelvil dans le premier moment; mais comme cette situation -ne variait pas, il commençait un peu à s'en fatiguer, -et comparait cette longue rangée d'hommes et de femmes, et -cette musique monotone, avec la grâce animée des airs et des -danses d'Italie. Cette réflexion le fit tomber dans une profonde -rêverie, et Corinne eût encore goûté quelques instants de -bonheur si elle avait pu connaître alors les sentiments de lord -Nelvil. Mais l'infortunée, qui se sentait étrangère sur le sol -paternel, isolée près de celui qu'elle avait espéré pour époux, -parcourait au hasard les sombres allées d'une demeure qu'elle -pouvait autrefois considérer comme la sienne. La terre manquait -sous ses pas, et l'agitation de la douleur lui tenait seule -lieu de force: peut-être pensait-elle qu'elle rencontrerait Oswald -dans le jardin; mais elle ne savait pas elle-même ce -qu'elle désirait.</p> - -<p>Le château était placé sur une hauteur, au pied de laquelle -coulait une rivière. Il y avait beaucoup d'arbres sur l'un des -bords, mais l'autre n'offrait que des rochers arides et couverts -de bruyère. Corinne, en marchant, se trouva près de la rivière; -elle entendit là tout à la fois la musique de la fête et -le murmure des eaux. La lueur des lampions du bal se réfléchissait -d'en haut jusqu'au milieu des ondes, tandis que le -pâle reflet de la lune éclairait seul les campagnes désertes de -l'autre rive. On eût dit que dans ces lieux, comme dans la -tragédie de Hamlet, les ombres erraient autour du palais où -se donnaient les festins.</p> - -<p>L'infortunée Corinne, seule, abandonnée, n'avait qu'un pas -à faire pour se plonger dans l'éternel oubli. «Ah! s'écria-t-elle, -si demain, lorsqu'il se promènera sur ces bords avec la -troupe joyeuse de ses amis, ses pas triomphants heurtaient -contre les restes de celle qu'une fois pourtant il a aimée, -n'aurait-il pas une émotion qui me vengerait, une douleur qui -ressemblerait à ce que je souffre? Non, non, reprit-elle, ce -n'est pas la vengeance qu'il faut chercher dans la mort, mais -le repos.» Elle se tut, et contempla de nouveau cette rivière -qui coulait si vite et néanmoins si régulièrement, cette nature -si bien ordonnée, quand l'âme humaine est toute en tumulte; -elle se rappela le jour où lord Nelvil se précipita dans la mer -pour sauver un vieillard. «Qu'il était bon alors! s'écria Corinne, -hélas! dit-elle en pleurant, peut-être l'est-il encore! -Pourquoi le blâmer parce que je souffre? peut-être ne le sait-il -pas; peut-être, s'il me voyait…» Et tout à coup elle prit la -résolution de faire demander lord Nelvil au milieu de cette -fête, et de lui parler à l'instant. Elle remonta vers le château, -avec l'espèce de mouvement que donne une décision nouvellement -prise, une décision qui succède à de longues incertitudes; -mais en approchant elle fut saisie d'un tel tremblement, -qu'elle fut obligée de s'asseoir sur un banc de pierre -qui était devant les fenêtres. La foule des paysans rassemblés -pour voir danser empêcha qu'elle ne fût remarquée.</p> - -<p>Lord Nelvil, dans ce moment, s'avança sur le balcon; il -respira l'air frais du soir; quelques rosiers qui se trouvaient -là lui rappelèrent le parfum que portait habituellement Corinne, -et l'impression qu'il en ressentit le fit tressaillir. Cette -fête longue et ennuyeuse le fatiguait; il se souvint du bon -goût de Corinne dans l'arrangement d'une fête, de son intelligence -dans tout ce qui tenait aux beaux-arts, et il sentit que -c'était seulement dans la vie régulière et domestique qu'il se -représentait avec plaisir Lucile pour compagne. Tout ce qui -appartenait le moins du monde à l'imagination, à la poésie, -lui retraçait le souvenir de Corinne, et renouvelait ses regrets. -Pendant qu'il était dans cette disposition, un de ses amis -s'approcha de lui, et ils s'entretinrent quelques moments ensemble. -Corinne alors entendit la voix d'Oswald.</p> - -<p>Inexprimable émotion que la voix de ce qu'on aime! Mélange -confus d'attendrissement et de terreur! car il est des -impressions si vives, que notre pauvre et faible nature se -craint elle-même en les éprouvant.</p> - -<p>Un des amis d'Oswald lui dit: «Ne trouvez-vous pas ce -bal charmant?—Oui, répondit-il avec distraction; oui, en -vérité,» répéta-t-il en soupirant. Ce soupir et l'accent mélancolique -de sa voix causèrent à Corinne une vive joie: elle se -crut certaine de retrouver le cœur d'Oswald, de se faire encore -entendre de lui; et, se levant avec précipitation, elle s'avança -vers un des domestiques de la maison pour le charger de -demander lord Nelvil. Si elle avait suivi ce mouvement, -combien sa destinée et celle d'Oswald eussent été différentes!</p> - -<p>Dans cet instant, Lucile s'approcha de la fenêtre; et voyant -passer dans le jardin, à travers l'obscurité, une femme vêtue -de blanc, mais sans aucun ornement de fête, sa curiosité -fut excitée. Elle avança la tête, et, regardant attentivement, -elle crut reconnaître les traits de sa sœur; mais comme -elle ne doutait pas qu'elle ne fût morte depuis sept années, -la frayeur que lui causa cette vue la fit tomber évanouie. -Tout le monde courut à son secours. Corinne ne trouva plus -le domestique auquel elle voulait parler, et se retira plus avant -dans l'allée, afin de ne pas être remarquée.</p> - -<p>Lucile revint à elle, et n'osa point avouer ce qui l'avait -émue. Mais, comme dès l'enfance sa mère avait fortement -frappé son esprit par toutes les idées qui tiennent à la dévotion, -elle se persuada que l'image de sa sœur lui était apparue, -marchant vers le tombeau de leur père, pour lui reprocher -l'oubli de ce tombeau, le tort qu'elle avait eu de -recevoir une fête dans ces lieux, sans remplir au moins auparavant -un pieux devoir envers des cendres révérées. Au -moment donc où Lucile se crut sûre de n'être pas observée, -elle sortit du bal. Corinne s'étonna de la voir seule ainsi dans -le jardin et s'imagina que lord Nelvil ne tarderait pas à la rejoindre, -et que peut-être il lui avait demandé un entretien secret -pour obtenir d'elle la permission de faire connaître ses vœux -à sa mère. Cette idée la rendit immobile; mais bientôt elle -remarqua que Lucile tournait ses pas vers un bosquet qu'elle -savait devoir être le lieu où le tombeau de son père avait été -élevé; et s'accusant, à son tour, de n'avoir pas commencé à -y porter ses regards et ses larmes, elle suivit sa sœur à quelque -distance, se cachant à l'aide des arbres et de l'obscurité. -Elle aperçut enfin de loin le sarcophage noir élevé sur la place -où les restes de lord Edgermond étaient ensevelis. Une profonde -émotion la força de s'arrêter et de s'appuyer contre un -arbre. Lucile aussi s'arrêta, et se pencha respectueusement à -l'aspect du tombeau.</p> - -<p>Dans ce moment Corinne était prête à se découvrir à sa -sœur, à lui redemander, au nom de leur père, et son rang et -son époux; mais Lucile fit quelques pas avec précipitation -pour s'approcher du monument, et le courage de Corinne -défaillit. Il y a dans le cœur d'une femme tant de timidité -réunie à l'impétuosité des sentiments, qu'un rien peut la retenir -comme un rien l'entraîner. Lucile se mit à genoux devant -la tombe de son père: elle écarta ses blonds cheveux -qu'une guirlande de fleurs tenait rassemblés, et leva ses yeux -au ciel pour prier avec un regard angélique. Corinne était -placée derrière les arbres; et, sans pouvoir être découverte, -elle voyait facilement sa sœur qu'un rayon de la lune éclairait -doucement; elle se sentit tout à coup saisie par un attendrissement -purement généreux. Elle contempla cette expression -de piété si pure, ce visage si jeune, que les traits de -l'enfance s'y faisaient remarquer encore; elle se retraça le -temps où elle avait servi de mère à Lucile; elle réfléchit sur -elle-même; elle pensa qu'elle n'était pas loin de trente ans, de -ce moment où le déclin de la jeunesse commence; tandis que -sa sœur avait devant elle un long avenir indéfini, un avenir -qui n'était troublé par aucun souvenir, par aucune vie passée -dont il fallût répondre ni devant les autres ni devant sa propre -conscience. «Si je me montre à Lucile, se dit-elle, si je lui -parle, son âme encore paisible sera bientôt troublée. J'ai -déjà tant souffert, je saurai souffrir encore; mais l'innocente -Lucile va passer dans un instant du calme à l'agitation la plus -cruelle; et c'est moi qui l'ai tenue dans mes bras, qui l'ai fait -dormir sur mon sein, c'est moi qui la précipiterais dans le -monde des douleurs!» Ainsi pensait Corinne. Cependant -l'amour livrait dans son cœur un cruel combat à ce sentiment -désintéressé, à cette exaltation de l'âme qui la portait à se sacrifier -elle-même.</p> - -<p>Lucile dit alors tout haut: «O mon père! priez pour moi.» -Corinne l'entendit; et se laissant aussi tomber à genoux, elle -demanda la bénédiction paternelle pour les deux sœurs à la -fois, et répandit des larmes qu'arrachaient de son cœur des -sentiments plus purs encore que l'amour. Lucile, continuant -sa prière, prononça distinctement ces paroles: «O ma sœur, -intercédez pour moi dans le ciel; vous m'avez aimée dans -mon enfance, continuez à me protéger.» Ah! combien cette -prière attendrit Corinne! Lucile, enfin, d'une voix pleine de -ferveur, dit: «Mon père, pardonnez-moi l'instant d'oubli -dont un sentiment ordonné par vous-même est la cause. Je -ne suis point coupable en aimant celui que vous m'aviez destiné -pour époux; mais achevez votre ouvrage, et faites qu'il -me choisisse pour la compagne de sa vie: je ne puis être -heureuse qu'avec lui; mais jamais il ne saura que je l'aime, -jamais ce cœur tremblant ne trahira son secret. O mon Dieu! -ô mon père! consolez votre fille, et rendez-la digne de l'estime -et de la tendresse d'Oswald!—Oui, répéta Corinne à -voix basse, exaucez-la, mon père; et pour l'autre de vos enfants, -une mort douce et tranquille.»</p> - -<p>En achevant ce vœu solennel, le plus grand effort dont -l'âme de Corinne fût capable, elle tira de son sein la lettre -qui contenait l'anneau donné par Oswald, et s'éloigna rapidement. -Elle sentait bien qu'en envoyant cette lettre et laissant -ignorer à lord Nelvil qu'elle était en Angleterre, elle -brisait leurs liens et donnait Oswald à Lucile; mais en présence -de ce tombeau, les obstacles qui la séparaient de lui -s'étaient offerts avec plus de force que jamais; elle s'était -rappelé les paroles de M. Dickson: <i>Son père lui défend d'épouser -cette Italienne</i>, et il lui sembla que le sien aussi s'unissait -à celui d'Oswald, et que l'autorité paternelle tout entière -condamnait son amour. L'innocence de Lucile, sa jeunesse, -sa pureté, exaltaient son imagination, et elle était, un moment -du moins, fière de s'immoler pour qu'Oswald fût en -paix avec son pays, avec sa famille, avec lui-même.</p> - -<p>La musique qu'on entendait en approchant du château soutenait -le courage de Corinne. Elle aperçut un pauvre vieillard -aveugle qui était assis au pied d'un arbre, écoutant le bruit -de la fête. Elle s'avança vers lui en le priant de remettre la -lettre qu'elle lui donnait à l'un des gens du château. Ainsi -elle ne courut pas même le risque que lord Nelvil pût découvrir -qu'une femme l'avait apportée. En effet, qui eût vu -Corinne remettant cette lettre aurait senti qu'elle contenait -le destin de sa vie. Ses regards, sa main tremblante, sa voix -solennelle et troublée, tout annonçait un de ces terribles -moments où la destinée s'empare de nous, où l'être malheureux -n'agit plus que comme l'esclave de la fatalité qui le -poursuit.</p> - -<p>Corinne observa de loin le vieillard, qu'un chien fidèle -conduisait: elle le vit donner sa lettre à l'un des domestiques -de lord Nelvil, qui, par hasard, dans cet instant, en apportait -d'autres au château. Toutes les circonstances se réunissaient -pour ne plus laisser d'espoir. Corinne fit encore quelques pas -en se retournant pour regarder ce domestique avancer vers -la porte; et, quand elle ne le vit plus, quand elle fut sur le -grand chemin, quand elle n'entendit plus la musique, et que -les lumières mêmes du château ne se firent plus apercevoir, -une sueur froide mouilla son front, un frissonnement de mort -la saisit: elle voulut avancer encore, mais la nature s'y refusa, -et elle tomba sans connaissance sur la route.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l18">LIVRE DIX-HUITIÈME<br /> -LE SÉJOUR A FLORENCE</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Le comte d'Erfeuil, après avoir passé quelque temps en -Suisse, et s'être ennuyé de la nature dans les Alpes, comme -il s'était fatigué des beaux-arts à Rome, sentit tout à coup -le désir d'aller en Angleterre, où on l'avait assuré que se -trouvait la profondeur de la pensée; et il s'était persuadé un -matin, en s'éveillant, que c'était de cela qu'il avait besoin. Ce -troisième essai ne lui ayant pas mieux réussi que les deux -premiers, son attachement pour lord Nelvil se ranima tout à -coup; et s'étant dit, aussi un matin, qu'il n'y avait de bonheur -que dans l'amitié véritable, il partit pour l'Écosse. Il -alla d'abord chez lord Nelvil, et ne le trouva pas chez lui; -mais ayant appris que c'était chez lady Edgermond qu'on -pourrait le rencontrer, il remonta sur-le-champ à cheval pour -l'y chercher, tant il se croyait le besoin de le revoir. Comme -il passait très-vite, il aperçut sur le bord du chemin une -femme étendue sans mouvement; il s'arrêta, descendit de -cheval, et se hâta de la secourir. Quelle fut sa surprise en -reconnaissant Corinne à travers sa mortelle pâleur! Une vive -pitié le saisit; avec l'aide de son domestique il arrangea quelques -branches pour la transporter, et son dessein était de la -conduire ainsi au château de lady Edgermond, lorsque Thérésine, -qui était restée dans la voiture de Corinne, inquiète -de ne pas voir revenir sa maîtresse, arriva dans ce moment, -et, croyant que lord Nelvil pouvait seul l'avoir plongée dans -cet état, décida qu'il fallait la porter à la ville voisine. Le -comte d'Erfeuil suivit Corinne, et pendant huit jours que l'infortunée -eut la fièvre et le délire, il ne la quitta point; ainsi -c'était l'homme frivole qui la soignait, et l'homme sensible -qui lui perçait le cœur.</p> - -<p>Ce contraste frappa Corinne quand elle reprit ses sens, et -elle remercia le comte d'Erfeuil avec une profonde émotion; -il répondit en cherchant vite à la consoler: il était plus capable -de nobles actions que de paroles sérieuses, et Corinne devait -trouver en lui plutôt des secours qu'un ami. Elle essaya -de rappeler sa raison, de se retracer ce qui s'était passé: -longtemps elle eut de la peine à se souvenir de ce qu'elle -avait fait, et des motifs qui l'avaient décidée. Peut-être commençait-elle -à trouver son sacrifice trop grand, et pensait-elle -à dire au moins un dernier adieu à lord Nelvil avant de -quitter l'Angleterre, lorsque, le jour qui suivit celui où elle -avait repris connaissance, elle vit, dans un papier public, que -le hasard fit tomber sous ses yeux, cet article-ci:</p> - -<blockquote> -<p>«Lady Edgermond vient d'apprendre que sa belle-fille, -qu'elle croyait morte en Italie, vit, et jouit à Rome, sous le -nom de Corinne, d'une très-grande réputation littéraire. -Lady Edgermond se fait honneur de la reconnaître, et de -partager avec elle l'héritage du frère de lord Edgermond, -qui vient de mourir aux Indes.</p> - -<p>«Lord Nelvil doit épouser dimanche prochain miss Lucile -Edgermond, fille cadette de lord Edgermond, et fille unique -de lady Edgermond, sa veuve. Le contrat a été signé -hier.»</p> -</blockquote> - -<p>Corinne, pour son malheur, ne perdit point l'usage de ses -sens en lisant cette nouvelle; il se fit en elle une révolution -subite, tous les intérêts de la vie l'abandonnèrent; elle se -sentit comme une personne condamnée à mort, mais qui ne -sait pas encore quand sa sentence sera exécutée; et depuis -ce moment la résignation du désespoir fut le seul sentiment -de son âme.</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil entra dans sa chambre; il la trouva plus -pâle encore que quand elle était évanouie, et lui demanda de -ses nouvelles avec anxiété. «Je ne suis pas plus mal, je voudrais -partir après-demain, qui est dimanche, dit-elle avec -solennité; j'irai jusqu'à Plymouth, et je m'embarquerai pour -l'Italie.—Je vous accompagnerai, répondit vivement le -comte d'Erfeuil; je n'ai rien qui me retienne en Angleterre. -Je serai enchanté de faire ce voyage avec vous.—Vous êtes -bon, reprit Corinne, vraiment bon; il ne faut pas juger sur les -apparences…» Puis s'arrêtant, elle reprit: «J'accepte jusqu'à -Plymouth votre appui, car je ne serais pas sûre de me -guider jusque-là; mais, quand une fois on est embarqué, le -vaisseau vous emmène, dans quelque état que vous soyez; -c'est égal.» Elle fit signe au comte d'Erfeuil de la laisser -seule, et pleura longtemps devant Dieu, en lui demandant la -force de supporter sa douleur. Elle n'avait plus rien de l'impétueuse -Corinne; les forces de sa puissante vie étaient épuisées, -et cet anéantissement, dont elle ne pouvait elle-même -se rendre compte, lui donnait du calme. Le malheur l'avait -vaincue: ne faut-il pas tôt ou tard que les plus rebelles courbent -la tête sous son joug?</p> - -<p>Le dimanche, Corinne partit d'Écosse avec le comte d'Erfeuil. -«C'est aujourd'hui, dit-elle en se levant de son lit pour -aller dans sa voiture, c'est aujourd'hui!» Le comte d'Erfeuil -voulut l'interroger; elle ne répondit point, et retomba dans le -silence. Ils passèrent devant une église, et Corinne demanda -au comte d'Erfeuil la permission d'y entrer un moment: elle -se mit à genoux devant l'autel, et, s'imaginant qu'elle y voyait -Oswald et Lucile, elle pria pour eux; mais l'émotion qu'elle -ressentit fut si forte, qu'en voulant se relever elle chancela, -et ne put faire un pas sans être soutenue par Thérésine et le -comte d'Erfeuil, qui vinrent au-devant d'elle. On se levait -dans l'église pour la laisser passer, et on lui montrait une -grande pitié. «J'ai donc l'air bien malade? dit-elle au comte -d'Erfeuil; il y a des personnes plus jeunes et plus brillantes -que moi qui à cette heure sortent de l'église d'un pas triomphant.»</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil n'entendit pas la fin de ces paroles; il -était bon, mais il ne pouvait être sensible; aussi, dans la -route, tout en aimant Corinne, était-il ennuyé de sa tristesse, -et il essayait de l'en tirer, comme si, pour oublier tous les -chagrins de la vie, il ne fallait que le vouloir. Quelquefois il -lui disait: <i>Je vous l'avais bien dit.</i> Singulière manière de consoler; -satisfaction que la vanité se donne aux dépens de la -douleur!</p> - -<p>Corinne faisait des efforts inouïs pour dissimuler ce qu'elle -souffrait, car on est honteux des affections fortes devant les -âmes légères; un sentiment de pudeur s'attache à tout ce qui -n'est pas compris, à tout ce qu'il faut expliquer, à ces secrets -de l'âme enfin dont on ne vous soulage qu'en les devinant. -Corinne aussi se savait mauvais gré de n'être pas assez reconnaissante -des marques de dévouement que lui donnait le -comte d'Erfeuil; mais il y avait dans sa voix, dans son accent, -dans ses regards, tant de distraction, tant de besoin de -s'amuser, qu'on était sans cesse au moment d'oublier ses actions -généreuses, comme il les oubliait lui-même. Il est sans -doute très-noble de mettre peu de prix à ses bonnes actions; -mais il pourrait arriver que l'indifférence qu'on témoignerait -pour ce qu'on aurait fait de bien, cette indifférence si belle en -elle-même, fût néanmoins, dans de certains caractères, l'effet -de la frivolité.</p> - -<p>Corinne, pendant son délire, avait trahi presque tous ses -secrets, et les papiers publics avaient appris le reste au comte -d'Erfeuil; plusieurs fois il avait voulu que Corinne s'entretînt -avec lui de ce qu'il appelait <i>ses affaires</i>; mais il suffisait -de ce mot pour glacer la confiance de Corinne, et elle le supplia -de ne pas exiger d'elle qu'elle prononçât le nom de lord -Nelvil. Au moment de quitter le comte d'Erfeuil, Corinne ne -savait comment lui exprimer sa reconnaissance; car elle était -à la fois bien aise de se trouver seule, et fâchée de se séparer -d'un homme qui se conduisait si bien envers elle. Elle essaya -de le remercier; mais il lui dit si naturellement de n'en plus -parler, qu'elle se tut. Elle le chargea d'annoncer à lady Edgermond -qu'elle refusait en entier l'héritage de son oncle, et -le pria de s'acquitter de cette commission comme s'il l'avait -reçue d'Italie, sans apprendre à sa belle-mère qu'elle était -venue en Angleterre.</p> - -<p>«Et lord Nelvil doit-il le savoir?» dit alors le comte d'Erfeuil. -Ces mots firent tressaillir Corinne. Elle se tut quelque -temps, puis elle reprit: «Vous pourrez le lui dire bientôt; -oui, bientôt; mes amis de Rome vous manderont quand vous -le pourrez.—Soignez au moins votre santé, dit le comte -d'Erfeuil. Savez-vous que je suis inquiet de vous?—Vraiment? -répondit Corinne en souriant; mais je crois en effet -que vous avez raison. Le comte d'Erfeuil lui donna le bras -pour aller jusqu'à son vaisseau: au moment de s'embarquer -elle se tourna vers l'Angleterre, vers ce pays qu'elle quittait -pour toujours, et qu'habitait le seul objet de sa tendresse et -de sa douleur: ses yeux se remplirent de larmes, les premières -qui lui fussent échappées en présence du comte d'Erfeuil. -«Belle Corinne, lui dit-il, oubliez un ingrat; souvenez-vous -des amis qui vous sont si tendrement attachés; et, -croyez-moi, pensez avec plaisir à tous les avantages que vous -possédez.» Corinne, à ces mots, retira sa main au comte d'Erfeuil, -et fit quelques pas loin de lui; puis, se reprochant le -mouvement auquel elle s'était livrée, elle revint, et lui dit -doucement adieu. Le comte d'Erfeuil ne s'aperçut point de -ce qui s'était passé dans l'âme de Corinne. Il entra dans la -chaloupe avec elle, la recommanda vivement au capitaine; -s'occupa même, avec le soin le plus aimable, de tous les détails -qui pouvaient rendre sa traversée plus agréable; et, revenant -avec la chaloupe, il salua le vaisseau de son mouchoir -aussi longtemps qu'il le put. Corinne répondit avec reconnaissance -au comte d'Erfeuil: mais, hélas! était-ce donc là -l'ami sur lequel elle devait compter?</p> - -<p>Les sentiments légers ont souvent une longue durée; rien -ne les brise, parce que rien ne les resserre; ils suivent les -circonstances, disparaissent et reviennent avec elles, tandis -que les affections profondes se déchirent sans retour, et ne -laissent à leur place qu'une douloureuse blessure.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>Un vent favorable transporta Corinne à Livourne en moins -d'un mois. Elle eut presque toujours la fièvre pendant ce -temps; et son abattement était tel, que, la douleur de l'âme -se mêlant à la maladie, toutes ces impressions se confondaient -ensemble, et ne laissaient en elle aucune trace distincte. -Elle hésita, en arrivant, si elle se rendrait d'abord à -Rome; mais, bien que ses meilleurs amis l'y attendissent, une -répugnance insurmontable l'empêchait d'habiter les lieux où -elle avait connu Oswald. Elle se retraçait sa propre demeure, -la porte qu'il ouvrait deux fois par jour en venant chez elle, -et l'idée de se retrouver là sans lui la faisait frissonner. Elle -résolut donc de se rendre à Florence; et comme elle avait le -sentiment que sa vie ne résisterait pas longtemps à ce qu'elle -souffrait, il lui convenait assez de se détacher par degrés de -l'existence, et de commencer d'abord par vivre seule, loin de -ses amis, loin de la ville témoin de ses succès, loin du séjour -où l'on essayerait de ranimer son esprit, où on lui demanderait -de se montrer ce qu'elle était autrefois, quand un découragement -invincible lui rendait tout effort odieux.</p> - -<p>En traversant la Toscane, ce pays si fertile, en approchant -de cette Florence si parfumée de fleurs, en retrouvant enfin -l'Italie, Corinne n'éprouva que de la tristesse; toutes ces -beautés de la campagne, qui l'avaient enivrée dans un autre -temps, la remplissaient de mélancolie. <i>Combien est terrible</i>, -dit Milton, <i>le désespoir que cet air si doux ne calme pas!</i> Il -faut l'amour ou la religion pour goûter la nature; et, dans ce -moment, la triste Corinne avait perdu le premier bien de la -terre, sans avoir encore retrouvé ce calme que la dévotion -seule peut donner aux âmes sensibles et malheureuses.</p> - -<p>La Toscane est un pays très-cultivé et très-riant, mais il -ne frappe point l'imagination comme les environs de Rome. -Les Romains ont si bien effacé les institutions primitives du -peuple qui habitait jadis la Toscane, qu'il n'y reste presque -plus aucune des antiques traces qui inspirent tant d'intérêt -pour Rome et pour Naples; mais on y remarque un autre -genre de beautés historiques, ce sont les villes qui portent -l'empreinte du génie républicain du moyen âge. A Sienne, la -place publique où le peuple se rassemblait, le balcon d'où son -magistrat le haranguait, frappent les voyageurs les moins -capables de réflexion; on sent qu'il a existé là un gouvernement -démocratique.</p> - -<p>C'est une jouissance véritable que d'entendre les Toscans, -de la classe même la plus inférieure: leurs expressions, -pleines d'imagination et d'élégance, donnent l'idée du plaisir -qu'on devait goûter dans la ville d'Athènes quand le peuple -parlait ce grec harmonieux qui était comme une musique continuelle. -C'est une sensation très-singulière de se croire au -milieu d'une nation dont tous les individus seraient également -cultivés, et paraîtraient tous de la classe supérieure; c'est du -moins l'illusion que fait, pour quelques moments, la pureté du -langage.</p> - -<p>L'aspect de Florence rappelle son histoire avant l'élévation -des Médicis à la souveraineté; les palais des familles principales -sont bâtis comme des espèces de forteresses d'où l'on -pouvait se défendre; on voit encore à l'extérieur les anneaux -de fer auxquels les étendards de chaque parti devaient être -attachés; enfin, tout y était rangé bien plus pour maintenir -les forces individuelles que pour les réunir toutes dans l'intérêt -commun. On dirait que la ville est bâtie pour la guerre -civile. Il y a des tours au palais de justice d'où l'on pouvait -apercevoir l'approche de l'ennemi et s'en défendre. Les haines -entre les familles étaient telles, qu'on voit des palais bizarrement -construits, parce que leurs possesseurs n'ont pas voulu -qu'ils s'étendissent sur le sol où des maisons ennemies avaient -été rasées. Ici les Pazzi ont conspiré contre les Médicis; là -les Guelfes ont assassiné les Gibelins; enfin les traces de la -lutte et de la rivalité sont partout; mais à présent tout est -rentré dans le sommeil, et les pierres des édifices ont seules -conservé quelque physionomie. On ne se hait plus, parce qu'il -n'y a plus rien à prétendre, parce qu'un État sans gloire comme -sans puissance n'est plus disputé par ses habitants. La vie -qu'on mène à Florence, de nos jours, est singulièrement monotone; -on va se promener tous les après-midi sur les bords -de l'Arno, et le soir on se demande les uns aux autres si l'on -y a été.</p> - -<p>Corinne s'établit dans une maison de campagne à peu de -distance de la ville. Elle manda au prince Castel-Forte qu'elle -voulait s'y fixer: cette lettre fut la seule que Corinne écrivit, -car elle avait pris une telle horreur pour toutes les actions -communes de la vie, que la moindre résolution à prendre, le -moindre ordre à donner, lui causait un redoublement de -peine. Elle ne pouvait passer les jours que dans une inactivité -complète; elle se levait, se couchait, se relevait, ouvrait -un livre sans pouvoir en comprendre une ligne. Souvent elle -restait des heures entières à sa fenêtre, puis elle se promenait -avec rapidité dans son jardin; une autre fois elle prenait un -bouquet de fleurs, cherchant à s'étourdir par leur parfum. -Enfin le sentiment de l'existence la poursuivait comme une -douleur sans relâche, et elle essayait mille ressources pour -calmer cette dévorante faculté de penser, qui ne lui présentait -plus, comme jadis, les réflexions les plus variées, mais une -seule image, armée de pointes cruelles, qui déchirait son cœur.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Un jour Corinne résolut d'aller voir à Florence les belles -églises qui décorent cette ville; elle se rappelait qu'à Rome -quelques heures passées dans Saint-Pierre calmaient toujours -son âme, et elle espérait le même secours des temples de Florence. -Pour se rendre à la ville, elle traversa le bois charmant -qui est sur les bords de l'Arno: c'était une soirée -ravissante du mois de juin, l'air était embaumé par une inconcevable -abondance de roses, et les visages de tous ceux -qui se promenaient exprimaient le bonheur. Corinne sentit -un redoublement de tristesse en se voyant exclue de cette -félicité générale que la Providence accorde à la plupart des -êtres; mais cependant elle la bénit avec douceur de faire du -bien aux hommes. «Je suis une exception à l'ordre universel, -se disait-elle, il y a du bonheur pour tous; et cette terrible -faculté de souffrir qui me tue, c'est une manière de sentir -particulière à moi seule. O mon Dieu! cependant, pourquoi -m'avez-vous choisie pour supporter cette peine? Ne pourrais-je -pas aussi demander, comme votre divin Fils, <i>que cette coupe -s'éloignât de moi?</i>»</p> - -<p>L'air actif et occupé des habitants de la ville étonna Corinne. -Depuis qu'elle n'avait plus aucun intérêt dans la vie, elle ne -concevait pas ce qui faisait avancer, revenir, se hâter; et traînant -lentement ses pas sur les larges pierres du pavé de Florence, -elle perdait l'idée d'arriver, ne se souvenant plus où -elle avait l'intention d'aller; enfin, elle se trouva devant les -fameuses portes d'airain, sculptées par Ghiberti pour le baptistère -de Saint-Jean, qui est à côté de la cathédrale de -Florence.</p> - -<p>Elle examina quelque temps ce travail immense, où des -nations de bronze, dans des proportions très-petites mais -très-distinctes, offrent une multitude de physionomies variées -qui toutes expriment une pensée de l'artiste, une conception -de son esprit. «Quelle patience! s'écria Corinne, quel respect -pour la postérité! et cependant combien peu de personnes -examinent avec soin ces portes à travers lesquelles la foule -passe avec distraction, ignorance ou dédain! Oh! qu'il est -difficile à l'homme d'échapper à l'oubli, et que la mort est -puissante!»</p> - -<p>C'est dans cette cathédrale que Julien de Médicis a été assassiné; -non loin de là, dans l'église de Saint-Laurent, on voit -la chapelle en marbre, enrichie de pierreries, où sont les tombeaux -des Médicis et les statues de Julien et de Laurent, par -Michel-Ange. Celle de Laurent de Médicis, méditant la vengeance -de l'assassinat de son frère a mérité l'honneur d'être -appelée <i>la pensée de Michel-Ange</i>. Au pied de ces statues -sont l'Aurore et la Nuit; le réveil de l'une, et surtout le sommeil -de l'autre, ont une expression remarquable. Un poëte fit -des vers sur la statue de la nuit, qui finissaient par ces mots: -<i>Bien qu'elle dorme, elle vit; réveille-la si tu ne le crois pas, -elle te parlera.</i> Michel-Ange, qui cultivait les lettres, sans lesquelles -l'imagination en tout genre se flétrit vite, répondit au -nom de la Nuit:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Grato m'è il sonno, e più l'esser di sasso.</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Mentre che il danno e la vergogna dura,</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Non veder, non sentir m'è gran ventura,</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Però non mi destar, deh! parla basso<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.</i></div> -</div> - -<p class="noindent">Michel-Ange est le seul sculpteur des temps modernes qui ait -donné à la figure humaine un caractère qui ne ressemble ni -à la beauté antique ni à l'affectation de nos jours. On croit y -voir l'esprit du moyen âge, une âme énergique et sombre, -une activité constante, des formes très-prononcées, des traits -qui portent l'empreinte des passions, mais ne retracent point -l'idéal de la beauté. Michel-Ange est le génie de sa propre -école; car il n'a rien imité, pas même les anciens.</p> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Il m'est doux de dormir, et plus doux d'être de marbre. Aussi -longtemps que durent l'injustice et la honte, ce m'est un grand -bonheur de ne pas voir et de ne pas entendre: ainsi donc ne m'éveille -point; de grâce parle bas.</p> -</div> -<p>Son tombeau est dans l'église de <i lang="it" xml:lang="it">Santa-Croce</i>. Il a voulu -qu'il fût placé en face d'une fenêtre d'où l'on pouvait voir le -dôme bâti par Filippe Brunelleschi, comme si ses cendres -devaient tressaillir encore sous les marbres à l'aspect de cette -coupole, modèle de celle de Saint-Pierre. Cette église de -<span lang="it" xml:lang="it">Santa-Croce</span> contient la plus brillante assemblée de morts -qui soit peut-être en Europe. Corinne se sentit profondément -émue en marchant entre ces deux rangées de tombeaux. Ici -c'est Galilée, qui fut persécuté par les hommes pour avoir -découvert les secrets du ciel; plus loin, Machiavel, qui révéla -l'art du crime, plutôt en observateur qu'en criminel, mais -dont les leçons profitent plus aux oppresseurs qu'aux opprimés; -l'Arétin, cet homme qui a consacré ses jours à la plaisanterie, -et n'a rien éprouvé sur la terre de sérieux que la -mort; Boccace, dont l'imagination riante a résisté aux fléaux -réunis de la guerre civile et de la peste; un tableau en l'honneur -du Dante, comme si les Florentins, qui l'ont laissé périr -dans le supplice de l'exil, pouvaient encore se vanter de sa -gloire; enfin, plusieurs autres noms honorables se font aussi -remarquer dans ce lieu; des noms célèbres pendant leur vie, -mais qui retentissent plus faiblement de générations en générations, -jusqu'à ce que leur bruit s'éteigne entièrement.</p> - -<p>La vue de cette église, décorée par de si nobles souvenirs, -réveilla l'enthousiasme de Corinne: l'aspect des vivants -l'avait découragée, la présence silencieuse des morts ranima, -pour un moment du moins, cette émulation de gloire dont -elle était jadis saisie; elle marcha d'un pas plus ferme dans -l'église, et quelques pensées d'autrefois traversèrent encore -son âme. Elle vit venir sous les voûtes de jeunes prêtres qui -chantaient à voix basse et se promenaient lentement autour -du chœur; elle demanda à l'un d'eux ce que signifiait cette -cérémonie. <i>Nous prions pour nos morts</i>, lui répondit-il. «Oui, -vous avez raison, pensa Corinne, de les appeler <i>vos morts</i>: -c'est la seule propriété glorieuse qui vous reste. Oh! pourquoi -donc Oswald a-t-il étouffé ces dons que j'avais reçus du ciel, -et que je devais faire servir à exciter l'enthousiasme dans les -âmes qui s'accordent avec la mienne? mon Dieu! s'écria-t-elle -en se mettant à genoux, ce n'est point par un vain -orgueil que je vous conjure de me rendre les talents que vous -m'aviez accordés. Sans doute ils sont les meilleurs de tous, -ces saints obscurs qui ont su vivre et mourir pour vous; mais -il est différentes carrières pour les mortels; et le génie qui -célébrerait les vertus généreuses, le génie qui se consacrerait -à tout ce qui est noble, humain et vrai, pourrait être reçu du -moins dans les parvis extérieurs du ciel.» Les yeux de Corinne -étaient baissés en achevant cette prière, et ses regards -furent frappés par cette inscription d'un tombeau sur lequel -elle s'était mise à genoux: <i>Seule à mon aurore, seule à mon -couchant, je suis encore seule ici.</i></p> - -<p>«Ah! s'écria Corinne, c'est la réponse à ma prière! Quelle -émulation peut-on éprouver quand on est seule sur la terre? -qui partagerait mes succès, si j'en pouvais obtenir? qui s'intéresse -à mon sort? quel sentiment pourrait encourager mon -esprit au travail? il me fallait son regard pour récompense.»</p> - -<p>Une autre épitaphe aussi fixa son attention: <i>Ne me plaignez -pas</i>, disait un homme mort dans la jeunesse; <i>si vous saviez -combien de peines ce tombeau m'a épargnées!</i> «Quel détachement -de la vie ces paroles inspirent! dit Corinne en -versant des pleurs; tout à côté du tumulte de la ville, il y a -cette église, qui apprendrait aux hommes le secret de tout, -s'ils le voulaient; mais on passe sans y entrer, et la merveilleuse -illusion de l'oubli fait aller le monde.»</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Le mouvement d'émulation qui avait soulagé Corinne pendant -quelques instants la conduisit encore le lendemain à la -galerie de Florence; elle se flatta de retrouver son ancien goût -pour les arts, et d'y puiser quelque intérêt pour ses occupations -d'autrefois. Les beaux-arts sont encore très-républicains -à Florence: l'on y montre les statues et les tableaux à toutes -les heures avec la plus grande facilité. Des hommes instruits, -payés par le gouvernement, sont préposés comme des fonctionnaires -publics à l'explication de tous ces chefs-d'œuvre. -C'est un reste de respect pour les talents en tous genres, qui -a toujours existé en Italie, mais plus particulièrement à Florence, -lorsque les Médicis voulaient se faire pardonner leur -pouvoir par leur esprit, et leur ascendant sur les actions par -le libre essor qu'ils laissaient du moins à la pensée. Les gens -du peuple aiment beaucoup les arts à Florence, et mêlent ce -goût à la dévotion, qui est plus régulière en Toscane qu'en -tout autre lieu de l'Italie; il n'est pas rare de les voir confondre -les figures mythologiques avec l'histoire chrétienne. -Un Florentin, homme du peuple, montrait aux étrangers une -Minerve qu'il appelait Judith, un Apollon qu'il nommait David, -et certifiait, en expliquant un bas-relief qui représentait la -prise de Troie, que Cassandre <i>était une bonne chrétienne</i>.</p> - -<p>C'est une immense collection que la galerie de Florence, et -l'on pourrait y passer bien des jours sans parvenir à la connaître. -Corinne parcourait tous ces objets, et se sentait avec -douleur distraite et indifférente. La statue de Niobé réveilla -son intérêt: elle fut frappée de ce calme, de cette dignité à -travers la plus profonde douleur. Sans doute, dans une semblable -situation, la figure d'une véritable mère serait entièrement -bouleversée; mais l'idéal des arts conserve la beauté dans -le désespoir; et ce qui touche profondément dans les ouvrages -du génie, ce n'est pas le malheur même, c'est la puissance que -l'âme conserve sur ce malheur. Non loin de la statue de Niobé -est la tête d'Alexandre mourant; ces deux genres de physionomie -donnent beaucoup à penser. Il y a dans Alexandre l'étonnement -et l'indignation de n'avoir pu vaincre la nature. -Les angoisses de l'amour maternel se peignent dans tous les -traits de Niobé: elle serre sa fille contre son sein avec une -anxiété déchirante; la douleur exprimée par cette admirable -figure porte le caractère de cette fatalité qui ne laissait, chez -les anciens, aucun recours à l'âme religieuse. Niobé lève les -yeux au ciel, mais sans espoir, car les dieux mêmes y sont ses -ennemis.</p> - -<p>Corinne, en retournant chez elle, essaya de réfléchir sur ce -qu'elle venait de voir, et voulut composer comme elle le faisait -jadis; mais une distraction invincible l'arrêtait à chaque -page. Combien elle était loin alors du talent d'improviser! -Chaque mot lui coûtait à trouver, et souvent elle traçait des -paroles sans aucun sens, des paroles qui l'effrayaient elle-même -quand elle se mettait à les relire, comme si l'on voyait -écrit le délire de la fièvre. Se sentant alors incapable de détourner -sa pensée de sa propre situation, elle peignait ce -qu'elle souffrait; mais ce n'étaient plus ces idées générales, -ces sentiments universels qui répondent au cœur de tous les -hommes; c'était le cri de la douleur, cri monotone à la longue -comme celui des oiseaux de la nuit; il y avait trop d'ardeur -dans les expressions, trop d'impétuosité, trop peu de nuances: -c'était le malheur, mais ce n'était plus le talent. Sans doute -il faut, pour bien écrire, une émotion vraie, mais il ne faut -pas qu'elle soit déchirante. Le bonheur est nécessaire à tout, -et la poésie la plus mélancolique doit être inspirée par une -sorte de verve qui suppose et de la force et des jouissances -intellectuelles. La véritable douleur n'a point de fécondité naturelle: -ce qu'elle produit n'est qu'une agitation sombre qui -ramène sans cesse aux mêmes pensées. Ainsi, ce chevalier -poursuivi par un sort funeste parcourait en vain mille détours, -et se retrouvait toujours à la même place.</p> - -<p>Le mauvais état de la santé de Corinne achevait aussi de -troubler son talent. L'on a trouvé dans ses papiers quelques-unes -des réflexions qu'on va lire, et qu'elle écrivait dans ce -temps où elle faisait d'inutiles efforts pour redevenir capable -d'un travail suivi.</p> - - -<h3>CHAPITRE V</h3> - -<blockquote> -<h4>FRAGMENTS DES PENSÉES DE CORINNE.</h4> - -<p>«Mon talent n'existe plus; je le regrette. J'aurais aimé que -mon nom lui parvînt avec quelque gloire; j'aurais voulu -qu'en lisant un écrit de moi il y sentît quelque sympathie -avec lui.</p> - -<p>«J'avais tort d'espérer qu'en rentrant dans son pays, au -milieu de ses habitudes, il conserverait les idées et les sentiments -qui pouvaient seuls nous réunir. Il y a tant à dire -contre une personne telle que moi! et il n'y a qu'une réponse -à tout cela, c'est l'esprit et l'âme que j'ai; mais quelle -réponse pour la plupart des hommes!</p> - -<p>«On a tort cependant de craindre la supériorité de l'esprit -et de l'âme: elle est très-morale, cette supériorité; car tout -comprendre rend très-indulgent, et sentir profondément inspire -une grande bonté.</p> - -<p>«Comment se fait-il que deux êtres qui se sont confié leurs -pensées les plus intimes, qui se sont parlé de Dieu, de l'immortalité -de l'âme, de sa douleur, redeviennent tout à coup -étrangers l'un à l'autre? Étonnant mystère que l'amour! -sentiment admirable ou nul! religieux comme l'étaient les -martyrs, ou plus froid que l'amitié la plus simple. Ce qu'il -y a de plus involontaire au monde vient-il du ciel ou des -passions terrestres? faut-il s'y soumettre ou le combattre? -Ah! qu'il se passe d'orages au fond du cœur!</p> - -<p>«Le talent devrait être une ressource. Quand le Dominiquin -fut enfermé dans un couvent, il peignit des tableaux -superbes sur les murs de sa prison, et laissa des chefs-d'œuvre -pour traces de son séjour; mais il souffrait par les -circonstances extérieures; le mal n'était pas dans l'âme: -quand il est là, rien n'est possible, la source de tout est -tarie.</p> - -<p>«Je m'examine quelquefois comme un étranger pourrait le -faire, et j'ai pitié de moi. J'étais spirituelle, vraie, bonne, -généreuse, sensible; pourquoi tout cela tourne-t-il si fort -à mal? Le monde est-il vraiment méchant? et certaines -qualités nous ôtent-elles nos armes au lieu de nous donner -de la force?</p> - -<p>«C'est dommage: j'étais née avec quelque talent; je mourrai -sans que l'on ait aucune idée de moi, bien que je sois -célèbre. Si j'avais été heureuse, si la fièvre du cœur ne -m'avait pas dévorée, j'aurais contemplé de très-haut la destinée -humaine, j'y aurais découvert des rapports inconnus -avec la nature et le ciel; mais la serre du malheur me -tient; comment penser librement quand elle se fait sentir -chaque fois qu'on essaye de respirer?</p> - -<p>«Pourquoi n'a-t-il pas été tenté de rendre heureuse une -personne dont il avait seul le secret, une personne qui ne -parlait qu'à lui du fond du cœur? Ah! l'on peut se séparer -de ces femmes communes qui aiment au hasard: mais celle -qui a besoin d'admirer ce qu'elle aime, celle dont le jugement -est pénétrant, bien que son imagination soit exaltée, -il n'y a pour elle qu'un objet dans l'univers.</p> - -<p>«J'avais appris la vie dans les poëtes; elle n'est pas ainsi: -il y a quelque chose d'aride dans la réalité, que l'on s'efforce -en vain de changer.</p> - -<p>«Quand je me rappelle mes succès, j'éprouve un sentiment -d'irritation. Pourquoi me dire que j'étais charmante, si je -ne devais pas être aimée? Pourquoi m'inspirer de la confiance -pour qu'il me fût plus affreux d'être détrompée? -Trouvera-t-il dans une autre plus d'esprit, plus d'âme, plus -de tendresse qu'en moi? Non, il trouvera moins, et sera satisfait; -il se sentira d'accord avec la société. Quelles jouissances, -quelles peines factices elle donne!</p> - -<p>«En présence du soleil et des sphères étoilées, on n'a besoin -que de s'aimer et de se sentir dignes l'un de l'autre. -Mais la société, la société! comme elle rend le cœur dur et -l'esprit frivole! comme elle fait vivre pour ce que l'on dira -de vous! Si les hommes se rencontraient un jour, dégagés -chacun de l'influence de tous, quel air pur entrerait dans -l'âme! que d'idées nouvelles, que de sentiments vrais la rafraîchiraient!</p> - -<p>«La nature aussi est cruelle. Cette figure que j'avais, elle -va se flétrir; et c'est en vain alors que j'éprouverais les -affections les plus tendres; des yeux éteints ne peindraient -plus mon âme, n'attendriraient plus pour ma prière.</p> - -<p>«Il y a des peines en moi que je n'exprimerai jamais, pas -même en écrivant; je n'en ai pas la force: l'amour seul -pourrait sonder ces abîmes.</p> - -<p>«Que les hommes sont heureux d'aller à la guerre, d'exposer -leur vie, de se livrer à l'enthousiasme de l'honneur et -du danger! Mais il n'y a rien au dehors qui soulage les femmes; -leur existence, immobile en présence du malheur, est -un bien long supplice!</p> - -<p>«Quelquefois, quand j'entends la musique, elle me retrace -les talents que j'avais, le chant, la danse et la poésie; il me -prend alors envie de me dégager du malheur, de reprendre -à la joie; mais tout à coup un sentiment intérieur me fait -frissonner; on dirait que je suis une ombre qui veut encore -rester sur la terre, quand les rayons du jour, quand l'approche -des vivants la force à disparaître.</p> - -<p>«Je voudrais être susceptible des distractions que donne -le monde; autrefois je les aimais, elles me faisaient du bien; -les réflexions de la solitude me menaient trop loin et trop -avant; mon talent gagnait à la mobilité de mes impressions. -Maintenant j'ai quelque chose de fixe dans le regard -comme dans la pensée: gaieté, grâce, imagination, qu'êtes-vous -devenus? Ah! je voudrais, ne fût-ce que pour un moment, -goûter encore de l'espérance! Mais c'en est fait, le -désert est inexorable, la goutte d'eau comme la rivière sont -taries, et le bonheur d'un jour est aussi difficile que la destinée -de la vie entière.</p> - -<p>«Je le trouve coupable envers moi; mais quand je le compare -aux autres hommes, combien ils me paraissent affectés, -bornés, misérables! et lui, c'est un ange, mais un ange -armé de l'épée flamboyante qui a consumé mon sort. Celui -qu'on aime est le vengeur des fautes qu'on a commises sur -cette terre; la Divinité lui prête son pouvoir.</p> - -<p>«Ce n'est pas le premier amour qui est ineffaçable, il vient -du besoin d'aimer; mais lorsque, après avoir connu la vie, -et dans toute la force de son jugement, on rencontre l'esprit -et l'âme que l'on avait jusqu'alors vainement cherchés, -l'imagination est subjuguée par la vérité, et l'on a raison -d'être malheureuse.</p> - -<p>«Que cela est insensé, diront au contraire la plupart des -hommes, de mourir pour l'amour, comme s'il n'y avait pas -mille autres manières d'exister! L'enthousiasme en tout -genre est ridicule pour qui ne l'éprouve pas. La poésie, le -dévouement, l'amour, la religion, ont la même origine; et -il y a des hommes aux yeux desquels ces sentiments sont -de la folie. Tout est folie, si l'on veut, hors le soin que l'on -prend de son existence; il peut y avoir erreur et illusion -partout ailleurs.</p> - -<p>«Ce qui fait mon malheur surtout, c'est que lui seul me -comprenait, et peut-être trouvera-t-il une fois aussi que moi -seule je savais l'entendre. Je suis la plus facile et la plus -difficile personne du monde: tous les êtres bienveillants me -conviennent comme société de quelques instants; mais pour -l'intimité, pour une affection véritable, il n'y avait au monde -qu'Oswald que je pusse aimer. Imagination, esprit, sensibilité, -quelle réunion! où se trouve-t-elle dans l'univers? -Et le cruel possédait toutes ces qualités, ou du moins tout -leur charme!</p> - -<p>«Qu'aurais-je à dire aux autres, à qui pourrais-je parler? -quel but, quel intérêt me reste-t-il? Les plus amères douleurs, -les plus délicieux sentiments me sont connus, que -puis-je craindre? que pourrais-je espérer? le pâle avenir -n'est plus pour moi que le spectre du passé.</p> - -<p>«Pourquoi les situations heureuses sont-elles si passagères? -qu'ont-elles de plus fragile que les autres? L'ordre naturel -est-il la douleur? C'est une convulsion que la souffrance -pour le corps, mais c'est un état habituel pour l'âme.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">«Ahi! null' altro che pianto al mondo dura<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</i></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Ah! dans le monde rien ne dure que les larmes.</p> - -<div class="attr"><span class="sc">Pétrarque.</span></div></div> -<p>«Une autre vie! une autre vie! voilà mon espoir; mais -telle est la force de celle-ci, qu'on cherche dans le ciel les -mêmes sentiments qui ont occupé sur la terre. On peint -dans les mythologies du Nord les ombres des chasseurs -poursuivant les ombres des cerfs dans les nuages; mais de -quel droit disons-nous que ce sont des ombres? où est-elle, -la réalité? il n'y a de sûr que la peine, il n'y a qu'elle qui -tienne impitoyablement ce qu'elle promet.</p> - -<p>«Je rêve sans cesse à l'immortalité, non plus à celle que -donnent les hommes: ceux qui, selon l'expression du Dante, -<i>appelleront antique le temps actuel</i>, ne m'intéressent plus; -mais je ne crois pas à l'anéantissement de mon cœur. Non, -mon Dieu, je n'y crois pas. Il est pour vous, ce cœur dont -il n'a pas voulu, et que vous daignerez recevoir après les -dédains d'un mortel.</p> - -<p>«Je sens que je ne vivrai pas longtemps, et cette pensée -met du calme dans mon âme. Il est doux de s'affaiblir dans -l'état où je suis, c'est le sentiment de la peine qui s'émousse.</p> - -<p>«Je ne sais pourquoi dans le trouble de la douleur on est -plus capable de superstition que de piété; je fais des présages -de tout, et je ne sais point encore placer ma confiance -en rien. Ah! que la dévotion est douce dans le bonheur! -quelle reconnaissance envers l'Être suprême doit éprouver -la femme d'Oswald!</p> - -<p>«Sans doute la douleur perfectionne beaucoup le caractère; -on rattache dans sa pensée ses fautes à ses malheurs, -et toujours un lien visible, au moins à nos yeux, semble les -réunir; mais il est un terme à ce salutaire effet.</p> - -<p>«Un profond recueillement m'est nécessaire avant d'obtenir</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">«. . . . . . Tranquillo varco</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">A più tranquilla vita<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</i></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Un tranquille passage vers une vie plus tranquille.</p> -</div> -<p>«Quand je serai tout à fait malade, le calme doit renaître -dans mon cœur; il y a beaucoup d'innocence dans les pensées -de l'être qui va mourir, et j'aime les sentiments qu'inspire -cette situation.</p> - -<p>«Inconcevable énigme de la vie, que la passion, ni la douleur, -ni le génie, ne peuvent découvrir, vous révélerez-vous -à la prière? Peut-être l'idée la plus simple de toutes explique-t-elle -ces mystères! peut-être en avons-nous approché -mille fois dans nos rêveries! Mais ce dernier pas est -impossible, et nos vains efforts en tout genre donnent une -grande fatigue à l'âme. Il est bien temps que la mienne se -repose.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">«Fermossi al fin il cor che balzo tanto<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</i></div> -</div> - -<div class="attr"><span class="sc">Ippolito Pindemonte.</span></div></blockquote> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Il s'est enfin arrêté, ce cœur qui battait si vite.</p> -</div> - -<h3>CHAPITRE VI</h3> - -<p>Le prince Castel-Forte quitta Rome pour venir s'établir à -Florence près de Corinne; elle fut très-reconnaissante de -cette preuve d'amitié; mais elle était un peu honteuse de ne -pouvoir plus répandre dans la conversation le charme qu'elle -y mettait autrefois. Elle était distraite et silencieuse; le dépérissement -de sa santé lui ôtait la force nécessaire pour -triompher, même pour un moment, des sentiments qui l'occupaient. -Elle avait encore en parlant l'intérêt qu'inspire la -bienveillance; mais le désir de plaire ne l'animait plus. Quand -l'amour est malheureux, il refroidit toutes les autres affections, -on ne peut s'expliquer à soi-même ce qui se passe dans -l'âme; mais autant l'on avait gagné par le bonheur, autant -l'on perd par la peine. Le surcroît de vie que donne un sentiment -qui fait jouir de la nature entière se reporte sur tous les -rapports de la vie et de la société; mais l'existence est si -appauvrie quand cet immense espoir est détruit, qu'on devient -incapable d'aucun mouvement spontané. C'est pour -cela même que tant de devoirs commandent aux femmes, et -surtout aux hommes, de respecter et de craindre l'amour -qu'ils inspirent, car cette passion peut dévaster à jamais l'esprit -comme le cœur.</p> - -<p>Le prince Castel-Forte essayait de parler à Corinne des -objets qui l'intéressaient autrefois; elle était quelquefois -plusieurs minutes sans lui répondre, parce qu'elle ne l'entendait -pas dans le premier moment; puis le son et l'idée lui -parvenaient, et elle disait quelque chose qui n'avait ni la couleur -ni le mouvement que l'on admirait jadis dans sa manière -de parler, mais qui faisait aller la conversation quelques instants, -et lui permettait de retomber dans ses rêveries. Enfin -elle faisait encore un nouvel effort pour ne pas décourager -la bonté du prince Castel-Forte, et souvent elle prenait un -mot pour l'autre, ou disait le contraire de ce qu'elle venait de -dire; alors elle souriait de pitié sur elle-même, et demandait -pardon à son ami de cette sorte de folie dont elle avait la -conscience.</p> - -<p>Le prince Castel-Forte voulut se hasarder à lui parler d'Oswald, -et il semblait même que Corinne prît à cette conversation -un âpre plaisir; mais elle était dans un tel état de -souffrance en sortant de cet entretien, que son ami se crut -absolument obligé de se l'interdire. Le prince Castel-Forte -avait une âme sensible; mais un homme, et surtout un -homme qui a été vivement occupé d'une femme, ne sait, -quelque généreux qu'il soit, comment la consoler du sentiment -qu'elle éprouve pour un autre. Un peu d'amour-propre -en lui, et de timidité en elle, empêchent que l'intimité de la -confiance ne soit parfaite: d'ailleurs à quoi servirait-elle? il -n'y a de remède qu'aux chagrins qui se guériraient d'eux-mêmes.</p> - -<p>Corinne et le prince Castel-Forte se promenaient ensemble -chaque jour sur les bords de l'Arno. Il parcourait tous les -sujets d'entretien avec un aimable mélange d'intérêt et de -ménagement; elle le remerciait en lui serrant la main; quelquefois -elle essayait de parler sur les objets qui tiennent à -l'âme: ses yeux se remplissaient de pleurs, et son émotion -lui faisait mal; sa pâleur et son tremblement étaient pénibles -à voir, et son ami cherchait bien vite à la détourner de ces -idées. Une fois elle se mit tout à coup à plaisanter avec sa -grâce accoutumée; le prince Castel-Forte la regarda avec -surprise et joie, mais elle s'enfuit aussitôt en fondant en -larmes.</p> - -<p>Elle revint à dîner, tendit la main à son ami en lui disant: -«Pardon, je voudrais être aimable pour vous récompenser -de votre bonté, mais cela m'est impossible; soyez assez généreux -pour me supporter telle que je suis.» Ce qui inquiétait -vivement le prince Castel-Forte, c'était l'état de santé de Corinne. -Un danger prochain ne la menaçait pas encore; mais -il était impossible qu'elle vécût longtemps, si quelques circonstances -heureuses ne ranimaient pas ses forces. Dans ce -temps, le prince Castel-Forte reçut une lettre de lord Nelvil, -et bien qu'elle ne changeât rien à la situation, puisqu'il lui -confirmait qu'il était marié, il y avait dans cette lettre des -paroles qui auraient ému profondément Corinne. Le prince -Castel-Forte réfléchissait des heures entières pour concerter -avec lui-même s'il devait ou non causer à son amie, en lui -montrant cette lettre, l'impression la plus vive, et il la voyait -si faible qu'il ne l'osait pas. Pendant qu'il délibérait encore, -il reçut une seconde lettre de lord Nelvil, également remplie -de sentiments qui auraient attendri Corinne, mais contenant -la nouvelle de son départ pour l'Amérique. Alors le prince -Castel-Forte se décida tout à fait à ne rien dire. Il eut peut-être -tort; car une des plus amères douleurs de Corinne, c'était -que lord Nelvil ne lui écrivît point: elle n'osait l'avouer à -personne; mais bien qu'Oswald fût pour jamais séparé d'elle, -un souvenir, un regret de sa part, lui auraient été bien chers; -et ce qui lui paraissait le plus affreux, c'était ce silence absolu -qui ne lui donnait pas même l'occasion de prononcer ou -d'entendre prononcer son nom.</p> - -<p>Une peine dont personne ne vous parle, une peine qui -n'éprouve pas le moindre changement, ni par les jours, ni -par les années, et n'est susceptible d'aucun événement, d'aucune -vicissitude, fait encore plus de mal que la diversité des -impressions douloureuses. Le prince Castel-Forte suivit la -maxime commune, qui conseille de tout faire pour amener -l'oubli; mais il n'y a point d'oubli pour les personnes d'une -imagination forte, et il vaut mieux, avec elles, renouveler -sans cesse le même souvenir, fatiguer l'âme de pleurs enfin, -que de l'obliger à se concentrer en elle-même.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l19">LIVRE DIX-NEUVIÈME<br /> -LE RETOUR D'OSWALD EN ITALIE</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Rappelons maintenant les événements qui se passèrent en -Écosse après le jour de cette triste fête où Corinne fit un si -douloureux sacrifice. Le domestique de lord Nelvil lui remit -ses lettres au bal: il sortit pour les lire; il en ouvrit plusieurs -que son banquier de Londres lui envoyait, avant de deviner -celle qui devait décider de son sort; mais quand il aperçut -l'écriture de Corinne, mais quand il vit ces mots: <i>Vous êtes -libre</i>, et qu'il reconnut l'anneau, il sentit à la fois une amère -douleur et l'irritation la plus vive. Il y avait deux mois qu'il -n'avait reçu de lettres de Corinne, et ce silence était rompu -par des paroles si laconiques, par une action si décisive! Il -ne douta pas de son inconstance; il se rappela tout ce que -lady Edgermond avait pu dire de la légèreté, de la mobilité -de Corinne; il entra dans le sens de l'inimitié contre elle, car -il l'aimait assez encore pour être injuste. Il oublia qu'il avait -tout à fait renoncé depuis plusieurs mois à l'idée d'épouser -Corinne, et que Lucile lui avait inspiré un goût assez vif. Il -se crut un homme sensible trahi par une femme infidèle; il -éprouva du trouble, de la colère, du malheur, mais surtout -un mouvement de fierté qui dominait toutes les autres -impressions, et lui inspirait le désir de se montrer supérieur -à celle qui l'abandonnait. Il ne faut pas beaucoup se -vanter de la fierté dans les attachements du cœur; elle n'existe -presque jamais que quand l'amour-propre l'emporte sur l'affection, -et si lord Nelvil eût aimé Corinne comme dans les -jours de Rome et de Naples, le ressentiment contre les torts -qu'il lui croyait ne l'eût point encore détaché d'elle.</p> - -<p>Lady Edgermond s'aperçut du trouble de lord Nelvil; -c'était une personne passionnée sous de froids dehors, et la -maladie mortelle dont elle se sentait menacée ajoutait à l'ardeur -de son intérêt pour sa fille. Elle savait que la pauvre -enfant aimait lord Nelvil, et elle tremblait d'avoir compromis -son bonheur en le lui faisant connaître. Elle ne perdait donc -pas Oswald un instant de vue, et pénétrait dans les secrets -de son âme avec une sagacité que l'on attribue à l'esprit des -femmes, mais qui tient uniquement à l'attention continuelle -qu'inspire un vrai sentiment. Elle prit le prétexte des affaires -de Corinne, c'est-à-dire de l'héritage de son oncle qu'elle -voulait lui faire passer, pour avoir le lendemain matin un entretien -avec lord Nelvil. Dans cet entretien elle devina bien -vite qu'il était mécontent de Corinne; et, flattant son ressentiment -par l'idée d'une noble vengeance, elle lui proposa de -la reconnaître pour sa belle-fille. Lord Nelvil fut étonné de -ce changement subit dans les intentions de lady Edgermond -mais il comprit cependant, quoique cette pensée ne fût en -aucune manière exprimée, que cette offre n'aurait son effet -que s'il épousait Lucile, et, dans l'un de ces moments où l'on -agit plus vite que l'on ne pense, il la demanda en mariage à -sa mère. Lady Edgermond, ravie, put à peine se contenir -assez pour ne pas dire oui avec trop de rapidité; le consentement -fut donné, et lord Nelvil sortit de cette chambre lié -par un engagement qu'il n'avait pas eu l'idée de contracter -en y entrant.</p> - -<p>Pendant que lady Edgermond préparait Lucile à le recevoir, -il se promenait dans le jardin avec une grande agitation. -Il se disait que Lucile lui avait plu précisément parce qu'il -la connaissait peu, et qu'il était bizarre de fonder tout le -bonheur de sa vie sur le charme d'un mystère qui doit nécessairement -être découvert. Il lui revint un mouvement d'attendrissement -pour Corinne, et il se rappela les lettres qu'il -lui avait écrites, et qui exprimaient trop bien les combats de -son âme. «Elle a eu raison, s'écria-t-il, de renoncer à moi; -je n'ai pas eu le courage de la rendre heureuse; mais il devait -lui en coûter davantage, et cette ligne si froide… Mais qui -sait si ses larmes ne l'ont pas arrosée?» et en prononçant -ces mots les siennes coulaient malgré lui. Ses rêveries l'entraînèrent -tellement, qu'il s'éloigna du château, et fut longtemps -cherché par les domestiques de lady Edgermond, qu'elle -avait envoyés pour lui faire dire qu'il était attendu: il s'étonna -lui-même de son peu d'empressement, et se hâta de revenir.</p> - -<p>En entrant dans la chambre, il vit Lucile à genoux et la -tête cachée dans le sein de sa mère; elle avait ainsi la grâce -la plus touchante. Lorsqu'elle entendit lord Nelvil, elle releva -son visage baigné de pleurs, et lui dit en lui tendant la main: -«N'est-il pas vrai, milord, que vous ne me séparerez pas de -ma mère?» Cette aimable manière d'annoncer son consentement -intéressa beaucoup Oswald. Il se mit à genoux à son -tour, et pria lady Edgermond de permettre que le visage de -Lucile se penchât vers le sien; et c'est ainsi que cette innocente -personne reçut la première impression qui la faisait -sortir de l'enfance. Une vive rougeur couvrit son front; Oswald -sentit en la regardant quel lien pur et sacré il venait de -former; et la beauté de Lucile, quelque ravissante qu'elle -fût en ce moment, lui fit moins d'impression encore que sa céleste -modestie.</p> - -<p>Les jours qui précédèrent le dimanche qui avait été fixé -pour la cérémonie se passèrent en arrangements nécessaires -pour le mariage. Lucile, pendant ce temps, ne parla pas -beaucoup plus qu'à l'ordinaire, mais ce qu'elle disait était -noble et simple; et lord Nelvil aimait et approuvait chacune -de ses paroles. Il sentait bien cependant quelque vide auprès -d'elle: la conversation consistait toujours dans une question -et une réponse; elle ne s'engageait pas, elle ne se prolongeait -pas; tout était bien, mais il n'y avait pas ce mouvement, -cette vie inépuisable dont il est difficile de se passer quand -une fois on en a joui. Lord Nelvil se rappelait alors Corinne; -mais comme il n'entendait plus parler d'elle, il espérait que -ce souvenir deviendrait à la fin une chimère, objet seulement -de ses vagues regrets.</p> - -<p>Lucile, en apprenant par sa mère que sa sœur vivait encore, -et qu'elle était en Italie, avait eu le plus grand désir -d'interroger lord Nelvil à son sujet; mais lady Edgermond le -lui avait interdit, et Lucile s'était soumise, selon sa coutume, -sans demander le motif de cet ordre. Le matin du jour du -mariage, l'image de Corinne se retraça dans le cœur d'Oswald -plus vivement que jamais, et il fut effrayé lui-même de -l'impression qu'il en recevait. Mais il adressa ses prières à -son père; il lui dit au fond de son cœur que c'était pour lui, -que c'était pour obtenir sa bénédiction dans le ciel qu'il accomplissait -sa volonté sur la terre. Raffermi par ces sentiments, -il arriva chez lady Edgermond, et se reprocha les -torts qu'il avait eus dans sa pensée envers Lucile. Quand il -la vit, elle était si charmante, qu'un ange qui serait descendu -sur la terre n'aurait pu choisir une autre figure pour donner -aux mortels l'idée des vertus célestes. Ils marchèrent à l'autel. -La mère avait une émotion plus profonde encore que la -fille; car il s'y mêlait cette crainte que fait éprouver toujours -une grande résolution, quelle qu'elle soit, à qui connaît la -vie. Lucile n'avait que de l'espoir; l'enfance se mêlait en -elle à la jeunesse, et la joie à l'amour. En revenant de l'autel, -elle s'appuyait timidement sur le bras d'Oswald; elle s'assurait -ainsi de son protecteur. Oswald la regardait avec attendrissement; -on eût dit qu'il sentait au fond de son cœur un -ennemi qui menaçait le bonheur de Lucile, et qu'il se promettait -de l'en défendre.</p> - -<p>Lady Edgermond, revenue au château, dit à son gendre: -«Je suis tranquille à présent; je vous ai confié le bonheur -de Lucile; il me reste si peu de temps encore à vivre, qu'il -m'est doux de me sentir si bien remplacée.» Lord Nelvil -fut très-attendri par ces paroles, et réfléchit avec autant d'émotion -que d'inquiétude aux devoirs qu'elles lui imposaient. -Peu de jours s'étaient écoulés, et Lucile commençait à peine -à lever ses timides regards sur son époux, et à prendre la confiance -qui aurait pu lui permettre de se faire connaître à lui, -lorsque des incidents malheureux vinrent troubler cette union; -elle s'était annoncée d'abord sous des auspices plus favorables.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>M. Dickson arriva pour voir les nouveaux mariés, et s'excusa -de n'avoir point assisté à la noce, en racontant qu'il -était resté longtemps malade de l'ébranlement causé par une -chute violente. Comme on lui parlait de cette chute, il dit -qu'il avait été secouru par une femme la plus séduisante du -monde. Oswald, dans cet instant, jouait au volant avec Lucile. -Elle avait beaucoup de grâce à cet exercice; Oswald la -regardait et n'écoutait pas M. Dickson, lorsque celui-ci lui -cria, d'un bout de la chambre à l'autre: «Milord, elle a sûrement -beaucoup entendu parler de vous, la belle inconnue qui -m'a secouru, car elle m'a fait bien des questions sur votre -sort.—De qui parlez-vous? répondit lord Nelvil en continuant -à jouer.—D'une femme charmante, reprit M. Dickson, -bien qu'elle eût l'air déjà changé par la souffrance, et qui ne -pouvait parler de vous sans émotion.» Ces mots attirèrent -cette fois l'attention de lord Nelvil, et il se rapprocha de -M. Dickson en le priant de les répéter. Lucile, qui ne s'était -point occupée de ce qu'on avait dit, alla rejoindre sa mère, -qui l'avait fait appeler. Oswald se trouva seul avec M. Dickson; -il lui demanda quelle était cette femme dont il venait de -lui parler. «Je n'en sais rien, répondit-il; sa prononciation -m'a prouvé qu'elle était Anglaise; mais j'ai rarement vu, -parmi nos femmes, une personne si obligeante et d'une conversation -si facile. Elle s'est occupée de moi, pauvre vieillard, -comme si elle eût été ma fille; et pendant tout le temps -que j'ai passé avec elle, je ne me suis pas aperçu de toutes les -contusions que j'avais reçues. Mais, mon cher Oswald, seriez-vous -donc aussi un infidèle en Angleterre comme vous l'avez -été en Italie? car ma charmante bienfaitrice pâlissait et tremblait -en prononçant votre nom.—Juste ciel! de qui parlez-vous? -Une Anglaise, dites-vous!—Oui sans doute, répondit -M. Dickson; vous savez bien que les étrangers ne prononcent -jamais notre langue sans accent.—Et sa figure?—Oh! la -plus expressive que j'aie vue, quoiqu'elle fût pâle et maigre à -faire de la peine.» La brillante Corinne ne ressemblait point -à cette description; mais ne pouvait-elle pas être malade? ne -devait-elle pas avoir beaucoup souffert si elle était venue en -Angleterre, et si elle n'y avait pas vu celui qu'elle venait -chercher? ces réflexions frappèrent tout à coup Oswald, et -il continua ses questions avec une inquiétude extrême. -M. Dickson lui disait toujours que l'inconnue parlait avec une -grâce et une élégance qu'il n'avait rencontrées dans aucune -autre femme; qu'une expression de bonté céleste se peignait -dans ses regards, mais qu'elle semblait languissante et triste. -Ce n'était pas la manière accoutumée de Corinne; mais, encore -une fois, ne pouvait-elle pas être changée par la peine? -«De quelle couleur sont ses yeux et ses cheveux? dit lord -Nelvil.—Du plus beau noir du monde.» Lord Nelvil pâlit. -«Est-elle animée en parlant?—Non, continua M. Dickson; -elle disait quelques paroles de temps en temps pour m'interroger -et me répondre, mais le peu de mots qu'elle prononçait -avaient beaucoup de charme.» Il allait continuer, quand lady -Edgermond et Lucile entrèrent. Il se tut, et lord Nelvil cessa -de le questionner, mais tomba dans la plus profonde rêverie -et sortit pour se promener jusqu'à ce qu'il pût retrouver -M. Dickson seul.</p> - -<p>Lady Edgermond, que sa tristesse avait frappée, renvoya -Lucile pour demander à M. Dickson s'il s'était passé quelque -chose dans leur conversation qui pût affliger son gendre: il -lui raconta naïvement ce qu'il avait dit. Lady Edgermond devina -dans l'instant la vérité, et frémit de la douleur qu'Oswald -ressentirait, s'il savait avec certitude que Corinne était -venue le chercher en Écosse; et, prévoyant bien qu'il interrogerait -de nouveau M. Dickson, elle lui dit ce qu'il devait -répondre pour détourner lord Nelvil de ses soupçons. En -effet, dans un second entretien, M. Dickson n'accrut pas son -inquiétude à cet égard, mais il ne la dissipa point; et la première -idée d'Oswald fut de demander à son domestique si -toutes les lettres qu'il lui avait remises depuis environ trois -semaines venaient de la poste, et s'il ne se souvenait pas d'en -avoir reçu autrement. Le domestique assura que non; mais -comme il sortait de la chambre, il revint sur ses pas, et dit -à lord Nelvil: «<i>Il me semble cependant que le jour du bal un -aveugle m'a remis une lettre pour Votre Seigneurie; mais c'était -sans doute pour implorer ses secours.</i>—Un aveugle! reprit -Oswald; non, je n'ai point reçu de lettre de lui: pourriez-vous -me le retrouver?—Oui, très-facilement, reprit le domestique; -il demeure dans le village.—Allez le chercher,» -dit lord Nelvil; et ne pouvant pas attendre patiemment l'arrivée -de l'aveugle, il alla au-devant de lui, et le rencontra au -bout de l'avenue.</p> - -<p>«Mon ami, lui dit-il, on vous a donné une lettre pour moi -le jour du bal au château: qui vous l'avait remise?—Milord -voit que je suis aveugle; comment pourrais-je le lui -dire?—Croyez-vous -que ce soit une femme?—Oui, milord, car elle -avait un son de voix très-doux, autant qu'on pouvait le remarquer -malgré ses larmes, car j'entendais bien qu'elle pleurait.—Elle -pleurait! reprit Oswald, et que vous a-t-elle dit?—<i>Vous -remettrez cette lettre au domestique d'Oswald, bon -vieillard</i>; puis, se reprenant tout de suite, elle a ajouté: <i>à -lord Nelvil.</i>—Ah! Corinne!» s'écria Oswald; et il fut obligé -de s'appuyer sur le vieillard, car il était près de s'évanouir. -«Milord, continua le vieillard aveugle, j'étais assis au pied -d'un arbre quand elle me donna cette commission; je voulus -m'en acquitter tout de suite; mais comme j'ai de la peine à -me relever à mon âge, elle a daigné m'aider elle-même, -m'a donné plus d'argent que je n'en avais eu depuis longtemps, -et je sentais sa main qui tremblait en me soutenant, -comme la vôtre, milord, à présent.—C'en est assez, dit lord -Nelvil; tenez, bon vieillard, voilà aussi de l'argent, comme -elle vous en a donné; priez pour nous deux.» Et il s'éloigna.</p> - -<p>Depuis ce moment, un trouble affreux s'empara de son âme: -il faisait de tous les côtés de vaines perquisitions, et ne pouvait -concevoir comment il était possible que Corinne fût arrivée -en Écosse sans demander à le voir; il se tourmentait de mille -manières sur les motifs de sa conduite; et l'affliction qu'il -ressentait était si grande, que, malgré ses efforts pour la cacher, -il était impossible que lady Edgermond ne la devinât -pas, et que Lucile même ne s'aperçût combien il était malheureux: -sa tristesse la plongeait elle-même dans une rêverie -continuelle, et leur intérieur était très-silencieux. Ce fut alors -que lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte la première -lettre, que celui-ci ne crut pas devoir montrer à Corinne, et -qui l'aurait sûrement touchée par l'inquiétude profonde qu'elle -exprimait.</p> - -<p>Le comte d'Erfeuil revint de Plymouth, où il avait conduit -Corinne, avant que la réponse du prince Castel-Forte à la -lettre de lord Nelvil fût arrivée: il ne voulait pas dire à lord -Nelvil tout ce qu'il savait de Corinne, et cependant il était -fâché qu'on ignorât qu'il savait un secret important, et qu'il -était assez discret pour le taire. Ses insinuations, qui d'abord -n'avaient pas frappé lord Nelvil, réveillèrent son attention dès -qu'il crut qu'elles pouvaient avoir quelque rapport avec Corinne; -alors il interrogea vivement le comte d'Erfeuil, qui se -défendit assez bien dès qu'il fut parvenu à se faire questionner.</p> - -<p>Néanmoins, à la fin, Oswald lui arracha l'histoire entière -de Corinne, par le plaisir qu'eut le comte d'Erfeuil à raconter -tout ce qu'il avait fait pour elle, la reconnaissance qu'elle -lui avait toujours témoignée, l'état affreux d'abandon et de -douleur où il l'avait trouvée; enfin il fit ce récit sans s'apercevoir -le moins du monde de l'effet qu'il produisait sur lord -Nelvil, et n'ayant d'autre but en ce moment que d'être, comme -disent les Anglais, <i>le héros de sa propre histoire</i>. Quand le -comte d'Erfeuil eut cessé de parler, il fut vraiment affligé du -mal qu'il avait fait. Oswald s'était contenu jusqu'alors, mais -tout à coup il devint comme insensé de douleur: il s'accusait -d'être le plus barbare et le plus perfide des hommes; il se représentait -le dévouement, la tendresse de Corinne, sa résignation, -sa générosité, dans le moment même où elle le croyait -le plus coupable, et il y opposait la dureté, la légèreté dont -il l'avait payée. Il se répétait sans cesse que personne ne l'aimerait -jamais comme elle l'avait aimé, et qu'il serait puni de -quelque manière de la cruauté dont il avait usé envers elle. Il -voulait partir pour l'Italie, la voir seulement un jour, seulement -une heure; mais déjà Rome et Florence étaient occupées -par les Français; son régiment allait s'embarquer, il ne -pouvait s'éloigner sans déshonneur; il ne pouvait percer le -cœur de sa femme, et réparer les torts par les torts, et les -douleurs par les douleurs. Enfin il espérait les dangers de la -guerre, et cette pensée lui rendit du calme.</p> - -<p>Ce fut dans cette disposition qu'il écrivit au prince Castel-Forte -la seconde lettre, que celui-ci résolut encore de ne pas -montrer à Corinne. Les réponses de l'ami de Corinne la peignaient -triste mais résignée; et comme il était fier et blessé -pour elle, il adoucit plutôt qu'il n'exagéra l'état de malheur -où elle était tombée. Lord Nelvil crut donc qu'il ne fallait pas -la tourmenter de ses regrets, après l'avoir rendue si malheureuse -par son amour, et il partit pour les îles avec un sentiment -de douleur et de remords qui lui rendait la vie insupportable.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Lucile était affligée du départ d'Oswald; mais le morne silence -qu'il avait gardé avec elle, pendant les derniers temps -de leur séjour ensemble, avait tellement redoublé sa timidité -naturelle, qu'elle ne put se résoudre à lui dire qu'elle se croyait -grosse; il ne le sut qu'aux îles par une lettre de lady Edgermond, -à qui sa fille l'avait caché jusqu'alors. Lord Nelvil -trouva donc les adieux de Lucile très-froids; il ne jugea pas -bien ce qui se passait dans son âme, et, comparant sa douleur -silencieuse avec les éloquents regrets de Corinne lorsqu'il se -sépara d'elle à Venise, il n'hésita pas à croire que Lucile l'aimait -faiblement. Néanmoins, pendant les quatre années que -dura son absence, elle n'eut pas un jour de bonheur. A peine -la naissance de sa fille put-elle la distraire un moment des -dangers que courait son époux. Un autre chagrin aussi se joignit -à cette inquiétude: elle découvrit par degrés tout ce qui -concernait Corinne et ses relations avec lord Nelvil. Le comte -d'Erfeuil, qui passa près d'une année en Écosse, et vit souvent -Lucile et sa mère, était fortement persuadé qu'il n'avait -pas révélé le secret du voyage de Corinne en Angleterre; -mais il dit tant de choses qui en approchaient, il lui était si -difficile, quand la conversation languissait, de ne pas ramener -le sujet qui intéressait si vivement Lucile, qu'elle parvint -à tout savoir. Tout innocente qu'elle l'était, elle avait encore -assez d'art pour faire parler le comte d'Erfeuil, tant il en fallait -peu pour cela.</p> - -<p>Lady Edgermond, que sa maladie occupait chaque jour davantage, -ne s'était pas doutée du travail que faisait sa fille -pour apprendre ce qui devait lui causer tant de douleur, -mais, quand elle la vit si triste, elle obtint d'elle la confidence -de ses chagrins. Lady Edgermond s'exprima très-sévèrement -sur le voyage de Corinne en Angleterre. Lucile en recevait une -autre impression: elle était tour à tour jalouse de Corinne et -mécontente d'Oswald, qui avait pu se montrer si cruel envers -une femme dont il était tant aimé; et il lui semblait qu'elle -devait craindre, pour son propre bonheur, un homme qui -avait ainsi sacrifié le bonheur d'une autre. Elle avait toujours -conservé de l'intérêt et de la reconnaissance pour sa sœur, -ce qui ajoutait encore à la pitié qu'elle lui inspirait; et, loin -d'être flattée du sacrifice qu'Oswald lui avait fait, elle se -tourmentait de l'idée qu'il ne l'avait choisie que parce que sa -position dans le monde était meilleure que celle de Corinne; -elle se rappelait son hésitation avant le mariage, sa tristesse -peu de jours après, et toujours elle se confirmait dans la -cruelle pensée que son époux ne l'aimait pas. Lady Edgermond -aurait pu lui rendre un grand service dans cette disposition -d'âme, si elle l'avait calmée; mais c'était une personne -sans indulgence, et qui, ne concevant rien que le devoir et -les sentiments qu'il permet, prononçait l'anathème contre tout -ce qui s'écartait de cette ligne. Elle ne pensait pas à ramener -par des ménagements, et s'imaginait, au contraire, que le -seul moyen d'éveiller les remords était de montrer du ressentiment: -elle partageait trop vivement les inquiétudes de Lucile, -s'irritait de la pensée qu'une charmante personne ne fût -pas appréciée par son époux; et loin de lui faire du bien, en -lui persuadant qu'elle était plus aimée qu'elle ne le croyait, -elle confirmait ses craintes à cet égard, pour exciter davantage -sa fierté. Lucile, plus douce et plus éclairée que sa mère, -ne suivait pas rigoureusement les conseils qu'elle lui donnait, -mais il en restait toujours quelques traces; et ses lettres à -lord Nelvil étaient bien moins sensibles que le fond de son -cœur.</p> - -<p>Oswald, pendant ce temps, se distingua dans la guerre par -des actions d'une bravoure éclatante; il exposa mille fois sa -vie, non-seulement par l'enthousiasme de l'honneur, mais par -goût pour le péril. On remarquait que le danger était un -plaisir pour lui; qu'il paraissait plus gai, plus animé, plus -heureux, le jour des combats; il rougissait de joie quand le -tumulte des armes commençait, et c'était dans ce moment -seul qu'un poids qu'il avait sur le cœur se soulevait et le laissait -respirer à l'aise. Adoré de ses soldats, admiré de ses camarades, -il avait une existence très-animée, qui, sans lui donner -du bonheur, l'étourdissait au moins sur le passé comme -sur l'avenir. Il recevait des lettres de sa femme, qu'il trouvait -froides, mais auxquelles cependant il s'accoutumait. Le souvenir -de Corinne lui apparaissait souvent dans ces belles nuits -des tropiques, où l'on prend une si grande idée de la nature -et de son auteur; mais comme le climat et la guerre menaçaient -tous les jours sa vie, il se croyait moins coupable, en -étant si près de périr: on pardonne à ses ennemis lorsque la -mort les menace; on se sent aussi, dans une situation semblable, -de l'indulgence pour soi-même. Lord Nelvil pensait -seulement aux larmes de Corinne, lorsqu'elle apprendrait qu'il -n'était plus; il oubliait celles que ses torts lui avaient fait répandre.</p> - -<p>Au milieu des périls, qui font si souvent réfléchir sur l'incertitude -de la vie, il songeait bien plus à Corinne qu'à Lucile; -ils avaient tant parlé de la mort ensemble, ils avaient si -souvent approfondi toutes les pensées les plus sérieuses, qu'il -croyait encore s'entretenir avec Corinne, quand il s'occupait -des grandes idées que retrace le spectacle habituel de la guerre -et de ses dangers. C'était à elle qu'il s'adressait quand il était -seul, bien qu'il dût la croire irritée contre lui. Il lui semblait -qu'ils s'entendaient encore, malgré l'absence, malgré l'infidélité -même; tandis que la douce Lucile, qu'il ne croyait pas -offensée contre lui, ne s'offrait à son souvenir que comme une -personne digne d'être protégée, mais à laquelle il fallait épargner -toutes les réflexions tristes et profondes. Enfin les troupes -que lord Nelvil commandait furent rappelées en Angleterre; -il revint: déjà la tranquillité du vaisseau lui plaisait bien moins -que l'activité de la guerre. Le mouvement extérieur avait remplacé, -pour lui, les plaisirs de l'imagination, qu'autrefois l'entretien -de Corinne lui faisait goûter; il n'avait pas encore essayé -du repos loin d'elle. Il avait su tellement se faire aimer -de ses soldats, et leur avait inspiré tant d'attachement et d'enthousiasme, -que leurs hommages et leur dévouement renouvelèrent -encore pour lui, pendant le passage, l'intérêt de la -vie militaire. Cet intérêt ne cessa complétement que quand on -fut débarqué.</p> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Lord Nelvil partit alors pour la terre de lady Edgermond, -dans le Northumberland; il fallait qu'il fît de nouveau connaissance -avec sa famille, dont il avait perdu l'habitude depuis -quatre ans. Lucile lui présenta sa fille, âgée de plus de trois -ans, avec autant de timidité qu'une femme coupable pourrait -en éprouver. Cette petite ressemblait à Corinne: l'imagination -de Lucile avait été fort occupée du souvenir de sa sœur -pendant sa grossesse; et Juliette, c'était ainsi qu'elle se nommait, -avait les cheveux et les yeux de Corinne. Lord Nelvil le -remarqua, et en fut troublé; il la prit dans ses bras, et la serra -contre son cœur avec tendresse. Lucile ne vit dans ce mouvement -qu'un souvenir de Corinne, et dès cet instant elle ne -jouit pas sans mélange de l'affection que lord Nelvil témoignait -à Juliette.</p> - -<p>Lucile était encore embellie, elle avait près de vingt ans. -Sa beauté avait pris un caractère imposant, et inspirait à lord -Nelvil un sentiment de respect. Lady Edgermond n'était plus -en état de sortir de son lit, et sa situation lui donnait beaucoup -d'humeur et de chagrin. Elle revit pourtant avec plaisir -lord Nelvil, car elle était très-tourmentée par la crainte de -mourir en son absence, et de laisser sa fille ainsi seule au -monde. Lord Nelvil avait tellement pris l'habitude d'une vie -active, qu'il lui en coûtait beaucoup de rester presque tout le -jour dans la chambre de sa belle-mère, qui ne recevait plus -personne que son gendre et sa fille. Lucile aimait toujours -beaucoup lord Nelvil; mais elle avait la douleur de ne pas se -croire aimée, et lui cachait par fierté ce qu'elle savait de ses -sentiments pour Corinne, et la jalousie qu'ils lui causaient. -Cette contrainte ajoutait encore à sa réserve habituelle, et la -rendait plus froide et plus silencieuse qu'elle ne l'eût été naturellement. -Lorsque son époux voulait lui donner quelques -conseils sur le charme qu'elle aurait pu répandre dans la conversation -en y mettant plus d'intérêt, elle croyait voir dans -ces conseils un souvenir de Corinne, et se blessait au lieu d'en -profiter. Lucile avait une grande douceur de caractère, mais -sa mère lui avait donné des idées positives sur tous les points; -et quand lord Nelvil vantait les plaisirs de l'imagination et le -charme des beaux-arts, elle voyait toujours dans ce qu'il disait -les souvenirs de l'Italie, et rabattait assez sèchement l'enthousiasme -de lord Nelvil, parce qu'elle pensait que Corinne -en était l'unique cause. Dans une autre disposition, elle eût -recueilli avec soin les paroles de son époux, pour étudier tous -les moyens de lui plaire.</p> - -<p>Lady Edgermond, dont la maladie augmentait les défauts, -montrait une antipathie croissante pour tout ce qui sortait de -la monotonie et de la règle habituelle de la vie. Elle voyait -du mal à tout; et son imagination, irritée par la souffrance, -était importunée de tous les bruits, au moral comme au physique. -Elle eût voulu réduire l'existence aux moindres frais -possibles, peut-être pour ne pas regretter vivement ce qu'elle -était près de quitter; mais comme personne n'avoue le motif -personnel de ses opinions, elle les appuyait sur les principes -généraux d'une morale exagérée. Elle ne cessait de désenchanter -la vie, en faisant un tort des moindres plaisirs, en opposant -un devoir à chaque emploi des heures qui pouvait différer -un peu de ce qu'on avait fait la veille. Lucile, qui, bien -qu'elle fût soumise à sa mère, avait cependant plus d'esprit -qu'elle, et plus de flexibilité dans le caractère, se serait réunie -à son époux pour combattre doucement l'austérité de l'exigence -toujours croissante de lady Edgermond, si celle-ci ne -lui avait pas persuadé qu'elle se conduisait ainsi seulement -pour s'opposer au penchant de lord Nelvil pour le séjour de -l'Italie. «Il faut lutter sans cesse, disait-elle, par la puissance -du devoir contre le retour possible d'une inclination si funeste.» -Lord Nelvil avait certainement aussi un grand respect -pour le devoir, mais il le considérait sous des rapports -plus étendus que lady Edgermond. Il aimait à remonter à sa -source, il le croyait parfaitement en harmonie avec nos véritables -penchants, et pensait qu'il n'exigeait point de nous des -sacrifices et des combats continuels. Il lui semblait enfin que -la vertu, loin de tourmenter la vie, contribuait tellement au -bonheur durable, qu'on pouvait la considérer comme une sorte -de prescience accordée à l'homme sur cette terre.</p> - -<p>Quelquefois Oswald, en développant ses idées, se livrait au -plaisir d'employer des expressions de Corinne; il s'écoutait -avec complaisance quand il empruntait son langage. Lady -Edgermond montrait de l'humeur dès qu'il se laissait aller à -cette manière de penser et de parler: les idées nouvelles déplaisent -aux personnes âgées; elles aiment à se persuader que -le monde n'a fait que perdre, au lieu d'acquérir, depuis qu'elles -ont cessé d'être jeunes. Lucile, par l'instinct du cœur, reconnaissait, -dans l'intérêt plus vif que lord Nelvil mettait à ses -propres discours, le retentissement de son affection pour Corinne; -elle baissait les yeux pour ne pas laisser voir à son -époux ce qui se passait dans son âme; et lui, ne se doutant -pas qu'elle fût instruite de ses rapports avec Corinne, attribuait -à la froideur du caractère de sa femme son immobile silence -pendant qu'il parlait avec chaleur. Ne sachant donc à -qui s'adresser pour trouver un esprit qui répondît au sien, les -regrets du passé se renouvelaient plus vivement que jamais -dans son âme, et il tombait dans la plus profonde mélancolie. -Il écrivit au prince Castel-Forte pour avoir des nouvelles de -Corinne. Sa lettre n'arriva point, à cause de la guerre. Sa -santé souffrait extrêmement du climat d'Angleterre, et les médecins -ne cessaient de lui répéter que sa poitrine serait attaquée -de nouveau, s'il ne passait pas l'hiver en Italie; mais il -était impossible d'y songer, puisque la paix n'était pas faite -entre la France et l'Angleterre. Une fois il parla devant sa -belle-mère et sa femme des conseils que les médecins lui -avaient donnés, et de l'obstacle qui s'y opposait. «Quand la -paix serait faite, lui dit lady Edgermond, je ne pense pas, milord, -que vous vous permissiez à vous-même de revoir l'Italie.—Si -la santé de milord l'exigeait, interrompit Lucile, il ferait -très-bien d'y aller.» Ce mot parut assez doux à lord Nelvil, -et il se hâta d'en témoigner sa reconnaissance à Lucile; mais -cette reconnaissance même la blessa: elle crut y voir le dessein -de la préparer au voyage.</p> - -<p>La paix se fit au printemps, et le voyage d'Italie devint -possible. Chaque fois que lord Nelvil laissait échapper quelques -réflexions sur le mauvais état de sa santé, Lucile était -combattue entre l'inquiétude qu'elle éprouvait et la crainte -que lord Nelvil ne voulût insinuer par là qu'il devrait passer -l'hiver en Italie; et, tandis que son sentiment l'aurait portée -à s'exagérer la maladie de son époux, la jalousie, qui naissait -aussi de ce sentiment, l'engageait à chercher des raisons pour -atténuer ce que les médecins mêmes disaient du danger qu'il -courait en restant en Angleterre. Lord Nelvil attribuait cette -conduite de Lucile à l'indifférence et à l'égoïsme, et ils se blessaient -réciproquement, parce qu'ils ne s'avouaient pas leurs -sentiments avec franchise.</p> - -<p>Enfin lady Edgermond tomba dans un état si dangereux, -qu'il n'y eut plus, entre Lucile et lord Nelvil, d'autre sujet -d'entretien que sa maladie; la pauvre femme perdit l'usage de -la parole un mois avant de mourir; l'on ne devinait plus qu'à -ses larmes ou à sa façon de serrer la main ce qu'elle voulait -dire. Lucile était au désespoir; Oswald, sincèrement touché, -veillait toutes les nuits auprès d'elle; et comme c'était au mois -de novembre, il se fit beaucoup de mal par les soins qu'il lui -prodigua. Lady Edgermond parut heureuse des témoignages -de l'affection de son gendre. Les défauts de son caractère disparaissaient -à mesure que son affreux état les eut rendus plus -excusables, tant les approches de la mort tranquillisent toutes -les agitations de l'âme; et la plupart des défauts ne viennent -que de cette agitation.</p> - -<p>La nuit de sa mort, elle prit la main de Lucile et celle de -lord Nelvil, et, les mettant l'une dans l'autre, elle les pressa -toutes les deux contre son cœur; alors elle leva les yeux au -ciel, et ne parut point regretter la parole, qui n'eût rien dit -de plus que ce regard et ce mouvement. Peu de minutes après -elle expira.</p> - -<p>Lord Nelvil, qui avait fait effort sur lui-même pour être -capable de soigner sa belle-mère, devint dangereusement malade; -et l'infortunée Lucile, au moment d'une cruelle douleur, -eut à souffrir la plus affreuse inquiétude. Il paraît que dans -son délire lord Nelvil prononça plusieurs fois le nom de Corinne -et celui de l'Italie. Il demandait souvent, dans ses rêveries, -<i>du soleil, le Midi, un air plus chaud</i>; quand le frisson de -la fièvre le prenait, il disait: <i>Il fait si froid dans ce Nord, que -jamais on ne pourra s'y réchauffer.</i> Quand il revint à lui, il fut -bien étonné d'apprendre que Lucile avait tout disposé pour le -voyage d'Italie; il s'en étonna: elle lui donna pour motif le -conseil des médecins. «Si vous le permettez, ajouta-t-elle, ma -fille et moi nous vous y accompagnerons: il ne faut pas qu'un -enfant soit séparé de son père ni de sa mère.—Sans doute, -reprit lord Nelvil, il ne faut pas que nous nous séparions. Mais -ce voyage vous fait-il de la peine? parlez, j'y renoncerai.—Non, -reprit Lucile, ce n'est pas cela qui me fait de la peine…» -Lord Nelvil la regarda, lui prit la main: elle allait s'expliquer -davantage; mais le souvenir de sa mère, qui lui avait recommandé -de ne jamais avouer à lord Nelvil la jalousie qu'elle -ressentait, l'arrêta tout à coup, et elle reprit en disant: «Mon -premier intérêt, milord, vous devez le croire, c'est le rétablissement -de votre santé.—Vous avez une sœur en Italie, continua -lord Nelvil.—Je le sais, reprit Lucile; en avez-vous des -nouvelles?—Non, dit lord Nelvil; depuis que je suis parti -pour l'Amérique, j'ignore absolument ce qu'elle est devenue.—Eh -bien! milord, nous le saurons en Italie.—Vous intéresse-t-elle -encore?—Oui, milord, répondit Lucile; je n'ai -point oublié la tendresse qu'elle m'a témoignée dans mon enfance.—Oh! -il ne faut rien oublier,» dit lord Nelvil en soupirant; -et le silence de tous les deux finit l'entretien.</p> - -<p>Oswald n'allait point en Italie dans l'intention de renouveler -ses liens avec Corinne; il avait trop de délicatesse pour -se laisser approcher par une telle idée; mais s'il ne devait pas -se rétablir de la maladie de poitrine dont il était menacé, il -trouvait assez doux de mourir en Italie, et d'obtenir, par un -dernier adieu, le pardon de Corinne. Il ne croyait pas que Lucile -pût savoir la passion qu'il avait eue pour sa sœur; encore -moins se doutait-il qu'il eût trahi, dans son délire, les regrets -qui l'agitaient encore. Il ne rendait pas justice à l'esprit de -sa femme, parce que cet esprit était stérile, et lui servait plutôt -à deviner ce que pensaient les autres qu'à les intéresser par ce -qu'elle pensait elle-même. Oswald s'était donc accoutumé à -la considérer comme une belle et froide personne qui remplissait -ses devoirs, et l'aimait autant qu'elle pouvait aimer; mais -il ne connaissait pas la sensibilité de Lucile: elle mettait le -plus grand soin à la cacher. C'était par fierté qu'elle dissimulait, -dans cette circonstance, ce qui l'affligeait; mais, dans -une situation parfaitement heureuse, elle se serait encore fait -un reproche de laisser voir une affection vive, même pour son -époux. Il lui semblait que la pudeur était blessée par l'expression -de tout sentiment passionné; et comme elle était cependant -capable de ces sentiments, son éducation, en lui imposant -la loi de se contraindre, l'avait rendue triste et silencieuse: -on l'avait bien convaincue qu'il ne fallait pas révéler ce qu'elle -éprouvait, mais elle ne prenait aucun plaisir à dire autre -chose.</p> - - -<h3>CHAPITRE V</h3> - -<p>Lord Nelvil craignait les souvenirs que lui retraçait la France: -il la traversa donc rapidement; car, Lucile ne témoignant, dans -ce voyage, ni désir ni volonté sur rien, c'était lui seul qui décidait -de tout. Ils arrivèrent au pied des montagnes qui séparent -le Dauphiné de la Savoie, et montèrent à pied ce qu'on -appelle <i>le pas des Échelles</i>: c'est une route pratiquée dans le -roc, et dont l'entrée ressemble à celle d'une profonde caverne; -elle est sombre dans toute sa longueur, même pendant les plus -beaux jours de l'été. On était alors au commencement de décembre; -il n'y avait point encore de neige; mais l'automne, -saison de décadence, touchait elle-même à sa fin, et faisait -place à l'hiver. Toute la route était couverte de feuilles mortes -que le vent y avait apportées, car il n'existait point d'arbres -dans ce chemin rocailleux; et, près des débris de la nature -flétrie, on ne voyait point les rameaux, espoir de l'année suivante. -La vue des montagnes plaisait à lord Nelvil: il semble, -dans les pays de plaine, que la terre n'ait d'autre but que de -porter l'homme et de le nourrir; mais, dans les contrées pittoresques, -on croit reconnaître l'empreinte du génie du Créateur -et de sa toute-puissance. L'homme cependant s'est familiarisé -partout avec la nature, et les chemins qu'il s'est frayés -gravissent les monts et descendent dans les abîmes. Il n'y a -plus pour lui rien d'inaccessible que le grand mystère de lui-même.</p> - -<p>Dans la Maurienne, l'hiver devint à chaque pas plus rigoureux. -On eût dit qu'on s'avançait vers le Nord en s'approchant -du mont Cenis: Lucile, qui n'avait jamais voyagé, était épouvantée -par ces glaces qui rendent les pas des chevaux si peu -sûrs. Elle cachait ses craintes aux regards d'Oswald, mais se -reprochait souvent d'avoir emmené sa petite fille avec elle; -souvent elle se demandait si la moralité la plus parfaite avait -présidé à cette résolution, et si le goût très-vif qu'elle avait -pour cette enfant, et l'idée aussi qu'elle était plus aimée d'Oswald -en se montrant à lui toujours avec Juliette, ne l'avaient -pas distraite des périls d'un si long voyage. Lucile était une -personne très-timorée, et qui fatiguait souvent son âme à force -de scrupules et d'interrogations secrètes sur sa conduite. Plus -on est vertueux, plus la délicatesse s'accroît, et avec elle les -inquiétudes de la conscience; Lucile n'avait de refuge contre -cette disposition que dans la piété, et de longues prières intérieures -la tranquillisaient.</p> - -<p>Comme ils avançaient vers le mont Cenis, toute la nature -semblait prendre un caractère plus terrible; la neige tombait -en abondance sur la terre, déjà couverte de neige: on eût dit -qu'on entrait dans l'enfer de glace si bien décrit par le Dante. -Toutes les productions de la terre n'offraient plus qu'un aspect -monotone, depuis le fond des précipices jusqu'au sommet -des montagnes; une même couleur faisait disparaître toutes -les variétés de la végétation: les rivières coulaient encore au -pied des monts; mais les sapins, devenus tout blancs, se répétaient -dans les eaux comme des spectres d'arbres. Oswald -et Lucile regardaient ce spectacle en silence: la parole semble -étrangère à cette nature glacée, et l'on se tait avec elle; lorsque -tout à coup ils aperçurent, sur une vaste plaine de neige, une -longue file d'hommes habillés de noir, qui portaient un cercueil -vers une église. Ces prêtres, les seuls êtres vivants qui -parussent au milieu de cette campagne froide et déserte, avaient -une marche lente, que la rigueur du temps aurait hâtée si la -pensée de la mort n'eût pas imprimé sa gravité à tous leurs -pas. Le deuil de la nature et de l'homme, de la végétation et -de la vie; ces deux couleurs, ce blanc et ce noir, qui seules -frappaient les regards et se faisaient ressortir l'une par l'autre, -remplissaient l'âme d'effroi. Lucile dit à voix basse: «Quel -triste présage!—Lucile, interrompit Oswald, croyez-moi, il -n'est pas pour vous.» Hélas! pensa-t-il en lui-même, ce n'est -pas sous de tels auspices que je fis avec Corinne le voyage -d'Italie; qu'est-elle devenue maintenant? et tous ces objets -lugubres qui m'environnent m'annoncent-ils ce que je vais -souffrir?</p> - -<p>Lucile était ébranlée par les inquiétudes que lui causait le -voyage. Oswald ne pensait pas à ce genre de terreur, très-étranger -à un homme, et surtout à un caractère aussi intrépide -que le sien. Lucile prenait pour de l'indifférence ce qui -venait uniquement de ce qu'il ne soupçonnait pas dans cette -occasion la possibilité de la crainte. Cependant tout se réunissait -pour accroître les anxiétés de Lucile: les hommes du -peuple trouvent une sorte de satisfaction à grossir le danger, -c'est leur genre d'imagination; ils se plaisent dans l'effet qu'ils -produisent ainsi sur les personnes d'une autre classe, dont ils -se font écouter en les effrayant. Lorsqu'on veut traverser le -mont Cenis pendant l'hiver, les voyageurs, les aubergistes -vous donnent à chaque instant des nouvelles du passage du -Mont, c'est ainsi qu'on l'appelle; et l'on dirait qu'on parle d'un -monstre immobile, gardien des vallées qui conduisent à la -terre promise. On observe le temps pour savoir s'il n'y a rien -à redouter, et lorsqu'on peut craindre le vent nommé <i>la tourmente</i>, -on conseille fortement aux étrangers de ne pas se risquer -sur la montagne. Ce vent s'annonce dans le ciel par un -blanc nuage qui s'étend comme un linceul dans les airs, et, -peu d'heures après, tout l'horizon en est obscurci.</p> - -<p>Lucile avait pris secrètement toutes les informations possibles, -à l'insu de lord Nelvil; il ne se doutait pas de ses terreurs, -et se livrait tout entier aux réflexions que faisait naître -en lui le retour en Italie. Lucile, que le but du voyage agitait -encore plus que le voyage même, jugeait tout avec une prévention -défavorable, et faisait tacitement un tort à lord Nelvil -de sa parfaite sécurité sur elle et sur sa fille. Le matin du passage -du mont Cenis, plusieurs paysans se rassemblèrent autour -de Lucile, et lui dirent que le temps menaçait <i>la tourmente</i>. -Néanmoins ceux qui devaient la porter, elle et sa fille, -assurèrent qu'il n'y avait rien à craindre. Lucile regarda lord -Nelvil; elle vit qu'il se moquait de la peur qu'on voulait leur -faire; et, de nouveau blessée par ce courage, elle se hâta de -déclarer qu'elle voulait partir. Oswald ne s'aperçut pas du -sentiment qui avait dicté cette résolution, et suivit à cheval le -brancard sur lequel étaient portées sa femme et sa fille. Ils -montèrent assez facilement; mais quand ils furent à la moitié -de la plaine qui sépare la montée de la descente, un horrible -ouragan s'éleva. Des tourbillons de neige aveuglaient les conducteurs, -et plusieurs fois Lucile n'apercevait plus Oswald, -que la tempête avait comme enveloppé de ses brouillards impétueux. -Les respectables religieux qui se consacrent, sur le -sommet des Alpes, au salut des voyageurs, commencèrent à -sonner leurs cloches d'alarme; et bien que ce signal annonçât -la pitié des hommes bienfaisants qui le faisaient entendre, ce -son en lui-même avait quelque chose de très-sombre, et les -coups précipités de l'airain exprimaient mieux encore l'effroi -que le secours.</p> - -<p>Lucile espérait qu'Oswald proposerait de s'arrêter dans le -couvent et d'y passer la nuit; mais comme elle ne voulut pas -lui dire qu'elle le désirait, il crut qu'il valait mieux se hâter -d'arriver avant la fin du jour. Les porteurs de Lucile lui demandèrent -avec inquiétude s'il fallait commencer la descente. -«Oui, répondit-elle, puisque milord ne s'y oppose pas.» -Lucile avait tort de ne pas exprimer ses craintes, car sa fille -était avec elle; mais quand on aime et qu'on ne se croit pas -aimé, on se blesse de tout, et chaque instant de la vie est une -douleur, et presque une humiliation. Oswald restait à cheval, -bien que ce fût la plus dangereuse manière de descendre; -mais il se croyait ainsi plus sûr de ne pas perdre de vue sa -femme et sa fille.</p> - -<p>Au moment où Lucile vit du sommet du mont la route qui -en descend, cette route si rapide qu'on la prendrait elle-même -pour un précipice, si les abîmes qui sont à côté n'en faisaient -sentir la différence, elle serra sa fille contre son cœur avec -une émotion très-vive. Oswald le remarqua; et, laissant son -cheval, il vint lui-même se joindre aux porteurs pour soutenir -le brancard. Oswald avait tant de grâce dans tout ce qu'il -faisait, que Lucile, en le voyant s'occuper d'elle et de Juliette -avec beaucoup de zèle et d'intérêt, sentit ses yeux mouillés -de larmes; puis à l'instant il s'éleva un coup de vent si terrible, -que les porteurs eux-mêmes tombèrent à genoux et -s'écrièrent: <i>O mon Dieu, secourez-nous!</i> Alors Lucile reprit -tout son courage; et, se soulevant sur le brancard, elle tendit -Juliette à lord Nelvil, en lui disant: «Mon ami, prenez -votre fille.» Oswald la saisit, et dit à Lucile: «Et vous -aussi, venez; je pourrai vous porter toutes deux.—Non, répondit -Lucile, sauvez seulement votre fille.—Comment, -sauver! répéta lord Nelvil; est-il question de danger?» Et -se retournant vers les porteurs, il s'écria: «Malheureux! que -ne disiez-vous…—Ils m'en avaient avertie, interrompit Lucile…—Et -vous me l'avez caché! dit lord Nelvil; qu'ai-je -fait pour mériter ce cruel silence?» En prononçant ces mots, -il enveloppa sa fille dans son manteau, et baissa ses yeux vers -la terre dans une anxiété profonde; mais le ciel, protecteur -de Lucile, fit paraître un rayon qui perça les nuages, apaisa -la tempête, et découvrit aux regards les fertiles plaines du -Piémont. Dans une heure toute la caravane arriva sans accident -à la Novalaise, la première ville de l'Italie par delà le -mont Cenis.</p> - -<p>En entrant dans l'auberge, Lucile prit sa fille dans ses -bras, monta dans une chambre, se mit à genoux et remercia -Dieu avec ferveur. Oswald, pendant qu'elle priait, était appuyé -sur la cheminée d'un air pensif; et quand Lucile se fut relevée, -il lui dit: «Lucile, vous avez donc eu peur?—Oui, -mon ami, répondit-elle.—Et pourquoi vous êtes-vous mise -en route?—Vous paraissiez impatient de partir.—Ne savez-vous -pas, répondit lord Nelvil, qu'avant tout je crains pour -vous ou le danger ou la peine?—C'est pour Juliette qu'il -faut les craindre,» dit Lucile. Elle la prit sur ses genoux -pour la réchauffer auprès du feu, et bouclait avec ses mains -les beaux cheveux noirs de cette enfant, que la neige et la pluie -avaient aplatis sur son front. Dans ce moment, la mère et la -fille étaient charmantes. Oswald les regarda toutes les deux -avec tendresse; mais, encore une fois, le silence suspendit un -entretien qui peut-être aurait conduit à une explication -heureuse.</p> - -<p>Ils arrivèrent à Turin. Cette année-là l'hiver était très-rigoureux. -Les vastes appartements de l'Italie sont destinés à -recevoir le soleil, ils paraissaient déserts pendant le froid. -Les hommes sont bien petits sous ces grandes voûtes. Elles -font plaisir pendant l'été par la fraîcheur qu'elles donnent, -mais au milieu de l'hiver on ne sent que le vide de ces palais -immenses dont les possesseurs semblent des pygmées dans la -demeure des géants.</p> - -<p>On venait d'apprendre la mort d'Alfieri, et c'était un deuil -général pour tous les Italiens qui voulaient s'enorgueillir de -leur patrie. Lord Nelvil croyait voir partout l'empreinte de la -tristesse; il ne reconnaissait plus l'impression que l'Italie avait -produite jadis sur lui. L'absence de celle qu'il avait tant -aimée désenchantait à ses yeux la nature et les arts. Il demanda -des nouvelles de Corinne à Turin; on lui dit que depuis -cinq ans elle n'avait rien publié, et vivait dans la retraite -la plus profonde; mais on l'assura qu'elle était à Florence. Il -résolut d'y aller, non pour y rester et trahir ainsi l'affection -qu'il devait à Lucile, mais pour expliquer du moins lui-même -à Corinne comment il avait ignoré son voyage en Écosse.</p> - -<p>En traversant les plaines de la Lombardie, Oswald s'écriait: -«Ah! que cela était beau lorsque tous les ormeaux étaient -couverts de feuilles, et lorsque les pampres verts les unissaient -entre eux!» Lucile se disait en elle-même: «C'était beau quand -Corinne était avec lui.» Un brouillard humide, tel qu'il en fait -souvent dans les plaines traversées par un si grand nombre de -rivières, obscurcissait la vue de la campagne. On entendait, -pendant la nuit, dans les auberges, tomber sur les toits ces -pluies abondantes du Midi qui ressemblent au déluge. Les -maisons en sont pénétrées, et l'eau vous poursuit partout -avec l'activité du feu. Lucile cherchait en vain le charme de -l'Italie: on eût dit que tout se réunissait pour la couvrir -d'un voile sombre, à ses regards comme à ceux d'Oswald.</p> - - -<h3>CHAPITRE VI</h3> - -<p>Oswald, depuis qu'il était entré en Italie, n'avait pas prononcé -un mot d'italien; il semblait que cette langue lui fît -mal, et qu'il évitât de l'entendre comme de la parler. Le soir -du jour où lady Nelvil et lui étaient arrivés à l'auberge de -Milan, ils entendirent frapper à leur porte, et virent entrer -dans leur chambre un Romain d'une figure très-noire, très-marquée, -mais cependant sans véritable physionomie: des -traits créés pour l'expression, mais auxquels il manquait -l'âme qui la donne; et sur cette figure il y avait à perpétuité -un sourire gracieux et un regard qui voulait être poétique. Il -se mit, dès la porte, à improviser des vers remplis de louanges -sur la mère, l'enfant et l'époux; de ces louanges qui conviennent -à toutes les mères, à tous les enfants, à tous les époux -du monde, et dont l'exagération passait par-dessus tous les -sujets, comme si les paroles et la vérité ne devaient avoir -aucun rapport ensemble. Le Romain se servait cependant de -ces sons harmonieux qui ont tant de charmes dans l'italien; -il déclamait avec une force qui faisait encore mieux remarquer -l'insignifiance de ce qu'il disait. Rien ne pouvait être -plus pénible pour Oswald que d'entendre ainsi, pour la première -fois après un long intervalle, une langue chérie, de revoir -ainsi ses souvenirs travestis, et de sentir une impression -de tristesse renouvelée par un objet ridicule. Lucile s'aperçut -de la cruelle situation de l'âme d'Oswald; elle voulait faire -finir l'improvisateur, mais il était impossible d'en être écouté. -Il se promenait dans la chambre à grands pas; il faisait des -exclamations et des gestes continuels, et ne s'embarrassait -pas du tout de l'ennui qu'il causait à ses auditeurs. Son mouvement -était comme celui d'une machine montée, qui ne -s'arrête qu'après un temps marqué. Enfin ce temps arriva, et -lady Nelvil parvint à le congédier.</p> - -<p>Quand il fut sorti, Oswald dit: «Le langage poétique est -si facile à parodier en Italie, qu'on devrait l'interdire à tous -ceux qui ne sont pas dignes de le parler.—Il est vrai, reprit -Lucile, peut-être un peu trop sèchement, il est vrai qu'il doit -être désagréable de se rappeler ce qu'on admire par ce que -nous venons d'entendre.» Ce mot blessa lord Nelvil. «Bien -loin de là, dit-il; il me semble qu'un tel contraste fait sentir -la puissance du génie. C'est ce même langage si misérablement -dégradé qui devenait une poésie céleste lorsque Corinne, -lorsque votre sœur, reprit-il avec affectation, s'en servait pour -exprimer ses pensées.» Lucile fut comme atterrée par ces -paroles: le nom de Corinne ne lui avait pas encore été prononcé -par Oswald pendant tout le voyage, encore moins celui -de <i>votre sœur</i>, qui semblait indiquer un reproche. Les larmes -étaient prêtes à la suffoquer, et, si elle se fût abandonnée à -cette émotion, peut-être ce moment eût-il été le plus doux de -sa vie; mais elle se contint, et la gêne qui existait entre les -deux époux n'en devint que plus pénible.</p> - -<p>Le lendemain le soleil parut; et, malgré les mauvais jours -qui avaient précédé, il se montra brillant et radieux, comme -un exilé qui rentre dans sa patrie. Lucile et lord Nelvil en -profitèrent pour aller voir la cathédrale de Milan: c'est le -chef-d'œuvre de l'architecture gothique en Italie, comme -Saint-Pierre de l'architecture moderne.</p> - -<p>Cette église, bâtie en forme de croix, est une belle image -de douleur qui s'élève au-dessus de la riche et joyeuse ville -de Milan. En montant jusqu'au haut du clocher, on est confondu -du travail scrupuleux de chaque détail. L'édifice entier, -dans toute sa hauteur, est orné, sculpté, découpé, si l'on peut -s'exprimer ainsi, comme le serait un petit objet d'agrément. -Que de patience et de temps il fallut pour accomplir un tel -œuvre! La persévérance vers un même but se transmettait -jadis de génération en génération, et le genre humain, stable -dans ses pensées, élevait des monuments inébranlables comme -elles. Une église gothique fait naître des dispositions très-religieuses. -Horace Walpole a dit que <i>les papes ont consacré à -bâtir des temples à la moderne les richesses que leur avait values -la dévotion inspirée par les églises gothiques</i>. La lumière qui -passe à travers les vitraux coloriés, les formes singulières de -l'architecture, enfin l'aspect entier de l'église est une image -silencieuse de ce mystère de l'infini qu'on sent au dedans de -soi, sans pouvoir jamais s'en affranchir ni le comprendre.</p> - -<p>Lucile et lord Nelvil quittèrent Milan un jour où la terre -était couverte de neige, et rien n'est plus triste que la neige -en Italie; on n'y est point accoutumé à voir disparaître la nature -sous le voile uniforme des frimas; tous les Italiens se -désolent du mauvais temps comme d'une calamité publique. -En voyageant avec Lucile, Oswald avait pour l'Italie une -sorte de coquetterie qui n'était pas satisfaite; l'hiver déplaît -là plus que partout ailleurs, parce que l'imagination n'y est -point préparée. Lord et lady Nelvil traversèrent Plaisance, -Parme, Modène. Les églises et les palais en sont trop vastes, à -proportion du nombre et de la fortune des habitants. On dirait -que ces villes sont arrangées pour recevoir de grands seigneurs -qui doivent arriver, mais qui se sont fait précéder -seulement par quelques hommes de leur suite.</p> - -<p>Le matin du jour où Lucile et lord Nelvil se proposaient -de traverser le Taro, comme si tout devait contribuer à leur -rendre cette fois le voyage d'Italie lugubre, le fleuve s'était -débordé la nuit précédente; et l'inondation de ces fleuves qui -descendent des Alpes et des Apennins est très-effrayante. On -les entend gronder de loin comme le tonnerre; et leur course -est si rapide, que les flots et le bruit qui les annonce arrivent -presque en même temps. Un pont sur de telles rivières n'est -guère possible, parce qu'elles changent de lit sans cesse, et -s'élèvent bien au-dessus du niveau de la plaine. Oswald et -Lucile se trouvèrent tout à coup arrêtés au bord de ce fleuve, -les bateaux avaient été emportés par le courant, et il fallait -attendre que les Italiens, peuple qui ne se presse pas, les eussent -ramenés sur le nouveau rivage que le torrent avait formé. -Lucile, pendant ce temps, se promenait pensive et glacée; le -brouillard était tel, que le fleuve se confondait avec l'horizon, -et ce spectacle rappelait bien plutôt les descriptions poétiques -des rives du Styx, que ces eaux bienfaisantes qui doivent -charmer les regards des habitants brûlés par les rayons du -soleil. Lucile craignait pour sa fille le froid rigoureux qu'il -faisait, et la mena dans une cabane de pêcheur, où le feu était -allumé au milieu de la chambre comme en Russie. «Où donc -est votre belle Italie?» dit Lucile en soupirant à lord Nelvil. -«Je ne sais quand je la retrouverai,» répondit-il avec tristesse.</p> - -<p>En approchant de Parme et de toutes les villes qui sont -sur cette route, on a de loin le coup d'œil pittoresque des -toits en forme de terrasse, qui donnent aux villes d'Italie un -aspect oriental. Les églises, les clochers ressortent singulièrement -au milieu de ces plates-formes; et quand on revient -dans le Nord, les toits en pointe, qui sont ainsi faits pour se -garantir de la neige, causent une impression très-désagréable. -Parme conserve encore quelques chefs-d'œuvre du Corrége. -Lord Nelvil conduisit Lucile dans une église où l'on voit une -peinture à fresque de lui, appelée la Madone <i lang="it" xml:lang="it">della scala</i>; elle -est recouverte par un rideau. Lorsque l'on tira ce rideau, -Lucile prit Juliette dans ses bras pour lui faire mieux voir le -tableau, et dans cet instant l'attitude de la mère et de l'enfant -se trouva par hasard presque la même que celle de la -Vierge et de son fils. La figure de Lucile avait tant de ressemblance -avec l'idéal de modestie et de grâce que le Corrége -a peint, qu'Oswald portait alternativement ses regards du -tableau vers Lucile, et de Lucile vers le tableau. Elle le remarqua, -baissa les yeux, et la ressemblance devint plus frappante -encore; car le Corrége est peut-être le seul peintre qui -sache donner aux yeux baissés une expression aussi pénétrante -que s'ils étaient levés vers le ciel. Le voile qu'il jette -sur les regards ne dérobe en rien le sentiment ni la pensée, -mais leur donne un charme de plus, celui d'un mystère céleste.</p> - -<p>Cette madone est près de se détacher du mur, et l'on voit -la couleur presque tremblante qu'un souffle pourrait faire -tomber. Cela donne à ce tableau le charme mélancolique de -tout ce qui est passager, et l'on y revient plusieurs fois, -comme pour dire à sa beauté qui va disparaître un sensible -et dernier adieu.</p> - -<p>En sortant de l'église, Oswald dit à Lucile: «Ce tableau, -dans peu de temps, n'existera plus, mais moi j'aurai toujours -sous les yeux son modèle.» Ces paroles aimables attendrirent -Lucile; elle serra la main d'Oswald: elle était prête à lui demander -si son cœur pouvait se fier à cette expression de tendresse; -mais quand un mot d'Oswald lui semblait froid, sa -fierté l'empêchait de s'en plaindre; et quand elle était heureuse -d'une expression sensible, elle craignait de troubler ce -moment de bonheur en voulant le rendre plus durable. Ainsi -son âme et son esprit trouvaient toujours des raisons pour le -silence. Elle se flattait que le temps, la résignation et la douceur -amèneraient un jour fortuné qui dissiperait toutes ses -craintes.</p> - - -<h3>CHAPITRE VII</h3> - -<p>La santé de lord Nelvil se remettait par le climat d'Italie; -mais une inquiétude cruelle l'agitait sans cesse: il demandait -partout des nouvelles de Corinne, et on lui répondait partout, -comme à Turin, qu'on la croyait à Florence, mais qu'on ne -savait rien d'elle depuis qu'elle ne voyait personne et n'écrivait -plus. Oh! ce n'était pas ainsi que le nom de Corinne s'annonçait -autrefois; et celui qui avait détruit son bonheur et -son éclat pouvait-il se le pardonner?</p> - -<p>En approchant de Bologne, on est frappé de loin par deux -tours très-élevées, dont l'une surtout est penchée d'une manière -qui effraye la vue. C'est en vain que l'on sait qu'elle -est ainsi bâtie, et que c'est ainsi qu'elle a vu passer les siècles; -cet aspect importune l'imagination. Bologne est une des -villes où l'on trouve un plus grand nombre d'hommes instruits -dans tous les genres; mais le peuple y produit une impression -désagréable. Lucile s'attendait au langage harmonieux -d'Italie qu'on lui avait annoncé, et le dialecte bolonais dut la -surprendre péniblement; il n'en est pas de plus rauque dans -les pays du Nord. C'était au milieu du carnaval qu'Oswald et -Lucile arrivèrent à Bologne; l'on entendait jour et nuit des -cris de joie tout semblables à des cris de colère; une population -pareille à celle des lazzaroni de Naples couche la nuit -sous les arcades qui bordent les rues de Bologne; ils portent -pendant l'hiver un peu de feu dans un vase de terre, mangent -dans la rue, et poursuivent les étrangers par des demandes -continuelles. Lucile espérait en vain ces voix mélodieuses qui -se font entendre la nuit dans les villes d'Italie; elles se taisent -toutes quand le temps est froid, et sont remplacées à -Bologne par des clameurs qui effrayent quand on n'y est pas -accoutumé. Le jargon des gens du peuple paraît hostile, tant -le son en est rude, et les mœurs de la populace sont beaucoup -plus grossières dans quelques contrées méridionales que -les pays du Nord. La vie sédentaire perfectionne l'ordre social; -mais le soleil, qui permet de vivre dans les rues, introduit -quelque chose de sauvage dans les habitudes des gens -du peuple.</p> - -<p>Oswald et lady Nelvil ne pouvaient faire un pas sans être -assaillis par une quantité de mendiants, qui sont en général -le fléau de l'Italie. En passant devant les prisons de Bologne, -dont les barreaux donnent sur la rue, ils virent les détenus -qui se livraient à la joie la plus déplaisante, s'adressaient aux -passants d'une voix de tonnerre, et demandaient des secours -avec des plaisanteries ignobles et des rires immodérés; enfin -tout donnait dans ce lieu l'idée d'un peuple sans dignité. -«Ce n'est pas ainsi, dit Lucile, que se montre en Angleterre -notre peuple, concitoyen de ses chefs. Oswald, un tel pays -peut-il vous plaire?—Dieu me préserve, répondit Oswald, -de jamais renoncer à ma patrie! Mais, quand vous aurez passé -les Apennins, vous entendrez parler le toscan, vous verrez -le véritable Midi, vous connaîtrez le peuple spirituel et animé -de ces contrées, et vous serez, je le crois, moins sévère pour -l'Italie.»</p> - -<p>On peut juger la nation italienne, suivant les circonstances, -d'une manière tout à fait différente. Quelquefois le mal qu'on -en a dit si souvent s'accorde avec ce que l'on voit, et d'autres -fois il paraît souverainement injuste. Dans un pays où la plupart -des gouvernements étaient sans garantie, et l'empire de -l'opinion presque aussi nul pour les premières classes que -pour les dernières; dans un pays où la religion est plus occupée -du culte que de la morale, il y a peu de bien à dire de la -nation considérée d'une manière générale, mais on y rencontre -beaucoup de qualités privées. C'est donc le hasard des -relations individuelles qui inspire aux voyageurs la satire ou -la louange; les personnes que l'on connaît particulièrement -décident du jugement qu'on porte sur la nation; jugement -qui ne peut trouver de base fixe, ni dans les institutions, ni -dans les mœurs, ni dans l'esprit public.</p> - -<p>Oswald et Lucile allèrent voir ensemble les belles collections -de tableaux qui sont à Bologne. Oswald, en les parcourant, -s'arrêta longtemps devant la Sibylle, peinte par le Dominiquin. -Lucile remarqua l'intérêt qu'excitait en lui ce tableau; -et, voyant qu'il s'oubliait longtemps à le contempler, elle osa -s'approcher enfin, et lui demanda timidement si la Sibylle du -Dominiquin parlait plus à son cœur que la Madone du Corrége. -Oswald comprit Lucile, et fut étonné de tout ce que ce mot -signifiait; il la regarda quelque temps sans lui répondre, et -puis il dit: «La Sibylle ne rend plus d'oracles; son génie, -son talent, tout est fini: mais l'angélique figure du Corrége -n'a rien perdu de ses charmes, et l'homme malheureux qui -fit tant de mal à l'une ne trahira jamais l'autre.» En achevant -ces mots, il sortit pour cacher son trouble.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak" id="l20">LIVRE VINGTIÈME<br /> -CONCLUSION</h2> - - -<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p>Après ce qui s'était passé dans la galerie de Bologne, Oswald -comprit que Lucile en savait plus sur ses relations avec -Corinne qu'il ne l'avait imaginé, et il eut enfin l'idée que sa -froideur et son silence venaient peut-être de quelques peines -secrètes; cette fois néanmoins ce fut lui qui craignit l'explication -que jusqu'alors Lucile avait redoutée. Le premier mot -étant dit, elle aurait tout révélé si lord Nelvil l'avait voulu; -mais il lui en coûtait trop de parler de Corinne au moment de -la revoir, de s'engager par une promesse, enfin de traiter un -sujet si propre à l'émouvoir avec une personne qui lui causait -toujours un sentiment de gêne, et dont il ne connaissait le -caractère qu'imparfaitement.</p> - -<p>Ils traversèrent les Apennins, et trouvèrent par delà le beau -climat d'Italie. Le vent de mer, qui est si étouffant pendant -l'été, répandait alors une douce chaleur; les gazons étaient -verts, l'automne finissait à peine, et déjà le printemps semblait -s'annoncer. On voyait dans les marchés des fruits de -toute espèce, des oranges, des grenades. Le langage toscan -commençait à se faire entendre; enfin tous les souvenirs de la -belle Italie rentraient dans l'âme d'Oswald; mais aucune espérance -ne venait s'y mêler: il n'y avait que du passé dans -toutes ces impressions. L'air suave du Midi agissait aussi sur -la disposition de Lucile: elle eût été plus confiante, plus animée, -si lord Nelvil l'eût encouragée; mais ils étaient tous les -deux retenus par une timidité pareille, inquiets de leur disposition -mutuelle, et n'osant se communiquer ce qui les occupait. -Corinne, dans une telle situation, eût bien vite obtenu -le secret d'Oswald comme celui de Lucile; mais ils avaient -l'un et l'autre le même genre de réserve, et plus ils se ressemblaient -à cet égard, et plus il était difficile qu'ils sortissent -de la situation contrainte où ils se trouvaient.</p> - - -<h3>CHAPITRE II</h3> - -<p>En arrivant à Florence, lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte, -et peu d'instants après le prince se rendit chez lui. -Oswald fut si ému en le voyant, qu'il fut longtemps sans pouvoir -lui parler; enfin il lui demanda des nouvelles de Corinne. -«Je n'ai rien que de triste à vous dire sur elle, répondit -le prince Castel-Forte: sa santé est très-mauvaise et s'affaiblit -tous les jours. Elle ne voit personne que moi; l'occupation -lui est souvent très-difficile; cependant je la croyais un -peu plus calme, lorsque nous avons appris votre arrivée en -Italie. Je ne puis vous cacher qu'à cette nouvelle son émotion -a été si vive, que la fièvre, qui l'avait quittée, l'a reprise. -Elle ne m'a point dit quelle était son intention relativement -à vous, car j'évite avec grand soin de lui prononcer votre nom.—Ayez -la bonté, prince, reprit Oswald, de lui faire voir la -lettre que vous avez reçue de moi, il y a près de cinq ans; -elle contient tous les détails des circonstances qui m'ont empêché -d'apprendre son voyage en Angleterre avant que je -fusse l'époux de Lucile; et quand elle l'aura lue, demandez-lui -de me recevoir. J'ai besoin de lui parler pour justifier, s'il -se peut, ma conduite. Son estime m'est nécessaire, quoique -je ne doive plus prétendre à son intérêt.—Je remplirai vos -désirs, milord, dit le prince Castel-Forte: je souhaiterais que -vous lui fissiez quelque bien.»</p> - -<p>Lady Nelvil entra dans ce moment. Oswald lui présenta le -prince Castel-Forte: elle le reçut avec assez de froideur; il la -regarda fort attentivement. Sa beauté sans doute le frappa, -car il soupira en pensant à Corinne, et sortit. Lord Nelvil le -suivit. «Elle est charmante, lady Nelvil, dit le prince Castel-Forte; -quelle jeunesse! quelle fraîcheur! Ma pauvre amie n'a -plus rien de cet éclat; mais il ne faut pas oublier, milord, -qu'elle était bien brillante aussi quand vous l'avez vue pour -la première fois!—Non, je ne l'oublie pas, s'écria lord Nelvil; -non, je ne me pardonnerai jamais!…» Et il s'arrêta sans -pouvoir achever ce qu'il voulait dire. Le reste du jour il fut -silencieux et sombre. Lucile n'essaya pas de le distraire, et -lord Nelvil était blessé de ce qu'elle ne l'essayait pas. Il se -disait en lui-même: «Si Corinne m'avait vu triste, Corinne -m'aurait consolé.»</p> - -<p>Le lendemain matin, son inquiétude le conduisit de très-bonne -heure chez le prince Castel-Forte. «Eh bien, lui dit-il, -qu'a-t-elle répondu?—Elle ne veut pas vous voir, répondit -le prince Castel-Forte.—Et quels sont ses motifs?—J'ai -été hier chez elle, et je l'ai trouvée dans une agitation qui -faisait bien de la peine. Elle marchait à grands pas dans sa -chambre, malgré son extrême faiblesse; sa pâleur était quelquefois -remplacée par une vive rougeur qui disparaissait aussitôt. -Je lui ai dit que vous souhaitiez de la voir; elle a gardé -le silence quelques instants, et m'a dit enfin ces paroles, que -je vous rendrai fidèlement, puisque vous l'exigez: «<i>C'est un -homme qui m'a fait trop de mal. L'ennemi qui m'aurait jetée -dans une prison, qui m'aurait bannie et proscrite, n'eût pas déchiré -mon cœur à ce point. J'ai souffert ce que personne n'a jamais -souffert, un mélange d'attendrissement et d'irritation qui -faisait de mes pensées un supplice continuel. J'avais pour Oswald -autant d'enthousiasme que d'amour. Il doit s'en souvenir; -je lui ai dit une fois qu'il m'en coûterait moins de ne plus l'aimer -que de ne plus l'admirer. Il a flétri l'objet de mon culte; -il m'a trompée volontairement ou involontairement, n'importe; il -n'est pas celui que je croyais. Qu'a-t-il fait pour moi? Il a joui -pendant plus d'une année du sentiment qu'il m'inspirait; et -quand il a fallu me défendre, et quand il a fallu manifester -son cœur par une action, en a-t-il fait une? peut-il se -vanter d'un sacrifice, d'un mouvement généreux? Il est heureux -maintenant, il possède tous les avantages que le monde -apprécie; moi, je me meurs: qu'il me laisse en paix.</i>»</p> - -<p>«Ces paroles sont bien dures, dit Oswald.—Elle est aigrie -par la souffrance, reprit le prince Castel-Forte: je lui ai -vu souvent une disposition plus douce; souvent, permettez-moi -de vous le dire, elle vous a défendu contre moi.—Vous -me trouvez donc bien coupable? reprit lord Nelvil.—Me -permettez-vous de vous le dire? je pense que vous l'êtes, reprit -le prince Castel-Forte. Les torts qu'on peut avoir avec -une femme ne nuisent point dans l'opinion du monde; ces fragiles -idoles, adorées aujourd'hui, peuvent être brisées demain -sans que personne prenne leur défense, et c'est pour cela -même que je les respecte davantage; car la morale à leur -égard n'est défendue que par notre propre cœur. Aucun inconvénient -ne résulte pour nous de leur faire du mal, et cependant -ce mal est affreux. Un coup de poignard est puni par -les lois, et le déchirement d'un cœur sensible n'est l'objet que -d'une plaisanterie; il vaudrait donc mieux se permettre le -coup de poignard.—Croyez-moi, répondit lord Nelvil, moi -aussi j'ai été bien malheureux; c'est ma seule justification, -mais autrefois Corinne eût entendu celle-là. Il se peut qu'elle -ne lui fasse plus rien à présent. Néanmoins je veux lui écrire. -Je crois encore qu'à travers tout ce qui nous sépare elle entendra -la voix de son ami.—Je lui remettrai votre lettre, dit -le prince Castel-Forte; mais, je vous en conjure, ménagez-la: -vous ne savez pas ce que vous êtes encore pour elle. Cinq ans -ne font que rendre une impression plus profonde quand aucune -autre idée n'en a distrait: voulez-vous savoir dans quel -état elle est à présent? une fantaisie bizarre, à laquelle -mes prières n'ont pu la faire renoncer, vous en donnera -l'idée.»</p> - -<p>En achevant ces mots, le prince Castel-Forte ouvrit la porte -de son cabinet, et lord Nelvil l'y suivit. Il vit d'abord le portrait -de Corinne telle qu'elle avait paru dans le premier acte -de <i>Roméo et Juliette</i>; ce jour, celui de tous où il s'était senti -le plus d'entraînement pour elle, un air de confiance et de -bonheur ranimait tous ses traits. Les souvenirs de ces temps -de fête se réveillèrent tout entiers dans l'imagination de lord -Nelvil; et comme il trouvait du plaisir à s'y livrer, le prince -Castel-Forte le prit par la main, et, tirant un rideau de crêpe -qui couvrait un autre tableau, il lui montra Corinne telle -qu'elle avait voulu se faire peindre cette année même, en robe -noire, d'après le costume qu'elle n'avait point quitté depuis -son retour d'Angleterre. Oswald se rappela tout à coup l'impression -que lui avait faite une femme vêtue ainsi qu'il avait -aperçue à Hyde-Park; mais ce qui le frappa surtout, ce fut -l'inconcevable changement de la figure de Corinne. Elle était -là, pâle comme la mort, les yeux à demi fermés; ses longues -paupières voilaient ses regards et portaient une ombre sur ses -joues sans couleur. Au bas du portrait était écrit ce vers du -<i lang="it" xml:lang="it">Pastor fido</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">A pena si può dir: Questa fu rosa<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</i></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> A peine peut-on dire: Elle fut rose.</p> -</div> -<p>«Quoi! dit lord Nelvil, c'est ainsi qu'elle est maintenant?—Oui, -répondit le prince Castel-Forte, et depuis quinze -jours, plus mal encore.» A ces mots, lord Nelvil sortit comme -un insensé: l'excès de sa peine troublait sa raison.</p> - - -<h3>CHAPITRE III</h3> - -<p>Rentré chez lui, il s'enferma dans sa chambre tout le jour. -Lucile vint à l'heure du dîner frapper doucement à sa porte. -Il ouvrit, et lui dit: «Ma chère Lucile, permettez que je reste -seul aujourd'hui; ne m'en sachez pas mauvais gré.» Lucile -se retourna vers Juliette, qu'elle tenait par la main, l'embrassa, -et s'éloigna sans prononcer un seul mot. Lord Nelvil referma -sa porte, et se rapprocha de sa table, sur laquelle était la -lettre qu'il écrivait à Corinne. Mais il se dit en versant des -pleurs: «Serait-il possible que je fisse aussi souffrir Lucile? -A quoi sert donc ma vie, si tout ce qui m'aime est malheureux -par moi?»</p> - - -<blockquote> -<h4>LETTRE DE LORD NELVIL A CORINNE.</h4> - -<p>«Si vous n'étiez pas la plus généreuse personne du monde, -qu'aurais-je à vous dire? Vous pouvez m'accabler par vos -reproches et, ce qui est plus affreux encore, me déchirer -par votre douleur. Suis-je un monstre, Corinne, puisque j'ai -fait tant de mal à ce que j'aimais? Ah! je souffre tellement, -que je ne puis me croire tout à fait barbare. Vous savez, -quand je vous ai connue, que j'étais accablé par le chagrin -qui me suivra jusqu'au tombeau. Je n'espérais pas le bonheur. -J'ai lutté longtemps contre l'attrait que vous m'inspiriez. -Enfin, quand il a eu triomphé de moi, j'ai toujours -gardé dans mon âme un sentiment de tristesse, présage -d'un malheureux sort. Tantôt je croyais que vous étiez un -bienfait de mon père, qui veillait dans le ciel sur ma destinée, -et voulait que je fusse encore aimé sur cette terre -comme il m'avait aimé pendant sa vie. Tantôt je croyais -que je désobéissais à ses volontés en épousant une étrangère, -en m'écartant de la ligne tracée par mes devoirs et par -ma situation. Ce dernier sentiment prévalut quand je fus de retour -en Angleterre, quand j'appris que mon père avait condamné -d'avance mon sentiment pour vous. S'il avait vécu, -je me serais cru le droit de lutter à cet égard contre son -autorité; mais ceux qui ne sont plus ne peuvent nous entendre, -et leur volonté sans force porte un caractère touchant -et sacré.</p> - -<p>«Je me retrouvai au milieu des habitudes et des liens de -la patrie; je rencontrai votre sœur, que mon père m'avait -destinée, et qui convenait si bien au besoin du repos, au -projet d'une vie régulière. J'ai dans le caractère une sorte -de faiblesse qui me fait redouter ce qui agite l'existence. -Mon esprit est séduit par des espérances nouvelles; mais -j'ai tant éprouvé de peines, que mon âme malade craint tout -ce qui l'expose à des émotions trop fortes, à des résolutions -pour lesquelles il faut heurter mes souvenirs et les affections -nées avec moi. Cependant, Corinne, si je vous avais sue en -Angleterre, jamais je n'aurais pu me détacher de vous; cette -admirable preuve de tendresse eût entraîné mon cœur incertain. -Ah! pourquoi dire ce que j'aurais fait? Serions-nous -heureux, suis-je capable de l'être? Incertain comme je le -suis, pouvais-je choisir un sort, quelque beau qu'il fût, sans -en regretter un autre?</p> - -<p>«Quand vous me rendîtes ma liberté, je fus irrité contre -vous; je rentrai dans les idées que le commun des hommes -doit prendre en vous voyant. Je me dis qu'une personne -aussi supérieure se passerait facilement de moi. Corinne, -j'ai déchiré votre cœur, je le sais; mais je croyais n'immoler -que moi. Je pensais que j'étais plus que vous inconsolable, -et que vous m'oublieriez, quand je vous regretterais -toujours. Enfin les circonstances m'enlacèrent; et je ne -veux point nier que Lucile ne soit digne et des sentiments -qu'elle m'inspire, et de bien mieux encore. Mais, dès que -je sus votre voyage en Angleterre et le malheur que je vous -avais causé, il n'y eut plus dans ma vie qu'une peine continuelle. -J'ai cherché la mort pendant quatre ans au milieu -de la guerre, certain qu'en apprenant que je n'étais plus, -vous me trouveriez justifié. Sans doute vous avez à m'opposer -une vie de regrets et de douleurs, une fidélité profonde -pour un ingrat qui ne la méritait pas; mais songez que la -destinée des hommes se complique de mille rapports divers -qui troublent la constance du cœur. Cependant, s'il est vrai -que je n'ai pu ni trouver ni donner le bonheur; s'il est vrai -que je vis seul depuis que je vous ai quittée, que jamais je -ne parle du fond de mon cœur, que la mère de mon enfant, -que celle que je dois aimer à tant de titres, reste étrangère -à mes secrets comme à mes pensées; s'il est vrai qu'un état -habituel de tristesse m'ait replongé dans cette maladie dont -vos soins, Corinne, m'avaient autrefois tiré; si je suis venu -en Italie, non pas pour me guérir, vous ne croyez pas que -j'aime la vie, mais pour vous dire adieu, refuserez-vous de -me voir une fois, une seule fois? Je le souhaite, parce que -je crois que je vous ferais du bien. Ce n'est pas ma propre -souffrance qui me détermine. Qu'importe que je sois bien -misérable! qu'importe qu'un poids affreux pèse à jamais -sur mon cœur, si je m'en vais d'ici sans vous avoir parlé, -sans avoir obtenu de vous mon pardon! Il faut que je sois -malheureux, et certainement je le serai. Mais il me semble -que votre cœur serait soulagé si vous pouviez penser à moi -comme à votre ami, si vous aviez vu combien vous m'êtes -chère, si vous l'aviez senti par ces regards, par cet accent -d'Oswald, de ce criminel dont le sort est plus changé que -le cœur.</p> - -<p>«Je respecte mes liens, j'aime votre sœur; mais le cœur -humain, bizarre, inconséquent, tel qu'il l'est, peut renfermer -et cette tendresse et celle que j'éprouve pour vous. Je -n'ai rien à vous dire de moi qui puisse s'écrire; tout ce -qu'il faut expliquer me condamne. Néanmoins, si vous me -voyiez me prosterner devant vous, vous pénétreriez à travers -tous mes torts et tous mes devoirs ce que vous êtes encore -pour moi, et cet entretien vous laisserait un sentiment -doux. Hélas! notre santé est bien faible à tous les deux, et -je ne crois pas que le ciel nous destine une longue vie. Que -celui de nous deux qui précédera l'autre se sente regretté, se -sente aimé de l'ami qu'il laissera dans ce monde! L'innocent -devrait seul avoir cette jouissance; mais qu'elle soit -aussi accordée au coupable!</p> - -<p>«Corinne, sublime amie, vous qui lisez dans les cœurs, -devinez ce que je ne puis dire; entendez-moi comme vous -m'entendiez. Laissez-moi vous voir; permettez que mes lèvres -pâles pressent vos mains affaiblies: ah! ce n'est pas -moi seul qui ai fait ce mal, c'est le même sentiment qui -nous a consumés tous les deux: c'est la destinée qui a -frappé deux êtres qui s'aimaient; mais elle a dévoué l'un -d'eux au crime, et celui-là, Corinne, n'est peut-être pas le -moins à plaindre!»</p> -</blockquote> - - -<blockquote> -<h4>RÉPONSE DE CORINNE.</h4> - -<p>«S'il ne fallait pour vous voir que vous pardonner, je ne -m'y serais pas un instant refusée. Je ne sais pourquoi je n'ai -point de ressentiment contre vous, bien que la douleur que -vous m'avez causée me fasse frissonner d'effroi. Il faut que -je vous aime encore, pour n'avoir aucun mouvement de -haine; la religion seule ne suffirait pas pour me désarmer -ainsi. J'ai eu des moments où ma raison était altérée; d'autres, -et c'étaient les plus doux, où j'ai cru mourir avant la -fin du jour, par le serrement de cœur qui m'oppressait; -d'autres enfin où j'ai douté de tout, même de la vertu: vous -étiez pour moi son image ici-bas, et je n'avais plus de guide -pour mes pensées comme pour mes sentiments, quand le -même coup frappait en moi l'admiration et l'amour.</p> - -<p>«Que serais-je devenue sans le secours céleste? Il n'y a rien -dans ce monde qui ne fût empoisonné par votre souvenir. -Un seul asile me restait au fond de l'âme. Dieu m'y a reçue. -Mes forces physiques vont en décroissant; mais il n'en -est pas ainsi de l'enthousiasme qui me soutient. Se rendre -digne de l'immortalité est, je me plais à le croire, le seul -but de l'existence. Bonheur, souffrances, tout est moyen -pour ce but; et vous avez été choisi pour déraciner ma vie -de la terre: j'y tenais par un lien trop fort.</p> - -<p>«Quand j'ai appris votre arrivée en Italie, quand j'ai revu -votre écriture, quand je vous ai su là, de l'autre côté de la -rivière, j'ai senti dans mon âme un tumulte effrayant. Il fallait -me rappeler sans cesse que ma sœur était votre femme -pour combattre ce que j'éprouvais. Je ne vous le cache point, -vous revoir me semblait un bonheur, une émotion indéfinissable, -que mon cœur enivré de nouveau préférait à des siècles -de calme; mais la Providence ne m'a point abandonnée -dans ce péril. N'êtes-vous pas l'époux d'une autre? Que -pouvais-je donc avoir à vous dire? M'était-il même permis -de mourir entre vos bras? Et que me restait-il pour ma -conscience, si je ne faisais aucun sacrifice, si je voulais encore -un dernier jour, une dernière heure! Maintenant je -comparaîtrai devant Dieu peut-être avec plus de confiance, -puisque j'ai su renoncer à vous voir. Cette grande résolution -apaisera mon âme. Le bonheur, tel que je l'ai senti quand -vous m'aimiez, n'est pas en harmonie avec notre nature: il -agite, il inquiète, il est si prêt à passer! Mais une prière habituelle, -une rêverie religieuse, qui a pour but de se perfectionner -soi-même, de se décider dans tout par le sentiment -du devoir, est un état doux, et je ne puis savoir quel -ravage le seul son de votre voix pourrait produire dans cette -vie de repos que je crois avoir obtenue. Vous m'avez fait -beaucoup de mal en me disant que votre santé était altérée. -Ah! ce n'est pas moi qui la soigne, mais c'est encore moi -qui souffre avec vous. Que Dieu bénisse vos jours, milord; -soyez heureux mais soyez-le par la piété. Une communication -secrète avec la Divinité semble placer en nous-mêmes -l'être qui se confie et la voix qui lui répond; elle fait deux -amis d'une seule âme. Chercheriez-vous encore ce qu'on appelle -le bonheur? Ah! trouverez-vous mieux que ma tendresse? -Savez-vous que dans les déserts du nouveau monde -j'aurais béni mon sort si vous m'aviez permis de vous y suivre? -Savez-vous que je vous aurais servi comme une esclave? -Savez-vous que je me serais prosternée devant vous comme -devant un envoyé du ciel, si vous m'aviez fidèlement aimée? -Eh bien, qu'avez-vous fait de tant d'amour? qu'avez-vous -fait de cette affection unique en ce monde? un malheur unique -comme elle. Ne prétendez donc plus au bonheur; ne -m'offensez pas en croyant l'obtenir encore. Priez comme -moi, priez, et que nos pensées se rencontrent dans le ciel.</p> - -<p>«Cependant, quand je me sentirai tout à fait près de ma fin, -peut-être me placerai-je dans quelque lieu pour vous voir -passer. Pourquoi ne le ferais-je pas? Certainement quand -mes yeux se troubleront, quand je ne verrai plus rien au -dehors, votre image m'apparaîtra. Si je vous avais revu nouvellement, -cette illusion ne serait-elle pas plus distincte? -Les divinités, chez les anciens, n'étaient jamais présentes à -la mort; je vous éloignerai de la mienne: mais je souhaite -qu'un souvenir récent de vos traits puisse encore se retracer -dans mon âme défaillante. Oswald! Oswald! qu'est-ce que -j'ai dit? vous voyez ce que je suis quand je m'abandonne à -votre souvenir.</p> - -<p>«Pourquoi Lucile n'a-t-elle pas désiré de me voir? c'est votre -femme, mais c'est aussi ma sœur. J'ai des paroles douces, -j'en ai même de généreuses à lui adresser. Et votre fille, -pourquoi ne m'a-t-elle pas été amenée? Je ne dois pas vous -voir; mais ce qui vous entoure est ma famille: en suis-je -donc rejetée? Craint-on que la pauvre petite Juliette ne s'attriste -en me voyant? Il est vrai que j'ai l'air d'une ombre; -mais je saurai sourire pour votre enfant. Adieu, milord, -adieu. Pensez-vous que je pourrais vous appeler mon frère? -mais ce serait parce que vous êtes l'époux de ma sœur. Ah! -du moins, vous serez en deuil quand je mourrai, vous assisterez -comme parent à mes funérailles. C'est à Rome que mes -cendres seront d'abord transportées. Faites passer mon cercueil -sur la route que parcourut jadis mon char de triomphe, -et reposez-vous dans le lieu même où vous m'avez rendu ma -couronne. Non, Oswald, non, j'ai tort. Je ne veux rien qui -vous afflige: je veux seulement une larme et quelques regards -vers le ciel, où je vous attendrai.»</p> -</blockquote> - - -<h3>CHAPITRE IV</h3> - -<p>Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Oswald pût retrouver -du calme après l'impression déchirante que lui avait causée -la lettre de Corinne. Il fuyait la présence de Lucile, il passait -les heures entières sur le bord de la rivière qui conduisait à -la maison de Corinne, et souvent il fut tenté de se jeter dans -les flots pour être au moins porté, quand il ne serait plus, -vers cette demeure dont l'entrée lui était refusée pendant sa -vie. La lettre de Corinne lui apprenait qu'elle eût désiré de -voir sa sœur; et bien qu'il s'étonnât de ce souhait, il avait -envie de le satisfaire. Mais comment aborder cette question -auprès de Lucile? Il apercevait bien qu'elle était blessée de -sa tristesse; il aurait voulu qu'elle l'interrogeât, mais il ne -pouvait se résoudre à parler le premier, et Lucile trouvait -toujours le moyen d'amener la conversation sur des sujets -indifférents, de proposer une promenade, afin de détourner -un entretien qui aurait pu conduire à une explication. Elle -parlait quelquefois de son désir de quitter Florence pour -aller voir Rome et Naples. Lord Nelvil ne la contredisait jamais; -seulement il demandait encore quelques jours de retard, -et Lucile alors y consentait avec une expression de physionomie -digne et froide.</p> - -<p>Oswald voulut au moins que Corinne vît sa fille, et il ordonna -secrètement à sa bonne de la conduire chez elle. Il -alla au-devant de l'enfant comme elle revenait, et lui demanda -si elle avait été contente de sa visite. Juliette lui -répondit par une phrase italienne, et sa prononciation, qui -ressemblait à celle de Corinne, fit tressaillir Oswald. «Qui -vous a appris cela, ma fille? dit-il.—La dame que je viens -de voir, répondit-elle.—Et comment vous a-t-elle reçue?—Elle -a beaucoup pleuré en me voyant, dit Juliette; je ne -sais pourquoi. Elle m'embrassait et pleurait, et cela lui faisait -mal, car elle a l'air bien malade.—Et vous plaît-elle -cette dame, ma fille? continua lord Nelvil.—Beaucoup, répondit -Juliette; j'y veux aller tous les jours. Elle m'a promis -de m'apprendre tout ce qu'elle sait. Elle dit qu'elle veut que -je ressemble à Corinne. Qu'est-ce que c'est que Corinne, mon -père? cette dame n'a pas voulu me le dire.» Lord Nelvil ne -répondit plus, et s'éloigna pour cacher son attendrissement. -Il ordonna que tous les jours, pendant la promenade de Juliette, -on la menât chez Corinne; et peut-être eut-il tort -envers Lucile en disposant ainsi de sa fille sans son consentement. -Mais, en peu de jours, l'enfant fit des progrès inconcevables -dans tous les genres. Son maître d'italien était ravi -de sa prononciation. Ses maîtres de musique admiraient déjà -ses premiers essais.</p> - -<p>Rien de tout ce qui s'était passé n'avait fait autant de peine -à Lucile que cette influence donnée à Corinne sur l'éducation -de sa fille. Elle savait par Juliette que la pauvre Corinne, -dans son état de faiblesse et de dépérissement, se donnait -une peine extrême pour l'instruire et lui communiquer tous -ses talents, comme un héritage qu'elle se plaisait à lui léguer -de son vivant. Lucile en eût été touchée si elle n'eût pas cru -voir dans tous ces soins le projet de détacher d'elle lord Nelvil; -mais elle était combattue entre le désir bien naturel de -diriger seule sa fille, et le reproche qu'elle se faisait de lui -enlever des leçons qui ajoutaient à ses agréments d'une manière -si remarquable. Un jour lord Nelvil passait dans la -chambre comme Juliette prenait une leçon de musique. Elle -tenait une harpe en forme de lyre, proportionnée à sa taille, -de la même manière que Corinne; et ses petits bras et ses -jolis regards l'imitaient parfaitement. On croyait voir la miniature -d'un beau tableau, avec la grâce de l'enfance de plus, -qui mêle à tout un charme innocent. Oswald, à ce spectacle, -fut tellement ému, qu'il ne pouvait prononcer un mot, et il -s'assit en tremblant. Juliette alors exécuta sur sa harpe un -air écossais que Corinne avait fait entendre à lord Nelvil à -Tivoli, en présence d'un tableau d'Ossian. Pendant qu'Oswald, -en l'écoutant, respirait à peine, Lucile s'avança derrière -lui sans qu'il l'aperçût. Quand Juliette eut fini, son père -la prit sur ses genoux, et lui dit: «La dame qui demeure -sur le bord de l'Arno vous a donc appris à jouer ainsi?—Oui, -répondit Juliette, mais il lui en a bien coûté pour le -faire; elle s'est trouvée mal souvent lorsqu'elle m'enseignait. -Je l'ai priée plusieurs fois de cesser, mais elle n'a pas voulu; -et seulement elle m'a fait promettre de vous répéter cet air -tous les ans, un certain jour, le 17 novembre, je crois.—Ah! -mon Dieu!» s'écria lord Nelvil; et il embrassa sa fille -en versant beaucoup de larmes.</p> - -<p>Lucile alors se montra, et, prenant Juliette par la main, -elle dit à son époux en anglais: «C'est trop, milord, de -vouloir ainsi détourner de moi l'affection de ma fille; cette -consolation m'était due dans mon malheur.» En achevant -ces mots, elle emmena Juliette. Lord Nelvil voulut en vain la -suivre, elle s'y refusa; et seulement à l'heure du dîner il -apprit qu'elle était sortie pendant plusieurs heures, seule, et -sans dire où elle allait. Il s'inquiétait mortellement de son -absence, lorsqu'il la vit revenir avec une expression de douceur -et de calme dans la physionomie, tout à fait différente -de ce qu'il attendait. Il voulut enfin lui parler avec confiance, -et tâcher d'obtenir d'elle son pardon par la sincérité; mais -elle lui dit: «Souffrez, milord, que cette explication, nécessaire -à tous les deux, soit encore retardée. Vous saurez dans -peu les motifs de ma prière.»</p> - -<p>Pendant le dîner, elle mit dans la conversation beaucoup -plus d'intérêt que de coutume. Plusieurs jours se passèrent -ainsi, durant lesquels Lucile se montrait constamment plus -aimable et plus animée qu'à l'ordinaire. Lord Nelvil ne pouvait -rien concevoir à ce changement. Voici quelle en était la -cause: Lucile avait été très-blessée des visites de sa fille chez -Corinne, et de l'intérêt que lord Nelvil paraissait prendre aux -progrès que les leçons de Corinne faisaient faire à cette -enfant. Tout ce qu'elle avait renfermé dans son cœur depuis -si longtemps s'était échappé dans ce moment; et, comme il -arrive aux personnes qui sortent de leur caractère, elle prit -tout à coup une résolution très-vive, et partit pour aller voir -Corinne, et lui demander si elle était résolue à la troubler -toujours dans son sentiment pour son époux. Lucile se parlait -à elle-même avec force jusqu'au moment où elle arriva devant -la porte de Corinne. Mais il lui prit alors un tel mouvement -de timidité, qu'elle n'aurait jamais pu se résoudre à -entrer, si Corinne, qui l'aperçut de sa fenêtre, ne lui avait -envoyé Thérésine pour la prier de venir chez elle. Lucile -monta dans la chambre de Corinne, et toute son irritation -contre elle disparut en la voyant; elle se sentit au contraire -profondément attendrie par l'état déplorable de la santé de sa -sœur, et ce fut en pleurant qu'elle l'embrassa.</p> - -<p>Alors commença entre les deux sœurs un entretien plein -de franchise de part et d'autre. Corinne donna la première -l'exemple de cette franchise; mais il eût été impossible à -Lucile de ne pas le suivre. Corinne exerça sur sa sœur l'ascendant -qu'elle avait sur tout le monde; on ne pouvait conserver -avec elle ni dissimulation ni contrainte. Corinne ne -cacha point à Lucile qu'elle se croyait certaine de n'avoir -plus que peu de temps à vivre; et sa pâleur et sa faiblesse -ne le prouvaient que trop. Elle aborda simplement avec -Lucile les sujets d'entretien les plus délicats; elle lui parla -de son bonheur et de celui d'Oswald. Elle savait par tout -ce que le prince Castel-Forte lui avait raconté, et mieux encore -par ce qu'elle avait deviné, que la contrainte et la froideur -existaient souvent dans leur intérieur; et, se servant -alors de l'ascendant que lui donnaient et son esprit et la fin -prochaine dont elle était menacée, elle s'occupa généreusement -de rendre Lucile plus heureuse avec lord Nelvil. Connaissant -parfaitement le caractère de celui-ci, elle fit comprendre -à Lucile pourquoi il avait besoin de trouver dans -celle qu'il aimait une manière d'être, à quelques égards, différente -de la sienne; une confiance spontanée, parce que sa -réserve naturelle l'empêchait de la solliciter; plus d'intérêt, -parce qu'il était susceptible de découragement; et de la -gaieté, précisément parce qu'il souffrait de sa propre tristesse. -Corinne se peignit elle-même dans les jours brillants de -sa vie; elle se jugea comme elle aurait pu juger une étrangère, -et montra vivement à Lucile combien serait agréable -une personne qui, avec la conduite la plus régulière et la moralité -la plus rigide, aurait cependant tout le charme, tout -l'abandon, tout le désir de plaire qu'inspire quelquefois le -besoin de réparer des torts.</p> - -<p>«On a vu, dit Corinne à Lucile, des femmes aimées non-seulement -malgré leurs erreurs, mais à cause de ces erreurs -mêmes. La raison de cette bizarrerie est peut-être que ces -femmes cherchaient à se montrer plus aimables, pour se les -faire pardonner, et n'imposaient point de gêne, parce qu'elles -avaient besoin d'indulgence. Ne soyez donc pas, Lucile, fière -de votre perfection; que votre charme consiste à l'oublier, à -ne vous en point prévaloir. Il faut que vous soyez vous et -moi tout à la fois; que vos vertus ne vous autorisent jamais -à la plus légère négligence pour vos agréments, et que vous -ne vous fassiez point un titre de ces vertus, pour vous permettre -l'orgueil et la froideur. Si cet orgueil n'était pas fondé, -il blesserait peut-être moins; car user de ses droits refroidit -le cœur plus que les prétentions injustes: le sentiment se -plaît surtout à donner ce qui n'est pas dû.»</p> - -<p>Lucile remerciait sa sœur avec tendresse de la bonté qu'elle -lui témoignait, et Corinne lui disait: «Si je devais vivre, je -n'en serais pas capable; mais, puisque je dois bientôt mourir, -mon seul désir personnel est encore qu'Oswald retrouve -dans vous et dans sa fille quelques traces de mon influence, -et que jamais du moins il ne puisse avoir une jouissance de -sentiment sans se rappeler Corinne. Lucile revint tous les -jours chez sa sœur, et s'étudiait par une modestie bien aimable, -et par une délicatesse de sentiment plus aimable encore, -à ressembler à la personne qu'Oswald avait le plus aimée. La -curiosité de lord Nelvil s'accroissait tous les jours en remarquant -les grâces nouvelles de Lucile. Il devina bien vite -qu'elle avait vu Corinne; mais il ne put obtenir aucun aveu -sur ce sujet. Corinne, dès son premier entretien avec Lucile, -avait exigé le secret de leurs rapports ensemble. Elle se proposait -de voir une fois Oswald et Lucile réunis, mais seulement, -à ce qu'il paraît, quand elle se croirait assurée de -n'avoir plus que peu d'instants à vivre. Elle voulait tout dire -et tout éprouver à la fois; et elle enveloppait ce projet d'un -tel mystère, que Lucile elle-même ne savait pas de quelle -manière elle avait résolu de l'accomplir.</p> - - -<h3>CHAPITRE V</h3> - -<p>Corinne, se croyant atteinte d'une maladie mortelle, souhaitait -de laisser à l'Italie, et surtout à lord Nelvil, un dernier -adieu qui rappelât le temps où son génie brillait dans tout -son éclat. C'est une faiblesse qu'il lui faut pardonner. L'amour -et la gloire s'étaient toujours confondus dans son esprit; et, -jusqu'au moment où son cœur fit le sacrifice de tous les attachements -de la terre, elle désira que l'ingrat qui l'avait abandonnée -sentît encore une fois que c'était à la femme de son -temps qui savait le mieux aimer et penser qu'il avait donné -la mort. Corinne n'avait plus la force d'improviser; mais -dans la solitude elle composait encore des vers, et depuis -l'arrivée d'Oswald elle semblait avoir repris un intérêt plus -vif à cette occupation. Peut-être désirait-elle de lui rappeler, -avant de mourir, son talent et ses succès; enfin, tout ce que -le malheur et l'amour lui faisaient perdre. Elle choisit donc -un jour pour réunir dans une des salles de l'académie de Florence -tous ceux qui désiraient entendre ce qu'elle avait écrit. -Elle confia son dessein à Lucile, et la pria d'amener son -époux. «Je puis vous le demander, lui dit-elle, dans l'état -où je suis.»</p> - -<p>Un trouble affreux saisit Oswald en apprenant la résolution -de Corinne. Lirait-elle ces vers elle-même? quel sujet voulait-elle -traiter? Enfin il suffisait de la possibilité de la voir -pour bouleverser entièrement l'âme d'Oswald. Le matin du -jour désigné, l'hiver, qui se fait si rarement sentir en Italie, -s'y montra pour un moment comme dans les climats du Nord. -On entendait un vent horrible siffler dans les maisons. La -pluie battait avec violence sur les carreaux des fenêtres; et, -par une singularité dont il y a cependant plus d'exemples en -Italie que partout ailleurs, le tonnerre se faisait entendre au -milieu du mois de janvier et mêlait un sentiment de terreur à -la tristesse du mauvais temps. Oswald ne prononçait pas un -seul mot, mais toutes les sensations extérieures semblaient -augmenter le frisson de son âme.</p> - -<p>Il arriva dans la salle avec Lucile. Une foule immense y -était rassemblée. A l'extrémité, dans un endroit fort obscur, -un fauteuil était préparé, et lord Nelvil entendait dire autour -de lui que Corinne devait s'y placer, parce qu'elle était si malade -qu'elle ne pourrait pas réciter elle-même ses vers. Craignant -de se montrer, tant elle était changée, elle avait choisi -ce moyen pour voir Oswald sans être vue. Dès qu'elle sut -qu'il y était, elle alla voilée vers ce fauteuil. Il fallut la soutenir -pour qu'elle pût avancer; sa démarche était chancelante. -Elle s'arrêtait de temps en temps pour respirer, et l'on eût dit -que ce court espace était un pénible voyage. Ainsi les derniers -pas de la vie sont toujours lents et difficiles. Elle s'assit, -chercha des yeux à découvrir Oswald, l'aperçut, et, par un -mouvement tout à fait involontaire, elle se leva, tendit les -bras vers lui, mais retomba l'instant d'après en détournant son -visage, comme Didon lorsqu'elle rencontre Énée dans un monde -où les passions humaines ne doivent plus pénétrer. Le prince -Castel-Forte retint lord Nelvil, qui, tout à fait hors de lui, voulait -se précipiter à ses pieds; il le contint par le respect qu'il -devait à Corinne en présence de tant de monde.</p> - -<p>Une jeune fille vêtue de blanc, et couronnée de fleurs, parut -sur une espèce d'amphithéâtre qu'on avait préparé. C'était elle -qui devait chanter les vers de Corinne. Il y avait un contraste -touchant entre ce visage si paisible et si doux, ce visage où -les peines de la vie n'avaient encore laissé aucune trace, et -les paroles qu'elle allait prononcer. Mais ce contraste même -avait plu à Corinne; il répandait quelque chose de serein sur -les pensées trop sombres de son âme abattue. Une musique -noble et sensible prépara les auditeurs à l'impression qu'ils -allaient recevoir. Le malheureux Oswald ne pouvait détacher -ses regards de Corinne, de cette ombre qui lui semblait une -apparition cruelle dans une nuit de délire; et ce fut à travers -ses sanglots qu'il entendit ce chant du cygne, que la femme -envers laquelle il était si coupable lui adressait encore au fond -du cœur.</p> - - -<blockquote> -<h4>DERNIER CHANT DE CORINNE.</h4> - -<p>«Recevez mon salut solennel, ô mes concitoyens! Déjà la -nuit s'avance à mes regards, mais le ciel n'est-il pas plus -beau pendant la nuit? Des milliers d'étoiles le décorent; il -n'est de jour qu'un désert. Ainsi les ombres éternelles révèlent -d'innombrables pensées que l'éclat de la prospérité faisait -oublier. Mais la voix qui pourrait en instruire s'affaiblit -par degrés; l'âme se retire en elle-même, et cherche à rassembler -sa dernière chaleur.</p> - -<p>«Dès le premier jour de ma jeunesse, je promis d'honorer -ce nom de Romaine, qui fait encore tressaillir le cœur. Vous -m'avez permis la gloire, ô vous, nation libérale, qui ne bannissez -point les femmes de son temple, vous qui ne sacrifiez -point des talents immortels aux jalousies passagères, vous -qui toujours applaudissez à l'essor du génie: ce vainqueur -sans vaincus, ce conquérant sans dépouilles, qui puise dans -l'éternité pour enrichir le temps.</p> - -<p>«Quelle confiance m'inspiraient jadis la nature et la vie! -Je croyais que tous les malheurs venaient de ne pas assez -penser, de ne pas assez sentir, et que déjà sur la terre on -pouvait goûter d'avance la félicité céleste, qui n'est que la -durée dans l'enthousiasme et la constance dans l'amour.</p> - -<p>«Non, je ne me repens point de cette exaltation généreuse; -non, ce n'est point elle qui m'a fait verser les pleurs dont -la poussière qui m'attend est arrosée. J'aurais rempli ma destinée, -j'aurais été digne des bienfaits du ciel, si j'avais consacré -ma lyre retentissante à célébrer la bonté divine, manifestée -par l'univers.</p> - -<p>«Vous ne rejetez point, ô mon Dieu! le tribut des talents. -L'hommage de la poésie est religieux, et les ailes de la pensée -servent à se rapprocher de vous.</p> - -<p>«Il n'y a rien d'étroit, rien d'asservi, rien de limité dans la -religion. Elle est l'immense, l'infini, l'éternel; et loin que le -génie puisse détourner d'elle, l'imagination, de son premier -élan, dépasse les bornes de la vie, et le sublime en tout genre -est un reflet de la Divinité.</p> - -<p>«Ah! si je n'avais aimé qu'elle, si j'avais placé ma tête -dans le ciel, à l'abri des affections orageuses, je ne serais -pas brisée avant le temps; des fantômes n'auraient pas pris -la place de mes brillantes chimères. Malheureuse! mon génie, -s'il subsiste encore, se fait sentir seulement par la force -de ma douleur; c'est sous les traits d'une puissance ennemie -qu'on peut encore le reconnaître.</p> - -<p>«Adieu donc, mon pays; adieu donc, la contrée où je reçus -le jour. Souvenirs de l'enfance, adieu. Qu'avez-vous à faire -avec la mort? Vous qui dans mes écrits avez trouvé des sentiments -qui répondaient à votre âme, ô mes amis, dans -quelque lieu que vous soyez, adieu. Ce n'est point pour une -indigne cause que Corinne a tant souffert; elle n'a pas du -moins perdu ses droits à la pitié.</p> - -<p>«Belle Italie! c'est en vain que vous me promettez tous vos -charmes: que pourriez-vous pour un cœur délaissé? Ranimeriez-vous -mes souhaits pour accroître mes peines? Me -rappelleriez-vous le bonheur pour me révolter contre mon -sort?</p> - -<p>«C'est avec douleur que je m'y soumets. O vous qui me -survivrez! quand le printemps reviendra, souvenez-vous -combien j'aimais sa beauté; que de fois j'ai vanté son air et -ses parfums! Rappelez-vous quelquefois mes vers, mon âme -y est empreinte; mais des muses fatales, l'amour et le malheur, -ont inspiré mes derniers chants.</p> - -<p>«Quand les desseins de la Providence sont accomplis sur -nous, une musique intérieure nous prépare à l'arrivée de -l'ange de la mort. Il n'a rien d'effrayant, rien de terrible; il -porte des ailes blanches, bien qu'il marche entouré de la -nuit; mais, avant sa venue, mille présages l'annoncent.</p> - -<p>«Si le vent murmure, on croit entendre sa voix. Quand le -jour tombe, il y a de grandes ombres dans la campagne, qui -semblent les replis de sa robe traînante. A midi, quand les -possesseurs de la vie ne voient qu'un ciel serein, ne sentent -qu'un beau soleil, celui que l'ange de la mort réclame aperçoit -dans le lointain un nuage qui va bientôt couvrir la nature -entière à ses yeux.</p> - -<p>«Espérance, jeunesse, émotions du cœur, c'en est donc -fait! Loin de moi des regrets trompeurs! si j'obtiens encore -quelques larmes, si je me crois encore aimée, c'est parce -que je vais disparaître; mais si je ressaisissais la vie, elle -retournerait bientôt contre moi tous ses poignards.</p> - -<p>«Et vous, Rome, où mes cendres seront transportées, pardonnez, -vous qui avez tant vu mourir, si je rejoins d'un pas -tremblant vos ombres illustres; pardonnez-moi de me plaindre. -Des sentiments, des pensées, peut-être nobles, peut-être -fécondes, s'éteignent avec moi; et, de toutes les facultés de -l'âme que je tiens de la nature, celle de souffrir est la seule -que j'aie exercée tout entière.</p> - -<p>«N'importe, obéissons. Le grand mystère de la mort, quel -qu'il soit, doit donner du calme. Vous m'en répondez, tombeaux -silencieux! vous m'en répondez, divinité bienfaisante! -J'avais choisi sur la terre, et mon cœur n'a plus d'asile. Vous -décidez pour moi; mon sort en vaudra mieux.»</p> -</blockquote> - -<p>Ainsi finit le dernier chant de Corinne; la salle retentit d'un -triste et profond murmure d'applaudissements. Lord Nelvil, -ne pouvant soutenir la violence de son émotion, perdit entièrement -connaissance. Corinne, en le voyant dans cet état, -voulut aller vers lui, mais ses forces lui manquèrent au moment -où elle essayait de se lever: on la rapporta chez -elle; et depuis ce moment il n'y eut plus d'espoir de la -sauver.</p> - -<p>Elle fit demander un prêtre respectable en qui elle avait -une grande confiance, et s'entretint longtemps avec lui. Lucile -se rendit auprès d'elle; la douleur d'Oswald l'avait tellement -émue, qu'elle se jeta elle-même aux pieds de sa sœur pour la -conjurer de le recevoir. Corinne s'y refusa, sans qu'aucun -ressentiment en fût la cause. «Je lui pardonne, dit-elle, d'avoir -déchiré mon cœur; les hommes ne savent pas le mal -qu'ils font, et la société leur persuade que c'est un jeu de remplir -une âme de bonheur, et d'y faire ensuite succéder le désespoir. -Mais, au moment de mourir, Dieu m'a fait la grâce -de retrouver du calme, et je sens que la vue d'Oswald remplirait -mon âme de sentiments qui ne s'accordent point avec -les angoisses de la mort. La religion seule a des secrets pour -ce terrible passage. Je pardonne à celui que j'ai tant aimé, -continua-t-elle d'une voix affaiblie; qu'il vive heureux avec -vous! Mais quand le temps viendra qu'à son tour il sera près -de quitter la vie, qu'il se souvienne alors de la pauvre Corinne. -Elle veillera sur lui, si Dieu le permet; car on ne cesse -point d'aimer quand ce sentiment est assez fort pour coûter -la vie.»</p> - -<p>Oswald était sur le seuil de la porte, quelquefois voulant -entrer malgré la défense positive de Corinne, quelquefois -anéanti par la douleur. Lucile allait de l'un à l'autre: ange -de paix entre le désespoir et l'agonie.</p> - -<p>Un soir, on crut que Corinne était mieux, et Lucile obtint -d'Oswald qu'ils iraient ensemble passer quelques instants auprès -de leur fille: ils ne l'avaient pas vue depuis trois jours. -Corinne, pendant ce temps, se trouva plus mal, et remplit tous -les devoirs de sa religion. On assure qu'elle dit au vieillard -vénérable qui reçut ses aveux solennels: «Mon père, vous -connaissez maintenant ma triste destinée; jugez-moi. Je ne -me suis jamais vengée du mal qu'on m'a fait; jamais une douleur -vraie ne m'a trouvée insensible; mes fautes ont été celles -des passions, qui n'auraient pas été condamnables en elles-mêmes, -si l'orgueil et la faiblesse humaine n'y avaient pas -mêlé l'erreur et l'excès. Croyez-vous, ô mon père! vous que -la vie a plus longtemps éprouvé que moi, croyez-vous que -Dieu me pardonnera?—Oui, ma fille, lui dit le vieillard, je -l'espère; votre cœur est-il maintenant tout à lui?—Je le -crois, mon père, répondit-elle; écartez loin de moi ce portrait -(c'était celui d'Oswald), et mettez sur mon cœur l'image -de Celui qui descendit sur la terre, non pour la puissance, non -pour le génie, mais pour la souffrance et la mort; elles en -avaient grand besoin.» Corinne aperçut alors le prince Castel-Forte -qui pleurait auprès de son lit. «Mon ami, lui dit-elle -en lui tendant la main, il n'y a que vous près de moi dans ce -moment. J'ai vécu pour aimer, et sans vous je mourrais seule.» -Et ses larmes coulèrent à ces mots; puis elle dit encore: «Au -reste, ce moment se passe de secours; nos amis ne peuvent -nous suivre que jusqu'au seuil de la vie. Là commencent des -pensées dont le trouble et la profondeur ne sauraient se confier.»</p> - -<p>Elle se fit transporter sur un fauteuil près de la fenêtre, -pour voir encore le ciel. Lucile revint alors; et le malheureux -Oswald, ne pouvant plus se contenir, la suivit, et tomba sur -ses genoux en approchant de Corinne. Elle voulut lui parler, -et n'en eut pas la force. Elle leva ses regards vers le ciel, et -vit la lune qui se couvrait du même nuage qu'elle avait fait -remarquer à lord Nelvil quand ils s'arrêtèrent sur le bord -de la mer en allant à Naples. Alors elle le lui montra de -sa main mourante, et son dernier soupir fit retomber cette -main.</p> - -<p>Que devint Oswald? Il fut dans un tel égarement, qu'on -craignait d'abord pour sa raison et sa vie. Il suivit à Rome la -pompe funèbre de Corinne. Il s'enferma longtemps à Tivoli, -sans vouloir que sa femme ni sa fille l'y accompagnassent. -Enfin l'attachement et le devoir le ramenèrent auprès d'elles. -Ils retournèrent ensemble en Angleterre. Lord Nelvil donna -l'exemple de la vie domestique la plus régulière et la plus pure. -Mais se pardonna-t-il sa conduite passée? le monde, qui l'approuva, -le consola-t-il? se contenta-t-il d'un sort commun -après ce qu'il avait perdu? Je l'ignore; je ne veux à cet égard -ni le blâmer ni l'absoudre.</p> - - -<div class="chapter" /> -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr> -<td class="drap" colspan="2"><span class="sc">De Corinne</span>, par madame -Necker de Saussure</td> -<td class="num"><a href="#intro"><small>I</small></a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Livre I<sup>er</sup></td> -<td class="drap">Oswald</td> -<td class="num"><a href="#l1">1</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. II.</td> -<td class="drap">Corinne au Capitole</td> -<td class="num"><a href="#l2">21</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. III.</td> -<td class="drap">Corinne</td> -<td class="num"><a href="#l3">40</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. IV.</td> -<td class="drap">Rome</td> -<td class="num"><a href="#l4">56</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. V.</td> -<td class="drap">Tombeaux, Églises et Palais</td> -<td class="num"><a href="#l5">90</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. VI.</td> -<td class="drap">Mœurs et Caractère des Italiens</td> -<td class="num"><a href="#l6">105</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. VII.</td> -<td class="drap">La Littérature italienne</td> -<td class="num"><a href="#l7">132</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. VIII.</td> -<td class="drap">Les Statues et les Tombeaux</td> -<td class="num"><a href="#l8">157</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. IX.</td> -<td class="drap">La Fête populaire et la Musique</td> -<td class="num"><a href="#l9">191</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. X.</td> -<td class="drap">La Semaine sainte</td> -<td class="num"><a href="#l10">205</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. XI.</td> -<td class="drap">Naples et l'Ermitage de Saint-Salvador</td> -<td class="num"><a href="#l11">231</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. XII.</td> -<td class="drap">Histoire de lord Nelvil</td> -<td class="num"><a href="#l12">250</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. XIII.</td> -<td class="drap">Le Vésuve et la Campagne de Naples</td> -<td class="num"><a href="#l13">279</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. XIV.</td> -<td class="drap">Histoire de Corinne</td> -<td class="num"><a href="#l14">301</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. XV.</td> -<td class="drap">Adieux à Rome et Voyage à Venise</td> -<td class="num"><a href="#l15">328</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. XVI.</td> -<td class="drap">Le Départ et l'Absence</td> -<td class="num"><a href="#l16">364</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. XVII.</td> -<td class="drap">Corinne en Écosse</td> -<td class="num"><a href="#l17">398</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. XVIII.</td> -<td class="drap">Le Séjour à Florence</td> -<td class="num"><a href="#l18">430</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. XIX.</td> -<td class="drap">Le Retour d'Oswald en Italie</td> -<td class="num"><a href="#l19">452</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="sc">Liv. XX.</td> -<td class="drap">Conclusion</td> -<td class="num"><a href="#l20">482</a></td> -</tr> -</table> - -<p class="c small gap">FIN DE LA TABLE</p> - - -<p class="c small gap">Paris.—Imprimerie VIÉVILLE et CAPIOMONT, rue des Poitevins, 6.</p> - - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Corinne ou l'Italie, by -Madame de (Anne-Louise-Germaine) Staël - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORINNE OU L'ITALIE *** - -***** This file should be named 60810-h.htm or 60810-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/1/60810/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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