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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Souvenirs d'un musicien - précédés de notes biographiques écrites par lui même - -Author: Adolphe Adam - -Release Date: November 29, 2019 [EBook #60806] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN MUSICIEN *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - SOUVENIRS D'UN MUSICIEN - - PAR ADOLPHE ADAM MEMBRE DE L'INSTITUT - - PRÉCÉDÉS DE NOTES BIOGRAPHIQUES ÉCRITES PAR LUI-MÊME - - PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS - - 1857 - - Reproduction et traduction réservées - - - - -IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE. - - - - -A M. LE DR LOUIS VÉRON - -_Permettez-moi de vous offrir ce livre en souvenir de l'amitié qui vous -unissait à mon mari._ - -CHÉRIE AD. ADAM. - - - - -NOTES BIOGRAPHIQUES[1] - - - [1] Ces notes n'étaient pas destinées à la publicité. Ad. Adam les - avait écrites pour lui; mais nous avons pensé qu'elles pourraient - avoir, après sa mort, un certain intérêt, au moins au point de vue - biographique. Nous avons cru devoir en respecter la forme qui, par - sa négligence, témoigne de la rapidité avec laquelle elles ont été - écrites, et de la fidélité de ceux qui les offrent aujourd'hui au - lecteur. - -Je suis né à Paris le 24 juillet 1803; ma mère était fille d'un médecin -de quelque réputation, T. Coste, dont le costume et le physique avaient -une si grande ressemblance avec toute l'allure de Portal, que l'un et -l'autre ne se traitaient jamais de confrères, mais toujours de -ménechmes. - -Mon père, le fondateur de l'école de piano en France, était alors âgé de -45 ans. Né en 1758 à Mitterneltz, petit village à quelques lieues de -Strasbourg, il était venu à Paris à l'âge de 15 ans. Les exécutants -étaient rares alors et mon père jouit d'une vogue qu'il conserva pendant -toute sa longue carrière. Ami et protégé de Gluck, il réduisait pour le -clavecin et le piano presque tous les opéras de ce grand maître à leur -apparition. Mon père se maria fort jeune; il épousa d'abord la fille -d'un marchand de musique et perdit sa jeune femme après une année de -mariage. - -Pendant la Révolution, il se remaria et épousa une soeur du marquis de -Louvois; le contrat de mariage porte la signature du mineur Louvois. Mon -père eut, de ce mariage, une fille qui vit encore et qui est mariée à un -colonel de génie en retraite; elle habite Dijon avec sa famille. La -seconde union de mon père ne fut pas heureuse; il divorça: sa femme -épousa le comte de Ganne et est morte, il y a peu d'années. - -Ma jeunesse se passa dans une grande aisance. Ma mère avait apporté une -centaine de mille francs à mon père; il était le maître de piano à la -mode sous l'Empire, je voyais souvent à la maison le comte de Lacépède, -grand amateur de musique et presque toutes les célébrités de cette -époque. - -A sept ans, je ne savais pas lire, je ne voulais rien apprendre, pas -même la musique: mon seul plaisir était de tapoter sur le piano, que je -n'avais jamais appris, tout ce qui me passait par la tête. Ma mère se -désespérait de mon inaptitude et, à son grand chagrin, elle se résolut à -me mettre dans une pension en renom, où Hérold avait été élevé, la -pension Hix, rue Matignon. - -Il me fut bien dur de passer des douceurs de la maison paternelle aux -rigueurs d'une éducation en commun. Je me rappelle que le jour de mon -entrée en classe, un élève récitait le pronom _Quivis, quævis, quodvis_, -et que la barbarie de ces mots me fit frémir d'une terreur -indéfinissable. J'ai conservé un si mauvais souvenir des jours de -collége que, plus de vingt ans après en être sorti, étant marié et -auteur d'ouvrages qui avaient eu quelques succès, je rêvais que j'étais -encore écolier et je me réveillais frissonnant et couvert d'une sueur -froide. - -Quoique protégé par la Cour impériale, professeur des enfants de Murat -et de ceux de tous les grands dignitaires de l'Empire, mon père était -foncièrement royaliste; je me rappelle donc moins les splendeurs de -l'Empire que les mauvais côtés de cette époque si brillante. Les -familles amies de la mienne avaient été décimées par la conscription: ma -mère me serrait quelquefois dans ses bras et m'y pressait en s'écriant -tout en larmes: Pauvre enfant, tu seras tué comme les autres; quel -malheur que tu ne sois pas une fille! - -J'avais près de cinq ans lorsque ma mère devint enceinte. Sa joie fut -extrême, car elle se croyait sûre d'avoir une fille qui, au moins, ne -lui serait pas enlevée. Son désespoir fut très-grand d'accoucher encore -d'un garçon, et la crainte de nous perdre un jour, rendit encore plus -vive la tendresse qu'elle avait pour mon frère et pour moi. - -Mon père adorait ma mère, et pour lui procurer tous les plaisirs qu'aime -une jeune femme, il dépensait tout son revenu qui était assez -considérable. Lorsque les armées étrangères envahirent la France, les -leçons de piano furent suspendues par presque toutes les élèves, et mon -père se trouva réduit à ses appointements du Conservatoire et aux -émoluments qu'il recevait dans un ou deux grands pensionnats de -demoiselles. - -L'occupation de Paris par les Alliés ne fut regardée par ma famille que -comme une délivrance. Je me souviens que le jour de l'entrée de ces -troupes, mon père me mena, avec mon frère, voir défiler cette immense -armée sur les boulevards: la Madeleine n'était pas bâtie, et c'est sur -un des tronçons de colonnes en construction que nous vîmes passer -l'Empereur de Russie, les autres souverains et toute leur armée, chaque -soldat ayant à la tête une branche de feuillage. Les femmes agitaient -des mouchoirs aux fenêtres, c'était un enthousiasme impossible à décrire -et bien concevable quand on réfléchit que depuis plusieurs mois, les -journaux n'étaient remplis que du récit des atrocités commises dans la -province par les troupes ennemies, et que les Parisiens voyaient comme -par enchantement succéder à leur terreur la sécurité la plus complète. - -Cependant, le dérangement des affaires de mon père l'avait forcé de -faire quelques réformes dans sa maison. La pension de M. Hix était fort -chère, 1,200 fr. par an. On me mit, à ma grande joie, dans un pensionnat -de Belleville, tenu par M. Gersin. Chez M. Hix, j'avais reçu des leçons -de piano d'Henry Lemoine, un des élèves de mon père. Chez M. Gersin, -j'eus pour professeur sa fille, charmante jeune personne qui, plus tard, -épousa Benincori, le compositeur, et, devenue veuve, devint la femme de -M. le comte de Bouteiller, excellent musicien lui-même et grand amateur -de musique. - -Mes progrès en latin ne furent pas très-grands chez M. Gersin: il avait -inventé une méthode; elle consistait à donner aux élèves une traduction -mot à mot des auteurs latins: le thème que nous faisions devait -reproduire exactement le texte de l'auteur. C'était impossible à faire, -mais nous avions toujours un Virgile, un Horace ou un Ovide; c'étaient -les livres prohibés de cette singulière pension; nous copiions le texte, -et notre maître était émerveillé de notre retraduction en latin. Je -sortis de cette pension pour entrer à Paris dans celle de M. Butet; puis -mon père, qui demeurait près du collége Bourbon, consentit à me prendre -chez lui et à m'envoyer comme externe au collége. Heureux d'échapper au -joug de la pension, je promis de reconnaître cette faveur par un travail -assidu et je fis une bonne quatrième. - -Malheureusement, à la fin de l'année, je me liai étroitement avec un -assez bon élève comme moi et qui devait devenir un affreux cancre, grâce -à notre intimité: c'était Eugène Sue. Nos deux familles se connaissaient -d'ancienne date et cela ne fit que resserrer nos liens d'amitié. Nous -nous livrâmes avec ardeur, dès cette époque, à l'éducation des cochons -d'Inde; cela devint toute notre préoccupation. - -Cependant j'avais obtenu de mon père qu'il me fît apprendre la -composition. On ne m'accorda cette faveur qu'à la condition que mes -études humanitaires n'en souffriraient pas. Un ami de mon père, nommé -Widerkeer, me donna les premières leçons d'harmonie. Mes progrès furent -très-rapides parce que j'y donnais tout mon temps. J'étais très-précoce, -et j'avais pour maîtresse une couturière qui demeurait en face de ma -maison. Je descendais à l'heure des classes du collége et j'allais chez -elle faire mes leçons d'harmonie pendant qu'on me croyait au collége. -Cela dura pendant trois ans. L'économe ne faisait aucune difficulté pour -recevoir les quartiers qu'on lui payait et le professeur ne s'inquiétait -nullement de ne voir jamais un élève dont il ne connaissait que le nom. -Mon pauvre père ignora toute sa vie que j'eusse fait ma seconde, ma -rhétorique et ma philosophie dans l'atelier d'une grisette. - -J'avais une passion pour toucher l'orgue. Benoît était professeur de cet -instrument au Conservatoire (il l'est encore); il était élève de mon -père pour le piano et il fut enchanté de m'admettre dans sa classe. -J'improvisais fort bien, mais j'avais grand'peine à m'astreindre à jouer -des fugues et autres choses que je trouvais et que je trouve encore peu -récréatives. A peine étais-je entré au Conservatoire, qu'un camarade un -peu plus âgé que moi, et répétiteur de solfége, me pria de tenir sa -classe pendant qu'il serait en loge à l'Institut. Ce camarade était -Halévy. J'allai m'installer à sa place comme répétiteur de solfége avec -un aplomb superbe; je n'étais pas en état de déchiffrer une romance, -mais je devinais les accords de la basse chiffrée et je m'en tirai si -bien qu'on me donna une classe de solfége à diriger; c'est là que j'ai -appris à lire la musique en l'enseignant aux autres. Puis j'entrai dans -la classe de contre-point d'Eller, un brave allemand qui avait fait dans -sa vie la musique d'un petit opéra intitulé: _l'Habit du chevalier de -Grammont_, dont le poëme et le jeu de Martin firent le succès. - -Eller avait deux passions, l'une pour Cherubini, l'autre contre Catel... -Pourquoi celle antipathie contre Catel, le plus doux des hommes? On ne -put jamais le comprendre. Eller était très-pauvre, et la dernière année -de sa vie, il donnait ses leçons chez lui à un quatrième étage de la rue -Bellefonds. Un jour que nous allions chez lui, nous le trouvâmes dans sa -cour, où il venait de fendre du bois, dont il allait monter une lourde -charge à son quatrième. Nous voulûmes l'aider: - ---Laissez donc, nous dit-il, depuis que je suis à Paris, j'ai appris à -m'accoutumer à tout, à tout, entendez-vous? excepté à la musique de M. -Catel. - -Eller mourut. On ouvrit un concours pour son remplacement. Ce fut -Zimmermann qui l'emporta; mais il fallait opter entre l'enseignement du -contre-point et celui du piano qu'il professait déjà. Il préféra sa -classe de piano, et Fétis, le concurrent dont la composition avait le -plus approché de celle de Zimmermann, fut élu. - -J'entrai dans la classe de Reicha. Ce dernier était aussi expéditif -qu'Eller était lent. On faisait en une année le cours de contre-point -chez Reicha, il en fallait cinq chez Eller. A peu près à la même époque, -Boïeldieu fut nommé professeur de composition; j'entrai dans sa classe à -la formation et ce furent de grands cris au Conservatoire, à l'époque de -la création de cette classe, car les oeuvres de Boïeldieu y étaient en -fort mince estime. - -On aura peine à croire qu'à cette époque où je partageais entièrement -les préjugés de mes condisciples, je méprisais souverainement la musique -mélodique; je n'estimais absolument que les combinaisons les plus arides -et les plus recherchées. Boïeldieu employa quatre années à me réformer -et je dois dire avec reconnaissance que je lui dois d'avoir entièrement -modifié ma manière d'envisager la musique. - -J'ai parlé de mon goût pour l'orgue. Depuis quelques années je -remplaçais divers organistes dans leurs paroisses: j'ai successivement -joué l'orgue à Saint-Etienne du Mont, Saint-Nicolas du Chardonnet, -Saint-Louis d'Antin, Saint-Sulpice et aux Invalides, comme commis de -Baron père et de Séjan fils.--Mon goût pour le théâtre n'était pas moins -vif que pour la musique d'Eglise. Je m'étais lié avec le garçon -d'orchestre de l'Opéra-Comique, et ce m'était une grande joie quand il -pouvait me procurer une entrée à l'orchestre des musiciens. Mon goût -était si faux à cette époque, que je ne comprenais nullement le mérite -des ouvrages de Grétry et que toute mon admiration était réservée aux -sombres opéras de Méhul: il est inutile de dire que j'ai changé du tout -au tout. - -Le Gymnase venait d'ouvrir pour jouer des opéras: on en avait déjà -représenté plusieurs: on en répétait un intitulé _le Bramine_, musique -d'Al. Piccini. Un musicien nommé Duchaume, bibliothécaire, copiste, -timbalier et chef des choeurs, m'offrit de me faire entrer comme -triangle, avec 40 sous de cachet par représentation, à la condition que -je lui donnerais mes appointements. J'aurais payé pour être admis, je -consentis donc sans peine à ne rien recevoir. Me voilà donc initié aux -coulisses, le but de tous mes désirs!--Mon père n'avait pas voulu que je -fusse musicien; il aurait préféré que j'entrasse dans un bureau ou une -étude: mais toute son opposition se borna à me laisser sans argent. Il -me donnait la nourriture et le logement, mais rien de plus. Je me tirai -de ma position en donnant quelques rares leçons à 30 sous le cachet, en -vendant de mauvaises romances et de plus mauvais morceaux de piano au -prix de 50 ou 60 francs de musique, prix marqué, c'est-à-dire 25 ou 30 -francs. - -Mon entrée au Gymnase fut un événement dans ma vie. Je liai des -connaissances et des amitiés avec des acteurs et des auteurs; ce fut, en -un mot, mon point de départ. Duchaume mourut et je lui succédai comme -timbalier et chef des choeurs aux appointements de 600 francs par an. -C'était une fortune. Je ne donnai plus de leçons à 30 sous et je fis un -peu moins de musique de pacotille. - -Boïeldieu n'avait pas grande confiance en moi; son préféré était -Labarre. Labarre négligea la composition où il aurait réussi pour la -harpe où il excellait et avec laquelle il pouvait gagner une vingtaine -de mille francs par an. Avec le nom de mon père, j'aurais pu, en -persévérant, gagner presque la même somme avec des leçons de piano: -j'eus le courage de résister. - -Je concourus deux fois à l'Institut, la première fois, j'eus une mention -honorable; la deuxième, le premier grand prix fut décerné à Barbereau, -le premier second prix à Paris et j'obtins un deuxième second prix. -Boïeldieu fut désespéré de mon succès; il ne voulut plus que je me -représentasse au concours et il eut raison. Dix ans plus tard Barbereau -était chef d'orchestre au Théâtre français, Paris était chef d'orchestre -au théâtre du Panthéon et j'avais déjà fait jouer une dizaine d'Opéras. - -Cependant pour atteindre mon but d'arriver au théâtre, je pris un -singulier chemin. Je me liai avec des auteurs de vaudeville et je leur -offris de leur faire _pour rien_ des airs de vaudeville qu'ils payaient -fort cher aux chefs d'orchestre des théâtres pour lesquels ils -travaillaient. J'obtins ainsi mes premiers succès au Vaudeville et au -Gymnase, et il me fallut soutenir une lutte violente contre les chefs -d'orchestre de ces théâtres. Blanchard, critique musical aujourd'hui et -alors chef d'orchestre aux Variétés, parvint cependant à me barrer -entièrement la porte de son théâtre. Mais au Gymnase, les airs du -_Baiser au porteur_, du _Bal champêtre_, de _la Haine d'une femme_, et -au Vaudeville ceux de _Monsieur Botte_, du _Hussard de Felsheim_, de -_Guillaume Tell_ me valurent l'amitié et les promesses de collaboration -des auteurs de ces pièces. - -Après mon concours de l'Institut, je fis un voyage en Hollande, en -Allemagne et en Suisse avec un de mes amis, le docteur Guillé, un des -hommes les plus originaux et les plus spirituels que je connaisse. -J'avais rencontré Scribe en Suisse, il me proposa de faire la musique -d'un vaudeville pour le Gymnase: j'acceptai avec empressement. Mes -cantatrices étaient Léontine Fay et Déjazet; mes chanteurs: Gonthier, -Paul, Legrand et Ferville. Malgré l'exécution j'eus un grand succès et -plusieurs airs devinrent populaires. Boïeldieu avait assisté à ma -répétition générale et il fut très-surpris de ce que j'avais fait. -Scribe m'envoya demander ma note, comme il avait l'habitude de le faire -avec les chefs d'orchestre. Je répondis fièrement que j'étais assez payé -par l'honneur de sa collaboration, et il me jura qu'il me donnerait le -poëme de mon premier opéra. On verra par la date du _Chalet_ que je fis -bien en n'ayant pas la patience de l'attendre, car j'avais déjà donné -plusieurs ouvrages, lorsqu'il consentit, sur les instances de Crosnier -et malgré l'opposition de son collaborateur Mélesville, à me donner la -pièce (_le Chalet_), qui fut mon premier grand succès, encore me fut-il -imposé comme condition que je ne toucherais qu'un tiers au lieu de la -moitié des droits d'auteur qui devait me revenir. - -Après plusieurs années de ces tâtonnements dans les petits théâtres et -entre autres aux Nouveautés où j'avais donné _Valentine_, _Cabel_, etc., -Saint-Georges me confia un poëme en un acte: _Pierre et Catherine_. -C'était un sujet sérieux, avec beaucoup de choeurs et de développements -musicaux. Je n'étais connu que par des airs de Pont-Neuf, c'était une -bonne fortune pour moi que d'avoir l'occasion de me révéler dans un tout -autre genre. Ma pièce n'avait que quatre personnages: Pierre le Grand, -Catherine, un soldat et un fournisseur. Mes rôles étaient destinés à -Lemonnier, Mme Pradher, Féréol et Vizentini. Trois acteurs refusèrent: -Lemonnier et Mme Pradher parce qu'ils répétaient _la Fiancée_ d'Auber, -et Vizentini pour faire comme ses camarades; Féréol seul tint à son rôle -parce qu'il était sérieux et que les comiques aiment toujours à faire le -contraire de ce qu'ils font habituellement. On me donna Damoreau pour -mon rôle principal, Mlle *** qui était enceinte, et l'on ne trouva -personne pour remplacer Vizentini. J'avais été camarade au Conservatoire -avec Henry: il ne jouait que des basses-tailles nobles et néanmoins je -lui offris un rôle essentiellement comique, il l'accepta, et ce fut le -premier rôle gai que joua celui qui, dix ans plus tard, devait donner un -cachet si heureux au _Biju_ du _Postillon_. Cette distribution d'acteurs -en seconde ligne me porta bonheur. Mlle *** accoucha à la sixième -représentation; elle fut remplacée par Mlle Eléonore Colon, et la pièce -eut plus de quatre-vingts représentations. - -Je profitai du succès de _la Fiancée_ d'Auber: les deux pièces -marchèrent ensemble, et j'ai eu, avec mon illustre confrère, le -privilége d'être le dernier compositeur exécuté dans l'ancienne salle -Feydeau: la dernière représentation donnée dans cette salle que le -marteau devait abattre le lendemain se composait de _la Fiancée_ et de -_Pierre et Catherine_ (mars 1829). - -J'avais vendu ma _Batelière de Brientz_ à l'éditeur Schlesinger pour 500 -francs. Pleyel m'offrit 3,000 francs de _Pierre et Catherine_. Une -amourette qui devait finir par un mariage m'avait fait quitter la maison -de mon père et les 3,000 francs de Pleyel me parurent une somme énorme. -J'eus cependant le bon esprit d'en distraire la somme nécessaire à -l'acquisition d'un piano et je pus composer sur un instrument à moi, ce -qui ne m'était pas encore arrivé. - -Quelques jours après la représentation de _Pierre et Catherine_, un -auteur de réputation, Vial, l'auteur d'_Aline_, me confia un poëme en -trois actes qu'il avait fait en collaboration avec Paul Duport. C'était -encore un sujet russe, il était intitulé _Danilowa_. La pièce ne -manquait pas d'intérêt et je me mis immédiatement à l'ouvrage. Mais une -année s'écoula avant qu'on ne jouât _Danilowa_ et c'était trop long à -attendre. Je continuai donc d'écrire quelques pièces pour les -Nouveautés. Mais le directeur de l'Opéra-Comique tenait à son privilége -exclusif et il faisait une rude guerre aux théâtres de vaudeville qui -donnaient de la musique nouvelle. Cette prétention absurde d'empêcher -des théâtres de préparer des compositeurs et des chanteurs a fait le -plus grand tort à l'art musical. Derval, Brindeau, Bressant, eussent été -d'excellents ténors, si, au début de leur carrière, on ne leur eût -défendu de chanter autre chose que des vaudevilles. Le lendemain de la -représentation d'une pièce dont j'avais fait la musique aux Nouveautés, -le directeur Ducis envoya une assignation pour s'opposer à ce qu'on -continuât de jouer un ouvrage dont les airs étaient nouveaux. Les -Nouveautés étaient alors dirigées par Bohain et Nestor Roqueplan, -propriétaires du journal le _Figaro_. On venait de jouer à -l'Opéra-Comique un nouvel opéra de Carafa: ils répondirent par une -contre-assignation qu'ils firent signifier par un huissier nommé -l'Ecorché: ils y faisaient défense à Ducis de représenter son opéra, -prétendant qu'il n'y avait pas un seul air nouveau, que tous les motifs -étaient connus et qu'il empiétait sur le privilége des théâtres de -vaudeville. Ils publièrent leur assignation dans le _Figaro_: cette -facétie eut un succès fou, les rieurs furent de leur côté et le procès -n'eut pas lieu. - -_Danilowa_ fut jouée dans les premiers mois de 1830. J'avais pour -interprètes, Mmes Casimir, Pradher et Lemonnier, MM. Lemonnier et -Moreau-Sainti. Le succès fut assez grand, j'eus un morceau bissé, l'air: -_Sous le beau ciel de la Provence_, etc. Malheureusement la révolution -de Juillet vint interrompre le cours de nos représentations. - -J'avais fait en collaboration avec Gide la musique d'une pantomime -anglaise, _la Chatte blanche_, pour les Nouveautés: le ministère en -voulait défendre la représentation comme excédant les priviléges du -théâtre. Les directeurs obtinrent de Charles X la permission d'en faire -jouer quelques scènes à Saint-Cloud, devant les jeunes princes qui -furent enchantés des bons coups de pied qu'échangeaient les clowns et le -pantalon, et l'interdiction fut levée. La première représentation eut -lieu le 26 juillet, le jour où parurent les Ordonnances. La seconde ne -fut pas achevée et la pièce ne fut reprise que quelques jours plus tard -et obtint une centaine de représentations. - -Les révolutions ne sont pas favorables au théâtre, celui de -l'Opéra-Comique en ressentit l'influence. Ducis fit faillite, et -d'autres faillites succédèrent à la sienne. La salle Ventadour semblait -maudite. Les Nouveautés manquèrent aussi et les comédiens de -l'Opéra-Comique se mirent en société et allèrent exploiter la salle de -la place de la Bourse. Le choléra éclata au mois de février 1832. Le -premier cholérique, frappé d'une attaque subite dans la rue, était -déguisé en polichinelle, et c'est sous ce costume qu'il fut porté à -l'Hôtel-Dieu. Il expira dans le trajet. - -J'avais épousé la soeur de Laporte, directeur de Covent-Garden, à -Londres. Mon beau-frère nous proposa de venir le trouver. Ma femme était -enceinte, les affaires étaient nulles et impossibles à Paris; j'acceptai -avec empressement l'offre qui m'était faite. Laporte avait alors une -très-belle position à Londres. Directeur d'un théâtre très-important, -co-directeur avec Cloup et Pélissier du théâtre français dont il était -un des acteurs favoris, sa maison de Londres et son cottage à Whamley -étaient on ne peut plus agréables. Je ne savais pas un mot d'anglais et -j'eus quelque peine à apprendre la langue. Je la lisais assez facilement -au bout de quelques mois, mais j'avais la plus grande difficulté à -comprendre ce qu'on me disait. J'étais malade et mon médecin, le docteur -Lubellinage, qui parlait fort bien français, m'indiqua le pharmacien où -je devais allais chercher quelques drogues. Ce pharmacien ne savait pas -un mot de français; j'essayai de mon anglais: il me comprit à peu près; -mais il me fut impossible de rien comprendre à sa réponse. Je ramassai -alors dans ma mémoire tout ce que je savais de latin, et malgré la -différence de prononciation, nous nous entendîmes à peu près. Cependant -comme nous étions fort mauvais latinistes l'un et l'autre, nous ne -faisions que recouvrir nos idiotismes de mots latins, et il s'ensuivait -plus d'un quiproquo: ainsi un jour en me donnant une boîte de pilules, -mon pharmacien me fit cette recommandation: _Capiendum totâ nocte_. Je -fus un peu effrayé de l'idée de passer la nuit entière à avaler des -pilules. J'allai confier ma crainte à Lubellinage qui m'expliqua que le -latin n'étant que le mot à mot de la tournure britannique, voulait dire: -_A prendre chaque soir._ - -Mason, directeur du King's theatre avait engagé Nourrit, Levasseur, -Damoreau et Mme Damoreau pour jouer en français _Robert le Diable_ alors -dans toute sa nouveauté. Meyerbeer vint pour les répétitions: il fut -enchanté de l'orchestre à la lecture.--C'est très-bien, dit-il, avec -sept ou huit répétitions pour les nuances, cela ira à merveille. - -Mais il apprit que les nuances étaient chose inconnue à cet orchestre, -le meilleur de Londres, et qu'on ne faisait plus qu'une seule -répétition. Il quitta Londres le soir même, sans attendre la -représentation. L'ouvrage réussit médiocrement. Nourrit (avec sa voix -nazale) déplut complétement: les Anglais crurent que l'organe cuivré -qu'affectait Levasseur dans le rôle de Bertram était sa voix ordinaire -et ils ne comprirent nullement le mérite de l'artiste. Mme Damoreau fut -jugée comme n'ayant aucune espèce de voix. Tout le succès fut pour son -mari, chargé du rôle de Raimbaud et pour Mlle Heinnefetter qui jouait -Alice. - -Quelques années plus tard, Mlle Rachel vint jouer avec une demoiselle -Larcher qui jouait les confidentes au Théâtre français et c'est cette -dernière qui eut tout le succès. - -Il ne faut pas trop nous moquer de ces méprises de la part des Anglais; -car lorsque leurs acteurs vinrent à Paris, tout le succès fut pour -Abbat, comédien très-médiocre; Macready ne produisit aucun effet et -parmi les femmes on ne remarqua que miss Smithson, que son accent -irlandais avait toujours rendue antipathique à ses compatriotes. Il faut -dire que l'accent irlandais est pour les Anglais ce que l'accent -auvergnat est pour les Français. - -Quand je sus un peu d'anglais, Laporte me fit faire deux opéras pour -Covent-Garden: _His first Campaign_, en deux actes et _the Dark -Diamond_, en trois actes. Le premier réussit beaucoup, et le second ne -fut joué que trois fois. J'ai replacé la musique de ces deux ouvrages -dans plusieurs opéras donnés depuis à Paris. - -Je retrouvai à Londres deux camarades de collége, de Lavalette et -d'Orsay. Le second me présenta à sa belle-mère lady Blessington, qui me -donna à mettre en musique une ballade de sa composition _the Eolian -harp_ que je fis graver à Londres. - -Je vis, pendant mon séjour dans cette ville, _la Muette_ d'Auber jouée -en anglais sur le théâtre de Drury-Lane. A son apparition à Paris, le -directeur d'un théâtre anglais envoya le compositeur Bishop pour -entendre l'ouvrage. Celui-ci revint à Londres pour déclarer que la pièce -était superbe, mais que la musique était comme celle de tous les -Français et qu'il fallait qu'il en refît une autre. Cependant le danseur -Coulon eut l'idée de mettre _la Muette_ en ballet, d'y introduire -quelques choeurs de l'opéra d'Auber et de présenter ce pasticcio sur le -King's théâtre. L'effet de la musique fut immense, l'ouverture fut -bissée et jamais on ne l'exécute moins de deux fois de suite devant le -public anglais qui est grand redemandeur et qui exprime son voeu par un -mot français comme nous par un mot latin: on dit: _encore!_ à Londres et -_bis!_ à Paris. - -Un certain capitaine Livins fit alors la traduction de la pièce de -Scribe sur la musique d'Auber, et présenta son travail au théâtre de -Drury-Lane. Le célèbre et vieux Braham fut chargé du rôle de Mazaniello -et il retrancha de son rôle le duo: _Amour sacré de la patrie_ et l'air -_du Sommeil_, et comme il ne lui restait plus rien à chanter, il voulut -intercaler quelques airs de compositeurs anglais. Livins eut le courage -et le bon esprit de s'y opposer, et il proposa à Braham diverses -mélodies d'Auber. Le choix du chanteur s'arrêta sur les couplets de -Lemonnier dans _le Concert à la cour_: _Pourquoi pleurer?_ pour -remplacer l'air _du Sommeil_, et à chaque représentation ce morceau -était bissé, ou, pour mieux dire, _encoré_ (pour traduire exactement -l'_encora_ anglais). - -Mason avait fait faillite et Laporte le remplaça comme directeur du -King's théâtre. Il me demanda alors un ballet en trois actes dont le -livret était du maître de ballet Deshayes. - -Je retournai à Paris pour écrire mon ballet et je retournai le monter à -Londres au commencement de 1834. Je quittai Paris le jour même de -l'enterrement d'Hérold. Mon ballet était dansé par Perrot, Albert, -Coulon, Mmes Pauline Leroux et Montessu. Il eut un grand succès, même de -musique. J'en ai employé quelques fragments dans _Giselle_ et un des -motifs m'a servi à faire le choeur de la Bacchanale du _Chalet_. - -Je revins à Paris dans l'été de 1834; la liste de mes ouvrages suffira -pour faire apprécier mes travaux jusqu'en 1839. - -Mlle Taglioni, pour qui j'avais écrit _la Fille du Danube_, était depuis -un an en Russie; elle m'engagea à aller lui écrire un nouveau ballet. Ce -voyage me tenta. Je venais de donner à l'Opéra-Comique _la Reine d'un -jour_ pour Masset et Jenny Colon; je partis après la seconde -représentation et j'arrivai à Saint-Pétersbourg dans les premiers jours -d'octobre. L'empereur m'accueillit à merveille; je composai mon ballet -qui eut un grand succès. Je vis mourir, presque dans mes bras, un -camarade de collége, Eugène Desmares qui avait accompagné Mlle Taglioni -en Russie; son enterrement me laissa une triste impression. L'usage -russe est de faire une collation dans le cimetière même et dans un -bâtiment destiné à cet usage: les invités au convoi y envoient les -rafraîchissements qu'on consomme sur place, et l'on se grise assez -habituellement dans ces repas funèbres. J'avais voulu suivre à pied le -cortége, j'attrapai un froid, je rentrai malade et pendant deux mois je -fus entre la vie et la mort. Le hasard m'avait fait trouver à -St-Pétersbourg un cousin germain dont j'ignorais l'existence et qui -était un médecin distingué. Ce fut à ses bons soins et surtout à la -sollicitude de chaque instant d'une personne qui porte aujourd'hui mon -nom, que je dus de ne pas succomber à la maladie. Mais j'avais l'esprit -frappé et je ne pouvais rester plus longtemps en Russie. Un nommé Cavoz, -directeur de la musique de l'empereur, vint à mourir: on m'offrit sa -place; les trente mille roubles ne me tentèrent pas et j'eus le bon -esprit de refuser. La navigation à vapeur permet d'aller facilement en -Russie quand les glaces le permettent; mais une fois l'hiver venu, le -retour est difficile. Je dus louer une diligence entière pour pouvoir -être ramené aux frontières de Russie; je trouvai heureusement deux -compagnons de voyage et il nous en coûta 1,100 roubles pour sortir de -Russie, et passer onze nuits dans une abominable voiture. - -J'avais un très-vif désir de revenir à Paris et je comptais ne séjourner -qu'une semaine au plus à Berlin; mais le lendemain de mon arrivée le -comte de Roedern, intendant du théâtre de Sa Majesté, vint me dire que -le roi, son maître, serait satisfait que je composasse un petit -intermède pour le théâtre. Je ne connais pas un mot d'allemand, on -m'aboucha avec un traducteur, et, à l'aide de quelques brochures -françaises, nous arrangeâmes, non pas un intermède pour le théâtre, mais -un opéra en deux actes qui fut composé, appris et répété en moins de -trois semaines. Le soir de la répétition générale, personne d'étranger -ne fut admis dans la salle; mais le roi, quoique déjà souffrant, était -dans sa loge. J'étais assis au coin du théâtre en face. Après la -répétition, le comte de Roedern vint me dire que Sa Majesté _me faisait -ses excuses_ de ne pouvoir descendre sur le théâtre pour me féliciter, -suivant l'usage, mais que sa santé ne le lui permettait pas. Le jour de -la première représentation le public se montra si froid, que peu habitué -au flegme germanique, je crus à une chute et je me retirai désespéré, -avant la fin de la pièce. J'étais seul, jeté sur un canapé dans une -chambre sans lumière, lorsque je vois tout à coup la rue s'illuminer de -torches et de flambeaux, une admirable musique militaire exécute -plusieurs morceaux de mes opéras, et mes amis montent en foule pour me -féliciter du grand succès que je venais d'obtenir et dont j'étais loin -de me douter. - -Je quittai Berlin peu de jours après, enchanté de mon séjour et de -l'accueil que j'avais reçu. - -De retour à Paris, je trouvai l'Opéra-Comique installé dans la salle -Favart qu'il occupe aujourd'hui. Les deux premiers ouvrages que j'y -donnai ne furent pas heureux; le premier, _la Rose de Péronne_, le -dernier rôle créé par Mme Damoreau, n'eut qu'une quinzaine de -représentations. Le second également en trois actes, intitulé _la Main -de fer_, ne fut joué que cinq fois; la pièce était pourtant de Scribe, -mais du Scribe des mauvais jours. - -J'eus une meilleure chance à l'Opéra, où les succès de _Giselle_ et de -_la Jolie Fille de Gand_ me consolèrent un peu de mes défaites de -l'Opéra-Comique. - -Crosnier quitta la direction de l'Opéra-Comique et je le regrettai -beaucoup; il m'avait toujours été très-dévoué, et c'est à lui que -j'avais dû les poëmes du _Chalet_, du _Postillon_, du _Brasseur de -Preston_, de _la Reine d'un jour_ et de mes ouvrages les plus heureux. -Pendant toute sa direction, il s'occupa constamment de me chercher les -ouvrages qui convenaient le mieux à la nature de mon talent, et, -quoiqu'il ne fût pas musicien et que son goût pour les arts fût -absolument nul, son instinct dramatique était si excellent que, presque -jamais, il ne se trompa dans son choix. - -Son successeur était M. E. Basset, censeur dramatique. La fortune de ce -dernier était assez singulière. Son frère et lui faisaient leurs études -au collége de Marseille, lorsque Mme Adélaïde, soeur du roi, fit une -visite à cet établissement. Un des frères Basset chanta devant la -princesse une cantate composée pour la circonstance. Mme Adélaïde fut -charmée de la ravissante voix du jeune Basset (c'était la seule personne -de la famille d'Orléans qui eût du goût pour la musique), elle promit au -jeune chanteur de s'occuper de son avenir, et quelques années plus tard -elle le plaça dans les bureaux de la Maison du roi, et attacha son frère -au ministère de l'intérieur. - -J'eus le malheur de me fâcher avec Basset pour des affaires entièrement -étrangères au théâtre, et j'appris qu'il avait dit que tant qu'il serait -au théâtre on ne jouerait pas un seul ouvrage de moi. Je me voyais perdu -sans ressources. J'allai conter mes chagrins à Crosnier; pendant sa -direction, celui-ci, locataire du théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont -il avait été directeur, avait eu l'idée d'établir dans cette salle une -sorte de succursale de son théâtre d'Opéra-Comique. Le succès qu'avait -obtenu mon orchestration de _Richard Coeur-de-Lion_, lui avait suggéré -cette idée. A la Porte-Saint-Martin on n'aurait joué que des ouvrages de -l'ancien répertoire; j'aurais été titulaire de ce privilége dont -Crosnier aurait été le véritable exploitateur. Le loyer avantageux que -lui offrirent les frères Coignard l'avait fait renoncer à ce projet. Il -m'en reparla, et comme la salle de la Porte-Saint-Martin n'était plus -vacante, il m'engagea à chercher une autre localité, et, en m'éloignant -du théâtre de l'Opéra-Comique, à conserver le droit de jouer des -ouvrages nouveaux: il m'aida dans les premières démarches que je fis. - -M. Thibaudeau avait joué la tragédie à l'Odéon, sous le nom de Milon. Il -avait renoncé au théâtre, après avoir épousé la fille d'un sous -intendant militaire, M. de Duni, petit-fils du célèbre compositeur de ce -nom. Neveu du représentant, cousin par conséquent de son fils, Ad. -Thibaudeau, Milon s'aidait de ses relations de famille, de l'élégance de -sa toilette et de certaines façons pour se donner l'apparence d'un -crédit imaginaire. Je voulus bien croire qu'il avait trouvé une somme de -dix-huit cent mille francs et je l'associai à mon entreprise. Nous -allâmes trouver M. Dejean, le propriétaire de la salle du Cirque du -boulevard du Temple: il nous promit de nous vendre son immeuble quatorze -cent mille francs. Deux cent cinquante mille devaient être payés -comptant, le reste en annuités, de sorte qu'on aurait été libéré au bout -de dix ans. Sept cent mille francs d'hypothèques étaient remboursables à -différentes époques déterminées. Les cinq cent mille restant étaient à -Dejean, et c'est cette somme qui se prélevait, à titre de loyers, sur -les recettes journalières et s'amortissait pour ainsi dire chaque jour. -Il y avait à peu près deux cent mille francs à dépenser pour -l'appropriation de la salle à sa nouvelle destination; je croyais -pouvoir marcher avec quinze cents francs de frais journaliers; l'affaire -se divisait en dix-huit cents actions; Thibaudeau et moi nous en -partagions trois cents: la combinaison était excellente. Je fis -sur-le-champ ma demande; on me fit d'abord comparaître devant la -commission des théâtres. Elle était présidée par le duc de Coigny, fort -brave militaire sans doute, mais qui n'avait pas l'intelligence de ces -questions. Quand j'eus exposé mon plan: C'est très-bien, s'écria Armand -Bertin, vous voulez substituer la musique au crottin, ça me va. Les -autres membres parurent être de son avis, et l'on me promit de faire un -rapport favorable. Cavé était l'ami de Crosnier et le mien; il devait -nous appuyer, je me croyais donc à peu près sûr de mon affaire; mais -j'avais compté sans un concurrent appuyé de puissantes influences. -Depuis six mois je ne m'occupais que de ce projet. L'Opéra-Comique -m'était plus fermé que jamais. Je n'avais d'autre ressource que ce -théâtre. Je pris donc le parti d'écarter la concurrence en la -désintéressant. Il fut convenu que mon compétiteur se retirerait et que -je lui compterais cent mille francs, dès que j'aurais le privilége. - -Le privilége me fut enfin donné tel que je le désirais, avec le droit de -jouer tout l'ancien répertoire et même celui des auteurs vivants qui -transporteraient leurs ouvrages à mon théâtre. - -Il s'agit alors de payer la somme convenue. Thibaudeau me dit que ses -bailleurs de fonds n'étaient pas en mesure et ne le seraient que dans un -mois. J'avais à peu près 80,000 francs chez Bonnaire, mon notaire, -j'allai les lui demander. Il ne voulut m'en donner que cinquante, disant -que dans mon propre intérêt il voulait me conserver quelque chose. -Bonnaire était un de mes bons amis, c'est lui qui avait placé mon -premier argent, et c'était à ses bons soins que je devais d'avoir -économisé la somme qu'il avait entre les mains: je cédai à son désir. Un -an après il faisait faillite, et je perdais entièrement ce qu'il avait -voulu me conserver. - -Je payai 50,000 francs comptant et je fis des billets pour pareille -somme. - -Mais un mois, deux mois, trois mois se passèrent sans que je pusse tirer -un sol de Thibaudeau. Je rompis avec lui et je m'associai avec Mirecourt -jeune, qui avait été l'homme de d'Arlincourt. Ils avaient eu deux -millions pour leur affaire, il s'agissait de les retrouver. Le -capitaliste en avait disposé. Maître Châle, agréé au tribunal de -commerce, dont ce capitaliste avait été le client, se chargea de notre -affaire. Nous achetâmes d'abord la propriété du Cirque, il n'y avait que -250,000 francs à payer d'abord, le reste étant en annuités; 200,000 -francs suffisaient pour les réparations, 100,000 francs à me rembourser -et pareille somme pour fonds de roulement. On pouvait marcher avec moins -de 800,000 francs. On mit l'affaire en actions, il s'agissait d'avoir un -banquier pour avancer les sommes nécessaires: nous n'en trouvâmes pas. -Nous étions aux premiers mois de 1817. Je commençais à être poursuivi -pour le paiement de mes 50,000 francs de billets. J'étais dans une -position atroce, les protêts et les jugements se succédaient les uns aux -autres, les prises de corps allaient venir. Vitet entreprit de me -sauver. Il me fit d'abord prêter personnellement 30,000 francs par -Joseph Perrin, pour payer mes billets, puis il me trouva un bailleur de -fonds, c'était M. Beudin, député; il nous apporta 300,000 francs: Châle -vendit sa charge 260,000 francs; on espéra que les actions placées -feraient le reste. On paya la salle, l'on fit faire la restauration dont -la dépense s'éleva à 180,000 francs, et nous ouvrîmes le 15 novembre -1847 par un opéra en trois actes, _Gastibelza de Dennery_, musique de -Maillart, dont c'était le premier ouvrage. Le succès fut très-grand; je -donnai ensuite l'_Aline_ de Berton que j'avais réinstrumentée, et -_Félix_ de Monsigny dont le roi m'avait demandé la reprise. - -Nous devions aller jouer cette pièce à la cour, lorsque mourut Mme -Adélaïde à la fin de décembre. Nous avions 1,500 fr. de frais -journaliers; notre moyenne de recette était de 2,200 fr. Je montai, -comme second ouvrage, pour obtenir ma subvention, _les Monténégrins_ de -Limnander; neveu par alliance du général Rumigny, ce jeune compositeur -m'avait été vivement recommandé par son oncle. Mme Ugalde devait débuter -dans cet ouvrage; mes embarras d'argent n'avaient pas cessé, car les -fonds dont nous disposions étaient insuffisants; j'avais fait de -nouveaux emprunts; mais notre affaire était si belle que chacun me -présageait l'avenir le plus doré, lorsque la révolution de février -éclata comme un coup de foudre. Le 24 février j'étais monté sur la -terrasse du théâtre, on se battait dans la rue du Temple, et je voyais -passer les blessés qu'on dirigeait sur les hôpitaux. A trois heures -passent plusieurs aides de camp à cheval: - ---Mes amis, criaient-ils, il y a un nouveau ministère, criez: Vive le -roi! - -On ne criait rien, mais les hostilités cessaient: chacun autour de moi -était enchanté. - ---Voyez-vous, leur dis-je, voilà la fin de la monarchie; on a cédé à -l'émeute, c'est elle qui prendra le dessus. - -On me rit au nez; les théâtres rouvrirent le soir. Je me rappelle que -j'allai aux Funambules, le théâtre était plein, les spectateurs -criaient: _Vive la réforme!_ Je sortis le coeur navré. Je rencontrai un -de mes amis. - ---Venez donc au boulevard des Italiens, me dit-il, toutes les fenêtres -sont illuminées, c'est une joie générale! - -Nous n'avions pas fait cent pas que nous rencontrâmes une foule éperdue -venant en sens inverse et criant: Vengeance! on égorge nos frères. - -En un clin d'oeil, les boutiques se fermèrent et les barricades -commencèrent à s'organiser. Je rentrai chez moi, désespéré de voir ma -prédiction s'accomplir si vite. - -A dater de ce jour, nos recettes tombèrent à un taux tel que nous -perdions de 1,200 à 1,400 fr. par jour. Nous avions payé le plus que -nous avions pu, il n'y avait rien en caisse. J'assemblai toute la -troupe, je fis part de notre situation, et, unanimement, on convint de -ne pas fermer le théâtre, de _se mettre en république_, de partager la -recette dans la proportion suivante: 100 fr. pour l'éclairage, la garde, -etc., puis on devait payer les machinistes, les hommes de peine, et -ensuite partager également entre les choristes, les musiciens et les -chanteurs. On ne pouvait guère partager qu'au delà de 300 fr., et on ne -les faisait pas; mais on pensait que cette disette ne serait que -passagère. On vécut ainsi quinze jours, et alors les musiciens de -l'orchestre déclarèrent qu'ils cesseraient leur service si on ne les -payait pas intégralement. Comme cela était impossible, ils ne vinrent -plus et le théâtre ferma! - -C'était le comble de ma ruine; en un jour, je me vis privé de toute -ressource; j'avais une maison considérable, 3,000 fr. de loyer, des -domestiques, une pension de 2,400 fr. à faire à ma femme dont j'étais -séparé, 500 fr. pour le collége de mon fils, et je possédais en tout 100 -fr. par mois de l'Institut. - -Je renvoyai tous mes domestiques; l'un d'eux vint me remercier quelques -jours après, il venait d'entrer dans les ateliers nationaux, et gagnait -40 sous par jour à ne rien faire. Une négresse, qui nous servait depuis -un an, voulut à toute force rester, ne voulant pas être payée, -disait-elle, parce qu'elle nous aimait trop et ne pouvait quitter ma -petite fille âgée de 18 mois et qu'elle avait sevrée. - -J'y consentis, et au bout de trois ans, quand, après bien des -privations, j'avais 1,000 francs devant moi, elle nous les vola et nous -fit 500 fr. de dettes chez les fournisseurs. J'appris à mes dépens à -connaître le dévouement _désintéressé_ des nègres. La police -républicaine ne put jamais la faire arrêter, et peu de temps après je -rencontrai ma _fidèle négresse_, tranquille, et promenant un enfant à -des maîtres à qui elle a dû faire la même chose qu'à moi. - -J'obtins de mon propriétaire la résiliation de mon bail, mais je lui -devais 1,500 fr. Je lui offris en paiement un piano d'Erard qui valait -3,000 fr., il refusa, et je lui donnai en nantissement une assurance sur -la vie de mon fils, mais il fallait attendre deux ans pour qu'elle -expirât. Mon fils vécut assez pour que je pusse toucher cette somme et -m'acquitter. Je vendis toute mon argenterie, tous les bijoux, mes -meubles; je mis au Mont de Piété quelques souvenirs dont je ne voulais -pas me séparer, entr'autres une tabatière ornée de diamants, dernier -cadeau de Frédéric III, roi de Prusse, qu'il me donna à Berlin. On me -prêta 800 fr. dessus, je ne pus la retirer qu'au bout de trois ans; les -autres bijoux furent vendus, faute d'en avoir pu renouveler les -reconnaissances! - -Je devais 70,000 fr., on mit arrêt sur mes 1,200 fr. de l'Institut. -J'assemblai mes créanciers, je leur fis abandon de la totalité de mes -droits d'auteur jusqu'à parfait paiement; ils acceptèrent, et me -laissèrent mes 100 francs par mois. - -Mon pauvre père, âgé de 90 ans, fut cruellement frappé par la venue de -la république; il avait vu la première, il s'imagina que la seconde en -serait la reproduction; il tomba dans une morne taciturnité et -s'éteignit sans maladie et presque sans souffrances le 8 avril. Je -n'avais pas le moyen de faire faire ses obsèques. Un ami, Zimmermann, -vint de lui-même m'apporter 200 francs. Je ne pus les lui rendre que -deux ans plus tard. Une souscription au Conservatoire fit les frais de -la tombe de mon père. - -Cependant, rien ne venait; il n'y avait pas à penser à gagner de -l'argent avec la musique: l'avenir le plus sombre s'ouvrait devant moi. -J'allais presque chaque jour voir le docteur Véron, chez qui -s'apprenaient toutes les nouvelles. Donizetti venait de mourir: Véron -m'offrit de faire, pour le _Constitutionnel_, une notice nécrologique -sur mon célèbre confrère: elle devait m'être payée cinquante francs: -quelle bonne fortune! - -J'avais quelquefois écrit dans des journaux de musique, mais je n'avais -jamais songé à me faire une ressource de ma plume, que je ne croyais -bonne qu'à aligner des notes. Véron fut assez bon pour me donner -quelques conseils dont j'avais grand besoin, et voulut bien me donner -temporairement le feuilleton musical du _Constitutionnel_. Chaque -feuilleton m'était payé 50 francs, et je pouvais en faire trois et -quelquefois quatre par mois: cela m'aida à vivre pendant la première -moitié de cette fatale année. - -Scribe, à qui j'allai conter ma misère, me donna _Giralda_; c'était un -beau cadeau: j'en eus bientôt terminé la musique; mais M. Perrin venait -d'être nommé directeur de l'Opéra-Comique. Enivré par l'immense succès -du _Val d'Andore_, que le premier j'avais proclamé dans mon feuilleton, -il s'imaginait (et il le croit encore) que le succès ne pouvait -s'obtenir à l'Opéra-Comique que par des pièces tristes ou dramatiques. -Giralda lui déplut complétement, et, pendant deux ans, il refusa de la -monter. Ce ne fut que dans un moment de disette et en plein été qu'il -consentit à donner l'ouvrage, qu'il ne joua que le moins possible, -persistant dans son opinion sur la valeur de la pièce, même après son -succès. - -J'avais été présenté au général Cavaignac, président de la République, -après le mois de juin. La mort d'Habeneck avait laissé vacante au -Conservatoire une place d'inspecteur de classes, rétribuée 3,000 francs. - -Je sollicitai la création d'une quatrième classe de composition -musicale. Le général, qui connaissait ma position, me l'accorda, malgré -tous les efforts qu'on fit pour l'en détourner. - -J'eus la place aux appointements de 2,400 francs. - -Avec cette somme, mon journal et l'Institut, j'avais 400 francs par -mois; je me trouvai riche et je n'ai exactement dépensé que cette somme, -jusqu'à l'extinction complète de mes dettes, extinction à laquelle je -suis parvenu en 1853. - -Il fallait me faire des droits d'auteur pour payer mes créanciers: on ne -voulait pas de _Giralda_, et je ne savais que faire. - -Mocker vint me prier de lui composer un intermède, pour jouer une seule -fois dans une représentation à son bénéfice; cela ne devait rien me -rapporter, mais c'était du travail, et pour moi le travail est un -bonheur. - -J'écrivis le _Toréador_ en six jours. Aux répétitions, l'intermède -acquit de telles proportions que la représentation de Mocker fut reculée -d'un mois. La première représentation eut lieu le jour même où eurent -lieu, à Paris, les élections qui amenèrent Eugène Sue et trois autres -députés rouges à la chambre. La consternation fut générale; je me -ressentis de cette panique: malgré le succès évident de mon opéra, pas -un éditeur ne voulait me l'acheter. - -En ne le publiant pas, je perdais la province. Un ami vint à mon secours -et me prêta 1,000 fr. Le baron Taylor venait d'organiser une loterie -d'un million au bénéfice des artistes; il fit souscrire pour dix -exemplaires au prix de 100 francs chaque, c'était encore 1,000 francs. -Le général Cavaignac me fit obtenir une souscription de pareille somme -au ministère de l'Intérieur, et avec ces 3,000 francs je pus être -moi-même mon éditeur: je ne fis pas un grand bénéfice, mais au moins je -pus m'assurer des droits d'auteur en province, ce qui était un -allégement pour mes dettes. - -Malgré le succès du _Toréador_, je dus encore attendre plus d'une année -avant qu'on consentît à jouer _Giralda_. Pour occuper mes loisirs, je -composai une grand'messe de Sainte-Cécile. Le suffrage des artistes me -consola un peu du dédain des directeurs, et même, après la réussite de -_Giralda_, j'en étais venu à un tel point de découragement et je -désespérais tellement de finir de payer mes dettes, que j'allai un jour -trouver Perrin et que je lui offris de m'acheter pendant dix ou quinze -ans pour 6,000 francs par an: je lui aurais fait autant d'ouvrages qu'il -aurait voulu et je n'en aurais pas fait ailleurs: je fus assez heureux -pour qu'il refusât ma proposition: c'était une fortune pour lui, et pour -moi un empêchement de jamais me récupérer de mes pertes. - -En 1850 je perdis ma première femme, de laquelle j'étais séparé depuis -seize ans; au commencement de 1851 j'épousai celle qui avait partagé ma -bonne et ma mauvaise fortune, et qui même lors des malheureuses affaires -de l'Opéra-National, m'avait donné tout ce qu'elle possédait, et par -conséquent l'avait perdu. - -Mon fils mourut à l'âge de vingt ans, ce fut un violent chagrin pour -moi; mais il me restait pour me consoler une charmante petite fille, mon -Angèle, dont mon illustre confrère Auber avait bien voulu être parrain. -J'eus une autre enfant, ma pauvre petite Jane, que le Ciel nous reprit -au berceau: elle avait pour parrain mon ami d'enfance, presque mon -frère, Pierre Erard, et pour marraine sa soeur, Mme Spontini. - -Au mois de novembre 1851, je fis une maladie assez grave, la même qui en -Russie avait failli m'enlever; mais j'étais entouré des mêmes soins: ma -femme, qui m'avait sauvé à Saint-Pétersbourg, et le docteur Marchal de -Calvi, qui remplaçait mon cousin, le docteur Adam: grâce à eux je revins -à la vie. - -A cette époque, Edmond Séveste était directeur de l'Opéra-National, -aujourd'hui Théâtre-Lyrique, cet établissement que j'avais fondé, qui a -été mon rêve et qui fera un jour la fortune de quelque spéculateur plus -heureux que moi. Il vint me demander de lui écrire un petit opéra en un -acte; mais me voyant au lit, il s'apprêtait à aller porter l'ouvrage à -un autre; je l'arrêtai à temps: - ---Croyez-vous, lui dis-je, parce que je suis malade, que je n'irai pas -aussi vite qu'un autre confrère bien portant? Laissez-moi la pièce et -revenez me voir dans quinze jours. - -En huit jours de temps et sans quitter le lit j'écrivis ce petit -ouvrage: c'était _la Poupée de Nuremberg_. Je me levai le huitième jour -pour l'essayer et me le jouer au piano, j'étais guéri: le travail avait -tué la maladie. - -Ed. Séveste mourut quelques jours après la visite qu'il m'avait faite, -et ne vit jamais la pièce qu'il m'avait commandée et qui ne fut jouée -que le 21 février 1852. - -Romieu, alors directeur des Beaux-Arts, m'offrit la direction du -théâtre: je la refusai: je ne suis pas fait pour faire travailler les -autres, il faut que je travaille moi-même. Je fus assez heureux pour la -faire obtenir à Jules Séveste, et je crois avoir contribué aux succès -présents de son théâtre et avoir assuré sa prospérité future. - -Pour la réouverture du théâtre en 1852, d'Ennery et Brésil avaient -proposé à Séveste un sujet indien, _Si j'étais Roi_, pièce en trois -actes qui exigeait du développement et de la mise en scène, demandant -que j'en fisse la musique. Je refusai, et je priai Séveste de faire -écrire cette partition par Clapisson dont j'aimais le talent et qui -depuis longtemps n'avait pas eu d'ouvrage représenté. Mais Clapisson -s'occupait d'une pièce en trois actes pour l'Opéra-Comique: _les -Mystères d'Udolphe_, il y comptait; il fallait faire _Si j'étais Roi_ -vivement, on était alors au 20 mai, et le théâtre devait ouvrir du 1er -au 5 septembre. Il ne voulut pas se charger de ce travail. Séveste -revint chez moi quelques jours après fort tourmenté. - ---J'ai été, me dit-il, chez tous les jeunes compositeurs qui crient tous -contre vous, prétendant que vous les empêchez d'arriver. Pas un n'a un -ouvrage terminé, et ils ne peuvent, disent-ils, en finir un pour -l'ouverture. Il me faut absolument une pièce nouvelle; je vous en -supplie, tirez-moi de là; je suis au désespoir et je ne sais que faire -si vous ne m'écrivez pas _Si j'étais Roi_. - -Il fallait opter entre la ruine du directeur et les cris de mes jeunes -confrères, qui, malgré leur refus, ne manqueraient pas de tomber sur -moi. Il n'y avait pas à hésiter, je dis donc à Séveste d'être -tranquille. - ---Mais il faut que le 15 juin on entre en répétition, me dit-il. - ---Eh bien, assemblez vos artistes pour le 15 juin: voilà huit jours que -vous perdez en courant, il faut rattraper le temps perdu. - -Effectivement, je me mis au travail le 28 mai; le 9 juin, le 1er acte -était terminé; on répétait le 15 juin, et, le 31 juillet, toute ma -partition était écrite et orchestrée. - -Pour cela, j'avais pris un congé; on répétait sans moi. - -Je fus chez de bons amis à Andresy; la campagne n'est bonne, selon moi, -que pour travailler, parce qu'on y est tranquille: là on me dressa une -petite table sous un bosquet, je m'y mettais dès le matin, et j'y -restais toute la journée, n'étant interrompu dans mon travail que par ma -petite fille Angèle qui venait m'embrasser; cela me délassait. - -Je terminai dans cette retraite mon 3ème acte et mon orchestration. - -Je quittai Andresy pour assister à la reprise du _Fidèle Berger_, un -enfant malheureux joué au commencement de janvier 1838, et tombé par une -cabale de confiseurs! Couderc l'avait joué à Bruxelles avec grand -succès; il demanda à Perrin de le monter; c'était au mois de juillet, -les confiseurs restèrent tranquilles, et la pièce fit de l'effet. - -Merci à Couderc, qui le jouait merveilleusement, de m'avoir fait revivre -cette partition qui n'était connue qu'en Allemagne. Ce fut le premier -opéra que l'on me joua à Berlin, lorsque j'y arrivai en 1840. Je fus -sensible à cette attention. - -L'année 1852 me rendit le courage que j'avais perdu depuis 1848. _La -Poupée de Nuremberg_ m'avait porté bonheur; j'écrivis pour -l'Opéra-Comique un petit acte avec Planard: _le Farfadet_, puis une -cantate de Méry, _la Fête des Arts_. - -Mme Hébert Massy venait de s'engager à la Porte-Saint-Martin, pour y -jouer un rôle dramatique chantant. - -J'écrivis pour elle plusieurs morceaux dans _la Faridondaine_, ainsi -qu'un quatuor burlesque que j'arrangeai, paroles et musique, qui eurent -un succès fou, grâce à Colbrun et à Boutin. - -Je donnai ensuite à l'Opéra, _Orfa_, ballet en deux actes pour la -Cerrito. - -Je me rappelle que le 2 décembre, pendant que l'on se battait, grâce au -coup d'Etat qui nous sauvait tous, j'étais tranquillement à mon piano, -terminant la musique du _Sourd_ ou _l'Auberge pleine_, que Perrin -m'avait commandée pour le carnaval. - -En ce moment, je viens d'accomplir ma cinquantième année; mais, grâce au -Ciel, il n'y a que mon acte de naissance qui m'en rappelle la date. - -J'ai toujours la même ardeur pour le travail, et je n'y ai pas grand -mérite, car c'est la seule chose qui me plaise. - -La perte de ma fortune ne m'a pas été très-sensible. Je n'ai connu -qu'une privation: celle de ne pouvoir plus recevoir mes amis: c'était -mon seul et mon plus grand plaisir. - -J'ai payé mes dettes, mais mon frère vient de mourir, me laissant des -affaires embarrassées, et ayant mangé de son vivant tout le bien de ma -mère qui pouvait avoir quelque valeur; je n'ai donc nul espoir de -retrouver jamais, non pas la fortune, mais même l'aisance. Je mettrai -quelque chose de côté pour ma femme et ma fille, mais ce sera bien peu. - -Je n'ai malheureusement aucune manie, je n'aime ni la campagne, ni le -jeu, ni aucune distraction. - -Le travail musical est ma seule passion et mon seul plaisir. Le jour où -le public repoussera mes oeuvres, l'ennui me tuera. - -J'envie à Auber son goût pour les chevaux, à Clapisson, sa manie de -collection d'instruments; ce sont des occupations que les années ne vous -enlèvent pas. - -C'est la fièvre de la production et du travail qui prolonge ma jeunesse -et me soutient. - -Je rends grâces à Dieu, en qui je crois fermement, des faveurs, -peut-être bien peu méritées, dont il m'a doté; puisque, malgré ma -mauvaise chance en fait d'affaires, il m'a laissé encore assez d'idées -pour écrire quelques ouvrages que je tâcherai de faire les moins mauvais -possible. - -AD. ADAM. - -1853. - - - - -LISTE COMPLÈTE DES OUVRAGES D'ADOLPHE ADAM - - - 1824. Scène d'_Agnès Sorel_ qui a obtenu une mention honorable - à l'Institut. - - 1825. _Ariane_. 2e second grand prix. - - 1826. Différents airs de Vaudeville, au théâtre du Gymnase. - - 1827. _L'Exilé_, Vaudeville. - _La Dame Jaune_, Vaudeville, - _L'Héritière et l'Orpheline_, Vaudeville. - _Perkins Warbeck_, Nouveautés. - _L'Anonyme_, Vaudeville. - _Lidda_, Vaudeville. - _Le Hussard de Felsheim_, Vaudeville. - _M. Botte_, Vaudeville. - _Le Vieux Fermier_, Vaudeville. - _Caleb_, Nouveautés. - _La Batelière de Brientz_, Gymnase. - - 1828. _Valentine_, Nouveautés. - _Guillaume Tell_, Vaudeville. - _Le Barbier châtelain_, Nouveautés. - _Les Comédiens_, Nouveautés. - - 1829. _Pierre et Catherine_, 1 acte, Opéra-Comique. - _Isaure_, Nouveautés. - _Céline_, idem. - - 1830. _Danilowa_, 3 actes, Opéra-Comique. - _Henri V_, musique arrangée, Nouveautés. - _Les Trois Catherine_, Nouveautés. - _La Chatte Blanche_, Nouveautés. - _Trois jours en une heure_, 1 acte, Opéra-Comique. - _Joséphine_, 1 acte, Opéra-Comique. - - 1831. _Le Morceau d'Ensemble_, 1 acte, Opéra-Comique. - _Le Grand Prix_, 3 actes, Opéra-Comique. - _Casimir_, 2 actes, Nouveautés. - - 1832. _The dark Diamond_, 3 actes, Londres. - _The first Campaign_, 2 actes, Londres. - - 1833. _Faust_, ballet, 3 actes, Londres. - _Le Proscrit_, 3 actes, Opéra-Comique. - _Zambular_, Nouveautés. - - 1834. _Une bonne Fortune_, 1 acte, Opéra-Comique. - _Le Chalet_, 1 acte, Opéra-Comique. - - 1835. _La Marquise_, 1 acte, Opéra-Comique. - _Micheline_, 1 acte, Opéra-Comique. - - 1836. _La Fille du Danube_, ballet, Opéra. - _Le Postillon de Longjumeau_, 3 actes, Opéra-Comique. - Messe. - - 1837. _Les Mohicans_, ballet, Opéra. - - 1838. _Le Fidèle Berger_, 3 actes, Opéra-Comique. - _Le Brasseur de Preston_, 3 actes, Opéra-Comique. - - 1839. _Régine_, 2 actes, Opéra-Comique. - _La Reine d'un jour_, 3 actes, Opéra-Comique. - - 1840. _L'Ecumeur de mer_, ballet, 3 actes, St-Pétersbourg. - _Den Hamadryaden_, ballet-opéra, 2 actes, Berlin. - _La Rose de Péronne_, 3 actes, Opéra-Comique. - - 1841. _Giselle_, ballet, 2 actes, Opéra. - _La Main de fer_, 3 actes, Opéra-Comique. - - 1842. _La Jolie Fille de Gand_, ballet, 3 actes, Opéra. - _Le Roi d'Yvetot_, 3 actes, Opéra-Comique. - - 1843. _Richard_, de Grétry, réorchestré. - _Le Déserteur_, de Monsigny, réorchestré. - _Lambert Simnel_, 3 actes, commencés par Monpou, Opéra-Comique. - - 1844. _Cagliostro_, 3 actes, Opéra-Comique. - _Richard en Palestine_, 3 actes, Opéra. - _Gulistan_, de Dalayrac, réorchestré. - _Cendrillon_, de Nicolo, réorchestré. - - 1845. _Le Diable à Quatre_, ballet, Opéra. - _The Marble Maiden_, ballet, Londres. - - 1846. _Zémire et Azor_, de Grétry, réorchestré. - - 1847. _Aline_, de Berton, réorchestré pour l'Opéra-National. - _La Bouquetière_, 1 acte, Opéra. - _Félix_, de Monsigny, réorchestré, Opéra-National. - - 1848. _Les Cinq Sens_, ballet, 3 actes, Opéra. - - 1849. _Le Fanal_, 2 actes, Opéra. - _Le Toréador_, 2 actes, Opéra-Comique. - _La Filleule des Fées_, ballet, 3 actes, Opéra. - - 1850. _Giralda_, 3 actes, Opéra-Comique. - Messe de Ste-Cécile. - - 1851. _Les Nations_, intermède chanté à l'Opéra pour la visite - des Anglais. - - 1852. _La Poupée de Nuremberg_, 1 acte, Théâtre-Lyrique. - _Le Farfadet_, 1 acte, Opéra-Comique. - _Si j'étais Roi_, 3 actes, Théâtre-Lyrique. - _La Faridondaine_, Porte-Saint-Martin. - _La Fête des Arts_, cantate, Opéra-Comique. - _Orfa_, ballet, 2 actes, Opéra. - - 1853. _Le Sourd_, 3 actes, Opéra-Comique. - _Le Roi des Halles_, 3 actes, Lyrique. - _Le Bijou Perdu_, 3 actes, Lyrique. - _Le Diable à Quatre_, de Solié, réorchestré. - - 1854. _Le Muletier de Tolède_, 3 actes, Lyrique. - _A Clichy_, 1 acte, Lyrique. - - 1855. _Victoire!_ cantate pour la prise de Sébastopol, chantée - à l'Opéra-Comique et au Théâtre-Lyrique. - _Le Houzard de Berchini_, 2 actes, Opéra-Comique. - - 1856. _Falstaff_, 1 acte, Lyrique. - _Le Corsaire_, ballet, 3 actes, Opéra. - _Mam'zelle Geneviève_, 2 actes, Lyrique. - Cantate pour la naissance du Prince Impérial, Opéra. - _Les Pantins de Violette_, 1 acte, Bouffes-Parisiens. - -Environ 150 morceaux de piano, des marches à grand orchestre, des -romances, des morceaux religieux, un _Mois de Marie_, des morceaux pour -l'orgue Alexandre. - - - - -SOUVENIRS D'UN MUSICIEN - - - - -BOÏELDIEU - - -A peine la tombe s'est-elle refermée sur les cendres d'Hérold, qu'elle -s'entr'ouvre pour engloutir le chef de notre école, ce Boïeldieu dont -chacun de nous sait les chefs-d'oeuvre, dont tout le monde à pu -apprécier l'immense talent. Certes, la perte est grande pour l'art, mais -combien ne l'est-elle pas davantage pour l'amitié! La maladie à laquelle -Boïeldieu vient de succomber l'avait fait renoncer à la composition -depuis quelques années, et il y avait peu d'espoir que sa santé se -raffermît au point de lui permettre de reprendre un travail dont la -difficulté et la fatigue ne sauraient être comprises que par les -compositeurs; mais si ses talents étaient perdus pour le public, ses -nombreux amis, sa famille, dont il était l'idole, pouvaient espérer de -jouir encore longtemps de sa société si douce, de son esprit si fin, si -délicat, de sa causerie si attachante, de cette inépuisable bonté qui -s'étendait sur tous ceux qu'il connaissait; car dans la haute position -d'artiste où son talent l'avait élevé, Boïeldieu rencontra -malheureusement plus d'un envieux, jamais un ennemi; on put bien en -vouloir à son talent, jamais à sa personne. - -La carrière artistique de Boïeldieu fut semée de peu d'incidents, ce fut -une continuité de succès qui l'amenèrent insensiblement au premier rang: -aussi sa biographie sera-t-elle fort courte, et n'offrira-t-elle, pour -ainsi dire, que les dates de ses nombreux ouvrages; mais ayant été assez -heureux pour être son élève, puis ensuite son protégé et son ami, je -pourrai donner sur son caractère privé quelques détails bien chers à -ceux qui l'ont connu, et précieux pour ceux qui n'ont pas ce bonheur. - -Adrien Boïeldieu était né à Rouen en 1775. Il reçut ses premières leçons -de musique d'un organiste de cette ville, nommé Broche. M. Boïeldieu -avait conservé beaucoup de respect pour la mémoire de son premier -maître, et n'en parlait jamais qu'avec vénération. Cependant je suis -porté à croire que la reconnaissance lui fermait la bouche sur plus d'un -détail peu favorable au vieil organiste: il passait généralement pour un -homme brutal, assez médiocre musicien, mais en revanche très-illustre -buveur; il maltraitait généralement ses élèves, et en particulier le -pauvre Boïeldieu, en qui il n'avait pas su remarquer de dispositions -pour la musique, et qui montrait au contraire une aversion assez -prononcée pour la boisson. Or, comme, dans les idées du père Broche, -l'un n'allait pas sans l'autre, il en tira une conséquence toute -naturelle: c'est qu'un homme qui ne savait pas boire ne saurait jamais -composer; aussi ne fonda-t-il pas de grandes espérances sur son élève. - -Boïeldieu ne se découragea cependant pas, et à peine âgé de dix-huit -ans, il essaya de composer un petit opéra dont un compatriote avait fait -les paroles. L'ouvrage fut représenté à Rouen avec un tel succès, que de -toutes parts, et le père Broche le premier, on conseilla au jeune -Boïeldieu d'aller présenter son ouvrage à Paris. Notre jeune musicien -partit donc, léger d'argent, riche d'espérance, avec une petite valise -où sa garde-robe tenait moins de place que sa partition, toute mince -qu'elle était. - -Il s'opérait alors une espèce de révolution musicale à Paris. Le genre -sombre était à la mode; Méhul et Cherubini étaient à la tête de cette -nouvelle école, et les beautés harmoniques qui brillaient dans leurs -ouvrages semblaient avoir aussi plus de prix auprès du public que les -simples et naïves mélodies auxquelles Grétry et Dalayrac l'avaient -habitué. Aussi ces deux derniers semblaient se donner à tâche de -rembrunir leur genre pour se mettre à la hauteur des ouvrages à la mode -alors, et Grétry n'avait écrit son _Pierre le Grand_ et son _Guillaume -Tell_, et Dalayrac sa _Camille_ et son _Montenero_, que pour lutter avec -l'_Elisa_ et la _Lodoiska_ de Cherubini, l'_Euphrosyne_ et la -_Stratonice_ de Méhul, la _Caverne_ de Lesueur, les _Rigueurs du -Cloître_ de Berton, et quelques ouvrages du même genre, d'auteurs moins -célèbres. - -Cette réaction vers la musique sévère et scientifique n'était guère -favorable au pauvre jeune homme, ignorant presque les premières règles -de l'harmonie et n'ayant pour lui que quelques idées heureuses, mais mal -écrites et délayées dans une orchestration mesquine. Quinze ans plus -tôt, son ouvrage eût été de mode à Paris, comme il l'avait été à Rouen; -mais alors les partitions ne faisaient pas leur tour de France aussi -vite qu'à présent, et les troupes de province, qui exécutaient fort bien -les ouvrages peu compliqués de musique de Grétry et de Monsigny, -n'étaient guère en état de servir d'interprètes aux mâles accents de -Méhul et de Cherubini. - -Il fallait donc que le jeune Rouennais se fît une nouvelle éducation -musicale. Mais où la prendre, où la trouver? Le Conservatoire n'existait -pas alors; et d'ailleurs, avant tout, il fallait vivre. Boïeldieu se mit -à user de la plus médiocre ressource que puisse employer un musicien: il -se résigna à accorder des pianos; et si, sur son mince salaire, il -pouvait économiser une pièce de trente sous, il se hâtait de la porter -au théâtre pour entendre ces chefs-d'oeuvre qu'il devait égaler un jour, -mais où il désespérait alors de pouvoir jamais atteindre. - -Cependant sa jolie figure, cet air de bonne compagnie qu'il posséda -toujours, l'avaient fait remarquer. La maison Erard était alors le -rendez-vous de tout ce qu'il y avait d'artistes distingués à Paris, et -Boïeldieu sut y trouver accès, malgré sa position peu avantageuse. Il -trouva quelques paroles de romance, et la musique délicieuse qu'il y -adapta lui valut de grands succès dans le monde: ce n'était plus comme -accordeur, mais bien comme professeur de piano qu'il s'ouvrait l'entrée -des meilleures maisons; à ses romances succédèrent des duos de piano et -de harpe, qui n'eurent pas moins de succès; puis enfin, on lui confia un -poëme: c'était _Zoraïme et Zulnare_. La musique en fut composée en peu -de temps; mais aucune considération ne put déterminer l'un des deux -théâtres lyriques de cette époque à mettre en répétition un opéra en -trois actes d'un jeune inconnu. Il fallut auparavant qu'il s'essayât -dans des ouvrages en un acte, et son premier opéra joué fut _la Famille -Suisse_; _Zoraïme et Zulnare_ vint ensuite; puis _Montbreuil et -Nerville_, _la Dot de Suzette_, _les Méprises Espagnoles_, _Beniowski_, -où l'on remarque des choeurs d'une vigueur et d'une énergie dont on ne -l'aurait pas cru capable jusque là; _le Calife_, cet ouvrage de jet si -riche, de mélodies originales, de motifs gracieux. Cet opéra fut composé -d'une singulière manière. - -Boïeldieu avait été nommé professeur de piano au Conservatoire; c'est -pendant qu'il donnait ses leçons, entouré d'élèves qui étudiaient leurs -morceaux, que sur un coin de l'instrument il enfantait et écrivait ses -airs si gracieux qui, tous, sont devenus populaires, et que trente -années d'intervalle (et c'est plus d'un siècle en musique) n'ont pu -faire vieillir. L'immense succès qu'obtint _le Calife_ fut loin de -produire chez Boïeldieu l'effet qu'en aurait éprouvé tout artiste moins -consciencieux. C'est alors qu'il sentit tout ce qui manquait encore à -son talent; il comprit que, quels que soient les dons que la nature vous -ait prodigués, il est encore dans la science des ressources dont le -génie doit profiter: il obtint de Cherubini de recevoir des leçons de -cet habile théoricien, et nul exemple de modestie ne peut être proposé -plus efficacement aux jeunes artistes, que l'amour-propre aveugle trop -souvent, que celui de l'auteur du _Calife_ et de _Beniowski_ venant -avouer son ignorance à l'auteur des _Deux Journées_ et se soumettant -sous ses yeux à l'apprentissage d'un écolier. - -Le fruit de ces précieuses leçons ne se fit pas attendre: le premier -ouvrage que donna Boïeldieu, après les avoir reçues, fut _Ma tante -Aurore_. Il avait fait un pas immense dans l'art d'orchestrer et de -disposer l'harmonie; on en peut trouver la preuve dans la suave -introduction de l'ouverture, où les violoncelles sont si habilement -disposés; dans le dessin des accompagnements du premier duo, dans -l'harmonieuse instrumentation des couplets: «Non, ma nièce, vous n'aimez -pas,» etc. - -Aucune qualité ne manquait alors au talent de Boïeldieu: moins profond -peut-être que quelques-uns de ses rivaux, il était aussi dramatique et -souvent plus gracieux. C'est alors que la place de maître de chapelle de -l'empereur de Russie lui fut proposée. Les avantages attachés à cette -place étaient trop grands pour ne pas séduire Boïeldieu, qui, quoique -brillant au premier rang à Paris, trouvait des concurrents redoutables -dans des confrères tels que Grétry, Dalayrac, Berton, Méhul, Cherubini, -Kreutzer, etc. Des chagrins domestiques contribuèrent aussi à lui faire -entreprendre ce voyage; et jusqu'en 1811 qu'il revint à Paris, il resta -à Saint-Pétersbourg, honoré de l'admiration et même de l'amitié de toute -la famille impériale. Il y fit la musique de plusieurs opéras, entre -autres _Télémaque_ et _Aline reine de Golconde_: ces deux ouvrages, -joués à Paris avec la musique de MM. Lesueur et Berton, n'ont pas été -entièrement perdus pour nous; Boïeldieu y a souvent puisé des morceaux -qu'il a intercalés dans les ouvrages qu'il a donnés depuis son retour en -France. Les deux premiers qu'il fit représenter furent _Rien de trop_ et -_la jeune Femme colère_, composés tous deux en Russie; ils furent -bientôt suivis de _Jean de Paris_, _la Fête du village voisin_, _le -nouveau Seigneur_, _Charles de France_ (à l'occasion du mariage du duc -de Berry) en société avec Hérold, dont il favorisa ainsi le début dans -la carrière qu'il devait illustrer, et à laquelle il a été enlevé si -jeune. - -En 1817, Boïeldieu fut appelé à remplacer Méhul à l'Institut. Le premier -ouvrage qu'il donna après sa nomination fut _le Chaperon_. On dit de cet -opéra que c'était son discours de réception. Mais le travail avait déjà -épuisé les forces de Boïeldieu. Une terrible maladie le mit aux portes -du tombeau, et ce ne fut plus qu'à de longs intervalles qu'il put faire -résonner sa lyre. _Les Voitures versées_, _la Dame Blanche_ et _les Deux -Nuits_ furent ses trois derniers ouvrages. La santé de Boïeldieu dépérit -de plus en plus depuis son dernier opéra. C'est en vain qu'il voyagea, -allant partout chercher un remède à ses maux. Une extinction de voix qui -s'était emparée de lui, il y a un an, ne le quitta que pour faire place -à une sciatique aiguë qui lui fit endurer des douleurs inouïes: il crut -que des eaux, dont il avait déjà éprouvé de salutaires effets, lui -apporteraient quelque soulagement; mais l'effet fut loin de répondre à -son attente; on le transporta presque mourant à Bordeaux et de là à -Jarcy, où il vient de s'éteindre dans les bras de sa femme et de son -fils, dont il était l'idole. - -Le talent de Boïeldieu, si universellement reconnu aujourd'hui, ne fut -pas toujours apprécié à sa juste valeur: longtemps on s'obstina à ne -voir en lui qu'un homme ordinaire, qui avait quelques jolies idées; et -cependant, que de qualités brillantes dans sa manière! Qui croirait, en -entendant _la Dame blanche_, que ce soit l'oeuvre d'un homme de -cinquante ans? qui croirait, en entendant cet orchestre si nourri, si -riche d'effets d'harmonie, que cet opéra soit sorti de la même plume qui -a tracé les accompagnements mesquins de _Zoraïme et Zulnare_ trente ans -auparavant? Boïeldieu sut toujours marcher avec le siècle; sa musique -fut toujours celle du temps où il l'écrivait, et lorsque, l'année -passée, tous les compositeurs de Paris se réunirent pour écrire des -galops pour l'opéra, quel fut le meilleur, le plus riche -d'instrumentation, si ce n'est celui de Boïeldieu? - -C'est peut-être grâce à cette faculté de suivre si bien les progrès de -la musique, qui n'est que l'art d'en varier la forme, que Boïeldieu -savait apprécier tous les compositeurs, de quelque époque qu'ils -fussent. Il était enthousiaste de Gluck et de Grétry, ce qui ne -l'empêchait pas d'être admirateur passionné de Mozart et de Rossini. -Jamais aucun préjugé d'école n'influait sur son jugement. Lorsqu'on créa -la classe de composition de Boïeldieu, les premiers élèves qui y furent -admis avaient déjà reçu les impressions de coterie du Conservatoire. -Ainsi Grétry n'était pour eux qu'une perruque, et Rossini qu'un faiseur -de contredanses. Quelle ne fut pas leur surprise de reconnaître que -celui qui devait leur enseigner la composition professait la plus haute -admiration pour ces deux hommes de génie, que nous étions bien loin de -regarder comme tels! Il paraîtra sans doute surprenant aujourd'hui, en -1834, qu'un musicien ait été obligé d'apprendre à ses élèves que Rossini -était un grand génie, mais il faut se reporter à l'époque dont je parle: -on ne parlait alors, au Conservatoire, que des _Turlututu_ de Rossini; -on riait à gorge déployée de ses crescendo et de ses triolets, en -tierces dans les violons: il fallait alors, non-seulement de la -conscience, mais encore du courage à un compositeur français, pour se -mettre en hostilité avec ses confrères en rendant justice à l'immense -génie de Rossini, dont on ne connaissait encore, en France, que deux ou -trois partitions. Sitôt qu'il en paraissait une nouvelle, Boïeldieu -convoquait toute sa classe; l'un de nous se mettait au piano, et on -exécutait d'un bout à l'autre le nouveau chef-d'oeuvre, tandis que notre -professeur nous en faisait remarquer les légères taches et les -nombreuses beautés. «Mes enfants, nous disait-il ensuite, voici la -meilleure leçon que je puisse vous donner: il faut, avant tout, étudier -les auteurs qui ont du chant, et on ne reprochera pas à celui-là d'en -manquer.» - -Ce que Boïeldieu aimait le moins, c'était la musique contournée et -manquant de mélodie. - -Quoiqu'il ne soit peut-être pas convenable de me citer dans cette -notice, je ne puis résister au désir de raconter la première leçon de -composition qu'il me donna, parce qu'elle peint la manière de l'homme et -sa perspicacité à découvrir une mauvaise tendance chez l'élève, et son -habileté à en changer les mauvaises dispositions. Quand j'eus le bonheur -d'être admis dans la classe de Boïeldieu, j'étais un peu comme tous les -jeunes gens qui commencent à s'occuper de composition; la forme était -tout pour moi, et le fond fort peu de chose. J'avais une grande estime -pour les modulations et les transitions baroques, et un souverain mépris -pour la mélodie, dont je ne concevais même pas qu'on se servît. Un de -mes amis m'avait une fois mené aux Bouffes, où l'on jouait le _Barbier_ -de Rossini, et je m'étais sauvé après le premier acte, furieux contre ce -sot public qui accordait ses applaudissements à de telles misères. - -Je fais ici ma confession, voilà comme je pensais quand j'entrai chez M. -Boïeldieu. Il me demanda de lui donner un échantillon de mon -savoir-faire, et, deux jours après, je lui portai un morceau stupide, où -il n'y avait ni chant, ni rhythme, ni carrure, mais en revanche, force -dièzes et bémols, et pas deux mesures de suite dans le même ton. Je -croyais avoir fait un chef-d'oeuvre. - ---Mon bon ami, me dit M. Boïeldieu, quand il eut examiné mon papier de -musique, qu'est-ce que cela veut dire? - -L'indignation me saisit. - ---Comment, Monsieur, lui répliquai-je, vous ne voyez pas ces -modulations, ces transitions enharmoniques, etc. - ---Si fait, vraiment, reprit-il, j'y vois fort bien tout cela; mais les -choses essentielles, la tonalité et un motif? Allez-vous-en à votre -piano, faites-moi une petite leçon de solfége à deux ou trois parties, -d'une vingtaine de mesures, et sans moduler surtout, et vous -m'apporterez cela dans huit jours. - ---Mais je vais vous faire cela tout de suite, m'écriai-je. - ---Non, me répondit-il, il faut tâcher que cela ne soit pas trop plat, et -huit jours ne vous seront pas de trop. - -Je retournai chez moi, et, riant d'une telle besogne, je voulus me -mettre à l'oeuvre; mais dans l'habitude que j'avais de tendre mon -imagination vers un tout autre but, je ne pouvais pas trouver une idée -mélodique. Au bout de huit jours j'apportai ma vocalise qui était bien -faible. - ---A la bonne heure, me dit Boïeldieu, au moins cela a forme humaine, -mais il y manque bien des choses; nous ferons encore ce travail-là -pendant quelque temps. - -Il ne me fit faire autre chose pendant trois ans; puis il me dit: - ---Maintenant vous avez peu de chose à apprendre; étudiez l'orchestration -et les effets de scène, et vous irez. - -Trois mois après il me fit concourir à l'Institut sans trop de -désavantage. - -Le long intervalle que M. Boïeldieu mit entre ses derniers ouvrages fait -qu'on lui a souvent reproché de manquer de facilité. C'est l'erreur la -plus grande. Il concevait très-facilement, mais n'était jamais content -de ce qu'il faisait. Il écrivait quelquefois jusqu'à six versions -différentes d'un morceau avant d'en trouver une à laquelle il s'arrêtât, -et quand il mettait au jour un opéra, on pouvait parier qu'on trouverait -la matière de cinq ou six ouvrages de même dimension dans son panier de -rebut. - -M. Boïeldieu rendait justice à tous ses confrères, et paraissait -souffrir quand on n'agissait pas comme lui. Quand il reçut la décoration -de la Légion-d'Honneur, il parut vivement contrarié que M. Catel ne -l'eût pas obtenue en même temps que lui; il se mit alors à faire pour -son confrère toutes les démarches qu'il n'avait pas voulu faire pour -lui-même, et il vint à bout de réussir. Ce fut une véritable -satisfaction pour lui. Catel n'était point ambitieux de cette -distinction, et ne s'en montra pas fort reconnaissant: - ---C'est un mauvais service que vous m'avez rendu, dit-il à M. Boïeldieu; -on ne saura plus comment me distinguer à l'Institut: j'étais le seul qui -ne l'eût pas, et quand on voulait me désigner à quelqu'un qui ne me -connaissait pas, on lui disait: «Tenez, M. Catel, c'est ce monsieur -là-bas, celui qui n'a pas la croix d'Honneur.» Maintenant je serai perdu -dans la foule. - ---Eh bien! lui répondit Boïeldieu, portez-la par amitié pour moi. Je -n'osais plus sortir avec vous: j'étais trop humilié lorsqu'on nous -rencontrait ensemble, et qu'on voyait que l'homme de mérite ne portait -pas la croix que j'avais. - -Je pourrais citer mille traits charmants d'esprit et de bonté dont M. -Boïeldieu donnait la preuve chaque jour: mais il faudrait pour cela -outre-passer de beaucoup les bornes de cette notice, et je ne puis me -décider à faire un volume. - -Si les amis de Boïeldieu, si sa famille désolée déplorent amèrement une -perte si cruelle, il est encore quelqu'un dont la douleur doit être bien -profonde, c'est celui qui essaie ici de rendre un dernier hommage à la -mémoire d'un maître chéri, qui ne s'est pas contenté de lui prodiguer -les soins et les conseils qu'il devait à ses élèves. La bonté toute -paternelle de Boïeldieu a guidé mes premiers pas dans la carrière où -j'essaie de si loin de marcher sur ses traces, et je perds en lui plus -qu'un maître. Si ses ouvrages me restent comme modèle, où retrouverai-je -ces conseils si utiles, cette amitié si vraie, si sentie, qui ne m'avait -jamais manqué? Oui, je le répète, la perte est grande pour l'art, mais -elle est irréparable pour les jeunes artistes, car ils étaient aussi de -la famille de Boïeldieu, et rien ne peut rendre un père à ses enfants. - - - - -LE CLAVECIN DE MARIE-ANTOINETTE - - -C'était un bel et noble instrument que ce superbe clavecin, lorsqu'il -passa de l'atelier dans la royale demeure pour laquelle il avait été -fabriqué. Il avait trois claviers de quatre octaves et demi, avec de -belles touches en ivoire et en ébène; il avait plusieurs jeux qui en -modifiaient le son à volonté. Comme il résonnait dans sa superbe -enveloppe de laque dorée! Comme il paraissait fier des riches peintures -dont il était orné! Le plus magnifique instrument sorti des mains -habiles d'Erard ou de Pleyel ne recevra d'autres ornements que ceux que -pourront fournir l'ébéniste ou le doreur sur cuivre. Alors, les artistes -les plus célèbres, Boucher, Vanloo ne dédaignaient pas de couvrir de -peintures les parois intérieures d'un instrument de musique, et l'on -voit souvent, dans les cabinets des amateurs, des peintures sur bois qui -ont survécu au meuble dont elles faisaient partie, et dont elles -formaient quelquefois la plus grande valeur. - -Ce n'est pas qu'alors il n'y eût déjà des pianos à Paris; mais ces -instruments, presque dans l'enfance à cette époque, appartenaient la -plupart à des artistes de profession, et n'étaient pour les amateurs -qu'un objet de curiosité et jamais de luxe. Le clavecin profitait des -derniers jours de sa gloire, et semblait regarder avec dédain l'humble -rival qui, encore réduit à sa forme mesquine et carrée, devait un jour -le détrôner entièrement. - -C'était donc un clavecin qu'on avait fait faire pour Madame la Dauphine: -elle était allemande, on la savait musicienne et on lui donna -l'instrument le plus parfait que l'on pût fabriquer. Pauvre beau -clavecin! tu existes encore, mais non plus dans le palais d'un roi; si -de temps en temps tu fais résonner tes sons aigres et criards, que l'on -trouvait si pleins et si beaux dans ton jeune temps, c'est la main -débile d'un vieillard qui t'anime, toi qui devais ne servir qu'aux -plaisirs d'une reine! et cependant plus d'une main habile s'est promenée -sur tes touches délabrées! A peine peux-tu exhaler de maigres sons, mais -si tu pouvais parler, nous redire le temps de ta gloire, alors que -Gluck, l'immortel Gluck, que protégeait ta royale maîtresse, vint à la -cour de son ancienne écolière, tu pourrais raconter les ricanements de -cette troupe dorée d'inutiles de Versailles en voyant que la jeune reine -honorait un simple musicien plus peut-être qu'un des leurs. Te -rappelles-tu la première entrevue du grand homme et de la jeune reine? -lorsqu'on annonça M. le chevalier Gluck, la reine se précipita vers le -compositeur en s'écriant: - ---Ah! c'est vous, c'est donc vous, mon cher maître! - -Et le bon gros Allemand de sourire, et reconnaissant à peine l'élève -qu'il avait quittée enfant: - ---Oh! Madame, dit-il avec son accent tudesque, que Votre Majesté est -devenue grossière depuis que je l'ai vue? - -A la franchise de ce germanisme (la reine était effectivement -engraissée), le flegme des courtisans ne put y tenir, l'étiquette fut un -moment oubliée, on osa rire; la reine partagea la gaîté générale; mais -bientôt voyant la confusion du pauvre compositeur, qui ne se doutait -seulement pas qu'il eût dit une sottise, et qui cherchait partout qui -pouvait faire naître ce fou rire. - ---Messieurs, dit-elle avec cette grâce enchanteresse qui ne la quitta -jamais, vous serez sans doute charmés de faire connaissance avec un de -mes compatriotes, dont l'Allemagne s'honore à juste titre. Il parle -très-mal français, il est vrai, mais il possède un langage bien -autrement éloquent, et que l'on comprend dans tous les pays. Allons, mon -bon maître, ajouta-t-elle en conduisant le musicien au clavecin, un -petit souvenir de Vienne. - -Gluck comprit alors qu'il avait une revanche à prendre; ses yeux -s'animèrent de ce feu de génie qui le possédait si souvent; il lança un -regard sur le groupe des courtisans, puis laissa ses doigts courir sur -l'instrument. - -C'était d'abord quelque chose de vague et dont il était difficile de se -rendre compte: on remarquait parmi ses accords heurtés cent mélodies sur -le point de naître et interrompues tout d'un coup par une nouvelle idée. -Peu à peu tout s'éclaircit, le visage de Gluck rayonnait d'un feu divin, -il ne voyait plus où il était, il avait commencé devant la reine, il -continuait comme chez lui, un mouvement de valse de ce rhythme vigoureux -qui n'appartient qu'aux Allemands, se fit bientôt entendre. La reine -avait peine à contenir deux larmes qui roulaient dans ses beaux yeux, -car avant tout elle tenait à paraître française de coeur, elle savait -qu'on l'avait surnommée l'Autrichienne, et elle aurait voulu oublier son -pays. Elle aurait cependant pu pleurer en liberté: on ne l'aurait pas -remarquée. L'attention des ducs, marquis et autres assistants était tout -absorbée par ces accords sublimes, dont la pâle musique française, la -seule qu'ils eussent entendue jusque là, ne leur avait jamais donné -l'idée; ils comprenaient un art pour la première fois. - -Leur extase durait encore et Gluck ne jouait plus. De grosses gouttes de -sueur coulaient sur son large front; il semblait sortir d'un songe -pénible. Il fut quelques instants à se remettre. - -La reine le remercia en lui disant bien bas, dans sa langue maternelle: - ---Merci, merci, mon bon maître. Oh! vous êtes bien vengé. Puis le bon -Allemand se retira et les grands seigneurs s'inclinèrent quand il passa -près d'eux; la noblesse crut cette fois ne pas déroger en rendant -hommage au génie puissant qui venait de se révéler à elle. - -Que d'autres scènes, bien autrement intéressantes, nous feraient -connaître le vieux clavecin. Comme il nous les raconterait bien mieux -que je ne puis le faire, moi, chétif, qui grâce au Ciel, ne suis pas -d'âge à avoir vu toutes ces merveilles. Mais j'ai vu le clavecin, et il -y a de cela peu de jours, et je dois vous raconter maintenant comment et -où j'ai retrouvé ce débris de notre ancienne monarchie. - -J'allai dernièrement à l'hôtel des Invalides rendre visite à un ami, un -ancien officier supérieur que j'avais perdu de vue depuis longtemps. -Après avoir causé de la pluie et du beau temps, matières fort -intéressantes pour un invalide, des spectacles que l'on donne à l'Odéon, -ce qui met en grande joie les paisibles habitants de l'hôtel, nous -vînmes à parler musique. Mon ami m'apprit que plusieurs dames -musiciennes étaient leurs commensales, et que même quelques officiers -pratiquaient cet art avec quelque distinction. Nous avons entr'autres, -ajouta-t-il, un de nos camarades qui possède un magnifique clavecin, -auquel il paraît tenir singulièrement, et dont il touche fort souvent à -notre grand plaisir. Sur ma demande, on m'introduisit chez l'amateur de -cet instrument suranné; il me fit remarquer tous les détails de son -clavecin. J'admirai sa parfaite conservation, la laque noire brillante à -filets d'or, et surtout les peintures, qui me parurent d'un grand prix. -Le vieil officier me pria de l'essayer, ce que je fis, et jugeant sans -doute à ma figure que je n'étais pas très-enthousiasmé du son peu -harmonieux que font les bouts de plume en accrochant la corde: - ---Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a un bien beau son? me dit-il. - ---Oui, repris-je, fort beau pour un clavecin; mais le plus mauvais piano -vaut mieux que cela. - ---Ah! Monsieur, me répondit-il, il n'y a pas de piano ou d'instrument au -monde qui puisse me faire autant de plaisir que ce vieux clavecin. C'est -que nous sommes presque du même âge, et puis il me rappelle tant de -souvenirs! Et le bon vieillard paraissait attendri en me disant ces -derniers mots. Ma curiosité fut vivement excitée, et je ne pus -m'empêcher de lui exprimer le désir de la voir satisfaite. - -L'ancien officier accéda sans peine à ma demande, qui parut au contraire -lui faire plaisir. Je prêtai l'oreille pendant que mon ami, qui, -probablement, avait entendu l'histoire plus d'une fois, se hâtait de -regagner sa chambre, bien convaincu qu'il serait encore obligé de la -subir en plus d'une occasion. De même que les contes de fée commencent -toujours par: Il y avait une fois, de même les histoires de vieillards -ne manquent jamais de débuter par: avant la Révolution; c'est en effet, -de cette manière que commença la narration. - ---Avant la Révolution, Monsieur, j'avais l'honneur d'être accordeur de -la reine et des premières maisons de la cour. C'était alors une -profession très-lucrative! C'était une autre affaire d'accorder un grand -clavecin dont les claviers avaient chacun des cordes différentes et dont -plusieurs jeux avaient même des rangées de cordes respectives, que -d'accorder vos misérables pianos à trois et à deux cordes; on dit même -qu'on en fait maintenant à une corde, ce qui est le comble de l'absurde. -Aussi l'art de l'accordeur n'est plus qu'un métier, et voilà pourquoi -tant de gens s'en mêlent. J'exerçai honorablement ma profession jusqu'à -l'époque de la tourmente révolutionnaire. On a plaint bien des gens, -Monsieur; mais on n'a pas assez plaint les pauvres accordeurs. Tout nous -abandonnait en même temps, les grands seigneurs se sauvaient avec un -dévouement rare, et il en est bien peu qui aient songé à s'acquitter -avec nous avant leur départ. Ils comptaient tous revenir bientôt pour -châtier cette canaille, comme ils l'appelaient; mais la canaille -saisissait leurs biens; les enrichis achetaient bien les clavecins, mais -c'étaient des meubles et non des instruments pour eux, et l'accordeur -n'y avait jamais à faire. Je traînai péniblement mon existence jusqu'au -10 août. - -Cette fatale époque ne sortira jamais de ma mémoire. J'entends dire -qu'après le massacre des Suisses, le peuple s'était répandu dans le -château des Tuileries et brisait tout ce qui se rencontrait sur son -passage. Je voulus jeter un dernier coup d'oeil sur ces appartements, où -j'avais été appelé si souvent avant qu'ils ne fussent dépouillés de leur -magnificence. Je me rendis donc au château, et je fus porté par la foule -jusqu'à la chambre de la reine. Ah! Monsieur, quel spectacle! Tout était -saccagé, brisé; un seul objet était encore intact, c'était le clavecin; -mais un homme hideux était monté dessus, il haranguait la multitude, et -autant que je pus entendre, au milieu du tumulte, il proposait de jeter -mon pauvre clavecin par la fenêtre. J'étais tout tremblant dans un coin, -abîmé, anéanti; l'orateur saute en bas de son piédestal, trente mains -vigoureuses s'emparent de l'instrument, la queue est déjà hors du -balcon; il va aller faire un tour de jardin, quand tout à coup une voix -jeune et claire se fait entendre: Arrêtez! arrêtez! - -On s'arrête en effet. Le clavecin reste suspendu sur le bord de l'abîme, -et l'orateur s'avance. C'était un tout jeune homme, en uniforme de garde -national. Sa figure enjouée, franche et spirituelle en même temps, -prévenait en sa faveur. - ---Citoyens, qu'allez-vous faire? leur dit-il, pourquoi briser cet -instrument? Ignorez-vous donc le pouvoir de la musique? N'avez-vous pas -souvent marché en entonnant la _Marseillaise_? L'effet en serait encore -plus merveilleux avec accompagnement. Au lieu de briser cet innocent -instrument, laissez-moi vous régaler d'un petit air patriotique. - -Cette courte harangue, débitée moitié sérieusement, moitié en riant, -produisit un effet analogue sur l'assemblée. Quelques-uns hésitaient, -d'autres persistaient dans leurs projets de destruction. Mon jeune homme -s'élance vers ceux qui tenaient la tête de l'instrument: - ---Ouvrez-moi cela, dit-il d'un ton d'autorité. - -On obéit, et sur-le-champ il leur joue la ritournelle de la -_Marseillaise_, que tous les spectateurs reprennent en choeur. Après le -chant vient la danse; c'est dans l'ordre. Après la _Marseillaise_ il -fallut jouer la _Carmagnole_, puis _Ça ira_, puis, _Madam' Véto_, etc., -etc. Tout cela me saignait le coeur, Monsieur. La _Carmagnole_ sur le -clavecin de la reine!... Toute cette foule me faisait mal à voir. Quand -on eut bien dansé, on ne songea plus à briser l'instrument; on se retira -gaîment, si toutefois on peut nommer cette joie féroce de la gaîté; et -je me trouvais seul dans la chambre. Je m'approchai de mon cher clavecin -qui venait d'être si miraculeusement sauvé; je voulus le purifier, et je -me mis à jouer ce beau coeur d'_Iphigénie_ de Gluck: _Que de grâces, que -que de majesté!_ que la galanterie du public, quelques années -auparavant, adressait toujours à la reine. - -A peine avais je commencé les premières mesures, que je me sens arraché -du clavier. C'était mon jeune garde national. - ---Êtes-vous fou? me dit-il, avez-vous envie de vous faire massacrer? Il -n'en faudrait pas tant. Je me suis échappé à l'ovation de ces -misérables, je voulais voir s'il n'y aurait pas moyen de sauver cet -instrument. - ---Vous êtes donc accordeur aussi? lui dis-je. - ---Pas le moins du monde, je ne suis qu'un simple amateur, mais j'aurais -été désolé de voir détruire inutilement un si beau meuble. - -Il appelait cela un meuble! Enfin, n'importe: il l'avait sauvé, c'était -l'essentiel. Nous cherchâmes en vain les moyens de préserver plus -longtemps mon pauvre clavecin. - ---Monsieur, me dit tout d'un coup le jeune homme, je crains qu'il ne -fasse pas longtemps bon pour vous en ces lieux. Grâce à mon uniforme je -ne crains rien, mais vous n'avez pas un costume à l'ordre du jour (il -avait raison, j'étais à peu près propre), d'un moment à l'autre vous -pouvez être arrêté, suspecté, interrogé; le mieux est de vous esquiver -jusque chez vous. Le clavecin deviendra ce qu'il pourra, songez d'abord -à vous. Il dit, me pousse hors de la chambre, ferme la porte et jette la -clef par une fenêtre. - ---Monsieur, de grâce, lui dis-je, que je connaisse au moins le sauveur -du clavecin de la reine. Votre nom? - ---Singier. Le vôtre? - ---Doublet, accordeur de la reine. - -Il me ferme la bouche d'une main, me tend l'autre et s'esquive. - -Le lendemain de cette fatale journée j'allai m'engager; la carrière des -armes me fut plus favorable que ma première profession. J'obtins -rapidement de l'avancement, et j'étais parvenu au grade de chef de -bataillon à l'époque de la Restauration. - -Je jugeai qu'il ne faisait pas meilleur pour les militaires en 1814 que -pour les accordeurs en 1792, je sollicitai ma retraite et j'obtins -d'entrer aux Invalides. Le hasard me fit assister à la vente du mobilier -de la reine Hortense. Jugez, Monsieur, quelle fut ma joie, en -reconnaissant mon vieux compagnon, mon pauvre clavecin! Depuis que j'en -ai fait l'acquisition, il m'a consolé de tous mes chagrins. Mais je me -fais vieux; que deviendra-t-il après moi? Il n'a jamais habité que des -palais ou des hôtels, sera-t-il destiné à être dépecé et vendu pièce à -pièce par un brocanteur? C'est un cruel chagrin pour mes vieux jours. - ---Mais, Monsieur, lui dis-je, n'avez-vous jamais revu votre jeune garde -national? - ---Si fait vraiment; je l'ai retrouvé presque en même temps que mon -clavecin. Nous étions partis du même point, mais nous avons choisi deux -carrières bien différentes. Je me suis fait militaire, j'y ai gagné les -Invalides. Il s'est fait directeur de spectacles, et il y a gagné -quarante mille livres de rente. - -M. Singier est peut-être, du reste, le seul directeur qui ait fait sa -fortune, en se faisant toujours aimer des administrés qui l'aidaient à -s'enrichir. Vous voyez bien, Monsieur, que mon clavecin porte bonheur. - -Ici mon vieil officier s'arrêta, je le remerciai de sa courtoisie; il -m'accorda la permission de venir le revoir et même de lui amener -quelques vrais amateurs pour visiter son instrument. Lecteurs, si vous -voulez faire connaissance avec le clavecin de Marie-Antoinette, allez à -l'hôtel des Invalides, demandez M. le chef de bataillon Doublet, et -l'heureux possesseur de ce précieux morceau se fera sans doute un -plaisir de vous le laisser admirer, peut-être même consentirait-il à -s'en défaire; mais, je vous en préviens, ce ne serait qu'en faveur d'un -véritable amateur. - - - - -HÉROLD - - -Un an s'est écoulé depuis qu'une mort prématurée a enlevé aux amateurs -de musique un compositeur qui faisait leurs délices, à l'Opéra-Comique -un de ses plus fermes soutiens, et à la France une de ses gloires. Le 19 -janvier 1833, Hérold a cessé de vivre, en nous léguant pour dernier -héritage le plus heureux, sinon le meilleur de ses ouvrages, le _Pré aux -Clercs_, que le public a été applaudir plus de cent fois, et qu'on -entendra encore longtemps avec un plaisir d'autant plus vif qu'il n'est -pas exempt de regret, et que le nombre des ouvrages d'Hérold restés au -répertoire est plus restreint. - -Nous allons essayer, dans une courte notice, de faire connaître à nos -lecteurs la vie et les ouvrages de cet habile musicien, dont la perte -nous fut doublement douloureuse, comme artiste et comme ami. - -HÉROLD (Jean-Louis-Ferdinand) naquit à Paris en 1790. Son père, allemand -de naissance, était un professeur de piano de quelque réputation; il a -laissé un seul oeuvre de musique, gravé à Paris. Il mourut d'une maladie -de poitrine, laissant une veuve dans un état de fortune médiocre, mais -au moins à l'abri du besoin, et un fils en bas âge. Le jeune Hérold, -l'idole de sa mère, qui jeune et jolie, refusa constamment de contracter -une nouvelle union, voulant consacrer toute son existence à son fils, -fut l'objet de la sollicitude de tous les amis de son père. M. Adam, qui -était son parrain, reporta sur l'enfant toute l'amitié qu'il avait eue -pour Hérold le père, son compatriote et son confrère; Kreutzer voulut -également l'avoir pour élève, et c'est sous ces deux grands professeurs -que le jeune Hérold apprit le piano et le violon. Il fit ses études chez -M. Hix. Une observation assez singulière, est que de cette institution, -où l'éducation n'avait certainement rien de musical, soient sortis -quatre lauréats de l'Institut pour le prix de composition, Chélard, -Hérold, Hip. de Font-Michel et A. Adam. - -Hérold entra ensuite au Conservatoire dans la classe de M. Adam et -remporta bientôt le premier prix de piano. Pour concourir il exécuta une -sonate de sa composition; c'est la seule fois que ce cas se soit -présenté. Il n'avait alors guère plus de seize ans. S'il eût embrassé -cette carrière, il serait devenu un pianiste des plus distingués; il -avait une facilité et une pureté d'exécution très-remarquables, et, -quoiqu'il eût depuis bien longtemps renoncé à s'exercer, on rencontre -dans ses ouvrages de piano des traits d'une extrême élégance, et qui -décèlent combien il connaissait les ressources de cet instrument. Mais -cette gloire ne lui suffisait pas, c'est à être compositeur qu'il -aspirait. - -Il prit des leçons de Méhul, et concourut à l'Institut. Le sujet de la -scène était Mme de Lavallière, que Louis XIV veut enlever du couvent où -elle s'est retirée. Les concurrents avaient trois semaines pour composer -leur musique. La mère d'Hérold va pour le visiter à l'Institut, six -jours après son entrée en loge; elle le trouve jouant à la balle dans la -cour; sa tâche était terminée. Quelques instances qu'on lui fît, il ne -voulut pas rester un jour de plus. - ---J'ai été enfermé assez longtemps quand j'étais en pension, dit-il, à -présent je veux respirer le grand air. - -Il eut le premier grand prix, qu'il partagea avec M. Cazot. - -Une des plus utiles prérogatives attachées au prix de Rome, était de -vous arracher à cette funeste conscription qui décimait si cruellement -nos familles à cette époque, que tant de gens font semblant de -regretter. Hérold, âgé de moins de vingt ans, dut à ses succès d'éviter -d'aller porter le mousquet sur les bords glacés de la Néva. Il partit -pour Rome, où il ne séjourna que peu de temps; il vint ensuite s'établir -à Naples. M. Adam, qui à Paris avait donné des leçons aux enfants du roi -de Naples, fit obtenir à Hérold la place de professeur de piano des -jeunes princesses. Aidé de cette royale protection, il fit représenter à -Naples un opéra intitulé _la Gioventu d'Enrico V_. Le succès en fut -immense. Comme je ne connais pas une note de cette partition, je ne -pourrais vous assurer que le succès en fut entièrement dû à la musique; -je crois bien que la préférence donnée alors à tout ce qui était -français, y fut pour quelque chose. - -Il était néanmoins fort honorable pour un musicien aussi jeune d'avoir -un premier ouvrage joué avec succès dans la capitale d'un pays aussi -musical que le royaume d'Italie. Mais ce beau titre de Français, auquel -il était si redevable, faillit bientôt lui être fatal, lorsqu'eurent -lieu les terribles événements qui bouleversèrent la face de l'Europe. -Forcé de se cacher, de fuir, c'est à pied, et au milieu des plus grands -dangers, qu'il alla se réfugier dans l'Allemagne, que nos revers, -toujours croissants, le forcèrent bientôt d'abandonner. - -De retour à Paris, il publia quelques morceaux de piano, empreints de ce -cachet d'originalité que l'on remarque dans tous ses ouvrages. Il se fit -aussi entendre plusieurs fois en public comme pianiste dans quelques -concerts, entre autres à l'Odéon, où était alors le Théâtre-Italien. Il -désespérait de pouvoir jamais se produire au théâtre comme compositeur, -lorsqu'à l'occasion du mariage du duc de Berry, un auteur, M. Theaulon, -présenta à l'Opéra-Comique un ouvrage de circonstance, intitulé _Charles -de France_. Le soin d'en faire la musique fat confié à M. Boïeldieu, qui -s'adjoignit dans cette tâche le jeune Hérold. - -Quelle bonne fortune pour un jeune auteur de débuter sous les auspices -d'un tel collaborateur! La musique de cet ouvrage eut un grand succès. -Tout le monde se rappelle la délicieuse romance des _Chevaliers de la -fidélité_, qui se trouvait dans l'acte de M. Boïeldieu. La part d'Hérold -fut aussi remarquée, et M. Theaulon lui donna son poëme des _Rosières_. -On trouve dans cette partition une grande fraîcheur d'idées, quoique -l'orchestration fût un peu pauvre. - -Le second ouvrage d'Hérold fut la _Clochette_. Cette musique, composée -avec une extrême précipitation, ne valait peut-être pas celle des -_Rosières_; cependant il y a déjà un grand progrès dans -l'instrumentation. L'ouverture fut surtout remarquée, ainsi que le -charmant air: _Me voilà_, qui est devenu populaire et un choeur de -Kalenders, au troisième acte, d'une excellente facture. - -Hérold donna ensuite _le Premier venu_, en trois actes. C'était une -comédie fort gaie de M. Vial, mise en opéra. Le sujet étant trop connu, -la pièce n'eut qu'un assez petit nombre de représentations. La musique -méritait cependant un meilleur sort. Elle était infiniment supérieure à -celle de la _Clochette_, quoique le sujet fût plus difficile à traiter -musicalement. Les mélodies étaient beaucoup plus arrêtées et plus -franches. Un trio surtout, celui des dormeurs au deuxième acte, sera -toujours cité comme un excellent morceau de scène. - -Puis vinrent _les Troqueurs_, petit acte d'une musique piquante, où l'on -trouve deux ou trois airs très-spirituels, entre autres celui-ci: _Rien -ne me semble aussi joli qu'un mari_; et un trio en canon, dont la -facture a été heureusement reproduite par l'auteur dans l'excellent trio -du second acte du _Pré aux Clercs_. - -L'_Auteur mort et vivant_ est peut-être l'ouvrage le plus faible -d'Hérold. Il n'y a rien de digne de son auteur dans cette partition, qui -n'eut qu'un médiocre succès. Le _Muletier_, qu'Hérold donna ensuite, -est, au contraire, un des meilleurs actes de musique qu'il y ait au -théâtre. Tout est à citer, depuis l'ouverture, d'une instrumentation si -nerveuse, où le thème du fandango est traité avec tant de talent, -jusqu'au choeur final. Le morceau si original, où le battement du pouls -est si habilement imité par les notes saccadées des cors, a été -reproduit sur tous nos théâtres. - -Le _Muletier_ n'eut cependant qu'un succès très-contesté à son -apparition; ce n'est qu'après plus de vingt représentations que le -public, qui s'était montré fort sévère pour tout ce qui touchait aux -moeurs, pardonna aux gravelures de la pièce en faveur de la musique. -Hérold ne put cependant parvenir à vendre sa partition; il fut obligé de -la faire graver à ses frais propres. Le _Muletier_ compte maintenant -plus de cent représentations. - -L'acte de _Lasthénie_, joué à l'Académie royale de musique, fut beaucoup -moins heureux. La révolution musicale n'avait pas encore eu lieu; on -était encore sous l'empire de l'_urlo francese_, et le compositeur était -bien embarrassé pour faire chanter les virtuoses qu'il avait à sa -disposition. Les mélodies de cet ouvrage sont généralement peu -heureuses; on y trouve cependant un joli duettino pour deux voix de -femme, et un morceau en canon d'un bon effet. - -Le _Lapin blanc_ eut une chute complète à l'Opéra-Comique. Le sujet -était celui de Tony, joué avec tant de succès depuis au théâtre des -Variétés. L'ouverture de cet ouvrage a été employée pour _Ludovic_. - -Hérold fit aussi, en société avec M. Auber, un opéra en deux actes, -_Vendôme en Espagne_, représenté à l'Académie royale de musique, à -l'occasion de la guerre d'Espagne; le succès de cet ouvrage fut d'aussi -courte durée que la réputation de grand capitaine du duc d'Angoulême qui -l'avait inspiré; il n'en est absolument rien resté. - -Depuis longtemps Hérold n'avait donné que de petits actes au théâtre; il -devait prendre une revanche éclatante des légers échecs qu'il avait -éprouvés; il fit _Marie_. - -Le succès ne fut pas aussi décisif qu'on pourrait le supposer en -entendant cette délicieuse partition. L'Opéra-Comique était alors dirigé -par un homme habile, qui comprit tout le mérite de cet ouvrage. Malgré -la faiblesse des premières recettes, il fit rapidement succéder les -représentations, et le public finit par venir apprécier cette musique -qu'il avait d'abord presque dédaignée. - -Hérold fit peu de temps après la musique d'un drame joué à l'Odéon, le -_Siége de Missolonghi_, dont l'ouverture est restée, grâce à un -délicieux motif qui est devenu populaire. - -_L'Illusion_ est un petit drame en un acte, où les événements, trop -resserrés, ne laissent pas assez de développement à la musique: un -finale parfaitement fait, et où il y a une charmante valse, est le -morceau capital de cette partition. - -_Emmeline_, en trois actes, n'eut point de succès; malgré quelques jolis -motifs, la musique ne plut point généralement. - -Mais lorsque Hérold fit paraître _Zampa_, il fut aussitôt placé au rang -des compositeurs. Il est peu d'ouvrages aussi estimés des connaisseurs -que celui que nous citons: le finale est des plus remarquables comme -musique et comme mise en scène. _Zampa_ a eu un prodigieux succès en -Allemagne, où on le regarde à juste titre comme le chef-d'oeuvre de son -auteur. En France, nous ne pensons pas de même, et le _Pré aux Clercs_ -obtient la préférence; cela est tout naturel. _Zampa_, plus sévère, -convient mieux à l'imagination un peu sombre des Allemands; le _Pré aux -Clercs_, où les mélodies sont plus franches, quoique peut-être moins -distinguées, a plus d'attrait pour notre goût. - -Je ne citerai que pour la mémoire la _Médecine sans médecin_, petit acte -sans conséquence où la musique n'est qu'un très-mince accessoire. - -Puis vint enfin le _Pré aux Clercs_, dont je crois pouvoir me dispenser -de parler; tout le monde le sait par coeur. - -Il faut encore ajouter à la liste des ouvrages d'Hérold l'_Auberge -d'Auray_, en société avec M. Caraffa, le finale du troisième acte de la -_Marquise de Brinvilliers_, et la musique d'_Astolphe et Joconde_, de la -_Somnambule_, de _Lydie_ et de la _Belle au Bois dormant_, ballets. Dans -ce genre de musique, Hérold n'avait pas de rival. Tous ceux qui feront -de la musique de danse chercheront à la faire aussi bien que lui, aucun -ne pourra la faire mieux. Joignez à cette nomenclature un grand nombre -de pièces pour le piano, dont plusieurs ont eu un grand succès. - -On a donné depuis la mort d'Hérold un opéra (_Ludovic_), où il avait -esquissé quelques morceaux, parmi lesquels il faut citer la ronde: _Je -vends des scapulaires_. Le reste de cette partition appartient en entier -à M. Halévy, qui a fait preuve d'un grand talent dans cet ouvrage où il -y a des morceaux de maître, entre autres, le quatuor du premier acte et -le trio du deuxième. - -Hérold était d'un caractère naturellement enjoué; sur la fin de sa vie, -il était cependant devenu un peu mélancolique: il rêvait un nouveau -voyage en Italie, que la mort ne lui a pas permis d'effectuer. Quoique à -l'époque où il donna ses premiers ouvrages, les partitions se vendissent -fort peu, il avait vécu avec tant d'économie qu'à l'époque de son -mariage, il y a huit ans environ, il était déjà possesseur d'une somme -assez considérable. Ce fait est d'autant plus à remarquer que Hérold, -ainsi que la plupart des compositeurs de notre époque, ne reçut jamais -aucune faveur du gouvernement. Il avait été longtemps accompagnateur au -théâtre italien, puis un des chefs du chant à l'Opéra. Il tenait -singulièrement à cette place, et conçut un très-grand chagrin quand des -mesures d'économie forcèrent l'administration à la lui retirer. Il fit -les démarches les plus actives pour y rentrer, et quand il y réussit ce -fut un véritable jour de fête pour lui. - -Il avait l'habitude de composer en se promenant, et les Champs-Elysées -lui ont souvent servi de cabinet de travail. Que de gens qui le -connaissaient peu se sont formalisés de le voir passer près d'eux sans -avoir l'air de les apercevoir, et continuer sa route en chantonnant! -Comme il était très-spirituel, il laissait quelquefois échapper des mots -un peu piquants qui ont blessé bien des susceptibilités; mais son -caractère était excellent au fond. Il ne se livrait pas facilement; mais -quand quelqu'un était réellement son ami, il lui était entièrement -dévoué. Il rendait justice à tous ses confrères, et ne connut jamais -l'envie. Quoique M. Auber eût commencé beaucoup plus tard que lui et eût -été beaucoup plus heureux au théâtre, il reconnaissait franchement que -tous les succès de son rival étaient mérités, et qu'il y avait sans -doute dans sa musique des qualités qui manquaient dans la sienne. Nous -n'entreprendrons pas de faire un parallèle entre ces deux grands -talents. Hérold a malheureusement terminé sa carrière, et M. Auber en -parcourra encore une semée de succès. D'un seul mot on pourrait -peut-être résumer la différence qui les caractérise: M. Auber a plus de -franchise, Hérold avait plus d'originalité. - -Hérold est mort le 19 janvier 1833, à quatre heures du matin, au même -âge et de la même maladie que son père. Depuis quelque temps il se -plaignait de maux de poitrine, et semblait prévoir sa fin. Il mit un -zèle extraordinaire dans ses répétitions du _Pré aux Clercs_. Les -musiciens seuls savent combien un tel métier est fatigant. Il était -exténué quand vint la première représentation. Il fut redemandé à la fin -de la pièce, et quand on annonça au public qu'il ne pouvait se rendre à -ses désirs, étant trop malade, on prit cette nouvelle pour une excuse -banale. Elle n'était, hélas! que trop vraie. - -Il rentra chez lui avec une fièvre ardente, causée sans aucun doute par -l'extrême fatigue que lui avaient donnée ses répétitions, et l'émotion -du plus grand, du seul très-grand succès qu'il eût obtenu depuis qu'il -travaillait pour le théâtre. Le lendemain, il apprend qu'une maladie -d'actrice arrête son ouvrage. Ce lui fut un coup mortel. L'Opéra offrit -généreusement une de ses plus habiles cantatrices pour remplacer celle -dont la maladie suspendait les représentations de la pièce. Il fallut -qu'Hérold fît de nouveaux efforts pour aller montrer son rôle et faire -de nouvelles répétitions. Cela l'acheva. Il se montra encore une ou deux -fois au théâtre, faible et languissant, puis, aux derniers jours de -décembre, il fut obligé de garder le lit qu'il ne quitta plus. - -Hérold a laissé une jeune veuve et trois enfants, dont un garçon, et une -malheureuse mère, dont toute l'existence avait été consacrée à ce fils -auquel elle ne croyait pas devoir survivre. Vous la voyez souvent errer -autour de l'Opéra-Comique, consultant les affiches, pour voir si l'on -donne quelque ouvrage de son fils. Lorsqu'elle y aperçoit son nom chéri, -elle se met à pleurer, et se retire douloureusement dans sa demeure -solitaire pour revenir le lendemain pleurer de nouveau au même endroit. -C'est là toute sa vie. Son bonheur, c'était Hérold! sa seule -consolation, c'est la gloire qu'il a laissée! - - - - -LES CONCERTS D'AMATEURS - -TRIBULATIONS D'UN MUSICIEN - - -Il y a un proverbe qui dit, qu'il n'y a rien de plus à redouter qu'un -dîner d'amis et un concert d'amateurs. Les proverbes sont la sagesse des -nations, et rien n'est en effet plus sage et plus véridique que la -maxime que nous venons de citer. L'on doit s'estimer bien heureux -lorsqu'on n'est pas frappé de ces deux fléaux à la fois; mais il est -bien rare qu'après avoir été forcé d'avaler le dîner d'ami, composé, -pour l'ordinaire, du classique pot-au-feu, suivi de quelqu'un de ces -bienfaisants légumes qui vous rappellent les beaux jours et les -succulents repas du lycée; il est bien rare, dis-je, qu'après ce -maussade festin, vous ne soyez pas encore régalé d'un petit concert -impromptu après le dessert. C'est la petite fille de huit ans qui va -vous faire juger de ses progrès. On ouvre le piano, à qui il ne manque -qu'une demi-douzaine de cordes, vu qu'il n'a pas été accordé depuis la -dernière soirée où l'on a dansé au piano, et l'enfant chéri est prié de -jouer quelque chose pour faire plaisir à l'ami de la maison. Mais -l'enfant chéri, qui prend ordinairement sa récréation après le dîner, ne -trouve pas du tout amusant de donner un échantillon de ses talents à une -pareille heure, et fait une moue longue d'une aune. «Allons, fais donc -voir à Monsieur que tu es une grande demoiselle à présent,» dit le papa, -en traînant sa fille du côté du piano. L'enfant résiste, le père se -fâche, et la virtuose en herbe se met à pleurer. La maman se met alors -de la partie: «Pourquoi la brutaliser ainsi? dit-elle à son mari; tu -sais combien elle est timide, elle n'osera plus jouer, à présent. -Allons, mon enfant, sois raisonnable, et si tu joues bien ton morceau, -tu iras embrasser le monsieur qui aime beaucoup les petites filles qui -sont bien sages.» Douce perspective! - -Vous croyiez en être quittes pour entendre un peu de mauvaise musique, -vous serez obligé, bon gré, mal gré, d'aller embrasser cette charmante -petite fille qui, à l'aide du mouchoir de son père, est occupée dans un -coin à sécher ses larmes. Il faut bien vous résigner; après bien des -façons, vous avez le bonheur d'entendre: _Ah! vous dirai-je, maman!_ _Je -suis Lindor_, _Triste Raison_, et autres petits airs de cette fraîcheur, -exécutés sans mesure, et avec un accompagnement obligé de fausses notes. -Après ce charmant concert, vous êtes forcé de subir l'embrassade promise -et de mêler vos compliments à ceux de la famille enchantée. N'est-ce pas -qu'elle est vraiment étonnante? dit le père; oh! elle est organisée pour -la musique comme on ne l'est pas. Elle retient tous les airs qu'elle -entend... Elle n'a que deux ans de leçons. C'est sa mère qui lui montre. -Elle est excellente musicienne. Est-ce que vous n'avez jamais entendu -chanter ma femme? Elle a une voix magnifique. Dis-donc, bonne amie, il -faut chanter quelque chose à Monsieur. Allons, ne vas-tu pas faire -l'enfant, à présent? Il faut encore joindre vos instances à celles du -mari, qui est allé décrocher une vieille guitare qu'il met un -quart-d'heure à accorder. Puis, mêlant sa voix à celle de sa moitié, il -vous rafraîchit les oreilles de _Fleuve du Tage_ ou de _Dormez donc, mes -chères amours_ à deux voix. Ordinairement on prend son chapeau après le -dernier couplet, et on se retire en remerciant le couple aimable de la -délicieuse soirée qu'il vous a procurée, et l'on ne remet plus les pieds -dans la maison. - -Moi, qui ai les nerfs fort irritables, et qui, en ma qualité de -musicien, ai la musique d'amateurs en abomination, j'ai toujours soin de -m'informer si les gens avec qui je suis près de lier connaissance -cultivent la musique; pour peu qu'ils aient le moindre goût pour exercer -cet art enchanteur, votre serviteur... je n'en veux plus entendre -parler, je me renferme en moi-même, et, ferme comme un roc, je reste -sourd à toutes les supplications. Vous concevrez qu'avec de pareils -principes je déménage souvent. Je n'ai jamais pu trouver un propriétaire -qui consentît à exiger de mes co-locataires un certificat d'incapacité -musicale; et dès que, malgré des bourrelets à toutes les portes, et mes -fenêtres constamment fermées même en été, le son d'un piano, d'un -violon, d'un flageolet ou d'une voix arrive jusqu'à moi, le lendemain je -donne congé. Je ne vous parlerai pas des orgues de Barbarie et des cors -de chasse qui s'exercent à la fenêtre des marchands de vin; j'ai reconnu -depuis longtemps que c'était un fléau qu'il est impossible d'éviter dans -une ville un peu civilisée, et que tous les quartiers de Paris y sont -sujets. J'ai essayé des logements les plus isolés, les orgues des rues -ont été m'y poursuivre. J'ai cru un jour en être quitte: j'avais loué -une maisonnette dans la plaine de Monceaux; depuis trois jours, j'y -jouissais d'un silence absolu, lorsque, par une belle matinée d'été, je -suis éveillé en sursaut, à quatre heures du matin, par la générale qu'on -battait sous mes fenêtres. Je me lève en toute hâte. Jugez de mon -désespoir lorsque, mettant le nez à la croisée, je vois une vingtaine de -tambours de la garde nationale groupés autour de mon habitation, et -faisant une répétition générale de tous les _fla_ et les _rrra_ qu'on -peut tirer de cet harmonieux instrument. - -Je vis bien que le repos n'est pas fait pour l'homme sur cette terre. -J'ai déménagé; je suis retourné au sein de la grande ville. Je me -calfeutre chez moi, et je tâche de me boucher assez les oreilles pour me -figurer que je suis sourd, quand il passe dans la rue quelque chanteur -ou quelque instrumentiste maudit. Je suis devenu misanthrope; j'ai rompu -avec le genre humain depuis mon lever jusqu'à sept heures du soir. - -Je sors alors, et je m'achemine vers l'Opéra ou l'Opéra-Comique, et je -me sature jusqu'à mon coucher de vraie musique qui n'ait aucune analogie -avec la musique d'amateurs. J'ai soin de me placer dans quelque coin -bien obscur, pour être isolé le plus possible; car les amateurs vous -poursuivent partout, et il y en a qui ont l'habitude de battre la mesure -(presque toujours à contre-temps) ou de chantonner avec les acteurs: ces -gens-là me crispent les nerfs et me font d'un plaisir un supplice. - -Je me suis brouillé avec toutes mes connaissances qui avaient des -familles musiciennes, et je n'ai conservé de relations qu'avec un -huissier retiré, entièrement étranger aux beaux-arts, du moins à ce que -je croyais. Mais le traître vient de rompre le dernier lien qui me -rattachait à l'humanité, il s'est fait amateur, et cela sans savoir une -note de musique, et qui pis est, il m'a entraîné dans un horrible -repaire où l'on râcle, où l'on souffle, où l'on écorche les oreilles et -les musiciens de la façon la plus atroce, le tout pour cent sous par -mois. Ecoutez le récit de mon malheur: - -Il n'y a pas tout à fait quinze jours, que mon vieil huissier m'invita à -venir partager son dîner. C'était la première fois qu'il me conviait, -et, bien qu'il m'eût prévenu que c'était un dîner d'ami, j'aurais été -fort en droit de lui dire en sortant de table: Je ne me croyais pas si -fort votre ami; mais, comme cela n'est que le moindre des maux qui -m'attendaient dans cette fatale soirée, je ne veux pas trop m'appesantir -sur cette première calamité. - -Le repas terminé, je m'apprêtais à quitter la chambre, sans feu, et -éclairée d'une seule bougie (c'est par pudeur que je dis bougie), où -nous avions dîné, pour aller à l'Opéra entendre _Robert le Diable_, -quand mon vieux scélérat d'ami, me retenant par le pan de mon habit: - ---Et pourquoi, diable! vous sauver si vite? ne pouvez-vous pas me -consacrer une soirée tout entière? Vous vous imaginez, peut-être, que je -n'ai pas songé à vous ménager un après-dîner agréable? Je vous ai -réservé une surprise pour ce soir, laissez-moi le temps de prendre mon -chapeau, laissez-vous conduire; et si vous n'êtes pas content, vous -serez bien difficile. - -Je le laisse agir. Nous sortons, et nous arrivons rue des Petits-Champs. - ---Maintenant nous allons attendre la voiture, me dit mon huissier. - ---Quelle voiture? pour où aller? - ---Mon jeune ami, laissez-moi faire. Je vous le répète, quand vous y -serez, vous serez enchanté. - -Après avoir attendu un quart-d'heure à la pluie et au froid, nous -voyons, enfin venir de loin une de ces voitures monstres qui, la nuit, -s'annoncent en faisant flamboyer leurs deux gros yeux rouges, bleus ou -jaunes. Nous montons. Je donne mes six sous, ainsi que mon compagnon de -voyage, m'abandonnant à ma destinée, que je ne sais quel pressentiment -me faisait cependant redouter. Après une demi-heure de marche, l'omnibus -s'arrête: nous descendons. - ---Où sommes-nous?--Rue de la Harpe. - -Singulier quartier pour une partie de plaisir! Nous sommes devant une -grande vilaine maison, bien haute, bien noire et bien sale, comme toutes -celles qui l'avoisinent. - ---Voyez-vous cette lumière au quatrième? c'est là que nous allons, me -dit mon guide. - -Je le suis: nous montons à tâtons un escalier bien roide qui nous -conduit enfin devant une porte faiblement éclairée par une veilleuse -placée sur une planche voisine, et je lis ces mots écrits en grosses -lettres: Concert. Ici, je l'avoue, les jambes me manquèrent, et sans -cette faiblesse peut-être aurais-je cédé à une horrible inspiration du -démon qui me vint tout à coup. J'eus une irrésistible envie de -précipiter mon malencontreux ami en bas des quatre étages; mais la vertu -l'emporta: je me contins, et je me contentai de m'enfoncer les ongles -dans la paume de la main, quand j'entendis ce nouveau Méphistophélès me -dire avec un rire de triomphe: - ---Hein! vous ne vous attendiez pas à cela? - -La porte s'ouvrit devant nous, et j'entrai. Je ressentis alors en moi -une de ces révolutions bien naturelles au coeur de l'homme. A cette -inquiétude mortelle qui vous possède à l'approche d'un grand danger, -succède tout d'un coup cette courageuse résignation qu'on éprouve quand -le danger est venu. Il n'y avait plus moyen de l'éviter; je pris le -parti de rire de mon malheur, et de jouer le rôle d'observateur, pour -pouvoir au moins tenir mes concitoyens en garde contre une pareille -infortune. La première pièce où nous entrâmes n'avait rien de -particulier; mais la seconde était fort remarquable: au milieu était un -piano couvert de partitions et de parties d'orchestre; des pupitres -étaient disposés tout autour, et contre les murs étaient appendus toutes -sortes d'instruments des plus aigus aux plus graves. Une douzaine -d'individus étaient déjà réunis dans cette salle. A notre entrée, ce -furent des acclamations unanimes: Ah! c'est M. Vincent; bonjour donc, -monsieur Vincent; quel plaisir de vous voir, etc. Les poignées de mains -et les félicitations venaient de toutes parts à mon compagnon qui ne -savait auquel entendre. - -Après toutes ces politesses sur l'assurance que le concert ne -commencerait pas avant une heure, j'entraînai mon ami Vincent dans un -petit coin, et voici les détails qu'il me donna sur l'assemblée où nous -étions: - ---Cette réunion a plus de trente années d'existence. C'est un fonds qui -s'achète et se trafique comme tout autre genre de commerce. Ici, pour 5 -fr. par mois tout amateur, de quelque instrument qu'il joue, peut venir -une fois par semaine faire la partie dans les ouvertures et symphonies -qu'on exécute. On fournit aux exécutants la musique et les instruments, -que vous voyez tapisser cette chambre. On est chauffé, éclairé, et l'on -peut même amener un ami. - ---Mais, lui dis-je, que venez-vous faire ici, vous? - ---Moi, je viens faire ma partie. - ---Vous jouez donc de quelque instrument? - ---D'aucun, je ne sais même pas lire la musique, et voilà justement d'où -vient la considération que chacun me témoigne ici. J'ai soin de ne -jamais me mettre qu'à un pupitre où il y ait au moins deux -instrumentistes. - -Le chef d'orchestre est un assez bon musicien qui reconnaît parfaitement -ceux qui font ce que vous appelez des brioches. Comme je me contente de -faire semblant de jouer, il ne m'a jamais remarqué comme coupable d'un -pareil méfait, et je passe ici pour être d'une très-grande force. Vous -me demanderez pourquoi je viens ici? C'est parce qu'il y fait chaud, que -cela ne coûte pas cher, et que la considération dont je jouis me fait -plaisir. La société est du reste parfaitement composée: ce sont des -étudiants, des employés, des commerçants qui préfèrent cette réunion aux -cafés et aux estaminets, et vous trouverez parmi eux beaucoup de gens -avec qui vous serez charmé de faire connaissance. - -Pendant que nous causions il était venu beaucoup de monde; chacun était -déjà à son pupitre, et depuis cinq minutes le chef d'orchestre frappait -en vain sur son cahier avec son archet pour obtenir un peu de silence. - ---Allons, monsieur Vincent, nous allons commencer. De quel instrument -jouez-vous aujourd'hui? Tenez, nous avons des débutants parmi les -flûtes, allez-moi un pou soutenir ces jeunes gens-là. - -Mon compagnon jette un coup d'oeil au pupitre où trois jeunes gens -étaient armés de leurs instruments. Il empoigne une flûte pendue au mur -derrière lui, et soufflant de tous ses poumons comme on ferait dans une -clef, il en tire un horrible son de sifflet qu'on aurait entendu du pont -Saint-Michel. - ---Hein! quelle belle embouchure! dit en s'exclamant un des apprentis -flûtistes. - -M. Vincent sourit d'un air modeste; et la symphonie commence. - -Je ne perds pas des yeux mon huissier, qui encourage ses jeunes -compagnons d'un air de protection, dans l'horrible charivari qu'on -exécute. Les flûtes ne peuvent parvenir à se faire entendre; mais, -pendant un silence, voilà un malheureux alto en retard d'une mesure, qui -se met à exécuter un solo auquel on ne s'attendait pas. Le chef -d'orchestre bondit sur sa chaise, tout s'arrête: - ---De grâce, Monsieur Vincent, passez donc à la partie d'alto, nous ne -pourrons jamais marcher sans cela. M. Vincent ne se le fait pas dire -deux fois; il dépose sa flûte et prend un alto. On recommence, et cette -fois rien n'accroche. M. Vincent prend du tabac, se mouche, ou arrange -son jabot, pendant les passages du piano; mais quand arrivent les -_forte_, il râcle ses cordes à vide avec fureur, ses compagnons -l'imitent, les altos dominent tout l'orchestre, et à la fin du morceau -M. Vincent reçoit les félicitations du chef d'orchestre et de tous les -exécutants. - -Plaignez-moi. J'ai été obligé d'entendre six ouvertures ainsi exécutées. -Vous dire lesquelles, ce me serait bien impossible, je n'en ai pas -reconnu une seule, bien qu'on m'ait assuré qu'elles étaient toutes de -nos premiers maîtres. A la fin du concert, la tête me bourdonnait, force -m'a été de prendre le bras de mon vieil huissier pour retourner chez -moi; je me serais fait écraser; le bruit des voitures et les cris de -gare! ne parvenaient plus à mon oreille; j'étais complétement assourdi. - -En rentrant chez moi, je suis monté chez mon propriétaire, je lui ai -payé ce que je lui devais, j'ai déménagé la nuit, et j'ai fait porter -mes meubles hors de Paris. - -Au point du jour, je me suis trouvé dans un village, où j'espère que mon -vieil huissier ne viendra pas me relancer. J'y ai loué la moitié d'une -petite maison occupée par un maître d'école. Mais je prévois que je -serai bientôt obligé de transporter mes pénates en d'autres lieux; car -il est dit dans la nouvelle loi sur l'instruction publique, que le chant -entre pour quelque chose dans l'éducation élémentaire. Je suis -maintenant seul au monde; le seul ami que j'avais s'est fait amateur de -musique sans en savoir une note; où trouver maintenant une société? Il y -a quelques années qu'un particulier demandait, dans les _Petites -Affiches_, un domestique qui ne sût pas chanter l'air de _Robin des -Bois_; moi, je demande partout un ami qui n'aime pas la musique, qui ne -la sache pas, et qui redoute surtout les concerts d'amateurs. Si vous -rencontrez jamais cet homme rare, adressez-le-moi; croyez qu'il trouvera -en moi un dévoûment sans bornes; et que pour un pareil trésor, il n'est -pas de sacrifice que ne puisse faire un pauvre musicien. - - - - -LES MUSICIENS DE PARIS - -1834 - - -Il est peu de classes moins connues que celle des musiciens dans toutes -ses subdivisions. Qu'un auteur de vaudeville ou de roman ait à vous -présenter un jeune homme intéressant, ne devant sa fortune qu'à lui-même -et qui, à la fin de l'ouvrage, deviendra l'époux de l'héroïne, dont il -est l'amant aimé, à coup sûr ce sera un artiste. On n'en dira pas plus, -mais par ce mot d'artiste, vous devinerez tout de suite que c'est un -peintre. On dirait que ces messieurs les peintres, dessinateurs, -sculpteurs, architectes et généralement tout ce qui tient aux arts du -dessin, sont seuls artistes, et que les musiciens ne le sont pas. -Effectivement, vous avez un journal des artistes, rédigé par des -peintres et pour des peintres, et ne traitant guère que de matières de -peinture. Si l'on dit: Le Gouvernement encourage les arts, cela veut -dire: Le Gouvernement commande des statues, des tableaux, fait bâtir des -monuments; s'il y a au ministère un article du budget intitulé: -Encouragement aux arts, il s'appliquera aux peintres, architectes, -graveurs, etc. Des pauvres musiciens il n'en sera pas question. - -Combien avez-vous de peintres à Paris? Je n'aurais pas le temps de les -compter. Combien de compositeurs? Mais, je crois, quatre ou cinq. D'où -vient cela? Serions-nous donc un peuple anti-musical, ainsi qu'on veut -nous le persuader depuis si longtemps? Non, gardez-vous de le croire. -Interrogez l'Allemagne, pays de la musique, comme l'Italie est celui des -chanteurs; demandez-lui ce qu'elle pense de nos compositeurs. Elle -s'avouera notre inférieure: elle vous dira qu'un opéra nouveau est un -événement chez elle, et qu'un succès est encore plus rare; que, si ses -théâtres existent, c'est grâce à nos compositeurs. Elle vous nommera -tous les opéras de Méhul, qu'elle a appréciés avant nous, dont les -partitions, que nous ne comprenions pas toujours, excitaient -l'enthousiasme chez elle; elle vous citera tout le répertoire de -Boïeldieu, d'Auber, d'Hérold, dont les ouvrages traduits, et non imités, -comme un le fait si gauchement en Angleterre, sont exécutés sur tous les -théâtres, et font toujours le plus grand effet. D'où vient donc qu'avec -un tel succès au dehors, nous ayons si peu de compositeurs chez nous? -C'est que les débouchés manquent, c'est qu'un jeune homme, lassé de -frapper pendant des années à la porte de notre unique Théâtre-Lyrique -(l'Opéra est et doit être réservé aux sommités), trouve qu'il est -inutile de continuer plus longtemps à mourir de faim, et se met à donner -des leçons, à courir le cachet; existence modeste, laborieuse, qui mène -rarement à la fortune, mais à l'aisance. Il aurait été artiste, -quelquefois homme de génie peut-être; ce sera tout uniment un musicien: -il s'enfouira dans un orchestre, il aidera à l'exécution des -chefs-d'oeuvre des autres; pendant un an ou deux, il gémira de n'avoir -pu parvenir, il quêtera un poëme qu'on ne lui donnera pas; et puis, -petit à petit, il se fera à sa nouvelle existence; il se mariera, il -aura des enfants, et ce sera, en somme totale, un excellent citoyen -payant son terme et ses impositions le plus exactement qu'il pourra, bon -père, bon époux, et montant régulièrement sa garde, ou soufflant dans -une clarinette ou un basson tous les douze jours, pour la défense de la -patrie. - -Quelle différence n'y a-t-il pas de ce portrait à celui d'un musicien -d'orchestre du siècle dernier? Voyez les musiciens de l'Opéra, tremblant -au fatal démanché, n'abordant l'_ut_ qu'avec la plus extrême -circonspection, et profitant du privilége qu'ils avaient de jouer avec -des gants en hiver, et ne sortant du théâtre que pour aller au cabaret; -car alors les musiciens se grisaient par grâce d'état, et peut-être -seulement par cela qu'ils étaient musiciens. Un musicien qui ne buvait -pas était plus mal vu de ses confrères que s'il jouait faux ou contre -mesure. On a beau dire, les moeurs ont terriblement changé. Nos -orchestres sont peuplés d'artistes distingués, hommes de bonne compagnie -souvent, et qui ne dépareront pas le salon où ils seront appelés pour -faire de la musique. - -Il n'en est pas tout à fait de même chez nos voisins d'outre-mer. -J'entendis, un certain jeudi, un opéra fort bien exécuté, par -l'orchestre surtout, au théâtre de Covent-Garden, à Londres; j'en allai -faire compliment à l'arrangeur qui dirigeait lui-même la bande; et je -lui dis que j'entendrais de nouveau l'ouvrage avec plaisir, tant -l'exécution m'avait satisfait. Si vous revenez ici, me dit-il, -choisissez une autre représentation que celle d'après-demain, parce que -cela ira fort mal. Comme je lui exprimais mon étonnement de sa -prévision, vous ne faites donc pas attention que ce sera samedi, me -répondit-il en souriant. En pays étranger, on n'ose pas toujours -paraître ignorant sur certaines choses, aussi repris-je en m'écriant: -Ah! c'est juste, je l'avais oublié! Le fait est que je ne me doutais pas -du tout du motif qui influerait si puissamment sur l'exécution, et -pendant deux jours, je me creusai la tête à le chercher, mais ma -pénétration fut toujours en défaut. Le samedi, je ne manquai pas la -représentation, comme bien vous pouvez croire, et j'allai m'installer -dans une _private-box_, où j'avais obtenu une place. Une famille -anglaise occupait les premières places, et moi, dans le fond de la loge, -je me mis à écouter de toutes mes oreilles. Les premières mesures de -l'ouverture n'allèrent pas trop mal, mais arrive un solo de hautbois, -qui débute par un _couak_ des mieux conditionnés. Bon, dis-je, ce n'est -qu'un accident qui peut arriver à tout le monde. La clarinette, qui -répétait la même phrase, crut apparemment qu'il fallait reproduire -exactement comme son confrère le hautbois, et ne manqua pas de faire le -même _couak_, mais prodigieusement embelli, et d'une dimension vraiment -disproportionnée; puis le basson, qui entrait ensuite, nous lâcha des -ronflements effrayants, pendant que la flûte roucoulait des _turlututu_ -qui n'en finissaient plus. - -Les instruments de cuivre voulurent être de la partie; les cors se -mirent donc à corner, les trompettes à trompetter, les trombones à -tromboniser, la timballe à rouler, le triangle à sonner, les cymbales à -se frotter, mais le tout d'une manière si désespérée, que la grosse -caisse, jalouse de ses droits, ne voulut pas rester en arrière d'un si -effroyable vacarme, et nous assourdit de ses coups répétés, le tout -contre mesure bien entendu et avec une ardeur diabolique. Les violons ne -perdaient pas leur temps non plus: les uns faisaient grincer leurs -chanterelles dans les tons les plus aigus, les autres raclaient leur -quatrième corde avec rage; les altos jouaient, les uns _pizzicato_, les -autres avec le dos de leurs archets; les violoncelles faisaient des -_trémolos_ effrayants, et les contre-basses faisaient mugir leurs cordes -à vide. Un si effroyable charivari me fit lever de ma place. Je jetai un -coup d'oeil sur l'orchestre, par-dessus la tête de mes voisins, -m'attendant à voir le chef désespéré et tâchant de ramener l'harmonie -parmi ses discordants subordonnés. Pas du tout, il battait la mesure -bien tranquillement, comme si cela eût été le mieux du monde. - -Je remarquai seulement que les musiciens avaient la figure fort animée -et le nez tout à fait sur leurs cahiers; ils n'étaient pas rangés -symétriquement comme à l'ordinaire, et cela me fit prendre ma lorgnette. -Oh! alors je vis le plus étrange spectacle qu'on puisse imaginer! Un -musicien avait fourré le pavillon de sa trompette dans la poche de son -camarade assis devant lui, et ne paraissait nullement étonné du son -bizarre et inaccoutumé de son instrument, tandis que le camarade -regardait d'un air fort surpris d'où pouvait venir le vent qui soufflait -entre les basques de son habit. Un contre-bassier, tenant son instrument -d'une main, frottait gravement son archet sur le tabouret placé entre -ses jambes: mille folies pareilles se faisaient remarquer dans chaque -coin de l'orchestre, et pas un spectateur n'avait l'air d'y faire -attention. - -L'ouverture finie, on applaudit très-fort, et même mon voisin dit à deux -ou trois reprises: _Very good band, very good band._ Le premier acte fut -exécuté de la même façon, quant à l'orchestre au moins, et toujours à la -grande satisfaction du public. Dans l'entr'acte, je voulus lier -conversation avec le voisin qui trouvait l'orchestre si bon; j'eus l'air -de partager son admiration; cependant je lui dis qu'il me semblait que -l'exécution avait été meilleure à la première représentation. - ---Oh! cela n'est pas étonnant, me répondit-il; c'est aujourd'hui samedi. - -Je n'osai pas encore avouer mon ignorance, et j'allai sur le théâtre; je -croyais trouver les chanteurs furieux d'avoir été si sauvagement -accompagnés; aucun d'eux n'y songeait. Je pris mon courage à deux mains, -et m'approchant du régisseur: - ---Monsieur, lui dis-je, je sais fort bien que c'est aujourd'hui samedi; -mais dites-moi, de grâce, en vertu de quelle loi les musiciens sont -obligés d'exécuter aussi épouvantablement qu'ils le font, à ce qu'il -paraît, d'ordinaire, ce jour-là? - ---C'est, Monsieur, me répondit-il, que dans nos théâtres on paie tous -les samedis et que les musiciens ne manquent jamais de passer -immédiatement de la caisse au _public house_ (cabaret). - -Je remerciai beaucoup le régisseur de son explication, et le laissai -grandement édifié sur la tempérance des musiciens français, en lui -apprenant qu'à Paris un opéra s'exécutait aussi bien les jours de -paiement que ceux où la caisse n'est pas ouverte. Revenons donc à nos -compatriotes. - -Ce mot de musicien n'est qu'un titre générique qui s'applique à une -classe très-étendue d'individus dont les moeurs n'ont souvent aucun -rapport entre elles. Car MM. Rossini et Meyerbeer sont tous deux -musiciens, et le misérable qui vient faire leur désespoir, en tournant -une odieuse manivelle sous leurs fenêtres, l'organiste barbare ou le -vielleur maudit s'intitulent aussi musiciens. Par exemple, je ne -prétends pas vous garantir la sobriété de cette classe estimable -d'artistes; non plus que celle des musiciens qui font danser à la -courtille et chez les marchands de vins de la barrière; il est tout -naturel que le débitant qui les emploie les paie en nature, et la -consommation est forcée. Nous aurons donc au premier rang de la -hiérarchie musicale, les compositeurs dramatiques et ceux-là, certes, -méritent le plus notre commisération. - -Viennent ensuite les compositeurs de salon, classe élégante et musquée, -accueillie partout avec empressement; car les compositeurs de ce genre -sont presque tous exécutants, et n'ont besoin du secours d'aucun aide -pour faire apprécier leurs ouvrages. Qu'un d'eux paraisse dans un salon, -c'est une joie universelle, c'est à qui l'accueillera, le fêtera, le -suppliera de faire entendre le délicieux morceau qu'il vient de -composer, car le dernier morceau est toujours délicieux. Le compositeur -sourit d'un oeil qu'il croit fort modeste, ne se fait pas trop prier, -cela est de mauvais ton, et ravit, transporte un auditoire toujours -disposé à trouver excellente la musique qu'on lui donne par-dessus le -marché entre le punch, la brioche et les glaces. Un chanteur de romances -succède à l'instrumentiste, et ce sont encore d'autres transports -d'admiration. Le même morceau, transporté au théâtre, mieux exécuté -peut-être par Mlle Jenny Colon ou Déjazet, passera inaperçu; mais chez -monsieur tel ou tel, il est reconnu que l'on fait toujours d'excellente -musique, et tout doit être excellent. Quelquefois cependant -l'enthousiasme n'est pas factice si le bonheur veut que vous rencontriez -M. Panseron ou M. A de Beauplan, ou peut-être encore une ou deux -célébrités du genre; vous pourrez passer une soirée fort agréable, si M. -Plantade vous régale de ses délicieuses bouffonneries, comme _Mme Gibou_ -dont il a l'honneur d'être le père, et dont la réputation s'est étendue -si prodigieusement depuis son heureuse translation sur le théâtre des -Variétés; de _la correspondance du Jean Jean à Alger_, de _la Grasse -fille aux yeux rouges_, ou de quelque autre de ses grotesques -chefs-d'oeuvre, qu'il sait rendre d'une manière si comique, vous ne -pourrez vous empêcher de le proclamer le Callot de la romance. - -Après les compositeurs de salons, nous placerons les donneurs de leçons, -parmi lesquels vous trouverez de jeunes et jolies personnes, ayant -parfois un talent d'instrumentiste fort distingué, et qui regardent -l'établissement des omnibus comme la plus belle institution du siècle. - -En effet, du Marais au faubourg du Roule, où sur trois maisons on compte -un pensionnat de jeunes demoiselles, la distance est bien grande; quelle -heureuse invention pour les donneurs de leçons mâles et femelles, que -l'établissement de ces longs cachalots qui, pour six sous, vous -transportent au milieu du fracas de Paris, du tranquille Marais au -paisible faubourg du Roule! Vous asseyez-vous quelquefois dans ces -immenses voitures? Vous avez sûrement remarqué quelque jeune personne -mise simplement, mais non sans goût, coiffée d'un chapeau de -carton-paille en été, ou de pluche en hiver, vêtue d'une robe de -guingamp ou de mérinos foncé, tenant un rouleau de musique sous le bras, -ayant la montre suspendue à la ceinture, y jetant l'oeil à chaque -minute, faisant la moue à chaque voyageur qui monte ou qui descend, et -semblant accuser chaque voisin de la lenteur de la lourde machine. Jeune -homme à un premier rendez-vous n'est pas plus pressé d'arriver; et -cependant à quelle fête, à quelle partie de plaisir court-elle avec tant -d'empressement? Elle va s'enfermer pendant cinq ou six heures de suite -dans une chambre souvent sans feu, faire ânonner à une douzaine de -petites filles les études de Bertini, les fantaisies de Herz; puis, -après avoir fait redire vingt fois la même chose à ses indociles -écolières, entendu douze fois les vingt-quatre gammes majeures et -mineures, répété à chacune: Passez le pouce, Mademoiselle, ne mettez pas -le petit doigt sur les dièzes; ou autres choses aussi réjouissantes, -elle rentrera chez elle, pour travailler à son tour: là clouée devant -son piano sur quelques morceaux difficultueux de Chopin ou de -Kalkbrenner, elle essaiera d'exécuter les passages les plus difficiles, -afin d'aller le lendemain recevoir sa leçon au Conservatoire où elle -doit concourir. Aussi, quel bonheur si elle pouvait remporter le premier -prix de piano! C'est que pour elle, tout est là. Alors elle pourra -trouver de meilleures leçons, être reçue dans les plus riches maisons, -se donner plus d'aisance, trouver mille douceurs, et mieux que cela, -mille fois mieux, peut-être un mari! - -Vous détaillerai-je encore toutes les classes de musiciens qui viennent -après celles-là? cela serait trop long et les subdivisions trop grandes. -Rangeons-nous sur la même ligne comme musiciens d'orchestre le -pensionnaire de M. Véron, qui sert d'interprète aux inspirations d'Auber -ou de Rossini, et le pauvre diable qui souffle dans une clarinette à -quelques pieds au-dessous de la figure enfarinée de Deburau ou de la -corde roide de Mme Saqui? Parmi les musiciens de bal, quel immense degré -n'y a-t-il pas des exécutants dirigés par M. Tolbecque ou Musard, aux -racleurs qui écorchent les oreilles des intrépides danseurs de nos -guinguettes de barrière! Vous peindrai-je l'individualité attachée à -chaque instrumentiste, l'air pimpant et coquet d'un violon de l'Opéra, à -côté de la tournure semi-ecclésiastique d'un organiste de paroisse, -classe d'artistes bien dégénérée depuis la première révolution? Où est -le temps où les Séjan, les Charpentier, etc., charmaient la foule -accourue dans les églises pour jouir de leurs sublimes accords? Les -instruments existent toujours, mais la vie qui les animait, le génie qui -faisait parler ces puissants orchestres, on ne les retrouvera plus. La -Restauration, qui aurait voulu nous rendre dévots, n'a pas su employer -les moyens convenables pour cela. C'est par l'introduction de la musique -dans les églises qu'on aurait pu y attirer notre génération, -généralement plus curieuse d'objets d'art que de dévotion; mais le bon -Charles X avait un excellent orchestre à la chapelle, et il disait -apparemment comme le cadi de _le Dieu et la Bayadère_: - - Je suis content, je suis joyeux, - Chacun doit l'être hors de ces lieux. - -Pendant qu'on régalait ses oreilles des chefs-d'oeuvre de Cherubini -exécutés par les premiers artistes de la capitale, le bon peuple n'avait -pour s'édifier pendant la messe, que le véritable plain-chant avec -accompagnement de serpent obligé. Je ne vous dirai pas que cela soit -beaucoup mieux à présent; mais au moins personne n'est obligé d'y aller, -et on peut se dispenser d'entendre la messe sans craindre une -destitution, et l'assiduité au confessionnal n'est plus un titre pour -obtenir un emploi dans l'Etat. Je désirerais cependant qu'on rétablît -une chapelle, comme objet d'art. La musique sacrée est un genre qui se -perdra tout à fait, si l'on n'y prend garde. Je voudrais donc, comme je -l'ai dit, qu'on rétablît une chapelle: mais que ce fût au profit de -tous, que les messes en musique s'exécutassent dans une église où le -public fût admis indistinctement, à Notre-Dame, par exemple, si -toutefois Mgr l'archevêque[2] le voulait bien permettre, ce dont je ne -suis pas très-persuadé; car je vous le dénonce comme le prélat le plus -anti-musical de la chrétienté, et je me rappelle fort bien que, sous la -Restauration, il refusa souvent l'autorisation de faire de la musique -dans différentes églises de son diocèse, le tout _ad majorem Dei -gloriam_. Mais, comme je ne suis pas parfaitement convaincu qu'on ne -puisse pas maintenant se passer de sa permission pour cela, je persiste -dans mon projet. Que si les gens du monde me demandent à quoi bon? je -leur répondrai qu'il faudrait le faire, ne fût-ce que pour encourager -l'art le moins encouragé de tous, et ouvrir une nouvelle carrière aux -compositeurs qui pourraient se former là; que si les dévots m'objectent -que la musique est trop mondaine, je leur dirai que je n'ai jamais vu ce -qu'il y avait d'édifiant à entendre chanter une triste psalmodie par des -braillards à cent écus par an, et qu'il me semble qu'un accompagnement -de violons est tout aussi moral qu'un accompagnement de serpent. Que -voulez-vous? je ne peux pas souffrir le serpent, moi, ce n'est pas ma -faute. Je trouve qu'il est honteux, quand le plus petit prince -d'Allemagne a une chapelle, quand la moindre église de Belgique a une -musique passable, qu'à Paris, au centre des arts, on ne puisse entrer -dans une église sans être poursuivi par un et quelquefois deux serpents. - - [2] Feu M. de Quélen. - - - - -DE L'ORIGINE DE L'OPÉRA EN FRANCE - - -Nous n'entreprendrons pas de faire connaître les différentes directions -qui se succédèrent à l'Opéra, depuis la mort de Lully jusqu'à nos jours; -car notre but est moins de tracer l'histoire administrative de ce -théâtre, que de suivre autant que possible les progrès de l'art à -différentes époques. - -Depuis le mois de novembre 1672, époque à laquelle Lully obtint le -privilége de l'Opéra, jusqu'à sa mort (22 mars 1687), ce compositeur ne -laissa représenter sur son théâtre d'autres ouvrages que les siens: -aussi la musique ne fit-elle que bien peu de progrès dans cet espace de -temps. Boileau disait un jour à Lully: - ---Non-seulement vous êtes le premier, mais le seul musicien de notre -siècle. - -Quelques auteurs s'étaient cependant essayés sur des théâtres -particuliers. Lalande et Marais avaient chacun fait représenter un opéra -devant la cour, à Versailles, au grand chagrin de Lully, qui avait -vainement tenté de s'y opposer. Un Opéra s'était établi à Marseille, un -autre à Rouen, et on y avait joué des ouvrages composés par des -musiciens du pays. A la mort de Lully, le théâtre fut quelque temps -abandonné à de médiocres compositeurs, la plupart ses élèves, tels que -Colasse, Louis et Jean-Louis Lully, Marais, Desmarests, Gervais, etc. Un -seul homme de talent se fit remarquer: c'était Charpentier, qui s'était -déjà fait connaître onze ans auparavant par la musique du _Malade -imaginaire_. Ce musicien était un fort habile homme; dans sa jeunesse, -il avait été en Italie, où il avait étudié la composition sous -Carissimi. De retour en France, il ne trouva aucun moyen de faire -connaître ce qu'il était capable de faire, et il était déjà âgé de -cinquante-neuf ans lorsqu'il donna son premier opéra, _Médée_, qui n'eut -pas d'abord tout le succès qu'il obtint ensuite, parce que la musique en -parut trop compliquée. - -L'Opéra languit jusqu'à la venue de Campra, un des plus célèbres et des -plus féconds musiciens français. Son premier ouvrage, _l'Europe -galante_, fut un coup de maître. A la mélodie traînante et monotone de -Lully et de ses successeurs, il fit succéder un rhythme plus varié et -une couleur moins triste. La plupart des airs de _l'Europe galante_ -devinrent populaires. - -Un des airs de danse qui eut le plus de succès est venu jusqu'à nous; -c'est celui qui est connu sous la dénomination ridicule de _Madelon -Friquet_. Campra fit représenter à l'Académie royale de musique dix-huit -ouvrages qui eurent tous de grands succès. - -En 1700 il se fit une véritable révolution dans la musique de théâtre -par l'introduction d'un instrument sans lequel on a peine à imaginer -qu'il ait pu exister des orchestres. Monteclair fut le premier musicien -qui introduisit la contre-basse dans l'orchestre de l'Opéra. La partie -de basse était auparavant confiée à des basses de violes, instruments -sourds et mous, qui n'avaient aucune vigueur et qui ne pouvaient pas -soutenir l'harmonie aussi puissamment que le formidable adversaire qui -vint les remplacer. - -On compte aussi, parmi les compositeurs de cette époque, une femme, Mme -de Laguerre, épouse du sieur de Laguerre, organiste de Saint-Séverin et -de Saint-Gervais. Voici comme un de ses contemporains s'exprime sur son -compte: «Mme de Laguerre a composé plusieurs ouvrages, on peut dire que -jamais personne de son sexe n'a eu d'aussi grands talents pour la -composition de la musique et pour la manière admirable dont elle -l'exécutait soit sur l'orgue, soit sur le clavecin: elle avait surtout -un talent merveilleux pour préluder et jouer des fantaisies -sur-le-champ; et quelquefois pendant une demi-heure entière elle suivait -un prélude, avec des chants et des accords excessivement variés et d'un -goût qui charmait les auditeurs. Elle a excellé dans la musique vocale, -de même que dans l'instrumentale, comme elle l'a fait connaître dans -tous les genres de musique de sa composition, savoir: l'opéra de -_Céphale et Procris_, tragédie représentée en 1694, trois livres de -cantates, un recueil de pièces de clavecin, un recueil de sonates, un -_Te Deum_ à grand choeur, qu'elle fit exécuter dans la chapelle du -Louvre pour la convalescence du roi, etc.» - -Destouches, qui florissait à la même époque, obtint aussi de grands -succès. Mais le compositeur le plus apprécié de son temps, dans cette -période qui sépara Lully de Rameau, fut sans contredit Mouret, que l'on -avait surnommé le musicien des Grâces. Tous ses ouvrages ont une teinte -de légèreté et de gaîté qui plurent extrêmement aux dilettanti du temps; -il avait une très-grande facilité à composer, et, quoiqu'il soit mort -assez jeune, peu de musiciens ont donné autant d'ouvrages que lui et -dans tous les genres. Il composa six opéras, plusieurs recueils de -musique instrumentale, un grand nombre de divertissements pour les -comédies françaises et italiennes, et plusieurs morceaux de musique -religieuse. Le joli air _De l'amour suivons tous les lois_, le charmant -duo _De l'amour suivons les traces_, sont de Mouret. - -C'est au mois de décembre 1715 que l'Opéra eut le privilége de donner -des bals masqués publics. Ce genre de spectacle a toujours duré jusqu'à -présent. Le prix d'entrée en fut dès l'origine fixé à 6 livres par -personne. - -Nous devons dire aussi un mot des concerts spirituels comme annexes de -l'Opéra. Le concert spirituel fut établi au mois de mars 1725 au château -des Tuileries, par privilége du roi, accordé au sieur Philidor, -ordonnateur de la musique de la chapelle royale, à la charge que ce -concert dépendrait toujours de l'Opéra, et que Philidor lui paierait -6,000 livres par an. - -Le premier concert eut lieu le dimanche de la Passion, 18 mars 1725. -Voici quel en fut le programme: il commença par une suite d'airs de -violons de Lalande, suivie d'un caprice du même auteur et de son -_Confitebor_. On joua ensuite un concert de Corelli, intitulé la _Nuit -de Noël_, et le concert finit par la cantate _Domino_, motet de Lalande. -Il avait commencé à six heures du soir et finit à huit, avec -l'applaudissement de toute l'assemblée, qui était très-nombreuse. Ce -concert continua à avoir lieu aux Tuileries, dans la salle dite des -Suisses. Cependant le roi étant venu à Paris en 1744, alla loger au -château, et le service exigea que l'on détruisît toutes les loges et -décorations de la salle de concert. Le 1er novembre, jour de la -Toussaint, on avait affiché qu'il serait exécuté dans la salle de -l'Opéra, mais l'archevêque de Paris le fit défendre, et il n'y eut point -de concert ce jour-là. Le 8 décembre, jour de la conception de la -Vierge, on donna le concert spirituel dans la même salle au château des -Tuileries, mais il n'y avait point de loges, et seulement des chaises et -des banquettes. - -Le concert continua à avoir lieu dans la salle des Tuileries jusqu'à la -Révolution; il fut rétabli sous l'Empire dans la salle de l'Opéra, et -continué dans ce même emplacement jusqu'à la révolution de Juillet, -qu'il fut entièrement aboli, on ne sait trop pourquoi; car, si ce -concert était composé uniquement de musique d'église, maintenant qu'on -n'en entend nulle part à Paris, il attirerait probablement un grand -nombre d'amateurs, qui regrettent vivement d'être totalement privés d'un -genre de musique qui a produit tant de chefs-d'oeuvre. Revenons à -l'Opéra. En 1733, parut le premier ouvrage de Rameau, _Hippolyte et -Aricie_, qui produisit une sensation inexprimable. On eut d'abord de la -peine à s'accoutumer à ce genre de musique, qui s'éloignait totalement -de tout ce qu'on avait entendu jusque là. Mais la richesse et la variété -des accompagnements, la force de l'harmonie, les nouveaux tours de -chant, la coupe inusitée des airs de danse, toutes ces nouveautés -finirent par jeter les spectateurs dans l'enivrement. - -A _Hippolyte et Aricie_ succédèrent les _Indes galantes_, qui plurent -encore davantage. A une des reprises de cet opéra, Rameau y ajouta un -nouvel acte, celui des _Sauvages_, dont tout le monde connaît la belle -marche que Dalayrac a fort heureusement intercalée dans le deuxième acte -d'_Azémia_. Puis vint _Castor et Pollux_, qui passe pour le -chef-d'oeuvre de son auteur, et où l'on trouve en effet d'admirables -morceaux. Rameau, quoique âgé de cinquante ans, à son début dans la -carrière dramatique, fit représenter seize opéras, bien qu'il eût -renoncé au théâtre, les dix dernières années de sa vie. Il fut le -premier qui employa les clarinettes à l'orchestre, dans son opéra -d'_Acanthe et Céphise_, représenté en 1751 pour la naissance du duc de -Bourgogne. - -En 1752, une grande innovation eut lieu à l'Opéra; des comédiens -italiens vinrent donner des représentations à l'Académie royale de -musique; ils débutèrent le jeudi 1er août 1752, par la _Serva Padrona_. -Le grand succès qu'ils obtinrent leur suggéra de nombreux antagonistes; -c'est alors que prit naissance la guerre des Bouffonistes et des -Lullistes; ces derniers eurent l'avantage en 1754, et les Italiens -retournèrent dans leur pays. Leur séjour en France ne fut pourtant pas -sans influence sur la musique française, qui prit dès lors une allure -plus franche et plus enjouée. Malgré son immense succès, le _Devin de -Village_ ne fit point naître d'ouvrages du même genre à l'Opéra, mais -l'Opéra-Comique prit naissance par les traductions et même par les -ouvrages nouveaux qu'on commença à jouer à la Comédie-Italienne. Pendant -vingt ans le grand Opéra fut dans un état de décadence qui le mit à deux -doigts de sa perte, et l'on croyait bien qu'il ne pourrait jamais se -relever de sa victoire sur les Bouffons italiens, lorsqu'enfin Gluck -parut en 1774. - -L'_Iphigénie en Aulide_ fut suivie de près d'_Orphée et Alceste_. -Piccini, précédé de la plus brillante réputation, vint faire jouer à -Paris son _Roland_. Le succès de cet opéra suscita une nouvelle guerre -musicale, dont profitèrent les amateurs raisonnables qui savaient -applaudir ce qui était réellement beau, quelle que fût la nation de -l'auteur. Gluck riposta à _Roland_ par _Armide_ et _Iphigénie en -Tauride_; Piccini répondit à ces deux chefs-d'oeuvre par _Didon_. Puis -vint Sacchini; Sacchini, déjà célèbre en France par la traduction de -quelques-uns de ses ouvrages, arriva à Paris en 1783, âgé de près de -cinquante ans. Ses premiers ouvrages, _Renaud_, _Chimène_ et _Dardanus_, -n'excitèrent pas le même enthousiasme que les premiers ouvrages de Gluck -et de Piccini, parce qu'on était déjà familiarisé avec ce genre de -musique, et que l'attrait de la nouveauté n'en était pas aussi grand. Il -n'en fut pas de même d'_OEdipe à Colonne_; l'intérêt du poëme permit de -sentir toutes les beautés de cette ravissante musique, si simple, si -suave et si dramatique en même temps. Croirait-on cependant que cette -représentation rencontra tant d'obstacle, que Sacchini, dégoûté par là -du séjour de Paris, prit le parti d'aller jouir en Angleterre du fruit -de ses travaux? La mort ne lui en laissa pas le temps: il succomba à une -attaque de goutte le 7 octobre 1786. On donna après sa mort l'opéra -d'_Avire et Evelina_, dont Rey, chef d'orchestre de l'Opéra, avait -achevé la musique. Les compositeurs français rentrèrent en possession du -théâtre de l'Opéra après la mort de Sacchini; mais la révolution -musicale était achevée, et tous les ouvrages nouveaux étaient écrits -dans le système de ceux de Gluck et de Piccini. On distingua quelques -opéras de Catel, Méhul, Lesueur, Berton, Grétry, etc. Mais depuis -longtemps on n'avait entendu aucun de ces ouvrages qui font époque, -lorsqu'enfin Spontini parvint avec des peines infinies à faire -représenter sa _Vestale_ en 1807. On peut encore se rappeler quelle -sensation excita l'apparition de cet ouvrage. _Fernand Cortez_ fut moins -heureux; ce ne fut même qu'à sa reprise, en 1816, que la réussite en fut -complète. - -Spontini quitta bientôt Paris pour aller diriger l'opéra de Berlin. Le -peu de succès de son dernier ouvrage, _Olympie_, pouvait faire supposer -que son génie s'était épuisé dans ses deux premiers ouvrages, et cette -perte ne fut que médiocrement sentie. - -Cependant l'art du chant, qui avait fait de grands progrès en France, -était resté complétement stationnaire à l'Opéra, et l'on y chantait il y -a dix ans absolument de la même manière que quarante ans auparavant. -Rossini, arrivé depuis peu à Paris, et engagé à écrire pour notre Opéra, -exigea avant tout qu'on lui donnât des chanteurs qu'on pût faire -chanter, et l'on fit débuter Mlle Cinti. - -Ce fut le premier pas vers la révolution qu'opérèrent à ce théâtre le -_Siége de Corinthe_, le _Comte Ory_, _Moïse_, les débuts de Levasseur, -la retraite de Derivis père et les progrès d'Adolphe Nourrit. M. Auber -donna la _Muette_, et le succès de cet ouvrage fut immense; _Guillaume -Tell_ fut moins heureux à son apparition, mais aujourd'hui, toutes les -beautés de ce chef-d'oeuvre sont appréciées et le public ne peut se -lasser de l'entendre. - -En 1830, l'Opéra subit une grande révolution administrative. Cessant -d'être exploité par le gouvernement, il devint l'objet d'une entreprise -particulière. - -Chacun sait le degré de prospérité où il s'éleva, sous M. Véron, grâce à -l'habileté du directeur, à l'immense succès de _Robert le Diable_ et à -la réunion miraculeuse des talents de Nourrit, Levasseur, Mmes Damoreau, -Dorus-Gras, Falcon, et de Perrot et Taglioni.--Les directions qui ont -succédé à celle de M. Véron, sont loin d'avoir été aussi heureuses et -l'expérience ne peut manquer de prouver que l'Opéra doit retourner à -l'Etat. La suppression des pensions a rendu l'exigence des sujets telle -que les appointements sont parvenus à un taux trop exorbitant pour -pouvoir subsister. On ne pourra cependant les ramener à une limite plus -raisonnable, qu'en offrant une compensation par la perspective d'une -pension: c'est ce que ne peut faire une direction passagère; il faut une -administration durable et l'Etat ou la ville de Paris peuvent seuls -arriver à ce résultat. - - - - -L'ARMIDE DE LULLY - - -L'édit de Nantes venait d'être révoqué: pendant que la désolation se -répandait dans toute la France, la cour ne s'occupait que de fêtes et de -plaisirs, persuadée que le nouvel édit ne pouvait atteindre que le -peuple; mais bientôt la persécution s'étendit jusqu'à la noblesse, et -l'alarme se répandit à Versailles. Ouvertement, c'étaient des éloges -pompeux de la grandeur du roi, qui, non content de faire le bonheur de -ses sujets, s'occupait encore si efficacement du salut de leurs âmes; -mais en secret, on se confiait ses craintes. C'en est fait, se -disait-on, le temps des plaisirs est passé, bientôt nous serons tous -encapuchonnés, et au lieu d'opéras nous aurons la messe et les vêpres -pour tout divertissement. - -De pareils propos ne pouvaient parvenir aux oreilles du roi, mais Mme de -Maintenon ne les ignora pas longtemps. Elle comprit combien il était de -son intérêt de distraire tout l'entourage du roi de si sombres pensées, -et que ce n'était que par des fêtes éclatantes, des spectacles pompeux -qu'elle pourrait détourner l'attention et faire renaître l'apparence de -la confiance. Mais quel spectacle donner? Des carrousels, des loteries? -Cela coûtait si cher et durait si peu! et puis, l'argent devenait rare. -Un sonnet à la gloire du roi convertisseur, s'était payé plus cher que -ne l'aurait été autrefois une fête qui aurait occupé la cour pendant une -semaine; les abjurations avaient d'autant plus coûté que le prix en -était ordinairement fixé en pensions; c'est ainsi que Dacier et sa -femme, qui s'étaient faits catholiques, venaient de recevoir 500 écus de -pension. Depuis la mort de Molière, les comédies n'avaient que peu -d'attraits; Racine n'était pas assez gai pour la circonstance, il -fallait quelque chose qui contrastât avec la disposition générale des -esprits. - -Le roi, que depuis plusieurs mois on avait obsédé pour les affaires de -la religion, n'avait pas eu le temps de s'occuper à l'avance de ses -plaisirs, et aucun divertissement n'était préparé. Elle se souvint -pourtant qu'il lui avait parlé d'un opéra commandé par lui à Lully et -Quinault, et dont il avait même fourni le sujet. Si cet ouvrage avait pu -être prêt, c'était un coup de fortune! Mais comment s'en assurer? Il -fallut bien qu'elle se résolût à le demander elle-même à l'un des -auteurs, et après s'être fait préalablement donner l'absolution, elle se -détermina à faire venir Lully auprès d'elle pour savoir où il en était -de son ouvrage. - -Lully, toujours bien vu du roi, qui l'aimait beaucoup, venait rarement à -Versailles, et seulement quand son service l'y appelait; d'abord, parce -que son théâtre, à Paris, dont il était le directeur et le seul -compositeur, l'occupait beaucoup; mais ensuite, parce qu'à Paris il -avait plus de liberté pour mener la vie dissipée et fort peu régulière -qu'il affectionnait; et surtout parce qu'il savait déplaire à un grand -nombre de personnes de la cour qui ne lui épargnaient pas les railleries -quand elles le rencontraient, ce qu'il détestait singulièrement, étant -très-railleur lui-même, et ne souffrant pas facilement, suivant l'usage, -qu'on fît à son égard ce qu'il s'était si souvent permis envers les -autres. Voici à quel sujet il s'était attiré tous ces brocards: - -Depuis longtemps Lully avait reçu des lettres de noblesse du roi, et se -faisait partout appeler et imprimer M. de Lully, lorsque quelqu'un vint -à lui dire qu'il était fort heureux pour lui que, contre l'usage, le roi -l'eût dispensé de se faire recevoir secrétaire d'Etat, car plusieurs -personnes de cette compagnie avaient toujours dit qu'elles -s'opposeraient à son admission. Après cette révélation, le musicien ne -dormit plus tranquille et n'eut plus de cesse qu'il ne fût reçu. Voici -le moyen qu'il employa pour obtenir l'assentiment du roi. En 1681 on dut -donner à Saint-Germain une représentation du _Bourgeois-gentilhomme_, -joué pour la première fois à Chambord, onze ans auparavant, et dont -Lully avait fait la musique. Lully était excellent bouffon, et plus -d'une fois Molière lui avait dit: Viens, Lully, viens nous faire rire. -Il résolut de profiter de cet avantage auprès du roi, qui ne lui -connaissait pas ce talent. - -Son physique grotesque s'y prêtait à merveille; il était court de -taille, un peu gros, et avait un extérieur généralement négligé; de -petits yeux bordés de rouge, qu'on voyait à peine et qui avaient peine à -voir, brillaient cependant d'un feu sombre qui marquait tout ensemble -beaucoup d'esprit et de malignité. Un caractère de plaisanterie était -répandu sur son visage, et certain air d'inquiétude régnait dans toute -sa personne. Enfin sa figure entière respirait la bizarrerie, et au -premier aspect, on n'aurait pas manqué de lui rire au nez, si la finesse -de son regard n'eût montré sur-le-champ qu'il n'était pas homme à avoir -le dernier, et qu'il était bien capable de rire et de faire rire à vos -dépens. - -Sans en prévenir personne, il résolut de représenter lui-même le -personnage du Muphty et d'attirer l'attention du roi par ses -bouffonneries. Malheureusement pour lui le roi était de mauvaise humeur -ce jour-là, et rien ne pouvait le dérider; aussi la représentation -était-elle d'un froid mortel, les personnages si éminemment comiques de -M. et Mme Jourdain et de leur servante Nicolle, la ravissante scène des -professeurs du Bourgeois-gentilhomme, rien n'avait pu chasser l'ennui -qui régnait dans la salle, lorsque commença la cérémonie qui termine le -quatrième acte. - -Lully s'était affublé la tête d'un turban qui avait près de cinq pieds -de haut, de telle sorte que sa figure avait l'air d'être au milieu de -son ventre; ses petits yeux clignotant encore plus qu'à l'ordinaire, -parce que l'éclat des bougies les fatiguaient davantage, lui faisaient -faire une si plaisante grimace, qu'à son apparition inattendue il y eut -un oh! de surprise, suivi d'une violente envie de rire générale, qui fut -aussitôt comprimée, parce qu'on vit que le roi ne riait pas encore. - -Lully s'aperçut de la difficulté de sa position, et ne fit que redoubler -de plaisanteries. Au _Donnar Bastonara_ il accabla de coups le -malheureux acteur qui représentait M. Jourdain, et qui, n'étant -nullement prévenu de cette addition à son rôle, souffrit d'abord assez -patiemment les grands coups du livre représentant le Coran qu'on lui -administrait sur le dos et sur la tête; mais voyant succéder aux coups -de livre les gourmades et les coups de poing, il commença à se fâcher, -et dit tout bas au muphty: - ---Finissez cette plaisanterie, ou je vous assomme. - ---Tant mieux, lui répondit de même Lully, qui du coin de l'oeil avait vu -le roi commencer à sourire, c'est ce que je demande, battez-moi le plus -fort que vous pourrez. - -L'acteur ne se le fit pas dire deux fois, et, profitant de sa colère, il -administra un énorme coup de poing au muphty, qui se baissa vivement et -le reçut dans son turban. Ce fut alors une course comme celle de -Pourceaugnac, à cette différence près que M. Jourdain, doublement -irrité, y mettait une ardeur inconcevable, qu'excitait encore le fou -rire de tous les spectateurs, qui ne pouvaient plus se contenir. Chaque -fois qu'il s'avançait vers le muphty, celui-ci, baissant la tête comme -un bélier, le repoussait à l'autre bout du théâtre avec son interminable -coiffure, dont il se défendait comme un taureau de ses cornes. Le pauvre -M. Jourdain crut enfin mieux prendre son temps; il se précipita tout -d'un coup vers son adversaire, croyant pouvoir l'étreindre entre ses -bras; mais celui-ci s'était si vivement jeté à terre, qu'il parvint à -mettre le pauvre Jourdain à cheval sur son monstrueux turban, et, -pendant qu'il roulait à terre embarrassé dans ce nouvel obstacle, il se -dégagea lestement, et, faisant semblant de tomber, il se précipita dans -l'orchestre et entra jusqu'à mi-corps dans le clavecin qui y était, et -fit encore mille folies en achevant de le briser comme s'il ne pouvait -parvenir à en sortir. Le roi n'avait pas attendu ce dernier lazzi pour -déposer sa mauvaise humeur: depuis cinq minutes il riait comme un roi ne -rit pas, et disait, en s'essuyant les yeux, que jamais il ne s'était -tant amusé de sa vie. - -Après la représentation, Lully se mit sur son passage, et le roi lui dit -les choses les plus flatteuses, l'assurant qu'il était l'homme de France -le plus divertissant qu'il connût. Le musicien prit alors l'air le plus -affligé qu'il put: - ---Voilà précisément, lui dit-il, ce qui me rend fort à plaindre; car -j'avais dessein de devenir secrétaire de Votre Majesté, et MM. les -secrétaires ne voudront plus me recevoir, à présent que je suis monté -sur un théâtre. - ---Ils ne voudront pas vous recevoir, reprit le roi, ce sera bien de -l'honneur pour eux. Allez de ma part voir M. le chancelier; je vous -l'ordonne aujourd'hui, et de plus je vous fais 1,200 fr. de pension. - -La belle chose qu'une monarchie absolue! 1,200 livres de pension pour -avoir sauté dans un clavecin! Si les pensions s'obtenaient au même prix -aujourd'hui, toutes les manufactures d'Erard et de Pleyel n'y -suffiraient pas. - -Dès le lendemain Lully courut chez le chancelier Le Tellier, qui le -reçut fort mal. Le musicien alla porter ses plaintes à M. de Louvois, -qui reprocha à Lully sa témérité, lui disant qu'elle ne convenait pas à -un homme comme lui, qui n'avait d'autre mérite et d'autre recommandation -que de faire rire. - ---Eh! tête-bleu! vous en feriez autant si vous pouviez, repartit Lully. - -Le roi, ayant appris toutes ces difficultés, exigea qu'on reçût le -Florentin, et alors tous les obstacles s'aplanirent devant lui. Le jour -de sa réception, il donna un magnifique repas aux anciens de la -compagnie, et le soir les régala de l'opéra, où l'on représentait _le -Triomphe de l'Amour_. Ils étaient là trente ou quarante qui avaient les -meilleures places, et ce n'était pas un spectacle peu curieux de voir -deux ou trois rangs d'hommes graves en manteaux noirs et en grands -chapeaux aux premiers bancs de l'amphithéâtre, et écoutant avec un -sérieux admirable les courantes et les rigaudons du nouveau secrétaire -du roi. Quelques jours après M. de Louvois rencontra Lully à -Versailles.--Bonjour, mon confrère, lui dit-il en passant. Cela s'appela -un bon mot de M. de Louvois; chacun voulut se l'approprier, et il n'y -eut pas si grand seigneur qui apercevant de loin le musicien, ne -l'apostrophât d'un: Bonjour, mon confrère. Cette plaisanterie fut -tellement répétée, que depuis longtemps il n'allait à Versailles que -quand il ne pouvait faire autrement. - -Il était à dîner avec quelques-uns de ses acteurs et de ses musiciens, -au cabaret du Cerceau-d'or, sur la place du Palais-Royal; le repas avait -été fort gai, et le vin n'avait pas été épargné. Il faisait à ses -camarades un de ces bons contes qu'il racontait si plaisamment et qui -l'avaient fait autrefois rechercher des plus grands seigneurs, quand on -vint l'avertir que sa femme le faisait demander au plus vite, parce -qu'un carrosse de la cour le venait chercher pour l'amener à l'instant à -Versailles. «Oh! se dit-il, cela m'a bien l'air d'être un tour de -Madeleine, qui n'aime pas que je reste trop longtemps à table quand je -dîne hors du logis. Il faut cependant y aller voir, mais si elle me fait -vous quitter pour rien, je réponds que je ne rentre pas de huit jours.» -Il s'achemina en chancelant vers sa demeure, et vit qu'effectivement sa -femme ne l'avait pas trompé. Il se hâta de monter en voiture, s'endormit -dans la route, et ne s'éveilla qu'au moment d'arrêt du carrosse. Un abbé -se présenta alors à la portière et lui dit, les yeux baissés: «M. de -Lully, je suis chargé de vous conduire auprès d'une dame qui désire vous -entretenir en particulier.» Notre musicien se crut alors en bonne -fortune; il jeta un coup d'oeil de dépit sur sa toilette plus que -négligée, son rabat chiffonné et ses vêtements en désordre, puis il -tâcha de découvrir à quel hasard il pouvait devoir un semblable bonheur. - -Après bien des détours dans une partie du palais qui lui était tout à -fait inconnue, il fat enfin introduit dans une pièce meublée avec -simplicité, mais d'une manière sévère; partout, des tableaux de saints -garnissaient la tapisserie. Il se perdait en conjectures, quand une -porte s'ouvrit; une dame, d'un extérieur imposant, s'avança vers le -musicien, qui, grâce à sa mauvaise vue, ne la reconnut nullement et alla -tout aussitôt se jeter à ses pieds. Mme de Maintenon fut un peu surprise -d'abord de cette manière de se présenter, mais elle pensa qu'un aussi -grand pécheur, qu'un homme qui passait sa vie avec des excommuniés, -devait cet hommage à une vertu comme la sienne. - -Aussi ne laissa-t-elle pas échapper cette occasion de faire un sermon: - ---M. de Lully, lui dit-elle, on prétend que vous menez une mauvaise -conduite. - -A cette voix, Lully releva la tête; il reconnut alors à qui il avait -affaire, et il vit bien qu'il avait fait une sottise, mais il repartit -promptement: - ---Moi, du tout, Madame, je mène le théâtre de l'Opéra et voilà tout. - ---Je sais, dit Mme de Maintenon, que votre position vous met en rapport -avec nombre de personnes d'une condition peu sortable, mais le roi n'en -est pas moins fort mécontent de vous, et vous aurez beaucoup à faire -pour rentrer dans ses bonnes grâces. - -Le musicien était anéanti; il cherchait par quel méfait il avait pu -s'attirer ce malheur; d'un mot, le roi qui lui avait tout donné pouvait -tout lui retirer, et ce coup imprévu parut l'accabler. Mme de Maintenon -l'ayant amené au point où elle voulait: - ---Maintenant, continua-t-elle, je puis vous donner un moyen de rentrer -en faveur. Dans huit jours il faut ici qu'on ait un opéra nouveau, -donnez-nous celui dont le roi vous a chargé, et je ne doute pas qu'à -cette occasion vous ne trouviez le moyen de rentrer en grâce. - ---Dans huit jours, mon _Armide_! s'écria le musicien, oh! Madame, c'est -impossible, il me reste tout un acte à faire, et Quinault n'en finit pas -pour les changements que je lui demande. - ---Vous le ferez plus vite que les autres et tout peut être prêt: ou bien -donnez-nous seulement ce qu'il y a de fait, reprit Mme de Maintenon -impatientée. - ---Moi, mutiler un chef-d'oeuvre, le donner pièce à pièce! s'écria le -musicien désolé. Oh! non, Madame, Sa Majesté se fâchera tant qu'elle -voudra, mais avant un mois, je ne puis espérer de donner mon _Armide_... -C'est que vous ne savez pas, Madame, que je n'ai jamais rien fait de -plus beau, qu'il y aura là dedans... - ---Eh! bien donc, Monsieur, n'en parlons plus: aussi bien je sais que -Lalande s'occupe d'une pièce en musique, et le petit Marais me fait -tourmenter depuis longtemps pour faire entendre de sa musique au roi: -l'un des deux saura bien être prêt. - ---Qu'est-ce à dire, Madame? on exécuterait devant Sa Majesté d'autres -opéras que les miens? Non, non, il n'en sera pas ainsi; vous aurez un -opéra dans huit jours; ce ne sera pas _Armide_, par exemple... - ---Eh! peu m'importe, _Armide_ ou un autre, cela m'est indifférent. - ---En bien! donc, dans huit jours, vous aurez un nouvel opéra-ballet, -musique de Lully, paroles de Quinault. Voudriez-vous m'en fournir le -sujet? - ---Monsieur, reprit Mme de Maintenon avec hauteur, vous devriez savoir -que je ne me mêle point de ces sortes de choses. - ---Pardon, Madame, répondit le musicien en câlinant, c'est le roi qui a -fourni le sujet d'_Armide_, vous auriez pu proposer celui-ci. Armide -sera l'opéra du roi, celui-ci serait l'opéra de la... - -Il s'arrêta craignant d'en avoir trop dit, mais la marquise n'avait pas -l'air fâché; elle lui dit, au contraire avec bonté: - ---J'y consens. Votre ouvrage sera votre réconciliation: nommez-le le -_Temple de la Paix_. - ---Madame, dans huit jours la première représentation. - -Il se retira en saluant profondément, et se fit tout de suite conduire à -Paris chez Quinault. - ---Mon cher ami, lui dit-il en entrant, je viens vous prévenir que c'est -d'aujourd'hui en huit la première représentation de notre opéra du -_Temple de la Paix_, et qu'il faut nous mettre en mesure. - ---Qu'est-ce à dire, dit Quinault, quelle est cette nouvelle folie? Vous -savez que j'ai à travailler; voilà la quatrième fois que vous me faites -refaire le cinquième acte d'_Armide_, et je n'en peux venir à bout; -laissez-moi donc en repos, au lieu de me venir casser la tête avec vos -sornettes. - ---Oh! oh! mon confrère en Apollon, nous sommes de mauvaise humeur; tant -pis, morbleu, tant pis! car il ne s'agit plus d'_Armide_ pour le moment, -mais bien du _Temple de la Paix_. - ---Cesserez-vous bientôt de me parler par énigmes? - ---Eh bien donc! sachez que, sous peine de déplaire mortellement à notre -illustre maître et à sa très-peu illustre maîtresse, la veuve Scarron, -je viens de promettre de donner dans huit jours, à Versailles, un -opéra-ballet, fait, composé, appris et monté. - ---Eh bien! est-ce que cela me regarde? dit tranquillement Quinault. - ---Oh! il n'y a pas de doute que cela vous regarde fort peu, car c'est -tout simplement vous, M. Philippe Quinault, auditeur des comptes, membre -de l'Académie française et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, qui en -devez composer les paroles. - ---Et pourquoi cela? - ---Eh parbleu! parce que je l'ai promis. D'ailleurs, vous savez bien -notre marché: je vous donne 4,000 livres pour vos grandes tragédies, et -2,000 livres pour vos opéras-ballets; voyez si vous voulez gagner 2,000 -livres d'ici à huit jours? - ---Mais, mon Dieu, s'écrie Quinault, qui s'était singulièrement radouci, -comment voulez-vous être prêt dans un si court espace de temps? En -supposant que je le fusse, le serez-vous, vos acteurs sauront-ils leurs -rôles? Mais à quel propos cet opéra, pourquoi ce titre niais et banal? - ---Ce titre niais et banal, c'est la veuve Scarron qui me l'a fourni: -ainsi, il y aurait probablement peu de prudence à lui donner ces -épithètes hors d'ici. Le motif qui me fait entreprendre cet ouvrage est -la colère où le roi est contre moi, je ne sais pas trop pourquoi, par -exemple, et le désir de rentrer dans ses bonnes grâces. - ---Comment! quelle colère du roi? que voulez-vous dire? J'allai hier à -Versailles lui présenter mes quatre premiers actes d'_Armide_, que -suivant son usage, il veut examiner avant que je les envoie à la petite -Académie, et il m'a encore parlé de vous avec une bonté infinie. - ---Ouais, dit Lully, la veuve Scarron se serait-elle jouée de moi! c'est -que je pourrais bien la laisser là avec son opéra... Ah! oui; mais -Lalande et le petit Marais, qui ne demandent pas mieux que de se -produire... Non... non! il faut absolument faire cet ouvrage, mon cher -ami, tout cela importe peu: ma parole est donnée, je suis engagé -d'honneur; ainsi, je compte tout à fait sur vous. - ---Mais, mon bon Lully, c'est impossible... huit jours! et puis le -_Temple de la Paix_; que diable voulez-vous que je fasse là-dessus? - ---Oh! mon Dieu! il n'y a rien de si facile... le _Temple de la Paix_?... -Voyons... D'abord la scène représente le théâtre de la guerre. La -première entrée, ce sont des guerriers qui frappent sur leurs boucliers, -cela fera un très-bon effet, et puis Mars viendra chanter un air où il -dira: - - Je suis le plus cruel des dieux, - Je porte la mort en tous lieux. - -Deuxième entrée, des guerriers avec des javelines. Choeurs de bergers -éplorés, de bergères désolées, d'amours échevelés et de grâces -désespérées. Le fond du théâtre s'ouvre, la paix descend du ciel, dit -qu'elle vient rendre le bonheur à la terre; un ou deux changements à -vue, une chaconne, trois menuets, une gigue, une courante, deux -rigaudons, une passe-caille, et puis le choeur final: - - Dansons, chantons tous à la fois, - Louis est le plus grand des rois. - -Cela sera magnifique, et nous aurons le plus grand succès. - ---Allons, fou que vous êtes, croyez-vous avancer la besogne avec toutes -ces balivernes? Parlons un peu raison, si vous en êtes capable un -instant. - ---Voilà ce qu'il convient de faire, dit sérieusement Lully. Nous avons -composé ensemble plusieurs entrées de ballets, dansés à la cour devant -le roi, cousez-moi tout cela ensemble tant bien que mal avec quelques -récitatifs, et je me charge de tout faire aller pour le mieux. Si cela -n'est pas trop mauvais, nous le ferons jouer à Paris en attendant -_Armide_, que cela va un peu retarder. - ---Revenez donc demain matin, lui dit Quinault, et je serai bien avancé. -Voyez d'avance vos acteurs et vos danseurs. - ---Oh! pour mes danseurs, cela ne m'inquiète guère; je les prendrai tous -à la cour, de cette façon on les trouvera tous bons. - -Le lendemain, Quinault avait broché une espèce d'amphigouri, auquel à la -rigueur on pouvait donner le titre du _Temple de la Paix_, quoique au -fait on eût pu tout aussi bien lui appliquer celui du _Temple de la -Gloire_, du _Temple de l'Hymen_ et de tous les temples imaginables. - -Trois jours après, on répétait à Versailles le nouvel ouvrage de Lully. -M. de Conti devait danser un pas avec la duchesse de Bourbon, -mademoiselle de Blois avec le danseur Pecourt, et le danseur Fabvier -avec la marquise de Mouy. Le chant n'était que fort accessoire dans cet -ouvrage, mais on avait encore trouvé moyen d'y intercaler quelques -morceaux à effet pour les demoiselles Aubry et Verdier, et les sieurs -Beaumavielle et Reignier, fameux chanteurs du temps. - -Le jour de la représentation, Lully qui avait surveillé tous les -détails, croyait n'avoir rien oublié, quand tout à coup au moment de -commencer, on lui fit apercevoir dans la décoration un emblème qui -pouvait sembler de mauvais augure au roi, et qu'il fallait faire -disparaître sur-le-champ. Vous comprenez que, pour un opéra improvisé en -huit jours on n'a pas le temps de faire des décors neufs; on avait donc -cherché ce qu'on avait de moins usé et de moins connu. Ainsi, pour le -temple de la paix, on avait été prendre un temple de la sagesse qui -n'avait pas servi depuis longtemps, mais sur le fronton duquel s'étalait -malheureusement l'oiseau favori de Minerve, une énorme chouette. Il -fallait au plus vite faire disparaître l'oiseau de mauvais augure, et le -remplacer par un soleil, l'emblème de Louis XIV. Mais où trouver un -peintre, quand tout était préparé, le décor mis en place, et le roi dans -sa loge, trouvant que le spectacle était bien long à commencer? Le -pauvre Lully s'arrachait les cheveux, il courait partout sur le théâtre, -demandant à grands cris un peintre, un décorateur, un badigeonneur. Rien -ne venait qu'un officier des gardes qui lui avait déjà dit deux fois: -«M. de Lully, le roi attend.» Enfin on trouva un peintre qui se mit à -l'instant en besogne: il avait à peine commencé, que l'officier revient -de nouveau à la charge: - ---M. de Lully, j'ai eu l'honneur de vous dire que le roi attendait. - ---Eh! ventrebleu! repartit celui-ci, que voulez-vous que j'y fasse, moi? -Le roi peut bien attendre, il est le maître ici et personne n'a le droit -de l'empêcher d'attendre tant qu'il voudra. - -Chacun se mit à rire de cette repartie dont la hardiesse faisait le -principal mérite. Mais malheureusement pour Lully, son mot eut trop de -succès, on se le redit tellement qu'il vint aux oreilles mêmes du roi. -Le monarque absolu, qui avait dit un jour: «J'ai failli attendre!» ne -pouvait pas prendre en bonne part la saillie de son musicien; aussi, -malgré le succès qu'obtint la représentation, n'adressa-t-il pas un seul -mot de compliment à Lully, et le lendemain il fut décidé qu'on monterait -l'opéra de Lalande. - -Le pauvre Lully retourna l'oreille basse à Paris. Depuis huit jours il -s'était donné une peine inimaginable pour regagner des bonnes grâces -qu'il n'avait pas perdues, et tous ses efforts n'avaient abouti qu'à le -mettre fort mal avec le roi, avec qui il était fort bien auparavant. -«Foin des grands seigneurs et de la cour, se dit-il, le vent change trop -souvent de direction dans ce pays-là, je ne saurais me faire à son -climat. Vivent mes bons bourgeois de Paris! C'est pour eux seuls que je -vais travailler maintenant: ils auront un chef-d'oeuvre dans mon -_Armide_, et ils n'en applaudiront pas moins ma musique parce qu'un -entr'acte aura été un peu long.» - -Il se remit dès le lendemain au travail, et jamais peut-être il ne fut -mieux inspiré. Le fameux monologue: _Enfin il est en ma puissance!_ qui -pendant près d'un siècle, passa pour le chef-d'oeuvre de la déclamation -musicale, le duo _Aimons-nous_, le fameux duo de _la Haine_, que Gluck -lui-même apprécia tellement qu'il ne fit, pour ainsi dire, qu'en -rajeunir les formes, lorsque, quatre-vingt-dix ans plus tard, il refit -la musique d'_Armide_; le _Sommeil de Renaud_, et plusieurs autres -morceaux que je pourrais citer, devaient assurer au nouvel opéra un -succès plus grand encore que celui de toutes les productions précédentes -des mêmes auteurs. Quinault, de son côté, n'avait peut-être jamais mieux -réussi: le spectacle que comportait la pièce était magnifique; rien -n'avait été négligé, comme costumes, décors, etc. Tout faisait donc -espérer à Lully que les applaudissements de la ville le dédommageraient -de ses infortunes à la cour. Le jour de la répétition générale, bien -avant l'heure fixée, Lully était à son théâtre, surveillant, inspectant -tout; car il ne s'agissait pas que de la musique; directeur et -propriétaire de l'Opéra, il ne s'en rapportait qu'à lui pour les -moindres détails. Quinault, qui recevait une somme fixe pour ses -ouvrages, s'inquiétait fort peu de leur sort à venir, et ne venait que -rarement aux répétitions; mais Lully était toujours là. Ce théâtre, il -l'avait pour ainsi dire créé; tous les acteurs étaient ses élèves, lui -seul les avait formés, non-seulement dans l'art du chant, mais il leur -avait appris à marcher, à gesticuler; les danseurs même avaient souvent -reçu de lui d'excellents conseils, et plus d'un pas avait été réglé par -l'auteur de la musique sur laquelle il devait être dansé; tous les -musiciens de l'orchestre avaient reçu de ses leçons, car, avant lui, il -n'y avait pas un seul instrumentiste passable en France et pas un seul -orchestre n'y existait; le premier, il y avait introduit et marié aux -violons, les flûtes, les hautbois, les bassons, et même jusqu'aux -tambours et aux trompettes: grâce à lui, les violonistes français -étaient devenus les premiers de l'Europe, et il suffisait de nommer -L'Alouette, Golasse, Verdier, Baptiste, le père, Joubert, Marchand, -Rebel, Lalande, etc., comme ses élèves, pour prouver que Lully était -aussi habile professeur que savant compositeur. - -Aussi pas un musicien de l'orchestre n'osait murmurer devant lui, -quelque dure et brutale que fût sa manière d'être à son égard. On savait -d'ailleurs que ses colères ne duraient pas longtemps. Il avait l'oreille -si fine, que d'un bout du théâtre à l'autre, il distinguait de quel côté -de l'orchestre était partie une fausse note: il entrait alors dans une -fureur terrible; il s'élançait sur le malheureux musicien à qui il -arrachait son violon, et plus d'une fois il le lui brisa sur la tête; -mais après la répétition, il se repentait de sa vivacité, sa colère -était oubliée ainsi que la faute qui l'avait fait naître; il allait -demander pardon à son pensionnaire, lui payait son instrument et -l'emmenait dîner avec lui. Aussi, il était adoré de ses musiciens, qui -aimaient autant sa personne qu'ils admiraient son talent. - -Ordinairement, personne n'était admis à la répétition générale, sauf -toutefois quelques gens de la cour, à qui on ne pouvait refuser cette -faveur: cette fois pas un ne se présenta; le maître souverain avait fait -mauvaise mine au musicien, personne de la cour ne se serait avisé -d'aller écouter sa musique. - ---Tant mieux, dit Lully, me voilà débarrassé de tous ces beaux donneurs -de conseils, et mon affaire n'en ira que mieux. - -Cependant, au milieu de la répétition on vint l'avertir que quelqu'un -qui refusait de dire son nom demandait à lui parler. - ---Je n'ai pas le temps, dit le musicien; qu'il m'envoie dire qui il est -pourtant, et nous verrons alors. - -Un instant après on lui apporta un petit morceau de papier bien gras et -bien sale, où étaient écrits ces trois mots: Un ancien ami. - ---Eh bien! dit Lully, répondez que je n'ai pas d'amis les jours de -répétition générale, un autre jour... - -Puis, il oublia tout à fait cet incident. Le lendemain, jour de la -première représentation, comme il montait au théâtre, on lui remit -encore un billet d'une tournure à peu près aussi élégante que celui de -la veille et ainsi conçu: «Tu n'as pas voulu me voir hier, je -t'attendrai ce soir à la fin de ton opéra;» pas de signature et fort peu -d'orthographe. A ce dernier signe, Lully crut un instant que ces mots -lui étaient adressés par quelque grand seigneur, mais le papier -chiffonné et mal plié où ils étaient tracés lui fit abandonner cette -idée; il roula la missive entre ses doigts, la jeta à terre et n'y pensa -plus. - -La salle commençait à se garnir, mais bien des vides s'y faisaient -pourtant remarquer. Les places occupées ordinairement par les personnes -de la cour restaient toutes vides. Les bons bourgeois venaient en foule, -toutes les places inférieures et supérieures étaient envahies; mais les -derniers venus remportaient leur argent, quand on leur disait à la porte -qu'il ne restait plus de place qu'aux bancs du théâtre et aux premières -loges; pas un n'aurait eu l'audace de se montrer à ces places -qu'occupaient ordinairement les personnes titrées, et l'on aimait mieux -s'en retourner chez soi. Le public parut d'abord surpris de cette -solitude inaccoutumée. Lully avait beaucoup de talent, par conséquent il -ne manquait pas d'ennemis; on répandit bientôt le bruit qu'il était tout -à fait disgracié, que le roi l'avait chassé de sa présence, et avait -défendu à toute la cour de mettre les pieds à son théâtre. Peu s'en -fallut que ceux qui assistaient à l'opéra ne se crussent compromis par -leur seule présence; quelques bourgeois timorés essayèrent même de -sortir; mais comme on refusa de leur rendre leur argent, ils aimèrent -encore mieux risquer leur sûreté personnelle que de perdre leurs 40 -sous. C'est en présence d'un public ainsi disposé que la superbe -_Armide_ allait se représenter. - -Le prologue, tout à la louange de Louis XIV, comme de raison, fut, on ne -peut pas mieux reçu. Le choeur si gracieux, - - Dès qu'on le voit paraître. - De quel coeur n'est-il pas le maître? - -fut accueilli par des applaudissements unanimes; là, on pouvait -approuver sans se compromettre, et le sens des paroles servait de -prétexte pour rendre justice au charme de la musique. Mais, passé le -prologue, les marques de satisfaction devinrent plus rares. La fameuse -le Rochois, qui remplissait le rôle d'_Armide_, était petite de taille, -avait la peau noire et la figure assez commune. Elle paraissait dans le -premier acte entre les deux plus belles actrices, et de la plus riche -taille qu'on eût encore vues sur le théâtre, les demoiselles Moreau et -Desmâtins, qui lui servaient de confidentes. Mais dès le moment où la -demoiselle le Rochois ouvrit les bras et leva la tête d'un air -majestueux en chantant: - - Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous, - L'indomptable Renaud échappe à mon courroux; - -ses deux confidentes furent éclipsées; on ne vit plus qu'elle sur le -théâtre qu'elle paraissait remplir; elle fut sublime dans tout son rôle. - -Au moment où elle s'anime pour poignarder Renaud, on vit tout le monde -saisi de frayeur, demeurer immobile, l'âme tout entière dans les -oreilles et dans les yeux, jusqu'à ce que l'air de violon, qui finit la -scène, donnât permission de respirer. Alors les spectateurs, reprenant -haleine avec un bourdonnement de joie et d'admiration, se sentirent -transportés unanimement, mais pas un applaudissement ne se fit entendre, -personne n'osa donner le signal, et l'opéra finit de la manière la plus -froide en apparence qu'on puisse imaginer. - -Lully était désolé. «Me serais-je trompé? pensait-il. Mon génie -serait-il éteint? Ne saurais-je plus communiquer mes sensations au -public par le secours de ma musique? Non, cependant: je sens quelque -chose en moi qui me dit que j'ai fait aussi bien, mieux peut-être qu'à -l'ordinaire.» Il descendait lentement l'escalier du théâtre, lorsqu'il -se sentit tiré par la manche. Il prit d'abord pour un pauvre l'homme -assez mal vêtu qui cherchait à attirer son attention. - ---Laissez-moi, lui dit-il avec humeur, je ne puis rien faire pour vous. - ---Baptiste, lui dit cet homme, je t'ai écrit que je viendrais te voir -après ton opéra. Arrête-toi un instant au moins, ne me reconnais-tu pas? - -Lully chercha en vain à rappeler ses souvenirs. - ---C'est juste, continua l'inconnu, il y a bien près de quarante ans, et -toi-même, si je ne l'avais entendu nommer, je ne t'aurais jamais -reconnu; nous nous aimions bien autrefois, cependant; te souviens-tu de -Petit-Pierre? - ---Petit-Pierre, s'écria Lully, il serait possible, vous seriez?... Tu -serais?... Oh! non, cela ne se peut pas, il doit être mort depuis si -longtemps; ne m'avoir pas donné de ses nouvelles, vous me trompez, vous -n'êtes pas Petit-Pierre. - ---Vous en doutez encore? Eh bien! rappelez-vous notre dernière entrevue, -c'était en 1647; je fus cependant fouetté et chassé, qui plus est, pour -vous, vous ne pouvez pas l'avoir oublié? - ---Oh! non, certes, je me le rappelle parfaitement. Oui, oui, je te -reconnais maintenant; viens, viens chez moi, nous causerons, nous nous -raconterons tout ce qui nous est arrivé, notre bon temps, celui où nous -avions quinze ans; viens, mon pauvre Pierre. - -Et M. de Lully prit par-dessous le bras le pauvre homme dont le costume -ne pouvait guère faire soupçonner l'intimité qui régnait entre lui et le -célèbre musicien; il ne pensait déjà plus au peu de succès de son -ouvrage, mille souvenirs venaient l'assaillir en foule, et à peine se -fut-il enfermé avec son compagnon qu'il lui dit: - ---Voyons, parlons de notre jeune temps, car j'y voudrais être encore. - ---Comment toi, reprit Petit-Pierre, tu es riche, considéré, entouré de -tout ce qui peut rendre la vie agréable, et tu regrettes le temps où -nous écumions les marmites dans les cuisines de mademoiselle de -Montpensier? - ---Certainement, répondit Lully, car alors j'avais quinze ans, et j'en ai -aujourd'hui cinquante-trois. Pauvre enfant, amené à dix ans de Florence -à Paris, le duc de Guise me donna comme un joujou à mademoiselle de -Montpensier; j'étais assez gentil, je savais à peine quelques mots de -français, et mon baragouin amusait singulièrement ma noble maîtresse; -mais au bout de six mois, je parlais aussi bien français que tous les -enfants de mon âge: je n'avais plus d'originalité, j'étais absolument -comme tout le monde. On se dégoûta de moi, et ne sachant que faire du -jouet qui avait passé de mode, on me relégua dans les cuisines où je te -connus. Te rappelles-tu les bons tours que nous jouions à notre chef et -même au maître d'hôtel? te souviens-tu du vin que nous allions boire en -cachette? - ---Je crois bien, poursuivit Petit-Pierre; et ces six bouteilles que nous -volâmes ensemble et que j'allai vendre pour ton compte, pour t'acheter -un violon? - ---Certainement, continua Lully, ce fut là la source de ma fortune. Je -m'exerçais seul sur cet instrument, dont j'avais reçu les premières -leçons dans mon pays, d'un bon cordelier, qui m'avait aussi appris à -jouer un peu de la guitare. - ---Le dernier jour où nous nous vîmes, reprit Petit-Pierre, fut celui où -l'on nous avait chargés tous deux de veiller sur le rôti de la -princesse. Ennuyé de tourner la broche depuis une demi-heure, tu allas -chercher ton violon; moi j'étais en extase à t'écouter, et puis tout à -coup un grand seigneur parut derrière nous, il t'emmena, et je ne t'ai -plus revu. Mais pendant que je t'admirais de toutes mes oreilles, le -rôti avait brûlé, et quand le chef revint, j'eus le fouet et je fus -chassé à l'instant même. - ---Le grand seigneur qui m'emmenait était le comte de Nogent, continua -Lully, des appartements il avait entendu mon violon, et attiré par ses -accords, il était descendu jusqu'à notre rôtisserie; il me mena à la -princesse, qui parut fort surprise de mon talent. On me donna un maître, -je devins habile en peu de temps, et je fus maître à mon tour. - -J'avais à peine 19 ans, que le roi voulut m'entendre et me retint à la -cour; il créa une nouvelle bande de violons, dont on me donna -l'inspection; enfin j'eus du talent et du bonheur, et tu vois où je suis -arrivé. Mais toi, qu'es-tu devenu? - ---J'entrai, répondit Petit-Pierre, au service d'un seigneur anglais qui -retournait dans son pays, je n'étais qu'un marmiton, qu'un galopin, -comme on nous appelait en France; mais en Angleterre, je passai pour un -très-bon cuisinier. Je suivis mon maître partout, même en Italie, à -Florence, où il vient de mourir, en me laissant 800 livres de pension. -J'entendais souvent parler de M. de Lully, et j'osais à peine croire que -ce fût mon pauvre Baptiste. Aussi ce n'est qu'en tremblant que je t'ai -écrit hier, et je n'ai osé signer; j'avais peur que tu ne voulusses pas -me recevoir. - ---Oh! tu m'avais mal jugé, tu es et tu seras toujours mon ami. Mais j'y -pense, tu reviens d'Italie, tu dois avoir entendu de la musique dans ce -pays. Je veux te faire juge de la mienne, et tu pourras te vanter -d'avoir été traité comme jamais prince ne l'a été. Je ferai jouer mon -_Armide_ pour toi, pour toi seul; nous l'écouterons ensemble et tu me -diras ce que tu en penses. Mais à ton tour, je veux que tu me donnes un -plat de ton métier. - ---Avec grand plaisir, reprit Petit-Pierre, car j'ai du talent à présent, -je suis bon cuisinier, et je possède à fond la cuisine française et -italienne. - ---L'italienne aussi, s'écria Lully; ah! mon ami, viens que je -t'embrasse. Pas un de ces damnés empoisonneurs de Paris n'est en état de -faire un macaroni qui ait le sens commun. - ---Sois tranquille, répondit Petit-Pierre, tu auras des macaroni, des -ravioli, de la polenta, tout ce que tu voudras. - ---A demain, lui dit Lully en le reconduisant, nous dînerons ensemble au -cabaret du Cerceau-d'Or, puis nous irons voir _Armide_, et nous -reviendrons ici manger le souper que nous accommoderons ensemble. - -Le lendemain tous les acteurs de l'Opéra avaient été prévenus qu'on -ferait une représentation où le public ne serait pas admis. Lully leur -présenta Petit-Pierre comme un grand seigneur italien, grand amateur de -musique, et chacun s'inclina devant le cuisinier; puis Lully et son ami -allèrent s'installer au milieu du parterre, et la pièce commença. -Petit-Pierre parut enchanté, et Lully, charmé d'être si bien apprécié -par son ancien camarade, ne put s'empêcher de s'applaudir lui-même. -«Bravo! bravo! Lully, criait-il à la fin de chaque morceau, tu n'as -jamais rien fait de si beau et tu es un grand homme!» Les acteurs -jouèrent en conscience, et le musicien leur fit de grands compliments, -auxquels ils répondirent de leur côté; ce fut un triomphe de famille, et -Lully se retira plus ravi de s'être rendu justice que si toute la cour -l'était venue applaudir. - -De retour chez lui, il s'enferma dans une chambre avec Petit-Pierre qui -avait préparé tous ses ustensiles de cuisine, et le compositeur aida le -cuisinier dans toutes ses préparations culinaires; puis ils se mirent -tous deux à table, et firent tellement honneur au festin, qu'au bout -d'une heure ils étaient complétement gris. Les deux amis pleuraient de -tendresse, et s'embrassaient avec une effusion de coeur admirable; ils -se prodiguaient les louanges à l'envi. - ---Ah! quelle admirable musique, s'écriait Petit-Pierre! - ---Quel délicieux macaroni! répondait Lully. - ---Que c'était beau! reprenait Petit-Pierre. - ---Que c'était bon! continuait Lully. - ---M. de Lully, vous êtes un bien grand musicien. - ---M. de Petit-Pierre, vous êtes un bien habile cuisinier. - ---Nous sommes deux bien grands hommes. - ---Oui, certes, et bien faits pour s'apprécier mutuellement. - ---Et pour boire à la santé l'un de l'autre. - -Et l'on rebuvait de plus belle: cet agréable passe-temps occupait -tellement les deux amis, qu'ils n'entendaient pas que depuis cinq -minutes on heurtait violemment à la porte. Cependant Petit-Pierre crut -entendre quelque chose, et dit à Lully: - ---Je crois qu'on frappe. Faut-il ouvrir? - ---Qu'est-ce que ça me fait, lui répondit Lully, que que tu ouvres ou que -tu n'ouvres pas? on finira par entrer, on enfoncera la porte. - ---Eh bien! n'ouvrons pas; ce n'est pas la peine de nous déranger. - -Ainsi que le prévoyaient les deux ivrognes la porte ne tarda pas à céder -aux efforts de ceux qui la poussaient du dehors, et un groupe de jeunes -seigneurs se précipita dans l'appartement à travers les bouteilles, les -plats et les casseroles. - ---Qu'est-ce que tout cela? dit l'un d'eux à Lully, ne peux-tu ouvrir à -ceux qui t'apportent de bonnes nouvelles? - ---Je ne connais pas d'autres bonnes nouvelles, répondit le musicien, que -d'avoir retrouvé mon ami Petit-Pierre. - ---Qu'est-ce que c'est que Petit-Pierre? - ---C'est, continua Lully, un grand seigneur italien qui fait à merveille -le macaroni, et qui va m'enseigner la cuisine. - ---A condition que tu me montreras la musique, interrompit Petit-Pierre. - ---C'est juste, repartit Lully, je te ferai compositeur, et tu me rendras -cuisinier. - -Les nouveaux arrivés s'aperçurent facilement de l'état d'ivresse de leur -hôte; un d'eux, pensant le dégriser, lui dit à l'oreille: - ---Nous venons de la part du roi! - ---Est-ce que j'en veux, du roi? reprit Lully, il ne se connaît seulement -pas en musique! ce n'est pas comme mon ami Petit-Pierre, ce n'est pas -lui qui se ferait jouer un opéra de Lalande. - ---Vous vous trompez, M. de Lully, lui dit un des seigneurs, en -s'avançant, le roi se connaît parfaitement en musique; car il nous -envoie vers vous pour vous faire compliment de votre _Armide_. Il a -appris son peu de succès, mais il vient de savoir aussi que vous vous -étiez fait jouer cet ouvrage pour vous seul, et que vous l'aviez -applaudi avec transport: comme Sa Majesté pense que vous vous y -connaissez mieux que personne, elle s'en est rapportée à votre jugement, -et elle veut entendre votre _Armide_ le plus tôt possible: voilà ce -qu'elle nous a chargés de vous dire. - ---Vive le roi! s'écria Lully. Ah! messeigneurs, pardonnez-moi ce que -j'ai pu dire contre un si grand maître, contre un prince si éclairé: -c'est l'état où m'a mis ce vaurien de Petit-Pierre; il faut absolument -que je m'en débarrasse: si quelqu'un de vous veut un excellent -cuisinier... - ---Je le prends sur ta recommandation, s'écria l'un des courtisans, je -fais comme le roi, je m'en rapporte à ton jugement, et je sais que tu te -connais aussi bien en cuisine qu'en musique. Mais tu ne te griseras plus -avec lui? - ---Oh! jamais, je vous le jure, répondit Lully. - -Puis il ajouta tout bas à Petit-Pierre: - ---Quand tu voudras, nous recommencerons, mais chez toi: là au moins on -ne viendra pas nous déranger. - -La deuxième représentation d'_Armide_ eut un succès prodigieux; jamais -ouvrage de musique n'eut une telle durée, car il fut représenté pendant -quatre-vingts ans avec un égal succès; mais Gluck vint enfin faire une -révolution musicale, et le chef-d'oeuvre de Lully fut tout à fait -oublié. Malgré ses incontestables beautés, l'_Armide_ de Gluck ne se -joue plus beaucoup. - -Durera-t-elle plus longtemps que celle de Lully? Nous le saurons dans -trente ans. - - - - -UN DÉBUT EN PROVINCE - - -Les Parisiens ne comprennent pas l'importance des débuts dans les villes -de province. Peu importe à l'habitant de Paris qu'un acteur tombe ou -réussisse, qu'il soit engagé ou non: si l'acteur lui déplaît, il ira -dans un autre théâtre où les sujets seront plus de son goût, le -directeur de Paris peut engager à son gré des artistes peu aimés du -public, parce qu'à Paris le public se divise entre vingt théâtres, et la -concurrence suffit pour forcer les directeurs à une bonne composition de -troupe. Celle de l'Opéra-Comique, par exemple, est très-faible, à part -quelques sujets; établissez un second théâtre de ce genre, et les -talents ne manqueront plus. En province, au contraire, le public se -montre très-difficile pour les débuts; il faut que trois fois, et dans -des rôles différents, un acteur réussisse pour être définitivement -admis; l'on conçoit de quel intérêt il est pour les habitués du théâtre -de ne pas recevoir légèrement un acteur. Une fois les trois débuts -terminés, et l'admission prononcée, en voilà pour un an: le public n'a -plus le droit de se plaindre, l'acteur qu'il a accueilli doit forcément -lui plaire, et il lui faut l'endurer jusqu'au renouvellement de l'année -théâtrale. Aussi les débuts sont-ils un événement important, même dans -les plus grandes villes: à cette époque de l'année, on ne parle que de -cela dans les cafés, dans les réunions; la politique, les commérages, -les petites intrigues, tout est oublié; les débuts, voilà la grande -affaire, l'unique occupation des oisifs, et il n'en manque pas en -province; les partis se dessinent, l'un applaudit l'Elleviou; la -première chanteuse et la Dugazon ont aussi leurs partisans et leurs -détracteurs. Le jour de l'ouverture du théâtre, le parterre se partage -en deux camps; on n'a pas encore entendu les artistes, et déjà il y a -cabale pour ou contre eux: on ne les juge encore que sur leur physique, -parce qu'on a été les examiner au café de la Comédie: leurs mises, leurs -habitudes, leur conversation, tout a été un objet d'étude et a contribué -à prévenir le jugement des habitués. - -On voit quelquefois un acteur qui n'a pas le moindre talent, et que le -parterre soutient toujours en dépit des loges et de la galerie, parce -qu'il est ce qu'on est convenu d'appeler un bon enfant. - -Être un bon enfant peut se traduire ainsi pour un acteur de province: -c'est d'abord se lier facilement avec les jeunes gens de la ville, -savoir force anecdotes et calembours, ne jamais se faire prier pour les -raconter ni pour accepter un petit verre de quelque part qu'il vienne, -et le rendre à l'occasion; être fort au billard et aux dominos, et -cependant se laisser quelquefois gagner; être de toutes les parties de -garçon, si c'est dans une province éloignée, parler le patois du pays, -traiter de bégueules et de chipies les actrices qui se conduisent -convenablement, gratifier d'une épithète un peu moins sucrée, celles qui -agissent différemment; tenir ses connaissances au courant de toutes les -nouvelles, de toutes les intrigues du théâtre, et se laisser tutoyer par -le plus de monde possible: il n'est pas mauvais non plus d'être un peu -crâne et de savoir bien tirer l'épée. Avec cela, un acteur devient -quelquefois, en peu de temps, l'idole du parterre et l'effroi de son -directeur: les habitués des loges finissent par s'accoutumer à lui, et -bientôt il devient un meuble attaché au théâtre, et imposé à toutes les -directions qui se succèdent: il est toujours choyé et fêté par ses -camarades, car il ne fait pas bon l'avoir pour ennemi: c'est le joli -coeur de la troupe, l'enfant chéri du parterre, et tout lui est permis -dans les circonstances difficiles et malheureusement trop fréquentes en -province, où la direction se trouvant en contact avec le public, souvent -les régisseurs et le directeur lui-même, accueillis par des huées et des -sifflets, n'ont pu parvenir à se faire entendre: c'est alors à notre -comédien qu'on a recours: on connaît son influence, on sait combien il -est aimé, et l'on ne doute pas que sa médiation ne soit toute-puissante: -il se fait d'abord un peu prier, puis enfin il consent à paraître. A son -entrée sur le théâtre il salue avec aisance au milieu d'une triple salve -d'applaudissements: il ne vient pas prendre la défense de la direction -dont il est le premier à reconnaître les torts, il proteste de son -profond respect pour le public, ce qui fait toujours le meilleur effet, -parce qu'il n'y a pas de goujat dans la salle qui ne soit très-flatté de -voir un acteur protester de son respect pour le public dont il est une -fraction: puis notre comédien ajoute qu'il ne vient que comme -conciliateur, qu'il espère que l'indulgence qu'on lui accorde -ordinairement s'étendra sur son camarade ou sur son directeur: bref, la -difficulté s'aplanit, et quand il rentre dans la coulisse, il est -embrassé, remercié, porté en triomphe, et ce jour-là le directeur est -enchanté de l'avoir pour pensionnaire: peu s'en faut qu'il ne lui offre -de l'augmentation pour l'année prochaine. - -Mais nous voici bien loin des débuts, hâtons-nous d'y revenir. - -C'était dans les derniers jours du mois d'avril 1823, qu'un grand jeune -homme de vingt à vingt-cinq ans faisait son entrée dans la ville du -Havre, escorté d'une jolie petite fille de cinq à six ans. On n'aurait -jamais pu croire qu'il fût le père de cette jolie enfant, si elle -n'avait eu soin d'accompagner chacune de ses questions d'un _mon papa_, -qui ne laissait aucun doute sur leur lien de parenté. Notre jeune homme -venait au Havre pour tenir l'emploi des Martin, si important dans le -répertoire d'opéra-comique. C'était la première ville de France où il -allait jouer. Récemment échappé des choeurs de l'Opéra, des Bouffes et -de Feydeau, il avait été essayer sa jolie voix à La Haye d'abord, puis -dans quelques villes de la Suisse, où il avait obtenu de grands succès; -mais ses triomphes, dans les petites localités, ne le rassuraient pas -sur le sort qui lui était réservé dans une ville plus considérable, au -Havre surtout où le public passe pour être presque aussi exigeant que -celui de Rouen, où, au dire des artistes, on trouve le parterre le moins -facile à contenter de toute la province. - -Aussi n'était-ce pas sans émotion qu'il arrivait dans cette ville, où -son avenir allait se décider peut-être pour toujours; mais à vingt-trois -ans, les rêves de l'imagination sont toujours riants: pourquoi n'en -est-il plus de même dix ans plus tard? Et puis, il était artiste dans -l'âme, et la conscience de son talent le soutenait: il se rappelait -l'effet qu'il avait produit dans quelques-uns de ses rôles, le plaisir -que sa belle voix avait fait éprouver à ses auditeurs, et c'était moins -le public qu'il craignait que ses nouveaux camarades qui lui étaient -tout à fait inconnus, et dont il redoutait les cabales et les -prétentions. Son physique était fort agréable: il avait une figure -charmante, était droit, bien fait, mais d'une taille un peu trop -élancée: et comme il était fort maigre, il paraissait encore plus grand, -il n'y avait eu à l'Opéra-Comique que Féréol qui fût à peu près de la -même grandeur que lui, et il paraissait fort curieux de voir ses -nouveaux camarades, espérant en rencontrer quelqu'un d'une taille au -moins approchant de la sienne. - ---Où diable! se disait-il, mon père a-t-il eu l'idée de me bâtir ainsi? -Qu'est-ce que cela lui aurait fait de me donner deux ou trois pouces de -moins? C'est que c'est fort incommode dans ces petits théâtres; on a la -tête dans les frises et on touche le ciel avec ses cheveux. Au moins, -ici, j'ai lieu d'espérer que je trouverai une salle de spectacle plus -convenable que dans ces petites villes de la Suisse où les théâtres sont -si mesquins. Allons! prenons courage, je réussirai j'en suis sûr; -n'est-ce pas, Titine, que j'aurai du succès ici? L'enfant lui répondit -par un de ces sourires d'ange qui rendent un père si heureux, et il -puisa un nouvel espoir dans le baiser qu'il donna à sa fille. Cependant, -après s'être assuré d'un logement, il se rendit au Café de la Comédie, -espérant y rencontrer quelques nouveaux arrivés comme lui, et pressé de -faire connaissance avec ceux qui allaient être ses camarades pendant une -année. Il se mit devant une table, dans un coin du café, sa fille -s'assit auprès de lui, ouvrant ses grands yeux pour examiner tous ceux -qui l'entouraient, surprise de voir tant de nouvelles figures. Pendant -qu'il lisait ou avait l'air de lire un journal, non loin d'eux, -plusieurs jeunes gens étaient attablés et jouaient aux dominos. Il prêta -l'oreille à leur causerie, désirant savoir si c'étaient des comédiens: -la conversation roulait effectivement sur le théâtre. - ---Aurons-nous une troupe passable cette fois-ci? disait l'un d'eux. - ---Hum! je n'en sais trop rien, reprenait l'autre, beaucoup de noms -inconnus: il faudra voir. Mais d'abord, Messieurs, pas d'indulgence dans -les débuts: il en coûte trop cher d'accueillir facilement des chanteurs -médiocres; il y a des personnes qui disent à la première fois: Oh! il ne -chante pas très-bien, parce qu'il a peur, mais la confiance viendra, et -il vaudra mieux; et puis ils applaudissent. Je ne suis pas du tout de -cet avis-là. Nous avons eu des acteurs à qui, apparemment, la confiance -n'est jamais venue, car ils chantaient aussi mal à leur clôture qu'à -leurs débuts. Tant pis pour les poltrons; d'ailleurs les acteurs sont -assez chers à présent pour que nous nous montrions un peu difficiles, et -puisqu'on les paie si bien, ils n'ont pas le droit d'avoir peur. - ---C'est parfaitement juste, reprit un troisième interlocuteur, et les -nouveaux venus n'auront qu'à bien se tenir. - -Ces propos ne paraissaient pas fort rassurants à notre pauvre jeune -homme; il se faisait le plus petit qu'il pouvait dans son coin, le nez -baissé sur son journal qui avait l'air d'absorber toute son attention. - ---A propos, reprit un de ces voisins, qui donc aurons-nous pour Martin? - ---Oh! mon cher, répondit l'autre, ce sera détestable, je le parie, -personne ne sait qui il est, ni d'où il vient. C'est quelque pauvre -diable, qui se sera donné pour un morceau de pain, et qui est peut-être -bien sûr de tomber; mais il touchera ses avances et son premier mois, et -il ira en faire autant dans quelque autre ville. Il y en a qui font ce -métier-là toute l'année. Le journal parut encore plus vivement -intéresser notre jeune homme qui commençait à trouver sa position fort -embarrassante. Cependant la petite fille s'était ennuyée de regarder -lire son père, et s'étant laissée glisser de son tabouret, elle avait -été se placer près des joueurs. Sa petite tête se trouvant à la hauteur -de leur table, elle aperçut les dominos. - ---Oh! les jolis joujoux, s'écria-t-elle tout d'un coup, et étendant sa -petite main sur les objets de sa convoitise, elle brouilla toute la -partie, en jetant la moitié du jeu à terre. - -L'exclamation des joueurs força le père à interrompre sa lecture -simulée, et rompant son silence obstiné: - ---Titine, qu'est-ce que vous faites donc là? Pourquoi n'êtes-vous pas -restée à côté de moi? - -L'enfant revint près de son père avec une petite moue toute drôle, et -l'air fort désappointé. S'adressant alors aux joueurs: - ---Mille pardons pour cet enfant, Messieurs, leur dit-il, ce n'est pas sa -faute, c'est la mienne; mais la lecture de ce journal m'occupait -tellement, que je ne l'avais pas vue s'éloigner de moi. - -Les joueurs acceptèrent de bonne grâce ses excuses: mais dès ce moment -il devint le point de mire de leurs regards, et probablement le sujet de -leur entretien qui se fit alors à voix basse, de sorte que notre pauvre -artiste n'en pouvait saisir un mot. Petit à petit, cependant, les voix -s'élevèrent un peu, et il put comprendre que c'était de lui qu'il -s'agissait. - ---Ce doit être lui, disait l'un. - ---Parfait, reprenait l'autre. - ---Hein! quel physique! - ---C'est un gaillard bien découplé. - ---Oh! c'est charmant; pour celui-là, je suis bien sûr de son succès sans -l'avoir vu jouer. - ---Nous ne pouvions rien espérer de mieux. - ---Oh! il y a vingt rôles où il sera excellent; je voudrais déjà y être. - -Ces paroles encourageantes avaient tout à fait dissipé les alarmes du -jeune homme. - ---Diantre! se disait-il, il paraît que je fais de l'effet ici: eh! bien, -ce n'est pas trop mal commencer. Et sa figure, de sombre qu'elle était -auparavant, était devenue riante et tranquille. Il s'était fait donner -un jeu de dominos, et bâtissait des maisons et des pyramides à sa petite -fille qui riait aux éclats, quand elle renversait les édifices que son -père élevait devant elle. - -Cependant d'autres jeunes gens étaient entrés dans le café, et s'étaient -approchés du groupe des joueurs. - ---Venez donc, disaient ceux-ci aux nouveaux venus, en voilà déjà un -d'arrivé: et pour celui-là, je crois que nous en serons enchantés. - ---Où donc est-il? - ---Là, dans le coin avec cette petite fille. - ---Eh! bien, qui est-ce? - ---Parbleu! ne le devinez-vous pas? qui voulez-vous que ce soit, si ce -n'est le trial? - -A ce mot, notre jeune homme fit un bond sur sa banquette et devint rouge -comme une cerise, puis tout d'un coup pâle comme un linceul. - ---J'espère qu'il a le physique de l'emploi, celui-là. Oh! comme nous -allons rire! sera-t-il drôle dans _Zozo_, de _la maison isolée_! et dans -_Aly_, de _Zémire et Azor_! - ---Et dans le niais, de _Camille_? - ---Et dans le château de _Montenero_ donc! dans _Longino_! Oh! Longino! -parfait! mais ce rôle-là a l'air d'avoir été fait pour lui. Longino! oh! -c'est bien cela, il faudra qu'il débute par là! ce nom lui convient -parfaitement. Il sera admirable dans Longino! - -Et les éclats de rire se succédaient, provoqués par l'espérance de le -voir briller dans Longino. - ---Allons-nous-en, Titine, je ne me sens pas bien, dit l'artiste en se -levant, et il regagna tristement sa demeure assailli par les plus -sombres pensées. Il avait la fièvre, sa tête était brûlante et il se -coucha; mais il ne put fermer l'oeil. - ---Ce sera donc ici comme à Paris, se disait-il. A l'Opéra, ils m'ont -trouvé trop maigre, les héros grecs n'étaient pas si minces que moi, à -ce qu'ils prétendaient. A Feydeau, ils m'ont trouvé trop grand, et -cependant la première fois qu'ils m'ont entendu, quel accueil ne -m'ont-ils pas fait! - ---Bravo! s'écriaient-ils, voilà une voix ravissante, vous êtes notre -homme, il faut rester avec nous; surtout, n'allez pas vous gâter en -province, il faut seulement prendre l'habitude du théâtre. Pour -commencer, vous entrerez dans les choeurs, puis nous vous ferons jouer -de petits rôles qui vous amèneront à en jouer de plus grands; et pour me -donner l'habitude du théâtre, ils m'ont fait chanter 18 mois dans les -choeurs, sans seulement me faire porter une lettre. Ils attendaient -probablement que je prisse du ventre pour me faire débuter. Ils auraient -attendu trop longtemps, et je suis parti. Partout où j'ai été, j'ai -cependant eu du succès: ce ne sera donc que dans mon pays, qu'en France, -qu'on ne voudra pas de moi. Ma foi tant pis pour eux, il faudra bien -qu'ils m'écoutent, et s'ils me sifflent, ils auront tort, ils en -trouveront un moins grand, mais qui n'aura peut-être pas ma voix. - -Son amour-propre d'artiste l'avait emporté pour un moment sur le chagrin -que lui causait sa déconvenue du matin; mais il retombait de temps en -temps dans ses premières appréhensions, et le découragement succédait à -ses rêves d'ambition. - -Cependant la troupe était à peu près réunie: on faisait les premières -répétitions, et la vue du théâtre, où il était appelé à exercer ses -talents ne l'avait guère rassuré. Cette salle était provisoire et -établie dans une espèce de grange, où l'on avait tant bien que mal -arrangé un théâtre avec quelques rangs de loges et de galeries. -Cependant l'architecture extérieure était restée la même, malgré les -modifications faites à l'intérieur du bâtiment, et de nombreuses -fenêtres donnant sur la rue éclairaient le théâtre pendant la journée. -Notre artiste ne se rendait qu'en tremblant à ces répétitions; car -plusieurs fois il avait rencontré dans son chemin quelques-uns des -jeunes gens qu'il avait déjà vus au café, et jamais ceux-ci ne -manquaient de rire du plus loin qu'ils l'apercevaient, et le nom -terrible de Longino venait résonner à ses oreilles: c'était comme un -cauchemar qui le poursuivait tout éveillé, et lui ôtait tous ses moyens. -Quand il arrivait au théâtre après de telles rencontres, il était tout -démoralisé; c'est à peine s'il pouvait chanter: il avait perdu son -aplomb; ses nouveaux camarades l'intimidaient. Sont-ils heureux, -pensait-il, de ne pas être grands comme moi! j'aimerais mieux être un -nain, je mettrais des talons, et je porterais une coiffure d'un pied de -haut, mais le moyen de se rapetisser!!! - -Les répétitions allaient toujours leur train, mais le directeur ne -paraissait pas enchanté de ses nouvelles acquisitions: il craignait que -les débuts ne fussent pas heureux, et pour que le public ne prît pas de -préventions défavorables, il décida que personne, amateur ou abonné, ne -serait admis aux répétitions. Le grand jour, celui de l'ouverture, fut -enfin fixé. La grande répétition, celle avec l'orchestre, devait avoir -lieu la veille. - -La nuit précédente, notre jeune artiste eut un sommeil fort agité. Les -songes les plus bizarres le tourmentèrent une partie de la nuit, il -rêvait qu'il débutait, mais ce n'était plus dans son emploi de Martin, -c'était dans celui des trials, où, à son entrée, sa longue taille -excitait des rires unanimes; puis, quand il voulait parler, il ne -pouvait dire un mot de son rôle; il se tournait vers le souffleur, et il -apercevait dans le trou une horrible tête de Gorgone, qui lui lançait de -toutes ses forces le mot Longino. Ce mot magique, il le répétait -involontairement, et soudain tout le public répétait en choeur: - ---Bravo, Longino! bravo, Longino! - -Il essayait en vain d'articuler d'autres paroles, ce mot seul pouvait -sortir de sa poitrine: et chaque fois qu'il le prononçait, c'était avec -une nouvelle énergie, et le public reprenait avec rage: - ---Bravo, Longino! bravo, Longino! - -Puis il apercevait des êtres fantastiques voltigeant autour de lui, sur -le théâtre et dans la salle, affectant les formes les plus grotesques et -les plus incohérentes; il croyait parfois reconnaître quelqu'un de sa -connaissance parmi les fantômes; il s'approchait, et voyait alors -distinctement quelque figure de sociétaire de Feydeau, qui lui disait: -Il faut prendre l'habitude du théâtre, et chanter dans les choeurs -pendant 35 ans, après quoi on vous confiera de petits rôles, et le -choeur infernal reprenait d'une voix formidable: - ---Bravo, Longino! - -Il voulait se sauver du théâtre; les mêmes cris le poursuivaient; il -allait sur le port, il voyait un bâtiment près de mettre à la voile, il -s'y embarquait et y trouvait pour passagers tous ses anciens camarades -des choeurs de l'Opéra qui l'accueillaient avec de grandes -démonstrations de joie en fêtant son retour parmi eux, et pour mieux -célébrer sa bienvenue, ils lui proposaient de lui chanter un nouveau -morceau composé en son honneur; alors ils entonnaient tous ensemble une -mélodie satanique dont les paroles étaient: Bravo, Longino! A ce dernier -trait, sa tête se perdait, et il se précipitait dans la mer, dont il -atteignait bientôt le fond. Le choc fut rude, car il se réveilla en -sursaut couché par terre entre son lit et celui de la petite Titine qui -reposait paisiblement pour lui; il était couvert d'une sueur glacée, et -il fut quelque temps avant de reprendre ses esprits. - -Quand il se remit dans son lit, son parti était pris. Je ne débuterai -pas, se dit-il; dès demain je pars; je retourne à Paris: on me rendra -certainement ma place à l'Opéra et aux Bouffes, c'est toujours du pain -d'assuré, et puis j'ai encore d'autres ressources: le dimanche je -jouerai du serpent à Saint-Eustache, et les jours de revue, du trombone -dans la garde nationale: on ne regarde pas à la taille, là, et ils -seront bien heureux de me retrouver, car je n'ai certainement pas été -remplacé, et je ne le serai de longtemps pour ces instruments-là. Cette -résolution lui donna du calme, il ne tarda pas à se rendormir, et si de -nouveaux rêves se présentèrent à son imagination, ils étaient d'une tout -autre nature. Il se voyait à Paris premier sujet d'un grand théâtre, il -ne se reconnaissait pas, il avait pris de l'embonpoint, sa figure était -devenue plus mâle. Titine était toujours avec son père, mais ce n'était -plus une petite fille, c'était une grande et jolie demoiselle, et lui, -jeune encore, était fier d'avoir une si charmante fille. Les auteurs et -compositeurs s'empressaient autour de lui, on le suppliait d'accepter -des rôles, et lui, toujours bon garçon, ne se donnait pas d'importance, -comme font d'ordinaire les acteurs à succès; il était toujours modeste -et affable avec tout le monde, et au lieu d'avoir l'air de faire une -grâce à ceux qui lui confiaient des rôles, il remerciait les auteurs -dont il faisait réussir les ouvrages. Le public se pressait en foule au -théâtre quand il devait chanter; les applaudissements éclataient de -toutes parts; les couronnes et les bouquets pleuvaient sur sa tête; on -le redemandait après la pièce, mais sous son véritable nom, et non plus -sous cette odieuse dénomination de Longino. Ce rêve lui avait rafraîchi -le sang; quand il s'éveilla, il faisait grand jour: c'était une belle -matinée du mois de mai; le soleil dardait ses rayons à travers les -croisées, et venait frapper sur le petit lit de la jolie enfant, qui ne -tarda pas non plus à s'éveiller. - -Il faut ne pas connaître un coeur d'artiste pour croire que le -découragement puisse être de longue durée chez lui: un rien peut -l'abattre, mais un rien le relève. Aussi notre jeune homme ne -songeait-il plus le moins du monde à son voyage de Paris: au contraire, -l'avenir le plus riant se présentait à lui; et c'est le coeur content, -et rempli d'espoir, qu'il se rendit au théâtre. - -L'orchestre était réuni depuis longtemps et essayait eu vain depuis une -heure de mettre ensemble l'ouverture du _Chaperon_ que l'on devait jouer -le lendemain. Les instruments à vent ne pouvaient faire exactement leurs -rentrées. Le chef d'orchestre avait perdu la tête et faisait -d'infructueux efforts pour rétablir l'harmonie dans sa troupe -indisciplinée; enfin, de dépit, il pose son violon sur son pupitre, -déclarant que cette ouverture est injouable, et qu'il y faut renoncer. -Notre jeune homme examinait depuis longtemps cette scène qui était -peut-être fort comique pour les indifférents, mais pas pour le pauvre -directeur, qui ne savait plus à quel saint se vouer; il s'approche alors -de ce dernier: J'ai longtemps été à Paris, et je sais cet ouvrage par -coeur; voulez-vous me laisser faire répéter une fois l'ouverture, je -vous réponds qu'elle ira toute seule avant une demi-heure. Le -chef-d'orchestre ouvre de grands yeux. - ---Eh! mon cher ami, qu'est-ce que vous entendez à cela? j'y perds mon -latin, moi. - ---Il ne s'agit que d'avoir un peu de patience, reprend notre jeune -artiste, passez-moi la partition. - -On recommence l'ouverture: dès les premières mesures, il s'aperçoit -qu'il y a des fautes dans les parties, des mouvements mal indiqués, de -fausses rentrées; tout est rectifié en un instant. Un cor ne peut -parvenir à attaquer une note difficile. - ---Vous vous y prenez mal, lui dit notre jeune homme: serrez les lèvres -de cette façon, et le son viendra hardiment. - ---Mais, Monsieur, cela n'est pas faisable, répond le corniste. - ---Donnez-moi votre instrument, et soudain il lui exécute le passage avec -précision. Les musiciens commencent à reprendre de la confiance, -l'émulation s'en mêle, on fait la plus grande attention, et l'ouverture -s'achève sans encombre. - -Le chef d'orchestre reprend son violon pour conduire le choeur -d'introduction, et le directeur se frotte les mains. - ---Allons! se dit-il, je n'ai peut-être pas fait une si mauvaise -acquisition que je croyais. S'il tombe comme Martin, il me fera un -excellent second chef d'orchestre. - -La répétition continue, mais il fait une chaleur étouffante, et l'on a -ouvert les fenêtres qui donnent sur la rue. Quelques flâneurs ont été -attirés par les sons de la musique; les curieux en amènent d'autres, et, -sans s'en douter, les acteurs ont dans la rue un nombreux auditoire. - -Cependant notre jeune homme s'est enhardi par le petit succès qu'il -vient d'obtenir: son dernier rêve lui trotte dans la tête. - ---Allons! dit-il, je tomberai peut-être demain, aujourd'hui je me sens -en voix, je veux chanter en conscience, comme à la représentation. - -En effet, à l'entrée du comte Rodolphe, il entonne d'une voix assurée le -bel air: _Anneau charmant, si redoutable aux belles._ Sa voix large et -bien timbrée se déploie avec charme sur cette belle mélodie. Les acteurs -qui ne l'avaient jamais entendu jouir de la plénitude de ses moyens, -redescendent tous sur le bord du théâtre pour le mieux entendre; le -directeur ne sait s'il dort ou s'il est éveillé: les musiciens voyant à -qui ils ont affaire l'accompagnent avec un soin extrême. Notre jeune -homme voit l'effet qu'il produit; il se monte peu à peu, son organe -s'étend, reprend toute son énergie, ses moyens semblent s'accroître, il -se sent en verve, il met toute la chaleur dont il est susceptible dans -la péroraison de son air et quand il l'a achevé, acteurs, directeur, -musiciens, chacun le félicite, le complimente; quand tout à coup, un -tonnerre d'applaudissements éclate sans qu'on devine d'où cela peut -venir. Chacun se regarde stupéfait: on songe alors aux fenêtres -ouvertes, on s'y précipite, et l'on voit la foule réunie qui se donnait -les jouissances du spectacle gratis. Le directeur ne craint plus pour -ses débuts, il permet à quelques habitués de monter au théâtre. Ce n'est -pas sans terreur que notre jeune homme reconnaît parmi eux un de ses -joueurs de dominos qui, en entrant, demande avec empressement qui vient -de chanter ainsi. On lui montre notre pauvre artiste tout tremblant -devant celui qui s'était si bien promis d'être sévère envers les -débutants. - ---Comment, s'écrie-t-il, c'est Longino! - ---Allons! encore Longino, dit notre artiste désespéré; mais il se sent -entraîné vers la fenêtre par celui qu'il prend encore pour son ennemi. - ---Mes amis, dit ce dernier, en le montrant à la foule réunie au-dessous -d'eux, voilà celui que vous venez d'entendre, c'est Longino, celui que -nous avons pris pour le trial. - ---Bravo, Longino! s'écrient les cent voix du parterre en pleine rue. - ---Mais je ne m'appelle pas Longino, je me nomme Chollet. - ---Alors, bravo! Chollet! reprennent les mêmes voix, bravo, cent fois! à -demain, oh! vous aurez un fameux succès! et la répétition s'achève au -bruit des applaudissements de la foule qui grossit à chaque instant. -Chacun parle de la belle voix du Martin, il n'est question que de lui -dans le Havre. Le lendemain, la salle est comble, et à son entrée, -Chollet est reçu par une triple salve d'applaudissements, comme un -acteur en représentation. Son succès fut immense, il fut redemandé après -la pièce aux cris de: plus de débuts! plus de débuts! Le directeur -l'engagea sur-le-champ pour l'année suivante avec le double -d'appointements, et pendant deux ans, le Havre posséda le meilleur ténor -d'opéra-comique que nous ayons en France. - -Ne croyez pas que j'entreprenne de vous retracer la carrière dramatique -de cet artiste qui a signalé partout son passage par les plus grands -succès. Si, parmi mes lecteurs, il se trouve quelqu'incrédule qui ne -conçoive pas l'enthousiasme des habitants du Havre, qu'il aille à -l'Opéra-Comique, un jour où l'on jouera _Zampa_, l'_Eclair_ ou _le -Postillon_, et je suis sûr qu'il sortira du spectacle en répétant: -bravo! Longino! bravissimo! Chollet! - - - - -LE VIOLON DE FER-BLANC - - -On voit peu d'instruments qui aient autant varié de nom, de forme et de -matière que le violon. Depuis la lyre d'Apollon, que quelques peintures -antiques nous représentent comme un véritable violon, depuis le rebec du -moyen âge jusqu'aux chefs-d'oeuvre des Amati et des Stradivarius, que de -transformations! Malgré la puissance des instruments à vent de moderne -invention, le violon s'est toujours maintenu et se maintiendra -probablement toujours le roi de l'orchestre et la base de toute -combinaison symphonique. Bien des essais ont été tentés pour arrondir le -son de cet instrument, et il est peu de matières qu'on n'ait essayé -d'employer à sa confection. A la vente après décès de l'ancien et -célèbre munitionnaire Séguin, on vit avec surprise une multitude de -boîtes de violon de l'invention du défunt; il y en avait en carton, en -pâte, en pierre, en bois de toutes sortes: si l'asphalte avait été à la -mode alors, il y en aurait certainement eu en bitume. Depuis longtemps -on fait des archets en acier, et Séguin n'eût pas manqué d'en faire -confectionner en fer galvanisé. La forme de ces boîtes n'était pas moins -bizarre que leur matière: les unes étaient percées de trous comme une -chaufferette, d'autres étaient carrées comme une souricière, cela -ressemblait à tout ce qu'on voulait, rarement à un violon cependant; -mais il fallait bien leur donner ce nom-là, puisque Séguin les appelait -ainsi, quand il vous en faisait l'exhibition. - -Un Anglais qui assistait avec moi à cette vente, s'extasiait à la vue de -ce musée grotesque d'un nouveau genre, et ma surprise ne fut pas petite, -quand il demanda au commissaire-priseur, si parmi tous ces violons, il -n'y en aurait pas au moins un en fer-blanc. Toutes les recherches furent -inutiles, et l'on ne put en découvrir un seul de cette matière. - ---J'en suis fâché, me dit l'Anglais, cela m'aurait peut-être fait gagner -un bel instrument. - ---Comment cela? - ---Ah! me répondit-il, cela se rattache à l'histoire d'une autre vente; à -celle de Viotti, dont j'ai été l'un des plus grands admirateurs. -J'aurais donné tout au monde pour posséder un des instruments dont il -s'était servi, et malheureusement des affaires de famille me tenaient -éloigné de Londres où l'on vendait ses violons après sa mort; j'appris -beaucoup trop tard l'époque de cette vente; je crevai plusieurs chevaux, -et j'arrivai au moment où l'on venait d'adjuger le dernier de ses -instruments à un amateur qui l'emportait en triomphe. Je lui offris -vainement le double du prix qu'il l'avait payé, il ne voulut jamais me -le céder, et il eut même l'impolitesse de se moquer de moi. Ecoutez, me -dit-il, il y a encore un violon plus extraordinaire que tous ceux que -l'on a vendus, et qui n'a pas même été mis en vente, vous pourrez -l'avoir facilement. Et en me disant ces mots, il me montra du doigt un -objet bizarre que je n'avais pas encore remarqué: c'était un violon en -fer-blanc! Comprenez-vous cela? en fer-blanc! Je tenais à avoir un des -instruments de Viotti, et je me fis adjuger celui-là pour quelques -shellings, au rire de tous les assistants. Mon antagoniste, fier de son -beau violon, me dit alors: - ---L'existence de ce bizarre instrument au milieu de cette riche -collection doit avoir une cause étrange, et je serais si curieux de la -connaître que je donnerais volontiers le violon que je viens d'acheter -pour avoir le mot de cette énigme. - ---Soit, repris-je vivement, concluons un arrangement: vous me céderez -votre violon quand je vous apprendrai l'origine du mien; j'irai voyager -partout où a été Viotti, je prendrai tous les renseignements possibles, -et peut-être serai-je assez heureux pour découvrir ce mystère, et vous -gagner votre violon. - ---Le marché fut conclu. Depuis ce temps je n'ai pas cessé de poursuivre -mes investigations. J'ai su qu'Armand Séguin avait été très-lié avec -Viotti, qu'il avait voulu en recevoir des leçons, et que comme le grand -artiste était très-occupé, il venait chez lui à cinq heures du matin -pour être sûr de le prendre au saut du lit, qu'il était aux petits soins -pour lui, employant tous les moyens pour capter sa bienveillance; qu'un -jour même Viotti s'étant plaint à son domestique que son café était mal -fait, Armand Séguin n'avait plus voulu qu'un mercenaire se chargeât de -cet office, et que c'était lui-même qui, chaque matin, préparait le -déjeuner du violoniste; j'ai pensé alors que le violon de fer-blanc -pouvait bien être un don d'Armand Séguin, et j'espérais en fournir la -preuve en en voyant un semblable dans cette vente; mais voilà toutes mes -espérances renversées. - ---Je consolai du mieux que je pus mon Anglais de sa _misfortune_, et -j'appris, au bout de quelques jours, qu'il était parti pour le Piémont, -patrie de Viotti, courant toujours après les renseignements qui lui -échappaient. - -Cette conversation m'était presque entièrement sortie de la tête, -lorsqu'il y a deux mois environ, je me trouvai à un dîner de la -commission dramatique, placé à côté d'un de mes collègues, Ferdinand -Langlé, mon ancien camarade de collége, et un de mes bons amis. Vous -savez tous que Ferdinand Langlé est un des plus spirituels garçons que -nous connaissions; mais si vous lui avez entendu chanter une de ses -jolies chansons de la voix la plus fausse qu'ait jamais possédée un -vaudevilliste, vous ne vous êtes guère douté qu'il est d'origine -musicienne, et que son père, Marie Langlé, italien malgré la désinence -toute française de son nom, était un des habiles contrapuntistes du -dernier siècle, qui eut l'honneur d'être le maître de Dalayrac. Je -m'adressai donc à Ferdinand Langlé pour lui demander si, dans les -papiers de son père, il n'aurait pas trouvé quelques documents sur -Dalayrac, dont il n'existe pas de biographie complète. Après avoir -répondu à ma demande, F. Langlé ajouta: - ---Si tu veux, je pourrai te raconter quelques anecdotes musicales que -j'ai entendu dire à ma mère, et qui pourront t'intéresser. - -Je le remerciai vivement de sa proposition, et comme on n'est jamais -plus seul qu'au milieu de vingt personnes qui parlent tout haut, je le -priai de ne pas tarder davantage à m'apprendre quelqu'une des -particularités qu'il pourrait savoir. - ---Tiens, me dit-il, veux-tu que je te raconte l'histoire du violon de -fer-blanc?... - -Vous jugez de l'intérêt que ce mot seul ne manqua pas d'exciter en moi. -Je me rappelai sur-le-champ la vente de Séguin, et mon camarade -l'Anglais qui courait toujours après l'histoire que j'allais sans doute -apprendre. Je fus donc tout oreilles au récit de F. Langlé que je -regrette de ne pouvoir vous rendre, comme il me l'a fait. - -«Un beau soir d'été, mon père et Viotti allèrent se promener aux -Champs-Elysées, et finirent par s'asseoir sous les arbres pour respirer -l'air et la poussière de cette promenade. La nuit était venue, Viotti -qui était très-rêveur, s'était laissé aller à ces émotions intimes qui -l'isolaient complétement au milieu du cercle le plus nombreux; et mon -père qui travaillait alors à son opéra de _Corisandre_, repassait dans -sa tête quelques motifs de son ouvrage, lorsque tous deux furent assez -désagréablement distraits par un son faux et criard qui leur fit dresser -la tête et ouvrir les oreilles. Tous deux se regardèrent en ayant l'air -de se dire: Qu'est-ce que cela? ils s'étaient si bien compris sans se -parler que Viotti rompit le silence en s'écriant: - ---Ce ne peut-être un violon, et cela y ressemble. - ---Ni une clarinette, dit Langlé, et cependant il y a de l'analogie. - -Le moyen le plus sûr de s'en assurer était d'aller vers l'endroit d'où -partaient les sons discordants qui avaient attiré leur attention. A -défaut de l'oreille, l'oeil aurait pu les guider par la lueur -tremblottante d'une maigre chandelle brûlant devant un pauvre aveugle -accroupi à une centaine de pas d'eux. Viotti y était le premier: - ---C'est un violon! s'écria-t-il en revenant en riant près de Langlé, -mais devinez en quoi? en fer-blanc! Oh! cela est trop curieux, il faut -que je possède cet instrument, et vous allez demander à l'aveugle de me -le vendre. - ---Bien volontiers, reprit Langlé, et s'approchant de l'aveugle: Mon ami, -lui dit-il, vendriez-vous bien votre violon? - ---Pourquoi faire? il faudrait en racheter un autre, et celui-là me sert; -c'est tout ce qu'il me faut. - ---Mais vous pourriez en avoir un meilleur avec le prix que nous vous en -donnerions, et avant tout pourriez-vous nous expliquer pourquoi votre -violon n'est pas comme tous les autres? - ---Oh! vous voulez dire pourquoi qu'il est en fer-blanc? ça ne sera pas -long. Voyez-vous mes bons messieurs, on n'a pas toujours été aveugle, et -j'étais autrefois un bon vivant qui faisais gentiment sauter les jeunes -filles à notre village; mais je suis devenu vieux, et je n'y ai plus vu -clair. Je ne sais trop comment j'aurais pu vivre sans ce bon Eustache, -le fils de feu mon frère. Ce n'est qu'un pauvre ouvrier qui gagne à -peine sa vie; eh! bien, il m'a pris avec lui et m'a nourri tant qu'il a -pu; mais à la fin, l'ouvrage a manqué: on ne faisait plus qu'une journée -de trente sous par semaine, et c'était pas assez pour deux. Mon Dieu, -que je lui dis, si j'avais tant seulement un violon; j'en savais jouer -dans mon jeune temps, et je pourrais le soir rapporter à la maison -quelques pièces de deux sous qui nous aideraient un peu. Eustache ne dit -rien, mais le lendemain je vis bien qu'il était plus triste qu'à -l'ordinaire, et la nuit, comme il croyait que je dormais, je l'entendis -murmurer: Oh! le vieux serpent, ne pas vouloir me faire crédit de six -francs; mais c'est égal, mon oncle aura son affaire, ou je ne -m'appellerai pas Eustache. Effectivement, au bout de huit jours, voilà -mon garçon qui vient en triomphe, et me dit: Tenez, v'là un violon et un -fameux; c'est moi qui l'ai fait! vous ne craindrez pas qu'il se casse en -le laissant tomber, celui-là; et il me remit le violon que vous voyez. -Eustache est ferblantier et son bourgeois lui avait donné de quoi me -faire mon instrument avec des rognures de l'atelier, et puis il avait -économisé de quoi avoir des cordes et du crin. Dam! jugez si je fus -content, ce pauvre garçon qui s'était donné tant de peine; aussi le bon -Dieu l'a récompensé: dès le matin il me mène à cette place en allant à -la journée, et puis il vient me reprendre le soir; et il y a des jours -où la recette n'est pas trop mauvaise; tellement que quelquefois il n'a -pas d'ouvrage, et c'est moi qui fais aller la maison, c'est gentil ça. - ---Eh bien! dit Viotti, je vous donne vingt francs de votre violon; vous -pourrez en acheter un bien meilleur avec ce prix-là, mais laissez-moi un -peu l'essayer. - -Et il prit le violon. La singularité du son l'amusa; il cherchait et -trouvait des effets nouveaux, et ne s'apercevait pas qu'un public -nombreux, attiré par ces sons étrangers, s'était amassé autour d'eux. -Une foule de gros sous, parmi lesquels se trouvaient même quelques -pièces blanches, vint tomber dans le chapeau de l'aveugle ébahi, à qui -Viotti voulut remettre ses vingt francs. - ---Un instant! s'écria le vieux mendiant, tout à l'heure je voulais bien -vous le donner pour 20 francs, mais je ne le savais pas si bon; à -présent je demande le double. - -Viotti n'avait peut-être jamais reçu un compliment plus flatteur, aussi -ne se fit-il pas prier pour la surenchère qu'on lui imposait. Il se -glissa au milieu de la foule avec son violon de fer-blanc sous le bras; -mais à une vingtaine de pas de là, il se sent tirer par la manche: -c'était un ouvrier qui, le bonnet à la main, lui dit, les yeux baissés: - ---Monsieur, je crois qu'on vous a fait payer ce violon-là trop cher, et -si vous êtes amateur, comme c'est moi qui l'ai fait, je pourrai vous en -fournir tant que vous voudrez à six francs. - -C'était Eustache qui avait vu conclure le marché, et qui ne doutant plus -de son talent pour la lutherie, voulait continuer un commerce qui -réussissait si bien. Il fut cependant obligé d'y renoncer, car Viotti se -contenta du seul exemplaire qu'il avait si bien payé.» - ---Et que fit Viotti du violon de fer-blanc? demandai-je à F. Langlé. - ---Il l'a toujours gardé et l'emporta avec lui quand il se retira en -Angleterre. - ---Eh bien! mon cher, dis-je à Ferdinand, tu ne te doutes guère du -service que tu viens de rendre à un de mes amis; ton histoire va lui -faire gagner un violon magnifique. Et je lui dis à mon tour l'histoire -de la vente de Viotti, et d'A. Séguin. - -J'ai fait depuis toutes sortes de démarches pour savoir dans quelle -partie du globe se trouve maintenant mon Anglais; mais toutes mes -recherches ont été inutiles, et comme les livres sont lus dans tous les -pays, j'ai pris le parti de consigner ces renseignements dans celui-ci, -espérant que le hasard les fera tomber sous les yeux de mon ami et lui -fournira les moyens de gagner son violon. - - - - -UN MUSICIEN DU XVIIIe SIÈCLE - - -Dans les premiers mois de l'année 1733, au deuxième étage d'une haute et -noire maison de la rue du Chantre Saint-Honoré, habitait un ménage qui -pouvait passer pour le modèle de ceux du quartier. Le mari était un -grand homme sec et flegmatique d'environ cinquante ans, ne parlant -jamais à personne de la maison, et dont la conduite avait toujours paru -si exemplaire, que les plus mauvaises langues n'avaient pu jusque là y -trouver à redire. Quoique musicien de profession, il était d'une extrême -sobriété, sortait le matin pour aller donner ses leçons, rentrait -exactement à l'heure de ses repas, car il soupait rarement en ville, et -une fois rentré, on n'entendait jamais aucun bruit chez lui; il se -retirait dans un cabinet, où il écrivait fort assidûment, et bien -rarement son clavecin ou son violon troublait le silence habituel de la -maison. Les dévots même n'auraient en rien pu attaquer sa morale -religieuse, car, en sa qualité d'organiste de l'église -Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, il était très-assidu à toutes les fêtes, -et sa femme l'accompagnait toujours à l'église. Cette dernière, de vingt -ans plus jeune que son mari, était d'une figure agréable, et son -caractère paraissait extrêmement doux; toujours occupée de quelque -ouvrage d'aiguille quand elle était à la maison, elle ne sortait guère -dans la semaine que pour faire ses provisions de ménage, ne se mêlant -jamais des commérages de la maison, parlant peu aux personnes qu'elle -rencontrait dans ses allées et venues, mais répondant toujours fort -honnêtement à ceux qui l'interrogeaient, et accompagnant ses paroles -d'un petit mouvement de tête et d'un sourire si doux, que ceux qui la -quittaient étaient aussi satisfaits de ses laconiques réponses que si -elle leur eût tenu les plus beaux discours du monde. Aussi malgré la -sauvagerie du mari, et le préjugé peu favorable attaché alors à la -profession de musicien, le couple était-il en grande vénération dans le -quartier, et le marchand cirier qui occupait la boutique près de l'allée -sombre qui donnait entrée à la maison, ne manquait-il jamais de retirer -son bonnet fourré, lorsque le grand homme sec et sa petite femme -rondelette passaient devant sa porte; le salut était scrupuleusement -rendu, mais pas un mot n'était échangé pour cela, et le marchand cirier -ne pouvait jamais s'empêcher de dire: - ---Ce sont de bien honnêtes gens, mais il est tout de même un peu fier, -ce grand sécot. - -Une seule personne des habitants de la maison avait ses entrées libres -chez nos deux époux. C'était une vieille demoiselle de soixante ans, -vivant aussi fort retirée; mais comme elle avait environ trois mille -livres de rente, et que cette petite fortune (et c'en était une il y a -cent ans), lui donnait dans son esprit une grande supériorité sur les -autres locataires, elle s'était hasardée à faire une démarche auprès du -couple qui demeurait au-dessus d'elle. Voici en quelle circonstance. La -vieille demoiselle, qui se nommait Mlle de Lombard, avait dans son salon -une épinette, dont elle touchait passablement, et sur laquelle elle -s'occupait souvent à répéter les symphonies de Lully, et tous les airs -de son jeune temps. A son retour d'un petit voyage à sa campagne, elle -se sentit un jour en goût de musique, et fut fort désagréablement -surprise en trouvant son épinette tellement fausse et démontée qu'il -était impossible de s'en servir. La patience n'était pas la vertu de -notre vieille musicienne, elle voulut qu'on lui accordât tout de suite -son instrument, et ayant entendu dire qu'il y avait un musicien dans la -maison, elle envoya sa servante lui chercher ce monsieur pour remettre -son épinette en état. Sa servante vint bientôt lui dire que la seule -réponse qu'on lui eût faite était, que le voisin n'était pas accordeur -et qu'elle eût à chercher ailleurs. - ---Ma mie, dit Mlle de Lombard, vous êtes une sotte, et vous ne savez pas -vous y prendre. Il fallait promettre une pièce de trente-six sols, comme -c'est l'usage, et cet homme serait venu à l'instant. - ---Mais, répondit la servante toute confuse, c'est que ce n'est pas un -homme, c'est un monsieur. - ---Oh! alors, si c'est un monsieur, ajouta Mlle de Lombard, il faut donc -que j'y monte moi-même. - -Et en effet, elle se mit à trottiner à travers l'escalier, et bientôt -elle sonna à la porte du second étage. - ---Madame, dit-elle à la petite femme qui vint lui ouvrir, est-ce qu'il -ne demeure pas un musicien céans? - ---Pardonnez-moi, Mademoiselle, c'est mon mari. - ---Eh bien! Madame, voici une pièce de trente-six sols pour qu'il vienne -accorder mon épinette. - ---Mademoiselle, mon mari n'est pas accordeur, d'abord; ensuite, il -travaille, et je ne saurais le déranger en ce moment. - ---Qu'importe! qu'il soit accordeur ou non; du moment qu'il est musicien, -il est bien capable de remonter un instrument, et je désire qu'il vienne -le plus prochainement possible. - ---Mademoiselle, je vous répète qu'il m'est tout à fait impossible de le -déranger. - -La petite femme n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car avec une -vivacité dont on ne l'eût certes pas soupçonnée, la vieille demoiselle -s'élança vers une porte, qu'elle ouvrit précipitamment, et se trouva -dans le cabinet du musicien. Le grand homme maigre était assis, enfoncé -dans un large fauteuil, devant une table couverte de musique, et de -papiers chargés de chiffres. Son travail l'absorbait tellement, qu'il ne -s'apperçut pas de l'arrivée de Mlle de Lombard. - ---Monsieur, lui dit-elle en entrant, voilà trente-six sols pour venir -accorder mon épinette. - -Pas de réponse. - ---Mademoiselle, dit la jeune femme, vous voyez qu'il ne vous entend pas, -si par malheur vous attirez son attention, il vous recevra fort mal. - -La vieille demoiselle, sans tenir compte de l'avis, se mit alors à crier -à tue-tête. - ---Monsieur, voilà trente-six sols... - -Cette fois le grand homme maigre releva la tête, il regarda fixement la -vieille demoiselle qui, enchantée de son succès, continua alors d'une -voix beaucoup plus douce. - ---Pour venir accorder mon épinette. - -Mais l'homme paraissait ne l'avoir pas comprise. - ---Qu'est-ce donc, Louise, dit-il à sa femme, pourquoi me laissez-vous -ainsi déranger? - ---Mon ami, répondit la jeune femme presque en balbutiant, ce n'est pas -ma faute, c'est mademoiselle qui veut absolument que vous lui accordiez -son épinette. - ---Mademoiselle, vous êtes folle; voici la seule réponse que je puisse -vous faire. - -A ces mots la vieille demoiselle ne se contint plus. - ---Monsieur, dit-elle, savez-vous bien que vous parlez à Mlle de -Lombard?... - ---Et vous, Mademoiselle, connaissez-vous bien Philippe Rameau, pour -venir lui offrir trente-six sols pour remonter votre épinette? - -Malheureusement la vieille demoiselle n'était guère au fait de la -musique moderne; elle ne connaissait ni la _Démonstration du principe de -l'harmonie_, ni _Les quatre pièces du clavecin_, les seuls ouvrages que -Rameau eût encore publiés; aussi cette réponse fit-elle peu d'effet; -elle craignit cependant de s'être trompée, et que l'homme à qui elle -s'adressait ne fût pas un musicien; sa contenante parut si embarrassée -au grand homme que, pour la rassurer, il ajouta: - ---Je ne suis pas accordeur, il est vrai, et je n'ai d'ailleurs pas le -temps de m'occuper de votre instrument; mais si vous le voulez, passez -dans la pièce à côté, et vous pourrez vous exercer sur mon clavecin tant -que bon vous semblera. - -Cela dit, il se remit dans les calculs, et ne s'aperçut nullement des -révérences sans nombre que Mlle de Lombard adressait à son fauteuil. La -vieille demoiselle, pour n'avoir pas de démenti, essaya un peu le -clavecin, puis elle redescendit chez elle. Mais le lendemain elle fit -demander à ses nouvelles connaissances à quelle heure on pourrait la -recevoir. Rameau, qui ne travaillait pas à ce moment, alla lui-même la -chercher; ils causèrent longtemps musique; Mlle de Lombard avait reçu -des leçons du célèbre Couperin et était bonne musicienne. Elle se mit au -courant de la musique moderne, apprécia, autant que le peuvent faire les -vieilles gens, celle de son voisin et l'intimité s'établit bientôt. - -Mme Rameau fut celle à qui cette société fut le plus agréable. Son mari -détestait les nouvelles connaissances, et était fort peu communicatif. -La pauvre femme s'ennuyait beaucoup; mais elle n'aurait jamais osé le -dire: elle savait que le bonheur de son mari était de la croire -heureuse; en lui laissant voir qu'elle ne l'était pas, elle n'ignorait -pas le chagrin qu'elle lui aurait causé et elle n'aurait jamais osé lui -proposer de changer de genre de vie; car quoique foncièrement bon, il -était excessivement opiniâtre, et il avait souvent des accès de -mélancolie qu'elle aurait craint de rendre plus fréquents. Une fois par -semaine, il allait souper chez M. de la Popelinière, fermier-général, -qui s'était déclaré son protecteur, et un autre jour il recevait un de -ses amis à dîner, c'était le célèbre organiste Marchand, dont il avait -reçu des leçons et dont il estimait grandement le talent. Rameau ne -donnait ses leçons de clavecin qu'à contre-coeur, il se sentait quelque -chose en lui qui n'avait pas encore pris son essor, et il savait bien -que les leçons ne le mèneraient à rien; mais c'était avec plaisir qu'il -allait toucher son orgue de Ste-Croix de la Bretonnerie. Sa publication -des _Principes d'harmonie_ lui avait donné la réputation de savant -musicien, et il tenait à prouver qu'il était quelque chose de plus qu'un -savant. Aussi recevait-il avec joie les compliments de ses confrères, -qui venaient l'entendre à son orgue; mais c'était ceux du public qu'il -ambitionnait, et à l'église, le public ne manifeste pas ses sensations -musicales; il aurait voulu des applaudissements, et ceux qu'on lui -prodiguait, quand il touchait du clavecin, ce qu'il faisait avec une -grande supériorité, ne le flattaient que médiocrement, parce qu'il -sentait qu'il était capable de faire plus. En un mot, il n'aspirait qu'à -travailler pour le théâtre, et quoiqu'il n'eût jamais communiqué ce -désir à qui que ce fût, c'était néanmoins le but de toutes ses pensées. - -Cependant, il avait près de cinquante ans, et sentait bien que s'il -tardait davantage, sa carrière était perdue. Il tenta une fois d'écrire -à Houdard de Lamotte, pour lui demander un poëme; mais les gens de -lettres, même ceux qui font des tragédies lyriques, étant généralement -peu versés dans la musique, le poëte confondit cette demande avec cent -autres du même genre qu'il recevait journellement, et ne répondit pas. -Rameau en ressentit un profond chagrin, ses accès de mélancolie en -devinrent plus fréquents; il s'enfermait des journées entières dans son -cabinet. Il consultait les partitions de tous les opéras nouveaux, et -après avoir lu avec attention ces différents ouvrages, il restait abîmé -dans ses réflexions. Sa figure sévère et anguleuse s'animait alors d'une -expression bizarre où le génie et la colère étaient confondus: - ---Comment! disait-il, voilà les gens qu'on me préfère; mais dans la -moindre de mes pièces de clavecin, il y a plus d'idées que dans tout ce -fatras de musique. - -Depuis l'immortel Lully, il n'y a pas eu un seul grand musicien en -France, à l'exception peut-être de Lalande, qui n'a guère travaillé que -pour l'église. On ne joue déjà plus les opéras de Colasse. Que nous -reste-t-il donc? M. de Blamont, Mouret qu'ils ont surnommé le musicien -des Grâces; au moins celui-là a-t-il quelques idées. Mais Destouches, -mais Campra! - -Puis, saisi de fureur, il courait quelquefois à son clavecin, où il -improvisait des heures entières. La fantaisie d'écrire ce qui lui -passait par la tête, lui prenait-elle un instant, il y renonçait bien -vite en se disant: - ---A quoi bon faire cela? qui pourrait l'exécuter, qui pourrait le -comprendre? Ils feraient comme il y a vingt ans à Avignon, un peu avant -mon voyage d'Italie: ils méprisèrent mes premiers essais, parce que -c'était au-dessus de leur portée; et cependant il y a d'habiles -musiciens en Italie; ceux-là ont compris ma musique... Non, il me faut -un théâtre, un orchestre, un public, pour avoir le mot de cette énigme. -Je crois qu'on peut faire autrement que Lully, et faire bien encore. Oh! -j'y viendrai... - -Puis il sortait pour prendre l'air, comme si l'atmosphère de sa chambre -eût été trop lourde pour lui, et quand il rentrait le soir, il se -couchait sans dire un seul mot à sa pauvre Louise, qui gémissait d'un -chagrin qu'elle ne pouvait partager, et dont elle ne pouvait deviner la -cause. - -Une circonstance inattendue décida entièrement Rameau à s'adonner au -théâtre. Il y avait un concours pour la place d'organiste à l'église de -Saint-Paul. Rameau fut vaincu par Daquin qui ne le valait cependant pas. -Rameau ne put supporter cet affront de sang-froid, et il parut s'être -opéré une révolution en lui. Il prit alors un genre de vie tout -différent de celui qu'il avait mené jusque là. Tout d'un coup il -abandonna ses leçons, se mit à aller à l'Opéra tous les jours de -spectacle, rentrant fort avant dans la nuit, l'air continuellement -préoccupé. Quand il s'enfermait dans son cabinet, ce n'était plus pour -faire des calculs de chiffres comme autrefois. On l'entendait, à travers -la porte, chanter, jouer du violon, danser, tantôt rire aux éclats, -tantôt donner de grands coups contre les meubles, puis se dépiter, et on -le voyait alors, lui si méthodique auparavant, sortir de chez lui -quelquefois sans épée, la perruque de travers, et le chapeau sur le coin -de l'oreille. Les voisins s'aperçurent bientôt de ce changement: les -caquets et les commérages allèrent leur train, et la pauvre Mme Rameau -ne fut pas la dernière à gémir du dérangement de son mari. Il ne lui -parlait presque plus, ne l'emmenait plus à l'église, et dînait et -soupait presque tous les jours dehors. - -Le jour de Pâques vint. A dix heures, Rameau était encore dans son -cabinet (il s'était levé à cinq). Madame Rameau venait d'aller entendre -une basse messe à une chapelle de la rue Saint-Honoré; quel ne fut pas -son étonnement en rentrant de s'apercevoir que son mari n'était pas -encore sorti pour aller à son orgue. Elle se précipite dans son cabinet, -et le trouve en robe de chambre, son bonnet de coton sur le haut de la -tête, en pantoufles, un bas sur les talons, et dansant sur l'air qu'il -se jouait lui-même sur son violon. - ---Mais, Philippe, lui dit-elle, à quoi songez-vous donc? la grand'messe -est commencée, vous allez manquer vos _Kyrie_, car la procession est -sûrement rentrée au choeur: dépêchez-vous donc. - ---Laisse-moi donc tranquille, avec tes _Kyrie_, lui dit Rameau; -écoute-moi ce passe-pied, et dis-moi un peu si on ne dansera pas bien -sur cet air là. - -Et il se remit à jouer et à danser. Mme Rameau crut son mari fou. - ---Mais, mon ami, réfléchissez donc, vous perdrez votre place; et il ne -nous manquait plus que cela à présent que vous avez abandonné toutes vos -leçons. - ---Ma place, eh! ma chère, voilà bientôt trois mois que je ne l'ai plus: -j'ai donné ma démission. Allons, laisse-moi tranquille, puisque tu ne -veux pas écouter mon passe-pied. - -Madame Rameau fut anéantie, la place d'organiste était leur unique -ressource. Elle se mit à pleurer. - ---Mais, se dit-elle, quand nous aurons mangé ces 800 livres, que nous -avons de côté, que deviendrons-nous? Ah! je veux les serrer moi-même: -cet argent est maintenant trop précieux. - -Elle court vers une commode où était renfermé le petit pécule: hélas! -des 800 livres les trois quarts étaient dénichés: il restait 200 livres -en tout. - -La pauvre Louise ne savait plus que penser; elle descendit tout de suite -chez Mlle de Lombard, à qui elle conta tous ses chagrins: son coeur -était trop gros, il y avait trop longtemps que sa douleur était -renfermée, aussi fit-elle explosion chez la vieille demoiselle qui ne se -doutait de rien, et qui fut bien surprise en apprenant les déréglements -de M. Rameau. Elle consola du mieux qu'elle put la jeune femme, mais ses -consolations n'avaient rien de bien rassurant; elle ne pouvait expliquer -cette inconduite que de trois manières: ou M. Rameau était joueur, ou il -buvait, ou bien il avait des maîtresses. Or, ses fréquentes sorties lui -faisaient bien penser qu'il avait au moins une maîtresse, sa danse et sa -gaîté ne laissaient aucun doute sur l'abus du vin qu'il faisait, et la -disparition des 600 livres était bien la preuve qu'il était dominé par -la funeste passion du jeu: il lui était donc clairement démontré que -l'unique cause des désordres de M. Rameau était le vin, le jeu et les -femmes. La pauvre Louise remonta chez elle un peu plus désespérée -qu'auparavant; elle retrouva son mari dans le même costume et se livrant -à la même occupation; seulement au lieu d'un passe-pied, c'était une -gavotte qu'il jouait sur son violon. - -Cependant le 1er mai, le jour de la Saint-Philippe approchait; il était -d'usage que quelques amis se réunissent ce jour-là chez Rameau; Mme -Rameau fit donc ses invitations comme à l'ordinaire. On dînait alors à -une heure et demie. A une heure, Rameau, sorti depuis le matin, n'était -pas encore rentré. La pauvre Louise tremblait que son mari ne restât -toute la journée dehors, et sa figure trahissait toute son inquiétude, -quand Mlle de Lombard rompit le silence: - ---Il est temps que cela finisse, dit-elle, en s'adressant aux autres -convives; il faut absolument qu'au dessert M. Rameau nous donne -l'explication de sa conduite. Voilà une pauvre petite femme qui, si cela -continue, deviendra bientôt aussi maigre et aussi sèche que son vaurien -de mari, et c'est un scandale qu'il faut empêcher. - -Cette harangue fut unanimement approuvée, et chacun s'apprêta à chanter -sa gamme à l'hôte dont on allait manger le dîner. Les convives étaient -M. Marchand, l'organiste; M. Dumont, marguillier de Sainte-Croix de la -Bretonnerie, que l'on avait eu bien de la peine à décider à venir, tant -il était furieux contre son organiste démissionnaire, et M. Bazin, le -marchand cirier, qui avait été invité comme principal locataire de la -maison, Mme Rameau ayant sagement pensé qu'il serait prudent d'être bien -avec lui, quand viendrait le premier terme à échoir. - -A une heure un quart, Rameau arriva, il avait la figure radieuse. Il -parut d'abord surpris de voir ses amis réunis, il allait en demander -l'explication quand sa femme lui présenta un noeud d'épée, et une paire -de manchettes brodées de sa main. La mémoire lui revint alors. - ---Bonne Louise, dit-il, tu n'oublies rien, toi; tu sais bien quand c'est -ma fête. Ce n'est pas comme moi, je ne peux jamais me souvenir du jour -de la tienne, que quand j'entends tirer le canon, parce que c'est aussi -celle du roi; aussi, j'ai toujours oublié de t'avoir quelque chose pour -te la souhaiter. Mais sois tranquille, cette année il n'en sera pas de -même, je t'assure. - -Il en disait autant tous les ans, et cependant Louise fut tellement émue -de ces marques de tendresse auxquelles elle n'était plus accoutumée, -qu'elle sentit ses yeux se mouiller de larmes. Après avoir embrassé sa -femme, Rameau salua respectueusement Mlle de Lombard, tendit la main à -M. Marchand, et fit une inclination à M. Dumont le marguillier, à qui -l'odeur du rôti donnait envie de sourire, et qui faisait une horrible -grimace pour avoir l'air sévère; puis, enfin, à M. Bazin qui lui rendit -son salut en s'inclinant tout d'une pièce, comme aurait fait un des -cierges de sa boutique. On se mit à table, et tout le commencement du -repas fut très-gai; mais une certaine gêne se fit remarquer parmi les -convives, quand vint le dessert. Rameau avait été si aimable pendant le -dîner, son bon vin de Bourgogne qu'il appelait son compatriote, avait -été prodigué de si bon coeur que pas un ne se sentait le courage de -commencer les hostilités envers un hôte de si bonne humeur. - -Mlle de Lombard qui avait promis d'attacher le grelot, tâchait de -trouver un interprète de sa sainte indignation, et c'est sur M. Bazin -qu'elle avait jeté son dévolu; mais malgré les signes d'yeux qu'on lui -faisait, M. Bazin qui avait mangé comme quatre, et qui pensait assez -judicieusement que du moment qu'on se disputerait, on ne boirait plus, -faisait semblant de ne rien entendre, et allait toujours son train. Mlle -de Lombard eut alors recours au grand moyen de l'avertir par un léger -coup de pied sous la table. Malheureusement les longues jambes du maître -de la maison tenaient tant de place, que ce fut contre elles que vint -échouer l'avertissement destiné à M. Bazin. Rameau fit une grimace -terrible en demandant qui s'amusait à lui marbrer ainsi les jambes. Mlle -de Lombard rougit jusqu'aux oreilles, craignant qu'on ne soupçonnât sa -moralité de cette agacerie, et les convives se regardaient tous dans le -blanc des yeux, sans rien comprendre à cet incident, quand le bruit -inaccoutumé d'une voiture dans la rue du Chantre détourna toute -attention. Cette voiture s'étant arrêtée devant la maison, on entendit -bientôt des pas dans l'escalier, la sonnette retentit, et un coureur se -précipitant dans la salle à manger, annonça d'une voix retentissante: - ---M. de la Popelinière! - -En entendant prononcer le nom de M. de la Popelinière, les convives de -Rameau se lèvent, se bousculent, et un bon gros petit homme, vêtu d'un -habit de velours nacarat garni de brandebourgs d'or, s'avance alors au -milieu des convives en désarroi. - ---Comment, Monsieur, dit Rameau, vous daignez venir chez moi, et cela -sans m'en prévenir? - ---Parbleu, il est joli, celui-là! répondit le gros petit homme; pour -vous prévenir, il faudrait vous voir, et on ne sait plus ce que vous -devenez. Ah çà, qu'est-ce que je viens d'apprendre? vous voulez donc -faire un opéra? vous avez été demander une audition ce matin à Mlle -Petit-Pas. Eh bien! quand vous mettrez-vous à l'oeuvre? Ah çà, il est -bien entendu que c'est chez moi que se fera la première audition. Vous -savez que mon orchestre est à vos ordres. Quant à la copie, cela me -regarde aussi; et dès que vous aurez quelque chose de fait, vous n'avez -qu'à l'envoyer à mon hôtel. - ---Mais, Monsieur, dit Rameau, tout est fait; voilà bientôt trois mois -que j'y travaille. - ---Comment, tout est fait? Et qui donc a pu vous donner des paroles? - ---M. l'abbé Pellegrin, moyennant 600 livres qu'il a exigé que je lui -avançasse comme garantie. - ---Comment! ce gueux de Pellegrin vous a demandé 600 livres? Mais je le -ferai bâtonner par mes gens. - ---Mais c'était tout naturel, il ne sait pas si je suis capable. - ---C'est vrai, au fait, ce que vous me dites là. Eh bien! je lui sais -beaucoup de gré de vous avoir donné sa poésie pour 600 livres. Quand -vous le verrez, invitez-le à venir dîner chez moi. Comment cela -s'appellera-t-il? - ---_Hippolyte et Aricie_. - ---Beau sujet, superbe sujet. Eh bien! quand voulez-vous faire votre -audition, votre répétition?... je ne sais comment vous appelez cela. - ---Mais je pense que dans huit jours on pourrait essayer le premier acte. - ---Dans huit jours, donc. Adieu, je suis enchanté d'avoir fait -connaissance avec votre famille, votre petite femme qui est, parbleu, -charmante, et madame votre mère qui paraît bien respectable, -ajouta-t-il, en regardant Mlle de Lombard. - ---Du tout, se hâta d'interrompre Rameau, Mademoiselle est une de nos -voisines et amies. - ---Pardon, pardon, Mademoiselle, dit le gros fermier général, voulant -réparer sa faute et diminuer l'air refrogné de la demoiselle; pardon de -vous avoir prise pour la mère de Rameau; c'est l'âge, voyez-vous, qui me -faisait supposer... Ah çà, et ce monsieur là, qui est-ce? - ---M. Dumont, marguillier. - ---Oh! très-bien; et cet autre petit, dans le coin? - ---C'est mon maître, le célèbre Marchand. - ---Diantre! M. Marchand; touchez donc là, je vous en prie; enchanté de -vous connaître. Ah çà, j'espère que nous nous reverrons, et que vous me -ferez l'honneur de venir à mes concerts du vendredi. - -M. Marchand s'inclina. Le fermier général apercevant alors M. Bazin qui, -depuis son entrée, n'avait pas encore interrompu ses révérences: - ---Eh! mon Dieu, dit-il, quel est celui-là? C'est donc le mouvement -perpétuel en personne? - ---Nullement, dit Rameau, c'est M. Bazin, marchand cirier et mon -propriétaire. - ---Allons, c'est bien, dit en sortant le gros petit homme; Rameau, de -demain en huit je vous attends; vous m'amènerez Pellegrin; M. Marchand, -je compte aussi sur vous; Mesdames, je vous salue. - -Après son départ, Louise courut se jeter dans les bras de son mari: - ---Mon ami; dit-elle, j'ai besoin que vous me pardonniez; j'ai été -injuste envers vous. - ---Nous tous aussi, nous avons besoin de pardon, ajouta Mlle de Lombard, -car nous vous avions méconnu: nous ne savions pas que vous fissiez un -opéra, et votre conduite singulière nous avait inspiré des soupçons qui, -grâce au Ciel, sont tous dissipés. - ---Mes bons amis, dit Rameau, je voulais vous cacher le but de mon -travail, jusqu'à ce que je fusse certain du succès. Mon secret est trahi -maintenant; ne m'en voulez pas de l'avoir gardé si longtemps, je -craignais les reproches, les conseils. A présent que j'ai terminé mon -opéra, voulez-vous passer dans mon cabinet? Marchand et moi, essaierons -de vous en faire entendre les principaux morceaux, et vous nous en direz -votre avis. - ---Adopté, s'écria M. Bazin, qui était un peu gai; j'aime beaucoup la -musique, moi! Y aura-t-il une chanson à boire dans votre opéra? - -Rameau se contenta de sourire, et tout le monde le suivit dans son -cabinet. - -Marchand se mit au clavecin; Rameau déploya devant son pupitre la -partition de ses cinq actes, et, l'aidant tantôt de la voix, tantôt de -son violon, il parvint à donner à ses auditeurs une idée de son opéra. -Quelque imparfaite que fût l'exécution d'une oeuvre si gigantesque par -deux personnes, ce petit concert produisit néanmoins beaucoup d'effet. -Mlle de Lombard déclara qu'il n'y avait que Rameau ou Lully capable de -faire de si belles choses. - ---Mademoiselle, dit Rameau, on ne saurait me faire de compliment plus -flatteur; le grand Lully n'a pas de plus sincère admirateur que moi. -Toujours occupé de sa belle déclamation et du beau tour de chant qui -règnent dans ses récitatifs, je tâche de l'imiter, non en copiste -servile, mais en prenant comme lui la belle et simple nature pour -modèle. - -Mlle Rameau pleurait de joie et de plaisir; M. Dumont, le marguillier, -trouvait tout cela charmant, quoique regrettant au fond du coeur que -toutes ces belles choses fussent destinées à un usage profane, quand on -aurait pu en faire de si jolis motets pour les saints de sa paroisse. M. -Bazin, qui s'était endormi dès les premières mesures, se réveilla au -bruit des félicitations qu'on adressait à Rameau; il y vint joindre les -siennes. - ---Ma foi, dit-il, je n'ai jamais rien entendu de si gentil: il est vrai -que je n'ai jamais été à l'Opéra; mais il y a un commencement à tout, et -c'est une dépense que je me permettrai pour aller entendre la petite -drôlerie de M. Rameau. - -Quant à Marchand, il était dans le ravissement. - ---Mon cher ami, disait-il, je vous connaissais comme un bien habile -organiste, comme un bien savant musicien, mais je ne vous aurais jamais -cru capable de faire de si belles choses. Tout est neuf, dans votre -ouvrage; si les symphonistes parviennent à vous bien exécuter, cet opéra -fera une révolution en musique; mais cela me semble bien difficile. Dans -cet admirable trio des Parques, au deuxième acte, il y a un passage -enharmonique qui leur donnera bien de la tablature. - ---Soyez tranquille, répondit Rameau, ils en viendront à bout avec du -temps et de la patience. Rappelez-vous que quand Lully voulut écrire son -premier opéra, il n'y avait à Paris que douze violons. Un an après, la -bande des vingt-quatre existait, et nous avons fait de bien grands -progrès depuis ce temps-là. Soyez tranquille, vous dis-je, tout cela -s'exécutera, je m'en charge. - -Le lendemain, M. de la Popelinière envoya chercher la partition pour la -faire copier. Rameau ne livra que le prologue et le premier acte, -pensant que cela suffirait pour l'audition. Pendant les huit jours -employés à la copie des parties, il courut chez les principaux -chanteurs, pour leur faire essayer ses morceaux, car pour être reçu à -l'Opéra, il n'était pas besoin alors d'être grand musicien, ni même de -savoir chanter: il suffisait d'avoir ce qu'on appelait une grande voix. -Les ressources de la voix de tête, et de la voix mixte, étaient tout à -fait inconnues, et les notes les plus élevées s'exécutaient toujours à -plein gosier. Aussi dut-il seriner ses airs aux chanteurs qui ne -savaient pas lire la musique. - -Cependant on devait un terme à M. Bazin et quelle qu'eût été son -admiration pour la musique de son locataire, il venait de temps en temps -lui rappeler sa dette; toutes ses démonstrations ne le convainquaient -que fort peu. - ---Comment se fait-il, mon voisin, lui disait-il, qu'un homme comme vous -n'ait pas une si chétive somme à sa disposition? - ---Je l'avais, et au delà, répondit Rameau, mais j'ai été obligé de -déposer 600 livres comme garantie d'un billet de pareille somme que j'ai -fait à M. Pellegrin, en cas de non-succès de mon opéra; comme je suis -convaincu qu'il réussira, je vous paierai avec cet argent. - -Force était à M. Bazin de se contenter de cette réponse, mais il n'était -pas trop satisfait, et le témoignait en grommelant chaque fois qu'il -rencontrait Mme Rameau. - -Le jour de l'audition vint enfin. M. de la Popelinière avait réuni chez -lui ce qu'il y avait de plus distingué à la cour et à la ville pour -entendre la musique de son protégé. Rameau était très-connu comme -musicien de théorie, les ouvrages qu'il avait publiés sur la division du -corps sonore, lui avaient acquis plus de renommée à l'académie des -sciences que dans le monde, et on était assez peu favorablement prévenu -sur le début d'un homme de cinquante ans dans une carrière qui demande -avant tout de la vivacité et de la fraîcheur d'imagination. L'ouverture, -comme toutes celles du temps, était un morceau fugué qui ne produisit -que peu d'effet. Le premier choeur du prologue: _Accourez, habitants des -bois_, fut mieux accueilli; l'assemblée paraissait indécise, les grands -seigneurs n'osaient se compromettre en applaudissant les premiers: les -morceaux suivants furent donc écoutés avec un silence religieux. Rameau, -qui conduisait la symphonie, voyait avec chagrin le peu d'effet que -produisait sa musique; le découragement se peignait dans ses traits, -lorsqu'après l'air charmant: _Plaisirs, doux vainqueurs_, un homme se -lève dans un coin du salon et montant sur un tabouret: - ---Très-bien! crie-t-il de loin à Rameau, c'est admirable, et je vous -garantis que cela réussira grandement. - -Tous les yeux se tournèrent vers le petit homme qui venait d'interrompre -si brusquement la répétition. Il était déjà redescendu à sa place; au -peu de luxe de ses vêtements, on crut un instant que c'était un intrus -qui s'était glissé dans l'assemblée; mais tout d'un coup Rameau lui -répond de sa place: - ---Merci, merci, M. Marchand, votre suffrage m'est plus cher que tous les -autres et il me suffira. - -Au nom du célèbre organiste, chacun comprit toute la portée de cet -assentiment donné en public, et à la fin du joli choeur: _A l'amour -rendons les armes_, qui termine le prologue, les applaudissements -éclatèrent de toutes parts. Les dispositions peu bienveillantes de -l'auditoire étaient totalement changées, et tous les morceaux du premier -acte furent applaudis et appréciés comme ils méritaient de l'être. -Rameau recevait les félicitations les plus empressées. M. de la -Popelinière rayonnait de joie, quand un homme assez pauvrement vêtu -s'approcha du musicien: il tira un papier de sa poche, et le déchirant -sur-le-champ: - ---Monsieur, dit-il, vous pouvez retirer vos 600 livres, quand on fait de -pareille musique, on n'a pas besoin de donner de garanties; voilà votre -billet. - -Chacun applaudit au procédé de Pellegrin, dont on connaissait la -pauvreté, et le poëte partagea les éloges qu'on prodiguait au musicien. - -Dès le lendemain, il fut question à l'Opéra de mettre à l'étude -_Hippolyte et Aricie_. Les rôles furent distribués aux premiers -chanteurs de l'époque, Chassé, Jelgot, Mlles Lemaure et Petitpas. Mlle -Camargo voulut danser dans l'ouvrage; malgré toutes ces protections, les -événements, les cabales reculèrent de beaucoup la première -représentation. Le sieur Thurer succéda au sieur Lecomte comme directeur -de l'Opéra. Les musiciens en pied firent tout ce qu'ils purent pour -entraver le nouveau venu: M. de Blamont, tout puissant comme -surintendant de la musique du roi, obtint qu'on remontât son ballet des -_fêtes grecques et romaines_, joué dix ans auparavant. La première -représentation était cependant fixée au 1er septembre, lorsque vint -l'ordre de donner plusieurs concerts aux Tuileries dans le courant -d'août. Les répétitions furent suspendues pendant tout ce mois, et -Rameau sollicita vainement de faire entendre quelques morceaux de son -opéra dans un de ces concerts. M. de Blamont s'arrangea de manière à ce -qu'on n'y exécutât que de sa propre musique. M. de la Popelinière vint -encore au secours de son protégé. - -M. le marquis de Mirepoix allait épouser Mlle Bernard de Rieux, -petite-fille du fameux Samuel Bernard, et par sa mère du célèbre comte -de Boulainvilliers. Le chevalier Bernard faisait préparer pour cette -noce une fête dont la splendeur devait surpasser tout ce qu'on avait vu -jusqu'à ce jour. M. de la Popelinière fit obtenir à Rameau la direction -du concert qu'on devait y donner. La fête eut lieu le 16 août dans -l'hôtel du chevalier Bernard, rue Neuve-Notre-Dame-des-Victoires. A sept -heures du soir toutes les façades de l'hôtel furent illuminées d'une -quantité prodigieuse de lampions et de terrines. Cette magnifique -illumination ne se bornait pas à l'hôtel; pour éclairer plus loin les -carrosses, on avait garni le mur du jardin des Petits-Pères de terrines -posées sur des consoles, depuis l'église jusqu'à l'angle, et très-avant -dans la rue Neuve-Saint-Augustin. On n'aura pas de peine à s'imaginer le -brillant de cette illumination, quand on saura que tous les lampions et -terrines étaient garnis de cire blanche, précaution que l'on avait cru -devoir prendre pour éviter la mauvaise odeur et préserver les habits des -dames et autres conviés qui étaient obligés de passer sous des arcades -illuminées. Le concert qui ouvrit la fête fut des plus magnifiques; -Rameau avait mis son amour-propre à faire choix des plus habiles -exécutants et des meilleurs morceaux. Après le concert, les conviés -passèrent dans une immense salle construite exprès dans les jardins de -l'hôtel, où était dressée une table en fer à cheval de plus de -soixante-dix couverts. Pendant tout le repas, on entendit une symphonie -mélodieuse, placée dans les tribunes, interrompue par intervalles par -des fanfares de trompettes et de timbales. Au milieu du souper, les -sieurs Charpentier et Danguy, célèbres concertants, l'un sur la musette -et l'autre sur la vielle, vinrent au milieu du fer à cheval exécuter des -morceaux que Rameau avait composés exprès pour cette occasion. A minuit -on se rendit à l'église Saint-Eustache, qui était aussi magnifiquement -illuminée que l'hôtel qu'on venait de quitter. - -Rameau avait obtenu de M. Forcroy, organiste de la paroisse, de lui -laisser toucher l'orgue pendant la célébration du mariage. Il le fit -avec une grande supériorité; c'étaient ses adieux à cet instrument, et -jamais il n'avait été si bien inspiré. Le lendemain, il reçut du -chevalier Bernard, une gratification de 1,200 livres pour les soins -qu'il s'était donnés. Depuis longtemps M. Bazin était payé, et Mme -Rameau était on ne peut plus heureuse. La bonne Mlle de Lombard -partageait toute sa joie. On avait beaucoup parlé des fêtes du mariage -du marquis de Mirepoix, et la bonne exécution du concert avait fait le -plus grand honneur à Rameau. Son opéra devait le lancer tout à fait, les -répétitions partielles étaient très-satisfaisantes; mais l'envie ne -dormait pas; la jalousie des musiciens répandait partout que c'était une -musique bizarre, incompréhensible, s'éloignant de toutes les règles -reçues, et bonne tout au plus pour les savants et les amateurs de -l'extraordinaire. La grande répétition vint enfin; les musiciens dont se -composait l'orchestre de l'Opéra étaient à leur poste. Malgré la -mauvaise volonté qu'on avait eu soin d'exciter parmi les exécutants, -tout alla assez bien jusqu'au second acte, celui de l'enfer; mais quand -arriva le passage enharmonique du trio des Parques, les musiciens -s'arrêtèrent court, reculant devant cette difficulté toute nouvelle pour -eux. Rameau pria tranquillement le chef d'orchestre de faire -recommencer: - ---Monsieur, c'est inexécutable, lui dit celui-ci. - ---Peut-être à première vue, dit Rameau; mais essayons. - -La seconde fois ne fut guère plus heureuse que la première, et la -troisième ne satisfit point le compositeur. Les musiciens murmurèrent, -quand on les pria encore de recommencer; et sur une nouvelle instance, -le chef d'orchestre déclara qu'il ne se chargeait pas de faire exécuter -une pareille musique, et jeta avec dépit son bâton de mesure sur le -théâtre, presque entre les jambes de Rameau. Celui-ci, sans se -déconcerter, fit du bout du pied rouler le bâton jusqu'au bord du -théâtre, et quand il fut à portée du musicien: - ---Apprenez, Monsieur, lui dit-il, qu'ici vous n'êtes que le maçon, et -que je suis l'architecte: recommencez le passage. - -Cette fermeté imposa aux récalcitrants. La difficulté fut vaincue cette -fois, et la répétition s'acheva sans encombre. - -C'était un grand événement alors qu'une première représentation. Il n'y -avait que trois théâtres à Paris, l'Opéra, la Comédie Française et la -Comédie-Italienne, et ces solennités avaient d'autant plus d'éclat -qu'elles étaient plus rares. Aussi tout Paris était-il en rumeur dans la -matinée du 1er octobre 1733. Toutes les avenues de l'Opéra étaient -encombrées des voitures de ceux qui allaient retenir leurs loges, et des -piétons qui venaient à l'avance pour être sûrs d'avoir des places. -Rameau avait à grand'peine obtenu une petite loge bien reculée pour sa -femme, Mlle de Lombard et son ami Marchand. Ses rivaux, plus puissants -et surtout plus intrigants que lui, avaient au contraire garni la salle -de leurs partisans. Comme le coeur de la pauvre Mme Rameau battait au -premier coup d'archet de l'ouverture; ses amis tâchaient vainement de la -rassurer; eux-mêmes auraient peut-être eu besoin de courage, car, dès le -premier acte, une violente cabale s'éleva dans le parterre, les rares -applaudissements qui s'étaient fait entendre au commencement de -l'ouvrage cessèrent tout d'un coup, et c'est avec un silence interrompu -seulement par des murmures désapprobateurs que furent accueillis les -derniers actes de l'opéra. Marchand était furieux; Mme Rameau était près -de se trouver mal; Mlle de Lombard n'osait dire ce qu'elle pensait, car -elle craignait que ce ne fût une vengeance du Ciel pour avoir abandonné -l'église pour le théâtre. Rameau se retira tristement chez lui. - ---Je me suis trompé, dit-il; j'ai cru que mon goût plairait. Il faut se -résigner, je renoncerai au théâtre. - -Cependant les habitués de l'Opéra s'étaient réunis au foyer après le -spectacle, et personne n'osait se prononcer pour une musique qui venait -d'être désapprouvée généralement. Seul, au milieu d'un groupe nombreux, -M. de la Popelinière essayait de défendre l'oeuvre de son protégé. - ---Mais, lui répondait-on, nous avons vu des musiciens qui ne sont -nullement partisans de cette musique. - ---Fadaise! disait le fermier général, c'est qu'ils sont eux-mêmes -parties intéressées. - ---Interrogeons l'un d'eux! s'écrie le prince de Conti. - -Justement Campra vint à passer. C'était un homme juste, et qui -heureusement n'avait pris aucune part aux cabales dirigées contre -Rameau. - ---Eh! bien, que pensez-vous de cela? lui dit le prince. - ---Monseigneur, répondit le musicien, il y a dans cet opéra assez de -musique pour en faire dix comme ceux qu'on nous représente tous les -jours. Cet homme-là nous éclipsera tous. - -Le mot courut, fit fortune, et à la deuxième représentation, des beautés -toutes nouvelles se révélèrent aux auditeurs attentifs. Le succès fut -moins grand qu'à la troisième, qu'à la quatrième, qu'à toutes les -représentations suivantes. - -L'ouvrage fut joué trente fois de suite avec un applaudissement -universel, et Rameau consolé ne renonça pas au théâtre, car il donna -plus de vingt-trois ouvrages, tant opéras que ballets. - -Après le grand succès d'_Hippolyte et Aricie_, le pauvre organiste était -devenu un homme trop célèbre pour conserver sa modeste retraite de la -rue du Chantre, et ce fut avec une véritable peine que M. Bazin, dont -l'estime pour son locataire croissait à mesure que celui-ci s'élevait -davantage, apprit un jour qu'il allait transporter son domicile rue des -Bons-Enfants, à l'hôtel d'Effiat, pour être plus près de l'Opéra, qui -allait seul l'occuper. Mme Rameau avait bien un autre chagrin, c'était -de se séparer de la bonne Mlle de Lombard, dont la société lui devenait -à chaque instant plus précieuse, car les occupations multipliées de son -mari la rendaient de jour en jour plus solitaire. Elle n'osait lui -confier son chagrin; mais le compositeur s'était attaché à la vieille -demoiselle, qui lui rendait souvent le service de remettre au net ses -brouillons de musique. Ce fut donc lui qui fit la proposition à Mlle de -Lombard de venir demeurer avec eux. La vieille demoiselle accepta avec -joie, et fut la meilleure amie de ce couple respectable, jusqu'à la fin -de ses jours. - -Presque tous les ouvrages de Rameau eurent un grand succès. Un de ses -opéras, entre autres, _Castor et Pollux_, réussit tellement qu'un de ses -rivaux, Mouret, en devint fou de jalousie. Enfermé à Charenton, il -chantait continuellement le choeur des démons: _Qu'au feu du tonnerre_, -de Castor et Pollux. Rameau fut un des plus grands musiciens qui aient -jamais existé. Lui seul a réuni la double qualité de théoricien et de -compositeur. Ses airs de danse eurent tant de succès, que pendant -longtemps on n'en exécuta pas d'autres en Italie. Un de ses ouvrages, -_Zoroastre_, fut traduit en italien, et joué à Dresde, avec le plus -grand succès. Un autre opéra, _Platée_, produisit 32 mille livres en six -représentations. En 1747, l'Opéra lui fit une pension de 1,500 livres, -dont il a joui jusqu'à sa mort. Il venait d'être décoré de l'ordre de -Saint-Michel et anobli, lorsqu'il mourut, le 12 septembre 1764. - -Il est peu de personnes de notre génération qui se rappellent avoir -entendu exécuter la musique de Rameau. Le malheur des compositeurs est -que la musique est un art qui n'a pas de bases solides, comme la -peinture, par exemple, dont le but est l'imitation de la nature: -l'unique but de la musique est de charmer l'oreille et d'émouvoir le -coeur, mais elle repose entièrement sur la mode, et il n'est pas de -beautés éternelles en musique. A l'inimitable Lully, dont nous ne -connaissons plus que le nom, succéda l'inimitable Rameau, dont nous -n'avons jamais entendu une note; car les musiciens sont tous déclarés -inimitables par leurs contemporains, jusqu'à ce qu'ils soient détrônés -par un rival dont le règne doit aussi céder à un successeur plus ou -moins éloigné. Mais les curieux de musique qui vont consulter les -vieilles partitions aujourd'hui ignorées, trouvent dans celles de Rameau -des idées d'une nouveauté et d'une fraîcheur étonnantes pour le temps où -elles ont été émises; il n'y a donc que la curiosité qu'excite tout ce -qui se rattache à ce grand homme, qui puisse faire excuser la -complaisance avec laquelle nous nous sommes étendus sur quelques détails -de sa vie. - - - - -UNE CONSPIRATION SOUS LOUIS XVIII - - -Les gens du monde se font l'idée la plus fausse qu'on puisse imaginer -des artistes en général, et surtout de ceux de théâtre, avec lesquels -ils se trouvent le moins en rapport. A les entendre, c'est une vie de -paresse, d'insouciance et de plaisir que celle du comédien. Ils ne se -réunissent entre eux que pour des orgies ou des parties fines; toujours -gais, toujours contents, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune; -ce sont les gens les plus heureux du monde; quel mal ont-ils donc en -effet à se donner? la peine de venir le soir s'affubler d'un costume -analogue au rôle qu'ils vont réciter devant un public qui les paie -amplement en applaudissements de la légère fatigue qu'ils éprouvent; -sans compter les énormes appointements que le directeur est obligé de -leur payer à la fin du mois. Cette opinion est loin d'être partagée par -les personnes qui fréquentent l'intérieur des théâtres. Quelle vie plus -remplie, plus laborieuse que celle du véritable artiste! Que de -privations il doit s'imposer, que d'études il doit faire, s'il veut -atteindre un rang élevé dans son art, ou le conserver, s'il y est -parvenu! Quand vos yeux sont charmés des grâces séduisantes de cette -ravissante bayadère qui, le sourire sur les lèvres, vous paraît exécuter -avec tant d'aisance et de facilité ces pas gracieux qui arrachent vos -applaudissements, certes, vous ne vous imaginez pas tout ce que lui a -coûté et ce que lui coûte chaque jour de travail pour arriver à ce -résultat. Et ne croyez pas que le but une fois atteint, il ne faille pas -un travail incroyable pour s'y maintenir. Chaque fois que la déesse de -la danse, que l'inimitable Taglioni doit paraître devant le public, dès -le matin elle s'exerce comme ferait une commençante; pendant des heures -entières, elle pratique ces premiers éléments de la danse, qui doivent -lui conserver sa souplesse et sa vigueur: puis, épuisée de fatigue, elle -prend un peu de repos, et après un léger repas, elle paraît devant le -public, qui se retire transporté d'admiration, lorsque l'artiste rentre -chez elle exténuée, pour recommencer le lendemain matin ce travail -qu'elle ne négligera pas un seul jour, tant qu'elle voudra conserver sa -supériorité si marquée. Quand la Malibran devait chanter, le matin, elle -restait des heures à faire des gammes dans tous les tons et tous les -exercices de voix possibles, mais sans jamais essayer de chanter le rôle -qu'elle devait dire le soir, pour conserver toute son inspiration, et -néanmoins avoir la voix assez assouplie et assez docile pour que toutes -les fantaisies artistiques qu'elle improvisait si délicieusement, lui -vinssent avec cette sûreté d'exécution qui ne lui a jamais manqué. Il y -en aurait trop à dire sur les travaux des grands artistes, des artistes -consciencieux et véritablement dignes de ce nom. C'est d'une classe -beaucoup plus modeste, des choristes d'opéra que je veux m'occuper -aujourd'hui. - -Je ne prétends pas vous dire que leur art exige de grandes études, et -des travaux bien assidus. Hors les heures consacrées aux répétitions et -aux représentations, leur temps est à eux tout entier, mais leurs -appointements sont modiques, et ne peuvent suffire à leur existence; -aussi n'existe-t-il pas de plus grands cumulards que les choristes: les -uns donnent des leçons de musique à la petite propriété, ou copient de -la musique; presque tous chantent dans les églises, renouvelant la vie -de l'abbé Pellegrin, qui - - ... Dînait de l'autel et soupait du théâtre. - -D'autres sont musiciens dans les légions de la garde nationale, ou dans -les bals qui ne commencent qu'à l'heure où finissent les spectacles. A -force de travail et de peine, il en est qui parviennent à se faire 4 ou -5 mille francs de revenu, année commune; lorsqu'ils sont jeunes, -ambitieux, et se sentent quelques dispositions, alors ils économisent de -quoi acheter une garde-robe, et se lancent en province, d'où ils nous -reviennent quelquefois avec un talent digne de nos premiers théâtres. -Tel fut un de nos meilleurs ténors dont je vous ai déjà raconté une -aventure, lorsqu'il fit ses premiers pas dans la carrière qu'il a depuis -parcourue avec tant de succès[3]. C'est encore le héros de l'historiette -que je veux vous raconter. - - [3] _Un début en province_. - -C'était dans les premières années de la Restauration. Louis XVIII -n'était pas dévot, mais il croyait de sa politique de le paraître, et -voulant donner un exemple édifiant à ses fidèles sujets et complaire à -son entourage de cour, qui lui persuadait que ce n'était que par la -religion qu'il parviendrait à abattre l'hydre révolutionnaire, il -résolut de donner un grand spectacle d'humilité chrétienne, en allant -solennellement faire ses pâques à sa paroisse, en l'église -Saint-Germain-l'Auxerrois. C'était par une belle matinée d'avril, et dès -le matin les troupes étaient sur pieds pour former la haie dans le court -espace qui sépare le palais des Tuileries de l'antique église. Une foule -immense remplissait les cours du Carrousel et la façade du Louvre où ont -reposé pendant dix ans les victimes de Juillet, en compagnie d'un -factionnaire, de deux ou trois bonnes d'enfants et de quelques caniches. - -Le roi était dans une immense calèche découverte avec toute sa famille. -Sa figure narquoise contrastait avec les visages, plus conformes à la -circonstance, de son frère le comte d'Artois, et de sa nièce la duchesse -d'Angoulême, dont l'auguste époux avait, selon l'usage, l'air de ne -penser à rien, tandis que son frère le duc de Berry paraissait assez -ennuyé de cette cérémonie qui ne plaisait guère à ses habitudes, mais à -laquelle son respect pour son oncle le forçait à se prêter. Le roi -promenait sur la foule cet oeil bleu et perçant, si spirituel et si -incisif, donnait force coups de chapeaux, saluait à droite et à gauche, -quand les cris de: Vive la famille royale! vivent les Bourbons! venaient -jusqu'à lui; enfin il faisait son métier de roi en promenade, de la -manière la plus satisfaisante. De temps en temps, pourtant, sa figure -prenait une expression sombre qu'il s'efforçait de réprimer à l'instant; -c'est lorsque parmi les gardes royaux au milieu desquels passait le -cortége, il apercevait la figure basanée et les longues moustaches d'un -de ces vieux grognards qu'on avait incorporés dans la nouvelle milice -d'élite. Le bruit du canon, la foule qui se pressait autour d'eux, cet -air de fête général, rappelaient à ces vieux soldats des souvenirs qui -contrastaient péniblement pour eux avec le présent. Ils se rappelaient -leur entrée à Vienne, à Berlin, dans les principales capitales de -l'Europe, leur retour triomphant à Paris, ces acclamations qui alors -étaient pour eux, ces cris de: Vive la Grande Armée! vive Napoléon! qui -tant de fois avaient fait battre leurs coeurs, tandis que maintenant -leur règne, celui du sabre, était passé; ils se voyaient réduits à faire -escorte à un roi qui allait communier. Mais il faut le dire, la -physionomie des bourgeois placés derrière eux était tout autre: là, on -lisait le contentement. Nous avons toujours admiré Napoléon; mais à -l'époque de sa chute, on ne l'aimait pas, et l'espoir de la paix et de -la tranquillité avait fait bien des partisans à son successeur. Qui ne -se rappelle avoir vu des mères serrer avec amour leurs enfants contre -leur sein, et s'écrier: au moins maintenant nous pourrons mourir avant -eux! La conscription avait bien été rétablie, malgré les promesses -imprudentes du comte d'Artois, mais toute chance de guerre paraissait -impossible, et le service militaire ne semblait qu'une corvée assez -douce, dont on pouvait d'ailleurs s'exempter à prix d'argent, tandis que -sous l'Empire les familles après s'être ruinées pour racheter un enfant -chéri, l'espoir de leur race, se l'étaient vu enlever comme garde -d'honneur, et le voyaient tomber enfin, quoi qu'un peu plus tard, sous -le fer ennemi. - -Le cortége était arrivé devant l'église, presque entièrement tendue de -vieilles tapisseries des Gobelins, représentant la naissance de Vénus, -les travaux d'Hercule, ou tout autre sujet mythologique qui contrastait -grotesquement avec l'objet de la cérémonie pour laquelle elles avaient -été mises au jour. Une espèce de tente était dressée devant le porche de -l'église; la musique de la garde nationale faisait entendre les chants -de: _Vive Henri IV_, _Charmante Gabrielle_, et _Où peut-on être mieux -qu'au sein de sa famille_, qu'on était alors convenu d'appeler des airs -nationaux, comme depuis on a donné le même titre à l'air allemand, sur -lequel M. Delavigne a appliqué les vers de la _Parisienne_. Louis XVIII -descendit péniblement de sa voiture et s'apprêtait à entrer dans -l'église, lorsque le curé parut à la tête de son clergé, et commença une -fort belle harangue; cela fit faire la grimace au roi qui prévit que -grâce à la faconde du digne pasteur, il allait être forcé de se tenir -sur ses jambes, chose qu'il avait en horreur. Cependant, comme il -s'était promis de se sacrifier en tout ce jour-là, il fit d'abord -très-bonne contenance; mais l'éloquence du curé prenant une extension -démesurée, il commença à se dandiner tantôt sur une jambe, tantôt sur -l'autre. Cette habitude, cette allure bourbonnienne était si connue, -qu'on fut loin de la prendre pour une marque d'impatience, et le pauvre -roi cherchait en vain autour de lui une figure qui sympathisât avec ses -souffrances; il aperçut enfin le duc de Berry, qui ne paraissait pas -prêter grande attention au discours; il lui fit signe de s'approcher: - ---Berry, c'est terriblement long. - ---Oui, Sire. - ---Est-ce que ce ne sera pas bientôt fini? - ---Sire, je partage toute votre impatience. - ---Non pas vraiment, car vous avez de bonnes jambes, et moi je ne puis -plus tenir sur les miennes, et je souffre horriblement. Est-ce qu'il n'y -aurait pas moyen de finir ce supplice. - ---Si fait, Sire, rien n'est plus facile, et si vous m'y autorisez... - ---Oui, Berry, allez, mais que cela n'ait pas l'air de venir de moi. - -Le duc de Berry s'approchant d'un officier des gardes du corps, lui dit -quelques mots à l'oreille. Dès ce moment Louis XVIII eut l'air de prêter -une plus grande attention au discours; le curé enchanté arrondissait ses -périodes et donnait cours à sa verbeuse éloquence, quand tout d'un coup -sa voix est couverte par les boum boum de la grosse caisse, et les -mugissements des ophicléides et des trombones. La musique venait -d'entonner l'air de _Vive le roi, vive la France_; les acclamations -s'élèvent de toutes parts, le bruit des cloches sonnées à grande volée -vient s'y mêler. C'est un brouhaha universel, ceux qui entourent le roi -se regardent d'un air ébahi; le curé reste la bouche béante, confondu de -cette interruption inattendue. Louis XVIII paraît impassible, mais un -sourire imperceptible remercie le duc de Berry du service qu'il vient de -lui rendre. Il fait un pas en avant, le clergé le précède, toute la cour -le suit, et bientôt il se trouve commodément assis dans un des fauteuils -dorés disposés à l'entrée du choeur pour la famille royale. Le peuple -n'est admis que dans les bas-côtés, tandis que la nef est remplie de la -suite du Roi, entouré lui-même de ses plus fidèles serviteurs, qui par -derrière semblent lui faire un rempart de leurs corps, mais personne -n'est placé devant lui. - -Cependant l'office commence: il peut durer autant que l'on voudra. Louis -XVIII est comme cloué dans son fauteuil, plusieurs coussins sont -disposés devant lui de manière à ce que les génuflexions obligées lui -soient aussi douces que possible. Les chantres psalmodient les heures -qui précèdent la grand'messe, les prêtres sont dans leurs stalles, le -choeur est presque entièrement vide, lorsqu'un personnage sort par la -porte d'une sacristie. C'est un grand jeune homme maigre, revêtu d'une -soutane et d'un surplis, il traverse rapidement le choeur pour aller se -mettre dans une des stalles, mais il s'aperçoit qu'il a oublié de -s'incliner devant le tabernacle: il revient vers l'autel et fléchit le -genou sur une des marches. Un bruit singulier se fait entendre, c'est -celui d'une épée qui s'échappant de sa soutane, glisse sur les dalles. -Le jeune homme se hâte de cacher l'arme meurtrière recouverte par les -habits pacifiques du lévite, et regagne sa place où il entonne -tranquillement le verset du psaume que l'on chante. Cette tranquillité -est loin d'être partagée par ceux qui entourent le roi. Les visages -pâlissent, on chuchote, on donne des ordres, les crosses des fusils -retentissent sur le marbre sonore du temple; on va, on vient, le mot est -donné en un instant; on commence à faire évacuer les bas-côtés, qui se -garnissent de troupes: le roi demande la cause de ce tumulte; un de ses -aides de camp lui parle à voix basse et bientôt ce mot circule dans -toutes les bouches: un prêtre armé qui en veut aux jours du roi! -Cependant le malencontreux auteur de tout ce remue-ménage, dont il ne se -doute guère être la cause, continue à psalmodier d'une voix ferme et -vibrante, lorsque deux grands officiers s'approchent de lui. L'un d'eux -lui adresse la parole. - ---Monsieur, suivez-nous à l'instant. - ---Pardon, Monsieur, je ne puis pas. Je suis nécessaire ici, quand la -cérémonie sera terminée, je suis tout à votre service; et il se remet à -chanter de plus belle. - ---Monsieur, il faut nous suivre à l'instant! je vous le répète, mais -tâchons d'éviter le bruit et de ne pas faire de scandale, venez à la -sacristie, toute résistance serait inutile; ne nous contraignez pas à -employer la force. - ---Puisque je ne puis pas faire autrement, je vous suivrai, mais je vous -prie de faire attention que c'est vous qui me forcez à quitter mon -poste, je vous suis. - -La sacristie est pleine de soldats, notre jeune homme se voit en entrant -placé entre deux fusiliers qui ne lui laissent pas faire un geste. - ---Ah çà! m'expliquera-t-on ce que cela veut dire? s'écrie-t-il. - ---Contentez-vous de répondre à Monsieur, lui dit-on, en lui montrant une -homme revêtu d'une écharpe blanche, placé près d'une table à laquelle -est assis un autre individu muni de tout ce qu'il faut pour écrire. -L'interrogatoire commence: - ---Vous avez des armes sur vous? - ---Des armes! non, j'ai une épée, voilà tout. - ---Mettez qu'il avoue être armé. - ---Pourquoi avez-vous caché si soigneusement cette épée sous votre -soutane? - ---Parce que l'usage n'est pas de la porter par-dessus. - ---Monsieur, pas de plaisanteries, songez qu'une accusation grave pèse -contre vous, qu'il y va de votre tête. - ---De ma tête! ah çà! est-ce que c'est une mystification? commençons donc -à nous entendre. - ---Votre profession? - ---Musicien. - ---Et pourquoi un musicien se déguise-t-il en prêtre? et cache-t-il des -armes sous ces habits d'emprunt? - ---Ces habits sont les miens et cette épée aussi. Je suis trombone de la -garde nationale et chantre de cette église: j'attendais la fin du -discours de monsieur le curé pour venir après la fanfare me déshabiller -ici, et chanter mon office; mais on ne l'a pas laissé finir, ce brave -homme, on nous a dit de jouer au milieu de son sermon, et quand je suis -accouru ici, je n'ai eu que le temps de passer ma soutane par-dessus mon -uniforme; et maintenant, avec votre permission, je vais l'ôter tout à -fait, car l'office est presque fini, et ma légion me réclame. - -Ici la scène change, les juges se mettent à rire; le procès-verbal -commencé est déchiré, et l'accusé partage bientôt l'hilarité de ses -juges, en apprenant que lui, pauvre diable, a été pris pour un -conspirateur et a failli mettre tout le gouvernement en émoi. Le calme -et la tranquillité se rétablissent dans l'église, les bas-côtés sont de -nouveau livrés à l'empressement du peuple qui ne peut rien voir; et le -roi en apprenant la cause futile de tout ce tumulte, a grand'peine à -tenir son sérieux. En sortant de l'église, il cherche à reconnaître -parmi le groupe de musiciens celui qui a causé tant d'inquiétude, et -l'aperçoit les joues gonflées comme un borée de dessus de porte, -soufflant avec ardeur dans son trombone. Le roi sourit de nouveau et lui -fait en partant un petit signe de tête, comme pour le remettre de -l'émotion qu'a dû lui causer sa courte arrestation. Je crois que le -tromboniste fut si ravi de cette marque de royale faveur, qu'il resta -court de quelques mesures, ce qui ne lui arrivait jamais, mais je ne -suis pas bien sûr de cette circonstance; si vous voulez en être certain, -pour la plus grande fidélité de l'histoire, demandez-le au _postillon de -Longjumeau_ ou plutôt à celui qui le représente et le chante d'une -manière si originale, car le conspirateur n'était autre que _Chollet_ -qui depuis a si bien fait son chemin, mais qui aime à se rappeler et à -raconter à ses amis les commencements pénibles de sa vie d'artiste. -Voilà comment je suis devenu son historien. Dieu veuille que quelque -théâtre, quelque paroisse ou quelque musique de légion, nourrisse encore -dans son sein un acteur digne de succéder au chanteur favori du public -de l'Opéra-Comique. - - - - -JEAN-JACQUES ROUSSEAU MUSICIEN - - -I - -Le paradoxe est une chose charmante dans la bouche d'un homme d'esprit; -c'est un instrument dont il se sert pour lancer sur ses auditeurs -éblouis une myriade de traits brillants comme l'éclair, mais aussi peu -durables que ce météore passager; on sait que la raison n'a rien à faire -dans ces sortes de luttes d'esprit, et cependant le plus grand charme du -paradoxe est d'emprunter l'apparence du raisonnement. - -Mais que penser du paradoxe mis en action et pris au sérieux? Que dire -d'un homme dont la vie comme les écrits n'ont été qu'une longue suite de -contradictions? Quel sentiment peut inspirer celui qui fut assez -courageux pour se priver des douceurs de la paternité parce qu'il était -trop lâche pour oser en affronter les douleurs, même dans l'avenir? - -Quel jugement peut-on porter sur l'écrivain qui, en traçant ses -honteuses confusions, a encore l'orgueil de dire: «Je fais ce que nul -homme n'a osé faire, vienne le jour du jugement suprême et je pourrai -paraître devant Dieu, mon livre à la main, en disant: - -«Voilà ma vie et ce que je fus!» - -Non, Rousseau ne se mentait pas à lui-même à ce point, il mentait pour -les autres. Lorsqu'il se disait malheureux de sa gloire et de sa -renommée, il voulait qu'on le crût, mais il savait bien qu'il ne disait -pas vrai. Ses bizarreries étaient calculées, sa fausse sensibilité -l'était aussi. Les persécutions dont il se plaignait étaient sa joie et -son orgueil; il les appelait et craignait de ne pas se désigner assez -lui-même par sa renommée et l'éclat du nom qu'il portait. Lorsqu'exilé -de France, il venait s'établir à Paris, lorsqu'il voyait qu'on y -tolérait sa présence et qu'on ne songeait pas à l'inquiéter, -qu'inventait-il? De se déguiser en Arménien, prétendant que ce costume -était plus commode. Heureux d'ameuter les polissons et les imbéciles par -l'étrangeté de son costume, à une époque où régnait une sorte -d'étiquette et de hiérarchie dans les habits de toutes les professions, -il dut certes s'indigner étrangement de ne point parvenir à s'attirer la -colère de la police, et de n'exciter, par cette grotesque mascarade, que -les sourires et la pitié des honnêtes gens. - -Si l'odieux et l'horrible n'avaient stigmatisé de traits ineffaçables -l'époque sanglante de nos troubles révolutionnaires, le ridicule -n'aurait-il pas suffi pour caractériser les temps où un tel homme fut -presque déifié et où des fêtes nationales signalaient la translation -triomphale de ses cendres au Panthéon? - -Le peu de sympathie que j'éprouve pour les ouvrages et surtout pour la -personne de Jean-Jacques me conduirait trop loin, et j'ai besoin de me -rappeler que je ne dois parler de lui que comme musicien. - -Ce fut certes une chose rare au XVIIIe siècle, alors qu'il était bien -généralement reconnu qu'un musicien ne pouvait être autre chose qu'une -machine à musique, incapable d'avoir une idée en dehors de son art, -alors que Voltaire, accueillant Grétry, lui disait: «Vous êtes musicien -et homme d'esprit, Monsieur, la chose est rare.» Ce fut, dis-je, une -anomalie phénoménale que celle qu'offrit l'exemple d'un homme éminent -dans les lettres et dans la philosophie, ne se contentant pas de se dire -musicien, mais exerçant en outre presque tous les degrés de cette -profession, sauf la qualité d'instrumentiste qui lui manquait, et se -montrant tour à tour copiste, écrivain didactique, critique, théoricien -et compositeur. - -Le plus curieux est que celui qui tenta d'embrasser toutes les branches -de l'art musical, en connaissait à peine les premiers éléments, ne put -jamais parvenir à solfier proprement un air, ne comprenait rien à la vue -d'une partition, et était moins embarrassé pour en écrire une que pour -lire celle d'un autre. - -Cette ignorance presque complète d'un art où il prétendait s'ériger en -réformateur, en censeur et en maître, sera facilement démontrée par -l'examen de ses écrits et de ses oeuvres. - -Rousseau n'apprit la musique que fort tard; mais, tout jeune enfant, il -était déjà sensible à ses accents. Une de tes tantes lui chantait des -chansons populaires: - -«Je suis persuadé, dit-il dans ses _Confessions_, que je lui dois le -goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s'est bien développée -en moi que longtemps après... L'attrait que son chant avait pour moi fut -tel, que non-seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours -restées dans la mémoire, mais qu'il m'en revient même, aujourd'hui que -je l'ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se -retracent, à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis -exprimer.» - -Jean-Jacques n'eut occasion d'entendre aucune musique pendant toute son -enfance; après sa conversion au catholicisme, il entendit pour la -première fois la messe en musique dans la chapelle du roi de Sardaigne, -et il alla l'entendre chaque matin. «Ce prince avait alors la meilleure -symphonie de l'Europe. Somis, Desjardins, Bezozzi, y brillaient -alternativement. Il n'en fallait pas tant pour attirer un jeune homme -que le son du moindre instrument, pourvu qu'il fût juste, transportait -d'aise.» - -Il avait reçu quelques leçons élémentaires, et à bâtons rompus, de Mme -de Warens. Lorsqu'il entra au séminaire, il emporta de chez elle un -livre de musique, c'étaient les cantates de Clérembault. Quoique -Rousseau ne connût pas alors, d'après son propre aveu, le quart des -signes de musique, il parvint à déchiffrer et à chanter seul le premier -air d'une de ces cantates. Il ne dit pas, à la vérité, combien de temps -il employa à cette entreprise. Il faut croire, néanmoins, que cette -étude contribua un peu à lui faire négliger ses travaux scientifiques et -théologiques, car il ne tarda pas à être renvoyé du séminaire avec un -brevet complet d'incapacité. - -Rousseau rapporta en triomphe les cantates de Clérembault chez Mme de -Warens. Celle-ci, toujours bonne, consentit à s'émerveiller des progrès -qu'il avait faits en musique, et, pour se conformer à ce qui était son -goût dominant du moment, elle le plaça à la maîtrise d'Annecy. - -Les détails que donne Rousseau sur son séjour de près d'une année dans -cette maîtrise sont assez curieux. Ils font connaître ce qu'étaient ces -établissements répandus sur toute la surface de la France, et qui tous -ont disparu à la Révolution: c'était la pépinière d'où l'on tirait tous -les musiciens, instrumentistes, chanteurs ou compositeurs. L'Eglise -travaillait alors pour le théâtre, et l'opéra ne se recrutait que dans -les maîtrises, pour le personnel masculin. Quant aux chanteuses, elles -se formaient d'elles-mêmes. Les femmes ont la perception plus vive et le -sentiment plus fin dans les arts d'imitation; elles apprennent mieux et -plus vite: le petit nombre de professions que nous leur avons réservées -sera d'ailleurs toujours cause du nombreux contingent qu'elles offriront -aux entreprises théâtrales. - -La vie des musiciens chargés de la direction des maîtrises était des -plus heureuses; ils devaient, suivant l'allocation qu'ils recevaient du -clergé, enseigner un certain nombre d'élèves qui participaient à -l'exécution des offices en musique. Non-seulement on leur permettait de -prendre des élèves pensionnaires au-delà du nombre fixé, mais ils -étaient même protégés et encouragés dans cette augmentation de -personnel, parce que c'était un moyen de donner, sans qu'il en coûtât -rien à l'Eglise, plus d'effet et d'éclat aux cérémonies religieuses et -musicales. - -Il existait souvent des rivalités de chapitre à chapitre, pour tel bon -compositeur, tel organiste habile, tel chanteur à la voix puissante et -sonore, et, en fin de compte, cette concurrence tournait toujours au -profit des artistes qu'on s'enviait, soit qu'on augmentât leurs -appointements pour les retenir, soit qu'on leur offrît plus d'avantages -pour les enlever. - -Il y avait bien quelques revers de médaille. Quelques membres du clergé -n'avaient pas toujours pour le maître de chapelle ces égards dont les -artistes sont si avides; quelques ecclésiastiques avaient quelquefois le -tort de ne les considérer que comme des gens à gages, à qui l'on ne -devait rien, une fois qu'on leur avait donné le prix de leur talent, non -plus qu'au suisse ou au bedeau, dont on payait la prestance et la bonne -mine. - -Le chef de la maîtrise avait sous ses ordres tous ses musiciens; mais, -hors de là, il ne connaissait que des supérieurs. Le chantre (qui était -ordinairement un ecclésiastique, car c'était alors une dignité) avait la -direction du choeur, c'étaient des conflits perpétuels entre lui et le -maître de chapelle. Ce qui se passa à la maîtrise où était Jean-Jacques -en offre un exemple. - -Dans la semaine sainte, l'évêque d'Annecy donnait habituellement un -dîner de règle à ses chanoines. On négligea, une année, contre l'usage, -d'y engager le chantre et le maître de chapelle. Celui-ci pria le -chantre, comme ecclésiastique et comme son supérieur, d'aller réclamer -contre l'affront commun qu'ils recevaient. Le chantre, qui se nommait -l'abbé de Vidonne, ne réussit qu'à moitié dans sa négociation, -c'est-à-dire qu'il se fit inviter, mais il laissa maintenir l'exclusion -dont était victime le pauvre M. Lemaître, le directeur de la maîtrise. -Une altercation s'éleva naturellement entre l'admis et l'éliminé, et le -chantre finit par dire qu'il n'était pas étonnant qu'on repoussât un -gagiste qui n'était ni noble, ni prêtre. L'injure était trop grande pour -ne pas exiger une vengeance; elle ne se fit pas attendre. - -On était à la veille des fêtes de Pâques, une des plus importantes -solennités de l'Eglise. Priver le chapitre de musique pour ces -imposantes cérémonies, c'était prouver combien on avait eu tort de -méconnaître la valeur et l'importance du maître de chapelle. Ce fut à ce -projet que s'attacha le vindicatif musicien. - -Il lui fallait des complices: Jean-Jacques et Mme de Warens lui en -servirent; le premier lui offrit de l'accompagner dans sa fuite, la -seconde lui aida à emporter sa caisse de musique, ce qui était le plus -essentiel, puisque, sans ce qu'elle contenait, il n'y avait plus -d'exécution musicale possible à la cathédrale. - -Pour rendre la vengeance plus piquante, les deux fugitifs allèrent -demander l'hospitalité au curé de Seyssel, qui était lui-même chanoine -de Saint-Pierre. Le bruit de leur escapade n'était pas encore parvenu -jusqu'à lui; ils lui firent croire qu'ils allaient à Belley par ordre de -l'archevêque, et le bon curé leur en facilita les moyens et se chargea -même de faire parvenir la caisse de musique à Lyon, où ils avaient dit -qu'ils se rendraient ensuite. - -Une fois en terre de France, ils se croyaient à l'abri de toute -poursuite. Aussi se proposaient-ils de mener joyeuse vie à Lyon, où le -talent de Lemaître ne pouvait manquer de le faire bien accueillir. Ce -malheureux était sujet à des attaques d'épilepsie. Un jour, dans une rue -de Lyon, il ressent une atteinte de cette cruelle maladie; tandis qu'il -gît à terre, écumant et se tordant dans d'horribles convulsions, -Rousseau, par une résolution qu'il n'entreprend du reste d'expliquer ni -d'excuser, l'abandonne au milieu des étrangers accourus pour le secourir -et prend la fuite, sans plus de souci de celui qui était à la fois son -maître, son compagnon de voyage et son ami. - -Ce que devint le pauvre Lemaître, nul ne l'a su. Sa caisse de musique -fut saisie et renvoyée, sur leur réclamation, aux chanoines d'Annecy par -les chanoines de Lyon. C'était le gagne-pain du maître de chapelle, -l'oeuvre de toute sa vie. La misère, le désespoir, et la mort peut-être, -furent le résultat de la confiance qu'il avait placée dans son ingrat -élève. Quant à celui-ci, il ne fut guère bien récompensé de sa mauvaise -action: il était retourné au bercail de Mme de Warens pour mendier de -nouveau sa protection; mais Mme de Warens était partie. Il retrouva -heureusement une espèce de musicien mauvais sujet, dont il s'était déjà -engoué avant son entrée à la maîtrise. Il alla se loger avec lui; mais -le musicien avait autre chose à faire que d'enseigner son art gratis à -son commensal, et Rousseau allait se promener en rêvassant dans la -campagne, pendant que l'autre vaquait à ses leçons. - -Cette belle vie ne dura pas longtemps. En l'absence de Mme de Warens, -Rousseau s'était amouraché de sa femme de chambre, Mlle Merceret: -celle-ci lui propose de l'accompagner à Fribourg, qu'habite son père et -où elle espère avoir des nouvelles de sa maîtresse. En route, on fait -des projets de mariage; mais, à peine arrivés au but, les futurs -conjoints étaient dégoûtés l'un de l'autre. La Merceret resta chez ses -parents et Rousseau partit, marchant devant lui, ne sachant où il irait. - -Il arriva ainsi à Lausanne, ayant dépensé son dernier kreutzer; mais le -courage et surtout l'impudence ne lui manquèrent pas. Les souvenirs de -son ami Venture lui vinrent en aide. Ce Venture était un musicien assez -habile. N'ayant pas assez de tenue et de conduite pour pouvoir se fixer -en aucune ville, il allait d'un lieu à l'autre, et ses talents le -faisaient toujours bien accueillir, jusqu'à ce que ses moeurs le fissent -chasser; mais cela ne l'embarrassait guère. - -Un musicien pouvait alors voyager presque sans un sol, en prenant pour -étapes les nombreuses maîtrises, où il était toujours sûr d'être -hébergé, fêté et même payé si l'on mettait son talent à contribution, ce -qui arrivait souvent; car un chanteur étranger était accueilli dans une -chapelle de cathédrale, comme l'est aujourd'hui un acteur en tournée -dans un théâtre de province: cela s'appelait _vicarier_. Ces moeurs -musicales sont aujourd'hui tout à fait inconnues; mais il n'est pas -mauvais que les musiciens se les rappellent de temps en temps, ne fût-ce -que pour ne pas devenir trop fiers, et pour se souvenir qu'ils ne sont -pas encore trop loin de leur bohème native. - -Une existence si attrayante ne pouvait manquer de séduire Rousseau; il -oubliait seulement qu'il ne lui manquait, pour être musicien, que de -savoir la musique. Cet obstacle ne l'arrêta pas un instant. Il alla se -loger chez un nommé Perrotet, qui avait des pensionnaires. Il avoua -qu'il n'avait pas le sou; mais il raconta qu'il se nommait Vaussore de -Villeneuve; qu'il était musicien, et qu'il arrivait de Paris pour -enseigner son art dans la ville. L'hôtelier le prit sur sa bonne mine et -lui promit de parler de lui. Jean-Jacques fut effectivement, et sur sa -recommandation, admis chez un M. de Treytorens, grand amateur de -musique. Mais comme Rousseau ne savait ni chanter ni jouer d'aucun -instrument, il se tira de la difficulté en se disant compositeur: et -comme on lui demandait un échantillon de ses oeuvres, il répondit qu'il -allait s'occuper de composer une symphonie. Il mit cette promesse à -exécution. - -Pendant quinze jours, il sema des notes sur le papier, puis, pour -couronner ce chef-d'oeuvre, il le compléta par un air de menuet qui -courait les rues et que lui avait appris à noter Venture. Rousseau avoue -lui-même qu'il était si peu en état de lire la musique, qu'il lui aurait -été impossible de suivre l'exécution d'une de ses parties, pour -s'assurer si l'on jouait bien ce qu'il avait écrit et composé lui-même: -qu'on juge de ce que devait être cette symphonie! Le récit de -l'exécution en est trop divertissant pour que je ne laisse pas Rousseau -raconter lui-même: - -«On s'assemble pour exécuter ma pièce; j'explique à chacun le genre du -mouvement, le goût de l'exécution, les renvois des parties: j'étais fort -affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi -cinq ou six siècles. Enfin, tout étant prêt, je frappe, avec un beau -rouleau de papier, sur mon pupitre magistral, les deux ou trois coups du -_Prenez garde à vous!_ On fait silence; je me mets gravement à battre la -mesure: on commence... Non, depuis qu'il existe des opéras français, de -la vie on n'ouït pareil charivari: quoi qu'on eût dû penser de mon -prétendu talent, l'effet fut tout ce qu'on en semblait attendre; les -musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et -auraient bien voulu fermer les oreilles, mais il n'y avait pas moyen. -Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient à -percer le tympan d'un quinze-vingts. J'eus la constance d'aller toujours -mon train, suant, il est vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la -honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation, -j'entendais les assistants se dire à l'oreille ou plutôt à la mienne, -l'un: Quelle musique enragée! un autre: Il n'y a rien là de supportable, -quel diable de sabbat!... Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur -fut le menuet. A peine en eût-on joué quelques mesures, que j'entendis -partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon -joli goût de chant: on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi et -que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de peindre mon -angoisse, ni d'avouer que je la méritais bien.» - -Ce trait d'inconcevable folie ferait presque excuser quelques-unes des -méchantes actions de la vie de Rousseau, car on peut supposer, d'après -cela, qu'il n'a jamais eu la plénitude de sa raison, et que ses beaux -ouvrages, comme ses quelques bons moments, n'étaient que des éclairs -échappés dans ses intervalles de lucidité et de bon sens. - -Après une telle équipée, il n'y avait guères moyen de soutenir le rôle -qu'il avait entrepris: il y persista cependant; les écoliers ne furent -pas nombreux, mais il en vint quelques-uns. C'est qu'à cette époque les -maîtres de musique étaient si rares, qu'on jugeait que celui qui la -savait mal était encore capable de l'enseigner à ceux qui ne la savaient -pas du tout. - -Cependant, les gains que Rousseau put faire à Lausanne étaient minimes, -car il parvint à s'y endetter. Il alla passer l'hiver à Neufchâtel. Il -ne s'y présenta pas comme compositeur, il se contenta de donner des -leçons, et là, dit-il, j'appris insensiblement la musique en -l'enseignant. C'est dans cette ville qu'il fit la rencontre de -l'archimandrite grec, à qui il servit d'interprète, et avec qui il fut -arrêté chez l'ambassadeur de France à Soleure, M. de Bonac. C'est par la -protection de sa famille qu'il put faire son premier voyage à Paris. A -peine arrivé, il repart pour aller à la recherche de Mme de Warens, -qu'il croit à Lyon. Forcé d'y attendre de ses nouvelles, ses ressources -s'épuisent et il est obligé de coucher dans la rue: c'est encore la -musique qui le tire d'embarras. Au moment où il vient de s'éveiller et -où il s'achemine vers la campagne, en fredonnant d'une voix assez -fraîche et assez jeune une cantate de Batistin, qu'il sait par coeur, il -est accosté par un moine, un antonin, qui lui demande s'il sait la -musique et s'il en pourrait copier. Sur sa réponse affirmative, le moine -l'enferme dans sa chambre et lui donne à copier plusieurs parties. Au -bout de quelques jours, le moine lui reporte ses parties, déclarant -qu'elles sont remplies de fautes et que l'exécution a été impossible. -Néanmoins le bon prêtre le loge et le nourrit pendant huit jours et lui -donne encore un petit écu en le congédiant. - -Tout doit être contradiction dans la vie de Rousseau. On sait qu'au -temps même de sa plus grande célébrité, alors que la protection d'amis -puissants voulait l'entourer de toutes les douceurs de la vie, alors -qu'il pouvait retirer un bénéfice assez considérable de ses ouvrages, il -affectait de dire que sa fierté l'empêchait de vivre d'autres secours -que du salaire qu'il recevait de sa copie de musique, et il se livrait -ostensiblement à cette seule occupation. Il y avait même mauvaise foi -dans cet orgueil mal déguisé, car il convient dans ses _Confessions_ -qu'il était très-mauvais copiste: «Il faut avouer, dit-il, que j'ai -choisi dans la suite le métier du monde auquel j'étais le moins propre. -Non que ma note ne fût pas belle et que je ne copiasse fort nettement, -mais l'ennui d'un long travail me donne des distractions si grandes que -je passe plus de temps à gratter qu'à noter, et que si je n'apporte la -plus grande attention à collationner et corriger mes parties, elles font -toujours manquer l'exécution.» - -Rousseau retourna, après ce voyage à Lyon, chez Mme de Warens; là il -s'occupa encore de musique; bien plus, il voulut aborder la théorie et -la composition. Il se procura la _Théorie de l'harmonie_ que Rameau -venait de publier. Il avoue qu'il n'y comprit rien, ce que je crois sans -peine, car l'ouvrage est fort diffus et les principes n'en sont pas -clairs. Puis on organisa de petits concerts où Mme de Warens et le père -Caton chantaient, tandis qu'un maître à danser et son fils jouaient du -violon: un M. Canevas accompagnait sur le violoncelle, et l'abbé Palais -tenait le clavecin; c'était Rousseau qui dirigeait ces concerts, avec le -bâton de mesure. Malgré la dignité de chef d'orchestre qu'on lui avait -conférée, il ne paraît pas qu'il eût fait de bien grands progrès en -musique; car il avoue qu'auprès de ces amateurs il n'était encore qu'un -_barbouillon_. - -Ce fut à cette époque qu'il obtint une place dans le cadastre, mais il -ne tarda pas à la quitter pour se livrer entièrement à son goût pour la -musique: il trouva quelques écolières à Chambéry. Mais une résolution -subite le fit se diriger vers Besançon. Son ami Venture lui avait dit -être élève d'un abbé Blanchard, fort habile maître de chapelle de la -cathédrale de Besançon. Rousseau veut aller lui demander des leçons de -composition: il comptait se présenter avec une lettre d'introduction de -l'ami Venture; celui-ci avait quitté Annecy, et, à défaut de sa -recommandation, Rousseau se munit d'une messe à quatre voix que Venture -lui avait laissée. A peine arrivé à Besançon, et avant même d'avoir pu -voir l'abbé Blanchard, il apprend que sa malle a été saisie à la douane, -et il est obligé de revenir à Chambéry. Il y passe deux ou trois ans à -s'occuper tour à tour d'histoire, de littérature, de physique, -d'astronomie, d'échecs et de musique. Il se figure un jour qu'il a un -polype au coeur et qu'on ne pourra le guérir qu'à Montpellier: il part, -toujours aux frais de Mme de Warens. La Faculté lui rit au nez et il -quitte cette ville au bout de deux mois, après y avoir commencé un cours -d'anatomie. - -Il revient aux Charmettes, qu'il quitte bientôt pour entrer comme -instituteur chez Mme de Mably. Il n'enseigne rien à ses enfants, mais il -lui vole son vin. Quoique ce larcin fût pardonné aussitôt que découvert, -son auteur juge avec raison que ses élèves n'ont rien à profiter de ses -leçons et il les quitte pour retourner aux Charmettes. - -La maison de Mme de Warens se dérangeait de jour en jour, l'ordre et -l'économie n'étant pas ses vertus dominantes. Rousseau croit avoir -trouvé un moyen de fortune pour elle et pour lui. Malgré toutes ses -études et tous ses efforts, il n'avait pu parvenir à jamais lire -couramment la musique. Il juge alors que ce n'est pas lui qui a tort de -l'avoir mal apprise: il croit que c'est elle qui ne peut se laisser -enseigner, et que ses caractères, pour lesquels sa mémoire et son esprit -se montrent si rebelles, ne peuvent manquer d'être défectueux: il -invente un système de notation, celui des chiffres substitués aux noms -et aux figures des notes. Il n'y a que sept notes, il n'y aura que sept -chiffres; mais ces sept notes se multiplient à l'infini pour les -octaves, les altérations. Rousseau se contente de ses sept chiffres en -les barrant à droite ou à gauche, suivant que la note est dièze ou -bémol, ou en les accompagnant de points placés au-dessus ou au-dessous, -suivant que l'octave est supérieure ou inférieure à la gamme convenue -comme point de départ. On ne peut nier que ce système n'ait quelque -chose d'ingénieux et qu'il ne présente une grande apparence de -simplicité. Au bout de six mois, Rousseau a établi toute sa théorie, il -l'accompagne d'un mémoire explicatif et, toujours à l'aide de Mme de -Warens, il part pour Paris où il va soumettre à l'Académie des sciences -son projet, qu'il croit la base de sa fortune et le signal d'une grande -révolution dans l'art. L'Académie écoute son mémoire et nomme, pour -examiner son système, trois membres, dont pas un n'est musicien: ce sont -Mairan, Hellot et Fourchy. - -Le jugement de l'Académie sur cette affaire rappelle parfaitement ce -fameux procès où Panurge rend une sentence aussi incompréhensible que -les deux plaidoiries prononcées en faveur des deux plaignants auxquels -Rabelais a donné des noms qu'il m'est impossible de citer. - -Cependant il ressort de l'opinion de l'Académie que le système de -Rousseau n'était qu'un perfectionnement de la méthode du P. Souhayti. -Ici, il y avait de la part de Rousseau bonne foi complète, c'était une -rencontre, mais non un plagiat. L'utilité de l'innovation était -également contestée par l'Académie, mais sans donner aucune raison de -son improbation. Il manquait un juge compétent: ce juge fut trouvé dès -que le système fut soumis à Rameau. Vous ne pouvez parler qu'au -raisonnement, dit-il à Jean-Jacques, avec vos chiffres juxtaposés; nous, -avec nos notes superposées, nous parlons à l'oeil, qui devine, sans les -lire, tous les intervalles, et c'est ce qui est indispensable dans la -rapidité de l'exécution. - -L'argument était sans réplique: il l'est encore au bout d'un siècle, que -des essais du même genre veulent se renouveler. Les commençants auront -l'air d'aller fort vite avec cette méthode; les premières lectures qu'on -leur fera faire se composant de combinaisons fort simples, l'esprit -suffira pour les résoudre. Il sera insuffisant dès que les complications -arriveront: ce système ne pourra, d'ailleurs, s'appliquer qu'à une -partie isolée, mais il serait inadmissible pour la partition, où vingt -et quelquefois trente parties réunies en accolade doivent être -embrassées d'un seul coup d'oeil et lues comme une seule ligne, quoique -écrites sur vingt ou trente lignes différentes. Il faut, pour cette -opération si rapide, que l'oeil soit frappé par un dessin: des chiffres -ou des signes uniformes ne pourraient jamais remplir ce but. - -Rousseau renonça momentanément à un système qu'il vit généralement -repoussé. Il publia néanmoins le mémoire à l'appui, sous le titre de: -_Dissertation sur la musique moderne_. Il ne fut guère lu que des gens -spéciaux, et n'eut pas de retentissement. - -Jusqu'à présent la musique, qui avait occupé une si grande part dans la -vie de Rousseau, ne lui avait causé que des déboires et des déceptions. -Nous allons le voir bientôt lui devoir ses premiers succès, et un succès -si éclatant, qu'il suffira, malgré la brièveté de l'oeuvre, pour faire -classer son auteur parmi les musiciens les plus favorisés et les plus -populaires. - - -II - -Rousseau ne se laissa pas abattre par cette déconvenue musicale: mais -c'est dans un autre genre qu'il voulut prendre sa revanche. Il essaya de -faire un opéra-ballet, dont il composa les paroles et la musique; le -titre était les _Muses galantes_: suivant l'usage de l'époque et du -genre, chaque acte offrait une action séparée, ne se rattachant au titre -principal que par une inspiration commune. Le premier acte était le -_Tasse_, le second _Ovide_ et le troisième _Anacréon_. Mais, avant que -l'oeuvre fût achevée, l'auteur accepta la place de secrétaire -particulier de l'ambassadeur de Venise, aux appointements de 1,000 fr. -par an. On ne pouvait taxer de prodigalité le représentant du roi de -France et de Navarre. - -Le séjour de Rousseau en Italie ne fut signalé par aucun incident -musical: mais il lui donna ce goût presque exclusif pour la musique -italienne, qui plus tard devait lui faire tant d'ennemis en France. Ce -que Rousseau admire surtout, c'est la musique exécutée dans les couvents -de femmes, par des voix invisibles, s'échappant à travers l'épais rideau -qui sépare les cantatrices du public. «Tous les dimanches, dit-il, on a, -durant les vêpres, des motets à grand choeur et à grand orchestre, -composés et dirigés par les plus grands maîtres de l'Italie, exécutés -dans des tribunes grillées, uniquement par des filles, dont la plus -vieille n'a pas vingt ans. Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux, -d'aussi touchant que cette musique: les richesses de l'art, le goût -exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l'exécution, tout -dans ces délicieux concerts, concourt à produire une impression qui -n'est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu'aucun coeur -d'homme soit à l'abri.» Je ne comprends pas très-bien ce que Rousseau -veut exprimer par cette _impression qui n'est pas du bon costume_: il -est présumable qu'il veut dire qu'elle est trop mondaine, car, malgré -son admiration si grande pour la musique religieuse, il écrivit plus -tard qu'il faudrait absolument proscrire la musique de l'Eglise. - -A son retour en France, il s'occupa de terminer son opéra des _Muses -galantes_. En moins de trois mois, les paroles et la musique furent -achevées. Il ne lui restait plus à faire que des accompagnements et du -remplissage, c'est ce que nous nommons aujourd'hui _orchestration_, et -cette partie ne devait pas être la moins embarrassante pour un si faible -musicien qui n'avait jamais pu déchiffrer une partition. Il eut recours -à Philidor; celui-ci ne s'acquitta qu'à contre-coeur de cette besogne, -que l'auteur fut obligé d'achever lui-même. - -Cet opéra fut essayé chez M. de la Popelinière. Rousseau fait grand -bruit de la partialité et de l'exaspération de Rameau, qui s'écria, en -entendant cette exécution, qu'il était impossible que toutes les parties -de cet ouvrage fussent de la même main, vu qu'il y en avait d'admirables -et d'autres où régnait l'ignorance la plus complète. Ce jugement devait -être parfaitement juste et s'explique on ne peut mieux par la -comparaison des parties revues par Philidor et de celles abandonnées à -toute l'inexpérience de l'auteur. - -Cependant, et malgré la sentence de Rameau, quelques parties de l'oeuvre -de Rousseau avaient été assez appréciées pour que le duc de Richelieu -tentât de mettre le talent de l'auteur à l'essai. On le chargea de -raccorder les morceaux et même d'en intercaler de nouveaux dans une -pièce de circonstance, de Voltaire et Rameau, intitulée: _les Fêtes de -Ramire_, les deux auteurs étant alors très-occupés à terminer leur opéra -du _Temple de la Gloire_, dont la première représentation était fixée -pour un anniversaire. - -Cette tâche était au-dessus des forces de Rousseau: pour un travail -d'arrangement, on peut se passer d'invention, mais nullement de savoir; -aussi y échoua-t-il complétement, et Rameau fut obligé de parfaire -lui-même son propre ouvrage. Rousseau avait passé un mois à cet ingrat -travail; il est très-probable que Rameau n'y mit pas plus d'un jour ou -deux. Suivant sa coutume, Rousseau ne manqua pas d'accuser ses prétendus -ennemis de l'échec dû à son incapacité. Suivant lui, il fut causé par la -jalousie de Rameau et la haine de Mme de la Popelinière. La jalousie de -Rameau, le plus grand musicien de son époque, ne s'expliquerait guère: -il serait presque aussi difficile de justifier la haine de Mme de la -Popelinière contre un homme qu'elle avait commencé par accueillir chez -elle. Rousseau prétend qu'il faut l'attribuer à sa qualité de Génevois, -Mme de la Popelinière ayant voué une haine implacable à tous ses -compatriotes, parce qu'un abbé Hubert, natif de Genève, avait autrefois -voulu détourner son mari de l'épouser. Cette explication est grotesque, -mais Rousseau la crut suffisante pour justifier son ingratitude -accoutumée et sa manie de voir des ennemis chez tous ceux qui voulaient -lui faire du bien. - -Cependant, son discours, couronné par l'académie de Dijon, et quelques -autres essais littéraires avaient eu un grand retentissement. Sa qualité -de musicien littérateur le fit choisir pour écrire les articles de -musique de l'_Encyclopédie_. C'est ce travail qu'il refondit ensuite -pour faire son dictionnaire de musique. - -C'est à l'issue de ce travail qu'il écrivit son charmant intermède du -_Devin du village_. Il est très-présumable que les _Muses galantes_ ne -valaient rien: un opéra en trois actes, avec des personnages héroïques, -exigeait une musique qu'il lui était matériellement impossible de faire. -Mais dans cette pastorale du _Devin du village_, la naïveté des chants, -la fraîcheur des motifs, la simplicité même à laquelle le condamnait son -ignorance, et qui devenait un mérite en raison du sujet, la couleur bien -sentie, la nouveauté du style, tout devait concourir à procurer à cet -ouvrage le succès le plus éclatant. Applaudi avec transport à la cour, -il ne le fut pas moins à la ville; exécuté par Mlle Fel et Jelyotte, les -deux plus célèbres chanteurs de l'époque; rien ne manqua à la gloire de -l'auteur, rien que sa bonne volonté. Il refusa de se rendre aux -répétitions, pour conserver le droit de dire qu'on avait gâté son -ouvrage; il s'enfuit, lorsqu'on voulut le présenter au roi, qui devait -joindre à ses félicitations le brevet d'une pension: en l'acceptant, il -aurait perdu son droit à la persécution et à l'injustice du sort et des -hommes. Il reçut cependant mille livres, une fois payés, de l'Opéra, et -vendit sa partition et ses paroles six cents livres. Ce n'était pas -cher, et il aurait eu droit de se plaindre de la modicité de la -rétribution; mais alors les auteurs les plus en renom n'étaient guère -mieux payés, et s'il y eut exception pour lui, ce ne fut que dans -l'éclat du triomphe et du succès. - -Un tel début paraissait devoir être l'aurore de la plus belle carrière -musicale: il en signala la fin et le commencement. Rousseau ne fit plus -rien. - -Quand les auteurs produisent beaucoup, on les accuse de se faire aider -dans leur travail, et de s'approprier les idées de collaborateurs en -sous-oeuvre; quand ils produisent peu, on ne manque pas de dire que leur -ouvrage ne leur appartient pas. Aussi refusa-t-on à Rousseau la -paternité du _Devin du village_, avec autant d'injustice et aussi peu de -fondement qu'on le fit, un demi-siècle plus tard, à Spontini, à propos -de _la Vestale_. Mais Spontini répondit avec _Fernand Cortez_, avec -_Olympie_, avec les autres opéras joués en Allemagne, qui, quoique bien -inférieurs à leurs aînés, dénotent cependant les mêmes procédés, les -mêmes habitudes et le même faire dans la conception et dans l'exécution. - -Rousseau ne répondit par aucune autre publication musicale. Il convient -donc d'examiner ce que purent avoir de fondé les bruits répandus à ce -sujet pendant sa vie et même après sa mort. - -Rousseau dit que les récitatifs furent refaits par Francoeur et par -Jelyotte, les siens ayant paru d'un genre trop nouveau. Mais ce qu'il ne -dit pas, c'est que Francoeur dut revoir toute l'instrumentation que -Rousseau appelait du remplissage; que les divertissements inventés par -Rousseau n'ayant pas été adoptés par les maîtres de ballet, Francoeur -dut encore en composer la musique; ce qu'il ne dit pas non plus, c'est -que Mlle Fel ayant exigé un air de bravoure, ce même Francoeur, fort -habile musicien et bon compositeur, en écrivit un pour elle, où règnent -une allure et une indépendance qui dénotent la main d'un musicien -exercé. - -Quand Rousseau publia la partition du _Devin du village_, il dit, dans -l'avant-propos, que, «sans désapprouver les changements faits dans -l'intérêt de la représentation, il publie l'ouvrage tel qu'il l'a écrit -et conçu.» Et cependant il y met cet air de bravoure qui n'est pas de -lui, et ces récitatifs, qui ne peuvent être les siens, puisque, loin -d'être d'un genre nouveau et de marcher avec la parole, ils sont -entièrement calqués sur le modèle de Lully et de Rameau, continuellement -accompagnés en accords soutenus et n'ayant rien de la manière Italienne, -que Rousseau aurait voulu imiter. Les divertissements, à la vérité, sont -bien les siens, et l'on comprend que les maîtres de ballet aient voulu -substituer des danses à une pantomime qui n'est qu'une froide -contre-partie de la pièce qui vient d'être jouée. En voici le programme -écrit dans la partition, scène par scène, et mesure par mesure. - -«Entrée de la villageoise.--Entrée du courtisan.--Il aperçoit la -villageoise.--Elle danse tandis qu'il la regarde.--Il lui offre une -bourse.--Elle la refuse avec dédain.--Il lui présente un collier.--Elle -essaie le collier, et, ainsi parée, se regarde avec complaisance dans -l'eau d'une fontaine.--Entrée du villageois.--La villageoise, voyant sa -douleur, rend le collier.--Le courtisan l'aperçoit et le menace.--La -villageoise vient l'apaiser, et fait signe au villageois de s'en -aller.--Il n'en veut rien faire.--Le courtisan le menace de le -tuer.--Ils se jettent tous deux aux pieds du courtisan.--Il se laisse -toucher et les unit.--Ils se réjouissent tous trois, les villageois de -leur union et le courtisan de la bonne action qu'il a faite.--Tout le -choeur de danse achève la pantomime.» - -On a peine à croire que toutes ces niaiseries, au-dessous des inventions -chorégraphiques les plus plates, soient sorties de la même plume que -l'_Emile_ et _le Contrat social_; mais dès qu'il s'agit de Rousseau, il -n'y a pas de contradictions qui puissent étonner. - -Rousseau n'avait pas moins d'amour-propre comme musicien que comme -littérateur. Il fut vivement affecté des doutes qu'on élevait sur -l'authenticité de la musique du _Devin_ comme son oeuvre à lui, et il -annonça longtemps que, pour fermer la bouche à ses calomniateurs, il -referait une nouvelle musique. L'année même de sa mort, en 1778, on -exécuta à l'Opéra le _Devin du village_, non avec une musique nouvelle, -mais avec une nouvelle ouverture et six airs nouveaux. Hélas! il avait -mis vingt-six ans à les composer, et ils donnèrent presque raison à ceux -qui prétendaient qu'il n'était pas l'auteur des premiers. M. Leborne, -bibliothécaire de l'Opéra, et mon collègue au Conservatoire comme -professeur de composition, a eu la complaisance de me communiquer la -partition de cette seconde édition du _Devin_. Son examen m'a confirmé -dans l'opinion que l'instrumentation de la première édition du Devin, -telle pauvre et telle mesquine qu'elle soit, ne peut être de Rousseau. -De 1752 à 1778, la musique avait fait de grands progrès. Monsigny, -Grétry et surtout Gluck, dont Rousseau était grand admirateur, avaient -fait faire de grands pas à l'instrumentation: dans la nouvelle version -de Rousseau, il n'y a jamais que deux violons jouant quelquefois à -l'unisson et l'alto marchant toujours avec la basse. Il est donc bien -improbable que la première version ait été plus richement instrumentée -que la seconde, exécutée vingt-six ans plus tard. - -Le _Devin du village_ fut repris en 1803, mais avec des récitatifs -modernes et une instrumentation nouvelle, que l'on devait à M. Lefebvre, -bibliothécaire de l'Opéra, et auteur de la musique de quelques ballets. -Le joli air de danse de la _Sabotière_, que beaucoup de gens croient de -Rousseau, est de M. Lefebvre. C'est en 1826 que le _Devin du village_ -fut joué pour la dernière fois. Rossini venait d'arriver à Paris; et -dans le cours de la représentation à laquelle il assistait, sans respect -pour le grand nom de Rousseau, pour Mme Damoreau, pour Nourrit et -Dérivis, pour une oeuvre qui offre un double intérêt comme art et comme -monument historique, un progressiste, craignant de voir se perpétuer à -jamais cette musique presque séculaire, jeta une ignominieuse perruque -poudrée aux pieds de la cantatrice. Telle fut la fin du _Devin du -village_, qui fut représenté et applaudi à l'Opéra pendant trois quarts -de siècle. - -Avant de parler des écrits de Rousseau sur la musique, je dois en finir -avec ses oeuvres musicales proprement dites. On publia, après sa mort, -un volumineux recueil, intitulé: _les Consolations des misères de ma -vie_. Il contient cent morceaux de différents caractères; il y en a -trois excellents, la romance: _Que le jour me dure_; _Je l'ai planté, Je -l'ai vu naître_, et l'air du _Branle sans fin_, qui est très-populaire. -Il reste sept ou huit chansons médiocres et quatre-vingt-dix pièces -détestables. Les duos surtout sont d'une faiblesse telle, qu'il est peu -probable que l'unique duo que contienne le _Devin du village_, où les -voix sont très-bien disposées, n'ait pas été retouché par la main qui a -complété l'instrumentation de l'ouvrage. - -Ce recueil fut publié avec un grand luxe en 1781, trois ans après la -mort de Rousseau. La préface est un panégyrique complet de l'auteur, où -l'on ne porte pas moins haut sa science musicale que sa sensibilité et -ses vertus. - -La souscription était fixée à un louis l'exemplaire, et produisit 569 -louis, plus peut-être que ne rapportèrent, de son vivant, à l'auteur, -tous ses ouvrages réunis. On avait alors une si étrange idée du droit de -propriété des auteurs sur leurs ouvrages, que l'éditeur de cette -collection annonça que, ne voulant pas spéculer sur la célébrité du -philosophe de Genève, il abandonnait tous les bénéfices aux hospices de -Paris. Il aurait été plus équitable de les remettre à la veuve de -Rousseau, la seule qui eût droit, et qui ne reçut jamais un sou de cette -publication. - -Le premier écrit musical de Rousseau fut le mémoire explicatif du -système qu'il présenta à l'Académie des sciences. Il fut très-peu lu. Il -le refondit plus tard et l'intitula: _Dissertation sur la musique -moderne_. C'est sur la notation moderne qu'il aurait dû dire. Il n'est -en effet question dans ce morceau que de la comparaison du système des -chiffres substitué à celui des notes. - -Peu de temps après l'apparition du _Devin du village_, une troupe -italienne vint donner des représentations à l'Opéra. On sait quelle -émotion suscita parmi les amateurs la révélation de ce genre de musique -et de chant entièrement nouveau pour la France. Rousseau saisit cette -occasion d'écrire sa fameuse _Lettre sur la musique française_. Il était -dans le vrai en soutenant la supériorité de la musique italienne; mais -il alla trop loin en niant les beautés que renfermaient les oeuvres de -Lully et de Rameau. Mais Rousseau ne comprenait absolument que la -mélodie et était entièrement inapte à sentir les beautés de l'harmonie. -Il avait, de plus, l'habitude de nier ce qu'il ne connaissait pas. -Ainsi, dans le commencement de cette lettre, il dit: «Les Allemands, les -Espagnols et les Anglais ont longtemps prétendu posséder une musique -propre à leur langue... Mais ils sont revenus de cette erreur.» L'erreur -n'appartient qu'à Rousseau, qui ignorait que, de son temps, les Anglais -regardaient comme leur un des plus grands musiciens du monde, Hændel, -dont presque tous les ouvrages ont été composés en Angleterre; et que -les Allemands citaient, non sans un juste orgueil, les Bach et les -glorieux précurseurs d'Haydn et de Mozart. Il ignorait également qu'il -eût existé autrefois une école qu'avaient illustrée Palestrina et des -musiciens célèbres dont les noms même lui étaient inconnus. Parlant des -combinaisons scientifiques, il écrit: «Ce sont des restes de barbarie et -de mauvais goût, qui ne subsistent, comme les portails de nos églises -gothiques, que pour la honte de ceux qui ont eu la patience de les -faire.» On voit que son goût n'était pas plus éclairé pour -l'architecture que pour la musique rétrospective. - -La conclusion de cette lettre est curieuse. Après avoir vanté le mérite -de la musique italienne et déprécié le mérite, fort contestable -d'ailleurs, que pouvait avoir la musique française, il termine ainsi: -«D'où je conclus que les Français n'ont point de musique et n'en peuvent -avoir, ou que, si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux.» -Puis, dans une note, il ajoute: «J'aimerais mieux que nous gardassions -notre maussade et ridicule chant, que d'associer encore plus -ridiculement la mélodie italienne à la langue française. Ce dégoûtant -assemblage, qui peut-être fera un jour l'étude de nos musiciens, est -trop monstrueux pour être admis, et le caractère de notre langue ne s'y -prêtera jamais. Tout au plus, quelques pièces comiques pourront-elles -passer en faveur de la symphonie, mais je prédis hardiment que le genre -tragique ne sera même pas tenté... Jeunes musiciens, qui vous sentez du -talent, continuez de mépriser en public la musique italienne; je sais -bien que votre intérêt présent l'exige; mais hâtez-vous d'étudier en -particulier cette langue et cette musique, si vous voulez pouvoir -tourner un jour contre vos camarades le dédain que vous affectez -aujourd'hui contre vos maîtres.» On peut résumer ainsi cet amas -d'incohérences: Il ne faut pas essayer d'appliquer la musique italienne -aux paroles françaises. Désormais les musiciens ne s'appliqueront plus -qu'à cette étude. Jamais on ne tentera cette application. Jeunes gens, -étudiez cette musique, gardez-vous d'en faire de semblable, mais -apprenez par là que ce que vous avez fait et ferez ne peut être que -mauvais. - -Dépouillez Rousseau de son style attrayant et fascinateur, et presque -toujours vous ne trouverez que la contradiction, le faux et l'absurde. - -Dans sa critique, parfois fort juste, de l'opéra français, il est -singulier que lui, poëte et musicien, n'ait pas découvert que le défaut -de rhythme et de carrure qu'il reprochait, provenait bien moins des -musiciens que des poëtes. Instinctivement, il écrivit des vers fort -réguliers pour les airs de son _Devin du village_, tandis que tous les -auteurs de poëmes d'opéras semblaient prendre à tâche de les rendre -impossibles à mettre en musique, par leur dissemblance de mesure et de -coupe. Donnez au plus habile musicien des vers de Quinault, que, sur la -foi de Voltaire, on proclame le lyrique par excellence; et notre homme -vous demandera à grands cris du Scribe ou du Saint-Georges. Il n'y a pas -du reste bien longtemps que les poëtes ont compris la coupe musicale des -vers, et c'est un contemporain, M. Castil-Blaze, qui, le premier, leur a -ouvert cette voie. - -La _Lettre sur la Musique française_ produisit une exaspération -difficile à décrire: elle fut portée au comble, lorsque parut la -spirituelle et amusante boutade intitulée: _Lettre d'un symphoniste de -l'Académie royale de Musique à ses camarades de l'orchestre_. Les -musiciens exécutants, attaqués si violemment dans leurs préjugés et leur -incapacité, jurèrent la perte de Rousseau, et allèrent jusqu'à le brûler -en effigie dans la cour de l'Opéra. Jean-Jacques prit la chose au -sérieux, et alla dire partout que ses jours n'étaient pas en sûreté et -qu'on voulait l'assassiner. Les directeurs prirent fait et cause pour -leurs subordonnés; ils retirèrent à Rousseau les entrées auxquelles il -avait droit, et n'en continuèrent pas moins à jouer sans payer son -_Devin du village_, qu'il aurait bien eu aussi le droit de retirer. Ce -ne fut que vingt ans plus tard que, sur la sollicitation de Gluck, ses -entrées lui furent restituées. - -Quelques années plus tard, Rousseau fit paraître son _Dictionnaire de -Musique_, dans lequel il fit entrer, en les refondant, les articles -qu'il avait écrits pour l'_Encyclopédie_: c'est un ouvrage incomplet, -inutile aux musiciens et souvent inintelligible pour ceux qui ne le sont -pas. On a reproché à Rousseau d'avoir emprunté quelques passages au -dictionnaire de Brossard, qui avait précédé le sien. Ce reproche a peu -de fondement: les dictionnaires et les ouvrages de ce genre ne peuvent -se faire qu'en s'appuyant sur ceux déjà faits, en les rectifiant, les -augmentant et les améliorant. Les définitions manquent de clarté et de -développement, et l'auteur ne donne presque jamais que ses idées -particulières. Au mot _Duo_, par exemple, il dit d'abord que rien n'est -moins naturel que de voir deux personnes se parler à la fois pour se -dire la même chose; il ajoute: «Quand cette supposition pourrait -s'admettre en certains cas, ce ne serait certainement pas dans la -tragédie où cette indécence n'est convenable ni à la dignité des -personnages, ni à l'éducation qu'on leur suppose.» Après avoir formulé -cette belle sentence, il donne la règle à suivre pour les duos tragiques -d'après le modèle de ceux de Métastase, qu'il proclame admirables. - -Le mot _Copiste_ est un des plus complétement traités. Un passage -signale la singulière façon d'alors de traiter l'instrumentation: c'est -celui où il recommande de tirer les parties de hautbois sur celles de -violon, en en supprimant ce qui ne convient pas à l'instrument. Ainsi -c'était alors le copiste qui était juge des endroits où les hautbois -devaient ou non jouer à l'unisson avec les violons. - -Quelques définitions sont très-singulières, même au point de vue -étymologique et grammatical. «_Aubade_, s. f., concert de nuit, en plein -air, sous les fenêtres de quelqu'un.» Il est vrai qu'au mot _sérénade_, -il rectifie la première erreur en expliquant que la sérénade s'exécute -le soir et l'aubade le matin. - -Tous les articles relatifs au plain-chant et au contre-point fourmillent -d'erreurs. Mais il y a des pensées élevées et des aperçus ingénieux dans -les articles purement esthétiques. - -Un M. de Blainville crut avoir inventé un troisième mode. Sa gamme était -tout simplement notre gamme majeure ordinaire, mais partant du troisième -degré comme tonique, c'est-à-dire la gamme de _mi_ en _mi_, montante et -descendante, sans aucune altération. Cette prétendue innovation ne -réussit pas et ne pouvait pas réussir. Rousseau écrivit à ce sujet la -_Lettre à l'abbé Raynal_. Après avoir disserté pendant quatre pages sur -un thème où il n'entendait pas grand'chose, il termine ainsi: «Quoi -qu'il fasse, il aura toujours tort, pour deux raisons sans réplique: -l'une, parce qu'il est inventeur; l'autre, qu'il a affaire à des -musiciens.» Ce trait n'était qu'une rancune de souvenir contre -l'insuccès de sa notation en chiffres. - -Rameau, dont Rousseau avait attaqué la théorie dans ses articles de -l'_Encyclopédie_, avait fait une réponse à laquelle Rousseau riposta par -l'_Examen de deux principes avancés par M. Rameau_. - -Rousseau fut toujours très-injuste envers Rameau qu'il ne comprenait pas -plus comme théoricien que comme compositeur. Il dit dans ses -_Confessions_ qu'après le départ des bouffons italiens, lorsqu'on -réentendit le _Devin du village_, on remarqua qu'il n'existait dans sa -musique nulle réminiscence d'aucune autre musique. Si l'on eût mis, -ajoute-t-il, Mondonville et Rameau à pareille épreuve, ils n'en seraient -sortis qu'en lambeaux. - -Rien n'est plus faux et plus injuste. La musique de Rameau pèche souvent -par la bizarrerie et le manque de naturel; mais elle a une individualité -très-marquée, et ne procède d'aucune autre. Rousseau était, du reste, -trop mal organisé pour l'harmonie, dont il nie presque la puissance, -pour comprendre la beauté de certains morceaux de Rameau. Il était, à -coup sûr, insensible à cette magnifique ritournelle du choeur: _Que tout -gémisse_, de _Castor et Pollux_, qui n'est autre chose qu'une gamme -chromatique: mais la manière dont elle est présentée est un trait de -génie. Encore moins dut-il comprendre le trio des parques d'_Hippolyte -et Aricie_, où l'emploi des transitions enharmoniques était si neuf et -si puissant. - -Dans la polémique qui s'éleva entre Rousseau et Rameau, il y eut plutôt -malentendu sur les mots que sur les faits; et il est assez difficile de -se mettre au courant de la discussion, qui, du reste, n'a plus -aujourd'hui aucun intérêt. - -Dans sa _Lettre au docteur Burney_, il revient encore sur son système de -notation, repoussé trente ans auparavant. Enfin, en désespoir de cause, -et voulant innover à tout prix, il déclare que, puisque l'on ne veut pas -de son système, il faut au moins tâcher de rendre la lecture des notes -usuelles plus facile, et qu'une des plus grandes incommodités qu'elle -présente, c'est l'obligation où est le lecteur de porter l'oeil au -commencement d'une ligne quand il vient de quitter la fin de la ligne -précédente. Pour cela, que propose-t-il? D'écrire la musique en -_sillons_, c'est-à-dire qu'après avoir lu la première ligne de gauche à -droite, suivant l'usage, il faudra lire la seconde de droite à gauche; -puis la troisième sera lue de gauche à droite, et ainsi de suite. A -cette nouvelle folie, sur laquelle il s'étend pendant plusieurs pages, -il ne voit qu'une seule objection: «c'est la difficulté de lire les -paroles à rebours, difficulté qui revient de deux lignes en deux lignes. -J'avoue que je ne vois nul autre moyen de la vaincre, que de s'exercer à -lire et à écrire de cette façon.» Il n'y avait que M. de La Palisse qui -pût résoudre la question d'une façon si simple et si claire. Ceux qui -croient que Rousseau n'était pas fou à plus de moitié, n'ont -certainement pas eu la patience de lire toutes ces billevesées. - -Les autres écrits sur la musique de Rousseau contiennent _les -Observations sur l'Alceste de M. Gluck_, la _Réponse du petit faiseur à -son prête-nom, sur un morceau de l'Orphée de M. Gluck_: l'un et l'autre -contiennent d'excellentes observations, et enfin deux pages sur la -musique militaire, où il blâme celle de son époque, et offre comme -modèles deux airs tellement ridicules qu'ils sembleraient plutôt avoir -été composés par dérision que sérieusement. - -J'ai omis de mentionner son _Discours sur l'origine des langues_ qui -renferme tant d'aperçus ingénieux, et où l'on trouve quelques chapitres -relatifs à la musique. - -Le passage suivant, où il exalte le pouvoir de la musique, est d'une -appréciation très-remarquable: «C'est un des grands avantages du -musicien, de pouvoir peindre les choses qu'on ne saurait entendre, -tandis qu'il est impossible au peintre de représenter celles qu'on ne -saurait voir, et le plus grand prodige d'un art, qui n'agit que par le -mouvement, est d'en pouvoir former jusqu'à l'image du repos.» - -On sait que lorsque Rousseau eut entendu les opéras de Gluck, il -rétracta ce qu'il avait dit de l'impossibilité de faire jamais de bonne -musique sur des paroles françaises. Cet acte de bonne foi est d'autant -plus extraordinaire, que la musique de Gluck est dans des conditions -diamétralement opposées à celles que Rousseau avait toujours proclamées -devoir être les seules vraies. Gluck fut très-sensible à cet hommage de -l'illustre écrivain: il alla souvent lui rendre visite. Peut-être une -intimité allait-elle s'établir entre ces deux grands hommes, lorsqu'un -jour Rousseau écrivit à Gluck, pour le prier de cesser ses visites, -prétextant qu'il souffrait de le voir monter à un quatrième étage. -Corancez, ami de Rousseau, et qui avait introduit auprès de lui le -chevalier Gluck, voulut savoir la raison de ce changement: «Ne -voyez-vous pas, dit Rousseau, que si cet homme a pris le parti de faire -de bonne musique sur des paroles françaises, c'est pour me donner un -démenti?» Gluck traduisit cette bizarrerie par son véritable nom, il la -prit pour une grossièreté et refusa de jamais revoir Rousseau. - -Grétry vit également rompre la liaison qu'il avait commencée avec cet -être insociable. Cette sauvagerie affectée cédait cependant, lorsqu'on -laissait entrevoir qu'on n'était pas dupe de ce moyen facile de se faire -une réputation d'étrangeté. A un dîner chez Mme d'Epinay, Rousseau -nouvellement installé à l'Ermitage, dit qu'il ne manquerait rien à son -bonheur s'il possédait une épinette. Un des convives, grand amateur de -musique, lui en fit porter une le lendemain, sans se faire connaître. -Rousseau manifesta sa joie de posséder cet instrument, sans s'inquiéter -d'où il pouvait venir. Un jour, il vint plus soucieux que d'habitude -chez Mme d'Epinay. - ---Qu'avez-vous, lui dit-on? - ---Hier, répondit-il, il est tombé, du haut d'une armoire, une pile de -livres sur mon épinette, et, depuis cette commotion, l'instrument est -tellement discord que je ne puis m'en servir. - ---Eh bien! dit le donateur anonyme qui était présent, ce n'est rien, -demain je vous enverrai mon accordeur. - ---C'est donc vous qui m'avez donné cette épinette? reprit Rousseau. - ---Ma foi, oui, répondit l'autre, en riant. - ---Eh quoi! Monsieur, s'écria Rousseau, seriez vous donc de ces hommes -cruels qui, par leurs orgueilleuses attentions, insultent à ma misère? -Reprenez votre instrument et ne me parlez jamais. - ---Je vous parlerai encore une fois, reprit l'amateur indigné, et ce sera -pour vous dire que je ne suis pas votre dupe. Vous voulez faire le -Diogène, et vous n'êtes qu'un jongleur. - -Rousseau s'était soudain calmé à ces vives paroles. A dater de ce -moment, il fut rempli de prévenances pour celui qui lui avait si bien -répondu. Il garda son épinette, et ne le vit jamais sans lui témoigner -sa reconnaissance pour son présent. - -Il est présumable qu'en usant toujours de ce moyen, on aurait apprivoisé -l'ours qui ne paraissait redoutable que parce qu'on semblait avoir peur -de lui. - -Il serait bien difficile de résumer une opinion nette sur une nature -aussi contradictoire que celle de Rousseau, et des travaux si divers et -si incomplets. Néanmoins, en considérant son époque, malgré son -ignorance dans l'archéologie de l'art, dans sa théorie et sa pratique, -il y a lieu de s'étonner que, sans maîtres et sans l'auxiliaire -d'ouvrages fort rares ou écrits dans des langues qu'il ne comprenait -pas, il ait pu parvenir à se donner assez d'apparence de savoir pour -disserter sans trop de désavantage sur un art aussi complexe et aussi -difficile. Comme compositeur, quoique son bagage soit bien léger par la -quantité, il ne faut pas oublier l'immense sensation que produisit _le -Devin du village_. Ce fut le signal d'une révolution qu'il n'était pas -capable de continuer, mais dont il traçait le premier sillon. Et c'est -peut-être à cette révélation que l'on dut plus tard les premiers essais -de Duni, de Philidor, de Monsigny, ces pères véritables de l'opéra -réellement musical en France. - -C'est à ce titre que Rousseau doit prendre place dans la galerie des -compositeurs français, et il serait au moins injuste de lui dénier sa -qualité de précurseur des grands génies qui ont illustré notre histoire -musicale moderne. - - - - -DALAYRAC - - -I - -Nicolas Dalayrac[4], un des compositeurs français les plus féconds, -naquit à Muret, petite ville située près de Toulouse, le 13 juin 1753. -Son père occupait un rang assez élevé dans la magistrature; il était -subdélégué de sa province. Nicolas, l'aîné de cinq enfants, fut -naturellement destiné à embrasser la profession paternelle; envoyé -très-jeune au collége de Toulouse, ses progrès y furent si rapides, -qu'il n'avait guère plus de treize ans lorsqu'il termina ses études. Il -y avait obtenu les plus brillants succès et c'est chargé de prix et de -couronnes que le jeune Dalayrac fit son entrée triomphale dans la maison -de son père. On voulut qu'il fît succéder immédiatement l'étude des lois -et du Digeste à celle du grec et du latin. Le jeune collégien était -habitué à obéir, et il ne fit aucune difficulté de céder au désir qu'on -lui manifestait. Il imposa cependant une condition comme récompense, non -de sa soumission qui n'était qu'un devoir, mais de ses travaux passés et -des succès qui en avaient été la conséquence. Toulouse est une des -villes où l'on est le mieux organisé pour la musique. Les voix y sont -généralement belles, et, de temps immémorial, le peuple a l'habitude d'y -chanter en choeur. Le jeune Dalayrac avait eu occasion, pendant son -séjour au collége, d'entendre quelques-unes de ces exécutions chorales -dont on n'avait aucune idée à Muret. Le principal du collége était -amateur de musique; on en faisait quelquefois chez lui; le jeune -Nicolas, comme un des élèves les plus distingués, avait été souvent -convié à ces petites réunions; puis, aux grandes fêtes, les élèves du -collége allaient entendre l'office à la cathédrale, et les messes en -musique qu'on y chantait avaient ravi, transporté le jeune écolier. Il -avait senti s'éveiller en lui un goût irrésistible pour un art dont il -ne soupçonnait pas les premiers éléments, mais dont les résultats -exaltaient au plus haut degré son coeur et son imagination. -Malheureusement les arts d'agrément n'entraient pas dans le programme -des études du collége, et le père Dalayrac avait été inflexible lorsque -son fils l'avait supplié de lui permettre de joindre l'étude de la -musique à ses autres travaux. - - [4] La véritable orthographe est d'Alayrac, et toutes ses premières - partitions sont signées ainsi. A l'époque de la Révolution, son nom, - déjà populaire, serait devenu méconnaissable, si, conformément à la - loi du moment, il en avait retranché la particule. Il se contenta de - supprimer l'apostrophe et de faire un grand D au lieu d'un grand A. - J'ai cru devoir employer, dès le commencement de ce récit, son nom - de musicien plutôt que son nom de gentilhomme. - -Cette fois, il se montra moins rigoureux: son fils avait quatorze ans, -sa raison commençait à se former: ses succès de collége étaient la -garantie de l'application qu'il allait apporter à des travaux non moins -sérieux. Le père ne vit donc nul inconvénient à satisfaire à un désir -qu'il ne regardait que comme une fantaisie, mais une fantaisie innocente -et dont l'exercice ne pouvait faire négliger ce qu'il regardait comme la -seule chose utile et digne d'un travail réel. - -Si la musique est presque toujours considérée comme un art -essentiellement futile, on lui rendra du moins la justice de reconnaître -que ses éléments et son étude sont extrêmement arides et ingrats. Les -commencements de la peinture, de la sculpture, et de tous les autres -arts en général, offrent déjà un attrait à celui qui veut les cultiver; -en musique, au contraire, rien de moins conforme, en apparence, que le -but et les moyens. Pour arriver à ce résultat de procurer aux autres une -sensation agréable par le son de la voix ou d'un instrument quelconque, -il faut d'abord se condamner soi-même à subir les exercices les plus -rebutants, les plus désagréables et les moins faits pour charmer -l'oreille. Puis, indépendamment de la partie mécanique, si essentielle à -l'exécutant, travail qui exige tant de temps, de patience, et qui parle -si peu à l'esprit, il y a la partie théorique, non moins sèche et non -moins fastidieuse: c'est une accumulation de petites combinaisons -arithmétiques, très-faciles à comprendre, mais très-difficiles à -appliquer, par leurs subdivisions et la rapidité de leurs successions. - -Ces réflexions, comme on le pense bien, ne vinrent pas un seul instant à -l'esprit du jeune Dalayrac; il ne pouvait s'imaginer qu'une chose aussi -agréable que la musique fût beaucoup plus difficile à apprendre qu'une -langue morte, et que l'étude du solfége fût plus ardue et plus ingrate -que celle du rudiment. Une fois qu'il posséda à peu près les premiers -éléments, qui n'exigent qu'un peu de calcul et de réflexion, il crut -pouvoir marcher en avant. Grâce à ses dispositions naturelles, il -parvint en fort peu de temps à jouer très-mal du violon; mais cette -médiocrité d'exécution lui paraissait encore une chose admirable, quand -il la comparait au néant musical dans lequel il avait été plongé si -longtemps. - -Il existait à Muret, comme dans presque toutes les villes de province, -une réunion d'amateurs, composant une espèce d'orchestre pour exécuter -la seule musique instrumentale que l'on connût alors, c'est-à-dire -quelques ouvertures et quelques airs _à jouer et à danser_ des opéras de -Lully et de Rameau. Jaloux de faire briller son talent nouvellement -acquis, Nicolas demanda à faire partie de cette société, et il fut admis -sur-le-champ. Les orchestres d'amateurs aiment surtout à briller par le -nombre; on est fier de pouvoir dire: Il y a dans notre ville un -orchestre de tant de musiciens! Reste à savoir quels musiciens. -Cependant, malgré la faiblesse très-probable des amateurs de Muret, un -écolier, qui n'avait pas une année de leçons, pouvait encore se trouver -au-dessous de la tâche qu'il osait entreprendre. C'est ce qui ne manqua -pas d'arriver. Dalayrac jouait passablement faux, et n'allait pas du -tout en mesure. On lui avait confié une partie de _second-dessus_ de -violon, et lui qui venait là pour jouer et déployer toutes les -ressources de son talent, ne pouvait comprendre qu'il dût compter des -pauses, laisser s'escrimer les musiciens chargés d'autres parties, et -s'astreindre dans les limites des notes d'ordinaire assez insignifiantes -confiées aux parties intermédiaires. Il voulait briller, il improvisait -des traits détestables qu'il trouvait excellents, il remplissait les -silences par des points d'orgue impossibles, il aurait voulu être -l'orchestre à lui tout seul, et que tout le monde se tût pour l'écouter. - -On peut assez justement définir les concerts d'amateurs en disant que la -musique qu'on y fait paraît être composée pour le bonheur de ceux qui -l'exécutent et pour le désespoir de ceux qui l'entendent. Or, les -amateurs de Muret ne voulaient pas que leur bonheur fût troublé par un -intrus ayant la prétention de l'accaparer à lui tout seul. Cependant on -ne rebuta pas sur-le-champ le nouveau venu; on se contenta d'abord de -l'admonester doucement et de le prier de se borner à jouer sa partie. -Notre futur compositeur y aurait peut-être consenti, mais comme il était -incapable de la lire, il trouvait tout simple d'en improviser une, pour -ne pas rester les bras croisés. Quelle que fût la considération qui -s'attachât au nom de son père et quelques ménagements qu'elle eût -inspirés jusque là, on finit par trouver que _le petit à M. Dalayrac_ -était insupportable en société, et on le pria poliment de rester chez -lui. - -Dalayrac comprit à peu près qu'il s'était un peu trop hâté de vouloir -briller comme virtuose, et que quelques études lui étaient encore -nécessaires; il se mit à travailler la musique et le violon avec plus -d'ardeur, mais ce fut un peu aux dépens des Institutes de Justinien et -des légistes dont il devait étudier les savants commentaires. Cependant, -il ne pouvait se résoudre à renoncer au plaisir de participer aux -concerts des amateurs, et malgré l'ostracisme prononcé contre sa -personne, il trouvait de temps en temps moyen de se glisser parmi ceux -qui avaient prononcé contre lui une sentence si rigoureuse: il rôdait, -la nuit venue, aux abords de la salle de concert, son violon -soigneusement dissimulé sous un ample surtout; puis au moment où deux ou -trois personnes entraient à la fois, il se glissait adroitement au -milieu d'elles, passait inaperçu, se faufilait dans la salle de concert, -parvenant, grâce à sa petite taille, à se cacher parmi les chaises et -les pupitres; puis une fois le morceau commencé et l'attention de chaque -exécutant absorbée par son cahier de musique, il venait prendre sa place -au milieu d'eux et usurpait par surprise ce droit qu'il prétendait lui -avoir été enlevé par injustice et par envie. Malheureusement pour lui, -s'il parvenait à ne se point faire voir, il réussissait trop à se faire -entendre, et c'était alors des plaintes et des récriminations à n'en -plus finir. Bref, celui dont les ouvrages devaient un jour faire les -délices de toute la France était devenu dès son début l'objet de la -terreur et de l'animadversion d'une pauvre société d'amateurs de -province. La persistance des amateurs à l'éloigner et la sienne à se -rapprocher d'eux furent poussées si loin, que des plaintes sérieuses -furent portées au père Dalayrac. On le supplia de mieux garder le -trouble-fête et de l'engager à se borner à l'étude du droit, en laissant -de côté celle de la musique, à laquelle il n'entendrait jamais rien. - -Le père croyait le jeune Nicolas tout absorbé dans ses lectures et ses -travaux, et était loin de penser qu'il fût un musicien si enragé. Un -rapide examen le convainquit que son fils avait laissé de côté toutes -les études qui n'avaient pas la musique pour objet. Or, je laisse à -penser quelle dût être l'indignation d'un honnête Magistrat de province, -en voyant l'aîné de sa famille négliger les études de sa profession pour -cultiver... quoi? la musique. - -Il fut tenu un solennel conseil de famille: d'un côté l'on réprimanda -très-fort, de l'autre on pleura beaucoup; mais un morne désespoir -succéda à la douleur, lorsque la sentence fut prononcée. Cette sentence -proscrivait à jamais l'étude de la musique et l'usage du violon. - -Les paroles dures du père, l'attitude sévère et glaciale des autres -membres de la famille avaient blessé les idées d'indépendance du pauvre -jeune homme; un instant, son coeur fut près de se révolter contre cette -exigence qui ne tenait aucun compte de ses goûts et de ses sentiments; -il allait prendre la parole pour annoncer sa résolution de braver -l'autorité de toute sa famille, lorsqu'au milieu de ces figures -glaciales et impassibles, il aperçut sa mère, sa pauvre mère, qui -pleurait, non de la faute de son fils, mais de la réprimande qu'elle lui -avait attirée et du chagrin qu'il ressentait. Dalayrac alla se jeter -dans ses bras en sanglotant; elle le pressa tendrement sur son coeur lui -donna un bon baiser de mère, en lui disant: Moi, je t'aime toujours, mon -pauvre Nicolas. Alors il se tourna tristement vers son père et lui dit -d'un air résigné: Je vous promets de bien travailler et de ne plus faire -de musique. - -A dater de ce jour, Dalayrac prit la résolution de ne plus s'occuper que -des travaux qu'il avait négligés jusque là. Soir et matin, courbé sur -ses livres, se remplissant la tête de mille textes fastidieux, prenant -des notes pour aider sa mémoire, suivant assidûment les cours auxquels -il s'était à peine montré jusque là, il tint rigoureusement sa promesse. -Au bout de quelques mois, il avait regagné tout le temps précédemment -perdu; mais son bonheur, ses illusions, les rêves de son imagination, il -ne les retrouvait plus. Il était rentré en grâce auprès de son père: sa -mère était toujours bonne et affectueuse pour lui, et cependant il se -sentait malheureux. Sa santé même commençait à s'altérer. Sa mère fut la -première à s'apercevoir de ce changement. - ---Nicolas, lui dit-elle un jour, tu travailles trop, tu vas tomber -malade.--Non! ma mère, je ne travaille pas plus qu'auparavant; seulement -je travaille à une chose qui m'ennuie, et j'ai renoncé à une chose qui -me plaisait. - ---Tu aimes donc bien la musique? - ---Si je l'aime! oh! mère, vous ne savez donc pas ce que c'est que la -musique, pour me demander si je l'aime? C'est que, voyez-vous, la -musique, c'est, après vous, ce qu'il y a de meilleur au monde: c'est ce -qui console quand on est triste, c'est ce qui donne du courage, c'est ce -qui fait oublier tout ce qui est mauvais, ce qui fait penser à tout ce -qui est bon, ce qui peut faire croire que l'on est heureux. Je ne puis -pas faire de musique sans songer à Dieu et à vous, ma mère; n'est-ce pas -ce qu'il y a de meilleur? Oh! je sais bien que j'ai eu tort; c'était -pour moi un trop grand plaisir, et pendant un temps j'ai tout négligé -pour cela, mais j'en suis bien puni, allez; et si c'était à -recommencer... - ---Eh bien! que ferais-tu? - ---Ah! dame, je ferais un peu moins de musique et un peu plus de l'autre -travail; je n'aurais pas tant de peine à me mettre à celui-là, quand je -saurais que je peux me délasser et me livrer à l'autre étude. Au lieu -qu'à présent, c'est bien dur. Mon pauvre violon! il est là, près de mon -lit, je le regarde quelquefois les larmes aux yeux, à présent que je ne -peux plus y toucher, ce n'est plus que le souvenir d'un ami que j'ai -bien aimé et auquel il m'a fallu renoncer! - ---Mais, mon pauvre enfant, puisque tu travailles si bien d'un autre -côté, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'obtenir de ton père?... - ---Oh! non, ma mère, vous le connaissez, il ne voudrait jamais. N'allez -pas surtout lui demander cela pour moi; c'est sur vous que tomberaient -ses reproches; et qui pourrait me consoler de vous avoir fait causer de -la peine? Tenez, mère, ne parlons plus de cela; je vous promets d'être -bien raisonnable et de me bien porter. J'obéirai au père et je tâcherai -de ne pas être trop malheureux, même sans musique. - -Cette conversation de la mère et du fils avait réveillé chez ce dernier -tous les instincts qu'il comprimait depuis si longtemps. Pour la -première fois, il avait trouvé un confident de sa passion, il avait pu -dire tout ce qu'il ressentait. Son coeur était un peu soulagé, mais ses -regrets étaient plus vifs, son désir plus violent. La nuit, il -s'éveillait parfois et pensait au bonheur qu'il aurait en recouvrant -cette liberté dont il avait abusé, il regrettait le temps où il lui -était permis de se livrer à son goût prédominant; cette idée constante -était devenue chez lui comme une espèce de monomanie. Il ouvrait sa -boîte à violon avant de se coucher, il pinçait légèrement les cordes de -l'instrument, il n'aurait osé y promener l'archet. La chambre de son -père était trop près de la sienne, on aurait pu l'entendre. Mais le -léger frôlement des cordes sous ses doigts suffisait pour l'assurer si -l'instrument était resté d'accord; il le remettait soigneusement au ton -tous les soirs, la boîte restait ouverte toute la nuit, il la refermait -le matin, après avoir amoureusement regardé le violon, qu'il entretenait -dans un état de soin et de propreté minutieux. - -Une nuit, une de ces belles nuits d'été, comme elles sont dans le midi, -le sommeil, qu'aurait dû provoquer un travail de dix heures -consécutives, semblait le fuir. Mille pensées venaient l'assaillir. Il -allait bientôt obtenir ses licences et être reçu avocat. Encore quelques -semaines, et il se verrait libre, libre de faire tout ce qu'il voudrait, -c'est-à-dire de se livrer à la musique; c'était son unique but, sa seule -préoccupation. - -Quoique la croisée fût restée ouverte, l'atmosphère de sa petite chambre -était si lourde, qu'il lui semblait qu'il allait étouffer. Il se mit à -la fenêtre; sa chambre, située sur les toits, dominait les maisons de la -ville et laissait voir la campagne tout illuminée de l'éclat argenté de -la lune. Pour mieux admirer ce magnifique coup d'oeil, Dalayrac franchit -la croisée et se trouva sur le toit qui s'avançait en saillie en -s'aplatissant, et dont le rebord faisait tout le tour de la maison. Le -chemin était étroit et périlleux; Dalayrac trouva que la promenade n'en -aurait que plus de charme. Un gros chien qui faisait la garde dans la -cour sur laquelle donnait la fenêtre, se mit à pousser des aboiements -furieux. Notre jeune homme n'en tint compte, et il avait tourné un des -angles de la maison, que le chien aboyait toujours. La maison faisait un -carré assez régulier. Quand notre promeneur nocturne fut au-dessus de la -seconde façade, les aboiements du chien lui parurent bien moins sonores; -mais quand il fut parvenu à la façade opposée à celle où était située sa -chambre, c'est à peine si le bruit de ces aboiements parvenait jusqu'à -lui. Une réflexion subite s'empara de son esprit. - ---Mais, se dit-il, si de ce côté, qui est à l'opposé de ma chambre et de -celle de mon père, on entend à peine la basse taille de cet énorme -chien, il me semble qu'il serait impossible d'entendre, de l'endroit où -sont nos chambres, les sons qui viendraient de ce côté. Essayons. - -Et le coeur tremblant d'émotion, il refit le tour de la maison, rentra -chez lui, et saisissant son violon et son archet, il reprit le chemin de -la façade opposée. Là, s'accroupissant dans l'étroit espace que -laissaient entre elles une cheminée et une lucarne, notre Orphée aérien -se donna un concert auquel il trouva certes plus de plaisir que ne lui -en purent jamais procurer les plus belles exécutions musicales. Il y -avait si longtemps qu'il n'avait touché au violon! Ses doigts lui -parurent d'abord un peu rebelles, mais il finit par s'oublier. Sa tête -s'enflamma, les idées musicales lui venaient en foule, et par un bonheur -rare, elles semblaient se conformer, par leur simplicité et leur -facilité, à l'impuissance de ses moyens d'exécution. Pendant plus d'une -heure il improvisa, oubliant tout, excepté le bonheur dont il jouissait. -Le plus beau trône du monde, il ne l'eût pas accepté pour l'échanger -contre ce petit bout de toit, contre ce rebord de lucarne où il était si -heureux. C'est le coeur gonflé de joie qu'il regagna sa chambrette. Il -serra précieusement son violon après l'avoir bien soigneusement essuyé -pour le préserver des atteintes de la rosée et de l'humidité de la nuit. -Il prévoyait que ses concerts nocturnes allaient souvent se renouveler, -et il tenait à conserver intact l'instrument d'où dépendait toute sa -félicité. Il s'endormit du sommeil le plus calme et le plus doux. Malgré -la moitié de la nuit passée sur les toits, il s'éveilla plus allègre et -plus dispos, et c'est le sourire sur les lèvres et la figure illuminée -par un rayon de bonheur, qu'il se présenta au déjeuner de famille. - -Le père Dalayrac avait sa physionomie grave et sévère, que semblait -encore assombrir un air plus soucieux qu'à l'ordinaire. «Françoise, -dit-il à la domestique qui les servait, que s'est-il donc passé cette -nuit? Le chien a furieusement aboyé, et à deux reprises.» - -Nicolas sentit la rougeur lui monter au front, et baissa le nez vers son -assiette. - ---N'avez-vous donc rien entendu? continua le père, en interrogeant toute -la famille du regard. - ---Si fait, lui fut-il répondu, mais voilà tout. - ---Dans un quartier si retiré, reprit la servante, il ne faut pas -grand'chose pour faire aboyer le chien. Nous avons d'un côté le couvent, -et de l'autre, une rue où il ne vient presque jamais personne le soir: -il aura suffi d'un passant attardé pour provoquer tout ce tapage. - ---C'est juste, dit le père, il n'y a là rien d'extraordinaire. - -Cet incident n'eut pas d'autre suite: le repas continua dans le calme et -le silence habituels. Nicolas trouva cependant l'occasion d'être seul un -instant avec sa mère. - ---Soyez tranquille, lui dit-il, j'ai trouvé. - ---Eh! quoi donc? fit l'excellente femme. - ---Ce que nous cherchions tous deux: le moyen de tout concilier; allez, -vous serez contente de votre petit Nicolas. Sous peu de temps, je serai -reçu avocat, et d'ici là je travaillerai bien, je me porterai encore -mieux, et le père n'aura rien à dire. - -Mme Dalayrac ne comprit pas trop ce que son fils voulait lui dire; mais -elle le vit content, et c'en fut assez pour son bonheur et sa -tranquillité. - -Cependant, cette première tentative avait été trop heureuse pour que le -jeune Dalayrac ne voulût pas en faire une seconde. Mais il fallait de la -prudence, le chien pouvait donner l'éveil, s'il recommençait toutes les -nuits son vacarme. Le jeune homme se promit de s'abstenir pendant -quelques nuits de toute excursion. Le souvenir du plaisir qu'il avait -goûté lui suffit effectivement pendant quelques jours, mais ses désirs -de reprendre sa promenade et son concert nocturne redevinrent plus vifs -que jamais. - -Un jour qu'il était sorti un instant pour prendre l'air et marchait -absorbé dans ses réflexions, il rencontra un camarade qu'il avait perdu -de vue depuis sa sortie du collége. - ---Eh! par quel hasard, lui dit-il, te trouves-tu à Muret, toi dont la -famille habite Toulouse? - ---Par un hasard bien simple, répondit l'ami de collége, c'est que mon -père m'a placé, pour étudier, chez un apothicaire de cette ville, dont -il veut que j'épouse la fille. - ---Comment, tu es garçon apothicaire? - ---Etudiant, si tu veux bien le permettre. Mon futur beau-père est un -excellent homme, sa fille est charmante, et je serai très-heureux avec -elle. Et puis c'est un travail qui n'est pas si désagréable que tu -pourrais le croire, j'étudie la botanique et la chimie, voire même un -peu la médecine. Viens donc me voir: tiens, la boutique est à deux pas -d'ici, je vais te présenter à ma nouvelle famille. - -Dalayrac se laissa faire; le fils du subdélégué de la province ne -pouvait manquer d'être bien accueilli; il trouva la future de son ami -charmante, le beau-père très-aimable, et promit de les visiter de temps -en temps. L'apprenti apothicaire était fier et heureux de son nouvel -état; aussi voulut-il en vanter tous les charmes à son ami, il le -conduisit dans sa chambrette, qui était fort proprement arrangée. -Au-dessus d'une table chargée de livres et de papiers, s'étalaient sur -des rayons une foule de petites fioles étiquetées. - ---Qu'est-ce que tout cela? dit Dalayrac. - ---Ce sont, répondit son camarade, la plupart des substances avec -lesquels nous composons les médicaments; presque toutes sont des poisons -et ont un effet très-actif: ce n'est qu'en les affaiblissant ou en les -mélangeant qu'on peut obtenir, avec leur aide, un effet salutaire. - ---Parbleu! dit Dalayrac, puisque tu as toutes ces recettes et ces -antidotes sous la main, tu peux me rendre un bien grand service. - ---Et lequel donc? - ---Figure-toi que j'ai tant travaillé depuis quelque temps, que je me -suis échauffé le sang, et que je ne puis parvenir à sommeiller. Je me -couche de très-bonne heure, devant me lever de même; mais je lutte toute -la nuit contre l'insomnie, et ce n'est que le matin, juste à l'heure où -je dois me lever, que je me sens quelque disposition au sommeil. Il faut -alors le combattre; je me lève tout engourdi, je suis lourd toute la -journée, mais je travaille comme à l'ordinaire le soir, et cependant le -sommeil me fuit encore lorsque je veux l'appeler. - ---Sois tranquille, lui dit son camarade, j'ai là ton affaire. Je vais te -composer un somnifère irrésistible: quelques gouttes dans un verre d'eau -avant de te coucher, et, un quart-d'heure après, tu dormiras du sommeil -le plus calme et le plus profond. - -Il alla prendre une ou deux fioles sur ses tablettes, en versa le -contenu dans un petit flacon, le boucha soigneusement, et le remit à -Dalayrac. «Surtout, ajouta-t-il en le quittant, ne va pas forcer la -dose. Deux ou trois gouttes suffiront, tu ne redoublerais que si tu -voyais que le remède n'agit pas assez.» Dalayrac serra la main de son -ami et emporta précieusement son narcotique. En passant devant un -épicier, il acheta une livre de gros sel qu'il mit dans sa poche, puis -il s'achemina vers sa demeure. - -En entrant dans la cour, il aperçut enchaîné dans sa niche, le chien de -garde qui avait failli le trahir par son excès de vigilance. Le chien -fit un bond de joie en voyant son jeune maître; celui-ci s'approcha et -le caressa du regard et de la main; puis voyant que la sébile qui -contenait sa nourriture était vide: «Ah! mon pauvre Pataud, lui dit-il, -tu as quelquefois des nuits bien agitées, tu as besoin de repos; sois -tranquille, je me charge de t'en procurer ce soir.» Le chien le -regardait d'un air intelligent et en remuant la queue: sans comprendre -ce qu'on lui disait, il devinait que les paroles qu'on lui adressait -étaient bienveillantes, et il suivit du regard son jeune maître -s'acheminant vers la cuisine. - ---Vraiment, Françoise, dit en entrant Dalayrac à la cuisinière, il n'est -pas étonnant que Pataud fasse quelquefois un tel vacarme pendant la -nuit: cette pauvre bête est affamée. - ---Comment! monsieur Nicolas, affamée? mais j'ai rempli son écuelle de -pâtée ce matin. - ---Et il n'en reste pas une miette, preuve qu'il mourait de faim. Il faut -lui donner aujourd'hui double ration, pour qu'il nous laisse tranquilles -cette nuit. - ---Oh! dame, je n'ai pas le temps, j'ai mon dîner à soigner. Mais il y a -tout ce qu'il faut dans l'armoire, prenez et donnez-lui, si vous voulez. - -Dalayrac ne se le fit pas dire deux fois: il fit tremper une forte miche -de pain, à laquelle il ajouta un bon morceau de bouilli de la veille; -puis, de crainte que ce mélange ne fût trop fade, il le saupoudra d'une -bonne poignée de sel dont il s'était précautionné, et il alla offrir ce -régal au vigilant Pataud. Le chien se jeta avidement sur la pâtée, qu'il -dévora en un clin d'oeil; Dalayrac lui fit encore quelques caresses; -mais en le quittant, il eut soin de renverser d'un coup de pied -l'écuelle contenant l'eau destinée à sa boisson.--Le soir venu, il -voulut aller le détacher lui-même: le chien tirait la langue d'un -demi-pied. Dalayrac remplit l'écuelle d'eau qu'il alla tirer à la pompe; -mais il y versa non pas une ou deux gouttes, mais cinq ou six de la -fiole que lui avait remise son ami l'apothicaire. Le chien vida -l'écuelle en quelques lampées. - -Quand tout le monde fut couché, notre futur avocat se mit à la fenêtre -et aperçut le chien couché tout du long devant sa niche et dormant d'un -sommeil léthargique. Il n'y avait plus de danger que l'escapade nocturne -fût ébruitée, et le jeune enthousiaste put prolonger son concert tout à -son aise. - -Grâce à l'expédient qu'il renouvelait chaque jour, il put sans -contrainte se livrer à son goût dominant: le jour il étudiait à voix -basse la musique qu'il devait exécuter pendant la nuit, et, ce -bienheureux moment venu, il se livrait à l'étude de son instrument -favori et aussi à tous les caprices de son imagination musicale. Se -croyant sans témoins et sans auditeurs, rien n'arrêtait l'expansion de -ses idées: parfois son violon lui semblait insuffisant pour les -traduire, il chantait alors de douces mélodies qu'il soutenait par des -accords en doubles cordes dont son instinct lui faisait trouver -l'harmonie. Souvent, il s'arrêtait après avoir joué, pour reprendre -haleine et pour écouter le calme qui l'entourait, et jouir de la -splendeur de ces belles nuits du Midi, les seules heures où l'on puisse -vivre dans ces contrées. - -Le côté de la maison où il avait établi sa retraite aérienne, dominait -les grands arbres du jardin du couvent voisin. Ce couvent appartenait à -une communauté de religieuses, et ces religieuses avaient des -pensionnaires. L'une d'elles se promenait un soir dans le jardin, -lorsqu'elle entendit des sons merveilleux sans pouvoir deviner d'où ils -partaient, les arbres masquant d'une façon impénétrable le réduit où -était perché l'auteur de ce concert. Emerveillée de ce qu'elle -entendait, la jeune pensionnaire raconta à sa meilleure amie, en lui -faisant jurer le secret le plus absolu, que chaque soir elle trouvait le -moyen de s'échapper du dortoir et d'aller respirer l'air frais de la -nuit dans le jardin; que là un sylphe, un être mystérieux, inconnu, se -révélait à elle par les accents les plus tendres et les plus touchants. -La meilleure amie feignit de ne pas ajouter foi à la confidence, pour -qu'on lui donnât une preuve convaincante du fait. Deux jours après ce -n'était plus une pensionnaire, c'étaient deux qui venaient jouir du -concert que Dalayrac croyait se donner à lui tout seul; puis le secret -fut si bien gardé, qu'il en vint quatre, six, huit, dix, et bientôt tout -le pensionnat du couvent. Encore, eût-ce été peu de chose, si le fameux -secret fût resté enfermé dans l'enceinte cloîtrée; mais les -pensionnaires avaient des amies en ville, et ces amies d'autres amies. -Bientôt le secret du couvent fut celui de toute la ville; et le père de -Dalayrac, quoique instruit l'un des derniers, finit par tout découvrir. - - -II - -Il n'y avait plus de résistance possible contre une résolution si bien -arrêtée. D'ailleurs, que pouvait-on reprocher au jeune Dalayrac! Il -venait de passer sa licence avec succès; il était reçu avocat, et il -restait bien prouvé que l'étude clandestine de la musique n'avait pas -nui aux travaux avoués et reconnus dont il venait de recueillir le -fruit. Cependant il y avait pour le père un point essentiel, c'était que -l'espoir de la famille ne risquât pas chaque nuit de se rompre le cou, -pour donner un concert aux pensionnaires du couvent. L'indulgence seule -pouvait parer à ce danger. - -Un matin, le père Dalayrac entra dans la chambre de son fils. Sa figure, -ordinairement sévère, avait ce jour-là un caractère de bienveillance -assez marqué, mêlée cependant d'une légère teinte d'ironie. Un -serrurier, chargé de grillages et de lourdes barres de fer, entra -presque en même temps que lui dans la chambre du jeune homme. - ---Mon cher garçon, dit le père, je suis fort inquiet, - ---Et de quoi donc? dit le fils avec étonnement. - ---D'une aventure, un sot conte qui court par toute la ville, et que tu -ne comprendras pas plus que moi. On prétend qu'on a vu à plusieurs -reprises rôder pendant la nuit un homme sur les toits de cette maison. -Ce ne peut être qu'un malfaiteur; nous sommes ici fort isolés: il n'y a -que ta chambre et les greniers qui donnent sur ce toit, et pour ta -sûreté personnelle et ma tranquillité à moi, j'ai amené ce brave homme -qui va poser un bon grillage à ta fenêtre et te mettre à l'abri de toute -tentative du dehors. - -Je ne saurais trop dire à quelle nuance de vermillon, de pourpre ou de -coquelicot, appartenait la rougeur répandue sur les traits du jeune -Dalayrac pendant le commencement de cette allocution, dont la conclusion -fut un coup de foudre pour lui: son air était si confus et si désespéré -que son père en eut pitié. Voyons, remets-toi, lui dit-il avec bonté, il -ne faut pas prendre trop au tragique ces sots propos: ce que je fais -ici, n'est qu'une simple mesure de précaution. Cela donnera bien un air -un peu lugubre à ton appartement; mais à présent que tu as un état, tu -es libre, entièrement libre, d'y demeurer ou de n'y pas demeurer; tu -peux même faire de la musique et jouer du violon si cela te fait -plaisir. - ---Vraiment? - ---Certainement, à présent que tu sais ce que je voulais que tu -apprisses, il n'y a nul inconvénient à te livrer à un délassement -honnête, pourvu toutefois que tu n'en formes pas un objet principal. -J'ai obtenu pour toi de plaider dans un procès excellent, voici les -pièces; ton client viendra te voir demain, étudie bien sa procédure et -distingue-toi dans ta première cause. - ---Oh! mon bon père, s'écria avec élan le jeune avocat, je vous promets -d'y faire tous mes efforts. Puis, se précipitant vers sa boîte à violon, -qu'il ferma précipitamment, tenez, continua-t-il, prenez cette clef; je -ne veux pas toucher à mon instrument jusqu'au jour des plaidoiries. Je -n'oserais pas en faire le serment, si vous ne preniez cette clef: ce -serait plus fort que moi. De cette façon je serai plus tranquille, -l'impossibilité détruira le danger de la tentation. - -Le père prit la clef en riant: - ---C'est bien, lui dit-il, tu es un brave garçon; laisse cet ouvrier -accomplir sa besogne, viens embrasser ta mère, et demain commence -sérieusement ton métier d'homme, et d'homme utile. - -Pendant quinze jours, Nicolas Dalayrac pâlit sur son dossier, pendant -quinze jours il étudia, apprit et prépara la magnifique plaidoirie qui -devait signaler son entrée au barreau. Au jour de l'audience, il lui fut -impossible de s'en rappeler un seul mot; il fut obligé d'improviser, et -il n'avait pas la parole facile, il était, de plus, extrêmement timide. -Mais la cause qu'il défendait était excellente: tout frais émoulu de ses -études, il avait fort bien plaidé la question de droit, et le procès de -son client fut gagné. - ---Eh bien! cher père, êtes-vous content? s'écria-t-il en rentrant au -logis. - ---Veux-tu que je te dise mon opinion? répondit le père. - ---Mais certainement. - ---C'est que tu n'as pas le moindre talent, et que tu as été détestable. -Il vaut mieux être n'importe quoi, qu'un mauvais avocat. Tu m'as obéi, -je n'ai rien à te reprocher. D'ailleurs, les études que tu as faites ne -seront jamais perdues. Laisse-moi le soin de te chercher une autre -carrière; dans huit jours, j'aurai pourvu à tout. Voilà ta clef, fais ce -que tu voudras en attendant ma décision. - -L'échec qu'il venait d'éprouver ne touchait nullement notre jeune homme: -il se sentait plutôt heureux d'être autorisé à renoncer à une profession -pour laquelle il n'avait aucune vocation. Mais son père avait vu avec -inquiétude la passion dominante de son fils pour la musique: il comprit -qu'il était naturel et peut-être heureux que, dans le calme d'une vie de -province, la vivacité d'esprit et d'imagination du jeune homme eût -trouvé un aliment si innocent: il pensa qu'une existence plus agitée où -abonderaient le mouvement et la distraction ne pourrait manquer de -donner un autre cours à ses idées. Il sollicita et écrivit à Paris. La -réponse ne se fit pas longtemps attendre, elle était favorable, et les -huit jours étaient à peine écoulés, qu'il put annoncer à son fils qu'il -venait d'être admis parmi les gardes du comte d'Artois, dans la -compagnie de Crussol. - -Les gardes du corps avaient le rang et les appointements de -sous-lieutenant. Les 600 livres attachées à ce grade n'auraient pas -suffi à la dépense du jeune officier. Son père y joignit une pension de -25 louis, ce qui lui assurait un revenu net de 1,200 livres sur -lesquelles il fallait s'habiller, se nourrir et se loger pendant les six -mois de l'année où l'on n'était pas de service. Sa position n'était pas -des plus brillantes; mais à vingt ans on est toujours riche: n'a-t-on -pas devant soi l'avenir et l'espérance, la plus grande et quelquefois la -plus assurée de toutes les richesses? - -Cependant un regret venait se mêler aux joies et aux illusions de notre -héros: il fallait quitter sa mère; mais en rêvant la fortune, il rêvait -aussi le bonheur, c'est-à-dire, le moment où il pourrait avoir autour de -lui tous les objets de ses affections. - -Il partit donc, la bourse légère, mais le coeur gros d'espérances. Son -père, en le voyant s'éloigner, s'écriait: Peut-être un jour sera-t-il -colonel ou général. Mais la mère disait en sanglotant: Moi, je suis sûre -qu'il sera toujours un bon fils, et qu'il saura m'aimer à Paris comme il -m'aimait ici. - -Les fonctions de garde du corps n'étaient pas très-pénibles, mais elles -ne laissaient pas d'être assez assujettissantes: le service se faisait -par trimestre, et pendant les trois mois de service, les gardes ne -pouvaient jamais s'absenter de la résidence du prince. - -Dalayrac avait un noviciat à accomplir, il n'avait reçu aucune notion de -l'état militaire, et il lui fallut tout apprendre depuis l'exercice du -soldat jusqu'à la théorie de l'officier. Mais ces nouvelles études ne -l'absorbaient pas au point de l'empêcher de se livrer avec ardeur à son -goût favori. Dans la rapidité de ce récit, il n'a guère été possible de -constater les progrès que son instinct et sa passion exclusive lui -avaient fait faire. Comme virtuose sur le violon et comme musicien, il y -avait une énorme distance entre le brillant garde du corps et le petit -écolier venant troubler le concert des amateurs de Muret. - -Dalayrac était de taille moyenne; sa figure, couturée par la petite -vérole, n'avait rien d'attrayant au premier aspect. Les gens qui ne -regardent qu'avec les yeux le trouvaient laid; mais ceux dont l'esprit -et le coeur aident le regard savaient reconnaître son air vif, -spirituel, et l'expression de bonté, de franchise et de bienveillance -répandue sur tous ses traits. Il avait une de ces laideurs qu'on finit -par trouver charmantes, et qui ont au moins l'avantage d'éloigner de -vous ceux qui ne peuvent ni vous comprendre ni vous apprécier. Son -caractère doux et sympathique lui attira de nombreuses amitiés parmi ses -nouveaux camarades; ses manières distinguées et ses goûts de bonne -compagnie lui ouvrirent les portes des meilleures maisons. C'est ainsi -qu'il fut admis dans l'intimité du baron de Bezenval et de M. Savalette -de Lange, garde du trésor royal. Il eut l'occasion d'entendre chez ce -dernier le chevalier de Saint Georges, et son talent sur le violon le -fit accueillir favorablement par le célèbre mulâtre, dont l'habileté sur -cet instrument était si remarquable. - -Mais pour se présenter convenablement dans le monde, pour aller de temps -en temps à la Comédie Italienne entendre les chefs-d'oeuvre de Philidor, -de Monsigny, de Grétry, de tous ces maîtres dont il devait être un jour -le rival et l'émule, quelle économie, quelles restrictions ne devait-il -pas apporter dans ses dépenses, afin de ne pas dépasser le chiffre de -son modeste revenu de 1200 livres! - -Pour ne pas avoir de loyer à payer à Paris, il passait quelquefois à -Versailles tout le trimestre où il n'était pas de service. Alors, on le -voyait partir à pied pour arriver à Paris un peu avant l'heure du -spectacle. Un bien modeste dîner suffisait à peine pour réparer les -forces du jeune enthousiaste; mais il en puisait de nouvelles dans -l'admiration que lui causaient les opéras qu'il était venu entendre. Il -repartait toujours à pied, après le spectacle, et revenait coucher à -Versailles, ayant fait ses dix lieues dans sa journée, mais n'ayant pas -entièrement dépensé le petit écu dont se composait son revenu quotidien; -encore fallait-il quelques jours de privations sévères pour compenser -cette dépense entièrement consacrée à son plaisir. - -Les comédiens italiens, ainsi que ceux de l'Académie royale de musique -et du Théâtre-Français, venaient souvent jouer devant la famille royale, -à Versailles; et Dalayrac trouvait le moyen de ne pas manquer une seule -des représentations consacrées aux ouvrages lyriques. - -Les heures de service que redoutaient le plus les gardes du corps, -étaient celles de nuit, pendant lesquelles il fallait faire faction -devant la porte de la chambre où couchait le prince. On comprend que le -silence le plus absolu était de rigueur, et rien ne pouvait se comparer -à l'ennui de ces longues heures de nuit passées dans le silence et une -inaction complète. - -Dalayrac s'arrangeait toujours avec quelque camarade pour prendre pour -son compte les heures de faction de nuit, à condition d'être libre à -l'heure du spectacle. Avec quelles délices il savourait ces opéras dont -l'audition ne lui coûtait rien que quelques heures d'ennui et -d'insomnie! Encore plus d'une fois arriva-t-il à la sentinelle de poser -doucement son fusil contre la muraille, de s'accroupir à terre, de tirer -de sa poche un petit cahier de papier réglé et d'y écrire ses propres -inspirations ou d'y retracer le souvenir de ce qu'il avait entendu dans -la soirée. - -Cependant, quoiqu'il fût parvenu à écrire facilement ses idées, et même -à les accompagner d'une basse assez satisfaisante, il sentait bien qu'il -n'arriverait jamais à rien de plus que ce qu'il avait fait jusqu'alors, -s'il n'étudiait pas et n'apprenait pas au moins les premières règles de -la composition. Mais, à cette époque, les maîtres en état d'enseigner -étaient excessivement rares, et même les plus médiocres se faisaient -payer un prix trop élevé pour la bourse de l'aspirant compositeur. - -Parmi les musiciens français, il ne s'en trouvait réellement que trois -qui possédassent à un assez haut degré la théorie musicale et les règles -du contre-point pour pouvoir professer la composition. C'étaient Gossec, -Philidor et Langlé. Le premier était accaparé par ses fonctions de chef -du chant à l'Opéra et par le travail de ses propres compositions. Le -second n'accordait à la musique que le peu de temps que lui laissait sa -passion pour les échecs. Langlé était issu d'une famille française -établie depuis plus d'un siècle en Italie et dont le véritable nom de -Langlois, impossible à prononcer par des Italiens, avait pris une -terminaison plus euphonique. - -Langlé était né à Monaco, en 1741, et avait fait ses études au -Conservatoire de la _Pieta_, à Naples, sous la direction de Cafara. -Après avoir professé quelques années en Italie, il était venu à Paris en -1768, et s'y était fait une nombreuse clientèle comme professeur de -chant et de composition[5]. - - [5] Langlé ne quitta plus la France, dès qu'il eut remis le pied sur - cette terre natale de ses aïeux. Il s'établit à Paris et épousa la - soeur de M. Sue, le célèbre médecin, père d'Eugène Sue, le - romancier, aujourd'hui représentant du peuple. Langlé n'a fait - représenter qu'un seul opéra en trois actes, _Corisandre_, joué avec - quelque succès à l'Académie royale de musique, en 1791. Il mourut à - sa maison de campagne de Villiers-le-Bel en 1807. - -Recevoir des leçons d'un tel maître eût été un grand bonheur pour -Dalayrac; mais cet espoir ne lui était même pas permis. Le hasard le mit -en contact avec le célèbre professeur, et sa bonne fortune lui procura -ce qu'il désirait si vivement, et ce qu'il aurait acheté au prix des -plus durs sacrifices. - -M. Savalette de Lange donnait de fort beaux concerts dans son hôtel. -Dalayrac s'y montrait très-assidu. C'est là qu'il rencontra Langlé pour -la première fois, et il lui fut présenté par le maître du logis, comme -un jeune amateur passionné pour la musique. Langlé accueillit -parfaitement le jeune officier, et Dalayrac employa tous ses moyens de -séduction pour captiver les bonnes grâces de celui dont il ambitionnait -la faveur. Il y réussit parfaitement. Langlé était spirituel et homme de -bonne compagnie; il fut enchanté des manières aimables et aisées du -jeune garde du corps, et surtout de son enthousiasme pour la musique. -Une espèce d'intimité s'était déjà établie entre eux, et Dalayrac -n'avait pas encore osé faire la confidence de l'objet de ses désirs. Un -soir il prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains, et -aborda la grande question. - ---Monsieur Langlé, lui dit-il tout d'un coup, pour qui me prenez vous? - ---Moi, Monsieur le chevalier? mais je vous prends pour un jeune seigneur -fort spirituel et fort aimable, cultivant la musique pour son plaisir, -ce qui est le plus agréable délassement pour un homme de votre condition -et de votre fortune. - ---Et bien! Monsieur, vous êtes dans une erreur complète. Tel que vous me -voyez, je suis pauvre comme Job; quoique l'aîné de ma famille, je suis -moins à mon aise que le plus mince cadet, car je n'ai au monde que mes -appointements de six cents livres et une pension de pareille somme. Mon -père a fait de moi un militaire pour que je ne fusse pas un méchant -avocat; mais franchement, je n'ai guère plus de goût pour ma seconde -profession que pour la première: je n'aime que la musique. On dit que je -joue passablement du violon, mais je ne m'amuse guère en jouant la -musique des autres, je voudrais entendre jouer la mienne et je crois que -je serais capable d'en faire d'assez jolie, si je savais comment m'y -prendre. Voulez-vous m'enseigner le moyen? - ---Monsieur le chevalier, confidence pour confidence. Je suis moins riche -que vous, car je n'ai pas d'appointements ni de pension, mais je gagne -assez d'argent avec mes leçons. Seulement, il faut pour cela que je -sorte tous les jours à sept heures été comme hiver et que je coure le -cachet toute la journée. Je rentre le soir exténué, mais néanmoins, je -puis vous donner une heure tous les matins, c'est celle qui s'écoule -entre mon lever et ma sortie; je la consacre à ma toilette; mais, -pendant qu'on me rasera, qu'on me poudrera et que je m'habillerai, je -trouverai toujours moyen de vous donner quelques conseils. Cela vous -convient-il? - ---Parfaitement. Où demeurez-vous? - ---Hôtel Monaco, près des Invalides. Et vous? - ---A Versailles, à l'hôtel des Gardes, et à Paris, place Royale. - ---C'est un peu loin, pour une heure si matinale. - ---N'importe, je serai exact, soyez-en sûr. A quand? - ---Mais à demain, si vous voulez, - ---A demain donc. - -A six heures du matin, Dalayrac arrivait tout essoufflé chez son -professeur, lui soumettait ses premiers essais, en recevait les -meilleurs conseils; et tout cela se faisait en se promenant d'une -chambre à l'autre, suivant que les besoins de la toilette faisaient -passer Langlé de sa chambre à son cabinet de toilette ou à sa salle à -manger. - -Les progrès de Dalayrac furent d'autant plus rapides, que Langlé, voyant -qu'il avait affaire à un jeune homme rempli d'imagination, ne lui apprit -que juste ce qu'il fallait pour transcrire ses idées à peu près -régulièrement. On a souvent fait un titre de gloire à Langlé d'avoir -produit un tel élève; mais le genre de succès qu'ont obtenu les ouvrages -de Dalayrac, prouve qu'il dut fort peu à son professeur et beaucoup à sa -propre nature, à son excellent instinct dramatique et à son imagination -abondante et variée. - -Quoi qu'il en soit, si le maître fut fier de son élève, l'élève fut -toujours reconnaissant des soins du maître, et il eut plus tard une -occasion de prouver quel bon souvenir il en avait conservé. - -Langlé, nommé maître de chant à la création du Conservatoire, vit sa -place supprimée, lors de la réforme de cet établissement en 1802. -Dalayrac sollicita et obtint pour lui la place de bibliothécaire, qu'il -conserva jusqu'à sa mort. - -Dès que Dalayrac se vit en état d'écrire, il voulut utiliser le fruit de -ses leçons, et il composa des quatuors pour instruments à cordes, qui -furent publiés sous un pseudonyme, et, pour mieux déconcerter les -investigations, ce pseudonyme était un nom italien. Ces oeuvres, ni même -le nom d'emprunt sous lequel elles furent publiées, ne sont pas parvenus -jusqu'à nous. Mais dans l'état de faiblesse où était la musique -instrumentale en France, avant qu'on ne connût les quatuors de Pleyel et -d'Haydn, il est à supposer que ces compositions n'avaient pas une grande -valeur. Elles obtinrent néanmoins un très-beau succès. Dalayrac conserva -longtemps l'incognito, et put jouir de son triomphe en toute conscience, -car ces quatuors, attribués à un musicien italien, étaient -très-recherchés des amateurs et se jouaient partout. - -On venait d'en publier tout récemment une nouvelle série, et une réunion -intime d'amateurs devait l'essayer, pour la première fois, chez le baron -de Bezenval. Dalayrac était au nombre des auditeurs: pour ne rien perdre -de l'exécution de son oeuvre anonyme, il s'était placé le plus près -possible des amateurs qui allaient la déchiffrer. Le premier morceau fut -fort bien dit, et reçut beaucoup d'applaudissements. Le début de -l'_andante_ parut encore plus heureux; mais à un certain passage, il -advint une telle succession de notes fausses et discordantes, que -Dalayrac fit un bond sur sa chaise et s'écria: Mais ce n'est pas cela; -le trait du second violon n'est pas dans ce ton-là! - ---Comment! dit avec conviction l'amateur chargé de cette partie, je joue -ce qu'il y a, et si c'est mauvais, c'est la faute de l'auteur, et non la -mienne. - -Et l'on recommença le passage, qui parut encore plus faux que la -première fois. Dalayrac s'élança vers le second violon, lui arracha -l'instrument des mains, et se mettant à jouer le trait comme il l'avait -composé: - ---Tenez, Monsieur, voilà ce qu'il y a, et cela ne ressemble guère à ce -que vous venez de jouer. - ---C'est ce que vous venez de jouer qui ne ressemble pas à ce qui est -écrit, dit l'amateur exaspéré; voyez plutôt. - -Et il passa sa partie à Dalayrac, qui ne fit qu'y jeter un coup d'oeil, -et s'écria avec colère: - ---Là! j'en étais sûr! ils n'ont pas corrigé la seconde épreuve. - ---Eh! qu'en savez-vous? dit l'amateur triomphant. - -L'auteur, près de se trahir, demeura muet; mais Langlé, confident -discret jusqu'alors de l'innocente supercherie de son élève, se crut -dispensé de garder plus longtemps un secret qu'on était sur le point de -pénétrer. - ---Il en sait très-long sur ce sujet, Messieurs, leur dit-il, car c'est -lui qui est l'auteur de tous les morceaux publiés sous le même nom que -celui-ci. - -Ce furent alors des exclamations et des éloges à perte de vue. Dalayrac -ne pouvait suffire à toutes les louanges et toutes les félicitations -qu'il recevait. Il fut forcé de se mettre au pupitre et de concourir à -l'exécution de tout son répertoire, qu'on voulut passer en revue le soir -même, et à chaque morceau c'était un nouveau concert d'éloges et de -bravos. - -Cette petite aventure eut du retentissement, et Dalayrac devint le -musicien à la mode dans un certain monde, avant même d'être connu de la -généralité du public. On sait que Voltaire, dans son voyage à Paris en -1778, fut reçu dans une loge maçonique. Dalayrac fut chargé de composer -la musique pour cette réception, et elle eut assez de succès pour qu'on -lui en demandât une nouvelle pour la fête célébrée chez Mme Helvétius en -l'honneur de Franklin. - -M. de Bezenval faisait souvent jouer la comédie chez lui; la reine et la -famille royale ne dédaignaient pas d'assister à ces solennités -dramatiques où les rôles étaient remplis par des gens du monde et par -l'élite des comédiens français ou italiens. Dalayrac composa, pour ce -théâtre de société, deux petits opéras, dont les titres seuls nous sont -parvenus. Ils étaient intitulés: _le Petit souper_ et _le Chevalier à la -mode_. Leur succès ne fut pas moins grand que ne l'avait été celui des -premières oeuvres instrumentales de l'auteur. La reine, qui assistait à -la représentation, félicita hautement le musicien, lui disant qu'elle -était heureuse de savoir qu'il y eût dans la maison de son frère un -jeune homme de tant de talent et d'espérances. - -Un si beau début ne fit qu'encourager Dalayrac à continuer ses heureuses -tentatives. Un des camarades de sa compagnie, de Lachabeaussière, qui -avait déjà fait représenter de petits ouvrages à la comédie Italienne, -lui confia une pièce en un acte, l'_Eclipse totale_. La musique en fut -rapidement composée, la protection de la reine ne fut sans doute pas -inutile à Dalayrac pour faciliter la réception de sa pièce et lui faire -obtenir un tour de faveur. La première représentation eut lieu le 7 mars -1781. - -La partition de l'_Eclipse totale_ est devenue assez rare; il en existe -une manuscrite à la bibliothèque du Conservatoire, encore est-elle -incomplète et ne renferme-t-elle pas les derniers morceaux de l'ouvrage. -C'est la seule que j'aie pu consulter, et j'avoue que rien ne m'a paru y -justifier le succès de l'ouvrage et les éloges que la musique en -particulier reçut de tous les recueils du temps qui rendirent compte de -la pièce. Monsigny et Grétry avaient déjà donné plusieurs de leurs -chefs-d'oeuvre, et l'éducation musicale du public devait être assez -avancée pour qu'on ait peine à comprendre l'unanimité d'éloges que -s'attira la nouvelle partition. Il ne faut pas oublier cependant qu'elle -ne fut jugée que comme l'oeuvre d'un amateur, et qu'alors le plus grand -mérite du musicien, aux yeux du public, était de se faire assez petit -pour passer inaperçu, et se faire pardonner sa musique en faveur de la -pièce. Dalayrac était doué d'un sentiment scénique si naturel et si -excellent, que, dès son premier ouvrage, il sut se mettre à la portée du -goût et de l'exigence du public. - -L'étude musicale de cette partition n'offre donc rien de bien -intéressant. On y remarque cependant une instrumentation moins nue que -celle des oeuvres contemporaines de Grétry et de Monsigny; mais -l'harmonie est pauvre, sans finesse, et sent encore l'amateur. La -mélodie est facile et abondante, mais un peu commune. - -Au total, si l'étude de cette partition ne peut être d'une grande -utilité pour l'instruction, elle sera du moins un motif d'encouragement -pour les jeunes compositeurs. L'art musical dramatique est si difficile -et exige la réunion de tant de qualités, qu'il est bien rare qu'en -débutant, on arrive à produire un bon ouvrage, fût-on même doué de -qualités que l'âge et l'expérience développent seuls complétement. - -Boïeldieu et Auber ont débuté par des ouvrages qui étaient loin de faire -prévoir le talent qu'ils ont déployé plus tard. Il y a aussi loin de _la -Dot de Suzette_ à _la Dame blanche_, que du _Séjour militaire_ à _la -Muette de Portici_, et bien des ouvrages de pauvres jeunes gens dont on -n'a pas encouragé les premiers débuts sont loin d'être inférieurs aux -premières partitions des maîtres les plus célèbres. - -Nous verrons bientôt Dalayrac, après ses premiers essais, s'élancer d'un -pas plus ferme dans la carrière, et produire ces oeuvres charmantes dont -la renommée a été européenne, et qui l'ont placé au rang des -compositeurs les plus féconds et les plus heureusement inspirés. - - -III - -Le succès que venaient d'obtenir les deux jeunes officiers les engagea à -continuer une collaboration qui commençait sous de si heureux auspices. -Mais ils élevèrent leur prétention jusqu'à faire un opéra en trois -actes, et, l'année suivante, ils firent représenter _le Corsaire_. Ce -second début ne fut pas moins heureux que le premier. Un an après, -Dalayrac fit jouer _les Deux Tuteurs_, en deux actes. En 1785, une -cantatrice, nommée Mlle Renaud, fit de brillants débuts à la -Comédie-Italienne; aucun opéra important n'était en préparation, et le -succès de la débutante augmentait de jour en jour; Dalayrac, dans le but -d'en profiter, arrangea en opéra une pièce de Desfontaines, jouée -autrefois avec des airs de vaudeville. C'était l'_Amant statue_. La -cantatrice fut bien servie par le musicien, et le public partagea son -enthousiasme entre l'auteur et l'exécutante. Tous deux furent rappelés -après la pièce. C'était alors une faveur aussi rare qu'elle est commune -aujourd'hui. - -Desfontaines, reconnaissant envers le jeune musicien qui venait de -rajeunir une de ses anciennes pièces, lui confia un opéra nouveau en -trois actes. C'était _la Dot_, dont le sujet est fort gai et fort -amusant, et qui fut représentée au mois de novembre de cette même année -1785. - -Jusque là Dalayrac avait eu des succès faciles, mais aucun d'eux n'avait -obtenu cet éclat et ce retentissement qui s'étaient attachés à -quelques-unes des productions de Monsigny et de Grétry. Ses cinq -premiers ouvrages appartenaient tous au genre comique, très-ingrat à -traiter en musique, et que l'on apprécie rarement autant qu'il -mériterait de l'être, ne fût-ce qu'en raison de son excessive -difficulté. Il trouva bientôt l'occasion de déployer son talent dans un -genre tout opposé. - -Le succès du Musicien amateur avait attiré l'attention d'un auteur -également amateur, et qui avait fait représenter à la Comédie-Italienne -quelques pièces sans importance. Marsollier des Vivetières était à peu -près du même âge que Dalayrac, et ainsi que lui était passionné pour le -théâtre; mais là s'arrête la conformité qu'on pouvait remarquer entre -eux. Marsollier avait de la fortune, et ses travaux littéraires -n'étaient qu'un délassement, délassement qui à tout autre cependant -aurait pu paraître un travail des plus pénibles, car Marsollier s'était -vu refuser vingt-deux pièces de suite avant de pouvoir faire représenter -son premier ouvrage. Tant de persévérance méritait d'être récompensée, -et ce ne fut pourtant qu'après plus de dix ans de tâtonnements et -d'essais presque infructueux, que Marsollier obtint un premier succès, -mais aussi ce succès fut colossal, et Dalayrac fut assez heureux pour le -partager avec lui. - -_Nina_, ou _la Folle par amour_, fut jouée pour la première fois en -1786. Le sujet en était imité d'une nouvelle de d'Arnaud, insérée dans -les _Délassements de l'homme_ sensible. L'idée de mettre une folle au -théâtre parut d'une telle hardiesse aux auteurs, qu'ils n'osèrent pas -risquer cette tentative avant d'en avoir fait l'essai devant un public -d'amis. L'ouvrage fut donc d'abord répété et représenté sur le théâtre -de l'hôtel de Mlle Guimard. L'enthousiasme qu'il provoqua dans cette -réunion d'élite rassura les deux timides oseurs, et ils donnèrent leur -opéra aux comédiens Italiens. Grâce au pathétique de la situation, au -jeu expressif et passionné de Mlle Dugazon, grâce surtout aux -ravissantes mélodies de Dalayrac, il obtint un succès de vogue. La -musette si connue, la romance _Quand le bien-aimé reviendra_, devinrent -bientôt populaires et plus de cent représentations consécutives ne -purent lasser l'admiration et la sensibilité du public. Ce fut un succès -de larmes dont on n'avait pas vu d'exemple depuis _le Déserteur_. - -L'année suivante, Dalayrac, aidé de son premier collaborateur -Lachabeaussière, donna _Azémia_ ou _les Sauvages_. Le succès, moins vif -au début, se prolongea néanmoins autant que celui de _Nina_. Deux mois -après _Azémia_ il fit jouer _Renaud d'Ast_. Il ne se doutait guère, en -composant la romance, du reste assez vulgaire: _Vous qui d'amoureuse -aventure_, que cet air, auquel on adapta les paroles: _Veillons au salut -de l'Empire_, deviendrait le chant national de la France, et le seul -qu'il serait permis de chanter pendant plus de dix ans. - -En 1788, il donna _Fanchette_, en deux actes, et _Sargines_, en quatre; -et en 1789, _les deux Savoyards_ et _Raoul sire de Créqui_. - -Ces deux ouvrages montrèrent le talent du compositeur sous un aspect -bien différent. Dans le premier il avait pu mettre sans peine la grâce, -la franchise, le comique et la naïveté qui étaient l'essence même de son -style et de ses manières. Dans le second, on sent qu'il aurait voulu -adopter un faire plus large et plus dramatique, une manière plus simple, -telle enfin que le comportait le sujet; mais ces qualités lui sont moins -naturelles, et la réussite est moins complète. - -Après tant de succès, Dalayrac était parvenu à se faire un nom déjà -célèbre; il avait entièrement renoncé à l'état militaire, ses ouvrages -fréquemment représentés lui assuraient un revenu productif; son rêve -était un voyage dans sa famille: une triste circonstance lui en fournit -l'occasion. - -Son père mourut presque subitement au mois d'août 1790. Dalayrac -s'empressa de partir pour Muret: il voulait porter à sa mère, qu'il -adorait, les consolations dont son coeur avait besoin dans un moment si -cruel. A peine arrivé dans sa famille, il apprend que son père, par un -acte passé devant notaire un an avant sa mort, l'avait institué son -légataire universel au détriment de son frère cadet. Il s'empressa de -faire annuler ces dispositions, qui étaient cependant selon la coutume -du pays. Fier d'avoir pu s'assurer une existence honorable par son seul -travail, il était heureux d'augmenter la petite aisance de la famille, -en renonçant aux avantages exceptionnels que son père voulait lui -assurer. Ses travaux le rappelèrent à Paris: il fallut s'arracher encore -une fois aux embrassements de sa mère. Son voyage de retour fut une -suite de triomphes. A Nîmes, à Lyon, dans toutes les grandes villes, il -reçut des ovations aux théâtres dont ses ouvrages faisaient la fortune. - -De retour à Paris, il apprit la faillite de M. Savalette de Lange, chez -qui il avait placé 40,000 francs, fruit de ses travaux et de ses -économies. Cette année de 1791 devait lui être fatale, car au chagrin de -la perte de sa fortune se joignit bientôt une douleur qui lui fit -oublier ses autres maux. Sa mère n'avait pu survivre à la perte de son -mari. La situation de Dalayrac était des plus tristes: en moins de six -mois il perdait son père et sa mère, se voyait privé du fruit de ses -travaux, et déjà la révolution grandissant de jour en jour, faisait -présager l'avenir le plus sinistre. - -Ses amis, ses protecteurs, ce monde brillant où il avait vécu, tous se -dispersaient loin de Paris, plusieurs d'entre eux s'éloignaient même de -France. Malgré ses opinions monarchiques bien connues et les dangers que -pouvait lui faire courir son titre d'ex-garde-du-corps du comte -d'Artois, Dalayrac ne songea pas un seul instant à quitter Paris, il ne -cessa de travailler pour le théâtre, il pensa avec justesse que la -renommée de ses oeuvres suffirait pour le protéger, il fut même assez -heureux pour abriter sous leur égide quelques-uns de ses anciens amis. - -Le Ciel lui devait une compensation à tant de tourments: il la trouva -dans le mariage qu'il contracta en 1792 avec une jeune personne qui -devint la compagne et l'amie de toute sa vie. - -A une époque où les lois sur les émigrés s'exécutaient dans toute leur -rigueur, et où l'asile et la protection donnés à l'un d'eux étaient -regardés comme un crime, Dalayrac reçut, par une voie détournée, une -lettre datée de l'Allemagne, et conçue à peu près en ces termes: -«Monsieur, peut-être votre mémoire vous rappellera-t-elle à peine le nom -d'un homme qui n'a jamais été assez heureux pour être de vos amis, et -qui n'a eu d'autres relations avec vous que d'avoir servi dans le même -corps, celui des gardes de Mgr le comte d'Artois. J'ai eu le malheur -d'émigrer, toute ma famille a péri sur l'échafaud, quelques-uns de mes -biens ont heureusement échappé au séquestre et à la confiscation. Je -n'ai plus aucune ressource, peut-être cependant me serait-il possible de -me faire rayer de la liste des émigrés et de recueillir quelques débris -de ma fortune. Mais si je puis arriver à Paris, je ne tarderai pas à y -être arrêté, si personne ne répond de moi et ne m'aide à déjouer les -manoeuvres de la police. Je n'y connais personne, personne que vous qui -ne me connaissez pas; et cependant je m'adresse en toute confiance à -votre loyauté et à votre sympathie pour le malheur d'un ancien -camarade.» - -Dalayrac ne se rappelait effectivement pas avoir jamais connu l'auteur -de la lettre: cependant il lui avait semblé voir figurer sur les -contrôles des gardes le nom dont elle était signée, et il n'hésita pas à -répondre qu'il ferait toutes les démarches en son pouvoir, en faveur du -proscrit. - -Quelques jours après, celui-ci se présentait chez Dalayrac sous un -déguisement qui dut rappeler à l'auteur de _Camille_, d'_Ambroise_ et du -_Château de Montenero_ quelques-unes des pièces mélodramatiques qu'il -avait mises en musique. Pendant plusieurs mois le compositeur tint -l'émigré caché chez lui; et de quelles précautions ne fallait-il pas -s'entourer, à une époque où la pitié était un crime et la dénonciation -une vertu! Enfin, à force de soins, de peines et de démarches, il -parvint à faire rayer son ancien camarade, et celui-ci put, grâce à son -dévouement, recouvrer à la fois sa liberté et sa fortune. - -Dalayrac compta peu d'insuccès dans les cinquante-quatre opéras qu'il -fit représenter; la plupart au contraire obtinrent une vogue immense, et -il suffira de citer les titres principaux: _Camille_, _Ambroise_, -_Marianne_, _Adèle et Dorsan_, _la Maison isolée_, _Gulnare_, _Alexis_, -_Montenero_, _Adolphe et Clara_, _Maison à vendre_, _Lehéman_, _Picaros -et Diego_, _La jeune Prude_, _Une heure de mariage_, _Gulistan_, _Deux -mots_, _Lina_, etc. - -Grétry, dans sa longue carrière, eut un moment où la popularité faillit -l'abandonner: il était déjà vieux, lorsque Méhul et Cherubini donnèrent -ces ouvrages sévères et fortement instrumentés qui contrastaient d'une -manière si sensible avec les opéras joués précédemment. Grétry essaya de -modifier sa manière dans ses derniers ouvrages; mais son génie était -épuisé, et d'ailleurs les efforts qu'il faisait pour atteindre aux -proportions des ouvrages du goût moderne lui ôtaient le naturel et la -facilité qui prêtaient tant de charmes à ses premiers travaux. Son -ancien répertoire fut presque abandonné pendant près de dix ans pour -faire place aux oeuvres écrites d'un style plus sérieux. Mais lorsque la -société tenta de se reconstituer, au commencement de ce siècle, la -réaction fut générale, dans les goûts comme dans la politique. A -l'échafaudage de sentiments exagérés qu'on avait étalés pendant les -tristes années de la Terreur, à la fausse sensiblerie qu'on avait -affichée sous le Directoire, succéda une tendance de retour aux choses -plus simples et de meilleur goût. Martin fut le premier qui essaya de -reprendre quelques-uns des premiers ouvrages de Grétry. Leur succès fut -immense. Toute une génération avait surgi, pour qui ils étaient une -nouveauté, et il restait encore une immense portion de public à qui ils -retraçaient les plus doux souvenirs. Elleviou et les premiers sujets de -la brillante troupe qu'on admirait alors, se firent un point d'honneur -de faire revivre ces opéras presque oubliés, et bientôt les ouvrages de -Grétry firent le fond du répertoire habituel. Le compositeur fut assez -heureux pour jouir de toute sa gloire pendant ses dernières années, et -lorsqu'il mourut, il était avec justice et unanimement proclamé le -premier dans le genre qu'il avait si brillamment illustré. - -Dalayrac n'eut pas cette alternative d'abandon et de recrudescence de -succès. Depuis son premier opéra jusqu'au dernier, il produisit -constamment, et ne vit jamais décroître la faveur du public. Il est vrai -qu'il sut constamment se plier à ses goûts: quand les grandes -compositions musicales devinrent à la mode, il sut faire des à peu près -dont le parterre était peut-être plus satisfait que des modèles mêmes, -qu'il applaudissait moins par conviction que par engouement. - -Ce qu'il y a de remarquable, c'est l'adresse de Dalayrac à saisir cette -nuance, ce qui lui permit de modifier légèrement sa manière, mais de ne -jamais la changer entièrement. Il voyait bien qu'il y avait un progrès -chez les innovateurs, mais il comprenait aussi qu'ils dépassaient -quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre, et qu'en donnant plus de -correction et de de vigueur à leur harmonie et à leur instrumentation, -ils négligeaient peut-être trop la partie mélodique, qui est celle qui -touche le plus la masse, et à laquelle le public revient toujours. -Dalayrac était plus ou moins heureux dans le choix de ses motifs ou la -coupe de ses morceaux, mais on ne peut pas dire qu'il y ait jamais eu -bien réellement progrès chez lui. Ses derniers ouvrages ne sont pas plus -richement instrumentés que les premiers: il y a plus d'élégance dans la -forme, plus d'habitude dans le faire; mais c'est toujours le même -procédé et le même système. J'ai en ce moment sous les yeux la partition -de l'_Eclipse totale_ et celle du _Poëte et le Musicien_, composées -l'une en 1781, et l'autre en 1809, et je retrouve dans toutes deux le -même point de départ et le même système de disposition, la même facilité -insouciante, la même habitude de remplissage banal, et les mêmes éclairs -d'inspiration à certains moments donnés. - -Dalayrac eut le bonheur d'avoir, outre ses grands drames, parmi lesquels -il faut citer _Camille_ où presque tout est excellent, et dont _le trio -de la cloche_ est un chef-d'oeuvre, de charmantes comédies à mettre en -musique; ces comédies devenaient musicales par l'importance qu'y -acquéraient les rôles confiés à Elleviou et à Martin. Personne n'écrivit -des duos aussi favorablement coupés, aussi heureusement disposés sous le -rapport vocal et scénique en même temps, que ceux que Dalayrac composa -pour ces célèbres artistes dans _Maison à vendre_ et _Picaros et Diego_. - -Grétry avait commencé par imiter le genre italien, et ses premiers -ouvrages y compris le _Tableau_ parlant (ce chef-d'oeuvre qu'une récente -reprise vient de rajeunir de quatre-vingt-deux ans), sont entièrement -inspirés par l'étude et le style des compositeurs italiens de l'époque, -style qu'il relève par le cachet puissant de son individualité. -Dalayrac, au contraire, montre une manière toute française dans ses -premières productions; on devine déjà quelle sera la romance de -l'Empire, dans les tournures des phrases mélodiques qu'il affectionnait -en 1782. - -Grétry était un grand musicien qui avait mal appris, mais qui devinait -beaucoup. Il était né harmoniste; sa modulation, quoique mal agencée, -est imprévue et souvent piquante; ses accompagnements sont maigres et -gauches, mais sont remplis d'intentions et d'effets quelquefois -réalisés. On sent que le génie l'emporte et que c'est parce que la -science lui fait défaut, qu'il ne peut accomplir tout ce qui lui vient à -la pensée. - -Dalayrac est peu musicien: il sait à peu près tout ce qu'il a besoin de -savoir pour exécuter sa conception. Jamais il n'a voulu faire plus qu'il -n'a fait, et, eût-il possédé toute la science musicale que de bonnes -études peuvent faire acquérir, il n'eût produit que des oeuvres plus -purement écrites, mais sa pensée ne se fût pas étendue plus loin, et ne -se fût pas élevée davantage: l'instinct des combinaisons et de l'intérêt -de détail lui manquait complétement, tandis que Grétry le possédait à un -degré très-éminent. - -La justesse de cette comparaison pourra peut-être se déduire par le -souvenir de l'épreuve que j'ai faite, il y a quelques années, en -réinstrumentant le _Richard_ de Grétry et le _Gulistan_ de Dalayrac. -Dans la première de ces partitions, tout était à faire; mais aussi quel -intérêt il était facile de mettre dans l'instrumentation! que d'effets -indiqués qu'il n'y avait qu'à suivre et à réaliser! Dans la seconde, au -contraire, la besogne était toute faite; il y avait simplement à doubler -quelques parties, à moderniser quelques effets de sonorité, mais -l'oeuvre était accomplie avant d'être commencée. Que résulta-t-il? Que -le _Richard_ de Grétry eut un succès immense en se présentant tel que -Grétry l'eût probablement écrit, s'il eût possédé l'expérience -d'instrumentation que nous avons acquise depuis lui, et dont il avait -toute l'intuition et la prescience. L'oeuvre de Dalayrac, au contraire, -fit peu de sensation, parce qu'il n'avait pas été possible que les -ressources modernes ajoutassent un grand charme et donnassent plus de -valeur à la forme banale, peut-être, mais complète en son genre, sous -laquelle la pensée était émise. - -Ce qui doit être loué sans restriction aucune chez Dalayrac, c'est le -sentiment de la scène qu'il possédait au plus haut degré. C'est à cet -instinct excellent qu'il dut en partie ses nombreux succès, tant pour le -choix heureux de ses sujets, que pour la manière réservée, habile et -ingénieuse dont il savait les présenter sous la forme musicale. Aussi sa -réputation fut-elle beaucoup plus grande au théâtre que parmi les -musiciens. Il ne fit jamais partie du Conservatoire, où Monsigny et -Grétry avaient été appelés à professer dès l'origine de l'établissement. - -Cependant l'Empereur, qui savait apprécier tous les genres de mérite, -accorda la décoration de la Légion-d'Honneur à Dalayrac. Fier et heureux -de cette distinction alors si rare, la première, la seule qu'il eût -jamais obtenue, Dalayrac voulut la justifier par l'éclat d'un grand -succès. Il fixa son choix sur un sujet de M. Dupaty intitulé: _le Poëte -et le Musicien_. La pièce était écrite en vers et offrait un imbroglio -assez gai. Elleviou et Martin y jouaient, comme d'usage, les rôles de -deux jeunes étourdis, et les occasions ne devaient pas manquer au -compositeur pour y écrire des duos, et renouveler ces luttes vocales où -ces deux chanteurs favoris lui avaient donné l'habitude du succès. - -Il se mit au travail avec ardeur. La pièce fut mise en répétition, pour -être jouée à l'époque des fêtes de l'anniversaire du couronnement. Une -indisposition de Martin ayant interrompu les répétitions, Dalayrac -reprit sa partition pour la terminer et y faire quelques changements: il -venait d'écrire la dernière note du choeur final, lorsqu'il apprit que -l'Empereur allait partir pour l'Espagne, et que son ouvrage ne pourrait -être représenté devant lui si l'on ne se hâtait d'en reprendre les -études. Rempli d'inquiétude, il se hâte de porter son dernier morceau au -théâtre, et là on lui déclare que si l'indisposition de Martin se -prolonge, on sera obligé de mettre une autre pièce en répétition. De -plus en plus alarmé, il court chez le chanteur, le trouve, non pas -indisposé, mais sérieusement malade, et acquiert la conviction que son -opéra est indéfiniment ajourné. Désespéré de tous ces contre-temps, il -rentre chez lui, est bientôt saisi d'une fièvre nerveuse qui se déclare -avec une telle intensité qu'il est obligé de se mettre au lit. Le mal -s'aggrave, le délire ne tarde pas à s'emparer de lui, et il expire au -bout de cinq jours. Entouré de sa femme et de ses amis en larmes, il ne -répond à leurs gémissements que par des chants insensés, peut-être ceux -de son dernier ouvrage, et c'est en essayant encore d'articuler quelques -sons, et de bégayer quelques phrases musicales qu'il rend le dernier -soupir. - -Cette mort imprévue fut un coup de foudre pour ses amis et ses nombreux -admirateurs. On fit à Dalayrac des obsèques magnifiques. Son corps fut -transporté à sa campagne de Fontenay-sous-Bois, et Marsollier, dans un -discours qu'il prononça sur sa tombe, rappela les succès qu'ils avaient -obtenus ensemble et les souvenirs de l'étroite amitié qui les unissait -depuis plus de vingt ans. - -Les artistes de l'Opéra-Comique firent faire par Cartellier un buste en -marbre qui figurait dans le foyer du public et sur lequel étaient -inscrits ces mots: «_A notre bon ami Dalayrac._» - -Dalayrac mourut à cinquante-six ans. Son ouvrage posthume, _le Poëte et -le Musicien_, ne fut joué que deux ans après sa mort. Ce fut l'acteur et -compositeur Solié qui en dirigea les répétitions. Il n'obtint qu'un -médiocre succès, et ne méritait pas un meilleur sort. La partition en a -été gravée: on n'y retrouve qu'un calque décoloré de ses précédentes -productions. _Lina ou le Mystère_, l'un de ses derniers ouvrages, -renferme de charmantes choses et peut être placé à côté de ses meilleurs -opéras. Il est probable qu'il eût beaucoup modifié son oeuvre aux -répétitions, mais il est plus que douteux qu'il eût pu l'améliorer au -point de lui procurer un succès durable. - -Plusieurs ouvrages de Dalayrac sont restés au répertoire, quelques-uns -de ceux qu'on a abandonnés pourraient être repris avec avantage, et, -quelques progrès que la musique ait faits depuis quarante ans, on -trouverait encore dans leur exécution le charme qui s'attache toujours -aux mélodies franches, aisées, naturelles, à l'esprit et au sentiment -parfaits, sans lesquels on ne sera jamais qu'un médiocre compositeur. - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - Dédicace. V - Notes biographiques. VII - Boïeldieu. 1 - Le clavecin de Marie-Antoinette 15 - Hérold. 27 - Les concerts d'amateurs. Tribulations d'un musicien. 39 - Les musiciens de Paris. 51 - De l'origine de l'opéra en France. 65 - L'Armide de Lully. 75 - Un début en province. 105 - Le violon de fer-blanc. 125 - Un musicien du XVIIIe siècle. 135 - Une conspiration sous Louis XVIII. 165 - Jean-Jacques Rousseau musicien. 177 - Dalayrac. 217 - - -FIN DE LA TABLE. - - -IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN MUSICIEN *** - -***** This file should be named 60806-8.txt or 60806-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/0/60806/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/60806-8.zip b/old/60806-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 97745c7..0000000 --- a/old/60806-8.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60806-h.zip b/old/60806-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 0b70a7f..0000000 --- a/old/60806-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60806-h/60806-h.htm b/old/60806-h/60806-h.htm deleted file mode 100644 index 714d5a4..0000000 --- a/old/60806-h/60806-h.htm +++ /dev/null @@ -1,10309 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; margin: .3em 0; text-indent: 1.5em; padding: 0; } -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; font-weight: normal; margin: 1em 0 1em 0; } -h2 { text-align: center; font-weight: bold; margin: 2em 0 1em 0; } -h3, h4 { text-align: center; margin: 2em 0 1em 0; } - -hr { margin: 1.5em 40%; width: 20%; } - - -sup, .fnanchor { font-size: .7em; vertical-align: top; font-style: normal; - font-weight: normal; font-variant: normal; } -i sup { padding-left: .25em; } - -.sc { font-variant: small-caps; } -.small { font-size: 90%; } -small { font-size: 80%; } -.xsmall { font-size: 75%; } -.large { font-size: 120%; } -.g { letter-spacing: .2em; } - -.footnote { margin: 1em 0 1em 20%; font-size: 90%; } -.label { } - -.i1 { margin-left: 5%; } - -.sign { text-align: right; text-indent: 0; margin: 1em 5% 1em 20%; } -.c { text-align: center; text-indent: 0; margin: 1em 0; line-height: 1.5em; } -.narrow { margin: 0 20%; } -.titre { text-align: center; text-indent: 0; font-weight: bold; font-size: 170%; } -.date { text-align: left; font-size: 90%; margin: 1em 10%; } - -.poetry { margin: 1em 0 1em 10%; font-size: 90%; } -.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; text-align: left; } - - -a { text-decoration: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { text-align: left; vertical-align: top; padding: 0; } -td.drap { text-align: left; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } -td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; width: 3em; } - -.gap { margin-top: 2.5em; } -.padtop { padding-top: 4em; } -.break, .chapter { margin-top: 5em; } - -@media screen { - body { margin: 0 auto; width: 80%; max-width: 40em; } -} - -@media handheld { - body { margin: 0 0; width: 100%; } - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. 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(This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<h1><span class="small">SOUVENIRS</span><br /> -<b class="large">D'UN MUSICIEN</b></h1> - -<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br /> -<span class="large">ADOLPHE ADAM</span><br /> -<span class="xsmall">MEMBRE DE L'INSTITUT</span></p> - -<p class="c small">PRÉCÉDÉS DE NOTES BIOGRAPHIQUES ÉCRITES PAR LUI-MÊME</p> - -<div class="c"><img src="images/levy.png" alt="" /></div> -<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br /> -MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br /> -<span class="xsmall g">RUE VIVIENNE</span>, 2 <span class="xsmall g">BIS</span></p> - -<p class="c">1857</p> - -<p class="c xsmall">Reproduction et traduction réservées</p> - - -<div class="break"></div> -<p class="c padtop small">IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.</p> - - -<div class="break"></div> -<p class="c padtop large" id="dedicace">A M. LE D<sup>R</sup> LOUIS VÉRON</p> - -<p class="narrow"><i>Permettez-moi de vous offrir ce livre en -souvenir de l'amitié qui vous unissait à mon -mari.</i></p> - -<p class="sign"><span class="sc">Chérie Ad. Adam.</span></p> - - -<div class="break"></div> -<h2 class="nobreak" id="bio">NOTES BIOGRAPHIQUES<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2> - - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ces notes n'étaient pas destinées à la publicité. Ad. -Adam les avait écrites pour lui; mais nous avons pensé -qu'elles pourraient avoir, après sa mort, un certain intérêt, -au moins au point de vue biographique. Nous avons cru devoir -en respecter la forme qui, par sa négligence, témoigne -de la rapidité avec laquelle elles ont été écrites, et de la fidélité -de ceux qui les offrent aujourd'hui au lecteur.</p> -</div> -<p>Je suis né à Paris le 24 juillet 1803; ma mère -était fille d'un médecin de quelque réputation, -T. Coste, dont le costume et le physique avaient -une si grande ressemblance avec toute l'allure de -Portal, que l'un et l'autre ne se traitaient jamais de -confrères, mais toujours de ménechmes.</p> - -<p>Mon père, le fondateur de l'école de piano en -France, était alors âgé de 45 ans. Né en 1758 à -Mitterneltz, petit village à quelques lieues de Strasbourg, -il était venu à Paris à l'âge de 15 ans. Les -exécutants étaient rares alors et mon père jouit -d'une vogue qu'il conserva pendant toute sa longue -carrière. Ami et protégé de Gluck, il réduisait -pour le clavecin et le piano presque tous les opéras -de ce grand maître à leur apparition. Mon père se -maria fort jeune; il épousa d'abord la fille d'un -marchand de musique et perdit sa jeune femme -après une année de mariage.</p> - -<p>Pendant la Révolution, il se remaria et épousa -une sœur du marquis de Louvois; le contrat de -mariage porte la signature du mineur Louvois. -Mon père eut, de ce mariage, une fille qui vit encore -et qui est mariée à un colonel de génie en retraite; -elle habite Dijon avec sa famille. La seconde -union de mon père ne fut pas heureuse; il divorça: -sa femme épousa le comte de Ganne et est morte, -il y a peu d'années.</p> - -<p>Ma jeunesse se passa dans une grande aisance. -Ma mère avait apporté une centaine de mille francs -à mon père; il était le maître de piano à la mode -sous l'Empire, je voyais souvent à la maison le -comte de Lacépède, grand amateur de musique et -presque toutes les célébrités de cette époque.</p> - -<p>A sept ans, je ne savais pas lire, je ne voulais rien -apprendre, pas même la musique: mon seul plaisir -était de tapoter sur le piano, que je n'avais jamais -appris, tout ce qui me passait par la tête. Ma mère -se désespérait de mon inaptitude et, à son grand -chagrin, elle se résolut à me mettre dans une pension -en renom, où Hérold avait été élevé, la pension -Hix, rue Matignon.</p> - -<p>Il me fut bien dur de passer des douceurs de la -maison paternelle aux rigueurs d'une éducation en -commun. Je me rappelle que le jour de mon entrée -en classe, un élève récitait le pronom <i lang="la" xml:lang="la">Quivis, -quævis, quodvis</i>, et que la barbarie de ces mots -me fit frémir d'une terreur indéfinissable. J'ai conservé -un si mauvais souvenir des jours de collége -que, plus de vingt ans après en être sorti, étant marié -et auteur d'ouvrages qui avaient eu quelques -succès, je rêvais que j'étais encore écolier et je -me réveillais frissonnant et couvert d'une sueur -froide.</p> - -<p>Quoique protégé par la Cour impériale, professeur -des enfants de Murat et de ceux de tous les -grands dignitaires de l'Empire, mon père était foncièrement -royaliste; je me rappelle donc moins -les splendeurs de l'Empire que les mauvais côtés de -cette époque si brillante. Les familles amies de la -mienne avaient été décimées par la conscription: -ma mère me serrait quelquefois dans ses bras et m'y -pressait en s'écriant tout en larmes: Pauvre enfant, -tu seras tué comme les autres; quel malheur que tu -ne sois pas une fille!</p> - -<p>J'avais près de cinq ans lorsque ma mère devint -enceinte. Sa joie fut extrême, car elle se -croyait sûre d'avoir une fille qui, au moins, ne lui -serait pas enlevée. Son désespoir fut très-grand -d'accoucher encore d'un garçon, et la crainte de -nous perdre un jour, rendit encore plus vive la -tendresse qu'elle avait pour mon frère et pour moi.</p> - -<p>Mon père adorait ma mère, et pour lui procurer -tous les plaisirs qu'aime une jeune femme, il dépensait -tout son revenu qui était assez considérable. -Lorsque les armées étrangères envahirent la France, -les leçons de piano furent suspendues par presque -toutes les élèves, et mon père se trouva réduit à ses -appointements du Conservatoire et aux émoluments -qu'il recevait dans un ou deux grands pensionnats -de demoiselles.</p> - -<p>L'occupation de Paris par les Alliés ne fut regardée -par ma famille que comme une délivrance. Je -me souviens que le jour de l'entrée de ces troupes, -mon père me mena, avec mon frère, voir défiler -cette immense armée sur les boulevards: la Madeleine -n'était pas bâtie, et c'est sur un des tronçons -de colonnes en construction que nous vîmes passer -l'Empereur de Russie, les autres souverains et toute -leur armée, chaque soldat ayant à la tête une branche -de feuillage. Les femmes agitaient des mouchoirs -aux fenêtres, c'était un enthousiasme impossible -à décrire et bien concevable quand on réfléchit -que depuis plusieurs mois, les journaux n'étaient -remplis que du récit des atrocités commises dans la -province par les troupes ennemies, et que les Parisiens -voyaient comme par enchantement succéder -à leur terreur la sécurité la plus complète.</p> - -<p>Cependant, le dérangement des affaires de mon -père l'avait forcé de faire quelques réformes dans -sa maison. La pension de M. Hix était fort chère, -1,200 fr. par an. On me mit, à ma grande joie, -dans un pensionnat de Belleville, tenu par M. Gersin. -Chez M. Hix, j'avais reçu des leçons de piano -d'Henry Lemoine, un des élèves de mon père. Chez -M. Gersin, j'eus pour professeur sa fille, charmante -jeune personne qui, plus tard, épousa Benincori, le -compositeur, et, devenue veuve, devint la femme -de M. le comte de Bouteiller, excellent musicien lui-même -et grand amateur de musique.</p> - -<p>Mes progrès en latin ne furent pas très-grands -chez M. Gersin: il avait inventé une méthode; elle -consistait à donner aux élèves une traduction mot -à mot des auteurs latins: le thème que nous faisions -devait reproduire exactement le texte de l'auteur. -C'était impossible à faire, mais nous avions toujours -un Virgile, un Horace ou un Ovide; c'étaient les -livres prohibés de cette singulière pension; nous -copiions le texte, et notre maître était émerveillé de -notre retraduction en latin. Je sortis de cette pension -pour entrer à Paris dans celle de M. Butet; puis -mon père, qui demeurait près du collége Bourbon, -consentit à me prendre chez lui et à m'envoyer -comme externe au collége. Heureux d'échapper au -joug de la pension, je promis de reconnaître cette -faveur par un travail assidu et je fis une bonne -quatrième.</p> - -<p>Malheureusement, à la fin de l'année, je me liai -étroitement avec un assez bon élève comme moi -et qui devait devenir un affreux cancre, grâce à -notre intimité: c'était Eugène Sue. Nos deux familles -se connaissaient d'ancienne date et cela ne -fit que resserrer nos liens d'amitié. Nous nous livrâmes -avec ardeur, dès cette époque, à l'éducation -des cochons d'Inde; cela devint toute notre préoccupation.</p> - -<p>Cependant j'avais obtenu de mon père qu'il me -fît apprendre la composition. On ne m'accorda cette -faveur qu'à la condition que mes études humanitaires -n'en souffriraient pas. Un ami de mon père, -nommé Widerkeer, me donna les premières leçons -d'harmonie. Mes progrès furent très-rapides parce -que j'y donnais tout mon temps. J'étais très-précoce, -et j'avais pour maîtresse une couturière qui -demeurait en face de ma maison. Je descendais à -l'heure des classes du collége et j'allais chez elle -faire mes leçons d'harmonie pendant qu'on me -croyait au collége. Cela dura pendant trois ans. -L'économe ne faisait aucune difficulté pour recevoir -les quartiers qu'on lui payait et le professeur ne -s'inquiétait nullement de ne voir jamais un élève -dont il ne connaissait que le nom. Mon pauvre père -ignora toute sa vie que j'eusse fait ma seconde, -ma rhétorique et ma philosophie dans l'atelier d'une -grisette.</p> - -<p>J'avais une passion pour toucher l'orgue. Benoît -était professeur de cet instrument au Conservatoire -(il l'est encore); il était élève de mon père pour le -piano et il fut enchanté de m'admettre dans sa -classe. J'improvisais fort bien, mais j'avais grand'peine -à m'astreindre à jouer des fugues et autres -choses que je trouvais et que je trouve encore peu -récréatives. A peine étais-je entré au Conservatoire, -qu'un camarade un peu plus âgé que moi, et répétiteur -de solfége, me pria de tenir sa classe pendant -qu'il serait en loge à l'Institut. Ce camarade -était Halévy. J'allai m'installer à sa place comme -répétiteur de solfége avec un aplomb superbe; je -n'étais pas en état de déchiffrer une romance, mais -je devinais les accords de la basse chiffrée et je -m'en tirai si bien qu'on me donna une classe de -solfége à diriger; c'est là que j'ai appris à lire la -musique en l'enseignant aux autres. Puis j'entrai -dans la classe de contre-point d'Eller, un brave -allemand qui avait fait dans sa vie la musique d'un -petit opéra intitulé: <i>l'Habit du chevalier de Grammont</i>, -dont le poëme et le jeu de Martin firent le -succès.</p> - -<p>Eller avait deux passions, l'une pour Cherubini, -l'autre contre Catel… Pourquoi celle antipathie -contre Catel, le plus doux des hommes? -On ne put jamais le comprendre. Eller était très-pauvre, -et la dernière année de sa vie, il donnait -ses leçons chez lui à un quatrième étage de la rue -Bellefonds. Un jour que nous allions chez lui, nous -le trouvâmes dans sa cour, où il venait de fendre -du bois, dont il allait monter une lourde charge à -son quatrième. Nous voulûmes l'aider:</p> - -<p>—Laissez donc, nous dit-il, depuis que je suis à -Paris, j'ai appris à m'accoutumer à tout, à tout, entendez-vous? -excepté à la musique de M. Catel.</p> - -<p>Eller mourut. On ouvrit un concours pour son -remplacement. Ce fut Zimmermann qui l'emporta; -mais il fallait opter entre l'enseignement du contre-point -et celui du piano qu'il professait déjà. Il préféra -sa classe de piano, et Fétis, le concurrent dont -la composition avait le plus approché de celle de -Zimmermann, fut élu.</p> - -<p>J'entrai dans la classe de Reicha. Ce dernier était -aussi expéditif qu'Eller était lent. On faisait en une -année le cours de contre-point chez Reicha, il en -fallait cinq chez Eller. A peu près à la même époque, -Boïeldieu fut nommé professeur de composition; -j'entrai dans sa classe à la formation et ce -furent de grands cris au Conservatoire, à l'époque -de la création de cette classe, car les œuvres de -Boïeldieu y étaient en fort mince estime.</p> - -<p>On aura peine à croire qu'à cette époque où je -partageais entièrement les préjugés de mes condisciples, -je méprisais souverainement la musique -mélodique; je n'estimais absolument que les combinaisons -les plus arides et les plus recherchées. -Boïeldieu employa quatre années à me réformer -et je dois dire avec reconnaissance que je lui dois -d'avoir entièrement modifié ma manière d'envisager -la musique.</p> - -<p>J'ai parlé de mon goût pour l'orgue. Depuis -quelques années je remplaçais divers organistes -dans leurs paroisses: j'ai successivement joué l'orgue -à Saint-Etienne du Mont, Saint-Nicolas du -Chardonnet, Saint-Louis d'Antin, Saint-Sulpice -et aux Invalides, comme commis de Baron père -et de Séjan fils.—Mon goût pour le théâtre n'était -pas moins vif que pour la musique d'Eglise. Je -m'étais lié avec le garçon d'orchestre de l'Opéra-Comique, -et ce m'était une grande joie quand il -pouvait me procurer une entrée à l'orchestre des -musiciens. Mon goût était si faux à cette époque, -que je ne comprenais nullement le mérite des ouvrages -de Grétry et que toute mon admiration était -réservée aux sombres opéras de Méhul: il est -inutile de dire que j'ai changé du tout au tout.</p> - -<p>Le Gymnase venait d'ouvrir pour jouer des opéras: -on en avait déjà représenté plusieurs: on en -répétait un intitulé <i>le Bramine</i>, musique d'Al. -Piccini. Un musicien nommé Duchaume, bibliothécaire, -copiste, timbalier et chef des chœurs, -m'offrit de me faire entrer comme triangle, avec -40 sous de cachet par représentation, à la condition -que je lui donnerais mes appointements. -J'aurais payé pour être admis, je consentis donc -sans peine à ne rien recevoir. Me voilà donc initié -aux coulisses, le but de tous mes désirs!—Mon -père n'avait pas voulu que je fusse musicien; il -aurait préféré que j'entrasse dans un bureau ou -une étude: mais toute son opposition se borna à -me laisser sans argent. Il me donnait la nourriture -et le logement, mais rien de plus. Je me tirai -de ma position en donnant quelques rares leçons à -30 sous le cachet, en vendant de mauvaises romances -et de plus mauvais morceaux de piano au -prix de 50 ou 60 francs de musique, prix marqué, -c'est-à-dire 25 ou 30 francs.</p> - -<p>Mon entrée au Gymnase fut un événement dans -ma vie. Je liai des connaissances et des amitiés -avec des acteurs et des auteurs; ce fut, en un -mot, mon point de départ. Duchaume mourut et -je lui succédai comme timbalier et chef des -chœurs aux appointements de 600 francs par an. -C'était une fortune. Je ne donnai plus de leçons à -30 sous et je fis un peu moins de musique de pacotille.</p> - -<p>Boïeldieu n'avait pas grande confiance en moi; -son préféré était Labarre. Labarre négligea la -composition où il aurait réussi pour la harpe où -il excellait et avec laquelle il pouvait gagner une -vingtaine de mille francs par an. Avec le nom de -mon père, j'aurais pu, en persévérant, gagner -presque la même somme avec des leçons de piano: -j'eus le courage de résister.</p> - -<p>Je concourus deux fois à l'Institut, la première -fois, j'eus une mention honorable; la deuxième, le -premier grand prix fut décerné à Barbereau, le premier -second prix à Paris et j'obtins un deuxième -second prix. Boïeldieu fut désespéré de mon succès; -il ne voulut plus que je me représentasse au -concours et il eut raison. Dix ans plus tard Barbereau -était chef d'orchestre au Théâtre français, -Paris était chef d'orchestre au théâtre du Panthéon -et j'avais déjà fait jouer une dizaine d'Opéras.</p> - -<p>Cependant pour atteindre mon but d'arriver au -théâtre, je pris un singulier chemin. Je me liai -avec des auteurs de vaudeville et je leur offris de -leur faire <i>pour rien</i> des airs de vaudeville qu'ils -payaient fort cher aux chefs d'orchestre des théâtres -pour lesquels ils travaillaient. J'obtins ainsi -mes premiers succès au Vaudeville et au Gymnase, -et il me fallut soutenir une lutte violente contre les -chefs d'orchestre de ces théâtres. Blanchard, critique -musical aujourd'hui et alors chef d'orchestre -aux Variétés, parvint cependant à me barrer entièrement -la porte de son théâtre. Mais au Gymnase, -les airs du <i>Baiser au porteur</i>, du <i>Bal champêtre</i>, de -<i>la Haine d'une femme</i>, et au Vaudeville ceux de -<i>Monsieur Botte</i>, du <i>Hussard de Felsheim</i>, de -<i>Guillaume Tell</i> me valurent l'amitié et les promesses -de collaboration des auteurs de ces pièces.</p> - -<p>Après mon concours de l'Institut, je fis un -voyage en Hollande, en Allemagne et en Suisse -avec un de mes amis, le docteur Guillé, un des -hommes les plus originaux et les plus spirituels -que je connaisse. J'avais rencontré Scribe en -Suisse, il me proposa de faire la musique d'un vaudeville -pour le Gymnase: j'acceptai avec empressement. -Mes cantatrices étaient Léontine Fay et Déjazet; -mes chanteurs: Gonthier, Paul, Legrand et -Ferville. Malgré l'exécution j'eus un grand succès -et plusieurs airs devinrent populaires. Boïeldieu -avait assisté à ma répétition générale et il fut très-surpris -de ce que j'avais fait. Scribe m'envoya demander -ma note, comme il avait l'habitude de le -faire avec les chefs d'orchestre. Je répondis fièrement -que j'étais assez payé par l'honneur de sa collaboration, -et il me jura qu'il me donnerait le -poëme de mon premier opéra. On verra par la date -du <i>Chalet</i> que je fis bien en n'ayant pas la patience -de l'attendre, car j'avais déjà donné plusieurs ouvrages, -lorsqu'il consentit, sur les instances de -Crosnier et malgré l'opposition de son collaborateur -Mélesville, à me donner la pièce (<i>le Chalet</i>), -qui fut mon premier grand succès, encore me fut-il -imposé comme condition que je ne toucherais -qu'un tiers au lieu de la moitié des droits d'auteur -qui devait me revenir.</p> - -<p>Après plusieurs années de ces tâtonnements dans -les petits théâtres et entre autres aux Nouveautés -où j'avais donné <i>Valentine</i>, <i>Cabel</i>, etc., Saint-Georges -me confia un poëme en un acte: <i>Pierre -et Catherine</i>. C'était un sujet sérieux, avec beaucoup -de chœurs et de développements musicaux. -Je n'étais connu que par des airs de Pont-Neuf, -c'était une bonne fortune pour moi que d'avoir l'occasion -de me révéler dans un tout autre genre. Ma -pièce n'avait que quatre personnages: Pierre le -Grand, Catherine, un soldat et un fournisseur. Mes -rôles étaient destinés à Lemonnier, M<sup>me</sup> Pradher, -Féréol et Vizentini. Trois acteurs refusèrent: Lemonnier -et M<sup>me</sup> Pradher parce qu'ils répétaient -<i>la Fiancée</i> d'Auber, et Vizentini pour faire comme -ses camarades; Féréol seul tint à son rôle parce -qu'il était sérieux et que les comiques aiment toujours -à faire le contraire de ce qu'ils font habituellement. -On me donna Damoreau pour mon rôle -principal, M<sup>lle</sup> *** qui était enceinte, et l'on ne -trouva personne pour remplacer Vizentini. J'avais -été camarade au Conservatoire avec Henry: il ne -jouait que des basses-tailles nobles et néanmoins je -lui offris un rôle essentiellement comique, il l'accepta, -et ce fut le premier rôle gai que joua celui -qui, dix ans plus tard, devait donner un cachet si -heureux au <i>Biju</i> du <i>Postillon</i>. Cette distribution -d'acteurs en seconde ligne me porta bonheur. -M<sup>lle</sup> *** accoucha à la sixième représentation; elle -fut remplacée par M<sup>lle</sup> Eléonore Colon, et la pièce -eut plus de quatre-vingts représentations.</p> - -<p>Je profitai du succès de <i>la Fiancée</i> d'Auber: les -deux pièces marchèrent ensemble, et j'ai eu, avec -mon illustre confrère, le privilége d'être le dernier -compositeur exécuté dans l'ancienne salle Feydeau: -la dernière représentation donnée dans cette -salle que le marteau devait abattre le lendemain se -composait de <i>la Fiancée</i> et de <i>Pierre et Catherine</i> -(mars 1829).</p> - -<p>J'avais vendu ma <i>Batelière de Brientz</i> à l'éditeur -Schlesinger pour 500 francs. Pleyel m'offrit -3,000 francs de <i>Pierre et Catherine</i>. Une amourette -qui devait finir par un mariage m'avait fait quitter -la maison de mon père et les 3,000 francs de -Pleyel me parurent une somme énorme. J'eus cependant -le bon esprit d'en distraire la somme nécessaire -à l'acquisition d'un piano et je pus composer -sur un instrument à moi, ce qui ne m'était -pas encore arrivé.</p> - -<p>Quelques jours après la représentation de <i>Pierre -et Catherine</i>, un auteur de réputation, Vial, l'auteur -d'<i>Aline</i>, me confia un poëme en trois actes -qu'il avait fait en collaboration avec Paul Duport. -C'était encore un sujet russe, il était intitulé <i>Danilowa</i>. -La pièce ne manquait pas d'intérêt et je me -mis immédiatement à l'ouvrage. Mais une année -s'écoula avant qu'on ne jouât <i>Danilowa</i> et c'était -trop long à attendre. Je continuai donc d'écrire -quelques pièces pour les Nouveautés. Mais le directeur -de l'Opéra-Comique tenait à son privilége -exclusif et il faisait une rude guerre aux théâtres -de vaudeville qui donnaient de la musique nouvelle. -Cette prétention absurde d'empêcher des -théâtres de préparer des compositeurs et des chanteurs -a fait le plus grand tort à l'art musical. Derval, -Brindeau, Bressant, eussent été d'excellents ténors, -si, au début de leur carrière, on ne leur eût défendu -de chanter autre chose que des vaudevilles. -Le lendemain de la représentation d'une pièce dont -j'avais fait la musique aux Nouveautés, le directeur -Ducis envoya une assignation pour s'opposer -à ce qu'on continuât de jouer un ouvrage dont les -airs étaient nouveaux. Les Nouveautés étaient alors -dirigées par Bohain et Nestor Roqueplan, propriétaires -du journal le <i>Figaro</i>. On venait de jouer à -l'Opéra-Comique un nouvel opéra de Carafa: ils répondirent -par une contre-assignation qu'ils firent -signifier par un huissier nommé l'Ecorché: ils y -faisaient défense à Ducis de représenter son opéra, -prétendant qu'il n'y avait pas un seul air nouveau, -que tous les motifs étaient connus et qu'il empiétait -sur le privilége des théâtres de vaudeville. Ils publièrent -leur assignation dans le <i>Figaro</i>: cette facétie -eut un succès fou, les rieurs furent de leur -côté et le procès n'eut pas lieu.</p> - -<p><i>Danilowa</i> fut jouée dans les premiers mois -de 1830. J'avais pour interprètes, M<sup>mes</sup> Casimir, -Pradher et Lemonnier, MM. Lemonnier et Moreau-Sainti. -Le succès fut assez grand, j'eus un morceau -bissé, l'air: <i>Sous le beau ciel de la Provence</i>, etc. -Malheureusement la révolution de Juillet vint interrompre -le cours de nos représentations.</p> - -<p>J'avais fait en collaboration avec Gide la musique -d'une pantomime anglaise, <i>la Chatte blanche</i>, pour -les Nouveautés: le ministère en voulait défendre la -représentation comme excédant les priviléges du -théâtre. Les directeurs obtinrent de Charles X la -permission d'en faire jouer quelques scènes à Saint-Cloud, -devant les jeunes princes qui furent enchantés -des bons coups de pied qu'échangeaient les -clowns et le pantalon, et l'interdiction fut levée. -La première représentation eut lieu le 26 juillet, le -jour où parurent les Ordonnances. La seconde ne -fut pas achevée et la pièce ne fut reprise que quelques -jours plus tard et obtint une centaine de représentations.</p> - -<p>Les révolutions ne sont pas favorables au théâtre, -celui de l'Opéra-Comique en ressentit l'influence. -Ducis fit faillite, et d'autres faillites succédèrent à la -sienne. La salle Ventadour semblait maudite. Les -Nouveautés manquèrent aussi et les comédiens de -l'Opéra-Comique se mirent en société et allèrent -exploiter la salle de la place de la Bourse. Le choléra -éclata au mois de février 1832. Le premier cholérique, -frappé d'une attaque subite dans la rue, était -déguisé en polichinelle, et c'est sous ce costume -qu'il fut porté à l'Hôtel-Dieu. Il expira dans le -trajet.</p> - -<p>J'avais épousé la sœur de Laporte, directeur de -Covent-Garden, à Londres. Mon beau-frère nous -proposa de venir le trouver. Ma femme était enceinte, -les affaires étaient nulles et impossibles à -Paris; j'acceptai avec empressement l'offre qui m'était -faite. Laporte avait alors une très-belle position -à Londres. Directeur d'un théâtre très-important, -co-directeur avec Cloup et Pélissier du théâtre -français dont il était un des acteurs favoris, sa maison -de Londres et son cottage à Whamley étaient -on ne peut plus agréables. Je ne savais pas un mot -d'anglais et j'eus quelque peine à apprendre la -langue. Je la lisais assez facilement au bout de -quelques mois, mais j'avais la plus grande difficulté -à comprendre ce qu'on me disait. J'étais malade et -mon médecin, le docteur Lubellinage, qui parlait -fort bien français, m'indiqua le pharmacien où -je devais allais chercher quelques drogues. Ce pharmacien -ne savait pas un mot de français; j'essayai -de mon anglais: il me comprit à peu près; mais il -me fut impossible de rien comprendre à sa réponse. -Je ramassai alors dans ma mémoire tout ce que je -savais de latin, et malgré la différence de prononciation, -nous nous entendîmes à peu près. Cependant -comme nous étions fort mauvais latinistes l'un -et l'autre, nous ne faisions que recouvrir nos idiotismes -de mots latins, et il s'ensuivait plus d'un -quiproquo: ainsi un jour en me donnant une boîte -de pilules, mon pharmacien me fit cette recommandation: -<i lang="la" xml:lang="la">Capiendum totâ nocte</i>. Je fus un peu -effrayé de l'idée de passer la nuit entière à avaler -des pilules. J'allai confier ma crainte à Lubellinage -qui m'expliqua que le latin n'étant que le mot à -mot de la tournure britannique, voulait dire: <i>A -prendre chaque soir.</i></p> - -<p>Mason, directeur du <span lang="en" xml:lang="en">King's theatre</span> avait engagé -Nourrit, Levasseur, Damoreau et M<sup>me</sup> Damoreau -pour jouer en français <i>Robert le Diable</i> alors dans -toute sa nouveauté. Meyerbeer vint pour les répétitions: -il fut enchanté de l'orchestre à la lecture.—C'est -très-bien, dit-il, avec sept ou huit répétitions -pour les nuances, cela ira à merveille.</p> - -<p>Mais il apprit que les nuances étaient chose inconnue -à cet orchestre, le meilleur de Londres, et -qu'on ne faisait plus qu'une seule répétition. Il -quitta Londres le soir même, sans attendre la représentation. -L'ouvrage réussit médiocrement. -Nourrit (avec sa voix nazale) déplut complétement: -les Anglais crurent que l'organe cuivré qu'affectait -Levasseur dans le rôle de Bertram était sa voix -ordinaire et ils ne comprirent nullement le mérite -de l'artiste. M<sup>me</sup> Damoreau fut jugée comme n'ayant -aucune espèce de voix. Tout le succès fut pour -son mari, chargé du rôle de Raimbaud et pour -M<sup>lle</sup> Heinnefetter qui jouait Alice.</p> - -<p>Quelques années plus tard, M<sup>lle</sup> Rachel vint jouer -avec une demoiselle Larcher qui jouait les confidentes -au Théâtre français et c'est cette dernière -qui eut tout le succès.</p> - -<p>Il ne faut pas trop nous moquer de ces méprises -de la part des Anglais; car lorsque leurs acteurs -vinrent à Paris, tout le succès fut pour Abbat, -comédien très-médiocre; Macready ne produisit -aucun effet et parmi les femmes on ne remarqua -que miss Smithson, que son accent irlandais avait -toujours rendue antipathique à ses compatriotes. Il -faut dire que l'accent irlandais est pour les Anglais -ce que l'accent auvergnat est pour les Français.</p> - -<p>Quand je sus un peu d'anglais, Laporte me fit -faire deux opéras pour Covent-Garden: <i lang="en" xml:lang="en">His first -Campaign</i>, en deux actes et <i lang="en" xml:lang="en">the Dark Diamond</i>, en -trois actes. Le premier réussit beaucoup, et le second -ne fut joué que trois fois. J'ai replacé la musique -de ces deux ouvrages dans plusieurs opéras -donnés depuis à Paris.</p> - -<p>Je retrouvai à Londres deux camarades de collége, -de Lavalette et d'Orsay. Le second me présenta -à sa belle-mère lady Blessington, qui me -donna à mettre en musique une ballade de sa -composition <i lang="en" xml:lang="en">the Eolian harp</i> que je fis graver à -Londres.</p> - -<p>Je vis, pendant mon séjour dans cette ville, <i>la -Muette</i> d'Auber jouée en anglais sur le théâtre de -Drury-Lane. A son apparition à Paris, le directeur -d'un théâtre anglais envoya le compositeur Bishop -pour entendre l'ouvrage. Celui-ci revint à Londres -pour déclarer que la pièce était superbe, mais que -la musique était comme celle de tous les Français -et qu'il fallait qu'il en refît une autre. Cependant le -danseur Coulon eut l'idée de mettre <i>la Muette</i> en -ballet, d'y introduire quelques chœurs de l'opéra -d'Auber et de présenter ce pasticcio sur le King's -théâtre. L'effet de la musique fut immense, l'ouverture -fut bissée et jamais on ne l'exécute moins -de deux fois de suite devant le public anglais qui -est grand redemandeur et qui exprime son vœu -par un mot français comme nous par un mot latin: -on dit: <i>encore!</i> à Londres et <i>bis!</i> à Paris.</p> - -<p>Un certain capitaine Livins fit alors la traduction -de la pièce de Scribe sur la musique d'Auber, et -présenta son travail au théâtre de Drury-Lane. Le -célèbre et vieux Braham fut chargé du rôle de Mazaniello -et il retrancha de son rôle le duo: <i>Amour -sacré de la patrie</i> et l'air <i>du Sommeil</i>, et comme il -ne lui restait plus rien à chanter, il voulut intercaler -quelques airs de compositeurs anglais. Livins -eut le courage et le bon esprit de s'y opposer, et il -proposa à Braham diverses mélodies d'Auber. Le -choix du chanteur s'arrêta sur les couplets de Lemonnier -dans <i>le Concert à la cour</i>: <i>Pourquoi pleurer?</i> -pour remplacer l'air <i>du Sommeil</i>, et à chaque -représentation ce morceau était bissé, ou, pour -mieux dire, <i>encoré</i> (pour traduire exactement l'<i>encora</i> -anglais).</p> - -<p>Mason avait fait faillite et Laporte le remplaça -comme directeur du King's théâtre. Il me demanda -alors un ballet en trois actes dont le livret était du -maître de ballet Deshayes.</p> - -<p>Je retournai à Paris pour écrire mon ballet et je -retournai le monter à Londres au commencement -de 1834. Je quittai Paris le jour même de l'enterrement -d'Hérold. Mon ballet était dansé par Perrot, -Albert, Coulon, M<sup>mes</sup> Pauline Leroux et Montessu. -Il eut un grand succès, même de musique. J'en ai -employé quelques fragments dans <i>Giselle</i> et un des -motifs m'a servi à faire le chœur de la Bacchanale -du <i>Chalet</i>.</p> - -<p>Je revins à Paris dans l'été de 1834; la liste de -mes ouvrages suffira pour faire apprécier mes travaux -jusqu'en 1839.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Taglioni, pour qui j'avais écrit <i>la Fille du -Danube</i>, était depuis un an en Russie; elle m'engagea -à aller lui écrire un nouveau ballet. Ce voyage -me tenta. Je venais de donner à l'Opéra-Comique -<i>la Reine d'un jour</i> pour Masset et Jenny Colon; je -partis après la seconde représentation et j'arrivai à -Saint-Pétersbourg dans les premiers jours d'octobre. -L'empereur m'accueillit à merveille; je composai -mon ballet qui eut un grand succès. Je vis -mourir, presque dans mes bras, un camarade de -collége, Eugène Desmares qui avait accompagné -M<sup>lle</sup> Taglioni en Russie; son enterrement me laissa -une triste impression. L'usage russe est de faire une -collation dans le cimetière même et dans un bâtiment -destiné à cet usage: les invités au convoi y -envoient les rafraîchissements qu'on consomme sur -place, et l'on se grise assez habituellement dans ces -repas funèbres. J'avais voulu suivre à pied le cortége, -j'attrapai un froid, je rentrai malade et pendant -deux mois je fus entre la vie et la mort. Le -hasard m'avait fait trouver à St-Pétersbourg un -cousin germain dont j'ignorais l'existence et qui -était un médecin distingué. Ce fut à ses bons soins -et surtout à la sollicitude de chaque instant d'une -personne qui porte aujourd'hui mon nom, que je -dus de ne pas succomber à la maladie. Mais j'avais -l'esprit frappé et je ne pouvais rester plus longtemps -en Russie. Un nommé Cavoz, directeur de la musique -de l'empereur, vint à mourir: on m'offrit sa -place; les trente mille roubles ne me tentèrent pas -et j'eus le bon esprit de refuser. La navigation à -vapeur permet d'aller facilement en Russie quand -les glaces le permettent; mais une fois l'hiver venu, -le retour est difficile. Je dus louer une diligence -entière pour pouvoir être ramené aux frontières de -Russie; je trouvai heureusement deux compagnons -de voyage et il nous en coûta 1,100 roubles pour -sortir de Russie, et passer onze nuits dans une abominable -voiture.</p> - -<p>J'avais un très-vif désir de revenir à Paris et je -comptais ne séjourner qu'une semaine au plus à -Berlin; mais le lendemain de mon arrivée le comte -de Rœdern, intendant du théâtre de Sa Majesté, -vint me dire que le roi, son maître, serait satisfait -que je composasse un petit intermède pour le théâtre. -Je ne connais pas un mot d'allemand, on m'aboucha -avec un traducteur, et, à l'aide de quelques -brochures françaises, nous arrangeâmes, non pas -un intermède pour le théâtre, mais un opéra en -deux actes qui fut composé, appris et répété en -moins de trois semaines. Le soir de la répétition -générale, personne d'étranger ne fut admis dans la -salle; mais le roi, quoique déjà souffrant, était -dans sa loge. J'étais assis au coin du théâtre en -face. Après la répétition, le comte de Rœdern vint -me dire que Sa Majesté <i>me faisait ses excuses</i> de ne -pouvoir descendre sur le théâtre pour me féliciter, -suivant l'usage, mais que sa santé ne le lui permettait -pas. Le jour de la première représentation le -public se montra si froid, que peu habitué au flegme -germanique, je crus à une chute et je me retirai -désespéré, avant la fin de la pièce. J'étais seul, jeté -sur un canapé dans une chambre sans lumière, -lorsque je vois tout à coup la rue s'illuminer de -torches et de flambeaux, une admirable musique -militaire exécute plusieurs morceaux de mes opéras, -et mes amis montent en foule pour me féliciter du -grand succès que je venais d'obtenir et dont j'étais -loin de me douter.</p> - -<p>Je quittai Berlin peu de jours après, enchanté de -mon séjour et de l'accueil que j'avais reçu.</p> - -<p>De retour à Paris, je trouvai l'Opéra-Comique -installé dans la salle Favart qu'il occupe aujourd'hui. -Les deux premiers ouvrages que j'y donnai -ne furent pas heureux; le premier, <i>la Rose de Péronne</i>, -le dernier rôle créé par M<sup>me</sup> Damoreau, n'eut -qu'une quinzaine de représentations. Le second -également en trois actes, intitulé <i>la Main de fer</i>, ne -fut joué que cinq fois; la pièce était pourtant de -Scribe, mais du Scribe des mauvais jours.</p> - -<p>J'eus une meilleure chance à l'Opéra, où les succès -de <i>Giselle</i> et de <i>la Jolie Fille de Gand</i> me consolèrent -un peu de mes défaites de l'Opéra-Comique.</p> - -<p>Crosnier quitta la direction de l'Opéra-Comique -et je le regrettai beaucoup; il m'avait toujours été -très-dévoué, et c'est à lui que j'avais dû les poëmes -du <i>Chalet</i>, du <i>Postillon</i>, du <i>Brasseur de Preston</i>, de -<i>la Reine d'un jour</i> et de mes ouvrages les plus -heureux. Pendant toute sa direction, il s'occupa -constamment de me chercher les ouvrages qui convenaient -le mieux à la nature de mon talent, et, -quoiqu'il ne fût pas musicien et que son goût pour -les arts fût absolument nul, son instinct dramatique -était si excellent que, presque jamais, il ne se -trompa dans son choix.</p> - -<p>Son successeur était M. E. Basset, censeur dramatique. -La fortune de ce dernier était assez singulière. -Son frère et lui faisaient leurs études au collége -de Marseille, lorsque M<sup>me</sup> Adélaïde, sœur du -roi, fit une visite à cet établissement. Un des frères -Basset chanta devant la princesse une cantate composée -pour la circonstance. M<sup>me</sup> Adélaïde fut charmée -de la ravissante voix du jeune Basset (c'était -la seule personne de la famille d'Orléans qui eût du -goût pour la musique), elle promit au jeune chanteur -de s'occuper de son avenir, et quelques années -plus tard elle le plaça dans les bureaux de la Maison -du roi, et attacha son frère au ministère de l'intérieur.</p> - -<p>J'eus le malheur de me fâcher avec Basset pour -des affaires entièrement étrangères au théâtre, -et j'appris qu'il avait dit que tant qu'il serait au -théâtre on ne jouerait pas un seul ouvrage de moi. -Je me voyais perdu sans ressources. J'allai conter -mes chagrins à Crosnier; pendant sa direction, celui-ci, -locataire du théâtre de la Porte-Saint-Martin, -dont il avait été directeur, avait eu l'idée d'établir -dans cette salle une sorte de succursale de -son théâtre d'Opéra-Comique. Le succès qu'avait -obtenu mon orchestration de <i>Richard Cœur-de-Lion</i>, -lui avait suggéré cette idée. A la Porte-Saint-Martin -on n'aurait joué que des ouvrages de l'ancien -répertoire; j'aurais été titulaire de ce privilége -dont Crosnier aurait été le véritable exploitateur. -Le loyer avantageux que lui offrirent les frères -Coignard l'avait fait renoncer à ce projet. Il m'en -reparla, et comme la salle de la Porte-Saint-Martin -n'était plus vacante, il m'engagea à chercher -une autre localité, et, en m'éloignant du théâtre de -l'Opéra-Comique, à conserver le droit de jouer des -ouvrages nouveaux: il m'aida dans les premières -démarches que je fis.</p> - -<p>M. Thibaudeau avait joué la tragédie à l'Odéon, -sous le nom de Milon. Il avait renoncé au théâtre, -après avoir épousé la fille d'un sous intendant militaire, -M. de Duni, petit-fils du célèbre compositeur -de ce nom. Neveu du représentant, cousin par -conséquent de son fils, Ad. Thibaudeau, Milon s'aidait -de ses relations de famille, de l'élégance de sa -toilette et de certaines façons pour se donner l'apparence -d'un crédit imaginaire. Je voulus bien -croire qu'il avait trouvé une somme de dix-huit -cent mille francs et je l'associai à mon entreprise. -Nous allâmes trouver M. Dejean, le propriétaire -de la salle du Cirque du boulevard du -Temple: il nous promit de nous vendre son immeuble -quatorze cent mille francs. Deux cent cinquante -mille devaient être payés comptant, le reste -en annuités, de sorte qu'on aurait été libéré au bout de -dix ans. Sept cent mille francs d'hypothèques étaient -remboursables à différentes époques déterminées. -Les cinq cent mille restant étaient à Dejean, et c'est -cette somme qui se prélevait, à titre de loyers, sur -les recettes journalières et s'amortissait pour ainsi -dire chaque jour. Il y avait à peu près deux cent -mille francs à dépenser pour l'appropriation de la -salle à sa nouvelle destination; je croyais pouvoir -marcher avec quinze cents francs de frais journaliers; -l'affaire se divisait en dix-huit cents actions; -Thibaudeau et moi nous en partagions trois cents: -la combinaison était excellente. Je fis sur-le-champ -ma demande; on me fit d'abord comparaître devant -la commission des théâtres. Elle était présidée par -le duc de Coigny, fort brave militaire sans doute, -mais qui n'avait pas l'intelligence de ces questions. -Quand j'eus exposé mon plan: C'est très-bien, -s'écria Armand Bertin, vous voulez substituer la -musique au crottin, ça me va. Les autres membres -parurent être de son avis, et l'on me promit de faire -un rapport favorable. Cavé était l'ami de Crosnier -et le mien; il devait nous appuyer, je me croyais -donc à peu près sûr de mon affaire; mais j'avais -compté sans un concurrent appuyé de puissantes -influences. Depuis six mois je ne m'occupais que -de ce projet. L'Opéra-Comique m'était plus fermé -que jamais. Je n'avais d'autre ressource que ce -théâtre. Je pris donc le parti d'écarter la concurrence -en la désintéressant. Il fut convenu que mon compétiteur -se retirerait et que je lui compterais cent -mille francs, dès que j'aurais le privilége.</p> - -<p>Le privilége me fut enfin donné tel que je le désirais, -avec le droit de jouer tout l'ancien répertoire -et même celui des auteurs vivants qui transporteraient -leurs ouvrages à mon théâtre.</p> - -<p>Il s'agit alors de payer la somme convenue. Thibaudeau -me dit que ses bailleurs de fonds n'étaient -pas en mesure et ne le seraient que dans un mois. -J'avais à peu près 80,000 francs chez Bonnaire, -mon notaire, j'allai les lui demander. Il ne voulut -m'en donner que cinquante, disant que dans mon -propre intérêt il voulait me conserver quelque chose. -Bonnaire était un de mes bons amis, c'est lui qui -avait placé mon premier argent, et c'était à ses -bons soins que je devais d'avoir économisé la somme -qu'il avait entre les mains: je cédai à son désir. Un -an après il faisait faillite, et je perdais entièrement -ce qu'il avait voulu me conserver.</p> - -<p>Je payai 50,000 francs comptant et je fis des -billets pour pareille somme.</p> - -<p>Mais un mois, deux mois, trois mois se passèrent -sans que je pusse tirer un sol de Thibaudeau. Je rompis -avec lui et je m'associai avec Mirecourt jeune, -qui avait été l'homme de d'Arlincourt. Ils avaient -eu deux millions pour leur affaire, il s'agissait de les -retrouver. Le capitaliste en avait disposé. M<sup>e</sup> Châle, -agréé au tribunal de commerce, dont ce capitaliste -avait été le client, se chargea de notre affaire. -Nous achetâmes d'abord la propriété du Cirque, il -n'y avait que 250,000 francs à payer d'abord, le -reste étant en annuités; 200,000 francs suffisaient -pour les réparations, 100,000 francs à me rembourser -et pareille somme pour fonds de roulement. -On pouvait marcher avec moins de 800,000 francs. -On mit l'affaire en actions, il s'agissait d'avoir un -banquier pour avancer les sommes nécessaires: -nous n'en trouvâmes pas. Nous étions aux premiers -mois de 1817. Je commençais à être poursuivi pour -le paiement de mes 50,000 francs de billets. J'étais -dans une position atroce, les protêts et les jugements -se succédaient les uns aux autres, les prises de corps -allaient venir. Vitet entreprit de me sauver. Il me -fit d'abord prêter personnellement 30,000 francs -par Joseph Perrin, pour payer mes billets, puis il -me trouva un bailleur de fonds, c'était M. Beudin, -député; il nous apporta 300,000 francs: Châle -vendit sa charge 260,000 francs; on espéra que les -actions placées feraient le reste. On paya la salle, -l'on fit faire la restauration dont la dépense s'éleva -à 180,000 francs, et nous ouvrîmes le 15 novembre -1847 par un opéra en trois actes, <i>Gastibelza de -Dennery</i>, musique de Maillart, dont c'était le premier -ouvrage. Le succès fut très-grand; je donnai -ensuite l'<i>Aline</i> de Berton que j'avais réinstrumentée, -et <i>Félix</i> de Monsigny dont le roi m'avait -demandé la reprise.</p> - -<p>Nous devions aller jouer cette pièce à la cour, -lorsque mourut M<sup>me</sup> Adélaïde à la fin de décembre. -Nous avions 1,500 fr. de frais journaliers; -notre moyenne de recette était de 2,200 fr. Je montai, -comme second ouvrage, pour obtenir ma subvention, -<i>les Monténégrins</i> de Limnander; neveu par -alliance du général Rumigny, ce jeune compositeur -m'avait été vivement recommandé par son -oncle. M<sup>me</sup> Ugalde devait débuter dans cet ouvrage; -mes embarras d'argent n'avaient pas cessé, -car les fonds dont nous disposions étaient insuffisants; -j'avais fait de nouveaux emprunts; mais notre -affaire était si belle que chacun me présageait l'avenir -le plus doré, lorsque la révolution de février -éclata comme un coup de foudre. Le 24 février -j'étais monté sur la terrasse du théâtre, on se battait -dans la rue du Temple, et je voyais passer les blessés -qu'on dirigeait sur les hôpitaux. A trois heures -passent plusieurs aides de camp à cheval:</p> - -<p>—Mes amis, criaient-ils, il y a un nouveau ministère, -criez: Vive le roi!</p> - -<p>On ne criait rien, mais les hostilités cessaient: -chacun autour de moi était enchanté.</p> - -<p>—Voyez-vous, leur dis-je, voilà la fin de la monarchie; -on a cédé à l'émeute, c'est elle qui prendra -le dessus.</p> - -<p>On me rit au nez; les théâtres rouvrirent le soir. -Je me rappelle que j'allai aux Funambules, le théâtre -était plein, les spectateurs criaient: <i>Vive la réforme!</i> -Je sortis le cœur navré. Je rencontrai un -de mes amis.</p> - -<p>—Venez donc au boulevard des Italiens, me -dit-il, toutes les fenêtres sont illuminées, c'est une -joie générale!</p> - -<p>Nous n'avions pas fait cent pas que nous rencontrâmes -une foule éperdue venant en sens inverse et -criant: Vengeance! on égorge nos frères.</p> - -<p>En un clin d'œil, les boutiques se fermèrent et -les barricades commencèrent à s'organiser. Je rentrai -chez moi, désespéré de voir ma prédiction s'accomplir -si vite.</p> - -<p>A dater de ce jour, nos recettes tombèrent à un -taux tel que nous perdions de 1,200 à 1,400 fr. par -jour. Nous avions payé le plus que nous avions pu, -il n'y avait rien en caisse. J'assemblai toute la -troupe, je fis part de notre situation, et, unanimement, -on convint de ne pas fermer le théâtre, de <i>se -mettre en république</i>, de partager la recette dans la -proportion suivante: 100 fr. pour l'éclairage, la -garde, etc., puis on devait payer les machinistes, -les hommes de peine, et ensuite partager -également entre les choristes, les musiciens -et les chanteurs. On ne pouvait guère partager -qu'au delà de 300 fr., et on ne les faisait -pas; mais on pensait que cette disette ne serait que -passagère. On vécut ainsi quinze jours, et alors les -musiciens de l'orchestre déclarèrent qu'ils cesseraient -leur service si on ne les payait pas intégralement. -Comme cela était impossible, ils ne vinrent -plus et le théâtre ferma!</p> - -<p>C'était le comble de ma ruine; en un jour, je me -vis privé de toute ressource; j'avais une maison considérable, -3,000 fr. de loyer, des domestiques, une -pension de 2,400 fr. à faire à ma femme dont j'étais -séparé, 500 fr. pour le collége de mon fils, et -je possédais en tout 100 fr. par mois de l'Institut.</p> - -<p>Je renvoyai tous mes domestiques; l'un d'eux -vint me remercier quelques jours après, il venait -d'entrer dans les ateliers nationaux, et gagnait -40 sous par jour à ne rien faire. Une négresse, qui -nous servait depuis un an, voulut à toute force rester, -ne voulant pas être payée, disait-elle, parce -qu'elle nous aimait trop et ne pouvait quitter ma -petite fille âgée de 18 mois et qu'elle avait sevrée.</p> - -<p>J'y consentis, et au bout de trois ans, quand, -après bien des privations, j'avais 1,000 francs devant -moi, elle nous les vola et nous fit 500 fr. de -dettes chez les fournisseurs. J'appris à mes dépens -à connaître le dévouement <i>désintéressé</i> des nègres. -La police républicaine ne put jamais la faire arrêter, -et peu de temps après je rencontrai ma <i>fidèle négresse</i>, -tranquille, et promenant un enfant à des -maîtres à qui elle a dû faire la même chose qu'à -moi.</p> - -<p>J'obtins de mon propriétaire la résiliation de mon -bail, mais je lui devais 1,500 fr. Je lui offris en -paiement un piano d'Erard qui valait 3,000 fr., il -refusa, et je lui donnai en nantissement une assurance -sur la vie de mon fils, mais il fallait attendre -deux ans pour qu'elle expirât. Mon fils vécut assez -pour que je pusse toucher cette somme et m'acquitter. -Je vendis toute mon argenterie, tous les -bijoux, mes meubles; je mis au Mont de Piété quelques -souvenirs dont je ne voulais pas me séparer, -entr'autres une tabatière ornée de diamants, dernier -cadeau de Frédéric III, roi de Prusse, qu'il me donna -à Berlin. On me prêta 800 fr. dessus, je ne pus la -retirer qu'au bout de trois ans; les autres bijoux -furent vendus, faute d'en avoir pu renouveler les -reconnaissances!</p> - -<p>Je devais 70,000 fr., on mit arrêt sur mes 1,200 -fr. de l'Institut. J'assemblai mes créanciers, je leur -fis abandon de la totalité de mes droits d'auteur jusqu'à -parfait paiement; ils acceptèrent, et me laissèrent -mes 100 francs par mois.</p> - -<p>Mon pauvre père, âgé de 90 ans, fut cruellement -frappé par la venue de la république; il avait vu la -première, il s'imagina que la seconde en serait la -reproduction; il tomba dans une morne taciturnité -et s'éteignit sans maladie et presque sans souffrances -le 8 avril. Je n'avais pas le moyen de faire -faire ses obsèques. Un ami, Zimmermann, vint de -lui-même m'apporter 200 francs. Je ne pus les lui -rendre que deux ans plus tard. Une souscription au -Conservatoire fit les frais de la tombe de mon -père.</p> - -<p>Cependant, rien ne venait; il n'y avait pas à -penser à gagner de l'argent avec la musique: l'avenir -le plus sombre s'ouvrait devant moi. J'allais -presque chaque jour voir le docteur Véron, chez -qui s'apprenaient toutes les nouvelles. Donizetti venait -de mourir: Véron m'offrit de faire, pour le -<i>Constitutionnel</i>, une notice nécrologique sur mon -célèbre confrère: elle devait m'être payée cinquante -francs: quelle bonne fortune!</p> - -<p>J'avais quelquefois écrit dans des journaux de -musique, mais je n'avais jamais songé à me faire -une ressource de ma plume, que je ne croyais bonne -qu'à aligner des notes. Véron fut assez bon pour -me donner quelques conseils dont j'avais grand besoin, -et voulut bien me donner temporairement le -feuilleton musical du <i>Constitutionnel</i>. Chaque feuilleton -m'était payé 50 francs, et je pouvais en -faire trois et quelquefois quatre par mois: cela -m'aida à vivre pendant la première moitié de cette -fatale année.</p> - -<p>Scribe, à qui j'allai conter ma misère, me donna -<i>Giralda</i>; c'était un beau cadeau: j'en eus bientôt -terminé la musique; mais M. Perrin venait d'être -nommé directeur de l'Opéra-Comique. Enivré par -l'immense succès du <i>Val d'Andore</i>, que le premier -j'avais proclamé dans mon feuilleton, il s'imaginait -(et il le croit encore) que le succès ne pouvait -s'obtenir à l'Opéra-Comique que par des pièces -tristes ou dramatiques. Giralda lui déplut complétement, -et, pendant deux ans, il refusa de la monter. -Ce ne fut que dans un moment de disette et en -plein été qu'il consentit à donner l'ouvrage, qu'il ne -joua que le moins possible, persistant dans son opinion -sur la valeur de la pièce, même après son -succès.</p> - -<p>J'avais été présenté au général Cavaignac, président -de la République, après le mois de juin. La -mort d'Habeneck avait laissé vacante au Conservatoire -une place d'inspecteur de classes, rétribuée -3,000 francs.</p> - -<p>Je sollicitai la création d'une quatrième classe de -composition musicale. Le général, qui connaissait -ma position, me l'accorda, malgré tous les efforts -qu'on fit pour l'en détourner.</p> - -<p>J'eus la place aux appointements de 2,400 francs.</p> - -<p>Avec cette somme, mon journal et l'Institut, -j'avais 400 francs par mois; je me trouvai riche et -je n'ai exactement dépensé que cette somme, -jusqu'à l'extinction complète de mes dettes, extinction -à laquelle je suis parvenu en 1853.</p> - -<p>Il fallait me faire des droits d'auteur pour payer -mes créanciers: on ne voulait pas de <i>Giralda</i>, et -je ne savais que faire.</p> - -<p>Mocker vint me prier de lui composer un intermède, -pour jouer une seule fois dans une représentation -à son bénéfice; cela ne devait rien me -rapporter, mais c'était du travail, et pour moi le -travail est un bonheur.</p> - -<p>J'écrivis le <i>Toréador</i> en six jours. Aux répétitions, -l'intermède acquit de telles proportions que -la représentation de Mocker fut reculée d'un mois. -La première représentation eut lieu le jour même -où eurent lieu, à Paris, les élections qui amenèrent -Eugène Sue et trois autres députés rouges à la -chambre. La consternation fut générale; je me -ressentis de cette panique: malgré le succès évident -de mon opéra, pas un éditeur ne voulait me -l'acheter.</p> - -<p>En ne le publiant pas, je perdais la province. -Un ami vint à mon secours et me prêta 1,000 fr. -Le baron Taylor venait d'organiser une loterie -d'un million au bénéfice des artistes; il fit souscrire -pour dix exemplaires au prix de 100 francs chaque, -c'était encore 1,000 francs. Le général Cavaignac -me fit obtenir une souscription de pareille somme -au ministère de l'Intérieur, et avec ces 3,000 francs -je pus être moi-même mon éditeur: je ne fis pas -un grand bénéfice, mais au moins je pus m'assurer -des droits d'auteur en province, ce qui était un -allégement pour mes dettes.</p> - -<p>Malgré le succès du <i>Toréador</i>, je dus encore -attendre plus d'une année avant qu'on consentît à -jouer <i>Giralda</i>. Pour occuper mes loisirs, je composai -une grand'messe de Sainte-Cécile. Le suffrage -des artistes me consola un peu du dédain -des directeurs, et même, après la réussite de <i>Giralda</i>, -j'en étais venu à un tel point de découragement -et je désespérais tellement de finir de payer -mes dettes, que j'allai un jour trouver Perrin et -que je lui offris de m'acheter pendant dix ou quinze -ans pour 6,000 francs par an: je lui aurais fait -autant d'ouvrages qu'il aurait voulu et je n'en aurais -pas fait ailleurs: je fus assez heureux pour -qu'il refusât ma proposition: c'était une fortune -pour lui, et pour moi un empêchement de jamais -me récupérer de mes pertes.</p> - -<p>En 1850 je perdis ma première femme, de laquelle -j'étais séparé depuis seize ans; au commencement -de 1851 j'épousai celle qui avait partagé -ma bonne et ma mauvaise fortune, et qui même -lors des malheureuses affaires de l'Opéra-National, -m'avait donné tout ce qu'elle possédait, et par conséquent -l'avait perdu.</p> - -<p>Mon fils mourut à l'âge de vingt ans, ce fut un -violent chagrin pour moi; mais il me restait pour -me consoler une charmante petite fille, mon Angèle, -dont mon illustre confrère Auber avait bien -voulu être parrain. J'eus une autre enfant, ma pauvre -petite Jane, que le Ciel nous reprit au berceau: -elle avait pour parrain mon ami d'enfance, presque -mon frère, Pierre Erard, et pour marraine sa sœur, -M<sup>me</sup> Spontini.</p> - -<p>Au mois de novembre 1851, je fis une maladie -assez grave, la même qui en Russie avait failli -m'enlever; mais j'étais entouré des mêmes soins: -ma femme, qui m'avait sauvé à Saint-Pétersbourg, -et le docteur Marchal de Calvi, qui remplaçait mon -cousin, le docteur Adam: grâce à eux je revins à -la vie.</p> - -<p>A cette époque, Edmond Séveste était directeur -de l'Opéra-National, aujourd'hui Théâtre-Lyrique, -cet établissement que j'avais fondé, qui a été mon -rêve et qui fera un jour la fortune de quelque spéculateur -plus heureux que moi. Il vint me demander -de lui écrire un petit opéra en un acte; mais -me voyant au lit, il s'apprêtait à aller porter l'ouvrage -à un autre; je l'arrêtai à temps:</p> - -<p>—Croyez-vous, lui dis-je, parce que je suis malade, -que je n'irai pas aussi vite qu'un autre confrère -bien portant? Laissez-moi la pièce et revenez me -voir dans quinze jours.</p> - -<p>En huit jours de temps et sans quitter le lit j'écrivis -ce petit ouvrage: c'était <i>la Poupée de Nuremberg</i>. -Je me levai le huitième jour pour l'essayer -et me le jouer au piano, j'étais guéri: le travail -avait tué la maladie.</p> - -<p>Ed. Séveste mourut quelques jours après la visite -qu'il m'avait faite, et ne vit jamais la pièce qu'il -m'avait commandée et qui ne fut jouée que le -21 février 1852.</p> - -<p>Romieu, alors directeur des Beaux-Arts, m'offrit -la direction du théâtre: je la refusai: je ne suis pas -fait pour faire travailler les autres, il faut que je -travaille moi-même. Je fus assez heureux pour la -faire obtenir à Jules Séveste, et je crois avoir contribué -aux succès présents de son théâtre et avoir -assuré sa prospérité future.</p> - -<p>Pour la réouverture du théâtre en 1852, d'Ennery -et Brésil avaient proposé à Séveste un sujet -indien, <i>Si j'étais Roi</i>, pièce en trois actes qui exigeait -du développement et de la mise en scène, demandant -que j'en fisse la musique. Je refusai, et je -priai Séveste de faire écrire cette partition par Clapisson -dont j'aimais le talent et qui depuis longtemps -n'avait pas eu d'ouvrage représenté. Mais Clapisson -s'occupait d'une pièce en trois actes pour l'Opéra-Comique: -<i>les Mystères d'Udolphe</i>, il y comptait; il -fallait faire <i>Si j'étais Roi</i> vivement, on était alors -au 20 mai, et le théâtre devait ouvrir du 1<sup>er</sup> au -5 septembre. Il ne voulut pas se charger de ce travail. -Séveste revint chez moi quelques jours après -fort tourmenté.</p> - -<p>—J'ai été, me dit-il, chez tous les jeunes compositeurs -qui crient tous contre vous, prétendant que -vous les empêchez d'arriver. Pas un n'a un ouvrage -terminé, et ils ne peuvent, disent-ils, en finir un pour -l'ouverture. Il me faut absolument une pièce nouvelle; -je vous en supplie, tirez-moi de là; je suis -au désespoir et je ne sais que faire si vous ne m'écrivez -pas <i>Si j'étais Roi</i>.</p> - -<p>Il fallait opter entre la ruine du directeur et les -cris de mes jeunes confrères, qui, malgré leur refus, -ne manqueraient pas de tomber sur moi. Il n'y -avait pas à hésiter, je dis donc à Séveste d'être -tranquille.</p> - -<p>—Mais il faut que le 15 juin on entre en répétition, -me dit-il.</p> - -<p>—Eh bien, assemblez vos artistes pour le -15 juin: voilà huit jours que vous perdez en courant, -il faut rattraper le temps perdu.</p> - -<p>Effectivement, je me mis au travail le 28 mai; le -9 juin, le 1<sup>er</sup> acte était terminé; on répétait le -15 juin, et, le 31 juillet, toute ma partition était -écrite et orchestrée.</p> - -<p>Pour cela, j'avais pris un congé; on répétait sans -moi.</p> - -<p>Je fus chez de bons amis à Andresy; la campagne -n'est bonne, selon moi, que pour travailler, parce -qu'on y est tranquille: là on me dressa une petite -table sous un bosquet, je m'y mettais dès le matin, -et j'y restais toute la journée, n'étant interrompu -dans mon travail que par ma petite fille Angèle -qui venait m'embrasser; cela me délassait.</p> - -<p>Je terminai dans cette retraite mon 3<sup>me</sup> acte -et mon orchestration.</p> - -<p>Je quittai Andresy pour assister à la reprise du -<i>Fidèle Berger</i>, un enfant malheureux joué au commencement -de janvier 1838, et tombé par une cabale -de confiseurs! Couderc l'avait joué à Bruxelles -avec grand succès; il demanda à Perrin de le monter; -c'était au mois de juillet, les confiseurs restèrent -tranquilles, et la pièce fit de l'effet.</p> - -<p>Merci à Couderc, qui le jouait merveilleusement, -de m'avoir fait revivre cette partition qui n'était -connue qu'en Allemagne. Ce fut le premier opéra -que l'on me joua à Berlin, lorsque j'y arrivai en -1840. Je fus sensible à cette attention.</p> - -<p>L'année 1852 me rendit le courage que j'avais -perdu depuis 1848. <i>La Poupée de Nuremberg</i> m'avait -porté bonheur; j'écrivis pour l'Opéra-Comique -un petit acte avec Planard: <i>le Farfadet</i>, puis une -cantate de Méry, <i>la Fête des Arts</i>.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Hébert Massy venait de s'engager à la Porte-Saint-Martin, -pour y jouer un rôle dramatique -chantant.</p> - -<p>J'écrivis pour elle plusieurs morceaux dans <i>la -Faridondaine</i>, ainsi qu'un quatuor burlesque que -j'arrangeai, paroles et musique, qui eurent un succès -fou, grâce à Colbrun et à Boutin.</p> - -<p>Je donnai ensuite à l'Opéra, <i>Orfa</i>, ballet en deux -actes pour la Cerrito.</p> - -<p>Je me rappelle que le 2 décembre, pendant que -l'on se battait, grâce au coup d'Etat qui nous sauvait -tous, j'étais tranquillement à mon piano, terminant -la musique du <i>Sourd</i> ou <i>l'Auberge pleine</i>, -que Perrin m'avait commandée pour le carnaval.</p> - -<p>En ce moment, je viens d'accomplir ma cinquantième -année; mais, grâce au Ciel, il n'y a que mon -acte de naissance qui m'en rappelle la date.</p> - -<p>J'ai toujours la même ardeur pour le travail, et -je n'y ai pas grand mérite, car c'est la seule chose -qui me plaise.</p> - -<p>La perte de ma fortune ne m'a pas été très-sensible. -Je n'ai connu qu'une privation: celle de ne -pouvoir plus recevoir mes amis: c'était mon seul et -mon plus grand plaisir.</p> - -<p>J'ai payé mes dettes, mais mon frère vient de -mourir, me laissant des affaires embarrassées, et -ayant mangé de son vivant tout le bien de ma mère -qui pouvait avoir quelque valeur; je n'ai donc nul -espoir de retrouver jamais, non pas la fortune, mais -même l'aisance. Je mettrai quelque chose de côté -pour ma femme et ma fille, mais ce sera bien peu.</p> - -<p>Je n'ai malheureusement aucune manie, je -n'aime ni la campagne, ni le jeu, ni aucune distraction.</p> - -<p>Le travail musical est ma seule passion et mon -seul plaisir. Le jour où le public repoussera mes œuvres, -l'ennui me tuera.</p> - -<p>J'envie à Auber son goût pour les chevaux, à Clapisson, -sa manie de collection d'instruments; ce -sont des occupations que les années ne vous enlèvent -pas.</p> - -<p>C'est la fièvre de la production et du travail qui -prolonge ma jeunesse et me soutient.</p> - -<p>Je rends grâces à Dieu, en qui je crois fermement, -des faveurs, peut-être bien peu méritées, dont il -m'a doté; puisque, malgré ma mauvaise chance -en fait d'affaires, il m'a laissé encore assez d'idées -pour écrire quelques ouvrages que je tâcherai -de faire les moins mauvais possible.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Ad. Adam.</span></p> - -<p class="date">1853.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2>LISTE COMPLÈTE -DES OUVRAGES -D'ADOLPHE ADAM</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td>1824.</td> <td>Scène d'<i>Agnès Sorel</i> qui a obtenu une mention honorable -à l'Institut.</td></tr> -<tr><td>1825.</td> <td><i>Ariane</i>. 2<sup>e</sup> second grand prix.</td></tr> -<tr><td>1826.</td> <td>Différents airs de Vaudeville, au théâtre du Gymnase</td></tr> -<tr><td>1827.</td> <td><i>L'Exilé</i>, Vaudeville.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>La Dame Jaune</i>, Vaudeville.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>L'Héritière et l'Orpheline</i>, Vaudeville.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Perkins Warbeck</i>, Nouveautés.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>L'Anonyme</i>, Vaudeville.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Lidda</i>, Vaudeville.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Hussard de Felsheim</i>, Vaudeville.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>M. Botte</i>, Vaudeville.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Vieux Fermier</i>, Vaudeville.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Caleb</i>, Nouveautés.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>La Batelière de Brientz</i>, Gymnase.</td></tr> -<tr><td>1828.</td> <td><i>Valentine</i>, Nouveautés.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Guillaume Tell</i>, Vaudeville.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Barbier châtelain</i>, Nouveautés.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Les Comédiens</i>, Nouveautés.</td></tr> -<tr><td>1829.</td> <td><i>Pierre et Catherine</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Isaure</i>, Nouveautés.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Céline</i>, idem.</td></tr> -<tr><td>1830.</td> <td><i>Danilowa</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Henri V</i>, musique arrangée, Nouveautés.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Les Trois Catherine</i>, Nouveautés.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>La Chatte Blanche</i>, Nouveautés.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Trois jours en une heure</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Joséphine</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td>1831.</td> <td><i>Le Morceau d'Ensemble</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Grand Prix</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Casimir</i>, 2 actes, Nouveautés.</td></tr> -<tr><td>1832.</td> <td><i lang="en" xml:lang="en">The dark Diamond</i>, 3 actes, Londres.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i lang="en" xml:lang="en">The first Campaign</i>, 2 actes, Londres.</td></tr> -<tr><td>1833.</td> <td><i>Faust</i>, ballet, 3 actes, Londres.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Proscrit</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Zambular</i>, Nouveautés.</td></tr> -<tr><td>1834.</td> <td><i>Une bonne Fortune</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Chalet</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td>1835.</td> <td><i>La Marquise</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Micheline</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td>1836.</td> <td><i>La Fille du Danube</i>, ballet, Opéra.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Postillon de Longjumeau</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td>Messe.</td></tr> -<tr><td>1837.</td> <td><i>Les Mohicans</i>, ballet, Opéra.</td></tr> -<tr><td>1838.</td> <td><i>Le Fidèle Berger</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Brasseur de Preston</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td>1839.</td> <td><i>Régine</i>, 2 actes, Opéra-Comique</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>La Reine d'un jour</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td>1840.</td> <td><i>L'Ecumeur de mer</i>, ballet, 3 actes, St-Pétersbourg.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Den Hamadryaden</i>, ballet-opéra, 2 actes, Berlin.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>La Rose de Péronne</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td>1841.</td> <td><i>Giselle</i>, ballet, 2 actes, Opéra.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>La Main de fer</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td>1842.</td> <td><i>La Jolie Fille de Gand</i>, ballet, 3 actes, Opéra.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Roi d'Yvetot</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td>1843.</td> <td><i>Richard</i>, de Grétry, réorchestré.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Déserteur</i>, de Monsigny, réorchestré.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Lambert Simnel</i>, 3 actes, commencés par Monpou, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td>1844.</td> <td><i>Cagliostro</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Richard en Palestine</i>, 3 actes, Opéra.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Gulistan</i>, de Dalayrac, réorchestré.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Cendrillon</i>, de Nicolo, réorchestré.</td></tr> -<tr><td>1845.</td> <td><i>Le Diable à Quatre</i>, ballet, Opéra.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i lang="en" xml:lang="en">The Marble Maiden</i>, ballet, Londres.</td></tr> -<tr><td>1846.</td> <td><i>Zémire et Azor</i>, de Grétry, réorchestré.</td></tr> -<tr><td>1847.</td> <td><i>Aline</i>, de Berton, réorchestré pour l'Opéra-National.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>La Bouquetière</i>, 1 acte, Opéra.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Félix</i>, de Monsigny, réorchestré, Opéra-National.</td></tr> -<tr><td>1848.</td> <td><i>Les Cinq Sens</i>, ballet, 3 actes, Opéra.</td></tr> -<tr><td>1849.</td> <td><i>Le Fanal</i>, 2 actes, Opéra.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Toréador</i>, 2 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>La Filleule des Fées</i>, ballet, 3 actes, Opéra.</td></tr> -<tr><td>1850.</td> <td><i>Giralda</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td>Messe de Ste-Cécile.</td></tr> -<tr><td>1851.</td> <td><i>Les Nations</i>, intermède chanté à l'Opéra pour la visite -des Anglais.</td></tr> -<tr><td>1852.</td> <td><i>La Poupée de Nuremberg</i>, 1 acte, Théâtre-Lyrique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Farfadet</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Si j'étais Roi</i>, 3 actes, Théâtre-Lyrique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>La Faridondaine</i>, Porte-Saint-Martin.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>La Fête des Arts</i>, cantate, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Orfa</i>, ballet, 2 actes, Opéra.</td></tr> -<tr><td>1853.</td> <td><i>Le Sourd</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Roi des Halles</i>, 3 actes, Lyrique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Bijou Perdu</i>, 3 actes, Lyrique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Diable à Quatre</i>, de Solié, réorchestré.</td></tr> -<tr><td>1854.</td> <td><i>Le Muletier de Tolède</i>, 3 actes, Lyrique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>A Clichy</i>, 1 acte, Lyrique.</td></tr> -<tr><td>1855.</td> <td><i>Victoire!</i> cantate pour la prise de Sébastopol, chantée -à l'Opéra-Comique et au Théâtre-Lyrique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Houzard de Berchini</i>, 2 actes, Opéra-Comique.</td></tr> -<tr><td>1856.</td> <td><i>Falstaff</i>, 1 acte, Lyrique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Le Corsaire</i>, ballet, 3 actes, Opéra.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Mam'zelle Geneviève</i>, 2 actes, Lyrique.</td></tr> -<tr><td> </td> <td>Cantate pour la naissance du Prince Impérial, Opéra.</td></tr> -<tr><td> </td> <td><i>Les Pantins de Violette</i>, 1 acte, Bouffes-Parisiens.</td></tr> -</table> -<p>Environ 150 morceaux de piano, des marches à grand -orchestre, des romances, des morceaux religieux, un <i>Mois -de Marie</i>, des morceaux pour l'orgue Alexandre.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<div class="titre">SOUVENIRS D'UN MUSICIEN</div> - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">BOÏELDIEU</h2> - - -<p>A peine la tombe s'est-elle refermée sur les cendres -d'Hérold, qu'elle s'entr'ouvre pour engloutir le chef -de notre école, ce Boïeldieu dont chacun de nous sait -les chefs-d'œuvre, dont tout le monde à pu apprécier -l'immense talent. Certes, la perte est grande pour -l'art, mais combien ne l'est-elle pas davantage pour -l'amitié! La maladie à laquelle Boïeldieu vient de -succomber l'avait fait renoncer à la composition depuis -quelques années, et il y avait peu d'espoir que -sa santé se raffermît au point de lui permettre de reprendre -un travail dont la difficulté et la fatigue ne -sauraient être comprises que par les compositeurs; -mais si ses talents étaient perdus pour le public, ses -nombreux amis, sa famille, dont il était l'idole, pouvaient -espérer de jouir encore longtemps de sa société -si douce, de son esprit si fin, si délicat, de sa causerie -si attachante, de cette inépuisable bonté qui s'étendait -sur tous ceux qu'il connaissait; car dans la -haute position d'artiste où son talent l'avait élevé, -Boïeldieu rencontra malheureusement plus d'un -envieux, jamais un ennemi; on put bien en vouloir -à son talent, jamais à sa personne.</p> - -<p>La carrière artistique de Boïeldieu fut semée de peu -d'incidents, ce fut une continuité de succès qui l'amenèrent -insensiblement au premier rang: aussi sa -biographie sera-t-elle fort courte, et n'offrira-t-elle, -pour ainsi dire, que les dates de ses nombreux ouvrages; -mais ayant été assez heureux pour être son -élève, puis ensuite son protégé et son ami, je pourrai -donner sur son caractère privé quelques détails bien -chers à ceux qui l'ont connu, et précieux pour ceux -qui n'ont pas ce bonheur.</p> - -<p>Adrien Boïeldieu était né à Rouen en 1775. Il reçut -ses premières leçons de musique d'un organiste de -cette ville, nommé Broche. M. Boïeldieu avait conservé -beaucoup de respect pour la mémoire de son -premier maître, et n'en parlait jamais qu'avec vénération. -Cependant je suis porté à croire que la reconnaissance -lui fermait la bouche sur plus d'un détail -peu favorable au vieil organiste: il passait généralement -pour un homme brutal, assez médiocre musicien, -mais en revanche très-illustre buveur; il maltraitait -généralement ses élèves, et en particulier le -pauvre Boïeldieu, en qui il n'avait pas su remarquer -de dispositions pour la musique, et qui montrait au -contraire une aversion assez prononcée pour la boisson. -Or, comme, dans les idées du père Broche, l'un n'allait -pas sans l'autre, il en tira une conséquence toute naturelle: -c'est qu'un homme qui ne savait pas boire ne -saurait jamais composer; aussi ne fonda-t-il pas de -grandes espérances sur son élève.</p> - -<p>Boïeldieu ne se découragea cependant pas, et à peine -âgé de dix-huit ans, il essaya de composer un petit -opéra dont un compatriote avait fait les paroles. L'ouvrage -fut représenté à Rouen avec un tel succès, que -de toutes parts, et le père Broche le premier, on conseilla -au jeune Boïeldieu d'aller présenter son ouvrage -à Paris. Notre jeune musicien partit donc, léger d'argent, -riche d'espérance, avec une petite valise où sa -garde-robe tenait moins de place que sa partition, -toute mince qu'elle était.</p> - -<p>Il s'opérait alors une espèce de révolution musicale -à Paris. Le genre sombre était à la mode; Méhul et -Cherubini étaient à la tête de cette nouvelle école, et -les beautés harmoniques qui brillaient dans leurs ouvrages -semblaient avoir aussi plus de prix auprès du -public que les simples et naïves mélodies auxquelles -Grétry et Dalayrac l'avaient habitué. Aussi ces deux -derniers semblaient se donner à tâche de rembrunir -leur genre pour se mettre à la hauteur des ouvrages -à la mode alors, et Grétry n'avait écrit son <i>Pierre le -Grand</i> et son <i>Guillaume Tell</i>, et Dalayrac sa <i>Camille</i> -et son <i>Montenero</i>, que pour lutter avec l'<i>Elisa</i> et la -<i>Lodoiska</i> de Cherubini, l'<i>Euphrosyne</i> et la <i>Stratonice</i> -de Méhul, la <i>Caverne</i> de Lesueur, les <i>Rigueurs du -Cloître</i> de Berton, et quelques ouvrages du même -genre, d'auteurs moins célèbres.</p> - -<p>Cette réaction vers la musique sévère et scientifique -n'était guère favorable au pauvre jeune homme, -ignorant presque les premières règles de l'harmonie et -n'ayant pour lui que quelques idées heureuses, mais -mal écrites et délayées dans une orchestration mesquine. -Quinze ans plus tôt, son ouvrage eût été de -mode à Paris, comme il l'avait été à Rouen; mais alors -les partitions ne faisaient pas leur tour de France -aussi vite qu'à présent, et les troupes de province, -qui exécutaient fort bien les ouvrages peu compliqués -de musique de Grétry et de Monsigny, n'étaient guère -en état de servir d'interprètes aux mâles accents de -Méhul et de Cherubini.</p> - -<p>Il fallait donc que le jeune Rouennais se fît une -nouvelle éducation musicale. Mais où la prendre, où -la trouver? Le Conservatoire n'existait pas alors; et -d'ailleurs, avant tout, il fallait vivre. Boïeldieu se mit à -user de la plus médiocre ressource que puisse employer -un musicien: il se résigna à accorder des pianos; et si, -sur son mince salaire, il pouvait économiser une pièce -de trente sous, il se hâtait de la porter au théâtre -pour entendre ces chefs-d'œuvre qu'il devait égaler un -jour, mais où il désespérait alors de pouvoir jamais -atteindre.</p> - -<p>Cependant sa jolie figure, cet air de bonne compagnie -qu'il posséda toujours, l'avaient fait remarquer. -La maison Erard était alors le rendez-vous de tout ce -qu'il y avait d'artistes distingués à Paris, et Boïeldieu -sut y trouver accès, malgré sa position peu avantageuse. -Il trouva quelques paroles de romance, et la -musique délicieuse qu'il y adapta lui valut de grands -succès dans le monde: ce n'était plus comme accordeur, -mais bien comme professeur de piano qu'il s'ouvrait -l'entrée des meilleures maisons; à ses romances -succédèrent des duos de piano et de harpe, qui -n'eurent pas moins de succès; puis enfin, on lui confia -un poëme: c'était <i>Zoraïme et Zulnare</i>. La musique en -fut composée en peu de temps; mais aucune considération -ne put déterminer l'un des deux théâtres -lyriques de cette époque à mettre en répétition un -opéra en trois actes d'un jeune inconnu. Il fallut auparavant -qu'il s'essayât dans des ouvrages en un acte, -et son premier opéra joué fut <i>la Famille Suisse</i>; -<i>Zoraïme et Zulnare</i> vint ensuite; puis <i>Montbreuil et -Nerville</i>, <i>la Dot de Suzette</i>, <i>les Méprises Espagnoles</i>, -<i>Beniowski</i>, où l'on remarque des chœurs d'une vigueur -et d'une énergie dont on ne l'aurait pas cru -capable jusque là; <i>le Calife</i>, cet ouvrage de jet si -riche, de mélodies originales, de motifs gracieux. Cet -opéra fut composé d'une singulière manière.</p> - -<p>Boïeldieu avait été nommé professeur de piano au -Conservatoire; c'est pendant qu'il donnait ses leçons, -entouré d'élèves qui étudiaient leurs morceaux, que -sur un coin de l'instrument il enfantait et écrivait ses -airs si gracieux qui, tous, sont devenus populaires, et -que trente années d'intervalle (et c'est plus d'un siècle -en musique) n'ont pu faire vieillir. L'immense succès -qu'obtint <i>le Calife</i> fut loin de produire chez Boïeldieu -l'effet qu'en aurait éprouvé tout artiste moins consciencieux. -C'est alors qu'il sentit tout ce qui manquait -encore à son talent; il comprit que, quels que -soient les dons que la nature vous ait prodigués, il est -encore dans la science des ressources dont le génie doit -profiter: il obtint de Cherubini de recevoir des leçons -de cet habile théoricien, et nul exemple de modestie -ne peut être proposé plus efficacement aux jeunes -artistes, que l'amour-propre aveugle trop souvent, que -celui de l'auteur du <i>Calife</i> et de <i>Beniowski</i> venant -avouer son ignorance à l'auteur des <i>Deux Journées</i> et -se soumettant sous ses yeux à l'apprentissage d'un -écolier.</p> - -<p>Le fruit de ces précieuses leçons ne se fit pas attendre: -le premier ouvrage que donna Boïeldieu, après -les avoir reçues, fut <i>Ma tante Aurore</i>. Il avait fait un -pas immense dans l'art d'orchestrer et de disposer -l'harmonie; on en peut trouver la preuve dans la -suave introduction de l'ouverture, où les violoncelles -sont si habilement disposés; dans le dessin des accompagnements -du premier duo, dans l'harmonieuse instrumentation -des couplets: «Non, ma nièce, vous -n'aimez pas,» etc.</p> - -<p>Aucune qualité ne manquait alors au talent de -Boïeldieu: moins profond peut-être que quelques-uns -de ses rivaux, il était aussi dramatique et souvent -plus gracieux. C'est alors que la place de maître de -chapelle de l'empereur de Russie lui fut proposée. Les -avantages attachés à cette place étaient trop grands pour -ne pas séduire Boïeldieu, qui, quoique brillant au premier -rang à Paris, trouvait des concurrents redoutables -dans des confrères tels que Grétry, Dalayrac, Berton, -Méhul, Cherubini, Kreutzer, etc. Des chagrins domestiques -contribuèrent aussi à lui faire entreprendre ce -voyage; et jusqu'en 1811 qu'il revint à Paris, il resta -à Saint-Pétersbourg, honoré de l'admiration et même -de l'amitié de toute la famille impériale. Il y fit la musique -de plusieurs opéras, entre autres <i>Télémaque</i> et -<i>Aline reine de Golconde</i>: ces deux ouvrages, joués à Paris -avec la musique de MM. Lesueur et Berton, n'ont pas -été entièrement perdus pour nous; Boïeldieu y a souvent -puisé des morceaux qu'il a intercalés dans les -ouvrages qu'il a donnés depuis son retour en France. -Les deux premiers qu'il fit représenter furent <i>Rien de -trop</i> et <i>la jeune Femme colère</i>, composés tous deux en -Russie; ils furent bientôt suivis de <i>Jean de Paris</i>, <i>la -Fête du village voisin</i>, <i>le nouveau Seigneur</i>, <i>Charles de -France</i> (à l'occasion du mariage du duc de Berry) en -société avec Hérold, dont il favorisa ainsi le début dans -la carrière qu'il devait illustrer, et à laquelle il a été -enlevé si jeune.</p> - -<p>En 1817, Boïeldieu fut appelé à remplacer Méhul à -l'Institut. Le premier ouvrage qu'il donna après sa nomination -fut <i>le Chaperon</i>. On dit de cet opéra que c'était -son discours de réception. Mais le travail avait -déjà épuisé les forces de Boïeldieu. Une terrible maladie -le mit aux portes du tombeau, et ce ne fut plus -qu'à de longs intervalles qu'il put faire résonner sa -lyre. <i>Les Voitures versées</i>, <i>la Dame Blanche</i> et <i>les Deux -Nuits</i> furent ses trois derniers ouvrages. La santé de -Boïeldieu dépérit de plus en plus depuis son dernier -opéra. C'est en vain qu'il voyagea, allant partout chercher -un remède à ses maux. Une extinction de voix qui -s'était emparée de lui, il y a un an, ne le quitta que -pour faire place à une sciatique aiguë qui lui fit endurer -des douleurs inouïes: il crut que des eaux, dont il -avait déjà éprouvé de salutaires effets, lui apporteraient -quelque soulagement; mais l'effet fut loin de -répondre à son attente; on le transporta presque mourant -à Bordeaux et de là à Jarcy, où il vient de s'éteindre -dans les bras de sa femme et de son fils, dont il -était l'idole.</p> - -<p>Le talent de Boïeldieu, si universellement reconnu -aujourd'hui, ne fut pas toujours apprécié à sa juste -valeur: longtemps on s'obstina à ne voir en lui qu'un -homme ordinaire, qui avait quelques jolies idées; et -cependant, que de qualités brillantes dans sa manière! -Qui croirait, en entendant <i>la Dame blanche</i>, que ce soit -l'œuvre d'un homme de cinquante ans? qui croirait, -en entendant cet orchestre si nourri, si riche d'effets -d'harmonie, que cet opéra soit sorti de la même plume -qui a tracé les accompagnements mesquins de <i>Zoraïme -et Zulnare</i> trente ans auparavant? Boïeldieu sut -toujours marcher avec le siècle; sa musique fut toujours -celle du temps où il l'écrivait, et lorsque, l'année -passée, tous les compositeurs de Paris se réunirent -pour écrire des galops pour l'opéra, quel fut le meilleur, -le plus riche d'instrumentation, si ce n'est celui -de Boïeldieu?</p> - -<p>C'est peut-être grâce à cette faculté de suivre si -bien les progrès de la musique, qui n'est que l'art d'en -varier la forme, que Boïeldieu savait apprécier tous les -compositeurs, de quelque époque qu'ils fussent. Il -était enthousiaste de Gluck et de Grétry, ce qui ne -l'empêchait pas d'être admirateur passionné de Mozart -et de Rossini. Jamais aucun préjugé d'école n'influait -sur son jugement. Lorsqu'on créa la classe -de composition de Boïeldieu, les premiers élèves qui -y furent admis avaient déjà reçu les impressions de -coterie du Conservatoire. Ainsi Grétry n'était pour -eux qu'une perruque, et Rossini qu'un faiseur de -contredanses. Quelle ne fut pas leur surprise de reconnaître -que celui qui devait leur enseigner la composition -professait la plus haute admiration pour ces -deux hommes de génie, que nous étions bien loin de regarder -comme tels! Il paraîtra sans doute surprenant -aujourd'hui, en 1834, qu'un musicien ait été obligé -d'apprendre à ses élèves que Rossini était un grand -génie, mais il faut se reporter à l'époque dont je parle: -on ne parlait alors, au Conservatoire, que des <i>Turlututu</i> -de Rossini; on riait à gorge déployée de ses crescendo -et de ses triolets, en tierces dans les violons: il -fallait alors, non-seulement de la conscience, mais encore -du courage à un compositeur français, pour se -mettre en hostilité avec ses confrères en rendant justice -à l'immense génie de Rossini, dont on ne connaissait -encore, en France, que deux ou trois partitions. -Sitôt qu'il en paraissait une nouvelle, Boïeldieu convoquait -toute sa classe; l'un de nous se mettait au -piano, et on exécutait d'un bout à l'autre le nouveau -chef-d'œuvre, tandis que notre professeur nous en faisait -remarquer les légères taches et les nombreuses -beautés. «Mes enfants, nous disait-il ensuite, voici la -meilleure leçon que je puisse vous donner: il faut, -avant tout, étudier les auteurs qui ont du chant, et on -ne reprochera pas à celui-là d'en manquer.»</p> - -<p>Ce que Boïeldieu aimait le moins, c'était la musique -contournée et manquant de mélodie.</p> - -<p>Quoiqu'il ne soit peut-être pas convenable de me -citer dans cette notice, je ne puis résister au désir de -raconter la première leçon de composition qu'il me -donna, parce qu'elle peint la manière de l'homme et -sa perspicacité à découvrir une mauvaise tendance chez -l'élève, et son habileté à en changer les mauvaises dispositions. -Quand j'eus le bonheur d'être admis dans la -classe de Boïeldieu, j'étais un peu comme tous les jeunes -gens qui commencent à s'occuper de composition; -la forme était tout pour moi, et le fond fort peu de -chose. J'avais une grande estime pour les modulations -et les transitions baroques, et un souverain mépris -pour la mélodie, dont je ne concevais même pas qu'on -se servît. Un de mes amis m'avait une fois mené aux -Bouffes, où l'on jouait le <i>Barbier</i> de Rossini, et je -m'étais sauvé après le premier acte, furieux contre ce -sot public qui accordait ses applaudissements à de telles -misères.</p> - -<p>Je fais ici ma confession, voilà comme je pensais -quand j'entrai chez M. Boïeldieu. Il me demanda de -lui donner un échantillon de mon savoir-faire, et, deux -jours après, je lui portai un morceau stupide, où il -n'y avait ni chant, ni rhythme, ni carrure, mais en -revanche, force dièzes et bémols, et pas deux mesures -de suite dans le même ton. Je croyais avoir fait un -chef-d'œuvre.</p> - -<p>—Mon bon ami, me dit M. Boïeldieu, quand il eut -examiné mon papier de musique, qu'est-ce que cela -veut dire?</p> - -<p>L'indignation me saisit.</p> - -<p>—Comment, Monsieur, lui répliquai-je, vous ne -voyez pas ces modulations, ces transitions enharmoniques, -etc.</p> - -<p>—Si fait, vraiment, reprit-il, j'y vois fort bien -tout cela; mais les choses essentielles, la tonalité et -un motif? Allez-vous-en à votre piano, faites-moi une -petite leçon de solfége à deux ou trois parties, d'une -vingtaine de mesures, et sans moduler surtout, et vous -m'apporterez cela dans huit jours.</p> - -<p>—Mais je vais vous faire cela tout de suite, m'écriai-je.</p> - -<p>—Non, me répondit-il, il faut tâcher que cela ne -soit pas trop plat, et huit jours ne vous seront pas de -trop.</p> - -<p>Je retournai chez moi, et, riant d'une telle besogne, -je voulus me mettre à l'œuvre; mais dans l'habitude -que j'avais de tendre mon imagination vers un tout -autre but, je ne pouvais pas trouver une idée mélodique. -Au bout de huit jours j'apportai ma vocalise qui -était bien faible.</p> - -<p>—A la bonne heure, me dit Boïeldieu, au moins -cela a forme humaine, mais il y manque bien des -choses; nous ferons encore ce travail-là pendant quelque -temps.</p> - -<p>Il ne me fit faire autre chose pendant trois ans; -puis il me dit:</p> - -<p>—Maintenant vous avez peu de chose à apprendre; -étudiez l'orchestration et les effets de scène, et vous irez.</p> - -<p>Trois mois après il me fit concourir à l'Institut sans -trop de désavantage.</p> - -<p>Le long intervalle que M. Boïeldieu mit entre ses -derniers ouvrages fait qu'on lui a souvent reproché -de manquer de facilité. C'est l'erreur la plus grande. -Il concevait très-facilement, mais n'était jamais content -de ce qu'il faisait. Il écrivait quelquefois jusqu'à -six versions différentes d'un morceau avant d'en trouver -une à laquelle il s'arrêtât, et quand il mettait au -jour un opéra, on pouvait parier qu'on trouverait la -matière de cinq ou six ouvrages de même dimension -dans son panier de rebut.</p> - -<p>M. Boïeldieu rendait justice à tous ses confrères, et -paraissait souffrir quand on n'agissait pas comme lui. -Quand il reçut la décoration de la Légion-d'Honneur, -il parut vivement contrarié que M. Catel ne l'eût pas -obtenue en même temps que lui; il se mit alors à faire -pour son confrère toutes les démarches qu'il n'avait -pas voulu faire pour lui-même, et il vint à bout de -réussir. Ce fut une véritable satisfaction pour lui. -Catel n'était point ambitieux de cette distinction, et ne -s'en montra pas fort reconnaissant:</p> - -<p>—C'est un mauvais service que vous m'avez rendu, -dit-il à M. Boïeldieu; on ne saura plus comment me -distinguer à l'Institut: j'étais le seul qui ne l'eût -pas, et quand on voulait me désigner à quelqu'un qui -ne me connaissait pas, on lui disait: «Tenez, M. Catel, -c'est ce monsieur là-bas, celui qui n'a pas la croix -d'Honneur.» Maintenant je serai perdu dans la foule.</p> - -<p>—Eh bien! lui répondit Boïeldieu, portez-la par -amitié pour moi. Je n'osais plus sortir avec vous: j'étais -trop humilié lorsqu'on nous rencontrait ensemble, -et qu'on voyait que l'homme de mérite ne portait -pas la croix que j'avais.</p> - -<p>Je pourrais citer mille traits charmants d'esprit et -de bonté dont M. Boïeldieu donnait la preuve chaque -jour: mais il faudrait pour cela outre-passer de beaucoup -les bornes de cette notice, et je ne puis me décider -à faire un volume.</p> - -<p>Si les amis de Boïeldieu, si sa famille désolée déplorent -amèrement une perte si cruelle, il est encore -quelqu'un dont la douleur doit être bien profonde, c'est -celui qui essaie ici de rendre un dernier hommage à la -mémoire d'un maître chéri, qui ne s'est pas contenté -de lui prodiguer les soins et les conseils qu'il devait à -ses élèves. La bonté toute paternelle de Boïeldieu a -guidé mes premiers pas dans la carrière où j'essaie de -si loin de marcher sur ses traces, et je perds en lui -plus qu'un maître. Si ses ouvrages me restent comme -modèle, où retrouverai-je ces conseils si utiles, cette -amitié si vraie, si sentie, qui ne m'avait jamais manqué? -Oui, je le répète, la perte est grande pour l'art, -mais elle est irréparable pour les jeunes artistes, car -ils étaient aussi de la famille de Boïeldieu, et rien ne -peut rendre un père à ses enfants.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch2">LE CLAVECIN DE MARIE-ANTOINETTE</h2> - - -<p>C'était un bel et noble instrument que ce superbe -clavecin, lorsqu'il passa de l'atelier dans la royale demeure -pour laquelle il avait été fabriqué. Il avait trois -claviers de quatre octaves et demi, avec de belles -touches en ivoire et en ébène; il avait plusieurs jeux -qui en modifiaient le son à volonté. Comme il résonnait -dans sa superbe enveloppe de laque dorée! -Comme il paraissait fier des riches peintures dont il -était orné! Le plus magnifique instrument sorti des -mains habiles d'Erard ou de Pleyel ne recevra d'autres -ornements que ceux que pourront fournir l'ébéniste -ou le doreur sur cuivre. Alors, les artistes les plus -célèbres, Boucher, Vanloo ne dédaignaient pas de -couvrir de peintures les parois intérieures d'un instrument -de musique, et l'on voit souvent, dans les -cabinets des amateurs, des peintures sur bois qui -ont survécu au meuble dont elles faisaient partie, -et dont elles formaient quelquefois la plus grande -valeur.</p> - -<p>Ce n'est pas qu'alors il n'y eût déjà des pianos à Paris; -mais ces instruments, presque dans l'enfance à -cette époque, appartenaient la plupart à des artistes -de profession, et n'étaient pour les amateurs qu'un -objet de curiosité et jamais de luxe. Le clavecin profitait -des derniers jours de sa gloire, et semblait regarder -avec dédain l'humble rival qui, encore réduit à sa -forme mesquine et carrée, devait un jour le détrôner -entièrement.</p> - -<p>C'était donc un clavecin qu'on avait fait faire pour -Madame la Dauphine: elle était allemande, on la -savait musicienne et on lui donna l'instrument le -plus parfait que l'on pût fabriquer. Pauvre beau clavecin! -tu existes encore, mais non plus dans le palais -d'un roi; si de temps en temps tu fais résonner tes sons -aigres et criards, que l'on trouvait si pleins et si beaux -dans ton jeune temps, c'est la main débile d'un vieillard -qui t'anime, toi qui devais ne servir qu'aux plaisirs -d'une reine! et cependant plus d'une main habile -s'est promenée sur tes touches délabrées! A peine peux-tu -exhaler de maigres sons, mais si tu pouvais parler, -nous redire le temps de ta gloire, alors que Gluck, -l'immortel Gluck, que protégeait ta royale maîtresse, -vint à la cour de son ancienne écolière, tu pourrais -raconter les ricanements de cette troupe dorée d'inutiles -de Versailles en voyant que la jeune reine honorait -un simple musicien plus peut-être qu'un des -leurs. Te rappelles-tu la première entrevue du grand -homme et de la jeune reine? lorsqu'on annonça -M. le chevalier Gluck, la reine se précipita vers le -compositeur en s'écriant:</p> - -<p>—Ah! c'est vous, c'est donc vous, mon cher -maître!</p> - -<p>Et le bon gros Allemand de sourire, et reconnaissant -à peine l'élève qu'il avait quittée enfant:</p> - -<p>—Oh! Madame, dit-il avec son accent tudesque, -que Votre Majesté est devenue grossière depuis que je -l'ai vue?</p> - -<p>A la franchise de ce germanisme (la reine était effectivement -engraissée), le flegme des courtisans ne put -y tenir, l'étiquette fut un moment oubliée, on osa rire; -la reine partagea la gaîté générale; mais bientôt voyant -la confusion du pauvre compositeur, qui ne se doutait -seulement pas qu'il eût dit une sottise, et qui cherchait -partout qui pouvait faire naître ce fou rire.</p> - -<p>—Messieurs, dit-elle avec cette grâce enchanteresse -qui ne la quitta jamais, vous serez sans doute charmés -de faire connaissance avec un de mes compatriotes, -dont l'Allemagne s'honore à juste titre. Il parle très-mal -français, il est vrai, mais il possède un langage -bien autrement éloquent, et que l'on comprend dans -tous les pays. Allons, mon bon maître, ajouta-t-elle -en conduisant le musicien au clavecin, un petit souvenir -de Vienne.</p> - -<p>Gluck comprit alors qu'il avait une revanche à -prendre; ses yeux s'animèrent de ce feu de génie qui -le possédait si souvent; il lança un regard sur le -groupe des courtisans, puis laissa ses doigts courir sur -l'instrument.</p> - -<p>C'était d'abord quelque chose de vague et dont -il était difficile de se rendre compte: on remarquait -parmi ses accords heurtés cent mélodies sur le -point de naître et interrompues tout d'un coup par -une nouvelle idée. Peu à peu tout s'éclaircit, le visage -de Gluck rayonnait d'un feu divin, il ne voyait -plus où il était, il avait commencé devant la reine, il -continuait comme chez lui, un mouvement de valse -de ce rhythme vigoureux qui n'appartient qu'aux -Allemands, se fit bientôt entendre. La reine avait -peine à contenir deux larmes qui roulaient dans ses -beaux yeux, car avant tout elle tenait à paraître française -de cœur, elle savait qu'on l'avait surnommée -l'Autrichienne, et elle aurait voulu oublier son pays. -Elle aurait cependant pu pleurer en liberté: on ne -l'aurait pas remarquée. L'attention des ducs, marquis -et autres assistants était tout absorbée par ces accords -sublimes, dont la pâle musique française, la seule -qu'ils eussent entendue jusque là, ne leur avait jamais -donné l'idée; ils comprenaient un art pour la première -fois.</p> - -<p>Leur extase durait encore et Gluck ne jouait plus. -De grosses gouttes de sueur coulaient sur son large -front; il semblait sortir d'un songe pénible. Il fut -quelques instants à se remettre.</p> - -<p>La reine le remercia en lui disant bien bas, dans sa -langue maternelle:</p> - -<p>—Merci, merci, mon bon maître. Oh! vous êtes -bien vengé. Puis le bon Allemand se retira et les -grands seigneurs s'inclinèrent quand il passa près -d'eux; la noblesse crut cette fois ne pas déroger en -rendant hommage au génie puissant qui venait de se -révéler à elle.</p> - -<p>Que d'autres scènes, bien autrement intéressantes, -nous feraient connaître le vieux clavecin. Comme il -nous les raconterait bien mieux que je ne puis le -faire, moi, chétif, qui grâce au Ciel, ne suis pas d'âge -à avoir vu toutes ces merveilles. Mais j'ai vu le clavecin, -et il y a de cela peu de jours, et je dois vous -raconter maintenant comment et où j'ai retrouvé ce -débris de notre ancienne monarchie.</p> - -<p>J'allai dernièrement à l'hôtel des Invalides rendre -visite à un ami, un ancien officier supérieur que j'avais -perdu de vue depuis longtemps. Après avoir causé -de la pluie et du beau temps, matières fort intéressantes -pour un invalide, des spectacles que l'on donne -à l'Odéon, ce qui met en grande joie les paisibles habitants -de l'hôtel, nous vînmes à parler musique. -Mon ami m'apprit que plusieurs dames musiciennes -étaient leurs commensales, et que même quelques officiers -pratiquaient cet art avec quelque distinction. -Nous avons entr'autres, ajouta-t-il, un de nos camarades -qui possède un magnifique clavecin, auquel il -paraît tenir singulièrement, et dont il touche fort -souvent à notre grand plaisir. Sur ma demande, on -m'introduisit chez l'amateur de cet instrument suranné; -il me fit remarquer tous les détails de son clavecin. -J'admirai sa parfaite conservation, la laque noire -brillante à filets d'or, et surtout les peintures, qui -me parurent d'un grand prix. Le vieil officier me pria -de l'essayer, ce que je fis, et jugeant sans doute à ma -figure que je n'étais pas très-enthousiasmé du son peu -harmonieux que font les bouts de plume en accrochant -la corde:</p> - -<p>—Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a un bien -beau son? me dit-il.</p> - -<p>—Oui, repris-je, fort beau pour un clavecin; -mais le plus mauvais piano vaut mieux que cela.</p> - -<p>—Ah! Monsieur, me répondit-il, il n'y a pas de -piano ou d'instrument au monde qui puisse me faire -autant de plaisir que ce vieux clavecin. C'est que nous -sommes presque du même âge, et puis il me rappelle -tant de souvenirs! Et le bon vieillard paraissait attendri -en me disant ces derniers mots. Ma curiosité fut -vivement excitée, et je ne pus m'empêcher de lui exprimer -le désir de la voir satisfaite.</p> - -<p>L'ancien officier accéda sans peine à ma demande, -qui parut au contraire lui faire plaisir. Je prêtai -l'oreille pendant que mon ami, qui, probablement, -avait entendu l'histoire plus d'une fois, se hâtait de -regagner sa chambre, bien convaincu qu'il serait encore -obligé de la subir en plus d'une occasion. De -même que les contes de fée commencent toujours par: -Il y avait une fois, de même les histoires de vieillards -ne manquent jamais de débuter par: avant la Révolution; -c'est en effet, de cette manière que commença -la narration.</p> - -<p>—Avant la Révolution, Monsieur, j'avais l'honneur -d'être accordeur de la reine et des premières maisons -de la cour. C'était alors une profession très-lucrative! -C'était une autre affaire d'accorder un grand clavecin -dont les claviers avaient chacun des cordes différentes -et dont plusieurs jeux avaient même des rangées de -cordes respectives, que d'accorder vos misérables pianos -à trois et à deux cordes; on dit même qu'on en fait -maintenant à une corde, ce qui est le comble de l'absurde. -Aussi l'art de l'accordeur n'est plus qu'un métier, -et voilà pourquoi tant de gens s'en mêlent. J'exerçai -honorablement ma profession jusqu'à l'époque de -la tourmente révolutionnaire. On a plaint bien des -gens, Monsieur; mais on n'a pas assez plaint les -pauvres accordeurs. Tout nous abandonnait en même -temps, les grands seigneurs se sauvaient avec un dévouement -rare, et il en est bien peu qui aient songé à -s'acquitter avec nous avant leur départ. Ils comptaient -tous revenir bientôt pour châtier cette canaille, -comme ils l'appelaient; mais la canaille saisissait -leurs biens; les enrichis achetaient bien les clavecins, -mais c'étaient des meubles et non des instruments pour -eux, et l'accordeur n'y avait jamais à faire. Je traînai -péniblement mon existence jusqu'au 10 août.</p> - -<p>Cette fatale époque ne sortira jamais de ma mémoire. -J'entends dire qu'après le massacre des Suisses, -le peuple s'était répandu dans le château des Tuileries -et brisait tout ce qui se rencontrait sur son passage. -Je voulus jeter un dernier coup d'œil sur ces appartements, -où j'avais été appelé si souvent avant qu'ils ne -fussent dépouillés de leur magnificence. Je me rendis -donc au château, et je fus porté par la foule jusqu'à -la chambre de la reine. Ah! Monsieur, quel spectacle! -Tout était saccagé, brisé; un seul objet était encore intact, -c'était le clavecin; mais un homme hideux était -monté dessus, il haranguait la multitude, et autant -que je pus entendre, au milieu du tumulte, il -proposait de jeter mon pauvre clavecin par la fenêtre. -J'étais tout tremblant dans un coin, abîmé, anéanti; -l'orateur saute en bas de son piédestal, trente mains -vigoureuses s'emparent de l'instrument, la queue est -déjà hors du balcon; il va aller faire un tour de jardin, -quand tout à coup une voix jeune et claire se -fait entendre: Arrêtez! arrêtez!</p> - -<p>On s'arrête en effet. Le clavecin reste suspendu sur -le bord de l'abîme, et l'orateur s'avance. C'était un -tout jeune homme, en uniforme de garde national. Sa -figure enjouée, franche et spirituelle en même temps, -prévenait en sa faveur.</p> - -<p>—Citoyens, qu'allez-vous faire? leur dit-il, pourquoi -briser cet instrument? Ignorez-vous donc le pouvoir -de la musique? N'avez-vous pas souvent marché -en entonnant la <i>Marseillaise</i>? L'effet en serait encore -plus merveilleux avec accompagnement. Au lieu de briser -cet innocent instrument, laissez-moi vous régaler -d'un petit air patriotique.</p> - -<p>Cette courte harangue, débitée moitié sérieusement, -moitié en riant, produisit un effet analogue sur l'assemblée. -Quelques-uns hésitaient, d'autres persistaient -dans leurs projets de destruction. Mon jeune homme -s'élance vers ceux qui tenaient la tête de l'instrument:</p> - -<p>—Ouvrez-moi cela, dit-il d'un ton d'autorité.</p> - -<p>On obéit, et sur-le-champ il leur joue la ritournelle -de la <i>Marseillaise</i>, que tous les spectateurs reprennent -en chœur. Après le chant vient la danse; c'est dans -l'ordre. Après la <i>Marseillaise</i> il fallut jouer la <i>Carmagnole</i>, -puis <i>Ça ira</i>, puis, <i>Madam' Véto</i>, etc., etc. Tout cela -me saignait le cœur, Monsieur. La <i>Carmagnole</i> sur le -clavecin de la reine!… Toute cette foule me faisait -mal à voir. Quand on eut bien dansé, on ne songea plus -à briser l'instrument; on se retira gaîment, si toutefois -on peut nommer cette joie féroce de la gaîté; et je -me trouvais seul dans la chambre. Je m'approchai de -mon cher clavecin qui venait d'être si miraculeusement -sauvé; je voulus le purifier, et je me mis à jouer ce -beau cœur d'<i>Iphigénie</i> de Gluck: <i>Que de grâces, que -que de majesté!</i> que la galanterie du public, quelques -années auparavant, adressait toujours à la reine.</p> - -<p>A peine avais je commencé les premières mesures, -que je me sens arraché du clavier. C'était mon jeune -garde national.</p> - -<p>—Êtes-vous fou? me dit-il, avez-vous envie de -vous faire massacrer? Il n'en faudrait pas tant. Je me -suis échappé à l'ovation de ces misérables, je voulais -voir s'il n'y aurait pas moyen de sauver cet instrument.</p> - -<p>—Vous êtes donc accordeur aussi? lui dis-je.</p> - -<p>—Pas le moins du monde, je ne suis qu'un simple -amateur, mais j'aurais été désolé de voir détruire inutilement -un si beau meuble.</p> - -<p>Il appelait cela un meuble! Enfin, n'importe: il l'avait -sauvé, c'était l'essentiel. Nous cherchâmes en vain -les moyens de préserver plus longtemps mon pauvre -clavecin.</p> - -<p>—Monsieur, me dit tout d'un coup le jeune homme, -je crains qu'il ne fasse pas longtemps bon pour vous -en ces lieux. Grâce à mon uniforme je ne crains rien, -mais vous n'avez pas un costume à l'ordre du jour (il -avait raison, j'étais à peu près propre), d'un moment à -l'autre vous pouvez être arrêté, suspecté, interrogé; -le mieux est de vous esquiver jusque chez vous. Le -clavecin deviendra ce qu'il pourra, songez d'abord à -vous. Il dit, me pousse hors de la chambre, ferme la -porte et jette la clef par une fenêtre.</p> - -<p>—Monsieur, de grâce, lui dis-je, que je connaisse -au moins le sauveur du clavecin de la reine. Votre -nom?</p> - -<p>—Singier. Le vôtre?</p> - -<p>—Doublet, accordeur de la reine.</p> - -<p>Il me ferme la bouche d'une main, me tend l'autre -et s'esquive.</p> - -<p>Le lendemain de cette fatale journée j'allai m'engager; -la carrière des armes me fut plus favorable que -ma première profession. J'obtins rapidement de l'avancement, -et j'étais parvenu au grade de chef de -bataillon à l'époque de la Restauration.</p> - -<p>Je jugeai qu'il ne faisait pas meilleur pour les militaires -en 1814 que pour les accordeurs en 1792, je -sollicitai ma retraite et j'obtins d'entrer aux Invalides. -Le hasard me fit assister à la vente du mobilier de la -reine Hortense. Jugez, Monsieur, quelle fut ma joie, -en reconnaissant mon vieux compagnon, mon pauvre -clavecin! Depuis que j'en ai fait l'acquisition, il m'a -consolé de tous mes chagrins. Mais je me fais vieux; -que deviendra-t-il après moi? Il n'a jamais habité que -des palais ou des hôtels, sera-t-il destiné à être dépecé -et vendu pièce à pièce par un brocanteur? C'est un -cruel chagrin pour mes vieux jours.</p> - -<p>—Mais, Monsieur, lui dis-je, n'avez-vous jamais -revu votre jeune garde national?</p> - -<p>—Si fait vraiment; je l'ai retrouvé presque en -même temps que mon clavecin. Nous étions partis du -même point, mais nous avons choisi deux carrières -bien différentes. Je me suis fait militaire, j'y ai gagné -les Invalides. Il s'est fait directeur de spectacles, et il -y a gagné quarante mille livres de rente.</p> - -<p>M. Singier est peut-être, du reste, le seul directeur -qui ait fait sa fortune, en se faisant toujours aimer des -administrés qui l'aidaient à s'enrichir. Vous voyez -bien, Monsieur, que mon clavecin porte bonheur.</p> - -<p>Ici mon vieil officier s'arrêta, je le remerciai de sa -courtoisie; il m'accorda la permission de venir le revoir -et même de lui amener quelques vrais amateurs -pour visiter son instrument. Lecteurs, si vous voulez -faire connaissance avec le clavecin de Marie-Antoinette, -allez à l'hôtel des Invalides, demandez M. le -chef de bataillon Doublet, et l'heureux possesseur de -ce précieux morceau se fera sans doute un plaisir de -vous le laisser admirer, peut-être même consentirait-il -à s'en défaire; mais, je vous en préviens, ce ne -serait qu'en faveur d'un véritable amateur.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch3">HÉROLD</h2> - - -<p>Un an s'est écoulé depuis qu'une mort prématurée -a enlevé aux amateurs de musique un compositeur -qui faisait leurs délices, à l'Opéra-Comique un de ses -plus fermes soutiens, et à la France une de ses gloires. -Le 19 janvier 1833, Hérold a cessé de vivre, en nous -léguant pour dernier héritage le plus heureux, sinon -le meilleur de ses ouvrages, le <i>Pré aux Clercs</i>, que le -public a été applaudir plus de cent fois, et qu'on entendra -encore longtemps avec un plaisir d'autant plus -vif qu'il n'est pas exempt de regret, et que le nombre -des ouvrages d'Hérold restés au répertoire est plus -restreint.</p> - -<p>Nous allons essayer, dans une courte notice, de -faire connaître à nos lecteurs la vie et les ouvrages de -cet habile musicien, dont la perte nous fut doublement -douloureuse, comme artiste et comme ami.</p> - -<p><span class="sc">Hérold</span> (Jean-Louis-Ferdinand) naquit à Paris en -1790. Son père, allemand de naissance, était un professeur -de piano de quelque réputation; il a laissé un -seul œuvre de musique, gravé à Paris. Il mourut d'une -maladie de poitrine, laissant une veuve dans un état -de fortune médiocre, mais au moins à l'abri du besoin, -et un fils en bas âge. Le jeune Hérold, l'idole de -sa mère, qui jeune et jolie, refusa constamment de -contracter une nouvelle union, voulant consacrer -toute son existence à son fils, fut l'objet de la sollicitude -de tous les amis de son père. M. Adam, qui -était son parrain, reporta sur l'enfant toute l'amitié -qu'il avait eue pour Hérold le père, son compatriote -et son confrère; Kreutzer voulut également l'avoir -pour élève, et c'est sous ces deux grands professeurs -que le jeune Hérold apprit le piano et le violon. Il fit -ses études chez M. Hix. Une observation assez singulière, -est que de cette institution, où l'éducation n'avait -certainement rien de musical, soient sortis quatre -lauréats de l'Institut pour le prix de composition, -Chélard, Hérold, Hip. de Font-Michel et A. Adam.</p> - -<p>Hérold entra ensuite au Conservatoire dans la -classe de M. Adam et remporta bientôt le premier -prix de piano. Pour concourir il exécuta une sonate -de sa composition; c'est la seule fois que ce cas se -soit présenté. Il n'avait alors guère plus de seize ans. -S'il eût embrassé cette carrière, il serait devenu un -pianiste des plus distingués; il avait une facilité et -une pureté d'exécution très-remarquables, et, quoiqu'il -eût depuis bien longtemps renoncé à s'exercer, -on rencontre dans ses ouvrages de piano des traits -d'une extrême élégance, et qui décèlent combien il -connaissait les ressources de cet instrument. Mais -cette gloire ne lui suffisait pas, c'est à être compositeur -qu'il aspirait.</p> - -<p>Il prit des leçons de Méhul, et concourut à l'Institut. -Le sujet de la scène était M<sup>me</sup> de Lavallière, que -Louis XIV veut enlever du couvent où elle s'est retirée. -Les concurrents avaient trois semaines pour -composer leur musique. La mère d'Hérold va pour le -visiter à l'Institut, six jours après son entrée en loge; -elle le trouve jouant à la balle dans la cour; sa tâche -était terminée. Quelques instances qu'on lui fît, il ne -voulut pas rester un jour de plus.</p> - -<p>—J'ai été enfermé assez longtemps quand j'étais en -pension, dit-il, à présent je veux respirer le grand air.</p> - -<p>Il eut le premier grand prix, qu'il partagea avec -M. Cazot.</p> - -<p>Une des plus utiles prérogatives attachées au prix de -Rome, était de vous arracher à cette funeste conscription -qui décimait si cruellement nos familles à cette -époque, que tant de gens font semblant de regretter. -Hérold, âgé de moins de vingt ans, dut à ses succès -d'éviter d'aller porter le mousquet sur les bords glacés -de la Néva. Il partit pour Rome, où il ne séjourna que -peu de temps; il vint ensuite s'établir à Naples. -M. Adam, qui à Paris avait donné des leçons aux enfants -du roi de Naples, fit obtenir à Hérold la place de -professeur de piano des jeunes princesses. Aidé de cette -royale protection, il fit représenter à Naples un opéra -intitulé <i>la Gioventu d'Enrico V</i>. Le succès en fut -immense. Comme je ne connais pas une note de cette -partition, je ne pourrais vous assurer que le succès en -fut entièrement dû à la musique; je crois bien que la -préférence donnée alors à tout ce qui était français, y -fut pour quelque chose.</p> - -<p>Il était néanmoins fort honorable pour un musicien -aussi jeune d'avoir un premier ouvrage joué avec succès -dans la capitale d'un pays aussi musical que le -royaume d'Italie. Mais ce beau titre de Français, auquel -il était si redevable, faillit bientôt lui être fatal, -lorsqu'eurent lieu les terribles événements qui bouleversèrent -la face de l'Europe. Forcé de se cacher, de -fuir, c'est à pied, et au milieu des plus grands dangers, -qu'il alla se réfugier dans l'Allemagne, que nos revers, -toujours croissants, le forcèrent bientôt d'abandonner.</p> - -<p>De retour à Paris, il publia quelques morceaux de -piano, empreints de ce cachet d'originalité que l'on -remarque dans tous ses ouvrages. Il se fit aussi entendre -plusieurs fois en public comme pianiste dans quelques -concerts, entre autres à l'Odéon, où était alors -le Théâtre-Italien. Il désespérait de pouvoir jamais se -produire au théâtre comme compositeur, lorsqu'à -l'occasion du mariage du duc de Berry, un auteur, -M. Theaulon, présenta à l'Opéra-Comique un ouvrage -de circonstance, intitulé <i>Charles de France</i>. Le soin -d'en faire la musique fat confié à M. Boïeldieu, qui -s'adjoignit dans cette tâche le jeune Hérold.</p> - -<p>Quelle bonne fortune pour un jeune auteur de débuter -sous les auspices d'un tel collaborateur! La musique -de cet ouvrage eut un grand succès. Tout le -monde se rappelle la délicieuse romance des <i>Chevaliers -de la fidélité</i>, qui se trouvait dans l'acte de -M. Boïeldieu. La part d'Hérold fut aussi remarquée, et -M. Theaulon lui donna son poëme des <i>Rosières</i>. On -trouve dans cette partition une grande fraîcheur -d'idées, quoique l'orchestration fût un peu pauvre.</p> - -<p>Le second ouvrage d'Hérold fut la <i>Clochette</i>. Cette -musique, composée avec une extrême précipitation, -ne valait peut-être pas celle des <i>Rosières</i>; cependant -il y a déjà un grand progrès dans l'instrumentation. -L'ouverture fut surtout remarquée, ainsi que le charmant -air: <i>Me voilà</i>, qui est devenu populaire et un -chœur de Kalenders, au troisième acte, d'une excellente -facture.</p> - -<p>Hérold donna ensuite <i>le Premier venu</i>, en trois -actes. C'était une comédie fort gaie de M. Vial, mise -en opéra. Le sujet étant trop connu, la pièce n'eut -qu'un assez petit nombre de représentations. La musique -méritait cependant un meilleur sort. Elle était -infiniment supérieure à celle de la <i>Clochette</i>, quoique -le sujet fût plus difficile à traiter musicalement. Les -mélodies étaient beaucoup plus arrêtées et plus franches. -Un trio surtout, celui des dormeurs au deuxième -acte, sera toujours cité comme un excellent morceau -de scène.</p> - -<p>Puis vinrent <i>les Troqueurs</i>, petit acte d'une musique -piquante, où l'on trouve deux ou trois airs très-spirituels, -entre autres celui-ci: <i>Rien ne me semble aussi -joli qu'un mari</i>; et un trio en canon, dont la facture -a été heureusement reproduite par l'auteur dans l'excellent -trio du second acte du <i>Pré aux Clercs</i>.</p> - -<p>L'<i>Auteur mort et vivant</i> est peut-être l'ouvrage le -plus faible d'Hérold. Il n'y a rien de digne de son auteur -dans cette partition, qui n'eut qu'un médiocre -succès. Le <i>Muletier</i>, qu'Hérold donna ensuite, est, au -contraire, un des meilleurs actes de musique qu'il y -ait au théâtre. Tout est à citer, depuis l'ouverture, -d'une instrumentation si nerveuse, où le thème du -fandango est traité avec tant de talent, jusqu'au chœur -final. Le morceau si original, où le battement du -pouls est si habilement imité par les notes saccadées -des cors, a été reproduit sur tous nos théâtres.</p> - -<p>Le <i>Muletier</i> n'eut cependant qu'un succès très-contesté -à son apparition; ce n'est qu'après plus de vingt -représentations que le public, qui s'était montré fort -sévère pour tout ce qui touchait aux mœurs, pardonna -aux gravelures de la pièce en faveur de la musique. -Hérold ne put cependant parvenir à vendre sa partition; -il fut obligé de la faire graver à ses frais propres. -Le <i>Muletier</i> compte maintenant plus de cent représentations.</p> - -<p>L'acte de <i>Lasthénie</i>, joué à l'Académie royale de -musique, fut beaucoup moins heureux. La révolution -musicale n'avait pas encore eu lieu; on était encore -sous l'empire de l'<i lang="it" xml:lang="it">urlo francese</i>, et le compositeur était -bien embarrassé pour faire chanter les virtuoses qu'il -avait à sa disposition. Les mélodies de cet ouvrage sont -généralement peu heureuses; on y trouve cependant -un joli duettino pour deux voix de femme, et un morceau -en canon d'un bon effet.</p> - -<p>Le <i>Lapin blanc</i> eut une chute complète à l'Opéra-Comique. -Le sujet était celui de Tony, joué avec tant -de succès depuis au théâtre des Variétés. L'ouverture -de cet ouvrage a été employée pour <i>Ludovic</i>.</p> - -<p>Hérold fit aussi, en société avec M. Auber, un opéra -en deux actes, <i>Vendôme en Espagne</i>, représenté à l'Académie -royale de musique, à l'occasion de la guerre -d'Espagne; le succès de cet ouvrage fut d'aussi courte -durée que la réputation de grand capitaine du duc -d'Angoulême qui l'avait inspiré; il n'en est absolument -rien resté.</p> - -<p>Depuis longtemps Hérold n'avait donné que de petits -actes au théâtre; il devait prendre une revanche -éclatante des légers échecs qu'il avait éprouvés; il fit -<i>Marie</i>.</p> - -<p>Le succès ne fut pas aussi décisif qu'on pourrait -le supposer en entendant cette délicieuse partition. -L'Opéra-Comique était alors dirigé par un homme habile, -qui comprit tout le mérite de cet ouvrage. Malgré -la faiblesse des premières recettes, il fit rapidement -succéder les représentations, et le public finit par venir -apprécier cette musique qu'il avait d'abord presque -dédaignée.</p> - -<p>Hérold fit peu de temps après la musique d'un -drame joué à l'Odéon, le <i>Siége de Missolonghi</i>, dont -l'ouverture est restée, grâce à un délicieux motif qui -est devenu populaire.</p> - -<p><i>L'Illusion</i> est un petit drame en un acte, où les événements, -trop resserrés, ne laissent pas assez de développement -à la musique: un finale parfaitement fait, -et où il y a une charmante valse, est le morceau capital -de cette partition.</p> - -<p><i>Emmeline</i>, en trois actes, n'eut point de succès; -malgré quelques jolis motifs, la musique ne plut point -généralement.</p> - -<p>Mais lorsque Hérold fit paraître <i>Zampa</i>, il fut aussitôt -placé au rang des compositeurs. Il est peu d'ouvrages -aussi estimés des connaisseurs que celui que -nous citons: le finale est des plus remarquables comme -musique et comme mise en scène. <i>Zampa</i> a eu un -prodigieux succès en Allemagne, où on le regarde à -juste titre comme le chef-d'œuvre de son auteur. En -France, nous ne pensons pas de même, et le <i>Pré aux -Clercs</i> obtient la préférence; cela est tout naturel. -<i>Zampa</i>, plus sévère, convient mieux à l'imagination -un peu sombre des Allemands; le <i>Pré aux Clercs</i>, où -les mélodies sont plus franches, quoique peut-être -moins distinguées, a plus d'attrait pour notre goût.</p> - -<p>Je ne citerai que pour la mémoire la <i>Médecine sans -médecin</i>, petit acte sans conséquence où la musique -n'est qu'un très-mince accessoire.</p> - -<p>Puis vint enfin le <i>Pré aux Clercs</i>, dont je crois pouvoir -me dispenser de parler; tout le monde le sait par -cœur.</p> - -<p>Il faut encore ajouter à la liste des ouvrages d'Hérold -l'<i>Auberge d'Auray</i>, en société avec M. Caraffa, le finale -du troisième acte de la <i>Marquise de Brinvilliers</i>, et la -musique d'<i>Astolphe et Joconde</i>, de la <i>Somnambule</i>, de -<i>Lydie</i> et de la <i>Belle au Bois dormant</i>, ballets. Dans ce -genre de musique, Hérold n'avait pas de rival. Tous -ceux qui feront de la musique de danse chercheront à -la faire aussi bien que lui, aucun ne pourra la faire -mieux. Joignez à cette nomenclature un grand nombre -de pièces pour le piano, dont plusieurs ont eu un grand -succès.</p> - -<p>On a donné depuis la mort d'Hérold un opéra (<i>Ludovic</i>), -où il avait esquissé quelques morceaux, parmi -lesquels il faut citer la ronde: <i>Je vends des scapulaires</i>. -Le reste de cette partition appartient en entier à -M. Halévy, qui a fait preuve d'un grand talent dans -cet ouvrage où il y a des morceaux de maître, entre -autres, le quatuor du premier acte et le trio du -deuxième.</p> - -<p>Hérold était d'un caractère naturellement enjoué; -sur la fin de sa vie, il était cependant devenu un peu -mélancolique: il rêvait un nouveau voyage en Italie, -que la mort ne lui a pas permis d'effectuer. Quoique -à l'époque où il donna ses premiers ouvrages, les partitions -se vendissent fort peu, il avait vécu avec tant -d'économie qu'à l'époque de son mariage, il y a huit -ans environ, il était déjà possesseur d'une somme -assez considérable. Ce fait est d'autant plus à remarquer -que Hérold, ainsi que la plupart des compositeurs -de notre époque, ne reçut jamais aucune faveur -du gouvernement. Il avait été longtemps accompagnateur -au théâtre italien, puis un des chefs du chant à -l'Opéra. Il tenait singulièrement à cette place, et conçut -un très-grand chagrin quand des mesures d'économie -forcèrent l'administration à la lui retirer. Il fit -les démarches les plus actives pour y rentrer, et quand -il y réussit ce fut un véritable jour de fête pour lui.</p> - -<p>Il avait l'habitude de composer en se promenant, -et les Champs-Elysées lui ont souvent servi de cabinet -de travail. Que de gens qui le connaissaient peu -se sont formalisés de le voir passer près d'eux sans -avoir l'air de les apercevoir, et continuer sa route en -chantonnant! Comme il était très-spirituel, il laissait -quelquefois échapper des mots un peu piquants qui -ont blessé bien des susceptibilités; mais son caractère -était excellent au fond. Il ne se livrait pas facilement; -mais quand quelqu'un était réellement son ami, il lui -était entièrement dévoué. Il rendait justice à tous ses -confrères, et ne connut jamais l'envie. Quoique M. Auber -eût commencé beaucoup plus tard que lui et eût -été beaucoup plus heureux au théâtre, il reconnaissait -franchement que tous les succès de son rival -étaient mérités, et qu'il y avait sans doute dans sa -musique des qualités qui manquaient dans la sienne. -Nous n'entreprendrons pas de faire un parallèle entre -ces deux grands talents. Hérold a malheureusement -terminé sa carrière, et M. Auber en parcourra encore -une semée de succès. D'un seul mot on pourrait peut-être -résumer la différence qui les caractérise: M. Auber -a plus de franchise, Hérold avait plus d'originalité.</p> - -<p>Hérold est mort le 19 janvier 1833, à quatre heures -du matin, au même âge et de la même maladie -que son père. Depuis quelque temps il se plaignait -de maux de poitrine, et semblait prévoir sa fin. Il mit -un zèle extraordinaire dans ses répétitions du <i>Pré -aux Clercs</i>. Les musiciens seuls savent combien un -tel métier est fatigant. Il était exténué quand vint -la première représentation. Il fut redemandé à la -fin de la pièce, et quand on annonça au public qu'il -ne pouvait se rendre à ses désirs, étant trop malade, -on prit cette nouvelle pour une excuse banale. Elle -n'était, hélas! que trop vraie.</p> - -<p>Il rentra chez lui avec une fièvre ardente, causée -sans aucun doute par l'extrême fatigue que lui avaient -donnée ses répétitions, et l'émotion du plus grand, du -seul très-grand succès qu'il eût obtenu depuis qu'il -travaillait pour le théâtre. Le lendemain, il apprend -qu'une maladie d'actrice arrête son ouvrage. Ce lui -fut un coup mortel. L'Opéra offrit généreusement une -de ses plus habiles cantatrices pour remplacer celle -dont la maladie suspendait les représentations de la -pièce. Il fallut qu'Hérold fît de nouveaux efforts pour -aller montrer son rôle et faire de nouvelles répétitions. -Cela l'acheva. Il se montra encore une ou deux fois au -théâtre, faible et languissant, puis, aux derniers jours -de décembre, il fut obligé de garder le lit qu'il ne quitta -plus.</p> - -<p>Hérold a laissé une jeune veuve et trois enfants, dont -un garçon, et une malheureuse mère, dont toute l'existence -avait été consacrée à ce fils auquel elle ne croyait -pas devoir survivre. Vous la voyez souvent errer autour -de l'Opéra-Comique, consultant les affiches, pour -voir si l'on donne quelque ouvrage de son fils. Lorsqu'elle -y aperçoit son nom chéri, elle se met à pleurer, -et se retire douloureusement dans sa demeure solitaire -pour revenir le lendemain pleurer de nouveau au -même endroit. C'est là toute sa vie. Son bonheur, c'était -Hérold! sa seule consolation, c'est la gloire qu'il -a laissée!</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch4">LES CONCERTS D'AMATEURS<br /> -TRIBULATIONS D'UN MUSICIEN</h2> - - -<p>Il y a un proverbe qui dit, qu'il n'y a rien de plus à -redouter qu'un dîner d'amis et un concert d'amateurs. -Les proverbes sont la sagesse des nations, et rien n'est -en effet plus sage et plus véridique que la maxime que -nous venons de citer. L'on doit s'estimer bien heureux -lorsqu'on n'est pas frappé de ces deux fléaux à la fois; -mais il est bien rare qu'après avoir été forcé d'avaler le -dîner d'ami, composé, pour l'ordinaire, du classique -pot-au-feu, suivi de quelqu'un de ces bienfaisants légumes -qui vous rappellent les beaux jours et les succulents -repas du lycée; il est bien rare, dis-je, qu'après -ce maussade festin, vous ne soyez pas encore -régalé d'un petit concert impromptu après le dessert. -C'est la petite fille de huit ans qui va vous faire juger -de ses progrès. On ouvre le piano, à qui il ne manque -qu'une demi-douzaine de cordes, vu qu'il n'a pas été -accordé depuis la dernière soirée où l'on a dansé au -piano, et l'enfant chéri est prié de jouer quelque chose -pour faire plaisir à l'ami de la maison. Mais l'enfant -chéri, qui prend ordinairement sa récréation après le -dîner, ne trouve pas du tout amusant de donner un -échantillon de ses talents à une pareille heure, et fait -une moue longue d'une aune. «Allons, fais donc -voir à Monsieur que tu es une grande demoiselle à présent,» -dit le papa, en traînant sa fille du côté du piano. -L'enfant résiste, le père se fâche, et la virtuose en -herbe se met à pleurer. La maman se met alors de la -partie: «Pourquoi la brutaliser ainsi? dit-elle à son -mari; tu sais combien elle est timide, elle n'osera plus -jouer, à présent. Allons, mon enfant, sois raisonnable, -et si tu joues bien ton morceau, tu iras embrasser le -monsieur qui aime beaucoup les petites filles qui sont -bien sages.» Douce perspective!</p> - -<p>Vous croyiez en être quittes pour entendre un peu -de mauvaise musique, vous serez obligé, bon gré, mal -gré, d'aller embrasser cette charmante petite fille qui, -à l'aide du mouchoir de son père, est occupée dans -un coin à sécher ses larmes. Il faut bien vous résigner; -après bien des façons, vous avez le bonheur d'entendre: -<i>Ah! vous dirai-je, maman!</i> <i>Je suis Lindor</i>, -<i>Triste Raison</i>, et autres petits airs de cette fraîcheur, -exécutés sans mesure, et avec un accompagnement -obligé de fausses notes. Après ce charmant concert, -vous êtes forcé de subir l'embrassade promise et de -mêler vos compliments à ceux de la famille enchantée. -N'est-ce pas qu'elle est vraiment étonnante? dit le père; -oh! elle est organisée pour la musique comme on ne -l'est pas. Elle retient tous les airs qu'elle entend… Elle -n'a que deux ans de leçons. C'est sa mère qui lui montre. -Elle est excellente musicienne. Est-ce que vous -n'avez jamais entendu chanter ma femme? Elle a une -voix magnifique. Dis-donc, bonne amie, il faut chanter -quelque chose à Monsieur. Allons, ne vas-tu pas faire -l'enfant, à présent? Il faut encore joindre vos instances -à celles du mari, qui est allé décrocher une -vieille guitare qu'il met un quart-d'heure à accorder. -Puis, mêlant sa voix à celle de sa moitié, il vous -rafraîchit les oreilles de <i>Fleuve du Tage</i> ou de <i>Dormez -donc, mes chères amours</i> à deux voix. Ordinairement -on prend son chapeau après le dernier couplet, et on se -retire en remerciant le couple aimable de la délicieuse -soirée qu'il vous a procurée, et l'on ne remet plus les -pieds dans la maison.</p> - -<p>Moi, qui ai les nerfs fort irritables, et qui, en ma -qualité de musicien, ai la musique d'amateurs en -abomination, j'ai toujours soin de m'informer si les -gens avec qui je suis près de lier connaissance cultivent -la musique; pour peu qu'ils aient le moindre -goût pour exercer cet art enchanteur, votre serviteur… -je n'en veux plus entendre parler, je me renferme en -moi-même, et, ferme comme un roc, je reste sourd -à toutes les supplications. Vous concevrez qu'avec de -pareils principes je déménage souvent. Je n'ai jamais -pu trouver un propriétaire qui consentît à exiger de -mes co-locataires un certificat d'incapacité musicale; -et dès que, malgré des bourrelets à toutes les portes, -et mes fenêtres constamment fermées même en été, -le son d'un piano, d'un violon, d'un flageolet ou -d'une voix arrive jusqu'à moi, le lendemain je donne -congé. Je ne vous parlerai pas des orgues de Barbarie -et des cors de chasse qui s'exercent à la fenêtre -des marchands de vin; j'ai reconnu depuis longtemps -que c'était un fléau qu'il est impossible d'éviter dans -une ville un peu civilisée, et que tous les quartiers de -Paris y sont sujets. J'ai essayé des logements les plus -isolés, les orgues des rues ont été m'y poursuivre. -J'ai cru un jour en être quitte: j'avais loué une maisonnette -dans la plaine de Monceaux; depuis trois -jours, j'y jouissais d'un silence absolu, lorsque, par -une belle matinée d'été, je suis éveillé en sursaut, à -quatre heures du matin, par la générale qu'on battait -sous mes fenêtres. Je me lève en toute hâte. Jugez de -mon désespoir lorsque, mettant le nez à la croisée, je -vois une vingtaine de tambours de la garde nationale -groupés autour de mon habitation, et faisant une répétition -générale de tous les <i>fla</i> et les <i>rrra</i> qu'on peut -tirer de cet harmonieux instrument.</p> - -<p>Je vis bien que le repos n'est pas fait pour l'homme -sur cette terre. J'ai déménagé; je suis retourné au -sein de la grande ville. Je me calfeutre chez moi, et je -tâche de me boucher assez les oreilles pour me figurer -que je suis sourd, quand il passe dans la rue -quelque chanteur ou quelque instrumentiste maudit. -Je suis devenu misanthrope; j'ai rompu avec le -genre humain depuis mon lever jusqu'à sept heures -du soir.</p> - -<p>Je sors alors, et je m'achemine vers l'Opéra ou l'Opéra-Comique, -et je me sature jusqu'à mon coucher de vraie -musique qui n'ait aucune analogie avec la musique -d'amateurs. J'ai soin de me placer dans quelque coin -bien obscur, pour être isolé le plus possible; car les -amateurs vous poursuivent partout, et il y en a qui -ont l'habitude de battre la mesure (presque toujours -à contre-temps) ou de chantonner avec les acteurs: -ces gens-là me crispent les nerfs et me font d'un plaisir -un supplice.</p> - -<p>Je me suis brouillé avec toutes mes connaissances -qui avaient des familles musiciennes, et je n'ai conservé -de relations qu'avec un huissier retiré, entièrement -étranger aux beaux-arts, du moins à ce que je -croyais. Mais le traître vient de rompre le dernier -lien qui me rattachait à l'humanité, il s'est fait amateur, -et cela sans savoir une note de musique, et qui -pis est, il m'a entraîné dans un horrible repaire où -l'on râcle, où l'on souffle, où l'on écorche les oreilles -et les musiciens de la façon la plus atroce, le tout -pour cent sous par mois. Ecoutez le récit de mon -malheur:</p> - -<p>Il n'y a pas tout à fait quinze jours, que mon vieil -huissier m'invita à venir partager son dîner. C'était -la première fois qu'il me conviait, et, bien qu'il m'eût -prévenu que c'était un dîner d'ami, j'aurais été fort -en droit de lui dire en sortant de table: Je ne me -croyais pas si fort votre ami; mais, comme cela n'est -que le moindre des maux qui m'attendaient dans -cette fatale soirée, je ne veux pas trop m'appesantir -sur cette première calamité.</p> - -<p>Le repas terminé, je m'apprêtais à quitter la chambre, -sans feu, et éclairée d'une seule bougie (c'est par -pudeur que je dis bougie), où nous avions dîné, pour -aller à l'Opéra entendre <i>Robert le Diable</i>, quand mon -vieux scélérat d'ami, me retenant par le pan de mon -habit:</p> - -<p>—Et pourquoi, diable! vous sauver si vite? ne pouvez-vous -pas me consacrer une soirée tout entière? -Vous vous imaginez, peut-être, que je n'ai pas songé -à vous ménager un après-dîner agréable? Je vous ai -réservé une surprise pour ce soir, laissez-moi le temps -de prendre mon chapeau, laissez-vous conduire; et si -vous n'êtes pas content, vous serez bien difficile.</p> - -<p>Je le laisse agir. Nous sortons, et nous arrivons -rue des Petits-Champs.</p> - -<p>—Maintenant nous allons attendre la voiture, me -dit mon huissier.</p> - -<p>—Quelle voiture? pour où aller?</p> - -<p>—Mon jeune ami, laissez-moi faire. Je vous le -répète, quand vous y serez, vous serez enchanté.</p> - -<p>Après avoir attendu un quart-d'heure à la pluie et -au froid, nous voyons, enfin venir de loin une de ces -voitures monstres qui, la nuit, s'annoncent en faisant -flamboyer leurs deux gros yeux rouges, bleus ou -jaunes. Nous montons. Je donne mes six sous, ainsi -que mon compagnon de voyage, m'abandonnant à ma -destinée, que je ne sais quel pressentiment me faisait -cependant redouter. Après une demi-heure de marche, -l'omnibus s'arrête: nous descendons.</p> - -<p>—Où sommes-nous?—Rue de la Harpe.</p> - -<p>Singulier quartier pour une partie de plaisir! Nous -sommes devant une grande vilaine maison, bien -haute, bien noire et bien sale, comme toutes celles -qui l'avoisinent.</p> - -<p>—Voyez-vous cette lumière au quatrième? c'est là -que nous allons, me dit mon guide.</p> - -<p>Je le suis: nous montons à tâtons un escalier bien -roide qui nous conduit enfin devant une porte faiblement -éclairée par une veilleuse placée sur une planche -voisine, et je lis ces mots écrits en grosses lettres: Concert. -Ici, je l'avoue, les jambes me manquèrent, et -sans cette faiblesse peut-être aurais-je cédé à une horrible -inspiration du démon qui me vint tout à coup. -J'eus une irrésistible envie de précipiter mon malencontreux -ami en bas des quatre étages; mais la vertu -l'emporta: je me contins, et je me contentai de m'enfoncer -les ongles dans la paume de la main, quand -j'entendis ce nouveau Méphistophélès me dire avec un -rire de triomphe:</p> - -<p>—Hein! vous ne vous attendiez pas à cela?</p> - -<p>La porte s'ouvrit devant nous, et j'entrai. Je ressentis -alors en moi une de ces révolutions bien naturelles -au cœur de l'homme. A cette inquiétude mortelle -qui vous possède à l'approche d'un grand danger, succède -tout d'un coup cette courageuse résignation qu'on -éprouve quand le danger est venu. Il n'y avait plus -moyen de l'éviter; je pris le parti de rire de mon malheur, -et de jouer le rôle d'observateur, pour pouvoir -au moins tenir mes concitoyens en garde contre une -pareille infortune. La première pièce où nous entrâmes -n'avait rien de particulier; mais la seconde -était fort remarquable: au milieu était un piano couvert -de partitions et de parties d'orchestre; des pupitres -étaient disposés tout autour, et contre les murs -étaient appendus toutes sortes d'instruments des plus -aigus aux plus graves. Une douzaine d'individus -étaient déjà réunis dans cette salle. A notre entrée, -ce furent des acclamations unanimes: Ah! c'est -M. Vincent; bonjour donc, monsieur Vincent; quel -plaisir de vous voir, etc. Les poignées de mains et les -félicitations venaient de toutes parts à mon compagnon -qui ne savait auquel entendre.</p> - -<p>Après toutes ces politesses sur l'assurance que le -concert ne commencerait pas avant une heure, j'entraînai -mon ami Vincent dans un petit coin, et voici -les détails qu'il me donna sur l'assemblée où nous -étions:</p> - -<p>—Cette réunion a plus de trente années d'existence. -C'est un fonds qui s'achète et se trafique comme -tout autre genre de commerce. Ici, pour 5 fr. par mois -tout amateur, de quelque instrument qu'il joue, peut -venir une fois par semaine faire la partie dans les -ouvertures et symphonies qu'on exécute. On fournit -aux exécutants la musique et les instruments, que vous -voyez tapisser cette chambre. On est chauffé, éclairé, -et l'on peut même amener un ami.</p> - -<p>—Mais, lui dis-je, que venez-vous faire ici, vous?</p> - -<p>—Moi, je viens faire ma partie.</p> - -<p>—Vous jouez donc de quelque instrument?</p> - -<p>—D'aucun, je ne sais même pas lire la musique, et -voilà justement d'où vient la considération que chacun -me témoigne ici. J'ai soin de ne jamais me mettre -qu'à un pupitre où il y ait au moins deux instrumentistes.</p> - -<p>Le chef d'orchestre est un assez bon musicien qui -reconnaît parfaitement ceux qui font ce que vous appelez -des brioches. Comme je me contente de faire -semblant de jouer, il ne m'a jamais remarqué comme -coupable d'un pareil méfait, et je passe ici pour être -d'une très-grande force. Vous me demanderez pourquoi -je viens ici? C'est parce qu'il y fait chaud, que -cela ne coûte pas cher, et que la considération dont je -jouis me fait plaisir. La société est du reste parfaitement -composée: ce sont des étudiants, des employés, -des commerçants qui préfèrent cette réunion aux -cafés et aux estaminets, et vous trouverez parmi eux -beaucoup de gens avec qui vous serez charmé de faire -connaissance.</p> - -<p>Pendant que nous causions il était venu beaucoup -de monde; chacun était déjà à son pupitre, et depuis -cinq minutes le chef d'orchestre frappait en vain sur -son cahier avec son archet pour obtenir un peu de -silence.</p> - -<p>—Allons, monsieur Vincent, nous allons commencer. -De quel instrument jouez-vous aujourd'hui? -Tenez, nous avons des débutants parmi les flûtes, -allez-moi un pou soutenir ces jeunes gens-là.</p> - -<p>Mon compagnon jette un coup d'œil au pupitre où -trois jeunes gens étaient armés de leurs instruments. -Il empoigne une flûte pendue au mur derrière lui, et -soufflant de tous ses poumons comme on ferait dans -une clef, il en tire un horrible son de sifflet qu'on -aurait entendu du pont Saint-Michel.</p> - -<p>—Hein! quelle belle embouchure! dit en s'exclamant -un des apprentis flûtistes.</p> - -<p>M. Vincent sourit d'un air modeste; et la symphonie -commence.</p> - -<p>Je ne perds pas des yeux mon huissier, qui encourage -ses jeunes compagnons d'un air de protection, -dans l'horrible charivari qu'on exécute. Les flûtes ne -peuvent parvenir à se faire entendre; mais, pendant -un silence, voilà un malheureux alto en retard d'une -mesure, qui se met à exécuter un solo auquel on ne -s'attendait pas. Le chef d'orchestre bondit sur sa -chaise, tout s'arrête:</p> - -<p>—De grâce, Monsieur Vincent, passez donc à la partie -d'alto, nous ne pourrons jamais marcher sans cela. -M. Vincent ne se le fait pas dire deux fois; il dépose -sa flûte et prend un alto. On recommence, et cette -fois rien n'accroche. M. Vincent prend du tabac, se -mouche, ou arrange son jabot, pendant les passages -du piano; mais quand arrivent les <i>forte</i>, il râcle ses -cordes à vide avec fureur, ses compagnons l'imitent, -les altos dominent tout l'orchestre, et à la fin du -morceau M. Vincent reçoit les félicitations du chef -d'orchestre et de tous les exécutants.</p> - -<p>Plaignez-moi. J'ai été obligé d'entendre six ouvertures -ainsi exécutées. Vous dire lesquelles, ce me -serait bien impossible, je n'en ai pas reconnu une -seule, bien qu'on m'ait assuré qu'elles étaient toutes -de nos premiers maîtres. A la fin du concert, la tête me -bourdonnait, force m'a été de prendre le bras de mon -vieil huissier pour retourner chez moi; je me serais -fait écraser; le bruit des voitures et les cris de gare! -ne parvenaient plus à mon oreille; j'étais complétement -assourdi.</p> - -<p>En rentrant chez moi, je suis monté chez mon propriétaire, -je lui ai payé ce que je lui devais, j'ai déménagé -la nuit, et j'ai fait porter mes meubles hors -de Paris.</p> - -<p>Au point du jour, je me suis trouvé dans un village, -où j'espère que mon vieil huissier ne viendra pas -me relancer. J'y ai loué la moitié d'une petite maison -occupée par un maître d'école. Mais je prévois que je -serai bientôt obligé de transporter mes pénates en d'autres -lieux; car il est dit dans la nouvelle loi sur l'instruction -publique, que le chant entre pour quelque -chose dans l'éducation élémentaire. Je suis maintenant -seul au monde; le seul ami que j'avais s'est fait amateur -de musique sans en savoir une note; où trouver -maintenant une société? Il y a quelques années qu'un -particulier demandait, dans les <i>Petites Affiches</i>, un -domestique qui ne sût pas chanter l'air de <i>Robin des -Bois</i>; moi, je demande partout un ami qui n'aime pas -la musique, qui ne la sache pas, et qui redoute surtout -les concerts d'amateurs. Si vous rencontrez jamais -cet homme rare, adressez-le-moi; croyez qu'il trouvera -en moi un dévoûment sans bornes; et que pour -un pareil trésor, il n'est pas de sacrifice que ne puisse -faire un pauvre musicien.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch5">LES MUSICIENS DE PARIS</h2> - -<p class="c">1834</p> - - -<p>Il est peu de classes moins connues que celle des -musiciens dans toutes ses subdivisions. Qu'un auteur -de vaudeville ou de roman ait à vous présenter un -jeune homme intéressant, ne devant sa fortune qu'à -lui-même et qui, à la fin de l'ouvrage, deviendra -l'époux de l'héroïne, dont il est l'amant aimé, à coup -sûr ce sera un artiste. On n'en dira pas plus, mais par -ce mot d'artiste, vous devinerez tout de suite que c'est -un peintre. On dirait que ces messieurs les peintres, -dessinateurs, sculpteurs, architectes et généralement -tout ce qui tient aux arts du dessin, sont seuls artistes, -et que les musiciens ne le sont pas. Effectivement, -vous avez un journal des artistes, rédigé par des peintres -et pour des peintres, et ne traitant guère que de -matières de peinture. Si l'on dit: Le Gouvernement -encourage les arts, cela veut dire: Le Gouvernement -commande des statues, des tableaux, fait bâtir des -monuments; s'il y a au ministère un article du budget -intitulé: Encouragement aux arts, il s'appliquera -aux peintres, architectes, graveurs, etc. Des pauvres -musiciens il n'en sera pas question.</p> - -<p>Combien avez-vous de peintres à Paris? Je n'aurais -pas le temps de les compter. Combien de compositeurs? -Mais, je crois, quatre ou cinq. D'où vient cela? Serions-nous -donc un peuple anti-musical, ainsi qu'on -veut nous le persuader depuis si longtemps? Non, -gardez-vous de le croire. Interrogez l'Allemagne, pays -de la musique, comme l'Italie est celui des chanteurs; -demandez-lui ce qu'elle pense de nos compositeurs. -Elle s'avouera notre inférieure: elle vous dira qu'un -opéra nouveau est un événement chez elle, et qu'un -succès est encore plus rare; que, si ses théâtres existent, -c'est grâce à nos compositeurs. Elle vous nommera -tous les opéras de Méhul, qu'elle a appréciés -avant nous, dont les partitions, que nous ne comprenions -pas toujours, excitaient l'enthousiasme chez elle; -elle vous citera tout le répertoire de Boïeldieu, d'Auber, -d'Hérold, dont les ouvrages traduits, et non imités, -comme un le fait si gauchement en Angleterre, -sont exécutés sur tous les théâtres, et font toujours le -plus grand effet. D'où vient donc qu'avec un tel succès -au dehors, nous ayons si peu de compositeurs chez -nous? C'est que les débouchés manquent, c'est qu'un -jeune homme, lassé de frapper pendant des années à -la porte de notre unique Théâtre-Lyrique (l'Opéra est -et doit être réservé aux sommités), trouve qu'il est -inutile de continuer plus longtemps à mourir de faim, -et se met à donner des leçons, à courir le cachet; -existence modeste, laborieuse, qui mène rarement à la -fortune, mais à l'aisance. Il aurait été artiste, quelquefois -homme de génie peut-être; ce sera tout uniment -un musicien: il s'enfouira dans un orchestre, il aidera -à l'exécution des chefs-d'œuvre des autres; pendant un -an ou deux, il gémira de n'avoir pu parvenir, il quêtera -un poëme qu'on ne lui donnera pas; et puis, petit -à petit, il se fera à sa nouvelle existence; il se mariera, -il aura des enfants, et ce sera, en somme totale, un -excellent citoyen payant son terme et ses impositions -le plus exactement qu'il pourra, bon père, bon époux, -et montant régulièrement sa garde, ou soufflant dans -une clarinette ou un basson tous les douze jours, pour -la défense de la patrie.</p> - -<p>Quelle différence n'y a-t-il pas de ce portrait à celui -d'un musicien d'orchestre du siècle dernier? Voyez les -musiciens de l'Opéra, tremblant au fatal démanché, -n'abordant l'<i>ut</i> qu'avec la plus extrême circonspection, -et profitant du privilége qu'ils avaient de jouer avec -des gants en hiver, et ne sortant du théâtre que pour -aller au cabaret; car alors les musiciens se grisaient -par grâce d'état, et peut-être seulement par cela qu'ils -étaient musiciens. Un musicien qui ne buvait pas était -plus mal vu de ses confrères que s'il jouait faux ou -contre mesure. On a beau dire, les mœurs ont terriblement -changé. Nos orchestres sont peuplés d'artistes -distingués, hommes de bonne compagnie souvent, et -qui ne dépareront pas le salon où ils seront appelés -pour faire de la musique.</p> - -<p>Il n'en est pas tout à fait de même chez nos voisins -d'outre-mer. J'entendis, un certain jeudi, un opéra -fort bien exécuté, par l'orchestre surtout, au théâtre -de Covent-Garden, à Londres; j'en allai faire compliment -à l'arrangeur qui dirigeait lui-même la bande; -et je lui dis que j'entendrais de nouveau l'ouvrage -avec plaisir, tant l'exécution m'avait satisfait. Si vous -revenez ici, me dit-il, choisissez une autre représentation -que celle d'après-demain, parce que cela ira -fort mal. Comme je lui exprimais mon étonnement -de sa prévision, vous ne faites donc pas attention que -ce sera samedi, me répondit-il en souriant. En pays -étranger, on n'ose pas toujours paraître ignorant sur -certaines choses, aussi repris-je en m'écriant: Ah! -c'est juste, je l'avais oublié! Le fait est que je ne me -doutais pas du tout du motif qui influerait si puissamment -sur l'exécution, et pendant deux jours, je -me creusai la tête à le chercher, mais ma pénétration -fut toujours en défaut. Le samedi, je ne manquai pas -la représentation, comme bien vous pouvez croire, et -j'allai m'installer dans une <i lang="en" xml:lang="en">private-box</i>, où j'avais -obtenu une place. Une famille anglaise occupait les -premières places, et moi, dans le fond de la loge, je -me mis à écouter de toutes mes oreilles. Les premières -mesures de l'ouverture n'allèrent pas trop mal, mais -arrive un solo de hautbois, qui débute par un <i>couak</i> -des mieux conditionnés. Bon, dis-je, ce n'est qu'un -accident qui peut arriver à tout le monde. La clarinette, -qui répétait la même phrase, crut apparemment -qu'il fallait reproduire exactement comme son confrère -le hautbois, et ne manqua pas de faire le même -<i>couak</i>, mais prodigieusement embelli, et d'une dimension -vraiment disproportionnée; puis le basson, -qui entrait ensuite, nous lâcha des ronflements -effrayants, pendant que la flûte roucoulait des <i>turlututu</i> -qui n'en finissaient plus.</p> - -<p>Les instruments de cuivre voulurent être de la partie; -les cors se mirent donc à corner, les trompettes -à trompetter, les trombones à tromboniser, la timballe -à rouler, le triangle à sonner, les cymbales à se -frotter, mais le tout d'une manière si désespérée, que -la grosse caisse, jalouse de ses droits, ne voulut pas -rester en arrière d'un si effroyable vacarme, et nous -assourdit de ses coups répétés, le tout contre mesure -bien entendu et avec une ardeur diabolique. Les violons -ne perdaient pas leur temps non plus: les uns -faisaient grincer leurs chanterelles dans les tons les -plus aigus, les autres raclaient leur quatrième corde -avec rage; les altos jouaient, les uns <i>pizzicato</i>, les -autres avec le dos de leurs archets; les violoncelles -faisaient des <i>trémolos</i> effrayants, et les contre-basses -faisaient mugir leurs cordes à vide. Un si effroyable -charivari me fit lever de ma place. Je jetai un coup -d'œil sur l'orchestre, par-dessus la tête de mes voisins, -m'attendant à voir le chef désespéré et tâchant de ramener -l'harmonie parmi ses discordants subordonnés. -Pas du tout, il battait la mesure bien tranquillement, -comme si cela eût été le mieux du monde.</p> - -<p>Je remarquai seulement que les musiciens avaient -la figure fort animée et le nez tout à fait sur leurs -cahiers; ils n'étaient pas rangés symétriquement -comme à l'ordinaire, et cela me fit prendre ma lorgnette. -Oh! alors je vis le plus étrange spectacle qu'on -puisse imaginer! Un musicien avait fourré le pavillon -de sa trompette dans la poche de son camarade -assis devant lui, et ne paraissait nullement étonné du -son bizarre et inaccoutumé de son instrument, tandis -que le camarade regardait d'un air fort surpris d'où -pouvait venir le vent qui soufflait entre les basques -de son habit. Un contre-bassier, tenant son instrument -d'une main, frottait gravement son archet sur -le tabouret placé entre ses jambes: mille folies pareilles -se faisaient remarquer dans chaque coin de -l'orchestre, et pas un spectateur n'avait l'air d'y faire -attention.</p> - -<p>L'ouverture finie, on applaudit très-fort, et même -mon voisin dit à deux ou trois reprises: <i lang="en" xml:lang="en">Very good -band, very good band.</i> Le premier acte fut exécuté -de la même façon, quant à l'orchestre au moins, et -toujours à la grande satisfaction du public. Dans -l'entr'acte, je voulus lier conversation avec le voisin -qui trouvait l'orchestre si bon; j'eus l'air de partager -son admiration; cependant je lui dis qu'il me semblait -que l'exécution avait été meilleure à la première -représentation.</p> - -<p>—Oh! cela n'est pas étonnant, me répondit-il; -c'est aujourd'hui samedi.</p> - -<p>Je n'osai pas encore avouer mon ignorance, et j'allai -sur le théâtre; je croyais trouver les chanteurs furieux -d'avoir été si sauvagement accompagnés; aucun -d'eux n'y songeait. Je pris mon courage à deux mains, -et m'approchant du régisseur:</p> - -<p>—Monsieur, lui dis-je, je sais fort bien que c'est -aujourd'hui samedi; mais dites-moi, de grâce, en -vertu de quelle loi les musiciens sont obligés d'exécuter -aussi épouvantablement qu'ils le font, à ce qu'il -paraît, d'ordinaire, ce jour-là?</p> - -<p>—C'est, Monsieur, me répondit-il, que dans nos -théâtres on paie tous les samedis et que les musiciens -ne manquent jamais de passer immédiatement de la -caisse au <i lang="en" xml:lang="en">public house</i> (cabaret).</p> - -<p>Je remerciai beaucoup le régisseur de son explication, -et le laissai grandement édifié sur la tempérance -des musiciens français, en lui apprenant qu'à -Paris un opéra s'exécutait aussi bien les jours de -paiement que ceux où la caisse n'est pas ouverte. -Revenons donc à nos compatriotes.</p> - -<p>Ce mot de musicien n'est qu'un titre générique qui -s'applique à une classe très-étendue d'individus dont -les mœurs n'ont souvent aucun rapport entre elles. -Car MM. Rossini et Meyerbeer sont tous deux musiciens, -et le misérable qui vient faire leur désespoir, -en tournant une odieuse manivelle sous leurs fenêtres, -l'organiste barbare ou le vielleur maudit s'intitulent -aussi musiciens. Par exemple, je ne prétends -pas vous garantir la sobriété de cette classe estimable -d'artistes; non plus que celle des musiciens qui font -danser à la courtille et chez les marchands de vins de -la barrière; il est tout naturel que le débitant qui les -emploie les paie en nature, et la consommation est -forcée. Nous aurons donc au premier rang de la hiérarchie -musicale, les compositeurs dramatiques et -ceux-là, certes, méritent le plus notre commisération.</p> - -<p>Viennent ensuite les compositeurs de salon, classe -élégante et musquée, accueillie partout avec empressement; -car les compositeurs de ce genre sont presque -tous exécutants, et n'ont besoin du secours d'aucun -aide pour faire apprécier leurs ouvrages. Qu'un d'eux -paraisse dans un salon, c'est une joie universelle, -c'est à qui l'accueillera, le fêtera, le suppliera de -faire entendre le délicieux morceau qu'il vient de composer, -car le dernier morceau est toujours délicieux. -Le compositeur sourit d'un œil qu'il croit fort modeste, -ne se fait pas trop prier, cela est de mauvais ton, -et ravit, transporte un auditoire toujours disposé à -trouver excellente la musique qu'on lui donne par-dessus -le marché entre le punch, la brioche et les -glaces. Un chanteur de romances succède à l'instrumentiste, -et ce sont encore d'autres transports d'admiration. -Le même morceau, transporté au théâtre, -mieux exécuté peut-être par M<sup>lle</sup> Jenny Colon ou -Déjazet, passera inaperçu; mais chez monsieur tel ou -tel, il est reconnu que l'on fait toujours d'excellente -musique, et tout doit être excellent. Quelquefois cependant -l'enthousiasme n'est pas factice si le bonheur -veut que vous rencontriez M. Panseron ou M. A de -Beauplan, ou peut-être encore une ou deux célébrités -du genre; vous pourrez passer une soirée fort agréable, -si M. Plantade vous régale de ses délicieuses bouffonneries, -comme <i>M<sup>me</sup> Gibou</i> dont il a l'honneur d'être -le père, et dont la réputation s'est étendue si prodigieusement -depuis son heureuse translation sur le -théâtre des Variétés; de <i>la correspondance du Jean -Jean à Alger</i>, de <i>la Grasse fille aux yeux rouges</i>, ou -de quelque autre de ses grotesques chefs-d'œuvre, qu'il -sait rendre d'une manière si comique, vous ne pourrez -vous empêcher de le proclamer le Callot de la romance.</p> - -<p>Après les compositeurs de salons, nous placerons -les donneurs de leçons, parmi lesquels vous trouverez -de jeunes et jolies personnes, ayant parfois un talent -d'instrumentiste fort distingué, et qui regardent l'établissement -des omnibus comme la plus belle institution -du siècle.</p> - -<p>En effet, du Marais au faubourg du Roule, où sur -trois maisons on compte un pensionnat de jeunes demoiselles, -la distance est bien grande; quelle heureuse -invention pour les donneurs de leçons mâles et -femelles, que l'établissement de ces longs cachalots -qui, pour six sous, vous transportent au milieu du -fracas de Paris, du tranquille Marais au paisible faubourg -du Roule! Vous asseyez-vous quelquefois dans -ces immenses voitures? Vous avez sûrement remarqué -quelque jeune personne mise simplement, mais -non sans goût, coiffée d'un chapeau de carton-paille en -été, ou de pluche en hiver, vêtue d'une robe de guingamp -ou de mérinos foncé, tenant un rouleau de musique -sous le bras, ayant la montre suspendue à la -ceinture, y jetant l'œil à chaque minute, faisant la -moue à chaque voyageur qui monte ou qui descend, -et semblant accuser chaque voisin de la lenteur de la -lourde machine. Jeune homme à un premier rendez-vous -n'est pas plus pressé d'arriver; et cependant à -quelle fête, à quelle partie de plaisir court-elle avec -tant d'empressement? Elle va s'enfermer pendant -cinq ou six heures de suite dans une chambre souvent -sans feu, faire ânonner à une douzaine de petites -filles les études de Bertini, les fantaisies de Herz; puis, -après avoir fait redire vingt fois la même chose à ses -indociles écolières, entendu douze fois les vingt-quatre -gammes majeures et mineures, répété à chacune: -Passez le pouce, Mademoiselle, ne mettez pas le petit -doigt sur les dièzes; ou autres choses aussi réjouissantes, -elle rentrera chez elle, pour travailler à son tour: là -clouée devant son piano sur quelques morceaux difficultueux -de Chopin ou de Kalkbrenner, elle essaiera -d'exécuter les passages les plus difficiles, afin d'aller le -lendemain recevoir sa leçon au Conservatoire où elle -doit concourir. Aussi, quel bonheur si elle pouvait -remporter le premier prix de piano! C'est que pour -elle, tout est là. Alors elle pourra trouver de meilleures -leçons, être reçue dans les plus riches maisons, -se donner plus d'aisance, trouver mille douceurs, et -mieux que cela, mille fois mieux, peut-être un mari!</p> - -<p>Vous détaillerai-je encore toutes les classes de musiciens -qui viennent après celles-là? cela serait trop -long et les subdivisions trop grandes. Rangeons-nous -sur la même ligne comme musiciens d'orchestre le -pensionnaire de M. Véron, qui sert d'interprète aux -inspirations d'Auber ou de Rossini, et le pauvre diable -qui souffle dans une clarinette à quelques pieds au-dessous -de la figure enfarinée de Deburau ou de la -corde roide de M<sup>me</sup> Saqui? Parmi les musiciens de bal, -quel immense degré n'y a-t-il pas des exécutants dirigés -par M. Tolbecque ou Musard, aux racleurs qui -écorchent les oreilles des intrépides danseurs de nos -guinguettes de barrière! Vous peindrai-je l'individualité -attachée à chaque instrumentiste, l'air pimpant -et coquet d'un violon de l'Opéra, à côté de la tournure -semi-ecclésiastique d'un organiste de paroisse, -classe d'artistes bien dégénérée depuis la première révolution? -Où est le temps où les Séjan, les Charpentier, -etc., charmaient la foule accourue dans les -églises pour jouir de leurs sublimes accords? Les instruments -existent toujours, mais la vie qui les animait, -le génie qui faisait parler ces puissants orchestres, -on ne les retrouvera plus. La Restauration, qui -aurait voulu nous rendre dévots, n'a pas su employer -les moyens convenables pour cela. C'est par l'introduction -de la musique dans les églises qu'on aurait -pu y attirer notre génération, généralement plus curieuse -d'objets d'art que de dévotion; mais le bon -Charles X avait un excellent orchestre à la chapelle, -et il disait apparemment comme le cadi de <i>le Dieu -et la Bayadère</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je suis content, je suis joyeux,</div> -<div class="verse">Chacun doit l'être hors de ces lieux.</div> -</div> - -<p>Pendant qu'on régalait ses oreilles des chefs-d'œuvre -de Cherubini exécutés par les premiers artistes de -la capitale, le bon peuple n'avait pour s'édifier pendant -la messe, que le véritable plain-chant avec accompagnement -de serpent obligé. Je ne vous dirai pas -que cela soit beaucoup mieux à présent; mais au moins -personne n'est obligé d'y aller, et on peut se dispenser -d'entendre la messe sans craindre une destitution, -et l'assiduité au confessionnal n'est plus un -titre pour obtenir un emploi dans l'Etat. Je désirerais -cependant qu'on rétablît une chapelle, comme -objet d'art. La musique sacrée est un genre qui se -perdra tout à fait, si l'on n'y prend garde. Je voudrais -donc, comme je l'ai dit, qu'on rétablît une chapelle: -mais que ce fût au profit de tous, que les messes -en musique s'exécutassent dans une église où le -public fût admis indistinctement, à Notre-Dame, par -exemple, si toutefois M<sup>gr</sup> l'archevêque<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> le voulait -bien permettre, ce dont je ne suis pas très-persuadé; -car je vous le dénonce comme le prélat le plus anti-musical -de la chrétienté, et je me rappelle fort bien -que, sous la Restauration, il refusa souvent l'autorisation -de faire de la musique dans différentes églises -de son diocèse, le tout <i lang="la" xml:lang="la">ad majorem Dei gloriam</i>. -Mais, comme je ne suis pas parfaitement convaincu -qu'on ne puisse pas maintenant se passer de sa permission -pour cela, je persiste dans mon projet. Que si -les gens du monde me demandent à quoi bon? je leur -répondrai qu'il faudrait le faire, ne fût-ce que pour -encourager l'art le moins encouragé de tous, et ouvrir -une nouvelle carrière aux compositeurs qui pourraient -se former là; que si les dévots m'objectent que -la musique est trop mondaine, je leur dirai que je n'ai -jamais vu ce qu'il y avait d'édifiant à entendre chanter -une triste psalmodie par des braillards à cent écus -par an, et qu'il me semble qu'un accompagnement de -violons est tout aussi moral qu'un accompagnement -de serpent. Que voulez-vous? je ne peux pas souffrir -le serpent, moi, ce n'est pas ma faute. Je trouve qu'il -est honteux, quand le plus petit prince d'Allemagne a -une chapelle, quand la moindre église de Belgique a -une musique passable, qu'à Paris, au centre des arts, -on ne puisse entrer dans une église sans être poursuivi -par un et quelquefois deux serpents.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Feu M. de Quélen.</p> -</div> - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch6">DE L'ORIGINE DE L'OPÉRA EN FRANCE</h2> - - -<p>Nous n'entreprendrons pas de faire connaître les -différentes directions qui se succédèrent à l'Opéra, -depuis la mort de Lully jusqu'à nos jours; car notre -but est moins de tracer l'histoire administrative de ce -théâtre, que de suivre autant que possible les progrès -de l'art à différentes époques.</p> - -<p>Depuis le mois de novembre 1672, époque à laquelle -Lully obtint le privilége de l'Opéra, jusqu'à sa -mort (22 mars 1687), ce compositeur ne laissa représenter -sur son théâtre d'autres ouvrages que les -siens: aussi la musique ne fit-elle que bien peu de -progrès dans cet espace de temps. Boileau disait un -jour à Lully:</p> - -<p>—Non-seulement vous êtes le premier, mais le -seul musicien de notre siècle.</p> - -<p>Quelques auteurs s'étaient cependant essayés sur -des théâtres particuliers. Lalande et Marais avaient -chacun fait représenter un opéra devant la cour, à -Versailles, au grand chagrin de Lully, qui avait vainement -tenté de s'y opposer. Un Opéra s'était établi -à Marseille, un autre à Rouen, et on y avait joué des -ouvrages composés par des musiciens du pays. A la -mort de Lully, le théâtre fut quelque temps abandonné -à de médiocres compositeurs, la plupart ses -élèves, tels que Colasse, Louis et Jean-Louis Lully, -Marais, Desmarests, Gervais, etc. Un seul homme de -talent se fit remarquer: c'était Charpentier, qui s'était -déjà fait connaître onze ans auparavant par la musique -du <i>Malade imaginaire</i>. Ce musicien était un -fort habile homme; dans sa jeunesse, il avait été en -Italie, où il avait étudié la composition sous Carissimi. -De retour en France, il ne trouva aucun moyen de -faire connaître ce qu'il était capable de faire, et il -était déjà âgé de cinquante-neuf ans lorsqu'il donna -son premier opéra, <i>Médée</i>, qui n'eut pas d'abord tout -le succès qu'il obtint ensuite, parce que la musique en -parut trop compliquée.</p> - -<p>L'Opéra languit jusqu'à la venue de Campra, un des -plus célèbres et des plus féconds musiciens français. -Son premier ouvrage, <i>l'Europe galante</i>, fut un coup -de maître. A la mélodie traînante et monotone de -Lully et de ses successeurs, il fit succéder un rhythme -plus varié et une couleur moins triste. La plupart des -airs de <i>l'Europe galante</i> devinrent populaires.</p> - -<p>Un des airs de danse qui eut le plus de succès est -venu jusqu'à nous; c'est celui qui est connu sous la -dénomination ridicule de <i>Madelon Friquet</i>. Campra -fit représenter à l'Académie royale de musique dix-huit -ouvrages qui eurent tous de grands succès.</p> - -<p>En 1700 il se fit une véritable révolution dans la -musique de théâtre par l'introduction d'un instrument -sans lequel on a peine à imaginer qu'il ait pu -exister des orchestres. Monteclair fut le premier musicien -qui introduisit la contre-basse dans l'orchestre -de l'Opéra. La partie de basse était auparavant confiée -à des basses de violes, instruments sourds et mous, -qui n'avaient aucune vigueur et qui ne pouvaient pas -soutenir l'harmonie aussi puissamment que le formidable -adversaire qui vint les remplacer.</p> - -<p>On compte aussi, parmi les compositeurs de cette -époque, une femme, M<sup>me</sup> de Laguerre, épouse du sieur -de Laguerre, organiste de Saint-Séverin et de Saint-Gervais. -Voici comme un de ses contemporains s'exprime -sur son compte: «M<sup>me</sup> de Laguerre a composé -plusieurs ouvrages, on peut dire que jamais personne -de son sexe n'a eu d'aussi grands talents pour la composition -de la musique et pour la manière admirable -dont elle l'exécutait soit sur l'orgue, soit sur le clavecin: -elle avait surtout un talent merveilleux pour -préluder et jouer des fantaisies sur-le-champ; et quelquefois -pendant une demi-heure entière elle suivait -un prélude, avec des chants et des accords excessivement -variés et d'un goût qui charmait les auditeurs. -Elle a excellé dans la musique vocale, de même que -dans l'instrumentale, comme elle l'a fait connaître -dans tous les genres de musique de sa composition, -savoir: l'opéra de <i>Céphale et Procris</i>, tragédie représentée -en 1694, trois livres de cantates, un recueil de -pièces de clavecin, un recueil de sonates, un <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> -à grand chœur, qu'elle fit exécuter dans la chapelle du -Louvre pour la convalescence du roi, etc.»</p> - -<p>Destouches, qui florissait à la même époque, obtint -aussi de grands succès. Mais le compositeur le plus -apprécié de son temps, dans cette période qui sépara -Lully de Rameau, fut sans contredit Mouret, que l'on -avait surnommé le musicien des Grâces. Tous ses ouvrages -ont une teinte de légèreté et de gaîté qui plurent -extrêmement aux dilettanti du temps; il avait -une très-grande facilité à composer, et, quoiqu'il soit -mort assez jeune, peu de musiciens ont donné autant -d'ouvrages que lui et dans tous les genres. Il composa -six opéras, plusieurs recueils de musique instrumentale, -un grand nombre de divertissements pour les comédies -françaises et italiennes, et plusieurs morceaux -de musique religieuse. Le joli air <i>De l'amour suivons -tous les lois</i>, le charmant duo <i>De l'amour suivons les -traces</i>, sont de Mouret.</p> - -<p>C'est au mois de décembre 1715 que l'Opéra eut le -privilége de donner des bals masqués publics. Ce genre -de spectacle a toujours duré jusqu'à présent. Le prix -d'entrée en fut dès l'origine fixé à 6 livres par personne.</p> - -<p>Nous devons dire aussi un mot des concerts spirituels -comme annexes de l'Opéra. Le concert spirituel -fut établi au mois de mars 1725 au château des Tuileries, -par privilége du roi, accordé au sieur Philidor, -ordonnateur de la musique de la chapelle royale, à la -charge que ce concert dépendrait toujours de l'Opéra, -et que Philidor lui paierait 6,000 livres par an.</p> - -<p>Le premier concert eut lieu le dimanche de la Passion, -18 mars 1725. Voici quel en fut le programme: -il commença par une suite d'airs de violons de Lalande, -suivie d'un caprice du même auteur et de son <i lang="la" xml:lang="la">Confitebor</i>. -On joua ensuite un concert de Corelli, intitulé la <i>Nuit -de Noël</i>, et le concert finit par la cantate <i>Domino</i>, motet -de Lalande. Il avait commencé à six heures du soir et -finit à huit, avec l'applaudissement de toute l'assemblée, -qui était très-nombreuse. Ce concert continua à -avoir lieu aux Tuileries, dans la salle dite des Suisses. -Cependant le roi étant venu à Paris en 1744, alla loger -au château, et le service exigea que l'on détruisît toutes -les loges et décorations de la salle de concert. Le 1<sup>er</sup> novembre, -jour de la Toussaint, on avait affiché qu'il serait -exécuté dans la salle de l'Opéra, mais l'archevêque -de Paris le fit défendre, et il n'y eut point de concert -ce jour-là. Le 8 décembre, jour de la conception de la -Vierge, on donna le concert spirituel dans la même salle -au château des Tuileries, mais il n'y avait point de -loges, et seulement des chaises et des banquettes.</p> - -<p>Le concert continua à avoir lieu dans la salle des -Tuileries jusqu'à la Révolution; il fut rétabli sous -l'Empire dans la salle de l'Opéra, et continué dans ce -même emplacement jusqu'à la révolution de Juillet, -qu'il fut entièrement aboli, on ne sait trop pourquoi; -car, si ce concert était composé uniquement de musique -d'église, maintenant qu'on n'en entend nulle part à -Paris, il attirerait probablement un grand nombre -d'amateurs, qui regrettent vivement d'être totalement -privés d'un genre de musique qui a produit tant de -chefs-d'œuvre. Revenons à l'Opéra. En 1733, parut le -premier ouvrage de Rameau, <i>Hippolyte et Aricie</i>, qui -produisit une sensation inexprimable. On eut d'abord -de la peine à s'accoutumer à ce genre de musique, qui -s'éloignait totalement de tout ce qu'on avait entendu -jusque là. Mais la richesse et la variété des accompagnements, -la force de l'harmonie, les nouveaux tours -de chant, la coupe inusitée des airs de danse, toutes -ces nouveautés finirent par jeter les spectateurs dans -l'enivrement.</p> - -<p>A <i>Hippolyte et Aricie</i> succédèrent les <i>Indes galantes</i>, -qui plurent encore davantage. A une des reprises de -cet opéra, Rameau y ajouta un nouvel acte, celui des -<i>Sauvages</i>, dont tout le monde connaît la belle marche -que Dalayrac a fort heureusement intercalée dans le -deuxième acte d'<i>Azémia</i>. Puis vint <i>Castor et Pollux</i>, -qui passe pour le chef-d'œuvre de son auteur, et où -l'on trouve en effet d'admirables morceaux. Rameau, -quoique âgé de cinquante ans, à son début dans la carrière -dramatique, fit représenter seize opéras, bien -qu'il eût renoncé au théâtre, les dix dernières années -de sa vie. Il fut le premier qui employa les clarinettes -à l'orchestre, dans son opéra d'<i>Acanthe et Céphise</i>, représenté -en 1751 pour la naissance du duc de Bourgogne.</p> - -<p>En 1752, une grande innovation eut lieu à l'Opéra; -des comédiens italiens vinrent donner des représentations -à l'Académie royale de musique; ils débutèrent -le jeudi 1<sup>er</sup> août 1752, par la <i lang="it" xml:lang="it">Serva Padrona</i>. Le grand -succès qu'ils obtinrent leur suggéra de nombreux antagonistes; -c'est alors que prit naissance la guerre des -Bouffonistes et des Lullistes; ces derniers eurent l'avantage -en 1754, et les Italiens retournèrent dans leur -pays. Leur séjour en France ne fut pourtant pas sans -influence sur la musique française, qui prit dès lors -une allure plus franche et plus enjouée. Malgré son -immense succès, le <i>Devin de Village</i> ne fit point naître -d'ouvrages du même genre à l'Opéra, mais l'Opéra-Comique -prit naissance par les traductions et même -par les ouvrages nouveaux qu'on commença à jouer à la -Comédie-Italienne. Pendant vingt ans le grand Opéra -fut dans un état de décadence qui le mit à deux doigts -de sa perte, et l'on croyait bien qu'il ne pourrait jamais -se relever de sa victoire sur les Bouffons italiens, lorsqu'enfin -Gluck parut en 1774.</p> - -<p>L'<i>Iphigénie en Aulide</i> fut suivie de près d'<i>Orphée et -Alceste</i>. Piccini, précédé de la plus brillante réputation, -vint faire jouer à Paris son <i>Roland</i>. Le succès de cet opéra -suscita une nouvelle guerre musicale, dont profitèrent -les amateurs raisonnables qui savaient applaudir ce -qui était réellement beau, quelle que fût la nation de -l'auteur. Gluck riposta à <i>Roland</i> par <i>Armide</i> et <i>Iphigénie -en Tauride</i>; Piccini répondit à ces deux chefs-d'œuvre -par <i>Didon</i>. Puis vint Sacchini; Sacchini, déjà -célèbre en France par la traduction de quelques-uns -de ses ouvrages, arriva à Paris en 1783, âgé de près -de cinquante ans. Ses premiers ouvrages, <i>Renaud</i>, -<i>Chimène</i> et <i>Dardanus</i>, n'excitèrent pas le même enthousiasme -que les premiers ouvrages de Gluck et de -Piccini, parce qu'on était déjà familiarisé avec ce genre -de musique, et que l'attrait de la nouveauté n'en était -pas aussi grand. Il n'en fut pas de même d'<i>Œdipe à -Colonne</i>; l'intérêt du poëme permit de sentir toutes -les beautés de cette ravissante musique, si simple, si -suave et si dramatique en même temps. Croirait-on -cependant que cette représentation rencontra tant -d'obstacle, que Sacchini, dégoûté par là du séjour de -Paris, prit le parti d'aller jouir en Angleterre du -fruit de ses travaux? La mort ne lui en laissa pas -le temps: il succomba à une attaque de goutte le -7 octobre 1786. On donna après sa mort l'opéra -d'<i>Avire et Evelina</i>, dont Rey, chef d'orchestre de l'Opéra, -avait achevé la musique. Les compositeurs français -rentrèrent en possession du théâtre de l'Opéra -après la mort de Sacchini; mais la révolution musicale -était achevée, et tous les ouvrages nouveaux -étaient écrits dans le système de ceux de Gluck et de -Piccini. On distingua quelques opéras de Catel, Méhul, -Lesueur, Berton, Grétry, etc. Mais depuis longtemps -on n'avait entendu aucun de ces ouvrages qui font -époque, lorsqu'enfin Spontini parvint avec des peines -infinies à faire représenter sa <i>Vestale</i> en 1807. On peut -encore se rappeler quelle sensation excita l'apparition -de cet ouvrage. <i>Fernand Cortez</i> fut moins heureux; -ce ne fut même qu'à sa reprise, en 1816, que la -réussite en fut complète.</p> - -<p>Spontini quitta bientôt Paris pour aller diriger -l'opéra de Berlin. Le peu de succès de son dernier -ouvrage, <i>Olympie</i>, pouvait faire supposer que son -génie s'était épuisé dans ses deux premiers ouvrages, -et cette perte ne fut que médiocrement sentie.</p> - -<p>Cependant l'art du chant, qui avait fait de grands -progrès en France, était resté complétement stationnaire -à l'Opéra, et l'on y chantait il y a dix ans absolument -de la même manière que quarante ans auparavant. -Rossini, arrivé depuis peu à Paris, et engagé -à écrire pour notre Opéra, exigea avant tout qu'on lui -donnât des chanteurs qu'on pût faire chanter, et l'on -fit débuter M<sup>lle</sup> Cinti.</p> - -<p>Ce fut le premier pas vers la révolution qu'opérèrent -à ce théâtre le <i>Siége de Corinthe</i>, le <i>Comte Ory</i>, <i>Moïse</i>, -les débuts de Levasseur, la retraite de Derivis père -et les progrès d'Adolphe Nourrit. M. Auber donna la -<i>Muette</i>, et le succès de cet ouvrage fut immense; -<i>Guillaume Tell</i> fut moins heureux à son apparition, -mais aujourd'hui, toutes les beautés de ce chef-d'œuvre -sont appréciées et le public ne peut se lasser -de l'entendre.</p> - -<p>En 1830, l'Opéra subit une grande révolution administrative. -Cessant d'être exploité par le gouvernement, -il devint l'objet d'une entreprise particulière.</p> - -<p>Chacun sait le degré de prospérité où il s'éleva, -sous M. Véron, grâce à l'habileté du directeur, à -l'immense succès de <i>Robert le Diable</i> et à la réunion -miraculeuse des talents de Nourrit, Levasseur, -M<sup>mes</sup> Damoreau, Dorus-Gras, Falcon, et de Perrot et -Taglioni.—Les directions qui ont succédé à celle de -M. Véron, sont loin d'avoir été aussi heureuses et -l'expérience ne peut manquer de prouver que l'Opéra -doit retourner à l'Etat. La suppression des pensions a -rendu l'exigence des sujets telle que les appointements -sont parvenus à un taux trop exorbitant pour -pouvoir subsister. On ne pourra cependant les ramener -à une limite plus raisonnable, qu'en offrant -une compensation par la perspective d'une pension: -c'est ce que ne peut faire une direction passagère; il -faut une administration durable et l'Etat ou la ville -de Paris peuvent seuls arriver à ce résultat.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch7">L'ARMIDE DE LULLY</h2> - - -<p>L'édit de Nantes venait d'être révoqué: pendant que -la désolation se répandait dans toute la France, la -cour ne s'occupait que de fêtes et de plaisirs, persuadée -que le nouvel édit ne pouvait atteindre que le peuple; -mais bientôt la persécution s'étendit jusqu'à la noblesse, -et l'alarme se répandit à Versailles. Ouvertement, c'étaient -des éloges pompeux de la grandeur du roi, qui, -non content de faire le bonheur de ses sujets, s'occupait -encore si efficacement du salut de leurs âmes; mais en -secret, on se confiait ses craintes. C'en est fait, se disait-on, -le temps des plaisirs est passé, bientôt nous serons -tous encapuchonnés, et au lieu d'opéras nous aurons la -messe et les vêpres pour tout divertissement.</p> - -<p>De pareils propos ne pouvaient parvenir aux oreilles -du roi, mais M<sup>me</sup> de Maintenon ne les ignora pas longtemps. -Elle comprit combien il était de son intérêt de -distraire tout l'entourage du roi de si sombres pensées, -et que ce n'était que par des fêtes éclatantes, des spectacles -pompeux qu'elle pourrait détourner l'attention et -faire renaître l'apparence de la confiance. Mais quel -spectacle donner? Des carrousels, des loteries? Cela -coûtait si cher et durait si peu! et puis, l'argent devenait -rare. Un sonnet à la gloire du roi convertisseur, -s'était payé plus cher que ne l'aurait été autrefois une -fête qui aurait occupé la cour pendant une semaine; -les abjurations avaient d'autant plus coûté que le prix -en était ordinairement fixé en pensions; c'est ainsi que -Dacier et sa femme, qui s'étaient faits catholiques, venaient -de recevoir 500 écus de pension. Depuis la mort -de Molière, les comédies n'avaient que peu d'attraits; -Racine n'était pas assez gai pour la circonstance, il -fallait quelque chose qui contrastât avec la disposition -générale des esprits.</p> - -<p>Le roi, que depuis plusieurs mois on avait obsédé -pour les affaires de la religion, n'avait pas eu le temps -de s'occuper à l'avance de ses plaisirs, et aucun divertissement -n'était préparé. Elle se souvint pourtant qu'il -lui avait parlé d'un opéra commandé par lui à Lully et -Quinault, et dont il avait même fourni le sujet. Si cet -ouvrage avait pu être prêt, c'était un coup de fortune! -Mais comment s'en assurer? Il fallut bien qu'elle se -résolût à le demander elle-même à l'un des auteurs, et -après s'être fait préalablement donner l'absolution, -elle se détermina à faire venir Lully auprès d'elle pour -savoir où il en était de son ouvrage.</p> - -<p>Lully, toujours bien vu du roi, qui l'aimait beaucoup, -venait rarement à Versailles, et seulement quand -son service l'y appelait; d'abord, parce que son théâtre, -à Paris, dont il était le directeur et le seul compositeur, -l'occupait beaucoup; mais ensuite, parce qu'à -Paris il avait plus de liberté pour mener la vie dissipée -et fort peu régulière qu'il affectionnait; et surtout -parce qu'il savait déplaire à un grand nombre de personnes -de la cour qui ne lui épargnaient pas les railleries -quand elles le rencontraient, ce qu'il détestait -singulièrement, étant très-railleur lui-même, et ne -souffrant pas facilement, suivant l'usage, qu'on fît à -son égard ce qu'il s'était si souvent permis envers les -autres. Voici à quel sujet il s'était attiré tous ces brocards:</p> - -<p>Depuis longtemps Lully avait reçu des lettres de -noblesse du roi, et se faisait partout appeler et imprimer -M. de Lully, lorsque quelqu'un vint à lui dire -qu'il était fort heureux pour lui que, contre l'usage, -le roi l'eût dispensé de se faire recevoir secrétaire -d'Etat, car plusieurs personnes de cette compagnie -avaient toujours dit qu'elles s'opposeraient à son admission. -Après cette révélation, le musicien ne dormit -plus tranquille et n'eut plus de cesse qu'il ne -fût reçu. Voici le moyen qu'il employa pour obtenir -l'assentiment du roi. En 1681 on dut donner à Saint-Germain -une représentation du <i>Bourgeois-gentilhomme</i>, -joué pour la première fois à Chambord, -onze ans auparavant, et dont Lully avait fait la musique. -Lully était excellent bouffon, et plus d'une fois -Molière lui avait dit: Viens, Lully, viens nous faire -rire. Il résolut de profiter de cet avantage auprès du -roi, qui ne lui connaissait pas ce talent.</p> - -<p>Son physique grotesque s'y prêtait à merveille; il -était court de taille, un peu gros, et avait un extérieur -généralement négligé; de petits yeux bordés -de rouge, qu'on voyait à peine et qui avaient peine à -voir, brillaient cependant d'un feu sombre qui marquait -tout ensemble beaucoup d'esprit et de malignité. -Un caractère de plaisanterie était répandu sur son visage, -et certain air d'inquiétude régnait dans toute sa -personne. Enfin sa figure entière respirait la bizarrerie, -et au premier aspect, on n'aurait pas manqué de -lui rire au nez, si la finesse de son regard n'eût montré -sur-le-champ qu'il n'était pas homme à avoir le -dernier, et qu'il était bien capable de rire et de faire -rire à vos dépens.</p> - -<p>Sans en prévenir personne, il résolut de représenter -lui-même le personnage du Muphty et d'attirer l'attention -du roi par ses bouffonneries. Malheureusement -pour lui le roi était de mauvaise humeur ce jour-là, -et rien ne pouvait le dérider; aussi la représentation -était-elle d'un froid mortel, les personnages si éminemment -comiques de M. et M<sup>me</sup> Jourdain et de leur -servante Nicolle, la ravissante scène des professeurs -du Bourgeois-gentilhomme, rien n'avait pu chasser -l'ennui qui régnait dans la salle, lorsque commença -la cérémonie qui termine le quatrième acte.</p> - -<p>Lully s'était affublé la tête d'un turban qui avait -près de cinq pieds de haut, de telle sorte que sa figure -avait l'air d'être au milieu de son ventre; ses petits -yeux clignotant encore plus qu'à l'ordinaire, parce que -l'éclat des bougies les fatiguaient davantage, lui faisaient -faire une si plaisante grimace, qu'à son apparition -inattendue il y eut un oh! de surprise, suivi d'une -violente envie de rire générale, qui fut aussitôt comprimée, -parce qu'on vit que le roi ne riait pas encore.</p> - -<p>Lully s'aperçut de la difficulté de sa position, et -ne fit que redoubler de plaisanteries. Au <i>Donnar Bastonara</i> -il accabla de coups le malheureux acteur qui -représentait M. Jourdain, et qui, n'étant nullement -prévenu de cette addition à son rôle, souffrit d'abord -assez patiemment les grands coups du livre représentant -le Coran qu'on lui administrait sur le dos et sur -la tête; mais voyant succéder aux coups de livre les -gourmades et les coups de poing, il commença à se -fâcher, et dit tout bas au muphty:</p> - -<p>—Finissez cette plaisanterie, ou je vous assomme.</p> - -<p>—Tant mieux, lui répondit de même Lully, qui du -coin de l'œil avait vu le roi commencer à sourire, c'est -ce que je demande, battez-moi le plus fort que vous -pourrez.</p> - -<p>L'acteur ne se le fit pas dire deux fois, et, profitant -de sa colère, il administra un énorme coup de poing -au muphty, qui se baissa vivement et le reçut dans -son turban. Ce fut alors une course comme celle de -Pourceaugnac, à cette différence près que M. Jourdain, -doublement irrité, y mettait une ardeur inconcevable, -qu'excitait encore le fou rire de tous les spectateurs, -qui ne pouvaient plus se contenir. Chaque fois qu'il -s'avançait vers le muphty, celui-ci, baissant la tête -comme un bélier, le repoussait à l'autre bout du théâtre -avec son interminable coiffure, dont il se défendait -comme un taureau de ses cornes. Le pauvre M. Jourdain -crut enfin mieux prendre son temps; il se précipita -tout d'un coup vers son adversaire, croyant pouvoir -l'étreindre entre ses bras; mais celui-ci s'était si -vivement jeté à terre, qu'il parvint à mettre le pauvre -Jourdain à cheval sur son monstrueux turban, et, -pendant qu'il roulait à terre embarrassé dans ce nouvel -obstacle, il se dégagea lestement, et, faisant semblant -de tomber, il se précipita dans l'orchestre et entra -jusqu'à mi-corps dans le clavecin qui y était, et fit -encore mille folies en achevant de le briser comme s'il -ne pouvait parvenir à en sortir. Le roi n'avait pas attendu -ce dernier lazzi pour déposer sa mauvaise humeur: -depuis cinq minutes il riait comme un roi ne -rit pas, et disait, en s'essuyant les yeux, que jamais -il ne s'était tant amusé de sa vie.</p> - -<p>Après la représentation, Lully se mit sur son passage, -et le roi lui dit les choses les plus flatteuses, l'assurant -qu'il était l'homme de France le plus divertissant -qu'il connût. Le musicien prit alors l'air le plus -affligé qu'il put:</p> - -<p>—Voilà précisément, lui dit-il, ce qui me rend fort -à plaindre; car j'avais dessein de devenir secrétaire de -Votre Majesté, et MM. les secrétaires ne voudront plus -me recevoir, à présent que je suis monté sur un -théâtre.</p> - -<p>—Ils ne voudront pas vous recevoir, reprit le roi, ce -sera bien de l'honneur pour eux. Allez de ma part voir -M. le chancelier; je vous l'ordonne aujourd'hui, et de -plus je vous fais 1,200 fr. de pension.</p> - -<p>La belle chose qu'une monarchie absolue! 1,200 livres -de pension pour avoir sauté dans un clavecin! Si -les pensions s'obtenaient au même prix aujourd'hui, -toutes les manufactures d'Erard et de Pleyel n'y suffiraient -pas.</p> - -<p>Dès le lendemain Lully courut chez le chancelier -Le Tellier, qui le reçut fort mal. Le musicien alla porter -ses plaintes à M. de Louvois, qui reprocha à Lully -sa témérité, lui disant qu'elle ne convenait pas à un -homme comme lui, qui n'avait d'autre mérite et d'autre -recommandation que de faire rire.</p> - -<p>—Eh! tête-bleu! vous en feriez autant si vous pouviez, -repartit Lully.</p> - -<p>Le roi, ayant appris toutes ces difficultés, exigea -qu'on reçût le Florentin, et alors tous les obstacles -s'aplanirent devant lui. Le jour de sa réception, il -donna un magnifique repas aux anciens de la compagnie, -et le soir les régala de l'opéra, où l'on représentait -<i>le Triomphe de l'Amour</i>. Ils étaient là trente ou -quarante qui avaient les meilleures places, et ce n'était -pas un spectacle peu curieux de voir deux ou trois -rangs d'hommes graves en manteaux noirs et en -grands chapeaux aux premiers bancs de l'amphithéâtre, -et écoutant avec un sérieux admirable les courantes -et les rigaudons du nouveau secrétaire du roi. -Quelques jours après M. de Louvois rencontra Lully à -Versailles.—Bonjour, mon confrère, lui dit-il en -passant. Cela s'appela un bon mot de M. de Louvois; -chacun voulut se l'approprier, et il n'y eut pas si grand -seigneur qui apercevant de loin le musicien, ne l'apostrophât -d'un: Bonjour, mon confrère. Cette plaisanterie -fut tellement répétée, que depuis longtemps -il n'allait à Versailles que quand il ne pouvait faire autrement.</p> - -<p>Il était à dîner avec quelques-uns de ses acteurs et -de ses musiciens, au cabaret du Cerceau-d'or, sur la -place du Palais-Royal; le repas avait été fort gai, et -le vin n'avait pas été épargné. Il faisait à ses camarades -un de ces bons contes qu'il racontait si plaisamment -et qui l'avaient fait autrefois rechercher des -plus grands seigneurs, quand on vint l'avertir que sa -femme le faisait demander au plus vite, parce qu'un -carrosse de la cour le venait chercher pour l'amener à -l'instant à Versailles. «Oh! se dit-il, cela m'a bien -l'air d'être un tour de Madeleine, qui n'aime pas que -je reste trop longtemps à table quand je dîne hors du -logis. Il faut cependant y aller voir, mais si elle me fait -vous quitter pour rien, je réponds que je ne rentre pas -de huit jours.» Il s'achemina en chancelant vers sa -demeure, et vit qu'effectivement sa femme ne l'avait -pas trompé. Il se hâta de monter en voiture, s'endormit -dans la route, et ne s'éveilla qu'au moment -d'arrêt du carrosse. Un abbé se présenta alors à la -portière et lui dit, les yeux baissés: «M. de Lully, -je suis chargé de vous conduire auprès d'une dame qui -désire vous entretenir en particulier.» Notre musicien -se crut alors en bonne fortune; il jeta un coup -d'œil de dépit sur sa toilette plus que négligée, son rabat -chiffonné et ses vêtements en désordre, puis il -tâcha de découvrir à quel hasard il pouvait devoir un -semblable bonheur.</p> - -<p>Après bien des détours dans une partie du palais -qui lui était tout à fait inconnue, il fat enfin introduit -dans une pièce meublée avec simplicité, mais d'une -manière sévère; partout, des tableaux de saints garnissaient -la tapisserie. Il se perdait en conjectures, -quand une porte s'ouvrit; une dame, d'un extérieur -imposant, s'avança vers le musicien, qui, grâce à sa -mauvaise vue, ne la reconnut nullement et alla tout -aussitôt se jeter à ses pieds. M<sup>me</sup> de Maintenon fut un -peu surprise d'abord de cette manière de se présenter, -mais elle pensa qu'un aussi grand pécheur, qu'un -homme qui passait sa vie avec des excommuniés, -devait cet hommage à une vertu comme la sienne.</p> - -<p>Aussi ne laissa-t-elle pas échapper cette occasion de -faire un sermon:</p> - -<p>—M. de Lully, lui dit-elle, on prétend que vous -menez une mauvaise conduite.</p> - -<p>A cette voix, Lully releva la tête; il reconnut alors -à qui il avait affaire, et il vit bien qu'il avait fait une -sottise, mais il repartit promptement:</p> - -<p>—Moi, du tout, Madame, je mène le théâtre de -l'Opéra et voilà tout.</p> - -<p>—Je sais, dit M<sup>me</sup> de Maintenon, que votre position -vous met en rapport avec nombre de personnes d'une -condition peu sortable, mais le roi n'en est pas moins -fort mécontent de vous, et vous aurez beaucoup à -faire pour rentrer dans ses bonnes grâces.</p> - -<p>Le musicien était anéanti; il cherchait par quel -méfait il avait pu s'attirer ce malheur; d'un mot, le -roi qui lui avait tout donné pouvait tout lui retirer, -et ce coup imprévu parut l'accabler. M<sup>me</sup> de Maintenon -l'ayant amené au point où elle voulait:</p> - -<p>—Maintenant, continua-t-elle, je puis vous donner -un moyen de rentrer en faveur. Dans huit jours il -faut ici qu'on ait un opéra nouveau, donnez-nous -celui dont le roi vous a chargé, et je ne doute pas qu'à -cette occasion vous ne trouviez le moyen de rentrer -en grâce.</p> - -<p>—Dans huit jours, mon <i>Armide</i>! s'écria le musicien, -oh! Madame, c'est impossible, il me reste tout -un acte à faire, et Quinault n'en finit pas pour les -changements que je lui demande.</p> - -<p>—Vous le ferez plus vite que les autres et tout peut -être prêt: ou bien donnez-nous seulement ce qu'il y a -de fait, reprit M<sup>me</sup> de Maintenon impatientée.</p> - -<p>—Moi, mutiler un chef-d'œuvre, le donner pièce à -pièce! s'écria le musicien désolé. Oh! non, Madame, Sa -Majesté se fâchera tant qu'elle voudra, mais avant un -mois, je ne puis espérer de donner mon <i>Armide</i>… -C'est que vous ne savez pas, Madame, que je n'ai -jamais rien fait de plus beau, qu'il y aura là dedans…</p> - -<p>—Eh! bien donc, Monsieur, n'en parlons plus: -aussi bien je sais que Lalande s'occupe d'une pièce en -musique, et le petit Marais me fait tourmenter depuis -longtemps pour faire entendre de sa musique au roi: -l'un des deux saura bien être prêt.</p> - -<p>—Qu'est-ce à dire, Madame? on exécuterait devant -Sa Majesté d'autres opéras que les miens? Non, non, -il n'en sera pas ainsi; vous aurez un opéra dans huit -jours; ce ne sera pas <i>Armide</i>, par exemple…</p> - -<p>—Eh! peu m'importe, <i>Armide</i> ou un autre, cela -m'est indifférent.</p> - -<p>—En bien! donc, dans huit jours, vous aurez un -nouvel opéra-ballet, musique de Lully, paroles de -Quinault. Voudriez-vous m'en fournir le sujet?</p> - -<p>—Monsieur, reprit M<sup>me</sup> de Maintenon avec hauteur, -vous devriez savoir que je ne me mêle point de ces -sortes de choses.</p> - -<p>—Pardon, Madame, répondit le musicien en câlinant, -c'est le roi qui a fourni le sujet d'<i>Armide</i>, vous -auriez pu proposer celui-ci. Armide sera l'opéra du -roi, celui-ci serait l'opéra de la…</p> - -<p>Il s'arrêta craignant d'en avoir trop dit, mais la -marquise n'avait pas l'air fâché; elle lui dit, au -contraire avec bonté:</p> - -<p>—J'y consens. Votre ouvrage sera votre réconciliation: -nommez-le le <i>Temple de la Paix</i>.</p> - -<p>—Madame, dans huit jours la première représentation.</p> - -<p>Il se retira en saluant profondément, et se fit tout -de suite conduire à Paris chez Quinault.</p> - -<p>—Mon cher ami, lui dit-il en entrant, je viens -vous prévenir que c'est d'aujourd'hui en huit la première -représentation de notre opéra du <i>Temple de la -Paix</i>, et qu'il faut nous mettre en mesure.</p> - -<p>—Qu'est-ce à dire, dit Quinault, quelle est cette -nouvelle folie? Vous savez que j'ai à travailler; voilà -la quatrième fois que vous me faites refaire le cinquième -acte d'<i>Armide</i>, et je n'en peux venir à bout; -laissez-moi donc en repos, au lieu de me venir casser -la tête avec vos sornettes.</p> - -<p>—Oh! oh! mon confrère en Apollon, nous sommes -de mauvaise humeur; tant pis, morbleu, tant pis! -car il ne s'agit plus d'<i>Armide</i> pour le moment, mais -bien du <i>Temple de la Paix</i>.</p> - -<p>—Cesserez-vous bientôt de me parler par énigmes?</p> - -<p>—Eh bien donc! sachez que, sous peine de déplaire -mortellement à notre illustre maître et à sa -très-peu illustre maîtresse, la veuve Scarron, je viens -de promettre de donner dans huit jours, à Versailles, -un opéra-ballet, fait, composé, appris et monté.</p> - -<p>—Eh bien! est-ce que cela me regarde? dit tranquillement -Quinault.</p> - -<p>—Oh! il n'y a pas de doute que cela vous regarde -fort peu, car c'est tout simplement vous, M. Philippe -Quinault, auditeur des comptes, membre de l'Académie -française et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, -qui en devez composer les paroles.</p> - -<p>—Et pourquoi cela?</p> - -<p>—Eh parbleu! parce que je l'ai promis. D'ailleurs, -vous savez bien notre marché: je vous donne 4,000 livres -pour vos grandes tragédies, et 2,000 livres pour -vos opéras-ballets; voyez si vous voulez gagner 2,000 -livres d'ici à huit jours?</p> - -<p>—Mais, mon Dieu, s'écrie Quinault, qui s'était -singulièrement radouci, comment voulez-vous être -prêt dans un si court espace de temps? En supposant -que je le fusse, le serez-vous, vos acteurs sauront-ils -leurs rôles? Mais à quel propos cet opéra, pourquoi -ce titre niais et banal?</p> - -<p>—Ce titre niais et banal, c'est la veuve Scarron -qui me l'a fourni: ainsi, il y aurait probablement -peu de prudence à lui donner ces épithètes hors d'ici. -Le motif qui me fait entreprendre cet ouvrage est la -colère où le roi est contre moi, je ne sais pas trop -pourquoi, par exemple, et le désir de rentrer dans ses -bonnes grâces.</p> - -<p>—Comment! quelle colère du roi? que voulez-vous -dire? J'allai hier à Versailles lui présenter mes quatre -premiers actes d'<i>Armide</i>, que suivant son usage, il -veut examiner avant que je les envoie à la petite Académie, -et il m'a encore parlé de vous avec une bonté -infinie.</p> - -<p>—Ouais, dit Lully, la veuve Scarron se serait-elle -jouée de moi! c'est que je pourrais bien la laisser là -avec son opéra… Ah! oui; mais Lalande et le petit -Marais, qui ne demandent pas mieux que de se produire… -Non… non! il faut absolument faire cet ouvrage, -mon cher ami, tout cela importe peu: ma parole -est donnée, je suis engagé d'honneur; ainsi, je -compte tout à fait sur vous.</p> - -<p>—Mais, mon bon Lully, c'est impossible… huit -jours! et puis le <i>Temple de la Paix</i>; que diable voulez-vous -que je fasse là-dessus?</p> - -<p>—Oh! mon Dieu! il n'y a rien de si facile… le -<i>Temple de la Paix</i>?… Voyons… D'abord la scène -représente le théâtre de la guerre. La première entrée, -ce sont des guerriers qui frappent sur leurs boucliers, -cela fera un très-bon effet, et puis Mars viendra -chanter un air où il dira:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je suis le plus cruel des dieux,</div> -<div class="verse">Je porte la mort en tous lieux.</div> -</div> - -<p>Deuxième entrée, des guerriers avec des javelines. -Chœurs de bergers éplorés, de bergères désolées, -d'amours échevelés et de grâces désespérées. Le fond -du théâtre s'ouvre, la paix descend du ciel, dit qu'elle -vient rendre le bonheur à la terre; un ou deux changements -à vue, une chaconne, trois menuets, une -gigue, une courante, deux rigaudons, une passe-caille, -et puis le chœur final:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dansons, chantons tous à la fois,</div> -<div class="verse">Louis est le plus grand des rois.</div> -</div> - -<p>Cela sera magnifique, et nous aurons le plus grand -succès.</p> - -<p>—Allons, fou que vous êtes, croyez-vous avancer -la besogne avec toutes ces balivernes? Parlons un peu -raison, si vous en êtes capable un instant.</p> - -<p>—Voilà ce qu'il convient de faire, dit sérieusement -Lully. Nous avons composé ensemble plusieurs entrées -de ballets, dansés à la cour devant le roi, cousez-moi -tout cela ensemble tant bien que mal avec quelques -récitatifs, et je me charge de tout faire aller -pour le mieux. Si cela n'est pas trop mauvais, nous -le ferons jouer à Paris en attendant <i>Armide</i>, que cela -va un peu retarder.</p> - -<p>—Revenez donc demain matin, lui dit Quinault, et -je serai bien avancé. Voyez d'avance vos acteurs et vos -danseurs.</p> - -<p>—Oh! pour mes danseurs, cela ne m'inquiète -guère; je les prendrai tous à la cour, de cette façon on -les trouvera tous bons.</p> - -<p>Le lendemain, Quinault avait broché une espèce -d'amphigouri, auquel à la rigueur on pouvait donner -le titre du <i>Temple de la Paix</i>, quoique au fait on eût -pu tout aussi bien lui appliquer celui du <i>Temple de la -Gloire</i>, du <i>Temple de l'Hymen</i> et de tous les temples -imaginables.</p> - -<p>Trois jours après, on répétait à Versailles le nouvel -ouvrage de Lully. M. de Conti devait danser un pas -avec la duchesse de Bourbon, mademoiselle de Blois -avec le danseur Pecourt, et le danseur Fabvier avec la -marquise de Mouy. Le chant n'était que fort accessoire -dans cet ouvrage, mais on avait encore trouvé moyen -d'y intercaler quelques morceaux à effet pour les demoiselles -Aubry et Verdier, et les sieurs Beaumavielle -et Reignier, fameux chanteurs du temps.</p> - -<p>Le jour de la représentation, Lully qui avait surveillé -tous les détails, croyait n'avoir rien oublié, -quand tout à coup au moment de commencer, on lui -fit apercevoir dans la décoration un emblème qui pouvait -sembler de mauvais augure au roi, et qu'il fallait -faire disparaître sur-le-champ. Vous comprenez que, -pour un opéra improvisé en huit jours on n'a pas le -temps de faire des décors neufs; on avait donc cherché -ce qu'on avait de moins usé et de moins connu. Ainsi, -pour le temple de la paix, on avait été prendre un -temple de la sagesse qui n'avait pas servi depuis longtemps, -mais sur le fronton duquel s'étalait malheureusement -l'oiseau favori de Minerve, une énorme -chouette. Il fallait au plus vite faire disparaître l'oiseau -de mauvais augure, et le remplacer par un soleil, -l'emblème de Louis XIV. Mais où trouver un peintre, -quand tout était préparé, le décor mis en place, et le -roi dans sa loge, trouvant que le spectacle était bien -long à commencer? Le pauvre Lully s'arrachait les -cheveux, il courait partout sur le théâtre, demandant -à grands cris un peintre, un décorateur, un badigeonneur. -Rien ne venait qu'un officier des gardes qui lui -avait déjà dit deux fois: «M. de Lully, le roi attend.» -Enfin on trouva un peintre qui se mit à l'instant en -besogne: il avait à peine commencé, que l'officier revient -de nouveau à la charge:</p> - -<p>—M. de Lully, j'ai eu l'honneur de vous dire que le -roi attendait.</p> - -<p>—Eh! ventrebleu! repartit celui-ci, que voulez-vous -que j'y fasse, moi? Le roi peut bien attendre, il -est le maître ici et personne n'a le droit de l'empêcher -d'attendre tant qu'il voudra.</p> - -<p>Chacun se mit à rire de cette repartie dont la hardiesse -faisait le principal mérite. Mais malheureusement -pour Lully, son mot eut trop de succès, on se le -redit tellement qu'il vint aux oreilles mêmes du roi. Le -monarque absolu, qui avait dit un jour: «J'ai failli -attendre!» ne pouvait pas prendre en bonne part la -saillie de son musicien; aussi, malgré le succès qu'obtint -la représentation, n'adressa-t-il pas un seul mot de -compliment à Lully, et le lendemain il fut décidé qu'on -monterait l'opéra de Lalande.</p> - -<p>Le pauvre Lully retourna l'oreille basse à Paris. Depuis -huit jours il s'était donné une peine inimaginable -pour regagner des bonnes grâces qu'il n'avait pas perdues, -et tous ses efforts n'avaient abouti qu'à le mettre -fort mal avec le roi, avec qui il était fort bien auparavant. -«Foin des grands seigneurs et de la cour, se dit-il, -le vent change trop souvent de direction dans ce -pays-là, je ne saurais me faire à son climat. Vivent mes -bons bourgeois de Paris! C'est pour eux seuls que je vais -travailler maintenant: ils auront un chef-d'œuvre dans -mon <i>Armide</i>, et ils n'en applaudiront pas moins ma -musique parce qu'un entr'acte aura été un peu long.»</p> - -<p>Il se remit dès le lendemain au travail, et jamais -peut-être il ne fut mieux inspiré. Le fameux monologue: -<i>Enfin il est en ma puissance!</i> qui pendant près -d'un siècle, passa pour le chef-d'œuvre de la déclamation -musicale, le duo <i>Aimons-nous</i>, le fameux duo de -<i>la Haine</i>, que Gluck lui-même apprécia tellement qu'il -ne fit, pour ainsi dire, qu'en rajeunir les formes, lorsque, -quatre-vingt-dix ans plus tard, il refit la musique -d'<i>Armide</i>; le <i>Sommeil de Renaud</i>, et plusieurs autres -morceaux que je pourrais citer, devaient assurer au -nouvel opéra un succès plus grand encore que celui de -toutes les productions précédentes des mêmes auteurs. -Quinault, de son côté, n'avait peut-être jamais mieux -réussi: le spectacle que comportait la pièce était magnifique; -rien n'avait été négligé, comme costumes, -décors, etc. Tout faisait donc espérer à Lully que les -applaudissements de la ville le dédommageraient de ses -infortunes à la cour. Le jour de la répétition générale, -bien avant l'heure fixée, Lully était à son théâtre, surveillant, -inspectant tout; car il ne s'agissait pas que de -la musique; directeur et propriétaire de l'Opéra, il ne -s'en rapportait qu'à lui pour les moindres détails. Quinault, -qui recevait une somme fixe pour ses ouvrages, -s'inquiétait fort peu de leur sort à venir, et ne venait -que rarement aux répétitions; mais Lully était toujours -là. Ce théâtre, il l'avait pour ainsi dire créé; tous les -acteurs étaient ses élèves, lui seul les avait formés, -non-seulement dans l'art du chant, mais il leur avait -appris à marcher, à gesticuler; les danseurs même -avaient souvent reçu de lui d'excellents conseils, et -plus d'un pas avait été réglé par l'auteur de la musique -sur laquelle il devait être dansé; tous les musiciens de -l'orchestre avaient reçu de ses leçons, car, avant lui, il -n'y avait pas un seul instrumentiste passable en France -et pas un seul orchestre n'y existait; le premier, il y -avait introduit et marié aux violons, les flûtes, les -hautbois, les bassons, et même jusqu'aux tambours et -aux trompettes: grâce à lui, les violonistes français -étaient devenus les premiers de l'Europe, et il suffisait -de nommer L'Alouette, Golasse, Verdier, Baptiste, le -père, Joubert, Marchand, Rebel, Lalande, etc., comme -ses élèves, pour prouver que Lully était aussi habile -professeur que savant compositeur.</p> - -<p>Aussi pas un musicien de l'orchestre n'osait murmurer -devant lui, quelque dure et brutale que fût sa -manière d'être à son égard. On savait d'ailleurs que -ses colères ne duraient pas longtemps. Il avait l'oreille -si fine, que d'un bout du théâtre à l'autre, il distinguait -de quel côté de l'orchestre était partie une fausse -note: il entrait alors dans une fureur terrible; il s'élançait -sur le malheureux musicien à qui il arrachait -son violon, et plus d'une fois il le lui brisa sur la tête; -mais après la répétition, il se repentait de sa vivacité, -sa colère était oubliée ainsi que la faute qui l'avait fait -naître; il allait demander pardon à son pensionnaire, -lui payait son instrument et l'emmenait dîner avec -lui. Aussi, il était adoré de ses musiciens, qui aimaient -autant sa personne qu'ils admiraient son talent.</p> - -<p>Ordinairement, personne n'était admis à la répétition -générale, sauf toutefois quelques gens de la cour, -à qui on ne pouvait refuser cette faveur: cette fois pas -un ne se présenta; le maître souverain avait fait mauvaise -mine au musicien, personne de la cour ne se serait -avisé d'aller écouter sa musique.</p> - -<p>—Tant mieux, dit Lully, me voilà débarrassé de -tous ces beaux donneurs de conseils, et mon affaire -n'en ira que mieux.</p> - -<p>Cependant, au milieu de la répétition on vint l'avertir -que quelqu'un qui refusait de dire son nom demandait -à lui parler.</p> - -<p>—Je n'ai pas le temps, dit le musicien; qu'il -m'envoie dire qui il est pourtant, et nous verrons -alors.</p> - -<p>Un instant après on lui apporta un petit morceau -de papier bien gras et bien sale, où étaient écrits ces -trois mots: Un ancien ami.</p> - -<p>—Eh bien! dit Lully, répondez que je n'ai pas -d'amis les jours de répétition générale, un autre -jour…</p> - -<p>Puis, il oublia tout à fait cet incident. Le lendemain, -jour de la première représentation, comme il montait -au théâtre, on lui remit encore un billet d'une tournure -à peu près aussi élégante que celui de la veille et -ainsi conçu: «Tu n'as pas voulu me voir hier, je t'attendrai -ce soir à la fin de ton opéra;» pas de signature -et fort peu d'orthographe. A ce dernier signe, Lully -crut un instant que ces mots lui étaient adressés par -quelque grand seigneur, mais le papier chiffonné et -mal plié où ils étaient tracés lui fit abandonner cette -idée; il roula la missive entre ses doigts, la jeta à -terre et n'y pensa plus.</p> - -<p>La salle commençait à se garnir, mais bien des -vides s'y faisaient pourtant remarquer. Les places occupées -ordinairement par les personnes de la cour -restaient toutes vides. Les bons bourgeois venaient -en foule, toutes les places inférieures et supérieures -étaient envahies; mais les derniers venus remportaient -leur argent, quand on leur disait à la porte qu'il ne -restait plus de place qu'aux bancs du théâtre et aux -premières loges; pas un n'aurait eu l'audace de se -montrer à ces places qu'occupaient ordinairement les -personnes titrées, et l'on aimait mieux s'en retourner -chez soi. Le public parut d'abord surpris de cette solitude -inaccoutumée. Lully avait beaucoup de talent, -par conséquent il ne manquait pas d'ennemis; on répandit -bientôt le bruit qu'il était tout à fait disgracié, -que le roi l'avait chassé de sa présence, et avait défendu -à toute la cour de mettre les pieds à son théâtre. -Peu s'en fallut que ceux qui assistaient à l'opéra ne se -crussent compromis par leur seule présence; quelques -bourgeois timorés essayèrent même de sortir; mais -comme on refusa de leur rendre leur argent, ils aimèrent -encore mieux risquer leur sûreté personnelle -que de perdre leurs 40 sous. C'est en présence d'un -public ainsi disposé que la superbe <i>Armide</i> allait se -représenter.</p> - -<p>Le prologue, tout à la louange de Louis XIV, comme -de raison, fut, on ne peut pas mieux reçu. Le chœur -si gracieux,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Dès qu'on le voit paraître.</div> -<div class="verse">De quel cœur n'est-il pas le maître?</div> -</div> - -<p class="noindent">fut accueilli par des applaudissements unanimes; là, -on pouvait approuver sans se compromettre, et le -sens des paroles servait de prétexte pour rendre -justice au charme de la musique. Mais, passé le -prologue, les marques de satisfaction devinrent -plus rares. La fameuse le Rochois, qui remplissait -le rôle d'<i>Armide</i>, était petite de taille, avait la peau -noire et la figure assez commune. Elle paraissait -dans le premier acte entre les deux plus belles actrices, -et de la plus riche taille qu'on eût encore vues -sur le théâtre, les demoiselles Moreau et Desmâtins, -qui lui servaient de confidentes. Mais dès le moment -où la demoiselle le Rochois ouvrit les bras et leva la -tête d'un air majestueux en chantant:</p> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous,</div> -<div class="verse">L'indomptable Renaud échappe à mon courroux;</div> -</div> - -<p class="noindent">ses deux confidentes furent éclipsées; on ne vit -plus qu'elle sur le théâtre qu'elle paraissait remplir; -elle fut sublime dans tout son rôle.</p> -<p>Au moment où elle s'anime pour poignarder Renaud, -on vit tout le monde saisi de frayeur, demeurer -immobile, l'âme tout entière dans les oreilles et dans les -yeux, jusqu'à ce que l'air de violon, qui finit la scène, -donnât permission de respirer. Alors les spectateurs, -reprenant haleine avec un bourdonnement de joie et -d'admiration, se sentirent transportés unanimement, -mais pas un applaudissement ne se fit entendre, personne -n'osa donner le signal, et l'opéra finit de la manière -la plus froide en apparence qu'on puisse imaginer.</p> - -<p>Lully était désolé. «Me serais-je trompé? pensait-il. -Mon génie serait-il éteint? Ne saurais-je plus communiquer -mes sensations au public par le secours de ma -musique? Non, cependant: je sens quelque chose en -moi qui me dit que j'ai fait aussi bien, mieux peut-être -qu'à l'ordinaire.» Il descendait lentement l'escalier -du théâtre, lorsqu'il se sentit tiré par la manche. -Il prit d'abord pour un pauvre l'homme assez mal -vêtu qui cherchait à attirer son attention.</p> - -<p>—Laissez-moi, lui dit-il avec humeur, je ne puis -rien faire pour vous.</p> - -<p>—Baptiste, lui dit cet homme, je t'ai écrit que je -viendrais te voir après ton opéra. Arrête-toi un instant -au moins, ne me reconnais-tu pas?</p> - -<p>Lully chercha en vain à rappeler ses souvenirs.</p> - -<p>—C'est juste, continua l'inconnu, il y a bien près -de quarante ans, et toi-même, si je ne l'avais entendu -nommer, je ne t'aurais jamais reconnu; nous -nous aimions bien autrefois, cependant; te souviens-tu -de Petit-Pierre?</p> - -<p>—Petit-Pierre, s'écria Lully, il serait possible, vous -seriez?… Tu serais?… Oh! non, cela ne se peut pas, -il doit être mort depuis si longtemps; ne m'avoir pas -donné de ses nouvelles, vous me trompez, vous n'êtes -pas Petit-Pierre.</p> - -<p>—Vous en doutez encore? Eh bien! rappelez-vous -notre dernière entrevue, c'était en 1647; je fus cependant -fouetté et chassé, qui plus est, pour vous, vous -ne pouvez pas l'avoir oublié?</p> - -<p>—Oh! non, certes, je me le rappelle parfaitement. -Oui, oui, je te reconnais maintenant; viens, viens -chez moi, nous causerons, nous nous raconterons tout -ce qui nous est arrivé, notre bon temps, celui où nous -avions quinze ans; viens, mon pauvre Pierre.</p> - -<p>Et M. de Lully prit par-dessous le bras le pauvre -homme dont le costume ne pouvait guère faire soupçonner -l'intimité qui régnait entre lui et le célèbre -musicien; il ne pensait déjà plus au peu de succès de -son ouvrage, mille souvenirs venaient l'assaillir en -foule, et à peine se fut-il enfermé avec son compagnon -qu'il lui dit:</p> - -<p>—Voyons, parlons de notre jeune temps, car j'y -voudrais être encore.</p> - -<p>—Comment toi, reprit Petit-Pierre, tu es riche, -considéré, entouré de tout ce qui peut rendre la vie -agréable, et tu regrettes le temps où nous écumions les -marmites dans les cuisines de mademoiselle de Montpensier?</p> - -<p>—Certainement, répondit Lully, car alors j'avais -quinze ans, et j'en ai aujourd'hui cinquante-trois. -Pauvre enfant, amené à dix ans de Florence à Paris, le -duc de Guise me donna comme un joujou à mademoiselle -de Montpensier; j'étais assez gentil, je savais à -peine quelques mots de français, et mon baragouin -amusait singulièrement ma noble maîtresse; mais au -bout de six mois, je parlais aussi bien français que -tous les enfants de mon âge: je n'avais plus d'originalité, -j'étais absolument comme tout le monde. On -se dégoûta de moi, et ne sachant que faire du jouet -qui avait passé de mode, on me relégua dans les cuisines -où je te connus. Te rappelles-tu les bons tours -que nous jouions à notre chef et même au maître -d'hôtel? te souviens-tu du vin que nous allions boire -en cachette?</p> - -<p>—Je crois bien, poursuivit Petit-Pierre; et ces six -bouteilles que nous volâmes ensemble et que j'allai -vendre pour ton compte, pour t'acheter un violon?</p> - -<p>—Certainement, continua Lully, ce fut là la source -de ma fortune. Je m'exerçais seul sur cet instrument, -dont j'avais reçu les premières leçons dans mon pays, -d'un bon cordelier, qui m'avait aussi appris à jouer -un peu de la guitare.</p> - -<p>—Le dernier jour où nous nous vîmes, reprit Petit-Pierre, -fut celui où l'on nous avait chargés tous deux -de veiller sur le rôti de la princesse. Ennuyé de tourner -la broche depuis une demi-heure, tu allas chercher -ton violon; moi j'étais en extase à t'écouter, et -puis tout à coup un grand seigneur parut derrière -nous, il t'emmena, et je ne t'ai plus revu. Mais pendant -que je t'admirais de toutes mes oreilles, le rôti avait -brûlé, et quand le chef revint, j'eus le fouet et je fus -chassé à l'instant même.</p> - -<p>—Le grand seigneur qui m'emmenait était le comte -de Nogent, continua Lully, des appartements il avait -entendu mon violon, et attiré par ses accords, il était -descendu jusqu'à notre rôtisserie; il me mena à la -princesse, qui parut fort surprise de mon talent. On -me donna un maître, je devins habile en peu de temps, -et je fus maître à mon tour.</p> - -<p>J'avais à peine 19 ans, que le roi voulut m'entendre -et me retint à la cour; il créa une nouvelle bande de -violons, dont on me donna l'inspection; enfin j'eus du -talent et du bonheur, et tu vois où je suis arrivé. -Mais toi, qu'es-tu devenu?</p> - -<p>—J'entrai, répondit Petit-Pierre, au service d'un -seigneur anglais qui retournait dans son pays, je -n'étais qu'un marmiton, qu'un galopin, comme on -nous appelait en France; mais en Angleterre, je passai -pour un très-bon cuisinier. Je suivis mon maître -partout, même en Italie, à Florence, où il vient de -mourir, en me laissant 800 livres de pension. J'entendais -souvent parler de M. de Lully, et j'osais à peine -croire que ce fût mon pauvre Baptiste. Aussi ce n'est -qu'en tremblant que je t'ai écrit hier, et je n'ai osé signer; -j'avais peur que tu ne voulusses pas me recevoir.</p> - -<p>—Oh! tu m'avais mal jugé, tu es et tu seras toujours -mon ami. Mais j'y pense, tu reviens d'Italie, tu -dois avoir entendu de la musique dans ce pays. Je -veux te faire juge de la mienne, et tu pourras te -vanter d'avoir été traité comme jamais prince ne l'a -été. Je ferai jouer mon <i>Armide</i> pour toi, pour toi seul; -nous l'écouterons ensemble et tu me diras ce que tu -en penses. Mais à ton tour, je veux que tu me donnes -un plat de ton métier.</p> - -<p>—Avec grand plaisir, reprit Petit-Pierre, car j'ai -du talent à présent, je suis bon cuisinier, et je possède -à fond la cuisine française et italienne.</p> - -<p>—L'italienne aussi, s'écria Lully; ah! mon ami, -viens que je t'embrasse. Pas un de ces damnés empoisonneurs -de Paris n'est en état de faire un macaroni -qui ait le sens commun.</p> - -<p>—Sois tranquille, répondit Petit-Pierre, tu auras -des macaroni, des ravioli, de la polenta, tout ce que -tu voudras.</p> - -<p>—A demain, lui dit Lully en le reconduisant, nous -dînerons ensemble au cabaret du Cerceau-d'Or, puis -nous irons voir <i>Armide</i>, et nous reviendrons ici manger -le souper que nous accommoderons ensemble.</p> - -<p>Le lendemain tous les acteurs de l'Opéra avaient -été prévenus qu'on ferait une représentation où le -public ne serait pas admis. Lully leur présenta Petit-Pierre -comme un grand seigneur italien, grand amateur -de musique, et chacun s'inclina devant le cuisinier; -puis Lully et son ami allèrent s'installer au milieu -du parterre, et la pièce commença. Petit-Pierre parut -enchanté, et Lully, charmé d'être si bien apprécié par -son ancien camarade, ne put s'empêcher de s'applaudir -lui-même. «Bravo! bravo! Lully, criait-il à la -fin de chaque morceau, tu n'as jamais rien fait de si -beau et tu es un grand homme!» Les acteurs jouèrent -en conscience, et le musicien leur fit de grands -compliments, auxquels ils répondirent de leur côté; -ce fut un triomphe de famille, et Lully se retira plus -ravi de s'être rendu justice que si toute la cour l'était -venue applaudir.</p> - -<p>De retour chez lui, il s'enferma dans une chambre -avec Petit-Pierre qui avait préparé tous ses ustensiles -de cuisine, et le compositeur aida le cuisinier dans -toutes ses préparations culinaires; puis ils se mirent -tous deux à table, et firent tellement honneur au festin, -qu'au bout d'une heure ils étaient complétement -gris. Les deux amis pleuraient de tendresse, et s'embrassaient -avec une effusion de cœur admirable; ils -se prodiguaient les louanges à l'envi.</p> - -<p>—Ah! quelle admirable musique, s'écriait Petit-Pierre!</p> - -<p>—Quel délicieux macaroni! répondait Lully.</p> - -<p>—Que c'était beau! reprenait Petit-Pierre.</p> - -<p>—Que c'était bon! continuait Lully.</p> - -<p>—M. de Lully, vous êtes un bien grand musicien.</p> - -<p>—M. de Petit-Pierre, vous êtes un bien habile cuisinier.</p> - -<p>—Nous sommes deux bien grands hommes.</p> - -<p>—Oui, certes, et bien faits pour s'apprécier mutuellement.</p> - -<p>—Et pour boire à la santé l'un de l'autre.</p> - -<p>Et l'on rebuvait de plus belle: cet agréable passe-temps -occupait tellement les deux amis, qu'ils n'entendaient -pas que depuis cinq minutes on heurtait -violemment à la porte. Cependant Petit-Pierre crut -entendre quelque chose, et dit à Lully:</p> - -<p>—Je crois qu'on frappe. Faut-il ouvrir?</p> - -<p>—Qu'est-ce que ça me fait, lui répondit Lully, que -que tu ouvres ou que tu n'ouvres pas? on finira par -entrer, on enfoncera la porte.</p> - -<p>—Eh bien! n'ouvrons pas; ce n'est pas la peine de -nous déranger.</p> - -<p>Ainsi que le prévoyaient les deux ivrognes la porte -ne tarda pas à céder aux efforts de ceux qui la poussaient -du dehors, et un groupe de jeunes seigneurs se -précipita dans l'appartement à travers les bouteilles, -les plats et les casseroles.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tout cela? dit l'un d'eux à Lully, -ne peux-tu ouvrir à ceux qui t'apportent de bonnes -nouvelles?</p> - -<p>—Je ne connais pas d'autres bonnes nouvelles, répondit -le musicien, que d'avoir retrouvé mon ami Petit-Pierre.</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que Petit-Pierre?</p> - -<p>—C'est, continua Lully, un grand seigneur italien -qui fait à merveille le macaroni, et qui va m'enseigner -la cuisine.</p> - -<p>—A condition que tu me montreras la musique, -interrompit Petit-Pierre.</p> - -<p>—C'est juste, repartit Lully, je te ferai compositeur, -et tu me rendras cuisinier.</p> - -<p>Les nouveaux arrivés s'aperçurent facilement de -l'état d'ivresse de leur hôte; un d'eux, pensant le dégriser, -lui dit à l'oreille:</p> - -<p>—Nous venons de la part du roi!</p> - -<p>—Est-ce que j'en veux, du roi? reprit Lully, il ne -se connaît seulement pas en musique! ce n'est pas -comme mon ami Petit-Pierre, ce n'est pas lui qui se -ferait jouer un opéra de Lalande.</p> - -<p>—Vous vous trompez, M. de Lully, lui dit un des -seigneurs, en s'avançant, le roi se connaît parfaitement -en musique; car il nous envoie vers vous pour -vous faire compliment de votre <i>Armide</i>. Il a appris son -peu de succès, mais il vient de savoir aussi que vous -vous étiez fait jouer cet ouvrage pour vous seul, et -que vous l'aviez applaudi avec transport: comme Sa -Majesté pense que vous vous y connaissez mieux que -personne, elle s'en est rapportée à votre jugement, et -elle veut entendre votre <i>Armide</i> le plus tôt possible: -voilà ce qu'elle nous a chargés de vous dire.</p> - -<p>—Vive le roi! s'écria Lully. Ah! messeigneurs, -pardonnez-moi ce que j'ai pu dire contre un si grand -maître, contre un prince si éclairé: c'est l'état où m'a -mis ce vaurien de Petit-Pierre; il faut absolument -que je m'en débarrasse: si quelqu'un de vous veut un -excellent cuisinier…</p> - -<p>—Je le prends sur ta recommandation, s'écria l'un -des courtisans, je fais comme le roi, je m'en rapporte -à ton jugement, et je sais que tu te connais aussi bien -en cuisine qu'en musique. Mais tu ne te griseras plus -avec lui?</p> - -<p>—Oh! jamais, je vous le jure, répondit Lully.</p> - -<p>Puis il ajouta tout bas à Petit-Pierre:</p> - -<p>—Quand tu voudras, nous recommencerons, mais -chez toi: là au moins on ne viendra pas nous déranger.</p> - -<p>La deuxième représentation d'<i>Armide</i> eut un succès -prodigieux; jamais ouvrage de musique n'eut une -telle durée, car il fut représenté pendant quatre-vingts -ans avec un égal succès; mais Gluck vint enfin faire -une révolution musicale, et le chef-d'œuvre de Lully -fut tout à fait oublié. Malgré ses incontestables beautés, -l'<i>Armide</i> de Gluck ne se joue plus beaucoup.</p> - -<p>Durera-t-elle plus longtemps que celle de Lully? -Nous le saurons dans trente ans.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch8">UN DÉBUT EN PROVINCE</h2> - - -<p>Les Parisiens ne comprennent pas l'importance des -débuts dans les villes de province. Peu importe à l'habitant -de Paris qu'un acteur tombe ou réussisse, -qu'il soit engagé ou non: si l'acteur lui déplaît, il ira -dans un autre théâtre où les sujets seront plus de son -goût, le directeur de Paris peut engager à son gré des -artistes peu aimés du public, parce qu'à Paris le public -se divise entre vingt théâtres, et la concurrence -suffit pour forcer les directeurs à une bonne composition -de troupe. Celle de l'Opéra-Comique, par exemple, -est très-faible, à part quelques sujets; établissez un -second théâtre de ce genre, et les talents ne manqueront -plus. En province, au contraire, le public se montre -très-difficile pour les débuts; il faut que trois fois, -et dans des rôles différents, un acteur réussisse pour -être définitivement admis; l'on conçoit de quel intérêt -il est pour les habitués du théâtre de ne pas recevoir -légèrement un acteur. Une fois les trois débuts terminés, -et l'admission prononcée, en voilà pour un an: -le public n'a plus le droit de se plaindre, l'acteur qu'il -a accueilli doit forcément lui plaire, et il lui faut l'endurer -jusqu'au renouvellement de l'année théâtrale. -Aussi les débuts sont-ils un événement important, -même dans les plus grandes villes: à cette époque de -l'année, on ne parle que de cela dans les cafés, dans les -réunions; la politique, les commérages, les petites intrigues, -tout est oublié; les débuts, voilà la grande -affaire, l'unique occupation des oisifs, et il n'en manque -pas en province; les partis se dessinent, l'un applaudit -l'Elleviou; la première chanteuse et la Dugazon -ont aussi leurs partisans et leurs détracteurs. Le -jour de l'ouverture du théâtre, le parterre se partage -en deux camps; on n'a pas encore entendu les artistes, -et déjà il y a cabale pour ou contre eux: on ne les juge -encore que sur leur physique, parce qu'on a été les -examiner au café de la Comédie: leurs mises, leurs -habitudes, leur conversation, tout a été un objet d'étude -et a contribué à prévenir le jugement des habitués.</p> - -<p>On voit quelquefois un acteur qui n'a pas le moindre -talent, et que le parterre soutient toujours en dépit des -loges et de la galerie, parce qu'il est ce qu'on est convenu -d'appeler un bon enfant.</p> - -<p>Être un bon enfant peut se traduire ainsi pour -un acteur de province: c'est d'abord se lier facilement -avec les jeunes gens de la ville, savoir force -anecdotes et calembours, ne jamais se faire prier -pour les raconter ni pour accepter un petit verre de -quelque part qu'il vienne, et le rendre à l'occasion; -être fort au billard et aux dominos, et cependant -se laisser quelquefois gagner; être de toutes les -parties de garçon, si c'est dans une province éloignée, -parler le patois du pays, traiter de bégueules et de -chipies les actrices qui se conduisent convenablement, -gratifier d'une épithète un peu moins sucrée, celles -qui agissent différemment; tenir ses connaissances -au courant de toutes les nouvelles, de toutes les intrigues -du théâtre, et se laisser tutoyer par le plus -de monde possible: il n'est pas mauvais non plus -d'être un peu crâne et de savoir bien tirer l'épée. Avec -cela, un acteur devient quelquefois, en peu de temps, -l'idole du parterre et l'effroi de son directeur: les habitués -des loges finissent par s'accoutumer à lui, et -bientôt il devient un meuble attaché au théâtre, et imposé -à toutes les directions qui se succèdent: il est -toujours choyé et fêté par ses camarades, car il ne -fait pas bon l'avoir pour ennemi: c'est le joli cœur -de la troupe, l'enfant chéri du parterre, et tout lui est -permis dans les circonstances difficiles et malheureusement -trop fréquentes en province, où la direction se -trouvant en contact avec le public, souvent les régisseurs -et le directeur lui-même, accueillis par des huées -et des sifflets, n'ont pu parvenir à se faire entendre: -c'est alors à notre comédien qu'on a recours: on connaît -son influence, on sait combien il est aimé, et l'on -ne doute pas que sa médiation ne soit toute-puissante: -il se fait d'abord un peu prier, puis enfin il consent à -paraître. A son entrée sur le théâtre il salue avec aisance -au milieu d'une triple salve d'applaudissements: -il ne vient pas prendre la défense de la direction dont -il est le premier à reconnaître les torts, il proteste de -son profond respect pour le public, ce qui fait toujours -le meilleur effet, parce qu'il n'y a pas de goujat dans -la salle qui ne soit très-flatté de voir un acteur protester -de son respect pour le public dont il est une -fraction: puis notre comédien ajoute qu'il ne vient -que comme conciliateur, qu'il espère que l'indulgence -qu'on lui accorde ordinairement s'étendra sur son camarade -ou sur son directeur: bref, la difficulté s'aplanit, -et quand il rentre dans la coulisse, il est embrassé, -remercié, porté en triomphe, et ce jour-là le -directeur est enchanté de l'avoir pour pensionnaire: -peu s'en faut qu'il ne lui offre de l'augmentation pour -l'année prochaine.</p> - -<p>Mais nous voici bien loin des débuts, hâtons-nous -d'y revenir.</p> - -<p>C'était dans les derniers jours du mois d'avril 1823, -qu'un grand jeune homme de vingt à vingt-cinq ans -faisait son entrée dans la ville du Havre, escorté d'une -jolie petite fille de cinq à six ans. On n'aurait jamais -pu croire qu'il fût le père de cette jolie enfant, si elle -n'avait eu soin d'accompagner chacune de ses questions -d'un <i>mon papa</i>, qui ne laissait aucun doute sur leur -lien de parenté. Notre jeune homme venait au Havre -pour tenir l'emploi des Martin, si important dans le -répertoire d'opéra-comique. C'était la première ville -de France où il allait jouer. Récemment échappé des -chœurs de l'Opéra, des Bouffes et de Feydeau, il avait -été essayer sa jolie voix à La Haye d'abord, puis dans -quelques villes de la Suisse, où il avait obtenu de -grands succès; mais ses triomphes, dans les petites -localités, ne le rassuraient pas sur le sort qui lui était -réservé dans une ville plus considérable, au Havre -surtout où le public passe pour être presque aussi exigeant -que celui de Rouen, où, au dire des artistes, on -trouve le parterre le moins facile à contenter de toute -la province.</p> - -<p>Aussi n'était-ce pas sans émotion qu'il arrivait dans -cette ville, où son avenir allait se décider peut-être -pour toujours; mais à vingt-trois ans, les rêves de -l'imagination sont toujours riants: pourquoi n'en -est-il plus de même dix ans plus tard? Et puis, il était -artiste dans l'âme, et la conscience de son talent le -soutenait: il se rappelait l'effet qu'il avait produit -dans quelques-uns de ses rôles, le plaisir que sa belle -voix avait fait éprouver à ses auditeurs, et c'était -moins le public qu'il craignait que ses nouveaux camarades -qui lui étaient tout à fait inconnus, et dont -il redoutait les cabales et les prétentions. Son physique -était fort agréable: il avait une figure charmante, -était droit, bien fait, mais d'une taille un peu trop -élancée: et comme il était fort maigre, il paraissait encore -plus grand, il n'y avait eu à l'Opéra-Comique -que Féréol qui fût à peu près de la même grandeur que -lui, et il paraissait fort curieux de voir ses nouveaux -camarades, espérant en rencontrer quelqu'un d'une -taille au moins approchant de la sienne.</p> - -<p>—Où diable! se disait-il, mon père a-t-il eu l'idée -de me bâtir ainsi? Qu'est-ce que cela lui aurait fait de -me donner deux ou trois pouces de moins? C'est que -c'est fort incommode dans ces petits théâtres; on a la -tête dans les frises et on touche le ciel avec ses cheveux. -Au moins, ici, j'ai lieu d'espérer que je trouverai une -salle de spectacle plus convenable que dans ces petites -villes de la Suisse où les théâtres sont si mesquins. -Allons! prenons courage, je réussirai j'en suis sûr; -n'est-ce pas, Titine, que j'aurai du succès ici? L'enfant -lui répondit par un de ces sourires d'ange qui rendent -un père si heureux, et il puisa un nouvel espoir dans -le baiser qu'il donna à sa fille. Cependant, après s'être -assuré d'un logement, il se rendit au Café de la Comédie, -espérant y rencontrer quelques nouveaux arrivés -comme lui, et pressé de faire connaissance avec -ceux qui allaient être ses camarades pendant une année. -Il se mit devant une table, dans un coin du café, -sa fille s'assit auprès de lui, ouvrant ses grands yeux -pour examiner tous ceux qui l'entouraient, surprise de -voir tant de nouvelles figures. Pendant qu'il lisait ou -avait l'air de lire un journal, non loin d'eux, plusieurs -jeunes gens étaient attablés et jouaient aux -dominos. Il prêta l'oreille à leur causerie, désirant -savoir si c'étaient des comédiens: la conversation -roulait effectivement sur le théâtre.</p> - -<p>—Aurons-nous une troupe passable cette fois-ci? -disait l'un d'eux.</p> - -<p>—Hum! je n'en sais trop rien, reprenait l'autre, -beaucoup de noms inconnus: il faudra voir. Mais -d'abord, Messieurs, pas d'indulgence dans les débuts: -il en coûte trop cher d'accueillir facilement des chanteurs -médiocres; il y a des personnes qui disent à la -première fois: Oh! il ne chante pas très-bien, parce -qu'il a peur, mais la confiance viendra, et il vaudra -mieux; et puis ils applaudissent. Je ne suis pas du -tout de cet avis-là. Nous avons eu des acteurs à qui, -apparemment, la confiance n'est jamais venue, car ils -chantaient aussi mal à leur clôture qu'à leurs débuts. -Tant pis pour les poltrons; d'ailleurs les acteurs sont -assez chers à présent pour que nous nous montrions -un peu difficiles, et puisqu'on les paie si bien, ils -n'ont pas le droit d'avoir peur.</p> - -<p>—C'est parfaitement juste, reprit un troisième interlocuteur, -et les nouveaux venus n'auront qu'à bien -se tenir.</p> - -<p>Ces propos ne paraissaient pas fort rassurants à -notre pauvre jeune homme; il se faisait le plus petit -qu'il pouvait dans son coin, le nez baissé sur son -journal qui avait l'air d'absorber toute son attention.</p> - -<p>—A propos, reprit un de ces voisins, qui donc aurons-nous -pour Martin?</p> - -<p>—Oh! mon cher, répondit l'autre, ce sera détestable, -je le parie, personne ne sait qui il est, ni d'où -il vient. C'est quelque pauvre diable, qui se sera -donné pour un morceau de pain, et qui est peut-être -bien sûr de tomber; mais il touchera ses avances et son -premier mois, et il ira en faire autant dans quelque -autre ville. Il y en a qui font ce métier-là toute l'année. -Le journal parut encore plus vivement intéresser -notre jeune homme qui commençait à trouver sa -position fort embarrassante. Cependant la petite fille -s'était ennuyée de regarder lire son père, et s'étant -laissée glisser de son tabouret, elle avait été se placer -près des joueurs. Sa petite tête se trouvant à la hauteur -de leur table, elle aperçut les dominos.</p> - -<p>—Oh! les jolis joujoux, s'écria-t-elle tout d'un -coup, et étendant sa petite main sur les objets de sa -convoitise, elle brouilla toute la partie, en jetant la -moitié du jeu à terre.</p> - -<p>L'exclamation des joueurs força le père à interrompre -sa lecture simulée, et rompant son silence obstiné:</p> - -<p>—Titine, qu'est-ce que vous faites donc là? Pourquoi -n'êtes-vous pas restée à côté de moi?</p> - -<p>L'enfant revint près de son père avec une petite -moue toute drôle, et l'air fort désappointé. S'adressant -alors aux joueurs:</p> - -<p>—Mille pardons pour cet enfant, Messieurs, leur -dit-il, ce n'est pas sa faute, c'est la mienne; mais la -lecture de ce journal m'occupait tellement, que je ne -l'avais pas vue s'éloigner de moi.</p> - -<p>Les joueurs acceptèrent de bonne grâce ses excuses: -mais dès ce moment il devint le point de mire -de leurs regards, et probablement le sujet de leur entretien -qui se fit alors à voix basse, de sorte que notre -pauvre artiste n'en pouvait saisir un mot. Petit à petit, -cependant, les voix s'élevèrent un peu, et il put comprendre -que c'était de lui qu'il s'agissait.</p> - -<p>—Ce doit être lui, disait l'un.</p> - -<p>—Parfait, reprenait l'autre.</p> - -<p>—Hein! quel physique!</p> - -<p>—C'est un gaillard bien découplé.</p> - -<p>—Oh! c'est charmant; pour celui-là, je suis bien -sûr de son succès sans l'avoir vu jouer.</p> - -<p>—Nous ne pouvions rien espérer de mieux.</p> - -<p>—Oh! il y a vingt rôles où il sera excellent; je -voudrais déjà y être.</p> - -<p>Ces paroles encourageantes avaient tout à fait -dissipé les alarmes du jeune homme.</p> - -<p>—Diantre! se disait-il, il paraît que je fais de l'effet -ici: eh! bien, ce n'est pas trop mal commencer. Et sa -figure, de sombre qu'elle était auparavant, était devenue -riante et tranquille. Il s'était fait donner un -jeu de dominos, et bâtissait des maisons et des pyramides -à sa petite fille qui riait aux éclats, quand elle -renversait les édifices que son père élevait devant elle.</p> - -<p>Cependant d'autres jeunes gens étaient entrés dans -le café, et s'étaient approchés du groupe des joueurs.</p> - -<p>—Venez donc, disaient ceux-ci aux nouveaux venus, -en voilà déjà un d'arrivé: et pour celui-là, je -crois que nous en serons enchantés.</p> - -<p>—Où donc est-il?</p> - -<p>—Là, dans le coin avec cette petite fille.</p> - -<p>—Eh! bien, qui est-ce?</p> - -<p>—Parbleu! ne le devinez-vous pas? qui voulez-vous -que ce soit, si ce n'est le trial?</p> - -<p>A ce mot, notre jeune homme fit un bond sur sa -banquette et devint rouge comme une cerise, puis tout -d'un coup pâle comme un linceul.</p> - -<p>—J'espère qu'il a le physique de l'emploi, celui-là. -Oh! comme nous allons rire! sera-t-il drôle dans <i>Zozo</i>, -de <i>la maison isolée</i>! et dans <i>Aly</i>, de <i>Zémire et Azor</i>!</p> - -<p>—Et dans le niais, de <i>Camille</i>?</p> - -<p>—Et dans le château de <i>Montenero</i> donc! dans -<i>Longino</i>! Oh! Longino! parfait! mais ce rôle-là a l'air -d'avoir été fait pour lui. Longino! oh! c'est bien cela, -il faudra qu'il débute par là! ce nom lui convient parfaitement. -Il sera admirable dans Longino!</p> - -<p>Et les éclats de rire se succédaient, provoqués par -l'espérance de le voir briller dans Longino.</p> - -<p>—Allons-nous-en, Titine, je ne me sens pas bien, -dit l'artiste en se levant, et il regagna tristement sa -demeure assailli par les plus sombres pensées. Il avait -la fièvre, sa tête était brûlante et il se coucha; mais il -ne put fermer l'œil.</p> - -<p>—Ce sera donc ici comme à Paris, se disait-il. A -l'Opéra, ils m'ont trouvé trop maigre, les héros grecs -n'étaient pas si minces que moi, à ce qu'ils prétendaient. -A Feydeau, ils m'ont trouvé trop grand, et cependant -la première fois qu'ils m'ont entendu, quel -accueil ne m'ont-ils pas fait!</p> - -<p>—Bravo! s'écriaient-ils, voilà une voix ravissante, -vous êtes notre homme, il faut rester avec nous; surtout, -n'allez pas vous gâter en province, il faut seulement -prendre l'habitude du théâtre. Pour commencer, -vous entrerez dans les chœurs, puis nous vous ferons -jouer de petits rôles qui vous amèneront à en jouer -de plus grands; et pour me donner l'habitude du -théâtre, ils m'ont fait chanter 18 mois dans les chœurs, -sans seulement me faire porter une lettre. Ils attendaient -probablement que je prisse du ventre pour me -faire débuter. Ils auraient attendu trop longtemps, et je -suis parti. Partout où j'ai été, j'ai cependant eu du succès: -ce ne sera donc que dans mon pays, qu'en France, -qu'on ne voudra pas de moi. Ma foi tant pis pour eux, -il faudra bien qu'ils m'écoutent, et s'ils me sifflent, -ils auront tort, ils en trouveront un moins grand, mais -qui n'aura peut-être pas ma voix.</p> - -<p>Son amour-propre d'artiste l'avait emporté pour -un moment sur le chagrin que lui causait sa déconvenue -du matin; mais il retombait de temps en temps dans -ses premières appréhensions, et le découragement -succédait à ses rêves d'ambition.</p> - -<p>Cependant la troupe était à peu près réunie: on -faisait les premières répétitions, et la vue du théâtre, -où il était appelé à exercer ses talents ne l'avait guère -rassuré. Cette salle était provisoire et établie dans -une espèce de grange, où l'on avait tant bien que mal -arrangé un théâtre avec quelques rangs de loges et -de galeries. Cependant l'architecture extérieure était -restée la même, malgré les modifications faites à l'intérieur -du bâtiment, et de nombreuses fenêtres donnant -sur la rue éclairaient le théâtre pendant la journée. -Notre artiste ne se rendait qu'en tremblant à ces -répétitions; car plusieurs fois il avait rencontré dans -son chemin quelques-uns des jeunes gens qu'il avait -déjà vus au café, et jamais ceux-ci ne manquaient de -rire du plus loin qu'ils l'apercevaient, et le nom terrible -de Longino venait résonner à ses oreilles: c'était -comme un cauchemar qui le poursuivait tout éveillé, -et lui ôtait tous ses moyens. Quand il arrivait au théâtre -après de telles rencontres, il était tout démoralisé; -c'est à peine s'il pouvait chanter: il avait perdu son -aplomb; ses nouveaux camarades l'intimidaient. -Sont-ils heureux, pensait-il, de ne pas être grands -comme moi! j'aimerais mieux être un nain, je mettrais -des talons, et je porterais une coiffure d'un pied -de haut, mais le moyen de se rapetisser!!!</p> - -<p>Les répétitions allaient toujours leur train, mais le -directeur ne paraissait pas enchanté de ses nouvelles -acquisitions: il craignait que les débuts ne fussent -pas heureux, et pour que le public ne prît pas de préventions -défavorables, il décida que personne, amateur -ou abonné, ne serait admis aux répétitions. Le -grand jour, celui de l'ouverture, fut enfin fixé. La -grande répétition, celle avec l'orchestre, devait avoir -lieu la veille.</p> - -<p>La nuit précédente, notre jeune artiste eut un sommeil -fort agité. Les songes les plus bizarres le tourmentèrent -une partie de la nuit, il rêvait qu'il débutait, -mais ce n'était plus dans son emploi de Martin, -c'était dans celui des trials, où, à son entrée, sa longue -taille excitait des rires unanimes; puis, quand il voulait -parler, il ne pouvait dire un mot de son rôle; il se -tournait vers le souffleur, et il apercevait dans le trou -une horrible tête de Gorgone, qui lui lançait de toutes -ses forces le mot Longino. Ce mot magique, il le répétait -involontairement, et soudain tout le public répétait -en chœur:</p> - -<p>—Bravo, Longino! bravo, Longino!</p> - -<p>Il essayait en vain d'articuler d'autres paroles, ce -mot seul pouvait sortir de sa poitrine: et chaque fois -qu'il le prononçait, c'était avec une nouvelle énergie, -et le public reprenait avec rage:</p> - -<p>—Bravo, Longino! bravo, Longino!</p> - -<p>Puis il apercevait des êtres fantastiques voltigeant -autour de lui, sur le théâtre et dans la salle, -affectant les formes les plus grotesques et les plus incohérentes; -il croyait parfois reconnaître quelqu'un -de sa connaissance parmi les fantômes; il s'approchait, -et voyait alors distinctement quelque figure de -sociétaire de Feydeau, qui lui disait: Il faut prendre -l'habitude du théâtre, et chanter dans les chœurs pendant -35 ans, après quoi on vous confiera de petits rôles, -et le chœur infernal reprenait d'une voix formidable:</p> - -<p>—Bravo, Longino!</p> - -<p>Il voulait se sauver du théâtre; les mêmes cris -le poursuivaient; il allait sur le port, il voyait un bâtiment -près de mettre à la voile, il s'y embarquait et -y trouvait pour passagers tous ses anciens camarades -des chœurs de l'Opéra qui l'accueillaient avec de grandes -démonstrations de joie en fêtant son retour parmi eux, -et pour mieux célébrer sa bienvenue, ils lui proposaient -de lui chanter un nouveau morceau composé -en son honneur; alors ils entonnaient tous ensemble -une mélodie satanique dont les paroles étaient: Bravo, -Longino! A ce dernier trait, sa tête se perdait, et il se -précipitait dans la mer, dont il atteignait bientôt le -fond. Le choc fut rude, car il se réveilla en sursaut -couché par terre entre son lit et celui de la petite Titine -qui reposait paisiblement pour lui; il était couvert -d'une sueur glacée, et il fut quelque temps avant -de reprendre ses esprits.</p> - -<p>Quand il se remit dans son lit, son parti était pris. -Je ne débuterai pas, se dit-il; dès demain je pars; je -retourne à Paris: on me rendra certainement ma -place à l'Opéra et aux Bouffes, c'est toujours du pain -d'assuré, et puis j'ai encore d'autres ressources: le -dimanche je jouerai du serpent à Saint-Eustache, et -les jours de revue, du trombone dans la garde nationale: -on ne regarde pas à la taille, là, et ils seront -bien heureux de me retrouver, car je n'ai certainement -pas été remplacé, et je ne le serai de longtemps -pour ces instruments-là. Cette résolution lui donna du -calme, il ne tarda pas à se rendormir, et si de nouveaux -rêves se présentèrent à son imagination, ils -étaient d'une tout autre nature. Il se voyait à Paris -premier sujet d'un grand théâtre, il ne se reconnaissait -pas, il avait pris de l'embonpoint, sa figure était -devenue plus mâle. Titine était toujours avec son père, -mais ce n'était plus une petite fille, c'était une grande -et jolie demoiselle, et lui, jeune encore, était fier d'avoir -une si charmante fille. Les auteurs et compositeurs -s'empressaient autour de lui, on le suppliait -d'accepter des rôles, et lui, toujours bon garçon, ne -se donnait pas d'importance, comme font d'ordinaire -les acteurs à succès; il était toujours modeste et affable -avec tout le monde, et au lieu d'avoir l'air de faire -une grâce à ceux qui lui confiaient des rôles, il remerciait -les auteurs dont il faisait réussir les ouvrages. -Le public se pressait en foule au théâtre quand -il devait chanter; les applaudissements éclataient de -toutes parts; les couronnes et les bouquets pleuvaient -sur sa tête; on le redemandait après la pièce, mais -sous son véritable nom, et non plus sous cette odieuse -dénomination de Longino. Ce rêve lui avait rafraîchi le -sang; quand il s'éveilla, il faisait grand jour: c'était -une belle matinée du mois de mai; le soleil dardait -ses rayons à travers les croisées, et venait frapper sur -le petit lit de la jolie enfant, qui ne tarda pas non plus -à s'éveiller.</p> - -<p>Il faut ne pas connaître un cœur d'artiste pour -croire que le découragement puisse être de longue -durée chez lui: un rien peut l'abattre, mais un rien -le relève. Aussi notre jeune homme ne songeait-il -plus le moins du monde à son voyage de Paris: au -contraire, l'avenir le plus riant se présentait à lui; et -c'est le cœur content, et rempli d'espoir, qu'il se rendit -au théâtre.</p> - -<p>L'orchestre était réuni depuis longtemps et essayait -eu vain depuis une heure de mettre ensemble l'ouverture -du <i>Chaperon</i> que l'on devait jouer le lendemain. -Les instruments à vent ne pouvaient faire exactement -leurs rentrées. Le chef d'orchestre avait perdu -la tête et faisait d'infructueux efforts pour rétablir -l'harmonie dans sa troupe indisciplinée; enfin, de dépit, -il pose son violon sur son pupitre, déclarant que -cette ouverture est injouable, et qu'il y faut renoncer. -Notre jeune homme examinait depuis longtemps cette -scène qui était peut-être fort comique pour les indifférents, -mais pas pour le pauvre directeur, qui ne -savait plus à quel saint se vouer; il s'approche alors -de ce dernier: J'ai longtemps été à Paris, et je sais cet -ouvrage par cœur; voulez-vous me laisser faire répéter -une fois l'ouverture, je vous réponds qu'elle ira -toute seule avant une demi-heure. Le chef-d'orchestre -ouvre de grands yeux.</p> - -<p>—Eh! mon cher ami, qu'est-ce que vous entendez -à cela? j'y perds mon latin, moi.</p> - -<p>—Il ne s'agit que d'avoir un peu de patience, -reprend notre jeune artiste, passez-moi la partition.</p> - -<p>On recommence l'ouverture: dès les premières -mesures, il s'aperçoit qu'il y a des fautes dans les parties, -des mouvements mal indiqués, de fausses rentrées; -tout est rectifié en un instant. Un cor ne peut -parvenir à attaquer une note difficile.</p> - -<p>—Vous vous y prenez mal, lui dit notre jeune -homme: serrez les lèvres de cette façon, et le son -viendra hardiment.</p> - -<p>—Mais, Monsieur, cela n'est pas faisable, répond -le corniste.</p> - -<p>—Donnez-moi votre instrument, et soudain il lui -exécute le passage avec précision. Les musiciens commencent -à reprendre de la confiance, l'émulation s'en -mêle, on fait la plus grande attention, et l'ouverture -s'achève sans encombre.</p> - -<p>Le chef d'orchestre reprend son violon pour conduire -le chœur d'introduction, et le directeur se frotte -les mains.</p> - -<p>—Allons! se dit-il, je n'ai peut-être pas fait une si -mauvaise acquisition que je croyais. S'il tombe -comme Martin, il me fera un excellent second chef -d'orchestre.</p> - -<p>La répétition continue, mais il fait une chaleur -étouffante, et l'on a ouvert les fenêtres qui donnent -sur la rue. Quelques flâneurs ont été attirés par les -sons de la musique; les curieux en amènent d'autres, -et, sans s'en douter, les acteurs ont dans la rue un -nombreux auditoire.</p> - -<p>Cependant notre jeune homme s'est enhardi par le -petit succès qu'il vient d'obtenir: son dernier rêve lui -trotte dans la tête.</p> - -<p>—Allons! dit-il, je tomberai peut-être demain, aujourd'hui -je me sens en voix, je veux chanter en conscience, -comme à la représentation.</p> - -<p>En effet, à l'entrée du comte Rodolphe, il entonne -d'une voix assurée le bel air: <i>Anneau charmant, -si redoutable aux belles.</i> Sa voix large et bien timbrée -se déploie avec charme sur cette belle mélodie. Les -acteurs qui ne l'avaient jamais entendu jouir de la -plénitude de ses moyens, redescendent tous sur le bord -du théâtre pour le mieux entendre; le directeur ne -sait s'il dort ou s'il est éveillé: les musiciens voyant -à qui ils ont affaire l'accompagnent avec un soin extrême. -Notre jeune homme voit l'effet qu'il produit; -il se monte peu à peu, son organe s'étend, reprend -toute son énergie, ses moyens semblent s'accroître, il -se sent en verve, il met toute la chaleur dont il est -susceptible dans la péroraison de son air et quand il -l'a achevé, acteurs, directeur, musiciens, chacun le félicite, -le complimente; quand tout à coup, un tonnerre -d'applaudissements éclate sans qu'on devine -d'où cela peut venir. Chacun se regarde stupéfait: on -songe alors aux fenêtres ouvertes, on s'y précipite, et -l'on voit la foule réunie qui se donnait les jouissances -du spectacle gratis. Le directeur ne craint plus pour -ses débuts, il permet à quelques habitués de monter -au théâtre. Ce n'est pas sans terreur que notre jeune -homme reconnaît parmi eux un de ses joueurs de dominos -qui, en entrant, demande avec empressement -qui vient de chanter ainsi. On lui montre notre pauvre -artiste tout tremblant devant celui qui s'était si bien -promis d'être sévère envers les débutants.</p> - -<p>—Comment, s'écrie-t-il, c'est Longino!</p> - -<p>—Allons! encore Longino, dit notre artiste désespéré; -mais il se sent entraîné vers la fenêtre par celui -qu'il prend encore pour son ennemi.</p> - -<p>—Mes amis, dit ce dernier, en le montrant à la -foule réunie au-dessous d'eux, voilà celui que vous -venez d'entendre, c'est Longino, celui que nous avons -pris pour le trial.</p> - -<p>—Bravo, Longino! s'écrient les cent voix du parterre -en pleine rue.</p> - -<p>—Mais je ne m'appelle pas Longino, je me nomme -Chollet.</p> - -<p>—Alors, bravo! Chollet! reprennent les mêmes -voix, bravo, cent fois! à demain, oh! vous aurez un -fameux succès! et la répétition s'achève au bruit des -applaudissements de la foule qui grossit à chaque instant. -Chacun parle de la belle voix du Martin, il n'est -question que de lui dans le Havre. Le lendemain, la -salle est comble, et à son entrée, Chollet est reçu par -une triple salve d'applaudissements, comme un acteur -en représentation. Son succès fut immense, il fut redemandé -après la pièce aux cris de: plus de débuts! -plus de débuts! Le directeur l'engagea sur-le-champ -pour l'année suivante avec le double d'appointements, -et pendant deux ans, le Havre posséda le meilleur ténor -d'opéra-comique que nous ayons en France.</p> - -<p>Ne croyez pas que j'entreprenne de vous retracer la -carrière dramatique de cet artiste qui a signalé partout -son passage par les plus grands succès. Si, parmi mes -lecteurs, il se trouve quelqu'incrédule qui ne conçoive -pas l'enthousiasme des habitants du Havre, qu'il aille -à l'Opéra-Comique, un jour où l'on jouera <i>Zampa</i>, -l'<i>Eclair</i> ou <i>le Postillon</i>, et je suis sûr qu'il sortira du -spectacle en répétant: bravo! Longino! bravissimo! -Chollet!</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch9">LE VIOLON DE FER-BLANC</h2> - - -<p>On voit peu d'instruments qui aient autant varié de -nom, de forme et de matière que le violon. Depuis la -lyre d'Apollon, que quelques peintures antiques nous -représentent comme un véritable violon, depuis le rebec -du moyen âge jusqu'aux chefs-d'œuvre des Amati -et des Stradivarius, que de transformations! Malgré -la puissance des instruments à vent de moderne invention, -le violon s'est toujours maintenu et se maintiendra -probablement toujours le roi de l'orchestre et -la base de toute combinaison symphonique. Bien des -essais ont été tentés pour arrondir le son de cet instrument, -et il est peu de matières qu'on n'ait essayé -d'employer à sa confection. A la vente après décès de -l'ancien et célèbre munitionnaire Séguin, on vit avec -surprise une multitude de boîtes de violon de l'invention -du défunt; il y en avait en carton, en pâte, en -pierre, en bois de toutes sortes: si l'asphalte avait -été à la mode alors, il y en aurait certainement eu en -bitume. Depuis longtemps on fait des archets en acier, -et Séguin n'eût pas manqué d'en faire confectionner -en fer galvanisé. La forme de ces boîtes n'était pas -moins bizarre que leur matière: les unes étaient percées -de trous comme une chaufferette, d'autres étaient -carrées comme une souricière, cela ressemblait à tout ce -qu'on voulait, rarement à un violon cependant; mais -il fallait bien leur donner ce nom-là, puisque Séguin -les appelait ainsi, quand il vous en faisait l'exhibition.</p> - -<p>Un Anglais qui assistait avec moi à cette vente, s'extasiait -à la vue de ce musée grotesque d'un nouveau -genre, et ma surprise ne fut pas petite, quand il demanda -au commissaire-priseur, si parmi tous ces violons, -il n'y en aurait pas au moins un en fer-blanc. -Toutes les recherches furent inutiles, et l'on ne put -en découvrir un seul de cette matière.</p> - -<p>—J'en suis fâché, me dit l'Anglais, cela m'aurait -peut-être fait gagner un bel instrument.</p> - -<p>—Comment cela?</p> - -<p>—Ah! me répondit-il, cela se rattache à l'histoire -d'une autre vente; à celle de Viotti, dont j'ai été l'un -des plus grands admirateurs. J'aurais donné tout au -monde pour posséder un des instruments dont il s'était -servi, et malheureusement des affaires de famille -me tenaient éloigné de Londres où l'on vendait ses -violons après sa mort; j'appris beaucoup trop tard -l'époque de cette vente; je crevai plusieurs chevaux, -et j'arrivai au moment où l'on venait d'adjuger le -dernier de ses instruments à un amateur qui l'emportait -en triomphe. Je lui offris vainement le double du -prix qu'il l'avait payé, il ne voulut jamais me le céder, -et il eut même l'impolitesse de se moquer de -moi. Ecoutez, me dit-il, il y a encore un violon plus -extraordinaire que tous ceux que l'on a vendus, et -qui n'a pas même été mis en vente, vous pourrez l'avoir -facilement. Et en me disant ces mots, il me montra -du doigt un objet bizarre que je n'avais pas encore -remarqué: c'était un violon en fer-blanc! Comprenez-vous -cela? en fer-blanc! Je tenais à avoir un des instruments -de Viotti, et je me fis adjuger celui-là pour -quelques shellings, au rire de tous les assistants. Mon -antagoniste, fier de son beau violon, me dit alors:</p> - -<p>—L'existence de ce bizarre instrument au milieu -de cette riche collection doit avoir une cause étrange, -et je serais si curieux de la connaître que je donnerais -volontiers le violon que je viens d'acheter pour avoir -le mot de cette énigme.</p> - -<p>—Soit, repris-je vivement, concluons un arrangement: -vous me céderez votre violon quand je vous -apprendrai l'origine du mien; j'irai voyager partout -où a été Viotti, je prendrai tous les renseignements possibles, -et peut-être serai-je assez heureux pour découvrir -ce mystère, et vous gagner votre violon.</p> - -<p>—Le marché fut conclu. Depuis ce temps je n'ai -pas cessé de poursuivre mes investigations. J'ai su -qu'Armand Séguin avait été très-lié avec Viotti, qu'il -avait voulu en recevoir des leçons, et que comme le -grand artiste était très-occupé, il venait chez lui à -cinq heures du matin pour être sûr de le prendre au -saut du lit, qu'il était aux petits soins pour lui, employant -tous les moyens pour capter sa bienveillance; -qu'un jour même Viotti s'étant plaint à son domestique -que son café était mal fait, Armand Séguin n'avait -plus voulu qu'un mercenaire se chargeât de cet -office, et que c'était lui-même qui, chaque matin, préparait -le déjeuner du violoniste; j'ai pensé alors que -le violon de fer-blanc pouvait bien être un don d'Armand -Séguin, et j'espérais en fournir la preuve en en -voyant un semblable dans cette vente; mais voilà -toutes mes espérances renversées.</p> - -<p>—Je consolai du mieux que je pus mon Anglais de -sa <i lang="en" xml:lang="en">misfortune</i>, et j'appris, au bout de quelques jours, -qu'il était parti pour le Piémont, patrie de Viotti, -courant toujours après les renseignements qui lui -échappaient.</p> - -<p>Cette conversation m'était presque entièrement sortie -de la tête, lorsqu'il y a deux mois environ, je me -trouvai à un dîner de la commission dramatique, placé -à côté d'un de mes collègues, Ferdinand Langlé, mon -ancien camarade de collége, et un de mes bons amis. -Vous savez tous que Ferdinand Langlé est un des plus -spirituels garçons que nous connaissions; mais si vous -lui avez entendu chanter une de ses jolies chansons de -la voix la plus fausse qu'ait jamais possédée un vaudevilliste, -vous ne vous êtes guère douté qu'il est -d'origine musicienne, et que son père, Marie Langlé, -italien malgré la désinence toute française de son -nom, était un des habiles contrapuntistes du dernier -siècle, qui eut l'honneur d'être le maître de Dalayrac. -Je m'adressai donc à Ferdinand Langlé pour lui demander -si, dans les papiers de son père, il n'aurait -pas trouvé quelques documents sur Dalayrac, dont il -n'existe pas de biographie complète. Après avoir répondu -à ma demande, F. Langlé ajouta:</p> - -<p>—Si tu veux, je pourrai te raconter quelques anecdotes -musicales que j'ai entendu dire à ma mère, et -qui pourront t'intéresser.</p> - -<p>Je le remerciai vivement de sa proposition, et -comme on n'est jamais plus seul qu'au milieu de vingt -personnes qui parlent tout haut, je le priai de ne -pas tarder davantage à m'apprendre quelqu'une des -particularités qu'il pourrait savoir.</p> - -<p>—Tiens, me dit-il, veux-tu que je te raconte l'histoire -du violon de fer-blanc?…</p> - -<p>Vous jugez de l'intérêt que ce mot seul ne manqua -pas d'exciter en moi. Je me rappelai sur-le-champ -la vente de Séguin, et mon camarade l'Anglais qui -courait toujours après l'histoire que j'allais sans doute -apprendre. Je fus donc tout oreilles au récit de F. Langlé -que je regrette de ne pouvoir vous rendre, comme -il me l'a fait.</p> - -<p>«Un beau soir d'été, mon père et Viotti allèrent se -promener aux Champs-Elysées, et finirent par s'asseoir -sous les arbres pour respirer l'air et la poussière de -cette promenade. La nuit était venue, Viotti qui était -très-rêveur, s'était laissé aller à ces émotions intimes -qui l'isolaient complétement au milieu du cercle le -plus nombreux; et mon père qui travaillait alors à son -opéra de <i>Corisandre</i>, repassait dans sa tête quelques -motifs de son ouvrage, lorsque tous deux furent assez -désagréablement distraits par un son faux et criard -qui leur fit dresser la tête et ouvrir les oreilles. Tous -deux se regardèrent en ayant l'air de se dire: Qu'est-ce -que cela? ils s'étaient si bien compris sans se parler -que Viotti rompit le silence en s'écriant:</p> - -<p>—Ce ne peut-être un violon, et cela y ressemble.</p> - -<p>—Ni une clarinette, dit Langlé, et cependant il y -a de l'analogie.</p> - -<p>Le moyen le plus sûr de s'en assurer était d'aller -vers l'endroit d'où partaient les sons discordants -qui avaient attiré leur attention. A défaut de l'oreille, -l'œil aurait pu les guider par la lueur tremblottante -d'une maigre chandelle brûlant devant un pauvre -aveugle accroupi à une centaine de pas d'eux. Viotti y -était le premier:</p> - -<p>—C'est un violon! s'écria-t-il en revenant en riant -près de Langlé, mais devinez en quoi? en fer-blanc! -Oh! cela est trop curieux, il faut que je possède cet -instrument, et vous allez demander à l'aveugle de me -le vendre.</p> - -<p>—Bien volontiers, reprit Langlé, et s'approchant de -l'aveugle: Mon ami, lui dit-il, vendriez-vous bien -votre violon?</p> - -<p>—Pourquoi faire? il faudrait en racheter un autre, -et celui-là me sert; c'est tout ce qu'il me faut.</p> - -<p>—Mais vous pourriez en avoir un meilleur avec le -prix que nous vous en donnerions, et avant tout pourriez-vous -nous expliquer pourquoi votre violon n'est -pas comme tous les autres?</p> - -<p>—Oh! vous voulez dire pourquoi qu'il est en fer-blanc? -ça ne sera pas long. Voyez-vous mes bons messieurs, -on n'a pas toujours été aveugle, et j'étais autrefois -un bon vivant qui faisais gentiment sauter les -jeunes filles à notre village; mais je suis devenu -vieux, et je n'y ai plus vu clair. Je ne sais trop comment -j'aurais pu vivre sans ce bon Eustache, le fils de -feu mon frère. Ce n'est qu'un pauvre ouvrier qui gagne -à peine sa vie; eh! bien, il m'a pris avec lui et -m'a nourri tant qu'il a pu; mais à la fin, l'ouvrage -a manqué: on ne faisait plus qu'une journée de trente -sous par semaine, et c'était pas assez pour deux. Mon -Dieu, que je lui dis, si j'avais tant seulement un violon; -j'en savais jouer dans mon jeune temps, et je -pourrais le soir rapporter à la maison quelques pièces -de deux sous qui nous aideraient un peu. Eustache ne -dit rien, mais le lendemain je vis bien qu'il était plus -triste qu'à l'ordinaire, et la nuit, comme il croyait -que je dormais, je l'entendis murmurer: Oh! le vieux -serpent, ne pas vouloir me faire crédit de six francs; -mais c'est égal, mon oncle aura son affaire, ou je ne -m'appellerai pas Eustache. Effectivement, au bout de -huit jours, voilà mon garçon qui vient en triomphe, -et me dit: Tenez, v'là un violon et un fameux; c'est -moi qui l'ai fait! vous ne craindrez pas qu'il se casse -en le laissant tomber, celui-là; et il me remit le violon -que vous voyez. Eustache est ferblantier et son bourgeois -lui avait donné de quoi me faire mon instrument -avec des rognures de l'atelier, et puis il avait économisé -de quoi avoir des cordes et du crin. Dam! jugez -si je fus content, ce pauvre garçon qui s'était donné -tant de peine; aussi le bon Dieu l'a récompensé: dès -le matin il me mène à cette place en allant à la journée, -et puis il vient me reprendre le soir; et il y a des -jours où la recette n'est pas trop mauvaise; tellement -que quelquefois il n'a pas d'ouvrage, et c'est moi qui -fais aller la maison, c'est gentil ça.</p> - -<p>—Eh bien! dit Viotti, je vous donne vingt francs de -votre violon; vous pourrez en acheter un bien meilleur -avec ce prix-là, mais laissez-moi un peu l'essayer.</p> - -<p>Et il prit le violon. La singularité du son l'amusa; -il cherchait et trouvait des effets nouveaux, et ne -s'apercevait pas qu'un public nombreux, attiré par -ces sons étrangers, s'était amassé autour d'eux. Une -foule de gros sous, parmi lesquels se trouvaient même -quelques pièces blanches, vint tomber dans le chapeau -de l'aveugle ébahi, à qui Viotti voulut remettre ses -vingt francs.</p> - -<p>—Un instant! s'écria le vieux mendiant, tout à -l'heure je voulais bien vous le donner pour 20 francs, -mais je ne le savais pas si bon; à présent je demande -le double.</p> - -<p>Viotti n'avait peut-être jamais reçu un compliment -plus flatteur, aussi ne se fit-il pas prier pour la -surenchère qu'on lui imposait. Il se glissa au milieu -de la foule avec son violon de fer-blanc sous le bras; -mais à une vingtaine de pas de là, il se sent tirer par -la manche: c'était un ouvrier qui, le bonnet à la main, -lui dit, les yeux baissés:</p> - -<p>—Monsieur, je crois qu'on vous a fait payer ce violon-là -trop cher, et si vous êtes amateur, comme c'est -moi qui l'ai fait, je pourrai vous en fournir tant que -vous voudrez à six francs.</p> - -<p>C'était Eustache qui avait vu conclure le marché, -et qui ne doutant plus de son talent pour la lutherie, -voulait continuer un commerce qui réussissait si bien. -Il fut cependant obligé d'y renoncer, car Viotti se contenta -du seul exemplaire qu'il avait si bien payé.»</p> - -<p>—Et que fit Viotti du violon de fer-blanc? demandai-je -à F. Langlé.</p> - -<p>—Il l'a toujours gardé et l'emporta avec lui quand -il se retira en Angleterre.</p> - -<p>—Eh bien! mon cher, dis-je à Ferdinand, tu ne te -doutes guère du service que tu viens de rendre à un -de mes amis; ton histoire va lui faire gagner un violon -magnifique. Et je lui dis à mon tour l'histoire de -la vente de Viotti, et d'A. Séguin.</p> - -<p>J'ai fait depuis toutes sortes de démarches pour savoir -dans quelle partie du globe se trouve maintenant -mon Anglais; mais toutes mes recherches ont été inutiles, -et comme les livres sont lus dans tous les pays, -j'ai pris le parti de consigner ces renseignements dans -celui-ci, espérant que le hasard les fera tomber -sous les yeux de mon ami et lui fournira les moyens -de gagner son violon.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch10">UN MUSICIEN DU XVIII<sup>E</sup> SIÈCLE</h2> - - -<p>Dans les premiers mois de l'année 1733, au deuxième -étage d'une haute et noire maison de la rue du Chantre -Saint-Honoré, habitait un ménage qui pouvait passer -pour le modèle de ceux du quartier. Le mari était -un grand homme sec et flegmatique d'environ cinquante -ans, ne parlant jamais à personne de la maison, -et dont la conduite avait toujours paru si exemplaire, -que les plus mauvaises langues n'avaient pu jusque là -y trouver à redire. Quoique musicien de profession, il -était d'une extrême sobriété, sortait le matin pour aller -donner ses leçons, rentrait exactement à l'heure de -ses repas, car il soupait rarement en ville, et une fois -rentré, on n'entendait jamais aucun bruit chez lui; il -se retirait dans un cabinet, où il écrivait fort assidûment, -et bien rarement son clavecin ou son violon -troublait le silence habituel de la maison. Les dévots -même n'auraient en rien pu attaquer sa morale religieuse, -car, en sa qualité d'organiste de l'église Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, -il était très-assidu à toutes -les fêtes, et sa femme l'accompagnait toujours à l'église. -Cette dernière, de vingt ans plus jeune que son -mari, était d'une figure agréable, et son caractère paraissait -extrêmement doux; toujours occupée de quelque -ouvrage d'aiguille quand elle était à la maison, elle -ne sortait guère dans la semaine que pour faire ses -provisions de ménage, ne se mêlant jamais des commérages -de la maison, parlant peu aux personnes -qu'elle rencontrait dans ses allées et venues, mais répondant -toujours fort honnêtement à ceux qui l'interrogeaient, -et accompagnant ses paroles d'un petit mouvement -de tête et d'un sourire si doux, que ceux qui -la quittaient étaient aussi satisfaits de ses laconiques -réponses que si elle leur eût tenu les plus beaux discours -du monde. Aussi malgré la sauvagerie du mari, -et le préjugé peu favorable attaché alors à la profession -de musicien, le couple était-il en grande vénération -dans le quartier, et le marchand cirier qui occupait la -boutique près de l'allée sombre qui donnait entrée à la -maison, ne manquait-il jamais de retirer son bonnet -fourré, lorsque le grand homme sec et sa petite femme -rondelette passaient devant sa porte; le salut était scrupuleusement -rendu, mais pas un mot n'était échangé -pour cela, et le marchand cirier ne pouvait jamais -s'empêcher de dire:</p> - -<p>—Ce sont de bien honnêtes gens, mais il est tout de -même un peu fier, ce grand sécot.</p> - -<p>Une seule personne des habitants de la maison avait -ses entrées libres chez nos deux époux. C'était une -vieille demoiselle de soixante ans, vivant aussi fort -retirée; mais comme elle avait environ trois mille livres -de rente, et que cette petite fortune (et c'en était -une il y a cent ans), lui donnait dans son esprit une -grande supériorité sur les autres locataires, elle s'était -hasardée à faire une démarche auprès du couple qui -demeurait au-dessus d'elle. Voici en quelle circonstance. -La vieille demoiselle, qui se nommait M<sup>lle</sup> de -Lombard, avait dans son salon une épinette, dont elle -touchait passablement, et sur laquelle elle s'occupait -souvent à répéter les symphonies de Lully, et tous les -airs de son jeune temps. A son retour d'un petit voyage -à sa campagne, elle se sentit un jour en goût de musique, -et fut fort désagréablement surprise en trouvant -son épinette tellement fausse et démontée qu'il était -impossible de s'en servir. La patience n'était pas la -vertu de notre vieille musicienne, elle voulut qu'on lui -accordât tout de suite son instrument, et ayant entendu -dire qu'il y avait un musicien dans la maison, -elle envoya sa servante lui chercher ce monsieur pour -remettre son épinette en état. Sa servante vint bientôt -lui dire que la seule réponse qu'on lui eût faite était, -que le voisin n'était pas accordeur et qu'elle eût à chercher -ailleurs.</p> - -<p>—Ma mie, dit M<sup>lle</sup> de Lombard, vous êtes une -sotte, et vous ne savez pas vous y prendre. Il fallait -promettre une pièce de trente-six sols, comme c'est -l'usage, et cet homme serait venu à l'instant.</p> - -<p>—Mais, répondit la servante toute confuse, c'est -que ce n'est pas un homme, c'est un monsieur.</p> - -<p>—Oh! alors, si c'est un monsieur, ajouta M<sup>lle</sup> de -Lombard, il faut donc que j'y monte moi-même.</p> - -<p>Et en effet, elle se mit à trottiner à travers l'escalier, -et bientôt elle sonna à la porte du second étage.</p> - -<p>—Madame, dit-elle à la petite femme qui vint -lui ouvrir, est-ce qu'il ne demeure pas un musicien -céans?</p> - -<p>—Pardonnez-moi, Mademoiselle, c'est mon mari.</p> - -<p>—Eh bien! Madame, voici une pièce de trente-six -sols pour qu'il vienne accorder mon épinette.</p> - -<p>—Mademoiselle, mon mari n'est pas accordeur, -d'abord; ensuite, il travaille, et je ne saurais le déranger -en ce moment.</p> - -<p>—Qu'importe! qu'il soit accordeur ou non; du moment -qu'il est musicien, il est bien capable de remonter -un instrument, et je désire qu'il vienne le plus -prochainement possible.</p> - -<p>—Mademoiselle, je vous répète qu'il m'est tout à -fait impossible de le déranger.</p> - -<p>La petite femme n'eut pas le temps d'achever sa -phrase, car avec une vivacité dont on ne l'eût certes -pas soupçonnée, la vieille demoiselle s'élança vers une -porte, qu'elle ouvrit précipitamment, et se trouva dans -le cabinet du musicien. Le grand homme maigre était -assis, enfoncé dans un large fauteuil, devant une table -couverte de musique, et de papiers chargés de chiffres. -Son travail l'absorbait tellement, qu'il ne s'apperçut -pas de l'arrivée de M<sup>lle</sup> de Lombard.</p> - -<p>—Monsieur, lui dit-elle en entrant, voilà trente-six -sols pour venir accorder mon épinette.</p> - -<p>Pas de réponse.</p> - -<p>—Mademoiselle, dit la jeune femme, vous voyez -qu'il ne vous entend pas, si par malheur vous attirez -son attention, il vous recevra fort mal.</p> - -<p>La vieille demoiselle, sans tenir compte de l'avis, se -mit alors à crier à tue-tête.</p> - -<p>—Monsieur, voilà trente-six sols…</p> - -<p>Cette fois le grand homme maigre releva la tête, il -regarda fixement la vieille demoiselle qui, enchantée -de son succès, continua alors d'une voix beaucoup plus -douce.</p> - -<p>—Pour venir accorder mon épinette.</p> - -<p>Mais l'homme paraissait ne l'avoir pas comprise.</p> - -<p>—Qu'est-ce donc, Louise, dit-il à sa femme, pourquoi -me laissez-vous ainsi déranger?</p> - -<p>—Mon ami, répondit la jeune femme presque en -balbutiant, ce n'est pas ma faute, c'est mademoiselle -qui veut absolument que vous lui accordiez son épinette.</p> - -<p>—Mademoiselle, vous êtes folle; voici la seule réponse -que je puisse vous faire.</p> - -<p>A ces mots la vieille demoiselle ne se contint plus.</p> - -<p>—Monsieur, dit-elle, savez-vous bien que vous -parlez à M<sup>lle</sup> de Lombard?…</p> - -<p>—Et vous, Mademoiselle, connaissez-vous bien Philippe -Rameau, pour venir lui offrir trente-six sols pour -remonter votre épinette?</p> - -<p>Malheureusement la vieille demoiselle n'était guère -au fait de la musique moderne; elle ne connaissait ni -la <i>Démonstration du principe de l'harmonie</i>, ni <i>Les -quatre pièces du clavecin</i>, les seuls ouvrages que Rameau -eût encore publiés; aussi cette réponse fit-elle -peu d'effet; elle craignit cependant de s'être trompée, -et que l'homme à qui elle s'adressait ne fût pas un -musicien; sa contenante parut si embarrassée au grand -homme que, pour la rassurer, il ajouta:</p> - -<p>—Je ne suis pas accordeur, il est vrai, et je n'ai -d'ailleurs pas le temps de m'occuper de votre instrument; -mais si vous le voulez, passez dans la pièce à -côté, et vous pourrez vous exercer sur mon clavecin -tant que bon vous semblera.</p> - -<p>Cela dit, il se remit dans les calculs, et ne s'aperçut -nullement des révérences sans nombre que M<sup>lle</sup> de -Lombard adressait à son fauteuil. La vieille demoiselle, -pour n'avoir pas de démenti, essaya un peu le -clavecin, puis elle redescendit chez elle. Mais le lendemain -elle fit demander à ses nouvelles connaissances -à quelle heure on pourrait la recevoir. Rameau, qui ne -travaillait pas à ce moment, alla lui-même la chercher; -ils causèrent longtemps musique; M<sup>lle</sup> de Lombard -avait reçu des leçons du célèbre Couperin et était -bonne musicienne. Elle se mit au courant de la musique -moderne, apprécia, autant que le peuvent faire -les vieilles gens, celle de son voisin et l'intimité s'établit -bientôt.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Rameau fut celle à qui cette société fut le plus -agréable. Son mari détestait les nouvelles connaissances, -et était fort peu communicatif. La pauvre femme -s'ennuyait beaucoup; mais elle n'aurait jamais osé le -dire: elle savait que le bonheur de son mari était de -la croire heureuse; en lui laissant voir qu'elle ne l'était -pas, elle n'ignorait pas le chagrin qu'elle lui aurait -causé et elle n'aurait jamais osé lui proposer de -changer de genre de vie; car quoique foncièrement -bon, il était excessivement opiniâtre, et il avait souvent -des accès de mélancolie qu'elle aurait craint de -rendre plus fréquents. Une fois par semaine, il allait -souper chez M. de la Popelinière, fermier-général, qui -s'était déclaré son protecteur, et un autre jour il recevait -un de ses amis à dîner, c'était le célèbre organiste -Marchand, dont il avait reçu des leçons et dont il estimait -grandement le talent. Rameau ne donnait ses leçons -de clavecin qu'à contre-cœur, il se sentait quelque -chose en lui qui n'avait pas encore pris son essor, -et il savait bien que les leçons ne le mèneraient à rien; -mais c'était avec plaisir qu'il allait toucher son orgue -de Ste-Croix de la Bretonnerie. Sa publication des -<i>Principes d'harmonie</i> lui avait donné la réputation de -savant musicien, et il tenait à prouver qu'il était quelque -chose de plus qu'un savant. Aussi recevait-il avec -joie les compliments de ses confrères, qui venaient -l'entendre à son orgue; mais c'était ceux du public -qu'il ambitionnait, et à l'église, le public ne manifeste -pas ses sensations musicales; il aurait voulu des applaudissements, -et ceux qu'on lui prodiguait, quand il -touchait du clavecin, ce qu'il faisait avec une grande -supériorité, ne le flattaient que médiocrement, parce -qu'il sentait qu'il était capable de faire plus. En un -mot, il n'aspirait qu'à travailler pour le théâtre, et -quoiqu'il n'eût jamais communiqué ce désir à qui que -ce fût, c'était néanmoins le but de toutes ses pensées.</p> - -<p>Cependant, il avait près de cinquante ans, et sentait -bien que s'il tardait davantage, sa carrière était perdue. -Il tenta une fois d'écrire à Houdard de Lamotte, -pour lui demander un poëme; mais les gens de lettres, -même ceux qui font des tragédies lyriques, étant généralement -peu versés dans la musique, le poëte confondit -cette demande avec cent autres du même genre -qu'il recevait journellement, et ne répondit pas. Rameau -en ressentit un profond chagrin, ses accès de -mélancolie en devinrent plus fréquents; il s'enfermait -des journées entières dans son cabinet. Il consultait -les partitions de tous les opéras nouveaux, et après -avoir lu avec attention ces différents ouvrages, il restait -abîmé dans ses réflexions. Sa figure sévère et anguleuse -s'animait alors d'une expression bizarre où le -génie et la colère étaient confondus:</p> - -<p>—Comment! disait-il, voilà les gens qu'on me préfère; -mais dans la moindre de mes pièces de clavecin, -il y a plus d'idées que dans tout ce fatras de musique.</p> - -<p>Depuis l'immortel Lully, il n'y a pas eu un seul -grand musicien en France, à l'exception peut-être de -Lalande, qui n'a guère travaillé que pour l'église. On -ne joue déjà plus les opéras de Colasse. Que nous -reste-t-il donc? M. de Blamont, Mouret qu'ils ont surnommé -le musicien des Grâces; au moins celui-là a-t-il -quelques idées. Mais Destouches, mais Campra!</p> - -<p>Puis, saisi de fureur, il courait quelquefois à son -clavecin, où il improvisait des heures entières. La -fantaisie d'écrire ce qui lui passait par la tête, lui prenait-elle -un instant, il y renonçait bien vite en se disant:</p> - -<p>—A quoi bon faire cela? qui pourrait l'exécuter, -qui pourrait le comprendre? Ils feraient comme il y a -vingt ans à Avignon, un peu avant mon voyage d'Italie: -ils méprisèrent mes premiers essais, parce que -c'était au-dessus de leur portée; et cependant il y a -d'habiles musiciens en Italie; ceux-là ont compris ma -musique… Non, il me faut un théâtre, un orchestre, -un public, pour avoir le mot de cette énigme. Je crois -qu'on peut faire autrement que Lully, et faire bien -encore. Oh! j'y viendrai…</p> - -<p>Puis il sortait pour prendre l'air, comme si l'atmosphère -de sa chambre eût été trop lourde pour lui, et -quand il rentrait le soir, il se couchait sans dire un -seul mot à sa pauvre Louise, qui gémissait d'un chagrin -qu'elle ne pouvait partager, et dont elle ne pouvait -deviner la cause.</p> - -<p>Une circonstance inattendue décida entièrement Rameau -à s'adonner au théâtre. Il y avait un concours -pour la place d'organiste à l'église de Saint-Paul. Rameau -fut vaincu par Daquin qui ne le valait cependant -pas. Rameau ne put supporter cet affront de sang-froid, -et il parut s'être opéré une révolution en lui. Il -prit alors un genre de vie tout différent de celui qu'il -avait mené jusque là. Tout d'un coup il abandonna ses -leçons, se mit à aller à l'Opéra tous les jours de spectacle, -rentrant fort avant dans la nuit, l'air continuellement -préoccupé. Quand il s'enfermait dans son -cabinet, ce n'était plus pour faire des calculs de chiffres -comme autrefois. On l'entendait, à travers la porte, -chanter, jouer du violon, danser, tantôt rire aux éclats, -tantôt donner de grands coups contre les meubles, puis -se dépiter, et on le voyait alors, lui si méthodique auparavant, -sortir de chez lui quelquefois sans épée, la -perruque de travers, et le chapeau sur le coin de l'oreille. -Les voisins s'aperçurent bientôt de ce changement: -les caquets et les commérages allèrent leur -train, et la pauvre M<sup>me</sup> Rameau ne fut pas la dernière -à gémir du dérangement de son mari. Il ne lui -parlait presque plus, ne l'emmenait plus à l'église, et -dînait et soupait presque tous les jours dehors.</p> - -<p>Le jour de Pâques vint. A dix heures, Rameau était -encore dans son cabinet (il s'était levé à cinq). Madame -Rameau venait d'aller entendre une basse messe -à une chapelle de la rue Saint-Honoré; quel ne fut pas -son étonnement en rentrant de s'apercevoir que son -mari n'était pas encore sorti pour aller à son orgue. -Elle se précipite dans son cabinet, et le trouve en robe -de chambre, son bonnet de coton sur le haut de la -tête, en pantoufles, un bas sur les talons, et dansant -sur l'air qu'il se jouait lui-même sur son violon.</p> - -<p>—Mais, Philippe, lui dit-elle, à quoi songez-vous -donc? la grand'messe est commencée, vous allez manquer -vos <i>Kyrie</i>, car la procession est sûrement rentrée -au chœur: dépêchez-vous donc.</p> - -<p>—Laisse-moi donc tranquille, avec tes <i>Kyrie</i>, lui -dit Rameau; écoute-moi ce passe-pied, et dis-moi un -peu si on ne dansera pas bien sur cet air là.</p> - -<p>Et il se remit à jouer et à danser. M<sup>me</sup> Rameau -crut son mari fou.</p> - -<p>—Mais, mon ami, réfléchissez donc, vous perdrez -votre place; et il ne nous manquait plus que cela -à présent que vous avez abandonné toutes vos leçons.</p> - -<p>—Ma place, eh! ma chère, voilà bientôt trois mois -que je ne l'ai plus: j'ai donné ma démission. Allons, -laisse-moi tranquille, puisque tu ne veux pas écouter -mon passe-pied.</p> - -<p>Madame Rameau fut anéantie, la place d'organiste -était leur unique ressource. Elle se mit à pleurer.</p> - -<p>—Mais, se dit-elle, quand nous aurons mangé ces -800 livres, que nous avons de côté, que deviendrons-nous? -Ah! je veux les serrer moi-même: cet argent -est maintenant trop précieux.</p> - -<p>Elle court vers une commode où était renfermé le -petit pécule: hélas! des 800 livres les trois quarts -étaient dénichés: il restait 200 livres en tout.</p> - -<p>La pauvre Louise ne savait plus que penser; elle -descendit tout de suite chez M<sup>lle</sup> de Lombard, à qui -elle conta tous ses chagrins: son cœur était trop -gros, il y avait trop longtemps que sa douleur était -renfermée, aussi fit-elle explosion chez la vieille demoiselle -qui ne se doutait de rien, et qui fut bien surprise -en apprenant les déréglements de M. Rameau. -Elle consola du mieux qu'elle put la jeune femme, -mais ses consolations n'avaient rien de bien rassurant; -elle ne pouvait expliquer cette inconduite que de trois -manières: ou M. Rameau était joueur, ou il buvait, -ou bien il avait des maîtresses. Or, ses fréquentes sorties -lui faisaient bien penser qu'il avait au moins une -maîtresse, sa danse et sa gaîté ne laissaient aucun -doute sur l'abus du vin qu'il faisait, et la disparition -des 600 livres était bien la preuve qu'il était dominé -par la funeste passion du jeu: il lui était donc clairement -démontré que l'unique cause des désordres de -M. Rameau était le vin, le jeu et les femmes. La -pauvre Louise remonta chez elle un peu plus désespérée -qu'auparavant; elle retrouva son mari dans le -même costume et se livrant à la même occupation; -seulement au lieu d'un passe-pied, c'était une gavotte -qu'il jouait sur son violon.</p> - -<p>Cependant le 1<sup>er</sup> mai, le jour de la Saint-Philippe -approchait; il était d'usage que quelques amis se réunissent -ce jour-là chez Rameau; M<sup>me</sup> Rameau fit -donc ses invitations comme à l'ordinaire. On dînait -alors à une heure et demie. A une heure, Rameau, sorti -depuis le matin, n'était pas encore rentré. La pauvre -Louise tremblait que son mari ne restât toute la journée -dehors, et sa figure trahissait toute son inquiétude, -quand M<sup>lle</sup> de Lombard rompit le silence:</p> - -<p>—Il est temps que cela finisse, dit-elle, en s'adressant -aux autres convives; il faut absolument qu'au -dessert M. Rameau nous donne l'explication de sa conduite. -Voilà une pauvre petite femme qui, si cela continue, -deviendra bientôt aussi maigre et aussi sèche -que son vaurien de mari, et c'est un scandale qu'il -faut empêcher.</p> - -<p>Cette harangue fut unanimement approuvée, et chacun -s'apprêta à chanter sa gamme à l'hôte dont on allait -manger le dîner. Les convives étaient M. Marchand, -l'organiste; M. Dumont, marguillier de Sainte-Croix -de la Bretonnerie, que l'on avait eu bien de la -peine à décider à venir, tant il était furieux contre -son organiste démissionnaire, et M. Bazin, le marchand -cirier, qui avait été invité comme principal locataire -de la maison, M<sup>me</sup> Rameau ayant sagement -pensé qu'il serait prudent d'être bien avec lui, quand -viendrait le premier terme à échoir.</p> - -<p>A une heure un quart, Rameau arriva, il avait la -figure radieuse. Il parut d'abord surpris de voir ses -amis réunis, il allait en demander l'explication quand -sa femme lui présenta un nœud d'épée, et une paire -de manchettes brodées de sa main. La mémoire lui -revint alors.</p> - -<p>—Bonne Louise, dit-il, tu n'oublies rien, toi; tu -sais bien quand c'est ma fête. Ce n'est pas comme moi, -je ne peux jamais me souvenir du jour de la tienne, -que quand j'entends tirer le canon, parce que c'est -aussi celle du roi; aussi, j'ai toujours oublié de t'avoir -quelque chose pour te la souhaiter. Mais sois tranquille, -cette année il n'en sera pas de même, je -t'assure.</p> - -<p>Il en disait autant tous les ans, et cependant Louise -fut tellement émue de ces marques de tendresse auxquelles -elle n'était plus accoutumée, qu'elle sentit ses -yeux se mouiller de larmes. Après avoir embrassé sa -femme, Rameau salua respectueusement M<sup>lle</sup> de Lombard, -tendit la main à M. Marchand, et fit une inclination -à M. Dumont le marguillier, à qui l'odeur du -rôti donnait envie de sourire, et qui faisait une horrible -grimace pour avoir l'air sévère; puis, enfin, à -M. Bazin qui lui rendit son salut en s'inclinant tout -d'une pièce, comme aurait fait un des cierges de sa -boutique. On se mit à table, et tout le commencement -du repas fut très-gai; mais une certaine gêne se fit -remarquer parmi les convives, quand vint le dessert. -Rameau avait été si aimable pendant le dîner, son bon -vin de Bourgogne qu'il appelait son compatriote, avait -été prodigué de si bon cœur que pas un ne se sentait le -courage de commencer les hostilités envers un hôte de -si bonne humeur.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Lombard qui avait promis d'attacher le grelot, -tâchait de trouver un interprète de sa sainte indignation, -et c'est sur M. Bazin qu'elle avait jeté son -dévolu; mais malgré les signes d'yeux qu'on lui faisait, -M. Bazin qui avait mangé comme quatre, et qui -pensait assez judicieusement que du moment qu'on se -disputerait, on ne boirait plus, faisait semblant de ne -rien entendre, et allait toujours son train. M<sup>lle</sup> de -Lombard eut alors recours au grand moyen de l'avertir -par un léger coup de pied sous la table. Malheureusement -les longues jambes du maître de la maison tenaient -tant de place, que ce fut contre elles que vint -échouer l'avertissement destiné à M. Bazin. Rameau fit -une grimace terrible en demandant qui s'amusait à -lui marbrer ainsi les jambes. M<sup>lle</sup> de Lombard rougit -jusqu'aux oreilles, craignant qu'on ne soupçonnât sa -moralité de cette agacerie, et les convives se regardaient -tous dans le blanc des yeux, sans rien comprendre à cet -incident, quand le bruit inaccoutumé d'une voiture -dans la rue du Chantre détourna toute attention. Cette -voiture s'étant arrêtée devant la maison, on entendit -bientôt des pas dans l'escalier, la sonnette retentit, et -un coureur se précipitant dans la salle à manger, -annonça d'une voix retentissante:</p> - -<p>—M. de la Popelinière!</p> - -<p>En entendant prononcer le nom de M. de la Popelinière, -les convives de Rameau se lèvent, se bousculent, -et un bon gros petit homme, vêtu d'un habit de velours -nacarat garni de brandebourgs d'or, s'avance -alors au milieu des convives en désarroi.</p> - -<p>—Comment, Monsieur, dit Rameau, vous daignez -venir chez moi, et cela sans m'en prévenir?</p> - -<p>—Parbleu, il est joli, celui-là! répondit le gros -petit homme; pour vous prévenir, il faudrait vous -voir, et on ne sait plus ce que vous devenez. Ah çà, -qu'est-ce que je viens d'apprendre? vous voulez donc -faire un opéra? vous avez été demander une audition -ce matin à M<sup>lle</sup> Petit-Pas. Eh bien! quand vous -mettrez-vous à l'œuvre? Ah çà, il est bien entendu -que c'est chez moi que se fera la première audition. -Vous savez que mon orchestre est à vos ordres. Quant -à la copie, cela me regarde aussi; et dès que vous -aurez quelque chose de fait, vous n'avez qu'à l'envoyer -à mon hôtel.</p> - -<p>—Mais, Monsieur, dit Rameau, tout est fait; voilà -bientôt trois mois que j'y travaille.</p> - -<p>—Comment, tout est fait? Et qui donc a pu vous -donner des paroles?</p> - -<p>—M. l'abbé Pellegrin, moyennant 600 livres qu'il -a exigé que je lui avançasse comme garantie.</p> - -<p>—Comment! ce gueux de Pellegrin vous a demandé -600 livres? Mais je le ferai bâtonner par mes -gens.</p> - -<p>—Mais c'était tout naturel, il ne sait pas si je suis -capable.</p> - -<p>—C'est vrai, au fait, ce que vous me dites là. -Eh bien! je lui sais beaucoup de gré de vous avoir -donné sa poésie pour 600 livres. Quand vous le verrez, -invitez-le à venir dîner chez moi. Comment cela -s'appellera-t-il?</p> - -<p>—<i>Hippolyte et Aricie</i>.</p> - -<p>—Beau sujet, superbe sujet. Eh bien! quand voulez-vous -faire votre audition, votre répétition?… je -ne sais comment vous appelez cela.</p> - -<p>—Mais je pense que dans huit jours on pourrait -essayer le premier acte.</p> - -<p>—Dans huit jours, donc. Adieu, je suis enchanté -d'avoir fait connaissance avec votre famille, votre -petite femme qui est, parbleu, charmante, et madame -votre mère qui paraît bien respectable, ajouta-t-il, en -regardant M<sup>lle</sup> de Lombard.</p> - -<p>—Du tout, se hâta d'interrompre Rameau, Mademoiselle -est une de nos voisines et amies.</p> - -<p>—Pardon, pardon, Mademoiselle, dit le gros fermier -général, voulant réparer sa faute et diminuer -l'air refrogné de la demoiselle; pardon de vous avoir -prise pour la mère de Rameau; c'est l'âge, voyez-vous, -qui me faisait supposer… Ah çà, et ce monsieur -là, qui est-ce?</p> - -<p>—M. Dumont, marguillier.</p> - -<p>—Oh! très-bien; et cet autre petit, dans le coin?</p> - -<p>—C'est mon maître, le célèbre Marchand.</p> - -<p>—Diantre! M. Marchand; touchez donc là, je vous -en prie; enchanté de vous connaître. Ah çà, j'espère que -nous nous reverrons, et que vous me ferez l'honneur -de venir à mes concerts du vendredi.</p> - -<p>M. Marchand s'inclina. Le fermier général apercevant -alors M. Bazin qui, depuis son entrée, n'avait pas -encore interrompu ses révérences:</p> - -<p>—Eh! mon Dieu, dit-il, quel est celui-là? C'est donc -le mouvement perpétuel en personne?</p> - -<p>—Nullement, dit Rameau, c'est M. Bazin, marchand -cirier et mon propriétaire.</p> - -<p>—Allons, c'est bien, dit en sortant le gros petit -homme; Rameau, de demain en huit je vous attends; -vous m'amènerez Pellegrin; M. Marchand, je compte -aussi sur vous; Mesdames, je vous salue.</p> - -<p>Après son départ, Louise courut se jeter dans les -bras de son mari:</p> - -<p>—Mon ami; dit-elle, j'ai besoin que vous me pardonniez; -j'ai été injuste envers vous.</p> - -<p>—Nous tous aussi, nous avons besoin de pardon, -ajouta M<sup>lle</sup> de Lombard, car nous vous avions méconnu: -nous ne savions pas que vous fissiez un opéra, -et votre conduite singulière nous avait inspiré des -soupçons qui, grâce au Ciel, sont tous dissipés.</p> - -<p>—Mes bons amis, dit Rameau, je voulais vous cacher -le but de mon travail, jusqu'à ce que je fusse -certain du succès. Mon secret est trahi maintenant; -ne m'en voulez pas de l'avoir gardé si longtemps, je -craignais les reproches, les conseils. A présent que -j'ai terminé mon opéra, voulez-vous passer dans mon -cabinet? Marchand et moi, essaierons de vous en faire -entendre les principaux morceaux, et vous nous en -direz votre avis.</p> - -<p>—Adopté, s'écria M. Bazin, qui était un peu gai; -j'aime beaucoup la musique, moi! Y aura-t-il une -chanson à boire dans votre opéra?</p> - -<p>Rameau se contenta de sourire, et tout le monde le -suivit dans son cabinet.</p> - -<p>Marchand se mit au clavecin; Rameau déploya devant -son pupitre la partition de ses cinq actes, et, l'aidant -tantôt de la voix, tantôt de son violon, il parvint -à donner à ses auditeurs une idée de son opéra. Quelque -imparfaite que fût l'exécution d'une œuvre si gigantesque -par deux personnes, ce petit concert produisit -néanmoins beaucoup d'effet. M<sup>lle</sup> de Lombard -déclara qu'il n'y avait que Rameau ou Lully capable -de faire de si belles choses.</p> - -<p>—Mademoiselle, dit Rameau, on ne saurait me faire -de compliment plus flatteur; le grand Lully n'a pas de -plus sincère admirateur que moi. Toujours occupé de -sa belle déclamation et du beau tour de chant qui -règnent dans ses récitatifs, je tâche de l'imiter, non -en copiste servile, mais en prenant comme lui la belle -et simple nature pour modèle.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Rameau pleurait de joie et de plaisir; M. Dumont, -le marguillier, trouvait tout cela charmant, -quoique regrettant au fond du cœur que toutes ces -belles choses fussent destinées à un usage profane, -quand on aurait pu en faire de si jolis motets pour les -saints de sa paroisse. M. Bazin, qui s'était endormi dès -les premières mesures, se réveilla au bruit des félicitations -qu'on adressait à Rameau; il y vint joindre les -siennes.</p> - -<p>—Ma foi, dit-il, je n'ai jamais rien entendu de si -gentil: il est vrai que je n'ai jamais été à l'Opéra; -mais il y a un commencement à tout, et c'est une dépense -que je me permettrai pour aller entendre la -petite drôlerie de M. Rameau.</p> - -<p>Quant à Marchand, il était dans le ravissement.</p> - -<p>—Mon cher ami, disait-il, je vous connaissais -comme un bien habile organiste, comme un bien savant -musicien, mais je ne vous aurais jamais cru capable -de faire de si belles choses. Tout est neuf, dans -votre ouvrage; si les symphonistes parviennent à vous -bien exécuter, cet opéra fera une révolution en musique; -mais cela me semble bien difficile. Dans cet -admirable trio des Parques, au deuxième acte, il y a -un passage enharmonique qui leur donnera bien de -la tablature.</p> - -<p>—Soyez tranquille, répondit Rameau, ils en viendront -à bout avec du temps et de la patience. Rappelez-vous -que quand Lully voulut écrire son premier -opéra, il n'y avait à Paris que douze violons. Un an -après, la bande des vingt-quatre existait, et nous -avons fait de bien grands progrès depuis ce temps-là. -Soyez tranquille, vous dis-je, tout cela s'exécutera, je -m'en charge.</p> - -<p>Le lendemain, M. de la Popelinière envoya chercher -la partition pour la faire copier. Rameau ne livra que -le prologue et le premier acte, pensant que cela suffirait -pour l'audition. Pendant les huit jours employés -à la copie des parties, il courut chez les principaux -chanteurs, pour leur faire essayer ses morceaux, car -pour être reçu à l'Opéra, il n'était pas besoin alors -d'être grand musicien, ni même de savoir chanter: il -suffisait d'avoir ce qu'on appelait une grande voix. -Les ressources de la voix de tête, et de la voix mixte, -étaient tout à fait inconnues, et les notes les plus élevées -s'exécutaient toujours à plein gosier. Aussi dut-il -seriner ses airs aux chanteurs qui ne savaient pas lire -la musique.</p> - -<p>Cependant on devait un terme à M. Bazin et -quelle qu'eût été son admiration pour la musique de -son locataire, il venait de temps en temps lui rappeler -sa dette; toutes ses démonstrations ne le convainquaient -que fort peu.</p> - -<p>—Comment se fait-il, mon voisin, lui disait-il, -qu'un homme comme vous n'ait pas une si chétive -somme à sa disposition?</p> - -<p>—Je l'avais, et au delà, répondit Rameau, mais j'ai -été obligé de déposer 600 livres comme garantie d'un -billet de pareille somme que j'ai fait à M. Pellegrin, -en cas de non-succès de mon opéra; comme je suis -convaincu qu'il réussira, je vous paierai avec cet argent.</p> - -<p>Force était à M. Bazin de se contenter de cette réponse, -mais il n'était pas trop satisfait, et le témoignait -en grommelant chaque fois qu'il rencontrait -M<sup>me</sup> Rameau.</p> - -<p>Le jour de l'audition vint enfin. M. de la Popelinière -avait réuni chez lui ce qu'il y avait de plus distingué -à la cour et à la ville pour entendre la musique de son -protégé. Rameau était très-connu comme musicien de -théorie, les ouvrages qu'il avait publiés sur la division -du corps sonore, lui avaient acquis plus de renommée -à l'académie des sciences que dans le monde, et -on était assez peu favorablement prévenu sur le début -d'un homme de cinquante ans dans une carrière qui -demande avant tout de la vivacité et de la fraîcheur -d'imagination. L'ouverture, comme toutes celles du -temps, était un morceau fugué qui ne produisit que -peu d'effet. Le premier chœur du prologue: <i>Accourez, -habitants des bois</i>, fut mieux accueilli; l'assemblée -paraissait indécise, les grands seigneurs n'osaient se -compromettre en applaudissant les premiers: les morceaux -suivants furent donc écoutés avec un silence -religieux. Rameau, qui conduisait la symphonie, -voyait avec chagrin le peu d'effet que produisait sa -musique; le découragement se peignait dans ses traits, -lorsqu'après l'air charmant: <i>Plaisirs, doux vainqueurs</i>, -un homme se lève dans un coin du salon et -montant sur un tabouret:</p> - -<p>—Très-bien! crie-t-il de loin à Rameau, c'est admirable, -et je vous garantis que cela réussira grandement.</p> - -<p>Tous les yeux se tournèrent vers le petit homme -qui venait d'interrompre si brusquement la répétition. -Il était déjà redescendu à sa place; au peu de luxe de -ses vêtements, on crut un instant que c'était un intrus -qui s'était glissé dans l'assemblée; mais tout d'un -coup Rameau lui répond de sa place:</p> - -<p>—Merci, merci, M. Marchand, votre suffrage m'est -plus cher que tous les autres et il me suffira.</p> - -<p>Au nom du célèbre organiste, chacun comprit -toute la portée de cet assentiment donné en public, et -à la fin du joli chœur: <i>A l'amour rendons les armes</i>, -qui termine le prologue, les applaudissements éclatèrent -de toutes parts. Les dispositions peu bienveillantes -de l'auditoire étaient totalement changées, et -tous les morceaux du premier acte furent applaudis -et appréciés comme ils méritaient de l'être. Rameau -recevait les félicitations les plus empressées. M. de la -Popelinière rayonnait de joie, quand un homme assez -pauvrement vêtu s'approcha du musicien: il tira un -papier de sa poche, et le déchirant sur-le-champ:</p> - -<p>—Monsieur, dit-il, vous pouvez retirer vos 600 livres, -quand on fait de pareille musique, on n'a pas -besoin de donner de garanties; voilà votre billet.</p> - -<p>Chacun applaudit au procédé de Pellegrin, dont on -connaissait la pauvreté, et le poëte partagea les éloges -qu'on prodiguait au musicien.</p> - -<p>Dès le lendemain, il fut question à l'Opéra de mettre -à l'étude <i>Hippolyte et Aricie</i>. Les rôles furent distribués -aux premiers chanteurs de l'époque, Chassé, -Jelgot, M<sup>lles</sup> Lemaure et Petitpas. M<sup>lle</sup> Camargo voulut -danser dans l'ouvrage; malgré toutes ces protections, -les événements, les cabales reculèrent de beaucoup -la première représentation. Le sieur Thurer -succéda au sieur Lecomte comme directeur de l'Opéra. -Les musiciens en pied firent tout ce qu'ils purent -pour entraver le nouveau venu: M. de Blamont, tout -puissant comme surintendant de la musique du roi, -obtint qu'on remontât son ballet des <i>fêtes grecques et -romaines</i>, joué dix ans auparavant. La première représentation -était cependant fixée au 1<sup>er</sup> septembre, -lorsque vint l'ordre de donner plusieurs concerts aux -Tuileries dans le courant d'août. Les répétitions furent -suspendues pendant tout ce mois, et Rameau sollicita -vainement de faire entendre quelques morceaux -de son opéra dans un de ces concerts. M. de Blamont -s'arrangea de manière à ce qu'on n'y exécutât que de -sa propre musique. M. de la Popelinière vint encore au -secours de son protégé.</p> - -<p>M. le marquis de Mirepoix allait épouser M<sup>lle</sup> Bernard -de Rieux, petite-fille du fameux Samuel Bernard, -et par sa mère du célèbre comte de Boulainvilliers. Le -chevalier Bernard faisait préparer pour cette noce une -fête dont la splendeur devait surpasser tout ce qu'on -avait vu jusqu'à ce jour. M. de la Popelinière fit obtenir -à Rameau la direction du concert qu'on devait y -donner. La fête eut lieu le 16 août dans l'hôtel du chevalier -Bernard, rue Neuve-Notre-Dame-des-Victoires. -A sept heures du soir toutes les façades de l'hôtel furent -illuminées d'une quantité prodigieuse de lampions -et de terrines. Cette magnifique illumination ne -se bornait pas à l'hôtel; pour éclairer plus loin les carrosses, -on avait garni le mur du jardin des Petits-Pères -de terrines posées sur des consoles, depuis l'église -jusqu'à l'angle, et très-avant dans la rue Neuve-Saint-Augustin. -On n'aura pas de peine à s'imaginer le -brillant de cette illumination, quand on saura que -tous les lampions et terrines étaient garnis de cire -blanche, précaution que l'on avait cru devoir prendre -pour éviter la mauvaise odeur et préserver les habits -des dames et autres conviés qui étaient obligés de -passer sous des arcades illuminées. Le concert qui ouvrit -la fête fut des plus magnifiques; Rameau avait -mis son amour-propre à faire choix des plus habiles -exécutants et des meilleurs morceaux. Après le concert, -les conviés passèrent dans une immense salle -construite exprès dans les jardins de l'hôtel, où était -dressée une table en fer à cheval de plus de soixante-dix -couverts. Pendant tout le repas, on entendit -une symphonie mélodieuse, placée dans les tribunes, -interrompue par intervalles par des fanfares de -trompettes et de timbales. Au milieu du souper, les -sieurs Charpentier et Danguy, célèbres concertants, -l'un sur la musette et l'autre sur la vielle, vinrent au -milieu du fer à cheval exécuter des morceaux que Rameau -avait composés exprès pour cette occasion. A minuit -on se rendit à l'église Saint-Eustache, qui était -aussi magnifiquement illuminée que l'hôtel qu'on venait -de quitter.</p> - -<p>Rameau avait obtenu de M. Forcroy, organiste de la -paroisse, de lui laisser toucher l'orgue pendant la célébration -du mariage. Il le fit avec une grande supériorité; -c'étaient ses adieux à cet instrument, et jamais -il n'avait été si bien inspiré. Le lendemain, il reçut du -chevalier Bernard, une gratification de 1,200 livres -pour les soins qu'il s'était donnés. Depuis longtemps -M. Bazin était payé, et M<sup>me</sup> Rameau était on ne peut -plus heureuse. La bonne M<sup>lle</sup> de Lombard partageait -toute sa joie. On avait beaucoup parlé des fêtes du -mariage du marquis de Mirepoix, et la bonne exécution -du concert avait fait le plus grand honneur à Rameau. -Son opéra devait le lancer tout à fait, les répétitions -partielles étaient très-satisfaisantes; mais l'envie -ne dormait pas; la jalousie des musiciens répandait -partout que c'était une musique bizarre, incompréhensible, -s'éloignant de toutes les règles reçues, et -bonne tout au plus pour les savants et les amateurs -de l'extraordinaire. La grande répétition vint enfin; -les musiciens dont se composait l'orchestre de l'Opéra -étaient à leur poste. Malgré la mauvaise volonté qu'on -avait eu soin d'exciter parmi les exécutants, tout alla -assez bien jusqu'au second acte, celui de l'enfer; mais -quand arriva le passage enharmonique du trio des -Parques, les musiciens s'arrêtèrent court, reculant devant -cette difficulté toute nouvelle pour eux. Rameau -pria tranquillement le chef d'orchestre de faire recommencer:</p> - -<p>—Monsieur, c'est inexécutable, lui dit celui-ci.</p> - -<p>—Peut-être à première vue, dit Rameau; mais essayons.</p> - -<p>La seconde fois ne fut guère plus heureuse que la -première, et la troisième ne satisfit point le compositeur. -Les musiciens murmurèrent, quand on les pria -encore de recommencer; et sur une nouvelle instance, -le chef d'orchestre déclara qu'il ne se chargeait pas de -faire exécuter une pareille musique, et jeta avec dépit -son bâton de mesure sur le théâtre, presque entre les -jambes de Rameau. Celui-ci, sans se déconcerter, fit -du bout du pied rouler le bâton jusqu'au bord du -théâtre, et quand il fut à portée du musicien:</p> - -<p>—Apprenez, Monsieur, lui dit-il, qu'ici vous n'êtes -que le maçon, et que je suis l'architecte: recommencez -le passage.</p> - -<p>Cette fermeté imposa aux récalcitrants. La difficulté -fut vaincue cette fois, et la répétition s'acheva sans -encombre.</p> - -<p>C'était un grand événement alors qu'une première -représentation. Il n'y avait que trois théâtres à Paris, -l'Opéra, la Comédie Française et la Comédie-Italienne, -et ces solennités avaient d'autant plus d'éclat qu'elles -étaient plus rares. Aussi tout Paris était-il en rumeur -dans la matinée du 1<sup>er</sup> octobre 1733. Toutes les avenues -de l'Opéra étaient encombrées des voitures de -ceux qui allaient retenir leurs loges, et des piétons qui -venaient à l'avance pour être sûrs d'avoir des places. -Rameau avait à grand'peine obtenu une petite loge -bien reculée pour sa femme, M<sup>lle</sup> de Lombard et son -ami Marchand. Ses rivaux, plus puissants et surtout -plus intrigants que lui, avaient au contraire garni -la salle de leurs partisans. Comme le cœur de la pauvre -M<sup>me</sup> Rameau battait au premier coup d'archet de -l'ouverture; ses amis tâchaient vainement de la rassurer; -eux-mêmes auraient peut-être eu besoin de -courage, car, dès le premier acte, une violente cabale -s'éleva dans le parterre, les rares applaudissements -qui s'étaient fait entendre au commencement de l'ouvrage -cessèrent tout d'un coup, et c'est avec un silence -interrompu seulement par des murmures désapprobateurs -que furent accueillis les derniers actes de -l'opéra. Marchand était furieux; M<sup>me</sup> Rameau était -près de se trouver mal; M<sup>lle</sup> de Lombard n'osait dire -ce qu'elle pensait, car elle craignait que ce ne fût une -vengeance du Ciel pour avoir abandonné l'église pour -le théâtre. Rameau se retira tristement chez lui.</p> - -<p>—Je me suis trompé, dit-il; j'ai cru que mon goût -plairait. Il faut se résigner, je renoncerai au théâtre.</p> - -<p>Cependant les habitués de l'Opéra s'étaient réunis -au foyer après le spectacle, et personne n'osait se prononcer -pour une musique qui venait d'être désapprouvée -généralement. Seul, au milieu d'un groupe -nombreux, M. de la Popelinière essayait de défendre -l'œuvre de son protégé.</p> - -<p>—Mais, lui répondait-on, nous avons vu des musiciens -qui ne sont nullement partisans de cette musique.</p> - -<p>—Fadaise! disait le fermier général, c'est qu'ils -sont eux-mêmes parties intéressées.</p> - -<p>—Interrogeons l'un d'eux! s'écrie le prince de -Conti.</p> - -<p>Justement Campra vint à passer. C'était un homme -juste, et qui heureusement n'avait pris aucune part -aux cabales dirigées contre Rameau.</p> - -<p>—Eh! bien, que pensez-vous de cela? lui dit le -prince.</p> - -<p>—Monseigneur, répondit le musicien, il y a dans -cet opéra assez de musique pour en faire dix comme -ceux qu'on nous représente tous les jours. Cet homme-là -nous éclipsera tous.</p> - -<p>Le mot courut, fit fortune, et à la deuxième représentation, -des beautés toutes nouvelles se révélèrent -aux auditeurs attentifs. Le succès fut moins grand -qu'à la troisième, qu'à la quatrième, qu'à toutes les -représentations suivantes.</p> - -<p>L'ouvrage fut joué trente fois de suite avec un applaudissement -universel, et Rameau consolé ne renonça -pas au théâtre, car il donna plus de vingt-trois -ouvrages, tant opéras que ballets.</p> - -<p>Après le grand succès d'<i>Hippolyte et Aricie</i>, le -pauvre organiste était devenu un homme trop célèbre -pour conserver sa modeste retraite de la rue du -Chantre, et ce fut avec une véritable peine que -M. Bazin, dont l'estime pour son locataire croissait à -mesure que celui-ci s'élevait davantage, apprit un -jour qu'il allait transporter son domicile rue des Bons-Enfants, -à l'hôtel d'Effiat, pour être plus près de l'Opéra, -qui allait seul l'occuper. M<sup>me</sup> Rameau avait bien un autre -chagrin, c'était de se séparer de la bonne M<sup>lle</sup> de Lombard, -dont la société lui devenait à chaque instant plus -précieuse, car les occupations multipliées de son mari -la rendaient de jour en jour plus solitaire. Elle n'osait -lui confier son chagrin; mais le compositeur s'était -attaché à la vieille demoiselle, qui lui rendait souvent -le service de remettre au net ses brouillons de musique. -Ce fut donc lui qui fit la proposition à M<sup>lle</sup> de -Lombard de venir demeurer avec eux. La vieille demoiselle -accepta avec joie, et fut la meilleure amie de -ce couple respectable, jusqu'à la fin de ses jours.</p> - -<p>Presque tous les ouvrages de Rameau eurent un -grand succès. Un de ses opéras, entre autres, <i>Castor et -Pollux</i>, réussit tellement qu'un de ses rivaux, Mouret, -en devint fou de jalousie. Enfermé à Charenton, il -chantait continuellement le chœur des démons: <i>Qu'au -feu du tonnerre</i>, de Castor et Pollux. Rameau fut -un des plus grands musiciens qui aient jamais existé. -Lui seul a réuni la double qualité de théoricien et -de compositeur. Ses airs de danse eurent tant de -succès, que pendant longtemps on n'en exécuta pas -d'autres en Italie. Un de ses ouvrages, <i>Zoroastre</i>, -fut traduit en italien, et joué à Dresde, avec le plus -grand succès. Un autre opéra, <i>Platée</i>, produisit 32 mille -livres en six représentations. En 1747, l'Opéra lui fit -une pension de 1,500 livres, dont il a joui jusqu'à sa -mort. Il venait d'être décoré de l'ordre de Saint-Michel -et anobli, lorsqu'il mourut, le 12 septembre 1764.</p> - -<p>Il est peu de personnes de notre génération qui se -rappellent avoir entendu exécuter la musique de Rameau. -Le malheur des compositeurs est que la musique -est un art qui n'a pas de bases solides, comme la peinture, -par exemple, dont le but est l'imitation de la -nature: l'unique but de la musique est de charmer -l'oreille et d'émouvoir le cœur, mais elle repose entièrement -sur la mode, et il n'est pas de beautés éternelles -en musique. A l'inimitable Lully, dont nous ne -connaissons plus que le nom, succéda l'inimitable -Rameau, dont nous n'avons jamais entendu une note; -car les musiciens sont tous déclarés inimitables par -leurs contemporains, jusqu'à ce qu'ils soient détrônés -par un rival dont le règne doit aussi céder à un successeur -plus ou moins éloigné. Mais les curieux de -musique qui vont consulter les vieilles partitions aujourd'hui -ignorées, trouvent dans celles de Rameau -des idées d'une nouveauté et d'une fraîcheur étonnantes -pour le temps où elles ont été émises; il -n'y a donc que la curiosité qu'excite tout ce qui se -rattache à ce grand homme, qui puisse faire excuser -la complaisance avec laquelle nous nous sommes -étendus sur quelques détails de sa vie.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch11">UNE CONSPIRATION SOUS LOUIS XVIII</h2> - - -<p>Les gens du monde se font l'idée la plus fausse -qu'on puisse imaginer des artistes en général, et surtout -de ceux de théâtre, avec lesquels ils se trouvent le -moins en rapport. A les entendre, c'est une vie de -paresse, d'insouciance et de plaisir que celle du comédien. -Ils ne se réunissent entre eux que pour des -orgies ou des parties fines; toujours gais, toujours -contents, dans la bonne comme dans la mauvaise -fortune; ce sont les gens les plus heureux du monde; -quel mal ont-ils donc en effet à se donner? la peine de -venir le soir s'affubler d'un costume analogue au rôle -qu'ils vont réciter devant un public qui les paie amplement -en applaudissements de la légère fatigue qu'ils -éprouvent; sans compter les énormes appointements -que le directeur est obligé de leur payer à la fin du -mois. Cette opinion est loin d'être partagée par les -personnes qui fréquentent l'intérieur des théâtres. -Quelle vie plus remplie, plus laborieuse que celle du -véritable artiste! Que de privations il doit s'imposer, -que d'études il doit faire, s'il veut atteindre un rang -élevé dans son art, ou le conserver, s'il y est parvenu! -Quand vos yeux sont charmés des grâces séduisantes -de cette ravissante bayadère qui, le sourire sur les -lèvres, vous paraît exécuter avec tant d'aisance et de -facilité ces pas gracieux qui arrachent vos applaudissements, -certes, vous ne vous imaginez pas tout ce que -lui a coûté et ce que lui coûte chaque jour de travail -pour arriver à ce résultat. Et ne croyez pas que le but -une fois atteint, il ne faille pas un travail incroyable -pour s'y maintenir. Chaque fois que la déesse de la -danse, que l'inimitable Taglioni doit paraître devant -le public, dès le matin elle s'exerce comme ferait une -commençante; pendant des heures entières, elle pratique -ces premiers éléments de la danse, qui doivent -lui conserver sa souplesse et sa vigueur: puis, épuisée -de fatigue, elle prend un peu de repos, et après un -léger repas, elle paraît devant le public, qui se retire -transporté d'admiration, lorsque l'artiste rentre chez -elle exténuée, pour recommencer le lendemain matin -ce travail qu'elle ne négligera pas un seul jour, tant -qu'elle voudra conserver sa supériorité si marquée. -Quand la Malibran devait chanter, le matin, elle -restait des heures à faire des gammes dans tous les -tons et tous les exercices de voix possibles, mais sans -jamais essayer de chanter le rôle qu'elle devait dire -le soir, pour conserver toute son inspiration, et néanmoins -avoir la voix assez assouplie et assez docile -pour que toutes les fantaisies artistiques qu'elle improvisait -si délicieusement, lui vinssent avec cette -sûreté d'exécution qui ne lui a jamais manqué. Il y en -aurait trop à dire sur les travaux des grands artistes, -des artistes consciencieux et véritablement dignes de -ce nom. C'est d'une classe beaucoup plus modeste, des -choristes d'opéra que je veux m'occuper aujourd'hui.</p> - -<p>Je ne prétends pas vous dire que leur art exige de -grandes études, et des travaux bien assidus. Hors les -heures consacrées aux répétitions et aux représentations, -leur temps est à eux tout entier, mais leurs appointements -sont modiques, et ne peuvent suffire à -leur existence; aussi n'existe-t-il pas de plus grands -cumulards que les choristes: les uns donnent des -leçons de musique à la petite propriété, ou copient de -la musique; presque tous chantent dans les églises, -renouvelant la vie de l'abbé Pellegrin, qui</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">… Dînait de l'autel et soupait du théâtre.</div> -</div> - -<p>D'autres sont musiciens dans les légions de la garde -nationale, ou dans les bals qui ne commencent qu'à -l'heure où finissent les spectacles. A force de travail -et de peine, il en est qui parviennent à se faire 4 ou 5 -mille francs de revenu, année commune; lorsqu'ils -sont jeunes, ambitieux, et se sentent quelques dispositions, -alors ils économisent de quoi acheter une -garde-robe, et se lancent en province, d'où ils nous -reviennent quelquefois avec un talent digne de nos -premiers théâtres. Tel fut un de nos meilleurs ténors -dont je vous ai déjà raconté une aventure, lorsqu'il fit -ses premiers pas dans la carrière qu'il a depuis parcourue -avec tant de succès<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. C'est encore le héros -de l'historiette que je veux vous raconter.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <a href="#ch8"><i>Un début en province</i></a>.</p> -</div> -<p>C'était dans les premières années de la Restauration. -Louis XVIII n'était pas dévot, mais il croyait de sa politique -de le paraître, et voulant donner un exemple -édifiant à ses fidèles sujets et complaire à son entourage -de cour, qui lui persuadait que ce n'était que par -la religion qu'il parviendrait à abattre l'hydre révolutionnaire, -il résolut de donner un grand spectacle d'humilité -chrétienne, en allant solennellement faire ses -pâques à sa paroisse, en l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. -C'était par une belle matinée d'avril, et dès -le matin les troupes étaient sur pieds pour former la -haie dans le court espace qui sépare le palais des Tuileries -de l'antique église. Une foule immense remplissait -les cours du Carrousel et la façade du Louvre où -ont reposé pendant dix ans les victimes de Juillet, en -compagnie d'un factionnaire, de deux ou trois bonnes -d'enfants et de quelques caniches.</p> - -<p>Le roi était dans une immense calèche découverte -avec toute sa famille. Sa figure narquoise contrastait -avec les visages, plus conformes à la circonstance, de -son frère le comte d'Artois, et de sa nièce la duchesse -d'Angoulême, dont l'auguste époux avait, selon l'usage, -l'air de ne penser à rien, tandis que son frère le duc -de Berry paraissait assez ennuyé de cette cérémonie -qui ne plaisait guère à ses habitudes, mais à laquelle -son respect pour son oncle le forçait à se prêter. Le roi -promenait sur la foule cet œil bleu et perçant, si spirituel -et si incisif, donnait force coups de chapeaux, -saluait à droite et à gauche, quand les cris de: Vive la -famille royale! vivent les Bourbons! venaient jusqu'à -lui; enfin il faisait son métier de roi en promenade, -de la manière la plus satisfaisante. De temps en temps, -pourtant, sa figure prenait une expression sombre -qu'il s'efforçait de réprimer à l'instant; c'est lorsque -parmi les gardes royaux au milieu desquels passait le -cortége, il apercevait la figure basanée et les longues -moustaches d'un de ces vieux grognards qu'on avait -incorporés dans la nouvelle milice d'élite. Le bruit du -canon, la foule qui se pressait autour d'eux, cet air de -fête général, rappelaient à ces vieux soldats des souvenirs -qui contrastaient péniblement pour eux avec le -présent. Ils se rappelaient leur entrée à Vienne, à Berlin, -dans les principales capitales de l'Europe, leur -retour triomphant à Paris, ces acclamations qui alors -étaient pour eux, ces cris de: Vive la Grande Armée! -vive Napoléon! qui tant de fois avaient fait battre leurs -cœurs, tandis que maintenant leur règne, celui du -sabre, était passé; ils se voyaient réduits à faire escorte -à un roi qui allait communier. Mais il faut le -dire, la physionomie des bourgeois placés derrière -eux était tout autre: là, on lisait le contentement. -Nous avons toujours admiré Napoléon; mais à l'époque -de sa chute, on ne l'aimait pas, et l'espoir de la -paix et de la tranquillité avait fait bien des partisans -à son successeur. Qui ne se rappelle avoir vu des mères -serrer avec amour leurs enfants contre leur sein, et -s'écrier: au moins maintenant nous pourrons mourir -avant eux! La conscription avait bien été rétablie, -malgré les promesses imprudentes du comte d'Artois, -mais toute chance de guerre paraissait impossible, et -le service militaire ne semblait qu'une corvée assez -douce, dont on pouvait d'ailleurs s'exempter à prix -d'argent, tandis que sous l'Empire les familles après -s'être ruinées pour racheter un enfant chéri, l'espoir de -leur race, se l'étaient vu enlever comme garde d'honneur, -et le voyaient tomber enfin, quoi qu'un peu plus -tard, sous le fer ennemi.</p> - -<p>Le cortége était arrivé devant l'église, presque entièrement -tendue de vieilles tapisseries des Gobelins, -représentant la naissance de Vénus, les travaux d'Hercule, -ou tout autre sujet mythologique qui contrastait -grotesquement avec l'objet de la cérémonie pour laquelle -elles avaient été mises au jour. Une espèce de -tente était dressée devant le porche de l'église; la musique -de la garde nationale faisait entendre les chants -de: <i>Vive Henri IV</i>, <i>Charmante Gabrielle</i>, et <i>Où peut-on -être mieux qu'au sein de sa famille</i>, qu'on était -alors convenu d'appeler des airs nationaux, comme -depuis on a donné le même titre à l'air allemand, sur -lequel M. Delavigne a appliqué les vers de la <i>Parisienne</i>. -Louis XVIII descendit péniblement de sa voiture -et s'apprêtait à entrer dans l'église, lorsque le curé -parut à la tête de son clergé, et commença une fort -belle harangue; cela fit faire la grimace au roi qui -prévit que grâce à la faconde du digne pasteur, il allait -être forcé de se tenir sur ses jambes, chose qu'il -avait en horreur. Cependant, comme il s'était promis -de se sacrifier en tout ce jour-là, il fit d'abord très-bonne -contenance; mais l'éloquence du curé prenant -une extension démesurée, il commença à se dandiner -tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre. Cette habitude, -cette allure bourbonnienne était si connue, qu'on fut -loin de la prendre pour une marque d'impatience, et -le pauvre roi cherchait en vain autour de lui une figure -qui sympathisât avec ses souffrances; il aperçut -enfin le duc de Berry, qui ne paraissait pas prêter -grande attention au discours; il lui fit signe de s'approcher:</p> - -<p>—Berry, c'est terriblement long.</p> - -<p>—Oui, Sire.</p> - -<p>—Est-ce que ce ne sera pas bientôt fini?</p> - -<p>—Sire, je partage toute votre impatience.</p> - -<p>—Non pas vraiment, car vous avez de bonnes jambes, -et moi je ne puis plus tenir sur les miennes, et je -souffre horriblement. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen -de finir ce supplice.</p> - -<p>—Si fait, Sire, rien n'est plus facile, et si vous m'y -autorisez…</p> - -<p>—Oui, Berry, allez, mais que cela n'ait pas l'air de -venir de moi.</p> - -<p>Le duc de Berry s'approchant d'un officier des gardes -du corps, lui dit quelques mots à l'oreille. Dès ce -moment Louis XVIII eut l'air de prêter une plus -grande attention au discours; le curé enchanté arrondissait -ses périodes et donnait cours à sa verbeuse éloquence, -quand tout d'un coup sa voix est couverte par -les boum boum de la grosse caisse, et les mugissements -des ophicléides et des trombones. La musique venait -d'entonner l'air de <i>Vive le roi, vive la France</i>; les acclamations -s'élèvent de toutes parts, le bruit des cloches -sonnées à grande volée vient s'y mêler. C'est un -brouhaha universel, ceux qui entourent le roi se regardent -d'un air ébahi; le curé reste la bouche béante, -confondu de cette interruption inattendue. Louis XVIII -paraît impassible, mais un sourire imperceptible remercie -le duc de Berry du service qu'il vient de lui -rendre. Il fait un pas en avant, le clergé le précède, toute -la cour le suit, et bientôt il se trouve commodément assis -dans un des fauteuils dorés disposés à l'entrée du -chœur pour la famille royale. Le peuple n'est admis -que dans les bas-côtés, tandis que la nef est remplie de -la suite du Roi, entouré lui-même de ses plus fidèles -serviteurs, qui par derrière semblent lui faire un rempart -de leurs corps, mais personne n'est placé devant -lui.</p> - -<p>Cependant l'office commence: il peut durer autant -que l'on voudra. Louis XVIII est comme cloué dans -son fauteuil, plusieurs coussins sont disposés devant -lui de manière à ce que les génuflexions obligées lui -soient aussi douces que possible. Les chantres psalmodient -les heures qui précèdent la grand'messe, les -prêtres sont dans leurs stalles, le chœur est presque -entièrement vide, lorsqu'un personnage sort par la -porte d'une sacristie. C'est un grand jeune homme -maigre, revêtu d'une soutane et d'un surplis, il traverse -rapidement le chœur pour aller se mettre dans -une des stalles, mais il s'aperçoit qu'il a oublié de -s'incliner devant le tabernacle: il revient vers l'autel -et fléchit le genou sur une des marches. Un bruit -singulier se fait entendre, c'est celui d'une épée qui -s'échappant de sa soutane, glisse sur les dalles. Le -jeune homme se hâte de cacher l'arme meurtrière recouverte -par les habits pacifiques du lévite, et regagne -sa place où il entonne tranquillement le verset du -psaume que l'on chante. Cette tranquillité est loin -d'être partagée par ceux qui entourent le roi. Les visages -pâlissent, on chuchote, on donne des ordres, -les crosses des fusils retentissent sur le marbre sonore -du temple; on va, on vient, le mot est donné en un -instant; on commence à faire évacuer les bas-côtés, -qui se garnissent de troupes: le roi demande la cause -de ce tumulte; un de ses aides de camp lui parle à -voix basse et bientôt ce mot circule dans toutes les -bouches: un prêtre armé qui en veut aux jours du -roi! Cependant le malencontreux auteur de tout ce -remue-ménage, dont il ne se doute guère être -la cause, continue à psalmodier d'une voix ferme -et vibrante, lorsque deux grands officiers s'approchent -de lui. L'un d'eux lui adresse la parole.</p> - -<p>—Monsieur, suivez-nous à l'instant.</p> - -<p>—Pardon, Monsieur, je ne puis pas. Je suis nécessaire -ici, quand la cérémonie sera terminée, je suis tout -à votre service; et il se remet à chanter de plus belle.</p> - -<p>—Monsieur, il faut nous suivre à l'instant! je -vous le répète, mais tâchons d'éviter le bruit et de ne -pas faire de scandale, venez à la sacristie, toute résistance -serait inutile; ne nous contraignez pas à employer -la force.</p> - -<p>—Puisque je ne puis pas faire autrement, je vous -suivrai, mais je vous prie de faire attention que c'est -vous qui me forcez à quitter mon poste, je vous suis.</p> - -<p>La sacristie est pleine de soldats, notre jeune -homme se voit en entrant placé entre deux fusiliers -qui ne lui laissent pas faire un geste.</p> - -<p>—Ah çà! m'expliquera-t-on ce que cela veut dire? -s'écrie-t-il.</p> - -<p>—Contentez-vous de répondre à Monsieur, lui dit-on, -en lui montrant une homme revêtu d'une écharpe -blanche, placé près d'une table à laquelle est assis -un autre individu muni de tout ce qu'il faut pour -écrire. L'interrogatoire commence:</p> - -<p>—Vous avez des armes sur vous?</p> - -<p>—Des armes! non, j'ai une épée, voilà tout.</p> - -<p>—Mettez qu'il avoue être armé.</p> - -<p>—Pourquoi avez-vous caché si soigneusement cette -épée sous votre soutane?</p> - -<p>—Parce que l'usage n'est pas de la porter par-dessus.</p> - -<p>—Monsieur, pas de plaisanteries, songez qu'une -accusation grave pèse contre vous, qu'il y va de votre -tête.</p> - -<p>—De ma tête! ah çà! est-ce que c'est une mystification? -commençons donc à nous entendre.</p> - -<p>—Votre profession?</p> - -<p>—Musicien.</p> - -<p>—Et pourquoi un musicien se déguise-t-il en -prêtre? et cache-t-il des armes sous ces habits d'emprunt?</p> - -<p>—Ces habits sont les miens et cette épée aussi. Je -suis trombone de la garde nationale et chantre de cette -église: j'attendais la fin du discours de monsieur le -curé pour venir après la fanfare me déshabiller ici, et -chanter mon office; mais on ne l'a pas laissé finir, ce -brave homme, on nous a dit de jouer au milieu de son -sermon, et quand je suis accouru ici, je n'ai eu que le -temps de passer ma soutane par-dessus mon uniforme; -et maintenant, avec votre permission, je vais l'ôter -tout à fait, car l'office est presque fini, et ma légion -me réclame.</p> - -<p>Ici la scène change, les juges se mettent à rire; -le procès-verbal commencé est déchiré, et l'accusé partage -bientôt l'hilarité de ses juges, en apprenant que -lui, pauvre diable, a été pris pour un conspirateur et -a failli mettre tout le gouvernement en émoi. Le calme -et la tranquillité se rétablissent dans l'église, les bas-côtés -sont de nouveau livrés à l'empressement du -peuple qui ne peut rien voir; et le roi en apprenant la -cause futile de tout ce tumulte, a grand'peine à tenir -son sérieux. En sortant de l'église, il cherche à reconnaître -parmi le groupe de musiciens celui qui a causé -tant d'inquiétude, et l'aperçoit les joues gonflées -comme un borée de dessus de porte, soufflant avec -ardeur dans son trombone. Le roi sourit de nouveau -et lui fait en partant un petit signe de tête, comme -pour le remettre de l'émotion qu'a dû lui causer sa -courte arrestation. Je crois que le tromboniste fut si -ravi de cette marque de royale faveur, qu'il resta -court de quelques mesures, ce qui ne lui arrivait jamais, -mais je ne suis pas bien sûr de cette circonstance; -si vous voulez en être certain, pour la plus grande fidélité -de l'histoire, demandez-le au <i>postillon de Longjumeau</i> -ou plutôt à celui qui le représente et le chante -d'une manière si originale, car le conspirateur n'était -autre que <i>Chollet</i> qui depuis a si bien fait son chemin, -mais qui aime à se rappeler et à raconter à ses amis -les commencements pénibles de sa vie d'artiste. Voilà -comment je suis devenu son historien. Dieu veuille -que quelque théâtre, quelque paroisse ou quelque musique -de légion, nourrisse encore dans son sein un acteur -digne de succéder au chanteur favori du public -de l'Opéra-Comique.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch12">JEAN-JACQUES ROUSSEAU MUSICIEN</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>Le paradoxe est une chose charmante dans la bouche -d'un homme d'esprit; c'est un instrument dont il -se sert pour lancer sur ses auditeurs éblouis une -myriade de traits brillants comme l'éclair, mais aussi -peu durables que ce météore passager; on sait que la -raison n'a rien à faire dans ces sortes de luttes d'esprit, -et cependant le plus grand charme du paradoxe est -d'emprunter l'apparence du raisonnement.</p> - -<p>Mais que penser du paradoxe mis en action et pris -au sérieux? Que dire d'un homme dont la vie comme -les écrits n'ont été qu'une longue suite de contradictions? -Quel sentiment peut inspirer celui qui fut assez -courageux pour se priver des douceurs de la paternité -parce qu'il était trop lâche pour oser en affronter les -douleurs, même dans l'avenir?</p> - -<p>Quel jugement peut-on porter sur l'écrivain qui, en -traçant ses honteuses confusions, a encore l'orgueil de -dire: «Je fais ce que nul homme n'a osé faire, -vienne le jour du jugement suprême et je pourrai paraître -devant Dieu, mon livre à la main, en disant:</p> - -<p>«Voilà ma vie et ce que je fus!»</p> - -<p>Non, Rousseau ne se mentait pas à lui-même à ce -point, il mentait pour les autres. Lorsqu'il se disait -malheureux de sa gloire et de sa renommée, il voulait -qu'on le crût, mais il savait bien qu'il ne disait pas -vrai. Ses bizarreries étaient calculées, sa fausse sensibilité -l'était aussi. Les persécutions dont il se plaignait -étaient sa joie et son orgueil; il les appelait et craignait -de ne pas se désigner assez lui-même par sa renommée -et l'éclat du nom qu'il portait. Lorsqu'exilé de -France, il venait s'établir à Paris, lorsqu'il voyait -qu'on y tolérait sa présence et qu'on ne songeait pas à -l'inquiéter, qu'inventait-il? De se déguiser en Arménien, -prétendant que ce costume était plus commode. -Heureux d'ameuter les polissons et les imbéciles par -l'étrangeté de son costume, à une époque où régnait -une sorte d'étiquette et de hiérarchie dans les habits -de toutes les professions, il dut certes s'indigner étrangement -de ne point parvenir à s'attirer la colère de la -police, et de n'exciter, par cette grotesque mascarade, -que les sourires et la pitié des honnêtes gens.</p> - -<p>Si l'odieux et l'horrible n'avaient stigmatisé de -traits ineffaçables l'époque sanglante de nos troubles -révolutionnaires, le ridicule n'aurait-il pas suffi pour -caractériser les temps où un tel homme fut presque -déifié et où des fêtes nationales signalaient la translation -triomphale de ses cendres au Panthéon?</p> - -<p>Le peu de sympathie que j'éprouve pour les ouvrages -et surtout pour la personne de Jean-Jacques me -conduirait trop loin, et j'ai besoin de me rappeler que -je ne dois parler de lui que comme musicien.</p> - -<p>Ce fut certes une chose rare au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, alors -qu'il était bien généralement reconnu qu'un musicien -ne pouvait être autre chose qu'une machine à -musique, incapable d'avoir une idée en dehors de son -art, alors que Voltaire, accueillant Grétry, lui disait: -«Vous êtes musicien et homme d'esprit, Monsieur, -la chose est rare.» Ce fut, dis-je, une anomalie phénoménale -que celle qu'offrit l'exemple d'un homme -éminent dans les lettres et dans la philosophie, ne se -contentant pas de se dire musicien, mais exerçant en -outre presque tous les degrés de cette profession, sauf -la qualité d'instrumentiste qui lui manquait, et se -montrant tour à tour copiste, écrivain didactique, -critique, théoricien et compositeur.</p> - -<p>Le plus curieux est que celui qui tenta d'embrasser -toutes les branches de l'art musical, en connaissait à -peine les premiers éléments, ne put jamais parvenir -à solfier proprement un air, ne comprenait rien à la -vue d'une partition, et était moins embarrassé pour -en écrire une que pour lire celle d'un autre.</p> - -<p>Cette ignorance presque complète d'un art où il -prétendait s'ériger en réformateur, en censeur et en -maître, sera facilement démontrée par l'examen de -ses écrits et de ses œuvres.</p> - -<p>Rousseau n'apprit la musique que fort tard; mais, -tout jeune enfant, il était déjà sensible à ses accents. -Une de tes tantes lui chantait des chansons populaires:</p> - -<p>«Je suis persuadé, dit-il dans ses <i>Confessions</i>, que -je lui dois le goût ou plutôt la passion pour la musique, -qui ne s'est bien développée en moi que longtemps -après… L'attrait que son chant avait pour moi -fut tel, que non-seulement plusieurs de ses chansons -me sont toujours restées dans la mémoire, mais qu'il -m'en revient même, aujourd'hui que je l'ai perdue, -qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent, -à mesure que je vieillis, avec un charme que -je ne puis exprimer.»</p> - -<p>Jean-Jacques n'eut occasion d'entendre aucune musique -pendant toute son enfance; après sa conversion -au catholicisme, il entendit pour la première fois la -messe en musique dans la chapelle du roi de Sardaigne, -et il alla l'entendre chaque matin. «Ce prince -avait alors la meilleure symphonie de l'Europe. Somis, -Desjardins, Bezozzi, y brillaient alternativement. -Il n'en fallait pas tant pour attirer un jeune homme -que le son du moindre instrument, pourvu qu'il fût -juste, transportait d'aise.»</p> - -<p>Il avait reçu quelques leçons élémentaires, et à -bâtons rompus, de M<sup>me</sup> de Warens. Lorsqu'il entra au -séminaire, il emporta de chez elle un livre de musique, -c'étaient les cantates de Clérembault. Quoique -Rousseau ne connût pas alors, d'après son propre -aveu, le quart des signes de musique, il parvint à -déchiffrer et à chanter seul le premier air d'une de ces -cantates. Il ne dit pas, à la vérité, combien de temps il -employa à cette entreprise. Il faut croire, néanmoins, -que cette étude contribua un peu à lui faire négliger -ses travaux scientifiques et théologiques, car il ne -tarda pas à être renvoyé du séminaire avec un brevet -complet d'incapacité.</p> - -<p>Rousseau rapporta en triomphe les cantates de Clérembault -chez M<sup>me</sup> de Warens. Celle-ci, toujours -bonne, consentit à s'émerveiller des progrès qu'il avait -faits en musique, et, pour se conformer à ce qui était -son goût dominant du moment, elle le plaça à la -maîtrise d'Annecy.</p> - -<p>Les détails que donne Rousseau sur son séjour de -près d'une année dans cette maîtrise sont assez curieux. -Ils font connaître ce qu'étaient ces établissements -répandus sur toute la surface de la France, et -qui tous ont disparu à la Révolution: c'était la pépinière -d'où l'on tirait tous les musiciens, instrumentistes, -chanteurs ou compositeurs. L'Eglise travaillait -alors pour le théâtre, et l'opéra ne se recrutait que -dans les maîtrises, pour le personnel masculin. Quant -aux chanteuses, elles se formaient d'elles-mêmes. Les -femmes ont la perception plus vive et le sentiment -plus fin dans les arts d'imitation; elles apprennent -mieux et plus vite: le petit nombre de professions -que nous leur avons réservées sera d'ailleurs toujours -cause du nombreux contingent qu'elles offriront aux -entreprises théâtrales.</p> - -<p>La vie des musiciens chargés de la direction des -maîtrises était des plus heureuses; ils devaient, suivant -l'allocation qu'ils recevaient du clergé, enseigner -un certain nombre d'élèves qui participaient à l'exécution -des offices en musique. Non-seulement on leur -permettait de prendre des élèves pensionnaires au-delà -du nombre fixé, mais ils étaient même protégés -et encouragés dans cette augmentation de personnel, -parce que c'était un moyen de donner, sans qu'il en -coûtât rien à l'Eglise, plus d'effet et d'éclat aux cérémonies -religieuses et musicales.</p> - -<p>Il existait souvent des rivalités de chapitre à chapitre, -pour tel bon compositeur, tel organiste habile, tel -chanteur à la voix puissante et sonore, et, en fin de -compte, cette concurrence tournait toujours au profit -des artistes qu'on s'enviait, soit qu'on augmentât -leurs appointements pour les retenir, soit qu'on leur -offrît plus d'avantages pour les enlever.</p> - -<p>Il y avait bien quelques revers de médaille. Quelques -membres du clergé n'avaient pas toujours pour -le maître de chapelle ces égards dont les artistes sont -si avides; quelques ecclésiastiques avaient quelquefois -le tort de ne les considérer que comme des gens à -gages, à qui l'on ne devait rien, une fois qu'on leur -avait donné le prix de leur talent, non plus qu'au -suisse ou au bedeau, dont on payait la prestance et la -bonne mine.</p> - -<p>Le chef de la maîtrise avait sous ses ordres tous ses -musiciens; mais, hors de là, il ne connaissait que des -supérieurs. Le chantre (qui était ordinairement un -ecclésiastique, car c'était alors une dignité) avait la -direction du chœur, c'étaient des conflits perpétuels -entre lui et le maître de chapelle. Ce qui se passa à la -maîtrise où était Jean-Jacques en offre un exemple.</p> - -<p>Dans la semaine sainte, l'évêque d'Annecy donnait -habituellement un dîner de règle à ses chanoines. On -négligea, une année, contre l'usage, d'y engager le -chantre et le maître de chapelle. Celui-ci pria le chantre, -comme ecclésiastique et comme son supérieur, -d'aller réclamer contre l'affront commun qu'ils recevaient. -Le chantre, qui se nommait l'abbé de Vidonne, -ne réussit qu'à moitié dans sa négociation, c'est-à-dire -qu'il se fit inviter, mais il laissa maintenir l'exclusion -dont était victime le pauvre M. Lemaître, le directeur -de la maîtrise. Une altercation s'éleva naturellement -entre l'admis et l'éliminé, et le chantre finit par dire -qu'il n'était pas étonnant qu'on repoussât un gagiste -qui n'était ni noble, ni prêtre. L'injure était trop -grande pour ne pas exiger une vengeance; elle ne se -fit pas attendre.</p> - -<p>On était à la veille des fêtes de Pâques, une des plus -importantes solennités de l'Eglise. Priver le chapitre -de musique pour ces imposantes cérémonies, c'était -prouver combien on avait eu tort de méconnaître la -valeur et l'importance du maître de chapelle. Ce fut à -ce projet que s'attacha le vindicatif musicien.</p> - -<p>Il lui fallait des complices: Jean-Jacques et M<sup>me</sup> de -Warens lui en servirent; le premier lui offrit de l'accompagner -dans sa fuite, la seconde lui aida à emporter -sa caisse de musique, ce qui était le plus essentiel, -puisque, sans ce qu'elle contenait, il n'y avait plus -d'exécution musicale possible à la cathédrale.</p> - -<p>Pour rendre la vengeance plus piquante, les deux -fugitifs allèrent demander l'hospitalité au curé de -Seyssel, qui était lui-même chanoine de Saint-Pierre. -Le bruit de leur escapade n'était pas encore parvenu -jusqu'à lui; ils lui firent croire qu'ils allaient à Belley -par ordre de l'archevêque, et le bon curé leur en -facilita les moyens et se chargea même de faire parvenir -la caisse de musique à Lyon, où ils avaient dit -qu'ils se rendraient ensuite.</p> - -<p>Une fois en terre de France, ils se croyaient à l'abri -de toute poursuite. Aussi se proposaient-ils de mener -joyeuse vie à Lyon, où le talent de Lemaître ne pouvait -manquer de le faire bien accueillir. Ce malheureux -était sujet à des attaques d'épilepsie. Un jour, -dans une rue de Lyon, il ressent une atteinte de cette -cruelle maladie; tandis qu'il gît à terre, écumant et -se tordant dans d'horribles convulsions, Rousseau, -par une résolution qu'il n'entreprend du reste d'expliquer -ni d'excuser, l'abandonne au milieu des étrangers -accourus pour le secourir et prend la fuite, sans -plus de souci de celui qui était à la fois son maître, -son compagnon de voyage et son ami.</p> - -<p>Ce que devint le pauvre Lemaître, nul ne l'a su. Sa -caisse de musique fut saisie et renvoyée, sur leur réclamation, -aux chanoines d'Annecy par les chanoines -de Lyon. C'était le gagne-pain du maître de chapelle, -l'œuvre de toute sa vie. La misère, le désespoir, et la -mort peut-être, furent le résultat de la confiance qu'il -avait placée dans son ingrat élève. Quant à celui-ci, il -ne fut guère bien récompensé de sa mauvaise action: -il était retourné au bercail de M<sup>me</sup> de Warens pour -mendier de nouveau sa protection; mais M<sup>me</sup> de Warens -était partie. Il retrouva heureusement une espèce -de musicien mauvais sujet, dont il s'était déjà -engoué avant son entrée à la maîtrise. Il alla se loger -avec lui; mais le musicien avait autre chose à faire -que d'enseigner son art gratis à son commensal, et -Rousseau allait se promener en rêvassant dans la campagne, -pendant que l'autre vaquait à ses leçons.</p> - -<p>Cette belle vie ne dura pas longtemps. En l'absence -de M<sup>me</sup> de Warens, Rousseau s'était amouraché de sa -femme de chambre, M<sup>lle</sup> Merceret: celle-ci lui propose -de l'accompagner à Fribourg, qu'habite son père et où -elle espère avoir des nouvelles de sa maîtresse. En -route, on fait des projets de mariage; mais, à peine -arrivés au but, les futurs conjoints étaient dégoûtés -l'un de l'autre. La Merceret resta chez ses parents et -Rousseau partit, marchant devant lui, ne sachant où -il irait.</p> - -<p>Il arriva ainsi à Lausanne, ayant dépensé son dernier -kreutzer; mais le courage et surtout l'impudence -ne lui manquèrent pas. Les souvenirs de son -ami Venture lui vinrent en aide. Ce Venture était un -musicien assez habile. N'ayant pas assez de tenue et -de conduite pour pouvoir se fixer en aucune ville, il -allait d'un lieu à l'autre, et ses talents le faisaient -toujours bien accueillir, jusqu'à ce que ses mœurs le -fissent chasser; mais cela ne l'embarrassait guère.</p> - -<p>Un musicien pouvait alors voyager presque sans un -sol, en prenant pour étapes les nombreuses maîtrises, -où il était toujours sûr d'être hébergé, fêté et même -payé si l'on mettait son talent à contribution, ce qui -arrivait souvent; car un chanteur étranger était accueilli -dans une chapelle de cathédrale, comme l'est -aujourd'hui un acteur en tournée dans un théâtre de -province: cela s'appelait <i>vicarier</i>. Ces mœurs musicales -sont aujourd'hui tout à fait inconnues; mais il n'est -pas mauvais que les musiciens se les rappellent de -temps en temps, ne fût-ce que pour ne pas devenir trop -fiers, et pour se souvenir qu'ils ne sont pas encore -trop loin de leur bohème native.</p> - -<p>Une existence si attrayante ne pouvait manquer de -séduire Rousseau; il oubliait seulement qu'il ne lui -manquait, pour être musicien, que de savoir la musique. -Cet obstacle ne l'arrêta pas un instant. Il alla -se loger chez un nommé Perrotet, qui avait des pensionnaires. -Il avoua qu'il n'avait pas le sou; mais il -raconta qu'il se nommait Vaussore de Villeneuve; -qu'il était musicien, et qu'il arrivait de Paris pour enseigner -son art dans la ville. L'hôtelier le prit sur sa -bonne mine et lui promit de parler de lui. Jean-Jacques -fut effectivement, et sur sa recommandation, admis -chez un M. de Treytorens, grand amateur de musique. -Mais comme Rousseau ne savait ni chanter ni -jouer d'aucun instrument, il se tira de la difficulté en -se disant compositeur: et comme on lui demandait un -échantillon de ses œuvres, il répondit qu'il allait s'occuper -de composer une symphonie. Il mit cette promesse -à exécution.</p> - -<p>Pendant quinze jours, il sema des notes sur le papier, -puis, pour couronner ce chef-d'œuvre, il le compléta -par un air de menuet qui courait les rues et que -lui avait appris à noter Venture. Rousseau avoue lui-même -qu'il était si peu en état de lire la musique, -qu'il lui aurait été impossible de suivre l'exécution -d'une de ses parties, pour s'assurer si l'on jouait bien -ce qu'il avait écrit et composé lui-même: qu'on juge -de ce que devait être cette symphonie! Le récit de -l'exécution en est trop divertissant pour que je ne laisse -pas Rousseau raconter lui-même:</p> - -<p>«On s'assemble pour exécuter ma pièce; j'explique -à chacun le genre du mouvement, le goût de l'exécution, -les renvois des parties: j'étais fort affairé. On -s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour -moi cinq ou six siècles. Enfin, tout étant prêt, je -frappe, avec un beau rouleau de papier, sur mon pupitre -magistral, les deux ou trois coups du <i>Prenez -garde à vous!</i> On fait silence; je me mets gravement -à battre la mesure: on commence… Non, depuis -qu'il existe des opéras français, de la vie on n'ouït pareil -charivari: quoi qu'on eût dû penser de mon prétendu -talent, l'effet fut tout ce qu'on en semblait -attendre; les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs -ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu -fermer les oreilles, mais il n'y avait pas moyen. Mes -bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, -raclaient à percer le tympan d'un quinze-vingts. J'eus -la constance d'aller toujours mon train, suant, il est -vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la honte, n'osant -m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation, -j'entendais les assistants se dire à l'oreille ou plutôt à -la mienne, l'un: Quelle musique enragée! un autre: Il -n'y a rien là de supportable, quel diable de sabbat!… -Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le -menuet. A peine en eût-on joué quelques mesures, -que j'entendis partir de toutes parts les éclats de rire. -Chacun me félicitait sur mon joli goût de chant: on -m'assurait que ce menuet ferait parler de moi et que -je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de -peindre mon angoisse, ni d'avouer que je la méritais -bien.»</p> - -<p>Ce trait d'inconcevable folie ferait presque excuser -quelques-unes des méchantes actions de la vie de -Rousseau, car on peut supposer, d'après cela, qu'il n'a -jamais eu la plénitude de sa raison, et que ses beaux -ouvrages, comme ses quelques bons moments, n'étaient -que des éclairs échappés dans ses intervalles de -lucidité et de bon sens.</p> - -<p>Après une telle équipée, il n'y avait guères moyen -de soutenir le rôle qu'il avait entrepris: il y persista -cependant; les écoliers ne furent pas nombreux, mais -il en vint quelques-uns. C'est qu'à cette époque les maîtres -de musique étaient si rares, qu'on jugeait que celui -qui la savait mal était encore capable de l'enseigner -à ceux qui ne la savaient pas du tout.</p> - -<p>Cependant, les gains que Rousseau put faire à Lausanne -étaient minimes, car il parvint à s'y endetter. -Il alla passer l'hiver à Neufchâtel. Il ne s'y présenta -pas comme compositeur, il se contenta de donner des -leçons, et là, dit-il, j'appris insensiblement la musique -en l'enseignant. C'est dans cette ville qu'il fit la rencontre -de l'archimandrite grec, à qui il servit d'interprète, -et avec qui il fut arrêté chez l'ambassadeur de -France à Soleure, M. de Bonac. C'est par la protection -de sa famille qu'il put faire son premier voyage à -Paris. A peine arrivé, il repart pour aller à la recherche -de M<sup>me</sup> de Warens, qu'il croit à Lyon. Forcé -d'y attendre de ses nouvelles, ses ressources s'épuisent -et il est obligé de coucher dans la rue: c'est encore la -musique qui le tire d'embarras. Au moment où il -vient de s'éveiller et où il s'achemine vers la campagne, -en fredonnant d'une voix assez fraîche et assez -jeune une cantate de Batistin, qu'il sait par cœur, il -est accosté par un moine, un antonin, qui lui demande -s'il sait la musique et s'il en pourrait copier. Sur sa -réponse affirmative, le moine l'enferme dans sa -chambre et lui donne à copier plusieurs parties. Au -bout de quelques jours, le moine lui reporte ses parties, -déclarant qu'elles sont remplies de fautes et que -l'exécution a été impossible. Néanmoins le bon prêtre -le loge et le nourrit pendant huit jours et lui donne -encore un petit écu en le congédiant.</p> - -<p>Tout doit être contradiction dans la vie de Rousseau. -On sait qu'au temps même de sa plus grande -célébrité, alors que la protection d'amis puissants -voulait l'entourer de toutes les douceurs de la vie, -alors qu'il pouvait retirer un bénéfice assez considérable -de ses ouvrages, il affectait de dire que sa fierté -l'empêchait de vivre d'autres secours que du salaire -qu'il recevait de sa copie de musique, et il se livrait -ostensiblement à cette seule occupation. Il y avait -même mauvaise foi dans cet orgueil mal déguisé, car -il convient dans ses <i>Confessions</i> qu'il était très-mauvais -copiste: «Il faut avouer, dit-il, que j'ai choisi -dans la suite le métier du monde auquel j'étais le -moins propre. Non que ma note ne fût pas belle et -que je ne copiasse fort nettement, mais l'ennui d'un -long travail me donne des distractions si grandes que -je passe plus de temps à gratter qu'à noter, et que si -je n'apporte la plus grande attention à collationner et -corriger mes parties, elles font toujours manquer l'exécution.»</p> - -<p>Rousseau retourna, après ce voyage à Lyon, chez -M<sup>me</sup> de Warens; là il s'occupa encore de musique; -bien plus, il voulut aborder la théorie et la composition. -Il se procura la <i>Théorie de l'harmonie</i> que Rameau -venait de publier. Il avoue qu'il n'y comprit -rien, ce que je crois sans peine, car l'ouvrage est fort -diffus et les principes n'en sont pas clairs. Puis on -organisa de petits concerts où M<sup>me</sup> de Warens et le -père Caton chantaient, tandis qu'un maître à danser -et son fils jouaient du violon: un M. Canevas accompagnait -sur le violoncelle, et l'abbé Palais tenait le -clavecin; c'était Rousseau qui dirigeait ces concerts, -avec le bâton de mesure. Malgré la dignité de chef -d'orchestre qu'on lui avait conférée, il ne paraît pas -qu'il eût fait de bien grands progrès en musique; car -il avoue qu'auprès de ces amateurs il n'était encore -qu'un <i>barbouillon</i>.</p> - -<p>Ce fut à cette époque qu'il obtint une place dans le -cadastre, mais il ne tarda pas à la quitter pour se livrer -entièrement à son goût pour la musique: il trouva -quelques écolières à Chambéry. Mais une résolution -subite le fit se diriger vers Besançon. Son ami Venture -lui avait dit être élève d'un abbé Blanchard, fort -habile maître de chapelle de la cathédrale de Besançon. -Rousseau veut aller lui demander des leçons de -composition: il comptait se présenter avec une lettre -d'introduction de l'ami Venture; celui-ci avait quitté -Annecy, et, à défaut de sa recommandation, Rousseau -se munit d'une messe à quatre voix que Venture lui -avait laissée. A peine arrivé à Besançon, et avant -même d'avoir pu voir l'abbé Blanchard, il apprend -que sa malle a été saisie à la douane, et il est obligé -de revenir à Chambéry. Il y passe deux ou trois ans -à s'occuper tour à tour d'histoire, de littérature, de -physique, d'astronomie, d'échecs et de musique. Il se -figure un jour qu'il a un polype au cœur et qu'on ne -pourra le guérir qu'à Montpellier: il part, toujours -aux frais de M<sup>me</sup> de Warens. La Faculté lui rit au nez -et il quitte cette ville au bout de deux mois, après y -avoir commencé un cours d'anatomie.</p> - -<p>Il revient aux Charmettes, qu'il quitte bientôt pour -entrer comme instituteur chez M<sup>me</sup> de Mably. Il n'enseigne -rien à ses enfants, mais il lui vole son vin. -Quoique ce larcin fût pardonné aussitôt que découvert, -son auteur juge avec raison que ses élèves n'ont -rien à profiter de ses leçons et il les quitte pour retourner -aux Charmettes.</p> - -<p>La maison de M<sup>me</sup> de Warens se dérangeait de jour -en jour, l'ordre et l'économie n'étant pas ses vertus -dominantes. Rousseau croit avoir trouvé un moyen -de fortune pour elle et pour lui. Malgré toutes ses -études et tous ses efforts, il n'avait pu parvenir à jamais -lire couramment la musique. Il juge alors que ce -n'est pas lui qui a tort de l'avoir mal apprise: il croit -que c'est elle qui ne peut se laisser enseigner, et que -ses caractères, pour lesquels sa mémoire et son esprit -se montrent si rebelles, ne peuvent manquer d'être défectueux: -il invente un système de notation, celui des -chiffres substitués aux noms et aux figures des notes. Il -n'y a que sept notes, il n'y aura que sept chiffres; mais -ces sept notes se multiplient à l'infini pour les octaves, -les altérations. Rousseau se contente de ses sept chiffres -en les barrant à droite ou à gauche, suivant que la -note est dièze ou bémol, ou en les accompagnant de -points placés au-dessus ou au-dessous, suivant que -l'octave est supérieure ou inférieure à la gamme convenue -comme point de départ. On ne peut nier que ce -système n'ait quelque chose d'ingénieux et qu'il ne -présente une grande apparence de simplicité. Au bout -de six mois, Rousseau a établi toute sa théorie, il l'accompagne -d'un mémoire explicatif et, toujours à l'aide -de M<sup>me</sup> de Warens, il part pour Paris où il va soumettre -à l'Académie des sciences son projet, qu'il croit -la base de sa fortune et le signal d'une grande révolution -dans l'art. L'Académie écoute son mémoire et -nomme, pour examiner son système, trois membres, -dont pas un n'est musicien: ce sont Mairan, Hellot -et Fourchy.</p> - -<p>Le jugement de l'Académie sur cette affaire rappelle -parfaitement ce fameux procès où Panurge rend une -sentence aussi incompréhensible que les deux plaidoiries -prononcées en faveur des deux plaignants auxquels -Rabelais a donné des noms qu'il m'est impossible -de citer.</p> - -<p>Cependant il ressort de l'opinion de l'Académie que -le système de Rousseau n'était qu'un perfectionnement -de la méthode du P. Souhayti. Ici, il y avait de -la part de Rousseau bonne foi complète, c'était une -rencontre, mais non un plagiat. L'utilité de l'innovation -était également contestée par l'Académie, mais sans -donner aucune raison de son improbation. Il manquait -un juge compétent: ce juge fut trouvé dès que -le système fut soumis à Rameau. Vous ne pouvez parler -qu'au raisonnement, dit-il à Jean-Jacques, avec -vos chiffres juxtaposés; nous, avec nos notes superposées, -nous parlons à l'œil, qui devine, sans les lire, -tous les intervalles, et c'est ce qui est indispensable -dans la rapidité de l'exécution.</p> - -<p>L'argument était sans réplique: il l'est encore au -bout d'un siècle, que des essais du même genre veulent -se renouveler. Les commençants auront l'air -d'aller fort vite avec cette méthode; les premières lectures -qu'on leur fera faire se composant de combinaisons -fort simples, l'esprit suffira pour les résoudre. Il -sera insuffisant dès que les complications arriveront: -ce système ne pourra, d'ailleurs, s'appliquer qu'à une -partie isolée, mais il serait inadmissible pour la partition, -où vingt et quelquefois trente parties réunies en -accolade doivent être embrassées d'un seul coup d'œil -et lues comme une seule ligne, quoique écrites sur -vingt ou trente lignes différentes. Il faut, pour cette -opération si rapide, que l'œil soit frappé par un dessin: -des chiffres ou des signes uniformes ne pourraient -jamais remplir ce but.</p> - -<p>Rousseau renonça momentanément à un système -qu'il vit généralement repoussé. Il publia néanmoins -le mémoire à l'appui, sous le titre de: <i>Dissertation -sur la musique moderne</i>. Il ne fut guère lu que des gens -spéciaux, et n'eut pas de retentissement.</p> - -<p>Jusqu'à présent la musique, qui avait occupé une -si grande part dans la vie de Rousseau, ne lui avait -causé que des déboires et des déceptions. Nous allons -le voir bientôt lui devoir ses premiers succès, et un -succès si éclatant, qu'il suffira, malgré la brièveté de -l'œuvre, pour faire classer son auteur parmi les musiciens -les plus favorisés et les plus populaires.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Rousseau ne se laissa pas abattre par cette déconvenue -musicale: mais c'est dans un autre genre qu'il -voulut prendre sa revanche. Il essaya de faire un -opéra-ballet, dont il composa les paroles et la musique; -le titre était les <i>Muses galantes</i>: suivant l'usage de -l'époque et du genre, chaque acte offrait une action -séparée, ne se rattachant au titre principal que par -une inspiration commune. Le premier acte était le -<i>Tasse</i>, le second <i>Ovide</i> et le troisième <i>Anacréon</i>. Mais, -avant que l'œuvre fût achevée, l'auteur accepta la -place de secrétaire particulier de l'ambassadeur de -Venise, aux appointements de 1,000 fr. par an. On ne -pouvait taxer de prodigalité le représentant du roi de -France et de Navarre.</p> - -<p>Le séjour de Rousseau en Italie ne fut signalé par -aucun incident musical: mais il lui donna ce goût -presque exclusif pour la musique italienne, qui plus -tard devait lui faire tant d'ennemis en France. Ce que -Rousseau admire surtout, c'est la musique exécutée -dans les couvents de femmes, par des voix invisibles, -s'échappant à travers l'épais rideau qui sépare les -cantatrices du public. «Tous les dimanches, dit-il, -on a, durant les vêpres, des motets à grand chœur -et à grand orchestre, composés et dirigés par les plus -grands maîtres de l'Italie, exécutés dans des tribunes -grillées, uniquement par des filles, dont la plus vieille -n'a pas vingt ans. Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux, -d'aussi touchant que cette musique: les richesses -de l'art, le goût exquis des chants, la beauté -des voix, la justesse de l'exécution, tout dans ces délicieux -concerts, concourt à produire une impression -qui n'est assurément pas du bon costume, mais dont -je doute qu'aucun cœur d'homme soit à l'abri.» Je ne -comprends pas très-bien ce que Rousseau veut exprimer -par cette <i>impression qui n'est pas du bon costume</i>: -il est présumable qu'il veut dire qu'elle est trop mondaine, -car, malgré son admiration si grande pour la -musique religieuse, il écrivit plus tard qu'il faudrait -absolument proscrire la musique de l'Eglise.</p> - -<p>A son retour en France, il s'occupa de terminer son -opéra des <i>Muses galantes</i>. En moins de trois mois, les -paroles et la musique furent achevées. Il ne lui restait -plus à faire que des accompagnements et du remplissage, -c'est ce que nous nommons aujourd'hui <i>orchestration</i>, -et cette partie ne devait pas être la moins embarrassante -pour un si faible musicien qui n'avait -jamais pu déchiffrer une partition. Il eut recours à -Philidor; celui-ci ne s'acquitta qu'à contre-cœur de -cette besogne, que l'auteur fut obligé d'achever lui-même.</p> - -<p>Cet opéra fut essayé chez M. de la Popelinière. -Rousseau fait grand bruit de la partialité et de l'exaspération -de Rameau, qui s'écria, en entendant cette -exécution, qu'il était impossible que toutes les parties -de cet ouvrage fussent de la même main, vu qu'il y -en avait d'admirables et d'autres où régnait l'ignorance -la plus complète. Ce jugement devait être parfaitement -juste et s'explique on ne peut mieux par la -comparaison des parties revues par Philidor et de celles -abandonnées à toute l'inexpérience de l'auteur.</p> - -<p>Cependant, et malgré la sentence de Rameau, quelques -parties de l'œuvre de Rousseau avaient été assez -appréciées pour que le duc de Richelieu tentât de -mettre le talent de l'auteur à l'essai. On le chargea de -raccorder les morceaux et même d'en intercaler de -nouveaux dans une pièce de circonstance, de Voltaire -et Rameau, intitulée: <i>les Fêtes de Ramire</i>, les deux -auteurs étant alors très-occupés à terminer leur opéra -du <i>Temple de la Gloire</i>, dont la première représentation -était fixée pour un anniversaire.</p> - -<p>Cette tâche était au-dessus des forces de Rousseau: -pour un travail d'arrangement, on peut se passer d'invention, -mais nullement de savoir; aussi y échoua-t-il -complétement, et Rameau fut obligé de parfaire lui-même -son propre ouvrage. Rousseau avait passé un -mois à cet ingrat travail; il est très-probable que Rameau -n'y mit pas plus d'un jour ou deux. Suivant -sa coutume, Rousseau ne manqua pas d'accuser ses -prétendus ennemis de l'échec dû à son incapacité. -Suivant lui, il fut causé par la jalousie de Rameau et -la haine de M<sup>me</sup> de la Popelinière. La jalousie de -Rameau, le plus grand musicien de son époque, ne s'expliquerait -guère: il serait presque aussi difficile de -justifier la haine de M<sup>me</sup> de la Popelinière contre un -homme qu'elle avait commencé par accueillir chez -elle. Rousseau prétend qu'il faut l'attribuer à sa qualité -de Génevois, M<sup>me</sup> de la Popelinière ayant voué -une haine implacable à tous ses compatriotes, parce -qu'un abbé Hubert, natif de Genève, avait autrefois -voulu détourner son mari de l'épouser. Cette explication -est grotesque, mais Rousseau la crut suffisante -pour justifier son ingratitude accoutumée et sa manie -de voir des ennemis chez tous ceux qui voulaient lui -faire du bien.</p> - -<p>Cependant, son discours, couronné par l'académie -de Dijon, et quelques autres essais littéraires avaient -eu un grand retentissement. Sa qualité de musicien -littérateur le fit choisir pour écrire les articles de musique -de l'<i>Encyclopédie</i>. C'est ce travail qu'il refondit -ensuite pour faire son dictionnaire de musique.</p> - -<p>C'est à l'issue de ce travail qu'il écrivit son charmant -intermède du <i>Devin du village</i>. Il est très-présumable -que les <i>Muses galantes</i> ne valaient rien: un -opéra en trois actes, avec des personnages héroïques, -exigeait une musique qu'il lui était matériellement -impossible de faire. Mais dans cette pastorale du <i>Devin -du village</i>, la naïveté des chants, la fraîcheur des -motifs, la simplicité même à laquelle le condamnait -son ignorance, et qui devenait un mérite en raison -du sujet, la couleur bien sentie, la nouveauté du -style, tout devait concourir à procurer à cet ouvrage -le succès le plus éclatant. Applaudi avec transport à -la cour, il ne le fut pas moins à la ville; exécuté par -M<sup>lle</sup> Fel et Jelyotte, les deux plus célèbres chanteurs -de l'époque; rien ne manqua à la gloire de l'auteur, -rien que sa bonne volonté. Il refusa de se rendre aux -répétitions, pour conserver le droit de dire qu'on avait -gâté son ouvrage; il s'enfuit, lorsqu'on voulut le présenter -au roi, qui devait joindre à ses félicitations le -brevet d'une pension: en l'acceptant, il aurait perdu -son droit à la persécution et à l'injustice du sort et des -hommes. Il reçut cependant mille livres, une fois -payés, de l'Opéra, et vendit sa partition et ses paroles -six cents livres. Ce n'était pas cher, et il aurait eu droit -de se plaindre de la modicité de la rétribution; mais -alors les auteurs les plus en renom n'étaient guère -mieux payés, et s'il y eut exception pour lui, ce ne fut -que dans l'éclat du triomphe et du succès.</p> - -<p>Un tel début paraissait devoir être l'aurore de la -plus belle carrière musicale: il en signala la fin et le -commencement. Rousseau ne fit plus rien.</p> - -<p>Quand les auteurs produisent beaucoup, on les accuse -de se faire aider dans leur travail, et de s'approprier -les idées de collaborateurs en sous-œuvre; quand -ils produisent peu, on ne manque pas de dire que -leur ouvrage ne leur appartient pas. Aussi refusa-t-on -à Rousseau la paternité du <i>Devin du village</i>, avec -autant d'injustice et aussi peu de fondement qu'on le -fit, un demi-siècle plus tard, à Spontini, à propos de <i>la -Vestale</i>. Mais Spontini répondit avec <i>Fernand Cortez</i>, -avec <i>Olympie</i>, avec les autres opéras joués en Allemagne, -qui, quoique bien inférieurs à leurs aînés, dénotent -cependant les mêmes procédés, les mêmes habitudes -et le même faire dans la conception et dans -l'exécution.</p> - -<p>Rousseau ne répondit par aucune autre publication -musicale. Il convient donc d'examiner ce que purent -avoir de fondé les bruits répandus à ce sujet pendant -sa vie et même après sa mort.</p> - -<p>Rousseau dit que les récitatifs furent refaits par -Francœur et par Jelyotte, les siens ayant paru d'un -genre trop nouveau. Mais ce qu'il ne dit pas, c'est que -Francœur dut revoir toute l'instrumentation que Rousseau -appelait du remplissage; que les divertissements -inventés par Rousseau n'ayant pas été adoptés par les -maîtres de ballet, Francœur dut encore en composer -la musique; ce qu'il ne dit pas non plus, c'est que -M<sup>lle</sup> Fel ayant exigé un air de bravoure, ce même -Francœur, fort habile musicien et bon compositeur, -en écrivit un pour elle, où règnent une allure et une -indépendance qui dénotent la main d'un musicien -exercé.</p> - -<p>Quand Rousseau publia la partition du <i>Devin du -village</i>, il dit, dans l'avant-propos, que, «sans désapprouver -les changements faits dans l'intérêt de la représentation, -il publie l'ouvrage tel qu'il l'a écrit et -conçu.» Et cependant il y met cet air de bravoure -qui n'est pas de lui, et ces récitatifs, qui ne peuvent -être les siens, puisque, loin d'être d'un genre nouveau -et de marcher avec la parole, ils sont entièrement -calqués sur le modèle de Lully et de Rameau, continuellement -accompagnés en accords soutenus et n'ayant -rien de la manière Italienne, que Rousseau aurait -voulu imiter. Les divertissements, à la vérité, sont -bien les siens, et l'on comprend que les maîtres de -ballet aient voulu substituer des danses à une pantomime -qui n'est qu'une froide contre-partie de la pièce -qui vient d'être jouée. En voici le programme écrit -dans la partition, scène par scène, et mesure par mesure.</p> - -<p>«Entrée de la villageoise.—Entrée du courtisan.—Il -aperçoit la villageoise.—Elle danse tandis qu'il -la regarde.—Il lui offre une bourse.—Elle la refuse -avec dédain.—Il lui présente un collier.—Elle -essaie le collier, et, ainsi parée, se regarde avec complaisance -dans l'eau d'une fontaine.—Entrée du villageois.—La -villageoise, voyant sa douleur, rend le -collier.—Le courtisan l'aperçoit et le menace.—La -villageoise vient l'apaiser, et fait signe au villageois -de s'en aller.—Il n'en veut rien faire.—Le -courtisan le menace de le tuer.—Ils se jettent tous -deux aux pieds du courtisan.—Il se laisse toucher et -les unit.—Ils se réjouissent tous trois, les villageois -de leur union et le courtisan de la bonne action qu'il -a faite.—Tout le chœur de danse achève la pantomime.»</p> - -<p>On a peine à croire que toutes ces niaiseries, au-dessous -des inventions chorégraphiques les plus plates, -soient sorties de la même plume que l'<i>Emile</i> et <i>le -Contrat social</i>; mais dès qu'il s'agit de Rousseau, il -n'y a pas de contradictions qui puissent étonner.</p> - -<p>Rousseau n'avait pas moins d'amour-propre comme -musicien que comme littérateur. Il fut vivement -affecté des doutes qu'on élevait sur l'authenticité de la -musique du <i>Devin</i> comme son œuvre à lui, et il annonça -longtemps que, pour fermer la bouche à ses calomniateurs, -il referait une nouvelle musique. L'année -même de sa mort, en 1778, on exécuta à l'Opéra -le <i>Devin du village</i>, non avec une musique nouvelle, -mais avec une nouvelle ouverture et six airs nouveaux. -Hélas! il avait mis vingt-six ans à les composer, et ils -donnèrent presque raison à ceux qui prétendaient qu'il -n'était pas l'auteur des premiers. M. Leborne, bibliothécaire -de l'Opéra, et mon collègue au Conservatoire -comme professeur de composition, a eu la complaisance -de me communiquer la partition de cette seconde -édition du <i>Devin</i>. Son examen m'a confirmé dans l'opinion -que l'instrumentation de la première édition du -Devin, telle pauvre et telle mesquine qu'elle soit, ne -peut être de Rousseau. De 1752 à 1778, la musique -avait fait de grands progrès. Monsigny, Grétry et surtout -Gluck, dont Rousseau était grand admirateur, -avaient fait faire de grands pas à l'instrumentation: -dans la nouvelle version de Rousseau, il n'y a jamais -que deux violons jouant quelquefois à l'unisson et -l'alto marchant toujours avec la basse. Il est donc -bien improbable que la première version ait été plus -richement instrumentée que la seconde, exécutée -vingt-six ans plus tard.</p> - -<p>Le <i>Devin du village</i> fut repris en 1803, mais avec -des récitatifs modernes et une instrumentation nouvelle, -que l'on devait à M. Lefebvre, bibliothécaire de -l'Opéra, et auteur de la musique de quelques ballets. -Le joli air de danse de la <i>Sabotière</i>, que beaucoup de -gens croient de Rousseau, est de M. Lefebvre. C'est en -1826 que le <i>Devin du village</i> fut joué pour la dernière -fois. Rossini venait d'arriver à Paris; et dans le cours -de la représentation à laquelle il assistait, sans respect -pour le grand nom de Rousseau, pour M<sup>me</sup> Damoreau, -pour Nourrit et Dérivis, pour une œuvre qui offre un -double intérêt comme art et comme monument historique, -un progressiste, craignant de voir se perpétuer à -jamais cette musique presque séculaire, jeta une ignominieuse -perruque poudrée aux pieds de la cantatrice. -Telle fut la fin du <i>Devin du village</i>, qui fut représenté -et applaudi à l'Opéra pendant trois quarts de siècle.</p> - -<p>Avant de parler des écrits de Rousseau sur la musique, -je dois en finir avec ses œuvres musicales proprement -dites. On publia, après sa mort, un volumineux -recueil, intitulé: <i>les Consolations des misères de ma -vie</i>. Il contient cent morceaux de différents caractères; -il y en a trois excellents, la romance: <i>Que le jour me -dure</i>; <i>Je l'ai planté, Je l'ai vu naître</i>, et l'air du -<i>Branle sans fin</i>, qui est très-populaire. Il reste sept ou -huit chansons médiocres et quatre-vingt-dix pièces -détestables. Les duos surtout sont d'une faiblesse telle, -qu'il est peu probable que l'unique duo que contienne -le <i>Devin du village</i>, où les voix sont très-bien disposées, -n'ait pas été retouché par la main qui a complété -l'instrumentation de l'ouvrage.</p> - -<p>Ce recueil fut publié avec un grand luxe en 1781, -trois ans après la mort de Rousseau. La préface est un -panégyrique complet de l'auteur, où l'on ne porte pas -moins haut sa science musicale que sa sensibilité et -ses vertus.</p> - -<p>La souscription était fixée à un louis l'exemplaire, -et produisit 569 louis, plus peut-être que ne rapportèrent, -de son vivant, à l'auteur, tous ses ouvrages -réunis. On avait alors une si étrange idée du droit de -propriété des auteurs sur leurs ouvrages, que l'éditeur -de cette collection annonça que, ne voulant pas -spéculer sur la célébrité du philosophe de Genève, il -abandonnait tous les bénéfices aux hospices de Paris. -Il aurait été plus équitable de les remettre à la veuve -de Rousseau, la seule qui eût droit, et qui ne reçut -jamais un sou de cette publication.</p> - -<p>Le premier écrit musical de Rousseau fut le mémoire -explicatif du système qu'il présenta à l'Académie -des sciences. Il fut très-peu lu. Il le refondit -plus tard et l'intitula: <i>Dissertation sur la musique moderne</i>. -C'est sur la notation moderne qu'il aurait dû -dire. Il n'est en effet question dans ce morceau que de -la comparaison du système des chiffres substitué à -celui des notes.</p> - -<p>Peu de temps après l'apparition du <i>Devin du village</i>, -une troupe italienne vint donner des représentations -à l'Opéra. On sait quelle émotion suscita parmi les -amateurs la révélation de ce genre de musique et de -chant entièrement nouveau pour la France. Rousseau -saisit cette occasion d'écrire sa fameuse <i>Lettre sur la -musique française</i>. Il était dans le vrai en soutenant la -supériorité de la musique italienne; mais il alla trop -loin en niant les beautés que renfermaient les œuvres -de Lully et de Rameau. Mais Rousseau ne comprenait -absolument que la mélodie et était entièrement inapte -à sentir les beautés de l'harmonie. Il avait, de plus, -l'habitude de nier ce qu'il ne connaissait pas. Ainsi, -dans le commencement de cette lettre, il dit: «Les -Allemands, les Espagnols et les Anglais ont longtemps -prétendu posséder une musique propre à leur -langue… Mais ils sont revenus de cette erreur.» -L'erreur n'appartient qu'à Rousseau, qui ignorait que, -de son temps, les Anglais regardaient comme leur un -des plus grands musiciens du monde, Hændel, dont -presque tous les ouvrages ont été composés en Angleterre; -et que les Allemands citaient, non sans un -juste orgueil, les Bach et les glorieux précurseurs -d'Haydn et de Mozart. Il ignorait également qu'il eût -existé autrefois une école qu'avaient illustrée Palestrina -et des musiciens célèbres dont les noms même -lui étaient inconnus. Parlant des combinaisons scientifiques, -il écrit: «Ce sont des restes de barbarie et de -mauvais goût, qui ne subsistent, comme les portails -de nos églises gothiques, que pour la honte de ceux qui -ont eu la patience de les faire.» On voit que son goût -n'était pas plus éclairé pour l'architecture que pour la -musique rétrospective.</p> - -<p>La conclusion de cette lettre est curieuse. Après -avoir vanté le mérite de la musique italienne et déprécié -le mérite, fort contestable d'ailleurs, que pouvait -avoir la musique française, il termine ainsi: -«D'où je conclus que les Français n'ont point de musique -et n'en peuvent avoir, ou que, si jamais ils en -ont une, ce sera tant pis pour eux.» Puis, dans une -note, il ajoute: «J'aimerais mieux que nous gardassions -notre maussade et ridicule chant, que d'associer -encore plus ridiculement la mélodie italienne à la -langue française. Ce dégoûtant assemblage, qui peut-être -fera un jour l'étude de nos musiciens, est trop -monstrueux pour être admis, et le caractère de notre -langue ne s'y prêtera jamais. Tout au plus, quelques -pièces comiques pourront-elles passer en faveur de la -symphonie, mais je prédis hardiment que le genre -tragique ne sera même pas tenté… Jeunes musiciens, -qui vous sentez du talent, continuez de mépriser en -public la musique italienne; je sais bien que votre -intérêt présent l'exige; mais hâtez-vous d'étudier en -particulier cette langue et cette musique, si vous voulez -pouvoir tourner un jour contre vos camarades le -dédain que vous affectez aujourd'hui contre vos maîtres.» -On peut résumer ainsi cet amas d'incohérences: -Il ne faut pas essayer d'appliquer la musique italienne -aux paroles françaises. Désormais les musiciens ne -s'appliqueront plus qu'à cette étude. Jamais on ne -tentera cette application. Jeunes gens, étudiez cette -musique, gardez-vous d'en faire de semblable, mais -apprenez par là que ce que vous avez fait et ferez ne -peut être que mauvais.</p> - -<p>Dépouillez Rousseau de son style attrayant et fascinateur, -et presque toujours vous ne trouverez que la -contradiction, le faux et l'absurde.</p> - -<p>Dans sa critique, parfois fort juste, de l'opéra français, -il est singulier que lui, poëte et musicien, n'ait -pas découvert que le défaut de rhythme et de carrure -qu'il reprochait, provenait bien moins des musiciens -que des poëtes. Instinctivement, il écrivit des vers -fort réguliers pour les airs de son <i>Devin du village</i>, -tandis que tous les auteurs de poëmes d'opéras semblaient -prendre à tâche de les rendre impossibles à -mettre en musique, par leur dissemblance de mesure -et de coupe. Donnez au plus habile musicien des vers -de Quinault, que, sur la foi de Voltaire, on proclame -le lyrique par excellence; et notre homme vous demandera -à grands cris du Scribe ou du Saint-Georges. -Il n'y a pas du reste bien longtemps que les poëtes -ont compris la coupe musicale des vers, et c'est un -contemporain, M. Castil-Blaze, qui, le premier, leur -a ouvert cette voie.</p> - -<p>La <i>Lettre sur la Musique française</i> produisit une -exaspération difficile à décrire: elle fut portée au -comble, lorsque parut la spirituelle et amusante boutade -intitulée: <i>Lettre d'un symphoniste de l'Académie -royale de Musique à ses camarades de l'orchestre</i>. Les -musiciens exécutants, attaqués si violemment dans -leurs préjugés et leur incapacité, jurèrent la perte de -Rousseau, et allèrent jusqu'à le brûler en effigie dans -la cour de l'Opéra. Jean-Jacques prit la chose au sérieux, -et alla dire partout que ses jours n'étaient pas -en sûreté et qu'on voulait l'assassiner. Les directeurs -prirent fait et cause pour leurs subordonnés; ils retirèrent -à Rousseau les entrées auxquelles il avait droit, -et n'en continuèrent pas moins à jouer sans payer son -<i>Devin du village</i>, qu'il aurait bien eu aussi le droit de -retirer. Ce ne fut que vingt ans plus tard que, sur la -sollicitation de Gluck, ses entrées lui furent restituées.</p> - -<p>Quelques années plus tard, Rousseau fit paraître -son <i>Dictionnaire de Musique</i>, dans lequel il fit entrer, -en les refondant, les articles qu'il avait écrits pour -l'<i>Encyclopédie</i>: c'est un ouvrage incomplet, inutile -aux musiciens et souvent inintelligible pour ceux -qui ne le sont pas. On a reproché à Rousseau d'avoir -emprunté quelques passages au dictionnaire de Brossard, -qui avait précédé le sien. Ce reproche a peu de -fondement: les dictionnaires et les ouvrages de ce -genre ne peuvent se faire qu'en s'appuyant sur ceux -déjà faits, en les rectifiant, les augmentant et les améliorant. -Les définitions manquent de clarté et de développement, -et l'auteur ne donne presque jamais que -ses idées particulières. Au mot <i>Duo</i>, par exemple, il -dit d'abord que rien n'est moins naturel que de voir -deux personnes se parler à la fois pour se dire la même -chose; il ajoute: «Quand cette supposition pourrait -s'admettre en certains cas, ce ne serait certainement -pas dans la tragédie où cette indécence n'est convenable -ni à la dignité des personnages, ni à l'éducation -qu'on leur suppose.» Après avoir formulé cette -belle sentence, il donne la règle à suivre pour les -duos tragiques d'après le modèle de ceux de Métastase, -qu'il proclame admirables.</p> - -<p>Le mot <i>Copiste</i> est un des plus complétement traités. -Un passage signale la singulière façon d'alors de traiter -l'instrumentation: c'est celui où il recommande de -tirer les parties de hautbois sur celles de violon, en -en supprimant ce qui ne convient pas à l'instrument. -Ainsi c'était alors le copiste qui était juge des endroits -où les hautbois devaient ou non jouer à l'unisson avec -les violons.</p> - -<p>Quelques définitions sont très-singulières, même au -point de vue étymologique et grammatical. «<i>Aubade</i>, -<abbr title="substantif féminin">s. f.</abbr>, concert de nuit, en plein air, sous les fenêtres de -quelqu'un.» Il est vrai qu'au mot <i>sérénade</i>, il rectifie -la première erreur en expliquant que la sérénade -s'exécute le soir et l'aubade le matin.</p> - -<p>Tous les articles relatifs au plain-chant et au contre-point -fourmillent d'erreurs. Mais il y a des pensées -élevées et des aperçus ingénieux dans les articles purement -esthétiques.</p> - -<p>Un M. de Blainville crut avoir inventé un troisième -mode. Sa gamme était tout simplement notre gamme -majeure ordinaire, mais partant du troisième degré -comme tonique, c'est-à-dire la gamme de <i>mi</i> en <i>mi</i>, -montante et descendante, sans aucune altération. Cette -prétendue innovation ne réussit pas et ne pouvait pas -réussir. Rousseau écrivit à ce sujet la <i>Lettre à l'abbé -Raynal</i>. Après avoir disserté pendant quatre pages -sur un thème où il n'entendait pas grand'chose, il -termine ainsi: «Quoi qu'il fasse, il aura toujours tort, -pour deux raisons sans réplique: l'une, parce qu'il -est inventeur; l'autre, qu'il a affaire à des musiciens.» -Ce trait n'était qu'une rancune de souvenir -contre l'insuccès de sa notation en chiffres.</p> - -<p>Rameau, dont Rousseau avait attaqué la théorie -dans ses articles de l'<i>Encyclopédie</i>, avait fait une réponse -à laquelle Rousseau riposta par l'<i>Examen de -deux principes avancés par M. Rameau</i>.</p> - -<p>Rousseau fut toujours très-injuste envers Rameau -qu'il ne comprenait pas plus comme théoricien que -comme compositeur. Il dit dans ses <i>Confessions</i> qu'après -le départ des bouffons italiens, lorsqu'on réentendit -le <i>Devin du village</i>, on remarqua qu'il n'existait -dans sa musique nulle réminiscence d'aucune autre -musique. Si l'on eût mis, ajoute-t-il, Mondonville et -Rameau à pareille épreuve, ils n'en seraient sortis -qu'en lambeaux.</p> - -<p>Rien n'est plus faux et plus injuste. La musique de -Rameau pèche souvent par la bizarrerie et le manque -de naturel; mais elle a une individualité très-marquée, -et ne procède d'aucune autre. Rousseau était, -du reste, trop mal organisé pour l'harmonie, dont il -nie presque la puissance, pour comprendre la beauté -de certains morceaux de Rameau. Il était, à coup sûr, -insensible à cette magnifique ritournelle du chœur: -<i>Que tout gémisse</i>, de <i>Castor et Pollux</i>, qui n'est autre -chose qu'une gamme chromatique: mais la manière -dont elle est présentée est un trait de génie. Encore -moins dut-il comprendre le trio des parques d'<i>Hippolyte -et Aricie</i>, où l'emploi des transitions enharmoniques -était si neuf et si puissant.</p> - -<p>Dans la polémique qui s'éleva entre Rousseau et Rameau, -il y eut plutôt malentendu sur les mots que -sur les faits; et il est assez difficile de se mettre au -courant de la discussion, qui, du reste, n'a plus aujourd'hui -aucun intérêt.</p> - -<p>Dans sa <i>Lettre au docteur Burney</i>, il revient encore -sur son système de notation, repoussé trente ans auparavant. -Enfin, en désespoir de cause, et voulant innover -à tout prix, il déclare que, puisque l'on ne veut -pas de son système, il faut au moins tâcher de rendre -la lecture des notes usuelles plus facile, et qu'une des -plus grandes incommodités qu'elle présente, c'est l'obligation -où est le lecteur de porter l'œil au commencement -d'une ligne quand il vient de quitter la fin de -la ligne précédente. Pour cela, que propose-t-il? D'écrire -la musique en <i>sillons</i>, c'est-à-dire qu'après avoir -lu la première ligne de gauche à droite, suivant l'usage, -il faudra lire la seconde de droite à gauche; puis -la troisième sera lue de gauche à droite, et ainsi de -suite. A cette nouvelle folie, sur laquelle il s'étend -pendant plusieurs pages, il ne voit qu'une seule objection: -«c'est la difficulté de lire les paroles à rebours, -difficulté qui revient de deux lignes en deux -lignes. J'avoue que je ne vois nul autre moyen de la -vaincre, que de s'exercer à lire et à écrire de cette façon.» -Il n'y avait que M. de La Palisse qui pût résoudre -la question d'une façon si simple et si claire. -Ceux qui croient que Rousseau n'était pas fou à plus -de moitié, n'ont certainement pas eu la patience de -lire toutes ces billevesées.</p> - -<p>Les autres écrits sur la musique de Rousseau contiennent -<i>les Observations sur l'Alceste de M. Gluck</i>, la -<i>Réponse du petit faiseur à son prête-nom, sur un morceau -de l'Orphée de M. Gluck</i>: l'un et l'autre contiennent -d'excellentes observations, et enfin deux pages -sur la musique militaire, où il blâme celle de son -époque, et offre comme modèles deux airs tellement -ridicules qu'ils sembleraient plutôt avoir été composés -par dérision que sérieusement.</p> - -<p>J'ai omis de mentionner son <i>Discours sur l'origine -des langues</i> qui renferme tant d'aperçus ingénieux, et -où l'on trouve quelques chapitres relatifs à la musique.</p> - -<p>Le passage suivant, où il exalte le pouvoir de la -musique, est d'une appréciation très-remarquable: -«C'est un des grands avantages du musicien, de pouvoir -peindre les choses qu'on ne saurait entendre, -tandis qu'il est impossible au peintre de représenter -celles qu'on ne saurait voir, et le plus grand prodige -d'un art, qui n'agit que par le mouvement, est -d'en pouvoir former jusqu'à l'image du repos.»</p> - -<p>On sait que lorsque Rousseau eut entendu les opéras -de Gluck, il rétracta ce qu'il avait dit de l'impossibilité -de faire jamais de bonne musique sur des paroles -françaises. Cet acte de bonne foi est d'autant plus extraordinaire, -que la musique de Gluck est dans des -conditions diamétralement opposées à celles que -Rousseau avait toujours proclamées devoir être les -seules vraies. Gluck fut très-sensible à cet hommage -de l'illustre écrivain: il alla souvent lui rendre visite. -Peut-être une intimité allait-elle s'établir entre ces -deux grands hommes, lorsqu'un jour Rousseau écrivit -à Gluck, pour le prier de cesser ses visites, prétextant -qu'il souffrait de le voir monter à un quatrième étage. -Corancez, ami de Rousseau, et qui avait introduit auprès -de lui le chevalier Gluck, voulut savoir la raison -de ce changement: «Ne voyez-vous pas, dit Rousseau, -que si cet homme a pris le parti de faire de bonne -musique sur des paroles françaises, c'est pour me -donner un démenti?» Gluck traduisit cette bizarrerie -par son véritable nom, il la prit pour une grossièreté -et refusa de jamais revoir Rousseau.</p> - -<p>Grétry vit également rompre la liaison qu'il avait -commencée avec cet être insociable. Cette sauvagerie -affectée cédait cependant, lorsqu'on laissait entrevoir -qu'on n'était pas dupe de ce moyen facile de se faire -une réputation d'étrangeté. A un dîner chez M<sup>me</sup> -d'Epinay, Rousseau nouvellement installé à l'Ermitage, -dit qu'il ne manquerait rien à son bonheur s'il -possédait une épinette. Un des convives, grand amateur -de musique, lui en fit porter une le lendemain, -sans se faire connaître. Rousseau manifesta sa joie de -posséder cet instrument, sans s'inquiéter d'où il pouvait -venir. Un jour, il vint plus soucieux que d'habitude -chez M<sup>me</sup> d'Epinay.</p> - -<p>—Qu'avez-vous, lui dit-on?</p> - -<p>—Hier, répondit-il, il est tombé, du haut d'une -armoire, une pile de livres sur mon épinette, et, depuis -cette commotion, l'instrument est tellement discord -que je ne puis m'en servir.</p> - -<p>—Eh bien! dit le donateur anonyme qui était -présent, ce n'est rien, demain je vous enverrai mon -accordeur.</p> - -<p>—C'est donc vous qui m'avez donné cette épinette? -reprit Rousseau.</p> - -<p>—Ma foi, oui, répondit l'autre, en riant.</p> - -<p>—Eh quoi! Monsieur, s'écria Rousseau, seriez -vous donc de ces hommes cruels qui, par leurs -orgueilleuses attentions, insultent à ma misère? Reprenez -votre instrument et ne me parlez jamais.</p> - -<p>—Je vous parlerai encore une fois, reprit l'amateur -indigné, et ce sera pour vous dire que je ne suis pas -votre dupe. Vous voulez faire le Diogène, et vous -n'êtes qu'un jongleur.</p> - -<p>Rousseau s'était soudain calmé à ces vives paroles. -A dater de ce moment, il fut rempli de prévenances -pour celui qui lui avait si bien répondu. Il garda -son épinette, et ne le vit jamais sans lui témoigner sa -reconnaissance pour son présent.</p> - -<p>Il est présumable qu'en usant toujours de ce moyen, -on aurait apprivoisé l'ours qui ne paraissait redoutable -que parce qu'on semblait avoir peur de lui.</p> - -<p>Il serait bien difficile de résumer une opinion nette -sur une nature aussi contradictoire que celle de Rousseau, -et des travaux si divers et si incomplets. Néanmoins, -en considérant son époque, malgré son ignorance -dans l'archéologie de l'art, dans sa théorie et sa -pratique, il y a lieu de s'étonner que, sans maîtres -et sans l'auxiliaire d'ouvrages fort rares ou écrits dans -des langues qu'il ne comprenait pas, il ait pu parvenir -à se donner assez d'apparence de savoir pour disserter -sans trop de désavantage sur un art aussi complexe et -aussi difficile. Comme compositeur, quoique son bagage -soit bien léger par la quantité, il ne faut pas -oublier l'immense sensation que produisit <i>le Devin -du village</i>. Ce fut le signal d'une révolution qu'il -n'était pas capable de continuer, mais dont il traçait -le premier sillon. Et c'est peut-être à cette révélation -que l'on dut plus tard les premiers essais de Duni, -de Philidor, de Monsigny, ces pères véritables de l'opéra -réellement musical en France.</p> - -<p>C'est à ce titre que Rousseau doit prendre place -dans la galerie des compositeurs français, et il serait -au moins injuste de lui dénier sa qualité de précurseur -des grands génies qui ont illustré notre histoire -musicale moderne.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" id="ch13">DALAYRAC</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>Nicolas Dalayrac<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, un des compositeurs français -les plus féconds, naquit à Muret, petite ville située près -de Toulouse, le 13 juin 1753. Son père occupait un -rang assez élevé dans la magistrature; il était subdélégué -de sa province. Nicolas, l'aîné de cinq enfants, -fut naturellement destiné à embrasser la profession -paternelle; envoyé très-jeune au collége de Toulouse, -ses progrès y furent si rapides, qu'il n'avait guère plus -de treize ans lorsqu'il termina ses études. Il y avait -obtenu les plus brillants succès et c'est chargé de prix -et de couronnes que le jeune Dalayrac fit son entrée -triomphale dans la maison de son père. On voulut -qu'il fît succéder immédiatement l'étude des lois et du -Digeste à celle du grec et du latin. Le jeune collégien -était habitué à obéir, et il ne fit aucune difficulté de -céder au désir qu'on lui manifestait. Il imposa cependant -une condition comme récompense, non de sa soumission -qui n'était qu'un devoir, mais de ses travaux -passés et des succès qui en avaient été la conséquence. -Toulouse est une des villes où l'on est le mieux organisé -pour la musique. Les voix y sont généralement -belles, et, de temps immémorial, le peuple a l'habitude -d'y chanter en chœur. Le jeune Dalayrac avait -eu occasion, pendant son séjour au collége, d'entendre -quelques-unes de ces exécutions chorales dont on -n'avait aucune idée à Muret. Le principal du collége -était amateur de musique; on en faisait quelquefois -chez lui; le jeune Nicolas, comme un des élèves les plus -distingués, avait été souvent convié à ces petites réunions; -puis, aux grandes fêtes, les élèves du collége -allaient entendre l'office à la cathédrale, et les messes -en musique qu'on y chantait avaient ravi, transporté -le jeune écolier. Il avait senti s'éveiller en lui un goût -irrésistible pour un art dont il ne soupçonnait pas les -premiers éléments, mais dont les résultats exaltaient -au plus haut degré son cœur et son imagination. Malheureusement -les arts d'agrément n'entraient pas dans -le programme des études du collége, et le père Dalayrac -avait été inflexible lorsque son fils l'avait supplié de -lui permettre de joindre l'étude de la musique à ses -autres travaux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> La véritable orthographe est d'Alayrac, et toutes ses -premières partitions sont signées ainsi. A l'époque de -la Révolution, son nom, déjà populaire, serait devenu méconnaissable, -si, conformément à la loi du moment, il en -avait retranché la particule. Il se contenta de supprimer -l'apostrophe et de faire un grand D au lieu d'un grand A. -J'ai cru devoir employer, dès le commencement de ce récit, -son nom de musicien plutôt que son nom de gentilhomme.</p> -</div> -<p>Cette fois, il se montra moins rigoureux: son fils -avait quatorze ans, sa raison commençait à se former: -ses succès de collége étaient la garantie de l'application -qu'il allait apporter à des travaux non moins sérieux. -Le père ne vit donc nul inconvénient à satisfaire à un -désir qu'il ne regardait que comme une fantaisie, mais -une fantaisie innocente et dont l'exercice ne pouvait -faire négliger ce qu'il regardait comme la seule chose -utile et digne d'un travail réel.</p> - -<p>Si la musique est presque toujours considérée -comme un art essentiellement futile, on lui rendra du -moins la justice de reconnaître que ses éléments et son -étude sont extrêmement arides et ingrats. Les commencements -de la peinture, de la sculpture, et de tous -les autres arts en général, offrent déjà un attrait à celui -qui veut les cultiver; en musique, au contraire, -rien de moins conforme, en apparence, que le but et -les moyens. Pour arriver à ce résultat de procurer aux -autres une sensation agréable par le son de la voix ou -d'un instrument quelconque, il faut d'abord se condamner -soi-même à subir les exercices les plus rebutants, -les plus désagréables et les moins faits pour -charmer l'oreille. Puis, indépendamment de la partie -mécanique, si essentielle à l'exécutant, travail qui -exige tant de temps, de patience, et qui parle si peu à -l'esprit, il y a la partie théorique, non moins sèche et -non moins fastidieuse: c'est une accumulation de petites -combinaisons arithmétiques, très-faciles à comprendre, -mais très-difficiles à appliquer, par leurs -subdivisions et la rapidité de leurs successions.</p> - -<p>Ces réflexions, comme on le pense bien, ne vinrent -pas un seul instant à l'esprit du jeune Dalayrac; il ne -pouvait s'imaginer qu'une chose aussi agréable que la -musique fût beaucoup plus difficile à apprendre -qu'une langue morte, et que l'étude du solfége fût -plus ardue et plus ingrate que celle du rudiment. Une -fois qu'il posséda à peu près les premiers éléments, -qui n'exigent qu'un peu de calcul et de réflexion, il -crut pouvoir marcher en avant. Grâce à ses dispositions -naturelles, il parvint en fort peu de temps à -jouer très-mal du violon; mais cette médiocrité d'exécution -lui paraissait encore une chose admirable, quand -il la comparait au néant musical dans lequel il avait -été plongé si longtemps.</p> - -<p>Il existait à Muret, comme dans presque toutes les -villes de province, une réunion d'amateurs, composant -une espèce d'orchestre pour exécuter la seule musique -instrumentale que l'on connût alors, c'est-à-dire -quelques ouvertures et quelques airs <i>à jouer et à danser</i> -des opéras de Lully et de Rameau. Jaloux de faire -briller son talent nouvellement acquis, Nicolas demanda -à faire partie de cette société, et il fut admis sur-le-champ. -Les orchestres d'amateurs aiment surtout à -briller par le nombre; on est fier de pouvoir dire: Il -y a dans notre ville un orchestre de tant de musiciens! -Reste à savoir quels musiciens. Cependant, -malgré la faiblesse très-probable des amateurs de -Muret, un écolier, qui n'avait pas une année de leçons, -pouvait encore se trouver au-dessous de la -tâche qu'il osait entreprendre. C'est ce qui ne manqua -pas d'arriver. Dalayrac jouait passablement faux, et -n'allait pas du tout en mesure. On lui avait confié une -partie de <i>second-dessus</i> de violon, et lui qui venait là -pour jouer et déployer toutes les ressources de son talent, -ne pouvait comprendre qu'il dût compter des -pauses, laisser s'escrimer les musiciens chargés d'autres -parties, et s'astreindre dans les limites des notes -d'ordinaire assez insignifiantes confiées aux parties intermédiaires. -Il voulait briller, il improvisait des traits -détestables qu'il trouvait excellents, il remplissait les -silences par des points d'orgue impossibles, il aurait -voulu être l'orchestre à lui tout seul, et que tout le -monde se tût pour l'écouter.</p> - -<p>On peut assez justement définir les concerts d'amateurs -en disant que la musique qu'on y fait paraît être -composée pour le bonheur de ceux qui l'exécutent et -pour le désespoir de ceux qui l'entendent. Or, les amateurs -de Muret ne voulaient pas que leur bonheur fût -troublé par un intrus ayant la prétention de l'accaparer -à lui tout seul. Cependant on ne rebuta pas sur-le-champ -le nouveau venu; on se contenta d'abord de -l'admonester doucement et de le prier de se borner à -jouer sa partie. Notre futur compositeur y aurait -peut-être consenti, mais comme il était incapable de -la lire, il trouvait tout simple d'en improviser une, -pour ne pas rester les bras croisés. Quelle que fût la -considération qui s'attachât au nom de son père et -quelques ménagements qu'elle eût inspirés jusque là, -on finit par trouver que <i>le petit à M. Dalayrac</i> était -insupportable en société, et on le pria poliment de rester -chez lui.</p> - -<p>Dalayrac comprit à peu près qu'il s'était un peu trop -hâté de vouloir briller comme virtuose, et que quelques -études lui étaient encore nécessaires; il se mit à -travailler la musique et le violon avec plus d'ardeur, -mais ce fut un peu aux dépens des Institutes de Justinien -et des légistes dont il devait étudier les savants -commentaires. Cependant, il ne pouvait se résoudre à -renoncer au plaisir de participer aux concerts des amateurs, -et malgré l'ostracisme prononcé contre sa personne, -il trouvait de temps en temps moyen de se -glisser parmi ceux qui avaient prononcé contre lui une -sentence si rigoureuse: il rôdait, la nuit venue, aux -abords de la salle de concert, son violon soigneusement -dissimulé sous un ample surtout; puis au moment -où deux ou trois personnes entraient à la fois, -il se glissait adroitement au milieu d'elles, passait -inaperçu, se faufilait dans la salle de concert, parvenant, -grâce à sa petite taille, à se cacher parmi les -chaises et les pupitres; puis une fois le morceau commencé -et l'attention de chaque exécutant absorbée par -son cahier de musique, il venait prendre sa place au -milieu d'eux et usurpait par surprise ce droit qu'il -prétendait lui avoir été enlevé par injustice et par envie. -Malheureusement pour lui, s'il parvenait à ne se -point faire voir, il réussissait trop à se faire entendre, -et c'était alors des plaintes et des récriminations à n'en -plus finir. Bref, celui dont les ouvrages devaient un -jour faire les délices de toute la France était devenu -dès son début l'objet de la terreur et de l'animadversion -d'une pauvre société d'amateurs de province. La -persistance des amateurs à l'éloigner et la sienne à se -rapprocher d'eux furent poussées si loin, que des plaintes -sérieuses furent portées au père Dalayrac. On le -supplia de mieux garder le trouble-fête et de l'engager -à se borner à l'étude du droit, en laissant de côté celle -de la musique, à laquelle il n'entendrait jamais rien.</p> - -<p>Le père croyait le jeune Nicolas tout absorbé dans -ses lectures et ses travaux, et était loin de penser qu'il -fût un musicien si enragé. Un rapide examen le convainquit -que son fils avait laissé de côté toutes les -études qui n'avaient pas la musique pour objet. Or, je -laisse à penser quelle dût être l'indignation d'un honnête -Magistrat de province, en voyant l'aîné de sa famille -négliger les études de sa profession pour cultiver… -quoi? la musique.</p> - -<p>Il fut tenu un solennel conseil de famille: d'un -côté l'on réprimanda très-fort, de l'autre on pleura -beaucoup; mais un morne désespoir succéda à la douleur, -lorsque la sentence fut prononcée. Cette sentence -proscrivait à jamais l'étude de la musique et l'usage -du violon.</p> - -<p>Les paroles dures du père, l'attitude sévère et glaciale -des autres membres de la famille avaient blessé -les idées d'indépendance du pauvre jeune homme; -un instant, son cœur fut près de se révolter contre -cette exigence qui ne tenait aucun compte de ses goûts -et de ses sentiments; il allait prendre la parole pour -annoncer sa résolution de braver l'autorité de toute -sa famille, lorsqu'au milieu de ces figures glaciales -et impassibles, il aperçut sa mère, sa pauvre mère, -qui pleurait, non de la faute de son fils, mais de la -réprimande qu'elle lui avait attirée et du chagrin qu'il -ressentait. Dalayrac alla se jeter dans ses bras en -sanglotant; elle le pressa tendrement sur son cœur -lui donna un bon baiser de mère, en lui disant: Moi, je -t'aime toujours, mon pauvre Nicolas. Alors il se -tourna tristement vers son père et lui dit d'un air -résigné: Je vous promets de bien travailler et de ne -plus faire de musique.</p> - -<p>A dater de ce jour, Dalayrac prit la résolution de -ne plus s'occuper que des travaux qu'il avait négligés -jusque là. Soir et matin, courbé sur ses livres, se -remplissant la tête de mille textes fastidieux, prenant -des notes pour aider sa mémoire, suivant assidûment -les cours auxquels il s'était à peine montré jusque là, -il tint rigoureusement sa promesse. Au bout de quelques -mois, il avait regagné tout le temps précédemment -perdu; mais son bonheur, ses illusions, les rêves -de son imagination, il ne les retrouvait plus. Il était -rentré en grâce auprès de son père: sa mère était toujours -bonne et affectueuse pour lui, et cependant il se -sentait malheureux. Sa santé même commençait à -s'altérer. Sa mère fut la première à s'apercevoir de ce -changement.</p> - -<p>—Nicolas, lui dit-elle un jour, tu travailles trop, -tu vas tomber malade.—Non! ma mère, je ne travaille -pas plus qu'auparavant; seulement je travaille -à une chose qui m'ennuie, et j'ai renoncé à une chose -qui me plaisait.</p> - -<p>—Tu aimes donc bien la musique?</p> - -<p>—Si je l'aime! oh! mère, vous ne savez donc pas -ce que c'est que la musique, pour me demander si je -l'aime? C'est que, voyez-vous, la musique, c'est, après -vous, ce qu'il y a de meilleur au monde: c'est ce -qui console quand on est triste, c'est ce qui donne du -courage, c'est ce qui fait oublier tout ce qui est mauvais, -ce qui fait penser à tout ce qui est bon, ce qui peut -faire croire que l'on est heureux. Je ne puis pas faire -de musique sans songer à Dieu et à vous, ma mère; -n'est-ce pas ce qu'il y a de meilleur? Oh! je sais bien -que j'ai eu tort; c'était pour moi un trop grand plaisir, -et pendant un temps j'ai tout négligé pour cela, mais j'en -suis bien puni, allez; et si c'était à recommencer…</p> - -<p>—Eh bien! que ferais-tu?</p> - -<p>—Ah! dame, je ferais un peu moins de musique et -un peu plus de l'autre travail; je n'aurais pas tant de -peine à me mettre à celui-là, quand je saurais que je -peux me délasser et me livrer à l'autre étude. Au lieu -qu'à présent, c'est bien dur. Mon pauvre violon! il est -là, près de mon lit, je le regarde quelquefois les larmes -aux yeux, à présent que je ne peux plus y toucher, ce -n'est plus que le souvenir d'un ami que j'ai bien aimé -et auquel il m'a fallu renoncer!</p> - -<p>—Mais, mon pauvre enfant, puisque tu travailles -si bien d'un autre côté, est-ce qu'il n'y aurait pas -moyen d'obtenir de ton père?…</p> - -<p>—Oh! non, ma mère, vous le connaissez, il ne voudrait -jamais. N'allez pas surtout lui demander cela pour -moi; c'est sur vous que tomberaient ses reproches; et -qui pourrait me consoler de vous avoir fait causer de -la peine? Tenez, mère, ne parlons plus de cela; je -vous promets d'être bien raisonnable et de me bien -porter. J'obéirai au père et je tâcherai de ne pas être -trop malheureux, même sans musique.</p> - -<p>Cette conversation de la mère et du fils avait réveillé -chez ce dernier tous les instincts qu'il comprimait -depuis si longtemps. Pour la première fois, il avait -trouvé un confident de sa passion, il avait pu dire -tout ce qu'il ressentait. Son cœur était un peu soulagé, -mais ses regrets étaient plus vifs, son désir plus violent. -La nuit, il s'éveillait parfois et pensait au bonheur -qu'il aurait en recouvrant cette liberté dont il -avait abusé, il regrettait le temps où il lui était permis -de se livrer à son goût prédominant; cette idée constante -était devenue chez lui comme une espèce de -monomanie. Il ouvrait sa boîte à violon avant de se -coucher, il pinçait légèrement les cordes de l'instrument, -il n'aurait osé y promener l'archet. La chambre -de son père était trop près de la sienne, on aurait -pu l'entendre. Mais le léger frôlement des cordes sous -ses doigts suffisait pour l'assurer si l'instrument était -resté d'accord; il le remettait soigneusement au ton -tous les soirs, la boîte restait ouverte toute la nuit, il -la refermait le matin, après avoir amoureusement -regardé le violon, qu'il entretenait dans un état de -soin et de propreté minutieux.</p> - -<p>Une nuit, une de ces belles nuits d'été, comme elles -sont dans le midi, le sommeil, qu'aurait dû provoquer -un travail de dix heures consécutives, semblait le fuir. -Mille pensées venaient l'assaillir. Il allait bientôt obtenir -ses licences et être reçu avocat. Encore quelques -semaines, et il se verrait libre, libre de faire tout ce -qu'il voudrait, c'est-à-dire de se livrer à la musique; -c'était son unique but, sa seule préoccupation.</p> - -<p>Quoique la croisée fût restée ouverte, l'atmosphère -de sa petite chambre était si lourde, qu'il lui semblait -qu'il allait étouffer. Il se mit à la fenêtre; sa chambre, -située sur les toits, dominait les maisons de la -ville et laissait voir la campagne tout illuminée de -l'éclat argenté de la lune. Pour mieux admirer ce -magnifique coup d'œil, Dalayrac franchit la croisée et -se trouva sur le toit qui s'avançait en saillie en s'aplatissant, -et dont le rebord faisait tout le tour de la maison. -Le chemin était étroit et périlleux; Dalayrac -trouva que la promenade n'en aurait que plus de -charme. Un gros chien qui faisait la garde dans la -cour sur laquelle donnait la fenêtre, se mit à pousser -des aboiements furieux. Notre jeune homme n'en tint -compte, et il avait tourné un des angles de la maison, -que le chien aboyait toujours. La maison faisait un -carré assez régulier. Quand notre promeneur nocturne -fut au-dessus de la seconde façade, les aboiements -du chien lui parurent bien moins sonores; -mais quand il fut parvenu à la façade opposée à celle -où était située sa chambre, c'est à peine si le bruit de -ces aboiements parvenait jusqu'à lui. Une réflexion -subite s'empara de son esprit.</p> - -<p>—Mais, se dit-il, si de ce côté, qui est à l'opposé de -ma chambre et de celle de mon père, on entend à peine -la basse taille de cet énorme chien, il me semble qu'il -serait impossible d'entendre, de l'endroit où sont nos -chambres, les sons qui viendraient de ce côté. Essayons.</p> - -<p>Et le cœur tremblant d'émotion, il refit le tour de -la maison, rentra chez lui, et saisissant son violon et -son archet, il reprit le chemin de la façade opposée. -Là, s'accroupissant dans l'étroit espace que laissaient -entre elles une cheminée et une lucarne, notre Orphée -aérien se donna un concert auquel il trouva certes -plus de plaisir que ne lui en purent jamais procurer -les plus belles exécutions musicales. Il y avait si longtemps -qu'il n'avait touché au violon! Ses doigts lui -parurent d'abord un peu rebelles, mais il finit par -s'oublier. Sa tête s'enflamma, les idées musicales lui -venaient en foule, et par un bonheur rare, elles semblaient -se conformer, par leur simplicité et leur facilité, -à l'impuissance de ses moyens d'exécution. Pendant -plus d'une heure il improvisa, oubliant tout, -excepté le bonheur dont il jouissait. Le plus beau trône -du monde, il ne l'eût pas accepté pour l'échanger contre -ce petit bout de toit, contre ce rebord de lucarne où -il était si heureux. C'est le cœur gonflé de joie qu'il -regagna sa chambrette. Il serra précieusement son -violon après l'avoir bien soigneusement essuyé pour le -préserver des atteintes de la rosée et de l'humidité de -la nuit. Il prévoyait que ses concerts nocturnes allaient -souvent se renouveler, et il tenait à conserver intact -l'instrument d'où dépendait toute sa félicité. Il s'endormit -du sommeil le plus calme et le plus doux. -Malgré la moitié de la nuit passée sur les toits, il s'éveilla -plus allègre et plus dispos, et c'est le sourire -sur les lèvres et la figure illuminée par un rayon de -bonheur, qu'il se présenta au déjeuner de famille.</p> - -<p>Le père Dalayrac avait sa physionomie grave et sévère, -que semblait encore assombrir un air plus soucieux -qu'à l'ordinaire. «Françoise, dit-il à la domestique -qui les servait, que s'est-il donc passé cette -nuit? Le chien a furieusement aboyé, et à deux reprises.»</p> - -<p>Nicolas sentit la rougeur lui monter au front, et -baissa le nez vers son assiette.</p> - -<p>—N'avez-vous donc rien entendu? continua le -père, en interrogeant toute la famille du regard.</p> - -<p>—Si fait, lui fut-il répondu, mais voilà tout.</p> - -<p>—Dans un quartier si retiré, reprit la servante, il ne -faut pas grand'chose pour faire aboyer le chien. Nous -avons d'un côté le couvent, et de l'autre, une rue où -il ne vient presque jamais personne le soir: il aura -suffi d'un passant attardé pour provoquer tout ce tapage.</p> - -<p>—C'est juste, dit le père, il n'y a là rien d'extraordinaire.</p> - -<p>Cet incident n'eut pas d'autre suite: le repas continua -dans le calme et le silence habituels. Nicolas -trouva cependant l'occasion d'être seul un instant -avec sa mère.</p> - -<p>—Soyez tranquille, lui dit-il, j'ai trouvé.</p> - -<p>—Eh! quoi donc? fit l'excellente femme.</p> - -<p>—Ce que nous cherchions tous deux: le moyen de -tout concilier; allez, vous serez contente de votre petit -Nicolas. Sous peu de temps, je serai reçu avocat, et -d'ici là je travaillerai bien, je me porterai encore mieux, -et le père n'aura rien à dire.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Dalayrac ne comprit pas trop ce que son fils -voulait lui dire; mais elle le vit content, et c'en fut -assez pour son bonheur et sa tranquillité.</p> - -<p>Cependant, cette première tentative avait été trop -heureuse pour que le jeune Dalayrac ne voulût pas en -faire une seconde. Mais il fallait de la prudence, le -chien pouvait donner l'éveil, s'il recommençait toutes -les nuits son vacarme. Le jeune homme se promit de -s'abstenir pendant quelques nuits de toute excursion. -Le souvenir du plaisir qu'il avait goûté lui suffit effectivement -pendant quelques jours, mais ses désirs -de reprendre sa promenade et son concert nocturne -redevinrent plus vifs que jamais.</p> - -<p>Un jour qu'il était sorti un instant pour prendre -l'air et marchait absorbé dans ses réflexions, il rencontra -un camarade qu'il avait perdu de vue depuis sa -sortie du collége.</p> - -<p>—Eh! par quel hasard, lui dit-il, te trouves-tu à -Muret, toi dont la famille habite Toulouse?</p> - -<p>—Par un hasard bien simple, répondit l'ami de -collége, c'est que mon père m'a placé, pour étudier, -chez un apothicaire de cette ville, dont il veut que -j'épouse la fille.</p> - -<p>—Comment, tu es garçon apothicaire?</p> - -<p>—Etudiant, si tu veux bien le permettre. Mon -futur beau-père est un excellent homme, sa fille est -charmante, et je serai très-heureux avec elle. Et puis -c'est un travail qui n'est pas si désagréable que tu -pourrais le croire, j'étudie la botanique et la chimie, -voire même un peu la médecine. Viens donc me voir: -tiens, la boutique est à deux pas d'ici, je vais te présenter -à ma nouvelle famille.</p> - -<p>Dalayrac se laissa faire; le fils du subdélégué de la -province ne pouvait manquer d'être bien accueilli; il -trouva la future de son ami charmante, le beau-père -très-aimable, et promit de les visiter de temps en -temps. L'apprenti apothicaire était fier et heureux de -son nouvel état; aussi voulut-il en vanter tous les -charmes à son ami, il le conduisit dans sa chambrette, -qui était fort proprement arrangée. Au-dessus d'une -table chargée de livres et de papiers, s'étalaient sur -des rayons une foule de petites fioles étiquetées.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tout cela? dit Dalayrac.</p> - -<p>—Ce sont, répondit son camarade, la plupart des -substances avec lesquels nous composons les médicaments; -presque toutes sont des poisons et ont un effet -très-actif: ce n'est qu'en les affaiblissant ou en les -mélangeant qu'on peut obtenir, avec leur aide, un -effet salutaire.</p> - -<p>—Parbleu! dit Dalayrac, puisque tu as toutes ces -recettes et ces antidotes sous la main, tu peux me -rendre un bien grand service.</p> - -<p>—Et lequel donc?</p> - -<p>—Figure-toi que j'ai tant travaillé depuis quelque -temps, que je me suis échauffé le sang, et que je ne -puis parvenir à sommeiller. Je me couche de très-bonne -heure, devant me lever de même; mais je lutte -toute la nuit contre l'insomnie, et ce n'est que le matin, -juste à l'heure où je dois me lever, que je me -sens quelque disposition au sommeil. Il faut alors le -combattre; je me lève tout engourdi, je suis lourd -toute la journée, mais je travaille comme à l'ordinaire -le soir, et cependant le sommeil me fuit encore -lorsque je veux l'appeler.</p> - -<p>—Sois tranquille, lui dit son camarade, j'ai là ton -affaire. Je vais te composer un somnifère irrésistible: -quelques gouttes dans un verre d'eau avant de te coucher, -et, un quart-d'heure après, tu dormiras du -sommeil le plus calme et le plus profond.</p> - -<p>Il alla prendre une ou deux fioles sur ses tablettes, -en versa le contenu dans un petit flacon, le boucha -soigneusement, et le remit à Dalayrac. «Surtout, -ajouta-t-il en le quittant, ne va pas forcer la dose. -Deux ou trois gouttes suffiront, tu ne redoublerais -que si tu voyais que le remède n'agit pas assez.» -Dalayrac serra la main de son ami et emporta précieusement -son narcotique. En passant devant un -épicier, il acheta une livre de gros sel qu'il mit dans -sa poche, puis il s'achemina vers sa demeure.</p> - -<p>En entrant dans la cour, il aperçut enchaîné dans -sa niche, le chien de garde qui avait failli le trahir -par son excès de vigilance. Le chien fit un bond de -joie en voyant son jeune maître; celui-ci s'approcha -et le caressa du regard et de la main; puis voyant -que la sébile qui contenait sa nourriture était vide: -«Ah! mon pauvre Pataud, lui dit-il, tu as quelquefois -des nuits bien agitées, tu as besoin de repos; -sois tranquille, je me charge de t'en procurer ce -soir.» Le chien le regardait d'un air intelligent et -en remuant la queue: sans comprendre ce qu'on lui -disait, il devinait que les paroles qu'on lui adressait -étaient bienveillantes, et il suivit du regard son -jeune maître s'acheminant vers la cuisine.</p> - -<p>—Vraiment, Françoise, dit en entrant Dalayrac à -la cuisinière, il n'est pas étonnant que Pataud fasse -quelquefois un tel vacarme pendant la nuit: cette -pauvre bête est affamée.</p> - -<p>—Comment! monsieur Nicolas, affamée? mais j'ai -rempli son écuelle de pâtée ce matin.</p> - -<p>—Et il n'en reste pas une miette, preuve qu'il -mourait de faim. Il faut lui donner aujourd'hui double -ration, pour qu'il nous laisse tranquilles cette -nuit.</p> - -<p>—Oh! dame, je n'ai pas le temps, j'ai mon dîner -à soigner. Mais il y a tout ce qu'il faut dans l'armoire, -prenez et donnez-lui, si vous voulez.</p> - -<p>Dalayrac ne se le fit pas dire deux fois: il fit tremper -une forte miche de pain, à laquelle il ajouta un -bon morceau de bouilli de la veille; puis, de crainte -que ce mélange ne fût trop fade, il le saupoudra -d'une bonne poignée de sel dont il s'était précautionné, -et il alla offrir ce régal au vigilant Pataud. -Le chien se jeta avidement sur la pâtée, qu'il dévora -en un clin d'œil; Dalayrac lui fit encore quelques -caresses; mais en le quittant, il eut soin de renverser -d'un coup de pied l'écuelle contenant l'eau destinée -à sa boisson.—Le soir venu, il voulut aller le détacher -lui-même: le chien tirait la langue d'un demi-pied. -Dalayrac remplit l'écuelle d'eau qu'il alla tirer -à la pompe; mais il y versa non pas une ou deux gouttes, -mais cinq ou six de la fiole que lui avait remise -son ami l'apothicaire. Le chien vida l'écuelle en -quelques lampées.</p> - -<p>Quand tout le monde fut couché, notre futur avocat -se mit à la fenêtre et aperçut le chien couché tout du -long devant sa niche et dormant d'un sommeil léthargique. -Il n'y avait plus de danger que l'escapade nocturne -fût ébruitée, et le jeune enthousiaste put prolonger -son concert tout à son aise.</p> - -<p>Grâce à l'expédient qu'il renouvelait chaque jour, -il put sans contrainte se livrer à son goût dominant: -le jour il étudiait à voix basse la musique qu'il devait -exécuter pendant la nuit, et, ce bienheureux moment -venu, il se livrait à l'étude de son instrument favori et -aussi à tous les caprices de son imagination musicale. -Se croyant sans témoins et sans auditeurs, rien n'arrêtait -l'expansion de ses idées: parfois son violon lui -semblait insuffisant pour les traduire, il chantait alors -de douces mélodies qu'il soutenait par des accords en -doubles cordes dont son instinct lui faisait trouver -l'harmonie. Souvent, il s'arrêtait après avoir joué, -pour reprendre haleine et pour écouter le calme qui -l'entourait, et jouir de la splendeur de ces belles nuits -du Midi, les seules heures où l'on puisse vivre dans -ces contrées.</p> - -<p>Le côté de la maison où il avait établi sa retraite aérienne, -dominait les grands arbres du jardin du couvent -voisin. Ce couvent appartenait à une communauté -de religieuses, et ces religieuses avaient des pensionnaires. -L'une d'elles se promenait un soir dans le jardin, -lorsqu'elle entendit des sons merveilleux sans -pouvoir deviner d'où ils partaient, les arbres masquant -d'une façon impénétrable le réduit où était perché -l'auteur de ce concert. Emerveillée de ce qu'elle -entendait, la jeune pensionnaire raconta à sa meilleure -amie, en lui faisant jurer le secret le plus -absolu, que chaque soir elle trouvait le moyen de -s'échapper du dortoir et d'aller respirer l'air frais -de la nuit dans le jardin; que là un sylphe, un être -mystérieux, inconnu, se révélait à elle par les accents -les plus tendres et les plus touchants. La meilleure -amie feignit de ne pas ajouter foi à la confidence, pour -qu'on lui donnât une preuve convaincante du fait. -Deux jours après ce n'était plus une pensionnaire, c'étaient -deux qui venaient jouir du concert que Dalayrac -croyait se donner à lui tout seul; puis le secret fut si -bien gardé, qu'il en vint quatre, six, huit, dix, et bientôt -tout le pensionnat du couvent. Encore, eût-ce été -peu de chose, si le fameux secret fût resté enfermé -dans l'enceinte cloîtrée; mais les pensionnaires avaient -des amies en ville, et ces amies d'autres amies. Bientôt -le secret du couvent fut celui de toute la ville; et le -père de Dalayrac, quoique instruit l'un des derniers, -finit par tout découvrir.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Il n'y avait plus de résistance possible contre une -résolution si bien arrêtée. D'ailleurs, que pouvait-on -reprocher au jeune Dalayrac! Il venait de passer sa -licence avec succès; il était reçu avocat, et il restait -bien prouvé que l'étude clandestine de la musique -n'avait pas nui aux travaux avoués et reconnus dont il -venait de recueillir le fruit. Cependant il y avait pour -le père un point essentiel, c'était que l'espoir de la -famille ne risquât pas chaque nuit de se rompre le -cou, pour donner un concert aux pensionnaires du couvent. -L'indulgence seule pouvait parer à ce danger.</p> - -<p>Un matin, le père Dalayrac entra dans la chambre -de son fils. Sa figure, ordinairement sévère, avait ce -jour-là un caractère de bienveillance assez marqué, -mêlée cependant d'une légère teinte d'ironie. Un serrurier, -chargé de grillages et de lourdes barres de -fer, entra presque en même temps que lui dans la -chambre du jeune homme.</p> - -<p>—Mon cher garçon, dit le père, je suis fort inquiet,</p> - -<p>—Et de quoi donc? dit le fils avec étonnement.</p> - -<p>—D'une aventure, un sot conte qui court par toute -la ville, et que tu ne comprendras pas plus que moi. -On prétend qu'on a vu à plusieurs reprises rôder pendant -la nuit un homme sur les toits de cette maison. -Ce ne peut être qu'un malfaiteur; nous sommes ici -fort isolés: il n'y a que ta chambre et les greniers -qui donnent sur ce toit, et pour ta sûreté personnelle -et ma tranquillité à moi, j'ai amené ce brave homme -qui va poser un bon grillage à ta fenêtre et te mettre -à l'abri de toute tentative du dehors.</p> - -<p>Je ne saurais trop dire à quelle nuance de vermillon, -de pourpre ou de coquelicot, appartenait la -rougeur répandue sur les traits du jeune Dalayrac -pendant le commencement de cette allocution, dont -la conclusion fut un coup de foudre pour lui: son -air était si confus et si désespéré que son père en eut -pitié. Voyons, remets-toi, lui dit-il avec bonté, il ne -faut pas prendre trop au tragique ces sots propos: ce -que je fais ici, n'est qu'une simple mesure de précaution. -Cela donnera bien un air un peu lugubre à ton -appartement; mais à présent que tu as un état, tu es -libre, entièrement libre, d'y demeurer ou de n'y pas -demeurer; tu peux même faire de la musique et jouer -du violon si cela te fait plaisir.</p> - -<p>—Vraiment?</p> - -<p>—Certainement, à présent que tu sais ce que je -voulais que tu apprisses, il n'y a nul inconvénient -à te livrer à un délassement honnête, pourvu toutefois -que tu n'en formes pas un objet principal. J'ai -obtenu pour toi de plaider dans un procès excellent, -voici les pièces; ton client viendra te voir demain, -étudie bien sa procédure et distingue-toi dans ta première -cause.</p> - -<p>—Oh! mon bon père, s'écria avec élan le jeune -avocat, je vous promets d'y faire tous mes efforts. -Puis, se précipitant vers sa boîte à violon, qu'il ferma -précipitamment, tenez, continua-t-il, prenez cette -clef; je ne veux pas toucher à mon instrument jusqu'au -jour des plaidoiries. Je n'oserais pas en faire le -serment, si vous ne preniez cette clef: ce serait plus -fort que moi. De cette façon je serai plus tranquille, -l'impossibilité détruira le danger de la tentation.</p> - -<p>Le père prit la clef en riant:</p> - -<p>—C'est bien, lui dit-il, tu es un brave garçon; -laisse cet ouvrier accomplir sa besogne, viens embrasser -ta mère, et demain commence sérieusement -ton métier d'homme, et d'homme utile.</p> - -<p>Pendant quinze jours, Nicolas Dalayrac pâlit sur -son dossier, pendant quinze jours il étudia, apprit et -prépara la magnifique plaidoirie qui devait signaler -son entrée au barreau. Au jour de l'audience, il lui -fut impossible de s'en rappeler un seul mot; il fut -obligé d'improviser, et il n'avait pas la parole facile, -il était, de plus, extrêmement timide. Mais la cause -qu'il défendait était excellente: tout frais émoulu -de ses études, il avait fort bien plaidé la question de -droit, et le procès de son client fut gagné.</p> - -<p>—Eh bien! cher père, êtes-vous content? s'écria-t-il -en rentrant au logis.</p> - -<p>—Veux-tu que je te dise mon opinion? répondit -le père.</p> - -<p>—Mais certainement.</p> - -<p>—C'est que tu n'as pas le moindre talent, et que -tu as été détestable. Il vaut mieux être n'importe quoi, -qu'un mauvais avocat. Tu m'as obéi, je n'ai rien à -te reprocher. D'ailleurs, les études que tu as faites -ne seront jamais perdues. Laisse-moi le soin de te -chercher une autre carrière; dans huit jours, j'aurai -pourvu à tout. Voilà ta clef, fais ce que tu voudras en -attendant ma décision.</p> - -<p>L'échec qu'il venait d'éprouver ne touchait nullement -notre jeune homme: il se sentait plutôt heureux -d'être autorisé à renoncer à une profession pour laquelle -il n'avait aucune vocation. Mais son père avait -vu avec inquiétude la passion dominante de son fils -pour la musique: il comprit qu'il était naturel et -peut-être heureux que, dans le calme d'une vie de -province, la vivacité d'esprit et d'imagination du jeune -homme eût trouvé un aliment si innocent: il pensa -qu'une existence plus agitée où abonderaient le mouvement -et la distraction ne pourrait manquer de -donner un autre cours à ses idées. Il sollicita et écrivit -à Paris. La réponse ne se fit pas longtemps attendre, -elle était favorable, et les huit jours étaient à peine -écoulés, qu'il put annoncer à son fils qu'il venait -d'être admis parmi les gardes du comte d'Artois, dans -la compagnie de Crussol.</p> - -<p>Les gardes du corps avaient le rang et les appointements -de sous-lieutenant. Les 600 livres attachées à ce -grade n'auraient pas suffi à la dépense du jeune officier. -Son père y joignit une pension de 25 louis, ce -qui lui assurait un revenu net de 1,200 livres sur lesquelles -il fallait s'habiller, se nourrir et se loger pendant -les six mois de l'année où l'on n'était pas de -service. Sa position n'était pas des plus brillantes; -mais à vingt ans on est toujours riche: n'a-t-on pas -devant soi l'avenir et l'espérance, la plus grande et -quelquefois la plus assurée de toutes les richesses?</p> - -<p>Cependant un regret venait se mêler aux joies et -aux illusions de notre héros: il fallait quitter sa mère; -mais en rêvant la fortune, il rêvait aussi le bonheur, -c'est-à-dire, le moment où il pourrait avoir autour de -lui tous les objets de ses affections.</p> - -<p>Il partit donc, la bourse légère, mais le cœur gros -d'espérances. Son père, en le voyant s'éloigner, s'écriait: -Peut-être un jour sera-t-il colonel ou général. -Mais la mère disait en sanglotant: Moi, je suis -sûre qu'il sera toujours un bon fils, et qu'il saura -m'aimer à Paris comme il m'aimait ici.</p> - -<p>Les fonctions de garde du corps n'étaient pas très-pénibles, -mais elles ne laissaient pas d'être assez -assujettissantes: le service se faisait par trimestre, et -pendant les trois mois de service, les gardes ne pouvaient -jamais s'absenter de la résidence du prince.</p> - -<p>Dalayrac avait un noviciat à accomplir, il n'avait -reçu aucune notion de l'état militaire, et il lui fallut -tout apprendre depuis l'exercice du soldat jusqu'à -la théorie de l'officier. Mais ces nouvelles études ne -l'absorbaient pas au point de l'empêcher de se livrer -avec ardeur à son goût favori. Dans la rapidité de ce -récit, il n'a guère été possible de constater les progrès -que son instinct et sa passion exclusive lui avaient fait -faire. Comme virtuose sur le violon et comme musicien, -il y avait une énorme distance entre le brillant -garde du corps et le petit écolier venant troubler le -concert des amateurs de Muret.</p> - -<p>Dalayrac était de taille moyenne; sa figure, couturée -par la petite vérole, n'avait rien d'attrayant au premier -aspect. Les gens qui ne regardent qu'avec les -yeux le trouvaient laid; mais ceux dont l'esprit et le -cœur aident le regard savaient reconnaître son air vif, -spirituel, et l'expression de bonté, de franchise et de -bienveillance répandue sur tous ses traits. Il avait -une de ces laideurs qu'on finit par trouver charmantes, -et qui ont au moins l'avantage d'éloigner de vous ceux -qui ne peuvent ni vous comprendre ni vous apprécier. -Son caractère doux et sympathique lui attira de -nombreuses amitiés parmi ses nouveaux camarades; -ses manières distinguées et ses goûts de bonne compagnie -lui ouvrirent les portes des meilleures maisons. -C'est ainsi qu'il fut admis dans l'intimité du baron de -Bezenval et de M. Savalette de Lange, garde du trésor -royal. Il eut l'occasion d'entendre chez ce dernier le -chevalier de Saint Georges, et son talent sur le violon -le fit accueillir favorablement par le célèbre mulâtre, -dont l'habileté sur cet instrument était si remarquable.</p> - -<p>Mais pour se présenter convenablement dans le -monde, pour aller de temps en temps à la Comédie -Italienne entendre les chefs-d'œuvre de Philidor, de -Monsigny, de Grétry, de tous ces maîtres dont il devait -être un jour le rival et l'émule, quelle économie, -quelles restrictions ne devait-il pas apporter dans ses -dépenses, afin de ne pas dépasser le chiffre de son modeste -revenu de 1200 livres!</p> - -<p>Pour ne pas avoir de loyer à payer à Paris, il passait -quelquefois à Versailles tout le trimestre où il n'était -pas de service. Alors, on le voyait partir à pied pour -arriver à Paris un peu avant l'heure du spectacle. Un -bien modeste dîner suffisait à peine pour réparer les -forces du jeune enthousiaste; mais il en puisait de -nouvelles dans l'admiration que lui causaient les -opéras qu'il était venu entendre. Il repartait toujours -à pied, après le spectacle, et revenait coucher à Versailles, -ayant fait ses dix lieues dans sa journée, mais -n'ayant pas entièrement dépensé le petit écu dont se -composait son revenu quotidien; encore fallait-il -quelques jours de privations sévères pour compenser -cette dépense entièrement consacrée à son plaisir.</p> - -<p>Les comédiens italiens, ainsi que ceux de l'Académie -royale de musique et du Théâtre-Français, venaient -souvent jouer devant la famille royale, à Versailles; -et Dalayrac trouvait le moyen de ne pas -manquer une seule des représentations consacrées aux -ouvrages lyriques.</p> - -<p>Les heures de service que redoutaient le plus les -gardes du corps, étaient celles de nuit, pendant lesquelles -il fallait faire faction devant la porte de la -chambre où couchait le prince. On comprend que le -silence le plus absolu était de rigueur, et rien ne -pouvait se comparer à l'ennui de ces longues heures -de nuit passées dans le silence et une inaction complète.</p> - -<p>Dalayrac s'arrangeait toujours avec quelque camarade -pour prendre pour son compte les heures de faction -de nuit, à condition d'être libre à l'heure du -spectacle. Avec quelles délices il savourait ces opéras -dont l'audition ne lui coûtait rien que quelques heures -d'ennui et d'insomnie! Encore plus d'une fois arriva-t-il -à la sentinelle de poser doucement son fusil contre -la muraille, de s'accroupir à terre, de tirer de sa -poche un petit cahier de papier réglé et d'y écrire ses -propres inspirations ou d'y retracer le souvenir de ce -qu'il avait entendu dans la soirée.</p> - -<p>Cependant, quoiqu'il fût parvenu à écrire facilement -ses idées, et même à les accompagner d'une basse assez -satisfaisante, il sentait bien qu'il n'arriverait jamais -à rien de plus que ce qu'il avait fait jusqu'alors, s'il -n'étudiait pas et n'apprenait pas au moins les premières -règles de la composition. Mais, à cette époque, -les maîtres en état d'enseigner étaient excessivement -rares, et même les plus médiocres se faisaient payer -un prix trop élevé pour la bourse de l'aspirant compositeur.</p> - -<p>Parmi les musiciens français, il ne s'en trouvait -réellement que trois qui possédassent à un assez haut -degré la théorie musicale et les règles du contre-point -pour pouvoir professer la composition. C'étaient Gossec, -Philidor et Langlé. Le premier était accaparé par -ses fonctions de chef du chant à l'Opéra et par le travail -de ses propres compositions. Le second n'accordait à la -musique que le peu de temps que lui laissait sa passion -pour les échecs. Langlé était issu d'une famille -française établie depuis plus d'un siècle en Italie et -dont le véritable nom de Langlois, impossible à prononcer -par des Italiens, avait pris une terminaison -plus euphonique.</p> - -<p>Langlé était né à Monaco, en 1741, et avait fait ses -études au Conservatoire de la <i>Pieta</i>, à Naples, sous la -direction de Cafara. Après avoir professé quelques -années en Italie, il était venu à Paris en 1768, et s'y -était fait une nombreuse clientèle comme professeur -de chant et de composition<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Langlé ne quitta plus la France, dès qu'il eut remis -le pied sur cette terre natale de ses aïeux. Il s'établit à Paris -et épousa la sœur de M. Sue, le célèbre médecin, père d'Eugène -Sue, le romancier, aujourd'hui représentant du peuple. -Langlé n'a fait représenter qu'un seul opéra en trois actes, -<i>Corisandre</i>, joué avec quelque succès à l'Académie royale -de musique, en 1791. Il mourut à sa maison de campagne -de Villiers-le-Bel en 1807.</p> -</div> -<p>Recevoir des leçons d'un tel maître eût été un -grand bonheur pour Dalayrac; mais cet espoir ne lui -était même pas permis. Le hasard le mit en contact -avec le célèbre professeur, et sa bonne fortune lui -procura ce qu'il désirait si vivement, et ce qu'il aurait -acheté au prix des plus durs sacrifices.</p> - -<p>M. Savalette de Lange donnait de fort beaux concerts -dans son hôtel. Dalayrac s'y montrait très-assidu. -C'est là qu'il rencontra Langlé pour la première fois, -et il lui fut présenté par le maître du logis, comme -un jeune amateur passionné pour la musique. Langlé -accueillit parfaitement le jeune officier, et Dalayrac -employa tous ses moyens de séduction pour captiver -les bonnes grâces de celui dont il ambitionnait la -faveur. Il y réussit parfaitement. Langlé était spirituel -et homme de bonne compagnie; il fut enchanté -des manières aimables et aisées du jeune garde du -corps, et surtout de son enthousiasme pour la musique. -Une espèce d'intimité s'était déjà établie entre eux, -et Dalayrac n'avait pas encore osé faire la confidence -de l'objet de ses désirs. Un soir il prit, comme on dit -vulgairement, son courage à deux mains, et aborda -la grande question.</p> - -<p>—Monsieur Langlé, lui dit-il tout d'un coup, -pour qui me prenez vous?</p> - -<p>—Moi, Monsieur le chevalier? mais je vous prends -pour un jeune seigneur fort spirituel et fort aimable, -cultivant la musique pour son plaisir, ce qui est le -plus agréable délassement pour un homme de votre -condition et de votre fortune.</p> - -<p>—Et bien! Monsieur, vous êtes dans une erreur -complète. Tel que vous me voyez, je suis pauvre -comme Job; quoique l'aîné de ma famille, je suis -moins à mon aise que le plus mince cadet, car je n'ai -au monde que mes appointements de six cents livres -et une pension de pareille somme. Mon père a fait de -moi un militaire pour que je ne fusse pas un méchant -avocat; mais franchement, je n'ai guère plus de goût -pour ma seconde profession que pour la première: je -n'aime que la musique. On dit que je joue passablement -du violon, mais je ne m'amuse guère en jouant -la musique des autres, je voudrais entendre jouer la -mienne et je crois que je serais capable d'en faire -d'assez jolie, si je savais comment m'y prendre. -Voulez-vous m'enseigner le moyen?</p> - -<p>—Monsieur le chevalier, confidence pour confidence. -Je suis moins riche que vous, car je n'ai pas -d'appointements ni de pension, mais je gagne assez -d'argent avec mes leçons. Seulement, il faut pour -cela que je sorte tous les jours à sept heures été -comme hiver et que je coure le cachet toute la journée. -Je rentre le soir exténué, mais néanmoins, je -puis vous donner une heure tous les matins, c'est -celle qui s'écoule entre mon lever et ma sortie; je la -consacre à ma toilette; mais, pendant qu'on me rasera, -qu'on me poudrera et que je m'habillerai, je trouverai -toujours moyen de vous donner quelques conseils. -Cela vous convient-il?</p> - -<p>—Parfaitement. Où demeurez-vous?</p> - -<p>—Hôtel Monaco, près des Invalides. Et vous?</p> - -<p>—A Versailles, à l'hôtel des Gardes, et à Paris, -place Royale.</p> - -<p>—C'est un peu loin, pour une heure si matinale.</p> - -<p>—N'importe, je serai exact, soyez-en sûr. A quand?</p> - -<p>—Mais à demain, si vous voulez,</p> - -<p>—A demain donc.</p> - -<p>A six heures du matin, Dalayrac arrivait tout -essoufflé chez son professeur, lui soumettait ses premiers -essais, en recevait les meilleurs conseils; et -tout cela se faisait en se promenant d'une chambre à -l'autre, suivant que les besoins de la toilette faisaient -passer Langlé de sa chambre à son cabinet de toilette -ou à sa salle à manger.</p> - -<p>Les progrès de Dalayrac furent d'autant plus rapides, -que Langlé, voyant qu'il avait affaire à un -jeune homme rempli d'imagination, ne lui apprit que -juste ce qu'il fallait pour transcrire ses idées à peu -près régulièrement. On a souvent fait un titre de -gloire à Langlé d'avoir produit un tel élève; mais le -genre de succès qu'ont obtenu les ouvrages de Dalayrac, -prouve qu'il dut fort peu à son professeur et -beaucoup à sa propre nature, à son excellent instinct -dramatique et à son imagination abondante et variée.</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, si le maître fut fier de son élève, -l'élève fut toujours reconnaissant des soins du maître, -et il eut plus tard une occasion de prouver quel bon -souvenir il en avait conservé.</p> - -<p>Langlé, nommé maître de chant à la création du -Conservatoire, vit sa place supprimée, lors de la réforme -de cet établissement en 1802. Dalayrac sollicita -et obtint pour lui la place de bibliothécaire, qu'il conserva -jusqu'à sa mort.</p> - -<p>Dès que Dalayrac se vit en état d'écrire, il voulut -utiliser le fruit de ses leçons, et il composa des quatuors -pour instruments à cordes, qui furent publiés -sous un pseudonyme, et, pour mieux déconcerter les -investigations, ce pseudonyme était un nom italien. -Ces œuvres, ni même le nom d'emprunt sous lequel -elles furent publiées, ne sont pas parvenus jusqu'à -nous. Mais dans l'état de faiblesse où était la musique -instrumentale en France, avant qu'on ne connût les -quatuors de Pleyel et d'Haydn, il est à supposer que -ces compositions n'avaient pas une grande valeur. -Elles obtinrent néanmoins un très-beau succès. Dalayrac -conserva longtemps l'incognito, et put jouir -de son triomphe en toute conscience, car ces quatuors, -attribués à un musicien italien, étaient très-recherchés -des amateurs et se jouaient partout.</p> - -<p>On venait d'en publier tout récemment une nouvelle -série, et une réunion intime d'amateurs devait -l'essayer, pour la première fois, chez le baron de -Bezenval. Dalayrac était au nombre des auditeurs: -pour ne rien perdre de l'exécution de son œuvre anonyme, -il s'était placé le plus près possible des amateurs -qui allaient la déchiffrer. Le premier morceau -fut fort bien dit, et reçut beaucoup d'applaudissements. -Le début de l'<i>andante</i> parut encore plus heureux; -mais à un certain passage, il advint une telle succession -de notes fausses et discordantes, que Dalayrac -fit un bond sur sa chaise et s'écria: Mais ce n'est pas -cela; le trait du second violon n'est pas dans ce -ton-là!</p> - -<p>—Comment! dit avec conviction l'amateur chargé -de cette partie, je joue ce qu'il y a, et si c'est mauvais, -c'est la faute de l'auteur, et non la mienne.</p> - -<p>Et l'on recommença le passage, qui parut encore -plus faux que la première fois. Dalayrac s'élança vers -le second violon, lui arracha l'instrument des mains, et -se mettant à jouer le trait comme il l'avait composé:</p> - -<p>—Tenez, Monsieur, voilà ce qu'il y a, et cela ne -ressemble guère à ce que vous venez de jouer.</p> - -<p>—C'est ce que vous venez de jouer qui ne ressemble pas -à ce qui est écrit, dit l'amateur exaspéré; voyez plutôt.</p> - -<p>Et il passa sa partie à Dalayrac, qui ne fit qu'y -jeter un coup d'œil, et s'écria avec colère:</p> - -<p>—Là! j'en étais sûr! ils n'ont pas corrigé la seconde -épreuve.</p> - -<p>—Eh! qu'en savez-vous? dit l'amateur triomphant.</p> - -<p>L'auteur, près de se trahir, demeura muet; mais -Langlé, confident discret jusqu'alors de l'innocente -supercherie de son élève, se crut dispensé de garder -plus longtemps un secret qu'on était sur le point de -pénétrer.</p> - -<p>—Il en sait très-long sur ce sujet, Messieurs, leur -dit-il, car c'est lui qui est l'auteur de tous les morceaux -publiés sous le même nom que celui-ci.</p> - -<p>Ce furent alors des exclamations et des éloges à perte -de vue. Dalayrac ne pouvait suffire à toutes les louanges -et toutes les félicitations qu'il recevait. Il fut forcé -de se mettre au pupitre et de concourir à l'exécution de -tout son répertoire, qu'on voulut passer en revue le -soir même, et à chaque morceau c'était un nouveau -concert d'éloges et de bravos.</p> - -<p>Cette petite aventure eut du retentissement, et Dalayrac -devint le musicien à la mode dans un certain -monde, avant même d'être connu de la généralité du -public. On sait que Voltaire, dans son voyage à Paris -en 1778, fut reçu dans une loge maçonique. Dalayrac -fut chargé de composer la musique pour cette réception, -et elle eut assez de succès pour qu'on lui en demandât -une nouvelle pour la fête célébrée chez -M<sup>me</sup> Helvétius en l'honneur de Franklin.</p> - -<p>M. de Bezenval faisait souvent jouer la comédie chez -lui; la reine et la famille royale ne dédaignaient pas -d'assister à ces solennités dramatiques où les rôles -étaient remplis par des gens du monde et par l'élite -des comédiens français ou italiens. Dalayrac composa, -pour ce théâtre de société, deux petits opéras, dont les -titres seuls nous sont parvenus. Ils étaient intitulés: -<i>le Petit souper</i> et <i>le Chevalier à la mode</i>. Leur succès -ne fut pas moins grand que ne l'avait été celui des -premières œuvres instrumentales de l'auteur. La -reine, qui assistait à la représentation, félicita hautement -le musicien, lui disant qu'elle était heureuse -de savoir qu'il y eût dans la maison de son frère un -jeune homme de tant de talent et d'espérances.</p> - -<p>Un si beau début ne fit qu'encourager Dalayrac à -continuer ses heureuses tentatives. Un des camarades -de sa compagnie, de Lachabeaussière, qui avait déjà -fait représenter de petits ouvrages à la comédie Italienne, -lui confia une pièce en un acte, l'<i>Eclipse totale</i>. -La musique en fut rapidement composée, la protection -de la reine ne fut sans doute pas inutile à Dalayrac -pour faciliter la réception de sa pièce et lui faire obtenir -un tour de faveur. La première représentation eut -lieu le 7 mars 1781.</p> - -<p>La partition de l'<i>Eclipse totale</i> est devenue assez -rare; il en existe une manuscrite à la bibliothèque -du Conservatoire, encore est-elle incomplète et ne renferme-t-elle -pas les derniers morceaux de l'ouvrage. -C'est la seule que j'aie pu consulter, et j'avoue que -rien ne m'a paru y justifier le succès de l'ouvrage et -les éloges que la musique en particulier reçut de tous -les recueils du temps qui rendirent compte de la -pièce. Monsigny et Grétry avaient déjà donné plusieurs -de leurs chefs-d'œuvre, et l'éducation musicale du -public devait être assez avancée pour qu'on ait peine -à comprendre l'unanimité d'éloges que s'attira la nouvelle -partition. Il ne faut pas oublier cependant qu'elle -ne fut jugée que comme l'œuvre d'un amateur, et -qu'alors le plus grand mérite du musicien, aux yeux -du public, était de se faire assez petit pour passer inaperçu, -et se faire pardonner sa musique en faveur de -la pièce. Dalayrac était doué d'un sentiment scénique -si naturel et si excellent, que, dès son premier ouvrage, -il sut se mettre à la portée du goût et de l'exigence du -public.</p> - -<p>L'étude musicale de cette partition n'offre donc rien -de bien intéressant. On y remarque cependant une -instrumentation moins nue que celle des œuvres contemporaines -de Grétry et de Monsigny; mais l'harmonie -est pauvre, sans finesse, et sent encore l'amateur. -La mélodie est facile et abondante, mais un peu commune.</p> - -<p>Au total, si l'étude de cette partition ne peut être -d'une grande utilité pour l'instruction, elle sera du -moins un motif d'encouragement pour les jeunes compositeurs. -L'art musical dramatique est si difficile et -exige la réunion de tant de qualités, qu'il est bien -rare qu'en débutant, on arrive à produire un bon ouvrage, -fût-on même doué de qualités que l'âge et l'expérience -développent seuls complétement.</p> - -<p>Boïeldieu et Auber ont débuté par des ouvrages qui -étaient loin de faire prévoir le talent qu'ils ont déployé -plus tard. Il y a aussi loin de <i>la Dot de Suzette</i> à <i>la -Dame blanche</i>, que du <i>Séjour militaire</i> à <i>la Muette de -Portici</i>, et bien des ouvrages de pauvres jeunes gens -dont on n'a pas encouragé les premiers débuts sont -loin d'être inférieurs aux premières partitions des -maîtres les plus célèbres.</p> - -<p>Nous verrons bientôt Dalayrac, après ses premiers -essais, s'élancer d'un pas plus ferme dans la carrière, -et produire ces œuvres charmantes dont la renommée -a été européenne, et qui l'ont placé au rang des compositeurs -les plus féconds et les plus heureusement -inspirés.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Le succès que venaient d'obtenir les deux jeunes officiers -les engagea à continuer une collaboration qui -commençait sous de si heureux auspices. Mais ils élevèrent -leur prétention jusqu'à faire un opéra en trois -actes, et, l'année suivante, ils firent représenter <i>le -Corsaire</i>. Ce second début ne fut pas moins heureux -que le premier. Un an après, Dalayrac fit jouer <i>les Deux -Tuteurs</i>, en deux actes. En 1785, une cantatrice, nommée -M<sup>lle</sup> Renaud, fit de brillants débuts à la Comédie-Italienne; -aucun opéra important n'était en préparation, -et le succès de la débutante augmentait de jour -en jour; Dalayrac, dans le but d'en profiter, arrangea -en opéra une pièce de Desfontaines, jouée autrefois -avec des airs de vaudeville. C'était l'<i>Amant statue</i>. La -cantatrice fut bien servie par le musicien, et le public -partagea son enthousiasme entre l'auteur et l'exécutante. -Tous deux furent rappelés après la pièce. C'était -alors une faveur aussi rare qu'elle est commune aujourd'hui.</p> - -<p>Desfontaines, reconnaissant envers le jeune musicien -qui venait de rajeunir une de ses anciennes pièces, -lui confia un opéra nouveau en trois actes. C'était -<i>la Dot</i>, dont le sujet est fort gai et fort amusant, et qui -fut représentée au mois de novembre de cette même -année 1785.</p> - -<p>Jusque là Dalayrac avait eu des succès faciles, mais -aucun d'eux n'avait obtenu cet éclat et ce retentissement -qui s'étaient attachés à quelques-unes des productions -de Monsigny et de Grétry. Ses cinq premiers -ouvrages appartenaient tous au genre comique, très-ingrat -à traiter en musique, et que l'on apprécie rarement -autant qu'il mériterait de l'être, ne fût-ce qu'en -raison de son excessive difficulté. Il trouva bientôt -l'occasion de déployer son talent dans un genre tout -opposé.</p> - -<p>Le succès du Musicien amateur avait attiré l'attention -d'un auteur également amateur, et qui avait fait -représenter à la Comédie-Italienne quelques pièces -sans importance. Marsollier des Vivetières était à peu -près du même âge que Dalayrac, et ainsi que lui était -passionné pour le théâtre; mais là s'arrête la conformité -qu'on pouvait remarquer entre eux. Marsollier -avait de la fortune, et ses travaux littéraires n'étaient -qu'un délassement, délassement qui à tout autre cependant -aurait pu paraître un travail des plus pénibles, -car Marsollier s'était vu refuser vingt-deux pièces de -suite avant de pouvoir faire représenter son premier -ouvrage. Tant de persévérance méritait d'être récompensée, -et ce ne fut pourtant qu'après plus de dix ans -de tâtonnements et d'essais presque infructueux, que -Marsollier obtint un premier succès, mais aussi ce -succès fut colossal, et Dalayrac fut assez heureux pour -le partager avec lui.</p> - -<p><i>Nina</i>, ou <i>la Folle par amour</i>, fut jouée pour la première -fois en 1786. Le sujet en était imité d'une nouvelle de -d'Arnaud, insérée dans les <i>Délassements de l'homme</i> -sensible. L'idée de mettre une folle au théâtre parut -d'une telle hardiesse aux auteurs, qu'ils n'osèrent pas -risquer cette tentative avant d'en avoir fait l'essai devant -un public d'amis. L'ouvrage fut donc d'abord -répété et représenté sur le théâtre de l'hôtel de M<sup>lle</sup> Guimard. -L'enthousiasme qu'il provoqua dans cette réunion -d'élite rassura les deux timides oseurs, et ils -donnèrent leur opéra aux comédiens Italiens. Grâce au -pathétique de la situation, au jeu expressif et passionné -de M<sup>lle</sup> Dugazon, grâce surtout aux ravissantes mélodies -de Dalayrac, il obtint un succès de vogue. La -musette si connue, la romance <i>Quand le bien-aimé reviendra</i>, -devinrent bientôt populaires et plus de cent -représentations consécutives ne purent lasser l'admiration -et la sensibilité du public. Ce fut un succès de -larmes dont on n'avait pas vu d'exemple depuis <i>le -Déserteur</i>.</p> - -<p>L'année suivante, Dalayrac, aidé de son premier collaborateur -Lachabeaussière, donna <i>Azémia</i> ou <i>les Sauvages</i>. -Le succès, moins vif au début, se prolongea -néanmoins autant que celui de <i>Nina</i>. Deux mois après -<i>Azémia</i> il fit jouer <i>Renaud d'Ast</i>. Il ne se doutait -guère, en composant la romance, du reste assez vulgaire: -<i>Vous qui d'amoureuse aventure</i>, que cet air, -auquel on adapta les paroles: <i>Veillons au salut de -l'Empire</i>, deviendrait le chant national de la France, -et le seul qu'il serait permis de chanter pendant plus -de dix ans.</p> - -<p>En 1788, il donna <i>Fanchette</i>, en deux actes, et <i>Sargines</i>, -en quatre; et en 1789, <i>les deux Savoyards</i> et -<i>Raoul sire de Créqui</i>.</p> - -<p>Ces deux ouvrages montrèrent le talent du compositeur -sous un aspect bien différent. Dans le premier -il avait pu mettre sans peine la grâce, la franchise, -le comique et la naïveté qui étaient l'essence même -de son style et de ses manières. Dans le second, on -sent qu'il aurait voulu adopter un faire plus large et -plus dramatique, une manière plus simple, telle enfin -que le comportait le sujet; mais ces qualités lui sont -moins naturelles, et la réussite est moins complète.</p> - -<p>Après tant de succès, Dalayrac était parvenu à se -faire un nom déjà célèbre; il avait entièrement renoncé -à l'état militaire, ses ouvrages fréquemment représentés -lui assuraient un revenu productif; son rêve -était un voyage dans sa famille: une triste circonstance -lui en fournit l'occasion.</p> - -<p>Son père mourut presque subitement au mois d'août -1790. Dalayrac s'empressa de partir pour Muret: il -voulait porter à sa mère, qu'il adorait, les consolations -dont son cœur avait besoin dans un moment si cruel. -A peine arrivé dans sa famille, il apprend que son -père, par un acte passé devant notaire un an avant -sa mort, l'avait institué son légataire universel au détriment -de son frère cadet. Il s'empressa de faire annuler -ces dispositions, qui étaient cependant selon la -coutume du pays. Fier d'avoir pu s'assurer une existence -honorable par son seul travail, il était heureux -d'augmenter la petite aisance de la famille, en renonçant -aux avantages exceptionnels que son père voulait -lui assurer. Ses travaux le rappelèrent à Paris: il fallut -s'arracher encore une fois aux embrassements de -sa mère. Son voyage de retour fut une suite de -triomphes. A Nîmes, à Lyon, dans toutes les grandes -villes, il reçut des ovations aux théâtres dont ses ouvrages -faisaient la fortune.</p> - -<p>De retour à Paris, il apprit la faillite de M. Savalette -de Lange, chez qui il avait placé 40,000 francs, fruit -de ses travaux et de ses économies. Cette année de -1791 devait lui être fatale, car au chagrin de la -perte de sa fortune se joignit bientôt une douleur -qui lui fit oublier ses autres maux. Sa mère n'avait pu -survivre à la perte de son mari. La situation de Dalayrac -était des plus tristes: en moins de six mois il -perdait son père et sa mère, se voyait privé du fruit -de ses travaux, et déjà la révolution grandissant de -jour en jour, faisait présager l'avenir le plus sinistre.</p> - -<p>Ses amis, ses protecteurs, ce monde brillant où il -avait vécu, tous se dispersaient loin de Paris, plusieurs -d'entre eux s'éloignaient même de France. -Malgré ses opinions monarchiques bien connues et les -dangers que pouvait lui faire courir son titre d'ex-garde-du-corps -du comte d'Artois, Dalayrac ne songea -pas un seul instant à quitter Paris, il ne cessa de travailler -pour le théâtre, il pensa avec justesse que la -renommée de ses œuvres suffirait pour le protéger, il -fut même assez heureux pour abriter sous leur égide -quelques-uns de ses anciens amis.</p> - -<p>Le Ciel lui devait une compensation à tant de tourments: -il la trouva dans le mariage qu'il contracta -en 1792 avec une jeune personne qui devint la compagne -et l'amie de toute sa vie.</p> - -<p>A une époque où les lois sur les émigrés s'exécutaient -dans toute leur rigueur, et où l'asile et la protection -donnés à l'un d'eux étaient regardés comme -un crime, Dalayrac reçut, par une voie détournée, -une lettre datée de l'Allemagne, et conçue à peu près -en ces termes: «Monsieur, peut-être votre mémoire -vous rappellera-t-elle à peine le nom d'un -homme qui n'a jamais été assez heureux pour être -de vos amis, et qui n'a eu d'autres relations avec -vous que d'avoir servi dans le même corps, celui des -gardes de M<sup>gr</sup> le comte d'Artois. J'ai eu le malheur -d'émigrer, toute ma famille a péri sur l'échafaud, -quelques-uns de mes biens ont heureusement échappé -au séquestre et à la confiscation. Je n'ai plus aucune -ressource, peut-être cependant me serait-il possible -de me faire rayer de la liste des émigrés et de recueillir -quelques débris de ma fortune. Mais si je -puis arriver à Paris, je ne tarderai pas à y être arrêté, -si personne ne répond de moi et ne m'aide à -déjouer les manœuvres de la police. Je n'y connais -personne, personne que vous qui ne me connaissez -pas; et cependant je m'adresse en toute confiance à -votre loyauté et à votre sympathie pour le malheur -d'un ancien camarade.»</p> - -<p>Dalayrac ne se rappelait effectivement pas avoir -jamais connu l'auteur de la lettre: cependant il lui -avait semblé voir figurer sur les contrôles des gardes -le nom dont elle était signée, et il n'hésita pas à répondre -qu'il ferait toutes les démarches en son pouvoir, -en faveur du proscrit.</p> - -<p>Quelques jours après, celui-ci se présentait chez -Dalayrac sous un déguisement qui dut rappeler à -l'auteur de <i>Camille</i>, d'<i>Ambroise</i> et du <i>Château de -Montenero</i> quelques-unes des pièces mélodramatiques -qu'il avait mises en musique. Pendant plusieurs -mois le compositeur tint l'émigré caché chez lui; et -de quelles précautions ne fallait-il pas s'entourer, à -une époque où la pitié était un crime et la dénonciation -une vertu! Enfin, à force de soins, de peines -et de démarches, il parvint à faire rayer son ancien -camarade, et celui-ci put, grâce à son dévouement, -recouvrer à la fois sa liberté et sa fortune.</p> - -<p>Dalayrac compta peu d'insuccès dans les cinquante-quatre -opéras qu'il fit représenter; la plupart au contraire -obtinrent une vogue immense, et il suffira de -citer les titres principaux: <i>Camille</i>, <i>Ambroise</i>, <i>Marianne</i>, -<i>Adèle et Dorsan</i>, <i>la Maison isolée</i>, <i>Gulnare</i>, -<i>Alexis</i>, <i>Montenero</i>, <i>Adolphe et Clara</i>, <i>Maison à vendre</i>, -<i>Lehéman</i>, <i>Picaros et Diego</i>, <i>La jeune Prude</i>, <i>Une heure -de mariage</i>, <i>Gulistan</i>, <i>Deux mots</i>, <i>Lina</i>, etc.</p> - -<p>Grétry, dans sa longue carrière, eut un moment où -la popularité faillit l'abandonner: il était déjà vieux, -lorsque Méhul et Cherubini donnèrent ces ouvrages -sévères et fortement instrumentés qui contrastaient -d'une manière si sensible avec les opéras joués précédemment. -Grétry essaya de modifier sa manière dans -ses derniers ouvrages; mais son génie était épuisé, et -d'ailleurs les efforts qu'il faisait pour atteindre aux -proportions des ouvrages du goût moderne lui ôtaient -le naturel et la facilité qui prêtaient tant de charmes -à ses premiers travaux. Son ancien répertoire fut presque -abandonné pendant près de dix ans pour faire -place aux œuvres écrites d'un style plus sérieux. Mais -lorsque la société tenta de se reconstituer, au commencement -de ce siècle, la réaction fut générale, dans -les goûts comme dans la politique. A l'échafaudage de -sentiments exagérés qu'on avait étalés pendant les -tristes années de la Terreur, à la fausse sensiblerie -qu'on avait affichée sous le Directoire, succéda une -tendance de retour aux choses plus simples et de -meilleur goût. Martin fut le premier qui essaya de -reprendre quelques-uns des premiers ouvrages de -Grétry. Leur succès fut immense. Toute une génération -avait surgi, pour qui ils étaient une nouveauté, -et il restait encore une immense portion de public à -qui ils retraçaient les plus doux souvenirs. Elleviou -et les premiers sujets de la brillante troupe qu'on admirait -alors, se firent un point d'honneur de faire revivre -ces opéras presque oubliés, et bientôt les ouvrages -de Grétry firent le fond du répertoire habituel. Le -compositeur fut assez heureux pour jouir de toute sa -gloire pendant ses dernières années, et lorsqu'il mourut, -il était avec justice et unanimement proclamé le -premier dans le genre qu'il avait si brillamment illustré.</p> - -<p>Dalayrac n'eut pas cette alternative d'abandon et -de recrudescence de succès. Depuis son premier opéra -jusqu'au dernier, il produisit constamment, et ne vit -jamais décroître la faveur du public. Il est vrai qu'il -sut constamment se plier à ses goûts: quand les -grandes compositions musicales devinrent à la mode, -il sut faire des à peu près dont le parterre était peut-être -plus satisfait que des modèles mêmes, qu'il applaudissait -moins par conviction que par engouement.</p> - -<p>Ce qu'il y a de remarquable, c'est l'adresse de Dalayrac -à saisir cette nuance, ce qui lui permit de modifier -légèrement sa manière, mais de ne jamais la -changer entièrement. Il voyait bien qu'il y avait un -progrès chez les innovateurs, mais il comprenait aussi -qu'ils dépassaient quelquefois le but qu'ils voulaient -atteindre, et qu'en donnant plus de correction et de -de vigueur à leur harmonie et à leur instrumentation, -ils négligeaient peut-être trop la partie mélodique, -qui est celle qui touche le plus la masse, et à laquelle -le public revient toujours. Dalayrac était plus ou -moins heureux dans le choix de ses motifs ou la coupe -de ses morceaux, mais on ne peut pas dire qu'il y ait -jamais eu bien réellement progrès chez lui. Ses derniers -ouvrages ne sont pas plus richement instrumentés -que les premiers: il y a plus d'élégance dans -la forme, plus d'habitude dans le faire; mais c'est -toujours le même procédé et le même système. J'ai en -ce moment sous les yeux la partition de l'<i>Eclipse -totale</i> et celle du <i>Poëte et le Musicien</i>, composées l'une -en 1781, et l'autre en 1809, et je retrouve dans toutes -deux le même point de départ et le même système de -disposition, la même facilité insouciante, la même -habitude de remplissage banal, et les mêmes éclairs -d'inspiration à certains moments donnés.</p> - -<p>Dalayrac eut le bonheur d'avoir, outre ses grands -drames, parmi lesquels il faut citer <i>Camille</i> où presque -tout est excellent, et dont <i>le trio de la cloche</i> est -un chef-d'œuvre, de charmantes comédies à mettre -en musique; ces comédies devenaient musicales par -l'importance qu'y acquéraient les rôles confiés à -Elleviou et à Martin. Personne n'écrivit des duos -aussi favorablement coupés, aussi heureusement disposés -sous le rapport vocal et scénique en même -temps, que ceux que Dalayrac composa pour ces célèbres -artistes dans <i>Maison à vendre</i> et <i>Picaros et Diego</i>.</p> - -<p>Grétry avait commencé par imiter le genre italien, -et ses premiers ouvrages y compris le <i>Tableau</i> parlant -(ce chef-d'œuvre qu'une récente reprise vient de rajeunir -de quatre-vingt-deux ans), sont entièrement -inspirés par l'étude et le style des compositeurs italiens -de l'époque, style qu'il relève par le cachet puissant -de son individualité. Dalayrac, au contraire, montre -une manière toute française dans ses premières productions; -on devine déjà quelle sera la romance de -l'Empire, dans les tournures des phrases mélodiques -qu'il affectionnait en 1782.</p> - -<p>Grétry était un grand musicien qui avait mal -appris, mais qui devinait beaucoup. Il était né harmoniste; -sa modulation, quoique mal agencée, est -imprévue et souvent piquante; ses accompagnements -sont maigres et gauches, mais sont remplis d'intentions -et d'effets quelquefois réalisés. On sent que le génie -l'emporte et que c'est parce que la science lui fait défaut, -qu'il ne peut accomplir tout ce qui lui vient à la -pensée.</p> - -<p>Dalayrac est peu musicien: il sait à peu près tout -ce qu'il a besoin de savoir pour exécuter sa conception. -Jamais il n'a voulu faire plus qu'il n'a fait, et, eût-il -possédé toute la science musicale que de bonnes études -peuvent faire acquérir, il n'eût produit que des œuvres -plus purement écrites, mais sa pensée ne se fût pas -étendue plus loin, et ne se fût pas élevée davantage: -l'instinct des combinaisons et de l'intérêt de détail -lui manquait complétement, tandis que Grétry le possédait -à un degré très-éminent.</p> - -<p>La justesse de cette comparaison pourra peut-être -se déduire par le souvenir de l'épreuve que j'ai faite, -il y a quelques années, en réinstrumentant le <i>Richard</i> -de Grétry et le <i>Gulistan</i> de Dalayrac. Dans la première -de ces partitions, tout était à faire; mais aussi quel -intérêt il était facile de mettre dans l'instrumentation! -que d'effets indiqués qu'il n'y avait qu'à suivre et à réaliser! -Dans la seconde, au contraire, la besogne était -toute faite; il y avait simplement à doubler quelques -parties, à moderniser quelques effets de sonorité, mais -l'œuvre était accomplie avant d'être commencée. Que -résulta-t-il? Que le <i>Richard</i> de Grétry eut un succès -immense en se présentant tel que Grétry l'eût probablement -écrit, s'il eût possédé l'expérience d'instrumentation -que nous avons acquise depuis lui, et dont -il avait toute l'intuition et la prescience. L'œuvre de -Dalayrac, au contraire, fit peu de sensation, parce qu'il -n'avait pas été possible que les ressources modernes -ajoutassent un grand charme et donnassent plus de -valeur à la forme banale, peut-être, mais complète en -son genre, sous laquelle la pensée était émise.</p> - -<p>Ce qui doit être loué sans restriction aucune chez -Dalayrac, c'est le sentiment de la scène qu'il possédait -au plus haut degré. C'est à cet instinct excellent qu'il -dut en partie ses nombreux succès, tant pour le choix -heureux de ses sujets, que pour la manière réservée, -habile et ingénieuse dont il savait les présenter sous -la forme musicale. Aussi sa réputation fut-elle beaucoup -plus grande au théâtre que parmi les musiciens. -Il ne fit jamais partie du Conservatoire, où Monsigny et -Grétry avaient été appelés à professer dès l'origine de -l'établissement.</p> - -<p>Cependant l'Empereur, qui savait apprécier tous les -genres de mérite, accorda la décoration de la Légion-d'Honneur -à Dalayrac. Fier et heureux de cette distinction -alors si rare, la première, la seule qu'il eût -jamais obtenue, Dalayrac voulut la justifier par l'éclat -d'un grand succès. Il fixa son choix sur un sujet de -M. Dupaty intitulé: <i>le Poëte et le Musicien</i>. La pièce -était écrite en vers et offrait un imbroglio assez gai. -Elleviou et Martin y jouaient, comme d'usage, les -rôles de deux jeunes étourdis, et les occasions ne devaient -pas manquer au compositeur pour y écrire des -duos, et renouveler ces luttes vocales où ces deux -chanteurs favoris lui avaient donné l'habitude du -succès.</p> - -<p>Il se mit au travail avec ardeur. La pièce fut mise -en répétition, pour être jouée à l'époque des fêtes de -l'anniversaire du couronnement. Une indisposition de -Martin ayant interrompu les répétitions, Dalayrac reprit -sa partition pour la terminer et y faire quelques -changements: il venait d'écrire la dernière note du -chœur final, lorsqu'il apprit que l'Empereur allait -partir pour l'Espagne, et que son ouvrage ne pourrait -être représenté devant lui si l'on ne se hâtait -d'en reprendre les études. Rempli d'inquiétude, il se -hâte de porter son dernier morceau au théâtre, et là -on lui déclare que si l'indisposition de Martin se prolonge, -on sera obligé de mettre une autre pièce en répétition. -De plus en plus alarmé, il court chez le -chanteur, le trouve, non pas indisposé, mais sérieusement -malade, et acquiert la conviction que son opéra -est indéfiniment ajourné. Désespéré de tous ces contre-temps, -il rentre chez lui, est bientôt saisi d'une fièvre -nerveuse qui se déclare avec une telle intensité qu'il -est obligé de se mettre au lit. Le mal s'aggrave, le -délire ne tarde pas à s'emparer de lui, et il expire au -bout de cinq jours. Entouré de sa femme et de ses amis -en larmes, il ne répond à leurs gémissements que par -des chants insensés, peut-être ceux de son dernier ouvrage, -et c'est en essayant encore d'articuler quelques -sons, et de bégayer quelques phrases musicales qu'il -rend le dernier soupir.</p> - -<p>Cette mort imprévue fut un coup de foudre pour ses -amis et ses nombreux admirateurs. On fit à Dalayrac -des obsèques magnifiques. Son corps fut transporté à -sa campagne de Fontenay-sous-Bois, et Marsollier, -dans un discours qu'il prononça sur sa tombe, rappela -les succès qu'ils avaient obtenus ensemble et les -souvenirs de l'étroite amitié qui les unissait depuis plus -de vingt ans.</p> - -<p>Les artistes de l'Opéra-Comique firent faire par -Cartellier un buste en marbre qui figurait dans le -foyer du public et sur lequel étaient inscrits ces -mots: «<i>A notre bon ami Dalayrac.</i>»</p> - -<p>Dalayrac mourut à cinquante-six ans. Son ouvrage -posthume, <i>le Poëte et le Musicien</i>, ne fut joué que -deux ans après sa mort. Ce fut l'acteur et compositeur -Solié qui en dirigea les répétitions. Il n'obtint qu'un -médiocre succès, et ne méritait pas un meilleur sort. -La partition en a été gravée: on n'y retrouve qu'un -calque décoloré de ses précédentes productions. <i>Lina -ou le Mystère</i>, l'un de ses derniers ouvrages, renferme -de charmantes choses et peut être placé à côté -de ses meilleurs opéras. Il est probable qu'il eût -beaucoup modifié son œuvre aux répétitions, mais il -est plus que douteux qu'il eût pu l'améliorer au point -de lui procurer un succès durable.</p> - -<p>Plusieurs ouvrages de Dalayrac sont restés au répertoire, -quelques-uns de ceux qu'on a abandonnés -pourraient être repris avec avantage, et, quelques progrès -que la musique ait faits depuis quarante ans, on -trouverait encore dans leur exécution le charme qui -s'attache toujours aux mélodies franches, aisées, naturelles, -à l'esprit et au sentiment parfaits, sans lesquels -on ne sera jamais qu'un médiocre compositeur.</p> - - -<p class="c gap small">FIN.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td> <th>Pages.</th></tr> -<tr><td class="drap">Dédicace.</td> -<td class="num"><a href="#dedicace"><small>V</small></a></td></tr> -<tr><td class="drap">Notes biographiques.</td> -<td class="num"><a href="#bio"><small>VII</small></a></td></tr> -<tr><td class="drap">Boïeldieu.</td> -<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Le clavecin de Marie-Antoinette.</td> -<td class="num"><a href="#ch2">15</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Hérold.</td> -<td class="num"><a href="#ch3">27</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Les concerts d'amateurs. Tribulations d'un musicien.</td> -<td class="num"><a href="#ch4">39</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Les musiciens de Paris.</td> -<td class="num"><a href="#ch5">51</a></td></tr> -<tr><td class="drap">De l'origine de l'opéra en France.</td> -<td class="num"><a href="#ch6">65</a></td></tr> -<tr><td class="drap">L'Armide de Lully.</td> -<td class="num"><a href="#ch7">75</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Un début en province.</td> -<td class="num"><a href="#ch8">105</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Le violon de fer-blanc.</td> -<td class="num"><a href="#ch9">125</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Un musicien du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</td> -<td class="num"><a href="#ch10">135</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Une conspiration sous Louis XVIII.</td> -<td class="num"><a href="#ch11">165</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Jean-Jacques Rousseau musicien.</td> -<td class="num"><a href="#ch12">177</a></td></tr> -<tr><td class="drap">Dalayrac.</td> -<td class="num"><a href="#ch13">217</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p> - - -<p class="c gap small">IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN MUSICIEN *** - -***** This file should be named 60806-h.htm or 60806-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/0/60806/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. 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