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-The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Souvenirs d'un musicien
- précédés de notes biographiques écrites par lui même
-
-Author: Adolphe Adam
-
-Release Date: November 29, 2019 [EBook #60806]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN MUSICIEN ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- SOUVENIRS D'UN MUSICIEN
-
- PAR ADOLPHE ADAM MEMBRE DE L'INSTITUT
-
- PRÉCÉDÉS DE NOTES BIOGRAPHIQUES ÉCRITES PAR LUI-MÊME
-
- PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS
-
- 1857
-
- Reproduction et traduction réservées
-
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-
-IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.
-
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-
-
-A M. LE DR LOUIS VÉRON
-
-_Permettez-moi de vous offrir ce livre en souvenir de l'amitié qui vous
-unissait à mon mari._
-
-CHÉRIE AD. ADAM.
-
-
-
-
-NOTES BIOGRAPHIQUES[1]
-
-
- [1] Ces notes n'étaient pas destinées à la publicité. Ad. Adam les
- avait écrites pour lui; mais nous avons pensé qu'elles pourraient
- avoir, après sa mort, un certain intérêt, au moins au point de vue
- biographique. Nous avons cru devoir en respecter la forme qui, par
- sa négligence, témoigne de la rapidité avec laquelle elles ont été
- écrites, et de la fidélité de ceux qui les offrent aujourd'hui au
- lecteur.
-
-Je suis né à Paris le 24 juillet 1803; ma mère était fille d'un médecin
-de quelque réputation, T. Coste, dont le costume et le physique avaient
-une si grande ressemblance avec toute l'allure de Portal, que l'un et
-l'autre ne se traitaient jamais de confrères, mais toujours de
-ménechmes.
-
-Mon père, le fondateur de l'école de piano en France, était alors âgé de
-45 ans. Né en 1758 à Mitterneltz, petit village à quelques lieues de
-Strasbourg, il était venu à Paris à l'âge de 15 ans. Les exécutants
-étaient rares alors et mon père jouit d'une vogue qu'il conserva pendant
-toute sa longue carrière. Ami et protégé de Gluck, il réduisait pour le
-clavecin et le piano presque tous les opéras de ce grand maître à leur
-apparition. Mon père se maria fort jeune; il épousa d'abord la fille
-d'un marchand de musique et perdit sa jeune femme après une année de
-mariage.
-
-Pendant la Révolution, il se remaria et épousa une soeur du marquis de
-Louvois; le contrat de mariage porte la signature du mineur Louvois. Mon
-père eut, de ce mariage, une fille qui vit encore et qui est mariée à un
-colonel de génie en retraite; elle habite Dijon avec sa famille. La
-seconde union de mon père ne fut pas heureuse; il divorça: sa femme
-épousa le comte de Ganne et est morte, il y a peu d'années.
-
-Ma jeunesse se passa dans une grande aisance. Ma mère avait apporté une
-centaine de mille francs à mon père; il était le maître de piano à la
-mode sous l'Empire, je voyais souvent à la maison le comte de Lacépède,
-grand amateur de musique et presque toutes les célébrités de cette
-époque.
-
-A sept ans, je ne savais pas lire, je ne voulais rien apprendre, pas
-même la musique: mon seul plaisir était de tapoter sur le piano, que je
-n'avais jamais appris, tout ce qui me passait par la tête. Ma mère se
-désespérait de mon inaptitude et, à son grand chagrin, elle se résolut à
-me mettre dans une pension en renom, où Hérold avait été élevé, la
-pension Hix, rue Matignon.
-
-Il me fut bien dur de passer des douceurs de la maison paternelle aux
-rigueurs d'une éducation en commun. Je me rappelle que le jour de mon
-entrée en classe, un élève récitait le pronom _Quivis, quævis, quodvis_,
-et que la barbarie de ces mots me fit frémir d'une terreur
-indéfinissable. J'ai conservé un si mauvais souvenir des jours de
-collége que, plus de vingt ans après en être sorti, étant marié et
-auteur d'ouvrages qui avaient eu quelques succès, je rêvais que j'étais
-encore écolier et je me réveillais frissonnant et couvert d'une sueur
-froide.
-
-Quoique protégé par la Cour impériale, professeur des enfants de Murat
-et de ceux de tous les grands dignitaires de l'Empire, mon père était
-foncièrement royaliste; je me rappelle donc moins les splendeurs de
-l'Empire que les mauvais côtés de cette époque si brillante. Les
-familles amies de la mienne avaient été décimées par la conscription: ma
-mère me serrait quelquefois dans ses bras et m'y pressait en s'écriant
-tout en larmes: Pauvre enfant, tu seras tué comme les autres; quel
-malheur que tu ne sois pas une fille!
-
-J'avais près de cinq ans lorsque ma mère devint enceinte. Sa joie fut
-extrême, car elle se croyait sûre d'avoir une fille qui, au moins, ne
-lui serait pas enlevée. Son désespoir fut très-grand d'accoucher encore
-d'un garçon, et la crainte de nous perdre un jour, rendit encore plus
-vive la tendresse qu'elle avait pour mon frère et pour moi.
-
-Mon père adorait ma mère, et pour lui procurer tous les plaisirs qu'aime
-une jeune femme, il dépensait tout son revenu qui était assez
-considérable. Lorsque les armées étrangères envahirent la France, les
-leçons de piano furent suspendues par presque toutes les élèves, et mon
-père se trouva réduit à ses appointements du Conservatoire et aux
-émoluments qu'il recevait dans un ou deux grands pensionnats de
-demoiselles.
-
-L'occupation de Paris par les Alliés ne fut regardée par ma famille que
-comme une délivrance. Je me souviens que le jour de l'entrée de ces
-troupes, mon père me mena, avec mon frère, voir défiler cette immense
-armée sur les boulevards: la Madeleine n'était pas bâtie, et c'est sur
-un des tronçons de colonnes en construction que nous vîmes passer
-l'Empereur de Russie, les autres souverains et toute leur armée, chaque
-soldat ayant à la tête une branche de feuillage. Les femmes agitaient
-des mouchoirs aux fenêtres, c'était un enthousiasme impossible à décrire
-et bien concevable quand on réfléchit que depuis plusieurs mois, les
-journaux n'étaient remplis que du récit des atrocités commises dans la
-province par les troupes ennemies, et que les Parisiens voyaient comme
-par enchantement succéder à leur terreur la sécurité la plus complète.
-
-Cependant, le dérangement des affaires de mon père l'avait forcé de
-faire quelques réformes dans sa maison. La pension de M. Hix était fort
-chère, 1,200 fr. par an. On me mit, à ma grande joie, dans un pensionnat
-de Belleville, tenu par M. Gersin. Chez M. Hix, j'avais reçu des leçons
-de piano d'Henry Lemoine, un des élèves de mon père. Chez M. Gersin,
-j'eus pour professeur sa fille, charmante jeune personne qui, plus tard,
-épousa Benincori, le compositeur, et, devenue veuve, devint la femme de
-M. le comte de Bouteiller, excellent musicien lui-même et grand amateur
-de musique.
-
-Mes progrès en latin ne furent pas très-grands chez M. Gersin: il avait
-inventé une méthode; elle consistait à donner aux élèves une traduction
-mot à mot des auteurs latins: le thème que nous faisions devait
-reproduire exactement le texte de l'auteur. C'était impossible à faire,
-mais nous avions toujours un Virgile, un Horace ou un Ovide; c'étaient
-les livres prohibés de cette singulière pension; nous copiions le texte,
-et notre maître était émerveillé de notre retraduction en latin. Je
-sortis de cette pension pour entrer à Paris dans celle de M. Butet; puis
-mon père, qui demeurait près du collége Bourbon, consentit à me prendre
-chez lui et à m'envoyer comme externe au collége. Heureux d'échapper au
-joug de la pension, je promis de reconnaître cette faveur par un travail
-assidu et je fis une bonne quatrième.
-
-Malheureusement, à la fin de l'année, je me liai étroitement avec un
-assez bon élève comme moi et qui devait devenir un affreux cancre, grâce
-à notre intimité: c'était Eugène Sue. Nos deux familles se connaissaient
-d'ancienne date et cela ne fit que resserrer nos liens d'amitié. Nous
-nous livrâmes avec ardeur, dès cette époque, à l'éducation des cochons
-d'Inde; cela devint toute notre préoccupation.
-
-Cependant j'avais obtenu de mon père qu'il me fît apprendre la
-composition. On ne m'accorda cette faveur qu'à la condition que mes
-études humanitaires n'en souffriraient pas. Un ami de mon père, nommé
-Widerkeer, me donna les premières leçons d'harmonie. Mes progrès furent
-très-rapides parce que j'y donnais tout mon temps. J'étais très-précoce,
-et j'avais pour maîtresse une couturière qui demeurait en face de ma
-maison. Je descendais à l'heure des classes du collége et j'allais chez
-elle faire mes leçons d'harmonie pendant qu'on me croyait au collége.
-Cela dura pendant trois ans. L'économe ne faisait aucune difficulté pour
-recevoir les quartiers qu'on lui payait et le professeur ne s'inquiétait
-nullement de ne voir jamais un élève dont il ne connaissait que le nom.
-Mon pauvre père ignora toute sa vie que j'eusse fait ma seconde, ma
-rhétorique et ma philosophie dans l'atelier d'une grisette.
-
-J'avais une passion pour toucher l'orgue. Benoît était professeur de cet
-instrument au Conservatoire (il l'est encore); il était élève de mon
-père pour le piano et il fut enchanté de m'admettre dans sa classe.
-J'improvisais fort bien, mais j'avais grand'peine à m'astreindre à jouer
-des fugues et autres choses que je trouvais et que je trouve encore peu
-récréatives. A peine étais-je entré au Conservatoire, qu'un camarade un
-peu plus âgé que moi, et répétiteur de solfége, me pria de tenir sa
-classe pendant qu'il serait en loge à l'Institut. Ce camarade était
-Halévy. J'allai m'installer à sa place comme répétiteur de solfége avec
-un aplomb superbe; je n'étais pas en état de déchiffrer une romance,
-mais je devinais les accords de la basse chiffrée et je m'en tirai si
-bien qu'on me donna une classe de solfége à diriger; c'est là que j'ai
-appris à lire la musique en l'enseignant aux autres. Puis j'entrai dans
-la classe de contre-point d'Eller, un brave allemand qui avait fait dans
-sa vie la musique d'un petit opéra intitulé: _l'Habit du chevalier de
-Grammont_, dont le poëme et le jeu de Martin firent le succès.
-
-Eller avait deux passions, l'une pour Cherubini, l'autre contre Catel...
-Pourquoi celle antipathie contre Catel, le plus doux des hommes? On ne
-put jamais le comprendre. Eller était très-pauvre, et la dernière année
-de sa vie, il donnait ses leçons chez lui à un quatrième étage de la rue
-Bellefonds. Un jour que nous allions chez lui, nous le trouvâmes dans sa
-cour, où il venait de fendre du bois, dont il allait monter une lourde
-charge à son quatrième. Nous voulûmes l'aider:
-
---Laissez donc, nous dit-il, depuis que je suis à Paris, j'ai appris à
-m'accoutumer à tout, à tout, entendez-vous? excepté à la musique de M.
-Catel.
-
-Eller mourut. On ouvrit un concours pour son remplacement. Ce fut
-Zimmermann qui l'emporta; mais il fallait opter entre l'enseignement du
-contre-point et celui du piano qu'il professait déjà. Il préféra sa
-classe de piano, et Fétis, le concurrent dont la composition avait le
-plus approché de celle de Zimmermann, fut élu.
-
-J'entrai dans la classe de Reicha. Ce dernier était aussi expéditif
-qu'Eller était lent. On faisait en une année le cours de contre-point
-chez Reicha, il en fallait cinq chez Eller. A peu près à la même époque,
-Boïeldieu fut nommé professeur de composition; j'entrai dans sa classe à
-la formation et ce furent de grands cris au Conservatoire, à l'époque de
-la création de cette classe, car les oeuvres de Boïeldieu y étaient en
-fort mince estime.
-
-On aura peine à croire qu'à cette époque où je partageais entièrement
-les préjugés de mes condisciples, je méprisais souverainement la musique
-mélodique; je n'estimais absolument que les combinaisons les plus arides
-et les plus recherchées. Boïeldieu employa quatre années à me réformer
-et je dois dire avec reconnaissance que je lui dois d'avoir entièrement
-modifié ma manière d'envisager la musique.
-
-J'ai parlé de mon goût pour l'orgue. Depuis quelques années je
-remplaçais divers organistes dans leurs paroisses: j'ai successivement
-joué l'orgue à Saint-Etienne du Mont, Saint-Nicolas du Chardonnet,
-Saint-Louis d'Antin, Saint-Sulpice et aux Invalides, comme commis de
-Baron père et de Séjan fils.--Mon goût pour le théâtre n'était pas moins
-vif que pour la musique d'Eglise. Je m'étais lié avec le garçon
-d'orchestre de l'Opéra-Comique, et ce m'était une grande joie quand il
-pouvait me procurer une entrée à l'orchestre des musiciens. Mon goût
-était si faux à cette époque, que je ne comprenais nullement le mérite
-des ouvrages de Grétry et que toute mon admiration était réservée aux
-sombres opéras de Méhul: il est inutile de dire que j'ai changé du tout
-au tout.
-
-Le Gymnase venait d'ouvrir pour jouer des opéras: on en avait déjà
-représenté plusieurs: on en répétait un intitulé _le Bramine_, musique
-d'Al. Piccini. Un musicien nommé Duchaume, bibliothécaire, copiste,
-timbalier et chef des choeurs, m'offrit de me faire entrer comme
-triangle, avec 40 sous de cachet par représentation, à la condition que
-je lui donnerais mes appointements. J'aurais payé pour être admis, je
-consentis donc sans peine à ne rien recevoir. Me voilà donc initié aux
-coulisses, le but de tous mes désirs!--Mon père n'avait pas voulu que je
-fusse musicien; il aurait préféré que j'entrasse dans un bureau ou une
-étude: mais toute son opposition se borna à me laisser sans argent. Il
-me donnait la nourriture et le logement, mais rien de plus. Je me tirai
-de ma position en donnant quelques rares leçons à 30 sous le cachet, en
-vendant de mauvaises romances et de plus mauvais morceaux de piano au
-prix de 50 ou 60 francs de musique, prix marqué, c'est-à-dire 25 ou 30
-francs.
-
-Mon entrée au Gymnase fut un événement dans ma vie. Je liai des
-connaissances et des amitiés avec des acteurs et des auteurs; ce fut, en
-un mot, mon point de départ. Duchaume mourut et je lui succédai comme
-timbalier et chef des choeurs aux appointements de 600 francs par an.
-C'était une fortune. Je ne donnai plus de leçons à 30 sous et je fis un
-peu moins de musique de pacotille.
-
-Boïeldieu n'avait pas grande confiance en moi; son préféré était
-Labarre. Labarre négligea la composition où il aurait réussi pour la
-harpe où il excellait et avec laquelle il pouvait gagner une vingtaine
-de mille francs par an. Avec le nom de mon père, j'aurais pu, en
-persévérant, gagner presque la même somme avec des leçons de piano:
-j'eus le courage de résister.
-
-Je concourus deux fois à l'Institut, la première fois, j'eus une mention
-honorable; la deuxième, le premier grand prix fut décerné à Barbereau,
-le premier second prix à Paris et j'obtins un deuxième second prix.
-Boïeldieu fut désespéré de mon succès; il ne voulut plus que je me
-représentasse au concours et il eut raison. Dix ans plus tard Barbereau
-était chef d'orchestre au Théâtre français, Paris était chef d'orchestre
-au théâtre du Panthéon et j'avais déjà fait jouer une dizaine d'Opéras.
-
-Cependant pour atteindre mon but d'arriver au théâtre, je pris un
-singulier chemin. Je me liai avec des auteurs de vaudeville et je leur
-offris de leur faire _pour rien_ des airs de vaudeville qu'ils payaient
-fort cher aux chefs d'orchestre des théâtres pour lesquels ils
-travaillaient. J'obtins ainsi mes premiers succès au Vaudeville et au
-Gymnase, et il me fallut soutenir une lutte violente contre les chefs
-d'orchestre de ces théâtres. Blanchard, critique musical aujourd'hui et
-alors chef d'orchestre aux Variétés, parvint cependant à me barrer
-entièrement la porte de son théâtre. Mais au Gymnase, les airs du
-_Baiser au porteur_, du _Bal champêtre_, de _la Haine d'une femme_, et
-au Vaudeville ceux de _Monsieur Botte_, du _Hussard de Felsheim_, de
-_Guillaume Tell_ me valurent l'amitié et les promesses de collaboration
-des auteurs de ces pièces.
-
-Après mon concours de l'Institut, je fis un voyage en Hollande, en
-Allemagne et en Suisse avec un de mes amis, le docteur Guillé, un des
-hommes les plus originaux et les plus spirituels que je connaisse.
-J'avais rencontré Scribe en Suisse, il me proposa de faire la musique
-d'un vaudeville pour le Gymnase: j'acceptai avec empressement. Mes
-cantatrices étaient Léontine Fay et Déjazet; mes chanteurs: Gonthier,
-Paul, Legrand et Ferville. Malgré l'exécution j'eus un grand succès et
-plusieurs airs devinrent populaires. Boïeldieu avait assisté à ma
-répétition générale et il fut très-surpris de ce que j'avais fait.
-Scribe m'envoya demander ma note, comme il avait l'habitude de le faire
-avec les chefs d'orchestre. Je répondis fièrement que j'étais assez payé
-par l'honneur de sa collaboration, et il me jura qu'il me donnerait le
-poëme de mon premier opéra. On verra par la date du _Chalet_ que je fis
-bien en n'ayant pas la patience de l'attendre, car j'avais déjà donné
-plusieurs ouvrages, lorsqu'il consentit, sur les instances de Crosnier
-et malgré l'opposition de son collaborateur Mélesville, à me donner la
-pièce (_le Chalet_), qui fut mon premier grand succès, encore me fut-il
-imposé comme condition que je ne toucherais qu'un tiers au lieu de la
-moitié des droits d'auteur qui devait me revenir.
-
-Après plusieurs années de ces tâtonnements dans les petits théâtres et
-entre autres aux Nouveautés où j'avais donné _Valentine_, _Cabel_, etc.,
-Saint-Georges me confia un poëme en un acte: _Pierre et Catherine_.
-C'était un sujet sérieux, avec beaucoup de choeurs et de développements
-musicaux. Je n'étais connu que par des airs de Pont-Neuf, c'était une
-bonne fortune pour moi que d'avoir l'occasion de me révéler dans un tout
-autre genre. Ma pièce n'avait que quatre personnages: Pierre le Grand,
-Catherine, un soldat et un fournisseur. Mes rôles étaient destinés à
-Lemonnier, Mme Pradher, Féréol et Vizentini. Trois acteurs refusèrent:
-Lemonnier et Mme Pradher parce qu'ils répétaient _la Fiancée_ d'Auber,
-et Vizentini pour faire comme ses camarades; Féréol seul tint à son rôle
-parce qu'il était sérieux et que les comiques aiment toujours à faire le
-contraire de ce qu'ils font habituellement. On me donna Damoreau pour
-mon rôle principal, Mlle *** qui était enceinte, et l'on ne trouva
-personne pour remplacer Vizentini. J'avais été camarade au Conservatoire
-avec Henry: il ne jouait que des basses-tailles nobles et néanmoins je
-lui offris un rôle essentiellement comique, il l'accepta, et ce fut le
-premier rôle gai que joua celui qui, dix ans plus tard, devait donner un
-cachet si heureux au _Biju_ du _Postillon_. Cette distribution d'acteurs
-en seconde ligne me porta bonheur. Mlle *** accoucha à la sixième
-représentation; elle fut remplacée par Mlle Eléonore Colon, et la pièce
-eut plus de quatre-vingts représentations.
-
-Je profitai du succès de _la Fiancée_ d'Auber: les deux pièces
-marchèrent ensemble, et j'ai eu, avec mon illustre confrère, le
-privilége d'être le dernier compositeur exécuté dans l'ancienne salle
-Feydeau: la dernière représentation donnée dans cette salle que le
-marteau devait abattre le lendemain se composait de _la Fiancée_ et de
-_Pierre et Catherine_ (mars 1829).
-
-J'avais vendu ma _Batelière de Brientz_ à l'éditeur Schlesinger pour 500
-francs. Pleyel m'offrit 3,000 francs de _Pierre et Catherine_. Une
-amourette qui devait finir par un mariage m'avait fait quitter la maison
-de mon père et les 3,000 francs de Pleyel me parurent une somme énorme.
-J'eus cependant le bon esprit d'en distraire la somme nécessaire à
-l'acquisition d'un piano et je pus composer sur un instrument à moi, ce
-qui ne m'était pas encore arrivé.
-
-Quelques jours après la représentation de _Pierre et Catherine_, un
-auteur de réputation, Vial, l'auteur d'_Aline_, me confia un poëme en
-trois actes qu'il avait fait en collaboration avec Paul Duport. C'était
-encore un sujet russe, il était intitulé _Danilowa_. La pièce ne
-manquait pas d'intérêt et je me mis immédiatement à l'ouvrage. Mais une
-année s'écoula avant qu'on ne jouât _Danilowa_ et c'était trop long à
-attendre. Je continuai donc d'écrire quelques pièces pour les
-Nouveautés. Mais le directeur de l'Opéra-Comique tenait à son privilége
-exclusif et il faisait une rude guerre aux théâtres de vaudeville qui
-donnaient de la musique nouvelle. Cette prétention absurde d'empêcher
-des théâtres de préparer des compositeurs et des chanteurs a fait le
-plus grand tort à l'art musical. Derval, Brindeau, Bressant, eussent été
-d'excellents ténors, si, au début de leur carrière, on ne leur eût
-défendu de chanter autre chose que des vaudevilles. Le lendemain de la
-représentation d'une pièce dont j'avais fait la musique aux Nouveautés,
-le directeur Ducis envoya une assignation pour s'opposer à ce qu'on
-continuât de jouer un ouvrage dont les airs étaient nouveaux. Les
-Nouveautés étaient alors dirigées par Bohain et Nestor Roqueplan,
-propriétaires du journal le _Figaro_. On venait de jouer à
-l'Opéra-Comique un nouvel opéra de Carafa: ils répondirent par une
-contre-assignation qu'ils firent signifier par un huissier nommé
-l'Ecorché: ils y faisaient défense à Ducis de représenter son opéra,
-prétendant qu'il n'y avait pas un seul air nouveau, que tous les motifs
-étaient connus et qu'il empiétait sur le privilége des théâtres de
-vaudeville. Ils publièrent leur assignation dans le _Figaro_: cette
-facétie eut un succès fou, les rieurs furent de leur côté et le procès
-n'eut pas lieu.
-
-_Danilowa_ fut jouée dans les premiers mois de 1830. J'avais pour
-interprètes, Mmes Casimir, Pradher et Lemonnier, MM. Lemonnier et
-Moreau-Sainti. Le succès fut assez grand, j'eus un morceau bissé, l'air:
-_Sous le beau ciel de la Provence_, etc. Malheureusement la révolution
-de Juillet vint interrompre le cours de nos représentations.
-
-J'avais fait en collaboration avec Gide la musique d'une pantomime
-anglaise, _la Chatte blanche_, pour les Nouveautés: le ministère en
-voulait défendre la représentation comme excédant les priviléges du
-théâtre. Les directeurs obtinrent de Charles X la permission d'en faire
-jouer quelques scènes à Saint-Cloud, devant les jeunes princes qui
-furent enchantés des bons coups de pied qu'échangeaient les clowns et le
-pantalon, et l'interdiction fut levée. La première représentation eut
-lieu le 26 juillet, le jour où parurent les Ordonnances. La seconde ne
-fut pas achevée et la pièce ne fut reprise que quelques jours plus tard
-et obtint une centaine de représentations.
-
-Les révolutions ne sont pas favorables au théâtre, celui de
-l'Opéra-Comique en ressentit l'influence. Ducis fit faillite, et
-d'autres faillites succédèrent à la sienne. La salle Ventadour semblait
-maudite. Les Nouveautés manquèrent aussi et les comédiens de
-l'Opéra-Comique se mirent en société et allèrent exploiter la salle de
-la place de la Bourse. Le choléra éclata au mois de février 1832. Le
-premier cholérique, frappé d'une attaque subite dans la rue, était
-déguisé en polichinelle, et c'est sous ce costume qu'il fut porté à
-l'Hôtel-Dieu. Il expira dans le trajet.
-
-J'avais épousé la soeur de Laporte, directeur de Covent-Garden, à
-Londres. Mon beau-frère nous proposa de venir le trouver. Ma femme était
-enceinte, les affaires étaient nulles et impossibles à Paris; j'acceptai
-avec empressement l'offre qui m'était faite. Laporte avait alors une
-très-belle position à Londres. Directeur d'un théâtre très-important,
-co-directeur avec Cloup et Pélissier du théâtre français dont il était
-un des acteurs favoris, sa maison de Londres et son cottage à Whamley
-étaient on ne peut plus agréables. Je ne savais pas un mot d'anglais et
-j'eus quelque peine à apprendre la langue. Je la lisais assez facilement
-au bout de quelques mois, mais j'avais la plus grande difficulté à
-comprendre ce qu'on me disait. J'étais malade et mon médecin, le docteur
-Lubellinage, qui parlait fort bien français, m'indiqua le pharmacien où
-je devais allais chercher quelques drogues. Ce pharmacien ne savait pas
-un mot de français; j'essayai de mon anglais: il me comprit à peu près;
-mais il me fut impossible de rien comprendre à sa réponse. Je ramassai
-alors dans ma mémoire tout ce que je savais de latin, et malgré la
-différence de prononciation, nous nous entendîmes à peu près. Cependant
-comme nous étions fort mauvais latinistes l'un et l'autre, nous ne
-faisions que recouvrir nos idiotismes de mots latins, et il s'ensuivait
-plus d'un quiproquo: ainsi un jour en me donnant une boîte de pilules,
-mon pharmacien me fit cette recommandation: _Capiendum totâ nocte_. Je
-fus un peu effrayé de l'idée de passer la nuit entière à avaler des
-pilules. J'allai confier ma crainte à Lubellinage qui m'expliqua que le
-latin n'étant que le mot à mot de la tournure britannique, voulait dire:
-_A prendre chaque soir._
-
-Mason, directeur du King's theatre avait engagé Nourrit, Levasseur,
-Damoreau et Mme Damoreau pour jouer en français _Robert le Diable_ alors
-dans toute sa nouveauté. Meyerbeer vint pour les répétitions: il fut
-enchanté de l'orchestre à la lecture.--C'est très-bien, dit-il, avec
-sept ou huit répétitions pour les nuances, cela ira à merveille.
-
-Mais il apprit que les nuances étaient chose inconnue à cet orchestre,
-le meilleur de Londres, et qu'on ne faisait plus qu'une seule
-répétition. Il quitta Londres le soir même, sans attendre la
-représentation. L'ouvrage réussit médiocrement. Nourrit (avec sa voix
-nazale) déplut complétement: les Anglais crurent que l'organe cuivré
-qu'affectait Levasseur dans le rôle de Bertram était sa voix ordinaire
-et ils ne comprirent nullement le mérite de l'artiste. Mme Damoreau fut
-jugée comme n'ayant aucune espèce de voix. Tout le succès fut pour son
-mari, chargé du rôle de Raimbaud et pour Mlle Heinnefetter qui jouait
-Alice.
-
-Quelques années plus tard, Mlle Rachel vint jouer avec une demoiselle
-Larcher qui jouait les confidentes au Théâtre français et c'est cette
-dernière qui eut tout le succès.
-
-Il ne faut pas trop nous moquer de ces méprises de la part des Anglais;
-car lorsque leurs acteurs vinrent à Paris, tout le succès fut pour
-Abbat, comédien très-médiocre; Macready ne produisit aucun effet et
-parmi les femmes on ne remarqua que miss Smithson, que son accent
-irlandais avait toujours rendue antipathique à ses compatriotes. Il faut
-dire que l'accent irlandais est pour les Anglais ce que l'accent
-auvergnat est pour les Français.
-
-Quand je sus un peu d'anglais, Laporte me fit faire deux opéras pour
-Covent-Garden: _His first Campaign_, en deux actes et _the Dark
-Diamond_, en trois actes. Le premier réussit beaucoup, et le second ne
-fut joué que trois fois. J'ai replacé la musique de ces deux ouvrages
-dans plusieurs opéras donnés depuis à Paris.
-
-Je retrouvai à Londres deux camarades de collége, de Lavalette et
-d'Orsay. Le second me présenta à sa belle-mère lady Blessington, qui me
-donna à mettre en musique une ballade de sa composition _the Eolian
-harp_ que je fis graver à Londres.
-
-Je vis, pendant mon séjour dans cette ville, _la Muette_ d'Auber jouée
-en anglais sur le théâtre de Drury-Lane. A son apparition à Paris, le
-directeur d'un théâtre anglais envoya le compositeur Bishop pour
-entendre l'ouvrage. Celui-ci revint à Londres pour déclarer que la pièce
-était superbe, mais que la musique était comme celle de tous les
-Français et qu'il fallait qu'il en refît une autre. Cependant le danseur
-Coulon eut l'idée de mettre _la Muette_ en ballet, d'y introduire
-quelques choeurs de l'opéra d'Auber et de présenter ce pasticcio sur le
-King's théâtre. L'effet de la musique fut immense, l'ouverture fut
-bissée et jamais on ne l'exécute moins de deux fois de suite devant le
-public anglais qui est grand redemandeur et qui exprime son voeu par un
-mot français comme nous par un mot latin: on dit: _encore!_ à Londres et
-_bis!_ à Paris.
-
-Un certain capitaine Livins fit alors la traduction de la pièce de
-Scribe sur la musique d'Auber, et présenta son travail au théâtre de
-Drury-Lane. Le célèbre et vieux Braham fut chargé du rôle de Mazaniello
-et il retrancha de son rôle le duo: _Amour sacré de la patrie_ et l'air
-_du Sommeil_, et comme il ne lui restait plus rien à chanter, il voulut
-intercaler quelques airs de compositeurs anglais. Livins eut le courage
-et le bon esprit de s'y opposer, et il proposa à Braham diverses
-mélodies d'Auber. Le choix du chanteur s'arrêta sur les couplets de
-Lemonnier dans _le Concert à la cour_: _Pourquoi pleurer?_ pour
-remplacer l'air _du Sommeil_, et à chaque représentation ce morceau
-était bissé, ou, pour mieux dire, _encoré_ (pour traduire exactement
-l'_encora_ anglais).
-
-Mason avait fait faillite et Laporte le remplaça comme directeur du
-King's théâtre. Il me demanda alors un ballet en trois actes dont le
-livret était du maître de ballet Deshayes.
-
-Je retournai à Paris pour écrire mon ballet et je retournai le monter à
-Londres au commencement de 1834. Je quittai Paris le jour même de
-l'enterrement d'Hérold. Mon ballet était dansé par Perrot, Albert,
-Coulon, Mmes Pauline Leroux et Montessu. Il eut un grand succès, même de
-musique. J'en ai employé quelques fragments dans _Giselle_ et un des
-motifs m'a servi à faire le choeur de la Bacchanale du _Chalet_.
-
-Je revins à Paris dans l'été de 1834; la liste de mes ouvrages suffira
-pour faire apprécier mes travaux jusqu'en 1839.
-
-Mlle Taglioni, pour qui j'avais écrit _la Fille du Danube_, était depuis
-un an en Russie; elle m'engagea à aller lui écrire un nouveau ballet. Ce
-voyage me tenta. Je venais de donner à l'Opéra-Comique _la Reine d'un
-jour_ pour Masset et Jenny Colon; je partis après la seconde
-représentation et j'arrivai à Saint-Pétersbourg dans les premiers jours
-d'octobre. L'empereur m'accueillit à merveille; je composai mon ballet
-qui eut un grand succès. Je vis mourir, presque dans mes bras, un
-camarade de collége, Eugène Desmares qui avait accompagné Mlle Taglioni
-en Russie; son enterrement me laissa une triste impression. L'usage
-russe est de faire une collation dans le cimetière même et dans un
-bâtiment destiné à cet usage: les invités au convoi y envoient les
-rafraîchissements qu'on consomme sur place, et l'on se grise assez
-habituellement dans ces repas funèbres. J'avais voulu suivre à pied le
-cortége, j'attrapai un froid, je rentrai malade et pendant deux mois je
-fus entre la vie et la mort. Le hasard m'avait fait trouver à
-St-Pétersbourg un cousin germain dont j'ignorais l'existence et qui
-était un médecin distingué. Ce fut à ses bons soins et surtout à la
-sollicitude de chaque instant d'une personne qui porte aujourd'hui mon
-nom, que je dus de ne pas succomber à la maladie. Mais j'avais l'esprit
-frappé et je ne pouvais rester plus longtemps en Russie. Un nommé Cavoz,
-directeur de la musique de l'empereur, vint à mourir: on m'offrit sa
-place; les trente mille roubles ne me tentèrent pas et j'eus le bon
-esprit de refuser. La navigation à vapeur permet d'aller facilement en
-Russie quand les glaces le permettent; mais une fois l'hiver venu, le
-retour est difficile. Je dus louer une diligence entière pour pouvoir
-être ramené aux frontières de Russie; je trouvai heureusement deux
-compagnons de voyage et il nous en coûta 1,100 roubles pour sortir de
-Russie, et passer onze nuits dans une abominable voiture.
-
-J'avais un très-vif désir de revenir à Paris et je comptais ne séjourner
-qu'une semaine au plus à Berlin; mais le lendemain de mon arrivée le
-comte de Roedern, intendant du théâtre de Sa Majesté, vint me dire que
-le roi, son maître, serait satisfait que je composasse un petit
-intermède pour le théâtre. Je ne connais pas un mot d'allemand, on
-m'aboucha avec un traducteur, et, à l'aide de quelques brochures
-françaises, nous arrangeâmes, non pas un intermède pour le théâtre, mais
-un opéra en deux actes qui fut composé, appris et répété en moins de
-trois semaines. Le soir de la répétition générale, personne d'étranger
-ne fut admis dans la salle; mais le roi, quoique déjà souffrant, était
-dans sa loge. J'étais assis au coin du théâtre en face. Après la
-répétition, le comte de Roedern vint me dire que Sa Majesté _me faisait
-ses excuses_ de ne pouvoir descendre sur le théâtre pour me féliciter,
-suivant l'usage, mais que sa santé ne le lui permettait pas. Le jour de
-la première représentation le public se montra si froid, que peu habitué
-au flegme germanique, je crus à une chute et je me retirai désespéré,
-avant la fin de la pièce. J'étais seul, jeté sur un canapé dans une
-chambre sans lumière, lorsque je vois tout à coup la rue s'illuminer de
-torches et de flambeaux, une admirable musique militaire exécute
-plusieurs morceaux de mes opéras, et mes amis montent en foule pour me
-féliciter du grand succès que je venais d'obtenir et dont j'étais loin
-de me douter.
-
-Je quittai Berlin peu de jours après, enchanté de mon séjour et de
-l'accueil que j'avais reçu.
-
-De retour à Paris, je trouvai l'Opéra-Comique installé dans la salle
-Favart qu'il occupe aujourd'hui. Les deux premiers ouvrages que j'y
-donnai ne furent pas heureux; le premier, _la Rose de Péronne_, le
-dernier rôle créé par Mme Damoreau, n'eut qu'une quinzaine de
-représentations. Le second également en trois actes, intitulé _la Main
-de fer_, ne fut joué que cinq fois; la pièce était pourtant de Scribe,
-mais du Scribe des mauvais jours.
-
-J'eus une meilleure chance à l'Opéra, où les succès de _Giselle_ et de
-_la Jolie Fille de Gand_ me consolèrent un peu de mes défaites de
-l'Opéra-Comique.
-
-Crosnier quitta la direction de l'Opéra-Comique et je le regrettai
-beaucoup; il m'avait toujours été très-dévoué, et c'est à lui que
-j'avais dû les poëmes du _Chalet_, du _Postillon_, du _Brasseur de
-Preston_, de _la Reine d'un jour_ et de mes ouvrages les plus heureux.
-Pendant toute sa direction, il s'occupa constamment de me chercher les
-ouvrages qui convenaient le mieux à la nature de mon talent, et,
-quoiqu'il ne fût pas musicien et que son goût pour les arts fût
-absolument nul, son instinct dramatique était si excellent que, presque
-jamais, il ne se trompa dans son choix.
-
-Son successeur était M. E. Basset, censeur dramatique. La fortune de ce
-dernier était assez singulière. Son frère et lui faisaient leurs études
-au collége de Marseille, lorsque Mme Adélaïde, soeur du roi, fit une
-visite à cet établissement. Un des frères Basset chanta devant la
-princesse une cantate composée pour la circonstance. Mme Adélaïde fut
-charmée de la ravissante voix du jeune Basset (c'était la seule personne
-de la famille d'Orléans qui eût du goût pour la musique), elle promit au
-jeune chanteur de s'occuper de son avenir, et quelques années plus tard
-elle le plaça dans les bureaux de la Maison du roi, et attacha son frère
-au ministère de l'intérieur.
-
-J'eus le malheur de me fâcher avec Basset pour des affaires entièrement
-étrangères au théâtre, et j'appris qu'il avait dit que tant qu'il serait
-au théâtre on ne jouerait pas un seul ouvrage de moi. Je me voyais perdu
-sans ressources. J'allai conter mes chagrins à Crosnier; pendant sa
-direction, celui-ci, locataire du théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont
-il avait été directeur, avait eu l'idée d'établir dans cette salle une
-sorte de succursale de son théâtre d'Opéra-Comique. Le succès qu'avait
-obtenu mon orchestration de _Richard Coeur-de-Lion_, lui avait suggéré
-cette idée. A la Porte-Saint-Martin on n'aurait joué que des ouvrages de
-l'ancien répertoire; j'aurais été titulaire de ce privilége dont
-Crosnier aurait été le véritable exploitateur. Le loyer avantageux que
-lui offrirent les frères Coignard l'avait fait renoncer à ce projet. Il
-m'en reparla, et comme la salle de la Porte-Saint-Martin n'était plus
-vacante, il m'engagea à chercher une autre localité, et, en m'éloignant
-du théâtre de l'Opéra-Comique, à conserver le droit de jouer des
-ouvrages nouveaux: il m'aida dans les premières démarches que je fis.
-
-M. Thibaudeau avait joué la tragédie à l'Odéon, sous le nom de Milon. Il
-avait renoncé au théâtre, après avoir épousé la fille d'un sous
-intendant militaire, M. de Duni, petit-fils du célèbre compositeur de ce
-nom. Neveu du représentant, cousin par conséquent de son fils, Ad.
-Thibaudeau, Milon s'aidait de ses relations de famille, de l'élégance de
-sa toilette et de certaines façons pour se donner l'apparence d'un
-crédit imaginaire. Je voulus bien croire qu'il avait trouvé une somme de
-dix-huit cent mille francs et je l'associai à mon entreprise. Nous
-allâmes trouver M. Dejean, le propriétaire de la salle du Cirque du
-boulevard du Temple: il nous promit de nous vendre son immeuble quatorze
-cent mille francs. Deux cent cinquante mille devaient être payés
-comptant, le reste en annuités, de sorte qu'on aurait été libéré au bout
-de dix ans. Sept cent mille francs d'hypothèques étaient remboursables à
-différentes époques déterminées. Les cinq cent mille restant étaient à
-Dejean, et c'est cette somme qui se prélevait, à titre de loyers, sur
-les recettes journalières et s'amortissait pour ainsi dire chaque jour.
-Il y avait à peu près deux cent mille francs à dépenser pour
-l'appropriation de la salle à sa nouvelle destination; je croyais
-pouvoir marcher avec quinze cents francs de frais journaliers; l'affaire
-se divisait en dix-huit cents actions; Thibaudeau et moi nous en
-partagions trois cents: la combinaison était excellente. Je fis
-sur-le-champ ma demande; on me fit d'abord comparaître devant la
-commission des théâtres. Elle était présidée par le duc de Coigny, fort
-brave militaire sans doute, mais qui n'avait pas l'intelligence de ces
-questions. Quand j'eus exposé mon plan: C'est très-bien, s'écria Armand
-Bertin, vous voulez substituer la musique au crottin, ça me va. Les
-autres membres parurent être de son avis, et l'on me promit de faire un
-rapport favorable. Cavé était l'ami de Crosnier et le mien; il devait
-nous appuyer, je me croyais donc à peu près sûr de mon affaire; mais
-j'avais compté sans un concurrent appuyé de puissantes influences.
-Depuis six mois je ne m'occupais que de ce projet. L'Opéra-Comique
-m'était plus fermé que jamais. Je n'avais d'autre ressource que ce
-théâtre. Je pris donc le parti d'écarter la concurrence en la
-désintéressant. Il fut convenu que mon compétiteur se retirerait et que
-je lui compterais cent mille francs, dès que j'aurais le privilége.
-
-Le privilége me fut enfin donné tel que je le désirais, avec le droit de
-jouer tout l'ancien répertoire et même celui des auteurs vivants qui
-transporteraient leurs ouvrages à mon théâtre.
-
-Il s'agit alors de payer la somme convenue. Thibaudeau me dit que ses
-bailleurs de fonds n'étaient pas en mesure et ne le seraient que dans un
-mois. J'avais à peu près 80,000 francs chez Bonnaire, mon notaire,
-j'allai les lui demander. Il ne voulut m'en donner que cinquante, disant
-que dans mon propre intérêt il voulait me conserver quelque chose.
-Bonnaire était un de mes bons amis, c'est lui qui avait placé mon
-premier argent, et c'était à ses bons soins que je devais d'avoir
-économisé la somme qu'il avait entre les mains: je cédai à son désir. Un
-an après il faisait faillite, et je perdais entièrement ce qu'il avait
-voulu me conserver.
-
-Je payai 50,000 francs comptant et je fis des billets pour pareille
-somme.
-
-Mais un mois, deux mois, trois mois se passèrent sans que je pusse tirer
-un sol de Thibaudeau. Je rompis avec lui et je m'associai avec Mirecourt
-jeune, qui avait été l'homme de d'Arlincourt. Ils avaient eu deux
-millions pour leur affaire, il s'agissait de les retrouver. Le
-capitaliste en avait disposé. Maître Châle, agréé au tribunal de
-commerce, dont ce capitaliste avait été le client, se chargea de notre
-affaire. Nous achetâmes d'abord la propriété du Cirque, il n'y avait que
-250,000 francs à payer d'abord, le reste étant en annuités; 200,000
-francs suffisaient pour les réparations, 100,000 francs à me rembourser
-et pareille somme pour fonds de roulement. On pouvait marcher avec moins
-de 800,000 francs. On mit l'affaire en actions, il s'agissait d'avoir un
-banquier pour avancer les sommes nécessaires: nous n'en trouvâmes pas.
-Nous étions aux premiers mois de 1817. Je commençais à être poursuivi
-pour le paiement de mes 50,000 francs de billets. J'étais dans une
-position atroce, les protêts et les jugements se succédaient les uns aux
-autres, les prises de corps allaient venir. Vitet entreprit de me
-sauver. Il me fit d'abord prêter personnellement 30,000 francs par
-Joseph Perrin, pour payer mes billets, puis il me trouva un bailleur de
-fonds, c'était M. Beudin, député; il nous apporta 300,000 francs: Châle
-vendit sa charge 260,000 francs; on espéra que les actions placées
-feraient le reste. On paya la salle, l'on fit faire la restauration dont
-la dépense s'éleva à 180,000 francs, et nous ouvrîmes le 15 novembre
-1847 par un opéra en trois actes, _Gastibelza de Dennery_, musique de
-Maillart, dont c'était le premier ouvrage. Le succès fut très-grand; je
-donnai ensuite l'_Aline_ de Berton que j'avais réinstrumentée, et
-_Félix_ de Monsigny dont le roi m'avait demandé la reprise.
-
-Nous devions aller jouer cette pièce à la cour, lorsque mourut Mme
-Adélaïde à la fin de décembre. Nous avions 1,500 fr. de frais
-journaliers; notre moyenne de recette était de 2,200 fr. Je montai,
-comme second ouvrage, pour obtenir ma subvention, _les Monténégrins_ de
-Limnander; neveu par alliance du général Rumigny, ce jeune compositeur
-m'avait été vivement recommandé par son oncle. Mme Ugalde devait débuter
-dans cet ouvrage; mes embarras d'argent n'avaient pas cessé, car les
-fonds dont nous disposions étaient insuffisants; j'avais fait de
-nouveaux emprunts; mais notre affaire était si belle que chacun me
-présageait l'avenir le plus doré, lorsque la révolution de février
-éclata comme un coup de foudre. Le 24 février j'étais monté sur la
-terrasse du théâtre, on se battait dans la rue du Temple, et je voyais
-passer les blessés qu'on dirigeait sur les hôpitaux. A trois heures
-passent plusieurs aides de camp à cheval:
-
---Mes amis, criaient-ils, il y a un nouveau ministère, criez: Vive le
-roi!
-
-On ne criait rien, mais les hostilités cessaient: chacun autour de moi
-était enchanté.
-
---Voyez-vous, leur dis-je, voilà la fin de la monarchie; on a cédé à
-l'émeute, c'est elle qui prendra le dessus.
-
-On me rit au nez; les théâtres rouvrirent le soir. Je me rappelle que
-j'allai aux Funambules, le théâtre était plein, les spectateurs
-criaient: _Vive la réforme!_ Je sortis le coeur navré. Je rencontrai un
-de mes amis.
-
---Venez donc au boulevard des Italiens, me dit-il, toutes les fenêtres
-sont illuminées, c'est une joie générale!
-
-Nous n'avions pas fait cent pas que nous rencontrâmes une foule éperdue
-venant en sens inverse et criant: Vengeance! on égorge nos frères.
-
-En un clin d'oeil, les boutiques se fermèrent et les barricades
-commencèrent à s'organiser. Je rentrai chez moi, désespéré de voir ma
-prédiction s'accomplir si vite.
-
-A dater de ce jour, nos recettes tombèrent à un taux tel que nous
-perdions de 1,200 à 1,400 fr. par jour. Nous avions payé le plus que
-nous avions pu, il n'y avait rien en caisse. J'assemblai toute la
-troupe, je fis part de notre situation, et, unanimement, on convint de
-ne pas fermer le théâtre, de _se mettre en république_, de partager la
-recette dans la proportion suivante: 100 fr. pour l'éclairage, la garde,
-etc., puis on devait payer les machinistes, les hommes de peine, et
-ensuite partager également entre les choristes, les musiciens et les
-chanteurs. On ne pouvait guère partager qu'au delà de 300 fr., et on ne
-les faisait pas; mais on pensait que cette disette ne serait que
-passagère. On vécut ainsi quinze jours, et alors les musiciens de
-l'orchestre déclarèrent qu'ils cesseraient leur service si on ne les
-payait pas intégralement. Comme cela était impossible, ils ne vinrent
-plus et le théâtre ferma!
-
-C'était le comble de ma ruine; en un jour, je me vis privé de toute
-ressource; j'avais une maison considérable, 3,000 fr. de loyer, des
-domestiques, une pension de 2,400 fr. à faire à ma femme dont j'étais
-séparé, 500 fr. pour le collége de mon fils, et je possédais en tout 100
-fr. par mois de l'Institut.
-
-Je renvoyai tous mes domestiques; l'un d'eux vint me remercier quelques
-jours après, il venait d'entrer dans les ateliers nationaux, et gagnait
-40 sous par jour à ne rien faire. Une négresse, qui nous servait depuis
-un an, voulut à toute force rester, ne voulant pas être payée,
-disait-elle, parce qu'elle nous aimait trop et ne pouvait quitter ma
-petite fille âgée de 18 mois et qu'elle avait sevrée.
-
-J'y consentis, et au bout de trois ans, quand, après bien des
-privations, j'avais 1,000 francs devant moi, elle nous les vola et nous
-fit 500 fr. de dettes chez les fournisseurs. J'appris à mes dépens à
-connaître le dévouement _désintéressé_ des nègres. La police
-républicaine ne put jamais la faire arrêter, et peu de temps après je
-rencontrai ma _fidèle négresse_, tranquille, et promenant un enfant à
-des maîtres à qui elle a dû faire la même chose qu'à moi.
-
-J'obtins de mon propriétaire la résiliation de mon bail, mais je lui
-devais 1,500 fr. Je lui offris en paiement un piano d'Erard qui valait
-3,000 fr., il refusa, et je lui donnai en nantissement une assurance sur
-la vie de mon fils, mais il fallait attendre deux ans pour qu'elle
-expirât. Mon fils vécut assez pour que je pusse toucher cette somme et
-m'acquitter. Je vendis toute mon argenterie, tous les bijoux, mes
-meubles; je mis au Mont de Piété quelques souvenirs dont je ne voulais
-pas me séparer, entr'autres une tabatière ornée de diamants, dernier
-cadeau de Frédéric III, roi de Prusse, qu'il me donna à Berlin. On me
-prêta 800 fr. dessus, je ne pus la retirer qu'au bout de trois ans; les
-autres bijoux furent vendus, faute d'en avoir pu renouveler les
-reconnaissances!
-
-Je devais 70,000 fr., on mit arrêt sur mes 1,200 fr. de l'Institut.
-J'assemblai mes créanciers, je leur fis abandon de la totalité de mes
-droits d'auteur jusqu'à parfait paiement; ils acceptèrent, et me
-laissèrent mes 100 francs par mois.
-
-Mon pauvre père, âgé de 90 ans, fut cruellement frappé par la venue de
-la république; il avait vu la première, il s'imagina que la seconde en
-serait la reproduction; il tomba dans une morne taciturnité et
-s'éteignit sans maladie et presque sans souffrances le 8 avril. Je
-n'avais pas le moyen de faire faire ses obsèques. Un ami, Zimmermann,
-vint de lui-même m'apporter 200 francs. Je ne pus les lui rendre que
-deux ans plus tard. Une souscription au Conservatoire fit les frais de
-la tombe de mon père.
-
-Cependant, rien ne venait; il n'y avait pas à penser à gagner de
-l'argent avec la musique: l'avenir le plus sombre s'ouvrait devant moi.
-J'allais presque chaque jour voir le docteur Véron, chez qui
-s'apprenaient toutes les nouvelles. Donizetti venait de mourir: Véron
-m'offrit de faire, pour le _Constitutionnel_, une notice nécrologique
-sur mon célèbre confrère: elle devait m'être payée cinquante francs:
-quelle bonne fortune!
-
-J'avais quelquefois écrit dans des journaux de musique, mais je n'avais
-jamais songé à me faire une ressource de ma plume, que je ne croyais
-bonne qu'à aligner des notes. Véron fut assez bon pour me donner
-quelques conseils dont j'avais grand besoin, et voulut bien me donner
-temporairement le feuilleton musical du _Constitutionnel_. Chaque
-feuilleton m'était payé 50 francs, et je pouvais en faire trois et
-quelquefois quatre par mois: cela m'aida à vivre pendant la première
-moitié de cette fatale année.
-
-Scribe, à qui j'allai conter ma misère, me donna _Giralda_; c'était un
-beau cadeau: j'en eus bientôt terminé la musique; mais M. Perrin venait
-d'être nommé directeur de l'Opéra-Comique. Enivré par l'immense succès
-du _Val d'Andore_, que le premier j'avais proclamé dans mon feuilleton,
-il s'imaginait (et il le croit encore) que le succès ne pouvait
-s'obtenir à l'Opéra-Comique que par des pièces tristes ou dramatiques.
-Giralda lui déplut complétement, et, pendant deux ans, il refusa de la
-monter. Ce ne fut que dans un moment de disette et en plein été qu'il
-consentit à donner l'ouvrage, qu'il ne joua que le moins possible,
-persistant dans son opinion sur la valeur de la pièce, même après son
-succès.
-
-J'avais été présenté au général Cavaignac, président de la République,
-après le mois de juin. La mort d'Habeneck avait laissé vacante au
-Conservatoire une place d'inspecteur de classes, rétribuée 3,000 francs.
-
-Je sollicitai la création d'une quatrième classe de composition
-musicale. Le général, qui connaissait ma position, me l'accorda, malgré
-tous les efforts qu'on fit pour l'en détourner.
-
-J'eus la place aux appointements de 2,400 francs.
-
-Avec cette somme, mon journal et l'Institut, j'avais 400 francs par
-mois; je me trouvai riche et je n'ai exactement dépensé que cette somme,
-jusqu'à l'extinction complète de mes dettes, extinction à laquelle je
-suis parvenu en 1853.
-
-Il fallait me faire des droits d'auteur pour payer mes créanciers: on ne
-voulait pas de _Giralda_, et je ne savais que faire.
-
-Mocker vint me prier de lui composer un intermède, pour jouer une seule
-fois dans une représentation à son bénéfice; cela ne devait rien me
-rapporter, mais c'était du travail, et pour moi le travail est un
-bonheur.
-
-J'écrivis le _Toréador_ en six jours. Aux répétitions, l'intermède
-acquit de telles proportions que la représentation de Mocker fut reculée
-d'un mois. La première représentation eut lieu le jour même où eurent
-lieu, à Paris, les élections qui amenèrent Eugène Sue et trois autres
-députés rouges à la chambre. La consternation fut générale; je me
-ressentis de cette panique: malgré le succès évident de mon opéra, pas
-un éditeur ne voulait me l'acheter.
-
-En ne le publiant pas, je perdais la province. Un ami vint à mon secours
-et me prêta 1,000 fr. Le baron Taylor venait d'organiser une loterie
-d'un million au bénéfice des artistes; il fit souscrire pour dix
-exemplaires au prix de 100 francs chaque, c'était encore 1,000 francs.
-Le général Cavaignac me fit obtenir une souscription de pareille somme
-au ministère de l'Intérieur, et avec ces 3,000 francs je pus être
-moi-même mon éditeur: je ne fis pas un grand bénéfice, mais au moins je
-pus m'assurer des droits d'auteur en province, ce qui était un
-allégement pour mes dettes.
-
-Malgré le succès du _Toréador_, je dus encore attendre plus d'une année
-avant qu'on consentît à jouer _Giralda_. Pour occuper mes loisirs, je
-composai une grand'messe de Sainte-Cécile. Le suffrage des artistes me
-consola un peu du dédain des directeurs, et même, après la réussite de
-_Giralda_, j'en étais venu à un tel point de découragement et je
-désespérais tellement de finir de payer mes dettes, que j'allai un jour
-trouver Perrin et que je lui offris de m'acheter pendant dix ou quinze
-ans pour 6,000 francs par an: je lui aurais fait autant d'ouvrages qu'il
-aurait voulu et je n'en aurais pas fait ailleurs: je fus assez heureux
-pour qu'il refusât ma proposition: c'était une fortune pour lui, et pour
-moi un empêchement de jamais me récupérer de mes pertes.
-
-En 1850 je perdis ma première femme, de laquelle j'étais séparé depuis
-seize ans; au commencement de 1851 j'épousai celle qui avait partagé ma
-bonne et ma mauvaise fortune, et qui même lors des malheureuses affaires
-de l'Opéra-National, m'avait donné tout ce qu'elle possédait, et par
-conséquent l'avait perdu.
-
-Mon fils mourut à l'âge de vingt ans, ce fut un violent chagrin pour
-moi; mais il me restait pour me consoler une charmante petite fille, mon
-Angèle, dont mon illustre confrère Auber avait bien voulu être parrain.
-J'eus une autre enfant, ma pauvre petite Jane, que le Ciel nous reprit
-au berceau: elle avait pour parrain mon ami d'enfance, presque mon
-frère, Pierre Erard, et pour marraine sa soeur, Mme Spontini.
-
-Au mois de novembre 1851, je fis une maladie assez grave, la même qui en
-Russie avait failli m'enlever; mais j'étais entouré des mêmes soins: ma
-femme, qui m'avait sauvé à Saint-Pétersbourg, et le docteur Marchal de
-Calvi, qui remplaçait mon cousin, le docteur Adam: grâce à eux je revins
-à la vie.
-
-A cette époque, Edmond Séveste était directeur de l'Opéra-National,
-aujourd'hui Théâtre-Lyrique, cet établissement que j'avais fondé, qui a
-été mon rêve et qui fera un jour la fortune de quelque spéculateur plus
-heureux que moi. Il vint me demander de lui écrire un petit opéra en un
-acte; mais me voyant au lit, il s'apprêtait à aller porter l'ouvrage à
-un autre; je l'arrêtai à temps:
-
---Croyez-vous, lui dis-je, parce que je suis malade, que je n'irai pas
-aussi vite qu'un autre confrère bien portant? Laissez-moi la pièce et
-revenez me voir dans quinze jours.
-
-En huit jours de temps et sans quitter le lit j'écrivis ce petit
-ouvrage: c'était _la Poupée de Nuremberg_. Je me levai le huitième jour
-pour l'essayer et me le jouer au piano, j'étais guéri: le travail avait
-tué la maladie.
-
-Ed. Séveste mourut quelques jours après la visite qu'il m'avait faite,
-et ne vit jamais la pièce qu'il m'avait commandée et qui ne fut jouée
-que le 21 février 1852.
-
-Romieu, alors directeur des Beaux-Arts, m'offrit la direction du
-théâtre: je la refusai: je ne suis pas fait pour faire travailler les
-autres, il faut que je travaille moi-même. Je fus assez heureux pour la
-faire obtenir à Jules Séveste, et je crois avoir contribué aux succès
-présents de son théâtre et avoir assuré sa prospérité future.
-
-Pour la réouverture du théâtre en 1852, d'Ennery et Brésil avaient
-proposé à Séveste un sujet indien, _Si j'étais Roi_, pièce en trois
-actes qui exigeait du développement et de la mise en scène, demandant
-que j'en fisse la musique. Je refusai, et je priai Séveste de faire
-écrire cette partition par Clapisson dont j'aimais le talent et qui
-depuis longtemps n'avait pas eu d'ouvrage représenté. Mais Clapisson
-s'occupait d'une pièce en trois actes pour l'Opéra-Comique: _les
-Mystères d'Udolphe_, il y comptait; il fallait faire _Si j'étais Roi_
-vivement, on était alors au 20 mai, et le théâtre devait ouvrir du 1er
-au 5 septembre. Il ne voulut pas se charger de ce travail. Séveste
-revint chez moi quelques jours après fort tourmenté.
-
---J'ai été, me dit-il, chez tous les jeunes compositeurs qui crient tous
-contre vous, prétendant que vous les empêchez d'arriver. Pas un n'a un
-ouvrage terminé, et ils ne peuvent, disent-ils, en finir un pour
-l'ouverture. Il me faut absolument une pièce nouvelle; je vous en
-supplie, tirez-moi de là; je suis au désespoir et je ne sais que faire
-si vous ne m'écrivez pas _Si j'étais Roi_.
-
-Il fallait opter entre la ruine du directeur et les cris de mes jeunes
-confrères, qui, malgré leur refus, ne manqueraient pas de tomber sur
-moi. Il n'y avait pas à hésiter, je dis donc à Séveste d'être
-tranquille.
-
---Mais il faut que le 15 juin on entre en répétition, me dit-il.
-
---Eh bien, assemblez vos artistes pour le 15 juin: voilà huit jours que
-vous perdez en courant, il faut rattraper le temps perdu.
-
-Effectivement, je me mis au travail le 28 mai; le 9 juin, le 1er acte
-était terminé; on répétait le 15 juin, et, le 31 juillet, toute ma
-partition était écrite et orchestrée.
-
-Pour cela, j'avais pris un congé; on répétait sans moi.
-
-Je fus chez de bons amis à Andresy; la campagne n'est bonne, selon moi,
-que pour travailler, parce qu'on y est tranquille: là on me dressa une
-petite table sous un bosquet, je m'y mettais dès le matin, et j'y
-restais toute la journée, n'étant interrompu dans mon travail que par ma
-petite fille Angèle qui venait m'embrasser; cela me délassait.
-
-Je terminai dans cette retraite mon 3ème acte et mon orchestration.
-
-Je quittai Andresy pour assister à la reprise du _Fidèle Berger_, un
-enfant malheureux joué au commencement de janvier 1838, et tombé par une
-cabale de confiseurs! Couderc l'avait joué à Bruxelles avec grand
-succès; il demanda à Perrin de le monter; c'était au mois de juillet,
-les confiseurs restèrent tranquilles, et la pièce fit de l'effet.
-
-Merci à Couderc, qui le jouait merveilleusement, de m'avoir fait revivre
-cette partition qui n'était connue qu'en Allemagne. Ce fut le premier
-opéra que l'on me joua à Berlin, lorsque j'y arrivai en 1840. Je fus
-sensible à cette attention.
-
-L'année 1852 me rendit le courage que j'avais perdu depuis 1848. _La
-Poupée de Nuremberg_ m'avait porté bonheur; j'écrivis pour
-l'Opéra-Comique un petit acte avec Planard: _le Farfadet_, puis une
-cantate de Méry, _la Fête des Arts_.
-
-Mme Hébert Massy venait de s'engager à la Porte-Saint-Martin, pour y
-jouer un rôle dramatique chantant.
-
-J'écrivis pour elle plusieurs morceaux dans _la Faridondaine_, ainsi
-qu'un quatuor burlesque que j'arrangeai, paroles et musique, qui eurent
-un succès fou, grâce à Colbrun et à Boutin.
-
-Je donnai ensuite à l'Opéra, _Orfa_, ballet en deux actes pour la
-Cerrito.
-
-Je me rappelle que le 2 décembre, pendant que l'on se battait, grâce au
-coup d'Etat qui nous sauvait tous, j'étais tranquillement à mon piano,
-terminant la musique du _Sourd_ ou _l'Auberge pleine_, que Perrin
-m'avait commandée pour le carnaval.
-
-En ce moment, je viens d'accomplir ma cinquantième année; mais, grâce au
-Ciel, il n'y a que mon acte de naissance qui m'en rappelle la date.
-
-J'ai toujours la même ardeur pour le travail, et je n'y ai pas grand
-mérite, car c'est la seule chose qui me plaise.
-
-La perte de ma fortune ne m'a pas été très-sensible. Je n'ai connu
-qu'une privation: celle de ne pouvoir plus recevoir mes amis: c'était
-mon seul et mon plus grand plaisir.
-
-J'ai payé mes dettes, mais mon frère vient de mourir, me laissant des
-affaires embarrassées, et ayant mangé de son vivant tout le bien de ma
-mère qui pouvait avoir quelque valeur; je n'ai donc nul espoir de
-retrouver jamais, non pas la fortune, mais même l'aisance. Je mettrai
-quelque chose de côté pour ma femme et ma fille, mais ce sera bien peu.
-
-Je n'ai malheureusement aucune manie, je n'aime ni la campagne, ni le
-jeu, ni aucune distraction.
-
-Le travail musical est ma seule passion et mon seul plaisir. Le jour où
-le public repoussera mes oeuvres, l'ennui me tuera.
-
-J'envie à Auber son goût pour les chevaux, à Clapisson, sa manie de
-collection d'instruments; ce sont des occupations que les années ne vous
-enlèvent pas.
-
-C'est la fièvre de la production et du travail qui prolonge ma jeunesse
-et me soutient.
-
-Je rends grâces à Dieu, en qui je crois fermement, des faveurs,
-peut-être bien peu méritées, dont il m'a doté; puisque, malgré ma
-mauvaise chance en fait d'affaires, il m'a laissé encore assez d'idées
-pour écrire quelques ouvrages que je tâcherai de faire les moins mauvais
-possible.
-
-AD. ADAM.
-
-1853.
-
-
-
-
-LISTE COMPLÈTE DES OUVRAGES D'ADOLPHE ADAM
-
-
- 1824. Scène d'_Agnès Sorel_ qui a obtenu une mention honorable
- à l'Institut.
-
- 1825. _Ariane_. 2e second grand prix.
-
- 1826. Différents airs de Vaudeville, au théâtre du Gymnase.
-
- 1827. _L'Exilé_, Vaudeville.
- _La Dame Jaune_, Vaudeville,
- _L'Héritière et l'Orpheline_, Vaudeville.
- _Perkins Warbeck_, Nouveautés.
- _L'Anonyme_, Vaudeville.
- _Lidda_, Vaudeville.
- _Le Hussard de Felsheim_, Vaudeville.
- _M. Botte_, Vaudeville.
- _Le Vieux Fermier_, Vaudeville.
- _Caleb_, Nouveautés.
- _La Batelière de Brientz_, Gymnase.
-
- 1828. _Valentine_, Nouveautés.
- _Guillaume Tell_, Vaudeville.
- _Le Barbier châtelain_, Nouveautés.
- _Les Comédiens_, Nouveautés.
-
- 1829. _Pierre et Catherine_, 1 acte, Opéra-Comique.
- _Isaure_, Nouveautés.
- _Céline_, idem.
-
- 1830. _Danilowa_, 3 actes, Opéra-Comique.
- _Henri V_, musique arrangée, Nouveautés.
- _Les Trois Catherine_, Nouveautés.
- _La Chatte Blanche_, Nouveautés.
- _Trois jours en une heure_, 1 acte, Opéra-Comique.
- _Joséphine_, 1 acte, Opéra-Comique.
-
- 1831. _Le Morceau d'Ensemble_, 1 acte, Opéra-Comique.
- _Le Grand Prix_, 3 actes, Opéra-Comique.
- _Casimir_, 2 actes, Nouveautés.
-
- 1832. _The dark Diamond_, 3 actes, Londres.
- _The first Campaign_, 2 actes, Londres.
-
- 1833. _Faust_, ballet, 3 actes, Londres.
- _Le Proscrit_, 3 actes, Opéra-Comique.
- _Zambular_, Nouveautés.
-
- 1834. _Une bonne Fortune_, 1 acte, Opéra-Comique.
- _Le Chalet_, 1 acte, Opéra-Comique.
-
- 1835. _La Marquise_, 1 acte, Opéra-Comique.
- _Micheline_, 1 acte, Opéra-Comique.
-
- 1836. _La Fille du Danube_, ballet, Opéra.
- _Le Postillon de Longjumeau_, 3 actes, Opéra-Comique.
- Messe.
-
- 1837. _Les Mohicans_, ballet, Opéra.
-
- 1838. _Le Fidèle Berger_, 3 actes, Opéra-Comique.
- _Le Brasseur de Preston_, 3 actes, Opéra-Comique.
-
- 1839. _Régine_, 2 actes, Opéra-Comique.
- _La Reine d'un jour_, 3 actes, Opéra-Comique.
-
- 1840. _L'Ecumeur de mer_, ballet, 3 actes, St-Pétersbourg.
- _Den Hamadryaden_, ballet-opéra, 2 actes, Berlin.
- _La Rose de Péronne_, 3 actes, Opéra-Comique.
-
- 1841. _Giselle_, ballet, 2 actes, Opéra.
- _La Main de fer_, 3 actes, Opéra-Comique.
-
- 1842. _La Jolie Fille de Gand_, ballet, 3 actes, Opéra.
- _Le Roi d'Yvetot_, 3 actes, Opéra-Comique.
-
- 1843. _Richard_, de Grétry, réorchestré.
- _Le Déserteur_, de Monsigny, réorchestré.
- _Lambert Simnel_, 3 actes, commencés par Monpou, Opéra-Comique.
-
- 1844. _Cagliostro_, 3 actes, Opéra-Comique.
- _Richard en Palestine_, 3 actes, Opéra.
- _Gulistan_, de Dalayrac, réorchestré.
- _Cendrillon_, de Nicolo, réorchestré.
-
- 1845. _Le Diable à Quatre_, ballet, Opéra.
- _The Marble Maiden_, ballet, Londres.
-
- 1846. _Zémire et Azor_, de Grétry, réorchestré.
-
- 1847. _Aline_, de Berton, réorchestré pour l'Opéra-National.
- _La Bouquetière_, 1 acte, Opéra.
- _Félix_, de Monsigny, réorchestré, Opéra-National.
-
- 1848. _Les Cinq Sens_, ballet, 3 actes, Opéra.
-
- 1849. _Le Fanal_, 2 actes, Opéra.
- _Le Toréador_, 2 actes, Opéra-Comique.
- _La Filleule des Fées_, ballet, 3 actes, Opéra.
-
- 1850. _Giralda_, 3 actes, Opéra-Comique.
- Messe de Ste-Cécile.
-
- 1851. _Les Nations_, intermède chanté à l'Opéra pour la visite
- des Anglais.
-
- 1852. _La Poupée de Nuremberg_, 1 acte, Théâtre-Lyrique.
- _Le Farfadet_, 1 acte, Opéra-Comique.
- _Si j'étais Roi_, 3 actes, Théâtre-Lyrique.
- _La Faridondaine_, Porte-Saint-Martin.
- _La Fête des Arts_, cantate, Opéra-Comique.
- _Orfa_, ballet, 2 actes, Opéra.
-
- 1853. _Le Sourd_, 3 actes, Opéra-Comique.
- _Le Roi des Halles_, 3 actes, Lyrique.
- _Le Bijou Perdu_, 3 actes, Lyrique.
- _Le Diable à Quatre_, de Solié, réorchestré.
-
- 1854. _Le Muletier de Tolède_, 3 actes, Lyrique.
- _A Clichy_, 1 acte, Lyrique.
-
- 1855. _Victoire!_ cantate pour la prise de Sébastopol, chantée
- à l'Opéra-Comique et au Théâtre-Lyrique.
- _Le Houzard de Berchini_, 2 actes, Opéra-Comique.
-
- 1856. _Falstaff_, 1 acte, Lyrique.
- _Le Corsaire_, ballet, 3 actes, Opéra.
- _Mam'zelle Geneviève_, 2 actes, Lyrique.
- Cantate pour la naissance du Prince Impérial, Opéra.
- _Les Pantins de Violette_, 1 acte, Bouffes-Parisiens.
-
-Environ 150 morceaux de piano, des marches à grand orchestre, des
-romances, des morceaux religieux, un _Mois de Marie_, des morceaux pour
-l'orgue Alexandre.
-
-
-
-
-SOUVENIRS D'UN MUSICIEN
-
-
-
-
-BOÏELDIEU
-
-
-A peine la tombe s'est-elle refermée sur les cendres d'Hérold, qu'elle
-s'entr'ouvre pour engloutir le chef de notre école, ce Boïeldieu dont
-chacun de nous sait les chefs-d'oeuvre, dont tout le monde à pu
-apprécier l'immense talent. Certes, la perte est grande pour l'art, mais
-combien ne l'est-elle pas davantage pour l'amitié! La maladie à laquelle
-Boïeldieu vient de succomber l'avait fait renoncer à la composition
-depuis quelques années, et il y avait peu d'espoir que sa santé se
-raffermît au point de lui permettre de reprendre un travail dont la
-difficulté et la fatigue ne sauraient être comprises que par les
-compositeurs; mais si ses talents étaient perdus pour le public, ses
-nombreux amis, sa famille, dont il était l'idole, pouvaient espérer de
-jouir encore longtemps de sa société si douce, de son esprit si fin, si
-délicat, de sa causerie si attachante, de cette inépuisable bonté qui
-s'étendait sur tous ceux qu'il connaissait; car dans la haute position
-d'artiste où son talent l'avait élevé, Boïeldieu rencontra
-malheureusement plus d'un envieux, jamais un ennemi; on put bien en
-vouloir à son talent, jamais à sa personne.
-
-La carrière artistique de Boïeldieu fut semée de peu d'incidents, ce fut
-une continuité de succès qui l'amenèrent insensiblement au premier rang:
-aussi sa biographie sera-t-elle fort courte, et n'offrira-t-elle, pour
-ainsi dire, que les dates de ses nombreux ouvrages; mais ayant été assez
-heureux pour être son élève, puis ensuite son protégé et son ami, je
-pourrai donner sur son caractère privé quelques détails bien chers à
-ceux qui l'ont connu, et précieux pour ceux qui n'ont pas ce bonheur.
-
-Adrien Boïeldieu était né à Rouen en 1775. Il reçut ses premières leçons
-de musique d'un organiste de cette ville, nommé Broche. M. Boïeldieu
-avait conservé beaucoup de respect pour la mémoire de son premier
-maître, et n'en parlait jamais qu'avec vénération. Cependant je suis
-porté à croire que la reconnaissance lui fermait la bouche sur plus d'un
-détail peu favorable au vieil organiste: il passait généralement pour un
-homme brutal, assez médiocre musicien, mais en revanche très-illustre
-buveur; il maltraitait généralement ses élèves, et en particulier le
-pauvre Boïeldieu, en qui il n'avait pas su remarquer de dispositions
-pour la musique, et qui montrait au contraire une aversion assez
-prononcée pour la boisson. Or, comme, dans les idées du père Broche,
-l'un n'allait pas sans l'autre, il en tira une conséquence toute
-naturelle: c'est qu'un homme qui ne savait pas boire ne saurait jamais
-composer; aussi ne fonda-t-il pas de grandes espérances sur son élève.
-
-Boïeldieu ne se découragea cependant pas, et à peine âgé de dix-huit
-ans, il essaya de composer un petit opéra dont un compatriote avait fait
-les paroles. L'ouvrage fut représenté à Rouen avec un tel succès, que de
-toutes parts, et le père Broche le premier, on conseilla au jeune
-Boïeldieu d'aller présenter son ouvrage à Paris. Notre jeune musicien
-partit donc, léger d'argent, riche d'espérance, avec une petite valise
-où sa garde-robe tenait moins de place que sa partition, toute mince
-qu'elle était.
-
-Il s'opérait alors une espèce de révolution musicale à Paris. Le genre
-sombre était à la mode; Méhul et Cherubini étaient à la tête de cette
-nouvelle école, et les beautés harmoniques qui brillaient dans leurs
-ouvrages semblaient avoir aussi plus de prix auprès du public que les
-simples et naïves mélodies auxquelles Grétry et Dalayrac l'avaient
-habitué. Aussi ces deux derniers semblaient se donner à tâche de
-rembrunir leur genre pour se mettre à la hauteur des ouvrages à la mode
-alors, et Grétry n'avait écrit son _Pierre le Grand_ et son _Guillaume
-Tell_, et Dalayrac sa _Camille_ et son _Montenero_, que pour lutter avec
-l'_Elisa_ et la _Lodoiska_ de Cherubini, l'_Euphrosyne_ et la
-_Stratonice_ de Méhul, la _Caverne_ de Lesueur, les _Rigueurs du
-Cloître_ de Berton, et quelques ouvrages du même genre, d'auteurs moins
-célèbres.
-
-Cette réaction vers la musique sévère et scientifique n'était guère
-favorable au pauvre jeune homme, ignorant presque les premières règles
-de l'harmonie et n'ayant pour lui que quelques idées heureuses, mais mal
-écrites et délayées dans une orchestration mesquine. Quinze ans plus
-tôt, son ouvrage eût été de mode à Paris, comme il l'avait été à Rouen;
-mais alors les partitions ne faisaient pas leur tour de France aussi
-vite qu'à présent, et les troupes de province, qui exécutaient fort bien
-les ouvrages peu compliqués de musique de Grétry et de Monsigny,
-n'étaient guère en état de servir d'interprètes aux mâles accents de
-Méhul et de Cherubini.
-
-Il fallait donc que le jeune Rouennais se fît une nouvelle éducation
-musicale. Mais où la prendre, où la trouver? Le Conservatoire n'existait
-pas alors; et d'ailleurs, avant tout, il fallait vivre. Boïeldieu se mit
-à user de la plus médiocre ressource que puisse employer un musicien: il
-se résigna à accorder des pianos; et si, sur son mince salaire, il
-pouvait économiser une pièce de trente sous, il se hâtait de la porter
-au théâtre pour entendre ces chefs-d'oeuvre qu'il devait égaler un jour,
-mais où il désespérait alors de pouvoir jamais atteindre.
-
-Cependant sa jolie figure, cet air de bonne compagnie qu'il posséda
-toujours, l'avaient fait remarquer. La maison Erard était alors le
-rendez-vous de tout ce qu'il y avait d'artistes distingués à Paris, et
-Boïeldieu sut y trouver accès, malgré sa position peu avantageuse. Il
-trouva quelques paroles de romance, et la musique délicieuse qu'il y
-adapta lui valut de grands succès dans le monde: ce n'était plus comme
-accordeur, mais bien comme professeur de piano qu'il s'ouvrait l'entrée
-des meilleures maisons; à ses romances succédèrent des duos de piano et
-de harpe, qui n'eurent pas moins de succès; puis enfin, on lui confia un
-poëme: c'était _Zoraïme et Zulnare_. La musique en fut composée en peu
-de temps; mais aucune considération ne put déterminer l'un des deux
-théâtres lyriques de cette époque à mettre en répétition un opéra en
-trois actes d'un jeune inconnu. Il fallut auparavant qu'il s'essayât
-dans des ouvrages en un acte, et son premier opéra joué fut _la Famille
-Suisse_; _Zoraïme et Zulnare_ vint ensuite; puis _Montbreuil et
-Nerville_, _la Dot de Suzette_, _les Méprises Espagnoles_, _Beniowski_,
-où l'on remarque des choeurs d'une vigueur et d'une énergie dont on ne
-l'aurait pas cru capable jusque là; _le Calife_, cet ouvrage de jet si
-riche, de mélodies originales, de motifs gracieux. Cet opéra fut composé
-d'une singulière manière.
-
-Boïeldieu avait été nommé professeur de piano au Conservatoire; c'est
-pendant qu'il donnait ses leçons, entouré d'élèves qui étudiaient leurs
-morceaux, que sur un coin de l'instrument il enfantait et écrivait ses
-airs si gracieux qui, tous, sont devenus populaires, et que trente
-années d'intervalle (et c'est plus d'un siècle en musique) n'ont pu
-faire vieillir. L'immense succès qu'obtint _le Calife_ fut loin de
-produire chez Boïeldieu l'effet qu'en aurait éprouvé tout artiste moins
-consciencieux. C'est alors qu'il sentit tout ce qui manquait encore à
-son talent; il comprit que, quels que soient les dons que la nature vous
-ait prodigués, il est encore dans la science des ressources dont le
-génie doit profiter: il obtint de Cherubini de recevoir des leçons de
-cet habile théoricien, et nul exemple de modestie ne peut être proposé
-plus efficacement aux jeunes artistes, que l'amour-propre aveugle trop
-souvent, que celui de l'auteur du _Calife_ et de _Beniowski_ venant
-avouer son ignorance à l'auteur des _Deux Journées_ et se soumettant
-sous ses yeux à l'apprentissage d'un écolier.
-
-Le fruit de ces précieuses leçons ne se fit pas attendre: le premier
-ouvrage que donna Boïeldieu, après les avoir reçues, fut _Ma tante
-Aurore_. Il avait fait un pas immense dans l'art d'orchestrer et de
-disposer l'harmonie; on en peut trouver la preuve dans la suave
-introduction de l'ouverture, où les violoncelles sont si habilement
-disposés; dans le dessin des accompagnements du premier duo, dans
-l'harmonieuse instrumentation des couplets: «Non, ma nièce, vous n'aimez
-pas,» etc.
-
-Aucune qualité ne manquait alors au talent de Boïeldieu: moins profond
-peut-être que quelques-uns de ses rivaux, il était aussi dramatique et
-souvent plus gracieux. C'est alors que la place de maître de chapelle de
-l'empereur de Russie lui fut proposée. Les avantages attachés à cette
-place étaient trop grands pour ne pas séduire Boïeldieu, qui, quoique
-brillant au premier rang à Paris, trouvait des concurrents redoutables
-dans des confrères tels que Grétry, Dalayrac, Berton, Méhul, Cherubini,
-Kreutzer, etc. Des chagrins domestiques contribuèrent aussi à lui faire
-entreprendre ce voyage; et jusqu'en 1811 qu'il revint à Paris, il resta
-à Saint-Pétersbourg, honoré de l'admiration et même de l'amitié de toute
-la famille impériale. Il y fit la musique de plusieurs opéras, entre
-autres _Télémaque_ et _Aline reine de Golconde_: ces deux ouvrages,
-joués à Paris avec la musique de MM. Lesueur et Berton, n'ont pas été
-entièrement perdus pour nous; Boïeldieu y a souvent puisé des morceaux
-qu'il a intercalés dans les ouvrages qu'il a donnés depuis son retour en
-France. Les deux premiers qu'il fit représenter furent _Rien de trop_ et
-_la jeune Femme colère_, composés tous deux en Russie; ils furent
-bientôt suivis de _Jean de Paris_, _la Fête du village voisin_, _le
-nouveau Seigneur_, _Charles de France_ (à l'occasion du mariage du duc
-de Berry) en société avec Hérold, dont il favorisa ainsi le début dans
-la carrière qu'il devait illustrer, et à laquelle il a été enlevé si
-jeune.
-
-En 1817, Boïeldieu fut appelé à remplacer Méhul à l'Institut. Le premier
-ouvrage qu'il donna après sa nomination fut _le Chaperon_. On dit de cet
-opéra que c'était son discours de réception. Mais le travail avait déjà
-épuisé les forces de Boïeldieu. Une terrible maladie le mit aux portes
-du tombeau, et ce ne fut plus qu'à de longs intervalles qu'il put faire
-résonner sa lyre. _Les Voitures versées_, _la Dame Blanche_ et _les Deux
-Nuits_ furent ses trois derniers ouvrages. La santé de Boïeldieu dépérit
-de plus en plus depuis son dernier opéra. C'est en vain qu'il voyagea,
-allant partout chercher un remède à ses maux. Une extinction de voix qui
-s'était emparée de lui, il y a un an, ne le quitta que pour faire place
-à une sciatique aiguë qui lui fit endurer des douleurs inouïes: il crut
-que des eaux, dont il avait déjà éprouvé de salutaires effets, lui
-apporteraient quelque soulagement; mais l'effet fut loin de répondre à
-son attente; on le transporta presque mourant à Bordeaux et de là à
-Jarcy, où il vient de s'éteindre dans les bras de sa femme et de son
-fils, dont il était l'idole.
-
-Le talent de Boïeldieu, si universellement reconnu aujourd'hui, ne fut
-pas toujours apprécié à sa juste valeur: longtemps on s'obstina à ne
-voir en lui qu'un homme ordinaire, qui avait quelques jolies idées; et
-cependant, que de qualités brillantes dans sa manière! Qui croirait, en
-entendant _la Dame blanche_, que ce soit l'oeuvre d'un homme de
-cinquante ans? qui croirait, en entendant cet orchestre si nourri, si
-riche d'effets d'harmonie, que cet opéra soit sorti de la même plume qui
-a tracé les accompagnements mesquins de _Zoraïme et Zulnare_ trente ans
-auparavant? Boïeldieu sut toujours marcher avec le siècle; sa musique
-fut toujours celle du temps où il l'écrivait, et lorsque, l'année
-passée, tous les compositeurs de Paris se réunirent pour écrire des
-galops pour l'opéra, quel fut le meilleur, le plus riche
-d'instrumentation, si ce n'est celui de Boïeldieu?
-
-C'est peut-être grâce à cette faculté de suivre si bien les progrès de
-la musique, qui n'est que l'art d'en varier la forme, que Boïeldieu
-savait apprécier tous les compositeurs, de quelque époque qu'ils
-fussent. Il était enthousiaste de Gluck et de Grétry, ce qui ne
-l'empêchait pas d'être admirateur passionné de Mozart et de Rossini.
-Jamais aucun préjugé d'école n'influait sur son jugement. Lorsqu'on créa
-la classe de composition de Boïeldieu, les premiers élèves qui y furent
-admis avaient déjà reçu les impressions de coterie du Conservatoire.
-Ainsi Grétry n'était pour eux qu'une perruque, et Rossini qu'un faiseur
-de contredanses. Quelle ne fut pas leur surprise de reconnaître que
-celui qui devait leur enseigner la composition professait la plus haute
-admiration pour ces deux hommes de génie, que nous étions bien loin de
-regarder comme tels! Il paraîtra sans doute surprenant aujourd'hui, en
-1834, qu'un musicien ait été obligé d'apprendre à ses élèves que Rossini
-était un grand génie, mais il faut se reporter à l'époque dont je parle:
-on ne parlait alors, au Conservatoire, que des _Turlututu_ de Rossini;
-on riait à gorge déployée de ses crescendo et de ses triolets, en
-tierces dans les violons: il fallait alors, non-seulement de la
-conscience, mais encore du courage à un compositeur français, pour se
-mettre en hostilité avec ses confrères en rendant justice à l'immense
-génie de Rossini, dont on ne connaissait encore, en France, que deux ou
-trois partitions. Sitôt qu'il en paraissait une nouvelle, Boïeldieu
-convoquait toute sa classe; l'un de nous se mettait au piano, et on
-exécutait d'un bout à l'autre le nouveau chef-d'oeuvre, tandis que notre
-professeur nous en faisait remarquer les légères taches et les
-nombreuses beautés. «Mes enfants, nous disait-il ensuite, voici la
-meilleure leçon que je puisse vous donner: il faut, avant tout, étudier
-les auteurs qui ont du chant, et on ne reprochera pas à celui-là d'en
-manquer.»
-
-Ce que Boïeldieu aimait le moins, c'était la musique contournée et
-manquant de mélodie.
-
-Quoiqu'il ne soit peut-être pas convenable de me citer dans cette
-notice, je ne puis résister au désir de raconter la première leçon de
-composition qu'il me donna, parce qu'elle peint la manière de l'homme et
-sa perspicacité à découvrir une mauvaise tendance chez l'élève, et son
-habileté à en changer les mauvaises dispositions. Quand j'eus le bonheur
-d'être admis dans la classe de Boïeldieu, j'étais un peu comme tous les
-jeunes gens qui commencent à s'occuper de composition; la forme était
-tout pour moi, et le fond fort peu de chose. J'avais une grande estime
-pour les modulations et les transitions baroques, et un souverain mépris
-pour la mélodie, dont je ne concevais même pas qu'on se servît. Un de
-mes amis m'avait une fois mené aux Bouffes, où l'on jouait le _Barbier_
-de Rossini, et je m'étais sauvé après le premier acte, furieux contre ce
-sot public qui accordait ses applaudissements à de telles misères.
-
-Je fais ici ma confession, voilà comme je pensais quand j'entrai chez M.
-Boïeldieu. Il me demanda de lui donner un échantillon de mon
-savoir-faire, et, deux jours après, je lui portai un morceau stupide, où
-il n'y avait ni chant, ni rhythme, ni carrure, mais en revanche, force
-dièzes et bémols, et pas deux mesures de suite dans le même ton. Je
-croyais avoir fait un chef-d'oeuvre.
-
---Mon bon ami, me dit M. Boïeldieu, quand il eut examiné mon papier de
-musique, qu'est-ce que cela veut dire?
-
-L'indignation me saisit.
-
---Comment, Monsieur, lui répliquai-je, vous ne voyez pas ces
-modulations, ces transitions enharmoniques, etc.
-
---Si fait, vraiment, reprit-il, j'y vois fort bien tout cela; mais les
-choses essentielles, la tonalité et un motif? Allez-vous-en à votre
-piano, faites-moi une petite leçon de solfége à deux ou trois parties,
-d'une vingtaine de mesures, et sans moduler surtout, et vous
-m'apporterez cela dans huit jours.
-
---Mais je vais vous faire cela tout de suite, m'écriai-je.
-
---Non, me répondit-il, il faut tâcher que cela ne soit pas trop plat, et
-huit jours ne vous seront pas de trop.
-
-Je retournai chez moi, et, riant d'une telle besogne, je voulus me
-mettre à l'oeuvre; mais dans l'habitude que j'avais de tendre mon
-imagination vers un tout autre but, je ne pouvais pas trouver une idée
-mélodique. Au bout de huit jours j'apportai ma vocalise qui était bien
-faible.
-
---A la bonne heure, me dit Boïeldieu, au moins cela a forme humaine,
-mais il y manque bien des choses; nous ferons encore ce travail-là
-pendant quelque temps.
-
-Il ne me fit faire autre chose pendant trois ans; puis il me dit:
-
---Maintenant vous avez peu de chose à apprendre; étudiez l'orchestration
-et les effets de scène, et vous irez.
-
-Trois mois après il me fit concourir à l'Institut sans trop de
-désavantage.
-
-Le long intervalle que M. Boïeldieu mit entre ses derniers ouvrages fait
-qu'on lui a souvent reproché de manquer de facilité. C'est l'erreur la
-plus grande. Il concevait très-facilement, mais n'était jamais content
-de ce qu'il faisait. Il écrivait quelquefois jusqu'à six versions
-différentes d'un morceau avant d'en trouver une à laquelle il s'arrêtât,
-et quand il mettait au jour un opéra, on pouvait parier qu'on trouverait
-la matière de cinq ou six ouvrages de même dimension dans son panier de
-rebut.
-
-M. Boïeldieu rendait justice à tous ses confrères, et paraissait
-souffrir quand on n'agissait pas comme lui. Quand il reçut la décoration
-de la Légion-d'Honneur, il parut vivement contrarié que M. Catel ne
-l'eût pas obtenue en même temps que lui; il se mit alors à faire pour
-son confrère toutes les démarches qu'il n'avait pas voulu faire pour
-lui-même, et il vint à bout de réussir. Ce fut une véritable
-satisfaction pour lui. Catel n'était point ambitieux de cette
-distinction, et ne s'en montra pas fort reconnaissant:
-
---C'est un mauvais service que vous m'avez rendu, dit-il à M. Boïeldieu;
-on ne saura plus comment me distinguer à l'Institut: j'étais le seul qui
-ne l'eût pas, et quand on voulait me désigner à quelqu'un qui ne me
-connaissait pas, on lui disait: «Tenez, M. Catel, c'est ce monsieur
-là-bas, celui qui n'a pas la croix d'Honneur.» Maintenant je serai perdu
-dans la foule.
-
---Eh bien! lui répondit Boïeldieu, portez-la par amitié pour moi. Je
-n'osais plus sortir avec vous: j'étais trop humilié lorsqu'on nous
-rencontrait ensemble, et qu'on voyait que l'homme de mérite ne portait
-pas la croix que j'avais.
-
-Je pourrais citer mille traits charmants d'esprit et de bonté dont M.
-Boïeldieu donnait la preuve chaque jour: mais il faudrait pour cela
-outre-passer de beaucoup les bornes de cette notice, et je ne puis me
-décider à faire un volume.
-
-Si les amis de Boïeldieu, si sa famille désolée déplorent amèrement une
-perte si cruelle, il est encore quelqu'un dont la douleur doit être bien
-profonde, c'est celui qui essaie ici de rendre un dernier hommage à la
-mémoire d'un maître chéri, qui ne s'est pas contenté de lui prodiguer
-les soins et les conseils qu'il devait à ses élèves. La bonté toute
-paternelle de Boïeldieu a guidé mes premiers pas dans la carrière où
-j'essaie de si loin de marcher sur ses traces, et je perds en lui plus
-qu'un maître. Si ses ouvrages me restent comme modèle, où retrouverai-je
-ces conseils si utiles, cette amitié si vraie, si sentie, qui ne m'avait
-jamais manqué? Oui, je le répète, la perte est grande pour l'art, mais
-elle est irréparable pour les jeunes artistes, car ils étaient aussi de
-la famille de Boïeldieu, et rien ne peut rendre un père à ses enfants.
-
-
-
-
-LE CLAVECIN DE MARIE-ANTOINETTE
-
-
-C'était un bel et noble instrument que ce superbe clavecin, lorsqu'il
-passa de l'atelier dans la royale demeure pour laquelle il avait été
-fabriqué. Il avait trois claviers de quatre octaves et demi, avec de
-belles touches en ivoire et en ébène; il avait plusieurs jeux qui en
-modifiaient le son à volonté. Comme il résonnait dans sa superbe
-enveloppe de laque dorée! Comme il paraissait fier des riches peintures
-dont il était orné! Le plus magnifique instrument sorti des mains
-habiles d'Erard ou de Pleyel ne recevra d'autres ornements que ceux que
-pourront fournir l'ébéniste ou le doreur sur cuivre. Alors, les artistes
-les plus célèbres, Boucher, Vanloo ne dédaignaient pas de couvrir de
-peintures les parois intérieures d'un instrument de musique, et l'on
-voit souvent, dans les cabinets des amateurs, des peintures sur bois qui
-ont survécu au meuble dont elles faisaient partie, et dont elles
-formaient quelquefois la plus grande valeur.
-
-Ce n'est pas qu'alors il n'y eût déjà des pianos à Paris; mais ces
-instruments, presque dans l'enfance à cette époque, appartenaient la
-plupart à des artistes de profession, et n'étaient pour les amateurs
-qu'un objet de curiosité et jamais de luxe. Le clavecin profitait des
-derniers jours de sa gloire, et semblait regarder avec dédain l'humble
-rival qui, encore réduit à sa forme mesquine et carrée, devait un jour
-le détrôner entièrement.
-
-C'était donc un clavecin qu'on avait fait faire pour Madame la Dauphine:
-elle était allemande, on la savait musicienne et on lui donna
-l'instrument le plus parfait que l'on pût fabriquer. Pauvre beau
-clavecin! tu existes encore, mais non plus dans le palais d'un roi; si
-de temps en temps tu fais résonner tes sons aigres et criards, que l'on
-trouvait si pleins et si beaux dans ton jeune temps, c'est la main
-débile d'un vieillard qui t'anime, toi qui devais ne servir qu'aux
-plaisirs d'une reine! et cependant plus d'une main habile s'est promenée
-sur tes touches délabrées! A peine peux-tu exhaler de maigres sons, mais
-si tu pouvais parler, nous redire le temps de ta gloire, alors que
-Gluck, l'immortel Gluck, que protégeait ta royale maîtresse, vint à la
-cour de son ancienne écolière, tu pourrais raconter les ricanements de
-cette troupe dorée d'inutiles de Versailles en voyant que la jeune reine
-honorait un simple musicien plus peut-être qu'un des leurs. Te
-rappelles-tu la première entrevue du grand homme et de la jeune reine?
-lorsqu'on annonça M. le chevalier Gluck, la reine se précipita vers le
-compositeur en s'écriant:
-
---Ah! c'est vous, c'est donc vous, mon cher maître!
-
-Et le bon gros Allemand de sourire, et reconnaissant à peine l'élève
-qu'il avait quittée enfant:
-
---Oh! Madame, dit-il avec son accent tudesque, que Votre Majesté est
-devenue grossière depuis que je l'ai vue?
-
-A la franchise de ce germanisme (la reine était effectivement
-engraissée), le flegme des courtisans ne put y tenir, l'étiquette fut un
-moment oubliée, on osa rire; la reine partagea la gaîté générale; mais
-bientôt voyant la confusion du pauvre compositeur, qui ne se doutait
-seulement pas qu'il eût dit une sottise, et qui cherchait partout qui
-pouvait faire naître ce fou rire.
-
---Messieurs, dit-elle avec cette grâce enchanteresse qui ne la quitta
-jamais, vous serez sans doute charmés de faire connaissance avec un de
-mes compatriotes, dont l'Allemagne s'honore à juste titre. Il parle
-très-mal français, il est vrai, mais il possède un langage bien
-autrement éloquent, et que l'on comprend dans tous les pays. Allons, mon
-bon maître, ajouta-t-elle en conduisant le musicien au clavecin, un
-petit souvenir de Vienne.
-
-Gluck comprit alors qu'il avait une revanche à prendre; ses yeux
-s'animèrent de ce feu de génie qui le possédait si souvent; il lança un
-regard sur le groupe des courtisans, puis laissa ses doigts courir sur
-l'instrument.
-
-C'était d'abord quelque chose de vague et dont il était difficile de se
-rendre compte: on remarquait parmi ses accords heurtés cent mélodies sur
-le point de naître et interrompues tout d'un coup par une nouvelle idée.
-Peu à peu tout s'éclaircit, le visage de Gluck rayonnait d'un feu divin,
-il ne voyait plus où il était, il avait commencé devant la reine, il
-continuait comme chez lui, un mouvement de valse de ce rhythme vigoureux
-qui n'appartient qu'aux Allemands, se fit bientôt entendre. La reine
-avait peine à contenir deux larmes qui roulaient dans ses beaux yeux,
-car avant tout elle tenait à paraître française de coeur, elle savait
-qu'on l'avait surnommée l'Autrichienne, et elle aurait voulu oublier son
-pays. Elle aurait cependant pu pleurer en liberté: on ne l'aurait pas
-remarquée. L'attention des ducs, marquis et autres assistants était tout
-absorbée par ces accords sublimes, dont la pâle musique française, la
-seule qu'ils eussent entendue jusque là, ne leur avait jamais donné
-l'idée; ils comprenaient un art pour la première fois.
-
-Leur extase durait encore et Gluck ne jouait plus. De grosses gouttes de
-sueur coulaient sur son large front; il semblait sortir d'un songe
-pénible. Il fut quelques instants à se remettre.
-
-La reine le remercia en lui disant bien bas, dans sa langue maternelle:
-
---Merci, merci, mon bon maître. Oh! vous êtes bien vengé. Puis le bon
-Allemand se retira et les grands seigneurs s'inclinèrent quand il passa
-près d'eux; la noblesse crut cette fois ne pas déroger en rendant
-hommage au génie puissant qui venait de se révéler à elle.
-
-Que d'autres scènes, bien autrement intéressantes, nous feraient
-connaître le vieux clavecin. Comme il nous les raconterait bien mieux
-que je ne puis le faire, moi, chétif, qui grâce au Ciel, ne suis pas
-d'âge à avoir vu toutes ces merveilles. Mais j'ai vu le clavecin, et il
-y a de cela peu de jours, et je dois vous raconter maintenant comment et
-où j'ai retrouvé ce débris de notre ancienne monarchie.
-
-J'allai dernièrement à l'hôtel des Invalides rendre visite à un ami, un
-ancien officier supérieur que j'avais perdu de vue depuis longtemps.
-Après avoir causé de la pluie et du beau temps, matières fort
-intéressantes pour un invalide, des spectacles que l'on donne à l'Odéon,
-ce qui met en grande joie les paisibles habitants de l'hôtel, nous
-vînmes à parler musique. Mon ami m'apprit que plusieurs dames
-musiciennes étaient leurs commensales, et que même quelques officiers
-pratiquaient cet art avec quelque distinction. Nous avons entr'autres,
-ajouta-t-il, un de nos camarades qui possède un magnifique clavecin,
-auquel il paraît tenir singulièrement, et dont il touche fort souvent à
-notre grand plaisir. Sur ma demande, on m'introduisit chez l'amateur de
-cet instrument suranné; il me fit remarquer tous les détails de son
-clavecin. J'admirai sa parfaite conservation, la laque noire brillante à
-filets d'or, et surtout les peintures, qui me parurent d'un grand prix.
-Le vieil officier me pria de l'essayer, ce que je fis, et jugeant sans
-doute à ma figure que je n'étais pas très-enthousiasmé du son peu
-harmonieux que font les bouts de plume en accrochant la corde:
-
---Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a un bien beau son? me dit-il.
-
---Oui, repris-je, fort beau pour un clavecin; mais le plus mauvais piano
-vaut mieux que cela.
-
---Ah! Monsieur, me répondit-il, il n'y a pas de piano ou d'instrument au
-monde qui puisse me faire autant de plaisir que ce vieux clavecin. C'est
-que nous sommes presque du même âge, et puis il me rappelle tant de
-souvenirs! Et le bon vieillard paraissait attendri en me disant ces
-derniers mots. Ma curiosité fut vivement excitée, et je ne pus
-m'empêcher de lui exprimer le désir de la voir satisfaite.
-
-L'ancien officier accéda sans peine à ma demande, qui parut au contraire
-lui faire plaisir. Je prêtai l'oreille pendant que mon ami, qui,
-probablement, avait entendu l'histoire plus d'une fois, se hâtait de
-regagner sa chambre, bien convaincu qu'il serait encore obligé de la
-subir en plus d'une occasion. De même que les contes de fée commencent
-toujours par: Il y avait une fois, de même les histoires de vieillards
-ne manquent jamais de débuter par: avant la Révolution; c'est en effet,
-de cette manière que commença la narration.
-
---Avant la Révolution, Monsieur, j'avais l'honneur d'être accordeur de
-la reine et des premières maisons de la cour. C'était alors une
-profession très-lucrative! C'était une autre affaire d'accorder un grand
-clavecin dont les claviers avaient chacun des cordes différentes et dont
-plusieurs jeux avaient même des rangées de cordes respectives, que
-d'accorder vos misérables pianos à trois et à deux cordes; on dit même
-qu'on en fait maintenant à une corde, ce qui est le comble de l'absurde.
-Aussi l'art de l'accordeur n'est plus qu'un métier, et voilà pourquoi
-tant de gens s'en mêlent. J'exerçai honorablement ma profession jusqu'à
-l'époque de la tourmente révolutionnaire. On a plaint bien des gens,
-Monsieur; mais on n'a pas assez plaint les pauvres accordeurs. Tout nous
-abandonnait en même temps, les grands seigneurs se sauvaient avec un
-dévouement rare, et il en est bien peu qui aient songé à s'acquitter
-avec nous avant leur départ. Ils comptaient tous revenir bientôt pour
-châtier cette canaille, comme ils l'appelaient; mais la canaille
-saisissait leurs biens; les enrichis achetaient bien les clavecins, mais
-c'étaient des meubles et non des instruments pour eux, et l'accordeur
-n'y avait jamais à faire. Je traînai péniblement mon existence jusqu'au
-10 août.
-
-Cette fatale époque ne sortira jamais de ma mémoire. J'entends dire
-qu'après le massacre des Suisses, le peuple s'était répandu dans le
-château des Tuileries et brisait tout ce qui se rencontrait sur son
-passage. Je voulus jeter un dernier coup d'oeil sur ces appartements, où
-j'avais été appelé si souvent avant qu'ils ne fussent dépouillés de leur
-magnificence. Je me rendis donc au château, et je fus porté par la foule
-jusqu'à la chambre de la reine. Ah! Monsieur, quel spectacle! Tout était
-saccagé, brisé; un seul objet était encore intact, c'était le clavecin;
-mais un homme hideux était monté dessus, il haranguait la multitude, et
-autant que je pus entendre, au milieu du tumulte, il proposait de jeter
-mon pauvre clavecin par la fenêtre. J'étais tout tremblant dans un coin,
-abîmé, anéanti; l'orateur saute en bas de son piédestal, trente mains
-vigoureuses s'emparent de l'instrument, la queue est déjà hors du
-balcon; il va aller faire un tour de jardin, quand tout à coup une voix
-jeune et claire se fait entendre: Arrêtez! arrêtez!
-
-On s'arrête en effet. Le clavecin reste suspendu sur le bord de l'abîme,
-et l'orateur s'avance. C'était un tout jeune homme, en uniforme de garde
-national. Sa figure enjouée, franche et spirituelle en même temps,
-prévenait en sa faveur.
-
---Citoyens, qu'allez-vous faire? leur dit-il, pourquoi briser cet
-instrument? Ignorez-vous donc le pouvoir de la musique? N'avez-vous pas
-souvent marché en entonnant la _Marseillaise_? L'effet en serait encore
-plus merveilleux avec accompagnement. Au lieu de briser cet innocent
-instrument, laissez-moi vous régaler d'un petit air patriotique.
-
-Cette courte harangue, débitée moitié sérieusement, moitié en riant,
-produisit un effet analogue sur l'assemblée. Quelques-uns hésitaient,
-d'autres persistaient dans leurs projets de destruction. Mon jeune homme
-s'élance vers ceux qui tenaient la tête de l'instrument:
-
---Ouvrez-moi cela, dit-il d'un ton d'autorité.
-
-On obéit, et sur-le-champ il leur joue la ritournelle de la
-_Marseillaise_, que tous les spectateurs reprennent en choeur. Après le
-chant vient la danse; c'est dans l'ordre. Après la _Marseillaise_ il
-fallut jouer la _Carmagnole_, puis _Ça ira_, puis, _Madam' Véto_, etc.,
-etc. Tout cela me saignait le coeur, Monsieur. La _Carmagnole_ sur le
-clavecin de la reine!... Toute cette foule me faisait mal à voir. Quand
-on eut bien dansé, on ne songea plus à briser l'instrument; on se retira
-gaîment, si toutefois on peut nommer cette joie féroce de la gaîté; et
-je me trouvais seul dans la chambre. Je m'approchai de mon cher clavecin
-qui venait d'être si miraculeusement sauvé; je voulus le purifier, et je
-me mis à jouer ce beau coeur d'_Iphigénie_ de Gluck: _Que de grâces, que
-que de majesté!_ que la galanterie du public, quelques années
-auparavant, adressait toujours à la reine.
-
-A peine avais je commencé les premières mesures, que je me sens arraché
-du clavier. C'était mon jeune garde national.
-
---Êtes-vous fou? me dit-il, avez-vous envie de vous faire massacrer? Il
-n'en faudrait pas tant. Je me suis échappé à l'ovation de ces
-misérables, je voulais voir s'il n'y aurait pas moyen de sauver cet
-instrument.
-
---Vous êtes donc accordeur aussi? lui dis-je.
-
---Pas le moins du monde, je ne suis qu'un simple amateur, mais j'aurais
-été désolé de voir détruire inutilement un si beau meuble.
-
-Il appelait cela un meuble! Enfin, n'importe: il l'avait sauvé, c'était
-l'essentiel. Nous cherchâmes en vain les moyens de préserver plus
-longtemps mon pauvre clavecin.
-
---Monsieur, me dit tout d'un coup le jeune homme, je crains qu'il ne
-fasse pas longtemps bon pour vous en ces lieux. Grâce à mon uniforme je
-ne crains rien, mais vous n'avez pas un costume à l'ordre du jour (il
-avait raison, j'étais à peu près propre), d'un moment à l'autre vous
-pouvez être arrêté, suspecté, interrogé; le mieux est de vous esquiver
-jusque chez vous. Le clavecin deviendra ce qu'il pourra, songez d'abord
-à vous. Il dit, me pousse hors de la chambre, ferme la porte et jette la
-clef par une fenêtre.
-
---Monsieur, de grâce, lui dis-je, que je connaisse au moins le sauveur
-du clavecin de la reine. Votre nom?
-
---Singier. Le vôtre?
-
---Doublet, accordeur de la reine.
-
-Il me ferme la bouche d'une main, me tend l'autre et s'esquive.
-
-Le lendemain de cette fatale journée j'allai m'engager; la carrière des
-armes me fut plus favorable que ma première profession. J'obtins
-rapidement de l'avancement, et j'étais parvenu au grade de chef de
-bataillon à l'époque de la Restauration.
-
-Je jugeai qu'il ne faisait pas meilleur pour les militaires en 1814 que
-pour les accordeurs en 1792, je sollicitai ma retraite et j'obtins
-d'entrer aux Invalides. Le hasard me fit assister à la vente du mobilier
-de la reine Hortense. Jugez, Monsieur, quelle fut ma joie, en
-reconnaissant mon vieux compagnon, mon pauvre clavecin! Depuis que j'en
-ai fait l'acquisition, il m'a consolé de tous mes chagrins. Mais je me
-fais vieux; que deviendra-t-il après moi? Il n'a jamais habité que des
-palais ou des hôtels, sera-t-il destiné à être dépecé et vendu pièce à
-pièce par un brocanteur? C'est un cruel chagrin pour mes vieux jours.
-
---Mais, Monsieur, lui dis-je, n'avez-vous jamais revu votre jeune garde
-national?
-
---Si fait vraiment; je l'ai retrouvé presque en même temps que mon
-clavecin. Nous étions partis du même point, mais nous avons choisi deux
-carrières bien différentes. Je me suis fait militaire, j'y ai gagné les
-Invalides. Il s'est fait directeur de spectacles, et il y a gagné
-quarante mille livres de rente.
-
-M. Singier est peut-être, du reste, le seul directeur qui ait fait sa
-fortune, en se faisant toujours aimer des administrés qui l'aidaient à
-s'enrichir. Vous voyez bien, Monsieur, que mon clavecin porte bonheur.
-
-Ici mon vieil officier s'arrêta, je le remerciai de sa courtoisie; il
-m'accorda la permission de venir le revoir et même de lui amener
-quelques vrais amateurs pour visiter son instrument. Lecteurs, si vous
-voulez faire connaissance avec le clavecin de Marie-Antoinette, allez à
-l'hôtel des Invalides, demandez M. le chef de bataillon Doublet, et
-l'heureux possesseur de ce précieux morceau se fera sans doute un
-plaisir de vous le laisser admirer, peut-être même consentirait-il à
-s'en défaire; mais, je vous en préviens, ce ne serait qu'en faveur d'un
-véritable amateur.
-
-
-
-
-HÉROLD
-
-
-Un an s'est écoulé depuis qu'une mort prématurée a enlevé aux amateurs
-de musique un compositeur qui faisait leurs délices, à l'Opéra-Comique
-un de ses plus fermes soutiens, et à la France une de ses gloires. Le 19
-janvier 1833, Hérold a cessé de vivre, en nous léguant pour dernier
-héritage le plus heureux, sinon le meilleur de ses ouvrages, le _Pré aux
-Clercs_, que le public a été applaudir plus de cent fois, et qu'on
-entendra encore longtemps avec un plaisir d'autant plus vif qu'il n'est
-pas exempt de regret, et que le nombre des ouvrages d'Hérold restés au
-répertoire est plus restreint.
-
-Nous allons essayer, dans une courte notice, de faire connaître à nos
-lecteurs la vie et les ouvrages de cet habile musicien, dont la perte
-nous fut doublement douloureuse, comme artiste et comme ami.
-
-HÉROLD (Jean-Louis-Ferdinand) naquit à Paris en 1790. Son père, allemand
-de naissance, était un professeur de piano de quelque réputation; il a
-laissé un seul oeuvre de musique, gravé à Paris. Il mourut d'une maladie
-de poitrine, laissant une veuve dans un état de fortune médiocre, mais
-au moins à l'abri du besoin, et un fils en bas âge. Le jeune Hérold,
-l'idole de sa mère, qui jeune et jolie, refusa constamment de contracter
-une nouvelle union, voulant consacrer toute son existence à son fils,
-fut l'objet de la sollicitude de tous les amis de son père. M. Adam, qui
-était son parrain, reporta sur l'enfant toute l'amitié qu'il avait eue
-pour Hérold le père, son compatriote et son confrère; Kreutzer voulut
-également l'avoir pour élève, et c'est sous ces deux grands professeurs
-que le jeune Hérold apprit le piano et le violon. Il fit ses études chez
-M. Hix. Une observation assez singulière, est que de cette institution,
-où l'éducation n'avait certainement rien de musical, soient sortis
-quatre lauréats de l'Institut pour le prix de composition, Chélard,
-Hérold, Hip. de Font-Michel et A. Adam.
-
-Hérold entra ensuite au Conservatoire dans la classe de M. Adam et
-remporta bientôt le premier prix de piano. Pour concourir il exécuta une
-sonate de sa composition; c'est la seule fois que ce cas se soit
-présenté. Il n'avait alors guère plus de seize ans. S'il eût embrassé
-cette carrière, il serait devenu un pianiste des plus distingués; il
-avait une facilité et une pureté d'exécution très-remarquables, et,
-quoiqu'il eût depuis bien longtemps renoncé à s'exercer, on rencontre
-dans ses ouvrages de piano des traits d'une extrême élégance, et qui
-décèlent combien il connaissait les ressources de cet instrument. Mais
-cette gloire ne lui suffisait pas, c'est à être compositeur qu'il
-aspirait.
-
-Il prit des leçons de Méhul, et concourut à l'Institut. Le sujet de la
-scène était Mme de Lavallière, que Louis XIV veut enlever du couvent où
-elle s'est retirée. Les concurrents avaient trois semaines pour composer
-leur musique. La mère d'Hérold va pour le visiter à l'Institut, six
-jours après son entrée en loge; elle le trouve jouant à la balle dans la
-cour; sa tâche était terminée. Quelques instances qu'on lui fît, il ne
-voulut pas rester un jour de plus.
-
---J'ai été enfermé assez longtemps quand j'étais en pension, dit-il, à
-présent je veux respirer le grand air.
-
-Il eut le premier grand prix, qu'il partagea avec M. Cazot.
-
-Une des plus utiles prérogatives attachées au prix de Rome, était de
-vous arracher à cette funeste conscription qui décimait si cruellement
-nos familles à cette époque, que tant de gens font semblant de
-regretter. Hérold, âgé de moins de vingt ans, dut à ses succès d'éviter
-d'aller porter le mousquet sur les bords glacés de la Néva. Il partit
-pour Rome, où il ne séjourna que peu de temps; il vint ensuite s'établir
-à Naples. M. Adam, qui à Paris avait donné des leçons aux enfants du roi
-de Naples, fit obtenir à Hérold la place de professeur de piano des
-jeunes princesses. Aidé de cette royale protection, il fit représenter à
-Naples un opéra intitulé _la Gioventu d'Enrico V_. Le succès en fut
-immense. Comme je ne connais pas une note de cette partition, je ne
-pourrais vous assurer que le succès en fut entièrement dû à la musique;
-je crois bien que la préférence donnée alors à tout ce qui était
-français, y fut pour quelque chose.
-
-Il était néanmoins fort honorable pour un musicien aussi jeune d'avoir
-un premier ouvrage joué avec succès dans la capitale d'un pays aussi
-musical que le royaume d'Italie. Mais ce beau titre de Français, auquel
-il était si redevable, faillit bientôt lui être fatal, lorsqu'eurent
-lieu les terribles événements qui bouleversèrent la face de l'Europe.
-Forcé de se cacher, de fuir, c'est à pied, et au milieu des plus grands
-dangers, qu'il alla se réfugier dans l'Allemagne, que nos revers,
-toujours croissants, le forcèrent bientôt d'abandonner.
-
-De retour à Paris, il publia quelques morceaux de piano, empreints de ce
-cachet d'originalité que l'on remarque dans tous ses ouvrages. Il se fit
-aussi entendre plusieurs fois en public comme pianiste dans quelques
-concerts, entre autres à l'Odéon, où était alors le Théâtre-Italien. Il
-désespérait de pouvoir jamais se produire au théâtre comme compositeur,
-lorsqu'à l'occasion du mariage du duc de Berry, un auteur, M. Theaulon,
-présenta à l'Opéra-Comique un ouvrage de circonstance, intitulé _Charles
-de France_. Le soin d'en faire la musique fat confié à M. Boïeldieu, qui
-s'adjoignit dans cette tâche le jeune Hérold.
-
-Quelle bonne fortune pour un jeune auteur de débuter sous les auspices
-d'un tel collaborateur! La musique de cet ouvrage eut un grand succès.
-Tout le monde se rappelle la délicieuse romance des _Chevaliers de la
-fidélité_, qui se trouvait dans l'acte de M. Boïeldieu. La part d'Hérold
-fut aussi remarquée, et M. Theaulon lui donna son poëme des _Rosières_.
-On trouve dans cette partition une grande fraîcheur d'idées, quoique
-l'orchestration fût un peu pauvre.
-
-Le second ouvrage d'Hérold fut la _Clochette_. Cette musique, composée
-avec une extrême précipitation, ne valait peut-être pas celle des
-_Rosières_; cependant il y a déjà un grand progrès dans
-l'instrumentation. L'ouverture fut surtout remarquée, ainsi que le
-charmant air: _Me voilà_, qui est devenu populaire et un choeur de
-Kalenders, au troisième acte, d'une excellente facture.
-
-Hérold donna ensuite _le Premier venu_, en trois actes. C'était une
-comédie fort gaie de M. Vial, mise en opéra. Le sujet étant trop connu,
-la pièce n'eut qu'un assez petit nombre de représentations. La musique
-méritait cependant un meilleur sort. Elle était infiniment supérieure à
-celle de la _Clochette_, quoique le sujet fût plus difficile à traiter
-musicalement. Les mélodies étaient beaucoup plus arrêtées et plus
-franches. Un trio surtout, celui des dormeurs au deuxième acte, sera
-toujours cité comme un excellent morceau de scène.
-
-Puis vinrent _les Troqueurs_, petit acte d'une musique piquante, où l'on
-trouve deux ou trois airs très-spirituels, entre autres celui-ci: _Rien
-ne me semble aussi joli qu'un mari_; et un trio en canon, dont la
-facture a été heureusement reproduite par l'auteur dans l'excellent trio
-du second acte du _Pré aux Clercs_.
-
-L'_Auteur mort et vivant_ est peut-être l'ouvrage le plus faible
-d'Hérold. Il n'y a rien de digne de son auteur dans cette partition, qui
-n'eut qu'un médiocre succès. Le _Muletier_, qu'Hérold donna ensuite,
-est, au contraire, un des meilleurs actes de musique qu'il y ait au
-théâtre. Tout est à citer, depuis l'ouverture, d'une instrumentation si
-nerveuse, où le thème du fandango est traité avec tant de talent,
-jusqu'au choeur final. Le morceau si original, où le battement du pouls
-est si habilement imité par les notes saccadées des cors, a été
-reproduit sur tous nos théâtres.
-
-Le _Muletier_ n'eut cependant qu'un succès très-contesté à son
-apparition; ce n'est qu'après plus de vingt représentations que le
-public, qui s'était montré fort sévère pour tout ce qui touchait aux
-moeurs, pardonna aux gravelures de la pièce en faveur de la musique.
-Hérold ne put cependant parvenir à vendre sa partition; il fut obligé de
-la faire graver à ses frais propres. Le _Muletier_ compte maintenant
-plus de cent représentations.
-
-L'acte de _Lasthénie_, joué à l'Académie royale de musique, fut beaucoup
-moins heureux. La révolution musicale n'avait pas encore eu lieu; on
-était encore sous l'empire de l'_urlo francese_, et le compositeur était
-bien embarrassé pour faire chanter les virtuoses qu'il avait à sa
-disposition. Les mélodies de cet ouvrage sont généralement peu
-heureuses; on y trouve cependant un joli duettino pour deux voix de
-femme, et un morceau en canon d'un bon effet.
-
-Le _Lapin blanc_ eut une chute complète à l'Opéra-Comique. Le sujet
-était celui de Tony, joué avec tant de succès depuis au théâtre des
-Variétés. L'ouverture de cet ouvrage a été employée pour _Ludovic_.
-
-Hérold fit aussi, en société avec M. Auber, un opéra en deux actes,
-_Vendôme en Espagne_, représenté à l'Académie royale de musique, à
-l'occasion de la guerre d'Espagne; le succès de cet ouvrage fut d'aussi
-courte durée que la réputation de grand capitaine du duc d'Angoulême qui
-l'avait inspiré; il n'en est absolument rien resté.
-
-Depuis longtemps Hérold n'avait donné que de petits actes au théâtre; il
-devait prendre une revanche éclatante des légers échecs qu'il avait
-éprouvés; il fit _Marie_.
-
-Le succès ne fut pas aussi décisif qu'on pourrait le supposer en
-entendant cette délicieuse partition. L'Opéra-Comique était alors dirigé
-par un homme habile, qui comprit tout le mérite de cet ouvrage. Malgré
-la faiblesse des premières recettes, il fit rapidement succéder les
-représentations, et le public finit par venir apprécier cette musique
-qu'il avait d'abord presque dédaignée.
-
-Hérold fit peu de temps après la musique d'un drame joué à l'Odéon, le
-_Siége de Missolonghi_, dont l'ouverture est restée, grâce à un
-délicieux motif qui est devenu populaire.
-
-_L'Illusion_ est un petit drame en un acte, où les événements, trop
-resserrés, ne laissent pas assez de développement à la musique: un
-finale parfaitement fait, et où il y a une charmante valse, est le
-morceau capital de cette partition.
-
-_Emmeline_, en trois actes, n'eut point de succès; malgré quelques jolis
-motifs, la musique ne plut point généralement.
-
-Mais lorsque Hérold fit paraître _Zampa_, il fut aussitôt placé au rang
-des compositeurs. Il est peu d'ouvrages aussi estimés des connaisseurs
-que celui que nous citons: le finale est des plus remarquables comme
-musique et comme mise en scène. _Zampa_ a eu un prodigieux succès en
-Allemagne, où on le regarde à juste titre comme le chef-d'oeuvre de son
-auteur. En France, nous ne pensons pas de même, et le _Pré aux Clercs_
-obtient la préférence; cela est tout naturel. _Zampa_, plus sévère,
-convient mieux à l'imagination un peu sombre des Allemands; le _Pré aux
-Clercs_, où les mélodies sont plus franches, quoique peut-être moins
-distinguées, a plus d'attrait pour notre goût.
-
-Je ne citerai que pour la mémoire la _Médecine sans médecin_, petit acte
-sans conséquence où la musique n'est qu'un très-mince accessoire.
-
-Puis vint enfin le _Pré aux Clercs_, dont je crois pouvoir me dispenser
-de parler; tout le monde le sait par coeur.
-
-Il faut encore ajouter à la liste des ouvrages d'Hérold l'_Auberge
-d'Auray_, en société avec M. Caraffa, le finale du troisième acte de la
-_Marquise de Brinvilliers_, et la musique d'_Astolphe et Joconde_, de la
-_Somnambule_, de _Lydie_ et de la _Belle au Bois dormant_, ballets. Dans
-ce genre de musique, Hérold n'avait pas de rival. Tous ceux qui feront
-de la musique de danse chercheront à la faire aussi bien que lui, aucun
-ne pourra la faire mieux. Joignez à cette nomenclature un grand nombre
-de pièces pour le piano, dont plusieurs ont eu un grand succès.
-
-On a donné depuis la mort d'Hérold un opéra (_Ludovic_), où il avait
-esquissé quelques morceaux, parmi lesquels il faut citer la ronde: _Je
-vends des scapulaires_. Le reste de cette partition appartient en entier
-à M. Halévy, qui a fait preuve d'un grand talent dans cet ouvrage où il
-y a des morceaux de maître, entre autres, le quatuor du premier acte et
-le trio du deuxième.
-
-Hérold était d'un caractère naturellement enjoué; sur la fin de sa vie,
-il était cependant devenu un peu mélancolique: il rêvait un nouveau
-voyage en Italie, que la mort ne lui a pas permis d'effectuer. Quoique à
-l'époque où il donna ses premiers ouvrages, les partitions se vendissent
-fort peu, il avait vécu avec tant d'économie qu'à l'époque de son
-mariage, il y a huit ans environ, il était déjà possesseur d'une somme
-assez considérable. Ce fait est d'autant plus à remarquer que Hérold,
-ainsi que la plupart des compositeurs de notre époque, ne reçut jamais
-aucune faveur du gouvernement. Il avait été longtemps accompagnateur au
-théâtre italien, puis un des chefs du chant à l'Opéra. Il tenait
-singulièrement à cette place, et conçut un très-grand chagrin quand des
-mesures d'économie forcèrent l'administration à la lui retirer. Il fit
-les démarches les plus actives pour y rentrer, et quand il y réussit ce
-fut un véritable jour de fête pour lui.
-
-Il avait l'habitude de composer en se promenant, et les Champs-Elysées
-lui ont souvent servi de cabinet de travail. Que de gens qui le
-connaissaient peu se sont formalisés de le voir passer près d'eux sans
-avoir l'air de les apercevoir, et continuer sa route en chantonnant!
-Comme il était très-spirituel, il laissait quelquefois échapper des mots
-un peu piquants qui ont blessé bien des susceptibilités; mais son
-caractère était excellent au fond. Il ne se livrait pas facilement; mais
-quand quelqu'un était réellement son ami, il lui était entièrement
-dévoué. Il rendait justice à tous ses confrères, et ne connut jamais
-l'envie. Quoique M. Auber eût commencé beaucoup plus tard que lui et eût
-été beaucoup plus heureux au théâtre, il reconnaissait franchement que
-tous les succès de son rival étaient mérités, et qu'il y avait sans
-doute dans sa musique des qualités qui manquaient dans la sienne. Nous
-n'entreprendrons pas de faire un parallèle entre ces deux grands
-talents. Hérold a malheureusement terminé sa carrière, et M. Auber en
-parcourra encore une semée de succès. D'un seul mot on pourrait
-peut-être résumer la différence qui les caractérise: M. Auber a plus de
-franchise, Hérold avait plus d'originalité.
-
-Hérold est mort le 19 janvier 1833, à quatre heures du matin, au même
-âge et de la même maladie que son père. Depuis quelque temps il se
-plaignait de maux de poitrine, et semblait prévoir sa fin. Il mit un
-zèle extraordinaire dans ses répétitions du _Pré aux Clercs_. Les
-musiciens seuls savent combien un tel métier est fatigant. Il était
-exténué quand vint la première représentation. Il fut redemandé à la fin
-de la pièce, et quand on annonça au public qu'il ne pouvait se rendre à
-ses désirs, étant trop malade, on prit cette nouvelle pour une excuse
-banale. Elle n'était, hélas! que trop vraie.
-
-Il rentra chez lui avec une fièvre ardente, causée sans aucun doute par
-l'extrême fatigue que lui avaient donnée ses répétitions, et l'émotion
-du plus grand, du seul très-grand succès qu'il eût obtenu depuis qu'il
-travaillait pour le théâtre. Le lendemain, il apprend qu'une maladie
-d'actrice arrête son ouvrage. Ce lui fut un coup mortel. L'Opéra offrit
-généreusement une de ses plus habiles cantatrices pour remplacer celle
-dont la maladie suspendait les représentations de la pièce. Il fallut
-qu'Hérold fît de nouveaux efforts pour aller montrer son rôle et faire
-de nouvelles répétitions. Cela l'acheva. Il se montra encore une ou deux
-fois au théâtre, faible et languissant, puis, aux derniers jours de
-décembre, il fut obligé de garder le lit qu'il ne quitta plus.
-
-Hérold a laissé une jeune veuve et trois enfants, dont un garçon, et une
-malheureuse mère, dont toute l'existence avait été consacrée à ce fils
-auquel elle ne croyait pas devoir survivre. Vous la voyez souvent errer
-autour de l'Opéra-Comique, consultant les affiches, pour voir si l'on
-donne quelque ouvrage de son fils. Lorsqu'elle y aperçoit son nom chéri,
-elle se met à pleurer, et se retire douloureusement dans sa demeure
-solitaire pour revenir le lendemain pleurer de nouveau au même endroit.
-C'est là toute sa vie. Son bonheur, c'était Hérold! sa seule
-consolation, c'est la gloire qu'il a laissée!
-
-
-
-
-LES CONCERTS D'AMATEURS
-
-TRIBULATIONS D'UN MUSICIEN
-
-
-Il y a un proverbe qui dit, qu'il n'y a rien de plus à redouter qu'un
-dîner d'amis et un concert d'amateurs. Les proverbes sont la sagesse des
-nations, et rien n'est en effet plus sage et plus véridique que la
-maxime que nous venons de citer. L'on doit s'estimer bien heureux
-lorsqu'on n'est pas frappé de ces deux fléaux à la fois; mais il est
-bien rare qu'après avoir été forcé d'avaler le dîner d'ami, composé,
-pour l'ordinaire, du classique pot-au-feu, suivi de quelqu'un de ces
-bienfaisants légumes qui vous rappellent les beaux jours et les
-succulents repas du lycée; il est bien rare, dis-je, qu'après ce
-maussade festin, vous ne soyez pas encore régalé d'un petit concert
-impromptu après le dessert. C'est la petite fille de huit ans qui va
-vous faire juger de ses progrès. On ouvre le piano, à qui il ne manque
-qu'une demi-douzaine de cordes, vu qu'il n'a pas été accordé depuis la
-dernière soirée où l'on a dansé au piano, et l'enfant chéri est prié de
-jouer quelque chose pour faire plaisir à l'ami de la maison. Mais
-l'enfant chéri, qui prend ordinairement sa récréation après le dîner, ne
-trouve pas du tout amusant de donner un échantillon de ses talents à une
-pareille heure, et fait une moue longue d'une aune. «Allons, fais donc
-voir à Monsieur que tu es une grande demoiselle à présent,» dit le papa,
-en traînant sa fille du côté du piano. L'enfant résiste, le père se
-fâche, et la virtuose en herbe se met à pleurer. La maman se met alors
-de la partie: «Pourquoi la brutaliser ainsi? dit-elle à son mari; tu
-sais combien elle est timide, elle n'osera plus jouer, à présent.
-Allons, mon enfant, sois raisonnable, et si tu joues bien ton morceau,
-tu iras embrasser le monsieur qui aime beaucoup les petites filles qui
-sont bien sages.» Douce perspective!
-
-Vous croyiez en être quittes pour entendre un peu de mauvaise musique,
-vous serez obligé, bon gré, mal gré, d'aller embrasser cette charmante
-petite fille qui, à l'aide du mouchoir de son père, est occupée dans un
-coin à sécher ses larmes. Il faut bien vous résigner; après bien des
-façons, vous avez le bonheur d'entendre: _Ah! vous dirai-je, maman!_ _Je
-suis Lindor_, _Triste Raison_, et autres petits airs de cette fraîcheur,
-exécutés sans mesure, et avec un accompagnement obligé de fausses notes.
-Après ce charmant concert, vous êtes forcé de subir l'embrassade promise
-et de mêler vos compliments à ceux de la famille enchantée. N'est-ce pas
-qu'elle est vraiment étonnante? dit le père; oh! elle est organisée pour
-la musique comme on ne l'est pas. Elle retient tous les airs qu'elle
-entend... Elle n'a que deux ans de leçons. C'est sa mère qui lui montre.
-Elle est excellente musicienne. Est-ce que vous n'avez jamais entendu
-chanter ma femme? Elle a une voix magnifique. Dis-donc, bonne amie, il
-faut chanter quelque chose à Monsieur. Allons, ne vas-tu pas faire
-l'enfant, à présent? Il faut encore joindre vos instances à celles du
-mari, qui est allé décrocher une vieille guitare qu'il met un
-quart-d'heure à accorder. Puis, mêlant sa voix à celle de sa moitié, il
-vous rafraîchit les oreilles de _Fleuve du Tage_ ou de _Dormez donc, mes
-chères amours_ à deux voix. Ordinairement on prend son chapeau après le
-dernier couplet, et on se retire en remerciant le couple aimable de la
-délicieuse soirée qu'il vous a procurée, et l'on ne remet plus les pieds
-dans la maison.
-
-Moi, qui ai les nerfs fort irritables, et qui, en ma qualité de
-musicien, ai la musique d'amateurs en abomination, j'ai toujours soin de
-m'informer si les gens avec qui je suis près de lier connaissance
-cultivent la musique; pour peu qu'ils aient le moindre goût pour exercer
-cet art enchanteur, votre serviteur... je n'en veux plus entendre
-parler, je me renferme en moi-même, et, ferme comme un roc, je reste
-sourd à toutes les supplications. Vous concevrez qu'avec de pareils
-principes je déménage souvent. Je n'ai jamais pu trouver un propriétaire
-qui consentît à exiger de mes co-locataires un certificat d'incapacité
-musicale; et dès que, malgré des bourrelets à toutes les portes, et mes
-fenêtres constamment fermées même en été, le son d'un piano, d'un
-violon, d'un flageolet ou d'une voix arrive jusqu'à moi, le lendemain je
-donne congé. Je ne vous parlerai pas des orgues de Barbarie et des cors
-de chasse qui s'exercent à la fenêtre des marchands de vin; j'ai reconnu
-depuis longtemps que c'était un fléau qu'il est impossible d'éviter dans
-une ville un peu civilisée, et que tous les quartiers de Paris y sont
-sujets. J'ai essayé des logements les plus isolés, les orgues des rues
-ont été m'y poursuivre. J'ai cru un jour en être quitte: j'avais loué
-une maisonnette dans la plaine de Monceaux; depuis trois jours, j'y
-jouissais d'un silence absolu, lorsque, par une belle matinée d'été, je
-suis éveillé en sursaut, à quatre heures du matin, par la générale qu'on
-battait sous mes fenêtres. Je me lève en toute hâte. Jugez de mon
-désespoir lorsque, mettant le nez à la croisée, je vois une vingtaine de
-tambours de la garde nationale groupés autour de mon habitation, et
-faisant une répétition générale de tous les _fla_ et les _rrra_ qu'on
-peut tirer de cet harmonieux instrument.
-
-Je vis bien que le repos n'est pas fait pour l'homme sur cette terre.
-J'ai déménagé; je suis retourné au sein de la grande ville. Je me
-calfeutre chez moi, et je tâche de me boucher assez les oreilles pour me
-figurer que je suis sourd, quand il passe dans la rue quelque chanteur
-ou quelque instrumentiste maudit. Je suis devenu misanthrope; j'ai rompu
-avec le genre humain depuis mon lever jusqu'à sept heures du soir.
-
-Je sors alors, et je m'achemine vers l'Opéra ou l'Opéra-Comique, et je
-me sature jusqu'à mon coucher de vraie musique qui n'ait aucune analogie
-avec la musique d'amateurs. J'ai soin de me placer dans quelque coin
-bien obscur, pour être isolé le plus possible; car les amateurs vous
-poursuivent partout, et il y en a qui ont l'habitude de battre la mesure
-(presque toujours à contre-temps) ou de chantonner avec les acteurs: ces
-gens-là me crispent les nerfs et me font d'un plaisir un supplice.
-
-Je me suis brouillé avec toutes mes connaissances qui avaient des
-familles musiciennes, et je n'ai conservé de relations qu'avec un
-huissier retiré, entièrement étranger aux beaux-arts, du moins à ce que
-je croyais. Mais le traître vient de rompre le dernier lien qui me
-rattachait à l'humanité, il s'est fait amateur, et cela sans savoir une
-note de musique, et qui pis est, il m'a entraîné dans un horrible
-repaire où l'on râcle, où l'on souffle, où l'on écorche les oreilles et
-les musiciens de la façon la plus atroce, le tout pour cent sous par
-mois. Ecoutez le récit de mon malheur:
-
-Il n'y a pas tout à fait quinze jours, que mon vieil huissier m'invita à
-venir partager son dîner. C'était la première fois qu'il me conviait,
-et, bien qu'il m'eût prévenu que c'était un dîner d'ami, j'aurais été
-fort en droit de lui dire en sortant de table: Je ne me croyais pas si
-fort votre ami; mais, comme cela n'est que le moindre des maux qui
-m'attendaient dans cette fatale soirée, je ne veux pas trop m'appesantir
-sur cette première calamité.
-
-Le repas terminé, je m'apprêtais à quitter la chambre, sans feu, et
-éclairée d'une seule bougie (c'est par pudeur que je dis bougie), où
-nous avions dîné, pour aller à l'Opéra entendre _Robert le Diable_,
-quand mon vieux scélérat d'ami, me retenant par le pan de mon habit:
-
---Et pourquoi, diable! vous sauver si vite? ne pouvez-vous pas me
-consacrer une soirée tout entière? Vous vous imaginez, peut-être, que je
-n'ai pas songé à vous ménager un après-dîner agréable? Je vous ai
-réservé une surprise pour ce soir, laissez-moi le temps de prendre mon
-chapeau, laissez-vous conduire; et si vous n'êtes pas content, vous
-serez bien difficile.
-
-Je le laisse agir. Nous sortons, et nous arrivons rue des Petits-Champs.
-
---Maintenant nous allons attendre la voiture, me dit mon huissier.
-
---Quelle voiture? pour où aller?
-
---Mon jeune ami, laissez-moi faire. Je vous le répète, quand vous y
-serez, vous serez enchanté.
-
-Après avoir attendu un quart-d'heure à la pluie et au froid, nous
-voyons, enfin venir de loin une de ces voitures monstres qui, la nuit,
-s'annoncent en faisant flamboyer leurs deux gros yeux rouges, bleus ou
-jaunes. Nous montons. Je donne mes six sous, ainsi que mon compagnon de
-voyage, m'abandonnant à ma destinée, que je ne sais quel pressentiment
-me faisait cependant redouter. Après une demi-heure de marche, l'omnibus
-s'arrête: nous descendons.
-
---Où sommes-nous?--Rue de la Harpe.
-
-Singulier quartier pour une partie de plaisir! Nous sommes devant une
-grande vilaine maison, bien haute, bien noire et bien sale, comme toutes
-celles qui l'avoisinent.
-
---Voyez-vous cette lumière au quatrième? c'est là que nous allons, me
-dit mon guide.
-
-Je le suis: nous montons à tâtons un escalier bien roide qui nous
-conduit enfin devant une porte faiblement éclairée par une veilleuse
-placée sur une planche voisine, et je lis ces mots écrits en grosses
-lettres: Concert. Ici, je l'avoue, les jambes me manquèrent, et sans
-cette faiblesse peut-être aurais-je cédé à une horrible inspiration du
-démon qui me vint tout à coup. J'eus une irrésistible envie de
-précipiter mon malencontreux ami en bas des quatre étages; mais la vertu
-l'emporta: je me contins, et je me contentai de m'enfoncer les ongles
-dans la paume de la main, quand j'entendis ce nouveau Méphistophélès me
-dire avec un rire de triomphe:
-
---Hein! vous ne vous attendiez pas à cela?
-
-La porte s'ouvrit devant nous, et j'entrai. Je ressentis alors en moi
-une de ces révolutions bien naturelles au coeur de l'homme. A cette
-inquiétude mortelle qui vous possède à l'approche d'un grand danger,
-succède tout d'un coup cette courageuse résignation qu'on éprouve quand
-le danger est venu. Il n'y avait plus moyen de l'éviter; je pris le
-parti de rire de mon malheur, et de jouer le rôle d'observateur, pour
-pouvoir au moins tenir mes concitoyens en garde contre une pareille
-infortune. La première pièce où nous entrâmes n'avait rien de
-particulier; mais la seconde était fort remarquable: au milieu était un
-piano couvert de partitions et de parties d'orchestre; des pupitres
-étaient disposés tout autour, et contre les murs étaient appendus toutes
-sortes d'instruments des plus aigus aux plus graves. Une douzaine
-d'individus étaient déjà réunis dans cette salle. A notre entrée, ce
-furent des acclamations unanimes: Ah! c'est M. Vincent; bonjour donc,
-monsieur Vincent; quel plaisir de vous voir, etc. Les poignées de mains
-et les félicitations venaient de toutes parts à mon compagnon qui ne
-savait auquel entendre.
-
-Après toutes ces politesses sur l'assurance que le concert ne
-commencerait pas avant une heure, j'entraînai mon ami Vincent dans un
-petit coin, et voici les détails qu'il me donna sur l'assemblée où nous
-étions:
-
---Cette réunion a plus de trente années d'existence. C'est un fonds qui
-s'achète et se trafique comme tout autre genre de commerce. Ici, pour 5
-fr. par mois tout amateur, de quelque instrument qu'il joue, peut venir
-une fois par semaine faire la partie dans les ouvertures et symphonies
-qu'on exécute. On fournit aux exécutants la musique et les instruments,
-que vous voyez tapisser cette chambre. On est chauffé, éclairé, et l'on
-peut même amener un ami.
-
---Mais, lui dis-je, que venez-vous faire ici, vous?
-
---Moi, je viens faire ma partie.
-
---Vous jouez donc de quelque instrument?
-
---D'aucun, je ne sais même pas lire la musique, et voilà justement d'où
-vient la considération que chacun me témoigne ici. J'ai soin de ne
-jamais me mettre qu'à un pupitre où il y ait au moins deux
-instrumentistes.
-
-Le chef d'orchestre est un assez bon musicien qui reconnaît parfaitement
-ceux qui font ce que vous appelez des brioches. Comme je me contente de
-faire semblant de jouer, il ne m'a jamais remarqué comme coupable d'un
-pareil méfait, et je passe ici pour être d'une très-grande force. Vous
-me demanderez pourquoi je viens ici? C'est parce qu'il y fait chaud, que
-cela ne coûte pas cher, et que la considération dont je jouis me fait
-plaisir. La société est du reste parfaitement composée: ce sont des
-étudiants, des employés, des commerçants qui préfèrent cette réunion aux
-cafés et aux estaminets, et vous trouverez parmi eux beaucoup de gens
-avec qui vous serez charmé de faire connaissance.
-
-Pendant que nous causions il était venu beaucoup de monde; chacun était
-déjà à son pupitre, et depuis cinq minutes le chef d'orchestre frappait
-en vain sur son cahier avec son archet pour obtenir un peu de silence.
-
---Allons, monsieur Vincent, nous allons commencer. De quel instrument
-jouez-vous aujourd'hui? Tenez, nous avons des débutants parmi les
-flûtes, allez-moi un pou soutenir ces jeunes gens-là.
-
-Mon compagnon jette un coup d'oeil au pupitre où trois jeunes gens
-étaient armés de leurs instruments. Il empoigne une flûte pendue au mur
-derrière lui, et soufflant de tous ses poumons comme on ferait dans une
-clef, il en tire un horrible son de sifflet qu'on aurait entendu du pont
-Saint-Michel.
-
---Hein! quelle belle embouchure! dit en s'exclamant un des apprentis
-flûtistes.
-
-M. Vincent sourit d'un air modeste; et la symphonie commence.
-
-Je ne perds pas des yeux mon huissier, qui encourage ses jeunes
-compagnons d'un air de protection, dans l'horrible charivari qu'on
-exécute. Les flûtes ne peuvent parvenir à se faire entendre; mais,
-pendant un silence, voilà un malheureux alto en retard d'une mesure, qui
-se met à exécuter un solo auquel on ne s'attendait pas. Le chef
-d'orchestre bondit sur sa chaise, tout s'arrête:
-
---De grâce, Monsieur Vincent, passez donc à la partie d'alto, nous ne
-pourrons jamais marcher sans cela. M. Vincent ne se le fait pas dire
-deux fois; il dépose sa flûte et prend un alto. On recommence, et cette
-fois rien n'accroche. M. Vincent prend du tabac, se mouche, ou arrange
-son jabot, pendant les passages du piano; mais quand arrivent les
-_forte_, il râcle ses cordes à vide avec fureur, ses compagnons
-l'imitent, les altos dominent tout l'orchestre, et à la fin du morceau
-M. Vincent reçoit les félicitations du chef d'orchestre et de tous les
-exécutants.
-
-Plaignez-moi. J'ai été obligé d'entendre six ouvertures ainsi exécutées.
-Vous dire lesquelles, ce me serait bien impossible, je n'en ai pas
-reconnu une seule, bien qu'on m'ait assuré qu'elles étaient toutes de
-nos premiers maîtres. A la fin du concert, la tête me bourdonnait, force
-m'a été de prendre le bras de mon vieil huissier pour retourner chez
-moi; je me serais fait écraser; le bruit des voitures et les cris de
-gare! ne parvenaient plus à mon oreille; j'étais complétement assourdi.
-
-En rentrant chez moi, je suis monté chez mon propriétaire, je lui ai
-payé ce que je lui devais, j'ai déménagé la nuit, et j'ai fait porter
-mes meubles hors de Paris.
-
-Au point du jour, je me suis trouvé dans un village, où j'espère que mon
-vieil huissier ne viendra pas me relancer. J'y ai loué la moitié d'une
-petite maison occupée par un maître d'école. Mais je prévois que je
-serai bientôt obligé de transporter mes pénates en d'autres lieux; car
-il est dit dans la nouvelle loi sur l'instruction publique, que le chant
-entre pour quelque chose dans l'éducation élémentaire. Je suis
-maintenant seul au monde; le seul ami que j'avais s'est fait amateur de
-musique sans en savoir une note; où trouver maintenant une société? Il y
-a quelques années qu'un particulier demandait, dans les _Petites
-Affiches_, un domestique qui ne sût pas chanter l'air de _Robin des
-Bois_; moi, je demande partout un ami qui n'aime pas la musique, qui ne
-la sache pas, et qui redoute surtout les concerts d'amateurs. Si vous
-rencontrez jamais cet homme rare, adressez-le-moi; croyez qu'il trouvera
-en moi un dévoûment sans bornes; et que pour un pareil trésor, il n'est
-pas de sacrifice que ne puisse faire un pauvre musicien.
-
-
-
-
-LES MUSICIENS DE PARIS
-
-1834
-
-
-Il est peu de classes moins connues que celle des musiciens dans toutes
-ses subdivisions. Qu'un auteur de vaudeville ou de roman ait à vous
-présenter un jeune homme intéressant, ne devant sa fortune qu'à lui-même
-et qui, à la fin de l'ouvrage, deviendra l'époux de l'héroïne, dont il
-est l'amant aimé, à coup sûr ce sera un artiste. On n'en dira pas plus,
-mais par ce mot d'artiste, vous devinerez tout de suite que c'est un
-peintre. On dirait que ces messieurs les peintres, dessinateurs,
-sculpteurs, architectes et généralement tout ce qui tient aux arts du
-dessin, sont seuls artistes, et que les musiciens ne le sont pas.
-Effectivement, vous avez un journal des artistes, rédigé par des
-peintres et pour des peintres, et ne traitant guère que de matières de
-peinture. Si l'on dit: Le Gouvernement encourage les arts, cela veut
-dire: Le Gouvernement commande des statues, des tableaux, fait bâtir des
-monuments; s'il y a au ministère un article du budget intitulé:
-Encouragement aux arts, il s'appliquera aux peintres, architectes,
-graveurs, etc. Des pauvres musiciens il n'en sera pas question.
-
-Combien avez-vous de peintres à Paris? Je n'aurais pas le temps de les
-compter. Combien de compositeurs? Mais, je crois, quatre ou cinq. D'où
-vient cela? Serions-nous donc un peuple anti-musical, ainsi qu'on veut
-nous le persuader depuis si longtemps? Non, gardez-vous de le croire.
-Interrogez l'Allemagne, pays de la musique, comme l'Italie est celui des
-chanteurs; demandez-lui ce qu'elle pense de nos compositeurs. Elle
-s'avouera notre inférieure: elle vous dira qu'un opéra nouveau est un
-événement chez elle, et qu'un succès est encore plus rare; que, si ses
-théâtres existent, c'est grâce à nos compositeurs. Elle vous nommera
-tous les opéras de Méhul, qu'elle a appréciés avant nous, dont les
-partitions, que nous ne comprenions pas toujours, excitaient
-l'enthousiasme chez elle; elle vous citera tout le répertoire de
-Boïeldieu, d'Auber, d'Hérold, dont les ouvrages traduits, et non imités,
-comme un le fait si gauchement en Angleterre, sont exécutés sur tous les
-théâtres, et font toujours le plus grand effet. D'où vient donc qu'avec
-un tel succès au dehors, nous ayons si peu de compositeurs chez nous?
-C'est que les débouchés manquent, c'est qu'un jeune homme, lassé de
-frapper pendant des années à la porte de notre unique Théâtre-Lyrique
-(l'Opéra est et doit être réservé aux sommités), trouve qu'il est
-inutile de continuer plus longtemps à mourir de faim, et se met à donner
-des leçons, à courir le cachet; existence modeste, laborieuse, qui mène
-rarement à la fortune, mais à l'aisance. Il aurait été artiste,
-quelquefois homme de génie peut-être; ce sera tout uniment un musicien:
-il s'enfouira dans un orchestre, il aidera à l'exécution des
-chefs-d'oeuvre des autres; pendant un an ou deux, il gémira de n'avoir
-pu parvenir, il quêtera un poëme qu'on ne lui donnera pas; et puis,
-petit à petit, il se fera à sa nouvelle existence; il se mariera, il
-aura des enfants, et ce sera, en somme totale, un excellent citoyen
-payant son terme et ses impositions le plus exactement qu'il pourra, bon
-père, bon époux, et montant régulièrement sa garde, ou soufflant dans
-une clarinette ou un basson tous les douze jours, pour la défense de la
-patrie.
-
-Quelle différence n'y a-t-il pas de ce portrait à celui d'un musicien
-d'orchestre du siècle dernier? Voyez les musiciens de l'Opéra, tremblant
-au fatal démanché, n'abordant l'_ut_ qu'avec la plus extrême
-circonspection, et profitant du privilége qu'ils avaient de jouer avec
-des gants en hiver, et ne sortant du théâtre que pour aller au cabaret;
-car alors les musiciens se grisaient par grâce d'état, et peut-être
-seulement par cela qu'ils étaient musiciens. Un musicien qui ne buvait
-pas était plus mal vu de ses confrères que s'il jouait faux ou contre
-mesure. On a beau dire, les moeurs ont terriblement changé. Nos
-orchestres sont peuplés d'artistes distingués, hommes de bonne compagnie
-souvent, et qui ne dépareront pas le salon où ils seront appelés pour
-faire de la musique.
-
-Il n'en est pas tout à fait de même chez nos voisins d'outre-mer.
-J'entendis, un certain jeudi, un opéra fort bien exécuté, par
-l'orchestre surtout, au théâtre de Covent-Garden, à Londres; j'en allai
-faire compliment à l'arrangeur qui dirigeait lui-même la bande; et je
-lui dis que j'entendrais de nouveau l'ouvrage avec plaisir, tant
-l'exécution m'avait satisfait. Si vous revenez ici, me dit-il,
-choisissez une autre représentation que celle d'après-demain, parce que
-cela ira fort mal. Comme je lui exprimais mon étonnement de sa
-prévision, vous ne faites donc pas attention que ce sera samedi, me
-répondit-il en souriant. En pays étranger, on n'ose pas toujours
-paraître ignorant sur certaines choses, aussi repris-je en m'écriant:
-Ah! c'est juste, je l'avais oublié! Le fait est que je ne me doutais pas
-du tout du motif qui influerait si puissamment sur l'exécution, et
-pendant deux jours, je me creusai la tête à le chercher, mais ma
-pénétration fut toujours en défaut. Le samedi, je ne manquai pas la
-représentation, comme bien vous pouvez croire, et j'allai m'installer
-dans une _private-box_, où j'avais obtenu une place. Une famille
-anglaise occupait les premières places, et moi, dans le fond de la loge,
-je me mis à écouter de toutes mes oreilles. Les premières mesures de
-l'ouverture n'allèrent pas trop mal, mais arrive un solo de hautbois,
-qui débute par un _couak_ des mieux conditionnés. Bon, dis-je, ce n'est
-qu'un accident qui peut arriver à tout le monde. La clarinette, qui
-répétait la même phrase, crut apparemment qu'il fallait reproduire
-exactement comme son confrère le hautbois, et ne manqua pas de faire le
-même _couak_, mais prodigieusement embelli, et d'une dimension vraiment
-disproportionnée; puis le basson, qui entrait ensuite, nous lâcha des
-ronflements effrayants, pendant que la flûte roucoulait des _turlututu_
-qui n'en finissaient plus.
-
-Les instruments de cuivre voulurent être de la partie; les cors se
-mirent donc à corner, les trompettes à trompetter, les trombones à
-tromboniser, la timballe à rouler, le triangle à sonner, les cymbales à
-se frotter, mais le tout d'une manière si désespérée, que la grosse
-caisse, jalouse de ses droits, ne voulut pas rester en arrière d'un si
-effroyable vacarme, et nous assourdit de ses coups répétés, le tout
-contre mesure bien entendu et avec une ardeur diabolique. Les violons ne
-perdaient pas leur temps non plus: les uns faisaient grincer leurs
-chanterelles dans les tons les plus aigus, les autres raclaient leur
-quatrième corde avec rage; les altos jouaient, les uns _pizzicato_, les
-autres avec le dos de leurs archets; les violoncelles faisaient des
-_trémolos_ effrayants, et les contre-basses faisaient mugir leurs cordes
-à vide. Un si effroyable charivari me fit lever de ma place. Je jetai un
-coup d'oeil sur l'orchestre, par-dessus la tête de mes voisins,
-m'attendant à voir le chef désespéré et tâchant de ramener l'harmonie
-parmi ses discordants subordonnés. Pas du tout, il battait la mesure
-bien tranquillement, comme si cela eût été le mieux du monde.
-
-Je remarquai seulement que les musiciens avaient la figure fort animée
-et le nez tout à fait sur leurs cahiers; ils n'étaient pas rangés
-symétriquement comme à l'ordinaire, et cela me fit prendre ma lorgnette.
-Oh! alors je vis le plus étrange spectacle qu'on puisse imaginer! Un
-musicien avait fourré le pavillon de sa trompette dans la poche de son
-camarade assis devant lui, et ne paraissait nullement étonné du son
-bizarre et inaccoutumé de son instrument, tandis que le camarade
-regardait d'un air fort surpris d'où pouvait venir le vent qui soufflait
-entre les basques de son habit. Un contre-bassier, tenant son instrument
-d'une main, frottait gravement son archet sur le tabouret placé entre
-ses jambes: mille folies pareilles se faisaient remarquer dans chaque
-coin de l'orchestre, et pas un spectateur n'avait l'air d'y faire
-attention.
-
-L'ouverture finie, on applaudit très-fort, et même mon voisin dit à deux
-ou trois reprises: _Very good band, very good band._ Le premier acte fut
-exécuté de la même façon, quant à l'orchestre au moins, et toujours à la
-grande satisfaction du public. Dans l'entr'acte, je voulus lier
-conversation avec le voisin qui trouvait l'orchestre si bon; j'eus l'air
-de partager son admiration; cependant je lui dis qu'il me semblait que
-l'exécution avait été meilleure à la première représentation.
-
---Oh! cela n'est pas étonnant, me répondit-il; c'est aujourd'hui samedi.
-
-Je n'osai pas encore avouer mon ignorance, et j'allai sur le théâtre; je
-croyais trouver les chanteurs furieux d'avoir été si sauvagement
-accompagnés; aucun d'eux n'y songeait. Je pris mon courage à deux mains,
-et m'approchant du régisseur:
-
---Monsieur, lui dis-je, je sais fort bien que c'est aujourd'hui samedi;
-mais dites-moi, de grâce, en vertu de quelle loi les musiciens sont
-obligés d'exécuter aussi épouvantablement qu'ils le font, à ce qu'il
-paraît, d'ordinaire, ce jour-là?
-
---C'est, Monsieur, me répondit-il, que dans nos théâtres on paie tous
-les samedis et que les musiciens ne manquent jamais de passer
-immédiatement de la caisse au _public house_ (cabaret).
-
-Je remerciai beaucoup le régisseur de son explication, et le laissai
-grandement édifié sur la tempérance des musiciens français, en lui
-apprenant qu'à Paris un opéra s'exécutait aussi bien les jours de
-paiement que ceux où la caisse n'est pas ouverte. Revenons donc à nos
-compatriotes.
-
-Ce mot de musicien n'est qu'un titre générique qui s'applique à une
-classe très-étendue d'individus dont les moeurs n'ont souvent aucun
-rapport entre elles. Car MM. Rossini et Meyerbeer sont tous deux
-musiciens, et le misérable qui vient faire leur désespoir, en tournant
-une odieuse manivelle sous leurs fenêtres, l'organiste barbare ou le
-vielleur maudit s'intitulent aussi musiciens. Par exemple, je ne
-prétends pas vous garantir la sobriété de cette classe estimable
-d'artistes; non plus que celle des musiciens qui font danser à la
-courtille et chez les marchands de vins de la barrière; il est tout
-naturel que le débitant qui les emploie les paie en nature, et la
-consommation est forcée. Nous aurons donc au premier rang de la
-hiérarchie musicale, les compositeurs dramatiques et ceux-là, certes,
-méritent le plus notre commisération.
-
-Viennent ensuite les compositeurs de salon, classe élégante et musquée,
-accueillie partout avec empressement; car les compositeurs de ce genre
-sont presque tous exécutants, et n'ont besoin du secours d'aucun aide
-pour faire apprécier leurs ouvrages. Qu'un d'eux paraisse dans un salon,
-c'est une joie universelle, c'est à qui l'accueillera, le fêtera, le
-suppliera de faire entendre le délicieux morceau qu'il vient de
-composer, car le dernier morceau est toujours délicieux. Le compositeur
-sourit d'un oeil qu'il croit fort modeste, ne se fait pas trop prier,
-cela est de mauvais ton, et ravit, transporte un auditoire toujours
-disposé à trouver excellente la musique qu'on lui donne par-dessus le
-marché entre le punch, la brioche et les glaces. Un chanteur de romances
-succède à l'instrumentiste, et ce sont encore d'autres transports
-d'admiration. Le même morceau, transporté au théâtre, mieux exécuté
-peut-être par Mlle Jenny Colon ou Déjazet, passera inaperçu; mais chez
-monsieur tel ou tel, il est reconnu que l'on fait toujours d'excellente
-musique, et tout doit être excellent. Quelquefois cependant
-l'enthousiasme n'est pas factice si le bonheur veut que vous rencontriez
-M. Panseron ou M. A de Beauplan, ou peut-être encore une ou deux
-célébrités du genre; vous pourrez passer une soirée fort agréable, si M.
-Plantade vous régale de ses délicieuses bouffonneries, comme _Mme Gibou_
-dont il a l'honneur d'être le père, et dont la réputation s'est étendue
-si prodigieusement depuis son heureuse translation sur le théâtre des
-Variétés; de _la correspondance du Jean Jean à Alger_, de _la Grasse
-fille aux yeux rouges_, ou de quelque autre de ses grotesques
-chefs-d'oeuvre, qu'il sait rendre d'une manière si comique, vous ne
-pourrez vous empêcher de le proclamer le Callot de la romance.
-
-Après les compositeurs de salons, nous placerons les donneurs de leçons,
-parmi lesquels vous trouverez de jeunes et jolies personnes, ayant
-parfois un talent d'instrumentiste fort distingué, et qui regardent
-l'établissement des omnibus comme la plus belle institution du siècle.
-
-En effet, du Marais au faubourg du Roule, où sur trois maisons on compte
-un pensionnat de jeunes demoiselles, la distance est bien grande; quelle
-heureuse invention pour les donneurs de leçons mâles et femelles, que
-l'établissement de ces longs cachalots qui, pour six sous, vous
-transportent au milieu du fracas de Paris, du tranquille Marais au
-paisible faubourg du Roule! Vous asseyez-vous quelquefois dans ces
-immenses voitures? Vous avez sûrement remarqué quelque jeune personne
-mise simplement, mais non sans goût, coiffée d'un chapeau de
-carton-paille en été, ou de pluche en hiver, vêtue d'une robe de
-guingamp ou de mérinos foncé, tenant un rouleau de musique sous le bras,
-ayant la montre suspendue à la ceinture, y jetant l'oeil à chaque
-minute, faisant la moue à chaque voyageur qui monte ou qui descend, et
-semblant accuser chaque voisin de la lenteur de la lourde machine. Jeune
-homme à un premier rendez-vous n'est pas plus pressé d'arriver; et
-cependant à quelle fête, à quelle partie de plaisir court-elle avec tant
-d'empressement? Elle va s'enfermer pendant cinq ou six heures de suite
-dans une chambre souvent sans feu, faire ânonner à une douzaine de
-petites filles les études de Bertini, les fantaisies de Herz; puis,
-après avoir fait redire vingt fois la même chose à ses indociles
-écolières, entendu douze fois les vingt-quatre gammes majeures et
-mineures, répété à chacune: Passez le pouce, Mademoiselle, ne mettez pas
-le petit doigt sur les dièzes; ou autres choses aussi réjouissantes,
-elle rentrera chez elle, pour travailler à son tour: là clouée devant
-son piano sur quelques morceaux difficultueux de Chopin ou de
-Kalkbrenner, elle essaiera d'exécuter les passages les plus difficiles,
-afin d'aller le lendemain recevoir sa leçon au Conservatoire où elle
-doit concourir. Aussi, quel bonheur si elle pouvait remporter le premier
-prix de piano! C'est que pour elle, tout est là. Alors elle pourra
-trouver de meilleures leçons, être reçue dans les plus riches maisons,
-se donner plus d'aisance, trouver mille douceurs, et mieux que cela,
-mille fois mieux, peut-être un mari!
-
-Vous détaillerai-je encore toutes les classes de musiciens qui viennent
-après celles-là? cela serait trop long et les subdivisions trop grandes.
-Rangeons-nous sur la même ligne comme musiciens d'orchestre le
-pensionnaire de M. Véron, qui sert d'interprète aux inspirations d'Auber
-ou de Rossini, et le pauvre diable qui souffle dans une clarinette à
-quelques pieds au-dessous de la figure enfarinée de Deburau ou de la
-corde roide de Mme Saqui? Parmi les musiciens de bal, quel immense degré
-n'y a-t-il pas des exécutants dirigés par M. Tolbecque ou Musard, aux
-racleurs qui écorchent les oreilles des intrépides danseurs de nos
-guinguettes de barrière! Vous peindrai-je l'individualité attachée à
-chaque instrumentiste, l'air pimpant et coquet d'un violon de l'Opéra, à
-côté de la tournure semi-ecclésiastique d'un organiste de paroisse,
-classe d'artistes bien dégénérée depuis la première révolution? Où est
-le temps où les Séjan, les Charpentier, etc., charmaient la foule
-accourue dans les églises pour jouir de leurs sublimes accords? Les
-instruments existent toujours, mais la vie qui les animait, le génie qui
-faisait parler ces puissants orchestres, on ne les retrouvera plus. La
-Restauration, qui aurait voulu nous rendre dévots, n'a pas su employer
-les moyens convenables pour cela. C'est par l'introduction de la musique
-dans les églises qu'on aurait pu y attirer notre génération,
-généralement plus curieuse d'objets d'art que de dévotion; mais le bon
-Charles X avait un excellent orchestre à la chapelle, et il disait
-apparemment comme le cadi de _le Dieu et la Bayadère_:
-
- Je suis content, je suis joyeux,
- Chacun doit l'être hors de ces lieux.
-
-Pendant qu'on régalait ses oreilles des chefs-d'oeuvre de Cherubini
-exécutés par les premiers artistes de la capitale, le bon peuple n'avait
-pour s'édifier pendant la messe, que le véritable plain-chant avec
-accompagnement de serpent obligé. Je ne vous dirai pas que cela soit
-beaucoup mieux à présent; mais au moins personne n'est obligé d'y aller,
-et on peut se dispenser d'entendre la messe sans craindre une
-destitution, et l'assiduité au confessionnal n'est plus un titre pour
-obtenir un emploi dans l'Etat. Je désirerais cependant qu'on rétablît
-une chapelle, comme objet d'art. La musique sacrée est un genre qui se
-perdra tout à fait, si l'on n'y prend garde. Je voudrais donc, comme je
-l'ai dit, qu'on rétablît une chapelle: mais que ce fût au profit de
-tous, que les messes en musique s'exécutassent dans une église où le
-public fût admis indistinctement, à Notre-Dame, par exemple, si
-toutefois Mgr l'archevêque[2] le voulait bien permettre, ce dont je ne
-suis pas très-persuadé; car je vous le dénonce comme le prélat le plus
-anti-musical de la chrétienté, et je me rappelle fort bien que, sous la
-Restauration, il refusa souvent l'autorisation de faire de la musique
-dans différentes églises de son diocèse, le tout _ad majorem Dei
-gloriam_. Mais, comme je ne suis pas parfaitement convaincu qu'on ne
-puisse pas maintenant se passer de sa permission pour cela, je persiste
-dans mon projet. Que si les gens du monde me demandent à quoi bon? je
-leur répondrai qu'il faudrait le faire, ne fût-ce que pour encourager
-l'art le moins encouragé de tous, et ouvrir une nouvelle carrière aux
-compositeurs qui pourraient se former là; que si les dévots m'objectent
-que la musique est trop mondaine, je leur dirai que je n'ai jamais vu ce
-qu'il y avait d'édifiant à entendre chanter une triste psalmodie par des
-braillards à cent écus par an, et qu'il me semble qu'un accompagnement
-de violons est tout aussi moral qu'un accompagnement de serpent. Que
-voulez-vous? je ne peux pas souffrir le serpent, moi, ce n'est pas ma
-faute. Je trouve qu'il est honteux, quand le plus petit prince
-d'Allemagne a une chapelle, quand la moindre église de Belgique a une
-musique passable, qu'à Paris, au centre des arts, on ne puisse entrer
-dans une église sans être poursuivi par un et quelquefois deux serpents.
-
- [2] Feu M. de Quélen.
-
-
-
-
-DE L'ORIGINE DE L'OPÉRA EN FRANCE
-
-
-Nous n'entreprendrons pas de faire connaître les différentes directions
-qui se succédèrent à l'Opéra, depuis la mort de Lully jusqu'à nos jours;
-car notre but est moins de tracer l'histoire administrative de ce
-théâtre, que de suivre autant que possible les progrès de l'art à
-différentes époques.
-
-Depuis le mois de novembre 1672, époque à laquelle Lully obtint le
-privilége de l'Opéra, jusqu'à sa mort (22 mars 1687), ce compositeur ne
-laissa représenter sur son théâtre d'autres ouvrages que les siens:
-aussi la musique ne fit-elle que bien peu de progrès dans cet espace de
-temps. Boileau disait un jour à Lully:
-
---Non-seulement vous êtes le premier, mais le seul musicien de notre
-siècle.
-
-Quelques auteurs s'étaient cependant essayés sur des théâtres
-particuliers. Lalande et Marais avaient chacun fait représenter un opéra
-devant la cour, à Versailles, au grand chagrin de Lully, qui avait
-vainement tenté de s'y opposer. Un Opéra s'était établi à Marseille, un
-autre à Rouen, et on y avait joué des ouvrages composés par des
-musiciens du pays. A la mort de Lully, le théâtre fut quelque temps
-abandonné à de médiocres compositeurs, la plupart ses élèves, tels que
-Colasse, Louis et Jean-Louis Lully, Marais, Desmarests, Gervais, etc. Un
-seul homme de talent se fit remarquer: c'était Charpentier, qui s'était
-déjà fait connaître onze ans auparavant par la musique du _Malade
-imaginaire_. Ce musicien était un fort habile homme; dans sa jeunesse,
-il avait été en Italie, où il avait étudié la composition sous
-Carissimi. De retour en France, il ne trouva aucun moyen de faire
-connaître ce qu'il était capable de faire, et il était déjà âgé de
-cinquante-neuf ans lorsqu'il donna son premier opéra, _Médée_, qui n'eut
-pas d'abord tout le succès qu'il obtint ensuite, parce que la musique en
-parut trop compliquée.
-
-L'Opéra languit jusqu'à la venue de Campra, un des plus célèbres et des
-plus féconds musiciens français. Son premier ouvrage, _l'Europe
-galante_, fut un coup de maître. A la mélodie traînante et monotone de
-Lully et de ses successeurs, il fit succéder un rhythme plus varié et
-une couleur moins triste. La plupart des airs de _l'Europe galante_
-devinrent populaires.
-
-Un des airs de danse qui eut le plus de succès est venu jusqu'à nous;
-c'est celui qui est connu sous la dénomination ridicule de _Madelon
-Friquet_. Campra fit représenter à l'Académie royale de musique dix-huit
-ouvrages qui eurent tous de grands succès.
-
-En 1700 il se fit une véritable révolution dans la musique de théâtre
-par l'introduction d'un instrument sans lequel on a peine à imaginer
-qu'il ait pu exister des orchestres. Monteclair fut le premier musicien
-qui introduisit la contre-basse dans l'orchestre de l'Opéra. La partie
-de basse était auparavant confiée à des basses de violes, instruments
-sourds et mous, qui n'avaient aucune vigueur et qui ne pouvaient pas
-soutenir l'harmonie aussi puissamment que le formidable adversaire qui
-vint les remplacer.
-
-On compte aussi, parmi les compositeurs de cette époque, une femme, Mme
-de Laguerre, épouse du sieur de Laguerre, organiste de Saint-Séverin et
-de Saint-Gervais. Voici comme un de ses contemporains s'exprime sur son
-compte: «Mme de Laguerre a composé plusieurs ouvrages, on peut dire que
-jamais personne de son sexe n'a eu d'aussi grands talents pour la
-composition de la musique et pour la manière admirable dont elle
-l'exécutait soit sur l'orgue, soit sur le clavecin: elle avait surtout
-un talent merveilleux pour préluder et jouer des fantaisies
-sur-le-champ; et quelquefois pendant une demi-heure entière elle suivait
-un prélude, avec des chants et des accords excessivement variés et d'un
-goût qui charmait les auditeurs. Elle a excellé dans la musique vocale,
-de même que dans l'instrumentale, comme elle l'a fait connaître dans
-tous les genres de musique de sa composition, savoir: l'opéra de
-_Céphale et Procris_, tragédie représentée en 1694, trois livres de
-cantates, un recueil de pièces de clavecin, un recueil de sonates, un
-_Te Deum_ à grand choeur, qu'elle fit exécuter dans la chapelle du
-Louvre pour la convalescence du roi, etc.»
-
-Destouches, qui florissait à la même époque, obtint aussi de grands
-succès. Mais le compositeur le plus apprécié de son temps, dans cette
-période qui sépara Lully de Rameau, fut sans contredit Mouret, que l'on
-avait surnommé le musicien des Grâces. Tous ses ouvrages ont une teinte
-de légèreté et de gaîté qui plurent extrêmement aux dilettanti du temps;
-il avait une très-grande facilité à composer, et, quoiqu'il soit mort
-assez jeune, peu de musiciens ont donné autant d'ouvrages que lui et
-dans tous les genres. Il composa six opéras, plusieurs recueils de
-musique instrumentale, un grand nombre de divertissements pour les
-comédies françaises et italiennes, et plusieurs morceaux de musique
-religieuse. Le joli air _De l'amour suivons tous les lois_, le charmant
-duo _De l'amour suivons les traces_, sont de Mouret.
-
-C'est au mois de décembre 1715 que l'Opéra eut le privilége de donner
-des bals masqués publics. Ce genre de spectacle a toujours duré jusqu'à
-présent. Le prix d'entrée en fut dès l'origine fixé à 6 livres par
-personne.
-
-Nous devons dire aussi un mot des concerts spirituels comme annexes de
-l'Opéra. Le concert spirituel fut établi au mois de mars 1725 au château
-des Tuileries, par privilége du roi, accordé au sieur Philidor,
-ordonnateur de la musique de la chapelle royale, à la charge que ce
-concert dépendrait toujours de l'Opéra, et que Philidor lui paierait
-6,000 livres par an.
-
-Le premier concert eut lieu le dimanche de la Passion, 18 mars 1725.
-Voici quel en fut le programme: il commença par une suite d'airs de
-violons de Lalande, suivie d'un caprice du même auteur et de son
-_Confitebor_. On joua ensuite un concert de Corelli, intitulé la _Nuit
-de Noël_, et le concert finit par la cantate _Domino_, motet de Lalande.
-Il avait commencé à six heures du soir et finit à huit, avec
-l'applaudissement de toute l'assemblée, qui était très-nombreuse. Ce
-concert continua à avoir lieu aux Tuileries, dans la salle dite des
-Suisses. Cependant le roi étant venu à Paris en 1744, alla loger au
-château, et le service exigea que l'on détruisît toutes les loges et
-décorations de la salle de concert. Le 1er novembre, jour de la
-Toussaint, on avait affiché qu'il serait exécuté dans la salle de
-l'Opéra, mais l'archevêque de Paris le fit défendre, et il n'y eut point
-de concert ce jour-là. Le 8 décembre, jour de la conception de la
-Vierge, on donna le concert spirituel dans la même salle au château des
-Tuileries, mais il n'y avait point de loges, et seulement des chaises et
-des banquettes.
-
-Le concert continua à avoir lieu dans la salle des Tuileries jusqu'à la
-Révolution; il fut rétabli sous l'Empire dans la salle de l'Opéra, et
-continué dans ce même emplacement jusqu'à la révolution de Juillet,
-qu'il fut entièrement aboli, on ne sait trop pourquoi; car, si ce
-concert était composé uniquement de musique d'église, maintenant qu'on
-n'en entend nulle part à Paris, il attirerait probablement un grand
-nombre d'amateurs, qui regrettent vivement d'être totalement privés d'un
-genre de musique qui a produit tant de chefs-d'oeuvre. Revenons à
-l'Opéra. En 1733, parut le premier ouvrage de Rameau, _Hippolyte et
-Aricie_, qui produisit une sensation inexprimable. On eut d'abord de la
-peine à s'accoutumer à ce genre de musique, qui s'éloignait totalement
-de tout ce qu'on avait entendu jusque là. Mais la richesse et la variété
-des accompagnements, la force de l'harmonie, les nouveaux tours de
-chant, la coupe inusitée des airs de danse, toutes ces nouveautés
-finirent par jeter les spectateurs dans l'enivrement.
-
-A _Hippolyte et Aricie_ succédèrent les _Indes galantes_, qui plurent
-encore davantage. A une des reprises de cet opéra, Rameau y ajouta un
-nouvel acte, celui des _Sauvages_, dont tout le monde connaît la belle
-marche que Dalayrac a fort heureusement intercalée dans le deuxième acte
-d'_Azémia_. Puis vint _Castor et Pollux_, qui passe pour le
-chef-d'oeuvre de son auteur, et où l'on trouve en effet d'admirables
-morceaux. Rameau, quoique âgé de cinquante ans, à son début dans la
-carrière dramatique, fit représenter seize opéras, bien qu'il eût
-renoncé au théâtre, les dix dernières années de sa vie. Il fut le
-premier qui employa les clarinettes à l'orchestre, dans son opéra
-d'_Acanthe et Céphise_, représenté en 1751 pour la naissance du duc de
-Bourgogne.
-
-En 1752, une grande innovation eut lieu à l'Opéra; des comédiens
-italiens vinrent donner des représentations à l'Académie royale de
-musique; ils débutèrent le jeudi 1er août 1752, par la _Serva Padrona_.
-Le grand succès qu'ils obtinrent leur suggéra de nombreux antagonistes;
-c'est alors que prit naissance la guerre des Bouffonistes et des
-Lullistes; ces derniers eurent l'avantage en 1754, et les Italiens
-retournèrent dans leur pays. Leur séjour en France ne fut pourtant pas
-sans influence sur la musique française, qui prit dès lors une allure
-plus franche et plus enjouée. Malgré son immense succès, le _Devin de
-Village_ ne fit point naître d'ouvrages du même genre à l'Opéra, mais
-l'Opéra-Comique prit naissance par les traductions et même par les
-ouvrages nouveaux qu'on commença à jouer à la Comédie-Italienne. Pendant
-vingt ans le grand Opéra fut dans un état de décadence qui le mit à deux
-doigts de sa perte, et l'on croyait bien qu'il ne pourrait jamais se
-relever de sa victoire sur les Bouffons italiens, lorsqu'enfin Gluck
-parut en 1774.
-
-L'_Iphigénie en Aulide_ fut suivie de près d'_Orphée et Alceste_.
-Piccini, précédé de la plus brillante réputation, vint faire jouer à
-Paris son _Roland_. Le succès de cet opéra suscita une nouvelle guerre
-musicale, dont profitèrent les amateurs raisonnables qui savaient
-applaudir ce qui était réellement beau, quelle que fût la nation de
-l'auteur. Gluck riposta à _Roland_ par _Armide_ et _Iphigénie en
-Tauride_; Piccini répondit à ces deux chefs-d'oeuvre par _Didon_. Puis
-vint Sacchini; Sacchini, déjà célèbre en France par la traduction de
-quelques-uns de ses ouvrages, arriva à Paris en 1783, âgé de près de
-cinquante ans. Ses premiers ouvrages, _Renaud_, _Chimène_ et _Dardanus_,
-n'excitèrent pas le même enthousiasme que les premiers ouvrages de Gluck
-et de Piccini, parce qu'on était déjà familiarisé avec ce genre de
-musique, et que l'attrait de la nouveauté n'en était pas aussi grand. Il
-n'en fut pas de même d'_OEdipe à Colonne_; l'intérêt du poëme permit de
-sentir toutes les beautés de cette ravissante musique, si simple, si
-suave et si dramatique en même temps. Croirait-on cependant que cette
-représentation rencontra tant d'obstacle, que Sacchini, dégoûté par là
-du séjour de Paris, prit le parti d'aller jouir en Angleterre du fruit
-de ses travaux? La mort ne lui en laissa pas le temps: il succomba à une
-attaque de goutte le 7 octobre 1786. On donna après sa mort l'opéra
-d'_Avire et Evelina_, dont Rey, chef d'orchestre de l'Opéra, avait
-achevé la musique. Les compositeurs français rentrèrent en possession du
-théâtre de l'Opéra après la mort de Sacchini; mais la révolution
-musicale était achevée, et tous les ouvrages nouveaux étaient écrits
-dans le système de ceux de Gluck et de Piccini. On distingua quelques
-opéras de Catel, Méhul, Lesueur, Berton, Grétry, etc. Mais depuis
-longtemps on n'avait entendu aucun de ces ouvrages qui font époque,
-lorsqu'enfin Spontini parvint avec des peines infinies à faire
-représenter sa _Vestale_ en 1807. On peut encore se rappeler quelle
-sensation excita l'apparition de cet ouvrage. _Fernand Cortez_ fut moins
-heureux; ce ne fut même qu'à sa reprise, en 1816, que la réussite en fut
-complète.
-
-Spontini quitta bientôt Paris pour aller diriger l'opéra de Berlin. Le
-peu de succès de son dernier ouvrage, _Olympie_, pouvait faire supposer
-que son génie s'était épuisé dans ses deux premiers ouvrages, et cette
-perte ne fut que médiocrement sentie.
-
-Cependant l'art du chant, qui avait fait de grands progrès en France,
-était resté complétement stationnaire à l'Opéra, et l'on y chantait il y
-a dix ans absolument de la même manière que quarante ans auparavant.
-Rossini, arrivé depuis peu à Paris, et engagé à écrire pour notre Opéra,
-exigea avant tout qu'on lui donnât des chanteurs qu'on pût faire
-chanter, et l'on fit débuter Mlle Cinti.
-
-Ce fut le premier pas vers la révolution qu'opérèrent à ce théâtre le
-_Siége de Corinthe_, le _Comte Ory_, _Moïse_, les débuts de Levasseur,
-la retraite de Derivis père et les progrès d'Adolphe Nourrit. M. Auber
-donna la _Muette_, et le succès de cet ouvrage fut immense; _Guillaume
-Tell_ fut moins heureux à son apparition, mais aujourd'hui, toutes les
-beautés de ce chef-d'oeuvre sont appréciées et le public ne peut se
-lasser de l'entendre.
-
-En 1830, l'Opéra subit une grande révolution administrative. Cessant
-d'être exploité par le gouvernement, il devint l'objet d'une entreprise
-particulière.
-
-Chacun sait le degré de prospérité où il s'éleva, sous M. Véron, grâce à
-l'habileté du directeur, à l'immense succès de _Robert le Diable_ et à
-la réunion miraculeuse des talents de Nourrit, Levasseur, Mmes Damoreau,
-Dorus-Gras, Falcon, et de Perrot et Taglioni.--Les directions qui ont
-succédé à celle de M. Véron, sont loin d'avoir été aussi heureuses et
-l'expérience ne peut manquer de prouver que l'Opéra doit retourner à
-l'Etat. La suppression des pensions a rendu l'exigence des sujets telle
-que les appointements sont parvenus à un taux trop exorbitant pour
-pouvoir subsister. On ne pourra cependant les ramener à une limite plus
-raisonnable, qu'en offrant une compensation par la perspective d'une
-pension: c'est ce que ne peut faire une direction passagère; il faut une
-administration durable et l'Etat ou la ville de Paris peuvent seuls
-arriver à ce résultat.
-
-
-
-
-L'ARMIDE DE LULLY
-
-
-L'édit de Nantes venait d'être révoqué: pendant que la désolation se
-répandait dans toute la France, la cour ne s'occupait que de fêtes et de
-plaisirs, persuadée que le nouvel édit ne pouvait atteindre que le
-peuple; mais bientôt la persécution s'étendit jusqu'à la noblesse, et
-l'alarme se répandit à Versailles. Ouvertement, c'étaient des éloges
-pompeux de la grandeur du roi, qui, non content de faire le bonheur de
-ses sujets, s'occupait encore si efficacement du salut de leurs âmes;
-mais en secret, on se confiait ses craintes. C'en est fait, se
-disait-on, le temps des plaisirs est passé, bientôt nous serons tous
-encapuchonnés, et au lieu d'opéras nous aurons la messe et les vêpres
-pour tout divertissement.
-
-De pareils propos ne pouvaient parvenir aux oreilles du roi, mais Mme de
-Maintenon ne les ignora pas longtemps. Elle comprit combien il était de
-son intérêt de distraire tout l'entourage du roi de si sombres pensées,
-et que ce n'était que par des fêtes éclatantes, des spectacles pompeux
-qu'elle pourrait détourner l'attention et faire renaître l'apparence de
-la confiance. Mais quel spectacle donner? Des carrousels, des loteries?
-Cela coûtait si cher et durait si peu! et puis, l'argent devenait rare.
-Un sonnet à la gloire du roi convertisseur, s'était payé plus cher que
-ne l'aurait été autrefois une fête qui aurait occupé la cour pendant une
-semaine; les abjurations avaient d'autant plus coûté que le prix en
-était ordinairement fixé en pensions; c'est ainsi que Dacier et sa
-femme, qui s'étaient faits catholiques, venaient de recevoir 500 écus de
-pension. Depuis la mort de Molière, les comédies n'avaient que peu
-d'attraits; Racine n'était pas assez gai pour la circonstance, il
-fallait quelque chose qui contrastât avec la disposition générale des
-esprits.
-
-Le roi, que depuis plusieurs mois on avait obsédé pour les affaires de
-la religion, n'avait pas eu le temps de s'occuper à l'avance de ses
-plaisirs, et aucun divertissement n'était préparé. Elle se souvint
-pourtant qu'il lui avait parlé d'un opéra commandé par lui à Lully et
-Quinault, et dont il avait même fourni le sujet. Si cet ouvrage avait pu
-être prêt, c'était un coup de fortune! Mais comment s'en assurer? Il
-fallut bien qu'elle se résolût à le demander elle-même à l'un des
-auteurs, et après s'être fait préalablement donner l'absolution, elle se
-détermina à faire venir Lully auprès d'elle pour savoir où il en était
-de son ouvrage.
-
-Lully, toujours bien vu du roi, qui l'aimait beaucoup, venait rarement à
-Versailles, et seulement quand son service l'y appelait; d'abord, parce
-que son théâtre, à Paris, dont il était le directeur et le seul
-compositeur, l'occupait beaucoup; mais ensuite, parce qu'à Paris il
-avait plus de liberté pour mener la vie dissipée et fort peu régulière
-qu'il affectionnait; et surtout parce qu'il savait déplaire à un grand
-nombre de personnes de la cour qui ne lui épargnaient pas les railleries
-quand elles le rencontraient, ce qu'il détestait singulièrement, étant
-très-railleur lui-même, et ne souffrant pas facilement, suivant l'usage,
-qu'on fît à son égard ce qu'il s'était si souvent permis envers les
-autres. Voici à quel sujet il s'était attiré tous ces brocards:
-
-Depuis longtemps Lully avait reçu des lettres de noblesse du roi, et se
-faisait partout appeler et imprimer M. de Lully, lorsque quelqu'un vint
-à lui dire qu'il était fort heureux pour lui que, contre l'usage, le roi
-l'eût dispensé de se faire recevoir secrétaire d'Etat, car plusieurs
-personnes de cette compagnie avaient toujours dit qu'elles
-s'opposeraient à son admission. Après cette révélation, le musicien ne
-dormit plus tranquille et n'eut plus de cesse qu'il ne fût reçu. Voici
-le moyen qu'il employa pour obtenir l'assentiment du roi. En 1681 on dut
-donner à Saint-Germain une représentation du _Bourgeois-gentilhomme_,
-joué pour la première fois à Chambord, onze ans auparavant, et dont
-Lully avait fait la musique. Lully était excellent bouffon, et plus
-d'une fois Molière lui avait dit: Viens, Lully, viens nous faire rire.
-Il résolut de profiter de cet avantage auprès du roi, qui ne lui
-connaissait pas ce talent.
-
-Son physique grotesque s'y prêtait à merveille; il était court de
-taille, un peu gros, et avait un extérieur généralement négligé; de
-petits yeux bordés de rouge, qu'on voyait à peine et qui avaient peine à
-voir, brillaient cependant d'un feu sombre qui marquait tout ensemble
-beaucoup d'esprit et de malignité. Un caractère de plaisanterie était
-répandu sur son visage, et certain air d'inquiétude régnait dans toute
-sa personne. Enfin sa figure entière respirait la bizarrerie, et au
-premier aspect, on n'aurait pas manqué de lui rire au nez, si la finesse
-de son regard n'eût montré sur-le-champ qu'il n'était pas homme à avoir
-le dernier, et qu'il était bien capable de rire et de faire rire à vos
-dépens.
-
-Sans en prévenir personne, il résolut de représenter lui-même le
-personnage du Muphty et d'attirer l'attention du roi par ses
-bouffonneries. Malheureusement pour lui le roi était de mauvaise humeur
-ce jour-là, et rien ne pouvait le dérider; aussi la représentation
-était-elle d'un froid mortel, les personnages si éminemment comiques de
-M. et Mme Jourdain et de leur servante Nicolle, la ravissante scène des
-professeurs du Bourgeois-gentilhomme, rien n'avait pu chasser l'ennui
-qui régnait dans la salle, lorsque commença la cérémonie qui termine le
-quatrième acte.
-
-Lully s'était affublé la tête d'un turban qui avait près de cinq pieds
-de haut, de telle sorte que sa figure avait l'air d'être au milieu de
-son ventre; ses petits yeux clignotant encore plus qu'à l'ordinaire,
-parce que l'éclat des bougies les fatiguaient davantage, lui faisaient
-faire une si plaisante grimace, qu'à son apparition inattendue il y eut
-un oh! de surprise, suivi d'une violente envie de rire générale, qui fut
-aussitôt comprimée, parce qu'on vit que le roi ne riait pas encore.
-
-Lully s'aperçut de la difficulté de sa position, et ne fit que redoubler
-de plaisanteries. Au _Donnar Bastonara_ il accabla de coups le
-malheureux acteur qui représentait M. Jourdain, et qui, n'étant
-nullement prévenu de cette addition à son rôle, souffrit d'abord assez
-patiemment les grands coups du livre représentant le Coran qu'on lui
-administrait sur le dos et sur la tête; mais voyant succéder aux coups
-de livre les gourmades et les coups de poing, il commença à se fâcher,
-et dit tout bas au muphty:
-
---Finissez cette plaisanterie, ou je vous assomme.
-
---Tant mieux, lui répondit de même Lully, qui du coin de l'oeil avait vu
-le roi commencer à sourire, c'est ce que je demande, battez-moi le plus
-fort que vous pourrez.
-
-L'acteur ne se le fit pas dire deux fois, et, profitant de sa colère, il
-administra un énorme coup de poing au muphty, qui se baissa vivement et
-le reçut dans son turban. Ce fut alors une course comme celle de
-Pourceaugnac, à cette différence près que M. Jourdain, doublement
-irrité, y mettait une ardeur inconcevable, qu'excitait encore le fou
-rire de tous les spectateurs, qui ne pouvaient plus se contenir. Chaque
-fois qu'il s'avançait vers le muphty, celui-ci, baissant la tête comme
-un bélier, le repoussait à l'autre bout du théâtre avec son interminable
-coiffure, dont il se défendait comme un taureau de ses cornes. Le pauvre
-M. Jourdain crut enfin mieux prendre son temps; il se précipita tout
-d'un coup vers son adversaire, croyant pouvoir l'étreindre entre ses
-bras; mais celui-ci s'était si vivement jeté à terre, qu'il parvint à
-mettre le pauvre Jourdain à cheval sur son monstrueux turban, et,
-pendant qu'il roulait à terre embarrassé dans ce nouvel obstacle, il se
-dégagea lestement, et, faisant semblant de tomber, il se précipita dans
-l'orchestre et entra jusqu'à mi-corps dans le clavecin qui y était, et
-fit encore mille folies en achevant de le briser comme s'il ne pouvait
-parvenir à en sortir. Le roi n'avait pas attendu ce dernier lazzi pour
-déposer sa mauvaise humeur: depuis cinq minutes il riait comme un roi ne
-rit pas, et disait, en s'essuyant les yeux, que jamais il ne s'était
-tant amusé de sa vie.
-
-Après la représentation, Lully se mit sur son passage, et le roi lui dit
-les choses les plus flatteuses, l'assurant qu'il était l'homme de France
-le plus divertissant qu'il connût. Le musicien prit alors l'air le plus
-affligé qu'il put:
-
---Voilà précisément, lui dit-il, ce qui me rend fort à plaindre; car
-j'avais dessein de devenir secrétaire de Votre Majesté, et MM. les
-secrétaires ne voudront plus me recevoir, à présent que je suis monté
-sur un théâtre.
-
---Ils ne voudront pas vous recevoir, reprit le roi, ce sera bien de
-l'honneur pour eux. Allez de ma part voir M. le chancelier; je vous
-l'ordonne aujourd'hui, et de plus je vous fais 1,200 fr. de pension.
-
-La belle chose qu'une monarchie absolue! 1,200 livres de pension pour
-avoir sauté dans un clavecin! Si les pensions s'obtenaient au même prix
-aujourd'hui, toutes les manufactures d'Erard et de Pleyel n'y
-suffiraient pas.
-
-Dès le lendemain Lully courut chez le chancelier Le Tellier, qui le
-reçut fort mal. Le musicien alla porter ses plaintes à M. de Louvois,
-qui reprocha à Lully sa témérité, lui disant qu'elle ne convenait pas à
-un homme comme lui, qui n'avait d'autre mérite et d'autre recommandation
-que de faire rire.
-
---Eh! tête-bleu! vous en feriez autant si vous pouviez, repartit Lully.
-
-Le roi, ayant appris toutes ces difficultés, exigea qu'on reçût le
-Florentin, et alors tous les obstacles s'aplanirent devant lui. Le jour
-de sa réception, il donna un magnifique repas aux anciens de la
-compagnie, et le soir les régala de l'opéra, où l'on représentait _le
-Triomphe de l'Amour_. Ils étaient là trente ou quarante qui avaient les
-meilleures places, et ce n'était pas un spectacle peu curieux de voir
-deux ou trois rangs d'hommes graves en manteaux noirs et en grands
-chapeaux aux premiers bancs de l'amphithéâtre, et écoutant avec un
-sérieux admirable les courantes et les rigaudons du nouveau secrétaire
-du roi. Quelques jours après M. de Louvois rencontra Lully à
-Versailles.--Bonjour, mon confrère, lui dit-il en passant. Cela s'appela
-un bon mot de M. de Louvois; chacun voulut se l'approprier, et il n'y
-eut pas si grand seigneur qui apercevant de loin le musicien, ne
-l'apostrophât d'un: Bonjour, mon confrère. Cette plaisanterie fut
-tellement répétée, que depuis longtemps il n'allait à Versailles que
-quand il ne pouvait faire autrement.
-
-Il était à dîner avec quelques-uns de ses acteurs et de ses musiciens,
-au cabaret du Cerceau-d'or, sur la place du Palais-Royal; le repas avait
-été fort gai, et le vin n'avait pas été épargné. Il faisait à ses
-camarades un de ces bons contes qu'il racontait si plaisamment et qui
-l'avaient fait autrefois rechercher des plus grands seigneurs, quand on
-vint l'avertir que sa femme le faisait demander au plus vite, parce
-qu'un carrosse de la cour le venait chercher pour l'amener à l'instant à
-Versailles. «Oh! se dit-il, cela m'a bien l'air d'être un tour de
-Madeleine, qui n'aime pas que je reste trop longtemps à table quand je
-dîne hors du logis. Il faut cependant y aller voir, mais si elle me fait
-vous quitter pour rien, je réponds que je ne rentre pas de huit jours.»
-Il s'achemina en chancelant vers sa demeure, et vit qu'effectivement sa
-femme ne l'avait pas trompé. Il se hâta de monter en voiture, s'endormit
-dans la route, et ne s'éveilla qu'au moment d'arrêt du carrosse. Un abbé
-se présenta alors à la portière et lui dit, les yeux baissés: «M. de
-Lully, je suis chargé de vous conduire auprès d'une dame qui désire vous
-entretenir en particulier.» Notre musicien se crut alors en bonne
-fortune; il jeta un coup d'oeil de dépit sur sa toilette plus que
-négligée, son rabat chiffonné et ses vêtements en désordre, puis il
-tâcha de découvrir à quel hasard il pouvait devoir un semblable bonheur.
-
-Après bien des détours dans une partie du palais qui lui était tout à
-fait inconnue, il fat enfin introduit dans une pièce meublée avec
-simplicité, mais d'une manière sévère; partout, des tableaux de saints
-garnissaient la tapisserie. Il se perdait en conjectures, quand une
-porte s'ouvrit; une dame, d'un extérieur imposant, s'avança vers le
-musicien, qui, grâce à sa mauvaise vue, ne la reconnut nullement et alla
-tout aussitôt se jeter à ses pieds. Mme de Maintenon fut un peu surprise
-d'abord de cette manière de se présenter, mais elle pensa qu'un aussi
-grand pécheur, qu'un homme qui passait sa vie avec des excommuniés,
-devait cet hommage à une vertu comme la sienne.
-
-Aussi ne laissa-t-elle pas échapper cette occasion de faire un sermon:
-
---M. de Lully, lui dit-elle, on prétend que vous menez une mauvaise
-conduite.
-
-A cette voix, Lully releva la tête; il reconnut alors à qui il avait
-affaire, et il vit bien qu'il avait fait une sottise, mais il repartit
-promptement:
-
---Moi, du tout, Madame, je mène le théâtre de l'Opéra et voilà tout.
-
---Je sais, dit Mme de Maintenon, que votre position vous met en rapport
-avec nombre de personnes d'une condition peu sortable, mais le roi n'en
-est pas moins fort mécontent de vous, et vous aurez beaucoup à faire
-pour rentrer dans ses bonnes grâces.
-
-Le musicien était anéanti; il cherchait par quel méfait il avait pu
-s'attirer ce malheur; d'un mot, le roi qui lui avait tout donné pouvait
-tout lui retirer, et ce coup imprévu parut l'accabler. Mme de Maintenon
-l'ayant amené au point où elle voulait:
-
---Maintenant, continua-t-elle, je puis vous donner un moyen de rentrer
-en faveur. Dans huit jours il faut ici qu'on ait un opéra nouveau,
-donnez-nous celui dont le roi vous a chargé, et je ne doute pas qu'à
-cette occasion vous ne trouviez le moyen de rentrer en grâce.
-
---Dans huit jours, mon _Armide_! s'écria le musicien, oh! Madame, c'est
-impossible, il me reste tout un acte à faire, et Quinault n'en finit pas
-pour les changements que je lui demande.
-
---Vous le ferez plus vite que les autres et tout peut être prêt: ou bien
-donnez-nous seulement ce qu'il y a de fait, reprit Mme de Maintenon
-impatientée.
-
---Moi, mutiler un chef-d'oeuvre, le donner pièce à pièce! s'écria le
-musicien désolé. Oh! non, Madame, Sa Majesté se fâchera tant qu'elle
-voudra, mais avant un mois, je ne puis espérer de donner mon _Armide_...
-C'est que vous ne savez pas, Madame, que je n'ai jamais rien fait de
-plus beau, qu'il y aura là dedans...
-
---Eh! bien donc, Monsieur, n'en parlons plus: aussi bien je sais que
-Lalande s'occupe d'une pièce en musique, et le petit Marais me fait
-tourmenter depuis longtemps pour faire entendre de sa musique au roi:
-l'un des deux saura bien être prêt.
-
---Qu'est-ce à dire, Madame? on exécuterait devant Sa Majesté d'autres
-opéras que les miens? Non, non, il n'en sera pas ainsi; vous aurez un
-opéra dans huit jours; ce ne sera pas _Armide_, par exemple...
-
---Eh! peu m'importe, _Armide_ ou un autre, cela m'est indifférent.
-
---En bien! donc, dans huit jours, vous aurez un nouvel opéra-ballet,
-musique de Lully, paroles de Quinault. Voudriez-vous m'en fournir le
-sujet?
-
---Monsieur, reprit Mme de Maintenon avec hauteur, vous devriez savoir
-que je ne me mêle point de ces sortes de choses.
-
---Pardon, Madame, répondit le musicien en câlinant, c'est le roi qui a
-fourni le sujet d'_Armide_, vous auriez pu proposer celui-ci. Armide
-sera l'opéra du roi, celui-ci serait l'opéra de la...
-
-Il s'arrêta craignant d'en avoir trop dit, mais la marquise n'avait pas
-l'air fâché; elle lui dit, au contraire avec bonté:
-
---J'y consens. Votre ouvrage sera votre réconciliation: nommez-le le
-_Temple de la Paix_.
-
---Madame, dans huit jours la première représentation.
-
-Il se retira en saluant profondément, et se fit tout de suite conduire à
-Paris chez Quinault.
-
---Mon cher ami, lui dit-il en entrant, je viens vous prévenir que c'est
-d'aujourd'hui en huit la première représentation de notre opéra du
-_Temple de la Paix_, et qu'il faut nous mettre en mesure.
-
---Qu'est-ce à dire, dit Quinault, quelle est cette nouvelle folie? Vous
-savez que j'ai à travailler; voilà la quatrième fois que vous me faites
-refaire le cinquième acte d'_Armide_, et je n'en peux venir à bout;
-laissez-moi donc en repos, au lieu de me venir casser la tête avec vos
-sornettes.
-
---Oh! oh! mon confrère en Apollon, nous sommes de mauvaise humeur; tant
-pis, morbleu, tant pis! car il ne s'agit plus d'_Armide_ pour le moment,
-mais bien du _Temple de la Paix_.
-
---Cesserez-vous bientôt de me parler par énigmes?
-
---Eh bien donc! sachez que, sous peine de déplaire mortellement à notre
-illustre maître et à sa très-peu illustre maîtresse, la veuve Scarron,
-je viens de promettre de donner dans huit jours, à Versailles, un
-opéra-ballet, fait, composé, appris et monté.
-
---Eh bien! est-ce que cela me regarde? dit tranquillement Quinault.
-
---Oh! il n'y a pas de doute que cela vous regarde fort peu, car c'est
-tout simplement vous, M. Philippe Quinault, auditeur des comptes, membre
-de l'Académie française et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, qui en
-devez composer les paroles.
-
---Et pourquoi cela?
-
---Eh parbleu! parce que je l'ai promis. D'ailleurs, vous savez bien
-notre marché: je vous donne 4,000 livres pour vos grandes tragédies, et
-2,000 livres pour vos opéras-ballets; voyez si vous voulez gagner 2,000
-livres d'ici à huit jours?
-
---Mais, mon Dieu, s'écrie Quinault, qui s'était singulièrement radouci,
-comment voulez-vous être prêt dans un si court espace de temps? En
-supposant que je le fusse, le serez-vous, vos acteurs sauront-ils leurs
-rôles? Mais à quel propos cet opéra, pourquoi ce titre niais et banal?
-
---Ce titre niais et banal, c'est la veuve Scarron qui me l'a fourni:
-ainsi, il y aurait probablement peu de prudence à lui donner ces
-épithètes hors d'ici. Le motif qui me fait entreprendre cet ouvrage est
-la colère où le roi est contre moi, je ne sais pas trop pourquoi, par
-exemple, et le désir de rentrer dans ses bonnes grâces.
-
---Comment! quelle colère du roi? que voulez-vous dire? J'allai hier à
-Versailles lui présenter mes quatre premiers actes d'_Armide_, que
-suivant son usage, il veut examiner avant que je les envoie à la petite
-Académie, et il m'a encore parlé de vous avec une bonté infinie.
-
---Ouais, dit Lully, la veuve Scarron se serait-elle jouée de moi! c'est
-que je pourrais bien la laisser là avec son opéra... Ah! oui; mais
-Lalande et le petit Marais, qui ne demandent pas mieux que de se
-produire... Non... non! il faut absolument faire cet ouvrage, mon cher
-ami, tout cela importe peu: ma parole est donnée, je suis engagé
-d'honneur; ainsi, je compte tout à fait sur vous.
-
---Mais, mon bon Lully, c'est impossible... huit jours! et puis le
-_Temple de la Paix_; que diable voulez-vous que je fasse là-dessus?
-
---Oh! mon Dieu! il n'y a rien de si facile... le _Temple de la Paix_?...
-Voyons... D'abord la scène représente le théâtre de la guerre. La
-première entrée, ce sont des guerriers qui frappent sur leurs boucliers,
-cela fera un très-bon effet, et puis Mars viendra chanter un air où il
-dira:
-
- Je suis le plus cruel des dieux,
- Je porte la mort en tous lieux.
-
-Deuxième entrée, des guerriers avec des javelines. Choeurs de bergers
-éplorés, de bergères désolées, d'amours échevelés et de grâces
-désespérées. Le fond du théâtre s'ouvre, la paix descend du ciel, dit
-qu'elle vient rendre le bonheur à la terre; un ou deux changements à
-vue, une chaconne, trois menuets, une gigue, une courante, deux
-rigaudons, une passe-caille, et puis le choeur final:
-
- Dansons, chantons tous à la fois,
- Louis est le plus grand des rois.
-
-Cela sera magnifique, et nous aurons le plus grand succès.
-
---Allons, fou que vous êtes, croyez-vous avancer la besogne avec toutes
-ces balivernes? Parlons un peu raison, si vous en êtes capable un
-instant.
-
---Voilà ce qu'il convient de faire, dit sérieusement Lully. Nous avons
-composé ensemble plusieurs entrées de ballets, dansés à la cour devant
-le roi, cousez-moi tout cela ensemble tant bien que mal avec quelques
-récitatifs, et je me charge de tout faire aller pour le mieux. Si cela
-n'est pas trop mauvais, nous le ferons jouer à Paris en attendant
-_Armide_, que cela va un peu retarder.
-
---Revenez donc demain matin, lui dit Quinault, et je serai bien avancé.
-Voyez d'avance vos acteurs et vos danseurs.
-
---Oh! pour mes danseurs, cela ne m'inquiète guère; je les prendrai tous
-à la cour, de cette façon on les trouvera tous bons.
-
-Le lendemain, Quinault avait broché une espèce d'amphigouri, auquel à la
-rigueur on pouvait donner le titre du _Temple de la Paix_, quoique au
-fait on eût pu tout aussi bien lui appliquer celui du _Temple de la
-Gloire_, du _Temple de l'Hymen_ et de tous les temples imaginables.
-
-Trois jours après, on répétait à Versailles le nouvel ouvrage de Lully.
-M. de Conti devait danser un pas avec la duchesse de Bourbon,
-mademoiselle de Blois avec le danseur Pecourt, et le danseur Fabvier
-avec la marquise de Mouy. Le chant n'était que fort accessoire dans cet
-ouvrage, mais on avait encore trouvé moyen d'y intercaler quelques
-morceaux à effet pour les demoiselles Aubry et Verdier, et les sieurs
-Beaumavielle et Reignier, fameux chanteurs du temps.
-
-Le jour de la représentation, Lully qui avait surveillé tous les
-détails, croyait n'avoir rien oublié, quand tout à coup au moment de
-commencer, on lui fit apercevoir dans la décoration un emblème qui
-pouvait sembler de mauvais augure au roi, et qu'il fallait faire
-disparaître sur-le-champ. Vous comprenez que, pour un opéra improvisé en
-huit jours on n'a pas le temps de faire des décors neufs; on avait donc
-cherché ce qu'on avait de moins usé et de moins connu. Ainsi, pour le
-temple de la paix, on avait été prendre un temple de la sagesse qui
-n'avait pas servi depuis longtemps, mais sur le fronton duquel s'étalait
-malheureusement l'oiseau favori de Minerve, une énorme chouette. Il
-fallait au plus vite faire disparaître l'oiseau de mauvais augure, et le
-remplacer par un soleil, l'emblème de Louis XIV. Mais où trouver un
-peintre, quand tout était préparé, le décor mis en place, et le roi dans
-sa loge, trouvant que le spectacle était bien long à commencer? Le
-pauvre Lully s'arrachait les cheveux, il courait partout sur le théâtre,
-demandant à grands cris un peintre, un décorateur, un badigeonneur. Rien
-ne venait qu'un officier des gardes qui lui avait déjà dit deux fois:
-«M. de Lully, le roi attend.» Enfin on trouva un peintre qui se mit à
-l'instant en besogne: il avait à peine commencé, que l'officier revient
-de nouveau à la charge:
-
---M. de Lully, j'ai eu l'honneur de vous dire que le roi attendait.
-
---Eh! ventrebleu! repartit celui-ci, que voulez-vous que j'y fasse, moi?
-Le roi peut bien attendre, il est le maître ici et personne n'a le droit
-de l'empêcher d'attendre tant qu'il voudra.
-
-Chacun se mit à rire de cette repartie dont la hardiesse faisait le
-principal mérite. Mais malheureusement pour Lully, son mot eut trop de
-succès, on se le redit tellement qu'il vint aux oreilles mêmes du roi.
-Le monarque absolu, qui avait dit un jour: «J'ai failli attendre!» ne
-pouvait pas prendre en bonne part la saillie de son musicien; aussi,
-malgré le succès qu'obtint la représentation, n'adressa-t-il pas un seul
-mot de compliment à Lully, et le lendemain il fut décidé qu'on monterait
-l'opéra de Lalande.
-
-Le pauvre Lully retourna l'oreille basse à Paris. Depuis huit jours il
-s'était donné une peine inimaginable pour regagner des bonnes grâces
-qu'il n'avait pas perdues, et tous ses efforts n'avaient abouti qu'à le
-mettre fort mal avec le roi, avec qui il était fort bien auparavant.
-«Foin des grands seigneurs et de la cour, se dit-il, le vent change trop
-souvent de direction dans ce pays-là, je ne saurais me faire à son
-climat. Vivent mes bons bourgeois de Paris! C'est pour eux seuls que je
-vais travailler maintenant: ils auront un chef-d'oeuvre dans mon
-_Armide_, et ils n'en applaudiront pas moins ma musique parce qu'un
-entr'acte aura été un peu long.»
-
-Il se remit dès le lendemain au travail, et jamais peut-être il ne fut
-mieux inspiré. Le fameux monologue: _Enfin il est en ma puissance!_ qui
-pendant près d'un siècle, passa pour le chef-d'oeuvre de la déclamation
-musicale, le duo _Aimons-nous_, le fameux duo de _la Haine_, que Gluck
-lui-même apprécia tellement qu'il ne fit, pour ainsi dire, qu'en
-rajeunir les formes, lorsque, quatre-vingt-dix ans plus tard, il refit
-la musique d'_Armide_; le _Sommeil de Renaud_, et plusieurs autres
-morceaux que je pourrais citer, devaient assurer au nouvel opéra un
-succès plus grand encore que celui de toutes les productions précédentes
-des mêmes auteurs. Quinault, de son côté, n'avait peut-être jamais mieux
-réussi: le spectacle que comportait la pièce était magnifique; rien
-n'avait été négligé, comme costumes, décors, etc. Tout faisait donc
-espérer à Lully que les applaudissements de la ville le dédommageraient
-de ses infortunes à la cour. Le jour de la répétition générale, bien
-avant l'heure fixée, Lully était à son théâtre, surveillant, inspectant
-tout; car il ne s'agissait pas que de la musique; directeur et
-propriétaire de l'Opéra, il ne s'en rapportait qu'à lui pour les
-moindres détails. Quinault, qui recevait une somme fixe pour ses
-ouvrages, s'inquiétait fort peu de leur sort à venir, et ne venait que
-rarement aux répétitions; mais Lully était toujours là. Ce théâtre, il
-l'avait pour ainsi dire créé; tous les acteurs étaient ses élèves, lui
-seul les avait formés, non-seulement dans l'art du chant, mais il leur
-avait appris à marcher, à gesticuler; les danseurs même avaient souvent
-reçu de lui d'excellents conseils, et plus d'un pas avait été réglé par
-l'auteur de la musique sur laquelle il devait être dansé; tous les
-musiciens de l'orchestre avaient reçu de ses leçons, car, avant lui, il
-n'y avait pas un seul instrumentiste passable en France et pas un seul
-orchestre n'y existait; le premier, il y avait introduit et marié aux
-violons, les flûtes, les hautbois, les bassons, et même jusqu'aux
-tambours et aux trompettes: grâce à lui, les violonistes français
-étaient devenus les premiers de l'Europe, et il suffisait de nommer
-L'Alouette, Golasse, Verdier, Baptiste, le père, Joubert, Marchand,
-Rebel, Lalande, etc., comme ses élèves, pour prouver que Lully était
-aussi habile professeur que savant compositeur.
-
-Aussi pas un musicien de l'orchestre n'osait murmurer devant lui,
-quelque dure et brutale que fût sa manière d'être à son égard. On savait
-d'ailleurs que ses colères ne duraient pas longtemps. Il avait l'oreille
-si fine, que d'un bout du théâtre à l'autre, il distinguait de quel côté
-de l'orchestre était partie une fausse note: il entrait alors dans une
-fureur terrible; il s'élançait sur le malheureux musicien à qui il
-arrachait son violon, et plus d'une fois il le lui brisa sur la tête;
-mais après la répétition, il se repentait de sa vivacité, sa colère
-était oubliée ainsi que la faute qui l'avait fait naître; il allait
-demander pardon à son pensionnaire, lui payait son instrument et
-l'emmenait dîner avec lui. Aussi, il était adoré de ses musiciens, qui
-aimaient autant sa personne qu'ils admiraient son talent.
-
-Ordinairement, personne n'était admis à la répétition générale, sauf
-toutefois quelques gens de la cour, à qui on ne pouvait refuser cette
-faveur: cette fois pas un ne se présenta; le maître souverain avait fait
-mauvaise mine au musicien, personne de la cour ne se serait avisé
-d'aller écouter sa musique.
-
---Tant mieux, dit Lully, me voilà débarrassé de tous ces beaux donneurs
-de conseils, et mon affaire n'en ira que mieux.
-
-Cependant, au milieu de la répétition on vint l'avertir que quelqu'un
-qui refusait de dire son nom demandait à lui parler.
-
---Je n'ai pas le temps, dit le musicien; qu'il m'envoie dire qui il est
-pourtant, et nous verrons alors.
-
-Un instant après on lui apporta un petit morceau de papier bien gras et
-bien sale, où étaient écrits ces trois mots: Un ancien ami.
-
---Eh bien! dit Lully, répondez que je n'ai pas d'amis les jours de
-répétition générale, un autre jour...
-
-Puis, il oublia tout à fait cet incident. Le lendemain, jour de la
-première représentation, comme il montait au théâtre, on lui remit
-encore un billet d'une tournure à peu près aussi élégante que celui de
-la veille et ainsi conçu: «Tu n'as pas voulu me voir hier, je
-t'attendrai ce soir à la fin de ton opéra;» pas de signature et fort peu
-d'orthographe. A ce dernier signe, Lully crut un instant que ces mots
-lui étaient adressés par quelque grand seigneur, mais le papier
-chiffonné et mal plié où ils étaient tracés lui fit abandonner cette
-idée; il roula la missive entre ses doigts, la jeta à terre et n'y pensa
-plus.
-
-La salle commençait à se garnir, mais bien des vides s'y faisaient
-pourtant remarquer. Les places occupées ordinairement par les personnes
-de la cour restaient toutes vides. Les bons bourgeois venaient en foule,
-toutes les places inférieures et supérieures étaient envahies; mais les
-derniers venus remportaient leur argent, quand on leur disait à la porte
-qu'il ne restait plus de place qu'aux bancs du théâtre et aux premières
-loges; pas un n'aurait eu l'audace de se montrer à ces places
-qu'occupaient ordinairement les personnes titrées, et l'on aimait mieux
-s'en retourner chez soi. Le public parut d'abord surpris de cette
-solitude inaccoutumée. Lully avait beaucoup de talent, par conséquent il
-ne manquait pas d'ennemis; on répandit bientôt le bruit qu'il était tout
-à fait disgracié, que le roi l'avait chassé de sa présence, et avait
-défendu à toute la cour de mettre les pieds à son théâtre. Peu s'en
-fallut que ceux qui assistaient à l'opéra ne se crussent compromis par
-leur seule présence; quelques bourgeois timorés essayèrent même de
-sortir; mais comme on refusa de leur rendre leur argent, ils aimèrent
-encore mieux risquer leur sûreté personnelle que de perdre leurs 40
-sous. C'est en présence d'un public ainsi disposé que la superbe
-_Armide_ allait se représenter.
-
-Le prologue, tout à la louange de Louis XIV, comme de raison, fut, on ne
-peut pas mieux reçu. Le choeur si gracieux,
-
- Dès qu'on le voit paraître.
- De quel coeur n'est-il pas le maître?
-
-fut accueilli par des applaudissements unanimes; là, on pouvait
-approuver sans se compromettre, et le sens des paroles servait de
-prétexte pour rendre justice au charme de la musique. Mais, passé le
-prologue, les marques de satisfaction devinrent plus rares. La fameuse
-le Rochois, qui remplissait le rôle d'_Armide_, était petite de taille,
-avait la peau noire et la figure assez commune. Elle paraissait dans le
-premier acte entre les deux plus belles actrices, et de la plus riche
-taille qu'on eût encore vues sur le théâtre, les demoiselles Moreau et
-Desmâtins, qui lui servaient de confidentes. Mais dès le moment où la
-demoiselle le Rochois ouvrit les bras et leva la tête d'un air
-majestueux en chantant:
-
- Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous,
- L'indomptable Renaud échappe à mon courroux;
-
-ses deux confidentes furent éclipsées; on ne vit plus qu'elle sur le
-théâtre qu'elle paraissait remplir; elle fut sublime dans tout son rôle.
-
-Au moment où elle s'anime pour poignarder Renaud, on vit tout le monde
-saisi de frayeur, demeurer immobile, l'âme tout entière dans les
-oreilles et dans les yeux, jusqu'à ce que l'air de violon, qui finit la
-scène, donnât permission de respirer. Alors les spectateurs, reprenant
-haleine avec un bourdonnement de joie et d'admiration, se sentirent
-transportés unanimement, mais pas un applaudissement ne se fit entendre,
-personne n'osa donner le signal, et l'opéra finit de la manière la plus
-froide en apparence qu'on puisse imaginer.
-
-Lully était désolé. «Me serais-je trompé? pensait-il. Mon génie
-serait-il éteint? Ne saurais-je plus communiquer mes sensations au
-public par le secours de ma musique? Non, cependant: je sens quelque
-chose en moi qui me dit que j'ai fait aussi bien, mieux peut-être qu'à
-l'ordinaire.» Il descendait lentement l'escalier du théâtre, lorsqu'il
-se sentit tiré par la manche. Il prit d'abord pour un pauvre l'homme
-assez mal vêtu qui cherchait à attirer son attention.
-
---Laissez-moi, lui dit-il avec humeur, je ne puis rien faire pour vous.
-
---Baptiste, lui dit cet homme, je t'ai écrit que je viendrais te voir
-après ton opéra. Arrête-toi un instant au moins, ne me reconnais-tu pas?
-
-Lully chercha en vain à rappeler ses souvenirs.
-
---C'est juste, continua l'inconnu, il y a bien près de quarante ans, et
-toi-même, si je ne l'avais entendu nommer, je ne t'aurais jamais
-reconnu; nous nous aimions bien autrefois, cependant; te souviens-tu de
-Petit-Pierre?
-
---Petit-Pierre, s'écria Lully, il serait possible, vous seriez?... Tu
-serais?... Oh! non, cela ne se peut pas, il doit être mort depuis si
-longtemps; ne m'avoir pas donné de ses nouvelles, vous me trompez, vous
-n'êtes pas Petit-Pierre.
-
---Vous en doutez encore? Eh bien! rappelez-vous notre dernière entrevue,
-c'était en 1647; je fus cependant fouetté et chassé, qui plus est, pour
-vous, vous ne pouvez pas l'avoir oublié?
-
---Oh! non, certes, je me le rappelle parfaitement. Oui, oui, je te
-reconnais maintenant; viens, viens chez moi, nous causerons, nous nous
-raconterons tout ce qui nous est arrivé, notre bon temps, celui où nous
-avions quinze ans; viens, mon pauvre Pierre.
-
-Et M. de Lully prit par-dessous le bras le pauvre homme dont le costume
-ne pouvait guère faire soupçonner l'intimité qui régnait entre lui et le
-célèbre musicien; il ne pensait déjà plus au peu de succès de son
-ouvrage, mille souvenirs venaient l'assaillir en foule, et à peine se
-fut-il enfermé avec son compagnon qu'il lui dit:
-
---Voyons, parlons de notre jeune temps, car j'y voudrais être encore.
-
---Comment toi, reprit Petit-Pierre, tu es riche, considéré, entouré de
-tout ce qui peut rendre la vie agréable, et tu regrettes le temps où
-nous écumions les marmites dans les cuisines de mademoiselle de
-Montpensier?
-
---Certainement, répondit Lully, car alors j'avais quinze ans, et j'en ai
-aujourd'hui cinquante-trois. Pauvre enfant, amené à dix ans de Florence
-à Paris, le duc de Guise me donna comme un joujou à mademoiselle de
-Montpensier; j'étais assez gentil, je savais à peine quelques mots de
-français, et mon baragouin amusait singulièrement ma noble maîtresse;
-mais au bout de six mois, je parlais aussi bien français que tous les
-enfants de mon âge: je n'avais plus d'originalité, j'étais absolument
-comme tout le monde. On se dégoûta de moi, et ne sachant que faire du
-jouet qui avait passé de mode, on me relégua dans les cuisines où je te
-connus. Te rappelles-tu les bons tours que nous jouions à notre chef et
-même au maître d'hôtel? te souviens-tu du vin que nous allions boire en
-cachette?
-
---Je crois bien, poursuivit Petit-Pierre; et ces six bouteilles que nous
-volâmes ensemble et que j'allai vendre pour ton compte, pour t'acheter
-un violon?
-
---Certainement, continua Lully, ce fut là la source de ma fortune. Je
-m'exerçais seul sur cet instrument, dont j'avais reçu les premières
-leçons dans mon pays, d'un bon cordelier, qui m'avait aussi appris à
-jouer un peu de la guitare.
-
---Le dernier jour où nous nous vîmes, reprit Petit-Pierre, fut celui où
-l'on nous avait chargés tous deux de veiller sur le rôti de la
-princesse. Ennuyé de tourner la broche depuis une demi-heure, tu allas
-chercher ton violon; moi j'étais en extase à t'écouter, et puis tout à
-coup un grand seigneur parut derrière nous, il t'emmena, et je ne t'ai
-plus revu. Mais pendant que je t'admirais de toutes mes oreilles, le
-rôti avait brûlé, et quand le chef revint, j'eus le fouet et je fus
-chassé à l'instant même.
-
---Le grand seigneur qui m'emmenait était le comte de Nogent, continua
-Lully, des appartements il avait entendu mon violon, et attiré par ses
-accords, il était descendu jusqu'à notre rôtisserie; il me mena à la
-princesse, qui parut fort surprise de mon talent. On me donna un maître,
-je devins habile en peu de temps, et je fus maître à mon tour.
-
-J'avais à peine 19 ans, que le roi voulut m'entendre et me retint à la
-cour; il créa une nouvelle bande de violons, dont on me donna
-l'inspection; enfin j'eus du talent et du bonheur, et tu vois où je suis
-arrivé. Mais toi, qu'es-tu devenu?
-
---J'entrai, répondit Petit-Pierre, au service d'un seigneur anglais qui
-retournait dans son pays, je n'étais qu'un marmiton, qu'un galopin,
-comme on nous appelait en France; mais en Angleterre, je passai pour un
-très-bon cuisinier. Je suivis mon maître partout, même en Italie, à
-Florence, où il vient de mourir, en me laissant 800 livres de pension.
-J'entendais souvent parler de M. de Lully, et j'osais à peine croire que
-ce fût mon pauvre Baptiste. Aussi ce n'est qu'en tremblant que je t'ai
-écrit hier, et je n'ai osé signer; j'avais peur que tu ne voulusses pas
-me recevoir.
-
---Oh! tu m'avais mal jugé, tu es et tu seras toujours mon ami. Mais j'y
-pense, tu reviens d'Italie, tu dois avoir entendu de la musique dans ce
-pays. Je veux te faire juge de la mienne, et tu pourras te vanter
-d'avoir été traité comme jamais prince ne l'a été. Je ferai jouer mon
-_Armide_ pour toi, pour toi seul; nous l'écouterons ensemble et tu me
-diras ce que tu en penses. Mais à ton tour, je veux que tu me donnes un
-plat de ton métier.
-
---Avec grand plaisir, reprit Petit-Pierre, car j'ai du talent à présent,
-je suis bon cuisinier, et je possède à fond la cuisine française et
-italienne.
-
---L'italienne aussi, s'écria Lully; ah! mon ami, viens que je
-t'embrasse. Pas un de ces damnés empoisonneurs de Paris n'est en état de
-faire un macaroni qui ait le sens commun.
-
---Sois tranquille, répondit Petit-Pierre, tu auras des macaroni, des
-ravioli, de la polenta, tout ce que tu voudras.
-
---A demain, lui dit Lully en le reconduisant, nous dînerons ensemble au
-cabaret du Cerceau-d'Or, puis nous irons voir _Armide_, et nous
-reviendrons ici manger le souper que nous accommoderons ensemble.
-
-Le lendemain tous les acteurs de l'Opéra avaient été prévenus qu'on
-ferait une représentation où le public ne serait pas admis. Lully leur
-présenta Petit-Pierre comme un grand seigneur italien, grand amateur de
-musique, et chacun s'inclina devant le cuisinier; puis Lully et son ami
-allèrent s'installer au milieu du parterre, et la pièce commença.
-Petit-Pierre parut enchanté, et Lully, charmé d'être si bien apprécié
-par son ancien camarade, ne put s'empêcher de s'applaudir lui-même.
-«Bravo! bravo! Lully, criait-il à la fin de chaque morceau, tu n'as
-jamais rien fait de si beau et tu es un grand homme!» Les acteurs
-jouèrent en conscience, et le musicien leur fit de grands compliments,
-auxquels ils répondirent de leur côté; ce fut un triomphe de famille, et
-Lully se retira plus ravi de s'être rendu justice que si toute la cour
-l'était venue applaudir.
-
-De retour chez lui, il s'enferma dans une chambre avec Petit-Pierre qui
-avait préparé tous ses ustensiles de cuisine, et le compositeur aida le
-cuisinier dans toutes ses préparations culinaires; puis ils se mirent
-tous deux à table, et firent tellement honneur au festin, qu'au bout
-d'une heure ils étaient complétement gris. Les deux amis pleuraient de
-tendresse, et s'embrassaient avec une effusion de coeur admirable; ils
-se prodiguaient les louanges à l'envi.
-
---Ah! quelle admirable musique, s'écriait Petit-Pierre!
-
---Quel délicieux macaroni! répondait Lully.
-
---Que c'était beau! reprenait Petit-Pierre.
-
---Que c'était bon! continuait Lully.
-
---M. de Lully, vous êtes un bien grand musicien.
-
---M. de Petit-Pierre, vous êtes un bien habile cuisinier.
-
---Nous sommes deux bien grands hommes.
-
---Oui, certes, et bien faits pour s'apprécier mutuellement.
-
---Et pour boire à la santé l'un de l'autre.
-
-Et l'on rebuvait de plus belle: cet agréable passe-temps occupait
-tellement les deux amis, qu'ils n'entendaient pas que depuis cinq
-minutes on heurtait violemment à la porte. Cependant Petit-Pierre crut
-entendre quelque chose, et dit à Lully:
-
---Je crois qu'on frappe. Faut-il ouvrir?
-
---Qu'est-ce que ça me fait, lui répondit Lully, que que tu ouvres ou que
-tu n'ouvres pas? on finira par entrer, on enfoncera la porte.
-
---Eh bien! n'ouvrons pas; ce n'est pas la peine de nous déranger.
-
-Ainsi que le prévoyaient les deux ivrognes la porte ne tarda pas à céder
-aux efforts de ceux qui la poussaient du dehors, et un groupe de jeunes
-seigneurs se précipita dans l'appartement à travers les bouteilles, les
-plats et les casseroles.
-
---Qu'est-ce que tout cela? dit l'un d'eux à Lully, ne peux-tu ouvrir à
-ceux qui t'apportent de bonnes nouvelles?
-
---Je ne connais pas d'autres bonnes nouvelles, répondit le musicien, que
-d'avoir retrouvé mon ami Petit-Pierre.
-
---Qu'est-ce que c'est que Petit-Pierre?
-
---C'est, continua Lully, un grand seigneur italien qui fait à merveille
-le macaroni, et qui va m'enseigner la cuisine.
-
---A condition que tu me montreras la musique, interrompit Petit-Pierre.
-
---C'est juste, repartit Lully, je te ferai compositeur, et tu me rendras
-cuisinier.
-
-Les nouveaux arrivés s'aperçurent facilement de l'état d'ivresse de leur
-hôte; un d'eux, pensant le dégriser, lui dit à l'oreille:
-
---Nous venons de la part du roi!
-
---Est-ce que j'en veux, du roi? reprit Lully, il ne se connaît seulement
-pas en musique! ce n'est pas comme mon ami Petit-Pierre, ce n'est pas
-lui qui se ferait jouer un opéra de Lalande.
-
---Vous vous trompez, M. de Lully, lui dit un des seigneurs, en
-s'avançant, le roi se connaît parfaitement en musique; car il nous
-envoie vers vous pour vous faire compliment de votre _Armide_. Il a
-appris son peu de succès, mais il vient de savoir aussi que vous vous
-étiez fait jouer cet ouvrage pour vous seul, et que vous l'aviez
-applaudi avec transport: comme Sa Majesté pense que vous vous y
-connaissez mieux que personne, elle s'en est rapportée à votre jugement,
-et elle veut entendre votre _Armide_ le plus tôt possible: voilà ce
-qu'elle nous a chargés de vous dire.
-
---Vive le roi! s'écria Lully. Ah! messeigneurs, pardonnez-moi ce que
-j'ai pu dire contre un si grand maître, contre un prince si éclairé:
-c'est l'état où m'a mis ce vaurien de Petit-Pierre; il faut absolument
-que je m'en débarrasse: si quelqu'un de vous veut un excellent
-cuisinier...
-
---Je le prends sur ta recommandation, s'écria l'un des courtisans, je
-fais comme le roi, je m'en rapporte à ton jugement, et je sais que tu te
-connais aussi bien en cuisine qu'en musique. Mais tu ne te griseras plus
-avec lui?
-
---Oh! jamais, je vous le jure, répondit Lully.
-
-Puis il ajouta tout bas à Petit-Pierre:
-
---Quand tu voudras, nous recommencerons, mais chez toi: là au moins on
-ne viendra pas nous déranger.
-
-La deuxième représentation d'_Armide_ eut un succès prodigieux; jamais
-ouvrage de musique n'eut une telle durée, car il fut représenté pendant
-quatre-vingts ans avec un égal succès; mais Gluck vint enfin faire une
-révolution musicale, et le chef-d'oeuvre de Lully fut tout à fait
-oublié. Malgré ses incontestables beautés, l'_Armide_ de Gluck ne se
-joue plus beaucoup.
-
-Durera-t-elle plus longtemps que celle de Lully? Nous le saurons dans
-trente ans.
-
-
-
-
-UN DÉBUT EN PROVINCE
-
-
-Les Parisiens ne comprennent pas l'importance des débuts dans les villes
-de province. Peu importe à l'habitant de Paris qu'un acteur tombe ou
-réussisse, qu'il soit engagé ou non: si l'acteur lui déplaît, il ira
-dans un autre théâtre où les sujets seront plus de son goût, le
-directeur de Paris peut engager à son gré des artistes peu aimés du
-public, parce qu'à Paris le public se divise entre vingt théâtres, et la
-concurrence suffit pour forcer les directeurs à une bonne composition de
-troupe. Celle de l'Opéra-Comique, par exemple, est très-faible, à part
-quelques sujets; établissez un second théâtre de ce genre, et les
-talents ne manqueront plus. En province, au contraire, le public se
-montre très-difficile pour les débuts; il faut que trois fois, et dans
-des rôles différents, un acteur réussisse pour être définitivement
-admis; l'on conçoit de quel intérêt il est pour les habitués du théâtre
-de ne pas recevoir légèrement un acteur. Une fois les trois débuts
-terminés, et l'admission prononcée, en voilà pour un an: le public n'a
-plus le droit de se plaindre, l'acteur qu'il a accueilli doit forcément
-lui plaire, et il lui faut l'endurer jusqu'au renouvellement de l'année
-théâtrale. Aussi les débuts sont-ils un événement important, même dans
-les plus grandes villes: à cette époque de l'année, on ne parle que de
-cela dans les cafés, dans les réunions; la politique, les commérages,
-les petites intrigues, tout est oublié; les débuts, voilà la grande
-affaire, l'unique occupation des oisifs, et il n'en manque pas en
-province; les partis se dessinent, l'un applaudit l'Elleviou; la
-première chanteuse et la Dugazon ont aussi leurs partisans et leurs
-détracteurs. Le jour de l'ouverture du théâtre, le parterre se partage
-en deux camps; on n'a pas encore entendu les artistes, et déjà il y a
-cabale pour ou contre eux: on ne les juge encore que sur leur physique,
-parce qu'on a été les examiner au café de la Comédie: leurs mises, leurs
-habitudes, leur conversation, tout a été un objet d'étude et a contribué
-à prévenir le jugement des habitués.
-
-On voit quelquefois un acteur qui n'a pas le moindre talent, et que le
-parterre soutient toujours en dépit des loges et de la galerie, parce
-qu'il est ce qu'on est convenu d'appeler un bon enfant.
-
-Être un bon enfant peut se traduire ainsi pour un acteur de province:
-c'est d'abord se lier facilement avec les jeunes gens de la ville,
-savoir force anecdotes et calembours, ne jamais se faire prier pour les
-raconter ni pour accepter un petit verre de quelque part qu'il vienne,
-et le rendre à l'occasion; être fort au billard et aux dominos, et
-cependant se laisser quelquefois gagner; être de toutes les parties de
-garçon, si c'est dans une province éloignée, parler le patois du pays,
-traiter de bégueules et de chipies les actrices qui se conduisent
-convenablement, gratifier d'une épithète un peu moins sucrée, celles qui
-agissent différemment; tenir ses connaissances au courant de toutes les
-nouvelles, de toutes les intrigues du théâtre, et se laisser tutoyer par
-le plus de monde possible: il n'est pas mauvais non plus d'être un peu
-crâne et de savoir bien tirer l'épée. Avec cela, un acteur devient
-quelquefois, en peu de temps, l'idole du parterre et l'effroi de son
-directeur: les habitués des loges finissent par s'accoutumer à lui, et
-bientôt il devient un meuble attaché au théâtre, et imposé à toutes les
-directions qui se succèdent: il est toujours choyé et fêté par ses
-camarades, car il ne fait pas bon l'avoir pour ennemi: c'est le joli
-coeur de la troupe, l'enfant chéri du parterre, et tout lui est permis
-dans les circonstances difficiles et malheureusement trop fréquentes en
-province, où la direction se trouvant en contact avec le public, souvent
-les régisseurs et le directeur lui-même, accueillis par des huées et des
-sifflets, n'ont pu parvenir à se faire entendre: c'est alors à notre
-comédien qu'on a recours: on connaît son influence, on sait combien il
-est aimé, et l'on ne doute pas que sa médiation ne soit toute-puissante:
-il se fait d'abord un peu prier, puis enfin il consent à paraître. A son
-entrée sur le théâtre il salue avec aisance au milieu d'une triple salve
-d'applaudissements: il ne vient pas prendre la défense de la direction
-dont il est le premier à reconnaître les torts, il proteste de son
-profond respect pour le public, ce qui fait toujours le meilleur effet,
-parce qu'il n'y a pas de goujat dans la salle qui ne soit très-flatté de
-voir un acteur protester de son respect pour le public dont il est une
-fraction: puis notre comédien ajoute qu'il ne vient que comme
-conciliateur, qu'il espère que l'indulgence qu'on lui accorde
-ordinairement s'étendra sur son camarade ou sur son directeur: bref, la
-difficulté s'aplanit, et quand il rentre dans la coulisse, il est
-embrassé, remercié, porté en triomphe, et ce jour-là le directeur est
-enchanté de l'avoir pour pensionnaire: peu s'en faut qu'il ne lui offre
-de l'augmentation pour l'année prochaine.
-
-Mais nous voici bien loin des débuts, hâtons-nous d'y revenir.
-
-C'était dans les derniers jours du mois d'avril 1823, qu'un grand jeune
-homme de vingt à vingt-cinq ans faisait son entrée dans la ville du
-Havre, escorté d'une jolie petite fille de cinq à six ans. On n'aurait
-jamais pu croire qu'il fût le père de cette jolie enfant, si elle
-n'avait eu soin d'accompagner chacune de ses questions d'un _mon papa_,
-qui ne laissait aucun doute sur leur lien de parenté. Notre jeune homme
-venait au Havre pour tenir l'emploi des Martin, si important dans le
-répertoire d'opéra-comique. C'était la première ville de France où il
-allait jouer. Récemment échappé des choeurs de l'Opéra, des Bouffes et
-de Feydeau, il avait été essayer sa jolie voix à La Haye d'abord, puis
-dans quelques villes de la Suisse, où il avait obtenu de grands succès;
-mais ses triomphes, dans les petites localités, ne le rassuraient pas
-sur le sort qui lui était réservé dans une ville plus considérable, au
-Havre surtout où le public passe pour être presque aussi exigeant que
-celui de Rouen, où, au dire des artistes, on trouve le parterre le moins
-facile à contenter de toute la province.
-
-Aussi n'était-ce pas sans émotion qu'il arrivait dans cette ville, où
-son avenir allait se décider peut-être pour toujours; mais à vingt-trois
-ans, les rêves de l'imagination sont toujours riants: pourquoi n'en
-est-il plus de même dix ans plus tard? Et puis, il était artiste dans
-l'âme, et la conscience de son talent le soutenait: il se rappelait
-l'effet qu'il avait produit dans quelques-uns de ses rôles, le plaisir
-que sa belle voix avait fait éprouver à ses auditeurs, et c'était moins
-le public qu'il craignait que ses nouveaux camarades qui lui étaient
-tout à fait inconnus, et dont il redoutait les cabales et les
-prétentions. Son physique était fort agréable: il avait une figure
-charmante, était droit, bien fait, mais d'une taille un peu trop
-élancée: et comme il était fort maigre, il paraissait encore plus grand,
-il n'y avait eu à l'Opéra-Comique que Féréol qui fût à peu près de la
-même grandeur que lui, et il paraissait fort curieux de voir ses
-nouveaux camarades, espérant en rencontrer quelqu'un d'une taille au
-moins approchant de la sienne.
-
---Où diable! se disait-il, mon père a-t-il eu l'idée de me bâtir ainsi?
-Qu'est-ce que cela lui aurait fait de me donner deux ou trois pouces de
-moins? C'est que c'est fort incommode dans ces petits théâtres; on a la
-tête dans les frises et on touche le ciel avec ses cheveux. Au moins,
-ici, j'ai lieu d'espérer que je trouverai une salle de spectacle plus
-convenable que dans ces petites villes de la Suisse où les théâtres sont
-si mesquins. Allons! prenons courage, je réussirai j'en suis sûr;
-n'est-ce pas, Titine, que j'aurai du succès ici? L'enfant lui répondit
-par un de ces sourires d'ange qui rendent un père si heureux, et il
-puisa un nouvel espoir dans le baiser qu'il donna à sa fille. Cependant,
-après s'être assuré d'un logement, il se rendit au Café de la Comédie,
-espérant y rencontrer quelques nouveaux arrivés comme lui, et pressé de
-faire connaissance avec ceux qui allaient être ses camarades pendant une
-année. Il se mit devant une table, dans un coin du café, sa fille
-s'assit auprès de lui, ouvrant ses grands yeux pour examiner tous ceux
-qui l'entouraient, surprise de voir tant de nouvelles figures. Pendant
-qu'il lisait ou avait l'air de lire un journal, non loin d'eux,
-plusieurs jeunes gens étaient attablés et jouaient aux dominos. Il prêta
-l'oreille à leur causerie, désirant savoir si c'étaient des comédiens:
-la conversation roulait effectivement sur le théâtre.
-
---Aurons-nous une troupe passable cette fois-ci? disait l'un d'eux.
-
---Hum! je n'en sais trop rien, reprenait l'autre, beaucoup de noms
-inconnus: il faudra voir. Mais d'abord, Messieurs, pas d'indulgence dans
-les débuts: il en coûte trop cher d'accueillir facilement des chanteurs
-médiocres; il y a des personnes qui disent à la première fois: Oh! il ne
-chante pas très-bien, parce qu'il a peur, mais la confiance viendra, et
-il vaudra mieux; et puis ils applaudissent. Je ne suis pas du tout de
-cet avis-là. Nous avons eu des acteurs à qui, apparemment, la confiance
-n'est jamais venue, car ils chantaient aussi mal à leur clôture qu'à
-leurs débuts. Tant pis pour les poltrons; d'ailleurs les acteurs sont
-assez chers à présent pour que nous nous montrions un peu difficiles, et
-puisqu'on les paie si bien, ils n'ont pas le droit d'avoir peur.
-
---C'est parfaitement juste, reprit un troisième interlocuteur, et les
-nouveaux venus n'auront qu'à bien se tenir.
-
-Ces propos ne paraissaient pas fort rassurants à notre pauvre jeune
-homme; il se faisait le plus petit qu'il pouvait dans son coin, le nez
-baissé sur son journal qui avait l'air d'absorber toute son attention.
-
---A propos, reprit un de ces voisins, qui donc aurons-nous pour Martin?
-
---Oh! mon cher, répondit l'autre, ce sera détestable, je le parie,
-personne ne sait qui il est, ni d'où il vient. C'est quelque pauvre
-diable, qui se sera donné pour un morceau de pain, et qui est peut-être
-bien sûr de tomber; mais il touchera ses avances et son premier mois, et
-il ira en faire autant dans quelque autre ville. Il y en a qui font ce
-métier-là toute l'année. Le journal parut encore plus vivement
-intéresser notre jeune homme qui commençait à trouver sa position fort
-embarrassante. Cependant la petite fille s'était ennuyée de regarder
-lire son père, et s'étant laissée glisser de son tabouret, elle avait
-été se placer près des joueurs. Sa petite tête se trouvant à la hauteur
-de leur table, elle aperçut les dominos.
-
---Oh! les jolis joujoux, s'écria-t-elle tout d'un coup, et étendant sa
-petite main sur les objets de sa convoitise, elle brouilla toute la
-partie, en jetant la moitié du jeu à terre.
-
-L'exclamation des joueurs força le père à interrompre sa lecture
-simulée, et rompant son silence obstiné:
-
---Titine, qu'est-ce que vous faites donc là? Pourquoi n'êtes-vous pas
-restée à côté de moi?
-
-L'enfant revint près de son père avec une petite moue toute drôle, et
-l'air fort désappointé. S'adressant alors aux joueurs:
-
---Mille pardons pour cet enfant, Messieurs, leur dit-il, ce n'est pas sa
-faute, c'est la mienne; mais la lecture de ce journal m'occupait
-tellement, que je ne l'avais pas vue s'éloigner de moi.
-
-Les joueurs acceptèrent de bonne grâce ses excuses: mais dès ce moment
-il devint le point de mire de leurs regards, et probablement le sujet de
-leur entretien qui se fit alors à voix basse, de sorte que notre pauvre
-artiste n'en pouvait saisir un mot. Petit à petit, cependant, les voix
-s'élevèrent un peu, et il put comprendre que c'était de lui qu'il
-s'agissait.
-
---Ce doit être lui, disait l'un.
-
---Parfait, reprenait l'autre.
-
---Hein! quel physique!
-
---C'est un gaillard bien découplé.
-
---Oh! c'est charmant; pour celui-là, je suis bien sûr de son succès sans
-l'avoir vu jouer.
-
---Nous ne pouvions rien espérer de mieux.
-
---Oh! il y a vingt rôles où il sera excellent; je voudrais déjà y être.
-
-Ces paroles encourageantes avaient tout à fait dissipé les alarmes du
-jeune homme.
-
---Diantre! se disait-il, il paraît que je fais de l'effet ici: eh! bien,
-ce n'est pas trop mal commencer. Et sa figure, de sombre qu'elle était
-auparavant, était devenue riante et tranquille. Il s'était fait donner
-un jeu de dominos, et bâtissait des maisons et des pyramides à sa petite
-fille qui riait aux éclats, quand elle renversait les édifices que son
-père élevait devant elle.
-
-Cependant d'autres jeunes gens étaient entrés dans le café, et s'étaient
-approchés du groupe des joueurs.
-
---Venez donc, disaient ceux-ci aux nouveaux venus, en voilà déjà un
-d'arrivé: et pour celui-là, je crois que nous en serons enchantés.
-
---Où donc est-il?
-
---Là, dans le coin avec cette petite fille.
-
---Eh! bien, qui est-ce?
-
---Parbleu! ne le devinez-vous pas? qui voulez-vous que ce soit, si ce
-n'est le trial?
-
-A ce mot, notre jeune homme fit un bond sur sa banquette et devint rouge
-comme une cerise, puis tout d'un coup pâle comme un linceul.
-
---J'espère qu'il a le physique de l'emploi, celui-là. Oh! comme nous
-allons rire! sera-t-il drôle dans _Zozo_, de _la maison isolée_! et dans
-_Aly_, de _Zémire et Azor_!
-
---Et dans le niais, de _Camille_?
-
---Et dans le château de _Montenero_ donc! dans _Longino_! Oh! Longino!
-parfait! mais ce rôle-là a l'air d'avoir été fait pour lui. Longino! oh!
-c'est bien cela, il faudra qu'il débute par là! ce nom lui convient
-parfaitement. Il sera admirable dans Longino!
-
-Et les éclats de rire se succédaient, provoqués par l'espérance de le
-voir briller dans Longino.
-
---Allons-nous-en, Titine, je ne me sens pas bien, dit l'artiste en se
-levant, et il regagna tristement sa demeure assailli par les plus
-sombres pensées. Il avait la fièvre, sa tête était brûlante et il se
-coucha; mais il ne put fermer l'oeil.
-
---Ce sera donc ici comme à Paris, se disait-il. A l'Opéra, ils m'ont
-trouvé trop maigre, les héros grecs n'étaient pas si minces que moi, à
-ce qu'ils prétendaient. A Feydeau, ils m'ont trouvé trop grand, et
-cependant la première fois qu'ils m'ont entendu, quel accueil ne
-m'ont-ils pas fait!
-
---Bravo! s'écriaient-ils, voilà une voix ravissante, vous êtes notre
-homme, il faut rester avec nous; surtout, n'allez pas vous gâter en
-province, il faut seulement prendre l'habitude du théâtre. Pour
-commencer, vous entrerez dans les choeurs, puis nous vous ferons jouer
-de petits rôles qui vous amèneront à en jouer de plus grands; et pour me
-donner l'habitude du théâtre, ils m'ont fait chanter 18 mois dans les
-choeurs, sans seulement me faire porter une lettre. Ils attendaient
-probablement que je prisse du ventre pour me faire débuter. Ils auraient
-attendu trop longtemps, et je suis parti. Partout où j'ai été, j'ai
-cependant eu du succès: ce ne sera donc que dans mon pays, qu'en France,
-qu'on ne voudra pas de moi. Ma foi tant pis pour eux, il faudra bien
-qu'ils m'écoutent, et s'ils me sifflent, ils auront tort, ils en
-trouveront un moins grand, mais qui n'aura peut-être pas ma voix.
-
-Son amour-propre d'artiste l'avait emporté pour un moment sur le chagrin
-que lui causait sa déconvenue du matin; mais il retombait de temps en
-temps dans ses premières appréhensions, et le découragement succédait à
-ses rêves d'ambition.
-
-Cependant la troupe était à peu près réunie: on faisait les premières
-répétitions, et la vue du théâtre, où il était appelé à exercer ses
-talents ne l'avait guère rassuré. Cette salle était provisoire et
-établie dans une espèce de grange, où l'on avait tant bien que mal
-arrangé un théâtre avec quelques rangs de loges et de galeries.
-Cependant l'architecture extérieure était restée la même, malgré les
-modifications faites à l'intérieur du bâtiment, et de nombreuses
-fenêtres donnant sur la rue éclairaient le théâtre pendant la journée.
-Notre artiste ne se rendait qu'en tremblant à ces répétitions; car
-plusieurs fois il avait rencontré dans son chemin quelques-uns des
-jeunes gens qu'il avait déjà vus au café, et jamais ceux-ci ne
-manquaient de rire du plus loin qu'ils l'apercevaient, et le nom
-terrible de Longino venait résonner à ses oreilles: c'était comme un
-cauchemar qui le poursuivait tout éveillé, et lui ôtait tous ses moyens.
-Quand il arrivait au théâtre après de telles rencontres, il était tout
-démoralisé; c'est à peine s'il pouvait chanter: il avait perdu son
-aplomb; ses nouveaux camarades l'intimidaient. Sont-ils heureux,
-pensait-il, de ne pas être grands comme moi! j'aimerais mieux être un
-nain, je mettrais des talons, et je porterais une coiffure d'un pied de
-haut, mais le moyen de se rapetisser!!!
-
-Les répétitions allaient toujours leur train, mais le directeur ne
-paraissait pas enchanté de ses nouvelles acquisitions: il craignait que
-les débuts ne fussent pas heureux, et pour que le public ne prît pas de
-préventions défavorables, il décida que personne, amateur ou abonné, ne
-serait admis aux répétitions. Le grand jour, celui de l'ouverture, fut
-enfin fixé. La grande répétition, celle avec l'orchestre, devait avoir
-lieu la veille.
-
-La nuit précédente, notre jeune artiste eut un sommeil fort agité. Les
-songes les plus bizarres le tourmentèrent une partie de la nuit, il
-rêvait qu'il débutait, mais ce n'était plus dans son emploi de Martin,
-c'était dans celui des trials, où, à son entrée, sa longue taille
-excitait des rires unanimes; puis, quand il voulait parler, il ne
-pouvait dire un mot de son rôle; il se tournait vers le souffleur, et il
-apercevait dans le trou une horrible tête de Gorgone, qui lui lançait de
-toutes ses forces le mot Longino. Ce mot magique, il le répétait
-involontairement, et soudain tout le public répétait en choeur:
-
---Bravo, Longino! bravo, Longino!
-
-Il essayait en vain d'articuler d'autres paroles, ce mot seul pouvait
-sortir de sa poitrine: et chaque fois qu'il le prononçait, c'était avec
-une nouvelle énergie, et le public reprenait avec rage:
-
---Bravo, Longino! bravo, Longino!
-
-Puis il apercevait des êtres fantastiques voltigeant autour de lui, sur
-le théâtre et dans la salle, affectant les formes les plus grotesques et
-les plus incohérentes; il croyait parfois reconnaître quelqu'un de sa
-connaissance parmi les fantômes; il s'approchait, et voyait alors
-distinctement quelque figure de sociétaire de Feydeau, qui lui disait:
-Il faut prendre l'habitude du théâtre, et chanter dans les choeurs
-pendant 35 ans, après quoi on vous confiera de petits rôles, et le
-choeur infernal reprenait d'une voix formidable:
-
---Bravo, Longino!
-
-Il voulait se sauver du théâtre; les mêmes cris le poursuivaient; il
-allait sur le port, il voyait un bâtiment près de mettre à la voile, il
-s'y embarquait et y trouvait pour passagers tous ses anciens camarades
-des choeurs de l'Opéra qui l'accueillaient avec de grandes
-démonstrations de joie en fêtant son retour parmi eux, et pour mieux
-célébrer sa bienvenue, ils lui proposaient de lui chanter un nouveau
-morceau composé en son honneur; alors ils entonnaient tous ensemble une
-mélodie satanique dont les paroles étaient: Bravo, Longino! A ce dernier
-trait, sa tête se perdait, et il se précipitait dans la mer, dont il
-atteignait bientôt le fond. Le choc fut rude, car il se réveilla en
-sursaut couché par terre entre son lit et celui de la petite Titine qui
-reposait paisiblement pour lui; il était couvert d'une sueur glacée, et
-il fut quelque temps avant de reprendre ses esprits.
-
-Quand il se remit dans son lit, son parti était pris. Je ne débuterai
-pas, se dit-il; dès demain je pars; je retourne à Paris: on me rendra
-certainement ma place à l'Opéra et aux Bouffes, c'est toujours du pain
-d'assuré, et puis j'ai encore d'autres ressources: le dimanche je
-jouerai du serpent à Saint-Eustache, et les jours de revue, du trombone
-dans la garde nationale: on ne regarde pas à la taille, là, et ils
-seront bien heureux de me retrouver, car je n'ai certainement pas été
-remplacé, et je ne le serai de longtemps pour ces instruments-là. Cette
-résolution lui donna du calme, il ne tarda pas à se rendormir, et si de
-nouveaux rêves se présentèrent à son imagination, ils étaient d'une tout
-autre nature. Il se voyait à Paris premier sujet d'un grand théâtre, il
-ne se reconnaissait pas, il avait pris de l'embonpoint, sa figure était
-devenue plus mâle. Titine était toujours avec son père, mais ce n'était
-plus une petite fille, c'était une grande et jolie demoiselle, et lui,
-jeune encore, était fier d'avoir une si charmante fille. Les auteurs et
-compositeurs s'empressaient autour de lui, on le suppliait d'accepter
-des rôles, et lui, toujours bon garçon, ne se donnait pas d'importance,
-comme font d'ordinaire les acteurs à succès; il était toujours modeste
-et affable avec tout le monde, et au lieu d'avoir l'air de faire une
-grâce à ceux qui lui confiaient des rôles, il remerciait les auteurs
-dont il faisait réussir les ouvrages. Le public se pressait en foule au
-théâtre quand il devait chanter; les applaudissements éclataient de
-toutes parts; les couronnes et les bouquets pleuvaient sur sa tête; on
-le redemandait après la pièce, mais sous son véritable nom, et non plus
-sous cette odieuse dénomination de Longino. Ce rêve lui avait rafraîchi
-le sang; quand il s'éveilla, il faisait grand jour: c'était une belle
-matinée du mois de mai; le soleil dardait ses rayons à travers les
-croisées, et venait frapper sur le petit lit de la jolie enfant, qui ne
-tarda pas non plus à s'éveiller.
-
-Il faut ne pas connaître un coeur d'artiste pour croire que le
-découragement puisse être de longue durée chez lui: un rien peut
-l'abattre, mais un rien le relève. Aussi notre jeune homme ne
-songeait-il plus le moins du monde à son voyage de Paris: au contraire,
-l'avenir le plus riant se présentait à lui; et c'est le coeur content,
-et rempli d'espoir, qu'il se rendit au théâtre.
-
-L'orchestre était réuni depuis longtemps et essayait eu vain depuis une
-heure de mettre ensemble l'ouverture du _Chaperon_ que l'on devait jouer
-le lendemain. Les instruments à vent ne pouvaient faire exactement leurs
-rentrées. Le chef d'orchestre avait perdu la tête et faisait
-d'infructueux efforts pour rétablir l'harmonie dans sa troupe
-indisciplinée; enfin, de dépit, il pose son violon sur son pupitre,
-déclarant que cette ouverture est injouable, et qu'il y faut renoncer.
-Notre jeune homme examinait depuis longtemps cette scène qui était
-peut-être fort comique pour les indifférents, mais pas pour le pauvre
-directeur, qui ne savait plus à quel saint se vouer; il s'approche alors
-de ce dernier: J'ai longtemps été à Paris, et je sais cet ouvrage par
-coeur; voulez-vous me laisser faire répéter une fois l'ouverture, je
-vous réponds qu'elle ira toute seule avant une demi-heure. Le
-chef-d'orchestre ouvre de grands yeux.
-
---Eh! mon cher ami, qu'est-ce que vous entendez à cela? j'y perds mon
-latin, moi.
-
---Il ne s'agit que d'avoir un peu de patience, reprend notre jeune
-artiste, passez-moi la partition.
-
-On recommence l'ouverture: dès les premières mesures, il s'aperçoit
-qu'il y a des fautes dans les parties, des mouvements mal indiqués, de
-fausses rentrées; tout est rectifié en un instant. Un cor ne peut
-parvenir à attaquer une note difficile.
-
---Vous vous y prenez mal, lui dit notre jeune homme: serrez les lèvres
-de cette façon, et le son viendra hardiment.
-
---Mais, Monsieur, cela n'est pas faisable, répond le corniste.
-
---Donnez-moi votre instrument, et soudain il lui exécute le passage avec
-précision. Les musiciens commencent à reprendre de la confiance,
-l'émulation s'en mêle, on fait la plus grande attention, et l'ouverture
-s'achève sans encombre.
-
-Le chef d'orchestre reprend son violon pour conduire le choeur
-d'introduction, et le directeur se frotte les mains.
-
---Allons! se dit-il, je n'ai peut-être pas fait une si mauvaise
-acquisition que je croyais. S'il tombe comme Martin, il me fera un
-excellent second chef d'orchestre.
-
-La répétition continue, mais il fait une chaleur étouffante, et l'on a
-ouvert les fenêtres qui donnent sur la rue. Quelques flâneurs ont été
-attirés par les sons de la musique; les curieux en amènent d'autres, et,
-sans s'en douter, les acteurs ont dans la rue un nombreux auditoire.
-
-Cependant notre jeune homme s'est enhardi par le petit succès qu'il
-vient d'obtenir: son dernier rêve lui trotte dans la tête.
-
---Allons! dit-il, je tomberai peut-être demain, aujourd'hui je me sens
-en voix, je veux chanter en conscience, comme à la représentation.
-
-En effet, à l'entrée du comte Rodolphe, il entonne d'une voix assurée le
-bel air: _Anneau charmant, si redoutable aux belles._ Sa voix large et
-bien timbrée se déploie avec charme sur cette belle mélodie. Les acteurs
-qui ne l'avaient jamais entendu jouir de la plénitude de ses moyens,
-redescendent tous sur le bord du théâtre pour le mieux entendre; le
-directeur ne sait s'il dort ou s'il est éveillé: les musiciens voyant à
-qui ils ont affaire l'accompagnent avec un soin extrême. Notre jeune
-homme voit l'effet qu'il produit; il se monte peu à peu, son organe
-s'étend, reprend toute son énergie, ses moyens semblent s'accroître, il
-se sent en verve, il met toute la chaleur dont il est susceptible dans
-la péroraison de son air et quand il l'a achevé, acteurs, directeur,
-musiciens, chacun le félicite, le complimente; quand tout à coup, un
-tonnerre d'applaudissements éclate sans qu'on devine d'où cela peut
-venir. Chacun se regarde stupéfait: on songe alors aux fenêtres
-ouvertes, on s'y précipite, et l'on voit la foule réunie qui se donnait
-les jouissances du spectacle gratis. Le directeur ne craint plus pour
-ses débuts, il permet à quelques habitués de monter au théâtre. Ce n'est
-pas sans terreur que notre jeune homme reconnaît parmi eux un de ses
-joueurs de dominos qui, en entrant, demande avec empressement qui vient
-de chanter ainsi. On lui montre notre pauvre artiste tout tremblant
-devant celui qui s'était si bien promis d'être sévère envers les
-débutants.
-
---Comment, s'écrie-t-il, c'est Longino!
-
---Allons! encore Longino, dit notre artiste désespéré; mais il se sent
-entraîné vers la fenêtre par celui qu'il prend encore pour son ennemi.
-
---Mes amis, dit ce dernier, en le montrant à la foule réunie au-dessous
-d'eux, voilà celui que vous venez d'entendre, c'est Longino, celui que
-nous avons pris pour le trial.
-
---Bravo, Longino! s'écrient les cent voix du parterre en pleine rue.
-
---Mais je ne m'appelle pas Longino, je me nomme Chollet.
-
---Alors, bravo! Chollet! reprennent les mêmes voix, bravo, cent fois! à
-demain, oh! vous aurez un fameux succès! et la répétition s'achève au
-bruit des applaudissements de la foule qui grossit à chaque instant.
-Chacun parle de la belle voix du Martin, il n'est question que de lui
-dans le Havre. Le lendemain, la salle est comble, et à son entrée,
-Chollet est reçu par une triple salve d'applaudissements, comme un
-acteur en représentation. Son succès fut immense, il fut redemandé après
-la pièce aux cris de: plus de débuts! plus de débuts! Le directeur
-l'engagea sur-le-champ pour l'année suivante avec le double
-d'appointements, et pendant deux ans, le Havre posséda le meilleur ténor
-d'opéra-comique que nous ayons en France.
-
-Ne croyez pas que j'entreprenne de vous retracer la carrière dramatique
-de cet artiste qui a signalé partout son passage par les plus grands
-succès. Si, parmi mes lecteurs, il se trouve quelqu'incrédule qui ne
-conçoive pas l'enthousiasme des habitants du Havre, qu'il aille à
-l'Opéra-Comique, un jour où l'on jouera _Zampa_, l'_Eclair_ ou _le
-Postillon_, et je suis sûr qu'il sortira du spectacle en répétant:
-bravo! Longino! bravissimo! Chollet!
-
-
-
-
-LE VIOLON DE FER-BLANC
-
-
-On voit peu d'instruments qui aient autant varié de nom, de forme et de
-matière que le violon. Depuis la lyre d'Apollon, que quelques peintures
-antiques nous représentent comme un véritable violon, depuis le rebec du
-moyen âge jusqu'aux chefs-d'oeuvre des Amati et des Stradivarius, que de
-transformations! Malgré la puissance des instruments à vent de moderne
-invention, le violon s'est toujours maintenu et se maintiendra
-probablement toujours le roi de l'orchestre et la base de toute
-combinaison symphonique. Bien des essais ont été tentés pour arrondir le
-son de cet instrument, et il est peu de matières qu'on n'ait essayé
-d'employer à sa confection. A la vente après décès de l'ancien et
-célèbre munitionnaire Séguin, on vit avec surprise une multitude de
-boîtes de violon de l'invention du défunt; il y en avait en carton, en
-pâte, en pierre, en bois de toutes sortes: si l'asphalte avait été à la
-mode alors, il y en aurait certainement eu en bitume. Depuis longtemps
-on fait des archets en acier, et Séguin n'eût pas manqué d'en faire
-confectionner en fer galvanisé. La forme de ces boîtes n'était pas moins
-bizarre que leur matière: les unes étaient percées de trous comme une
-chaufferette, d'autres étaient carrées comme une souricière, cela
-ressemblait à tout ce qu'on voulait, rarement à un violon cependant;
-mais il fallait bien leur donner ce nom-là, puisque Séguin les appelait
-ainsi, quand il vous en faisait l'exhibition.
-
-Un Anglais qui assistait avec moi à cette vente, s'extasiait à la vue de
-ce musée grotesque d'un nouveau genre, et ma surprise ne fut pas petite,
-quand il demanda au commissaire-priseur, si parmi tous ces violons, il
-n'y en aurait pas au moins un en fer-blanc. Toutes les recherches furent
-inutiles, et l'on ne put en découvrir un seul de cette matière.
-
---J'en suis fâché, me dit l'Anglais, cela m'aurait peut-être fait gagner
-un bel instrument.
-
---Comment cela?
-
---Ah! me répondit-il, cela se rattache à l'histoire d'une autre vente; à
-celle de Viotti, dont j'ai été l'un des plus grands admirateurs.
-J'aurais donné tout au monde pour posséder un des instruments dont il
-s'était servi, et malheureusement des affaires de famille me tenaient
-éloigné de Londres où l'on vendait ses violons après sa mort; j'appris
-beaucoup trop tard l'époque de cette vente; je crevai plusieurs chevaux,
-et j'arrivai au moment où l'on venait d'adjuger le dernier de ses
-instruments à un amateur qui l'emportait en triomphe. Je lui offris
-vainement le double du prix qu'il l'avait payé, il ne voulut jamais me
-le céder, et il eut même l'impolitesse de se moquer de moi. Ecoutez, me
-dit-il, il y a encore un violon plus extraordinaire que tous ceux que
-l'on a vendus, et qui n'a pas même été mis en vente, vous pourrez
-l'avoir facilement. Et en me disant ces mots, il me montra du doigt un
-objet bizarre que je n'avais pas encore remarqué: c'était un violon en
-fer-blanc! Comprenez-vous cela? en fer-blanc! Je tenais à avoir un des
-instruments de Viotti, et je me fis adjuger celui-là pour quelques
-shellings, au rire de tous les assistants. Mon antagoniste, fier de son
-beau violon, me dit alors:
-
---L'existence de ce bizarre instrument au milieu de cette riche
-collection doit avoir une cause étrange, et je serais si curieux de la
-connaître que je donnerais volontiers le violon que je viens d'acheter
-pour avoir le mot de cette énigme.
-
---Soit, repris-je vivement, concluons un arrangement: vous me céderez
-votre violon quand je vous apprendrai l'origine du mien; j'irai voyager
-partout où a été Viotti, je prendrai tous les renseignements possibles,
-et peut-être serai-je assez heureux pour découvrir ce mystère, et vous
-gagner votre violon.
-
---Le marché fut conclu. Depuis ce temps je n'ai pas cessé de poursuivre
-mes investigations. J'ai su qu'Armand Séguin avait été très-lié avec
-Viotti, qu'il avait voulu en recevoir des leçons, et que comme le grand
-artiste était très-occupé, il venait chez lui à cinq heures du matin
-pour être sûr de le prendre au saut du lit, qu'il était aux petits soins
-pour lui, employant tous les moyens pour capter sa bienveillance; qu'un
-jour même Viotti s'étant plaint à son domestique que son café était mal
-fait, Armand Séguin n'avait plus voulu qu'un mercenaire se chargeât de
-cet office, et que c'était lui-même qui, chaque matin, préparait le
-déjeuner du violoniste; j'ai pensé alors que le violon de fer-blanc
-pouvait bien être un don d'Armand Séguin, et j'espérais en fournir la
-preuve en en voyant un semblable dans cette vente; mais voilà toutes mes
-espérances renversées.
-
---Je consolai du mieux que je pus mon Anglais de sa _misfortune_, et
-j'appris, au bout de quelques jours, qu'il était parti pour le Piémont,
-patrie de Viotti, courant toujours après les renseignements qui lui
-échappaient.
-
-Cette conversation m'était presque entièrement sortie de la tête,
-lorsqu'il y a deux mois environ, je me trouvai à un dîner de la
-commission dramatique, placé à côté d'un de mes collègues, Ferdinand
-Langlé, mon ancien camarade de collége, et un de mes bons amis. Vous
-savez tous que Ferdinand Langlé est un des plus spirituels garçons que
-nous connaissions; mais si vous lui avez entendu chanter une de ses
-jolies chansons de la voix la plus fausse qu'ait jamais possédée un
-vaudevilliste, vous ne vous êtes guère douté qu'il est d'origine
-musicienne, et que son père, Marie Langlé, italien malgré la désinence
-toute française de son nom, était un des habiles contrapuntistes du
-dernier siècle, qui eut l'honneur d'être le maître de Dalayrac. Je
-m'adressai donc à Ferdinand Langlé pour lui demander si, dans les
-papiers de son père, il n'aurait pas trouvé quelques documents sur
-Dalayrac, dont il n'existe pas de biographie complète. Après avoir
-répondu à ma demande, F. Langlé ajouta:
-
---Si tu veux, je pourrai te raconter quelques anecdotes musicales que
-j'ai entendu dire à ma mère, et qui pourront t'intéresser.
-
-Je le remerciai vivement de sa proposition, et comme on n'est jamais
-plus seul qu'au milieu de vingt personnes qui parlent tout haut, je le
-priai de ne pas tarder davantage à m'apprendre quelqu'une des
-particularités qu'il pourrait savoir.
-
---Tiens, me dit-il, veux-tu que je te raconte l'histoire du violon de
-fer-blanc?...
-
-Vous jugez de l'intérêt que ce mot seul ne manqua pas d'exciter en moi.
-Je me rappelai sur-le-champ la vente de Séguin, et mon camarade
-l'Anglais qui courait toujours après l'histoire que j'allais sans doute
-apprendre. Je fus donc tout oreilles au récit de F. Langlé que je
-regrette de ne pouvoir vous rendre, comme il me l'a fait.
-
-«Un beau soir d'été, mon père et Viotti allèrent se promener aux
-Champs-Elysées, et finirent par s'asseoir sous les arbres pour respirer
-l'air et la poussière de cette promenade. La nuit était venue, Viotti
-qui était très-rêveur, s'était laissé aller à ces émotions intimes qui
-l'isolaient complétement au milieu du cercle le plus nombreux; et mon
-père qui travaillait alors à son opéra de _Corisandre_, repassait dans
-sa tête quelques motifs de son ouvrage, lorsque tous deux furent assez
-désagréablement distraits par un son faux et criard qui leur fit dresser
-la tête et ouvrir les oreilles. Tous deux se regardèrent en ayant l'air
-de se dire: Qu'est-ce que cela? ils s'étaient si bien compris sans se
-parler que Viotti rompit le silence en s'écriant:
-
---Ce ne peut-être un violon, et cela y ressemble.
-
---Ni une clarinette, dit Langlé, et cependant il y a de l'analogie.
-
-Le moyen le plus sûr de s'en assurer était d'aller vers l'endroit d'où
-partaient les sons discordants qui avaient attiré leur attention. A
-défaut de l'oreille, l'oeil aurait pu les guider par la lueur
-tremblottante d'une maigre chandelle brûlant devant un pauvre aveugle
-accroupi à une centaine de pas d'eux. Viotti y était le premier:
-
---C'est un violon! s'écria-t-il en revenant en riant près de Langlé,
-mais devinez en quoi? en fer-blanc! Oh! cela est trop curieux, il faut
-que je possède cet instrument, et vous allez demander à l'aveugle de me
-le vendre.
-
---Bien volontiers, reprit Langlé, et s'approchant de l'aveugle: Mon ami,
-lui dit-il, vendriez-vous bien votre violon?
-
---Pourquoi faire? il faudrait en racheter un autre, et celui-là me sert;
-c'est tout ce qu'il me faut.
-
---Mais vous pourriez en avoir un meilleur avec le prix que nous vous en
-donnerions, et avant tout pourriez-vous nous expliquer pourquoi votre
-violon n'est pas comme tous les autres?
-
---Oh! vous voulez dire pourquoi qu'il est en fer-blanc? ça ne sera pas
-long. Voyez-vous mes bons messieurs, on n'a pas toujours été aveugle, et
-j'étais autrefois un bon vivant qui faisais gentiment sauter les jeunes
-filles à notre village; mais je suis devenu vieux, et je n'y ai plus vu
-clair. Je ne sais trop comment j'aurais pu vivre sans ce bon Eustache,
-le fils de feu mon frère. Ce n'est qu'un pauvre ouvrier qui gagne à
-peine sa vie; eh! bien, il m'a pris avec lui et m'a nourri tant qu'il a
-pu; mais à la fin, l'ouvrage a manqué: on ne faisait plus qu'une journée
-de trente sous par semaine, et c'était pas assez pour deux. Mon Dieu,
-que je lui dis, si j'avais tant seulement un violon; j'en savais jouer
-dans mon jeune temps, et je pourrais le soir rapporter à la maison
-quelques pièces de deux sous qui nous aideraient un peu. Eustache ne dit
-rien, mais le lendemain je vis bien qu'il était plus triste qu'à
-l'ordinaire, et la nuit, comme il croyait que je dormais, je l'entendis
-murmurer: Oh! le vieux serpent, ne pas vouloir me faire crédit de six
-francs; mais c'est égal, mon oncle aura son affaire, ou je ne
-m'appellerai pas Eustache. Effectivement, au bout de huit jours, voilà
-mon garçon qui vient en triomphe, et me dit: Tenez, v'là un violon et un
-fameux; c'est moi qui l'ai fait! vous ne craindrez pas qu'il se casse en
-le laissant tomber, celui-là; et il me remit le violon que vous voyez.
-Eustache est ferblantier et son bourgeois lui avait donné de quoi me
-faire mon instrument avec des rognures de l'atelier, et puis il avait
-économisé de quoi avoir des cordes et du crin. Dam! jugez si je fus
-content, ce pauvre garçon qui s'était donné tant de peine; aussi le bon
-Dieu l'a récompensé: dès le matin il me mène à cette place en allant à
-la journée, et puis il vient me reprendre le soir; et il y a des jours
-où la recette n'est pas trop mauvaise; tellement que quelquefois il n'a
-pas d'ouvrage, et c'est moi qui fais aller la maison, c'est gentil ça.
-
---Eh bien! dit Viotti, je vous donne vingt francs de votre violon; vous
-pourrez en acheter un bien meilleur avec ce prix-là, mais laissez-moi un
-peu l'essayer.
-
-Et il prit le violon. La singularité du son l'amusa; il cherchait et
-trouvait des effets nouveaux, et ne s'apercevait pas qu'un public
-nombreux, attiré par ces sons étrangers, s'était amassé autour d'eux.
-Une foule de gros sous, parmi lesquels se trouvaient même quelques
-pièces blanches, vint tomber dans le chapeau de l'aveugle ébahi, à qui
-Viotti voulut remettre ses vingt francs.
-
---Un instant! s'écria le vieux mendiant, tout à l'heure je voulais bien
-vous le donner pour 20 francs, mais je ne le savais pas si bon; à
-présent je demande le double.
-
-Viotti n'avait peut-être jamais reçu un compliment plus flatteur, aussi
-ne se fit-il pas prier pour la surenchère qu'on lui imposait. Il se
-glissa au milieu de la foule avec son violon de fer-blanc sous le bras;
-mais à une vingtaine de pas de là, il se sent tirer par la manche:
-c'était un ouvrier qui, le bonnet à la main, lui dit, les yeux baissés:
-
---Monsieur, je crois qu'on vous a fait payer ce violon-là trop cher, et
-si vous êtes amateur, comme c'est moi qui l'ai fait, je pourrai vous en
-fournir tant que vous voudrez à six francs.
-
-C'était Eustache qui avait vu conclure le marché, et qui ne doutant plus
-de son talent pour la lutherie, voulait continuer un commerce qui
-réussissait si bien. Il fut cependant obligé d'y renoncer, car Viotti se
-contenta du seul exemplaire qu'il avait si bien payé.»
-
---Et que fit Viotti du violon de fer-blanc? demandai-je à F. Langlé.
-
---Il l'a toujours gardé et l'emporta avec lui quand il se retira en
-Angleterre.
-
---Eh bien! mon cher, dis-je à Ferdinand, tu ne te doutes guère du
-service que tu viens de rendre à un de mes amis; ton histoire va lui
-faire gagner un violon magnifique. Et je lui dis à mon tour l'histoire
-de la vente de Viotti, et d'A. Séguin.
-
-J'ai fait depuis toutes sortes de démarches pour savoir dans quelle
-partie du globe se trouve maintenant mon Anglais; mais toutes mes
-recherches ont été inutiles, et comme les livres sont lus dans tous les
-pays, j'ai pris le parti de consigner ces renseignements dans celui-ci,
-espérant que le hasard les fera tomber sous les yeux de mon ami et lui
-fournira les moyens de gagner son violon.
-
-
-
-
-UN MUSICIEN DU XVIIIe SIÈCLE
-
-
-Dans les premiers mois de l'année 1733, au deuxième étage d'une haute et
-noire maison de la rue du Chantre Saint-Honoré, habitait un ménage qui
-pouvait passer pour le modèle de ceux du quartier. Le mari était un
-grand homme sec et flegmatique d'environ cinquante ans, ne parlant
-jamais à personne de la maison, et dont la conduite avait toujours paru
-si exemplaire, que les plus mauvaises langues n'avaient pu jusque là y
-trouver à redire. Quoique musicien de profession, il était d'une extrême
-sobriété, sortait le matin pour aller donner ses leçons, rentrait
-exactement à l'heure de ses repas, car il soupait rarement en ville, et
-une fois rentré, on n'entendait jamais aucun bruit chez lui; il se
-retirait dans un cabinet, où il écrivait fort assidûment, et bien
-rarement son clavecin ou son violon troublait le silence habituel de la
-maison. Les dévots même n'auraient en rien pu attaquer sa morale
-religieuse, car, en sa qualité d'organiste de l'église
-Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, il était très-assidu à toutes les fêtes,
-et sa femme l'accompagnait toujours à l'église. Cette dernière, de vingt
-ans plus jeune que son mari, était d'une figure agréable, et son
-caractère paraissait extrêmement doux; toujours occupée de quelque
-ouvrage d'aiguille quand elle était à la maison, elle ne sortait guère
-dans la semaine que pour faire ses provisions de ménage, ne se mêlant
-jamais des commérages de la maison, parlant peu aux personnes qu'elle
-rencontrait dans ses allées et venues, mais répondant toujours fort
-honnêtement à ceux qui l'interrogeaient, et accompagnant ses paroles
-d'un petit mouvement de tête et d'un sourire si doux, que ceux qui la
-quittaient étaient aussi satisfaits de ses laconiques réponses que si
-elle leur eût tenu les plus beaux discours du monde. Aussi malgré la
-sauvagerie du mari, et le préjugé peu favorable attaché alors à la
-profession de musicien, le couple était-il en grande vénération dans le
-quartier, et le marchand cirier qui occupait la boutique près de l'allée
-sombre qui donnait entrée à la maison, ne manquait-il jamais de retirer
-son bonnet fourré, lorsque le grand homme sec et sa petite femme
-rondelette passaient devant sa porte; le salut était scrupuleusement
-rendu, mais pas un mot n'était échangé pour cela, et le marchand cirier
-ne pouvait jamais s'empêcher de dire:
-
---Ce sont de bien honnêtes gens, mais il est tout de même un peu fier,
-ce grand sécot.
-
-Une seule personne des habitants de la maison avait ses entrées libres
-chez nos deux époux. C'était une vieille demoiselle de soixante ans,
-vivant aussi fort retirée; mais comme elle avait environ trois mille
-livres de rente, et que cette petite fortune (et c'en était une il y a
-cent ans), lui donnait dans son esprit une grande supériorité sur les
-autres locataires, elle s'était hasardée à faire une démarche auprès du
-couple qui demeurait au-dessus d'elle. Voici en quelle circonstance. La
-vieille demoiselle, qui se nommait Mlle de Lombard, avait dans son salon
-une épinette, dont elle touchait passablement, et sur laquelle elle
-s'occupait souvent à répéter les symphonies de Lully, et tous les airs
-de son jeune temps. A son retour d'un petit voyage à sa campagne, elle
-se sentit un jour en goût de musique, et fut fort désagréablement
-surprise en trouvant son épinette tellement fausse et démontée qu'il
-était impossible de s'en servir. La patience n'était pas la vertu de
-notre vieille musicienne, elle voulut qu'on lui accordât tout de suite
-son instrument, et ayant entendu dire qu'il y avait un musicien dans la
-maison, elle envoya sa servante lui chercher ce monsieur pour remettre
-son épinette en état. Sa servante vint bientôt lui dire que la seule
-réponse qu'on lui eût faite était, que le voisin n'était pas accordeur
-et qu'elle eût à chercher ailleurs.
-
---Ma mie, dit Mlle de Lombard, vous êtes une sotte, et vous ne savez pas
-vous y prendre. Il fallait promettre une pièce de trente-six sols, comme
-c'est l'usage, et cet homme serait venu à l'instant.
-
---Mais, répondit la servante toute confuse, c'est que ce n'est pas un
-homme, c'est un monsieur.
-
---Oh! alors, si c'est un monsieur, ajouta Mlle de Lombard, il faut donc
-que j'y monte moi-même.
-
-Et en effet, elle se mit à trottiner à travers l'escalier, et bientôt
-elle sonna à la porte du second étage.
-
---Madame, dit-elle à la petite femme qui vint lui ouvrir, est-ce qu'il
-ne demeure pas un musicien céans?
-
---Pardonnez-moi, Mademoiselle, c'est mon mari.
-
---Eh bien! Madame, voici une pièce de trente-six sols pour qu'il vienne
-accorder mon épinette.
-
---Mademoiselle, mon mari n'est pas accordeur, d'abord; ensuite, il
-travaille, et je ne saurais le déranger en ce moment.
-
---Qu'importe! qu'il soit accordeur ou non; du moment qu'il est musicien,
-il est bien capable de remonter un instrument, et je désire qu'il vienne
-le plus prochainement possible.
-
---Mademoiselle, je vous répète qu'il m'est tout à fait impossible de le
-déranger.
-
-La petite femme n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car avec une
-vivacité dont on ne l'eût certes pas soupçonnée, la vieille demoiselle
-s'élança vers une porte, qu'elle ouvrit précipitamment, et se trouva
-dans le cabinet du musicien. Le grand homme maigre était assis, enfoncé
-dans un large fauteuil, devant une table couverte de musique, et de
-papiers chargés de chiffres. Son travail l'absorbait tellement, qu'il ne
-s'apperçut pas de l'arrivée de Mlle de Lombard.
-
---Monsieur, lui dit-elle en entrant, voilà trente-six sols pour venir
-accorder mon épinette.
-
-Pas de réponse.
-
---Mademoiselle, dit la jeune femme, vous voyez qu'il ne vous entend pas,
-si par malheur vous attirez son attention, il vous recevra fort mal.
-
-La vieille demoiselle, sans tenir compte de l'avis, se mit alors à crier
-à tue-tête.
-
---Monsieur, voilà trente-six sols...
-
-Cette fois le grand homme maigre releva la tête, il regarda fixement la
-vieille demoiselle qui, enchantée de son succès, continua alors d'une
-voix beaucoup plus douce.
-
---Pour venir accorder mon épinette.
-
-Mais l'homme paraissait ne l'avoir pas comprise.
-
---Qu'est-ce donc, Louise, dit-il à sa femme, pourquoi me laissez-vous
-ainsi déranger?
-
---Mon ami, répondit la jeune femme presque en balbutiant, ce n'est pas
-ma faute, c'est mademoiselle qui veut absolument que vous lui accordiez
-son épinette.
-
---Mademoiselle, vous êtes folle; voici la seule réponse que je puisse
-vous faire.
-
-A ces mots la vieille demoiselle ne se contint plus.
-
---Monsieur, dit-elle, savez-vous bien que vous parlez à Mlle de
-Lombard?...
-
---Et vous, Mademoiselle, connaissez-vous bien Philippe Rameau, pour
-venir lui offrir trente-six sols pour remonter votre épinette?
-
-Malheureusement la vieille demoiselle n'était guère au fait de la
-musique moderne; elle ne connaissait ni la _Démonstration du principe de
-l'harmonie_, ni _Les quatre pièces du clavecin_, les seuls ouvrages que
-Rameau eût encore publiés; aussi cette réponse fit-elle peu d'effet;
-elle craignit cependant de s'être trompée, et que l'homme à qui elle
-s'adressait ne fût pas un musicien; sa contenante parut si embarrassée
-au grand homme que, pour la rassurer, il ajouta:
-
---Je ne suis pas accordeur, il est vrai, et je n'ai d'ailleurs pas le
-temps de m'occuper de votre instrument; mais si vous le voulez, passez
-dans la pièce à côté, et vous pourrez vous exercer sur mon clavecin tant
-que bon vous semblera.
-
-Cela dit, il se remit dans les calculs, et ne s'aperçut nullement des
-révérences sans nombre que Mlle de Lombard adressait à son fauteuil. La
-vieille demoiselle, pour n'avoir pas de démenti, essaya un peu le
-clavecin, puis elle redescendit chez elle. Mais le lendemain elle fit
-demander à ses nouvelles connaissances à quelle heure on pourrait la
-recevoir. Rameau, qui ne travaillait pas à ce moment, alla lui-même la
-chercher; ils causèrent longtemps musique; Mlle de Lombard avait reçu
-des leçons du célèbre Couperin et était bonne musicienne. Elle se mit au
-courant de la musique moderne, apprécia, autant que le peuvent faire les
-vieilles gens, celle de son voisin et l'intimité s'établit bientôt.
-
-Mme Rameau fut celle à qui cette société fut le plus agréable. Son mari
-détestait les nouvelles connaissances, et était fort peu communicatif.
-La pauvre femme s'ennuyait beaucoup; mais elle n'aurait jamais osé le
-dire: elle savait que le bonheur de son mari était de la croire
-heureuse; en lui laissant voir qu'elle ne l'était pas, elle n'ignorait
-pas le chagrin qu'elle lui aurait causé et elle n'aurait jamais osé lui
-proposer de changer de genre de vie; car quoique foncièrement bon, il
-était excessivement opiniâtre, et il avait souvent des accès de
-mélancolie qu'elle aurait craint de rendre plus fréquents. Une fois par
-semaine, il allait souper chez M. de la Popelinière, fermier-général,
-qui s'était déclaré son protecteur, et un autre jour il recevait un de
-ses amis à dîner, c'était le célèbre organiste Marchand, dont il avait
-reçu des leçons et dont il estimait grandement le talent. Rameau ne
-donnait ses leçons de clavecin qu'à contre-coeur, il se sentait quelque
-chose en lui qui n'avait pas encore pris son essor, et il savait bien
-que les leçons ne le mèneraient à rien; mais c'était avec plaisir qu'il
-allait toucher son orgue de Ste-Croix de la Bretonnerie. Sa publication
-des _Principes d'harmonie_ lui avait donné la réputation de savant
-musicien, et il tenait à prouver qu'il était quelque chose de plus qu'un
-savant. Aussi recevait-il avec joie les compliments de ses confrères,
-qui venaient l'entendre à son orgue; mais c'était ceux du public qu'il
-ambitionnait, et à l'église, le public ne manifeste pas ses sensations
-musicales; il aurait voulu des applaudissements, et ceux qu'on lui
-prodiguait, quand il touchait du clavecin, ce qu'il faisait avec une
-grande supériorité, ne le flattaient que médiocrement, parce qu'il
-sentait qu'il était capable de faire plus. En un mot, il n'aspirait qu'à
-travailler pour le théâtre, et quoiqu'il n'eût jamais communiqué ce
-désir à qui que ce fût, c'était néanmoins le but de toutes ses pensées.
-
-Cependant, il avait près de cinquante ans, et sentait bien que s'il
-tardait davantage, sa carrière était perdue. Il tenta une fois d'écrire
-à Houdard de Lamotte, pour lui demander un poëme; mais les gens de
-lettres, même ceux qui font des tragédies lyriques, étant généralement
-peu versés dans la musique, le poëte confondit cette demande avec cent
-autres du même genre qu'il recevait journellement, et ne répondit pas.
-Rameau en ressentit un profond chagrin, ses accès de mélancolie en
-devinrent plus fréquents; il s'enfermait des journées entières dans son
-cabinet. Il consultait les partitions de tous les opéras nouveaux, et
-après avoir lu avec attention ces différents ouvrages, il restait abîmé
-dans ses réflexions. Sa figure sévère et anguleuse s'animait alors d'une
-expression bizarre où le génie et la colère étaient confondus:
-
---Comment! disait-il, voilà les gens qu'on me préfère; mais dans la
-moindre de mes pièces de clavecin, il y a plus d'idées que dans tout ce
-fatras de musique.
-
-Depuis l'immortel Lully, il n'y a pas eu un seul grand musicien en
-France, à l'exception peut-être de Lalande, qui n'a guère travaillé que
-pour l'église. On ne joue déjà plus les opéras de Colasse. Que nous
-reste-t-il donc? M. de Blamont, Mouret qu'ils ont surnommé le musicien
-des Grâces; au moins celui-là a-t-il quelques idées. Mais Destouches,
-mais Campra!
-
-Puis, saisi de fureur, il courait quelquefois à son clavecin, où il
-improvisait des heures entières. La fantaisie d'écrire ce qui lui
-passait par la tête, lui prenait-elle un instant, il y renonçait bien
-vite en se disant:
-
---A quoi bon faire cela? qui pourrait l'exécuter, qui pourrait le
-comprendre? Ils feraient comme il y a vingt ans à Avignon, un peu avant
-mon voyage d'Italie: ils méprisèrent mes premiers essais, parce que
-c'était au-dessus de leur portée; et cependant il y a d'habiles
-musiciens en Italie; ceux-là ont compris ma musique... Non, il me faut
-un théâtre, un orchestre, un public, pour avoir le mot de cette énigme.
-Je crois qu'on peut faire autrement que Lully, et faire bien encore. Oh!
-j'y viendrai...
-
-Puis il sortait pour prendre l'air, comme si l'atmosphère de sa chambre
-eût été trop lourde pour lui, et quand il rentrait le soir, il se
-couchait sans dire un seul mot à sa pauvre Louise, qui gémissait d'un
-chagrin qu'elle ne pouvait partager, et dont elle ne pouvait deviner la
-cause.
-
-Une circonstance inattendue décida entièrement Rameau à s'adonner au
-théâtre. Il y avait un concours pour la place d'organiste à l'église de
-Saint-Paul. Rameau fut vaincu par Daquin qui ne le valait cependant pas.
-Rameau ne put supporter cet affront de sang-froid, et il parut s'être
-opéré une révolution en lui. Il prit alors un genre de vie tout
-différent de celui qu'il avait mené jusque là. Tout d'un coup il
-abandonna ses leçons, se mit à aller à l'Opéra tous les jours de
-spectacle, rentrant fort avant dans la nuit, l'air continuellement
-préoccupé. Quand il s'enfermait dans son cabinet, ce n'était plus pour
-faire des calculs de chiffres comme autrefois. On l'entendait, à travers
-la porte, chanter, jouer du violon, danser, tantôt rire aux éclats,
-tantôt donner de grands coups contre les meubles, puis se dépiter, et on
-le voyait alors, lui si méthodique auparavant, sortir de chez lui
-quelquefois sans épée, la perruque de travers, et le chapeau sur le coin
-de l'oreille. Les voisins s'aperçurent bientôt de ce changement: les
-caquets et les commérages allèrent leur train, et la pauvre Mme Rameau
-ne fut pas la dernière à gémir du dérangement de son mari. Il ne lui
-parlait presque plus, ne l'emmenait plus à l'église, et dînait et
-soupait presque tous les jours dehors.
-
-Le jour de Pâques vint. A dix heures, Rameau était encore dans son
-cabinet (il s'était levé à cinq). Madame Rameau venait d'aller entendre
-une basse messe à une chapelle de la rue Saint-Honoré; quel ne fut pas
-son étonnement en rentrant de s'apercevoir que son mari n'était pas
-encore sorti pour aller à son orgue. Elle se précipite dans son cabinet,
-et le trouve en robe de chambre, son bonnet de coton sur le haut de la
-tête, en pantoufles, un bas sur les talons, et dansant sur l'air qu'il
-se jouait lui-même sur son violon.
-
---Mais, Philippe, lui dit-elle, à quoi songez-vous donc? la grand'messe
-est commencée, vous allez manquer vos _Kyrie_, car la procession est
-sûrement rentrée au choeur: dépêchez-vous donc.
-
---Laisse-moi donc tranquille, avec tes _Kyrie_, lui dit Rameau;
-écoute-moi ce passe-pied, et dis-moi un peu si on ne dansera pas bien
-sur cet air là.
-
-Et il se remit à jouer et à danser. Mme Rameau crut son mari fou.
-
---Mais, mon ami, réfléchissez donc, vous perdrez votre place; et il ne
-nous manquait plus que cela à présent que vous avez abandonné toutes vos
-leçons.
-
---Ma place, eh! ma chère, voilà bientôt trois mois que je ne l'ai plus:
-j'ai donné ma démission. Allons, laisse-moi tranquille, puisque tu ne
-veux pas écouter mon passe-pied.
-
-Madame Rameau fut anéantie, la place d'organiste était leur unique
-ressource. Elle se mit à pleurer.
-
---Mais, se dit-elle, quand nous aurons mangé ces 800 livres, que nous
-avons de côté, que deviendrons-nous? Ah! je veux les serrer moi-même:
-cet argent est maintenant trop précieux.
-
-Elle court vers une commode où était renfermé le petit pécule: hélas!
-des 800 livres les trois quarts étaient dénichés: il restait 200 livres
-en tout.
-
-La pauvre Louise ne savait plus que penser; elle descendit tout de suite
-chez Mlle de Lombard, à qui elle conta tous ses chagrins: son coeur
-était trop gros, il y avait trop longtemps que sa douleur était
-renfermée, aussi fit-elle explosion chez la vieille demoiselle qui ne se
-doutait de rien, et qui fut bien surprise en apprenant les déréglements
-de M. Rameau. Elle consola du mieux qu'elle put la jeune femme, mais ses
-consolations n'avaient rien de bien rassurant; elle ne pouvait expliquer
-cette inconduite que de trois manières: ou M. Rameau était joueur, ou il
-buvait, ou bien il avait des maîtresses. Or, ses fréquentes sorties lui
-faisaient bien penser qu'il avait au moins une maîtresse, sa danse et sa
-gaîté ne laissaient aucun doute sur l'abus du vin qu'il faisait, et la
-disparition des 600 livres était bien la preuve qu'il était dominé par
-la funeste passion du jeu: il lui était donc clairement démontré que
-l'unique cause des désordres de M. Rameau était le vin, le jeu et les
-femmes. La pauvre Louise remonta chez elle un peu plus désespérée
-qu'auparavant; elle retrouva son mari dans le même costume et se livrant
-à la même occupation; seulement au lieu d'un passe-pied, c'était une
-gavotte qu'il jouait sur son violon.
-
-Cependant le 1er mai, le jour de la Saint-Philippe approchait; il était
-d'usage que quelques amis se réunissent ce jour-là chez Rameau; Mme
-Rameau fit donc ses invitations comme à l'ordinaire. On dînait alors à
-une heure et demie. A une heure, Rameau, sorti depuis le matin, n'était
-pas encore rentré. La pauvre Louise tremblait que son mari ne restât
-toute la journée dehors, et sa figure trahissait toute son inquiétude,
-quand Mlle de Lombard rompit le silence:
-
---Il est temps que cela finisse, dit-elle, en s'adressant aux autres
-convives; il faut absolument qu'au dessert M. Rameau nous donne
-l'explication de sa conduite. Voilà une pauvre petite femme qui, si cela
-continue, deviendra bientôt aussi maigre et aussi sèche que son vaurien
-de mari, et c'est un scandale qu'il faut empêcher.
-
-Cette harangue fut unanimement approuvée, et chacun s'apprêta à chanter
-sa gamme à l'hôte dont on allait manger le dîner. Les convives étaient
-M. Marchand, l'organiste; M. Dumont, marguillier de Sainte-Croix de la
-Bretonnerie, que l'on avait eu bien de la peine à décider à venir, tant
-il était furieux contre son organiste démissionnaire, et M. Bazin, le
-marchand cirier, qui avait été invité comme principal locataire de la
-maison, Mme Rameau ayant sagement pensé qu'il serait prudent d'être bien
-avec lui, quand viendrait le premier terme à échoir.
-
-A une heure un quart, Rameau arriva, il avait la figure radieuse. Il
-parut d'abord surpris de voir ses amis réunis, il allait en demander
-l'explication quand sa femme lui présenta un noeud d'épée, et une paire
-de manchettes brodées de sa main. La mémoire lui revint alors.
-
---Bonne Louise, dit-il, tu n'oublies rien, toi; tu sais bien quand c'est
-ma fête. Ce n'est pas comme moi, je ne peux jamais me souvenir du jour
-de la tienne, que quand j'entends tirer le canon, parce que c'est aussi
-celle du roi; aussi, j'ai toujours oublié de t'avoir quelque chose pour
-te la souhaiter. Mais sois tranquille, cette année il n'en sera pas de
-même, je t'assure.
-
-Il en disait autant tous les ans, et cependant Louise fut tellement émue
-de ces marques de tendresse auxquelles elle n'était plus accoutumée,
-qu'elle sentit ses yeux se mouiller de larmes. Après avoir embrassé sa
-femme, Rameau salua respectueusement Mlle de Lombard, tendit la main à
-M. Marchand, et fit une inclination à M. Dumont le marguillier, à qui
-l'odeur du rôti donnait envie de sourire, et qui faisait une horrible
-grimace pour avoir l'air sévère; puis, enfin, à M. Bazin qui lui rendit
-son salut en s'inclinant tout d'une pièce, comme aurait fait un des
-cierges de sa boutique. On se mit à table, et tout le commencement du
-repas fut très-gai; mais une certaine gêne se fit remarquer parmi les
-convives, quand vint le dessert. Rameau avait été si aimable pendant le
-dîner, son bon vin de Bourgogne qu'il appelait son compatriote, avait
-été prodigué de si bon coeur que pas un ne se sentait le courage de
-commencer les hostilités envers un hôte de si bonne humeur.
-
-Mlle de Lombard qui avait promis d'attacher le grelot, tâchait de
-trouver un interprète de sa sainte indignation, et c'est sur M. Bazin
-qu'elle avait jeté son dévolu; mais malgré les signes d'yeux qu'on lui
-faisait, M. Bazin qui avait mangé comme quatre, et qui pensait assez
-judicieusement que du moment qu'on se disputerait, on ne boirait plus,
-faisait semblant de ne rien entendre, et allait toujours son train. Mlle
-de Lombard eut alors recours au grand moyen de l'avertir par un léger
-coup de pied sous la table. Malheureusement les longues jambes du maître
-de la maison tenaient tant de place, que ce fut contre elles que vint
-échouer l'avertissement destiné à M. Bazin. Rameau fit une grimace
-terrible en demandant qui s'amusait à lui marbrer ainsi les jambes. Mlle
-de Lombard rougit jusqu'aux oreilles, craignant qu'on ne soupçonnât sa
-moralité de cette agacerie, et les convives se regardaient tous dans le
-blanc des yeux, sans rien comprendre à cet incident, quand le bruit
-inaccoutumé d'une voiture dans la rue du Chantre détourna toute
-attention. Cette voiture s'étant arrêtée devant la maison, on entendit
-bientôt des pas dans l'escalier, la sonnette retentit, et un coureur se
-précipitant dans la salle à manger, annonça d'une voix retentissante:
-
---M. de la Popelinière!
-
-En entendant prononcer le nom de M. de la Popelinière, les convives de
-Rameau se lèvent, se bousculent, et un bon gros petit homme, vêtu d'un
-habit de velours nacarat garni de brandebourgs d'or, s'avance alors au
-milieu des convives en désarroi.
-
---Comment, Monsieur, dit Rameau, vous daignez venir chez moi, et cela
-sans m'en prévenir?
-
---Parbleu, il est joli, celui-là! répondit le gros petit homme; pour
-vous prévenir, il faudrait vous voir, et on ne sait plus ce que vous
-devenez. Ah çà, qu'est-ce que je viens d'apprendre? vous voulez donc
-faire un opéra? vous avez été demander une audition ce matin à Mlle
-Petit-Pas. Eh bien! quand vous mettrez-vous à l'oeuvre? Ah çà, il est
-bien entendu que c'est chez moi que se fera la première audition. Vous
-savez que mon orchestre est à vos ordres. Quant à la copie, cela me
-regarde aussi; et dès que vous aurez quelque chose de fait, vous n'avez
-qu'à l'envoyer à mon hôtel.
-
---Mais, Monsieur, dit Rameau, tout est fait; voilà bientôt trois mois
-que j'y travaille.
-
---Comment, tout est fait? Et qui donc a pu vous donner des paroles?
-
---M. l'abbé Pellegrin, moyennant 600 livres qu'il a exigé que je lui
-avançasse comme garantie.
-
---Comment! ce gueux de Pellegrin vous a demandé 600 livres? Mais je le
-ferai bâtonner par mes gens.
-
---Mais c'était tout naturel, il ne sait pas si je suis capable.
-
---C'est vrai, au fait, ce que vous me dites là. Eh bien! je lui sais
-beaucoup de gré de vous avoir donné sa poésie pour 600 livres. Quand
-vous le verrez, invitez-le à venir dîner chez moi. Comment cela
-s'appellera-t-il?
-
---_Hippolyte et Aricie_.
-
---Beau sujet, superbe sujet. Eh bien! quand voulez-vous faire votre
-audition, votre répétition?... je ne sais comment vous appelez cela.
-
---Mais je pense que dans huit jours on pourrait essayer le premier acte.
-
---Dans huit jours, donc. Adieu, je suis enchanté d'avoir fait
-connaissance avec votre famille, votre petite femme qui est, parbleu,
-charmante, et madame votre mère qui paraît bien respectable,
-ajouta-t-il, en regardant Mlle de Lombard.
-
---Du tout, se hâta d'interrompre Rameau, Mademoiselle est une de nos
-voisines et amies.
-
---Pardon, pardon, Mademoiselle, dit le gros fermier général, voulant
-réparer sa faute et diminuer l'air refrogné de la demoiselle; pardon de
-vous avoir prise pour la mère de Rameau; c'est l'âge, voyez-vous, qui me
-faisait supposer... Ah çà, et ce monsieur là, qui est-ce?
-
---M. Dumont, marguillier.
-
---Oh! très-bien; et cet autre petit, dans le coin?
-
---C'est mon maître, le célèbre Marchand.
-
---Diantre! M. Marchand; touchez donc là, je vous en prie; enchanté de
-vous connaître. Ah çà, j'espère que nous nous reverrons, et que vous me
-ferez l'honneur de venir à mes concerts du vendredi.
-
-M. Marchand s'inclina. Le fermier général apercevant alors M. Bazin qui,
-depuis son entrée, n'avait pas encore interrompu ses révérences:
-
---Eh! mon Dieu, dit-il, quel est celui-là? C'est donc le mouvement
-perpétuel en personne?
-
---Nullement, dit Rameau, c'est M. Bazin, marchand cirier et mon
-propriétaire.
-
---Allons, c'est bien, dit en sortant le gros petit homme; Rameau, de
-demain en huit je vous attends; vous m'amènerez Pellegrin; M. Marchand,
-je compte aussi sur vous; Mesdames, je vous salue.
-
-Après son départ, Louise courut se jeter dans les bras de son mari:
-
---Mon ami; dit-elle, j'ai besoin que vous me pardonniez; j'ai été
-injuste envers vous.
-
---Nous tous aussi, nous avons besoin de pardon, ajouta Mlle de Lombard,
-car nous vous avions méconnu: nous ne savions pas que vous fissiez un
-opéra, et votre conduite singulière nous avait inspiré des soupçons qui,
-grâce au Ciel, sont tous dissipés.
-
---Mes bons amis, dit Rameau, je voulais vous cacher le but de mon
-travail, jusqu'à ce que je fusse certain du succès. Mon secret est trahi
-maintenant; ne m'en voulez pas de l'avoir gardé si longtemps, je
-craignais les reproches, les conseils. A présent que j'ai terminé mon
-opéra, voulez-vous passer dans mon cabinet? Marchand et moi, essaierons
-de vous en faire entendre les principaux morceaux, et vous nous en direz
-votre avis.
-
---Adopté, s'écria M. Bazin, qui était un peu gai; j'aime beaucoup la
-musique, moi! Y aura-t-il une chanson à boire dans votre opéra?
-
-Rameau se contenta de sourire, et tout le monde le suivit dans son
-cabinet.
-
-Marchand se mit au clavecin; Rameau déploya devant son pupitre la
-partition de ses cinq actes, et, l'aidant tantôt de la voix, tantôt de
-son violon, il parvint à donner à ses auditeurs une idée de son opéra.
-Quelque imparfaite que fût l'exécution d'une oeuvre si gigantesque par
-deux personnes, ce petit concert produisit néanmoins beaucoup d'effet.
-Mlle de Lombard déclara qu'il n'y avait que Rameau ou Lully capable de
-faire de si belles choses.
-
---Mademoiselle, dit Rameau, on ne saurait me faire de compliment plus
-flatteur; le grand Lully n'a pas de plus sincère admirateur que moi.
-Toujours occupé de sa belle déclamation et du beau tour de chant qui
-règnent dans ses récitatifs, je tâche de l'imiter, non en copiste
-servile, mais en prenant comme lui la belle et simple nature pour
-modèle.
-
-Mlle Rameau pleurait de joie et de plaisir; M. Dumont, le marguillier,
-trouvait tout cela charmant, quoique regrettant au fond du coeur que
-toutes ces belles choses fussent destinées à un usage profane, quand on
-aurait pu en faire de si jolis motets pour les saints de sa paroisse. M.
-Bazin, qui s'était endormi dès les premières mesures, se réveilla au
-bruit des félicitations qu'on adressait à Rameau; il y vint joindre les
-siennes.
-
---Ma foi, dit-il, je n'ai jamais rien entendu de si gentil: il est vrai
-que je n'ai jamais été à l'Opéra; mais il y a un commencement à tout, et
-c'est une dépense que je me permettrai pour aller entendre la petite
-drôlerie de M. Rameau.
-
-Quant à Marchand, il était dans le ravissement.
-
---Mon cher ami, disait-il, je vous connaissais comme un bien habile
-organiste, comme un bien savant musicien, mais je ne vous aurais jamais
-cru capable de faire de si belles choses. Tout est neuf, dans votre
-ouvrage; si les symphonistes parviennent à vous bien exécuter, cet opéra
-fera une révolution en musique; mais cela me semble bien difficile. Dans
-cet admirable trio des Parques, au deuxième acte, il y a un passage
-enharmonique qui leur donnera bien de la tablature.
-
---Soyez tranquille, répondit Rameau, ils en viendront à bout avec du
-temps et de la patience. Rappelez-vous que quand Lully voulut écrire son
-premier opéra, il n'y avait à Paris que douze violons. Un an après, la
-bande des vingt-quatre existait, et nous avons fait de bien grands
-progrès depuis ce temps-là. Soyez tranquille, vous dis-je, tout cela
-s'exécutera, je m'en charge.
-
-Le lendemain, M. de la Popelinière envoya chercher la partition pour la
-faire copier. Rameau ne livra que le prologue et le premier acte,
-pensant que cela suffirait pour l'audition. Pendant les huit jours
-employés à la copie des parties, il courut chez les principaux
-chanteurs, pour leur faire essayer ses morceaux, car pour être reçu à
-l'Opéra, il n'était pas besoin alors d'être grand musicien, ni même de
-savoir chanter: il suffisait d'avoir ce qu'on appelait une grande voix.
-Les ressources de la voix de tête, et de la voix mixte, étaient tout à
-fait inconnues, et les notes les plus élevées s'exécutaient toujours à
-plein gosier. Aussi dut-il seriner ses airs aux chanteurs qui ne
-savaient pas lire la musique.
-
-Cependant on devait un terme à M. Bazin et quelle qu'eût été son
-admiration pour la musique de son locataire, il venait de temps en temps
-lui rappeler sa dette; toutes ses démonstrations ne le convainquaient
-que fort peu.
-
---Comment se fait-il, mon voisin, lui disait-il, qu'un homme comme vous
-n'ait pas une si chétive somme à sa disposition?
-
---Je l'avais, et au delà, répondit Rameau, mais j'ai été obligé de
-déposer 600 livres comme garantie d'un billet de pareille somme que j'ai
-fait à M. Pellegrin, en cas de non-succès de mon opéra; comme je suis
-convaincu qu'il réussira, je vous paierai avec cet argent.
-
-Force était à M. Bazin de se contenter de cette réponse, mais il n'était
-pas trop satisfait, et le témoignait en grommelant chaque fois qu'il
-rencontrait Mme Rameau.
-
-Le jour de l'audition vint enfin. M. de la Popelinière avait réuni chez
-lui ce qu'il y avait de plus distingué à la cour et à la ville pour
-entendre la musique de son protégé. Rameau était très-connu comme
-musicien de théorie, les ouvrages qu'il avait publiés sur la division du
-corps sonore, lui avaient acquis plus de renommée à l'académie des
-sciences que dans le monde, et on était assez peu favorablement prévenu
-sur le début d'un homme de cinquante ans dans une carrière qui demande
-avant tout de la vivacité et de la fraîcheur d'imagination. L'ouverture,
-comme toutes celles du temps, était un morceau fugué qui ne produisit
-que peu d'effet. Le premier choeur du prologue: _Accourez, habitants des
-bois_, fut mieux accueilli; l'assemblée paraissait indécise, les grands
-seigneurs n'osaient se compromettre en applaudissant les premiers: les
-morceaux suivants furent donc écoutés avec un silence religieux. Rameau,
-qui conduisait la symphonie, voyait avec chagrin le peu d'effet que
-produisait sa musique; le découragement se peignait dans ses traits,
-lorsqu'après l'air charmant: _Plaisirs, doux vainqueurs_, un homme se
-lève dans un coin du salon et montant sur un tabouret:
-
---Très-bien! crie-t-il de loin à Rameau, c'est admirable, et je vous
-garantis que cela réussira grandement.
-
-Tous les yeux se tournèrent vers le petit homme qui venait d'interrompre
-si brusquement la répétition. Il était déjà redescendu à sa place; au
-peu de luxe de ses vêtements, on crut un instant que c'était un intrus
-qui s'était glissé dans l'assemblée; mais tout d'un coup Rameau lui
-répond de sa place:
-
---Merci, merci, M. Marchand, votre suffrage m'est plus cher que tous les
-autres et il me suffira.
-
-Au nom du célèbre organiste, chacun comprit toute la portée de cet
-assentiment donné en public, et à la fin du joli choeur: _A l'amour
-rendons les armes_, qui termine le prologue, les applaudissements
-éclatèrent de toutes parts. Les dispositions peu bienveillantes de
-l'auditoire étaient totalement changées, et tous les morceaux du premier
-acte furent applaudis et appréciés comme ils méritaient de l'être.
-Rameau recevait les félicitations les plus empressées. M. de la
-Popelinière rayonnait de joie, quand un homme assez pauvrement vêtu
-s'approcha du musicien: il tira un papier de sa poche, et le déchirant
-sur-le-champ:
-
---Monsieur, dit-il, vous pouvez retirer vos 600 livres, quand on fait de
-pareille musique, on n'a pas besoin de donner de garanties; voilà votre
-billet.
-
-Chacun applaudit au procédé de Pellegrin, dont on connaissait la
-pauvreté, et le poëte partagea les éloges qu'on prodiguait au musicien.
-
-Dès le lendemain, il fut question à l'Opéra de mettre à l'étude
-_Hippolyte et Aricie_. Les rôles furent distribués aux premiers
-chanteurs de l'époque, Chassé, Jelgot, Mlles Lemaure et Petitpas. Mlle
-Camargo voulut danser dans l'ouvrage; malgré toutes ces protections, les
-événements, les cabales reculèrent de beaucoup la première
-représentation. Le sieur Thurer succéda au sieur Lecomte comme directeur
-de l'Opéra. Les musiciens en pied firent tout ce qu'ils purent pour
-entraver le nouveau venu: M. de Blamont, tout puissant comme
-surintendant de la musique du roi, obtint qu'on remontât son ballet des
-_fêtes grecques et romaines_, joué dix ans auparavant. La première
-représentation était cependant fixée au 1er septembre, lorsque vint
-l'ordre de donner plusieurs concerts aux Tuileries dans le courant
-d'août. Les répétitions furent suspendues pendant tout ce mois, et
-Rameau sollicita vainement de faire entendre quelques morceaux de son
-opéra dans un de ces concerts. M. de Blamont s'arrangea de manière à ce
-qu'on n'y exécutât que de sa propre musique. M. de la Popelinière vint
-encore au secours de son protégé.
-
-M. le marquis de Mirepoix allait épouser Mlle Bernard de Rieux,
-petite-fille du fameux Samuel Bernard, et par sa mère du célèbre comte
-de Boulainvilliers. Le chevalier Bernard faisait préparer pour cette
-noce une fête dont la splendeur devait surpasser tout ce qu'on avait vu
-jusqu'à ce jour. M. de la Popelinière fit obtenir à Rameau la direction
-du concert qu'on devait y donner. La fête eut lieu le 16 août dans
-l'hôtel du chevalier Bernard, rue Neuve-Notre-Dame-des-Victoires. A sept
-heures du soir toutes les façades de l'hôtel furent illuminées d'une
-quantité prodigieuse de lampions et de terrines. Cette magnifique
-illumination ne se bornait pas à l'hôtel; pour éclairer plus loin les
-carrosses, on avait garni le mur du jardin des Petits-Pères de terrines
-posées sur des consoles, depuis l'église jusqu'à l'angle, et très-avant
-dans la rue Neuve-Saint-Augustin. On n'aura pas de peine à s'imaginer le
-brillant de cette illumination, quand on saura que tous les lampions et
-terrines étaient garnis de cire blanche, précaution que l'on avait cru
-devoir prendre pour éviter la mauvaise odeur et préserver les habits des
-dames et autres conviés qui étaient obligés de passer sous des arcades
-illuminées. Le concert qui ouvrit la fête fut des plus magnifiques;
-Rameau avait mis son amour-propre à faire choix des plus habiles
-exécutants et des meilleurs morceaux. Après le concert, les conviés
-passèrent dans une immense salle construite exprès dans les jardins de
-l'hôtel, où était dressée une table en fer à cheval de plus de
-soixante-dix couverts. Pendant tout le repas, on entendit une symphonie
-mélodieuse, placée dans les tribunes, interrompue par intervalles par
-des fanfares de trompettes et de timbales. Au milieu du souper, les
-sieurs Charpentier et Danguy, célèbres concertants, l'un sur la musette
-et l'autre sur la vielle, vinrent au milieu du fer à cheval exécuter des
-morceaux que Rameau avait composés exprès pour cette occasion. A minuit
-on se rendit à l'église Saint-Eustache, qui était aussi magnifiquement
-illuminée que l'hôtel qu'on venait de quitter.
-
-Rameau avait obtenu de M. Forcroy, organiste de la paroisse, de lui
-laisser toucher l'orgue pendant la célébration du mariage. Il le fit
-avec une grande supériorité; c'étaient ses adieux à cet instrument, et
-jamais il n'avait été si bien inspiré. Le lendemain, il reçut du
-chevalier Bernard, une gratification de 1,200 livres pour les soins
-qu'il s'était donnés. Depuis longtemps M. Bazin était payé, et Mme
-Rameau était on ne peut plus heureuse. La bonne Mlle de Lombard
-partageait toute sa joie. On avait beaucoup parlé des fêtes du mariage
-du marquis de Mirepoix, et la bonne exécution du concert avait fait le
-plus grand honneur à Rameau. Son opéra devait le lancer tout à fait, les
-répétitions partielles étaient très-satisfaisantes; mais l'envie ne
-dormait pas; la jalousie des musiciens répandait partout que c'était une
-musique bizarre, incompréhensible, s'éloignant de toutes les règles
-reçues, et bonne tout au plus pour les savants et les amateurs de
-l'extraordinaire. La grande répétition vint enfin; les musiciens dont se
-composait l'orchestre de l'Opéra étaient à leur poste. Malgré la
-mauvaise volonté qu'on avait eu soin d'exciter parmi les exécutants,
-tout alla assez bien jusqu'au second acte, celui de l'enfer; mais quand
-arriva le passage enharmonique du trio des Parques, les musiciens
-s'arrêtèrent court, reculant devant cette difficulté toute nouvelle pour
-eux. Rameau pria tranquillement le chef d'orchestre de faire
-recommencer:
-
---Monsieur, c'est inexécutable, lui dit celui-ci.
-
---Peut-être à première vue, dit Rameau; mais essayons.
-
-La seconde fois ne fut guère plus heureuse que la première, et la
-troisième ne satisfit point le compositeur. Les musiciens murmurèrent,
-quand on les pria encore de recommencer; et sur une nouvelle instance,
-le chef d'orchestre déclara qu'il ne se chargeait pas de faire exécuter
-une pareille musique, et jeta avec dépit son bâton de mesure sur le
-théâtre, presque entre les jambes de Rameau. Celui-ci, sans se
-déconcerter, fit du bout du pied rouler le bâton jusqu'au bord du
-théâtre, et quand il fut à portée du musicien:
-
---Apprenez, Monsieur, lui dit-il, qu'ici vous n'êtes que le maçon, et
-que je suis l'architecte: recommencez le passage.
-
-Cette fermeté imposa aux récalcitrants. La difficulté fut vaincue cette
-fois, et la répétition s'acheva sans encombre.
-
-C'était un grand événement alors qu'une première représentation. Il n'y
-avait que trois théâtres à Paris, l'Opéra, la Comédie Française et la
-Comédie-Italienne, et ces solennités avaient d'autant plus d'éclat
-qu'elles étaient plus rares. Aussi tout Paris était-il en rumeur dans la
-matinée du 1er octobre 1733. Toutes les avenues de l'Opéra étaient
-encombrées des voitures de ceux qui allaient retenir leurs loges, et des
-piétons qui venaient à l'avance pour être sûrs d'avoir des places.
-Rameau avait à grand'peine obtenu une petite loge bien reculée pour sa
-femme, Mlle de Lombard et son ami Marchand. Ses rivaux, plus puissants
-et surtout plus intrigants que lui, avaient au contraire garni la salle
-de leurs partisans. Comme le coeur de la pauvre Mme Rameau battait au
-premier coup d'archet de l'ouverture; ses amis tâchaient vainement de la
-rassurer; eux-mêmes auraient peut-être eu besoin de courage, car, dès le
-premier acte, une violente cabale s'éleva dans le parterre, les rares
-applaudissements qui s'étaient fait entendre au commencement de
-l'ouvrage cessèrent tout d'un coup, et c'est avec un silence interrompu
-seulement par des murmures désapprobateurs que furent accueillis les
-derniers actes de l'opéra. Marchand était furieux; Mme Rameau était près
-de se trouver mal; Mlle de Lombard n'osait dire ce qu'elle pensait, car
-elle craignait que ce ne fût une vengeance du Ciel pour avoir abandonné
-l'église pour le théâtre. Rameau se retira tristement chez lui.
-
---Je me suis trompé, dit-il; j'ai cru que mon goût plairait. Il faut se
-résigner, je renoncerai au théâtre.
-
-Cependant les habitués de l'Opéra s'étaient réunis au foyer après le
-spectacle, et personne n'osait se prononcer pour une musique qui venait
-d'être désapprouvée généralement. Seul, au milieu d'un groupe nombreux,
-M. de la Popelinière essayait de défendre l'oeuvre de son protégé.
-
---Mais, lui répondait-on, nous avons vu des musiciens qui ne sont
-nullement partisans de cette musique.
-
---Fadaise! disait le fermier général, c'est qu'ils sont eux-mêmes
-parties intéressées.
-
---Interrogeons l'un d'eux! s'écrie le prince de Conti.
-
-Justement Campra vint à passer. C'était un homme juste, et qui
-heureusement n'avait pris aucune part aux cabales dirigées contre
-Rameau.
-
---Eh! bien, que pensez-vous de cela? lui dit le prince.
-
---Monseigneur, répondit le musicien, il y a dans cet opéra assez de
-musique pour en faire dix comme ceux qu'on nous représente tous les
-jours. Cet homme-là nous éclipsera tous.
-
-Le mot courut, fit fortune, et à la deuxième représentation, des beautés
-toutes nouvelles se révélèrent aux auditeurs attentifs. Le succès fut
-moins grand qu'à la troisième, qu'à la quatrième, qu'à toutes les
-représentations suivantes.
-
-L'ouvrage fut joué trente fois de suite avec un applaudissement
-universel, et Rameau consolé ne renonça pas au théâtre, car il donna
-plus de vingt-trois ouvrages, tant opéras que ballets.
-
-Après le grand succès d'_Hippolyte et Aricie_, le pauvre organiste était
-devenu un homme trop célèbre pour conserver sa modeste retraite de la
-rue du Chantre, et ce fut avec une véritable peine que M. Bazin, dont
-l'estime pour son locataire croissait à mesure que celui-ci s'élevait
-davantage, apprit un jour qu'il allait transporter son domicile rue des
-Bons-Enfants, à l'hôtel d'Effiat, pour être plus près de l'Opéra, qui
-allait seul l'occuper. Mme Rameau avait bien un autre chagrin, c'était
-de se séparer de la bonne Mlle de Lombard, dont la société lui devenait
-à chaque instant plus précieuse, car les occupations multipliées de son
-mari la rendaient de jour en jour plus solitaire. Elle n'osait lui
-confier son chagrin; mais le compositeur s'était attaché à la vieille
-demoiselle, qui lui rendait souvent le service de remettre au net ses
-brouillons de musique. Ce fut donc lui qui fit la proposition à Mlle de
-Lombard de venir demeurer avec eux. La vieille demoiselle accepta avec
-joie, et fut la meilleure amie de ce couple respectable, jusqu'à la fin
-de ses jours.
-
-Presque tous les ouvrages de Rameau eurent un grand succès. Un de ses
-opéras, entre autres, _Castor et Pollux_, réussit tellement qu'un de ses
-rivaux, Mouret, en devint fou de jalousie. Enfermé à Charenton, il
-chantait continuellement le choeur des démons: _Qu'au feu du tonnerre_,
-de Castor et Pollux. Rameau fut un des plus grands musiciens qui aient
-jamais existé. Lui seul a réuni la double qualité de théoricien et de
-compositeur. Ses airs de danse eurent tant de succès, que pendant
-longtemps on n'en exécuta pas d'autres en Italie. Un de ses ouvrages,
-_Zoroastre_, fut traduit en italien, et joué à Dresde, avec le plus
-grand succès. Un autre opéra, _Platée_, produisit 32 mille livres en six
-représentations. En 1747, l'Opéra lui fit une pension de 1,500 livres,
-dont il a joui jusqu'à sa mort. Il venait d'être décoré de l'ordre de
-Saint-Michel et anobli, lorsqu'il mourut, le 12 septembre 1764.
-
-Il est peu de personnes de notre génération qui se rappellent avoir
-entendu exécuter la musique de Rameau. Le malheur des compositeurs est
-que la musique est un art qui n'a pas de bases solides, comme la
-peinture, par exemple, dont le but est l'imitation de la nature:
-l'unique but de la musique est de charmer l'oreille et d'émouvoir le
-coeur, mais elle repose entièrement sur la mode, et il n'est pas de
-beautés éternelles en musique. A l'inimitable Lully, dont nous ne
-connaissons plus que le nom, succéda l'inimitable Rameau, dont nous
-n'avons jamais entendu une note; car les musiciens sont tous déclarés
-inimitables par leurs contemporains, jusqu'à ce qu'ils soient détrônés
-par un rival dont le règne doit aussi céder à un successeur plus ou
-moins éloigné. Mais les curieux de musique qui vont consulter les
-vieilles partitions aujourd'hui ignorées, trouvent dans celles de Rameau
-des idées d'une nouveauté et d'une fraîcheur étonnantes pour le temps où
-elles ont été émises; il n'y a donc que la curiosité qu'excite tout ce
-qui se rattache à ce grand homme, qui puisse faire excuser la
-complaisance avec laquelle nous nous sommes étendus sur quelques détails
-de sa vie.
-
-
-
-
-UNE CONSPIRATION SOUS LOUIS XVIII
-
-
-Les gens du monde se font l'idée la plus fausse qu'on puisse imaginer
-des artistes en général, et surtout de ceux de théâtre, avec lesquels
-ils se trouvent le moins en rapport. A les entendre, c'est une vie de
-paresse, d'insouciance et de plaisir que celle du comédien. Ils ne se
-réunissent entre eux que pour des orgies ou des parties fines; toujours
-gais, toujours contents, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune;
-ce sont les gens les plus heureux du monde; quel mal ont-ils donc en
-effet à se donner? la peine de venir le soir s'affubler d'un costume
-analogue au rôle qu'ils vont réciter devant un public qui les paie
-amplement en applaudissements de la légère fatigue qu'ils éprouvent;
-sans compter les énormes appointements que le directeur est obligé de
-leur payer à la fin du mois. Cette opinion est loin d'être partagée par
-les personnes qui fréquentent l'intérieur des théâtres. Quelle vie plus
-remplie, plus laborieuse que celle du véritable artiste! Que de
-privations il doit s'imposer, que d'études il doit faire, s'il veut
-atteindre un rang élevé dans son art, ou le conserver, s'il y est
-parvenu! Quand vos yeux sont charmés des grâces séduisantes de cette
-ravissante bayadère qui, le sourire sur les lèvres, vous paraît exécuter
-avec tant d'aisance et de facilité ces pas gracieux qui arrachent vos
-applaudissements, certes, vous ne vous imaginez pas tout ce que lui a
-coûté et ce que lui coûte chaque jour de travail pour arriver à ce
-résultat. Et ne croyez pas que le but une fois atteint, il ne faille pas
-un travail incroyable pour s'y maintenir. Chaque fois que la déesse de
-la danse, que l'inimitable Taglioni doit paraître devant le public, dès
-le matin elle s'exerce comme ferait une commençante; pendant des heures
-entières, elle pratique ces premiers éléments de la danse, qui doivent
-lui conserver sa souplesse et sa vigueur: puis, épuisée de fatigue, elle
-prend un peu de repos, et après un léger repas, elle paraît devant le
-public, qui se retire transporté d'admiration, lorsque l'artiste rentre
-chez elle exténuée, pour recommencer le lendemain matin ce travail
-qu'elle ne négligera pas un seul jour, tant qu'elle voudra conserver sa
-supériorité si marquée. Quand la Malibran devait chanter, le matin, elle
-restait des heures à faire des gammes dans tous les tons et tous les
-exercices de voix possibles, mais sans jamais essayer de chanter le rôle
-qu'elle devait dire le soir, pour conserver toute son inspiration, et
-néanmoins avoir la voix assez assouplie et assez docile pour que toutes
-les fantaisies artistiques qu'elle improvisait si délicieusement, lui
-vinssent avec cette sûreté d'exécution qui ne lui a jamais manqué. Il y
-en aurait trop à dire sur les travaux des grands artistes, des artistes
-consciencieux et véritablement dignes de ce nom. C'est d'une classe
-beaucoup plus modeste, des choristes d'opéra que je veux m'occuper
-aujourd'hui.
-
-Je ne prétends pas vous dire que leur art exige de grandes études, et
-des travaux bien assidus. Hors les heures consacrées aux répétitions et
-aux représentations, leur temps est à eux tout entier, mais leurs
-appointements sont modiques, et ne peuvent suffire à leur existence;
-aussi n'existe-t-il pas de plus grands cumulards que les choristes: les
-uns donnent des leçons de musique à la petite propriété, ou copient de
-la musique; presque tous chantent dans les églises, renouvelant la vie
-de l'abbé Pellegrin, qui
-
- ... Dînait de l'autel et soupait du théâtre.
-
-D'autres sont musiciens dans les légions de la garde nationale, ou dans
-les bals qui ne commencent qu'à l'heure où finissent les spectacles. A
-force de travail et de peine, il en est qui parviennent à se faire 4 ou
-5 mille francs de revenu, année commune; lorsqu'ils sont jeunes,
-ambitieux, et se sentent quelques dispositions, alors ils économisent de
-quoi acheter une garde-robe, et se lancent en province, d'où ils nous
-reviennent quelquefois avec un talent digne de nos premiers théâtres.
-Tel fut un de nos meilleurs ténors dont je vous ai déjà raconté une
-aventure, lorsqu'il fit ses premiers pas dans la carrière qu'il a depuis
-parcourue avec tant de succès[3]. C'est encore le héros de l'historiette
-que je veux vous raconter.
-
- [3] _Un début en province_.
-
-C'était dans les premières années de la Restauration. Louis XVIII
-n'était pas dévot, mais il croyait de sa politique de le paraître, et
-voulant donner un exemple édifiant à ses fidèles sujets et complaire à
-son entourage de cour, qui lui persuadait que ce n'était que par la
-religion qu'il parviendrait à abattre l'hydre révolutionnaire, il
-résolut de donner un grand spectacle d'humilité chrétienne, en allant
-solennellement faire ses pâques à sa paroisse, en l'église
-Saint-Germain-l'Auxerrois. C'était par une belle matinée d'avril, et dès
-le matin les troupes étaient sur pieds pour former la haie dans le court
-espace qui sépare le palais des Tuileries de l'antique église. Une foule
-immense remplissait les cours du Carrousel et la façade du Louvre où ont
-reposé pendant dix ans les victimes de Juillet, en compagnie d'un
-factionnaire, de deux ou trois bonnes d'enfants et de quelques caniches.
-
-Le roi était dans une immense calèche découverte avec toute sa famille.
-Sa figure narquoise contrastait avec les visages, plus conformes à la
-circonstance, de son frère le comte d'Artois, et de sa nièce la duchesse
-d'Angoulême, dont l'auguste époux avait, selon l'usage, l'air de ne
-penser à rien, tandis que son frère le duc de Berry paraissait assez
-ennuyé de cette cérémonie qui ne plaisait guère à ses habitudes, mais à
-laquelle son respect pour son oncle le forçait à se prêter. Le roi
-promenait sur la foule cet oeil bleu et perçant, si spirituel et si
-incisif, donnait force coups de chapeaux, saluait à droite et à gauche,
-quand les cris de: Vive la famille royale! vivent les Bourbons! venaient
-jusqu'à lui; enfin il faisait son métier de roi en promenade, de la
-manière la plus satisfaisante. De temps en temps, pourtant, sa figure
-prenait une expression sombre qu'il s'efforçait de réprimer à l'instant;
-c'est lorsque parmi les gardes royaux au milieu desquels passait le
-cortége, il apercevait la figure basanée et les longues moustaches d'un
-de ces vieux grognards qu'on avait incorporés dans la nouvelle milice
-d'élite. Le bruit du canon, la foule qui se pressait autour d'eux, cet
-air de fête général, rappelaient à ces vieux soldats des souvenirs qui
-contrastaient péniblement pour eux avec le présent. Ils se rappelaient
-leur entrée à Vienne, à Berlin, dans les principales capitales de
-l'Europe, leur retour triomphant à Paris, ces acclamations qui alors
-étaient pour eux, ces cris de: Vive la Grande Armée! vive Napoléon! qui
-tant de fois avaient fait battre leurs coeurs, tandis que maintenant
-leur règne, celui du sabre, était passé; ils se voyaient réduits à faire
-escorte à un roi qui allait communier. Mais il faut le dire, la
-physionomie des bourgeois placés derrière eux était tout autre: là, on
-lisait le contentement. Nous avons toujours admiré Napoléon; mais à
-l'époque de sa chute, on ne l'aimait pas, et l'espoir de la paix et de
-la tranquillité avait fait bien des partisans à son successeur. Qui ne
-se rappelle avoir vu des mères serrer avec amour leurs enfants contre
-leur sein, et s'écrier: au moins maintenant nous pourrons mourir avant
-eux! La conscription avait bien été rétablie, malgré les promesses
-imprudentes du comte d'Artois, mais toute chance de guerre paraissait
-impossible, et le service militaire ne semblait qu'une corvée assez
-douce, dont on pouvait d'ailleurs s'exempter à prix d'argent, tandis que
-sous l'Empire les familles après s'être ruinées pour racheter un enfant
-chéri, l'espoir de leur race, se l'étaient vu enlever comme garde
-d'honneur, et le voyaient tomber enfin, quoi qu'un peu plus tard, sous
-le fer ennemi.
-
-Le cortége était arrivé devant l'église, presque entièrement tendue de
-vieilles tapisseries des Gobelins, représentant la naissance de Vénus,
-les travaux d'Hercule, ou tout autre sujet mythologique qui contrastait
-grotesquement avec l'objet de la cérémonie pour laquelle elles avaient
-été mises au jour. Une espèce de tente était dressée devant le porche de
-l'église; la musique de la garde nationale faisait entendre les chants
-de: _Vive Henri IV_, _Charmante Gabrielle_, et _Où peut-on être mieux
-qu'au sein de sa famille_, qu'on était alors convenu d'appeler des airs
-nationaux, comme depuis on a donné le même titre à l'air allemand, sur
-lequel M. Delavigne a appliqué les vers de la _Parisienne_. Louis XVIII
-descendit péniblement de sa voiture et s'apprêtait à entrer dans
-l'église, lorsque le curé parut à la tête de son clergé, et commença une
-fort belle harangue; cela fit faire la grimace au roi qui prévit que
-grâce à la faconde du digne pasteur, il allait être forcé de se tenir
-sur ses jambes, chose qu'il avait en horreur. Cependant, comme il
-s'était promis de se sacrifier en tout ce jour-là, il fit d'abord
-très-bonne contenance; mais l'éloquence du curé prenant une extension
-démesurée, il commença à se dandiner tantôt sur une jambe, tantôt sur
-l'autre. Cette habitude, cette allure bourbonnienne était si connue,
-qu'on fut loin de la prendre pour une marque d'impatience, et le pauvre
-roi cherchait en vain autour de lui une figure qui sympathisât avec ses
-souffrances; il aperçut enfin le duc de Berry, qui ne paraissait pas
-prêter grande attention au discours; il lui fit signe de s'approcher:
-
---Berry, c'est terriblement long.
-
---Oui, Sire.
-
---Est-ce que ce ne sera pas bientôt fini?
-
---Sire, je partage toute votre impatience.
-
---Non pas vraiment, car vous avez de bonnes jambes, et moi je ne puis
-plus tenir sur les miennes, et je souffre horriblement. Est-ce qu'il n'y
-aurait pas moyen de finir ce supplice.
-
---Si fait, Sire, rien n'est plus facile, et si vous m'y autorisez...
-
---Oui, Berry, allez, mais que cela n'ait pas l'air de venir de moi.
-
-Le duc de Berry s'approchant d'un officier des gardes du corps, lui dit
-quelques mots à l'oreille. Dès ce moment Louis XVIII eut l'air de prêter
-une plus grande attention au discours; le curé enchanté arrondissait ses
-périodes et donnait cours à sa verbeuse éloquence, quand tout d'un coup
-sa voix est couverte par les boum boum de la grosse caisse, et les
-mugissements des ophicléides et des trombones. La musique venait
-d'entonner l'air de _Vive le roi, vive la France_; les acclamations
-s'élèvent de toutes parts, le bruit des cloches sonnées à grande volée
-vient s'y mêler. C'est un brouhaha universel, ceux qui entourent le roi
-se regardent d'un air ébahi; le curé reste la bouche béante, confondu de
-cette interruption inattendue. Louis XVIII paraît impassible, mais un
-sourire imperceptible remercie le duc de Berry du service qu'il vient de
-lui rendre. Il fait un pas en avant, le clergé le précède, toute la cour
-le suit, et bientôt il se trouve commodément assis dans un des fauteuils
-dorés disposés à l'entrée du choeur pour la famille royale. Le peuple
-n'est admis que dans les bas-côtés, tandis que la nef est remplie de la
-suite du Roi, entouré lui-même de ses plus fidèles serviteurs, qui par
-derrière semblent lui faire un rempart de leurs corps, mais personne
-n'est placé devant lui.
-
-Cependant l'office commence: il peut durer autant que l'on voudra. Louis
-XVIII est comme cloué dans son fauteuil, plusieurs coussins sont
-disposés devant lui de manière à ce que les génuflexions obligées lui
-soient aussi douces que possible. Les chantres psalmodient les heures
-qui précèdent la grand'messe, les prêtres sont dans leurs stalles, le
-choeur est presque entièrement vide, lorsqu'un personnage sort par la
-porte d'une sacristie. C'est un grand jeune homme maigre, revêtu d'une
-soutane et d'un surplis, il traverse rapidement le choeur pour aller se
-mettre dans une des stalles, mais il s'aperçoit qu'il a oublié de
-s'incliner devant le tabernacle: il revient vers l'autel et fléchit le
-genou sur une des marches. Un bruit singulier se fait entendre, c'est
-celui d'une épée qui s'échappant de sa soutane, glisse sur les dalles.
-Le jeune homme se hâte de cacher l'arme meurtrière recouverte par les
-habits pacifiques du lévite, et regagne sa place où il entonne
-tranquillement le verset du psaume que l'on chante. Cette tranquillité
-est loin d'être partagée par ceux qui entourent le roi. Les visages
-pâlissent, on chuchote, on donne des ordres, les crosses des fusils
-retentissent sur le marbre sonore du temple; on va, on vient, le mot est
-donné en un instant; on commence à faire évacuer les bas-côtés, qui se
-garnissent de troupes: le roi demande la cause de ce tumulte; un de ses
-aides de camp lui parle à voix basse et bientôt ce mot circule dans
-toutes les bouches: un prêtre armé qui en veut aux jours du roi!
-Cependant le malencontreux auteur de tout ce remue-ménage, dont il ne se
-doute guère être la cause, continue à psalmodier d'une voix ferme et
-vibrante, lorsque deux grands officiers s'approchent de lui. L'un d'eux
-lui adresse la parole.
-
---Monsieur, suivez-nous à l'instant.
-
---Pardon, Monsieur, je ne puis pas. Je suis nécessaire ici, quand la
-cérémonie sera terminée, je suis tout à votre service; et il se remet à
-chanter de plus belle.
-
---Monsieur, il faut nous suivre à l'instant! je vous le répète, mais
-tâchons d'éviter le bruit et de ne pas faire de scandale, venez à la
-sacristie, toute résistance serait inutile; ne nous contraignez pas à
-employer la force.
-
---Puisque je ne puis pas faire autrement, je vous suivrai, mais je vous
-prie de faire attention que c'est vous qui me forcez à quitter mon
-poste, je vous suis.
-
-La sacristie est pleine de soldats, notre jeune homme se voit en entrant
-placé entre deux fusiliers qui ne lui laissent pas faire un geste.
-
---Ah çà! m'expliquera-t-on ce que cela veut dire? s'écrie-t-il.
-
---Contentez-vous de répondre à Monsieur, lui dit-on, en lui montrant une
-homme revêtu d'une écharpe blanche, placé près d'une table à laquelle
-est assis un autre individu muni de tout ce qu'il faut pour écrire.
-L'interrogatoire commence:
-
---Vous avez des armes sur vous?
-
---Des armes! non, j'ai une épée, voilà tout.
-
---Mettez qu'il avoue être armé.
-
---Pourquoi avez-vous caché si soigneusement cette épée sous votre
-soutane?
-
---Parce que l'usage n'est pas de la porter par-dessus.
-
---Monsieur, pas de plaisanteries, songez qu'une accusation grave pèse
-contre vous, qu'il y va de votre tête.
-
---De ma tête! ah çà! est-ce que c'est une mystification? commençons donc
-à nous entendre.
-
---Votre profession?
-
---Musicien.
-
---Et pourquoi un musicien se déguise-t-il en prêtre? et cache-t-il des
-armes sous ces habits d'emprunt?
-
---Ces habits sont les miens et cette épée aussi. Je suis trombone de la
-garde nationale et chantre de cette église: j'attendais la fin du
-discours de monsieur le curé pour venir après la fanfare me déshabiller
-ici, et chanter mon office; mais on ne l'a pas laissé finir, ce brave
-homme, on nous a dit de jouer au milieu de son sermon, et quand je suis
-accouru ici, je n'ai eu que le temps de passer ma soutane par-dessus mon
-uniforme; et maintenant, avec votre permission, je vais l'ôter tout à
-fait, car l'office est presque fini, et ma légion me réclame.
-
-Ici la scène change, les juges se mettent à rire; le procès-verbal
-commencé est déchiré, et l'accusé partage bientôt l'hilarité de ses
-juges, en apprenant que lui, pauvre diable, a été pris pour un
-conspirateur et a failli mettre tout le gouvernement en émoi. Le calme
-et la tranquillité se rétablissent dans l'église, les bas-côtés sont de
-nouveau livrés à l'empressement du peuple qui ne peut rien voir; et le
-roi en apprenant la cause futile de tout ce tumulte, a grand'peine à
-tenir son sérieux. En sortant de l'église, il cherche à reconnaître
-parmi le groupe de musiciens celui qui a causé tant d'inquiétude, et
-l'aperçoit les joues gonflées comme un borée de dessus de porte,
-soufflant avec ardeur dans son trombone. Le roi sourit de nouveau et lui
-fait en partant un petit signe de tête, comme pour le remettre de
-l'émotion qu'a dû lui causer sa courte arrestation. Je crois que le
-tromboniste fut si ravi de cette marque de royale faveur, qu'il resta
-court de quelques mesures, ce qui ne lui arrivait jamais, mais je ne
-suis pas bien sûr de cette circonstance; si vous voulez en être certain,
-pour la plus grande fidélité de l'histoire, demandez-le au _postillon de
-Longjumeau_ ou plutôt à celui qui le représente et le chante d'une
-manière si originale, car le conspirateur n'était autre que _Chollet_
-qui depuis a si bien fait son chemin, mais qui aime à se rappeler et à
-raconter à ses amis les commencements pénibles de sa vie d'artiste.
-Voilà comment je suis devenu son historien. Dieu veuille que quelque
-théâtre, quelque paroisse ou quelque musique de légion, nourrisse encore
-dans son sein un acteur digne de succéder au chanteur favori du public
-de l'Opéra-Comique.
-
-
-
-
-JEAN-JACQUES ROUSSEAU MUSICIEN
-
-
-I
-
-Le paradoxe est une chose charmante dans la bouche d'un homme d'esprit;
-c'est un instrument dont il se sert pour lancer sur ses auditeurs
-éblouis une myriade de traits brillants comme l'éclair, mais aussi peu
-durables que ce météore passager; on sait que la raison n'a rien à faire
-dans ces sortes de luttes d'esprit, et cependant le plus grand charme du
-paradoxe est d'emprunter l'apparence du raisonnement.
-
-Mais que penser du paradoxe mis en action et pris au sérieux? Que dire
-d'un homme dont la vie comme les écrits n'ont été qu'une longue suite de
-contradictions? Quel sentiment peut inspirer celui qui fut assez
-courageux pour se priver des douceurs de la paternité parce qu'il était
-trop lâche pour oser en affronter les douleurs, même dans l'avenir?
-
-Quel jugement peut-on porter sur l'écrivain qui, en traçant ses
-honteuses confusions, a encore l'orgueil de dire: «Je fais ce que nul
-homme n'a osé faire, vienne le jour du jugement suprême et je pourrai
-paraître devant Dieu, mon livre à la main, en disant:
-
-«Voilà ma vie et ce que je fus!»
-
-Non, Rousseau ne se mentait pas à lui-même à ce point, il mentait pour
-les autres. Lorsqu'il se disait malheureux de sa gloire et de sa
-renommée, il voulait qu'on le crût, mais il savait bien qu'il ne disait
-pas vrai. Ses bizarreries étaient calculées, sa fausse sensibilité
-l'était aussi. Les persécutions dont il se plaignait étaient sa joie et
-son orgueil; il les appelait et craignait de ne pas se désigner assez
-lui-même par sa renommée et l'éclat du nom qu'il portait. Lorsqu'exilé
-de France, il venait s'établir à Paris, lorsqu'il voyait qu'on y
-tolérait sa présence et qu'on ne songeait pas à l'inquiéter,
-qu'inventait-il? De se déguiser en Arménien, prétendant que ce costume
-était plus commode. Heureux d'ameuter les polissons et les imbéciles par
-l'étrangeté de son costume, à une époque où régnait une sorte
-d'étiquette et de hiérarchie dans les habits de toutes les professions,
-il dut certes s'indigner étrangement de ne point parvenir à s'attirer la
-colère de la police, et de n'exciter, par cette grotesque mascarade, que
-les sourires et la pitié des honnêtes gens.
-
-Si l'odieux et l'horrible n'avaient stigmatisé de traits ineffaçables
-l'époque sanglante de nos troubles révolutionnaires, le ridicule
-n'aurait-il pas suffi pour caractériser les temps où un tel homme fut
-presque déifié et où des fêtes nationales signalaient la translation
-triomphale de ses cendres au Panthéon?
-
-Le peu de sympathie que j'éprouve pour les ouvrages et surtout pour la
-personne de Jean-Jacques me conduirait trop loin, et j'ai besoin de me
-rappeler que je ne dois parler de lui que comme musicien.
-
-Ce fut certes une chose rare au XVIIIe siècle, alors qu'il était bien
-généralement reconnu qu'un musicien ne pouvait être autre chose qu'une
-machine à musique, incapable d'avoir une idée en dehors de son art,
-alors que Voltaire, accueillant Grétry, lui disait: «Vous êtes musicien
-et homme d'esprit, Monsieur, la chose est rare.» Ce fut, dis-je, une
-anomalie phénoménale que celle qu'offrit l'exemple d'un homme éminent
-dans les lettres et dans la philosophie, ne se contentant pas de se dire
-musicien, mais exerçant en outre presque tous les degrés de cette
-profession, sauf la qualité d'instrumentiste qui lui manquait, et se
-montrant tour à tour copiste, écrivain didactique, critique, théoricien
-et compositeur.
-
-Le plus curieux est que celui qui tenta d'embrasser toutes les branches
-de l'art musical, en connaissait à peine les premiers éléments, ne put
-jamais parvenir à solfier proprement un air, ne comprenait rien à la vue
-d'une partition, et était moins embarrassé pour en écrire une que pour
-lire celle d'un autre.
-
-Cette ignorance presque complète d'un art où il prétendait s'ériger en
-réformateur, en censeur et en maître, sera facilement démontrée par
-l'examen de ses écrits et de ses oeuvres.
-
-Rousseau n'apprit la musique que fort tard; mais, tout jeune enfant, il
-était déjà sensible à ses accents. Une de tes tantes lui chantait des
-chansons populaires:
-
-«Je suis persuadé, dit-il dans ses _Confessions_, que je lui dois le
-goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s'est bien développée
-en moi que longtemps après... L'attrait que son chant avait pour moi fut
-tel, que non-seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours
-restées dans la mémoire, mais qu'il m'en revient même, aujourd'hui que
-je l'ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se
-retracent, à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis
-exprimer.»
-
-Jean-Jacques n'eut occasion d'entendre aucune musique pendant toute son
-enfance; après sa conversion au catholicisme, il entendit pour la
-première fois la messe en musique dans la chapelle du roi de Sardaigne,
-et il alla l'entendre chaque matin. «Ce prince avait alors la meilleure
-symphonie de l'Europe. Somis, Desjardins, Bezozzi, y brillaient
-alternativement. Il n'en fallait pas tant pour attirer un jeune homme
-que le son du moindre instrument, pourvu qu'il fût juste, transportait
-d'aise.»
-
-Il avait reçu quelques leçons élémentaires, et à bâtons rompus, de Mme
-de Warens. Lorsqu'il entra au séminaire, il emporta de chez elle un
-livre de musique, c'étaient les cantates de Clérembault. Quoique
-Rousseau ne connût pas alors, d'après son propre aveu, le quart des
-signes de musique, il parvint à déchiffrer et à chanter seul le premier
-air d'une de ces cantates. Il ne dit pas, à la vérité, combien de temps
-il employa à cette entreprise. Il faut croire, néanmoins, que cette
-étude contribua un peu à lui faire négliger ses travaux scientifiques et
-théologiques, car il ne tarda pas à être renvoyé du séminaire avec un
-brevet complet d'incapacité.
-
-Rousseau rapporta en triomphe les cantates de Clérembault chez Mme de
-Warens. Celle-ci, toujours bonne, consentit à s'émerveiller des progrès
-qu'il avait faits en musique, et, pour se conformer à ce qui était son
-goût dominant du moment, elle le plaça à la maîtrise d'Annecy.
-
-Les détails que donne Rousseau sur son séjour de près d'une année dans
-cette maîtrise sont assez curieux. Ils font connaître ce qu'étaient ces
-établissements répandus sur toute la surface de la France, et qui tous
-ont disparu à la Révolution: c'était la pépinière d'où l'on tirait tous
-les musiciens, instrumentistes, chanteurs ou compositeurs. L'Eglise
-travaillait alors pour le théâtre, et l'opéra ne se recrutait que dans
-les maîtrises, pour le personnel masculin. Quant aux chanteuses, elles
-se formaient d'elles-mêmes. Les femmes ont la perception plus vive et le
-sentiment plus fin dans les arts d'imitation; elles apprennent mieux et
-plus vite: le petit nombre de professions que nous leur avons réservées
-sera d'ailleurs toujours cause du nombreux contingent qu'elles offriront
-aux entreprises théâtrales.
-
-La vie des musiciens chargés de la direction des maîtrises était des
-plus heureuses; ils devaient, suivant l'allocation qu'ils recevaient du
-clergé, enseigner un certain nombre d'élèves qui participaient à
-l'exécution des offices en musique. Non-seulement on leur permettait de
-prendre des élèves pensionnaires au-delà du nombre fixé, mais ils
-étaient même protégés et encouragés dans cette augmentation de
-personnel, parce que c'était un moyen de donner, sans qu'il en coûtât
-rien à l'Eglise, plus d'effet et d'éclat aux cérémonies religieuses et
-musicales.
-
-Il existait souvent des rivalités de chapitre à chapitre, pour tel bon
-compositeur, tel organiste habile, tel chanteur à la voix puissante et
-sonore, et, en fin de compte, cette concurrence tournait toujours au
-profit des artistes qu'on s'enviait, soit qu'on augmentât leurs
-appointements pour les retenir, soit qu'on leur offrît plus d'avantages
-pour les enlever.
-
-Il y avait bien quelques revers de médaille. Quelques membres du clergé
-n'avaient pas toujours pour le maître de chapelle ces égards dont les
-artistes sont si avides; quelques ecclésiastiques avaient quelquefois le
-tort de ne les considérer que comme des gens à gages, à qui l'on ne
-devait rien, une fois qu'on leur avait donné le prix de leur talent, non
-plus qu'au suisse ou au bedeau, dont on payait la prestance et la bonne
-mine.
-
-Le chef de la maîtrise avait sous ses ordres tous ses musiciens; mais,
-hors de là, il ne connaissait que des supérieurs. Le chantre (qui était
-ordinairement un ecclésiastique, car c'était alors une dignité) avait la
-direction du choeur, c'étaient des conflits perpétuels entre lui et le
-maître de chapelle. Ce qui se passa à la maîtrise où était Jean-Jacques
-en offre un exemple.
-
-Dans la semaine sainte, l'évêque d'Annecy donnait habituellement un
-dîner de règle à ses chanoines. On négligea, une année, contre l'usage,
-d'y engager le chantre et le maître de chapelle. Celui-ci pria le
-chantre, comme ecclésiastique et comme son supérieur, d'aller réclamer
-contre l'affront commun qu'ils recevaient. Le chantre, qui se nommait
-l'abbé de Vidonne, ne réussit qu'à moitié dans sa négociation,
-c'est-à-dire qu'il se fit inviter, mais il laissa maintenir l'exclusion
-dont était victime le pauvre M. Lemaître, le directeur de la maîtrise.
-Une altercation s'éleva naturellement entre l'admis et l'éliminé, et le
-chantre finit par dire qu'il n'était pas étonnant qu'on repoussât un
-gagiste qui n'était ni noble, ni prêtre. L'injure était trop grande pour
-ne pas exiger une vengeance; elle ne se fit pas attendre.
-
-On était à la veille des fêtes de Pâques, une des plus importantes
-solennités de l'Eglise. Priver le chapitre de musique pour ces
-imposantes cérémonies, c'était prouver combien on avait eu tort de
-méconnaître la valeur et l'importance du maître de chapelle. Ce fut à ce
-projet que s'attacha le vindicatif musicien.
-
-Il lui fallait des complices: Jean-Jacques et Mme de Warens lui en
-servirent; le premier lui offrit de l'accompagner dans sa fuite, la
-seconde lui aida à emporter sa caisse de musique, ce qui était le plus
-essentiel, puisque, sans ce qu'elle contenait, il n'y avait plus
-d'exécution musicale possible à la cathédrale.
-
-Pour rendre la vengeance plus piquante, les deux fugitifs allèrent
-demander l'hospitalité au curé de Seyssel, qui était lui-même chanoine
-de Saint-Pierre. Le bruit de leur escapade n'était pas encore parvenu
-jusqu'à lui; ils lui firent croire qu'ils allaient à Belley par ordre de
-l'archevêque, et le bon curé leur en facilita les moyens et se chargea
-même de faire parvenir la caisse de musique à Lyon, où ils avaient dit
-qu'ils se rendraient ensuite.
-
-Une fois en terre de France, ils se croyaient à l'abri de toute
-poursuite. Aussi se proposaient-ils de mener joyeuse vie à Lyon, où le
-talent de Lemaître ne pouvait manquer de le faire bien accueillir. Ce
-malheureux était sujet à des attaques d'épilepsie. Un jour, dans une rue
-de Lyon, il ressent une atteinte de cette cruelle maladie; tandis qu'il
-gît à terre, écumant et se tordant dans d'horribles convulsions,
-Rousseau, par une résolution qu'il n'entreprend du reste d'expliquer ni
-d'excuser, l'abandonne au milieu des étrangers accourus pour le secourir
-et prend la fuite, sans plus de souci de celui qui était à la fois son
-maître, son compagnon de voyage et son ami.
-
-Ce que devint le pauvre Lemaître, nul ne l'a su. Sa caisse de musique
-fut saisie et renvoyée, sur leur réclamation, aux chanoines d'Annecy par
-les chanoines de Lyon. C'était le gagne-pain du maître de chapelle,
-l'oeuvre de toute sa vie. La misère, le désespoir, et la mort peut-être,
-furent le résultat de la confiance qu'il avait placée dans son ingrat
-élève. Quant à celui-ci, il ne fut guère bien récompensé de sa mauvaise
-action: il était retourné au bercail de Mme de Warens pour mendier de
-nouveau sa protection; mais Mme de Warens était partie. Il retrouva
-heureusement une espèce de musicien mauvais sujet, dont il s'était déjà
-engoué avant son entrée à la maîtrise. Il alla se loger avec lui; mais
-le musicien avait autre chose à faire que d'enseigner son art gratis à
-son commensal, et Rousseau allait se promener en rêvassant dans la
-campagne, pendant que l'autre vaquait à ses leçons.
-
-Cette belle vie ne dura pas longtemps. En l'absence de Mme de Warens,
-Rousseau s'était amouraché de sa femme de chambre, Mlle Merceret:
-celle-ci lui propose de l'accompagner à Fribourg, qu'habite son père et
-où elle espère avoir des nouvelles de sa maîtresse. En route, on fait
-des projets de mariage; mais, à peine arrivés au but, les futurs
-conjoints étaient dégoûtés l'un de l'autre. La Merceret resta chez ses
-parents et Rousseau partit, marchant devant lui, ne sachant où il irait.
-
-Il arriva ainsi à Lausanne, ayant dépensé son dernier kreutzer; mais le
-courage et surtout l'impudence ne lui manquèrent pas. Les souvenirs de
-son ami Venture lui vinrent en aide. Ce Venture était un musicien assez
-habile. N'ayant pas assez de tenue et de conduite pour pouvoir se fixer
-en aucune ville, il allait d'un lieu à l'autre, et ses talents le
-faisaient toujours bien accueillir, jusqu'à ce que ses moeurs le fissent
-chasser; mais cela ne l'embarrassait guère.
-
-Un musicien pouvait alors voyager presque sans un sol, en prenant pour
-étapes les nombreuses maîtrises, où il était toujours sûr d'être
-hébergé, fêté et même payé si l'on mettait son talent à contribution, ce
-qui arrivait souvent; car un chanteur étranger était accueilli dans une
-chapelle de cathédrale, comme l'est aujourd'hui un acteur en tournée
-dans un théâtre de province: cela s'appelait _vicarier_. Ces moeurs
-musicales sont aujourd'hui tout à fait inconnues; mais il n'est pas
-mauvais que les musiciens se les rappellent de temps en temps, ne fût-ce
-que pour ne pas devenir trop fiers, et pour se souvenir qu'ils ne sont
-pas encore trop loin de leur bohème native.
-
-Une existence si attrayante ne pouvait manquer de séduire Rousseau; il
-oubliait seulement qu'il ne lui manquait, pour être musicien, que de
-savoir la musique. Cet obstacle ne l'arrêta pas un instant. Il alla se
-loger chez un nommé Perrotet, qui avait des pensionnaires. Il avoua
-qu'il n'avait pas le sou; mais il raconta qu'il se nommait Vaussore de
-Villeneuve; qu'il était musicien, et qu'il arrivait de Paris pour
-enseigner son art dans la ville. L'hôtelier le prit sur sa bonne mine et
-lui promit de parler de lui. Jean-Jacques fut effectivement, et sur sa
-recommandation, admis chez un M. de Treytorens, grand amateur de
-musique. Mais comme Rousseau ne savait ni chanter ni jouer d'aucun
-instrument, il se tira de la difficulté en se disant compositeur: et
-comme on lui demandait un échantillon de ses oeuvres, il répondit qu'il
-allait s'occuper de composer une symphonie. Il mit cette promesse à
-exécution.
-
-Pendant quinze jours, il sema des notes sur le papier, puis, pour
-couronner ce chef-d'oeuvre, il le compléta par un air de menuet qui
-courait les rues et que lui avait appris à noter Venture. Rousseau avoue
-lui-même qu'il était si peu en état de lire la musique, qu'il lui aurait
-été impossible de suivre l'exécution d'une de ses parties, pour
-s'assurer si l'on jouait bien ce qu'il avait écrit et composé lui-même:
-qu'on juge de ce que devait être cette symphonie! Le récit de
-l'exécution en est trop divertissant pour que je ne laisse pas Rousseau
-raconter lui-même:
-
-«On s'assemble pour exécuter ma pièce; j'explique à chacun le genre du
-mouvement, le goût de l'exécution, les renvois des parties: j'étais fort
-affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi
-cinq ou six siècles. Enfin, tout étant prêt, je frappe, avec un beau
-rouleau de papier, sur mon pupitre magistral, les deux ou trois coups du
-_Prenez garde à vous!_ On fait silence; je me mets gravement à battre la
-mesure: on commence... Non, depuis qu'il existe des opéras français, de
-la vie on n'ouït pareil charivari: quoi qu'on eût dû penser de mon
-prétendu talent, l'effet fut tout ce qu'on en semblait attendre; les
-musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et
-auraient bien voulu fermer les oreilles, mais il n'y avait pas moyen.
-Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient à
-percer le tympan d'un quinze-vingts. J'eus la constance d'aller toujours
-mon train, suant, il est vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la
-honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation,
-j'entendais les assistants se dire à l'oreille ou plutôt à la mienne,
-l'un: Quelle musique enragée! un autre: Il n'y a rien là de supportable,
-quel diable de sabbat!... Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur
-fut le menuet. A peine en eût-on joué quelques mesures, que j'entendis
-partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon
-joli goût de chant: on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi et
-que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de peindre mon
-angoisse, ni d'avouer que je la méritais bien.»
-
-Ce trait d'inconcevable folie ferait presque excuser quelques-unes des
-méchantes actions de la vie de Rousseau, car on peut supposer, d'après
-cela, qu'il n'a jamais eu la plénitude de sa raison, et que ses beaux
-ouvrages, comme ses quelques bons moments, n'étaient que des éclairs
-échappés dans ses intervalles de lucidité et de bon sens.
-
-Après une telle équipée, il n'y avait guères moyen de soutenir le rôle
-qu'il avait entrepris: il y persista cependant; les écoliers ne furent
-pas nombreux, mais il en vint quelques-uns. C'est qu'à cette époque les
-maîtres de musique étaient si rares, qu'on jugeait que celui qui la
-savait mal était encore capable de l'enseigner à ceux qui ne la savaient
-pas du tout.
-
-Cependant, les gains que Rousseau put faire à Lausanne étaient minimes,
-car il parvint à s'y endetter. Il alla passer l'hiver à Neufchâtel. Il
-ne s'y présenta pas comme compositeur, il se contenta de donner des
-leçons, et là, dit-il, j'appris insensiblement la musique en
-l'enseignant. C'est dans cette ville qu'il fit la rencontre de
-l'archimandrite grec, à qui il servit d'interprète, et avec qui il fut
-arrêté chez l'ambassadeur de France à Soleure, M. de Bonac. C'est par la
-protection de sa famille qu'il put faire son premier voyage à Paris. A
-peine arrivé, il repart pour aller à la recherche de Mme de Warens,
-qu'il croit à Lyon. Forcé d'y attendre de ses nouvelles, ses ressources
-s'épuisent et il est obligé de coucher dans la rue: c'est encore la
-musique qui le tire d'embarras. Au moment où il vient de s'éveiller et
-où il s'achemine vers la campagne, en fredonnant d'une voix assez
-fraîche et assez jeune une cantate de Batistin, qu'il sait par coeur, il
-est accosté par un moine, un antonin, qui lui demande s'il sait la
-musique et s'il en pourrait copier. Sur sa réponse affirmative, le moine
-l'enferme dans sa chambre et lui donne à copier plusieurs parties. Au
-bout de quelques jours, le moine lui reporte ses parties, déclarant
-qu'elles sont remplies de fautes et que l'exécution a été impossible.
-Néanmoins le bon prêtre le loge et le nourrit pendant huit jours et lui
-donne encore un petit écu en le congédiant.
-
-Tout doit être contradiction dans la vie de Rousseau. On sait qu'au
-temps même de sa plus grande célébrité, alors que la protection d'amis
-puissants voulait l'entourer de toutes les douceurs de la vie, alors
-qu'il pouvait retirer un bénéfice assez considérable de ses ouvrages, il
-affectait de dire que sa fierté l'empêchait de vivre d'autres secours
-que du salaire qu'il recevait de sa copie de musique, et il se livrait
-ostensiblement à cette seule occupation. Il y avait même mauvaise foi
-dans cet orgueil mal déguisé, car il convient dans ses _Confessions_
-qu'il était très-mauvais copiste: «Il faut avouer, dit-il, que j'ai
-choisi dans la suite le métier du monde auquel j'étais le moins propre.
-Non que ma note ne fût pas belle et que je ne copiasse fort nettement,
-mais l'ennui d'un long travail me donne des distractions si grandes que
-je passe plus de temps à gratter qu'à noter, et que si je n'apporte la
-plus grande attention à collationner et corriger mes parties, elles font
-toujours manquer l'exécution.»
-
-Rousseau retourna, après ce voyage à Lyon, chez Mme de Warens; là il
-s'occupa encore de musique; bien plus, il voulut aborder la théorie et
-la composition. Il se procura la _Théorie de l'harmonie_ que Rameau
-venait de publier. Il avoue qu'il n'y comprit rien, ce que je crois sans
-peine, car l'ouvrage est fort diffus et les principes n'en sont pas
-clairs. Puis on organisa de petits concerts où Mme de Warens et le père
-Caton chantaient, tandis qu'un maître à danser et son fils jouaient du
-violon: un M. Canevas accompagnait sur le violoncelle, et l'abbé Palais
-tenait le clavecin; c'était Rousseau qui dirigeait ces concerts, avec le
-bâton de mesure. Malgré la dignité de chef d'orchestre qu'on lui avait
-conférée, il ne paraît pas qu'il eût fait de bien grands progrès en
-musique; car il avoue qu'auprès de ces amateurs il n'était encore qu'un
-_barbouillon_.
-
-Ce fut à cette époque qu'il obtint une place dans le cadastre, mais il
-ne tarda pas à la quitter pour se livrer entièrement à son goût pour la
-musique: il trouva quelques écolières à Chambéry. Mais une résolution
-subite le fit se diriger vers Besançon. Son ami Venture lui avait dit
-être élève d'un abbé Blanchard, fort habile maître de chapelle de la
-cathédrale de Besançon. Rousseau veut aller lui demander des leçons de
-composition: il comptait se présenter avec une lettre d'introduction de
-l'ami Venture; celui-ci avait quitté Annecy, et, à défaut de sa
-recommandation, Rousseau se munit d'une messe à quatre voix que Venture
-lui avait laissée. A peine arrivé à Besançon, et avant même d'avoir pu
-voir l'abbé Blanchard, il apprend que sa malle a été saisie à la douane,
-et il est obligé de revenir à Chambéry. Il y passe deux ou trois ans à
-s'occuper tour à tour d'histoire, de littérature, de physique,
-d'astronomie, d'échecs et de musique. Il se figure un jour qu'il a un
-polype au coeur et qu'on ne pourra le guérir qu'à Montpellier: il part,
-toujours aux frais de Mme de Warens. La Faculté lui rit au nez et il
-quitte cette ville au bout de deux mois, après y avoir commencé un cours
-d'anatomie.
-
-Il revient aux Charmettes, qu'il quitte bientôt pour entrer comme
-instituteur chez Mme de Mably. Il n'enseigne rien à ses enfants, mais il
-lui vole son vin. Quoique ce larcin fût pardonné aussitôt que découvert,
-son auteur juge avec raison que ses élèves n'ont rien à profiter de ses
-leçons et il les quitte pour retourner aux Charmettes.
-
-La maison de Mme de Warens se dérangeait de jour en jour, l'ordre et
-l'économie n'étant pas ses vertus dominantes. Rousseau croit avoir
-trouvé un moyen de fortune pour elle et pour lui. Malgré toutes ses
-études et tous ses efforts, il n'avait pu parvenir à jamais lire
-couramment la musique. Il juge alors que ce n'est pas lui qui a tort de
-l'avoir mal apprise: il croit que c'est elle qui ne peut se laisser
-enseigner, et que ses caractères, pour lesquels sa mémoire et son esprit
-se montrent si rebelles, ne peuvent manquer d'être défectueux: il
-invente un système de notation, celui des chiffres substitués aux noms
-et aux figures des notes. Il n'y a que sept notes, il n'y aura que sept
-chiffres; mais ces sept notes se multiplient à l'infini pour les
-octaves, les altérations. Rousseau se contente de ses sept chiffres en
-les barrant à droite ou à gauche, suivant que la note est dièze ou
-bémol, ou en les accompagnant de points placés au-dessus ou au-dessous,
-suivant que l'octave est supérieure ou inférieure à la gamme convenue
-comme point de départ. On ne peut nier que ce système n'ait quelque
-chose d'ingénieux et qu'il ne présente une grande apparence de
-simplicité. Au bout de six mois, Rousseau a établi toute sa théorie, il
-l'accompagne d'un mémoire explicatif et, toujours à l'aide de Mme de
-Warens, il part pour Paris où il va soumettre à l'Académie des sciences
-son projet, qu'il croit la base de sa fortune et le signal d'une grande
-révolution dans l'art. L'Académie écoute son mémoire et nomme, pour
-examiner son système, trois membres, dont pas un n'est musicien: ce sont
-Mairan, Hellot et Fourchy.
-
-Le jugement de l'Académie sur cette affaire rappelle parfaitement ce
-fameux procès où Panurge rend une sentence aussi incompréhensible que
-les deux plaidoiries prononcées en faveur des deux plaignants auxquels
-Rabelais a donné des noms qu'il m'est impossible de citer.
-
-Cependant il ressort de l'opinion de l'Académie que le système de
-Rousseau n'était qu'un perfectionnement de la méthode du P. Souhayti.
-Ici, il y avait de la part de Rousseau bonne foi complète, c'était une
-rencontre, mais non un plagiat. L'utilité de l'innovation était
-également contestée par l'Académie, mais sans donner aucune raison de
-son improbation. Il manquait un juge compétent: ce juge fut trouvé dès
-que le système fut soumis à Rameau. Vous ne pouvez parler qu'au
-raisonnement, dit-il à Jean-Jacques, avec vos chiffres juxtaposés; nous,
-avec nos notes superposées, nous parlons à l'oeil, qui devine, sans les
-lire, tous les intervalles, et c'est ce qui est indispensable dans la
-rapidité de l'exécution.
-
-L'argument était sans réplique: il l'est encore au bout d'un siècle, que
-des essais du même genre veulent se renouveler. Les commençants auront
-l'air d'aller fort vite avec cette méthode; les premières lectures qu'on
-leur fera faire se composant de combinaisons fort simples, l'esprit
-suffira pour les résoudre. Il sera insuffisant dès que les complications
-arriveront: ce système ne pourra, d'ailleurs, s'appliquer qu'à une
-partie isolée, mais il serait inadmissible pour la partition, où vingt
-et quelquefois trente parties réunies en accolade doivent être
-embrassées d'un seul coup d'oeil et lues comme une seule ligne, quoique
-écrites sur vingt ou trente lignes différentes. Il faut, pour cette
-opération si rapide, que l'oeil soit frappé par un dessin: des chiffres
-ou des signes uniformes ne pourraient jamais remplir ce but.
-
-Rousseau renonça momentanément à un système qu'il vit généralement
-repoussé. Il publia néanmoins le mémoire à l'appui, sous le titre de:
-_Dissertation sur la musique moderne_. Il ne fut guère lu que des gens
-spéciaux, et n'eut pas de retentissement.
-
-Jusqu'à présent la musique, qui avait occupé une si grande part dans la
-vie de Rousseau, ne lui avait causé que des déboires et des déceptions.
-Nous allons le voir bientôt lui devoir ses premiers succès, et un succès
-si éclatant, qu'il suffira, malgré la brièveté de l'oeuvre, pour faire
-classer son auteur parmi les musiciens les plus favorisés et les plus
-populaires.
-
-
-II
-
-Rousseau ne se laissa pas abattre par cette déconvenue musicale: mais
-c'est dans un autre genre qu'il voulut prendre sa revanche. Il essaya de
-faire un opéra-ballet, dont il composa les paroles et la musique; le
-titre était les _Muses galantes_: suivant l'usage de l'époque et du
-genre, chaque acte offrait une action séparée, ne se rattachant au titre
-principal que par une inspiration commune. Le premier acte était le
-_Tasse_, le second _Ovide_ et le troisième _Anacréon_. Mais, avant que
-l'oeuvre fût achevée, l'auteur accepta la place de secrétaire
-particulier de l'ambassadeur de Venise, aux appointements de 1,000 fr.
-par an. On ne pouvait taxer de prodigalité le représentant du roi de
-France et de Navarre.
-
-Le séjour de Rousseau en Italie ne fut signalé par aucun incident
-musical: mais il lui donna ce goût presque exclusif pour la musique
-italienne, qui plus tard devait lui faire tant d'ennemis en France. Ce
-que Rousseau admire surtout, c'est la musique exécutée dans les couvents
-de femmes, par des voix invisibles, s'échappant à travers l'épais rideau
-qui sépare les cantatrices du public. «Tous les dimanches, dit-il, on a,
-durant les vêpres, des motets à grand choeur et à grand orchestre,
-composés et dirigés par les plus grands maîtres de l'Italie, exécutés
-dans des tribunes grillées, uniquement par des filles, dont la plus
-vieille n'a pas vingt ans. Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux,
-d'aussi touchant que cette musique: les richesses de l'art, le goût
-exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l'exécution, tout
-dans ces délicieux concerts, concourt à produire une impression qui
-n'est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu'aucun coeur
-d'homme soit à l'abri.» Je ne comprends pas très-bien ce que Rousseau
-veut exprimer par cette _impression qui n'est pas du bon costume_: il
-est présumable qu'il veut dire qu'elle est trop mondaine, car, malgré
-son admiration si grande pour la musique religieuse, il écrivit plus
-tard qu'il faudrait absolument proscrire la musique de l'Eglise.
-
-A son retour en France, il s'occupa de terminer son opéra des _Muses
-galantes_. En moins de trois mois, les paroles et la musique furent
-achevées. Il ne lui restait plus à faire que des accompagnements et du
-remplissage, c'est ce que nous nommons aujourd'hui _orchestration_, et
-cette partie ne devait pas être la moins embarrassante pour un si faible
-musicien qui n'avait jamais pu déchiffrer une partition. Il eut recours
-à Philidor; celui-ci ne s'acquitta qu'à contre-coeur de cette besogne,
-que l'auteur fut obligé d'achever lui-même.
-
-Cet opéra fut essayé chez M. de la Popelinière. Rousseau fait grand
-bruit de la partialité et de l'exaspération de Rameau, qui s'écria, en
-entendant cette exécution, qu'il était impossible que toutes les parties
-de cet ouvrage fussent de la même main, vu qu'il y en avait d'admirables
-et d'autres où régnait l'ignorance la plus complète. Ce jugement devait
-être parfaitement juste et s'explique on ne peut mieux par la
-comparaison des parties revues par Philidor et de celles abandonnées à
-toute l'inexpérience de l'auteur.
-
-Cependant, et malgré la sentence de Rameau, quelques parties de l'oeuvre
-de Rousseau avaient été assez appréciées pour que le duc de Richelieu
-tentât de mettre le talent de l'auteur à l'essai. On le chargea de
-raccorder les morceaux et même d'en intercaler de nouveaux dans une
-pièce de circonstance, de Voltaire et Rameau, intitulée: _les Fêtes de
-Ramire_, les deux auteurs étant alors très-occupés à terminer leur opéra
-du _Temple de la Gloire_, dont la première représentation était fixée
-pour un anniversaire.
-
-Cette tâche était au-dessus des forces de Rousseau: pour un travail
-d'arrangement, on peut se passer d'invention, mais nullement de savoir;
-aussi y échoua-t-il complétement, et Rameau fut obligé de parfaire
-lui-même son propre ouvrage. Rousseau avait passé un mois à cet ingrat
-travail; il est très-probable que Rameau n'y mit pas plus d'un jour ou
-deux. Suivant sa coutume, Rousseau ne manqua pas d'accuser ses prétendus
-ennemis de l'échec dû à son incapacité. Suivant lui, il fut causé par la
-jalousie de Rameau et la haine de Mme de la Popelinière. La jalousie de
-Rameau, le plus grand musicien de son époque, ne s'expliquerait guère:
-il serait presque aussi difficile de justifier la haine de Mme de la
-Popelinière contre un homme qu'elle avait commencé par accueillir chez
-elle. Rousseau prétend qu'il faut l'attribuer à sa qualité de Génevois,
-Mme de la Popelinière ayant voué une haine implacable à tous ses
-compatriotes, parce qu'un abbé Hubert, natif de Genève, avait autrefois
-voulu détourner son mari de l'épouser. Cette explication est grotesque,
-mais Rousseau la crut suffisante pour justifier son ingratitude
-accoutumée et sa manie de voir des ennemis chez tous ceux qui voulaient
-lui faire du bien.
-
-Cependant, son discours, couronné par l'académie de Dijon, et quelques
-autres essais littéraires avaient eu un grand retentissement. Sa qualité
-de musicien littérateur le fit choisir pour écrire les articles de
-musique de l'_Encyclopédie_. C'est ce travail qu'il refondit ensuite
-pour faire son dictionnaire de musique.
-
-C'est à l'issue de ce travail qu'il écrivit son charmant intermède du
-_Devin du village_. Il est très-présumable que les _Muses galantes_ ne
-valaient rien: un opéra en trois actes, avec des personnages héroïques,
-exigeait une musique qu'il lui était matériellement impossible de faire.
-Mais dans cette pastorale du _Devin du village_, la naïveté des chants,
-la fraîcheur des motifs, la simplicité même à laquelle le condamnait son
-ignorance, et qui devenait un mérite en raison du sujet, la couleur bien
-sentie, la nouveauté du style, tout devait concourir à procurer à cet
-ouvrage le succès le plus éclatant. Applaudi avec transport à la cour,
-il ne le fut pas moins à la ville; exécuté par Mlle Fel et Jelyotte, les
-deux plus célèbres chanteurs de l'époque; rien ne manqua à la gloire de
-l'auteur, rien que sa bonne volonté. Il refusa de se rendre aux
-répétitions, pour conserver le droit de dire qu'on avait gâté son
-ouvrage; il s'enfuit, lorsqu'on voulut le présenter au roi, qui devait
-joindre à ses félicitations le brevet d'une pension: en l'acceptant, il
-aurait perdu son droit à la persécution et à l'injustice du sort et des
-hommes. Il reçut cependant mille livres, une fois payés, de l'Opéra, et
-vendit sa partition et ses paroles six cents livres. Ce n'était pas
-cher, et il aurait eu droit de se plaindre de la modicité de la
-rétribution; mais alors les auteurs les plus en renom n'étaient guère
-mieux payés, et s'il y eut exception pour lui, ce ne fut que dans
-l'éclat du triomphe et du succès.
-
-Un tel début paraissait devoir être l'aurore de la plus belle carrière
-musicale: il en signala la fin et le commencement. Rousseau ne fit plus
-rien.
-
-Quand les auteurs produisent beaucoup, on les accuse de se faire aider
-dans leur travail, et de s'approprier les idées de collaborateurs en
-sous-oeuvre; quand ils produisent peu, on ne manque pas de dire que leur
-ouvrage ne leur appartient pas. Aussi refusa-t-on à Rousseau la
-paternité du _Devin du village_, avec autant d'injustice et aussi peu de
-fondement qu'on le fit, un demi-siècle plus tard, à Spontini, à propos
-de _la Vestale_. Mais Spontini répondit avec _Fernand Cortez_, avec
-_Olympie_, avec les autres opéras joués en Allemagne, qui, quoique bien
-inférieurs à leurs aînés, dénotent cependant les mêmes procédés, les
-mêmes habitudes et le même faire dans la conception et dans l'exécution.
-
-Rousseau ne répondit par aucune autre publication musicale. Il convient
-donc d'examiner ce que purent avoir de fondé les bruits répandus à ce
-sujet pendant sa vie et même après sa mort.
-
-Rousseau dit que les récitatifs furent refaits par Francoeur et par
-Jelyotte, les siens ayant paru d'un genre trop nouveau. Mais ce qu'il ne
-dit pas, c'est que Francoeur dut revoir toute l'instrumentation que
-Rousseau appelait du remplissage; que les divertissements inventés par
-Rousseau n'ayant pas été adoptés par les maîtres de ballet, Francoeur
-dut encore en composer la musique; ce qu'il ne dit pas non plus, c'est
-que Mlle Fel ayant exigé un air de bravoure, ce même Francoeur, fort
-habile musicien et bon compositeur, en écrivit un pour elle, où règnent
-une allure et une indépendance qui dénotent la main d'un musicien
-exercé.
-
-Quand Rousseau publia la partition du _Devin du village_, il dit, dans
-l'avant-propos, que, «sans désapprouver les changements faits dans
-l'intérêt de la représentation, il publie l'ouvrage tel qu'il l'a écrit
-et conçu.» Et cependant il y met cet air de bravoure qui n'est pas de
-lui, et ces récitatifs, qui ne peuvent être les siens, puisque, loin
-d'être d'un genre nouveau et de marcher avec la parole, ils sont
-entièrement calqués sur le modèle de Lully et de Rameau, continuellement
-accompagnés en accords soutenus et n'ayant rien de la manière Italienne,
-que Rousseau aurait voulu imiter. Les divertissements, à la vérité, sont
-bien les siens, et l'on comprend que les maîtres de ballet aient voulu
-substituer des danses à une pantomime qui n'est qu'une froide
-contre-partie de la pièce qui vient d'être jouée. En voici le programme
-écrit dans la partition, scène par scène, et mesure par mesure.
-
-«Entrée de la villageoise.--Entrée du courtisan.--Il aperçoit la
-villageoise.--Elle danse tandis qu'il la regarde.--Il lui offre une
-bourse.--Elle la refuse avec dédain.--Il lui présente un collier.--Elle
-essaie le collier, et, ainsi parée, se regarde avec complaisance dans
-l'eau d'une fontaine.--Entrée du villageois.--La villageoise, voyant sa
-douleur, rend le collier.--Le courtisan l'aperçoit et le menace.--La
-villageoise vient l'apaiser, et fait signe au villageois de s'en
-aller.--Il n'en veut rien faire.--Le courtisan le menace de le
-tuer.--Ils se jettent tous deux aux pieds du courtisan.--Il se laisse
-toucher et les unit.--Ils se réjouissent tous trois, les villageois de
-leur union et le courtisan de la bonne action qu'il a faite.--Tout le
-choeur de danse achève la pantomime.»
-
-On a peine à croire que toutes ces niaiseries, au-dessous des inventions
-chorégraphiques les plus plates, soient sorties de la même plume que
-l'_Emile_ et _le Contrat social_; mais dès qu'il s'agit de Rousseau, il
-n'y a pas de contradictions qui puissent étonner.
-
-Rousseau n'avait pas moins d'amour-propre comme musicien que comme
-littérateur. Il fut vivement affecté des doutes qu'on élevait sur
-l'authenticité de la musique du _Devin_ comme son oeuvre à lui, et il
-annonça longtemps que, pour fermer la bouche à ses calomniateurs, il
-referait une nouvelle musique. L'année même de sa mort, en 1778, on
-exécuta à l'Opéra le _Devin du village_, non avec une musique nouvelle,
-mais avec une nouvelle ouverture et six airs nouveaux. Hélas! il avait
-mis vingt-six ans à les composer, et ils donnèrent presque raison à ceux
-qui prétendaient qu'il n'était pas l'auteur des premiers. M. Leborne,
-bibliothécaire de l'Opéra, et mon collègue au Conservatoire comme
-professeur de composition, a eu la complaisance de me communiquer la
-partition de cette seconde édition du _Devin_. Son examen m'a confirmé
-dans l'opinion que l'instrumentation de la première édition du Devin,
-telle pauvre et telle mesquine qu'elle soit, ne peut être de Rousseau.
-De 1752 à 1778, la musique avait fait de grands progrès. Monsigny,
-Grétry et surtout Gluck, dont Rousseau était grand admirateur, avaient
-fait faire de grands pas à l'instrumentation: dans la nouvelle version
-de Rousseau, il n'y a jamais que deux violons jouant quelquefois à
-l'unisson et l'alto marchant toujours avec la basse. Il est donc bien
-improbable que la première version ait été plus richement instrumentée
-que la seconde, exécutée vingt-six ans plus tard.
-
-Le _Devin du village_ fut repris en 1803, mais avec des récitatifs
-modernes et une instrumentation nouvelle, que l'on devait à M. Lefebvre,
-bibliothécaire de l'Opéra, et auteur de la musique de quelques ballets.
-Le joli air de danse de la _Sabotière_, que beaucoup de gens croient de
-Rousseau, est de M. Lefebvre. C'est en 1826 que le _Devin du village_
-fut joué pour la dernière fois. Rossini venait d'arriver à Paris; et
-dans le cours de la représentation à laquelle il assistait, sans respect
-pour le grand nom de Rousseau, pour Mme Damoreau, pour Nourrit et
-Dérivis, pour une oeuvre qui offre un double intérêt comme art et comme
-monument historique, un progressiste, craignant de voir se perpétuer à
-jamais cette musique presque séculaire, jeta une ignominieuse perruque
-poudrée aux pieds de la cantatrice. Telle fut la fin du _Devin du
-village_, qui fut représenté et applaudi à l'Opéra pendant trois quarts
-de siècle.
-
-Avant de parler des écrits de Rousseau sur la musique, je dois en finir
-avec ses oeuvres musicales proprement dites. On publia, après sa mort,
-un volumineux recueil, intitulé: _les Consolations des misères de ma
-vie_. Il contient cent morceaux de différents caractères; il y en a
-trois excellents, la romance: _Que le jour me dure_; _Je l'ai planté, Je
-l'ai vu naître_, et l'air du _Branle sans fin_, qui est très-populaire.
-Il reste sept ou huit chansons médiocres et quatre-vingt-dix pièces
-détestables. Les duos surtout sont d'une faiblesse telle, qu'il est peu
-probable que l'unique duo que contienne le _Devin du village_, où les
-voix sont très-bien disposées, n'ait pas été retouché par la main qui a
-complété l'instrumentation de l'ouvrage.
-
-Ce recueil fut publié avec un grand luxe en 1781, trois ans après la
-mort de Rousseau. La préface est un panégyrique complet de l'auteur, où
-l'on ne porte pas moins haut sa science musicale que sa sensibilité et
-ses vertus.
-
-La souscription était fixée à un louis l'exemplaire, et produisit 569
-louis, plus peut-être que ne rapportèrent, de son vivant, à l'auteur,
-tous ses ouvrages réunis. On avait alors une si étrange idée du droit de
-propriété des auteurs sur leurs ouvrages, que l'éditeur de cette
-collection annonça que, ne voulant pas spéculer sur la célébrité du
-philosophe de Genève, il abandonnait tous les bénéfices aux hospices de
-Paris. Il aurait été plus équitable de les remettre à la veuve de
-Rousseau, la seule qui eût droit, et qui ne reçut jamais un sou de cette
-publication.
-
-Le premier écrit musical de Rousseau fut le mémoire explicatif du
-système qu'il présenta à l'Académie des sciences. Il fut très-peu lu. Il
-le refondit plus tard et l'intitula: _Dissertation sur la musique
-moderne_. C'est sur la notation moderne qu'il aurait dû dire. Il n'est
-en effet question dans ce morceau que de la comparaison du système des
-chiffres substitué à celui des notes.
-
-Peu de temps après l'apparition du _Devin du village_, une troupe
-italienne vint donner des représentations à l'Opéra. On sait quelle
-émotion suscita parmi les amateurs la révélation de ce genre de musique
-et de chant entièrement nouveau pour la France. Rousseau saisit cette
-occasion d'écrire sa fameuse _Lettre sur la musique française_. Il était
-dans le vrai en soutenant la supériorité de la musique italienne; mais
-il alla trop loin en niant les beautés que renfermaient les oeuvres de
-Lully et de Rameau. Mais Rousseau ne comprenait absolument que la
-mélodie et était entièrement inapte à sentir les beautés de l'harmonie.
-Il avait, de plus, l'habitude de nier ce qu'il ne connaissait pas.
-Ainsi, dans le commencement de cette lettre, il dit: «Les Allemands, les
-Espagnols et les Anglais ont longtemps prétendu posséder une musique
-propre à leur langue... Mais ils sont revenus de cette erreur.» L'erreur
-n'appartient qu'à Rousseau, qui ignorait que, de son temps, les Anglais
-regardaient comme leur un des plus grands musiciens du monde, Hændel,
-dont presque tous les ouvrages ont été composés en Angleterre; et que
-les Allemands citaient, non sans un juste orgueil, les Bach et les
-glorieux précurseurs d'Haydn et de Mozart. Il ignorait également qu'il
-eût existé autrefois une école qu'avaient illustrée Palestrina et des
-musiciens célèbres dont les noms même lui étaient inconnus. Parlant des
-combinaisons scientifiques, il écrit: «Ce sont des restes de barbarie et
-de mauvais goût, qui ne subsistent, comme les portails de nos églises
-gothiques, que pour la honte de ceux qui ont eu la patience de les
-faire.» On voit que son goût n'était pas plus éclairé pour
-l'architecture que pour la musique rétrospective.
-
-La conclusion de cette lettre est curieuse. Après avoir vanté le mérite
-de la musique italienne et déprécié le mérite, fort contestable
-d'ailleurs, que pouvait avoir la musique française, il termine ainsi:
-«D'où je conclus que les Français n'ont point de musique et n'en peuvent
-avoir, ou que, si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux.»
-Puis, dans une note, il ajoute: «J'aimerais mieux que nous gardassions
-notre maussade et ridicule chant, que d'associer encore plus
-ridiculement la mélodie italienne à la langue française. Ce dégoûtant
-assemblage, qui peut-être fera un jour l'étude de nos musiciens, est
-trop monstrueux pour être admis, et le caractère de notre langue ne s'y
-prêtera jamais. Tout au plus, quelques pièces comiques pourront-elles
-passer en faveur de la symphonie, mais je prédis hardiment que le genre
-tragique ne sera même pas tenté... Jeunes musiciens, qui vous sentez du
-talent, continuez de mépriser en public la musique italienne; je sais
-bien que votre intérêt présent l'exige; mais hâtez-vous d'étudier en
-particulier cette langue et cette musique, si vous voulez pouvoir
-tourner un jour contre vos camarades le dédain que vous affectez
-aujourd'hui contre vos maîtres.» On peut résumer ainsi cet amas
-d'incohérences: Il ne faut pas essayer d'appliquer la musique italienne
-aux paroles françaises. Désormais les musiciens ne s'appliqueront plus
-qu'à cette étude. Jamais on ne tentera cette application. Jeunes gens,
-étudiez cette musique, gardez-vous d'en faire de semblable, mais
-apprenez par là que ce que vous avez fait et ferez ne peut être que
-mauvais.
-
-Dépouillez Rousseau de son style attrayant et fascinateur, et presque
-toujours vous ne trouverez que la contradiction, le faux et l'absurde.
-
-Dans sa critique, parfois fort juste, de l'opéra français, il est
-singulier que lui, poëte et musicien, n'ait pas découvert que le défaut
-de rhythme et de carrure qu'il reprochait, provenait bien moins des
-musiciens que des poëtes. Instinctivement, il écrivit des vers fort
-réguliers pour les airs de son _Devin du village_, tandis que tous les
-auteurs de poëmes d'opéras semblaient prendre à tâche de les rendre
-impossibles à mettre en musique, par leur dissemblance de mesure et de
-coupe. Donnez au plus habile musicien des vers de Quinault, que, sur la
-foi de Voltaire, on proclame le lyrique par excellence; et notre homme
-vous demandera à grands cris du Scribe ou du Saint-Georges. Il n'y a pas
-du reste bien longtemps que les poëtes ont compris la coupe musicale des
-vers, et c'est un contemporain, M. Castil-Blaze, qui, le premier, leur a
-ouvert cette voie.
-
-La _Lettre sur la Musique française_ produisit une exaspération
-difficile à décrire: elle fut portée au comble, lorsque parut la
-spirituelle et amusante boutade intitulée: _Lettre d'un symphoniste de
-l'Académie royale de Musique à ses camarades de l'orchestre_. Les
-musiciens exécutants, attaqués si violemment dans leurs préjugés et leur
-incapacité, jurèrent la perte de Rousseau, et allèrent jusqu'à le brûler
-en effigie dans la cour de l'Opéra. Jean-Jacques prit la chose au
-sérieux, et alla dire partout que ses jours n'étaient pas en sûreté et
-qu'on voulait l'assassiner. Les directeurs prirent fait et cause pour
-leurs subordonnés; ils retirèrent à Rousseau les entrées auxquelles il
-avait droit, et n'en continuèrent pas moins à jouer sans payer son
-_Devin du village_, qu'il aurait bien eu aussi le droit de retirer. Ce
-ne fut que vingt ans plus tard que, sur la sollicitation de Gluck, ses
-entrées lui furent restituées.
-
-Quelques années plus tard, Rousseau fit paraître son _Dictionnaire de
-Musique_, dans lequel il fit entrer, en les refondant, les articles
-qu'il avait écrits pour l'_Encyclopédie_: c'est un ouvrage incomplet,
-inutile aux musiciens et souvent inintelligible pour ceux qui ne le sont
-pas. On a reproché à Rousseau d'avoir emprunté quelques passages au
-dictionnaire de Brossard, qui avait précédé le sien. Ce reproche a peu
-de fondement: les dictionnaires et les ouvrages de ce genre ne peuvent
-se faire qu'en s'appuyant sur ceux déjà faits, en les rectifiant, les
-augmentant et les améliorant. Les définitions manquent de clarté et de
-développement, et l'auteur ne donne presque jamais que ses idées
-particulières. Au mot _Duo_, par exemple, il dit d'abord que rien n'est
-moins naturel que de voir deux personnes se parler à la fois pour se
-dire la même chose; il ajoute: «Quand cette supposition pourrait
-s'admettre en certains cas, ce ne serait certainement pas dans la
-tragédie où cette indécence n'est convenable ni à la dignité des
-personnages, ni à l'éducation qu'on leur suppose.» Après avoir formulé
-cette belle sentence, il donne la règle à suivre pour les duos tragiques
-d'après le modèle de ceux de Métastase, qu'il proclame admirables.
-
-Le mot _Copiste_ est un des plus complétement traités. Un passage
-signale la singulière façon d'alors de traiter l'instrumentation: c'est
-celui où il recommande de tirer les parties de hautbois sur celles de
-violon, en en supprimant ce qui ne convient pas à l'instrument. Ainsi
-c'était alors le copiste qui était juge des endroits où les hautbois
-devaient ou non jouer à l'unisson avec les violons.
-
-Quelques définitions sont très-singulières, même au point de vue
-étymologique et grammatical. «_Aubade_, s. f., concert de nuit, en plein
-air, sous les fenêtres de quelqu'un.» Il est vrai qu'au mot _sérénade_,
-il rectifie la première erreur en expliquant que la sérénade s'exécute
-le soir et l'aubade le matin.
-
-Tous les articles relatifs au plain-chant et au contre-point fourmillent
-d'erreurs. Mais il y a des pensées élevées et des aperçus ingénieux dans
-les articles purement esthétiques.
-
-Un M. de Blainville crut avoir inventé un troisième mode. Sa gamme était
-tout simplement notre gamme majeure ordinaire, mais partant du troisième
-degré comme tonique, c'est-à-dire la gamme de _mi_ en _mi_, montante et
-descendante, sans aucune altération. Cette prétendue innovation ne
-réussit pas et ne pouvait pas réussir. Rousseau écrivit à ce sujet la
-_Lettre à l'abbé Raynal_. Après avoir disserté pendant quatre pages sur
-un thème où il n'entendait pas grand'chose, il termine ainsi: «Quoi
-qu'il fasse, il aura toujours tort, pour deux raisons sans réplique:
-l'une, parce qu'il est inventeur; l'autre, qu'il a affaire à des
-musiciens.» Ce trait n'était qu'une rancune de souvenir contre
-l'insuccès de sa notation en chiffres.
-
-Rameau, dont Rousseau avait attaqué la théorie dans ses articles de
-l'_Encyclopédie_, avait fait une réponse à laquelle Rousseau riposta par
-l'_Examen de deux principes avancés par M. Rameau_.
-
-Rousseau fut toujours très-injuste envers Rameau qu'il ne comprenait pas
-plus comme théoricien que comme compositeur. Il dit dans ses
-_Confessions_ qu'après le départ des bouffons italiens, lorsqu'on
-réentendit le _Devin du village_, on remarqua qu'il n'existait dans sa
-musique nulle réminiscence d'aucune autre musique. Si l'on eût mis,
-ajoute-t-il, Mondonville et Rameau à pareille épreuve, ils n'en seraient
-sortis qu'en lambeaux.
-
-Rien n'est plus faux et plus injuste. La musique de Rameau pèche souvent
-par la bizarrerie et le manque de naturel; mais elle a une individualité
-très-marquée, et ne procède d'aucune autre. Rousseau était, du reste,
-trop mal organisé pour l'harmonie, dont il nie presque la puissance,
-pour comprendre la beauté de certains morceaux de Rameau. Il était, à
-coup sûr, insensible à cette magnifique ritournelle du choeur: _Que tout
-gémisse_, de _Castor et Pollux_, qui n'est autre chose qu'une gamme
-chromatique: mais la manière dont elle est présentée est un trait de
-génie. Encore moins dut-il comprendre le trio des parques d'_Hippolyte
-et Aricie_, où l'emploi des transitions enharmoniques était si neuf et
-si puissant.
-
-Dans la polémique qui s'éleva entre Rousseau et Rameau, il y eut plutôt
-malentendu sur les mots que sur les faits; et il est assez difficile de
-se mettre au courant de la discussion, qui, du reste, n'a plus
-aujourd'hui aucun intérêt.
-
-Dans sa _Lettre au docteur Burney_, il revient encore sur son système de
-notation, repoussé trente ans auparavant. Enfin, en désespoir de cause,
-et voulant innover à tout prix, il déclare que, puisque l'on ne veut pas
-de son système, il faut au moins tâcher de rendre la lecture des notes
-usuelles plus facile, et qu'une des plus grandes incommodités qu'elle
-présente, c'est l'obligation où est le lecteur de porter l'oeil au
-commencement d'une ligne quand il vient de quitter la fin de la ligne
-précédente. Pour cela, que propose-t-il? D'écrire la musique en
-_sillons_, c'est-à-dire qu'après avoir lu la première ligne de gauche à
-droite, suivant l'usage, il faudra lire la seconde de droite à gauche;
-puis la troisième sera lue de gauche à droite, et ainsi de suite. A
-cette nouvelle folie, sur laquelle il s'étend pendant plusieurs pages,
-il ne voit qu'une seule objection: «c'est la difficulté de lire les
-paroles à rebours, difficulté qui revient de deux lignes en deux lignes.
-J'avoue que je ne vois nul autre moyen de la vaincre, que de s'exercer à
-lire et à écrire de cette façon.» Il n'y avait que M. de La Palisse qui
-pût résoudre la question d'une façon si simple et si claire. Ceux qui
-croient que Rousseau n'était pas fou à plus de moitié, n'ont
-certainement pas eu la patience de lire toutes ces billevesées.
-
-Les autres écrits sur la musique de Rousseau contiennent _les
-Observations sur l'Alceste de M. Gluck_, la _Réponse du petit faiseur à
-son prête-nom, sur un morceau de l'Orphée de M. Gluck_: l'un et l'autre
-contiennent d'excellentes observations, et enfin deux pages sur la
-musique militaire, où il blâme celle de son époque, et offre comme
-modèles deux airs tellement ridicules qu'ils sembleraient plutôt avoir
-été composés par dérision que sérieusement.
-
-J'ai omis de mentionner son _Discours sur l'origine des langues_ qui
-renferme tant d'aperçus ingénieux, et où l'on trouve quelques chapitres
-relatifs à la musique.
-
-Le passage suivant, où il exalte le pouvoir de la musique, est d'une
-appréciation très-remarquable: «C'est un des grands avantages du
-musicien, de pouvoir peindre les choses qu'on ne saurait entendre,
-tandis qu'il est impossible au peintre de représenter celles qu'on ne
-saurait voir, et le plus grand prodige d'un art, qui n'agit que par le
-mouvement, est d'en pouvoir former jusqu'à l'image du repos.»
-
-On sait que lorsque Rousseau eut entendu les opéras de Gluck, il
-rétracta ce qu'il avait dit de l'impossibilité de faire jamais de bonne
-musique sur des paroles françaises. Cet acte de bonne foi est d'autant
-plus extraordinaire, que la musique de Gluck est dans des conditions
-diamétralement opposées à celles que Rousseau avait toujours proclamées
-devoir être les seules vraies. Gluck fut très-sensible à cet hommage de
-l'illustre écrivain: il alla souvent lui rendre visite. Peut-être une
-intimité allait-elle s'établir entre ces deux grands hommes, lorsqu'un
-jour Rousseau écrivit à Gluck, pour le prier de cesser ses visites,
-prétextant qu'il souffrait de le voir monter à un quatrième étage.
-Corancez, ami de Rousseau, et qui avait introduit auprès de lui le
-chevalier Gluck, voulut savoir la raison de ce changement: «Ne
-voyez-vous pas, dit Rousseau, que si cet homme a pris le parti de faire
-de bonne musique sur des paroles françaises, c'est pour me donner un
-démenti?» Gluck traduisit cette bizarrerie par son véritable nom, il la
-prit pour une grossièreté et refusa de jamais revoir Rousseau.
-
-Grétry vit également rompre la liaison qu'il avait commencée avec cet
-être insociable. Cette sauvagerie affectée cédait cependant, lorsqu'on
-laissait entrevoir qu'on n'était pas dupe de ce moyen facile de se faire
-une réputation d'étrangeté. A un dîner chez Mme d'Epinay, Rousseau
-nouvellement installé à l'Ermitage, dit qu'il ne manquerait rien à son
-bonheur s'il possédait une épinette. Un des convives, grand amateur de
-musique, lui en fit porter une le lendemain, sans se faire connaître.
-Rousseau manifesta sa joie de posséder cet instrument, sans s'inquiéter
-d'où il pouvait venir. Un jour, il vint plus soucieux que d'habitude
-chez Mme d'Epinay.
-
---Qu'avez-vous, lui dit-on?
-
---Hier, répondit-il, il est tombé, du haut d'une armoire, une pile de
-livres sur mon épinette, et, depuis cette commotion, l'instrument est
-tellement discord que je ne puis m'en servir.
-
---Eh bien! dit le donateur anonyme qui était présent, ce n'est rien,
-demain je vous enverrai mon accordeur.
-
---C'est donc vous qui m'avez donné cette épinette? reprit Rousseau.
-
---Ma foi, oui, répondit l'autre, en riant.
-
---Eh quoi! Monsieur, s'écria Rousseau, seriez vous donc de ces hommes
-cruels qui, par leurs orgueilleuses attentions, insultent à ma misère?
-Reprenez votre instrument et ne me parlez jamais.
-
---Je vous parlerai encore une fois, reprit l'amateur indigné, et ce sera
-pour vous dire que je ne suis pas votre dupe. Vous voulez faire le
-Diogène, et vous n'êtes qu'un jongleur.
-
-Rousseau s'était soudain calmé à ces vives paroles. A dater de ce
-moment, il fut rempli de prévenances pour celui qui lui avait si bien
-répondu. Il garda son épinette, et ne le vit jamais sans lui témoigner
-sa reconnaissance pour son présent.
-
-Il est présumable qu'en usant toujours de ce moyen, on aurait apprivoisé
-l'ours qui ne paraissait redoutable que parce qu'on semblait avoir peur
-de lui.
-
-Il serait bien difficile de résumer une opinion nette sur une nature
-aussi contradictoire que celle de Rousseau, et des travaux si divers et
-si incomplets. Néanmoins, en considérant son époque, malgré son
-ignorance dans l'archéologie de l'art, dans sa théorie et sa pratique,
-il y a lieu de s'étonner que, sans maîtres et sans l'auxiliaire
-d'ouvrages fort rares ou écrits dans des langues qu'il ne comprenait
-pas, il ait pu parvenir à se donner assez d'apparence de savoir pour
-disserter sans trop de désavantage sur un art aussi complexe et aussi
-difficile. Comme compositeur, quoique son bagage soit bien léger par la
-quantité, il ne faut pas oublier l'immense sensation que produisit _le
-Devin du village_. Ce fut le signal d'une révolution qu'il n'était pas
-capable de continuer, mais dont il traçait le premier sillon. Et c'est
-peut-être à cette révélation que l'on dut plus tard les premiers essais
-de Duni, de Philidor, de Monsigny, ces pères véritables de l'opéra
-réellement musical en France.
-
-C'est à ce titre que Rousseau doit prendre place dans la galerie des
-compositeurs français, et il serait au moins injuste de lui dénier sa
-qualité de précurseur des grands génies qui ont illustré notre histoire
-musicale moderne.
-
-
-
-
-DALAYRAC
-
-
-I
-
-Nicolas Dalayrac[4], un des compositeurs français les plus féconds,
-naquit à Muret, petite ville située près de Toulouse, le 13 juin 1753.
-Son père occupait un rang assez élevé dans la magistrature; il était
-subdélégué de sa province. Nicolas, l'aîné de cinq enfants, fut
-naturellement destiné à embrasser la profession paternelle; envoyé
-très-jeune au collége de Toulouse, ses progrès y furent si rapides,
-qu'il n'avait guère plus de treize ans lorsqu'il termina ses études. Il
-y avait obtenu les plus brillants succès et c'est chargé de prix et de
-couronnes que le jeune Dalayrac fit son entrée triomphale dans la maison
-de son père. On voulut qu'il fît succéder immédiatement l'étude des lois
-et du Digeste à celle du grec et du latin. Le jeune collégien était
-habitué à obéir, et il ne fit aucune difficulté de céder au désir qu'on
-lui manifestait. Il imposa cependant une condition comme récompense, non
-de sa soumission qui n'était qu'un devoir, mais de ses travaux passés et
-des succès qui en avaient été la conséquence. Toulouse est une des
-villes où l'on est le mieux organisé pour la musique. Les voix y sont
-généralement belles, et, de temps immémorial, le peuple a l'habitude d'y
-chanter en choeur. Le jeune Dalayrac avait eu occasion, pendant son
-séjour au collége, d'entendre quelques-unes de ces exécutions chorales
-dont on n'avait aucune idée à Muret. Le principal du collége était
-amateur de musique; on en faisait quelquefois chez lui; le jeune
-Nicolas, comme un des élèves les plus distingués, avait été souvent
-convié à ces petites réunions; puis, aux grandes fêtes, les élèves du
-collége allaient entendre l'office à la cathédrale, et les messes en
-musique qu'on y chantait avaient ravi, transporté le jeune écolier. Il
-avait senti s'éveiller en lui un goût irrésistible pour un art dont il
-ne soupçonnait pas les premiers éléments, mais dont les résultats
-exaltaient au plus haut degré son coeur et son imagination.
-Malheureusement les arts d'agrément n'entraient pas dans le programme
-des études du collége, et le père Dalayrac avait été inflexible lorsque
-son fils l'avait supplié de lui permettre de joindre l'étude de la
-musique à ses autres travaux.
-
- [4] La véritable orthographe est d'Alayrac, et toutes ses premières
- partitions sont signées ainsi. A l'époque de la Révolution, son nom,
- déjà populaire, serait devenu méconnaissable, si, conformément à la
- loi du moment, il en avait retranché la particule. Il se contenta de
- supprimer l'apostrophe et de faire un grand D au lieu d'un grand A.
- J'ai cru devoir employer, dès le commencement de ce récit, son nom
- de musicien plutôt que son nom de gentilhomme.
-
-Cette fois, il se montra moins rigoureux: son fils avait quatorze ans,
-sa raison commençait à se former: ses succès de collége étaient la
-garantie de l'application qu'il allait apporter à des travaux non moins
-sérieux. Le père ne vit donc nul inconvénient à satisfaire à un désir
-qu'il ne regardait que comme une fantaisie, mais une fantaisie innocente
-et dont l'exercice ne pouvait faire négliger ce qu'il regardait comme la
-seule chose utile et digne d'un travail réel.
-
-Si la musique est presque toujours considérée comme un art
-essentiellement futile, on lui rendra du moins la justice de reconnaître
-que ses éléments et son étude sont extrêmement arides et ingrats. Les
-commencements de la peinture, de la sculpture, et de tous les autres
-arts en général, offrent déjà un attrait à celui qui veut les cultiver;
-en musique, au contraire, rien de moins conforme, en apparence, que le
-but et les moyens. Pour arriver à ce résultat de procurer aux autres une
-sensation agréable par le son de la voix ou d'un instrument quelconque,
-il faut d'abord se condamner soi-même à subir les exercices les plus
-rebutants, les plus désagréables et les moins faits pour charmer
-l'oreille. Puis, indépendamment de la partie mécanique, si essentielle à
-l'exécutant, travail qui exige tant de temps, de patience, et qui parle
-si peu à l'esprit, il y a la partie théorique, non moins sèche et non
-moins fastidieuse: c'est une accumulation de petites combinaisons
-arithmétiques, très-faciles à comprendre, mais très-difficiles à
-appliquer, par leurs subdivisions et la rapidité de leurs successions.
-
-Ces réflexions, comme on le pense bien, ne vinrent pas un seul instant à
-l'esprit du jeune Dalayrac; il ne pouvait s'imaginer qu'une chose aussi
-agréable que la musique fût beaucoup plus difficile à apprendre qu'une
-langue morte, et que l'étude du solfége fût plus ardue et plus ingrate
-que celle du rudiment. Une fois qu'il posséda à peu près les premiers
-éléments, qui n'exigent qu'un peu de calcul et de réflexion, il crut
-pouvoir marcher en avant. Grâce à ses dispositions naturelles, il
-parvint en fort peu de temps à jouer très-mal du violon; mais cette
-médiocrité d'exécution lui paraissait encore une chose admirable, quand
-il la comparait au néant musical dans lequel il avait été plongé si
-longtemps.
-
-Il existait à Muret, comme dans presque toutes les villes de province,
-une réunion d'amateurs, composant une espèce d'orchestre pour exécuter
-la seule musique instrumentale que l'on connût alors, c'est-à-dire
-quelques ouvertures et quelques airs _à jouer et à danser_ des opéras de
-Lully et de Rameau. Jaloux de faire briller son talent nouvellement
-acquis, Nicolas demanda à faire partie de cette société, et il fut admis
-sur-le-champ. Les orchestres d'amateurs aiment surtout à briller par le
-nombre; on est fier de pouvoir dire: Il y a dans notre ville un
-orchestre de tant de musiciens! Reste à savoir quels musiciens.
-Cependant, malgré la faiblesse très-probable des amateurs de Muret, un
-écolier, qui n'avait pas une année de leçons, pouvait encore se trouver
-au-dessous de la tâche qu'il osait entreprendre. C'est ce qui ne manqua
-pas d'arriver. Dalayrac jouait passablement faux, et n'allait pas du
-tout en mesure. On lui avait confié une partie de _second-dessus_ de
-violon, et lui qui venait là pour jouer et déployer toutes les
-ressources de son talent, ne pouvait comprendre qu'il dût compter des
-pauses, laisser s'escrimer les musiciens chargés d'autres parties, et
-s'astreindre dans les limites des notes d'ordinaire assez insignifiantes
-confiées aux parties intermédiaires. Il voulait briller, il improvisait
-des traits détestables qu'il trouvait excellents, il remplissait les
-silences par des points d'orgue impossibles, il aurait voulu être
-l'orchestre à lui tout seul, et que tout le monde se tût pour l'écouter.
-
-On peut assez justement définir les concerts d'amateurs en disant que la
-musique qu'on y fait paraît être composée pour le bonheur de ceux qui
-l'exécutent et pour le désespoir de ceux qui l'entendent. Or, les
-amateurs de Muret ne voulaient pas que leur bonheur fût troublé par un
-intrus ayant la prétention de l'accaparer à lui tout seul. Cependant on
-ne rebuta pas sur-le-champ le nouveau venu; on se contenta d'abord de
-l'admonester doucement et de le prier de se borner à jouer sa partie.
-Notre futur compositeur y aurait peut-être consenti, mais comme il était
-incapable de la lire, il trouvait tout simple d'en improviser une, pour
-ne pas rester les bras croisés. Quelle que fût la considération qui
-s'attachât au nom de son père et quelques ménagements qu'elle eût
-inspirés jusque là, on finit par trouver que _le petit à M. Dalayrac_
-était insupportable en société, et on le pria poliment de rester chez
-lui.
-
-Dalayrac comprit à peu près qu'il s'était un peu trop hâté de vouloir
-briller comme virtuose, et que quelques études lui étaient encore
-nécessaires; il se mit à travailler la musique et le violon avec plus
-d'ardeur, mais ce fut un peu aux dépens des Institutes de Justinien et
-des légistes dont il devait étudier les savants commentaires. Cependant,
-il ne pouvait se résoudre à renoncer au plaisir de participer aux
-concerts des amateurs, et malgré l'ostracisme prononcé contre sa
-personne, il trouvait de temps en temps moyen de se glisser parmi ceux
-qui avaient prononcé contre lui une sentence si rigoureuse: il rôdait,
-la nuit venue, aux abords de la salle de concert, son violon
-soigneusement dissimulé sous un ample surtout; puis au moment où deux ou
-trois personnes entraient à la fois, il se glissait adroitement au
-milieu d'elles, passait inaperçu, se faufilait dans la salle de concert,
-parvenant, grâce à sa petite taille, à se cacher parmi les chaises et
-les pupitres; puis une fois le morceau commencé et l'attention de chaque
-exécutant absorbée par son cahier de musique, il venait prendre sa place
-au milieu d'eux et usurpait par surprise ce droit qu'il prétendait lui
-avoir été enlevé par injustice et par envie. Malheureusement pour lui,
-s'il parvenait à ne se point faire voir, il réussissait trop à se faire
-entendre, et c'était alors des plaintes et des récriminations à n'en
-plus finir. Bref, celui dont les ouvrages devaient un jour faire les
-délices de toute la France était devenu dès son début l'objet de la
-terreur et de l'animadversion d'une pauvre société d'amateurs de
-province. La persistance des amateurs à l'éloigner et la sienne à se
-rapprocher d'eux furent poussées si loin, que des plaintes sérieuses
-furent portées au père Dalayrac. On le supplia de mieux garder le
-trouble-fête et de l'engager à se borner à l'étude du droit, en laissant
-de côté celle de la musique, à laquelle il n'entendrait jamais rien.
-
-Le père croyait le jeune Nicolas tout absorbé dans ses lectures et ses
-travaux, et était loin de penser qu'il fût un musicien si enragé. Un
-rapide examen le convainquit que son fils avait laissé de côté toutes
-les études qui n'avaient pas la musique pour objet. Or, je laisse à
-penser quelle dût être l'indignation d'un honnête Magistrat de province,
-en voyant l'aîné de sa famille négliger les études de sa profession pour
-cultiver... quoi? la musique.
-
-Il fut tenu un solennel conseil de famille: d'un côté l'on réprimanda
-très-fort, de l'autre on pleura beaucoup; mais un morne désespoir
-succéda à la douleur, lorsque la sentence fut prononcée. Cette sentence
-proscrivait à jamais l'étude de la musique et l'usage du violon.
-
-Les paroles dures du père, l'attitude sévère et glaciale des autres
-membres de la famille avaient blessé les idées d'indépendance du pauvre
-jeune homme; un instant, son coeur fut près de se révolter contre cette
-exigence qui ne tenait aucun compte de ses goûts et de ses sentiments;
-il allait prendre la parole pour annoncer sa résolution de braver
-l'autorité de toute sa famille, lorsqu'au milieu de ces figures
-glaciales et impassibles, il aperçut sa mère, sa pauvre mère, qui
-pleurait, non de la faute de son fils, mais de la réprimande qu'elle lui
-avait attirée et du chagrin qu'il ressentait. Dalayrac alla se jeter
-dans ses bras en sanglotant; elle le pressa tendrement sur son coeur lui
-donna un bon baiser de mère, en lui disant: Moi, je t'aime toujours, mon
-pauvre Nicolas. Alors il se tourna tristement vers son père et lui dit
-d'un air résigné: Je vous promets de bien travailler et de ne plus faire
-de musique.
-
-A dater de ce jour, Dalayrac prit la résolution de ne plus s'occuper que
-des travaux qu'il avait négligés jusque là. Soir et matin, courbé sur
-ses livres, se remplissant la tête de mille textes fastidieux, prenant
-des notes pour aider sa mémoire, suivant assidûment les cours auxquels
-il s'était à peine montré jusque là, il tint rigoureusement sa promesse.
-Au bout de quelques mois, il avait regagné tout le temps précédemment
-perdu; mais son bonheur, ses illusions, les rêves de son imagination, il
-ne les retrouvait plus. Il était rentré en grâce auprès de son père: sa
-mère était toujours bonne et affectueuse pour lui, et cependant il se
-sentait malheureux. Sa santé même commençait à s'altérer. Sa mère fut la
-première à s'apercevoir de ce changement.
-
---Nicolas, lui dit-elle un jour, tu travailles trop, tu vas tomber
-malade.--Non! ma mère, je ne travaille pas plus qu'auparavant; seulement
-je travaille à une chose qui m'ennuie, et j'ai renoncé à une chose qui
-me plaisait.
-
---Tu aimes donc bien la musique?
-
---Si je l'aime! oh! mère, vous ne savez donc pas ce que c'est que la
-musique, pour me demander si je l'aime? C'est que, voyez-vous, la
-musique, c'est, après vous, ce qu'il y a de meilleur au monde: c'est ce
-qui console quand on est triste, c'est ce qui donne du courage, c'est ce
-qui fait oublier tout ce qui est mauvais, ce qui fait penser à tout ce
-qui est bon, ce qui peut faire croire que l'on est heureux. Je ne puis
-pas faire de musique sans songer à Dieu et à vous, ma mère; n'est-ce pas
-ce qu'il y a de meilleur? Oh! je sais bien que j'ai eu tort; c'était
-pour moi un trop grand plaisir, et pendant un temps j'ai tout négligé
-pour cela, mais j'en suis bien puni, allez; et si c'était à
-recommencer...
-
---Eh bien! que ferais-tu?
-
---Ah! dame, je ferais un peu moins de musique et un peu plus de l'autre
-travail; je n'aurais pas tant de peine à me mettre à celui-là, quand je
-saurais que je peux me délasser et me livrer à l'autre étude. Au lieu
-qu'à présent, c'est bien dur. Mon pauvre violon! il est là, près de mon
-lit, je le regarde quelquefois les larmes aux yeux, à présent que je ne
-peux plus y toucher, ce n'est plus que le souvenir d'un ami que j'ai
-bien aimé et auquel il m'a fallu renoncer!
-
---Mais, mon pauvre enfant, puisque tu travailles si bien d'un autre
-côté, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'obtenir de ton père?...
-
---Oh! non, ma mère, vous le connaissez, il ne voudrait jamais. N'allez
-pas surtout lui demander cela pour moi; c'est sur vous que tomberaient
-ses reproches; et qui pourrait me consoler de vous avoir fait causer de
-la peine? Tenez, mère, ne parlons plus de cela; je vous promets d'être
-bien raisonnable et de me bien porter. J'obéirai au père et je tâcherai
-de ne pas être trop malheureux, même sans musique.
-
-Cette conversation de la mère et du fils avait réveillé chez ce dernier
-tous les instincts qu'il comprimait depuis si longtemps. Pour la
-première fois, il avait trouvé un confident de sa passion, il avait pu
-dire tout ce qu'il ressentait. Son coeur était un peu soulagé, mais ses
-regrets étaient plus vifs, son désir plus violent. La nuit, il
-s'éveillait parfois et pensait au bonheur qu'il aurait en recouvrant
-cette liberté dont il avait abusé, il regrettait le temps où il lui
-était permis de se livrer à son goût prédominant; cette idée constante
-était devenue chez lui comme une espèce de monomanie. Il ouvrait sa
-boîte à violon avant de se coucher, il pinçait légèrement les cordes de
-l'instrument, il n'aurait osé y promener l'archet. La chambre de son
-père était trop près de la sienne, on aurait pu l'entendre. Mais le
-léger frôlement des cordes sous ses doigts suffisait pour l'assurer si
-l'instrument était resté d'accord; il le remettait soigneusement au ton
-tous les soirs, la boîte restait ouverte toute la nuit, il la refermait
-le matin, après avoir amoureusement regardé le violon, qu'il entretenait
-dans un état de soin et de propreté minutieux.
-
-Une nuit, une de ces belles nuits d'été, comme elles sont dans le midi,
-le sommeil, qu'aurait dû provoquer un travail de dix heures
-consécutives, semblait le fuir. Mille pensées venaient l'assaillir. Il
-allait bientôt obtenir ses licences et être reçu avocat. Encore quelques
-semaines, et il se verrait libre, libre de faire tout ce qu'il voudrait,
-c'est-à-dire de se livrer à la musique; c'était son unique but, sa seule
-préoccupation.
-
-Quoique la croisée fût restée ouverte, l'atmosphère de sa petite chambre
-était si lourde, qu'il lui semblait qu'il allait étouffer. Il se mit à
-la fenêtre; sa chambre, située sur les toits, dominait les maisons de la
-ville et laissait voir la campagne tout illuminée de l'éclat argenté de
-la lune. Pour mieux admirer ce magnifique coup d'oeil, Dalayrac franchit
-la croisée et se trouva sur le toit qui s'avançait en saillie en
-s'aplatissant, et dont le rebord faisait tout le tour de la maison. Le
-chemin était étroit et périlleux; Dalayrac trouva que la promenade n'en
-aurait que plus de charme. Un gros chien qui faisait la garde dans la
-cour sur laquelle donnait la fenêtre, se mit à pousser des aboiements
-furieux. Notre jeune homme n'en tint compte, et il avait tourné un des
-angles de la maison, que le chien aboyait toujours. La maison faisait un
-carré assez régulier. Quand notre promeneur nocturne fut au-dessus de la
-seconde façade, les aboiements du chien lui parurent bien moins sonores;
-mais quand il fut parvenu à la façade opposée à celle où était située sa
-chambre, c'est à peine si le bruit de ces aboiements parvenait jusqu'à
-lui. Une réflexion subite s'empara de son esprit.
-
---Mais, se dit-il, si de ce côté, qui est à l'opposé de ma chambre et de
-celle de mon père, on entend à peine la basse taille de cet énorme
-chien, il me semble qu'il serait impossible d'entendre, de l'endroit où
-sont nos chambres, les sons qui viendraient de ce côté. Essayons.
-
-Et le coeur tremblant d'émotion, il refit le tour de la maison, rentra
-chez lui, et saisissant son violon et son archet, il reprit le chemin de
-la façade opposée. Là, s'accroupissant dans l'étroit espace que
-laissaient entre elles une cheminée et une lucarne, notre Orphée aérien
-se donna un concert auquel il trouva certes plus de plaisir que ne lui
-en purent jamais procurer les plus belles exécutions musicales. Il y
-avait si longtemps qu'il n'avait touché au violon! Ses doigts lui
-parurent d'abord un peu rebelles, mais il finit par s'oublier. Sa tête
-s'enflamma, les idées musicales lui venaient en foule, et par un bonheur
-rare, elles semblaient se conformer, par leur simplicité et leur
-facilité, à l'impuissance de ses moyens d'exécution. Pendant plus d'une
-heure il improvisa, oubliant tout, excepté le bonheur dont il jouissait.
-Le plus beau trône du monde, il ne l'eût pas accepté pour l'échanger
-contre ce petit bout de toit, contre ce rebord de lucarne où il était si
-heureux. C'est le coeur gonflé de joie qu'il regagna sa chambrette. Il
-serra précieusement son violon après l'avoir bien soigneusement essuyé
-pour le préserver des atteintes de la rosée et de l'humidité de la nuit.
-Il prévoyait que ses concerts nocturnes allaient souvent se renouveler,
-et il tenait à conserver intact l'instrument d'où dépendait toute sa
-félicité. Il s'endormit du sommeil le plus calme et le plus doux. Malgré
-la moitié de la nuit passée sur les toits, il s'éveilla plus allègre et
-plus dispos, et c'est le sourire sur les lèvres et la figure illuminée
-par un rayon de bonheur, qu'il se présenta au déjeuner de famille.
-
-Le père Dalayrac avait sa physionomie grave et sévère, que semblait
-encore assombrir un air plus soucieux qu'à l'ordinaire. «Françoise,
-dit-il à la domestique qui les servait, que s'est-il donc passé cette
-nuit? Le chien a furieusement aboyé, et à deux reprises.»
-
-Nicolas sentit la rougeur lui monter au front, et baissa le nez vers son
-assiette.
-
---N'avez-vous donc rien entendu? continua le père, en interrogeant toute
-la famille du regard.
-
---Si fait, lui fut-il répondu, mais voilà tout.
-
---Dans un quartier si retiré, reprit la servante, il ne faut pas
-grand'chose pour faire aboyer le chien. Nous avons d'un côté le couvent,
-et de l'autre, une rue où il ne vient presque jamais personne le soir:
-il aura suffi d'un passant attardé pour provoquer tout ce tapage.
-
---C'est juste, dit le père, il n'y a là rien d'extraordinaire.
-
-Cet incident n'eut pas d'autre suite: le repas continua dans le calme et
-le silence habituels. Nicolas trouva cependant l'occasion d'être seul un
-instant avec sa mère.
-
---Soyez tranquille, lui dit-il, j'ai trouvé.
-
---Eh! quoi donc? fit l'excellente femme.
-
---Ce que nous cherchions tous deux: le moyen de tout concilier; allez,
-vous serez contente de votre petit Nicolas. Sous peu de temps, je serai
-reçu avocat, et d'ici là je travaillerai bien, je me porterai encore
-mieux, et le père n'aura rien à dire.
-
-Mme Dalayrac ne comprit pas trop ce que son fils voulait lui dire; mais
-elle le vit content, et c'en fut assez pour son bonheur et sa
-tranquillité.
-
-Cependant, cette première tentative avait été trop heureuse pour que le
-jeune Dalayrac ne voulût pas en faire une seconde. Mais il fallait de la
-prudence, le chien pouvait donner l'éveil, s'il recommençait toutes les
-nuits son vacarme. Le jeune homme se promit de s'abstenir pendant
-quelques nuits de toute excursion. Le souvenir du plaisir qu'il avait
-goûté lui suffit effectivement pendant quelques jours, mais ses désirs
-de reprendre sa promenade et son concert nocturne redevinrent plus vifs
-que jamais.
-
-Un jour qu'il était sorti un instant pour prendre l'air et marchait
-absorbé dans ses réflexions, il rencontra un camarade qu'il avait perdu
-de vue depuis sa sortie du collége.
-
---Eh! par quel hasard, lui dit-il, te trouves-tu à Muret, toi dont la
-famille habite Toulouse?
-
---Par un hasard bien simple, répondit l'ami de collége, c'est que mon
-père m'a placé, pour étudier, chez un apothicaire de cette ville, dont
-il veut que j'épouse la fille.
-
---Comment, tu es garçon apothicaire?
-
---Etudiant, si tu veux bien le permettre. Mon futur beau-père est un
-excellent homme, sa fille est charmante, et je serai très-heureux avec
-elle. Et puis c'est un travail qui n'est pas si désagréable que tu
-pourrais le croire, j'étudie la botanique et la chimie, voire même un
-peu la médecine. Viens donc me voir: tiens, la boutique est à deux pas
-d'ici, je vais te présenter à ma nouvelle famille.
-
-Dalayrac se laissa faire; le fils du subdélégué de la province ne
-pouvait manquer d'être bien accueilli; il trouva la future de son ami
-charmante, le beau-père très-aimable, et promit de les visiter de temps
-en temps. L'apprenti apothicaire était fier et heureux de son nouvel
-état; aussi voulut-il en vanter tous les charmes à son ami, il le
-conduisit dans sa chambrette, qui était fort proprement arrangée.
-Au-dessus d'une table chargée de livres et de papiers, s'étalaient sur
-des rayons une foule de petites fioles étiquetées.
-
---Qu'est-ce que tout cela? dit Dalayrac.
-
---Ce sont, répondit son camarade, la plupart des substances avec
-lesquels nous composons les médicaments; presque toutes sont des poisons
-et ont un effet très-actif: ce n'est qu'en les affaiblissant ou en les
-mélangeant qu'on peut obtenir, avec leur aide, un effet salutaire.
-
---Parbleu! dit Dalayrac, puisque tu as toutes ces recettes et ces
-antidotes sous la main, tu peux me rendre un bien grand service.
-
---Et lequel donc?
-
---Figure-toi que j'ai tant travaillé depuis quelque temps, que je me
-suis échauffé le sang, et que je ne puis parvenir à sommeiller. Je me
-couche de très-bonne heure, devant me lever de même; mais je lutte toute
-la nuit contre l'insomnie, et ce n'est que le matin, juste à l'heure où
-je dois me lever, que je me sens quelque disposition au sommeil. Il faut
-alors le combattre; je me lève tout engourdi, je suis lourd toute la
-journée, mais je travaille comme à l'ordinaire le soir, et cependant le
-sommeil me fuit encore lorsque je veux l'appeler.
-
---Sois tranquille, lui dit son camarade, j'ai là ton affaire. Je vais te
-composer un somnifère irrésistible: quelques gouttes dans un verre d'eau
-avant de te coucher, et, un quart-d'heure après, tu dormiras du sommeil
-le plus calme et le plus profond.
-
-Il alla prendre une ou deux fioles sur ses tablettes, en versa le
-contenu dans un petit flacon, le boucha soigneusement, et le remit à
-Dalayrac. «Surtout, ajouta-t-il en le quittant, ne va pas forcer la
-dose. Deux ou trois gouttes suffiront, tu ne redoublerais que si tu
-voyais que le remède n'agit pas assez.» Dalayrac serra la main de son
-ami et emporta précieusement son narcotique. En passant devant un
-épicier, il acheta une livre de gros sel qu'il mit dans sa poche, puis
-il s'achemina vers sa demeure.
-
-En entrant dans la cour, il aperçut enchaîné dans sa niche, le chien de
-garde qui avait failli le trahir par son excès de vigilance. Le chien
-fit un bond de joie en voyant son jeune maître; celui-ci s'approcha et
-le caressa du regard et de la main; puis voyant que la sébile qui
-contenait sa nourriture était vide: «Ah! mon pauvre Pataud, lui dit-il,
-tu as quelquefois des nuits bien agitées, tu as besoin de repos; sois
-tranquille, je me charge de t'en procurer ce soir.» Le chien le
-regardait d'un air intelligent et en remuant la queue: sans comprendre
-ce qu'on lui disait, il devinait que les paroles qu'on lui adressait
-étaient bienveillantes, et il suivit du regard son jeune maître
-s'acheminant vers la cuisine.
-
---Vraiment, Françoise, dit en entrant Dalayrac à la cuisinière, il n'est
-pas étonnant que Pataud fasse quelquefois un tel vacarme pendant la
-nuit: cette pauvre bête est affamée.
-
---Comment! monsieur Nicolas, affamée? mais j'ai rempli son écuelle de
-pâtée ce matin.
-
---Et il n'en reste pas une miette, preuve qu'il mourait de faim. Il faut
-lui donner aujourd'hui double ration, pour qu'il nous laisse tranquilles
-cette nuit.
-
---Oh! dame, je n'ai pas le temps, j'ai mon dîner à soigner. Mais il y a
-tout ce qu'il faut dans l'armoire, prenez et donnez-lui, si vous voulez.
-
-Dalayrac ne se le fit pas dire deux fois: il fit tremper une forte miche
-de pain, à laquelle il ajouta un bon morceau de bouilli de la veille;
-puis, de crainte que ce mélange ne fût trop fade, il le saupoudra d'une
-bonne poignée de sel dont il s'était précautionné, et il alla offrir ce
-régal au vigilant Pataud. Le chien se jeta avidement sur la pâtée, qu'il
-dévora en un clin d'oeil; Dalayrac lui fit encore quelques caresses;
-mais en le quittant, il eut soin de renverser d'un coup de pied
-l'écuelle contenant l'eau destinée à sa boisson.--Le soir venu, il
-voulut aller le détacher lui-même: le chien tirait la langue d'un
-demi-pied. Dalayrac remplit l'écuelle d'eau qu'il alla tirer à la pompe;
-mais il y versa non pas une ou deux gouttes, mais cinq ou six de la
-fiole que lui avait remise son ami l'apothicaire. Le chien vida
-l'écuelle en quelques lampées.
-
-Quand tout le monde fut couché, notre futur avocat se mit à la fenêtre
-et aperçut le chien couché tout du long devant sa niche et dormant d'un
-sommeil léthargique. Il n'y avait plus de danger que l'escapade nocturne
-fût ébruitée, et le jeune enthousiaste put prolonger son concert tout à
-son aise.
-
-Grâce à l'expédient qu'il renouvelait chaque jour, il put sans
-contrainte se livrer à son goût dominant: le jour il étudiait à voix
-basse la musique qu'il devait exécuter pendant la nuit, et, ce
-bienheureux moment venu, il se livrait à l'étude de son instrument
-favori et aussi à tous les caprices de son imagination musicale. Se
-croyant sans témoins et sans auditeurs, rien n'arrêtait l'expansion de
-ses idées: parfois son violon lui semblait insuffisant pour les
-traduire, il chantait alors de douces mélodies qu'il soutenait par des
-accords en doubles cordes dont son instinct lui faisait trouver
-l'harmonie. Souvent, il s'arrêtait après avoir joué, pour reprendre
-haleine et pour écouter le calme qui l'entourait, et jouir de la
-splendeur de ces belles nuits du Midi, les seules heures où l'on puisse
-vivre dans ces contrées.
-
-Le côté de la maison où il avait établi sa retraite aérienne, dominait
-les grands arbres du jardin du couvent voisin. Ce couvent appartenait à
-une communauté de religieuses, et ces religieuses avaient des
-pensionnaires. L'une d'elles se promenait un soir dans le jardin,
-lorsqu'elle entendit des sons merveilleux sans pouvoir deviner d'où ils
-partaient, les arbres masquant d'une façon impénétrable le réduit où
-était perché l'auteur de ce concert. Emerveillée de ce qu'elle
-entendait, la jeune pensionnaire raconta à sa meilleure amie, en lui
-faisant jurer le secret le plus absolu, que chaque soir elle trouvait le
-moyen de s'échapper du dortoir et d'aller respirer l'air frais de la
-nuit dans le jardin; que là un sylphe, un être mystérieux, inconnu, se
-révélait à elle par les accents les plus tendres et les plus touchants.
-La meilleure amie feignit de ne pas ajouter foi à la confidence, pour
-qu'on lui donnât une preuve convaincante du fait. Deux jours après ce
-n'était plus une pensionnaire, c'étaient deux qui venaient jouir du
-concert que Dalayrac croyait se donner à lui tout seul; puis le secret
-fut si bien gardé, qu'il en vint quatre, six, huit, dix, et bientôt tout
-le pensionnat du couvent. Encore, eût-ce été peu de chose, si le fameux
-secret fût resté enfermé dans l'enceinte cloîtrée; mais les
-pensionnaires avaient des amies en ville, et ces amies d'autres amies.
-Bientôt le secret du couvent fut celui de toute la ville; et le père de
-Dalayrac, quoique instruit l'un des derniers, finit par tout découvrir.
-
-
-II
-
-Il n'y avait plus de résistance possible contre une résolution si bien
-arrêtée. D'ailleurs, que pouvait-on reprocher au jeune Dalayrac! Il
-venait de passer sa licence avec succès; il était reçu avocat, et il
-restait bien prouvé que l'étude clandestine de la musique n'avait pas
-nui aux travaux avoués et reconnus dont il venait de recueillir le
-fruit. Cependant il y avait pour le père un point essentiel, c'était que
-l'espoir de la famille ne risquât pas chaque nuit de se rompre le cou,
-pour donner un concert aux pensionnaires du couvent. L'indulgence seule
-pouvait parer à ce danger.
-
-Un matin, le père Dalayrac entra dans la chambre de son fils. Sa figure,
-ordinairement sévère, avait ce jour-là un caractère de bienveillance
-assez marqué, mêlée cependant d'une légère teinte d'ironie. Un
-serrurier, chargé de grillages et de lourdes barres de fer, entra
-presque en même temps que lui dans la chambre du jeune homme.
-
---Mon cher garçon, dit le père, je suis fort inquiet,
-
---Et de quoi donc? dit le fils avec étonnement.
-
---D'une aventure, un sot conte qui court par toute la ville, et que tu
-ne comprendras pas plus que moi. On prétend qu'on a vu à plusieurs
-reprises rôder pendant la nuit un homme sur les toits de cette maison.
-Ce ne peut être qu'un malfaiteur; nous sommes ici fort isolés: il n'y a
-que ta chambre et les greniers qui donnent sur ce toit, et pour ta
-sûreté personnelle et ma tranquillité à moi, j'ai amené ce brave homme
-qui va poser un bon grillage à ta fenêtre et te mettre à l'abri de toute
-tentative du dehors.
-
-Je ne saurais trop dire à quelle nuance de vermillon, de pourpre ou de
-coquelicot, appartenait la rougeur répandue sur les traits du jeune
-Dalayrac pendant le commencement de cette allocution, dont la conclusion
-fut un coup de foudre pour lui: son air était si confus et si désespéré
-que son père en eut pitié. Voyons, remets-toi, lui dit-il avec bonté, il
-ne faut pas prendre trop au tragique ces sots propos: ce que je fais
-ici, n'est qu'une simple mesure de précaution. Cela donnera bien un air
-un peu lugubre à ton appartement; mais à présent que tu as un état, tu
-es libre, entièrement libre, d'y demeurer ou de n'y pas demeurer; tu
-peux même faire de la musique et jouer du violon si cela te fait
-plaisir.
-
---Vraiment?
-
---Certainement, à présent que tu sais ce que je voulais que tu
-apprisses, il n'y a nul inconvénient à te livrer à un délassement
-honnête, pourvu toutefois que tu n'en formes pas un objet principal.
-J'ai obtenu pour toi de plaider dans un procès excellent, voici les
-pièces; ton client viendra te voir demain, étudie bien sa procédure et
-distingue-toi dans ta première cause.
-
---Oh! mon bon père, s'écria avec élan le jeune avocat, je vous promets
-d'y faire tous mes efforts. Puis, se précipitant vers sa boîte à violon,
-qu'il ferma précipitamment, tenez, continua-t-il, prenez cette clef; je
-ne veux pas toucher à mon instrument jusqu'au jour des plaidoiries. Je
-n'oserais pas en faire le serment, si vous ne preniez cette clef: ce
-serait plus fort que moi. De cette façon je serai plus tranquille,
-l'impossibilité détruira le danger de la tentation.
-
-Le père prit la clef en riant:
-
---C'est bien, lui dit-il, tu es un brave garçon; laisse cet ouvrier
-accomplir sa besogne, viens embrasser ta mère, et demain commence
-sérieusement ton métier d'homme, et d'homme utile.
-
-Pendant quinze jours, Nicolas Dalayrac pâlit sur son dossier, pendant
-quinze jours il étudia, apprit et prépara la magnifique plaidoirie qui
-devait signaler son entrée au barreau. Au jour de l'audience, il lui fut
-impossible de s'en rappeler un seul mot; il fut obligé d'improviser, et
-il n'avait pas la parole facile, il était, de plus, extrêmement timide.
-Mais la cause qu'il défendait était excellente: tout frais émoulu de ses
-études, il avait fort bien plaidé la question de droit, et le procès de
-son client fut gagné.
-
---Eh bien! cher père, êtes-vous content? s'écria-t-il en rentrant au
-logis.
-
---Veux-tu que je te dise mon opinion? répondit le père.
-
---Mais certainement.
-
---C'est que tu n'as pas le moindre talent, et que tu as été détestable.
-Il vaut mieux être n'importe quoi, qu'un mauvais avocat. Tu m'as obéi,
-je n'ai rien à te reprocher. D'ailleurs, les études que tu as faites ne
-seront jamais perdues. Laisse-moi le soin de te chercher une autre
-carrière; dans huit jours, j'aurai pourvu à tout. Voilà ta clef, fais ce
-que tu voudras en attendant ma décision.
-
-L'échec qu'il venait d'éprouver ne touchait nullement notre jeune homme:
-il se sentait plutôt heureux d'être autorisé à renoncer à une profession
-pour laquelle il n'avait aucune vocation. Mais son père avait vu avec
-inquiétude la passion dominante de son fils pour la musique: il comprit
-qu'il était naturel et peut-être heureux que, dans le calme d'une vie de
-province, la vivacité d'esprit et d'imagination du jeune homme eût
-trouvé un aliment si innocent: il pensa qu'une existence plus agitée où
-abonderaient le mouvement et la distraction ne pourrait manquer de
-donner un autre cours à ses idées. Il sollicita et écrivit à Paris. La
-réponse ne se fit pas longtemps attendre, elle était favorable, et les
-huit jours étaient à peine écoulés, qu'il put annoncer à son fils qu'il
-venait d'être admis parmi les gardes du comte d'Artois, dans la
-compagnie de Crussol.
-
-Les gardes du corps avaient le rang et les appointements de
-sous-lieutenant. Les 600 livres attachées à ce grade n'auraient pas
-suffi à la dépense du jeune officier. Son père y joignit une pension de
-25 louis, ce qui lui assurait un revenu net de 1,200 livres sur
-lesquelles il fallait s'habiller, se nourrir et se loger pendant les six
-mois de l'année où l'on n'était pas de service. Sa position n'était pas
-des plus brillantes; mais à vingt ans on est toujours riche: n'a-t-on
-pas devant soi l'avenir et l'espérance, la plus grande et quelquefois la
-plus assurée de toutes les richesses?
-
-Cependant un regret venait se mêler aux joies et aux illusions de notre
-héros: il fallait quitter sa mère; mais en rêvant la fortune, il rêvait
-aussi le bonheur, c'est-à-dire, le moment où il pourrait avoir autour de
-lui tous les objets de ses affections.
-
-Il partit donc, la bourse légère, mais le coeur gros d'espérances. Son
-père, en le voyant s'éloigner, s'écriait: Peut-être un jour sera-t-il
-colonel ou général. Mais la mère disait en sanglotant: Moi, je suis sûre
-qu'il sera toujours un bon fils, et qu'il saura m'aimer à Paris comme il
-m'aimait ici.
-
-Les fonctions de garde du corps n'étaient pas très-pénibles, mais elles
-ne laissaient pas d'être assez assujettissantes: le service se faisait
-par trimestre, et pendant les trois mois de service, les gardes ne
-pouvaient jamais s'absenter de la résidence du prince.
-
-Dalayrac avait un noviciat à accomplir, il n'avait reçu aucune notion de
-l'état militaire, et il lui fallut tout apprendre depuis l'exercice du
-soldat jusqu'à la théorie de l'officier. Mais ces nouvelles études ne
-l'absorbaient pas au point de l'empêcher de se livrer avec ardeur à son
-goût favori. Dans la rapidité de ce récit, il n'a guère été possible de
-constater les progrès que son instinct et sa passion exclusive lui
-avaient fait faire. Comme virtuose sur le violon et comme musicien, il y
-avait une énorme distance entre le brillant garde du corps et le petit
-écolier venant troubler le concert des amateurs de Muret.
-
-Dalayrac était de taille moyenne; sa figure, couturée par la petite
-vérole, n'avait rien d'attrayant au premier aspect. Les gens qui ne
-regardent qu'avec les yeux le trouvaient laid; mais ceux dont l'esprit
-et le coeur aident le regard savaient reconnaître son air vif,
-spirituel, et l'expression de bonté, de franchise et de bienveillance
-répandue sur tous ses traits. Il avait une de ces laideurs qu'on finit
-par trouver charmantes, et qui ont au moins l'avantage d'éloigner de
-vous ceux qui ne peuvent ni vous comprendre ni vous apprécier. Son
-caractère doux et sympathique lui attira de nombreuses amitiés parmi ses
-nouveaux camarades; ses manières distinguées et ses goûts de bonne
-compagnie lui ouvrirent les portes des meilleures maisons. C'est ainsi
-qu'il fut admis dans l'intimité du baron de Bezenval et de M. Savalette
-de Lange, garde du trésor royal. Il eut l'occasion d'entendre chez ce
-dernier le chevalier de Saint Georges, et son talent sur le violon le
-fit accueillir favorablement par le célèbre mulâtre, dont l'habileté sur
-cet instrument était si remarquable.
-
-Mais pour se présenter convenablement dans le monde, pour aller de temps
-en temps à la Comédie Italienne entendre les chefs-d'oeuvre de Philidor,
-de Monsigny, de Grétry, de tous ces maîtres dont il devait être un jour
-le rival et l'émule, quelle économie, quelles restrictions ne devait-il
-pas apporter dans ses dépenses, afin de ne pas dépasser le chiffre de
-son modeste revenu de 1200 livres!
-
-Pour ne pas avoir de loyer à payer à Paris, il passait quelquefois à
-Versailles tout le trimestre où il n'était pas de service. Alors, on le
-voyait partir à pied pour arriver à Paris un peu avant l'heure du
-spectacle. Un bien modeste dîner suffisait à peine pour réparer les
-forces du jeune enthousiaste; mais il en puisait de nouvelles dans
-l'admiration que lui causaient les opéras qu'il était venu entendre. Il
-repartait toujours à pied, après le spectacle, et revenait coucher à
-Versailles, ayant fait ses dix lieues dans sa journée, mais n'ayant pas
-entièrement dépensé le petit écu dont se composait son revenu quotidien;
-encore fallait-il quelques jours de privations sévères pour compenser
-cette dépense entièrement consacrée à son plaisir.
-
-Les comédiens italiens, ainsi que ceux de l'Académie royale de musique
-et du Théâtre-Français, venaient souvent jouer devant la famille royale,
-à Versailles; et Dalayrac trouvait le moyen de ne pas manquer une seule
-des représentations consacrées aux ouvrages lyriques.
-
-Les heures de service que redoutaient le plus les gardes du corps,
-étaient celles de nuit, pendant lesquelles il fallait faire faction
-devant la porte de la chambre où couchait le prince. On comprend que le
-silence le plus absolu était de rigueur, et rien ne pouvait se comparer
-à l'ennui de ces longues heures de nuit passées dans le silence et une
-inaction complète.
-
-Dalayrac s'arrangeait toujours avec quelque camarade pour prendre pour
-son compte les heures de faction de nuit, à condition d'être libre à
-l'heure du spectacle. Avec quelles délices il savourait ces opéras dont
-l'audition ne lui coûtait rien que quelques heures d'ennui et
-d'insomnie! Encore plus d'une fois arriva-t-il à la sentinelle de poser
-doucement son fusil contre la muraille, de s'accroupir à terre, de tirer
-de sa poche un petit cahier de papier réglé et d'y écrire ses propres
-inspirations ou d'y retracer le souvenir de ce qu'il avait entendu dans
-la soirée.
-
-Cependant, quoiqu'il fût parvenu à écrire facilement ses idées, et même
-à les accompagner d'une basse assez satisfaisante, il sentait bien qu'il
-n'arriverait jamais à rien de plus que ce qu'il avait fait jusqu'alors,
-s'il n'étudiait pas et n'apprenait pas au moins les premières règles de
-la composition. Mais, à cette époque, les maîtres en état d'enseigner
-étaient excessivement rares, et même les plus médiocres se faisaient
-payer un prix trop élevé pour la bourse de l'aspirant compositeur.
-
-Parmi les musiciens français, il ne s'en trouvait réellement que trois
-qui possédassent à un assez haut degré la théorie musicale et les règles
-du contre-point pour pouvoir professer la composition. C'étaient Gossec,
-Philidor et Langlé. Le premier était accaparé par ses fonctions de chef
-du chant à l'Opéra et par le travail de ses propres compositions. Le
-second n'accordait à la musique que le peu de temps que lui laissait sa
-passion pour les échecs. Langlé était issu d'une famille française
-établie depuis plus d'un siècle en Italie et dont le véritable nom de
-Langlois, impossible à prononcer par des Italiens, avait pris une
-terminaison plus euphonique.
-
-Langlé était né à Monaco, en 1741, et avait fait ses études au
-Conservatoire de la _Pieta_, à Naples, sous la direction de Cafara.
-Après avoir professé quelques années en Italie, il était venu à Paris en
-1768, et s'y était fait une nombreuse clientèle comme professeur de
-chant et de composition[5].
-
- [5] Langlé ne quitta plus la France, dès qu'il eut remis le pied sur
- cette terre natale de ses aïeux. Il s'établit à Paris et épousa la
- soeur de M. Sue, le célèbre médecin, père d'Eugène Sue, le
- romancier, aujourd'hui représentant du peuple. Langlé n'a fait
- représenter qu'un seul opéra en trois actes, _Corisandre_, joué avec
- quelque succès à l'Académie royale de musique, en 1791. Il mourut à
- sa maison de campagne de Villiers-le-Bel en 1807.
-
-Recevoir des leçons d'un tel maître eût été un grand bonheur pour
-Dalayrac; mais cet espoir ne lui était même pas permis. Le hasard le mit
-en contact avec le célèbre professeur, et sa bonne fortune lui procura
-ce qu'il désirait si vivement, et ce qu'il aurait acheté au prix des
-plus durs sacrifices.
-
-M. Savalette de Lange donnait de fort beaux concerts dans son hôtel.
-Dalayrac s'y montrait très-assidu. C'est là qu'il rencontra Langlé pour
-la première fois, et il lui fut présenté par le maître du logis, comme
-un jeune amateur passionné pour la musique. Langlé accueillit
-parfaitement le jeune officier, et Dalayrac employa tous ses moyens de
-séduction pour captiver les bonnes grâces de celui dont il ambitionnait
-la faveur. Il y réussit parfaitement. Langlé était spirituel et homme de
-bonne compagnie; il fut enchanté des manières aimables et aisées du
-jeune garde du corps, et surtout de son enthousiasme pour la musique.
-Une espèce d'intimité s'était déjà établie entre eux, et Dalayrac
-n'avait pas encore osé faire la confidence de l'objet de ses désirs. Un
-soir il prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains, et
-aborda la grande question.
-
---Monsieur Langlé, lui dit-il tout d'un coup, pour qui me prenez vous?
-
---Moi, Monsieur le chevalier? mais je vous prends pour un jeune seigneur
-fort spirituel et fort aimable, cultivant la musique pour son plaisir,
-ce qui est le plus agréable délassement pour un homme de votre condition
-et de votre fortune.
-
---Et bien! Monsieur, vous êtes dans une erreur complète. Tel que vous me
-voyez, je suis pauvre comme Job; quoique l'aîné de ma famille, je suis
-moins à mon aise que le plus mince cadet, car je n'ai au monde que mes
-appointements de six cents livres et une pension de pareille somme. Mon
-père a fait de moi un militaire pour que je ne fusse pas un méchant
-avocat; mais franchement, je n'ai guère plus de goût pour ma seconde
-profession que pour la première: je n'aime que la musique. On dit que je
-joue passablement du violon, mais je ne m'amuse guère en jouant la
-musique des autres, je voudrais entendre jouer la mienne et je crois que
-je serais capable d'en faire d'assez jolie, si je savais comment m'y
-prendre. Voulez-vous m'enseigner le moyen?
-
---Monsieur le chevalier, confidence pour confidence. Je suis moins riche
-que vous, car je n'ai pas d'appointements ni de pension, mais je gagne
-assez d'argent avec mes leçons. Seulement, il faut pour cela que je
-sorte tous les jours à sept heures été comme hiver et que je coure le
-cachet toute la journée. Je rentre le soir exténué, mais néanmoins, je
-puis vous donner une heure tous les matins, c'est celle qui s'écoule
-entre mon lever et ma sortie; je la consacre à ma toilette; mais,
-pendant qu'on me rasera, qu'on me poudrera et que je m'habillerai, je
-trouverai toujours moyen de vous donner quelques conseils. Cela vous
-convient-il?
-
---Parfaitement. Où demeurez-vous?
-
---Hôtel Monaco, près des Invalides. Et vous?
-
---A Versailles, à l'hôtel des Gardes, et à Paris, place Royale.
-
---C'est un peu loin, pour une heure si matinale.
-
---N'importe, je serai exact, soyez-en sûr. A quand?
-
---Mais à demain, si vous voulez,
-
---A demain donc.
-
-A six heures du matin, Dalayrac arrivait tout essoufflé chez son
-professeur, lui soumettait ses premiers essais, en recevait les
-meilleurs conseils; et tout cela se faisait en se promenant d'une
-chambre à l'autre, suivant que les besoins de la toilette faisaient
-passer Langlé de sa chambre à son cabinet de toilette ou à sa salle à
-manger.
-
-Les progrès de Dalayrac furent d'autant plus rapides, que Langlé, voyant
-qu'il avait affaire à un jeune homme rempli d'imagination, ne lui apprit
-que juste ce qu'il fallait pour transcrire ses idées à peu près
-régulièrement. On a souvent fait un titre de gloire à Langlé d'avoir
-produit un tel élève; mais le genre de succès qu'ont obtenu les ouvrages
-de Dalayrac, prouve qu'il dut fort peu à son professeur et beaucoup à sa
-propre nature, à son excellent instinct dramatique et à son imagination
-abondante et variée.
-
-Quoi qu'il en soit, si le maître fut fier de son élève, l'élève fut
-toujours reconnaissant des soins du maître, et il eut plus tard une
-occasion de prouver quel bon souvenir il en avait conservé.
-
-Langlé, nommé maître de chant à la création du Conservatoire, vit sa
-place supprimée, lors de la réforme de cet établissement en 1802.
-Dalayrac sollicita et obtint pour lui la place de bibliothécaire, qu'il
-conserva jusqu'à sa mort.
-
-Dès que Dalayrac se vit en état d'écrire, il voulut utiliser le fruit de
-ses leçons, et il composa des quatuors pour instruments à cordes, qui
-furent publiés sous un pseudonyme, et, pour mieux déconcerter les
-investigations, ce pseudonyme était un nom italien. Ces oeuvres, ni même
-le nom d'emprunt sous lequel elles furent publiées, ne sont pas parvenus
-jusqu'à nous. Mais dans l'état de faiblesse où était la musique
-instrumentale en France, avant qu'on ne connût les quatuors de Pleyel et
-d'Haydn, il est à supposer que ces compositions n'avaient pas une grande
-valeur. Elles obtinrent néanmoins un très-beau succès. Dalayrac conserva
-longtemps l'incognito, et put jouir de son triomphe en toute conscience,
-car ces quatuors, attribués à un musicien italien, étaient
-très-recherchés des amateurs et se jouaient partout.
-
-On venait d'en publier tout récemment une nouvelle série, et une réunion
-intime d'amateurs devait l'essayer, pour la première fois, chez le baron
-de Bezenval. Dalayrac était au nombre des auditeurs: pour ne rien perdre
-de l'exécution de son oeuvre anonyme, il s'était placé le plus près
-possible des amateurs qui allaient la déchiffrer. Le premier morceau fut
-fort bien dit, et reçut beaucoup d'applaudissements. Le début de
-l'_andante_ parut encore plus heureux; mais à un certain passage, il
-advint une telle succession de notes fausses et discordantes, que
-Dalayrac fit un bond sur sa chaise et s'écria: Mais ce n'est pas cela;
-le trait du second violon n'est pas dans ce ton-là!
-
---Comment! dit avec conviction l'amateur chargé de cette partie, je joue
-ce qu'il y a, et si c'est mauvais, c'est la faute de l'auteur, et non la
-mienne.
-
-Et l'on recommença le passage, qui parut encore plus faux que la
-première fois. Dalayrac s'élança vers le second violon, lui arracha
-l'instrument des mains, et se mettant à jouer le trait comme il l'avait
-composé:
-
---Tenez, Monsieur, voilà ce qu'il y a, et cela ne ressemble guère à ce
-que vous venez de jouer.
-
---C'est ce que vous venez de jouer qui ne ressemble pas à ce qui est
-écrit, dit l'amateur exaspéré; voyez plutôt.
-
-Et il passa sa partie à Dalayrac, qui ne fit qu'y jeter un coup d'oeil,
-et s'écria avec colère:
-
---Là! j'en étais sûr! ils n'ont pas corrigé la seconde épreuve.
-
---Eh! qu'en savez-vous? dit l'amateur triomphant.
-
-L'auteur, près de se trahir, demeura muet; mais Langlé, confident
-discret jusqu'alors de l'innocente supercherie de son élève, se crut
-dispensé de garder plus longtemps un secret qu'on était sur le point de
-pénétrer.
-
---Il en sait très-long sur ce sujet, Messieurs, leur dit-il, car c'est
-lui qui est l'auteur de tous les morceaux publiés sous le même nom que
-celui-ci.
-
-Ce furent alors des exclamations et des éloges à perte de vue. Dalayrac
-ne pouvait suffire à toutes les louanges et toutes les félicitations
-qu'il recevait. Il fut forcé de se mettre au pupitre et de concourir à
-l'exécution de tout son répertoire, qu'on voulut passer en revue le soir
-même, et à chaque morceau c'était un nouveau concert d'éloges et de
-bravos.
-
-Cette petite aventure eut du retentissement, et Dalayrac devint le
-musicien à la mode dans un certain monde, avant même d'être connu de la
-généralité du public. On sait que Voltaire, dans son voyage à Paris en
-1778, fut reçu dans une loge maçonique. Dalayrac fut chargé de composer
-la musique pour cette réception, et elle eut assez de succès pour qu'on
-lui en demandât une nouvelle pour la fête célébrée chez Mme Helvétius en
-l'honneur de Franklin.
-
-M. de Bezenval faisait souvent jouer la comédie chez lui; la reine et la
-famille royale ne dédaignaient pas d'assister à ces solennités
-dramatiques où les rôles étaient remplis par des gens du monde et par
-l'élite des comédiens français ou italiens. Dalayrac composa, pour ce
-théâtre de société, deux petits opéras, dont les titres seuls nous sont
-parvenus. Ils étaient intitulés: _le Petit souper_ et _le Chevalier à la
-mode_. Leur succès ne fut pas moins grand que ne l'avait été celui des
-premières oeuvres instrumentales de l'auteur. La reine, qui assistait à
-la représentation, félicita hautement le musicien, lui disant qu'elle
-était heureuse de savoir qu'il y eût dans la maison de son frère un
-jeune homme de tant de talent et d'espérances.
-
-Un si beau début ne fit qu'encourager Dalayrac à continuer ses heureuses
-tentatives. Un des camarades de sa compagnie, de Lachabeaussière, qui
-avait déjà fait représenter de petits ouvrages à la comédie Italienne,
-lui confia une pièce en un acte, l'_Eclipse totale_. La musique en fut
-rapidement composée, la protection de la reine ne fut sans doute pas
-inutile à Dalayrac pour faciliter la réception de sa pièce et lui faire
-obtenir un tour de faveur. La première représentation eut lieu le 7 mars
-1781.
-
-La partition de l'_Eclipse totale_ est devenue assez rare; il en existe
-une manuscrite à la bibliothèque du Conservatoire, encore est-elle
-incomplète et ne renferme-t-elle pas les derniers morceaux de l'ouvrage.
-C'est la seule que j'aie pu consulter, et j'avoue que rien ne m'a paru y
-justifier le succès de l'ouvrage et les éloges que la musique en
-particulier reçut de tous les recueils du temps qui rendirent compte de
-la pièce. Monsigny et Grétry avaient déjà donné plusieurs de leurs
-chefs-d'oeuvre, et l'éducation musicale du public devait être assez
-avancée pour qu'on ait peine à comprendre l'unanimité d'éloges que
-s'attira la nouvelle partition. Il ne faut pas oublier cependant qu'elle
-ne fut jugée que comme l'oeuvre d'un amateur, et qu'alors le plus grand
-mérite du musicien, aux yeux du public, était de se faire assez petit
-pour passer inaperçu, et se faire pardonner sa musique en faveur de la
-pièce. Dalayrac était doué d'un sentiment scénique si naturel et si
-excellent, que, dès son premier ouvrage, il sut se mettre à la portée du
-goût et de l'exigence du public.
-
-L'étude musicale de cette partition n'offre donc rien de bien
-intéressant. On y remarque cependant une instrumentation moins nue que
-celle des oeuvres contemporaines de Grétry et de Monsigny; mais
-l'harmonie est pauvre, sans finesse, et sent encore l'amateur. La
-mélodie est facile et abondante, mais un peu commune.
-
-Au total, si l'étude de cette partition ne peut être d'une grande
-utilité pour l'instruction, elle sera du moins un motif d'encouragement
-pour les jeunes compositeurs. L'art musical dramatique est si difficile
-et exige la réunion de tant de qualités, qu'il est bien rare qu'en
-débutant, on arrive à produire un bon ouvrage, fût-on même doué de
-qualités que l'âge et l'expérience développent seuls complétement.
-
-Boïeldieu et Auber ont débuté par des ouvrages qui étaient loin de faire
-prévoir le talent qu'ils ont déployé plus tard. Il y a aussi loin de _la
-Dot de Suzette_ à _la Dame blanche_, que du _Séjour militaire_ à _la
-Muette de Portici_, et bien des ouvrages de pauvres jeunes gens dont on
-n'a pas encouragé les premiers débuts sont loin d'être inférieurs aux
-premières partitions des maîtres les plus célèbres.
-
-Nous verrons bientôt Dalayrac, après ses premiers essais, s'élancer d'un
-pas plus ferme dans la carrière, et produire ces oeuvres charmantes dont
-la renommée a été européenne, et qui l'ont placé au rang des
-compositeurs les plus féconds et les plus heureusement inspirés.
-
-
-III
-
-Le succès que venaient d'obtenir les deux jeunes officiers les engagea à
-continuer une collaboration qui commençait sous de si heureux auspices.
-Mais ils élevèrent leur prétention jusqu'à faire un opéra en trois
-actes, et, l'année suivante, ils firent représenter _le Corsaire_. Ce
-second début ne fut pas moins heureux que le premier. Un an après,
-Dalayrac fit jouer _les Deux Tuteurs_, en deux actes. En 1785, une
-cantatrice, nommée Mlle Renaud, fit de brillants débuts à la
-Comédie-Italienne; aucun opéra important n'était en préparation, et le
-succès de la débutante augmentait de jour en jour; Dalayrac, dans le but
-d'en profiter, arrangea en opéra une pièce de Desfontaines, jouée
-autrefois avec des airs de vaudeville. C'était l'_Amant statue_. La
-cantatrice fut bien servie par le musicien, et le public partagea son
-enthousiasme entre l'auteur et l'exécutante. Tous deux furent rappelés
-après la pièce. C'était alors une faveur aussi rare qu'elle est commune
-aujourd'hui.
-
-Desfontaines, reconnaissant envers le jeune musicien qui venait de
-rajeunir une de ses anciennes pièces, lui confia un opéra nouveau en
-trois actes. C'était _la Dot_, dont le sujet est fort gai et fort
-amusant, et qui fut représentée au mois de novembre de cette même année
-1785.
-
-Jusque là Dalayrac avait eu des succès faciles, mais aucun d'eux n'avait
-obtenu cet éclat et ce retentissement qui s'étaient attachés à
-quelques-unes des productions de Monsigny et de Grétry. Ses cinq
-premiers ouvrages appartenaient tous au genre comique, très-ingrat à
-traiter en musique, et que l'on apprécie rarement autant qu'il
-mériterait de l'être, ne fût-ce qu'en raison de son excessive
-difficulté. Il trouva bientôt l'occasion de déployer son talent dans un
-genre tout opposé.
-
-Le succès du Musicien amateur avait attiré l'attention d'un auteur
-également amateur, et qui avait fait représenter à la Comédie-Italienne
-quelques pièces sans importance. Marsollier des Vivetières était à peu
-près du même âge que Dalayrac, et ainsi que lui était passionné pour le
-théâtre; mais là s'arrête la conformité qu'on pouvait remarquer entre
-eux. Marsollier avait de la fortune, et ses travaux littéraires
-n'étaient qu'un délassement, délassement qui à tout autre cependant
-aurait pu paraître un travail des plus pénibles, car Marsollier s'était
-vu refuser vingt-deux pièces de suite avant de pouvoir faire représenter
-son premier ouvrage. Tant de persévérance méritait d'être récompensée,
-et ce ne fut pourtant qu'après plus de dix ans de tâtonnements et
-d'essais presque infructueux, que Marsollier obtint un premier succès,
-mais aussi ce succès fut colossal, et Dalayrac fut assez heureux pour le
-partager avec lui.
-
-_Nina_, ou _la Folle par amour_, fut jouée pour la première fois en
-1786. Le sujet en était imité d'une nouvelle de d'Arnaud, insérée dans
-les _Délassements de l'homme_ sensible. L'idée de mettre une folle au
-théâtre parut d'une telle hardiesse aux auteurs, qu'ils n'osèrent pas
-risquer cette tentative avant d'en avoir fait l'essai devant un public
-d'amis. L'ouvrage fut donc d'abord répété et représenté sur le théâtre
-de l'hôtel de Mlle Guimard. L'enthousiasme qu'il provoqua dans cette
-réunion d'élite rassura les deux timides oseurs, et ils donnèrent leur
-opéra aux comédiens Italiens. Grâce au pathétique de la situation, au
-jeu expressif et passionné de Mlle Dugazon, grâce surtout aux
-ravissantes mélodies de Dalayrac, il obtint un succès de vogue. La
-musette si connue, la romance _Quand le bien-aimé reviendra_, devinrent
-bientôt populaires et plus de cent représentations consécutives ne
-purent lasser l'admiration et la sensibilité du public. Ce fut un succès
-de larmes dont on n'avait pas vu d'exemple depuis _le Déserteur_.
-
-L'année suivante, Dalayrac, aidé de son premier collaborateur
-Lachabeaussière, donna _Azémia_ ou _les Sauvages_. Le succès, moins vif
-au début, se prolongea néanmoins autant que celui de _Nina_. Deux mois
-après _Azémia_ il fit jouer _Renaud d'Ast_. Il ne se doutait guère, en
-composant la romance, du reste assez vulgaire: _Vous qui d'amoureuse
-aventure_, que cet air, auquel on adapta les paroles: _Veillons au salut
-de l'Empire_, deviendrait le chant national de la France, et le seul
-qu'il serait permis de chanter pendant plus de dix ans.
-
-En 1788, il donna _Fanchette_, en deux actes, et _Sargines_, en quatre;
-et en 1789, _les deux Savoyards_ et _Raoul sire de Créqui_.
-
-Ces deux ouvrages montrèrent le talent du compositeur sous un aspect
-bien différent. Dans le premier il avait pu mettre sans peine la grâce,
-la franchise, le comique et la naïveté qui étaient l'essence même de son
-style et de ses manières. Dans le second, on sent qu'il aurait voulu
-adopter un faire plus large et plus dramatique, une manière plus simple,
-telle enfin que le comportait le sujet; mais ces qualités lui sont moins
-naturelles, et la réussite est moins complète.
-
-Après tant de succès, Dalayrac était parvenu à se faire un nom déjà
-célèbre; il avait entièrement renoncé à l'état militaire, ses ouvrages
-fréquemment représentés lui assuraient un revenu productif; son rêve
-était un voyage dans sa famille: une triste circonstance lui en fournit
-l'occasion.
-
-Son père mourut presque subitement au mois d'août 1790. Dalayrac
-s'empressa de partir pour Muret: il voulait porter à sa mère, qu'il
-adorait, les consolations dont son coeur avait besoin dans un moment si
-cruel. A peine arrivé dans sa famille, il apprend que son père, par un
-acte passé devant notaire un an avant sa mort, l'avait institué son
-légataire universel au détriment de son frère cadet. Il s'empressa de
-faire annuler ces dispositions, qui étaient cependant selon la coutume
-du pays. Fier d'avoir pu s'assurer une existence honorable par son seul
-travail, il était heureux d'augmenter la petite aisance de la famille,
-en renonçant aux avantages exceptionnels que son père voulait lui
-assurer. Ses travaux le rappelèrent à Paris: il fallut s'arracher encore
-une fois aux embrassements de sa mère. Son voyage de retour fut une
-suite de triomphes. A Nîmes, à Lyon, dans toutes les grandes villes, il
-reçut des ovations aux théâtres dont ses ouvrages faisaient la fortune.
-
-De retour à Paris, il apprit la faillite de M. Savalette de Lange, chez
-qui il avait placé 40,000 francs, fruit de ses travaux et de ses
-économies. Cette année de 1791 devait lui être fatale, car au chagrin de
-la perte de sa fortune se joignit bientôt une douleur qui lui fit
-oublier ses autres maux. Sa mère n'avait pu survivre à la perte de son
-mari. La situation de Dalayrac était des plus tristes: en moins de six
-mois il perdait son père et sa mère, se voyait privé du fruit de ses
-travaux, et déjà la révolution grandissant de jour en jour, faisait
-présager l'avenir le plus sinistre.
-
-Ses amis, ses protecteurs, ce monde brillant où il avait vécu, tous se
-dispersaient loin de Paris, plusieurs d'entre eux s'éloignaient même de
-France. Malgré ses opinions monarchiques bien connues et les dangers que
-pouvait lui faire courir son titre d'ex-garde-du-corps du comte
-d'Artois, Dalayrac ne songea pas un seul instant à quitter Paris, il ne
-cessa de travailler pour le théâtre, il pensa avec justesse que la
-renommée de ses oeuvres suffirait pour le protéger, il fut même assez
-heureux pour abriter sous leur égide quelques-uns de ses anciens amis.
-
-Le Ciel lui devait une compensation à tant de tourments: il la trouva
-dans le mariage qu'il contracta en 1792 avec une jeune personne qui
-devint la compagne et l'amie de toute sa vie.
-
-A une époque où les lois sur les émigrés s'exécutaient dans toute leur
-rigueur, et où l'asile et la protection donnés à l'un d'eux étaient
-regardés comme un crime, Dalayrac reçut, par une voie détournée, une
-lettre datée de l'Allemagne, et conçue à peu près en ces termes:
-«Monsieur, peut-être votre mémoire vous rappellera-t-elle à peine le nom
-d'un homme qui n'a jamais été assez heureux pour être de vos amis, et
-qui n'a eu d'autres relations avec vous que d'avoir servi dans le même
-corps, celui des gardes de Mgr le comte d'Artois. J'ai eu le malheur
-d'émigrer, toute ma famille a péri sur l'échafaud, quelques-uns de mes
-biens ont heureusement échappé au séquestre et à la confiscation. Je
-n'ai plus aucune ressource, peut-être cependant me serait-il possible de
-me faire rayer de la liste des émigrés et de recueillir quelques débris
-de ma fortune. Mais si je puis arriver à Paris, je ne tarderai pas à y
-être arrêté, si personne ne répond de moi et ne m'aide à déjouer les
-manoeuvres de la police. Je n'y connais personne, personne que vous qui
-ne me connaissez pas; et cependant je m'adresse en toute confiance à
-votre loyauté et à votre sympathie pour le malheur d'un ancien
-camarade.»
-
-Dalayrac ne se rappelait effectivement pas avoir jamais connu l'auteur
-de la lettre: cependant il lui avait semblé voir figurer sur les
-contrôles des gardes le nom dont elle était signée, et il n'hésita pas à
-répondre qu'il ferait toutes les démarches en son pouvoir, en faveur du
-proscrit.
-
-Quelques jours après, celui-ci se présentait chez Dalayrac sous un
-déguisement qui dut rappeler à l'auteur de _Camille_, d'_Ambroise_ et du
-_Château de Montenero_ quelques-unes des pièces mélodramatiques qu'il
-avait mises en musique. Pendant plusieurs mois le compositeur tint
-l'émigré caché chez lui; et de quelles précautions ne fallait-il pas
-s'entourer, à une époque où la pitié était un crime et la dénonciation
-une vertu! Enfin, à force de soins, de peines et de démarches, il
-parvint à faire rayer son ancien camarade, et celui-ci put, grâce à son
-dévouement, recouvrer à la fois sa liberté et sa fortune.
-
-Dalayrac compta peu d'insuccès dans les cinquante-quatre opéras qu'il
-fit représenter; la plupart au contraire obtinrent une vogue immense, et
-il suffira de citer les titres principaux: _Camille_, _Ambroise_,
-_Marianne_, _Adèle et Dorsan_, _la Maison isolée_, _Gulnare_, _Alexis_,
-_Montenero_, _Adolphe et Clara_, _Maison à vendre_, _Lehéman_, _Picaros
-et Diego_, _La jeune Prude_, _Une heure de mariage_, _Gulistan_, _Deux
-mots_, _Lina_, etc.
-
-Grétry, dans sa longue carrière, eut un moment où la popularité faillit
-l'abandonner: il était déjà vieux, lorsque Méhul et Cherubini donnèrent
-ces ouvrages sévères et fortement instrumentés qui contrastaient d'une
-manière si sensible avec les opéras joués précédemment. Grétry essaya de
-modifier sa manière dans ses derniers ouvrages; mais son génie était
-épuisé, et d'ailleurs les efforts qu'il faisait pour atteindre aux
-proportions des ouvrages du goût moderne lui ôtaient le naturel et la
-facilité qui prêtaient tant de charmes à ses premiers travaux. Son
-ancien répertoire fut presque abandonné pendant près de dix ans pour
-faire place aux oeuvres écrites d'un style plus sérieux. Mais lorsque la
-société tenta de se reconstituer, au commencement de ce siècle, la
-réaction fut générale, dans les goûts comme dans la politique. A
-l'échafaudage de sentiments exagérés qu'on avait étalés pendant les
-tristes années de la Terreur, à la fausse sensiblerie qu'on avait
-affichée sous le Directoire, succéda une tendance de retour aux choses
-plus simples et de meilleur goût. Martin fut le premier qui essaya de
-reprendre quelques-uns des premiers ouvrages de Grétry. Leur succès fut
-immense. Toute une génération avait surgi, pour qui ils étaient une
-nouveauté, et il restait encore une immense portion de public à qui ils
-retraçaient les plus doux souvenirs. Elleviou et les premiers sujets de
-la brillante troupe qu'on admirait alors, se firent un point d'honneur
-de faire revivre ces opéras presque oubliés, et bientôt les ouvrages de
-Grétry firent le fond du répertoire habituel. Le compositeur fut assez
-heureux pour jouir de toute sa gloire pendant ses dernières années, et
-lorsqu'il mourut, il était avec justice et unanimement proclamé le
-premier dans le genre qu'il avait si brillamment illustré.
-
-Dalayrac n'eut pas cette alternative d'abandon et de recrudescence de
-succès. Depuis son premier opéra jusqu'au dernier, il produisit
-constamment, et ne vit jamais décroître la faveur du public. Il est vrai
-qu'il sut constamment se plier à ses goûts: quand les grandes
-compositions musicales devinrent à la mode, il sut faire des à peu près
-dont le parterre était peut-être plus satisfait que des modèles mêmes,
-qu'il applaudissait moins par conviction que par engouement.
-
-Ce qu'il y a de remarquable, c'est l'adresse de Dalayrac à saisir cette
-nuance, ce qui lui permit de modifier légèrement sa manière, mais de ne
-jamais la changer entièrement. Il voyait bien qu'il y avait un progrès
-chez les innovateurs, mais il comprenait aussi qu'ils dépassaient
-quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre, et qu'en donnant plus de
-correction et de de vigueur à leur harmonie et à leur instrumentation,
-ils négligeaient peut-être trop la partie mélodique, qui est celle qui
-touche le plus la masse, et à laquelle le public revient toujours.
-Dalayrac était plus ou moins heureux dans le choix de ses motifs ou la
-coupe de ses morceaux, mais on ne peut pas dire qu'il y ait jamais eu
-bien réellement progrès chez lui. Ses derniers ouvrages ne sont pas plus
-richement instrumentés que les premiers: il y a plus d'élégance dans la
-forme, plus d'habitude dans le faire; mais c'est toujours le même
-procédé et le même système. J'ai en ce moment sous les yeux la partition
-de l'_Eclipse totale_ et celle du _Poëte et le Musicien_, composées
-l'une en 1781, et l'autre en 1809, et je retrouve dans toutes deux le
-même point de départ et le même système de disposition, la même facilité
-insouciante, la même habitude de remplissage banal, et les mêmes éclairs
-d'inspiration à certains moments donnés.
-
-Dalayrac eut le bonheur d'avoir, outre ses grands drames, parmi lesquels
-il faut citer _Camille_ où presque tout est excellent, et dont _le trio
-de la cloche_ est un chef-d'oeuvre, de charmantes comédies à mettre en
-musique; ces comédies devenaient musicales par l'importance qu'y
-acquéraient les rôles confiés à Elleviou et à Martin. Personne n'écrivit
-des duos aussi favorablement coupés, aussi heureusement disposés sous le
-rapport vocal et scénique en même temps, que ceux que Dalayrac composa
-pour ces célèbres artistes dans _Maison à vendre_ et _Picaros et Diego_.
-
-Grétry avait commencé par imiter le genre italien, et ses premiers
-ouvrages y compris le _Tableau_ parlant (ce chef-d'oeuvre qu'une récente
-reprise vient de rajeunir de quatre-vingt-deux ans), sont entièrement
-inspirés par l'étude et le style des compositeurs italiens de l'époque,
-style qu'il relève par le cachet puissant de son individualité.
-Dalayrac, au contraire, montre une manière toute française dans ses
-premières productions; on devine déjà quelle sera la romance de
-l'Empire, dans les tournures des phrases mélodiques qu'il affectionnait
-en 1782.
-
-Grétry était un grand musicien qui avait mal appris, mais qui devinait
-beaucoup. Il était né harmoniste; sa modulation, quoique mal agencée,
-est imprévue et souvent piquante; ses accompagnements sont maigres et
-gauches, mais sont remplis d'intentions et d'effets quelquefois
-réalisés. On sent que le génie l'emporte et que c'est parce que la
-science lui fait défaut, qu'il ne peut accomplir tout ce qui lui vient à
-la pensée.
-
-Dalayrac est peu musicien: il sait à peu près tout ce qu'il a besoin de
-savoir pour exécuter sa conception. Jamais il n'a voulu faire plus qu'il
-n'a fait, et, eût-il possédé toute la science musicale que de bonnes
-études peuvent faire acquérir, il n'eût produit que des oeuvres plus
-purement écrites, mais sa pensée ne se fût pas étendue plus loin, et ne
-se fût pas élevée davantage: l'instinct des combinaisons et de l'intérêt
-de détail lui manquait complétement, tandis que Grétry le possédait à un
-degré très-éminent.
-
-La justesse de cette comparaison pourra peut-être se déduire par le
-souvenir de l'épreuve que j'ai faite, il y a quelques années, en
-réinstrumentant le _Richard_ de Grétry et le _Gulistan_ de Dalayrac.
-Dans la première de ces partitions, tout était à faire; mais aussi quel
-intérêt il était facile de mettre dans l'instrumentation! que d'effets
-indiqués qu'il n'y avait qu'à suivre et à réaliser! Dans la seconde, au
-contraire, la besogne était toute faite; il y avait simplement à doubler
-quelques parties, à moderniser quelques effets de sonorité, mais
-l'oeuvre était accomplie avant d'être commencée. Que résulta-t-il? Que
-le _Richard_ de Grétry eut un succès immense en se présentant tel que
-Grétry l'eût probablement écrit, s'il eût possédé l'expérience
-d'instrumentation que nous avons acquise depuis lui, et dont il avait
-toute l'intuition et la prescience. L'oeuvre de Dalayrac, au contraire,
-fit peu de sensation, parce qu'il n'avait pas été possible que les
-ressources modernes ajoutassent un grand charme et donnassent plus de
-valeur à la forme banale, peut-être, mais complète en son genre, sous
-laquelle la pensée était émise.
-
-Ce qui doit être loué sans restriction aucune chez Dalayrac, c'est le
-sentiment de la scène qu'il possédait au plus haut degré. C'est à cet
-instinct excellent qu'il dut en partie ses nombreux succès, tant pour le
-choix heureux de ses sujets, que pour la manière réservée, habile et
-ingénieuse dont il savait les présenter sous la forme musicale. Aussi sa
-réputation fut-elle beaucoup plus grande au théâtre que parmi les
-musiciens. Il ne fit jamais partie du Conservatoire, où Monsigny et
-Grétry avaient été appelés à professer dès l'origine de l'établissement.
-
-Cependant l'Empereur, qui savait apprécier tous les genres de mérite,
-accorda la décoration de la Légion-d'Honneur à Dalayrac. Fier et heureux
-de cette distinction alors si rare, la première, la seule qu'il eût
-jamais obtenue, Dalayrac voulut la justifier par l'éclat d'un grand
-succès. Il fixa son choix sur un sujet de M. Dupaty intitulé: _le Poëte
-et le Musicien_. La pièce était écrite en vers et offrait un imbroglio
-assez gai. Elleviou et Martin y jouaient, comme d'usage, les rôles de
-deux jeunes étourdis, et les occasions ne devaient pas manquer au
-compositeur pour y écrire des duos, et renouveler ces luttes vocales où
-ces deux chanteurs favoris lui avaient donné l'habitude du succès.
-
-Il se mit au travail avec ardeur. La pièce fut mise en répétition, pour
-être jouée à l'époque des fêtes de l'anniversaire du couronnement. Une
-indisposition de Martin ayant interrompu les répétitions, Dalayrac
-reprit sa partition pour la terminer et y faire quelques changements: il
-venait d'écrire la dernière note du choeur final, lorsqu'il apprit que
-l'Empereur allait partir pour l'Espagne, et que son ouvrage ne pourrait
-être représenté devant lui si l'on ne se hâtait d'en reprendre les
-études. Rempli d'inquiétude, il se hâte de porter son dernier morceau au
-théâtre, et là on lui déclare que si l'indisposition de Martin se
-prolonge, on sera obligé de mettre une autre pièce en répétition. De
-plus en plus alarmé, il court chez le chanteur, le trouve, non pas
-indisposé, mais sérieusement malade, et acquiert la conviction que son
-opéra est indéfiniment ajourné. Désespéré de tous ces contre-temps, il
-rentre chez lui, est bientôt saisi d'une fièvre nerveuse qui se déclare
-avec une telle intensité qu'il est obligé de se mettre au lit. Le mal
-s'aggrave, le délire ne tarde pas à s'emparer de lui, et il expire au
-bout de cinq jours. Entouré de sa femme et de ses amis en larmes, il ne
-répond à leurs gémissements que par des chants insensés, peut-être ceux
-de son dernier ouvrage, et c'est en essayant encore d'articuler quelques
-sons, et de bégayer quelques phrases musicales qu'il rend le dernier
-soupir.
-
-Cette mort imprévue fut un coup de foudre pour ses amis et ses nombreux
-admirateurs. On fit à Dalayrac des obsèques magnifiques. Son corps fut
-transporté à sa campagne de Fontenay-sous-Bois, et Marsollier, dans un
-discours qu'il prononça sur sa tombe, rappela les succès qu'ils avaient
-obtenus ensemble et les souvenirs de l'étroite amitié qui les unissait
-depuis plus de vingt ans.
-
-Les artistes de l'Opéra-Comique firent faire par Cartellier un buste en
-marbre qui figurait dans le foyer du public et sur lequel étaient
-inscrits ces mots: «_A notre bon ami Dalayrac._»
-
-Dalayrac mourut à cinquante-six ans. Son ouvrage posthume, _le Poëte et
-le Musicien_, ne fut joué que deux ans après sa mort. Ce fut l'acteur et
-compositeur Solié qui en dirigea les répétitions. Il n'obtint qu'un
-médiocre succès, et ne méritait pas un meilleur sort. La partition en a
-été gravée: on n'y retrouve qu'un calque décoloré de ses précédentes
-productions. _Lina ou le Mystère_, l'un de ses derniers ouvrages,
-renferme de charmantes choses et peut être placé à côté de ses meilleurs
-opéras. Il est probable qu'il eût beaucoup modifié son oeuvre aux
-répétitions, mais il est plus que douteux qu'il eût pu l'améliorer au
-point de lui procurer un succès durable.
-
-Plusieurs ouvrages de Dalayrac sont restés au répertoire, quelques-uns
-de ceux qu'on a abandonnés pourraient être repris avec avantage, et,
-quelques progrès que la musique ait faits depuis quarante ans, on
-trouverait encore dans leur exécution le charme qui s'attache toujours
-aux mélodies franches, aisées, naturelles, à l'esprit et au sentiment
-parfaits, sans lesquels on ne sera jamais qu'un médiocre compositeur.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- Dédicace. V
- Notes biographiques. VII
- Boïeldieu. 1
- Le clavecin de Marie-Antoinette 15
- Hérold. 27
- Les concerts d'amateurs. Tribulations d'un musicien. 39
- Les musiciens de Paris. 51
- De l'origine de l'opéra en France. 65
- L'Armide de Lully. 75
- Un début en province. 105
- Le violon de fer-blanc. 125
- Un musicien du XVIIIe siècle. 135
- Une conspiration sous Louis XVIII. 165
- Jean-Jacques Rousseau musicien. 177
- Dalayrac. 217
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN MUSICIEN ***
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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