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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Souvenirs d'un musicien - précédés de notes biographiques écrites par lui même - -Author: Adolphe Adam - -Release Date: November 29, 2019 [EBook #60806] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN MUSICIEN *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - SOUVENIRS D'UN MUSICIEN - - PAR ADOLPHE ADAM MEMBRE DE L'INSTITUT - - PRÉCÉDÉS DE NOTES BIOGRAPHIQUES ÉCRITES PAR LUI-MÊME - - PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS - - 1857 - - Reproduction et traduction réservées - - - - -IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE. - - - - -A M. LE DR LOUIS VÉRON - -_Permettez-moi de vous offrir ce livre en souvenir de l'amitié qui vous -unissait à mon mari._ - -CHÉRIE AD. ADAM. - - - - -NOTES BIOGRAPHIQUES[1] - - - [1] Ces notes n'étaient pas destinées à la publicité. Ad. Adam les - avait écrites pour lui; mais nous avons pensé qu'elles pourraient - avoir, après sa mort, un certain intérêt, au moins au point de vue - biographique. Nous avons cru devoir en respecter la forme qui, par - sa négligence, témoigne de la rapidité avec laquelle elles ont été - écrites, et de la fidélité de ceux qui les offrent aujourd'hui au - lecteur. - -Je suis né à Paris le 24 juillet 1803; ma mère était fille d'un médecin -de quelque réputation, T. Coste, dont le costume et le physique avaient -une si grande ressemblance avec toute l'allure de Portal, que l'un et -l'autre ne se traitaient jamais de confrères, mais toujours de -ménechmes. - -Mon père, le fondateur de l'école de piano en France, était alors âgé de -45 ans. Né en 1758 à Mitterneltz, petit village à quelques lieues de -Strasbourg, il était venu à Paris à l'âge de 15 ans. Les exécutants -étaient rares alors et mon père jouit d'une vogue qu'il conserva pendant -toute sa longue carrière. Ami et protégé de Gluck, il réduisait pour le -clavecin et le piano presque tous les opéras de ce grand maître à leur -apparition. Mon père se maria fort jeune; il épousa d'abord la fille -d'un marchand de musique et perdit sa jeune femme après une année de -mariage. - -Pendant la Révolution, il se remaria et épousa une soeur du marquis de -Louvois; le contrat de mariage porte la signature du mineur Louvois. Mon -père eut, de ce mariage, une fille qui vit encore et qui est mariée à un -colonel de génie en retraite; elle habite Dijon avec sa famille. La -seconde union de mon père ne fut pas heureuse; il divorça: sa femme -épousa le comte de Ganne et est morte, il y a peu d'années. - -Ma jeunesse se passa dans une grande aisance. Ma mère avait apporté une -centaine de mille francs à mon père; il était le maître de piano à la -mode sous l'Empire, je voyais souvent à la maison le comte de Lacépède, -grand amateur de musique et presque toutes les célébrités de cette -époque. - -A sept ans, je ne savais pas lire, je ne voulais rien apprendre, pas -même la musique: mon seul plaisir était de tapoter sur le piano, que je -n'avais jamais appris, tout ce qui me passait par la tête. Ma mère se -désespérait de mon inaptitude et, à son grand chagrin, elle se résolut à -me mettre dans une pension en renom, où Hérold avait été élevé, la -pension Hix, rue Matignon. - -Il me fut bien dur de passer des douceurs de la maison paternelle aux -rigueurs d'une éducation en commun. Je me rappelle que le jour de mon -entrée en classe, un élève récitait le pronom _Quivis, quævis, quodvis_, -et que la barbarie de ces mots me fit frémir d'une terreur -indéfinissable. J'ai conservé un si mauvais souvenir des jours de -collége que, plus de vingt ans après en être sorti, étant marié et -auteur d'ouvrages qui avaient eu quelques succès, je rêvais que j'étais -encore écolier et je me réveillais frissonnant et couvert d'une sueur -froide. - -Quoique protégé par la Cour impériale, professeur des enfants de Murat -et de ceux de tous les grands dignitaires de l'Empire, mon père était -foncièrement royaliste; je me rappelle donc moins les splendeurs de -l'Empire que les mauvais côtés de cette époque si brillante. Les -familles amies de la mienne avaient été décimées par la conscription: ma -mère me serrait quelquefois dans ses bras et m'y pressait en s'écriant -tout en larmes: Pauvre enfant, tu seras tué comme les autres; quel -malheur que tu ne sois pas une fille! - -J'avais près de cinq ans lorsque ma mère devint enceinte. Sa joie fut -extrême, car elle se croyait sûre d'avoir une fille qui, au moins, ne -lui serait pas enlevée. Son désespoir fut très-grand d'accoucher encore -d'un garçon, et la crainte de nous perdre un jour, rendit encore plus -vive la tendresse qu'elle avait pour mon frère et pour moi. - -Mon père adorait ma mère, et pour lui procurer tous les plaisirs qu'aime -une jeune femme, il dépensait tout son revenu qui était assez -considérable. Lorsque les armées étrangères envahirent la France, les -leçons de piano furent suspendues par presque toutes les élèves, et mon -père se trouva réduit à ses appointements du Conservatoire et aux -émoluments qu'il recevait dans un ou deux grands pensionnats de -demoiselles. - -L'occupation de Paris par les Alliés ne fut regardée par ma famille que -comme une délivrance. Je me souviens que le jour de l'entrée de ces -troupes, mon père me mena, avec mon frère, voir défiler cette immense -armée sur les boulevards: la Madeleine n'était pas bâtie, et c'est sur -un des tronçons de colonnes en construction que nous vîmes passer -l'Empereur de Russie, les autres souverains et toute leur armée, chaque -soldat ayant à la tête une branche de feuillage. Les femmes agitaient -des mouchoirs aux fenêtres, c'était un enthousiasme impossible à décrire -et bien concevable quand on réfléchit que depuis plusieurs mois, les -journaux n'étaient remplis que du récit des atrocités commises dans la -province par les troupes ennemies, et que les Parisiens voyaient comme -par enchantement succéder à leur terreur la sécurité la plus complète. - -Cependant, le dérangement des affaires de mon père l'avait forcé de -faire quelques réformes dans sa maison. La pension de M. Hix était fort -chère, 1,200 fr. par an. On me mit, à ma grande joie, dans un pensionnat -de Belleville, tenu par M. Gersin. Chez M. Hix, j'avais reçu des leçons -de piano d'Henry Lemoine, un des élèves de mon père. Chez M. Gersin, -j'eus pour professeur sa fille, charmante jeune personne qui, plus tard, -épousa Benincori, le compositeur, et, devenue veuve, devint la femme de -M. le comte de Bouteiller, excellent musicien lui-même et grand amateur -de musique. - -Mes progrès en latin ne furent pas très-grands chez M. Gersin: il avait -inventé une méthode; elle consistait à donner aux élèves une traduction -mot à mot des auteurs latins: le thème que nous faisions devait -reproduire exactement le texte de l'auteur. C'était impossible à faire, -mais nous avions toujours un Virgile, un Horace ou un Ovide; c'étaient -les livres prohibés de cette singulière pension; nous copiions le texte, -et notre maître était émerveillé de notre retraduction en latin. Je -sortis de cette pension pour entrer à Paris dans celle de M. Butet; puis -mon père, qui demeurait près du collége Bourbon, consentit à me prendre -chez lui et à m'envoyer comme externe au collége. Heureux d'échapper au -joug de la pension, je promis de reconnaître cette faveur par un travail -assidu et je fis une bonne quatrième. - -Malheureusement, à la fin de l'année, je me liai étroitement avec un -assez bon élève comme moi et qui devait devenir un affreux cancre, grâce -à notre intimité: c'était Eugène Sue. Nos deux familles se connaissaient -d'ancienne date et cela ne fit que resserrer nos liens d'amitié. Nous -nous livrâmes avec ardeur, dès cette époque, à l'éducation des cochons -d'Inde; cela devint toute notre préoccupation. - -Cependant j'avais obtenu de mon père qu'il me fît apprendre la -composition. On ne m'accorda cette faveur qu'à la condition que mes -études humanitaires n'en souffriraient pas. Un ami de mon père, nommé -Widerkeer, me donna les premières leçons d'harmonie. Mes progrès furent -très-rapides parce que j'y donnais tout mon temps. J'étais très-précoce, -et j'avais pour maîtresse une couturière qui demeurait en face de ma -maison. Je descendais à l'heure des classes du collége et j'allais chez -elle faire mes leçons d'harmonie pendant qu'on me croyait au collége. -Cela dura pendant trois ans. L'économe ne faisait aucune difficulté pour -recevoir les quartiers qu'on lui payait et le professeur ne s'inquiétait -nullement de ne voir jamais un élève dont il ne connaissait que le nom. -Mon pauvre père ignora toute sa vie que j'eusse fait ma seconde, ma -rhétorique et ma philosophie dans l'atelier d'une grisette. - -J'avais une passion pour toucher l'orgue. Benoît était professeur de cet -instrument au Conservatoire (il l'est encore); il était élève de mon -père pour le piano et il fut enchanté de m'admettre dans sa classe. -J'improvisais fort bien, mais j'avais grand'peine à m'astreindre à jouer -des fugues et autres choses que je trouvais et que je trouve encore peu -récréatives. A peine étais-je entré au Conservatoire, qu'un camarade un -peu plus âgé que moi, et répétiteur de solfége, me pria de tenir sa -classe pendant qu'il serait en loge à l'Institut. Ce camarade était -Halévy. J'allai m'installer à sa place comme répétiteur de solfége avec -un aplomb superbe; je n'étais pas en état de déchiffrer une romance, -mais je devinais les accords de la basse chiffrée et je m'en tirai si -bien qu'on me donna une classe de solfége à diriger; c'est là que j'ai -appris à lire la musique en l'enseignant aux autres. Puis j'entrai dans -la classe de contre-point d'Eller, un brave allemand qui avait fait dans -sa vie la musique d'un petit opéra intitulé: _l'Habit du chevalier de -Grammont_, dont le poëme et le jeu de Martin firent le succès. - -Eller avait deux passions, l'une pour Cherubini, l'autre contre Catel... -Pourquoi celle antipathie contre Catel, le plus doux des hommes? On ne -put jamais le comprendre. Eller était très-pauvre, et la dernière année -de sa vie, il donnait ses leçons chez lui à un quatrième étage de la rue -Bellefonds. Un jour que nous allions chez lui, nous le trouvâmes dans sa -cour, où il venait de fendre du bois, dont il allait monter une lourde -charge à son quatrième. Nous voulûmes l'aider: - ---Laissez donc, nous dit-il, depuis que je suis à Paris, j'ai appris à -m'accoutumer à tout, à tout, entendez-vous? excepté à la musique de M. -Catel. - -Eller mourut. On ouvrit un concours pour son remplacement. Ce fut -Zimmermann qui l'emporta; mais il fallait opter entre l'enseignement du -contre-point et celui du piano qu'il professait déjà. Il préféra sa -classe de piano, et Fétis, le concurrent dont la composition avait le -plus approché de celle de Zimmermann, fut élu. - -J'entrai dans la classe de Reicha. Ce dernier était aussi expéditif -qu'Eller était lent. On faisait en une année le cours de contre-point -chez Reicha, il en fallait cinq chez Eller. A peu près à la même époque, -Boïeldieu fut nommé professeur de composition; j'entrai dans sa classe à -la formation et ce furent de grands cris au Conservatoire, à l'époque de -la création de cette classe, car les oeuvres de Boïeldieu y étaient en -fort mince estime. - -On aura peine à croire qu'à cette époque où je partageais entièrement -les préjugés de mes condisciples, je méprisais souverainement la musique -mélodique; je n'estimais absolument que les combinaisons les plus arides -et les plus recherchées. Boïeldieu employa quatre années à me réformer -et je dois dire avec reconnaissance que je lui dois d'avoir entièrement -modifié ma manière d'envisager la musique. - -J'ai parlé de mon goût pour l'orgue. Depuis quelques années je -remplaçais divers organistes dans leurs paroisses: j'ai successivement -joué l'orgue à Saint-Etienne du Mont, Saint-Nicolas du Chardonnet, -Saint-Louis d'Antin, Saint-Sulpice et aux Invalides, comme commis de -Baron père et de Séjan fils.--Mon goût pour le théâtre n'était pas moins -vif que pour la musique d'Eglise. Je m'étais lié avec le garçon -d'orchestre de l'Opéra-Comique, et ce m'était une grande joie quand il -pouvait me procurer une entrée à l'orchestre des musiciens. Mon goût -était si faux à cette époque, que je ne comprenais nullement le mérite -des ouvrages de Grétry et que toute mon admiration était réservée aux -sombres opéras de Méhul: il est inutile de dire que j'ai changé du tout -au tout. - -Le Gymnase venait d'ouvrir pour jouer des opéras: on en avait déjà -représenté plusieurs: on en répétait un intitulé _le Bramine_, musique -d'Al. Piccini. Un musicien nommé Duchaume, bibliothécaire, copiste, -timbalier et chef des choeurs, m'offrit de me faire entrer comme -triangle, avec 40 sous de cachet par représentation, à la condition que -je lui donnerais mes appointements. J'aurais payé pour être admis, je -consentis donc sans peine à ne rien recevoir. Me voilà donc initié aux -coulisses, le but de tous mes désirs!--Mon père n'avait pas voulu que je -fusse musicien; il aurait préféré que j'entrasse dans un bureau ou une -étude: mais toute son opposition se borna à me laisser sans argent. Il -me donnait la nourriture et le logement, mais rien de plus. Je me tirai -de ma position en donnant quelques rares leçons à 30 sous le cachet, en -vendant de mauvaises romances et de plus mauvais morceaux de piano au -prix de 50 ou 60 francs de musique, prix marqué, c'est-à-dire 25 ou 30 -francs. - -Mon entrée au Gymnase fut un événement dans ma vie. Je liai des -connaissances et des amitiés avec des acteurs et des auteurs; ce fut, en -un mot, mon point de départ. Duchaume mourut et je lui succédai comme -timbalier et chef des choeurs aux appointements de 600 francs par an. -C'était une fortune. Je ne donnai plus de leçons à 30 sous et je fis un -peu moins de musique de pacotille. - -Boïeldieu n'avait pas grande confiance en moi; son préféré était -Labarre. Labarre négligea la composition où il aurait réussi pour la -harpe où il excellait et avec laquelle il pouvait gagner une vingtaine -de mille francs par an. Avec le nom de mon père, j'aurais pu, en -persévérant, gagner presque la même somme avec des leçons de piano: -j'eus le courage de résister. - -Je concourus deux fois à l'Institut, la première fois, j'eus une mention -honorable; la deuxième, le premier grand prix fut décerné à Barbereau, -le premier second prix à Paris et j'obtins un deuxième second prix. -Boïeldieu fut désespéré de mon succès; il ne voulut plus que je me -représentasse au concours et il eut raison. Dix ans plus tard Barbereau -était chef d'orchestre au Théâtre français, Paris était chef d'orchestre -au théâtre du Panthéon et j'avais déjà fait jouer une dizaine d'Opéras. - -Cependant pour atteindre mon but d'arriver au théâtre, je pris un -singulier chemin. Je me liai avec des auteurs de vaudeville et je leur -offris de leur faire _pour rien_ des airs de vaudeville qu'ils payaient -fort cher aux chefs d'orchestre des théâtres pour lesquels ils -travaillaient. J'obtins ainsi mes premiers succès au Vaudeville et au -Gymnase, et il me fallut soutenir une lutte violente contre les chefs -d'orchestre de ces théâtres. Blanchard, critique musical aujourd'hui et -alors chef d'orchestre aux Variétés, parvint cependant à me barrer -entièrement la porte de son théâtre. Mais au Gymnase, les airs du -_Baiser au porteur_, du _Bal champêtre_, de _la Haine d'une femme_, et -au Vaudeville ceux de _Monsieur Botte_, du _Hussard de Felsheim_, de -_Guillaume Tell_ me valurent l'amitié et les promesses de collaboration -des auteurs de ces pièces. - -Après mon concours de l'Institut, je fis un voyage en Hollande, en -Allemagne et en Suisse avec un de mes amis, le docteur Guillé, un des -hommes les plus originaux et les plus spirituels que je connaisse. -J'avais rencontré Scribe en Suisse, il me proposa de faire la musique -d'un vaudeville pour le Gymnase: j'acceptai avec empressement. Mes -cantatrices étaient Léontine Fay et Déjazet; mes chanteurs: Gonthier, -Paul, Legrand et Ferville. Malgré l'exécution j'eus un grand succès et -plusieurs airs devinrent populaires. Boïeldieu avait assisté à ma -répétition générale et il fut très-surpris de ce que j'avais fait. -Scribe m'envoya demander ma note, comme il avait l'habitude de le faire -avec les chefs d'orchestre. Je répondis fièrement que j'étais assez payé -par l'honneur de sa collaboration, et il me jura qu'il me donnerait le -poëme de mon premier opéra. On verra par la date du _Chalet_ que je fis -bien en n'ayant pas la patience de l'attendre, car j'avais déjà donné -plusieurs ouvrages, lorsqu'il consentit, sur les instances de Crosnier -et malgré l'opposition de son collaborateur Mélesville, à me donner la -pièce (_le Chalet_), qui fut mon premier grand succès, encore me fut-il -imposé comme condition que je ne toucherais qu'un tiers au lieu de la -moitié des droits d'auteur qui devait me revenir. - -Après plusieurs années de ces tâtonnements dans les petits théâtres et -entre autres aux Nouveautés où j'avais donné _Valentine_, _Cabel_, etc., -Saint-Georges me confia un poëme en un acte: _Pierre et Catherine_. -C'était un sujet sérieux, avec beaucoup de choeurs et de développements -musicaux. Je n'étais connu que par des airs de Pont-Neuf, c'était une -bonne fortune pour moi que d'avoir l'occasion de me révéler dans un tout -autre genre. Ma pièce n'avait que quatre personnages: Pierre le Grand, -Catherine, un soldat et un fournisseur. Mes rôles étaient destinés à -Lemonnier, Mme Pradher, Féréol et Vizentini. Trois acteurs refusèrent: -Lemonnier et Mme Pradher parce qu'ils répétaient _la Fiancée_ d'Auber, -et Vizentini pour faire comme ses camarades; Féréol seul tint à son rôle -parce qu'il était sérieux et que les comiques aiment toujours à faire le -contraire de ce qu'ils font habituellement. On me donna Damoreau pour -mon rôle principal, Mlle *** qui était enceinte, et l'on ne trouva -personne pour remplacer Vizentini. J'avais été camarade au Conservatoire -avec Henry: il ne jouait que des basses-tailles nobles et néanmoins je -lui offris un rôle essentiellement comique, il l'accepta, et ce fut le -premier rôle gai que joua celui qui, dix ans plus tard, devait donner un -cachet si heureux au _Biju_ du _Postillon_. Cette distribution d'acteurs -en seconde ligne me porta bonheur. Mlle *** accoucha à la sixième -représentation; elle fut remplacée par Mlle Eléonore Colon, et la pièce -eut plus de quatre-vingts représentations. - -Je profitai du succès de _la Fiancée_ d'Auber: les deux pièces -marchèrent ensemble, et j'ai eu, avec mon illustre confrère, le -privilége d'être le dernier compositeur exécuté dans l'ancienne salle -Feydeau: la dernière représentation donnée dans cette salle que le -marteau devait abattre le lendemain se composait de _la Fiancée_ et de -_Pierre et Catherine_ (mars 1829). - -J'avais vendu ma _Batelière de Brientz_ à l'éditeur Schlesinger pour 500 -francs. Pleyel m'offrit 3,000 francs de _Pierre et Catherine_. Une -amourette qui devait finir par un mariage m'avait fait quitter la maison -de mon père et les 3,000 francs de Pleyel me parurent une somme énorme. -J'eus cependant le bon esprit d'en distraire la somme nécessaire à -l'acquisition d'un piano et je pus composer sur un instrument à moi, ce -qui ne m'était pas encore arrivé. - -Quelques jours après la représentation de _Pierre et Catherine_, un -auteur de réputation, Vial, l'auteur d'_Aline_, me confia un poëme en -trois actes qu'il avait fait en collaboration avec Paul Duport. C'était -encore un sujet russe, il était intitulé _Danilowa_. La pièce ne -manquait pas d'intérêt et je me mis immédiatement à l'ouvrage. Mais une -année s'écoula avant qu'on ne jouât _Danilowa_ et c'était trop long à -attendre. Je continuai donc d'écrire quelques pièces pour les -Nouveautés. Mais le directeur de l'Opéra-Comique tenait à son privilége -exclusif et il faisait une rude guerre aux théâtres de vaudeville qui -donnaient de la musique nouvelle. Cette prétention absurde d'empêcher -des théâtres de préparer des compositeurs et des chanteurs a fait le -plus grand tort à l'art musical. Derval, Brindeau, Bressant, eussent été -d'excellents ténors, si, au début de leur carrière, on ne leur eût -défendu de chanter autre chose que des vaudevilles. Le lendemain de la -représentation d'une pièce dont j'avais fait la musique aux Nouveautés, -le directeur Ducis envoya une assignation pour s'opposer à ce qu'on -continuât de jouer un ouvrage dont les airs étaient nouveaux. Les -Nouveautés étaient alors dirigées par Bohain et Nestor Roqueplan, -propriétaires du journal le _Figaro_. On venait de jouer à -l'Opéra-Comique un nouvel opéra de Carafa: ils répondirent par une -contre-assignation qu'ils firent signifier par un huissier nommé -l'Ecorché: ils y faisaient défense à Ducis de représenter son opéra, -prétendant qu'il n'y avait pas un seul air nouveau, que tous les motifs -étaient connus et qu'il empiétait sur le privilége des théâtres de -vaudeville. Ils publièrent leur assignation dans le _Figaro_: cette -facétie eut un succès fou, les rieurs furent de leur côté et le procès -n'eut pas lieu. - -_Danilowa_ fut jouée dans les premiers mois de 1830. J'avais pour -interprètes, Mmes Casimir, Pradher et Lemonnier, MM. Lemonnier et -Moreau-Sainti. Le succès fut assez grand, j'eus un morceau bissé, l'air: -_Sous le beau ciel de la Provence_, etc. Malheureusement la révolution -de Juillet vint interrompre le cours de nos représentations. - -J'avais fait en collaboration avec Gide la musique d'une pantomime -anglaise, _la Chatte blanche_, pour les Nouveautés: le ministère en -voulait défendre la représentation comme excédant les priviléges du -théâtre. Les directeurs obtinrent de Charles X la permission d'en faire -jouer quelques scènes à Saint-Cloud, devant les jeunes princes qui -furent enchantés des bons coups de pied qu'échangeaient les clowns et le -pantalon, et l'interdiction fut levée. La première représentation eut -lieu le 26 juillet, le jour où parurent les Ordonnances. La seconde ne -fut pas achevée et la pièce ne fut reprise que quelques jours plus tard -et obtint une centaine de représentations. - -Les révolutions ne sont pas favorables au théâtre, celui de -l'Opéra-Comique en ressentit l'influence. Ducis fit faillite, et -d'autres faillites succédèrent à la sienne. La salle Ventadour semblait -maudite. Les Nouveautés manquèrent aussi et les comédiens de -l'Opéra-Comique se mirent en société et allèrent exploiter la salle de -la place de la Bourse. Le choléra éclata au mois de février 1832. Le -premier cholérique, frappé d'une attaque subite dans la rue, était -déguisé en polichinelle, et c'est sous ce costume qu'il fut porté à -l'Hôtel-Dieu. Il expira dans le trajet. - -J'avais épousé la soeur de Laporte, directeur de Covent-Garden, à -Londres. Mon beau-frère nous proposa de venir le trouver. Ma femme était -enceinte, les affaires étaient nulles et impossibles à Paris; j'acceptai -avec empressement l'offre qui m'était faite. Laporte avait alors une -très-belle position à Londres. Directeur d'un théâtre très-important, -co-directeur avec Cloup et Pélissier du théâtre français dont il était -un des acteurs favoris, sa maison de Londres et son cottage à Whamley -étaient on ne peut plus agréables. Je ne savais pas un mot d'anglais et -j'eus quelque peine à apprendre la langue. Je la lisais assez facilement -au bout de quelques mois, mais j'avais la plus grande difficulté à -comprendre ce qu'on me disait. J'étais malade et mon médecin, le docteur -Lubellinage, qui parlait fort bien français, m'indiqua le pharmacien où -je devais allais chercher quelques drogues. Ce pharmacien ne savait pas -un mot de français; j'essayai de mon anglais: il me comprit à peu près; -mais il me fut impossible de rien comprendre à sa réponse. Je ramassai -alors dans ma mémoire tout ce que je savais de latin, et malgré la -différence de prononciation, nous nous entendîmes à peu près. Cependant -comme nous étions fort mauvais latinistes l'un et l'autre, nous ne -faisions que recouvrir nos idiotismes de mots latins, et il s'ensuivait -plus d'un quiproquo: ainsi un jour en me donnant une boîte de pilules, -mon pharmacien me fit cette recommandation: _Capiendum totâ nocte_. Je -fus un peu effrayé de l'idée de passer la nuit entière à avaler des -pilules. J'allai confier ma crainte à Lubellinage qui m'expliqua que le -latin n'étant que le mot à mot de la tournure britannique, voulait dire: -_A prendre chaque soir._ - -Mason, directeur du King's theatre avait engagé Nourrit, Levasseur, -Damoreau et Mme Damoreau pour jouer en français _Robert le Diable_ alors -dans toute sa nouveauté. Meyerbeer vint pour les répétitions: il fut -enchanté de l'orchestre à la lecture.--C'est très-bien, dit-il, avec -sept ou huit répétitions pour les nuances, cela ira à merveille. - -Mais il apprit que les nuances étaient chose inconnue à cet orchestre, -le meilleur de Londres, et qu'on ne faisait plus qu'une seule -répétition. Il quitta Londres le soir même, sans attendre la -représentation. L'ouvrage réussit médiocrement. Nourrit (avec sa voix -nazale) déplut complétement: les Anglais crurent que l'organe cuivré -qu'affectait Levasseur dans le rôle de Bertram était sa voix ordinaire -et ils ne comprirent nullement le mérite de l'artiste. Mme Damoreau fut -jugée comme n'ayant aucune espèce de voix. Tout le succès fut pour son -mari, chargé du rôle de Raimbaud et pour Mlle Heinnefetter qui jouait -Alice. - -Quelques années plus tard, Mlle Rachel vint jouer avec une demoiselle -Larcher qui jouait les confidentes au Théâtre français et c'est cette -dernière qui eut tout le succès. - -Il ne faut pas trop nous moquer de ces méprises de la part des Anglais; -car lorsque leurs acteurs vinrent à Paris, tout le succès fut pour -Abbat, comédien très-médiocre; Macready ne produisit aucun effet et -parmi les femmes on ne remarqua que miss Smithson, que son accent -irlandais avait toujours rendue antipathique à ses compatriotes. Il faut -dire que l'accent irlandais est pour les Anglais ce que l'accent -auvergnat est pour les Français. - -Quand je sus un peu d'anglais, Laporte me fit faire deux opéras pour -Covent-Garden: _His first Campaign_, en deux actes et _the Dark -Diamond_, en trois actes. Le premier réussit beaucoup, et le second ne -fut joué que trois fois. J'ai replacé la musique de ces deux ouvrages -dans plusieurs opéras donnés depuis à Paris. - -Je retrouvai à Londres deux camarades de collége, de Lavalette et -d'Orsay. Le second me présenta à sa belle-mère lady Blessington, qui me -donna à mettre en musique une ballade de sa composition _the Eolian -harp_ que je fis graver à Londres. - -Je vis, pendant mon séjour dans cette ville, _la Muette_ d'Auber jouée -en anglais sur le théâtre de Drury-Lane. A son apparition à Paris, le -directeur d'un théâtre anglais envoya le compositeur Bishop pour -entendre l'ouvrage. Celui-ci revint à Londres pour déclarer que la pièce -était superbe, mais que la musique était comme celle de tous les -Français et qu'il fallait qu'il en refît une autre. Cependant le danseur -Coulon eut l'idée de mettre _la Muette_ en ballet, d'y introduire -quelques choeurs de l'opéra d'Auber et de présenter ce pasticcio sur le -King's théâtre. L'effet de la musique fut immense, l'ouverture fut -bissée et jamais on ne l'exécute moins de deux fois de suite devant le -public anglais qui est grand redemandeur et qui exprime son voeu par un -mot français comme nous par un mot latin: on dit: _encore!_ à Londres et -_bis!_ à Paris. - -Un certain capitaine Livins fit alors la traduction de la pièce de -Scribe sur la musique d'Auber, et présenta son travail au théâtre de -Drury-Lane. Le célèbre et vieux Braham fut chargé du rôle de Mazaniello -et il retrancha de son rôle le duo: _Amour sacré de la patrie_ et l'air -_du Sommeil_, et comme il ne lui restait plus rien à chanter, il voulut -intercaler quelques airs de compositeurs anglais. Livins eut le courage -et le bon esprit de s'y opposer, et il proposa à Braham diverses -mélodies d'Auber. Le choix du chanteur s'arrêta sur les couplets de -Lemonnier dans _le Concert à la cour_: _Pourquoi pleurer?_ pour -remplacer l'air _du Sommeil_, et à chaque représentation ce morceau -était bissé, ou, pour mieux dire, _encoré_ (pour traduire exactement -l'_encora_ anglais). - -Mason avait fait faillite et Laporte le remplaça comme directeur du -King's théâtre. Il me demanda alors un ballet en trois actes dont le -livret était du maître de ballet Deshayes. - -Je retournai à Paris pour écrire mon ballet et je retournai le monter à -Londres au commencement de 1834. Je quittai Paris le jour même de -l'enterrement d'Hérold. Mon ballet était dansé par Perrot, Albert, -Coulon, Mmes Pauline Leroux et Montessu. Il eut un grand succès, même de -musique. J'en ai employé quelques fragments dans _Giselle_ et un des -motifs m'a servi à faire le choeur de la Bacchanale du _Chalet_. - -Je revins à Paris dans l'été de 1834; la liste de mes ouvrages suffira -pour faire apprécier mes travaux jusqu'en 1839. - -Mlle Taglioni, pour qui j'avais écrit _la Fille du Danube_, était depuis -un an en Russie; elle m'engagea à aller lui écrire un nouveau ballet. Ce -voyage me tenta. Je venais de donner à l'Opéra-Comique _la Reine d'un -jour_ pour Masset et Jenny Colon; je partis après la seconde -représentation et j'arrivai à Saint-Pétersbourg dans les premiers jours -d'octobre. L'empereur m'accueillit à merveille; je composai mon ballet -qui eut un grand succès. Je vis mourir, presque dans mes bras, un -camarade de collége, Eugène Desmares qui avait accompagné Mlle Taglioni -en Russie; son enterrement me laissa une triste impression. L'usage -russe est de faire une collation dans le cimetière même et dans un -bâtiment destiné à cet usage: les invités au convoi y envoient les -rafraîchissements qu'on consomme sur place, et l'on se grise assez -habituellement dans ces repas funèbres. J'avais voulu suivre à pied le -cortége, j'attrapai un froid, je rentrai malade et pendant deux mois je -fus entre la vie et la mort. Le hasard m'avait fait trouver à -St-Pétersbourg un cousin germain dont j'ignorais l'existence et qui -était un médecin distingué. Ce fut à ses bons soins et surtout à la -sollicitude de chaque instant d'une personne qui porte aujourd'hui mon -nom, que je dus de ne pas succomber à la maladie. Mais j'avais l'esprit -frappé et je ne pouvais rester plus longtemps en Russie. Un nommé Cavoz, -directeur de la musique de l'empereur, vint à mourir: on m'offrit sa -place; les trente mille roubles ne me tentèrent pas et j'eus le bon -esprit de refuser. La navigation à vapeur permet d'aller facilement en -Russie quand les glaces le permettent; mais une fois l'hiver venu, le -retour est difficile. Je dus louer une diligence entière pour pouvoir -être ramené aux frontières de Russie; je trouvai heureusement deux -compagnons de voyage et il nous en coûta 1,100 roubles pour sortir de -Russie, et passer onze nuits dans une abominable voiture. - -J'avais un très-vif désir de revenir à Paris et je comptais ne séjourner -qu'une semaine au plus à Berlin; mais le lendemain de mon arrivée le -comte de Roedern, intendant du théâtre de Sa Majesté, vint me dire que -le roi, son maître, serait satisfait que je composasse un petit -intermède pour le théâtre. Je ne connais pas un mot d'allemand, on -m'aboucha avec un traducteur, et, à l'aide de quelques brochures -françaises, nous arrangeâmes, non pas un intermède pour le théâtre, mais -un opéra en deux actes qui fut composé, appris et répété en moins de -trois semaines. Le soir de la répétition générale, personne d'étranger -ne fut admis dans la salle; mais le roi, quoique déjà souffrant, était -dans sa loge. J'étais assis au coin du théâtre en face. Après la -répétition, le comte de Roedern vint me dire que Sa Majesté _me faisait -ses excuses_ de ne pouvoir descendre sur le théâtre pour me féliciter, -suivant l'usage, mais que sa santé ne le lui permettait pas. Le jour de -la première représentation le public se montra si froid, que peu habitué -au flegme germanique, je crus à une chute et je me retirai désespéré, -avant la fin de la pièce. J'étais seul, jeté sur un canapé dans une -chambre sans lumière, lorsque je vois tout à coup la rue s'illuminer de -torches et de flambeaux, une admirable musique militaire exécute -plusieurs morceaux de mes opéras, et mes amis montent en foule pour me -féliciter du grand succès que je venais d'obtenir et dont j'étais loin -de me douter. - -Je quittai Berlin peu de jours après, enchanté de mon séjour et de -l'accueil que j'avais reçu. - -De retour à Paris, je trouvai l'Opéra-Comique installé dans la salle -Favart qu'il occupe aujourd'hui. Les deux premiers ouvrages que j'y -donnai ne furent pas heureux; le premier, _la Rose de Péronne_, le -dernier rôle créé par Mme Damoreau, n'eut qu'une quinzaine de -représentations. Le second également en trois actes, intitulé _la Main -de fer_, ne fut joué que cinq fois; la pièce était pourtant de Scribe, -mais du Scribe des mauvais jours. - -J'eus une meilleure chance à l'Opéra, où les succès de _Giselle_ et de -_la Jolie Fille de Gand_ me consolèrent un peu de mes défaites de -l'Opéra-Comique. - -Crosnier quitta la direction de l'Opéra-Comique et je le regrettai -beaucoup; il m'avait toujours été très-dévoué, et c'est à lui que -j'avais dû les poëmes du _Chalet_, du _Postillon_, du _Brasseur de -Preston_, de _la Reine d'un jour_ et de mes ouvrages les plus heureux. -Pendant toute sa direction, il s'occupa constamment de me chercher les -ouvrages qui convenaient le mieux à la nature de mon talent, et, -quoiqu'il ne fût pas musicien et que son goût pour les arts fût -absolument nul, son instinct dramatique était si excellent que, presque -jamais, il ne se trompa dans son choix. - -Son successeur était M. E. Basset, censeur dramatique. La fortune de ce -dernier était assez singulière. Son frère et lui faisaient leurs études -au collége de Marseille, lorsque Mme Adélaïde, soeur du roi, fit une -visite à cet établissement. Un des frères Basset chanta devant la -princesse une cantate composée pour la circonstance. Mme Adélaïde fut -charmée de la ravissante voix du jeune Basset (c'était la seule personne -de la famille d'Orléans qui eût du goût pour la musique), elle promit au -jeune chanteur de s'occuper de son avenir, et quelques années plus tard -elle le plaça dans les bureaux de la Maison du roi, et attacha son frère -au ministère de l'intérieur. - -J'eus le malheur de me fâcher avec Basset pour des affaires entièrement -étrangères au théâtre, et j'appris qu'il avait dit que tant qu'il serait -au théâtre on ne jouerait pas un seul ouvrage de moi. Je me voyais perdu -sans ressources. J'allai conter mes chagrins à Crosnier; pendant sa -direction, celui-ci, locataire du théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont -il avait été directeur, avait eu l'idée d'établir dans cette salle une -sorte de succursale de son théâtre d'Opéra-Comique. Le succès qu'avait -obtenu mon orchestration de _Richard Coeur-de-Lion_, lui avait suggéré -cette idée. A la Porte-Saint-Martin on n'aurait joué que des ouvrages de -l'ancien répertoire; j'aurais été titulaire de ce privilége dont -Crosnier aurait été le véritable exploitateur. Le loyer avantageux que -lui offrirent les frères Coignard l'avait fait renoncer à ce projet. Il -m'en reparla, et comme la salle de la Porte-Saint-Martin n'était plus -vacante, il m'engagea à chercher une autre localité, et, en m'éloignant -du théâtre de l'Opéra-Comique, à conserver le droit de jouer des -ouvrages nouveaux: il m'aida dans les premières démarches que je fis. - -M. Thibaudeau avait joué la tragédie à l'Odéon, sous le nom de Milon. Il -avait renoncé au théâtre, après avoir épousé la fille d'un sous -intendant militaire, M. de Duni, petit-fils du célèbre compositeur de ce -nom. Neveu du représentant, cousin par conséquent de son fils, Ad. -Thibaudeau, Milon s'aidait de ses relations de famille, de l'élégance de -sa toilette et de certaines façons pour se donner l'apparence d'un -crédit imaginaire. Je voulus bien croire qu'il avait trouvé une somme de -dix-huit cent mille francs et je l'associai à mon entreprise. Nous -allâmes trouver M. Dejean, le propriétaire de la salle du Cirque du -boulevard du Temple: il nous promit de nous vendre son immeuble quatorze -cent mille francs. Deux cent cinquante mille devaient être payés -comptant, le reste en annuités, de sorte qu'on aurait été libéré au bout -de dix ans. Sept cent mille francs d'hypothèques étaient remboursables à -différentes époques déterminées. Les cinq cent mille restant étaient à -Dejean, et c'est cette somme qui se prélevait, à titre de loyers, sur -les recettes journalières et s'amortissait pour ainsi dire chaque jour. -Il y avait à peu près deux cent mille francs à dépenser pour -l'appropriation de la salle à sa nouvelle destination; je croyais -pouvoir marcher avec quinze cents francs de frais journaliers; l'affaire -se divisait en dix-huit cents actions; Thibaudeau et moi nous en -partagions trois cents: la combinaison était excellente. Je fis -sur-le-champ ma demande; on me fit d'abord comparaître devant la -commission des théâtres. Elle était présidée par le duc de Coigny, fort -brave militaire sans doute, mais qui n'avait pas l'intelligence de ces -questions. Quand j'eus exposé mon plan: C'est très-bien, s'écria Armand -Bertin, vous voulez substituer la musique au crottin, ça me va. Les -autres membres parurent être de son avis, et l'on me promit de faire un -rapport favorable. Cavé était l'ami de Crosnier et le mien; il devait -nous appuyer, je me croyais donc à peu près sûr de mon affaire; mais -j'avais compté sans un concurrent appuyé de puissantes influences. -Depuis six mois je ne m'occupais que de ce projet. L'Opéra-Comique -m'était plus fermé que jamais. Je n'avais d'autre ressource que ce -théâtre. Je pris donc le parti d'écarter la concurrence en la -désintéressant. Il fut convenu que mon compétiteur se retirerait et que -je lui compterais cent mille francs, dès que j'aurais le privilége. - -Le privilége me fut enfin donné tel que je le désirais, avec le droit de -jouer tout l'ancien répertoire et même celui des auteurs vivants qui -transporteraient leurs ouvrages à mon théâtre. - -Il s'agit alors de payer la somme convenue. Thibaudeau me dit que ses -bailleurs de fonds n'étaient pas en mesure et ne le seraient que dans un -mois. J'avais à peu près 80,000 francs chez Bonnaire, mon notaire, -j'allai les lui demander. Il ne voulut m'en donner que cinquante, disant -que dans mon propre intérêt il voulait me conserver quelque chose. -Bonnaire était un de mes bons amis, c'est lui qui avait placé mon -premier argent, et c'était à ses bons soins que je devais d'avoir -économisé la somme qu'il avait entre les mains: je cédai à son désir. Un -an après il faisait faillite, et je perdais entièrement ce qu'il avait -voulu me conserver. - -Je payai 50,000 francs comptant et je fis des billets pour pareille -somme. - -Mais un mois, deux mois, trois mois se passèrent sans que je pusse tirer -un sol de Thibaudeau. Je rompis avec lui et je m'associai avec Mirecourt -jeune, qui avait été l'homme de d'Arlincourt. Ils avaient eu deux -millions pour leur affaire, il s'agissait de les retrouver. Le -capitaliste en avait disposé. Maître Châle, agréé au tribunal de -commerce, dont ce capitaliste avait été le client, se chargea de notre -affaire. Nous achetâmes d'abord la propriété du Cirque, il n'y avait que -250,000 francs à payer d'abord, le reste étant en annuités; 200,000 -francs suffisaient pour les réparations, 100,000 francs à me rembourser -et pareille somme pour fonds de roulement. On pouvait marcher avec moins -de 800,000 francs. On mit l'affaire en actions, il s'agissait d'avoir un -banquier pour avancer les sommes nécessaires: nous n'en trouvâmes pas. -Nous étions aux premiers mois de 1817. Je commençais à être poursuivi -pour le paiement de mes 50,000 francs de billets. J'étais dans une -position atroce, les protêts et les jugements se succédaient les uns aux -autres, les prises de corps allaient venir. Vitet entreprit de me -sauver. Il me fit d'abord prêter personnellement 30,000 francs par -Joseph Perrin, pour payer mes billets, puis il me trouva un bailleur de -fonds, c'était M. Beudin, député; il nous apporta 300,000 francs: Châle -vendit sa charge 260,000 francs; on espéra que les actions placées -feraient le reste. On paya la salle, l'on fit faire la restauration dont -la dépense s'éleva à 180,000 francs, et nous ouvrîmes le 15 novembre -1847 par un opéra en trois actes, _Gastibelza de Dennery_, musique de -Maillart, dont c'était le premier ouvrage. Le succès fut très-grand; je -donnai ensuite l'_Aline_ de Berton que j'avais réinstrumentée, et -_Félix_ de Monsigny dont le roi m'avait demandé la reprise. - -Nous devions aller jouer cette pièce à la cour, lorsque mourut Mme -Adélaïde à la fin de décembre. Nous avions 1,500 fr. de frais -journaliers; notre moyenne de recette était de 2,200 fr. Je montai, -comme second ouvrage, pour obtenir ma subvention, _les Monténégrins_ de -Limnander; neveu par alliance du général Rumigny, ce jeune compositeur -m'avait été vivement recommandé par son oncle. Mme Ugalde devait débuter -dans cet ouvrage; mes embarras d'argent n'avaient pas cessé, car les -fonds dont nous disposions étaient insuffisants; j'avais fait de -nouveaux emprunts; mais notre affaire était si belle que chacun me -présageait l'avenir le plus doré, lorsque la révolution de février -éclata comme un coup de foudre. Le 24 février j'étais monté sur la -terrasse du théâtre, on se battait dans la rue du Temple, et je voyais -passer les blessés qu'on dirigeait sur les hôpitaux. A trois heures -passent plusieurs aides de camp à cheval: - ---Mes amis, criaient-ils, il y a un nouveau ministère, criez: Vive le -roi! - -On ne criait rien, mais les hostilités cessaient: chacun autour de moi -était enchanté. - ---Voyez-vous, leur dis-je, voilà la fin de la monarchie; on a cédé à -l'émeute, c'est elle qui prendra le dessus. - -On me rit au nez; les théâtres rouvrirent le soir. Je me rappelle que -j'allai aux Funambules, le théâtre était plein, les spectateurs -criaient: _Vive la réforme!_ Je sortis le coeur navré. Je rencontrai un -de mes amis. - ---Venez donc au boulevard des Italiens, me dit-il, toutes les fenêtres -sont illuminées, c'est une joie générale! - -Nous n'avions pas fait cent pas que nous rencontrâmes une foule éperdue -venant en sens inverse et criant: Vengeance! on égorge nos frères. - -En un clin d'oeil, les boutiques se fermèrent et les barricades -commencèrent à s'organiser. Je rentrai chez moi, désespéré de voir ma -prédiction s'accomplir si vite. - -A dater de ce jour, nos recettes tombèrent à un taux tel que nous -perdions de 1,200 à 1,400 fr. par jour. Nous avions payé le plus que -nous avions pu, il n'y avait rien en caisse. J'assemblai toute la -troupe, je fis part de notre situation, et, unanimement, on convint de -ne pas fermer le théâtre, de _se mettre en république_, de partager la -recette dans la proportion suivante: 100 fr. pour l'éclairage, la garde, -etc., puis on devait payer les machinistes, les hommes de peine, et -ensuite partager également entre les choristes, les musiciens et les -chanteurs. On ne pouvait guère partager qu'au delà de 300 fr., et on ne -les faisait pas; mais on pensait que cette disette ne serait que -passagère. On vécut ainsi quinze jours, et alors les musiciens de -l'orchestre déclarèrent qu'ils cesseraient leur service si on ne les -payait pas intégralement. Comme cela était impossible, ils ne vinrent -plus et le théâtre ferma! - -C'était le comble de ma ruine; en un jour, je me vis privé de toute -ressource; j'avais une maison considérable, 3,000 fr. de loyer, des -domestiques, une pension de 2,400 fr. à faire à ma femme dont j'étais -séparé, 500 fr. pour le collége de mon fils, et je possédais en tout 100 -fr. par mois de l'Institut. - -Je renvoyai tous mes domestiques; l'un d'eux vint me remercier quelques -jours après, il venait d'entrer dans les ateliers nationaux, et gagnait -40 sous par jour à ne rien faire. Une négresse, qui nous servait depuis -un an, voulut à toute force rester, ne voulant pas être payée, -disait-elle, parce qu'elle nous aimait trop et ne pouvait quitter ma -petite fille âgée de 18 mois et qu'elle avait sevrée. - -J'y consentis, et au bout de trois ans, quand, après bien des -privations, j'avais 1,000 francs devant moi, elle nous les vola et nous -fit 500 fr. de dettes chez les fournisseurs. J'appris à mes dépens à -connaître le dévouement _désintéressé_ des nègres. La police -républicaine ne put jamais la faire arrêter, et peu de temps après je -rencontrai ma _fidèle négresse_, tranquille, et promenant un enfant à -des maîtres à qui elle a dû faire la même chose qu'à moi. - -J'obtins de mon propriétaire la résiliation de mon bail, mais je lui -devais 1,500 fr. Je lui offris en paiement un piano d'Erard qui valait -3,000 fr., il refusa, et je lui donnai en nantissement une assurance sur -la vie de mon fils, mais il fallait attendre deux ans pour qu'elle -expirât. Mon fils vécut assez pour que je pusse toucher cette somme et -m'acquitter. Je vendis toute mon argenterie, tous les bijoux, mes -meubles; je mis au Mont de Piété quelques souvenirs dont je ne voulais -pas me séparer, entr'autres une tabatière ornée de diamants, dernier -cadeau de Frédéric III, roi de Prusse, qu'il me donna à Berlin. On me -prêta 800 fr. dessus, je ne pus la retirer qu'au bout de trois ans; les -autres bijoux furent vendus, faute d'en avoir pu renouveler les -reconnaissances! - -Je devais 70,000 fr., on mit arrêt sur mes 1,200 fr. de l'Institut. -J'assemblai mes créanciers, je leur fis abandon de la totalité de mes -droits d'auteur jusqu'à parfait paiement; ils acceptèrent, et me -laissèrent mes 100 francs par mois. - -Mon pauvre père, âgé de 90 ans, fut cruellement frappé par la venue de -la république; il avait vu la première, il s'imagina que la seconde en -serait la reproduction; il tomba dans une morne taciturnité et -s'éteignit sans maladie et presque sans souffrances le 8 avril. Je -n'avais pas le moyen de faire faire ses obsèques. Un ami, Zimmermann, -vint de lui-même m'apporter 200 francs. Je ne pus les lui rendre que -deux ans plus tard. Une souscription au Conservatoire fit les frais de -la tombe de mon père. - -Cependant, rien ne venait; il n'y avait pas à penser à gagner de -l'argent avec la musique: l'avenir le plus sombre s'ouvrait devant moi. -J'allais presque chaque jour voir le docteur Véron, chez qui -s'apprenaient toutes les nouvelles. Donizetti venait de mourir: Véron -m'offrit de faire, pour le _Constitutionnel_, une notice nécrologique -sur mon célèbre confrère: elle devait m'être payée cinquante francs: -quelle bonne fortune! - -J'avais quelquefois écrit dans des journaux de musique, mais je n'avais -jamais songé à me faire une ressource de ma plume, que je ne croyais -bonne qu'à aligner des notes. Véron fut assez bon pour me donner -quelques conseils dont j'avais grand besoin, et voulut bien me donner -temporairement le feuilleton musical du _Constitutionnel_. Chaque -feuilleton m'était payé 50 francs, et je pouvais en faire trois et -quelquefois quatre par mois: cela m'aida à vivre pendant la première -moitié de cette fatale année. - -Scribe, à qui j'allai conter ma misère, me donna _Giralda_; c'était un -beau cadeau: j'en eus bientôt terminé la musique; mais M. Perrin venait -d'être nommé directeur de l'Opéra-Comique. Enivré par l'immense succès -du _Val d'Andore_, que le premier j'avais proclamé dans mon feuilleton, -il s'imaginait (et il le croit encore) que le succès ne pouvait -s'obtenir à l'Opéra-Comique que par des pièces tristes ou dramatiques. -Giralda lui déplut complétement, et, pendant deux ans, il refusa de la -monter. Ce ne fut que dans un moment de disette et en plein été qu'il -consentit à donner l'ouvrage, qu'il ne joua que le moins possible, -persistant dans son opinion sur la valeur de la pièce, même après son -succès. - -J'avais été présenté au général Cavaignac, président de la République, -après le mois de juin. La mort d'Habeneck avait laissé vacante au -Conservatoire une place d'inspecteur de classes, rétribuée 3,000 francs. - -Je sollicitai la création d'une quatrième classe de composition -musicale. Le général, qui connaissait ma position, me l'accorda, malgré -tous les efforts qu'on fit pour l'en détourner. - -J'eus la place aux appointements de 2,400 francs. - -Avec cette somme, mon journal et l'Institut, j'avais 400 francs par -mois; je me trouvai riche et je n'ai exactement dépensé que cette somme, -jusqu'à l'extinction complète de mes dettes, extinction à laquelle je -suis parvenu en 1853. - -Il fallait me faire des droits d'auteur pour payer mes créanciers: on ne -voulait pas de _Giralda_, et je ne savais que faire. - -Mocker vint me prier de lui composer un intermède, pour jouer une seule -fois dans une représentation à son bénéfice; cela ne devait rien me -rapporter, mais c'était du travail, et pour moi le travail est un -bonheur. - -J'écrivis le _Toréador_ en six jours. Aux répétitions, l'intermède -acquit de telles proportions que la représentation de Mocker fut reculée -d'un mois. La première représentation eut lieu le jour même où eurent -lieu, à Paris, les élections qui amenèrent Eugène Sue et trois autres -députés rouges à la chambre. La consternation fut générale; je me -ressentis de cette panique: malgré le succès évident de mon opéra, pas -un éditeur ne voulait me l'acheter. - -En ne le publiant pas, je perdais la province. Un ami vint à mon secours -et me prêta 1,000 fr. Le baron Taylor venait d'organiser une loterie -d'un million au bénéfice des artistes; il fit souscrire pour dix -exemplaires au prix de 100 francs chaque, c'était encore 1,000 francs. -Le général Cavaignac me fit obtenir une souscription de pareille somme -au ministère de l'Intérieur, et avec ces 3,000 francs je pus être -moi-même mon éditeur: je ne fis pas un grand bénéfice, mais au moins je -pus m'assurer des droits d'auteur en province, ce qui était un -allégement pour mes dettes. - -Malgré le succès du _Toréador_, je dus encore attendre plus d'une année -avant qu'on consentît à jouer _Giralda_. Pour occuper mes loisirs, je -composai une grand'messe de Sainte-Cécile. Le suffrage des artistes me -consola un peu du dédain des directeurs, et même, après la réussite de -_Giralda_, j'en étais venu à un tel point de découragement et je -désespérais tellement de finir de payer mes dettes, que j'allai un jour -trouver Perrin et que je lui offris de m'acheter pendant dix ou quinze -ans pour 6,000 francs par an: je lui aurais fait autant d'ouvrages qu'il -aurait voulu et je n'en aurais pas fait ailleurs: je fus assez heureux -pour qu'il refusât ma proposition: c'était une fortune pour lui, et pour -moi un empêchement de jamais me récupérer de mes pertes. - -En 1850 je perdis ma première femme, de laquelle j'étais séparé depuis -seize ans; au commencement de 1851 j'épousai celle qui avait partagé ma -bonne et ma mauvaise fortune, et qui même lors des malheureuses affaires -de l'Opéra-National, m'avait donné tout ce qu'elle possédait, et par -conséquent l'avait perdu. - -Mon fils mourut à l'âge de vingt ans, ce fut un violent chagrin pour -moi; mais il me restait pour me consoler une charmante petite fille, mon -Angèle, dont mon illustre confrère Auber avait bien voulu être parrain. -J'eus une autre enfant, ma pauvre petite Jane, que le Ciel nous reprit -au berceau: elle avait pour parrain mon ami d'enfance, presque mon -frère, Pierre Erard, et pour marraine sa soeur, Mme Spontini. - -Au mois de novembre 1851, je fis une maladie assez grave, la même qui en -Russie avait failli m'enlever; mais j'étais entouré des mêmes soins: ma -femme, qui m'avait sauvé à Saint-Pétersbourg, et le docteur Marchal de -Calvi, qui remplaçait mon cousin, le docteur Adam: grâce à eux je revins -à la vie. - -A cette époque, Edmond Séveste était directeur de l'Opéra-National, -aujourd'hui Théâtre-Lyrique, cet établissement que j'avais fondé, qui a -été mon rêve et qui fera un jour la fortune de quelque spéculateur plus -heureux que moi. Il vint me demander de lui écrire un petit opéra en un -acte; mais me voyant au lit, il s'apprêtait à aller porter l'ouvrage à -un autre; je l'arrêtai à temps: - ---Croyez-vous, lui dis-je, parce que je suis malade, que je n'irai pas -aussi vite qu'un autre confrère bien portant? Laissez-moi la pièce et -revenez me voir dans quinze jours. - -En huit jours de temps et sans quitter le lit j'écrivis ce petit -ouvrage: c'était _la Poupée de Nuremberg_. Je me levai le huitième jour -pour l'essayer et me le jouer au piano, j'étais guéri: le travail avait -tué la maladie. - -Ed. Séveste mourut quelques jours après la visite qu'il m'avait faite, -et ne vit jamais la pièce qu'il m'avait commandée et qui ne fut jouée -que le 21 février 1852. - -Romieu, alors directeur des Beaux-Arts, m'offrit la direction du -théâtre: je la refusai: je ne suis pas fait pour faire travailler les -autres, il faut que je travaille moi-même. Je fus assez heureux pour la -faire obtenir à Jules Séveste, et je crois avoir contribué aux succès -présents de son théâtre et avoir assuré sa prospérité future. - -Pour la réouverture du théâtre en 1852, d'Ennery et Brésil avaient -proposé à Séveste un sujet indien, _Si j'étais Roi_, pièce en trois -actes qui exigeait du développement et de la mise en scène, demandant -que j'en fisse la musique. Je refusai, et je priai Séveste de faire -écrire cette partition par Clapisson dont j'aimais le talent et qui -depuis longtemps n'avait pas eu d'ouvrage représenté. Mais Clapisson -s'occupait d'une pièce en trois actes pour l'Opéra-Comique: _les -Mystères d'Udolphe_, il y comptait; il fallait faire _Si j'étais Roi_ -vivement, on était alors au 20 mai, et le théâtre devait ouvrir du 1er -au 5 septembre. Il ne voulut pas se charger de ce travail. Séveste -revint chez moi quelques jours après fort tourmenté. - ---J'ai été, me dit-il, chez tous les jeunes compositeurs qui crient tous -contre vous, prétendant que vous les empêchez d'arriver. Pas un n'a un -ouvrage terminé, et ils ne peuvent, disent-ils, en finir un pour -l'ouverture. Il me faut absolument une pièce nouvelle; je vous en -supplie, tirez-moi de là; je suis au désespoir et je ne sais que faire -si vous ne m'écrivez pas _Si j'étais Roi_. - -Il fallait opter entre la ruine du directeur et les cris de mes jeunes -confrères, qui, malgré leur refus, ne manqueraient pas de tomber sur -moi. Il n'y avait pas à hésiter, je dis donc à Séveste d'être -tranquille. - ---Mais il faut que le 15 juin on entre en répétition, me dit-il. - ---Eh bien, assemblez vos artistes pour le 15 juin: voilà huit jours que -vous perdez en courant, il faut rattraper le temps perdu. - -Effectivement, je me mis au travail le 28 mai; le 9 juin, le 1er acte -était terminé; on répétait le 15 juin, et, le 31 juillet, toute ma -partition était écrite et orchestrée. - -Pour cela, j'avais pris un congé; on répétait sans moi. - -Je fus chez de bons amis à Andresy; la campagne n'est bonne, selon moi, -que pour travailler, parce qu'on y est tranquille: là on me dressa une -petite table sous un bosquet, je m'y mettais dès le matin, et j'y -restais toute la journée, n'étant interrompu dans mon travail que par ma -petite fille Angèle qui venait m'embrasser; cela me délassait. - -Je terminai dans cette retraite mon 3ème acte et mon orchestration. - -Je quittai Andresy pour assister à la reprise du _Fidèle Berger_, un -enfant malheureux joué au commencement de janvier 1838, et tombé par une -cabale de confiseurs! Couderc l'avait joué à Bruxelles avec grand -succès; il demanda à Perrin de le monter; c'était au mois de juillet, -les confiseurs restèrent tranquilles, et la pièce fit de l'effet. - -Merci à Couderc, qui le jouait merveilleusement, de m'avoir fait revivre -cette partition qui n'était connue qu'en Allemagne. Ce fut le premier -opéra que l'on me joua à Berlin, lorsque j'y arrivai en 1840. Je fus -sensible à cette attention. - -L'année 1852 me rendit le courage que j'avais perdu depuis 1848. _La -Poupée de Nuremberg_ m'avait porté bonheur; j'écrivis pour -l'Opéra-Comique un petit acte avec Planard: _le Farfadet_, puis une -cantate de Méry, _la Fête des Arts_. - -Mme Hébert Massy venait de s'engager à la Porte-Saint-Martin, pour y -jouer un rôle dramatique chantant. - -J'écrivis pour elle plusieurs morceaux dans _la Faridondaine_, ainsi -qu'un quatuor burlesque que j'arrangeai, paroles et musique, qui eurent -un succès fou, grâce à Colbrun et à Boutin. - -Je donnai ensuite à l'Opéra, _Orfa_, ballet en deux actes pour la -Cerrito. - -Je me rappelle que le 2 décembre, pendant que l'on se battait, grâce au -coup d'Etat qui nous sauvait tous, j'étais tranquillement à mon piano, -terminant la musique du _Sourd_ ou _l'Auberge pleine_, que Perrin -m'avait commandée pour le carnaval. - -En ce moment, je viens d'accomplir ma cinquantième année; mais, grâce au -Ciel, il n'y a que mon acte de naissance qui m'en rappelle la date. - -J'ai toujours la même ardeur pour le travail, et je n'y ai pas grand -mérite, car c'est la seule chose qui me plaise. - -La perte de ma fortune ne m'a pas été très-sensible. Je n'ai connu -qu'une privation: celle de ne pouvoir plus recevoir mes amis: c'était -mon seul et mon plus grand plaisir. - -J'ai payé mes dettes, mais mon frère vient de mourir, me laissant des -affaires embarrassées, et ayant mangé de son vivant tout le bien de ma -mère qui pouvait avoir quelque valeur; je n'ai donc nul espoir de -retrouver jamais, non pas la fortune, mais même l'aisance. Je mettrai -quelque chose de côté pour ma femme et ma fille, mais ce sera bien peu. - -Je n'ai malheureusement aucune manie, je n'aime ni la campagne, ni le -jeu, ni aucune distraction. - -Le travail musical est ma seule passion et mon seul plaisir. Le jour où -le public repoussera mes oeuvres, l'ennui me tuera. - -J'envie à Auber son goût pour les chevaux, à Clapisson, sa manie de -collection d'instruments; ce sont des occupations que les années ne vous -enlèvent pas. - -C'est la fièvre de la production et du travail qui prolonge ma jeunesse -et me soutient. - -Je rends grâces à Dieu, en qui je crois fermement, des faveurs, -peut-être bien peu méritées, dont il m'a doté; puisque, malgré ma -mauvaise chance en fait d'affaires, il m'a laissé encore assez d'idées -pour écrire quelques ouvrages que je tâcherai de faire les moins mauvais -possible. - -AD. ADAM. - -1853. - - - - -LISTE COMPLÈTE DES OUVRAGES D'ADOLPHE ADAM - - - 1824. Scène d'_Agnès Sorel_ qui a obtenu une mention honorable - à l'Institut. - - 1825. _Ariane_. 2e second grand prix. - - 1826. Différents airs de Vaudeville, au théâtre du Gymnase. - - 1827. _L'Exilé_, Vaudeville. - _La Dame Jaune_, Vaudeville, - _L'Héritière et l'Orpheline_, Vaudeville. - _Perkins Warbeck_, Nouveautés. - _L'Anonyme_, Vaudeville. - _Lidda_, Vaudeville. - _Le Hussard de Felsheim_, Vaudeville. - _M. Botte_, Vaudeville. - _Le Vieux Fermier_, Vaudeville. - _Caleb_, Nouveautés. - _La Batelière de Brientz_, Gymnase. - - 1828. _Valentine_, Nouveautés. - _Guillaume Tell_, Vaudeville. - _Le Barbier châtelain_, Nouveautés. - _Les Comédiens_, Nouveautés. - - 1829. _Pierre et Catherine_, 1 acte, Opéra-Comique. - _Isaure_, Nouveautés. - _Céline_, idem. - - 1830. _Danilowa_, 3 actes, Opéra-Comique. - _Henri V_, musique arrangée, Nouveautés. - _Les Trois Catherine_, Nouveautés. - _La Chatte Blanche_, Nouveautés. - _Trois jours en une heure_, 1 acte, Opéra-Comique. - _Joséphine_, 1 acte, Opéra-Comique. - - 1831. _Le Morceau d'Ensemble_, 1 acte, Opéra-Comique. - _Le Grand Prix_, 3 actes, Opéra-Comique. - _Casimir_, 2 actes, Nouveautés. - - 1832. _The dark Diamond_, 3 actes, Londres. - _The first Campaign_, 2 actes, Londres. - - 1833. _Faust_, ballet, 3 actes, Londres. - _Le Proscrit_, 3 actes, Opéra-Comique. - _Zambular_, Nouveautés. - - 1834. _Une bonne Fortune_, 1 acte, Opéra-Comique. - _Le Chalet_, 1 acte, Opéra-Comique. - - 1835. _La Marquise_, 1 acte, Opéra-Comique. - _Micheline_, 1 acte, Opéra-Comique. - - 1836. _La Fille du Danube_, ballet, Opéra. - _Le Postillon de Longjumeau_, 3 actes, Opéra-Comique. - Messe. - - 1837. _Les Mohicans_, ballet, Opéra. - - 1838. _Le Fidèle Berger_, 3 actes, Opéra-Comique. - _Le Brasseur de Preston_, 3 actes, Opéra-Comique. - - 1839. _Régine_, 2 actes, Opéra-Comique. - _La Reine d'un jour_, 3 actes, Opéra-Comique. - - 1840. _L'Ecumeur de mer_, ballet, 3 actes, St-Pétersbourg. - _Den Hamadryaden_, ballet-opéra, 2 actes, Berlin. - _La Rose de Péronne_, 3 actes, Opéra-Comique. - - 1841. _Giselle_, ballet, 2 actes, Opéra. - _La Main de fer_, 3 actes, Opéra-Comique. - - 1842. _La Jolie Fille de Gand_, ballet, 3 actes, Opéra. - _Le Roi d'Yvetot_, 3 actes, Opéra-Comique. - - 1843. _Richard_, de Grétry, réorchestré. - _Le Déserteur_, de Monsigny, réorchestré. - _Lambert Simnel_, 3 actes, commencés par Monpou, Opéra-Comique. - - 1844. _Cagliostro_, 3 actes, Opéra-Comique. - _Richard en Palestine_, 3 actes, Opéra. - _Gulistan_, de Dalayrac, réorchestré. - _Cendrillon_, de Nicolo, réorchestré. - - 1845. _Le Diable à Quatre_, ballet, Opéra. - _The Marble Maiden_, ballet, Londres. - - 1846. _Zémire et Azor_, de Grétry, réorchestré. - - 1847. _Aline_, de Berton, réorchestré pour l'Opéra-National. - _La Bouquetière_, 1 acte, Opéra. - _Félix_, de Monsigny, réorchestré, Opéra-National. - - 1848. _Les Cinq Sens_, ballet, 3 actes, Opéra. - - 1849. _Le Fanal_, 2 actes, Opéra. - _Le Toréador_, 2 actes, Opéra-Comique. - _La Filleule des Fées_, ballet, 3 actes, Opéra. - - 1850. _Giralda_, 3 actes, Opéra-Comique. - Messe de Ste-Cécile. - - 1851. _Les Nations_, intermède chanté à l'Opéra pour la visite - des Anglais. - - 1852. _La Poupée de Nuremberg_, 1 acte, Théâtre-Lyrique. - _Le Farfadet_, 1 acte, Opéra-Comique. - _Si j'étais Roi_, 3 actes, Théâtre-Lyrique. - _La Faridondaine_, Porte-Saint-Martin. - _La Fête des Arts_, cantate, Opéra-Comique. - _Orfa_, ballet, 2 actes, Opéra. - - 1853. _Le Sourd_, 3 actes, Opéra-Comique. - _Le Roi des Halles_, 3 actes, Lyrique. - _Le Bijou Perdu_, 3 actes, Lyrique. - _Le Diable à Quatre_, de Solié, réorchestré. - - 1854. _Le Muletier de Tolède_, 3 actes, Lyrique. - _A Clichy_, 1 acte, Lyrique. - - 1855. _Victoire!_ cantate pour la prise de Sébastopol, chantée - à l'Opéra-Comique et au Théâtre-Lyrique. - _Le Houzard de Berchini_, 2 actes, Opéra-Comique. - - 1856. _Falstaff_, 1 acte, Lyrique. - _Le Corsaire_, ballet, 3 actes, Opéra. - _Mam'zelle Geneviève_, 2 actes, Lyrique. - Cantate pour la naissance du Prince Impérial, Opéra. - _Les Pantins de Violette_, 1 acte, Bouffes-Parisiens. - -Environ 150 morceaux de piano, des marches à grand orchestre, des -romances, des morceaux religieux, un _Mois de Marie_, des morceaux pour -l'orgue Alexandre. - - - - -SOUVENIRS D'UN MUSICIEN - - - - -BOÏELDIEU - - -A peine la tombe s'est-elle refermée sur les cendres d'Hérold, qu'elle -s'entr'ouvre pour engloutir le chef de notre école, ce Boïeldieu dont -chacun de nous sait les chefs-d'oeuvre, dont tout le monde à pu -apprécier l'immense talent. Certes, la perte est grande pour l'art, mais -combien ne l'est-elle pas davantage pour l'amitié! La maladie à laquelle -Boïeldieu vient de succomber l'avait fait renoncer à la composition -depuis quelques années, et il y avait peu d'espoir que sa santé se -raffermît au point de lui permettre de reprendre un travail dont la -difficulté et la fatigue ne sauraient être comprises que par les -compositeurs; mais si ses talents étaient perdus pour le public, ses -nombreux amis, sa famille, dont il était l'idole, pouvaient espérer de -jouir encore longtemps de sa société si douce, de son esprit si fin, si -délicat, de sa causerie si attachante, de cette inépuisable bonté qui -s'étendait sur tous ceux qu'il connaissait; car dans la haute position -d'artiste où son talent l'avait élevé, Boïeldieu rencontra -malheureusement plus d'un envieux, jamais un ennemi; on put bien en -vouloir à son talent, jamais à sa personne. - -La carrière artistique de Boïeldieu fut semée de peu d'incidents, ce fut -une continuité de succès qui l'amenèrent insensiblement au premier rang: -aussi sa biographie sera-t-elle fort courte, et n'offrira-t-elle, pour -ainsi dire, que les dates de ses nombreux ouvrages; mais ayant été assez -heureux pour être son élève, puis ensuite son protégé et son ami, je -pourrai donner sur son caractère privé quelques détails bien chers à -ceux qui l'ont connu, et précieux pour ceux qui n'ont pas ce bonheur. - -Adrien Boïeldieu était né à Rouen en 1775. Il reçut ses premières leçons -de musique d'un organiste de cette ville, nommé Broche. M. Boïeldieu -avait conservé beaucoup de respect pour la mémoire de son premier -maître, et n'en parlait jamais qu'avec vénération. Cependant je suis -porté à croire que la reconnaissance lui fermait la bouche sur plus d'un -détail peu favorable au vieil organiste: il passait généralement pour un -homme brutal, assez médiocre musicien, mais en revanche très-illustre -buveur; il maltraitait généralement ses élèves, et en particulier le -pauvre Boïeldieu, en qui il n'avait pas su remarquer de dispositions -pour la musique, et qui montrait au contraire une aversion assez -prononcée pour la boisson. Or, comme, dans les idées du père Broche, -l'un n'allait pas sans l'autre, il en tira une conséquence toute -naturelle: c'est qu'un homme qui ne savait pas boire ne saurait jamais -composer; aussi ne fonda-t-il pas de grandes espérances sur son élève. - -Boïeldieu ne se découragea cependant pas, et à peine âgé de dix-huit -ans, il essaya de composer un petit opéra dont un compatriote avait fait -les paroles. L'ouvrage fut représenté à Rouen avec un tel succès, que de -toutes parts, et le père Broche le premier, on conseilla au jeune -Boïeldieu d'aller présenter son ouvrage à Paris. Notre jeune musicien -partit donc, léger d'argent, riche d'espérance, avec une petite valise -où sa garde-robe tenait moins de place que sa partition, toute mince -qu'elle était. - -Il s'opérait alors une espèce de révolution musicale à Paris. Le genre -sombre était à la mode; Méhul et Cherubini étaient à la tête de cette -nouvelle école, et les beautés harmoniques qui brillaient dans leurs -ouvrages semblaient avoir aussi plus de prix auprès du public que les -simples et naïves mélodies auxquelles Grétry et Dalayrac l'avaient -habitué. Aussi ces deux derniers semblaient se donner à tâche de -rembrunir leur genre pour se mettre à la hauteur des ouvrages à la mode -alors, et Grétry n'avait écrit son _Pierre le Grand_ et son _Guillaume -Tell_, et Dalayrac sa _Camille_ et son _Montenero_, que pour lutter avec -l'_Elisa_ et la _Lodoiska_ de Cherubini, l'_Euphrosyne_ et la -_Stratonice_ de Méhul, la _Caverne_ de Lesueur, les _Rigueurs du -Cloître_ de Berton, et quelques ouvrages du même genre, d'auteurs moins -célèbres. - -Cette réaction vers la musique sévère et scientifique n'était guère -favorable au pauvre jeune homme, ignorant presque les premières règles -de l'harmonie et n'ayant pour lui que quelques idées heureuses, mais mal -écrites et délayées dans une orchestration mesquine. Quinze ans plus -tôt, son ouvrage eût été de mode à Paris, comme il l'avait été à Rouen; -mais alors les partitions ne faisaient pas leur tour de France aussi -vite qu'à présent, et les troupes de province, qui exécutaient fort bien -les ouvrages peu compliqués de musique de Grétry et de Monsigny, -n'étaient guère en état de servir d'interprètes aux mâles accents de -Méhul et de Cherubini. - -Il fallait donc que le jeune Rouennais se fît une nouvelle éducation -musicale. Mais où la prendre, où la trouver? Le Conservatoire n'existait -pas alors; et d'ailleurs, avant tout, il fallait vivre. Boïeldieu se mit -à user de la plus médiocre ressource que puisse employer un musicien: il -se résigna à accorder des pianos; et si, sur son mince salaire, il -pouvait économiser une pièce de trente sous, il se hâtait de la porter -au théâtre pour entendre ces chefs-d'oeuvre qu'il devait égaler un jour, -mais où il désespérait alors de pouvoir jamais atteindre. - -Cependant sa jolie figure, cet air de bonne compagnie qu'il posséda -toujours, l'avaient fait remarquer. La maison Erard était alors le -rendez-vous de tout ce qu'il y avait d'artistes distingués à Paris, et -Boïeldieu sut y trouver accès, malgré sa position peu avantageuse. Il -trouva quelques paroles de romance, et la musique délicieuse qu'il y -adapta lui valut de grands succès dans le monde: ce n'était plus comme -accordeur, mais bien comme professeur de piano qu'il s'ouvrait l'entrée -des meilleures maisons; à ses romances succédèrent des duos de piano et -de harpe, qui n'eurent pas moins de succès; puis enfin, on lui confia un -poëme: c'était _Zoraïme et Zulnare_. La musique en fut composée en peu -de temps; mais aucune considération ne put déterminer l'un des deux -théâtres lyriques de cette époque à mettre en répétition un opéra en -trois actes d'un jeune inconnu. Il fallut auparavant qu'il s'essayât -dans des ouvrages en un acte, et son premier opéra joué fut _la Famille -Suisse_; _Zoraïme et Zulnare_ vint ensuite; puis _Montbreuil et -Nerville_, _la Dot de Suzette_, _les Méprises Espagnoles_, _Beniowski_, -où l'on remarque des choeurs d'une vigueur et d'une énergie dont on ne -l'aurait pas cru capable jusque là; _le Calife_, cet ouvrage de jet si -riche, de mélodies originales, de motifs gracieux. Cet opéra fut composé -d'une singulière manière. - -Boïeldieu avait été nommé professeur de piano au Conservatoire; c'est -pendant qu'il donnait ses leçons, entouré d'élèves qui étudiaient leurs -morceaux, que sur un coin de l'instrument il enfantait et écrivait ses -airs si gracieux qui, tous, sont devenus populaires, et que trente -années d'intervalle (et c'est plus d'un siècle en musique) n'ont pu -faire vieillir. L'immense succès qu'obtint _le Calife_ fut loin de -produire chez Boïeldieu l'effet qu'en aurait éprouvé tout artiste moins -consciencieux. C'est alors qu'il sentit tout ce qui manquait encore à -son talent; il comprit que, quels que soient les dons que la nature vous -ait prodigués, il est encore dans la science des ressources dont le -génie doit profiter: il obtint de Cherubini de recevoir des leçons de -cet habile théoricien, et nul exemple de modestie ne peut être proposé -plus efficacement aux jeunes artistes, que l'amour-propre aveugle trop -souvent, que celui de l'auteur du _Calife_ et de _Beniowski_ venant -avouer son ignorance à l'auteur des _Deux Journées_ et se soumettant -sous ses yeux à l'apprentissage d'un écolier. - -Le fruit de ces précieuses leçons ne se fit pas attendre: le premier -ouvrage que donna Boïeldieu, après les avoir reçues, fut _Ma tante -Aurore_. Il avait fait un pas immense dans l'art d'orchestrer et de -disposer l'harmonie; on en peut trouver la preuve dans la suave -introduction de l'ouverture, où les violoncelles sont si habilement -disposés; dans le dessin des accompagnements du premier duo, dans -l'harmonieuse instrumentation des couplets: «Non, ma nièce, vous n'aimez -pas,» etc. - -Aucune qualité ne manquait alors au talent de Boïeldieu: moins profond -peut-être que quelques-uns de ses rivaux, il était aussi dramatique et -souvent plus gracieux. C'est alors que la place de maître de chapelle de -l'empereur de Russie lui fut proposée. Les avantages attachés à cette -place étaient trop grands pour ne pas séduire Boïeldieu, qui, quoique -brillant au premier rang à Paris, trouvait des concurrents redoutables -dans des confrères tels que Grétry, Dalayrac, Berton, Méhul, Cherubini, -Kreutzer, etc. Des chagrins domestiques contribuèrent aussi à lui faire -entreprendre ce voyage; et jusqu'en 1811 qu'il revint à Paris, il resta -à Saint-Pétersbourg, honoré de l'admiration et même de l'amitié de toute -la famille impériale. Il y fit la musique de plusieurs opéras, entre -autres _Télémaque_ et _Aline reine de Golconde_: ces deux ouvrages, -joués à Paris avec la musique de MM. Lesueur et Berton, n'ont pas été -entièrement perdus pour nous; Boïeldieu y a souvent puisé des morceaux -qu'il a intercalés dans les ouvrages qu'il a donnés depuis son retour en -France. Les deux premiers qu'il fit représenter furent _Rien de trop_ et -_la jeune Femme colère_, composés tous deux en Russie; ils furent -bientôt suivis de _Jean de Paris_, _la Fête du village voisin_, _le -nouveau Seigneur_, _Charles de France_ (à l'occasion du mariage du duc -de Berry) en société avec Hérold, dont il favorisa ainsi le début dans -la carrière qu'il devait illustrer, et à laquelle il a été enlevé si -jeune. - -En 1817, Boïeldieu fut appelé à remplacer Méhul à l'Institut. Le premier -ouvrage qu'il donna après sa nomination fut _le Chaperon_. On dit de cet -opéra que c'était son discours de réception. Mais le travail avait déjà -épuisé les forces de Boïeldieu. Une terrible maladie le mit aux portes -du tombeau, et ce ne fut plus qu'à de longs intervalles qu'il put faire -résonner sa lyre. _Les Voitures versées_, _la Dame Blanche_ et _les Deux -Nuits_ furent ses trois derniers ouvrages. La santé de Boïeldieu dépérit -de plus en plus depuis son dernier opéra. C'est en vain qu'il voyagea, -allant partout chercher un remède à ses maux. Une extinction de voix qui -s'était emparée de lui, il y a un an, ne le quitta que pour faire place -à une sciatique aiguë qui lui fit endurer des douleurs inouïes: il crut -que des eaux, dont il avait déjà éprouvé de salutaires effets, lui -apporteraient quelque soulagement; mais l'effet fut loin de répondre à -son attente; on le transporta presque mourant à Bordeaux et de là à -Jarcy, où il vient de s'éteindre dans les bras de sa femme et de son -fils, dont il était l'idole. - -Le talent de Boïeldieu, si universellement reconnu aujourd'hui, ne fut -pas toujours apprécié à sa juste valeur: longtemps on s'obstina à ne -voir en lui qu'un homme ordinaire, qui avait quelques jolies idées; et -cependant, que de qualités brillantes dans sa manière! Qui croirait, en -entendant _la Dame blanche_, que ce soit l'oeuvre d'un homme de -cinquante ans? qui croirait, en entendant cet orchestre si nourri, si -riche d'effets d'harmonie, que cet opéra soit sorti de la même plume qui -a tracé les accompagnements mesquins de _Zoraïme et Zulnare_ trente ans -auparavant? Boïeldieu sut toujours marcher avec le siècle; sa musique -fut toujours celle du temps où il l'écrivait, et lorsque, l'année -passée, tous les compositeurs de Paris se réunirent pour écrire des -galops pour l'opéra, quel fut le meilleur, le plus riche -d'instrumentation, si ce n'est celui de Boïeldieu? - -C'est peut-être grâce à cette faculté de suivre si bien les progrès de -la musique, qui n'est que l'art d'en varier la forme, que Boïeldieu -savait apprécier tous les compositeurs, de quelque époque qu'ils -fussent. Il était enthousiaste de Gluck et de Grétry, ce qui ne -l'empêchait pas d'être admirateur passionné de Mozart et de Rossini. -Jamais aucun préjugé d'école n'influait sur son jugement. Lorsqu'on créa -la classe de composition de Boïeldieu, les premiers élèves qui y furent -admis avaient déjà reçu les impressions de coterie du Conservatoire. -Ainsi Grétry n'était pour eux qu'une perruque, et Rossini qu'un faiseur -de contredanses. Quelle ne fut pas leur surprise de reconnaître que -celui qui devait leur enseigner la composition professait la plus haute -admiration pour ces deux hommes de génie, que nous étions bien loin de -regarder comme tels! Il paraîtra sans doute surprenant aujourd'hui, en -1834, qu'un musicien ait été obligé d'apprendre à ses élèves que Rossini -était un grand génie, mais il faut se reporter à l'époque dont je parle: -on ne parlait alors, au Conservatoire, que des _Turlututu_ de Rossini; -on riait à gorge déployée de ses crescendo et de ses triolets, en -tierces dans les violons: il fallait alors, non-seulement de la -conscience, mais encore du courage à un compositeur français, pour se -mettre en hostilité avec ses confrères en rendant justice à l'immense -génie de Rossini, dont on ne connaissait encore, en France, que deux ou -trois partitions. Sitôt qu'il en paraissait une nouvelle, Boïeldieu -convoquait toute sa classe; l'un de nous se mettait au piano, et on -exécutait d'un bout à l'autre le nouveau chef-d'oeuvre, tandis que notre -professeur nous en faisait remarquer les légères taches et les -nombreuses beautés. «Mes enfants, nous disait-il ensuite, voici la -meilleure leçon que je puisse vous donner: il faut, avant tout, étudier -les auteurs qui ont du chant, et on ne reprochera pas à celui-là d'en -manquer.» - -Ce que Boïeldieu aimait le moins, c'était la musique contournée et -manquant de mélodie. - -Quoiqu'il ne soit peut-être pas convenable de me citer dans cette -notice, je ne puis résister au désir de raconter la première leçon de -composition qu'il me donna, parce qu'elle peint la manière de l'homme et -sa perspicacité à découvrir une mauvaise tendance chez l'élève, et son -habileté à en changer les mauvaises dispositions. Quand j'eus le bonheur -d'être admis dans la classe de Boïeldieu, j'étais un peu comme tous les -jeunes gens qui commencent à s'occuper de composition; la forme était -tout pour moi, et le fond fort peu de chose. J'avais une grande estime -pour les modulations et les transitions baroques, et un souverain mépris -pour la mélodie, dont je ne concevais même pas qu'on se servît. Un de -mes amis m'avait une fois mené aux Bouffes, où l'on jouait le _Barbier_ -de Rossini, et je m'étais sauvé après le premier acte, furieux contre ce -sot public qui accordait ses applaudissements à de telles misères. - -Je fais ici ma confession, voilà comme je pensais quand j'entrai chez M. -Boïeldieu. Il me demanda de lui donner un échantillon de mon -savoir-faire, et, deux jours après, je lui portai un morceau stupide, où -il n'y avait ni chant, ni rhythme, ni carrure, mais en revanche, force -dièzes et bémols, et pas deux mesures de suite dans le même ton. Je -croyais avoir fait un chef-d'oeuvre. - ---Mon bon ami, me dit M. Boïeldieu, quand il eut examiné mon papier de -musique, qu'est-ce que cela veut dire? - -L'indignation me saisit. - ---Comment, Monsieur, lui répliquai-je, vous ne voyez pas ces -modulations, ces transitions enharmoniques, etc. - ---Si fait, vraiment, reprit-il, j'y vois fort bien tout cela; mais les -choses essentielles, la tonalité et un motif? Allez-vous-en à votre -piano, faites-moi une petite leçon de solfége à deux ou trois parties, -d'une vingtaine de mesures, et sans moduler surtout, et vous -m'apporterez cela dans huit jours. - ---Mais je vais vous faire cela tout de suite, m'écriai-je. - ---Non, me répondit-il, il faut tâcher que cela ne soit pas trop plat, et -huit jours ne vous seront pas de trop. - -Je retournai chez moi, et, riant d'une telle besogne, je voulus me -mettre à l'oeuvre; mais dans l'habitude que j'avais de tendre mon -imagination vers un tout autre but, je ne pouvais pas trouver une idée -mélodique. Au bout de huit jours j'apportai ma vocalise qui était bien -faible. - ---A la bonne heure, me dit Boïeldieu, au moins cela a forme humaine, -mais il y manque bien des choses; nous ferons encore ce travail-là -pendant quelque temps. - -Il ne me fit faire autre chose pendant trois ans; puis il me dit: - ---Maintenant vous avez peu de chose à apprendre; étudiez l'orchestration -et les effets de scène, et vous irez. - -Trois mois après il me fit concourir à l'Institut sans trop de -désavantage. - -Le long intervalle que M. Boïeldieu mit entre ses derniers ouvrages fait -qu'on lui a souvent reproché de manquer de facilité. C'est l'erreur la -plus grande. Il concevait très-facilement, mais n'était jamais content -de ce qu'il faisait. Il écrivait quelquefois jusqu'à six versions -différentes d'un morceau avant d'en trouver une à laquelle il s'arrêtât, -et quand il mettait au jour un opéra, on pouvait parier qu'on trouverait -la matière de cinq ou six ouvrages de même dimension dans son panier de -rebut. - -M. Boïeldieu rendait justice à tous ses confrères, et paraissait -souffrir quand on n'agissait pas comme lui. Quand il reçut la décoration -de la Légion-d'Honneur, il parut vivement contrarié que M. Catel ne -l'eût pas obtenue en même temps que lui; il se mit alors à faire pour -son confrère toutes les démarches qu'il n'avait pas voulu faire pour -lui-même, et il vint à bout de réussir. Ce fut une véritable -satisfaction pour lui. Catel n'était point ambitieux de cette -distinction, et ne s'en montra pas fort reconnaissant: - ---C'est un mauvais service que vous m'avez rendu, dit-il à M. Boïeldieu; -on ne saura plus comment me distinguer à l'Institut: j'étais le seul qui -ne l'eût pas, et quand on voulait me désigner à quelqu'un qui ne me -connaissait pas, on lui disait: «Tenez, M. Catel, c'est ce monsieur -là-bas, celui qui n'a pas la croix d'Honneur.» Maintenant je serai perdu -dans la foule. - ---Eh bien! lui répondit Boïeldieu, portez-la par amitié pour moi. Je -n'osais plus sortir avec vous: j'étais trop humilié lorsqu'on nous -rencontrait ensemble, et qu'on voyait que l'homme de mérite ne portait -pas la croix que j'avais. - -Je pourrais citer mille traits charmants d'esprit et de bonté dont M. -Boïeldieu donnait la preuve chaque jour: mais il faudrait pour cela -outre-passer de beaucoup les bornes de cette notice, et je ne puis me -décider à faire un volume. - -Si les amis de Boïeldieu, si sa famille désolée déplorent amèrement une -perte si cruelle, il est encore quelqu'un dont la douleur doit être bien -profonde, c'est celui qui essaie ici de rendre un dernier hommage à la -mémoire d'un maître chéri, qui ne s'est pas contenté de lui prodiguer -les soins et les conseils qu'il devait à ses élèves. La bonté toute -paternelle de Boïeldieu a guidé mes premiers pas dans la carrière où -j'essaie de si loin de marcher sur ses traces, et je perds en lui plus -qu'un maître. Si ses ouvrages me restent comme modèle, où retrouverai-je -ces conseils si utiles, cette amitié si vraie, si sentie, qui ne m'avait -jamais manqué? Oui, je le répète, la perte est grande pour l'art, mais -elle est irréparable pour les jeunes artistes, car ils étaient aussi de -la famille de Boïeldieu, et rien ne peut rendre un père à ses enfants. - - - - -LE CLAVECIN DE MARIE-ANTOINETTE - - -C'était un bel et noble instrument que ce superbe clavecin, lorsqu'il -passa de l'atelier dans la royale demeure pour laquelle il avait été -fabriqué. Il avait trois claviers de quatre octaves et demi, avec de -belles touches en ivoire et en ébène; il avait plusieurs jeux qui en -modifiaient le son à volonté. Comme il résonnait dans sa superbe -enveloppe de laque dorée! Comme il paraissait fier des riches peintures -dont il était orné! Le plus magnifique instrument sorti des mains -habiles d'Erard ou de Pleyel ne recevra d'autres ornements que ceux que -pourront fournir l'ébéniste ou le doreur sur cuivre. Alors, les artistes -les plus célèbres, Boucher, Vanloo ne dédaignaient pas de couvrir de -peintures les parois intérieures d'un instrument de musique, et l'on -voit souvent, dans les cabinets des amateurs, des peintures sur bois qui -ont survécu au meuble dont elles faisaient partie, et dont elles -formaient quelquefois la plus grande valeur. - -Ce n'est pas qu'alors il n'y eût déjà des pianos à Paris; mais ces -instruments, presque dans l'enfance à cette époque, appartenaient la -plupart à des artistes de profession, et n'étaient pour les amateurs -qu'un objet de curiosité et jamais de luxe. Le clavecin profitait des -derniers jours de sa gloire, et semblait regarder avec dédain l'humble -rival qui, encore réduit à sa forme mesquine et carrée, devait un jour -le détrôner entièrement. - -C'était donc un clavecin qu'on avait fait faire pour Madame la Dauphine: -elle était allemande, on la savait musicienne et on lui donna -l'instrument le plus parfait que l'on pût fabriquer. Pauvre beau -clavecin! tu existes encore, mais non plus dans le palais d'un roi; si -de temps en temps tu fais résonner tes sons aigres et criards, que l'on -trouvait si pleins et si beaux dans ton jeune temps, c'est la main -débile d'un vieillard qui t'anime, toi qui devais ne servir qu'aux -plaisirs d'une reine! et cependant plus d'une main habile s'est promenée -sur tes touches délabrées! A peine peux-tu exhaler de maigres sons, mais -si tu pouvais parler, nous redire le temps de ta gloire, alors que -Gluck, l'immortel Gluck, que protégeait ta royale maîtresse, vint à la -cour de son ancienne écolière, tu pourrais raconter les ricanements de -cette troupe dorée d'inutiles de Versailles en voyant que la jeune reine -honorait un simple musicien plus peut-être qu'un des leurs. Te -rappelles-tu la première entrevue du grand homme et de la jeune reine? -lorsqu'on annonça M. le chevalier Gluck, la reine se précipita vers le -compositeur en s'écriant: - ---Ah! c'est vous, c'est donc vous, mon cher maître! - -Et le bon gros Allemand de sourire, et reconnaissant à peine l'élève -qu'il avait quittée enfant: - ---Oh! Madame, dit-il avec son accent tudesque, que Votre Majesté est -devenue grossière depuis que je l'ai vue? - -A la franchise de ce germanisme (la reine était effectivement -engraissée), le flegme des courtisans ne put y tenir, l'étiquette fut un -moment oubliée, on osa rire; la reine partagea la gaîté générale; mais -bientôt voyant la confusion du pauvre compositeur, qui ne se doutait -seulement pas qu'il eût dit une sottise, et qui cherchait partout qui -pouvait faire naître ce fou rire. - ---Messieurs, dit-elle avec cette grâce enchanteresse qui ne la quitta -jamais, vous serez sans doute charmés de faire connaissance avec un de -mes compatriotes, dont l'Allemagne s'honore à juste titre. Il parle -très-mal français, il est vrai, mais il possède un langage bien -autrement éloquent, et que l'on comprend dans tous les pays. Allons, mon -bon maître, ajouta-t-elle en conduisant le musicien au clavecin, un -petit souvenir de Vienne. - -Gluck comprit alors qu'il avait une revanche à prendre; ses yeux -s'animèrent de ce feu de génie qui le possédait si souvent; il lança un -regard sur le groupe des courtisans, puis laissa ses doigts courir sur -l'instrument. - -C'était d'abord quelque chose de vague et dont il était difficile de se -rendre compte: on remarquait parmi ses accords heurtés cent mélodies sur -le point de naître et interrompues tout d'un coup par une nouvelle idée. -Peu à peu tout s'éclaircit, le visage de Gluck rayonnait d'un feu divin, -il ne voyait plus où il était, il avait commencé devant la reine, il -continuait comme chez lui, un mouvement de valse de ce rhythme vigoureux -qui n'appartient qu'aux Allemands, se fit bientôt entendre. La reine -avait peine à contenir deux larmes qui roulaient dans ses beaux yeux, -car avant tout elle tenait à paraître française de coeur, elle savait -qu'on l'avait surnommée l'Autrichienne, et elle aurait voulu oublier son -pays. Elle aurait cependant pu pleurer en liberté: on ne l'aurait pas -remarquée. L'attention des ducs, marquis et autres assistants était tout -absorbée par ces accords sublimes, dont la pâle musique française, la -seule qu'ils eussent entendue jusque là, ne leur avait jamais donné -l'idée; ils comprenaient un art pour la première fois. - -Leur extase durait encore et Gluck ne jouait plus. De grosses gouttes de -sueur coulaient sur son large front; il semblait sortir d'un songe -pénible. Il fut quelques instants à se remettre. - -La reine le remercia en lui disant bien bas, dans sa langue maternelle: - ---Merci, merci, mon bon maître. Oh! vous êtes bien vengé. Puis le bon -Allemand se retira et les grands seigneurs s'inclinèrent quand il passa -près d'eux; la noblesse crut cette fois ne pas déroger en rendant -hommage au génie puissant qui venait de se révéler à elle. - -Que d'autres scènes, bien autrement intéressantes, nous feraient -connaître le vieux clavecin. Comme il nous les raconterait bien mieux -que je ne puis le faire, moi, chétif, qui grâce au Ciel, ne suis pas -d'âge à avoir vu toutes ces merveilles. Mais j'ai vu le clavecin, et il -y a de cela peu de jours, et je dois vous raconter maintenant comment et -où j'ai retrouvé ce débris de notre ancienne monarchie. - -J'allai dernièrement à l'hôtel des Invalides rendre visite à un ami, un -ancien officier supérieur que j'avais perdu de vue depuis longtemps. -Après avoir causé de la pluie et du beau temps, matières fort -intéressantes pour un invalide, des spectacles que l'on donne à l'Odéon, -ce qui met en grande joie les paisibles habitants de l'hôtel, nous -vînmes à parler musique. Mon ami m'apprit que plusieurs dames -musiciennes étaient leurs commensales, et que même quelques officiers -pratiquaient cet art avec quelque distinction. Nous avons entr'autres, -ajouta-t-il, un de nos camarades qui possède un magnifique clavecin, -auquel il paraît tenir singulièrement, et dont il touche fort souvent à -notre grand plaisir. Sur ma demande, on m'introduisit chez l'amateur de -cet instrument suranné; il me fit remarquer tous les détails de son -clavecin. J'admirai sa parfaite conservation, la laque noire brillante à -filets d'or, et surtout les peintures, qui me parurent d'un grand prix. -Le vieil officier me pria de l'essayer, ce que je fis, et jugeant sans -doute à ma figure que je n'étais pas très-enthousiasmé du son peu -harmonieux que font les bouts de plume en accrochant la corde: - ---Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a un bien beau son? me dit-il. - ---Oui, repris-je, fort beau pour un clavecin; mais le plus mauvais piano -vaut mieux que cela. - ---Ah! Monsieur, me répondit-il, il n'y a pas de piano ou d'instrument au -monde qui puisse me faire autant de plaisir que ce vieux clavecin. C'est -que nous sommes presque du même âge, et puis il me rappelle tant de -souvenirs! Et le bon vieillard paraissait attendri en me disant ces -derniers mots. Ma curiosité fut vivement excitée, et je ne pus -m'empêcher de lui exprimer le désir de la voir satisfaite. - -L'ancien officier accéda sans peine à ma demande, qui parut au contraire -lui faire plaisir. Je prêtai l'oreille pendant que mon ami, qui, -probablement, avait entendu l'histoire plus d'une fois, se hâtait de -regagner sa chambre, bien convaincu qu'il serait encore obligé de la -subir en plus d'une occasion. De même que les contes de fée commencent -toujours par: Il y avait une fois, de même les histoires de vieillards -ne manquent jamais de débuter par: avant la Révolution; c'est en effet, -de cette manière que commença la narration. - ---Avant la Révolution, Monsieur, j'avais l'honneur d'être accordeur de -la reine et des premières maisons de la cour. C'était alors une -profession très-lucrative! C'était une autre affaire d'accorder un grand -clavecin dont les claviers avaient chacun des cordes différentes et dont -plusieurs jeux avaient même des rangées de cordes respectives, que -d'accorder vos misérables pianos à trois et à deux cordes; on dit même -qu'on en fait maintenant à une corde, ce qui est le comble de l'absurde. -Aussi l'art de l'accordeur n'est plus qu'un métier, et voilà pourquoi -tant de gens s'en mêlent. J'exerçai honorablement ma profession jusqu'à -l'époque de la tourmente révolutionnaire. On a plaint bien des gens, -Monsieur; mais on n'a pas assez plaint les pauvres accordeurs. Tout nous -abandonnait en même temps, les grands seigneurs se sauvaient avec un -dévouement rare, et il en est bien peu qui aient songé à s'acquitter -avec nous avant leur départ. Ils comptaient tous revenir bientôt pour -châtier cette canaille, comme ils l'appelaient; mais la canaille -saisissait leurs biens; les enrichis achetaient bien les clavecins, mais -c'étaient des meubles et non des instruments pour eux, et l'accordeur -n'y avait jamais à faire. Je traînai péniblement mon existence jusqu'au -10 août. - -Cette fatale époque ne sortira jamais de ma mémoire. J'entends dire -qu'après le massacre des Suisses, le peuple s'était répandu dans le -château des Tuileries et brisait tout ce qui se rencontrait sur son -passage. Je voulus jeter un dernier coup d'oeil sur ces appartements, où -j'avais été appelé si souvent avant qu'ils ne fussent dépouillés de leur -magnificence. Je me rendis donc au château, et je fus porté par la foule -jusqu'à la chambre de la reine. Ah! Monsieur, quel spectacle! Tout était -saccagé, brisé; un seul objet était encore intact, c'était le clavecin; -mais un homme hideux était monté dessus, il haranguait la multitude, et -autant que je pus entendre, au milieu du tumulte, il proposait de jeter -mon pauvre clavecin par la fenêtre. J'étais tout tremblant dans un coin, -abîmé, anéanti; l'orateur saute en bas de son piédestal, trente mains -vigoureuses s'emparent de l'instrument, la queue est déjà hors du -balcon; il va aller faire un tour de jardin, quand tout à coup une voix -jeune et claire se fait entendre: Arrêtez! arrêtez! - -On s'arrête en effet. Le clavecin reste suspendu sur le bord de l'abîme, -et l'orateur s'avance. C'était un tout jeune homme, en uniforme de garde -national. Sa figure enjouée, franche et spirituelle en même temps, -prévenait en sa faveur. - ---Citoyens, qu'allez-vous faire? leur dit-il, pourquoi briser cet -instrument? Ignorez-vous donc le pouvoir de la musique? N'avez-vous pas -souvent marché en entonnant la _Marseillaise_? L'effet en serait encore -plus merveilleux avec accompagnement. Au lieu de briser cet innocent -instrument, laissez-moi vous régaler d'un petit air patriotique. - -Cette courte harangue, débitée moitié sérieusement, moitié en riant, -produisit un effet analogue sur l'assemblée. Quelques-uns hésitaient, -d'autres persistaient dans leurs projets de destruction. Mon jeune homme -s'élance vers ceux qui tenaient la tête de l'instrument: - ---Ouvrez-moi cela, dit-il d'un ton d'autorité. - -On obéit, et sur-le-champ il leur joue la ritournelle de la -_Marseillaise_, que tous les spectateurs reprennent en choeur. Après le -chant vient la danse; c'est dans l'ordre. Après la _Marseillaise_ il -fallut jouer la _Carmagnole_, puis _Ça ira_, puis, _Madam' Véto_, etc., -etc. Tout cela me saignait le coeur, Monsieur. La _Carmagnole_ sur le -clavecin de la reine!... Toute cette foule me faisait mal à voir. Quand -on eut bien dansé, on ne songea plus à briser l'instrument; on se retira -gaîment, si toutefois on peut nommer cette joie féroce de la gaîté; et -je me trouvais seul dans la chambre. Je m'approchai de mon cher clavecin -qui venait d'être si miraculeusement sauvé; je voulus le purifier, et je -me mis à jouer ce beau coeur d'_Iphigénie_ de Gluck: _Que de grâces, que -que de majesté!_ que la galanterie du public, quelques années -auparavant, adressait toujours à la reine. - -A peine avais je commencé les premières mesures, que je me sens arraché -du clavier. C'était mon jeune garde national. - ---Êtes-vous fou? me dit-il, avez-vous envie de vous faire massacrer? Il -n'en faudrait pas tant. Je me suis échappé à l'ovation de ces -misérables, je voulais voir s'il n'y aurait pas moyen de sauver cet -instrument. - ---Vous êtes donc accordeur aussi? lui dis-je. - ---Pas le moins du monde, je ne suis qu'un simple amateur, mais j'aurais -été désolé de voir détruire inutilement un si beau meuble. - -Il appelait cela un meuble! Enfin, n'importe: il l'avait sauvé, c'était -l'essentiel. Nous cherchâmes en vain les moyens de préserver plus -longtemps mon pauvre clavecin. - ---Monsieur, me dit tout d'un coup le jeune homme, je crains qu'il ne -fasse pas longtemps bon pour vous en ces lieux. Grâce à mon uniforme je -ne crains rien, mais vous n'avez pas un costume à l'ordre du jour (il -avait raison, j'étais à peu près propre), d'un moment à l'autre vous -pouvez être arrêté, suspecté, interrogé; le mieux est de vous esquiver -jusque chez vous. Le clavecin deviendra ce qu'il pourra, songez d'abord -à vous. Il dit, me pousse hors de la chambre, ferme la porte et jette la -clef par une fenêtre. - ---Monsieur, de grâce, lui dis-je, que je connaisse au moins le sauveur -du clavecin de la reine. Votre nom? - ---Singier. Le vôtre? - ---Doublet, accordeur de la reine. - -Il me ferme la bouche d'une main, me tend l'autre et s'esquive. - -Le lendemain de cette fatale journée j'allai m'engager; la carrière des -armes me fut plus favorable que ma première profession. J'obtins -rapidement de l'avancement, et j'étais parvenu au grade de chef de -bataillon à l'époque de la Restauration. - -Je jugeai qu'il ne faisait pas meilleur pour les militaires en 1814 que -pour les accordeurs en 1792, je sollicitai ma retraite et j'obtins -d'entrer aux Invalides. Le hasard me fit assister à la vente du mobilier -de la reine Hortense. Jugez, Monsieur, quelle fut ma joie, en -reconnaissant mon vieux compagnon, mon pauvre clavecin! Depuis que j'en -ai fait l'acquisition, il m'a consolé de tous mes chagrins. Mais je me -fais vieux; que deviendra-t-il après moi? Il n'a jamais habité que des -palais ou des hôtels, sera-t-il destiné à être dépecé et vendu pièce à -pièce par un brocanteur? C'est un cruel chagrin pour mes vieux jours. - ---Mais, Monsieur, lui dis-je, n'avez-vous jamais revu votre jeune garde -national? - ---Si fait vraiment; je l'ai retrouvé presque en même temps que mon -clavecin. Nous étions partis du même point, mais nous avons choisi deux -carrières bien différentes. Je me suis fait militaire, j'y ai gagné les -Invalides. Il s'est fait directeur de spectacles, et il y a gagné -quarante mille livres de rente. - -M. Singier est peut-être, du reste, le seul directeur qui ait fait sa -fortune, en se faisant toujours aimer des administrés qui l'aidaient à -s'enrichir. Vous voyez bien, Monsieur, que mon clavecin porte bonheur. - -Ici mon vieil officier s'arrêta, je le remerciai de sa courtoisie; il -m'accorda la permission de venir le revoir et même de lui amener -quelques vrais amateurs pour visiter son instrument. Lecteurs, si vous -voulez faire connaissance avec le clavecin de Marie-Antoinette, allez à -l'hôtel des Invalides, demandez M. le chef de bataillon Doublet, et -l'heureux possesseur de ce précieux morceau se fera sans doute un -plaisir de vous le laisser admirer, peut-être même consentirait-il à -s'en défaire; mais, je vous en préviens, ce ne serait qu'en faveur d'un -véritable amateur. - - - - -HÉROLD - - -Un an s'est écoulé depuis qu'une mort prématurée a enlevé aux amateurs -de musique un compositeur qui faisait leurs délices, à l'Opéra-Comique -un de ses plus fermes soutiens, et à la France une de ses gloires. Le 19 -janvier 1833, Hérold a cessé de vivre, en nous léguant pour dernier -héritage le plus heureux, sinon le meilleur de ses ouvrages, le _Pré aux -Clercs_, que le public a été applaudir plus de cent fois, et qu'on -entendra encore longtemps avec un plaisir d'autant plus vif qu'il n'est -pas exempt de regret, et que le nombre des ouvrages d'Hérold restés au -répertoire est plus restreint. - -Nous allons essayer, dans une courte notice, de faire connaître à nos -lecteurs la vie et les ouvrages de cet habile musicien, dont la perte -nous fut doublement douloureuse, comme artiste et comme ami. - -HÉROLD (Jean-Louis-Ferdinand) naquit à Paris en 1790. Son père, allemand -de naissance, était un professeur de piano de quelque réputation; il a -laissé un seul oeuvre de musique, gravé à Paris. Il mourut d'une maladie -de poitrine, laissant une veuve dans un état de fortune médiocre, mais -au moins à l'abri du besoin, et un fils en bas âge. Le jeune Hérold, -l'idole de sa mère, qui jeune et jolie, refusa constamment de contracter -une nouvelle union, voulant consacrer toute son existence à son fils, -fut l'objet de la sollicitude de tous les amis de son père. M. Adam, qui -était son parrain, reporta sur l'enfant toute l'amitié qu'il avait eue -pour Hérold le père, son compatriote et son confrère; Kreutzer voulut -également l'avoir pour élève, et c'est sous ces deux grands professeurs -que le jeune Hérold apprit le piano et le violon. Il fit ses études chez -M. Hix. Une observation assez singulière, est que de cette institution, -où l'éducation n'avait certainement rien de musical, soient sortis -quatre lauréats de l'Institut pour le prix de composition, Chélard, -Hérold, Hip. de Font-Michel et A. Adam. - -Hérold entra ensuite au Conservatoire dans la classe de M. Adam et -remporta bientôt le premier prix de piano. Pour concourir il exécuta une -sonate de sa composition; c'est la seule fois que ce cas se soit -présenté. Il n'avait alors guère plus de seize ans. S'il eût embrassé -cette carrière, il serait devenu un pianiste des plus distingués; il -avait une facilité et une pureté d'exécution très-remarquables, et, -quoiqu'il eût depuis bien longtemps renoncé à s'exercer, on rencontre -dans ses ouvrages de piano des traits d'une extrême élégance, et qui -décèlent combien il connaissait les ressources de cet instrument. Mais -cette gloire ne lui suffisait pas, c'est à être compositeur qu'il -aspirait. - -Il prit des leçons de Méhul, et concourut à l'Institut. Le sujet de la -scène était Mme de Lavallière, que Louis XIV veut enlever du couvent où -elle s'est retirée. Les concurrents avaient trois semaines pour composer -leur musique. La mère d'Hérold va pour le visiter à l'Institut, six -jours après son entrée en loge; elle le trouve jouant à la balle dans la -cour; sa tâche était terminée. Quelques instances qu'on lui fît, il ne -voulut pas rester un jour de plus. - ---J'ai été enfermé assez longtemps quand j'étais en pension, dit-il, à -présent je veux respirer le grand air. - -Il eut le premier grand prix, qu'il partagea avec M. Cazot. - -Une des plus utiles prérogatives attachées au prix de Rome, était de -vous arracher à cette funeste conscription qui décimait si cruellement -nos familles à cette époque, que tant de gens font semblant de -regretter. Hérold, âgé de moins de vingt ans, dut à ses succès d'éviter -d'aller porter le mousquet sur les bords glacés de la Néva. Il partit -pour Rome, où il ne séjourna que peu de temps; il vint ensuite s'établir -à Naples. M. Adam, qui à Paris avait donné des leçons aux enfants du roi -de Naples, fit obtenir à Hérold la place de professeur de piano des -jeunes princesses. Aidé de cette royale protection, il fit représenter à -Naples un opéra intitulé _la Gioventu d'Enrico V_. Le succès en fut -immense. Comme je ne connais pas une note de cette partition, je ne -pourrais vous assurer que le succès en fut entièrement dû à la musique; -je crois bien que la préférence donnée alors à tout ce qui était -français, y fut pour quelque chose. - -Il était néanmoins fort honorable pour un musicien aussi jeune d'avoir -un premier ouvrage joué avec succès dans la capitale d'un pays aussi -musical que le royaume d'Italie. Mais ce beau titre de Français, auquel -il était si redevable, faillit bientôt lui être fatal, lorsqu'eurent -lieu les terribles événements qui bouleversèrent la face de l'Europe. -Forcé de se cacher, de fuir, c'est à pied, et au milieu des plus grands -dangers, qu'il alla se réfugier dans l'Allemagne, que nos revers, -toujours croissants, le forcèrent bientôt d'abandonner. - -De retour à Paris, il publia quelques morceaux de piano, empreints de ce -cachet d'originalité que l'on remarque dans tous ses ouvrages. Il se fit -aussi entendre plusieurs fois en public comme pianiste dans quelques -concerts, entre autres à l'Odéon, où était alors le Théâtre-Italien. Il -désespérait de pouvoir jamais se produire au théâtre comme compositeur, -lorsqu'à l'occasion du mariage du duc de Berry, un auteur, M. Theaulon, -présenta à l'Opéra-Comique un ouvrage de circonstance, intitulé _Charles -de France_. Le soin d'en faire la musique fat confié à M. Boïeldieu, qui -s'adjoignit dans cette tâche le jeune Hérold. - -Quelle bonne fortune pour un jeune auteur de débuter sous les auspices -d'un tel collaborateur! La musique de cet ouvrage eut un grand succès. -Tout le monde se rappelle la délicieuse romance des _Chevaliers de la -fidélité_, qui se trouvait dans l'acte de M. Boïeldieu. La part d'Hérold -fut aussi remarquée, et M. Theaulon lui donna son poëme des _Rosières_. -On trouve dans cette partition une grande fraîcheur d'idées, quoique -l'orchestration fût un peu pauvre. - -Le second ouvrage d'Hérold fut la _Clochette_. Cette musique, composée -avec une extrême précipitation, ne valait peut-être pas celle des -_Rosières_; cependant il y a déjà un grand progrès dans -l'instrumentation. L'ouverture fut surtout remarquée, ainsi que le -charmant air: _Me voilà_, qui est devenu populaire et un choeur de -Kalenders, au troisième acte, d'une excellente facture. - -Hérold donna ensuite _le Premier venu_, en trois actes. C'était une -comédie fort gaie de M. Vial, mise en opéra. Le sujet étant trop connu, -la pièce n'eut qu'un assez petit nombre de représentations. La musique -méritait cependant un meilleur sort. Elle était infiniment supérieure à -celle de la _Clochette_, quoique le sujet fût plus difficile à traiter -musicalement. Les mélodies étaient beaucoup plus arrêtées et plus -franches. Un trio surtout, celui des dormeurs au deuxième acte, sera -toujours cité comme un excellent morceau de scène. - -Puis vinrent _les Troqueurs_, petit acte d'une musique piquante, où l'on -trouve deux ou trois airs très-spirituels, entre autres celui-ci: _Rien -ne me semble aussi joli qu'un mari_; et un trio en canon, dont la -facture a été heureusement reproduite par l'auteur dans l'excellent trio -du second acte du _Pré aux Clercs_. - -L'_Auteur mort et vivant_ est peut-être l'ouvrage le plus faible -d'Hérold. Il n'y a rien de digne de son auteur dans cette partition, qui -n'eut qu'un médiocre succès. Le _Muletier_, qu'Hérold donna ensuite, -est, au contraire, un des meilleurs actes de musique qu'il y ait au -théâtre. Tout est à citer, depuis l'ouverture, d'une instrumentation si -nerveuse, où le thème du fandango est traité avec tant de talent, -jusqu'au choeur final. Le morceau si original, où le battement du pouls -est si habilement imité par les notes saccadées des cors, a été -reproduit sur tous nos théâtres. - -Le _Muletier_ n'eut cependant qu'un succès très-contesté à son -apparition; ce n'est qu'après plus de vingt représentations que le -public, qui s'était montré fort sévère pour tout ce qui touchait aux -moeurs, pardonna aux gravelures de la pièce en faveur de la musique. -Hérold ne put cependant parvenir à vendre sa partition; il fut obligé de -la faire graver à ses frais propres. Le _Muletier_ compte maintenant -plus de cent représentations. - -L'acte de _Lasthénie_, joué à l'Académie royale de musique, fut beaucoup -moins heureux. La révolution musicale n'avait pas encore eu lieu; on -était encore sous l'empire de l'_urlo francese_, et le compositeur était -bien embarrassé pour faire chanter les virtuoses qu'il avait à sa -disposition. Les mélodies de cet ouvrage sont généralement peu -heureuses; on y trouve cependant un joli duettino pour deux voix de -femme, et un morceau en canon d'un bon effet. - -Le _Lapin blanc_ eut une chute complète à l'Opéra-Comique. Le sujet -était celui de Tony, joué avec tant de succès depuis au théâtre des -Variétés. L'ouverture de cet ouvrage a été employée pour _Ludovic_. - -Hérold fit aussi, en société avec M. Auber, un opéra en deux actes, -_Vendôme en Espagne_, représenté à l'Académie royale de musique, à -l'occasion de la guerre d'Espagne; le succès de cet ouvrage fut d'aussi -courte durée que la réputation de grand capitaine du duc d'Angoulême qui -l'avait inspiré; il n'en est absolument rien resté. - -Depuis longtemps Hérold n'avait donné que de petits actes au théâtre; il -devait prendre une revanche éclatante des légers échecs qu'il avait -éprouvés; il fit _Marie_. - -Le succès ne fut pas aussi décisif qu'on pourrait le supposer en -entendant cette délicieuse partition. L'Opéra-Comique était alors dirigé -par un homme habile, qui comprit tout le mérite de cet ouvrage. Malgré -la faiblesse des premières recettes, il fit rapidement succéder les -représentations, et le public finit par venir apprécier cette musique -qu'il avait d'abord presque dédaignée. - -Hérold fit peu de temps après la musique d'un drame joué à l'Odéon, le -_Siége de Missolonghi_, dont l'ouverture est restée, grâce à un -délicieux motif qui est devenu populaire. - -_L'Illusion_ est un petit drame en un acte, où les événements, trop -resserrés, ne laissent pas assez de développement à la musique: un -finale parfaitement fait, et où il y a une charmante valse, est le -morceau capital de cette partition. - -_Emmeline_, en trois actes, n'eut point de succès; malgré quelques jolis -motifs, la musique ne plut point généralement. - -Mais lorsque Hérold fit paraître _Zampa_, il fut aussitôt placé au rang -des compositeurs. Il est peu d'ouvrages aussi estimés des connaisseurs -que celui que nous citons: le finale est des plus remarquables comme -musique et comme mise en scène. _Zampa_ a eu un prodigieux succès en -Allemagne, où on le regarde à juste titre comme le chef-d'oeuvre de son -auteur. En France, nous ne pensons pas de même, et le _Pré aux Clercs_ -obtient la préférence; cela est tout naturel. _Zampa_, plus sévère, -convient mieux à l'imagination un peu sombre des Allemands; le _Pré aux -Clercs_, où les mélodies sont plus franches, quoique peut-être moins -distinguées, a plus d'attrait pour notre goût. - -Je ne citerai que pour la mémoire la _Médecine sans médecin_, petit acte -sans conséquence où la musique n'est qu'un très-mince accessoire. - -Puis vint enfin le _Pré aux Clercs_, dont je crois pouvoir me dispenser -de parler; tout le monde le sait par coeur. - -Il faut encore ajouter à la liste des ouvrages d'Hérold l'_Auberge -d'Auray_, en société avec M. Caraffa, le finale du troisième acte de la -_Marquise de Brinvilliers_, et la musique d'_Astolphe et Joconde_, de la -_Somnambule_, de _Lydie_ et de la _Belle au Bois dormant_, ballets. Dans -ce genre de musique, Hérold n'avait pas de rival. Tous ceux qui feront -de la musique de danse chercheront à la faire aussi bien que lui, aucun -ne pourra la faire mieux. Joignez à cette nomenclature un grand nombre -de pièces pour le piano, dont plusieurs ont eu un grand succès. - -On a donné depuis la mort d'Hérold un opéra (_Ludovic_), où il avait -esquissé quelques morceaux, parmi lesquels il faut citer la ronde: _Je -vends des scapulaires_. Le reste de cette partition appartient en entier -à M. Halévy, qui a fait preuve d'un grand talent dans cet ouvrage où il -y a des morceaux de maître, entre autres, le quatuor du premier acte et -le trio du deuxième. - -Hérold était d'un caractère naturellement enjoué; sur la fin de sa vie, -il était cependant devenu un peu mélancolique: il rêvait un nouveau -voyage en Italie, que la mort ne lui a pas permis d'effectuer. Quoique à -l'époque où il donna ses premiers ouvrages, les partitions se vendissent -fort peu, il avait vécu avec tant d'économie qu'à l'époque de son -mariage, il y a huit ans environ, il était déjà possesseur d'une somme -assez considérable. Ce fait est d'autant plus à remarquer que Hérold, -ainsi que la plupart des compositeurs de notre époque, ne reçut jamais -aucune faveur du gouvernement. Il avait été longtemps accompagnateur au -théâtre italien, puis un des chefs du chant à l'Opéra. Il tenait -singulièrement à cette place, et conçut un très-grand chagrin quand des -mesures d'économie forcèrent l'administration à la lui retirer. Il fit -les démarches les plus actives pour y rentrer, et quand il y réussit ce -fut un véritable jour de fête pour lui. - -Il avait l'habitude de composer en se promenant, et les Champs-Elysées -lui ont souvent servi de cabinet de travail. Que de gens qui le -connaissaient peu se sont formalisés de le voir passer près d'eux sans -avoir l'air de les apercevoir, et continuer sa route en chantonnant! -Comme il était très-spirituel, il laissait quelquefois échapper des mots -un peu piquants qui ont blessé bien des susceptibilités; mais son -caractère était excellent au fond. Il ne se livrait pas facilement; mais -quand quelqu'un était réellement son ami, il lui était entièrement -dévoué. Il rendait justice à tous ses confrères, et ne connut jamais -l'envie. Quoique M. Auber eût commencé beaucoup plus tard que lui et eût -été beaucoup plus heureux au théâtre, il reconnaissait franchement que -tous les succès de son rival étaient mérités, et qu'il y avait sans -doute dans sa musique des qualités qui manquaient dans la sienne. Nous -n'entreprendrons pas de faire un parallèle entre ces deux grands -talents. Hérold a malheureusement terminé sa carrière, et M. Auber en -parcourra encore une semée de succès. D'un seul mot on pourrait -peut-être résumer la différence qui les caractérise: M. Auber a plus de -franchise, Hérold avait plus d'originalité. - -Hérold est mort le 19 janvier 1833, à quatre heures du matin, au même -âge et de la même maladie que son père. Depuis quelque temps il se -plaignait de maux de poitrine, et semblait prévoir sa fin. Il mit un -zèle extraordinaire dans ses répétitions du _Pré aux Clercs_. Les -musiciens seuls savent combien un tel métier est fatigant. Il était -exténué quand vint la première représentation. Il fut redemandé à la fin -de la pièce, et quand on annonça au public qu'il ne pouvait se rendre à -ses désirs, étant trop malade, on prit cette nouvelle pour une excuse -banale. Elle n'était, hélas! que trop vraie. - -Il rentra chez lui avec une fièvre ardente, causée sans aucun doute par -l'extrême fatigue que lui avaient donnée ses répétitions, et l'émotion -du plus grand, du seul très-grand succès qu'il eût obtenu depuis qu'il -travaillait pour le théâtre. Le lendemain, il apprend qu'une maladie -d'actrice arrête son ouvrage. Ce lui fut un coup mortel. L'Opéra offrit -généreusement une de ses plus habiles cantatrices pour remplacer celle -dont la maladie suspendait les représentations de la pièce. Il fallut -qu'Hérold fît de nouveaux efforts pour aller montrer son rôle et faire -de nouvelles répétitions. Cela l'acheva. Il se montra encore une ou deux -fois au théâtre, faible et languissant, puis, aux derniers jours de -décembre, il fut obligé de garder le lit qu'il ne quitta plus. - -Hérold a laissé une jeune veuve et trois enfants, dont un garçon, et une -malheureuse mère, dont toute l'existence avait été consacrée à ce fils -auquel elle ne croyait pas devoir survivre. Vous la voyez souvent errer -autour de l'Opéra-Comique, consultant les affiches, pour voir si l'on -donne quelque ouvrage de son fils. Lorsqu'elle y aperçoit son nom chéri, -elle se met à pleurer, et se retire douloureusement dans sa demeure -solitaire pour revenir le lendemain pleurer de nouveau au même endroit. -C'est là toute sa vie. Son bonheur, c'était Hérold! sa seule -consolation, c'est la gloire qu'il a laissée! - - - - -LES CONCERTS D'AMATEURS - -TRIBULATIONS D'UN MUSICIEN - - -Il y a un proverbe qui dit, qu'il n'y a rien de plus à redouter qu'un -dîner d'amis et un concert d'amateurs. Les proverbes sont la sagesse des -nations, et rien n'est en effet plus sage et plus véridique que la -maxime que nous venons de citer. L'on doit s'estimer bien heureux -lorsqu'on n'est pas frappé de ces deux fléaux à la fois; mais il est -bien rare qu'après avoir été forcé d'avaler le dîner d'ami, composé, -pour l'ordinaire, du classique pot-au-feu, suivi de quelqu'un de ces -bienfaisants légumes qui vous rappellent les beaux jours et les -succulents repas du lycée; il est bien rare, dis-je, qu'après ce -maussade festin, vous ne soyez pas encore régalé d'un petit concert -impromptu après le dessert. C'est la petite fille de huit ans qui va -vous faire juger de ses progrès. On ouvre le piano, à qui il ne manque -qu'une demi-douzaine de cordes, vu qu'il n'a pas été accordé depuis la -dernière soirée où l'on a dansé au piano, et l'enfant chéri est prié de -jouer quelque chose pour faire plaisir à l'ami de la maison. Mais -l'enfant chéri, qui prend ordinairement sa récréation après le dîner, ne -trouve pas du tout amusant de donner un échantillon de ses talents à une -pareille heure, et fait une moue longue d'une aune. «Allons, fais donc -voir à Monsieur que tu es une grande demoiselle à présent,» dit le papa, -en traînant sa fille du côté du piano. L'enfant résiste, le père se -fâche, et la virtuose en herbe se met à pleurer. La maman se met alors -de la partie: «Pourquoi la brutaliser ainsi? dit-elle à son mari; tu -sais combien elle est timide, elle n'osera plus jouer, à présent. -Allons, mon enfant, sois raisonnable, et si tu joues bien ton morceau, -tu iras embrasser le monsieur qui aime beaucoup les petites filles qui -sont bien sages.» Douce perspective! - -Vous croyiez en être quittes pour entendre un peu de mauvaise musique, -vous serez obligé, bon gré, mal gré, d'aller embrasser cette charmante -petite fille qui, à l'aide du mouchoir de son père, est occupée dans un -coin à sécher ses larmes. Il faut bien vous résigner; après bien des -façons, vous avez le bonheur d'entendre: _Ah! vous dirai-je, maman!_ _Je -suis Lindor_, _Triste Raison_, et autres petits airs de cette fraîcheur, -exécutés sans mesure, et avec un accompagnement obligé de fausses notes. -Après ce charmant concert, vous êtes forcé de subir l'embrassade promise -et de mêler vos compliments à ceux de la famille enchantée. N'est-ce pas -qu'elle est vraiment étonnante? dit le père; oh! elle est organisée pour -la musique comme on ne l'est pas. Elle retient tous les airs qu'elle -entend... Elle n'a que deux ans de leçons. C'est sa mère qui lui montre. -Elle est excellente musicienne. Est-ce que vous n'avez jamais entendu -chanter ma femme? Elle a une voix magnifique. Dis-donc, bonne amie, il -faut chanter quelque chose à Monsieur. Allons, ne vas-tu pas faire -l'enfant, à présent? Il faut encore joindre vos instances à celles du -mari, qui est allé décrocher une vieille guitare qu'il met un -quart-d'heure à accorder. Puis, mêlant sa voix à celle de sa moitié, il -vous rafraîchit les oreilles de _Fleuve du Tage_ ou de _Dormez donc, mes -chères amours_ à deux voix. Ordinairement on prend son chapeau après le -dernier couplet, et on se retire en remerciant le couple aimable de la -délicieuse soirée qu'il vous a procurée, et l'on ne remet plus les pieds -dans la maison. - -Moi, qui ai les nerfs fort irritables, et qui, en ma qualité de -musicien, ai la musique d'amateurs en abomination, j'ai toujours soin de -m'informer si les gens avec qui je suis près de lier connaissance -cultivent la musique; pour peu qu'ils aient le moindre goût pour exercer -cet art enchanteur, votre serviteur... je n'en veux plus entendre -parler, je me renferme en moi-même, et, ferme comme un roc, je reste -sourd à toutes les supplications. Vous concevrez qu'avec de pareils -principes je déménage souvent. Je n'ai jamais pu trouver un propriétaire -qui consentît à exiger de mes co-locataires un certificat d'incapacité -musicale; et dès que, malgré des bourrelets à toutes les portes, et mes -fenêtres constamment fermées même en été, le son d'un piano, d'un -violon, d'un flageolet ou d'une voix arrive jusqu'à moi, le lendemain je -donne congé. Je ne vous parlerai pas des orgues de Barbarie et des cors -de chasse qui s'exercent à la fenêtre des marchands de vin; j'ai reconnu -depuis longtemps que c'était un fléau qu'il est impossible d'éviter dans -une ville un peu civilisée, et que tous les quartiers de Paris y sont -sujets. J'ai essayé des logements les plus isolés, les orgues des rues -ont été m'y poursuivre. J'ai cru un jour en être quitte: j'avais loué -une maisonnette dans la plaine de Monceaux; depuis trois jours, j'y -jouissais d'un silence absolu, lorsque, par une belle matinée d'été, je -suis éveillé en sursaut, à quatre heures du matin, par la générale qu'on -battait sous mes fenêtres. Je me lève en toute hâte. Jugez de mon -désespoir lorsque, mettant le nez à la croisée, je vois une vingtaine de -tambours de la garde nationale groupés autour de mon habitation, et -faisant une répétition générale de tous les _fla_ et les _rrra_ qu'on -peut tirer de cet harmonieux instrument. - -Je vis bien que le repos n'est pas fait pour l'homme sur cette terre. -J'ai déménagé; je suis retourné au sein de la grande ville. Je me -calfeutre chez moi, et je tâche de me boucher assez les oreilles pour me -figurer que je suis sourd, quand il passe dans la rue quelque chanteur -ou quelque instrumentiste maudit. Je suis devenu misanthrope; j'ai rompu -avec le genre humain depuis mon lever jusqu'à sept heures du soir. - -Je sors alors, et je m'achemine vers l'Opéra ou l'Opéra-Comique, et je -me sature jusqu'à mon coucher de vraie musique qui n'ait aucune analogie -avec la musique d'amateurs. J'ai soin de me placer dans quelque coin -bien obscur, pour être isolé le plus possible; car les amateurs vous -poursuivent partout, et il y en a qui ont l'habitude de battre la mesure -(presque toujours à contre-temps) ou de chantonner avec les acteurs: ces -gens-là me crispent les nerfs et me font d'un plaisir un supplice. - -Je me suis brouillé avec toutes mes connaissances qui avaient des -familles musiciennes, et je n'ai conservé de relations qu'avec un -huissier retiré, entièrement étranger aux beaux-arts, du moins à ce que -je croyais. Mais le traître vient de rompre le dernier lien qui me -rattachait à l'humanité, il s'est fait amateur, et cela sans savoir une -note de musique, et qui pis est, il m'a entraîné dans un horrible -repaire où l'on râcle, où l'on souffle, où l'on écorche les oreilles et -les musiciens de la façon la plus atroce, le tout pour cent sous par -mois. Ecoutez le récit de mon malheur: - -Il n'y a pas tout à fait quinze jours, que mon vieil huissier m'invita à -venir partager son dîner. C'était la première fois qu'il me conviait, -et, bien qu'il m'eût prévenu que c'était un dîner d'ami, j'aurais été -fort en droit de lui dire en sortant de table: Je ne me croyais pas si -fort votre ami; mais, comme cela n'est que le moindre des maux qui -m'attendaient dans cette fatale soirée, je ne veux pas trop m'appesantir -sur cette première calamité. - -Le repas terminé, je m'apprêtais à quitter la chambre, sans feu, et -éclairée d'une seule bougie (c'est par pudeur que je dis bougie), où -nous avions dîné, pour aller à l'Opéra entendre _Robert le Diable_, -quand mon vieux scélérat d'ami, me retenant par le pan de mon habit: - ---Et pourquoi, diable! vous sauver si vite? ne pouvez-vous pas me -consacrer une soirée tout entière? Vous vous imaginez, peut-être, que je -n'ai pas songé à vous ménager un après-dîner agréable? Je vous ai -réservé une surprise pour ce soir, laissez-moi le temps de prendre mon -chapeau, laissez-vous conduire; et si vous n'êtes pas content, vous -serez bien difficile. - -Je le laisse agir. Nous sortons, et nous arrivons rue des Petits-Champs. - ---Maintenant nous allons attendre la voiture, me dit mon huissier. - ---Quelle voiture? pour où aller? - ---Mon jeune ami, laissez-moi faire. Je vous le répète, quand vous y -serez, vous serez enchanté. - -Après avoir attendu un quart-d'heure à la pluie et au froid, nous -voyons, enfin venir de loin une de ces voitures monstres qui, la nuit, -s'annoncent en faisant flamboyer leurs deux gros yeux rouges, bleus ou -jaunes. Nous montons. Je donne mes six sous, ainsi que mon compagnon de -voyage, m'abandonnant à ma destinée, que je ne sais quel pressentiment -me faisait cependant redouter. Après une demi-heure de marche, l'omnibus -s'arrête: nous descendons. - ---Où sommes-nous?--Rue de la Harpe. - -Singulier quartier pour une partie de plaisir! Nous sommes devant une -grande vilaine maison, bien haute, bien noire et bien sale, comme toutes -celles qui l'avoisinent. - ---Voyez-vous cette lumière au quatrième? c'est là que nous allons, me -dit mon guide. - -Je le suis: nous montons à tâtons un escalier bien roide qui nous -conduit enfin devant une porte faiblement éclairée par une veilleuse -placée sur une planche voisine, et je lis ces mots écrits en grosses -lettres: Concert. Ici, je l'avoue, les jambes me manquèrent, et sans -cette faiblesse peut-être aurais-je cédé à une horrible inspiration du -démon qui me vint tout à coup. J'eus une irrésistible envie de -précipiter mon malencontreux ami en bas des quatre étages; mais la vertu -l'emporta: je me contins, et je me contentai de m'enfoncer les ongles -dans la paume de la main, quand j'entendis ce nouveau Méphistophélès me -dire avec un rire de triomphe: - ---Hein! vous ne vous attendiez pas à cela? - -La porte s'ouvrit devant nous, et j'entrai. Je ressentis alors en moi -une de ces révolutions bien naturelles au coeur de l'homme. A cette -inquiétude mortelle qui vous possède à l'approche d'un grand danger, -succède tout d'un coup cette courageuse résignation qu'on éprouve quand -le danger est venu. Il n'y avait plus moyen de l'éviter; je pris le -parti de rire de mon malheur, et de jouer le rôle d'observateur, pour -pouvoir au moins tenir mes concitoyens en garde contre une pareille -infortune. La première pièce où nous entrâmes n'avait rien de -particulier; mais la seconde était fort remarquable: au milieu était un -piano couvert de partitions et de parties d'orchestre; des pupitres -étaient disposés tout autour, et contre les murs étaient appendus toutes -sortes d'instruments des plus aigus aux plus graves. Une douzaine -d'individus étaient déjà réunis dans cette salle. A notre entrée, ce -furent des acclamations unanimes: Ah! c'est M. Vincent; bonjour donc, -monsieur Vincent; quel plaisir de vous voir, etc. Les poignées de mains -et les félicitations venaient de toutes parts à mon compagnon qui ne -savait auquel entendre. - -Après toutes ces politesses sur l'assurance que le concert ne -commencerait pas avant une heure, j'entraînai mon ami Vincent dans un -petit coin, et voici les détails qu'il me donna sur l'assemblée où nous -étions: - ---Cette réunion a plus de trente années d'existence. C'est un fonds qui -s'achète et se trafique comme tout autre genre de commerce. Ici, pour 5 -fr. par mois tout amateur, de quelque instrument qu'il joue, peut venir -une fois par semaine faire la partie dans les ouvertures et symphonies -qu'on exécute. On fournit aux exécutants la musique et les instruments, -que vous voyez tapisser cette chambre. On est chauffé, éclairé, et l'on -peut même amener un ami. - ---Mais, lui dis-je, que venez-vous faire ici, vous? - ---Moi, je viens faire ma partie. - ---Vous jouez donc de quelque instrument? - ---D'aucun, je ne sais même pas lire la musique, et voilà justement d'où -vient la considération que chacun me témoigne ici. J'ai soin de ne -jamais me mettre qu'à un pupitre où il y ait au moins deux -instrumentistes. - -Le chef d'orchestre est un assez bon musicien qui reconnaît parfaitement -ceux qui font ce que vous appelez des brioches. Comme je me contente de -faire semblant de jouer, il ne m'a jamais remarqué comme coupable d'un -pareil méfait, et je passe ici pour être d'une très-grande force. Vous -me demanderez pourquoi je viens ici? C'est parce qu'il y fait chaud, que -cela ne coûte pas cher, et que la considération dont je jouis me fait -plaisir. La société est du reste parfaitement composée: ce sont des -étudiants, des employés, des commerçants qui préfèrent cette réunion aux -cafés et aux estaminets, et vous trouverez parmi eux beaucoup de gens -avec qui vous serez charmé de faire connaissance. - -Pendant que nous causions il était venu beaucoup de monde; chacun était -déjà à son pupitre, et depuis cinq minutes le chef d'orchestre frappait -en vain sur son cahier avec son archet pour obtenir un peu de silence. - ---Allons, monsieur Vincent, nous allons commencer. De quel instrument -jouez-vous aujourd'hui? Tenez, nous avons des débutants parmi les -flûtes, allez-moi un pou soutenir ces jeunes gens-là. - -Mon compagnon jette un coup d'oeil au pupitre où trois jeunes gens -étaient armés de leurs instruments. Il empoigne une flûte pendue au mur -derrière lui, et soufflant de tous ses poumons comme on ferait dans une -clef, il en tire un horrible son de sifflet qu'on aurait entendu du pont -Saint-Michel. - ---Hein! quelle belle embouchure! dit en s'exclamant un des apprentis -flûtistes. - -M. Vincent sourit d'un air modeste; et la symphonie commence. - -Je ne perds pas des yeux mon huissier, qui encourage ses jeunes -compagnons d'un air de protection, dans l'horrible charivari qu'on -exécute. Les flûtes ne peuvent parvenir à se faire entendre; mais, -pendant un silence, voilà un malheureux alto en retard d'une mesure, qui -se met à exécuter un solo auquel on ne s'attendait pas. Le chef -d'orchestre bondit sur sa chaise, tout s'arrête: - ---De grâce, Monsieur Vincent, passez donc à la partie d'alto, nous ne -pourrons jamais marcher sans cela. M. Vincent ne se le fait pas dire -deux fois; il dépose sa flûte et prend un alto. On recommence, et cette -fois rien n'accroche. M. Vincent prend du tabac, se mouche, ou arrange -son jabot, pendant les passages du piano; mais quand arrivent les -_forte_, il râcle ses cordes à vide avec fureur, ses compagnons -l'imitent, les altos dominent tout l'orchestre, et à la fin du morceau -M. Vincent reçoit les félicitations du chef d'orchestre et de tous les -exécutants. - -Plaignez-moi. J'ai été obligé d'entendre six ouvertures ainsi exécutées. -Vous dire lesquelles, ce me serait bien impossible, je n'en ai pas -reconnu une seule, bien qu'on m'ait assuré qu'elles étaient toutes de -nos premiers maîtres. A la fin du concert, la tête me bourdonnait, force -m'a été de prendre le bras de mon vieil huissier pour retourner chez -moi; je me serais fait écraser; le bruit des voitures et les cris de -gare! ne parvenaient plus à mon oreille; j'étais complétement assourdi. - -En rentrant chez moi, je suis monté chez mon propriétaire, je lui ai -payé ce que je lui devais, j'ai déménagé la nuit, et j'ai fait porter -mes meubles hors de Paris. - -Au point du jour, je me suis trouvé dans un village, où j'espère que mon -vieil huissier ne viendra pas me relancer. J'y ai loué la moitié d'une -petite maison occupée par un maître d'école. Mais je prévois que je -serai bientôt obligé de transporter mes pénates en d'autres lieux; car -il est dit dans la nouvelle loi sur l'instruction publique, que le chant -entre pour quelque chose dans l'éducation élémentaire. Je suis -maintenant seul au monde; le seul ami que j'avais s'est fait amateur de -musique sans en savoir une note; où trouver maintenant une société? Il y -a quelques années qu'un particulier demandait, dans les _Petites -Affiches_, un domestique qui ne sût pas chanter l'air de _Robin des -Bois_; moi, je demande partout un ami qui n'aime pas la musique, qui ne -la sache pas, et qui redoute surtout les concerts d'amateurs. Si vous -rencontrez jamais cet homme rare, adressez-le-moi; croyez qu'il trouvera -en moi un dévoûment sans bornes; et que pour un pareil trésor, il n'est -pas de sacrifice que ne puisse faire un pauvre musicien. - - - - -LES MUSICIENS DE PARIS - -1834 - - -Il est peu de classes moins connues que celle des musiciens dans toutes -ses subdivisions. Qu'un auteur de vaudeville ou de roman ait à vous -présenter un jeune homme intéressant, ne devant sa fortune qu'à lui-même -et qui, à la fin de l'ouvrage, deviendra l'époux de l'héroïne, dont il -est l'amant aimé, à coup sûr ce sera un artiste. On n'en dira pas plus, -mais par ce mot d'artiste, vous devinerez tout de suite que c'est un -peintre. On dirait que ces messieurs les peintres, dessinateurs, -sculpteurs, architectes et généralement tout ce qui tient aux arts du -dessin, sont seuls artistes, et que les musiciens ne le sont pas. -Effectivement, vous avez un journal des artistes, rédigé par des -peintres et pour des peintres, et ne traitant guère que de matières de -peinture. Si l'on dit: Le Gouvernement encourage les arts, cela veut -dire: Le Gouvernement commande des statues, des tableaux, fait bâtir des -monuments; s'il y a au ministère un article du budget intitulé: -Encouragement aux arts, il s'appliquera aux peintres, architectes, -graveurs, etc. Des pauvres musiciens il n'en sera pas question. - -Combien avez-vous de peintres à Paris? Je n'aurais pas le temps de les -compter. Combien de compositeurs? Mais, je crois, quatre ou cinq. D'où -vient cela? Serions-nous donc un peuple anti-musical, ainsi qu'on veut -nous le persuader depuis si longtemps? Non, gardez-vous de le croire. -Interrogez l'Allemagne, pays de la musique, comme l'Italie est celui des -chanteurs; demandez-lui ce qu'elle pense de nos compositeurs. Elle -s'avouera notre inférieure: elle vous dira qu'un opéra nouveau est un -événement chez elle, et qu'un succès est encore plus rare; que, si ses -théâtres existent, c'est grâce à nos compositeurs. Elle vous nommera -tous les opéras de Méhul, qu'elle a appréciés avant nous, dont les -partitions, que nous ne comprenions pas toujours, excitaient -l'enthousiasme chez elle; elle vous citera tout le répertoire de -Boïeldieu, d'Auber, d'Hérold, dont les ouvrages traduits, et non imités, -comme un le fait si gauchement en Angleterre, sont exécutés sur tous les -théâtres, et font toujours le plus grand effet. D'où vient donc qu'avec -un tel succès au dehors, nous ayons si peu de compositeurs chez nous? -C'est que les débouchés manquent, c'est qu'un jeune homme, lassé de -frapper pendant des années à la porte de notre unique Théâtre-Lyrique -(l'Opéra est et doit être réservé aux sommités), trouve qu'il est -inutile de continuer plus longtemps à mourir de faim, et se met à donner -des leçons, à courir le cachet; existence modeste, laborieuse, qui mène -rarement à la fortune, mais à l'aisance. Il aurait été artiste, -quelquefois homme de génie peut-être; ce sera tout uniment un musicien: -il s'enfouira dans un orchestre, il aidera à l'exécution des -chefs-d'oeuvre des autres; pendant un an ou deux, il gémira de n'avoir -pu parvenir, il quêtera un poëme qu'on ne lui donnera pas; et puis, -petit à petit, il se fera à sa nouvelle existence; il se mariera, il -aura des enfants, et ce sera, en somme totale, un excellent citoyen -payant son terme et ses impositions le plus exactement qu'il pourra, bon -père, bon époux, et montant régulièrement sa garde, ou soufflant dans -une clarinette ou un basson tous les douze jours, pour la défense de la -patrie. - -Quelle différence n'y a-t-il pas de ce portrait à celui d'un musicien -d'orchestre du siècle dernier? Voyez les musiciens de l'Opéra, tremblant -au fatal démanché, n'abordant l'_ut_ qu'avec la plus extrême -circonspection, et profitant du privilége qu'ils avaient de jouer avec -des gants en hiver, et ne sortant du théâtre que pour aller au cabaret; -car alors les musiciens se grisaient par grâce d'état, et peut-être -seulement par cela qu'ils étaient musiciens. Un musicien qui ne buvait -pas était plus mal vu de ses confrères que s'il jouait faux ou contre -mesure. On a beau dire, les moeurs ont terriblement changé. Nos -orchestres sont peuplés d'artistes distingués, hommes de bonne compagnie -souvent, et qui ne dépareront pas le salon où ils seront appelés pour -faire de la musique. - -Il n'en est pas tout à fait de même chez nos voisins d'outre-mer. -J'entendis, un certain jeudi, un opéra fort bien exécuté, par -l'orchestre surtout, au théâtre de Covent-Garden, à Londres; j'en allai -faire compliment à l'arrangeur qui dirigeait lui-même la bande; et je -lui dis que j'entendrais de nouveau l'ouvrage avec plaisir, tant -l'exécution m'avait satisfait. Si vous revenez ici, me dit-il, -choisissez une autre représentation que celle d'après-demain, parce que -cela ira fort mal. Comme je lui exprimais mon étonnement de sa -prévision, vous ne faites donc pas attention que ce sera samedi, me -répondit-il en souriant. En pays étranger, on n'ose pas toujours -paraître ignorant sur certaines choses, aussi repris-je en m'écriant: -Ah! c'est juste, je l'avais oublié! Le fait est que je ne me doutais pas -du tout du motif qui influerait si puissamment sur l'exécution, et -pendant deux jours, je me creusai la tête à le chercher, mais ma -pénétration fut toujours en défaut. Le samedi, je ne manquai pas la -représentation, comme bien vous pouvez croire, et j'allai m'installer -dans une _private-box_, où j'avais obtenu une place. Une famille -anglaise occupait les premières places, et moi, dans le fond de la loge, -je me mis à écouter de toutes mes oreilles. Les premières mesures de -l'ouverture n'allèrent pas trop mal, mais arrive un solo de hautbois, -qui débute par un _couak_ des mieux conditionnés. Bon, dis-je, ce n'est -qu'un accident qui peut arriver à tout le monde. La clarinette, qui -répétait la même phrase, crut apparemment qu'il fallait reproduire -exactement comme son confrère le hautbois, et ne manqua pas de faire le -même _couak_, mais prodigieusement embelli, et d'une dimension vraiment -disproportionnée; puis le basson, qui entrait ensuite, nous lâcha des -ronflements effrayants, pendant que la flûte roucoulait des _turlututu_ -qui n'en finissaient plus. - -Les instruments de cuivre voulurent être de la partie; les cors se -mirent donc à corner, les trompettes à trompetter, les trombones à -tromboniser, la timballe à rouler, le triangle à sonner, les cymbales à -se frotter, mais le tout d'une manière si désespérée, que la grosse -caisse, jalouse de ses droits, ne voulut pas rester en arrière d'un si -effroyable vacarme, et nous assourdit de ses coups répétés, le tout -contre mesure bien entendu et avec une ardeur diabolique. Les violons ne -perdaient pas leur temps non plus: les uns faisaient grincer leurs -chanterelles dans les tons les plus aigus, les autres raclaient leur -quatrième corde avec rage; les altos jouaient, les uns _pizzicato_, les -autres avec le dos de leurs archets; les violoncelles faisaient des -_trémolos_ effrayants, et les contre-basses faisaient mugir leurs cordes -à vide. Un si effroyable charivari me fit lever de ma place. Je jetai un -coup d'oeil sur l'orchestre, par-dessus la tête de mes voisins, -m'attendant à voir le chef désespéré et tâchant de ramener l'harmonie -parmi ses discordants subordonnés. Pas du tout, il battait la mesure -bien tranquillement, comme si cela eût été le mieux du monde. - -Je remarquai seulement que les musiciens avaient la figure fort animée -et le nez tout à fait sur leurs cahiers; ils n'étaient pas rangés -symétriquement comme à l'ordinaire, et cela me fit prendre ma lorgnette. -Oh! alors je vis le plus étrange spectacle qu'on puisse imaginer! Un -musicien avait fourré le pavillon de sa trompette dans la poche de son -camarade assis devant lui, et ne paraissait nullement étonné du son -bizarre et inaccoutumé de son instrument, tandis que le camarade -regardait d'un air fort surpris d'où pouvait venir le vent qui soufflait -entre les basques de son habit. Un contre-bassier, tenant son instrument -d'une main, frottait gravement son archet sur le tabouret placé entre -ses jambes: mille folies pareilles se faisaient remarquer dans chaque -coin de l'orchestre, et pas un spectateur n'avait l'air d'y faire -attention. - -L'ouverture finie, on applaudit très-fort, et même mon voisin dit à deux -ou trois reprises: _Very good band, very good band._ Le premier acte fut -exécuté de la même façon, quant à l'orchestre au moins, et toujours à la -grande satisfaction du public. Dans l'entr'acte, je voulus lier -conversation avec le voisin qui trouvait l'orchestre si bon; j'eus l'air -de partager son admiration; cependant je lui dis qu'il me semblait que -l'exécution avait été meilleure à la première représentation. - ---Oh! cela n'est pas étonnant, me répondit-il; c'est aujourd'hui samedi. - -Je n'osai pas encore avouer mon ignorance, et j'allai sur le théâtre; je -croyais trouver les chanteurs furieux d'avoir été si sauvagement -accompagnés; aucun d'eux n'y songeait. Je pris mon courage à deux mains, -et m'approchant du régisseur: - ---Monsieur, lui dis-je, je sais fort bien que c'est aujourd'hui samedi; -mais dites-moi, de grâce, en vertu de quelle loi les musiciens sont -obligés d'exécuter aussi épouvantablement qu'ils le font, à ce qu'il -paraît, d'ordinaire, ce jour-là? - ---C'est, Monsieur, me répondit-il, que dans nos théâtres on paie tous -les samedis et que les musiciens ne manquent jamais de passer -immédiatement de la caisse au _public house_ (cabaret). - -Je remerciai beaucoup le régisseur de son explication, et le laissai -grandement édifié sur la tempérance des musiciens français, en lui -apprenant qu'à Paris un opéra s'exécutait aussi bien les jours de -paiement que ceux où la caisse n'est pas ouverte. Revenons donc à nos -compatriotes. - -Ce mot de musicien n'est qu'un titre générique qui s'applique à une -classe très-étendue d'individus dont les moeurs n'ont souvent aucun -rapport entre elles. Car MM. Rossini et Meyerbeer sont tous deux -musiciens, et le misérable qui vient faire leur désespoir, en tournant -une odieuse manivelle sous leurs fenêtres, l'organiste barbare ou le -vielleur maudit s'intitulent aussi musiciens. Par exemple, je ne -prétends pas vous garantir la sobriété de cette classe estimable -d'artistes; non plus que celle des musiciens qui font danser à la -courtille et chez les marchands de vins de la barrière; il est tout -naturel que le débitant qui les emploie les paie en nature, et la -consommation est forcée. Nous aurons donc au premier rang de la -hiérarchie musicale, les compositeurs dramatiques et ceux-là, certes, -méritent le plus notre commisération. - -Viennent ensuite les compositeurs de salon, classe élégante et musquée, -accueillie partout avec empressement; car les compositeurs de ce genre -sont presque tous exécutants, et n'ont besoin du secours d'aucun aide -pour faire apprécier leurs ouvrages. Qu'un d'eux paraisse dans un salon, -c'est une joie universelle, c'est à qui l'accueillera, le fêtera, le -suppliera de faire entendre le délicieux morceau qu'il vient de -composer, car le dernier morceau est toujours délicieux. Le compositeur -sourit d'un oeil qu'il croit fort modeste, ne se fait pas trop prier, -cela est de mauvais ton, et ravit, transporte un auditoire toujours -disposé à trouver excellente la musique qu'on lui donne par-dessus le -marché entre le punch, la brioche et les glaces. Un chanteur de romances -succède à l'instrumentiste, et ce sont encore d'autres transports -d'admiration. Le même morceau, transporté au théâtre, mieux exécuté -peut-être par Mlle Jenny Colon ou Déjazet, passera inaperçu; mais chez -monsieur tel ou tel, il est reconnu que l'on fait toujours d'excellente -musique, et tout doit être excellent. Quelquefois cependant -l'enthousiasme n'est pas factice si le bonheur veut que vous rencontriez -M. Panseron ou M. A de Beauplan, ou peut-être encore une ou deux -célébrités du genre; vous pourrez passer une soirée fort agréable, si M. -Plantade vous régale de ses délicieuses bouffonneries, comme _Mme Gibou_ -dont il a l'honneur d'être le père, et dont la réputation s'est étendue -si prodigieusement depuis son heureuse translation sur le théâtre des -Variétés; de _la correspondance du Jean Jean à Alger_, de _la Grasse -fille aux yeux rouges_, ou de quelque autre de ses grotesques -chefs-d'oeuvre, qu'il sait rendre d'une manière si comique, vous ne -pourrez vous empêcher de le proclamer le Callot de la romance. - -Après les compositeurs de salons, nous placerons les donneurs de leçons, -parmi lesquels vous trouverez de jeunes et jolies personnes, ayant -parfois un talent d'instrumentiste fort distingué, et qui regardent -l'établissement des omnibus comme la plus belle institution du siècle. - -En effet, du Marais au faubourg du Roule, où sur trois maisons on compte -un pensionnat de jeunes demoiselles, la distance est bien grande; quelle -heureuse invention pour les donneurs de leçons mâles et femelles, que -l'établissement de ces longs cachalots qui, pour six sous, vous -transportent au milieu du fracas de Paris, du tranquille Marais au -paisible faubourg du Roule! Vous asseyez-vous quelquefois dans ces -immenses voitures? Vous avez sûrement remarqué quelque jeune personne -mise simplement, mais non sans goût, coiffée d'un chapeau de -carton-paille en été, ou de pluche en hiver, vêtue d'une robe de -guingamp ou de mérinos foncé, tenant un rouleau de musique sous le bras, -ayant la montre suspendue à la ceinture, y jetant l'oeil à chaque -minute, faisant la moue à chaque voyageur qui monte ou qui descend, et -semblant accuser chaque voisin de la lenteur de la lourde machine. Jeune -homme à un premier rendez-vous n'est pas plus pressé d'arriver; et -cependant à quelle fête, à quelle partie de plaisir court-elle avec tant -d'empressement? Elle va s'enfermer pendant cinq ou six heures de suite -dans une chambre souvent sans feu, faire ânonner à une douzaine de -petites filles les études de Bertini, les fantaisies de Herz; puis, -après avoir fait redire vingt fois la même chose à ses indociles -écolières, entendu douze fois les vingt-quatre gammes majeures et -mineures, répété à chacune: Passez le pouce, Mademoiselle, ne mettez pas -le petit doigt sur les dièzes; ou autres choses aussi réjouissantes, -elle rentrera chez elle, pour travailler à son tour: là clouée devant -son piano sur quelques morceaux difficultueux de Chopin ou de -Kalkbrenner, elle essaiera d'exécuter les passages les plus difficiles, -afin d'aller le lendemain recevoir sa leçon au Conservatoire où elle -doit concourir. Aussi, quel bonheur si elle pouvait remporter le premier -prix de piano! C'est que pour elle, tout est là. Alors elle pourra -trouver de meilleures leçons, être reçue dans les plus riches maisons, -se donner plus d'aisance, trouver mille douceurs, et mieux que cela, -mille fois mieux, peut-être un mari! - -Vous détaillerai-je encore toutes les classes de musiciens qui viennent -après celles-là? cela serait trop long et les subdivisions trop grandes. -Rangeons-nous sur la même ligne comme musiciens d'orchestre le -pensionnaire de M. Véron, qui sert d'interprète aux inspirations d'Auber -ou de Rossini, et le pauvre diable qui souffle dans une clarinette à -quelques pieds au-dessous de la figure enfarinée de Deburau ou de la -corde roide de Mme Saqui? Parmi les musiciens de bal, quel immense degré -n'y a-t-il pas des exécutants dirigés par M. Tolbecque ou Musard, aux -racleurs qui écorchent les oreilles des intrépides danseurs de nos -guinguettes de barrière! Vous peindrai-je l'individualité attachée à -chaque instrumentiste, l'air pimpant et coquet d'un violon de l'Opéra, à -côté de la tournure semi-ecclésiastique d'un organiste de paroisse, -classe d'artistes bien dégénérée depuis la première révolution? Où est -le temps où les Séjan, les Charpentier, etc., charmaient la foule -accourue dans les églises pour jouir de leurs sublimes accords? Les -instruments existent toujours, mais la vie qui les animait, le génie qui -faisait parler ces puissants orchestres, on ne les retrouvera plus. La -Restauration, qui aurait voulu nous rendre dévots, n'a pas su employer -les moyens convenables pour cela. C'est par l'introduction de la musique -dans les églises qu'on aurait pu y attirer notre génération, -généralement plus curieuse d'objets d'art que de dévotion; mais le bon -Charles X avait un excellent orchestre à la chapelle, et il disait -apparemment comme le cadi de _le Dieu et la Bayadère_: - - Je suis content, je suis joyeux, - Chacun doit l'être hors de ces lieux. - -Pendant qu'on régalait ses oreilles des chefs-d'oeuvre de Cherubini -exécutés par les premiers artistes de la capitale, le bon peuple n'avait -pour s'édifier pendant la messe, que le véritable plain-chant avec -accompagnement de serpent obligé. Je ne vous dirai pas que cela soit -beaucoup mieux à présent; mais au moins personne n'est obligé d'y aller, -et on peut se dispenser d'entendre la messe sans craindre une -destitution, et l'assiduité au confessionnal n'est plus un titre pour -obtenir un emploi dans l'Etat. Je désirerais cependant qu'on rétablît -une chapelle, comme objet d'art. La musique sacrée est un genre qui se -perdra tout à fait, si l'on n'y prend garde. Je voudrais donc, comme je -l'ai dit, qu'on rétablît une chapelle: mais que ce fût au profit de -tous, que les messes en musique s'exécutassent dans une église où le -public fût admis indistinctement, à Notre-Dame, par exemple, si -toutefois Mgr l'archevêque[2] le voulait bien permettre, ce dont je ne -suis pas très-persuadé; car je vous le dénonce comme le prélat le plus -anti-musical de la chrétienté, et je me rappelle fort bien que, sous la -Restauration, il refusa souvent l'autorisation de faire de la musique -dans différentes églises de son diocèse, le tout _ad majorem Dei -gloriam_. Mais, comme je ne suis pas parfaitement convaincu qu'on ne -puisse pas maintenant se passer de sa permission pour cela, je persiste -dans mon projet. Que si les gens du monde me demandent à quoi bon? je -leur répondrai qu'il faudrait le faire, ne fût-ce que pour encourager -l'art le moins encouragé de tous, et ouvrir une nouvelle carrière aux -compositeurs qui pourraient se former là; que si les dévots m'objectent -que la musique est trop mondaine, je leur dirai que je n'ai jamais vu ce -qu'il y avait d'édifiant à entendre chanter une triste psalmodie par des -braillards à cent écus par an, et qu'il me semble qu'un accompagnement -de violons est tout aussi moral qu'un accompagnement de serpent. Que -voulez-vous? je ne peux pas souffrir le serpent, moi, ce n'est pas ma -faute. Je trouve qu'il est honteux, quand le plus petit prince -d'Allemagne a une chapelle, quand la moindre église de Belgique a une -musique passable, qu'à Paris, au centre des arts, on ne puisse entrer -dans une église sans être poursuivi par un et quelquefois deux serpents. - - [2] Feu M. de Quélen. - - - - -DE L'ORIGINE DE L'OPÉRA EN FRANCE - - -Nous n'entreprendrons pas de faire connaître les différentes directions -qui se succédèrent à l'Opéra, depuis la mort de Lully jusqu'à nos jours; -car notre but est moins de tracer l'histoire administrative de ce -théâtre, que de suivre autant que possible les progrès de l'art à -différentes époques. - -Depuis le mois de novembre 1672, époque à laquelle Lully obtint le -privilége de l'Opéra, jusqu'à sa mort (22 mars 1687), ce compositeur ne -laissa représenter sur son théâtre d'autres ouvrages que les siens: -aussi la musique ne fit-elle que bien peu de progrès dans cet espace de -temps. Boileau disait un jour à Lully: - ---Non-seulement vous êtes le premier, mais le seul musicien de notre -siècle. - -Quelques auteurs s'étaient cependant essayés sur des théâtres -particuliers. Lalande et Marais avaient chacun fait représenter un opéra -devant la cour, à Versailles, au grand chagrin de Lully, qui avait -vainement tenté de s'y opposer. Un Opéra s'était établi à Marseille, un -autre à Rouen, et on y avait joué des ouvrages composés par des -musiciens du pays. A la mort de Lully, le théâtre fut quelque temps -abandonné à de médiocres compositeurs, la plupart ses élèves, tels que -Colasse, Louis et Jean-Louis Lully, Marais, Desmarests, Gervais, etc. Un -seul homme de talent se fit remarquer: c'était Charpentier, qui s'était -déjà fait connaître onze ans auparavant par la musique du _Malade -imaginaire_. Ce musicien était un fort habile homme; dans sa jeunesse, -il avait été en Italie, où il avait étudié la composition sous -Carissimi. De retour en France, il ne trouva aucun moyen de faire -connaître ce qu'il était capable de faire, et il était déjà âgé de -cinquante-neuf ans lorsqu'il donna son premier opéra, _Médée_, qui n'eut -pas d'abord tout le succès qu'il obtint ensuite, parce que la musique en -parut trop compliquée. - -L'Opéra languit jusqu'à la venue de Campra, un des plus célèbres et des -plus féconds musiciens français. Son premier ouvrage, _l'Europe -galante_, fut un coup de maître. A la mélodie traînante et monotone de -Lully et de ses successeurs, il fit succéder un rhythme plus varié et -une couleur moins triste. La plupart des airs de _l'Europe galante_ -devinrent populaires. - -Un des airs de danse qui eut le plus de succès est venu jusqu'à nous; -c'est celui qui est connu sous la dénomination ridicule de _Madelon -Friquet_. Campra fit représenter à l'Académie royale de musique dix-huit -ouvrages qui eurent tous de grands succès. - -En 1700 il se fit une véritable révolution dans la musique de théâtre -par l'introduction d'un instrument sans lequel on a peine à imaginer -qu'il ait pu exister des orchestres. Monteclair fut le premier musicien -qui introduisit la contre-basse dans l'orchestre de l'Opéra. La partie -de basse était auparavant confiée à des basses de violes, instruments -sourds et mous, qui n'avaient aucune vigueur et qui ne pouvaient pas -soutenir l'harmonie aussi puissamment que le formidable adversaire qui -vint les remplacer. - -On compte aussi, parmi les compositeurs de cette époque, une femme, Mme -de Laguerre, épouse du sieur de Laguerre, organiste de Saint-Séverin et -de Saint-Gervais. Voici comme un de ses contemporains s'exprime sur son -compte: «Mme de Laguerre a composé plusieurs ouvrages, on peut dire que -jamais personne de son sexe n'a eu d'aussi grands talents pour la -composition de la musique et pour la manière admirable dont elle -l'exécutait soit sur l'orgue, soit sur le clavecin: elle avait surtout -un talent merveilleux pour préluder et jouer des fantaisies -sur-le-champ; et quelquefois pendant une demi-heure entière elle suivait -un prélude, avec des chants et des accords excessivement variés et d'un -goût qui charmait les auditeurs. Elle a excellé dans la musique vocale, -de même que dans l'instrumentale, comme elle l'a fait connaître dans -tous les genres de musique de sa composition, savoir: l'opéra de -_Céphale et Procris_, tragédie représentée en 1694, trois livres de -cantates, un recueil de pièces de clavecin, un recueil de sonates, un -_Te Deum_ à grand choeur, qu'elle fit exécuter dans la chapelle du -Louvre pour la convalescence du roi, etc.» - -Destouches, qui florissait à la même époque, obtint aussi de grands -succès. Mais le compositeur le plus apprécié de son temps, dans cette -période qui sépara Lully de Rameau, fut sans contredit Mouret, que l'on -avait surnommé le musicien des Grâces. Tous ses ouvrages ont une teinte -de légèreté et de gaîté qui plurent extrêmement aux dilettanti du temps; -il avait une très-grande facilité à composer, et, quoiqu'il soit mort -assez jeune, peu de musiciens ont donné autant d'ouvrages que lui et -dans tous les genres. Il composa six opéras, plusieurs recueils de -musique instrumentale, un grand nombre de divertissements pour les -comédies françaises et italiennes, et plusieurs morceaux de musique -religieuse. Le joli air _De l'amour suivons tous les lois_, le charmant -duo _De l'amour suivons les traces_, sont de Mouret. - -C'est au mois de décembre 1715 que l'Opéra eut le privilége de donner -des bals masqués publics. Ce genre de spectacle a toujours duré jusqu'à -présent. Le prix d'entrée en fut dès l'origine fixé à 6 livres par -personne. - -Nous devons dire aussi un mot des concerts spirituels comme annexes de -l'Opéra. Le concert spirituel fut établi au mois de mars 1725 au château -des Tuileries, par privilége du roi, accordé au sieur Philidor, -ordonnateur de la musique de la chapelle royale, à la charge que ce -concert dépendrait toujours de l'Opéra, et que Philidor lui paierait -6,000 livres par an. - -Le premier concert eut lieu le dimanche de la Passion, 18 mars 1725. -Voici quel en fut le programme: il commença par une suite d'airs de -violons de Lalande, suivie d'un caprice du même auteur et de son -_Confitebor_. On joua ensuite un concert de Corelli, intitulé la _Nuit -de Noël_, et le concert finit par la cantate _Domino_, motet de Lalande. -Il avait commencé à six heures du soir et finit à huit, avec -l'applaudissement de toute l'assemblée, qui était très-nombreuse. Ce -concert continua à avoir lieu aux Tuileries, dans la salle dite des -Suisses. Cependant le roi étant venu à Paris en 1744, alla loger au -château, et le service exigea que l'on détruisît toutes les loges et -décorations de la salle de concert. Le 1er novembre, jour de la -Toussaint, on avait affiché qu'il serait exécuté dans la salle de -l'Opéra, mais l'archevêque de Paris le fit défendre, et il n'y eut point -de concert ce jour-là. Le 8 décembre, jour de la conception de la -Vierge, on donna le concert spirituel dans la même salle au château des -Tuileries, mais il n'y avait point de loges, et seulement des chaises et -des banquettes. - -Le concert continua à avoir lieu dans la salle des Tuileries jusqu'à la -Révolution; il fut rétabli sous l'Empire dans la salle de l'Opéra, et -continué dans ce même emplacement jusqu'à la révolution de Juillet, -qu'il fut entièrement aboli, on ne sait trop pourquoi; car, si ce -concert était composé uniquement de musique d'église, maintenant qu'on -n'en entend nulle part à Paris, il attirerait probablement un grand -nombre d'amateurs, qui regrettent vivement d'être totalement privés d'un -genre de musique qui a produit tant de chefs-d'oeuvre. Revenons à -l'Opéra. En 1733, parut le premier ouvrage de Rameau, _Hippolyte et -Aricie_, qui produisit une sensation inexprimable. On eut d'abord de la -peine à s'accoutumer à ce genre de musique, qui s'éloignait totalement -de tout ce qu'on avait entendu jusque là. Mais la richesse et la variété -des accompagnements, la force de l'harmonie, les nouveaux tours de -chant, la coupe inusitée des airs de danse, toutes ces nouveautés -finirent par jeter les spectateurs dans l'enivrement. - -A _Hippolyte et Aricie_ succédèrent les _Indes galantes_, qui plurent -encore davantage. A une des reprises de cet opéra, Rameau y ajouta un -nouvel acte, celui des _Sauvages_, dont tout le monde connaît la belle -marche que Dalayrac a fort heureusement intercalée dans le deuxième acte -d'_Azémia_. Puis vint _Castor et Pollux_, qui passe pour le -chef-d'oeuvre de son auteur, et où l'on trouve en effet d'admirables -morceaux. Rameau, quoique âgé de cinquante ans, à son début dans la -carrière dramatique, fit représenter seize opéras, bien qu'il eût -renoncé au théâtre, les dix dernières années de sa vie. Il fut le -premier qui employa les clarinettes à l'orchestre, dans son opéra -d'_Acanthe et Céphise_, représenté en 1751 pour la naissance du duc de -Bourgogne. - -En 1752, une grande innovation eut lieu à l'Opéra; des comédiens -italiens vinrent donner des représentations à l'Académie royale de -musique; ils débutèrent le jeudi 1er août 1752, par la _Serva Padrona_. -Le grand succès qu'ils obtinrent leur suggéra de nombreux antagonistes; -c'est alors que prit naissance la guerre des Bouffonistes et des -Lullistes; ces derniers eurent l'avantage en 1754, et les Italiens -retournèrent dans leur pays. Leur séjour en France ne fut pourtant pas -sans influence sur la musique française, qui prit dès lors une allure -plus franche et plus enjouée. Malgré son immense succès, le _Devin de -Village_ ne fit point naître d'ouvrages du même genre à l'Opéra, mais -l'Opéra-Comique prit naissance par les traductions et même par les -ouvrages nouveaux qu'on commença à jouer à la Comédie-Italienne. Pendant -vingt ans le grand Opéra fut dans un état de décadence qui le mit à deux -doigts de sa perte, et l'on croyait bien qu'il ne pourrait jamais se -relever de sa victoire sur les Bouffons italiens, lorsqu'enfin Gluck -parut en 1774. - -L'_Iphigénie en Aulide_ fut suivie de près d'_Orphée et Alceste_. -Piccini, précédé de la plus brillante réputation, vint faire jouer à -Paris son _Roland_. Le succès de cet opéra suscita une nouvelle guerre -musicale, dont profitèrent les amateurs raisonnables qui savaient -applaudir ce qui était réellement beau, quelle que fût la nation de -l'auteur. Gluck riposta à _Roland_ par _Armide_ et _Iphigénie en -Tauride_; Piccini répondit à ces deux chefs-d'oeuvre par _Didon_. Puis -vint Sacchini; Sacchini, déjà célèbre en France par la traduction de -quelques-uns de ses ouvrages, arriva à Paris en 1783, âgé de près de -cinquante ans. Ses premiers ouvrages, _Renaud_, _Chimène_ et _Dardanus_, -n'excitèrent pas le même enthousiasme que les premiers ouvrages de Gluck -et de Piccini, parce qu'on était déjà familiarisé avec ce genre de -musique, et que l'attrait de la nouveauté n'en était pas aussi grand. Il -n'en fut pas de même d'_OEdipe à Colonne_; l'intérêt du poëme permit de -sentir toutes les beautés de cette ravissante musique, si simple, si -suave et si dramatique en même temps. Croirait-on cependant que cette -représentation rencontra tant d'obstacle, que Sacchini, dégoûté par là -du séjour de Paris, prit le parti d'aller jouir en Angleterre du fruit -de ses travaux? La mort ne lui en laissa pas le temps: il succomba à une -attaque de goutte le 7 octobre 1786. On donna après sa mort l'opéra -d'_Avire et Evelina_, dont Rey, chef d'orchestre de l'Opéra, avait -achevé la musique. Les compositeurs français rentrèrent en possession du -théâtre de l'Opéra après la mort de Sacchini; mais la révolution -musicale était achevée, et tous les ouvrages nouveaux étaient écrits -dans le système de ceux de Gluck et de Piccini. On distingua quelques -opéras de Catel, Méhul, Lesueur, Berton, Grétry, etc. Mais depuis -longtemps on n'avait entendu aucun de ces ouvrages qui font époque, -lorsqu'enfin Spontini parvint avec des peines infinies à faire -représenter sa _Vestale_ en 1807. On peut encore se rappeler quelle -sensation excita l'apparition de cet ouvrage. _Fernand Cortez_ fut moins -heureux; ce ne fut même qu'à sa reprise, en 1816, que la réussite en fut -complète. - -Spontini quitta bientôt Paris pour aller diriger l'opéra de Berlin. Le -peu de succès de son dernier ouvrage, _Olympie_, pouvait faire supposer -que son génie s'était épuisé dans ses deux premiers ouvrages, et cette -perte ne fut que médiocrement sentie. - -Cependant l'art du chant, qui avait fait de grands progrès en France, -était resté complétement stationnaire à l'Opéra, et l'on y chantait il y -a dix ans absolument de la même manière que quarante ans auparavant. -Rossini, arrivé depuis peu à Paris, et engagé à écrire pour notre Opéra, -exigea avant tout qu'on lui donnât des chanteurs qu'on pût faire -chanter, et l'on fit débuter Mlle Cinti. - -Ce fut le premier pas vers la révolution qu'opérèrent à ce théâtre le -_Siége de Corinthe_, le _Comte Ory_, _Moïse_, les débuts de Levasseur, -la retraite de Derivis père et les progrès d'Adolphe Nourrit. M. Auber -donna la _Muette_, et le succès de cet ouvrage fut immense; _Guillaume -Tell_ fut moins heureux à son apparition, mais aujourd'hui, toutes les -beautés de ce chef-d'oeuvre sont appréciées et le public ne peut se -lasser de l'entendre. - -En 1830, l'Opéra subit une grande révolution administrative. Cessant -d'être exploité par le gouvernement, il devint l'objet d'une entreprise -particulière. - -Chacun sait le degré de prospérité où il s'éleva, sous M. Véron, grâce à -l'habileté du directeur, à l'immense succès de _Robert le Diable_ et à -la réunion miraculeuse des talents de Nourrit, Levasseur, Mmes Damoreau, -Dorus-Gras, Falcon, et de Perrot et Taglioni.--Les directions qui ont -succédé à celle de M. Véron, sont loin d'avoir été aussi heureuses et -l'expérience ne peut manquer de prouver que l'Opéra doit retourner à -l'Etat. La suppression des pensions a rendu l'exigence des sujets telle -que les appointements sont parvenus à un taux trop exorbitant pour -pouvoir subsister. On ne pourra cependant les ramener à une limite plus -raisonnable, qu'en offrant une compensation par la perspective d'une -pension: c'est ce que ne peut faire une direction passagère; il faut une -administration durable et l'Etat ou la ville de Paris peuvent seuls -arriver à ce résultat. - - - - -L'ARMIDE DE LULLY - - -L'édit de Nantes venait d'être révoqué: pendant que la désolation se -répandait dans toute la France, la cour ne s'occupait que de fêtes et de -plaisirs, persuadée que le nouvel édit ne pouvait atteindre que le -peuple; mais bientôt la persécution s'étendit jusqu'à la noblesse, et -l'alarme se répandit à Versailles. Ouvertement, c'étaient des éloges -pompeux de la grandeur du roi, qui, non content de faire le bonheur de -ses sujets, s'occupait encore si efficacement du salut de leurs âmes; -mais en secret, on se confiait ses craintes. C'en est fait, se -disait-on, le temps des plaisirs est passé, bientôt nous serons tous -encapuchonnés, et au lieu d'opéras nous aurons la messe et les vêpres -pour tout divertissement. - -De pareils propos ne pouvaient parvenir aux oreilles du roi, mais Mme de -Maintenon ne les ignora pas longtemps. Elle comprit combien il était de -son intérêt de distraire tout l'entourage du roi de si sombres pensées, -et que ce n'était que par des fêtes éclatantes, des spectacles pompeux -qu'elle pourrait détourner l'attention et faire renaître l'apparence de -la confiance. Mais quel spectacle donner? Des carrousels, des loteries? -Cela coûtait si cher et durait si peu! et puis, l'argent devenait rare. -Un sonnet à la gloire du roi convertisseur, s'était payé plus cher que -ne l'aurait été autrefois une fête qui aurait occupé la cour pendant une -semaine; les abjurations avaient d'autant plus coûté que le prix en -était ordinairement fixé en pensions; c'est ainsi que Dacier et sa -femme, qui s'étaient faits catholiques, venaient de recevoir 500 écus de -pension. Depuis la mort de Molière, les comédies n'avaient que peu -d'attraits; Racine n'était pas assez gai pour la circonstance, il -fallait quelque chose qui contrastât avec la disposition générale des -esprits. - -Le roi, que depuis plusieurs mois on avait obsédé pour les affaires de -la religion, n'avait pas eu le temps de s'occuper à l'avance de ses -plaisirs, et aucun divertissement n'était préparé. Elle se souvint -pourtant qu'il lui avait parlé d'un opéra commandé par lui à Lully et -Quinault, et dont il avait même fourni le sujet. Si cet ouvrage avait pu -être prêt, c'était un coup de fortune! Mais comment s'en assurer? Il -fallut bien qu'elle se résolût à le demander elle-même à l'un des -auteurs, et après s'être fait préalablement donner l'absolution, elle se -détermina à faire venir Lully auprès d'elle pour savoir où il en était -de son ouvrage. - -Lully, toujours bien vu du roi, qui l'aimait beaucoup, venait rarement à -Versailles, et seulement quand son service l'y appelait; d'abord, parce -que son théâtre, à Paris, dont il était le directeur et le seul -compositeur, l'occupait beaucoup; mais ensuite, parce qu'à Paris il -avait plus de liberté pour mener la vie dissipée et fort peu régulière -qu'il affectionnait; et surtout parce qu'il savait déplaire à un grand -nombre de personnes de la cour qui ne lui épargnaient pas les railleries -quand elles le rencontraient, ce qu'il détestait singulièrement, étant -très-railleur lui-même, et ne souffrant pas facilement, suivant l'usage, -qu'on fît à son égard ce qu'il s'était si souvent permis envers les -autres. Voici à quel sujet il s'était attiré tous ces brocards: - -Depuis longtemps Lully avait reçu des lettres de noblesse du roi, et se -faisait partout appeler et imprimer M. de Lully, lorsque quelqu'un vint -à lui dire qu'il était fort heureux pour lui que, contre l'usage, le roi -l'eût dispensé de se faire recevoir secrétaire d'Etat, car plusieurs -personnes de cette compagnie avaient toujours dit qu'elles -s'opposeraient à son admission. Après cette révélation, le musicien ne -dormit plus tranquille et n'eut plus de cesse qu'il ne fût reçu. Voici -le moyen qu'il employa pour obtenir l'assentiment du roi. En 1681 on dut -donner à Saint-Germain une représentation du _Bourgeois-gentilhomme_, -joué pour la première fois à Chambord, onze ans auparavant, et dont -Lully avait fait la musique. Lully était excellent bouffon, et plus -d'une fois Molière lui avait dit: Viens, Lully, viens nous faire rire. -Il résolut de profiter de cet avantage auprès du roi, qui ne lui -connaissait pas ce talent. - -Son physique grotesque s'y prêtait à merveille; il était court de -taille, un peu gros, et avait un extérieur généralement négligé; de -petits yeux bordés de rouge, qu'on voyait à peine et qui avaient peine à -voir, brillaient cependant d'un feu sombre qui marquait tout ensemble -beaucoup d'esprit et de malignité. Un caractère de plaisanterie était -répandu sur son visage, et certain air d'inquiétude régnait dans toute -sa personne. Enfin sa figure entière respirait la bizarrerie, et au -premier aspect, on n'aurait pas manqué de lui rire au nez, si la finesse -de son regard n'eût montré sur-le-champ qu'il n'était pas homme à avoir -le dernier, et qu'il était bien capable de rire et de faire rire à vos -dépens. - -Sans en prévenir personne, il résolut de représenter lui-même le -personnage du Muphty et d'attirer l'attention du roi par ses -bouffonneries. Malheureusement pour lui le roi était de mauvaise humeur -ce jour-là, et rien ne pouvait le dérider; aussi la représentation -était-elle d'un froid mortel, les personnages si éminemment comiques de -M. et Mme Jourdain et de leur servante Nicolle, la ravissante scène des -professeurs du Bourgeois-gentilhomme, rien n'avait pu chasser l'ennui -qui régnait dans la salle, lorsque commença la cérémonie qui termine le -quatrième acte. - -Lully s'était affublé la tête d'un turban qui avait près de cinq pieds -de haut, de telle sorte que sa figure avait l'air d'être au milieu de -son ventre; ses petits yeux clignotant encore plus qu'à l'ordinaire, -parce que l'éclat des bougies les fatiguaient davantage, lui faisaient -faire une si plaisante grimace, qu'à son apparition inattendue il y eut -un oh! de surprise, suivi d'une violente envie de rire générale, qui fut -aussitôt comprimée, parce qu'on vit que le roi ne riait pas encore. - -Lully s'aperçut de la difficulté de sa position, et ne fit que redoubler -de plaisanteries. Au _Donnar Bastonara_ il accabla de coups le -malheureux acteur qui représentait M. Jourdain, et qui, n'étant -nullement prévenu de cette addition à son rôle, souffrit d'abord assez -patiemment les grands coups du livre représentant le Coran qu'on lui -administrait sur le dos et sur la tête; mais voyant succéder aux coups -de livre les gourmades et les coups de poing, il commença à se fâcher, -et dit tout bas au muphty: - ---Finissez cette plaisanterie, ou je vous assomme. - ---Tant mieux, lui répondit de même Lully, qui du coin de l'oeil avait vu -le roi commencer à sourire, c'est ce que je demande, battez-moi le plus -fort que vous pourrez. - -L'acteur ne se le fit pas dire deux fois, et, profitant de sa colère, il -administra un énorme coup de poing au muphty, qui se baissa vivement et -le reçut dans son turban. Ce fut alors une course comme celle de -Pourceaugnac, à cette différence près que M. Jourdain, doublement -irrité, y mettait une ardeur inconcevable, qu'excitait encore le fou -rire de tous les spectateurs, qui ne pouvaient plus se contenir. Chaque -fois qu'il s'avançait vers le muphty, celui-ci, baissant la tête comme -un bélier, le repoussait à l'autre bout du théâtre avec son interminable -coiffure, dont il se défendait comme un taureau de ses cornes. Le pauvre -M. Jourdain crut enfin mieux prendre son temps; il se précipita tout -d'un coup vers son adversaire, croyant pouvoir l'étreindre entre ses -bras; mais celui-ci s'était si vivement jeté à terre, qu'il parvint à -mettre le pauvre Jourdain à cheval sur son monstrueux turban, et, -pendant qu'il roulait à terre embarrassé dans ce nouvel obstacle, il se -dégagea lestement, et, faisant semblant de tomber, il se précipita dans -l'orchestre et entra jusqu'à mi-corps dans le clavecin qui y était, et -fit encore mille folies en achevant de le briser comme s'il ne pouvait -parvenir à en sortir. Le roi n'avait pas attendu ce dernier lazzi pour -déposer sa mauvaise humeur: depuis cinq minutes il riait comme un roi ne -rit pas, et disait, en s'essuyant les yeux, que jamais il ne s'était -tant amusé de sa vie. - -Après la représentation, Lully se mit sur son passage, et le roi lui dit -les choses les plus flatteuses, l'assurant qu'il était l'homme de France -le plus divertissant qu'il connût. Le musicien prit alors l'air le plus -affligé qu'il put: - ---Voilà précisément, lui dit-il, ce qui me rend fort à plaindre; car -j'avais dessein de devenir secrétaire de Votre Majesté, et MM. les -secrétaires ne voudront plus me recevoir, à présent que je suis monté -sur un théâtre. - ---Ils ne voudront pas vous recevoir, reprit le roi, ce sera bien de -l'honneur pour eux. Allez de ma part voir M. le chancelier; je vous -l'ordonne aujourd'hui, et de plus je vous fais 1,200 fr. de pension. - -La belle chose qu'une monarchie absolue! 1,200 livres de pension pour -avoir sauté dans un clavecin! Si les pensions s'obtenaient au même prix -aujourd'hui, toutes les manufactures d'Erard et de Pleyel n'y -suffiraient pas. - -Dès le lendemain Lully courut chez le chancelier Le Tellier, qui le -reçut fort mal. Le musicien alla porter ses plaintes à M. de Louvois, -qui reprocha à Lully sa témérité, lui disant qu'elle ne convenait pas à -un homme comme lui, qui n'avait d'autre mérite et d'autre recommandation -que de faire rire. - ---Eh! tête-bleu! vous en feriez autant si vous pouviez, repartit Lully. - -Le roi, ayant appris toutes ces difficultés, exigea qu'on reçût le -Florentin, et alors tous les obstacles s'aplanirent devant lui. Le jour -de sa réception, il donna un magnifique repas aux anciens de la -compagnie, et le soir les régala de l'opéra, où l'on représentait _le -Triomphe de l'Amour_. Ils étaient là trente ou quarante qui avaient les -meilleures places, et ce n'était pas un spectacle peu curieux de voir -deux ou trois rangs d'hommes graves en manteaux noirs et en grands -chapeaux aux premiers bancs de l'amphithéâtre, et écoutant avec un -sérieux admirable les courantes et les rigaudons du nouveau secrétaire -du roi. Quelques jours après M. de Louvois rencontra Lully à -Versailles.--Bonjour, mon confrère, lui dit-il en passant. Cela s'appela -un bon mot de M. de Louvois; chacun voulut se l'approprier, et il n'y -eut pas si grand seigneur qui apercevant de loin le musicien, ne -l'apostrophât d'un: Bonjour, mon confrère. Cette plaisanterie fut -tellement répétée, que depuis longtemps il n'allait à Versailles que -quand il ne pouvait faire autrement. - -Il était à dîner avec quelques-uns de ses acteurs et de ses musiciens, -au cabaret du Cerceau-d'or, sur la place du Palais-Royal; le repas avait -été fort gai, et le vin n'avait pas été épargné. Il faisait à ses -camarades un de ces bons contes qu'il racontait si plaisamment et qui -l'avaient fait autrefois rechercher des plus grands seigneurs, quand on -vint l'avertir que sa femme le faisait demander au plus vite, parce -qu'un carrosse de la cour le venait chercher pour l'amener à l'instant à -Versailles. «Oh! se dit-il, cela m'a bien l'air d'être un tour de -Madeleine, qui n'aime pas que je reste trop longtemps à table quand je -dîne hors du logis. Il faut cependant y aller voir, mais si elle me fait -vous quitter pour rien, je réponds que je ne rentre pas de huit jours.» -Il s'achemina en chancelant vers sa demeure, et vit qu'effectivement sa -femme ne l'avait pas trompé. Il se hâta de monter en voiture, s'endormit -dans la route, et ne s'éveilla qu'au moment d'arrêt du carrosse. Un abbé -se présenta alors à la portière et lui dit, les yeux baissés: «M. de -Lully, je suis chargé de vous conduire auprès d'une dame qui désire vous -entretenir en particulier.» Notre musicien se crut alors en bonne -fortune; il jeta un coup d'oeil de dépit sur sa toilette plus que -négligée, son rabat chiffonné et ses vêtements en désordre, puis il -tâcha de découvrir à quel hasard il pouvait devoir un semblable bonheur. - -Après bien des détours dans une partie du palais qui lui était tout à -fait inconnue, il fat enfin introduit dans une pièce meublée avec -simplicité, mais d'une manière sévère; partout, des tableaux de saints -garnissaient la tapisserie. Il se perdait en conjectures, quand une -porte s'ouvrit; une dame, d'un extérieur imposant, s'avança vers le -musicien, qui, grâce à sa mauvaise vue, ne la reconnut nullement et alla -tout aussitôt se jeter à ses pieds. Mme de Maintenon fut un peu surprise -d'abord de cette manière de se présenter, mais elle pensa qu'un aussi -grand pécheur, qu'un homme qui passait sa vie avec des excommuniés, -devait cet hommage à une vertu comme la sienne. - -Aussi ne laissa-t-elle pas échapper cette occasion de faire un sermon: - ---M. de Lully, lui dit-elle, on prétend que vous menez une mauvaise -conduite. - -A cette voix, Lully releva la tête; il reconnut alors à qui il avait -affaire, et il vit bien qu'il avait fait une sottise, mais il repartit -promptement: - ---Moi, du tout, Madame, je mène le théâtre de l'Opéra et voilà tout. - ---Je sais, dit Mme de Maintenon, que votre position vous met en rapport -avec nombre de personnes d'une condition peu sortable, mais le roi n'en -est pas moins fort mécontent de vous, et vous aurez beaucoup à faire -pour rentrer dans ses bonnes grâces. - -Le musicien était anéanti; il cherchait par quel méfait il avait pu -s'attirer ce malheur; d'un mot, le roi qui lui avait tout donné pouvait -tout lui retirer, et ce coup imprévu parut l'accabler. Mme de Maintenon -l'ayant amené au point où elle voulait: - ---Maintenant, continua-t-elle, je puis vous donner un moyen de rentrer -en faveur. Dans huit jours il faut ici qu'on ait un opéra nouveau, -donnez-nous celui dont le roi vous a chargé, et je ne doute pas qu'à -cette occasion vous ne trouviez le moyen de rentrer en grâce. - ---Dans huit jours, mon _Armide_! s'écria le musicien, oh! Madame, c'est -impossible, il me reste tout un acte à faire, et Quinault n'en finit pas -pour les changements que je lui demande. - ---Vous le ferez plus vite que les autres et tout peut être prêt: ou bien -donnez-nous seulement ce qu'il y a de fait, reprit Mme de Maintenon -impatientée. - ---Moi, mutiler un chef-d'oeuvre, le donner pièce à pièce! s'écria le -musicien désolé. Oh! non, Madame, Sa Majesté se fâchera tant qu'elle -voudra, mais avant un mois, je ne puis espérer de donner mon _Armide_... -C'est que vous ne savez pas, Madame, que je n'ai jamais rien fait de -plus beau, qu'il y aura là dedans... - ---Eh! bien donc, Monsieur, n'en parlons plus: aussi bien je sais que -Lalande s'occupe d'une pièce en musique, et le petit Marais me fait -tourmenter depuis longtemps pour faire entendre de sa musique au roi: -l'un des deux saura bien être prêt. - ---Qu'est-ce à dire, Madame? on exécuterait devant Sa Majesté d'autres -opéras que les miens? Non, non, il n'en sera pas ainsi; vous aurez un -opéra dans huit jours; ce ne sera pas _Armide_, par exemple... - ---Eh! peu m'importe, _Armide_ ou un autre, cela m'est indifférent. - ---En bien! donc, dans huit jours, vous aurez un nouvel opéra-ballet, -musique de Lully, paroles de Quinault. Voudriez-vous m'en fournir le -sujet? - ---Monsieur, reprit Mme de Maintenon avec hauteur, vous devriez savoir -que je ne me mêle point de ces sortes de choses. - ---Pardon, Madame, répondit le musicien en câlinant, c'est le roi qui a -fourni le sujet d'_Armide_, vous auriez pu proposer celui-ci. Armide -sera l'opéra du roi, celui-ci serait l'opéra de la... - -Il s'arrêta craignant d'en avoir trop dit, mais la marquise n'avait pas -l'air fâché; elle lui dit, au contraire avec bonté: - ---J'y consens. Votre ouvrage sera votre réconciliation: nommez-le le -_Temple de la Paix_. - ---Madame, dans huit jours la première représentation. - -Il se retira en saluant profondément, et se fit tout de suite conduire à -Paris chez Quinault. - ---Mon cher ami, lui dit-il en entrant, je viens vous prévenir que c'est -d'aujourd'hui en huit la première représentation de notre opéra du -_Temple de la Paix_, et qu'il faut nous mettre en mesure. - ---Qu'est-ce à dire, dit Quinault, quelle est cette nouvelle folie? Vous -savez que j'ai à travailler; voilà la quatrième fois que vous me faites -refaire le cinquième acte d'_Armide_, et je n'en peux venir à bout; -laissez-moi donc en repos, au lieu de me venir casser la tête avec vos -sornettes. - ---Oh! oh! mon confrère en Apollon, nous sommes de mauvaise humeur; tant -pis, morbleu, tant pis! car il ne s'agit plus d'_Armide_ pour le moment, -mais bien du _Temple de la Paix_. - ---Cesserez-vous bientôt de me parler par énigmes? - ---Eh bien donc! sachez que, sous peine de déplaire mortellement à notre -illustre maître et à sa très-peu illustre maîtresse, la veuve Scarron, -je viens de promettre de donner dans huit jours, à Versailles, un -opéra-ballet, fait, composé, appris et monté. - ---Eh bien! est-ce que cela me regarde? dit tranquillement Quinault. - ---Oh! il n'y a pas de doute que cela vous regarde fort peu, car c'est -tout simplement vous, M. Philippe Quinault, auditeur des comptes, membre -de l'Académie française et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, qui en -devez composer les paroles. - ---Et pourquoi cela? - ---Eh parbleu! parce que je l'ai promis. D'ailleurs, vous savez bien -notre marché: je vous donne 4,000 livres pour vos grandes tragédies, et -2,000 livres pour vos opéras-ballets; voyez si vous voulez gagner 2,000 -livres d'ici à huit jours? - ---Mais, mon Dieu, s'écrie Quinault, qui s'était singulièrement radouci, -comment voulez-vous être prêt dans un si court espace de temps? En -supposant que je le fusse, le serez-vous, vos acteurs sauront-ils leurs -rôles? Mais à quel propos cet opéra, pourquoi ce titre niais et banal? - ---Ce titre niais et banal, c'est la veuve Scarron qui me l'a fourni: -ainsi, il y aurait probablement peu de prudence à lui donner ces -épithètes hors d'ici. Le motif qui me fait entreprendre cet ouvrage est -la colère où le roi est contre moi, je ne sais pas trop pourquoi, par -exemple, et le désir de rentrer dans ses bonnes grâces. - ---Comment! quelle colère du roi? que voulez-vous dire? J'allai hier à -Versailles lui présenter mes quatre premiers actes d'_Armide_, que -suivant son usage, il veut examiner avant que je les envoie à la petite -Académie, et il m'a encore parlé de vous avec une bonté infinie. - ---Ouais, dit Lully, la veuve Scarron se serait-elle jouée de moi! c'est -que je pourrais bien la laisser là avec son opéra... Ah! oui; mais -Lalande et le petit Marais, qui ne demandent pas mieux que de se -produire... Non... non! il faut absolument faire cet ouvrage, mon cher -ami, tout cela importe peu: ma parole est donnée, je suis engagé -d'honneur; ainsi, je compte tout à fait sur vous. - ---Mais, mon bon Lully, c'est impossible... huit jours! et puis le -_Temple de la Paix_; que diable voulez-vous que je fasse là-dessus? - ---Oh! mon Dieu! il n'y a rien de si facile... le _Temple de la Paix_?... -Voyons... D'abord la scène représente le théâtre de la guerre. La -première entrée, ce sont des guerriers qui frappent sur leurs boucliers, -cela fera un très-bon effet, et puis Mars viendra chanter un air où il -dira: - - Je suis le plus cruel des dieux, - Je porte la mort en tous lieux. - -Deuxième entrée, des guerriers avec des javelines. Choeurs de bergers -éplorés, de bergères désolées, d'amours échevelés et de grâces -désespérées. Le fond du théâtre s'ouvre, la paix descend du ciel, dit -qu'elle vient rendre le bonheur à la terre; un ou deux changements à -vue, une chaconne, trois menuets, une gigue, une courante, deux -rigaudons, une passe-caille, et puis le choeur final: - - Dansons, chantons tous à la fois, - Louis est le plus grand des rois. - -Cela sera magnifique, et nous aurons le plus grand succès. - ---Allons, fou que vous êtes, croyez-vous avancer la besogne avec toutes -ces balivernes? Parlons un peu raison, si vous en êtes capable un -instant. - ---Voilà ce qu'il convient de faire, dit sérieusement Lully. Nous avons -composé ensemble plusieurs entrées de ballets, dansés à la cour devant -le roi, cousez-moi tout cela ensemble tant bien que mal avec quelques -récitatifs, et je me charge de tout faire aller pour le mieux. Si cela -n'est pas trop mauvais, nous le ferons jouer à Paris en attendant -_Armide_, que cela va un peu retarder. - ---Revenez donc demain matin, lui dit Quinault, et je serai bien avancé. -Voyez d'avance vos acteurs et vos danseurs. - ---Oh! pour mes danseurs, cela ne m'inquiète guère; je les prendrai tous -à la cour, de cette façon on les trouvera tous bons. - -Le lendemain, Quinault avait broché une espèce d'amphigouri, auquel à la -rigueur on pouvait donner le titre du _Temple de la Paix_, quoique au -fait on eût pu tout aussi bien lui appliquer celui du _Temple de la -Gloire_, du _Temple de l'Hymen_ et de tous les temples imaginables. - -Trois jours après, on répétait à Versailles le nouvel ouvrage de Lully. -M. de Conti devait danser un pas avec la duchesse de Bourbon, -mademoiselle de Blois avec le danseur Pecourt, et le danseur Fabvier -avec la marquise de Mouy. Le chant n'était que fort accessoire dans cet -ouvrage, mais on avait encore trouvé moyen d'y intercaler quelques -morceaux à effet pour les demoiselles Aubry et Verdier, et les sieurs -Beaumavielle et Reignier, fameux chanteurs du temps. - -Le jour de la représentation, Lully qui avait surveillé tous les -détails, croyait n'avoir rien oublié, quand tout à coup au moment de -commencer, on lui fit apercevoir dans la décoration un emblème qui -pouvait sembler de mauvais augure au roi, et qu'il fallait faire -disparaître sur-le-champ. Vous comprenez que, pour un opéra improvisé en -huit jours on n'a pas le temps de faire des décors neufs; on avait donc -cherché ce qu'on avait de moins usé et de moins connu. Ainsi, pour le -temple de la paix, on avait été prendre un temple de la sagesse qui -n'avait pas servi depuis longtemps, mais sur le fronton duquel s'étalait -malheureusement l'oiseau favori de Minerve, une énorme chouette. Il -fallait au plus vite faire disparaître l'oiseau de mauvais augure, et le -remplacer par un soleil, l'emblème de Louis XIV. Mais où trouver un -peintre, quand tout était préparé, le décor mis en place, et le roi dans -sa loge, trouvant que le spectacle était bien long à commencer? Le -pauvre Lully s'arrachait les cheveux, il courait partout sur le théâtre, -demandant à grands cris un peintre, un décorateur, un badigeonneur. Rien -ne venait qu'un officier des gardes qui lui avait déjà dit deux fois: -«M. de Lully, le roi attend.» Enfin on trouva un peintre qui se mit à -l'instant en besogne: il avait à peine commencé, que l'officier revient -de nouveau à la charge: - ---M. de Lully, j'ai eu l'honneur de vous dire que le roi attendait. - ---Eh! ventrebleu! repartit celui-ci, que voulez-vous que j'y fasse, moi? -Le roi peut bien attendre, il est le maître ici et personne n'a le droit -de l'empêcher d'attendre tant qu'il voudra. - -Chacun se mit à rire de cette repartie dont la hardiesse faisait le -principal mérite. Mais malheureusement pour Lully, son mot eut trop de -succès, on se le redit tellement qu'il vint aux oreilles mêmes du roi. -Le monarque absolu, qui avait dit un jour: «J'ai failli attendre!» ne -pouvait pas prendre en bonne part la saillie de son musicien; aussi, -malgré le succès qu'obtint la représentation, n'adressa-t-il pas un seul -mot de compliment à Lully, et le lendemain il fut décidé qu'on monterait -l'opéra de Lalande. - -Le pauvre Lully retourna l'oreille basse à Paris. Depuis huit jours il -s'était donné une peine inimaginable pour regagner des bonnes grâces -qu'il n'avait pas perdues, et tous ses efforts n'avaient abouti qu'à le -mettre fort mal avec le roi, avec qui il était fort bien auparavant. -«Foin des grands seigneurs et de la cour, se dit-il, le vent change trop -souvent de direction dans ce pays-là, je ne saurais me faire à son -climat. Vivent mes bons bourgeois de Paris! C'est pour eux seuls que je -vais travailler maintenant: ils auront un chef-d'oeuvre dans mon -_Armide_, et ils n'en applaudiront pas moins ma musique parce qu'un -entr'acte aura été un peu long.» - -Il se remit dès le lendemain au travail, et jamais peut-être il ne fut -mieux inspiré. Le fameux monologue: _Enfin il est en ma puissance!_ qui -pendant près d'un siècle, passa pour le chef-d'oeuvre de la déclamation -musicale, le duo _Aimons-nous_, le fameux duo de _la Haine_, que Gluck -lui-même apprécia tellement qu'il ne fit, pour ainsi dire, qu'en -rajeunir les formes, lorsque, quatre-vingt-dix ans plus tard, il refit -la musique d'_Armide_; le _Sommeil de Renaud_, et plusieurs autres -morceaux que je pourrais citer, devaient assurer au nouvel opéra un -succès plus grand encore que celui de toutes les productions précédentes -des mêmes auteurs. Quinault, de son côté, n'avait peut-être jamais mieux -réussi: le spectacle que comportait la pièce était magnifique; rien -n'avait été négligé, comme costumes, décors, etc. Tout faisait donc -espérer à Lully que les applaudissements de la ville le dédommageraient -de ses infortunes à la cour. Le jour de la répétition générale, bien -avant l'heure fixée, Lully était à son théâtre, surveillant, inspectant -tout; car il ne s'agissait pas que de la musique; directeur et -propriétaire de l'Opéra, il ne s'en rapportait qu'à lui pour les -moindres détails. Quinault, qui recevait une somme fixe pour ses -ouvrages, s'inquiétait fort peu de leur sort à venir, et ne venait que -rarement aux répétitions; mais Lully était toujours là. Ce théâtre, il -l'avait pour ainsi dire créé; tous les acteurs étaient ses élèves, lui -seul les avait formés, non-seulement dans l'art du chant, mais il leur -avait appris à marcher, à gesticuler; les danseurs même avaient souvent -reçu de lui d'excellents conseils, et plus d'un pas avait été réglé par -l'auteur de la musique sur laquelle il devait être dansé; tous les -musiciens de l'orchestre avaient reçu de ses leçons, car, avant lui, il -n'y avait pas un seul instrumentiste passable en France et pas un seul -orchestre n'y existait; le premier, il y avait introduit et marié aux -violons, les flûtes, les hautbois, les bassons, et même jusqu'aux -tambours et aux trompettes: grâce à lui, les violonistes français -étaient devenus les premiers de l'Europe, et il suffisait de nommer -L'Alouette, Golasse, Verdier, Baptiste, le père, Joubert, Marchand, -Rebel, Lalande, etc., comme ses élèves, pour prouver que Lully était -aussi habile professeur que savant compositeur. - -Aussi pas un musicien de l'orchestre n'osait murmurer devant lui, -quelque dure et brutale que fût sa manière d'être à son égard. On savait -d'ailleurs que ses colères ne duraient pas longtemps. Il avait l'oreille -si fine, que d'un bout du théâtre à l'autre, il distinguait de quel côté -de l'orchestre était partie une fausse note: il entrait alors dans une -fureur terrible; il s'élançait sur le malheureux musicien à qui il -arrachait son violon, et plus d'une fois il le lui brisa sur la tête; -mais après la répétition, il se repentait de sa vivacité, sa colère -était oubliée ainsi que la faute qui l'avait fait naître; il allait -demander pardon à son pensionnaire, lui payait son instrument et -l'emmenait dîner avec lui. Aussi, il était adoré de ses musiciens, qui -aimaient autant sa personne qu'ils admiraient son talent. - -Ordinairement, personne n'était admis à la répétition générale, sauf -toutefois quelques gens de la cour, à qui on ne pouvait refuser cette -faveur: cette fois pas un ne se présenta; le maître souverain avait fait -mauvaise mine au musicien, personne de la cour ne se serait avisé -d'aller écouter sa musique. - ---Tant mieux, dit Lully, me voilà débarrassé de tous ces beaux donneurs -de conseils, et mon affaire n'en ira que mieux. - -Cependant, au milieu de la répétition on vint l'avertir que quelqu'un -qui refusait de dire son nom demandait à lui parler. - ---Je n'ai pas le temps, dit le musicien; qu'il m'envoie dire qui il est -pourtant, et nous verrons alors. - -Un instant après on lui apporta un petit morceau de papier bien gras et -bien sale, où étaient écrits ces trois mots: Un ancien ami. - ---Eh bien! dit Lully, répondez que je n'ai pas d'amis les jours de -répétition générale, un autre jour... - -Puis, il oublia tout à fait cet incident. Le lendemain, jour de la -première représentation, comme il montait au théâtre, on lui remit -encore un billet d'une tournure à peu près aussi élégante que celui de -la veille et ainsi conçu: «Tu n'as pas voulu me voir hier, je -t'attendrai ce soir à la fin de ton opéra;» pas de signature et fort peu -d'orthographe. A ce dernier signe, Lully crut un instant que ces mots -lui étaient adressés par quelque grand seigneur, mais le papier -chiffonné et mal plié où ils étaient tracés lui fit abandonner cette -idée; il roula la missive entre ses doigts, la jeta à terre et n'y pensa -plus. - -La salle commençait à se garnir, mais bien des vides s'y faisaient -pourtant remarquer. Les places occupées ordinairement par les personnes -de la cour restaient toutes vides. Les bons bourgeois venaient en foule, -toutes les places inférieures et supérieures étaient envahies; mais les -derniers venus remportaient leur argent, quand on leur disait à la porte -qu'il ne restait plus de place qu'aux bancs du théâtre et aux premières -loges; pas un n'aurait eu l'audace de se montrer à ces places -qu'occupaient ordinairement les personnes titrées, et l'on aimait mieux -s'en retourner chez soi. Le public parut d'abord surpris de cette -solitude inaccoutumée. Lully avait beaucoup de talent, par conséquent il -ne manquait pas d'ennemis; on répandit bientôt le bruit qu'il était tout -à fait disgracié, que le roi l'avait chassé de sa présence, et avait -défendu à toute la cour de mettre les pieds à son théâtre. Peu s'en -fallut que ceux qui assistaient à l'opéra ne se crussent compromis par -leur seule présence; quelques bourgeois timorés essayèrent même de -sortir; mais comme on refusa de leur rendre leur argent, ils aimèrent -encore mieux risquer leur sûreté personnelle que de perdre leurs 40 -sous. C'est en présence d'un public ainsi disposé que la superbe -_Armide_ allait se représenter. - -Le prologue, tout à la louange de Louis XIV, comme de raison, fut, on ne -peut pas mieux reçu. Le choeur si gracieux, - - Dès qu'on le voit paraître. - De quel coeur n'est-il pas le maître? - -fut accueilli par des applaudissements unanimes; là, on pouvait -approuver sans se compromettre, et le sens des paroles servait de -prétexte pour rendre justice au charme de la musique. Mais, passé le -prologue, les marques de satisfaction devinrent plus rares. La fameuse -le Rochois, qui remplissait le rôle d'_Armide_, était petite de taille, -avait la peau noire et la figure assez commune. Elle paraissait dans le -premier acte entre les deux plus belles actrices, et de la plus riche -taille qu'on eût encore vues sur le théâtre, les demoiselles Moreau et -Desmâtins, qui lui servaient de confidentes. Mais dès le moment où la -demoiselle le Rochois ouvrit les bras et leva la tête d'un air -majestueux en chantant: - - Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous, - L'indomptable Renaud échappe à mon courroux; - -ses deux confidentes furent éclipsées; on ne vit plus qu'elle sur le -théâtre qu'elle paraissait remplir; elle fut sublime dans tout son rôle. - -Au moment où elle s'anime pour poignarder Renaud, on vit tout le monde -saisi de frayeur, demeurer immobile, l'âme tout entière dans les -oreilles et dans les yeux, jusqu'à ce que l'air de violon, qui finit la -scène, donnât permission de respirer. Alors les spectateurs, reprenant -haleine avec un bourdonnement de joie et d'admiration, se sentirent -transportés unanimement, mais pas un applaudissement ne se fit entendre, -personne n'osa donner le signal, et l'opéra finit de la manière la plus -froide en apparence qu'on puisse imaginer. - -Lully était désolé. «Me serais-je trompé? pensait-il. Mon génie -serait-il éteint? Ne saurais-je plus communiquer mes sensations au -public par le secours de ma musique? Non, cependant: je sens quelque -chose en moi qui me dit que j'ai fait aussi bien, mieux peut-être qu'à -l'ordinaire.» Il descendait lentement l'escalier du théâtre, lorsqu'il -se sentit tiré par la manche. Il prit d'abord pour un pauvre l'homme -assez mal vêtu qui cherchait à attirer son attention. - ---Laissez-moi, lui dit-il avec humeur, je ne puis rien faire pour vous. - ---Baptiste, lui dit cet homme, je t'ai écrit que je viendrais te voir -après ton opéra. Arrête-toi un instant au moins, ne me reconnais-tu pas? - -Lully chercha en vain à rappeler ses souvenirs. - ---C'est juste, continua l'inconnu, il y a bien près de quarante ans, et -toi-même, si je ne l'avais entendu nommer, je ne t'aurais jamais -reconnu; nous nous aimions bien autrefois, cependant; te souviens-tu de -Petit-Pierre? - ---Petit-Pierre, s'écria Lully, il serait possible, vous seriez?... Tu -serais?... Oh! non, cela ne se peut pas, il doit être mort depuis si -longtemps; ne m'avoir pas donné de ses nouvelles, vous me trompez, vous -n'êtes pas Petit-Pierre. - ---Vous en doutez encore? Eh bien! rappelez-vous notre dernière entrevue, -c'était en 1647; je fus cependant fouetté et chassé, qui plus est, pour -vous, vous ne pouvez pas l'avoir oublié? - ---Oh! non, certes, je me le rappelle parfaitement. Oui, oui, je te -reconnais maintenant; viens, viens chez moi, nous causerons, nous nous -raconterons tout ce qui nous est arrivé, notre bon temps, celui où nous -avions quinze ans; viens, mon pauvre Pierre. - -Et M. de Lully prit par-dessous le bras le pauvre homme dont le costume -ne pouvait guère faire soupçonner l'intimité qui régnait entre lui et le -célèbre musicien; il ne pensait déjà plus au peu de succès de son -ouvrage, mille souvenirs venaient l'assaillir en foule, et à peine se -fut-il enfermé avec son compagnon qu'il lui dit: - ---Voyons, parlons de notre jeune temps, car j'y voudrais être encore. - ---Comment toi, reprit Petit-Pierre, tu es riche, considéré, entouré de -tout ce qui peut rendre la vie agréable, et tu regrettes le temps où -nous écumions les marmites dans les cuisines de mademoiselle de -Montpensier? - ---Certainement, répondit Lully, car alors j'avais quinze ans, et j'en ai -aujourd'hui cinquante-trois. Pauvre enfant, amené à dix ans de Florence -à Paris, le duc de Guise me donna comme un joujou à mademoiselle de -Montpensier; j'étais assez gentil, je savais à peine quelques mots de -français, et mon baragouin amusait singulièrement ma noble maîtresse; -mais au bout de six mois, je parlais aussi bien français que tous les -enfants de mon âge: je n'avais plus d'originalité, j'étais absolument -comme tout le monde. On se dégoûta de moi, et ne sachant que faire du -jouet qui avait passé de mode, on me relégua dans les cuisines où je te -connus. Te rappelles-tu les bons tours que nous jouions à notre chef et -même au maître d'hôtel? te souviens-tu du vin que nous allions boire en -cachette? - ---Je crois bien, poursuivit Petit-Pierre; et ces six bouteilles que nous -volâmes ensemble et que j'allai vendre pour ton compte, pour t'acheter -un violon? - ---Certainement, continua Lully, ce fut là la source de ma fortune. Je -m'exerçais seul sur cet instrument, dont j'avais reçu les premières -leçons dans mon pays, d'un bon cordelier, qui m'avait aussi appris à -jouer un peu de la guitare. - ---Le dernier jour où nous nous vîmes, reprit Petit-Pierre, fut celui où -l'on nous avait chargés tous deux de veiller sur le rôti de la -princesse. Ennuyé de tourner la broche depuis une demi-heure, tu allas -chercher ton violon; moi j'étais en extase à t'écouter, et puis tout à -coup un grand seigneur parut derrière nous, il t'emmena, et je ne t'ai -plus revu. Mais pendant que je t'admirais de toutes mes oreilles, le -rôti avait brûlé, et quand le chef revint, j'eus le fouet et je fus -chassé à l'instant même. - ---Le grand seigneur qui m'emmenait était le comte de Nogent, continua -Lully, des appartements il avait entendu mon violon, et attiré par ses -accords, il était descendu jusqu'à notre rôtisserie; il me mena à la -princesse, qui parut fort surprise de mon talent. On me donna un maître, -je devins habile en peu de temps, et je fus maître à mon tour. - -J'avais à peine 19 ans, que le roi voulut m'entendre et me retint à la -cour; il créa une nouvelle bande de violons, dont on me donna -l'inspection; enfin j'eus du talent et du bonheur, et tu vois où je suis -arrivé. Mais toi, qu'es-tu devenu? - ---J'entrai, répondit Petit-Pierre, au service d'un seigneur anglais qui -retournait dans son pays, je n'étais qu'un marmiton, qu'un galopin, -comme on nous appelait en France; mais en Angleterre, je passai pour un -très-bon cuisinier. Je suivis mon maître partout, même en Italie, à -Florence, où il vient de mourir, en me laissant 800 livres de pension. -J'entendais souvent parler de M. de Lully, et j'osais à peine croire que -ce fût mon pauvre Baptiste. Aussi ce n'est qu'en tremblant que je t'ai -écrit hier, et je n'ai osé signer; j'avais peur que tu ne voulusses pas -me recevoir. - ---Oh! tu m'avais mal jugé, tu es et tu seras toujours mon ami. Mais j'y -pense, tu reviens d'Italie, tu dois avoir entendu de la musique dans ce -pays. Je veux te faire juge de la mienne, et tu pourras te vanter -d'avoir été traité comme jamais prince ne l'a été. Je ferai jouer mon -_Armide_ pour toi, pour toi seul; nous l'écouterons ensemble et tu me -diras ce que tu en penses. Mais à ton tour, je veux que tu me donnes un -plat de ton métier. - ---Avec grand plaisir, reprit Petit-Pierre, car j'ai du talent à présent, -je suis bon cuisinier, et je possède à fond la cuisine française et -italienne. - ---L'italienne aussi, s'écria Lully; ah! mon ami, viens que je -t'embrasse. Pas un de ces damnés empoisonneurs de Paris n'est en état de -faire un macaroni qui ait le sens commun. - ---Sois tranquille, répondit Petit-Pierre, tu auras des macaroni, des -ravioli, de la polenta, tout ce que tu voudras. - ---A demain, lui dit Lully en le reconduisant, nous dînerons ensemble au -cabaret du Cerceau-d'Or, puis nous irons voir _Armide_, et nous -reviendrons ici manger le souper que nous accommoderons ensemble. - -Le lendemain tous les acteurs de l'Opéra avaient été prévenus qu'on -ferait une représentation où le public ne serait pas admis. Lully leur -présenta Petit-Pierre comme un grand seigneur italien, grand amateur de -musique, et chacun s'inclina devant le cuisinier; puis Lully et son ami -allèrent s'installer au milieu du parterre, et la pièce commença. -Petit-Pierre parut enchanté, et Lully, charmé d'être si bien apprécié -par son ancien camarade, ne put s'empêcher de s'applaudir lui-même. -«Bravo! bravo! Lully, criait-il à la fin de chaque morceau, tu n'as -jamais rien fait de si beau et tu es un grand homme!» Les acteurs -jouèrent en conscience, et le musicien leur fit de grands compliments, -auxquels ils répondirent de leur côté; ce fut un triomphe de famille, et -Lully se retira plus ravi de s'être rendu justice que si toute la cour -l'était venue applaudir. - -De retour chez lui, il s'enferma dans une chambre avec Petit-Pierre qui -avait préparé tous ses ustensiles de cuisine, et le compositeur aida le -cuisinier dans toutes ses préparations culinaires; puis ils se mirent -tous deux à table, et firent tellement honneur au festin, qu'au bout -d'une heure ils étaient complétement gris. Les deux amis pleuraient de -tendresse, et s'embrassaient avec une effusion de coeur admirable; ils -se prodiguaient les louanges à l'envi. - ---Ah! quelle admirable musique, s'écriait Petit-Pierre! - ---Quel délicieux macaroni! répondait Lully. - ---Que c'était beau! reprenait Petit-Pierre. - ---Que c'était bon! continuait Lully. - ---M. de Lully, vous êtes un bien grand musicien. - ---M. de Petit-Pierre, vous êtes un bien habile cuisinier. - ---Nous sommes deux bien grands hommes. - ---Oui, certes, et bien faits pour s'apprécier mutuellement. - ---Et pour boire à la santé l'un de l'autre. - -Et l'on rebuvait de plus belle: cet agréable passe-temps occupait -tellement les deux amis, qu'ils n'entendaient pas que depuis cinq -minutes on heurtait violemment à la porte. Cependant Petit-Pierre crut -entendre quelque chose, et dit à Lully: - ---Je crois qu'on frappe. Faut-il ouvrir? - ---Qu'est-ce que ça me fait, lui répondit Lully, que que tu ouvres ou que -tu n'ouvres pas? on finira par entrer, on enfoncera la porte. - ---Eh bien! n'ouvrons pas; ce n'est pas la peine de nous déranger. - -Ainsi que le prévoyaient les deux ivrognes la porte ne tarda pas à céder -aux efforts de ceux qui la poussaient du dehors, et un groupe de jeunes -seigneurs se précipita dans l'appartement à travers les bouteilles, les -plats et les casseroles. - ---Qu'est-ce que tout cela? dit l'un d'eux à Lully, ne peux-tu ouvrir à -ceux qui t'apportent de bonnes nouvelles? - ---Je ne connais pas d'autres bonnes nouvelles, répondit le musicien, que -d'avoir retrouvé mon ami Petit-Pierre. - ---Qu'est-ce que c'est que Petit-Pierre? - ---C'est, continua Lully, un grand seigneur italien qui fait à merveille -le macaroni, et qui va m'enseigner la cuisine. - ---A condition que tu me montreras la musique, interrompit Petit-Pierre. - ---C'est juste, repartit Lully, je te ferai compositeur, et tu me rendras -cuisinier. - -Les nouveaux arrivés s'aperçurent facilement de l'état d'ivresse de leur -hôte; un d'eux, pensant le dégriser, lui dit à l'oreille: - ---Nous venons de la part du roi! - ---Est-ce que j'en veux, du roi? reprit Lully, il ne se connaît seulement -pas en musique! ce n'est pas comme mon ami Petit-Pierre, ce n'est pas -lui qui se ferait jouer un opéra de Lalande. - ---Vous vous trompez, M. de Lully, lui dit un des seigneurs, en -s'avançant, le roi se connaît parfaitement en musique; car il nous -envoie vers vous pour vous faire compliment de votre _Armide_. Il a -appris son peu de succès, mais il vient de savoir aussi que vous vous -étiez fait jouer cet ouvrage pour vous seul, et que vous l'aviez -applaudi avec transport: comme Sa Majesté pense que vous vous y -connaissez mieux que personne, elle s'en est rapportée à votre jugement, -et elle veut entendre votre _Armide_ le plus tôt possible: voilà ce -qu'elle nous a chargés de vous dire. - ---Vive le roi! s'écria Lully. Ah! messeigneurs, pardonnez-moi ce que -j'ai pu dire contre un si grand maître, contre un prince si éclairé: -c'est l'état où m'a mis ce vaurien de Petit-Pierre; il faut absolument -que je m'en débarrasse: si quelqu'un de vous veut un excellent -cuisinier... - ---Je le prends sur ta recommandation, s'écria l'un des courtisans, je -fais comme le roi, je m'en rapporte à ton jugement, et je sais que tu te -connais aussi bien en cuisine qu'en musique. Mais tu ne te griseras plus -avec lui? - ---Oh! jamais, je vous le jure, répondit Lully. - -Puis il ajouta tout bas à Petit-Pierre: - ---Quand tu voudras, nous recommencerons, mais chez toi: là au moins on -ne viendra pas nous déranger. - -La deuxième représentation d'_Armide_ eut un succès prodigieux; jamais -ouvrage de musique n'eut une telle durée, car il fut représenté pendant -quatre-vingts ans avec un égal succès; mais Gluck vint enfin faire une -révolution musicale, et le chef-d'oeuvre de Lully fut tout à fait -oublié. Malgré ses incontestables beautés, l'_Armide_ de Gluck ne se -joue plus beaucoup. - -Durera-t-elle plus longtemps que celle de Lully? Nous le saurons dans -trente ans. - - - - -UN DÉBUT EN PROVINCE - - -Les Parisiens ne comprennent pas l'importance des débuts dans les villes -de province. Peu importe à l'habitant de Paris qu'un acteur tombe ou -réussisse, qu'il soit engagé ou non: si l'acteur lui déplaît, il ira -dans un autre théâtre où les sujets seront plus de son goût, le -directeur de Paris peut engager à son gré des artistes peu aimés du -public, parce qu'à Paris le public se divise entre vingt théâtres, et la -concurrence suffit pour forcer les directeurs à une bonne composition de -troupe. Celle de l'Opéra-Comique, par exemple, est très-faible, à part -quelques sujets; établissez un second théâtre de ce genre, et les -talents ne manqueront plus. En province, au contraire, le public se -montre très-difficile pour les débuts; il faut que trois fois, et dans -des rôles différents, un acteur réussisse pour être définitivement -admis; l'on conçoit de quel intérêt il est pour les habitués du théâtre -de ne pas recevoir légèrement un acteur. Une fois les trois débuts -terminés, et l'admission prononcée, en voilà pour un an: le public n'a -plus le droit de se plaindre, l'acteur qu'il a accueilli doit forcément -lui plaire, et il lui faut l'endurer jusqu'au renouvellement de l'année -théâtrale. Aussi les débuts sont-ils un événement important, même dans -les plus grandes villes: à cette époque de l'année, on ne parle que de -cela dans les cafés, dans les réunions; la politique, les commérages, -les petites intrigues, tout est oublié; les débuts, voilà la grande -affaire, l'unique occupation des oisifs, et il n'en manque pas en -province; les partis se dessinent, l'un applaudit l'Elleviou; la -première chanteuse et la Dugazon ont aussi leurs partisans et leurs -détracteurs. Le jour de l'ouverture du théâtre, le parterre se partage -en deux camps; on n'a pas encore entendu les artistes, et déjà il y a -cabale pour ou contre eux: on ne les juge encore que sur leur physique, -parce qu'on a été les examiner au café de la Comédie: leurs mises, leurs -habitudes, leur conversation, tout a été un objet d'étude et a contribué -à prévenir le jugement des habitués. - -On voit quelquefois un acteur qui n'a pas le moindre talent, et que le -parterre soutient toujours en dépit des loges et de la galerie, parce -qu'il est ce qu'on est convenu d'appeler un bon enfant. - -Être un bon enfant peut se traduire ainsi pour un acteur de province: -c'est d'abord se lier facilement avec les jeunes gens de la ville, -savoir force anecdotes et calembours, ne jamais se faire prier pour les -raconter ni pour accepter un petit verre de quelque part qu'il vienne, -et le rendre à l'occasion; être fort au billard et aux dominos, et -cependant se laisser quelquefois gagner; être de toutes les parties de -garçon, si c'est dans une province éloignée, parler le patois du pays, -traiter de bégueules et de chipies les actrices qui se conduisent -convenablement, gratifier d'une épithète un peu moins sucrée, celles qui -agissent différemment; tenir ses connaissances au courant de toutes les -nouvelles, de toutes les intrigues du théâtre, et se laisser tutoyer par -le plus de monde possible: il n'est pas mauvais non plus d'être un peu -crâne et de savoir bien tirer l'épée. Avec cela, un acteur devient -quelquefois, en peu de temps, l'idole du parterre et l'effroi de son -directeur: les habitués des loges finissent par s'accoutumer à lui, et -bientôt il devient un meuble attaché au théâtre, et imposé à toutes les -directions qui se succèdent: il est toujours choyé et fêté par ses -camarades, car il ne fait pas bon l'avoir pour ennemi: c'est le joli -coeur de la troupe, l'enfant chéri du parterre, et tout lui est permis -dans les circonstances difficiles et malheureusement trop fréquentes en -province, où la direction se trouvant en contact avec le public, souvent -les régisseurs et le directeur lui-même, accueillis par des huées et des -sifflets, n'ont pu parvenir à se faire entendre: c'est alors à notre -comédien qu'on a recours: on connaît son influence, on sait combien il -est aimé, et l'on ne doute pas que sa médiation ne soit toute-puissante: -il se fait d'abord un peu prier, puis enfin il consent à paraître. A son -entrée sur le théâtre il salue avec aisance au milieu d'une triple salve -d'applaudissements: il ne vient pas prendre la défense de la direction -dont il est le premier à reconnaître les torts, il proteste de son -profond respect pour le public, ce qui fait toujours le meilleur effet, -parce qu'il n'y a pas de goujat dans la salle qui ne soit très-flatté de -voir un acteur protester de son respect pour le public dont il est une -fraction: puis notre comédien ajoute qu'il ne vient que comme -conciliateur, qu'il espère que l'indulgence qu'on lui accorde -ordinairement s'étendra sur son camarade ou sur son directeur: bref, la -difficulté s'aplanit, et quand il rentre dans la coulisse, il est -embrassé, remercié, porté en triomphe, et ce jour-là le directeur est -enchanté de l'avoir pour pensionnaire: peu s'en faut qu'il ne lui offre -de l'augmentation pour l'année prochaine. - -Mais nous voici bien loin des débuts, hâtons-nous d'y revenir. - -C'était dans les derniers jours du mois d'avril 1823, qu'un grand jeune -homme de vingt à vingt-cinq ans faisait son entrée dans la ville du -Havre, escorté d'une jolie petite fille de cinq à six ans. On n'aurait -jamais pu croire qu'il fût le père de cette jolie enfant, si elle -n'avait eu soin d'accompagner chacune de ses questions d'un _mon papa_, -qui ne laissait aucun doute sur leur lien de parenté. Notre jeune homme -venait au Havre pour tenir l'emploi des Martin, si important dans le -répertoire d'opéra-comique. C'était la première ville de France où il -allait jouer. Récemment échappé des choeurs de l'Opéra, des Bouffes et -de Feydeau, il avait été essayer sa jolie voix à La Haye d'abord, puis -dans quelques villes de la Suisse, où il avait obtenu de grands succès; -mais ses triomphes, dans les petites localités, ne le rassuraient pas -sur le sort qui lui était réservé dans une ville plus considérable, au -Havre surtout où le public passe pour être presque aussi exigeant que -celui de Rouen, où, au dire des artistes, on trouve le parterre le moins -facile à contenter de toute la province. - -Aussi n'était-ce pas sans émotion qu'il arrivait dans cette ville, où -son avenir allait se décider peut-être pour toujours; mais à vingt-trois -ans, les rêves de l'imagination sont toujours riants: pourquoi n'en -est-il plus de même dix ans plus tard? Et puis, il était artiste dans -l'âme, et la conscience de son talent le soutenait: il se rappelait -l'effet qu'il avait produit dans quelques-uns de ses rôles, le plaisir -que sa belle voix avait fait éprouver à ses auditeurs, et c'était moins -le public qu'il craignait que ses nouveaux camarades qui lui étaient -tout à fait inconnus, et dont il redoutait les cabales et les -prétentions. Son physique était fort agréable: il avait une figure -charmante, était droit, bien fait, mais d'une taille un peu trop -élancée: et comme il était fort maigre, il paraissait encore plus grand, -il n'y avait eu à l'Opéra-Comique que Féréol qui fût à peu près de la -même grandeur que lui, et il paraissait fort curieux de voir ses -nouveaux camarades, espérant en rencontrer quelqu'un d'une taille au -moins approchant de la sienne. - ---Où diable! se disait-il, mon père a-t-il eu l'idée de me bâtir ainsi? -Qu'est-ce que cela lui aurait fait de me donner deux ou trois pouces de -moins? C'est que c'est fort incommode dans ces petits théâtres; on a la -tête dans les frises et on touche le ciel avec ses cheveux. Au moins, -ici, j'ai lieu d'espérer que je trouverai une salle de spectacle plus -convenable que dans ces petites villes de la Suisse où les théâtres sont -si mesquins. Allons! prenons courage, je réussirai j'en suis sûr; -n'est-ce pas, Titine, que j'aurai du succès ici? L'enfant lui répondit -par un de ces sourires d'ange qui rendent un père si heureux, et il -puisa un nouvel espoir dans le baiser qu'il donna à sa fille. Cependant, -après s'être assuré d'un logement, il se rendit au Café de la Comédie, -espérant y rencontrer quelques nouveaux arrivés comme lui, et pressé de -faire connaissance avec ceux qui allaient être ses camarades pendant une -année. Il se mit devant une table, dans un coin du café, sa fille -s'assit auprès de lui, ouvrant ses grands yeux pour examiner tous ceux -qui l'entouraient, surprise de voir tant de nouvelles figures. Pendant -qu'il lisait ou avait l'air de lire un journal, non loin d'eux, -plusieurs jeunes gens étaient attablés et jouaient aux dominos. Il prêta -l'oreille à leur causerie, désirant savoir si c'étaient des comédiens: -la conversation roulait effectivement sur le théâtre. - ---Aurons-nous une troupe passable cette fois-ci? disait l'un d'eux. - ---Hum! je n'en sais trop rien, reprenait l'autre, beaucoup de noms -inconnus: il faudra voir. Mais d'abord, Messieurs, pas d'indulgence dans -les débuts: il en coûte trop cher d'accueillir facilement des chanteurs -médiocres; il y a des personnes qui disent à la première fois: Oh! il ne -chante pas très-bien, parce qu'il a peur, mais la confiance viendra, et -il vaudra mieux; et puis ils applaudissent. Je ne suis pas du tout de -cet avis-là. Nous avons eu des acteurs à qui, apparemment, la confiance -n'est jamais venue, car ils chantaient aussi mal à leur clôture qu'à -leurs débuts. Tant pis pour les poltrons; d'ailleurs les acteurs sont -assez chers à présent pour que nous nous montrions un peu difficiles, et -puisqu'on les paie si bien, ils n'ont pas le droit d'avoir peur. - ---C'est parfaitement juste, reprit un troisième interlocuteur, et les -nouveaux venus n'auront qu'à bien se tenir. - -Ces propos ne paraissaient pas fort rassurants à notre pauvre jeune -homme; il se faisait le plus petit qu'il pouvait dans son coin, le nez -baissé sur son journal qui avait l'air d'absorber toute son attention. - ---A propos, reprit un de ces voisins, qui donc aurons-nous pour Martin? - ---Oh! mon cher, répondit l'autre, ce sera détestable, je le parie, -personne ne sait qui il est, ni d'où il vient. C'est quelque pauvre -diable, qui se sera donné pour un morceau de pain, et qui est peut-être -bien sûr de tomber; mais il touchera ses avances et son premier mois, et -il ira en faire autant dans quelque autre ville. Il y en a qui font ce -métier-là toute l'année. Le journal parut encore plus vivement -intéresser notre jeune homme qui commençait à trouver sa position fort -embarrassante. Cependant la petite fille s'était ennuyée de regarder -lire son père, et s'étant laissée glisser de son tabouret, elle avait -été se placer près des joueurs. Sa petite tête se trouvant à la hauteur -de leur table, elle aperçut les dominos. - ---Oh! les jolis joujoux, s'écria-t-elle tout d'un coup, et étendant sa -petite main sur les objets de sa convoitise, elle brouilla toute la -partie, en jetant la moitié du jeu à terre. - -L'exclamation des joueurs força le père à interrompre sa lecture -simulée, et rompant son silence obstiné: - ---Titine, qu'est-ce que vous faites donc là? Pourquoi n'êtes-vous pas -restée à côté de moi? - -L'enfant revint près de son père avec une petite moue toute drôle, et -l'air fort désappointé. S'adressant alors aux joueurs: - ---Mille pardons pour cet enfant, Messieurs, leur dit-il, ce n'est pas sa -faute, c'est la mienne; mais la lecture de ce journal m'occupait -tellement, que je ne l'avais pas vue s'éloigner de moi. - -Les joueurs acceptèrent de bonne grâce ses excuses: mais dès ce moment -il devint le point de mire de leurs regards, et probablement le sujet de -leur entretien qui se fit alors à voix basse, de sorte que notre pauvre -artiste n'en pouvait saisir un mot. Petit à petit, cependant, les voix -s'élevèrent un peu, et il put comprendre que c'était de lui qu'il -s'agissait. - ---Ce doit être lui, disait l'un. - ---Parfait, reprenait l'autre. - ---Hein! quel physique! - ---C'est un gaillard bien découplé. - ---Oh! c'est charmant; pour celui-là, je suis bien sûr de son succès sans -l'avoir vu jouer. - ---Nous ne pouvions rien espérer de mieux. - ---Oh! il y a vingt rôles où il sera excellent; je voudrais déjà y être. - -Ces paroles encourageantes avaient tout à fait dissipé les alarmes du -jeune homme. - ---Diantre! se disait-il, il paraît que je fais de l'effet ici: eh! bien, -ce n'est pas trop mal commencer. Et sa figure, de sombre qu'elle était -auparavant, était devenue riante et tranquille. Il s'était fait donner -un jeu de dominos, et bâtissait des maisons et des pyramides à sa petite -fille qui riait aux éclats, quand elle renversait les édifices que son -père élevait devant elle. - -Cependant d'autres jeunes gens étaient entrés dans le café, et s'étaient -approchés du groupe des joueurs. - ---Venez donc, disaient ceux-ci aux nouveaux venus, en voilà déjà un -d'arrivé: et pour celui-là, je crois que nous en serons enchantés. - ---Où donc est-il? - ---Là, dans le coin avec cette petite fille. - ---Eh! bien, qui est-ce? - ---Parbleu! ne le devinez-vous pas? qui voulez-vous que ce soit, si ce -n'est le trial? - -A ce mot, notre jeune homme fit un bond sur sa banquette et devint rouge -comme une cerise, puis tout d'un coup pâle comme un linceul. - ---J'espère qu'il a le physique de l'emploi, celui-là. Oh! comme nous -allons rire! sera-t-il drôle dans _Zozo_, de _la maison isolée_! et dans -_Aly_, de _Zémire et Azor_! - ---Et dans le niais, de _Camille_? - ---Et dans le château de _Montenero_ donc! dans _Longino_! Oh! Longino! -parfait! mais ce rôle-là a l'air d'avoir été fait pour lui. Longino! oh! -c'est bien cela, il faudra qu'il débute par là! ce nom lui convient -parfaitement. Il sera admirable dans Longino! - -Et les éclats de rire se succédaient, provoqués par l'espérance de le -voir briller dans Longino. - ---Allons-nous-en, Titine, je ne me sens pas bien, dit l'artiste en se -levant, et il regagna tristement sa demeure assailli par les plus -sombres pensées. Il avait la fièvre, sa tête était brûlante et il se -coucha; mais il ne put fermer l'oeil. - ---Ce sera donc ici comme à Paris, se disait-il. A l'Opéra, ils m'ont -trouvé trop maigre, les héros grecs n'étaient pas si minces que moi, à -ce qu'ils prétendaient. A Feydeau, ils m'ont trouvé trop grand, et -cependant la première fois qu'ils m'ont entendu, quel accueil ne -m'ont-ils pas fait! - ---Bravo! s'écriaient-ils, voilà une voix ravissante, vous êtes notre -homme, il faut rester avec nous; surtout, n'allez pas vous gâter en -province, il faut seulement prendre l'habitude du théâtre. Pour -commencer, vous entrerez dans les choeurs, puis nous vous ferons jouer -de petits rôles qui vous amèneront à en jouer de plus grands; et pour me -donner l'habitude du théâtre, ils m'ont fait chanter 18 mois dans les -choeurs, sans seulement me faire porter une lettre. Ils attendaient -probablement que je prisse du ventre pour me faire débuter. Ils auraient -attendu trop longtemps, et je suis parti. Partout où j'ai été, j'ai -cependant eu du succès: ce ne sera donc que dans mon pays, qu'en France, -qu'on ne voudra pas de moi. Ma foi tant pis pour eux, il faudra bien -qu'ils m'écoutent, et s'ils me sifflent, ils auront tort, ils en -trouveront un moins grand, mais qui n'aura peut-être pas ma voix. - -Son amour-propre d'artiste l'avait emporté pour un moment sur le chagrin -que lui causait sa déconvenue du matin; mais il retombait de temps en -temps dans ses premières appréhensions, et le découragement succédait à -ses rêves d'ambition. - -Cependant la troupe était à peu près réunie: on faisait les premières -répétitions, et la vue du théâtre, où il était appelé à exercer ses -talents ne l'avait guère rassuré. Cette salle était provisoire et -établie dans une espèce de grange, où l'on avait tant bien que mal -arrangé un théâtre avec quelques rangs de loges et de galeries. -Cependant l'architecture extérieure était restée la même, malgré les -modifications faites à l'intérieur du bâtiment, et de nombreuses -fenêtres donnant sur la rue éclairaient le théâtre pendant la journée. -Notre artiste ne se rendait qu'en tremblant à ces répétitions; car -plusieurs fois il avait rencontré dans son chemin quelques-uns des -jeunes gens qu'il avait déjà vus au café, et jamais ceux-ci ne -manquaient de rire du plus loin qu'ils l'apercevaient, et le nom -terrible de Longino venait résonner à ses oreilles: c'était comme un -cauchemar qui le poursuivait tout éveillé, et lui ôtait tous ses moyens. -Quand il arrivait au théâtre après de telles rencontres, il était tout -démoralisé; c'est à peine s'il pouvait chanter: il avait perdu son -aplomb; ses nouveaux camarades l'intimidaient. Sont-ils heureux, -pensait-il, de ne pas être grands comme moi! j'aimerais mieux être un -nain, je mettrais des talons, et je porterais une coiffure d'un pied de -haut, mais le moyen de se rapetisser!!! - -Les répétitions allaient toujours leur train, mais le directeur ne -paraissait pas enchanté de ses nouvelles acquisitions: il craignait que -les débuts ne fussent pas heureux, et pour que le public ne prît pas de -préventions défavorables, il décida que personne, amateur ou abonné, ne -serait admis aux répétitions. Le grand jour, celui de l'ouverture, fut -enfin fixé. La grande répétition, celle avec l'orchestre, devait avoir -lieu la veille. - -La nuit précédente, notre jeune artiste eut un sommeil fort agité. Les -songes les plus bizarres le tourmentèrent une partie de la nuit, il -rêvait qu'il débutait, mais ce n'était plus dans son emploi de Martin, -c'était dans celui des trials, où, à son entrée, sa longue taille -excitait des rires unanimes; puis, quand il voulait parler, il ne -pouvait dire un mot de son rôle; il se tournait vers le souffleur, et il -apercevait dans le trou une horrible tête de Gorgone, qui lui lançait de -toutes ses forces le mot Longino. Ce mot magique, il le répétait -involontairement, et soudain tout le public répétait en choeur: - ---Bravo, Longino! bravo, Longino! - -Il essayait en vain d'articuler d'autres paroles, ce mot seul pouvait -sortir de sa poitrine: et chaque fois qu'il le prononçait, c'était avec -une nouvelle énergie, et le public reprenait avec rage: - ---Bravo, Longino! bravo, Longino! - -Puis il apercevait des êtres fantastiques voltigeant autour de lui, sur -le théâtre et dans la salle, affectant les formes les plus grotesques et -les plus incohérentes; il croyait parfois reconnaître quelqu'un de sa -connaissance parmi les fantômes; il s'approchait, et voyait alors -distinctement quelque figure de sociétaire de Feydeau, qui lui disait: -Il faut prendre l'habitude du théâtre, et chanter dans les choeurs -pendant 35 ans, après quoi on vous confiera de petits rôles, et le -choeur infernal reprenait d'une voix formidable: - ---Bravo, Longino! - -Il voulait se sauver du théâtre; les mêmes cris le poursuivaient; il -allait sur le port, il voyait un bâtiment près de mettre à la voile, il -s'y embarquait et y trouvait pour passagers tous ses anciens camarades -des choeurs de l'Opéra qui l'accueillaient avec de grandes -démonstrations de joie en fêtant son retour parmi eux, et pour mieux -célébrer sa bienvenue, ils lui proposaient de lui chanter un nouveau -morceau composé en son honneur; alors ils entonnaient tous ensemble une -mélodie satanique dont les paroles étaient: Bravo, Longino! A ce dernier -trait, sa tête se perdait, et il se précipitait dans la mer, dont il -atteignait bientôt le fond. Le choc fut rude, car il se réveilla en -sursaut couché par terre entre son lit et celui de la petite Titine qui -reposait paisiblement pour lui; il était couvert d'une sueur glacée, et -il fut quelque temps avant de reprendre ses esprits. - -Quand il se remit dans son lit, son parti était pris. Je ne débuterai -pas, se dit-il; dès demain je pars; je retourne à Paris: on me rendra -certainement ma place à l'Opéra et aux Bouffes, c'est toujours du pain -d'assuré, et puis j'ai encore d'autres ressources: le dimanche je -jouerai du serpent à Saint-Eustache, et les jours de revue, du trombone -dans la garde nationale: on ne regarde pas à la taille, là, et ils -seront bien heureux de me retrouver, car je n'ai certainement pas été -remplacé, et je ne le serai de longtemps pour ces instruments-là. Cette -résolution lui donna du calme, il ne tarda pas à se rendormir, et si de -nouveaux rêves se présentèrent à son imagination, ils étaient d'une tout -autre nature. Il se voyait à Paris premier sujet d'un grand théâtre, il -ne se reconnaissait pas, il avait pris de l'embonpoint, sa figure était -devenue plus mâle. Titine était toujours avec son père, mais ce n'était -plus une petite fille, c'était une grande et jolie demoiselle, et lui, -jeune encore, était fier d'avoir une si charmante fille. Les auteurs et -compositeurs s'empressaient autour de lui, on le suppliait d'accepter -des rôles, et lui, toujours bon garçon, ne se donnait pas d'importance, -comme font d'ordinaire les acteurs à succès; il était toujours modeste -et affable avec tout le monde, et au lieu d'avoir l'air de faire une -grâce à ceux qui lui confiaient des rôles, il remerciait les auteurs -dont il faisait réussir les ouvrages. Le public se pressait en foule au -théâtre quand il devait chanter; les applaudissements éclataient de -toutes parts; les couronnes et les bouquets pleuvaient sur sa tête; on -le redemandait après la pièce, mais sous son véritable nom, et non plus -sous cette odieuse dénomination de Longino. Ce rêve lui avait rafraîchi -le sang; quand il s'éveilla, il faisait grand jour: c'était une belle -matinée du mois de mai; le soleil dardait ses rayons à travers les -croisées, et venait frapper sur le petit lit de la jolie enfant, qui ne -tarda pas non plus à s'éveiller. - -Il faut ne pas connaître un coeur d'artiste pour croire que le -découragement puisse être de longue durée chez lui: un rien peut -l'abattre, mais un rien le relève. Aussi notre jeune homme ne -songeait-il plus le moins du monde à son voyage de Paris: au contraire, -l'avenir le plus riant se présentait à lui; et c'est le coeur content, -et rempli d'espoir, qu'il se rendit au théâtre. - -L'orchestre était réuni depuis longtemps et essayait eu vain depuis une -heure de mettre ensemble l'ouverture du _Chaperon_ que l'on devait jouer -le lendemain. Les instruments à vent ne pouvaient faire exactement leurs -rentrées. Le chef d'orchestre avait perdu la tête et faisait -d'infructueux efforts pour rétablir l'harmonie dans sa troupe -indisciplinée; enfin, de dépit, il pose son violon sur son pupitre, -déclarant que cette ouverture est injouable, et qu'il y faut renoncer. -Notre jeune homme examinait depuis longtemps cette scène qui était -peut-être fort comique pour les indifférents, mais pas pour le pauvre -directeur, qui ne savait plus à quel saint se vouer; il s'approche alors -de ce dernier: J'ai longtemps été à Paris, et je sais cet ouvrage par -coeur; voulez-vous me laisser faire répéter une fois l'ouverture, je -vous réponds qu'elle ira toute seule avant une demi-heure. Le -chef-d'orchestre ouvre de grands yeux. - ---Eh! mon cher ami, qu'est-ce que vous entendez à cela? j'y perds mon -latin, moi. - ---Il ne s'agit que d'avoir un peu de patience, reprend notre jeune -artiste, passez-moi la partition. - -On recommence l'ouverture: dès les premières mesures, il s'aperçoit -qu'il y a des fautes dans les parties, des mouvements mal indiqués, de -fausses rentrées; tout est rectifié en un instant. Un cor ne peut -parvenir à attaquer une note difficile. - ---Vous vous y prenez mal, lui dit notre jeune homme: serrez les lèvres -de cette façon, et le son viendra hardiment. - ---Mais, Monsieur, cela n'est pas faisable, répond le corniste. - ---Donnez-moi votre instrument, et soudain il lui exécute le passage avec -précision. Les musiciens commencent à reprendre de la confiance, -l'émulation s'en mêle, on fait la plus grande attention, et l'ouverture -s'achève sans encombre. - -Le chef d'orchestre reprend son violon pour conduire le choeur -d'introduction, et le directeur se frotte les mains. - ---Allons! se dit-il, je n'ai peut-être pas fait une si mauvaise -acquisition que je croyais. S'il tombe comme Martin, il me fera un -excellent second chef d'orchestre. - -La répétition continue, mais il fait une chaleur étouffante, et l'on a -ouvert les fenêtres qui donnent sur la rue. Quelques flâneurs ont été -attirés par les sons de la musique; les curieux en amènent d'autres, et, -sans s'en douter, les acteurs ont dans la rue un nombreux auditoire. - -Cependant notre jeune homme s'est enhardi par le petit succès qu'il -vient d'obtenir: son dernier rêve lui trotte dans la tête. - ---Allons! dit-il, je tomberai peut-être demain, aujourd'hui je me sens -en voix, je veux chanter en conscience, comme à la représentation. - -En effet, à l'entrée du comte Rodolphe, il entonne d'une voix assurée le -bel air: _Anneau charmant, si redoutable aux belles._ Sa voix large et -bien timbrée se déploie avec charme sur cette belle mélodie. Les acteurs -qui ne l'avaient jamais entendu jouir de la plénitude de ses moyens, -redescendent tous sur le bord du théâtre pour le mieux entendre; le -directeur ne sait s'il dort ou s'il est éveillé: les musiciens voyant à -qui ils ont affaire l'accompagnent avec un soin extrême. Notre jeune -homme voit l'effet qu'il produit; il se monte peu à peu, son organe -s'étend, reprend toute son énergie, ses moyens semblent s'accroître, il -se sent en verve, il met toute la chaleur dont il est susceptible dans -la péroraison de son air et quand il l'a achevé, acteurs, directeur, -musiciens, chacun le félicite, le complimente; quand tout à coup, un -tonnerre d'applaudissements éclate sans qu'on devine d'où cela peut -venir. Chacun se regarde stupéfait: on songe alors aux fenêtres -ouvertes, on s'y précipite, et l'on voit la foule réunie qui se donnait -les jouissances du spectacle gratis. Le directeur ne craint plus pour -ses débuts, il permet à quelques habitués de monter au théâtre. Ce n'est -pas sans terreur que notre jeune homme reconnaît parmi eux un de ses -joueurs de dominos qui, en entrant, demande avec empressement qui vient -de chanter ainsi. On lui montre notre pauvre artiste tout tremblant -devant celui qui s'était si bien promis d'être sévère envers les -débutants. - ---Comment, s'écrie-t-il, c'est Longino! - ---Allons! encore Longino, dit notre artiste désespéré; mais il se sent -entraîné vers la fenêtre par celui qu'il prend encore pour son ennemi. - ---Mes amis, dit ce dernier, en le montrant à la foule réunie au-dessous -d'eux, voilà celui que vous venez d'entendre, c'est Longino, celui que -nous avons pris pour le trial. - ---Bravo, Longino! s'écrient les cent voix du parterre en pleine rue. - ---Mais je ne m'appelle pas Longino, je me nomme Chollet. - ---Alors, bravo! Chollet! reprennent les mêmes voix, bravo, cent fois! à -demain, oh! vous aurez un fameux succès! et la répétition s'achève au -bruit des applaudissements de la foule qui grossit à chaque instant. -Chacun parle de la belle voix du Martin, il n'est question que de lui -dans le Havre. Le lendemain, la salle est comble, et à son entrée, -Chollet est reçu par une triple salve d'applaudissements, comme un -acteur en représentation. Son succès fut immense, il fut redemandé après -la pièce aux cris de: plus de débuts! plus de débuts! Le directeur -l'engagea sur-le-champ pour l'année suivante avec le double -d'appointements, et pendant deux ans, le Havre posséda le meilleur ténor -d'opéra-comique que nous ayons en France. - -Ne croyez pas que j'entreprenne de vous retracer la carrière dramatique -de cet artiste qui a signalé partout son passage par les plus grands -succès. Si, parmi mes lecteurs, il se trouve quelqu'incrédule qui ne -conçoive pas l'enthousiasme des habitants du Havre, qu'il aille à -l'Opéra-Comique, un jour où l'on jouera _Zampa_, l'_Eclair_ ou _le -Postillon_, et je suis sûr qu'il sortira du spectacle en répétant: -bravo! Longino! bravissimo! Chollet! - - - - -LE VIOLON DE FER-BLANC - - -On voit peu d'instruments qui aient autant varié de nom, de forme et de -matière que le violon. Depuis la lyre d'Apollon, que quelques peintures -antiques nous représentent comme un véritable violon, depuis le rebec du -moyen âge jusqu'aux chefs-d'oeuvre des Amati et des Stradivarius, que de -transformations! Malgré la puissance des instruments à vent de moderne -invention, le violon s'est toujours maintenu et se maintiendra -probablement toujours le roi de l'orchestre et la base de toute -combinaison symphonique. Bien des essais ont été tentés pour arrondir le -son de cet instrument, et il est peu de matières qu'on n'ait essayé -d'employer à sa confection. A la vente après décès de l'ancien et -célèbre munitionnaire Séguin, on vit avec surprise une multitude de -boîtes de violon de l'invention du défunt; il y en avait en carton, en -pâte, en pierre, en bois de toutes sortes: si l'asphalte avait été à la -mode alors, il y en aurait certainement eu en bitume. Depuis longtemps -on fait des archets en acier, et Séguin n'eût pas manqué d'en faire -confectionner en fer galvanisé. La forme de ces boîtes n'était pas moins -bizarre que leur matière: les unes étaient percées de trous comme une -chaufferette, d'autres étaient carrées comme une souricière, cela -ressemblait à tout ce qu'on voulait, rarement à un violon cependant; -mais il fallait bien leur donner ce nom-là, puisque Séguin les appelait -ainsi, quand il vous en faisait l'exhibition. - -Un Anglais qui assistait avec moi à cette vente, s'extasiait à la vue de -ce musée grotesque d'un nouveau genre, et ma surprise ne fut pas petite, -quand il demanda au commissaire-priseur, si parmi tous ces violons, il -n'y en aurait pas au moins un en fer-blanc. Toutes les recherches furent -inutiles, et l'on ne put en découvrir un seul de cette matière. - ---J'en suis fâché, me dit l'Anglais, cela m'aurait peut-être fait gagner -un bel instrument. - ---Comment cela? - ---Ah! me répondit-il, cela se rattache à l'histoire d'une autre vente; à -celle de Viotti, dont j'ai été l'un des plus grands admirateurs. -J'aurais donné tout au monde pour posséder un des instruments dont il -s'était servi, et malheureusement des affaires de famille me tenaient -éloigné de Londres où l'on vendait ses violons après sa mort; j'appris -beaucoup trop tard l'époque de cette vente; je crevai plusieurs chevaux, -et j'arrivai au moment où l'on venait d'adjuger le dernier de ses -instruments à un amateur qui l'emportait en triomphe. Je lui offris -vainement le double du prix qu'il l'avait payé, il ne voulut jamais me -le céder, et il eut même l'impolitesse de se moquer de moi. Ecoutez, me -dit-il, il y a encore un violon plus extraordinaire que tous ceux que -l'on a vendus, et qui n'a pas même été mis en vente, vous pourrez -l'avoir facilement. Et en me disant ces mots, il me montra du doigt un -objet bizarre que je n'avais pas encore remarqué: c'était un violon en -fer-blanc! Comprenez-vous cela? en fer-blanc! Je tenais à avoir un des -instruments de Viotti, et je me fis adjuger celui-là pour quelques -shellings, au rire de tous les assistants. Mon antagoniste, fier de son -beau violon, me dit alors: - ---L'existence de ce bizarre instrument au milieu de cette riche -collection doit avoir une cause étrange, et je serais si curieux de la -connaître que je donnerais volontiers le violon que je viens d'acheter -pour avoir le mot de cette énigme. - ---Soit, repris-je vivement, concluons un arrangement: vous me céderez -votre violon quand je vous apprendrai l'origine du mien; j'irai voyager -partout où a été Viotti, je prendrai tous les renseignements possibles, -et peut-être serai-je assez heureux pour découvrir ce mystère, et vous -gagner votre violon. - ---Le marché fut conclu. Depuis ce temps je n'ai pas cessé de poursuivre -mes investigations. J'ai su qu'Armand Séguin avait été très-lié avec -Viotti, qu'il avait voulu en recevoir des leçons, et que comme le grand -artiste était très-occupé, il venait chez lui à cinq heures du matin -pour être sûr de le prendre au saut du lit, qu'il était aux petits soins -pour lui, employant tous les moyens pour capter sa bienveillance; qu'un -jour même Viotti s'étant plaint à son domestique que son café était mal -fait, Armand Séguin n'avait plus voulu qu'un mercenaire se chargeât de -cet office, et que c'était lui-même qui, chaque matin, préparait le -déjeuner du violoniste; j'ai pensé alors que le violon de fer-blanc -pouvait bien être un don d'Armand Séguin, et j'espérais en fournir la -preuve en en voyant un semblable dans cette vente; mais voilà toutes mes -espérances renversées. - ---Je consolai du mieux que je pus mon Anglais de sa _misfortune_, et -j'appris, au bout de quelques jours, qu'il était parti pour le Piémont, -patrie de Viotti, courant toujours après les renseignements qui lui -échappaient. - -Cette conversation m'était presque entièrement sortie de la tête, -lorsqu'il y a deux mois environ, je me trouvai à un dîner de la -commission dramatique, placé à côté d'un de mes collègues, Ferdinand -Langlé, mon ancien camarade de collége, et un de mes bons amis. Vous -savez tous que Ferdinand Langlé est un des plus spirituels garçons que -nous connaissions; mais si vous lui avez entendu chanter une de ses -jolies chansons de la voix la plus fausse qu'ait jamais possédée un -vaudevilliste, vous ne vous êtes guère douté qu'il est d'origine -musicienne, et que son père, Marie Langlé, italien malgré la désinence -toute française de son nom, était un des habiles contrapuntistes du -dernier siècle, qui eut l'honneur d'être le maître de Dalayrac. Je -m'adressai donc à Ferdinand Langlé pour lui demander si, dans les -papiers de son père, il n'aurait pas trouvé quelques documents sur -Dalayrac, dont il n'existe pas de biographie complète. Après avoir -répondu à ma demande, F. Langlé ajouta: - ---Si tu veux, je pourrai te raconter quelques anecdotes musicales que -j'ai entendu dire à ma mère, et qui pourront t'intéresser. - -Je le remerciai vivement de sa proposition, et comme on n'est jamais -plus seul qu'au milieu de vingt personnes qui parlent tout haut, je le -priai de ne pas tarder davantage à m'apprendre quelqu'une des -particularités qu'il pourrait savoir. - ---Tiens, me dit-il, veux-tu que je te raconte l'histoire du violon de -fer-blanc?... - -Vous jugez de l'intérêt que ce mot seul ne manqua pas d'exciter en moi. -Je me rappelai sur-le-champ la vente de Séguin, et mon camarade -l'Anglais qui courait toujours après l'histoire que j'allais sans doute -apprendre. Je fus donc tout oreilles au récit de F. Langlé que je -regrette de ne pouvoir vous rendre, comme il me l'a fait. - -«Un beau soir d'été, mon père et Viotti allèrent se promener aux -Champs-Elysées, et finirent par s'asseoir sous les arbres pour respirer -l'air et la poussière de cette promenade. La nuit était venue, Viotti -qui était très-rêveur, s'était laissé aller à ces émotions intimes qui -l'isolaient complétement au milieu du cercle le plus nombreux; et mon -père qui travaillait alors à son opéra de _Corisandre_, repassait dans -sa tête quelques motifs de son ouvrage, lorsque tous deux furent assez -désagréablement distraits par un son faux et criard qui leur fit dresser -la tête et ouvrir les oreilles. Tous deux se regardèrent en ayant l'air -de se dire: Qu'est-ce que cela? ils s'étaient si bien compris sans se -parler que Viotti rompit le silence en s'écriant: - ---Ce ne peut-être un violon, et cela y ressemble. - ---Ni une clarinette, dit Langlé, et cependant il y a de l'analogie. - -Le moyen le plus sûr de s'en assurer était d'aller vers l'endroit d'où -partaient les sons discordants qui avaient attiré leur attention. A -défaut de l'oreille, l'oeil aurait pu les guider par la lueur -tremblottante d'une maigre chandelle brûlant devant un pauvre aveugle -accroupi à une centaine de pas d'eux. Viotti y était le premier: - ---C'est un violon! s'écria-t-il en revenant en riant près de Langlé, -mais devinez en quoi? en fer-blanc! Oh! cela est trop curieux, il faut -que je possède cet instrument, et vous allez demander à l'aveugle de me -le vendre. - ---Bien volontiers, reprit Langlé, et s'approchant de l'aveugle: Mon ami, -lui dit-il, vendriez-vous bien votre violon? - ---Pourquoi faire? il faudrait en racheter un autre, et celui-là me sert; -c'est tout ce qu'il me faut. - ---Mais vous pourriez en avoir un meilleur avec le prix que nous vous en -donnerions, et avant tout pourriez-vous nous expliquer pourquoi votre -violon n'est pas comme tous les autres? - ---Oh! vous voulez dire pourquoi qu'il est en fer-blanc? ça ne sera pas -long. Voyez-vous mes bons messieurs, on n'a pas toujours été aveugle, et -j'étais autrefois un bon vivant qui faisais gentiment sauter les jeunes -filles à notre village; mais je suis devenu vieux, et je n'y ai plus vu -clair. Je ne sais trop comment j'aurais pu vivre sans ce bon Eustache, -le fils de feu mon frère. Ce n'est qu'un pauvre ouvrier qui gagne à -peine sa vie; eh! bien, il m'a pris avec lui et m'a nourri tant qu'il a -pu; mais à la fin, l'ouvrage a manqué: on ne faisait plus qu'une journée -de trente sous par semaine, et c'était pas assez pour deux. Mon Dieu, -que je lui dis, si j'avais tant seulement un violon; j'en savais jouer -dans mon jeune temps, et je pourrais le soir rapporter à la maison -quelques pièces de deux sous qui nous aideraient un peu. Eustache ne dit -rien, mais le lendemain je vis bien qu'il était plus triste qu'à -l'ordinaire, et la nuit, comme il croyait que je dormais, je l'entendis -murmurer: Oh! le vieux serpent, ne pas vouloir me faire crédit de six -francs; mais c'est égal, mon oncle aura son affaire, ou je ne -m'appellerai pas Eustache. Effectivement, au bout de huit jours, voilà -mon garçon qui vient en triomphe, et me dit: Tenez, v'là un violon et un -fameux; c'est moi qui l'ai fait! vous ne craindrez pas qu'il se casse en -le laissant tomber, celui-là; et il me remit le violon que vous voyez. -Eustache est ferblantier et son bourgeois lui avait donné de quoi me -faire mon instrument avec des rognures de l'atelier, et puis il avait -économisé de quoi avoir des cordes et du crin. Dam! jugez si je fus -content, ce pauvre garçon qui s'était donné tant de peine; aussi le bon -Dieu l'a récompensé: dès le matin il me mène à cette place en allant à -la journée, et puis il vient me reprendre le soir; et il y a des jours -où la recette n'est pas trop mauvaise; tellement que quelquefois il n'a -pas d'ouvrage, et c'est moi qui fais aller la maison, c'est gentil ça. - ---Eh bien! dit Viotti, je vous donne vingt francs de votre violon; vous -pourrez en acheter un bien meilleur avec ce prix-là, mais laissez-moi un -peu l'essayer. - -Et il prit le violon. La singularité du son l'amusa; il cherchait et -trouvait des effets nouveaux, et ne s'apercevait pas qu'un public -nombreux, attiré par ces sons étrangers, s'était amassé autour d'eux. -Une foule de gros sous, parmi lesquels se trouvaient même quelques -pièces blanches, vint tomber dans le chapeau de l'aveugle ébahi, à qui -Viotti voulut remettre ses vingt francs. - ---Un instant! s'écria le vieux mendiant, tout à l'heure je voulais bien -vous le donner pour 20 francs, mais je ne le savais pas si bon; à -présent je demande le double. - -Viotti n'avait peut-être jamais reçu un compliment plus flatteur, aussi -ne se fit-il pas prier pour la surenchère qu'on lui imposait. Il se -glissa au milieu de la foule avec son violon de fer-blanc sous le bras; -mais à une vingtaine de pas de là, il se sent tirer par la manche: -c'était un ouvrier qui, le bonnet à la main, lui dit, les yeux baissés: - ---Monsieur, je crois qu'on vous a fait payer ce violon-là trop cher, et -si vous êtes amateur, comme c'est moi qui l'ai fait, je pourrai vous en -fournir tant que vous voudrez à six francs. - -C'était Eustache qui avait vu conclure le marché, et qui ne doutant plus -de son talent pour la lutherie, voulait continuer un commerce qui -réussissait si bien. Il fut cependant obligé d'y renoncer, car Viotti se -contenta du seul exemplaire qu'il avait si bien payé.» - ---Et que fit Viotti du violon de fer-blanc? demandai-je à F. Langlé. - ---Il l'a toujours gardé et l'emporta avec lui quand il se retira en -Angleterre. - ---Eh bien! mon cher, dis-je à Ferdinand, tu ne te doutes guère du -service que tu viens de rendre à un de mes amis; ton histoire va lui -faire gagner un violon magnifique. Et je lui dis à mon tour l'histoire -de la vente de Viotti, et d'A. Séguin. - -J'ai fait depuis toutes sortes de démarches pour savoir dans quelle -partie du globe se trouve maintenant mon Anglais; mais toutes mes -recherches ont été inutiles, et comme les livres sont lus dans tous les -pays, j'ai pris le parti de consigner ces renseignements dans celui-ci, -espérant que le hasard les fera tomber sous les yeux de mon ami et lui -fournira les moyens de gagner son violon. - - - - -UN MUSICIEN DU XVIIIe SIÈCLE - - -Dans les premiers mois de l'année 1733, au deuxième étage d'une haute et -noire maison de la rue du Chantre Saint-Honoré, habitait un ménage qui -pouvait passer pour le modèle de ceux du quartier. Le mari était un -grand homme sec et flegmatique d'environ cinquante ans, ne parlant -jamais à personne de la maison, et dont la conduite avait toujours paru -si exemplaire, que les plus mauvaises langues n'avaient pu jusque là y -trouver à redire. Quoique musicien de profession, il était d'une extrême -sobriété, sortait le matin pour aller donner ses leçons, rentrait -exactement à l'heure de ses repas, car il soupait rarement en ville, et -une fois rentré, on n'entendait jamais aucun bruit chez lui; il se -retirait dans un cabinet, où il écrivait fort assidûment, et bien -rarement son clavecin ou son violon troublait le silence habituel de la -maison. Les dévots même n'auraient en rien pu attaquer sa morale -religieuse, car, en sa qualité d'organiste de l'église -Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, il était très-assidu à toutes les fêtes, -et sa femme l'accompagnait toujours à l'église. Cette dernière, de vingt -ans plus jeune que son mari, était d'une figure agréable, et son -caractère paraissait extrêmement doux; toujours occupée de quelque -ouvrage d'aiguille quand elle était à la maison, elle ne sortait guère -dans la semaine que pour faire ses provisions de ménage, ne se mêlant -jamais des commérages de la maison, parlant peu aux personnes qu'elle -rencontrait dans ses allées et venues, mais répondant toujours fort -honnêtement à ceux qui l'interrogeaient, et accompagnant ses paroles -d'un petit mouvement de tête et d'un sourire si doux, que ceux qui la -quittaient étaient aussi satisfaits de ses laconiques réponses que si -elle leur eût tenu les plus beaux discours du monde. Aussi malgré la -sauvagerie du mari, et le préjugé peu favorable attaché alors à la -profession de musicien, le couple était-il en grande vénération dans le -quartier, et le marchand cirier qui occupait la boutique près de l'allée -sombre qui donnait entrée à la maison, ne manquait-il jamais de retirer -son bonnet fourré, lorsque le grand homme sec et sa petite femme -rondelette passaient devant sa porte; le salut était scrupuleusement -rendu, mais pas un mot n'était échangé pour cela, et le marchand cirier -ne pouvait jamais s'empêcher de dire: - ---Ce sont de bien honnêtes gens, mais il est tout de même un peu fier, -ce grand sécot. - -Une seule personne des habitants de la maison avait ses entrées libres -chez nos deux époux. C'était une vieille demoiselle de soixante ans, -vivant aussi fort retirée; mais comme elle avait environ trois mille -livres de rente, et que cette petite fortune (et c'en était une il y a -cent ans), lui donnait dans son esprit une grande supériorité sur les -autres locataires, elle s'était hasardée à faire une démarche auprès du -couple qui demeurait au-dessus d'elle. Voici en quelle circonstance. La -vieille demoiselle, qui se nommait Mlle de Lombard, avait dans son salon -une épinette, dont elle touchait passablement, et sur laquelle elle -s'occupait souvent à répéter les symphonies de Lully, et tous les airs -de son jeune temps. A son retour d'un petit voyage à sa campagne, elle -se sentit un jour en goût de musique, et fut fort désagréablement -surprise en trouvant son épinette tellement fausse et démontée qu'il -était impossible de s'en servir. La patience n'était pas la vertu de -notre vieille musicienne, elle voulut qu'on lui accordât tout de suite -son instrument, et ayant entendu dire qu'il y avait un musicien dans la -maison, elle envoya sa servante lui chercher ce monsieur pour remettre -son épinette en état. Sa servante vint bientôt lui dire que la seule -réponse qu'on lui eût faite était, que le voisin n'était pas accordeur -et qu'elle eût à chercher ailleurs. - ---Ma mie, dit Mlle de Lombard, vous êtes une sotte, et vous ne savez pas -vous y prendre. Il fallait promettre une pièce de trente-six sols, comme -c'est l'usage, et cet homme serait venu à l'instant. - ---Mais, répondit la servante toute confuse, c'est que ce n'est pas un -homme, c'est un monsieur. - ---Oh! alors, si c'est un monsieur, ajouta Mlle de Lombard, il faut donc -que j'y monte moi-même. - -Et en effet, elle se mit à trottiner à travers l'escalier, et bientôt -elle sonna à la porte du second étage. - ---Madame, dit-elle à la petite femme qui vint lui ouvrir, est-ce qu'il -ne demeure pas un musicien céans? - ---Pardonnez-moi, Mademoiselle, c'est mon mari. - ---Eh bien! Madame, voici une pièce de trente-six sols pour qu'il vienne -accorder mon épinette. - ---Mademoiselle, mon mari n'est pas accordeur, d'abord; ensuite, il -travaille, et je ne saurais le déranger en ce moment. - ---Qu'importe! qu'il soit accordeur ou non; du moment qu'il est musicien, -il est bien capable de remonter un instrument, et je désire qu'il vienne -le plus prochainement possible. - ---Mademoiselle, je vous répète qu'il m'est tout à fait impossible de le -déranger. - -La petite femme n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car avec une -vivacité dont on ne l'eût certes pas soupçonnée, la vieille demoiselle -s'élança vers une porte, qu'elle ouvrit précipitamment, et se trouva -dans le cabinet du musicien. Le grand homme maigre était assis, enfoncé -dans un large fauteuil, devant une table couverte de musique, et de -papiers chargés de chiffres. Son travail l'absorbait tellement, qu'il ne -s'apperçut pas de l'arrivée de Mlle de Lombard. - ---Monsieur, lui dit-elle en entrant, voilà trente-six sols pour venir -accorder mon épinette. - -Pas de réponse. - ---Mademoiselle, dit la jeune femme, vous voyez qu'il ne vous entend pas, -si par malheur vous attirez son attention, il vous recevra fort mal. - -La vieille demoiselle, sans tenir compte de l'avis, se mit alors à crier -à tue-tête. - ---Monsieur, voilà trente-six sols... - -Cette fois le grand homme maigre releva la tête, il regarda fixement la -vieille demoiselle qui, enchantée de son succès, continua alors d'une -voix beaucoup plus douce. - ---Pour venir accorder mon épinette. - -Mais l'homme paraissait ne l'avoir pas comprise. - ---Qu'est-ce donc, Louise, dit-il à sa femme, pourquoi me laissez-vous -ainsi déranger? - ---Mon ami, répondit la jeune femme presque en balbutiant, ce n'est pas -ma faute, c'est mademoiselle qui veut absolument que vous lui accordiez -son épinette. - ---Mademoiselle, vous êtes folle; voici la seule réponse que je puisse -vous faire. - -A ces mots la vieille demoiselle ne se contint plus. - ---Monsieur, dit-elle, savez-vous bien que vous parlez à Mlle de -Lombard?... - ---Et vous, Mademoiselle, connaissez-vous bien Philippe Rameau, pour -venir lui offrir trente-six sols pour remonter votre épinette? - -Malheureusement la vieille demoiselle n'était guère au fait de la -musique moderne; elle ne connaissait ni la _Démonstration du principe de -l'harmonie_, ni _Les quatre pièces du clavecin_, les seuls ouvrages que -Rameau eût encore publiés; aussi cette réponse fit-elle peu d'effet; -elle craignit cependant de s'être trompée, et que l'homme à qui elle -s'adressait ne fût pas un musicien; sa contenante parut si embarrassée -au grand homme que, pour la rassurer, il ajouta: - ---Je ne suis pas accordeur, il est vrai, et je n'ai d'ailleurs pas le -temps de m'occuper de votre instrument; mais si vous le voulez, passez -dans la pièce à côté, et vous pourrez vous exercer sur mon clavecin tant -que bon vous semblera. - -Cela dit, il se remit dans les calculs, et ne s'aperçut nullement des -révérences sans nombre que Mlle de Lombard adressait à son fauteuil. La -vieille demoiselle, pour n'avoir pas de démenti, essaya un peu le -clavecin, puis elle redescendit chez elle. Mais le lendemain elle fit -demander à ses nouvelles connaissances à quelle heure on pourrait la -recevoir. Rameau, qui ne travaillait pas à ce moment, alla lui-même la -chercher; ils causèrent longtemps musique; Mlle de Lombard avait reçu -des leçons du célèbre Couperin et était bonne musicienne. Elle se mit au -courant de la musique moderne, apprécia, autant que le peuvent faire les -vieilles gens, celle de son voisin et l'intimité s'établit bientôt. - -Mme Rameau fut celle à qui cette société fut le plus agréable. Son mari -détestait les nouvelles connaissances, et était fort peu communicatif. -La pauvre femme s'ennuyait beaucoup; mais elle n'aurait jamais osé le -dire: elle savait que le bonheur de son mari était de la croire -heureuse; en lui laissant voir qu'elle ne l'était pas, elle n'ignorait -pas le chagrin qu'elle lui aurait causé et elle n'aurait jamais osé lui -proposer de changer de genre de vie; car quoique foncièrement bon, il -était excessivement opiniâtre, et il avait souvent des accès de -mélancolie qu'elle aurait craint de rendre plus fréquents. Une fois par -semaine, il allait souper chez M. de la Popelinière, fermier-général, -qui s'était déclaré son protecteur, et un autre jour il recevait un de -ses amis à dîner, c'était le célèbre organiste Marchand, dont il avait -reçu des leçons et dont il estimait grandement le talent. Rameau ne -donnait ses leçons de clavecin qu'à contre-coeur, il se sentait quelque -chose en lui qui n'avait pas encore pris son essor, et il savait bien -que les leçons ne le mèneraient à rien; mais c'était avec plaisir qu'il -allait toucher son orgue de Ste-Croix de la Bretonnerie. Sa publication -des _Principes d'harmonie_ lui avait donné la réputation de savant -musicien, et il tenait à prouver qu'il était quelque chose de plus qu'un -savant. Aussi recevait-il avec joie les compliments de ses confrères, -qui venaient l'entendre à son orgue; mais c'était ceux du public qu'il -ambitionnait, et à l'église, le public ne manifeste pas ses sensations -musicales; il aurait voulu des applaudissements, et ceux qu'on lui -prodiguait, quand il touchait du clavecin, ce qu'il faisait avec une -grande supériorité, ne le flattaient que médiocrement, parce qu'il -sentait qu'il était capable de faire plus. En un mot, il n'aspirait qu'à -travailler pour le théâtre, et quoiqu'il n'eût jamais communiqué ce -désir à qui que ce fût, c'était néanmoins le but de toutes ses pensées. - -Cependant, il avait près de cinquante ans, et sentait bien que s'il -tardait davantage, sa carrière était perdue. Il tenta une fois d'écrire -à Houdard de Lamotte, pour lui demander un poëme; mais les gens de -lettres, même ceux qui font des tragédies lyriques, étant généralement -peu versés dans la musique, le poëte confondit cette demande avec cent -autres du même genre qu'il recevait journellement, et ne répondit pas. -Rameau en ressentit un profond chagrin, ses accès de mélancolie en -devinrent plus fréquents; il s'enfermait des journées entières dans son -cabinet. Il consultait les partitions de tous les opéras nouveaux, et -après avoir lu avec attention ces différents ouvrages, il restait abîmé -dans ses réflexions. Sa figure sévère et anguleuse s'animait alors d'une -expression bizarre où le génie et la colère étaient confondus: - ---Comment! disait-il, voilà les gens qu'on me préfère; mais dans la -moindre de mes pièces de clavecin, il y a plus d'idées que dans tout ce -fatras de musique. - -Depuis l'immortel Lully, il n'y a pas eu un seul grand musicien en -France, à l'exception peut-être de Lalande, qui n'a guère travaillé que -pour l'église. On ne joue déjà plus les opéras de Colasse. Que nous -reste-t-il donc? M. de Blamont, Mouret qu'ils ont surnommé le musicien -des Grâces; au moins celui-là a-t-il quelques idées. Mais Destouches, -mais Campra! - -Puis, saisi de fureur, il courait quelquefois à son clavecin, où il -improvisait des heures entières. La fantaisie d'écrire ce qui lui -passait par la tête, lui prenait-elle un instant, il y renonçait bien -vite en se disant: - ---A quoi bon faire cela? qui pourrait l'exécuter, qui pourrait le -comprendre? Ils feraient comme il y a vingt ans à Avignon, un peu avant -mon voyage d'Italie: ils méprisèrent mes premiers essais, parce que -c'était au-dessus de leur portée; et cependant il y a d'habiles -musiciens en Italie; ceux-là ont compris ma musique... Non, il me faut -un théâtre, un orchestre, un public, pour avoir le mot de cette énigme. -Je crois qu'on peut faire autrement que Lully, et faire bien encore. Oh! -j'y viendrai... - -Puis il sortait pour prendre l'air, comme si l'atmosphère de sa chambre -eût été trop lourde pour lui, et quand il rentrait le soir, il se -couchait sans dire un seul mot à sa pauvre Louise, qui gémissait d'un -chagrin qu'elle ne pouvait partager, et dont elle ne pouvait deviner la -cause. - -Une circonstance inattendue décida entièrement Rameau à s'adonner au -théâtre. Il y avait un concours pour la place d'organiste à l'église de -Saint-Paul. Rameau fut vaincu par Daquin qui ne le valait cependant pas. -Rameau ne put supporter cet affront de sang-froid, et il parut s'être -opéré une révolution en lui. Il prit alors un genre de vie tout -différent de celui qu'il avait mené jusque là. Tout d'un coup il -abandonna ses leçons, se mit à aller à l'Opéra tous les jours de -spectacle, rentrant fort avant dans la nuit, l'air continuellement -préoccupé. Quand il s'enfermait dans son cabinet, ce n'était plus pour -faire des calculs de chiffres comme autrefois. On l'entendait, à travers -la porte, chanter, jouer du violon, danser, tantôt rire aux éclats, -tantôt donner de grands coups contre les meubles, puis se dépiter, et on -le voyait alors, lui si méthodique auparavant, sortir de chez lui -quelquefois sans épée, la perruque de travers, et le chapeau sur le coin -de l'oreille. Les voisins s'aperçurent bientôt de ce changement: les -caquets et les commérages allèrent leur train, et la pauvre Mme Rameau -ne fut pas la dernière à gémir du dérangement de son mari. Il ne lui -parlait presque plus, ne l'emmenait plus à l'église, et dînait et -soupait presque tous les jours dehors. - -Le jour de Pâques vint. A dix heures, Rameau était encore dans son -cabinet (il s'était levé à cinq). Madame Rameau venait d'aller entendre -une basse messe à une chapelle de la rue Saint-Honoré; quel ne fut pas -son étonnement en rentrant de s'apercevoir que son mari n'était pas -encore sorti pour aller à son orgue. Elle se précipite dans son cabinet, -et le trouve en robe de chambre, son bonnet de coton sur le haut de la -tête, en pantoufles, un bas sur les talons, et dansant sur l'air qu'il -se jouait lui-même sur son violon. - ---Mais, Philippe, lui dit-elle, à quoi songez-vous donc? la grand'messe -est commencée, vous allez manquer vos _Kyrie_, car la procession est -sûrement rentrée au choeur: dépêchez-vous donc. - ---Laisse-moi donc tranquille, avec tes _Kyrie_, lui dit Rameau; -écoute-moi ce passe-pied, et dis-moi un peu si on ne dansera pas bien -sur cet air là. - -Et il se remit à jouer et à danser. Mme Rameau crut son mari fou. - ---Mais, mon ami, réfléchissez donc, vous perdrez votre place; et il ne -nous manquait plus que cela à présent que vous avez abandonné toutes vos -leçons. - ---Ma place, eh! ma chère, voilà bientôt trois mois que je ne l'ai plus: -j'ai donné ma démission. Allons, laisse-moi tranquille, puisque tu ne -veux pas écouter mon passe-pied. - -Madame Rameau fut anéantie, la place d'organiste était leur unique -ressource. Elle se mit à pleurer. - ---Mais, se dit-elle, quand nous aurons mangé ces 800 livres, que nous -avons de côté, que deviendrons-nous? Ah! je veux les serrer moi-même: -cet argent est maintenant trop précieux. - -Elle court vers une commode où était renfermé le petit pécule: hélas! -des 800 livres les trois quarts étaient dénichés: il restait 200 livres -en tout. - -La pauvre Louise ne savait plus que penser; elle descendit tout de suite -chez Mlle de Lombard, à qui elle conta tous ses chagrins: son coeur -était trop gros, il y avait trop longtemps que sa douleur était -renfermée, aussi fit-elle explosion chez la vieille demoiselle qui ne se -doutait de rien, et qui fut bien surprise en apprenant les déréglements -de M. Rameau. Elle consola du mieux qu'elle put la jeune femme, mais ses -consolations n'avaient rien de bien rassurant; elle ne pouvait expliquer -cette inconduite que de trois manières: ou M. Rameau était joueur, ou il -buvait, ou bien il avait des maîtresses. Or, ses fréquentes sorties lui -faisaient bien penser qu'il avait au moins une maîtresse, sa danse et sa -gaîté ne laissaient aucun doute sur l'abus du vin qu'il faisait, et la -disparition des 600 livres était bien la preuve qu'il était dominé par -la funeste passion du jeu: il lui était donc clairement démontré que -l'unique cause des désordres de M. Rameau était le vin, le jeu et les -femmes. La pauvre Louise remonta chez elle un peu plus désespérée -qu'auparavant; elle retrouva son mari dans le même costume et se livrant -à la même occupation; seulement au lieu d'un passe-pied, c'était une -gavotte qu'il jouait sur son violon. - -Cependant le 1er mai, le jour de la Saint-Philippe approchait; il était -d'usage que quelques amis se réunissent ce jour-là chez Rameau; Mme -Rameau fit donc ses invitations comme à l'ordinaire. On dînait alors à -une heure et demie. A une heure, Rameau, sorti depuis le matin, n'était -pas encore rentré. La pauvre Louise tremblait que son mari ne restât -toute la journée dehors, et sa figure trahissait toute son inquiétude, -quand Mlle de Lombard rompit le silence: - ---Il est temps que cela finisse, dit-elle, en s'adressant aux autres -convives; il faut absolument qu'au dessert M. Rameau nous donne -l'explication de sa conduite. Voilà une pauvre petite femme qui, si cela -continue, deviendra bientôt aussi maigre et aussi sèche que son vaurien -de mari, et c'est un scandale qu'il faut empêcher. - -Cette harangue fut unanimement approuvée, et chacun s'apprêta à chanter -sa gamme à l'hôte dont on allait manger le dîner. Les convives étaient -M. Marchand, l'organiste; M. Dumont, marguillier de Sainte-Croix de la -Bretonnerie, que l'on avait eu bien de la peine à décider à venir, tant -il était furieux contre son organiste démissionnaire, et M. Bazin, le -marchand cirier, qui avait été invité comme principal locataire de la -maison, Mme Rameau ayant sagement pensé qu'il serait prudent d'être bien -avec lui, quand viendrait le premier terme à échoir. - -A une heure un quart, Rameau arriva, il avait la figure radieuse. Il -parut d'abord surpris de voir ses amis réunis, il allait en demander -l'explication quand sa femme lui présenta un noeud d'épée, et une paire -de manchettes brodées de sa main. La mémoire lui revint alors. - ---Bonne Louise, dit-il, tu n'oublies rien, toi; tu sais bien quand c'est -ma fête. Ce n'est pas comme moi, je ne peux jamais me souvenir du jour -de la tienne, que quand j'entends tirer le canon, parce que c'est aussi -celle du roi; aussi, j'ai toujours oublié de t'avoir quelque chose pour -te la souhaiter. Mais sois tranquille, cette année il n'en sera pas de -même, je t'assure. - -Il en disait autant tous les ans, et cependant Louise fut tellement émue -de ces marques de tendresse auxquelles elle n'était plus accoutumée, -qu'elle sentit ses yeux se mouiller de larmes. Après avoir embrassé sa -femme, Rameau salua respectueusement Mlle de Lombard, tendit la main à -M. Marchand, et fit une inclination à M. Dumont le marguillier, à qui -l'odeur du rôti donnait envie de sourire, et qui faisait une horrible -grimace pour avoir l'air sévère; puis, enfin, à M. Bazin qui lui rendit -son salut en s'inclinant tout d'une pièce, comme aurait fait un des -cierges de sa boutique. On se mit à table, et tout le commencement du -repas fut très-gai; mais une certaine gêne se fit remarquer parmi les -convives, quand vint le dessert. Rameau avait été si aimable pendant le -dîner, son bon vin de Bourgogne qu'il appelait son compatriote, avait -été prodigué de si bon coeur que pas un ne se sentait le courage de -commencer les hostilités envers un hôte de si bonne humeur. - -Mlle de Lombard qui avait promis d'attacher le grelot, tâchait de -trouver un interprète de sa sainte indignation, et c'est sur M. Bazin -qu'elle avait jeté son dévolu; mais malgré les signes d'yeux qu'on lui -faisait, M. Bazin qui avait mangé comme quatre, et qui pensait assez -judicieusement que du moment qu'on se disputerait, on ne boirait plus, -faisait semblant de ne rien entendre, et allait toujours son train. Mlle -de Lombard eut alors recours au grand moyen de l'avertir par un léger -coup de pied sous la table. Malheureusement les longues jambes du maître -de la maison tenaient tant de place, que ce fut contre elles que vint -échouer l'avertissement destiné à M. Bazin. Rameau fit une grimace -terrible en demandant qui s'amusait à lui marbrer ainsi les jambes. Mlle -de Lombard rougit jusqu'aux oreilles, craignant qu'on ne soupçonnât sa -moralité de cette agacerie, et les convives se regardaient tous dans le -blanc des yeux, sans rien comprendre à cet incident, quand le bruit -inaccoutumé d'une voiture dans la rue du Chantre détourna toute -attention. Cette voiture s'étant arrêtée devant la maison, on entendit -bientôt des pas dans l'escalier, la sonnette retentit, et un coureur se -précipitant dans la salle à manger, annonça d'une voix retentissante: - ---M. de la Popelinière! - -En entendant prononcer le nom de M. de la Popelinière, les convives de -Rameau se lèvent, se bousculent, et un bon gros petit homme, vêtu d'un -habit de velours nacarat garni de brandebourgs d'or, s'avance alors au -milieu des convives en désarroi. - ---Comment, Monsieur, dit Rameau, vous daignez venir chez moi, et cela -sans m'en prévenir? - ---Parbleu, il est joli, celui-là! répondit le gros petit homme; pour -vous prévenir, il faudrait vous voir, et on ne sait plus ce que vous -devenez. Ah çà, qu'est-ce que je viens d'apprendre? vous voulez donc -faire un opéra? vous avez été demander une audition ce matin à Mlle -Petit-Pas. Eh bien! quand vous mettrez-vous à l'oeuvre? Ah çà, il est -bien entendu que c'est chez moi que se fera la première audition. Vous -savez que mon orchestre est à vos ordres. Quant à la copie, cela me -regarde aussi; et dès que vous aurez quelque chose de fait, vous n'avez -qu'à l'envoyer à mon hôtel. - ---Mais, Monsieur, dit Rameau, tout est fait; voilà bientôt trois mois -que j'y travaille. - ---Comment, tout est fait? Et qui donc a pu vous donner des paroles? - ---M. l'abbé Pellegrin, moyennant 600 livres qu'il a exigé que je lui -avançasse comme garantie. - ---Comment! ce gueux de Pellegrin vous a demandé 600 livres? Mais je le -ferai bâtonner par mes gens. - ---Mais c'était tout naturel, il ne sait pas si je suis capable. - ---C'est vrai, au fait, ce que vous me dites là. Eh bien! je lui sais -beaucoup de gré de vous avoir donné sa poésie pour 600 livres. Quand -vous le verrez, invitez-le à venir dîner chez moi. Comment cela -s'appellera-t-il? - ---_Hippolyte et Aricie_. - ---Beau sujet, superbe sujet. Eh bien! quand voulez-vous faire votre -audition, votre répétition?... je ne sais comment vous appelez cela. - ---Mais je pense que dans huit jours on pourrait essayer le premier acte. - ---Dans huit jours, donc. Adieu, je suis enchanté d'avoir fait -connaissance avec votre famille, votre petite femme qui est, parbleu, -charmante, et madame votre mère qui paraît bien respectable, -ajouta-t-il, en regardant Mlle de Lombard. - ---Du tout, se hâta d'interrompre Rameau, Mademoiselle est une de nos -voisines et amies. - ---Pardon, pardon, Mademoiselle, dit le gros fermier général, voulant -réparer sa faute et diminuer l'air refrogné de la demoiselle; pardon de -vous avoir prise pour la mère de Rameau; c'est l'âge, voyez-vous, qui me -faisait supposer... Ah çà, et ce monsieur là, qui est-ce? - ---M. Dumont, marguillier. - ---Oh! très-bien; et cet autre petit, dans le coin? - ---C'est mon maître, le célèbre Marchand. - ---Diantre! M. Marchand; touchez donc là, je vous en prie; enchanté de -vous connaître. Ah çà, j'espère que nous nous reverrons, et que vous me -ferez l'honneur de venir à mes concerts du vendredi. - -M. Marchand s'inclina. Le fermier général apercevant alors M. Bazin qui, -depuis son entrée, n'avait pas encore interrompu ses révérences: - ---Eh! mon Dieu, dit-il, quel est celui-là? C'est donc le mouvement -perpétuel en personne? - ---Nullement, dit Rameau, c'est M. Bazin, marchand cirier et mon -propriétaire. - ---Allons, c'est bien, dit en sortant le gros petit homme; Rameau, de -demain en huit je vous attends; vous m'amènerez Pellegrin; M. Marchand, -je compte aussi sur vous; Mesdames, je vous salue. - -Après son départ, Louise courut se jeter dans les bras de son mari: - ---Mon ami; dit-elle, j'ai besoin que vous me pardonniez; j'ai été -injuste envers vous. - ---Nous tous aussi, nous avons besoin de pardon, ajouta Mlle de Lombard, -car nous vous avions méconnu: nous ne savions pas que vous fissiez un -opéra, et votre conduite singulière nous avait inspiré des soupçons qui, -grâce au Ciel, sont tous dissipés. - ---Mes bons amis, dit Rameau, je voulais vous cacher le but de mon -travail, jusqu'à ce que je fusse certain du succès. Mon secret est trahi -maintenant; ne m'en voulez pas de l'avoir gardé si longtemps, je -craignais les reproches, les conseils. A présent que j'ai terminé mon -opéra, voulez-vous passer dans mon cabinet? Marchand et moi, essaierons -de vous en faire entendre les principaux morceaux, et vous nous en direz -votre avis. - ---Adopté, s'écria M. Bazin, qui était un peu gai; j'aime beaucoup la -musique, moi! Y aura-t-il une chanson à boire dans votre opéra? - -Rameau se contenta de sourire, et tout le monde le suivit dans son -cabinet. - -Marchand se mit au clavecin; Rameau déploya devant son pupitre la -partition de ses cinq actes, et, l'aidant tantôt de la voix, tantôt de -son violon, il parvint à donner à ses auditeurs une idée de son opéra. -Quelque imparfaite que fût l'exécution d'une oeuvre si gigantesque par -deux personnes, ce petit concert produisit néanmoins beaucoup d'effet. -Mlle de Lombard déclara qu'il n'y avait que Rameau ou Lully capable de -faire de si belles choses. - ---Mademoiselle, dit Rameau, on ne saurait me faire de compliment plus -flatteur; le grand Lully n'a pas de plus sincère admirateur que moi. -Toujours occupé de sa belle déclamation et du beau tour de chant qui -règnent dans ses récitatifs, je tâche de l'imiter, non en copiste -servile, mais en prenant comme lui la belle et simple nature pour -modèle. - -Mlle Rameau pleurait de joie et de plaisir; M. Dumont, le marguillier, -trouvait tout cela charmant, quoique regrettant au fond du coeur que -toutes ces belles choses fussent destinées à un usage profane, quand on -aurait pu en faire de si jolis motets pour les saints de sa paroisse. M. -Bazin, qui s'était endormi dès les premières mesures, se réveilla au -bruit des félicitations qu'on adressait à Rameau; il y vint joindre les -siennes. - ---Ma foi, dit-il, je n'ai jamais rien entendu de si gentil: il est vrai -que je n'ai jamais été à l'Opéra; mais il y a un commencement à tout, et -c'est une dépense que je me permettrai pour aller entendre la petite -drôlerie de M. Rameau. - -Quant à Marchand, il était dans le ravissement. - ---Mon cher ami, disait-il, je vous connaissais comme un bien habile -organiste, comme un bien savant musicien, mais je ne vous aurais jamais -cru capable de faire de si belles choses. Tout est neuf, dans votre -ouvrage; si les symphonistes parviennent à vous bien exécuter, cet opéra -fera une révolution en musique; mais cela me semble bien difficile. Dans -cet admirable trio des Parques, au deuxième acte, il y a un passage -enharmonique qui leur donnera bien de la tablature. - ---Soyez tranquille, répondit Rameau, ils en viendront à bout avec du -temps et de la patience. Rappelez-vous que quand Lully voulut écrire son -premier opéra, il n'y avait à Paris que douze violons. Un an après, la -bande des vingt-quatre existait, et nous avons fait de bien grands -progrès depuis ce temps-là. Soyez tranquille, vous dis-je, tout cela -s'exécutera, je m'en charge. - -Le lendemain, M. de la Popelinière envoya chercher la partition pour la -faire copier. Rameau ne livra que le prologue et le premier acte, -pensant que cela suffirait pour l'audition. Pendant les huit jours -employés à la copie des parties, il courut chez les principaux -chanteurs, pour leur faire essayer ses morceaux, car pour être reçu à -l'Opéra, il n'était pas besoin alors d'être grand musicien, ni même de -savoir chanter: il suffisait d'avoir ce qu'on appelait une grande voix. -Les ressources de la voix de tête, et de la voix mixte, étaient tout à -fait inconnues, et les notes les plus élevées s'exécutaient toujours à -plein gosier. Aussi dut-il seriner ses airs aux chanteurs qui ne -savaient pas lire la musique. - -Cependant on devait un terme à M. Bazin et quelle qu'eût été son -admiration pour la musique de son locataire, il venait de temps en temps -lui rappeler sa dette; toutes ses démonstrations ne le convainquaient -que fort peu. - ---Comment se fait-il, mon voisin, lui disait-il, qu'un homme comme vous -n'ait pas une si chétive somme à sa disposition? - ---Je l'avais, et au delà, répondit Rameau, mais j'ai été obligé de -déposer 600 livres comme garantie d'un billet de pareille somme que j'ai -fait à M. Pellegrin, en cas de non-succès de mon opéra; comme je suis -convaincu qu'il réussira, je vous paierai avec cet argent. - -Force était à M. Bazin de se contenter de cette réponse, mais il n'était -pas trop satisfait, et le témoignait en grommelant chaque fois qu'il -rencontrait Mme Rameau. - -Le jour de l'audition vint enfin. M. de la Popelinière avait réuni chez -lui ce qu'il y avait de plus distingué à la cour et à la ville pour -entendre la musique de son protégé. Rameau était très-connu comme -musicien de théorie, les ouvrages qu'il avait publiés sur la division du -corps sonore, lui avaient acquis plus de renommée à l'académie des -sciences que dans le monde, et on était assez peu favorablement prévenu -sur le début d'un homme de cinquante ans dans une carrière qui demande -avant tout de la vivacité et de la fraîcheur d'imagination. L'ouverture, -comme toutes celles du temps, était un morceau fugué qui ne produisit -que peu d'effet. Le premier choeur du prologue: _Accourez, habitants des -bois_, fut mieux accueilli; l'assemblée paraissait indécise, les grands -seigneurs n'osaient se compromettre en applaudissant les premiers: les -morceaux suivants furent donc écoutés avec un silence religieux. Rameau, -qui conduisait la symphonie, voyait avec chagrin le peu d'effet que -produisait sa musique; le découragement se peignait dans ses traits, -lorsqu'après l'air charmant: _Plaisirs, doux vainqueurs_, un homme se -lève dans un coin du salon et montant sur un tabouret: - ---Très-bien! crie-t-il de loin à Rameau, c'est admirable, et je vous -garantis que cela réussira grandement. - -Tous les yeux se tournèrent vers le petit homme qui venait d'interrompre -si brusquement la répétition. Il était déjà redescendu à sa place; au -peu de luxe de ses vêtements, on crut un instant que c'était un intrus -qui s'était glissé dans l'assemblée; mais tout d'un coup Rameau lui -répond de sa place: - ---Merci, merci, M. Marchand, votre suffrage m'est plus cher que tous les -autres et il me suffira. - -Au nom du célèbre organiste, chacun comprit toute la portée de cet -assentiment donné en public, et à la fin du joli choeur: _A l'amour -rendons les armes_, qui termine le prologue, les applaudissements -éclatèrent de toutes parts. Les dispositions peu bienveillantes de -l'auditoire étaient totalement changées, et tous les morceaux du premier -acte furent applaudis et appréciés comme ils méritaient de l'être. -Rameau recevait les félicitations les plus empressées. M. de la -Popelinière rayonnait de joie, quand un homme assez pauvrement vêtu -s'approcha du musicien: il tira un papier de sa poche, et le déchirant -sur-le-champ: - ---Monsieur, dit-il, vous pouvez retirer vos 600 livres, quand on fait de -pareille musique, on n'a pas besoin de donner de garanties; voilà votre -billet. - -Chacun applaudit au procédé de Pellegrin, dont on connaissait la -pauvreté, et le poëte partagea les éloges qu'on prodiguait au musicien. - -Dès le lendemain, il fut question à l'Opéra de mettre à l'étude -_Hippolyte et Aricie_. Les rôles furent distribués aux premiers -chanteurs de l'époque, Chassé, Jelgot, Mlles Lemaure et Petitpas. Mlle -Camargo voulut danser dans l'ouvrage; malgré toutes ces protections, les -événements, les cabales reculèrent de beaucoup la première -représentation. Le sieur Thurer succéda au sieur Lecomte comme directeur -de l'Opéra. Les musiciens en pied firent tout ce qu'ils purent pour -entraver le nouveau venu: M. de Blamont, tout puissant comme -surintendant de la musique du roi, obtint qu'on remontât son ballet des -_fêtes grecques et romaines_, joué dix ans auparavant. La première -représentation était cependant fixée au 1er septembre, lorsque vint -l'ordre de donner plusieurs concerts aux Tuileries dans le courant -d'août. Les répétitions furent suspendues pendant tout ce mois, et -Rameau sollicita vainement de faire entendre quelques morceaux de son -opéra dans un de ces concerts. M. de Blamont s'arrangea de manière à ce -qu'on n'y exécutât que de sa propre musique. M. de la Popelinière vint -encore au secours de son protégé. - -M. le marquis de Mirepoix allait épouser Mlle Bernard de Rieux, -petite-fille du fameux Samuel Bernard, et par sa mère du célèbre comte -de Boulainvilliers. Le chevalier Bernard faisait préparer pour cette -noce une fête dont la splendeur devait surpasser tout ce qu'on avait vu -jusqu'à ce jour. M. de la Popelinière fit obtenir à Rameau la direction -du concert qu'on devait y donner. La fête eut lieu le 16 août dans -l'hôtel du chevalier Bernard, rue Neuve-Notre-Dame-des-Victoires. A sept -heures du soir toutes les façades de l'hôtel furent illuminées d'une -quantité prodigieuse de lampions et de terrines. Cette magnifique -illumination ne se bornait pas à l'hôtel; pour éclairer plus loin les -carrosses, on avait garni le mur du jardin des Petits-Pères de terrines -posées sur des consoles, depuis l'église jusqu'à l'angle, et très-avant -dans la rue Neuve-Saint-Augustin. On n'aura pas de peine à s'imaginer le -brillant de cette illumination, quand on saura que tous les lampions et -terrines étaient garnis de cire blanche, précaution que l'on avait cru -devoir prendre pour éviter la mauvaise odeur et préserver les habits des -dames et autres conviés qui étaient obligés de passer sous des arcades -illuminées. Le concert qui ouvrit la fête fut des plus magnifiques; -Rameau avait mis son amour-propre à faire choix des plus habiles -exécutants et des meilleurs morceaux. Après le concert, les conviés -passèrent dans une immense salle construite exprès dans les jardins de -l'hôtel, où était dressée une table en fer à cheval de plus de -soixante-dix couverts. Pendant tout le repas, on entendit une symphonie -mélodieuse, placée dans les tribunes, interrompue par intervalles par -des fanfares de trompettes et de timbales. Au milieu du souper, les -sieurs Charpentier et Danguy, célèbres concertants, l'un sur la musette -et l'autre sur la vielle, vinrent au milieu du fer à cheval exécuter des -morceaux que Rameau avait composés exprès pour cette occasion. A minuit -on se rendit à l'église Saint-Eustache, qui était aussi magnifiquement -illuminée que l'hôtel qu'on venait de quitter. - -Rameau avait obtenu de M. Forcroy, organiste de la paroisse, de lui -laisser toucher l'orgue pendant la célébration du mariage. Il le fit -avec une grande supériorité; c'étaient ses adieux à cet instrument, et -jamais il n'avait été si bien inspiré. Le lendemain, il reçut du -chevalier Bernard, une gratification de 1,200 livres pour les soins -qu'il s'était donnés. Depuis longtemps M. Bazin était payé, et Mme -Rameau était on ne peut plus heureuse. La bonne Mlle de Lombard -partageait toute sa joie. On avait beaucoup parlé des fêtes du mariage -du marquis de Mirepoix, et la bonne exécution du concert avait fait le -plus grand honneur à Rameau. Son opéra devait le lancer tout à fait, les -répétitions partielles étaient très-satisfaisantes; mais l'envie ne -dormait pas; la jalousie des musiciens répandait partout que c'était une -musique bizarre, incompréhensible, s'éloignant de toutes les règles -reçues, et bonne tout au plus pour les savants et les amateurs de -l'extraordinaire. La grande répétition vint enfin; les musiciens dont se -composait l'orchestre de l'Opéra étaient à leur poste. Malgré la -mauvaise volonté qu'on avait eu soin d'exciter parmi les exécutants, -tout alla assez bien jusqu'au second acte, celui de l'enfer; mais quand -arriva le passage enharmonique du trio des Parques, les musiciens -s'arrêtèrent court, reculant devant cette difficulté toute nouvelle pour -eux. Rameau pria tranquillement le chef d'orchestre de faire -recommencer: - ---Monsieur, c'est inexécutable, lui dit celui-ci. - ---Peut-être à première vue, dit Rameau; mais essayons. - -La seconde fois ne fut guère plus heureuse que la première, et la -troisième ne satisfit point le compositeur. Les musiciens murmurèrent, -quand on les pria encore de recommencer; et sur une nouvelle instance, -le chef d'orchestre déclara qu'il ne se chargeait pas de faire exécuter -une pareille musique, et jeta avec dépit son bâton de mesure sur le -théâtre, presque entre les jambes de Rameau. Celui-ci, sans se -déconcerter, fit du bout du pied rouler le bâton jusqu'au bord du -théâtre, et quand il fut à portée du musicien: - ---Apprenez, Monsieur, lui dit-il, qu'ici vous n'êtes que le maçon, et -que je suis l'architecte: recommencez le passage. - -Cette fermeté imposa aux récalcitrants. La difficulté fut vaincue cette -fois, et la répétition s'acheva sans encombre. - -C'était un grand événement alors qu'une première représentation. Il n'y -avait que trois théâtres à Paris, l'Opéra, la Comédie Française et la -Comédie-Italienne, et ces solennités avaient d'autant plus d'éclat -qu'elles étaient plus rares. Aussi tout Paris était-il en rumeur dans la -matinée du 1er octobre 1733. Toutes les avenues de l'Opéra étaient -encombrées des voitures de ceux qui allaient retenir leurs loges, et des -piétons qui venaient à l'avance pour être sûrs d'avoir des places. -Rameau avait à grand'peine obtenu une petite loge bien reculée pour sa -femme, Mlle de Lombard et son ami Marchand. Ses rivaux, plus puissants -et surtout plus intrigants que lui, avaient au contraire garni la salle -de leurs partisans. Comme le coeur de la pauvre Mme Rameau battait au -premier coup d'archet de l'ouverture; ses amis tâchaient vainement de la -rassurer; eux-mêmes auraient peut-être eu besoin de courage, car, dès le -premier acte, une violente cabale s'éleva dans le parterre, les rares -applaudissements qui s'étaient fait entendre au commencement de -l'ouvrage cessèrent tout d'un coup, et c'est avec un silence interrompu -seulement par des murmures désapprobateurs que furent accueillis les -derniers actes de l'opéra. Marchand était furieux; Mme Rameau était près -de se trouver mal; Mlle de Lombard n'osait dire ce qu'elle pensait, car -elle craignait que ce ne fût une vengeance du Ciel pour avoir abandonné -l'église pour le théâtre. Rameau se retira tristement chez lui. - ---Je me suis trompé, dit-il; j'ai cru que mon goût plairait. Il faut se -résigner, je renoncerai au théâtre. - -Cependant les habitués de l'Opéra s'étaient réunis au foyer après le -spectacle, et personne n'osait se prononcer pour une musique qui venait -d'être désapprouvée généralement. Seul, au milieu d'un groupe nombreux, -M. de la Popelinière essayait de défendre l'oeuvre de son protégé. - ---Mais, lui répondait-on, nous avons vu des musiciens qui ne sont -nullement partisans de cette musique. - ---Fadaise! disait le fermier général, c'est qu'ils sont eux-mêmes -parties intéressées. - ---Interrogeons l'un d'eux! s'écrie le prince de Conti. - -Justement Campra vint à passer. C'était un homme juste, et qui -heureusement n'avait pris aucune part aux cabales dirigées contre -Rameau. - ---Eh! bien, que pensez-vous de cela? lui dit le prince. - ---Monseigneur, répondit le musicien, il y a dans cet opéra assez de -musique pour en faire dix comme ceux qu'on nous représente tous les -jours. Cet homme-là nous éclipsera tous. - -Le mot courut, fit fortune, et à la deuxième représentation, des beautés -toutes nouvelles se révélèrent aux auditeurs attentifs. Le succès fut -moins grand qu'à la troisième, qu'à la quatrième, qu'à toutes les -représentations suivantes. - -L'ouvrage fut joué trente fois de suite avec un applaudissement -universel, et Rameau consolé ne renonça pas au théâtre, car il donna -plus de vingt-trois ouvrages, tant opéras que ballets. - -Après le grand succès d'_Hippolyte et Aricie_, le pauvre organiste était -devenu un homme trop célèbre pour conserver sa modeste retraite de la -rue du Chantre, et ce fut avec une véritable peine que M. Bazin, dont -l'estime pour son locataire croissait à mesure que celui-ci s'élevait -davantage, apprit un jour qu'il allait transporter son domicile rue des -Bons-Enfants, à l'hôtel d'Effiat, pour être plus près de l'Opéra, qui -allait seul l'occuper. Mme Rameau avait bien un autre chagrin, c'était -de se séparer de la bonne Mlle de Lombard, dont la société lui devenait -à chaque instant plus précieuse, car les occupations multipliées de son -mari la rendaient de jour en jour plus solitaire. Elle n'osait lui -confier son chagrin; mais le compositeur s'était attaché à la vieille -demoiselle, qui lui rendait souvent le service de remettre au net ses -brouillons de musique. Ce fut donc lui qui fit la proposition à Mlle de -Lombard de venir demeurer avec eux. La vieille demoiselle accepta avec -joie, et fut la meilleure amie de ce couple respectable, jusqu'à la fin -de ses jours. - -Presque tous les ouvrages de Rameau eurent un grand succès. Un de ses -opéras, entre autres, _Castor et Pollux_, réussit tellement qu'un de ses -rivaux, Mouret, en devint fou de jalousie. Enfermé à Charenton, il -chantait continuellement le choeur des démons: _Qu'au feu du tonnerre_, -de Castor et Pollux. Rameau fut un des plus grands musiciens qui aient -jamais existé. Lui seul a réuni la double qualité de théoricien et de -compositeur. Ses airs de danse eurent tant de succès, que pendant -longtemps on n'en exécuta pas d'autres en Italie. Un de ses ouvrages, -_Zoroastre_, fut traduit en italien, et joué à Dresde, avec le plus -grand succès. Un autre opéra, _Platée_, produisit 32 mille livres en six -représentations. En 1747, l'Opéra lui fit une pension de 1,500 livres, -dont il a joui jusqu'à sa mort. Il venait d'être décoré de l'ordre de -Saint-Michel et anobli, lorsqu'il mourut, le 12 septembre 1764. - -Il est peu de personnes de notre génération qui se rappellent avoir -entendu exécuter la musique de Rameau. Le malheur des compositeurs est -que la musique est un art qui n'a pas de bases solides, comme la -peinture, par exemple, dont le but est l'imitation de la nature: -l'unique but de la musique est de charmer l'oreille et d'émouvoir le -coeur, mais elle repose entièrement sur la mode, et il n'est pas de -beautés éternelles en musique. A l'inimitable Lully, dont nous ne -connaissons plus que le nom, succéda l'inimitable Rameau, dont nous -n'avons jamais entendu une note; car les musiciens sont tous déclarés -inimitables par leurs contemporains, jusqu'à ce qu'ils soient détrônés -par un rival dont le règne doit aussi céder à un successeur plus ou -moins éloigné. Mais les curieux de musique qui vont consulter les -vieilles partitions aujourd'hui ignorées, trouvent dans celles de Rameau -des idées d'une nouveauté et d'une fraîcheur étonnantes pour le temps où -elles ont été émises; il n'y a donc que la curiosité qu'excite tout ce -qui se rattache à ce grand homme, qui puisse faire excuser la -complaisance avec laquelle nous nous sommes étendus sur quelques détails -de sa vie. - - - - -UNE CONSPIRATION SOUS LOUIS XVIII - - -Les gens du monde se font l'idée la plus fausse qu'on puisse imaginer -des artistes en général, et surtout de ceux de théâtre, avec lesquels -ils se trouvent le moins en rapport. A les entendre, c'est une vie de -paresse, d'insouciance et de plaisir que celle du comédien. Ils ne se -réunissent entre eux que pour des orgies ou des parties fines; toujours -gais, toujours contents, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune; -ce sont les gens les plus heureux du monde; quel mal ont-ils donc en -effet à se donner? la peine de venir le soir s'affubler d'un costume -analogue au rôle qu'ils vont réciter devant un public qui les paie -amplement en applaudissements de la légère fatigue qu'ils éprouvent; -sans compter les énormes appointements que le directeur est obligé de -leur payer à la fin du mois. Cette opinion est loin d'être partagée par -les personnes qui fréquentent l'intérieur des théâtres. Quelle vie plus -remplie, plus laborieuse que celle du véritable artiste! Que de -privations il doit s'imposer, que d'études il doit faire, s'il veut -atteindre un rang élevé dans son art, ou le conserver, s'il y est -parvenu! Quand vos yeux sont charmés des grâces séduisantes de cette -ravissante bayadère qui, le sourire sur les lèvres, vous paraît exécuter -avec tant d'aisance et de facilité ces pas gracieux qui arrachent vos -applaudissements, certes, vous ne vous imaginez pas tout ce que lui a -coûté et ce que lui coûte chaque jour de travail pour arriver à ce -résultat. Et ne croyez pas que le but une fois atteint, il ne faille pas -un travail incroyable pour s'y maintenir. Chaque fois que la déesse de -la danse, que l'inimitable Taglioni doit paraître devant le public, dès -le matin elle s'exerce comme ferait une commençante; pendant des heures -entières, elle pratique ces premiers éléments de la danse, qui doivent -lui conserver sa souplesse et sa vigueur: puis, épuisée de fatigue, elle -prend un peu de repos, et après un léger repas, elle paraît devant le -public, qui se retire transporté d'admiration, lorsque l'artiste rentre -chez elle exténuée, pour recommencer le lendemain matin ce travail -qu'elle ne négligera pas un seul jour, tant qu'elle voudra conserver sa -supériorité si marquée. Quand la Malibran devait chanter, le matin, elle -restait des heures à faire des gammes dans tous les tons et tous les -exercices de voix possibles, mais sans jamais essayer de chanter le rôle -qu'elle devait dire le soir, pour conserver toute son inspiration, et -néanmoins avoir la voix assez assouplie et assez docile pour que toutes -les fantaisies artistiques qu'elle improvisait si délicieusement, lui -vinssent avec cette sûreté d'exécution qui ne lui a jamais manqué. Il y -en aurait trop à dire sur les travaux des grands artistes, des artistes -consciencieux et véritablement dignes de ce nom. C'est d'une classe -beaucoup plus modeste, des choristes d'opéra que je veux m'occuper -aujourd'hui. - -Je ne prétends pas vous dire que leur art exige de grandes études, et -des travaux bien assidus. Hors les heures consacrées aux répétitions et -aux représentations, leur temps est à eux tout entier, mais leurs -appointements sont modiques, et ne peuvent suffire à leur existence; -aussi n'existe-t-il pas de plus grands cumulards que les choristes: les -uns donnent des leçons de musique à la petite propriété, ou copient de -la musique; presque tous chantent dans les églises, renouvelant la vie -de l'abbé Pellegrin, qui - - ... Dînait de l'autel et soupait du théâtre. - -D'autres sont musiciens dans les légions de la garde nationale, ou dans -les bals qui ne commencent qu'à l'heure où finissent les spectacles. A -force de travail et de peine, il en est qui parviennent à se faire 4 ou -5 mille francs de revenu, année commune; lorsqu'ils sont jeunes, -ambitieux, et se sentent quelques dispositions, alors ils économisent de -quoi acheter une garde-robe, et se lancent en province, d'où ils nous -reviennent quelquefois avec un talent digne de nos premiers théâtres. -Tel fut un de nos meilleurs ténors dont je vous ai déjà raconté une -aventure, lorsqu'il fit ses premiers pas dans la carrière qu'il a depuis -parcourue avec tant de succès[3]. C'est encore le héros de l'historiette -que je veux vous raconter. - - [3] _Un début en province_. - -C'était dans les premières années de la Restauration. Louis XVIII -n'était pas dévot, mais il croyait de sa politique de le paraître, et -voulant donner un exemple édifiant à ses fidèles sujets et complaire à -son entourage de cour, qui lui persuadait que ce n'était que par la -religion qu'il parviendrait à abattre l'hydre révolutionnaire, il -résolut de donner un grand spectacle d'humilité chrétienne, en allant -solennellement faire ses pâques à sa paroisse, en l'église -Saint-Germain-l'Auxerrois. C'était par une belle matinée d'avril, et dès -le matin les troupes étaient sur pieds pour former la haie dans le court -espace qui sépare le palais des Tuileries de l'antique église. Une foule -immense remplissait les cours du Carrousel et la façade du Louvre où ont -reposé pendant dix ans les victimes de Juillet, en compagnie d'un -factionnaire, de deux ou trois bonnes d'enfants et de quelques caniches. - -Le roi était dans une immense calèche découverte avec toute sa famille. -Sa figure narquoise contrastait avec les visages, plus conformes à la -circonstance, de son frère le comte d'Artois, et de sa nièce la duchesse -d'Angoulême, dont l'auguste époux avait, selon l'usage, l'air de ne -penser à rien, tandis que son frère le duc de Berry paraissait assez -ennuyé de cette cérémonie qui ne plaisait guère à ses habitudes, mais à -laquelle son respect pour son oncle le forçait à se prêter. Le roi -promenait sur la foule cet oeil bleu et perçant, si spirituel et si -incisif, donnait force coups de chapeaux, saluait à droite et à gauche, -quand les cris de: Vive la famille royale! vivent les Bourbons! venaient -jusqu'à lui; enfin il faisait son métier de roi en promenade, de la -manière la plus satisfaisante. De temps en temps, pourtant, sa figure -prenait une expression sombre qu'il s'efforçait de réprimer à l'instant; -c'est lorsque parmi les gardes royaux au milieu desquels passait le -cortége, il apercevait la figure basanée et les longues moustaches d'un -de ces vieux grognards qu'on avait incorporés dans la nouvelle milice -d'élite. Le bruit du canon, la foule qui se pressait autour d'eux, cet -air de fête général, rappelaient à ces vieux soldats des souvenirs qui -contrastaient péniblement pour eux avec le présent. Ils se rappelaient -leur entrée à Vienne, à Berlin, dans les principales capitales de -l'Europe, leur retour triomphant à Paris, ces acclamations qui alors -étaient pour eux, ces cris de: Vive la Grande Armée! vive Napoléon! qui -tant de fois avaient fait battre leurs coeurs, tandis que maintenant -leur règne, celui du sabre, était passé; ils se voyaient réduits à faire -escorte à un roi qui allait communier. Mais il faut le dire, la -physionomie des bourgeois placés derrière eux était tout autre: là, on -lisait le contentement. Nous avons toujours admiré Napoléon; mais à -l'époque de sa chute, on ne l'aimait pas, et l'espoir de la paix et de -la tranquillité avait fait bien des partisans à son successeur. Qui ne -se rappelle avoir vu des mères serrer avec amour leurs enfants contre -leur sein, et s'écrier: au moins maintenant nous pourrons mourir avant -eux! La conscription avait bien été rétablie, malgré les promesses -imprudentes du comte d'Artois, mais toute chance de guerre paraissait -impossible, et le service militaire ne semblait qu'une corvée assez -douce, dont on pouvait d'ailleurs s'exempter à prix d'argent, tandis que -sous l'Empire les familles après s'être ruinées pour racheter un enfant -chéri, l'espoir de leur race, se l'étaient vu enlever comme garde -d'honneur, et le voyaient tomber enfin, quoi qu'un peu plus tard, sous -le fer ennemi. - -Le cortége était arrivé devant l'église, presque entièrement tendue de -vieilles tapisseries des Gobelins, représentant la naissance de Vénus, -les travaux d'Hercule, ou tout autre sujet mythologique qui contrastait -grotesquement avec l'objet de la cérémonie pour laquelle elles avaient -été mises au jour. Une espèce de tente était dressée devant le porche de -l'église; la musique de la garde nationale faisait entendre les chants -de: _Vive Henri IV_, _Charmante Gabrielle_, et _Où peut-on être mieux -qu'au sein de sa famille_, qu'on était alors convenu d'appeler des airs -nationaux, comme depuis on a donné le même titre à l'air allemand, sur -lequel M. Delavigne a appliqué les vers de la _Parisienne_. Louis XVIII -descendit péniblement de sa voiture et s'apprêtait à entrer dans -l'église, lorsque le curé parut à la tête de son clergé, et commença une -fort belle harangue; cela fit faire la grimace au roi qui prévit que -grâce à la faconde du digne pasteur, il allait être forcé de se tenir -sur ses jambes, chose qu'il avait en horreur. Cependant, comme il -s'était promis de se sacrifier en tout ce jour-là, il fit d'abord -très-bonne contenance; mais l'éloquence du curé prenant une extension -démesurée, il commença à se dandiner tantôt sur une jambe, tantôt sur -l'autre. Cette habitude, cette allure bourbonnienne était si connue, -qu'on fut loin de la prendre pour une marque d'impatience, et le pauvre -roi cherchait en vain autour de lui une figure qui sympathisât avec ses -souffrances; il aperçut enfin le duc de Berry, qui ne paraissait pas -prêter grande attention au discours; il lui fit signe de s'approcher: - ---Berry, c'est terriblement long. - ---Oui, Sire. - ---Est-ce que ce ne sera pas bientôt fini? - ---Sire, je partage toute votre impatience. - ---Non pas vraiment, car vous avez de bonnes jambes, et moi je ne puis -plus tenir sur les miennes, et je souffre horriblement. Est-ce qu'il n'y -aurait pas moyen de finir ce supplice. - ---Si fait, Sire, rien n'est plus facile, et si vous m'y autorisez... - ---Oui, Berry, allez, mais que cela n'ait pas l'air de venir de moi. - -Le duc de Berry s'approchant d'un officier des gardes du corps, lui dit -quelques mots à l'oreille. Dès ce moment Louis XVIII eut l'air de prêter -une plus grande attention au discours; le curé enchanté arrondissait ses -périodes et donnait cours à sa verbeuse éloquence, quand tout d'un coup -sa voix est couverte par les boum boum de la grosse caisse, et les -mugissements des ophicléides et des trombones. La musique venait -d'entonner l'air de _Vive le roi, vive la France_; les acclamations -s'élèvent de toutes parts, le bruit des cloches sonnées à grande volée -vient s'y mêler. C'est un brouhaha universel, ceux qui entourent le roi -se regardent d'un air ébahi; le curé reste la bouche béante, confondu de -cette interruption inattendue. Louis XVIII paraît impassible, mais un -sourire imperceptible remercie le duc de Berry du service qu'il vient de -lui rendre. Il fait un pas en avant, le clergé le précède, toute la cour -le suit, et bientôt il se trouve commodément assis dans un des fauteuils -dorés disposés à l'entrée du choeur pour la famille royale. Le peuple -n'est admis que dans les bas-côtés, tandis que la nef est remplie de la -suite du Roi, entouré lui-même de ses plus fidèles serviteurs, qui par -derrière semblent lui faire un rempart de leurs corps, mais personne -n'est placé devant lui. - -Cependant l'office commence: il peut durer autant que l'on voudra. Louis -XVIII est comme cloué dans son fauteuil, plusieurs coussins sont -disposés devant lui de manière à ce que les génuflexions obligées lui -soient aussi douces que possible. Les chantres psalmodient les heures -qui précèdent la grand'messe, les prêtres sont dans leurs stalles, le -choeur est presque entièrement vide, lorsqu'un personnage sort par la -porte d'une sacristie. C'est un grand jeune homme maigre, revêtu d'une -soutane et d'un surplis, il traverse rapidement le choeur pour aller se -mettre dans une des stalles, mais il s'aperçoit qu'il a oublié de -s'incliner devant le tabernacle: il revient vers l'autel et fléchit le -genou sur une des marches. Un bruit singulier se fait entendre, c'est -celui d'une épée qui s'échappant de sa soutane, glisse sur les dalles. -Le jeune homme se hâte de cacher l'arme meurtrière recouverte par les -habits pacifiques du lévite, et regagne sa place où il entonne -tranquillement le verset du psaume que l'on chante. Cette tranquillité -est loin d'être partagée par ceux qui entourent le roi. Les visages -pâlissent, on chuchote, on donne des ordres, les crosses des fusils -retentissent sur le marbre sonore du temple; on va, on vient, le mot est -donné en un instant; on commence à faire évacuer les bas-côtés, qui se -garnissent de troupes: le roi demande la cause de ce tumulte; un de ses -aides de camp lui parle à voix basse et bientôt ce mot circule dans -toutes les bouches: un prêtre armé qui en veut aux jours du roi! -Cependant le malencontreux auteur de tout ce remue-ménage, dont il ne se -doute guère être la cause, continue à psalmodier d'une voix ferme et -vibrante, lorsque deux grands officiers s'approchent de lui. L'un d'eux -lui adresse la parole. - ---Monsieur, suivez-nous à l'instant. - ---Pardon, Monsieur, je ne puis pas. Je suis nécessaire ici, quand la -cérémonie sera terminée, je suis tout à votre service; et il se remet à -chanter de plus belle. - ---Monsieur, il faut nous suivre à l'instant! je vous le répète, mais -tâchons d'éviter le bruit et de ne pas faire de scandale, venez à la -sacristie, toute résistance serait inutile; ne nous contraignez pas à -employer la force. - ---Puisque je ne puis pas faire autrement, je vous suivrai, mais je vous -prie de faire attention que c'est vous qui me forcez à quitter mon -poste, je vous suis. - -La sacristie est pleine de soldats, notre jeune homme se voit en entrant -placé entre deux fusiliers qui ne lui laissent pas faire un geste. - ---Ah çà! m'expliquera-t-on ce que cela veut dire? s'écrie-t-il. - ---Contentez-vous de répondre à Monsieur, lui dit-on, en lui montrant une -homme revêtu d'une écharpe blanche, placé près d'une table à laquelle -est assis un autre individu muni de tout ce qu'il faut pour écrire. -L'interrogatoire commence: - ---Vous avez des armes sur vous? - ---Des armes! non, j'ai une épée, voilà tout. - ---Mettez qu'il avoue être armé. - ---Pourquoi avez-vous caché si soigneusement cette épée sous votre -soutane? - ---Parce que l'usage n'est pas de la porter par-dessus. - ---Monsieur, pas de plaisanteries, songez qu'une accusation grave pèse -contre vous, qu'il y va de votre tête. - ---De ma tête! ah çà! est-ce que c'est une mystification? commençons donc -à nous entendre. - ---Votre profession? - ---Musicien. - ---Et pourquoi un musicien se déguise-t-il en prêtre? et cache-t-il des -armes sous ces habits d'emprunt? - ---Ces habits sont les miens et cette épée aussi. Je suis trombone de la -garde nationale et chantre de cette église: j'attendais la fin du -discours de monsieur le curé pour venir après la fanfare me déshabiller -ici, et chanter mon office; mais on ne l'a pas laissé finir, ce brave -homme, on nous a dit de jouer au milieu de son sermon, et quand je suis -accouru ici, je n'ai eu que le temps de passer ma soutane par-dessus mon -uniforme; et maintenant, avec votre permission, je vais l'ôter tout à -fait, car l'office est presque fini, et ma légion me réclame. - -Ici la scène change, les juges se mettent à rire; le procès-verbal -commencé est déchiré, et l'accusé partage bientôt l'hilarité de ses -juges, en apprenant que lui, pauvre diable, a été pris pour un -conspirateur et a failli mettre tout le gouvernement en émoi. Le calme -et la tranquillité se rétablissent dans l'église, les bas-côtés sont de -nouveau livrés à l'empressement du peuple qui ne peut rien voir; et le -roi en apprenant la cause futile de tout ce tumulte, a grand'peine à -tenir son sérieux. En sortant de l'église, il cherche à reconnaître -parmi le groupe de musiciens celui qui a causé tant d'inquiétude, et -l'aperçoit les joues gonflées comme un borée de dessus de porte, -soufflant avec ardeur dans son trombone. Le roi sourit de nouveau et lui -fait en partant un petit signe de tête, comme pour le remettre de -l'émotion qu'a dû lui causer sa courte arrestation. Je crois que le -tromboniste fut si ravi de cette marque de royale faveur, qu'il resta -court de quelques mesures, ce qui ne lui arrivait jamais, mais je ne -suis pas bien sûr de cette circonstance; si vous voulez en être certain, -pour la plus grande fidélité de l'histoire, demandez-le au _postillon de -Longjumeau_ ou plutôt à celui qui le représente et le chante d'une -manière si originale, car le conspirateur n'était autre que _Chollet_ -qui depuis a si bien fait son chemin, mais qui aime à se rappeler et à -raconter à ses amis les commencements pénibles de sa vie d'artiste. -Voilà comment je suis devenu son historien. Dieu veuille que quelque -théâtre, quelque paroisse ou quelque musique de légion, nourrisse encore -dans son sein un acteur digne de succéder au chanteur favori du public -de l'Opéra-Comique. - - - - -JEAN-JACQUES ROUSSEAU MUSICIEN - - -I - -Le paradoxe est une chose charmante dans la bouche d'un homme d'esprit; -c'est un instrument dont il se sert pour lancer sur ses auditeurs -éblouis une myriade de traits brillants comme l'éclair, mais aussi peu -durables que ce météore passager; on sait que la raison n'a rien à faire -dans ces sortes de luttes d'esprit, et cependant le plus grand charme du -paradoxe est d'emprunter l'apparence du raisonnement. - -Mais que penser du paradoxe mis en action et pris au sérieux? Que dire -d'un homme dont la vie comme les écrits n'ont été qu'une longue suite de -contradictions? Quel sentiment peut inspirer celui qui fut assez -courageux pour se priver des douceurs de la paternité parce qu'il était -trop lâche pour oser en affronter les douleurs, même dans l'avenir? - -Quel jugement peut-on porter sur l'écrivain qui, en traçant ses -honteuses confusions, a encore l'orgueil de dire: «Je fais ce que nul -homme n'a osé faire, vienne le jour du jugement suprême et je pourrai -paraître devant Dieu, mon livre à la main, en disant: - -«Voilà ma vie et ce que je fus!» - -Non, Rousseau ne se mentait pas à lui-même à ce point, il mentait pour -les autres. Lorsqu'il se disait malheureux de sa gloire et de sa -renommée, il voulait qu'on le crût, mais il savait bien qu'il ne disait -pas vrai. Ses bizarreries étaient calculées, sa fausse sensibilité -l'était aussi. Les persécutions dont il se plaignait étaient sa joie et -son orgueil; il les appelait et craignait de ne pas se désigner assez -lui-même par sa renommée et l'éclat du nom qu'il portait. Lorsqu'exilé -de France, il venait s'établir à Paris, lorsqu'il voyait qu'on y -tolérait sa présence et qu'on ne songeait pas à l'inquiéter, -qu'inventait-il? De se déguiser en Arménien, prétendant que ce costume -était plus commode. Heureux d'ameuter les polissons et les imbéciles par -l'étrangeté de son costume, à une époque où régnait une sorte -d'étiquette et de hiérarchie dans les habits de toutes les professions, -il dut certes s'indigner étrangement de ne point parvenir à s'attirer la -colère de la police, et de n'exciter, par cette grotesque mascarade, que -les sourires et la pitié des honnêtes gens. - -Si l'odieux et l'horrible n'avaient stigmatisé de traits ineffaçables -l'époque sanglante de nos troubles révolutionnaires, le ridicule -n'aurait-il pas suffi pour caractériser les temps où un tel homme fut -presque déifié et où des fêtes nationales signalaient la translation -triomphale de ses cendres au Panthéon? - -Le peu de sympathie que j'éprouve pour les ouvrages et surtout pour la -personne de Jean-Jacques me conduirait trop loin, et j'ai besoin de me -rappeler que je ne dois parler de lui que comme musicien. - -Ce fut certes une chose rare au XVIIIe siècle, alors qu'il était bien -généralement reconnu qu'un musicien ne pouvait être autre chose qu'une -machine à musique, incapable d'avoir une idée en dehors de son art, -alors que Voltaire, accueillant Grétry, lui disait: «Vous êtes musicien -et homme d'esprit, Monsieur, la chose est rare.» Ce fut, dis-je, une -anomalie phénoménale que celle qu'offrit l'exemple d'un homme éminent -dans les lettres et dans la philosophie, ne se contentant pas de se dire -musicien, mais exerçant en outre presque tous les degrés de cette -profession, sauf la qualité d'instrumentiste qui lui manquait, et se -montrant tour à tour copiste, écrivain didactique, critique, théoricien -et compositeur. - -Le plus curieux est que celui qui tenta d'embrasser toutes les branches -de l'art musical, en connaissait à peine les premiers éléments, ne put -jamais parvenir à solfier proprement un air, ne comprenait rien à la vue -d'une partition, et était moins embarrassé pour en écrire une que pour -lire celle d'un autre. - -Cette ignorance presque complète d'un art où il prétendait s'ériger en -réformateur, en censeur et en maître, sera facilement démontrée par -l'examen de ses écrits et de ses oeuvres. - -Rousseau n'apprit la musique que fort tard; mais, tout jeune enfant, il -était déjà sensible à ses accents. Une de tes tantes lui chantait des -chansons populaires: - -«Je suis persuadé, dit-il dans ses _Confessions_, que je lui dois le -goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s'est bien développée -en moi que longtemps après... L'attrait que son chant avait pour moi fut -tel, que non-seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours -restées dans la mémoire, mais qu'il m'en revient même, aujourd'hui que -je l'ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se -retracent, à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis -exprimer.» - -Jean-Jacques n'eut occasion d'entendre aucune musique pendant toute son -enfance; après sa conversion au catholicisme, il entendit pour la -première fois la messe en musique dans la chapelle du roi de Sardaigne, -et il alla l'entendre chaque matin. «Ce prince avait alors la meilleure -symphonie de l'Europe. Somis, Desjardins, Bezozzi, y brillaient -alternativement. Il n'en fallait pas tant pour attirer un jeune homme -que le son du moindre instrument, pourvu qu'il fût juste, transportait -d'aise.» - -Il avait reçu quelques leçons élémentaires, et à bâtons rompus, de Mme -de Warens. Lorsqu'il entra au séminaire, il emporta de chez elle un -livre de musique, c'étaient les cantates de Clérembault. Quoique -Rousseau ne connût pas alors, d'après son propre aveu, le quart des -signes de musique, il parvint à déchiffrer et à chanter seul le premier -air d'une de ces cantates. Il ne dit pas, à la vérité, combien de temps -il employa à cette entreprise. Il faut croire, néanmoins, que cette -étude contribua un peu à lui faire négliger ses travaux scientifiques et -théologiques, car il ne tarda pas à être renvoyé du séminaire avec un -brevet complet d'incapacité. - -Rousseau rapporta en triomphe les cantates de Clérembault chez Mme de -Warens. Celle-ci, toujours bonne, consentit à s'émerveiller des progrès -qu'il avait faits en musique, et, pour se conformer à ce qui était son -goût dominant du moment, elle le plaça à la maîtrise d'Annecy. - -Les détails que donne Rousseau sur son séjour de près d'une année dans -cette maîtrise sont assez curieux. Ils font connaître ce qu'étaient ces -établissements répandus sur toute la surface de la France, et qui tous -ont disparu à la Révolution: c'était la pépinière d'où l'on tirait tous -les musiciens, instrumentistes, chanteurs ou compositeurs. L'Eglise -travaillait alors pour le théâtre, et l'opéra ne se recrutait que dans -les maîtrises, pour le personnel masculin. Quant aux chanteuses, elles -se formaient d'elles-mêmes. Les femmes ont la perception plus vive et le -sentiment plus fin dans les arts d'imitation; elles apprennent mieux et -plus vite: le petit nombre de professions que nous leur avons réservées -sera d'ailleurs toujours cause du nombreux contingent qu'elles offriront -aux entreprises théâtrales. - -La vie des musiciens chargés de la direction des maîtrises était des -plus heureuses; ils devaient, suivant l'allocation qu'ils recevaient du -clergé, enseigner un certain nombre d'élèves qui participaient à -l'exécution des offices en musique. Non-seulement on leur permettait de -prendre des élèves pensionnaires au-delà du nombre fixé, mais ils -étaient même protégés et encouragés dans cette augmentation de -personnel, parce que c'était un moyen de donner, sans qu'il en coûtât -rien à l'Eglise, plus d'effet et d'éclat aux cérémonies religieuses et -musicales. - -Il existait souvent des rivalités de chapitre à chapitre, pour tel bon -compositeur, tel organiste habile, tel chanteur à la voix puissante et -sonore, et, en fin de compte, cette concurrence tournait toujours au -profit des artistes qu'on s'enviait, soit qu'on augmentât leurs -appointements pour les retenir, soit qu'on leur offrît plus d'avantages -pour les enlever. - -Il y avait bien quelques revers de médaille. Quelques membres du clergé -n'avaient pas toujours pour le maître de chapelle ces égards dont les -artistes sont si avides; quelques ecclésiastiques avaient quelquefois le -tort de ne les considérer que comme des gens à gages, à qui l'on ne -devait rien, une fois qu'on leur avait donné le prix de leur talent, non -plus qu'au suisse ou au bedeau, dont on payait la prestance et la bonne -mine. - -Le chef de la maîtrise avait sous ses ordres tous ses musiciens; mais, -hors de là, il ne connaissait que des supérieurs. Le chantre (qui était -ordinairement un ecclésiastique, car c'était alors une dignité) avait la -direction du choeur, c'étaient des conflits perpétuels entre lui et le -maître de chapelle. Ce qui se passa à la maîtrise où était Jean-Jacques -en offre un exemple. - -Dans la semaine sainte, l'évêque d'Annecy donnait habituellement un -dîner de règle à ses chanoines. On négligea, une année, contre l'usage, -d'y engager le chantre et le maître de chapelle. Celui-ci pria le -chantre, comme ecclésiastique et comme son supérieur, d'aller réclamer -contre l'affront commun qu'ils recevaient. Le chantre, qui se nommait -l'abbé de Vidonne, ne réussit qu'à moitié dans sa négociation, -c'est-à-dire qu'il se fit inviter, mais il laissa maintenir l'exclusion -dont était victime le pauvre M. Lemaître, le directeur de la maîtrise. -Une altercation s'éleva naturellement entre l'admis et l'éliminé, et le -chantre finit par dire qu'il n'était pas étonnant qu'on repoussât un -gagiste qui n'était ni noble, ni prêtre. L'injure était trop grande pour -ne pas exiger une vengeance; elle ne se fit pas attendre. - -On était à la veille des fêtes de Pâques, une des plus importantes -solennités de l'Eglise. Priver le chapitre de musique pour ces -imposantes cérémonies, c'était prouver combien on avait eu tort de -méconnaître la valeur et l'importance du maître de chapelle. Ce fut à ce -projet que s'attacha le vindicatif musicien. - -Il lui fallait des complices: Jean-Jacques et Mme de Warens lui en -servirent; le premier lui offrit de l'accompagner dans sa fuite, la -seconde lui aida à emporter sa caisse de musique, ce qui était le plus -essentiel, puisque, sans ce qu'elle contenait, il n'y avait plus -d'exécution musicale possible à la cathédrale. - -Pour rendre la vengeance plus piquante, les deux fugitifs allèrent -demander l'hospitalité au curé de Seyssel, qui était lui-même chanoine -de Saint-Pierre. Le bruit de leur escapade n'était pas encore parvenu -jusqu'à lui; ils lui firent croire qu'ils allaient à Belley par ordre de -l'archevêque, et le bon curé leur en facilita les moyens et se chargea -même de faire parvenir la caisse de musique à Lyon, où ils avaient dit -qu'ils se rendraient ensuite. - -Une fois en terre de France, ils se croyaient à l'abri de toute -poursuite. Aussi se proposaient-ils de mener joyeuse vie à Lyon, où le -talent de Lemaître ne pouvait manquer de le faire bien accueillir. Ce -malheureux était sujet à des attaques d'épilepsie. Un jour, dans une rue -de Lyon, il ressent une atteinte de cette cruelle maladie; tandis qu'il -gît à terre, écumant et se tordant dans d'horribles convulsions, -Rousseau, par une résolution qu'il n'entreprend du reste d'expliquer ni -d'excuser, l'abandonne au milieu des étrangers accourus pour le secourir -et prend la fuite, sans plus de souci de celui qui était à la fois son -maître, son compagnon de voyage et son ami. - -Ce que devint le pauvre Lemaître, nul ne l'a su. Sa caisse de musique -fut saisie et renvoyée, sur leur réclamation, aux chanoines d'Annecy par -les chanoines de Lyon. C'était le gagne-pain du maître de chapelle, -l'oeuvre de toute sa vie. La misère, le désespoir, et la mort peut-être, -furent le résultat de la confiance qu'il avait placée dans son ingrat -élève. Quant à celui-ci, il ne fut guère bien récompensé de sa mauvaise -action: il était retourné au bercail de Mme de Warens pour mendier de -nouveau sa protection; mais Mme de Warens était partie. Il retrouva -heureusement une espèce de musicien mauvais sujet, dont il s'était déjà -engoué avant son entrée à la maîtrise. Il alla se loger avec lui; mais -le musicien avait autre chose à faire que d'enseigner son art gratis à -son commensal, et Rousseau allait se promener en rêvassant dans la -campagne, pendant que l'autre vaquait à ses leçons. - -Cette belle vie ne dura pas longtemps. En l'absence de Mme de Warens, -Rousseau s'était amouraché de sa femme de chambre, Mlle Merceret: -celle-ci lui propose de l'accompagner à Fribourg, qu'habite son père et -où elle espère avoir des nouvelles de sa maîtresse. En route, on fait -des projets de mariage; mais, à peine arrivés au but, les futurs -conjoints étaient dégoûtés l'un de l'autre. La Merceret resta chez ses -parents et Rousseau partit, marchant devant lui, ne sachant où il irait. - -Il arriva ainsi à Lausanne, ayant dépensé son dernier kreutzer; mais le -courage et surtout l'impudence ne lui manquèrent pas. Les souvenirs de -son ami Venture lui vinrent en aide. Ce Venture était un musicien assez -habile. N'ayant pas assez de tenue et de conduite pour pouvoir se fixer -en aucune ville, il allait d'un lieu à l'autre, et ses talents le -faisaient toujours bien accueillir, jusqu'à ce que ses moeurs le fissent -chasser; mais cela ne l'embarrassait guère. - -Un musicien pouvait alors voyager presque sans un sol, en prenant pour -étapes les nombreuses maîtrises, où il était toujours sûr d'être -hébergé, fêté et même payé si l'on mettait son talent à contribution, ce -qui arrivait souvent; car un chanteur étranger était accueilli dans une -chapelle de cathédrale, comme l'est aujourd'hui un acteur en tournée -dans un théâtre de province: cela s'appelait _vicarier_. Ces moeurs -musicales sont aujourd'hui tout à fait inconnues; mais il n'est pas -mauvais que les musiciens se les rappellent de temps en temps, ne fût-ce -que pour ne pas devenir trop fiers, et pour se souvenir qu'ils ne sont -pas encore trop loin de leur bohème native. - -Une existence si attrayante ne pouvait manquer de séduire Rousseau; il -oubliait seulement qu'il ne lui manquait, pour être musicien, que de -savoir la musique. Cet obstacle ne l'arrêta pas un instant. Il alla se -loger chez un nommé Perrotet, qui avait des pensionnaires. Il avoua -qu'il n'avait pas le sou; mais il raconta qu'il se nommait Vaussore de -Villeneuve; qu'il était musicien, et qu'il arrivait de Paris pour -enseigner son art dans la ville. L'hôtelier le prit sur sa bonne mine et -lui promit de parler de lui. Jean-Jacques fut effectivement, et sur sa -recommandation, admis chez un M. de Treytorens, grand amateur de -musique. Mais comme Rousseau ne savait ni chanter ni jouer d'aucun -instrument, il se tira de la difficulté en se disant compositeur: et -comme on lui demandait un échantillon de ses oeuvres, il répondit qu'il -allait s'occuper de composer une symphonie. Il mit cette promesse à -exécution. - -Pendant quinze jours, il sema des notes sur le papier, puis, pour -couronner ce chef-d'oeuvre, il le compléta par un air de menuet qui -courait les rues et que lui avait appris à noter Venture. Rousseau avoue -lui-même qu'il était si peu en état de lire la musique, qu'il lui aurait -été impossible de suivre l'exécution d'une de ses parties, pour -s'assurer si l'on jouait bien ce qu'il avait écrit et composé lui-même: -qu'on juge de ce que devait être cette symphonie! Le récit de -l'exécution en est trop divertissant pour que je ne laisse pas Rousseau -raconter lui-même: - -«On s'assemble pour exécuter ma pièce; j'explique à chacun le genre du -mouvement, le goût de l'exécution, les renvois des parties: j'étais fort -affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi -cinq ou six siècles. Enfin, tout étant prêt, je frappe, avec un beau -rouleau de papier, sur mon pupitre magistral, les deux ou trois coups du -_Prenez garde à vous!_ On fait silence; je me mets gravement à battre la -mesure: on commence... Non, depuis qu'il existe des opéras français, de -la vie on n'ouït pareil charivari: quoi qu'on eût dû penser de mon -prétendu talent, l'effet fut tout ce qu'on en semblait attendre; les -musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et -auraient bien voulu fermer les oreilles, mais il n'y avait pas moyen. -Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient à -percer le tympan d'un quinze-vingts. J'eus la constance d'aller toujours -mon train, suant, il est vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la -honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation, -j'entendais les assistants se dire à l'oreille ou plutôt à la mienne, -l'un: Quelle musique enragée! un autre: Il n'y a rien là de supportable, -quel diable de sabbat!... Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur -fut le menuet. A peine en eût-on joué quelques mesures, que j'entendis -partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon -joli goût de chant: on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi et -que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de peindre mon -angoisse, ni d'avouer que je la méritais bien.» - -Ce trait d'inconcevable folie ferait presque excuser quelques-unes des -méchantes actions de la vie de Rousseau, car on peut supposer, d'après -cela, qu'il n'a jamais eu la plénitude de sa raison, et que ses beaux -ouvrages, comme ses quelques bons moments, n'étaient que des éclairs -échappés dans ses intervalles de lucidité et de bon sens. - -Après une telle équipée, il n'y avait guères moyen de soutenir le rôle -qu'il avait entrepris: il y persista cependant; les écoliers ne furent -pas nombreux, mais il en vint quelques-uns. C'est qu'à cette époque les -maîtres de musique étaient si rares, qu'on jugeait que celui qui la -savait mal était encore capable de l'enseigner à ceux qui ne la savaient -pas du tout. - -Cependant, les gains que Rousseau put faire à Lausanne étaient minimes, -car il parvint à s'y endetter. Il alla passer l'hiver à Neufchâtel. Il -ne s'y présenta pas comme compositeur, il se contenta de donner des -leçons, et là, dit-il, j'appris insensiblement la musique en -l'enseignant. C'est dans cette ville qu'il fit la rencontre de -l'archimandrite grec, à qui il servit d'interprète, et avec qui il fut -arrêté chez l'ambassadeur de France à Soleure, M. de Bonac. C'est par la -protection de sa famille qu'il put faire son premier voyage à Paris. A -peine arrivé, il repart pour aller à la recherche de Mme de Warens, -qu'il croit à Lyon. Forcé d'y attendre de ses nouvelles, ses ressources -s'épuisent et il est obligé de coucher dans la rue: c'est encore la -musique qui le tire d'embarras. Au moment où il vient de s'éveiller et -où il s'achemine vers la campagne, en fredonnant d'une voix assez -fraîche et assez jeune une cantate de Batistin, qu'il sait par coeur, il -est accosté par un moine, un antonin, qui lui demande s'il sait la -musique et s'il en pourrait copier. Sur sa réponse affirmative, le moine -l'enferme dans sa chambre et lui donne à copier plusieurs parties. Au -bout de quelques jours, le moine lui reporte ses parties, déclarant -qu'elles sont remplies de fautes et que l'exécution a été impossible. -Néanmoins le bon prêtre le loge et le nourrit pendant huit jours et lui -donne encore un petit écu en le congédiant. - -Tout doit être contradiction dans la vie de Rousseau. On sait qu'au -temps même de sa plus grande célébrité, alors que la protection d'amis -puissants voulait l'entourer de toutes les douceurs de la vie, alors -qu'il pouvait retirer un bénéfice assez considérable de ses ouvrages, il -affectait de dire que sa fierté l'empêchait de vivre d'autres secours -que du salaire qu'il recevait de sa copie de musique, et il se livrait -ostensiblement à cette seule occupation. Il y avait même mauvaise foi -dans cet orgueil mal déguisé, car il convient dans ses _Confessions_ -qu'il était très-mauvais copiste: «Il faut avouer, dit-il, que j'ai -choisi dans la suite le métier du monde auquel j'étais le moins propre. -Non que ma note ne fût pas belle et que je ne copiasse fort nettement, -mais l'ennui d'un long travail me donne des distractions si grandes que -je passe plus de temps à gratter qu'à noter, et que si je n'apporte la -plus grande attention à collationner et corriger mes parties, elles font -toujours manquer l'exécution.» - -Rousseau retourna, après ce voyage à Lyon, chez Mme de Warens; là il -s'occupa encore de musique; bien plus, il voulut aborder la théorie et -la composition. Il se procura la _Théorie de l'harmonie_ que Rameau -venait de publier. Il avoue qu'il n'y comprit rien, ce que je crois sans -peine, car l'ouvrage est fort diffus et les principes n'en sont pas -clairs. Puis on organisa de petits concerts où Mme de Warens et le père -Caton chantaient, tandis qu'un maître à danser et son fils jouaient du -violon: un M. Canevas accompagnait sur le violoncelle, et l'abbé Palais -tenait le clavecin; c'était Rousseau qui dirigeait ces concerts, avec le -bâton de mesure. Malgré la dignité de chef d'orchestre qu'on lui avait -conférée, il ne paraît pas qu'il eût fait de bien grands progrès en -musique; car il avoue qu'auprès de ces amateurs il n'était encore qu'un -_barbouillon_. - -Ce fut à cette époque qu'il obtint une place dans le cadastre, mais il -ne tarda pas à la quitter pour se livrer entièrement à son goût pour la -musique: il trouva quelques écolières à Chambéry. Mais une résolution -subite le fit se diriger vers Besançon. Son ami Venture lui avait dit -être élève d'un abbé Blanchard, fort habile maître de chapelle de la -cathédrale de Besançon. Rousseau veut aller lui demander des leçons de -composition: il comptait se présenter avec une lettre d'introduction de -l'ami Venture; celui-ci avait quitté Annecy, et, à défaut de sa -recommandation, Rousseau se munit d'une messe à quatre voix que Venture -lui avait laissée. A peine arrivé à Besançon, et avant même d'avoir pu -voir l'abbé Blanchard, il apprend que sa malle a été saisie à la douane, -et il est obligé de revenir à Chambéry. Il y passe deux ou trois ans à -s'occuper tour à tour d'histoire, de littérature, de physique, -d'astronomie, d'échecs et de musique. Il se figure un jour qu'il a un -polype au coeur et qu'on ne pourra le guérir qu'à Montpellier: il part, -toujours aux frais de Mme de Warens. La Faculté lui rit au nez et il -quitte cette ville au bout de deux mois, après y avoir commencé un cours -d'anatomie. - -Il revient aux Charmettes, qu'il quitte bientôt pour entrer comme -instituteur chez Mme de Mably. Il n'enseigne rien à ses enfants, mais il -lui vole son vin. Quoique ce larcin fût pardonné aussitôt que découvert, -son auteur juge avec raison que ses élèves n'ont rien à profiter de ses -leçons et il les quitte pour retourner aux Charmettes. - -La maison de Mme de Warens se dérangeait de jour en jour, l'ordre et -l'économie n'étant pas ses vertus dominantes. Rousseau croit avoir -trouvé un moyen de fortune pour elle et pour lui. Malgré toutes ses -études et tous ses efforts, il n'avait pu parvenir à jamais lire -couramment la musique. Il juge alors que ce n'est pas lui qui a tort de -l'avoir mal apprise: il croit que c'est elle qui ne peut se laisser -enseigner, et que ses caractères, pour lesquels sa mémoire et son esprit -se montrent si rebelles, ne peuvent manquer d'être défectueux: il -invente un système de notation, celui des chiffres substitués aux noms -et aux figures des notes. Il n'y a que sept notes, il n'y aura que sept -chiffres; mais ces sept notes se multiplient à l'infini pour les -octaves, les altérations. Rousseau se contente de ses sept chiffres en -les barrant à droite ou à gauche, suivant que la note est dièze ou -bémol, ou en les accompagnant de points placés au-dessus ou au-dessous, -suivant que l'octave est supérieure ou inférieure à la gamme convenue -comme point de départ. On ne peut nier que ce système n'ait quelque -chose d'ingénieux et qu'il ne présente une grande apparence de -simplicité. Au bout de six mois, Rousseau a établi toute sa théorie, il -l'accompagne d'un mémoire explicatif et, toujours à l'aide de Mme de -Warens, il part pour Paris où il va soumettre à l'Académie des sciences -son projet, qu'il croit la base de sa fortune et le signal d'une grande -révolution dans l'art. L'Académie écoute son mémoire et nomme, pour -examiner son système, trois membres, dont pas un n'est musicien: ce sont -Mairan, Hellot et Fourchy. - -Le jugement de l'Académie sur cette affaire rappelle parfaitement ce -fameux procès où Panurge rend une sentence aussi incompréhensible que -les deux plaidoiries prononcées en faveur des deux plaignants auxquels -Rabelais a donné des noms qu'il m'est impossible de citer. - -Cependant il ressort de l'opinion de l'Académie que le système de -Rousseau n'était qu'un perfectionnement de la méthode du P. Souhayti. -Ici, il y avait de la part de Rousseau bonne foi complète, c'était une -rencontre, mais non un plagiat. L'utilité de l'innovation était -également contestée par l'Académie, mais sans donner aucune raison de -son improbation. Il manquait un juge compétent: ce juge fut trouvé dès -que le système fut soumis à Rameau. Vous ne pouvez parler qu'au -raisonnement, dit-il à Jean-Jacques, avec vos chiffres juxtaposés; nous, -avec nos notes superposées, nous parlons à l'oeil, qui devine, sans les -lire, tous les intervalles, et c'est ce qui est indispensable dans la -rapidité de l'exécution. - -L'argument était sans réplique: il l'est encore au bout d'un siècle, que -des essais du même genre veulent se renouveler. Les commençants auront -l'air d'aller fort vite avec cette méthode; les premières lectures qu'on -leur fera faire se composant de combinaisons fort simples, l'esprit -suffira pour les résoudre. Il sera insuffisant dès que les complications -arriveront: ce système ne pourra, d'ailleurs, s'appliquer qu'à une -partie isolée, mais il serait inadmissible pour la partition, où vingt -et quelquefois trente parties réunies en accolade doivent être -embrassées d'un seul coup d'oeil et lues comme une seule ligne, quoique -écrites sur vingt ou trente lignes différentes. Il faut, pour cette -opération si rapide, que l'oeil soit frappé par un dessin: des chiffres -ou des signes uniformes ne pourraient jamais remplir ce but. - -Rousseau renonça momentanément à un système qu'il vit généralement -repoussé. Il publia néanmoins le mémoire à l'appui, sous le titre de: -_Dissertation sur la musique moderne_. Il ne fut guère lu que des gens -spéciaux, et n'eut pas de retentissement. - -Jusqu'à présent la musique, qui avait occupé une si grande part dans la -vie de Rousseau, ne lui avait causé que des déboires et des déceptions. -Nous allons le voir bientôt lui devoir ses premiers succès, et un succès -si éclatant, qu'il suffira, malgré la brièveté de l'oeuvre, pour faire -classer son auteur parmi les musiciens les plus favorisés et les plus -populaires. - - -II - -Rousseau ne se laissa pas abattre par cette déconvenue musicale: mais -c'est dans un autre genre qu'il voulut prendre sa revanche. Il essaya de -faire un opéra-ballet, dont il composa les paroles et la musique; le -titre était les _Muses galantes_: suivant l'usage de l'époque et du -genre, chaque acte offrait une action séparée, ne se rattachant au titre -principal que par une inspiration commune. Le premier acte était le -_Tasse_, le second _Ovide_ et le troisième _Anacréon_. Mais, avant que -l'oeuvre fût achevée, l'auteur accepta la place de secrétaire -particulier de l'ambassadeur de Venise, aux appointements de 1,000 fr. -par an. On ne pouvait taxer de prodigalité le représentant du roi de -France et de Navarre. - -Le séjour de Rousseau en Italie ne fut signalé par aucun incident -musical: mais il lui donna ce goût presque exclusif pour la musique -italienne, qui plus tard devait lui faire tant d'ennemis en France. Ce -que Rousseau admire surtout, c'est la musique exécutée dans les couvents -de femmes, par des voix invisibles, s'échappant à travers l'épais rideau -qui sépare les cantatrices du public. «Tous les dimanches, dit-il, on a, -durant les vêpres, des motets à grand choeur et à grand orchestre, -composés et dirigés par les plus grands maîtres de l'Italie, exécutés -dans des tribunes grillées, uniquement par des filles, dont la plus -vieille n'a pas vingt ans. Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux, -d'aussi touchant que cette musique: les richesses de l'art, le goût -exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l'exécution, tout -dans ces délicieux concerts, concourt à produire une impression qui -n'est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu'aucun coeur -d'homme soit à l'abri.» Je ne comprends pas très-bien ce que Rousseau -veut exprimer par cette _impression qui n'est pas du bon costume_: il -est présumable qu'il veut dire qu'elle est trop mondaine, car, malgré -son admiration si grande pour la musique religieuse, il écrivit plus -tard qu'il faudrait absolument proscrire la musique de l'Eglise. - -A son retour en France, il s'occupa de terminer son opéra des _Muses -galantes_. En moins de trois mois, les paroles et la musique furent -achevées. Il ne lui restait plus à faire que des accompagnements et du -remplissage, c'est ce que nous nommons aujourd'hui _orchestration_, et -cette partie ne devait pas être la moins embarrassante pour un si faible -musicien qui n'avait jamais pu déchiffrer une partition. Il eut recours -à Philidor; celui-ci ne s'acquitta qu'à contre-coeur de cette besogne, -que l'auteur fut obligé d'achever lui-même. - -Cet opéra fut essayé chez M. de la Popelinière. Rousseau fait grand -bruit de la partialité et de l'exaspération de Rameau, qui s'écria, en -entendant cette exécution, qu'il était impossible que toutes les parties -de cet ouvrage fussent de la même main, vu qu'il y en avait d'admirables -et d'autres où régnait l'ignorance la plus complète. Ce jugement devait -être parfaitement juste et s'explique on ne peut mieux par la -comparaison des parties revues par Philidor et de celles abandonnées à -toute l'inexpérience de l'auteur. - -Cependant, et malgré la sentence de Rameau, quelques parties de l'oeuvre -de Rousseau avaient été assez appréciées pour que le duc de Richelieu -tentât de mettre le talent de l'auteur à l'essai. On le chargea de -raccorder les morceaux et même d'en intercaler de nouveaux dans une -pièce de circonstance, de Voltaire et Rameau, intitulée: _les Fêtes de -Ramire_, les deux auteurs étant alors très-occupés à terminer leur opéra -du _Temple de la Gloire_, dont la première représentation était fixée -pour un anniversaire. - -Cette tâche était au-dessus des forces de Rousseau: pour un travail -d'arrangement, on peut se passer d'invention, mais nullement de savoir; -aussi y échoua-t-il complétement, et Rameau fut obligé de parfaire -lui-même son propre ouvrage. Rousseau avait passé un mois à cet ingrat -travail; il est très-probable que Rameau n'y mit pas plus d'un jour ou -deux. Suivant sa coutume, Rousseau ne manqua pas d'accuser ses prétendus -ennemis de l'échec dû à son incapacité. Suivant lui, il fut causé par la -jalousie de Rameau et la haine de Mme de la Popelinière. La jalousie de -Rameau, le plus grand musicien de son époque, ne s'expliquerait guère: -il serait presque aussi difficile de justifier la haine de Mme de la -Popelinière contre un homme qu'elle avait commencé par accueillir chez -elle. Rousseau prétend qu'il faut l'attribuer à sa qualité de Génevois, -Mme de la Popelinière ayant voué une haine implacable à tous ses -compatriotes, parce qu'un abbé Hubert, natif de Genève, avait autrefois -voulu détourner son mari de l'épouser. Cette explication est grotesque, -mais Rousseau la crut suffisante pour justifier son ingratitude -accoutumée et sa manie de voir des ennemis chez tous ceux qui voulaient -lui faire du bien. - -Cependant, son discours, couronné par l'académie de Dijon, et quelques -autres essais littéraires avaient eu un grand retentissement. Sa qualité -de musicien littérateur le fit choisir pour écrire les articles de -musique de l'_Encyclopédie_. C'est ce travail qu'il refondit ensuite -pour faire son dictionnaire de musique. - -C'est à l'issue de ce travail qu'il écrivit son charmant intermède du -_Devin du village_. Il est très-présumable que les _Muses galantes_ ne -valaient rien: un opéra en trois actes, avec des personnages héroïques, -exigeait une musique qu'il lui était matériellement impossible de faire. -Mais dans cette pastorale du _Devin du village_, la naïveté des chants, -la fraîcheur des motifs, la simplicité même à laquelle le condamnait son -ignorance, et qui devenait un mérite en raison du sujet, la couleur bien -sentie, la nouveauté du style, tout devait concourir à procurer à cet -ouvrage le succès le plus éclatant. Applaudi avec transport à la cour, -il ne le fut pas moins à la ville; exécuté par Mlle Fel et Jelyotte, les -deux plus célèbres chanteurs de l'époque; rien ne manqua à la gloire de -l'auteur, rien que sa bonne volonté. Il refusa de se rendre aux -répétitions, pour conserver le droit de dire qu'on avait gâté son -ouvrage; il s'enfuit, lorsqu'on voulut le présenter au roi, qui devait -joindre à ses félicitations le brevet d'une pension: en l'acceptant, il -aurait perdu son droit à la persécution et à l'injustice du sort et des -hommes. Il reçut cependant mille livres, une fois payés, de l'Opéra, et -vendit sa partition et ses paroles six cents livres. Ce n'était pas -cher, et il aurait eu droit de se plaindre de la modicité de la -rétribution; mais alors les auteurs les plus en renom n'étaient guère -mieux payés, et s'il y eut exception pour lui, ce ne fut que dans -l'éclat du triomphe et du succès. - -Un tel début paraissait devoir être l'aurore de la plus belle carrière -musicale: il en signala la fin et le commencement. Rousseau ne fit plus -rien. - -Quand les auteurs produisent beaucoup, on les accuse de se faire aider -dans leur travail, et de s'approprier les idées de collaborateurs en -sous-oeuvre; quand ils produisent peu, on ne manque pas de dire que leur -ouvrage ne leur appartient pas. Aussi refusa-t-on à Rousseau la -paternité du _Devin du village_, avec autant d'injustice et aussi peu de -fondement qu'on le fit, un demi-siècle plus tard, à Spontini, à propos -de _la Vestale_. Mais Spontini répondit avec _Fernand Cortez_, avec -_Olympie_, avec les autres opéras joués en Allemagne, qui, quoique bien -inférieurs à leurs aînés, dénotent cependant les mêmes procédés, les -mêmes habitudes et le même faire dans la conception et dans l'exécution. - -Rousseau ne répondit par aucune autre publication musicale. Il convient -donc d'examiner ce que purent avoir de fondé les bruits répandus à ce -sujet pendant sa vie et même après sa mort. - -Rousseau dit que les récitatifs furent refaits par Francoeur et par -Jelyotte, les siens ayant paru d'un genre trop nouveau. Mais ce qu'il ne -dit pas, c'est que Francoeur dut revoir toute l'instrumentation que -Rousseau appelait du remplissage; que les divertissements inventés par -Rousseau n'ayant pas été adoptés par les maîtres de ballet, Francoeur -dut encore en composer la musique; ce qu'il ne dit pas non plus, c'est -que Mlle Fel ayant exigé un air de bravoure, ce même Francoeur, fort -habile musicien et bon compositeur, en écrivit un pour elle, où règnent -une allure et une indépendance qui dénotent la main d'un musicien -exercé. - -Quand Rousseau publia la partition du _Devin du village_, il dit, dans -l'avant-propos, que, «sans désapprouver les changements faits dans -l'intérêt de la représentation, il publie l'ouvrage tel qu'il l'a écrit -et conçu.» Et cependant il y met cet air de bravoure qui n'est pas de -lui, et ces récitatifs, qui ne peuvent être les siens, puisque, loin -d'être d'un genre nouveau et de marcher avec la parole, ils sont -entièrement calqués sur le modèle de Lully et de Rameau, continuellement -accompagnés en accords soutenus et n'ayant rien de la manière Italienne, -que Rousseau aurait voulu imiter. Les divertissements, à la vérité, sont -bien les siens, et l'on comprend que les maîtres de ballet aient voulu -substituer des danses à une pantomime qui n'est qu'une froide -contre-partie de la pièce qui vient d'être jouée. En voici le programme -écrit dans la partition, scène par scène, et mesure par mesure. - -«Entrée de la villageoise.--Entrée du courtisan.--Il aperçoit la -villageoise.--Elle danse tandis qu'il la regarde.--Il lui offre une -bourse.--Elle la refuse avec dédain.--Il lui présente un collier.--Elle -essaie le collier, et, ainsi parée, se regarde avec complaisance dans -l'eau d'une fontaine.--Entrée du villageois.--La villageoise, voyant sa -douleur, rend le collier.--Le courtisan l'aperçoit et le menace.--La -villageoise vient l'apaiser, et fait signe au villageois de s'en -aller.--Il n'en veut rien faire.--Le courtisan le menace de le -tuer.--Ils se jettent tous deux aux pieds du courtisan.--Il se laisse -toucher et les unit.--Ils se réjouissent tous trois, les villageois de -leur union et le courtisan de la bonne action qu'il a faite.--Tout le -choeur de danse achève la pantomime.» - -On a peine à croire que toutes ces niaiseries, au-dessous des inventions -chorégraphiques les plus plates, soient sorties de la même plume que -l'_Emile_ et _le Contrat social_; mais dès qu'il s'agit de Rousseau, il -n'y a pas de contradictions qui puissent étonner. - -Rousseau n'avait pas moins d'amour-propre comme musicien que comme -littérateur. Il fut vivement affecté des doutes qu'on élevait sur -l'authenticité de la musique du _Devin_ comme son oeuvre à lui, et il -annonça longtemps que, pour fermer la bouche à ses calomniateurs, il -referait une nouvelle musique. L'année même de sa mort, en 1778, on -exécuta à l'Opéra le _Devin du village_, non avec une musique nouvelle, -mais avec une nouvelle ouverture et six airs nouveaux. Hélas! il avait -mis vingt-six ans à les composer, et ils donnèrent presque raison à ceux -qui prétendaient qu'il n'était pas l'auteur des premiers. M. Leborne, -bibliothécaire de l'Opéra, et mon collègue au Conservatoire comme -professeur de composition, a eu la complaisance de me communiquer la -partition de cette seconde édition du _Devin_. Son examen m'a confirmé -dans l'opinion que l'instrumentation de la première édition du Devin, -telle pauvre et telle mesquine qu'elle soit, ne peut être de Rousseau. -De 1752 à 1778, la musique avait fait de grands progrès. Monsigny, -Grétry et surtout Gluck, dont Rousseau était grand admirateur, avaient -fait faire de grands pas à l'instrumentation: dans la nouvelle version -de Rousseau, il n'y a jamais que deux violons jouant quelquefois à -l'unisson et l'alto marchant toujours avec la basse. Il est donc bien -improbable que la première version ait été plus richement instrumentée -que la seconde, exécutée vingt-six ans plus tard. - -Le _Devin du village_ fut repris en 1803, mais avec des récitatifs -modernes et une instrumentation nouvelle, que l'on devait à M. Lefebvre, -bibliothécaire de l'Opéra, et auteur de la musique de quelques ballets. -Le joli air de danse de la _Sabotière_, que beaucoup de gens croient de -Rousseau, est de M. Lefebvre. C'est en 1826 que le _Devin du village_ -fut joué pour la dernière fois. Rossini venait d'arriver à Paris; et -dans le cours de la représentation à laquelle il assistait, sans respect -pour le grand nom de Rousseau, pour Mme Damoreau, pour Nourrit et -Dérivis, pour une oeuvre qui offre un double intérêt comme art et comme -monument historique, un progressiste, craignant de voir se perpétuer à -jamais cette musique presque séculaire, jeta une ignominieuse perruque -poudrée aux pieds de la cantatrice. Telle fut la fin du _Devin du -village_, qui fut représenté et applaudi à l'Opéra pendant trois quarts -de siècle. - -Avant de parler des écrits de Rousseau sur la musique, je dois en finir -avec ses oeuvres musicales proprement dites. On publia, après sa mort, -un volumineux recueil, intitulé: _les Consolations des misères de ma -vie_. Il contient cent morceaux de différents caractères; il y en a -trois excellents, la romance: _Que le jour me dure_; _Je l'ai planté, Je -l'ai vu naître_, et l'air du _Branle sans fin_, qui est très-populaire. -Il reste sept ou huit chansons médiocres et quatre-vingt-dix pièces -détestables. Les duos surtout sont d'une faiblesse telle, qu'il est peu -probable que l'unique duo que contienne le _Devin du village_, où les -voix sont très-bien disposées, n'ait pas été retouché par la main qui a -complété l'instrumentation de l'ouvrage. - -Ce recueil fut publié avec un grand luxe en 1781, trois ans après la -mort de Rousseau. La préface est un panégyrique complet de l'auteur, où -l'on ne porte pas moins haut sa science musicale que sa sensibilité et -ses vertus. - -La souscription était fixée à un louis l'exemplaire, et produisit 569 -louis, plus peut-être que ne rapportèrent, de son vivant, à l'auteur, -tous ses ouvrages réunis. On avait alors une si étrange idée du droit de -propriété des auteurs sur leurs ouvrages, que l'éditeur de cette -collection annonça que, ne voulant pas spéculer sur la célébrité du -philosophe de Genève, il abandonnait tous les bénéfices aux hospices de -Paris. Il aurait été plus équitable de les remettre à la veuve de -Rousseau, la seule qui eût droit, et qui ne reçut jamais un sou de cette -publication. - -Le premier écrit musical de Rousseau fut le mémoire explicatif du -système qu'il présenta à l'Académie des sciences. Il fut très-peu lu. Il -le refondit plus tard et l'intitula: _Dissertation sur la musique -moderne_. C'est sur la notation moderne qu'il aurait dû dire. Il n'est -en effet question dans ce morceau que de la comparaison du système des -chiffres substitué à celui des notes. - -Peu de temps après l'apparition du _Devin du village_, une troupe -italienne vint donner des représentations à l'Opéra. On sait quelle -émotion suscita parmi les amateurs la révélation de ce genre de musique -et de chant entièrement nouveau pour la France. Rousseau saisit cette -occasion d'écrire sa fameuse _Lettre sur la musique française_. Il était -dans le vrai en soutenant la supériorité de la musique italienne; mais -il alla trop loin en niant les beautés que renfermaient les oeuvres de -Lully et de Rameau. Mais Rousseau ne comprenait absolument que la -mélodie et était entièrement inapte à sentir les beautés de l'harmonie. -Il avait, de plus, l'habitude de nier ce qu'il ne connaissait pas. -Ainsi, dans le commencement de cette lettre, il dit: «Les Allemands, les -Espagnols et les Anglais ont longtemps prétendu posséder une musique -propre à leur langue... Mais ils sont revenus de cette erreur.» L'erreur -n'appartient qu'à Rousseau, qui ignorait que, de son temps, les Anglais -regardaient comme leur un des plus grands musiciens du monde, Hændel, -dont presque tous les ouvrages ont été composés en Angleterre; et que -les Allemands citaient, non sans un juste orgueil, les Bach et les -glorieux précurseurs d'Haydn et de Mozart. Il ignorait également qu'il -eût existé autrefois une école qu'avaient illustrée Palestrina et des -musiciens célèbres dont les noms même lui étaient inconnus. Parlant des -combinaisons scientifiques, il écrit: «Ce sont des restes de barbarie et -de mauvais goût, qui ne subsistent, comme les portails de nos églises -gothiques, que pour la honte de ceux qui ont eu la patience de les -faire.» On voit que son goût n'était pas plus éclairé pour -l'architecture que pour la musique rétrospective. - -La conclusion de cette lettre est curieuse. Après avoir vanté le mérite -de la musique italienne et déprécié le mérite, fort contestable -d'ailleurs, que pouvait avoir la musique française, il termine ainsi: -«D'où je conclus que les Français n'ont point de musique et n'en peuvent -avoir, ou que, si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux.» -Puis, dans une note, il ajoute: «J'aimerais mieux que nous gardassions -notre maussade et ridicule chant, que d'associer encore plus -ridiculement la mélodie italienne à la langue française. Ce dégoûtant -assemblage, qui peut-être fera un jour l'étude de nos musiciens, est -trop monstrueux pour être admis, et le caractère de notre langue ne s'y -prêtera jamais. Tout au plus, quelques pièces comiques pourront-elles -passer en faveur de la symphonie, mais je prédis hardiment que le genre -tragique ne sera même pas tenté... Jeunes musiciens, qui vous sentez du -talent, continuez de mépriser en public la musique italienne; je sais -bien que votre intérêt présent l'exige; mais hâtez-vous d'étudier en -particulier cette langue et cette musique, si vous voulez pouvoir -tourner un jour contre vos camarades le dédain que vous affectez -aujourd'hui contre vos maîtres.» On peut résumer ainsi cet amas -d'incohérences: Il ne faut pas essayer d'appliquer la musique italienne -aux paroles françaises. Désormais les musiciens ne s'appliqueront plus -qu'à cette étude. Jamais on ne tentera cette application. Jeunes gens, -étudiez cette musique, gardez-vous d'en faire de semblable, mais -apprenez par là que ce que vous avez fait et ferez ne peut être que -mauvais. - -Dépouillez Rousseau de son style attrayant et fascinateur, et presque -toujours vous ne trouverez que la contradiction, le faux et l'absurde. - -Dans sa critique, parfois fort juste, de l'opéra français, il est -singulier que lui, poëte et musicien, n'ait pas découvert que le défaut -de rhythme et de carrure qu'il reprochait, provenait bien moins des -musiciens que des poëtes. Instinctivement, il écrivit des vers fort -réguliers pour les airs de son _Devin du village_, tandis que tous les -auteurs de poëmes d'opéras semblaient prendre à tâche de les rendre -impossibles à mettre en musique, par leur dissemblance de mesure et de -coupe. Donnez au plus habile musicien des vers de Quinault, que, sur la -foi de Voltaire, on proclame le lyrique par excellence; et notre homme -vous demandera à grands cris du Scribe ou du Saint-Georges. Il n'y a pas -du reste bien longtemps que les poëtes ont compris la coupe musicale des -vers, et c'est un contemporain, M. Castil-Blaze, qui, le premier, leur a -ouvert cette voie. - -La _Lettre sur la Musique française_ produisit une exaspération -difficile à décrire: elle fut portée au comble, lorsque parut la -spirituelle et amusante boutade intitulée: _Lettre d'un symphoniste de -l'Académie royale de Musique à ses camarades de l'orchestre_. Les -musiciens exécutants, attaqués si violemment dans leurs préjugés et leur -incapacité, jurèrent la perte de Rousseau, et allèrent jusqu'à le brûler -en effigie dans la cour de l'Opéra. Jean-Jacques prit la chose au -sérieux, et alla dire partout que ses jours n'étaient pas en sûreté et -qu'on voulait l'assassiner. Les directeurs prirent fait et cause pour -leurs subordonnés; ils retirèrent à Rousseau les entrées auxquelles il -avait droit, et n'en continuèrent pas moins à jouer sans payer son -_Devin du village_, qu'il aurait bien eu aussi le droit de retirer. Ce -ne fut que vingt ans plus tard que, sur la sollicitation de Gluck, ses -entrées lui furent restituées. - -Quelques années plus tard, Rousseau fit paraître son _Dictionnaire de -Musique_, dans lequel il fit entrer, en les refondant, les articles -qu'il avait écrits pour l'_Encyclopédie_: c'est un ouvrage incomplet, -inutile aux musiciens et souvent inintelligible pour ceux qui ne le sont -pas. On a reproché à Rousseau d'avoir emprunté quelques passages au -dictionnaire de Brossard, qui avait précédé le sien. Ce reproche a peu -de fondement: les dictionnaires et les ouvrages de ce genre ne peuvent -se faire qu'en s'appuyant sur ceux déjà faits, en les rectifiant, les -augmentant et les améliorant. Les définitions manquent de clarté et de -développement, et l'auteur ne donne presque jamais que ses idées -particulières. Au mot _Duo_, par exemple, il dit d'abord que rien n'est -moins naturel que de voir deux personnes se parler à la fois pour se -dire la même chose; il ajoute: «Quand cette supposition pourrait -s'admettre en certains cas, ce ne serait certainement pas dans la -tragédie où cette indécence n'est convenable ni à la dignité des -personnages, ni à l'éducation qu'on leur suppose.» Après avoir formulé -cette belle sentence, il donne la règle à suivre pour les duos tragiques -d'après le modèle de ceux de Métastase, qu'il proclame admirables. - -Le mot _Copiste_ est un des plus complétement traités. Un passage -signale la singulière façon d'alors de traiter l'instrumentation: c'est -celui où il recommande de tirer les parties de hautbois sur celles de -violon, en en supprimant ce qui ne convient pas à l'instrument. Ainsi -c'était alors le copiste qui était juge des endroits où les hautbois -devaient ou non jouer à l'unisson avec les violons. - -Quelques définitions sont très-singulières, même au point de vue -étymologique et grammatical. «_Aubade_, s. f., concert de nuit, en plein -air, sous les fenêtres de quelqu'un.» Il est vrai qu'au mot _sérénade_, -il rectifie la première erreur en expliquant que la sérénade s'exécute -le soir et l'aubade le matin. - -Tous les articles relatifs au plain-chant et au contre-point fourmillent -d'erreurs. Mais il y a des pensées élevées et des aperçus ingénieux dans -les articles purement esthétiques. - -Un M. de Blainville crut avoir inventé un troisième mode. Sa gamme était -tout simplement notre gamme majeure ordinaire, mais partant du troisième -degré comme tonique, c'est-à-dire la gamme de _mi_ en _mi_, montante et -descendante, sans aucune altération. Cette prétendue innovation ne -réussit pas et ne pouvait pas réussir. Rousseau écrivit à ce sujet la -_Lettre à l'abbé Raynal_. Après avoir disserté pendant quatre pages sur -un thème où il n'entendait pas grand'chose, il termine ainsi: «Quoi -qu'il fasse, il aura toujours tort, pour deux raisons sans réplique: -l'une, parce qu'il est inventeur; l'autre, qu'il a affaire à des -musiciens.» Ce trait n'était qu'une rancune de souvenir contre -l'insuccès de sa notation en chiffres. - -Rameau, dont Rousseau avait attaqué la théorie dans ses articles de -l'_Encyclopédie_, avait fait une réponse à laquelle Rousseau riposta par -l'_Examen de deux principes avancés par M. Rameau_. - -Rousseau fut toujours très-injuste envers Rameau qu'il ne comprenait pas -plus comme théoricien que comme compositeur. Il dit dans ses -_Confessions_ qu'après le départ des bouffons italiens, lorsqu'on -réentendit le _Devin du village_, on remarqua qu'il n'existait dans sa -musique nulle réminiscence d'aucune autre musique. Si l'on eût mis, -ajoute-t-il, Mondonville et Rameau à pareille épreuve, ils n'en seraient -sortis qu'en lambeaux. - -Rien n'est plus faux et plus injuste. La musique de Rameau pèche souvent -par la bizarrerie et le manque de naturel; mais elle a une individualité -très-marquée, et ne procède d'aucune autre. Rousseau était, du reste, -trop mal organisé pour l'harmonie, dont il nie presque la puissance, -pour comprendre la beauté de certains morceaux de Rameau. Il était, à -coup sûr, insensible à cette magnifique ritournelle du choeur: _Que tout -gémisse_, de _Castor et Pollux_, qui n'est autre chose qu'une gamme -chromatique: mais la manière dont elle est présentée est un trait de -génie. Encore moins dut-il comprendre le trio des parques d'_Hippolyte -et Aricie_, où l'emploi des transitions enharmoniques était si neuf et -si puissant. - -Dans la polémique qui s'éleva entre Rousseau et Rameau, il y eut plutôt -malentendu sur les mots que sur les faits; et il est assez difficile de -se mettre au courant de la discussion, qui, du reste, n'a plus -aujourd'hui aucun intérêt. - -Dans sa _Lettre au docteur Burney_, il revient encore sur son système de -notation, repoussé trente ans auparavant. Enfin, en désespoir de cause, -et voulant innover à tout prix, il déclare que, puisque l'on ne veut pas -de son système, il faut au moins tâcher de rendre la lecture des notes -usuelles plus facile, et qu'une des plus grandes incommodités qu'elle -présente, c'est l'obligation où est le lecteur de porter l'oeil au -commencement d'une ligne quand il vient de quitter la fin de la ligne -précédente. Pour cela, que propose-t-il? D'écrire la musique en -_sillons_, c'est-à-dire qu'après avoir lu la première ligne de gauche à -droite, suivant l'usage, il faudra lire la seconde de droite à gauche; -puis la troisième sera lue de gauche à droite, et ainsi de suite. A -cette nouvelle folie, sur laquelle il s'étend pendant plusieurs pages, -il ne voit qu'une seule objection: «c'est la difficulté de lire les -paroles à rebours, difficulté qui revient de deux lignes en deux lignes. -J'avoue que je ne vois nul autre moyen de la vaincre, que de s'exercer à -lire et à écrire de cette façon.» Il n'y avait que M. de La Palisse qui -pût résoudre la question d'une façon si simple et si claire. Ceux qui -croient que Rousseau n'était pas fou à plus de moitié, n'ont -certainement pas eu la patience de lire toutes ces billevesées. - -Les autres écrits sur la musique de Rousseau contiennent _les -Observations sur l'Alceste de M. Gluck_, la _Réponse du petit faiseur à -son prête-nom, sur un morceau de l'Orphée de M. Gluck_: l'un et l'autre -contiennent d'excellentes observations, et enfin deux pages sur la -musique militaire, où il blâme celle de son époque, et offre comme -modèles deux airs tellement ridicules qu'ils sembleraient plutôt avoir -été composés par dérision que sérieusement. - -J'ai omis de mentionner son _Discours sur l'origine des langues_ qui -renferme tant d'aperçus ingénieux, et où l'on trouve quelques chapitres -relatifs à la musique. - -Le passage suivant, où il exalte le pouvoir de la musique, est d'une -appréciation très-remarquable: «C'est un des grands avantages du -musicien, de pouvoir peindre les choses qu'on ne saurait entendre, -tandis qu'il est impossible au peintre de représenter celles qu'on ne -saurait voir, et le plus grand prodige d'un art, qui n'agit que par le -mouvement, est d'en pouvoir former jusqu'à l'image du repos.» - -On sait que lorsque Rousseau eut entendu les opéras de Gluck, il -rétracta ce qu'il avait dit de l'impossibilité de faire jamais de bonne -musique sur des paroles françaises. Cet acte de bonne foi est d'autant -plus extraordinaire, que la musique de Gluck est dans des conditions -diamétralement opposées à celles que Rousseau avait toujours proclamées -devoir être les seules vraies. Gluck fut très-sensible à cet hommage de -l'illustre écrivain: il alla souvent lui rendre visite. Peut-être une -intimité allait-elle s'établir entre ces deux grands hommes, lorsqu'un -jour Rousseau écrivit à Gluck, pour le prier de cesser ses visites, -prétextant qu'il souffrait de le voir monter à un quatrième étage. -Corancez, ami de Rousseau, et qui avait introduit auprès de lui le -chevalier Gluck, voulut savoir la raison de ce changement: «Ne -voyez-vous pas, dit Rousseau, que si cet homme a pris le parti de faire -de bonne musique sur des paroles françaises, c'est pour me donner un -démenti?» Gluck traduisit cette bizarrerie par son véritable nom, il la -prit pour une grossièreté et refusa de jamais revoir Rousseau. - -Grétry vit également rompre la liaison qu'il avait commencée avec cet -être insociable. Cette sauvagerie affectée cédait cependant, lorsqu'on -laissait entrevoir qu'on n'était pas dupe de ce moyen facile de se faire -une réputation d'étrangeté. A un dîner chez Mme d'Epinay, Rousseau -nouvellement installé à l'Ermitage, dit qu'il ne manquerait rien à son -bonheur s'il possédait une épinette. Un des convives, grand amateur de -musique, lui en fit porter une le lendemain, sans se faire connaître. -Rousseau manifesta sa joie de posséder cet instrument, sans s'inquiéter -d'où il pouvait venir. Un jour, il vint plus soucieux que d'habitude -chez Mme d'Epinay. - ---Qu'avez-vous, lui dit-on? - ---Hier, répondit-il, il est tombé, du haut d'une armoire, une pile de -livres sur mon épinette, et, depuis cette commotion, l'instrument est -tellement discord que je ne puis m'en servir. - ---Eh bien! dit le donateur anonyme qui était présent, ce n'est rien, -demain je vous enverrai mon accordeur. - ---C'est donc vous qui m'avez donné cette épinette? reprit Rousseau. - ---Ma foi, oui, répondit l'autre, en riant. - ---Eh quoi! Monsieur, s'écria Rousseau, seriez vous donc de ces hommes -cruels qui, par leurs orgueilleuses attentions, insultent à ma misère? -Reprenez votre instrument et ne me parlez jamais. - ---Je vous parlerai encore une fois, reprit l'amateur indigné, et ce sera -pour vous dire que je ne suis pas votre dupe. Vous voulez faire le -Diogène, et vous n'êtes qu'un jongleur. - -Rousseau s'était soudain calmé à ces vives paroles. A dater de ce -moment, il fut rempli de prévenances pour celui qui lui avait si bien -répondu. Il garda son épinette, et ne le vit jamais sans lui témoigner -sa reconnaissance pour son présent. - -Il est présumable qu'en usant toujours de ce moyen, on aurait apprivoisé -l'ours qui ne paraissait redoutable que parce qu'on semblait avoir peur -de lui. - -Il serait bien difficile de résumer une opinion nette sur une nature -aussi contradictoire que celle de Rousseau, et des travaux si divers et -si incomplets. Néanmoins, en considérant son époque, malgré son -ignorance dans l'archéologie de l'art, dans sa théorie et sa pratique, -il y a lieu de s'étonner que, sans maîtres et sans l'auxiliaire -d'ouvrages fort rares ou écrits dans des langues qu'il ne comprenait -pas, il ait pu parvenir à se donner assez d'apparence de savoir pour -disserter sans trop de désavantage sur un art aussi complexe et aussi -difficile. Comme compositeur, quoique son bagage soit bien léger par la -quantité, il ne faut pas oublier l'immense sensation que produisit _le -Devin du village_. Ce fut le signal d'une révolution qu'il n'était pas -capable de continuer, mais dont il traçait le premier sillon. Et c'est -peut-être à cette révélation que l'on dut plus tard les premiers essais -de Duni, de Philidor, de Monsigny, ces pères véritables de l'opéra -réellement musical en France. - -C'est à ce titre que Rousseau doit prendre place dans la galerie des -compositeurs français, et il serait au moins injuste de lui dénier sa -qualité de précurseur des grands génies qui ont illustré notre histoire -musicale moderne. - - - - -DALAYRAC - - -I - -Nicolas Dalayrac[4], un des compositeurs français les plus féconds, -naquit à Muret, petite ville située près de Toulouse, le 13 juin 1753. -Son père occupait un rang assez élevé dans la magistrature; il était -subdélégué de sa province. Nicolas, l'aîné de cinq enfants, fut -naturellement destiné à embrasser la profession paternelle; envoyé -très-jeune au collége de Toulouse, ses progrès y furent si rapides, -qu'il n'avait guère plus de treize ans lorsqu'il termina ses études. Il -y avait obtenu les plus brillants succès et c'est chargé de prix et de -couronnes que le jeune Dalayrac fit son entrée triomphale dans la maison -de son père. On voulut qu'il fît succéder immédiatement l'étude des lois -et du Digeste à celle du grec et du latin. Le jeune collégien était -habitué à obéir, et il ne fit aucune difficulté de céder au désir qu'on -lui manifestait. Il imposa cependant une condition comme récompense, non -de sa soumission qui n'était qu'un devoir, mais de ses travaux passés et -des succès qui en avaient été la conséquence. Toulouse est une des -villes où l'on est le mieux organisé pour la musique. Les voix y sont -généralement belles, et, de temps immémorial, le peuple a l'habitude d'y -chanter en choeur. Le jeune Dalayrac avait eu occasion, pendant son -séjour au collége, d'entendre quelques-unes de ces exécutions chorales -dont on n'avait aucune idée à Muret. Le principal du collége était -amateur de musique; on en faisait quelquefois chez lui; le jeune -Nicolas, comme un des élèves les plus distingués, avait été souvent -convié à ces petites réunions; puis, aux grandes fêtes, les élèves du -collége allaient entendre l'office à la cathédrale, et les messes en -musique qu'on y chantait avaient ravi, transporté le jeune écolier. Il -avait senti s'éveiller en lui un goût irrésistible pour un art dont il -ne soupçonnait pas les premiers éléments, mais dont les résultats -exaltaient au plus haut degré son coeur et son imagination. -Malheureusement les arts d'agrément n'entraient pas dans le programme -des études du collége, et le père Dalayrac avait été inflexible lorsque -son fils l'avait supplié de lui permettre de joindre l'étude de la -musique à ses autres travaux. - - [4] La véritable orthographe est d'Alayrac, et toutes ses premières - partitions sont signées ainsi. A l'époque de la Révolution, son nom, - déjà populaire, serait devenu méconnaissable, si, conformément à la - loi du moment, il en avait retranché la particule. Il se contenta de - supprimer l'apostrophe et de faire un grand D au lieu d'un grand A. - J'ai cru devoir employer, dès le commencement de ce récit, son nom - de musicien plutôt que son nom de gentilhomme. - -Cette fois, il se montra moins rigoureux: son fils avait quatorze ans, -sa raison commençait à se former: ses succès de collége étaient la -garantie de l'application qu'il allait apporter à des travaux non moins -sérieux. Le père ne vit donc nul inconvénient à satisfaire à un désir -qu'il ne regardait que comme une fantaisie, mais une fantaisie innocente -et dont l'exercice ne pouvait faire négliger ce qu'il regardait comme la -seule chose utile et digne d'un travail réel. - -Si la musique est presque toujours considérée comme un art -essentiellement futile, on lui rendra du moins la justice de reconnaître -que ses éléments et son étude sont extrêmement arides et ingrats. Les -commencements de la peinture, de la sculpture, et de tous les autres -arts en général, offrent déjà un attrait à celui qui veut les cultiver; -en musique, au contraire, rien de moins conforme, en apparence, que le -but et les moyens. Pour arriver à ce résultat de procurer aux autres une -sensation agréable par le son de la voix ou d'un instrument quelconque, -il faut d'abord se condamner soi-même à subir les exercices les plus -rebutants, les plus désagréables et les moins faits pour charmer -l'oreille. Puis, indépendamment de la partie mécanique, si essentielle à -l'exécutant, travail qui exige tant de temps, de patience, et qui parle -si peu à l'esprit, il y a la partie théorique, non moins sèche et non -moins fastidieuse: c'est une accumulation de petites combinaisons -arithmétiques, très-faciles à comprendre, mais très-difficiles à -appliquer, par leurs subdivisions et la rapidité de leurs successions. - -Ces réflexions, comme on le pense bien, ne vinrent pas un seul instant à -l'esprit du jeune Dalayrac; il ne pouvait s'imaginer qu'une chose aussi -agréable que la musique fût beaucoup plus difficile à apprendre qu'une -langue morte, et que l'étude du solfége fût plus ardue et plus ingrate -que celle du rudiment. Une fois qu'il posséda à peu près les premiers -éléments, qui n'exigent qu'un peu de calcul et de réflexion, il crut -pouvoir marcher en avant. Grâce à ses dispositions naturelles, il -parvint en fort peu de temps à jouer très-mal du violon; mais cette -médiocrité d'exécution lui paraissait encore une chose admirable, quand -il la comparait au néant musical dans lequel il avait été plongé si -longtemps. - -Il existait à Muret, comme dans presque toutes les villes de province, -une réunion d'amateurs, composant une espèce d'orchestre pour exécuter -la seule musique instrumentale que l'on connût alors, c'est-à-dire -quelques ouvertures et quelques airs _à jouer et à danser_ des opéras de -Lully et de Rameau. Jaloux de faire briller son talent nouvellement -acquis, Nicolas demanda à faire partie de cette société, et il fut admis -sur-le-champ. Les orchestres d'amateurs aiment surtout à briller par le -nombre; on est fier de pouvoir dire: Il y a dans notre ville un -orchestre de tant de musiciens! Reste à savoir quels musiciens. -Cependant, malgré la faiblesse très-probable des amateurs de Muret, un -écolier, qui n'avait pas une année de leçons, pouvait encore se trouver -au-dessous de la tâche qu'il osait entreprendre. C'est ce qui ne manqua -pas d'arriver. Dalayrac jouait passablement faux, et n'allait pas du -tout en mesure. On lui avait confié une partie de _second-dessus_ de -violon, et lui qui venait là pour jouer et déployer toutes les -ressources de son talent, ne pouvait comprendre qu'il dût compter des -pauses, laisser s'escrimer les musiciens chargés d'autres parties, et -s'astreindre dans les limites des notes d'ordinaire assez insignifiantes -confiées aux parties intermédiaires. Il voulait briller, il improvisait -des traits détestables qu'il trouvait excellents, il remplissait les -silences par des points d'orgue impossibles, il aurait voulu être -l'orchestre à lui tout seul, et que tout le monde se tût pour l'écouter. - -On peut assez justement définir les concerts d'amateurs en disant que la -musique qu'on y fait paraît être composée pour le bonheur de ceux qui -l'exécutent et pour le désespoir de ceux qui l'entendent. Or, les -amateurs de Muret ne voulaient pas que leur bonheur fût troublé par un -intrus ayant la prétention de l'accaparer à lui tout seul. Cependant on -ne rebuta pas sur-le-champ le nouveau venu; on se contenta d'abord de -l'admonester doucement et de le prier de se borner à jouer sa partie. -Notre futur compositeur y aurait peut-être consenti, mais comme il était -incapable de la lire, il trouvait tout simple d'en improviser une, pour -ne pas rester les bras croisés. Quelle que fût la considération qui -s'attachât au nom de son père et quelques ménagements qu'elle eût -inspirés jusque là, on finit par trouver que _le petit à M. Dalayrac_ -était insupportable en société, et on le pria poliment de rester chez -lui. - -Dalayrac comprit à peu près qu'il s'était un peu trop hâté de vouloir -briller comme virtuose, et que quelques études lui étaient encore -nécessaires; il se mit à travailler la musique et le violon avec plus -d'ardeur, mais ce fut un peu aux dépens des Institutes de Justinien et -des légistes dont il devait étudier les savants commentaires. Cependant, -il ne pouvait se résoudre à renoncer au plaisir de participer aux -concerts des amateurs, et malgré l'ostracisme prononcé contre sa -personne, il trouvait de temps en temps moyen de se glisser parmi ceux -qui avaient prononcé contre lui une sentence si rigoureuse: il rôdait, -la nuit venue, aux abords de la salle de concert, son violon -soigneusement dissimulé sous un ample surtout; puis au moment où deux ou -trois personnes entraient à la fois, il se glissait adroitement au -milieu d'elles, passait inaperçu, se faufilait dans la salle de concert, -parvenant, grâce à sa petite taille, à se cacher parmi les chaises et -les pupitres; puis une fois le morceau commencé et l'attention de chaque -exécutant absorbée par son cahier de musique, il venait prendre sa place -au milieu d'eux et usurpait par surprise ce droit qu'il prétendait lui -avoir été enlevé par injustice et par envie. Malheureusement pour lui, -s'il parvenait à ne se point faire voir, il réussissait trop à se faire -entendre, et c'était alors des plaintes et des récriminations à n'en -plus finir. Bref, celui dont les ouvrages devaient un jour faire les -délices de toute la France était devenu dès son début l'objet de la -terreur et de l'animadversion d'une pauvre société d'amateurs de -province. La persistance des amateurs à l'éloigner et la sienne à se -rapprocher d'eux furent poussées si loin, que des plaintes sérieuses -furent portées au père Dalayrac. On le supplia de mieux garder le -trouble-fête et de l'engager à se borner à l'étude du droit, en laissant -de côté celle de la musique, à laquelle il n'entendrait jamais rien. - -Le père croyait le jeune Nicolas tout absorbé dans ses lectures et ses -travaux, et était loin de penser qu'il fût un musicien si enragé. Un -rapide examen le convainquit que son fils avait laissé de côté toutes -les études qui n'avaient pas la musique pour objet. Or, je laisse à -penser quelle dût être l'indignation d'un honnête Magistrat de province, -en voyant l'aîné de sa famille négliger les études de sa profession pour -cultiver... quoi? la musique. - -Il fut tenu un solennel conseil de famille: d'un côté l'on réprimanda -très-fort, de l'autre on pleura beaucoup; mais un morne désespoir -succéda à la douleur, lorsque la sentence fut prononcée. Cette sentence -proscrivait à jamais l'étude de la musique et l'usage du violon. - -Les paroles dures du père, l'attitude sévère et glaciale des autres -membres de la famille avaient blessé les idées d'indépendance du pauvre -jeune homme; un instant, son coeur fut près de se révolter contre cette -exigence qui ne tenait aucun compte de ses goûts et de ses sentiments; -il allait prendre la parole pour annoncer sa résolution de braver -l'autorité de toute sa famille, lorsqu'au milieu de ces figures -glaciales et impassibles, il aperçut sa mère, sa pauvre mère, qui -pleurait, non de la faute de son fils, mais de la réprimande qu'elle lui -avait attirée et du chagrin qu'il ressentait. Dalayrac alla se jeter -dans ses bras en sanglotant; elle le pressa tendrement sur son coeur lui -donna un bon baiser de mère, en lui disant: Moi, je t'aime toujours, mon -pauvre Nicolas. Alors il se tourna tristement vers son père et lui dit -d'un air résigné: Je vous promets de bien travailler et de ne plus faire -de musique. - -A dater de ce jour, Dalayrac prit la résolution de ne plus s'occuper que -des travaux qu'il avait négligés jusque là. Soir et matin, courbé sur -ses livres, se remplissant la tête de mille textes fastidieux, prenant -des notes pour aider sa mémoire, suivant assidûment les cours auxquels -il s'était à peine montré jusque là, il tint rigoureusement sa promesse. -Au bout de quelques mois, il avait regagné tout le temps précédemment -perdu; mais son bonheur, ses illusions, les rêves de son imagination, il -ne les retrouvait plus. Il était rentré en grâce auprès de son père: sa -mère était toujours bonne et affectueuse pour lui, et cependant il se -sentait malheureux. Sa santé même commençait à s'altérer. Sa mère fut la -première à s'apercevoir de ce changement. - ---Nicolas, lui dit-elle un jour, tu travailles trop, tu vas tomber -malade.--Non! ma mère, je ne travaille pas plus qu'auparavant; seulement -je travaille à une chose qui m'ennuie, et j'ai renoncé à une chose qui -me plaisait. - ---Tu aimes donc bien la musique? - ---Si je l'aime! oh! mère, vous ne savez donc pas ce que c'est que la -musique, pour me demander si je l'aime? C'est que, voyez-vous, la -musique, c'est, après vous, ce qu'il y a de meilleur au monde: c'est ce -qui console quand on est triste, c'est ce qui donne du courage, c'est ce -qui fait oublier tout ce qui est mauvais, ce qui fait penser à tout ce -qui est bon, ce qui peut faire croire que l'on est heureux. Je ne puis -pas faire de musique sans songer à Dieu et à vous, ma mère; n'est-ce pas -ce qu'il y a de meilleur? Oh! je sais bien que j'ai eu tort; c'était -pour moi un trop grand plaisir, et pendant un temps j'ai tout négligé -pour cela, mais j'en suis bien puni, allez; et si c'était à -recommencer... - ---Eh bien! que ferais-tu? - ---Ah! dame, je ferais un peu moins de musique et un peu plus de l'autre -travail; je n'aurais pas tant de peine à me mettre à celui-là, quand je -saurais que je peux me délasser et me livrer à l'autre étude. Au lieu -qu'à présent, c'est bien dur. Mon pauvre violon! il est là, près de mon -lit, je le regarde quelquefois les larmes aux yeux, à présent que je ne -peux plus y toucher, ce n'est plus que le souvenir d'un ami que j'ai -bien aimé et auquel il m'a fallu renoncer! - ---Mais, mon pauvre enfant, puisque tu travailles si bien d'un autre -côté, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'obtenir de ton père?... - ---Oh! non, ma mère, vous le connaissez, il ne voudrait jamais. N'allez -pas surtout lui demander cela pour moi; c'est sur vous que tomberaient -ses reproches; et qui pourrait me consoler de vous avoir fait causer de -la peine? Tenez, mère, ne parlons plus de cela; je vous promets d'être -bien raisonnable et de me bien porter. J'obéirai au père et je tâcherai -de ne pas être trop malheureux, même sans musique. - -Cette conversation de la mère et du fils avait réveillé chez ce dernier -tous les instincts qu'il comprimait depuis si longtemps. Pour la -première fois, il avait trouvé un confident de sa passion, il avait pu -dire tout ce qu'il ressentait. Son coeur était un peu soulagé, mais ses -regrets étaient plus vifs, son désir plus violent. La nuit, il -s'éveillait parfois et pensait au bonheur qu'il aurait en recouvrant -cette liberté dont il avait abusé, il regrettait le temps où il lui -était permis de se livrer à son goût prédominant; cette idée constante -était devenue chez lui comme une espèce de monomanie. Il ouvrait sa -boîte à violon avant de se coucher, il pinçait légèrement les cordes de -l'instrument, il n'aurait osé y promener l'archet. La chambre de son -père était trop près de la sienne, on aurait pu l'entendre. Mais le -léger frôlement des cordes sous ses doigts suffisait pour l'assurer si -l'instrument était resté d'accord; il le remettait soigneusement au ton -tous les soirs, la boîte restait ouverte toute la nuit, il la refermait -le matin, après avoir amoureusement regardé le violon, qu'il entretenait -dans un état de soin et de propreté minutieux. - -Une nuit, une de ces belles nuits d'été, comme elles sont dans le midi, -le sommeil, qu'aurait dû provoquer un travail de dix heures -consécutives, semblait le fuir. Mille pensées venaient l'assaillir. Il -allait bientôt obtenir ses licences et être reçu avocat. Encore quelques -semaines, et il se verrait libre, libre de faire tout ce qu'il voudrait, -c'est-à-dire de se livrer à la musique; c'était son unique but, sa seule -préoccupation. - -Quoique la croisée fût restée ouverte, l'atmosphère de sa petite chambre -était si lourde, qu'il lui semblait qu'il allait étouffer. Il se mit à -la fenêtre; sa chambre, située sur les toits, dominait les maisons de la -ville et laissait voir la campagne tout illuminée de l'éclat argenté de -la lune. Pour mieux admirer ce magnifique coup d'oeil, Dalayrac franchit -la croisée et se trouva sur le toit qui s'avançait en saillie en -s'aplatissant, et dont le rebord faisait tout le tour de la maison. Le -chemin était étroit et périlleux; Dalayrac trouva que la promenade n'en -aurait que plus de charme. Un gros chien qui faisait la garde dans la -cour sur laquelle donnait la fenêtre, se mit à pousser des aboiements -furieux. Notre jeune homme n'en tint compte, et il avait tourné un des -angles de la maison, que le chien aboyait toujours. La maison faisait un -carré assez régulier. Quand notre promeneur nocturne fut au-dessus de la -seconde façade, les aboiements du chien lui parurent bien moins sonores; -mais quand il fut parvenu à la façade opposée à celle où était située sa -chambre, c'est à peine si le bruit de ces aboiements parvenait jusqu'à -lui. Une réflexion subite s'empara de son esprit. - ---Mais, se dit-il, si de ce côté, qui est à l'opposé de ma chambre et de -celle de mon père, on entend à peine la basse taille de cet énorme -chien, il me semble qu'il serait impossible d'entendre, de l'endroit où -sont nos chambres, les sons qui viendraient de ce côté. Essayons. - -Et le coeur tremblant d'émotion, il refit le tour de la maison, rentra -chez lui, et saisissant son violon et son archet, il reprit le chemin de -la façade opposée. Là, s'accroupissant dans l'étroit espace que -laissaient entre elles une cheminée et une lucarne, notre Orphée aérien -se donna un concert auquel il trouva certes plus de plaisir que ne lui -en purent jamais procurer les plus belles exécutions musicales. Il y -avait si longtemps qu'il n'avait touché au violon! Ses doigts lui -parurent d'abord un peu rebelles, mais il finit par s'oublier. Sa tête -s'enflamma, les idées musicales lui venaient en foule, et par un bonheur -rare, elles semblaient se conformer, par leur simplicité et leur -facilité, à l'impuissance de ses moyens d'exécution. Pendant plus d'une -heure il improvisa, oubliant tout, excepté le bonheur dont il jouissait. -Le plus beau trône du monde, il ne l'eût pas accepté pour l'échanger -contre ce petit bout de toit, contre ce rebord de lucarne où il était si -heureux. C'est le coeur gonflé de joie qu'il regagna sa chambrette. Il -serra précieusement son violon après l'avoir bien soigneusement essuyé -pour le préserver des atteintes de la rosée et de l'humidité de la nuit. -Il prévoyait que ses concerts nocturnes allaient souvent se renouveler, -et il tenait à conserver intact l'instrument d'où dépendait toute sa -félicité. Il s'endormit du sommeil le plus calme et le plus doux. Malgré -la moitié de la nuit passée sur les toits, il s'éveilla plus allègre et -plus dispos, et c'est le sourire sur les lèvres et la figure illuminée -par un rayon de bonheur, qu'il se présenta au déjeuner de famille. - -Le père Dalayrac avait sa physionomie grave et sévère, que semblait -encore assombrir un air plus soucieux qu'à l'ordinaire. «Françoise, -dit-il à la domestique qui les servait, que s'est-il donc passé cette -nuit? Le chien a furieusement aboyé, et à deux reprises.» - -Nicolas sentit la rougeur lui monter au front, et baissa le nez vers son -assiette. - ---N'avez-vous donc rien entendu? continua le père, en interrogeant toute -la famille du regard. - ---Si fait, lui fut-il répondu, mais voilà tout. - ---Dans un quartier si retiré, reprit la servante, il ne faut pas -grand'chose pour faire aboyer le chien. Nous avons d'un côté le couvent, -et de l'autre, une rue où il ne vient presque jamais personne le soir: -il aura suffi d'un passant attardé pour provoquer tout ce tapage. - ---C'est juste, dit le père, il n'y a là rien d'extraordinaire. - -Cet incident n'eut pas d'autre suite: le repas continua dans le calme et -le silence habituels. Nicolas trouva cependant l'occasion d'être seul un -instant avec sa mère. - ---Soyez tranquille, lui dit-il, j'ai trouvé. - ---Eh! quoi donc? fit l'excellente femme. - ---Ce que nous cherchions tous deux: le moyen de tout concilier; allez, -vous serez contente de votre petit Nicolas. Sous peu de temps, je serai -reçu avocat, et d'ici là je travaillerai bien, je me porterai encore -mieux, et le père n'aura rien à dire. - -Mme Dalayrac ne comprit pas trop ce que son fils voulait lui dire; mais -elle le vit content, et c'en fut assez pour son bonheur et sa -tranquillité. - -Cependant, cette première tentative avait été trop heureuse pour que le -jeune Dalayrac ne voulût pas en faire une seconde. Mais il fallait de la -prudence, le chien pouvait donner l'éveil, s'il recommençait toutes les -nuits son vacarme. Le jeune homme se promit de s'abstenir pendant -quelques nuits de toute excursion. Le souvenir du plaisir qu'il avait -goûté lui suffit effectivement pendant quelques jours, mais ses désirs -de reprendre sa promenade et son concert nocturne redevinrent plus vifs -que jamais. - -Un jour qu'il était sorti un instant pour prendre l'air et marchait -absorbé dans ses réflexions, il rencontra un camarade qu'il avait perdu -de vue depuis sa sortie du collége. - ---Eh! par quel hasard, lui dit-il, te trouves-tu à Muret, toi dont la -famille habite Toulouse? - ---Par un hasard bien simple, répondit l'ami de collége, c'est que mon -père m'a placé, pour étudier, chez un apothicaire de cette ville, dont -il veut que j'épouse la fille. - ---Comment, tu es garçon apothicaire? - ---Etudiant, si tu veux bien le permettre. Mon futur beau-père est un -excellent homme, sa fille est charmante, et je serai très-heureux avec -elle. Et puis c'est un travail qui n'est pas si désagréable que tu -pourrais le croire, j'étudie la botanique et la chimie, voire même un -peu la médecine. Viens donc me voir: tiens, la boutique est à deux pas -d'ici, je vais te présenter à ma nouvelle famille. - -Dalayrac se laissa faire; le fils du subdélégué de la province ne -pouvait manquer d'être bien accueilli; il trouva la future de son ami -charmante, le beau-père très-aimable, et promit de les visiter de temps -en temps. L'apprenti apothicaire était fier et heureux de son nouvel -état; aussi voulut-il en vanter tous les charmes à son ami, il le -conduisit dans sa chambrette, qui était fort proprement arrangée. -Au-dessus d'une table chargée de livres et de papiers, s'étalaient sur -des rayons une foule de petites fioles étiquetées. - ---Qu'est-ce que tout cela? dit Dalayrac. - ---Ce sont, répondit son camarade, la plupart des substances avec -lesquels nous composons les médicaments; presque toutes sont des poisons -et ont un effet très-actif: ce n'est qu'en les affaiblissant ou en les -mélangeant qu'on peut obtenir, avec leur aide, un effet salutaire. - ---Parbleu! dit Dalayrac, puisque tu as toutes ces recettes et ces -antidotes sous la main, tu peux me rendre un bien grand service. - ---Et lequel donc? - ---Figure-toi que j'ai tant travaillé depuis quelque temps, que je me -suis échauffé le sang, et que je ne puis parvenir à sommeiller. Je me -couche de très-bonne heure, devant me lever de même; mais je lutte toute -la nuit contre l'insomnie, et ce n'est que le matin, juste à l'heure où -je dois me lever, que je me sens quelque disposition au sommeil. Il faut -alors le combattre; je me lève tout engourdi, je suis lourd toute la -journée, mais je travaille comme à l'ordinaire le soir, et cependant le -sommeil me fuit encore lorsque je veux l'appeler. - ---Sois tranquille, lui dit son camarade, j'ai là ton affaire. Je vais te -composer un somnifère irrésistible: quelques gouttes dans un verre d'eau -avant de te coucher, et, un quart-d'heure après, tu dormiras du sommeil -le plus calme et le plus profond. - -Il alla prendre une ou deux fioles sur ses tablettes, en versa le -contenu dans un petit flacon, le boucha soigneusement, et le remit à -Dalayrac. «Surtout, ajouta-t-il en le quittant, ne va pas forcer la -dose. Deux ou trois gouttes suffiront, tu ne redoublerais que si tu -voyais que le remède n'agit pas assez.» Dalayrac serra la main de son -ami et emporta précieusement son narcotique. En passant devant un -épicier, il acheta une livre de gros sel qu'il mit dans sa poche, puis -il s'achemina vers sa demeure. - -En entrant dans la cour, il aperçut enchaîné dans sa niche, le chien de -garde qui avait failli le trahir par son excès de vigilance. Le chien -fit un bond de joie en voyant son jeune maître; celui-ci s'approcha et -le caressa du regard et de la main; puis voyant que la sébile qui -contenait sa nourriture était vide: «Ah! mon pauvre Pataud, lui dit-il, -tu as quelquefois des nuits bien agitées, tu as besoin de repos; sois -tranquille, je me charge de t'en procurer ce soir.» Le chien le -regardait d'un air intelligent et en remuant la queue: sans comprendre -ce qu'on lui disait, il devinait que les paroles qu'on lui adressait -étaient bienveillantes, et il suivit du regard son jeune maître -s'acheminant vers la cuisine. - ---Vraiment, Françoise, dit en entrant Dalayrac à la cuisinière, il n'est -pas étonnant que Pataud fasse quelquefois un tel vacarme pendant la -nuit: cette pauvre bête est affamée. - ---Comment! monsieur Nicolas, affamée? mais j'ai rempli son écuelle de -pâtée ce matin. - ---Et il n'en reste pas une miette, preuve qu'il mourait de faim. Il faut -lui donner aujourd'hui double ration, pour qu'il nous laisse tranquilles -cette nuit. - ---Oh! dame, je n'ai pas le temps, j'ai mon dîner à soigner. Mais il y a -tout ce qu'il faut dans l'armoire, prenez et donnez-lui, si vous voulez. - -Dalayrac ne se le fit pas dire deux fois: il fit tremper une forte miche -de pain, à laquelle il ajouta un bon morceau de bouilli de la veille; -puis, de crainte que ce mélange ne fût trop fade, il le saupoudra d'une -bonne poignée de sel dont il s'était précautionné, et il alla offrir ce -régal au vigilant Pataud. Le chien se jeta avidement sur la pâtée, qu'il -dévora en un clin d'oeil; Dalayrac lui fit encore quelques caresses; -mais en le quittant, il eut soin de renverser d'un coup de pied -l'écuelle contenant l'eau destinée à sa boisson.--Le soir venu, il -voulut aller le détacher lui-même: le chien tirait la langue d'un -demi-pied. Dalayrac remplit l'écuelle d'eau qu'il alla tirer à la pompe; -mais il y versa non pas une ou deux gouttes, mais cinq ou six de la -fiole que lui avait remise son ami l'apothicaire. Le chien vida -l'écuelle en quelques lampées. - -Quand tout le monde fut couché, notre futur avocat se mit à la fenêtre -et aperçut le chien couché tout du long devant sa niche et dormant d'un -sommeil léthargique. Il n'y avait plus de danger que l'escapade nocturne -fût ébruitée, et le jeune enthousiaste put prolonger son concert tout à -son aise. - -Grâce à l'expédient qu'il renouvelait chaque jour, il put sans -contrainte se livrer à son goût dominant: le jour il étudiait à voix -basse la musique qu'il devait exécuter pendant la nuit, et, ce -bienheureux moment venu, il se livrait à l'étude de son instrument -favori et aussi à tous les caprices de son imagination musicale. Se -croyant sans témoins et sans auditeurs, rien n'arrêtait l'expansion de -ses idées: parfois son violon lui semblait insuffisant pour les -traduire, il chantait alors de douces mélodies qu'il soutenait par des -accords en doubles cordes dont son instinct lui faisait trouver -l'harmonie. Souvent, il s'arrêtait après avoir joué, pour reprendre -haleine et pour écouter le calme qui l'entourait, et jouir de la -splendeur de ces belles nuits du Midi, les seules heures où l'on puisse -vivre dans ces contrées. - -Le côté de la maison où il avait établi sa retraite aérienne, dominait -les grands arbres du jardin du couvent voisin. Ce couvent appartenait à -une communauté de religieuses, et ces religieuses avaient des -pensionnaires. L'une d'elles se promenait un soir dans le jardin, -lorsqu'elle entendit des sons merveilleux sans pouvoir deviner d'où ils -partaient, les arbres masquant d'une façon impénétrable le réduit où -était perché l'auteur de ce concert. Emerveillée de ce qu'elle -entendait, la jeune pensionnaire raconta à sa meilleure amie, en lui -faisant jurer le secret le plus absolu, que chaque soir elle trouvait le -moyen de s'échapper du dortoir et d'aller respirer l'air frais de la -nuit dans le jardin; que là un sylphe, un être mystérieux, inconnu, se -révélait à elle par les accents les plus tendres et les plus touchants. -La meilleure amie feignit de ne pas ajouter foi à la confidence, pour -qu'on lui donnât une preuve convaincante du fait. Deux jours après ce -n'était plus une pensionnaire, c'étaient deux qui venaient jouir du -concert que Dalayrac croyait se donner à lui tout seul; puis le secret -fut si bien gardé, qu'il en vint quatre, six, huit, dix, et bientôt tout -le pensionnat du couvent. Encore, eût-ce été peu de chose, si le fameux -secret fût resté enfermé dans l'enceinte cloîtrée; mais les -pensionnaires avaient des amies en ville, et ces amies d'autres amies. -Bientôt le secret du couvent fut celui de toute la ville; et le père de -Dalayrac, quoique instruit l'un des derniers, finit par tout découvrir. - - -II - -Il n'y avait plus de résistance possible contre une résolution si bien -arrêtée. D'ailleurs, que pouvait-on reprocher au jeune Dalayrac! Il -venait de passer sa licence avec succès; il était reçu avocat, et il -restait bien prouvé que l'étude clandestine de la musique n'avait pas -nui aux travaux avoués et reconnus dont il venait de recueillir le -fruit. Cependant il y avait pour le père un point essentiel, c'était que -l'espoir de la famille ne risquât pas chaque nuit de se rompre le cou, -pour donner un concert aux pensionnaires du couvent. L'indulgence seule -pouvait parer à ce danger. - -Un matin, le père Dalayrac entra dans la chambre de son fils. Sa figure, -ordinairement sévère, avait ce jour-là un caractère de bienveillance -assez marqué, mêlée cependant d'une légère teinte d'ironie. Un -serrurier, chargé de grillages et de lourdes barres de fer, entra -presque en même temps que lui dans la chambre du jeune homme. - ---Mon cher garçon, dit le père, je suis fort inquiet, - ---Et de quoi donc? dit le fils avec étonnement. - ---D'une aventure, un sot conte qui court par toute la ville, et que tu -ne comprendras pas plus que moi. On prétend qu'on a vu à plusieurs -reprises rôder pendant la nuit un homme sur les toits de cette maison. -Ce ne peut être qu'un malfaiteur; nous sommes ici fort isolés: il n'y a -que ta chambre et les greniers qui donnent sur ce toit, et pour ta -sûreté personnelle et ma tranquillité à moi, j'ai amené ce brave homme -qui va poser un bon grillage à ta fenêtre et te mettre à l'abri de toute -tentative du dehors. - -Je ne saurais trop dire à quelle nuance de vermillon, de pourpre ou de -coquelicot, appartenait la rougeur répandue sur les traits du jeune -Dalayrac pendant le commencement de cette allocution, dont la conclusion -fut un coup de foudre pour lui: son air était si confus et si désespéré -que son père en eut pitié. Voyons, remets-toi, lui dit-il avec bonté, il -ne faut pas prendre trop au tragique ces sots propos: ce que je fais -ici, n'est qu'une simple mesure de précaution. Cela donnera bien un air -un peu lugubre à ton appartement; mais à présent que tu as un état, tu -es libre, entièrement libre, d'y demeurer ou de n'y pas demeurer; tu -peux même faire de la musique et jouer du violon si cela te fait -plaisir. - ---Vraiment? - ---Certainement, à présent que tu sais ce que je voulais que tu -apprisses, il n'y a nul inconvénient à te livrer à un délassement -honnête, pourvu toutefois que tu n'en formes pas un objet principal. -J'ai obtenu pour toi de plaider dans un procès excellent, voici les -pièces; ton client viendra te voir demain, étudie bien sa procédure et -distingue-toi dans ta première cause. - ---Oh! mon bon père, s'écria avec élan le jeune avocat, je vous promets -d'y faire tous mes efforts. Puis, se précipitant vers sa boîte à violon, -qu'il ferma précipitamment, tenez, continua-t-il, prenez cette clef; je -ne veux pas toucher à mon instrument jusqu'au jour des plaidoiries. Je -n'oserais pas en faire le serment, si vous ne preniez cette clef: ce -serait plus fort que moi. De cette façon je serai plus tranquille, -l'impossibilité détruira le danger de la tentation. - -Le père prit la clef en riant: - ---C'est bien, lui dit-il, tu es un brave garçon; laisse cet ouvrier -accomplir sa besogne, viens embrasser ta mère, et demain commence -sérieusement ton métier d'homme, et d'homme utile. - -Pendant quinze jours, Nicolas Dalayrac pâlit sur son dossier, pendant -quinze jours il étudia, apprit et prépara la magnifique plaidoirie qui -devait signaler son entrée au barreau. Au jour de l'audience, il lui fut -impossible de s'en rappeler un seul mot; il fut obligé d'improviser, et -il n'avait pas la parole facile, il était, de plus, extrêmement timide. -Mais la cause qu'il défendait était excellente: tout frais émoulu de ses -études, il avait fort bien plaidé la question de droit, et le procès de -son client fut gagné. - ---Eh bien! cher père, êtes-vous content? s'écria-t-il en rentrant au -logis. - ---Veux-tu que je te dise mon opinion? répondit le père. - ---Mais certainement. - ---C'est que tu n'as pas le moindre talent, et que tu as été détestable. -Il vaut mieux être n'importe quoi, qu'un mauvais avocat. Tu m'as obéi, -je n'ai rien à te reprocher. D'ailleurs, les études que tu as faites ne -seront jamais perdues. Laisse-moi le soin de te chercher une autre -carrière; dans huit jours, j'aurai pourvu à tout. Voilà ta clef, fais ce -que tu voudras en attendant ma décision. - -L'échec qu'il venait d'éprouver ne touchait nullement notre jeune homme: -il se sentait plutôt heureux d'être autorisé à renoncer à une profession -pour laquelle il n'avait aucune vocation. Mais son père avait vu avec -inquiétude la passion dominante de son fils pour la musique: il comprit -qu'il était naturel et peut-être heureux que, dans le calme d'une vie de -province, la vivacité d'esprit et d'imagination du jeune homme eût -trouvé un aliment si innocent: il pensa qu'une existence plus agitée où -abonderaient le mouvement et la distraction ne pourrait manquer de -donner un autre cours à ses idées. Il sollicita et écrivit à Paris. La -réponse ne se fit pas longtemps attendre, elle était favorable, et les -huit jours étaient à peine écoulés, qu'il put annoncer à son fils qu'il -venait d'être admis parmi les gardes du comte d'Artois, dans la -compagnie de Crussol. - -Les gardes du corps avaient le rang et les appointements de -sous-lieutenant. Les 600 livres attachées à ce grade n'auraient pas -suffi à la dépense du jeune officier. Son père y joignit une pension de -25 louis, ce qui lui assurait un revenu net de 1,200 livres sur -lesquelles il fallait s'habiller, se nourrir et se loger pendant les six -mois de l'année où l'on n'était pas de service. Sa position n'était pas -des plus brillantes; mais à vingt ans on est toujours riche: n'a-t-on -pas devant soi l'avenir et l'espérance, la plus grande et quelquefois la -plus assurée de toutes les richesses? - -Cependant un regret venait se mêler aux joies et aux illusions de notre -héros: il fallait quitter sa mère; mais en rêvant la fortune, il rêvait -aussi le bonheur, c'est-à-dire, le moment où il pourrait avoir autour de -lui tous les objets de ses affections. - -Il partit donc, la bourse légère, mais le coeur gros d'espérances. Son -père, en le voyant s'éloigner, s'écriait: Peut-être un jour sera-t-il -colonel ou général. Mais la mère disait en sanglotant: Moi, je suis sûre -qu'il sera toujours un bon fils, et qu'il saura m'aimer à Paris comme il -m'aimait ici. - -Les fonctions de garde du corps n'étaient pas très-pénibles, mais elles -ne laissaient pas d'être assez assujettissantes: le service se faisait -par trimestre, et pendant les trois mois de service, les gardes ne -pouvaient jamais s'absenter de la résidence du prince. - -Dalayrac avait un noviciat à accomplir, il n'avait reçu aucune notion de -l'état militaire, et il lui fallut tout apprendre depuis l'exercice du -soldat jusqu'à la théorie de l'officier. Mais ces nouvelles études ne -l'absorbaient pas au point de l'empêcher de se livrer avec ardeur à son -goût favori. Dans la rapidité de ce récit, il n'a guère été possible de -constater les progrès que son instinct et sa passion exclusive lui -avaient fait faire. Comme virtuose sur le violon et comme musicien, il y -avait une énorme distance entre le brillant garde du corps et le petit -écolier venant troubler le concert des amateurs de Muret. - -Dalayrac était de taille moyenne; sa figure, couturée par la petite -vérole, n'avait rien d'attrayant au premier aspect. Les gens qui ne -regardent qu'avec les yeux le trouvaient laid; mais ceux dont l'esprit -et le coeur aident le regard savaient reconnaître son air vif, -spirituel, et l'expression de bonté, de franchise et de bienveillance -répandue sur tous ses traits. Il avait une de ces laideurs qu'on finit -par trouver charmantes, et qui ont au moins l'avantage d'éloigner de -vous ceux qui ne peuvent ni vous comprendre ni vous apprécier. Son -caractère doux et sympathique lui attira de nombreuses amitiés parmi ses -nouveaux camarades; ses manières distinguées et ses goûts de bonne -compagnie lui ouvrirent les portes des meilleures maisons. C'est ainsi -qu'il fut admis dans l'intimité du baron de Bezenval et de M. Savalette -de Lange, garde du trésor royal. Il eut l'occasion d'entendre chez ce -dernier le chevalier de Saint Georges, et son talent sur le violon le -fit accueillir favorablement par le célèbre mulâtre, dont l'habileté sur -cet instrument était si remarquable. - -Mais pour se présenter convenablement dans le monde, pour aller de temps -en temps à la Comédie Italienne entendre les chefs-d'oeuvre de Philidor, -de Monsigny, de Grétry, de tous ces maîtres dont il devait être un jour -le rival et l'émule, quelle économie, quelles restrictions ne devait-il -pas apporter dans ses dépenses, afin de ne pas dépasser le chiffre de -son modeste revenu de 1200 livres! - -Pour ne pas avoir de loyer à payer à Paris, il passait quelquefois à -Versailles tout le trimestre où il n'était pas de service. Alors, on le -voyait partir à pied pour arriver à Paris un peu avant l'heure du -spectacle. Un bien modeste dîner suffisait à peine pour réparer les -forces du jeune enthousiaste; mais il en puisait de nouvelles dans -l'admiration que lui causaient les opéras qu'il était venu entendre. Il -repartait toujours à pied, après le spectacle, et revenait coucher à -Versailles, ayant fait ses dix lieues dans sa journée, mais n'ayant pas -entièrement dépensé le petit écu dont se composait son revenu quotidien; -encore fallait-il quelques jours de privations sévères pour compenser -cette dépense entièrement consacrée à son plaisir. - -Les comédiens italiens, ainsi que ceux de l'Académie royale de musique -et du Théâtre-Français, venaient souvent jouer devant la famille royale, -à Versailles; et Dalayrac trouvait le moyen de ne pas manquer une seule -des représentations consacrées aux ouvrages lyriques. - -Les heures de service que redoutaient le plus les gardes du corps, -étaient celles de nuit, pendant lesquelles il fallait faire faction -devant la porte de la chambre où couchait le prince. On comprend que le -silence le plus absolu était de rigueur, et rien ne pouvait se comparer -à l'ennui de ces longues heures de nuit passées dans le silence et une -inaction complète. - -Dalayrac s'arrangeait toujours avec quelque camarade pour prendre pour -son compte les heures de faction de nuit, à condition d'être libre à -l'heure du spectacle. Avec quelles délices il savourait ces opéras dont -l'audition ne lui coûtait rien que quelques heures d'ennui et -d'insomnie! Encore plus d'une fois arriva-t-il à la sentinelle de poser -doucement son fusil contre la muraille, de s'accroupir à terre, de tirer -de sa poche un petit cahier de papier réglé et d'y écrire ses propres -inspirations ou d'y retracer le souvenir de ce qu'il avait entendu dans -la soirée. - -Cependant, quoiqu'il fût parvenu à écrire facilement ses idées, et même -à les accompagner d'une basse assez satisfaisante, il sentait bien qu'il -n'arriverait jamais à rien de plus que ce qu'il avait fait jusqu'alors, -s'il n'étudiait pas et n'apprenait pas au moins les premières règles de -la composition. Mais, à cette époque, les maîtres en état d'enseigner -étaient excessivement rares, et même les plus médiocres se faisaient -payer un prix trop élevé pour la bourse de l'aspirant compositeur. - -Parmi les musiciens français, il ne s'en trouvait réellement que trois -qui possédassent à un assez haut degré la théorie musicale et les règles -du contre-point pour pouvoir professer la composition. C'étaient Gossec, -Philidor et Langlé. Le premier était accaparé par ses fonctions de chef -du chant à l'Opéra et par le travail de ses propres compositions. Le -second n'accordait à la musique que le peu de temps que lui laissait sa -passion pour les échecs. Langlé était issu d'une famille française -établie depuis plus d'un siècle en Italie et dont le véritable nom de -Langlois, impossible à prononcer par des Italiens, avait pris une -terminaison plus euphonique. - -Langlé était né à Monaco, en 1741, et avait fait ses études au -Conservatoire de la _Pieta_, à Naples, sous la direction de Cafara. -Après avoir professé quelques années en Italie, il était venu à Paris en -1768, et s'y était fait une nombreuse clientèle comme professeur de -chant et de composition[5]. - - [5] Langlé ne quitta plus la France, dès qu'il eut remis le pied sur - cette terre natale de ses aïeux. Il s'établit à Paris et épousa la - soeur de M. Sue, le célèbre médecin, père d'Eugène Sue, le - romancier, aujourd'hui représentant du peuple. Langlé n'a fait - représenter qu'un seul opéra en trois actes, _Corisandre_, joué avec - quelque succès à l'Académie royale de musique, en 1791. Il mourut à - sa maison de campagne de Villiers-le-Bel en 1807. - -Recevoir des leçons d'un tel maître eût été un grand bonheur pour -Dalayrac; mais cet espoir ne lui était même pas permis. Le hasard le mit -en contact avec le célèbre professeur, et sa bonne fortune lui procura -ce qu'il désirait si vivement, et ce qu'il aurait acheté au prix des -plus durs sacrifices. - -M. Savalette de Lange donnait de fort beaux concerts dans son hôtel. -Dalayrac s'y montrait très-assidu. C'est là qu'il rencontra Langlé pour -la première fois, et il lui fut présenté par le maître du logis, comme -un jeune amateur passionné pour la musique. Langlé accueillit -parfaitement le jeune officier, et Dalayrac employa tous ses moyens de -séduction pour captiver les bonnes grâces de celui dont il ambitionnait -la faveur. Il y réussit parfaitement. Langlé était spirituel et homme de -bonne compagnie; il fut enchanté des manières aimables et aisées du -jeune garde du corps, et surtout de son enthousiasme pour la musique. -Une espèce d'intimité s'était déjà établie entre eux, et Dalayrac -n'avait pas encore osé faire la confidence de l'objet de ses désirs. Un -soir il prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains, et -aborda la grande question. - ---Monsieur Langlé, lui dit-il tout d'un coup, pour qui me prenez vous? - ---Moi, Monsieur le chevalier? mais je vous prends pour un jeune seigneur -fort spirituel et fort aimable, cultivant la musique pour son plaisir, -ce qui est le plus agréable délassement pour un homme de votre condition -et de votre fortune. - ---Et bien! Monsieur, vous êtes dans une erreur complète. Tel que vous me -voyez, je suis pauvre comme Job; quoique l'aîné de ma famille, je suis -moins à mon aise que le plus mince cadet, car je n'ai au monde que mes -appointements de six cents livres et une pension de pareille somme. Mon -père a fait de moi un militaire pour que je ne fusse pas un méchant -avocat; mais franchement, je n'ai guère plus de goût pour ma seconde -profession que pour la première: je n'aime que la musique. On dit que je -joue passablement du violon, mais je ne m'amuse guère en jouant la -musique des autres, je voudrais entendre jouer la mienne et je crois que -je serais capable d'en faire d'assez jolie, si je savais comment m'y -prendre. Voulez-vous m'enseigner le moyen? - ---Monsieur le chevalier, confidence pour confidence. Je suis moins riche -que vous, car je n'ai pas d'appointements ni de pension, mais je gagne -assez d'argent avec mes leçons. Seulement, il faut pour cela que je -sorte tous les jours à sept heures été comme hiver et que je coure le -cachet toute la journée. Je rentre le soir exténué, mais néanmoins, je -puis vous donner une heure tous les matins, c'est celle qui s'écoule -entre mon lever et ma sortie; je la consacre à ma toilette; mais, -pendant qu'on me rasera, qu'on me poudrera et que je m'habillerai, je -trouverai toujours moyen de vous donner quelques conseils. Cela vous -convient-il? - ---Parfaitement. Où demeurez-vous? - ---Hôtel Monaco, près des Invalides. Et vous? - ---A Versailles, à l'hôtel des Gardes, et à Paris, place Royale. - ---C'est un peu loin, pour une heure si matinale. - ---N'importe, je serai exact, soyez-en sûr. A quand? - ---Mais à demain, si vous voulez, - ---A demain donc. - -A six heures du matin, Dalayrac arrivait tout essoufflé chez son -professeur, lui soumettait ses premiers essais, en recevait les -meilleurs conseils; et tout cela se faisait en se promenant d'une -chambre à l'autre, suivant que les besoins de la toilette faisaient -passer Langlé de sa chambre à son cabinet de toilette ou à sa salle à -manger. - -Les progrès de Dalayrac furent d'autant plus rapides, que Langlé, voyant -qu'il avait affaire à un jeune homme rempli d'imagination, ne lui apprit -que juste ce qu'il fallait pour transcrire ses idées à peu près -régulièrement. On a souvent fait un titre de gloire à Langlé d'avoir -produit un tel élève; mais le genre de succès qu'ont obtenu les ouvrages -de Dalayrac, prouve qu'il dut fort peu à son professeur et beaucoup à sa -propre nature, à son excellent instinct dramatique et à son imagination -abondante et variée. - -Quoi qu'il en soit, si le maître fut fier de son élève, l'élève fut -toujours reconnaissant des soins du maître, et il eut plus tard une -occasion de prouver quel bon souvenir il en avait conservé. - -Langlé, nommé maître de chant à la création du Conservatoire, vit sa -place supprimée, lors de la réforme de cet établissement en 1802. -Dalayrac sollicita et obtint pour lui la place de bibliothécaire, qu'il -conserva jusqu'à sa mort. - -Dès que Dalayrac se vit en état d'écrire, il voulut utiliser le fruit de -ses leçons, et il composa des quatuors pour instruments à cordes, qui -furent publiés sous un pseudonyme, et, pour mieux déconcerter les -investigations, ce pseudonyme était un nom italien. Ces oeuvres, ni même -le nom d'emprunt sous lequel elles furent publiées, ne sont pas parvenus -jusqu'à nous. Mais dans l'état de faiblesse où était la musique -instrumentale en France, avant qu'on ne connût les quatuors de Pleyel et -d'Haydn, il est à supposer que ces compositions n'avaient pas une grande -valeur. Elles obtinrent néanmoins un très-beau succès. Dalayrac conserva -longtemps l'incognito, et put jouir de son triomphe en toute conscience, -car ces quatuors, attribués à un musicien italien, étaient -très-recherchés des amateurs et se jouaient partout. - -On venait d'en publier tout récemment une nouvelle série, et une réunion -intime d'amateurs devait l'essayer, pour la première fois, chez le baron -de Bezenval. Dalayrac était au nombre des auditeurs: pour ne rien perdre -de l'exécution de son oeuvre anonyme, il s'était placé le plus près -possible des amateurs qui allaient la déchiffrer. Le premier morceau fut -fort bien dit, et reçut beaucoup d'applaudissements. Le début de -l'_andante_ parut encore plus heureux; mais à un certain passage, il -advint une telle succession de notes fausses et discordantes, que -Dalayrac fit un bond sur sa chaise et s'écria: Mais ce n'est pas cela; -le trait du second violon n'est pas dans ce ton-là! - ---Comment! dit avec conviction l'amateur chargé de cette partie, je joue -ce qu'il y a, et si c'est mauvais, c'est la faute de l'auteur, et non la -mienne. - -Et l'on recommença le passage, qui parut encore plus faux que la -première fois. Dalayrac s'élança vers le second violon, lui arracha -l'instrument des mains, et se mettant à jouer le trait comme il l'avait -composé: - ---Tenez, Monsieur, voilà ce qu'il y a, et cela ne ressemble guère à ce -que vous venez de jouer. - ---C'est ce que vous venez de jouer qui ne ressemble pas à ce qui est -écrit, dit l'amateur exaspéré; voyez plutôt. - -Et il passa sa partie à Dalayrac, qui ne fit qu'y jeter un coup d'oeil, -et s'écria avec colère: - ---Là! j'en étais sûr! ils n'ont pas corrigé la seconde épreuve. - ---Eh! qu'en savez-vous? dit l'amateur triomphant. - -L'auteur, près de se trahir, demeura muet; mais Langlé, confident -discret jusqu'alors de l'innocente supercherie de son élève, se crut -dispensé de garder plus longtemps un secret qu'on était sur le point de -pénétrer. - ---Il en sait très-long sur ce sujet, Messieurs, leur dit-il, car c'est -lui qui est l'auteur de tous les morceaux publiés sous le même nom que -celui-ci. - -Ce furent alors des exclamations et des éloges à perte de vue. Dalayrac -ne pouvait suffire à toutes les louanges et toutes les félicitations -qu'il recevait. Il fut forcé de se mettre au pupitre et de concourir à -l'exécution de tout son répertoire, qu'on voulut passer en revue le soir -même, et à chaque morceau c'était un nouveau concert d'éloges et de -bravos. - -Cette petite aventure eut du retentissement, et Dalayrac devint le -musicien à la mode dans un certain monde, avant même d'être connu de la -généralité du public. On sait que Voltaire, dans son voyage à Paris en -1778, fut reçu dans une loge maçonique. Dalayrac fut chargé de composer -la musique pour cette réception, et elle eut assez de succès pour qu'on -lui en demandât une nouvelle pour la fête célébrée chez Mme Helvétius en -l'honneur de Franklin. - -M. de Bezenval faisait souvent jouer la comédie chez lui; la reine et la -famille royale ne dédaignaient pas d'assister à ces solennités -dramatiques où les rôles étaient remplis par des gens du monde et par -l'élite des comédiens français ou italiens. Dalayrac composa, pour ce -théâtre de société, deux petits opéras, dont les titres seuls nous sont -parvenus. Ils étaient intitulés: _le Petit souper_ et _le Chevalier à la -mode_. Leur succès ne fut pas moins grand que ne l'avait été celui des -premières oeuvres instrumentales de l'auteur. La reine, qui assistait à -la représentation, félicita hautement le musicien, lui disant qu'elle -était heureuse de savoir qu'il y eût dans la maison de son frère un -jeune homme de tant de talent et d'espérances. - -Un si beau début ne fit qu'encourager Dalayrac à continuer ses heureuses -tentatives. Un des camarades de sa compagnie, de Lachabeaussière, qui -avait déjà fait représenter de petits ouvrages à la comédie Italienne, -lui confia une pièce en un acte, l'_Eclipse totale_. La musique en fut -rapidement composée, la protection de la reine ne fut sans doute pas -inutile à Dalayrac pour faciliter la réception de sa pièce et lui faire -obtenir un tour de faveur. La première représentation eut lieu le 7 mars -1781. - -La partition de l'_Eclipse totale_ est devenue assez rare; il en existe -une manuscrite à la bibliothèque du Conservatoire, encore est-elle -incomplète et ne renferme-t-elle pas les derniers morceaux de l'ouvrage. -C'est la seule que j'aie pu consulter, et j'avoue que rien ne m'a paru y -justifier le succès de l'ouvrage et les éloges que la musique en -particulier reçut de tous les recueils du temps qui rendirent compte de -la pièce. Monsigny et Grétry avaient déjà donné plusieurs de leurs -chefs-d'oeuvre, et l'éducation musicale du public devait être assez -avancée pour qu'on ait peine à comprendre l'unanimité d'éloges que -s'attira la nouvelle partition. Il ne faut pas oublier cependant qu'elle -ne fut jugée que comme l'oeuvre d'un amateur, et qu'alors le plus grand -mérite du musicien, aux yeux du public, était de se faire assez petit -pour passer inaperçu, et se faire pardonner sa musique en faveur de la -pièce. Dalayrac était doué d'un sentiment scénique si naturel et si -excellent, que, dès son premier ouvrage, il sut se mettre à la portée du -goût et de l'exigence du public. - -L'étude musicale de cette partition n'offre donc rien de bien -intéressant. On y remarque cependant une instrumentation moins nue que -celle des oeuvres contemporaines de Grétry et de Monsigny; mais -l'harmonie est pauvre, sans finesse, et sent encore l'amateur. La -mélodie est facile et abondante, mais un peu commune. - -Au total, si l'étude de cette partition ne peut être d'une grande -utilité pour l'instruction, elle sera du moins un motif d'encouragement -pour les jeunes compositeurs. L'art musical dramatique est si difficile -et exige la réunion de tant de qualités, qu'il est bien rare qu'en -débutant, on arrive à produire un bon ouvrage, fût-on même doué de -qualités que l'âge et l'expérience développent seuls complétement. - -Boïeldieu et Auber ont débuté par des ouvrages qui étaient loin de faire -prévoir le talent qu'ils ont déployé plus tard. Il y a aussi loin de _la -Dot de Suzette_ à _la Dame blanche_, que du _Séjour militaire_ à _la -Muette de Portici_, et bien des ouvrages de pauvres jeunes gens dont on -n'a pas encouragé les premiers débuts sont loin d'être inférieurs aux -premières partitions des maîtres les plus célèbres. - -Nous verrons bientôt Dalayrac, après ses premiers essais, s'élancer d'un -pas plus ferme dans la carrière, et produire ces oeuvres charmantes dont -la renommée a été européenne, et qui l'ont placé au rang des -compositeurs les plus féconds et les plus heureusement inspirés. - - -III - -Le succès que venaient d'obtenir les deux jeunes officiers les engagea à -continuer une collaboration qui commençait sous de si heureux auspices. -Mais ils élevèrent leur prétention jusqu'à faire un opéra en trois -actes, et, l'année suivante, ils firent représenter _le Corsaire_. Ce -second début ne fut pas moins heureux que le premier. Un an après, -Dalayrac fit jouer _les Deux Tuteurs_, en deux actes. En 1785, une -cantatrice, nommée Mlle Renaud, fit de brillants débuts à la -Comédie-Italienne; aucun opéra important n'était en préparation, et le -succès de la débutante augmentait de jour en jour; Dalayrac, dans le but -d'en profiter, arrangea en opéra une pièce de Desfontaines, jouée -autrefois avec des airs de vaudeville. C'était l'_Amant statue_. La -cantatrice fut bien servie par le musicien, et le public partagea son -enthousiasme entre l'auteur et l'exécutante. Tous deux furent rappelés -après la pièce. C'était alors une faveur aussi rare qu'elle est commune -aujourd'hui. - -Desfontaines, reconnaissant envers le jeune musicien qui venait de -rajeunir une de ses anciennes pièces, lui confia un opéra nouveau en -trois actes. C'était _la Dot_, dont le sujet est fort gai et fort -amusant, et qui fut représentée au mois de novembre de cette même année -1785. - -Jusque là Dalayrac avait eu des succès faciles, mais aucun d'eux n'avait -obtenu cet éclat et ce retentissement qui s'étaient attachés à -quelques-unes des productions de Monsigny et de Grétry. Ses cinq -premiers ouvrages appartenaient tous au genre comique, très-ingrat à -traiter en musique, et que l'on apprécie rarement autant qu'il -mériterait de l'être, ne fût-ce qu'en raison de son excessive -difficulté. Il trouva bientôt l'occasion de déployer son talent dans un -genre tout opposé. - -Le succès du Musicien amateur avait attiré l'attention d'un auteur -également amateur, et qui avait fait représenter à la Comédie-Italienne -quelques pièces sans importance. Marsollier des Vivetières était à peu -près du même âge que Dalayrac, et ainsi que lui était passionné pour le -théâtre; mais là s'arrête la conformité qu'on pouvait remarquer entre -eux. Marsollier avait de la fortune, et ses travaux littéraires -n'étaient qu'un délassement, délassement qui à tout autre cependant -aurait pu paraître un travail des plus pénibles, car Marsollier s'était -vu refuser vingt-deux pièces de suite avant de pouvoir faire représenter -son premier ouvrage. Tant de persévérance méritait d'être récompensée, -et ce ne fut pourtant qu'après plus de dix ans de tâtonnements et -d'essais presque infructueux, que Marsollier obtint un premier succès, -mais aussi ce succès fut colossal, et Dalayrac fut assez heureux pour le -partager avec lui. - -_Nina_, ou _la Folle par amour_, fut jouée pour la première fois en -1786. Le sujet en était imité d'une nouvelle de d'Arnaud, insérée dans -les _Délassements de l'homme_ sensible. L'idée de mettre une folle au -théâtre parut d'une telle hardiesse aux auteurs, qu'ils n'osèrent pas -risquer cette tentative avant d'en avoir fait l'essai devant un public -d'amis. L'ouvrage fut donc d'abord répété et représenté sur le théâtre -de l'hôtel de Mlle Guimard. L'enthousiasme qu'il provoqua dans cette -réunion d'élite rassura les deux timides oseurs, et ils donnèrent leur -opéra aux comédiens Italiens. Grâce au pathétique de la situation, au -jeu expressif et passionné de Mlle Dugazon, grâce surtout aux -ravissantes mélodies de Dalayrac, il obtint un succès de vogue. La -musette si connue, la romance _Quand le bien-aimé reviendra_, devinrent -bientôt populaires et plus de cent représentations consécutives ne -purent lasser l'admiration et la sensibilité du public. Ce fut un succès -de larmes dont on n'avait pas vu d'exemple depuis _le Déserteur_. - -L'année suivante, Dalayrac, aidé de son premier collaborateur -Lachabeaussière, donna _Azémia_ ou _les Sauvages_. Le succès, moins vif -au début, se prolongea néanmoins autant que celui de _Nina_. Deux mois -après _Azémia_ il fit jouer _Renaud d'Ast_. Il ne se doutait guère, en -composant la romance, du reste assez vulgaire: _Vous qui d'amoureuse -aventure_, que cet air, auquel on adapta les paroles: _Veillons au salut -de l'Empire_, deviendrait le chant national de la France, et le seul -qu'il serait permis de chanter pendant plus de dix ans. - -En 1788, il donna _Fanchette_, en deux actes, et _Sargines_, en quatre; -et en 1789, _les deux Savoyards_ et _Raoul sire de Créqui_. - -Ces deux ouvrages montrèrent le talent du compositeur sous un aspect -bien différent. Dans le premier il avait pu mettre sans peine la grâce, -la franchise, le comique et la naïveté qui étaient l'essence même de son -style et de ses manières. Dans le second, on sent qu'il aurait voulu -adopter un faire plus large et plus dramatique, une manière plus simple, -telle enfin que le comportait le sujet; mais ces qualités lui sont moins -naturelles, et la réussite est moins complète. - -Après tant de succès, Dalayrac était parvenu à se faire un nom déjà -célèbre; il avait entièrement renoncé à l'état militaire, ses ouvrages -fréquemment représentés lui assuraient un revenu productif; son rêve -était un voyage dans sa famille: une triste circonstance lui en fournit -l'occasion. - -Son père mourut presque subitement au mois d'août 1790. Dalayrac -s'empressa de partir pour Muret: il voulait porter à sa mère, qu'il -adorait, les consolations dont son coeur avait besoin dans un moment si -cruel. A peine arrivé dans sa famille, il apprend que son père, par un -acte passé devant notaire un an avant sa mort, l'avait institué son -légataire universel au détriment de son frère cadet. Il s'empressa de -faire annuler ces dispositions, qui étaient cependant selon la coutume -du pays. Fier d'avoir pu s'assurer une existence honorable par son seul -travail, il était heureux d'augmenter la petite aisance de la famille, -en renonçant aux avantages exceptionnels que son père voulait lui -assurer. Ses travaux le rappelèrent à Paris: il fallut s'arracher encore -une fois aux embrassements de sa mère. Son voyage de retour fut une -suite de triomphes. A Nîmes, à Lyon, dans toutes les grandes villes, il -reçut des ovations aux théâtres dont ses ouvrages faisaient la fortune. - -De retour à Paris, il apprit la faillite de M. Savalette de Lange, chez -qui il avait placé 40,000 francs, fruit de ses travaux et de ses -économies. Cette année de 1791 devait lui être fatale, car au chagrin de -la perte de sa fortune se joignit bientôt une douleur qui lui fit -oublier ses autres maux. Sa mère n'avait pu survivre à la perte de son -mari. La situation de Dalayrac était des plus tristes: en moins de six -mois il perdait son père et sa mère, se voyait privé du fruit de ses -travaux, et déjà la révolution grandissant de jour en jour, faisait -présager l'avenir le plus sinistre. - -Ses amis, ses protecteurs, ce monde brillant où il avait vécu, tous se -dispersaient loin de Paris, plusieurs d'entre eux s'éloignaient même de -France. Malgré ses opinions monarchiques bien connues et les dangers que -pouvait lui faire courir son titre d'ex-garde-du-corps du comte -d'Artois, Dalayrac ne songea pas un seul instant à quitter Paris, il ne -cessa de travailler pour le théâtre, il pensa avec justesse que la -renommée de ses oeuvres suffirait pour le protéger, il fut même assez -heureux pour abriter sous leur égide quelques-uns de ses anciens amis. - -Le Ciel lui devait une compensation à tant de tourments: il la trouva -dans le mariage qu'il contracta en 1792 avec une jeune personne qui -devint la compagne et l'amie de toute sa vie. - -A une époque où les lois sur les émigrés s'exécutaient dans toute leur -rigueur, et où l'asile et la protection donnés à l'un d'eux étaient -regardés comme un crime, Dalayrac reçut, par une voie détournée, une -lettre datée de l'Allemagne, et conçue à peu près en ces termes: -«Monsieur, peut-être votre mémoire vous rappellera-t-elle à peine le nom -d'un homme qui n'a jamais été assez heureux pour être de vos amis, et -qui n'a eu d'autres relations avec vous que d'avoir servi dans le même -corps, celui des gardes de Mgr le comte d'Artois. J'ai eu le malheur -d'émigrer, toute ma famille a péri sur l'échafaud, quelques-uns de mes -biens ont heureusement échappé au séquestre et à la confiscation. Je -n'ai plus aucune ressource, peut-être cependant me serait-il possible de -me faire rayer de la liste des émigrés et de recueillir quelques débris -de ma fortune. Mais si je puis arriver à Paris, je ne tarderai pas à y -être arrêté, si personne ne répond de moi et ne m'aide à déjouer les -manoeuvres de la police. Je n'y connais personne, personne que vous qui -ne me connaissez pas; et cependant je m'adresse en toute confiance à -votre loyauté et à votre sympathie pour le malheur d'un ancien -camarade.» - -Dalayrac ne se rappelait effectivement pas avoir jamais connu l'auteur -de la lettre: cependant il lui avait semblé voir figurer sur les -contrôles des gardes le nom dont elle était signée, et il n'hésita pas à -répondre qu'il ferait toutes les démarches en son pouvoir, en faveur du -proscrit. - -Quelques jours après, celui-ci se présentait chez Dalayrac sous un -déguisement qui dut rappeler à l'auteur de _Camille_, d'_Ambroise_ et du -_Château de Montenero_ quelques-unes des pièces mélodramatiques qu'il -avait mises en musique. Pendant plusieurs mois le compositeur tint -l'émigré caché chez lui; et de quelles précautions ne fallait-il pas -s'entourer, à une époque où la pitié était un crime et la dénonciation -une vertu! Enfin, à force de soins, de peines et de démarches, il -parvint à faire rayer son ancien camarade, et celui-ci put, grâce à son -dévouement, recouvrer à la fois sa liberté et sa fortune. - -Dalayrac compta peu d'insuccès dans les cinquante-quatre opéras qu'il -fit représenter; la plupart au contraire obtinrent une vogue immense, et -il suffira de citer les titres principaux: _Camille_, _Ambroise_, -_Marianne_, _Adèle et Dorsan_, _la Maison isolée_, _Gulnare_, _Alexis_, -_Montenero_, _Adolphe et Clara_, _Maison à vendre_, _Lehéman_, _Picaros -et Diego_, _La jeune Prude_, _Une heure de mariage_, _Gulistan_, _Deux -mots_, _Lina_, etc. - -Grétry, dans sa longue carrière, eut un moment où la popularité faillit -l'abandonner: il était déjà vieux, lorsque Méhul et Cherubini donnèrent -ces ouvrages sévères et fortement instrumentés qui contrastaient d'une -manière si sensible avec les opéras joués précédemment. Grétry essaya de -modifier sa manière dans ses derniers ouvrages; mais son génie était -épuisé, et d'ailleurs les efforts qu'il faisait pour atteindre aux -proportions des ouvrages du goût moderne lui ôtaient le naturel et la -facilité qui prêtaient tant de charmes à ses premiers travaux. Son -ancien répertoire fut presque abandonné pendant près de dix ans pour -faire place aux oeuvres écrites d'un style plus sérieux. Mais lorsque la -société tenta de se reconstituer, au commencement de ce siècle, la -réaction fut générale, dans les goûts comme dans la politique. A -l'échafaudage de sentiments exagérés qu'on avait étalés pendant les -tristes années de la Terreur, à la fausse sensiblerie qu'on avait -affichée sous le Directoire, succéda une tendance de retour aux choses -plus simples et de meilleur goût. Martin fut le premier qui essaya de -reprendre quelques-uns des premiers ouvrages de Grétry. Leur succès fut -immense. Toute une génération avait surgi, pour qui ils étaient une -nouveauté, et il restait encore une immense portion de public à qui ils -retraçaient les plus doux souvenirs. Elleviou et les premiers sujets de -la brillante troupe qu'on admirait alors, se firent un point d'honneur -de faire revivre ces opéras presque oubliés, et bientôt les ouvrages de -Grétry firent le fond du répertoire habituel. Le compositeur fut assez -heureux pour jouir de toute sa gloire pendant ses dernières années, et -lorsqu'il mourut, il était avec justice et unanimement proclamé le -premier dans le genre qu'il avait si brillamment illustré. - -Dalayrac n'eut pas cette alternative d'abandon et de recrudescence de -succès. Depuis son premier opéra jusqu'au dernier, il produisit -constamment, et ne vit jamais décroître la faveur du public. Il est vrai -qu'il sut constamment se plier à ses goûts: quand les grandes -compositions musicales devinrent à la mode, il sut faire des à peu près -dont le parterre était peut-être plus satisfait que des modèles mêmes, -qu'il applaudissait moins par conviction que par engouement. - -Ce qu'il y a de remarquable, c'est l'adresse de Dalayrac à saisir cette -nuance, ce qui lui permit de modifier légèrement sa manière, mais de ne -jamais la changer entièrement. Il voyait bien qu'il y avait un progrès -chez les innovateurs, mais il comprenait aussi qu'ils dépassaient -quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre, et qu'en donnant plus de -correction et de de vigueur à leur harmonie et à leur instrumentation, -ils négligeaient peut-être trop la partie mélodique, qui est celle qui -touche le plus la masse, et à laquelle le public revient toujours. -Dalayrac était plus ou moins heureux dans le choix de ses motifs ou la -coupe de ses morceaux, mais on ne peut pas dire qu'il y ait jamais eu -bien réellement progrès chez lui. Ses derniers ouvrages ne sont pas plus -richement instrumentés que les premiers: il y a plus d'élégance dans la -forme, plus d'habitude dans le faire; mais c'est toujours le même -procédé et le même système. J'ai en ce moment sous les yeux la partition -de l'_Eclipse totale_ et celle du _Poëte et le Musicien_, composées -l'une en 1781, et l'autre en 1809, et je retrouve dans toutes deux le -même point de départ et le même système de disposition, la même facilité -insouciante, la même habitude de remplissage banal, et les mêmes éclairs -d'inspiration à certains moments donnés. - -Dalayrac eut le bonheur d'avoir, outre ses grands drames, parmi lesquels -il faut citer _Camille_ où presque tout est excellent, et dont _le trio -de la cloche_ est un chef-d'oeuvre, de charmantes comédies à mettre en -musique; ces comédies devenaient musicales par l'importance qu'y -acquéraient les rôles confiés à Elleviou et à Martin. Personne n'écrivit -des duos aussi favorablement coupés, aussi heureusement disposés sous le -rapport vocal et scénique en même temps, que ceux que Dalayrac composa -pour ces célèbres artistes dans _Maison à vendre_ et _Picaros et Diego_. - -Grétry avait commencé par imiter le genre italien, et ses premiers -ouvrages y compris le _Tableau_ parlant (ce chef-d'oeuvre qu'une récente -reprise vient de rajeunir de quatre-vingt-deux ans), sont entièrement -inspirés par l'étude et le style des compositeurs italiens de l'époque, -style qu'il relève par le cachet puissant de son individualité. -Dalayrac, au contraire, montre une manière toute française dans ses -premières productions; on devine déjà quelle sera la romance de -l'Empire, dans les tournures des phrases mélodiques qu'il affectionnait -en 1782. - -Grétry était un grand musicien qui avait mal appris, mais qui devinait -beaucoup. Il était né harmoniste; sa modulation, quoique mal agencée, -est imprévue et souvent piquante; ses accompagnements sont maigres et -gauches, mais sont remplis d'intentions et d'effets quelquefois -réalisés. On sent que le génie l'emporte et que c'est parce que la -science lui fait défaut, qu'il ne peut accomplir tout ce qui lui vient à -la pensée. - -Dalayrac est peu musicien: il sait à peu près tout ce qu'il a besoin de -savoir pour exécuter sa conception. Jamais il n'a voulu faire plus qu'il -n'a fait, et, eût-il possédé toute la science musicale que de bonnes -études peuvent faire acquérir, il n'eût produit que des oeuvres plus -purement écrites, mais sa pensée ne se fût pas étendue plus loin, et ne -se fût pas élevée davantage: l'instinct des combinaisons et de l'intérêt -de détail lui manquait complétement, tandis que Grétry le possédait à un -degré très-éminent. - -La justesse de cette comparaison pourra peut-être se déduire par le -souvenir de l'épreuve que j'ai faite, il y a quelques années, en -réinstrumentant le _Richard_ de Grétry et le _Gulistan_ de Dalayrac. -Dans la première de ces partitions, tout était à faire; mais aussi quel -intérêt il était facile de mettre dans l'instrumentation! que d'effets -indiqués qu'il n'y avait qu'à suivre et à réaliser! Dans la seconde, au -contraire, la besogne était toute faite; il y avait simplement à doubler -quelques parties, à moderniser quelques effets de sonorité, mais -l'oeuvre était accomplie avant d'être commencée. Que résulta-t-il? Que -le _Richard_ de Grétry eut un succès immense en se présentant tel que -Grétry l'eût probablement écrit, s'il eût possédé l'expérience -d'instrumentation que nous avons acquise depuis lui, et dont il avait -toute l'intuition et la prescience. L'oeuvre de Dalayrac, au contraire, -fit peu de sensation, parce qu'il n'avait pas été possible que les -ressources modernes ajoutassent un grand charme et donnassent plus de -valeur à la forme banale, peut-être, mais complète en son genre, sous -laquelle la pensée était émise. - -Ce qui doit être loué sans restriction aucune chez Dalayrac, c'est le -sentiment de la scène qu'il possédait au plus haut degré. C'est à cet -instinct excellent qu'il dut en partie ses nombreux succès, tant pour le -choix heureux de ses sujets, que pour la manière réservée, habile et -ingénieuse dont il savait les présenter sous la forme musicale. Aussi sa -réputation fut-elle beaucoup plus grande au théâtre que parmi les -musiciens. Il ne fit jamais partie du Conservatoire, où Monsigny et -Grétry avaient été appelés à professer dès l'origine de l'établissement. - -Cependant l'Empereur, qui savait apprécier tous les genres de mérite, -accorda la décoration de la Légion-d'Honneur à Dalayrac. Fier et heureux -de cette distinction alors si rare, la première, la seule qu'il eût -jamais obtenue, Dalayrac voulut la justifier par l'éclat d'un grand -succès. Il fixa son choix sur un sujet de M. Dupaty intitulé: _le Poëte -et le Musicien_. La pièce était écrite en vers et offrait un imbroglio -assez gai. Elleviou et Martin y jouaient, comme d'usage, les rôles de -deux jeunes étourdis, et les occasions ne devaient pas manquer au -compositeur pour y écrire des duos, et renouveler ces luttes vocales où -ces deux chanteurs favoris lui avaient donné l'habitude du succès. - -Il se mit au travail avec ardeur. La pièce fut mise en répétition, pour -être jouée à l'époque des fêtes de l'anniversaire du couronnement. Une -indisposition de Martin ayant interrompu les répétitions, Dalayrac -reprit sa partition pour la terminer et y faire quelques changements: il -venait d'écrire la dernière note du choeur final, lorsqu'il apprit que -l'Empereur allait partir pour l'Espagne, et que son ouvrage ne pourrait -être représenté devant lui si l'on ne se hâtait d'en reprendre les -études. Rempli d'inquiétude, il se hâte de porter son dernier morceau au -théâtre, et là on lui déclare que si l'indisposition de Martin se -prolonge, on sera obligé de mettre une autre pièce en répétition. De -plus en plus alarmé, il court chez le chanteur, le trouve, non pas -indisposé, mais sérieusement malade, et acquiert la conviction que son -opéra est indéfiniment ajourné. Désespéré de tous ces contre-temps, il -rentre chez lui, est bientôt saisi d'une fièvre nerveuse qui se déclare -avec une telle intensité qu'il est obligé de se mettre au lit. Le mal -s'aggrave, le délire ne tarde pas à s'emparer de lui, et il expire au -bout de cinq jours. Entouré de sa femme et de ses amis en larmes, il ne -répond à leurs gémissements que par des chants insensés, peut-être ceux -de son dernier ouvrage, et c'est en essayant encore d'articuler quelques -sons, et de bégayer quelques phrases musicales qu'il rend le dernier -soupir. - -Cette mort imprévue fut un coup de foudre pour ses amis et ses nombreux -admirateurs. On fit à Dalayrac des obsèques magnifiques. Son corps fut -transporté à sa campagne de Fontenay-sous-Bois, et Marsollier, dans un -discours qu'il prononça sur sa tombe, rappela les succès qu'ils avaient -obtenus ensemble et les souvenirs de l'étroite amitié qui les unissait -depuis plus de vingt ans. - -Les artistes de l'Opéra-Comique firent faire par Cartellier un buste en -marbre qui figurait dans le foyer du public et sur lequel étaient -inscrits ces mots: «_A notre bon ami Dalayrac._» - -Dalayrac mourut à cinquante-six ans. Son ouvrage posthume, _le Poëte et -le Musicien_, ne fut joué que deux ans après sa mort. Ce fut l'acteur et -compositeur Solié qui en dirigea les répétitions. Il n'obtint qu'un -médiocre succès, et ne méritait pas un meilleur sort. La partition en a -été gravée: on n'y retrouve qu'un calque décoloré de ses précédentes -productions. _Lina ou le Mystère_, l'un de ses derniers ouvrages, -renferme de charmantes choses et peut être placé à côté de ses meilleurs -opéras. Il est probable qu'il eût beaucoup modifié son oeuvre aux -répétitions, mais il est plus que douteux qu'il eût pu l'améliorer au -point de lui procurer un succès durable. - -Plusieurs ouvrages de Dalayrac sont restés au répertoire, quelques-uns -de ceux qu'on a abandonnés pourraient être repris avec avantage, et, -quelques progrès que la musique ait faits depuis quarante ans, on -trouverait encore dans leur exécution le charme qui s'attache toujours -aux mélodies franches, aisées, naturelles, à l'esprit et au sentiment -parfaits, sans lesquels on ne sera jamais qu'un médiocre compositeur. - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - Dédicace. V - Notes biographiques. VII - Boïeldieu. 1 - Le clavecin de Marie-Antoinette 15 - Hérold. 27 - Les concerts d'amateurs. Tribulations d'un musicien. 39 - Les musiciens de Paris. 51 - De l'origine de l'opéra en France. 65 - L'Armide de Lully. 75 - Un début en province. 105 - Le violon de fer-blanc. 125 - Un musicien du XVIIIe siècle. 135 - Une conspiration sous Louis XVIII. 165 - Jean-Jacques Rousseau musicien. 177 - Dalayrac. 217 - - -FIN DE LA TABLE. - - -IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN MUSICIEN *** - -***** This file should be named 60806-8.txt or 60806-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/0/60806/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. 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