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-The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Souvenirs d'un musicien
- précédés de notes biographiques écrites par lui même
-
-Author: Adolphe Adam
-
-Release Date: November 29, 2019 [EBook #60806]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN MUSICIEN ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
- SOUVENIRS D'UN MUSICIEN
-
- PAR ADOLPHE ADAM MEMBRE DE L'INSTITUT
-
- PRÉCÉDÉS DE NOTES BIOGRAPHIQUES ÉCRITES PAR LUI-MÊME
-
- PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS
-
- 1857
-
- Reproduction et traduction réservées
-
-
-
-
-IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.
-
-
-
-
-A M. LE DR LOUIS VÉRON
-
-_Permettez-moi de vous offrir ce livre en souvenir de l'amitié qui vous
-unissait à mon mari._
-
-CHÉRIE AD. ADAM.
-
-
-
-
-NOTES BIOGRAPHIQUES[1]
-
-
- [1] Ces notes n'étaient pas destinées à la publicité. Ad. Adam les
- avait écrites pour lui; mais nous avons pensé qu'elles pourraient
- avoir, après sa mort, un certain intérêt, au moins au point de vue
- biographique. Nous avons cru devoir en respecter la forme qui, par
- sa négligence, témoigne de la rapidité avec laquelle elles ont été
- écrites, et de la fidélité de ceux qui les offrent aujourd'hui au
- lecteur.
-
-Je suis né à Paris le 24 juillet 1803; ma mère était fille d'un médecin
-de quelque réputation, T. Coste, dont le costume et le physique avaient
-une si grande ressemblance avec toute l'allure de Portal, que l'un et
-l'autre ne se traitaient jamais de confrères, mais toujours de
-ménechmes.
-
-Mon père, le fondateur de l'école de piano en France, était alors âgé de
-45 ans. Né en 1758 à Mitterneltz, petit village à quelques lieues de
-Strasbourg, il était venu à Paris à l'âge de 15 ans. Les exécutants
-étaient rares alors et mon père jouit d'une vogue qu'il conserva pendant
-toute sa longue carrière. Ami et protégé de Gluck, il réduisait pour le
-clavecin et le piano presque tous les opéras de ce grand maître à leur
-apparition. Mon père se maria fort jeune; il épousa d'abord la fille
-d'un marchand de musique et perdit sa jeune femme après une année de
-mariage.
-
-Pendant la Révolution, il se remaria et épousa une soeur du marquis de
-Louvois; le contrat de mariage porte la signature du mineur Louvois. Mon
-père eut, de ce mariage, une fille qui vit encore et qui est mariée à un
-colonel de génie en retraite; elle habite Dijon avec sa famille. La
-seconde union de mon père ne fut pas heureuse; il divorça: sa femme
-épousa le comte de Ganne et est morte, il y a peu d'années.
-
-Ma jeunesse se passa dans une grande aisance. Ma mère avait apporté une
-centaine de mille francs à mon père; il était le maître de piano à la
-mode sous l'Empire, je voyais souvent à la maison le comte de Lacépède,
-grand amateur de musique et presque toutes les célébrités de cette
-époque.
-
-A sept ans, je ne savais pas lire, je ne voulais rien apprendre, pas
-même la musique: mon seul plaisir était de tapoter sur le piano, que je
-n'avais jamais appris, tout ce qui me passait par la tête. Ma mère se
-désespérait de mon inaptitude et, à son grand chagrin, elle se résolut à
-me mettre dans une pension en renom, où Hérold avait été élevé, la
-pension Hix, rue Matignon.
-
-Il me fut bien dur de passer des douceurs de la maison paternelle aux
-rigueurs d'une éducation en commun. Je me rappelle que le jour de mon
-entrée en classe, un élève récitait le pronom _Quivis, quævis, quodvis_,
-et que la barbarie de ces mots me fit frémir d'une terreur
-indéfinissable. J'ai conservé un si mauvais souvenir des jours de
-collége que, plus de vingt ans après en être sorti, étant marié et
-auteur d'ouvrages qui avaient eu quelques succès, je rêvais que j'étais
-encore écolier et je me réveillais frissonnant et couvert d'une sueur
-froide.
-
-Quoique protégé par la Cour impériale, professeur des enfants de Murat
-et de ceux de tous les grands dignitaires de l'Empire, mon père était
-foncièrement royaliste; je me rappelle donc moins les splendeurs de
-l'Empire que les mauvais côtés de cette époque si brillante. Les
-familles amies de la mienne avaient été décimées par la conscription: ma
-mère me serrait quelquefois dans ses bras et m'y pressait en s'écriant
-tout en larmes: Pauvre enfant, tu seras tué comme les autres; quel
-malheur que tu ne sois pas une fille!
-
-J'avais près de cinq ans lorsque ma mère devint enceinte. Sa joie fut
-extrême, car elle se croyait sûre d'avoir une fille qui, au moins, ne
-lui serait pas enlevée. Son désespoir fut très-grand d'accoucher encore
-d'un garçon, et la crainte de nous perdre un jour, rendit encore plus
-vive la tendresse qu'elle avait pour mon frère et pour moi.
-
-Mon père adorait ma mère, et pour lui procurer tous les plaisirs qu'aime
-une jeune femme, il dépensait tout son revenu qui était assez
-considérable. Lorsque les armées étrangères envahirent la France, les
-leçons de piano furent suspendues par presque toutes les élèves, et mon
-père se trouva réduit à ses appointements du Conservatoire et aux
-émoluments qu'il recevait dans un ou deux grands pensionnats de
-demoiselles.
-
-L'occupation de Paris par les Alliés ne fut regardée par ma famille que
-comme une délivrance. Je me souviens que le jour de l'entrée de ces
-troupes, mon père me mena, avec mon frère, voir défiler cette immense
-armée sur les boulevards: la Madeleine n'était pas bâtie, et c'est sur
-un des tronçons de colonnes en construction que nous vîmes passer
-l'Empereur de Russie, les autres souverains et toute leur armée, chaque
-soldat ayant à la tête une branche de feuillage. Les femmes agitaient
-des mouchoirs aux fenêtres, c'était un enthousiasme impossible à décrire
-et bien concevable quand on réfléchit que depuis plusieurs mois, les
-journaux n'étaient remplis que du récit des atrocités commises dans la
-province par les troupes ennemies, et que les Parisiens voyaient comme
-par enchantement succéder à leur terreur la sécurité la plus complète.
-
-Cependant, le dérangement des affaires de mon père l'avait forcé de
-faire quelques réformes dans sa maison. La pension de M. Hix était fort
-chère, 1,200 fr. par an. On me mit, à ma grande joie, dans un pensionnat
-de Belleville, tenu par M. Gersin. Chez M. Hix, j'avais reçu des leçons
-de piano d'Henry Lemoine, un des élèves de mon père. Chez M. Gersin,
-j'eus pour professeur sa fille, charmante jeune personne qui, plus tard,
-épousa Benincori, le compositeur, et, devenue veuve, devint la femme de
-M. le comte de Bouteiller, excellent musicien lui-même et grand amateur
-de musique.
-
-Mes progrès en latin ne furent pas très-grands chez M. Gersin: il avait
-inventé une méthode; elle consistait à donner aux élèves une traduction
-mot à mot des auteurs latins: le thème que nous faisions devait
-reproduire exactement le texte de l'auteur. C'était impossible à faire,
-mais nous avions toujours un Virgile, un Horace ou un Ovide; c'étaient
-les livres prohibés de cette singulière pension; nous copiions le texte,
-et notre maître était émerveillé de notre retraduction en latin. Je
-sortis de cette pension pour entrer à Paris dans celle de M. Butet; puis
-mon père, qui demeurait près du collége Bourbon, consentit à me prendre
-chez lui et à m'envoyer comme externe au collége. Heureux d'échapper au
-joug de la pension, je promis de reconnaître cette faveur par un travail
-assidu et je fis une bonne quatrième.
-
-Malheureusement, à la fin de l'année, je me liai étroitement avec un
-assez bon élève comme moi et qui devait devenir un affreux cancre, grâce
-à notre intimité: c'était Eugène Sue. Nos deux familles se connaissaient
-d'ancienne date et cela ne fit que resserrer nos liens d'amitié. Nous
-nous livrâmes avec ardeur, dès cette époque, à l'éducation des cochons
-d'Inde; cela devint toute notre préoccupation.
-
-Cependant j'avais obtenu de mon père qu'il me fît apprendre la
-composition. On ne m'accorda cette faveur qu'à la condition que mes
-études humanitaires n'en souffriraient pas. Un ami de mon père, nommé
-Widerkeer, me donna les premières leçons d'harmonie. Mes progrès furent
-très-rapides parce que j'y donnais tout mon temps. J'étais très-précoce,
-et j'avais pour maîtresse une couturière qui demeurait en face de ma
-maison. Je descendais à l'heure des classes du collége et j'allais chez
-elle faire mes leçons d'harmonie pendant qu'on me croyait au collége.
-Cela dura pendant trois ans. L'économe ne faisait aucune difficulté pour
-recevoir les quartiers qu'on lui payait et le professeur ne s'inquiétait
-nullement de ne voir jamais un élève dont il ne connaissait que le nom.
-Mon pauvre père ignora toute sa vie que j'eusse fait ma seconde, ma
-rhétorique et ma philosophie dans l'atelier d'une grisette.
-
-J'avais une passion pour toucher l'orgue. Benoît était professeur de cet
-instrument au Conservatoire (il l'est encore); il était élève de mon
-père pour le piano et il fut enchanté de m'admettre dans sa classe.
-J'improvisais fort bien, mais j'avais grand'peine à m'astreindre à jouer
-des fugues et autres choses que je trouvais et que je trouve encore peu
-récréatives. A peine étais-je entré au Conservatoire, qu'un camarade un
-peu plus âgé que moi, et répétiteur de solfége, me pria de tenir sa
-classe pendant qu'il serait en loge à l'Institut. Ce camarade était
-Halévy. J'allai m'installer à sa place comme répétiteur de solfége avec
-un aplomb superbe; je n'étais pas en état de déchiffrer une romance,
-mais je devinais les accords de la basse chiffrée et je m'en tirai si
-bien qu'on me donna une classe de solfége à diriger; c'est là que j'ai
-appris à lire la musique en l'enseignant aux autres. Puis j'entrai dans
-la classe de contre-point d'Eller, un brave allemand qui avait fait dans
-sa vie la musique d'un petit opéra intitulé: _l'Habit du chevalier de
-Grammont_, dont le poëme et le jeu de Martin firent le succès.
-
-Eller avait deux passions, l'une pour Cherubini, l'autre contre Catel...
-Pourquoi celle antipathie contre Catel, le plus doux des hommes? On ne
-put jamais le comprendre. Eller était très-pauvre, et la dernière année
-de sa vie, il donnait ses leçons chez lui à un quatrième étage de la rue
-Bellefonds. Un jour que nous allions chez lui, nous le trouvâmes dans sa
-cour, où il venait de fendre du bois, dont il allait monter une lourde
-charge à son quatrième. Nous voulûmes l'aider:
-
---Laissez donc, nous dit-il, depuis que je suis à Paris, j'ai appris à
-m'accoutumer à tout, à tout, entendez-vous? excepté à la musique de M.
-Catel.
-
-Eller mourut. On ouvrit un concours pour son remplacement. Ce fut
-Zimmermann qui l'emporta; mais il fallait opter entre l'enseignement du
-contre-point et celui du piano qu'il professait déjà. Il préféra sa
-classe de piano, et Fétis, le concurrent dont la composition avait le
-plus approché de celle de Zimmermann, fut élu.
-
-J'entrai dans la classe de Reicha. Ce dernier était aussi expéditif
-qu'Eller était lent. On faisait en une année le cours de contre-point
-chez Reicha, il en fallait cinq chez Eller. A peu près à la même époque,
-Boïeldieu fut nommé professeur de composition; j'entrai dans sa classe à
-la formation et ce furent de grands cris au Conservatoire, à l'époque de
-la création de cette classe, car les oeuvres de Boïeldieu y étaient en
-fort mince estime.
-
-On aura peine à croire qu'à cette époque où je partageais entièrement
-les préjugés de mes condisciples, je méprisais souverainement la musique
-mélodique; je n'estimais absolument que les combinaisons les plus arides
-et les plus recherchées. Boïeldieu employa quatre années à me réformer
-et je dois dire avec reconnaissance que je lui dois d'avoir entièrement
-modifié ma manière d'envisager la musique.
-
-J'ai parlé de mon goût pour l'orgue. Depuis quelques années je
-remplaçais divers organistes dans leurs paroisses: j'ai successivement
-joué l'orgue à Saint-Etienne du Mont, Saint-Nicolas du Chardonnet,
-Saint-Louis d'Antin, Saint-Sulpice et aux Invalides, comme commis de
-Baron père et de Séjan fils.--Mon goût pour le théâtre n'était pas moins
-vif que pour la musique d'Eglise. Je m'étais lié avec le garçon
-d'orchestre de l'Opéra-Comique, et ce m'était une grande joie quand il
-pouvait me procurer une entrée à l'orchestre des musiciens. Mon goût
-était si faux à cette époque, que je ne comprenais nullement le mérite
-des ouvrages de Grétry et que toute mon admiration était réservée aux
-sombres opéras de Méhul: il est inutile de dire que j'ai changé du tout
-au tout.
-
-Le Gymnase venait d'ouvrir pour jouer des opéras: on en avait déjà
-représenté plusieurs: on en répétait un intitulé _le Bramine_, musique
-d'Al. Piccini. Un musicien nommé Duchaume, bibliothécaire, copiste,
-timbalier et chef des choeurs, m'offrit de me faire entrer comme
-triangle, avec 40 sous de cachet par représentation, à la condition que
-je lui donnerais mes appointements. J'aurais payé pour être admis, je
-consentis donc sans peine à ne rien recevoir. Me voilà donc initié aux
-coulisses, le but de tous mes désirs!--Mon père n'avait pas voulu que je
-fusse musicien; il aurait préféré que j'entrasse dans un bureau ou une
-étude: mais toute son opposition se borna à me laisser sans argent. Il
-me donnait la nourriture et le logement, mais rien de plus. Je me tirai
-de ma position en donnant quelques rares leçons à 30 sous le cachet, en
-vendant de mauvaises romances et de plus mauvais morceaux de piano au
-prix de 50 ou 60 francs de musique, prix marqué, c'est-à-dire 25 ou 30
-francs.
-
-Mon entrée au Gymnase fut un événement dans ma vie. Je liai des
-connaissances et des amitiés avec des acteurs et des auteurs; ce fut, en
-un mot, mon point de départ. Duchaume mourut et je lui succédai comme
-timbalier et chef des choeurs aux appointements de 600 francs par an.
-C'était une fortune. Je ne donnai plus de leçons à 30 sous et je fis un
-peu moins de musique de pacotille.
-
-Boïeldieu n'avait pas grande confiance en moi; son préféré était
-Labarre. Labarre négligea la composition où il aurait réussi pour la
-harpe où il excellait et avec laquelle il pouvait gagner une vingtaine
-de mille francs par an. Avec le nom de mon père, j'aurais pu, en
-persévérant, gagner presque la même somme avec des leçons de piano:
-j'eus le courage de résister.
-
-Je concourus deux fois à l'Institut, la première fois, j'eus une mention
-honorable; la deuxième, le premier grand prix fut décerné à Barbereau,
-le premier second prix à Paris et j'obtins un deuxième second prix.
-Boïeldieu fut désespéré de mon succès; il ne voulut plus que je me
-représentasse au concours et il eut raison. Dix ans plus tard Barbereau
-était chef d'orchestre au Théâtre français, Paris était chef d'orchestre
-au théâtre du Panthéon et j'avais déjà fait jouer une dizaine d'Opéras.
-
-Cependant pour atteindre mon but d'arriver au théâtre, je pris un
-singulier chemin. Je me liai avec des auteurs de vaudeville et je leur
-offris de leur faire _pour rien_ des airs de vaudeville qu'ils payaient
-fort cher aux chefs d'orchestre des théâtres pour lesquels ils
-travaillaient. J'obtins ainsi mes premiers succès au Vaudeville et au
-Gymnase, et il me fallut soutenir une lutte violente contre les chefs
-d'orchestre de ces théâtres. Blanchard, critique musical aujourd'hui et
-alors chef d'orchestre aux Variétés, parvint cependant à me barrer
-entièrement la porte de son théâtre. Mais au Gymnase, les airs du
-_Baiser au porteur_, du _Bal champêtre_, de _la Haine d'une femme_, et
-au Vaudeville ceux de _Monsieur Botte_, du _Hussard de Felsheim_, de
-_Guillaume Tell_ me valurent l'amitié et les promesses de collaboration
-des auteurs de ces pièces.
-
-Après mon concours de l'Institut, je fis un voyage en Hollande, en
-Allemagne et en Suisse avec un de mes amis, le docteur Guillé, un des
-hommes les plus originaux et les plus spirituels que je connaisse.
-J'avais rencontré Scribe en Suisse, il me proposa de faire la musique
-d'un vaudeville pour le Gymnase: j'acceptai avec empressement. Mes
-cantatrices étaient Léontine Fay et Déjazet; mes chanteurs: Gonthier,
-Paul, Legrand et Ferville. Malgré l'exécution j'eus un grand succès et
-plusieurs airs devinrent populaires. Boïeldieu avait assisté à ma
-répétition générale et il fut très-surpris de ce que j'avais fait.
-Scribe m'envoya demander ma note, comme il avait l'habitude de le faire
-avec les chefs d'orchestre. Je répondis fièrement que j'étais assez payé
-par l'honneur de sa collaboration, et il me jura qu'il me donnerait le
-poëme de mon premier opéra. On verra par la date du _Chalet_ que je fis
-bien en n'ayant pas la patience de l'attendre, car j'avais déjà donné
-plusieurs ouvrages, lorsqu'il consentit, sur les instances de Crosnier
-et malgré l'opposition de son collaborateur Mélesville, à me donner la
-pièce (_le Chalet_), qui fut mon premier grand succès, encore me fut-il
-imposé comme condition que je ne toucherais qu'un tiers au lieu de la
-moitié des droits d'auteur qui devait me revenir.
-
-Après plusieurs années de ces tâtonnements dans les petits théâtres et
-entre autres aux Nouveautés où j'avais donné _Valentine_, _Cabel_, etc.,
-Saint-Georges me confia un poëme en un acte: _Pierre et Catherine_.
-C'était un sujet sérieux, avec beaucoup de choeurs et de développements
-musicaux. Je n'étais connu que par des airs de Pont-Neuf, c'était une
-bonne fortune pour moi que d'avoir l'occasion de me révéler dans un tout
-autre genre. Ma pièce n'avait que quatre personnages: Pierre le Grand,
-Catherine, un soldat et un fournisseur. Mes rôles étaient destinés à
-Lemonnier, Mme Pradher, Féréol et Vizentini. Trois acteurs refusèrent:
-Lemonnier et Mme Pradher parce qu'ils répétaient _la Fiancée_ d'Auber,
-et Vizentini pour faire comme ses camarades; Féréol seul tint à son rôle
-parce qu'il était sérieux et que les comiques aiment toujours à faire le
-contraire de ce qu'ils font habituellement. On me donna Damoreau pour
-mon rôle principal, Mlle *** qui était enceinte, et l'on ne trouva
-personne pour remplacer Vizentini. J'avais été camarade au Conservatoire
-avec Henry: il ne jouait que des basses-tailles nobles et néanmoins je
-lui offris un rôle essentiellement comique, il l'accepta, et ce fut le
-premier rôle gai que joua celui qui, dix ans plus tard, devait donner un
-cachet si heureux au _Biju_ du _Postillon_. Cette distribution d'acteurs
-en seconde ligne me porta bonheur. Mlle *** accoucha à la sixième
-représentation; elle fut remplacée par Mlle Eléonore Colon, et la pièce
-eut plus de quatre-vingts représentations.
-
-Je profitai du succès de _la Fiancée_ d'Auber: les deux pièces
-marchèrent ensemble, et j'ai eu, avec mon illustre confrère, le
-privilége d'être le dernier compositeur exécuté dans l'ancienne salle
-Feydeau: la dernière représentation donnée dans cette salle que le
-marteau devait abattre le lendemain se composait de _la Fiancée_ et de
-_Pierre et Catherine_ (mars 1829).
-
-J'avais vendu ma _Batelière de Brientz_ à l'éditeur Schlesinger pour 500
-francs. Pleyel m'offrit 3,000 francs de _Pierre et Catherine_. Une
-amourette qui devait finir par un mariage m'avait fait quitter la maison
-de mon père et les 3,000 francs de Pleyel me parurent une somme énorme.
-J'eus cependant le bon esprit d'en distraire la somme nécessaire à
-l'acquisition d'un piano et je pus composer sur un instrument à moi, ce
-qui ne m'était pas encore arrivé.
-
-Quelques jours après la représentation de _Pierre et Catherine_, un
-auteur de réputation, Vial, l'auteur d'_Aline_, me confia un poëme en
-trois actes qu'il avait fait en collaboration avec Paul Duport. C'était
-encore un sujet russe, il était intitulé _Danilowa_. La pièce ne
-manquait pas d'intérêt et je me mis immédiatement à l'ouvrage. Mais une
-année s'écoula avant qu'on ne jouât _Danilowa_ et c'était trop long à
-attendre. Je continuai donc d'écrire quelques pièces pour les
-Nouveautés. Mais le directeur de l'Opéra-Comique tenait à son privilége
-exclusif et il faisait une rude guerre aux théâtres de vaudeville qui
-donnaient de la musique nouvelle. Cette prétention absurde d'empêcher
-des théâtres de préparer des compositeurs et des chanteurs a fait le
-plus grand tort à l'art musical. Derval, Brindeau, Bressant, eussent été
-d'excellents ténors, si, au début de leur carrière, on ne leur eût
-défendu de chanter autre chose que des vaudevilles. Le lendemain de la
-représentation d'une pièce dont j'avais fait la musique aux Nouveautés,
-le directeur Ducis envoya une assignation pour s'opposer à ce qu'on
-continuât de jouer un ouvrage dont les airs étaient nouveaux. Les
-Nouveautés étaient alors dirigées par Bohain et Nestor Roqueplan,
-propriétaires du journal le _Figaro_. On venait de jouer à
-l'Opéra-Comique un nouvel opéra de Carafa: ils répondirent par une
-contre-assignation qu'ils firent signifier par un huissier nommé
-l'Ecorché: ils y faisaient défense à Ducis de représenter son opéra,
-prétendant qu'il n'y avait pas un seul air nouveau, que tous les motifs
-étaient connus et qu'il empiétait sur le privilége des théâtres de
-vaudeville. Ils publièrent leur assignation dans le _Figaro_: cette
-facétie eut un succès fou, les rieurs furent de leur côté et le procès
-n'eut pas lieu.
-
-_Danilowa_ fut jouée dans les premiers mois de 1830. J'avais pour
-interprètes, Mmes Casimir, Pradher et Lemonnier, MM. Lemonnier et
-Moreau-Sainti. Le succès fut assez grand, j'eus un morceau bissé, l'air:
-_Sous le beau ciel de la Provence_, etc. Malheureusement la révolution
-de Juillet vint interrompre le cours de nos représentations.
-
-J'avais fait en collaboration avec Gide la musique d'une pantomime
-anglaise, _la Chatte blanche_, pour les Nouveautés: le ministère en
-voulait défendre la représentation comme excédant les priviléges du
-théâtre. Les directeurs obtinrent de Charles X la permission d'en faire
-jouer quelques scènes à Saint-Cloud, devant les jeunes princes qui
-furent enchantés des bons coups de pied qu'échangeaient les clowns et le
-pantalon, et l'interdiction fut levée. La première représentation eut
-lieu le 26 juillet, le jour où parurent les Ordonnances. La seconde ne
-fut pas achevée et la pièce ne fut reprise que quelques jours plus tard
-et obtint une centaine de représentations.
-
-Les révolutions ne sont pas favorables au théâtre, celui de
-l'Opéra-Comique en ressentit l'influence. Ducis fit faillite, et
-d'autres faillites succédèrent à la sienne. La salle Ventadour semblait
-maudite. Les Nouveautés manquèrent aussi et les comédiens de
-l'Opéra-Comique se mirent en société et allèrent exploiter la salle de
-la place de la Bourse. Le choléra éclata au mois de février 1832. Le
-premier cholérique, frappé d'une attaque subite dans la rue, était
-déguisé en polichinelle, et c'est sous ce costume qu'il fut porté à
-l'Hôtel-Dieu. Il expira dans le trajet.
-
-J'avais épousé la soeur de Laporte, directeur de Covent-Garden, à
-Londres. Mon beau-frère nous proposa de venir le trouver. Ma femme était
-enceinte, les affaires étaient nulles et impossibles à Paris; j'acceptai
-avec empressement l'offre qui m'était faite. Laporte avait alors une
-très-belle position à Londres. Directeur d'un théâtre très-important,
-co-directeur avec Cloup et Pélissier du théâtre français dont il était
-un des acteurs favoris, sa maison de Londres et son cottage à Whamley
-étaient on ne peut plus agréables. Je ne savais pas un mot d'anglais et
-j'eus quelque peine à apprendre la langue. Je la lisais assez facilement
-au bout de quelques mois, mais j'avais la plus grande difficulté à
-comprendre ce qu'on me disait. J'étais malade et mon médecin, le docteur
-Lubellinage, qui parlait fort bien français, m'indiqua le pharmacien où
-je devais allais chercher quelques drogues. Ce pharmacien ne savait pas
-un mot de français; j'essayai de mon anglais: il me comprit à peu près;
-mais il me fut impossible de rien comprendre à sa réponse. Je ramassai
-alors dans ma mémoire tout ce que je savais de latin, et malgré la
-différence de prononciation, nous nous entendîmes à peu près. Cependant
-comme nous étions fort mauvais latinistes l'un et l'autre, nous ne
-faisions que recouvrir nos idiotismes de mots latins, et il s'ensuivait
-plus d'un quiproquo: ainsi un jour en me donnant une boîte de pilules,
-mon pharmacien me fit cette recommandation: _Capiendum totâ nocte_. Je
-fus un peu effrayé de l'idée de passer la nuit entière à avaler des
-pilules. J'allai confier ma crainte à Lubellinage qui m'expliqua que le
-latin n'étant que le mot à mot de la tournure britannique, voulait dire:
-_A prendre chaque soir._
-
-Mason, directeur du King's theatre avait engagé Nourrit, Levasseur,
-Damoreau et Mme Damoreau pour jouer en français _Robert le Diable_ alors
-dans toute sa nouveauté. Meyerbeer vint pour les répétitions: il fut
-enchanté de l'orchestre à la lecture.--C'est très-bien, dit-il, avec
-sept ou huit répétitions pour les nuances, cela ira à merveille.
-
-Mais il apprit que les nuances étaient chose inconnue à cet orchestre,
-le meilleur de Londres, et qu'on ne faisait plus qu'une seule
-répétition. Il quitta Londres le soir même, sans attendre la
-représentation. L'ouvrage réussit médiocrement. Nourrit (avec sa voix
-nazale) déplut complétement: les Anglais crurent que l'organe cuivré
-qu'affectait Levasseur dans le rôle de Bertram était sa voix ordinaire
-et ils ne comprirent nullement le mérite de l'artiste. Mme Damoreau fut
-jugée comme n'ayant aucune espèce de voix. Tout le succès fut pour son
-mari, chargé du rôle de Raimbaud et pour Mlle Heinnefetter qui jouait
-Alice.
-
-Quelques années plus tard, Mlle Rachel vint jouer avec une demoiselle
-Larcher qui jouait les confidentes au Théâtre français et c'est cette
-dernière qui eut tout le succès.
-
-Il ne faut pas trop nous moquer de ces méprises de la part des Anglais;
-car lorsque leurs acteurs vinrent à Paris, tout le succès fut pour
-Abbat, comédien très-médiocre; Macready ne produisit aucun effet et
-parmi les femmes on ne remarqua que miss Smithson, que son accent
-irlandais avait toujours rendue antipathique à ses compatriotes. Il faut
-dire que l'accent irlandais est pour les Anglais ce que l'accent
-auvergnat est pour les Français.
-
-Quand je sus un peu d'anglais, Laporte me fit faire deux opéras pour
-Covent-Garden: _His first Campaign_, en deux actes et _the Dark
-Diamond_, en trois actes. Le premier réussit beaucoup, et le second ne
-fut joué que trois fois. J'ai replacé la musique de ces deux ouvrages
-dans plusieurs opéras donnés depuis à Paris.
-
-Je retrouvai à Londres deux camarades de collége, de Lavalette et
-d'Orsay. Le second me présenta à sa belle-mère lady Blessington, qui me
-donna à mettre en musique une ballade de sa composition _the Eolian
-harp_ que je fis graver à Londres.
-
-Je vis, pendant mon séjour dans cette ville, _la Muette_ d'Auber jouée
-en anglais sur le théâtre de Drury-Lane. A son apparition à Paris, le
-directeur d'un théâtre anglais envoya le compositeur Bishop pour
-entendre l'ouvrage. Celui-ci revint à Londres pour déclarer que la pièce
-était superbe, mais que la musique était comme celle de tous les
-Français et qu'il fallait qu'il en refît une autre. Cependant le danseur
-Coulon eut l'idée de mettre _la Muette_ en ballet, d'y introduire
-quelques choeurs de l'opéra d'Auber et de présenter ce pasticcio sur le
-King's théâtre. L'effet de la musique fut immense, l'ouverture fut
-bissée et jamais on ne l'exécute moins de deux fois de suite devant le
-public anglais qui est grand redemandeur et qui exprime son voeu par un
-mot français comme nous par un mot latin: on dit: _encore!_ à Londres et
-_bis!_ à Paris.
-
-Un certain capitaine Livins fit alors la traduction de la pièce de
-Scribe sur la musique d'Auber, et présenta son travail au théâtre de
-Drury-Lane. Le célèbre et vieux Braham fut chargé du rôle de Mazaniello
-et il retrancha de son rôle le duo: _Amour sacré de la patrie_ et l'air
-_du Sommeil_, et comme il ne lui restait plus rien à chanter, il voulut
-intercaler quelques airs de compositeurs anglais. Livins eut le courage
-et le bon esprit de s'y opposer, et il proposa à Braham diverses
-mélodies d'Auber. Le choix du chanteur s'arrêta sur les couplets de
-Lemonnier dans _le Concert à la cour_: _Pourquoi pleurer?_ pour
-remplacer l'air _du Sommeil_, et à chaque représentation ce morceau
-était bissé, ou, pour mieux dire, _encoré_ (pour traduire exactement
-l'_encora_ anglais).
-
-Mason avait fait faillite et Laporte le remplaça comme directeur du
-King's théâtre. Il me demanda alors un ballet en trois actes dont le
-livret était du maître de ballet Deshayes.
-
-Je retournai à Paris pour écrire mon ballet et je retournai le monter à
-Londres au commencement de 1834. Je quittai Paris le jour même de
-l'enterrement d'Hérold. Mon ballet était dansé par Perrot, Albert,
-Coulon, Mmes Pauline Leroux et Montessu. Il eut un grand succès, même de
-musique. J'en ai employé quelques fragments dans _Giselle_ et un des
-motifs m'a servi à faire le choeur de la Bacchanale du _Chalet_.
-
-Je revins à Paris dans l'été de 1834; la liste de mes ouvrages suffira
-pour faire apprécier mes travaux jusqu'en 1839.
-
-Mlle Taglioni, pour qui j'avais écrit _la Fille du Danube_, était depuis
-un an en Russie; elle m'engagea à aller lui écrire un nouveau ballet. Ce
-voyage me tenta. Je venais de donner à l'Opéra-Comique _la Reine d'un
-jour_ pour Masset et Jenny Colon; je partis après la seconde
-représentation et j'arrivai à Saint-Pétersbourg dans les premiers jours
-d'octobre. L'empereur m'accueillit à merveille; je composai mon ballet
-qui eut un grand succès. Je vis mourir, presque dans mes bras, un
-camarade de collége, Eugène Desmares qui avait accompagné Mlle Taglioni
-en Russie; son enterrement me laissa une triste impression. L'usage
-russe est de faire une collation dans le cimetière même et dans un
-bâtiment destiné à cet usage: les invités au convoi y envoient les
-rafraîchissements qu'on consomme sur place, et l'on se grise assez
-habituellement dans ces repas funèbres. J'avais voulu suivre à pied le
-cortége, j'attrapai un froid, je rentrai malade et pendant deux mois je
-fus entre la vie et la mort. Le hasard m'avait fait trouver à
-St-Pétersbourg un cousin germain dont j'ignorais l'existence et qui
-était un médecin distingué. Ce fut à ses bons soins et surtout à la
-sollicitude de chaque instant d'une personne qui porte aujourd'hui mon
-nom, que je dus de ne pas succomber à la maladie. Mais j'avais l'esprit
-frappé et je ne pouvais rester plus longtemps en Russie. Un nommé Cavoz,
-directeur de la musique de l'empereur, vint à mourir: on m'offrit sa
-place; les trente mille roubles ne me tentèrent pas et j'eus le bon
-esprit de refuser. La navigation à vapeur permet d'aller facilement en
-Russie quand les glaces le permettent; mais une fois l'hiver venu, le
-retour est difficile. Je dus louer une diligence entière pour pouvoir
-être ramené aux frontières de Russie; je trouvai heureusement deux
-compagnons de voyage et il nous en coûta 1,100 roubles pour sortir de
-Russie, et passer onze nuits dans une abominable voiture.
-
-J'avais un très-vif désir de revenir à Paris et je comptais ne séjourner
-qu'une semaine au plus à Berlin; mais le lendemain de mon arrivée le
-comte de Roedern, intendant du théâtre de Sa Majesté, vint me dire que
-le roi, son maître, serait satisfait que je composasse un petit
-intermède pour le théâtre. Je ne connais pas un mot d'allemand, on
-m'aboucha avec un traducteur, et, à l'aide de quelques brochures
-françaises, nous arrangeâmes, non pas un intermède pour le théâtre, mais
-un opéra en deux actes qui fut composé, appris et répété en moins de
-trois semaines. Le soir de la répétition générale, personne d'étranger
-ne fut admis dans la salle; mais le roi, quoique déjà souffrant, était
-dans sa loge. J'étais assis au coin du théâtre en face. Après la
-répétition, le comte de Roedern vint me dire que Sa Majesté _me faisait
-ses excuses_ de ne pouvoir descendre sur le théâtre pour me féliciter,
-suivant l'usage, mais que sa santé ne le lui permettait pas. Le jour de
-la première représentation le public se montra si froid, que peu habitué
-au flegme germanique, je crus à une chute et je me retirai désespéré,
-avant la fin de la pièce. J'étais seul, jeté sur un canapé dans une
-chambre sans lumière, lorsque je vois tout à coup la rue s'illuminer de
-torches et de flambeaux, une admirable musique militaire exécute
-plusieurs morceaux de mes opéras, et mes amis montent en foule pour me
-féliciter du grand succès que je venais d'obtenir et dont j'étais loin
-de me douter.
-
-Je quittai Berlin peu de jours après, enchanté de mon séjour et de
-l'accueil que j'avais reçu.
-
-De retour à Paris, je trouvai l'Opéra-Comique installé dans la salle
-Favart qu'il occupe aujourd'hui. Les deux premiers ouvrages que j'y
-donnai ne furent pas heureux; le premier, _la Rose de Péronne_, le
-dernier rôle créé par Mme Damoreau, n'eut qu'une quinzaine de
-représentations. Le second également en trois actes, intitulé _la Main
-de fer_, ne fut joué que cinq fois; la pièce était pourtant de Scribe,
-mais du Scribe des mauvais jours.
-
-J'eus une meilleure chance à l'Opéra, où les succès de _Giselle_ et de
-_la Jolie Fille de Gand_ me consolèrent un peu de mes défaites de
-l'Opéra-Comique.
-
-Crosnier quitta la direction de l'Opéra-Comique et je le regrettai
-beaucoup; il m'avait toujours été très-dévoué, et c'est à lui que
-j'avais dû les poëmes du _Chalet_, du _Postillon_, du _Brasseur de
-Preston_, de _la Reine d'un jour_ et de mes ouvrages les plus heureux.
-Pendant toute sa direction, il s'occupa constamment de me chercher les
-ouvrages qui convenaient le mieux à la nature de mon talent, et,
-quoiqu'il ne fût pas musicien et que son goût pour les arts fût
-absolument nul, son instinct dramatique était si excellent que, presque
-jamais, il ne se trompa dans son choix.
-
-Son successeur était M. E. Basset, censeur dramatique. La fortune de ce
-dernier était assez singulière. Son frère et lui faisaient leurs études
-au collége de Marseille, lorsque Mme Adélaïde, soeur du roi, fit une
-visite à cet établissement. Un des frères Basset chanta devant la
-princesse une cantate composée pour la circonstance. Mme Adélaïde fut
-charmée de la ravissante voix du jeune Basset (c'était la seule personne
-de la famille d'Orléans qui eût du goût pour la musique), elle promit au
-jeune chanteur de s'occuper de son avenir, et quelques années plus tard
-elle le plaça dans les bureaux de la Maison du roi, et attacha son frère
-au ministère de l'intérieur.
-
-J'eus le malheur de me fâcher avec Basset pour des affaires entièrement
-étrangères au théâtre, et j'appris qu'il avait dit que tant qu'il serait
-au théâtre on ne jouerait pas un seul ouvrage de moi. Je me voyais perdu
-sans ressources. J'allai conter mes chagrins à Crosnier; pendant sa
-direction, celui-ci, locataire du théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont
-il avait été directeur, avait eu l'idée d'établir dans cette salle une
-sorte de succursale de son théâtre d'Opéra-Comique. Le succès qu'avait
-obtenu mon orchestration de _Richard Coeur-de-Lion_, lui avait suggéré
-cette idée. A la Porte-Saint-Martin on n'aurait joué que des ouvrages de
-l'ancien répertoire; j'aurais été titulaire de ce privilége dont
-Crosnier aurait été le véritable exploitateur. Le loyer avantageux que
-lui offrirent les frères Coignard l'avait fait renoncer à ce projet. Il
-m'en reparla, et comme la salle de la Porte-Saint-Martin n'était plus
-vacante, il m'engagea à chercher une autre localité, et, en m'éloignant
-du théâtre de l'Opéra-Comique, à conserver le droit de jouer des
-ouvrages nouveaux: il m'aida dans les premières démarches que je fis.
-
-M. Thibaudeau avait joué la tragédie à l'Odéon, sous le nom de Milon. Il
-avait renoncé au théâtre, après avoir épousé la fille d'un sous
-intendant militaire, M. de Duni, petit-fils du célèbre compositeur de ce
-nom. Neveu du représentant, cousin par conséquent de son fils, Ad.
-Thibaudeau, Milon s'aidait de ses relations de famille, de l'élégance de
-sa toilette et de certaines façons pour se donner l'apparence d'un
-crédit imaginaire. Je voulus bien croire qu'il avait trouvé une somme de
-dix-huit cent mille francs et je l'associai à mon entreprise. Nous
-allâmes trouver M. Dejean, le propriétaire de la salle du Cirque du
-boulevard du Temple: il nous promit de nous vendre son immeuble quatorze
-cent mille francs. Deux cent cinquante mille devaient être payés
-comptant, le reste en annuités, de sorte qu'on aurait été libéré au bout
-de dix ans. Sept cent mille francs d'hypothèques étaient remboursables à
-différentes époques déterminées. Les cinq cent mille restant étaient à
-Dejean, et c'est cette somme qui se prélevait, à titre de loyers, sur
-les recettes journalières et s'amortissait pour ainsi dire chaque jour.
-Il y avait à peu près deux cent mille francs à dépenser pour
-l'appropriation de la salle à sa nouvelle destination; je croyais
-pouvoir marcher avec quinze cents francs de frais journaliers; l'affaire
-se divisait en dix-huit cents actions; Thibaudeau et moi nous en
-partagions trois cents: la combinaison était excellente. Je fis
-sur-le-champ ma demande; on me fit d'abord comparaître devant la
-commission des théâtres. Elle était présidée par le duc de Coigny, fort
-brave militaire sans doute, mais qui n'avait pas l'intelligence de ces
-questions. Quand j'eus exposé mon plan: C'est très-bien, s'écria Armand
-Bertin, vous voulez substituer la musique au crottin, ça me va. Les
-autres membres parurent être de son avis, et l'on me promit de faire un
-rapport favorable. Cavé était l'ami de Crosnier et le mien; il devait
-nous appuyer, je me croyais donc à peu près sûr de mon affaire; mais
-j'avais compté sans un concurrent appuyé de puissantes influences.
-Depuis six mois je ne m'occupais que de ce projet. L'Opéra-Comique
-m'était plus fermé que jamais. Je n'avais d'autre ressource que ce
-théâtre. Je pris donc le parti d'écarter la concurrence en la
-désintéressant. Il fut convenu que mon compétiteur se retirerait et que
-je lui compterais cent mille francs, dès que j'aurais le privilége.
-
-Le privilége me fut enfin donné tel que je le désirais, avec le droit de
-jouer tout l'ancien répertoire et même celui des auteurs vivants qui
-transporteraient leurs ouvrages à mon théâtre.
-
-Il s'agit alors de payer la somme convenue. Thibaudeau me dit que ses
-bailleurs de fonds n'étaient pas en mesure et ne le seraient que dans un
-mois. J'avais à peu près 80,000 francs chez Bonnaire, mon notaire,
-j'allai les lui demander. Il ne voulut m'en donner que cinquante, disant
-que dans mon propre intérêt il voulait me conserver quelque chose.
-Bonnaire était un de mes bons amis, c'est lui qui avait placé mon
-premier argent, et c'était à ses bons soins que je devais d'avoir
-économisé la somme qu'il avait entre les mains: je cédai à son désir. Un
-an après il faisait faillite, et je perdais entièrement ce qu'il avait
-voulu me conserver.
-
-Je payai 50,000 francs comptant et je fis des billets pour pareille
-somme.
-
-Mais un mois, deux mois, trois mois se passèrent sans que je pusse tirer
-un sol de Thibaudeau. Je rompis avec lui et je m'associai avec Mirecourt
-jeune, qui avait été l'homme de d'Arlincourt. Ils avaient eu deux
-millions pour leur affaire, il s'agissait de les retrouver. Le
-capitaliste en avait disposé. Maître Châle, agréé au tribunal de
-commerce, dont ce capitaliste avait été le client, se chargea de notre
-affaire. Nous achetâmes d'abord la propriété du Cirque, il n'y avait que
-250,000 francs à payer d'abord, le reste étant en annuités; 200,000
-francs suffisaient pour les réparations, 100,000 francs à me rembourser
-et pareille somme pour fonds de roulement. On pouvait marcher avec moins
-de 800,000 francs. On mit l'affaire en actions, il s'agissait d'avoir un
-banquier pour avancer les sommes nécessaires: nous n'en trouvâmes pas.
-Nous étions aux premiers mois de 1817. Je commençais à être poursuivi
-pour le paiement de mes 50,000 francs de billets. J'étais dans une
-position atroce, les protêts et les jugements se succédaient les uns aux
-autres, les prises de corps allaient venir. Vitet entreprit de me
-sauver. Il me fit d'abord prêter personnellement 30,000 francs par
-Joseph Perrin, pour payer mes billets, puis il me trouva un bailleur de
-fonds, c'était M. Beudin, député; il nous apporta 300,000 francs: Châle
-vendit sa charge 260,000 francs; on espéra que les actions placées
-feraient le reste. On paya la salle, l'on fit faire la restauration dont
-la dépense s'éleva à 180,000 francs, et nous ouvrîmes le 15 novembre
-1847 par un opéra en trois actes, _Gastibelza de Dennery_, musique de
-Maillart, dont c'était le premier ouvrage. Le succès fut très-grand; je
-donnai ensuite l'_Aline_ de Berton que j'avais réinstrumentée, et
-_Félix_ de Monsigny dont le roi m'avait demandé la reprise.
-
-Nous devions aller jouer cette pièce à la cour, lorsque mourut Mme
-Adélaïde à la fin de décembre. Nous avions 1,500 fr. de frais
-journaliers; notre moyenne de recette était de 2,200 fr. Je montai,
-comme second ouvrage, pour obtenir ma subvention, _les Monténégrins_ de
-Limnander; neveu par alliance du général Rumigny, ce jeune compositeur
-m'avait été vivement recommandé par son oncle. Mme Ugalde devait débuter
-dans cet ouvrage; mes embarras d'argent n'avaient pas cessé, car les
-fonds dont nous disposions étaient insuffisants; j'avais fait de
-nouveaux emprunts; mais notre affaire était si belle que chacun me
-présageait l'avenir le plus doré, lorsque la révolution de février
-éclata comme un coup de foudre. Le 24 février j'étais monté sur la
-terrasse du théâtre, on se battait dans la rue du Temple, et je voyais
-passer les blessés qu'on dirigeait sur les hôpitaux. A trois heures
-passent plusieurs aides de camp à cheval:
-
---Mes amis, criaient-ils, il y a un nouveau ministère, criez: Vive le
-roi!
-
-On ne criait rien, mais les hostilités cessaient: chacun autour de moi
-était enchanté.
-
---Voyez-vous, leur dis-je, voilà la fin de la monarchie; on a cédé à
-l'émeute, c'est elle qui prendra le dessus.
-
-On me rit au nez; les théâtres rouvrirent le soir. Je me rappelle que
-j'allai aux Funambules, le théâtre était plein, les spectateurs
-criaient: _Vive la réforme!_ Je sortis le coeur navré. Je rencontrai un
-de mes amis.
-
---Venez donc au boulevard des Italiens, me dit-il, toutes les fenêtres
-sont illuminées, c'est une joie générale!
-
-Nous n'avions pas fait cent pas que nous rencontrâmes une foule éperdue
-venant en sens inverse et criant: Vengeance! on égorge nos frères.
-
-En un clin d'oeil, les boutiques se fermèrent et les barricades
-commencèrent à s'organiser. Je rentrai chez moi, désespéré de voir ma
-prédiction s'accomplir si vite.
-
-A dater de ce jour, nos recettes tombèrent à un taux tel que nous
-perdions de 1,200 à 1,400 fr. par jour. Nous avions payé le plus que
-nous avions pu, il n'y avait rien en caisse. J'assemblai toute la
-troupe, je fis part de notre situation, et, unanimement, on convint de
-ne pas fermer le théâtre, de _se mettre en république_, de partager la
-recette dans la proportion suivante: 100 fr. pour l'éclairage, la garde,
-etc., puis on devait payer les machinistes, les hommes de peine, et
-ensuite partager également entre les choristes, les musiciens et les
-chanteurs. On ne pouvait guère partager qu'au delà de 300 fr., et on ne
-les faisait pas; mais on pensait que cette disette ne serait que
-passagère. On vécut ainsi quinze jours, et alors les musiciens de
-l'orchestre déclarèrent qu'ils cesseraient leur service si on ne les
-payait pas intégralement. Comme cela était impossible, ils ne vinrent
-plus et le théâtre ferma!
-
-C'était le comble de ma ruine; en un jour, je me vis privé de toute
-ressource; j'avais une maison considérable, 3,000 fr. de loyer, des
-domestiques, une pension de 2,400 fr. à faire à ma femme dont j'étais
-séparé, 500 fr. pour le collége de mon fils, et je possédais en tout 100
-fr. par mois de l'Institut.
-
-Je renvoyai tous mes domestiques; l'un d'eux vint me remercier quelques
-jours après, il venait d'entrer dans les ateliers nationaux, et gagnait
-40 sous par jour à ne rien faire. Une négresse, qui nous servait depuis
-un an, voulut à toute force rester, ne voulant pas être payée,
-disait-elle, parce qu'elle nous aimait trop et ne pouvait quitter ma
-petite fille âgée de 18 mois et qu'elle avait sevrée.
-
-J'y consentis, et au bout de trois ans, quand, après bien des
-privations, j'avais 1,000 francs devant moi, elle nous les vola et nous
-fit 500 fr. de dettes chez les fournisseurs. J'appris à mes dépens à
-connaître le dévouement _désintéressé_ des nègres. La police
-républicaine ne put jamais la faire arrêter, et peu de temps après je
-rencontrai ma _fidèle négresse_, tranquille, et promenant un enfant à
-des maîtres à qui elle a dû faire la même chose qu'à moi.
-
-J'obtins de mon propriétaire la résiliation de mon bail, mais je lui
-devais 1,500 fr. Je lui offris en paiement un piano d'Erard qui valait
-3,000 fr., il refusa, et je lui donnai en nantissement une assurance sur
-la vie de mon fils, mais il fallait attendre deux ans pour qu'elle
-expirât. Mon fils vécut assez pour que je pusse toucher cette somme et
-m'acquitter. Je vendis toute mon argenterie, tous les bijoux, mes
-meubles; je mis au Mont de Piété quelques souvenirs dont je ne voulais
-pas me séparer, entr'autres une tabatière ornée de diamants, dernier
-cadeau de Frédéric III, roi de Prusse, qu'il me donna à Berlin. On me
-prêta 800 fr. dessus, je ne pus la retirer qu'au bout de trois ans; les
-autres bijoux furent vendus, faute d'en avoir pu renouveler les
-reconnaissances!
-
-Je devais 70,000 fr., on mit arrêt sur mes 1,200 fr. de l'Institut.
-J'assemblai mes créanciers, je leur fis abandon de la totalité de mes
-droits d'auteur jusqu'à parfait paiement; ils acceptèrent, et me
-laissèrent mes 100 francs par mois.
-
-Mon pauvre père, âgé de 90 ans, fut cruellement frappé par la venue de
-la république; il avait vu la première, il s'imagina que la seconde en
-serait la reproduction; il tomba dans une morne taciturnité et
-s'éteignit sans maladie et presque sans souffrances le 8 avril. Je
-n'avais pas le moyen de faire faire ses obsèques. Un ami, Zimmermann,
-vint de lui-même m'apporter 200 francs. Je ne pus les lui rendre que
-deux ans plus tard. Une souscription au Conservatoire fit les frais de
-la tombe de mon père.
-
-Cependant, rien ne venait; il n'y avait pas à penser à gagner de
-l'argent avec la musique: l'avenir le plus sombre s'ouvrait devant moi.
-J'allais presque chaque jour voir le docteur Véron, chez qui
-s'apprenaient toutes les nouvelles. Donizetti venait de mourir: Véron
-m'offrit de faire, pour le _Constitutionnel_, une notice nécrologique
-sur mon célèbre confrère: elle devait m'être payée cinquante francs:
-quelle bonne fortune!
-
-J'avais quelquefois écrit dans des journaux de musique, mais je n'avais
-jamais songé à me faire une ressource de ma plume, que je ne croyais
-bonne qu'à aligner des notes. Véron fut assez bon pour me donner
-quelques conseils dont j'avais grand besoin, et voulut bien me donner
-temporairement le feuilleton musical du _Constitutionnel_. Chaque
-feuilleton m'était payé 50 francs, et je pouvais en faire trois et
-quelquefois quatre par mois: cela m'aida à vivre pendant la première
-moitié de cette fatale année.
-
-Scribe, à qui j'allai conter ma misère, me donna _Giralda_; c'était un
-beau cadeau: j'en eus bientôt terminé la musique; mais M. Perrin venait
-d'être nommé directeur de l'Opéra-Comique. Enivré par l'immense succès
-du _Val d'Andore_, que le premier j'avais proclamé dans mon feuilleton,
-il s'imaginait (et il le croit encore) que le succès ne pouvait
-s'obtenir à l'Opéra-Comique que par des pièces tristes ou dramatiques.
-Giralda lui déplut complétement, et, pendant deux ans, il refusa de la
-monter. Ce ne fut que dans un moment de disette et en plein été qu'il
-consentit à donner l'ouvrage, qu'il ne joua que le moins possible,
-persistant dans son opinion sur la valeur de la pièce, même après son
-succès.
-
-J'avais été présenté au général Cavaignac, président de la République,
-après le mois de juin. La mort d'Habeneck avait laissé vacante au
-Conservatoire une place d'inspecteur de classes, rétribuée 3,000 francs.
-
-Je sollicitai la création d'une quatrième classe de composition
-musicale. Le général, qui connaissait ma position, me l'accorda, malgré
-tous les efforts qu'on fit pour l'en détourner.
-
-J'eus la place aux appointements de 2,400 francs.
-
-Avec cette somme, mon journal et l'Institut, j'avais 400 francs par
-mois; je me trouvai riche et je n'ai exactement dépensé que cette somme,
-jusqu'à l'extinction complète de mes dettes, extinction à laquelle je
-suis parvenu en 1853.
-
-Il fallait me faire des droits d'auteur pour payer mes créanciers: on ne
-voulait pas de _Giralda_, et je ne savais que faire.
-
-Mocker vint me prier de lui composer un intermède, pour jouer une seule
-fois dans une représentation à son bénéfice; cela ne devait rien me
-rapporter, mais c'était du travail, et pour moi le travail est un
-bonheur.
-
-J'écrivis le _Toréador_ en six jours. Aux répétitions, l'intermède
-acquit de telles proportions que la représentation de Mocker fut reculée
-d'un mois. La première représentation eut lieu le jour même où eurent
-lieu, à Paris, les élections qui amenèrent Eugène Sue et trois autres
-députés rouges à la chambre. La consternation fut générale; je me
-ressentis de cette panique: malgré le succès évident de mon opéra, pas
-un éditeur ne voulait me l'acheter.
-
-En ne le publiant pas, je perdais la province. Un ami vint à mon secours
-et me prêta 1,000 fr. Le baron Taylor venait d'organiser une loterie
-d'un million au bénéfice des artistes; il fit souscrire pour dix
-exemplaires au prix de 100 francs chaque, c'était encore 1,000 francs.
-Le général Cavaignac me fit obtenir une souscription de pareille somme
-au ministère de l'Intérieur, et avec ces 3,000 francs je pus être
-moi-même mon éditeur: je ne fis pas un grand bénéfice, mais au moins je
-pus m'assurer des droits d'auteur en province, ce qui était un
-allégement pour mes dettes.
-
-Malgré le succès du _Toréador_, je dus encore attendre plus d'une année
-avant qu'on consentît à jouer _Giralda_. Pour occuper mes loisirs, je
-composai une grand'messe de Sainte-Cécile. Le suffrage des artistes me
-consola un peu du dédain des directeurs, et même, après la réussite de
-_Giralda_, j'en étais venu à un tel point de découragement et je
-désespérais tellement de finir de payer mes dettes, que j'allai un jour
-trouver Perrin et que je lui offris de m'acheter pendant dix ou quinze
-ans pour 6,000 francs par an: je lui aurais fait autant d'ouvrages qu'il
-aurait voulu et je n'en aurais pas fait ailleurs: je fus assez heureux
-pour qu'il refusât ma proposition: c'était une fortune pour lui, et pour
-moi un empêchement de jamais me récupérer de mes pertes.
-
-En 1850 je perdis ma première femme, de laquelle j'étais séparé depuis
-seize ans; au commencement de 1851 j'épousai celle qui avait partagé ma
-bonne et ma mauvaise fortune, et qui même lors des malheureuses affaires
-de l'Opéra-National, m'avait donné tout ce qu'elle possédait, et par
-conséquent l'avait perdu.
-
-Mon fils mourut à l'âge de vingt ans, ce fut un violent chagrin pour
-moi; mais il me restait pour me consoler une charmante petite fille, mon
-Angèle, dont mon illustre confrère Auber avait bien voulu être parrain.
-J'eus une autre enfant, ma pauvre petite Jane, que le Ciel nous reprit
-au berceau: elle avait pour parrain mon ami d'enfance, presque mon
-frère, Pierre Erard, et pour marraine sa soeur, Mme Spontini.
-
-Au mois de novembre 1851, je fis une maladie assez grave, la même qui en
-Russie avait failli m'enlever; mais j'étais entouré des mêmes soins: ma
-femme, qui m'avait sauvé à Saint-Pétersbourg, et le docteur Marchal de
-Calvi, qui remplaçait mon cousin, le docteur Adam: grâce à eux je revins
-à la vie.
-
-A cette époque, Edmond Séveste était directeur de l'Opéra-National,
-aujourd'hui Théâtre-Lyrique, cet établissement que j'avais fondé, qui a
-été mon rêve et qui fera un jour la fortune de quelque spéculateur plus
-heureux que moi. Il vint me demander de lui écrire un petit opéra en un
-acte; mais me voyant au lit, il s'apprêtait à aller porter l'ouvrage à
-un autre; je l'arrêtai à temps:
-
---Croyez-vous, lui dis-je, parce que je suis malade, que je n'irai pas
-aussi vite qu'un autre confrère bien portant? Laissez-moi la pièce et
-revenez me voir dans quinze jours.
-
-En huit jours de temps et sans quitter le lit j'écrivis ce petit
-ouvrage: c'était _la Poupée de Nuremberg_. Je me levai le huitième jour
-pour l'essayer et me le jouer au piano, j'étais guéri: le travail avait
-tué la maladie.
-
-Ed. Séveste mourut quelques jours après la visite qu'il m'avait faite,
-et ne vit jamais la pièce qu'il m'avait commandée et qui ne fut jouée
-que le 21 février 1852.
-
-Romieu, alors directeur des Beaux-Arts, m'offrit la direction du
-théâtre: je la refusai: je ne suis pas fait pour faire travailler les
-autres, il faut que je travaille moi-même. Je fus assez heureux pour la
-faire obtenir à Jules Séveste, et je crois avoir contribué aux succès
-présents de son théâtre et avoir assuré sa prospérité future.
-
-Pour la réouverture du théâtre en 1852, d'Ennery et Brésil avaient
-proposé à Séveste un sujet indien, _Si j'étais Roi_, pièce en trois
-actes qui exigeait du développement et de la mise en scène, demandant
-que j'en fisse la musique. Je refusai, et je priai Séveste de faire
-écrire cette partition par Clapisson dont j'aimais le talent et qui
-depuis longtemps n'avait pas eu d'ouvrage représenté. Mais Clapisson
-s'occupait d'une pièce en trois actes pour l'Opéra-Comique: _les
-Mystères d'Udolphe_, il y comptait; il fallait faire _Si j'étais Roi_
-vivement, on était alors au 20 mai, et le théâtre devait ouvrir du 1er
-au 5 septembre. Il ne voulut pas se charger de ce travail. Séveste
-revint chez moi quelques jours après fort tourmenté.
-
---J'ai été, me dit-il, chez tous les jeunes compositeurs qui crient tous
-contre vous, prétendant que vous les empêchez d'arriver. Pas un n'a un
-ouvrage terminé, et ils ne peuvent, disent-ils, en finir un pour
-l'ouverture. Il me faut absolument une pièce nouvelle; je vous en
-supplie, tirez-moi de là; je suis au désespoir et je ne sais que faire
-si vous ne m'écrivez pas _Si j'étais Roi_.
-
-Il fallait opter entre la ruine du directeur et les cris de mes jeunes
-confrères, qui, malgré leur refus, ne manqueraient pas de tomber sur
-moi. Il n'y avait pas à hésiter, je dis donc à Séveste d'être
-tranquille.
-
---Mais il faut que le 15 juin on entre en répétition, me dit-il.
-
---Eh bien, assemblez vos artistes pour le 15 juin: voilà huit jours que
-vous perdez en courant, il faut rattraper le temps perdu.
-
-Effectivement, je me mis au travail le 28 mai; le 9 juin, le 1er acte
-était terminé; on répétait le 15 juin, et, le 31 juillet, toute ma
-partition était écrite et orchestrée.
-
-Pour cela, j'avais pris un congé; on répétait sans moi.
-
-Je fus chez de bons amis à Andresy; la campagne n'est bonne, selon moi,
-que pour travailler, parce qu'on y est tranquille: là on me dressa une
-petite table sous un bosquet, je m'y mettais dès le matin, et j'y
-restais toute la journée, n'étant interrompu dans mon travail que par ma
-petite fille Angèle qui venait m'embrasser; cela me délassait.
-
-Je terminai dans cette retraite mon 3ème acte et mon orchestration.
-
-Je quittai Andresy pour assister à la reprise du _Fidèle Berger_, un
-enfant malheureux joué au commencement de janvier 1838, et tombé par une
-cabale de confiseurs! Couderc l'avait joué à Bruxelles avec grand
-succès; il demanda à Perrin de le monter; c'était au mois de juillet,
-les confiseurs restèrent tranquilles, et la pièce fit de l'effet.
-
-Merci à Couderc, qui le jouait merveilleusement, de m'avoir fait revivre
-cette partition qui n'était connue qu'en Allemagne. Ce fut le premier
-opéra que l'on me joua à Berlin, lorsque j'y arrivai en 1840. Je fus
-sensible à cette attention.
-
-L'année 1852 me rendit le courage que j'avais perdu depuis 1848. _La
-Poupée de Nuremberg_ m'avait porté bonheur; j'écrivis pour
-l'Opéra-Comique un petit acte avec Planard: _le Farfadet_, puis une
-cantate de Méry, _la Fête des Arts_.
-
-Mme Hébert Massy venait de s'engager à la Porte-Saint-Martin, pour y
-jouer un rôle dramatique chantant.
-
-J'écrivis pour elle plusieurs morceaux dans _la Faridondaine_, ainsi
-qu'un quatuor burlesque que j'arrangeai, paroles et musique, qui eurent
-un succès fou, grâce à Colbrun et à Boutin.
-
-Je donnai ensuite à l'Opéra, _Orfa_, ballet en deux actes pour la
-Cerrito.
-
-Je me rappelle que le 2 décembre, pendant que l'on se battait, grâce au
-coup d'Etat qui nous sauvait tous, j'étais tranquillement à mon piano,
-terminant la musique du _Sourd_ ou _l'Auberge pleine_, que Perrin
-m'avait commandée pour le carnaval.
-
-En ce moment, je viens d'accomplir ma cinquantième année; mais, grâce au
-Ciel, il n'y a que mon acte de naissance qui m'en rappelle la date.
-
-J'ai toujours la même ardeur pour le travail, et je n'y ai pas grand
-mérite, car c'est la seule chose qui me plaise.
-
-La perte de ma fortune ne m'a pas été très-sensible. Je n'ai connu
-qu'une privation: celle de ne pouvoir plus recevoir mes amis: c'était
-mon seul et mon plus grand plaisir.
-
-J'ai payé mes dettes, mais mon frère vient de mourir, me laissant des
-affaires embarrassées, et ayant mangé de son vivant tout le bien de ma
-mère qui pouvait avoir quelque valeur; je n'ai donc nul espoir de
-retrouver jamais, non pas la fortune, mais même l'aisance. Je mettrai
-quelque chose de côté pour ma femme et ma fille, mais ce sera bien peu.
-
-Je n'ai malheureusement aucune manie, je n'aime ni la campagne, ni le
-jeu, ni aucune distraction.
-
-Le travail musical est ma seule passion et mon seul plaisir. Le jour où
-le public repoussera mes oeuvres, l'ennui me tuera.
-
-J'envie à Auber son goût pour les chevaux, à Clapisson, sa manie de
-collection d'instruments; ce sont des occupations que les années ne vous
-enlèvent pas.
-
-C'est la fièvre de la production et du travail qui prolonge ma jeunesse
-et me soutient.
-
-Je rends grâces à Dieu, en qui je crois fermement, des faveurs,
-peut-être bien peu méritées, dont il m'a doté; puisque, malgré ma
-mauvaise chance en fait d'affaires, il m'a laissé encore assez d'idées
-pour écrire quelques ouvrages que je tâcherai de faire les moins mauvais
-possible.
-
-AD. ADAM.
-
-1853.
-
-
-
-
-LISTE COMPLÈTE DES OUVRAGES D'ADOLPHE ADAM
-
-
- 1824. Scène d'_Agnès Sorel_ qui a obtenu une mention honorable
- à l'Institut.
-
- 1825. _Ariane_. 2e second grand prix.
-
- 1826. Différents airs de Vaudeville, au théâtre du Gymnase.
-
- 1827. _L'Exilé_, Vaudeville.
- _La Dame Jaune_, Vaudeville,
- _L'Héritière et l'Orpheline_, Vaudeville.
- _Perkins Warbeck_, Nouveautés.
- _L'Anonyme_, Vaudeville.
- _Lidda_, Vaudeville.
- _Le Hussard de Felsheim_, Vaudeville.
- _M. Botte_, Vaudeville.
- _Le Vieux Fermier_, Vaudeville.
- _Caleb_, Nouveautés.
- _La Batelière de Brientz_, Gymnase.
-
- 1828. _Valentine_, Nouveautés.
- _Guillaume Tell_, Vaudeville.
- _Le Barbier châtelain_, Nouveautés.
- _Les Comédiens_, Nouveautés.
-
- 1829. _Pierre et Catherine_, 1 acte, Opéra-Comique.
- _Isaure_, Nouveautés.
- _Céline_, idem.
-
- 1830. _Danilowa_, 3 actes, Opéra-Comique.
- _Henri V_, musique arrangée, Nouveautés.
- _Les Trois Catherine_, Nouveautés.
- _La Chatte Blanche_, Nouveautés.
- _Trois jours en une heure_, 1 acte, Opéra-Comique.
- _Joséphine_, 1 acte, Opéra-Comique.
-
- 1831. _Le Morceau d'Ensemble_, 1 acte, Opéra-Comique.
- _Le Grand Prix_, 3 actes, Opéra-Comique.
- _Casimir_, 2 actes, Nouveautés.
-
- 1832. _The dark Diamond_, 3 actes, Londres.
- _The first Campaign_, 2 actes, Londres.
-
- 1833. _Faust_, ballet, 3 actes, Londres.
- _Le Proscrit_, 3 actes, Opéra-Comique.
- _Zambular_, Nouveautés.
-
- 1834. _Une bonne Fortune_, 1 acte, Opéra-Comique.
- _Le Chalet_, 1 acte, Opéra-Comique.
-
- 1835. _La Marquise_, 1 acte, Opéra-Comique.
- _Micheline_, 1 acte, Opéra-Comique.
-
- 1836. _La Fille du Danube_, ballet, Opéra.
- _Le Postillon de Longjumeau_, 3 actes, Opéra-Comique.
- Messe.
-
- 1837. _Les Mohicans_, ballet, Opéra.
-
- 1838. _Le Fidèle Berger_, 3 actes, Opéra-Comique.
- _Le Brasseur de Preston_, 3 actes, Opéra-Comique.
-
- 1839. _Régine_, 2 actes, Opéra-Comique.
- _La Reine d'un jour_, 3 actes, Opéra-Comique.
-
- 1840. _L'Ecumeur de mer_, ballet, 3 actes, St-Pétersbourg.
- _Den Hamadryaden_, ballet-opéra, 2 actes, Berlin.
- _La Rose de Péronne_, 3 actes, Opéra-Comique.
-
- 1841. _Giselle_, ballet, 2 actes, Opéra.
- _La Main de fer_, 3 actes, Opéra-Comique.
-
- 1842. _La Jolie Fille de Gand_, ballet, 3 actes, Opéra.
- _Le Roi d'Yvetot_, 3 actes, Opéra-Comique.
-
- 1843. _Richard_, de Grétry, réorchestré.
- _Le Déserteur_, de Monsigny, réorchestré.
- _Lambert Simnel_, 3 actes, commencés par Monpou, Opéra-Comique.
-
- 1844. _Cagliostro_, 3 actes, Opéra-Comique.
- _Richard en Palestine_, 3 actes, Opéra.
- _Gulistan_, de Dalayrac, réorchestré.
- _Cendrillon_, de Nicolo, réorchestré.
-
- 1845. _Le Diable à Quatre_, ballet, Opéra.
- _The Marble Maiden_, ballet, Londres.
-
- 1846. _Zémire et Azor_, de Grétry, réorchestré.
-
- 1847. _Aline_, de Berton, réorchestré pour l'Opéra-National.
- _La Bouquetière_, 1 acte, Opéra.
- _Félix_, de Monsigny, réorchestré, Opéra-National.
-
- 1848. _Les Cinq Sens_, ballet, 3 actes, Opéra.
-
- 1849. _Le Fanal_, 2 actes, Opéra.
- _Le Toréador_, 2 actes, Opéra-Comique.
- _La Filleule des Fées_, ballet, 3 actes, Opéra.
-
- 1850. _Giralda_, 3 actes, Opéra-Comique.
- Messe de Ste-Cécile.
-
- 1851. _Les Nations_, intermède chanté à l'Opéra pour la visite
- des Anglais.
-
- 1852. _La Poupée de Nuremberg_, 1 acte, Théâtre-Lyrique.
- _Le Farfadet_, 1 acte, Opéra-Comique.
- _Si j'étais Roi_, 3 actes, Théâtre-Lyrique.
- _La Faridondaine_, Porte-Saint-Martin.
- _La Fête des Arts_, cantate, Opéra-Comique.
- _Orfa_, ballet, 2 actes, Opéra.
-
- 1853. _Le Sourd_, 3 actes, Opéra-Comique.
- _Le Roi des Halles_, 3 actes, Lyrique.
- _Le Bijou Perdu_, 3 actes, Lyrique.
- _Le Diable à Quatre_, de Solié, réorchestré.
-
- 1854. _Le Muletier de Tolède_, 3 actes, Lyrique.
- _A Clichy_, 1 acte, Lyrique.
-
- 1855. _Victoire!_ cantate pour la prise de Sébastopol, chantée
- à l'Opéra-Comique et au Théâtre-Lyrique.
- _Le Houzard de Berchini_, 2 actes, Opéra-Comique.
-
- 1856. _Falstaff_, 1 acte, Lyrique.
- _Le Corsaire_, ballet, 3 actes, Opéra.
- _Mam'zelle Geneviève_, 2 actes, Lyrique.
- Cantate pour la naissance du Prince Impérial, Opéra.
- _Les Pantins de Violette_, 1 acte, Bouffes-Parisiens.
-
-Environ 150 morceaux de piano, des marches à grand orchestre, des
-romances, des morceaux religieux, un _Mois de Marie_, des morceaux pour
-l'orgue Alexandre.
-
-
-
-
-SOUVENIRS D'UN MUSICIEN
-
-
-
-
-BOÏELDIEU
-
-
-A peine la tombe s'est-elle refermée sur les cendres d'Hérold, qu'elle
-s'entr'ouvre pour engloutir le chef de notre école, ce Boïeldieu dont
-chacun de nous sait les chefs-d'oeuvre, dont tout le monde à pu
-apprécier l'immense talent. Certes, la perte est grande pour l'art, mais
-combien ne l'est-elle pas davantage pour l'amitié! La maladie à laquelle
-Boïeldieu vient de succomber l'avait fait renoncer à la composition
-depuis quelques années, et il y avait peu d'espoir que sa santé se
-raffermît au point de lui permettre de reprendre un travail dont la
-difficulté et la fatigue ne sauraient être comprises que par les
-compositeurs; mais si ses talents étaient perdus pour le public, ses
-nombreux amis, sa famille, dont il était l'idole, pouvaient espérer de
-jouir encore longtemps de sa société si douce, de son esprit si fin, si
-délicat, de sa causerie si attachante, de cette inépuisable bonté qui
-s'étendait sur tous ceux qu'il connaissait; car dans la haute position
-d'artiste où son talent l'avait élevé, Boïeldieu rencontra
-malheureusement plus d'un envieux, jamais un ennemi; on put bien en
-vouloir à son talent, jamais à sa personne.
-
-La carrière artistique de Boïeldieu fut semée de peu d'incidents, ce fut
-une continuité de succès qui l'amenèrent insensiblement au premier rang:
-aussi sa biographie sera-t-elle fort courte, et n'offrira-t-elle, pour
-ainsi dire, que les dates de ses nombreux ouvrages; mais ayant été assez
-heureux pour être son élève, puis ensuite son protégé et son ami, je
-pourrai donner sur son caractère privé quelques détails bien chers à
-ceux qui l'ont connu, et précieux pour ceux qui n'ont pas ce bonheur.
-
-Adrien Boïeldieu était né à Rouen en 1775. Il reçut ses premières leçons
-de musique d'un organiste de cette ville, nommé Broche. M. Boïeldieu
-avait conservé beaucoup de respect pour la mémoire de son premier
-maître, et n'en parlait jamais qu'avec vénération. Cependant je suis
-porté à croire que la reconnaissance lui fermait la bouche sur plus d'un
-détail peu favorable au vieil organiste: il passait généralement pour un
-homme brutal, assez médiocre musicien, mais en revanche très-illustre
-buveur; il maltraitait généralement ses élèves, et en particulier le
-pauvre Boïeldieu, en qui il n'avait pas su remarquer de dispositions
-pour la musique, et qui montrait au contraire une aversion assez
-prononcée pour la boisson. Or, comme, dans les idées du père Broche,
-l'un n'allait pas sans l'autre, il en tira une conséquence toute
-naturelle: c'est qu'un homme qui ne savait pas boire ne saurait jamais
-composer; aussi ne fonda-t-il pas de grandes espérances sur son élève.
-
-Boïeldieu ne se découragea cependant pas, et à peine âgé de dix-huit
-ans, il essaya de composer un petit opéra dont un compatriote avait fait
-les paroles. L'ouvrage fut représenté à Rouen avec un tel succès, que de
-toutes parts, et le père Broche le premier, on conseilla au jeune
-Boïeldieu d'aller présenter son ouvrage à Paris. Notre jeune musicien
-partit donc, léger d'argent, riche d'espérance, avec une petite valise
-où sa garde-robe tenait moins de place que sa partition, toute mince
-qu'elle était.
-
-Il s'opérait alors une espèce de révolution musicale à Paris. Le genre
-sombre était à la mode; Méhul et Cherubini étaient à la tête de cette
-nouvelle école, et les beautés harmoniques qui brillaient dans leurs
-ouvrages semblaient avoir aussi plus de prix auprès du public que les
-simples et naïves mélodies auxquelles Grétry et Dalayrac l'avaient
-habitué. Aussi ces deux derniers semblaient se donner à tâche de
-rembrunir leur genre pour se mettre à la hauteur des ouvrages à la mode
-alors, et Grétry n'avait écrit son _Pierre le Grand_ et son _Guillaume
-Tell_, et Dalayrac sa _Camille_ et son _Montenero_, que pour lutter avec
-l'_Elisa_ et la _Lodoiska_ de Cherubini, l'_Euphrosyne_ et la
-_Stratonice_ de Méhul, la _Caverne_ de Lesueur, les _Rigueurs du
-Cloître_ de Berton, et quelques ouvrages du même genre, d'auteurs moins
-célèbres.
-
-Cette réaction vers la musique sévère et scientifique n'était guère
-favorable au pauvre jeune homme, ignorant presque les premières règles
-de l'harmonie et n'ayant pour lui que quelques idées heureuses, mais mal
-écrites et délayées dans une orchestration mesquine. Quinze ans plus
-tôt, son ouvrage eût été de mode à Paris, comme il l'avait été à Rouen;
-mais alors les partitions ne faisaient pas leur tour de France aussi
-vite qu'à présent, et les troupes de province, qui exécutaient fort bien
-les ouvrages peu compliqués de musique de Grétry et de Monsigny,
-n'étaient guère en état de servir d'interprètes aux mâles accents de
-Méhul et de Cherubini.
-
-Il fallait donc que le jeune Rouennais se fît une nouvelle éducation
-musicale. Mais où la prendre, où la trouver? Le Conservatoire n'existait
-pas alors; et d'ailleurs, avant tout, il fallait vivre. Boïeldieu se mit
-à user de la plus médiocre ressource que puisse employer un musicien: il
-se résigna à accorder des pianos; et si, sur son mince salaire, il
-pouvait économiser une pièce de trente sous, il se hâtait de la porter
-au théâtre pour entendre ces chefs-d'oeuvre qu'il devait égaler un jour,
-mais où il désespérait alors de pouvoir jamais atteindre.
-
-Cependant sa jolie figure, cet air de bonne compagnie qu'il posséda
-toujours, l'avaient fait remarquer. La maison Erard était alors le
-rendez-vous de tout ce qu'il y avait d'artistes distingués à Paris, et
-Boïeldieu sut y trouver accès, malgré sa position peu avantageuse. Il
-trouva quelques paroles de romance, et la musique délicieuse qu'il y
-adapta lui valut de grands succès dans le monde: ce n'était plus comme
-accordeur, mais bien comme professeur de piano qu'il s'ouvrait l'entrée
-des meilleures maisons; à ses romances succédèrent des duos de piano et
-de harpe, qui n'eurent pas moins de succès; puis enfin, on lui confia un
-poëme: c'était _Zoraïme et Zulnare_. La musique en fut composée en peu
-de temps; mais aucune considération ne put déterminer l'un des deux
-théâtres lyriques de cette époque à mettre en répétition un opéra en
-trois actes d'un jeune inconnu. Il fallut auparavant qu'il s'essayât
-dans des ouvrages en un acte, et son premier opéra joué fut _la Famille
-Suisse_; _Zoraïme et Zulnare_ vint ensuite; puis _Montbreuil et
-Nerville_, _la Dot de Suzette_, _les Méprises Espagnoles_, _Beniowski_,
-où l'on remarque des choeurs d'une vigueur et d'une énergie dont on ne
-l'aurait pas cru capable jusque là; _le Calife_, cet ouvrage de jet si
-riche, de mélodies originales, de motifs gracieux. Cet opéra fut composé
-d'une singulière manière.
-
-Boïeldieu avait été nommé professeur de piano au Conservatoire; c'est
-pendant qu'il donnait ses leçons, entouré d'élèves qui étudiaient leurs
-morceaux, que sur un coin de l'instrument il enfantait et écrivait ses
-airs si gracieux qui, tous, sont devenus populaires, et que trente
-années d'intervalle (et c'est plus d'un siècle en musique) n'ont pu
-faire vieillir. L'immense succès qu'obtint _le Calife_ fut loin de
-produire chez Boïeldieu l'effet qu'en aurait éprouvé tout artiste moins
-consciencieux. C'est alors qu'il sentit tout ce qui manquait encore à
-son talent; il comprit que, quels que soient les dons que la nature vous
-ait prodigués, il est encore dans la science des ressources dont le
-génie doit profiter: il obtint de Cherubini de recevoir des leçons de
-cet habile théoricien, et nul exemple de modestie ne peut être proposé
-plus efficacement aux jeunes artistes, que l'amour-propre aveugle trop
-souvent, que celui de l'auteur du _Calife_ et de _Beniowski_ venant
-avouer son ignorance à l'auteur des _Deux Journées_ et se soumettant
-sous ses yeux à l'apprentissage d'un écolier.
-
-Le fruit de ces précieuses leçons ne se fit pas attendre: le premier
-ouvrage que donna Boïeldieu, après les avoir reçues, fut _Ma tante
-Aurore_. Il avait fait un pas immense dans l'art d'orchestrer et de
-disposer l'harmonie; on en peut trouver la preuve dans la suave
-introduction de l'ouverture, où les violoncelles sont si habilement
-disposés; dans le dessin des accompagnements du premier duo, dans
-l'harmonieuse instrumentation des couplets: «Non, ma nièce, vous n'aimez
-pas,» etc.
-
-Aucune qualité ne manquait alors au talent de Boïeldieu: moins profond
-peut-être que quelques-uns de ses rivaux, il était aussi dramatique et
-souvent plus gracieux. C'est alors que la place de maître de chapelle de
-l'empereur de Russie lui fut proposée. Les avantages attachés à cette
-place étaient trop grands pour ne pas séduire Boïeldieu, qui, quoique
-brillant au premier rang à Paris, trouvait des concurrents redoutables
-dans des confrères tels que Grétry, Dalayrac, Berton, Méhul, Cherubini,
-Kreutzer, etc. Des chagrins domestiques contribuèrent aussi à lui faire
-entreprendre ce voyage; et jusqu'en 1811 qu'il revint à Paris, il resta
-à Saint-Pétersbourg, honoré de l'admiration et même de l'amitié de toute
-la famille impériale. Il y fit la musique de plusieurs opéras, entre
-autres _Télémaque_ et _Aline reine de Golconde_: ces deux ouvrages,
-joués à Paris avec la musique de MM. Lesueur et Berton, n'ont pas été
-entièrement perdus pour nous; Boïeldieu y a souvent puisé des morceaux
-qu'il a intercalés dans les ouvrages qu'il a donnés depuis son retour en
-France. Les deux premiers qu'il fit représenter furent _Rien de trop_ et
-_la jeune Femme colère_, composés tous deux en Russie; ils furent
-bientôt suivis de _Jean de Paris_, _la Fête du village voisin_, _le
-nouveau Seigneur_, _Charles de France_ (à l'occasion du mariage du duc
-de Berry) en société avec Hérold, dont il favorisa ainsi le début dans
-la carrière qu'il devait illustrer, et à laquelle il a été enlevé si
-jeune.
-
-En 1817, Boïeldieu fut appelé à remplacer Méhul à l'Institut. Le premier
-ouvrage qu'il donna après sa nomination fut _le Chaperon_. On dit de cet
-opéra que c'était son discours de réception. Mais le travail avait déjà
-épuisé les forces de Boïeldieu. Une terrible maladie le mit aux portes
-du tombeau, et ce ne fut plus qu'à de longs intervalles qu'il put faire
-résonner sa lyre. _Les Voitures versées_, _la Dame Blanche_ et _les Deux
-Nuits_ furent ses trois derniers ouvrages. La santé de Boïeldieu dépérit
-de plus en plus depuis son dernier opéra. C'est en vain qu'il voyagea,
-allant partout chercher un remède à ses maux. Une extinction de voix qui
-s'était emparée de lui, il y a un an, ne le quitta que pour faire place
-à une sciatique aiguë qui lui fit endurer des douleurs inouïes: il crut
-que des eaux, dont il avait déjà éprouvé de salutaires effets, lui
-apporteraient quelque soulagement; mais l'effet fut loin de répondre à
-son attente; on le transporta presque mourant à Bordeaux et de là à
-Jarcy, où il vient de s'éteindre dans les bras de sa femme et de son
-fils, dont il était l'idole.
-
-Le talent de Boïeldieu, si universellement reconnu aujourd'hui, ne fut
-pas toujours apprécié à sa juste valeur: longtemps on s'obstina à ne
-voir en lui qu'un homme ordinaire, qui avait quelques jolies idées; et
-cependant, que de qualités brillantes dans sa manière! Qui croirait, en
-entendant _la Dame blanche_, que ce soit l'oeuvre d'un homme de
-cinquante ans? qui croirait, en entendant cet orchestre si nourri, si
-riche d'effets d'harmonie, que cet opéra soit sorti de la même plume qui
-a tracé les accompagnements mesquins de _Zoraïme et Zulnare_ trente ans
-auparavant? Boïeldieu sut toujours marcher avec le siècle; sa musique
-fut toujours celle du temps où il l'écrivait, et lorsque, l'année
-passée, tous les compositeurs de Paris se réunirent pour écrire des
-galops pour l'opéra, quel fut le meilleur, le plus riche
-d'instrumentation, si ce n'est celui de Boïeldieu?
-
-C'est peut-être grâce à cette faculté de suivre si bien les progrès de
-la musique, qui n'est que l'art d'en varier la forme, que Boïeldieu
-savait apprécier tous les compositeurs, de quelque époque qu'ils
-fussent. Il était enthousiaste de Gluck et de Grétry, ce qui ne
-l'empêchait pas d'être admirateur passionné de Mozart et de Rossini.
-Jamais aucun préjugé d'école n'influait sur son jugement. Lorsqu'on créa
-la classe de composition de Boïeldieu, les premiers élèves qui y furent
-admis avaient déjà reçu les impressions de coterie du Conservatoire.
-Ainsi Grétry n'était pour eux qu'une perruque, et Rossini qu'un faiseur
-de contredanses. Quelle ne fut pas leur surprise de reconnaître que
-celui qui devait leur enseigner la composition professait la plus haute
-admiration pour ces deux hommes de génie, que nous étions bien loin de
-regarder comme tels! Il paraîtra sans doute surprenant aujourd'hui, en
-1834, qu'un musicien ait été obligé d'apprendre à ses élèves que Rossini
-était un grand génie, mais il faut se reporter à l'époque dont je parle:
-on ne parlait alors, au Conservatoire, que des _Turlututu_ de Rossini;
-on riait à gorge déployée de ses crescendo et de ses triolets, en
-tierces dans les violons: il fallait alors, non-seulement de la
-conscience, mais encore du courage à un compositeur français, pour se
-mettre en hostilité avec ses confrères en rendant justice à l'immense
-génie de Rossini, dont on ne connaissait encore, en France, que deux ou
-trois partitions. Sitôt qu'il en paraissait une nouvelle, Boïeldieu
-convoquait toute sa classe; l'un de nous se mettait au piano, et on
-exécutait d'un bout à l'autre le nouveau chef-d'oeuvre, tandis que notre
-professeur nous en faisait remarquer les légères taches et les
-nombreuses beautés. «Mes enfants, nous disait-il ensuite, voici la
-meilleure leçon que je puisse vous donner: il faut, avant tout, étudier
-les auteurs qui ont du chant, et on ne reprochera pas à celui-là d'en
-manquer.»
-
-Ce que Boïeldieu aimait le moins, c'était la musique contournée et
-manquant de mélodie.
-
-Quoiqu'il ne soit peut-être pas convenable de me citer dans cette
-notice, je ne puis résister au désir de raconter la première leçon de
-composition qu'il me donna, parce qu'elle peint la manière de l'homme et
-sa perspicacité à découvrir une mauvaise tendance chez l'élève, et son
-habileté à en changer les mauvaises dispositions. Quand j'eus le bonheur
-d'être admis dans la classe de Boïeldieu, j'étais un peu comme tous les
-jeunes gens qui commencent à s'occuper de composition; la forme était
-tout pour moi, et le fond fort peu de chose. J'avais une grande estime
-pour les modulations et les transitions baroques, et un souverain mépris
-pour la mélodie, dont je ne concevais même pas qu'on se servît. Un de
-mes amis m'avait une fois mené aux Bouffes, où l'on jouait le _Barbier_
-de Rossini, et je m'étais sauvé après le premier acte, furieux contre ce
-sot public qui accordait ses applaudissements à de telles misères.
-
-Je fais ici ma confession, voilà comme je pensais quand j'entrai chez M.
-Boïeldieu. Il me demanda de lui donner un échantillon de mon
-savoir-faire, et, deux jours après, je lui portai un morceau stupide, où
-il n'y avait ni chant, ni rhythme, ni carrure, mais en revanche, force
-dièzes et bémols, et pas deux mesures de suite dans le même ton. Je
-croyais avoir fait un chef-d'oeuvre.
-
---Mon bon ami, me dit M. Boïeldieu, quand il eut examiné mon papier de
-musique, qu'est-ce que cela veut dire?
-
-L'indignation me saisit.
-
---Comment, Monsieur, lui répliquai-je, vous ne voyez pas ces
-modulations, ces transitions enharmoniques, etc.
-
---Si fait, vraiment, reprit-il, j'y vois fort bien tout cela; mais les
-choses essentielles, la tonalité et un motif? Allez-vous-en à votre
-piano, faites-moi une petite leçon de solfége à deux ou trois parties,
-d'une vingtaine de mesures, et sans moduler surtout, et vous
-m'apporterez cela dans huit jours.
-
---Mais je vais vous faire cela tout de suite, m'écriai-je.
-
---Non, me répondit-il, il faut tâcher que cela ne soit pas trop plat, et
-huit jours ne vous seront pas de trop.
-
-Je retournai chez moi, et, riant d'une telle besogne, je voulus me
-mettre à l'oeuvre; mais dans l'habitude que j'avais de tendre mon
-imagination vers un tout autre but, je ne pouvais pas trouver une idée
-mélodique. Au bout de huit jours j'apportai ma vocalise qui était bien
-faible.
-
---A la bonne heure, me dit Boïeldieu, au moins cela a forme humaine,
-mais il y manque bien des choses; nous ferons encore ce travail-là
-pendant quelque temps.
-
-Il ne me fit faire autre chose pendant trois ans; puis il me dit:
-
---Maintenant vous avez peu de chose à apprendre; étudiez l'orchestration
-et les effets de scène, et vous irez.
-
-Trois mois après il me fit concourir à l'Institut sans trop de
-désavantage.
-
-Le long intervalle que M. Boïeldieu mit entre ses derniers ouvrages fait
-qu'on lui a souvent reproché de manquer de facilité. C'est l'erreur la
-plus grande. Il concevait très-facilement, mais n'était jamais content
-de ce qu'il faisait. Il écrivait quelquefois jusqu'à six versions
-différentes d'un morceau avant d'en trouver une à laquelle il s'arrêtât,
-et quand il mettait au jour un opéra, on pouvait parier qu'on trouverait
-la matière de cinq ou six ouvrages de même dimension dans son panier de
-rebut.
-
-M. Boïeldieu rendait justice à tous ses confrères, et paraissait
-souffrir quand on n'agissait pas comme lui. Quand il reçut la décoration
-de la Légion-d'Honneur, il parut vivement contrarié que M. Catel ne
-l'eût pas obtenue en même temps que lui; il se mit alors à faire pour
-son confrère toutes les démarches qu'il n'avait pas voulu faire pour
-lui-même, et il vint à bout de réussir. Ce fut une véritable
-satisfaction pour lui. Catel n'était point ambitieux de cette
-distinction, et ne s'en montra pas fort reconnaissant:
-
---C'est un mauvais service que vous m'avez rendu, dit-il à M. Boïeldieu;
-on ne saura plus comment me distinguer à l'Institut: j'étais le seul qui
-ne l'eût pas, et quand on voulait me désigner à quelqu'un qui ne me
-connaissait pas, on lui disait: «Tenez, M. Catel, c'est ce monsieur
-là-bas, celui qui n'a pas la croix d'Honneur.» Maintenant je serai perdu
-dans la foule.
-
---Eh bien! lui répondit Boïeldieu, portez-la par amitié pour moi. Je
-n'osais plus sortir avec vous: j'étais trop humilié lorsqu'on nous
-rencontrait ensemble, et qu'on voyait que l'homme de mérite ne portait
-pas la croix que j'avais.
-
-Je pourrais citer mille traits charmants d'esprit et de bonté dont M.
-Boïeldieu donnait la preuve chaque jour: mais il faudrait pour cela
-outre-passer de beaucoup les bornes de cette notice, et je ne puis me
-décider à faire un volume.
-
-Si les amis de Boïeldieu, si sa famille désolée déplorent amèrement une
-perte si cruelle, il est encore quelqu'un dont la douleur doit être bien
-profonde, c'est celui qui essaie ici de rendre un dernier hommage à la
-mémoire d'un maître chéri, qui ne s'est pas contenté de lui prodiguer
-les soins et les conseils qu'il devait à ses élèves. La bonté toute
-paternelle de Boïeldieu a guidé mes premiers pas dans la carrière où
-j'essaie de si loin de marcher sur ses traces, et je perds en lui plus
-qu'un maître. Si ses ouvrages me restent comme modèle, où retrouverai-je
-ces conseils si utiles, cette amitié si vraie, si sentie, qui ne m'avait
-jamais manqué? Oui, je le répète, la perte est grande pour l'art, mais
-elle est irréparable pour les jeunes artistes, car ils étaient aussi de
-la famille de Boïeldieu, et rien ne peut rendre un père à ses enfants.
-
-
-
-
-LE CLAVECIN DE MARIE-ANTOINETTE
-
-
-C'était un bel et noble instrument que ce superbe clavecin, lorsqu'il
-passa de l'atelier dans la royale demeure pour laquelle il avait été
-fabriqué. Il avait trois claviers de quatre octaves et demi, avec de
-belles touches en ivoire et en ébène; il avait plusieurs jeux qui en
-modifiaient le son à volonté. Comme il résonnait dans sa superbe
-enveloppe de laque dorée! Comme il paraissait fier des riches peintures
-dont il était orné! Le plus magnifique instrument sorti des mains
-habiles d'Erard ou de Pleyel ne recevra d'autres ornements que ceux que
-pourront fournir l'ébéniste ou le doreur sur cuivre. Alors, les artistes
-les plus célèbres, Boucher, Vanloo ne dédaignaient pas de couvrir de
-peintures les parois intérieures d'un instrument de musique, et l'on
-voit souvent, dans les cabinets des amateurs, des peintures sur bois qui
-ont survécu au meuble dont elles faisaient partie, et dont elles
-formaient quelquefois la plus grande valeur.
-
-Ce n'est pas qu'alors il n'y eût déjà des pianos à Paris; mais ces
-instruments, presque dans l'enfance à cette époque, appartenaient la
-plupart à des artistes de profession, et n'étaient pour les amateurs
-qu'un objet de curiosité et jamais de luxe. Le clavecin profitait des
-derniers jours de sa gloire, et semblait regarder avec dédain l'humble
-rival qui, encore réduit à sa forme mesquine et carrée, devait un jour
-le détrôner entièrement.
-
-C'était donc un clavecin qu'on avait fait faire pour Madame la Dauphine:
-elle était allemande, on la savait musicienne et on lui donna
-l'instrument le plus parfait que l'on pût fabriquer. Pauvre beau
-clavecin! tu existes encore, mais non plus dans le palais d'un roi; si
-de temps en temps tu fais résonner tes sons aigres et criards, que l'on
-trouvait si pleins et si beaux dans ton jeune temps, c'est la main
-débile d'un vieillard qui t'anime, toi qui devais ne servir qu'aux
-plaisirs d'une reine! et cependant plus d'une main habile s'est promenée
-sur tes touches délabrées! A peine peux-tu exhaler de maigres sons, mais
-si tu pouvais parler, nous redire le temps de ta gloire, alors que
-Gluck, l'immortel Gluck, que protégeait ta royale maîtresse, vint à la
-cour de son ancienne écolière, tu pourrais raconter les ricanements de
-cette troupe dorée d'inutiles de Versailles en voyant que la jeune reine
-honorait un simple musicien plus peut-être qu'un des leurs. Te
-rappelles-tu la première entrevue du grand homme et de la jeune reine?
-lorsqu'on annonça M. le chevalier Gluck, la reine se précipita vers le
-compositeur en s'écriant:
-
---Ah! c'est vous, c'est donc vous, mon cher maître!
-
-Et le bon gros Allemand de sourire, et reconnaissant à peine l'élève
-qu'il avait quittée enfant:
-
---Oh! Madame, dit-il avec son accent tudesque, que Votre Majesté est
-devenue grossière depuis que je l'ai vue?
-
-A la franchise de ce germanisme (la reine était effectivement
-engraissée), le flegme des courtisans ne put y tenir, l'étiquette fut un
-moment oubliée, on osa rire; la reine partagea la gaîté générale; mais
-bientôt voyant la confusion du pauvre compositeur, qui ne se doutait
-seulement pas qu'il eût dit une sottise, et qui cherchait partout qui
-pouvait faire naître ce fou rire.
-
---Messieurs, dit-elle avec cette grâce enchanteresse qui ne la quitta
-jamais, vous serez sans doute charmés de faire connaissance avec un de
-mes compatriotes, dont l'Allemagne s'honore à juste titre. Il parle
-très-mal français, il est vrai, mais il possède un langage bien
-autrement éloquent, et que l'on comprend dans tous les pays. Allons, mon
-bon maître, ajouta-t-elle en conduisant le musicien au clavecin, un
-petit souvenir de Vienne.
-
-Gluck comprit alors qu'il avait une revanche à prendre; ses yeux
-s'animèrent de ce feu de génie qui le possédait si souvent; il lança un
-regard sur le groupe des courtisans, puis laissa ses doigts courir sur
-l'instrument.
-
-C'était d'abord quelque chose de vague et dont il était difficile de se
-rendre compte: on remarquait parmi ses accords heurtés cent mélodies sur
-le point de naître et interrompues tout d'un coup par une nouvelle idée.
-Peu à peu tout s'éclaircit, le visage de Gluck rayonnait d'un feu divin,
-il ne voyait plus où il était, il avait commencé devant la reine, il
-continuait comme chez lui, un mouvement de valse de ce rhythme vigoureux
-qui n'appartient qu'aux Allemands, se fit bientôt entendre. La reine
-avait peine à contenir deux larmes qui roulaient dans ses beaux yeux,
-car avant tout elle tenait à paraître française de coeur, elle savait
-qu'on l'avait surnommée l'Autrichienne, et elle aurait voulu oublier son
-pays. Elle aurait cependant pu pleurer en liberté: on ne l'aurait pas
-remarquée. L'attention des ducs, marquis et autres assistants était tout
-absorbée par ces accords sublimes, dont la pâle musique française, la
-seule qu'ils eussent entendue jusque là, ne leur avait jamais donné
-l'idée; ils comprenaient un art pour la première fois.
-
-Leur extase durait encore et Gluck ne jouait plus. De grosses gouttes de
-sueur coulaient sur son large front; il semblait sortir d'un songe
-pénible. Il fut quelques instants à se remettre.
-
-La reine le remercia en lui disant bien bas, dans sa langue maternelle:
-
---Merci, merci, mon bon maître. Oh! vous êtes bien vengé. Puis le bon
-Allemand se retira et les grands seigneurs s'inclinèrent quand il passa
-près d'eux; la noblesse crut cette fois ne pas déroger en rendant
-hommage au génie puissant qui venait de se révéler à elle.
-
-Que d'autres scènes, bien autrement intéressantes, nous feraient
-connaître le vieux clavecin. Comme il nous les raconterait bien mieux
-que je ne puis le faire, moi, chétif, qui grâce au Ciel, ne suis pas
-d'âge à avoir vu toutes ces merveilles. Mais j'ai vu le clavecin, et il
-y a de cela peu de jours, et je dois vous raconter maintenant comment et
-où j'ai retrouvé ce débris de notre ancienne monarchie.
-
-J'allai dernièrement à l'hôtel des Invalides rendre visite à un ami, un
-ancien officier supérieur que j'avais perdu de vue depuis longtemps.
-Après avoir causé de la pluie et du beau temps, matières fort
-intéressantes pour un invalide, des spectacles que l'on donne à l'Odéon,
-ce qui met en grande joie les paisibles habitants de l'hôtel, nous
-vînmes à parler musique. Mon ami m'apprit que plusieurs dames
-musiciennes étaient leurs commensales, et que même quelques officiers
-pratiquaient cet art avec quelque distinction. Nous avons entr'autres,
-ajouta-t-il, un de nos camarades qui possède un magnifique clavecin,
-auquel il paraît tenir singulièrement, et dont il touche fort souvent à
-notre grand plaisir. Sur ma demande, on m'introduisit chez l'amateur de
-cet instrument suranné; il me fit remarquer tous les détails de son
-clavecin. J'admirai sa parfaite conservation, la laque noire brillante à
-filets d'or, et surtout les peintures, qui me parurent d'un grand prix.
-Le vieil officier me pria de l'essayer, ce que je fis, et jugeant sans
-doute à ma figure que je n'étais pas très-enthousiasmé du son peu
-harmonieux que font les bouts de plume en accrochant la corde:
-
---Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a un bien beau son? me dit-il.
-
---Oui, repris-je, fort beau pour un clavecin; mais le plus mauvais piano
-vaut mieux que cela.
-
---Ah! Monsieur, me répondit-il, il n'y a pas de piano ou d'instrument au
-monde qui puisse me faire autant de plaisir que ce vieux clavecin. C'est
-que nous sommes presque du même âge, et puis il me rappelle tant de
-souvenirs! Et le bon vieillard paraissait attendri en me disant ces
-derniers mots. Ma curiosité fut vivement excitée, et je ne pus
-m'empêcher de lui exprimer le désir de la voir satisfaite.
-
-L'ancien officier accéda sans peine à ma demande, qui parut au contraire
-lui faire plaisir. Je prêtai l'oreille pendant que mon ami, qui,
-probablement, avait entendu l'histoire plus d'une fois, se hâtait de
-regagner sa chambre, bien convaincu qu'il serait encore obligé de la
-subir en plus d'une occasion. De même que les contes de fée commencent
-toujours par: Il y avait une fois, de même les histoires de vieillards
-ne manquent jamais de débuter par: avant la Révolution; c'est en effet,
-de cette manière que commença la narration.
-
---Avant la Révolution, Monsieur, j'avais l'honneur d'être accordeur de
-la reine et des premières maisons de la cour. C'était alors une
-profession très-lucrative! C'était une autre affaire d'accorder un grand
-clavecin dont les claviers avaient chacun des cordes différentes et dont
-plusieurs jeux avaient même des rangées de cordes respectives, que
-d'accorder vos misérables pianos à trois et à deux cordes; on dit même
-qu'on en fait maintenant à une corde, ce qui est le comble de l'absurde.
-Aussi l'art de l'accordeur n'est plus qu'un métier, et voilà pourquoi
-tant de gens s'en mêlent. J'exerçai honorablement ma profession jusqu'à
-l'époque de la tourmente révolutionnaire. On a plaint bien des gens,
-Monsieur; mais on n'a pas assez plaint les pauvres accordeurs. Tout nous
-abandonnait en même temps, les grands seigneurs se sauvaient avec un
-dévouement rare, et il en est bien peu qui aient songé à s'acquitter
-avec nous avant leur départ. Ils comptaient tous revenir bientôt pour
-châtier cette canaille, comme ils l'appelaient; mais la canaille
-saisissait leurs biens; les enrichis achetaient bien les clavecins, mais
-c'étaient des meubles et non des instruments pour eux, et l'accordeur
-n'y avait jamais à faire. Je traînai péniblement mon existence jusqu'au
-10 août.
-
-Cette fatale époque ne sortira jamais de ma mémoire. J'entends dire
-qu'après le massacre des Suisses, le peuple s'était répandu dans le
-château des Tuileries et brisait tout ce qui se rencontrait sur son
-passage. Je voulus jeter un dernier coup d'oeil sur ces appartements, où
-j'avais été appelé si souvent avant qu'ils ne fussent dépouillés de leur
-magnificence. Je me rendis donc au château, et je fus porté par la foule
-jusqu'à la chambre de la reine. Ah! Monsieur, quel spectacle! Tout était
-saccagé, brisé; un seul objet était encore intact, c'était le clavecin;
-mais un homme hideux était monté dessus, il haranguait la multitude, et
-autant que je pus entendre, au milieu du tumulte, il proposait de jeter
-mon pauvre clavecin par la fenêtre. J'étais tout tremblant dans un coin,
-abîmé, anéanti; l'orateur saute en bas de son piédestal, trente mains
-vigoureuses s'emparent de l'instrument, la queue est déjà hors du
-balcon; il va aller faire un tour de jardin, quand tout à coup une voix
-jeune et claire se fait entendre: Arrêtez! arrêtez!
-
-On s'arrête en effet. Le clavecin reste suspendu sur le bord de l'abîme,
-et l'orateur s'avance. C'était un tout jeune homme, en uniforme de garde
-national. Sa figure enjouée, franche et spirituelle en même temps,
-prévenait en sa faveur.
-
---Citoyens, qu'allez-vous faire? leur dit-il, pourquoi briser cet
-instrument? Ignorez-vous donc le pouvoir de la musique? N'avez-vous pas
-souvent marché en entonnant la _Marseillaise_? L'effet en serait encore
-plus merveilleux avec accompagnement. Au lieu de briser cet innocent
-instrument, laissez-moi vous régaler d'un petit air patriotique.
-
-Cette courte harangue, débitée moitié sérieusement, moitié en riant,
-produisit un effet analogue sur l'assemblée. Quelques-uns hésitaient,
-d'autres persistaient dans leurs projets de destruction. Mon jeune homme
-s'élance vers ceux qui tenaient la tête de l'instrument:
-
---Ouvrez-moi cela, dit-il d'un ton d'autorité.
-
-On obéit, et sur-le-champ il leur joue la ritournelle de la
-_Marseillaise_, que tous les spectateurs reprennent en choeur. Après le
-chant vient la danse; c'est dans l'ordre. Après la _Marseillaise_ il
-fallut jouer la _Carmagnole_, puis _Ça ira_, puis, _Madam' Véto_, etc.,
-etc. Tout cela me saignait le coeur, Monsieur. La _Carmagnole_ sur le
-clavecin de la reine!... Toute cette foule me faisait mal à voir. Quand
-on eut bien dansé, on ne songea plus à briser l'instrument; on se retira
-gaîment, si toutefois on peut nommer cette joie féroce de la gaîté; et
-je me trouvais seul dans la chambre. Je m'approchai de mon cher clavecin
-qui venait d'être si miraculeusement sauvé; je voulus le purifier, et je
-me mis à jouer ce beau coeur d'_Iphigénie_ de Gluck: _Que de grâces, que
-que de majesté!_ que la galanterie du public, quelques années
-auparavant, adressait toujours à la reine.
-
-A peine avais je commencé les premières mesures, que je me sens arraché
-du clavier. C'était mon jeune garde national.
-
---Êtes-vous fou? me dit-il, avez-vous envie de vous faire massacrer? Il
-n'en faudrait pas tant. Je me suis échappé à l'ovation de ces
-misérables, je voulais voir s'il n'y aurait pas moyen de sauver cet
-instrument.
-
---Vous êtes donc accordeur aussi? lui dis-je.
-
---Pas le moins du monde, je ne suis qu'un simple amateur, mais j'aurais
-été désolé de voir détruire inutilement un si beau meuble.
-
-Il appelait cela un meuble! Enfin, n'importe: il l'avait sauvé, c'était
-l'essentiel. Nous cherchâmes en vain les moyens de préserver plus
-longtemps mon pauvre clavecin.
-
---Monsieur, me dit tout d'un coup le jeune homme, je crains qu'il ne
-fasse pas longtemps bon pour vous en ces lieux. Grâce à mon uniforme je
-ne crains rien, mais vous n'avez pas un costume à l'ordre du jour (il
-avait raison, j'étais à peu près propre), d'un moment à l'autre vous
-pouvez être arrêté, suspecté, interrogé; le mieux est de vous esquiver
-jusque chez vous. Le clavecin deviendra ce qu'il pourra, songez d'abord
-à vous. Il dit, me pousse hors de la chambre, ferme la porte et jette la
-clef par une fenêtre.
-
---Monsieur, de grâce, lui dis-je, que je connaisse au moins le sauveur
-du clavecin de la reine. Votre nom?
-
---Singier. Le vôtre?
-
---Doublet, accordeur de la reine.
-
-Il me ferme la bouche d'une main, me tend l'autre et s'esquive.
-
-Le lendemain de cette fatale journée j'allai m'engager; la carrière des
-armes me fut plus favorable que ma première profession. J'obtins
-rapidement de l'avancement, et j'étais parvenu au grade de chef de
-bataillon à l'époque de la Restauration.
-
-Je jugeai qu'il ne faisait pas meilleur pour les militaires en 1814 que
-pour les accordeurs en 1792, je sollicitai ma retraite et j'obtins
-d'entrer aux Invalides. Le hasard me fit assister à la vente du mobilier
-de la reine Hortense. Jugez, Monsieur, quelle fut ma joie, en
-reconnaissant mon vieux compagnon, mon pauvre clavecin! Depuis que j'en
-ai fait l'acquisition, il m'a consolé de tous mes chagrins. Mais je me
-fais vieux; que deviendra-t-il après moi? Il n'a jamais habité que des
-palais ou des hôtels, sera-t-il destiné à être dépecé et vendu pièce à
-pièce par un brocanteur? C'est un cruel chagrin pour mes vieux jours.
-
---Mais, Monsieur, lui dis-je, n'avez-vous jamais revu votre jeune garde
-national?
-
---Si fait vraiment; je l'ai retrouvé presque en même temps que mon
-clavecin. Nous étions partis du même point, mais nous avons choisi deux
-carrières bien différentes. Je me suis fait militaire, j'y ai gagné les
-Invalides. Il s'est fait directeur de spectacles, et il y a gagné
-quarante mille livres de rente.
-
-M. Singier est peut-être, du reste, le seul directeur qui ait fait sa
-fortune, en se faisant toujours aimer des administrés qui l'aidaient à
-s'enrichir. Vous voyez bien, Monsieur, que mon clavecin porte bonheur.
-
-Ici mon vieil officier s'arrêta, je le remerciai de sa courtoisie; il
-m'accorda la permission de venir le revoir et même de lui amener
-quelques vrais amateurs pour visiter son instrument. Lecteurs, si vous
-voulez faire connaissance avec le clavecin de Marie-Antoinette, allez à
-l'hôtel des Invalides, demandez M. le chef de bataillon Doublet, et
-l'heureux possesseur de ce précieux morceau se fera sans doute un
-plaisir de vous le laisser admirer, peut-être même consentirait-il à
-s'en défaire; mais, je vous en préviens, ce ne serait qu'en faveur d'un
-véritable amateur.
-
-
-
-
-HÉROLD
-
-
-Un an s'est écoulé depuis qu'une mort prématurée a enlevé aux amateurs
-de musique un compositeur qui faisait leurs délices, à l'Opéra-Comique
-un de ses plus fermes soutiens, et à la France une de ses gloires. Le 19
-janvier 1833, Hérold a cessé de vivre, en nous léguant pour dernier
-héritage le plus heureux, sinon le meilleur de ses ouvrages, le _Pré aux
-Clercs_, que le public a été applaudir plus de cent fois, et qu'on
-entendra encore longtemps avec un plaisir d'autant plus vif qu'il n'est
-pas exempt de regret, et que le nombre des ouvrages d'Hérold restés au
-répertoire est plus restreint.
-
-Nous allons essayer, dans une courte notice, de faire connaître à nos
-lecteurs la vie et les ouvrages de cet habile musicien, dont la perte
-nous fut doublement douloureuse, comme artiste et comme ami.
-
-HÉROLD (Jean-Louis-Ferdinand) naquit à Paris en 1790. Son père, allemand
-de naissance, était un professeur de piano de quelque réputation; il a
-laissé un seul oeuvre de musique, gravé à Paris. Il mourut d'une maladie
-de poitrine, laissant une veuve dans un état de fortune médiocre, mais
-au moins à l'abri du besoin, et un fils en bas âge. Le jeune Hérold,
-l'idole de sa mère, qui jeune et jolie, refusa constamment de contracter
-une nouvelle union, voulant consacrer toute son existence à son fils,
-fut l'objet de la sollicitude de tous les amis de son père. M. Adam, qui
-était son parrain, reporta sur l'enfant toute l'amitié qu'il avait eue
-pour Hérold le père, son compatriote et son confrère; Kreutzer voulut
-également l'avoir pour élève, et c'est sous ces deux grands professeurs
-que le jeune Hérold apprit le piano et le violon. Il fit ses études chez
-M. Hix. Une observation assez singulière, est que de cette institution,
-où l'éducation n'avait certainement rien de musical, soient sortis
-quatre lauréats de l'Institut pour le prix de composition, Chélard,
-Hérold, Hip. de Font-Michel et A. Adam.
-
-Hérold entra ensuite au Conservatoire dans la classe de M. Adam et
-remporta bientôt le premier prix de piano. Pour concourir il exécuta une
-sonate de sa composition; c'est la seule fois que ce cas se soit
-présenté. Il n'avait alors guère plus de seize ans. S'il eût embrassé
-cette carrière, il serait devenu un pianiste des plus distingués; il
-avait une facilité et une pureté d'exécution très-remarquables, et,
-quoiqu'il eût depuis bien longtemps renoncé à s'exercer, on rencontre
-dans ses ouvrages de piano des traits d'une extrême élégance, et qui
-décèlent combien il connaissait les ressources de cet instrument. Mais
-cette gloire ne lui suffisait pas, c'est à être compositeur qu'il
-aspirait.
-
-Il prit des leçons de Méhul, et concourut à l'Institut. Le sujet de la
-scène était Mme de Lavallière, que Louis XIV veut enlever du couvent où
-elle s'est retirée. Les concurrents avaient trois semaines pour composer
-leur musique. La mère d'Hérold va pour le visiter à l'Institut, six
-jours après son entrée en loge; elle le trouve jouant à la balle dans la
-cour; sa tâche était terminée. Quelques instances qu'on lui fît, il ne
-voulut pas rester un jour de plus.
-
---J'ai été enfermé assez longtemps quand j'étais en pension, dit-il, à
-présent je veux respirer le grand air.
-
-Il eut le premier grand prix, qu'il partagea avec M. Cazot.
-
-Une des plus utiles prérogatives attachées au prix de Rome, était de
-vous arracher à cette funeste conscription qui décimait si cruellement
-nos familles à cette époque, que tant de gens font semblant de
-regretter. Hérold, âgé de moins de vingt ans, dut à ses succès d'éviter
-d'aller porter le mousquet sur les bords glacés de la Néva. Il partit
-pour Rome, où il ne séjourna que peu de temps; il vint ensuite s'établir
-à Naples. M. Adam, qui à Paris avait donné des leçons aux enfants du roi
-de Naples, fit obtenir à Hérold la place de professeur de piano des
-jeunes princesses. Aidé de cette royale protection, il fit représenter à
-Naples un opéra intitulé _la Gioventu d'Enrico V_. Le succès en fut
-immense. Comme je ne connais pas une note de cette partition, je ne
-pourrais vous assurer que le succès en fut entièrement dû à la musique;
-je crois bien que la préférence donnée alors à tout ce qui était
-français, y fut pour quelque chose.
-
-Il était néanmoins fort honorable pour un musicien aussi jeune d'avoir
-un premier ouvrage joué avec succès dans la capitale d'un pays aussi
-musical que le royaume d'Italie. Mais ce beau titre de Français, auquel
-il était si redevable, faillit bientôt lui être fatal, lorsqu'eurent
-lieu les terribles événements qui bouleversèrent la face de l'Europe.
-Forcé de se cacher, de fuir, c'est à pied, et au milieu des plus grands
-dangers, qu'il alla se réfugier dans l'Allemagne, que nos revers,
-toujours croissants, le forcèrent bientôt d'abandonner.
-
-De retour à Paris, il publia quelques morceaux de piano, empreints de ce
-cachet d'originalité que l'on remarque dans tous ses ouvrages. Il se fit
-aussi entendre plusieurs fois en public comme pianiste dans quelques
-concerts, entre autres à l'Odéon, où était alors le Théâtre-Italien. Il
-désespérait de pouvoir jamais se produire au théâtre comme compositeur,
-lorsqu'à l'occasion du mariage du duc de Berry, un auteur, M. Theaulon,
-présenta à l'Opéra-Comique un ouvrage de circonstance, intitulé _Charles
-de France_. Le soin d'en faire la musique fat confié à M. Boïeldieu, qui
-s'adjoignit dans cette tâche le jeune Hérold.
-
-Quelle bonne fortune pour un jeune auteur de débuter sous les auspices
-d'un tel collaborateur! La musique de cet ouvrage eut un grand succès.
-Tout le monde se rappelle la délicieuse romance des _Chevaliers de la
-fidélité_, qui se trouvait dans l'acte de M. Boïeldieu. La part d'Hérold
-fut aussi remarquée, et M. Theaulon lui donna son poëme des _Rosières_.
-On trouve dans cette partition une grande fraîcheur d'idées, quoique
-l'orchestration fût un peu pauvre.
-
-Le second ouvrage d'Hérold fut la _Clochette_. Cette musique, composée
-avec une extrême précipitation, ne valait peut-être pas celle des
-_Rosières_; cependant il y a déjà un grand progrès dans
-l'instrumentation. L'ouverture fut surtout remarquée, ainsi que le
-charmant air: _Me voilà_, qui est devenu populaire et un choeur de
-Kalenders, au troisième acte, d'une excellente facture.
-
-Hérold donna ensuite _le Premier venu_, en trois actes. C'était une
-comédie fort gaie de M. Vial, mise en opéra. Le sujet étant trop connu,
-la pièce n'eut qu'un assez petit nombre de représentations. La musique
-méritait cependant un meilleur sort. Elle était infiniment supérieure à
-celle de la _Clochette_, quoique le sujet fût plus difficile à traiter
-musicalement. Les mélodies étaient beaucoup plus arrêtées et plus
-franches. Un trio surtout, celui des dormeurs au deuxième acte, sera
-toujours cité comme un excellent morceau de scène.
-
-Puis vinrent _les Troqueurs_, petit acte d'une musique piquante, où l'on
-trouve deux ou trois airs très-spirituels, entre autres celui-ci: _Rien
-ne me semble aussi joli qu'un mari_; et un trio en canon, dont la
-facture a été heureusement reproduite par l'auteur dans l'excellent trio
-du second acte du _Pré aux Clercs_.
-
-L'_Auteur mort et vivant_ est peut-être l'ouvrage le plus faible
-d'Hérold. Il n'y a rien de digne de son auteur dans cette partition, qui
-n'eut qu'un médiocre succès. Le _Muletier_, qu'Hérold donna ensuite,
-est, au contraire, un des meilleurs actes de musique qu'il y ait au
-théâtre. Tout est à citer, depuis l'ouverture, d'une instrumentation si
-nerveuse, où le thème du fandango est traité avec tant de talent,
-jusqu'au choeur final. Le morceau si original, où le battement du pouls
-est si habilement imité par les notes saccadées des cors, a été
-reproduit sur tous nos théâtres.
-
-Le _Muletier_ n'eut cependant qu'un succès très-contesté à son
-apparition; ce n'est qu'après plus de vingt représentations que le
-public, qui s'était montré fort sévère pour tout ce qui touchait aux
-moeurs, pardonna aux gravelures de la pièce en faveur de la musique.
-Hérold ne put cependant parvenir à vendre sa partition; il fut obligé de
-la faire graver à ses frais propres. Le _Muletier_ compte maintenant
-plus de cent représentations.
-
-L'acte de _Lasthénie_, joué à l'Académie royale de musique, fut beaucoup
-moins heureux. La révolution musicale n'avait pas encore eu lieu; on
-était encore sous l'empire de l'_urlo francese_, et le compositeur était
-bien embarrassé pour faire chanter les virtuoses qu'il avait à sa
-disposition. Les mélodies de cet ouvrage sont généralement peu
-heureuses; on y trouve cependant un joli duettino pour deux voix de
-femme, et un morceau en canon d'un bon effet.
-
-Le _Lapin blanc_ eut une chute complète à l'Opéra-Comique. Le sujet
-était celui de Tony, joué avec tant de succès depuis au théâtre des
-Variétés. L'ouverture de cet ouvrage a été employée pour _Ludovic_.
-
-Hérold fit aussi, en société avec M. Auber, un opéra en deux actes,
-_Vendôme en Espagne_, représenté à l'Académie royale de musique, à
-l'occasion de la guerre d'Espagne; le succès de cet ouvrage fut d'aussi
-courte durée que la réputation de grand capitaine du duc d'Angoulême qui
-l'avait inspiré; il n'en est absolument rien resté.
-
-Depuis longtemps Hérold n'avait donné que de petits actes au théâtre; il
-devait prendre une revanche éclatante des légers échecs qu'il avait
-éprouvés; il fit _Marie_.
-
-Le succès ne fut pas aussi décisif qu'on pourrait le supposer en
-entendant cette délicieuse partition. L'Opéra-Comique était alors dirigé
-par un homme habile, qui comprit tout le mérite de cet ouvrage. Malgré
-la faiblesse des premières recettes, il fit rapidement succéder les
-représentations, et le public finit par venir apprécier cette musique
-qu'il avait d'abord presque dédaignée.
-
-Hérold fit peu de temps après la musique d'un drame joué à l'Odéon, le
-_Siége de Missolonghi_, dont l'ouverture est restée, grâce à un
-délicieux motif qui est devenu populaire.
-
-_L'Illusion_ est un petit drame en un acte, où les événements, trop
-resserrés, ne laissent pas assez de développement à la musique: un
-finale parfaitement fait, et où il y a une charmante valse, est le
-morceau capital de cette partition.
-
-_Emmeline_, en trois actes, n'eut point de succès; malgré quelques jolis
-motifs, la musique ne plut point généralement.
-
-Mais lorsque Hérold fit paraître _Zampa_, il fut aussitôt placé au rang
-des compositeurs. Il est peu d'ouvrages aussi estimés des connaisseurs
-que celui que nous citons: le finale est des plus remarquables comme
-musique et comme mise en scène. _Zampa_ a eu un prodigieux succès en
-Allemagne, où on le regarde à juste titre comme le chef-d'oeuvre de son
-auteur. En France, nous ne pensons pas de même, et le _Pré aux Clercs_
-obtient la préférence; cela est tout naturel. _Zampa_, plus sévère,
-convient mieux à l'imagination un peu sombre des Allemands; le _Pré aux
-Clercs_, où les mélodies sont plus franches, quoique peut-être moins
-distinguées, a plus d'attrait pour notre goût.
-
-Je ne citerai que pour la mémoire la _Médecine sans médecin_, petit acte
-sans conséquence où la musique n'est qu'un très-mince accessoire.
-
-Puis vint enfin le _Pré aux Clercs_, dont je crois pouvoir me dispenser
-de parler; tout le monde le sait par coeur.
-
-Il faut encore ajouter à la liste des ouvrages d'Hérold l'_Auberge
-d'Auray_, en société avec M. Caraffa, le finale du troisième acte de la
-_Marquise de Brinvilliers_, et la musique d'_Astolphe et Joconde_, de la
-_Somnambule_, de _Lydie_ et de la _Belle au Bois dormant_, ballets. Dans
-ce genre de musique, Hérold n'avait pas de rival. Tous ceux qui feront
-de la musique de danse chercheront à la faire aussi bien que lui, aucun
-ne pourra la faire mieux. Joignez à cette nomenclature un grand nombre
-de pièces pour le piano, dont plusieurs ont eu un grand succès.
-
-On a donné depuis la mort d'Hérold un opéra (_Ludovic_), où il avait
-esquissé quelques morceaux, parmi lesquels il faut citer la ronde: _Je
-vends des scapulaires_. Le reste de cette partition appartient en entier
-à M. Halévy, qui a fait preuve d'un grand talent dans cet ouvrage où il
-y a des morceaux de maître, entre autres, le quatuor du premier acte et
-le trio du deuxième.
-
-Hérold était d'un caractère naturellement enjoué; sur la fin de sa vie,
-il était cependant devenu un peu mélancolique: il rêvait un nouveau
-voyage en Italie, que la mort ne lui a pas permis d'effectuer. Quoique à
-l'époque où il donna ses premiers ouvrages, les partitions se vendissent
-fort peu, il avait vécu avec tant d'économie qu'à l'époque de son
-mariage, il y a huit ans environ, il était déjà possesseur d'une somme
-assez considérable. Ce fait est d'autant plus à remarquer que Hérold,
-ainsi que la plupart des compositeurs de notre époque, ne reçut jamais
-aucune faveur du gouvernement. Il avait été longtemps accompagnateur au
-théâtre italien, puis un des chefs du chant à l'Opéra. Il tenait
-singulièrement à cette place, et conçut un très-grand chagrin quand des
-mesures d'économie forcèrent l'administration à la lui retirer. Il fit
-les démarches les plus actives pour y rentrer, et quand il y réussit ce
-fut un véritable jour de fête pour lui.
-
-Il avait l'habitude de composer en se promenant, et les Champs-Elysées
-lui ont souvent servi de cabinet de travail. Que de gens qui le
-connaissaient peu se sont formalisés de le voir passer près d'eux sans
-avoir l'air de les apercevoir, et continuer sa route en chantonnant!
-Comme il était très-spirituel, il laissait quelquefois échapper des mots
-un peu piquants qui ont blessé bien des susceptibilités; mais son
-caractère était excellent au fond. Il ne se livrait pas facilement; mais
-quand quelqu'un était réellement son ami, il lui était entièrement
-dévoué. Il rendait justice à tous ses confrères, et ne connut jamais
-l'envie. Quoique M. Auber eût commencé beaucoup plus tard que lui et eût
-été beaucoup plus heureux au théâtre, il reconnaissait franchement que
-tous les succès de son rival étaient mérités, et qu'il y avait sans
-doute dans sa musique des qualités qui manquaient dans la sienne. Nous
-n'entreprendrons pas de faire un parallèle entre ces deux grands
-talents. Hérold a malheureusement terminé sa carrière, et M. Auber en
-parcourra encore une semée de succès. D'un seul mot on pourrait
-peut-être résumer la différence qui les caractérise: M. Auber a plus de
-franchise, Hérold avait plus d'originalité.
-
-Hérold est mort le 19 janvier 1833, à quatre heures du matin, au même
-âge et de la même maladie que son père. Depuis quelque temps il se
-plaignait de maux de poitrine, et semblait prévoir sa fin. Il mit un
-zèle extraordinaire dans ses répétitions du _Pré aux Clercs_. Les
-musiciens seuls savent combien un tel métier est fatigant. Il était
-exténué quand vint la première représentation. Il fut redemandé à la fin
-de la pièce, et quand on annonça au public qu'il ne pouvait se rendre à
-ses désirs, étant trop malade, on prit cette nouvelle pour une excuse
-banale. Elle n'était, hélas! que trop vraie.
-
-Il rentra chez lui avec une fièvre ardente, causée sans aucun doute par
-l'extrême fatigue que lui avaient donnée ses répétitions, et l'émotion
-du plus grand, du seul très-grand succès qu'il eût obtenu depuis qu'il
-travaillait pour le théâtre. Le lendemain, il apprend qu'une maladie
-d'actrice arrête son ouvrage. Ce lui fut un coup mortel. L'Opéra offrit
-généreusement une de ses plus habiles cantatrices pour remplacer celle
-dont la maladie suspendait les représentations de la pièce. Il fallut
-qu'Hérold fît de nouveaux efforts pour aller montrer son rôle et faire
-de nouvelles répétitions. Cela l'acheva. Il se montra encore une ou deux
-fois au théâtre, faible et languissant, puis, aux derniers jours de
-décembre, il fut obligé de garder le lit qu'il ne quitta plus.
-
-Hérold a laissé une jeune veuve et trois enfants, dont un garçon, et une
-malheureuse mère, dont toute l'existence avait été consacrée à ce fils
-auquel elle ne croyait pas devoir survivre. Vous la voyez souvent errer
-autour de l'Opéra-Comique, consultant les affiches, pour voir si l'on
-donne quelque ouvrage de son fils. Lorsqu'elle y aperçoit son nom chéri,
-elle se met à pleurer, et se retire douloureusement dans sa demeure
-solitaire pour revenir le lendemain pleurer de nouveau au même endroit.
-C'est là toute sa vie. Son bonheur, c'était Hérold! sa seule
-consolation, c'est la gloire qu'il a laissée!
-
-
-
-
-LES CONCERTS D'AMATEURS
-
-TRIBULATIONS D'UN MUSICIEN
-
-
-Il y a un proverbe qui dit, qu'il n'y a rien de plus à redouter qu'un
-dîner d'amis et un concert d'amateurs. Les proverbes sont la sagesse des
-nations, et rien n'est en effet plus sage et plus véridique que la
-maxime que nous venons de citer. L'on doit s'estimer bien heureux
-lorsqu'on n'est pas frappé de ces deux fléaux à la fois; mais il est
-bien rare qu'après avoir été forcé d'avaler le dîner d'ami, composé,
-pour l'ordinaire, du classique pot-au-feu, suivi de quelqu'un de ces
-bienfaisants légumes qui vous rappellent les beaux jours et les
-succulents repas du lycée; il est bien rare, dis-je, qu'après ce
-maussade festin, vous ne soyez pas encore régalé d'un petit concert
-impromptu après le dessert. C'est la petite fille de huit ans qui va
-vous faire juger de ses progrès. On ouvre le piano, à qui il ne manque
-qu'une demi-douzaine de cordes, vu qu'il n'a pas été accordé depuis la
-dernière soirée où l'on a dansé au piano, et l'enfant chéri est prié de
-jouer quelque chose pour faire plaisir à l'ami de la maison. Mais
-l'enfant chéri, qui prend ordinairement sa récréation après le dîner, ne
-trouve pas du tout amusant de donner un échantillon de ses talents à une
-pareille heure, et fait une moue longue d'une aune. «Allons, fais donc
-voir à Monsieur que tu es une grande demoiselle à présent,» dit le papa,
-en traînant sa fille du côté du piano. L'enfant résiste, le père se
-fâche, et la virtuose en herbe se met à pleurer. La maman se met alors
-de la partie: «Pourquoi la brutaliser ainsi? dit-elle à son mari; tu
-sais combien elle est timide, elle n'osera plus jouer, à présent.
-Allons, mon enfant, sois raisonnable, et si tu joues bien ton morceau,
-tu iras embrasser le monsieur qui aime beaucoup les petites filles qui
-sont bien sages.» Douce perspective!
-
-Vous croyiez en être quittes pour entendre un peu de mauvaise musique,
-vous serez obligé, bon gré, mal gré, d'aller embrasser cette charmante
-petite fille qui, à l'aide du mouchoir de son père, est occupée dans un
-coin à sécher ses larmes. Il faut bien vous résigner; après bien des
-façons, vous avez le bonheur d'entendre: _Ah! vous dirai-je, maman!_ _Je
-suis Lindor_, _Triste Raison_, et autres petits airs de cette fraîcheur,
-exécutés sans mesure, et avec un accompagnement obligé de fausses notes.
-Après ce charmant concert, vous êtes forcé de subir l'embrassade promise
-et de mêler vos compliments à ceux de la famille enchantée. N'est-ce pas
-qu'elle est vraiment étonnante? dit le père; oh! elle est organisée pour
-la musique comme on ne l'est pas. Elle retient tous les airs qu'elle
-entend... Elle n'a que deux ans de leçons. C'est sa mère qui lui montre.
-Elle est excellente musicienne. Est-ce que vous n'avez jamais entendu
-chanter ma femme? Elle a une voix magnifique. Dis-donc, bonne amie, il
-faut chanter quelque chose à Monsieur. Allons, ne vas-tu pas faire
-l'enfant, à présent? Il faut encore joindre vos instances à celles du
-mari, qui est allé décrocher une vieille guitare qu'il met un
-quart-d'heure à accorder. Puis, mêlant sa voix à celle de sa moitié, il
-vous rafraîchit les oreilles de _Fleuve du Tage_ ou de _Dormez donc, mes
-chères amours_ à deux voix. Ordinairement on prend son chapeau après le
-dernier couplet, et on se retire en remerciant le couple aimable de la
-délicieuse soirée qu'il vous a procurée, et l'on ne remet plus les pieds
-dans la maison.
-
-Moi, qui ai les nerfs fort irritables, et qui, en ma qualité de
-musicien, ai la musique d'amateurs en abomination, j'ai toujours soin de
-m'informer si les gens avec qui je suis près de lier connaissance
-cultivent la musique; pour peu qu'ils aient le moindre goût pour exercer
-cet art enchanteur, votre serviteur... je n'en veux plus entendre
-parler, je me renferme en moi-même, et, ferme comme un roc, je reste
-sourd à toutes les supplications. Vous concevrez qu'avec de pareils
-principes je déménage souvent. Je n'ai jamais pu trouver un propriétaire
-qui consentît à exiger de mes co-locataires un certificat d'incapacité
-musicale; et dès que, malgré des bourrelets à toutes les portes, et mes
-fenêtres constamment fermées même en été, le son d'un piano, d'un
-violon, d'un flageolet ou d'une voix arrive jusqu'à moi, le lendemain je
-donne congé. Je ne vous parlerai pas des orgues de Barbarie et des cors
-de chasse qui s'exercent à la fenêtre des marchands de vin; j'ai reconnu
-depuis longtemps que c'était un fléau qu'il est impossible d'éviter dans
-une ville un peu civilisée, et que tous les quartiers de Paris y sont
-sujets. J'ai essayé des logements les plus isolés, les orgues des rues
-ont été m'y poursuivre. J'ai cru un jour en être quitte: j'avais loué
-une maisonnette dans la plaine de Monceaux; depuis trois jours, j'y
-jouissais d'un silence absolu, lorsque, par une belle matinée d'été, je
-suis éveillé en sursaut, à quatre heures du matin, par la générale qu'on
-battait sous mes fenêtres. Je me lève en toute hâte. Jugez de mon
-désespoir lorsque, mettant le nez à la croisée, je vois une vingtaine de
-tambours de la garde nationale groupés autour de mon habitation, et
-faisant une répétition générale de tous les _fla_ et les _rrra_ qu'on
-peut tirer de cet harmonieux instrument.
-
-Je vis bien que le repos n'est pas fait pour l'homme sur cette terre.
-J'ai déménagé; je suis retourné au sein de la grande ville. Je me
-calfeutre chez moi, et je tâche de me boucher assez les oreilles pour me
-figurer que je suis sourd, quand il passe dans la rue quelque chanteur
-ou quelque instrumentiste maudit. Je suis devenu misanthrope; j'ai rompu
-avec le genre humain depuis mon lever jusqu'à sept heures du soir.
-
-Je sors alors, et je m'achemine vers l'Opéra ou l'Opéra-Comique, et je
-me sature jusqu'à mon coucher de vraie musique qui n'ait aucune analogie
-avec la musique d'amateurs. J'ai soin de me placer dans quelque coin
-bien obscur, pour être isolé le plus possible; car les amateurs vous
-poursuivent partout, et il y en a qui ont l'habitude de battre la mesure
-(presque toujours à contre-temps) ou de chantonner avec les acteurs: ces
-gens-là me crispent les nerfs et me font d'un plaisir un supplice.
-
-Je me suis brouillé avec toutes mes connaissances qui avaient des
-familles musiciennes, et je n'ai conservé de relations qu'avec un
-huissier retiré, entièrement étranger aux beaux-arts, du moins à ce que
-je croyais. Mais le traître vient de rompre le dernier lien qui me
-rattachait à l'humanité, il s'est fait amateur, et cela sans savoir une
-note de musique, et qui pis est, il m'a entraîné dans un horrible
-repaire où l'on râcle, où l'on souffle, où l'on écorche les oreilles et
-les musiciens de la façon la plus atroce, le tout pour cent sous par
-mois. Ecoutez le récit de mon malheur:
-
-Il n'y a pas tout à fait quinze jours, que mon vieil huissier m'invita à
-venir partager son dîner. C'était la première fois qu'il me conviait,
-et, bien qu'il m'eût prévenu que c'était un dîner d'ami, j'aurais été
-fort en droit de lui dire en sortant de table: Je ne me croyais pas si
-fort votre ami; mais, comme cela n'est que le moindre des maux qui
-m'attendaient dans cette fatale soirée, je ne veux pas trop m'appesantir
-sur cette première calamité.
-
-Le repas terminé, je m'apprêtais à quitter la chambre, sans feu, et
-éclairée d'une seule bougie (c'est par pudeur que je dis bougie), où
-nous avions dîné, pour aller à l'Opéra entendre _Robert le Diable_,
-quand mon vieux scélérat d'ami, me retenant par le pan de mon habit:
-
---Et pourquoi, diable! vous sauver si vite? ne pouvez-vous pas me
-consacrer une soirée tout entière? Vous vous imaginez, peut-être, que je
-n'ai pas songé à vous ménager un après-dîner agréable? Je vous ai
-réservé une surprise pour ce soir, laissez-moi le temps de prendre mon
-chapeau, laissez-vous conduire; et si vous n'êtes pas content, vous
-serez bien difficile.
-
-Je le laisse agir. Nous sortons, et nous arrivons rue des Petits-Champs.
-
---Maintenant nous allons attendre la voiture, me dit mon huissier.
-
---Quelle voiture? pour où aller?
-
---Mon jeune ami, laissez-moi faire. Je vous le répète, quand vous y
-serez, vous serez enchanté.
-
-Après avoir attendu un quart-d'heure à la pluie et au froid, nous
-voyons, enfin venir de loin une de ces voitures monstres qui, la nuit,
-s'annoncent en faisant flamboyer leurs deux gros yeux rouges, bleus ou
-jaunes. Nous montons. Je donne mes six sous, ainsi que mon compagnon de
-voyage, m'abandonnant à ma destinée, que je ne sais quel pressentiment
-me faisait cependant redouter. Après une demi-heure de marche, l'omnibus
-s'arrête: nous descendons.
-
---Où sommes-nous?--Rue de la Harpe.
-
-Singulier quartier pour une partie de plaisir! Nous sommes devant une
-grande vilaine maison, bien haute, bien noire et bien sale, comme toutes
-celles qui l'avoisinent.
-
---Voyez-vous cette lumière au quatrième? c'est là que nous allons, me
-dit mon guide.
-
-Je le suis: nous montons à tâtons un escalier bien roide qui nous
-conduit enfin devant une porte faiblement éclairée par une veilleuse
-placée sur une planche voisine, et je lis ces mots écrits en grosses
-lettres: Concert. Ici, je l'avoue, les jambes me manquèrent, et sans
-cette faiblesse peut-être aurais-je cédé à une horrible inspiration du
-démon qui me vint tout à coup. J'eus une irrésistible envie de
-précipiter mon malencontreux ami en bas des quatre étages; mais la vertu
-l'emporta: je me contins, et je me contentai de m'enfoncer les ongles
-dans la paume de la main, quand j'entendis ce nouveau Méphistophélès me
-dire avec un rire de triomphe:
-
---Hein! vous ne vous attendiez pas à cela?
-
-La porte s'ouvrit devant nous, et j'entrai. Je ressentis alors en moi
-une de ces révolutions bien naturelles au coeur de l'homme. A cette
-inquiétude mortelle qui vous possède à l'approche d'un grand danger,
-succède tout d'un coup cette courageuse résignation qu'on éprouve quand
-le danger est venu. Il n'y avait plus moyen de l'éviter; je pris le
-parti de rire de mon malheur, et de jouer le rôle d'observateur, pour
-pouvoir au moins tenir mes concitoyens en garde contre une pareille
-infortune. La première pièce où nous entrâmes n'avait rien de
-particulier; mais la seconde était fort remarquable: au milieu était un
-piano couvert de partitions et de parties d'orchestre; des pupitres
-étaient disposés tout autour, et contre les murs étaient appendus toutes
-sortes d'instruments des plus aigus aux plus graves. Une douzaine
-d'individus étaient déjà réunis dans cette salle. A notre entrée, ce
-furent des acclamations unanimes: Ah! c'est M. Vincent; bonjour donc,
-monsieur Vincent; quel plaisir de vous voir, etc. Les poignées de mains
-et les félicitations venaient de toutes parts à mon compagnon qui ne
-savait auquel entendre.
-
-Après toutes ces politesses sur l'assurance que le concert ne
-commencerait pas avant une heure, j'entraînai mon ami Vincent dans un
-petit coin, et voici les détails qu'il me donna sur l'assemblée où nous
-étions:
-
---Cette réunion a plus de trente années d'existence. C'est un fonds qui
-s'achète et se trafique comme tout autre genre de commerce. Ici, pour 5
-fr. par mois tout amateur, de quelque instrument qu'il joue, peut venir
-une fois par semaine faire la partie dans les ouvertures et symphonies
-qu'on exécute. On fournit aux exécutants la musique et les instruments,
-que vous voyez tapisser cette chambre. On est chauffé, éclairé, et l'on
-peut même amener un ami.
-
---Mais, lui dis-je, que venez-vous faire ici, vous?
-
---Moi, je viens faire ma partie.
-
---Vous jouez donc de quelque instrument?
-
---D'aucun, je ne sais même pas lire la musique, et voilà justement d'où
-vient la considération que chacun me témoigne ici. J'ai soin de ne
-jamais me mettre qu'à un pupitre où il y ait au moins deux
-instrumentistes.
-
-Le chef d'orchestre est un assez bon musicien qui reconnaît parfaitement
-ceux qui font ce que vous appelez des brioches. Comme je me contente de
-faire semblant de jouer, il ne m'a jamais remarqué comme coupable d'un
-pareil méfait, et je passe ici pour être d'une très-grande force. Vous
-me demanderez pourquoi je viens ici? C'est parce qu'il y fait chaud, que
-cela ne coûte pas cher, et que la considération dont je jouis me fait
-plaisir. La société est du reste parfaitement composée: ce sont des
-étudiants, des employés, des commerçants qui préfèrent cette réunion aux
-cafés et aux estaminets, et vous trouverez parmi eux beaucoup de gens
-avec qui vous serez charmé de faire connaissance.
-
-Pendant que nous causions il était venu beaucoup de monde; chacun était
-déjà à son pupitre, et depuis cinq minutes le chef d'orchestre frappait
-en vain sur son cahier avec son archet pour obtenir un peu de silence.
-
---Allons, monsieur Vincent, nous allons commencer. De quel instrument
-jouez-vous aujourd'hui? Tenez, nous avons des débutants parmi les
-flûtes, allez-moi un pou soutenir ces jeunes gens-là.
-
-Mon compagnon jette un coup d'oeil au pupitre où trois jeunes gens
-étaient armés de leurs instruments. Il empoigne une flûte pendue au mur
-derrière lui, et soufflant de tous ses poumons comme on ferait dans une
-clef, il en tire un horrible son de sifflet qu'on aurait entendu du pont
-Saint-Michel.
-
---Hein! quelle belle embouchure! dit en s'exclamant un des apprentis
-flûtistes.
-
-M. Vincent sourit d'un air modeste; et la symphonie commence.
-
-Je ne perds pas des yeux mon huissier, qui encourage ses jeunes
-compagnons d'un air de protection, dans l'horrible charivari qu'on
-exécute. Les flûtes ne peuvent parvenir à se faire entendre; mais,
-pendant un silence, voilà un malheureux alto en retard d'une mesure, qui
-se met à exécuter un solo auquel on ne s'attendait pas. Le chef
-d'orchestre bondit sur sa chaise, tout s'arrête:
-
---De grâce, Monsieur Vincent, passez donc à la partie d'alto, nous ne
-pourrons jamais marcher sans cela. M. Vincent ne se le fait pas dire
-deux fois; il dépose sa flûte et prend un alto. On recommence, et cette
-fois rien n'accroche. M. Vincent prend du tabac, se mouche, ou arrange
-son jabot, pendant les passages du piano; mais quand arrivent les
-_forte_, il râcle ses cordes à vide avec fureur, ses compagnons
-l'imitent, les altos dominent tout l'orchestre, et à la fin du morceau
-M. Vincent reçoit les félicitations du chef d'orchestre et de tous les
-exécutants.
-
-Plaignez-moi. J'ai été obligé d'entendre six ouvertures ainsi exécutées.
-Vous dire lesquelles, ce me serait bien impossible, je n'en ai pas
-reconnu une seule, bien qu'on m'ait assuré qu'elles étaient toutes de
-nos premiers maîtres. A la fin du concert, la tête me bourdonnait, force
-m'a été de prendre le bras de mon vieil huissier pour retourner chez
-moi; je me serais fait écraser; le bruit des voitures et les cris de
-gare! ne parvenaient plus à mon oreille; j'étais complétement assourdi.
-
-En rentrant chez moi, je suis monté chez mon propriétaire, je lui ai
-payé ce que je lui devais, j'ai déménagé la nuit, et j'ai fait porter
-mes meubles hors de Paris.
-
-Au point du jour, je me suis trouvé dans un village, où j'espère que mon
-vieil huissier ne viendra pas me relancer. J'y ai loué la moitié d'une
-petite maison occupée par un maître d'école. Mais je prévois que je
-serai bientôt obligé de transporter mes pénates en d'autres lieux; car
-il est dit dans la nouvelle loi sur l'instruction publique, que le chant
-entre pour quelque chose dans l'éducation élémentaire. Je suis
-maintenant seul au monde; le seul ami que j'avais s'est fait amateur de
-musique sans en savoir une note; où trouver maintenant une société? Il y
-a quelques années qu'un particulier demandait, dans les _Petites
-Affiches_, un domestique qui ne sût pas chanter l'air de _Robin des
-Bois_; moi, je demande partout un ami qui n'aime pas la musique, qui ne
-la sache pas, et qui redoute surtout les concerts d'amateurs. Si vous
-rencontrez jamais cet homme rare, adressez-le-moi; croyez qu'il trouvera
-en moi un dévoûment sans bornes; et que pour un pareil trésor, il n'est
-pas de sacrifice que ne puisse faire un pauvre musicien.
-
-
-
-
-LES MUSICIENS DE PARIS
-
-1834
-
-
-Il est peu de classes moins connues que celle des musiciens dans toutes
-ses subdivisions. Qu'un auteur de vaudeville ou de roman ait à vous
-présenter un jeune homme intéressant, ne devant sa fortune qu'à lui-même
-et qui, à la fin de l'ouvrage, deviendra l'époux de l'héroïne, dont il
-est l'amant aimé, à coup sûr ce sera un artiste. On n'en dira pas plus,
-mais par ce mot d'artiste, vous devinerez tout de suite que c'est un
-peintre. On dirait que ces messieurs les peintres, dessinateurs,
-sculpteurs, architectes et généralement tout ce qui tient aux arts du
-dessin, sont seuls artistes, et que les musiciens ne le sont pas.
-Effectivement, vous avez un journal des artistes, rédigé par des
-peintres et pour des peintres, et ne traitant guère que de matières de
-peinture. Si l'on dit: Le Gouvernement encourage les arts, cela veut
-dire: Le Gouvernement commande des statues, des tableaux, fait bâtir des
-monuments; s'il y a au ministère un article du budget intitulé:
-Encouragement aux arts, il s'appliquera aux peintres, architectes,
-graveurs, etc. Des pauvres musiciens il n'en sera pas question.
-
-Combien avez-vous de peintres à Paris? Je n'aurais pas le temps de les
-compter. Combien de compositeurs? Mais, je crois, quatre ou cinq. D'où
-vient cela? Serions-nous donc un peuple anti-musical, ainsi qu'on veut
-nous le persuader depuis si longtemps? Non, gardez-vous de le croire.
-Interrogez l'Allemagne, pays de la musique, comme l'Italie est celui des
-chanteurs; demandez-lui ce qu'elle pense de nos compositeurs. Elle
-s'avouera notre inférieure: elle vous dira qu'un opéra nouveau est un
-événement chez elle, et qu'un succès est encore plus rare; que, si ses
-théâtres existent, c'est grâce à nos compositeurs. Elle vous nommera
-tous les opéras de Méhul, qu'elle a appréciés avant nous, dont les
-partitions, que nous ne comprenions pas toujours, excitaient
-l'enthousiasme chez elle; elle vous citera tout le répertoire de
-Boïeldieu, d'Auber, d'Hérold, dont les ouvrages traduits, et non imités,
-comme un le fait si gauchement en Angleterre, sont exécutés sur tous les
-théâtres, et font toujours le plus grand effet. D'où vient donc qu'avec
-un tel succès au dehors, nous ayons si peu de compositeurs chez nous?
-C'est que les débouchés manquent, c'est qu'un jeune homme, lassé de
-frapper pendant des années à la porte de notre unique Théâtre-Lyrique
-(l'Opéra est et doit être réservé aux sommités), trouve qu'il est
-inutile de continuer plus longtemps à mourir de faim, et se met à donner
-des leçons, à courir le cachet; existence modeste, laborieuse, qui mène
-rarement à la fortune, mais à l'aisance. Il aurait été artiste,
-quelquefois homme de génie peut-être; ce sera tout uniment un musicien:
-il s'enfouira dans un orchestre, il aidera à l'exécution des
-chefs-d'oeuvre des autres; pendant un an ou deux, il gémira de n'avoir
-pu parvenir, il quêtera un poëme qu'on ne lui donnera pas; et puis,
-petit à petit, il se fera à sa nouvelle existence; il se mariera, il
-aura des enfants, et ce sera, en somme totale, un excellent citoyen
-payant son terme et ses impositions le plus exactement qu'il pourra, bon
-père, bon époux, et montant régulièrement sa garde, ou soufflant dans
-une clarinette ou un basson tous les douze jours, pour la défense de la
-patrie.
-
-Quelle différence n'y a-t-il pas de ce portrait à celui d'un musicien
-d'orchestre du siècle dernier? Voyez les musiciens de l'Opéra, tremblant
-au fatal démanché, n'abordant l'_ut_ qu'avec la plus extrême
-circonspection, et profitant du privilége qu'ils avaient de jouer avec
-des gants en hiver, et ne sortant du théâtre que pour aller au cabaret;
-car alors les musiciens se grisaient par grâce d'état, et peut-être
-seulement par cela qu'ils étaient musiciens. Un musicien qui ne buvait
-pas était plus mal vu de ses confrères que s'il jouait faux ou contre
-mesure. On a beau dire, les moeurs ont terriblement changé. Nos
-orchestres sont peuplés d'artistes distingués, hommes de bonne compagnie
-souvent, et qui ne dépareront pas le salon où ils seront appelés pour
-faire de la musique.
-
-Il n'en est pas tout à fait de même chez nos voisins d'outre-mer.
-J'entendis, un certain jeudi, un opéra fort bien exécuté, par
-l'orchestre surtout, au théâtre de Covent-Garden, à Londres; j'en allai
-faire compliment à l'arrangeur qui dirigeait lui-même la bande; et je
-lui dis que j'entendrais de nouveau l'ouvrage avec plaisir, tant
-l'exécution m'avait satisfait. Si vous revenez ici, me dit-il,
-choisissez une autre représentation que celle d'après-demain, parce que
-cela ira fort mal. Comme je lui exprimais mon étonnement de sa
-prévision, vous ne faites donc pas attention que ce sera samedi, me
-répondit-il en souriant. En pays étranger, on n'ose pas toujours
-paraître ignorant sur certaines choses, aussi repris-je en m'écriant:
-Ah! c'est juste, je l'avais oublié! Le fait est que je ne me doutais pas
-du tout du motif qui influerait si puissamment sur l'exécution, et
-pendant deux jours, je me creusai la tête à le chercher, mais ma
-pénétration fut toujours en défaut. Le samedi, je ne manquai pas la
-représentation, comme bien vous pouvez croire, et j'allai m'installer
-dans une _private-box_, où j'avais obtenu une place. Une famille
-anglaise occupait les premières places, et moi, dans le fond de la loge,
-je me mis à écouter de toutes mes oreilles. Les premières mesures de
-l'ouverture n'allèrent pas trop mal, mais arrive un solo de hautbois,
-qui débute par un _couak_ des mieux conditionnés. Bon, dis-je, ce n'est
-qu'un accident qui peut arriver à tout le monde. La clarinette, qui
-répétait la même phrase, crut apparemment qu'il fallait reproduire
-exactement comme son confrère le hautbois, et ne manqua pas de faire le
-même _couak_, mais prodigieusement embelli, et d'une dimension vraiment
-disproportionnée; puis le basson, qui entrait ensuite, nous lâcha des
-ronflements effrayants, pendant que la flûte roucoulait des _turlututu_
-qui n'en finissaient plus.
-
-Les instruments de cuivre voulurent être de la partie; les cors se
-mirent donc à corner, les trompettes à trompetter, les trombones à
-tromboniser, la timballe à rouler, le triangle à sonner, les cymbales à
-se frotter, mais le tout d'une manière si désespérée, que la grosse
-caisse, jalouse de ses droits, ne voulut pas rester en arrière d'un si
-effroyable vacarme, et nous assourdit de ses coups répétés, le tout
-contre mesure bien entendu et avec une ardeur diabolique. Les violons ne
-perdaient pas leur temps non plus: les uns faisaient grincer leurs
-chanterelles dans les tons les plus aigus, les autres raclaient leur
-quatrième corde avec rage; les altos jouaient, les uns _pizzicato_, les
-autres avec le dos de leurs archets; les violoncelles faisaient des
-_trémolos_ effrayants, et les contre-basses faisaient mugir leurs cordes
-à vide. Un si effroyable charivari me fit lever de ma place. Je jetai un
-coup d'oeil sur l'orchestre, par-dessus la tête de mes voisins,
-m'attendant à voir le chef désespéré et tâchant de ramener l'harmonie
-parmi ses discordants subordonnés. Pas du tout, il battait la mesure
-bien tranquillement, comme si cela eût été le mieux du monde.
-
-Je remarquai seulement que les musiciens avaient la figure fort animée
-et le nez tout à fait sur leurs cahiers; ils n'étaient pas rangés
-symétriquement comme à l'ordinaire, et cela me fit prendre ma lorgnette.
-Oh! alors je vis le plus étrange spectacle qu'on puisse imaginer! Un
-musicien avait fourré le pavillon de sa trompette dans la poche de son
-camarade assis devant lui, et ne paraissait nullement étonné du son
-bizarre et inaccoutumé de son instrument, tandis que le camarade
-regardait d'un air fort surpris d'où pouvait venir le vent qui soufflait
-entre les basques de son habit. Un contre-bassier, tenant son instrument
-d'une main, frottait gravement son archet sur le tabouret placé entre
-ses jambes: mille folies pareilles se faisaient remarquer dans chaque
-coin de l'orchestre, et pas un spectateur n'avait l'air d'y faire
-attention.
-
-L'ouverture finie, on applaudit très-fort, et même mon voisin dit à deux
-ou trois reprises: _Very good band, very good band._ Le premier acte fut
-exécuté de la même façon, quant à l'orchestre au moins, et toujours à la
-grande satisfaction du public. Dans l'entr'acte, je voulus lier
-conversation avec le voisin qui trouvait l'orchestre si bon; j'eus l'air
-de partager son admiration; cependant je lui dis qu'il me semblait que
-l'exécution avait été meilleure à la première représentation.
-
---Oh! cela n'est pas étonnant, me répondit-il; c'est aujourd'hui samedi.
-
-Je n'osai pas encore avouer mon ignorance, et j'allai sur le théâtre; je
-croyais trouver les chanteurs furieux d'avoir été si sauvagement
-accompagnés; aucun d'eux n'y songeait. Je pris mon courage à deux mains,
-et m'approchant du régisseur:
-
---Monsieur, lui dis-je, je sais fort bien que c'est aujourd'hui samedi;
-mais dites-moi, de grâce, en vertu de quelle loi les musiciens sont
-obligés d'exécuter aussi épouvantablement qu'ils le font, à ce qu'il
-paraît, d'ordinaire, ce jour-là?
-
---C'est, Monsieur, me répondit-il, que dans nos théâtres on paie tous
-les samedis et que les musiciens ne manquent jamais de passer
-immédiatement de la caisse au _public house_ (cabaret).
-
-Je remerciai beaucoup le régisseur de son explication, et le laissai
-grandement édifié sur la tempérance des musiciens français, en lui
-apprenant qu'à Paris un opéra s'exécutait aussi bien les jours de
-paiement que ceux où la caisse n'est pas ouverte. Revenons donc à nos
-compatriotes.
-
-Ce mot de musicien n'est qu'un titre générique qui s'applique à une
-classe très-étendue d'individus dont les moeurs n'ont souvent aucun
-rapport entre elles. Car MM. Rossini et Meyerbeer sont tous deux
-musiciens, et le misérable qui vient faire leur désespoir, en tournant
-une odieuse manivelle sous leurs fenêtres, l'organiste barbare ou le
-vielleur maudit s'intitulent aussi musiciens. Par exemple, je ne
-prétends pas vous garantir la sobriété de cette classe estimable
-d'artistes; non plus que celle des musiciens qui font danser à la
-courtille et chez les marchands de vins de la barrière; il est tout
-naturel que le débitant qui les emploie les paie en nature, et la
-consommation est forcée. Nous aurons donc au premier rang de la
-hiérarchie musicale, les compositeurs dramatiques et ceux-là, certes,
-méritent le plus notre commisération.
-
-Viennent ensuite les compositeurs de salon, classe élégante et musquée,
-accueillie partout avec empressement; car les compositeurs de ce genre
-sont presque tous exécutants, et n'ont besoin du secours d'aucun aide
-pour faire apprécier leurs ouvrages. Qu'un d'eux paraisse dans un salon,
-c'est une joie universelle, c'est à qui l'accueillera, le fêtera, le
-suppliera de faire entendre le délicieux morceau qu'il vient de
-composer, car le dernier morceau est toujours délicieux. Le compositeur
-sourit d'un oeil qu'il croit fort modeste, ne se fait pas trop prier,
-cela est de mauvais ton, et ravit, transporte un auditoire toujours
-disposé à trouver excellente la musique qu'on lui donne par-dessus le
-marché entre le punch, la brioche et les glaces. Un chanteur de romances
-succède à l'instrumentiste, et ce sont encore d'autres transports
-d'admiration. Le même morceau, transporté au théâtre, mieux exécuté
-peut-être par Mlle Jenny Colon ou Déjazet, passera inaperçu; mais chez
-monsieur tel ou tel, il est reconnu que l'on fait toujours d'excellente
-musique, et tout doit être excellent. Quelquefois cependant
-l'enthousiasme n'est pas factice si le bonheur veut que vous rencontriez
-M. Panseron ou M. A de Beauplan, ou peut-être encore une ou deux
-célébrités du genre; vous pourrez passer une soirée fort agréable, si M.
-Plantade vous régale de ses délicieuses bouffonneries, comme _Mme Gibou_
-dont il a l'honneur d'être le père, et dont la réputation s'est étendue
-si prodigieusement depuis son heureuse translation sur le théâtre des
-Variétés; de _la correspondance du Jean Jean à Alger_, de _la Grasse
-fille aux yeux rouges_, ou de quelque autre de ses grotesques
-chefs-d'oeuvre, qu'il sait rendre d'une manière si comique, vous ne
-pourrez vous empêcher de le proclamer le Callot de la romance.
-
-Après les compositeurs de salons, nous placerons les donneurs de leçons,
-parmi lesquels vous trouverez de jeunes et jolies personnes, ayant
-parfois un talent d'instrumentiste fort distingué, et qui regardent
-l'établissement des omnibus comme la plus belle institution du siècle.
-
-En effet, du Marais au faubourg du Roule, où sur trois maisons on compte
-un pensionnat de jeunes demoiselles, la distance est bien grande; quelle
-heureuse invention pour les donneurs de leçons mâles et femelles, que
-l'établissement de ces longs cachalots qui, pour six sous, vous
-transportent au milieu du fracas de Paris, du tranquille Marais au
-paisible faubourg du Roule! Vous asseyez-vous quelquefois dans ces
-immenses voitures? Vous avez sûrement remarqué quelque jeune personne
-mise simplement, mais non sans goût, coiffée d'un chapeau de
-carton-paille en été, ou de pluche en hiver, vêtue d'une robe de
-guingamp ou de mérinos foncé, tenant un rouleau de musique sous le bras,
-ayant la montre suspendue à la ceinture, y jetant l'oeil à chaque
-minute, faisant la moue à chaque voyageur qui monte ou qui descend, et
-semblant accuser chaque voisin de la lenteur de la lourde machine. Jeune
-homme à un premier rendez-vous n'est pas plus pressé d'arriver; et
-cependant à quelle fête, à quelle partie de plaisir court-elle avec tant
-d'empressement? Elle va s'enfermer pendant cinq ou six heures de suite
-dans une chambre souvent sans feu, faire ânonner à une douzaine de
-petites filles les études de Bertini, les fantaisies de Herz; puis,
-après avoir fait redire vingt fois la même chose à ses indociles
-écolières, entendu douze fois les vingt-quatre gammes majeures et
-mineures, répété à chacune: Passez le pouce, Mademoiselle, ne mettez pas
-le petit doigt sur les dièzes; ou autres choses aussi réjouissantes,
-elle rentrera chez elle, pour travailler à son tour: là clouée devant
-son piano sur quelques morceaux difficultueux de Chopin ou de
-Kalkbrenner, elle essaiera d'exécuter les passages les plus difficiles,
-afin d'aller le lendemain recevoir sa leçon au Conservatoire où elle
-doit concourir. Aussi, quel bonheur si elle pouvait remporter le premier
-prix de piano! C'est que pour elle, tout est là. Alors elle pourra
-trouver de meilleures leçons, être reçue dans les plus riches maisons,
-se donner plus d'aisance, trouver mille douceurs, et mieux que cela,
-mille fois mieux, peut-être un mari!
-
-Vous détaillerai-je encore toutes les classes de musiciens qui viennent
-après celles-là? cela serait trop long et les subdivisions trop grandes.
-Rangeons-nous sur la même ligne comme musiciens d'orchestre le
-pensionnaire de M. Véron, qui sert d'interprète aux inspirations d'Auber
-ou de Rossini, et le pauvre diable qui souffle dans une clarinette à
-quelques pieds au-dessous de la figure enfarinée de Deburau ou de la
-corde roide de Mme Saqui? Parmi les musiciens de bal, quel immense degré
-n'y a-t-il pas des exécutants dirigés par M. Tolbecque ou Musard, aux
-racleurs qui écorchent les oreilles des intrépides danseurs de nos
-guinguettes de barrière! Vous peindrai-je l'individualité attachée à
-chaque instrumentiste, l'air pimpant et coquet d'un violon de l'Opéra, à
-côté de la tournure semi-ecclésiastique d'un organiste de paroisse,
-classe d'artistes bien dégénérée depuis la première révolution? Où est
-le temps où les Séjan, les Charpentier, etc., charmaient la foule
-accourue dans les églises pour jouir de leurs sublimes accords? Les
-instruments existent toujours, mais la vie qui les animait, le génie qui
-faisait parler ces puissants orchestres, on ne les retrouvera plus. La
-Restauration, qui aurait voulu nous rendre dévots, n'a pas su employer
-les moyens convenables pour cela. C'est par l'introduction de la musique
-dans les églises qu'on aurait pu y attirer notre génération,
-généralement plus curieuse d'objets d'art que de dévotion; mais le bon
-Charles X avait un excellent orchestre à la chapelle, et il disait
-apparemment comme le cadi de _le Dieu et la Bayadère_:
-
- Je suis content, je suis joyeux,
- Chacun doit l'être hors de ces lieux.
-
-Pendant qu'on régalait ses oreilles des chefs-d'oeuvre de Cherubini
-exécutés par les premiers artistes de la capitale, le bon peuple n'avait
-pour s'édifier pendant la messe, que le véritable plain-chant avec
-accompagnement de serpent obligé. Je ne vous dirai pas que cela soit
-beaucoup mieux à présent; mais au moins personne n'est obligé d'y aller,
-et on peut se dispenser d'entendre la messe sans craindre une
-destitution, et l'assiduité au confessionnal n'est plus un titre pour
-obtenir un emploi dans l'Etat. Je désirerais cependant qu'on rétablît
-une chapelle, comme objet d'art. La musique sacrée est un genre qui se
-perdra tout à fait, si l'on n'y prend garde. Je voudrais donc, comme je
-l'ai dit, qu'on rétablît une chapelle: mais que ce fût au profit de
-tous, que les messes en musique s'exécutassent dans une église où le
-public fût admis indistinctement, à Notre-Dame, par exemple, si
-toutefois Mgr l'archevêque[2] le voulait bien permettre, ce dont je ne
-suis pas très-persuadé; car je vous le dénonce comme le prélat le plus
-anti-musical de la chrétienté, et je me rappelle fort bien que, sous la
-Restauration, il refusa souvent l'autorisation de faire de la musique
-dans différentes églises de son diocèse, le tout _ad majorem Dei
-gloriam_. Mais, comme je ne suis pas parfaitement convaincu qu'on ne
-puisse pas maintenant se passer de sa permission pour cela, je persiste
-dans mon projet. Que si les gens du monde me demandent à quoi bon? je
-leur répondrai qu'il faudrait le faire, ne fût-ce que pour encourager
-l'art le moins encouragé de tous, et ouvrir une nouvelle carrière aux
-compositeurs qui pourraient se former là; que si les dévots m'objectent
-que la musique est trop mondaine, je leur dirai que je n'ai jamais vu ce
-qu'il y avait d'édifiant à entendre chanter une triste psalmodie par des
-braillards à cent écus par an, et qu'il me semble qu'un accompagnement
-de violons est tout aussi moral qu'un accompagnement de serpent. Que
-voulez-vous? je ne peux pas souffrir le serpent, moi, ce n'est pas ma
-faute. Je trouve qu'il est honteux, quand le plus petit prince
-d'Allemagne a une chapelle, quand la moindre église de Belgique a une
-musique passable, qu'à Paris, au centre des arts, on ne puisse entrer
-dans une église sans être poursuivi par un et quelquefois deux serpents.
-
- [2] Feu M. de Quélen.
-
-
-
-
-DE L'ORIGINE DE L'OPÉRA EN FRANCE
-
-
-Nous n'entreprendrons pas de faire connaître les différentes directions
-qui se succédèrent à l'Opéra, depuis la mort de Lully jusqu'à nos jours;
-car notre but est moins de tracer l'histoire administrative de ce
-théâtre, que de suivre autant que possible les progrès de l'art à
-différentes époques.
-
-Depuis le mois de novembre 1672, époque à laquelle Lully obtint le
-privilége de l'Opéra, jusqu'à sa mort (22 mars 1687), ce compositeur ne
-laissa représenter sur son théâtre d'autres ouvrages que les siens:
-aussi la musique ne fit-elle que bien peu de progrès dans cet espace de
-temps. Boileau disait un jour à Lully:
-
---Non-seulement vous êtes le premier, mais le seul musicien de notre
-siècle.
-
-Quelques auteurs s'étaient cependant essayés sur des théâtres
-particuliers. Lalande et Marais avaient chacun fait représenter un opéra
-devant la cour, à Versailles, au grand chagrin de Lully, qui avait
-vainement tenté de s'y opposer. Un Opéra s'était établi à Marseille, un
-autre à Rouen, et on y avait joué des ouvrages composés par des
-musiciens du pays. A la mort de Lully, le théâtre fut quelque temps
-abandonné à de médiocres compositeurs, la plupart ses élèves, tels que
-Colasse, Louis et Jean-Louis Lully, Marais, Desmarests, Gervais, etc. Un
-seul homme de talent se fit remarquer: c'était Charpentier, qui s'était
-déjà fait connaître onze ans auparavant par la musique du _Malade
-imaginaire_. Ce musicien était un fort habile homme; dans sa jeunesse,
-il avait été en Italie, où il avait étudié la composition sous
-Carissimi. De retour en France, il ne trouva aucun moyen de faire
-connaître ce qu'il était capable de faire, et il était déjà âgé de
-cinquante-neuf ans lorsqu'il donna son premier opéra, _Médée_, qui n'eut
-pas d'abord tout le succès qu'il obtint ensuite, parce que la musique en
-parut trop compliquée.
-
-L'Opéra languit jusqu'à la venue de Campra, un des plus célèbres et des
-plus féconds musiciens français. Son premier ouvrage, _l'Europe
-galante_, fut un coup de maître. A la mélodie traînante et monotone de
-Lully et de ses successeurs, il fit succéder un rhythme plus varié et
-une couleur moins triste. La plupart des airs de _l'Europe galante_
-devinrent populaires.
-
-Un des airs de danse qui eut le plus de succès est venu jusqu'à nous;
-c'est celui qui est connu sous la dénomination ridicule de _Madelon
-Friquet_. Campra fit représenter à l'Académie royale de musique dix-huit
-ouvrages qui eurent tous de grands succès.
-
-En 1700 il se fit une véritable révolution dans la musique de théâtre
-par l'introduction d'un instrument sans lequel on a peine à imaginer
-qu'il ait pu exister des orchestres. Monteclair fut le premier musicien
-qui introduisit la contre-basse dans l'orchestre de l'Opéra. La partie
-de basse était auparavant confiée à des basses de violes, instruments
-sourds et mous, qui n'avaient aucune vigueur et qui ne pouvaient pas
-soutenir l'harmonie aussi puissamment que le formidable adversaire qui
-vint les remplacer.
-
-On compte aussi, parmi les compositeurs de cette époque, une femme, Mme
-de Laguerre, épouse du sieur de Laguerre, organiste de Saint-Séverin et
-de Saint-Gervais. Voici comme un de ses contemporains s'exprime sur son
-compte: «Mme de Laguerre a composé plusieurs ouvrages, on peut dire que
-jamais personne de son sexe n'a eu d'aussi grands talents pour la
-composition de la musique et pour la manière admirable dont elle
-l'exécutait soit sur l'orgue, soit sur le clavecin: elle avait surtout
-un talent merveilleux pour préluder et jouer des fantaisies
-sur-le-champ; et quelquefois pendant une demi-heure entière elle suivait
-un prélude, avec des chants et des accords excessivement variés et d'un
-goût qui charmait les auditeurs. Elle a excellé dans la musique vocale,
-de même que dans l'instrumentale, comme elle l'a fait connaître dans
-tous les genres de musique de sa composition, savoir: l'opéra de
-_Céphale et Procris_, tragédie représentée en 1694, trois livres de
-cantates, un recueil de pièces de clavecin, un recueil de sonates, un
-_Te Deum_ à grand choeur, qu'elle fit exécuter dans la chapelle du
-Louvre pour la convalescence du roi, etc.»
-
-Destouches, qui florissait à la même époque, obtint aussi de grands
-succès. Mais le compositeur le plus apprécié de son temps, dans cette
-période qui sépara Lully de Rameau, fut sans contredit Mouret, que l'on
-avait surnommé le musicien des Grâces. Tous ses ouvrages ont une teinte
-de légèreté et de gaîté qui plurent extrêmement aux dilettanti du temps;
-il avait une très-grande facilité à composer, et, quoiqu'il soit mort
-assez jeune, peu de musiciens ont donné autant d'ouvrages que lui et
-dans tous les genres. Il composa six opéras, plusieurs recueils de
-musique instrumentale, un grand nombre de divertissements pour les
-comédies françaises et italiennes, et plusieurs morceaux de musique
-religieuse. Le joli air _De l'amour suivons tous les lois_, le charmant
-duo _De l'amour suivons les traces_, sont de Mouret.
-
-C'est au mois de décembre 1715 que l'Opéra eut le privilége de donner
-des bals masqués publics. Ce genre de spectacle a toujours duré jusqu'à
-présent. Le prix d'entrée en fut dès l'origine fixé à 6 livres par
-personne.
-
-Nous devons dire aussi un mot des concerts spirituels comme annexes de
-l'Opéra. Le concert spirituel fut établi au mois de mars 1725 au château
-des Tuileries, par privilége du roi, accordé au sieur Philidor,
-ordonnateur de la musique de la chapelle royale, à la charge que ce
-concert dépendrait toujours de l'Opéra, et que Philidor lui paierait
-6,000 livres par an.
-
-Le premier concert eut lieu le dimanche de la Passion, 18 mars 1725.
-Voici quel en fut le programme: il commença par une suite d'airs de
-violons de Lalande, suivie d'un caprice du même auteur et de son
-_Confitebor_. On joua ensuite un concert de Corelli, intitulé la _Nuit
-de Noël_, et le concert finit par la cantate _Domino_, motet de Lalande.
-Il avait commencé à six heures du soir et finit à huit, avec
-l'applaudissement de toute l'assemblée, qui était très-nombreuse. Ce
-concert continua à avoir lieu aux Tuileries, dans la salle dite des
-Suisses. Cependant le roi étant venu à Paris en 1744, alla loger au
-château, et le service exigea que l'on détruisît toutes les loges et
-décorations de la salle de concert. Le 1er novembre, jour de la
-Toussaint, on avait affiché qu'il serait exécuté dans la salle de
-l'Opéra, mais l'archevêque de Paris le fit défendre, et il n'y eut point
-de concert ce jour-là. Le 8 décembre, jour de la conception de la
-Vierge, on donna le concert spirituel dans la même salle au château des
-Tuileries, mais il n'y avait point de loges, et seulement des chaises et
-des banquettes.
-
-Le concert continua à avoir lieu dans la salle des Tuileries jusqu'à la
-Révolution; il fut rétabli sous l'Empire dans la salle de l'Opéra, et
-continué dans ce même emplacement jusqu'à la révolution de Juillet,
-qu'il fut entièrement aboli, on ne sait trop pourquoi; car, si ce
-concert était composé uniquement de musique d'église, maintenant qu'on
-n'en entend nulle part à Paris, il attirerait probablement un grand
-nombre d'amateurs, qui regrettent vivement d'être totalement privés d'un
-genre de musique qui a produit tant de chefs-d'oeuvre. Revenons à
-l'Opéra. En 1733, parut le premier ouvrage de Rameau, _Hippolyte et
-Aricie_, qui produisit une sensation inexprimable. On eut d'abord de la
-peine à s'accoutumer à ce genre de musique, qui s'éloignait totalement
-de tout ce qu'on avait entendu jusque là. Mais la richesse et la variété
-des accompagnements, la force de l'harmonie, les nouveaux tours de
-chant, la coupe inusitée des airs de danse, toutes ces nouveautés
-finirent par jeter les spectateurs dans l'enivrement.
-
-A _Hippolyte et Aricie_ succédèrent les _Indes galantes_, qui plurent
-encore davantage. A une des reprises de cet opéra, Rameau y ajouta un
-nouvel acte, celui des _Sauvages_, dont tout le monde connaît la belle
-marche que Dalayrac a fort heureusement intercalée dans le deuxième acte
-d'_Azémia_. Puis vint _Castor et Pollux_, qui passe pour le
-chef-d'oeuvre de son auteur, et où l'on trouve en effet d'admirables
-morceaux. Rameau, quoique âgé de cinquante ans, à son début dans la
-carrière dramatique, fit représenter seize opéras, bien qu'il eût
-renoncé au théâtre, les dix dernières années de sa vie. Il fut le
-premier qui employa les clarinettes à l'orchestre, dans son opéra
-d'_Acanthe et Céphise_, représenté en 1751 pour la naissance du duc de
-Bourgogne.
-
-En 1752, une grande innovation eut lieu à l'Opéra; des comédiens
-italiens vinrent donner des représentations à l'Académie royale de
-musique; ils débutèrent le jeudi 1er août 1752, par la _Serva Padrona_.
-Le grand succès qu'ils obtinrent leur suggéra de nombreux antagonistes;
-c'est alors que prit naissance la guerre des Bouffonistes et des
-Lullistes; ces derniers eurent l'avantage en 1754, et les Italiens
-retournèrent dans leur pays. Leur séjour en France ne fut pourtant pas
-sans influence sur la musique française, qui prit dès lors une allure
-plus franche et plus enjouée. Malgré son immense succès, le _Devin de
-Village_ ne fit point naître d'ouvrages du même genre à l'Opéra, mais
-l'Opéra-Comique prit naissance par les traductions et même par les
-ouvrages nouveaux qu'on commença à jouer à la Comédie-Italienne. Pendant
-vingt ans le grand Opéra fut dans un état de décadence qui le mit à deux
-doigts de sa perte, et l'on croyait bien qu'il ne pourrait jamais se
-relever de sa victoire sur les Bouffons italiens, lorsqu'enfin Gluck
-parut en 1774.
-
-L'_Iphigénie en Aulide_ fut suivie de près d'_Orphée et Alceste_.
-Piccini, précédé de la plus brillante réputation, vint faire jouer à
-Paris son _Roland_. Le succès de cet opéra suscita une nouvelle guerre
-musicale, dont profitèrent les amateurs raisonnables qui savaient
-applaudir ce qui était réellement beau, quelle que fût la nation de
-l'auteur. Gluck riposta à _Roland_ par _Armide_ et _Iphigénie en
-Tauride_; Piccini répondit à ces deux chefs-d'oeuvre par _Didon_. Puis
-vint Sacchini; Sacchini, déjà célèbre en France par la traduction de
-quelques-uns de ses ouvrages, arriva à Paris en 1783, âgé de près de
-cinquante ans. Ses premiers ouvrages, _Renaud_, _Chimène_ et _Dardanus_,
-n'excitèrent pas le même enthousiasme que les premiers ouvrages de Gluck
-et de Piccini, parce qu'on était déjà familiarisé avec ce genre de
-musique, et que l'attrait de la nouveauté n'en était pas aussi grand. Il
-n'en fut pas de même d'_OEdipe à Colonne_; l'intérêt du poëme permit de
-sentir toutes les beautés de cette ravissante musique, si simple, si
-suave et si dramatique en même temps. Croirait-on cependant que cette
-représentation rencontra tant d'obstacle, que Sacchini, dégoûté par là
-du séjour de Paris, prit le parti d'aller jouir en Angleterre du fruit
-de ses travaux? La mort ne lui en laissa pas le temps: il succomba à une
-attaque de goutte le 7 octobre 1786. On donna après sa mort l'opéra
-d'_Avire et Evelina_, dont Rey, chef d'orchestre de l'Opéra, avait
-achevé la musique. Les compositeurs français rentrèrent en possession du
-théâtre de l'Opéra après la mort de Sacchini; mais la révolution
-musicale était achevée, et tous les ouvrages nouveaux étaient écrits
-dans le système de ceux de Gluck et de Piccini. On distingua quelques
-opéras de Catel, Méhul, Lesueur, Berton, Grétry, etc. Mais depuis
-longtemps on n'avait entendu aucun de ces ouvrages qui font époque,
-lorsqu'enfin Spontini parvint avec des peines infinies à faire
-représenter sa _Vestale_ en 1807. On peut encore se rappeler quelle
-sensation excita l'apparition de cet ouvrage. _Fernand Cortez_ fut moins
-heureux; ce ne fut même qu'à sa reprise, en 1816, que la réussite en fut
-complète.
-
-Spontini quitta bientôt Paris pour aller diriger l'opéra de Berlin. Le
-peu de succès de son dernier ouvrage, _Olympie_, pouvait faire supposer
-que son génie s'était épuisé dans ses deux premiers ouvrages, et cette
-perte ne fut que médiocrement sentie.
-
-Cependant l'art du chant, qui avait fait de grands progrès en France,
-était resté complétement stationnaire à l'Opéra, et l'on y chantait il y
-a dix ans absolument de la même manière que quarante ans auparavant.
-Rossini, arrivé depuis peu à Paris, et engagé à écrire pour notre Opéra,
-exigea avant tout qu'on lui donnât des chanteurs qu'on pût faire
-chanter, et l'on fit débuter Mlle Cinti.
-
-Ce fut le premier pas vers la révolution qu'opérèrent à ce théâtre le
-_Siége de Corinthe_, le _Comte Ory_, _Moïse_, les débuts de Levasseur,
-la retraite de Derivis père et les progrès d'Adolphe Nourrit. M. Auber
-donna la _Muette_, et le succès de cet ouvrage fut immense; _Guillaume
-Tell_ fut moins heureux à son apparition, mais aujourd'hui, toutes les
-beautés de ce chef-d'oeuvre sont appréciées et le public ne peut se
-lasser de l'entendre.
-
-En 1830, l'Opéra subit une grande révolution administrative. Cessant
-d'être exploité par le gouvernement, il devint l'objet d'une entreprise
-particulière.
-
-Chacun sait le degré de prospérité où il s'éleva, sous M. Véron, grâce à
-l'habileté du directeur, à l'immense succès de _Robert le Diable_ et à
-la réunion miraculeuse des talents de Nourrit, Levasseur, Mmes Damoreau,
-Dorus-Gras, Falcon, et de Perrot et Taglioni.--Les directions qui ont
-succédé à celle de M. Véron, sont loin d'avoir été aussi heureuses et
-l'expérience ne peut manquer de prouver que l'Opéra doit retourner à
-l'Etat. La suppression des pensions a rendu l'exigence des sujets telle
-que les appointements sont parvenus à un taux trop exorbitant pour
-pouvoir subsister. On ne pourra cependant les ramener à une limite plus
-raisonnable, qu'en offrant une compensation par la perspective d'une
-pension: c'est ce que ne peut faire une direction passagère; il faut une
-administration durable et l'Etat ou la ville de Paris peuvent seuls
-arriver à ce résultat.
-
-
-
-
-L'ARMIDE DE LULLY
-
-
-L'édit de Nantes venait d'être révoqué: pendant que la désolation se
-répandait dans toute la France, la cour ne s'occupait que de fêtes et de
-plaisirs, persuadée que le nouvel édit ne pouvait atteindre que le
-peuple; mais bientôt la persécution s'étendit jusqu'à la noblesse, et
-l'alarme se répandit à Versailles. Ouvertement, c'étaient des éloges
-pompeux de la grandeur du roi, qui, non content de faire le bonheur de
-ses sujets, s'occupait encore si efficacement du salut de leurs âmes;
-mais en secret, on se confiait ses craintes. C'en est fait, se
-disait-on, le temps des plaisirs est passé, bientôt nous serons tous
-encapuchonnés, et au lieu d'opéras nous aurons la messe et les vêpres
-pour tout divertissement.
-
-De pareils propos ne pouvaient parvenir aux oreilles du roi, mais Mme de
-Maintenon ne les ignora pas longtemps. Elle comprit combien il était de
-son intérêt de distraire tout l'entourage du roi de si sombres pensées,
-et que ce n'était que par des fêtes éclatantes, des spectacles pompeux
-qu'elle pourrait détourner l'attention et faire renaître l'apparence de
-la confiance. Mais quel spectacle donner? Des carrousels, des loteries?
-Cela coûtait si cher et durait si peu! et puis, l'argent devenait rare.
-Un sonnet à la gloire du roi convertisseur, s'était payé plus cher que
-ne l'aurait été autrefois une fête qui aurait occupé la cour pendant une
-semaine; les abjurations avaient d'autant plus coûté que le prix en
-était ordinairement fixé en pensions; c'est ainsi que Dacier et sa
-femme, qui s'étaient faits catholiques, venaient de recevoir 500 écus de
-pension. Depuis la mort de Molière, les comédies n'avaient que peu
-d'attraits; Racine n'était pas assez gai pour la circonstance, il
-fallait quelque chose qui contrastât avec la disposition générale des
-esprits.
-
-Le roi, que depuis plusieurs mois on avait obsédé pour les affaires de
-la religion, n'avait pas eu le temps de s'occuper à l'avance de ses
-plaisirs, et aucun divertissement n'était préparé. Elle se souvint
-pourtant qu'il lui avait parlé d'un opéra commandé par lui à Lully et
-Quinault, et dont il avait même fourni le sujet. Si cet ouvrage avait pu
-être prêt, c'était un coup de fortune! Mais comment s'en assurer? Il
-fallut bien qu'elle se résolût à le demander elle-même à l'un des
-auteurs, et après s'être fait préalablement donner l'absolution, elle se
-détermina à faire venir Lully auprès d'elle pour savoir où il en était
-de son ouvrage.
-
-Lully, toujours bien vu du roi, qui l'aimait beaucoup, venait rarement à
-Versailles, et seulement quand son service l'y appelait; d'abord, parce
-que son théâtre, à Paris, dont il était le directeur et le seul
-compositeur, l'occupait beaucoup; mais ensuite, parce qu'à Paris il
-avait plus de liberté pour mener la vie dissipée et fort peu régulière
-qu'il affectionnait; et surtout parce qu'il savait déplaire à un grand
-nombre de personnes de la cour qui ne lui épargnaient pas les railleries
-quand elles le rencontraient, ce qu'il détestait singulièrement, étant
-très-railleur lui-même, et ne souffrant pas facilement, suivant l'usage,
-qu'on fît à son égard ce qu'il s'était si souvent permis envers les
-autres. Voici à quel sujet il s'était attiré tous ces brocards:
-
-Depuis longtemps Lully avait reçu des lettres de noblesse du roi, et se
-faisait partout appeler et imprimer M. de Lully, lorsque quelqu'un vint
-à lui dire qu'il était fort heureux pour lui que, contre l'usage, le roi
-l'eût dispensé de se faire recevoir secrétaire d'Etat, car plusieurs
-personnes de cette compagnie avaient toujours dit qu'elles
-s'opposeraient à son admission. Après cette révélation, le musicien ne
-dormit plus tranquille et n'eut plus de cesse qu'il ne fût reçu. Voici
-le moyen qu'il employa pour obtenir l'assentiment du roi. En 1681 on dut
-donner à Saint-Germain une représentation du _Bourgeois-gentilhomme_,
-joué pour la première fois à Chambord, onze ans auparavant, et dont
-Lully avait fait la musique. Lully était excellent bouffon, et plus
-d'une fois Molière lui avait dit: Viens, Lully, viens nous faire rire.
-Il résolut de profiter de cet avantage auprès du roi, qui ne lui
-connaissait pas ce talent.
-
-Son physique grotesque s'y prêtait à merveille; il était court de
-taille, un peu gros, et avait un extérieur généralement négligé; de
-petits yeux bordés de rouge, qu'on voyait à peine et qui avaient peine à
-voir, brillaient cependant d'un feu sombre qui marquait tout ensemble
-beaucoup d'esprit et de malignité. Un caractère de plaisanterie était
-répandu sur son visage, et certain air d'inquiétude régnait dans toute
-sa personne. Enfin sa figure entière respirait la bizarrerie, et au
-premier aspect, on n'aurait pas manqué de lui rire au nez, si la finesse
-de son regard n'eût montré sur-le-champ qu'il n'était pas homme à avoir
-le dernier, et qu'il était bien capable de rire et de faire rire à vos
-dépens.
-
-Sans en prévenir personne, il résolut de représenter lui-même le
-personnage du Muphty et d'attirer l'attention du roi par ses
-bouffonneries. Malheureusement pour lui le roi était de mauvaise humeur
-ce jour-là, et rien ne pouvait le dérider; aussi la représentation
-était-elle d'un froid mortel, les personnages si éminemment comiques de
-M. et Mme Jourdain et de leur servante Nicolle, la ravissante scène des
-professeurs du Bourgeois-gentilhomme, rien n'avait pu chasser l'ennui
-qui régnait dans la salle, lorsque commença la cérémonie qui termine le
-quatrième acte.
-
-Lully s'était affublé la tête d'un turban qui avait près de cinq pieds
-de haut, de telle sorte que sa figure avait l'air d'être au milieu de
-son ventre; ses petits yeux clignotant encore plus qu'à l'ordinaire,
-parce que l'éclat des bougies les fatiguaient davantage, lui faisaient
-faire une si plaisante grimace, qu'à son apparition inattendue il y eut
-un oh! de surprise, suivi d'une violente envie de rire générale, qui fut
-aussitôt comprimée, parce qu'on vit que le roi ne riait pas encore.
-
-Lully s'aperçut de la difficulté de sa position, et ne fit que redoubler
-de plaisanteries. Au _Donnar Bastonara_ il accabla de coups le
-malheureux acteur qui représentait M. Jourdain, et qui, n'étant
-nullement prévenu de cette addition à son rôle, souffrit d'abord assez
-patiemment les grands coups du livre représentant le Coran qu'on lui
-administrait sur le dos et sur la tête; mais voyant succéder aux coups
-de livre les gourmades et les coups de poing, il commença à se fâcher,
-et dit tout bas au muphty:
-
---Finissez cette plaisanterie, ou je vous assomme.
-
---Tant mieux, lui répondit de même Lully, qui du coin de l'oeil avait vu
-le roi commencer à sourire, c'est ce que je demande, battez-moi le plus
-fort que vous pourrez.
-
-L'acteur ne se le fit pas dire deux fois, et, profitant de sa colère, il
-administra un énorme coup de poing au muphty, qui se baissa vivement et
-le reçut dans son turban. Ce fut alors une course comme celle de
-Pourceaugnac, à cette différence près que M. Jourdain, doublement
-irrité, y mettait une ardeur inconcevable, qu'excitait encore le fou
-rire de tous les spectateurs, qui ne pouvaient plus se contenir. Chaque
-fois qu'il s'avançait vers le muphty, celui-ci, baissant la tête comme
-un bélier, le repoussait à l'autre bout du théâtre avec son interminable
-coiffure, dont il se défendait comme un taureau de ses cornes. Le pauvre
-M. Jourdain crut enfin mieux prendre son temps; il se précipita tout
-d'un coup vers son adversaire, croyant pouvoir l'étreindre entre ses
-bras; mais celui-ci s'était si vivement jeté à terre, qu'il parvint à
-mettre le pauvre Jourdain à cheval sur son monstrueux turban, et,
-pendant qu'il roulait à terre embarrassé dans ce nouvel obstacle, il se
-dégagea lestement, et, faisant semblant de tomber, il se précipita dans
-l'orchestre et entra jusqu'à mi-corps dans le clavecin qui y était, et
-fit encore mille folies en achevant de le briser comme s'il ne pouvait
-parvenir à en sortir. Le roi n'avait pas attendu ce dernier lazzi pour
-déposer sa mauvaise humeur: depuis cinq minutes il riait comme un roi ne
-rit pas, et disait, en s'essuyant les yeux, que jamais il ne s'était
-tant amusé de sa vie.
-
-Après la représentation, Lully se mit sur son passage, et le roi lui dit
-les choses les plus flatteuses, l'assurant qu'il était l'homme de France
-le plus divertissant qu'il connût. Le musicien prit alors l'air le plus
-affligé qu'il put:
-
---Voilà précisément, lui dit-il, ce qui me rend fort à plaindre; car
-j'avais dessein de devenir secrétaire de Votre Majesté, et MM. les
-secrétaires ne voudront plus me recevoir, à présent que je suis monté
-sur un théâtre.
-
---Ils ne voudront pas vous recevoir, reprit le roi, ce sera bien de
-l'honneur pour eux. Allez de ma part voir M. le chancelier; je vous
-l'ordonne aujourd'hui, et de plus je vous fais 1,200 fr. de pension.
-
-La belle chose qu'une monarchie absolue! 1,200 livres de pension pour
-avoir sauté dans un clavecin! Si les pensions s'obtenaient au même prix
-aujourd'hui, toutes les manufactures d'Erard et de Pleyel n'y
-suffiraient pas.
-
-Dès le lendemain Lully courut chez le chancelier Le Tellier, qui le
-reçut fort mal. Le musicien alla porter ses plaintes à M. de Louvois,
-qui reprocha à Lully sa témérité, lui disant qu'elle ne convenait pas à
-un homme comme lui, qui n'avait d'autre mérite et d'autre recommandation
-que de faire rire.
-
---Eh! tête-bleu! vous en feriez autant si vous pouviez, repartit Lully.
-
-Le roi, ayant appris toutes ces difficultés, exigea qu'on reçût le
-Florentin, et alors tous les obstacles s'aplanirent devant lui. Le jour
-de sa réception, il donna un magnifique repas aux anciens de la
-compagnie, et le soir les régala de l'opéra, où l'on représentait _le
-Triomphe de l'Amour_. Ils étaient là trente ou quarante qui avaient les
-meilleures places, et ce n'était pas un spectacle peu curieux de voir
-deux ou trois rangs d'hommes graves en manteaux noirs et en grands
-chapeaux aux premiers bancs de l'amphithéâtre, et écoutant avec un
-sérieux admirable les courantes et les rigaudons du nouveau secrétaire
-du roi. Quelques jours après M. de Louvois rencontra Lully à
-Versailles.--Bonjour, mon confrère, lui dit-il en passant. Cela s'appela
-un bon mot de M. de Louvois; chacun voulut se l'approprier, et il n'y
-eut pas si grand seigneur qui apercevant de loin le musicien, ne
-l'apostrophât d'un: Bonjour, mon confrère. Cette plaisanterie fut
-tellement répétée, que depuis longtemps il n'allait à Versailles que
-quand il ne pouvait faire autrement.
-
-Il était à dîner avec quelques-uns de ses acteurs et de ses musiciens,
-au cabaret du Cerceau-d'or, sur la place du Palais-Royal; le repas avait
-été fort gai, et le vin n'avait pas été épargné. Il faisait à ses
-camarades un de ces bons contes qu'il racontait si plaisamment et qui
-l'avaient fait autrefois rechercher des plus grands seigneurs, quand on
-vint l'avertir que sa femme le faisait demander au plus vite, parce
-qu'un carrosse de la cour le venait chercher pour l'amener à l'instant à
-Versailles. «Oh! se dit-il, cela m'a bien l'air d'être un tour de
-Madeleine, qui n'aime pas que je reste trop longtemps à table quand je
-dîne hors du logis. Il faut cependant y aller voir, mais si elle me fait
-vous quitter pour rien, je réponds que je ne rentre pas de huit jours.»
-Il s'achemina en chancelant vers sa demeure, et vit qu'effectivement sa
-femme ne l'avait pas trompé. Il se hâta de monter en voiture, s'endormit
-dans la route, et ne s'éveilla qu'au moment d'arrêt du carrosse. Un abbé
-se présenta alors à la portière et lui dit, les yeux baissés: «M. de
-Lully, je suis chargé de vous conduire auprès d'une dame qui désire vous
-entretenir en particulier.» Notre musicien se crut alors en bonne
-fortune; il jeta un coup d'oeil de dépit sur sa toilette plus que
-négligée, son rabat chiffonné et ses vêtements en désordre, puis il
-tâcha de découvrir à quel hasard il pouvait devoir un semblable bonheur.
-
-Après bien des détours dans une partie du palais qui lui était tout à
-fait inconnue, il fat enfin introduit dans une pièce meublée avec
-simplicité, mais d'une manière sévère; partout, des tableaux de saints
-garnissaient la tapisserie. Il se perdait en conjectures, quand une
-porte s'ouvrit; une dame, d'un extérieur imposant, s'avança vers le
-musicien, qui, grâce à sa mauvaise vue, ne la reconnut nullement et alla
-tout aussitôt se jeter à ses pieds. Mme de Maintenon fut un peu surprise
-d'abord de cette manière de se présenter, mais elle pensa qu'un aussi
-grand pécheur, qu'un homme qui passait sa vie avec des excommuniés,
-devait cet hommage à une vertu comme la sienne.
-
-Aussi ne laissa-t-elle pas échapper cette occasion de faire un sermon:
-
---M. de Lully, lui dit-elle, on prétend que vous menez une mauvaise
-conduite.
-
-A cette voix, Lully releva la tête; il reconnut alors à qui il avait
-affaire, et il vit bien qu'il avait fait une sottise, mais il repartit
-promptement:
-
---Moi, du tout, Madame, je mène le théâtre de l'Opéra et voilà tout.
-
---Je sais, dit Mme de Maintenon, que votre position vous met en rapport
-avec nombre de personnes d'une condition peu sortable, mais le roi n'en
-est pas moins fort mécontent de vous, et vous aurez beaucoup à faire
-pour rentrer dans ses bonnes grâces.
-
-Le musicien était anéanti; il cherchait par quel méfait il avait pu
-s'attirer ce malheur; d'un mot, le roi qui lui avait tout donné pouvait
-tout lui retirer, et ce coup imprévu parut l'accabler. Mme de Maintenon
-l'ayant amené au point où elle voulait:
-
---Maintenant, continua-t-elle, je puis vous donner un moyen de rentrer
-en faveur. Dans huit jours il faut ici qu'on ait un opéra nouveau,
-donnez-nous celui dont le roi vous a chargé, et je ne doute pas qu'à
-cette occasion vous ne trouviez le moyen de rentrer en grâce.
-
---Dans huit jours, mon _Armide_! s'écria le musicien, oh! Madame, c'est
-impossible, il me reste tout un acte à faire, et Quinault n'en finit pas
-pour les changements que je lui demande.
-
---Vous le ferez plus vite que les autres et tout peut être prêt: ou bien
-donnez-nous seulement ce qu'il y a de fait, reprit Mme de Maintenon
-impatientée.
-
---Moi, mutiler un chef-d'oeuvre, le donner pièce à pièce! s'écria le
-musicien désolé. Oh! non, Madame, Sa Majesté se fâchera tant qu'elle
-voudra, mais avant un mois, je ne puis espérer de donner mon _Armide_...
-C'est que vous ne savez pas, Madame, que je n'ai jamais rien fait de
-plus beau, qu'il y aura là dedans...
-
---Eh! bien donc, Monsieur, n'en parlons plus: aussi bien je sais que
-Lalande s'occupe d'une pièce en musique, et le petit Marais me fait
-tourmenter depuis longtemps pour faire entendre de sa musique au roi:
-l'un des deux saura bien être prêt.
-
---Qu'est-ce à dire, Madame? on exécuterait devant Sa Majesté d'autres
-opéras que les miens? Non, non, il n'en sera pas ainsi; vous aurez un
-opéra dans huit jours; ce ne sera pas _Armide_, par exemple...
-
---Eh! peu m'importe, _Armide_ ou un autre, cela m'est indifférent.
-
---En bien! donc, dans huit jours, vous aurez un nouvel opéra-ballet,
-musique de Lully, paroles de Quinault. Voudriez-vous m'en fournir le
-sujet?
-
---Monsieur, reprit Mme de Maintenon avec hauteur, vous devriez savoir
-que je ne me mêle point de ces sortes de choses.
-
---Pardon, Madame, répondit le musicien en câlinant, c'est le roi qui a
-fourni le sujet d'_Armide_, vous auriez pu proposer celui-ci. Armide
-sera l'opéra du roi, celui-ci serait l'opéra de la...
-
-Il s'arrêta craignant d'en avoir trop dit, mais la marquise n'avait pas
-l'air fâché; elle lui dit, au contraire avec bonté:
-
---J'y consens. Votre ouvrage sera votre réconciliation: nommez-le le
-_Temple de la Paix_.
-
---Madame, dans huit jours la première représentation.
-
-Il se retira en saluant profondément, et se fit tout de suite conduire à
-Paris chez Quinault.
-
---Mon cher ami, lui dit-il en entrant, je viens vous prévenir que c'est
-d'aujourd'hui en huit la première représentation de notre opéra du
-_Temple de la Paix_, et qu'il faut nous mettre en mesure.
-
---Qu'est-ce à dire, dit Quinault, quelle est cette nouvelle folie? Vous
-savez que j'ai à travailler; voilà la quatrième fois que vous me faites
-refaire le cinquième acte d'_Armide_, et je n'en peux venir à bout;
-laissez-moi donc en repos, au lieu de me venir casser la tête avec vos
-sornettes.
-
---Oh! oh! mon confrère en Apollon, nous sommes de mauvaise humeur; tant
-pis, morbleu, tant pis! car il ne s'agit plus d'_Armide_ pour le moment,
-mais bien du _Temple de la Paix_.
-
---Cesserez-vous bientôt de me parler par énigmes?
-
---Eh bien donc! sachez que, sous peine de déplaire mortellement à notre
-illustre maître et à sa très-peu illustre maîtresse, la veuve Scarron,
-je viens de promettre de donner dans huit jours, à Versailles, un
-opéra-ballet, fait, composé, appris et monté.
-
---Eh bien! est-ce que cela me regarde? dit tranquillement Quinault.
-
---Oh! il n'y a pas de doute que cela vous regarde fort peu, car c'est
-tout simplement vous, M. Philippe Quinault, auditeur des comptes, membre
-de l'Académie française et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, qui en
-devez composer les paroles.
-
---Et pourquoi cela?
-
---Eh parbleu! parce que je l'ai promis. D'ailleurs, vous savez bien
-notre marché: je vous donne 4,000 livres pour vos grandes tragédies, et
-2,000 livres pour vos opéras-ballets; voyez si vous voulez gagner 2,000
-livres d'ici à huit jours?
-
---Mais, mon Dieu, s'écrie Quinault, qui s'était singulièrement radouci,
-comment voulez-vous être prêt dans un si court espace de temps? En
-supposant que je le fusse, le serez-vous, vos acteurs sauront-ils leurs
-rôles? Mais à quel propos cet opéra, pourquoi ce titre niais et banal?
-
---Ce titre niais et banal, c'est la veuve Scarron qui me l'a fourni:
-ainsi, il y aurait probablement peu de prudence à lui donner ces
-épithètes hors d'ici. Le motif qui me fait entreprendre cet ouvrage est
-la colère où le roi est contre moi, je ne sais pas trop pourquoi, par
-exemple, et le désir de rentrer dans ses bonnes grâces.
-
---Comment! quelle colère du roi? que voulez-vous dire? J'allai hier à
-Versailles lui présenter mes quatre premiers actes d'_Armide_, que
-suivant son usage, il veut examiner avant que je les envoie à la petite
-Académie, et il m'a encore parlé de vous avec une bonté infinie.
-
---Ouais, dit Lully, la veuve Scarron se serait-elle jouée de moi! c'est
-que je pourrais bien la laisser là avec son opéra... Ah! oui; mais
-Lalande et le petit Marais, qui ne demandent pas mieux que de se
-produire... Non... non! il faut absolument faire cet ouvrage, mon cher
-ami, tout cela importe peu: ma parole est donnée, je suis engagé
-d'honneur; ainsi, je compte tout à fait sur vous.
-
---Mais, mon bon Lully, c'est impossible... huit jours! et puis le
-_Temple de la Paix_; que diable voulez-vous que je fasse là-dessus?
-
---Oh! mon Dieu! il n'y a rien de si facile... le _Temple de la Paix_?...
-Voyons... D'abord la scène représente le théâtre de la guerre. La
-première entrée, ce sont des guerriers qui frappent sur leurs boucliers,
-cela fera un très-bon effet, et puis Mars viendra chanter un air où il
-dira:
-
- Je suis le plus cruel des dieux,
- Je porte la mort en tous lieux.
-
-Deuxième entrée, des guerriers avec des javelines. Choeurs de bergers
-éplorés, de bergères désolées, d'amours échevelés et de grâces
-désespérées. Le fond du théâtre s'ouvre, la paix descend du ciel, dit
-qu'elle vient rendre le bonheur à la terre; un ou deux changements à
-vue, une chaconne, trois menuets, une gigue, une courante, deux
-rigaudons, une passe-caille, et puis le choeur final:
-
- Dansons, chantons tous à la fois,
- Louis est le plus grand des rois.
-
-Cela sera magnifique, et nous aurons le plus grand succès.
-
---Allons, fou que vous êtes, croyez-vous avancer la besogne avec toutes
-ces balivernes? Parlons un peu raison, si vous en êtes capable un
-instant.
-
---Voilà ce qu'il convient de faire, dit sérieusement Lully. Nous avons
-composé ensemble plusieurs entrées de ballets, dansés à la cour devant
-le roi, cousez-moi tout cela ensemble tant bien que mal avec quelques
-récitatifs, et je me charge de tout faire aller pour le mieux. Si cela
-n'est pas trop mauvais, nous le ferons jouer à Paris en attendant
-_Armide_, que cela va un peu retarder.
-
---Revenez donc demain matin, lui dit Quinault, et je serai bien avancé.
-Voyez d'avance vos acteurs et vos danseurs.
-
---Oh! pour mes danseurs, cela ne m'inquiète guère; je les prendrai tous
-à la cour, de cette façon on les trouvera tous bons.
-
-Le lendemain, Quinault avait broché une espèce d'amphigouri, auquel à la
-rigueur on pouvait donner le titre du _Temple de la Paix_, quoique au
-fait on eût pu tout aussi bien lui appliquer celui du _Temple de la
-Gloire_, du _Temple de l'Hymen_ et de tous les temples imaginables.
-
-Trois jours après, on répétait à Versailles le nouvel ouvrage de Lully.
-M. de Conti devait danser un pas avec la duchesse de Bourbon,
-mademoiselle de Blois avec le danseur Pecourt, et le danseur Fabvier
-avec la marquise de Mouy. Le chant n'était que fort accessoire dans cet
-ouvrage, mais on avait encore trouvé moyen d'y intercaler quelques
-morceaux à effet pour les demoiselles Aubry et Verdier, et les sieurs
-Beaumavielle et Reignier, fameux chanteurs du temps.
-
-Le jour de la représentation, Lully qui avait surveillé tous les
-détails, croyait n'avoir rien oublié, quand tout à coup au moment de
-commencer, on lui fit apercevoir dans la décoration un emblème qui
-pouvait sembler de mauvais augure au roi, et qu'il fallait faire
-disparaître sur-le-champ. Vous comprenez que, pour un opéra improvisé en
-huit jours on n'a pas le temps de faire des décors neufs; on avait donc
-cherché ce qu'on avait de moins usé et de moins connu. Ainsi, pour le
-temple de la paix, on avait été prendre un temple de la sagesse qui
-n'avait pas servi depuis longtemps, mais sur le fronton duquel s'étalait
-malheureusement l'oiseau favori de Minerve, une énorme chouette. Il
-fallait au plus vite faire disparaître l'oiseau de mauvais augure, et le
-remplacer par un soleil, l'emblème de Louis XIV. Mais où trouver un
-peintre, quand tout était préparé, le décor mis en place, et le roi dans
-sa loge, trouvant que le spectacle était bien long à commencer? Le
-pauvre Lully s'arrachait les cheveux, il courait partout sur le théâtre,
-demandant à grands cris un peintre, un décorateur, un badigeonneur. Rien
-ne venait qu'un officier des gardes qui lui avait déjà dit deux fois:
-«M. de Lully, le roi attend.» Enfin on trouva un peintre qui se mit à
-l'instant en besogne: il avait à peine commencé, que l'officier revient
-de nouveau à la charge:
-
---M. de Lully, j'ai eu l'honneur de vous dire que le roi attendait.
-
---Eh! ventrebleu! repartit celui-ci, que voulez-vous que j'y fasse, moi?
-Le roi peut bien attendre, il est le maître ici et personne n'a le droit
-de l'empêcher d'attendre tant qu'il voudra.
-
-Chacun se mit à rire de cette repartie dont la hardiesse faisait le
-principal mérite. Mais malheureusement pour Lully, son mot eut trop de
-succès, on se le redit tellement qu'il vint aux oreilles mêmes du roi.
-Le monarque absolu, qui avait dit un jour: «J'ai failli attendre!» ne
-pouvait pas prendre en bonne part la saillie de son musicien; aussi,
-malgré le succès qu'obtint la représentation, n'adressa-t-il pas un seul
-mot de compliment à Lully, et le lendemain il fut décidé qu'on monterait
-l'opéra de Lalande.
-
-Le pauvre Lully retourna l'oreille basse à Paris. Depuis huit jours il
-s'était donné une peine inimaginable pour regagner des bonnes grâces
-qu'il n'avait pas perdues, et tous ses efforts n'avaient abouti qu'à le
-mettre fort mal avec le roi, avec qui il était fort bien auparavant.
-«Foin des grands seigneurs et de la cour, se dit-il, le vent change trop
-souvent de direction dans ce pays-là, je ne saurais me faire à son
-climat. Vivent mes bons bourgeois de Paris! C'est pour eux seuls que je
-vais travailler maintenant: ils auront un chef-d'oeuvre dans mon
-_Armide_, et ils n'en applaudiront pas moins ma musique parce qu'un
-entr'acte aura été un peu long.»
-
-Il se remit dès le lendemain au travail, et jamais peut-être il ne fut
-mieux inspiré. Le fameux monologue: _Enfin il est en ma puissance!_ qui
-pendant près d'un siècle, passa pour le chef-d'oeuvre de la déclamation
-musicale, le duo _Aimons-nous_, le fameux duo de _la Haine_, que Gluck
-lui-même apprécia tellement qu'il ne fit, pour ainsi dire, qu'en
-rajeunir les formes, lorsque, quatre-vingt-dix ans plus tard, il refit
-la musique d'_Armide_; le _Sommeil de Renaud_, et plusieurs autres
-morceaux que je pourrais citer, devaient assurer au nouvel opéra un
-succès plus grand encore que celui de toutes les productions précédentes
-des mêmes auteurs. Quinault, de son côté, n'avait peut-être jamais mieux
-réussi: le spectacle que comportait la pièce était magnifique; rien
-n'avait été négligé, comme costumes, décors, etc. Tout faisait donc
-espérer à Lully que les applaudissements de la ville le dédommageraient
-de ses infortunes à la cour. Le jour de la répétition générale, bien
-avant l'heure fixée, Lully était à son théâtre, surveillant, inspectant
-tout; car il ne s'agissait pas que de la musique; directeur et
-propriétaire de l'Opéra, il ne s'en rapportait qu'à lui pour les
-moindres détails. Quinault, qui recevait une somme fixe pour ses
-ouvrages, s'inquiétait fort peu de leur sort à venir, et ne venait que
-rarement aux répétitions; mais Lully était toujours là. Ce théâtre, il
-l'avait pour ainsi dire créé; tous les acteurs étaient ses élèves, lui
-seul les avait formés, non-seulement dans l'art du chant, mais il leur
-avait appris à marcher, à gesticuler; les danseurs même avaient souvent
-reçu de lui d'excellents conseils, et plus d'un pas avait été réglé par
-l'auteur de la musique sur laquelle il devait être dansé; tous les
-musiciens de l'orchestre avaient reçu de ses leçons, car, avant lui, il
-n'y avait pas un seul instrumentiste passable en France et pas un seul
-orchestre n'y existait; le premier, il y avait introduit et marié aux
-violons, les flûtes, les hautbois, les bassons, et même jusqu'aux
-tambours et aux trompettes: grâce à lui, les violonistes français
-étaient devenus les premiers de l'Europe, et il suffisait de nommer
-L'Alouette, Golasse, Verdier, Baptiste, le père, Joubert, Marchand,
-Rebel, Lalande, etc., comme ses élèves, pour prouver que Lully était
-aussi habile professeur que savant compositeur.
-
-Aussi pas un musicien de l'orchestre n'osait murmurer devant lui,
-quelque dure et brutale que fût sa manière d'être à son égard. On savait
-d'ailleurs que ses colères ne duraient pas longtemps. Il avait l'oreille
-si fine, que d'un bout du théâtre à l'autre, il distinguait de quel côté
-de l'orchestre était partie une fausse note: il entrait alors dans une
-fureur terrible; il s'élançait sur le malheureux musicien à qui il
-arrachait son violon, et plus d'une fois il le lui brisa sur la tête;
-mais après la répétition, il se repentait de sa vivacité, sa colère
-était oubliée ainsi que la faute qui l'avait fait naître; il allait
-demander pardon à son pensionnaire, lui payait son instrument et
-l'emmenait dîner avec lui. Aussi, il était adoré de ses musiciens, qui
-aimaient autant sa personne qu'ils admiraient son talent.
-
-Ordinairement, personne n'était admis à la répétition générale, sauf
-toutefois quelques gens de la cour, à qui on ne pouvait refuser cette
-faveur: cette fois pas un ne se présenta; le maître souverain avait fait
-mauvaise mine au musicien, personne de la cour ne se serait avisé
-d'aller écouter sa musique.
-
---Tant mieux, dit Lully, me voilà débarrassé de tous ces beaux donneurs
-de conseils, et mon affaire n'en ira que mieux.
-
-Cependant, au milieu de la répétition on vint l'avertir que quelqu'un
-qui refusait de dire son nom demandait à lui parler.
-
---Je n'ai pas le temps, dit le musicien; qu'il m'envoie dire qui il est
-pourtant, et nous verrons alors.
-
-Un instant après on lui apporta un petit morceau de papier bien gras et
-bien sale, où étaient écrits ces trois mots: Un ancien ami.
-
---Eh bien! dit Lully, répondez que je n'ai pas d'amis les jours de
-répétition générale, un autre jour...
-
-Puis, il oublia tout à fait cet incident. Le lendemain, jour de la
-première représentation, comme il montait au théâtre, on lui remit
-encore un billet d'une tournure à peu près aussi élégante que celui de
-la veille et ainsi conçu: «Tu n'as pas voulu me voir hier, je
-t'attendrai ce soir à la fin de ton opéra;» pas de signature et fort peu
-d'orthographe. A ce dernier signe, Lully crut un instant que ces mots
-lui étaient adressés par quelque grand seigneur, mais le papier
-chiffonné et mal plié où ils étaient tracés lui fit abandonner cette
-idée; il roula la missive entre ses doigts, la jeta à terre et n'y pensa
-plus.
-
-La salle commençait à se garnir, mais bien des vides s'y faisaient
-pourtant remarquer. Les places occupées ordinairement par les personnes
-de la cour restaient toutes vides. Les bons bourgeois venaient en foule,
-toutes les places inférieures et supérieures étaient envahies; mais les
-derniers venus remportaient leur argent, quand on leur disait à la porte
-qu'il ne restait plus de place qu'aux bancs du théâtre et aux premières
-loges; pas un n'aurait eu l'audace de se montrer à ces places
-qu'occupaient ordinairement les personnes titrées, et l'on aimait mieux
-s'en retourner chez soi. Le public parut d'abord surpris de cette
-solitude inaccoutumée. Lully avait beaucoup de talent, par conséquent il
-ne manquait pas d'ennemis; on répandit bientôt le bruit qu'il était tout
-à fait disgracié, que le roi l'avait chassé de sa présence, et avait
-défendu à toute la cour de mettre les pieds à son théâtre. Peu s'en
-fallut que ceux qui assistaient à l'opéra ne se crussent compromis par
-leur seule présence; quelques bourgeois timorés essayèrent même de
-sortir; mais comme on refusa de leur rendre leur argent, ils aimèrent
-encore mieux risquer leur sûreté personnelle que de perdre leurs 40
-sous. C'est en présence d'un public ainsi disposé que la superbe
-_Armide_ allait se représenter.
-
-Le prologue, tout à la louange de Louis XIV, comme de raison, fut, on ne
-peut pas mieux reçu. Le choeur si gracieux,
-
- Dès qu'on le voit paraître.
- De quel coeur n'est-il pas le maître?
-
-fut accueilli par des applaudissements unanimes; là, on pouvait
-approuver sans se compromettre, et le sens des paroles servait de
-prétexte pour rendre justice au charme de la musique. Mais, passé le
-prologue, les marques de satisfaction devinrent plus rares. La fameuse
-le Rochois, qui remplissait le rôle d'_Armide_, était petite de taille,
-avait la peau noire et la figure assez commune. Elle paraissait dans le
-premier acte entre les deux plus belles actrices, et de la plus riche
-taille qu'on eût encore vues sur le théâtre, les demoiselles Moreau et
-Desmâtins, qui lui servaient de confidentes. Mais dès le moment où la
-demoiselle le Rochois ouvrit les bras et leva la tête d'un air
-majestueux en chantant:
-
- Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous,
- L'indomptable Renaud échappe à mon courroux;
-
-ses deux confidentes furent éclipsées; on ne vit plus qu'elle sur le
-théâtre qu'elle paraissait remplir; elle fut sublime dans tout son rôle.
-
-Au moment où elle s'anime pour poignarder Renaud, on vit tout le monde
-saisi de frayeur, demeurer immobile, l'âme tout entière dans les
-oreilles et dans les yeux, jusqu'à ce que l'air de violon, qui finit la
-scène, donnât permission de respirer. Alors les spectateurs, reprenant
-haleine avec un bourdonnement de joie et d'admiration, se sentirent
-transportés unanimement, mais pas un applaudissement ne se fit entendre,
-personne n'osa donner le signal, et l'opéra finit de la manière la plus
-froide en apparence qu'on puisse imaginer.
-
-Lully était désolé. «Me serais-je trompé? pensait-il. Mon génie
-serait-il éteint? Ne saurais-je plus communiquer mes sensations au
-public par le secours de ma musique? Non, cependant: je sens quelque
-chose en moi qui me dit que j'ai fait aussi bien, mieux peut-être qu'à
-l'ordinaire.» Il descendait lentement l'escalier du théâtre, lorsqu'il
-se sentit tiré par la manche. Il prit d'abord pour un pauvre l'homme
-assez mal vêtu qui cherchait à attirer son attention.
-
---Laissez-moi, lui dit-il avec humeur, je ne puis rien faire pour vous.
-
---Baptiste, lui dit cet homme, je t'ai écrit que je viendrais te voir
-après ton opéra. Arrête-toi un instant au moins, ne me reconnais-tu pas?
-
-Lully chercha en vain à rappeler ses souvenirs.
-
---C'est juste, continua l'inconnu, il y a bien près de quarante ans, et
-toi-même, si je ne l'avais entendu nommer, je ne t'aurais jamais
-reconnu; nous nous aimions bien autrefois, cependant; te souviens-tu de
-Petit-Pierre?
-
---Petit-Pierre, s'écria Lully, il serait possible, vous seriez?... Tu
-serais?... Oh! non, cela ne se peut pas, il doit être mort depuis si
-longtemps; ne m'avoir pas donné de ses nouvelles, vous me trompez, vous
-n'êtes pas Petit-Pierre.
-
---Vous en doutez encore? Eh bien! rappelez-vous notre dernière entrevue,
-c'était en 1647; je fus cependant fouetté et chassé, qui plus est, pour
-vous, vous ne pouvez pas l'avoir oublié?
-
---Oh! non, certes, je me le rappelle parfaitement. Oui, oui, je te
-reconnais maintenant; viens, viens chez moi, nous causerons, nous nous
-raconterons tout ce qui nous est arrivé, notre bon temps, celui où nous
-avions quinze ans; viens, mon pauvre Pierre.
-
-Et M. de Lully prit par-dessous le bras le pauvre homme dont le costume
-ne pouvait guère faire soupçonner l'intimité qui régnait entre lui et le
-célèbre musicien; il ne pensait déjà plus au peu de succès de son
-ouvrage, mille souvenirs venaient l'assaillir en foule, et à peine se
-fut-il enfermé avec son compagnon qu'il lui dit:
-
---Voyons, parlons de notre jeune temps, car j'y voudrais être encore.
-
---Comment toi, reprit Petit-Pierre, tu es riche, considéré, entouré de
-tout ce qui peut rendre la vie agréable, et tu regrettes le temps où
-nous écumions les marmites dans les cuisines de mademoiselle de
-Montpensier?
-
---Certainement, répondit Lully, car alors j'avais quinze ans, et j'en ai
-aujourd'hui cinquante-trois. Pauvre enfant, amené à dix ans de Florence
-à Paris, le duc de Guise me donna comme un joujou à mademoiselle de
-Montpensier; j'étais assez gentil, je savais à peine quelques mots de
-français, et mon baragouin amusait singulièrement ma noble maîtresse;
-mais au bout de six mois, je parlais aussi bien français que tous les
-enfants de mon âge: je n'avais plus d'originalité, j'étais absolument
-comme tout le monde. On se dégoûta de moi, et ne sachant que faire du
-jouet qui avait passé de mode, on me relégua dans les cuisines où je te
-connus. Te rappelles-tu les bons tours que nous jouions à notre chef et
-même au maître d'hôtel? te souviens-tu du vin que nous allions boire en
-cachette?
-
---Je crois bien, poursuivit Petit-Pierre; et ces six bouteilles que nous
-volâmes ensemble et que j'allai vendre pour ton compte, pour t'acheter
-un violon?
-
---Certainement, continua Lully, ce fut là la source de ma fortune. Je
-m'exerçais seul sur cet instrument, dont j'avais reçu les premières
-leçons dans mon pays, d'un bon cordelier, qui m'avait aussi appris à
-jouer un peu de la guitare.
-
---Le dernier jour où nous nous vîmes, reprit Petit-Pierre, fut celui où
-l'on nous avait chargés tous deux de veiller sur le rôti de la
-princesse. Ennuyé de tourner la broche depuis une demi-heure, tu allas
-chercher ton violon; moi j'étais en extase à t'écouter, et puis tout à
-coup un grand seigneur parut derrière nous, il t'emmena, et je ne t'ai
-plus revu. Mais pendant que je t'admirais de toutes mes oreilles, le
-rôti avait brûlé, et quand le chef revint, j'eus le fouet et je fus
-chassé à l'instant même.
-
---Le grand seigneur qui m'emmenait était le comte de Nogent, continua
-Lully, des appartements il avait entendu mon violon, et attiré par ses
-accords, il était descendu jusqu'à notre rôtisserie; il me mena à la
-princesse, qui parut fort surprise de mon talent. On me donna un maître,
-je devins habile en peu de temps, et je fus maître à mon tour.
-
-J'avais à peine 19 ans, que le roi voulut m'entendre et me retint à la
-cour; il créa une nouvelle bande de violons, dont on me donna
-l'inspection; enfin j'eus du talent et du bonheur, et tu vois où je suis
-arrivé. Mais toi, qu'es-tu devenu?
-
---J'entrai, répondit Petit-Pierre, au service d'un seigneur anglais qui
-retournait dans son pays, je n'étais qu'un marmiton, qu'un galopin,
-comme on nous appelait en France; mais en Angleterre, je passai pour un
-très-bon cuisinier. Je suivis mon maître partout, même en Italie, à
-Florence, où il vient de mourir, en me laissant 800 livres de pension.
-J'entendais souvent parler de M. de Lully, et j'osais à peine croire que
-ce fût mon pauvre Baptiste. Aussi ce n'est qu'en tremblant que je t'ai
-écrit hier, et je n'ai osé signer; j'avais peur que tu ne voulusses pas
-me recevoir.
-
---Oh! tu m'avais mal jugé, tu es et tu seras toujours mon ami. Mais j'y
-pense, tu reviens d'Italie, tu dois avoir entendu de la musique dans ce
-pays. Je veux te faire juge de la mienne, et tu pourras te vanter
-d'avoir été traité comme jamais prince ne l'a été. Je ferai jouer mon
-_Armide_ pour toi, pour toi seul; nous l'écouterons ensemble et tu me
-diras ce que tu en penses. Mais à ton tour, je veux que tu me donnes un
-plat de ton métier.
-
---Avec grand plaisir, reprit Petit-Pierre, car j'ai du talent à présent,
-je suis bon cuisinier, et je possède à fond la cuisine française et
-italienne.
-
---L'italienne aussi, s'écria Lully; ah! mon ami, viens que je
-t'embrasse. Pas un de ces damnés empoisonneurs de Paris n'est en état de
-faire un macaroni qui ait le sens commun.
-
---Sois tranquille, répondit Petit-Pierre, tu auras des macaroni, des
-ravioli, de la polenta, tout ce que tu voudras.
-
---A demain, lui dit Lully en le reconduisant, nous dînerons ensemble au
-cabaret du Cerceau-d'Or, puis nous irons voir _Armide_, et nous
-reviendrons ici manger le souper que nous accommoderons ensemble.
-
-Le lendemain tous les acteurs de l'Opéra avaient été prévenus qu'on
-ferait une représentation où le public ne serait pas admis. Lully leur
-présenta Petit-Pierre comme un grand seigneur italien, grand amateur de
-musique, et chacun s'inclina devant le cuisinier; puis Lully et son ami
-allèrent s'installer au milieu du parterre, et la pièce commença.
-Petit-Pierre parut enchanté, et Lully, charmé d'être si bien apprécié
-par son ancien camarade, ne put s'empêcher de s'applaudir lui-même.
-«Bravo! bravo! Lully, criait-il à la fin de chaque morceau, tu n'as
-jamais rien fait de si beau et tu es un grand homme!» Les acteurs
-jouèrent en conscience, et le musicien leur fit de grands compliments,
-auxquels ils répondirent de leur côté; ce fut un triomphe de famille, et
-Lully se retira plus ravi de s'être rendu justice que si toute la cour
-l'était venue applaudir.
-
-De retour chez lui, il s'enferma dans une chambre avec Petit-Pierre qui
-avait préparé tous ses ustensiles de cuisine, et le compositeur aida le
-cuisinier dans toutes ses préparations culinaires; puis ils se mirent
-tous deux à table, et firent tellement honneur au festin, qu'au bout
-d'une heure ils étaient complétement gris. Les deux amis pleuraient de
-tendresse, et s'embrassaient avec une effusion de coeur admirable; ils
-se prodiguaient les louanges à l'envi.
-
---Ah! quelle admirable musique, s'écriait Petit-Pierre!
-
---Quel délicieux macaroni! répondait Lully.
-
---Que c'était beau! reprenait Petit-Pierre.
-
---Que c'était bon! continuait Lully.
-
---M. de Lully, vous êtes un bien grand musicien.
-
---M. de Petit-Pierre, vous êtes un bien habile cuisinier.
-
---Nous sommes deux bien grands hommes.
-
---Oui, certes, et bien faits pour s'apprécier mutuellement.
-
---Et pour boire à la santé l'un de l'autre.
-
-Et l'on rebuvait de plus belle: cet agréable passe-temps occupait
-tellement les deux amis, qu'ils n'entendaient pas que depuis cinq
-minutes on heurtait violemment à la porte. Cependant Petit-Pierre crut
-entendre quelque chose, et dit à Lully:
-
---Je crois qu'on frappe. Faut-il ouvrir?
-
---Qu'est-ce que ça me fait, lui répondit Lully, que que tu ouvres ou que
-tu n'ouvres pas? on finira par entrer, on enfoncera la porte.
-
---Eh bien! n'ouvrons pas; ce n'est pas la peine de nous déranger.
-
-Ainsi que le prévoyaient les deux ivrognes la porte ne tarda pas à céder
-aux efforts de ceux qui la poussaient du dehors, et un groupe de jeunes
-seigneurs se précipita dans l'appartement à travers les bouteilles, les
-plats et les casseroles.
-
---Qu'est-ce que tout cela? dit l'un d'eux à Lully, ne peux-tu ouvrir à
-ceux qui t'apportent de bonnes nouvelles?
-
---Je ne connais pas d'autres bonnes nouvelles, répondit le musicien, que
-d'avoir retrouvé mon ami Petit-Pierre.
-
---Qu'est-ce que c'est que Petit-Pierre?
-
---C'est, continua Lully, un grand seigneur italien qui fait à merveille
-le macaroni, et qui va m'enseigner la cuisine.
-
---A condition que tu me montreras la musique, interrompit Petit-Pierre.
-
---C'est juste, repartit Lully, je te ferai compositeur, et tu me rendras
-cuisinier.
-
-Les nouveaux arrivés s'aperçurent facilement de l'état d'ivresse de leur
-hôte; un d'eux, pensant le dégriser, lui dit à l'oreille:
-
---Nous venons de la part du roi!
-
---Est-ce que j'en veux, du roi? reprit Lully, il ne se connaît seulement
-pas en musique! ce n'est pas comme mon ami Petit-Pierre, ce n'est pas
-lui qui se ferait jouer un opéra de Lalande.
-
---Vous vous trompez, M. de Lully, lui dit un des seigneurs, en
-s'avançant, le roi se connaît parfaitement en musique; car il nous
-envoie vers vous pour vous faire compliment de votre _Armide_. Il a
-appris son peu de succès, mais il vient de savoir aussi que vous vous
-étiez fait jouer cet ouvrage pour vous seul, et que vous l'aviez
-applaudi avec transport: comme Sa Majesté pense que vous vous y
-connaissez mieux que personne, elle s'en est rapportée à votre jugement,
-et elle veut entendre votre _Armide_ le plus tôt possible: voilà ce
-qu'elle nous a chargés de vous dire.
-
---Vive le roi! s'écria Lully. Ah! messeigneurs, pardonnez-moi ce que
-j'ai pu dire contre un si grand maître, contre un prince si éclairé:
-c'est l'état où m'a mis ce vaurien de Petit-Pierre; il faut absolument
-que je m'en débarrasse: si quelqu'un de vous veut un excellent
-cuisinier...
-
---Je le prends sur ta recommandation, s'écria l'un des courtisans, je
-fais comme le roi, je m'en rapporte à ton jugement, et je sais que tu te
-connais aussi bien en cuisine qu'en musique. Mais tu ne te griseras plus
-avec lui?
-
---Oh! jamais, je vous le jure, répondit Lully.
-
-Puis il ajouta tout bas à Petit-Pierre:
-
---Quand tu voudras, nous recommencerons, mais chez toi: là au moins on
-ne viendra pas nous déranger.
-
-La deuxième représentation d'_Armide_ eut un succès prodigieux; jamais
-ouvrage de musique n'eut une telle durée, car il fut représenté pendant
-quatre-vingts ans avec un égal succès; mais Gluck vint enfin faire une
-révolution musicale, et le chef-d'oeuvre de Lully fut tout à fait
-oublié. Malgré ses incontestables beautés, l'_Armide_ de Gluck ne se
-joue plus beaucoup.
-
-Durera-t-elle plus longtemps que celle de Lully? Nous le saurons dans
-trente ans.
-
-
-
-
-UN DÉBUT EN PROVINCE
-
-
-Les Parisiens ne comprennent pas l'importance des débuts dans les villes
-de province. Peu importe à l'habitant de Paris qu'un acteur tombe ou
-réussisse, qu'il soit engagé ou non: si l'acteur lui déplaît, il ira
-dans un autre théâtre où les sujets seront plus de son goût, le
-directeur de Paris peut engager à son gré des artistes peu aimés du
-public, parce qu'à Paris le public se divise entre vingt théâtres, et la
-concurrence suffit pour forcer les directeurs à une bonne composition de
-troupe. Celle de l'Opéra-Comique, par exemple, est très-faible, à part
-quelques sujets; établissez un second théâtre de ce genre, et les
-talents ne manqueront plus. En province, au contraire, le public se
-montre très-difficile pour les débuts; il faut que trois fois, et dans
-des rôles différents, un acteur réussisse pour être définitivement
-admis; l'on conçoit de quel intérêt il est pour les habitués du théâtre
-de ne pas recevoir légèrement un acteur. Une fois les trois débuts
-terminés, et l'admission prononcée, en voilà pour un an: le public n'a
-plus le droit de se plaindre, l'acteur qu'il a accueilli doit forcément
-lui plaire, et il lui faut l'endurer jusqu'au renouvellement de l'année
-théâtrale. Aussi les débuts sont-ils un événement important, même dans
-les plus grandes villes: à cette époque de l'année, on ne parle que de
-cela dans les cafés, dans les réunions; la politique, les commérages,
-les petites intrigues, tout est oublié; les débuts, voilà la grande
-affaire, l'unique occupation des oisifs, et il n'en manque pas en
-province; les partis se dessinent, l'un applaudit l'Elleviou; la
-première chanteuse et la Dugazon ont aussi leurs partisans et leurs
-détracteurs. Le jour de l'ouverture du théâtre, le parterre se partage
-en deux camps; on n'a pas encore entendu les artistes, et déjà il y a
-cabale pour ou contre eux: on ne les juge encore que sur leur physique,
-parce qu'on a été les examiner au café de la Comédie: leurs mises, leurs
-habitudes, leur conversation, tout a été un objet d'étude et a contribué
-à prévenir le jugement des habitués.
-
-On voit quelquefois un acteur qui n'a pas le moindre talent, et que le
-parterre soutient toujours en dépit des loges et de la galerie, parce
-qu'il est ce qu'on est convenu d'appeler un bon enfant.
-
-Être un bon enfant peut se traduire ainsi pour un acteur de province:
-c'est d'abord se lier facilement avec les jeunes gens de la ville,
-savoir force anecdotes et calembours, ne jamais se faire prier pour les
-raconter ni pour accepter un petit verre de quelque part qu'il vienne,
-et le rendre à l'occasion; être fort au billard et aux dominos, et
-cependant se laisser quelquefois gagner; être de toutes les parties de
-garçon, si c'est dans une province éloignée, parler le patois du pays,
-traiter de bégueules et de chipies les actrices qui se conduisent
-convenablement, gratifier d'une épithète un peu moins sucrée, celles qui
-agissent différemment; tenir ses connaissances au courant de toutes les
-nouvelles, de toutes les intrigues du théâtre, et se laisser tutoyer par
-le plus de monde possible: il n'est pas mauvais non plus d'être un peu
-crâne et de savoir bien tirer l'épée. Avec cela, un acteur devient
-quelquefois, en peu de temps, l'idole du parterre et l'effroi de son
-directeur: les habitués des loges finissent par s'accoutumer à lui, et
-bientôt il devient un meuble attaché au théâtre, et imposé à toutes les
-directions qui se succèdent: il est toujours choyé et fêté par ses
-camarades, car il ne fait pas bon l'avoir pour ennemi: c'est le joli
-coeur de la troupe, l'enfant chéri du parterre, et tout lui est permis
-dans les circonstances difficiles et malheureusement trop fréquentes en
-province, où la direction se trouvant en contact avec le public, souvent
-les régisseurs et le directeur lui-même, accueillis par des huées et des
-sifflets, n'ont pu parvenir à se faire entendre: c'est alors à notre
-comédien qu'on a recours: on connaît son influence, on sait combien il
-est aimé, et l'on ne doute pas que sa médiation ne soit toute-puissante:
-il se fait d'abord un peu prier, puis enfin il consent à paraître. A son
-entrée sur le théâtre il salue avec aisance au milieu d'une triple salve
-d'applaudissements: il ne vient pas prendre la défense de la direction
-dont il est le premier à reconnaître les torts, il proteste de son
-profond respect pour le public, ce qui fait toujours le meilleur effet,
-parce qu'il n'y a pas de goujat dans la salle qui ne soit très-flatté de
-voir un acteur protester de son respect pour le public dont il est une
-fraction: puis notre comédien ajoute qu'il ne vient que comme
-conciliateur, qu'il espère que l'indulgence qu'on lui accorde
-ordinairement s'étendra sur son camarade ou sur son directeur: bref, la
-difficulté s'aplanit, et quand il rentre dans la coulisse, il est
-embrassé, remercié, porté en triomphe, et ce jour-là le directeur est
-enchanté de l'avoir pour pensionnaire: peu s'en faut qu'il ne lui offre
-de l'augmentation pour l'année prochaine.
-
-Mais nous voici bien loin des débuts, hâtons-nous d'y revenir.
-
-C'était dans les derniers jours du mois d'avril 1823, qu'un grand jeune
-homme de vingt à vingt-cinq ans faisait son entrée dans la ville du
-Havre, escorté d'une jolie petite fille de cinq à six ans. On n'aurait
-jamais pu croire qu'il fût le père de cette jolie enfant, si elle
-n'avait eu soin d'accompagner chacune de ses questions d'un _mon papa_,
-qui ne laissait aucun doute sur leur lien de parenté. Notre jeune homme
-venait au Havre pour tenir l'emploi des Martin, si important dans le
-répertoire d'opéra-comique. C'était la première ville de France où il
-allait jouer. Récemment échappé des choeurs de l'Opéra, des Bouffes et
-de Feydeau, il avait été essayer sa jolie voix à La Haye d'abord, puis
-dans quelques villes de la Suisse, où il avait obtenu de grands succès;
-mais ses triomphes, dans les petites localités, ne le rassuraient pas
-sur le sort qui lui était réservé dans une ville plus considérable, au
-Havre surtout où le public passe pour être presque aussi exigeant que
-celui de Rouen, où, au dire des artistes, on trouve le parterre le moins
-facile à contenter de toute la province.
-
-Aussi n'était-ce pas sans émotion qu'il arrivait dans cette ville, où
-son avenir allait se décider peut-être pour toujours; mais à vingt-trois
-ans, les rêves de l'imagination sont toujours riants: pourquoi n'en
-est-il plus de même dix ans plus tard? Et puis, il était artiste dans
-l'âme, et la conscience de son talent le soutenait: il se rappelait
-l'effet qu'il avait produit dans quelques-uns de ses rôles, le plaisir
-que sa belle voix avait fait éprouver à ses auditeurs, et c'était moins
-le public qu'il craignait que ses nouveaux camarades qui lui étaient
-tout à fait inconnus, et dont il redoutait les cabales et les
-prétentions. Son physique était fort agréable: il avait une figure
-charmante, était droit, bien fait, mais d'une taille un peu trop
-élancée: et comme il était fort maigre, il paraissait encore plus grand,
-il n'y avait eu à l'Opéra-Comique que Féréol qui fût à peu près de la
-même grandeur que lui, et il paraissait fort curieux de voir ses
-nouveaux camarades, espérant en rencontrer quelqu'un d'une taille au
-moins approchant de la sienne.
-
---Où diable! se disait-il, mon père a-t-il eu l'idée de me bâtir ainsi?
-Qu'est-ce que cela lui aurait fait de me donner deux ou trois pouces de
-moins? C'est que c'est fort incommode dans ces petits théâtres; on a la
-tête dans les frises et on touche le ciel avec ses cheveux. Au moins,
-ici, j'ai lieu d'espérer que je trouverai une salle de spectacle plus
-convenable que dans ces petites villes de la Suisse où les théâtres sont
-si mesquins. Allons! prenons courage, je réussirai j'en suis sûr;
-n'est-ce pas, Titine, que j'aurai du succès ici? L'enfant lui répondit
-par un de ces sourires d'ange qui rendent un père si heureux, et il
-puisa un nouvel espoir dans le baiser qu'il donna à sa fille. Cependant,
-après s'être assuré d'un logement, il se rendit au Café de la Comédie,
-espérant y rencontrer quelques nouveaux arrivés comme lui, et pressé de
-faire connaissance avec ceux qui allaient être ses camarades pendant une
-année. Il se mit devant une table, dans un coin du café, sa fille
-s'assit auprès de lui, ouvrant ses grands yeux pour examiner tous ceux
-qui l'entouraient, surprise de voir tant de nouvelles figures. Pendant
-qu'il lisait ou avait l'air de lire un journal, non loin d'eux,
-plusieurs jeunes gens étaient attablés et jouaient aux dominos. Il prêta
-l'oreille à leur causerie, désirant savoir si c'étaient des comédiens:
-la conversation roulait effectivement sur le théâtre.
-
---Aurons-nous une troupe passable cette fois-ci? disait l'un d'eux.
-
---Hum! je n'en sais trop rien, reprenait l'autre, beaucoup de noms
-inconnus: il faudra voir. Mais d'abord, Messieurs, pas d'indulgence dans
-les débuts: il en coûte trop cher d'accueillir facilement des chanteurs
-médiocres; il y a des personnes qui disent à la première fois: Oh! il ne
-chante pas très-bien, parce qu'il a peur, mais la confiance viendra, et
-il vaudra mieux; et puis ils applaudissent. Je ne suis pas du tout de
-cet avis-là. Nous avons eu des acteurs à qui, apparemment, la confiance
-n'est jamais venue, car ils chantaient aussi mal à leur clôture qu'à
-leurs débuts. Tant pis pour les poltrons; d'ailleurs les acteurs sont
-assez chers à présent pour que nous nous montrions un peu difficiles, et
-puisqu'on les paie si bien, ils n'ont pas le droit d'avoir peur.
-
---C'est parfaitement juste, reprit un troisième interlocuteur, et les
-nouveaux venus n'auront qu'à bien se tenir.
-
-Ces propos ne paraissaient pas fort rassurants à notre pauvre jeune
-homme; il se faisait le plus petit qu'il pouvait dans son coin, le nez
-baissé sur son journal qui avait l'air d'absorber toute son attention.
-
---A propos, reprit un de ces voisins, qui donc aurons-nous pour Martin?
-
---Oh! mon cher, répondit l'autre, ce sera détestable, je le parie,
-personne ne sait qui il est, ni d'où il vient. C'est quelque pauvre
-diable, qui se sera donné pour un morceau de pain, et qui est peut-être
-bien sûr de tomber; mais il touchera ses avances et son premier mois, et
-il ira en faire autant dans quelque autre ville. Il y en a qui font ce
-métier-là toute l'année. Le journal parut encore plus vivement
-intéresser notre jeune homme qui commençait à trouver sa position fort
-embarrassante. Cependant la petite fille s'était ennuyée de regarder
-lire son père, et s'étant laissée glisser de son tabouret, elle avait
-été se placer près des joueurs. Sa petite tête se trouvant à la hauteur
-de leur table, elle aperçut les dominos.
-
---Oh! les jolis joujoux, s'écria-t-elle tout d'un coup, et étendant sa
-petite main sur les objets de sa convoitise, elle brouilla toute la
-partie, en jetant la moitié du jeu à terre.
-
-L'exclamation des joueurs força le père à interrompre sa lecture
-simulée, et rompant son silence obstiné:
-
---Titine, qu'est-ce que vous faites donc là? Pourquoi n'êtes-vous pas
-restée à côté de moi?
-
-L'enfant revint près de son père avec une petite moue toute drôle, et
-l'air fort désappointé. S'adressant alors aux joueurs:
-
---Mille pardons pour cet enfant, Messieurs, leur dit-il, ce n'est pas sa
-faute, c'est la mienne; mais la lecture de ce journal m'occupait
-tellement, que je ne l'avais pas vue s'éloigner de moi.
-
-Les joueurs acceptèrent de bonne grâce ses excuses: mais dès ce moment
-il devint le point de mire de leurs regards, et probablement le sujet de
-leur entretien qui se fit alors à voix basse, de sorte que notre pauvre
-artiste n'en pouvait saisir un mot. Petit à petit, cependant, les voix
-s'élevèrent un peu, et il put comprendre que c'était de lui qu'il
-s'agissait.
-
---Ce doit être lui, disait l'un.
-
---Parfait, reprenait l'autre.
-
---Hein! quel physique!
-
---C'est un gaillard bien découplé.
-
---Oh! c'est charmant; pour celui-là, je suis bien sûr de son succès sans
-l'avoir vu jouer.
-
---Nous ne pouvions rien espérer de mieux.
-
---Oh! il y a vingt rôles où il sera excellent; je voudrais déjà y être.
-
-Ces paroles encourageantes avaient tout à fait dissipé les alarmes du
-jeune homme.
-
---Diantre! se disait-il, il paraît que je fais de l'effet ici: eh! bien,
-ce n'est pas trop mal commencer. Et sa figure, de sombre qu'elle était
-auparavant, était devenue riante et tranquille. Il s'était fait donner
-un jeu de dominos, et bâtissait des maisons et des pyramides à sa petite
-fille qui riait aux éclats, quand elle renversait les édifices que son
-père élevait devant elle.
-
-Cependant d'autres jeunes gens étaient entrés dans le café, et s'étaient
-approchés du groupe des joueurs.
-
---Venez donc, disaient ceux-ci aux nouveaux venus, en voilà déjà un
-d'arrivé: et pour celui-là, je crois que nous en serons enchantés.
-
---Où donc est-il?
-
---Là, dans le coin avec cette petite fille.
-
---Eh! bien, qui est-ce?
-
---Parbleu! ne le devinez-vous pas? qui voulez-vous que ce soit, si ce
-n'est le trial?
-
-A ce mot, notre jeune homme fit un bond sur sa banquette et devint rouge
-comme une cerise, puis tout d'un coup pâle comme un linceul.
-
---J'espère qu'il a le physique de l'emploi, celui-là. Oh! comme nous
-allons rire! sera-t-il drôle dans _Zozo_, de _la maison isolée_! et dans
-_Aly_, de _Zémire et Azor_!
-
---Et dans le niais, de _Camille_?
-
---Et dans le château de _Montenero_ donc! dans _Longino_! Oh! Longino!
-parfait! mais ce rôle-là a l'air d'avoir été fait pour lui. Longino! oh!
-c'est bien cela, il faudra qu'il débute par là! ce nom lui convient
-parfaitement. Il sera admirable dans Longino!
-
-Et les éclats de rire se succédaient, provoqués par l'espérance de le
-voir briller dans Longino.
-
---Allons-nous-en, Titine, je ne me sens pas bien, dit l'artiste en se
-levant, et il regagna tristement sa demeure assailli par les plus
-sombres pensées. Il avait la fièvre, sa tête était brûlante et il se
-coucha; mais il ne put fermer l'oeil.
-
---Ce sera donc ici comme à Paris, se disait-il. A l'Opéra, ils m'ont
-trouvé trop maigre, les héros grecs n'étaient pas si minces que moi, à
-ce qu'ils prétendaient. A Feydeau, ils m'ont trouvé trop grand, et
-cependant la première fois qu'ils m'ont entendu, quel accueil ne
-m'ont-ils pas fait!
-
---Bravo! s'écriaient-ils, voilà une voix ravissante, vous êtes notre
-homme, il faut rester avec nous; surtout, n'allez pas vous gâter en
-province, il faut seulement prendre l'habitude du théâtre. Pour
-commencer, vous entrerez dans les choeurs, puis nous vous ferons jouer
-de petits rôles qui vous amèneront à en jouer de plus grands; et pour me
-donner l'habitude du théâtre, ils m'ont fait chanter 18 mois dans les
-choeurs, sans seulement me faire porter une lettre. Ils attendaient
-probablement que je prisse du ventre pour me faire débuter. Ils auraient
-attendu trop longtemps, et je suis parti. Partout où j'ai été, j'ai
-cependant eu du succès: ce ne sera donc que dans mon pays, qu'en France,
-qu'on ne voudra pas de moi. Ma foi tant pis pour eux, il faudra bien
-qu'ils m'écoutent, et s'ils me sifflent, ils auront tort, ils en
-trouveront un moins grand, mais qui n'aura peut-être pas ma voix.
-
-Son amour-propre d'artiste l'avait emporté pour un moment sur le chagrin
-que lui causait sa déconvenue du matin; mais il retombait de temps en
-temps dans ses premières appréhensions, et le découragement succédait à
-ses rêves d'ambition.
-
-Cependant la troupe était à peu près réunie: on faisait les premières
-répétitions, et la vue du théâtre, où il était appelé à exercer ses
-talents ne l'avait guère rassuré. Cette salle était provisoire et
-établie dans une espèce de grange, où l'on avait tant bien que mal
-arrangé un théâtre avec quelques rangs de loges et de galeries.
-Cependant l'architecture extérieure était restée la même, malgré les
-modifications faites à l'intérieur du bâtiment, et de nombreuses
-fenêtres donnant sur la rue éclairaient le théâtre pendant la journée.
-Notre artiste ne se rendait qu'en tremblant à ces répétitions; car
-plusieurs fois il avait rencontré dans son chemin quelques-uns des
-jeunes gens qu'il avait déjà vus au café, et jamais ceux-ci ne
-manquaient de rire du plus loin qu'ils l'apercevaient, et le nom
-terrible de Longino venait résonner à ses oreilles: c'était comme un
-cauchemar qui le poursuivait tout éveillé, et lui ôtait tous ses moyens.
-Quand il arrivait au théâtre après de telles rencontres, il était tout
-démoralisé; c'est à peine s'il pouvait chanter: il avait perdu son
-aplomb; ses nouveaux camarades l'intimidaient. Sont-ils heureux,
-pensait-il, de ne pas être grands comme moi! j'aimerais mieux être un
-nain, je mettrais des talons, et je porterais une coiffure d'un pied de
-haut, mais le moyen de se rapetisser!!!
-
-Les répétitions allaient toujours leur train, mais le directeur ne
-paraissait pas enchanté de ses nouvelles acquisitions: il craignait que
-les débuts ne fussent pas heureux, et pour que le public ne prît pas de
-préventions défavorables, il décida que personne, amateur ou abonné, ne
-serait admis aux répétitions. Le grand jour, celui de l'ouverture, fut
-enfin fixé. La grande répétition, celle avec l'orchestre, devait avoir
-lieu la veille.
-
-La nuit précédente, notre jeune artiste eut un sommeil fort agité. Les
-songes les plus bizarres le tourmentèrent une partie de la nuit, il
-rêvait qu'il débutait, mais ce n'était plus dans son emploi de Martin,
-c'était dans celui des trials, où, à son entrée, sa longue taille
-excitait des rires unanimes; puis, quand il voulait parler, il ne
-pouvait dire un mot de son rôle; il se tournait vers le souffleur, et il
-apercevait dans le trou une horrible tête de Gorgone, qui lui lançait de
-toutes ses forces le mot Longino. Ce mot magique, il le répétait
-involontairement, et soudain tout le public répétait en choeur:
-
---Bravo, Longino! bravo, Longino!
-
-Il essayait en vain d'articuler d'autres paroles, ce mot seul pouvait
-sortir de sa poitrine: et chaque fois qu'il le prononçait, c'était avec
-une nouvelle énergie, et le public reprenait avec rage:
-
---Bravo, Longino! bravo, Longino!
-
-Puis il apercevait des êtres fantastiques voltigeant autour de lui, sur
-le théâtre et dans la salle, affectant les formes les plus grotesques et
-les plus incohérentes; il croyait parfois reconnaître quelqu'un de sa
-connaissance parmi les fantômes; il s'approchait, et voyait alors
-distinctement quelque figure de sociétaire de Feydeau, qui lui disait:
-Il faut prendre l'habitude du théâtre, et chanter dans les choeurs
-pendant 35 ans, après quoi on vous confiera de petits rôles, et le
-choeur infernal reprenait d'une voix formidable:
-
---Bravo, Longino!
-
-Il voulait se sauver du théâtre; les mêmes cris le poursuivaient; il
-allait sur le port, il voyait un bâtiment près de mettre à la voile, il
-s'y embarquait et y trouvait pour passagers tous ses anciens camarades
-des choeurs de l'Opéra qui l'accueillaient avec de grandes
-démonstrations de joie en fêtant son retour parmi eux, et pour mieux
-célébrer sa bienvenue, ils lui proposaient de lui chanter un nouveau
-morceau composé en son honneur; alors ils entonnaient tous ensemble une
-mélodie satanique dont les paroles étaient: Bravo, Longino! A ce dernier
-trait, sa tête se perdait, et il se précipitait dans la mer, dont il
-atteignait bientôt le fond. Le choc fut rude, car il se réveilla en
-sursaut couché par terre entre son lit et celui de la petite Titine qui
-reposait paisiblement pour lui; il était couvert d'une sueur glacée, et
-il fut quelque temps avant de reprendre ses esprits.
-
-Quand il se remit dans son lit, son parti était pris. Je ne débuterai
-pas, se dit-il; dès demain je pars; je retourne à Paris: on me rendra
-certainement ma place à l'Opéra et aux Bouffes, c'est toujours du pain
-d'assuré, et puis j'ai encore d'autres ressources: le dimanche je
-jouerai du serpent à Saint-Eustache, et les jours de revue, du trombone
-dans la garde nationale: on ne regarde pas à la taille, là, et ils
-seront bien heureux de me retrouver, car je n'ai certainement pas été
-remplacé, et je ne le serai de longtemps pour ces instruments-là. Cette
-résolution lui donna du calme, il ne tarda pas à se rendormir, et si de
-nouveaux rêves se présentèrent à son imagination, ils étaient d'une tout
-autre nature. Il se voyait à Paris premier sujet d'un grand théâtre, il
-ne se reconnaissait pas, il avait pris de l'embonpoint, sa figure était
-devenue plus mâle. Titine était toujours avec son père, mais ce n'était
-plus une petite fille, c'était une grande et jolie demoiselle, et lui,
-jeune encore, était fier d'avoir une si charmante fille. Les auteurs et
-compositeurs s'empressaient autour de lui, on le suppliait d'accepter
-des rôles, et lui, toujours bon garçon, ne se donnait pas d'importance,
-comme font d'ordinaire les acteurs à succès; il était toujours modeste
-et affable avec tout le monde, et au lieu d'avoir l'air de faire une
-grâce à ceux qui lui confiaient des rôles, il remerciait les auteurs
-dont il faisait réussir les ouvrages. Le public se pressait en foule au
-théâtre quand il devait chanter; les applaudissements éclataient de
-toutes parts; les couronnes et les bouquets pleuvaient sur sa tête; on
-le redemandait après la pièce, mais sous son véritable nom, et non plus
-sous cette odieuse dénomination de Longino. Ce rêve lui avait rafraîchi
-le sang; quand il s'éveilla, il faisait grand jour: c'était une belle
-matinée du mois de mai; le soleil dardait ses rayons à travers les
-croisées, et venait frapper sur le petit lit de la jolie enfant, qui ne
-tarda pas non plus à s'éveiller.
-
-Il faut ne pas connaître un coeur d'artiste pour croire que le
-découragement puisse être de longue durée chez lui: un rien peut
-l'abattre, mais un rien le relève. Aussi notre jeune homme ne
-songeait-il plus le moins du monde à son voyage de Paris: au contraire,
-l'avenir le plus riant se présentait à lui; et c'est le coeur content,
-et rempli d'espoir, qu'il se rendit au théâtre.
-
-L'orchestre était réuni depuis longtemps et essayait eu vain depuis une
-heure de mettre ensemble l'ouverture du _Chaperon_ que l'on devait jouer
-le lendemain. Les instruments à vent ne pouvaient faire exactement leurs
-rentrées. Le chef d'orchestre avait perdu la tête et faisait
-d'infructueux efforts pour rétablir l'harmonie dans sa troupe
-indisciplinée; enfin, de dépit, il pose son violon sur son pupitre,
-déclarant que cette ouverture est injouable, et qu'il y faut renoncer.
-Notre jeune homme examinait depuis longtemps cette scène qui était
-peut-être fort comique pour les indifférents, mais pas pour le pauvre
-directeur, qui ne savait plus à quel saint se vouer; il s'approche alors
-de ce dernier: J'ai longtemps été à Paris, et je sais cet ouvrage par
-coeur; voulez-vous me laisser faire répéter une fois l'ouverture, je
-vous réponds qu'elle ira toute seule avant une demi-heure. Le
-chef-d'orchestre ouvre de grands yeux.
-
---Eh! mon cher ami, qu'est-ce que vous entendez à cela? j'y perds mon
-latin, moi.
-
---Il ne s'agit que d'avoir un peu de patience, reprend notre jeune
-artiste, passez-moi la partition.
-
-On recommence l'ouverture: dès les premières mesures, il s'aperçoit
-qu'il y a des fautes dans les parties, des mouvements mal indiqués, de
-fausses rentrées; tout est rectifié en un instant. Un cor ne peut
-parvenir à attaquer une note difficile.
-
---Vous vous y prenez mal, lui dit notre jeune homme: serrez les lèvres
-de cette façon, et le son viendra hardiment.
-
---Mais, Monsieur, cela n'est pas faisable, répond le corniste.
-
---Donnez-moi votre instrument, et soudain il lui exécute le passage avec
-précision. Les musiciens commencent à reprendre de la confiance,
-l'émulation s'en mêle, on fait la plus grande attention, et l'ouverture
-s'achève sans encombre.
-
-Le chef d'orchestre reprend son violon pour conduire le choeur
-d'introduction, et le directeur se frotte les mains.
-
---Allons! se dit-il, je n'ai peut-être pas fait une si mauvaise
-acquisition que je croyais. S'il tombe comme Martin, il me fera un
-excellent second chef d'orchestre.
-
-La répétition continue, mais il fait une chaleur étouffante, et l'on a
-ouvert les fenêtres qui donnent sur la rue. Quelques flâneurs ont été
-attirés par les sons de la musique; les curieux en amènent d'autres, et,
-sans s'en douter, les acteurs ont dans la rue un nombreux auditoire.
-
-Cependant notre jeune homme s'est enhardi par le petit succès qu'il
-vient d'obtenir: son dernier rêve lui trotte dans la tête.
-
---Allons! dit-il, je tomberai peut-être demain, aujourd'hui je me sens
-en voix, je veux chanter en conscience, comme à la représentation.
-
-En effet, à l'entrée du comte Rodolphe, il entonne d'une voix assurée le
-bel air: _Anneau charmant, si redoutable aux belles._ Sa voix large et
-bien timbrée se déploie avec charme sur cette belle mélodie. Les acteurs
-qui ne l'avaient jamais entendu jouir de la plénitude de ses moyens,
-redescendent tous sur le bord du théâtre pour le mieux entendre; le
-directeur ne sait s'il dort ou s'il est éveillé: les musiciens voyant à
-qui ils ont affaire l'accompagnent avec un soin extrême. Notre jeune
-homme voit l'effet qu'il produit; il se monte peu à peu, son organe
-s'étend, reprend toute son énergie, ses moyens semblent s'accroître, il
-se sent en verve, il met toute la chaleur dont il est susceptible dans
-la péroraison de son air et quand il l'a achevé, acteurs, directeur,
-musiciens, chacun le félicite, le complimente; quand tout à coup, un
-tonnerre d'applaudissements éclate sans qu'on devine d'où cela peut
-venir. Chacun se regarde stupéfait: on songe alors aux fenêtres
-ouvertes, on s'y précipite, et l'on voit la foule réunie qui se donnait
-les jouissances du spectacle gratis. Le directeur ne craint plus pour
-ses débuts, il permet à quelques habitués de monter au théâtre. Ce n'est
-pas sans terreur que notre jeune homme reconnaît parmi eux un de ses
-joueurs de dominos qui, en entrant, demande avec empressement qui vient
-de chanter ainsi. On lui montre notre pauvre artiste tout tremblant
-devant celui qui s'était si bien promis d'être sévère envers les
-débutants.
-
---Comment, s'écrie-t-il, c'est Longino!
-
---Allons! encore Longino, dit notre artiste désespéré; mais il se sent
-entraîné vers la fenêtre par celui qu'il prend encore pour son ennemi.
-
---Mes amis, dit ce dernier, en le montrant à la foule réunie au-dessous
-d'eux, voilà celui que vous venez d'entendre, c'est Longino, celui que
-nous avons pris pour le trial.
-
---Bravo, Longino! s'écrient les cent voix du parterre en pleine rue.
-
---Mais je ne m'appelle pas Longino, je me nomme Chollet.
-
---Alors, bravo! Chollet! reprennent les mêmes voix, bravo, cent fois! à
-demain, oh! vous aurez un fameux succès! et la répétition s'achève au
-bruit des applaudissements de la foule qui grossit à chaque instant.
-Chacun parle de la belle voix du Martin, il n'est question que de lui
-dans le Havre. Le lendemain, la salle est comble, et à son entrée,
-Chollet est reçu par une triple salve d'applaudissements, comme un
-acteur en représentation. Son succès fut immense, il fut redemandé après
-la pièce aux cris de: plus de débuts! plus de débuts! Le directeur
-l'engagea sur-le-champ pour l'année suivante avec le double
-d'appointements, et pendant deux ans, le Havre posséda le meilleur ténor
-d'opéra-comique que nous ayons en France.
-
-Ne croyez pas que j'entreprenne de vous retracer la carrière dramatique
-de cet artiste qui a signalé partout son passage par les plus grands
-succès. Si, parmi mes lecteurs, il se trouve quelqu'incrédule qui ne
-conçoive pas l'enthousiasme des habitants du Havre, qu'il aille à
-l'Opéra-Comique, un jour où l'on jouera _Zampa_, l'_Eclair_ ou _le
-Postillon_, et je suis sûr qu'il sortira du spectacle en répétant:
-bravo! Longino! bravissimo! Chollet!
-
-
-
-
-LE VIOLON DE FER-BLANC
-
-
-On voit peu d'instruments qui aient autant varié de nom, de forme et de
-matière que le violon. Depuis la lyre d'Apollon, que quelques peintures
-antiques nous représentent comme un véritable violon, depuis le rebec du
-moyen âge jusqu'aux chefs-d'oeuvre des Amati et des Stradivarius, que de
-transformations! Malgré la puissance des instruments à vent de moderne
-invention, le violon s'est toujours maintenu et se maintiendra
-probablement toujours le roi de l'orchestre et la base de toute
-combinaison symphonique. Bien des essais ont été tentés pour arrondir le
-son de cet instrument, et il est peu de matières qu'on n'ait essayé
-d'employer à sa confection. A la vente après décès de l'ancien et
-célèbre munitionnaire Séguin, on vit avec surprise une multitude de
-boîtes de violon de l'invention du défunt; il y en avait en carton, en
-pâte, en pierre, en bois de toutes sortes: si l'asphalte avait été à la
-mode alors, il y en aurait certainement eu en bitume. Depuis longtemps
-on fait des archets en acier, et Séguin n'eût pas manqué d'en faire
-confectionner en fer galvanisé. La forme de ces boîtes n'était pas moins
-bizarre que leur matière: les unes étaient percées de trous comme une
-chaufferette, d'autres étaient carrées comme une souricière, cela
-ressemblait à tout ce qu'on voulait, rarement à un violon cependant;
-mais il fallait bien leur donner ce nom-là, puisque Séguin les appelait
-ainsi, quand il vous en faisait l'exhibition.
-
-Un Anglais qui assistait avec moi à cette vente, s'extasiait à la vue de
-ce musée grotesque d'un nouveau genre, et ma surprise ne fut pas petite,
-quand il demanda au commissaire-priseur, si parmi tous ces violons, il
-n'y en aurait pas au moins un en fer-blanc. Toutes les recherches furent
-inutiles, et l'on ne put en découvrir un seul de cette matière.
-
---J'en suis fâché, me dit l'Anglais, cela m'aurait peut-être fait gagner
-un bel instrument.
-
---Comment cela?
-
---Ah! me répondit-il, cela se rattache à l'histoire d'une autre vente; à
-celle de Viotti, dont j'ai été l'un des plus grands admirateurs.
-J'aurais donné tout au monde pour posséder un des instruments dont il
-s'était servi, et malheureusement des affaires de famille me tenaient
-éloigné de Londres où l'on vendait ses violons après sa mort; j'appris
-beaucoup trop tard l'époque de cette vente; je crevai plusieurs chevaux,
-et j'arrivai au moment où l'on venait d'adjuger le dernier de ses
-instruments à un amateur qui l'emportait en triomphe. Je lui offris
-vainement le double du prix qu'il l'avait payé, il ne voulut jamais me
-le céder, et il eut même l'impolitesse de se moquer de moi. Ecoutez, me
-dit-il, il y a encore un violon plus extraordinaire que tous ceux que
-l'on a vendus, et qui n'a pas même été mis en vente, vous pourrez
-l'avoir facilement. Et en me disant ces mots, il me montra du doigt un
-objet bizarre que je n'avais pas encore remarqué: c'était un violon en
-fer-blanc! Comprenez-vous cela? en fer-blanc! Je tenais à avoir un des
-instruments de Viotti, et je me fis adjuger celui-là pour quelques
-shellings, au rire de tous les assistants. Mon antagoniste, fier de son
-beau violon, me dit alors:
-
---L'existence de ce bizarre instrument au milieu de cette riche
-collection doit avoir une cause étrange, et je serais si curieux de la
-connaître que je donnerais volontiers le violon que je viens d'acheter
-pour avoir le mot de cette énigme.
-
---Soit, repris-je vivement, concluons un arrangement: vous me céderez
-votre violon quand je vous apprendrai l'origine du mien; j'irai voyager
-partout où a été Viotti, je prendrai tous les renseignements possibles,
-et peut-être serai-je assez heureux pour découvrir ce mystère, et vous
-gagner votre violon.
-
---Le marché fut conclu. Depuis ce temps je n'ai pas cessé de poursuivre
-mes investigations. J'ai su qu'Armand Séguin avait été très-lié avec
-Viotti, qu'il avait voulu en recevoir des leçons, et que comme le grand
-artiste était très-occupé, il venait chez lui à cinq heures du matin
-pour être sûr de le prendre au saut du lit, qu'il était aux petits soins
-pour lui, employant tous les moyens pour capter sa bienveillance; qu'un
-jour même Viotti s'étant plaint à son domestique que son café était mal
-fait, Armand Séguin n'avait plus voulu qu'un mercenaire se chargeât de
-cet office, et que c'était lui-même qui, chaque matin, préparait le
-déjeuner du violoniste; j'ai pensé alors que le violon de fer-blanc
-pouvait bien être un don d'Armand Séguin, et j'espérais en fournir la
-preuve en en voyant un semblable dans cette vente; mais voilà toutes mes
-espérances renversées.
-
---Je consolai du mieux que je pus mon Anglais de sa _misfortune_, et
-j'appris, au bout de quelques jours, qu'il était parti pour le Piémont,
-patrie de Viotti, courant toujours après les renseignements qui lui
-échappaient.
-
-Cette conversation m'était presque entièrement sortie de la tête,
-lorsqu'il y a deux mois environ, je me trouvai à un dîner de la
-commission dramatique, placé à côté d'un de mes collègues, Ferdinand
-Langlé, mon ancien camarade de collége, et un de mes bons amis. Vous
-savez tous que Ferdinand Langlé est un des plus spirituels garçons que
-nous connaissions; mais si vous lui avez entendu chanter une de ses
-jolies chansons de la voix la plus fausse qu'ait jamais possédée un
-vaudevilliste, vous ne vous êtes guère douté qu'il est d'origine
-musicienne, et que son père, Marie Langlé, italien malgré la désinence
-toute française de son nom, était un des habiles contrapuntistes du
-dernier siècle, qui eut l'honneur d'être le maître de Dalayrac. Je
-m'adressai donc à Ferdinand Langlé pour lui demander si, dans les
-papiers de son père, il n'aurait pas trouvé quelques documents sur
-Dalayrac, dont il n'existe pas de biographie complète. Après avoir
-répondu à ma demande, F. Langlé ajouta:
-
---Si tu veux, je pourrai te raconter quelques anecdotes musicales que
-j'ai entendu dire à ma mère, et qui pourront t'intéresser.
-
-Je le remerciai vivement de sa proposition, et comme on n'est jamais
-plus seul qu'au milieu de vingt personnes qui parlent tout haut, je le
-priai de ne pas tarder davantage à m'apprendre quelqu'une des
-particularités qu'il pourrait savoir.
-
---Tiens, me dit-il, veux-tu que je te raconte l'histoire du violon de
-fer-blanc?...
-
-Vous jugez de l'intérêt que ce mot seul ne manqua pas d'exciter en moi.
-Je me rappelai sur-le-champ la vente de Séguin, et mon camarade
-l'Anglais qui courait toujours après l'histoire que j'allais sans doute
-apprendre. Je fus donc tout oreilles au récit de F. Langlé que je
-regrette de ne pouvoir vous rendre, comme il me l'a fait.
-
-«Un beau soir d'été, mon père et Viotti allèrent se promener aux
-Champs-Elysées, et finirent par s'asseoir sous les arbres pour respirer
-l'air et la poussière de cette promenade. La nuit était venue, Viotti
-qui était très-rêveur, s'était laissé aller à ces émotions intimes qui
-l'isolaient complétement au milieu du cercle le plus nombreux; et mon
-père qui travaillait alors à son opéra de _Corisandre_, repassait dans
-sa tête quelques motifs de son ouvrage, lorsque tous deux furent assez
-désagréablement distraits par un son faux et criard qui leur fit dresser
-la tête et ouvrir les oreilles. Tous deux se regardèrent en ayant l'air
-de se dire: Qu'est-ce que cela? ils s'étaient si bien compris sans se
-parler que Viotti rompit le silence en s'écriant:
-
---Ce ne peut-être un violon, et cela y ressemble.
-
---Ni une clarinette, dit Langlé, et cependant il y a de l'analogie.
-
-Le moyen le plus sûr de s'en assurer était d'aller vers l'endroit d'où
-partaient les sons discordants qui avaient attiré leur attention. A
-défaut de l'oreille, l'oeil aurait pu les guider par la lueur
-tremblottante d'une maigre chandelle brûlant devant un pauvre aveugle
-accroupi à une centaine de pas d'eux. Viotti y était le premier:
-
---C'est un violon! s'écria-t-il en revenant en riant près de Langlé,
-mais devinez en quoi? en fer-blanc! Oh! cela est trop curieux, il faut
-que je possède cet instrument, et vous allez demander à l'aveugle de me
-le vendre.
-
---Bien volontiers, reprit Langlé, et s'approchant de l'aveugle: Mon ami,
-lui dit-il, vendriez-vous bien votre violon?
-
---Pourquoi faire? il faudrait en racheter un autre, et celui-là me sert;
-c'est tout ce qu'il me faut.
-
---Mais vous pourriez en avoir un meilleur avec le prix que nous vous en
-donnerions, et avant tout pourriez-vous nous expliquer pourquoi votre
-violon n'est pas comme tous les autres?
-
---Oh! vous voulez dire pourquoi qu'il est en fer-blanc? ça ne sera pas
-long. Voyez-vous mes bons messieurs, on n'a pas toujours été aveugle, et
-j'étais autrefois un bon vivant qui faisais gentiment sauter les jeunes
-filles à notre village; mais je suis devenu vieux, et je n'y ai plus vu
-clair. Je ne sais trop comment j'aurais pu vivre sans ce bon Eustache,
-le fils de feu mon frère. Ce n'est qu'un pauvre ouvrier qui gagne à
-peine sa vie; eh! bien, il m'a pris avec lui et m'a nourri tant qu'il a
-pu; mais à la fin, l'ouvrage a manqué: on ne faisait plus qu'une journée
-de trente sous par semaine, et c'était pas assez pour deux. Mon Dieu,
-que je lui dis, si j'avais tant seulement un violon; j'en savais jouer
-dans mon jeune temps, et je pourrais le soir rapporter à la maison
-quelques pièces de deux sous qui nous aideraient un peu. Eustache ne dit
-rien, mais le lendemain je vis bien qu'il était plus triste qu'à
-l'ordinaire, et la nuit, comme il croyait que je dormais, je l'entendis
-murmurer: Oh! le vieux serpent, ne pas vouloir me faire crédit de six
-francs; mais c'est égal, mon oncle aura son affaire, ou je ne
-m'appellerai pas Eustache. Effectivement, au bout de huit jours, voilà
-mon garçon qui vient en triomphe, et me dit: Tenez, v'là un violon et un
-fameux; c'est moi qui l'ai fait! vous ne craindrez pas qu'il se casse en
-le laissant tomber, celui-là; et il me remit le violon que vous voyez.
-Eustache est ferblantier et son bourgeois lui avait donné de quoi me
-faire mon instrument avec des rognures de l'atelier, et puis il avait
-économisé de quoi avoir des cordes et du crin. Dam! jugez si je fus
-content, ce pauvre garçon qui s'était donné tant de peine; aussi le bon
-Dieu l'a récompensé: dès le matin il me mène à cette place en allant à
-la journée, et puis il vient me reprendre le soir; et il y a des jours
-où la recette n'est pas trop mauvaise; tellement que quelquefois il n'a
-pas d'ouvrage, et c'est moi qui fais aller la maison, c'est gentil ça.
-
---Eh bien! dit Viotti, je vous donne vingt francs de votre violon; vous
-pourrez en acheter un bien meilleur avec ce prix-là, mais laissez-moi un
-peu l'essayer.
-
-Et il prit le violon. La singularité du son l'amusa; il cherchait et
-trouvait des effets nouveaux, et ne s'apercevait pas qu'un public
-nombreux, attiré par ces sons étrangers, s'était amassé autour d'eux.
-Une foule de gros sous, parmi lesquels se trouvaient même quelques
-pièces blanches, vint tomber dans le chapeau de l'aveugle ébahi, à qui
-Viotti voulut remettre ses vingt francs.
-
---Un instant! s'écria le vieux mendiant, tout à l'heure je voulais bien
-vous le donner pour 20 francs, mais je ne le savais pas si bon; à
-présent je demande le double.
-
-Viotti n'avait peut-être jamais reçu un compliment plus flatteur, aussi
-ne se fit-il pas prier pour la surenchère qu'on lui imposait. Il se
-glissa au milieu de la foule avec son violon de fer-blanc sous le bras;
-mais à une vingtaine de pas de là, il se sent tirer par la manche:
-c'était un ouvrier qui, le bonnet à la main, lui dit, les yeux baissés:
-
---Monsieur, je crois qu'on vous a fait payer ce violon-là trop cher, et
-si vous êtes amateur, comme c'est moi qui l'ai fait, je pourrai vous en
-fournir tant que vous voudrez à six francs.
-
-C'était Eustache qui avait vu conclure le marché, et qui ne doutant plus
-de son talent pour la lutherie, voulait continuer un commerce qui
-réussissait si bien. Il fut cependant obligé d'y renoncer, car Viotti se
-contenta du seul exemplaire qu'il avait si bien payé.»
-
---Et que fit Viotti du violon de fer-blanc? demandai-je à F. Langlé.
-
---Il l'a toujours gardé et l'emporta avec lui quand il se retira en
-Angleterre.
-
---Eh bien! mon cher, dis-je à Ferdinand, tu ne te doutes guère du
-service que tu viens de rendre à un de mes amis; ton histoire va lui
-faire gagner un violon magnifique. Et je lui dis à mon tour l'histoire
-de la vente de Viotti, et d'A. Séguin.
-
-J'ai fait depuis toutes sortes de démarches pour savoir dans quelle
-partie du globe se trouve maintenant mon Anglais; mais toutes mes
-recherches ont été inutiles, et comme les livres sont lus dans tous les
-pays, j'ai pris le parti de consigner ces renseignements dans celui-ci,
-espérant que le hasard les fera tomber sous les yeux de mon ami et lui
-fournira les moyens de gagner son violon.
-
-
-
-
-UN MUSICIEN DU XVIIIe SIÈCLE
-
-
-Dans les premiers mois de l'année 1733, au deuxième étage d'une haute et
-noire maison de la rue du Chantre Saint-Honoré, habitait un ménage qui
-pouvait passer pour le modèle de ceux du quartier. Le mari était un
-grand homme sec et flegmatique d'environ cinquante ans, ne parlant
-jamais à personne de la maison, et dont la conduite avait toujours paru
-si exemplaire, que les plus mauvaises langues n'avaient pu jusque là y
-trouver à redire. Quoique musicien de profession, il était d'une extrême
-sobriété, sortait le matin pour aller donner ses leçons, rentrait
-exactement à l'heure de ses repas, car il soupait rarement en ville, et
-une fois rentré, on n'entendait jamais aucun bruit chez lui; il se
-retirait dans un cabinet, où il écrivait fort assidûment, et bien
-rarement son clavecin ou son violon troublait le silence habituel de la
-maison. Les dévots même n'auraient en rien pu attaquer sa morale
-religieuse, car, en sa qualité d'organiste de l'église
-Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, il était très-assidu à toutes les fêtes,
-et sa femme l'accompagnait toujours à l'église. Cette dernière, de vingt
-ans plus jeune que son mari, était d'une figure agréable, et son
-caractère paraissait extrêmement doux; toujours occupée de quelque
-ouvrage d'aiguille quand elle était à la maison, elle ne sortait guère
-dans la semaine que pour faire ses provisions de ménage, ne se mêlant
-jamais des commérages de la maison, parlant peu aux personnes qu'elle
-rencontrait dans ses allées et venues, mais répondant toujours fort
-honnêtement à ceux qui l'interrogeaient, et accompagnant ses paroles
-d'un petit mouvement de tête et d'un sourire si doux, que ceux qui la
-quittaient étaient aussi satisfaits de ses laconiques réponses que si
-elle leur eût tenu les plus beaux discours du monde. Aussi malgré la
-sauvagerie du mari, et le préjugé peu favorable attaché alors à la
-profession de musicien, le couple était-il en grande vénération dans le
-quartier, et le marchand cirier qui occupait la boutique près de l'allée
-sombre qui donnait entrée à la maison, ne manquait-il jamais de retirer
-son bonnet fourré, lorsque le grand homme sec et sa petite femme
-rondelette passaient devant sa porte; le salut était scrupuleusement
-rendu, mais pas un mot n'était échangé pour cela, et le marchand cirier
-ne pouvait jamais s'empêcher de dire:
-
---Ce sont de bien honnêtes gens, mais il est tout de même un peu fier,
-ce grand sécot.
-
-Une seule personne des habitants de la maison avait ses entrées libres
-chez nos deux époux. C'était une vieille demoiselle de soixante ans,
-vivant aussi fort retirée; mais comme elle avait environ trois mille
-livres de rente, et que cette petite fortune (et c'en était une il y a
-cent ans), lui donnait dans son esprit une grande supériorité sur les
-autres locataires, elle s'était hasardée à faire une démarche auprès du
-couple qui demeurait au-dessus d'elle. Voici en quelle circonstance. La
-vieille demoiselle, qui se nommait Mlle de Lombard, avait dans son salon
-une épinette, dont elle touchait passablement, et sur laquelle elle
-s'occupait souvent à répéter les symphonies de Lully, et tous les airs
-de son jeune temps. A son retour d'un petit voyage à sa campagne, elle
-se sentit un jour en goût de musique, et fut fort désagréablement
-surprise en trouvant son épinette tellement fausse et démontée qu'il
-était impossible de s'en servir. La patience n'était pas la vertu de
-notre vieille musicienne, elle voulut qu'on lui accordât tout de suite
-son instrument, et ayant entendu dire qu'il y avait un musicien dans la
-maison, elle envoya sa servante lui chercher ce monsieur pour remettre
-son épinette en état. Sa servante vint bientôt lui dire que la seule
-réponse qu'on lui eût faite était, que le voisin n'était pas accordeur
-et qu'elle eût à chercher ailleurs.
-
---Ma mie, dit Mlle de Lombard, vous êtes une sotte, et vous ne savez pas
-vous y prendre. Il fallait promettre une pièce de trente-six sols, comme
-c'est l'usage, et cet homme serait venu à l'instant.
-
---Mais, répondit la servante toute confuse, c'est que ce n'est pas un
-homme, c'est un monsieur.
-
---Oh! alors, si c'est un monsieur, ajouta Mlle de Lombard, il faut donc
-que j'y monte moi-même.
-
-Et en effet, elle se mit à trottiner à travers l'escalier, et bientôt
-elle sonna à la porte du second étage.
-
---Madame, dit-elle à la petite femme qui vint lui ouvrir, est-ce qu'il
-ne demeure pas un musicien céans?
-
---Pardonnez-moi, Mademoiselle, c'est mon mari.
-
---Eh bien! Madame, voici une pièce de trente-six sols pour qu'il vienne
-accorder mon épinette.
-
---Mademoiselle, mon mari n'est pas accordeur, d'abord; ensuite, il
-travaille, et je ne saurais le déranger en ce moment.
-
---Qu'importe! qu'il soit accordeur ou non; du moment qu'il est musicien,
-il est bien capable de remonter un instrument, et je désire qu'il vienne
-le plus prochainement possible.
-
---Mademoiselle, je vous répète qu'il m'est tout à fait impossible de le
-déranger.
-
-La petite femme n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car avec une
-vivacité dont on ne l'eût certes pas soupçonnée, la vieille demoiselle
-s'élança vers une porte, qu'elle ouvrit précipitamment, et se trouva
-dans le cabinet du musicien. Le grand homme maigre était assis, enfoncé
-dans un large fauteuil, devant une table couverte de musique, et de
-papiers chargés de chiffres. Son travail l'absorbait tellement, qu'il ne
-s'apperçut pas de l'arrivée de Mlle de Lombard.
-
---Monsieur, lui dit-elle en entrant, voilà trente-six sols pour venir
-accorder mon épinette.
-
-Pas de réponse.
-
---Mademoiselle, dit la jeune femme, vous voyez qu'il ne vous entend pas,
-si par malheur vous attirez son attention, il vous recevra fort mal.
-
-La vieille demoiselle, sans tenir compte de l'avis, se mit alors à crier
-à tue-tête.
-
---Monsieur, voilà trente-six sols...
-
-Cette fois le grand homme maigre releva la tête, il regarda fixement la
-vieille demoiselle qui, enchantée de son succès, continua alors d'une
-voix beaucoup plus douce.
-
---Pour venir accorder mon épinette.
-
-Mais l'homme paraissait ne l'avoir pas comprise.
-
---Qu'est-ce donc, Louise, dit-il à sa femme, pourquoi me laissez-vous
-ainsi déranger?
-
---Mon ami, répondit la jeune femme presque en balbutiant, ce n'est pas
-ma faute, c'est mademoiselle qui veut absolument que vous lui accordiez
-son épinette.
-
---Mademoiselle, vous êtes folle; voici la seule réponse que je puisse
-vous faire.
-
-A ces mots la vieille demoiselle ne se contint plus.
-
---Monsieur, dit-elle, savez-vous bien que vous parlez à Mlle de
-Lombard?...
-
---Et vous, Mademoiselle, connaissez-vous bien Philippe Rameau, pour
-venir lui offrir trente-six sols pour remonter votre épinette?
-
-Malheureusement la vieille demoiselle n'était guère au fait de la
-musique moderne; elle ne connaissait ni la _Démonstration du principe de
-l'harmonie_, ni _Les quatre pièces du clavecin_, les seuls ouvrages que
-Rameau eût encore publiés; aussi cette réponse fit-elle peu d'effet;
-elle craignit cependant de s'être trompée, et que l'homme à qui elle
-s'adressait ne fût pas un musicien; sa contenante parut si embarrassée
-au grand homme que, pour la rassurer, il ajouta:
-
---Je ne suis pas accordeur, il est vrai, et je n'ai d'ailleurs pas le
-temps de m'occuper de votre instrument; mais si vous le voulez, passez
-dans la pièce à côté, et vous pourrez vous exercer sur mon clavecin tant
-que bon vous semblera.
-
-Cela dit, il se remit dans les calculs, et ne s'aperçut nullement des
-révérences sans nombre que Mlle de Lombard adressait à son fauteuil. La
-vieille demoiselle, pour n'avoir pas de démenti, essaya un peu le
-clavecin, puis elle redescendit chez elle. Mais le lendemain elle fit
-demander à ses nouvelles connaissances à quelle heure on pourrait la
-recevoir. Rameau, qui ne travaillait pas à ce moment, alla lui-même la
-chercher; ils causèrent longtemps musique; Mlle de Lombard avait reçu
-des leçons du célèbre Couperin et était bonne musicienne. Elle se mit au
-courant de la musique moderne, apprécia, autant que le peuvent faire les
-vieilles gens, celle de son voisin et l'intimité s'établit bientôt.
-
-Mme Rameau fut celle à qui cette société fut le plus agréable. Son mari
-détestait les nouvelles connaissances, et était fort peu communicatif.
-La pauvre femme s'ennuyait beaucoup; mais elle n'aurait jamais osé le
-dire: elle savait que le bonheur de son mari était de la croire
-heureuse; en lui laissant voir qu'elle ne l'était pas, elle n'ignorait
-pas le chagrin qu'elle lui aurait causé et elle n'aurait jamais osé lui
-proposer de changer de genre de vie; car quoique foncièrement bon, il
-était excessivement opiniâtre, et il avait souvent des accès de
-mélancolie qu'elle aurait craint de rendre plus fréquents. Une fois par
-semaine, il allait souper chez M. de la Popelinière, fermier-général,
-qui s'était déclaré son protecteur, et un autre jour il recevait un de
-ses amis à dîner, c'était le célèbre organiste Marchand, dont il avait
-reçu des leçons et dont il estimait grandement le talent. Rameau ne
-donnait ses leçons de clavecin qu'à contre-coeur, il se sentait quelque
-chose en lui qui n'avait pas encore pris son essor, et il savait bien
-que les leçons ne le mèneraient à rien; mais c'était avec plaisir qu'il
-allait toucher son orgue de Ste-Croix de la Bretonnerie. Sa publication
-des _Principes d'harmonie_ lui avait donné la réputation de savant
-musicien, et il tenait à prouver qu'il était quelque chose de plus qu'un
-savant. Aussi recevait-il avec joie les compliments de ses confrères,
-qui venaient l'entendre à son orgue; mais c'était ceux du public qu'il
-ambitionnait, et à l'église, le public ne manifeste pas ses sensations
-musicales; il aurait voulu des applaudissements, et ceux qu'on lui
-prodiguait, quand il touchait du clavecin, ce qu'il faisait avec une
-grande supériorité, ne le flattaient que médiocrement, parce qu'il
-sentait qu'il était capable de faire plus. En un mot, il n'aspirait qu'à
-travailler pour le théâtre, et quoiqu'il n'eût jamais communiqué ce
-désir à qui que ce fût, c'était néanmoins le but de toutes ses pensées.
-
-Cependant, il avait près de cinquante ans, et sentait bien que s'il
-tardait davantage, sa carrière était perdue. Il tenta une fois d'écrire
-à Houdard de Lamotte, pour lui demander un poëme; mais les gens de
-lettres, même ceux qui font des tragédies lyriques, étant généralement
-peu versés dans la musique, le poëte confondit cette demande avec cent
-autres du même genre qu'il recevait journellement, et ne répondit pas.
-Rameau en ressentit un profond chagrin, ses accès de mélancolie en
-devinrent plus fréquents; il s'enfermait des journées entières dans son
-cabinet. Il consultait les partitions de tous les opéras nouveaux, et
-après avoir lu avec attention ces différents ouvrages, il restait abîmé
-dans ses réflexions. Sa figure sévère et anguleuse s'animait alors d'une
-expression bizarre où le génie et la colère étaient confondus:
-
---Comment! disait-il, voilà les gens qu'on me préfère; mais dans la
-moindre de mes pièces de clavecin, il y a plus d'idées que dans tout ce
-fatras de musique.
-
-Depuis l'immortel Lully, il n'y a pas eu un seul grand musicien en
-France, à l'exception peut-être de Lalande, qui n'a guère travaillé que
-pour l'église. On ne joue déjà plus les opéras de Colasse. Que nous
-reste-t-il donc? M. de Blamont, Mouret qu'ils ont surnommé le musicien
-des Grâces; au moins celui-là a-t-il quelques idées. Mais Destouches,
-mais Campra!
-
-Puis, saisi de fureur, il courait quelquefois à son clavecin, où il
-improvisait des heures entières. La fantaisie d'écrire ce qui lui
-passait par la tête, lui prenait-elle un instant, il y renonçait bien
-vite en se disant:
-
---A quoi bon faire cela? qui pourrait l'exécuter, qui pourrait le
-comprendre? Ils feraient comme il y a vingt ans à Avignon, un peu avant
-mon voyage d'Italie: ils méprisèrent mes premiers essais, parce que
-c'était au-dessus de leur portée; et cependant il y a d'habiles
-musiciens en Italie; ceux-là ont compris ma musique... Non, il me faut
-un théâtre, un orchestre, un public, pour avoir le mot de cette énigme.
-Je crois qu'on peut faire autrement que Lully, et faire bien encore. Oh!
-j'y viendrai...
-
-Puis il sortait pour prendre l'air, comme si l'atmosphère de sa chambre
-eût été trop lourde pour lui, et quand il rentrait le soir, il se
-couchait sans dire un seul mot à sa pauvre Louise, qui gémissait d'un
-chagrin qu'elle ne pouvait partager, et dont elle ne pouvait deviner la
-cause.
-
-Une circonstance inattendue décida entièrement Rameau à s'adonner au
-théâtre. Il y avait un concours pour la place d'organiste à l'église de
-Saint-Paul. Rameau fut vaincu par Daquin qui ne le valait cependant pas.
-Rameau ne put supporter cet affront de sang-froid, et il parut s'être
-opéré une révolution en lui. Il prit alors un genre de vie tout
-différent de celui qu'il avait mené jusque là. Tout d'un coup il
-abandonna ses leçons, se mit à aller à l'Opéra tous les jours de
-spectacle, rentrant fort avant dans la nuit, l'air continuellement
-préoccupé. Quand il s'enfermait dans son cabinet, ce n'était plus pour
-faire des calculs de chiffres comme autrefois. On l'entendait, à travers
-la porte, chanter, jouer du violon, danser, tantôt rire aux éclats,
-tantôt donner de grands coups contre les meubles, puis se dépiter, et on
-le voyait alors, lui si méthodique auparavant, sortir de chez lui
-quelquefois sans épée, la perruque de travers, et le chapeau sur le coin
-de l'oreille. Les voisins s'aperçurent bientôt de ce changement: les
-caquets et les commérages allèrent leur train, et la pauvre Mme Rameau
-ne fut pas la dernière à gémir du dérangement de son mari. Il ne lui
-parlait presque plus, ne l'emmenait plus à l'église, et dînait et
-soupait presque tous les jours dehors.
-
-Le jour de Pâques vint. A dix heures, Rameau était encore dans son
-cabinet (il s'était levé à cinq). Madame Rameau venait d'aller entendre
-une basse messe à une chapelle de la rue Saint-Honoré; quel ne fut pas
-son étonnement en rentrant de s'apercevoir que son mari n'était pas
-encore sorti pour aller à son orgue. Elle se précipite dans son cabinet,
-et le trouve en robe de chambre, son bonnet de coton sur le haut de la
-tête, en pantoufles, un bas sur les talons, et dansant sur l'air qu'il
-se jouait lui-même sur son violon.
-
---Mais, Philippe, lui dit-elle, à quoi songez-vous donc? la grand'messe
-est commencée, vous allez manquer vos _Kyrie_, car la procession est
-sûrement rentrée au choeur: dépêchez-vous donc.
-
---Laisse-moi donc tranquille, avec tes _Kyrie_, lui dit Rameau;
-écoute-moi ce passe-pied, et dis-moi un peu si on ne dansera pas bien
-sur cet air là.
-
-Et il se remit à jouer et à danser. Mme Rameau crut son mari fou.
-
---Mais, mon ami, réfléchissez donc, vous perdrez votre place; et il ne
-nous manquait plus que cela à présent que vous avez abandonné toutes vos
-leçons.
-
---Ma place, eh! ma chère, voilà bientôt trois mois que je ne l'ai plus:
-j'ai donné ma démission. Allons, laisse-moi tranquille, puisque tu ne
-veux pas écouter mon passe-pied.
-
-Madame Rameau fut anéantie, la place d'organiste était leur unique
-ressource. Elle se mit à pleurer.
-
---Mais, se dit-elle, quand nous aurons mangé ces 800 livres, que nous
-avons de côté, que deviendrons-nous? Ah! je veux les serrer moi-même:
-cet argent est maintenant trop précieux.
-
-Elle court vers une commode où était renfermé le petit pécule: hélas!
-des 800 livres les trois quarts étaient dénichés: il restait 200 livres
-en tout.
-
-La pauvre Louise ne savait plus que penser; elle descendit tout de suite
-chez Mlle de Lombard, à qui elle conta tous ses chagrins: son coeur
-était trop gros, il y avait trop longtemps que sa douleur était
-renfermée, aussi fit-elle explosion chez la vieille demoiselle qui ne se
-doutait de rien, et qui fut bien surprise en apprenant les déréglements
-de M. Rameau. Elle consola du mieux qu'elle put la jeune femme, mais ses
-consolations n'avaient rien de bien rassurant; elle ne pouvait expliquer
-cette inconduite que de trois manières: ou M. Rameau était joueur, ou il
-buvait, ou bien il avait des maîtresses. Or, ses fréquentes sorties lui
-faisaient bien penser qu'il avait au moins une maîtresse, sa danse et sa
-gaîté ne laissaient aucun doute sur l'abus du vin qu'il faisait, et la
-disparition des 600 livres était bien la preuve qu'il était dominé par
-la funeste passion du jeu: il lui était donc clairement démontré que
-l'unique cause des désordres de M. Rameau était le vin, le jeu et les
-femmes. La pauvre Louise remonta chez elle un peu plus désespérée
-qu'auparavant; elle retrouva son mari dans le même costume et se livrant
-à la même occupation; seulement au lieu d'un passe-pied, c'était une
-gavotte qu'il jouait sur son violon.
-
-Cependant le 1er mai, le jour de la Saint-Philippe approchait; il était
-d'usage que quelques amis se réunissent ce jour-là chez Rameau; Mme
-Rameau fit donc ses invitations comme à l'ordinaire. On dînait alors à
-une heure et demie. A une heure, Rameau, sorti depuis le matin, n'était
-pas encore rentré. La pauvre Louise tremblait que son mari ne restât
-toute la journée dehors, et sa figure trahissait toute son inquiétude,
-quand Mlle de Lombard rompit le silence:
-
---Il est temps que cela finisse, dit-elle, en s'adressant aux autres
-convives; il faut absolument qu'au dessert M. Rameau nous donne
-l'explication de sa conduite. Voilà une pauvre petite femme qui, si cela
-continue, deviendra bientôt aussi maigre et aussi sèche que son vaurien
-de mari, et c'est un scandale qu'il faut empêcher.
-
-Cette harangue fut unanimement approuvée, et chacun s'apprêta à chanter
-sa gamme à l'hôte dont on allait manger le dîner. Les convives étaient
-M. Marchand, l'organiste; M. Dumont, marguillier de Sainte-Croix de la
-Bretonnerie, que l'on avait eu bien de la peine à décider à venir, tant
-il était furieux contre son organiste démissionnaire, et M. Bazin, le
-marchand cirier, qui avait été invité comme principal locataire de la
-maison, Mme Rameau ayant sagement pensé qu'il serait prudent d'être bien
-avec lui, quand viendrait le premier terme à échoir.
-
-A une heure un quart, Rameau arriva, il avait la figure radieuse. Il
-parut d'abord surpris de voir ses amis réunis, il allait en demander
-l'explication quand sa femme lui présenta un noeud d'épée, et une paire
-de manchettes brodées de sa main. La mémoire lui revint alors.
-
---Bonne Louise, dit-il, tu n'oublies rien, toi; tu sais bien quand c'est
-ma fête. Ce n'est pas comme moi, je ne peux jamais me souvenir du jour
-de la tienne, que quand j'entends tirer le canon, parce que c'est aussi
-celle du roi; aussi, j'ai toujours oublié de t'avoir quelque chose pour
-te la souhaiter. Mais sois tranquille, cette année il n'en sera pas de
-même, je t'assure.
-
-Il en disait autant tous les ans, et cependant Louise fut tellement émue
-de ces marques de tendresse auxquelles elle n'était plus accoutumée,
-qu'elle sentit ses yeux se mouiller de larmes. Après avoir embrassé sa
-femme, Rameau salua respectueusement Mlle de Lombard, tendit la main à
-M. Marchand, et fit une inclination à M. Dumont le marguillier, à qui
-l'odeur du rôti donnait envie de sourire, et qui faisait une horrible
-grimace pour avoir l'air sévère; puis, enfin, à M. Bazin qui lui rendit
-son salut en s'inclinant tout d'une pièce, comme aurait fait un des
-cierges de sa boutique. On se mit à table, et tout le commencement du
-repas fut très-gai; mais une certaine gêne se fit remarquer parmi les
-convives, quand vint le dessert. Rameau avait été si aimable pendant le
-dîner, son bon vin de Bourgogne qu'il appelait son compatriote, avait
-été prodigué de si bon coeur que pas un ne se sentait le courage de
-commencer les hostilités envers un hôte de si bonne humeur.
-
-Mlle de Lombard qui avait promis d'attacher le grelot, tâchait de
-trouver un interprète de sa sainte indignation, et c'est sur M. Bazin
-qu'elle avait jeté son dévolu; mais malgré les signes d'yeux qu'on lui
-faisait, M. Bazin qui avait mangé comme quatre, et qui pensait assez
-judicieusement que du moment qu'on se disputerait, on ne boirait plus,
-faisait semblant de ne rien entendre, et allait toujours son train. Mlle
-de Lombard eut alors recours au grand moyen de l'avertir par un léger
-coup de pied sous la table. Malheureusement les longues jambes du maître
-de la maison tenaient tant de place, que ce fut contre elles que vint
-échouer l'avertissement destiné à M. Bazin. Rameau fit une grimace
-terrible en demandant qui s'amusait à lui marbrer ainsi les jambes. Mlle
-de Lombard rougit jusqu'aux oreilles, craignant qu'on ne soupçonnât sa
-moralité de cette agacerie, et les convives se regardaient tous dans le
-blanc des yeux, sans rien comprendre à cet incident, quand le bruit
-inaccoutumé d'une voiture dans la rue du Chantre détourna toute
-attention. Cette voiture s'étant arrêtée devant la maison, on entendit
-bientôt des pas dans l'escalier, la sonnette retentit, et un coureur se
-précipitant dans la salle à manger, annonça d'une voix retentissante:
-
---M. de la Popelinière!
-
-En entendant prononcer le nom de M. de la Popelinière, les convives de
-Rameau se lèvent, se bousculent, et un bon gros petit homme, vêtu d'un
-habit de velours nacarat garni de brandebourgs d'or, s'avance alors au
-milieu des convives en désarroi.
-
---Comment, Monsieur, dit Rameau, vous daignez venir chez moi, et cela
-sans m'en prévenir?
-
---Parbleu, il est joli, celui-là! répondit le gros petit homme; pour
-vous prévenir, il faudrait vous voir, et on ne sait plus ce que vous
-devenez. Ah çà, qu'est-ce que je viens d'apprendre? vous voulez donc
-faire un opéra? vous avez été demander une audition ce matin à Mlle
-Petit-Pas. Eh bien! quand vous mettrez-vous à l'oeuvre? Ah çà, il est
-bien entendu que c'est chez moi que se fera la première audition. Vous
-savez que mon orchestre est à vos ordres. Quant à la copie, cela me
-regarde aussi; et dès que vous aurez quelque chose de fait, vous n'avez
-qu'à l'envoyer à mon hôtel.
-
---Mais, Monsieur, dit Rameau, tout est fait; voilà bientôt trois mois
-que j'y travaille.
-
---Comment, tout est fait? Et qui donc a pu vous donner des paroles?
-
---M. l'abbé Pellegrin, moyennant 600 livres qu'il a exigé que je lui
-avançasse comme garantie.
-
---Comment! ce gueux de Pellegrin vous a demandé 600 livres? Mais je le
-ferai bâtonner par mes gens.
-
---Mais c'était tout naturel, il ne sait pas si je suis capable.
-
---C'est vrai, au fait, ce que vous me dites là. Eh bien! je lui sais
-beaucoup de gré de vous avoir donné sa poésie pour 600 livres. Quand
-vous le verrez, invitez-le à venir dîner chez moi. Comment cela
-s'appellera-t-il?
-
---_Hippolyte et Aricie_.
-
---Beau sujet, superbe sujet. Eh bien! quand voulez-vous faire votre
-audition, votre répétition?... je ne sais comment vous appelez cela.
-
---Mais je pense que dans huit jours on pourrait essayer le premier acte.
-
---Dans huit jours, donc. Adieu, je suis enchanté d'avoir fait
-connaissance avec votre famille, votre petite femme qui est, parbleu,
-charmante, et madame votre mère qui paraît bien respectable,
-ajouta-t-il, en regardant Mlle de Lombard.
-
---Du tout, se hâta d'interrompre Rameau, Mademoiselle est une de nos
-voisines et amies.
-
---Pardon, pardon, Mademoiselle, dit le gros fermier général, voulant
-réparer sa faute et diminuer l'air refrogné de la demoiselle; pardon de
-vous avoir prise pour la mère de Rameau; c'est l'âge, voyez-vous, qui me
-faisait supposer... Ah çà, et ce monsieur là, qui est-ce?
-
---M. Dumont, marguillier.
-
---Oh! très-bien; et cet autre petit, dans le coin?
-
---C'est mon maître, le célèbre Marchand.
-
---Diantre! M. Marchand; touchez donc là, je vous en prie; enchanté de
-vous connaître. Ah çà, j'espère que nous nous reverrons, et que vous me
-ferez l'honneur de venir à mes concerts du vendredi.
-
-M. Marchand s'inclina. Le fermier général apercevant alors M. Bazin qui,
-depuis son entrée, n'avait pas encore interrompu ses révérences:
-
---Eh! mon Dieu, dit-il, quel est celui-là? C'est donc le mouvement
-perpétuel en personne?
-
---Nullement, dit Rameau, c'est M. Bazin, marchand cirier et mon
-propriétaire.
-
---Allons, c'est bien, dit en sortant le gros petit homme; Rameau, de
-demain en huit je vous attends; vous m'amènerez Pellegrin; M. Marchand,
-je compte aussi sur vous; Mesdames, je vous salue.
-
-Après son départ, Louise courut se jeter dans les bras de son mari:
-
---Mon ami; dit-elle, j'ai besoin que vous me pardonniez; j'ai été
-injuste envers vous.
-
---Nous tous aussi, nous avons besoin de pardon, ajouta Mlle de Lombard,
-car nous vous avions méconnu: nous ne savions pas que vous fissiez un
-opéra, et votre conduite singulière nous avait inspiré des soupçons qui,
-grâce au Ciel, sont tous dissipés.
-
---Mes bons amis, dit Rameau, je voulais vous cacher le but de mon
-travail, jusqu'à ce que je fusse certain du succès. Mon secret est trahi
-maintenant; ne m'en voulez pas de l'avoir gardé si longtemps, je
-craignais les reproches, les conseils. A présent que j'ai terminé mon
-opéra, voulez-vous passer dans mon cabinet? Marchand et moi, essaierons
-de vous en faire entendre les principaux morceaux, et vous nous en direz
-votre avis.
-
---Adopté, s'écria M. Bazin, qui était un peu gai; j'aime beaucoup la
-musique, moi! Y aura-t-il une chanson à boire dans votre opéra?
-
-Rameau se contenta de sourire, et tout le monde le suivit dans son
-cabinet.
-
-Marchand se mit au clavecin; Rameau déploya devant son pupitre la
-partition de ses cinq actes, et, l'aidant tantôt de la voix, tantôt de
-son violon, il parvint à donner à ses auditeurs une idée de son opéra.
-Quelque imparfaite que fût l'exécution d'une oeuvre si gigantesque par
-deux personnes, ce petit concert produisit néanmoins beaucoup d'effet.
-Mlle de Lombard déclara qu'il n'y avait que Rameau ou Lully capable de
-faire de si belles choses.
-
---Mademoiselle, dit Rameau, on ne saurait me faire de compliment plus
-flatteur; le grand Lully n'a pas de plus sincère admirateur que moi.
-Toujours occupé de sa belle déclamation et du beau tour de chant qui
-règnent dans ses récitatifs, je tâche de l'imiter, non en copiste
-servile, mais en prenant comme lui la belle et simple nature pour
-modèle.
-
-Mlle Rameau pleurait de joie et de plaisir; M. Dumont, le marguillier,
-trouvait tout cela charmant, quoique regrettant au fond du coeur que
-toutes ces belles choses fussent destinées à un usage profane, quand on
-aurait pu en faire de si jolis motets pour les saints de sa paroisse. M.
-Bazin, qui s'était endormi dès les premières mesures, se réveilla au
-bruit des félicitations qu'on adressait à Rameau; il y vint joindre les
-siennes.
-
---Ma foi, dit-il, je n'ai jamais rien entendu de si gentil: il est vrai
-que je n'ai jamais été à l'Opéra; mais il y a un commencement à tout, et
-c'est une dépense que je me permettrai pour aller entendre la petite
-drôlerie de M. Rameau.
-
-Quant à Marchand, il était dans le ravissement.
-
---Mon cher ami, disait-il, je vous connaissais comme un bien habile
-organiste, comme un bien savant musicien, mais je ne vous aurais jamais
-cru capable de faire de si belles choses. Tout est neuf, dans votre
-ouvrage; si les symphonistes parviennent à vous bien exécuter, cet opéra
-fera une révolution en musique; mais cela me semble bien difficile. Dans
-cet admirable trio des Parques, au deuxième acte, il y a un passage
-enharmonique qui leur donnera bien de la tablature.
-
---Soyez tranquille, répondit Rameau, ils en viendront à bout avec du
-temps et de la patience. Rappelez-vous que quand Lully voulut écrire son
-premier opéra, il n'y avait à Paris que douze violons. Un an après, la
-bande des vingt-quatre existait, et nous avons fait de bien grands
-progrès depuis ce temps-là. Soyez tranquille, vous dis-je, tout cela
-s'exécutera, je m'en charge.
-
-Le lendemain, M. de la Popelinière envoya chercher la partition pour la
-faire copier. Rameau ne livra que le prologue et le premier acte,
-pensant que cela suffirait pour l'audition. Pendant les huit jours
-employés à la copie des parties, il courut chez les principaux
-chanteurs, pour leur faire essayer ses morceaux, car pour être reçu à
-l'Opéra, il n'était pas besoin alors d'être grand musicien, ni même de
-savoir chanter: il suffisait d'avoir ce qu'on appelait une grande voix.
-Les ressources de la voix de tête, et de la voix mixte, étaient tout à
-fait inconnues, et les notes les plus élevées s'exécutaient toujours à
-plein gosier. Aussi dut-il seriner ses airs aux chanteurs qui ne
-savaient pas lire la musique.
-
-Cependant on devait un terme à M. Bazin et quelle qu'eût été son
-admiration pour la musique de son locataire, il venait de temps en temps
-lui rappeler sa dette; toutes ses démonstrations ne le convainquaient
-que fort peu.
-
---Comment se fait-il, mon voisin, lui disait-il, qu'un homme comme vous
-n'ait pas une si chétive somme à sa disposition?
-
---Je l'avais, et au delà, répondit Rameau, mais j'ai été obligé de
-déposer 600 livres comme garantie d'un billet de pareille somme que j'ai
-fait à M. Pellegrin, en cas de non-succès de mon opéra; comme je suis
-convaincu qu'il réussira, je vous paierai avec cet argent.
-
-Force était à M. Bazin de se contenter de cette réponse, mais il n'était
-pas trop satisfait, et le témoignait en grommelant chaque fois qu'il
-rencontrait Mme Rameau.
-
-Le jour de l'audition vint enfin. M. de la Popelinière avait réuni chez
-lui ce qu'il y avait de plus distingué à la cour et à la ville pour
-entendre la musique de son protégé. Rameau était très-connu comme
-musicien de théorie, les ouvrages qu'il avait publiés sur la division du
-corps sonore, lui avaient acquis plus de renommée à l'académie des
-sciences que dans le monde, et on était assez peu favorablement prévenu
-sur le début d'un homme de cinquante ans dans une carrière qui demande
-avant tout de la vivacité et de la fraîcheur d'imagination. L'ouverture,
-comme toutes celles du temps, était un morceau fugué qui ne produisit
-que peu d'effet. Le premier choeur du prologue: _Accourez, habitants des
-bois_, fut mieux accueilli; l'assemblée paraissait indécise, les grands
-seigneurs n'osaient se compromettre en applaudissant les premiers: les
-morceaux suivants furent donc écoutés avec un silence religieux. Rameau,
-qui conduisait la symphonie, voyait avec chagrin le peu d'effet que
-produisait sa musique; le découragement se peignait dans ses traits,
-lorsqu'après l'air charmant: _Plaisirs, doux vainqueurs_, un homme se
-lève dans un coin du salon et montant sur un tabouret:
-
---Très-bien! crie-t-il de loin à Rameau, c'est admirable, et je vous
-garantis que cela réussira grandement.
-
-Tous les yeux se tournèrent vers le petit homme qui venait d'interrompre
-si brusquement la répétition. Il était déjà redescendu à sa place; au
-peu de luxe de ses vêtements, on crut un instant que c'était un intrus
-qui s'était glissé dans l'assemblée; mais tout d'un coup Rameau lui
-répond de sa place:
-
---Merci, merci, M. Marchand, votre suffrage m'est plus cher que tous les
-autres et il me suffira.
-
-Au nom du célèbre organiste, chacun comprit toute la portée de cet
-assentiment donné en public, et à la fin du joli choeur: _A l'amour
-rendons les armes_, qui termine le prologue, les applaudissements
-éclatèrent de toutes parts. Les dispositions peu bienveillantes de
-l'auditoire étaient totalement changées, et tous les morceaux du premier
-acte furent applaudis et appréciés comme ils méritaient de l'être.
-Rameau recevait les félicitations les plus empressées. M. de la
-Popelinière rayonnait de joie, quand un homme assez pauvrement vêtu
-s'approcha du musicien: il tira un papier de sa poche, et le déchirant
-sur-le-champ:
-
---Monsieur, dit-il, vous pouvez retirer vos 600 livres, quand on fait de
-pareille musique, on n'a pas besoin de donner de garanties; voilà votre
-billet.
-
-Chacun applaudit au procédé de Pellegrin, dont on connaissait la
-pauvreté, et le poëte partagea les éloges qu'on prodiguait au musicien.
-
-Dès le lendemain, il fut question à l'Opéra de mettre à l'étude
-_Hippolyte et Aricie_. Les rôles furent distribués aux premiers
-chanteurs de l'époque, Chassé, Jelgot, Mlles Lemaure et Petitpas. Mlle
-Camargo voulut danser dans l'ouvrage; malgré toutes ces protections, les
-événements, les cabales reculèrent de beaucoup la première
-représentation. Le sieur Thurer succéda au sieur Lecomte comme directeur
-de l'Opéra. Les musiciens en pied firent tout ce qu'ils purent pour
-entraver le nouveau venu: M. de Blamont, tout puissant comme
-surintendant de la musique du roi, obtint qu'on remontât son ballet des
-_fêtes grecques et romaines_, joué dix ans auparavant. La première
-représentation était cependant fixée au 1er septembre, lorsque vint
-l'ordre de donner plusieurs concerts aux Tuileries dans le courant
-d'août. Les répétitions furent suspendues pendant tout ce mois, et
-Rameau sollicita vainement de faire entendre quelques morceaux de son
-opéra dans un de ces concerts. M. de Blamont s'arrangea de manière à ce
-qu'on n'y exécutât que de sa propre musique. M. de la Popelinière vint
-encore au secours de son protégé.
-
-M. le marquis de Mirepoix allait épouser Mlle Bernard de Rieux,
-petite-fille du fameux Samuel Bernard, et par sa mère du célèbre comte
-de Boulainvilliers. Le chevalier Bernard faisait préparer pour cette
-noce une fête dont la splendeur devait surpasser tout ce qu'on avait vu
-jusqu'à ce jour. M. de la Popelinière fit obtenir à Rameau la direction
-du concert qu'on devait y donner. La fête eut lieu le 16 août dans
-l'hôtel du chevalier Bernard, rue Neuve-Notre-Dame-des-Victoires. A sept
-heures du soir toutes les façades de l'hôtel furent illuminées d'une
-quantité prodigieuse de lampions et de terrines. Cette magnifique
-illumination ne se bornait pas à l'hôtel; pour éclairer plus loin les
-carrosses, on avait garni le mur du jardin des Petits-Pères de terrines
-posées sur des consoles, depuis l'église jusqu'à l'angle, et très-avant
-dans la rue Neuve-Saint-Augustin. On n'aura pas de peine à s'imaginer le
-brillant de cette illumination, quand on saura que tous les lampions et
-terrines étaient garnis de cire blanche, précaution que l'on avait cru
-devoir prendre pour éviter la mauvaise odeur et préserver les habits des
-dames et autres conviés qui étaient obligés de passer sous des arcades
-illuminées. Le concert qui ouvrit la fête fut des plus magnifiques;
-Rameau avait mis son amour-propre à faire choix des plus habiles
-exécutants et des meilleurs morceaux. Après le concert, les conviés
-passèrent dans une immense salle construite exprès dans les jardins de
-l'hôtel, où était dressée une table en fer à cheval de plus de
-soixante-dix couverts. Pendant tout le repas, on entendit une symphonie
-mélodieuse, placée dans les tribunes, interrompue par intervalles par
-des fanfares de trompettes et de timbales. Au milieu du souper, les
-sieurs Charpentier et Danguy, célèbres concertants, l'un sur la musette
-et l'autre sur la vielle, vinrent au milieu du fer à cheval exécuter des
-morceaux que Rameau avait composés exprès pour cette occasion. A minuit
-on se rendit à l'église Saint-Eustache, qui était aussi magnifiquement
-illuminée que l'hôtel qu'on venait de quitter.
-
-Rameau avait obtenu de M. Forcroy, organiste de la paroisse, de lui
-laisser toucher l'orgue pendant la célébration du mariage. Il le fit
-avec une grande supériorité; c'étaient ses adieux à cet instrument, et
-jamais il n'avait été si bien inspiré. Le lendemain, il reçut du
-chevalier Bernard, une gratification de 1,200 livres pour les soins
-qu'il s'était donnés. Depuis longtemps M. Bazin était payé, et Mme
-Rameau était on ne peut plus heureuse. La bonne Mlle de Lombard
-partageait toute sa joie. On avait beaucoup parlé des fêtes du mariage
-du marquis de Mirepoix, et la bonne exécution du concert avait fait le
-plus grand honneur à Rameau. Son opéra devait le lancer tout à fait, les
-répétitions partielles étaient très-satisfaisantes; mais l'envie ne
-dormait pas; la jalousie des musiciens répandait partout que c'était une
-musique bizarre, incompréhensible, s'éloignant de toutes les règles
-reçues, et bonne tout au plus pour les savants et les amateurs de
-l'extraordinaire. La grande répétition vint enfin; les musiciens dont se
-composait l'orchestre de l'Opéra étaient à leur poste. Malgré la
-mauvaise volonté qu'on avait eu soin d'exciter parmi les exécutants,
-tout alla assez bien jusqu'au second acte, celui de l'enfer; mais quand
-arriva le passage enharmonique du trio des Parques, les musiciens
-s'arrêtèrent court, reculant devant cette difficulté toute nouvelle pour
-eux. Rameau pria tranquillement le chef d'orchestre de faire
-recommencer:
-
---Monsieur, c'est inexécutable, lui dit celui-ci.
-
---Peut-être à première vue, dit Rameau; mais essayons.
-
-La seconde fois ne fut guère plus heureuse que la première, et la
-troisième ne satisfit point le compositeur. Les musiciens murmurèrent,
-quand on les pria encore de recommencer; et sur une nouvelle instance,
-le chef d'orchestre déclara qu'il ne se chargeait pas de faire exécuter
-une pareille musique, et jeta avec dépit son bâton de mesure sur le
-théâtre, presque entre les jambes de Rameau. Celui-ci, sans se
-déconcerter, fit du bout du pied rouler le bâton jusqu'au bord du
-théâtre, et quand il fut à portée du musicien:
-
---Apprenez, Monsieur, lui dit-il, qu'ici vous n'êtes que le maçon, et
-que je suis l'architecte: recommencez le passage.
-
-Cette fermeté imposa aux récalcitrants. La difficulté fut vaincue cette
-fois, et la répétition s'acheva sans encombre.
-
-C'était un grand événement alors qu'une première représentation. Il n'y
-avait que trois théâtres à Paris, l'Opéra, la Comédie Française et la
-Comédie-Italienne, et ces solennités avaient d'autant plus d'éclat
-qu'elles étaient plus rares. Aussi tout Paris était-il en rumeur dans la
-matinée du 1er octobre 1733. Toutes les avenues de l'Opéra étaient
-encombrées des voitures de ceux qui allaient retenir leurs loges, et des
-piétons qui venaient à l'avance pour être sûrs d'avoir des places.
-Rameau avait à grand'peine obtenu une petite loge bien reculée pour sa
-femme, Mlle de Lombard et son ami Marchand. Ses rivaux, plus puissants
-et surtout plus intrigants que lui, avaient au contraire garni la salle
-de leurs partisans. Comme le coeur de la pauvre Mme Rameau battait au
-premier coup d'archet de l'ouverture; ses amis tâchaient vainement de la
-rassurer; eux-mêmes auraient peut-être eu besoin de courage, car, dès le
-premier acte, une violente cabale s'éleva dans le parterre, les rares
-applaudissements qui s'étaient fait entendre au commencement de
-l'ouvrage cessèrent tout d'un coup, et c'est avec un silence interrompu
-seulement par des murmures désapprobateurs que furent accueillis les
-derniers actes de l'opéra. Marchand était furieux; Mme Rameau était près
-de se trouver mal; Mlle de Lombard n'osait dire ce qu'elle pensait, car
-elle craignait que ce ne fût une vengeance du Ciel pour avoir abandonné
-l'église pour le théâtre. Rameau se retira tristement chez lui.
-
---Je me suis trompé, dit-il; j'ai cru que mon goût plairait. Il faut se
-résigner, je renoncerai au théâtre.
-
-Cependant les habitués de l'Opéra s'étaient réunis au foyer après le
-spectacle, et personne n'osait se prononcer pour une musique qui venait
-d'être désapprouvée généralement. Seul, au milieu d'un groupe nombreux,
-M. de la Popelinière essayait de défendre l'oeuvre de son protégé.
-
---Mais, lui répondait-on, nous avons vu des musiciens qui ne sont
-nullement partisans de cette musique.
-
---Fadaise! disait le fermier général, c'est qu'ils sont eux-mêmes
-parties intéressées.
-
---Interrogeons l'un d'eux! s'écrie le prince de Conti.
-
-Justement Campra vint à passer. C'était un homme juste, et qui
-heureusement n'avait pris aucune part aux cabales dirigées contre
-Rameau.
-
---Eh! bien, que pensez-vous de cela? lui dit le prince.
-
---Monseigneur, répondit le musicien, il y a dans cet opéra assez de
-musique pour en faire dix comme ceux qu'on nous représente tous les
-jours. Cet homme-là nous éclipsera tous.
-
-Le mot courut, fit fortune, et à la deuxième représentation, des beautés
-toutes nouvelles se révélèrent aux auditeurs attentifs. Le succès fut
-moins grand qu'à la troisième, qu'à la quatrième, qu'à toutes les
-représentations suivantes.
-
-L'ouvrage fut joué trente fois de suite avec un applaudissement
-universel, et Rameau consolé ne renonça pas au théâtre, car il donna
-plus de vingt-trois ouvrages, tant opéras que ballets.
-
-Après le grand succès d'_Hippolyte et Aricie_, le pauvre organiste était
-devenu un homme trop célèbre pour conserver sa modeste retraite de la
-rue du Chantre, et ce fut avec une véritable peine que M. Bazin, dont
-l'estime pour son locataire croissait à mesure que celui-ci s'élevait
-davantage, apprit un jour qu'il allait transporter son domicile rue des
-Bons-Enfants, à l'hôtel d'Effiat, pour être plus près de l'Opéra, qui
-allait seul l'occuper. Mme Rameau avait bien un autre chagrin, c'était
-de se séparer de la bonne Mlle de Lombard, dont la société lui devenait
-à chaque instant plus précieuse, car les occupations multipliées de son
-mari la rendaient de jour en jour plus solitaire. Elle n'osait lui
-confier son chagrin; mais le compositeur s'était attaché à la vieille
-demoiselle, qui lui rendait souvent le service de remettre au net ses
-brouillons de musique. Ce fut donc lui qui fit la proposition à Mlle de
-Lombard de venir demeurer avec eux. La vieille demoiselle accepta avec
-joie, et fut la meilleure amie de ce couple respectable, jusqu'à la fin
-de ses jours.
-
-Presque tous les ouvrages de Rameau eurent un grand succès. Un de ses
-opéras, entre autres, _Castor et Pollux_, réussit tellement qu'un de ses
-rivaux, Mouret, en devint fou de jalousie. Enfermé à Charenton, il
-chantait continuellement le choeur des démons: _Qu'au feu du tonnerre_,
-de Castor et Pollux. Rameau fut un des plus grands musiciens qui aient
-jamais existé. Lui seul a réuni la double qualité de théoricien et de
-compositeur. Ses airs de danse eurent tant de succès, que pendant
-longtemps on n'en exécuta pas d'autres en Italie. Un de ses ouvrages,
-_Zoroastre_, fut traduit en italien, et joué à Dresde, avec le plus
-grand succès. Un autre opéra, _Platée_, produisit 32 mille livres en six
-représentations. En 1747, l'Opéra lui fit une pension de 1,500 livres,
-dont il a joui jusqu'à sa mort. Il venait d'être décoré de l'ordre de
-Saint-Michel et anobli, lorsqu'il mourut, le 12 septembre 1764.
-
-Il est peu de personnes de notre génération qui se rappellent avoir
-entendu exécuter la musique de Rameau. Le malheur des compositeurs est
-que la musique est un art qui n'a pas de bases solides, comme la
-peinture, par exemple, dont le but est l'imitation de la nature:
-l'unique but de la musique est de charmer l'oreille et d'émouvoir le
-coeur, mais elle repose entièrement sur la mode, et il n'est pas de
-beautés éternelles en musique. A l'inimitable Lully, dont nous ne
-connaissons plus que le nom, succéda l'inimitable Rameau, dont nous
-n'avons jamais entendu une note; car les musiciens sont tous déclarés
-inimitables par leurs contemporains, jusqu'à ce qu'ils soient détrônés
-par un rival dont le règne doit aussi céder à un successeur plus ou
-moins éloigné. Mais les curieux de musique qui vont consulter les
-vieilles partitions aujourd'hui ignorées, trouvent dans celles de Rameau
-des idées d'une nouveauté et d'une fraîcheur étonnantes pour le temps où
-elles ont été émises; il n'y a donc que la curiosité qu'excite tout ce
-qui se rattache à ce grand homme, qui puisse faire excuser la
-complaisance avec laquelle nous nous sommes étendus sur quelques détails
-de sa vie.
-
-
-
-
-UNE CONSPIRATION SOUS LOUIS XVIII
-
-
-Les gens du monde se font l'idée la plus fausse qu'on puisse imaginer
-des artistes en général, et surtout de ceux de théâtre, avec lesquels
-ils se trouvent le moins en rapport. A les entendre, c'est une vie de
-paresse, d'insouciance et de plaisir que celle du comédien. Ils ne se
-réunissent entre eux que pour des orgies ou des parties fines; toujours
-gais, toujours contents, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune;
-ce sont les gens les plus heureux du monde; quel mal ont-ils donc en
-effet à se donner? la peine de venir le soir s'affubler d'un costume
-analogue au rôle qu'ils vont réciter devant un public qui les paie
-amplement en applaudissements de la légère fatigue qu'ils éprouvent;
-sans compter les énormes appointements que le directeur est obligé de
-leur payer à la fin du mois. Cette opinion est loin d'être partagée par
-les personnes qui fréquentent l'intérieur des théâtres. Quelle vie plus
-remplie, plus laborieuse que celle du véritable artiste! Que de
-privations il doit s'imposer, que d'études il doit faire, s'il veut
-atteindre un rang élevé dans son art, ou le conserver, s'il y est
-parvenu! Quand vos yeux sont charmés des grâces séduisantes de cette
-ravissante bayadère qui, le sourire sur les lèvres, vous paraît exécuter
-avec tant d'aisance et de facilité ces pas gracieux qui arrachent vos
-applaudissements, certes, vous ne vous imaginez pas tout ce que lui a
-coûté et ce que lui coûte chaque jour de travail pour arriver à ce
-résultat. Et ne croyez pas que le but une fois atteint, il ne faille pas
-un travail incroyable pour s'y maintenir. Chaque fois que la déesse de
-la danse, que l'inimitable Taglioni doit paraître devant le public, dès
-le matin elle s'exerce comme ferait une commençante; pendant des heures
-entières, elle pratique ces premiers éléments de la danse, qui doivent
-lui conserver sa souplesse et sa vigueur: puis, épuisée de fatigue, elle
-prend un peu de repos, et après un léger repas, elle paraît devant le
-public, qui se retire transporté d'admiration, lorsque l'artiste rentre
-chez elle exténuée, pour recommencer le lendemain matin ce travail
-qu'elle ne négligera pas un seul jour, tant qu'elle voudra conserver sa
-supériorité si marquée. Quand la Malibran devait chanter, le matin, elle
-restait des heures à faire des gammes dans tous les tons et tous les
-exercices de voix possibles, mais sans jamais essayer de chanter le rôle
-qu'elle devait dire le soir, pour conserver toute son inspiration, et
-néanmoins avoir la voix assez assouplie et assez docile pour que toutes
-les fantaisies artistiques qu'elle improvisait si délicieusement, lui
-vinssent avec cette sûreté d'exécution qui ne lui a jamais manqué. Il y
-en aurait trop à dire sur les travaux des grands artistes, des artistes
-consciencieux et véritablement dignes de ce nom. C'est d'une classe
-beaucoup plus modeste, des choristes d'opéra que je veux m'occuper
-aujourd'hui.
-
-Je ne prétends pas vous dire que leur art exige de grandes études, et
-des travaux bien assidus. Hors les heures consacrées aux répétitions et
-aux représentations, leur temps est à eux tout entier, mais leurs
-appointements sont modiques, et ne peuvent suffire à leur existence;
-aussi n'existe-t-il pas de plus grands cumulards que les choristes: les
-uns donnent des leçons de musique à la petite propriété, ou copient de
-la musique; presque tous chantent dans les églises, renouvelant la vie
-de l'abbé Pellegrin, qui
-
- ... Dînait de l'autel et soupait du théâtre.
-
-D'autres sont musiciens dans les légions de la garde nationale, ou dans
-les bals qui ne commencent qu'à l'heure où finissent les spectacles. A
-force de travail et de peine, il en est qui parviennent à se faire 4 ou
-5 mille francs de revenu, année commune; lorsqu'ils sont jeunes,
-ambitieux, et se sentent quelques dispositions, alors ils économisent de
-quoi acheter une garde-robe, et se lancent en province, d'où ils nous
-reviennent quelquefois avec un talent digne de nos premiers théâtres.
-Tel fut un de nos meilleurs ténors dont je vous ai déjà raconté une
-aventure, lorsqu'il fit ses premiers pas dans la carrière qu'il a depuis
-parcourue avec tant de succès[3]. C'est encore le héros de l'historiette
-que je veux vous raconter.
-
- [3] _Un début en province_.
-
-C'était dans les premières années de la Restauration. Louis XVIII
-n'était pas dévot, mais il croyait de sa politique de le paraître, et
-voulant donner un exemple édifiant à ses fidèles sujets et complaire à
-son entourage de cour, qui lui persuadait que ce n'était que par la
-religion qu'il parviendrait à abattre l'hydre révolutionnaire, il
-résolut de donner un grand spectacle d'humilité chrétienne, en allant
-solennellement faire ses pâques à sa paroisse, en l'église
-Saint-Germain-l'Auxerrois. C'était par une belle matinée d'avril, et dès
-le matin les troupes étaient sur pieds pour former la haie dans le court
-espace qui sépare le palais des Tuileries de l'antique église. Une foule
-immense remplissait les cours du Carrousel et la façade du Louvre où ont
-reposé pendant dix ans les victimes de Juillet, en compagnie d'un
-factionnaire, de deux ou trois bonnes d'enfants et de quelques caniches.
-
-Le roi était dans une immense calèche découverte avec toute sa famille.
-Sa figure narquoise contrastait avec les visages, plus conformes à la
-circonstance, de son frère le comte d'Artois, et de sa nièce la duchesse
-d'Angoulême, dont l'auguste époux avait, selon l'usage, l'air de ne
-penser à rien, tandis que son frère le duc de Berry paraissait assez
-ennuyé de cette cérémonie qui ne plaisait guère à ses habitudes, mais à
-laquelle son respect pour son oncle le forçait à se prêter. Le roi
-promenait sur la foule cet oeil bleu et perçant, si spirituel et si
-incisif, donnait force coups de chapeaux, saluait à droite et à gauche,
-quand les cris de: Vive la famille royale! vivent les Bourbons! venaient
-jusqu'à lui; enfin il faisait son métier de roi en promenade, de la
-manière la plus satisfaisante. De temps en temps, pourtant, sa figure
-prenait une expression sombre qu'il s'efforçait de réprimer à l'instant;
-c'est lorsque parmi les gardes royaux au milieu desquels passait le
-cortége, il apercevait la figure basanée et les longues moustaches d'un
-de ces vieux grognards qu'on avait incorporés dans la nouvelle milice
-d'élite. Le bruit du canon, la foule qui se pressait autour d'eux, cet
-air de fête général, rappelaient à ces vieux soldats des souvenirs qui
-contrastaient péniblement pour eux avec le présent. Ils se rappelaient
-leur entrée à Vienne, à Berlin, dans les principales capitales de
-l'Europe, leur retour triomphant à Paris, ces acclamations qui alors
-étaient pour eux, ces cris de: Vive la Grande Armée! vive Napoléon! qui
-tant de fois avaient fait battre leurs coeurs, tandis que maintenant
-leur règne, celui du sabre, était passé; ils se voyaient réduits à faire
-escorte à un roi qui allait communier. Mais il faut le dire, la
-physionomie des bourgeois placés derrière eux était tout autre: là, on
-lisait le contentement. Nous avons toujours admiré Napoléon; mais à
-l'époque de sa chute, on ne l'aimait pas, et l'espoir de la paix et de
-la tranquillité avait fait bien des partisans à son successeur. Qui ne
-se rappelle avoir vu des mères serrer avec amour leurs enfants contre
-leur sein, et s'écrier: au moins maintenant nous pourrons mourir avant
-eux! La conscription avait bien été rétablie, malgré les promesses
-imprudentes du comte d'Artois, mais toute chance de guerre paraissait
-impossible, et le service militaire ne semblait qu'une corvée assez
-douce, dont on pouvait d'ailleurs s'exempter à prix d'argent, tandis que
-sous l'Empire les familles après s'être ruinées pour racheter un enfant
-chéri, l'espoir de leur race, se l'étaient vu enlever comme garde
-d'honneur, et le voyaient tomber enfin, quoi qu'un peu plus tard, sous
-le fer ennemi.
-
-Le cortége était arrivé devant l'église, presque entièrement tendue de
-vieilles tapisseries des Gobelins, représentant la naissance de Vénus,
-les travaux d'Hercule, ou tout autre sujet mythologique qui contrastait
-grotesquement avec l'objet de la cérémonie pour laquelle elles avaient
-été mises au jour. Une espèce de tente était dressée devant le porche de
-l'église; la musique de la garde nationale faisait entendre les chants
-de: _Vive Henri IV_, _Charmante Gabrielle_, et _Où peut-on être mieux
-qu'au sein de sa famille_, qu'on était alors convenu d'appeler des airs
-nationaux, comme depuis on a donné le même titre à l'air allemand, sur
-lequel M. Delavigne a appliqué les vers de la _Parisienne_. Louis XVIII
-descendit péniblement de sa voiture et s'apprêtait à entrer dans
-l'église, lorsque le curé parut à la tête de son clergé, et commença une
-fort belle harangue; cela fit faire la grimace au roi qui prévit que
-grâce à la faconde du digne pasteur, il allait être forcé de se tenir
-sur ses jambes, chose qu'il avait en horreur. Cependant, comme il
-s'était promis de se sacrifier en tout ce jour-là, il fit d'abord
-très-bonne contenance; mais l'éloquence du curé prenant une extension
-démesurée, il commença à se dandiner tantôt sur une jambe, tantôt sur
-l'autre. Cette habitude, cette allure bourbonnienne était si connue,
-qu'on fut loin de la prendre pour une marque d'impatience, et le pauvre
-roi cherchait en vain autour de lui une figure qui sympathisât avec ses
-souffrances; il aperçut enfin le duc de Berry, qui ne paraissait pas
-prêter grande attention au discours; il lui fit signe de s'approcher:
-
---Berry, c'est terriblement long.
-
---Oui, Sire.
-
---Est-ce que ce ne sera pas bientôt fini?
-
---Sire, je partage toute votre impatience.
-
---Non pas vraiment, car vous avez de bonnes jambes, et moi je ne puis
-plus tenir sur les miennes, et je souffre horriblement. Est-ce qu'il n'y
-aurait pas moyen de finir ce supplice.
-
---Si fait, Sire, rien n'est plus facile, et si vous m'y autorisez...
-
---Oui, Berry, allez, mais que cela n'ait pas l'air de venir de moi.
-
-Le duc de Berry s'approchant d'un officier des gardes du corps, lui dit
-quelques mots à l'oreille. Dès ce moment Louis XVIII eut l'air de prêter
-une plus grande attention au discours; le curé enchanté arrondissait ses
-périodes et donnait cours à sa verbeuse éloquence, quand tout d'un coup
-sa voix est couverte par les boum boum de la grosse caisse, et les
-mugissements des ophicléides et des trombones. La musique venait
-d'entonner l'air de _Vive le roi, vive la France_; les acclamations
-s'élèvent de toutes parts, le bruit des cloches sonnées à grande volée
-vient s'y mêler. C'est un brouhaha universel, ceux qui entourent le roi
-se regardent d'un air ébahi; le curé reste la bouche béante, confondu de
-cette interruption inattendue. Louis XVIII paraît impassible, mais un
-sourire imperceptible remercie le duc de Berry du service qu'il vient de
-lui rendre. Il fait un pas en avant, le clergé le précède, toute la cour
-le suit, et bientôt il se trouve commodément assis dans un des fauteuils
-dorés disposés à l'entrée du choeur pour la famille royale. Le peuple
-n'est admis que dans les bas-côtés, tandis que la nef est remplie de la
-suite du Roi, entouré lui-même de ses plus fidèles serviteurs, qui par
-derrière semblent lui faire un rempart de leurs corps, mais personne
-n'est placé devant lui.
-
-Cependant l'office commence: il peut durer autant que l'on voudra. Louis
-XVIII est comme cloué dans son fauteuil, plusieurs coussins sont
-disposés devant lui de manière à ce que les génuflexions obligées lui
-soient aussi douces que possible. Les chantres psalmodient les heures
-qui précèdent la grand'messe, les prêtres sont dans leurs stalles, le
-choeur est presque entièrement vide, lorsqu'un personnage sort par la
-porte d'une sacristie. C'est un grand jeune homme maigre, revêtu d'une
-soutane et d'un surplis, il traverse rapidement le choeur pour aller se
-mettre dans une des stalles, mais il s'aperçoit qu'il a oublié de
-s'incliner devant le tabernacle: il revient vers l'autel et fléchit le
-genou sur une des marches. Un bruit singulier se fait entendre, c'est
-celui d'une épée qui s'échappant de sa soutane, glisse sur les dalles.
-Le jeune homme se hâte de cacher l'arme meurtrière recouverte par les
-habits pacifiques du lévite, et regagne sa place où il entonne
-tranquillement le verset du psaume que l'on chante. Cette tranquillité
-est loin d'être partagée par ceux qui entourent le roi. Les visages
-pâlissent, on chuchote, on donne des ordres, les crosses des fusils
-retentissent sur le marbre sonore du temple; on va, on vient, le mot est
-donné en un instant; on commence à faire évacuer les bas-côtés, qui se
-garnissent de troupes: le roi demande la cause de ce tumulte; un de ses
-aides de camp lui parle à voix basse et bientôt ce mot circule dans
-toutes les bouches: un prêtre armé qui en veut aux jours du roi!
-Cependant le malencontreux auteur de tout ce remue-ménage, dont il ne se
-doute guère être la cause, continue à psalmodier d'une voix ferme et
-vibrante, lorsque deux grands officiers s'approchent de lui. L'un d'eux
-lui adresse la parole.
-
---Monsieur, suivez-nous à l'instant.
-
---Pardon, Monsieur, je ne puis pas. Je suis nécessaire ici, quand la
-cérémonie sera terminée, je suis tout à votre service; et il se remet à
-chanter de plus belle.
-
---Monsieur, il faut nous suivre à l'instant! je vous le répète, mais
-tâchons d'éviter le bruit et de ne pas faire de scandale, venez à la
-sacristie, toute résistance serait inutile; ne nous contraignez pas à
-employer la force.
-
---Puisque je ne puis pas faire autrement, je vous suivrai, mais je vous
-prie de faire attention que c'est vous qui me forcez à quitter mon
-poste, je vous suis.
-
-La sacristie est pleine de soldats, notre jeune homme se voit en entrant
-placé entre deux fusiliers qui ne lui laissent pas faire un geste.
-
---Ah çà! m'expliquera-t-on ce que cela veut dire? s'écrie-t-il.
-
---Contentez-vous de répondre à Monsieur, lui dit-on, en lui montrant une
-homme revêtu d'une écharpe blanche, placé près d'une table à laquelle
-est assis un autre individu muni de tout ce qu'il faut pour écrire.
-L'interrogatoire commence:
-
---Vous avez des armes sur vous?
-
---Des armes! non, j'ai une épée, voilà tout.
-
---Mettez qu'il avoue être armé.
-
---Pourquoi avez-vous caché si soigneusement cette épée sous votre
-soutane?
-
---Parce que l'usage n'est pas de la porter par-dessus.
-
---Monsieur, pas de plaisanteries, songez qu'une accusation grave pèse
-contre vous, qu'il y va de votre tête.
-
---De ma tête! ah çà! est-ce que c'est une mystification? commençons donc
-à nous entendre.
-
---Votre profession?
-
---Musicien.
-
---Et pourquoi un musicien se déguise-t-il en prêtre? et cache-t-il des
-armes sous ces habits d'emprunt?
-
---Ces habits sont les miens et cette épée aussi. Je suis trombone de la
-garde nationale et chantre de cette église: j'attendais la fin du
-discours de monsieur le curé pour venir après la fanfare me déshabiller
-ici, et chanter mon office; mais on ne l'a pas laissé finir, ce brave
-homme, on nous a dit de jouer au milieu de son sermon, et quand je suis
-accouru ici, je n'ai eu que le temps de passer ma soutane par-dessus mon
-uniforme; et maintenant, avec votre permission, je vais l'ôter tout à
-fait, car l'office est presque fini, et ma légion me réclame.
-
-Ici la scène change, les juges se mettent à rire; le procès-verbal
-commencé est déchiré, et l'accusé partage bientôt l'hilarité de ses
-juges, en apprenant que lui, pauvre diable, a été pris pour un
-conspirateur et a failli mettre tout le gouvernement en émoi. Le calme
-et la tranquillité se rétablissent dans l'église, les bas-côtés sont de
-nouveau livrés à l'empressement du peuple qui ne peut rien voir; et le
-roi en apprenant la cause futile de tout ce tumulte, a grand'peine à
-tenir son sérieux. En sortant de l'église, il cherche à reconnaître
-parmi le groupe de musiciens celui qui a causé tant d'inquiétude, et
-l'aperçoit les joues gonflées comme un borée de dessus de porte,
-soufflant avec ardeur dans son trombone. Le roi sourit de nouveau et lui
-fait en partant un petit signe de tête, comme pour le remettre de
-l'émotion qu'a dû lui causer sa courte arrestation. Je crois que le
-tromboniste fut si ravi de cette marque de royale faveur, qu'il resta
-court de quelques mesures, ce qui ne lui arrivait jamais, mais je ne
-suis pas bien sûr de cette circonstance; si vous voulez en être certain,
-pour la plus grande fidélité de l'histoire, demandez-le au _postillon de
-Longjumeau_ ou plutôt à celui qui le représente et le chante d'une
-manière si originale, car le conspirateur n'était autre que _Chollet_
-qui depuis a si bien fait son chemin, mais qui aime à se rappeler et à
-raconter à ses amis les commencements pénibles de sa vie d'artiste.
-Voilà comment je suis devenu son historien. Dieu veuille que quelque
-théâtre, quelque paroisse ou quelque musique de légion, nourrisse encore
-dans son sein un acteur digne de succéder au chanteur favori du public
-de l'Opéra-Comique.
-
-
-
-
-JEAN-JACQUES ROUSSEAU MUSICIEN
-
-
-I
-
-Le paradoxe est une chose charmante dans la bouche d'un homme d'esprit;
-c'est un instrument dont il se sert pour lancer sur ses auditeurs
-éblouis une myriade de traits brillants comme l'éclair, mais aussi peu
-durables que ce météore passager; on sait que la raison n'a rien à faire
-dans ces sortes de luttes d'esprit, et cependant le plus grand charme du
-paradoxe est d'emprunter l'apparence du raisonnement.
-
-Mais que penser du paradoxe mis en action et pris au sérieux? Que dire
-d'un homme dont la vie comme les écrits n'ont été qu'une longue suite de
-contradictions? Quel sentiment peut inspirer celui qui fut assez
-courageux pour se priver des douceurs de la paternité parce qu'il était
-trop lâche pour oser en affronter les douleurs, même dans l'avenir?
-
-Quel jugement peut-on porter sur l'écrivain qui, en traçant ses
-honteuses confusions, a encore l'orgueil de dire: «Je fais ce que nul
-homme n'a osé faire, vienne le jour du jugement suprême et je pourrai
-paraître devant Dieu, mon livre à la main, en disant:
-
-«Voilà ma vie et ce que je fus!»
-
-Non, Rousseau ne se mentait pas à lui-même à ce point, il mentait pour
-les autres. Lorsqu'il se disait malheureux de sa gloire et de sa
-renommée, il voulait qu'on le crût, mais il savait bien qu'il ne disait
-pas vrai. Ses bizarreries étaient calculées, sa fausse sensibilité
-l'était aussi. Les persécutions dont il se plaignait étaient sa joie et
-son orgueil; il les appelait et craignait de ne pas se désigner assez
-lui-même par sa renommée et l'éclat du nom qu'il portait. Lorsqu'exilé
-de France, il venait s'établir à Paris, lorsqu'il voyait qu'on y
-tolérait sa présence et qu'on ne songeait pas à l'inquiéter,
-qu'inventait-il? De se déguiser en Arménien, prétendant que ce costume
-était plus commode. Heureux d'ameuter les polissons et les imbéciles par
-l'étrangeté de son costume, à une époque où régnait une sorte
-d'étiquette et de hiérarchie dans les habits de toutes les professions,
-il dut certes s'indigner étrangement de ne point parvenir à s'attirer la
-colère de la police, et de n'exciter, par cette grotesque mascarade, que
-les sourires et la pitié des honnêtes gens.
-
-Si l'odieux et l'horrible n'avaient stigmatisé de traits ineffaçables
-l'époque sanglante de nos troubles révolutionnaires, le ridicule
-n'aurait-il pas suffi pour caractériser les temps où un tel homme fut
-presque déifié et où des fêtes nationales signalaient la translation
-triomphale de ses cendres au Panthéon?
-
-Le peu de sympathie que j'éprouve pour les ouvrages et surtout pour la
-personne de Jean-Jacques me conduirait trop loin, et j'ai besoin de me
-rappeler que je ne dois parler de lui que comme musicien.
-
-Ce fut certes une chose rare au XVIIIe siècle, alors qu'il était bien
-généralement reconnu qu'un musicien ne pouvait être autre chose qu'une
-machine à musique, incapable d'avoir une idée en dehors de son art,
-alors que Voltaire, accueillant Grétry, lui disait: «Vous êtes musicien
-et homme d'esprit, Monsieur, la chose est rare.» Ce fut, dis-je, une
-anomalie phénoménale que celle qu'offrit l'exemple d'un homme éminent
-dans les lettres et dans la philosophie, ne se contentant pas de se dire
-musicien, mais exerçant en outre presque tous les degrés de cette
-profession, sauf la qualité d'instrumentiste qui lui manquait, et se
-montrant tour à tour copiste, écrivain didactique, critique, théoricien
-et compositeur.
-
-Le plus curieux est que celui qui tenta d'embrasser toutes les branches
-de l'art musical, en connaissait à peine les premiers éléments, ne put
-jamais parvenir à solfier proprement un air, ne comprenait rien à la vue
-d'une partition, et était moins embarrassé pour en écrire une que pour
-lire celle d'un autre.
-
-Cette ignorance presque complète d'un art où il prétendait s'ériger en
-réformateur, en censeur et en maître, sera facilement démontrée par
-l'examen de ses écrits et de ses oeuvres.
-
-Rousseau n'apprit la musique que fort tard; mais, tout jeune enfant, il
-était déjà sensible à ses accents. Une de tes tantes lui chantait des
-chansons populaires:
-
-«Je suis persuadé, dit-il dans ses _Confessions_, que je lui dois le
-goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s'est bien développée
-en moi que longtemps après... L'attrait que son chant avait pour moi fut
-tel, que non-seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours
-restées dans la mémoire, mais qu'il m'en revient même, aujourd'hui que
-je l'ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se
-retracent, à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis
-exprimer.»
-
-Jean-Jacques n'eut occasion d'entendre aucune musique pendant toute son
-enfance; après sa conversion au catholicisme, il entendit pour la
-première fois la messe en musique dans la chapelle du roi de Sardaigne,
-et il alla l'entendre chaque matin. «Ce prince avait alors la meilleure
-symphonie de l'Europe. Somis, Desjardins, Bezozzi, y brillaient
-alternativement. Il n'en fallait pas tant pour attirer un jeune homme
-que le son du moindre instrument, pourvu qu'il fût juste, transportait
-d'aise.»
-
-Il avait reçu quelques leçons élémentaires, et à bâtons rompus, de Mme
-de Warens. Lorsqu'il entra au séminaire, il emporta de chez elle un
-livre de musique, c'étaient les cantates de Clérembault. Quoique
-Rousseau ne connût pas alors, d'après son propre aveu, le quart des
-signes de musique, il parvint à déchiffrer et à chanter seul le premier
-air d'une de ces cantates. Il ne dit pas, à la vérité, combien de temps
-il employa à cette entreprise. Il faut croire, néanmoins, que cette
-étude contribua un peu à lui faire négliger ses travaux scientifiques et
-théologiques, car il ne tarda pas à être renvoyé du séminaire avec un
-brevet complet d'incapacité.
-
-Rousseau rapporta en triomphe les cantates de Clérembault chez Mme de
-Warens. Celle-ci, toujours bonne, consentit à s'émerveiller des progrès
-qu'il avait faits en musique, et, pour se conformer à ce qui était son
-goût dominant du moment, elle le plaça à la maîtrise d'Annecy.
-
-Les détails que donne Rousseau sur son séjour de près d'une année dans
-cette maîtrise sont assez curieux. Ils font connaître ce qu'étaient ces
-établissements répandus sur toute la surface de la France, et qui tous
-ont disparu à la Révolution: c'était la pépinière d'où l'on tirait tous
-les musiciens, instrumentistes, chanteurs ou compositeurs. L'Eglise
-travaillait alors pour le théâtre, et l'opéra ne se recrutait que dans
-les maîtrises, pour le personnel masculin. Quant aux chanteuses, elles
-se formaient d'elles-mêmes. Les femmes ont la perception plus vive et le
-sentiment plus fin dans les arts d'imitation; elles apprennent mieux et
-plus vite: le petit nombre de professions que nous leur avons réservées
-sera d'ailleurs toujours cause du nombreux contingent qu'elles offriront
-aux entreprises théâtrales.
-
-La vie des musiciens chargés de la direction des maîtrises était des
-plus heureuses; ils devaient, suivant l'allocation qu'ils recevaient du
-clergé, enseigner un certain nombre d'élèves qui participaient à
-l'exécution des offices en musique. Non-seulement on leur permettait de
-prendre des élèves pensionnaires au-delà du nombre fixé, mais ils
-étaient même protégés et encouragés dans cette augmentation de
-personnel, parce que c'était un moyen de donner, sans qu'il en coûtât
-rien à l'Eglise, plus d'effet et d'éclat aux cérémonies religieuses et
-musicales.
-
-Il existait souvent des rivalités de chapitre à chapitre, pour tel bon
-compositeur, tel organiste habile, tel chanteur à la voix puissante et
-sonore, et, en fin de compte, cette concurrence tournait toujours au
-profit des artistes qu'on s'enviait, soit qu'on augmentât leurs
-appointements pour les retenir, soit qu'on leur offrît plus d'avantages
-pour les enlever.
-
-Il y avait bien quelques revers de médaille. Quelques membres du clergé
-n'avaient pas toujours pour le maître de chapelle ces égards dont les
-artistes sont si avides; quelques ecclésiastiques avaient quelquefois le
-tort de ne les considérer que comme des gens à gages, à qui l'on ne
-devait rien, une fois qu'on leur avait donné le prix de leur talent, non
-plus qu'au suisse ou au bedeau, dont on payait la prestance et la bonne
-mine.
-
-Le chef de la maîtrise avait sous ses ordres tous ses musiciens; mais,
-hors de là, il ne connaissait que des supérieurs. Le chantre (qui était
-ordinairement un ecclésiastique, car c'était alors une dignité) avait la
-direction du choeur, c'étaient des conflits perpétuels entre lui et le
-maître de chapelle. Ce qui se passa à la maîtrise où était Jean-Jacques
-en offre un exemple.
-
-Dans la semaine sainte, l'évêque d'Annecy donnait habituellement un
-dîner de règle à ses chanoines. On négligea, une année, contre l'usage,
-d'y engager le chantre et le maître de chapelle. Celui-ci pria le
-chantre, comme ecclésiastique et comme son supérieur, d'aller réclamer
-contre l'affront commun qu'ils recevaient. Le chantre, qui se nommait
-l'abbé de Vidonne, ne réussit qu'à moitié dans sa négociation,
-c'est-à-dire qu'il se fit inviter, mais il laissa maintenir l'exclusion
-dont était victime le pauvre M. Lemaître, le directeur de la maîtrise.
-Une altercation s'éleva naturellement entre l'admis et l'éliminé, et le
-chantre finit par dire qu'il n'était pas étonnant qu'on repoussât un
-gagiste qui n'était ni noble, ni prêtre. L'injure était trop grande pour
-ne pas exiger une vengeance; elle ne se fit pas attendre.
-
-On était à la veille des fêtes de Pâques, une des plus importantes
-solennités de l'Eglise. Priver le chapitre de musique pour ces
-imposantes cérémonies, c'était prouver combien on avait eu tort de
-méconnaître la valeur et l'importance du maître de chapelle. Ce fut à ce
-projet que s'attacha le vindicatif musicien.
-
-Il lui fallait des complices: Jean-Jacques et Mme de Warens lui en
-servirent; le premier lui offrit de l'accompagner dans sa fuite, la
-seconde lui aida à emporter sa caisse de musique, ce qui était le plus
-essentiel, puisque, sans ce qu'elle contenait, il n'y avait plus
-d'exécution musicale possible à la cathédrale.
-
-Pour rendre la vengeance plus piquante, les deux fugitifs allèrent
-demander l'hospitalité au curé de Seyssel, qui était lui-même chanoine
-de Saint-Pierre. Le bruit de leur escapade n'était pas encore parvenu
-jusqu'à lui; ils lui firent croire qu'ils allaient à Belley par ordre de
-l'archevêque, et le bon curé leur en facilita les moyens et se chargea
-même de faire parvenir la caisse de musique à Lyon, où ils avaient dit
-qu'ils se rendraient ensuite.
-
-Une fois en terre de France, ils se croyaient à l'abri de toute
-poursuite. Aussi se proposaient-ils de mener joyeuse vie à Lyon, où le
-talent de Lemaître ne pouvait manquer de le faire bien accueillir. Ce
-malheureux était sujet à des attaques d'épilepsie. Un jour, dans une rue
-de Lyon, il ressent une atteinte de cette cruelle maladie; tandis qu'il
-gît à terre, écumant et se tordant dans d'horribles convulsions,
-Rousseau, par une résolution qu'il n'entreprend du reste d'expliquer ni
-d'excuser, l'abandonne au milieu des étrangers accourus pour le secourir
-et prend la fuite, sans plus de souci de celui qui était à la fois son
-maître, son compagnon de voyage et son ami.
-
-Ce que devint le pauvre Lemaître, nul ne l'a su. Sa caisse de musique
-fut saisie et renvoyée, sur leur réclamation, aux chanoines d'Annecy par
-les chanoines de Lyon. C'était le gagne-pain du maître de chapelle,
-l'oeuvre de toute sa vie. La misère, le désespoir, et la mort peut-être,
-furent le résultat de la confiance qu'il avait placée dans son ingrat
-élève. Quant à celui-ci, il ne fut guère bien récompensé de sa mauvaise
-action: il était retourné au bercail de Mme de Warens pour mendier de
-nouveau sa protection; mais Mme de Warens était partie. Il retrouva
-heureusement une espèce de musicien mauvais sujet, dont il s'était déjà
-engoué avant son entrée à la maîtrise. Il alla se loger avec lui; mais
-le musicien avait autre chose à faire que d'enseigner son art gratis à
-son commensal, et Rousseau allait se promener en rêvassant dans la
-campagne, pendant que l'autre vaquait à ses leçons.
-
-Cette belle vie ne dura pas longtemps. En l'absence de Mme de Warens,
-Rousseau s'était amouraché de sa femme de chambre, Mlle Merceret:
-celle-ci lui propose de l'accompagner à Fribourg, qu'habite son père et
-où elle espère avoir des nouvelles de sa maîtresse. En route, on fait
-des projets de mariage; mais, à peine arrivés au but, les futurs
-conjoints étaient dégoûtés l'un de l'autre. La Merceret resta chez ses
-parents et Rousseau partit, marchant devant lui, ne sachant où il irait.
-
-Il arriva ainsi à Lausanne, ayant dépensé son dernier kreutzer; mais le
-courage et surtout l'impudence ne lui manquèrent pas. Les souvenirs de
-son ami Venture lui vinrent en aide. Ce Venture était un musicien assez
-habile. N'ayant pas assez de tenue et de conduite pour pouvoir se fixer
-en aucune ville, il allait d'un lieu à l'autre, et ses talents le
-faisaient toujours bien accueillir, jusqu'à ce que ses moeurs le fissent
-chasser; mais cela ne l'embarrassait guère.
-
-Un musicien pouvait alors voyager presque sans un sol, en prenant pour
-étapes les nombreuses maîtrises, où il était toujours sûr d'être
-hébergé, fêté et même payé si l'on mettait son talent à contribution, ce
-qui arrivait souvent; car un chanteur étranger était accueilli dans une
-chapelle de cathédrale, comme l'est aujourd'hui un acteur en tournée
-dans un théâtre de province: cela s'appelait _vicarier_. Ces moeurs
-musicales sont aujourd'hui tout à fait inconnues; mais il n'est pas
-mauvais que les musiciens se les rappellent de temps en temps, ne fût-ce
-que pour ne pas devenir trop fiers, et pour se souvenir qu'ils ne sont
-pas encore trop loin de leur bohème native.
-
-Une existence si attrayante ne pouvait manquer de séduire Rousseau; il
-oubliait seulement qu'il ne lui manquait, pour être musicien, que de
-savoir la musique. Cet obstacle ne l'arrêta pas un instant. Il alla se
-loger chez un nommé Perrotet, qui avait des pensionnaires. Il avoua
-qu'il n'avait pas le sou; mais il raconta qu'il se nommait Vaussore de
-Villeneuve; qu'il était musicien, et qu'il arrivait de Paris pour
-enseigner son art dans la ville. L'hôtelier le prit sur sa bonne mine et
-lui promit de parler de lui. Jean-Jacques fut effectivement, et sur sa
-recommandation, admis chez un M. de Treytorens, grand amateur de
-musique. Mais comme Rousseau ne savait ni chanter ni jouer d'aucun
-instrument, il se tira de la difficulté en se disant compositeur: et
-comme on lui demandait un échantillon de ses oeuvres, il répondit qu'il
-allait s'occuper de composer une symphonie. Il mit cette promesse à
-exécution.
-
-Pendant quinze jours, il sema des notes sur le papier, puis, pour
-couronner ce chef-d'oeuvre, il le compléta par un air de menuet qui
-courait les rues et que lui avait appris à noter Venture. Rousseau avoue
-lui-même qu'il était si peu en état de lire la musique, qu'il lui aurait
-été impossible de suivre l'exécution d'une de ses parties, pour
-s'assurer si l'on jouait bien ce qu'il avait écrit et composé lui-même:
-qu'on juge de ce que devait être cette symphonie! Le récit de
-l'exécution en est trop divertissant pour que je ne laisse pas Rousseau
-raconter lui-même:
-
-«On s'assemble pour exécuter ma pièce; j'explique à chacun le genre du
-mouvement, le goût de l'exécution, les renvois des parties: j'étais fort
-affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi
-cinq ou six siècles. Enfin, tout étant prêt, je frappe, avec un beau
-rouleau de papier, sur mon pupitre magistral, les deux ou trois coups du
-_Prenez garde à vous!_ On fait silence; je me mets gravement à battre la
-mesure: on commence... Non, depuis qu'il existe des opéras français, de
-la vie on n'ouït pareil charivari: quoi qu'on eût dû penser de mon
-prétendu talent, l'effet fut tout ce qu'on en semblait attendre; les
-musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et
-auraient bien voulu fermer les oreilles, mais il n'y avait pas moyen.
-Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient à
-percer le tympan d'un quinze-vingts. J'eus la constance d'aller toujours
-mon train, suant, il est vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la
-honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation,
-j'entendais les assistants se dire à l'oreille ou plutôt à la mienne,
-l'un: Quelle musique enragée! un autre: Il n'y a rien là de supportable,
-quel diable de sabbat!... Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur
-fut le menuet. A peine en eût-on joué quelques mesures, que j'entendis
-partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon
-joli goût de chant: on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi et
-que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de peindre mon
-angoisse, ni d'avouer que je la méritais bien.»
-
-Ce trait d'inconcevable folie ferait presque excuser quelques-unes des
-méchantes actions de la vie de Rousseau, car on peut supposer, d'après
-cela, qu'il n'a jamais eu la plénitude de sa raison, et que ses beaux
-ouvrages, comme ses quelques bons moments, n'étaient que des éclairs
-échappés dans ses intervalles de lucidité et de bon sens.
-
-Après une telle équipée, il n'y avait guères moyen de soutenir le rôle
-qu'il avait entrepris: il y persista cependant; les écoliers ne furent
-pas nombreux, mais il en vint quelques-uns. C'est qu'à cette époque les
-maîtres de musique étaient si rares, qu'on jugeait que celui qui la
-savait mal était encore capable de l'enseigner à ceux qui ne la savaient
-pas du tout.
-
-Cependant, les gains que Rousseau put faire à Lausanne étaient minimes,
-car il parvint à s'y endetter. Il alla passer l'hiver à Neufchâtel. Il
-ne s'y présenta pas comme compositeur, il se contenta de donner des
-leçons, et là, dit-il, j'appris insensiblement la musique en
-l'enseignant. C'est dans cette ville qu'il fit la rencontre de
-l'archimandrite grec, à qui il servit d'interprète, et avec qui il fut
-arrêté chez l'ambassadeur de France à Soleure, M. de Bonac. C'est par la
-protection de sa famille qu'il put faire son premier voyage à Paris. A
-peine arrivé, il repart pour aller à la recherche de Mme de Warens,
-qu'il croit à Lyon. Forcé d'y attendre de ses nouvelles, ses ressources
-s'épuisent et il est obligé de coucher dans la rue: c'est encore la
-musique qui le tire d'embarras. Au moment où il vient de s'éveiller et
-où il s'achemine vers la campagne, en fredonnant d'une voix assez
-fraîche et assez jeune une cantate de Batistin, qu'il sait par coeur, il
-est accosté par un moine, un antonin, qui lui demande s'il sait la
-musique et s'il en pourrait copier. Sur sa réponse affirmative, le moine
-l'enferme dans sa chambre et lui donne à copier plusieurs parties. Au
-bout de quelques jours, le moine lui reporte ses parties, déclarant
-qu'elles sont remplies de fautes et que l'exécution a été impossible.
-Néanmoins le bon prêtre le loge et le nourrit pendant huit jours et lui
-donne encore un petit écu en le congédiant.
-
-Tout doit être contradiction dans la vie de Rousseau. On sait qu'au
-temps même de sa plus grande célébrité, alors que la protection d'amis
-puissants voulait l'entourer de toutes les douceurs de la vie, alors
-qu'il pouvait retirer un bénéfice assez considérable de ses ouvrages, il
-affectait de dire que sa fierté l'empêchait de vivre d'autres secours
-que du salaire qu'il recevait de sa copie de musique, et il se livrait
-ostensiblement à cette seule occupation. Il y avait même mauvaise foi
-dans cet orgueil mal déguisé, car il convient dans ses _Confessions_
-qu'il était très-mauvais copiste: «Il faut avouer, dit-il, que j'ai
-choisi dans la suite le métier du monde auquel j'étais le moins propre.
-Non que ma note ne fût pas belle et que je ne copiasse fort nettement,
-mais l'ennui d'un long travail me donne des distractions si grandes que
-je passe plus de temps à gratter qu'à noter, et que si je n'apporte la
-plus grande attention à collationner et corriger mes parties, elles font
-toujours manquer l'exécution.»
-
-Rousseau retourna, après ce voyage à Lyon, chez Mme de Warens; là il
-s'occupa encore de musique; bien plus, il voulut aborder la théorie et
-la composition. Il se procura la _Théorie de l'harmonie_ que Rameau
-venait de publier. Il avoue qu'il n'y comprit rien, ce que je crois sans
-peine, car l'ouvrage est fort diffus et les principes n'en sont pas
-clairs. Puis on organisa de petits concerts où Mme de Warens et le père
-Caton chantaient, tandis qu'un maître à danser et son fils jouaient du
-violon: un M. Canevas accompagnait sur le violoncelle, et l'abbé Palais
-tenait le clavecin; c'était Rousseau qui dirigeait ces concerts, avec le
-bâton de mesure. Malgré la dignité de chef d'orchestre qu'on lui avait
-conférée, il ne paraît pas qu'il eût fait de bien grands progrès en
-musique; car il avoue qu'auprès de ces amateurs il n'était encore qu'un
-_barbouillon_.
-
-Ce fut à cette époque qu'il obtint une place dans le cadastre, mais il
-ne tarda pas à la quitter pour se livrer entièrement à son goût pour la
-musique: il trouva quelques écolières à Chambéry. Mais une résolution
-subite le fit se diriger vers Besançon. Son ami Venture lui avait dit
-être élève d'un abbé Blanchard, fort habile maître de chapelle de la
-cathédrale de Besançon. Rousseau veut aller lui demander des leçons de
-composition: il comptait se présenter avec une lettre d'introduction de
-l'ami Venture; celui-ci avait quitté Annecy, et, à défaut de sa
-recommandation, Rousseau se munit d'une messe à quatre voix que Venture
-lui avait laissée. A peine arrivé à Besançon, et avant même d'avoir pu
-voir l'abbé Blanchard, il apprend que sa malle a été saisie à la douane,
-et il est obligé de revenir à Chambéry. Il y passe deux ou trois ans à
-s'occuper tour à tour d'histoire, de littérature, de physique,
-d'astronomie, d'échecs et de musique. Il se figure un jour qu'il a un
-polype au coeur et qu'on ne pourra le guérir qu'à Montpellier: il part,
-toujours aux frais de Mme de Warens. La Faculté lui rit au nez et il
-quitte cette ville au bout de deux mois, après y avoir commencé un cours
-d'anatomie.
-
-Il revient aux Charmettes, qu'il quitte bientôt pour entrer comme
-instituteur chez Mme de Mably. Il n'enseigne rien à ses enfants, mais il
-lui vole son vin. Quoique ce larcin fût pardonné aussitôt que découvert,
-son auteur juge avec raison que ses élèves n'ont rien à profiter de ses
-leçons et il les quitte pour retourner aux Charmettes.
-
-La maison de Mme de Warens se dérangeait de jour en jour, l'ordre et
-l'économie n'étant pas ses vertus dominantes. Rousseau croit avoir
-trouvé un moyen de fortune pour elle et pour lui. Malgré toutes ses
-études et tous ses efforts, il n'avait pu parvenir à jamais lire
-couramment la musique. Il juge alors que ce n'est pas lui qui a tort de
-l'avoir mal apprise: il croit que c'est elle qui ne peut se laisser
-enseigner, et que ses caractères, pour lesquels sa mémoire et son esprit
-se montrent si rebelles, ne peuvent manquer d'être défectueux: il
-invente un système de notation, celui des chiffres substitués aux noms
-et aux figures des notes. Il n'y a que sept notes, il n'y aura que sept
-chiffres; mais ces sept notes se multiplient à l'infini pour les
-octaves, les altérations. Rousseau se contente de ses sept chiffres en
-les barrant à droite ou à gauche, suivant que la note est dièze ou
-bémol, ou en les accompagnant de points placés au-dessus ou au-dessous,
-suivant que l'octave est supérieure ou inférieure à la gamme convenue
-comme point de départ. On ne peut nier que ce système n'ait quelque
-chose d'ingénieux et qu'il ne présente une grande apparence de
-simplicité. Au bout de six mois, Rousseau a établi toute sa théorie, il
-l'accompagne d'un mémoire explicatif et, toujours à l'aide de Mme de
-Warens, il part pour Paris où il va soumettre à l'Académie des sciences
-son projet, qu'il croit la base de sa fortune et le signal d'une grande
-révolution dans l'art. L'Académie écoute son mémoire et nomme, pour
-examiner son système, trois membres, dont pas un n'est musicien: ce sont
-Mairan, Hellot et Fourchy.
-
-Le jugement de l'Académie sur cette affaire rappelle parfaitement ce
-fameux procès où Panurge rend une sentence aussi incompréhensible que
-les deux plaidoiries prononcées en faveur des deux plaignants auxquels
-Rabelais a donné des noms qu'il m'est impossible de citer.
-
-Cependant il ressort de l'opinion de l'Académie que le système de
-Rousseau n'était qu'un perfectionnement de la méthode du P. Souhayti.
-Ici, il y avait de la part de Rousseau bonne foi complète, c'était une
-rencontre, mais non un plagiat. L'utilité de l'innovation était
-également contestée par l'Académie, mais sans donner aucune raison de
-son improbation. Il manquait un juge compétent: ce juge fut trouvé dès
-que le système fut soumis à Rameau. Vous ne pouvez parler qu'au
-raisonnement, dit-il à Jean-Jacques, avec vos chiffres juxtaposés; nous,
-avec nos notes superposées, nous parlons à l'oeil, qui devine, sans les
-lire, tous les intervalles, et c'est ce qui est indispensable dans la
-rapidité de l'exécution.
-
-L'argument était sans réplique: il l'est encore au bout d'un siècle, que
-des essais du même genre veulent se renouveler. Les commençants auront
-l'air d'aller fort vite avec cette méthode; les premières lectures qu'on
-leur fera faire se composant de combinaisons fort simples, l'esprit
-suffira pour les résoudre. Il sera insuffisant dès que les complications
-arriveront: ce système ne pourra, d'ailleurs, s'appliquer qu'à une
-partie isolée, mais il serait inadmissible pour la partition, où vingt
-et quelquefois trente parties réunies en accolade doivent être
-embrassées d'un seul coup d'oeil et lues comme une seule ligne, quoique
-écrites sur vingt ou trente lignes différentes. Il faut, pour cette
-opération si rapide, que l'oeil soit frappé par un dessin: des chiffres
-ou des signes uniformes ne pourraient jamais remplir ce but.
-
-Rousseau renonça momentanément à un système qu'il vit généralement
-repoussé. Il publia néanmoins le mémoire à l'appui, sous le titre de:
-_Dissertation sur la musique moderne_. Il ne fut guère lu que des gens
-spéciaux, et n'eut pas de retentissement.
-
-Jusqu'à présent la musique, qui avait occupé une si grande part dans la
-vie de Rousseau, ne lui avait causé que des déboires et des déceptions.
-Nous allons le voir bientôt lui devoir ses premiers succès, et un succès
-si éclatant, qu'il suffira, malgré la brièveté de l'oeuvre, pour faire
-classer son auteur parmi les musiciens les plus favorisés et les plus
-populaires.
-
-
-II
-
-Rousseau ne se laissa pas abattre par cette déconvenue musicale: mais
-c'est dans un autre genre qu'il voulut prendre sa revanche. Il essaya de
-faire un opéra-ballet, dont il composa les paroles et la musique; le
-titre était les _Muses galantes_: suivant l'usage de l'époque et du
-genre, chaque acte offrait une action séparée, ne se rattachant au titre
-principal que par une inspiration commune. Le premier acte était le
-_Tasse_, le second _Ovide_ et le troisième _Anacréon_. Mais, avant que
-l'oeuvre fût achevée, l'auteur accepta la place de secrétaire
-particulier de l'ambassadeur de Venise, aux appointements de 1,000 fr.
-par an. On ne pouvait taxer de prodigalité le représentant du roi de
-France et de Navarre.
-
-Le séjour de Rousseau en Italie ne fut signalé par aucun incident
-musical: mais il lui donna ce goût presque exclusif pour la musique
-italienne, qui plus tard devait lui faire tant d'ennemis en France. Ce
-que Rousseau admire surtout, c'est la musique exécutée dans les couvents
-de femmes, par des voix invisibles, s'échappant à travers l'épais rideau
-qui sépare les cantatrices du public. «Tous les dimanches, dit-il, on a,
-durant les vêpres, des motets à grand choeur et à grand orchestre,
-composés et dirigés par les plus grands maîtres de l'Italie, exécutés
-dans des tribunes grillées, uniquement par des filles, dont la plus
-vieille n'a pas vingt ans. Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux,
-d'aussi touchant que cette musique: les richesses de l'art, le goût
-exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l'exécution, tout
-dans ces délicieux concerts, concourt à produire une impression qui
-n'est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu'aucun coeur
-d'homme soit à l'abri.» Je ne comprends pas très-bien ce que Rousseau
-veut exprimer par cette _impression qui n'est pas du bon costume_: il
-est présumable qu'il veut dire qu'elle est trop mondaine, car, malgré
-son admiration si grande pour la musique religieuse, il écrivit plus
-tard qu'il faudrait absolument proscrire la musique de l'Eglise.
-
-A son retour en France, il s'occupa de terminer son opéra des _Muses
-galantes_. En moins de trois mois, les paroles et la musique furent
-achevées. Il ne lui restait plus à faire que des accompagnements et du
-remplissage, c'est ce que nous nommons aujourd'hui _orchestration_, et
-cette partie ne devait pas être la moins embarrassante pour un si faible
-musicien qui n'avait jamais pu déchiffrer une partition. Il eut recours
-à Philidor; celui-ci ne s'acquitta qu'à contre-coeur de cette besogne,
-que l'auteur fut obligé d'achever lui-même.
-
-Cet opéra fut essayé chez M. de la Popelinière. Rousseau fait grand
-bruit de la partialité et de l'exaspération de Rameau, qui s'écria, en
-entendant cette exécution, qu'il était impossible que toutes les parties
-de cet ouvrage fussent de la même main, vu qu'il y en avait d'admirables
-et d'autres où régnait l'ignorance la plus complète. Ce jugement devait
-être parfaitement juste et s'explique on ne peut mieux par la
-comparaison des parties revues par Philidor et de celles abandonnées à
-toute l'inexpérience de l'auteur.
-
-Cependant, et malgré la sentence de Rameau, quelques parties de l'oeuvre
-de Rousseau avaient été assez appréciées pour que le duc de Richelieu
-tentât de mettre le talent de l'auteur à l'essai. On le chargea de
-raccorder les morceaux et même d'en intercaler de nouveaux dans une
-pièce de circonstance, de Voltaire et Rameau, intitulée: _les Fêtes de
-Ramire_, les deux auteurs étant alors très-occupés à terminer leur opéra
-du _Temple de la Gloire_, dont la première représentation était fixée
-pour un anniversaire.
-
-Cette tâche était au-dessus des forces de Rousseau: pour un travail
-d'arrangement, on peut se passer d'invention, mais nullement de savoir;
-aussi y échoua-t-il complétement, et Rameau fut obligé de parfaire
-lui-même son propre ouvrage. Rousseau avait passé un mois à cet ingrat
-travail; il est très-probable que Rameau n'y mit pas plus d'un jour ou
-deux. Suivant sa coutume, Rousseau ne manqua pas d'accuser ses prétendus
-ennemis de l'échec dû à son incapacité. Suivant lui, il fut causé par la
-jalousie de Rameau et la haine de Mme de la Popelinière. La jalousie de
-Rameau, le plus grand musicien de son époque, ne s'expliquerait guère:
-il serait presque aussi difficile de justifier la haine de Mme de la
-Popelinière contre un homme qu'elle avait commencé par accueillir chez
-elle. Rousseau prétend qu'il faut l'attribuer à sa qualité de Génevois,
-Mme de la Popelinière ayant voué une haine implacable à tous ses
-compatriotes, parce qu'un abbé Hubert, natif de Genève, avait autrefois
-voulu détourner son mari de l'épouser. Cette explication est grotesque,
-mais Rousseau la crut suffisante pour justifier son ingratitude
-accoutumée et sa manie de voir des ennemis chez tous ceux qui voulaient
-lui faire du bien.
-
-Cependant, son discours, couronné par l'académie de Dijon, et quelques
-autres essais littéraires avaient eu un grand retentissement. Sa qualité
-de musicien littérateur le fit choisir pour écrire les articles de
-musique de l'_Encyclopédie_. C'est ce travail qu'il refondit ensuite
-pour faire son dictionnaire de musique.
-
-C'est à l'issue de ce travail qu'il écrivit son charmant intermède du
-_Devin du village_. Il est très-présumable que les _Muses galantes_ ne
-valaient rien: un opéra en trois actes, avec des personnages héroïques,
-exigeait une musique qu'il lui était matériellement impossible de faire.
-Mais dans cette pastorale du _Devin du village_, la naïveté des chants,
-la fraîcheur des motifs, la simplicité même à laquelle le condamnait son
-ignorance, et qui devenait un mérite en raison du sujet, la couleur bien
-sentie, la nouveauté du style, tout devait concourir à procurer à cet
-ouvrage le succès le plus éclatant. Applaudi avec transport à la cour,
-il ne le fut pas moins à la ville; exécuté par Mlle Fel et Jelyotte, les
-deux plus célèbres chanteurs de l'époque; rien ne manqua à la gloire de
-l'auteur, rien que sa bonne volonté. Il refusa de se rendre aux
-répétitions, pour conserver le droit de dire qu'on avait gâté son
-ouvrage; il s'enfuit, lorsqu'on voulut le présenter au roi, qui devait
-joindre à ses félicitations le brevet d'une pension: en l'acceptant, il
-aurait perdu son droit à la persécution et à l'injustice du sort et des
-hommes. Il reçut cependant mille livres, une fois payés, de l'Opéra, et
-vendit sa partition et ses paroles six cents livres. Ce n'était pas
-cher, et il aurait eu droit de se plaindre de la modicité de la
-rétribution; mais alors les auteurs les plus en renom n'étaient guère
-mieux payés, et s'il y eut exception pour lui, ce ne fut que dans
-l'éclat du triomphe et du succès.
-
-Un tel début paraissait devoir être l'aurore de la plus belle carrière
-musicale: il en signala la fin et le commencement. Rousseau ne fit plus
-rien.
-
-Quand les auteurs produisent beaucoup, on les accuse de se faire aider
-dans leur travail, et de s'approprier les idées de collaborateurs en
-sous-oeuvre; quand ils produisent peu, on ne manque pas de dire que leur
-ouvrage ne leur appartient pas. Aussi refusa-t-on à Rousseau la
-paternité du _Devin du village_, avec autant d'injustice et aussi peu de
-fondement qu'on le fit, un demi-siècle plus tard, à Spontini, à propos
-de _la Vestale_. Mais Spontini répondit avec _Fernand Cortez_, avec
-_Olympie_, avec les autres opéras joués en Allemagne, qui, quoique bien
-inférieurs à leurs aînés, dénotent cependant les mêmes procédés, les
-mêmes habitudes et le même faire dans la conception et dans l'exécution.
-
-Rousseau ne répondit par aucune autre publication musicale. Il convient
-donc d'examiner ce que purent avoir de fondé les bruits répandus à ce
-sujet pendant sa vie et même après sa mort.
-
-Rousseau dit que les récitatifs furent refaits par Francoeur et par
-Jelyotte, les siens ayant paru d'un genre trop nouveau. Mais ce qu'il ne
-dit pas, c'est que Francoeur dut revoir toute l'instrumentation que
-Rousseau appelait du remplissage; que les divertissements inventés par
-Rousseau n'ayant pas été adoptés par les maîtres de ballet, Francoeur
-dut encore en composer la musique; ce qu'il ne dit pas non plus, c'est
-que Mlle Fel ayant exigé un air de bravoure, ce même Francoeur, fort
-habile musicien et bon compositeur, en écrivit un pour elle, où règnent
-une allure et une indépendance qui dénotent la main d'un musicien
-exercé.
-
-Quand Rousseau publia la partition du _Devin du village_, il dit, dans
-l'avant-propos, que, «sans désapprouver les changements faits dans
-l'intérêt de la représentation, il publie l'ouvrage tel qu'il l'a écrit
-et conçu.» Et cependant il y met cet air de bravoure qui n'est pas de
-lui, et ces récitatifs, qui ne peuvent être les siens, puisque, loin
-d'être d'un genre nouveau et de marcher avec la parole, ils sont
-entièrement calqués sur le modèle de Lully et de Rameau, continuellement
-accompagnés en accords soutenus et n'ayant rien de la manière Italienne,
-que Rousseau aurait voulu imiter. Les divertissements, à la vérité, sont
-bien les siens, et l'on comprend que les maîtres de ballet aient voulu
-substituer des danses à une pantomime qui n'est qu'une froide
-contre-partie de la pièce qui vient d'être jouée. En voici le programme
-écrit dans la partition, scène par scène, et mesure par mesure.
-
-«Entrée de la villageoise.--Entrée du courtisan.--Il aperçoit la
-villageoise.--Elle danse tandis qu'il la regarde.--Il lui offre une
-bourse.--Elle la refuse avec dédain.--Il lui présente un collier.--Elle
-essaie le collier, et, ainsi parée, se regarde avec complaisance dans
-l'eau d'une fontaine.--Entrée du villageois.--La villageoise, voyant sa
-douleur, rend le collier.--Le courtisan l'aperçoit et le menace.--La
-villageoise vient l'apaiser, et fait signe au villageois de s'en
-aller.--Il n'en veut rien faire.--Le courtisan le menace de le
-tuer.--Ils se jettent tous deux aux pieds du courtisan.--Il se laisse
-toucher et les unit.--Ils se réjouissent tous trois, les villageois de
-leur union et le courtisan de la bonne action qu'il a faite.--Tout le
-choeur de danse achève la pantomime.»
-
-On a peine à croire que toutes ces niaiseries, au-dessous des inventions
-chorégraphiques les plus plates, soient sorties de la même plume que
-l'_Emile_ et _le Contrat social_; mais dès qu'il s'agit de Rousseau, il
-n'y a pas de contradictions qui puissent étonner.
-
-Rousseau n'avait pas moins d'amour-propre comme musicien que comme
-littérateur. Il fut vivement affecté des doutes qu'on élevait sur
-l'authenticité de la musique du _Devin_ comme son oeuvre à lui, et il
-annonça longtemps que, pour fermer la bouche à ses calomniateurs, il
-referait une nouvelle musique. L'année même de sa mort, en 1778, on
-exécuta à l'Opéra le _Devin du village_, non avec une musique nouvelle,
-mais avec une nouvelle ouverture et six airs nouveaux. Hélas! il avait
-mis vingt-six ans à les composer, et ils donnèrent presque raison à ceux
-qui prétendaient qu'il n'était pas l'auteur des premiers. M. Leborne,
-bibliothécaire de l'Opéra, et mon collègue au Conservatoire comme
-professeur de composition, a eu la complaisance de me communiquer la
-partition de cette seconde édition du _Devin_. Son examen m'a confirmé
-dans l'opinion que l'instrumentation de la première édition du Devin,
-telle pauvre et telle mesquine qu'elle soit, ne peut être de Rousseau.
-De 1752 à 1778, la musique avait fait de grands progrès. Monsigny,
-Grétry et surtout Gluck, dont Rousseau était grand admirateur, avaient
-fait faire de grands pas à l'instrumentation: dans la nouvelle version
-de Rousseau, il n'y a jamais que deux violons jouant quelquefois à
-l'unisson et l'alto marchant toujours avec la basse. Il est donc bien
-improbable que la première version ait été plus richement instrumentée
-que la seconde, exécutée vingt-six ans plus tard.
-
-Le _Devin du village_ fut repris en 1803, mais avec des récitatifs
-modernes et une instrumentation nouvelle, que l'on devait à M. Lefebvre,
-bibliothécaire de l'Opéra, et auteur de la musique de quelques ballets.
-Le joli air de danse de la _Sabotière_, que beaucoup de gens croient de
-Rousseau, est de M. Lefebvre. C'est en 1826 que le _Devin du village_
-fut joué pour la dernière fois. Rossini venait d'arriver à Paris; et
-dans le cours de la représentation à laquelle il assistait, sans respect
-pour le grand nom de Rousseau, pour Mme Damoreau, pour Nourrit et
-Dérivis, pour une oeuvre qui offre un double intérêt comme art et comme
-monument historique, un progressiste, craignant de voir se perpétuer à
-jamais cette musique presque séculaire, jeta une ignominieuse perruque
-poudrée aux pieds de la cantatrice. Telle fut la fin du _Devin du
-village_, qui fut représenté et applaudi à l'Opéra pendant trois quarts
-de siècle.
-
-Avant de parler des écrits de Rousseau sur la musique, je dois en finir
-avec ses oeuvres musicales proprement dites. On publia, après sa mort,
-un volumineux recueil, intitulé: _les Consolations des misères de ma
-vie_. Il contient cent morceaux de différents caractères; il y en a
-trois excellents, la romance: _Que le jour me dure_; _Je l'ai planté, Je
-l'ai vu naître_, et l'air du _Branle sans fin_, qui est très-populaire.
-Il reste sept ou huit chansons médiocres et quatre-vingt-dix pièces
-détestables. Les duos surtout sont d'une faiblesse telle, qu'il est peu
-probable que l'unique duo que contienne le _Devin du village_, où les
-voix sont très-bien disposées, n'ait pas été retouché par la main qui a
-complété l'instrumentation de l'ouvrage.
-
-Ce recueil fut publié avec un grand luxe en 1781, trois ans après la
-mort de Rousseau. La préface est un panégyrique complet de l'auteur, où
-l'on ne porte pas moins haut sa science musicale que sa sensibilité et
-ses vertus.
-
-La souscription était fixée à un louis l'exemplaire, et produisit 569
-louis, plus peut-être que ne rapportèrent, de son vivant, à l'auteur,
-tous ses ouvrages réunis. On avait alors une si étrange idée du droit de
-propriété des auteurs sur leurs ouvrages, que l'éditeur de cette
-collection annonça que, ne voulant pas spéculer sur la célébrité du
-philosophe de Genève, il abandonnait tous les bénéfices aux hospices de
-Paris. Il aurait été plus équitable de les remettre à la veuve de
-Rousseau, la seule qui eût droit, et qui ne reçut jamais un sou de cette
-publication.
-
-Le premier écrit musical de Rousseau fut le mémoire explicatif du
-système qu'il présenta à l'Académie des sciences. Il fut très-peu lu. Il
-le refondit plus tard et l'intitula: _Dissertation sur la musique
-moderne_. C'est sur la notation moderne qu'il aurait dû dire. Il n'est
-en effet question dans ce morceau que de la comparaison du système des
-chiffres substitué à celui des notes.
-
-Peu de temps après l'apparition du _Devin du village_, une troupe
-italienne vint donner des représentations à l'Opéra. On sait quelle
-émotion suscita parmi les amateurs la révélation de ce genre de musique
-et de chant entièrement nouveau pour la France. Rousseau saisit cette
-occasion d'écrire sa fameuse _Lettre sur la musique française_. Il était
-dans le vrai en soutenant la supériorité de la musique italienne; mais
-il alla trop loin en niant les beautés que renfermaient les oeuvres de
-Lully et de Rameau. Mais Rousseau ne comprenait absolument que la
-mélodie et était entièrement inapte à sentir les beautés de l'harmonie.
-Il avait, de plus, l'habitude de nier ce qu'il ne connaissait pas.
-Ainsi, dans le commencement de cette lettre, il dit: «Les Allemands, les
-Espagnols et les Anglais ont longtemps prétendu posséder une musique
-propre à leur langue... Mais ils sont revenus de cette erreur.» L'erreur
-n'appartient qu'à Rousseau, qui ignorait que, de son temps, les Anglais
-regardaient comme leur un des plus grands musiciens du monde, Hændel,
-dont presque tous les ouvrages ont été composés en Angleterre; et que
-les Allemands citaient, non sans un juste orgueil, les Bach et les
-glorieux précurseurs d'Haydn et de Mozart. Il ignorait également qu'il
-eût existé autrefois une école qu'avaient illustrée Palestrina et des
-musiciens célèbres dont les noms même lui étaient inconnus. Parlant des
-combinaisons scientifiques, il écrit: «Ce sont des restes de barbarie et
-de mauvais goût, qui ne subsistent, comme les portails de nos églises
-gothiques, que pour la honte de ceux qui ont eu la patience de les
-faire.» On voit que son goût n'était pas plus éclairé pour
-l'architecture que pour la musique rétrospective.
-
-La conclusion de cette lettre est curieuse. Après avoir vanté le mérite
-de la musique italienne et déprécié le mérite, fort contestable
-d'ailleurs, que pouvait avoir la musique française, il termine ainsi:
-«D'où je conclus que les Français n'ont point de musique et n'en peuvent
-avoir, ou que, si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux.»
-Puis, dans une note, il ajoute: «J'aimerais mieux que nous gardassions
-notre maussade et ridicule chant, que d'associer encore plus
-ridiculement la mélodie italienne à la langue française. Ce dégoûtant
-assemblage, qui peut-être fera un jour l'étude de nos musiciens, est
-trop monstrueux pour être admis, et le caractère de notre langue ne s'y
-prêtera jamais. Tout au plus, quelques pièces comiques pourront-elles
-passer en faveur de la symphonie, mais je prédis hardiment que le genre
-tragique ne sera même pas tenté... Jeunes musiciens, qui vous sentez du
-talent, continuez de mépriser en public la musique italienne; je sais
-bien que votre intérêt présent l'exige; mais hâtez-vous d'étudier en
-particulier cette langue et cette musique, si vous voulez pouvoir
-tourner un jour contre vos camarades le dédain que vous affectez
-aujourd'hui contre vos maîtres.» On peut résumer ainsi cet amas
-d'incohérences: Il ne faut pas essayer d'appliquer la musique italienne
-aux paroles françaises. Désormais les musiciens ne s'appliqueront plus
-qu'à cette étude. Jamais on ne tentera cette application. Jeunes gens,
-étudiez cette musique, gardez-vous d'en faire de semblable, mais
-apprenez par là que ce que vous avez fait et ferez ne peut être que
-mauvais.
-
-Dépouillez Rousseau de son style attrayant et fascinateur, et presque
-toujours vous ne trouverez que la contradiction, le faux et l'absurde.
-
-Dans sa critique, parfois fort juste, de l'opéra français, il est
-singulier que lui, poëte et musicien, n'ait pas découvert que le défaut
-de rhythme et de carrure qu'il reprochait, provenait bien moins des
-musiciens que des poëtes. Instinctivement, il écrivit des vers fort
-réguliers pour les airs de son _Devin du village_, tandis que tous les
-auteurs de poëmes d'opéras semblaient prendre à tâche de les rendre
-impossibles à mettre en musique, par leur dissemblance de mesure et de
-coupe. Donnez au plus habile musicien des vers de Quinault, que, sur la
-foi de Voltaire, on proclame le lyrique par excellence; et notre homme
-vous demandera à grands cris du Scribe ou du Saint-Georges. Il n'y a pas
-du reste bien longtemps que les poëtes ont compris la coupe musicale des
-vers, et c'est un contemporain, M. Castil-Blaze, qui, le premier, leur a
-ouvert cette voie.
-
-La _Lettre sur la Musique française_ produisit une exaspération
-difficile à décrire: elle fut portée au comble, lorsque parut la
-spirituelle et amusante boutade intitulée: _Lettre d'un symphoniste de
-l'Académie royale de Musique à ses camarades de l'orchestre_. Les
-musiciens exécutants, attaqués si violemment dans leurs préjugés et leur
-incapacité, jurèrent la perte de Rousseau, et allèrent jusqu'à le brûler
-en effigie dans la cour de l'Opéra. Jean-Jacques prit la chose au
-sérieux, et alla dire partout que ses jours n'étaient pas en sûreté et
-qu'on voulait l'assassiner. Les directeurs prirent fait et cause pour
-leurs subordonnés; ils retirèrent à Rousseau les entrées auxquelles il
-avait droit, et n'en continuèrent pas moins à jouer sans payer son
-_Devin du village_, qu'il aurait bien eu aussi le droit de retirer. Ce
-ne fut que vingt ans plus tard que, sur la sollicitation de Gluck, ses
-entrées lui furent restituées.
-
-Quelques années plus tard, Rousseau fit paraître son _Dictionnaire de
-Musique_, dans lequel il fit entrer, en les refondant, les articles
-qu'il avait écrits pour l'_Encyclopédie_: c'est un ouvrage incomplet,
-inutile aux musiciens et souvent inintelligible pour ceux qui ne le sont
-pas. On a reproché à Rousseau d'avoir emprunté quelques passages au
-dictionnaire de Brossard, qui avait précédé le sien. Ce reproche a peu
-de fondement: les dictionnaires et les ouvrages de ce genre ne peuvent
-se faire qu'en s'appuyant sur ceux déjà faits, en les rectifiant, les
-augmentant et les améliorant. Les définitions manquent de clarté et de
-développement, et l'auteur ne donne presque jamais que ses idées
-particulières. Au mot _Duo_, par exemple, il dit d'abord que rien n'est
-moins naturel que de voir deux personnes se parler à la fois pour se
-dire la même chose; il ajoute: «Quand cette supposition pourrait
-s'admettre en certains cas, ce ne serait certainement pas dans la
-tragédie où cette indécence n'est convenable ni à la dignité des
-personnages, ni à l'éducation qu'on leur suppose.» Après avoir formulé
-cette belle sentence, il donne la règle à suivre pour les duos tragiques
-d'après le modèle de ceux de Métastase, qu'il proclame admirables.
-
-Le mot _Copiste_ est un des plus complétement traités. Un passage
-signale la singulière façon d'alors de traiter l'instrumentation: c'est
-celui où il recommande de tirer les parties de hautbois sur celles de
-violon, en en supprimant ce qui ne convient pas à l'instrument. Ainsi
-c'était alors le copiste qui était juge des endroits où les hautbois
-devaient ou non jouer à l'unisson avec les violons.
-
-Quelques définitions sont très-singulières, même au point de vue
-étymologique et grammatical. «_Aubade_, s. f., concert de nuit, en plein
-air, sous les fenêtres de quelqu'un.» Il est vrai qu'au mot _sérénade_,
-il rectifie la première erreur en expliquant que la sérénade s'exécute
-le soir et l'aubade le matin.
-
-Tous les articles relatifs au plain-chant et au contre-point fourmillent
-d'erreurs. Mais il y a des pensées élevées et des aperçus ingénieux dans
-les articles purement esthétiques.
-
-Un M. de Blainville crut avoir inventé un troisième mode. Sa gamme était
-tout simplement notre gamme majeure ordinaire, mais partant du troisième
-degré comme tonique, c'est-à-dire la gamme de _mi_ en _mi_, montante et
-descendante, sans aucune altération. Cette prétendue innovation ne
-réussit pas et ne pouvait pas réussir. Rousseau écrivit à ce sujet la
-_Lettre à l'abbé Raynal_. Après avoir disserté pendant quatre pages sur
-un thème où il n'entendait pas grand'chose, il termine ainsi: «Quoi
-qu'il fasse, il aura toujours tort, pour deux raisons sans réplique:
-l'une, parce qu'il est inventeur; l'autre, qu'il a affaire à des
-musiciens.» Ce trait n'était qu'une rancune de souvenir contre
-l'insuccès de sa notation en chiffres.
-
-Rameau, dont Rousseau avait attaqué la théorie dans ses articles de
-l'_Encyclopédie_, avait fait une réponse à laquelle Rousseau riposta par
-l'_Examen de deux principes avancés par M. Rameau_.
-
-Rousseau fut toujours très-injuste envers Rameau qu'il ne comprenait pas
-plus comme théoricien que comme compositeur. Il dit dans ses
-_Confessions_ qu'après le départ des bouffons italiens, lorsqu'on
-réentendit le _Devin du village_, on remarqua qu'il n'existait dans sa
-musique nulle réminiscence d'aucune autre musique. Si l'on eût mis,
-ajoute-t-il, Mondonville et Rameau à pareille épreuve, ils n'en seraient
-sortis qu'en lambeaux.
-
-Rien n'est plus faux et plus injuste. La musique de Rameau pèche souvent
-par la bizarrerie et le manque de naturel; mais elle a une individualité
-très-marquée, et ne procède d'aucune autre. Rousseau était, du reste,
-trop mal organisé pour l'harmonie, dont il nie presque la puissance,
-pour comprendre la beauté de certains morceaux de Rameau. Il était, à
-coup sûr, insensible à cette magnifique ritournelle du choeur: _Que tout
-gémisse_, de _Castor et Pollux_, qui n'est autre chose qu'une gamme
-chromatique: mais la manière dont elle est présentée est un trait de
-génie. Encore moins dut-il comprendre le trio des parques d'_Hippolyte
-et Aricie_, où l'emploi des transitions enharmoniques était si neuf et
-si puissant.
-
-Dans la polémique qui s'éleva entre Rousseau et Rameau, il y eut plutôt
-malentendu sur les mots que sur les faits; et il est assez difficile de
-se mettre au courant de la discussion, qui, du reste, n'a plus
-aujourd'hui aucun intérêt.
-
-Dans sa _Lettre au docteur Burney_, il revient encore sur son système de
-notation, repoussé trente ans auparavant. Enfin, en désespoir de cause,
-et voulant innover à tout prix, il déclare que, puisque l'on ne veut pas
-de son système, il faut au moins tâcher de rendre la lecture des notes
-usuelles plus facile, et qu'une des plus grandes incommodités qu'elle
-présente, c'est l'obligation où est le lecteur de porter l'oeil au
-commencement d'une ligne quand il vient de quitter la fin de la ligne
-précédente. Pour cela, que propose-t-il? D'écrire la musique en
-_sillons_, c'est-à-dire qu'après avoir lu la première ligne de gauche à
-droite, suivant l'usage, il faudra lire la seconde de droite à gauche;
-puis la troisième sera lue de gauche à droite, et ainsi de suite. A
-cette nouvelle folie, sur laquelle il s'étend pendant plusieurs pages,
-il ne voit qu'une seule objection: «c'est la difficulté de lire les
-paroles à rebours, difficulté qui revient de deux lignes en deux lignes.
-J'avoue que je ne vois nul autre moyen de la vaincre, que de s'exercer à
-lire et à écrire de cette façon.» Il n'y avait que M. de La Palisse qui
-pût résoudre la question d'une façon si simple et si claire. Ceux qui
-croient que Rousseau n'était pas fou à plus de moitié, n'ont
-certainement pas eu la patience de lire toutes ces billevesées.
-
-Les autres écrits sur la musique de Rousseau contiennent _les
-Observations sur l'Alceste de M. Gluck_, la _Réponse du petit faiseur à
-son prête-nom, sur un morceau de l'Orphée de M. Gluck_: l'un et l'autre
-contiennent d'excellentes observations, et enfin deux pages sur la
-musique militaire, où il blâme celle de son époque, et offre comme
-modèles deux airs tellement ridicules qu'ils sembleraient plutôt avoir
-été composés par dérision que sérieusement.
-
-J'ai omis de mentionner son _Discours sur l'origine des langues_ qui
-renferme tant d'aperçus ingénieux, et où l'on trouve quelques chapitres
-relatifs à la musique.
-
-Le passage suivant, où il exalte le pouvoir de la musique, est d'une
-appréciation très-remarquable: «C'est un des grands avantages du
-musicien, de pouvoir peindre les choses qu'on ne saurait entendre,
-tandis qu'il est impossible au peintre de représenter celles qu'on ne
-saurait voir, et le plus grand prodige d'un art, qui n'agit que par le
-mouvement, est d'en pouvoir former jusqu'à l'image du repos.»
-
-On sait que lorsque Rousseau eut entendu les opéras de Gluck, il
-rétracta ce qu'il avait dit de l'impossibilité de faire jamais de bonne
-musique sur des paroles françaises. Cet acte de bonne foi est d'autant
-plus extraordinaire, que la musique de Gluck est dans des conditions
-diamétralement opposées à celles que Rousseau avait toujours proclamées
-devoir être les seules vraies. Gluck fut très-sensible à cet hommage de
-l'illustre écrivain: il alla souvent lui rendre visite. Peut-être une
-intimité allait-elle s'établir entre ces deux grands hommes, lorsqu'un
-jour Rousseau écrivit à Gluck, pour le prier de cesser ses visites,
-prétextant qu'il souffrait de le voir monter à un quatrième étage.
-Corancez, ami de Rousseau, et qui avait introduit auprès de lui le
-chevalier Gluck, voulut savoir la raison de ce changement: «Ne
-voyez-vous pas, dit Rousseau, que si cet homme a pris le parti de faire
-de bonne musique sur des paroles françaises, c'est pour me donner un
-démenti?» Gluck traduisit cette bizarrerie par son véritable nom, il la
-prit pour une grossièreté et refusa de jamais revoir Rousseau.
-
-Grétry vit également rompre la liaison qu'il avait commencée avec cet
-être insociable. Cette sauvagerie affectée cédait cependant, lorsqu'on
-laissait entrevoir qu'on n'était pas dupe de ce moyen facile de se faire
-une réputation d'étrangeté. A un dîner chez Mme d'Epinay, Rousseau
-nouvellement installé à l'Ermitage, dit qu'il ne manquerait rien à son
-bonheur s'il possédait une épinette. Un des convives, grand amateur de
-musique, lui en fit porter une le lendemain, sans se faire connaître.
-Rousseau manifesta sa joie de posséder cet instrument, sans s'inquiéter
-d'où il pouvait venir. Un jour, il vint plus soucieux que d'habitude
-chez Mme d'Epinay.
-
---Qu'avez-vous, lui dit-on?
-
---Hier, répondit-il, il est tombé, du haut d'une armoire, une pile de
-livres sur mon épinette, et, depuis cette commotion, l'instrument est
-tellement discord que je ne puis m'en servir.
-
---Eh bien! dit le donateur anonyme qui était présent, ce n'est rien,
-demain je vous enverrai mon accordeur.
-
---C'est donc vous qui m'avez donné cette épinette? reprit Rousseau.
-
---Ma foi, oui, répondit l'autre, en riant.
-
---Eh quoi! Monsieur, s'écria Rousseau, seriez vous donc de ces hommes
-cruels qui, par leurs orgueilleuses attentions, insultent à ma misère?
-Reprenez votre instrument et ne me parlez jamais.
-
---Je vous parlerai encore une fois, reprit l'amateur indigné, et ce sera
-pour vous dire que je ne suis pas votre dupe. Vous voulez faire le
-Diogène, et vous n'êtes qu'un jongleur.
-
-Rousseau s'était soudain calmé à ces vives paroles. A dater de ce
-moment, il fut rempli de prévenances pour celui qui lui avait si bien
-répondu. Il garda son épinette, et ne le vit jamais sans lui témoigner
-sa reconnaissance pour son présent.
-
-Il est présumable qu'en usant toujours de ce moyen, on aurait apprivoisé
-l'ours qui ne paraissait redoutable que parce qu'on semblait avoir peur
-de lui.
-
-Il serait bien difficile de résumer une opinion nette sur une nature
-aussi contradictoire que celle de Rousseau, et des travaux si divers et
-si incomplets. Néanmoins, en considérant son époque, malgré son
-ignorance dans l'archéologie de l'art, dans sa théorie et sa pratique,
-il y a lieu de s'étonner que, sans maîtres et sans l'auxiliaire
-d'ouvrages fort rares ou écrits dans des langues qu'il ne comprenait
-pas, il ait pu parvenir à se donner assez d'apparence de savoir pour
-disserter sans trop de désavantage sur un art aussi complexe et aussi
-difficile. Comme compositeur, quoique son bagage soit bien léger par la
-quantité, il ne faut pas oublier l'immense sensation que produisit _le
-Devin du village_. Ce fut le signal d'une révolution qu'il n'était pas
-capable de continuer, mais dont il traçait le premier sillon. Et c'est
-peut-être à cette révélation que l'on dut plus tard les premiers essais
-de Duni, de Philidor, de Monsigny, ces pères véritables de l'opéra
-réellement musical en France.
-
-C'est à ce titre que Rousseau doit prendre place dans la galerie des
-compositeurs français, et il serait au moins injuste de lui dénier sa
-qualité de précurseur des grands génies qui ont illustré notre histoire
-musicale moderne.
-
-
-
-
-DALAYRAC
-
-
-I
-
-Nicolas Dalayrac[4], un des compositeurs français les plus féconds,
-naquit à Muret, petite ville située près de Toulouse, le 13 juin 1753.
-Son père occupait un rang assez élevé dans la magistrature; il était
-subdélégué de sa province. Nicolas, l'aîné de cinq enfants, fut
-naturellement destiné à embrasser la profession paternelle; envoyé
-très-jeune au collége de Toulouse, ses progrès y furent si rapides,
-qu'il n'avait guère plus de treize ans lorsqu'il termina ses études. Il
-y avait obtenu les plus brillants succès et c'est chargé de prix et de
-couronnes que le jeune Dalayrac fit son entrée triomphale dans la maison
-de son père. On voulut qu'il fît succéder immédiatement l'étude des lois
-et du Digeste à celle du grec et du latin. Le jeune collégien était
-habitué à obéir, et il ne fit aucune difficulté de céder au désir qu'on
-lui manifestait. Il imposa cependant une condition comme récompense, non
-de sa soumission qui n'était qu'un devoir, mais de ses travaux passés et
-des succès qui en avaient été la conséquence. Toulouse est une des
-villes où l'on est le mieux organisé pour la musique. Les voix y sont
-généralement belles, et, de temps immémorial, le peuple a l'habitude d'y
-chanter en choeur. Le jeune Dalayrac avait eu occasion, pendant son
-séjour au collége, d'entendre quelques-unes de ces exécutions chorales
-dont on n'avait aucune idée à Muret. Le principal du collége était
-amateur de musique; on en faisait quelquefois chez lui; le jeune
-Nicolas, comme un des élèves les plus distingués, avait été souvent
-convié à ces petites réunions; puis, aux grandes fêtes, les élèves du
-collége allaient entendre l'office à la cathédrale, et les messes en
-musique qu'on y chantait avaient ravi, transporté le jeune écolier. Il
-avait senti s'éveiller en lui un goût irrésistible pour un art dont il
-ne soupçonnait pas les premiers éléments, mais dont les résultats
-exaltaient au plus haut degré son coeur et son imagination.
-Malheureusement les arts d'agrément n'entraient pas dans le programme
-des études du collége, et le père Dalayrac avait été inflexible lorsque
-son fils l'avait supplié de lui permettre de joindre l'étude de la
-musique à ses autres travaux.
-
- [4] La véritable orthographe est d'Alayrac, et toutes ses premières
- partitions sont signées ainsi. A l'époque de la Révolution, son nom,
- déjà populaire, serait devenu méconnaissable, si, conformément à la
- loi du moment, il en avait retranché la particule. Il se contenta de
- supprimer l'apostrophe et de faire un grand D au lieu d'un grand A.
- J'ai cru devoir employer, dès le commencement de ce récit, son nom
- de musicien plutôt que son nom de gentilhomme.
-
-Cette fois, il se montra moins rigoureux: son fils avait quatorze ans,
-sa raison commençait à se former: ses succès de collége étaient la
-garantie de l'application qu'il allait apporter à des travaux non moins
-sérieux. Le père ne vit donc nul inconvénient à satisfaire à un désir
-qu'il ne regardait que comme une fantaisie, mais une fantaisie innocente
-et dont l'exercice ne pouvait faire négliger ce qu'il regardait comme la
-seule chose utile et digne d'un travail réel.
-
-Si la musique est presque toujours considérée comme un art
-essentiellement futile, on lui rendra du moins la justice de reconnaître
-que ses éléments et son étude sont extrêmement arides et ingrats. Les
-commencements de la peinture, de la sculpture, et de tous les autres
-arts en général, offrent déjà un attrait à celui qui veut les cultiver;
-en musique, au contraire, rien de moins conforme, en apparence, que le
-but et les moyens. Pour arriver à ce résultat de procurer aux autres une
-sensation agréable par le son de la voix ou d'un instrument quelconque,
-il faut d'abord se condamner soi-même à subir les exercices les plus
-rebutants, les plus désagréables et les moins faits pour charmer
-l'oreille. Puis, indépendamment de la partie mécanique, si essentielle à
-l'exécutant, travail qui exige tant de temps, de patience, et qui parle
-si peu à l'esprit, il y a la partie théorique, non moins sèche et non
-moins fastidieuse: c'est une accumulation de petites combinaisons
-arithmétiques, très-faciles à comprendre, mais très-difficiles à
-appliquer, par leurs subdivisions et la rapidité de leurs successions.
-
-Ces réflexions, comme on le pense bien, ne vinrent pas un seul instant à
-l'esprit du jeune Dalayrac; il ne pouvait s'imaginer qu'une chose aussi
-agréable que la musique fût beaucoup plus difficile à apprendre qu'une
-langue morte, et que l'étude du solfége fût plus ardue et plus ingrate
-que celle du rudiment. Une fois qu'il posséda à peu près les premiers
-éléments, qui n'exigent qu'un peu de calcul et de réflexion, il crut
-pouvoir marcher en avant. Grâce à ses dispositions naturelles, il
-parvint en fort peu de temps à jouer très-mal du violon; mais cette
-médiocrité d'exécution lui paraissait encore une chose admirable, quand
-il la comparait au néant musical dans lequel il avait été plongé si
-longtemps.
-
-Il existait à Muret, comme dans presque toutes les villes de province,
-une réunion d'amateurs, composant une espèce d'orchestre pour exécuter
-la seule musique instrumentale que l'on connût alors, c'est-à-dire
-quelques ouvertures et quelques airs _à jouer et à danser_ des opéras de
-Lully et de Rameau. Jaloux de faire briller son talent nouvellement
-acquis, Nicolas demanda à faire partie de cette société, et il fut admis
-sur-le-champ. Les orchestres d'amateurs aiment surtout à briller par le
-nombre; on est fier de pouvoir dire: Il y a dans notre ville un
-orchestre de tant de musiciens! Reste à savoir quels musiciens.
-Cependant, malgré la faiblesse très-probable des amateurs de Muret, un
-écolier, qui n'avait pas une année de leçons, pouvait encore se trouver
-au-dessous de la tâche qu'il osait entreprendre. C'est ce qui ne manqua
-pas d'arriver. Dalayrac jouait passablement faux, et n'allait pas du
-tout en mesure. On lui avait confié une partie de _second-dessus_ de
-violon, et lui qui venait là pour jouer et déployer toutes les
-ressources de son talent, ne pouvait comprendre qu'il dût compter des
-pauses, laisser s'escrimer les musiciens chargés d'autres parties, et
-s'astreindre dans les limites des notes d'ordinaire assez insignifiantes
-confiées aux parties intermédiaires. Il voulait briller, il improvisait
-des traits détestables qu'il trouvait excellents, il remplissait les
-silences par des points d'orgue impossibles, il aurait voulu être
-l'orchestre à lui tout seul, et que tout le monde se tût pour l'écouter.
-
-On peut assez justement définir les concerts d'amateurs en disant que la
-musique qu'on y fait paraît être composée pour le bonheur de ceux qui
-l'exécutent et pour le désespoir de ceux qui l'entendent. Or, les
-amateurs de Muret ne voulaient pas que leur bonheur fût troublé par un
-intrus ayant la prétention de l'accaparer à lui tout seul. Cependant on
-ne rebuta pas sur-le-champ le nouveau venu; on se contenta d'abord de
-l'admonester doucement et de le prier de se borner à jouer sa partie.
-Notre futur compositeur y aurait peut-être consenti, mais comme il était
-incapable de la lire, il trouvait tout simple d'en improviser une, pour
-ne pas rester les bras croisés. Quelle que fût la considération qui
-s'attachât au nom de son père et quelques ménagements qu'elle eût
-inspirés jusque là, on finit par trouver que _le petit à M. Dalayrac_
-était insupportable en société, et on le pria poliment de rester chez
-lui.
-
-Dalayrac comprit à peu près qu'il s'était un peu trop hâté de vouloir
-briller comme virtuose, et que quelques études lui étaient encore
-nécessaires; il se mit à travailler la musique et le violon avec plus
-d'ardeur, mais ce fut un peu aux dépens des Institutes de Justinien et
-des légistes dont il devait étudier les savants commentaires. Cependant,
-il ne pouvait se résoudre à renoncer au plaisir de participer aux
-concerts des amateurs, et malgré l'ostracisme prononcé contre sa
-personne, il trouvait de temps en temps moyen de se glisser parmi ceux
-qui avaient prononcé contre lui une sentence si rigoureuse: il rôdait,
-la nuit venue, aux abords de la salle de concert, son violon
-soigneusement dissimulé sous un ample surtout; puis au moment où deux ou
-trois personnes entraient à la fois, il se glissait adroitement au
-milieu d'elles, passait inaperçu, se faufilait dans la salle de concert,
-parvenant, grâce à sa petite taille, à se cacher parmi les chaises et
-les pupitres; puis une fois le morceau commencé et l'attention de chaque
-exécutant absorbée par son cahier de musique, il venait prendre sa place
-au milieu d'eux et usurpait par surprise ce droit qu'il prétendait lui
-avoir été enlevé par injustice et par envie. Malheureusement pour lui,
-s'il parvenait à ne se point faire voir, il réussissait trop à se faire
-entendre, et c'était alors des plaintes et des récriminations à n'en
-plus finir. Bref, celui dont les ouvrages devaient un jour faire les
-délices de toute la France était devenu dès son début l'objet de la
-terreur et de l'animadversion d'une pauvre société d'amateurs de
-province. La persistance des amateurs à l'éloigner et la sienne à se
-rapprocher d'eux furent poussées si loin, que des plaintes sérieuses
-furent portées au père Dalayrac. On le supplia de mieux garder le
-trouble-fête et de l'engager à se borner à l'étude du droit, en laissant
-de côté celle de la musique, à laquelle il n'entendrait jamais rien.
-
-Le père croyait le jeune Nicolas tout absorbé dans ses lectures et ses
-travaux, et était loin de penser qu'il fût un musicien si enragé. Un
-rapide examen le convainquit que son fils avait laissé de côté toutes
-les études qui n'avaient pas la musique pour objet. Or, je laisse à
-penser quelle dût être l'indignation d'un honnête Magistrat de province,
-en voyant l'aîné de sa famille négliger les études de sa profession pour
-cultiver... quoi? la musique.
-
-Il fut tenu un solennel conseil de famille: d'un côté l'on réprimanda
-très-fort, de l'autre on pleura beaucoup; mais un morne désespoir
-succéda à la douleur, lorsque la sentence fut prononcée. Cette sentence
-proscrivait à jamais l'étude de la musique et l'usage du violon.
-
-Les paroles dures du père, l'attitude sévère et glaciale des autres
-membres de la famille avaient blessé les idées d'indépendance du pauvre
-jeune homme; un instant, son coeur fut près de se révolter contre cette
-exigence qui ne tenait aucun compte de ses goûts et de ses sentiments;
-il allait prendre la parole pour annoncer sa résolution de braver
-l'autorité de toute sa famille, lorsqu'au milieu de ces figures
-glaciales et impassibles, il aperçut sa mère, sa pauvre mère, qui
-pleurait, non de la faute de son fils, mais de la réprimande qu'elle lui
-avait attirée et du chagrin qu'il ressentait. Dalayrac alla se jeter
-dans ses bras en sanglotant; elle le pressa tendrement sur son coeur lui
-donna un bon baiser de mère, en lui disant: Moi, je t'aime toujours, mon
-pauvre Nicolas. Alors il se tourna tristement vers son père et lui dit
-d'un air résigné: Je vous promets de bien travailler et de ne plus faire
-de musique.
-
-A dater de ce jour, Dalayrac prit la résolution de ne plus s'occuper que
-des travaux qu'il avait négligés jusque là. Soir et matin, courbé sur
-ses livres, se remplissant la tête de mille textes fastidieux, prenant
-des notes pour aider sa mémoire, suivant assidûment les cours auxquels
-il s'était à peine montré jusque là, il tint rigoureusement sa promesse.
-Au bout de quelques mois, il avait regagné tout le temps précédemment
-perdu; mais son bonheur, ses illusions, les rêves de son imagination, il
-ne les retrouvait plus. Il était rentré en grâce auprès de son père: sa
-mère était toujours bonne et affectueuse pour lui, et cependant il se
-sentait malheureux. Sa santé même commençait à s'altérer. Sa mère fut la
-première à s'apercevoir de ce changement.
-
---Nicolas, lui dit-elle un jour, tu travailles trop, tu vas tomber
-malade.--Non! ma mère, je ne travaille pas plus qu'auparavant; seulement
-je travaille à une chose qui m'ennuie, et j'ai renoncé à une chose qui
-me plaisait.
-
---Tu aimes donc bien la musique?
-
---Si je l'aime! oh! mère, vous ne savez donc pas ce que c'est que la
-musique, pour me demander si je l'aime? C'est que, voyez-vous, la
-musique, c'est, après vous, ce qu'il y a de meilleur au monde: c'est ce
-qui console quand on est triste, c'est ce qui donne du courage, c'est ce
-qui fait oublier tout ce qui est mauvais, ce qui fait penser à tout ce
-qui est bon, ce qui peut faire croire que l'on est heureux. Je ne puis
-pas faire de musique sans songer à Dieu et à vous, ma mère; n'est-ce pas
-ce qu'il y a de meilleur? Oh! je sais bien que j'ai eu tort; c'était
-pour moi un trop grand plaisir, et pendant un temps j'ai tout négligé
-pour cela, mais j'en suis bien puni, allez; et si c'était à
-recommencer...
-
---Eh bien! que ferais-tu?
-
---Ah! dame, je ferais un peu moins de musique et un peu plus de l'autre
-travail; je n'aurais pas tant de peine à me mettre à celui-là, quand je
-saurais que je peux me délasser et me livrer à l'autre étude. Au lieu
-qu'à présent, c'est bien dur. Mon pauvre violon! il est là, près de mon
-lit, je le regarde quelquefois les larmes aux yeux, à présent que je ne
-peux plus y toucher, ce n'est plus que le souvenir d'un ami que j'ai
-bien aimé et auquel il m'a fallu renoncer!
-
---Mais, mon pauvre enfant, puisque tu travailles si bien d'un autre
-côté, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'obtenir de ton père?...
-
---Oh! non, ma mère, vous le connaissez, il ne voudrait jamais. N'allez
-pas surtout lui demander cela pour moi; c'est sur vous que tomberaient
-ses reproches; et qui pourrait me consoler de vous avoir fait causer de
-la peine? Tenez, mère, ne parlons plus de cela; je vous promets d'être
-bien raisonnable et de me bien porter. J'obéirai au père et je tâcherai
-de ne pas être trop malheureux, même sans musique.
-
-Cette conversation de la mère et du fils avait réveillé chez ce dernier
-tous les instincts qu'il comprimait depuis si longtemps. Pour la
-première fois, il avait trouvé un confident de sa passion, il avait pu
-dire tout ce qu'il ressentait. Son coeur était un peu soulagé, mais ses
-regrets étaient plus vifs, son désir plus violent. La nuit, il
-s'éveillait parfois et pensait au bonheur qu'il aurait en recouvrant
-cette liberté dont il avait abusé, il regrettait le temps où il lui
-était permis de se livrer à son goût prédominant; cette idée constante
-était devenue chez lui comme une espèce de monomanie. Il ouvrait sa
-boîte à violon avant de se coucher, il pinçait légèrement les cordes de
-l'instrument, il n'aurait osé y promener l'archet. La chambre de son
-père était trop près de la sienne, on aurait pu l'entendre. Mais le
-léger frôlement des cordes sous ses doigts suffisait pour l'assurer si
-l'instrument était resté d'accord; il le remettait soigneusement au ton
-tous les soirs, la boîte restait ouverte toute la nuit, il la refermait
-le matin, après avoir amoureusement regardé le violon, qu'il entretenait
-dans un état de soin et de propreté minutieux.
-
-Une nuit, une de ces belles nuits d'été, comme elles sont dans le midi,
-le sommeil, qu'aurait dû provoquer un travail de dix heures
-consécutives, semblait le fuir. Mille pensées venaient l'assaillir. Il
-allait bientôt obtenir ses licences et être reçu avocat. Encore quelques
-semaines, et il se verrait libre, libre de faire tout ce qu'il voudrait,
-c'est-à-dire de se livrer à la musique; c'était son unique but, sa seule
-préoccupation.
-
-Quoique la croisée fût restée ouverte, l'atmosphère de sa petite chambre
-était si lourde, qu'il lui semblait qu'il allait étouffer. Il se mit à
-la fenêtre; sa chambre, située sur les toits, dominait les maisons de la
-ville et laissait voir la campagne tout illuminée de l'éclat argenté de
-la lune. Pour mieux admirer ce magnifique coup d'oeil, Dalayrac franchit
-la croisée et se trouva sur le toit qui s'avançait en saillie en
-s'aplatissant, et dont le rebord faisait tout le tour de la maison. Le
-chemin était étroit et périlleux; Dalayrac trouva que la promenade n'en
-aurait que plus de charme. Un gros chien qui faisait la garde dans la
-cour sur laquelle donnait la fenêtre, se mit à pousser des aboiements
-furieux. Notre jeune homme n'en tint compte, et il avait tourné un des
-angles de la maison, que le chien aboyait toujours. La maison faisait un
-carré assez régulier. Quand notre promeneur nocturne fut au-dessus de la
-seconde façade, les aboiements du chien lui parurent bien moins sonores;
-mais quand il fut parvenu à la façade opposée à celle où était située sa
-chambre, c'est à peine si le bruit de ces aboiements parvenait jusqu'à
-lui. Une réflexion subite s'empara de son esprit.
-
---Mais, se dit-il, si de ce côté, qui est à l'opposé de ma chambre et de
-celle de mon père, on entend à peine la basse taille de cet énorme
-chien, il me semble qu'il serait impossible d'entendre, de l'endroit où
-sont nos chambres, les sons qui viendraient de ce côté. Essayons.
-
-Et le coeur tremblant d'émotion, il refit le tour de la maison, rentra
-chez lui, et saisissant son violon et son archet, il reprit le chemin de
-la façade opposée. Là, s'accroupissant dans l'étroit espace que
-laissaient entre elles une cheminée et une lucarne, notre Orphée aérien
-se donna un concert auquel il trouva certes plus de plaisir que ne lui
-en purent jamais procurer les plus belles exécutions musicales. Il y
-avait si longtemps qu'il n'avait touché au violon! Ses doigts lui
-parurent d'abord un peu rebelles, mais il finit par s'oublier. Sa tête
-s'enflamma, les idées musicales lui venaient en foule, et par un bonheur
-rare, elles semblaient se conformer, par leur simplicité et leur
-facilité, à l'impuissance de ses moyens d'exécution. Pendant plus d'une
-heure il improvisa, oubliant tout, excepté le bonheur dont il jouissait.
-Le plus beau trône du monde, il ne l'eût pas accepté pour l'échanger
-contre ce petit bout de toit, contre ce rebord de lucarne où il était si
-heureux. C'est le coeur gonflé de joie qu'il regagna sa chambrette. Il
-serra précieusement son violon après l'avoir bien soigneusement essuyé
-pour le préserver des atteintes de la rosée et de l'humidité de la nuit.
-Il prévoyait que ses concerts nocturnes allaient souvent se renouveler,
-et il tenait à conserver intact l'instrument d'où dépendait toute sa
-félicité. Il s'endormit du sommeil le plus calme et le plus doux. Malgré
-la moitié de la nuit passée sur les toits, il s'éveilla plus allègre et
-plus dispos, et c'est le sourire sur les lèvres et la figure illuminée
-par un rayon de bonheur, qu'il se présenta au déjeuner de famille.
-
-Le père Dalayrac avait sa physionomie grave et sévère, que semblait
-encore assombrir un air plus soucieux qu'à l'ordinaire. «Françoise,
-dit-il à la domestique qui les servait, que s'est-il donc passé cette
-nuit? Le chien a furieusement aboyé, et à deux reprises.»
-
-Nicolas sentit la rougeur lui monter au front, et baissa le nez vers son
-assiette.
-
---N'avez-vous donc rien entendu? continua le père, en interrogeant toute
-la famille du regard.
-
---Si fait, lui fut-il répondu, mais voilà tout.
-
---Dans un quartier si retiré, reprit la servante, il ne faut pas
-grand'chose pour faire aboyer le chien. Nous avons d'un côté le couvent,
-et de l'autre, une rue où il ne vient presque jamais personne le soir:
-il aura suffi d'un passant attardé pour provoquer tout ce tapage.
-
---C'est juste, dit le père, il n'y a là rien d'extraordinaire.
-
-Cet incident n'eut pas d'autre suite: le repas continua dans le calme et
-le silence habituels. Nicolas trouva cependant l'occasion d'être seul un
-instant avec sa mère.
-
---Soyez tranquille, lui dit-il, j'ai trouvé.
-
---Eh! quoi donc? fit l'excellente femme.
-
---Ce que nous cherchions tous deux: le moyen de tout concilier; allez,
-vous serez contente de votre petit Nicolas. Sous peu de temps, je serai
-reçu avocat, et d'ici là je travaillerai bien, je me porterai encore
-mieux, et le père n'aura rien à dire.
-
-Mme Dalayrac ne comprit pas trop ce que son fils voulait lui dire; mais
-elle le vit content, et c'en fut assez pour son bonheur et sa
-tranquillité.
-
-Cependant, cette première tentative avait été trop heureuse pour que le
-jeune Dalayrac ne voulût pas en faire une seconde. Mais il fallait de la
-prudence, le chien pouvait donner l'éveil, s'il recommençait toutes les
-nuits son vacarme. Le jeune homme se promit de s'abstenir pendant
-quelques nuits de toute excursion. Le souvenir du plaisir qu'il avait
-goûté lui suffit effectivement pendant quelques jours, mais ses désirs
-de reprendre sa promenade et son concert nocturne redevinrent plus vifs
-que jamais.
-
-Un jour qu'il était sorti un instant pour prendre l'air et marchait
-absorbé dans ses réflexions, il rencontra un camarade qu'il avait perdu
-de vue depuis sa sortie du collége.
-
---Eh! par quel hasard, lui dit-il, te trouves-tu à Muret, toi dont la
-famille habite Toulouse?
-
---Par un hasard bien simple, répondit l'ami de collége, c'est que mon
-père m'a placé, pour étudier, chez un apothicaire de cette ville, dont
-il veut que j'épouse la fille.
-
---Comment, tu es garçon apothicaire?
-
---Etudiant, si tu veux bien le permettre. Mon futur beau-père est un
-excellent homme, sa fille est charmante, et je serai très-heureux avec
-elle. Et puis c'est un travail qui n'est pas si désagréable que tu
-pourrais le croire, j'étudie la botanique et la chimie, voire même un
-peu la médecine. Viens donc me voir: tiens, la boutique est à deux pas
-d'ici, je vais te présenter à ma nouvelle famille.
-
-Dalayrac se laissa faire; le fils du subdélégué de la province ne
-pouvait manquer d'être bien accueilli; il trouva la future de son ami
-charmante, le beau-père très-aimable, et promit de les visiter de temps
-en temps. L'apprenti apothicaire était fier et heureux de son nouvel
-état; aussi voulut-il en vanter tous les charmes à son ami, il le
-conduisit dans sa chambrette, qui était fort proprement arrangée.
-Au-dessus d'une table chargée de livres et de papiers, s'étalaient sur
-des rayons une foule de petites fioles étiquetées.
-
---Qu'est-ce que tout cela? dit Dalayrac.
-
---Ce sont, répondit son camarade, la plupart des substances avec
-lesquels nous composons les médicaments; presque toutes sont des poisons
-et ont un effet très-actif: ce n'est qu'en les affaiblissant ou en les
-mélangeant qu'on peut obtenir, avec leur aide, un effet salutaire.
-
---Parbleu! dit Dalayrac, puisque tu as toutes ces recettes et ces
-antidotes sous la main, tu peux me rendre un bien grand service.
-
---Et lequel donc?
-
---Figure-toi que j'ai tant travaillé depuis quelque temps, que je me
-suis échauffé le sang, et que je ne puis parvenir à sommeiller. Je me
-couche de très-bonne heure, devant me lever de même; mais je lutte toute
-la nuit contre l'insomnie, et ce n'est que le matin, juste à l'heure où
-je dois me lever, que je me sens quelque disposition au sommeil. Il faut
-alors le combattre; je me lève tout engourdi, je suis lourd toute la
-journée, mais je travaille comme à l'ordinaire le soir, et cependant le
-sommeil me fuit encore lorsque je veux l'appeler.
-
---Sois tranquille, lui dit son camarade, j'ai là ton affaire. Je vais te
-composer un somnifère irrésistible: quelques gouttes dans un verre d'eau
-avant de te coucher, et, un quart-d'heure après, tu dormiras du sommeil
-le plus calme et le plus profond.
-
-Il alla prendre une ou deux fioles sur ses tablettes, en versa le
-contenu dans un petit flacon, le boucha soigneusement, et le remit à
-Dalayrac. «Surtout, ajouta-t-il en le quittant, ne va pas forcer la
-dose. Deux ou trois gouttes suffiront, tu ne redoublerais que si tu
-voyais que le remède n'agit pas assez.» Dalayrac serra la main de son
-ami et emporta précieusement son narcotique. En passant devant un
-épicier, il acheta une livre de gros sel qu'il mit dans sa poche, puis
-il s'achemina vers sa demeure.
-
-En entrant dans la cour, il aperçut enchaîné dans sa niche, le chien de
-garde qui avait failli le trahir par son excès de vigilance. Le chien
-fit un bond de joie en voyant son jeune maître; celui-ci s'approcha et
-le caressa du regard et de la main; puis voyant que la sébile qui
-contenait sa nourriture était vide: «Ah! mon pauvre Pataud, lui dit-il,
-tu as quelquefois des nuits bien agitées, tu as besoin de repos; sois
-tranquille, je me charge de t'en procurer ce soir.» Le chien le
-regardait d'un air intelligent et en remuant la queue: sans comprendre
-ce qu'on lui disait, il devinait que les paroles qu'on lui adressait
-étaient bienveillantes, et il suivit du regard son jeune maître
-s'acheminant vers la cuisine.
-
---Vraiment, Françoise, dit en entrant Dalayrac à la cuisinière, il n'est
-pas étonnant que Pataud fasse quelquefois un tel vacarme pendant la
-nuit: cette pauvre bête est affamée.
-
---Comment! monsieur Nicolas, affamée? mais j'ai rempli son écuelle de
-pâtée ce matin.
-
---Et il n'en reste pas une miette, preuve qu'il mourait de faim. Il faut
-lui donner aujourd'hui double ration, pour qu'il nous laisse tranquilles
-cette nuit.
-
---Oh! dame, je n'ai pas le temps, j'ai mon dîner à soigner. Mais il y a
-tout ce qu'il faut dans l'armoire, prenez et donnez-lui, si vous voulez.
-
-Dalayrac ne se le fit pas dire deux fois: il fit tremper une forte miche
-de pain, à laquelle il ajouta un bon morceau de bouilli de la veille;
-puis, de crainte que ce mélange ne fût trop fade, il le saupoudra d'une
-bonne poignée de sel dont il s'était précautionné, et il alla offrir ce
-régal au vigilant Pataud. Le chien se jeta avidement sur la pâtée, qu'il
-dévora en un clin d'oeil; Dalayrac lui fit encore quelques caresses;
-mais en le quittant, il eut soin de renverser d'un coup de pied
-l'écuelle contenant l'eau destinée à sa boisson.--Le soir venu, il
-voulut aller le détacher lui-même: le chien tirait la langue d'un
-demi-pied. Dalayrac remplit l'écuelle d'eau qu'il alla tirer à la pompe;
-mais il y versa non pas une ou deux gouttes, mais cinq ou six de la
-fiole que lui avait remise son ami l'apothicaire. Le chien vida
-l'écuelle en quelques lampées.
-
-Quand tout le monde fut couché, notre futur avocat se mit à la fenêtre
-et aperçut le chien couché tout du long devant sa niche et dormant d'un
-sommeil léthargique. Il n'y avait plus de danger que l'escapade nocturne
-fût ébruitée, et le jeune enthousiaste put prolonger son concert tout à
-son aise.
-
-Grâce à l'expédient qu'il renouvelait chaque jour, il put sans
-contrainte se livrer à son goût dominant: le jour il étudiait à voix
-basse la musique qu'il devait exécuter pendant la nuit, et, ce
-bienheureux moment venu, il se livrait à l'étude de son instrument
-favori et aussi à tous les caprices de son imagination musicale. Se
-croyant sans témoins et sans auditeurs, rien n'arrêtait l'expansion de
-ses idées: parfois son violon lui semblait insuffisant pour les
-traduire, il chantait alors de douces mélodies qu'il soutenait par des
-accords en doubles cordes dont son instinct lui faisait trouver
-l'harmonie. Souvent, il s'arrêtait après avoir joué, pour reprendre
-haleine et pour écouter le calme qui l'entourait, et jouir de la
-splendeur de ces belles nuits du Midi, les seules heures où l'on puisse
-vivre dans ces contrées.
-
-Le côté de la maison où il avait établi sa retraite aérienne, dominait
-les grands arbres du jardin du couvent voisin. Ce couvent appartenait à
-une communauté de religieuses, et ces religieuses avaient des
-pensionnaires. L'une d'elles se promenait un soir dans le jardin,
-lorsqu'elle entendit des sons merveilleux sans pouvoir deviner d'où ils
-partaient, les arbres masquant d'une façon impénétrable le réduit où
-était perché l'auteur de ce concert. Emerveillée de ce qu'elle
-entendait, la jeune pensionnaire raconta à sa meilleure amie, en lui
-faisant jurer le secret le plus absolu, que chaque soir elle trouvait le
-moyen de s'échapper du dortoir et d'aller respirer l'air frais de la
-nuit dans le jardin; que là un sylphe, un être mystérieux, inconnu, se
-révélait à elle par les accents les plus tendres et les plus touchants.
-La meilleure amie feignit de ne pas ajouter foi à la confidence, pour
-qu'on lui donnât une preuve convaincante du fait. Deux jours après ce
-n'était plus une pensionnaire, c'étaient deux qui venaient jouir du
-concert que Dalayrac croyait se donner à lui tout seul; puis le secret
-fut si bien gardé, qu'il en vint quatre, six, huit, dix, et bientôt tout
-le pensionnat du couvent. Encore, eût-ce été peu de chose, si le fameux
-secret fût resté enfermé dans l'enceinte cloîtrée; mais les
-pensionnaires avaient des amies en ville, et ces amies d'autres amies.
-Bientôt le secret du couvent fut celui de toute la ville; et le père de
-Dalayrac, quoique instruit l'un des derniers, finit par tout découvrir.
-
-
-II
-
-Il n'y avait plus de résistance possible contre une résolution si bien
-arrêtée. D'ailleurs, que pouvait-on reprocher au jeune Dalayrac! Il
-venait de passer sa licence avec succès; il était reçu avocat, et il
-restait bien prouvé que l'étude clandestine de la musique n'avait pas
-nui aux travaux avoués et reconnus dont il venait de recueillir le
-fruit. Cependant il y avait pour le père un point essentiel, c'était que
-l'espoir de la famille ne risquât pas chaque nuit de se rompre le cou,
-pour donner un concert aux pensionnaires du couvent. L'indulgence seule
-pouvait parer à ce danger.
-
-Un matin, le père Dalayrac entra dans la chambre de son fils. Sa figure,
-ordinairement sévère, avait ce jour-là un caractère de bienveillance
-assez marqué, mêlée cependant d'une légère teinte d'ironie. Un
-serrurier, chargé de grillages et de lourdes barres de fer, entra
-presque en même temps que lui dans la chambre du jeune homme.
-
---Mon cher garçon, dit le père, je suis fort inquiet,
-
---Et de quoi donc? dit le fils avec étonnement.
-
---D'une aventure, un sot conte qui court par toute la ville, et que tu
-ne comprendras pas plus que moi. On prétend qu'on a vu à plusieurs
-reprises rôder pendant la nuit un homme sur les toits de cette maison.
-Ce ne peut être qu'un malfaiteur; nous sommes ici fort isolés: il n'y a
-que ta chambre et les greniers qui donnent sur ce toit, et pour ta
-sûreté personnelle et ma tranquillité à moi, j'ai amené ce brave homme
-qui va poser un bon grillage à ta fenêtre et te mettre à l'abri de toute
-tentative du dehors.
-
-Je ne saurais trop dire à quelle nuance de vermillon, de pourpre ou de
-coquelicot, appartenait la rougeur répandue sur les traits du jeune
-Dalayrac pendant le commencement de cette allocution, dont la conclusion
-fut un coup de foudre pour lui: son air était si confus et si désespéré
-que son père en eut pitié. Voyons, remets-toi, lui dit-il avec bonté, il
-ne faut pas prendre trop au tragique ces sots propos: ce que je fais
-ici, n'est qu'une simple mesure de précaution. Cela donnera bien un air
-un peu lugubre à ton appartement; mais à présent que tu as un état, tu
-es libre, entièrement libre, d'y demeurer ou de n'y pas demeurer; tu
-peux même faire de la musique et jouer du violon si cela te fait
-plaisir.
-
---Vraiment?
-
---Certainement, à présent que tu sais ce que je voulais que tu
-apprisses, il n'y a nul inconvénient à te livrer à un délassement
-honnête, pourvu toutefois que tu n'en formes pas un objet principal.
-J'ai obtenu pour toi de plaider dans un procès excellent, voici les
-pièces; ton client viendra te voir demain, étudie bien sa procédure et
-distingue-toi dans ta première cause.
-
---Oh! mon bon père, s'écria avec élan le jeune avocat, je vous promets
-d'y faire tous mes efforts. Puis, se précipitant vers sa boîte à violon,
-qu'il ferma précipitamment, tenez, continua-t-il, prenez cette clef; je
-ne veux pas toucher à mon instrument jusqu'au jour des plaidoiries. Je
-n'oserais pas en faire le serment, si vous ne preniez cette clef: ce
-serait plus fort que moi. De cette façon je serai plus tranquille,
-l'impossibilité détruira le danger de la tentation.
-
-Le père prit la clef en riant:
-
---C'est bien, lui dit-il, tu es un brave garçon; laisse cet ouvrier
-accomplir sa besogne, viens embrasser ta mère, et demain commence
-sérieusement ton métier d'homme, et d'homme utile.
-
-Pendant quinze jours, Nicolas Dalayrac pâlit sur son dossier, pendant
-quinze jours il étudia, apprit et prépara la magnifique plaidoirie qui
-devait signaler son entrée au barreau. Au jour de l'audience, il lui fut
-impossible de s'en rappeler un seul mot; il fut obligé d'improviser, et
-il n'avait pas la parole facile, il était, de plus, extrêmement timide.
-Mais la cause qu'il défendait était excellente: tout frais émoulu de ses
-études, il avait fort bien plaidé la question de droit, et le procès de
-son client fut gagné.
-
---Eh bien! cher père, êtes-vous content? s'écria-t-il en rentrant au
-logis.
-
---Veux-tu que je te dise mon opinion? répondit le père.
-
---Mais certainement.
-
---C'est que tu n'as pas le moindre talent, et que tu as été détestable.
-Il vaut mieux être n'importe quoi, qu'un mauvais avocat. Tu m'as obéi,
-je n'ai rien à te reprocher. D'ailleurs, les études que tu as faites ne
-seront jamais perdues. Laisse-moi le soin de te chercher une autre
-carrière; dans huit jours, j'aurai pourvu à tout. Voilà ta clef, fais ce
-que tu voudras en attendant ma décision.
-
-L'échec qu'il venait d'éprouver ne touchait nullement notre jeune homme:
-il se sentait plutôt heureux d'être autorisé à renoncer à une profession
-pour laquelle il n'avait aucune vocation. Mais son père avait vu avec
-inquiétude la passion dominante de son fils pour la musique: il comprit
-qu'il était naturel et peut-être heureux que, dans le calme d'une vie de
-province, la vivacité d'esprit et d'imagination du jeune homme eût
-trouvé un aliment si innocent: il pensa qu'une existence plus agitée où
-abonderaient le mouvement et la distraction ne pourrait manquer de
-donner un autre cours à ses idées. Il sollicita et écrivit à Paris. La
-réponse ne se fit pas longtemps attendre, elle était favorable, et les
-huit jours étaient à peine écoulés, qu'il put annoncer à son fils qu'il
-venait d'être admis parmi les gardes du comte d'Artois, dans la
-compagnie de Crussol.
-
-Les gardes du corps avaient le rang et les appointements de
-sous-lieutenant. Les 600 livres attachées à ce grade n'auraient pas
-suffi à la dépense du jeune officier. Son père y joignit une pension de
-25 louis, ce qui lui assurait un revenu net de 1,200 livres sur
-lesquelles il fallait s'habiller, se nourrir et se loger pendant les six
-mois de l'année où l'on n'était pas de service. Sa position n'était pas
-des plus brillantes; mais à vingt ans on est toujours riche: n'a-t-on
-pas devant soi l'avenir et l'espérance, la plus grande et quelquefois la
-plus assurée de toutes les richesses?
-
-Cependant un regret venait se mêler aux joies et aux illusions de notre
-héros: il fallait quitter sa mère; mais en rêvant la fortune, il rêvait
-aussi le bonheur, c'est-à-dire, le moment où il pourrait avoir autour de
-lui tous les objets de ses affections.
-
-Il partit donc, la bourse légère, mais le coeur gros d'espérances. Son
-père, en le voyant s'éloigner, s'écriait: Peut-être un jour sera-t-il
-colonel ou général. Mais la mère disait en sanglotant: Moi, je suis sûre
-qu'il sera toujours un bon fils, et qu'il saura m'aimer à Paris comme il
-m'aimait ici.
-
-Les fonctions de garde du corps n'étaient pas très-pénibles, mais elles
-ne laissaient pas d'être assez assujettissantes: le service se faisait
-par trimestre, et pendant les trois mois de service, les gardes ne
-pouvaient jamais s'absenter de la résidence du prince.
-
-Dalayrac avait un noviciat à accomplir, il n'avait reçu aucune notion de
-l'état militaire, et il lui fallut tout apprendre depuis l'exercice du
-soldat jusqu'à la théorie de l'officier. Mais ces nouvelles études ne
-l'absorbaient pas au point de l'empêcher de se livrer avec ardeur à son
-goût favori. Dans la rapidité de ce récit, il n'a guère été possible de
-constater les progrès que son instinct et sa passion exclusive lui
-avaient fait faire. Comme virtuose sur le violon et comme musicien, il y
-avait une énorme distance entre le brillant garde du corps et le petit
-écolier venant troubler le concert des amateurs de Muret.
-
-Dalayrac était de taille moyenne; sa figure, couturée par la petite
-vérole, n'avait rien d'attrayant au premier aspect. Les gens qui ne
-regardent qu'avec les yeux le trouvaient laid; mais ceux dont l'esprit
-et le coeur aident le regard savaient reconnaître son air vif,
-spirituel, et l'expression de bonté, de franchise et de bienveillance
-répandue sur tous ses traits. Il avait une de ces laideurs qu'on finit
-par trouver charmantes, et qui ont au moins l'avantage d'éloigner de
-vous ceux qui ne peuvent ni vous comprendre ni vous apprécier. Son
-caractère doux et sympathique lui attira de nombreuses amitiés parmi ses
-nouveaux camarades; ses manières distinguées et ses goûts de bonne
-compagnie lui ouvrirent les portes des meilleures maisons. C'est ainsi
-qu'il fut admis dans l'intimité du baron de Bezenval et de M. Savalette
-de Lange, garde du trésor royal. Il eut l'occasion d'entendre chez ce
-dernier le chevalier de Saint Georges, et son talent sur le violon le
-fit accueillir favorablement par le célèbre mulâtre, dont l'habileté sur
-cet instrument était si remarquable.
-
-Mais pour se présenter convenablement dans le monde, pour aller de temps
-en temps à la Comédie Italienne entendre les chefs-d'oeuvre de Philidor,
-de Monsigny, de Grétry, de tous ces maîtres dont il devait être un jour
-le rival et l'émule, quelle économie, quelles restrictions ne devait-il
-pas apporter dans ses dépenses, afin de ne pas dépasser le chiffre de
-son modeste revenu de 1200 livres!
-
-Pour ne pas avoir de loyer à payer à Paris, il passait quelquefois à
-Versailles tout le trimestre où il n'était pas de service. Alors, on le
-voyait partir à pied pour arriver à Paris un peu avant l'heure du
-spectacle. Un bien modeste dîner suffisait à peine pour réparer les
-forces du jeune enthousiaste; mais il en puisait de nouvelles dans
-l'admiration que lui causaient les opéras qu'il était venu entendre. Il
-repartait toujours à pied, après le spectacle, et revenait coucher à
-Versailles, ayant fait ses dix lieues dans sa journée, mais n'ayant pas
-entièrement dépensé le petit écu dont se composait son revenu quotidien;
-encore fallait-il quelques jours de privations sévères pour compenser
-cette dépense entièrement consacrée à son plaisir.
-
-Les comédiens italiens, ainsi que ceux de l'Académie royale de musique
-et du Théâtre-Français, venaient souvent jouer devant la famille royale,
-à Versailles; et Dalayrac trouvait le moyen de ne pas manquer une seule
-des représentations consacrées aux ouvrages lyriques.
-
-Les heures de service que redoutaient le plus les gardes du corps,
-étaient celles de nuit, pendant lesquelles il fallait faire faction
-devant la porte de la chambre où couchait le prince. On comprend que le
-silence le plus absolu était de rigueur, et rien ne pouvait se comparer
-à l'ennui de ces longues heures de nuit passées dans le silence et une
-inaction complète.
-
-Dalayrac s'arrangeait toujours avec quelque camarade pour prendre pour
-son compte les heures de faction de nuit, à condition d'être libre à
-l'heure du spectacle. Avec quelles délices il savourait ces opéras dont
-l'audition ne lui coûtait rien que quelques heures d'ennui et
-d'insomnie! Encore plus d'une fois arriva-t-il à la sentinelle de poser
-doucement son fusil contre la muraille, de s'accroupir à terre, de tirer
-de sa poche un petit cahier de papier réglé et d'y écrire ses propres
-inspirations ou d'y retracer le souvenir de ce qu'il avait entendu dans
-la soirée.
-
-Cependant, quoiqu'il fût parvenu à écrire facilement ses idées, et même
-à les accompagner d'une basse assez satisfaisante, il sentait bien qu'il
-n'arriverait jamais à rien de plus que ce qu'il avait fait jusqu'alors,
-s'il n'étudiait pas et n'apprenait pas au moins les premières règles de
-la composition. Mais, à cette époque, les maîtres en état d'enseigner
-étaient excessivement rares, et même les plus médiocres se faisaient
-payer un prix trop élevé pour la bourse de l'aspirant compositeur.
-
-Parmi les musiciens français, il ne s'en trouvait réellement que trois
-qui possédassent à un assez haut degré la théorie musicale et les règles
-du contre-point pour pouvoir professer la composition. C'étaient Gossec,
-Philidor et Langlé. Le premier était accaparé par ses fonctions de chef
-du chant à l'Opéra et par le travail de ses propres compositions. Le
-second n'accordait à la musique que le peu de temps que lui laissait sa
-passion pour les échecs. Langlé était issu d'une famille française
-établie depuis plus d'un siècle en Italie et dont le véritable nom de
-Langlois, impossible à prononcer par des Italiens, avait pris une
-terminaison plus euphonique.
-
-Langlé était né à Monaco, en 1741, et avait fait ses études au
-Conservatoire de la _Pieta_, à Naples, sous la direction de Cafara.
-Après avoir professé quelques années en Italie, il était venu à Paris en
-1768, et s'y était fait une nombreuse clientèle comme professeur de
-chant et de composition[5].
-
- [5] Langlé ne quitta plus la France, dès qu'il eut remis le pied sur
- cette terre natale de ses aïeux. Il s'établit à Paris et épousa la
- soeur de M. Sue, le célèbre médecin, père d'Eugène Sue, le
- romancier, aujourd'hui représentant du peuple. Langlé n'a fait
- représenter qu'un seul opéra en trois actes, _Corisandre_, joué avec
- quelque succès à l'Académie royale de musique, en 1791. Il mourut à
- sa maison de campagne de Villiers-le-Bel en 1807.
-
-Recevoir des leçons d'un tel maître eût été un grand bonheur pour
-Dalayrac; mais cet espoir ne lui était même pas permis. Le hasard le mit
-en contact avec le célèbre professeur, et sa bonne fortune lui procura
-ce qu'il désirait si vivement, et ce qu'il aurait acheté au prix des
-plus durs sacrifices.
-
-M. Savalette de Lange donnait de fort beaux concerts dans son hôtel.
-Dalayrac s'y montrait très-assidu. C'est là qu'il rencontra Langlé pour
-la première fois, et il lui fut présenté par le maître du logis, comme
-un jeune amateur passionné pour la musique. Langlé accueillit
-parfaitement le jeune officier, et Dalayrac employa tous ses moyens de
-séduction pour captiver les bonnes grâces de celui dont il ambitionnait
-la faveur. Il y réussit parfaitement. Langlé était spirituel et homme de
-bonne compagnie; il fut enchanté des manières aimables et aisées du
-jeune garde du corps, et surtout de son enthousiasme pour la musique.
-Une espèce d'intimité s'était déjà établie entre eux, et Dalayrac
-n'avait pas encore osé faire la confidence de l'objet de ses désirs. Un
-soir il prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains, et
-aborda la grande question.
-
---Monsieur Langlé, lui dit-il tout d'un coup, pour qui me prenez vous?
-
---Moi, Monsieur le chevalier? mais je vous prends pour un jeune seigneur
-fort spirituel et fort aimable, cultivant la musique pour son plaisir,
-ce qui est le plus agréable délassement pour un homme de votre condition
-et de votre fortune.
-
---Et bien! Monsieur, vous êtes dans une erreur complète. Tel que vous me
-voyez, je suis pauvre comme Job; quoique l'aîné de ma famille, je suis
-moins à mon aise que le plus mince cadet, car je n'ai au monde que mes
-appointements de six cents livres et une pension de pareille somme. Mon
-père a fait de moi un militaire pour que je ne fusse pas un méchant
-avocat; mais franchement, je n'ai guère plus de goût pour ma seconde
-profession que pour la première: je n'aime que la musique. On dit que je
-joue passablement du violon, mais je ne m'amuse guère en jouant la
-musique des autres, je voudrais entendre jouer la mienne et je crois que
-je serais capable d'en faire d'assez jolie, si je savais comment m'y
-prendre. Voulez-vous m'enseigner le moyen?
-
---Monsieur le chevalier, confidence pour confidence. Je suis moins riche
-que vous, car je n'ai pas d'appointements ni de pension, mais je gagne
-assez d'argent avec mes leçons. Seulement, il faut pour cela que je
-sorte tous les jours à sept heures été comme hiver et que je coure le
-cachet toute la journée. Je rentre le soir exténué, mais néanmoins, je
-puis vous donner une heure tous les matins, c'est celle qui s'écoule
-entre mon lever et ma sortie; je la consacre à ma toilette; mais,
-pendant qu'on me rasera, qu'on me poudrera et que je m'habillerai, je
-trouverai toujours moyen de vous donner quelques conseils. Cela vous
-convient-il?
-
---Parfaitement. Où demeurez-vous?
-
---Hôtel Monaco, près des Invalides. Et vous?
-
---A Versailles, à l'hôtel des Gardes, et à Paris, place Royale.
-
---C'est un peu loin, pour une heure si matinale.
-
---N'importe, je serai exact, soyez-en sûr. A quand?
-
---Mais à demain, si vous voulez,
-
---A demain donc.
-
-A six heures du matin, Dalayrac arrivait tout essoufflé chez son
-professeur, lui soumettait ses premiers essais, en recevait les
-meilleurs conseils; et tout cela se faisait en se promenant d'une
-chambre à l'autre, suivant que les besoins de la toilette faisaient
-passer Langlé de sa chambre à son cabinet de toilette ou à sa salle à
-manger.
-
-Les progrès de Dalayrac furent d'autant plus rapides, que Langlé, voyant
-qu'il avait affaire à un jeune homme rempli d'imagination, ne lui apprit
-que juste ce qu'il fallait pour transcrire ses idées à peu près
-régulièrement. On a souvent fait un titre de gloire à Langlé d'avoir
-produit un tel élève; mais le genre de succès qu'ont obtenu les ouvrages
-de Dalayrac, prouve qu'il dut fort peu à son professeur et beaucoup à sa
-propre nature, à son excellent instinct dramatique et à son imagination
-abondante et variée.
-
-Quoi qu'il en soit, si le maître fut fier de son élève, l'élève fut
-toujours reconnaissant des soins du maître, et il eut plus tard une
-occasion de prouver quel bon souvenir il en avait conservé.
-
-Langlé, nommé maître de chant à la création du Conservatoire, vit sa
-place supprimée, lors de la réforme de cet établissement en 1802.
-Dalayrac sollicita et obtint pour lui la place de bibliothécaire, qu'il
-conserva jusqu'à sa mort.
-
-Dès que Dalayrac se vit en état d'écrire, il voulut utiliser le fruit de
-ses leçons, et il composa des quatuors pour instruments à cordes, qui
-furent publiés sous un pseudonyme, et, pour mieux déconcerter les
-investigations, ce pseudonyme était un nom italien. Ces oeuvres, ni même
-le nom d'emprunt sous lequel elles furent publiées, ne sont pas parvenus
-jusqu'à nous. Mais dans l'état de faiblesse où était la musique
-instrumentale en France, avant qu'on ne connût les quatuors de Pleyel et
-d'Haydn, il est à supposer que ces compositions n'avaient pas une grande
-valeur. Elles obtinrent néanmoins un très-beau succès. Dalayrac conserva
-longtemps l'incognito, et put jouir de son triomphe en toute conscience,
-car ces quatuors, attribués à un musicien italien, étaient
-très-recherchés des amateurs et se jouaient partout.
-
-On venait d'en publier tout récemment une nouvelle série, et une réunion
-intime d'amateurs devait l'essayer, pour la première fois, chez le baron
-de Bezenval. Dalayrac était au nombre des auditeurs: pour ne rien perdre
-de l'exécution de son oeuvre anonyme, il s'était placé le plus près
-possible des amateurs qui allaient la déchiffrer. Le premier morceau fut
-fort bien dit, et reçut beaucoup d'applaudissements. Le début de
-l'_andante_ parut encore plus heureux; mais à un certain passage, il
-advint une telle succession de notes fausses et discordantes, que
-Dalayrac fit un bond sur sa chaise et s'écria: Mais ce n'est pas cela;
-le trait du second violon n'est pas dans ce ton-là!
-
---Comment! dit avec conviction l'amateur chargé de cette partie, je joue
-ce qu'il y a, et si c'est mauvais, c'est la faute de l'auteur, et non la
-mienne.
-
-Et l'on recommença le passage, qui parut encore plus faux que la
-première fois. Dalayrac s'élança vers le second violon, lui arracha
-l'instrument des mains, et se mettant à jouer le trait comme il l'avait
-composé:
-
---Tenez, Monsieur, voilà ce qu'il y a, et cela ne ressemble guère à ce
-que vous venez de jouer.
-
---C'est ce que vous venez de jouer qui ne ressemble pas à ce qui est
-écrit, dit l'amateur exaspéré; voyez plutôt.
-
-Et il passa sa partie à Dalayrac, qui ne fit qu'y jeter un coup d'oeil,
-et s'écria avec colère:
-
---Là! j'en étais sûr! ils n'ont pas corrigé la seconde épreuve.
-
---Eh! qu'en savez-vous? dit l'amateur triomphant.
-
-L'auteur, près de se trahir, demeura muet; mais Langlé, confident
-discret jusqu'alors de l'innocente supercherie de son élève, se crut
-dispensé de garder plus longtemps un secret qu'on était sur le point de
-pénétrer.
-
---Il en sait très-long sur ce sujet, Messieurs, leur dit-il, car c'est
-lui qui est l'auteur de tous les morceaux publiés sous le même nom que
-celui-ci.
-
-Ce furent alors des exclamations et des éloges à perte de vue. Dalayrac
-ne pouvait suffire à toutes les louanges et toutes les félicitations
-qu'il recevait. Il fut forcé de se mettre au pupitre et de concourir à
-l'exécution de tout son répertoire, qu'on voulut passer en revue le soir
-même, et à chaque morceau c'était un nouveau concert d'éloges et de
-bravos.
-
-Cette petite aventure eut du retentissement, et Dalayrac devint le
-musicien à la mode dans un certain monde, avant même d'être connu de la
-généralité du public. On sait que Voltaire, dans son voyage à Paris en
-1778, fut reçu dans une loge maçonique. Dalayrac fut chargé de composer
-la musique pour cette réception, et elle eut assez de succès pour qu'on
-lui en demandât une nouvelle pour la fête célébrée chez Mme Helvétius en
-l'honneur de Franklin.
-
-M. de Bezenval faisait souvent jouer la comédie chez lui; la reine et la
-famille royale ne dédaignaient pas d'assister à ces solennités
-dramatiques où les rôles étaient remplis par des gens du monde et par
-l'élite des comédiens français ou italiens. Dalayrac composa, pour ce
-théâtre de société, deux petits opéras, dont les titres seuls nous sont
-parvenus. Ils étaient intitulés: _le Petit souper_ et _le Chevalier à la
-mode_. Leur succès ne fut pas moins grand que ne l'avait été celui des
-premières oeuvres instrumentales de l'auteur. La reine, qui assistait à
-la représentation, félicita hautement le musicien, lui disant qu'elle
-était heureuse de savoir qu'il y eût dans la maison de son frère un
-jeune homme de tant de talent et d'espérances.
-
-Un si beau début ne fit qu'encourager Dalayrac à continuer ses heureuses
-tentatives. Un des camarades de sa compagnie, de Lachabeaussière, qui
-avait déjà fait représenter de petits ouvrages à la comédie Italienne,
-lui confia une pièce en un acte, l'_Eclipse totale_. La musique en fut
-rapidement composée, la protection de la reine ne fut sans doute pas
-inutile à Dalayrac pour faciliter la réception de sa pièce et lui faire
-obtenir un tour de faveur. La première représentation eut lieu le 7 mars
-1781.
-
-La partition de l'_Eclipse totale_ est devenue assez rare; il en existe
-une manuscrite à la bibliothèque du Conservatoire, encore est-elle
-incomplète et ne renferme-t-elle pas les derniers morceaux de l'ouvrage.
-C'est la seule que j'aie pu consulter, et j'avoue que rien ne m'a paru y
-justifier le succès de l'ouvrage et les éloges que la musique en
-particulier reçut de tous les recueils du temps qui rendirent compte de
-la pièce. Monsigny et Grétry avaient déjà donné plusieurs de leurs
-chefs-d'oeuvre, et l'éducation musicale du public devait être assez
-avancée pour qu'on ait peine à comprendre l'unanimité d'éloges que
-s'attira la nouvelle partition. Il ne faut pas oublier cependant qu'elle
-ne fut jugée que comme l'oeuvre d'un amateur, et qu'alors le plus grand
-mérite du musicien, aux yeux du public, était de se faire assez petit
-pour passer inaperçu, et se faire pardonner sa musique en faveur de la
-pièce. Dalayrac était doué d'un sentiment scénique si naturel et si
-excellent, que, dès son premier ouvrage, il sut se mettre à la portée du
-goût et de l'exigence du public.
-
-L'étude musicale de cette partition n'offre donc rien de bien
-intéressant. On y remarque cependant une instrumentation moins nue que
-celle des oeuvres contemporaines de Grétry et de Monsigny; mais
-l'harmonie est pauvre, sans finesse, et sent encore l'amateur. La
-mélodie est facile et abondante, mais un peu commune.
-
-Au total, si l'étude de cette partition ne peut être d'une grande
-utilité pour l'instruction, elle sera du moins un motif d'encouragement
-pour les jeunes compositeurs. L'art musical dramatique est si difficile
-et exige la réunion de tant de qualités, qu'il est bien rare qu'en
-débutant, on arrive à produire un bon ouvrage, fût-on même doué de
-qualités que l'âge et l'expérience développent seuls complétement.
-
-Boïeldieu et Auber ont débuté par des ouvrages qui étaient loin de faire
-prévoir le talent qu'ils ont déployé plus tard. Il y a aussi loin de _la
-Dot de Suzette_ à _la Dame blanche_, que du _Séjour militaire_ à _la
-Muette de Portici_, et bien des ouvrages de pauvres jeunes gens dont on
-n'a pas encouragé les premiers débuts sont loin d'être inférieurs aux
-premières partitions des maîtres les plus célèbres.
-
-Nous verrons bientôt Dalayrac, après ses premiers essais, s'élancer d'un
-pas plus ferme dans la carrière, et produire ces oeuvres charmantes dont
-la renommée a été européenne, et qui l'ont placé au rang des
-compositeurs les plus féconds et les plus heureusement inspirés.
-
-
-III
-
-Le succès que venaient d'obtenir les deux jeunes officiers les engagea à
-continuer une collaboration qui commençait sous de si heureux auspices.
-Mais ils élevèrent leur prétention jusqu'à faire un opéra en trois
-actes, et, l'année suivante, ils firent représenter _le Corsaire_. Ce
-second début ne fut pas moins heureux que le premier. Un an après,
-Dalayrac fit jouer _les Deux Tuteurs_, en deux actes. En 1785, une
-cantatrice, nommée Mlle Renaud, fit de brillants débuts à la
-Comédie-Italienne; aucun opéra important n'était en préparation, et le
-succès de la débutante augmentait de jour en jour; Dalayrac, dans le but
-d'en profiter, arrangea en opéra une pièce de Desfontaines, jouée
-autrefois avec des airs de vaudeville. C'était l'_Amant statue_. La
-cantatrice fut bien servie par le musicien, et le public partagea son
-enthousiasme entre l'auteur et l'exécutante. Tous deux furent rappelés
-après la pièce. C'était alors une faveur aussi rare qu'elle est commune
-aujourd'hui.
-
-Desfontaines, reconnaissant envers le jeune musicien qui venait de
-rajeunir une de ses anciennes pièces, lui confia un opéra nouveau en
-trois actes. C'était _la Dot_, dont le sujet est fort gai et fort
-amusant, et qui fut représentée au mois de novembre de cette même année
-1785.
-
-Jusque là Dalayrac avait eu des succès faciles, mais aucun d'eux n'avait
-obtenu cet éclat et ce retentissement qui s'étaient attachés à
-quelques-unes des productions de Monsigny et de Grétry. Ses cinq
-premiers ouvrages appartenaient tous au genre comique, très-ingrat à
-traiter en musique, et que l'on apprécie rarement autant qu'il
-mériterait de l'être, ne fût-ce qu'en raison de son excessive
-difficulté. Il trouva bientôt l'occasion de déployer son talent dans un
-genre tout opposé.
-
-Le succès du Musicien amateur avait attiré l'attention d'un auteur
-également amateur, et qui avait fait représenter à la Comédie-Italienne
-quelques pièces sans importance. Marsollier des Vivetières était à peu
-près du même âge que Dalayrac, et ainsi que lui était passionné pour le
-théâtre; mais là s'arrête la conformité qu'on pouvait remarquer entre
-eux. Marsollier avait de la fortune, et ses travaux littéraires
-n'étaient qu'un délassement, délassement qui à tout autre cependant
-aurait pu paraître un travail des plus pénibles, car Marsollier s'était
-vu refuser vingt-deux pièces de suite avant de pouvoir faire représenter
-son premier ouvrage. Tant de persévérance méritait d'être récompensée,
-et ce ne fut pourtant qu'après plus de dix ans de tâtonnements et
-d'essais presque infructueux, que Marsollier obtint un premier succès,
-mais aussi ce succès fut colossal, et Dalayrac fut assez heureux pour le
-partager avec lui.
-
-_Nina_, ou _la Folle par amour_, fut jouée pour la première fois en
-1786. Le sujet en était imité d'une nouvelle de d'Arnaud, insérée dans
-les _Délassements de l'homme_ sensible. L'idée de mettre une folle au
-théâtre parut d'une telle hardiesse aux auteurs, qu'ils n'osèrent pas
-risquer cette tentative avant d'en avoir fait l'essai devant un public
-d'amis. L'ouvrage fut donc d'abord répété et représenté sur le théâtre
-de l'hôtel de Mlle Guimard. L'enthousiasme qu'il provoqua dans cette
-réunion d'élite rassura les deux timides oseurs, et ils donnèrent leur
-opéra aux comédiens Italiens. Grâce au pathétique de la situation, au
-jeu expressif et passionné de Mlle Dugazon, grâce surtout aux
-ravissantes mélodies de Dalayrac, il obtint un succès de vogue. La
-musette si connue, la romance _Quand le bien-aimé reviendra_, devinrent
-bientôt populaires et plus de cent représentations consécutives ne
-purent lasser l'admiration et la sensibilité du public. Ce fut un succès
-de larmes dont on n'avait pas vu d'exemple depuis _le Déserteur_.
-
-L'année suivante, Dalayrac, aidé de son premier collaborateur
-Lachabeaussière, donna _Azémia_ ou _les Sauvages_. Le succès, moins vif
-au début, se prolongea néanmoins autant que celui de _Nina_. Deux mois
-après _Azémia_ il fit jouer _Renaud d'Ast_. Il ne se doutait guère, en
-composant la romance, du reste assez vulgaire: _Vous qui d'amoureuse
-aventure_, que cet air, auquel on adapta les paroles: _Veillons au salut
-de l'Empire_, deviendrait le chant national de la France, et le seul
-qu'il serait permis de chanter pendant plus de dix ans.
-
-En 1788, il donna _Fanchette_, en deux actes, et _Sargines_, en quatre;
-et en 1789, _les deux Savoyards_ et _Raoul sire de Créqui_.
-
-Ces deux ouvrages montrèrent le talent du compositeur sous un aspect
-bien différent. Dans le premier il avait pu mettre sans peine la grâce,
-la franchise, le comique et la naïveté qui étaient l'essence même de son
-style et de ses manières. Dans le second, on sent qu'il aurait voulu
-adopter un faire plus large et plus dramatique, une manière plus simple,
-telle enfin que le comportait le sujet; mais ces qualités lui sont moins
-naturelles, et la réussite est moins complète.
-
-Après tant de succès, Dalayrac était parvenu à se faire un nom déjà
-célèbre; il avait entièrement renoncé à l'état militaire, ses ouvrages
-fréquemment représentés lui assuraient un revenu productif; son rêve
-était un voyage dans sa famille: une triste circonstance lui en fournit
-l'occasion.
-
-Son père mourut presque subitement au mois d'août 1790. Dalayrac
-s'empressa de partir pour Muret: il voulait porter à sa mère, qu'il
-adorait, les consolations dont son coeur avait besoin dans un moment si
-cruel. A peine arrivé dans sa famille, il apprend que son père, par un
-acte passé devant notaire un an avant sa mort, l'avait institué son
-légataire universel au détriment de son frère cadet. Il s'empressa de
-faire annuler ces dispositions, qui étaient cependant selon la coutume
-du pays. Fier d'avoir pu s'assurer une existence honorable par son seul
-travail, il était heureux d'augmenter la petite aisance de la famille,
-en renonçant aux avantages exceptionnels que son père voulait lui
-assurer. Ses travaux le rappelèrent à Paris: il fallut s'arracher encore
-une fois aux embrassements de sa mère. Son voyage de retour fut une
-suite de triomphes. A Nîmes, à Lyon, dans toutes les grandes villes, il
-reçut des ovations aux théâtres dont ses ouvrages faisaient la fortune.
-
-De retour à Paris, il apprit la faillite de M. Savalette de Lange, chez
-qui il avait placé 40,000 francs, fruit de ses travaux et de ses
-économies. Cette année de 1791 devait lui être fatale, car au chagrin de
-la perte de sa fortune se joignit bientôt une douleur qui lui fit
-oublier ses autres maux. Sa mère n'avait pu survivre à la perte de son
-mari. La situation de Dalayrac était des plus tristes: en moins de six
-mois il perdait son père et sa mère, se voyait privé du fruit de ses
-travaux, et déjà la révolution grandissant de jour en jour, faisait
-présager l'avenir le plus sinistre.
-
-Ses amis, ses protecteurs, ce monde brillant où il avait vécu, tous se
-dispersaient loin de Paris, plusieurs d'entre eux s'éloignaient même de
-France. Malgré ses opinions monarchiques bien connues et les dangers que
-pouvait lui faire courir son titre d'ex-garde-du-corps du comte
-d'Artois, Dalayrac ne songea pas un seul instant à quitter Paris, il ne
-cessa de travailler pour le théâtre, il pensa avec justesse que la
-renommée de ses oeuvres suffirait pour le protéger, il fut même assez
-heureux pour abriter sous leur égide quelques-uns de ses anciens amis.
-
-Le Ciel lui devait une compensation à tant de tourments: il la trouva
-dans le mariage qu'il contracta en 1792 avec une jeune personne qui
-devint la compagne et l'amie de toute sa vie.
-
-A une époque où les lois sur les émigrés s'exécutaient dans toute leur
-rigueur, et où l'asile et la protection donnés à l'un d'eux étaient
-regardés comme un crime, Dalayrac reçut, par une voie détournée, une
-lettre datée de l'Allemagne, et conçue à peu près en ces termes:
-«Monsieur, peut-être votre mémoire vous rappellera-t-elle à peine le nom
-d'un homme qui n'a jamais été assez heureux pour être de vos amis, et
-qui n'a eu d'autres relations avec vous que d'avoir servi dans le même
-corps, celui des gardes de Mgr le comte d'Artois. J'ai eu le malheur
-d'émigrer, toute ma famille a péri sur l'échafaud, quelques-uns de mes
-biens ont heureusement échappé au séquestre et à la confiscation. Je
-n'ai plus aucune ressource, peut-être cependant me serait-il possible de
-me faire rayer de la liste des émigrés et de recueillir quelques débris
-de ma fortune. Mais si je puis arriver à Paris, je ne tarderai pas à y
-être arrêté, si personne ne répond de moi et ne m'aide à déjouer les
-manoeuvres de la police. Je n'y connais personne, personne que vous qui
-ne me connaissez pas; et cependant je m'adresse en toute confiance à
-votre loyauté et à votre sympathie pour le malheur d'un ancien
-camarade.»
-
-Dalayrac ne se rappelait effectivement pas avoir jamais connu l'auteur
-de la lettre: cependant il lui avait semblé voir figurer sur les
-contrôles des gardes le nom dont elle était signée, et il n'hésita pas à
-répondre qu'il ferait toutes les démarches en son pouvoir, en faveur du
-proscrit.
-
-Quelques jours après, celui-ci se présentait chez Dalayrac sous un
-déguisement qui dut rappeler à l'auteur de _Camille_, d'_Ambroise_ et du
-_Château de Montenero_ quelques-unes des pièces mélodramatiques qu'il
-avait mises en musique. Pendant plusieurs mois le compositeur tint
-l'émigré caché chez lui; et de quelles précautions ne fallait-il pas
-s'entourer, à une époque où la pitié était un crime et la dénonciation
-une vertu! Enfin, à force de soins, de peines et de démarches, il
-parvint à faire rayer son ancien camarade, et celui-ci put, grâce à son
-dévouement, recouvrer à la fois sa liberté et sa fortune.
-
-Dalayrac compta peu d'insuccès dans les cinquante-quatre opéras qu'il
-fit représenter; la plupart au contraire obtinrent une vogue immense, et
-il suffira de citer les titres principaux: _Camille_, _Ambroise_,
-_Marianne_, _Adèle et Dorsan_, _la Maison isolée_, _Gulnare_, _Alexis_,
-_Montenero_, _Adolphe et Clara_, _Maison à vendre_, _Lehéman_, _Picaros
-et Diego_, _La jeune Prude_, _Une heure de mariage_, _Gulistan_, _Deux
-mots_, _Lina_, etc.
-
-Grétry, dans sa longue carrière, eut un moment où la popularité faillit
-l'abandonner: il était déjà vieux, lorsque Méhul et Cherubini donnèrent
-ces ouvrages sévères et fortement instrumentés qui contrastaient d'une
-manière si sensible avec les opéras joués précédemment. Grétry essaya de
-modifier sa manière dans ses derniers ouvrages; mais son génie était
-épuisé, et d'ailleurs les efforts qu'il faisait pour atteindre aux
-proportions des ouvrages du goût moderne lui ôtaient le naturel et la
-facilité qui prêtaient tant de charmes à ses premiers travaux. Son
-ancien répertoire fut presque abandonné pendant près de dix ans pour
-faire place aux oeuvres écrites d'un style plus sérieux. Mais lorsque la
-société tenta de se reconstituer, au commencement de ce siècle, la
-réaction fut générale, dans les goûts comme dans la politique. A
-l'échafaudage de sentiments exagérés qu'on avait étalés pendant les
-tristes années de la Terreur, à la fausse sensiblerie qu'on avait
-affichée sous le Directoire, succéda une tendance de retour aux choses
-plus simples et de meilleur goût. Martin fut le premier qui essaya de
-reprendre quelques-uns des premiers ouvrages de Grétry. Leur succès fut
-immense. Toute une génération avait surgi, pour qui ils étaient une
-nouveauté, et il restait encore une immense portion de public à qui ils
-retraçaient les plus doux souvenirs. Elleviou et les premiers sujets de
-la brillante troupe qu'on admirait alors, se firent un point d'honneur
-de faire revivre ces opéras presque oubliés, et bientôt les ouvrages de
-Grétry firent le fond du répertoire habituel. Le compositeur fut assez
-heureux pour jouir de toute sa gloire pendant ses dernières années, et
-lorsqu'il mourut, il était avec justice et unanimement proclamé le
-premier dans le genre qu'il avait si brillamment illustré.
-
-Dalayrac n'eut pas cette alternative d'abandon et de recrudescence de
-succès. Depuis son premier opéra jusqu'au dernier, il produisit
-constamment, et ne vit jamais décroître la faveur du public. Il est vrai
-qu'il sut constamment se plier à ses goûts: quand les grandes
-compositions musicales devinrent à la mode, il sut faire des à peu près
-dont le parterre était peut-être plus satisfait que des modèles mêmes,
-qu'il applaudissait moins par conviction que par engouement.
-
-Ce qu'il y a de remarquable, c'est l'adresse de Dalayrac à saisir cette
-nuance, ce qui lui permit de modifier légèrement sa manière, mais de ne
-jamais la changer entièrement. Il voyait bien qu'il y avait un progrès
-chez les innovateurs, mais il comprenait aussi qu'ils dépassaient
-quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre, et qu'en donnant plus de
-correction et de de vigueur à leur harmonie et à leur instrumentation,
-ils négligeaient peut-être trop la partie mélodique, qui est celle qui
-touche le plus la masse, et à laquelle le public revient toujours.
-Dalayrac était plus ou moins heureux dans le choix de ses motifs ou la
-coupe de ses morceaux, mais on ne peut pas dire qu'il y ait jamais eu
-bien réellement progrès chez lui. Ses derniers ouvrages ne sont pas plus
-richement instrumentés que les premiers: il y a plus d'élégance dans la
-forme, plus d'habitude dans le faire; mais c'est toujours le même
-procédé et le même système. J'ai en ce moment sous les yeux la partition
-de l'_Eclipse totale_ et celle du _Poëte et le Musicien_, composées
-l'une en 1781, et l'autre en 1809, et je retrouve dans toutes deux le
-même point de départ et le même système de disposition, la même facilité
-insouciante, la même habitude de remplissage banal, et les mêmes éclairs
-d'inspiration à certains moments donnés.
-
-Dalayrac eut le bonheur d'avoir, outre ses grands drames, parmi lesquels
-il faut citer _Camille_ où presque tout est excellent, et dont _le trio
-de la cloche_ est un chef-d'oeuvre, de charmantes comédies à mettre en
-musique; ces comédies devenaient musicales par l'importance qu'y
-acquéraient les rôles confiés à Elleviou et à Martin. Personne n'écrivit
-des duos aussi favorablement coupés, aussi heureusement disposés sous le
-rapport vocal et scénique en même temps, que ceux que Dalayrac composa
-pour ces célèbres artistes dans _Maison à vendre_ et _Picaros et Diego_.
-
-Grétry avait commencé par imiter le genre italien, et ses premiers
-ouvrages y compris le _Tableau_ parlant (ce chef-d'oeuvre qu'une récente
-reprise vient de rajeunir de quatre-vingt-deux ans), sont entièrement
-inspirés par l'étude et le style des compositeurs italiens de l'époque,
-style qu'il relève par le cachet puissant de son individualité.
-Dalayrac, au contraire, montre une manière toute française dans ses
-premières productions; on devine déjà quelle sera la romance de
-l'Empire, dans les tournures des phrases mélodiques qu'il affectionnait
-en 1782.
-
-Grétry était un grand musicien qui avait mal appris, mais qui devinait
-beaucoup. Il était né harmoniste; sa modulation, quoique mal agencée,
-est imprévue et souvent piquante; ses accompagnements sont maigres et
-gauches, mais sont remplis d'intentions et d'effets quelquefois
-réalisés. On sent que le génie l'emporte et que c'est parce que la
-science lui fait défaut, qu'il ne peut accomplir tout ce qui lui vient à
-la pensée.
-
-Dalayrac est peu musicien: il sait à peu près tout ce qu'il a besoin de
-savoir pour exécuter sa conception. Jamais il n'a voulu faire plus qu'il
-n'a fait, et, eût-il possédé toute la science musicale que de bonnes
-études peuvent faire acquérir, il n'eût produit que des oeuvres plus
-purement écrites, mais sa pensée ne se fût pas étendue plus loin, et ne
-se fût pas élevée davantage: l'instinct des combinaisons et de l'intérêt
-de détail lui manquait complétement, tandis que Grétry le possédait à un
-degré très-éminent.
-
-La justesse de cette comparaison pourra peut-être se déduire par le
-souvenir de l'épreuve que j'ai faite, il y a quelques années, en
-réinstrumentant le _Richard_ de Grétry et le _Gulistan_ de Dalayrac.
-Dans la première de ces partitions, tout était à faire; mais aussi quel
-intérêt il était facile de mettre dans l'instrumentation! que d'effets
-indiqués qu'il n'y avait qu'à suivre et à réaliser! Dans la seconde, au
-contraire, la besogne était toute faite; il y avait simplement à doubler
-quelques parties, à moderniser quelques effets de sonorité, mais
-l'oeuvre était accomplie avant d'être commencée. Que résulta-t-il? Que
-le _Richard_ de Grétry eut un succès immense en se présentant tel que
-Grétry l'eût probablement écrit, s'il eût possédé l'expérience
-d'instrumentation que nous avons acquise depuis lui, et dont il avait
-toute l'intuition et la prescience. L'oeuvre de Dalayrac, au contraire,
-fit peu de sensation, parce qu'il n'avait pas été possible que les
-ressources modernes ajoutassent un grand charme et donnassent plus de
-valeur à la forme banale, peut-être, mais complète en son genre, sous
-laquelle la pensée était émise.
-
-Ce qui doit être loué sans restriction aucune chez Dalayrac, c'est le
-sentiment de la scène qu'il possédait au plus haut degré. C'est à cet
-instinct excellent qu'il dut en partie ses nombreux succès, tant pour le
-choix heureux de ses sujets, que pour la manière réservée, habile et
-ingénieuse dont il savait les présenter sous la forme musicale. Aussi sa
-réputation fut-elle beaucoup plus grande au théâtre que parmi les
-musiciens. Il ne fit jamais partie du Conservatoire, où Monsigny et
-Grétry avaient été appelés à professer dès l'origine de l'établissement.
-
-Cependant l'Empereur, qui savait apprécier tous les genres de mérite,
-accorda la décoration de la Légion-d'Honneur à Dalayrac. Fier et heureux
-de cette distinction alors si rare, la première, la seule qu'il eût
-jamais obtenue, Dalayrac voulut la justifier par l'éclat d'un grand
-succès. Il fixa son choix sur un sujet de M. Dupaty intitulé: _le Poëte
-et le Musicien_. La pièce était écrite en vers et offrait un imbroglio
-assez gai. Elleviou et Martin y jouaient, comme d'usage, les rôles de
-deux jeunes étourdis, et les occasions ne devaient pas manquer au
-compositeur pour y écrire des duos, et renouveler ces luttes vocales où
-ces deux chanteurs favoris lui avaient donné l'habitude du succès.
-
-Il se mit au travail avec ardeur. La pièce fut mise en répétition, pour
-être jouée à l'époque des fêtes de l'anniversaire du couronnement. Une
-indisposition de Martin ayant interrompu les répétitions, Dalayrac
-reprit sa partition pour la terminer et y faire quelques changements: il
-venait d'écrire la dernière note du choeur final, lorsqu'il apprit que
-l'Empereur allait partir pour l'Espagne, et que son ouvrage ne pourrait
-être représenté devant lui si l'on ne se hâtait d'en reprendre les
-études. Rempli d'inquiétude, il se hâte de porter son dernier morceau au
-théâtre, et là on lui déclare que si l'indisposition de Martin se
-prolonge, on sera obligé de mettre une autre pièce en répétition. De
-plus en plus alarmé, il court chez le chanteur, le trouve, non pas
-indisposé, mais sérieusement malade, et acquiert la conviction que son
-opéra est indéfiniment ajourné. Désespéré de tous ces contre-temps, il
-rentre chez lui, est bientôt saisi d'une fièvre nerveuse qui se déclare
-avec une telle intensité qu'il est obligé de se mettre au lit. Le mal
-s'aggrave, le délire ne tarde pas à s'emparer de lui, et il expire au
-bout de cinq jours. Entouré de sa femme et de ses amis en larmes, il ne
-répond à leurs gémissements que par des chants insensés, peut-être ceux
-de son dernier ouvrage, et c'est en essayant encore d'articuler quelques
-sons, et de bégayer quelques phrases musicales qu'il rend le dernier
-soupir.
-
-Cette mort imprévue fut un coup de foudre pour ses amis et ses nombreux
-admirateurs. On fit à Dalayrac des obsèques magnifiques. Son corps fut
-transporté à sa campagne de Fontenay-sous-Bois, et Marsollier, dans un
-discours qu'il prononça sur sa tombe, rappela les succès qu'ils avaient
-obtenus ensemble et les souvenirs de l'étroite amitié qui les unissait
-depuis plus de vingt ans.
-
-Les artistes de l'Opéra-Comique firent faire par Cartellier un buste en
-marbre qui figurait dans le foyer du public et sur lequel étaient
-inscrits ces mots: «_A notre bon ami Dalayrac._»
-
-Dalayrac mourut à cinquante-six ans. Son ouvrage posthume, _le Poëte et
-le Musicien_, ne fut joué que deux ans après sa mort. Ce fut l'acteur et
-compositeur Solié qui en dirigea les répétitions. Il n'obtint qu'un
-médiocre succès, et ne méritait pas un meilleur sort. La partition en a
-été gravée: on n'y retrouve qu'un calque décoloré de ses précédentes
-productions. _Lina ou le Mystère_, l'un de ses derniers ouvrages,
-renferme de charmantes choses et peut être placé à côté de ses meilleurs
-opéras. Il est probable qu'il eût beaucoup modifié son oeuvre aux
-répétitions, mais il est plus que douteux qu'il eût pu l'améliorer au
-point de lui procurer un succès durable.
-
-Plusieurs ouvrages de Dalayrac sont restés au répertoire, quelques-uns
-de ceux qu'on a abandonnés pourraient être repris avec avantage, et,
-quelques progrès que la musique ait faits depuis quarante ans, on
-trouverait encore dans leur exécution le charme qui s'attache toujours
-aux mélodies franches, aisées, naturelles, à l'esprit et au sentiment
-parfaits, sans lesquels on ne sera jamais qu'un médiocre compositeur.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- Dédicace. V
- Notes biographiques. VII
- Boïeldieu. 1
- Le clavecin de Marie-Antoinette 15
- Hérold. 27
- Les concerts d'amateurs. Tribulations d'un musicien. 39
- Les musiciens de Paris. 51
- De l'origine de l'opéra en France. 65
- L'Armide de Lully. 75
- Un début en province. 105
- Le violon de fer-blanc. 125
- Un musicien du XVIIIe siècle. 135
- Une conspiration sous Louis XVIII. 165
- Jean-Jacques Rousseau musicien. 177
- Dalayrac. 217
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN MUSICIEN ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam.
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-<body>
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Souvenirs d'un musicien
- précédés de notes biographiques écrites par lui même
-
-Author: Adolphe Adam
-
-Release Date: November 29, 2019 [EBook #60806]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN MUSICIEN ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1><span class="small">SOUVENIRS</span><br />
-<b class="large">D'UN MUSICIEN</b></h1>
-
-<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br />
-<span class="large">ADOLPHE ADAM</span><br />
-<span class="xsmall">MEMBRE DE L'INSTITUT</span></p>
-
-<p class="c small">PRÉCÉDÉS DE NOTES BIOGRAPHIQUES ÉCRITES PAR LUI-MÊME</p>
-
-<div class="c"><img src="images/levy.png" alt="" /></div>
-<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br />
-MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br />
-<span class="xsmall g">RUE VIVIENNE</span>, 2 <span class="xsmall g">BIS</span></p>
-
-<p class="c">1857</p>
-
-<p class="c xsmall">Reproduction et traduction réservées</p>
-
-
-<div class="break"></div>
-<p class="c padtop small">IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.</p>
-
-
-<div class="break"></div>
-<p class="c padtop large" id="dedicace">A M. LE D<sup>R</sup> LOUIS VÉRON</p>
-
-<p class="narrow"><i>Permettez-moi de vous offrir ce livre en
-souvenir de l'amitié qui vous unissait à mon
-mari.</i></p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Chérie Ad. Adam.</span></p>
-
-
-<div class="break"></div>
-<h2 class="nobreak" id="bio">NOTES BIOGRAPHIQUES<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2>
-
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Ces notes n'étaient pas destinées à la publicité. Ad.
-Adam les avait écrites pour lui; mais nous avons pensé
-qu'elles pourraient avoir, après sa mort, un certain intérêt,
-au moins au point de vue biographique. Nous avons cru devoir
-en respecter la forme qui, par sa négligence, témoigne
-de la rapidité avec laquelle elles ont été écrites, et de la fidélité
-de ceux qui les offrent aujourd'hui au lecteur.</p>
-</div>
-<p>Je suis né à Paris le 24 juillet 1803; ma mère
-était fille d'un médecin de quelque réputation,
-T. Coste, dont le costume et le physique avaient
-une si grande ressemblance avec toute l'allure de
-Portal, que l'un et l'autre ne se traitaient jamais de
-confrères, mais toujours de ménechmes.</p>
-
-<p>Mon père, le fondateur de l'école de piano en
-France, était alors âgé de 45 ans. Né en 1758 à
-Mitterneltz, petit village à quelques lieues de Strasbourg,
-il était venu à Paris à l'âge de 15 ans. Les
-exécutants étaient rares alors et mon père jouit
-d'une vogue qu'il conserva pendant toute sa longue
-carrière. Ami et protégé de Gluck, il réduisait
-pour le clavecin et le piano presque tous les opéras
-de ce grand maître à leur apparition. Mon père se
-maria fort jeune; il épousa d'abord la fille d'un
-marchand de musique et perdit sa jeune femme
-après une année de mariage.</p>
-
-<p>Pendant la Révolution, il se remaria et épousa
-une s&oelig;ur du marquis de Louvois; le contrat de
-mariage porte la signature du mineur Louvois.
-Mon père eut, de ce mariage, une fille qui vit encore
-et qui est mariée à un colonel de génie en retraite;
-elle habite Dijon avec sa famille. La seconde
-union de mon père ne fut pas heureuse; il divorça:
-sa femme épousa le comte de Ganne et est morte,
-il y a peu d'années.</p>
-
-<p>Ma jeunesse se passa dans une grande aisance.
-Ma mère avait apporté une centaine de mille francs
-à mon père; il était le maître de piano à la mode
-sous l'Empire, je voyais souvent à la maison le
-comte de Lacépède, grand amateur de musique et
-presque toutes les célébrités de cette époque.</p>
-
-<p>A sept ans, je ne savais pas lire, je ne voulais rien
-apprendre, pas même la musique: mon seul plaisir
-était de tapoter sur le piano, que je n'avais jamais
-appris, tout ce qui me passait par la tête. Ma mère
-se désespérait de mon inaptitude et, à son grand
-chagrin, elle se résolut à me mettre dans une pension
-en renom, où Hérold avait été élevé, la pension
-Hix, rue Matignon.</p>
-
-<p>Il me fut bien dur de passer des douceurs de la
-maison paternelle aux rigueurs d'une éducation en
-commun. Je me rappelle que le jour de mon entrée
-en classe, un élève récitait le pronom <i lang="la" xml:lang="la">Quivis,
-quævis, quodvis</i>, et que la barbarie de ces mots
-me fit frémir d'une terreur indéfinissable. J'ai conservé
-un si mauvais souvenir des jours de collége
-que, plus de vingt ans après en être sorti, étant marié
-et auteur d'ouvrages qui avaient eu quelques
-succès, je rêvais que j'étais encore écolier et je
-me réveillais frissonnant et couvert d'une sueur
-froide.</p>
-
-<p>Quoique protégé par la Cour impériale, professeur
-des enfants de Murat et de ceux de tous les
-grands dignitaires de l'Empire, mon père était foncièrement
-royaliste; je me rappelle donc moins
-les splendeurs de l'Empire que les mauvais côtés de
-cette époque si brillante. Les familles amies de la
-mienne avaient été décimées par la conscription:
-ma mère me serrait quelquefois dans ses bras et m'y
-pressait en s'écriant tout en larmes: Pauvre enfant,
-tu seras tué comme les autres; quel malheur que tu
-ne sois pas une fille!</p>
-
-<p>J'avais près de cinq ans lorsque ma mère devint
-enceinte. Sa joie fut extrême, car elle se
-croyait sûre d'avoir une fille qui, au moins, ne lui
-serait pas enlevée. Son désespoir fut très-grand
-d'accoucher encore d'un garçon, et la crainte de
-nous perdre un jour, rendit encore plus vive la
-tendresse qu'elle avait pour mon frère et pour moi.</p>
-
-<p>Mon père adorait ma mère, et pour lui procurer
-tous les plaisirs qu'aime une jeune femme, il dépensait
-tout son revenu qui était assez considérable.
-Lorsque les armées étrangères envahirent la France,
-les leçons de piano furent suspendues par presque
-toutes les élèves, et mon père se trouva réduit à ses
-appointements du Conservatoire et aux émoluments
-qu'il recevait dans un ou deux grands pensionnats
-de demoiselles.</p>
-
-<p>L'occupation de Paris par les Alliés ne fut regardée
-par ma famille que comme une délivrance. Je
-me souviens que le jour de l'entrée de ces troupes,
-mon père me mena, avec mon frère, voir défiler
-cette immense armée sur les boulevards: la Madeleine
-n'était pas bâtie, et c'est sur un des tronçons
-de colonnes en construction que nous vîmes passer
-l'Empereur de Russie, les autres souverains et toute
-leur armée, chaque soldat ayant à la tête une branche
-de feuillage. Les femmes agitaient des mouchoirs
-aux fenêtres, c'était un enthousiasme impossible
-à décrire et bien concevable quand on réfléchit
-que depuis plusieurs mois, les journaux n'étaient
-remplis que du récit des atrocités commises dans la
-province par les troupes ennemies, et que les Parisiens
-voyaient comme par enchantement succéder
-à leur terreur la sécurité la plus complète.</p>
-
-<p>Cependant, le dérangement des affaires de mon
-père l'avait forcé de faire quelques réformes dans
-sa maison. La pension de M. Hix était fort chère,
-1,200 fr. par an. On me mit, à ma grande joie,
-dans un pensionnat de Belleville, tenu par M. Gersin.
-Chez M. Hix, j'avais reçu des leçons de piano
-d'Henry Lemoine, un des élèves de mon père. Chez
-M. Gersin, j'eus pour professeur sa fille, charmante
-jeune personne qui, plus tard, épousa Benincori, le
-compositeur, et, devenue veuve, devint la femme
-de M. le comte de Bouteiller, excellent musicien lui-même
-et grand amateur de musique.</p>
-
-<p>Mes progrès en latin ne furent pas très-grands
-chez M. Gersin: il avait inventé une méthode; elle
-consistait à donner aux élèves une traduction mot
-à mot des auteurs latins: le thème que nous faisions
-devait reproduire exactement le texte de l'auteur.
-C'était impossible à faire, mais nous avions toujours
-un Virgile, un Horace ou un Ovide; c'étaient les
-livres prohibés de cette singulière pension; nous
-copiions le texte, et notre maître était émerveillé de
-notre retraduction en latin. Je sortis de cette pension
-pour entrer à Paris dans celle de M. Butet; puis
-mon père, qui demeurait près du collége Bourbon,
-consentit à me prendre chez lui et à m'envoyer
-comme externe au collége. Heureux d'échapper au
-joug de la pension, je promis de reconnaître cette
-faveur par un travail assidu et je fis une bonne
-quatrième.</p>
-
-<p>Malheureusement, à la fin de l'année, je me liai
-étroitement avec un assez bon élève comme moi
-et qui devait devenir un affreux cancre, grâce à
-notre intimité: c'était Eugène Sue. Nos deux familles
-se connaissaient d'ancienne date et cela ne
-fit que resserrer nos liens d'amitié. Nous nous livrâmes
-avec ardeur, dès cette époque, à l'éducation
-des cochons d'Inde; cela devint toute notre préoccupation.</p>
-
-<p>Cependant j'avais obtenu de mon père qu'il me
-fît apprendre la composition. On ne m'accorda cette
-faveur qu'à la condition que mes études humanitaires
-n'en souffriraient pas. Un ami de mon père,
-nommé Widerkeer, me donna les premières leçons
-d'harmonie. Mes progrès furent très-rapides parce
-que j'y donnais tout mon temps. J'étais très-précoce,
-et j'avais pour maîtresse une couturière qui
-demeurait en face de ma maison. Je descendais à
-l'heure des classes du collége et j'allais chez elle
-faire mes leçons d'harmonie pendant qu'on me
-croyait au collége. Cela dura pendant trois ans.
-L'économe ne faisait aucune difficulté pour recevoir
-les quartiers qu'on lui payait et le professeur ne
-s'inquiétait nullement de ne voir jamais un élève
-dont il ne connaissait que le nom. Mon pauvre père
-ignora toute sa vie que j'eusse fait ma seconde,
-ma rhétorique et ma philosophie dans l'atelier d'une
-grisette.</p>
-
-<p>J'avais une passion pour toucher l'orgue. Benoît
-était professeur de cet instrument au Conservatoire
-(il l'est encore); il était élève de mon père pour le
-piano et il fut enchanté de m'admettre dans sa
-classe. J'improvisais fort bien, mais j'avais grand'peine
-à m'astreindre à jouer des fugues et autres
-choses que je trouvais et que je trouve encore peu
-récréatives. A peine étais-je entré au Conservatoire,
-qu'un camarade un peu plus âgé que moi, et répétiteur
-de solfége, me pria de tenir sa classe pendant
-qu'il serait en loge à l'Institut. Ce camarade
-était Halévy. J'allai m'installer à sa place comme
-répétiteur de solfége avec un aplomb superbe; je
-n'étais pas en état de déchiffrer une romance, mais
-je devinais les accords de la basse chiffrée et je
-m'en tirai si bien qu'on me donna une classe de
-solfége à diriger; c'est là que j'ai appris à lire la
-musique en l'enseignant aux autres. Puis j'entrai
-dans la classe de contre-point d'Eller, un brave
-allemand qui avait fait dans sa vie la musique d'un
-petit opéra intitulé: <i>l'Habit du chevalier de Grammont</i>,
-dont le poëme et le jeu de Martin firent le
-succès.</p>
-
-<p>Eller avait deux passions, l'une pour Cherubini,
-l'autre contre Catel&hellip; Pourquoi celle antipathie
-contre Catel, le plus doux des hommes?
-On ne put jamais le comprendre. Eller était très-pauvre,
-et la dernière année de sa vie, il donnait
-ses leçons chez lui à un quatrième étage de la rue
-Bellefonds. Un jour que nous allions chez lui, nous
-le trouvâmes dans sa cour, où il venait de fendre
-du bois, dont il allait monter une lourde charge à
-son quatrième. Nous voulûmes l'aider:</p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc, nous dit-il, depuis que je suis à
-Paris, j'ai appris à m'accoutumer à tout, à tout, entendez-vous?
-excepté à la musique de M. Catel.</p>
-
-<p>Eller mourut. On ouvrit un concours pour son
-remplacement. Ce fut Zimmermann qui l'emporta;
-mais il fallait opter entre l'enseignement du contre-point
-et celui du piano qu'il professait déjà. Il préféra
-sa classe de piano, et Fétis, le concurrent dont
-la composition avait le plus approché de celle de
-Zimmermann, fut élu.</p>
-
-<p>J'entrai dans la classe de Reicha. Ce dernier était
-aussi expéditif qu'Eller était lent. On faisait en une
-année le cours de contre-point chez Reicha, il en
-fallait cinq chez Eller. A peu près à la même époque,
-Boïeldieu fut nommé professeur de composition;
-j'entrai dans sa classe à la formation et ce
-furent de grands cris au Conservatoire, à l'époque
-de la création de cette classe, car les &oelig;uvres de
-Boïeldieu y étaient en fort mince estime.</p>
-
-<p>On aura peine à croire qu'à cette époque où je
-partageais entièrement les préjugés de mes condisciples,
-je méprisais souverainement la musique
-mélodique; je n'estimais absolument que les combinaisons
-les plus arides et les plus recherchées.
-Boïeldieu employa quatre années à me réformer
-et je dois dire avec reconnaissance que je lui dois
-d'avoir entièrement modifié ma manière d'envisager
-la musique.</p>
-
-<p>J'ai parlé de mon goût pour l'orgue. Depuis
-quelques années je remplaçais divers organistes
-dans leurs paroisses: j'ai successivement joué l'orgue
-à Saint-Etienne du Mont, Saint-Nicolas du
-Chardonnet, Saint-Louis d'Antin, Saint-Sulpice
-et aux Invalides, comme commis de Baron père
-et de Séjan fils.&mdash;Mon goût pour le théâtre n'était
-pas moins vif que pour la musique d'Eglise. Je
-m'étais lié avec le garçon d'orchestre de l'Opéra-Comique,
-et ce m'était une grande joie quand il
-pouvait me procurer une entrée à l'orchestre des
-musiciens. Mon goût était si faux à cette époque,
-que je ne comprenais nullement le mérite des ouvrages
-de Grétry et que toute mon admiration était
-réservée aux sombres opéras de Méhul: il est
-inutile de dire que j'ai changé du tout au tout.</p>
-
-<p>Le Gymnase venait d'ouvrir pour jouer des opéras:
-on en avait déjà représenté plusieurs: on en
-répétait un intitulé <i>le Bramine</i>, musique d'Al.
-Piccini. Un musicien nommé Duchaume, bibliothécaire,
-copiste, timbalier et chef des ch&oelig;urs,
-m'offrit de me faire entrer comme triangle, avec
-40 sous de cachet par représentation, à la condition
-que je lui donnerais mes appointements.
-J'aurais payé pour être admis, je consentis donc
-sans peine à ne rien recevoir. Me voilà donc initié
-aux coulisses, le but de tous mes désirs!&mdash;Mon
-père n'avait pas voulu que je fusse musicien; il
-aurait préféré que j'entrasse dans un bureau ou
-une étude: mais toute son opposition se borna à
-me laisser sans argent. Il me donnait la nourriture
-et le logement, mais rien de plus. Je me tirai
-de ma position en donnant quelques rares leçons à
-30 sous le cachet, en vendant de mauvaises romances
-et de plus mauvais morceaux de piano au
-prix de 50 ou 60 francs de musique, prix marqué,
-c'est-à-dire 25 ou 30 francs.</p>
-
-<p>Mon entrée au Gymnase fut un événement dans
-ma vie. Je liai des connaissances et des amitiés
-avec des acteurs et des auteurs; ce fut, en un
-mot, mon point de départ. Duchaume mourut et
-je lui succédai comme timbalier et chef des
-ch&oelig;urs aux appointements de 600 francs par an.
-C'était une fortune. Je ne donnai plus de leçons à
-30 sous et je fis un peu moins de musique de pacotille.</p>
-
-<p>Boïeldieu n'avait pas grande confiance en moi;
-son préféré était Labarre. Labarre négligea la
-composition où il aurait réussi pour la harpe où
-il excellait et avec laquelle il pouvait gagner une
-vingtaine de mille francs par an. Avec le nom de
-mon père, j'aurais pu, en persévérant, gagner
-presque la même somme avec des leçons de piano:
-j'eus le courage de résister.</p>
-
-<p>Je concourus deux fois à l'Institut, la première
-fois, j'eus une mention honorable; la deuxième, le
-premier grand prix fut décerné à Barbereau, le premier
-second prix à Paris et j'obtins un deuxième
-second prix. Boïeldieu fut désespéré de mon succès;
-il ne voulut plus que je me représentasse au
-concours et il eut raison. Dix ans plus tard Barbereau
-était chef d'orchestre au Théâtre français,
-Paris était chef d'orchestre au théâtre du Panthéon
-et j'avais déjà fait jouer une dizaine d'Opéras.</p>
-
-<p>Cependant pour atteindre mon but d'arriver au
-théâtre, je pris un singulier chemin. Je me liai
-avec des auteurs de vaudeville et je leur offris de
-leur faire <i>pour rien</i> des airs de vaudeville qu'ils
-payaient fort cher aux chefs d'orchestre des théâtres
-pour lesquels ils travaillaient. J'obtins ainsi
-mes premiers succès au Vaudeville et au Gymnase,
-et il me fallut soutenir une lutte violente contre les
-chefs d'orchestre de ces théâtres. Blanchard, critique
-musical aujourd'hui et alors chef d'orchestre
-aux Variétés, parvint cependant à me barrer entièrement
-la porte de son théâtre. Mais au Gymnase,
-les airs du <i>Baiser au porteur</i>, du <i>Bal champêtre</i>, de
-<i>la Haine d'une femme</i>, et au Vaudeville ceux de
-<i>Monsieur Botte</i>, du <i>Hussard de Felsheim</i>, de
-<i>Guillaume Tell</i> me valurent l'amitié et les promesses
-de collaboration des auteurs de ces pièces.</p>
-
-<p>Après mon concours de l'Institut, je fis un
-voyage en Hollande, en Allemagne et en Suisse
-avec un de mes amis, le docteur Guillé, un des
-hommes les plus originaux et les plus spirituels
-que je connaisse. J'avais rencontré Scribe en
-Suisse, il me proposa de faire la musique d'un vaudeville
-pour le Gymnase: j'acceptai avec empressement.
-Mes cantatrices étaient Léontine Fay et Déjazet;
-mes chanteurs: Gonthier, Paul, Legrand et
-Ferville. Malgré l'exécution j'eus un grand succès
-et plusieurs airs devinrent populaires. Boïeldieu
-avait assisté à ma répétition générale et il fut très-surpris
-de ce que j'avais fait. Scribe m'envoya demander
-ma note, comme il avait l'habitude de le
-faire avec les chefs d'orchestre. Je répondis fièrement
-que j'étais assez payé par l'honneur de sa collaboration,
-et il me jura qu'il me donnerait le
-poëme de mon premier opéra. On verra par la date
-du <i>Chalet</i> que je fis bien en n'ayant pas la patience
-de l'attendre, car j'avais déjà donné plusieurs ouvrages,
-lorsqu'il consentit, sur les instances de
-Crosnier et malgré l'opposition de son collaborateur
-Mélesville, à me donner la pièce (<i>le Chalet</i>),
-qui fut mon premier grand succès, encore me fut-il
-imposé comme condition que je ne toucherais
-qu'un tiers au lieu de la moitié des droits d'auteur
-qui devait me revenir.</p>
-
-<p>Après plusieurs années de ces tâtonnements dans
-les petits théâtres et entre autres aux Nouveautés
-où j'avais donné <i>Valentine</i>, <i>Cabel</i>, etc., Saint-Georges
-me confia un poëme en un acte: <i>Pierre
-et Catherine</i>. C'était un sujet sérieux, avec beaucoup
-de ch&oelig;urs et de développements musicaux.
-Je n'étais connu que par des airs de Pont-Neuf,
-c'était une bonne fortune pour moi que d'avoir l'occasion
-de me révéler dans un tout autre genre. Ma
-pièce n'avait que quatre personnages: Pierre le
-Grand, Catherine, un soldat et un fournisseur. Mes
-rôles étaient destinés à Lemonnier, M<sup>me</sup> Pradher,
-Féréol et Vizentini. Trois acteurs refusèrent: Lemonnier
-et M<sup>me</sup> Pradher parce qu'ils répétaient
-<i>la Fiancée</i> d'Auber, et Vizentini pour faire comme
-ses camarades; Féréol seul tint à son rôle parce
-qu'il était sérieux et que les comiques aiment toujours
-à faire le contraire de ce qu'ils font habituellement.
-On me donna Damoreau pour mon rôle
-principal, M<sup>lle</sup> *** qui était enceinte, et l'on ne
-trouva personne pour remplacer Vizentini. J'avais
-été camarade au Conservatoire avec Henry: il ne
-jouait que des basses-tailles nobles et néanmoins je
-lui offris un rôle essentiellement comique, il l'accepta,
-et ce fut le premier rôle gai que joua celui
-qui, dix ans plus tard, devait donner un cachet si
-heureux au <i>Biju</i> du <i>Postillon</i>. Cette distribution
-d'acteurs en seconde ligne me porta bonheur.
-M<sup>lle</sup> *** accoucha à la sixième représentation; elle
-fut remplacée par M<sup>lle</sup> Eléonore Colon, et la pièce
-eut plus de quatre-vingts représentations.</p>
-
-<p>Je profitai du succès de <i>la Fiancée</i> d'Auber: les
-deux pièces marchèrent ensemble, et j'ai eu, avec
-mon illustre confrère, le privilége d'être le dernier
-compositeur exécuté dans l'ancienne salle Feydeau:
-la dernière représentation donnée dans cette
-salle que le marteau devait abattre le lendemain se
-composait de <i>la Fiancée</i> et de <i>Pierre et Catherine</i>
-(mars 1829).</p>
-
-<p>J'avais vendu ma <i>Batelière de Brientz</i> à l'éditeur
-Schlesinger pour 500 francs. Pleyel m'offrit
-3,000 francs de <i>Pierre et Catherine</i>. Une amourette
-qui devait finir par un mariage m'avait fait quitter
-la maison de mon père et les 3,000 francs de
-Pleyel me parurent une somme énorme. J'eus cependant
-le bon esprit d'en distraire la somme nécessaire
-à l'acquisition d'un piano et je pus composer
-sur un instrument à moi, ce qui ne m'était
-pas encore arrivé.</p>
-
-<p>Quelques jours après la représentation de <i>Pierre
-et Catherine</i>, un auteur de réputation, Vial, l'auteur
-d'<i>Aline</i>, me confia un poëme en trois actes
-qu'il avait fait en collaboration avec Paul Duport.
-C'était encore un sujet russe, il était intitulé <i>Danilowa</i>.
-La pièce ne manquait pas d'intérêt et je me
-mis immédiatement à l'ouvrage. Mais une année
-s'écoula avant qu'on ne jouât <i>Danilowa</i> et c'était
-trop long à attendre. Je continuai donc d'écrire
-quelques pièces pour les Nouveautés. Mais le directeur
-de l'Opéra-Comique tenait à son privilége
-exclusif et il faisait une rude guerre aux théâtres
-de vaudeville qui donnaient de la musique nouvelle.
-Cette prétention absurde d'empêcher des
-théâtres de préparer des compositeurs et des chanteurs
-a fait le plus grand tort à l'art musical. Derval,
-Brindeau, Bressant, eussent été d'excellents ténors,
-si, au début de leur carrière, on ne leur eût défendu
-de chanter autre chose que des vaudevilles.
-Le lendemain de la représentation d'une pièce dont
-j'avais fait la musique aux Nouveautés, le directeur
-Ducis envoya une assignation pour s'opposer
-à ce qu'on continuât de jouer un ouvrage dont les
-airs étaient nouveaux. Les Nouveautés étaient alors
-dirigées par Bohain et Nestor Roqueplan, propriétaires
-du journal le <i>Figaro</i>. On venait de jouer à
-l'Opéra-Comique un nouvel opéra de Carafa: ils répondirent
-par une contre-assignation qu'ils firent
-signifier par un huissier nommé l'Ecorché: ils y
-faisaient défense à Ducis de représenter son opéra,
-prétendant qu'il n'y avait pas un seul air nouveau,
-que tous les motifs étaient connus et qu'il empiétait
-sur le privilége des théâtres de vaudeville. Ils publièrent
-leur assignation dans le <i>Figaro</i>: cette facétie
-eut un succès fou, les rieurs furent de leur
-côté et le procès n'eut pas lieu.</p>
-
-<p><i>Danilowa</i> fut jouée dans les premiers mois
-de 1830. J'avais pour interprètes, M<sup>mes</sup> Casimir,
-Pradher et Lemonnier, MM. Lemonnier et Moreau-Sainti.
-Le succès fut assez grand, j'eus un morceau
-bissé, l'air: <i>Sous le beau ciel de la Provence</i>, etc.
-Malheureusement la révolution de Juillet vint interrompre
-le cours de nos représentations.</p>
-
-<p>J'avais fait en collaboration avec Gide la musique
-d'une pantomime anglaise, <i>la Chatte blanche</i>, pour
-les Nouveautés: le ministère en voulait défendre la
-représentation comme excédant les priviléges du
-théâtre. Les directeurs obtinrent de Charles X la
-permission d'en faire jouer quelques scènes à Saint-Cloud,
-devant les jeunes princes qui furent enchantés
-des bons coups de pied qu'échangeaient les
-clowns et le pantalon, et l'interdiction fut levée.
-La première représentation eut lieu le 26 juillet, le
-jour où parurent les Ordonnances. La seconde ne
-fut pas achevée et la pièce ne fut reprise que quelques
-jours plus tard et obtint une centaine de représentations.</p>
-
-<p>Les révolutions ne sont pas favorables au théâtre,
-celui de l'Opéra-Comique en ressentit l'influence.
-Ducis fit faillite, et d'autres faillites succédèrent à la
-sienne. La salle Ventadour semblait maudite. Les
-Nouveautés manquèrent aussi et les comédiens de
-l'Opéra-Comique se mirent en société et allèrent
-exploiter la salle de la place de la Bourse. Le choléra
-éclata au mois de février 1832. Le premier cholérique,
-frappé d'une attaque subite dans la rue, était
-déguisé en polichinelle, et c'est sous ce costume
-qu'il fut porté à l'Hôtel-Dieu. Il expira dans le
-trajet.</p>
-
-<p>J'avais épousé la s&oelig;ur de Laporte, directeur de
-Covent-Garden, à Londres. Mon beau-frère nous
-proposa de venir le trouver. Ma femme était enceinte,
-les affaires étaient nulles et impossibles à
-Paris; j'acceptai avec empressement l'offre qui m'était
-faite. Laporte avait alors une très-belle position
-à Londres. Directeur d'un théâtre très-important,
-co-directeur avec Cloup et Pélissier du théâtre
-français dont il était un des acteurs favoris, sa maison
-de Londres et son cottage à Whamley étaient
-on ne peut plus agréables. Je ne savais pas un mot
-d'anglais et j'eus quelque peine à apprendre la
-langue. Je la lisais assez facilement au bout de
-quelques mois, mais j'avais la plus grande difficulté
-à comprendre ce qu'on me disait. J'étais malade et
-mon médecin, le docteur Lubellinage, qui parlait
-fort bien français, m'indiqua le pharmacien où
-je devais allais chercher quelques drogues. Ce pharmacien
-ne savait pas un mot de français; j'essayai
-de mon anglais: il me comprit à peu près; mais il
-me fut impossible de rien comprendre à sa réponse.
-Je ramassai alors dans ma mémoire tout ce que je
-savais de latin, et malgré la différence de prononciation,
-nous nous entendîmes à peu près. Cependant
-comme nous étions fort mauvais latinistes l'un
-et l'autre, nous ne faisions que recouvrir nos idiotismes
-de mots latins, et il s'ensuivait plus d'un
-quiproquo: ainsi un jour en me donnant une boîte
-de pilules, mon pharmacien me fit cette recommandation:
-<i lang="la" xml:lang="la">Capiendum totâ nocte</i>. Je fus un peu
-effrayé de l'idée de passer la nuit entière à avaler
-des pilules. J'allai confier ma crainte à Lubellinage
-qui m'expliqua que le latin n'étant que le mot à
-mot de la tournure britannique, voulait dire: <i>A
-prendre chaque soir.</i></p>
-
-<p>Mason, directeur du <span lang="en" xml:lang="en">King's theatre</span> avait engagé
-Nourrit, Levasseur, Damoreau et M<sup>me</sup> Damoreau
-pour jouer en français <i>Robert le Diable</i> alors dans
-toute sa nouveauté. Meyerbeer vint pour les répétitions:
-il fut enchanté de l'orchestre à la lecture.&mdash;C'est
-très-bien, dit-il, avec sept ou huit répétitions
-pour les nuances, cela ira à merveille.</p>
-
-<p>Mais il apprit que les nuances étaient chose inconnue
-à cet orchestre, le meilleur de Londres, et
-qu'on ne faisait plus qu'une seule répétition. Il
-quitta Londres le soir même, sans attendre la représentation.
-L'ouvrage réussit médiocrement.
-Nourrit (avec sa voix nazale) déplut complétement:
-les Anglais crurent que l'organe cuivré qu'affectait
-Levasseur dans le rôle de Bertram était sa voix
-ordinaire et ils ne comprirent nullement le mérite
-de l'artiste. M<sup>me</sup> Damoreau fut jugée comme n'ayant
-aucune espèce de voix. Tout le succès fut pour
-son mari, chargé du rôle de Raimbaud et pour
-M<sup>lle</sup> Heinnefetter qui jouait Alice.</p>
-
-<p>Quelques années plus tard, M<sup>lle</sup> Rachel vint jouer
-avec une demoiselle Larcher qui jouait les confidentes
-au Théâtre français et c'est cette dernière
-qui eut tout le succès.</p>
-
-<p>Il ne faut pas trop nous moquer de ces méprises
-de la part des Anglais; car lorsque leurs acteurs
-vinrent à Paris, tout le succès fut pour Abbat,
-comédien très-médiocre; Macready ne produisit
-aucun effet et parmi les femmes on ne remarqua
-que miss Smithson, que son accent irlandais avait
-toujours rendue antipathique à ses compatriotes. Il
-faut dire que l'accent irlandais est pour les Anglais
-ce que l'accent auvergnat est pour les Français.</p>
-
-<p>Quand je sus un peu d'anglais, Laporte me fit
-faire deux opéras pour Covent-Garden: <i lang="en" xml:lang="en">His first
-Campaign</i>, en deux actes et <i lang="en" xml:lang="en">the Dark Diamond</i>, en
-trois actes. Le premier réussit beaucoup, et le second
-ne fut joué que trois fois. J'ai replacé la musique
-de ces deux ouvrages dans plusieurs opéras
-donnés depuis à Paris.</p>
-
-<p>Je retrouvai à Londres deux camarades de collége,
-de Lavalette et d'Orsay. Le second me présenta
-à sa belle-mère lady Blessington, qui me
-donna à mettre en musique une ballade de sa
-composition <i lang="en" xml:lang="en">the Eolian harp</i> que je fis graver à
-Londres.</p>
-
-<p>Je vis, pendant mon séjour dans cette ville, <i>la
-Muette</i> d'Auber jouée en anglais sur le théâtre de
-Drury-Lane. A son apparition à Paris, le directeur
-d'un théâtre anglais envoya le compositeur Bishop
-pour entendre l'ouvrage. Celui-ci revint à Londres
-pour déclarer que la pièce était superbe, mais que
-la musique était comme celle de tous les Français
-et qu'il fallait qu'il en refît une autre. Cependant le
-danseur Coulon eut l'idée de mettre <i>la Muette</i> en
-ballet, d'y introduire quelques ch&oelig;urs de l'opéra
-d'Auber et de présenter ce pasticcio sur le King's
-théâtre. L'effet de la musique fut immense, l'ouverture
-fut bissée et jamais on ne l'exécute moins
-de deux fois de suite devant le public anglais qui
-est grand redemandeur et qui exprime son v&oelig;u
-par un mot français comme nous par un mot latin:
-on dit: <i>encore!</i> à Londres et <i>bis!</i> à Paris.</p>
-
-<p>Un certain capitaine Livins fit alors la traduction
-de la pièce de Scribe sur la musique d'Auber, et
-présenta son travail au théâtre de Drury-Lane. Le
-célèbre et vieux Braham fut chargé du rôle de Mazaniello
-et il retrancha de son rôle le duo: <i>Amour
-sacré de la patrie</i> et l'air <i>du Sommeil</i>, et comme il
-ne lui restait plus rien à chanter, il voulut intercaler
-quelques airs de compositeurs anglais. Livins
-eut le courage et le bon esprit de s'y opposer, et il
-proposa à Braham diverses mélodies d'Auber. Le
-choix du chanteur s'arrêta sur les couplets de Lemonnier
-dans <i>le Concert à la cour</i>: <i>Pourquoi pleurer?</i>
-pour remplacer l'air <i>du Sommeil</i>, et à chaque
-représentation ce morceau était bissé, ou, pour
-mieux dire, <i>encoré</i> (pour traduire exactement l'<i>encora</i>
-anglais).</p>
-
-<p>Mason avait fait faillite et Laporte le remplaça
-comme directeur du King's théâtre. Il me demanda
-alors un ballet en trois actes dont le livret était du
-maître de ballet Deshayes.</p>
-
-<p>Je retournai à Paris pour écrire mon ballet et je
-retournai le monter à Londres au commencement
-de 1834. Je quittai Paris le jour même de l'enterrement
-d'Hérold. Mon ballet était dansé par Perrot,
-Albert, Coulon, M<sup>mes</sup> Pauline Leroux et Montessu.
-Il eut un grand succès, même de musique. J'en ai
-employé quelques fragments dans <i>Giselle</i> et un des
-motifs m'a servi à faire le ch&oelig;ur de la Bacchanale
-du <i>Chalet</i>.</p>
-
-<p>Je revins à Paris dans l'été de 1834; la liste de
-mes ouvrages suffira pour faire apprécier mes travaux
-jusqu'en 1839.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Taglioni, pour qui j'avais écrit <i>la Fille du
-Danube</i>, était depuis un an en Russie; elle m'engagea
-à aller lui écrire un nouveau ballet. Ce voyage
-me tenta. Je venais de donner à l'Opéra-Comique
-<i>la Reine d'un jour</i> pour Masset et Jenny Colon; je
-partis après la seconde représentation et j'arrivai à
-Saint-Pétersbourg dans les premiers jours d'octobre.
-L'empereur m'accueillit à merveille; je composai
-mon ballet qui eut un grand succès. Je vis
-mourir, presque dans mes bras, un camarade de
-collége, Eugène Desmares qui avait accompagné
-M<sup>lle</sup> Taglioni en Russie; son enterrement me laissa
-une triste impression. L'usage russe est de faire une
-collation dans le cimetière même et dans un bâtiment
-destiné à cet usage: les invités au convoi y
-envoient les rafraîchissements qu'on consomme sur
-place, et l'on se grise assez habituellement dans ces
-repas funèbres. J'avais voulu suivre à pied le cortége,
-j'attrapai un froid, je rentrai malade et pendant
-deux mois je fus entre la vie et la mort. Le
-hasard m'avait fait trouver à St-Pétersbourg un
-cousin germain dont j'ignorais l'existence et qui
-était un médecin distingué. Ce fut à ses bons soins
-et surtout à la sollicitude de chaque instant d'une
-personne qui porte aujourd'hui mon nom, que je
-dus de ne pas succomber à la maladie. Mais j'avais
-l'esprit frappé et je ne pouvais rester plus longtemps
-en Russie. Un nommé Cavoz, directeur de la musique
-de l'empereur, vint à mourir: on m'offrit sa
-place; les trente mille roubles ne me tentèrent pas
-et j'eus le bon esprit de refuser. La navigation à
-vapeur permet d'aller facilement en Russie quand
-les glaces le permettent; mais une fois l'hiver venu,
-le retour est difficile. Je dus louer une diligence
-entière pour pouvoir être ramené aux frontières de
-Russie; je trouvai heureusement deux compagnons
-de voyage et il nous en coûta 1,100 roubles pour
-sortir de Russie, et passer onze nuits dans une abominable
-voiture.</p>
-
-<p>J'avais un très-vif désir de revenir à Paris et je
-comptais ne séjourner qu'une semaine au plus à
-Berlin; mais le lendemain de mon arrivée le comte
-de R&oelig;dern, intendant du théâtre de Sa Majesté,
-vint me dire que le roi, son maître, serait satisfait
-que je composasse un petit intermède pour le théâtre.
-Je ne connais pas un mot d'allemand, on m'aboucha
-avec un traducteur, et, à l'aide de quelques
-brochures françaises, nous arrangeâmes, non pas
-un intermède pour le théâtre, mais un opéra en
-deux actes qui fut composé, appris et répété en
-moins de trois semaines. Le soir de la répétition
-générale, personne d'étranger ne fut admis dans la
-salle; mais le roi, quoique déjà souffrant, était
-dans sa loge. J'étais assis au coin du théâtre en
-face. Après la répétition, le comte de R&oelig;dern vint
-me dire que Sa Majesté <i>me faisait ses excuses</i> de ne
-pouvoir descendre sur le théâtre pour me féliciter,
-suivant l'usage, mais que sa santé ne le lui permettait
-pas. Le jour de la première représentation le
-public se montra si froid, que peu habitué au flegme
-germanique, je crus à une chute et je me retirai
-désespéré, avant la fin de la pièce. J'étais seul, jeté
-sur un canapé dans une chambre sans lumière,
-lorsque je vois tout à coup la rue s'illuminer de
-torches et de flambeaux, une admirable musique
-militaire exécute plusieurs morceaux de mes opéras,
-et mes amis montent en foule pour me féliciter du
-grand succès que je venais d'obtenir et dont j'étais
-loin de me douter.</p>
-
-<p>Je quittai Berlin peu de jours après, enchanté de
-mon séjour et de l'accueil que j'avais reçu.</p>
-
-<p>De retour à Paris, je trouvai l'Opéra-Comique
-installé dans la salle Favart qu'il occupe aujourd'hui.
-Les deux premiers ouvrages que j'y donnai
-ne furent pas heureux; le premier, <i>la Rose de Péronne</i>,
-le dernier rôle créé par M<sup>me</sup> Damoreau, n'eut
-qu'une quinzaine de représentations. Le second
-également en trois actes, intitulé <i>la Main de fer</i>, ne
-fut joué que cinq fois; la pièce était pourtant de
-Scribe, mais du Scribe des mauvais jours.</p>
-
-<p>J'eus une meilleure chance à l'Opéra, où les succès
-de <i>Giselle</i> et de <i>la Jolie Fille de Gand</i> me consolèrent
-un peu de mes défaites de l'Opéra-Comique.</p>
-
-<p>Crosnier quitta la direction de l'Opéra-Comique
-et je le regrettai beaucoup; il m'avait toujours été
-très-dévoué, et c'est à lui que j'avais dû les poëmes
-du <i>Chalet</i>, du <i>Postillon</i>, du <i>Brasseur de Preston</i>, de
-<i>la Reine d'un jour</i> et de mes ouvrages les plus
-heureux. Pendant toute sa direction, il s'occupa
-constamment de me chercher les ouvrages qui convenaient
-le mieux à la nature de mon talent, et,
-quoiqu'il ne fût pas musicien et que son goût pour
-les arts fût absolument nul, son instinct dramatique
-était si excellent que, presque jamais, il ne se
-trompa dans son choix.</p>
-
-<p>Son successeur était M. E. Basset, censeur dramatique.
-La fortune de ce dernier était assez singulière.
-Son frère et lui faisaient leurs études au collége
-de Marseille, lorsque M<sup>me</sup> Adélaïde, s&oelig;ur du
-roi, fit une visite à cet établissement. Un des frères
-Basset chanta devant la princesse une cantate composée
-pour la circonstance. M<sup>me</sup> Adélaïde fut charmée
-de la ravissante voix du jeune Basset (c'était
-la seule personne de la famille d'Orléans qui eût du
-goût pour la musique), elle promit au jeune chanteur
-de s'occuper de son avenir, et quelques années
-plus tard elle le plaça dans les bureaux de la Maison
-du roi, et attacha son frère au ministère de l'intérieur.</p>
-
-<p>J'eus le malheur de me fâcher avec Basset pour
-des affaires entièrement étrangères au théâtre,
-et j'appris qu'il avait dit que tant qu'il serait au
-théâtre on ne jouerait pas un seul ouvrage de moi.
-Je me voyais perdu sans ressources. J'allai conter
-mes chagrins à Crosnier; pendant sa direction, celui-ci,
-locataire du théâtre de la Porte-Saint-Martin,
-dont il avait été directeur, avait eu l'idée d'établir
-dans cette salle une sorte de succursale de
-son théâtre d'Opéra-Comique. Le succès qu'avait
-obtenu mon orchestration de <i>Richard C&oelig;ur-de-Lion</i>,
-lui avait suggéré cette idée. A la Porte-Saint-Martin
-on n'aurait joué que des ouvrages de l'ancien
-répertoire; j'aurais été titulaire de ce privilége
-dont Crosnier aurait été le véritable exploitateur.
-Le loyer avantageux que lui offrirent les frères
-Coignard l'avait fait renoncer à ce projet. Il m'en
-reparla, et comme la salle de la Porte-Saint-Martin
-n'était plus vacante, il m'engagea à chercher
-une autre localité, et, en m'éloignant du théâtre de
-l'Opéra-Comique, à conserver le droit de jouer des
-ouvrages nouveaux: il m'aida dans les premières
-démarches que je fis.</p>
-
-<p>M. Thibaudeau avait joué la tragédie à l'Odéon,
-sous le nom de Milon. Il avait renoncé au théâtre,
-après avoir épousé la fille d'un sous intendant militaire,
-M. de Duni, petit-fils du célèbre compositeur
-de ce nom. Neveu du représentant, cousin par
-conséquent de son fils, Ad. Thibaudeau, Milon s'aidait
-de ses relations de famille, de l'élégance de sa
-toilette et de certaines façons pour se donner l'apparence
-d'un crédit imaginaire. Je voulus bien
-croire qu'il avait trouvé une somme de dix-huit
-cent mille francs et je l'associai à mon entreprise.
-Nous allâmes trouver M. Dejean, le propriétaire
-de la salle du Cirque du boulevard du
-Temple: il nous promit de nous vendre son immeuble
-quatorze cent mille francs. Deux cent cinquante
-mille devaient être payés comptant, le reste
-en annuités, de sorte qu'on aurait été libéré au bout de
-dix ans. Sept cent mille francs d'hypothèques étaient
-remboursables à différentes époques déterminées.
-Les cinq cent mille restant étaient à Dejean, et c'est
-cette somme qui se prélevait, à titre de loyers, sur
-les recettes journalières et s'amortissait pour ainsi
-dire chaque jour. Il y avait à peu près deux cent
-mille francs à dépenser pour l'appropriation de la
-salle à sa nouvelle destination; je croyais pouvoir
-marcher avec quinze cents francs de frais journaliers;
-l'affaire se divisait en dix-huit cents actions;
-Thibaudeau et moi nous en partagions trois cents:
-la combinaison était excellente. Je fis sur-le-champ
-ma demande; on me fit d'abord comparaître devant
-la commission des théâtres. Elle était présidée par
-le duc de Coigny, fort brave militaire sans doute,
-mais qui n'avait pas l'intelligence de ces questions.
-Quand j'eus exposé mon plan: C'est très-bien,
-s'écria Armand Bertin, vous voulez substituer la
-musique au crottin, ça me va. Les autres membres
-parurent être de son avis, et l'on me promit de faire
-un rapport favorable. Cavé était l'ami de Crosnier
-et le mien; il devait nous appuyer, je me croyais
-donc à peu près sûr de mon affaire; mais j'avais
-compté sans un concurrent appuyé de puissantes
-influences. Depuis six mois je ne m'occupais que
-de ce projet. L'Opéra-Comique m'était plus fermé
-que jamais. Je n'avais d'autre ressource que ce
-théâtre. Je pris donc le parti d'écarter la concurrence
-en la désintéressant. Il fut convenu que mon compétiteur
-se retirerait et que je lui compterais cent
-mille francs, dès que j'aurais le privilége.</p>
-
-<p>Le privilége me fut enfin donné tel que je le désirais,
-avec le droit de jouer tout l'ancien répertoire
-et même celui des auteurs vivants qui transporteraient
-leurs ouvrages à mon théâtre.</p>
-
-<p>Il s'agit alors de payer la somme convenue. Thibaudeau
-me dit que ses bailleurs de fonds n'étaient
-pas en mesure et ne le seraient que dans un mois.
-J'avais à peu près 80,000 francs chez Bonnaire,
-mon notaire, j'allai les lui demander. Il ne voulut
-m'en donner que cinquante, disant que dans mon
-propre intérêt il voulait me conserver quelque chose.
-Bonnaire était un de mes bons amis, c'est lui qui
-avait placé mon premier argent, et c'était à ses
-bons soins que je devais d'avoir économisé la somme
-qu'il avait entre les mains: je cédai à son désir. Un
-an après il faisait faillite, et je perdais entièrement
-ce qu'il avait voulu me conserver.</p>
-
-<p>Je payai 50,000 francs comptant et je fis des
-billets pour pareille somme.</p>
-
-<p>Mais un mois, deux mois, trois mois se passèrent
-sans que je pusse tirer un sol de Thibaudeau. Je rompis
-avec lui et je m'associai avec Mirecourt jeune,
-qui avait été l'homme de d'Arlincourt. Ils avaient
-eu deux millions pour leur affaire, il s'agissait de les
-retrouver. Le capitaliste en avait disposé. M<sup>e</sup> Châle,
-agréé au tribunal de commerce, dont ce capitaliste
-avait été le client, se chargea de notre affaire.
-Nous achetâmes d'abord la propriété du Cirque, il
-n'y avait que 250,000 francs à payer d'abord, le
-reste étant en annuités; 200,000 francs suffisaient
-pour les réparations, 100,000 francs à me rembourser
-et pareille somme pour fonds de roulement.
-On pouvait marcher avec moins de 800,000 francs.
-On mit l'affaire en actions, il s'agissait d'avoir un
-banquier pour avancer les sommes nécessaires:
-nous n'en trouvâmes pas. Nous étions aux premiers
-mois de 1817. Je commençais à être poursuivi pour
-le paiement de mes 50,000 francs de billets. J'étais
-dans une position atroce, les protêts et les jugements
-se succédaient les uns aux autres, les prises de corps
-allaient venir. Vitet entreprit de me sauver. Il me
-fit d'abord prêter personnellement 30,000 francs
-par Joseph Perrin, pour payer mes billets, puis il
-me trouva un bailleur de fonds, c'était M. Beudin,
-député; il nous apporta 300,000 francs: Châle
-vendit sa charge 260,000 francs; on espéra que les
-actions placées feraient le reste. On paya la salle,
-l'on fit faire la restauration dont la dépense s'éleva
-à 180,000 francs, et nous ouvrîmes le 15 novembre
-1847 par un opéra en trois actes, <i>Gastibelza de
-Dennery</i>, musique de Maillart, dont c'était le premier
-ouvrage. Le succès fut très-grand; je donnai
-ensuite l'<i>Aline</i> de Berton que j'avais réinstrumentée,
-et <i>Félix</i> de Monsigny dont le roi m'avait
-demandé la reprise.</p>
-
-<p>Nous devions aller jouer cette pièce à la cour,
-lorsque mourut M<sup>me</sup> Adélaïde à la fin de décembre.
-Nous avions 1,500 fr. de frais journaliers;
-notre moyenne de recette était de 2,200 fr. Je montai,
-comme second ouvrage, pour obtenir ma subvention,
-<i>les Monténégrins</i> de Limnander; neveu par
-alliance du général Rumigny, ce jeune compositeur
-m'avait été vivement recommandé par son
-oncle. M<sup>me</sup> Ugalde devait débuter dans cet ouvrage;
-mes embarras d'argent n'avaient pas cessé,
-car les fonds dont nous disposions étaient insuffisants;
-j'avais fait de nouveaux emprunts; mais notre
-affaire était si belle que chacun me présageait l'avenir
-le plus doré, lorsque la révolution de février
-éclata comme un coup de foudre. Le 24 février
-j'étais monté sur la terrasse du théâtre, on se battait
-dans la rue du Temple, et je voyais passer les blessés
-qu'on dirigeait sur les hôpitaux. A trois heures
-passent plusieurs aides de camp à cheval:</p>
-
-<p>&mdash;Mes amis, criaient-ils, il y a un nouveau ministère,
-criez: Vive le roi!</p>
-
-<p>On ne criait rien, mais les hostilités cessaient:
-chacun autour de moi était enchanté.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous, leur dis-je, voilà la fin de la monarchie;
-on a cédé à l'émeute, c'est elle qui prendra
-le dessus.</p>
-
-<p>On me rit au nez; les théâtres rouvrirent le soir.
-Je me rappelle que j'allai aux Funambules, le théâtre
-était plein, les spectateurs criaient: <i>Vive la réforme!</i>
-Je sortis le c&oelig;ur navré. Je rencontrai un
-de mes amis.</p>
-
-<p>&mdash;Venez donc au boulevard des Italiens, me
-dit-il, toutes les fenêtres sont illuminées, c'est une
-joie générale!</p>
-
-<p>Nous n'avions pas fait cent pas que nous rencontrâmes
-une foule éperdue venant en sens inverse et
-criant: Vengeance! on égorge nos frères.</p>
-
-<p>En un clin d'&oelig;il, les boutiques se fermèrent et
-les barricades commencèrent à s'organiser. Je rentrai
-chez moi, désespéré de voir ma prédiction s'accomplir
-si vite.</p>
-
-<p>A dater de ce jour, nos recettes tombèrent à un
-taux tel que nous perdions de 1,200 à 1,400 fr. par
-jour. Nous avions payé le plus que nous avions pu,
-il n'y avait rien en caisse. J'assemblai toute la
-troupe, je fis part de notre situation, et, unanimement,
-on convint de ne pas fermer le théâtre, de <i>se
-mettre en république</i>, de partager la recette dans la
-proportion suivante: 100 fr. pour l'éclairage, la
-garde, etc., puis on devait payer les machinistes,
-les hommes de peine, et ensuite partager
-également entre les choristes, les musiciens
-et les chanteurs. On ne pouvait guère partager
-qu'au delà de 300 fr., et on ne les faisait
-pas; mais on pensait que cette disette ne serait que
-passagère. On vécut ainsi quinze jours, et alors les
-musiciens de l'orchestre déclarèrent qu'ils cesseraient
-leur service si on ne les payait pas intégralement.
-Comme cela était impossible, ils ne vinrent
-plus et le théâtre ferma!</p>
-
-<p>C'était le comble de ma ruine; en un jour, je me
-vis privé de toute ressource; j'avais une maison considérable,
-3,000 fr. de loyer, des domestiques, une
-pension de 2,400 fr. à faire à ma femme dont j'étais
-séparé, 500 fr. pour le collége de mon fils, et
-je possédais en tout 100 fr. par mois de l'Institut.</p>
-
-<p>Je renvoyai tous mes domestiques; l'un d'eux
-vint me remercier quelques jours après, il venait
-d'entrer dans les ateliers nationaux, et gagnait
-40 sous par jour à ne rien faire. Une négresse, qui
-nous servait depuis un an, voulut à toute force rester,
-ne voulant pas être payée, disait-elle, parce
-qu'elle nous aimait trop et ne pouvait quitter ma
-petite fille âgée de 18 mois et qu'elle avait sevrée.</p>
-
-<p>J'y consentis, et au bout de trois ans, quand,
-après bien des privations, j'avais 1,000 francs devant
-moi, elle nous les vola et nous fit 500 fr. de
-dettes chez les fournisseurs. J'appris à mes dépens
-à connaître le dévouement <i>désintéressé</i> des nègres.
-La police républicaine ne put jamais la faire arrêter,
-et peu de temps après je rencontrai ma <i>fidèle négresse</i>,
-tranquille, et promenant un enfant à des
-maîtres à qui elle a dû faire la même chose qu'à
-moi.</p>
-
-<p>J'obtins de mon propriétaire la résiliation de mon
-bail, mais je lui devais 1,500 fr. Je lui offris en
-paiement un piano d'Erard qui valait 3,000 fr., il
-refusa, et je lui donnai en nantissement une assurance
-sur la vie de mon fils, mais il fallait attendre
-deux ans pour qu'elle expirât. Mon fils vécut assez
-pour que je pusse toucher cette somme et m'acquitter.
-Je vendis toute mon argenterie, tous les
-bijoux, mes meubles; je mis au Mont de Piété quelques
-souvenirs dont je ne voulais pas me séparer,
-entr'autres une tabatière ornée de diamants, dernier
-cadeau de Frédéric III, roi de Prusse, qu'il me donna
-à Berlin. On me prêta 800 fr. dessus, je ne pus la
-retirer qu'au bout de trois ans; les autres bijoux
-furent vendus, faute d'en avoir pu renouveler les
-reconnaissances!</p>
-
-<p>Je devais 70,000 fr., on mit arrêt sur mes 1,200
-fr. de l'Institut. J'assemblai mes créanciers, je leur
-fis abandon de la totalité de mes droits d'auteur jusqu'à
-parfait paiement; ils acceptèrent, et me laissèrent
-mes 100 francs par mois.</p>
-
-<p>Mon pauvre père, âgé de 90 ans, fut cruellement
-frappé par la venue de la république; il avait vu la
-première, il s'imagina que la seconde en serait la
-reproduction; il tomba dans une morne taciturnité
-et s'éteignit sans maladie et presque sans souffrances
-le 8 avril. Je n'avais pas le moyen de faire
-faire ses obsèques. Un ami, Zimmermann, vint de
-lui-même m'apporter 200 francs. Je ne pus les lui
-rendre que deux ans plus tard. Une souscription au
-Conservatoire fit les frais de la tombe de mon
-père.</p>
-
-<p>Cependant, rien ne venait; il n'y avait pas à
-penser à gagner de l'argent avec la musique: l'avenir
-le plus sombre s'ouvrait devant moi. J'allais
-presque chaque jour voir le docteur Véron, chez
-qui s'apprenaient toutes les nouvelles. Donizetti venait
-de mourir: Véron m'offrit de faire, pour le
-<i>Constitutionnel</i>, une notice nécrologique sur mon
-célèbre confrère: elle devait m'être payée cinquante
-francs: quelle bonne fortune!</p>
-
-<p>J'avais quelquefois écrit dans des journaux de
-musique, mais je n'avais jamais songé à me faire
-une ressource de ma plume, que je ne croyais bonne
-qu'à aligner des notes. Véron fut assez bon pour
-me donner quelques conseils dont j'avais grand besoin,
-et voulut bien me donner temporairement le
-feuilleton musical du <i>Constitutionnel</i>. Chaque feuilleton
-m'était payé 50 francs, et je pouvais en
-faire trois et quelquefois quatre par mois: cela
-m'aida à vivre pendant la première moitié de cette
-fatale année.</p>
-
-<p>Scribe, à qui j'allai conter ma misère, me donna
-<i>Giralda</i>; c'était un beau cadeau: j'en eus bientôt
-terminé la musique; mais M. Perrin venait d'être
-nommé directeur de l'Opéra-Comique. Enivré par
-l'immense succès du <i>Val d'Andore</i>, que le premier
-j'avais proclamé dans mon feuilleton, il s'imaginait
-(et il le croit encore) que le succès ne pouvait
-s'obtenir à l'Opéra-Comique que par des pièces
-tristes ou dramatiques. Giralda lui déplut complétement,
-et, pendant deux ans, il refusa de la monter.
-Ce ne fut que dans un moment de disette et en
-plein été qu'il consentit à donner l'ouvrage, qu'il ne
-joua que le moins possible, persistant dans son opinion
-sur la valeur de la pièce, même après son
-succès.</p>
-
-<p>J'avais été présenté au général Cavaignac, président
-de la République, après le mois de juin. La
-mort d'Habeneck avait laissé vacante au Conservatoire
-une place d'inspecteur de classes, rétribuée
-3,000 francs.</p>
-
-<p>Je sollicitai la création d'une quatrième classe de
-composition musicale. Le général, qui connaissait
-ma position, me l'accorda, malgré tous les efforts
-qu'on fit pour l'en détourner.</p>
-
-<p>J'eus la place aux appointements de 2,400 francs.</p>
-
-<p>Avec cette somme, mon journal et l'Institut,
-j'avais 400 francs par mois; je me trouvai riche et
-je n'ai exactement dépensé que cette somme,
-jusqu'à l'extinction complète de mes dettes, extinction
-à laquelle je suis parvenu en 1853.</p>
-
-<p>Il fallait me faire des droits d'auteur pour payer
-mes créanciers: on ne voulait pas de <i>Giralda</i>, et
-je ne savais que faire.</p>
-
-<p>Mocker vint me prier de lui composer un intermède,
-pour jouer une seule fois dans une représentation
-à son bénéfice; cela ne devait rien me
-rapporter, mais c'était du travail, et pour moi le
-travail est un bonheur.</p>
-
-<p>J'écrivis le <i>Toréador</i> en six jours. Aux répétitions,
-l'intermède acquit de telles proportions que
-la représentation de Mocker fut reculée d'un mois.
-La première représentation eut lieu le jour même
-où eurent lieu, à Paris, les élections qui amenèrent
-Eugène Sue et trois autres députés rouges à la
-chambre. La consternation fut générale; je me
-ressentis de cette panique: malgré le succès évident
-de mon opéra, pas un éditeur ne voulait me
-l'acheter.</p>
-
-<p>En ne le publiant pas, je perdais la province.
-Un ami vint à mon secours et me prêta 1,000 fr.
-Le baron Taylor venait d'organiser une loterie
-d'un million au bénéfice des artistes; il fit souscrire
-pour dix exemplaires au prix de 100 francs chaque,
-c'était encore 1,000 francs. Le général Cavaignac
-me fit obtenir une souscription de pareille somme
-au ministère de l'Intérieur, et avec ces 3,000 francs
-je pus être moi-même mon éditeur: je ne fis pas
-un grand bénéfice, mais au moins je pus m'assurer
-des droits d'auteur en province, ce qui était un
-allégement pour mes dettes.</p>
-
-<p>Malgré le succès du <i>Toréador</i>, je dus encore
-attendre plus d'une année avant qu'on consentît à
-jouer <i>Giralda</i>. Pour occuper mes loisirs, je composai
-une grand'messe de Sainte-Cécile. Le suffrage
-des artistes me consola un peu du dédain
-des directeurs, et même, après la réussite de <i>Giralda</i>,
-j'en étais venu à un tel point de découragement
-et je désespérais tellement de finir de payer
-mes dettes, que j'allai un jour trouver Perrin et
-que je lui offris de m'acheter pendant dix ou quinze
-ans pour 6,000 francs par an: je lui aurais fait
-autant d'ouvrages qu'il aurait voulu et je n'en aurais
-pas fait ailleurs: je fus assez heureux pour
-qu'il refusât ma proposition: c'était une fortune
-pour lui, et pour moi un empêchement de jamais
-me récupérer de mes pertes.</p>
-
-<p>En 1850 je perdis ma première femme, de laquelle
-j'étais séparé depuis seize ans; au commencement
-de 1851 j'épousai celle qui avait partagé
-ma bonne et ma mauvaise fortune, et qui même
-lors des malheureuses affaires de l'Opéra-National,
-m'avait donné tout ce qu'elle possédait, et par conséquent
-l'avait perdu.</p>
-
-<p>Mon fils mourut à l'âge de vingt ans, ce fut un
-violent chagrin pour moi; mais il me restait pour
-me consoler une charmante petite fille, mon Angèle,
-dont mon illustre confrère Auber avait bien
-voulu être parrain. J'eus une autre enfant, ma pauvre
-petite Jane, que le Ciel nous reprit au berceau:
-elle avait pour parrain mon ami d'enfance, presque
-mon frère, Pierre Erard, et pour marraine sa s&oelig;ur,
-M<sup>me</sup> Spontini.</p>
-
-<p>Au mois de novembre 1851, je fis une maladie
-assez grave, la même qui en Russie avait failli
-m'enlever; mais j'étais entouré des mêmes soins:
-ma femme, qui m'avait sauvé à Saint-Pétersbourg,
-et le docteur Marchal de Calvi, qui remplaçait mon
-cousin, le docteur Adam: grâce à eux je revins à
-la vie.</p>
-
-<p>A cette époque, Edmond Séveste était directeur
-de l'Opéra-National, aujourd'hui Théâtre-Lyrique,
-cet établissement que j'avais fondé, qui a été mon
-rêve et qui fera un jour la fortune de quelque spéculateur
-plus heureux que moi. Il vint me demander
-de lui écrire un petit opéra en un acte; mais
-me voyant au lit, il s'apprêtait à aller porter l'ouvrage
-à un autre; je l'arrêtai à temps:</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous, lui dis-je, parce que je suis malade,
-que je n'irai pas aussi vite qu'un autre confrère
-bien portant? Laissez-moi la pièce et revenez me
-voir dans quinze jours.</p>
-
-<p>En huit jours de temps et sans quitter le lit j'écrivis
-ce petit ouvrage: c'était <i>la Poupée de Nuremberg</i>.
-Je me levai le huitième jour pour l'essayer
-et me le jouer au piano, j'étais guéri: le travail
-avait tué la maladie.</p>
-
-<p>Ed. Séveste mourut quelques jours après la visite
-qu'il m'avait faite, et ne vit jamais la pièce qu'il
-m'avait commandée et qui ne fut jouée que le
-21 février 1852.</p>
-
-<p>Romieu, alors directeur des Beaux-Arts, m'offrit
-la direction du théâtre: je la refusai: je ne suis pas
-fait pour faire travailler les autres, il faut que je
-travaille moi-même. Je fus assez heureux pour la
-faire obtenir à Jules Séveste, et je crois avoir contribué
-aux succès présents de son théâtre et avoir
-assuré sa prospérité future.</p>
-
-<p>Pour la réouverture du théâtre en 1852, d'Ennery
-et Brésil avaient proposé à Séveste un sujet
-indien, <i>Si j'étais Roi</i>, pièce en trois actes qui exigeait
-du développement et de la mise en scène, demandant
-que j'en fisse la musique. Je refusai, et je
-priai Séveste de faire écrire cette partition par Clapisson
-dont j'aimais le talent et qui depuis longtemps
-n'avait pas eu d'ouvrage représenté. Mais Clapisson
-s'occupait d'une pièce en trois actes pour l'Opéra-Comique:
-<i>les Mystères d'Udolphe</i>, il y comptait; il
-fallait faire <i>Si j'étais Roi</i> vivement, on était alors
-au 20 mai, et le théâtre devait ouvrir du 1<sup>er</sup> au
-5 septembre. Il ne voulut pas se charger de ce travail.
-Séveste revint chez moi quelques jours après
-fort tourmenté.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai été, me dit-il, chez tous les jeunes compositeurs
-qui crient tous contre vous, prétendant que
-vous les empêchez d'arriver. Pas un n'a un ouvrage
-terminé, et ils ne peuvent, disent-ils, en finir un pour
-l'ouverture. Il me faut absolument une pièce nouvelle;
-je vous en supplie, tirez-moi de là; je suis
-au désespoir et je ne sais que faire si vous ne m'écrivez
-pas <i>Si j'étais Roi</i>.</p>
-
-<p>Il fallait opter entre la ruine du directeur et les
-cris de mes jeunes confrères, qui, malgré leur refus,
-ne manqueraient pas de tomber sur moi. Il n'y
-avait pas à hésiter, je dis donc à Séveste d'être
-tranquille.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il faut que le 15 juin on entre en répétition,
-me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, assemblez vos artistes pour le
-15 juin: voilà huit jours que vous perdez en courant,
-il faut rattraper le temps perdu.</p>
-
-<p>Effectivement, je me mis au travail le 28 mai; le
-9 juin, le 1<sup>er</sup> acte était terminé; on répétait le
-15 juin, et, le 31 juillet, toute ma partition était
-écrite et orchestrée.</p>
-
-<p>Pour cela, j'avais pris un congé; on répétait sans
-moi.</p>
-
-<p>Je fus chez de bons amis à Andresy; la campagne
-n'est bonne, selon moi, que pour travailler, parce
-qu'on y est tranquille: là on me dressa une petite
-table sous un bosquet, je m'y mettais dès le matin,
-et j'y restais toute la journée, n'étant interrompu
-dans mon travail que par ma petite fille Angèle
-qui venait m'embrasser; cela me délassait.</p>
-
-<p>Je terminai dans cette retraite mon 3<sup>me</sup> acte
-et mon orchestration.</p>
-
-<p>Je quittai Andresy pour assister à la reprise du
-<i>Fidèle Berger</i>, un enfant malheureux joué au commencement
-de janvier 1838, et tombé par une cabale
-de confiseurs! Couderc l'avait joué à Bruxelles
-avec grand succès; il demanda à Perrin de le monter;
-c'était au mois de juillet, les confiseurs restèrent
-tranquilles, et la pièce fit de l'effet.</p>
-
-<p>Merci à Couderc, qui le jouait merveilleusement,
-de m'avoir fait revivre cette partition qui n'était
-connue qu'en Allemagne. Ce fut le premier opéra
-que l'on me joua à Berlin, lorsque j'y arrivai en
-1840. Je fus sensible à cette attention.</p>
-
-<p>L'année 1852 me rendit le courage que j'avais
-perdu depuis 1848. <i>La Poupée de Nuremberg</i> m'avait
-porté bonheur; j'écrivis pour l'Opéra-Comique
-un petit acte avec Planard: <i>le Farfadet</i>, puis une
-cantate de Méry, <i>la Fête des Arts</i>.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Hébert Massy venait de s'engager à la Porte-Saint-Martin,
-pour y jouer un rôle dramatique
-chantant.</p>
-
-<p>J'écrivis pour elle plusieurs morceaux dans <i>la
-Faridondaine</i>, ainsi qu'un quatuor burlesque que
-j'arrangeai, paroles et musique, qui eurent un succès
-fou, grâce à Colbrun et à Boutin.</p>
-
-<p>Je donnai ensuite à l'Opéra, <i>Orfa</i>, ballet en deux
-actes pour la Cerrito.</p>
-
-<p>Je me rappelle que le 2 décembre, pendant que
-l'on se battait, grâce au coup d'Etat qui nous sauvait
-tous, j'étais tranquillement à mon piano, terminant
-la musique du <i>Sourd</i> ou <i>l'Auberge pleine</i>,
-que Perrin m'avait commandée pour le carnaval.</p>
-
-<p>En ce moment, je viens d'accomplir ma cinquantième
-année; mais, grâce au Ciel, il n'y a que mon
-acte de naissance qui m'en rappelle la date.</p>
-
-<p>J'ai toujours la même ardeur pour le travail, et
-je n'y ai pas grand mérite, car c'est la seule chose
-qui me plaise.</p>
-
-<p>La perte de ma fortune ne m'a pas été très-sensible.
-Je n'ai connu qu'une privation: celle de ne
-pouvoir plus recevoir mes amis: c'était mon seul et
-mon plus grand plaisir.</p>
-
-<p>J'ai payé mes dettes, mais mon frère vient de
-mourir, me laissant des affaires embarrassées, et
-ayant mangé de son vivant tout le bien de ma mère
-qui pouvait avoir quelque valeur; je n'ai donc nul
-espoir de retrouver jamais, non pas la fortune, mais
-même l'aisance. Je mettrai quelque chose de côté
-pour ma femme et ma fille, mais ce sera bien peu.</p>
-
-<p>Je n'ai malheureusement aucune manie, je
-n'aime ni la campagne, ni le jeu, ni aucune distraction.</p>
-
-<p>Le travail musical est ma seule passion et mon
-seul plaisir. Le jour où le public repoussera mes &oelig;uvres,
-l'ennui me tuera.</p>
-
-<p>J'envie à Auber son goût pour les chevaux, à Clapisson,
-sa manie de collection d'instruments; ce
-sont des occupations que les années ne vous enlèvent
-pas.</p>
-
-<p>C'est la fièvre de la production et du travail qui
-prolonge ma jeunesse et me soutient.</p>
-
-<p>Je rends grâces à Dieu, en qui je crois fermement,
-des faveurs, peut-être bien peu méritées, dont il
-m'a doté; puisque, malgré ma mauvaise chance
-en fait d'affaires, il m'a laissé encore assez d'idées
-pour écrire quelques ouvrages que je tâcherai
-de faire les moins mauvais possible.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Ad. Adam.</span></p>
-
-<p class="date">1853.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2>LISTE COMPLÈTE
-DES OUVRAGES
-D'ADOLPHE ADAM</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>1824.</td> <td>Scène d'<i>Agnès Sorel</i> qui a obtenu une mention honorable
-à l'Institut.</td></tr>
-<tr><td>1825.</td> <td><i>Ariane</i>. 2<sup>e</sup> second grand prix.</td></tr>
-<tr><td>1826.</td> <td>Différents airs de Vaudeville, au théâtre du Gymnase</td></tr>
-<tr><td>1827.</td> <td><i>L'Exilé</i>, Vaudeville.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>La Dame Jaune</i>, Vaudeville.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>L'Héritière et l'Orpheline</i>, Vaudeville.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Perkins Warbeck</i>, Nouveautés.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>L'Anonyme</i>, Vaudeville.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Lidda</i>, Vaudeville.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Hussard de Felsheim</i>, Vaudeville.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>M. Botte</i>, Vaudeville.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Vieux Fermier</i>, Vaudeville.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Caleb</i>, Nouveautés.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>La Batelière de Brientz</i>, Gymnase.</td></tr>
-<tr><td>1828.</td> <td><i>Valentine</i>, Nouveautés.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Guillaume Tell</i>, Vaudeville.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Barbier châtelain</i>, Nouveautés.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Les Comédiens</i>, Nouveautés.</td></tr>
-<tr><td>1829.</td> <td><i>Pierre et Catherine</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Isaure</i>, Nouveautés.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Céline</i>, idem.</td></tr>
-<tr><td>1830.</td> <td><i>Danilowa</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Henri V</i>, musique arrangée, Nouveautés.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Les Trois Catherine</i>, Nouveautés.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>La Chatte Blanche</i>, Nouveautés.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Trois jours en une heure</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Joséphine</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>1831.</td> <td><i>Le Morceau d'Ensemble</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Grand Prix</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Casimir</i>, 2 actes, Nouveautés.</td></tr>
-<tr><td>1832.</td> <td><i lang="en" xml:lang="en">The dark Diamond</i>, 3 actes, Londres.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i lang="en" xml:lang="en">The first Campaign</i>, 2 actes, Londres.</td></tr>
-<tr><td>1833.</td> <td><i>Faust</i>, ballet, 3 actes, Londres.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Proscrit</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Zambular</i>, Nouveautés.</td></tr>
-<tr><td>1834.</td> <td><i>Une bonne Fortune</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Chalet</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>1835.</td> <td><i>La Marquise</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Micheline</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>1836.</td> <td><i>La Fille du Danube</i>, ballet, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Postillon de Longjumeau</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td>Messe.</td></tr>
-<tr><td>1837.</td> <td><i>Les Mohicans</i>, ballet, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>1838.</td> <td><i>Le Fidèle Berger</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Brasseur de Preston</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>1839.</td> <td><i>Régine</i>, 2 actes, Opéra-Comique</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>La Reine d'un jour</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>1840.</td> <td><i>L'Ecumeur de mer</i>, ballet, 3 actes, St-Pétersbourg.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Den Hamadryaden</i>, ballet-opéra, 2 actes, Berlin.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>La Rose de Péronne</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>1841.</td> <td><i>Giselle</i>, ballet, 2 actes, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>La Main de fer</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>1842.</td> <td><i>La Jolie Fille de Gand</i>, ballet, 3 actes, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Roi d'Yvetot</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>1843.</td> <td><i>Richard</i>, de Grétry, réorchestré.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Déserteur</i>, de Monsigny, réorchestré.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Lambert Simnel</i>, 3 actes, commencés par Monpou, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>1844.</td> <td><i>Cagliostro</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Richard en Palestine</i>, 3 actes, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Gulistan</i>, de Dalayrac, réorchestré.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Cendrillon</i>, de Nicolo, réorchestré.</td></tr>
-<tr><td>1845.</td> <td><i>Le Diable à Quatre</i>, ballet, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i lang="en" xml:lang="en">The Marble Maiden</i>, ballet, Londres.</td></tr>
-<tr><td>1846.</td> <td><i>Zémire et Azor</i>, de Grétry, réorchestré.</td></tr>
-<tr><td>1847.</td> <td><i>Aline</i>, de Berton, réorchestré pour l'Opéra-National.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>La Bouquetière</i>, 1 acte, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Félix</i>, de Monsigny, réorchestré, Opéra-National.</td></tr>
-<tr><td>1848.</td> <td><i>Les Cinq Sens</i>, ballet, 3 actes, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>1849.</td> <td><i>Le Fanal</i>, 2 actes, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Toréador</i>, 2 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>La Filleule des Fées</i>, ballet, 3 actes, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>1850.</td> <td><i>Giralda</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td>Messe de Ste-Cécile.</td></tr>
-<tr><td>1851.</td> <td><i>Les Nations</i>, intermède chanté à l'Opéra pour la visite
-des Anglais.</td></tr>
-<tr><td>1852.</td> <td><i>La Poupée de Nuremberg</i>, 1 acte, Théâtre-Lyrique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Farfadet</i>, 1 acte, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Si j'étais Roi</i>, 3 actes, Théâtre-Lyrique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>La Faridondaine</i>, Porte-Saint-Martin.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>La Fête des Arts</i>, cantate, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Orfa</i>, ballet, 2 actes, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>1853.</td> <td><i>Le Sourd</i>, 3 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Roi des Halles</i>, 3 actes, Lyrique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Bijou Perdu</i>, 3 actes, Lyrique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Diable à Quatre</i>, de Solié, réorchestré.</td></tr>
-<tr><td>1854.</td> <td><i>Le Muletier de Tolède</i>, 3 actes, Lyrique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>A Clichy</i>, 1 acte, Lyrique.</td></tr>
-<tr><td>1855.</td> <td><i>Victoire!</i> cantate pour la prise de Sébastopol, chantée
-à l'Opéra-Comique et au Théâtre-Lyrique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Houzard de Berchini</i>, 2 actes, Opéra-Comique.</td></tr>
-<tr><td>1856.</td> <td><i>Falstaff</i>, 1 acte, Lyrique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Le Corsaire</i>, ballet, 3 actes, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Mam'zelle Geneviève</i>, 2 actes, Lyrique.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td>Cantate pour la naissance du Prince Impérial, Opéra.</td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td><i>Les Pantins de Violette</i>, 1 acte, Bouffes-Parisiens.</td></tr>
-</table>
-<p>Environ 150 morceaux de piano, des marches à grand
-orchestre, des romances, des morceaux religieux, un <i>Mois
-de Marie</i>, des morceaux pour l'orgue Alexandre.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<div class="titre">SOUVENIRS D'UN MUSICIEN</div>
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">BOÏELDIEU</h2>
-
-
-<p>A peine la tombe s'est-elle refermée sur les cendres
-d'Hérold, qu'elle s'entr'ouvre pour engloutir le chef
-de notre école, ce Boïeldieu dont chacun de nous sait
-les chefs-d'&oelig;uvre, dont tout le monde à pu apprécier
-l'immense talent. Certes, la perte est grande pour
-l'art, mais combien ne l'est-elle pas davantage pour
-l'amitié! La maladie à laquelle Boïeldieu vient de
-succomber l'avait fait renoncer à la composition depuis
-quelques années, et il y avait peu d'espoir que
-sa santé se raffermît au point de lui permettre de reprendre
-un travail dont la difficulté et la fatigue ne
-sauraient être comprises que par les compositeurs;
-mais si ses talents étaient perdus pour le public, ses
-nombreux amis, sa famille, dont il était l'idole, pouvaient
-espérer de jouir encore longtemps de sa société
-si douce, de son esprit si fin, si délicat, de sa causerie
-si attachante, de cette inépuisable bonté qui s'étendait
-sur tous ceux qu'il connaissait; car dans la
-haute position d'artiste où son talent l'avait élevé,
-Boïeldieu rencontra malheureusement plus d'un
-envieux, jamais un ennemi; on put bien en vouloir
-à son talent, jamais à sa personne.</p>
-
-<p>La carrière artistique de Boïeldieu fut semée de peu
-d'incidents, ce fut une continuité de succès qui l'amenèrent
-insensiblement au premier rang: aussi sa
-biographie sera-t-elle fort courte, et n'offrira-t-elle,
-pour ainsi dire, que les dates de ses nombreux ouvrages;
-mais ayant été assez heureux pour être son
-élève, puis ensuite son protégé et son ami, je pourrai
-donner sur son caractère privé quelques détails bien
-chers à ceux qui l'ont connu, et précieux pour ceux
-qui n'ont pas ce bonheur.</p>
-
-<p>Adrien Boïeldieu était né à Rouen en 1775. Il reçut
-ses premières leçons de musique d'un organiste de
-cette ville, nommé Broche. M. Boïeldieu avait conservé
-beaucoup de respect pour la mémoire de son
-premier maître, et n'en parlait jamais qu'avec vénération.
-Cependant je suis porté à croire que la reconnaissance
-lui fermait la bouche sur plus d'un détail
-peu favorable au vieil organiste: il passait généralement
-pour un homme brutal, assez médiocre musicien,
-mais en revanche très-illustre buveur; il maltraitait
-généralement ses élèves, et en particulier le
-pauvre Boïeldieu, en qui il n'avait pas su remarquer
-de dispositions pour la musique, et qui montrait au
-contraire une aversion assez prononcée pour la boisson.
-Or, comme, dans les idées du père Broche, l'un n'allait
-pas sans l'autre, il en tira une conséquence toute naturelle:
-c'est qu'un homme qui ne savait pas boire ne
-saurait jamais composer; aussi ne fonda-t-il pas de
-grandes espérances sur son élève.</p>
-
-<p>Boïeldieu ne se découragea cependant pas, et à peine
-âgé de dix-huit ans, il essaya de composer un petit
-opéra dont un compatriote avait fait les paroles. L'ouvrage
-fut représenté à Rouen avec un tel succès, que
-de toutes parts, et le père Broche le premier, on conseilla
-au jeune Boïeldieu d'aller présenter son ouvrage
-à Paris. Notre jeune musicien partit donc, léger d'argent,
-riche d'espérance, avec une petite valise où sa
-garde-robe tenait moins de place que sa partition,
-toute mince qu'elle était.</p>
-
-<p>Il s'opérait alors une espèce de révolution musicale
-à Paris. Le genre sombre était à la mode; Méhul et
-Cherubini étaient à la tête de cette nouvelle école, et
-les beautés harmoniques qui brillaient dans leurs ouvrages
-semblaient avoir aussi plus de prix auprès du
-public que les simples et naïves mélodies auxquelles
-Grétry et Dalayrac l'avaient habitué. Aussi ces deux
-derniers semblaient se donner à tâche de rembrunir
-leur genre pour se mettre à la hauteur des ouvrages
-à la mode alors, et Grétry n'avait écrit son <i>Pierre le
-Grand</i> et son <i>Guillaume Tell</i>, et Dalayrac sa <i>Camille</i>
-et son <i>Montenero</i>, que pour lutter avec l'<i>Elisa</i> et la
-<i>Lodoiska</i> de Cherubini, l'<i>Euphrosyne</i> et la <i>Stratonice</i>
-de Méhul, la <i>Caverne</i> de Lesueur, les <i>Rigueurs du
-Cloître</i> de Berton, et quelques ouvrages du même
-genre, d'auteurs moins célèbres.</p>
-
-<p>Cette réaction vers la musique sévère et scientifique
-n'était guère favorable au pauvre jeune homme,
-ignorant presque les premières règles de l'harmonie et
-n'ayant pour lui que quelques idées heureuses, mais
-mal écrites et délayées dans une orchestration mesquine.
-Quinze ans plus tôt, son ouvrage eût été de
-mode à Paris, comme il l'avait été à Rouen; mais alors
-les partitions ne faisaient pas leur tour de France
-aussi vite qu'à présent, et les troupes de province,
-qui exécutaient fort bien les ouvrages peu compliqués
-de musique de Grétry et de Monsigny, n'étaient guère
-en état de servir d'interprètes aux mâles accents de
-Méhul et de Cherubini.</p>
-
-<p>Il fallait donc que le jeune Rouennais se fît une
-nouvelle éducation musicale. Mais où la prendre, où
-la trouver? Le Conservatoire n'existait pas alors; et
-d'ailleurs, avant tout, il fallait vivre. Boïeldieu se mit à
-user de la plus médiocre ressource que puisse employer
-un musicien: il se résigna à accorder des pianos; et si,
-sur son mince salaire, il pouvait économiser une pièce
-de trente sous, il se hâtait de la porter au théâtre
-pour entendre ces chefs-d'&oelig;uvre qu'il devait égaler un
-jour, mais où il désespérait alors de pouvoir jamais
-atteindre.</p>
-
-<p>Cependant sa jolie figure, cet air de bonne compagnie
-qu'il posséda toujours, l'avaient fait remarquer.
-La maison Erard était alors le rendez-vous de tout ce
-qu'il y avait d'artistes distingués à Paris, et Boïeldieu
-sut y trouver accès, malgré sa position peu avantageuse.
-Il trouva quelques paroles de romance, et la
-musique délicieuse qu'il y adapta lui valut de grands
-succès dans le monde: ce n'était plus comme accordeur,
-mais bien comme professeur de piano qu'il s'ouvrait
-l'entrée des meilleures maisons; à ses romances
-succédèrent des duos de piano et de harpe, qui
-n'eurent pas moins de succès; puis enfin, on lui confia
-un poëme: c'était <i>Zoraïme et Zulnare</i>. La musique en
-fut composée en peu de temps; mais aucune considération
-ne put déterminer l'un des deux théâtres
-lyriques de cette époque à mettre en répétition un
-opéra en trois actes d'un jeune inconnu. Il fallut auparavant
-qu'il s'essayât dans des ouvrages en un acte,
-et son premier opéra joué fut <i>la Famille Suisse</i>;
-<i>Zoraïme et Zulnare</i> vint ensuite; puis <i>Montbreuil et
-Nerville</i>, <i>la Dot de Suzette</i>, <i>les Méprises Espagnoles</i>,
-<i>Beniowski</i>, où l'on remarque des ch&oelig;urs d'une vigueur
-et d'une énergie dont on ne l'aurait pas cru
-capable jusque là; <i>le Calife</i>, cet ouvrage de jet si
-riche, de mélodies originales, de motifs gracieux. Cet
-opéra fut composé d'une singulière manière.</p>
-
-<p>Boïeldieu avait été nommé professeur de piano au
-Conservatoire; c'est pendant qu'il donnait ses leçons,
-entouré d'élèves qui étudiaient leurs morceaux, que
-sur un coin de l'instrument il enfantait et écrivait ses
-airs si gracieux qui, tous, sont devenus populaires, et
-que trente années d'intervalle (et c'est plus d'un siècle
-en musique) n'ont pu faire vieillir. L'immense succès
-qu'obtint <i>le Calife</i> fut loin de produire chez Boïeldieu
-l'effet qu'en aurait éprouvé tout artiste moins consciencieux.
-C'est alors qu'il sentit tout ce qui manquait
-encore à son talent; il comprit que, quels que
-soient les dons que la nature vous ait prodigués, il est
-encore dans la science des ressources dont le génie doit
-profiter: il obtint de Cherubini de recevoir des leçons
-de cet habile théoricien, et nul exemple de modestie
-ne peut être proposé plus efficacement aux jeunes
-artistes, que l'amour-propre aveugle trop souvent, que
-celui de l'auteur du <i>Calife</i> et de <i>Beniowski</i> venant
-avouer son ignorance à l'auteur des <i>Deux Journées</i> et
-se soumettant sous ses yeux à l'apprentissage d'un
-écolier.</p>
-
-<p>Le fruit de ces précieuses leçons ne se fit pas attendre:
-le premier ouvrage que donna Boïeldieu, après
-les avoir reçues, fut <i>Ma tante Aurore</i>. Il avait fait un
-pas immense dans l'art d'orchestrer et de disposer
-l'harmonie; on en peut trouver la preuve dans la
-suave introduction de l'ouverture, où les violoncelles
-sont si habilement disposés; dans le dessin des accompagnements
-du premier duo, dans l'harmonieuse instrumentation
-des couplets: «Non, ma nièce, vous
-n'aimez pas,» etc.</p>
-
-<p>Aucune qualité ne manquait alors au talent de
-Boïeldieu: moins profond peut-être que quelques-uns
-de ses rivaux, il était aussi dramatique et souvent
-plus gracieux. C'est alors que la place de maître de
-chapelle de l'empereur de Russie lui fut proposée. Les
-avantages attachés à cette place étaient trop grands pour
-ne pas séduire Boïeldieu, qui, quoique brillant au premier
-rang à Paris, trouvait des concurrents redoutables
-dans des confrères tels que Grétry, Dalayrac, Berton,
-Méhul, Cherubini, Kreutzer, etc. Des chagrins domestiques
-contribuèrent aussi à lui faire entreprendre ce
-voyage; et jusqu'en 1811 qu'il revint à Paris, il resta
-à Saint-Pétersbourg, honoré de l'admiration et même
-de l'amitié de toute la famille impériale. Il y fit la musique
-de plusieurs opéras, entre autres <i>Télémaque</i> et
-<i>Aline reine de Golconde</i>: ces deux ouvrages, joués à Paris
-avec la musique de MM. Lesueur et Berton, n'ont pas
-été entièrement perdus pour nous; Boïeldieu y a souvent
-puisé des morceaux qu'il a intercalés dans les
-ouvrages qu'il a donnés depuis son retour en France.
-Les deux premiers qu'il fit représenter furent <i>Rien de
-trop</i> et <i>la jeune Femme colère</i>, composés tous deux en
-Russie; ils furent bientôt suivis de <i>Jean de Paris</i>, <i>la
-Fête du village voisin</i>, <i>le nouveau Seigneur</i>, <i>Charles de
-France</i> (à l'occasion du mariage du duc de Berry) en
-société avec Hérold, dont il favorisa ainsi le début dans
-la carrière qu'il devait illustrer, et à laquelle il a été
-enlevé si jeune.</p>
-
-<p>En 1817, Boïeldieu fut appelé à remplacer Méhul à
-l'Institut. Le premier ouvrage qu'il donna après sa nomination
-fut <i>le Chaperon</i>. On dit de cet opéra que c'était
-son discours de réception. Mais le travail avait
-déjà épuisé les forces de Boïeldieu. Une terrible maladie
-le mit aux portes du tombeau, et ce ne fut plus
-qu'à de longs intervalles qu'il put faire résonner sa
-lyre. <i>Les Voitures versées</i>, <i>la Dame Blanche</i> et <i>les Deux
-Nuits</i> furent ses trois derniers ouvrages. La santé de
-Boïeldieu dépérit de plus en plus depuis son dernier
-opéra. C'est en vain qu'il voyagea, allant partout chercher
-un remède à ses maux. Une extinction de voix qui
-s'était emparée de lui, il y a un an, ne le quitta que
-pour faire place à une sciatique aiguë qui lui fit endurer
-des douleurs inouïes: il crut que des eaux, dont il
-avait déjà éprouvé de salutaires effets, lui apporteraient
-quelque soulagement; mais l'effet fut loin de
-répondre à son attente; on le transporta presque mourant
-à Bordeaux et de là à Jarcy, où il vient de s'éteindre
-dans les bras de sa femme et de son fils, dont il
-était l'idole.</p>
-
-<p>Le talent de Boïeldieu, si universellement reconnu
-aujourd'hui, ne fut pas toujours apprécié à sa juste
-valeur: longtemps on s'obstina à ne voir en lui qu'un
-homme ordinaire, qui avait quelques jolies idées; et
-cependant, que de qualités brillantes dans sa manière!
-Qui croirait, en entendant <i>la Dame blanche</i>, que ce soit
-l'&oelig;uvre d'un homme de cinquante ans? qui croirait,
-en entendant cet orchestre si nourri, si riche d'effets
-d'harmonie, que cet opéra soit sorti de la même plume
-qui a tracé les accompagnements mesquins de <i>Zoraïme
-et Zulnare</i> trente ans auparavant? Boïeldieu sut
-toujours marcher avec le siècle; sa musique fut toujours
-celle du temps où il l'écrivait, et lorsque, l'année
-passée, tous les compositeurs de Paris se réunirent
-pour écrire des galops pour l'opéra, quel fut le meilleur,
-le plus riche d'instrumentation, si ce n'est celui
-de Boïeldieu?</p>
-
-<p>C'est peut-être grâce à cette faculté de suivre si
-bien les progrès de la musique, qui n'est que l'art d'en
-varier la forme, que Boïeldieu savait apprécier tous les
-compositeurs, de quelque époque qu'ils fussent. Il
-était enthousiaste de Gluck et de Grétry, ce qui ne
-l'empêchait pas d'être admirateur passionné de Mozart
-et de Rossini. Jamais aucun préjugé d'école n'influait
-sur son jugement. Lorsqu'on créa la classe
-de composition de Boïeldieu, les premiers élèves qui
-y furent admis avaient déjà reçu les impressions de
-coterie du Conservatoire. Ainsi Grétry n'était pour
-eux qu'une perruque, et Rossini qu'un faiseur de
-contredanses. Quelle ne fut pas leur surprise de reconnaître
-que celui qui devait leur enseigner la composition
-professait la plus haute admiration pour ces
-deux hommes de génie, que nous étions bien loin de regarder
-comme tels! Il paraîtra sans doute surprenant
-aujourd'hui, en 1834, qu'un musicien ait été obligé
-d'apprendre à ses élèves que Rossini était un grand
-génie, mais il faut se reporter à l'époque dont je parle:
-on ne parlait alors, au Conservatoire, que des <i>Turlututu</i>
-de Rossini; on riait à gorge déployée de ses crescendo
-et de ses triolets, en tierces dans les violons: il
-fallait alors, non-seulement de la conscience, mais encore
-du courage à un compositeur français, pour se
-mettre en hostilité avec ses confrères en rendant justice
-à l'immense génie de Rossini, dont on ne connaissait
-encore, en France, que deux ou trois partitions.
-Sitôt qu'il en paraissait une nouvelle, Boïeldieu convoquait
-toute sa classe; l'un de nous se mettait au
-piano, et on exécutait d'un bout à l'autre le nouveau
-chef-d'&oelig;uvre, tandis que notre professeur nous en faisait
-remarquer les légères taches et les nombreuses
-beautés. «Mes enfants, nous disait-il ensuite, voici la
-meilleure leçon que je puisse vous donner: il faut,
-avant tout, étudier les auteurs qui ont du chant, et on
-ne reprochera pas à celui-là d'en manquer.»</p>
-
-<p>Ce que Boïeldieu aimait le moins, c'était la musique
-contournée et manquant de mélodie.</p>
-
-<p>Quoiqu'il ne soit peut-être pas convenable de me
-citer dans cette notice, je ne puis résister au désir de
-raconter la première leçon de composition qu'il me
-donna, parce qu'elle peint la manière de l'homme et
-sa perspicacité à découvrir une mauvaise tendance chez
-l'élève, et son habileté à en changer les mauvaises dispositions.
-Quand j'eus le bonheur d'être admis dans la
-classe de Boïeldieu, j'étais un peu comme tous les jeunes
-gens qui commencent à s'occuper de composition;
-la forme était tout pour moi, et le fond fort peu de
-chose. J'avais une grande estime pour les modulations
-et les transitions baroques, et un souverain mépris
-pour la mélodie, dont je ne concevais même pas qu'on
-se servît. Un de mes amis m'avait une fois mené aux
-Bouffes, où l'on jouait le <i>Barbier</i> de Rossini, et je
-m'étais sauvé après le premier acte, furieux contre ce
-sot public qui accordait ses applaudissements à de telles
-misères.</p>
-
-<p>Je fais ici ma confession, voilà comme je pensais
-quand j'entrai chez M. Boïeldieu. Il me demanda de
-lui donner un échantillon de mon savoir-faire, et, deux
-jours après, je lui portai un morceau stupide, où il
-n'y avait ni chant, ni rhythme, ni carrure, mais en
-revanche, force dièzes et bémols, et pas deux mesures
-de suite dans le même ton. Je croyais avoir fait un
-chef-d'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>&mdash;Mon bon ami, me dit M. Boïeldieu, quand il eut
-examiné mon papier de musique, qu'est-ce que cela
-veut dire?</p>
-
-<p>L'indignation me saisit.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, Monsieur, lui répliquai-je, vous ne
-voyez pas ces modulations, ces transitions enharmoniques,
-etc.</p>
-
-<p>&mdash;Si fait, vraiment, reprit-il, j'y vois fort bien
-tout cela; mais les choses essentielles, la tonalité et
-un motif? Allez-vous-en à votre piano, faites-moi une
-petite leçon de solfége à deux ou trois parties, d'une
-vingtaine de mesures, et sans moduler surtout, et vous
-m'apporterez cela dans huit jours.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je vais vous faire cela tout de suite, m'écriai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Non, me répondit-il, il faut tâcher que cela ne
-soit pas trop plat, et huit jours ne vous seront pas de
-trop.</p>
-
-<p>Je retournai chez moi, et, riant d'une telle besogne,
-je voulus me mettre à l'&oelig;uvre; mais dans l'habitude
-que j'avais de tendre mon imagination vers un tout
-autre but, je ne pouvais pas trouver une idée mélodique.
-Au bout de huit jours j'apportai ma vocalise qui
-était bien faible.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure, me dit Boïeldieu, au moins
-cela a forme humaine, mais il y manque bien des
-choses; nous ferons encore ce travail-là pendant quelque
-temps.</p>
-
-<p>Il ne me fit faire autre chose pendant trois ans;
-puis il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant vous avez peu de chose à apprendre;
-étudiez l'orchestration et les effets de scène, et vous irez.</p>
-
-<p>Trois mois après il me fit concourir à l'Institut sans
-trop de désavantage.</p>
-
-<p>Le long intervalle que M. Boïeldieu mit entre ses
-derniers ouvrages fait qu'on lui a souvent reproché
-de manquer de facilité. C'est l'erreur la plus grande.
-Il concevait très-facilement, mais n'était jamais content
-de ce qu'il faisait. Il écrivait quelquefois jusqu'à
-six versions différentes d'un morceau avant d'en trouver
-une à laquelle il s'arrêtât, et quand il mettait au
-jour un opéra, on pouvait parier qu'on trouverait la
-matière de cinq ou six ouvrages de même dimension
-dans son panier de rebut.</p>
-
-<p>M. Boïeldieu rendait justice à tous ses confrères, et
-paraissait souffrir quand on n'agissait pas comme lui.
-Quand il reçut la décoration de la Légion-d'Honneur,
-il parut vivement contrarié que M. Catel ne l'eût pas
-obtenue en même temps que lui; il se mit alors à faire
-pour son confrère toutes les démarches qu'il n'avait
-pas voulu faire pour lui-même, et il vint à bout de
-réussir. Ce fut une véritable satisfaction pour lui.
-Catel n'était point ambitieux de cette distinction, et ne
-s'en montra pas fort reconnaissant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un mauvais service que vous m'avez rendu,
-dit-il à M. Boïeldieu; on ne saura plus comment me
-distinguer à l'Institut: j'étais le seul qui ne l'eût
-pas, et quand on voulait me désigner à quelqu'un qui
-ne me connaissait pas, on lui disait: «Tenez, M. Catel,
-c'est ce monsieur là-bas, celui qui n'a pas la croix
-d'Honneur.» Maintenant je serai perdu dans la foule.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! lui répondit Boïeldieu, portez-la par
-amitié pour moi. Je n'osais plus sortir avec vous: j'étais
-trop humilié lorsqu'on nous rencontrait ensemble,
-et qu'on voyait que l'homme de mérite ne portait
-pas la croix que j'avais.</p>
-
-<p>Je pourrais citer mille traits charmants d'esprit et
-de bonté dont M. Boïeldieu donnait la preuve chaque
-jour: mais il faudrait pour cela outre-passer de beaucoup
-les bornes de cette notice, et je ne puis me décider
-à faire un volume.</p>
-
-<p>Si les amis de Boïeldieu, si sa famille désolée déplorent
-amèrement une perte si cruelle, il est encore
-quelqu'un dont la douleur doit être bien profonde, c'est
-celui qui essaie ici de rendre un dernier hommage à la
-mémoire d'un maître chéri, qui ne s'est pas contenté
-de lui prodiguer les soins et les conseils qu'il devait à
-ses élèves. La bonté toute paternelle de Boïeldieu a
-guidé mes premiers pas dans la carrière où j'essaie de
-si loin de marcher sur ses traces, et je perds en lui
-plus qu'un maître. Si ses ouvrages me restent comme
-modèle, où retrouverai-je ces conseils si utiles, cette
-amitié si vraie, si sentie, qui ne m'avait jamais manqué?
-Oui, je le répète, la perte est grande pour l'art,
-mais elle est irréparable pour les jeunes artistes, car
-ils étaient aussi de la famille de Boïeldieu, et rien ne
-peut rendre un père à ses enfants.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch2">LE CLAVECIN DE MARIE-ANTOINETTE</h2>
-
-
-<p>C'était un bel et noble instrument que ce superbe
-clavecin, lorsqu'il passa de l'atelier dans la royale demeure
-pour laquelle il avait été fabriqué. Il avait trois
-claviers de quatre octaves et demi, avec de belles
-touches en ivoire et en ébène; il avait plusieurs jeux
-qui en modifiaient le son à volonté. Comme il résonnait
-dans sa superbe enveloppe de laque dorée!
-Comme il paraissait fier des riches peintures dont il
-était orné! Le plus magnifique instrument sorti des
-mains habiles d'Erard ou de Pleyel ne recevra d'autres
-ornements que ceux que pourront fournir l'ébéniste
-ou le doreur sur cuivre. Alors, les artistes les plus
-célèbres, Boucher, Vanloo ne dédaignaient pas de
-couvrir de peintures les parois intérieures d'un instrument
-de musique, et l'on voit souvent, dans les
-cabinets des amateurs, des peintures sur bois qui
-ont survécu au meuble dont elles faisaient partie,
-et dont elles formaient quelquefois la plus grande
-valeur.</p>
-
-<p>Ce n'est pas qu'alors il n'y eût déjà des pianos à Paris;
-mais ces instruments, presque dans l'enfance à
-cette époque, appartenaient la plupart à des artistes
-de profession, et n'étaient pour les amateurs qu'un
-objet de curiosité et jamais de luxe. Le clavecin profitait
-des derniers jours de sa gloire, et semblait regarder
-avec dédain l'humble rival qui, encore réduit à sa
-forme mesquine et carrée, devait un jour le détrôner
-entièrement.</p>
-
-<p>C'était donc un clavecin qu'on avait fait faire pour
-Madame la Dauphine: elle était allemande, on la
-savait musicienne et on lui donna l'instrument le
-plus parfait que l'on pût fabriquer. Pauvre beau clavecin!
-tu existes encore, mais non plus dans le palais
-d'un roi; si de temps en temps tu fais résonner tes sons
-aigres et criards, que l'on trouvait si pleins et si beaux
-dans ton jeune temps, c'est la main débile d'un vieillard
-qui t'anime, toi qui devais ne servir qu'aux plaisirs
-d'une reine! et cependant plus d'une main habile
-s'est promenée sur tes touches délabrées! A peine peux-tu
-exhaler de maigres sons, mais si tu pouvais parler,
-nous redire le temps de ta gloire, alors que Gluck,
-l'immortel Gluck, que protégeait ta royale maîtresse,
-vint à la cour de son ancienne écolière, tu pourrais
-raconter les ricanements de cette troupe dorée d'inutiles
-de Versailles en voyant que la jeune reine honorait
-un simple musicien plus peut-être qu'un des
-leurs. Te rappelles-tu la première entrevue du grand
-homme et de la jeune reine? lorsqu'on annonça
-M. le chevalier Gluck, la reine se précipita vers le
-compositeur en s'écriant:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vous, c'est donc vous, mon cher
-maître!</p>
-
-<p>Et le bon gros Allemand de sourire, et reconnaissant
-à peine l'élève qu'il avait quittée enfant:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Madame, dit-il avec son accent tudesque,
-que Votre Majesté est devenue grossière depuis que je
-l'ai vue?</p>
-
-<p>A la franchise de ce germanisme (la reine était effectivement
-engraissée), le flegme des courtisans ne put
-y tenir, l'étiquette fut un moment oubliée, on osa rire;
-la reine partagea la gaîté générale; mais bientôt voyant
-la confusion du pauvre compositeur, qui ne se doutait
-seulement pas qu'il eût dit une sottise, et qui cherchait
-partout qui pouvait faire naître ce fou rire.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit-elle avec cette grâce enchanteresse
-qui ne la quitta jamais, vous serez sans doute charmés
-de faire connaissance avec un de mes compatriotes,
-dont l'Allemagne s'honore à juste titre. Il parle très-mal
-français, il est vrai, mais il possède un langage
-bien autrement éloquent, et que l'on comprend dans
-tous les pays. Allons, mon bon maître, ajouta-t-elle
-en conduisant le musicien au clavecin, un petit souvenir
-de Vienne.</p>
-
-<p>Gluck comprit alors qu'il avait une revanche à
-prendre; ses yeux s'animèrent de ce feu de génie qui
-le possédait si souvent; il lança un regard sur le
-groupe des courtisans, puis laissa ses doigts courir sur
-l'instrument.</p>
-
-<p>C'était d'abord quelque chose de vague et dont
-il était difficile de se rendre compte: on remarquait
-parmi ses accords heurtés cent mélodies sur le
-point de naître et interrompues tout d'un coup par
-une nouvelle idée. Peu à peu tout s'éclaircit, le visage
-de Gluck rayonnait d'un feu divin, il ne voyait
-plus où il était, il avait commencé devant la reine, il
-continuait comme chez lui, un mouvement de valse
-de ce rhythme vigoureux qui n'appartient qu'aux
-Allemands, se fit bientôt entendre. La reine avait
-peine à contenir deux larmes qui roulaient dans ses
-beaux yeux, car avant tout elle tenait à paraître française
-de c&oelig;ur, elle savait qu'on l'avait surnommée
-l'Autrichienne, et elle aurait voulu oublier son pays.
-Elle aurait cependant pu pleurer en liberté: on ne
-l'aurait pas remarquée. L'attention des ducs, marquis
-et autres assistants était tout absorbée par ces accords
-sublimes, dont la pâle musique française, la seule
-qu'ils eussent entendue jusque là, ne leur avait jamais
-donné l'idée; ils comprenaient un art pour la première
-fois.</p>
-
-<p>Leur extase durait encore et Gluck ne jouait plus.
-De grosses gouttes de sueur coulaient sur son large
-front; il semblait sortir d'un songe pénible. Il fut
-quelques instants à se remettre.</p>
-
-<p>La reine le remercia en lui disant bien bas, dans sa
-langue maternelle:</p>
-
-<p>&mdash;Merci, merci, mon bon maître. Oh! vous êtes
-bien vengé. Puis le bon Allemand se retira et les
-grands seigneurs s'inclinèrent quand il passa près
-d'eux; la noblesse crut cette fois ne pas déroger en
-rendant hommage au génie puissant qui venait de se
-révéler à elle.</p>
-
-<p>Que d'autres scènes, bien autrement intéressantes,
-nous feraient connaître le vieux clavecin. Comme il
-nous les raconterait bien mieux que je ne puis le
-faire, moi, chétif, qui grâce au Ciel, ne suis pas d'âge
-à avoir vu toutes ces merveilles. Mais j'ai vu le clavecin,
-et il y a de cela peu de jours, et je dois vous
-raconter maintenant comment et où j'ai retrouvé ce
-débris de notre ancienne monarchie.</p>
-
-<p>J'allai dernièrement à l'hôtel des Invalides rendre
-visite à un ami, un ancien officier supérieur que j'avais
-perdu de vue depuis longtemps. Après avoir causé
-de la pluie et du beau temps, matières fort intéressantes
-pour un invalide, des spectacles que l'on donne
-à l'Odéon, ce qui met en grande joie les paisibles habitants
-de l'hôtel, nous vînmes à parler musique.
-Mon ami m'apprit que plusieurs dames musiciennes
-étaient leurs commensales, et que même quelques officiers
-pratiquaient cet art avec quelque distinction.
-Nous avons entr'autres, ajouta-t-il, un de nos camarades
-qui possède un magnifique clavecin, auquel il
-paraît tenir singulièrement, et dont il touche fort
-souvent à notre grand plaisir. Sur ma demande, on
-m'introduisit chez l'amateur de cet instrument suranné;
-il me fit remarquer tous les détails de son clavecin.
-J'admirai sa parfaite conservation, la laque noire
-brillante à filets d'or, et surtout les peintures, qui
-me parurent d'un grand prix. Le vieil officier me pria
-de l'essayer, ce que je fis, et jugeant sans doute à ma
-figure que je n'étais pas très-enthousiasmé du son peu
-harmonieux que font les bouts de plume en accrochant
-la corde:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous ne trouvez pas qu'il a un bien
-beau son? me dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, repris-je, fort beau pour un clavecin;
-mais le plus mauvais piano vaut mieux que cela.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Monsieur, me répondit-il, il n'y a pas de
-piano ou d'instrument au monde qui puisse me faire
-autant de plaisir que ce vieux clavecin. C'est que nous
-sommes presque du même âge, et puis il me rappelle
-tant de souvenirs! Et le bon vieillard paraissait attendri
-en me disant ces derniers mots. Ma curiosité fut
-vivement excitée, et je ne pus m'empêcher de lui exprimer
-le désir de la voir satisfaite.</p>
-
-<p>L'ancien officier accéda sans peine à ma demande,
-qui parut au contraire lui faire plaisir. Je prêtai
-l'oreille pendant que mon ami, qui, probablement,
-avait entendu l'histoire plus d'une fois, se hâtait de
-regagner sa chambre, bien convaincu qu'il serait encore
-obligé de la subir en plus d'une occasion. De
-même que les contes de fée commencent toujours par:
-Il y avait une fois, de même les histoires de vieillards
-ne manquent jamais de débuter par: avant la Révolution;
-c'est en effet, de cette manière que commença
-la narration.</p>
-
-<p>&mdash;Avant la Révolution, Monsieur, j'avais l'honneur
-d'être accordeur de la reine et des premières maisons
-de la cour. C'était alors une profession très-lucrative!
-C'était une autre affaire d'accorder un grand clavecin
-dont les claviers avaient chacun des cordes différentes
-et dont plusieurs jeux avaient même des rangées de
-cordes respectives, que d'accorder vos misérables pianos
-à trois et à deux cordes; on dit même qu'on en fait
-maintenant à une corde, ce qui est le comble de l'absurde.
-Aussi l'art de l'accordeur n'est plus qu'un métier,
-et voilà pourquoi tant de gens s'en mêlent. J'exerçai
-honorablement ma profession jusqu'à l'époque de
-la tourmente révolutionnaire. On a plaint bien des
-gens, Monsieur; mais on n'a pas assez plaint les
-pauvres accordeurs. Tout nous abandonnait en même
-temps, les grands seigneurs se sauvaient avec un dévouement
-rare, et il en est bien peu qui aient songé à
-s'acquitter avec nous avant leur départ. Ils comptaient
-tous revenir bientôt pour châtier cette canaille,
-comme ils l'appelaient; mais la canaille saisissait
-leurs biens; les enrichis achetaient bien les clavecins,
-mais c'étaient des meubles et non des instruments pour
-eux, et l'accordeur n'y avait jamais à faire. Je traînai
-péniblement mon existence jusqu'au 10 août.</p>
-
-<p>Cette fatale époque ne sortira jamais de ma mémoire.
-J'entends dire qu'après le massacre des Suisses,
-le peuple s'était répandu dans le château des Tuileries
-et brisait tout ce qui se rencontrait sur son passage.
-Je voulus jeter un dernier coup d'&oelig;il sur ces appartements,
-où j'avais été appelé si souvent avant qu'ils ne
-fussent dépouillés de leur magnificence. Je me rendis
-donc au château, et je fus porté par la foule jusqu'à
-la chambre de la reine. Ah! Monsieur, quel spectacle!
-Tout était saccagé, brisé; un seul objet était encore intact,
-c'était le clavecin; mais un homme hideux était
-monté dessus, il haranguait la multitude, et autant
-que je pus entendre, au milieu du tumulte, il
-proposait de jeter mon pauvre clavecin par la fenêtre.
-J'étais tout tremblant dans un coin, abîmé, anéanti;
-l'orateur saute en bas de son piédestal, trente mains
-vigoureuses s'emparent de l'instrument, la queue est
-déjà hors du balcon; il va aller faire un tour de jardin,
-quand tout à coup une voix jeune et claire se
-fait entendre: Arrêtez! arrêtez!</p>
-
-<p>On s'arrête en effet. Le clavecin reste suspendu sur
-le bord de l'abîme, et l'orateur s'avance. C'était un
-tout jeune homme, en uniforme de garde national. Sa
-figure enjouée, franche et spirituelle en même temps,
-prévenait en sa faveur.</p>
-
-<p>&mdash;Citoyens, qu'allez-vous faire? leur dit-il, pourquoi
-briser cet instrument? Ignorez-vous donc le pouvoir
-de la musique? N'avez-vous pas souvent marché
-en entonnant la <i>Marseillaise</i>? L'effet en serait encore
-plus merveilleux avec accompagnement. Au lieu de briser
-cet innocent instrument, laissez-moi vous régaler
-d'un petit air patriotique.</p>
-
-<p>Cette courte harangue, débitée moitié sérieusement,
-moitié en riant, produisit un effet analogue sur l'assemblée.
-Quelques-uns hésitaient, d'autres persistaient
-dans leurs projets de destruction. Mon jeune homme
-s'élance vers ceux qui tenaient la tête de l'instrument:</p>
-
-<p>&mdash;Ouvrez-moi cela, dit-il d'un ton d'autorité.</p>
-
-<p>On obéit, et sur-le-champ il leur joue la ritournelle
-de la <i>Marseillaise</i>, que tous les spectateurs reprennent
-en ch&oelig;ur. Après le chant vient la danse; c'est dans
-l'ordre. Après la <i>Marseillaise</i> il fallut jouer la <i>Carmagnole</i>,
-puis <i>Ça ira</i>, puis, <i>Madam' Véto</i>, etc., etc. Tout cela
-me saignait le c&oelig;ur, Monsieur. La <i>Carmagnole</i> sur le
-clavecin de la reine!&hellip; Toute cette foule me faisait
-mal à voir. Quand on eut bien dansé, on ne songea plus
-à briser l'instrument; on se retira gaîment, si toutefois
-on peut nommer cette joie féroce de la gaîté; et je
-me trouvais seul dans la chambre. Je m'approchai de
-mon cher clavecin qui venait d'être si miraculeusement
-sauvé; je voulus le purifier, et je me mis à jouer ce
-beau c&oelig;ur d'<i>Iphigénie</i> de Gluck: <i>Que de grâces, que
-que de majesté!</i> que la galanterie du public, quelques
-années auparavant, adressait toujours à la reine.</p>
-
-<p>A peine avais je commencé les premières mesures,
-que je me sens arraché du clavier. C'était mon jeune
-garde national.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous fou? me dit-il, avez-vous envie de
-vous faire massacrer? Il n'en faudrait pas tant. Je me
-suis échappé à l'ovation de ces misérables, je voulais
-voir s'il n'y aurait pas moyen de sauver cet instrument.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes donc accordeur aussi? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Pas le moins du monde, je ne suis qu'un simple
-amateur, mais j'aurais été désolé de voir détruire inutilement
-un si beau meuble.</p>
-
-<p>Il appelait cela un meuble! Enfin, n'importe: il l'avait
-sauvé, c'était l'essentiel. Nous cherchâmes en vain
-les moyens de préserver plus longtemps mon pauvre
-clavecin.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, me dit tout d'un coup le jeune homme,
-je crains qu'il ne fasse pas longtemps bon pour vous
-en ces lieux. Grâce à mon uniforme je ne crains rien,
-mais vous n'avez pas un costume à l'ordre du jour (il
-avait raison, j'étais à peu près propre), d'un moment à
-l'autre vous pouvez être arrêté, suspecté, interrogé;
-le mieux est de vous esquiver jusque chez vous. Le
-clavecin deviendra ce qu'il pourra, songez d'abord à
-vous. Il dit, me pousse hors de la chambre, ferme la
-porte et jette la clef par une fenêtre.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, de grâce, lui dis-je, que je connaisse
-au moins le sauveur du clavecin de la reine. Votre
-nom?</p>
-
-<p>&mdash;Singier. Le vôtre?</p>
-
-<p>&mdash;Doublet, accordeur de la reine.</p>
-
-<p>Il me ferme la bouche d'une main, me tend l'autre
-et s'esquive.</p>
-
-<p>Le lendemain de cette fatale journée j'allai m'engager;
-la carrière des armes me fut plus favorable que
-ma première profession. J'obtins rapidement de l'avancement,
-et j'étais parvenu au grade de chef de
-bataillon à l'époque de la Restauration.</p>
-
-<p>Je jugeai qu'il ne faisait pas meilleur pour les militaires
-en 1814 que pour les accordeurs en 1792, je
-sollicitai ma retraite et j'obtins d'entrer aux Invalides.
-Le hasard me fit assister à la vente du mobilier de la
-reine Hortense. Jugez, Monsieur, quelle fut ma joie,
-en reconnaissant mon vieux compagnon, mon pauvre
-clavecin! Depuis que j'en ai fait l'acquisition, il m'a
-consolé de tous mes chagrins. Mais je me fais vieux;
-que deviendra-t-il après moi? Il n'a jamais habité que
-des palais ou des hôtels, sera-t-il destiné à être dépecé
-et vendu pièce à pièce par un brocanteur? C'est un
-cruel chagrin pour mes vieux jours.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Monsieur, lui dis-je, n'avez-vous jamais
-revu votre jeune garde national?</p>
-
-<p>&mdash;Si fait vraiment; je l'ai retrouvé presque en
-même temps que mon clavecin. Nous étions partis du
-même point, mais nous avons choisi deux carrières
-bien différentes. Je me suis fait militaire, j'y ai gagné
-les Invalides. Il s'est fait directeur de spectacles, et il
-y a gagné quarante mille livres de rente.</p>
-
-<p>M. Singier est peut-être, du reste, le seul directeur
-qui ait fait sa fortune, en se faisant toujours aimer des
-administrés qui l'aidaient à s'enrichir. Vous voyez
-bien, Monsieur, que mon clavecin porte bonheur.</p>
-
-<p>Ici mon vieil officier s'arrêta, je le remerciai de sa
-courtoisie; il m'accorda la permission de venir le revoir
-et même de lui amener quelques vrais amateurs
-pour visiter son instrument. Lecteurs, si vous voulez
-faire connaissance avec le clavecin de Marie-Antoinette,
-allez à l'hôtel des Invalides, demandez M. le
-chef de bataillon Doublet, et l'heureux possesseur de
-ce précieux morceau se fera sans doute un plaisir de
-vous le laisser admirer, peut-être même consentirait-il
-à s'en défaire; mais, je vous en préviens, ce ne
-serait qu'en faveur d'un véritable amateur.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch3">HÉROLD</h2>
-
-
-<p>Un an s'est écoulé depuis qu'une mort prématurée
-a enlevé aux amateurs de musique un compositeur
-qui faisait leurs délices, à l'Opéra-Comique un de ses
-plus fermes soutiens, et à la France une de ses gloires.
-Le 19 janvier 1833, Hérold a cessé de vivre, en nous
-léguant pour dernier héritage le plus heureux, sinon
-le meilleur de ses ouvrages, le <i>Pré aux Clercs</i>, que le
-public a été applaudir plus de cent fois, et qu'on entendra
-encore longtemps avec un plaisir d'autant plus
-vif qu'il n'est pas exempt de regret, et que le nombre
-des ouvrages d'Hérold restés au répertoire est plus
-restreint.</p>
-
-<p>Nous allons essayer, dans une courte notice, de
-faire connaître à nos lecteurs la vie et les ouvrages de
-cet habile musicien, dont la perte nous fut doublement
-douloureuse, comme artiste et comme ami.</p>
-
-<p><span class="sc">Hérold</span> (Jean-Louis-Ferdinand) naquit à Paris en
-1790. Son père, allemand de naissance, était un professeur
-de piano de quelque réputation; il a laissé un
-seul &oelig;uvre de musique, gravé à Paris. Il mourut d'une
-maladie de poitrine, laissant une veuve dans un état
-de fortune médiocre, mais au moins à l'abri du besoin,
-et un fils en bas âge. Le jeune Hérold, l'idole de
-sa mère, qui jeune et jolie, refusa constamment de
-contracter une nouvelle union, voulant consacrer
-toute son existence à son fils, fut l'objet de la sollicitude
-de tous les amis de son père. M. Adam, qui
-était son parrain, reporta sur l'enfant toute l'amitié
-qu'il avait eue pour Hérold le père, son compatriote
-et son confrère; Kreutzer voulut également l'avoir
-pour élève, et c'est sous ces deux grands professeurs
-que le jeune Hérold apprit le piano et le violon. Il fit
-ses études chez M. Hix. Une observation assez singulière,
-est que de cette institution, où l'éducation n'avait
-certainement rien de musical, soient sortis quatre
-lauréats de l'Institut pour le prix de composition,
-Chélard, Hérold, Hip. de Font-Michel et A. Adam.</p>
-
-<p>Hérold entra ensuite au Conservatoire dans la
-classe de M. Adam et remporta bientôt le premier
-prix de piano. Pour concourir il exécuta une sonate
-de sa composition; c'est la seule fois que ce cas se
-soit présenté. Il n'avait alors guère plus de seize ans.
-S'il eût embrassé cette carrière, il serait devenu un
-pianiste des plus distingués; il avait une facilité et
-une pureté d'exécution très-remarquables, et, quoiqu'il
-eût depuis bien longtemps renoncé à s'exercer,
-on rencontre dans ses ouvrages de piano des traits
-d'une extrême élégance, et qui décèlent combien il
-connaissait les ressources de cet instrument. Mais
-cette gloire ne lui suffisait pas, c'est à être compositeur
-qu'il aspirait.</p>
-
-<p>Il prit des leçons de Méhul, et concourut à l'Institut.
-Le sujet de la scène était M<sup>me</sup> de Lavallière, que
-Louis XIV veut enlever du couvent où elle s'est retirée.
-Les concurrents avaient trois semaines pour
-composer leur musique. La mère d'Hérold va pour le
-visiter à l'Institut, six jours après son entrée en loge;
-elle le trouve jouant à la balle dans la cour; sa tâche
-était terminée. Quelques instances qu'on lui fît, il ne
-voulut pas rester un jour de plus.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai été enfermé assez longtemps quand j'étais en
-pension, dit-il, à présent je veux respirer le grand air.</p>
-
-<p>Il eut le premier grand prix, qu'il partagea avec
-M. Cazot.</p>
-
-<p>Une des plus utiles prérogatives attachées au prix de
-Rome, était de vous arracher à cette funeste conscription
-qui décimait si cruellement nos familles à cette
-époque, que tant de gens font semblant de regretter.
-Hérold, âgé de moins de vingt ans, dut à ses succès
-d'éviter d'aller porter le mousquet sur les bords glacés
-de la Néva. Il partit pour Rome, où il ne séjourna que
-peu de temps; il vint ensuite s'établir à Naples.
-M. Adam, qui à Paris avait donné des leçons aux enfants
-du roi de Naples, fit obtenir à Hérold la place de
-professeur de piano des jeunes princesses. Aidé de cette
-royale protection, il fit représenter à Naples un opéra
-intitulé <i>la Gioventu d'Enrico V</i>. Le succès en fut
-immense. Comme je ne connais pas une note de cette
-partition, je ne pourrais vous assurer que le succès en
-fut entièrement dû à la musique; je crois bien que la
-préférence donnée alors à tout ce qui était français, y
-fut pour quelque chose.</p>
-
-<p>Il était néanmoins fort honorable pour un musicien
-aussi jeune d'avoir un premier ouvrage joué avec succès
-dans la capitale d'un pays aussi musical que le
-royaume d'Italie. Mais ce beau titre de Français, auquel
-il était si redevable, faillit bientôt lui être fatal,
-lorsqu'eurent lieu les terribles événements qui bouleversèrent
-la face de l'Europe. Forcé de se cacher, de
-fuir, c'est à pied, et au milieu des plus grands dangers,
-qu'il alla se réfugier dans l'Allemagne, que nos revers,
-toujours croissants, le forcèrent bientôt d'abandonner.</p>
-
-<p>De retour à Paris, il publia quelques morceaux de
-piano, empreints de ce cachet d'originalité que l'on
-remarque dans tous ses ouvrages. Il se fit aussi entendre
-plusieurs fois en public comme pianiste dans quelques
-concerts, entre autres à l'Odéon, où était alors
-le Théâtre-Italien. Il désespérait de pouvoir jamais se
-produire au théâtre comme compositeur, lorsqu'à
-l'occasion du mariage du duc de Berry, un auteur,
-M. Theaulon, présenta à l'Opéra-Comique un ouvrage
-de circonstance, intitulé <i>Charles de France</i>. Le soin
-d'en faire la musique fat confié à M. Boïeldieu, qui
-s'adjoignit dans cette tâche le jeune Hérold.</p>
-
-<p>Quelle bonne fortune pour un jeune auteur de débuter
-sous les auspices d'un tel collaborateur! La musique
-de cet ouvrage eut un grand succès. Tout le
-monde se rappelle la délicieuse romance des <i>Chevaliers
-de la fidélité</i>, qui se trouvait dans l'acte de
-M. Boïeldieu. La part d'Hérold fut aussi remarquée, et
-M. Theaulon lui donna son poëme des <i>Rosières</i>. On
-trouve dans cette partition une grande fraîcheur
-d'idées, quoique l'orchestration fût un peu pauvre.</p>
-
-<p>Le second ouvrage d'Hérold fut la <i>Clochette</i>. Cette
-musique, composée avec une extrême précipitation,
-ne valait peut-être pas celle des <i>Rosières</i>; cependant
-il y a déjà un grand progrès dans l'instrumentation.
-L'ouverture fut surtout remarquée, ainsi que le charmant
-air: <i>Me voilà</i>, qui est devenu populaire et un
-ch&oelig;ur de Kalenders, au troisième acte, d'une excellente
-facture.</p>
-
-<p>Hérold donna ensuite <i>le Premier venu</i>, en trois
-actes. C'était une comédie fort gaie de M. Vial, mise
-en opéra. Le sujet étant trop connu, la pièce n'eut
-qu'un assez petit nombre de représentations. La musique
-méritait cependant un meilleur sort. Elle était
-infiniment supérieure à celle de la <i>Clochette</i>, quoique
-le sujet fût plus difficile à traiter musicalement. Les
-mélodies étaient beaucoup plus arrêtées et plus franches.
-Un trio surtout, celui des dormeurs au deuxième
-acte, sera toujours cité comme un excellent morceau
-de scène.</p>
-
-<p>Puis vinrent <i>les Troqueurs</i>, petit acte d'une musique
-piquante, où l'on trouve deux ou trois airs très-spirituels,
-entre autres celui-ci: <i>Rien ne me semble aussi
-joli qu'un mari</i>; et un trio en canon, dont la facture
-a été heureusement reproduite par l'auteur dans l'excellent
-trio du second acte du <i>Pré aux Clercs</i>.</p>
-
-<p>L'<i>Auteur mort et vivant</i> est peut-être l'ouvrage le
-plus faible d'Hérold. Il n'y a rien de digne de son auteur
-dans cette partition, qui n'eut qu'un médiocre
-succès. Le <i>Muletier</i>, qu'Hérold donna ensuite, est, au
-contraire, un des meilleurs actes de musique qu'il y
-ait au théâtre. Tout est à citer, depuis l'ouverture,
-d'une instrumentation si nerveuse, où le thème du
-fandango est traité avec tant de talent, jusqu'au ch&oelig;ur
-final. Le morceau si original, où le battement du
-pouls est si habilement imité par les notes saccadées
-des cors, a été reproduit sur tous nos théâtres.</p>
-
-<p>Le <i>Muletier</i> n'eut cependant qu'un succès très-contesté
-à son apparition; ce n'est qu'après plus de vingt
-représentations que le public, qui s'était montré fort
-sévère pour tout ce qui touchait aux m&oelig;urs, pardonna
-aux gravelures de la pièce en faveur de la musique.
-Hérold ne put cependant parvenir à vendre sa partition;
-il fut obligé de la faire graver à ses frais propres.
-Le <i>Muletier</i> compte maintenant plus de cent représentations.</p>
-
-<p>L'acte de <i>Lasthénie</i>, joué à l'Académie royale de
-musique, fut beaucoup moins heureux. La révolution
-musicale n'avait pas encore eu lieu; on était encore
-sous l'empire de l'<i lang="it" xml:lang="it">urlo francese</i>, et le compositeur était
-bien embarrassé pour faire chanter les virtuoses qu'il
-avait à sa disposition. Les mélodies de cet ouvrage sont
-généralement peu heureuses; on y trouve cependant
-un joli duettino pour deux voix de femme, et un morceau
-en canon d'un bon effet.</p>
-
-<p>Le <i>Lapin blanc</i> eut une chute complète à l'Opéra-Comique.
-Le sujet était celui de Tony, joué avec tant
-de succès depuis au théâtre des Variétés. L'ouverture
-de cet ouvrage a été employée pour <i>Ludovic</i>.</p>
-
-<p>Hérold fit aussi, en société avec M. Auber, un opéra
-en deux actes, <i>Vendôme en Espagne</i>, représenté à l'Académie
-royale de musique, à l'occasion de la guerre
-d'Espagne; le succès de cet ouvrage fut d'aussi courte
-durée que la réputation de grand capitaine du duc
-d'Angoulême qui l'avait inspiré; il n'en est absolument
-rien resté.</p>
-
-<p>Depuis longtemps Hérold n'avait donné que de petits
-actes au théâtre; il devait prendre une revanche
-éclatante des légers échecs qu'il avait éprouvés; il fit
-<i>Marie</i>.</p>
-
-<p>Le succès ne fut pas aussi décisif qu'on pourrait
-le supposer en entendant cette délicieuse partition.
-L'Opéra-Comique était alors dirigé par un homme habile,
-qui comprit tout le mérite de cet ouvrage. Malgré
-la faiblesse des premières recettes, il fit rapidement
-succéder les représentations, et le public finit par venir
-apprécier cette musique qu'il avait d'abord presque
-dédaignée.</p>
-
-<p>Hérold fit peu de temps après la musique d'un
-drame joué à l'Odéon, le <i>Siége de Missolonghi</i>, dont
-l'ouverture est restée, grâce à un délicieux motif qui
-est devenu populaire.</p>
-
-<p><i>L'Illusion</i> est un petit drame en un acte, où les événements,
-trop resserrés, ne laissent pas assez de développement
-à la musique: un finale parfaitement fait,
-et où il y a une charmante valse, est le morceau capital
-de cette partition.</p>
-
-<p><i>Emmeline</i>, en trois actes, n'eut point de succès;
-malgré quelques jolis motifs, la musique ne plut point
-généralement.</p>
-
-<p>Mais lorsque Hérold fit paraître <i>Zampa</i>, il fut aussitôt
-placé au rang des compositeurs. Il est peu d'ouvrages
-aussi estimés des connaisseurs que celui que
-nous citons: le finale est des plus remarquables comme
-musique et comme mise en scène. <i>Zampa</i> a eu un
-prodigieux succès en Allemagne, où on le regarde à
-juste titre comme le chef-d'&oelig;uvre de son auteur. En
-France, nous ne pensons pas de même, et le <i>Pré aux
-Clercs</i> obtient la préférence; cela est tout naturel.
-<i>Zampa</i>, plus sévère, convient mieux à l'imagination
-un peu sombre des Allemands; le <i>Pré aux Clercs</i>, où
-les mélodies sont plus franches, quoique peut-être
-moins distinguées, a plus d'attrait pour notre goût.</p>
-
-<p>Je ne citerai que pour la mémoire la <i>Médecine sans
-médecin</i>, petit acte sans conséquence où la musique
-n'est qu'un très-mince accessoire.</p>
-
-<p>Puis vint enfin le <i>Pré aux Clercs</i>, dont je crois pouvoir
-me dispenser de parler; tout le monde le sait par
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il faut encore ajouter à la liste des ouvrages d'Hérold
-l'<i>Auberge d'Auray</i>, en société avec M. Caraffa, le finale
-du troisième acte de la <i>Marquise de Brinvilliers</i>, et la
-musique d'<i>Astolphe et Joconde</i>, de la <i>Somnambule</i>, de
-<i>Lydie</i> et de la <i>Belle au Bois dormant</i>, ballets. Dans ce
-genre de musique, Hérold n'avait pas de rival. Tous
-ceux qui feront de la musique de danse chercheront à
-la faire aussi bien que lui, aucun ne pourra la faire
-mieux. Joignez à cette nomenclature un grand nombre
-de pièces pour le piano, dont plusieurs ont eu un grand
-succès.</p>
-
-<p>On a donné depuis la mort d'Hérold un opéra (<i>Ludovic</i>),
-où il avait esquissé quelques morceaux, parmi
-lesquels il faut citer la ronde: <i>Je vends des scapulaires</i>.
-Le reste de cette partition appartient en entier à
-M. Halévy, qui a fait preuve d'un grand talent dans
-cet ouvrage où il y a des morceaux de maître, entre
-autres, le quatuor du premier acte et le trio du
-deuxième.</p>
-
-<p>Hérold était d'un caractère naturellement enjoué;
-sur la fin de sa vie, il était cependant devenu un peu
-mélancolique: il rêvait un nouveau voyage en Italie,
-que la mort ne lui a pas permis d'effectuer. Quoique
-à l'époque où il donna ses premiers ouvrages, les partitions
-se vendissent fort peu, il avait vécu avec tant
-d'économie qu'à l'époque de son mariage, il y a huit
-ans environ, il était déjà possesseur d'une somme
-assez considérable. Ce fait est d'autant plus à remarquer
-que Hérold, ainsi que la plupart des compositeurs
-de notre époque, ne reçut jamais aucune faveur
-du gouvernement. Il avait été longtemps accompagnateur
-au théâtre italien, puis un des chefs du chant à
-l'Opéra. Il tenait singulièrement à cette place, et conçut
-un très-grand chagrin quand des mesures d'économie
-forcèrent l'administration à la lui retirer. Il fit
-les démarches les plus actives pour y rentrer, et quand
-il y réussit ce fut un véritable jour de fête pour lui.</p>
-
-<p>Il avait l'habitude de composer en se promenant,
-et les Champs-Elysées lui ont souvent servi de cabinet
-de travail. Que de gens qui le connaissaient peu
-se sont formalisés de le voir passer près d'eux sans
-avoir l'air de les apercevoir, et continuer sa route en
-chantonnant! Comme il était très-spirituel, il laissait
-quelquefois échapper des mots un peu piquants qui
-ont blessé bien des susceptibilités; mais son caractère
-était excellent au fond. Il ne se livrait pas facilement;
-mais quand quelqu'un était réellement son ami, il lui
-était entièrement dévoué. Il rendait justice à tous ses
-confrères, et ne connut jamais l'envie. Quoique M. Auber
-eût commencé beaucoup plus tard que lui et eût
-été beaucoup plus heureux au théâtre, il reconnaissait
-franchement que tous les succès de son rival
-étaient mérités, et qu'il y avait sans doute dans sa
-musique des qualités qui manquaient dans la sienne.
-Nous n'entreprendrons pas de faire un parallèle entre
-ces deux grands talents. Hérold a malheureusement
-terminé sa carrière, et M. Auber en parcourra encore
-une semée de succès. D'un seul mot on pourrait peut-être
-résumer la différence qui les caractérise: M. Auber
-a plus de franchise, Hérold avait plus d'originalité.</p>
-
-<p>Hérold est mort le 19 janvier 1833, à quatre heures
-du matin, au même âge et de la même maladie
-que son père. Depuis quelque temps il se plaignait
-de maux de poitrine, et semblait prévoir sa fin. Il mit
-un zèle extraordinaire dans ses répétitions du <i>Pré
-aux Clercs</i>. Les musiciens seuls savent combien un
-tel métier est fatigant. Il était exténué quand vint
-la première représentation. Il fut redemandé à la
-fin de la pièce, et quand on annonça au public qu'il
-ne pouvait se rendre à ses désirs, étant trop malade,
-on prit cette nouvelle pour une excuse banale. Elle
-n'était, hélas! que trop vraie.</p>
-
-<p>Il rentra chez lui avec une fièvre ardente, causée
-sans aucun doute par l'extrême fatigue que lui avaient
-donnée ses répétitions, et l'émotion du plus grand, du
-seul très-grand succès qu'il eût obtenu depuis qu'il
-travaillait pour le théâtre. Le lendemain, il apprend
-qu'une maladie d'actrice arrête son ouvrage. Ce lui
-fut un coup mortel. L'Opéra offrit généreusement une
-de ses plus habiles cantatrices pour remplacer celle
-dont la maladie suspendait les représentations de la
-pièce. Il fallut qu'Hérold fît de nouveaux efforts pour
-aller montrer son rôle et faire de nouvelles répétitions.
-Cela l'acheva. Il se montra encore une ou deux fois au
-théâtre, faible et languissant, puis, aux derniers jours
-de décembre, il fut obligé de garder le lit qu'il ne quitta
-plus.</p>
-
-<p>Hérold a laissé une jeune veuve et trois enfants, dont
-un garçon, et une malheureuse mère, dont toute l'existence
-avait été consacrée à ce fils auquel elle ne croyait
-pas devoir survivre. Vous la voyez souvent errer autour
-de l'Opéra-Comique, consultant les affiches, pour
-voir si l'on donne quelque ouvrage de son fils. Lorsqu'elle
-y aperçoit son nom chéri, elle se met à pleurer,
-et se retire douloureusement dans sa demeure solitaire
-pour revenir le lendemain pleurer de nouveau au
-même endroit. C'est là toute sa vie. Son bonheur, c'était
-Hérold! sa seule consolation, c'est la gloire qu'il
-a laissée!</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch4">LES CONCERTS D'AMATEURS<br />
-TRIBULATIONS D'UN MUSICIEN</h2>
-
-
-<p>Il y a un proverbe qui dit, qu'il n'y a rien de plus à
-redouter qu'un dîner d'amis et un concert d'amateurs.
-Les proverbes sont la sagesse des nations, et rien n'est
-en effet plus sage et plus véridique que la maxime que
-nous venons de citer. L'on doit s'estimer bien heureux
-lorsqu'on n'est pas frappé de ces deux fléaux à la fois;
-mais il est bien rare qu'après avoir été forcé d'avaler le
-dîner d'ami, composé, pour l'ordinaire, du classique
-pot-au-feu, suivi de quelqu'un de ces bienfaisants légumes
-qui vous rappellent les beaux jours et les succulents
-repas du lycée; il est bien rare, dis-je, qu'après
-ce maussade festin, vous ne soyez pas encore
-régalé d'un petit concert impromptu après le dessert.
-C'est la petite fille de huit ans qui va vous faire juger
-de ses progrès. On ouvre le piano, à qui il ne manque
-qu'une demi-douzaine de cordes, vu qu'il n'a pas été
-accordé depuis la dernière soirée où l'on a dansé au
-piano, et l'enfant chéri est prié de jouer quelque chose
-pour faire plaisir à l'ami de la maison. Mais l'enfant
-chéri, qui prend ordinairement sa récréation après le
-dîner, ne trouve pas du tout amusant de donner un
-échantillon de ses talents à une pareille heure, et fait
-une moue longue d'une aune. «Allons, fais donc
-voir à Monsieur que tu es une grande demoiselle à présent,»
-dit le papa, en traînant sa fille du côté du piano.
-L'enfant résiste, le père se fâche, et la virtuose en
-herbe se met à pleurer. La maman se met alors de la
-partie: «Pourquoi la brutaliser ainsi? dit-elle à son
-mari; tu sais combien elle est timide, elle n'osera plus
-jouer, à présent. Allons, mon enfant, sois raisonnable,
-et si tu joues bien ton morceau, tu iras embrasser le
-monsieur qui aime beaucoup les petites filles qui sont
-bien sages.» Douce perspective!</p>
-
-<p>Vous croyiez en être quittes pour entendre un peu
-de mauvaise musique, vous serez obligé, bon gré, mal
-gré, d'aller embrasser cette charmante petite fille qui,
-à l'aide du mouchoir de son père, est occupée dans
-un coin à sécher ses larmes. Il faut bien vous résigner;
-après bien des façons, vous avez le bonheur d'entendre:
-<i>Ah! vous dirai-je, maman!</i> <i>Je suis Lindor</i>,
-<i>Triste Raison</i>, et autres petits airs de cette fraîcheur,
-exécutés sans mesure, et avec un accompagnement
-obligé de fausses notes. Après ce charmant concert,
-vous êtes forcé de subir l'embrassade promise et de
-mêler vos compliments à ceux de la famille enchantée.
-N'est-ce pas qu'elle est vraiment étonnante? dit le père;
-oh! elle est organisée pour la musique comme on ne
-l'est pas. Elle retient tous les airs qu'elle entend&hellip; Elle
-n'a que deux ans de leçons. C'est sa mère qui lui montre.
-Elle est excellente musicienne. Est-ce que vous
-n'avez jamais entendu chanter ma femme? Elle a une
-voix magnifique. Dis-donc, bonne amie, il faut chanter
-quelque chose à Monsieur. Allons, ne vas-tu pas faire
-l'enfant, à présent? Il faut encore joindre vos instances
-à celles du mari, qui est allé décrocher une
-vieille guitare qu'il met un quart-d'heure à accorder.
-Puis, mêlant sa voix à celle de sa moitié, il vous
-rafraîchit les oreilles de <i>Fleuve du Tage</i> ou de <i>Dormez
-donc, mes chères amours</i> à deux voix. Ordinairement
-on prend son chapeau après le dernier couplet, et on se
-retire en remerciant le couple aimable de la délicieuse
-soirée qu'il vous a procurée, et l'on ne remet plus les
-pieds dans la maison.</p>
-
-<p>Moi, qui ai les nerfs fort irritables, et qui, en ma
-qualité de musicien, ai la musique d'amateurs en
-abomination, j'ai toujours soin de m'informer si les
-gens avec qui je suis près de lier connaissance cultivent
-la musique; pour peu qu'ils aient le moindre
-goût pour exercer cet art enchanteur, votre serviteur&hellip;
-je n'en veux plus entendre parler, je me renferme en
-moi-même, et, ferme comme un roc, je reste sourd
-à toutes les supplications. Vous concevrez qu'avec de
-pareils principes je déménage souvent. Je n'ai jamais
-pu trouver un propriétaire qui consentît à exiger de
-mes co-locataires un certificat d'incapacité musicale;
-et dès que, malgré des bourrelets à toutes les portes,
-et mes fenêtres constamment fermées même en été,
-le son d'un piano, d'un violon, d'un flageolet ou
-d'une voix arrive jusqu'à moi, le lendemain je donne
-congé. Je ne vous parlerai pas des orgues de Barbarie
-et des cors de chasse qui s'exercent à la fenêtre
-des marchands de vin; j'ai reconnu depuis longtemps
-que c'était un fléau qu'il est impossible d'éviter dans
-une ville un peu civilisée, et que tous les quartiers de
-Paris y sont sujets. J'ai essayé des logements les plus
-isolés, les orgues des rues ont été m'y poursuivre.
-J'ai cru un jour en être quitte: j'avais loué une maisonnette
-dans la plaine de Monceaux; depuis trois
-jours, j'y jouissais d'un silence absolu, lorsque, par
-une belle matinée d'été, je suis éveillé en sursaut, à
-quatre heures du matin, par la générale qu'on battait
-sous mes fenêtres. Je me lève en toute hâte. Jugez de
-mon désespoir lorsque, mettant le nez à la croisée, je
-vois une vingtaine de tambours de la garde nationale
-groupés autour de mon habitation, et faisant une répétition
-générale de tous les <i>fla</i> et les <i>rrra</i> qu'on peut
-tirer de cet harmonieux instrument.</p>
-
-<p>Je vis bien que le repos n'est pas fait pour l'homme
-sur cette terre. J'ai déménagé; je suis retourné au
-sein de la grande ville. Je me calfeutre chez moi, et je
-tâche de me boucher assez les oreilles pour me figurer
-que je suis sourd, quand il passe dans la rue
-quelque chanteur ou quelque instrumentiste maudit.
-Je suis devenu misanthrope; j'ai rompu avec le
-genre humain depuis mon lever jusqu'à sept heures
-du soir.</p>
-
-<p>Je sors alors, et je m'achemine vers l'Opéra ou l'Opéra-Comique,
-et je me sature jusqu'à mon coucher de vraie
-musique qui n'ait aucune analogie avec la musique
-d'amateurs. J'ai soin de me placer dans quelque coin
-bien obscur, pour être isolé le plus possible; car les
-amateurs vous poursuivent partout, et il y en a qui
-ont l'habitude de battre la mesure (presque toujours
-à contre-temps) ou de chantonner avec les acteurs:
-ces gens-là me crispent les nerfs et me font d'un plaisir
-un supplice.</p>
-
-<p>Je me suis brouillé avec toutes mes connaissances
-qui avaient des familles musiciennes, et je n'ai conservé
-de relations qu'avec un huissier retiré, entièrement
-étranger aux beaux-arts, du moins à ce que je
-croyais. Mais le traître vient de rompre le dernier
-lien qui me rattachait à l'humanité, il s'est fait amateur,
-et cela sans savoir une note de musique, et qui
-pis est, il m'a entraîné dans un horrible repaire où
-l'on râcle, où l'on souffle, où l'on écorche les oreilles
-et les musiciens de la façon la plus atroce, le tout
-pour cent sous par mois. Ecoutez le récit de mon
-malheur:</p>
-
-<p>Il n'y a pas tout à fait quinze jours, que mon vieil
-huissier m'invita à venir partager son dîner. C'était
-la première fois qu'il me conviait, et, bien qu'il m'eût
-prévenu que c'était un dîner d'ami, j'aurais été fort
-en droit de lui dire en sortant de table: Je ne me
-croyais pas si fort votre ami; mais, comme cela n'est
-que le moindre des maux qui m'attendaient dans
-cette fatale soirée, je ne veux pas trop m'appesantir
-sur cette première calamité.</p>
-
-<p>Le repas terminé, je m'apprêtais à quitter la chambre,
-sans feu, et éclairée d'une seule bougie (c'est par
-pudeur que je dis bougie), où nous avions dîné, pour
-aller à l'Opéra entendre <i>Robert le Diable</i>, quand mon
-vieux scélérat d'ami, me retenant par le pan de mon
-habit:</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi, diable! vous sauver si vite? ne pouvez-vous
-pas me consacrer une soirée tout entière?
-Vous vous imaginez, peut-être, que je n'ai pas songé
-à vous ménager un après-dîner agréable? Je vous ai
-réservé une surprise pour ce soir, laissez-moi le temps
-de prendre mon chapeau, laissez-vous conduire; et si
-vous n'êtes pas content, vous serez bien difficile.</p>
-
-<p>Je le laisse agir. Nous sortons, et nous arrivons
-rue des Petits-Champs.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant nous allons attendre la voiture, me
-dit mon huissier.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle voiture? pour où aller?</p>
-
-<p>&mdash;Mon jeune ami, laissez-moi faire. Je vous le
-répète, quand vous y serez, vous serez enchanté.</p>
-
-<p>Après avoir attendu un quart-d'heure à la pluie et
-au froid, nous voyons, enfin venir de loin une de ces
-voitures monstres qui, la nuit, s'annoncent en faisant
-flamboyer leurs deux gros yeux rouges, bleus ou
-jaunes. Nous montons. Je donne mes six sous, ainsi
-que mon compagnon de voyage, m'abandonnant à ma
-destinée, que je ne sais quel pressentiment me faisait
-cependant redouter. Après une demi-heure de marche,
-l'omnibus s'arrête: nous descendons.</p>
-
-<p>&mdash;Où sommes-nous?&mdash;Rue de la Harpe.</p>
-
-<p>Singulier quartier pour une partie de plaisir! Nous
-sommes devant une grande vilaine maison, bien
-haute, bien noire et bien sale, comme toutes celles
-qui l'avoisinent.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous cette lumière au quatrième? c'est là
-que nous allons, me dit mon guide.</p>
-
-<p>Je le suis: nous montons à tâtons un escalier bien
-roide qui nous conduit enfin devant une porte faiblement
-éclairée par une veilleuse placée sur une planche
-voisine, et je lis ces mots écrits en grosses lettres: Concert.
-Ici, je l'avoue, les jambes me manquèrent, et
-sans cette faiblesse peut-être aurais-je cédé à une horrible
-inspiration du démon qui me vint tout à coup.
-J'eus une irrésistible envie de précipiter mon malencontreux
-ami en bas des quatre étages; mais la vertu
-l'emporta: je me contins, et je me contentai de m'enfoncer
-les ongles dans la paume de la main, quand
-j'entendis ce nouveau Méphistophélès me dire avec un
-rire de triomphe:</p>
-
-<p>&mdash;Hein! vous ne vous attendiez pas à cela?</p>
-
-<p>La porte s'ouvrit devant nous, et j'entrai. Je ressentis
-alors en moi une de ces révolutions bien naturelles
-au c&oelig;ur de l'homme. A cette inquiétude mortelle
-qui vous possède à l'approche d'un grand danger, succède
-tout d'un coup cette courageuse résignation qu'on
-éprouve quand le danger est venu. Il n'y avait plus
-moyen de l'éviter; je pris le parti de rire de mon malheur,
-et de jouer le rôle d'observateur, pour pouvoir
-au moins tenir mes concitoyens en garde contre une
-pareille infortune. La première pièce où nous entrâmes
-n'avait rien de particulier; mais la seconde
-était fort remarquable: au milieu était un piano couvert
-de partitions et de parties d'orchestre; des pupitres
-étaient disposés tout autour, et contre les murs
-étaient appendus toutes sortes d'instruments des plus
-aigus aux plus graves. Une douzaine d'individus
-étaient déjà réunis dans cette salle. A notre entrée,
-ce furent des acclamations unanimes: Ah! c'est
-M. Vincent; bonjour donc, monsieur Vincent; quel
-plaisir de vous voir, etc. Les poignées de mains et les
-félicitations venaient de toutes parts à mon compagnon
-qui ne savait auquel entendre.</p>
-
-<p>Après toutes ces politesses sur l'assurance que le
-concert ne commencerait pas avant une heure, j'entraînai
-mon ami Vincent dans un petit coin, et voici
-les détails qu'il me donna sur l'assemblée où nous
-étions:</p>
-
-<p>&mdash;Cette réunion a plus de trente années d'existence.
-C'est un fonds qui s'achète et se trafique comme
-tout autre genre de commerce. Ici, pour 5 fr. par mois
-tout amateur, de quelque instrument qu'il joue, peut
-venir une fois par semaine faire la partie dans les
-ouvertures et symphonies qu'on exécute. On fournit
-aux exécutants la musique et les instruments, que vous
-voyez tapisser cette chambre. On est chauffé, éclairé,
-et l'on peut même amener un ami.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, lui dis-je, que venez-vous faire ici, vous?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je viens faire ma partie.</p>
-
-<p>&mdash;Vous jouez donc de quelque instrument?</p>
-
-<p>&mdash;D'aucun, je ne sais même pas lire la musique, et
-voilà justement d'où vient la considération que chacun
-me témoigne ici. J'ai soin de ne jamais me mettre
-qu'à un pupitre où il y ait au moins deux instrumentistes.</p>
-
-<p>Le chef d'orchestre est un assez bon musicien qui
-reconnaît parfaitement ceux qui font ce que vous appelez
-des brioches. Comme je me contente de faire
-semblant de jouer, il ne m'a jamais remarqué comme
-coupable d'un pareil méfait, et je passe ici pour être
-d'une très-grande force. Vous me demanderez pourquoi
-je viens ici? C'est parce qu'il y fait chaud, que
-cela ne coûte pas cher, et que la considération dont je
-jouis me fait plaisir. La société est du reste parfaitement
-composée: ce sont des étudiants, des employés,
-des commerçants qui préfèrent cette réunion aux
-cafés et aux estaminets, et vous trouverez parmi eux
-beaucoup de gens avec qui vous serez charmé de faire
-connaissance.</p>
-
-<p>Pendant que nous causions il était venu beaucoup
-de monde; chacun était déjà à son pupitre, et depuis
-cinq minutes le chef d'orchestre frappait en vain sur
-son cahier avec son archet pour obtenir un peu de
-silence.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, monsieur Vincent, nous allons commencer.
-De quel instrument jouez-vous aujourd'hui?
-Tenez, nous avons des débutants parmi les flûtes,
-allez-moi un pou soutenir ces jeunes gens-là.</p>
-
-<p>Mon compagnon jette un coup d'&oelig;il au pupitre où
-trois jeunes gens étaient armés de leurs instruments.
-Il empoigne une flûte pendue au mur derrière lui, et
-soufflant de tous ses poumons comme on ferait dans
-une clef, il en tire un horrible son de sifflet qu'on
-aurait entendu du pont Saint-Michel.</p>
-
-<p>&mdash;Hein! quelle belle embouchure! dit en s'exclamant
-un des apprentis flûtistes.</p>
-
-<p>M. Vincent sourit d'un air modeste; et la symphonie
-commence.</p>
-
-<p>Je ne perds pas des yeux mon huissier, qui encourage
-ses jeunes compagnons d'un air de protection,
-dans l'horrible charivari qu'on exécute. Les flûtes ne
-peuvent parvenir à se faire entendre; mais, pendant
-un silence, voilà un malheureux alto en retard d'une
-mesure, qui se met à exécuter un solo auquel on ne
-s'attendait pas. Le chef d'orchestre bondit sur sa
-chaise, tout s'arrête:</p>
-
-<p>&mdash;De grâce, Monsieur Vincent, passez donc à la partie
-d'alto, nous ne pourrons jamais marcher sans cela.
-M. Vincent ne se le fait pas dire deux fois; il dépose
-sa flûte et prend un alto. On recommence, et cette
-fois rien n'accroche. M. Vincent prend du tabac, se
-mouche, ou arrange son jabot, pendant les passages
-du piano; mais quand arrivent les <i>forte</i>, il râcle ses
-cordes à vide avec fureur, ses compagnons l'imitent,
-les altos dominent tout l'orchestre, et à la fin du
-morceau M. Vincent reçoit les félicitations du chef
-d'orchestre et de tous les exécutants.</p>
-
-<p>Plaignez-moi. J'ai été obligé d'entendre six ouvertures
-ainsi exécutées. Vous dire lesquelles, ce me
-serait bien impossible, je n'en ai pas reconnu une
-seule, bien qu'on m'ait assuré qu'elles étaient toutes
-de nos premiers maîtres. A la fin du concert, la tête me
-bourdonnait, force m'a été de prendre le bras de mon
-vieil huissier pour retourner chez moi; je me serais
-fait écraser; le bruit des voitures et les cris de gare!
-ne parvenaient plus à mon oreille; j'étais complétement
-assourdi.</p>
-
-<p>En rentrant chez moi, je suis monté chez mon propriétaire,
-je lui ai payé ce que je lui devais, j'ai déménagé
-la nuit, et j'ai fait porter mes meubles hors
-de Paris.</p>
-
-<p>Au point du jour, je me suis trouvé dans un village,
-où j'espère que mon vieil huissier ne viendra pas
-me relancer. J'y ai loué la moitié d'une petite maison
-occupée par un maître d'école. Mais je prévois que je
-serai bientôt obligé de transporter mes pénates en d'autres
-lieux; car il est dit dans la nouvelle loi sur l'instruction
-publique, que le chant entre pour quelque
-chose dans l'éducation élémentaire. Je suis maintenant
-seul au monde; le seul ami que j'avais s'est fait amateur
-de musique sans en savoir une note; où trouver
-maintenant une société? Il y a quelques années qu'un
-particulier demandait, dans les <i>Petites Affiches</i>, un
-domestique qui ne sût pas chanter l'air de <i>Robin des
-Bois</i>; moi, je demande partout un ami qui n'aime pas
-la musique, qui ne la sache pas, et qui redoute surtout
-les concerts d'amateurs. Si vous rencontrez jamais
-cet homme rare, adressez-le-moi; croyez qu'il trouvera
-en moi un dévoûment sans bornes; et que pour
-un pareil trésor, il n'est pas de sacrifice que ne puisse
-faire un pauvre musicien.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch5">LES MUSICIENS DE PARIS</h2>
-
-<p class="c">1834</p>
-
-
-<p>Il est peu de classes moins connues que celle des
-musiciens dans toutes ses subdivisions. Qu'un auteur
-de vaudeville ou de roman ait à vous présenter un
-jeune homme intéressant, ne devant sa fortune qu'à
-lui-même et qui, à la fin de l'ouvrage, deviendra
-l'époux de l'héroïne, dont il est l'amant aimé, à coup
-sûr ce sera un artiste. On n'en dira pas plus, mais par
-ce mot d'artiste, vous devinerez tout de suite que c'est
-un peintre. On dirait que ces messieurs les peintres,
-dessinateurs, sculpteurs, architectes et généralement
-tout ce qui tient aux arts du dessin, sont seuls artistes,
-et que les musiciens ne le sont pas. Effectivement,
-vous avez un journal des artistes, rédigé par des peintres
-et pour des peintres, et ne traitant guère que de
-matières de peinture. Si l'on dit: Le Gouvernement
-encourage les arts, cela veut dire: Le Gouvernement
-commande des statues, des tableaux, fait bâtir des
-monuments; s'il y a au ministère un article du budget
-intitulé: Encouragement aux arts, il s'appliquera
-aux peintres, architectes, graveurs, etc. Des pauvres
-musiciens il n'en sera pas question.</p>
-
-<p>Combien avez-vous de peintres à Paris? Je n'aurais
-pas le temps de les compter. Combien de compositeurs?
-Mais, je crois, quatre ou cinq. D'où vient cela? Serions-nous
-donc un peuple anti-musical, ainsi qu'on
-veut nous le persuader depuis si longtemps? Non,
-gardez-vous de le croire. Interrogez l'Allemagne, pays
-de la musique, comme l'Italie est celui des chanteurs;
-demandez-lui ce qu'elle pense de nos compositeurs.
-Elle s'avouera notre inférieure: elle vous dira qu'un
-opéra nouveau est un événement chez elle, et qu'un
-succès est encore plus rare; que, si ses théâtres existent,
-c'est grâce à nos compositeurs. Elle vous nommera
-tous les opéras de Méhul, qu'elle a appréciés
-avant nous, dont les partitions, que nous ne comprenions
-pas toujours, excitaient l'enthousiasme chez elle;
-elle vous citera tout le répertoire de Boïeldieu, d'Auber,
-d'Hérold, dont les ouvrages traduits, et non imités,
-comme un le fait si gauchement en Angleterre,
-sont exécutés sur tous les théâtres, et font toujours le
-plus grand effet. D'où vient donc qu'avec un tel succès
-au dehors, nous ayons si peu de compositeurs chez
-nous? C'est que les débouchés manquent, c'est qu'un
-jeune homme, lassé de frapper pendant des années à
-la porte de notre unique Théâtre-Lyrique (l'Opéra est
-et doit être réservé aux sommités), trouve qu'il est
-inutile de continuer plus longtemps à mourir de faim,
-et se met à donner des leçons, à courir le cachet;
-existence modeste, laborieuse, qui mène rarement à la
-fortune, mais à l'aisance. Il aurait été artiste, quelquefois
-homme de génie peut-être; ce sera tout uniment
-un musicien: il s'enfouira dans un orchestre, il aidera
-à l'exécution des chefs-d'&oelig;uvre des autres; pendant un
-an ou deux, il gémira de n'avoir pu parvenir, il quêtera
-un poëme qu'on ne lui donnera pas; et puis, petit
-à petit, il se fera à sa nouvelle existence; il se mariera,
-il aura des enfants, et ce sera, en somme totale, un
-excellent citoyen payant son terme et ses impositions
-le plus exactement qu'il pourra, bon père, bon époux,
-et montant régulièrement sa garde, ou soufflant dans
-une clarinette ou un basson tous les douze jours, pour
-la défense de la patrie.</p>
-
-<p>Quelle différence n'y a-t-il pas de ce portrait à celui
-d'un musicien d'orchestre du siècle dernier? Voyez les
-musiciens de l'Opéra, tremblant au fatal démanché,
-n'abordant l'<i>ut</i> qu'avec la plus extrême circonspection,
-et profitant du privilége qu'ils avaient de jouer avec
-des gants en hiver, et ne sortant du théâtre que pour
-aller au cabaret; car alors les musiciens se grisaient
-par grâce d'état, et peut-être seulement par cela qu'ils
-étaient musiciens. Un musicien qui ne buvait pas était
-plus mal vu de ses confrères que s'il jouait faux ou
-contre mesure. On a beau dire, les m&oelig;urs ont terriblement
-changé. Nos orchestres sont peuplés d'artistes
-distingués, hommes de bonne compagnie souvent, et
-qui ne dépareront pas le salon où ils seront appelés
-pour faire de la musique.</p>
-
-<p>Il n'en est pas tout à fait de même chez nos voisins
-d'outre-mer. J'entendis, un certain jeudi, un opéra
-fort bien exécuté, par l'orchestre surtout, au théâtre
-de Covent-Garden, à Londres; j'en allai faire compliment
-à l'arrangeur qui dirigeait lui-même la bande;
-et je lui dis que j'entendrais de nouveau l'ouvrage
-avec plaisir, tant l'exécution m'avait satisfait. Si vous
-revenez ici, me dit-il, choisissez une autre représentation
-que celle d'après-demain, parce que cela ira
-fort mal. Comme je lui exprimais mon étonnement
-de sa prévision, vous ne faites donc pas attention que
-ce sera samedi, me répondit-il en souriant. En pays
-étranger, on n'ose pas toujours paraître ignorant sur
-certaines choses, aussi repris-je en m'écriant: Ah!
-c'est juste, je l'avais oublié! Le fait est que je ne me
-doutais pas du tout du motif qui influerait si puissamment
-sur l'exécution, et pendant deux jours, je
-me creusai la tête à le chercher, mais ma pénétration
-fut toujours en défaut. Le samedi, je ne manquai pas
-la représentation, comme bien vous pouvez croire, et
-j'allai m'installer dans une <i lang="en" xml:lang="en">private-box</i>, où j'avais
-obtenu une place. Une famille anglaise occupait les
-premières places, et moi, dans le fond de la loge, je
-me mis à écouter de toutes mes oreilles. Les premières
-mesures de l'ouverture n'allèrent pas trop mal, mais
-arrive un solo de hautbois, qui débute par un <i>couak</i>
-des mieux conditionnés. Bon, dis-je, ce n'est qu'un
-accident qui peut arriver à tout le monde. La clarinette,
-qui répétait la même phrase, crut apparemment
-qu'il fallait reproduire exactement comme son confrère
-le hautbois, et ne manqua pas de faire le même
-<i>couak</i>, mais prodigieusement embelli, et d'une dimension
-vraiment disproportionnée; puis le basson,
-qui entrait ensuite, nous lâcha des ronflements
-effrayants, pendant que la flûte roucoulait des <i>turlututu</i>
-qui n'en finissaient plus.</p>
-
-<p>Les instruments de cuivre voulurent être de la partie;
-les cors se mirent donc à corner, les trompettes
-à trompetter, les trombones à tromboniser, la timballe
-à rouler, le triangle à sonner, les cymbales à se
-frotter, mais le tout d'une manière si désespérée, que
-la grosse caisse, jalouse de ses droits, ne voulut pas
-rester en arrière d'un si effroyable vacarme, et nous
-assourdit de ses coups répétés, le tout contre mesure
-bien entendu et avec une ardeur diabolique. Les violons
-ne perdaient pas leur temps non plus: les uns
-faisaient grincer leurs chanterelles dans les tons les
-plus aigus, les autres raclaient leur quatrième corde
-avec rage; les altos jouaient, les uns <i>pizzicato</i>, les
-autres avec le dos de leurs archets; les violoncelles
-faisaient des <i>trémolos</i> effrayants, et les contre-basses
-faisaient mugir leurs cordes à vide. Un si effroyable
-charivari me fit lever de ma place. Je jetai un coup
-d'&oelig;il sur l'orchestre, par-dessus la tête de mes voisins,
-m'attendant à voir le chef désespéré et tâchant de ramener
-l'harmonie parmi ses discordants subordonnés.
-Pas du tout, il battait la mesure bien tranquillement,
-comme si cela eût été le mieux du monde.</p>
-
-<p>Je remarquai seulement que les musiciens avaient
-la figure fort animée et le nez tout à fait sur leurs
-cahiers; ils n'étaient pas rangés symétriquement
-comme à l'ordinaire, et cela me fit prendre ma lorgnette.
-Oh! alors je vis le plus étrange spectacle qu'on
-puisse imaginer! Un musicien avait fourré le pavillon
-de sa trompette dans la poche de son camarade
-assis devant lui, et ne paraissait nullement étonné du
-son bizarre et inaccoutumé de son instrument, tandis
-que le camarade regardait d'un air fort surpris d'où
-pouvait venir le vent qui soufflait entre les basques
-de son habit. Un contre-bassier, tenant son instrument
-d'une main, frottait gravement son archet sur
-le tabouret placé entre ses jambes: mille folies pareilles
-se faisaient remarquer dans chaque coin de
-l'orchestre, et pas un spectateur n'avait l'air d'y faire
-attention.</p>
-
-<p>L'ouverture finie, on applaudit très-fort, et même
-mon voisin dit à deux ou trois reprises: <i lang="en" xml:lang="en">Very good
-band, very good band.</i> Le premier acte fut exécuté
-de la même façon, quant à l'orchestre au moins, et
-toujours à la grande satisfaction du public. Dans
-l'entr'acte, je voulus lier conversation avec le voisin
-qui trouvait l'orchestre si bon; j'eus l'air de partager
-son admiration; cependant je lui dis qu'il me semblait
-que l'exécution avait été meilleure à la première
-représentation.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cela n'est pas étonnant, me répondit-il;
-c'est aujourd'hui samedi.</p>
-
-<p>Je n'osai pas encore avouer mon ignorance, et j'allai
-sur le théâtre; je croyais trouver les chanteurs furieux
-d'avoir été si sauvagement accompagnés; aucun
-d'eux n'y songeait. Je pris mon courage à deux mains,
-et m'approchant du régisseur:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, lui dis-je, je sais fort bien que c'est
-aujourd'hui samedi; mais dites-moi, de grâce, en
-vertu de quelle loi les musiciens sont obligés d'exécuter
-aussi épouvantablement qu'ils le font, à ce qu'il
-paraît, d'ordinaire, ce jour-là?</p>
-
-<p>&mdash;C'est, Monsieur, me répondit-il, que dans nos
-théâtres on paie tous les samedis et que les musiciens
-ne manquent jamais de passer immédiatement de la
-caisse au <i lang="en" xml:lang="en">public house</i> (cabaret).</p>
-
-<p>Je remerciai beaucoup le régisseur de son explication,
-et le laissai grandement édifié sur la tempérance
-des musiciens français, en lui apprenant qu'à
-Paris un opéra s'exécutait aussi bien les jours de
-paiement que ceux où la caisse n'est pas ouverte.
-Revenons donc à nos compatriotes.</p>
-
-<p>Ce mot de musicien n'est qu'un titre générique qui
-s'applique à une classe très-étendue d'individus dont
-les m&oelig;urs n'ont souvent aucun rapport entre elles.
-Car MM. Rossini et Meyerbeer sont tous deux musiciens,
-et le misérable qui vient faire leur désespoir,
-en tournant une odieuse manivelle sous leurs fenêtres,
-l'organiste barbare ou le vielleur maudit s'intitulent
-aussi musiciens. Par exemple, je ne prétends
-pas vous garantir la sobriété de cette classe estimable
-d'artistes; non plus que celle des musiciens qui font
-danser à la courtille et chez les marchands de vins de
-la barrière; il est tout naturel que le débitant qui les
-emploie les paie en nature, et la consommation est
-forcée. Nous aurons donc au premier rang de la hiérarchie
-musicale, les compositeurs dramatiques et
-ceux-là, certes, méritent le plus notre commisération.</p>
-
-<p>Viennent ensuite les compositeurs de salon, classe
-élégante et musquée, accueillie partout avec empressement;
-car les compositeurs de ce genre sont presque
-tous exécutants, et n'ont besoin du secours d'aucun
-aide pour faire apprécier leurs ouvrages. Qu'un d'eux
-paraisse dans un salon, c'est une joie universelle,
-c'est à qui l'accueillera, le fêtera, le suppliera de
-faire entendre le délicieux morceau qu'il vient de composer,
-car le dernier morceau est toujours délicieux.
-Le compositeur sourit d'un &oelig;il qu'il croit fort modeste,
-ne se fait pas trop prier, cela est de mauvais ton,
-et ravit, transporte un auditoire toujours disposé à
-trouver excellente la musique qu'on lui donne par-dessus
-le marché entre le punch, la brioche et les
-glaces. Un chanteur de romances succède à l'instrumentiste,
-et ce sont encore d'autres transports d'admiration.
-Le même morceau, transporté au théâtre,
-mieux exécuté peut-être par M<sup>lle</sup> Jenny Colon ou
-Déjazet, passera inaperçu; mais chez monsieur tel ou
-tel, il est reconnu que l'on fait toujours d'excellente
-musique, et tout doit être excellent. Quelquefois cependant
-l'enthousiasme n'est pas factice si le bonheur
-veut que vous rencontriez M. Panseron ou M. A de
-Beauplan, ou peut-être encore une ou deux célébrités
-du genre; vous pourrez passer une soirée fort agréable,
-si M. Plantade vous régale de ses délicieuses bouffonneries,
-comme <i>M<sup>me</sup> Gibou</i> dont il a l'honneur d'être
-le père, et dont la réputation s'est étendue si prodigieusement
-depuis son heureuse translation sur le
-théâtre des Variétés; de <i>la correspondance du Jean
-Jean à Alger</i>, de <i>la Grasse fille aux yeux rouges</i>, ou
-de quelque autre de ses grotesques chefs-d'&oelig;uvre, qu'il
-sait rendre d'une manière si comique, vous ne pourrez
-vous empêcher de le proclamer le Callot de la romance.</p>
-
-<p>Après les compositeurs de salons, nous placerons
-les donneurs de leçons, parmi lesquels vous trouverez
-de jeunes et jolies personnes, ayant parfois un talent
-d'instrumentiste fort distingué, et qui regardent l'établissement
-des omnibus comme la plus belle institution
-du siècle.</p>
-
-<p>En effet, du Marais au faubourg du Roule, où sur
-trois maisons on compte un pensionnat de jeunes demoiselles,
-la distance est bien grande; quelle heureuse
-invention pour les donneurs de leçons mâles et
-femelles, que l'établissement de ces longs cachalots
-qui, pour six sous, vous transportent au milieu du
-fracas de Paris, du tranquille Marais au paisible faubourg
-du Roule! Vous asseyez-vous quelquefois dans
-ces immenses voitures? Vous avez sûrement remarqué
-quelque jeune personne mise simplement, mais
-non sans goût, coiffée d'un chapeau de carton-paille en
-été, ou de pluche en hiver, vêtue d'une robe de guingamp
-ou de mérinos foncé, tenant un rouleau de musique
-sous le bras, ayant la montre suspendue à la
-ceinture, y jetant l'&oelig;il à chaque minute, faisant la
-moue à chaque voyageur qui monte ou qui descend,
-et semblant accuser chaque voisin de la lenteur de la
-lourde machine. Jeune homme à un premier rendez-vous
-n'est pas plus pressé d'arriver; et cependant à
-quelle fête, à quelle partie de plaisir court-elle avec
-tant d'empressement? Elle va s'enfermer pendant
-cinq ou six heures de suite dans une chambre souvent
-sans feu, faire ânonner à une douzaine de petites
-filles les études de Bertini, les fantaisies de Herz; puis,
-après avoir fait redire vingt fois la même chose à ses
-indociles écolières, entendu douze fois les vingt-quatre
-gammes majeures et mineures, répété à chacune:
-Passez le pouce, Mademoiselle, ne mettez pas le petit
-doigt sur les dièzes; ou autres choses aussi réjouissantes,
-elle rentrera chez elle, pour travailler à son tour: là
-clouée devant son piano sur quelques morceaux difficultueux
-de Chopin ou de Kalkbrenner, elle essaiera
-d'exécuter les passages les plus difficiles, afin d'aller le
-lendemain recevoir sa leçon au Conservatoire où elle
-doit concourir. Aussi, quel bonheur si elle pouvait
-remporter le premier prix de piano! C'est que pour
-elle, tout est là. Alors elle pourra trouver de meilleures
-leçons, être reçue dans les plus riches maisons,
-se donner plus d'aisance, trouver mille douceurs, et
-mieux que cela, mille fois mieux, peut-être un mari!</p>
-
-<p>Vous détaillerai-je encore toutes les classes de musiciens
-qui viennent après celles-là? cela serait trop
-long et les subdivisions trop grandes. Rangeons-nous
-sur la même ligne comme musiciens d'orchestre le
-pensionnaire de M. Véron, qui sert d'interprète aux
-inspirations d'Auber ou de Rossini, et le pauvre diable
-qui souffle dans une clarinette à quelques pieds au-dessous
-de la figure enfarinée de Deburau ou de la
-corde roide de M<sup>me</sup> Saqui? Parmi les musiciens de bal,
-quel immense degré n'y a-t-il pas des exécutants dirigés
-par M. Tolbecque ou Musard, aux racleurs qui
-écorchent les oreilles des intrépides danseurs de nos
-guinguettes de barrière! Vous peindrai-je l'individualité
-attachée à chaque instrumentiste, l'air pimpant
-et coquet d'un violon de l'Opéra, à côté de la tournure
-semi-ecclésiastique d'un organiste de paroisse,
-classe d'artistes bien dégénérée depuis la première révolution?
-Où est le temps où les Séjan, les Charpentier,
-etc., charmaient la foule accourue dans les
-églises pour jouir de leurs sublimes accords? Les instruments
-existent toujours, mais la vie qui les animait,
-le génie qui faisait parler ces puissants orchestres,
-on ne les retrouvera plus. La Restauration, qui
-aurait voulu nous rendre dévots, n'a pas su employer
-les moyens convenables pour cela. C'est par l'introduction
-de la musique dans les églises qu'on aurait
-pu y attirer notre génération, généralement plus curieuse
-d'objets d'art que de dévotion; mais le bon
-Charles X avait un excellent orchestre à la chapelle,
-et il disait apparemment comme le cadi de <i>le Dieu
-et la Bayadère</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis content, je suis joyeux,</div>
-<div class="verse">Chacun doit l'être hors de ces lieux.</div>
-</div>
-
-<p>Pendant qu'on régalait ses oreilles des chefs-d'&oelig;uvre
-de Cherubini exécutés par les premiers artistes de
-la capitale, le bon peuple n'avait pour s'édifier pendant
-la messe, que le véritable plain-chant avec accompagnement
-de serpent obligé. Je ne vous dirai pas
-que cela soit beaucoup mieux à présent; mais au moins
-personne n'est obligé d'y aller, et on peut se dispenser
-d'entendre la messe sans craindre une destitution,
-et l'assiduité au confessionnal n'est plus un
-titre pour obtenir un emploi dans l'Etat. Je désirerais
-cependant qu'on rétablît une chapelle, comme
-objet d'art. La musique sacrée est un genre qui se
-perdra tout à fait, si l'on n'y prend garde. Je voudrais
-donc, comme je l'ai dit, qu'on rétablît une chapelle:
-mais que ce fût au profit de tous, que les messes
-en musique s'exécutassent dans une église où le
-public fût admis indistinctement, à Notre-Dame, par
-exemple, si toutefois M<sup>gr</sup> l'archevêque<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> le voulait
-bien permettre, ce dont je ne suis pas très-persuadé;
-car je vous le dénonce comme le prélat le plus anti-musical
-de la chrétienté, et je me rappelle fort bien
-que, sous la Restauration, il refusa souvent l'autorisation
-de faire de la musique dans différentes églises
-de son diocèse, le tout <i lang="la" xml:lang="la">ad majorem Dei gloriam</i>.
-Mais, comme je ne suis pas parfaitement convaincu
-qu'on ne puisse pas maintenant se passer de sa permission
-pour cela, je persiste dans mon projet. Que si
-les gens du monde me demandent à quoi bon? je leur
-répondrai qu'il faudrait le faire, ne fût-ce que pour
-encourager l'art le moins encouragé de tous, et ouvrir
-une nouvelle carrière aux compositeurs qui pourraient
-se former là; que si les dévots m'objectent que
-la musique est trop mondaine, je leur dirai que je n'ai
-jamais vu ce qu'il y avait d'édifiant à entendre chanter
-une triste psalmodie par des braillards à cent écus
-par an, et qu'il me semble qu'un accompagnement de
-violons est tout aussi moral qu'un accompagnement
-de serpent. Que voulez-vous? je ne peux pas souffrir
-le serpent, moi, ce n'est pas ma faute. Je trouve qu'il
-est honteux, quand le plus petit prince d'Allemagne a
-une chapelle, quand la moindre église de Belgique a
-une musique passable, qu'à Paris, au centre des arts,
-on ne puisse entrer dans une église sans être poursuivi
-par un et quelquefois deux serpents.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Feu M. de Quélen.</p>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch6">DE L'ORIGINE DE L'OPÉRA EN FRANCE</h2>
-
-
-<p>Nous n'entreprendrons pas de faire connaître les
-différentes directions qui se succédèrent à l'Opéra,
-depuis la mort de Lully jusqu'à nos jours; car notre
-but est moins de tracer l'histoire administrative de ce
-théâtre, que de suivre autant que possible les progrès
-de l'art à différentes époques.</p>
-
-<p>Depuis le mois de novembre 1672, époque à laquelle
-Lully obtint le privilége de l'Opéra, jusqu'à sa
-mort (22 mars 1687), ce compositeur ne laissa représenter
-sur son théâtre d'autres ouvrages que les
-siens: aussi la musique ne fit-elle que bien peu de
-progrès dans cet espace de temps. Boileau disait un
-jour à Lully:</p>
-
-<p>&mdash;Non-seulement vous êtes le premier, mais le
-seul musicien de notre siècle.</p>
-
-<p>Quelques auteurs s'étaient cependant essayés sur
-des théâtres particuliers. Lalande et Marais avaient
-chacun fait représenter un opéra devant la cour, à
-Versailles, au grand chagrin de Lully, qui avait vainement
-tenté de s'y opposer. Un Opéra s'était établi
-à Marseille, un autre à Rouen, et on y avait joué des
-ouvrages composés par des musiciens du pays. A la
-mort de Lully, le théâtre fut quelque temps abandonné
-à de médiocres compositeurs, la plupart ses
-élèves, tels que Colasse, Louis et Jean-Louis Lully,
-Marais, Desmarests, Gervais, etc. Un seul homme de
-talent se fit remarquer: c'était Charpentier, qui s'était
-déjà fait connaître onze ans auparavant par la musique
-du <i>Malade imaginaire</i>. Ce musicien était un
-fort habile homme; dans sa jeunesse, il avait été en
-Italie, où il avait étudié la composition sous Carissimi.
-De retour en France, il ne trouva aucun moyen de
-faire connaître ce qu'il était capable de faire, et il
-était déjà âgé de cinquante-neuf ans lorsqu'il donna
-son premier opéra, <i>Médée</i>, qui n'eut pas d'abord tout
-le succès qu'il obtint ensuite, parce que la musique en
-parut trop compliquée.</p>
-
-<p>L'Opéra languit jusqu'à la venue de Campra, un des
-plus célèbres et des plus féconds musiciens français.
-Son premier ouvrage, <i>l'Europe galante</i>, fut un coup
-de maître. A la mélodie traînante et monotone de
-Lully et de ses successeurs, il fit succéder un rhythme
-plus varié et une couleur moins triste. La plupart des
-airs de <i>l'Europe galante</i> devinrent populaires.</p>
-
-<p>Un des airs de danse qui eut le plus de succès est
-venu jusqu'à nous; c'est celui qui est connu sous la
-dénomination ridicule de <i>Madelon Friquet</i>. Campra
-fit représenter à l'Académie royale de musique dix-huit
-ouvrages qui eurent tous de grands succès.</p>
-
-<p>En 1700 il se fit une véritable révolution dans la
-musique de théâtre par l'introduction d'un instrument
-sans lequel on a peine à imaginer qu'il ait pu
-exister des orchestres. Monteclair fut le premier musicien
-qui introduisit la contre-basse dans l'orchestre
-de l'Opéra. La partie de basse était auparavant confiée
-à des basses de violes, instruments sourds et mous,
-qui n'avaient aucune vigueur et qui ne pouvaient pas
-soutenir l'harmonie aussi puissamment que le formidable
-adversaire qui vint les remplacer.</p>
-
-<p>On compte aussi, parmi les compositeurs de cette
-époque, une femme, M<sup>me</sup> de Laguerre, épouse du sieur
-de Laguerre, organiste de Saint-Séverin et de Saint-Gervais.
-Voici comme un de ses contemporains s'exprime
-sur son compte: «M<sup>me</sup> de Laguerre a composé
-plusieurs ouvrages, on peut dire que jamais personne
-de son sexe n'a eu d'aussi grands talents pour la composition
-de la musique et pour la manière admirable
-dont elle l'exécutait soit sur l'orgue, soit sur le clavecin:
-elle avait surtout un talent merveilleux pour
-préluder et jouer des fantaisies sur-le-champ; et quelquefois
-pendant une demi-heure entière elle suivait
-un prélude, avec des chants et des accords excessivement
-variés et d'un goût qui charmait les auditeurs.
-Elle a excellé dans la musique vocale, de même que
-dans l'instrumentale, comme elle l'a fait connaître
-dans tous les genres de musique de sa composition,
-savoir: l'opéra de <i>Céphale et Procris</i>, tragédie représentée
-en 1694, trois livres de cantates, un recueil de
-pièces de clavecin, un recueil de sonates, un <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i>
-à grand ch&oelig;ur, qu'elle fit exécuter dans la chapelle du
-Louvre pour la convalescence du roi, etc.»</p>
-
-<p>Destouches, qui florissait à la même époque, obtint
-aussi de grands succès. Mais le compositeur le plus
-apprécié de son temps, dans cette période qui sépara
-Lully de Rameau, fut sans contredit Mouret, que l'on
-avait surnommé le musicien des Grâces. Tous ses ouvrages
-ont une teinte de légèreté et de gaîté qui plurent
-extrêmement aux dilettanti du temps; il avait
-une très-grande facilité à composer, et, quoiqu'il soit
-mort assez jeune, peu de musiciens ont donné autant
-d'ouvrages que lui et dans tous les genres. Il composa
-six opéras, plusieurs recueils de musique instrumentale,
-un grand nombre de divertissements pour les comédies
-françaises et italiennes, et plusieurs morceaux
-de musique religieuse. Le joli air <i>De l'amour suivons
-tous les lois</i>, le charmant duo <i>De l'amour suivons les
-traces</i>, sont de Mouret.</p>
-
-<p>C'est au mois de décembre 1715 que l'Opéra eut le
-privilége de donner des bals masqués publics. Ce genre
-de spectacle a toujours duré jusqu'à présent. Le prix
-d'entrée en fut dès l'origine fixé à 6 livres par personne.</p>
-
-<p>Nous devons dire aussi un mot des concerts spirituels
-comme annexes de l'Opéra. Le concert spirituel
-fut établi au mois de mars 1725 au château des Tuileries,
-par privilége du roi, accordé au sieur Philidor,
-ordonnateur de la musique de la chapelle royale, à la
-charge que ce concert dépendrait toujours de l'Opéra,
-et que Philidor lui paierait 6,000 livres par an.</p>
-
-<p>Le premier concert eut lieu le dimanche de la Passion,
-18 mars 1725. Voici quel en fut le programme:
-il commença par une suite d'airs de violons de Lalande,
-suivie d'un caprice du même auteur et de son <i lang="la" xml:lang="la">Confitebor</i>.
-On joua ensuite un concert de Corelli, intitulé la <i>Nuit
-de Noël</i>, et le concert finit par la cantate <i>Domino</i>, motet
-de Lalande. Il avait commencé à six heures du soir et
-finit à huit, avec l'applaudissement de toute l'assemblée,
-qui était très-nombreuse. Ce concert continua à
-avoir lieu aux Tuileries, dans la salle dite des Suisses.
-Cependant le roi étant venu à Paris en 1744, alla loger
-au château, et le service exigea que l'on détruisît toutes
-les loges et décorations de la salle de concert. Le 1<sup>er</sup> novembre,
-jour de la Toussaint, on avait affiché qu'il serait
-exécuté dans la salle de l'Opéra, mais l'archevêque
-de Paris le fit défendre, et il n'y eut point de concert
-ce jour-là. Le 8 décembre, jour de la conception de la
-Vierge, on donna le concert spirituel dans la même salle
-au château des Tuileries, mais il n'y avait point de
-loges, et seulement des chaises et des banquettes.</p>
-
-<p>Le concert continua à avoir lieu dans la salle des
-Tuileries jusqu'à la Révolution; il fut rétabli sous
-l'Empire dans la salle de l'Opéra, et continué dans ce
-même emplacement jusqu'à la révolution de Juillet,
-qu'il fut entièrement aboli, on ne sait trop pourquoi;
-car, si ce concert était composé uniquement de musique
-d'église, maintenant qu'on n'en entend nulle part à
-Paris, il attirerait probablement un grand nombre
-d'amateurs, qui regrettent vivement d'être totalement
-privés d'un genre de musique qui a produit tant de
-chefs-d'&oelig;uvre. Revenons à l'Opéra. En 1733, parut le
-premier ouvrage de Rameau, <i>Hippolyte et Aricie</i>, qui
-produisit une sensation inexprimable. On eut d'abord
-de la peine à s'accoutumer à ce genre de musique, qui
-s'éloignait totalement de tout ce qu'on avait entendu
-jusque là. Mais la richesse et la variété des accompagnements,
-la force de l'harmonie, les nouveaux tours
-de chant, la coupe inusitée des airs de danse, toutes
-ces nouveautés finirent par jeter les spectateurs dans
-l'enivrement.</p>
-
-<p>A <i>Hippolyte et Aricie</i> succédèrent les <i>Indes galantes</i>,
-qui plurent encore davantage. A une des reprises de
-cet opéra, Rameau y ajouta un nouvel acte, celui des
-<i>Sauvages</i>, dont tout le monde connaît la belle marche
-que Dalayrac a fort heureusement intercalée dans le
-deuxième acte d'<i>Azémia</i>. Puis vint <i>Castor et Pollux</i>,
-qui passe pour le chef-d'&oelig;uvre de son auteur, et où
-l'on trouve en effet d'admirables morceaux. Rameau,
-quoique âgé de cinquante ans, à son début dans la carrière
-dramatique, fit représenter seize opéras, bien
-qu'il eût renoncé au théâtre, les dix dernières années
-de sa vie. Il fut le premier qui employa les clarinettes
-à l'orchestre, dans son opéra d'<i>Acanthe et Céphise</i>, représenté
-en 1751 pour la naissance du duc de Bourgogne.</p>
-
-<p>En 1752, une grande innovation eut lieu à l'Opéra;
-des comédiens italiens vinrent donner des représentations
-à l'Académie royale de musique; ils débutèrent
-le jeudi 1<sup>er</sup> août 1752, par la <i lang="it" xml:lang="it">Serva Padrona</i>. Le grand
-succès qu'ils obtinrent leur suggéra de nombreux antagonistes;
-c'est alors que prit naissance la guerre des
-Bouffonistes et des Lullistes; ces derniers eurent l'avantage
-en 1754, et les Italiens retournèrent dans leur
-pays. Leur séjour en France ne fut pourtant pas sans
-influence sur la musique française, qui prit dès lors
-une allure plus franche et plus enjouée. Malgré son
-immense succès, le <i>Devin de Village</i> ne fit point naître
-d'ouvrages du même genre à l'Opéra, mais l'Opéra-Comique
-prit naissance par les traductions et même
-par les ouvrages nouveaux qu'on commença à jouer à la
-Comédie-Italienne. Pendant vingt ans le grand Opéra
-fut dans un état de décadence qui le mit à deux doigts
-de sa perte, et l'on croyait bien qu'il ne pourrait jamais
-se relever de sa victoire sur les Bouffons italiens, lorsqu'enfin
-Gluck parut en 1774.</p>
-
-<p>L'<i>Iphigénie en Aulide</i> fut suivie de près d'<i>Orphée et
-Alceste</i>. Piccini, précédé de la plus brillante réputation,
-vint faire jouer à Paris son <i>Roland</i>. Le succès de cet opéra
-suscita une nouvelle guerre musicale, dont profitèrent
-les amateurs raisonnables qui savaient applaudir ce
-qui était réellement beau, quelle que fût la nation de
-l'auteur. Gluck riposta à <i>Roland</i> par <i>Armide</i> et <i>Iphigénie
-en Tauride</i>; Piccini répondit à ces deux chefs-d'&oelig;uvre
-par <i>Didon</i>. Puis vint Sacchini; Sacchini, déjà
-célèbre en France par la traduction de quelques-uns
-de ses ouvrages, arriva à Paris en 1783, âgé de près
-de cinquante ans. Ses premiers ouvrages, <i>Renaud</i>,
-<i>Chimène</i> et <i>Dardanus</i>, n'excitèrent pas le même enthousiasme
-que les premiers ouvrages de Gluck et de
-Piccini, parce qu'on était déjà familiarisé avec ce genre
-de musique, et que l'attrait de la nouveauté n'en était
-pas aussi grand. Il n'en fut pas de même d'<i>&OElig;dipe à
-Colonne</i>; l'intérêt du poëme permit de sentir toutes
-les beautés de cette ravissante musique, si simple, si
-suave et si dramatique en même temps. Croirait-on
-cependant que cette représentation rencontra tant
-d'obstacle, que Sacchini, dégoûté par là du séjour de
-Paris, prit le parti d'aller jouir en Angleterre du
-fruit de ses travaux? La mort ne lui en laissa pas
-le temps: il succomba à une attaque de goutte le
-7 octobre 1786. On donna après sa mort l'opéra
-d'<i>Avire et Evelina</i>, dont Rey, chef d'orchestre de l'Opéra,
-avait achevé la musique. Les compositeurs français
-rentrèrent en possession du théâtre de l'Opéra
-après la mort de Sacchini; mais la révolution musicale
-était achevée, et tous les ouvrages nouveaux
-étaient écrits dans le système de ceux de Gluck et de
-Piccini. On distingua quelques opéras de Catel, Méhul,
-Lesueur, Berton, Grétry, etc. Mais depuis longtemps
-on n'avait entendu aucun de ces ouvrages qui font
-époque, lorsqu'enfin Spontini parvint avec des peines
-infinies à faire représenter sa <i>Vestale</i> en 1807. On peut
-encore se rappeler quelle sensation excita l'apparition
-de cet ouvrage. <i>Fernand Cortez</i> fut moins heureux;
-ce ne fut même qu'à sa reprise, en 1816, que la
-réussite en fut complète.</p>
-
-<p>Spontini quitta bientôt Paris pour aller diriger
-l'opéra de Berlin. Le peu de succès de son dernier
-ouvrage, <i>Olympie</i>, pouvait faire supposer que son
-génie s'était épuisé dans ses deux premiers ouvrages,
-et cette perte ne fut que médiocrement sentie.</p>
-
-<p>Cependant l'art du chant, qui avait fait de grands
-progrès en France, était resté complétement stationnaire
-à l'Opéra, et l'on y chantait il y a dix ans absolument
-de la même manière que quarante ans auparavant.
-Rossini, arrivé depuis peu à Paris, et engagé
-à écrire pour notre Opéra, exigea avant tout qu'on lui
-donnât des chanteurs qu'on pût faire chanter, et l'on
-fit débuter M<sup>lle</sup> Cinti.</p>
-
-<p>Ce fut le premier pas vers la révolution qu'opérèrent
-à ce théâtre le <i>Siége de Corinthe</i>, le <i>Comte Ory</i>, <i>Moïse</i>,
-les débuts de Levasseur, la retraite de Derivis père
-et les progrès d'Adolphe Nourrit. M. Auber donna la
-<i>Muette</i>, et le succès de cet ouvrage fut immense;
-<i>Guillaume Tell</i> fut moins heureux à son apparition,
-mais aujourd'hui, toutes les beautés de ce chef-d'&oelig;uvre
-sont appréciées et le public ne peut se lasser
-de l'entendre.</p>
-
-<p>En 1830, l'Opéra subit une grande révolution administrative.
-Cessant d'être exploité par le gouvernement,
-il devint l'objet d'une entreprise particulière.</p>
-
-<p>Chacun sait le degré de prospérité où il s'éleva,
-sous M. Véron, grâce à l'habileté du directeur, à
-l'immense succès de <i>Robert le Diable</i> et à la réunion
-miraculeuse des talents de Nourrit, Levasseur,
-M<sup>mes</sup> Damoreau, Dorus-Gras, Falcon, et de Perrot et
-Taglioni.&mdash;Les directions qui ont succédé à celle de
-M. Véron, sont loin d'avoir été aussi heureuses et
-l'expérience ne peut manquer de prouver que l'Opéra
-doit retourner à l'Etat. La suppression des pensions a
-rendu l'exigence des sujets telle que les appointements
-sont parvenus à un taux trop exorbitant pour
-pouvoir subsister. On ne pourra cependant les ramener
-à une limite plus raisonnable, qu'en offrant
-une compensation par la perspective d'une pension:
-c'est ce que ne peut faire une direction passagère; il
-faut une administration durable et l'Etat ou la ville
-de Paris peuvent seuls arriver à ce résultat.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch7">L'ARMIDE DE LULLY</h2>
-
-
-<p>L'édit de Nantes venait d'être révoqué: pendant que
-la désolation se répandait dans toute la France, la
-cour ne s'occupait que de fêtes et de plaisirs, persuadée
-que le nouvel édit ne pouvait atteindre que le peuple;
-mais bientôt la persécution s'étendit jusqu'à la noblesse,
-et l'alarme se répandit à Versailles. Ouvertement, c'étaient
-des éloges pompeux de la grandeur du roi, qui,
-non content de faire le bonheur de ses sujets, s'occupait
-encore si efficacement du salut de leurs âmes; mais en
-secret, on se confiait ses craintes. C'en est fait, se disait-on,
-le temps des plaisirs est passé, bientôt nous serons
-tous encapuchonnés, et au lieu d'opéras nous aurons la
-messe et les vêpres pour tout divertissement.</p>
-
-<p>De pareils propos ne pouvaient parvenir aux oreilles
-du roi, mais M<sup>me</sup> de Maintenon ne les ignora pas longtemps.
-Elle comprit combien il était de son intérêt de
-distraire tout l'entourage du roi de si sombres pensées,
-et que ce n'était que par des fêtes éclatantes, des spectacles
-pompeux qu'elle pourrait détourner l'attention et
-faire renaître l'apparence de la confiance. Mais quel
-spectacle donner? Des carrousels, des loteries? Cela
-coûtait si cher et durait si peu! et puis, l'argent devenait
-rare. Un sonnet à la gloire du roi convertisseur,
-s'était payé plus cher que ne l'aurait été autrefois une
-fête qui aurait occupé la cour pendant une semaine;
-les abjurations avaient d'autant plus coûté que le prix
-en était ordinairement fixé en pensions; c'est ainsi que
-Dacier et sa femme, qui s'étaient faits catholiques, venaient
-de recevoir 500 écus de pension. Depuis la mort
-de Molière, les comédies n'avaient que peu d'attraits;
-Racine n'était pas assez gai pour la circonstance, il
-fallait quelque chose qui contrastât avec la disposition
-générale des esprits.</p>
-
-<p>Le roi, que depuis plusieurs mois on avait obsédé
-pour les affaires de la religion, n'avait pas eu le temps
-de s'occuper à l'avance de ses plaisirs, et aucun divertissement
-n'était préparé. Elle se souvint pourtant qu'il
-lui avait parlé d'un opéra commandé par lui à Lully et
-Quinault, et dont il avait même fourni le sujet. Si cet
-ouvrage avait pu être prêt, c'était un coup de fortune!
-Mais comment s'en assurer? Il fallut bien qu'elle se
-résolût à le demander elle-même à l'un des auteurs, et
-après s'être fait préalablement donner l'absolution,
-elle se détermina à faire venir Lully auprès d'elle pour
-savoir où il en était de son ouvrage.</p>
-
-<p>Lully, toujours bien vu du roi, qui l'aimait beaucoup,
-venait rarement à Versailles, et seulement quand
-son service l'y appelait; d'abord, parce que son théâtre,
-à Paris, dont il était le directeur et le seul compositeur,
-l'occupait beaucoup; mais ensuite, parce qu'à
-Paris il avait plus de liberté pour mener la vie dissipée
-et fort peu régulière qu'il affectionnait; et surtout
-parce qu'il savait déplaire à un grand nombre de personnes
-de la cour qui ne lui épargnaient pas les railleries
-quand elles le rencontraient, ce qu'il détestait
-singulièrement, étant très-railleur lui-même, et ne
-souffrant pas facilement, suivant l'usage, qu'on fît à
-son égard ce qu'il s'était si souvent permis envers les
-autres. Voici à quel sujet il s'était attiré tous ces brocards:</p>
-
-<p>Depuis longtemps Lully avait reçu des lettres de
-noblesse du roi, et se faisait partout appeler et imprimer
-M. de Lully, lorsque quelqu'un vint à lui dire
-qu'il était fort heureux pour lui que, contre l'usage,
-le roi l'eût dispensé de se faire recevoir secrétaire
-d'Etat, car plusieurs personnes de cette compagnie
-avaient toujours dit qu'elles s'opposeraient à son admission.
-Après cette révélation, le musicien ne dormit
-plus tranquille et n'eut plus de cesse qu'il ne
-fût reçu. Voici le moyen qu'il employa pour obtenir
-l'assentiment du roi. En 1681 on dut donner à Saint-Germain
-une représentation du <i>Bourgeois-gentilhomme</i>,
-joué pour la première fois à Chambord,
-onze ans auparavant, et dont Lully avait fait la musique.
-Lully était excellent bouffon, et plus d'une fois
-Molière lui avait dit: Viens, Lully, viens nous faire
-rire. Il résolut de profiter de cet avantage auprès du
-roi, qui ne lui connaissait pas ce talent.</p>
-
-<p>Son physique grotesque s'y prêtait à merveille; il
-était court de taille, un peu gros, et avait un extérieur
-généralement négligé; de petits yeux bordés
-de rouge, qu'on voyait à peine et qui avaient peine à
-voir, brillaient cependant d'un feu sombre qui marquait
-tout ensemble beaucoup d'esprit et de malignité.
-Un caractère de plaisanterie était répandu sur son visage,
-et certain air d'inquiétude régnait dans toute sa
-personne. Enfin sa figure entière respirait la bizarrerie,
-et au premier aspect, on n'aurait pas manqué de
-lui rire au nez, si la finesse de son regard n'eût montré
-sur-le-champ qu'il n'était pas homme à avoir le
-dernier, et qu'il était bien capable de rire et de faire
-rire à vos dépens.</p>
-
-<p>Sans en prévenir personne, il résolut de représenter
-lui-même le personnage du Muphty et d'attirer l'attention
-du roi par ses bouffonneries. Malheureusement
-pour lui le roi était de mauvaise humeur ce jour-là,
-et rien ne pouvait le dérider; aussi la représentation
-était-elle d'un froid mortel, les personnages si éminemment
-comiques de M. et M<sup>me</sup> Jourdain et de leur
-servante Nicolle, la ravissante scène des professeurs
-du Bourgeois-gentilhomme, rien n'avait pu chasser
-l'ennui qui régnait dans la salle, lorsque commença
-la cérémonie qui termine le quatrième acte.</p>
-
-<p>Lully s'était affublé la tête d'un turban qui avait
-près de cinq pieds de haut, de telle sorte que sa figure
-avait l'air d'être au milieu de son ventre; ses petits
-yeux clignotant encore plus qu'à l'ordinaire, parce que
-l'éclat des bougies les fatiguaient davantage, lui faisaient
-faire une si plaisante grimace, qu'à son apparition
-inattendue il y eut un oh! de surprise, suivi d'une
-violente envie de rire générale, qui fut aussitôt comprimée,
-parce qu'on vit que le roi ne riait pas encore.</p>
-
-<p>Lully s'aperçut de la difficulté de sa position, et
-ne fit que redoubler de plaisanteries. Au <i>Donnar Bastonara</i>
-il accabla de coups le malheureux acteur qui
-représentait M. Jourdain, et qui, n'étant nullement
-prévenu de cette addition à son rôle, souffrit d'abord
-assez patiemment les grands coups du livre représentant
-le Coran qu'on lui administrait sur le dos et sur
-la tête; mais voyant succéder aux coups de livre les
-gourmades et les coups de poing, il commença à se
-fâcher, et dit tout bas au muphty:</p>
-
-<p>&mdash;Finissez cette plaisanterie, ou je vous assomme.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, lui répondit de même Lully, qui du
-coin de l'&oelig;il avait vu le roi commencer à sourire, c'est
-ce que je demande, battez-moi le plus fort que vous
-pourrez.</p>
-
-<p>L'acteur ne se le fit pas dire deux fois, et, profitant
-de sa colère, il administra un énorme coup de poing
-au muphty, qui se baissa vivement et le reçut dans
-son turban. Ce fut alors une course comme celle de
-Pourceaugnac, à cette différence près que M. Jourdain,
-doublement irrité, y mettait une ardeur inconcevable,
-qu'excitait encore le fou rire de tous les spectateurs,
-qui ne pouvaient plus se contenir. Chaque fois qu'il
-s'avançait vers le muphty, celui-ci, baissant la tête
-comme un bélier, le repoussait à l'autre bout du théâtre
-avec son interminable coiffure, dont il se défendait
-comme un taureau de ses cornes. Le pauvre M. Jourdain
-crut enfin mieux prendre son temps; il se précipita
-tout d'un coup vers son adversaire, croyant pouvoir
-l'étreindre entre ses bras; mais celui-ci s'était si
-vivement jeté à terre, qu'il parvint à mettre le pauvre
-Jourdain à cheval sur son monstrueux turban, et,
-pendant qu'il roulait à terre embarrassé dans ce nouvel
-obstacle, il se dégagea lestement, et, faisant semblant
-de tomber, il se précipita dans l'orchestre et entra
-jusqu'à mi-corps dans le clavecin qui y était, et fit
-encore mille folies en achevant de le briser comme s'il
-ne pouvait parvenir à en sortir. Le roi n'avait pas attendu
-ce dernier lazzi pour déposer sa mauvaise humeur:
-depuis cinq minutes il riait comme un roi ne
-rit pas, et disait, en s'essuyant les yeux, que jamais
-il ne s'était tant amusé de sa vie.</p>
-
-<p>Après la représentation, Lully se mit sur son passage,
-et le roi lui dit les choses les plus flatteuses, l'assurant
-qu'il était l'homme de France le plus divertissant
-qu'il connût. Le musicien prit alors l'air le plus
-affligé qu'il put:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà précisément, lui dit-il, ce qui me rend fort
-à plaindre; car j'avais dessein de devenir secrétaire de
-Votre Majesté, et MM. les secrétaires ne voudront plus
-me recevoir, à présent que je suis monté sur un
-théâtre.</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne voudront pas vous recevoir, reprit le roi, ce
-sera bien de l'honneur pour eux. Allez de ma part voir
-M. le chancelier; je vous l'ordonne aujourd'hui, et de
-plus je vous fais 1,200 fr. de pension.</p>
-
-<p>La belle chose qu'une monarchie absolue! 1,200 livres
-de pension pour avoir sauté dans un clavecin! Si
-les pensions s'obtenaient au même prix aujourd'hui,
-toutes les manufactures d'Erard et de Pleyel n'y suffiraient
-pas.</p>
-
-<p>Dès le lendemain Lully courut chez le chancelier
-Le Tellier, qui le reçut fort mal. Le musicien alla porter
-ses plaintes à M. de Louvois, qui reprocha à Lully
-sa témérité, lui disant qu'elle ne convenait pas à un
-homme comme lui, qui n'avait d'autre mérite et d'autre
-recommandation que de faire rire.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! tête-bleu! vous en feriez autant si vous pouviez,
-repartit Lully.</p>
-
-<p>Le roi, ayant appris toutes ces difficultés, exigea
-qu'on reçût le Florentin, et alors tous les obstacles
-s'aplanirent devant lui. Le jour de sa réception, il
-donna un magnifique repas aux anciens de la compagnie,
-et le soir les régala de l'opéra, où l'on représentait
-<i>le Triomphe de l'Amour</i>. Ils étaient là trente ou
-quarante qui avaient les meilleures places, et ce n'était
-pas un spectacle peu curieux de voir deux ou trois
-rangs d'hommes graves en manteaux noirs et en
-grands chapeaux aux premiers bancs de l'amphithéâtre,
-et écoutant avec un sérieux admirable les courantes
-et les rigaudons du nouveau secrétaire du roi.
-Quelques jours après M. de Louvois rencontra Lully à
-Versailles.&mdash;Bonjour, mon confrère, lui dit-il en
-passant. Cela s'appela un bon mot de M. de Louvois;
-chacun voulut se l'approprier, et il n'y eut pas si grand
-seigneur qui apercevant de loin le musicien, ne l'apostrophât
-d'un: Bonjour, mon confrère. Cette plaisanterie
-fut tellement répétée, que depuis longtemps
-il n'allait à Versailles que quand il ne pouvait faire autrement.</p>
-
-<p>Il était à dîner avec quelques-uns de ses acteurs et
-de ses musiciens, au cabaret du Cerceau-d'or, sur la
-place du Palais-Royal; le repas avait été fort gai, et
-le vin n'avait pas été épargné. Il faisait à ses camarades
-un de ces bons contes qu'il racontait si plaisamment
-et qui l'avaient fait autrefois rechercher des
-plus grands seigneurs, quand on vint l'avertir que sa
-femme le faisait demander au plus vite, parce qu'un
-carrosse de la cour le venait chercher pour l'amener à
-l'instant à Versailles. «Oh! se dit-il, cela m'a bien
-l'air d'être un tour de Madeleine, qui n'aime pas que
-je reste trop longtemps à table quand je dîne hors du
-logis. Il faut cependant y aller voir, mais si elle me fait
-vous quitter pour rien, je réponds que je ne rentre pas
-de huit jours.» Il s'achemina en chancelant vers sa
-demeure, et vit qu'effectivement sa femme ne l'avait
-pas trompé. Il se hâta de monter en voiture, s'endormit
-dans la route, et ne s'éveilla qu'au moment
-d'arrêt du carrosse. Un abbé se présenta alors à la
-portière et lui dit, les yeux baissés: «M. de Lully,
-je suis chargé de vous conduire auprès d'une dame qui
-désire vous entretenir en particulier.» Notre musicien
-se crut alors en bonne fortune; il jeta un coup
-d'&oelig;il de dépit sur sa toilette plus que négligée, son rabat
-chiffonné et ses vêtements en désordre, puis il
-tâcha de découvrir à quel hasard il pouvait devoir un
-semblable bonheur.</p>
-
-<p>Après bien des détours dans une partie du palais
-qui lui était tout à fait inconnue, il fat enfin introduit
-dans une pièce meublée avec simplicité, mais d'une
-manière sévère; partout, des tableaux de saints garnissaient
-la tapisserie. Il se perdait en conjectures,
-quand une porte s'ouvrit; une dame, d'un extérieur
-imposant, s'avança vers le musicien, qui, grâce à sa
-mauvaise vue, ne la reconnut nullement et alla tout
-aussitôt se jeter à ses pieds. M<sup>me</sup> de Maintenon fut un
-peu surprise d'abord de cette manière de se présenter,
-mais elle pensa qu'un aussi grand pécheur, qu'un
-homme qui passait sa vie avec des excommuniés,
-devait cet hommage à une vertu comme la sienne.</p>
-
-<p>Aussi ne laissa-t-elle pas échapper cette occasion de
-faire un sermon:</p>
-
-<p>&mdash;M. de Lully, lui dit-elle, on prétend que vous
-menez une mauvaise conduite.</p>
-
-<p>A cette voix, Lully releva la tête; il reconnut alors
-à qui il avait affaire, et il vit bien qu'il avait fait une
-sottise, mais il repartit promptement:</p>
-
-<p>&mdash;Moi, du tout, Madame, je mène le théâtre de
-l'Opéra et voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, dit M<sup>me</sup> de Maintenon, que votre position
-vous met en rapport avec nombre de personnes d'une
-condition peu sortable, mais le roi n'en est pas moins
-fort mécontent de vous, et vous aurez beaucoup à
-faire pour rentrer dans ses bonnes grâces.</p>
-
-<p>Le musicien était anéanti; il cherchait par quel
-méfait il avait pu s'attirer ce malheur; d'un mot, le
-roi qui lui avait tout donné pouvait tout lui retirer,
-et ce coup imprévu parut l'accabler. M<sup>me</sup> de Maintenon
-l'ayant amené au point où elle voulait:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, continua-t-elle, je puis vous donner
-un moyen de rentrer en faveur. Dans huit jours il
-faut ici qu'on ait un opéra nouveau, donnez-nous
-celui dont le roi vous a chargé, et je ne doute pas qu'à
-cette occasion vous ne trouviez le moyen de rentrer
-en grâce.</p>
-
-<p>&mdash;Dans huit jours, mon <i>Armide</i>! s'écria le musicien,
-oh! Madame, c'est impossible, il me reste tout
-un acte à faire, et Quinault n'en finit pas pour les
-changements que je lui demande.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le ferez plus vite que les autres et tout peut
-être prêt: ou bien donnez-nous seulement ce qu'il y a
-de fait, reprit M<sup>me</sup> de Maintenon impatientée.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, mutiler un chef-d'&oelig;uvre, le donner pièce à
-pièce! s'écria le musicien désolé. Oh! non, Madame, Sa
-Majesté se fâchera tant qu'elle voudra, mais avant un
-mois, je ne puis espérer de donner mon <i>Armide</i>&hellip;
-C'est que vous ne savez pas, Madame, que je n'ai
-jamais rien fait de plus beau, qu'il y aura là dedans&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien donc, Monsieur, n'en parlons plus:
-aussi bien je sais que Lalande s'occupe d'une pièce en
-musique, et le petit Marais me fait tourmenter depuis
-longtemps pour faire entendre de sa musique au roi:
-l'un des deux saura bien être prêt.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce à dire, Madame? on exécuterait devant
-Sa Majesté d'autres opéras que les miens? Non, non,
-il n'en sera pas ainsi; vous aurez un opéra dans huit
-jours; ce ne sera pas <i>Armide</i>, par exemple&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh! peu m'importe, <i>Armide</i> ou un autre, cela
-m'est indifférent.</p>
-
-<p>&mdash;En bien! donc, dans huit jours, vous aurez un
-nouvel opéra-ballet, musique de Lully, paroles de
-Quinault. Voudriez-vous m'en fournir le sujet?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, reprit M<sup>me</sup> de Maintenon avec hauteur,
-vous devriez savoir que je ne me mêle point de ces
-sortes de choses.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, Madame, répondit le musicien en câlinant,
-c'est le roi qui a fourni le sujet d'<i>Armide</i>, vous
-auriez pu proposer celui-ci. Armide sera l'opéra du
-roi, celui-ci serait l'opéra de la&hellip;</p>
-
-<p>Il s'arrêta craignant d'en avoir trop dit, mais la
-marquise n'avait pas l'air fâché; elle lui dit, au
-contraire avec bonté:</p>
-
-<p>&mdash;J'y consens. Votre ouvrage sera votre réconciliation:
-nommez-le le <i>Temple de la Paix</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dans huit jours la première représentation.</p>
-
-<p>Il se retira en saluant profondément, et se fit tout
-de suite conduire à Paris chez Quinault.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher ami, lui dit-il en entrant, je viens
-vous prévenir que c'est d'aujourd'hui en huit la première
-représentation de notre opéra du <i>Temple de la
-Paix</i>, et qu'il faut nous mettre en mesure.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce à dire, dit Quinault, quelle est cette
-nouvelle folie? Vous savez que j'ai à travailler; voilà
-la quatrième fois que vous me faites refaire le cinquième
-acte d'<i>Armide</i>, et je n'en peux venir à bout;
-laissez-moi donc en repos, au lieu de me venir casser
-la tête avec vos sornettes.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! mon confrère en Apollon, nous sommes
-de mauvaise humeur; tant pis, morbleu, tant pis!
-car il ne s'agit plus d'<i>Armide</i> pour le moment, mais
-bien du <i>Temple de la Paix</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Cesserez-vous bientôt de me parler par énigmes?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien donc! sachez que, sous peine de déplaire
-mortellement à notre illustre maître et à sa
-très-peu illustre maîtresse, la veuve Scarron, je viens
-de promettre de donner dans huit jours, à Versailles,
-un opéra-ballet, fait, composé, appris et monté.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! est-ce que cela me regarde? dit tranquillement
-Quinault.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il n'y a pas de doute que cela vous regarde
-fort peu, car c'est tout simplement vous, M. Philippe
-Quinault, auditeur des comptes, membre de l'Académie
-française et chevalier de l'ordre de Saint-Michel,
-qui en devez composer les paroles.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash;Eh parbleu! parce que je l'ai promis. D'ailleurs,
-vous savez bien notre marché: je vous donne 4,000 livres
-pour vos grandes tragédies, et 2,000 livres pour
-vos opéras-ballets; voyez si vous voulez gagner 2,000
-livres d'ici à huit jours?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon Dieu, s'écrie Quinault, qui s'était
-singulièrement radouci, comment voulez-vous être
-prêt dans un si court espace de temps? En supposant
-que je le fusse, le serez-vous, vos acteurs sauront-ils
-leurs rôles? Mais à quel propos cet opéra, pourquoi
-ce titre niais et banal?</p>
-
-<p>&mdash;Ce titre niais et banal, c'est la veuve Scarron
-qui me l'a fourni: ainsi, il y aurait probablement
-peu de prudence à lui donner ces épithètes hors d'ici.
-Le motif qui me fait entreprendre cet ouvrage est la
-colère où le roi est contre moi, je ne sais pas trop
-pourquoi, par exemple, et le désir de rentrer dans ses
-bonnes grâces.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! quelle colère du roi? que voulez-vous
-dire? J'allai hier à Versailles lui présenter mes quatre
-premiers actes d'<i>Armide</i>, que suivant son usage, il
-veut examiner avant que je les envoie à la petite Académie,
-et il m'a encore parlé de vous avec une bonté
-infinie.</p>
-
-<p>&mdash;Ouais, dit Lully, la veuve Scarron se serait-elle
-jouée de moi! c'est que je pourrais bien la laisser là
-avec son opéra&hellip; Ah! oui; mais Lalande et le petit
-Marais, qui ne demandent pas mieux que de se produire&hellip;
-Non&hellip; non! il faut absolument faire cet ouvrage,
-mon cher ami, tout cela importe peu: ma parole
-est donnée, je suis engagé d'honneur; ainsi, je
-compte tout à fait sur vous.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon bon Lully, c'est impossible&hellip; huit
-jours! et puis le <i>Temple de la Paix</i>; que diable voulez-vous
-que je fasse là-dessus?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu! il n'y a rien de si facile&hellip; le
-<i>Temple de la Paix</i>?&hellip; Voyons&hellip; D'abord la scène
-représente le théâtre de la guerre. La première entrée,
-ce sont des guerriers qui frappent sur leurs boucliers,
-cela fera un très-bon effet, et puis Mars viendra
-chanter un air où il dira:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis le plus cruel des dieux,</div>
-<div class="verse">Je porte la mort en tous lieux.</div>
-</div>
-
-<p>Deuxième entrée, des guerriers avec des javelines.
-Ch&oelig;urs de bergers éplorés, de bergères désolées,
-d'amours échevelés et de grâces désespérées. Le fond
-du théâtre s'ouvre, la paix descend du ciel, dit qu'elle
-vient rendre le bonheur à la terre; un ou deux changements
-à vue, une chaconne, trois menuets, une
-gigue, une courante, deux rigaudons, une passe-caille,
-et puis le ch&oelig;ur final:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dansons, chantons tous à la fois,</div>
-<div class="verse">Louis est le plus grand des rois.</div>
-</div>
-
-<p>Cela sera magnifique, et nous aurons le plus grand
-succès.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, fou que vous êtes, croyez-vous avancer
-la besogne avec toutes ces balivernes? Parlons un peu
-raison, si vous en êtes capable un instant.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce qu'il convient de faire, dit sérieusement
-Lully. Nous avons composé ensemble plusieurs entrées
-de ballets, dansés à la cour devant le roi, cousez-moi
-tout cela ensemble tant bien que mal avec quelques
-récitatifs, et je me charge de tout faire aller
-pour le mieux. Si cela n'est pas trop mauvais, nous
-le ferons jouer à Paris en attendant <i>Armide</i>, que cela
-va un peu retarder.</p>
-
-<p>&mdash;Revenez donc demain matin, lui dit Quinault, et
-je serai bien avancé. Voyez d'avance vos acteurs et vos
-danseurs.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour mes danseurs, cela ne m'inquiète
-guère; je les prendrai tous à la cour, de cette façon on
-les trouvera tous bons.</p>
-
-<p>Le lendemain, Quinault avait broché une espèce
-d'amphigouri, auquel à la rigueur on pouvait donner
-le titre du <i>Temple de la Paix</i>, quoique au fait on eût
-pu tout aussi bien lui appliquer celui du <i>Temple de la
-Gloire</i>, du <i>Temple de l'Hymen</i> et de tous les temples
-imaginables.</p>
-
-<p>Trois jours après, on répétait à Versailles le nouvel
-ouvrage de Lully. M. de Conti devait danser un pas
-avec la duchesse de Bourbon, mademoiselle de Blois
-avec le danseur Pecourt, et le danseur Fabvier avec la
-marquise de Mouy. Le chant n'était que fort accessoire
-dans cet ouvrage, mais on avait encore trouvé moyen
-d'y intercaler quelques morceaux à effet pour les demoiselles
-Aubry et Verdier, et les sieurs Beaumavielle
-et Reignier, fameux chanteurs du temps.</p>
-
-<p>Le jour de la représentation, Lully qui avait surveillé
-tous les détails, croyait n'avoir rien oublié,
-quand tout à coup au moment de commencer, on lui
-fit apercevoir dans la décoration un emblème qui pouvait
-sembler de mauvais augure au roi, et qu'il fallait
-faire disparaître sur-le-champ. Vous comprenez que,
-pour un opéra improvisé en huit jours on n'a pas le
-temps de faire des décors neufs; on avait donc cherché
-ce qu'on avait de moins usé et de moins connu. Ainsi,
-pour le temple de la paix, on avait été prendre un
-temple de la sagesse qui n'avait pas servi depuis longtemps,
-mais sur le fronton duquel s'étalait malheureusement
-l'oiseau favori de Minerve, une énorme
-chouette. Il fallait au plus vite faire disparaître l'oiseau
-de mauvais augure, et le remplacer par un soleil,
-l'emblème de Louis XIV. Mais où trouver un peintre,
-quand tout était préparé, le décor mis en place, et le
-roi dans sa loge, trouvant que le spectacle était bien
-long à commencer? Le pauvre Lully s'arrachait les
-cheveux, il courait partout sur le théâtre, demandant
-à grands cris un peintre, un décorateur, un badigeonneur.
-Rien ne venait qu'un officier des gardes qui lui
-avait déjà dit deux fois: «M. de Lully, le roi attend.»
-Enfin on trouva un peintre qui se mit à l'instant en
-besogne: il avait à peine commencé, que l'officier revient
-de nouveau à la charge:</p>
-
-<p>&mdash;M. de Lully, j'ai eu l'honneur de vous dire que le
-roi attendait.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! ventrebleu! repartit celui-ci, que voulez-vous
-que j'y fasse, moi? Le roi peut bien attendre, il
-est le maître ici et personne n'a le droit de l'empêcher
-d'attendre tant qu'il voudra.</p>
-
-<p>Chacun se mit à rire de cette repartie dont la hardiesse
-faisait le principal mérite. Mais malheureusement
-pour Lully, son mot eut trop de succès, on se le
-redit tellement qu'il vint aux oreilles mêmes du roi. Le
-monarque absolu, qui avait dit un jour: «J'ai failli
-attendre!» ne pouvait pas prendre en bonne part la
-saillie de son musicien; aussi, malgré le succès qu'obtint
-la représentation, n'adressa-t-il pas un seul mot de
-compliment à Lully, et le lendemain il fut décidé qu'on
-monterait l'opéra de Lalande.</p>
-
-<p>Le pauvre Lully retourna l'oreille basse à Paris. Depuis
-huit jours il s'était donné une peine inimaginable
-pour regagner des bonnes grâces qu'il n'avait pas perdues,
-et tous ses efforts n'avaient abouti qu'à le mettre
-fort mal avec le roi, avec qui il était fort bien auparavant.
-«Foin des grands seigneurs et de la cour, se dit-il,
-le vent change trop souvent de direction dans ce
-pays-là, je ne saurais me faire à son climat. Vivent mes
-bons bourgeois de Paris! C'est pour eux seuls que je vais
-travailler maintenant: ils auront un chef-d'&oelig;uvre dans
-mon <i>Armide</i>, et ils n'en applaudiront pas moins ma
-musique parce qu'un entr'acte aura été un peu long.»</p>
-
-<p>Il se remit dès le lendemain au travail, et jamais
-peut-être il ne fut mieux inspiré. Le fameux monologue:
-<i>Enfin il est en ma puissance!</i> qui pendant près
-d'un siècle, passa pour le chef-d'&oelig;uvre de la déclamation
-musicale, le duo <i>Aimons-nous</i>, le fameux duo de
-<i>la Haine</i>, que Gluck lui-même apprécia tellement qu'il
-ne fit, pour ainsi dire, qu'en rajeunir les formes, lorsque,
-quatre-vingt-dix ans plus tard, il refit la musique
-d'<i>Armide</i>; le <i>Sommeil de Renaud</i>, et plusieurs autres
-morceaux que je pourrais citer, devaient assurer au
-nouvel opéra un succès plus grand encore que celui de
-toutes les productions précédentes des mêmes auteurs.
-Quinault, de son côté, n'avait peut-être jamais mieux
-réussi: le spectacle que comportait la pièce était magnifique;
-rien n'avait été négligé, comme costumes,
-décors, etc. Tout faisait donc espérer à Lully que les
-applaudissements de la ville le dédommageraient de ses
-infortunes à la cour. Le jour de la répétition générale,
-bien avant l'heure fixée, Lully était à son théâtre, surveillant,
-inspectant tout; car il ne s'agissait pas que de
-la musique; directeur et propriétaire de l'Opéra, il ne
-s'en rapportait qu'à lui pour les moindres détails. Quinault,
-qui recevait une somme fixe pour ses ouvrages,
-s'inquiétait fort peu de leur sort à venir, et ne venait
-que rarement aux répétitions; mais Lully était toujours
-là. Ce théâtre, il l'avait pour ainsi dire créé; tous les
-acteurs étaient ses élèves, lui seul les avait formés,
-non-seulement dans l'art du chant, mais il leur avait
-appris à marcher, à gesticuler; les danseurs même
-avaient souvent reçu de lui d'excellents conseils, et
-plus d'un pas avait été réglé par l'auteur de la musique
-sur laquelle il devait être dansé; tous les musiciens de
-l'orchestre avaient reçu de ses leçons, car, avant lui, il
-n'y avait pas un seul instrumentiste passable en France
-et pas un seul orchestre n'y existait; le premier, il y
-avait introduit et marié aux violons, les flûtes, les
-hautbois, les bassons, et même jusqu'aux tambours et
-aux trompettes: grâce à lui, les violonistes français
-étaient devenus les premiers de l'Europe, et il suffisait
-de nommer L'Alouette, Golasse, Verdier, Baptiste, le
-père, Joubert, Marchand, Rebel, Lalande, etc., comme
-ses élèves, pour prouver que Lully était aussi habile
-professeur que savant compositeur.</p>
-
-<p>Aussi pas un musicien de l'orchestre n'osait murmurer
-devant lui, quelque dure et brutale que fût sa
-manière d'être à son égard. On savait d'ailleurs que
-ses colères ne duraient pas longtemps. Il avait l'oreille
-si fine, que d'un bout du théâtre à l'autre, il distinguait
-de quel côté de l'orchestre était partie une fausse
-note: il entrait alors dans une fureur terrible; il s'élançait
-sur le malheureux musicien à qui il arrachait
-son violon, et plus d'une fois il le lui brisa sur la tête;
-mais après la répétition, il se repentait de sa vivacité,
-sa colère était oubliée ainsi que la faute qui l'avait fait
-naître; il allait demander pardon à son pensionnaire,
-lui payait son instrument et l'emmenait dîner avec
-lui. Aussi, il était adoré de ses musiciens, qui aimaient
-autant sa personne qu'ils admiraient son talent.</p>
-
-<p>Ordinairement, personne n'était admis à la répétition
-générale, sauf toutefois quelques gens de la cour,
-à qui on ne pouvait refuser cette faveur: cette fois pas
-un ne se présenta; le maître souverain avait fait mauvaise
-mine au musicien, personne de la cour ne se serait
-avisé d'aller écouter sa musique.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, dit Lully, me voilà débarrassé de
-tous ces beaux donneurs de conseils, et mon affaire
-n'en ira que mieux.</p>
-
-<p>Cependant, au milieu de la répétition on vint l'avertir
-que quelqu'un qui refusait de dire son nom demandait
-à lui parler.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas le temps, dit le musicien; qu'il
-m'envoie dire qui il est pourtant, et nous verrons
-alors.</p>
-
-<p>Un instant après on lui apporta un petit morceau
-de papier bien gras et bien sale, où étaient écrits ces
-trois mots: Un ancien ami.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! dit Lully, répondez que je n'ai pas
-d'amis les jours de répétition générale, un autre
-jour&hellip;</p>
-
-<p>Puis, il oublia tout à fait cet incident. Le lendemain,
-jour de la première représentation, comme il montait
-au théâtre, on lui remit encore un billet d'une tournure
-à peu près aussi élégante que celui de la veille et
-ainsi conçu: «Tu n'as pas voulu me voir hier, je t'attendrai
-ce soir à la fin de ton opéra;» pas de signature
-et fort peu d'orthographe. A ce dernier signe, Lully
-crut un instant que ces mots lui étaient adressés par
-quelque grand seigneur, mais le papier chiffonné et
-mal plié où ils étaient tracés lui fit abandonner cette
-idée; il roula la missive entre ses doigts, la jeta à
-terre et n'y pensa plus.</p>
-
-<p>La salle commençait à se garnir, mais bien des
-vides s'y faisaient pourtant remarquer. Les places occupées
-ordinairement par les personnes de la cour
-restaient toutes vides. Les bons bourgeois venaient
-en foule, toutes les places inférieures et supérieures
-étaient envahies; mais les derniers venus remportaient
-leur argent, quand on leur disait à la porte qu'il ne
-restait plus de place qu'aux bancs du théâtre et aux
-premières loges; pas un n'aurait eu l'audace de se
-montrer à ces places qu'occupaient ordinairement les
-personnes titrées, et l'on aimait mieux s'en retourner
-chez soi. Le public parut d'abord surpris de cette solitude
-inaccoutumée. Lully avait beaucoup de talent,
-par conséquent il ne manquait pas d'ennemis; on répandit
-bientôt le bruit qu'il était tout à fait disgracié,
-que le roi l'avait chassé de sa présence, et avait défendu
-à toute la cour de mettre les pieds à son théâtre.
-Peu s'en fallut que ceux qui assistaient à l'opéra ne se
-crussent compromis par leur seule présence; quelques
-bourgeois timorés essayèrent même de sortir; mais
-comme on refusa de leur rendre leur argent, ils aimèrent
-encore mieux risquer leur sûreté personnelle
-que de perdre leurs 40 sous. C'est en présence d'un
-public ainsi disposé que la superbe <i>Armide</i> allait se
-représenter.</p>
-
-<p>Le prologue, tout à la louange de Louis XIV, comme
-de raison, fut, on ne peut pas mieux reçu. Le ch&oelig;ur
-si gracieux,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Dès qu'on le voit paraître.</div>
-<div class="verse">De quel c&oelig;ur n'est-il pas le maître?</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">fut accueilli par des applaudissements unanimes; là,
-on pouvait approuver sans se compromettre, et le
-sens des paroles servait de prétexte pour rendre
-justice au charme de la musique. Mais, passé le
-prologue, les marques de satisfaction devinrent
-plus rares. La fameuse le Rochois, qui remplissait
-le rôle d'<i>Armide</i>, était petite de taille, avait la peau
-noire et la figure assez commune. Elle paraissait
-dans le premier acte entre les deux plus belles actrices,
-et de la plus riche taille qu'on eût encore vues
-sur le théâtre, les demoiselles Moreau et Desmâtins,
-qui lui servaient de confidentes. Mais dès le moment
-où la demoiselle le Rochois ouvrit les bras et leva la
-tête d'un air majestueux en chantant:</p>
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous,</div>
-<div class="verse">L'indomptable Renaud échappe à mon courroux;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">ses deux confidentes furent éclipsées; on ne vit
-plus qu'elle sur le théâtre qu'elle paraissait remplir;
-elle fut sublime dans tout son rôle.</p>
-<p>Au moment où elle s'anime pour poignarder Renaud,
-on vit tout le monde saisi de frayeur, demeurer
-immobile, l'âme tout entière dans les oreilles et dans les
-yeux, jusqu'à ce que l'air de violon, qui finit la scène,
-donnât permission de respirer. Alors les spectateurs,
-reprenant haleine avec un bourdonnement de joie et
-d'admiration, se sentirent transportés unanimement,
-mais pas un applaudissement ne se fit entendre, personne
-n'osa donner le signal, et l'opéra finit de la manière
-la plus froide en apparence qu'on puisse imaginer.</p>
-
-<p>Lully était désolé. «Me serais-je trompé? pensait-il.
-Mon génie serait-il éteint? Ne saurais-je plus communiquer
-mes sensations au public par le secours de ma
-musique? Non, cependant: je sens quelque chose en
-moi qui me dit que j'ai fait aussi bien, mieux peut-être
-qu'à l'ordinaire.» Il descendait lentement l'escalier
-du théâtre, lorsqu'il se sentit tiré par la manche.
-Il prit d'abord pour un pauvre l'homme assez mal
-vêtu qui cherchait à attirer son attention.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi, lui dit-il avec humeur, je ne puis
-rien faire pour vous.</p>
-
-<p>&mdash;Baptiste, lui dit cet homme, je t'ai écrit que je
-viendrais te voir après ton opéra. Arrête-toi un instant
-au moins, ne me reconnais-tu pas?</p>
-
-<p>Lully chercha en vain à rappeler ses souvenirs.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, continua l'inconnu, il y a bien près
-de quarante ans, et toi-même, si je ne l'avais entendu
-nommer, je ne t'aurais jamais reconnu; nous
-nous aimions bien autrefois, cependant; te souviens-tu
-de Petit-Pierre?</p>
-
-<p>&mdash;Petit-Pierre, s'écria Lully, il serait possible, vous
-seriez?&hellip; Tu serais?&hellip; Oh! non, cela ne se peut pas,
-il doit être mort depuis si longtemps; ne m'avoir pas
-donné de ses nouvelles, vous me trompez, vous n'êtes
-pas Petit-Pierre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous en doutez encore? Eh bien! rappelez-vous
-notre dernière entrevue, c'était en 1647; je fus cependant
-fouetté et chassé, qui plus est, pour vous, vous
-ne pouvez pas l'avoir oublié?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, certes, je me le rappelle parfaitement.
-Oui, oui, je te reconnais maintenant; viens, viens
-chez moi, nous causerons, nous nous raconterons tout
-ce qui nous est arrivé, notre bon temps, celui où nous
-avions quinze ans; viens, mon pauvre Pierre.</p>
-
-<p>Et M. de Lully prit par-dessous le bras le pauvre
-homme dont le costume ne pouvait guère faire soupçonner
-l'intimité qui régnait entre lui et le célèbre
-musicien; il ne pensait déjà plus au peu de succès de
-son ouvrage, mille souvenirs venaient l'assaillir en
-foule, et à peine se fut-il enfermé avec son compagnon
-qu'il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, parlons de notre jeune temps, car j'y
-voudrais être encore.</p>
-
-<p>&mdash;Comment toi, reprit Petit-Pierre, tu es riche,
-considéré, entouré de tout ce qui peut rendre la vie
-agréable, et tu regrettes le temps où nous écumions les
-marmites dans les cuisines de mademoiselle de Montpensier?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, répondit Lully, car alors j'avais
-quinze ans, et j'en ai aujourd'hui cinquante-trois.
-Pauvre enfant, amené à dix ans de Florence à Paris, le
-duc de Guise me donna comme un joujou à mademoiselle
-de Montpensier; j'étais assez gentil, je savais à
-peine quelques mots de français, et mon baragouin
-amusait singulièrement ma noble maîtresse; mais au
-bout de six mois, je parlais aussi bien français que
-tous les enfants de mon âge: je n'avais plus d'originalité,
-j'étais absolument comme tout le monde. On
-se dégoûta de moi, et ne sachant que faire du jouet
-qui avait passé de mode, on me relégua dans les cuisines
-où je te connus. Te rappelles-tu les bons tours
-que nous jouions à notre chef et même au maître
-d'hôtel? te souviens-tu du vin que nous allions boire
-en cachette?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien, poursuivit Petit-Pierre; et ces six
-bouteilles que nous volâmes ensemble et que j'allai
-vendre pour ton compte, pour t'acheter un violon?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, continua Lully, ce fut là la source
-de ma fortune. Je m'exerçais seul sur cet instrument,
-dont j'avais reçu les premières leçons dans mon pays,
-d'un bon cordelier, qui m'avait aussi appris à jouer
-un peu de la guitare.</p>
-
-<p>&mdash;Le dernier jour où nous nous vîmes, reprit Petit-Pierre,
-fut celui où l'on nous avait chargés tous deux
-de veiller sur le rôti de la princesse. Ennuyé de tourner
-la broche depuis une demi-heure, tu allas chercher
-ton violon; moi j'étais en extase à t'écouter, et
-puis tout à coup un grand seigneur parut derrière
-nous, il t'emmena, et je ne t'ai plus revu. Mais pendant
-que je t'admirais de toutes mes oreilles, le rôti avait
-brûlé, et quand le chef revint, j'eus le fouet et je fus
-chassé à l'instant même.</p>
-
-<p>&mdash;Le grand seigneur qui m'emmenait était le comte
-de Nogent, continua Lully, des appartements il avait
-entendu mon violon, et attiré par ses accords, il était
-descendu jusqu'à notre rôtisserie; il me mena à la
-princesse, qui parut fort surprise de mon talent. On
-me donna un maître, je devins habile en peu de temps,
-et je fus maître à mon tour.</p>
-
-<p>J'avais à peine 19 ans, que le roi voulut m'entendre
-et me retint à la cour; il créa une nouvelle bande de
-violons, dont on me donna l'inspection; enfin j'eus du
-talent et du bonheur, et tu vois où je suis arrivé.
-Mais toi, qu'es-tu devenu?</p>
-
-<p>&mdash;J'entrai, répondit Petit-Pierre, au service d'un
-seigneur anglais qui retournait dans son pays, je
-n'étais qu'un marmiton, qu'un galopin, comme on
-nous appelait en France; mais en Angleterre, je passai
-pour un très-bon cuisinier. Je suivis mon maître
-partout, même en Italie, à Florence, où il vient de
-mourir, en me laissant 800 livres de pension. J'entendais
-souvent parler de M. de Lully, et j'osais à peine
-croire que ce fût mon pauvre Baptiste. Aussi ce n'est
-qu'en tremblant que je t'ai écrit hier, et je n'ai osé signer;
-j'avais peur que tu ne voulusses pas me recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu m'avais mal jugé, tu es et tu seras toujours
-mon ami. Mais j'y pense, tu reviens d'Italie, tu
-dois avoir entendu de la musique dans ce pays. Je
-veux te faire juge de la mienne, et tu pourras te
-vanter d'avoir été traité comme jamais prince ne l'a
-été. Je ferai jouer mon <i>Armide</i> pour toi, pour toi seul;
-nous l'écouterons ensemble et tu me diras ce que tu
-en penses. Mais à ton tour, je veux que tu me donnes
-un plat de ton métier.</p>
-
-<p>&mdash;Avec grand plaisir, reprit Petit-Pierre, car j'ai
-du talent à présent, je suis bon cuisinier, et je possède
-à fond la cuisine française et italienne.</p>
-
-<p>&mdash;L'italienne aussi, s'écria Lully; ah! mon ami,
-viens que je t'embrasse. Pas un de ces damnés empoisonneurs
-de Paris n'est en état de faire un macaroni
-qui ait le sens commun.</p>
-
-<p>&mdash;Sois tranquille, répondit Petit-Pierre, tu auras
-des macaroni, des ravioli, de la polenta, tout ce que
-tu voudras.</p>
-
-<p>&mdash;A demain, lui dit Lully en le reconduisant, nous
-dînerons ensemble au cabaret du Cerceau-d'Or, puis
-nous irons voir <i>Armide</i>, et nous reviendrons ici manger
-le souper que nous accommoderons ensemble.</p>
-
-<p>Le lendemain tous les acteurs de l'Opéra avaient
-été prévenus qu'on ferait une représentation où le
-public ne serait pas admis. Lully leur présenta Petit-Pierre
-comme un grand seigneur italien, grand amateur
-de musique, et chacun s'inclina devant le cuisinier;
-puis Lully et son ami allèrent s'installer au milieu
-du parterre, et la pièce commença. Petit-Pierre parut
-enchanté, et Lully, charmé d'être si bien apprécié par
-son ancien camarade, ne put s'empêcher de s'applaudir
-lui-même. «Bravo! bravo! Lully, criait-il à la
-fin de chaque morceau, tu n'as jamais rien fait de si
-beau et tu es un grand homme!» Les acteurs jouèrent
-en conscience, et le musicien leur fit de grands
-compliments, auxquels ils répondirent de leur côté;
-ce fut un triomphe de famille, et Lully se retira plus
-ravi de s'être rendu justice que si toute la cour l'était
-venue applaudir.</p>
-
-<p>De retour chez lui, il s'enferma dans une chambre
-avec Petit-Pierre qui avait préparé tous ses ustensiles
-de cuisine, et le compositeur aida le cuisinier dans
-toutes ses préparations culinaires; puis ils se mirent
-tous deux à table, et firent tellement honneur au festin,
-qu'au bout d'une heure ils étaient complétement
-gris. Les deux amis pleuraient de tendresse, et s'embrassaient
-avec une effusion de c&oelig;ur admirable; ils
-se prodiguaient les louanges à l'envi.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! quelle admirable musique, s'écriait Petit-Pierre!</p>
-
-<p>&mdash;Quel délicieux macaroni! répondait Lully.</p>
-
-<p>&mdash;Que c'était beau! reprenait Petit-Pierre.</p>
-
-<p>&mdash;Que c'était bon! continuait Lully.</p>
-
-<p>&mdash;M. de Lully, vous êtes un bien grand musicien.</p>
-
-<p>&mdash;M. de Petit-Pierre, vous êtes un bien habile cuisinier.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes deux bien grands hommes.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, certes, et bien faits pour s'apprécier mutuellement.</p>
-
-<p>&mdash;Et pour boire à la santé l'un de l'autre.</p>
-
-<p>Et l'on rebuvait de plus belle: cet agréable passe-temps
-occupait tellement les deux amis, qu'ils n'entendaient
-pas que depuis cinq minutes on heurtait
-violemment à la porte. Cependant Petit-Pierre crut
-entendre quelque chose, et dit à Lully:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois qu'on frappe. Faut-il ouvrir?</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que ça me fait, lui répondit Lully, que
-que tu ouvres ou que tu n'ouvres pas? on finira par
-entrer, on enfoncera la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! n'ouvrons pas; ce n'est pas la peine de
-nous déranger.</p>
-
-<p>Ainsi que le prévoyaient les deux ivrognes la porte
-ne tarda pas à céder aux efforts de ceux qui la poussaient
-du dehors, et un groupe de jeunes seigneurs se
-précipita dans l'appartement à travers les bouteilles,
-les plats et les casseroles.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tout cela? dit l'un d'eux à Lully,
-ne peux-tu ouvrir à ceux qui t'apportent de bonnes
-nouvelles?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne connais pas d'autres bonnes nouvelles, répondit
-le musicien, que d'avoir retrouvé mon ami Petit-Pierre.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que Petit-Pierre?</p>
-
-<p>&mdash;C'est, continua Lully, un grand seigneur italien
-qui fait à merveille le macaroni, et qui va m'enseigner
-la cuisine.</p>
-
-<p>&mdash;A condition que tu me montreras la musique,
-interrompit Petit-Pierre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, repartit Lully, je te ferai compositeur,
-et tu me rendras cuisinier.</p>
-
-<p>Les nouveaux arrivés s'aperçurent facilement de
-l'état d'ivresse de leur hôte; un d'eux, pensant le dégriser,
-lui dit à l'oreille:</p>
-
-<p>&mdash;Nous venons de la part du roi!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que j'en veux, du roi? reprit Lully, il ne
-se connaît seulement pas en musique! ce n'est pas
-comme mon ami Petit-Pierre, ce n'est pas lui qui se
-ferait jouer un opéra de Lalande.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous trompez, M. de Lully, lui dit un des
-seigneurs, en s'avançant, le roi se connaît parfaitement
-en musique; car il nous envoie vers vous pour
-vous faire compliment de votre <i>Armide</i>. Il a appris son
-peu de succès, mais il vient de savoir aussi que vous
-vous étiez fait jouer cet ouvrage pour vous seul, et
-que vous l'aviez applaudi avec transport: comme Sa
-Majesté pense que vous vous y connaissez mieux que
-personne, elle s'en est rapportée à votre jugement, et
-elle veut entendre votre <i>Armide</i> le plus tôt possible:
-voilà ce qu'elle nous a chargés de vous dire.</p>
-
-<p>&mdash;Vive le roi! s'écria Lully. Ah! messeigneurs,
-pardonnez-moi ce que j'ai pu dire contre un si grand
-maître, contre un prince si éclairé: c'est l'état où m'a
-mis ce vaurien de Petit-Pierre; il faut absolument
-que je m'en débarrasse: si quelqu'un de vous veut un
-excellent cuisinier&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Je le prends sur ta recommandation, s'écria l'un
-des courtisans, je fais comme le roi, je m'en rapporte
-à ton jugement, et je sais que tu te connais aussi bien
-en cuisine qu'en musique. Mais tu ne te griseras plus
-avec lui?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! jamais, je vous le jure, répondit Lully.</p>
-
-<p>Puis il ajouta tout bas à Petit-Pierre:</p>
-
-<p>&mdash;Quand tu voudras, nous recommencerons, mais
-chez toi: là au moins on ne viendra pas nous déranger.</p>
-
-<p>La deuxième représentation d'<i>Armide</i> eut un succès
-prodigieux; jamais ouvrage de musique n'eut une
-telle durée, car il fut représenté pendant quatre-vingts
-ans avec un égal succès; mais Gluck vint enfin faire
-une révolution musicale, et le chef-d'&oelig;uvre de Lully
-fut tout à fait oublié. Malgré ses incontestables beautés,
-l'<i>Armide</i> de Gluck ne se joue plus beaucoup.</p>
-
-<p>Durera-t-elle plus longtemps que celle de Lully?
-Nous le saurons dans trente ans.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch8">UN DÉBUT EN PROVINCE</h2>
-
-
-<p>Les Parisiens ne comprennent pas l'importance des
-débuts dans les villes de province. Peu importe à l'habitant
-de Paris qu'un acteur tombe ou réussisse,
-qu'il soit engagé ou non: si l'acteur lui déplaît, il ira
-dans un autre théâtre où les sujets seront plus de son
-goût, le directeur de Paris peut engager à son gré des
-artistes peu aimés du public, parce qu'à Paris le public
-se divise entre vingt théâtres, et la concurrence
-suffit pour forcer les directeurs à une bonne composition
-de troupe. Celle de l'Opéra-Comique, par exemple,
-est très-faible, à part quelques sujets; établissez un
-second théâtre de ce genre, et les talents ne manqueront
-plus. En province, au contraire, le public se montre
-très-difficile pour les débuts; il faut que trois fois,
-et dans des rôles différents, un acteur réussisse pour
-être définitivement admis; l'on conçoit de quel intérêt
-il est pour les habitués du théâtre de ne pas recevoir
-légèrement un acteur. Une fois les trois débuts terminés,
-et l'admission prononcée, en voilà pour un an:
-le public n'a plus le droit de se plaindre, l'acteur qu'il
-a accueilli doit forcément lui plaire, et il lui faut l'endurer
-jusqu'au renouvellement de l'année théâtrale.
-Aussi les débuts sont-ils un événement important,
-même dans les plus grandes villes: à cette époque de
-l'année, on ne parle que de cela dans les cafés, dans les
-réunions; la politique, les commérages, les petites intrigues,
-tout est oublié; les débuts, voilà la grande
-affaire, l'unique occupation des oisifs, et il n'en manque
-pas en province; les partis se dessinent, l'un applaudit
-l'Elleviou; la première chanteuse et la Dugazon
-ont aussi leurs partisans et leurs détracteurs. Le
-jour de l'ouverture du théâtre, le parterre se partage
-en deux camps; on n'a pas encore entendu les artistes,
-et déjà il y a cabale pour ou contre eux: on ne les juge
-encore que sur leur physique, parce qu'on a été les
-examiner au café de la Comédie: leurs mises, leurs
-habitudes, leur conversation, tout a été un objet d'étude
-et a contribué à prévenir le jugement des habitués.</p>
-
-<p>On voit quelquefois un acteur qui n'a pas le moindre
-talent, et que le parterre soutient toujours en dépit des
-loges et de la galerie, parce qu'il est ce qu'on est convenu
-d'appeler un bon enfant.</p>
-
-<p>Être un bon enfant peut se traduire ainsi pour
-un acteur de province: c'est d'abord se lier facilement
-avec les jeunes gens de la ville, savoir force
-anecdotes et calembours, ne jamais se faire prier
-pour les raconter ni pour accepter un petit verre de
-quelque part qu'il vienne, et le rendre à l'occasion;
-être fort au billard et aux dominos, et cependant
-se laisser quelquefois gagner; être de toutes les
-parties de garçon, si c'est dans une province éloignée,
-parler le patois du pays, traiter de bégueules et de
-chipies les actrices qui se conduisent convenablement,
-gratifier d'une épithète un peu moins sucrée, celles
-qui agissent différemment; tenir ses connaissances
-au courant de toutes les nouvelles, de toutes les intrigues
-du théâtre, et se laisser tutoyer par le plus
-de monde possible: il n'est pas mauvais non plus
-d'être un peu crâne et de savoir bien tirer l'épée. Avec
-cela, un acteur devient quelquefois, en peu de temps,
-l'idole du parterre et l'effroi de son directeur: les habitués
-des loges finissent par s'accoutumer à lui, et
-bientôt il devient un meuble attaché au théâtre, et imposé
-à toutes les directions qui se succèdent: il est
-toujours choyé et fêté par ses camarades, car il ne
-fait pas bon l'avoir pour ennemi: c'est le joli c&oelig;ur
-de la troupe, l'enfant chéri du parterre, et tout lui est
-permis dans les circonstances difficiles et malheureusement
-trop fréquentes en province, où la direction se
-trouvant en contact avec le public, souvent les régisseurs
-et le directeur lui-même, accueillis par des huées
-et des sifflets, n'ont pu parvenir à se faire entendre:
-c'est alors à notre comédien qu'on a recours: on connaît
-son influence, on sait combien il est aimé, et l'on
-ne doute pas que sa médiation ne soit toute-puissante:
-il se fait d'abord un peu prier, puis enfin il consent à
-paraître. A son entrée sur le théâtre il salue avec aisance
-au milieu d'une triple salve d'applaudissements:
-il ne vient pas prendre la défense de la direction dont
-il est le premier à reconnaître les torts, il proteste de
-son profond respect pour le public, ce qui fait toujours
-le meilleur effet, parce qu'il n'y a pas de goujat dans
-la salle qui ne soit très-flatté de voir un acteur protester
-de son respect pour le public dont il est une
-fraction: puis notre comédien ajoute qu'il ne vient
-que comme conciliateur, qu'il espère que l'indulgence
-qu'on lui accorde ordinairement s'étendra sur son camarade
-ou sur son directeur: bref, la difficulté s'aplanit,
-et quand il rentre dans la coulisse, il est embrassé,
-remercié, porté en triomphe, et ce jour-là le
-directeur est enchanté de l'avoir pour pensionnaire:
-peu s'en faut qu'il ne lui offre de l'augmentation pour
-l'année prochaine.</p>
-
-<p>Mais nous voici bien loin des débuts, hâtons-nous
-d'y revenir.</p>
-
-<p>C'était dans les derniers jours du mois d'avril 1823,
-qu'un grand jeune homme de vingt à vingt-cinq ans
-faisait son entrée dans la ville du Havre, escorté d'une
-jolie petite fille de cinq à six ans. On n'aurait jamais
-pu croire qu'il fût le père de cette jolie enfant, si elle
-n'avait eu soin d'accompagner chacune de ses questions
-d'un <i>mon papa</i>, qui ne laissait aucun doute sur leur
-lien de parenté. Notre jeune homme venait au Havre
-pour tenir l'emploi des Martin, si important dans le
-répertoire d'opéra-comique. C'était la première ville
-de France où il allait jouer. Récemment échappé des
-ch&oelig;urs de l'Opéra, des Bouffes et de Feydeau, il avait
-été essayer sa jolie voix à La Haye d'abord, puis dans
-quelques villes de la Suisse, où il avait obtenu de
-grands succès; mais ses triomphes, dans les petites
-localités, ne le rassuraient pas sur le sort qui lui était
-réservé dans une ville plus considérable, au Havre
-surtout où le public passe pour être presque aussi exigeant
-que celui de Rouen, où, au dire des artistes, on
-trouve le parterre le moins facile à contenter de toute
-la province.</p>
-
-<p>Aussi n'était-ce pas sans émotion qu'il arrivait dans
-cette ville, où son avenir allait se décider peut-être
-pour toujours; mais à vingt-trois ans, les rêves de
-l'imagination sont toujours riants: pourquoi n'en
-est-il plus de même dix ans plus tard? Et puis, il était
-artiste dans l'âme, et la conscience de son talent le
-soutenait: il se rappelait l'effet qu'il avait produit
-dans quelques-uns de ses rôles, le plaisir que sa belle
-voix avait fait éprouver à ses auditeurs, et c'était
-moins le public qu'il craignait que ses nouveaux camarades
-qui lui étaient tout à fait inconnus, et dont
-il redoutait les cabales et les prétentions. Son physique
-était fort agréable: il avait une figure charmante,
-était droit, bien fait, mais d'une taille un peu trop
-élancée: et comme il était fort maigre, il paraissait encore
-plus grand, il n'y avait eu à l'Opéra-Comique
-que Féréol qui fût à peu près de la même grandeur que
-lui, et il paraissait fort curieux de voir ses nouveaux
-camarades, espérant en rencontrer quelqu'un d'une
-taille au moins approchant de la sienne.</p>
-
-<p>&mdash;Où diable! se disait-il, mon père a-t-il eu l'idée
-de me bâtir ainsi? Qu'est-ce que cela lui aurait fait de
-me donner deux ou trois pouces de moins? C'est que
-c'est fort incommode dans ces petits théâtres; on a la
-tête dans les frises et on touche le ciel avec ses cheveux.
-Au moins, ici, j'ai lieu d'espérer que je trouverai une
-salle de spectacle plus convenable que dans ces petites
-villes de la Suisse où les théâtres sont si mesquins.
-Allons! prenons courage, je réussirai j'en suis sûr;
-n'est-ce pas, Titine, que j'aurai du succès ici? L'enfant
-lui répondit par un de ces sourires d'ange qui rendent
-un père si heureux, et il puisa un nouvel espoir dans
-le baiser qu'il donna à sa fille. Cependant, après s'être
-assuré d'un logement, il se rendit au Café de la Comédie,
-espérant y rencontrer quelques nouveaux arrivés
-comme lui, et pressé de faire connaissance avec
-ceux qui allaient être ses camarades pendant une année.
-Il se mit devant une table, dans un coin du café,
-sa fille s'assit auprès de lui, ouvrant ses grands yeux
-pour examiner tous ceux qui l'entouraient, surprise de
-voir tant de nouvelles figures. Pendant qu'il lisait ou
-avait l'air de lire un journal, non loin d'eux, plusieurs
-jeunes gens étaient attablés et jouaient aux
-dominos. Il prêta l'oreille à leur causerie, désirant
-savoir si c'étaient des comédiens: la conversation
-roulait effectivement sur le théâtre.</p>
-
-<p>&mdash;Aurons-nous une troupe passable cette fois-ci?
-disait l'un d'eux.</p>
-
-<p>&mdash;Hum! je n'en sais trop rien, reprenait l'autre,
-beaucoup de noms inconnus: il faudra voir. Mais
-d'abord, Messieurs, pas d'indulgence dans les débuts:
-il en coûte trop cher d'accueillir facilement des chanteurs
-médiocres; il y a des personnes qui disent à la
-première fois: Oh! il ne chante pas très-bien, parce
-qu'il a peur, mais la confiance viendra, et il vaudra
-mieux; et puis ils applaudissent. Je ne suis pas du
-tout de cet avis-là. Nous avons eu des acteurs à qui,
-apparemment, la confiance n'est jamais venue, car ils
-chantaient aussi mal à leur clôture qu'à leurs débuts.
-Tant pis pour les poltrons; d'ailleurs les acteurs sont
-assez chers à présent pour que nous nous montrions
-un peu difficiles, et puisqu'on les paie si bien, ils
-n'ont pas le droit d'avoir peur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est parfaitement juste, reprit un troisième interlocuteur,
-et les nouveaux venus n'auront qu'à bien
-se tenir.</p>
-
-<p>Ces propos ne paraissaient pas fort rassurants à
-notre pauvre jeune homme; il se faisait le plus petit
-qu'il pouvait dans son coin, le nez baissé sur son
-journal qui avait l'air d'absorber toute son attention.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, reprit un de ces voisins, qui donc aurons-nous
-pour Martin?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon cher, répondit l'autre, ce sera détestable,
-je le parie, personne ne sait qui il est, ni d'où
-il vient. C'est quelque pauvre diable, qui se sera
-donné pour un morceau de pain, et qui est peut-être
-bien sûr de tomber; mais il touchera ses avances et son
-premier mois, et il ira en faire autant dans quelque
-autre ville. Il y en a qui font ce métier-là toute l'année.
-Le journal parut encore plus vivement intéresser
-notre jeune homme qui commençait à trouver sa
-position fort embarrassante. Cependant la petite fille
-s'était ennuyée de regarder lire son père, et s'étant
-laissée glisser de son tabouret, elle avait été se placer
-près des joueurs. Sa petite tête se trouvant à la hauteur
-de leur table, elle aperçut les dominos.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! les jolis joujoux, s'écria-t-elle tout d'un
-coup, et étendant sa petite main sur les objets de sa
-convoitise, elle brouilla toute la partie, en jetant la
-moitié du jeu à terre.</p>
-
-<p>L'exclamation des joueurs força le père à interrompre
-sa lecture simulée, et rompant son silence obstiné:</p>
-
-<p>&mdash;Titine, qu'est-ce que vous faites donc là? Pourquoi
-n'êtes-vous pas restée à côté de moi?</p>
-
-<p>L'enfant revint près de son père avec une petite
-moue toute drôle, et l'air fort désappointé. S'adressant
-alors aux joueurs:</p>
-
-<p>&mdash;Mille pardons pour cet enfant, Messieurs, leur
-dit-il, ce n'est pas sa faute, c'est la mienne; mais la
-lecture de ce journal m'occupait tellement, que je ne
-l'avais pas vue s'éloigner de moi.</p>
-
-<p>Les joueurs acceptèrent de bonne grâce ses excuses:
-mais dès ce moment il devint le point de mire
-de leurs regards, et probablement le sujet de leur entretien
-qui se fit alors à voix basse, de sorte que notre
-pauvre artiste n'en pouvait saisir un mot. Petit à petit,
-cependant, les voix s'élevèrent un peu, et il put comprendre
-que c'était de lui qu'il s'agissait.</p>
-
-<p>&mdash;Ce doit être lui, disait l'un.</p>
-
-<p>&mdash;Parfait, reprenait l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Hein! quel physique!</p>
-
-<p>&mdash;C'est un gaillard bien découplé.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est charmant; pour celui-là, je suis bien
-sûr de son succès sans l'avoir vu jouer.</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne pouvions rien espérer de mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il y a vingt rôles où il sera excellent; je
-voudrais déjà y être.</p>
-
-<p>Ces paroles encourageantes avaient tout à fait
-dissipé les alarmes du jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Diantre! se disait-il, il paraît que je fais de l'effet
-ici: eh! bien, ce n'est pas trop mal commencer. Et sa
-figure, de sombre qu'elle était auparavant, était devenue
-riante et tranquille. Il s'était fait donner un
-jeu de dominos, et bâtissait des maisons et des pyramides
-à sa petite fille qui riait aux éclats, quand elle
-renversait les édifices que son père élevait devant elle.</p>
-
-<p>Cependant d'autres jeunes gens étaient entrés dans
-le café, et s'étaient approchés du groupe des joueurs.</p>
-
-<p>&mdash;Venez donc, disaient ceux-ci aux nouveaux venus,
-en voilà déjà un d'arrivé: et pour celui-là, je
-crois que nous en serons enchantés.</p>
-
-<p>&mdash;Où donc est-il?</p>
-
-<p>&mdash;Là, dans le coin avec cette petite fille.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, qui est-ce?</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! ne le devinez-vous pas? qui voulez-vous
-que ce soit, si ce n'est le trial?</p>
-
-<p>A ce mot, notre jeune homme fit un bond sur sa
-banquette et devint rouge comme une cerise, puis tout
-d'un coup pâle comme un linceul.</p>
-
-<p>&mdash;J'espère qu'il a le physique de l'emploi, celui-là.
-Oh! comme nous allons rire! sera-t-il drôle dans <i>Zozo</i>,
-de <i>la maison isolée</i>! et dans <i>Aly</i>, de <i>Zémire et Azor</i>!</p>
-
-<p>&mdash;Et dans le niais, de <i>Camille</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Et dans le château de <i>Montenero</i> donc! dans
-<i>Longino</i>! Oh! Longino! parfait! mais ce rôle-là a l'air
-d'avoir été fait pour lui. Longino! oh! c'est bien cela,
-il faudra qu'il débute par là! ce nom lui convient parfaitement.
-Il sera admirable dans Longino!</p>
-
-<p>Et les éclats de rire se succédaient, provoqués par
-l'espérance de le voir briller dans Longino.</p>
-
-<p>&mdash;Allons-nous-en, Titine, je ne me sens pas bien,
-dit l'artiste en se levant, et il regagna tristement sa
-demeure assailli par les plus sombres pensées. Il avait
-la fièvre, sa tête était brûlante et il se coucha; mais il
-ne put fermer l'&oelig;il.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera donc ici comme à Paris, se disait-il. A
-l'Opéra, ils m'ont trouvé trop maigre, les héros grecs
-n'étaient pas si minces que moi, à ce qu'ils prétendaient.
-A Feydeau, ils m'ont trouvé trop grand, et cependant
-la première fois qu'ils m'ont entendu, quel
-accueil ne m'ont-ils pas fait!</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! s'écriaient-ils, voilà une voix ravissante,
-vous êtes notre homme, il faut rester avec nous; surtout,
-n'allez pas vous gâter en province, il faut seulement
-prendre l'habitude du théâtre. Pour commencer,
-vous entrerez dans les ch&oelig;urs, puis nous vous ferons
-jouer de petits rôles qui vous amèneront à en jouer
-de plus grands; et pour me donner l'habitude du
-théâtre, ils m'ont fait chanter 18 mois dans les ch&oelig;urs,
-sans seulement me faire porter une lettre. Ils attendaient
-probablement que je prisse du ventre pour me
-faire débuter. Ils auraient attendu trop longtemps, et je
-suis parti. Partout où j'ai été, j'ai cependant eu du succès:
-ce ne sera donc que dans mon pays, qu'en France,
-qu'on ne voudra pas de moi. Ma foi tant pis pour eux,
-il faudra bien qu'ils m'écoutent, et s'ils me sifflent,
-ils auront tort, ils en trouveront un moins grand, mais
-qui n'aura peut-être pas ma voix.</p>
-
-<p>Son amour-propre d'artiste l'avait emporté pour
-un moment sur le chagrin que lui causait sa déconvenue
-du matin; mais il retombait de temps en temps dans
-ses premières appréhensions, et le découragement
-succédait à ses rêves d'ambition.</p>
-
-<p>Cependant la troupe était à peu près réunie: on
-faisait les premières répétitions, et la vue du théâtre,
-où il était appelé à exercer ses talents ne l'avait guère
-rassuré. Cette salle était provisoire et établie dans
-une espèce de grange, où l'on avait tant bien que mal
-arrangé un théâtre avec quelques rangs de loges et
-de galeries. Cependant l'architecture extérieure était
-restée la même, malgré les modifications faites à l'intérieur
-du bâtiment, et de nombreuses fenêtres donnant
-sur la rue éclairaient le théâtre pendant la journée.
-Notre artiste ne se rendait qu'en tremblant à ces
-répétitions; car plusieurs fois il avait rencontré dans
-son chemin quelques-uns des jeunes gens qu'il avait
-déjà vus au café, et jamais ceux-ci ne manquaient de
-rire du plus loin qu'ils l'apercevaient, et le nom terrible
-de Longino venait résonner à ses oreilles: c'était
-comme un cauchemar qui le poursuivait tout éveillé,
-et lui ôtait tous ses moyens. Quand il arrivait au théâtre
-après de telles rencontres, il était tout démoralisé;
-c'est à peine s'il pouvait chanter: il avait perdu son
-aplomb; ses nouveaux camarades l'intimidaient.
-Sont-ils heureux, pensait-il, de ne pas être grands
-comme moi! j'aimerais mieux être un nain, je mettrais
-des talons, et je porterais une coiffure d'un pied
-de haut, mais le moyen de se rapetisser!!!</p>
-
-<p>Les répétitions allaient toujours leur train, mais le
-directeur ne paraissait pas enchanté de ses nouvelles
-acquisitions: il craignait que les débuts ne fussent
-pas heureux, et pour que le public ne prît pas de préventions
-défavorables, il décida que personne, amateur
-ou abonné, ne serait admis aux répétitions. Le
-grand jour, celui de l'ouverture, fut enfin fixé. La
-grande répétition, celle avec l'orchestre, devait avoir
-lieu la veille.</p>
-
-<p>La nuit précédente, notre jeune artiste eut un sommeil
-fort agité. Les songes les plus bizarres le tourmentèrent
-une partie de la nuit, il rêvait qu'il débutait,
-mais ce n'était plus dans son emploi de Martin,
-c'était dans celui des trials, où, à son entrée, sa longue
-taille excitait des rires unanimes; puis, quand il voulait
-parler, il ne pouvait dire un mot de son rôle; il se
-tournait vers le souffleur, et il apercevait dans le trou
-une horrible tête de Gorgone, qui lui lançait de toutes
-ses forces le mot Longino. Ce mot magique, il le répétait
-involontairement, et soudain tout le public répétait
-en ch&oelig;ur:</p>
-
-<p>&mdash;Bravo, Longino! bravo, Longino!</p>
-
-<p>Il essayait en vain d'articuler d'autres paroles, ce
-mot seul pouvait sortir de sa poitrine: et chaque fois
-qu'il le prononçait, c'était avec une nouvelle énergie,
-et le public reprenait avec rage:</p>
-
-<p>&mdash;Bravo, Longino! bravo, Longino!</p>
-
-<p>Puis il apercevait des êtres fantastiques voltigeant
-autour de lui, sur le théâtre et dans la salle,
-affectant les formes les plus grotesques et les plus incohérentes;
-il croyait parfois reconnaître quelqu'un
-de sa connaissance parmi les fantômes; il s'approchait,
-et voyait alors distinctement quelque figure de
-sociétaire de Feydeau, qui lui disait: Il faut prendre
-l'habitude du théâtre, et chanter dans les ch&oelig;urs pendant
-35 ans, après quoi on vous confiera de petits rôles,
-et le ch&oelig;ur infernal reprenait d'une voix formidable:</p>
-
-<p>&mdash;Bravo, Longino!</p>
-
-<p>Il voulait se sauver du théâtre; les mêmes cris
-le poursuivaient; il allait sur le port, il voyait un bâtiment
-près de mettre à la voile, il s'y embarquait et
-y trouvait pour passagers tous ses anciens camarades
-des ch&oelig;urs de l'Opéra qui l'accueillaient avec de grandes
-démonstrations de joie en fêtant son retour parmi eux,
-et pour mieux célébrer sa bienvenue, ils lui proposaient
-de lui chanter un nouveau morceau composé
-en son honneur; alors ils entonnaient tous ensemble
-une mélodie satanique dont les paroles étaient: Bravo,
-Longino! A ce dernier trait, sa tête se perdait, et il se
-précipitait dans la mer, dont il atteignait bientôt le
-fond. Le choc fut rude, car il se réveilla en sursaut
-couché par terre entre son lit et celui de la petite Titine
-qui reposait paisiblement pour lui; il était couvert
-d'une sueur glacée, et il fut quelque temps avant
-de reprendre ses esprits.</p>
-
-<p>Quand il se remit dans son lit, son parti était pris.
-Je ne débuterai pas, se dit-il; dès demain je pars; je
-retourne à Paris: on me rendra certainement ma
-place à l'Opéra et aux Bouffes, c'est toujours du pain
-d'assuré, et puis j'ai encore d'autres ressources: le
-dimanche je jouerai du serpent à Saint-Eustache, et
-les jours de revue, du trombone dans la garde nationale:
-on ne regarde pas à la taille, là, et ils seront
-bien heureux de me retrouver, car je n'ai certainement
-pas été remplacé, et je ne le serai de longtemps
-pour ces instruments-là. Cette résolution lui donna du
-calme, il ne tarda pas à se rendormir, et si de nouveaux
-rêves se présentèrent à son imagination, ils
-étaient d'une tout autre nature. Il se voyait à Paris
-premier sujet d'un grand théâtre, il ne se reconnaissait
-pas, il avait pris de l'embonpoint, sa figure était
-devenue plus mâle. Titine était toujours avec son père,
-mais ce n'était plus une petite fille, c'était une grande
-et jolie demoiselle, et lui, jeune encore, était fier d'avoir
-une si charmante fille. Les auteurs et compositeurs
-s'empressaient autour de lui, on le suppliait
-d'accepter des rôles, et lui, toujours bon garçon, ne
-se donnait pas d'importance, comme font d'ordinaire
-les acteurs à succès; il était toujours modeste et affable
-avec tout le monde, et au lieu d'avoir l'air de faire
-une grâce à ceux qui lui confiaient des rôles, il remerciait
-les auteurs dont il faisait réussir les ouvrages.
-Le public se pressait en foule au théâtre quand
-il devait chanter; les applaudissements éclataient de
-toutes parts; les couronnes et les bouquets pleuvaient
-sur sa tête; on le redemandait après la pièce, mais
-sous son véritable nom, et non plus sous cette odieuse
-dénomination de Longino. Ce rêve lui avait rafraîchi le
-sang; quand il s'éveilla, il faisait grand jour: c'était
-une belle matinée du mois de mai; le soleil dardait
-ses rayons à travers les croisées, et venait frapper sur
-le petit lit de la jolie enfant, qui ne tarda pas non plus
-à s'éveiller.</p>
-
-<p>Il faut ne pas connaître un c&oelig;ur d'artiste pour
-croire que le découragement puisse être de longue
-durée chez lui: un rien peut l'abattre, mais un rien
-le relève. Aussi notre jeune homme ne songeait-il
-plus le moins du monde à son voyage de Paris: au
-contraire, l'avenir le plus riant se présentait à lui; et
-c'est le c&oelig;ur content, et rempli d'espoir, qu'il se rendit
-au théâtre.</p>
-
-<p>L'orchestre était réuni depuis longtemps et essayait
-eu vain depuis une heure de mettre ensemble l'ouverture
-du <i>Chaperon</i> que l'on devait jouer le lendemain.
-Les instruments à vent ne pouvaient faire exactement
-leurs rentrées. Le chef d'orchestre avait perdu
-la tête et faisait d'infructueux efforts pour rétablir
-l'harmonie dans sa troupe indisciplinée; enfin, de dépit,
-il pose son violon sur son pupitre, déclarant que
-cette ouverture est injouable, et qu'il y faut renoncer.
-Notre jeune homme examinait depuis longtemps cette
-scène qui était peut-être fort comique pour les indifférents,
-mais pas pour le pauvre directeur, qui ne
-savait plus à quel saint se vouer; il s'approche alors
-de ce dernier: J'ai longtemps été à Paris, et je sais cet
-ouvrage par c&oelig;ur; voulez-vous me laisser faire répéter
-une fois l'ouverture, je vous réponds qu'elle ira
-toute seule avant une demi-heure. Le chef-d'orchestre
-ouvre de grands yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon cher ami, qu'est-ce que vous entendez
-à cela? j'y perds mon latin, moi.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'agit que d'avoir un peu de patience,
-reprend notre jeune artiste, passez-moi la partition.</p>
-
-<p>On recommence l'ouverture: dès les premières
-mesures, il s'aperçoit qu'il y a des fautes dans les parties,
-des mouvements mal indiqués, de fausses rentrées;
-tout est rectifié en un instant. Un cor ne peut
-parvenir à attaquer une note difficile.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous y prenez mal, lui dit notre jeune
-homme: serrez les lèvres de cette façon, et le son
-viendra hardiment.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Monsieur, cela n'est pas faisable, répond
-le corniste.</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-moi votre instrument, et soudain il lui
-exécute le passage avec précision. Les musiciens commencent
-à reprendre de la confiance, l'émulation s'en
-mêle, on fait la plus grande attention, et l'ouverture
-s'achève sans encombre.</p>
-
-<p>Le chef d'orchestre reprend son violon pour conduire
-le ch&oelig;ur d'introduction, et le directeur se frotte
-les mains.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! se dit-il, je n'ai peut-être pas fait une si
-mauvaise acquisition que je croyais. S'il tombe
-comme Martin, il me fera un excellent second chef
-d'orchestre.</p>
-
-<p>La répétition continue, mais il fait une chaleur
-étouffante, et l'on a ouvert les fenêtres qui donnent
-sur la rue. Quelques flâneurs ont été attirés par les
-sons de la musique; les curieux en amènent d'autres,
-et, sans s'en douter, les acteurs ont dans la rue un
-nombreux auditoire.</p>
-
-<p>Cependant notre jeune homme s'est enhardi par le
-petit succès qu'il vient d'obtenir: son dernier rêve lui
-trotte dans la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! dit-il, je tomberai peut-être demain, aujourd'hui
-je me sens en voix, je veux chanter en conscience,
-comme à la représentation.</p>
-
-<p>En effet, à l'entrée du comte Rodolphe, il entonne
-d'une voix assurée le bel air: <i>Anneau charmant,
-si redoutable aux belles.</i> Sa voix large et bien timbrée
-se déploie avec charme sur cette belle mélodie. Les
-acteurs qui ne l'avaient jamais entendu jouir de la
-plénitude de ses moyens, redescendent tous sur le bord
-du théâtre pour le mieux entendre; le directeur ne
-sait s'il dort ou s'il est éveillé: les musiciens voyant
-à qui ils ont affaire l'accompagnent avec un soin extrême.
-Notre jeune homme voit l'effet qu'il produit;
-il se monte peu à peu, son organe s'étend, reprend
-toute son énergie, ses moyens semblent s'accroître, il
-se sent en verve, il met toute la chaleur dont il est
-susceptible dans la péroraison de son air et quand il
-l'a achevé, acteurs, directeur, musiciens, chacun le félicite,
-le complimente; quand tout à coup, un tonnerre
-d'applaudissements éclate sans qu'on devine
-d'où cela peut venir. Chacun se regarde stupéfait: on
-songe alors aux fenêtres ouvertes, on s'y précipite, et
-l'on voit la foule réunie qui se donnait les jouissances
-du spectacle gratis. Le directeur ne craint plus pour
-ses débuts, il permet à quelques habitués de monter
-au théâtre. Ce n'est pas sans terreur que notre jeune
-homme reconnaît parmi eux un de ses joueurs de dominos
-qui, en entrant, demande avec empressement
-qui vient de chanter ainsi. On lui montre notre pauvre
-artiste tout tremblant devant celui qui s'était si bien
-promis d'être sévère envers les débutants.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, s'écrie-t-il, c'est Longino!</p>
-
-<p>&mdash;Allons! encore Longino, dit notre artiste désespéré;
-mais il se sent entraîné vers la fenêtre par celui
-qu'il prend encore pour son ennemi.</p>
-
-<p>&mdash;Mes amis, dit ce dernier, en le montrant à la
-foule réunie au-dessous d'eux, voilà celui que vous
-venez d'entendre, c'est Longino, celui que nous avons
-pris pour le trial.</p>
-
-<p>&mdash;Bravo, Longino! s'écrient les cent voix du parterre
-en pleine rue.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne m'appelle pas Longino, je me nomme
-Chollet.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, bravo! Chollet! reprennent les mêmes
-voix, bravo, cent fois! à demain, oh! vous aurez un
-fameux succès! et la répétition s'achève au bruit des
-applaudissements de la foule qui grossit à chaque instant.
-Chacun parle de la belle voix du Martin, il n'est
-question que de lui dans le Havre. Le lendemain, la
-salle est comble, et à son entrée, Chollet est reçu par
-une triple salve d'applaudissements, comme un acteur
-en représentation. Son succès fut immense, il fut redemandé
-après la pièce aux cris de: plus de débuts!
-plus de débuts! Le directeur l'engagea sur-le-champ
-pour l'année suivante avec le double d'appointements,
-et pendant deux ans, le Havre posséda le meilleur ténor
-d'opéra-comique que nous ayons en France.</p>
-
-<p>Ne croyez pas que j'entreprenne de vous retracer la
-carrière dramatique de cet artiste qui a signalé partout
-son passage par les plus grands succès. Si, parmi mes
-lecteurs, il se trouve quelqu'incrédule qui ne conçoive
-pas l'enthousiasme des habitants du Havre, qu'il aille
-à l'Opéra-Comique, un jour où l'on jouera <i>Zampa</i>,
-l'<i>Eclair</i> ou <i>le Postillon</i>, et je suis sûr qu'il sortira du
-spectacle en répétant: bravo! Longino! bravissimo!
-Chollet!</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch9">LE VIOLON DE FER-BLANC</h2>
-
-
-<p>On voit peu d'instruments qui aient autant varié de
-nom, de forme et de matière que le violon. Depuis la
-lyre d'Apollon, que quelques peintures antiques nous
-représentent comme un véritable violon, depuis le rebec
-du moyen âge jusqu'aux chefs-d'&oelig;uvre des Amati
-et des Stradivarius, que de transformations! Malgré
-la puissance des instruments à vent de moderne invention,
-le violon s'est toujours maintenu et se maintiendra
-probablement toujours le roi de l'orchestre et
-la base de toute combinaison symphonique. Bien des
-essais ont été tentés pour arrondir le son de cet instrument,
-et il est peu de matières qu'on n'ait essayé
-d'employer à sa confection. A la vente après décès de
-l'ancien et célèbre munitionnaire Séguin, on vit avec
-surprise une multitude de boîtes de violon de l'invention
-du défunt; il y en avait en carton, en pâte, en
-pierre, en bois de toutes sortes: si l'asphalte avait
-été à la mode alors, il y en aurait certainement eu en
-bitume. Depuis longtemps on fait des archets en acier,
-et Séguin n'eût pas manqué d'en faire confectionner
-en fer galvanisé. La forme de ces boîtes n'était pas
-moins bizarre que leur matière: les unes étaient percées
-de trous comme une chaufferette, d'autres étaient
-carrées comme une souricière, cela ressemblait à tout ce
-qu'on voulait, rarement à un violon cependant; mais
-il fallait bien leur donner ce nom-là, puisque Séguin
-les appelait ainsi, quand il vous en faisait l'exhibition.</p>
-
-<p>Un Anglais qui assistait avec moi à cette vente, s'extasiait
-à la vue de ce musée grotesque d'un nouveau
-genre, et ma surprise ne fut pas petite, quand il demanda
-au commissaire-priseur, si parmi tous ces violons,
-il n'y en aurait pas au moins un en fer-blanc.
-Toutes les recherches furent inutiles, et l'on ne put
-en découvrir un seul de cette matière.</p>
-
-<p>&mdash;J'en suis fâché, me dit l'Anglais, cela m'aurait
-peut-être fait gagner un bel instrument.</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! me répondit-il, cela se rattache à l'histoire
-d'une autre vente; à celle de Viotti, dont j'ai été l'un
-des plus grands admirateurs. J'aurais donné tout au
-monde pour posséder un des instruments dont il s'était
-servi, et malheureusement des affaires de famille
-me tenaient éloigné de Londres où l'on vendait ses
-violons après sa mort; j'appris beaucoup trop tard
-l'époque de cette vente; je crevai plusieurs chevaux,
-et j'arrivai au moment où l'on venait d'adjuger le
-dernier de ses instruments à un amateur qui l'emportait
-en triomphe. Je lui offris vainement le double du
-prix qu'il l'avait payé, il ne voulut jamais me le céder,
-et il eut même l'impolitesse de se moquer de
-moi. Ecoutez, me dit-il, il y a encore un violon plus
-extraordinaire que tous ceux que l'on a vendus, et
-qui n'a pas même été mis en vente, vous pourrez l'avoir
-facilement. Et en me disant ces mots, il me montra
-du doigt un objet bizarre que je n'avais pas encore
-remarqué: c'était un violon en fer-blanc! Comprenez-vous
-cela? en fer-blanc! Je tenais à avoir un des instruments
-de Viotti, et je me fis adjuger celui-là pour
-quelques shellings, au rire de tous les assistants. Mon
-antagoniste, fier de son beau violon, me dit alors:</p>
-
-<p>&mdash;L'existence de ce bizarre instrument au milieu
-de cette riche collection doit avoir une cause étrange,
-et je serais si curieux de la connaître que je donnerais
-volontiers le violon que je viens d'acheter pour avoir
-le mot de cette énigme.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, repris-je vivement, concluons un arrangement:
-vous me céderez votre violon quand je vous
-apprendrai l'origine du mien; j'irai voyager partout
-où a été Viotti, je prendrai tous les renseignements possibles,
-et peut-être serai-je assez heureux pour découvrir
-ce mystère, et vous gagner votre violon.</p>
-
-<p>&mdash;Le marché fut conclu. Depuis ce temps je n'ai
-pas cessé de poursuivre mes investigations. J'ai su
-qu'Armand Séguin avait été très-lié avec Viotti, qu'il
-avait voulu en recevoir des leçons, et que comme le
-grand artiste était très-occupé, il venait chez lui à
-cinq heures du matin pour être sûr de le prendre au
-saut du lit, qu'il était aux petits soins pour lui, employant
-tous les moyens pour capter sa bienveillance;
-qu'un jour même Viotti s'étant plaint à son domestique
-que son café était mal fait, Armand Séguin n'avait
-plus voulu qu'un mercenaire se chargeât de cet
-office, et que c'était lui-même qui, chaque matin, préparait
-le déjeuner du violoniste; j'ai pensé alors que
-le violon de fer-blanc pouvait bien être un don d'Armand
-Séguin, et j'espérais en fournir la preuve en en
-voyant un semblable dans cette vente; mais voilà
-toutes mes espérances renversées.</p>
-
-<p>&mdash;Je consolai du mieux que je pus mon Anglais de
-sa <i lang="en" xml:lang="en">misfortune</i>, et j'appris, au bout de quelques jours,
-qu'il était parti pour le Piémont, patrie de Viotti,
-courant toujours après les renseignements qui lui
-échappaient.</p>
-
-<p>Cette conversation m'était presque entièrement sortie
-de la tête, lorsqu'il y a deux mois environ, je me
-trouvai à un dîner de la commission dramatique, placé
-à côté d'un de mes collègues, Ferdinand Langlé, mon
-ancien camarade de collége, et un de mes bons amis.
-Vous savez tous que Ferdinand Langlé est un des plus
-spirituels garçons que nous connaissions; mais si vous
-lui avez entendu chanter une de ses jolies chansons de
-la voix la plus fausse qu'ait jamais possédée un vaudevilliste,
-vous ne vous êtes guère douté qu'il est
-d'origine musicienne, et que son père, Marie Langlé,
-italien malgré la désinence toute française de son
-nom, était un des habiles contrapuntistes du dernier
-siècle, qui eut l'honneur d'être le maître de Dalayrac.
-Je m'adressai donc à Ferdinand Langlé pour lui demander
-si, dans les papiers de son père, il n'aurait
-pas trouvé quelques documents sur Dalayrac, dont il
-n'existe pas de biographie complète. Après avoir répondu
-à ma demande, F. Langlé ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Si tu veux, je pourrai te raconter quelques anecdotes
-musicales que j'ai entendu dire à ma mère, et
-qui pourront t'intéresser.</p>
-
-<p>Je le remerciai vivement de sa proposition, et
-comme on n'est jamais plus seul qu'au milieu de vingt
-personnes qui parlent tout haut, je le priai de ne
-pas tarder davantage à m'apprendre quelqu'une des
-particularités qu'il pourrait savoir.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, me dit-il, veux-tu que je te raconte l'histoire
-du violon de fer-blanc?&hellip;</p>
-
-<p>Vous jugez de l'intérêt que ce mot seul ne manqua
-pas d'exciter en moi. Je me rappelai sur-le-champ
-la vente de Séguin, et mon camarade l'Anglais qui
-courait toujours après l'histoire que j'allais sans doute
-apprendre. Je fus donc tout oreilles au récit de F. Langlé
-que je regrette de ne pouvoir vous rendre, comme
-il me l'a fait.</p>
-
-<p>«Un beau soir d'été, mon père et Viotti allèrent se
-promener aux Champs-Elysées, et finirent par s'asseoir
-sous les arbres pour respirer l'air et la poussière de
-cette promenade. La nuit était venue, Viotti qui était
-très-rêveur, s'était laissé aller à ces émotions intimes
-qui l'isolaient complétement au milieu du cercle le
-plus nombreux; et mon père qui travaillait alors à son
-opéra de <i>Corisandre</i>, repassait dans sa tête quelques
-motifs de son ouvrage, lorsque tous deux furent assez
-désagréablement distraits par un son faux et criard
-qui leur fit dresser la tête et ouvrir les oreilles. Tous
-deux se regardèrent en ayant l'air de se dire: Qu'est-ce
-que cela? ils s'étaient si bien compris sans se parler
-que Viotti rompit le silence en s'écriant:</p>
-
-<p>&mdash;Ce ne peut-être un violon, et cela y ressemble.</p>
-
-<p>&mdash;Ni une clarinette, dit Langlé, et cependant il y
-a de l'analogie.</p>
-
-<p>Le moyen le plus sûr de s'en assurer était d'aller
-vers l'endroit d'où partaient les sons discordants
-qui avaient attiré leur attention. A défaut de l'oreille,
-l'&oelig;il aurait pu les guider par la lueur tremblottante
-d'une maigre chandelle brûlant devant un pauvre
-aveugle accroupi à une centaine de pas d'eux. Viotti y
-était le premier:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un violon! s'écria-t-il en revenant en riant
-près de Langlé, mais devinez en quoi? en fer-blanc!
-Oh! cela est trop curieux, il faut que je possède cet
-instrument, et vous allez demander à l'aveugle de me
-le vendre.</p>
-
-<p>&mdash;Bien volontiers, reprit Langlé, et s'approchant de
-l'aveugle: Mon ami, lui dit-il, vendriez-vous bien
-votre violon?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi faire? il faudrait en racheter un autre,
-et celui-là me sert; c'est tout ce qu'il me faut.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous pourriez en avoir un meilleur avec le
-prix que nous vous en donnerions, et avant tout pourriez-vous
-nous expliquer pourquoi votre violon n'est
-pas comme tous les autres?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous voulez dire pourquoi qu'il est en fer-blanc?
-ça ne sera pas long. Voyez-vous mes bons messieurs,
-on n'a pas toujours été aveugle, et j'étais autrefois
-un bon vivant qui faisais gentiment sauter les
-jeunes filles à notre village; mais je suis devenu
-vieux, et je n'y ai plus vu clair. Je ne sais trop comment
-j'aurais pu vivre sans ce bon Eustache, le fils de
-feu mon frère. Ce n'est qu'un pauvre ouvrier qui gagne
-à peine sa vie; eh! bien, il m'a pris avec lui et
-m'a nourri tant qu'il a pu; mais à la fin, l'ouvrage
-a manqué: on ne faisait plus qu'une journée de trente
-sous par semaine, et c'était pas assez pour deux. Mon
-Dieu, que je lui dis, si j'avais tant seulement un violon;
-j'en savais jouer dans mon jeune temps, et je
-pourrais le soir rapporter à la maison quelques pièces
-de deux sous qui nous aideraient un peu. Eustache ne
-dit rien, mais le lendemain je vis bien qu'il était plus
-triste qu'à l'ordinaire, et la nuit, comme il croyait
-que je dormais, je l'entendis murmurer: Oh! le vieux
-serpent, ne pas vouloir me faire crédit de six francs;
-mais c'est égal, mon oncle aura son affaire, ou je ne
-m'appellerai pas Eustache. Effectivement, au bout de
-huit jours, voilà mon garçon qui vient en triomphe,
-et me dit: Tenez, v'là un violon et un fameux; c'est
-moi qui l'ai fait! vous ne craindrez pas qu'il se casse
-en le laissant tomber, celui-là; et il me remit le violon
-que vous voyez. Eustache est ferblantier et son bourgeois
-lui avait donné de quoi me faire mon instrument
-avec des rognures de l'atelier, et puis il avait économisé
-de quoi avoir des cordes et du crin. Dam! jugez
-si je fus content, ce pauvre garçon qui s'était donné
-tant de peine; aussi le bon Dieu l'a récompensé: dès
-le matin il me mène à cette place en allant à la journée,
-et puis il vient me reprendre le soir; et il y a des
-jours où la recette n'est pas trop mauvaise; tellement
-que quelquefois il n'a pas d'ouvrage, et c'est moi qui
-fais aller la maison, c'est gentil ça.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! dit Viotti, je vous donne vingt francs de
-votre violon; vous pourrez en acheter un bien meilleur
-avec ce prix-là, mais laissez-moi un peu l'essayer.</p>
-
-<p>Et il prit le violon. La singularité du son l'amusa;
-il cherchait et trouvait des effets nouveaux, et ne
-s'apercevait pas qu'un public nombreux, attiré par
-ces sons étrangers, s'était amassé autour d'eux. Une
-foule de gros sous, parmi lesquels se trouvaient même
-quelques pièces blanches, vint tomber dans le chapeau
-de l'aveugle ébahi, à qui Viotti voulut remettre ses
-vingt francs.</p>
-
-<p>&mdash;Un instant! s'écria le vieux mendiant, tout à
-l'heure je voulais bien vous le donner pour 20 francs,
-mais je ne le savais pas si bon; à présent je demande
-le double.</p>
-
-<p>Viotti n'avait peut-être jamais reçu un compliment
-plus flatteur, aussi ne se fit-il pas prier pour la
-surenchère qu'on lui imposait. Il se glissa au milieu
-de la foule avec son violon de fer-blanc sous le bras;
-mais à une vingtaine de pas de là, il se sent tirer par
-la manche: c'était un ouvrier qui, le bonnet à la main,
-lui dit, les yeux baissés:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, je crois qu'on vous a fait payer ce violon-là
-trop cher, et si vous êtes amateur, comme c'est
-moi qui l'ai fait, je pourrai vous en fournir tant que
-vous voudrez à six francs.</p>
-
-<p>C'était Eustache qui avait vu conclure le marché,
-et qui ne doutant plus de son talent pour la lutherie,
-voulait continuer un commerce qui réussissait si bien.
-Il fut cependant obligé d'y renoncer, car Viotti se contenta
-du seul exemplaire qu'il avait si bien payé.»</p>
-
-<p>&mdash;Et que fit Viotti du violon de fer-blanc? demandai-je
-à F. Langlé.</p>
-
-<p>&mdash;Il l'a toujours gardé et l'emporta avec lui quand
-il se retira en Angleterre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mon cher, dis-je à Ferdinand, tu ne te
-doutes guère du service que tu viens de rendre à un
-de mes amis; ton histoire va lui faire gagner un violon
-magnifique. Et je lui dis à mon tour l'histoire de
-la vente de Viotti, et d'A. Séguin.</p>
-
-<p>J'ai fait depuis toutes sortes de démarches pour savoir
-dans quelle partie du globe se trouve maintenant
-mon Anglais; mais toutes mes recherches ont été inutiles,
-et comme les livres sont lus dans tous les pays,
-j'ai pris le parti de consigner ces renseignements dans
-celui-ci, espérant que le hasard les fera tomber
-sous les yeux de mon ami et lui fournira les moyens
-de gagner son violon.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch10">UN MUSICIEN DU XVIII<sup>E</sup> SIÈCLE</h2>
-
-
-<p>Dans les premiers mois de l'année 1733, au deuxième
-étage d'une haute et noire maison de la rue du Chantre
-Saint-Honoré, habitait un ménage qui pouvait passer
-pour le modèle de ceux du quartier. Le mari était
-un grand homme sec et flegmatique d'environ cinquante
-ans, ne parlant jamais à personne de la maison,
-et dont la conduite avait toujours paru si exemplaire,
-que les plus mauvaises langues n'avaient pu jusque là
-y trouver à redire. Quoique musicien de profession, il
-était d'une extrême sobriété, sortait le matin pour aller
-donner ses leçons, rentrait exactement à l'heure de
-ses repas, car il soupait rarement en ville, et une fois
-rentré, on n'entendait jamais aucun bruit chez lui; il
-se retirait dans un cabinet, où il écrivait fort assidûment,
-et bien rarement son clavecin ou son violon
-troublait le silence habituel de la maison. Les dévots
-même n'auraient en rien pu attaquer sa morale religieuse,
-car, en sa qualité d'organiste de l'église Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie,
-il était très-assidu à toutes
-les fêtes, et sa femme l'accompagnait toujours à l'église.
-Cette dernière, de vingt ans plus jeune que son
-mari, était d'une figure agréable, et son caractère paraissait
-extrêmement doux; toujours occupée de quelque
-ouvrage d'aiguille quand elle était à la maison, elle
-ne sortait guère dans la semaine que pour faire ses
-provisions de ménage, ne se mêlant jamais des commérages
-de la maison, parlant peu aux personnes
-qu'elle rencontrait dans ses allées et venues, mais répondant
-toujours fort honnêtement à ceux qui l'interrogeaient,
-et accompagnant ses paroles d'un petit mouvement
-de tête et d'un sourire si doux, que ceux qui
-la quittaient étaient aussi satisfaits de ses laconiques
-réponses que si elle leur eût tenu les plus beaux discours
-du monde. Aussi malgré la sauvagerie du mari,
-et le préjugé peu favorable attaché alors à la profession
-de musicien, le couple était-il en grande vénération
-dans le quartier, et le marchand cirier qui occupait la
-boutique près de l'allée sombre qui donnait entrée à la
-maison, ne manquait-il jamais de retirer son bonnet
-fourré, lorsque le grand homme sec et sa petite femme
-rondelette passaient devant sa porte; le salut était scrupuleusement
-rendu, mais pas un mot n'était échangé
-pour cela, et le marchand cirier ne pouvait jamais
-s'empêcher de dire:</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont de bien honnêtes gens, mais il est tout de
-même un peu fier, ce grand sécot.</p>
-
-<p>Une seule personne des habitants de la maison avait
-ses entrées libres chez nos deux époux. C'était une
-vieille demoiselle de soixante ans, vivant aussi fort
-retirée; mais comme elle avait environ trois mille livres
-de rente, et que cette petite fortune (et c'en était
-une il y a cent ans), lui donnait dans son esprit une
-grande supériorité sur les autres locataires, elle s'était
-hasardée à faire une démarche auprès du couple qui
-demeurait au-dessus d'elle. Voici en quelle circonstance.
-La vieille demoiselle, qui se nommait M<sup>lle</sup> de
-Lombard, avait dans son salon une épinette, dont elle
-touchait passablement, et sur laquelle elle s'occupait
-souvent à répéter les symphonies de Lully, et tous les
-airs de son jeune temps. A son retour d'un petit voyage
-à sa campagne, elle se sentit un jour en goût de musique,
-et fut fort désagréablement surprise en trouvant
-son épinette tellement fausse et démontée qu'il était
-impossible de s'en servir. La patience n'était pas la
-vertu de notre vieille musicienne, elle voulut qu'on lui
-accordât tout de suite son instrument, et ayant entendu
-dire qu'il y avait un musicien dans la maison,
-elle envoya sa servante lui chercher ce monsieur pour
-remettre son épinette en état. Sa servante vint bientôt
-lui dire que la seule réponse qu'on lui eût faite était,
-que le voisin n'était pas accordeur et qu'elle eût à chercher
-ailleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mie, dit M<sup>lle</sup> de Lombard, vous êtes une
-sotte, et vous ne savez pas vous y prendre. Il fallait
-promettre une pièce de trente-six sols, comme c'est
-l'usage, et cet homme serait venu à l'instant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, répondit la servante toute confuse, c'est
-que ce n'est pas un homme, c'est un monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! alors, si c'est un monsieur, ajouta M<sup>lle</sup> de
-Lombard, il faut donc que j'y monte moi-même.</p>
-
-<p>Et en effet, elle se mit à trottiner à travers l'escalier,
-et bientôt elle sonna à la porte du second étage.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, dit-elle à la petite femme qui vint
-lui ouvrir, est-ce qu'il ne demeure pas un musicien
-céans?</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, Mademoiselle, c'est mon mari.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Madame, voici une pièce de trente-six
-sols pour qu'il vienne accorder mon épinette.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, mon mari n'est pas accordeur,
-d'abord; ensuite, il travaille, et je ne saurais le déranger
-en ce moment.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'importe! qu'il soit accordeur ou non; du moment
-qu'il est musicien, il est bien capable de remonter
-un instrument, et je désire qu'il vienne le plus
-prochainement possible.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, je vous répète qu'il m'est tout à
-fait impossible de le déranger.</p>
-
-<p>La petite femme n'eut pas le temps d'achever sa
-phrase, car avec une vivacité dont on ne l'eût certes
-pas soupçonnée, la vieille demoiselle s'élança vers une
-porte, qu'elle ouvrit précipitamment, et se trouva dans
-le cabinet du musicien. Le grand homme maigre était
-assis, enfoncé dans un large fauteuil, devant une table
-couverte de musique, et de papiers chargés de chiffres.
-Son travail l'absorbait tellement, qu'il ne s'apperçut
-pas de l'arrivée de M<sup>lle</sup> de Lombard.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, lui dit-elle en entrant, voilà trente-six
-sols pour venir accorder mon épinette.</p>
-
-<p>Pas de réponse.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, dit la jeune femme, vous voyez
-qu'il ne vous entend pas, si par malheur vous attirez
-son attention, il vous recevra fort mal.</p>
-
-<p>La vieille demoiselle, sans tenir compte de l'avis, se
-mit alors à crier à tue-tête.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, voilà trente-six sols&hellip;</p>
-
-<p>Cette fois le grand homme maigre releva la tête, il
-regarda fixement la vieille demoiselle qui, enchantée
-de son succès, continua alors d'une voix beaucoup plus
-douce.</p>
-
-<p>&mdash;Pour venir accorder mon épinette.</p>
-
-<p>Mais l'homme paraissait ne l'avoir pas comprise.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce donc, Louise, dit-il à sa femme, pourquoi
-me laissez-vous ainsi déranger?</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, répondit la jeune femme presque en
-balbutiant, ce n'est pas ma faute, c'est mademoiselle
-qui veut absolument que vous lui accordiez son épinette.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, vous êtes folle; voici la seule réponse
-que je puisse vous faire.</p>
-
-<p>A ces mots la vieille demoiselle ne se contint plus.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, savez-vous bien que vous
-parlez à M<sup>lle</sup> de Lombard?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, Mademoiselle, connaissez-vous bien Philippe
-Rameau, pour venir lui offrir trente-six sols pour
-remonter votre épinette?</p>
-
-<p>Malheureusement la vieille demoiselle n'était guère
-au fait de la musique moderne; elle ne connaissait ni
-la <i>Démonstration du principe de l'harmonie</i>, ni <i>Les
-quatre pièces du clavecin</i>, les seuls ouvrages que Rameau
-eût encore publiés; aussi cette réponse fit-elle
-peu d'effet; elle craignit cependant de s'être trompée,
-et que l'homme à qui elle s'adressait ne fût pas un
-musicien; sa contenante parut si embarrassée au grand
-homme que, pour la rassurer, il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne suis pas accordeur, il est vrai, et je n'ai
-d'ailleurs pas le temps de m'occuper de votre instrument;
-mais si vous le voulez, passez dans la pièce à
-côté, et vous pourrez vous exercer sur mon clavecin
-tant que bon vous semblera.</p>
-
-<p>Cela dit, il se remit dans les calculs, et ne s'aperçut
-nullement des révérences sans nombre que M<sup>lle</sup> de
-Lombard adressait à son fauteuil. La vieille demoiselle,
-pour n'avoir pas de démenti, essaya un peu le
-clavecin, puis elle redescendit chez elle. Mais le lendemain
-elle fit demander à ses nouvelles connaissances
-à quelle heure on pourrait la recevoir. Rameau, qui ne
-travaillait pas à ce moment, alla lui-même la chercher;
-ils causèrent longtemps musique; M<sup>lle</sup> de Lombard
-avait reçu des leçons du célèbre Couperin et était
-bonne musicienne. Elle se mit au courant de la musique
-moderne, apprécia, autant que le peuvent faire
-les vieilles gens, celle de son voisin et l'intimité s'établit
-bientôt.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Rameau fut celle à qui cette société fut le plus
-agréable. Son mari détestait les nouvelles connaissances,
-et était fort peu communicatif. La pauvre femme
-s'ennuyait beaucoup; mais elle n'aurait jamais osé le
-dire: elle savait que le bonheur de son mari était de
-la croire heureuse; en lui laissant voir qu'elle ne l'était
-pas, elle n'ignorait pas le chagrin qu'elle lui aurait
-causé et elle n'aurait jamais osé lui proposer de
-changer de genre de vie; car quoique foncièrement
-bon, il était excessivement opiniâtre, et il avait souvent
-des accès de mélancolie qu'elle aurait craint de
-rendre plus fréquents. Une fois par semaine, il allait
-souper chez M. de la Popelinière, fermier-général, qui
-s'était déclaré son protecteur, et un autre jour il recevait
-un de ses amis à dîner, c'était le célèbre organiste
-Marchand, dont il avait reçu des leçons et dont il estimait
-grandement le talent. Rameau ne donnait ses leçons
-de clavecin qu'à contre-c&oelig;ur, il se sentait quelque
-chose en lui qui n'avait pas encore pris son essor,
-et il savait bien que les leçons ne le mèneraient à rien;
-mais c'était avec plaisir qu'il allait toucher son orgue
-de Ste-Croix de la Bretonnerie. Sa publication des
-<i>Principes d'harmonie</i> lui avait donné la réputation de
-savant musicien, et il tenait à prouver qu'il était quelque
-chose de plus qu'un savant. Aussi recevait-il avec
-joie les compliments de ses confrères, qui venaient
-l'entendre à son orgue; mais c'était ceux du public
-qu'il ambitionnait, et à l'église, le public ne manifeste
-pas ses sensations musicales; il aurait voulu des applaudissements,
-et ceux qu'on lui prodiguait, quand il
-touchait du clavecin, ce qu'il faisait avec une grande
-supériorité, ne le flattaient que médiocrement, parce
-qu'il sentait qu'il était capable de faire plus. En un
-mot, il n'aspirait qu'à travailler pour le théâtre, et
-quoiqu'il n'eût jamais communiqué ce désir à qui que
-ce fût, c'était néanmoins le but de toutes ses pensées.</p>
-
-<p>Cependant, il avait près de cinquante ans, et sentait
-bien que s'il tardait davantage, sa carrière était perdue.
-Il tenta une fois d'écrire à Houdard de Lamotte,
-pour lui demander un poëme; mais les gens de lettres,
-même ceux qui font des tragédies lyriques, étant généralement
-peu versés dans la musique, le poëte confondit
-cette demande avec cent autres du même genre
-qu'il recevait journellement, et ne répondit pas. Rameau
-en ressentit un profond chagrin, ses accès de
-mélancolie en devinrent plus fréquents; il s'enfermait
-des journées entières dans son cabinet. Il consultait
-les partitions de tous les opéras nouveaux, et après
-avoir lu avec attention ces différents ouvrages, il restait
-abîmé dans ses réflexions. Sa figure sévère et anguleuse
-s'animait alors d'une expression bizarre où le
-génie et la colère étaient confondus:</p>
-
-<p>&mdash;Comment! disait-il, voilà les gens qu'on me préfère;
-mais dans la moindre de mes pièces de clavecin,
-il y a plus d'idées que dans tout ce fatras de musique.</p>
-
-<p>Depuis l'immortel Lully, il n'y a pas eu un seul
-grand musicien en France, à l'exception peut-être de
-Lalande, qui n'a guère travaillé que pour l'église. On
-ne joue déjà plus les opéras de Colasse. Que nous
-reste-t-il donc? M. de Blamont, Mouret qu'ils ont surnommé
-le musicien des Grâces; au moins celui-là a-t-il
-quelques idées. Mais Destouches, mais Campra!</p>
-
-<p>Puis, saisi de fureur, il courait quelquefois à son
-clavecin, où il improvisait des heures entières. La
-fantaisie d'écrire ce qui lui passait par la tête, lui prenait-elle
-un instant, il y renonçait bien vite en se disant:</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon faire cela? qui pourrait l'exécuter,
-qui pourrait le comprendre? Ils feraient comme il y a
-vingt ans à Avignon, un peu avant mon voyage d'Italie:
-ils méprisèrent mes premiers essais, parce que
-c'était au-dessus de leur portée; et cependant il y a
-d'habiles musiciens en Italie; ceux-là ont compris ma
-musique&hellip; Non, il me faut un théâtre, un orchestre,
-un public, pour avoir le mot de cette énigme. Je crois
-qu'on peut faire autrement que Lully, et faire bien
-encore. Oh! j'y viendrai&hellip;</p>
-
-<p>Puis il sortait pour prendre l'air, comme si l'atmosphère
-de sa chambre eût été trop lourde pour lui, et
-quand il rentrait le soir, il se couchait sans dire un
-seul mot à sa pauvre Louise, qui gémissait d'un chagrin
-qu'elle ne pouvait partager, et dont elle ne pouvait
-deviner la cause.</p>
-
-<p>Une circonstance inattendue décida entièrement Rameau
-à s'adonner au théâtre. Il y avait un concours
-pour la place d'organiste à l'église de Saint-Paul. Rameau
-fut vaincu par Daquin qui ne le valait cependant
-pas. Rameau ne put supporter cet affront de sang-froid,
-et il parut s'être opéré une révolution en lui. Il
-prit alors un genre de vie tout différent de celui qu'il
-avait mené jusque là. Tout d'un coup il abandonna ses
-leçons, se mit à aller à l'Opéra tous les jours de spectacle,
-rentrant fort avant dans la nuit, l'air continuellement
-préoccupé. Quand il s'enfermait dans son
-cabinet, ce n'était plus pour faire des calculs de chiffres
-comme autrefois. On l'entendait, à travers la porte,
-chanter, jouer du violon, danser, tantôt rire aux éclats,
-tantôt donner de grands coups contre les meubles, puis
-se dépiter, et on le voyait alors, lui si méthodique auparavant,
-sortir de chez lui quelquefois sans épée, la
-perruque de travers, et le chapeau sur le coin de l'oreille.
-Les voisins s'aperçurent bientôt de ce changement:
-les caquets et les commérages allèrent leur
-train, et la pauvre M<sup>me</sup> Rameau ne fut pas la dernière
-à gémir du dérangement de son mari. Il ne lui
-parlait presque plus, ne l'emmenait plus à l'église, et
-dînait et soupait presque tous les jours dehors.</p>
-
-<p>Le jour de Pâques vint. A dix heures, Rameau était
-encore dans son cabinet (il s'était levé à cinq). Madame
-Rameau venait d'aller entendre une basse messe
-à une chapelle de la rue Saint-Honoré; quel ne fut pas
-son étonnement en rentrant de s'apercevoir que son
-mari n'était pas encore sorti pour aller à son orgue.
-Elle se précipite dans son cabinet, et le trouve en robe
-de chambre, son bonnet de coton sur le haut de la
-tête, en pantoufles, un bas sur les talons, et dansant
-sur l'air qu'il se jouait lui-même sur son violon.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Philippe, lui dit-elle, à quoi songez-vous
-donc? la grand'messe est commencée, vous allez manquer
-vos <i>Kyrie</i>, car la procession est sûrement rentrée
-au ch&oelig;ur: dépêchez-vous donc.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi donc tranquille, avec tes <i>Kyrie</i>, lui
-dit Rameau; écoute-moi ce passe-pied, et dis-moi un
-peu si on ne dansera pas bien sur cet air là.</p>
-
-<p>Et il se remit à jouer et à danser. M<sup>me</sup> Rameau
-crut son mari fou.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon ami, réfléchissez donc, vous perdrez
-votre place; et il ne nous manquait plus que cela
-à présent que vous avez abandonné toutes vos leçons.</p>
-
-<p>&mdash;Ma place, eh! ma chère, voilà bientôt trois mois
-que je ne l'ai plus: j'ai donné ma démission. Allons,
-laisse-moi tranquille, puisque tu ne veux pas écouter
-mon passe-pied.</p>
-
-<p>Madame Rameau fut anéantie, la place d'organiste
-était leur unique ressource. Elle se mit à pleurer.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, se dit-elle, quand nous aurons mangé ces
-800 livres, que nous avons de côté, que deviendrons-nous?
-Ah! je veux les serrer moi-même: cet argent
-est maintenant trop précieux.</p>
-
-<p>Elle court vers une commode où était renfermé le
-petit pécule: hélas! des 800 livres les trois quarts
-étaient dénichés: il restait 200 livres en tout.</p>
-
-<p>La pauvre Louise ne savait plus que penser; elle
-descendit tout de suite chez M<sup>lle</sup> de Lombard, à qui
-elle conta tous ses chagrins: son c&oelig;ur était trop
-gros, il y avait trop longtemps que sa douleur était
-renfermée, aussi fit-elle explosion chez la vieille demoiselle
-qui ne se doutait de rien, et qui fut bien surprise
-en apprenant les déréglements de M. Rameau.
-Elle consola du mieux qu'elle put la jeune femme,
-mais ses consolations n'avaient rien de bien rassurant;
-elle ne pouvait expliquer cette inconduite que de trois
-manières: ou M. Rameau était joueur, ou il buvait,
-ou bien il avait des maîtresses. Or, ses fréquentes sorties
-lui faisaient bien penser qu'il avait au moins une
-maîtresse, sa danse et sa gaîté ne laissaient aucun
-doute sur l'abus du vin qu'il faisait, et la disparition
-des 600 livres était bien la preuve qu'il était dominé
-par la funeste passion du jeu: il lui était donc clairement
-démontré que l'unique cause des désordres de
-M. Rameau était le vin, le jeu et les femmes. La
-pauvre Louise remonta chez elle un peu plus désespérée
-qu'auparavant; elle retrouva son mari dans le
-même costume et se livrant à la même occupation;
-seulement au lieu d'un passe-pied, c'était une gavotte
-qu'il jouait sur son violon.</p>
-
-<p>Cependant le 1<sup>er</sup> mai, le jour de la Saint-Philippe
-approchait; il était d'usage que quelques amis se réunissent
-ce jour-là chez Rameau; M<sup>me</sup> Rameau fit
-donc ses invitations comme à l'ordinaire. On dînait
-alors à une heure et demie. A une heure, Rameau, sorti
-depuis le matin, n'était pas encore rentré. La pauvre
-Louise tremblait que son mari ne restât toute la journée
-dehors, et sa figure trahissait toute son inquiétude,
-quand M<sup>lle</sup> de Lombard rompit le silence:</p>
-
-<p>&mdash;Il est temps que cela finisse, dit-elle, en s'adressant
-aux autres convives; il faut absolument qu'au
-dessert M. Rameau nous donne l'explication de sa conduite.
-Voilà une pauvre petite femme qui, si cela continue,
-deviendra bientôt aussi maigre et aussi sèche
-que son vaurien de mari, et c'est un scandale qu'il
-faut empêcher.</p>
-
-<p>Cette harangue fut unanimement approuvée, et chacun
-s'apprêta à chanter sa gamme à l'hôte dont on allait
-manger le dîner. Les convives étaient M. Marchand,
-l'organiste; M. Dumont, marguillier de Sainte-Croix
-de la Bretonnerie, que l'on avait eu bien de la
-peine à décider à venir, tant il était furieux contre
-son organiste démissionnaire, et M. Bazin, le marchand
-cirier, qui avait été invité comme principal locataire
-de la maison, M<sup>me</sup> Rameau ayant sagement
-pensé qu'il serait prudent d'être bien avec lui, quand
-viendrait le premier terme à échoir.</p>
-
-<p>A une heure un quart, Rameau arriva, il avait la
-figure radieuse. Il parut d'abord surpris de voir ses
-amis réunis, il allait en demander l'explication quand
-sa femme lui présenta un n&oelig;ud d'épée, et une paire
-de manchettes brodées de sa main. La mémoire lui
-revint alors.</p>
-
-<p>&mdash;Bonne Louise, dit-il, tu n'oublies rien, toi; tu
-sais bien quand c'est ma fête. Ce n'est pas comme moi,
-je ne peux jamais me souvenir du jour de la tienne,
-que quand j'entends tirer le canon, parce que c'est
-aussi celle du roi; aussi, j'ai toujours oublié de t'avoir
-quelque chose pour te la souhaiter. Mais sois tranquille,
-cette année il n'en sera pas de même, je
-t'assure.</p>
-
-<p>Il en disait autant tous les ans, et cependant Louise
-fut tellement émue de ces marques de tendresse auxquelles
-elle n'était plus accoutumée, qu'elle sentit ses
-yeux se mouiller de larmes. Après avoir embrassé sa
-femme, Rameau salua respectueusement M<sup>lle</sup> de Lombard,
-tendit la main à M. Marchand, et fit une inclination
-à M. Dumont le marguillier, à qui l'odeur du
-rôti donnait envie de sourire, et qui faisait une horrible
-grimace pour avoir l'air sévère; puis, enfin, à
-M. Bazin qui lui rendit son salut en s'inclinant tout
-d'une pièce, comme aurait fait un des cierges de sa
-boutique. On se mit à table, et tout le commencement
-du repas fut très-gai; mais une certaine gêne se fit
-remarquer parmi les convives, quand vint le dessert.
-Rameau avait été si aimable pendant le dîner, son bon
-vin de Bourgogne qu'il appelait son compatriote, avait
-été prodigué de si bon c&oelig;ur que pas un ne se sentait le
-courage de commencer les hostilités envers un hôte de
-si bonne humeur.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Lombard qui avait promis d'attacher le grelot,
-tâchait de trouver un interprète de sa sainte indignation,
-et c'est sur M. Bazin qu'elle avait jeté son
-dévolu; mais malgré les signes d'yeux qu'on lui faisait,
-M. Bazin qui avait mangé comme quatre, et qui
-pensait assez judicieusement que du moment qu'on se
-disputerait, on ne boirait plus, faisait semblant de ne
-rien entendre, et allait toujours son train. M<sup>lle</sup> de
-Lombard eut alors recours au grand moyen de l'avertir
-par un léger coup de pied sous la table. Malheureusement
-les longues jambes du maître de la maison tenaient
-tant de place, que ce fut contre elles que vint
-échouer l'avertissement destiné à M. Bazin. Rameau fit
-une grimace terrible en demandant qui s'amusait à
-lui marbrer ainsi les jambes. M<sup>lle</sup> de Lombard rougit
-jusqu'aux oreilles, craignant qu'on ne soupçonnât sa
-moralité de cette agacerie, et les convives se regardaient
-tous dans le blanc des yeux, sans rien comprendre à cet
-incident, quand le bruit inaccoutumé d'une voiture
-dans la rue du Chantre détourna toute attention. Cette
-voiture s'étant arrêtée devant la maison, on entendit
-bientôt des pas dans l'escalier, la sonnette retentit, et
-un coureur se précipitant dans la salle à manger,
-annonça d'une voix retentissante:</p>
-
-<p>&mdash;M. de la Popelinière!</p>
-
-<p>En entendant prononcer le nom de M. de la Popelinière,
-les convives de Rameau se lèvent, se bousculent,
-et un bon gros petit homme, vêtu d'un habit de velours
-nacarat garni de brandebourgs d'or, s'avance
-alors au milieu des convives en désarroi.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, Monsieur, dit Rameau, vous daignez
-venir chez moi, et cela sans m'en prévenir?</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu, il est joli, celui-là! répondit le gros
-petit homme; pour vous prévenir, il faudrait vous
-voir, et on ne sait plus ce que vous devenez. Ah çà,
-qu'est-ce que je viens d'apprendre? vous voulez donc
-faire un opéra? vous avez été demander une audition
-ce matin à M<sup>lle</sup> Petit-Pas. Eh bien! quand vous
-mettrez-vous à l'&oelig;uvre? Ah çà, il est bien entendu
-que c'est chez moi que se fera la première audition.
-Vous savez que mon orchestre est à vos ordres. Quant
-à la copie, cela me regarde aussi; et dès que vous
-aurez quelque chose de fait, vous n'avez qu'à l'envoyer
-à mon hôtel.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Monsieur, dit Rameau, tout est fait; voilà
-bientôt trois mois que j'y travaille.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, tout est fait? Et qui donc a pu vous
-donner des paroles?</p>
-
-<p>&mdash;M. l'abbé Pellegrin, moyennant 600 livres qu'il
-a exigé que je lui avançasse comme garantie.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! ce gueux de Pellegrin vous a demandé
-600 livres? Mais je le ferai bâtonner par mes
-gens.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'était tout naturel, il ne sait pas si je suis
-capable.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, au fait, ce que vous me dites là.
-Eh bien! je lui sais beaucoup de gré de vous avoir
-donné sa poésie pour 600 livres. Quand vous le verrez,
-invitez-le à venir dîner chez moi. Comment cela
-s'appellera-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Hippolyte et Aricie</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Beau sujet, superbe sujet. Eh bien! quand voulez-vous
-faire votre audition, votre répétition?&hellip; je
-ne sais comment vous appelez cela.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je pense que dans huit jours on pourrait
-essayer le premier acte.</p>
-
-<p>&mdash;Dans huit jours, donc. Adieu, je suis enchanté
-d'avoir fait connaissance avec votre famille, votre
-petite femme qui est, parbleu, charmante, et madame
-votre mère qui paraît bien respectable, ajouta-t-il, en
-regardant M<sup>lle</sup> de Lombard.</p>
-
-<p>&mdash;Du tout, se hâta d'interrompre Rameau, Mademoiselle
-est une de nos voisines et amies.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, pardon, Mademoiselle, dit le gros fermier
-général, voulant réparer sa faute et diminuer
-l'air refrogné de la demoiselle; pardon de vous avoir
-prise pour la mère de Rameau; c'est l'âge, voyez-vous,
-qui me faisait supposer&hellip; Ah çà, et ce monsieur
-là, qui est-ce?</p>
-
-<p>&mdash;M. Dumont, marguillier.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! très-bien; et cet autre petit, dans le coin?</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon maître, le célèbre Marchand.</p>
-
-<p>&mdash;Diantre! M. Marchand; touchez donc là, je vous
-en prie; enchanté de vous connaître. Ah çà, j'espère que
-nous nous reverrons, et que vous me ferez l'honneur
-de venir à mes concerts du vendredi.</p>
-
-<p>M. Marchand s'inclina. Le fermier général apercevant
-alors M. Bazin qui, depuis son entrée, n'avait pas
-encore interrompu ses révérences:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mon Dieu, dit-il, quel est celui-là? C'est donc
-le mouvement perpétuel en personne?</p>
-
-<p>&mdash;Nullement, dit Rameau, c'est M. Bazin, marchand
-cirier et mon propriétaire.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, c'est bien, dit en sortant le gros petit
-homme; Rameau, de demain en huit je vous attends;
-vous m'amènerez Pellegrin; M. Marchand, je compte
-aussi sur vous; Mesdames, je vous salue.</p>
-
-<p>Après son départ, Louise courut se jeter dans les
-bras de son mari:</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami; dit-elle, j'ai besoin que vous me pardonniez;
-j'ai été injuste envers vous.</p>
-
-<p>&mdash;Nous tous aussi, nous avons besoin de pardon,
-ajouta M<sup>lle</sup> de Lombard, car nous vous avions méconnu:
-nous ne savions pas que vous fissiez un opéra,
-et votre conduite singulière nous avait inspiré des
-soupçons qui, grâce au Ciel, sont tous dissipés.</p>
-
-<p>&mdash;Mes bons amis, dit Rameau, je voulais vous cacher
-le but de mon travail, jusqu'à ce que je fusse
-certain du succès. Mon secret est trahi maintenant;
-ne m'en voulez pas de l'avoir gardé si longtemps, je
-craignais les reproches, les conseils. A présent que
-j'ai terminé mon opéra, voulez-vous passer dans mon
-cabinet? Marchand et moi, essaierons de vous en faire
-entendre les principaux morceaux, et vous nous en
-direz votre avis.</p>
-
-<p>&mdash;Adopté, s'écria M. Bazin, qui était un peu gai;
-j'aime beaucoup la musique, moi! Y aura-t-il une
-chanson à boire dans votre opéra?</p>
-
-<p>Rameau se contenta de sourire, et tout le monde le
-suivit dans son cabinet.</p>
-
-<p>Marchand se mit au clavecin; Rameau déploya devant
-son pupitre la partition de ses cinq actes, et, l'aidant
-tantôt de la voix, tantôt de son violon, il parvint
-à donner à ses auditeurs une idée de son opéra. Quelque
-imparfaite que fût l'exécution d'une &oelig;uvre si gigantesque
-par deux personnes, ce petit concert produisit
-néanmoins beaucoup d'effet. M<sup>lle</sup> de Lombard
-déclara qu'il n'y avait que Rameau ou Lully capable
-de faire de si belles choses.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, dit Rameau, on ne saurait me faire
-de compliment plus flatteur; le grand Lully n'a pas de
-plus sincère admirateur que moi. Toujours occupé de
-sa belle déclamation et du beau tour de chant qui
-règnent dans ses récitatifs, je tâche de l'imiter, non
-en copiste servile, mais en prenant comme lui la belle
-et simple nature pour modèle.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Rameau pleurait de joie et de plaisir; M. Dumont,
-le marguillier, trouvait tout cela charmant,
-quoique regrettant au fond du c&oelig;ur que toutes ces
-belles choses fussent destinées à un usage profane,
-quand on aurait pu en faire de si jolis motets pour les
-saints de sa paroisse. M. Bazin, qui s'était endormi dès
-les premières mesures, se réveilla au bruit des félicitations
-qu'on adressait à Rameau; il y vint joindre les
-siennes.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, dit-il, je n'ai jamais rien entendu de si
-gentil: il est vrai que je n'ai jamais été à l'Opéra;
-mais il y a un commencement à tout, et c'est une dépense
-que je me permettrai pour aller entendre la
-petite drôlerie de M. Rameau.</p>
-
-<p>Quant à Marchand, il était dans le ravissement.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher ami, disait-il, je vous connaissais
-comme un bien habile organiste, comme un bien savant
-musicien, mais je ne vous aurais jamais cru capable
-de faire de si belles choses. Tout est neuf, dans
-votre ouvrage; si les symphonistes parviennent à vous
-bien exécuter, cet opéra fera une révolution en musique;
-mais cela me semble bien difficile. Dans cet
-admirable trio des Parques, au deuxième acte, il y a
-un passage enharmonique qui leur donnera bien de
-la tablature.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille, répondit Rameau, ils en viendront
-à bout avec du temps et de la patience. Rappelez-vous
-que quand Lully voulut écrire son premier
-opéra, il n'y avait à Paris que douze violons. Un an
-après, la bande des vingt-quatre existait, et nous
-avons fait de bien grands progrès depuis ce temps-là.
-Soyez tranquille, vous dis-je, tout cela s'exécutera, je
-m'en charge.</p>
-
-<p>Le lendemain, M. de la Popelinière envoya chercher
-la partition pour la faire copier. Rameau ne livra que
-le prologue et le premier acte, pensant que cela suffirait
-pour l'audition. Pendant les huit jours employés
-à la copie des parties, il courut chez les principaux
-chanteurs, pour leur faire essayer ses morceaux, car
-pour être reçu à l'Opéra, il n'était pas besoin alors
-d'être grand musicien, ni même de savoir chanter: il
-suffisait d'avoir ce qu'on appelait une grande voix.
-Les ressources de la voix de tête, et de la voix mixte,
-étaient tout à fait inconnues, et les notes les plus élevées
-s'exécutaient toujours à plein gosier. Aussi dut-il
-seriner ses airs aux chanteurs qui ne savaient pas lire
-la musique.</p>
-
-<p>Cependant on devait un terme à M. Bazin et
-quelle qu'eût été son admiration pour la musique de
-son locataire, il venait de temps en temps lui rappeler
-sa dette; toutes ses démonstrations ne le convainquaient
-que fort peu.</p>
-
-<p>&mdash;Comment se fait-il, mon voisin, lui disait-il,
-qu'un homme comme vous n'ait pas une si chétive
-somme à sa disposition?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'avais, et au delà, répondit Rameau, mais j'ai
-été obligé de déposer 600 livres comme garantie d'un
-billet de pareille somme que j'ai fait à M. Pellegrin,
-en cas de non-succès de mon opéra; comme je suis
-convaincu qu'il réussira, je vous paierai avec cet argent.</p>
-
-<p>Force était à M. Bazin de se contenter de cette réponse,
-mais il n'était pas trop satisfait, et le témoignait
-en grommelant chaque fois qu'il rencontrait
-M<sup>me</sup> Rameau.</p>
-
-<p>Le jour de l'audition vint enfin. M. de la Popelinière
-avait réuni chez lui ce qu'il y avait de plus distingué
-à la cour et à la ville pour entendre la musique de son
-protégé. Rameau était très-connu comme musicien de
-théorie, les ouvrages qu'il avait publiés sur la division
-du corps sonore, lui avaient acquis plus de renommée
-à l'académie des sciences que dans le monde, et
-on était assez peu favorablement prévenu sur le début
-d'un homme de cinquante ans dans une carrière qui
-demande avant tout de la vivacité et de la fraîcheur
-d'imagination. L'ouverture, comme toutes celles du
-temps, était un morceau fugué qui ne produisit que
-peu d'effet. Le premier ch&oelig;ur du prologue: <i>Accourez,
-habitants des bois</i>, fut mieux accueilli; l'assemblée
-paraissait indécise, les grands seigneurs n'osaient se
-compromettre en applaudissant les premiers: les morceaux
-suivants furent donc écoutés avec un silence
-religieux. Rameau, qui conduisait la symphonie,
-voyait avec chagrin le peu d'effet que produisait sa
-musique; le découragement se peignait dans ses traits,
-lorsqu'après l'air charmant: <i>Plaisirs, doux vainqueurs</i>,
-un homme se lève dans un coin du salon et
-montant sur un tabouret:</p>
-
-<p>&mdash;Très-bien! crie-t-il de loin à Rameau, c'est admirable,
-et je vous garantis que cela réussira grandement.</p>
-
-<p>Tous les yeux se tournèrent vers le petit homme
-qui venait d'interrompre si brusquement la répétition.
-Il était déjà redescendu à sa place; au peu de luxe de
-ses vêtements, on crut un instant que c'était un intrus
-qui s'était glissé dans l'assemblée; mais tout d'un
-coup Rameau lui répond de sa place:</p>
-
-<p>&mdash;Merci, merci, M. Marchand, votre suffrage m'est
-plus cher que tous les autres et il me suffira.</p>
-
-<p>Au nom du célèbre organiste, chacun comprit
-toute la portée de cet assentiment donné en public, et
-à la fin du joli ch&oelig;ur: <i>A l'amour rendons les armes</i>,
-qui termine le prologue, les applaudissements éclatèrent
-de toutes parts. Les dispositions peu bienveillantes
-de l'auditoire étaient totalement changées, et
-tous les morceaux du premier acte furent applaudis
-et appréciés comme ils méritaient de l'être. Rameau
-recevait les félicitations les plus empressées. M. de la
-Popelinière rayonnait de joie, quand un homme assez
-pauvrement vêtu s'approcha du musicien: il tira un
-papier de sa poche, et le déchirant sur-le-champ:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit-il, vous pouvez retirer vos 600 livres,
-quand on fait de pareille musique, on n'a pas
-besoin de donner de garanties; voilà votre billet.</p>
-
-<p>Chacun applaudit au procédé de Pellegrin, dont on
-connaissait la pauvreté, et le poëte partagea les éloges
-qu'on prodiguait au musicien.</p>
-
-<p>Dès le lendemain, il fut question à l'Opéra de mettre
-à l'étude <i>Hippolyte et Aricie</i>. Les rôles furent distribués
-aux premiers chanteurs de l'époque, Chassé,
-Jelgot, M<sup>lles</sup> Lemaure et Petitpas. M<sup>lle</sup> Camargo voulut
-danser dans l'ouvrage; malgré toutes ces protections,
-les événements, les cabales reculèrent de beaucoup
-la première représentation. Le sieur Thurer
-succéda au sieur Lecomte comme directeur de l'Opéra.
-Les musiciens en pied firent tout ce qu'ils purent
-pour entraver le nouveau venu: M. de Blamont, tout
-puissant comme surintendant de la musique du roi,
-obtint qu'on remontât son ballet des <i>fêtes grecques et
-romaines</i>, joué dix ans auparavant. La première représentation
-était cependant fixée au 1<sup>er</sup> septembre,
-lorsque vint l'ordre de donner plusieurs concerts aux
-Tuileries dans le courant d'août. Les répétitions furent
-suspendues pendant tout ce mois, et Rameau sollicita
-vainement de faire entendre quelques morceaux
-de son opéra dans un de ces concerts. M. de Blamont
-s'arrangea de manière à ce qu'on n'y exécutât que de
-sa propre musique. M. de la Popelinière vint encore au
-secours de son protégé.</p>
-
-<p>M. le marquis de Mirepoix allait épouser M<sup>lle</sup> Bernard
-de Rieux, petite-fille du fameux Samuel Bernard,
-et par sa mère du célèbre comte de Boulainvilliers. Le
-chevalier Bernard faisait préparer pour cette noce une
-fête dont la splendeur devait surpasser tout ce qu'on
-avait vu jusqu'à ce jour. M. de la Popelinière fit obtenir
-à Rameau la direction du concert qu'on devait y
-donner. La fête eut lieu le 16 août dans l'hôtel du chevalier
-Bernard, rue Neuve-Notre-Dame-des-Victoires.
-A sept heures du soir toutes les façades de l'hôtel furent
-illuminées d'une quantité prodigieuse de lampions
-et de terrines. Cette magnifique illumination ne
-se bornait pas à l'hôtel; pour éclairer plus loin les carrosses,
-on avait garni le mur du jardin des Petits-Pères
-de terrines posées sur des consoles, depuis l'église
-jusqu'à l'angle, et très-avant dans la rue Neuve-Saint-Augustin.
-On n'aura pas de peine à s'imaginer le
-brillant de cette illumination, quand on saura que
-tous les lampions et terrines étaient garnis de cire
-blanche, précaution que l'on avait cru devoir prendre
-pour éviter la mauvaise odeur et préserver les habits
-des dames et autres conviés qui étaient obligés de
-passer sous des arcades illuminées. Le concert qui ouvrit
-la fête fut des plus magnifiques; Rameau avait
-mis son amour-propre à faire choix des plus habiles
-exécutants et des meilleurs morceaux. Après le concert,
-les conviés passèrent dans une immense salle
-construite exprès dans les jardins de l'hôtel, où était
-dressée une table en fer à cheval de plus de soixante-dix
-couverts. Pendant tout le repas, on entendit
-une symphonie mélodieuse, placée dans les tribunes,
-interrompue par intervalles par des fanfares de
-trompettes et de timbales. Au milieu du souper, les
-sieurs Charpentier et Danguy, célèbres concertants,
-l'un sur la musette et l'autre sur la vielle, vinrent au
-milieu du fer à cheval exécuter des morceaux que Rameau
-avait composés exprès pour cette occasion. A minuit
-on se rendit à l'église Saint-Eustache, qui était
-aussi magnifiquement illuminée que l'hôtel qu'on venait
-de quitter.</p>
-
-<p>Rameau avait obtenu de M. Forcroy, organiste de la
-paroisse, de lui laisser toucher l'orgue pendant la célébration
-du mariage. Il le fit avec une grande supériorité;
-c'étaient ses adieux à cet instrument, et jamais
-il n'avait été si bien inspiré. Le lendemain, il reçut du
-chevalier Bernard, une gratification de 1,200 livres
-pour les soins qu'il s'était donnés. Depuis longtemps
-M. Bazin était payé, et M<sup>me</sup> Rameau était on ne peut
-plus heureuse. La bonne M<sup>lle</sup> de Lombard partageait
-toute sa joie. On avait beaucoup parlé des fêtes du
-mariage du marquis de Mirepoix, et la bonne exécution
-du concert avait fait le plus grand honneur à Rameau.
-Son opéra devait le lancer tout à fait, les répétitions
-partielles étaient très-satisfaisantes; mais l'envie
-ne dormait pas; la jalousie des musiciens répandait
-partout que c'était une musique bizarre, incompréhensible,
-s'éloignant de toutes les règles reçues, et
-bonne tout au plus pour les savants et les amateurs
-de l'extraordinaire. La grande répétition vint enfin;
-les musiciens dont se composait l'orchestre de l'Opéra
-étaient à leur poste. Malgré la mauvaise volonté qu'on
-avait eu soin d'exciter parmi les exécutants, tout alla
-assez bien jusqu'au second acte, celui de l'enfer; mais
-quand arriva le passage enharmonique du trio des
-Parques, les musiciens s'arrêtèrent court, reculant devant
-cette difficulté toute nouvelle pour eux. Rameau
-pria tranquillement le chef d'orchestre de faire recommencer:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, c'est inexécutable, lui dit celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être à première vue, dit Rameau; mais essayons.</p>
-
-<p>La seconde fois ne fut guère plus heureuse que la
-première, et la troisième ne satisfit point le compositeur.
-Les musiciens murmurèrent, quand on les pria
-encore de recommencer; et sur une nouvelle instance,
-le chef d'orchestre déclara qu'il ne se chargeait pas de
-faire exécuter une pareille musique, et jeta avec dépit
-son bâton de mesure sur le théâtre, presque entre les
-jambes de Rameau. Celui-ci, sans se déconcerter, fit
-du bout du pied rouler le bâton jusqu'au bord du
-théâtre, et quand il fut à portée du musicien:</p>
-
-<p>&mdash;Apprenez, Monsieur, lui dit-il, qu'ici vous n'êtes
-que le maçon, et que je suis l'architecte: recommencez
-le passage.</p>
-
-<p>Cette fermeté imposa aux récalcitrants. La difficulté
-fut vaincue cette fois, et la répétition s'acheva sans
-encombre.</p>
-
-<p>C'était un grand événement alors qu'une première
-représentation. Il n'y avait que trois théâtres à Paris,
-l'Opéra, la Comédie Française et la Comédie-Italienne,
-et ces solennités avaient d'autant plus d'éclat qu'elles
-étaient plus rares. Aussi tout Paris était-il en rumeur
-dans la matinée du 1<sup>er</sup> octobre 1733. Toutes les avenues
-de l'Opéra étaient encombrées des voitures de
-ceux qui allaient retenir leurs loges, et des piétons qui
-venaient à l'avance pour être sûrs d'avoir des places.
-Rameau avait à grand'peine obtenu une petite loge
-bien reculée pour sa femme, M<sup>lle</sup> de Lombard et son
-ami Marchand. Ses rivaux, plus puissants et surtout
-plus intrigants que lui, avaient au contraire garni
-la salle de leurs partisans. Comme le c&oelig;ur de la pauvre
-M<sup>me</sup> Rameau battait au premier coup d'archet de
-l'ouverture; ses amis tâchaient vainement de la rassurer;
-eux-mêmes auraient peut-être eu besoin de
-courage, car, dès le premier acte, une violente cabale
-s'éleva dans le parterre, les rares applaudissements
-qui s'étaient fait entendre au commencement de l'ouvrage
-cessèrent tout d'un coup, et c'est avec un silence
-interrompu seulement par des murmures désapprobateurs
-que furent accueillis les derniers actes de
-l'opéra. Marchand était furieux; M<sup>me</sup> Rameau était
-près de se trouver mal; M<sup>lle</sup> de Lombard n'osait dire
-ce qu'elle pensait, car elle craignait que ce ne fût une
-vengeance du Ciel pour avoir abandonné l'église pour
-le théâtre. Rameau se retira tristement chez lui.</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis trompé, dit-il; j'ai cru que mon goût
-plairait. Il faut se résigner, je renoncerai au théâtre.</p>
-
-<p>Cependant les habitués de l'Opéra s'étaient réunis
-au foyer après le spectacle, et personne n'osait se prononcer
-pour une musique qui venait d'être désapprouvée
-généralement. Seul, au milieu d'un groupe
-nombreux, M. de la Popelinière essayait de défendre
-l'&oelig;uvre de son protégé.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, lui répondait-on, nous avons vu des musiciens
-qui ne sont nullement partisans de cette musique.</p>
-
-<p>&mdash;Fadaise! disait le fermier général, c'est qu'ils
-sont eux-mêmes parties intéressées.</p>
-
-<p>&mdash;Interrogeons l'un d'eux! s'écrie le prince de
-Conti.</p>
-
-<p>Justement Campra vint à passer. C'était un homme
-juste, et qui heureusement n'avait pris aucune part
-aux cabales dirigées contre Rameau.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien, que pensez-vous de cela? lui dit le
-prince.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, répondit le musicien, il y a dans
-cet opéra assez de musique pour en faire dix comme
-ceux qu'on nous représente tous les jours. Cet homme-là
-nous éclipsera tous.</p>
-
-<p>Le mot courut, fit fortune, et à la deuxième représentation,
-des beautés toutes nouvelles se révélèrent
-aux auditeurs attentifs. Le succès fut moins grand
-qu'à la troisième, qu'à la quatrième, qu'à toutes les
-représentations suivantes.</p>
-
-<p>L'ouvrage fut joué trente fois de suite avec un applaudissement
-universel, et Rameau consolé ne renonça
-pas au théâtre, car il donna plus de vingt-trois
-ouvrages, tant opéras que ballets.</p>
-
-<p>Après le grand succès d'<i>Hippolyte et Aricie</i>, le
-pauvre organiste était devenu un homme trop célèbre
-pour conserver sa modeste retraite de la rue du
-Chantre, et ce fut avec une véritable peine que
-M. Bazin, dont l'estime pour son locataire croissait à
-mesure que celui-ci s'élevait davantage, apprit un
-jour qu'il allait transporter son domicile rue des Bons-Enfants,
-à l'hôtel d'Effiat, pour être plus près de l'Opéra,
-qui allait seul l'occuper. M<sup>me</sup> Rameau avait bien un autre
-chagrin, c'était de se séparer de la bonne M<sup>lle</sup> de Lombard,
-dont la société lui devenait à chaque instant plus
-précieuse, car les occupations multipliées de son mari
-la rendaient de jour en jour plus solitaire. Elle n'osait
-lui confier son chagrin; mais le compositeur s'était
-attaché à la vieille demoiselle, qui lui rendait souvent
-le service de remettre au net ses brouillons de musique.
-Ce fut donc lui qui fit la proposition à M<sup>lle</sup> de
-Lombard de venir demeurer avec eux. La vieille demoiselle
-accepta avec joie, et fut la meilleure amie de
-ce couple respectable, jusqu'à la fin de ses jours.</p>
-
-<p>Presque tous les ouvrages de Rameau eurent un
-grand succès. Un de ses opéras, entre autres, <i>Castor et
-Pollux</i>, réussit tellement qu'un de ses rivaux, Mouret,
-en devint fou de jalousie. Enfermé à Charenton, il
-chantait continuellement le ch&oelig;ur des démons: <i>Qu'au
-feu du tonnerre</i>, de Castor et Pollux. Rameau fut
-un des plus grands musiciens qui aient jamais existé.
-Lui seul a réuni la double qualité de théoricien et
-de compositeur. Ses airs de danse eurent tant de
-succès, que pendant longtemps on n'en exécuta pas
-d'autres en Italie. Un de ses ouvrages, <i>Zoroastre</i>,
-fut traduit en italien, et joué à Dresde, avec le plus
-grand succès. Un autre opéra, <i>Platée</i>, produisit 32 mille
-livres en six représentations. En 1747, l'Opéra lui fit
-une pension de 1,500 livres, dont il a joui jusqu'à sa
-mort. Il venait d'être décoré de l'ordre de Saint-Michel
-et anobli, lorsqu'il mourut, le 12 septembre 1764.</p>
-
-<p>Il est peu de personnes de notre génération qui se
-rappellent avoir entendu exécuter la musique de Rameau.
-Le malheur des compositeurs est que la musique
-est un art qui n'a pas de bases solides, comme la peinture,
-par exemple, dont le but est l'imitation de la
-nature: l'unique but de la musique est de charmer
-l'oreille et d'émouvoir le c&oelig;ur, mais elle repose entièrement
-sur la mode, et il n'est pas de beautés éternelles
-en musique. A l'inimitable Lully, dont nous ne
-connaissons plus que le nom, succéda l'inimitable
-Rameau, dont nous n'avons jamais entendu une note;
-car les musiciens sont tous déclarés inimitables par
-leurs contemporains, jusqu'à ce qu'ils soient détrônés
-par un rival dont le règne doit aussi céder à un successeur
-plus ou moins éloigné. Mais les curieux de
-musique qui vont consulter les vieilles partitions aujourd'hui
-ignorées, trouvent dans celles de Rameau
-des idées d'une nouveauté et d'une fraîcheur étonnantes
-pour le temps où elles ont été émises; il
-n'y a donc que la curiosité qu'excite tout ce qui se
-rattache à ce grand homme, qui puisse faire excuser
-la complaisance avec laquelle nous nous sommes
-étendus sur quelques détails de sa vie.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch11">UNE CONSPIRATION SOUS LOUIS XVIII</h2>
-
-
-<p>Les gens du monde se font l'idée la plus fausse
-qu'on puisse imaginer des artistes en général, et surtout
-de ceux de théâtre, avec lesquels ils se trouvent le
-moins en rapport. A les entendre, c'est une vie de
-paresse, d'insouciance et de plaisir que celle du comédien.
-Ils ne se réunissent entre eux que pour des
-orgies ou des parties fines; toujours gais, toujours
-contents, dans la bonne comme dans la mauvaise
-fortune; ce sont les gens les plus heureux du monde;
-quel mal ont-ils donc en effet à se donner? la peine de
-venir le soir s'affubler d'un costume analogue au rôle
-qu'ils vont réciter devant un public qui les paie amplement
-en applaudissements de la légère fatigue qu'ils
-éprouvent; sans compter les énormes appointements
-que le directeur est obligé de leur payer à la fin du
-mois. Cette opinion est loin d'être partagée par les
-personnes qui fréquentent l'intérieur des théâtres.
-Quelle vie plus remplie, plus laborieuse que celle du
-véritable artiste! Que de privations il doit s'imposer,
-que d'études il doit faire, s'il veut atteindre un rang
-élevé dans son art, ou le conserver, s'il y est parvenu!
-Quand vos yeux sont charmés des grâces séduisantes
-de cette ravissante bayadère qui, le sourire sur les
-lèvres, vous paraît exécuter avec tant d'aisance et de
-facilité ces pas gracieux qui arrachent vos applaudissements,
-certes, vous ne vous imaginez pas tout ce que
-lui a coûté et ce que lui coûte chaque jour de travail
-pour arriver à ce résultat. Et ne croyez pas que le but
-une fois atteint, il ne faille pas un travail incroyable
-pour s'y maintenir. Chaque fois que la déesse de la
-danse, que l'inimitable Taglioni doit paraître devant
-le public, dès le matin elle s'exerce comme ferait une
-commençante; pendant des heures entières, elle pratique
-ces premiers éléments de la danse, qui doivent
-lui conserver sa souplesse et sa vigueur: puis, épuisée
-de fatigue, elle prend un peu de repos, et après un
-léger repas, elle paraît devant le public, qui se retire
-transporté d'admiration, lorsque l'artiste rentre chez
-elle exténuée, pour recommencer le lendemain matin
-ce travail qu'elle ne négligera pas un seul jour, tant
-qu'elle voudra conserver sa supériorité si marquée.
-Quand la Malibran devait chanter, le matin, elle
-restait des heures à faire des gammes dans tous les
-tons et tous les exercices de voix possibles, mais sans
-jamais essayer de chanter le rôle qu'elle devait dire
-le soir, pour conserver toute son inspiration, et néanmoins
-avoir la voix assez assouplie et assez docile
-pour que toutes les fantaisies artistiques qu'elle improvisait
-si délicieusement, lui vinssent avec cette
-sûreté d'exécution qui ne lui a jamais manqué. Il y en
-aurait trop à dire sur les travaux des grands artistes,
-des artistes consciencieux et véritablement dignes de
-ce nom. C'est d'une classe beaucoup plus modeste, des
-choristes d'opéra que je veux m'occuper aujourd'hui.</p>
-
-<p>Je ne prétends pas vous dire que leur art exige de
-grandes études, et des travaux bien assidus. Hors les
-heures consacrées aux répétitions et aux représentations,
-leur temps est à eux tout entier, mais leurs appointements
-sont modiques, et ne peuvent suffire à
-leur existence; aussi n'existe-t-il pas de plus grands
-cumulards que les choristes: les uns donnent des
-leçons de musique à la petite propriété, ou copient de
-la musique; presque tous chantent dans les églises,
-renouvelant la vie de l'abbé Pellegrin, qui</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">&hellip; Dînait de l'autel et soupait du théâtre.</div>
-</div>
-
-<p>D'autres sont musiciens dans les légions de la garde
-nationale, ou dans les bals qui ne commencent qu'à
-l'heure où finissent les spectacles. A force de travail
-et de peine, il en est qui parviennent à se faire 4 ou 5
-mille francs de revenu, année commune; lorsqu'ils
-sont jeunes, ambitieux, et se sentent quelques dispositions,
-alors ils économisent de quoi acheter une
-garde-robe, et se lancent en province, d'où ils nous
-reviennent quelquefois avec un talent digne de nos
-premiers théâtres. Tel fut un de nos meilleurs ténors
-dont je vous ai déjà raconté une aventure, lorsqu'il fit
-ses premiers pas dans la carrière qu'il a depuis parcourue
-avec tant de succès<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. C'est encore le héros
-de l'historiette que je veux vous raconter.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <a href="#ch8"><i>Un début en province</i></a>.</p>
-</div>
-<p>C'était dans les premières années de la Restauration.
-Louis XVIII n'était pas dévot, mais il croyait de sa politique
-de le paraître, et voulant donner un exemple
-édifiant à ses fidèles sujets et complaire à son entourage
-de cour, qui lui persuadait que ce n'était que par
-la religion qu'il parviendrait à abattre l'hydre révolutionnaire,
-il résolut de donner un grand spectacle d'humilité
-chrétienne, en allant solennellement faire ses
-pâques à sa paroisse, en l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.
-C'était par une belle matinée d'avril, et dès
-le matin les troupes étaient sur pieds pour former la
-haie dans le court espace qui sépare le palais des Tuileries
-de l'antique église. Une foule immense remplissait
-les cours du Carrousel et la façade du Louvre où
-ont reposé pendant dix ans les victimes de Juillet, en
-compagnie d'un factionnaire, de deux ou trois bonnes
-d'enfants et de quelques caniches.</p>
-
-<p>Le roi était dans une immense calèche découverte
-avec toute sa famille. Sa figure narquoise contrastait
-avec les visages, plus conformes à la circonstance, de
-son frère le comte d'Artois, et de sa nièce la duchesse
-d'Angoulême, dont l'auguste époux avait, selon l'usage,
-l'air de ne penser à rien, tandis que son frère le duc
-de Berry paraissait assez ennuyé de cette cérémonie
-qui ne plaisait guère à ses habitudes, mais à laquelle
-son respect pour son oncle le forçait à se prêter. Le roi
-promenait sur la foule cet &oelig;il bleu et perçant, si spirituel
-et si incisif, donnait force coups de chapeaux,
-saluait à droite et à gauche, quand les cris de: Vive la
-famille royale! vivent les Bourbons! venaient jusqu'à
-lui; enfin il faisait son métier de roi en promenade,
-de la manière la plus satisfaisante. De temps en temps,
-pourtant, sa figure prenait une expression sombre
-qu'il s'efforçait de réprimer à l'instant; c'est lorsque
-parmi les gardes royaux au milieu desquels passait le
-cortége, il apercevait la figure basanée et les longues
-moustaches d'un de ces vieux grognards qu'on avait
-incorporés dans la nouvelle milice d'élite. Le bruit du
-canon, la foule qui se pressait autour d'eux, cet air de
-fête général, rappelaient à ces vieux soldats des souvenirs
-qui contrastaient péniblement pour eux avec le
-présent. Ils se rappelaient leur entrée à Vienne, à Berlin,
-dans les principales capitales de l'Europe, leur
-retour triomphant à Paris, ces acclamations qui alors
-étaient pour eux, ces cris de: Vive la Grande Armée!
-vive Napoléon! qui tant de fois avaient fait battre leurs
-c&oelig;urs, tandis que maintenant leur règne, celui du
-sabre, était passé; ils se voyaient réduits à faire escorte
-à un roi qui allait communier. Mais il faut le
-dire, la physionomie des bourgeois placés derrière
-eux était tout autre: là, on lisait le contentement.
-Nous avons toujours admiré Napoléon; mais à l'époque
-de sa chute, on ne l'aimait pas, et l'espoir de la
-paix et de la tranquillité avait fait bien des partisans
-à son successeur. Qui ne se rappelle avoir vu des mères
-serrer avec amour leurs enfants contre leur sein, et
-s'écrier: au moins maintenant nous pourrons mourir
-avant eux! La conscription avait bien été rétablie,
-malgré les promesses imprudentes du comte d'Artois,
-mais toute chance de guerre paraissait impossible, et
-le service militaire ne semblait qu'une corvée assez
-douce, dont on pouvait d'ailleurs s'exempter à prix
-d'argent, tandis que sous l'Empire les familles après
-s'être ruinées pour racheter un enfant chéri, l'espoir de
-leur race, se l'étaient vu enlever comme garde d'honneur,
-et le voyaient tomber enfin, quoi qu'un peu plus
-tard, sous le fer ennemi.</p>
-
-<p>Le cortége était arrivé devant l'église, presque entièrement
-tendue de vieilles tapisseries des Gobelins,
-représentant la naissance de Vénus, les travaux d'Hercule,
-ou tout autre sujet mythologique qui contrastait
-grotesquement avec l'objet de la cérémonie pour laquelle
-elles avaient été mises au jour. Une espèce de
-tente était dressée devant le porche de l'église; la musique
-de la garde nationale faisait entendre les chants
-de: <i>Vive Henri IV</i>, <i>Charmante Gabrielle</i>, et <i>Où peut-on
-être mieux qu'au sein de sa famille</i>, qu'on était
-alors convenu d'appeler des airs nationaux, comme
-depuis on a donné le même titre à l'air allemand, sur
-lequel M. Delavigne a appliqué les vers de la <i>Parisienne</i>.
-Louis XVIII descendit péniblement de sa voiture
-et s'apprêtait à entrer dans l'église, lorsque le curé
-parut à la tête de son clergé, et commença une fort
-belle harangue; cela fit faire la grimace au roi qui
-prévit que grâce à la faconde du digne pasteur, il allait
-être forcé de se tenir sur ses jambes, chose qu'il
-avait en horreur. Cependant, comme il s'était promis
-de se sacrifier en tout ce jour-là, il fit d'abord très-bonne
-contenance; mais l'éloquence du curé prenant
-une extension démesurée, il commença à se dandiner
-tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre. Cette habitude,
-cette allure bourbonnienne était si connue, qu'on fut
-loin de la prendre pour une marque d'impatience, et
-le pauvre roi cherchait en vain autour de lui une figure
-qui sympathisât avec ses souffrances; il aperçut
-enfin le duc de Berry, qui ne paraissait pas prêter
-grande attention au discours; il lui fit signe de s'approcher:</p>
-
-<p>&mdash;Berry, c'est terriblement long.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Sire.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que ce ne sera pas bientôt fini?</p>
-
-<p>&mdash;Sire, je partage toute votre impatience.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas vraiment, car vous avez de bonnes jambes,
-et moi je ne puis plus tenir sur les miennes, et je
-souffre horriblement. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen
-de finir ce supplice.</p>
-
-<p>&mdash;Si fait, Sire, rien n'est plus facile, et si vous m'y
-autorisez&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Berry, allez, mais que cela n'ait pas l'air de
-venir de moi.</p>
-
-<p>Le duc de Berry s'approchant d'un officier des gardes
-du corps, lui dit quelques mots à l'oreille. Dès ce
-moment Louis XVIII eut l'air de prêter une plus
-grande attention au discours; le curé enchanté arrondissait
-ses périodes et donnait cours à sa verbeuse éloquence,
-quand tout d'un coup sa voix est couverte par
-les boum boum de la grosse caisse, et les mugissements
-des ophicléides et des trombones. La musique venait
-d'entonner l'air de <i>Vive le roi, vive la France</i>; les acclamations
-s'élèvent de toutes parts, le bruit des cloches
-sonnées à grande volée vient s'y mêler. C'est un
-brouhaha universel, ceux qui entourent le roi se regardent
-d'un air ébahi; le curé reste la bouche béante,
-confondu de cette interruption inattendue. Louis XVIII
-paraît impassible, mais un sourire imperceptible remercie
-le duc de Berry du service qu'il vient de lui
-rendre. Il fait un pas en avant, le clergé le précède, toute
-la cour le suit, et bientôt il se trouve commodément assis
-dans un des fauteuils dorés disposés à l'entrée du
-ch&oelig;ur pour la famille royale. Le peuple n'est admis
-que dans les bas-côtés, tandis que la nef est remplie de
-la suite du Roi, entouré lui-même de ses plus fidèles
-serviteurs, qui par derrière semblent lui faire un rempart
-de leurs corps, mais personne n'est placé devant
-lui.</p>
-
-<p>Cependant l'office commence: il peut durer autant
-que l'on voudra. Louis XVIII est comme cloué dans
-son fauteuil, plusieurs coussins sont disposés devant
-lui de manière à ce que les génuflexions obligées lui
-soient aussi douces que possible. Les chantres psalmodient
-les heures qui précèdent la grand'messe, les
-prêtres sont dans leurs stalles, le ch&oelig;ur est presque
-entièrement vide, lorsqu'un personnage sort par la
-porte d'une sacristie. C'est un grand jeune homme
-maigre, revêtu d'une soutane et d'un surplis, il traverse
-rapidement le ch&oelig;ur pour aller se mettre dans
-une des stalles, mais il s'aperçoit qu'il a oublié de
-s'incliner devant le tabernacle: il revient vers l'autel
-et fléchit le genou sur une des marches. Un bruit
-singulier se fait entendre, c'est celui d'une épée qui
-s'échappant de sa soutane, glisse sur les dalles. Le
-jeune homme se hâte de cacher l'arme meurtrière recouverte
-par les habits pacifiques du lévite, et regagne
-sa place où il entonne tranquillement le verset du
-psaume que l'on chante. Cette tranquillité est loin
-d'être partagée par ceux qui entourent le roi. Les visages
-pâlissent, on chuchote, on donne des ordres,
-les crosses des fusils retentissent sur le marbre sonore
-du temple; on va, on vient, le mot est donné en un
-instant; on commence à faire évacuer les bas-côtés,
-qui se garnissent de troupes: le roi demande la cause
-de ce tumulte; un de ses aides de camp lui parle à
-voix basse et bientôt ce mot circule dans toutes les
-bouches: un prêtre armé qui en veut aux jours du
-roi! Cependant le malencontreux auteur de tout ce
-remue-ménage, dont il ne se doute guère être
-la cause, continue à psalmodier d'une voix ferme
-et vibrante, lorsque deux grands officiers s'approchent
-de lui. L'un d'eux lui adresse la parole.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, suivez-nous à l'instant.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, Monsieur, je ne puis pas. Je suis nécessaire
-ici, quand la cérémonie sera terminée, je suis tout
-à votre service; et il se remet à chanter de plus belle.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, il faut nous suivre à l'instant! je
-vous le répète, mais tâchons d'éviter le bruit et de ne
-pas faire de scandale, venez à la sacristie, toute résistance
-serait inutile; ne nous contraignez pas à employer
-la force.</p>
-
-<p>&mdash;Puisque je ne puis pas faire autrement, je vous
-suivrai, mais je vous prie de faire attention que c'est
-vous qui me forcez à quitter mon poste, je vous suis.</p>
-
-<p>La sacristie est pleine de soldats, notre jeune
-homme se voit en entrant placé entre deux fusiliers
-qui ne lui laissent pas faire un geste.</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! m'expliquera-t-on ce que cela veut dire?
-s'écrie-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Contentez-vous de répondre à Monsieur, lui dit-on,
-en lui montrant une homme revêtu d'une écharpe
-blanche, placé près d'une table à laquelle est assis
-un autre individu muni de tout ce qu'il faut pour
-écrire. L'interrogatoire commence:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez des armes sur vous?</p>
-
-<p>&mdash;Des armes! non, j'ai une épée, voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;Mettez qu'il avoue être armé.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi avez-vous caché si soigneusement cette
-épée sous votre soutane?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que l'usage n'est pas de la porter par-dessus.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, pas de plaisanteries, songez qu'une
-accusation grave pèse contre vous, qu'il y va de votre
-tête.</p>
-
-<p>&mdash;De ma tête! ah çà! est-ce que c'est une mystification?
-commençons donc à nous entendre.</p>
-
-<p>&mdash;Votre profession?</p>
-
-<p>&mdash;Musicien.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi un musicien se déguise-t-il en
-prêtre? et cache-t-il des armes sous ces habits d'emprunt?</p>
-
-<p>&mdash;Ces habits sont les miens et cette épée aussi. Je
-suis trombone de la garde nationale et chantre de cette
-église: j'attendais la fin du discours de monsieur le
-curé pour venir après la fanfare me déshabiller ici, et
-chanter mon office; mais on ne l'a pas laissé finir, ce
-brave homme, on nous a dit de jouer au milieu de son
-sermon, et quand je suis accouru ici, je n'ai eu que le
-temps de passer ma soutane par-dessus mon uniforme;
-et maintenant, avec votre permission, je vais l'ôter
-tout à fait, car l'office est presque fini, et ma légion
-me réclame.</p>
-
-<p>Ici la scène change, les juges se mettent à rire;
-le procès-verbal commencé est déchiré, et l'accusé partage
-bientôt l'hilarité de ses juges, en apprenant que
-lui, pauvre diable, a été pris pour un conspirateur et
-a failli mettre tout le gouvernement en émoi. Le calme
-et la tranquillité se rétablissent dans l'église, les bas-côtés
-sont de nouveau livrés à l'empressement du
-peuple qui ne peut rien voir; et le roi en apprenant la
-cause futile de tout ce tumulte, a grand'peine à tenir
-son sérieux. En sortant de l'église, il cherche à reconnaître
-parmi le groupe de musiciens celui qui a causé
-tant d'inquiétude, et l'aperçoit les joues gonflées
-comme un borée de dessus de porte, soufflant avec
-ardeur dans son trombone. Le roi sourit de nouveau
-et lui fait en partant un petit signe de tête, comme
-pour le remettre de l'émotion qu'a dû lui causer sa
-courte arrestation. Je crois que le tromboniste fut si
-ravi de cette marque de royale faveur, qu'il resta
-court de quelques mesures, ce qui ne lui arrivait jamais,
-mais je ne suis pas bien sûr de cette circonstance;
-si vous voulez en être certain, pour la plus grande fidélité
-de l'histoire, demandez-le au <i>postillon de Longjumeau</i>
-ou plutôt à celui qui le représente et le chante
-d'une manière si originale, car le conspirateur n'était
-autre que <i>Chollet</i> qui depuis a si bien fait son chemin,
-mais qui aime à se rappeler et à raconter à ses amis
-les commencements pénibles de sa vie d'artiste. Voilà
-comment je suis devenu son historien. Dieu veuille
-que quelque théâtre, quelque paroisse ou quelque musique
-de légion, nourrisse encore dans son sein un acteur
-digne de succéder au chanteur favori du public
-de l'Opéra-Comique.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch12">JEAN-JACQUES ROUSSEAU MUSICIEN</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Le paradoxe est une chose charmante dans la bouche
-d'un homme d'esprit; c'est un instrument dont il
-se sert pour lancer sur ses auditeurs éblouis une
-myriade de traits brillants comme l'éclair, mais aussi
-peu durables que ce météore passager; on sait que la
-raison n'a rien à faire dans ces sortes de luttes d'esprit,
-et cependant le plus grand charme du paradoxe est
-d'emprunter l'apparence du raisonnement.</p>
-
-<p>Mais que penser du paradoxe mis en action et pris
-au sérieux? Que dire d'un homme dont la vie comme
-les écrits n'ont été qu'une longue suite de contradictions?
-Quel sentiment peut inspirer celui qui fut assez
-courageux pour se priver des douceurs de la paternité
-parce qu'il était trop lâche pour oser en affronter les
-douleurs, même dans l'avenir?</p>
-
-<p>Quel jugement peut-on porter sur l'écrivain qui, en
-traçant ses honteuses confusions, a encore l'orgueil de
-dire: «Je fais ce que nul homme n'a osé faire,
-vienne le jour du jugement suprême et je pourrai paraître
-devant Dieu, mon livre à la main, en disant:</p>
-
-<p>«Voilà ma vie et ce que je fus!»</p>
-
-<p>Non, Rousseau ne se mentait pas à lui-même à ce
-point, il mentait pour les autres. Lorsqu'il se disait
-malheureux de sa gloire et de sa renommée, il voulait
-qu'on le crût, mais il savait bien qu'il ne disait pas
-vrai. Ses bizarreries étaient calculées, sa fausse sensibilité
-l'était aussi. Les persécutions dont il se plaignait
-étaient sa joie et son orgueil; il les appelait et craignait
-de ne pas se désigner assez lui-même par sa renommée
-et l'éclat du nom qu'il portait. Lorsqu'exilé de
-France, il venait s'établir à Paris, lorsqu'il voyait
-qu'on y tolérait sa présence et qu'on ne songeait pas à
-l'inquiéter, qu'inventait-il? De se déguiser en Arménien,
-prétendant que ce costume était plus commode.
-Heureux d'ameuter les polissons et les imbéciles par
-l'étrangeté de son costume, à une époque où régnait
-une sorte d'étiquette et de hiérarchie dans les habits
-de toutes les professions, il dut certes s'indigner étrangement
-de ne point parvenir à s'attirer la colère de la
-police, et de n'exciter, par cette grotesque mascarade,
-que les sourires et la pitié des honnêtes gens.</p>
-
-<p>Si l'odieux et l'horrible n'avaient stigmatisé de
-traits ineffaçables l'époque sanglante de nos troubles
-révolutionnaires, le ridicule n'aurait-il pas suffi pour
-caractériser les temps où un tel homme fut presque
-déifié et où des fêtes nationales signalaient la translation
-triomphale de ses cendres au Panthéon?</p>
-
-<p>Le peu de sympathie que j'éprouve pour les ouvrages
-et surtout pour la personne de Jean-Jacques me
-conduirait trop loin, et j'ai besoin de me rappeler que
-je ne dois parler de lui que comme musicien.</p>
-
-<p>Ce fut certes une chose rare au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, alors
-qu'il était bien généralement reconnu qu'un musicien
-ne pouvait être autre chose qu'une machine à
-musique, incapable d'avoir une idée en dehors de son
-art, alors que Voltaire, accueillant Grétry, lui disait:
-«Vous êtes musicien et homme d'esprit, Monsieur,
-la chose est rare.» Ce fut, dis-je, une anomalie phénoménale
-que celle qu'offrit l'exemple d'un homme
-éminent dans les lettres et dans la philosophie, ne se
-contentant pas de se dire musicien, mais exerçant en
-outre presque tous les degrés de cette profession, sauf
-la qualité d'instrumentiste qui lui manquait, et se
-montrant tour à tour copiste, écrivain didactique,
-critique, théoricien et compositeur.</p>
-
-<p>Le plus curieux est que celui qui tenta d'embrasser
-toutes les branches de l'art musical, en connaissait à
-peine les premiers éléments, ne put jamais parvenir
-à solfier proprement un air, ne comprenait rien à la
-vue d'une partition, et était moins embarrassé pour
-en écrire une que pour lire celle d'un autre.</p>
-
-<p>Cette ignorance presque complète d'un art où il
-prétendait s'ériger en réformateur, en censeur et en
-maître, sera facilement démontrée par l'examen de
-ses écrits et de ses &oelig;uvres.</p>
-
-<p>Rousseau n'apprit la musique que fort tard; mais,
-tout jeune enfant, il était déjà sensible à ses accents.
-Une de tes tantes lui chantait des chansons populaires:</p>
-
-<p>«Je suis persuadé, dit-il dans ses <i>Confessions</i>, que
-je lui dois le goût ou plutôt la passion pour la musique,
-qui ne s'est bien développée en moi que longtemps
-après&hellip; L'attrait que son chant avait pour moi
-fut tel, que non-seulement plusieurs de ses chansons
-me sont toujours restées dans la mémoire, mais qu'il
-m'en revient même, aujourd'hui que je l'ai perdue,
-qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent,
-à mesure que je vieillis, avec un charme que
-je ne puis exprimer.»</p>
-
-<p>Jean-Jacques n'eut occasion d'entendre aucune musique
-pendant toute son enfance; après sa conversion
-au catholicisme, il entendit pour la première fois la
-messe en musique dans la chapelle du roi de Sardaigne,
-et il alla l'entendre chaque matin. «Ce prince
-avait alors la meilleure symphonie de l'Europe. Somis,
-Desjardins, Bezozzi, y brillaient alternativement.
-Il n'en fallait pas tant pour attirer un jeune homme
-que le son du moindre instrument, pourvu qu'il fût
-juste, transportait d'aise.»</p>
-
-<p>Il avait reçu quelques leçons élémentaires, et à
-bâtons rompus, de M<sup>me</sup> de Warens. Lorsqu'il entra au
-séminaire, il emporta de chez elle un livre de musique,
-c'étaient les cantates de Clérembault. Quoique
-Rousseau ne connût pas alors, d'après son propre
-aveu, le quart des signes de musique, il parvint à
-déchiffrer et à chanter seul le premier air d'une de ces
-cantates. Il ne dit pas, à la vérité, combien de temps il
-employa à cette entreprise. Il faut croire, néanmoins,
-que cette étude contribua un peu à lui faire négliger
-ses travaux scientifiques et théologiques, car il ne
-tarda pas à être renvoyé du séminaire avec un brevet
-complet d'incapacité.</p>
-
-<p>Rousseau rapporta en triomphe les cantates de Clérembault
-chez M<sup>me</sup> de Warens. Celle-ci, toujours
-bonne, consentit à s'émerveiller des progrès qu'il avait
-faits en musique, et, pour se conformer à ce qui était
-son goût dominant du moment, elle le plaça à la
-maîtrise d'Annecy.</p>
-
-<p>Les détails que donne Rousseau sur son séjour de
-près d'une année dans cette maîtrise sont assez curieux.
-Ils font connaître ce qu'étaient ces établissements
-répandus sur toute la surface de la France, et
-qui tous ont disparu à la Révolution: c'était la pépinière
-d'où l'on tirait tous les musiciens, instrumentistes,
-chanteurs ou compositeurs. L'Eglise travaillait
-alors pour le théâtre, et l'opéra ne se recrutait que
-dans les maîtrises, pour le personnel masculin. Quant
-aux chanteuses, elles se formaient d'elles-mêmes. Les
-femmes ont la perception plus vive et le sentiment
-plus fin dans les arts d'imitation; elles apprennent
-mieux et plus vite: le petit nombre de professions
-que nous leur avons réservées sera d'ailleurs toujours
-cause du nombreux contingent qu'elles offriront aux
-entreprises théâtrales.</p>
-
-<p>La vie des musiciens chargés de la direction des
-maîtrises était des plus heureuses; ils devaient, suivant
-l'allocation qu'ils recevaient du clergé, enseigner
-un certain nombre d'élèves qui participaient à l'exécution
-des offices en musique. Non-seulement on leur
-permettait de prendre des élèves pensionnaires au-delà
-du nombre fixé, mais ils étaient même protégés
-et encouragés dans cette augmentation de personnel,
-parce que c'était un moyen de donner, sans qu'il en
-coûtât rien à l'Eglise, plus d'effet et d'éclat aux cérémonies
-religieuses et musicales.</p>
-
-<p>Il existait souvent des rivalités de chapitre à chapitre,
-pour tel bon compositeur, tel organiste habile, tel
-chanteur à la voix puissante et sonore, et, en fin de
-compte, cette concurrence tournait toujours au profit
-des artistes qu'on s'enviait, soit qu'on augmentât
-leurs appointements pour les retenir, soit qu'on leur
-offrît plus d'avantages pour les enlever.</p>
-
-<p>Il y avait bien quelques revers de médaille. Quelques
-membres du clergé n'avaient pas toujours pour
-le maître de chapelle ces égards dont les artistes sont
-si avides; quelques ecclésiastiques avaient quelquefois
-le tort de ne les considérer que comme des gens à
-gages, à qui l'on ne devait rien, une fois qu'on leur
-avait donné le prix de leur talent, non plus qu'au
-suisse ou au bedeau, dont on payait la prestance et la
-bonne mine.</p>
-
-<p>Le chef de la maîtrise avait sous ses ordres tous ses
-musiciens; mais, hors de là, il ne connaissait que des
-supérieurs. Le chantre (qui était ordinairement un
-ecclésiastique, car c'était alors une dignité) avait la
-direction du ch&oelig;ur, c'étaient des conflits perpétuels
-entre lui et le maître de chapelle. Ce qui se passa à la
-maîtrise où était Jean-Jacques en offre un exemple.</p>
-
-<p>Dans la semaine sainte, l'évêque d'Annecy donnait
-habituellement un dîner de règle à ses chanoines. On
-négligea, une année, contre l'usage, d'y engager le
-chantre et le maître de chapelle. Celui-ci pria le chantre,
-comme ecclésiastique et comme son supérieur,
-d'aller réclamer contre l'affront commun qu'ils recevaient.
-Le chantre, qui se nommait l'abbé de Vidonne,
-ne réussit qu'à moitié dans sa négociation, c'est-à-dire
-qu'il se fit inviter, mais il laissa maintenir l'exclusion
-dont était victime le pauvre M. Lemaître, le directeur
-de la maîtrise. Une altercation s'éleva naturellement
-entre l'admis et l'éliminé, et le chantre finit par dire
-qu'il n'était pas étonnant qu'on repoussât un gagiste
-qui n'était ni noble, ni prêtre. L'injure était trop
-grande pour ne pas exiger une vengeance; elle ne se
-fit pas attendre.</p>
-
-<p>On était à la veille des fêtes de Pâques, une des plus
-importantes solennités de l'Eglise. Priver le chapitre
-de musique pour ces imposantes cérémonies, c'était
-prouver combien on avait eu tort de méconnaître la
-valeur et l'importance du maître de chapelle. Ce fut à
-ce projet que s'attacha le vindicatif musicien.</p>
-
-<p>Il lui fallait des complices: Jean-Jacques et M<sup>me</sup> de
-Warens lui en servirent; le premier lui offrit de l'accompagner
-dans sa fuite, la seconde lui aida à emporter
-sa caisse de musique, ce qui était le plus essentiel,
-puisque, sans ce qu'elle contenait, il n'y avait plus
-d'exécution musicale possible à la cathédrale.</p>
-
-<p>Pour rendre la vengeance plus piquante, les deux
-fugitifs allèrent demander l'hospitalité au curé de
-Seyssel, qui était lui-même chanoine de Saint-Pierre.
-Le bruit de leur escapade n'était pas encore parvenu
-jusqu'à lui; ils lui firent croire qu'ils allaient à Belley
-par ordre de l'archevêque, et le bon curé leur en
-facilita les moyens et se chargea même de faire parvenir
-la caisse de musique à Lyon, où ils avaient dit
-qu'ils se rendraient ensuite.</p>
-
-<p>Une fois en terre de France, ils se croyaient à l'abri
-de toute poursuite. Aussi se proposaient-ils de mener
-joyeuse vie à Lyon, où le talent de Lemaître ne pouvait
-manquer de le faire bien accueillir. Ce malheureux
-était sujet à des attaques d'épilepsie. Un jour,
-dans une rue de Lyon, il ressent une atteinte de cette
-cruelle maladie; tandis qu'il gît à terre, écumant et
-se tordant dans d'horribles convulsions, Rousseau,
-par une résolution qu'il n'entreprend du reste d'expliquer
-ni d'excuser, l'abandonne au milieu des étrangers
-accourus pour le secourir et prend la fuite, sans
-plus de souci de celui qui était à la fois son maître,
-son compagnon de voyage et son ami.</p>
-
-<p>Ce que devint le pauvre Lemaître, nul ne l'a su. Sa
-caisse de musique fut saisie et renvoyée, sur leur réclamation,
-aux chanoines d'Annecy par les chanoines
-de Lyon. C'était le gagne-pain du maître de chapelle,
-l'&oelig;uvre de toute sa vie. La misère, le désespoir, et la
-mort peut-être, furent le résultat de la confiance qu'il
-avait placée dans son ingrat élève. Quant à celui-ci, il
-ne fut guère bien récompensé de sa mauvaise action:
-il était retourné au bercail de M<sup>me</sup> de Warens pour
-mendier de nouveau sa protection; mais M<sup>me</sup> de Warens
-était partie. Il retrouva heureusement une espèce
-de musicien mauvais sujet, dont il s'était déjà
-engoué avant son entrée à la maîtrise. Il alla se loger
-avec lui; mais le musicien avait autre chose à faire
-que d'enseigner son art gratis à son commensal, et
-Rousseau allait se promener en rêvassant dans la campagne,
-pendant que l'autre vaquait à ses leçons.</p>
-
-<p>Cette belle vie ne dura pas longtemps. En l'absence
-de M<sup>me</sup> de Warens, Rousseau s'était amouraché de sa
-femme de chambre, M<sup>lle</sup> Merceret: celle-ci lui propose
-de l'accompagner à Fribourg, qu'habite son père et où
-elle espère avoir des nouvelles de sa maîtresse. En
-route, on fait des projets de mariage; mais, à peine
-arrivés au but, les futurs conjoints étaient dégoûtés
-l'un de l'autre. La Merceret resta chez ses parents et
-Rousseau partit, marchant devant lui, ne sachant où
-il irait.</p>
-
-<p>Il arriva ainsi à Lausanne, ayant dépensé son dernier
-kreutzer; mais le courage et surtout l'impudence
-ne lui manquèrent pas. Les souvenirs de son
-ami Venture lui vinrent en aide. Ce Venture était un
-musicien assez habile. N'ayant pas assez de tenue et
-de conduite pour pouvoir se fixer en aucune ville, il
-allait d'un lieu à l'autre, et ses talents le faisaient
-toujours bien accueillir, jusqu'à ce que ses m&oelig;urs le
-fissent chasser; mais cela ne l'embarrassait guère.</p>
-
-<p>Un musicien pouvait alors voyager presque sans un
-sol, en prenant pour étapes les nombreuses maîtrises,
-où il était toujours sûr d'être hébergé, fêté et même
-payé si l'on mettait son talent à contribution, ce qui
-arrivait souvent; car un chanteur étranger était accueilli
-dans une chapelle de cathédrale, comme l'est
-aujourd'hui un acteur en tournée dans un théâtre de
-province: cela s'appelait <i>vicarier</i>. Ces m&oelig;urs musicales
-sont aujourd'hui tout à fait inconnues; mais il n'est
-pas mauvais que les musiciens se les rappellent de
-temps en temps, ne fût-ce que pour ne pas devenir trop
-fiers, et pour se souvenir qu'ils ne sont pas encore
-trop loin de leur bohème native.</p>
-
-<p>Une existence si attrayante ne pouvait manquer de
-séduire Rousseau; il oubliait seulement qu'il ne lui
-manquait, pour être musicien, que de savoir la musique.
-Cet obstacle ne l'arrêta pas un instant. Il alla
-se loger chez un nommé Perrotet, qui avait des pensionnaires.
-Il avoua qu'il n'avait pas le sou; mais il
-raconta qu'il se nommait Vaussore de Villeneuve;
-qu'il était musicien, et qu'il arrivait de Paris pour enseigner
-son art dans la ville. L'hôtelier le prit sur sa
-bonne mine et lui promit de parler de lui. Jean-Jacques
-fut effectivement, et sur sa recommandation, admis
-chez un M. de Treytorens, grand amateur de musique.
-Mais comme Rousseau ne savait ni chanter ni
-jouer d'aucun instrument, il se tira de la difficulté en
-se disant compositeur: et comme on lui demandait un
-échantillon de ses &oelig;uvres, il répondit qu'il allait s'occuper
-de composer une symphonie. Il mit cette promesse
-à exécution.</p>
-
-<p>Pendant quinze jours, il sema des notes sur le papier,
-puis, pour couronner ce chef-d'&oelig;uvre, il le compléta
-par un air de menuet qui courait les rues et que
-lui avait appris à noter Venture. Rousseau avoue lui-même
-qu'il était si peu en état de lire la musique,
-qu'il lui aurait été impossible de suivre l'exécution
-d'une de ses parties, pour s'assurer si l'on jouait bien
-ce qu'il avait écrit et composé lui-même: qu'on juge
-de ce que devait être cette symphonie! Le récit de
-l'exécution en est trop divertissant pour que je ne laisse
-pas Rousseau raconter lui-même:</p>
-
-<p>«On s'assemble pour exécuter ma pièce; j'explique
-à chacun le genre du mouvement, le goût de l'exécution,
-les renvois des parties: j'étais fort affairé. On
-s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour
-moi cinq ou six siècles. Enfin, tout étant prêt, je
-frappe, avec un beau rouleau de papier, sur mon pupitre
-magistral, les deux ou trois coups du <i>Prenez
-garde à vous!</i> On fait silence; je me mets gravement
-à battre la mesure: on commence&hellip; Non, depuis
-qu'il existe des opéras français, de la vie on n'ouït pareil
-charivari: quoi qu'on eût dû penser de mon prétendu
-talent, l'effet fut tout ce qu'on en semblait
-attendre; les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs
-ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu
-fermer les oreilles, mais il n'y avait pas moyen. Mes
-bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer,
-raclaient à percer le tympan d'un quinze-vingts. J'eus
-la constance d'aller toujours mon train, suant, il est
-vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la honte, n'osant
-m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation,
-j'entendais les assistants se dire à l'oreille ou plutôt à
-la mienne, l'un: Quelle musique enragée! un autre: Il
-n'y a rien là de supportable, quel diable de sabbat!&hellip;
-Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le
-menuet. A peine en eût-on joué quelques mesures,
-que j'entendis partir de toutes parts les éclats de rire.
-Chacun me félicitait sur mon joli goût de chant: on
-m'assurait que ce menuet ferait parler de moi et que
-je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de
-peindre mon angoisse, ni d'avouer que je la méritais
-bien.»</p>
-
-<p>Ce trait d'inconcevable folie ferait presque excuser
-quelques-unes des méchantes actions de la vie de
-Rousseau, car on peut supposer, d'après cela, qu'il n'a
-jamais eu la plénitude de sa raison, et que ses beaux
-ouvrages, comme ses quelques bons moments, n'étaient
-que des éclairs échappés dans ses intervalles de
-lucidité et de bon sens.</p>
-
-<p>Après une telle équipée, il n'y avait guères moyen
-de soutenir le rôle qu'il avait entrepris: il y persista
-cependant; les écoliers ne furent pas nombreux, mais
-il en vint quelques-uns. C'est qu'à cette époque les maîtres
-de musique étaient si rares, qu'on jugeait que celui
-qui la savait mal était encore capable de l'enseigner
-à ceux qui ne la savaient pas du tout.</p>
-
-<p>Cependant, les gains que Rousseau put faire à Lausanne
-étaient minimes, car il parvint à s'y endetter.
-Il alla passer l'hiver à Neufchâtel. Il ne s'y présenta
-pas comme compositeur, il se contenta de donner des
-leçons, et là, dit-il, j'appris insensiblement la musique
-en l'enseignant. C'est dans cette ville qu'il fit la rencontre
-de l'archimandrite grec, à qui il servit d'interprète,
-et avec qui il fut arrêté chez l'ambassadeur de
-France à Soleure, M. de Bonac. C'est par la protection
-de sa famille qu'il put faire son premier voyage à
-Paris. A peine arrivé, il repart pour aller à la recherche
-de M<sup>me</sup> de Warens, qu'il croit à Lyon. Forcé
-d'y attendre de ses nouvelles, ses ressources s'épuisent
-et il est obligé de coucher dans la rue: c'est encore la
-musique qui le tire d'embarras. Au moment où il
-vient de s'éveiller et où il s'achemine vers la campagne,
-en fredonnant d'une voix assez fraîche et assez
-jeune une cantate de Batistin, qu'il sait par c&oelig;ur, il
-est accosté par un moine, un antonin, qui lui demande
-s'il sait la musique et s'il en pourrait copier. Sur sa
-réponse affirmative, le moine l'enferme dans sa
-chambre et lui donne à copier plusieurs parties. Au
-bout de quelques jours, le moine lui reporte ses parties,
-déclarant qu'elles sont remplies de fautes et que
-l'exécution a été impossible. Néanmoins le bon prêtre
-le loge et le nourrit pendant huit jours et lui donne
-encore un petit écu en le congédiant.</p>
-
-<p>Tout doit être contradiction dans la vie de Rousseau.
-On sait qu'au temps même de sa plus grande
-célébrité, alors que la protection d'amis puissants
-voulait l'entourer de toutes les douceurs de la vie,
-alors qu'il pouvait retirer un bénéfice assez considérable
-de ses ouvrages, il affectait de dire que sa fierté
-l'empêchait de vivre d'autres secours que du salaire
-qu'il recevait de sa copie de musique, et il se livrait
-ostensiblement à cette seule occupation. Il y avait
-même mauvaise foi dans cet orgueil mal déguisé, car
-il convient dans ses <i>Confessions</i> qu'il était très-mauvais
-copiste: «Il faut avouer, dit-il, que j'ai choisi
-dans la suite le métier du monde auquel j'étais le
-moins propre. Non que ma note ne fût pas belle et
-que je ne copiasse fort nettement, mais l'ennui d'un
-long travail me donne des distractions si grandes que
-je passe plus de temps à gratter qu'à noter, et que si
-je n'apporte la plus grande attention à collationner et
-corriger mes parties, elles font toujours manquer l'exécution.»</p>
-
-<p>Rousseau retourna, après ce voyage à Lyon, chez
-M<sup>me</sup> de Warens; là il s'occupa encore de musique;
-bien plus, il voulut aborder la théorie et la composition.
-Il se procura la <i>Théorie de l'harmonie</i> que Rameau
-venait de publier. Il avoue qu'il n'y comprit
-rien, ce que je crois sans peine, car l'ouvrage est fort
-diffus et les principes n'en sont pas clairs. Puis on
-organisa de petits concerts où M<sup>me</sup> de Warens et le
-père Caton chantaient, tandis qu'un maître à danser
-et son fils jouaient du violon: un M. Canevas accompagnait
-sur le violoncelle, et l'abbé Palais tenait le
-clavecin; c'était Rousseau qui dirigeait ces concerts,
-avec le bâton de mesure. Malgré la dignité de chef
-d'orchestre qu'on lui avait conférée, il ne paraît pas
-qu'il eût fait de bien grands progrès en musique; car
-il avoue qu'auprès de ces amateurs il n'était encore
-qu'un <i>barbouillon</i>.</p>
-
-<p>Ce fut à cette époque qu'il obtint une place dans le
-cadastre, mais il ne tarda pas à la quitter pour se livrer
-entièrement à son goût pour la musique: il trouva
-quelques écolières à Chambéry. Mais une résolution
-subite le fit se diriger vers Besançon. Son ami Venture
-lui avait dit être élève d'un abbé Blanchard, fort
-habile maître de chapelle de la cathédrale de Besançon.
-Rousseau veut aller lui demander des leçons de
-composition: il comptait se présenter avec une lettre
-d'introduction de l'ami Venture; celui-ci avait quitté
-Annecy, et, à défaut de sa recommandation, Rousseau
-se munit d'une messe à quatre voix que Venture lui
-avait laissée. A peine arrivé à Besançon, et avant
-même d'avoir pu voir l'abbé Blanchard, il apprend
-que sa malle a été saisie à la douane, et il est obligé
-de revenir à Chambéry. Il y passe deux ou trois ans
-à s'occuper tour à tour d'histoire, de littérature, de
-physique, d'astronomie, d'échecs et de musique. Il se
-figure un jour qu'il a un polype au c&oelig;ur et qu'on ne
-pourra le guérir qu'à Montpellier: il part, toujours
-aux frais de M<sup>me</sup> de Warens. La Faculté lui rit au nez
-et il quitte cette ville au bout de deux mois, après y
-avoir commencé un cours d'anatomie.</p>
-
-<p>Il revient aux Charmettes, qu'il quitte bientôt pour
-entrer comme instituteur chez M<sup>me</sup> de Mably. Il n'enseigne
-rien à ses enfants, mais il lui vole son vin.
-Quoique ce larcin fût pardonné aussitôt que découvert,
-son auteur juge avec raison que ses élèves n'ont
-rien à profiter de ses leçons et il les quitte pour retourner
-aux Charmettes.</p>
-
-<p>La maison de M<sup>me</sup> de Warens se dérangeait de jour
-en jour, l'ordre et l'économie n'étant pas ses vertus
-dominantes. Rousseau croit avoir trouvé un moyen
-de fortune pour elle et pour lui. Malgré toutes ses
-études et tous ses efforts, il n'avait pu parvenir à jamais
-lire couramment la musique. Il juge alors que ce
-n'est pas lui qui a tort de l'avoir mal apprise: il croit
-que c'est elle qui ne peut se laisser enseigner, et que
-ses caractères, pour lesquels sa mémoire et son esprit
-se montrent si rebelles, ne peuvent manquer d'être défectueux:
-il invente un système de notation, celui des
-chiffres substitués aux noms et aux figures des notes. Il
-n'y a que sept notes, il n'y aura que sept chiffres; mais
-ces sept notes se multiplient à l'infini pour les octaves,
-les altérations. Rousseau se contente de ses sept chiffres
-en les barrant à droite ou à gauche, suivant que la
-note est dièze ou bémol, ou en les accompagnant de
-points placés au-dessus ou au-dessous, suivant que
-l'octave est supérieure ou inférieure à la gamme convenue
-comme point de départ. On ne peut nier que ce
-système n'ait quelque chose d'ingénieux et qu'il ne
-présente une grande apparence de simplicité. Au bout
-de six mois, Rousseau a établi toute sa théorie, il l'accompagne
-d'un mémoire explicatif et, toujours à l'aide
-de M<sup>me</sup> de Warens, il part pour Paris où il va soumettre
-à l'Académie des sciences son projet, qu'il croit
-la base de sa fortune et le signal d'une grande révolution
-dans l'art. L'Académie écoute son mémoire et
-nomme, pour examiner son système, trois membres,
-dont pas un n'est musicien: ce sont Mairan, Hellot
-et Fourchy.</p>
-
-<p>Le jugement de l'Académie sur cette affaire rappelle
-parfaitement ce fameux procès où Panurge rend une
-sentence aussi incompréhensible que les deux plaidoiries
-prononcées en faveur des deux plaignants auxquels
-Rabelais a donné des noms qu'il m'est impossible
-de citer.</p>
-
-<p>Cependant il ressort de l'opinion de l'Académie que
-le système de Rousseau n'était qu'un perfectionnement
-de la méthode du P. Souhayti. Ici, il y avait de
-la part de Rousseau bonne foi complète, c'était une
-rencontre, mais non un plagiat. L'utilité de l'innovation
-était également contestée par l'Académie, mais sans
-donner aucune raison de son improbation. Il manquait
-un juge compétent: ce juge fut trouvé dès que
-le système fut soumis à Rameau. Vous ne pouvez parler
-qu'au raisonnement, dit-il à Jean-Jacques, avec
-vos chiffres juxtaposés; nous, avec nos notes superposées,
-nous parlons à l'&oelig;il, qui devine, sans les lire,
-tous les intervalles, et c'est ce qui est indispensable
-dans la rapidité de l'exécution.</p>
-
-<p>L'argument était sans réplique: il l'est encore au
-bout d'un siècle, que des essais du même genre veulent
-se renouveler. Les commençants auront l'air
-d'aller fort vite avec cette méthode; les premières lectures
-qu'on leur fera faire se composant de combinaisons
-fort simples, l'esprit suffira pour les résoudre. Il
-sera insuffisant dès que les complications arriveront:
-ce système ne pourra, d'ailleurs, s'appliquer qu'à une
-partie isolée, mais il serait inadmissible pour la partition,
-où vingt et quelquefois trente parties réunies en
-accolade doivent être embrassées d'un seul coup d'&oelig;il
-et lues comme une seule ligne, quoique écrites sur
-vingt ou trente lignes différentes. Il faut, pour cette
-opération si rapide, que l'&oelig;il soit frappé par un dessin:
-des chiffres ou des signes uniformes ne pourraient
-jamais remplir ce but.</p>
-
-<p>Rousseau renonça momentanément à un système
-qu'il vit généralement repoussé. Il publia néanmoins
-le mémoire à l'appui, sous le titre de: <i>Dissertation
-sur la musique moderne</i>. Il ne fut guère lu que des gens
-spéciaux, et n'eut pas de retentissement.</p>
-
-<p>Jusqu'à présent la musique, qui avait occupé une
-si grande part dans la vie de Rousseau, ne lui avait
-causé que des déboires et des déceptions. Nous allons
-le voir bientôt lui devoir ses premiers succès, et un
-succès si éclatant, qu'il suffira, malgré la brièveté de
-l'&oelig;uvre, pour faire classer son auteur parmi les musiciens
-les plus favorisés et les plus populaires.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Rousseau ne se laissa pas abattre par cette déconvenue
-musicale: mais c'est dans un autre genre qu'il
-voulut prendre sa revanche. Il essaya de faire un
-opéra-ballet, dont il composa les paroles et la musique;
-le titre était les <i>Muses galantes</i>: suivant l'usage de
-l'époque et du genre, chaque acte offrait une action
-séparée, ne se rattachant au titre principal que par
-une inspiration commune. Le premier acte était le
-<i>Tasse</i>, le second <i>Ovide</i> et le troisième <i>Anacréon</i>. Mais,
-avant que l'&oelig;uvre fût achevée, l'auteur accepta la
-place de secrétaire particulier de l'ambassadeur de
-Venise, aux appointements de 1,000 fr. par an. On ne
-pouvait taxer de prodigalité le représentant du roi de
-France et de Navarre.</p>
-
-<p>Le séjour de Rousseau en Italie ne fut signalé par
-aucun incident musical: mais il lui donna ce goût
-presque exclusif pour la musique italienne, qui plus
-tard devait lui faire tant d'ennemis en France. Ce que
-Rousseau admire surtout, c'est la musique exécutée
-dans les couvents de femmes, par des voix invisibles,
-s'échappant à travers l'épais rideau qui sépare les
-cantatrices du public. «Tous les dimanches, dit-il,
-on a, durant les vêpres, des motets à grand ch&oelig;ur
-et à grand orchestre, composés et dirigés par les plus
-grands maîtres de l'Italie, exécutés dans des tribunes
-grillées, uniquement par des filles, dont la plus vieille
-n'a pas vingt ans. Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux,
-d'aussi touchant que cette musique: les richesses
-de l'art, le goût exquis des chants, la beauté
-des voix, la justesse de l'exécution, tout dans ces délicieux
-concerts, concourt à produire une impression
-qui n'est assurément pas du bon costume, mais dont
-je doute qu'aucun c&oelig;ur d'homme soit à l'abri.» Je ne
-comprends pas très-bien ce que Rousseau veut exprimer
-par cette <i>impression qui n'est pas du bon costume</i>:
-il est présumable qu'il veut dire qu'elle est trop mondaine,
-car, malgré son admiration si grande pour la
-musique religieuse, il écrivit plus tard qu'il faudrait
-absolument proscrire la musique de l'Eglise.</p>
-
-<p>A son retour en France, il s'occupa de terminer son
-opéra des <i>Muses galantes</i>. En moins de trois mois, les
-paroles et la musique furent achevées. Il ne lui restait
-plus à faire que des accompagnements et du remplissage,
-c'est ce que nous nommons aujourd'hui <i>orchestration</i>,
-et cette partie ne devait pas être la moins embarrassante
-pour un si faible musicien qui n'avait
-jamais pu déchiffrer une partition. Il eut recours à
-Philidor; celui-ci ne s'acquitta qu'à contre-c&oelig;ur de
-cette besogne, que l'auteur fut obligé d'achever lui-même.</p>
-
-<p>Cet opéra fut essayé chez M. de la Popelinière.
-Rousseau fait grand bruit de la partialité et de l'exaspération
-de Rameau, qui s'écria, en entendant cette
-exécution, qu'il était impossible que toutes les parties
-de cet ouvrage fussent de la même main, vu qu'il y
-en avait d'admirables et d'autres où régnait l'ignorance
-la plus complète. Ce jugement devait être parfaitement
-juste et s'explique on ne peut mieux par la
-comparaison des parties revues par Philidor et de celles
-abandonnées à toute l'inexpérience de l'auteur.</p>
-
-<p>Cependant, et malgré la sentence de Rameau, quelques
-parties de l'&oelig;uvre de Rousseau avaient été assez
-appréciées pour que le duc de Richelieu tentât de
-mettre le talent de l'auteur à l'essai. On le chargea de
-raccorder les morceaux et même d'en intercaler de
-nouveaux dans une pièce de circonstance, de Voltaire
-et Rameau, intitulée: <i>les Fêtes de Ramire</i>, les deux
-auteurs étant alors très-occupés à terminer leur opéra
-du <i>Temple de la Gloire</i>, dont la première représentation
-était fixée pour un anniversaire.</p>
-
-<p>Cette tâche était au-dessus des forces de Rousseau:
-pour un travail d'arrangement, on peut se passer d'invention,
-mais nullement de savoir; aussi y échoua-t-il
-complétement, et Rameau fut obligé de parfaire lui-même
-son propre ouvrage. Rousseau avait passé un
-mois à cet ingrat travail; il est très-probable que Rameau
-n'y mit pas plus d'un jour ou deux. Suivant
-sa coutume, Rousseau ne manqua pas d'accuser ses
-prétendus ennemis de l'échec dû à son incapacité.
-Suivant lui, il fut causé par la jalousie de Rameau et
-la haine de M<sup>me</sup> de la Popelinière. La jalousie de
-Rameau, le plus grand musicien de son époque, ne s'expliquerait
-guère: il serait presque aussi difficile de
-justifier la haine de M<sup>me</sup> de la Popelinière contre un
-homme qu'elle avait commencé par accueillir chez
-elle. Rousseau prétend qu'il faut l'attribuer à sa qualité
-de Génevois, M<sup>me</sup> de la Popelinière ayant voué
-une haine implacable à tous ses compatriotes, parce
-qu'un abbé Hubert, natif de Genève, avait autrefois
-voulu détourner son mari de l'épouser. Cette explication
-est grotesque, mais Rousseau la crut suffisante
-pour justifier son ingratitude accoutumée et sa manie
-de voir des ennemis chez tous ceux qui voulaient lui
-faire du bien.</p>
-
-<p>Cependant, son discours, couronné par l'académie
-de Dijon, et quelques autres essais littéraires avaient
-eu un grand retentissement. Sa qualité de musicien
-littérateur le fit choisir pour écrire les articles de musique
-de l'<i>Encyclopédie</i>. C'est ce travail qu'il refondit
-ensuite pour faire son dictionnaire de musique.</p>
-
-<p>C'est à l'issue de ce travail qu'il écrivit son charmant
-intermède du <i>Devin du village</i>. Il est très-présumable
-que les <i>Muses galantes</i> ne valaient rien: un
-opéra en trois actes, avec des personnages héroïques,
-exigeait une musique qu'il lui était matériellement
-impossible de faire. Mais dans cette pastorale du <i>Devin
-du village</i>, la naïveté des chants, la fraîcheur des
-motifs, la simplicité même à laquelle le condamnait
-son ignorance, et qui devenait un mérite en raison
-du sujet, la couleur bien sentie, la nouveauté du
-style, tout devait concourir à procurer à cet ouvrage
-le succès le plus éclatant. Applaudi avec transport à
-la cour, il ne le fut pas moins à la ville; exécuté par
-M<sup>lle</sup> Fel et Jelyotte, les deux plus célèbres chanteurs
-de l'époque; rien ne manqua à la gloire de l'auteur,
-rien que sa bonne volonté. Il refusa de se rendre aux
-répétitions, pour conserver le droit de dire qu'on avait
-gâté son ouvrage; il s'enfuit, lorsqu'on voulut le présenter
-au roi, qui devait joindre à ses félicitations le
-brevet d'une pension: en l'acceptant, il aurait perdu
-son droit à la persécution et à l'injustice du sort et des
-hommes. Il reçut cependant mille livres, une fois
-payés, de l'Opéra, et vendit sa partition et ses paroles
-six cents livres. Ce n'était pas cher, et il aurait eu droit
-de se plaindre de la modicité de la rétribution; mais
-alors les auteurs les plus en renom n'étaient guère
-mieux payés, et s'il y eut exception pour lui, ce ne fut
-que dans l'éclat du triomphe et du succès.</p>
-
-<p>Un tel début paraissait devoir être l'aurore de la
-plus belle carrière musicale: il en signala la fin et le
-commencement. Rousseau ne fit plus rien.</p>
-
-<p>Quand les auteurs produisent beaucoup, on les accuse
-de se faire aider dans leur travail, et de s'approprier
-les idées de collaborateurs en sous-&oelig;uvre; quand
-ils produisent peu, on ne manque pas de dire que
-leur ouvrage ne leur appartient pas. Aussi refusa-t-on
-à Rousseau la paternité du <i>Devin du village</i>, avec
-autant d'injustice et aussi peu de fondement qu'on le
-fit, un demi-siècle plus tard, à Spontini, à propos de <i>la
-Vestale</i>. Mais Spontini répondit avec <i>Fernand Cortez</i>,
-avec <i>Olympie</i>, avec les autres opéras joués en Allemagne,
-qui, quoique bien inférieurs à leurs aînés, dénotent
-cependant les mêmes procédés, les mêmes habitudes
-et le même faire dans la conception et dans
-l'exécution.</p>
-
-<p>Rousseau ne répondit par aucune autre publication
-musicale. Il convient donc d'examiner ce que purent
-avoir de fondé les bruits répandus à ce sujet pendant
-sa vie et même après sa mort.</p>
-
-<p>Rousseau dit que les récitatifs furent refaits par
-Franc&oelig;ur et par Jelyotte, les siens ayant paru d'un
-genre trop nouveau. Mais ce qu'il ne dit pas, c'est que
-Franc&oelig;ur dut revoir toute l'instrumentation que Rousseau
-appelait du remplissage; que les divertissements
-inventés par Rousseau n'ayant pas été adoptés par les
-maîtres de ballet, Franc&oelig;ur dut encore en composer
-la musique; ce qu'il ne dit pas non plus, c'est que
-M<sup>lle</sup> Fel ayant exigé un air de bravoure, ce même
-Franc&oelig;ur, fort habile musicien et bon compositeur,
-en écrivit un pour elle, où règnent une allure et une
-indépendance qui dénotent la main d'un musicien
-exercé.</p>
-
-<p>Quand Rousseau publia la partition du <i>Devin du
-village</i>, il dit, dans l'avant-propos, que, «sans désapprouver
-les changements faits dans l'intérêt de la représentation,
-il publie l'ouvrage tel qu'il l'a écrit et
-conçu.» Et cependant il y met cet air de bravoure
-qui n'est pas de lui, et ces récitatifs, qui ne peuvent
-être les siens, puisque, loin d'être d'un genre nouveau
-et de marcher avec la parole, ils sont entièrement
-calqués sur le modèle de Lully et de Rameau, continuellement
-accompagnés en accords soutenus et n'ayant
-rien de la manière Italienne, que Rousseau aurait
-voulu imiter. Les divertissements, à la vérité, sont
-bien les siens, et l'on comprend que les maîtres de
-ballet aient voulu substituer des danses à une pantomime
-qui n'est qu'une froide contre-partie de la pièce
-qui vient d'être jouée. En voici le programme écrit
-dans la partition, scène par scène, et mesure par mesure.</p>
-
-<p>«Entrée de la villageoise.&mdash;Entrée du courtisan.&mdash;Il
-aperçoit la villageoise.&mdash;Elle danse tandis qu'il
-la regarde.&mdash;Il lui offre une bourse.&mdash;Elle la refuse
-avec dédain.&mdash;Il lui présente un collier.&mdash;Elle
-essaie le collier, et, ainsi parée, se regarde avec complaisance
-dans l'eau d'une fontaine.&mdash;Entrée du villageois.&mdash;La
-villageoise, voyant sa douleur, rend le
-collier.&mdash;Le courtisan l'aperçoit et le menace.&mdash;La
-villageoise vient l'apaiser, et fait signe au villageois
-de s'en aller.&mdash;Il n'en veut rien faire.&mdash;Le
-courtisan le menace de le tuer.&mdash;Ils se jettent tous
-deux aux pieds du courtisan.&mdash;Il se laisse toucher et
-les unit.&mdash;Ils se réjouissent tous trois, les villageois
-de leur union et le courtisan de la bonne action qu'il
-a faite.&mdash;Tout le ch&oelig;ur de danse achève la pantomime.»</p>
-
-<p>On a peine à croire que toutes ces niaiseries, au-dessous
-des inventions chorégraphiques les plus plates,
-soient sorties de la même plume que l'<i>Emile</i> et <i>le
-Contrat social</i>; mais dès qu'il s'agit de Rousseau, il
-n'y a pas de contradictions qui puissent étonner.</p>
-
-<p>Rousseau n'avait pas moins d'amour-propre comme
-musicien que comme littérateur. Il fut vivement
-affecté des doutes qu'on élevait sur l'authenticité de la
-musique du <i>Devin</i> comme son &oelig;uvre à lui, et il annonça
-longtemps que, pour fermer la bouche à ses calomniateurs,
-il referait une nouvelle musique. L'année
-même de sa mort, en 1778, on exécuta à l'Opéra
-le <i>Devin du village</i>, non avec une musique nouvelle,
-mais avec une nouvelle ouverture et six airs nouveaux.
-Hélas! il avait mis vingt-six ans à les composer, et ils
-donnèrent presque raison à ceux qui prétendaient qu'il
-n'était pas l'auteur des premiers. M. Leborne, bibliothécaire
-de l'Opéra, et mon collègue au Conservatoire
-comme professeur de composition, a eu la complaisance
-de me communiquer la partition de cette seconde
-édition du <i>Devin</i>. Son examen m'a confirmé dans l'opinion
-que l'instrumentation de la première édition du
-Devin, telle pauvre et telle mesquine qu'elle soit, ne
-peut être de Rousseau. De 1752 à 1778, la musique
-avait fait de grands progrès. Monsigny, Grétry et surtout
-Gluck, dont Rousseau était grand admirateur,
-avaient fait faire de grands pas à l'instrumentation:
-dans la nouvelle version de Rousseau, il n'y a jamais
-que deux violons jouant quelquefois à l'unisson et
-l'alto marchant toujours avec la basse. Il est donc
-bien improbable que la première version ait été plus
-richement instrumentée que la seconde, exécutée
-vingt-six ans plus tard.</p>
-
-<p>Le <i>Devin du village</i> fut repris en 1803, mais avec
-des récitatifs modernes et une instrumentation nouvelle,
-que l'on devait à M. Lefebvre, bibliothécaire de
-l'Opéra, et auteur de la musique de quelques ballets.
-Le joli air de danse de la <i>Sabotière</i>, que beaucoup de
-gens croient de Rousseau, est de M. Lefebvre. C'est en
-1826 que le <i>Devin du village</i> fut joué pour la dernière
-fois. Rossini venait d'arriver à Paris; et dans le cours
-de la représentation à laquelle il assistait, sans respect
-pour le grand nom de Rousseau, pour M<sup>me</sup> Damoreau,
-pour Nourrit et Dérivis, pour une &oelig;uvre qui offre un
-double intérêt comme art et comme monument historique,
-un progressiste, craignant de voir se perpétuer à
-jamais cette musique presque séculaire, jeta une ignominieuse
-perruque poudrée aux pieds de la cantatrice.
-Telle fut la fin du <i>Devin du village</i>, qui fut représenté
-et applaudi à l'Opéra pendant trois quarts de siècle.</p>
-
-<p>Avant de parler des écrits de Rousseau sur la musique,
-je dois en finir avec ses &oelig;uvres musicales proprement
-dites. On publia, après sa mort, un volumineux
-recueil, intitulé: <i>les Consolations des misères de ma
-vie</i>. Il contient cent morceaux de différents caractères;
-il y en a trois excellents, la romance: <i>Que le jour me
-dure</i>; <i>Je l'ai planté, Je l'ai vu naître</i>, et l'air du
-<i>Branle sans fin</i>, qui est très-populaire. Il reste sept ou
-huit chansons médiocres et quatre-vingt-dix pièces
-détestables. Les duos surtout sont d'une faiblesse telle,
-qu'il est peu probable que l'unique duo que contienne
-le <i>Devin du village</i>, où les voix sont très-bien disposées,
-n'ait pas été retouché par la main qui a complété
-l'instrumentation de l'ouvrage.</p>
-
-<p>Ce recueil fut publié avec un grand luxe en 1781,
-trois ans après la mort de Rousseau. La préface est un
-panégyrique complet de l'auteur, où l'on ne porte pas
-moins haut sa science musicale que sa sensibilité et
-ses vertus.</p>
-
-<p>La souscription était fixée à un louis l'exemplaire,
-et produisit 569 louis, plus peut-être que ne rapportèrent,
-de son vivant, à l'auteur, tous ses ouvrages
-réunis. On avait alors une si étrange idée du droit de
-propriété des auteurs sur leurs ouvrages, que l'éditeur
-de cette collection annonça que, ne voulant pas
-spéculer sur la célébrité du philosophe de Genève, il
-abandonnait tous les bénéfices aux hospices de Paris.
-Il aurait été plus équitable de les remettre à la veuve
-de Rousseau, la seule qui eût droit, et qui ne reçut
-jamais un sou de cette publication.</p>
-
-<p>Le premier écrit musical de Rousseau fut le mémoire
-explicatif du système qu'il présenta à l'Académie
-des sciences. Il fut très-peu lu. Il le refondit
-plus tard et l'intitula: <i>Dissertation sur la musique moderne</i>.
-C'est sur la notation moderne qu'il aurait dû
-dire. Il n'est en effet question dans ce morceau que de
-la comparaison du système des chiffres substitué à
-celui des notes.</p>
-
-<p>Peu de temps après l'apparition du <i>Devin du village</i>,
-une troupe italienne vint donner des représentations
-à l'Opéra. On sait quelle émotion suscita parmi les
-amateurs la révélation de ce genre de musique et de
-chant entièrement nouveau pour la France. Rousseau
-saisit cette occasion d'écrire sa fameuse <i>Lettre sur la
-musique française</i>. Il était dans le vrai en soutenant la
-supériorité de la musique italienne; mais il alla trop
-loin en niant les beautés que renfermaient les &oelig;uvres
-de Lully et de Rameau. Mais Rousseau ne comprenait
-absolument que la mélodie et était entièrement inapte
-à sentir les beautés de l'harmonie. Il avait, de plus,
-l'habitude de nier ce qu'il ne connaissait pas. Ainsi,
-dans le commencement de cette lettre, il dit: «Les
-Allemands, les Espagnols et les Anglais ont longtemps
-prétendu posséder une musique propre à leur
-langue&hellip; Mais ils sont revenus de cette erreur.»
-L'erreur n'appartient qu'à Rousseau, qui ignorait que,
-de son temps, les Anglais regardaient comme leur un
-des plus grands musiciens du monde, Hændel, dont
-presque tous les ouvrages ont été composés en Angleterre;
-et que les Allemands citaient, non sans un
-juste orgueil, les Bach et les glorieux précurseurs
-d'Haydn et de Mozart. Il ignorait également qu'il eût
-existé autrefois une école qu'avaient illustrée Palestrina
-et des musiciens célèbres dont les noms même
-lui étaient inconnus. Parlant des combinaisons scientifiques,
-il écrit: «Ce sont des restes de barbarie et de
-mauvais goût, qui ne subsistent, comme les portails
-de nos églises gothiques, que pour la honte de ceux qui
-ont eu la patience de les faire.» On voit que son goût
-n'était pas plus éclairé pour l'architecture que pour la
-musique rétrospective.</p>
-
-<p>La conclusion de cette lettre est curieuse. Après
-avoir vanté le mérite de la musique italienne et déprécié
-le mérite, fort contestable d'ailleurs, que pouvait
-avoir la musique française, il termine ainsi:
-«D'où je conclus que les Français n'ont point de musique
-et n'en peuvent avoir, ou que, si jamais ils en
-ont une, ce sera tant pis pour eux.» Puis, dans une
-note, il ajoute: «J'aimerais mieux que nous gardassions
-notre maussade et ridicule chant, que d'associer
-encore plus ridiculement la mélodie italienne à la
-langue française. Ce dégoûtant assemblage, qui peut-être
-fera un jour l'étude de nos musiciens, est trop
-monstrueux pour être admis, et le caractère de notre
-langue ne s'y prêtera jamais. Tout au plus, quelques
-pièces comiques pourront-elles passer en faveur de la
-symphonie, mais je prédis hardiment que le genre
-tragique ne sera même pas tenté&hellip; Jeunes musiciens,
-qui vous sentez du talent, continuez de mépriser en
-public la musique italienne; je sais bien que votre
-intérêt présent l'exige; mais hâtez-vous d'étudier en
-particulier cette langue et cette musique, si vous voulez
-pouvoir tourner un jour contre vos camarades le
-dédain que vous affectez aujourd'hui contre vos maîtres.»
-On peut résumer ainsi cet amas d'incohérences:
-Il ne faut pas essayer d'appliquer la musique italienne
-aux paroles françaises. Désormais les musiciens ne
-s'appliqueront plus qu'à cette étude. Jamais on ne
-tentera cette application. Jeunes gens, étudiez cette
-musique, gardez-vous d'en faire de semblable, mais
-apprenez par là que ce que vous avez fait et ferez ne
-peut être que mauvais.</p>
-
-<p>Dépouillez Rousseau de son style attrayant et fascinateur,
-et presque toujours vous ne trouverez que la
-contradiction, le faux et l'absurde.</p>
-
-<p>Dans sa critique, parfois fort juste, de l'opéra français,
-il est singulier que lui, poëte et musicien, n'ait
-pas découvert que le défaut de rhythme et de carrure
-qu'il reprochait, provenait bien moins des musiciens
-que des poëtes. Instinctivement, il écrivit des vers
-fort réguliers pour les airs de son <i>Devin du village</i>,
-tandis que tous les auteurs de poëmes d'opéras semblaient
-prendre à tâche de les rendre impossibles à
-mettre en musique, par leur dissemblance de mesure
-et de coupe. Donnez au plus habile musicien des vers
-de Quinault, que, sur la foi de Voltaire, on proclame
-le lyrique par excellence; et notre homme vous demandera
-à grands cris du Scribe ou du Saint-Georges.
-Il n'y a pas du reste bien longtemps que les poëtes
-ont compris la coupe musicale des vers, et c'est un
-contemporain, M. Castil-Blaze, qui, le premier, leur
-a ouvert cette voie.</p>
-
-<p>La <i>Lettre sur la Musique française</i> produisit une
-exaspération difficile à décrire: elle fut portée au
-comble, lorsque parut la spirituelle et amusante boutade
-intitulée: <i>Lettre d'un symphoniste de l'Académie
-royale de Musique à ses camarades de l'orchestre</i>. Les
-musiciens exécutants, attaqués si violemment dans
-leurs préjugés et leur incapacité, jurèrent la perte de
-Rousseau, et allèrent jusqu'à le brûler en effigie dans
-la cour de l'Opéra. Jean-Jacques prit la chose au sérieux,
-et alla dire partout que ses jours n'étaient pas
-en sûreté et qu'on voulait l'assassiner. Les directeurs
-prirent fait et cause pour leurs subordonnés; ils retirèrent
-à Rousseau les entrées auxquelles il avait droit,
-et n'en continuèrent pas moins à jouer sans payer son
-<i>Devin du village</i>, qu'il aurait bien eu aussi le droit de
-retirer. Ce ne fut que vingt ans plus tard que, sur la
-sollicitation de Gluck, ses entrées lui furent restituées.</p>
-
-<p>Quelques années plus tard, Rousseau fit paraître
-son <i>Dictionnaire de Musique</i>, dans lequel il fit entrer,
-en les refondant, les articles qu'il avait écrits pour
-l'<i>Encyclopédie</i>: c'est un ouvrage incomplet, inutile
-aux musiciens et souvent inintelligible pour ceux
-qui ne le sont pas. On a reproché à Rousseau d'avoir
-emprunté quelques passages au dictionnaire de Brossard,
-qui avait précédé le sien. Ce reproche a peu de
-fondement: les dictionnaires et les ouvrages de ce
-genre ne peuvent se faire qu'en s'appuyant sur ceux
-déjà faits, en les rectifiant, les augmentant et les améliorant.
-Les définitions manquent de clarté et de développement,
-et l'auteur ne donne presque jamais que
-ses idées particulières. Au mot <i>Duo</i>, par exemple, il
-dit d'abord que rien n'est moins naturel que de voir
-deux personnes se parler à la fois pour se dire la même
-chose; il ajoute: «Quand cette supposition pourrait
-s'admettre en certains cas, ce ne serait certainement
-pas dans la tragédie où cette indécence n'est convenable
-ni à la dignité des personnages, ni à l'éducation
-qu'on leur suppose.» Après avoir formulé cette
-belle sentence, il donne la règle à suivre pour les
-duos tragiques d'après le modèle de ceux de Métastase,
-qu'il proclame admirables.</p>
-
-<p>Le mot <i>Copiste</i> est un des plus complétement traités.
-Un passage signale la singulière façon d'alors de traiter
-l'instrumentation: c'est celui où il recommande de
-tirer les parties de hautbois sur celles de violon, en
-en supprimant ce qui ne convient pas à l'instrument.
-Ainsi c'était alors le copiste qui était juge des endroits
-où les hautbois devaient ou non jouer à l'unisson avec
-les violons.</p>
-
-<p>Quelques définitions sont très-singulières, même au
-point de vue étymologique et grammatical. «<i>Aubade</i>,
-<abbr title="substantif féminin">s. f.</abbr>, concert de nuit, en plein air, sous les fenêtres de
-quelqu'un.» Il est vrai qu'au mot <i>sérénade</i>, il rectifie
-la première erreur en expliquant que la sérénade
-s'exécute le soir et l'aubade le matin.</p>
-
-<p>Tous les articles relatifs au plain-chant et au contre-point
-fourmillent d'erreurs. Mais il y a des pensées
-élevées et des aperçus ingénieux dans les articles purement
-esthétiques.</p>
-
-<p>Un M. de Blainville crut avoir inventé un troisième
-mode. Sa gamme était tout simplement notre gamme
-majeure ordinaire, mais partant du troisième degré
-comme tonique, c'est-à-dire la gamme de <i>mi</i> en <i>mi</i>,
-montante et descendante, sans aucune altération. Cette
-prétendue innovation ne réussit pas et ne pouvait pas
-réussir. Rousseau écrivit à ce sujet la <i>Lettre à l'abbé
-Raynal</i>. Après avoir disserté pendant quatre pages
-sur un thème où il n'entendait pas grand'chose, il
-termine ainsi: «Quoi qu'il fasse, il aura toujours tort,
-pour deux raisons sans réplique: l'une, parce qu'il
-est inventeur; l'autre, qu'il a affaire à des musiciens.»
-Ce trait n'était qu'une rancune de souvenir
-contre l'insuccès de sa notation en chiffres.</p>
-
-<p>Rameau, dont Rousseau avait attaqué la théorie
-dans ses articles de l'<i>Encyclopédie</i>, avait fait une réponse
-à laquelle Rousseau riposta par l'<i>Examen de
-deux principes avancés par M. Rameau</i>.</p>
-
-<p>Rousseau fut toujours très-injuste envers Rameau
-qu'il ne comprenait pas plus comme théoricien que
-comme compositeur. Il dit dans ses <i>Confessions</i> qu'après
-le départ des bouffons italiens, lorsqu'on réentendit
-le <i>Devin du village</i>, on remarqua qu'il n'existait
-dans sa musique nulle réminiscence d'aucune autre
-musique. Si l'on eût mis, ajoute-t-il, Mondonville et
-Rameau à pareille épreuve, ils n'en seraient sortis
-qu'en lambeaux.</p>
-
-<p>Rien n'est plus faux et plus injuste. La musique de
-Rameau pèche souvent par la bizarrerie et le manque
-de naturel; mais elle a une individualité très-marquée,
-et ne procède d'aucune autre. Rousseau était,
-du reste, trop mal organisé pour l'harmonie, dont il
-nie presque la puissance, pour comprendre la beauté
-de certains morceaux de Rameau. Il était, à coup sûr,
-insensible à cette magnifique ritournelle du ch&oelig;ur:
-<i>Que tout gémisse</i>, de <i>Castor et Pollux</i>, qui n'est autre
-chose qu'une gamme chromatique: mais la manière
-dont elle est présentée est un trait de génie. Encore
-moins dut-il comprendre le trio des parques d'<i>Hippolyte
-et Aricie</i>, où l'emploi des transitions enharmoniques
-était si neuf et si puissant.</p>
-
-<p>Dans la polémique qui s'éleva entre Rousseau et Rameau,
-il y eut plutôt malentendu sur les mots que
-sur les faits; et il est assez difficile de se mettre au
-courant de la discussion, qui, du reste, n'a plus aujourd'hui
-aucun intérêt.</p>
-
-<p>Dans sa <i>Lettre au docteur Burney</i>, il revient encore
-sur son système de notation, repoussé trente ans auparavant.
-Enfin, en désespoir de cause, et voulant innover
-à tout prix, il déclare que, puisque l'on ne veut
-pas de son système, il faut au moins tâcher de rendre
-la lecture des notes usuelles plus facile, et qu'une des
-plus grandes incommodités qu'elle présente, c'est l'obligation
-où est le lecteur de porter l'&oelig;il au commencement
-d'une ligne quand il vient de quitter la fin de
-la ligne précédente. Pour cela, que propose-t-il? D'écrire
-la musique en <i>sillons</i>, c'est-à-dire qu'après avoir
-lu la première ligne de gauche à droite, suivant l'usage,
-il faudra lire la seconde de droite à gauche; puis
-la troisième sera lue de gauche à droite, et ainsi de
-suite. A cette nouvelle folie, sur laquelle il s'étend
-pendant plusieurs pages, il ne voit qu'une seule objection:
-«c'est la difficulté de lire les paroles à rebours,
-difficulté qui revient de deux lignes en deux
-lignes. J'avoue que je ne vois nul autre moyen de la
-vaincre, que de s'exercer à lire et à écrire de cette façon.»
-Il n'y avait que M. de La Palisse qui pût résoudre
-la question d'une façon si simple et si claire.
-Ceux qui croient que Rousseau n'était pas fou à plus
-de moitié, n'ont certainement pas eu la patience de
-lire toutes ces billevesées.</p>
-
-<p>Les autres écrits sur la musique de Rousseau contiennent
-<i>les Observations sur l'Alceste de M. Gluck</i>, la
-<i>Réponse du petit faiseur à son prête-nom, sur un morceau
-de l'Orphée de M. Gluck</i>: l'un et l'autre contiennent
-d'excellentes observations, et enfin deux pages
-sur la musique militaire, où il blâme celle de son
-époque, et offre comme modèles deux airs tellement
-ridicules qu'ils sembleraient plutôt avoir été composés
-par dérision que sérieusement.</p>
-
-<p>J'ai omis de mentionner son <i>Discours sur l'origine
-des langues</i> qui renferme tant d'aperçus ingénieux, et
-où l'on trouve quelques chapitres relatifs à la musique.</p>
-
-<p>Le passage suivant, où il exalte le pouvoir de la
-musique, est d'une appréciation très-remarquable:
-«C'est un des grands avantages du musicien, de pouvoir
-peindre les choses qu'on ne saurait entendre,
-tandis qu'il est impossible au peintre de représenter
-celles qu'on ne saurait voir, et le plus grand prodige
-d'un art, qui n'agit que par le mouvement, est
-d'en pouvoir former jusqu'à l'image du repos.»</p>
-
-<p>On sait que lorsque Rousseau eut entendu les opéras
-de Gluck, il rétracta ce qu'il avait dit de l'impossibilité
-de faire jamais de bonne musique sur des paroles
-françaises. Cet acte de bonne foi est d'autant plus extraordinaire,
-que la musique de Gluck est dans des
-conditions diamétralement opposées à celles que
-Rousseau avait toujours proclamées devoir être les
-seules vraies. Gluck fut très-sensible à cet hommage
-de l'illustre écrivain: il alla souvent lui rendre visite.
-Peut-être une intimité allait-elle s'établir entre ces
-deux grands hommes, lorsqu'un jour Rousseau écrivit
-à Gluck, pour le prier de cesser ses visites, prétextant
-qu'il souffrait de le voir monter à un quatrième étage.
-Corancez, ami de Rousseau, et qui avait introduit auprès
-de lui le chevalier Gluck, voulut savoir la raison
-de ce changement: «Ne voyez-vous pas, dit Rousseau,
-que si cet homme a pris le parti de faire de bonne
-musique sur des paroles françaises, c'est pour me
-donner un démenti?» Gluck traduisit cette bizarrerie
-par son véritable nom, il la prit pour une grossièreté
-et refusa de jamais revoir Rousseau.</p>
-
-<p>Grétry vit également rompre la liaison qu'il avait
-commencée avec cet être insociable. Cette sauvagerie
-affectée cédait cependant, lorsqu'on laissait entrevoir
-qu'on n'était pas dupe de ce moyen facile de se faire
-une réputation d'étrangeté. A un dîner chez M<sup>me</sup>
-d'Epinay, Rousseau nouvellement installé à l'Ermitage,
-dit qu'il ne manquerait rien à son bonheur s'il
-possédait une épinette. Un des convives, grand amateur
-de musique, lui en fit porter une le lendemain,
-sans se faire connaître. Rousseau manifesta sa joie de
-posséder cet instrument, sans s'inquiéter d'où il pouvait
-venir. Un jour, il vint plus soucieux que d'habitude
-chez M<sup>me</sup> d'Epinay.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous, lui dit-on?</p>
-
-<p>&mdash;Hier, répondit-il, il est tombé, du haut d'une
-armoire, une pile de livres sur mon épinette, et, depuis
-cette commotion, l'instrument est tellement discord
-que je ne puis m'en servir.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! dit le donateur anonyme qui était
-présent, ce n'est rien, demain je vous enverrai mon
-accordeur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc vous qui m'avez donné cette épinette?
-reprit Rousseau.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, oui, répondit l'autre, en riant.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! Monsieur, s'écria Rousseau, seriez
-vous donc de ces hommes cruels qui, par leurs
-orgueilleuses attentions, insultent à ma misère? Reprenez
-votre instrument et ne me parlez jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous parlerai encore une fois, reprit l'amateur
-indigné, et ce sera pour vous dire que je ne suis pas
-votre dupe. Vous voulez faire le Diogène, et vous
-n'êtes qu'un jongleur.</p>
-
-<p>Rousseau s'était soudain calmé à ces vives paroles.
-A dater de ce moment, il fut rempli de prévenances
-pour celui qui lui avait si bien répondu. Il garda
-son épinette, et ne le vit jamais sans lui témoigner sa
-reconnaissance pour son présent.</p>
-
-<p>Il est présumable qu'en usant toujours de ce moyen,
-on aurait apprivoisé l'ours qui ne paraissait redoutable
-que parce qu'on semblait avoir peur de lui.</p>
-
-<p>Il serait bien difficile de résumer une opinion nette
-sur une nature aussi contradictoire que celle de Rousseau,
-et des travaux si divers et si incomplets. Néanmoins,
-en considérant son époque, malgré son ignorance
-dans l'archéologie de l'art, dans sa théorie et sa
-pratique, il y a lieu de s'étonner que, sans maîtres
-et sans l'auxiliaire d'ouvrages fort rares ou écrits dans
-des langues qu'il ne comprenait pas, il ait pu parvenir
-à se donner assez d'apparence de savoir pour disserter
-sans trop de désavantage sur un art aussi complexe et
-aussi difficile. Comme compositeur, quoique son bagage
-soit bien léger par la quantité, il ne faut pas
-oublier l'immense sensation que produisit <i>le Devin
-du village</i>. Ce fut le signal d'une révolution qu'il
-n'était pas capable de continuer, mais dont il traçait
-le premier sillon. Et c'est peut-être à cette révélation
-que l'on dut plus tard les premiers essais de Duni,
-de Philidor, de Monsigny, ces pères véritables de l'opéra
-réellement musical en France.</p>
-
-<p>C'est à ce titre que Rousseau doit prendre place
-dans la galerie des compositeurs français, et il serait
-au moins injuste de lui dénier sa qualité de précurseur
-des grands génies qui ont illustré notre histoire
-musicale moderne.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch13">DALAYRAC</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Nicolas Dalayrac<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, un des compositeurs français
-les plus féconds, naquit à Muret, petite ville située près
-de Toulouse, le 13 juin 1753. Son père occupait un
-rang assez élevé dans la magistrature; il était subdélégué
-de sa province. Nicolas, l'aîné de cinq enfants,
-fut naturellement destiné à embrasser la profession
-paternelle; envoyé très-jeune au collége de Toulouse,
-ses progrès y furent si rapides, qu'il n'avait guère plus
-de treize ans lorsqu'il termina ses études. Il y avait
-obtenu les plus brillants succès et c'est chargé de prix
-et de couronnes que le jeune Dalayrac fit son entrée
-triomphale dans la maison de son père. On voulut
-qu'il fît succéder immédiatement l'étude des lois et du
-Digeste à celle du grec et du latin. Le jeune collégien
-était habitué à obéir, et il ne fit aucune difficulté de
-céder au désir qu'on lui manifestait. Il imposa cependant
-une condition comme récompense, non de sa soumission
-qui n'était qu'un devoir, mais de ses travaux
-passés et des succès qui en avaient été la conséquence.
-Toulouse est une des villes où l'on est le mieux organisé
-pour la musique. Les voix y sont généralement
-belles, et, de temps immémorial, le peuple a l'habitude
-d'y chanter en ch&oelig;ur. Le jeune Dalayrac avait
-eu occasion, pendant son séjour au collége, d'entendre
-quelques-unes de ces exécutions chorales dont on
-n'avait aucune idée à Muret. Le principal du collége
-était amateur de musique; on en faisait quelquefois
-chez lui; le jeune Nicolas, comme un des élèves les plus
-distingués, avait été souvent convié à ces petites réunions;
-puis, aux grandes fêtes, les élèves du collége
-allaient entendre l'office à la cathédrale, et les messes
-en musique qu'on y chantait avaient ravi, transporté
-le jeune écolier. Il avait senti s'éveiller en lui un goût
-irrésistible pour un art dont il ne soupçonnait pas les
-premiers éléments, mais dont les résultats exaltaient
-au plus haut degré son c&oelig;ur et son imagination. Malheureusement
-les arts d'agrément n'entraient pas dans
-le programme des études du collége, et le père Dalayrac
-avait été inflexible lorsque son fils l'avait supplié de
-lui permettre de joindre l'étude de la musique à ses
-autres travaux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> La véritable orthographe est d'Alayrac, et toutes ses
-premières partitions sont signées ainsi. A l'époque de
-la Révolution, son nom, déjà populaire, serait devenu méconnaissable,
-si, conformément à la loi du moment, il en
-avait retranché la particule. Il se contenta de supprimer
-l'apostrophe et de faire un grand D au lieu d'un grand A.
-J'ai cru devoir employer, dès le commencement de ce récit,
-son nom de musicien plutôt que son nom de gentilhomme.</p>
-</div>
-<p>Cette fois, il se montra moins rigoureux: son fils
-avait quatorze ans, sa raison commençait à se former:
-ses succès de collége étaient la garantie de l'application
-qu'il allait apporter à des travaux non moins sérieux.
-Le père ne vit donc nul inconvénient à satisfaire à un
-désir qu'il ne regardait que comme une fantaisie, mais
-une fantaisie innocente et dont l'exercice ne pouvait
-faire négliger ce qu'il regardait comme la seule chose
-utile et digne d'un travail réel.</p>
-
-<p>Si la musique est presque toujours considérée
-comme un art essentiellement futile, on lui rendra du
-moins la justice de reconnaître que ses éléments et son
-étude sont extrêmement arides et ingrats. Les commencements
-de la peinture, de la sculpture, et de tous
-les autres arts en général, offrent déjà un attrait à celui
-qui veut les cultiver; en musique, au contraire,
-rien de moins conforme, en apparence, que le but et
-les moyens. Pour arriver à ce résultat de procurer aux
-autres une sensation agréable par le son de la voix ou
-d'un instrument quelconque, il faut d'abord se condamner
-soi-même à subir les exercices les plus rebutants,
-les plus désagréables et les moins faits pour
-charmer l'oreille. Puis, indépendamment de la partie
-mécanique, si essentielle à l'exécutant, travail qui
-exige tant de temps, de patience, et qui parle si peu à
-l'esprit, il y a la partie théorique, non moins sèche et
-non moins fastidieuse: c'est une accumulation de petites
-combinaisons arithmétiques, très-faciles à comprendre,
-mais très-difficiles à appliquer, par leurs
-subdivisions et la rapidité de leurs successions.</p>
-
-<p>Ces réflexions, comme on le pense bien, ne vinrent
-pas un seul instant à l'esprit du jeune Dalayrac; il ne
-pouvait s'imaginer qu'une chose aussi agréable que la
-musique fût beaucoup plus difficile à apprendre
-qu'une langue morte, et que l'étude du solfége fût
-plus ardue et plus ingrate que celle du rudiment. Une
-fois qu'il posséda à peu près les premiers éléments,
-qui n'exigent qu'un peu de calcul et de réflexion, il
-crut pouvoir marcher en avant. Grâce à ses dispositions
-naturelles, il parvint en fort peu de temps à
-jouer très-mal du violon; mais cette médiocrité d'exécution
-lui paraissait encore une chose admirable, quand
-il la comparait au néant musical dans lequel il avait
-été plongé si longtemps.</p>
-
-<p>Il existait à Muret, comme dans presque toutes les
-villes de province, une réunion d'amateurs, composant
-une espèce d'orchestre pour exécuter la seule musique
-instrumentale que l'on connût alors, c'est-à-dire
-quelques ouvertures et quelques airs <i>à jouer et à danser</i>
-des opéras de Lully et de Rameau. Jaloux de faire
-briller son talent nouvellement acquis, Nicolas demanda
-à faire partie de cette société, et il fut admis sur-le-champ.
-Les orchestres d'amateurs aiment surtout à
-briller par le nombre; on est fier de pouvoir dire: Il
-y a dans notre ville un orchestre de tant de musiciens!
-Reste à savoir quels musiciens. Cependant,
-malgré la faiblesse très-probable des amateurs de
-Muret, un écolier, qui n'avait pas une année de leçons,
-pouvait encore se trouver au-dessous de la
-tâche qu'il osait entreprendre. C'est ce qui ne manqua
-pas d'arriver. Dalayrac jouait passablement faux, et
-n'allait pas du tout en mesure. On lui avait confié une
-partie de <i>second-dessus</i> de violon, et lui qui venait là
-pour jouer et déployer toutes les ressources de son talent,
-ne pouvait comprendre qu'il dût compter des
-pauses, laisser s'escrimer les musiciens chargés d'autres
-parties, et s'astreindre dans les limites des notes
-d'ordinaire assez insignifiantes confiées aux parties intermédiaires.
-Il voulait briller, il improvisait des traits
-détestables qu'il trouvait excellents, il remplissait les
-silences par des points d'orgue impossibles, il aurait
-voulu être l'orchestre à lui tout seul, et que tout le
-monde se tût pour l'écouter.</p>
-
-<p>On peut assez justement définir les concerts d'amateurs
-en disant que la musique qu'on y fait paraît être
-composée pour le bonheur de ceux qui l'exécutent et
-pour le désespoir de ceux qui l'entendent. Or, les amateurs
-de Muret ne voulaient pas que leur bonheur fût
-troublé par un intrus ayant la prétention de l'accaparer
-à lui tout seul. Cependant on ne rebuta pas sur-le-champ
-le nouveau venu; on se contenta d'abord de
-l'admonester doucement et de le prier de se borner à
-jouer sa partie. Notre futur compositeur y aurait
-peut-être consenti, mais comme il était incapable de
-la lire, il trouvait tout simple d'en improviser une,
-pour ne pas rester les bras croisés. Quelle que fût la
-considération qui s'attachât au nom de son père et
-quelques ménagements qu'elle eût inspirés jusque là,
-on finit par trouver que <i>le petit à M. Dalayrac</i> était
-insupportable en société, et on le pria poliment de rester
-chez lui.</p>
-
-<p>Dalayrac comprit à peu près qu'il s'était un peu trop
-hâté de vouloir briller comme virtuose, et que quelques
-études lui étaient encore nécessaires; il se mit à
-travailler la musique et le violon avec plus d'ardeur,
-mais ce fut un peu aux dépens des Institutes de Justinien
-et des légistes dont il devait étudier les savants
-commentaires. Cependant, il ne pouvait se résoudre à
-renoncer au plaisir de participer aux concerts des amateurs,
-et malgré l'ostracisme prononcé contre sa personne,
-il trouvait de temps en temps moyen de se
-glisser parmi ceux qui avaient prononcé contre lui une
-sentence si rigoureuse: il rôdait, la nuit venue, aux
-abords de la salle de concert, son violon soigneusement
-dissimulé sous un ample surtout; puis au moment
-où deux ou trois personnes entraient à la fois,
-il se glissait adroitement au milieu d'elles, passait
-inaperçu, se faufilait dans la salle de concert, parvenant,
-grâce à sa petite taille, à se cacher parmi les
-chaises et les pupitres; puis une fois le morceau commencé
-et l'attention de chaque exécutant absorbée par
-son cahier de musique, il venait prendre sa place au
-milieu d'eux et usurpait par surprise ce droit qu'il
-prétendait lui avoir été enlevé par injustice et par envie.
-Malheureusement pour lui, s'il parvenait à ne se
-point faire voir, il réussissait trop à se faire entendre,
-et c'était alors des plaintes et des récriminations à n'en
-plus finir. Bref, celui dont les ouvrages devaient un
-jour faire les délices de toute la France était devenu
-dès son début l'objet de la terreur et de l'animadversion
-d'une pauvre société d'amateurs de province. La
-persistance des amateurs à l'éloigner et la sienne à se
-rapprocher d'eux furent poussées si loin, que des plaintes
-sérieuses furent portées au père Dalayrac. On le
-supplia de mieux garder le trouble-fête et de l'engager
-à se borner à l'étude du droit, en laissant de côté celle
-de la musique, à laquelle il n'entendrait jamais rien.</p>
-
-<p>Le père croyait le jeune Nicolas tout absorbé dans
-ses lectures et ses travaux, et était loin de penser qu'il
-fût un musicien si enragé. Un rapide examen le convainquit
-que son fils avait laissé de côté toutes les
-études qui n'avaient pas la musique pour objet. Or, je
-laisse à penser quelle dût être l'indignation d'un honnête
-Magistrat de province, en voyant l'aîné de sa famille
-négliger les études de sa profession pour cultiver&hellip;
-quoi? la musique.</p>
-
-<p>Il fut tenu un solennel conseil de famille: d'un
-côté l'on réprimanda très-fort, de l'autre on pleura
-beaucoup; mais un morne désespoir succéda à la douleur,
-lorsque la sentence fut prononcée. Cette sentence
-proscrivait à jamais l'étude de la musique et l'usage
-du violon.</p>
-
-<p>Les paroles dures du père, l'attitude sévère et glaciale
-des autres membres de la famille avaient blessé
-les idées d'indépendance du pauvre jeune homme;
-un instant, son c&oelig;ur fut près de se révolter contre
-cette exigence qui ne tenait aucun compte de ses goûts
-et de ses sentiments; il allait prendre la parole pour
-annoncer sa résolution de braver l'autorité de toute
-sa famille, lorsqu'au milieu de ces figures glaciales
-et impassibles, il aperçut sa mère, sa pauvre mère,
-qui pleurait, non de la faute de son fils, mais de la
-réprimande qu'elle lui avait attirée et du chagrin qu'il
-ressentait. Dalayrac alla se jeter dans ses bras en
-sanglotant; elle le pressa tendrement sur son c&oelig;ur
-lui donna un bon baiser de mère, en lui disant: Moi, je
-t'aime toujours, mon pauvre Nicolas. Alors il se
-tourna tristement vers son père et lui dit d'un air
-résigné: Je vous promets de bien travailler et de ne
-plus faire de musique.</p>
-
-<p>A dater de ce jour, Dalayrac prit la résolution de
-ne plus s'occuper que des travaux qu'il avait négligés
-jusque là. Soir et matin, courbé sur ses livres, se
-remplissant la tête de mille textes fastidieux, prenant
-des notes pour aider sa mémoire, suivant assidûment
-les cours auxquels il s'était à peine montré jusque là,
-il tint rigoureusement sa promesse. Au bout de quelques
-mois, il avait regagné tout le temps précédemment
-perdu; mais son bonheur, ses illusions, les rêves
-de son imagination, il ne les retrouvait plus. Il était
-rentré en grâce auprès de son père: sa mère était toujours
-bonne et affectueuse pour lui, et cependant il se
-sentait malheureux. Sa santé même commençait à
-s'altérer. Sa mère fut la première à s'apercevoir de ce
-changement.</p>
-
-<p>&mdash;Nicolas, lui dit-elle un jour, tu travailles trop,
-tu vas tomber malade.&mdash;Non! ma mère, je ne travaille
-pas plus qu'auparavant; seulement je travaille
-à une chose qui m'ennuie, et j'ai renoncé à une chose
-qui me plaisait.</p>
-
-<p>&mdash;Tu aimes donc bien la musique?</p>
-
-<p>&mdash;Si je l'aime! oh! mère, vous ne savez donc pas
-ce que c'est que la musique, pour me demander si je
-l'aime? C'est que, voyez-vous, la musique, c'est, après
-vous, ce qu'il y a de meilleur au monde: c'est ce
-qui console quand on est triste, c'est ce qui donne du
-courage, c'est ce qui fait oublier tout ce qui est mauvais,
-ce qui fait penser à tout ce qui est bon, ce qui peut
-faire croire que l'on est heureux. Je ne puis pas faire
-de musique sans songer à Dieu et à vous, ma mère;
-n'est-ce pas ce qu'il y a de meilleur? Oh! je sais bien
-que j'ai eu tort; c'était pour moi un trop grand plaisir,
-et pendant un temps j'ai tout négligé pour cela, mais j'en
-suis bien puni, allez; et si c'était à recommencer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! que ferais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dame, je ferais un peu moins de musique et
-un peu plus de l'autre travail; je n'aurais pas tant de
-peine à me mettre à celui-là, quand je saurais que je
-peux me délasser et me livrer à l'autre étude. Au lieu
-qu'à présent, c'est bien dur. Mon pauvre violon! il est
-là, près de mon lit, je le regarde quelquefois les larmes
-aux yeux, à présent que je ne peux plus y toucher, ce
-n'est plus que le souvenir d'un ami que j'ai bien aimé
-et auquel il m'a fallu renoncer!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon pauvre enfant, puisque tu travailles
-si bien d'un autre côté, est-ce qu'il n'y aurait pas
-moyen d'obtenir de ton père?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, ma mère, vous le connaissez, il ne voudrait
-jamais. N'allez pas surtout lui demander cela pour
-moi; c'est sur vous que tomberaient ses reproches; et
-qui pourrait me consoler de vous avoir fait causer de
-la peine? Tenez, mère, ne parlons plus de cela; je
-vous promets d'être bien raisonnable et de me bien
-porter. J'obéirai au père et je tâcherai de ne pas être
-trop malheureux, même sans musique.</p>
-
-<p>Cette conversation de la mère et du fils avait réveillé
-chez ce dernier tous les instincts qu'il comprimait
-depuis si longtemps. Pour la première fois, il avait
-trouvé un confident de sa passion, il avait pu dire
-tout ce qu'il ressentait. Son c&oelig;ur était un peu soulagé,
-mais ses regrets étaient plus vifs, son désir plus violent.
-La nuit, il s'éveillait parfois et pensait au bonheur
-qu'il aurait en recouvrant cette liberté dont il
-avait abusé, il regrettait le temps où il lui était permis
-de se livrer à son goût prédominant; cette idée constante
-était devenue chez lui comme une espèce de
-monomanie. Il ouvrait sa boîte à violon avant de se
-coucher, il pinçait légèrement les cordes de l'instrument,
-il n'aurait osé y promener l'archet. La chambre
-de son père était trop près de la sienne, on aurait
-pu l'entendre. Mais le léger frôlement des cordes sous
-ses doigts suffisait pour l'assurer si l'instrument était
-resté d'accord; il le remettait soigneusement au ton
-tous les soirs, la boîte restait ouverte toute la nuit, il
-la refermait le matin, après avoir amoureusement
-regardé le violon, qu'il entretenait dans un état de
-soin et de propreté minutieux.</p>
-
-<p>Une nuit, une de ces belles nuits d'été, comme elles
-sont dans le midi, le sommeil, qu'aurait dû provoquer
-un travail de dix heures consécutives, semblait le fuir.
-Mille pensées venaient l'assaillir. Il allait bientôt obtenir
-ses licences et être reçu avocat. Encore quelques
-semaines, et il se verrait libre, libre de faire tout ce
-qu'il voudrait, c'est-à-dire de se livrer à la musique;
-c'était son unique but, sa seule préoccupation.</p>
-
-<p>Quoique la croisée fût restée ouverte, l'atmosphère
-de sa petite chambre était si lourde, qu'il lui semblait
-qu'il allait étouffer. Il se mit à la fenêtre; sa chambre,
-située sur les toits, dominait les maisons de la
-ville et laissait voir la campagne tout illuminée de
-l'éclat argenté de la lune. Pour mieux admirer ce
-magnifique coup d'&oelig;il, Dalayrac franchit la croisée et
-se trouva sur le toit qui s'avançait en saillie en s'aplatissant,
-et dont le rebord faisait tout le tour de la maison.
-Le chemin était étroit et périlleux; Dalayrac
-trouva que la promenade n'en aurait que plus de
-charme. Un gros chien qui faisait la garde dans la
-cour sur laquelle donnait la fenêtre, se mit à pousser
-des aboiements furieux. Notre jeune homme n'en tint
-compte, et il avait tourné un des angles de la maison,
-que le chien aboyait toujours. La maison faisait un
-carré assez régulier. Quand notre promeneur nocturne
-fut au-dessus de la seconde façade, les aboiements
-du chien lui parurent bien moins sonores;
-mais quand il fut parvenu à la façade opposée à celle
-où était située sa chambre, c'est à peine si le bruit de
-ces aboiements parvenait jusqu'à lui. Une réflexion
-subite s'empara de son esprit.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, se dit-il, si de ce côté, qui est à l'opposé de
-ma chambre et de celle de mon père, on entend à peine
-la basse taille de cet énorme chien, il me semble qu'il
-serait impossible d'entendre, de l'endroit où sont nos
-chambres, les sons qui viendraient de ce côté. Essayons.</p>
-
-<p>Et le c&oelig;ur tremblant d'émotion, il refit le tour de
-la maison, rentra chez lui, et saisissant son violon et
-son archet, il reprit le chemin de la façade opposée.
-Là, s'accroupissant dans l'étroit espace que laissaient
-entre elles une cheminée et une lucarne, notre Orphée
-aérien se donna un concert auquel il trouva certes
-plus de plaisir que ne lui en purent jamais procurer
-les plus belles exécutions musicales. Il y avait si longtemps
-qu'il n'avait touché au violon! Ses doigts lui
-parurent d'abord un peu rebelles, mais il finit par
-s'oublier. Sa tête s'enflamma, les idées musicales lui
-venaient en foule, et par un bonheur rare, elles semblaient
-se conformer, par leur simplicité et leur facilité,
-à l'impuissance de ses moyens d'exécution. Pendant
-plus d'une heure il improvisa, oubliant tout,
-excepté le bonheur dont il jouissait. Le plus beau trône
-du monde, il ne l'eût pas accepté pour l'échanger contre
-ce petit bout de toit, contre ce rebord de lucarne où
-il était si heureux. C'est le c&oelig;ur gonflé de joie qu'il
-regagna sa chambrette. Il serra précieusement son
-violon après l'avoir bien soigneusement essuyé pour le
-préserver des atteintes de la rosée et de l'humidité de
-la nuit. Il prévoyait que ses concerts nocturnes allaient
-souvent se renouveler, et il tenait à conserver intact
-l'instrument d'où dépendait toute sa félicité. Il s'endormit
-du sommeil le plus calme et le plus doux.
-Malgré la moitié de la nuit passée sur les toits, il s'éveilla
-plus allègre et plus dispos, et c'est le sourire
-sur les lèvres et la figure illuminée par un rayon de
-bonheur, qu'il se présenta au déjeuner de famille.</p>
-
-<p>Le père Dalayrac avait sa physionomie grave et sévère,
-que semblait encore assombrir un air plus soucieux
-qu'à l'ordinaire. «Françoise, dit-il à la domestique
-qui les servait, que s'est-il donc passé cette
-nuit? Le chien a furieusement aboyé, et à deux reprises.»</p>
-
-<p>Nicolas sentit la rougeur lui monter au front, et
-baissa le nez vers son assiette.</p>
-
-<p>&mdash;N'avez-vous donc rien entendu? continua le
-père, en interrogeant toute la famille du regard.</p>
-
-<p>&mdash;Si fait, lui fut-il répondu, mais voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;Dans un quartier si retiré, reprit la servante, il ne
-faut pas grand'chose pour faire aboyer le chien. Nous
-avons d'un côté le couvent, et de l'autre, une rue où
-il ne vient presque jamais personne le soir: il aura
-suffi d'un passant attardé pour provoquer tout ce tapage.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, dit le père, il n'y a là rien d'extraordinaire.</p>
-
-<p>Cet incident n'eut pas d'autre suite: le repas continua
-dans le calme et le silence habituels. Nicolas
-trouva cependant l'occasion d'être seul un instant
-avec sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille, lui dit-il, j'ai trouvé.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! quoi donc? fit l'excellente femme.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que nous cherchions tous deux: le moyen de
-tout concilier; allez, vous serez contente de votre petit
-Nicolas. Sous peu de temps, je serai reçu avocat, et
-d'ici là je travaillerai bien, je me porterai encore mieux,
-et le père n'aura rien à dire.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Dalayrac ne comprit pas trop ce que son fils
-voulait lui dire; mais elle le vit content, et c'en fut
-assez pour son bonheur et sa tranquillité.</p>
-
-<p>Cependant, cette première tentative avait été trop
-heureuse pour que le jeune Dalayrac ne voulût pas en
-faire une seconde. Mais il fallait de la prudence, le
-chien pouvait donner l'éveil, s'il recommençait toutes
-les nuits son vacarme. Le jeune homme se promit de
-s'abstenir pendant quelques nuits de toute excursion.
-Le souvenir du plaisir qu'il avait goûté lui suffit effectivement
-pendant quelques jours, mais ses désirs
-de reprendre sa promenade et son concert nocturne
-redevinrent plus vifs que jamais.</p>
-
-<p>Un jour qu'il était sorti un instant pour prendre
-l'air et marchait absorbé dans ses réflexions, il rencontra
-un camarade qu'il avait perdu de vue depuis sa
-sortie du collége.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! par quel hasard, lui dit-il, te trouves-tu à
-Muret, toi dont la famille habite Toulouse?</p>
-
-<p>&mdash;Par un hasard bien simple, répondit l'ami de
-collége, c'est que mon père m'a placé, pour étudier,
-chez un apothicaire de cette ville, dont il veut que
-j'épouse la fille.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, tu es garçon apothicaire?</p>
-
-<p>&mdash;Etudiant, si tu veux bien le permettre. Mon
-futur beau-père est un excellent homme, sa fille est
-charmante, et je serai très-heureux avec elle. Et puis
-c'est un travail qui n'est pas si désagréable que tu
-pourrais le croire, j'étudie la botanique et la chimie,
-voire même un peu la médecine. Viens donc me voir:
-tiens, la boutique est à deux pas d'ici, je vais te présenter
-à ma nouvelle famille.</p>
-
-<p>Dalayrac se laissa faire; le fils du subdélégué de la
-province ne pouvait manquer d'être bien accueilli; il
-trouva la future de son ami charmante, le beau-père
-très-aimable, et promit de les visiter de temps en
-temps. L'apprenti apothicaire était fier et heureux de
-son nouvel état; aussi voulut-il en vanter tous les
-charmes à son ami, il le conduisit dans sa chambrette,
-qui était fort proprement arrangée. Au-dessus d'une
-table chargée de livres et de papiers, s'étalaient sur
-des rayons une foule de petites fioles étiquetées.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tout cela? dit Dalayrac.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont, répondit son camarade, la plupart des
-substances avec lesquels nous composons les médicaments;
-presque toutes sont des poisons et ont un effet
-très-actif: ce n'est qu'en les affaiblissant ou en les
-mélangeant qu'on peut obtenir, avec leur aide, un
-effet salutaire.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! dit Dalayrac, puisque tu as toutes ces
-recettes et ces antidotes sous la main, tu peux me
-rendre un bien grand service.</p>
-
-<p>&mdash;Et lequel donc?</p>
-
-<p>&mdash;Figure-toi que j'ai tant travaillé depuis quelque
-temps, que je me suis échauffé le sang, et que je ne
-puis parvenir à sommeiller. Je me couche de très-bonne
-heure, devant me lever de même; mais je lutte
-toute la nuit contre l'insomnie, et ce n'est que le matin,
-juste à l'heure où je dois me lever, que je me
-sens quelque disposition au sommeil. Il faut alors le
-combattre; je me lève tout engourdi, je suis lourd
-toute la journée, mais je travaille comme à l'ordinaire
-le soir, et cependant le sommeil me fuit encore
-lorsque je veux l'appeler.</p>
-
-<p>&mdash;Sois tranquille, lui dit son camarade, j'ai là ton
-affaire. Je vais te composer un somnifère irrésistible:
-quelques gouttes dans un verre d'eau avant de te coucher,
-et, un quart-d'heure après, tu dormiras du
-sommeil le plus calme et le plus profond.</p>
-
-<p>Il alla prendre une ou deux fioles sur ses tablettes,
-en versa le contenu dans un petit flacon, le boucha
-soigneusement, et le remit à Dalayrac. «Surtout,
-ajouta-t-il en le quittant, ne va pas forcer la dose.
-Deux ou trois gouttes suffiront, tu ne redoublerais
-que si tu voyais que le remède n'agit pas assez.»
-Dalayrac serra la main de son ami et emporta précieusement
-son narcotique. En passant devant un
-épicier, il acheta une livre de gros sel qu'il mit dans
-sa poche, puis il s'achemina vers sa demeure.</p>
-
-<p>En entrant dans la cour, il aperçut enchaîné dans
-sa niche, le chien de garde qui avait failli le trahir
-par son excès de vigilance. Le chien fit un bond de
-joie en voyant son jeune maître; celui-ci s'approcha
-et le caressa du regard et de la main; puis voyant
-que la sébile qui contenait sa nourriture était vide:
-«Ah! mon pauvre Pataud, lui dit-il, tu as quelquefois
-des nuits bien agitées, tu as besoin de repos;
-sois tranquille, je me charge de t'en procurer ce
-soir.» Le chien le regardait d'un air intelligent et
-en remuant la queue: sans comprendre ce qu'on lui
-disait, il devinait que les paroles qu'on lui adressait
-étaient bienveillantes, et il suivit du regard son
-jeune maître s'acheminant vers la cuisine.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment, Françoise, dit en entrant Dalayrac à
-la cuisinière, il n'est pas étonnant que Pataud fasse
-quelquefois un tel vacarme pendant la nuit: cette
-pauvre bête est affamée.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! monsieur Nicolas, affamée? mais j'ai
-rempli son écuelle de pâtée ce matin.</p>
-
-<p>&mdash;Et il n'en reste pas une miette, preuve qu'il
-mourait de faim. Il faut lui donner aujourd'hui double
-ration, pour qu'il nous laisse tranquilles cette
-nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dame, je n'ai pas le temps, j'ai mon dîner
-à soigner. Mais il y a tout ce qu'il faut dans l'armoire,
-prenez et donnez-lui, si vous voulez.</p>
-
-<p>Dalayrac ne se le fit pas dire deux fois: il fit tremper
-une forte miche de pain, à laquelle il ajouta un
-bon morceau de bouilli de la veille; puis, de crainte
-que ce mélange ne fût trop fade, il le saupoudra
-d'une bonne poignée de sel dont il s'était précautionné,
-et il alla offrir ce régal au vigilant Pataud.
-Le chien se jeta avidement sur la pâtée, qu'il dévora
-en un clin d'&oelig;il; Dalayrac lui fit encore quelques
-caresses; mais en le quittant, il eut soin de renverser
-d'un coup de pied l'écuelle contenant l'eau destinée
-à sa boisson.&mdash;Le soir venu, il voulut aller le détacher
-lui-même: le chien tirait la langue d'un demi-pied.
-Dalayrac remplit l'écuelle d'eau qu'il alla tirer
-à la pompe; mais il y versa non pas une ou deux gouttes,
-mais cinq ou six de la fiole que lui avait remise
-son ami l'apothicaire. Le chien vida l'écuelle en
-quelques lampées.</p>
-
-<p>Quand tout le monde fut couché, notre futur avocat
-se mit à la fenêtre et aperçut le chien couché tout du
-long devant sa niche et dormant d'un sommeil léthargique.
-Il n'y avait plus de danger que l'escapade nocturne
-fût ébruitée, et le jeune enthousiaste put prolonger
-son concert tout à son aise.</p>
-
-<p>Grâce à l'expédient qu'il renouvelait chaque jour,
-il put sans contrainte se livrer à son goût dominant:
-le jour il étudiait à voix basse la musique qu'il devait
-exécuter pendant la nuit, et, ce bienheureux moment
-venu, il se livrait à l'étude de son instrument favori et
-aussi à tous les caprices de son imagination musicale.
-Se croyant sans témoins et sans auditeurs, rien n'arrêtait
-l'expansion de ses idées: parfois son violon lui
-semblait insuffisant pour les traduire, il chantait alors
-de douces mélodies qu'il soutenait par des accords en
-doubles cordes dont son instinct lui faisait trouver
-l'harmonie. Souvent, il s'arrêtait après avoir joué,
-pour reprendre haleine et pour écouter le calme qui
-l'entourait, et jouir de la splendeur de ces belles nuits
-du Midi, les seules heures où l'on puisse vivre dans
-ces contrées.</p>
-
-<p>Le côté de la maison où il avait établi sa retraite aérienne,
-dominait les grands arbres du jardin du couvent
-voisin. Ce couvent appartenait à une communauté
-de religieuses, et ces religieuses avaient des pensionnaires.
-L'une d'elles se promenait un soir dans le jardin,
-lorsqu'elle entendit des sons merveilleux sans
-pouvoir deviner d'où ils partaient, les arbres masquant
-d'une façon impénétrable le réduit où était perché
-l'auteur de ce concert. Emerveillée de ce qu'elle
-entendait, la jeune pensionnaire raconta à sa meilleure
-amie, en lui faisant jurer le secret le plus
-absolu, que chaque soir elle trouvait le moyen de
-s'échapper du dortoir et d'aller respirer l'air frais
-de la nuit dans le jardin; que là un sylphe, un être
-mystérieux, inconnu, se révélait à elle par les accents
-les plus tendres et les plus touchants. La meilleure
-amie feignit de ne pas ajouter foi à la confidence, pour
-qu'on lui donnât une preuve convaincante du fait.
-Deux jours après ce n'était plus une pensionnaire, c'étaient
-deux qui venaient jouir du concert que Dalayrac
-croyait se donner à lui tout seul; puis le secret fut si
-bien gardé, qu'il en vint quatre, six, huit, dix, et bientôt
-tout le pensionnat du couvent. Encore, eût-ce été
-peu de chose, si le fameux secret fût resté enfermé
-dans l'enceinte cloîtrée; mais les pensionnaires avaient
-des amies en ville, et ces amies d'autres amies. Bientôt
-le secret du couvent fut celui de toute la ville; et le
-père de Dalayrac, quoique instruit l'un des derniers,
-finit par tout découvrir.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Il n'y avait plus de résistance possible contre une
-résolution si bien arrêtée. D'ailleurs, que pouvait-on
-reprocher au jeune Dalayrac! Il venait de passer sa
-licence avec succès; il était reçu avocat, et il restait
-bien prouvé que l'étude clandestine de la musique
-n'avait pas nui aux travaux avoués et reconnus dont il
-venait de recueillir le fruit. Cependant il y avait pour
-le père un point essentiel, c'était que l'espoir de la
-famille ne risquât pas chaque nuit de se rompre le
-cou, pour donner un concert aux pensionnaires du couvent.
-L'indulgence seule pouvait parer à ce danger.</p>
-
-<p>Un matin, le père Dalayrac entra dans la chambre
-de son fils. Sa figure, ordinairement sévère, avait ce
-jour-là un caractère de bienveillance assez marqué,
-mêlée cependant d'une légère teinte d'ironie. Un serrurier,
-chargé de grillages et de lourdes barres de
-fer, entra presque en même temps que lui dans la
-chambre du jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher garçon, dit le père, je suis fort inquiet,</p>
-
-<p>&mdash;Et de quoi donc? dit le fils avec étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;D'une aventure, un sot conte qui court par toute
-la ville, et que tu ne comprendras pas plus que moi.
-On prétend qu'on a vu à plusieurs reprises rôder pendant
-la nuit un homme sur les toits de cette maison.
-Ce ne peut être qu'un malfaiteur; nous sommes ici
-fort isolés: il n'y a que ta chambre et les greniers
-qui donnent sur ce toit, et pour ta sûreté personnelle
-et ma tranquillité à moi, j'ai amené ce brave homme
-qui va poser un bon grillage à ta fenêtre et te mettre
-à l'abri de toute tentative du dehors.</p>
-
-<p>Je ne saurais trop dire à quelle nuance de vermillon,
-de pourpre ou de coquelicot, appartenait la
-rougeur répandue sur les traits du jeune Dalayrac
-pendant le commencement de cette allocution, dont
-la conclusion fut un coup de foudre pour lui: son
-air était si confus et si désespéré que son père en eut
-pitié. Voyons, remets-toi, lui dit-il avec bonté, il ne
-faut pas prendre trop au tragique ces sots propos: ce
-que je fais ici, n'est qu'une simple mesure de précaution.
-Cela donnera bien un air un peu lugubre à ton
-appartement; mais à présent que tu as un état, tu es
-libre, entièrement libre, d'y demeurer ou de n'y pas
-demeurer; tu peux même faire de la musique et jouer
-du violon si cela te fait plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, à présent que tu sais ce que je
-voulais que tu apprisses, il n'y a nul inconvénient
-à te livrer à un délassement honnête, pourvu toutefois
-que tu n'en formes pas un objet principal. J'ai
-obtenu pour toi de plaider dans un procès excellent,
-voici les pièces; ton client viendra te voir demain,
-étudie bien sa procédure et distingue-toi dans ta première
-cause.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon bon père, s'écria avec élan le jeune
-avocat, je vous promets d'y faire tous mes efforts.
-Puis, se précipitant vers sa boîte à violon, qu'il ferma
-précipitamment, tenez, continua-t-il, prenez cette
-clef; je ne veux pas toucher à mon instrument jusqu'au
-jour des plaidoiries. Je n'oserais pas en faire le
-serment, si vous ne preniez cette clef: ce serait plus
-fort que moi. De cette façon je serai plus tranquille,
-l'impossibilité détruira le danger de la tentation.</p>
-
-<p>Le père prit la clef en riant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, lui dit-il, tu es un brave garçon;
-laisse cet ouvrier accomplir sa besogne, viens embrasser
-ta mère, et demain commence sérieusement
-ton métier d'homme, et d'homme utile.</p>
-
-<p>Pendant quinze jours, Nicolas Dalayrac pâlit sur
-son dossier, pendant quinze jours il étudia, apprit et
-prépara la magnifique plaidoirie qui devait signaler
-son entrée au barreau. Au jour de l'audience, il lui
-fut impossible de s'en rappeler un seul mot; il fut
-obligé d'improviser, et il n'avait pas la parole facile,
-il était, de plus, extrêmement timide. Mais la cause
-qu'il défendait était excellente: tout frais émoulu
-de ses études, il avait fort bien plaidé la question de
-droit, et le procès de son client fut gagné.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! cher père, êtes-vous content? s'écria-t-il
-en rentrant au logis.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu que je te dise mon opinion? répondit
-le père.</p>
-
-<p>&mdash;Mais certainement.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que tu n'as pas le moindre talent, et que
-tu as été détestable. Il vaut mieux être n'importe quoi,
-qu'un mauvais avocat. Tu m'as obéi, je n'ai rien à
-te reprocher. D'ailleurs, les études que tu as faites
-ne seront jamais perdues. Laisse-moi le soin de te
-chercher une autre carrière; dans huit jours, j'aurai
-pourvu à tout. Voilà ta clef, fais ce que tu voudras en
-attendant ma décision.</p>
-
-<p>L'échec qu'il venait d'éprouver ne touchait nullement
-notre jeune homme: il se sentait plutôt heureux
-d'être autorisé à renoncer à une profession pour laquelle
-il n'avait aucune vocation. Mais son père avait
-vu avec inquiétude la passion dominante de son fils
-pour la musique: il comprit qu'il était naturel et
-peut-être heureux que, dans le calme d'une vie de
-province, la vivacité d'esprit et d'imagination du jeune
-homme eût trouvé un aliment si innocent: il pensa
-qu'une existence plus agitée où abonderaient le mouvement
-et la distraction ne pourrait manquer de
-donner un autre cours à ses idées. Il sollicita et écrivit
-à Paris. La réponse ne se fit pas longtemps attendre,
-elle était favorable, et les huit jours étaient à peine
-écoulés, qu'il put annoncer à son fils qu'il venait
-d'être admis parmi les gardes du comte d'Artois, dans
-la compagnie de Crussol.</p>
-
-<p>Les gardes du corps avaient le rang et les appointements
-de sous-lieutenant. Les 600 livres attachées à ce
-grade n'auraient pas suffi à la dépense du jeune officier.
-Son père y joignit une pension de 25 louis, ce
-qui lui assurait un revenu net de 1,200 livres sur lesquelles
-il fallait s'habiller, se nourrir et se loger pendant
-les six mois de l'année où l'on n'était pas de
-service. Sa position n'était pas des plus brillantes;
-mais à vingt ans on est toujours riche: n'a-t-on pas
-devant soi l'avenir et l'espérance, la plus grande et
-quelquefois la plus assurée de toutes les richesses?</p>
-
-<p>Cependant un regret venait se mêler aux joies et
-aux illusions de notre héros: il fallait quitter sa mère;
-mais en rêvant la fortune, il rêvait aussi le bonheur,
-c'est-à-dire, le moment où il pourrait avoir autour de
-lui tous les objets de ses affections.</p>
-
-<p>Il partit donc, la bourse légère, mais le c&oelig;ur gros
-d'espérances. Son père, en le voyant s'éloigner, s'écriait:
-Peut-être un jour sera-t-il colonel ou général.
-Mais la mère disait en sanglotant: Moi, je suis
-sûre qu'il sera toujours un bon fils, et qu'il saura
-m'aimer à Paris comme il m'aimait ici.</p>
-
-<p>Les fonctions de garde du corps n'étaient pas très-pénibles,
-mais elles ne laissaient pas d'être assez
-assujettissantes: le service se faisait par trimestre, et
-pendant les trois mois de service, les gardes ne pouvaient
-jamais s'absenter de la résidence du prince.</p>
-
-<p>Dalayrac avait un noviciat à accomplir, il n'avait
-reçu aucune notion de l'état militaire, et il lui fallut
-tout apprendre depuis l'exercice du soldat jusqu'à
-la théorie de l'officier. Mais ces nouvelles études ne
-l'absorbaient pas au point de l'empêcher de se livrer
-avec ardeur à son goût favori. Dans la rapidité de ce
-récit, il n'a guère été possible de constater les progrès
-que son instinct et sa passion exclusive lui avaient fait
-faire. Comme virtuose sur le violon et comme musicien,
-il y avait une énorme distance entre le brillant
-garde du corps et le petit écolier venant troubler le
-concert des amateurs de Muret.</p>
-
-<p>Dalayrac était de taille moyenne; sa figure, couturée
-par la petite vérole, n'avait rien d'attrayant au premier
-aspect. Les gens qui ne regardent qu'avec les
-yeux le trouvaient laid; mais ceux dont l'esprit et le
-c&oelig;ur aident le regard savaient reconnaître son air vif,
-spirituel, et l'expression de bonté, de franchise et de
-bienveillance répandue sur tous ses traits. Il avait
-une de ces laideurs qu'on finit par trouver charmantes,
-et qui ont au moins l'avantage d'éloigner de vous ceux
-qui ne peuvent ni vous comprendre ni vous apprécier.
-Son caractère doux et sympathique lui attira de
-nombreuses amitiés parmi ses nouveaux camarades;
-ses manières distinguées et ses goûts de bonne compagnie
-lui ouvrirent les portes des meilleures maisons.
-C'est ainsi qu'il fut admis dans l'intimité du baron de
-Bezenval et de M. Savalette de Lange, garde du trésor
-royal. Il eut l'occasion d'entendre chez ce dernier le
-chevalier de Saint Georges, et son talent sur le violon
-le fit accueillir favorablement par le célèbre mulâtre,
-dont l'habileté sur cet instrument était si remarquable.</p>
-
-<p>Mais pour se présenter convenablement dans le
-monde, pour aller de temps en temps à la Comédie
-Italienne entendre les chefs-d'&oelig;uvre de Philidor, de
-Monsigny, de Grétry, de tous ces maîtres dont il devait
-être un jour le rival et l'émule, quelle économie,
-quelles restrictions ne devait-il pas apporter dans ses
-dépenses, afin de ne pas dépasser le chiffre de son modeste
-revenu de 1200 livres!</p>
-
-<p>Pour ne pas avoir de loyer à payer à Paris, il passait
-quelquefois à Versailles tout le trimestre où il n'était
-pas de service. Alors, on le voyait partir à pied pour
-arriver à Paris un peu avant l'heure du spectacle. Un
-bien modeste dîner suffisait à peine pour réparer les
-forces du jeune enthousiaste; mais il en puisait de
-nouvelles dans l'admiration que lui causaient les
-opéras qu'il était venu entendre. Il repartait toujours
-à pied, après le spectacle, et revenait coucher à Versailles,
-ayant fait ses dix lieues dans sa journée, mais
-n'ayant pas entièrement dépensé le petit écu dont se
-composait son revenu quotidien; encore fallait-il
-quelques jours de privations sévères pour compenser
-cette dépense entièrement consacrée à son plaisir.</p>
-
-<p>Les comédiens italiens, ainsi que ceux de l'Académie
-royale de musique et du Théâtre-Français, venaient
-souvent jouer devant la famille royale, à Versailles;
-et Dalayrac trouvait le moyen de ne pas
-manquer une seule des représentations consacrées aux
-ouvrages lyriques.</p>
-
-<p>Les heures de service que redoutaient le plus les
-gardes du corps, étaient celles de nuit, pendant lesquelles
-il fallait faire faction devant la porte de la
-chambre où couchait le prince. On comprend que le
-silence le plus absolu était de rigueur, et rien ne
-pouvait se comparer à l'ennui de ces longues heures
-de nuit passées dans le silence et une inaction complète.</p>
-
-<p>Dalayrac s'arrangeait toujours avec quelque camarade
-pour prendre pour son compte les heures de faction
-de nuit, à condition d'être libre à l'heure du
-spectacle. Avec quelles délices il savourait ces opéras
-dont l'audition ne lui coûtait rien que quelques heures
-d'ennui et d'insomnie! Encore plus d'une fois arriva-t-il
-à la sentinelle de poser doucement son fusil contre
-la muraille, de s'accroupir à terre, de tirer de sa
-poche un petit cahier de papier réglé et d'y écrire ses
-propres inspirations ou d'y retracer le souvenir de ce
-qu'il avait entendu dans la soirée.</p>
-
-<p>Cependant, quoiqu'il fût parvenu à écrire facilement
-ses idées, et même à les accompagner d'une basse assez
-satisfaisante, il sentait bien qu'il n'arriverait jamais
-à rien de plus que ce qu'il avait fait jusqu'alors, s'il
-n'étudiait pas et n'apprenait pas au moins les premières
-règles de la composition. Mais, à cette époque,
-les maîtres en état d'enseigner étaient excessivement
-rares, et même les plus médiocres se faisaient payer
-un prix trop élevé pour la bourse de l'aspirant compositeur.</p>
-
-<p>Parmi les musiciens français, il ne s'en trouvait
-réellement que trois qui possédassent à un assez haut
-degré la théorie musicale et les règles du contre-point
-pour pouvoir professer la composition. C'étaient Gossec,
-Philidor et Langlé. Le premier était accaparé par
-ses fonctions de chef du chant à l'Opéra et par le travail
-de ses propres compositions. Le second n'accordait à la
-musique que le peu de temps que lui laissait sa passion
-pour les échecs. Langlé était issu d'une famille
-française établie depuis plus d'un siècle en Italie et
-dont le véritable nom de Langlois, impossible à prononcer
-par des Italiens, avait pris une terminaison
-plus euphonique.</p>
-
-<p>Langlé était né à Monaco, en 1741, et avait fait ses
-études au Conservatoire de la <i>Pieta</i>, à Naples, sous la
-direction de Cafara. Après avoir professé quelques
-années en Italie, il était venu à Paris en 1768, et s'y
-était fait une nombreuse clientèle comme professeur
-de chant et de composition<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Langlé ne quitta plus la France, dès qu'il eut remis
-le pied sur cette terre natale de ses aïeux. Il s'établit à Paris
-et épousa la s&oelig;ur de M. Sue, le célèbre médecin, père d'Eugène
-Sue, le romancier, aujourd'hui représentant du peuple.
-Langlé n'a fait représenter qu'un seul opéra en trois actes,
-<i>Corisandre</i>, joué avec quelque succès à l'Académie royale
-de musique, en 1791. Il mourut à sa maison de campagne
-de Villiers-le-Bel en 1807.</p>
-</div>
-<p>Recevoir des leçons d'un tel maître eût été un
-grand bonheur pour Dalayrac; mais cet espoir ne lui
-était même pas permis. Le hasard le mit en contact
-avec le célèbre professeur, et sa bonne fortune lui
-procura ce qu'il désirait si vivement, et ce qu'il aurait
-acheté au prix des plus durs sacrifices.</p>
-
-<p>M. Savalette de Lange donnait de fort beaux concerts
-dans son hôtel. Dalayrac s'y montrait très-assidu.
-C'est là qu'il rencontra Langlé pour la première fois,
-et il lui fut présenté par le maître du logis, comme
-un jeune amateur passionné pour la musique. Langlé
-accueillit parfaitement le jeune officier, et Dalayrac
-employa tous ses moyens de séduction pour captiver
-les bonnes grâces de celui dont il ambitionnait la
-faveur. Il y réussit parfaitement. Langlé était spirituel
-et homme de bonne compagnie; il fut enchanté
-des manières aimables et aisées du jeune garde du
-corps, et surtout de son enthousiasme pour la musique.
-Une espèce d'intimité s'était déjà établie entre eux,
-et Dalayrac n'avait pas encore osé faire la confidence
-de l'objet de ses désirs. Un soir il prit, comme on dit
-vulgairement, son courage à deux mains, et aborda
-la grande question.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Langlé, lui dit-il tout d'un coup,
-pour qui me prenez vous?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, Monsieur le chevalier? mais je vous prends
-pour un jeune seigneur fort spirituel et fort aimable,
-cultivant la musique pour son plaisir, ce qui est le
-plus agréable délassement pour un homme de votre
-condition et de votre fortune.</p>
-
-<p>&mdash;Et bien! Monsieur, vous êtes dans une erreur
-complète. Tel que vous me voyez, je suis pauvre
-comme Job; quoique l'aîné de ma famille, je suis
-moins à mon aise que le plus mince cadet, car je n'ai
-au monde que mes appointements de six cents livres
-et une pension de pareille somme. Mon père a fait de
-moi un militaire pour que je ne fusse pas un méchant
-avocat; mais franchement, je n'ai guère plus de goût
-pour ma seconde profession que pour la première: je
-n'aime que la musique. On dit que je joue passablement
-du violon, mais je ne m'amuse guère en jouant
-la musique des autres, je voudrais entendre jouer la
-mienne et je crois que je serais capable d'en faire
-d'assez jolie, si je savais comment m'y prendre.
-Voulez-vous m'enseigner le moyen?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur le chevalier, confidence pour confidence.
-Je suis moins riche que vous, car je n'ai pas
-d'appointements ni de pension, mais je gagne assez
-d'argent avec mes leçons. Seulement, il faut pour
-cela que je sorte tous les jours à sept heures été
-comme hiver et que je coure le cachet toute la journée.
-Je rentre le soir exténué, mais néanmoins, je
-puis vous donner une heure tous les matins, c'est
-celle qui s'écoule entre mon lever et ma sortie; je la
-consacre à ma toilette; mais, pendant qu'on me rasera,
-qu'on me poudrera et que je m'habillerai, je trouverai
-toujours moyen de vous donner quelques conseils.
-Cela vous convient-il?</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement. Où demeurez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Hôtel Monaco, près des Invalides. Et vous?</p>
-
-<p>&mdash;A Versailles, à l'hôtel des Gardes, et à Paris,
-place Royale.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un peu loin, pour une heure si matinale.</p>
-
-<p>&mdash;N'importe, je serai exact, soyez-en sûr. A quand?</p>
-
-<p>&mdash;Mais à demain, si vous voulez,</p>
-
-<p>&mdash;A demain donc.</p>
-
-<p>A six heures du matin, Dalayrac arrivait tout
-essoufflé chez son professeur, lui soumettait ses premiers
-essais, en recevait les meilleurs conseils; et
-tout cela se faisait en se promenant d'une chambre à
-l'autre, suivant que les besoins de la toilette faisaient
-passer Langlé de sa chambre à son cabinet de toilette
-ou à sa salle à manger.</p>
-
-<p>Les progrès de Dalayrac furent d'autant plus rapides,
-que Langlé, voyant qu'il avait affaire à un
-jeune homme rempli d'imagination, ne lui apprit que
-juste ce qu'il fallait pour transcrire ses idées à peu
-près régulièrement. On a souvent fait un titre de
-gloire à Langlé d'avoir produit un tel élève; mais le
-genre de succès qu'ont obtenu les ouvrages de Dalayrac,
-prouve qu'il dut fort peu à son professeur et
-beaucoup à sa propre nature, à son excellent instinct
-dramatique et à son imagination abondante et variée.</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, si le maître fut fier de son élève,
-l'élève fut toujours reconnaissant des soins du maître,
-et il eut plus tard une occasion de prouver quel bon
-souvenir il en avait conservé.</p>
-
-<p>Langlé, nommé maître de chant à la création du
-Conservatoire, vit sa place supprimée, lors de la réforme
-de cet établissement en 1802. Dalayrac sollicita
-et obtint pour lui la place de bibliothécaire, qu'il conserva
-jusqu'à sa mort.</p>
-
-<p>Dès que Dalayrac se vit en état d'écrire, il voulut
-utiliser le fruit de ses leçons, et il composa des quatuors
-pour instruments à cordes, qui furent publiés
-sous un pseudonyme, et, pour mieux déconcerter les
-investigations, ce pseudonyme était un nom italien.
-Ces &oelig;uvres, ni même le nom d'emprunt sous lequel
-elles furent publiées, ne sont pas parvenus jusqu'à
-nous. Mais dans l'état de faiblesse où était la musique
-instrumentale en France, avant qu'on ne connût les
-quatuors de Pleyel et d'Haydn, il est à supposer que
-ces compositions n'avaient pas une grande valeur.
-Elles obtinrent néanmoins un très-beau succès. Dalayrac
-conserva longtemps l'incognito, et put jouir
-de son triomphe en toute conscience, car ces quatuors,
-attribués à un musicien italien, étaient très-recherchés
-des amateurs et se jouaient partout.</p>
-
-<p>On venait d'en publier tout récemment une nouvelle
-série, et une réunion intime d'amateurs devait
-l'essayer, pour la première fois, chez le baron de
-Bezenval. Dalayrac était au nombre des auditeurs:
-pour ne rien perdre de l'exécution de son &oelig;uvre anonyme,
-il s'était placé le plus près possible des amateurs
-qui allaient la déchiffrer. Le premier morceau
-fut fort bien dit, et reçut beaucoup d'applaudissements.
-Le début de l'<i>andante</i> parut encore plus heureux;
-mais à un certain passage, il advint une telle succession
-de notes fausses et discordantes, que Dalayrac
-fit un bond sur sa chaise et s'écria: Mais ce n'est pas
-cela; le trait du second violon n'est pas dans ce
-ton-là!</p>
-
-<p>&mdash;Comment! dit avec conviction l'amateur chargé
-de cette partie, je joue ce qu'il y a, et si c'est mauvais,
-c'est la faute de l'auteur, et non la mienne.</p>
-
-<p>Et l'on recommença le passage, qui parut encore
-plus faux que la première fois. Dalayrac s'élança vers
-le second violon, lui arracha l'instrument des mains, et
-se mettant à jouer le trait comme il l'avait composé:</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, Monsieur, voilà ce qu'il y a, et cela ne
-ressemble guère à ce que vous venez de jouer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce que vous venez de jouer qui ne ressemble pas
-à ce qui est écrit, dit l'amateur exaspéré; voyez plutôt.</p>
-
-<p>Et il passa sa partie à Dalayrac, qui ne fit qu'y
-jeter un coup d'&oelig;il, et s'écria avec colère:</p>
-
-<p>&mdash;Là! j'en étais sûr! ils n'ont pas corrigé la seconde
-épreuve.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! qu'en savez-vous? dit l'amateur triomphant.</p>
-
-<p>L'auteur, près de se trahir, demeura muet; mais
-Langlé, confident discret jusqu'alors de l'innocente
-supercherie de son élève, se crut dispensé de garder
-plus longtemps un secret qu'on était sur le point de
-pénétrer.</p>
-
-<p>&mdash;Il en sait très-long sur ce sujet, Messieurs, leur
-dit-il, car c'est lui qui est l'auteur de tous les morceaux
-publiés sous le même nom que celui-ci.</p>
-
-<p>Ce furent alors des exclamations et des éloges à perte
-de vue. Dalayrac ne pouvait suffire à toutes les louanges
-et toutes les félicitations qu'il recevait. Il fut forcé
-de se mettre au pupitre et de concourir à l'exécution de
-tout son répertoire, qu'on voulut passer en revue le
-soir même, et à chaque morceau c'était un nouveau
-concert d'éloges et de bravos.</p>
-
-<p>Cette petite aventure eut du retentissement, et Dalayrac
-devint le musicien à la mode dans un certain
-monde, avant même d'être connu de la généralité du
-public. On sait que Voltaire, dans son voyage à Paris
-en 1778, fut reçu dans une loge maçonique. Dalayrac
-fut chargé de composer la musique pour cette réception,
-et elle eut assez de succès pour qu'on lui en demandât
-une nouvelle pour la fête célébrée chez
-M<sup>me</sup> Helvétius en l'honneur de Franklin.</p>
-
-<p>M. de Bezenval faisait souvent jouer la comédie chez
-lui; la reine et la famille royale ne dédaignaient pas
-d'assister à ces solennités dramatiques où les rôles
-étaient remplis par des gens du monde et par l'élite
-des comédiens français ou italiens. Dalayrac composa,
-pour ce théâtre de société, deux petits opéras, dont les
-titres seuls nous sont parvenus. Ils étaient intitulés:
-<i>le Petit souper</i> et <i>le Chevalier à la mode</i>. Leur succès
-ne fut pas moins grand que ne l'avait été celui des
-premières &oelig;uvres instrumentales de l'auteur. La
-reine, qui assistait à la représentation, félicita hautement
-le musicien, lui disant qu'elle était heureuse
-de savoir qu'il y eût dans la maison de son frère un
-jeune homme de tant de talent et d'espérances.</p>
-
-<p>Un si beau début ne fit qu'encourager Dalayrac à
-continuer ses heureuses tentatives. Un des camarades
-de sa compagnie, de Lachabeaussière, qui avait déjà
-fait représenter de petits ouvrages à la comédie Italienne,
-lui confia une pièce en un acte, l'<i>Eclipse totale</i>.
-La musique en fut rapidement composée, la protection
-de la reine ne fut sans doute pas inutile à Dalayrac
-pour faciliter la réception de sa pièce et lui faire obtenir
-un tour de faveur. La première représentation eut
-lieu le 7 mars 1781.</p>
-
-<p>La partition de l'<i>Eclipse totale</i> est devenue assez
-rare; il en existe une manuscrite à la bibliothèque
-du Conservatoire, encore est-elle incomplète et ne renferme-t-elle
-pas les derniers morceaux de l'ouvrage.
-C'est la seule que j'aie pu consulter, et j'avoue que
-rien ne m'a paru y justifier le succès de l'ouvrage et
-les éloges que la musique en particulier reçut de tous
-les recueils du temps qui rendirent compte de la
-pièce. Monsigny et Grétry avaient déjà donné plusieurs
-de leurs chefs-d'&oelig;uvre, et l'éducation musicale du
-public devait être assez avancée pour qu'on ait peine
-à comprendre l'unanimité d'éloges que s'attira la nouvelle
-partition. Il ne faut pas oublier cependant qu'elle
-ne fut jugée que comme l'&oelig;uvre d'un amateur, et
-qu'alors le plus grand mérite du musicien, aux yeux
-du public, était de se faire assez petit pour passer inaperçu,
-et se faire pardonner sa musique en faveur de
-la pièce. Dalayrac était doué d'un sentiment scénique
-si naturel et si excellent, que, dès son premier ouvrage,
-il sut se mettre à la portée du goût et de l'exigence du
-public.</p>
-
-<p>L'étude musicale de cette partition n'offre donc rien
-de bien intéressant. On y remarque cependant une
-instrumentation moins nue que celle des &oelig;uvres contemporaines
-de Grétry et de Monsigny; mais l'harmonie
-est pauvre, sans finesse, et sent encore l'amateur.
-La mélodie est facile et abondante, mais un peu commune.</p>
-
-<p>Au total, si l'étude de cette partition ne peut être
-d'une grande utilité pour l'instruction, elle sera du
-moins un motif d'encouragement pour les jeunes compositeurs.
-L'art musical dramatique est si difficile et
-exige la réunion de tant de qualités, qu'il est bien
-rare qu'en débutant, on arrive à produire un bon ouvrage,
-fût-on même doué de qualités que l'âge et l'expérience
-développent seuls complétement.</p>
-
-<p>Boïeldieu et Auber ont débuté par des ouvrages qui
-étaient loin de faire prévoir le talent qu'ils ont déployé
-plus tard. Il y a aussi loin de <i>la Dot de Suzette</i> à <i>la
-Dame blanche</i>, que du <i>Séjour militaire</i> à <i>la Muette de
-Portici</i>, et bien des ouvrages de pauvres jeunes gens
-dont on n'a pas encouragé les premiers débuts sont
-loin d'être inférieurs aux premières partitions des
-maîtres les plus célèbres.</p>
-
-<p>Nous verrons bientôt Dalayrac, après ses premiers
-essais, s'élancer d'un pas plus ferme dans la carrière,
-et produire ces &oelig;uvres charmantes dont la renommée
-a été européenne, et qui l'ont placé au rang des compositeurs
-les plus féconds et les plus heureusement
-inspirés.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Le succès que venaient d'obtenir les deux jeunes officiers
-les engagea à continuer une collaboration qui
-commençait sous de si heureux auspices. Mais ils élevèrent
-leur prétention jusqu'à faire un opéra en trois
-actes, et, l'année suivante, ils firent représenter <i>le
-Corsaire</i>. Ce second début ne fut pas moins heureux
-que le premier. Un an après, Dalayrac fit jouer <i>les Deux
-Tuteurs</i>, en deux actes. En 1785, une cantatrice, nommée
-M<sup>lle</sup> Renaud, fit de brillants débuts à la Comédie-Italienne;
-aucun opéra important n'était en préparation,
-et le succès de la débutante augmentait de jour
-en jour; Dalayrac, dans le but d'en profiter, arrangea
-en opéra une pièce de Desfontaines, jouée autrefois
-avec des airs de vaudeville. C'était l'<i>Amant statue</i>. La
-cantatrice fut bien servie par le musicien, et le public
-partagea son enthousiasme entre l'auteur et l'exécutante.
-Tous deux furent rappelés après la pièce. C'était
-alors une faveur aussi rare qu'elle est commune aujourd'hui.</p>
-
-<p>Desfontaines, reconnaissant envers le jeune musicien
-qui venait de rajeunir une de ses anciennes pièces,
-lui confia un opéra nouveau en trois actes. C'était
-<i>la Dot</i>, dont le sujet est fort gai et fort amusant, et qui
-fut représentée au mois de novembre de cette même
-année 1785.</p>
-
-<p>Jusque là Dalayrac avait eu des succès faciles, mais
-aucun d'eux n'avait obtenu cet éclat et ce retentissement
-qui s'étaient attachés à quelques-unes des productions
-de Monsigny et de Grétry. Ses cinq premiers
-ouvrages appartenaient tous au genre comique, très-ingrat
-à traiter en musique, et que l'on apprécie rarement
-autant qu'il mériterait de l'être, ne fût-ce qu'en
-raison de son excessive difficulté. Il trouva bientôt
-l'occasion de déployer son talent dans un genre tout
-opposé.</p>
-
-<p>Le succès du Musicien amateur avait attiré l'attention
-d'un auteur également amateur, et qui avait fait
-représenter à la Comédie-Italienne quelques pièces
-sans importance. Marsollier des Vivetières était à peu
-près du même âge que Dalayrac, et ainsi que lui était
-passionné pour le théâtre; mais là s'arrête la conformité
-qu'on pouvait remarquer entre eux. Marsollier
-avait de la fortune, et ses travaux littéraires n'étaient
-qu'un délassement, délassement qui à tout autre cependant
-aurait pu paraître un travail des plus pénibles,
-car Marsollier s'était vu refuser vingt-deux pièces de
-suite avant de pouvoir faire représenter son premier
-ouvrage. Tant de persévérance méritait d'être récompensée,
-et ce ne fut pourtant qu'après plus de dix ans
-de tâtonnements et d'essais presque infructueux, que
-Marsollier obtint un premier succès, mais aussi ce
-succès fut colossal, et Dalayrac fut assez heureux pour
-le partager avec lui.</p>
-
-<p><i>Nina</i>, ou <i>la Folle par amour</i>, fut jouée pour la première
-fois en 1786. Le sujet en était imité d'une nouvelle de
-d'Arnaud, insérée dans les <i>Délassements de l'homme</i>
-sensible. L'idée de mettre une folle au théâtre parut
-d'une telle hardiesse aux auteurs, qu'ils n'osèrent pas
-risquer cette tentative avant d'en avoir fait l'essai devant
-un public d'amis. L'ouvrage fut donc d'abord
-répété et représenté sur le théâtre de l'hôtel de M<sup>lle</sup> Guimard.
-L'enthousiasme qu'il provoqua dans cette réunion
-d'élite rassura les deux timides oseurs, et ils
-donnèrent leur opéra aux comédiens Italiens. Grâce au
-pathétique de la situation, au jeu expressif et passionné
-de M<sup>lle</sup> Dugazon, grâce surtout aux ravissantes mélodies
-de Dalayrac, il obtint un succès de vogue. La
-musette si connue, la romance <i>Quand le bien-aimé reviendra</i>,
-devinrent bientôt populaires et plus de cent
-représentations consécutives ne purent lasser l'admiration
-et la sensibilité du public. Ce fut un succès de
-larmes dont on n'avait pas vu d'exemple depuis <i>le
-Déserteur</i>.</p>
-
-<p>L'année suivante, Dalayrac, aidé de son premier collaborateur
-Lachabeaussière, donna <i>Azémia</i> ou <i>les Sauvages</i>.
-Le succès, moins vif au début, se prolongea
-néanmoins autant que celui de <i>Nina</i>. Deux mois après
-<i>Azémia</i> il fit jouer <i>Renaud d'Ast</i>. Il ne se doutait
-guère, en composant la romance, du reste assez vulgaire:
-<i>Vous qui d'amoureuse aventure</i>, que cet air,
-auquel on adapta les paroles: <i>Veillons au salut de
-l'Empire</i>, deviendrait le chant national de la France,
-et le seul qu'il serait permis de chanter pendant plus
-de dix ans.</p>
-
-<p>En 1788, il donna <i>Fanchette</i>, en deux actes, et <i>Sargines</i>,
-en quatre; et en 1789, <i>les deux Savoyards</i> et
-<i>Raoul sire de Créqui</i>.</p>
-
-<p>Ces deux ouvrages montrèrent le talent du compositeur
-sous un aspect bien différent. Dans le premier
-il avait pu mettre sans peine la grâce, la franchise,
-le comique et la naïveté qui étaient l'essence même
-de son style et de ses manières. Dans le second, on
-sent qu'il aurait voulu adopter un faire plus large et
-plus dramatique, une manière plus simple, telle enfin
-que le comportait le sujet; mais ces qualités lui sont
-moins naturelles, et la réussite est moins complète.</p>
-
-<p>Après tant de succès, Dalayrac était parvenu à se
-faire un nom déjà célèbre; il avait entièrement renoncé
-à l'état militaire, ses ouvrages fréquemment représentés
-lui assuraient un revenu productif; son rêve
-était un voyage dans sa famille: une triste circonstance
-lui en fournit l'occasion.</p>
-
-<p>Son père mourut presque subitement au mois d'août
-1790. Dalayrac s'empressa de partir pour Muret: il
-voulait porter à sa mère, qu'il adorait, les consolations
-dont son c&oelig;ur avait besoin dans un moment si cruel.
-A peine arrivé dans sa famille, il apprend que son
-père, par un acte passé devant notaire un an avant
-sa mort, l'avait institué son légataire universel au détriment
-de son frère cadet. Il s'empressa de faire annuler
-ces dispositions, qui étaient cependant selon la
-coutume du pays. Fier d'avoir pu s'assurer une existence
-honorable par son seul travail, il était heureux
-d'augmenter la petite aisance de la famille, en renonçant
-aux avantages exceptionnels que son père voulait
-lui assurer. Ses travaux le rappelèrent à Paris: il fallut
-s'arracher encore une fois aux embrassements de
-sa mère. Son voyage de retour fut une suite de
-triomphes. A Nîmes, à Lyon, dans toutes les grandes
-villes, il reçut des ovations aux théâtres dont ses ouvrages
-faisaient la fortune.</p>
-
-<p>De retour à Paris, il apprit la faillite de M. Savalette
-de Lange, chez qui il avait placé 40,000 francs, fruit
-de ses travaux et de ses économies. Cette année de
-1791 devait lui être fatale, car au chagrin de la
-perte de sa fortune se joignit bientôt une douleur
-qui lui fit oublier ses autres maux. Sa mère n'avait pu
-survivre à la perte de son mari. La situation de Dalayrac
-était des plus tristes: en moins de six mois il
-perdait son père et sa mère, se voyait privé du fruit
-de ses travaux, et déjà la révolution grandissant de
-jour en jour, faisait présager l'avenir le plus sinistre.</p>
-
-<p>Ses amis, ses protecteurs, ce monde brillant où il
-avait vécu, tous se dispersaient loin de Paris, plusieurs
-d'entre eux s'éloignaient même de France.
-Malgré ses opinions monarchiques bien connues et les
-dangers que pouvait lui faire courir son titre d'ex-garde-du-corps
-du comte d'Artois, Dalayrac ne songea
-pas un seul instant à quitter Paris, il ne cessa de travailler
-pour le théâtre, il pensa avec justesse que la
-renommée de ses &oelig;uvres suffirait pour le protéger, il
-fut même assez heureux pour abriter sous leur égide
-quelques-uns de ses anciens amis.</p>
-
-<p>Le Ciel lui devait une compensation à tant de tourments:
-il la trouva dans le mariage qu'il contracta
-en 1792 avec une jeune personne qui devint la compagne
-et l'amie de toute sa vie.</p>
-
-<p>A une époque où les lois sur les émigrés s'exécutaient
-dans toute leur rigueur, et où l'asile et la protection
-donnés à l'un d'eux étaient regardés comme
-un crime, Dalayrac reçut, par une voie détournée,
-une lettre datée de l'Allemagne, et conçue à peu près
-en ces termes: «Monsieur, peut-être votre mémoire
-vous rappellera-t-elle à peine le nom d'un
-homme qui n'a jamais été assez heureux pour être
-de vos amis, et qui n'a eu d'autres relations avec
-vous que d'avoir servi dans le même corps, celui des
-gardes de M<sup>gr</sup> le comte d'Artois. J'ai eu le malheur
-d'émigrer, toute ma famille a péri sur l'échafaud,
-quelques-uns de mes biens ont heureusement échappé
-au séquestre et à la confiscation. Je n'ai plus aucune
-ressource, peut-être cependant me serait-il possible
-de me faire rayer de la liste des émigrés et de recueillir
-quelques débris de ma fortune. Mais si je
-puis arriver à Paris, je ne tarderai pas à y être arrêté,
-si personne ne répond de moi et ne m'aide à
-déjouer les man&oelig;uvres de la police. Je n'y connais
-personne, personne que vous qui ne me connaissez
-pas; et cependant je m'adresse en toute confiance à
-votre loyauté et à votre sympathie pour le malheur
-d'un ancien camarade.»</p>
-
-<p>Dalayrac ne se rappelait effectivement pas avoir
-jamais connu l'auteur de la lettre: cependant il lui
-avait semblé voir figurer sur les contrôles des gardes
-le nom dont elle était signée, et il n'hésita pas à répondre
-qu'il ferait toutes les démarches en son pouvoir,
-en faveur du proscrit.</p>
-
-<p>Quelques jours après, celui-ci se présentait chez
-Dalayrac sous un déguisement qui dut rappeler à
-l'auteur de <i>Camille</i>, d'<i>Ambroise</i> et du <i>Château de
-Montenero</i> quelques-unes des pièces mélodramatiques
-qu'il avait mises en musique. Pendant plusieurs
-mois le compositeur tint l'émigré caché chez lui; et
-de quelles précautions ne fallait-il pas s'entourer, à
-une époque où la pitié était un crime et la dénonciation
-une vertu! Enfin, à force de soins, de peines
-et de démarches, il parvint à faire rayer son ancien
-camarade, et celui-ci put, grâce à son dévouement,
-recouvrer à la fois sa liberté et sa fortune.</p>
-
-<p>Dalayrac compta peu d'insuccès dans les cinquante-quatre
-opéras qu'il fit représenter; la plupart au contraire
-obtinrent une vogue immense, et il suffira de
-citer les titres principaux: <i>Camille</i>, <i>Ambroise</i>, <i>Marianne</i>,
-<i>Adèle et Dorsan</i>, <i>la Maison isolée</i>, <i>Gulnare</i>,
-<i>Alexis</i>, <i>Montenero</i>, <i>Adolphe et Clara</i>, <i>Maison à vendre</i>,
-<i>Lehéman</i>, <i>Picaros et Diego</i>, <i>La jeune Prude</i>, <i>Une heure
-de mariage</i>, <i>Gulistan</i>, <i>Deux mots</i>, <i>Lina</i>, etc.</p>
-
-<p>Grétry, dans sa longue carrière, eut un moment où
-la popularité faillit l'abandonner: il était déjà vieux,
-lorsque Méhul et Cherubini donnèrent ces ouvrages
-sévères et fortement instrumentés qui contrastaient
-d'une manière si sensible avec les opéras joués précédemment.
-Grétry essaya de modifier sa manière dans
-ses derniers ouvrages; mais son génie était épuisé, et
-d'ailleurs les efforts qu'il faisait pour atteindre aux
-proportions des ouvrages du goût moderne lui ôtaient
-le naturel et la facilité qui prêtaient tant de charmes
-à ses premiers travaux. Son ancien répertoire fut presque
-abandonné pendant près de dix ans pour faire
-place aux &oelig;uvres écrites d'un style plus sérieux. Mais
-lorsque la société tenta de se reconstituer, au commencement
-de ce siècle, la réaction fut générale, dans
-les goûts comme dans la politique. A l'échafaudage de
-sentiments exagérés qu'on avait étalés pendant les
-tristes années de la Terreur, à la fausse sensiblerie
-qu'on avait affichée sous le Directoire, succéda une
-tendance de retour aux choses plus simples et de
-meilleur goût. Martin fut le premier qui essaya de
-reprendre quelques-uns des premiers ouvrages de
-Grétry. Leur succès fut immense. Toute une génération
-avait surgi, pour qui ils étaient une nouveauté,
-et il restait encore une immense portion de public à
-qui ils retraçaient les plus doux souvenirs. Elleviou
-et les premiers sujets de la brillante troupe qu'on admirait
-alors, se firent un point d'honneur de faire revivre
-ces opéras presque oubliés, et bientôt les ouvrages
-de Grétry firent le fond du répertoire habituel. Le
-compositeur fut assez heureux pour jouir de toute sa
-gloire pendant ses dernières années, et lorsqu'il mourut,
-il était avec justice et unanimement proclamé le
-premier dans le genre qu'il avait si brillamment illustré.</p>
-
-<p>Dalayrac n'eut pas cette alternative d'abandon et
-de recrudescence de succès. Depuis son premier opéra
-jusqu'au dernier, il produisit constamment, et ne vit
-jamais décroître la faveur du public. Il est vrai qu'il
-sut constamment se plier à ses goûts: quand les
-grandes compositions musicales devinrent à la mode,
-il sut faire des à peu près dont le parterre était peut-être
-plus satisfait que des modèles mêmes, qu'il applaudissait
-moins par conviction que par engouement.</p>
-
-<p>Ce qu'il y a de remarquable, c'est l'adresse de Dalayrac
-à saisir cette nuance, ce qui lui permit de modifier
-légèrement sa manière, mais de ne jamais la
-changer entièrement. Il voyait bien qu'il y avait un
-progrès chez les innovateurs, mais il comprenait aussi
-qu'ils dépassaient quelquefois le but qu'ils voulaient
-atteindre, et qu'en donnant plus de correction et de
-de vigueur à leur harmonie et à leur instrumentation,
-ils négligeaient peut-être trop la partie mélodique,
-qui est celle qui touche le plus la masse, et à laquelle
-le public revient toujours. Dalayrac était plus ou
-moins heureux dans le choix de ses motifs ou la coupe
-de ses morceaux, mais on ne peut pas dire qu'il y ait
-jamais eu bien réellement progrès chez lui. Ses derniers
-ouvrages ne sont pas plus richement instrumentés
-que les premiers: il y a plus d'élégance dans
-la forme, plus d'habitude dans le faire; mais c'est
-toujours le même procédé et le même système. J'ai en
-ce moment sous les yeux la partition de l'<i>Eclipse
-totale</i> et celle du <i>Poëte et le Musicien</i>, composées l'une
-en 1781, et l'autre en 1809, et je retrouve dans toutes
-deux le même point de départ et le même système de
-disposition, la même facilité insouciante, la même
-habitude de remplissage banal, et les mêmes éclairs
-d'inspiration à certains moments donnés.</p>
-
-<p>Dalayrac eut le bonheur d'avoir, outre ses grands
-drames, parmi lesquels il faut citer <i>Camille</i> où presque
-tout est excellent, et dont <i>le trio de la cloche</i> est
-un chef-d'&oelig;uvre, de charmantes comédies à mettre
-en musique; ces comédies devenaient musicales par
-l'importance qu'y acquéraient les rôles confiés à
-Elleviou et à Martin. Personne n'écrivit des duos
-aussi favorablement coupés, aussi heureusement disposés
-sous le rapport vocal et scénique en même
-temps, que ceux que Dalayrac composa pour ces célèbres
-artistes dans <i>Maison à vendre</i> et <i>Picaros et Diego</i>.</p>
-
-<p>Grétry avait commencé par imiter le genre italien,
-et ses premiers ouvrages y compris le <i>Tableau</i> parlant
-(ce chef-d'&oelig;uvre qu'une récente reprise vient de rajeunir
-de quatre-vingt-deux ans), sont entièrement
-inspirés par l'étude et le style des compositeurs italiens
-de l'époque, style qu'il relève par le cachet puissant
-de son individualité. Dalayrac, au contraire, montre
-une manière toute française dans ses premières productions;
-on devine déjà quelle sera la romance de
-l'Empire, dans les tournures des phrases mélodiques
-qu'il affectionnait en 1782.</p>
-
-<p>Grétry était un grand musicien qui avait mal
-appris, mais qui devinait beaucoup. Il était né harmoniste;
-sa modulation, quoique mal agencée, est
-imprévue et souvent piquante; ses accompagnements
-sont maigres et gauches, mais sont remplis d'intentions
-et d'effets quelquefois réalisés. On sent que le génie
-l'emporte et que c'est parce que la science lui fait défaut,
-qu'il ne peut accomplir tout ce qui lui vient à la
-pensée.</p>
-
-<p>Dalayrac est peu musicien: il sait à peu près tout
-ce qu'il a besoin de savoir pour exécuter sa conception.
-Jamais il n'a voulu faire plus qu'il n'a fait, et, eût-il
-possédé toute la science musicale que de bonnes études
-peuvent faire acquérir, il n'eût produit que des &oelig;uvres
-plus purement écrites, mais sa pensée ne se fût pas
-étendue plus loin, et ne se fût pas élevée davantage:
-l'instinct des combinaisons et de l'intérêt de détail
-lui manquait complétement, tandis que Grétry le possédait
-à un degré très-éminent.</p>
-
-<p>La justesse de cette comparaison pourra peut-être
-se déduire par le souvenir de l'épreuve que j'ai faite,
-il y a quelques années, en réinstrumentant le <i>Richard</i>
-de Grétry et le <i>Gulistan</i> de Dalayrac. Dans la première
-de ces partitions, tout était à faire; mais aussi quel
-intérêt il était facile de mettre dans l'instrumentation!
-que d'effets indiqués qu'il n'y avait qu'à suivre et à réaliser!
-Dans la seconde, au contraire, la besogne était
-toute faite; il y avait simplement à doubler quelques
-parties, à moderniser quelques effets de sonorité, mais
-l'&oelig;uvre était accomplie avant d'être commencée. Que
-résulta-t-il? Que le <i>Richard</i> de Grétry eut un succès
-immense en se présentant tel que Grétry l'eût probablement
-écrit, s'il eût possédé l'expérience d'instrumentation
-que nous avons acquise depuis lui, et dont
-il avait toute l'intuition et la prescience. L'&oelig;uvre de
-Dalayrac, au contraire, fit peu de sensation, parce qu'il
-n'avait pas été possible que les ressources modernes
-ajoutassent un grand charme et donnassent plus de
-valeur à la forme banale, peut-être, mais complète en
-son genre, sous laquelle la pensée était émise.</p>
-
-<p>Ce qui doit être loué sans restriction aucune chez
-Dalayrac, c'est le sentiment de la scène qu'il possédait
-au plus haut degré. C'est à cet instinct excellent qu'il
-dut en partie ses nombreux succès, tant pour le choix
-heureux de ses sujets, que pour la manière réservée,
-habile et ingénieuse dont il savait les présenter sous
-la forme musicale. Aussi sa réputation fut-elle beaucoup
-plus grande au théâtre que parmi les musiciens.
-Il ne fit jamais partie du Conservatoire, où Monsigny et
-Grétry avaient été appelés à professer dès l'origine de
-l'établissement.</p>
-
-<p>Cependant l'Empereur, qui savait apprécier tous les
-genres de mérite, accorda la décoration de la Légion-d'Honneur
-à Dalayrac. Fier et heureux de cette distinction
-alors si rare, la première, la seule qu'il eût
-jamais obtenue, Dalayrac voulut la justifier par l'éclat
-d'un grand succès. Il fixa son choix sur un sujet de
-M. Dupaty intitulé: <i>le Poëte et le Musicien</i>. La pièce
-était écrite en vers et offrait un imbroglio assez gai.
-Elleviou et Martin y jouaient, comme d'usage, les
-rôles de deux jeunes étourdis, et les occasions ne devaient
-pas manquer au compositeur pour y écrire des
-duos, et renouveler ces luttes vocales où ces deux
-chanteurs favoris lui avaient donné l'habitude du
-succès.</p>
-
-<p>Il se mit au travail avec ardeur. La pièce fut mise
-en répétition, pour être jouée à l'époque des fêtes de
-l'anniversaire du couronnement. Une indisposition de
-Martin ayant interrompu les répétitions, Dalayrac reprit
-sa partition pour la terminer et y faire quelques
-changements: il venait d'écrire la dernière note du
-ch&oelig;ur final, lorsqu'il apprit que l'Empereur allait
-partir pour l'Espagne, et que son ouvrage ne pourrait
-être représenté devant lui si l'on ne se hâtait
-d'en reprendre les études. Rempli d'inquiétude, il se
-hâte de porter son dernier morceau au théâtre, et là
-on lui déclare que si l'indisposition de Martin se prolonge,
-on sera obligé de mettre une autre pièce en répétition.
-De plus en plus alarmé, il court chez le
-chanteur, le trouve, non pas indisposé, mais sérieusement
-malade, et acquiert la conviction que son opéra
-est indéfiniment ajourné. Désespéré de tous ces contre-temps,
-il rentre chez lui, est bientôt saisi d'une fièvre
-nerveuse qui se déclare avec une telle intensité qu'il
-est obligé de se mettre au lit. Le mal s'aggrave, le
-délire ne tarde pas à s'emparer de lui, et il expire au
-bout de cinq jours. Entouré de sa femme et de ses amis
-en larmes, il ne répond à leurs gémissements que par
-des chants insensés, peut-être ceux de son dernier ouvrage,
-et c'est en essayant encore d'articuler quelques
-sons, et de bégayer quelques phrases musicales qu'il
-rend le dernier soupir.</p>
-
-<p>Cette mort imprévue fut un coup de foudre pour ses
-amis et ses nombreux admirateurs. On fit à Dalayrac
-des obsèques magnifiques. Son corps fut transporté à
-sa campagne de Fontenay-sous-Bois, et Marsollier,
-dans un discours qu'il prononça sur sa tombe, rappela
-les succès qu'ils avaient obtenus ensemble et les
-souvenirs de l'étroite amitié qui les unissait depuis plus
-de vingt ans.</p>
-
-<p>Les artistes de l'Opéra-Comique firent faire par
-Cartellier un buste en marbre qui figurait dans le
-foyer du public et sur lequel étaient inscrits ces
-mots: «<i>A notre bon ami Dalayrac.</i>»</p>
-
-<p>Dalayrac mourut à cinquante-six ans. Son ouvrage
-posthume, <i>le Poëte et le Musicien</i>, ne fut joué que
-deux ans après sa mort. Ce fut l'acteur et compositeur
-Solié qui en dirigea les répétitions. Il n'obtint qu'un
-médiocre succès, et ne méritait pas un meilleur sort.
-La partition en a été gravée: on n'y retrouve qu'un
-calque décoloré de ses précédentes productions. <i>Lina
-ou le Mystère</i>, l'un de ses derniers ouvrages, renferme
-de charmantes choses et peut être placé à côté
-de ses meilleurs opéras. Il est probable qu'il eût
-beaucoup modifié son &oelig;uvre aux répétitions, mais il
-est plus que douteux qu'il eût pu l'améliorer au point
-de lui procurer un succès durable.</p>
-
-<p>Plusieurs ouvrages de Dalayrac sont restés au répertoire,
-quelques-uns de ceux qu'on a abandonnés
-pourraient être repris avec avantage, et, quelques progrès
-que la musique ait faits depuis quarante ans, on
-trouverait encore dans leur exécution le charme qui
-s'attache toujours aux mélodies franches, aisées, naturelles,
-à l'esprit et au sentiment parfaits, sans lesquels
-on ne sera jamais qu'un médiocre compositeur.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td> <th>Pages.</th></tr>
-<tr><td class="drap">Dédicace.</td>
-<td class="num"><a href="#dedicace"><small>V</small></a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Notes biographiques.</td>
-<td class="num"><a href="#bio"><small>VII</small></a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Boïeldieu.</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le clavecin de Marie-Antoinette.</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">15</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Hérold.</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">27</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les concerts d'amateurs. Tribulations d'un musicien.</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">39</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les musiciens de Paris.</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">51</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">De l'origine de l'opéra en France.</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">65</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">L'Armide de Lully.</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">75</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Un début en province.</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">105</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le violon de fer-blanc.</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">125</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Un musicien du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">135</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Une conspiration sous Louis XVIII.</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">165</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Jean-Jacques Rousseau musicien.</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">177</a></td></tr>
-<tr><td class="drap">Dalayrac.</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">217</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p>
-
-
-<p class="c gap small">IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un musicien, by Adolphe Adam
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN MUSICIEN ***
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