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-The Project Gutenberg EBook of La petite Ville, by Remy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La petite Ville
- Paysages
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Release Date: November 27, 2019 [EBook #60798]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE VILLE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel (This file was produced from
-images generously made available by the Bibliothèque
-nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- REMY DE GOURMONT
-
- La petite Ville
- Paysages
-
- PARIS
- MERCVRE DE FRANCE
- MCMXIII
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-Tiré à petit nombre, dont cent vingt exemplaires sont mis en vente.
-
-Ex. Nº 130
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-
-LA PETITE VILLE
-
-
-_La petite ville est agréable à contempler. On la voit de partout et
-c'est toujours la même île de pierres accumulées émergeant d'une mer de
-verdure. D'entre les pierres il surgit quelques rocs sveltes et
-dentelés, ce sont les flèches de ses églises, jadis phares des âmes. De
-toutes ces pierres, à des heures, tombe la voix des cloches, l'air
-limpide se résout en musique, comme, l'hiver, l'air gris se fond en
-pluie. Les ondes se sont dispersées; rassuré, le silence recommence sa
-promenade éternelle le long des rues mortes._
-
-
-LES COQUELICOTS
-
-Depuis Paris jusqu'à la mer, au fond de la Normandie, le fleuve rouge
-des coquelicots vous accompagne. Il déborde çà et là et s'étend comme un
-lac sur les champs de blé. On se demande si les cultivateurs ne vont pas
-récolter autant de gerbes de coquelicots que de gerbes de blé. Au moins
-ce sera très mêlé. En certains champs, c'est même le rouge qui domine et
-l'emporte sur l'or. C'est à croire que la fleurette a été semée
-intentionnellement avec le grain. Non, car je ne pense pas que le
-charmant mélange de la couleur des blés mûrissants et du coquelicot ait
-beaucoup de charme pour les paysans. Ils ne voient pas les choses comme
-nous, qui passons, et je crains que, pour eux, la fleur qui amuse notre
-oeil ne soit que de la mauvaise herbe. Hélas! dans la nature, presque
-tout ce qui est joli, éclatant ou doux, n'est que de la mauvaise herbe,
-et si rien n'est plus utile, rien n'est plus monotone et plus terne
-qu'un champ de betteraves. Nous n'avons guère de ces cultures du Midi ou
-de l'Orient aux belles couleurs et même dans le Midi les champs
-orgueilleux de garance ont disparu. Autrefois, la Normandie ne se
-fleurissait pas seulement des pavots, mais du lin bleu de ciel et du
-sarrasin tout blanc, cher aux abeilles. Le lin a presque disparu. C'est
-dommage pour l'oeil; car c'était une fête que ces champs d'azur, et le
-sarrasin devient plus rare. Il reste en été le coquelicot, et au
-printemps le bleuet, plus timide et assez vite étouffé par la végétation
-des céréales. Aussi je souhaite que la petite graine noire, qui
-ressemble à des grains de poudre, continue de se mêler follement au blé
-et à prospérer. Au fond cela ne lui fait pas grand mal et c'est une
-parure.
-
-
-LA GARE
-
-Je ne sais quel était autrefois le centre de la petite ville, le centre
-social, ni s'il y en avait un; aujourd'hui, c'est la gare, bien qu'elle
-soit assez loin et que cela soit une corvée d'en remonter vers la haute
-ville. On y va en promenade, on s'y rencontre, les diverses classes s'y
-mêlent, c'est un endroit neutre et presque le seul lieu de
-divertissement. C'est par là qu'arrivent les journaux et le peu de
-littérature dont la ville a besoin, et ni les feuilles ni les livres ne
-remontent dans l'ancienne petite cité. On va les chercher à la gare. La
-bibliothèque de la gare a tué les autres libraires. Il y en avait trois
-autrefois: une librairie générale, où on trouvait toutes les nouveautés,
-avec un fonds assez solide de classiques anciens et modernes; une
-librairie pieuse où se débitait la littérature édifiante ou modérée;
-enfin une bouquinerie, où je me souviens d'avoir acheté mes premiers
-livres curieux. Seule, la librairie pieuse subsiste, mais on y vend
-peut-être plus de chapelets et d'eucologes que d'ouvrages académiques.
-La petite ville est dans une profonde décadence intellectuelle. On s'y
-intéresse de moins en moins aux questions stables et c'est la gare qui
-lui fournit la littérature passagère. Il y a d'autres causes à cette
-déchéance qui est générale dans les petites villes de province, mais je
-ne veux noter ici que les observations extérieures. Bien que la ville
-n'ait tous les jours aucun commerce apparent, la gare est assez animée.
-C'est le seul organe par où elle remue et manifeste quelque vie. Il est
-curieux qu'on ne rencontre presque personne dans ses rues et qu'on en
-rencontre beaucoup à la gare. C'est que c'est un point de concentration:
-la petite ville ne retrouve que hors d'elle-même des motifs d'activité.
-
-
-LE PETIT CHEMIN DE FER
-
-Il dévale de la gare, passe entre les jambes du viaduc et s'en va en
-titubant du côté de la mer. Il ne va pas vite et il souffle beaucoup,
-quoique tout jeune. D'abord, il longe un vieux canal où il pousse maints
-roseaux et où fleurissent à foison les reines des prés. Autrefois, ce
-canal charriait les charbons de Hull et les sapins de Norvège vers la
-ville qui en était fière, mais on se lasse de tout. Cependant le petit
-chemin de fer divague maintenant parmi les campagnes et s'enfonce
-résolument à travers les avoines, les coquelicots et les pommes de
-terre. Voici les sables, voici la mer. Des gens descendent et gagnent la
-petite plage où les vagues déferlent aux sons du piano. Deux hommes se
-baignent, un enfant joue avec un chien, deux dames se promènent. «Tout
-est loué, me dit avec fierté la servante du petit café en bois découpé.
-Dame! Depuis que nous avons le chemin de fer!» Cependant le petit chemin
-de fer a eu le temps de faire un tour vers des régions plus lointaines.
-Il revient. On le voit traverser les dunes comme une grosse chenille
-noire, il s'arrête et nous repartons vers la vieille petite ville tassée
-sur son rocher autour de ses églises. On y est moins isolé, depuis que
-l'on sent la mer si près de soi, grâce au petit chemin de fer. La mer
-est une compagne qui ne vous lasse jamais, et quoique sa voix soit
-monotone, on y trouve une diversité singulière. Elle se plie si bien à
-la qualité de la rêverie, elle se fait si bien plaisante ou triste selon
-les mouvements de votre âme! Malgré leurs chalets suisses, leurs casinos
-et leur musique ridicule, les hommes n'ont pu encore en détruire le
-charme. La mer est invincible. C'est pourquoi il faut bénir les petits
-et les grands chemins de fer qui nous permettent d'aller à elle
-directement, nous jeter, d'un bond, dans ses bras.
-
-
-LA CATHÉDRALE
-
-La cathédrale domine, écrase, dévore la petite ville nichée à ses pieds
-et qui semble en découler comme une source de pierre. Cet amas
-harmonieux de sculptures, de flèches, de dômes, de porches, n'a pas
-suffi à rassasier l'activité constructive des siècles qui précédèrent la
-Renaissance et dont le nom ici ne se comprend plus, car ce fut une mort
-et non un renouveau: deux autres églises, encore vastes et belles
-s'élevèrent à ses côtés et plus loin dans les campagnes, au bord des
-rivières, à la lisière des landes, des abbayes surgissaient riches et
-fleuries, et l'on se demande comment purent être conçues et créées, en
-un temps assez bref, tant de prodigieuses architectures. Il y a une
-telle disproportion entre les ressources artistiques actuelles du pays
-et les anciennes réalisations! Aujourd'hui, non seulement il ne pourrait
-achever ces merveilles, mais à peine pourrait-il en avoir l'idée et il
-serait même embarrassé pour les maintenir en bon état. Il faut que cela
-soit un gouvernement sans religion qui veille sur l'intégrité de ces
-monuments religieux. Abandonnés aux mains des fidèles, ils seraient
-depuis longtemps de belles ruines. La foi qui les construisit n'a plus
-assez de force pour les soutenir. Ceux-même qui les admirent sont
-devenus incapables d'une admiration active et ceux qui y prient ne
-voudraient pas se priver d'un déjeuner pour contribuer à la réfection
-d'une seule de ces pierres sculptées. Ils sauraient pleurer, ils ne
-sauraient faire que cela. Dans le petit poème qui raconte la
-construction de la cathédrale de Chartres, on voit la population tout
-entière travailler matériellement au charroi et à la pose des matériaux.
-Elle est, et toutes les autres, le fruit de l'élan de tout le peuple qui
-voulait, qui savait vouloir. Les catholiques d'aujourd'hui ne sont même
-plus capables de nourrir leur clergé et de lui acheter des surplis.
-
-
-LE COLIMAÇON
-
-Ce n'est pas un mollusque, c'est une sorte d'édifice en verdure, un
-labyrinthe de charmille qui s'élève dans un coin du jardin des plantes.
-On en voit parfois de tels dans les vieilles estampes. Celui-là, qui
-date du XVIIIe siècle, est fort beau. Les Anglais viennent le voir. Il
-figure dans les guides et sur les cartes postales. Ce n'est d'ailleurs
-qu'une des curiosités du jardin des plantes, célèbre dans le monde
-touriste. Il se glorifie aussi d'un cèdre gigantesque, d'un tas d'arbres
-de la plus belle venue, d'un _menneken-piss_ à peine plus décent que
-celui de Bruxelles et d'un choix de palmiers, cédratiers, orangers avec
-leurs oranges, camélias en pleine terre et autres arbustes rares qui
-s'accommodent d'un climat extrêmement doux. Mais la verdure y vient si
-bien qu'elle est comme une prison pour les fleurs. C'est le paradis des
-arbres. Une branche plantée en terre y prend aussitôt racine et devient
-en quelques saisons arbre à son tour. Toutes les nuances du vert s'y
-rencontrent et brodent sur le ciel les plus belles tapisseries. J'écris
-près d'une fenêtre donnant sur cette tapisserie mouvante que le vent
-fait vaciller avec un bruit très doux de vagues. Comme ces constructions
-d'arbres sont émouvantes, mais aussi, comme elles sont accablantes! Au
-temps de ma jeunesse on découvrait du haut du colimaçon, un horizon
-assez vaste et assez plaisant vers de proches collines pleines de
-moissons. Maintenant les arbres ont envahi tout le champ de la vision:
-on est un peu plus près de leur cime, voilà tout. Ils témoignent du
-moins de la fécondité de cette terre et rappellent les temps anciens, où
-tout ce pays n'était qu'une vaste forêt, à peine pénétrable. Et puis,
-vraiment, rien n'est plus beau. Ah! que je plains les régions sans
-arbres.
-
-
-MUSÉES
-
-M. Uzanne appelait l'autre jour les musées des «écoles de simulation et
-de pastiche», et cela m'a semblé bien près de la vérité, sinon la vérité
-même. Il n'est pas douteux que les musées, répandus maintenant partout,
-ont développé outre mesure cette manie de l'imitation, qui est presque
-tout le génie humain. Mais il est des musées innocents, ceux des petites
-villes. La petite ville a son musée. C'est, à l'entrée du jardin des
-plantes, une vieille maison du dix-huitième siècle, dont une moitié est
-pleine de mauvaise peinture et dont le reste abrite des plantes
-délicates. Du dehors, on ne sait où commence la peinture, car la façade
-est tapissée par une magnifique glycine qui mêle ses grappes violettes
-aux fleurs charnelles d'un rosier grimpant. Rien n'est plus charmant que
-ces roses qui pendent de toutes parts et s'effeuillent en pluie
-odorante, cependant que se gonfle de l'autre côté de la cour un énorme
-massif de camélias qui proclame la douceur un peu humide du climat.
-Avant que les roses ne soient ouvertes, les rouges camélias décorent à
-merveille la sombre verdure. Quelle opulente entrée de musée! Il n'en
-est pas peut-être derrière laquelle on rêve un art plus délicat, plus
-intime, plus provincial, plus traditionnel, mais il en est bien peu qui
-mènent vers un tel néant! Musée, pourquoi faire? Est-ce que toute la
-ville n'est pas un musée vivant, avec ses églises aux pierres sculptées,
-ses vieilles rues désertes, ses vieux hôtels resserrés entre ses vieux
-jardins? Un musée spécial, quelle dérision! Comme une fausse notion de
-l'art a déformé les esprits! Mais ce musée du moins a ce mérite de ne
-pousser ni à la copie, ni à l'imitation. Plus heureux que le Louvre, il
-ne contient aucun chevalet et on n'y a jamais vu deux fois le même
-visiteur. Il n'est coupable d'aucune fausse vocation. Il jette même un
-certain ridicule sur l'art et sur les artistes. Mais il enchante le
-promeneur solitaire. C'est un musée innocent.
-
-
-LE LYCÉE
-
-Il n'est pas douteux que, dans la plupart des petites villes de cette
-région, où d'ailleurs il n'y en a pas de grandes, l'Université ne soit
-en profonde décadence. Non pas que le corps des professeurs ait diminué
-de valeur, mais ce sont les élèves qui ont diminué en nombre. Ici, le
-lycée, où il y eut, de mon temps, jusqu'à trois cents élèves internes,
-n'en compte plus guère qu'une soixantaine. Cependant, la population
-écolière est abondante dans la région. On n'émigre vers Paris qu'après
-les études faites. Les hommes sont moins nombreux, mais les enfants et
-les adolescents pullulent, les familles y étant toujours fort fécondes.
-Où donc toute cette jeune population fait-elle son éducation? Dans les
-établissements ecclésiastiques qui, jadis assez dédaignés, ont retrouvé
-depuis quelques années une belle clientèle. Je n'en rechercherai pas les
-causes, je constate le fait, qui est patent; l'enseignement de l'Etat
-subit en province une crise dont il se relèvera difficilement. C'est en
-vain que toutes sortes d'améliorations y ont été apportées. Sans les
-boursiers que l'administration envoie de tous côtés, le lycée serait
-presque vide; le personnel est sans proportion avec la population
-scolaire, les bâtiments de l'internat s'y font de plus en plus déserts;
-on dirait qu'une épidémie a passé par là. Ce n'est pas que les habitants
-soient devenus plus réactionnaires, plus cléricaux, mais il semble que
-les méthodes universitaires leur plaisent de moins en moins. S'il y a eu
-campagne contre l'Université, nulle part elle n'a mieux réussi.
-Pourtant, la petite ville est encore un centre d'études, mais surtout
-primaires et féminines. Il y a un lycée où on fait des cours pour les
-jeunes filles, mais ce gain compense assez mal la désertion du grand
-lycée, où l'on formait les hommes.
-
-
-LE CIRQUE
-
-_Australian Circus_! Et d'immenses affiches illustrées ont couvert les
-murs de la petite ville. Tous les ans, pendant les mois d'été, de
-pareilles troupes la visitent. C'est même à peu près le seul spectacle
-qu'elle connaisse, car son petit théâtre est fort délaissé et les
-tournées l'ignorent; elle les bouderait d'ailleurs, la coutume défendant
-à la «société» de fréquenter ce bouis-bouis. Le cirque, au contraire,
-fait ce miracle de réunir tout le monde. Dès quatre heures, tous les
-enfants de la ville sont réunis sur la place et surveillent le montage
-de la salle de toile, jettent des regards curieux vers les voitures où
-grouillent les animaux, où les paillettes luisent comme des poissons
-dans un filet. Quelquefois, pour allumer la curiosité, le cirque fait
-par les rues étroites une promenade de parade. L'_Australian Circus_ n'a
-pas suivi cet usage, confiant dans l'extravagance de ses affiches. Il a
-eu raison, car, dès huit heures, on se presse sur les banquettes de la
-vaste tente. C'est un cirque pareil à tous les cirques ambulants, d'une
-bonne tenue et d'une suffisante variété: aussi son succès est-il
-considérable. Je pense qu'il n'a d'australien que le nom; son personnel
-est anglais, français et japonais. Ses acrobates japonais sont
-admirables et réalisent des prodiges d'équilibre dangereux. Je ne
-regrette pas d'avoir vu la petite Japonaise, menue et gentille comme une
-poupée, qui grimpait si gaillardement à une échelle sans appui. Ces
-Japonais, sans lesquels il n'y a plus de fête de ce genre, sont d'une
-adresse admirable, mesurée et calme, prudente quoique très hardie. Ils
-résolvent moins des tours de force que des problèmes de mécanique. La
-municipalité fait d'autres prodiges, qui sont des prodiges d'économie,
-et c'est dans l'obscurité absolue d'une nuit sans lune qu'il nous faut
-regagner notre domicile, en butant sur les mauvais pavés. Mais les
-habitants ne murmurent pas. Ils sont heureux. Ils sortent de
-l'_Australian Circus_!
-
-
-LES RUINES
-
-La maison que j'habite ici a des parties du XVe siècle. Elle a un grand
-escalier de pierre, à voûtes et à pilastres de granit. Il y en a
-beaucoup d'autres dans la ville, qui a gardé aussi plusieurs ruelles et
-des tourelles de cette époque. C'est très inconfortable, mais cela a une
-allure assez belle dans le silence. On sent qu'aux siècles passés la vie
-y était assez semblable à ce qu'elle est maintenant, seulement plus
-ramassée encore, plus tassée sur elle-même. C'était une ville
-ecclésiastique. Moines et prêtres y abondaient et il est probable qu'une
-partie des maisons leur appartenait. Les prêtres y ont laissé la
-cathédrale et les deux églises dont j'ai parlé. Les moines ont disparu
-sans autres traces de leur domination qu'un aqueduc. Sise sur une
-hauteur, la ville fait venir son eau d'assez loin. Au temps jadis il y
-en avait grande pénurie, et un capucin érudit, ayant connu les
-merveilleux travaux d'eau des anciens Romains, engagea son couvent à
-imiter leur exemple. Cela fait qu'ils construisirent un aqueduc, dont on
-voit encore quelques travées enfoncées sous les lierres, dans le bas de
-la ville. Comme c'était une oeuvre considérable, dès le dix-septième
-siècle, on l'attribuait aux Romains et c'est sans doute grâce à cette
-antiquité légendaire qu'on en a respecté les ruines. Ce n'est même que
-tout récemment que j'ai appris la véritable origine de cet aqueduc
-romain. Ses arcades sont d'ailleurs de forme ogivale et un peu de
-réflexion aurait dû nous renseigner plus vite. Mais la manie romaine
-sévit si durement dans le pays! C'est au dix-septième siècle qu'elle
-commença à régner. On découvrit partout des camps de César. Il y en a un
-dans les environs, naturellement, et comme on y a découvert des
-hachettes de pierre, l'attribution a paru longtemps certaine. C'est une
-noblesse qu'il a fallu abandonner. César n'a point campé là et il n'a
-point construit un aqueduc pour une cité qui n'existait pas encore.
-
-
-LE MARCHÉ
-
-J'aurais encore bien des tableaux à esquisser pour indiquer seulement le
-plan de la petite ville en me bornant aux traits généraux: le marché est
-de ceux-là. C'est le seul jour où la moitié de ses rues présentent une
-véritable animation. Les paysans des environs l'ont envahie, venus les
-uns à pied, les autres par le chemin de fer, la plupart dans leur
-carriole, souvent conduite par une femme. Elles mènent fort mal, quoique
-avec beaucoup d'aplomb. D'ailleurs, leurs chevaux sont dociles.
-Surveillant les menus produits de la ferme, elles tiennent à venir les
-vendre elles-mêmes et on les voit le long des rues, alignées avec le
-panier de beurre, d'oeufs, l'éventaire de légumes, la cage à poules ou à
-lapins. Après les premières transactions, un bruit continu monte de cet
-amas de femmes et les exclamations patoises s'entrecroisent par-dessus
-la tête des acheteurs. Le dialecte bas-normand se parle là selon cinq ou
-six nuances différentes. L'expression _chez nous_, par exemple, s'y
-prononce: _cé nous_, _ci nous_, _ceux nous_, _cheuz nous_, _çu nous_, et
-peut-être encore d'autre façon. C'est une véritable carte linguistique
-en miniature, que la fréquentation des écoles n'a nullement entamée. La
-lecture des journaux n'a fait qu'introduire dans le parler d'étranges
-déformations. Si un paysan vous dit que tous ses chênes sont _juifs_,
-entendez _gélifs_, sorte de pourriture que l'on attribuait à la gelée.
-Je note cela pour obliger les linguistes, car le mot est d'usage récent.
-Le marché s'achève dans les cabarets et vers quatre heures tout le monde
-a disparu. Cependant on a bu force cafés, boisson plus nationale encore,
-dirait-on, que le cidre. A ce propos, voici encore une curieuse
-expression assez déroutante. La tasse de café s'appelle un sou de café,
-et elle ne change pas de nom en s'adjoignant plus ou moins d'eau-de-vie.
-De là l'expression: «un sou de café de deux sous, un sou de café de cinq
-sous.» Après cette dernière mixture, la bonne femme et son cheval ont
-chance de finir la journée dans un des fossés de la route. Tel est le
-revers de ces fêtes, que les femmes en reviennent avec un goût de
-l'alcool, qui les fait semblables à des hommes, oui, trop semblables à
-des hommes ivres.
-
-
-UNE VIEILLE ABBAYE
-
-C'est un pays de landes et de marais, un pays pauvre et qui le fut
-encore plus avant qu'on n'eût trouvé le moyen de l'adapter à la culture.
-Jadis, il ne produisait guère que d'un côté des ajoncs et de l'autre des
-sables; çà et là, de maigres pâturages mal défendus du vent et de la
-mer, de ce vent qui dessèche tout. Heureusement qu'il y pleut souvent,
-car c'est la seule ressource contre la dureté de son sol. Cependant au
-milieu de ce pays sans richesse et sans beauté, sur le bord d'une petite
-rivière qui trace comme un sillon étroit de fécondité, s'élève une des
-plus anciennes et des plus majestueuses abbayes de l'ancienne France.
-Elle date du XIe siècle et ressemble beaucoup, mais avec plus de
-sévérité, plus de pauvreté aussi à Saint-Germain-des-Prés, qui doit être
-de la même époque. Mais on y voit mieux qu'à la noble église de Paris
-toute la sécheresse orgueilleuse du style roman. Partout, c'est la
-pierre nue sans aucun décor, sans aucun enjolivement, même sculptural,
-une pierre grise, comme mouillée, qui donne une grande sensation
-d'accablement. C'est un immense sépulcre où les très rares ornements
-modernes font comme des taches de moisissures et, par conséquent, n'en
-gâtent pas l'ensemble. Il y a bien sur les murs les tableautins d'un
-chemin de croix issu de la rue Saint-Sulpice, mais il est comme dévoré
-par l'immensité des nefs. On a la sensation que ce sont des toiles
-d'araignées oubliées là. Il faut la voir ainsi, cette belle architecture
-romane, réduite à ses sévères lignes de pierre, pour se rendre compte
-combien elle surpasse le gothique par le génie de l'expression. Ce n'est
-que de la maçonnerie, mais qui parle plus haut que l'art le plus
-délicat. C'est barbare et c'est grand.
-
-
-LE SAVANT DE PROVINCE
-
-C'est un homme considérable dans sa petite ville et souvent un homme qui
-ferait bonne figure dans les milieux parisiens. Tout ce qui concerne sa
-province, ou du moins sa région, lui est familier, histoire,
-archéologie, biographie, généalogie. Il déchiffre les chartes anciennes,
-connaît les fastes de chaque famille et sait ce que raconte chaque
-pierre des vieux monuments. Il est précieux d'être son ami quand on
-séjourne ou seulement quand on passe dans le pays. Les choses lui
-parlent et il traduit leurs paroles en des discours passionnés. S'il est
-un peu partial, c'est qu'à force d'étudier les choses de son petit pays,
-il a été naturellement amené à leur attribuer une grande importance. Il
-connaît l'origine lointaine des institutions locales et des coutumes. Il
-sait à qui appartenait une seigneurie avant la guerre de Cent Ans et en
-quelles mains elle passa sous la domination anglaise. Ses recherches
-généalogiques ne sont pas du goût de tout le monde, parce qu'il dévoile
-avec sévérité les mystères de la transmission des propriétés et qu'il
-sait que telle fortune a eu des débuts frauduleux, que tel titre de
-noblesse est purement fantaisiste. Vivant à l'écart des partis,
-connaissant mieux le maniement des archives que celui des intrigues, il
-ne sollicite nulle faveur et n'en reçoit aucune. Sa maison, son jardin,
-ses livres et ses savantes recherches emplissent sa vie. Sa parole fait
-autorité dans la discussion historique et, quoique traditionnaliste par
-instinct historique, il ne la mêle pas aux querelles locales, ce qui le
-fait un peu mépriser par les ambitieux. Il s'en console, car la science
-historique lui suffit, et les compétitions politiques ne le tentent pas.
-Il connaît trop les dessous de l'histoire pour être tenté de s'y mêler.
-
-
-LES PETITS SUJETS
-
-Voici cinq ou six articulets sur un petit sujet qui n'intéresse guère
-les Parisiens, sur une petite ville que je ne veux même pas nommer, mais
-si je devais m'en excuser, ce serait pour dire que je n'aime à écrire
-que sur ce qui frappe directement mes yeux. J'ajouterais aussi qu'il ne
-doit pas y avoir pour l'écrivain, ni non plus pour le lecteur habitué à
-sa manière, de petits sujets. Les choses au milieu desquelles on vit et
-auxquelles on participe, prennent aussitôt une importance qui les
-rendrait presque dignes de l'histoire. Je passerais une saison dans le
-désert que je décrirais les choses du désert, même si ces choses
-n'étaient rien du tout. J'aimerais à raconter le néant. Mais je ne puis
-me persuader, philosophiquement, que là où je vis, puisse régner le
-néant. Les choses sont ce qu'un esprit les considère. Elles ont de
-l'importance, puisqu'elles l'occupent présentement, à l'exclusion du
-reste du monde. Il n'y a que les imbéciles, et tout de même je ne me
-range pas parmi eux, qui croient que les grands sujets font la grande
-littérature ou la grande peinture. Qu'ils se détrompent. Il vaut mieux
-être le Chardin d'un chaudron, que le raté d'une épopée. Un homme qui
-dit sincèrement ce qu'il voit, et seulement les choses qu'il voit, n'est
-jamais ridicule. C'est pourtant cette sincérité qui semble si facile et
-si engageante où il semble que nos contemporains répugnent le plus. Cela
-s'est toujours passé ainsi d'ailleurs, ce qui fait qu'à peine écrite, la
-littérature tombe en poussière. Il avait bien raison celui qui prenait
-pour devise: l'humble vérité. Je ne sais plus qui. Mais j'espère qu'il
-ne croyait pas à _la_ vérité, mais à _sa_ vérité. Dire _sa_ vérité,
-humble ou orgueilleuse, il n'y a que cela de digne.
-
-
-RITES FUNÉRAIRES
-
-Au retour, le hasard m'a fait découvrir, dans la banlieue d'une cité
-quasi maritime, un extraordinaire cimetière. D'abord, en entrant, des
-deux côtés de la grande allée, ce ne sont que des tombes d'enfants; on
-dirait que la population de ce faubourg ne meurt pas, mais qu'elle
-déverse là une progéniture innombrable. Ensuite, ces tombeaux minuscules
-sont ainsi ordonnés par les inconsolables parents: figurez-vous une
-sorte d'armoire en bois découpé dont trois panneaux sont vitrés, une
-vitrine économique dans laquelle sont entassées, sur des étagères en
-forme d'autel, des figurines en porcelaine peinte, représentant des
-enfants au berceau, des anges, des saints, des bonnes Vierges, des
-fleurs, une quantité de bibelots. Au milieu de tout cela pend à un fil
-de fer un angelot, partout le même, la cuisse ceinte d'un brassard rose
-et qui sourit. Sur le devant de la vitrine, il y a généralement la
-photographie du gosse en grande toilette et dans le fond, si c'était une
-fillette, sa poupée. La profusion des bibelots de tout genre est
-incroyable et quelques-uns sont inattendus, ainsi, par exemple, une
-boîte oblongue à poudre dentifrice! Les angelots suspendus dans
-l'armoire représentent certainement l'âme en route vers le ciel; les
-bibelots recèlent des intentions pieuses, quoique énigmatiques, et leur
-profusion atteste probablement la générosité des parents. Au reste, la
-plupart de ces monuments sont dans un état de vétusté absolu et
-quelques-uns commencent à tomber en poussière, laissant éparses les
-petites figurines. L'âme sur le chemin du ciel est retombée sur la
-terre, où l'a laissée choir l'oubli. On dirait, en somme, le cimetière
-d'une tribu barbare, ayant quelques notions de céramique et de
-menuiserie.
-
-
-AU PAYS DE FLAUBERT
-
-Pour la première fois, depuis que je passe en bateau devant le village
-de Croisset, j'ai vu un passager se souvenir qu'un homme, nommé Gustave
-Flaubert, vécut là. En voyant le pavillon, les tilleuls, restes d'un
-jardin, quelqu'un s'est écrié près de moi: «Le gueuloir!» Mais c'était
-un enfant d'une douzaine d'années qui s'adressait à sa mère. La mère a
-fait répéter le mot et, ne comprenant pas, a pris tout de même un air
-scandalisé. Cette allée de tilleuls, où Flaubert essayait à haute voix
-la cadence de ses phrases, semble bien avoir été plantée depuis la mort
-de l'écrivain, mais son verbe légendaire ne continue pas moins d'y
-retentir entre la Seine et les collines de Canteleu. La Seine! Qu'elle a
-changé sur cette rive et sur l'autre! Les quais de Rouen, qui s'avancent
-comme un long serpent de pierre, sont en train d'atteindre Croisset,
-comme, de l'autre bord, le bruyant Quevilly. Flaubert aurait beau
-«gueuler» maintenant les lamentations de saint Antoine, on ne
-l'entendrait plus, il ne s'entendrait plus lui-même. Le ronronnement de
-la papeterie de Croisset, le vacarme des marteaux de Quevilly
-couvriraient sa voix. Il n'y a pas bien des années, ce coin de terre
-était encore paisible comme une thébaïde et la Seine coulait là dans un
-silence de Nil. De grands vapeurs où s'entassent les forêts de Norvège
-et de noirs pétroliers jettent l'ancre devant le pavillon, où régnait la
-solitude et d'où montait la méditation. C'est bien ainsi. Ce contraste
-ne laisse pas que d'être saisissant entre le souvenir d'une pensée qui
-ne pourrait plus vivre là et le spectacle d'une activité d'où s'élèvera
-peut-être quelque jour une autre pensée également riche et féconde.
-
-
-
-
-PAYSAGES
-
-
-MUSIQUE DES SAISONS
-
-Je vis hier un café du bois de Boulogne fermer faute de clients. Nous
-étions dans le jardin. A sept heures et demie, on nous prévint qu'on
-allait éteindre le gaz. Il faisait froid, l'automne se glissait déjà
-sous les arbres. Il aurait fallu des fourrures pour s'y tenir avec
-agrément. Et ce désaccord entre la saison vraie et la saison
-traditionnelle mettait dans l'âme comme une désharmonie. Il y avait
-quelque chose de rompu entre les désirs naturels de plein air et la
-rigueur du moment. Nous en étions à l'été finissant et la saison
-chantait à l'unisson du frais automne. Qui est-ce qui nous a enseigné,
-qui a inscrit dans nos nerfs qu'il doit faire chaud en été, froid en
-hiver, frais aux deux autres saisons? Ce n'est pas assurément la nature
-de notre pays qui est fort incertaine: ou du moins, malgré quelques
-essais de régularité, elle n'y aurait pas suffi. C'est sans doute que
-nous associons certains états de température avec certains mots, et
-c'est moins notre sensation qui proteste que notre raison, quand juillet
-est pluvieux ou janvier très doux. Presque à notre insu, nous disposons
-notre vie à tel moment pour la chaleur, à tel autre pour le froid et
-nous sommes régulièrement très surpris, quand les saisons réelles ne
-répondent pas à ce que nous en attendons. Même, quand nous nous
-reportons vers le passé, nous croyons très sincèrement que les
-incertaines saisons s'y succédaient avec une régularité parfaite et que
-le désordre n'est que dans le présent. Cela tient à ce que la vie
-s'écoule beaucoup moins selon la réalité, si difficile à percevoir, que
-selon la représentation que nous nous en faisons. Et cette
-représentation, pour être perçue à son tour, doit se construire
-logiquement. Sans cela, nous n'y reconnaîtrions plus rien et cela serait
-pour nous un grand désarroi. Les saisons doivent donc s'écouler selon
-une musique nettement rythmée et qui les différencie absolument l'une de
-l'autre. L'homme est toujours l'enfant qui va se promener et que la
-pluie surprend. Oh! il pleut! Ce n'est pas juste!
-
-
-L'AUTOMNE
-
-Nous voici encore une fois entrés dans l'Automne, saison des nuances et
-des désirs discrets, saison des violettes pâles et des chrysanthèmes
-couleur de feuilles mortes. Il y a une poésie dans ce mot d'une sonorité
-mélancolique, par ce qu'elle évoque de choses finissantes, de sourires
-derniers, qu'on l'applique à l'année, qu'on l'applique à la vie. Il y en
-a même trop, et qui s'épanche trop facilement. L'automne marche dans les
-esprits, entouré d'un cortège de lieux communs, dont il est bien
-difficile de le débarrasser. Mais peut-être ce serait-il dommage, car
-c'est de cela qu'est faite sa beauté sensible. Il faut longtemps pour
-que les hommes aperçoivent, pour qu'ils sentent surtout le charme de
-certains vocables. Lentement, les générations les ont entourés de leurs
-rêves, et ils ne nous arrivent que serrés dans des bandelettes
-aromatiques, telles des momies qu'il ne faut pas démailloter. Comme la
-petite chose, lorsqu'on l'ose, apparaît sèche, noire et ridée! L'automne
-tout nu, c'est un orme à moitié chauve qui tremble au bord d'une route
-que le vent bat. C'est l'herbe qui a déjà des pointes jaunes, c'est la
-rudesse des chaumes où divaguent les oies, la haie à demi transparente,
-les taches rousses et rouges sur le vert piqué des forêts. C'est la
-fougère couleur d'amadou et les vignes couleur de rouille. L'automne nu
-c'est la décomposition de la vie qui commence, ce sont nos amours qui se
-putréfient et dont la phosphorescence nous fait croire qu'ils sont plus
-vivants que jamais. N'importe, je l'aime ainsi, l'automne dépouillé de
-tout ce qui ne lui est pas essentiel. Il me plaît par un air éploré
-d'agonie. Dis, mon amie, nous irons le voir l'automne nu, dans les
-grands bois où il déploie la soie mourante de ses ailes, à l'heure où le
-soleil amer sourit, glisse et tombe?
-
-
-JARDINS ET PAYSAGES
-
-Est-ce qu'il ne va plus être permis d'aimer la nature, de l'étreindre,
-de l'emporter dans son souvenir, de la garder dans ses yeux? Je connais
-peu de paysages, mais je ne les en aime que plus profondément et ils me
-sont toujours présents. Les jardins, au contraire, ne m'ont jamais
-beaucoup enivré, qu'ils soient à l'anglaise, qu'ils soient à la
-française. Le mur qui les emprisonne m'emprisonne aussi. Un jardin n'est
-agréable que par contraste avec la rue. A Paris, c'est un peu de
-bonheur. Dans les pays qui sont eux-mêmes un vaste et libre jardin, ils
-sont peut-être un non sens de n'être pas potagers, fruitiers et
-fleuristes, exclusivement. Les bosquets, les alignements d'arbres rares
-et décoratifs ne valent pas le groupement de hasard des chênes, ormes,
-hêtres et bouleaux de notre sol. Je ne prendrai donc point parti dans la
-querelle des jardins français, qui sont des jardins d'architecture et
-des jardins anglais qui sont des jardins d'imitation. A une grande
-échelle, ils se ressemblent beaucoup et je ne vois pas pourquoi, quand
-on se plaît au bois de Boulogne on se déplairait à Versailles: les deux
-sites sont pareillement ordonnés et pareillement factices, et pour la
-géométrie, il n'y en a pas moins dans les lignes courbes que dans les
-lignes droites. Il y en a même davantage et de moins élémentaire. Elle y
-est même assez compliquée pour dérouter au premier abord et faire croire
-à une déraison, mais il est impossible à l'homme d'imiter la nature sans
-la soumettre à des règles qui même cachées n'en restent pas moins des
-règles. L'auteur de ce parc n'est pas célèbre, mais il n'en eut pas
-moins du mérite et un mérite fort analogue à celui de Le Nôtre. Ni l'une
-ni l'autre oeuvre ne sont la liberté spontanée de la nature, mais il est
-vrai que l'une a voulu l'imiter et l'a déformée, et que l'autre a voulu
-ne pas l'imiter et elle l'a réformée. Au risque de paraître rousseauiste
-ou même roussiste, ce qui est le comble du mépris près de M. Maurras et
-près de ses disciples, j'avouerai que les bords sauvages de l'Orne ou de
-la Seine m'ont donné plus d'émotion que ceux du canal de Versailles ou
-ceux des deux lacs, toutes circonstances sentimentales mises à part.
-Mais, c'est une opinion déraisonnable. Je le sais et j'y persiste.
-
-
-SAISON PERDUE
-
-Différentes causes ont fait que, cette année, je n'ai pas du tout joui
-de l'automne. J'ai vu par mes fenêtres le reflet de son pâle soleil,
-mais je n'ai pu aller en respirer directement la lumière. On m'a apporté
-des branches de feuillages roux, mais je n'ai pas foulé aux pieds ces
-feuilles-fleurs éparses aux pieds des arbres. Et c'est une saison de
-perdue pour la sensibilité. Perdre une saison de sa vie, c'est vraiment
-sans compensation possible, car un automne ne ressemble jamais à un
-autre automne, ni un été à un autre été. La vision des choses dépend de
-notre état d'esprit, et nous ne l'avons jamais eu pareil au cours de ces
-saisons qui reviennent avec une monotonie qui ne l'est qu'en apparence.
-C'est notre esprit, ou plutôt notre sensibilité, qui colore les choses,
-les saisons et les roses. Nous serions capables de les créer si elles
-n'existaient pas. Pourquoi pas? Nous créons bien les êtres à mesure que
-nous les aimons. Nous les modelons sur nous-mêmes, nous les sculptons
-selon le creux de notre coeur, pour qu'ils y dorment mieux. Les pauvres
-choses vraiment, et jusqu'aux plus rares, ne sont que des prétextes que
-la joie ou le chagrin suscite ou abolit. Une grande joie parfois envahit
-de son émotion tout un jardin et le submerge sous une présence plus
-dominatrice, et la même joie, non absolument la même, hélas! le fait
-resurgir et nous en signale la beauté. La grande peine a des effets
-semblables. Parfois, elle nie les choses et parfois elle a besoin de
-leur présence comme d'une consolation. Les saisons subissent les mêmes
-apparences de vie et de mort, selon que nous les désirons ou que nous
-sommes assez forts pour nous passer d'elles. Je me suis passé de cet
-automne, mais je le désirais, et peut-être que je le regretterai
-longtemps. Je l'ai bien récréé un peu en moi, mais c'était un fantôme.
-Les fantômes n'ont pas d'odeur. J'ai besoin de la présence réelle.
-
-
-LES OISEAUX
-
-On croit généralement que les oiseaux jouissent de l'infinie liberté de
-l'air, qu'ils font des voyages de plaisance au-dessus des nuages, qu'ils
-vont et qu'ils viennent selon leur fantaisie, et que leur fantaisie est
-sans limite. Rien n'est plus faux. Les oiseaux sont les plus casaniers
-des êtres et la licence qu'ils ont de voler partout est plutôt une
-charge qu'un agrément. Ils y sont contraints par la nécessité où ils
-sont de manger presque constamment ou de périr. Les oiseaux sont les
-esclaves étroits de leur estomac ou plutôt de leur gésier. Tous ceux qui
-ont des oiseaux privés savent quels soins nécessite l'alimentation de
-ces petites bêtes ailées. Il y a bien les oiseaux migrateurs, mais ils
-n'entreprennent pas pour leur plaisir ces vastes voyages, qui leur sont,
-au contraire, très pénibles et, arrivés à leur nouveau domicile, ils
-sont généralement encore plus casaniers que les autres. Toutes les bêtes
-ont un gîte qu'elles cherchent à rendre invisible ou inaccessible aux
-autres bêtes dont elles craignent d'être la proie. Les oiseaux très mal
-armés pour la lutte, ne savent pas se cacher. Nuit et jour, ils sont
-gibier pour d'autres oiseaux et pour quelques quadrupèdes. Ramenés à
-chaque instant vers la terre par la nécessité de manger, ils y sont
-mangés avec une facilité extraordinaire. Un seul chat suffit à dépeupler
-d'oiseaux un vaste jardin, car l'oiseau, malgré toutes les menaces,
-revient toujours à l'endroit où il a trouvé une fois quelques graines ou
-quelques vermisseaux. La nuit venue, avec leur manie de percher toujours
-au même endroit, de revenir même de très loin à leur branche favorite,
-ils se font dévorer par les chouettes. Finalement on peut dire que ses
-ailes ne servent pas à grand'chose à l'oiseau et qu'elles ne servent à
-rien pour son plaisir. Elle les empêchent, et encore! de mourir de faim,
-mais s'ils savaient courir, leurs pattes feraient le même office. Nous
-admirons l'aile de l'oiseau. Pour lui, c'est un pauvre appendice qui
-parfois le fait vivre et parfois le fait mourir.
-
-
-A LA RAME
-
-Quel hasard, non, quelle volonté a fait que je me suis trouvé, l'autre
-soir à la tombée de la nuit, en bateau sur le lac du bois de Boulogne?
-Je ne puis le dire, mais cette volonté m'était extérieure et je n'y
-participai d'abord que très faiblement. Cela n'empêcha pas la promenade
-de s'accomplir et mon imagination d'y prendre du plaisir. Comme il fit
-bientôt nuit, que l'eau et les bords se confondaient, on pouvait se
-croire égaré, à la recherche d'une crique favorable, sur des eaux
-lointaines, habitées, il est vrai, par l'ombre docile des cygnes. Mais
-pourquoi rêver d'autres patries? Y en a-t-il de lointaines, quand on s'y
-trouve? Je savais très bien qu'on me promenait sur le grand lac factice
-du bois de Boulogne et je n'en demandais pas plus. Mon goût pour les
-aventures est modéré et d'ailleurs je sais jouir de l'heure présente,
-tout en voyant plus loin qu'elle. Je sais aussi me souvenir des plus
-humbles choses qui me furent en quelque partie charmantes, et même ne me
-souvenir que de celles-là. On a tiré des romans de sources encore plus
-humbles, mais peut-être que pour certains esprits rien n'est humble et
-rien n'est banal, ni ton eau morte, ô lac! qui n'est qu'un étang sous
-les arbres, ni tes cygnes blancs, qui sont aussi des canards. Les cygnes
-blancs y poursuivent de leur haine un cygne noir égaré parmi leur
-troupe. On peut toujours s'imaginer qu'on est ce cygne noir et que les
-choses ont été combinées pour vous en faire comprendre le symbole. Je
-rêvai un peu à cela, pendant que la barque glissait sous les rames, mais
-peu, car les mouvements du rameur m'intéressaient bien davantage. J'y
-vois particulièrement mal la nuit comme tous les myopes, mais je ne
-désirais pas de plus longues perspectives ni plus de lumière que n'en
-faisaient ses bras dans leur lent va-et-vient. C'est ainsi que nous
-arrivâmes à la rive, après avoir fait le tour du lac et le tour d'une
-pensée.
-
-
-LA MAISON DES CHEVAUX
-
-Si on n'était pas prévenu, découvrirait-on que l'aspect des monumentales
-écuries de Chantilly est précisément celui qui convient à la maison des
-chevaux? Je n'oserais l'affirmer et cependant c'est l'impression que
-j'eus hier en revoyant cette architecture. Mais j'étais prévenu depuis
-longtemps et j'avais pu méditer inconsciemment sur la logique de cette
-oeuvre. La sérénité d'une journée déclinante sans soleil et cependant
-limpide encore faisait clairement apparaître la disproportion entre la
-demeure des hommes et celles des chevaux, et si le château n'avait pas
-parlé par lui-même il n'y aurait encore eu aucune hésitation sur la race
-à laquelle était destiné l'autre palais. Jonathan Swift eût été content,
-car il n'aurait pu rêver une maison plus digne de ses nobles Houynhmums
-(je n'aime pas à écrire ce mot, car il faut, chaque fois que je me lève
-pour aller à ma bibliothèque en vérifier l'orthographe). Et en vérité,
-ce domaine de Chantilly a presque l'air d'une illustration de
-l'avant-dernier voyage du capitaine Gulliver, en ce sens que c'est
-probablement le seul où l'on ait compris l'importance respective des
-chevaux et des yahous, c'est-à-dire des hommes. Car si les écuries
-paraissent toutes grandes, le château paraît tout petit, perdu au milieu
-des eaux derrière l'immense perspective de la forêt. Nous y allions
-enfin voir l'automne, mais la nuit vient déjà trop vite et nous ne vîmes
-guère que ces constrastes qui allaient s'atténuant dans l'ombre.
-Cependant l'humidité exaspérait l'odeur des feuilles mortes et sur la
-route, aux environs d'Epinay, un faisan se promenait dédaigneux. J'ai
-peur de me figurer jusqu'à l'année prochaine l'automne sous les espèces
-d'un faisan. Et pourquoi pas? N'est-ce pas un oiseau automnal par son
-plumage couleur de feuilles fauves? Oui, ce faisan domine la vision que
-nous avons rapportée de cette excursion. Pourtant je me souviendrai
-aussi de mes réflexions sur la maison des chevaux.
-
-
-LE CIEL
-
-Comme je revenais de chez les cubistes, en descendant les
-Champs-Elysées, le ciel était si beau vers l'occident, d'un rouge si
-doux, si riche et si profond, que je me retournais à chaque instant, au
-risque de scandaliser les passants, tout entiers à leurs petites
-affaires. Mais je ne suis pas indifférent aux spectacles du ciel. C'est
-même une des rares choses que je regretterai, car le vrai ciel est sur
-la terre et dans nos climats. A l'automne, quand l'air est humide, et il
-en est presque toujours ainsi, les couchers de soleil, le long de la
-vallée de la Seine, sont admirables. Je n'en ai vu de plus somptueux
-qu'à l'extrême pointe de la Hollande. Rien que cela vaut peut-être la
-peine de vivre. Tout l'occident donc était rouge, mais rouge comme du
-cuivre rouge, et sur ce fond de plénitude et de sérénité, les ramilles
-des branches faisaient de si fins dessins! On a vu cela bien souvent, on
-l'a décrit, on l'a peint et l'impression qu'on retire du spectacle est
-toujours aussi fraîche et aussi émouvante. Alors je me demandais si la
-peinture était un art bien nécessaire et s'il était bien sensé d'aller
-voir, à l'intérieur d'un monument, des tableaux, dont les meilleurs sont
-une pauvre imitation de la nature qui resplendit à l'extérieur. Jamais
-un tableau ne m'a donné le centième de l'émotion que j'ai ressentie
-devant le paysage d'automne le plus coutumier. Et il en est de même pour
-la représentation de la figure humaine et de la beauté féminine. L'art,
-quelles que soient sa perfection relative et la bonne volonté de nos
-admirations, y est à peu près impuissant, d'autant plus qu'il ne peut
-nous offrir qu'une image immobile de choses dont la mobilité, le
-changement perpétuel et insensible, est le plus puissant charme. La
-conclusion est que si un art, la peinture, par exemple, pouvait se
-constituer en dehors de la nature, outre que cela serait une conquête de
-l'homme, cela serait un bienfait pour la nature, qui n'a peut-être pas
-besoin que l'on refasse éternellement son portrait. Mais est-ce
-possible? C'est toute la question du cubisme. Elle va loin.
-
-
-LE CHAT ENDORMI
-
-L'autre jour, en sortant de chez moi, je me suis arrêté, aussi longtemps
-que la décence le permettait, devant une femme et devant un chat
-endormi. C'est un tableau que je connais bien, mais jamais il ne m'avait
-requis comme ce soir-là. Le chat est gros, d'ample fourrure et
-appartient à quelqu'une de nos variétés indigènes, il n'a rien de
-singulier. Il n'est ni japonais ni siamois. Sa beauté n'en est donc que
-plus simple et plus frappante, pour celui qui sait distinguer la beauté
-de la singularité. La femme est une de ces patientes ouvrières qui
-témoignent à la vitrine des petits tailleurs de l'habileté de la maison
-aux reprises invisibles. Le chat était presque couché sur son ouvrage,
-ses oreilles touchaient sa main, effleurées toutes les secondes par le
-passage de l'aiguille, et on sentait en ces deux êtres une si profonde
-confiance et un tel bonheur d'être, l'une à coudre près de son ami,
-l'autre à dormir près de son amie, que c'en était presque émouvant.
-Comme tout spectacle d'amour, car c'était de l'amour, évidemment, de cet
-amour qui prend tant de formes et qui ne se manifeste peut-être jamais
-plus purement qu'entre un être humain et un animal. La place n'est pas
-très favorable pour le chat. Elle est étroite et la table est dure. Elle
-est éclairée intensément et le chat n'aime pas la lumière vive.
-N'importe, il faut qu'il soit là, il n'est bien qu'à cet endroit
-inconfortable, il ne se plaît pas ailleurs. Dans ce coin, il sent la
-chaleur de son amie et perçoit sa respiration. Parfois il ouvre les yeux
-et sans faire un autre mouvement, la regarde. Elle est là. Rassuré, il
-reprend son somme. C'est, parmi les mystères de la sympathie, un des
-plus curieux, que cette élection d'un être humain par un animal, qui en
-prend possession, qui le veut pour soi, qui le surveille, qui aime sa
-présence et rien que sa présence. Le chien en donne des exemples
-indiscrets, maladifs. Le chat porte son amour avec sérénité.
-
-
-LA LECTURE
-
-Je connais une femme qui ne lit rien, ou plutôt qui ne lit que ce qui
-est exquis, mais comme l'exquis est rare, cela revient au même, ou
-quasi. Cinq ou six poètes français ou anglais, quelques écrivains d'hier
-et d'aujourd'hui dont elle aime presque tout, et cela lui suffit comme
-nourriture spirituelle. Qu'elle a d'esprit et que ne faisons-nous comme
-elle! Pour moi qui ai la manie de lire souvent n'importe quoi, tout ce
-qui me tombe sous la main, que j'en ai été puni! Il m'arrive de
-m'embarquer dans un livre nouveau si plat ou si nauséeux que mon esprit
-en ressent comme un dégoût et, comme on se lave les mains après avoir
-touché quelque chose de sale, je suis forcé de lire quelques belles
-pages pour me remettre le coeur. Il y a des lectures qui sont vraiment
-purificatrices et, par le jeu des concordances, on pourrait leur
-attribuer un parfum. Mais mieux encore, je les considérais comme des
-cordiaux. Il faut toujours avoir quelqu'un de ces livres sous la main
-quand une triste curiosité, presque toujours déçue, vous pousse à ce
-périlleux exercice de la lecture sans choix. On peut aussi les prendre
-comme antidote. Quelques pages de Spinoza, le commerce habituel de
-Flaubert, de Mallarmé, neutralisent admirablement les effets de la
-sottise en prose ou en vers. Mais l'inconvénient de ce procédé est qu'il
-vous rend de plus en plus difficile pour les lectures nouvelles, et de
-tel livre qu'on aurait lu jusqu'à la moitié, les premières pages
-suffisent à vous dégoûter complètement. Mais aussi quelle joie lorsque,
-l'esprit muni de cet antidote, qui est aussi une pierre de touche, on se
-sent entrer sans répugnance, même avec un certain plaisir, dans la
-connaissance d'une oeuvre nouvelle. On s'aperçoit alors que l'art n'est
-pas tant de faire du nouveau (il n'y en a peut-être pas) que de faire
-une oeuvre qui se soutienne auprès des belles oeuvres anciennes.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- La petite ville. 7
- Les coquelicots 9
- La gare 13
- Le petit chemin de fer 17
- La cathédrale 21
- Le colimaçon 25
- Musées 29
- Le lycée 34
- Le cirque 38
- Les ruines 43
- Le marché 48
- Une vieille abbaye 53
- Le savant de province 57
- Les petits sujets 61
- Rites funéraires 65
- Au pays de Flaubert 69
-
- Paysages 73
- Musique des saisons 75
- L'automne 80
- Jardins et paysages 84
- Saison perdue 89
- Les oiseaux 94
- A la rame 99
- La maison des chevaux 104
- Le ciel 109
- Le chat endormi 114
- La lecture 119
-
-
-POITIERS
-
-IMPRIMERIE G. ROY
-
-7, rue Victor-Hugo.
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La petite Ville, by Remy de Gourmont
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE VILLE ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of La petite Ville, by Remy de Gourmont.
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La petite Ville, by Remy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La petite Ville
- Paysages
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Release Date: November 27, 2019 [EBook #60798]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE VILLE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel (This file was produced from
-images generously made available by the Bibliothèque
-nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c small"><i>REMY DE GOURMONT</i></p>
-
-<h1 class="red">La petite Ville</h1>
-
-<p class="c xlarge">Paysages</p>
-
-<p class="c"><i class="large">PARIS</i><br />
-MERCVRE DE FRANCE</p>
-
-<p class="c xsmall g">MCMXIII</p>
-
-
-<div class="break"></div>
-<p class="c">Tiré à petit nombre, dont cent vingt exemplaires sont mis en vente.</p>
-
-<p class="c">Ex. N<sup>o</sup> 130</p>
-
-
-<div class="break"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch1">LA PETITE VILLE</h2>
-
-
-<p><i>La petite ville est agréable à contempler.
-On la voit de partout et c'est
-toujours la même île de pierres accumulées
-émergeant d'une mer de verdure.
-D'entre les pierres il surgit quelques rocs
-sveltes et dentelés, ce sont les flèches de
-ses églises, jadis phares des âmes. De
-toutes ces pierres, à des heures, tombe la
-voix des cloches, l'air limpide se résout
-en musique, comme, l'hiver, l'air gris se
-fond en pluie. Les ondes se sont dispersées;
-rassuré, le silence recommence sa promenade
-éternelle le long des rues mortes.</i></p>
-
-
-<h3 id="ch2">LES COQUELICOTS</h3>
-
-<p>Depuis Paris jusqu'à la mer, au
-fond de la Normandie, le fleuve
-rouge des coquelicots vous accompagne.
-Il déborde çà et là et s'étend
-comme un lac sur les champs de blé.
-On se demande si les cultivateurs
-ne vont pas récolter autant de gerbes
-de coquelicots que de gerbes de blé.
-Au moins ce sera très mêlé. En certains
-champs, c'est même le rouge qui
-domine et l'emporte sur l'or. C'est à
-croire que la fleurette a été semée intentionnellement
-avec le grain. Non, car
-je ne pense pas que le charmant mélange
-de la couleur des blés mûrissants
-et du coquelicot ait beaucoup de charme
-pour les paysans. Ils ne voient pas
-les choses comme nous, qui passons,
-et je crains que, pour eux, la fleur qui
-amuse notre &oelig;il ne soit que de la mauvaise
-herbe. Hélas! dans la nature,
-presque tout ce qui est joli, éclatant
-ou doux, n'est que de la mauvaise
-herbe, et si rien n'est plus utile, rien
-n'est plus monotone et plus terne qu'un
-champ de betteraves. Nous n'avons
-guère de ces cultures du Midi ou de
-l'Orient aux belles couleurs et même
-dans le Midi les champs orgueilleux
-de garance ont disparu. Autrefois, la
-Normandie ne se fleurissait pas seulement
-des pavots, mais du lin bleu de
-ciel et du sarrasin tout blanc, cher aux
-abeilles. Le lin a presque disparu. C'est
-dommage pour l'&oelig;il; car c'était une
-fête que ces champs d'azur, et le sarrasin
-devient plus rare. Il reste en été
-le coquelicot, et au printemps le bleuet,
-plus timide et assez vite étouffé par la
-végétation des céréales. Aussi je souhaite
-que la petite graine noire, qui
-ressemble à des grains de poudre, continue
-de se mêler follement au blé et à
-prospérer. Au fond cela ne lui fait pas
-grand mal et c'est une parure.</p>
-
-
-<h3 id="ch3">LA GARE</h3>
-
-<p>Je ne sais quel était autrefois le
-centre de la petite ville, le centre
-social, ni s'il y en avait un; aujourd'hui,
-c'est la gare, bien qu'elle soit
-assez loin et que cela soit une corvée
-d'en remonter vers la haute ville. On
-y va en promenade, on s'y rencontre,
-les diverses classes s'y mêlent, c'est un
-endroit neutre et presque le seul lieu
-de divertissement. C'est par là qu'arrivent
-les journaux et le peu de littérature
-dont la ville a besoin, et ni les
-feuilles ni les livres ne remontent dans
-l'ancienne petite cité. On va les chercher
-à la gare. La bibliothèque de la
-gare a tué les autres libraires. Il y en
-avait trois autrefois: une librairie générale,
-où on trouvait toutes les nouveautés,
-avec un fonds assez solide de
-classiques anciens et modernes; une
-librairie pieuse où se débitait la littérature
-édifiante ou modérée; enfin une
-bouquinerie, où je me souviens d'avoir
-acheté mes premiers livres curieux.
-Seule, la librairie pieuse subsiste,
-mais on y vend peut-être plus de chapelets
-et d'eucologes que d'ouvrages
-académiques. La petite ville est dans
-une profonde décadence intellectuelle.
-On s'y intéresse de moins en moins
-aux questions stables et c'est la gare
-qui lui fournit la littérature passagère.
-Il y a d'autres causes à cette déchéance
-qui est générale dans les petites villes
-de province, mais je ne veux noter ici
-que les observations extérieures. Bien
-que la ville n'ait tous les jours aucun
-commerce apparent, la gare est assez
-animée. C'est le seul organe par où
-elle remue et manifeste quelque vie. Il
-est curieux qu'on ne rencontre presque personne
-dans ses rues et qu'on
-en rencontre beaucoup à la gare. C'est
-que c'est un point de concentration:
-la petite ville ne retrouve que hors
-d'elle-même des motifs d'activité.</p>
-
-
-<h3 id="ch4">LE PETIT CHEMIN DE FER</h3>
-
-<p>Il dévale de la gare, passe entre
-les jambes du viaduc et s'en va
-en titubant du côté de la mer. Il ne va
-pas vite et il souffle beaucoup, quoique
-tout jeune. D'abord, il longe
-un vieux canal où il pousse maints
-roseaux et où fleurissent à foison les
-reines des prés. Autrefois, ce canal
-charriait les charbons de Hull et les
-sapins de Norvège vers la ville qui en
-était fière, mais on se lasse de tout.
-Cependant le petit chemin de fer divague
-maintenant parmi les campagnes
-et s'enfonce résolument à travers les
-avoines, les coquelicots et les pommes
-de terre. Voici les sables, voici la
-mer. Des gens descendent et gagnent
-la petite plage où les vagues déferlent
-aux sons du piano. Deux hommes se
-baignent, un enfant joue avec un chien,
-deux dames se promènent. «Tout est
-loué, me dit avec fierté la servante du
-petit café en bois découpé. Dame! Depuis
-que nous avons le chemin de fer!»
-Cependant le petit chemin de fer a
-eu le temps de faire un tour vers des
-régions plus lointaines. Il revient. On
-le voit traverser les dunes comme une
-grosse chenille noire, il s'arrête et nous
-repartons vers la vieille petite ville tassée
-sur son rocher autour de ses églises.
-On y est moins isolé, depuis que
-l'on sent la mer si près de soi, grâce
-au petit chemin de fer. La mer est
-une compagne qui ne vous lasse jamais,
-et quoique sa voix soit monotone, on
-y trouve une diversité singulière. Elle
-se plie si bien à la qualité de la rêverie,
-elle se fait si bien plaisante ou triste
-selon les mouvements de votre âme!
-Malgré leurs chalets suisses, leurs casinos
-et leur musique ridicule, les hommes
-n'ont pu encore en détruire le
-charme. La mer est invincible. C'est
-pourquoi il faut bénir les petits et les
-grands chemins de fer qui nous permettent
-d'aller à elle directement, nous
-jeter, d'un bond, dans ses bras.</p>
-
-
-<h3 id="ch5">LA CATHÉDRALE</h3>
-
-<p>La cathédrale domine, écrase, dévore
-la petite ville nichée à ses
-pieds et qui semble en découler comme
-une source de pierre. Cet amas
-harmonieux de sculptures, de flèches,
-de dômes, de porches, n'a pas suffi à
-rassasier l'activité constructive des siècles
-qui précédèrent la Renaissance et
-dont le nom ici ne se comprend plus,
-car ce fut une mort et non un renouveau:
-deux autres églises, encore vastes
-et belles s'élevèrent à ses côtés et
-plus loin dans les campagnes, au bord
-des rivières, à la lisière des landes, des
-abbayes surgissaient riches et fleuries,
-et l'on se demande comment purent
-être conçues et créées, en un temps
-assez bref, tant de prodigieuses architectures.
-Il y a une telle disproportion
-entre les ressources artistiques actuelles
-du pays et les anciennes réalisations!
-Aujourd'hui, non seulement il ne pourrait
-achever ces merveilles, mais à
-peine pourrait-il en avoir l'idée et il
-serait même embarrassé pour les maintenir
-en bon état. Il faut que cela soit
-un gouvernement sans religion qui
-veille sur l'intégrité de ces monuments
-religieux. Abandonnés aux mains des
-fidèles, ils seraient depuis longtemps
-de belles ruines. La foi qui les construisit
-n'a plus assez de force pour les
-soutenir. Ceux-même qui les admirent
-sont devenus incapables d'une admiration
-active et ceux qui y prient ne
-voudraient pas se priver d'un déjeuner
-pour contribuer à la réfection d'une
-seule de ces pierres sculptées. Ils sauraient
-pleurer, ils ne sauraient faire
-que cela. Dans le petit poème qui raconte
-la construction de la cathédrale
-de Chartres, on voit la population tout
-entière travailler matériellement au
-charroi et à la pose des matériaux. Elle
-est, et toutes les autres, le fruit de
-l'élan de tout le peuple qui voulait,
-qui savait vouloir. Les catholiques
-d'aujourd'hui ne sont même plus capables
-de nourrir leur clergé et de lui
-acheter des surplis.</p>
-
-
-<h3 id="ch6">LE COLIMAÇON</h3>
-
-<p>Ce n'est pas un mollusque, c'est
-une sorte d'édifice en verdure,
-un labyrinthe de charmille qui
-s'élève dans un coin du jardin des
-plantes. On en voit parfois de tels
-dans les vieilles estampes. Celui-là,
-qui date du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, est fort beau.
-Les Anglais viennent le voir. Il figure
-dans les guides et sur les cartes postales.
-Ce n'est d'ailleurs qu'une des
-curiosités du jardin des plantes, célèbre
-dans le monde touriste. Il se glorifie
-aussi d'un cèdre gigantesque, d'un
-tas d'arbres de la plus belle venue,
-d'un <i>menneken-piss</i> à peine plus décent
-que celui de Bruxelles et d'un choix de
-palmiers, cédratiers, orangers avec
-leurs oranges, camélias en pleine terre
-et autres arbustes rares qui s'accommodent
-d'un climat extrêmement doux.
-Mais la verdure y vient si bien qu'elle
-est comme une prison pour les fleurs.
-C'est le paradis des arbres. Une branche
-plantée en terre y prend aussitôt
-racine et devient en quelques saisons
-arbre à son tour. Toutes les nuances
-du vert s'y rencontrent et brodent sur
-le ciel les plus belles tapisseries. J'écris
-près d'une fenêtre donnant sur cette
-tapisserie mouvante que le vent fait
-vaciller avec un bruit très doux de vagues.
-Comme ces constructions d'arbres
-sont émouvantes, mais aussi, comme
-elles sont accablantes! Au temps
-de ma jeunesse on découvrait du haut
-du colimaçon, un horizon assez vaste
-et assez plaisant vers de proches collines
-pleines de moissons. Maintenant
-les arbres ont envahi tout le champ
-de la vision: on est un peu plus près
-de leur cime, voilà tout. Ils témoignent
-du moins de la fécondité de cette terre
-et rappellent les temps anciens, où tout
-ce pays n'était qu'une vaste forêt, à
-peine pénétrable. Et puis, vraiment,
-rien n'est plus beau. Ah! que je plains
-les régions sans arbres.</p>
-
-
-<h3 id="ch7">MUSÉES</h3>
-
-<p>M. Uzanne appelait l'autre jour
-les musées des «écoles de
-simulation et de pastiche», et cela m'a
-semblé bien près de la vérité, sinon la
-vérité même. Il n'est pas douteux que
-les musées, répandus maintenant partout,
-ont développé outre mesure cette
-manie de l'imitation, qui est presque
-tout le génie humain. Mais il est des
-musées innocents, ceux des petites
-villes. La petite ville a son musée.
-C'est, à l'entrée du jardin des plantes,
-une vieille maison du dix-huitième
-siècle, dont une moitié est pleine
-de mauvaise peinture et dont le
-reste abrite des plantes délicates.
-Du dehors, on ne sait où commence
-la peinture, car la façade est
-tapissée par une magnifique glycine
-qui mêle ses grappes violettes aux
-fleurs charnelles d'un rosier grimpant.
-Rien n'est plus charmant que ces roses
-qui pendent de toutes parts et s'effeuillent
-en pluie odorante, cependant que
-se gonfle de l'autre côté de la cour un
-énorme massif de camélias qui proclame
-la douceur un peu humide du
-climat. Avant que les roses ne soient
-ouvertes, les rouges camélias décorent
-à merveille la sombre verdure. Quelle
-opulente entrée de musée! Il n'en est
-pas peut-être derrière laquelle on rêve
-un art plus délicat, plus intime, plus
-provincial, plus traditionnel, mais il en
-est bien peu qui mènent vers un tel
-néant! Musée, pourquoi faire? Est-ce
-que toute la ville n'est pas un musée
-vivant, avec ses églises aux pierres
-sculptées, ses vieilles rues désertes,
-ses vieux hôtels resserrés entre ses
-vieux jardins? Un musée spécial,
-quelle dérision! Comme une fausse
-notion de l'art a déformé les esprits!
-Mais ce musée du moins a ce mérite
-de ne pousser ni à la copie, ni à l'imitation.
-Plus heureux que le Louvre,
-il ne contient aucun chevalet et on n'y
-a jamais vu deux fois le même visiteur.
-Il n'est coupable d'aucune fausse vocation.
-Il jette même un certain ridicule
-sur l'art et sur les artistes. Mais il
-enchante le promeneur solitaire. C'est
-un musée innocent.</p>
-
-
-<h3 id="ch8">LE LYCÉE</h3>
-
-<p>Il n'est pas douteux que, dans la
-plupart des petites villes de cette
-région, où d'ailleurs il n'y en a pas de
-grandes, l'Université ne soit en profonde
-décadence. Non pas que le corps
-des professeurs ait diminué de valeur,
-mais ce sont les élèves qui ont diminué
-en nombre. Ici, le lycée, où il y
-eut, de mon temps, jusqu'à trois cents
-élèves internes, n'en compte plus guère
-qu'une soixantaine. Cependant, la
-population écolière est abondante dans
-la région. On n'émigre vers Paris qu'après
-les études faites. Les hommes
-sont moins nombreux, mais les enfants
-et les adolescents pullulent, les familles
-y étant toujours fort fécondes. Où
-donc toute cette jeune population fait-elle
-son éducation? Dans les établissements
-ecclésiastiques qui, jadis assez
-dédaignés, ont retrouvé depuis quelques
-années une belle clientèle. Je
-n'en rechercherai pas les causes, je
-constate le fait, qui est patent; l'enseignement
-de l'Etat subit en province
-une crise dont il se relèvera difficilement.
-C'est en vain que toutes sortes
-d'améliorations y ont été apportées.
-Sans les boursiers que l'administration
-envoie de tous côtés, le lycée serait
-presque vide; le personnel est sans
-proportion avec la population scolaire,
-les bâtiments de l'internat s'y font de
-plus en plus déserts; on dirait qu'une
-épidémie a passé par là. Ce n'est pas
-que les habitants soient devenus plus
-réactionnaires, plus cléricaux, mais il
-semble que les méthodes universitaires
-leur plaisent de moins en moins.
-S'il y a eu campagne contre l'Université,
-nulle part elle n'a mieux réussi.
-Pourtant, la petite ville est encore un
-centre d'études, mais surtout primaires
-et féminines. Il y a un lycée où on
-fait des cours pour les jeunes filles,
-mais ce gain compense assez mal la
-désertion du grand lycée, où l'on formait
-les hommes.</p>
-
-
-<h3 id="ch9">LE CIRQUE</h3>
-
-<p><i>Australian Circus</i>! Et d'immenses
-affiches illustrées ont couvert
-les murs de la petite ville. Tous
-les ans, pendant les mois d'été, de
-pareilles troupes la visitent. C'est
-même à peu près le seul spectacle
-qu'elle connaisse, car son petit théâtre
-est fort délaissé et les tournées
-l'ignorent; elle les bouderait d'ailleurs,
-la coutume défendant à la «société»
-de fréquenter ce bouis-bouis. Le cirque,
-au contraire, fait ce miracle de
-réunir tout le monde. Dès quatre
-heures, tous les enfants de la ville sont
-réunis sur la place et surveillent le
-montage de la salle de toile, jettent
-des regards curieux vers les voitures
-où grouillent les animaux, où les paillettes
-luisent comme des poissons dans
-un filet. Quelquefois, pour allumer la
-curiosité, le cirque fait par les rues
-étroites une promenade de parade.
-L'<i>Australian Circus</i> n'a pas suivi cet
-usage, confiant dans l'extravagance de
-ses affiches. Il a eu raison, car, dès
-huit heures, on se presse sur les banquettes
-de la vaste tente. C'est un cirque
-pareil à tous les cirques ambulants,
-d'une bonne tenue et d'une
-suffisante variété: aussi son succès
-est-il considérable. Je pense qu'il n'a
-d'australien que le nom; son personnel
-est anglais, français et japonais.
-Ses acrobates japonais sont admirables
-et réalisent des prodiges d'équilibre
-dangereux. Je ne regrette pas d'avoir
-vu la petite Japonaise, menue et gentille
-comme une poupée, qui grimpait
-si gaillardement à une échelle sans
-appui. Ces Japonais, sans lesquels il
-n'y a plus de fête de ce genre, sont
-d'une adresse admirable, mesurée et
-calme, prudente quoique très hardie.
-Ils résolvent moins des tours de force
-que des problèmes de mécanique. La
-municipalité fait d'autres prodiges, qui
-sont des prodiges d'économie, et c'est
-dans l'obscurité absolue d'une nuit
-sans lune qu'il nous faut regagner
-notre domicile, en butant sur les mauvais
-pavés. Mais les habitants ne murmurent
-pas. Ils sont heureux. Ils sortent
-de l'<i>Australian Circus</i>!</p>
-
-
-<h3 id="ch10">LES RUINES</h3>
-
-<p>La maison que j'habite ici a des
-parties du <small>XV</small><sup>e</sup> siècle. Elle a un
-grand escalier de pierre, à voûtes et à
-pilastres de granit. Il y en a beaucoup
-d'autres dans la ville, qui a gardé aussi
-plusieurs ruelles et des tourelles de
-cette époque. C'est très inconfortable,
-mais cela a une allure assez belle dans
-le silence. On sent qu'aux siècles passés
-la vie y était assez semblable à ce
-qu'elle est maintenant, seulement plus
-ramassée encore, plus tassée sur elle-même.
-C'était une ville ecclésiastique.
-Moines et prêtres y abondaient et il est
-probable qu'une partie des maisons
-leur appartenait. Les prêtres y ont
-laissé la cathédrale et les deux églises
-dont j'ai parlé. Les moines ont disparu
-sans autres traces de leur domination
-qu'un aqueduc. Sise sur une hauteur,
-la ville fait venir son eau d'assez loin.
-Au temps jadis il y en avait grande
-pénurie, et un capucin érudit, ayant
-connu les merveilleux travaux d'eau
-des anciens Romains, engagea son couvent
-à imiter leur exemple. Cela fait
-qu'ils construisirent un aqueduc, dont
-on voit encore quelques travées enfoncées
-sous les lierres, dans le bas de la
-ville. Comme c'était une &oelig;uvre considérable,
-dès le dix-septième siècle,
-on l'attribuait aux Romains et c'est
-sans doute grâce à cette antiquité légendaire
-qu'on en a respecté les ruines.
-Ce n'est même que tout récemment
-que j'ai appris la véritable origine
-de cet aqueduc romain. Ses arcades
-sont d'ailleurs de forme ogivale et un
-peu de réflexion aurait dû nous renseigner
-plus vite. Mais la manie
-romaine sévit si durement dans le
-pays! C'est au dix-septième siècle
-qu'elle commença à régner. On découvrit
-partout des camps de César. Il y
-en a un dans les environs, naturellement,
-et comme on y a découvert
-des hachettes de pierre, l'attribution a
-paru longtemps certaine. C'est une
-noblesse qu'il a fallu abandonner.
-César n'a point campé là et il n'a point
-construit un aqueduc pour une cité
-qui n'existait pas encore.</p>
-
-
-<h3 id="ch11">LE MARCHÉ</h3>
-
-<p>J'aurais encore bien des tableaux à
-esquisser pour indiquer seulement
-le plan de la petite ville en me bornant
-aux traits généraux: le marché est de
-ceux-là. C'est le seul jour où la moitié
-de ses rues présentent une véritable
-animation. Les paysans des environs
-l'ont envahie, venus les uns à pied, les
-autres par le chemin de fer, la plupart
-dans leur carriole, souvent conduite
-par une femme. Elles mènent fort mal,
-quoique avec beaucoup d'aplomb.
-D'ailleurs, leurs chevaux sont dociles.
-Surveillant les menus produits de la
-ferme, elles tiennent à venir les vendre
-elles-mêmes et on les voit le long des
-rues, alignées avec le panier de beurre,
-d'&oelig;ufs, l'éventaire de légumes, la cage
-à poules ou à lapins. Après les premières
-transactions, un bruit continu
-monte de cet amas de femmes et les
-exclamations patoises s'entrecroisent
-par-dessus la tête des acheteurs. Le
-dialecte bas-normand se parle là selon
-cinq ou six nuances différentes. L'expression
-<i>chez nous</i>, par exemple, s'y
-prononce: <i>cé nous</i>, <i>ci nous</i>, <i>ceux nous</i>,
-<i>cheuz nous</i>, <i>çu nous</i>, et peut-être encore
-d'autre façon. C'est une véritable carte
-linguistique en miniature, que la fréquentation
-des écoles n'a nullement
-entamée. La lecture des journaux n'a
-fait qu'introduire dans le parler d'étranges
-déformations. Si un paysan
-vous dit que tous ses chênes sont <i>juifs</i>,
-entendez <i>gélifs</i>, sorte de pourriture que
-l'on attribuait à la gelée. Je note cela
-pour obliger les linguistes, car le mot
-est d'usage récent. Le marché s'achève
-dans les cabarets et vers quatre heures
-tout le monde a disparu. Cependant on
-a bu force cafés, boisson plus nationale
-encore, dirait-on, que le cidre. A ce
-propos, voici encore une curieuse expression
-assez déroutante. La tasse de
-café s'appelle un sou de café, et elle ne
-change pas de nom en s'adjoignant
-plus ou moins d'eau-de-vie. De là l'expression:
-«un sou de café de deux
-sous, un sou de café de cinq sous.»
-Après cette dernière mixture, la bonne
-femme et son cheval ont chance de
-finir la journée dans un des fossés de
-la route. Tel est le revers de ces fêtes,
-que les femmes en reviennent avec un
-goût de l'alcool, qui les fait semblables
-à des hommes, oui, trop semblables
-à des hommes ivres.</p>
-
-
-<h3 id="ch12">UNE VIEILLE ABBAYE</h3>
-
-<p>C'est un pays de landes et de marais,
-un pays pauvre et qui le fut encore
-plus avant qu'on n'eût trouvé le
-moyen de l'adapter à la culture. Jadis,
-il ne produisait guère que d'un côté
-des ajoncs et de l'autre des sables; çà
-et là, de maigres pâturages mal défendus
-du vent et de la mer, de ce vent
-qui dessèche tout. Heureusement qu'il
-y pleut souvent, car c'est la seule ressource
-contre la dureté de son sol. Cependant
-au milieu de ce pays sans richesse
-et sans beauté, sur le bord d'une
-petite rivière qui trace comme un sillon
-étroit de fécondité, s'élève une
-des plus anciennes et des plus majestueuses
-abbayes de l'ancienne France.
-Elle date du <small>XI</small><sup>e</sup> siècle et ressemble
-beaucoup, mais avec plus de sévérité,
-plus de pauvreté aussi à Saint-Germain-des-Prés,
-qui doit être de la même
-époque. Mais on y voit mieux qu'à la
-noble église de Paris toute la sécheresse
-orgueilleuse du style roman. Partout,
-c'est la pierre nue sans aucun décor,
-sans aucun enjolivement, même sculptural,
-une pierre grise, comme mouillée,
-qui donne une grande sensation
-d'accablement. C'est un immense sépulcre
-où les très rares ornements modernes
-font comme des taches de
-moisissures et, par conséquent, n'en
-gâtent pas l'ensemble. Il y a bien sur
-les murs les tableautins d'un chemin de
-croix issu de la rue Saint-Sulpice, mais
-il est comme dévoré par l'immensité
-des nefs. On a la sensation que ce sont
-des toiles d'araignées oubliées là. Il
-faut la voir ainsi, cette belle architecture
-romane, réduite à ses sévères lignes
-de pierre, pour se rendre compte
-combien elle surpasse le gothique par
-le génie de l'expression. Ce n'est que
-de la maçonnerie, mais qui parle plus
-haut que l'art le plus délicat. C'est
-barbare et c'est grand.</p>
-
-
-<h3 id="ch13">LE SAVANT DE PROVINCE</h3>
-
-<p>C'est un homme considérable dans
-sa petite ville et souvent un
-homme qui ferait bonne figure dans
-les milieux parisiens. Tout ce qui concerne
-sa province, ou du moins sa région,
-lui est familier, histoire, archéologie,
-biographie, généalogie. Il déchiffre
-les chartes anciennes, connaît
-les fastes de chaque famille et sait ce
-que raconte chaque pierre des vieux
-monuments. Il est précieux d'être son
-ami quand on séjourne ou seulement
-quand on passe dans le pays. Les choses
-lui parlent et il traduit leurs paroles
-en des discours passionnés. S'il
-est un peu partial, c'est qu'à force d'étudier
-les choses de son petit pays, il
-a été naturellement amené à leur attribuer
-une grande importance. Il connaît
-l'origine lointaine des institutions
-locales et des coutumes. Il sait à qui
-appartenait une seigneurie avant la
-guerre de Cent Ans et en quelles mains
-elle passa sous la domination anglaise.
-Ses recherches généalogiques ne
-sont pas du goût de tout le monde,
-parce qu'il dévoile avec sévérité les
-mystères de la transmission des propriétés
-et qu'il sait que telle fortune
-a eu des débuts frauduleux, que tel titre
-de noblesse est purement fantaisiste.
-Vivant à l'écart des partis, connaissant
-mieux le maniement des archives que
-celui des intrigues, il ne sollicite nulle
-faveur et n'en reçoit aucune. Sa maison,
-son jardin, ses livres et ses savantes
-recherches emplissent sa vie. Sa
-parole fait autorité dans la discussion
-historique et, quoique traditionnaliste
-par instinct historique, il ne la mêle
-pas aux querelles locales, ce qui le fait
-un peu mépriser par les ambitieux. Il
-s'en console, car la science historique
-lui suffit, et les compétitions politiques
-ne le tentent pas. Il connaît trop les
-dessous de l'histoire pour être tenté
-de s'y mêler.</p>
-
-
-<h3 id="ch14">LES PETITS SUJETS</h3>
-
-<p>Voici cinq ou six articulets sur un
-petit sujet qui n'intéresse guère
-les Parisiens, sur une petite ville que
-je ne veux même pas nommer, mais
-si je devais m'en excuser, ce serait pour
-dire que je n'aime à écrire que sur ce
-qui frappe directement mes yeux. J'ajouterais
-aussi qu'il ne doit pas y avoir
-pour l'écrivain, ni non plus pour le
-lecteur habitué à sa manière, de petits
-sujets. Les choses au milieu desquelles
-on vit et auxquelles on participe,
-prennent aussitôt une importance qui
-les rendrait presque dignes de l'histoire.
-Je passerais une saison dans le
-désert que je décrirais les choses du
-désert, même si ces choses n'étaient
-rien du tout. J'aimerais à raconter le
-néant. Mais je ne puis me persuader,
-philosophiquement, que là où je vis,
-puisse régner le néant. Les choses sont
-ce qu'un esprit les considère. Elles ont
-de l'importance, puisqu'elles l'occupent
-présentement, à l'exclusion du reste du
-monde. Il n'y a que les imbéciles, et
-tout de même je ne me range pas parmi
-eux, qui croient que les grands sujets
-font la grande littérature ou la grande
-peinture. Qu'ils se détrompent. Il vaut
-mieux être le Chardin d'un chaudron,
-que le raté d'une épopée. Un homme
-qui dit sincèrement ce qu'il voit, et
-seulement les choses qu'il voit, n'est
-jamais ridicule. C'est pourtant cette
-sincérité qui semble si facile et si engageante
-où il semble que nos contemporains
-répugnent le plus. Cela
-s'est toujours passé ainsi d'ailleurs, ce
-qui fait qu'à peine écrite, la littérature
-tombe en poussière. Il avait bien raison
-celui qui prenait pour devise:
-l'humble vérité. Je ne sais plus qui.
-Mais j'espère qu'il ne croyait pas à <i>la</i>
-vérité, mais à <i>sa</i> vérité. Dire <i>sa</i> vérité,
-humble ou orgueilleuse, il n'y a que
-cela de digne.</p>
-
-
-<h3 id="ch15">RITES FUNÉRAIRES</h3>
-
-<p>Au retour, le hasard m'a fait découvrir,
-dans la banlieue d'une
-cité quasi maritime, un extraordinaire
-cimetière. D'abord, en entrant, des deux
-côtés de la grande allée, ce ne sont que
-des tombes d'enfants; on dirait que la
-population de ce faubourg ne meurt pas,
-mais qu'elle déverse là une progéniture
-innombrable. Ensuite, ces tombeaux
-minuscules sont ainsi ordonnés par les
-inconsolables parents: figurez-vous une
-sorte d'armoire en bois découpé dont
-trois panneaux sont vitrés, une vitrine
-économique dans laquelle sont entassées,
-sur des étagères en forme d'autel,
-des figurines en porcelaine peinte, représentant
-des enfants au berceau, des
-anges, des saints, des bonnes Vierges,
-des fleurs, une quantité de bibelots.
-Au milieu de tout cela pend à un fil
-de fer un angelot, partout le même, la
-cuisse ceinte d'un brassard rose et qui
-sourit. Sur le devant de la vitrine, il y
-a généralement la photographie du gosse
-en grande toilette et dans le fond,
-si c'était une fillette, sa poupée. La
-profusion des bibelots de tout genre
-est incroyable et quelques-uns sont
-inattendus, ainsi, par exemple, une
-boîte oblongue à poudre dentifrice!
-Les angelots suspendus dans l'armoire
-représentent certainement l'âme en
-route vers le ciel; les bibelots recèlent
-des intentions pieuses, quoique
-énigmatiques, et leur profusion atteste
-probablement la générosité des parents.
-Au reste, la plupart de ces monuments
-sont dans un état de vétusté absolu et
-quelques-uns commencent à tomber
-en poussière, laissant éparses les petites
-figurines. L'âme sur le chemin du ciel
-est retombée sur la terre, où l'a laissée
-choir l'oubli. On dirait, en somme, le
-cimetière d'une tribu barbare, ayant
-quelques notions de céramique et de
-menuiserie.</p>
-
-
-<h3 id="ch16">AU PAYS DE FLAUBERT</h3>
-
-<p>Pour la première fois, depuis que
-je passe en bateau devant le village
-de Croisset, j'ai vu un passager
-se souvenir qu'un homme, nommé
-Gustave Flaubert, vécut là. En voyant
-le pavillon, les tilleuls, restes d'un jardin,
-quelqu'un s'est écrié près de moi:
-«Le gueuloir!» Mais c'était un enfant
-d'une douzaine d'années qui s'adressait
-à sa mère. La mère a fait répéter
-le mot et, ne comprenant pas,
-a pris tout de même un air scandalisé.
-Cette allée de tilleuls, où Flaubert
-essayait à haute voix la cadence de ses
-phrases, semble bien avoir été plantée
-depuis la mort de l'écrivain, mais son
-verbe légendaire ne continue pas moins
-d'y retentir entre la Seine et les collines
-de Canteleu. La Seine! Qu'elle a
-changé sur cette rive et sur l'autre!
-Les quais de Rouen, qui s'avancent
-comme un long serpent de pierre, sont
-en train d'atteindre Croisset, comme,
-de l'autre bord, le bruyant Quevilly.
-Flaubert aurait beau «gueuler» maintenant
-les lamentations de saint Antoine,
-on ne l'entendrait plus, il ne
-s'entendrait plus lui-même. Le ronronnement
-de la papeterie de Croisset,
-le vacarme des marteaux de Quevilly
-couvriraient sa voix. Il n'y a pas bien
-des années, ce coin de terre était encore
-paisible comme une thébaïde et
-la Seine coulait là dans un silence de
-Nil. De grands vapeurs où s'entassent
-les forêts de Norvège et de noirs pétroliers
-jettent l'ancre devant le pavillon,
-où régnait la solitude et d'où montait
-la méditation. C'est bien ainsi. Ce contraste
-ne laisse pas que d'être saisissant
-entre le souvenir d'une pensée qui ne
-pourrait plus vivre là et le spectacle
-d'une activité d'où s'élèvera peut-être
-quelque jour une autre pensée également
-riche et féconde.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" id="ch17">PAYSAGES</h2>
-
-
-<h3 id="ch18">MUSIQUE DES SAISONS</h3>
-
-<p>Je vis hier un café du bois de Boulogne
-fermer faute de clients. Nous
-étions dans le jardin. A sept heures et
-demie, on nous prévint qu'on allait
-éteindre le gaz. Il faisait froid, l'automne
-se glissait déjà sous les arbres. Il
-aurait fallu des fourrures pour s'y
-tenir avec agrément. Et ce désaccord
-entre la saison vraie et la saison traditionnelle
-mettait dans l'âme comme une
-désharmonie. Il y avait quelque chose
-de rompu entre les désirs naturels de
-plein air et la rigueur du moment. Nous
-en étions à l'été finissant et la saison
-chantait à l'unisson du frais automne.
-Qui est-ce qui nous a enseigné, qui a
-inscrit dans nos nerfs qu'il doit faire
-chaud en été, froid en hiver, frais aux
-deux autres saisons? Ce n'est pas assurément
-la nature de notre pays qui est
-fort incertaine: ou du moins, malgré
-quelques essais de régularité, elle n'y
-aurait pas suffi. C'est sans doute que
-nous associons certains états de température
-avec certains mots, et c'est
-moins notre sensation qui proteste que
-notre raison, quand juillet est pluvieux
-ou janvier très doux. Presque à notre
-insu, nous disposons notre vie à tel
-moment pour la chaleur, à tel autre
-pour le froid et nous sommes régulièrement
-très surpris, quand les saisons
-réelles ne répondent pas à ce que
-nous en attendons. Même, quand nous
-nous reportons vers le passé, nous
-croyons très sincèrement que les
-incertaines saisons s'y succédaient avec
-une régularité parfaite et que le désordre
-n'est que dans le présent. Cela tient
-à ce que la vie s'écoule beaucoup moins
-selon la réalité, si difficile à percevoir,
-que selon la représentation que nous
-nous en faisons. Et cette représentation,
-pour être perçue à son tour, doit
-se construire logiquement. Sans cela,
-nous n'y reconnaîtrions plus rien et
-cela serait pour nous un grand désarroi.
-Les saisons doivent donc s'écouler
-selon une musique nettement rythmée
-et qui les différencie absolument l'une
-de l'autre. L'homme est toujours l'enfant
-qui va se promener et que la
-pluie surprend. Oh! il pleut! Ce
-n'est pas juste!</p>
-
-
-<h3 id="ch19">L'AUTOMNE</h3>
-
-<p>Nous voici encore une fois entrés
-dans l'Automne, saison des
-nuances et des désirs discrets, saison
-des violettes pâles et des chrysanthèmes
-couleur de feuilles mortes. Il y a
-une poésie dans ce mot d'une sonorité
-mélancolique, par ce qu'elle évoque
-de choses finissantes, de sourires derniers,
-qu'on l'applique à l'année, qu'on
-l'applique à la vie. Il y en a même trop,
-et qui s'épanche trop facilement. L'automne
-marche dans les esprits, entouré
-d'un cortège de lieux communs, dont
-il est bien difficile de le débarrasser.
-Mais peut-être ce serait-il dommage,
-car c'est de cela qu'est faite sa beauté
-sensible. Il faut longtemps pour que
-les hommes aperçoivent, pour qu'ils
-sentent surtout le charme de certains
-vocables. Lentement, les générations
-les ont entourés de leurs rêves, et ils
-ne nous arrivent que serrés dans des
-bandelettes aromatiques, telles des momies
-qu'il ne faut pas démailloter.
-Comme la petite chose, lorsqu'on l'ose,
-apparaît sèche, noire et ridée! L'automne
-tout nu, c'est un orme à moitié
-chauve qui tremble au bord d'une route
-que le vent bat. C'est l'herbe qui a
-déjà des pointes jaunes, c'est la rudesse
-des chaumes où divaguent les
-oies, la haie à demi transparente, les
-taches rousses et rouges sur le vert
-piqué des forêts. C'est la fougère couleur
-d'amadou et les vignes couleur
-de rouille. L'automne nu c'est la décomposition
-de la vie qui commence, ce
-sont nos amours qui se putréfient et
-dont la phosphorescence nous fait croire
-qu'ils sont plus vivants que jamais.
-N'importe, je l'aime ainsi, l'automne
-dépouillé de tout ce qui ne lui est pas
-essentiel. Il me plaît par un air éploré
-d'agonie. Dis, mon amie, nous irons
-le voir l'automne nu, dans les grands
-bois où il déploie la soie mourante de
-ses ailes, à l'heure où le soleil amer
-sourit, glisse et tombe?</p>
-
-
-<h3 id="ch20">JARDINS ET PAYSAGES</h3>
-
-<p>Est-ce qu'il ne va plus être permis
-d'aimer la nature, de l'étreindre,
-de l'emporter dans son souvenir, de la
-garder dans ses yeux? Je connais peu
-de paysages, mais je ne les en aime
-que plus profondément et ils me sont
-toujours présents. Les jardins, au contraire,
-ne m'ont jamais beaucoup enivré,
-qu'ils soient à l'anglaise, qu'ils
-soient à la française. Le mur qui les
-emprisonne m'emprisonne aussi. Un
-jardin n'est agréable que par contraste
-avec la rue. A Paris, c'est un peu de
-bonheur. Dans les pays qui sont eux-mêmes
-un vaste et libre jardin, ils
-sont peut-être un non sens de n'être
-pas potagers, fruitiers et fleuristes, exclusivement.
-Les bosquets, les alignements
-d'arbres rares et décoratifs ne
-valent pas le groupement de hasard
-des chênes, ormes, hêtres et bouleaux
-de notre sol. Je ne prendrai donc point
-parti dans la querelle des jardins français,
-qui sont des jardins d'architecture
-et des jardins anglais qui sont
-des jardins d'imitation. A une grande
-échelle, ils se ressemblent beaucoup et
-je ne vois pas pourquoi, quand on se
-plaît au bois de Boulogne on se déplairait
-à Versailles: les deux sites
-sont pareillement ordonnés et pareillement
-factices, et pour la géométrie,
-il n'y en a pas moins dans les lignes
-courbes que dans les lignes droites. Il
-y en a même davantage et de moins élémentaire.
-Elle y est même assez compliquée
-pour dérouter au premier abord
-et faire croire à une déraison, mais
-il est impossible à l'homme d'imiter
-la nature sans la soumettre à des règles
-qui même cachées n'en restent pas moins
-des règles. L'auteur de ce parc n'est
-pas célèbre, mais il n'en eut pas moins
-du mérite et un mérite fort analogue
-à celui de Le Nôtre. Ni l'une ni l'autre
-&oelig;uvre ne sont la liberté spontanée
-de la nature, mais il est vrai que l'une
-a voulu l'imiter et l'a déformée, et que
-l'autre a voulu ne pas l'imiter et elle
-l'a réformée. Au risque de paraître
-rousseauiste ou même roussiste, ce
-qui est le comble du mépris près de
-M. Maurras et près de ses disciples,
-j'avouerai que les bords sauvages de
-l'Orne ou de la Seine m'ont donné
-plus d'émotion que ceux du canal de
-Versailles ou ceux des deux lacs, toutes
-circonstances sentimentales mises à
-part. Mais, c'est une opinion déraisonnable.
-Je le sais et j'y persiste.</p>
-
-
-<h3 id="ch21">SAISON PERDUE</h3>
-
-<p>Différentes causes ont fait que,
-cette année, je n'ai pas du tout
-joui de l'automne. J'ai vu par mes
-fenêtres le reflet de son pâle soleil,
-mais je n'ai pu aller en respirer directement
-la lumière. On m'a apporté
-des branches de feuillages roux, mais
-je n'ai pas foulé aux pieds ces feuilles-fleurs
-éparses aux pieds des arbres. Et
-c'est une saison de perdue pour la sensibilité.
-Perdre une saison de sa vie,
-c'est vraiment sans compensation possible,
-car un automne ne ressemble
-jamais à un autre automne, ni un été
-à un autre été. La vision des choses
-dépend de notre état d'esprit, et nous
-ne l'avons jamais eu pareil au cours
-de ces saisons qui reviennent avec une
-monotonie qui ne l'est qu'en apparence.
-C'est notre esprit, ou plutôt
-notre sensibilité, qui colore les choses,
-les saisons et les roses. Nous serions
-capables de les créer si elles n'existaient
-pas. Pourquoi pas? Nous créons
-bien les êtres à mesure que nous les
-aimons. Nous les modelons sur nous-mêmes,
-nous les sculptons selon le
-creux de notre c&oelig;ur, pour qu'ils y
-dorment mieux. Les pauvres choses
-vraiment, et jusqu'aux plus rares, ne
-sont que des prétextes que la joie ou
-le chagrin suscite ou abolit. Une
-grande joie parfois envahit de son émotion
-tout un jardin et le submerge
-sous une présence plus dominatrice, et
-la même joie, non absolument la même,
-hélas! le fait resurgir et nous en
-signale la beauté. La grande peine
-a des effets semblables. Parfois, elle
-nie les choses et parfois elle a besoin
-de leur présence comme d'une consolation.
-Les saisons subissent les
-mêmes apparences de vie et de mort,
-selon que nous les désirons ou que
-nous sommes assez forts pour nous
-passer d'elles. Je me suis passé de cet
-automne, mais je le désirais, et peut-être
-que je le regretterai longtemps.
-Je l'ai bien récréé un peu en moi,
-mais c'était un fantôme. Les fantômes
-n'ont pas d'odeur. J'ai besoin de la
-présence réelle.</p>
-
-
-<h3 id="ch22">LES OISEAUX</h3>
-
-<p>On croit généralement que les
-oiseaux jouissent de l'infinie
-liberté de l'air, qu'ils font des voyages
-de plaisance au-dessus des nuages,
-qu'ils vont et qu'ils viennent selon
-leur fantaisie, et que leur fantaisie
-est sans limite. Rien n'est plus
-faux. Les oiseaux sont les plus casaniers
-des êtres et la licence qu'ils
-ont de voler partout est plutôt une
-charge qu'un agrément. Ils y sont
-contraints par la nécessité où ils sont
-de manger presque constamment ou
-de périr. Les oiseaux sont les esclaves
-étroits de leur estomac ou plutôt de
-leur gésier. Tous ceux qui ont des
-oiseaux privés savent quels soins nécessite
-l'alimentation de ces petites
-bêtes ailées. Il y a bien les oiseaux
-migrateurs, mais ils n'entreprennent
-pas pour leur plaisir ces vastes voyages,
-qui leur sont, au contraire, très
-pénibles et, arrivés à leur nouveau domicile,
-ils sont généralement encore
-plus casaniers que les autres. Toutes
-les bêtes ont un gîte qu'elles cherchent
-à rendre invisible ou inaccessible aux
-autres bêtes dont elles craignent d'être
-la proie. Les oiseaux très mal armés
-pour la lutte, ne savent pas se cacher.
-Nuit et jour, ils sont gibier pour d'autres
-oiseaux et pour quelques quadrupèdes.
-Ramenés à chaque instant vers
-la terre par la nécessité de manger, ils
-y sont mangés avec une facilité extraordinaire.
-Un seul chat suffit à dépeupler
-d'oiseaux un vaste jardin, car
-l'oiseau, malgré toutes les menaces,
-revient toujours à l'endroit où il a
-trouvé une fois quelques graines ou
-quelques vermisseaux. La nuit venue,
-avec leur manie de percher toujours
-au même endroit, de revenir même
-de très loin à leur branche favorite,
-ils se font dévorer par les chouettes.
-Finalement on peut dire que ses ailes
-ne servent pas à grand'chose à l'oiseau
-et qu'elles ne servent à rien pour son
-plaisir. Elle les empêchent, et encore!
-de mourir de faim, mais s'ils savaient
-courir, leurs pattes feraient le même
-office. Nous admirons l'aile de l'oiseau.
-Pour lui, c'est un pauvre appendice
-qui parfois le fait vivre et parfois
-le fait mourir.</p>
-
-
-<h3 id="ch23">A LA RAME</h3>
-
-<p>Quel hasard, non, quelle volonté
-a fait que je me suis trouvé,
-l'autre soir à la tombée de la nuit,
-en bateau sur le lac du bois de Boulogne?
-Je ne puis le dire, mais cette
-volonté m'était extérieure et je n'y
-participai d'abord que très faiblement.
-Cela n'empêcha pas la promenade de
-s'accomplir et mon imagination d'y
-prendre du plaisir. Comme il fit
-bientôt nuit, que l'eau et les bords se
-confondaient, on pouvait se croire
-égaré, à la recherche d'une crique favorable,
-sur des eaux lointaines, habitées,
-il est vrai, par l'ombre docile des
-cygnes. Mais pourquoi rêver d'autres
-patries? Y en a-t-il de lointaines, quand
-on s'y trouve? Je savais très bien qu'on
-me promenait sur le grand lac factice
-du bois de Boulogne et je n'en demandais
-pas plus. Mon goût pour les
-aventures est modéré et d'ailleurs je sais
-jouir de l'heure présente, tout en
-voyant plus loin qu'elle. Je sais aussi
-me souvenir des plus humbles choses
-qui me furent en quelque partie charmantes,
-et même ne me souvenir que
-de celles-là. On a tiré des romans de
-sources encore plus humbles, mais
-peut-être que pour certains esprits rien
-n'est humble et rien n'est banal, ni ton
-eau morte, ô lac! qui n'est qu'un
-étang sous les arbres, ni tes cygnes
-blancs, qui sont aussi des canards.
-Les cygnes blancs y poursuivent de
-leur haine un cygne noir égaré parmi
-leur troupe. On peut toujours s'imaginer
-qu'on est ce cygne noir et que
-les choses ont été combinées pour vous
-en faire comprendre le symbole. Je
-rêvai un peu à cela, pendant que la
-barque glissait sous les rames, mais
-peu, car les mouvements du rameur
-m'intéressaient bien davantage. J'y vois
-particulièrement mal la nuit comme
-tous les myopes, mais je ne désirais
-pas de plus longues perspectives ni
-plus de lumière que n'en faisaient ses
-bras dans leur lent va-et-vient. C'est
-ainsi que nous arrivâmes à la rive,
-après avoir fait le tour du lac et le
-tour d'une pensée.</p>
-
-
-<h3 id="ch24">LA MAISON DES CHEVAUX</h3>
-
-<p>Si on n'était pas prévenu, découvrirait-on
-que l'aspect des monumentales
-écuries de Chantilly est précisément
-celui qui convient à la maison
-des chevaux? Je n'oserais l'affirmer
-et cependant c'est l'impression
-que j'eus hier en revoyant cette architecture.
-Mais j'étais prévenu depuis
-longtemps et j'avais pu méditer inconsciemment
-sur la logique de cette &oelig;uvre.
-La sérénité d'une journée déclinante
-sans soleil et cependant limpide
-encore faisait clairement apparaître la
-disproportion entre la demeure des
-hommes et celles des chevaux, et si
-le château n'avait pas parlé par lui-même
-il n'y aurait encore eu aucune
-hésitation sur la race à laquelle était
-destiné l'autre palais. Jonathan Swift
-eût été content, car il n'aurait pu rêver
-une maison plus digne de ses
-nobles Houynhmums (je n'aime pas à
-écrire ce mot, car il faut, chaque fois
-que je me lève pour aller à ma bibliothèque
-en vérifier l'orthographe). Et
-en vérité, ce domaine de Chantilly a
-presque l'air d'une illustration de l'avant-dernier
-voyage du capitaine Gulliver,
-en ce sens que c'est probablement
-le seul où l'on ait compris l'importance
-respective des chevaux et des
-yahous, c'est-à-dire des hommes. Car
-si les écuries paraissent toutes grandes,
-le château paraît tout petit, perdu au
-milieu des eaux derrière l'immense
-perspective de la forêt. Nous y allions
-enfin voir l'automne, mais la nuit vient
-déjà trop vite et nous ne vîmes guère que
-ces constrastes qui allaient s'atténuant
-dans l'ombre. Cependant l'humidité
-exaspérait l'odeur des feuilles mortes
-et sur la route, aux environs d'Epinay,
-un faisan se promenait dédaigneux.
-J'ai peur de me figurer jusqu'à
-l'année prochaine l'automne sous les
-espèces d'un faisan. Et pourquoi pas?
-N'est-ce pas un oiseau automnal par
-son plumage couleur de feuilles fauves?
-Oui, ce faisan domine la vision
-que nous avons rapportée de cette
-excursion. Pourtant je me souviendrai
-aussi de mes réflexions sur la maison
-des chevaux.</p>
-
-
-<h3 id="ch25">LE CIEL</h3>
-
-<p>Comme je revenais de chez les
-cubistes, en descendant les
-Champs-Elysées, le ciel était si beau
-vers l'occident, d'un rouge si doux, si
-riche et si profond, que je me retournais
-à chaque instant, au risque de
-scandaliser les passants, tout entiers à
-leurs petites affaires. Mais je ne suis
-pas indifférent aux spectacles du ciel.
-C'est même une des rares choses que
-je regretterai, car le vrai ciel est sur la
-terre et dans nos climats. A l'automne,
-quand l'air est humide, et il en est presque
-toujours ainsi, les couchers de
-soleil, le long de la vallée de la Seine,
-sont admirables. Je n'en ai vu de plus
-somptueux qu'à l'extrême pointe de la
-Hollande. Rien que cela vaut peut-être
-la peine de vivre. Tout l'occident donc
-était rouge, mais rouge comme du cuivre
-rouge, et sur ce fond de plénitude
-et de sérénité, les ramilles des
-branches faisaient de si fins dessins!
-On a vu cela bien souvent, on l'a décrit,
-on l'a peint et l'impression qu'on
-retire du spectacle est toujours aussi
-fraîche et aussi émouvante. Alors je
-me demandais si la peinture était un
-art bien nécessaire et s'il était bien sensé
-d'aller voir, à l'intérieur d'un
-monument, des tableaux, dont les
-meilleurs sont une pauvre imitation de
-la nature qui resplendit à l'extérieur.
-Jamais un tableau ne m'a donné le
-centième de l'émotion que j'ai ressentie
-devant le paysage d'automne le plus
-coutumier. Et il en est de même pour
-la représentation de la figure humaine
-et de la beauté féminine. L'art, quelles
-que soient sa perfection relative et
-la bonne volonté de nos admirations,
-y est à peu près impuissant, d'autant
-plus qu'il ne peut nous offrir qu'une
-image immobile de choses dont la
-mobilité, le changement perpétuel et
-insensible, est le plus puissant charme.
-La conclusion est que si un art, la peinture,
-par exemple, pouvait se constituer
-en dehors de la nature, outre que
-cela serait une conquête de l'homme,
-cela serait un bienfait pour la nature,
-qui n'a peut-être pas besoin que l'on
-refasse éternellement son portrait. Mais
-est-ce possible? C'est toute la question
-du cubisme. Elle va loin.</p>
-
-
-<h3 id="ch26">LE CHAT ENDORMI</h3>
-
-<p>L'autre jour, en sortant de chez
-moi, je me suis arrêté, aussi
-longtemps que la décence le permettait,
-devant une femme et devant un chat
-endormi. C'est un tableau que je connais
-bien, mais jamais il ne m'avait
-requis comme ce soir-là. Le chat est
-gros, d'ample fourrure et appartient à
-quelqu'une de nos variétés indigènes,
-il n'a rien de singulier. Il n'est ni japonais
-ni siamois. Sa beauté n'en est
-donc que plus simple et plus frappante,
-pour celui qui sait distinguer la
-beauté de la singularité. La femme est
-une de ces patientes ouvrières qui témoignent
-à la vitrine des petits tailleurs
-de l'habileté de la maison aux
-reprises invisibles. Le chat était presque
-couché sur son ouvrage, ses oreilles
-touchaient sa main, effleurées toutes
-les secondes par le passage de l'aiguille,
-et on sentait en ces deux êtres
-une si profonde confiance et un tel
-bonheur d'être, l'une à coudre près de
-son ami, l'autre à dormir près de son
-amie, que c'en était presque émouvant.
-Comme tout spectacle d'amour, car
-c'était de l'amour, évidemment, de
-cet amour qui prend tant de formes et
-qui ne se manifeste peut-être jamais
-plus purement qu'entre un être humain
-et un animal. La place n'est pas
-très favorable pour le chat. Elle est
-étroite et la table est dure. Elle est
-éclairée intensément et le chat n'aime
-pas la lumière vive. N'importe, il faut
-qu'il soit là, il n'est bien qu'à cet endroit
-inconfortable, il ne se plaît pas
-ailleurs. Dans ce coin, il sent la chaleur
-de son amie et perçoit sa respiration.
-Parfois il ouvre les yeux et sans
-faire un autre mouvement, la regarde.
-Elle est là. Rassuré, il reprend son
-somme. C'est, parmi les mystères de
-la sympathie, un des plus curieux, que
-cette élection d'un être humain par un
-animal, qui en prend possession, qui
-le veut pour soi, qui le surveille, qui
-aime sa présence et rien que sa présence.
-Le chien en donne des exemples
-indiscrets, maladifs. Le chat porte
-son amour avec sérénité.</p>
-
-
-<h3 id="ch27">LA LECTURE</h3>
-
-<p>Je connais une femme qui ne lit rien,
-ou plutôt qui ne lit que ce qui est
-exquis, mais comme l'exquis est rare,
-cela revient au même, ou quasi. Cinq ou
-six poètes français ou anglais, quelques
-écrivains d'hier et d'aujourd'hui dont
-elle aime presque tout, et cela lui suffit
-comme nourriture spirituelle. Qu'elle a
-d'esprit et que ne faisons-nous comme
-elle! Pour moi qui ai la manie de lire
-souvent n'importe quoi, tout ce qui
-me tombe sous la main, que j'en ai été
-puni! Il m'arrive de m'embarquer dans
-un livre nouveau si plat ou si nauséeux
-que mon esprit en ressent comme un
-dégoût et, comme on se lave les mains
-après avoir touché quelque chose de
-sale, je suis forcé de lire quelques
-belles pages pour me remettre le c&oelig;ur.
-Il y a des lectures qui sont vraiment
-purificatrices et, par le jeu des concordances,
-on pourrait leur attribuer un
-parfum. Mais mieux encore, je les
-considérais comme des cordiaux. Il
-faut toujours avoir quelqu'un de ces
-livres sous la main quand une triste
-curiosité, presque toujours déçue, vous
-pousse à ce périlleux exercice de la
-lecture sans choix. On peut aussi les
-prendre comme antidote. Quelques
-pages de Spinoza, le commerce habituel
-de Flaubert, de Mallarmé, neutralisent
-admirablement les effets de la
-sottise en prose ou en vers. Mais l'inconvénient
-de ce procédé est qu'il
-vous rend de plus en plus difficile pour
-les lectures nouvelles, et de tel livre
-qu'on aurait lu jusqu'à la moitié, les
-premières pages suffisent à vous dégoûter
-complètement. Mais aussi quelle
-joie lorsque, l'esprit muni de cet antidote,
-qui est aussi une pierre de touche,
-on se sent entrer sans répugnance,
-même avec un certain plaisir, dans la
-connaissance d'une &oelig;uvre nouvelle.
-On s'aperçoit alors que l'art n'est pas
-tant de faire du nouveau (il n'y en a
-peut-être pas) que de faire une &oelig;uvre
-qui se soutienne auprès des belles
-&oelig;uvres anciennes.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>La petite ville.</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">7</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Les coquelicots</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">9</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">La gare</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">13</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Le petit chemin de fer</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">17</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">La cathédrale</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">21</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Le colimaçon</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">25</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Musées</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">29</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Le lycée</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">34</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Le cirque</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">38</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Les ruines</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">43</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Le marché</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">48</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Une vieille abbaye</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">53</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Le savant de province</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">57</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Les petits sujets</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">61</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Rites funéraires</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">65</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Au pays de Flaubert</td>
-<td class="num"><a href="#ch16">69</a></td></tr>
-<tr><td class="gap">Paysages</td>
-<td class="num"><a href="#ch17">73</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Musique des saisons</td>
-<td class="num"><a href="#ch18">75</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">L'automne</td>
-<td class="num"><a href="#ch19">80</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Jardins et paysages</td>
-<td class="num"><a href="#ch20">84</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Saison perdue</td>
-<td class="num"><a href="#ch21">89</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Les oiseaux</td>
-<td class="num"><a href="#ch22">94</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">A la rame</td>
-<td class="num"><a href="#ch23">99</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">La maison des chevaux</td>
-<td class="num"><a href="#ch24">104</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Le ciel</td>
-<td class="num"><a href="#ch25">109</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">Le chat endormi</td>
-<td class="num"><a href="#ch26">114</a></td></tr>
-<tr><td class="left-1em">La lecture</td>
-<td class="num"><a href="#ch27">119</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">POITIERS<br />
-IMPRIMERIE G. ROY<br />
-7, rue Victor-Hugo.</p>
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-End of the Project Gutenberg EBook of La petite Ville, by Remy de Gourmont
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE VILLE ***
-
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-
-
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-
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