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-The Project Gutenberg EBook of La petite Ville, by Remy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: La petite Ville
- Paysages
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Release Date: November 27, 2019 [EBook #60798]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE VILLE ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel (This file was produced from
-images generously made available by the Bibliothèque
-nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- REMY DE GOURMONT
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- La petite Ville
- Paysages
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- PARIS
- MERCVRE DE FRANCE
- MCMXIII
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-Tiré à petit nombre, dont cent vingt exemplaires sont mis en vente.
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-Ex. Nº 130
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-LA PETITE VILLE
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-_La petite ville est agréable à contempler. On la voit de partout et
-c'est toujours la même île de pierres accumulées émergeant d'une mer de
-verdure. D'entre les pierres il surgit quelques rocs sveltes et
-dentelés, ce sont les flèches de ses églises, jadis phares des âmes. De
-toutes ces pierres, à des heures, tombe la voix des cloches, l'air
-limpide se résout en musique, comme, l'hiver, l'air gris se fond en
-pluie. Les ondes se sont dispersées; rassuré, le silence recommence sa
-promenade éternelle le long des rues mortes._
-
-
-LES COQUELICOTS
-
-Depuis Paris jusqu'à la mer, au fond de la Normandie, le fleuve rouge
-des coquelicots vous accompagne. Il déborde çà et là et s'étend comme un
-lac sur les champs de blé. On se demande si les cultivateurs ne vont pas
-récolter autant de gerbes de coquelicots que de gerbes de blé. Au moins
-ce sera très mêlé. En certains champs, c'est même le rouge qui domine et
-l'emporte sur l'or. C'est à croire que la fleurette a été semée
-intentionnellement avec le grain. Non, car je ne pense pas que le
-charmant mélange de la couleur des blés mûrissants et du coquelicot ait
-beaucoup de charme pour les paysans. Ils ne voient pas les choses comme
-nous, qui passons, et je crains que, pour eux, la fleur qui amuse notre
-oeil ne soit que de la mauvaise herbe. Hélas! dans la nature, presque
-tout ce qui est joli, éclatant ou doux, n'est que de la mauvaise herbe,
-et si rien n'est plus utile, rien n'est plus monotone et plus terne
-qu'un champ de betteraves. Nous n'avons guère de ces cultures du Midi ou
-de l'Orient aux belles couleurs et même dans le Midi les champs
-orgueilleux de garance ont disparu. Autrefois, la Normandie ne se
-fleurissait pas seulement des pavots, mais du lin bleu de ciel et du
-sarrasin tout blanc, cher aux abeilles. Le lin a presque disparu. C'est
-dommage pour l'oeil; car c'était une fête que ces champs d'azur, et le
-sarrasin devient plus rare. Il reste en été le coquelicot, et au
-printemps le bleuet, plus timide et assez vite étouffé par la végétation
-des céréales. Aussi je souhaite que la petite graine noire, qui
-ressemble à des grains de poudre, continue de se mêler follement au blé
-et à prospérer. Au fond cela ne lui fait pas grand mal et c'est une
-parure.
-
-
-LA GARE
-
-Je ne sais quel était autrefois le centre de la petite ville, le centre
-social, ni s'il y en avait un; aujourd'hui, c'est la gare, bien qu'elle
-soit assez loin et que cela soit une corvée d'en remonter vers la haute
-ville. On y va en promenade, on s'y rencontre, les diverses classes s'y
-mêlent, c'est un endroit neutre et presque le seul lieu de
-divertissement. C'est par là qu'arrivent les journaux et le peu de
-littérature dont la ville a besoin, et ni les feuilles ni les livres ne
-remontent dans l'ancienne petite cité. On va les chercher à la gare. La
-bibliothèque de la gare a tué les autres libraires. Il y en avait trois
-autrefois: une librairie générale, où on trouvait toutes les nouveautés,
-avec un fonds assez solide de classiques anciens et modernes; une
-librairie pieuse où se débitait la littérature édifiante ou modérée;
-enfin une bouquinerie, où je me souviens d'avoir acheté mes premiers
-livres curieux. Seule, la librairie pieuse subsiste, mais on y vend
-peut-être plus de chapelets et d'eucologes que d'ouvrages académiques.
-La petite ville est dans une profonde décadence intellectuelle. On s'y
-intéresse de moins en moins aux questions stables et c'est la gare qui
-lui fournit la littérature passagère. Il y a d'autres causes à cette
-déchéance qui est générale dans les petites villes de province, mais je
-ne veux noter ici que les observations extérieures. Bien que la ville
-n'ait tous les jours aucun commerce apparent, la gare est assez animée.
-C'est le seul organe par où elle remue et manifeste quelque vie. Il est
-curieux qu'on ne rencontre presque personne dans ses rues et qu'on en
-rencontre beaucoup à la gare. C'est que c'est un point de concentration:
-la petite ville ne retrouve que hors d'elle-même des motifs d'activité.
-
-
-LE PETIT CHEMIN DE FER
-
-Il dévale de la gare, passe entre les jambes du viaduc et s'en va en
-titubant du côté de la mer. Il ne va pas vite et il souffle beaucoup,
-quoique tout jeune. D'abord, il longe un vieux canal où il pousse maints
-roseaux et où fleurissent à foison les reines des prés. Autrefois, ce
-canal charriait les charbons de Hull et les sapins de Norvège vers la
-ville qui en était fière, mais on se lasse de tout. Cependant le petit
-chemin de fer divague maintenant parmi les campagnes et s'enfonce
-résolument à travers les avoines, les coquelicots et les pommes de
-terre. Voici les sables, voici la mer. Des gens descendent et gagnent la
-petite plage où les vagues déferlent aux sons du piano. Deux hommes se
-baignent, un enfant joue avec un chien, deux dames se promènent. «Tout
-est loué, me dit avec fierté la servante du petit café en bois découpé.
-Dame! Depuis que nous avons le chemin de fer!» Cependant le petit chemin
-de fer a eu le temps de faire un tour vers des régions plus lointaines.
-Il revient. On le voit traverser les dunes comme une grosse chenille
-noire, il s'arrête et nous repartons vers la vieille petite ville tassée
-sur son rocher autour de ses églises. On y est moins isolé, depuis que
-l'on sent la mer si près de soi, grâce au petit chemin de fer. La mer
-est une compagne qui ne vous lasse jamais, et quoique sa voix soit
-monotone, on y trouve une diversité singulière. Elle se plie si bien à
-la qualité de la rêverie, elle se fait si bien plaisante ou triste selon
-les mouvements de votre âme! Malgré leurs chalets suisses, leurs casinos
-et leur musique ridicule, les hommes n'ont pu encore en détruire le
-charme. La mer est invincible. C'est pourquoi il faut bénir les petits
-et les grands chemins de fer qui nous permettent d'aller à elle
-directement, nous jeter, d'un bond, dans ses bras.
-
-
-LA CATHÉDRALE
-
-La cathédrale domine, écrase, dévore la petite ville nichée à ses pieds
-et qui semble en découler comme une source de pierre. Cet amas
-harmonieux de sculptures, de flèches, de dômes, de porches, n'a pas
-suffi à rassasier l'activité constructive des siècles qui précédèrent la
-Renaissance et dont le nom ici ne se comprend plus, car ce fut une mort
-et non un renouveau: deux autres églises, encore vastes et belles
-s'élevèrent à ses côtés et plus loin dans les campagnes, au bord des
-rivières, à la lisière des landes, des abbayes surgissaient riches et
-fleuries, et l'on se demande comment purent être conçues et créées, en
-un temps assez bref, tant de prodigieuses architectures. Il y a une
-telle disproportion entre les ressources artistiques actuelles du pays
-et les anciennes réalisations! Aujourd'hui, non seulement il ne pourrait
-achever ces merveilles, mais à peine pourrait-il en avoir l'idée et il
-serait même embarrassé pour les maintenir en bon état. Il faut que cela
-soit un gouvernement sans religion qui veille sur l'intégrité de ces
-monuments religieux. Abandonnés aux mains des fidèles, ils seraient
-depuis longtemps de belles ruines. La foi qui les construisit n'a plus
-assez de force pour les soutenir. Ceux-même qui les admirent sont
-devenus incapables d'une admiration active et ceux qui y prient ne
-voudraient pas se priver d'un déjeuner pour contribuer à la réfection
-d'une seule de ces pierres sculptées. Ils sauraient pleurer, ils ne
-sauraient faire que cela. Dans le petit poème qui raconte la
-construction de la cathédrale de Chartres, on voit la population tout
-entière travailler matériellement au charroi et à la pose des matériaux.
-Elle est, et toutes les autres, le fruit de l'élan de tout le peuple qui
-voulait, qui savait vouloir. Les catholiques d'aujourd'hui ne sont même
-plus capables de nourrir leur clergé et de lui acheter des surplis.
-
-
-LE COLIMAÇON
-
-Ce n'est pas un mollusque, c'est une sorte d'édifice en verdure, un
-labyrinthe de charmille qui s'élève dans un coin du jardin des plantes.
-On en voit parfois de tels dans les vieilles estampes. Celui-là, qui
-date du XVIIIe siècle, est fort beau. Les Anglais viennent le voir. Il
-figure dans les guides et sur les cartes postales. Ce n'est d'ailleurs
-qu'une des curiosités du jardin des plantes, célèbre dans le monde
-touriste. Il se glorifie aussi d'un cèdre gigantesque, d'un tas d'arbres
-de la plus belle venue, d'un _menneken-piss_ à peine plus décent que
-celui de Bruxelles et d'un choix de palmiers, cédratiers, orangers avec
-leurs oranges, camélias en pleine terre et autres arbustes rares qui
-s'accommodent d'un climat extrêmement doux. Mais la verdure y vient si
-bien qu'elle est comme une prison pour les fleurs. C'est le paradis des
-arbres. Une branche plantée en terre y prend aussitôt racine et devient
-en quelques saisons arbre à son tour. Toutes les nuances du vert s'y
-rencontrent et brodent sur le ciel les plus belles tapisseries. J'écris
-près d'une fenêtre donnant sur cette tapisserie mouvante que le vent
-fait vaciller avec un bruit très doux de vagues. Comme ces constructions
-d'arbres sont émouvantes, mais aussi, comme elles sont accablantes! Au
-temps de ma jeunesse on découvrait du haut du colimaçon, un horizon
-assez vaste et assez plaisant vers de proches collines pleines de
-moissons. Maintenant les arbres ont envahi tout le champ de la vision:
-on est un peu plus près de leur cime, voilà tout. Ils témoignent du
-moins de la fécondité de cette terre et rappellent les temps anciens, où
-tout ce pays n'était qu'une vaste forêt, à peine pénétrable. Et puis,
-vraiment, rien n'est plus beau. Ah! que je plains les régions sans
-arbres.
-
-
-MUSÉES
-
-M. Uzanne appelait l'autre jour les musées des «écoles de simulation et
-de pastiche», et cela m'a semblé bien près de la vérité, sinon la vérité
-même. Il n'est pas douteux que les musées, répandus maintenant partout,
-ont développé outre mesure cette manie de l'imitation, qui est presque
-tout le génie humain. Mais il est des musées innocents, ceux des petites
-villes. La petite ville a son musée. C'est, à l'entrée du jardin des
-plantes, une vieille maison du dix-huitième siècle, dont une moitié est
-pleine de mauvaise peinture et dont le reste abrite des plantes
-délicates. Du dehors, on ne sait où commence la peinture, car la façade
-est tapissée par une magnifique glycine qui mêle ses grappes violettes
-aux fleurs charnelles d'un rosier grimpant. Rien n'est plus charmant que
-ces roses qui pendent de toutes parts et s'effeuillent en pluie
-odorante, cependant que se gonfle de l'autre côté de la cour un énorme
-massif de camélias qui proclame la douceur un peu humide du climat.
-Avant que les roses ne soient ouvertes, les rouges camélias décorent à
-merveille la sombre verdure. Quelle opulente entrée de musée! Il n'en
-est pas peut-être derrière laquelle on rêve un art plus délicat, plus
-intime, plus provincial, plus traditionnel, mais il en est bien peu qui
-mènent vers un tel néant! Musée, pourquoi faire? Est-ce que toute la
-ville n'est pas un musée vivant, avec ses églises aux pierres sculptées,
-ses vieilles rues désertes, ses vieux hôtels resserrés entre ses vieux
-jardins? Un musée spécial, quelle dérision! Comme une fausse notion de
-l'art a déformé les esprits! Mais ce musée du moins a ce mérite de ne
-pousser ni à la copie, ni à l'imitation. Plus heureux que le Louvre, il
-ne contient aucun chevalet et on n'y a jamais vu deux fois le même
-visiteur. Il n'est coupable d'aucune fausse vocation. Il jette même un
-certain ridicule sur l'art et sur les artistes. Mais il enchante le
-promeneur solitaire. C'est un musée innocent.
-
-
-LE LYCÉE
-
-Il n'est pas douteux que, dans la plupart des petites villes de cette
-région, où d'ailleurs il n'y en a pas de grandes, l'Université ne soit
-en profonde décadence. Non pas que le corps des professeurs ait diminué
-de valeur, mais ce sont les élèves qui ont diminué en nombre. Ici, le
-lycée, où il y eut, de mon temps, jusqu'à trois cents élèves internes,
-n'en compte plus guère qu'une soixantaine. Cependant, la population
-écolière est abondante dans la région. On n'émigre vers Paris qu'après
-les études faites. Les hommes sont moins nombreux, mais les enfants et
-les adolescents pullulent, les familles y étant toujours fort fécondes.
-Où donc toute cette jeune population fait-elle son éducation? Dans les
-établissements ecclésiastiques qui, jadis assez dédaignés, ont retrouvé
-depuis quelques années une belle clientèle. Je n'en rechercherai pas les
-causes, je constate le fait, qui est patent; l'enseignement de l'Etat
-subit en province une crise dont il se relèvera difficilement. C'est en
-vain que toutes sortes d'améliorations y ont été apportées. Sans les
-boursiers que l'administration envoie de tous côtés, le lycée serait
-presque vide; le personnel est sans proportion avec la population
-scolaire, les bâtiments de l'internat s'y font de plus en plus déserts;
-on dirait qu'une épidémie a passé par là. Ce n'est pas que les habitants
-soient devenus plus réactionnaires, plus cléricaux, mais il semble que
-les méthodes universitaires leur plaisent de moins en moins. S'il y a eu
-campagne contre l'Université, nulle part elle n'a mieux réussi.
-Pourtant, la petite ville est encore un centre d'études, mais surtout
-primaires et féminines. Il y a un lycée où on fait des cours pour les
-jeunes filles, mais ce gain compense assez mal la désertion du grand
-lycée, où l'on formait les hommes.
-
-
-LE CIRQUE
-
-_Australian Circus_! Et d'immenses affiches illustrées ont couvert les
-murs de la petite ville. Tous les ans, pendant les mois d'été, de
-pareilles troupes la visitent. C'est même à peu près le seul spectacle
-qu'elle connaisse, car son petit théâtre est fort délaissé et les
-tournées l'ignorent; elle les bouderait d'ailleurs, la coutume défendant
-à la «société» de fréquenter ce bouis-bouis. Le cirque, au contraire,
-fait ce miracle de réunir tout le monde. Dès quatre heures, tous les
-enfants de la ville sont réunis sur la place et surveillent le montage
-de la salle de toile, jettent des regards curieux vers les voitures où
-grouillent les animaux, où les paillettes luisent comme des poissons
-dans un filet. Quelquefois, pour allumer la curiosité, le cirque fait
-par les rues étroites une promenade de parade. L'_Australian Circus_ n'a
-pas suivi cet usage, confiant dans l'extravagance de ses affiches. Il a
-eu raison, car, dès huit heures, on se presse sur les banquettes de la
-vaste tente. C'est un cirque pareil à tous les cirques ambulants, d'une
-bonne tenue et d'une suffisante variété: aussi son succès est-il
-considérable. Je pense qu'il n'a d'australien que le nom; son personnel
-est anglais, français et japonais. Ses acrobates japonais sont
-admirables et réalisent des prodiges d'équilibre dangereux. Je ne
-regrette pas d'avoir vu la petite Japonaise, menue et gentille comme une
-poupée, qui grimpait si gaillardement à une échelle sans appui. Ces
-Japonais, sans lesquels il n'y a plus de fête de ce genre, sont d'une
-adresse admirable, mesurée et calme, prudente quoique très hardie. Ils
-résolvent moins des tours de force que des problèmes de mécanique. La
-municipalité fait d'autres prodiges, qui sont des prodiges d'économie,
-et c'est dans l'obscurité absolue d'une nuit sans lune qu'il nous faut
-regagner notre domicile, en butant sur les mauvais pavés. Mais les
-habitants ne murmurent pas. Ils sont heureux. Ils sortent de
-l'_Australian Circus_!
-
-
-LES RUINES
-
-La maison que j'habite ici a des parties du XVe siècle. Elle a un grand
-escalier de pierre, à voûtes et à pilastres de granit. Il y en a
-beaucoup d'autres dans la ville, qui a gardé aussi plusieurs ruelles et
-des tourelles de cette époque. C'est très inconfortable, mais cela a une
-allure assez belle dans le silence. On sent qu'aux siècles passés la vie
-y était assez semblable à ce qu'elle est maintenant, seulement plus
-ramassée encore, plus tassée sur elle-même. C'était une ville
-ecclésiastique. Moines et prêtres y abondaient et il est probable qu'une
-partie des maisons leur appartenait. Les prêtres y ont laissé la
-cathédrale et les deux églises dont j'ai parlé. Les moines ont disparu
-sans autres traces de leur domination qu'un aqueduc. Sise sur une
-hauteur, la ville fait venir son eau d'assez loin. Au temps jadis il y
-en avait grande pénurie, et un capucin érudit, ayant connu les
-merveilleux travaux d'eau des anciens Romains, engagea son couvent à
-imiter leur exemple. Cela fait qu'ils construisirent un aqueduc, dont on
-voit encore quelques travées enfoncées sous les lierres, dans le bas de
-la ville. Comme c'était une oeuvre considérable, dès le dix-septième
-siècle, on l'attribuait aux Romains et c'est sans doute grâce à cette
-antiquité légendaire qu'on en a respecté les ruines. Ce n'est même que
-tout récemment que j'ai appris la véritable origine de cet aqueduc
-romain. Ses arcades sont d'ailleurs de forme ogivale et un peu de
-réflexion aurait dû nous renseigner plus vite. Mais la manie romaine
-sévit si durement dans le pays! C'est au dix-septième siècle qu'elle
-commença à régner. On découvrit partout des camps de César. Il y en a un
-dans les environs, naturellement, et comme on y a découvert des
-hachettes de pierre, l'attribution a paru longtemps certaine. C'est une
-noblesse qu'il a fallu abandonner. César n'a point campé là et il n'a
-point construit un aqueduc pour une cité qui n'existait pas encore.
-
-
-LE MARCHÉ
-
-J'aurais encore bien des tableaux à esquisser pour indiquer seulement le
-plan de la petite ville en me bornant aux traits généraux: le marché est
-de ceux-là. C'est le seul jour où la moitié de ses rues présentent une
-véritable animation. Les paysans des environs l'ont envahie, venus les
-uns à pied, les autres par le chemin de fer, la plupart dans leur
-carriole, souvent conduite par une femme. Elles mènent fort mal, quoique
-avec beaucoup d'aplomb. D'ailleurs, leurs chevaux sont dociles.
-Surveillant les menus produits de la ferme, elles tiennent à venir les
-vendre elles-mêmes et on les voit le long des rues, alignées avec le
-panier de beurre, d'oeufs, l'éventaire de légumes, la cage à poules ou à
-lapins. Après les premières transactions, un bruit continu monte de cet
-amas de femmes et les exclamations patoises s'entrecroisent par-dessus
-la tête des acheteurs. Le dialecte bas-normand se parle là selon cinq ou
-six nuances différentes. L'expression _chez nous_, par exemple, s'y
-prononce: _cé nous_, _ci nous_, _ceux nous_, _cheuz nous_, _çu nous_, et
-peut-être encore d'autre façon. C'est une véritable carte linguistique
-en miniature, que la fréquentation des écoles n'a nullement entamée. La
-lecture des journaux n'a fait qu'introduire dans le parler d'étranges
-déformations. Si un paysan vous dit que tous ses chênes sont _juifs_,
-entendez _gélifs_, sorte de pourriture que l'on attribuait à la gelée.
-Je note cela pour obliger les linguistes, car le mot est d'usage récent.
-Le marché s'achève dans les cabarets et vers quatre heures tout le monde
-a disparu. Cependant on a bu force cafés, boisson plus nationale encore,
-dirait-on, que le cidre. A ce propos, voici encore une curieuse
-expression assez déroutante. La tasse de café s'appelle un sou de café,
-et elle ne change pas de nom en s'adjoignant plus ou moins d'eau-de-vie.
-De là l'expression: «un sou de café de deux sous, un sou de café de cinq
-sous.» Après cette dernière mixture, la bonne femme et son cheval ont
-chance de finir la journée dans un des fossés de la route. Tel est le
-revers de ces fêtes, que les femmes en reviennent avec un goût de
-l'alcool, qui les fait semblables à des hommes, oui, trop semblables à
-des hommes ivres.
-
-
-UNE VIEILLE ABBAYE
-
-C'est un pays de landes et de marais, un pays pauvre et qui le fut
-encore plus avant qu'on n'eût trouvé le moyen de l'adapter à la culture.
-Jadis, il ne produisait guère que d'un côté des ajoncs et de l'autre des
-sables; çà et là, de maigres pâturages mal défendus du vent et de la
-mer, de ce vent qui dessèche tout. Heureusement qu'il y pleut souvent,
-car c'est la seule ressource contre la dureté de son sol. Cependant au
-milieu de ce pays sans richesse et sans beauté, sur le bord d'une petite
-rivière qui trace comme un sillon étroit de fécondité, s'élève une des
-plus anciennes et des plus majestueuses abbayes de l'ancienne France.
-Elle date du XIe siècle et ressemble beaucoup, mais avec plus de
-sévérité, plus de pauvreté aussi à Saint-Germain-des-Prés, qui doit être
-de la même époque. Mais on y voit mieux qu'à la noble église de Paris
-toute la sécheresse orgueilleuse du style roman. Partout, c'est la
-pierre nue sans aucun décor, sans aucun enjolivement, même sculptural,
-une pierre grise, comme mouillée, qui donne une grande sensation
-d'accablement. C'est un immense sépulcre où les très rares ornements
-modernes font comme des taches de moisissures et, par conséquent, n'en
-gâtent pas l'ensemble. Il y a bien sur les murs les tableautins d'un
-chemin de croix issu de la rue Saint-Sulpice, mais il est comme dévoré
-par l'immensité des nefs. On a la sensation que ce sont des toiles
-d'araignées oubliées là. Il faut la voir ainsi, cette belle architecture
-romane, réduite à ses sévères lignes de pierre, pour se rendre compte
-combien elle surpasse le gothique par le génie de l'expression. Ce n'est
-que de la maçonnerie, mais qui parle plus haut que l'art le plus
-délicat. C'est barbare et c'est grand.
-
-
-LE SAVANT DE PROVINCE
-
-C'est un homme considérable dans sa petite ville et souvent un homme qui
-ferait bonne figure dans les milieux parisiens. Tout ce qui concerne sa
-province, ou du moins sa région, lui est familier, histoire,
-archéologie, biographie, généalogie. Il déchiffre les chartes anciennes,
-connaît les fastes de chaque famille et sait ce que raconte chaque
-pierre des vieux monuments. Il est précieux d'être son ami quand on
-séjourne ou seulement quand on passe dans le pays. Les choses lui
-parlent et il traduit leurs paroles en des discours passionnés. S'il est
-un peu partial, c'est qu'à force d'étudier les choses de son petit pays,
-il a été naturellement amené à leur attribuer une grande importance. Il
-connaît l'origine lointaine des institutions locales et des coutumes. Il
-sait à qui appartenait une seigneurie avant la guerre de Cent Ans et en
-quelles mains elle passa sous la domination anglaise. Ses recherches
-généalogiques ne sont pas du goût de tout le monde, parce qu'il dévoile
-avec sévérité les mystères de la transmission des propriétés et qu'il
-sait que telle fortune a eu des débuts frauduleux, que tel titre de
-noblesse est purement fantaisiste. Vivant à l'écart des partis,
-connaissant mieux le maniement des archives que celui des intrigues, il
-ne sollicite nulle faveur et n'en reçoit aucune. Sa maison, son jardin,
-ses livres et ses savantes recherches emplissent sa vie. Sa parole fait
-autorité dans la discussion historique et, quoique traditionnaliste par
-instinct historique, il ne la mêle pas aux querelles locales, ce qui le
-fait un peu mépriser par les ambitieux. Il s'en console, car la science
-historique lui suffit, et les compétitions politiques ne le tentent pas.
-Il connaît trop les dessous de l'histoire pour être tenté de s'y mêler.
-
-
-LES PETITS SUJETS
-
-Voici cinq ou six articulets sur un petit sujet qui n'intéresse guère
-les Parisiens, sur une petite ville que je ne veux même pas nommer, mais
-si je devais m'en excuser, ce serait pour dire que je n'aime à écrire
-que sur ce qui frappe directement mes yeux. J'ajouterais aussi qu'il ne
-doit pas y avoir pour l'écrivain, ni non plus pour le lecteur habitué à
-sa manière, de petits sujets. Les choses au milieu desquelles on vit et
-auxquelles on participe, prennent aussitôt une importance qui les
-rendrait presque dignes de l'histoire. Je passerais une saison dans le
-désert que je décrirais les choses du désert, même si ces choses
-n'étaient rien du tout. J'aimerais à raconter le néant. Mais je ne puis
-me persuader, philosophiquement, que là où je vis, puisse régner le
-néant. Les choses sont ce qu'un esprit les considère. Elles ont de
-l'importance, puisqu'elles l'occupent présentement, à l'exclusion du
-reste du monde. Il n'y a que les imbéciles, et tout de même je ne me
-range pas parmi eux, qui croient que les grands sujets font la grande
-littérature ou la grande peinture. Qu'ils se détrompent. Il vaut mieux
-être le Chardin d'un chaudron, que le raté d'une épopée. Un homme qui
-dit sincèrement ce qu'il voit, et seulement les choses qu'il voit, n'est
-jamais ridicule. C'est pourtant cette sincérité qui semble si facile et
-si engageante où il semble que nos contemporains répugnent le plus. Cela
-s'est toujours passé ainsi d'ailleurs, ce qui fait qu'à peine écrite, la
-littérature tombe en poussière. Il avait bien raison celui qui prenait
-pour devise: l'humble vérité. Je ne sais plus qui. Mais j'espère qu'il
-ne croyait pas à _la_ vérité, mais à _sa_ vérité. Dire _sa_ vérité,
-humble ou orgueilleuse, il n'y a que cela de digne.
-
-
-RITES FUNÉRAIRES
-
-Au retour, le hasard m'a fait découvrir, dans la banlieue d'une cité
-quasi maritime, un extraordinaire cimetière. D'abord, en entrant, des
-deux côtés de la grande allée, ce ne sont que des tombes d'enfants; on
-dirait que la population de ce faubourg ne meurt pas, mais qu'elle
-déverse là une progéniture innombrable. Ensuite, ces tombeaux minuscules
-sont ainsi ordonnés par les inconsolables parents: figurez-vous une
-sorte d'armoire en bois découpé dont trois panneaux sont vitrés, une
-vitrine économique dans laquelle sont entassées, sur des étagères en
-forme d'autel, des figurines en porcelaine peinte, représentant des
-enfants au berceau, des anges, des saints, des bonnes Vierges, des
-fleurs, une quantité de bibelots. Au milieu de tout cela pend à un fil
-de fer un angelot, partout le même, la cuisse ceinte d'un brassard rose
-et qui sourit. Sur le devant de la vitrine, il y a généralement la
-photographie du gosse en grande toilette et dans le fond, si c'était une
-fillette, sa poupée. La profusion des bibelots de tout genre est
-incroyable et quelques-uns sont inattendus, ainsi, par exemple, une
-boîte oblongue à poudre dentifrice! Les angelots suspendus dans
-l'armoire représentent certainement l'âme en route vers le ciel; les
-bibelots recèlent des intentions pieuses, quoique énigmatiques, et leur
-profusion atteste probablement la générosité des parents. Au reste, la
-plupart de ces monuments sont dans un état de vétusté absolu et
-quelques-uns commencent à tomber en poussière, laissant éparses les
-petites figurines. L'âme sur le chemin du ciel est retombée sur la
-terre, où l'a laissée choir l'oubli. On dirait, en somme, le cimetière
-d'une tribu barbare, ayant quelques notions de céramique et de
-menuiserie.
-
-
-AU PAYS DE FLAUBERT
-
-Pour la première fois, depuis que je passe en bateau devant le village
-de Croisset, j'ai vu un passager se souvenir qu'un homme, nommé Gustave
-Flaubert, vécut là. En voyant le pavillon, les tilleuls, restes d'un
-jardin, quelqu'un s'est écrié près de moi: «Le gueuloir!» Mais c'était
-un enfant d'une douzaine d'années qui s'adressait à sa mère. La mère a
-fait répéter le mot et, ne comprenant pas, a pris tout de même un air
-scandalisé. Cette allée de tilleuls, où Flaubert essayait à haute voix
-la cadence de ses phrases, semble bien avoir été plantée depuis la mort
-de l'écrivain, mais son verbe légendaire ne continue pas moins d'y
-retentir entre la Seine et les collines de Canteleu. La Seine! Qu'elle a
-changé sur cette rive et sur l'autre! Les quais de Rouen, qui s'avancent
-comme un long serpent de pierre, sont en train d'atteindre Croisset,
-comme, de l'autre bord, le bruyant Quevilly. Flaubert aurait beau
-«gueuler» maintenant les lamentations de saint Antoine, on ne
-l'entendrait plus, il ne s'entendrait plus lui-même. Le ronronnement de
-la papeterie de Croisset, le vacarme des marteaux de Quevilly
-couvriraient sa voix. Il n'y a pas bien des années, ce coin de terre
-était encore paisible comme une thébaïde et la Seine coulait là dans un
-silence de Nil. De grands vapeurs où s'entassent les forêts de Norvège
-et de noirs pétroliers jettent l'ancre devant le pavillon, où régnait la
-solitude et d'où montait la méditation. C'est bien ainsi. Ce contraste
-ne laisse pas que d'être saisissant entre le souvenir d'une pensée qui
-ne pourrait plus vivre là et le spectacle d'une activité d'où s'élèvera
-peut-être quelque jour une autre pensée également riche et féconde.
-
-
-
-
-PAYSAGES
-
-
-MUSIQUE DES SAISONS
-
-Je vis hier un café du bois de Boulogne fermer faute de clients. Nous
-étions dans le jardin. A sept heures et demie, on nous prévint qu'on
-allait éteindre le gaz. Il faisait froid, l'automne se glissait déjà
-sous les arbres. Il aurait fallu des fourrures pour s'y tenir avec
-agrément. Et ce désaccord entre la saison vraie et la saison
-traditionnelle mettait dans l'âme comme une désharmonie. Il y avait
-quelque chose de rompu entre les désirs naturels de plein air et la
-rigueur du moment. Nous en étions à l'été finissant et la saison
-chantait à l'unisson du frais automne. Qui est-ce qui nous a enseigné,
-qui a inscrit dans nos nerfs qu'il doit faire chaud en été, froid en
-hiver, frais aux deux autres saisons? Ce n'est pas assurément la nature
-de notre pays qui est fort incertaine: ou du moins, malgré quelques
-essais de régularité, elle n'y aurait pas suffi. C'est sans doute que
-nous associons certains états de température avec certains mots, et
-c'est moins notre sensation qui proteste que notre raison, quand juillet
-est pluvieux ou janvier très doux. Presque à notre insu, nous disposons
-notre vie à tel moment pour la chaleur, à tel autre pour le froid et
-nous sommes régulièrement très surpris, quand les saisons réelles ne
-répondent pas à ce que nous en attendons. Même, quand nous nous
-reportons vers le passé, nous croyons très sincèrement que les
-incertaines saisons s'y succédaient avec une régularité parfaite et que
-le désordre n'est que dans le présent. Cela tient à ce que la vie
-s'écoule beaucoup moins selon la réalité, si difficile à percevoir, que
-selon la représentation que nous nous en faisons. Et cette
-représentation, pour être perçue à son tour, doit se construire
-logiquement. Sans cela, nous n'y reconnaîtrions plus rien et cela serait
-pour nous un grand désarroi. Les saisons doivent donc s'écouler selon
-une musique nettement rythmée et qui les différencie absolument l'une de
-l'autre. L'homme est toujours l'enfant qui va se promener et que la
-pluie surprend. Oh! il pleut! Ce n'est pas juste!
-
-
-L'AUTOMNE
-
-Nous voici encore une fois entrés dans l'Automne, saison des nuances et
-des désirs discrets, saison des violettes pâles et des chrysanthèmes
-couleur de feuilles mortes. Il y a une poésie dans ce mot d'une sonorité
-mélancolique, par ce qu'elle évoque de choses finissantes, de sourires
-derniers, qu'on l'applique à l'année, qu'on l'applique à la vie. Il y en
-a même trop, et qui s'épanche trop facilement. L'automne marche dans les
-esprits, entouré d'un cortège de lieux communs, dont il est bien
-difficile de le débarrasser. Mais peut-être ce serait-il dommage, car
-c'est de cela qu'est faite sa beauté sensible. Il faut longtemps pour
-que les hommes aperçoivent, pour qu'ils sentent surtout le charme de
-certains vocables. Lentement, les générations les ont entourés de leurs
-rêves, et ils ne nous arrivent que serrés dans des bandelettes
-aromatiques, telles des momies qu'il ne faut pas démailloter. Comme la
-petite chose, lorsqu'on l'ose, apparaît sèche, noire et ridée! L'automne
-tout nu, c'est un orme à moitié chauve qui tremble au bord d'une route
-que le vent bat. C'est l'herbe qui a déjà des pointes jaunes, c'est la
-rudesse des chaumes où divaguent les oies, la haie à demi transparente,
-les taches rousses et rouges sur le vert piqué des forêts. C'est la
-fougère couleur d'amadou et les vignes couleur de rouille. L'automne nu
-c'est la décomposition de la vie qui commence, ce sont nos amours qui se
-putréfient et dont la phosphorescence nous fait croire qu'ils sont plus
-vivants que jamais. N'importe, je l'aime ainsi, l'automne dépouillé de
-tout ce qui ne lui est pas essentiel. Il me plaît par un air éploré
-d'agonie. Dis, mon amie, nous irons le voir l'automne nu, dans les
-grands bois où il déploie la soie mourante de ses ailes, à l'heure où le
-soleil amer sourit, glisse et tombe?
-
-
-JARDINS ET PAYSAGES
-
-Est-ce qu'il ne va plus être permis d'aimer la nature, de l'étreindre,
-de l'emporter dans son souvenir, de la garder dans ses yeux? Je connais
-peu de paysages, mais je ne les en aime que plus profondément et ils me
-sont toujours présents. Les jardins, au contraire, ne m'ont jamais
-beaucoup enivré, qu'ils soient à l'anglaise, qu'ils soient à la
-française. Le mur qui les emprisonne m'emprisonne aussi. Un jardin n'est
-agréable que par contraste avec la rue. A Paris, c'est un peu de
-bonheur. Dans les pays qui sont eux-mêmes un vaste et libre jardin, ils
-sont peut-être un non sens de n'être pas potagers, fruitiers et
-fleuristes, exclusivement. Les bosquets, les alignements d'arbres rares
-et décoratifs ne valent pas le groupement de hasard des chênes, ormes,
-hêtres et bouleaux de notre sol. Je ne prendrai donc point parti dans la
-querelle des jardins français, qui sont des jardins d'architecture et
-des jardins anglais qui sont des jardins d'imitation. A une grande
-échelle, ils se ressemblent beaucoup et je ne vois pas pourquoi, quand
-on se plaît au bois de Boulogne on se déplairait à Versailles: les deux
-sites sont pareillement ordonnés et pareillement factices, et pour la
-géométrie, il n'y en a pas moins dans les lignes courbes que dans les
-lignes droites. Il y en a même davantage et de moins élémentaire. Elle y
-est même assez compliquée pour dérouter au premier abord et faire croire
-à une déraison, mais il est impossible à l'homme d'imiter la nature sans
-la soumettre à des règles qui même cachées n'en restent pas moins des
-règles. L'auteur de ce parc n'est pas célèbre, mais il n'en eut pas
-moins du mérite et un mérite fort analogue à celui de Le Nôtre. Ni l'une
-ni l'autre oeuvre ne sont la liberté spontanée de la nature, mais il est
-vrai que l'une a voulu l'imiter et l'a déformée, et que l'autre a voulu
-ne pas l'imiter et elle l'a réformée. Au risque de paraître rousseauiste
-ou même roussiste, ce qui est le comble du mépris près de M. Maurras et
-près de ses disciples, j'avouerai que les bords sauvages de l'Orne ou de
-la Seine m'ont donné plus d'émotion que ceux du canal de Versailles ou
-ceux des deux lacs, toutes circonstances sentimentales mises à part.
-Mais, c'est une opinion déraisonnable. Je le sais et j'y persiste.
-
-
-SAISON PERDUE
-
-Différentes causes ont fait que, cette année, je n'ai pas du tout joui
-de l'automne. J'ai vu par mes fenêtres le reflet de son pâle soleil,
-mais je n'ai pu aller en respirer directement la lumière. On m'a apporté
-des branches de feuillages roux, mais je n'ai pas foulé aux pieds ces
-feuilles-fleurs éparses aux pieds des arbres. Et c'est une saison de
-perdue pour la sensibilité. Perdre une saison de sa vie, c'est vraiment
-sans compensation possible, car un automne ne ressemble jamais à un
-autre automne, ni un été à un autre été. La vision des choses dépend de
-notre état d'esprit, et nous ne l'avons jamais eu pareil au cours de ces
-saisons qui reviennent avec une monotonie qui ne l'est qu'en apparence.
-C'est notre esprit, ou plutôt notre sensibilité, qui colore les choses,
-les saisons et les roses. Nous serions capables de les créer si elles
-n'existaient pas. Pourquoi pas? Nous créons bien les êtres à mesure que
-nous les aimons. Nous les modelons sur nous-mêmes, nous les sculptons
-selon le creux de notre coeur, pour qu'ils y dorment mieux. Les pauvres
-choses vraiment, et jusqu'aux plus rares, ne sont que des prétextes que
-la joie ou le chagrin suscite ou abolit. Une grande joie parfois envahit
-de son émotion tout un jardin et le submerge sous une présence plus
-dominatrice, et la même joie, non absolument la même, hélas! le fait
-resurgir et nous en signale la beauté. La grande peine a des effets
-semblables. Parfois, elle nie les choses et parfois elle a besoin de
-leur présence comme d'une consolation. Les saisons subissent les mêmes
-apparences de vie et de mort, selon que nous les désirons ou que nous
-sommes assez forts pour nous passer d'elles. Je me suis passé de cet
-automne, mais je le désirais, et peut-être que je le regretterai
-longtemps. Je l'ai bien récréé un peu en moi, mais c'était un fantôme.
-Les fantômes n'ont pas d'odeur. J'ai besoin de la présence réelle.
-
-
-LES OISEAUX
-
-On croit généralement que les oiseaux jouissent de l'infinie liberté de
-l'air, qu'ils font des voyages de plaisance au-dessus des nuages, qu'ils
-vont et qu'ils viennent selon leur fantaisie, et que leur fantaisie est
-sans limite. Rien n'est plus faux. Les oiseaux sont les plus casaniers
-des êtres et la licence qu'ils ont de voler partout est plutôt une
-charge qu'un agrément. Ils y sont contraints par la nécessité où ils
-sont de manger presque constamment ou de périr. Les oiseaux sont les
-esclaves étroits de leur estomac ou plutôt de leur gésier. Tous ceux qui
-ont des oiseaux privés savent quels soins nécessite l'alimentation de
-ces petites bêtes ailées. Il y a bien les oiseaux migrateurs, mais ils
-n'entreprennent pas pour leur plaisir ces vastes voyages, qui leur sont,
-au contraire, très pénibles et, arrivés à leur nouveau domicile, ils
-sont généralement encore plus casaniers que les autres. Toutes les bêtes
-ont un gîte qu'elles cherchent à rendre invisible ou inaccessible aux
-autres bêtes dont elles craignent d'être la proie. Les oiseaux très mal
-armés pour la lutte, ne savent pas se cacher. Nuit et jour, ils sont
-gibier pour d'autres oiseaux et pour quelques quadrupèdes. Ramenés à
-chaque instant vers la terre par la nécessité de manger, ils y sont
-mangés avec une facilité extraordinaire. Un seul chat suffit à dépeupler
-d'oiseaux un vaste jardin, car l'oiseau, malgré toutes les menaces,
-revient toujours à l'endroit où il a trouvé une fois quelques graines ou
-quelques vermisseaux. La nuit venue, avec leur manie de percher toujours
-au même endroit, de revenir même de très loin à leur branche favorite,
-ils se font dévorer par les chouettes. Finalement on peut dire que ses
-ailes ne servent pas à grand'chose à l'oiseau et qu'elles ne servent à
-rien pour son plaisir. Elle les empêchent, et encore! de mourir de faim,
-mais s'ils savaient courir, leurs pattes feraient le même office. Nous
-admirons l'aile de l'oiseau. Pour lui, c'est un pauvre appendice qui
-parfois le fait vivre et parfois le fait mourir.
-
-
-A LA RAME
-
-Quel hasard, non, quelle volonté a fait que je me suis trouvé, l'autre
-soir à la tombée de la nuit, en bateau sur le lac du bois de Boulogne?
-Je ne puis le dire, mais cette volonté m'était extérieure et je n'y
-participai d'abord que très faiblement. Cela n'empêcha pas la promenade
-de s'accomplir et mon imagination d'y prendre du plaisir. Comme il fit
-bientôt nuit, que l'eau et les bords se confondaient, on pouvait se
-croire égaré, à la recherche d'une crique favorable, sur des eaux
-lointaines, habitées, il est vrai, par l'ombre docile des cygnes. Mais
-pourquoi rêver d'autres patries? Y en a-t-il de lointaines, quand on s'y
-trouve? Je savais très bien qu'on me promenait sur le grand lac factice
-du bois de Boulogne et je n'en demandais pas plus. Mon goût pour les
-aventures est modéré et d'ailleurs je sais jouir de l'heure présente,
-tout en voyant plus loin qu'elle. Je sais aussi me souvenir des plus
-humbles choses qui me furent en quelque partie charmantes, et même ne me
-souvenir que de celles-là. On a tiré des romans de sources encore plus
-humbles, mais peut-être que pour certains esprits rien n'est humble et
-rien n'est banal, ni ton eau morte, ô lac! qui n'est qu'un étang sous
-les arbres, ni tes cygnes blancs, qui sont aussi des canards. Les cygnes
-blancs y poursuivent de leur haine un cygne noir égaré parmi leur
-troupe. On peut toujours s'imaginer qu'on est ce cygne noir et que les
-choses ont été combinées pour vous en faire comprendre le symbole. Je
-rêvai un peu à cela, pendant que la barque glissait sous les rames, mais
-peu, car les mouvements du rameur m'intéressaient bien davantage. J'y
-vois particulièrement mal la nuit comme tous les myopes, mais je ne
-désirais pas de plus longues perspectives ni plus de lumière que n'en
-faisaient ses bras dans leur lent va-et-vient. C'est ainsi que nous
-arrivâmes à la rive, après avoir fait le tour du lac et le tour d'une
-pensée.
-
-
-LA MAISON DES CHEVAUX
-
-Si on n'était pas prévenu, découvrirait-on que l'aspect des monumentales
-écuries de Chantilly est précisément celui qui convient à la maison des
-chevaux? Je n'oserais l'affirmer et cependant c'est l'impression que
-j'eus hier en revoyant cette architecture. Mais j'étais prévenu depuis
-longtemps et j'avais pu méditer inconsciemment sur la logique de cette
-oeuvre. La sérénité d'une journée déclinante sans soleil et cependant
-limpide encore faisait clairement apparaître la disproportion entre la
-demeure des hommes et celles des chevaux, et si le château n'avait pas
-parlé par lui-même il n'y aurait encore eu aucune hésitation sur la race
-à laquelle était destiné l'autre palais. Jonathan Swift eût été content,
-car il n'aurait pu rêver une maison plus digne de ses nobles Houynhmums
-(je n'aime pas à écrire ce mot, car il faut, chaque fois que je me lève
-pour aller à ma bibliothèque en vérifier l'orthographe). Et en vérité,
-ce domaine de Chantilly a presque l'air d'une illustration de
-l'avant-dernier voyage du capitaine Gulliver, en ce sens que c'est
-probablement le seul où l'on ait compris l'importance respective des
-chevaux et des yahous, c'est-à-dire des hommes. Car si les écuries
-paraissent toutes grandes, le château paraît tout petit, perdu au milieu
-des eaux derrière l'immense perspective de la forêt. Nous y allions
-enfin voir l'automne, mais la nuit vient déjà trop vite et nous ne vîmes
-guère que ces constrastes qui allaient s'atténuant dans l'ombre.
-Cependant l'humidité exaspérait l'odeur des feuilles mortes et sur la
-route, aux environs d'Epinay, un faisan se promenait dédaigneux. J'ai
-peur de me figurer jusqu'à l'année prochaine l'automne sous les espèces
-d'un faisan. Et pourquoi pas? N'est-ce pas un oiseau automnal par son
-plumage couleur de feuilles fauves? Oui, ce faisan domine la vision que
-nous avons rapportée de cette excursion. Pourtant je me souviendrai
-aussi de mes réflexions sur la maison des chevaux.
-
-
-LE CIEL
-
-Comme je revenais de chez les cubistes, en descendant les
-Champs-Elysées, le ciel était si beau vers l'occident, d'un rouge si
-doux, si riche et si profond, que je me retournais à chaque instant, au
-risque de scandaliser les passants, tout entiers à leurs petites
-affaires. Mais je ne suis pas indifférent aux spectacles du ciel. C'est
-même une des rares choses que je regretterai, car le vrai ciel est sur
-la terre et dans nos climats. A l'automne, quand l'air est humide, et il
-en est presque toujours ainsi, les couchers de soleil, le long de la
-vallée de la Seine, sont admirables. Je n'en ai vu de plus somptueux
-qu'à l'extrême pointe de la Hollande. Rien que cela vaut peut-être la
-peine de vivre. Tout l'occident donc était rouge, mais rouge comme du
-cuivre rouge, et sur ce fond de plénitude et de sérénité, les ramilles
-des branches faisaient de si fins dessins! On a vu cela bien souvent, on
-l'a décrit, on l'a peint et l'impression qu'on retire du spectacle est
-toujours aussi fraîche et aussi émouvante. Alors je me demandais si la
-peinture était un art bien nécessaire et s'il était bien sensé d'aller
-voir, à l'intérieur d'un monument, des tableaux, dont les meilleurs sont
-une pauvre imitation de la nature qui resplendit à l'extérieur. Jamais
-un tableau ne m'a donné le centième de l'émotion que j'ai ressentie
-devant le paysage d'automne le plus coutumier. Et il en est de même pour
-la représentation de la figure humaine et de la beauté féminine. L'art,
-quelles que soient sa perfection relative et la bonne volonté de nos
-admirations, y est à peu près impuissant, d'autant plus qu'il ne peut
-nous offrir qu'une image immobile de choses dont la mobilité, le
-changement perpétuel et insensible, est le plus puissant charme. La
-conclusion est que si un art, la peinture, par exemple, pouvait se
-constituer en dehors de la nature, outre que cela serait une conquête de
-l'homme, cela serait un bienfait pour la nature, qui n'a peut-être pas
-besoin que l'on refasse éternellement son portrait. Mais est-ce
-possible? C'est toute la question du cubisme. Elle va loin.
-
-
-LE CHAT ENDORMI
-
-L'autre jour, en sortant de chez moi, je me suis arrêté, aussi longtemps
-que la décence le permettait, devant une femme et devant un chat
-endormi. C'est un tableau que je connais bien, mais jamais il ne m'avait
-requis comme ce soir-là. Le chat est gros, d'ample fourrure et
-appartient à quelqu'une de nos variétés indigènes, il n'a rien de
-singulier. Il n'est ni japonais ni siamois. Sa beauté n'en est donc que
-plus simple et plus frappante, pour celui qui sait distinguer la beauté
-de la singularité. La femme est une de ces patientes ouvrières qui
-témoignent à la vitrine des petits tailleurs de l'habileté de la maison
-aux reprises invisibles. Le chat était presque couché sur son ouvrage,
-ses oreilles touchaient sa main, effleurées toutes les secondes par le
-passage de l'aiguille, et on sentait en ces deux êtres une si profonde
-confiance et un tel bonheur d'être, l'une à coudre près de son ami,
-l'autre à dormir près de son amie, que c'en était presque émouvant.
-Comme tout spectacle d'amour, car c'était de l'amour, évidemment, de cet
-amour qui prend tant de formes et qui ne se manifeste peut-être jamais
-plus purement qu'entre un être humain et un animal. La place n'est pas
-très favorable pour le chat. Elle est étroite et la table est dure. Elle
-est éclairée intensément et le chat n'aime pas la lumière vive.
-N'importe, il faut qu'il soit là, il n'est bien qu'à cet endroit
-inconfortable, il ne se plaît pas ailleurs. Dans ce coin, il sent la
-chaleur de son amie et perçoit sa respiration. Parfois il ouvre les yeux
-et sans faire un autre mouvement, la regarde. Elle est là. Rassuré, il
-reprend son somme. C'est, parmi les mystères de la sympathie, un des
-plus curieux, que cette élection d'un être humain par un animal, qui en
-prend possession, qui le veut pour soi, qui le surveille, qui aime sa
-présence et rien que sa présence. Le chien en donne des exemples
-indiscrets, maladifs. Le chat porte son amour avec sérénité.
-
-
-LA LECTURE
-
-Je connais une femme qui ne lit rien, ou plutôt qui ne lit que ce qui
-est exquis, mais comme l'exquis est rare, cela revient au même, ou
-quasi. Cinq ou six poètes français ou anglais, quelques écrivains d'hier
-et d'aujourd'hui dont elle aime presque tout, et cela lui suffit comme
-nourriture spirituelle. Qu'elle a d'esprit et que ne faisons-nous comme
-elle! Pour moi qui ai la manie de lire souvent n'importe quoi, tout ce
-qui me tombe sous la main, que j'en ai été puni! Il m'arrive de
-m'embarquer dans un livre nouveau si plat ou si nauséeux que mon esprit
-en ressent comme un dégoût et, comme on se lave les mains après avoir
-touché quelque chose de sale, je suis forcé de lire quelques belles
-pages pour me remettre le coeur. Il y a des lectures qui sont vraiment
-purificatrices et, par le jeu des concordances, on pourrait leur
-attribuer un parfum. Mais mieux encore, je les considérais comme des
-cordiaux. Il faut toujours avoir quelqu'un de ces livres sous la main
-quand une triste curiosité, presque toujours déçue, vous pousse à ce
-périlleux exercice de la lecture sans choix. On peut aussi les prendre
-comme antidote. Quelques pages de Spinoza, le commerce habituel de
-Flaubert, de Mallarmé, neutralisent admirablement les effets de la
-sottise en prose ou en vers. Mais l'inconvénient de ce procédé est qu'il
-vous rend de plus en plus difficile pour les lectures nouvelles, et de
-tel livre qu'on aurait lu jusqu'à la moitié, les premières pages
-suffisent à vous dégoûter complètement. Mais aussi quelle joie lorsque,
-l'esprit muni de cet antidote, qui est aussi une pierre de touche, on se
-sent entrer sans répugnance, même avec un certain plaisir, dans la
-connaissance d'une oeuvre nouvelle. On s'aperçoit alors que l'art n'est
-pas tant de faire du nouveau (il n'y en a peut-être pas) que de faire
-une oeuvre qui se soutienne auprès des belles oeuvres anciennes.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- La petite ville. 7
- Les coquelicots 9
- La gare 13
- Le petit chemin de fer 17
- La cathédrale 21
- Le colimaçon 25
- Musées 29
- Le lycée 34
- Le cirque 38
- Les ruines 43
- Le marché 48
- Une vieille abbaye 53
- Le savant de province 57
- Les petits sujets 61
- Rites funéraires 65
- Au pays de Flaubert 69
-
- Paysages 73
- Musique des saisons 75
- L'automne 80
- Jardins et paysages 84
- Saison perdue 89
- Les oiseaux 94
- A la rame 99
- La maison des chevaux 104
- Le ciel 109
- Le chat endormi 114
- La lecture 119
-
-
-POITIERS
-
-IMPRIMERIE G. ROY
-
-7, rue Victor-Hugo.
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La petite Ville, by Remy de Gourmont
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE VILLE ***
-
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-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
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-
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