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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle - traduits et annotés par Edward le Glay - -Author: Edward le Glay - -Translator: Édouard André Joseph Le Glay - -Release Date: November 3, 2019 [EBook #60618] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRAGMENTS D'ÉPOPÉES ROMANES *** - - - - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - -Note sur la Transcription - -Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. -Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre. -L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. - -Marquage: _mots en italique_ - - - - - LITTÉRATURE - - DU MOYEN-AGE. - - FRAGMENTS D'ÉPOPÉES ROMANES - - DU XII.e SIÈCLE. - - - - -Lille.--L. LEFORT, Imprimeur-Libraire. 1838. - - - - - FRAGMENTS - D'ÉPOPÉES ROMANES - DU XII.e SIÈCLE, - - TRADUITS ET ANNOTÉS - PAR EDWARD LE GLAY. - - [Illustration] - - PARIS. - TECHENER, LIBRAIRE, - PLACE DU LOUVRE, 12. - 1838. - - - - -[Illustration] - - - - -TOUTE littérature commence par la poésie: singulière destinée dont -l'explication importe peu ici, mais qu'il faut signaler pourtant, -ne fût-ce que pour constater l'origine toujours antique, toujours -mystérieuse de cette forme du langage humain. Quand une société vient -à naître, elle chante tout d'abord, et elle conte: c'est l'enfance -qui s'émeut et qui s'émerveille, qui s'éprend et qui veut que tout -s'éprenne, s'ébaudisse autour d'elle: - - «Oyez chançons de joie et de baudour!» - -Imprévoyantes et insoucieuses de l'avenir, les jeunes nations, comme -les jeunes individus, se complaisent dans le passé. Ce sont de pieux -enfants qui voient en beau tout ce qu'ont fait leurs pères, qui -professent un doux culte pour les souvenirs, non pour ceux de la triste -réalité et de l'histoire nue et froide, mais pour les souvenances -embellies de tous les charmes de l'imagination, colorées de toutes les -fantaisies du mystère. - -Et remarquez qu'au milieu de ces rêveries où s'égare la jeune raison -des peuples, c'est encore l'histoire qu'ils croient écrire ou -entendre; ils sont de bonne foi dans leurs gracieux mensonges; car -leurs œuvres ne seraient pas empreintes de tant de génie, s'ils avaient -menti sciemment. Ils ont été les premiers à croire en leurs propres -créations. - -Et d'ailleurs, qui oserait affirmer que la vérité n'y est point? -Je veux dire la vérité morale, poétique, la vérité de sentiment et -d'impression. - -C'est dans les plus beaux siècles de l'antiquité, que l'on a manifesté -le plus d'admiration pour les écrivains poétiques des premiers âges. -La Grèce a eu des temples pour Homère, des autels pour Hésiode. Elle -a, pour ainsi dire, divinisé les neuf livres de l'histoire un peu -fabuleuse d'Hérodote, en désignant chacun d'eux sous le nom de l'une -des neuf Muses. Là il ne s'est pas trouvé des hommes qui, sous -prétexte de je ne sais quelle renaissance, ont répudié les premiers et -les plus beaux monuments de la littérature nationale. On n'a point vu -dans Athènes des professeurs d'égyptien et de persan, impatroniser, -dans les jardins d'Académus, les livres venus de Memphis et d'Ecbatane, -et proscrire ceux des rapsodes, d'Eschyle ou de Thespis. - -Nous avons été moins sages. - ---Dans notre fanatisme pour l'antiquité grecque et latine, nous autres -Français, nous avons oublié tout-à-coup les titres de notre propre -gloire pour une gloire d'emprunt; d'inventeurs qu'étaient les pères, -les fils sont descendus au rôle de traducteurs. - -Au temps de saint Louis, on créait une langue; et avec cet idiome -tout neuf on écrivait de gigantesques épopées. L'architecture, la -sculpture, autres expressions de la société, élevaient des monuments -qui n'avaient point eu de modèles jusque-là, et qui depuis n'eurent -point d'imitateurs. Au quinzième siècle, on parut se lasser de ses -propres richesses; l'art chrétien sembla ne plus suffire. Il se fit -en Europe une invasion de Grecs et de Latins qui nous imposèrent leur -langue, leur littérature et presque leurs mœurs; ce que n'avaient pu -faire autrefois la conquête romaine et une occupation de trois siècles. -Nous fûmes presque honteux de nos vieux romans de chevalerie, de nos -vieilles églises, de notre vieille foi. - -On vit alors des savants, des prélats qui, pour l'amour du grec, se -seraient faits volontiers prêtres de Jupiter ou d'Apollon. Ne s'est-il -pas rencontré un cardinal Bembo, qui recommandait à Sadolet de ne -pas trop lire les épîtres de saint Paul, de peur de gâter son style -cicéronien: _Omitte has nugas_, disait-il.... - -Bref, nous en sommes venus au point d'oublier qu'avant Malherbe et -Racan il y avait des poètes plus grands, plus originaux surtout que -Racan et Malherbe. - -Si, de temps à autre, un souvenir tombait sur ces œuvres du moyen-âge, -c'était un souvenir de mépris et d'insulte. (Voyez Boileau, Art -poétique). - -A la vérité, au siècle dernier, quelques littérateurs ont cherché -dans l'ancienne poésie française des motifs de romans et des sujets -d'opéras comiques. Quelques-uns même, comme Legrand d'Aussy, se sont -livrés avec un certain soin et non sans un certain succès à l'étude de -ces vieux monuments. Ce n'était point assez...--Les bénédictins, plus -érudits et surtout plus judicieux que le cardinal Bembo, ont commencé -dans leurs amplissimes collections, et dans l'histoire littéraire -de la France, à rendre justice aux productions de tant de génies -méconnus. C'est dans les bibliothèques de leurs couvents que furent -religieusement conservées, durant des siècles, ces chroniques, ces -poèmes dont l'existence n'était révélée qu'au petit nombre. Ne pouvant -lutter contre l'ignorance et le dédain universels, ils gardaient ces -précieux dépôts, en attendant des temps meilleurs; et se bornaient à en -montrer parfois quelques parcelles, comme pour essayer et préparer le -goût public. - -Parmi les causes qui ont longtemps inspiré une sorte de dégoût pour -cette littérature romane, il en est une qui peut-être n'a pas été assez -remarquée; c'est l'ignorance où l'on est resté jusqu'à nos jours des -formes et des règles de l'ancien langage français. Le lecteur était -comme rebuté par l'incohérence et la barbarie qui paraissaient régner -dans cet idiome; on se figurait qu'il n'était soumis à aucune loi -grammaticale, à aucune convenance syntaxique. - -On se demandait pourquoi l'écrivain emploie tantôt l'article _li_ et -tantôt l'article _le_; pourquoi un nom singulier prend parfois l'_s_ -final, et pourquoi le même mot au pluriel en est souvent dépourvu; par -quel caprice les noms propres varient-ils sans cesse de terminaison: -_Pierre_, _Piéron_; _Gui_, _Guion_; _Marie_, _Marien_; _Alaïs_, -_Alaïde_, _etc._ - -Ainsi, outre l'obscurité nécessaire d'un langage dont la plupart des -mots sont aujourd'hui rayés de nos vocabulaires et mis au rang des -morts, on était encore déconcerté et comme fourvoyé par ce mépris -apparent de toute règle; et l'on n'avait guère confiance dans les -œuvres d'écrivains qui semblaient violer si outrageusement les plus -simples lois de l'orthographe. - -Ces objections étaient demeurées sans réponse; et les bénédictins -qui avaient tout entrevu, mais qui n'ont pas eu le temps de tout -approfondir, ont consigné dans leur _Nouveau traité de Diplomatique_ -une remarque qui a donné l'éveil sans doute à notre illustre Raynouard. -Cet académicien, poète lui-même, a étudié avec un amour de poète -les œuvres dédaignées des troubadours et des trouvères; et c'est -véritablement lui qui en a retrouvé et refait la grammaire. Il résulte -de ses travaux que cet idiome, loin d'être livré à l'arbitraire et -à l'anarchie, comme on se le persuadait, a été soumis à des règles -vraiment rationnelles. Fils du latin, il est, comme le latin, au rang -des langues transpositives où les désinences varient, suivant la -fonction que remplit le mot dans la construction phraséologique. Ainsi -s'expliquent toutes ces anomalies; ainsi disparaissent les accusations -d'irrévérence pour la syntaxe. - -Il est vrai que souvent dans les manuscrits, dans les chartes, -ces règles se trouvent violées; mais alors il faut s'en prendre à -l'ignorance des copistes, ignorance peu surprenante dans ces temps -reculés, puisque de nos jours elle est encore si commune parmi -nos scribes de profession, voire même parmi certains magistrats -municipaux, plus habiles, j'aime à le croire, à faire des règlements de -police qu'à observer eux-mêmes ceux de la grammaire. - -Les grandes compositions poétiques du moyen-âge, que l'on nomme _romans -de chevalerie_ ou _chansons de geste_, sont de trois sortes, ou plutôt -sont renfermées dans trois cycles principaux: 1.º _cycle d'Alexandre._ -2.º _cycle de la Table ronde._ 3.º _cycle de Charlemagne._ - -Les romans du premier cycle sont consacrés au récit des exploits d'une -foule de héros antiques: Jason, Enée, Hector, Philippe de Macédoine -et son fils. Ce sont des fictions qui ne supportent pas la critique -historique. Les lieux, les temps et les personnes y sont étrangement -dénaturés et confondus. - -Au cycle de la Table ronde, se rapportent les poèmes qu'ont inspirés -les traditions bretonnes, qui nous racontent tant de merveilles de -Clovis et d'Arthur, tant de victoires remportées sur les Pictes, les -Angles et les Saxons. - -Karle le Grand, avec sa race et ses douze pairs, vrais ou faux, a -fourni matière au plus ancien et au plus beau cycle poétique du -moyen-âge. Là encore l'histoire proprement dite n'est pas toujours -religieusement respectée; et l'on rencontre dans ces épopées, -tout-à-fait françaises et de fond et de forme, bien des héros fictifs, -bien des évènements imaginaires. - -C'est que jamais les trouvères ne célébraient les _gestes_ -contemporains auxquels il manque toujours un certain prestige, mais des -faits advenus un siècle ou deux auparavant, faits que leur imagination -échauffée par les souvenirs populaires pouvait quelquefois dénaturer, -mais qu'elle revêtait toujours des formes les plus poétiques. - -De là ce caractère de vérité morale, et cette couleur de localité qui -feront à jamais le charme principal de nos vieux romans de chevalerie. - -Et, en effet, ces actions héroïques, ces évènements singuliers, ces -personnages merveilleux qui _posent_ si bien dans les récits de nos -bardes, c'étaient des personnages jadis fameux dans la contrée; -c'étaient des traditions recueillies à l'âtre des chaumières, dans les -salles d'armes des châteaux, au réfectoire des monastères. - -Tout le moyen-âge est là vivant, parlant, agissant. - -Mais, hélas! il y a bien longtemps que les foyers de la Flandre, du -Haynaut, de l'Artois et du Cambrésis n'ont plus ouï chanter les belles -rapsodies de Godefroi de Bouillon, de Bauduin de Sebourg, du chevalier -au Cygne, de Chyn de Berlaimont, de Jehan d'Avesnes, de Raoul de -Cambrai, et tant d'autres romans délicieux dont notre positive époque -soupçonne à peine l'existence. - -Et cependant, le public accueille avec faveur ces vieux monuments -que lui exhume une érudition laborieuse; mais, il faut en convenir, -jusqu'à ce jour le public a paru moins apprécier le mérite des œuvres -éditées que la bonne volonté et le zèle patriotique des éditeurs.--On -le conçoit; le public, c'est tout le monde: tout le monde ne comprend -pas la langue romane, et chacun l'entend à demi.--C'est là ce qu'il y -a de fâcheux. On est porté à trouver insipide un livre déchiffré avec -peine, et pour l'intelligence duquel il faut avoir un glossaire sous la -main. Le lecteur n'aime pas qu'on lui impose une tâche; il lit pour le -plaisir de lire, et non pour la peine de traduire. - -Ce n'est pas tout de rendre à la lumière ces textes que notre -ingratitude a méconnus si longtemps; ce n'est pas tout de les faire -connaître aux érudits et aux philologues, et leur fournir par là -l'occasion de faire de la science, et de procréer des théories et des -systèmes magnifiques sur les origines de notre littérature, toutes -choses fort bonnes sans doute, et qui vaudront peut-être à leurs -auteurs un fauteuil à l'académie, mais qui ne rendront pas le moins du -monde nos vieilles poésies à la popularité dont elles ont joui lors de -leur apparition, et dont elles devraient jouir encore. - -La popularité, pour elles, c'est la traduction. - -Non pas une traduction libre comme celles du siècle dernier, qui -hissaient les antiques châtelaines sur des vertugadins, et leur -collaient des mouches aux joues; mais une traduction littérale, servile -même, reproduisant avec une facile clarté le style énergique, naïf, -rustiquement chevaleresque de la poésie romane. - -Indiquer les qualités que doit avoir cette espèce de traduction, c'est -peut-être faire d'avance la censure de celle que j'offre aujourd'hui au -public. Aussi je ne la présente que comme une tentative qui a besoin -d'indulgence. - - «On le peut: je l'essaie, un plus savant le fasse.» - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - - -LES trois premiers épisodes qu'on va lire sont extraits d'un roman du -XII.e siècle, dont Raoul, comte de Cambrai vers 940, est le héros.--Ce -roman, tout-à-fait inédit, repose, en manuscrit de l'époque, à la -bibliothèque du roi, sous le N.º 8201, petit in-4.º vélin. Il renferme -environ six mille vers et est écrit en tirades _omoioteleutes_ ou -monorimes. L'auteur est resté ignoré jusqu'à ce jour[1]. - -Pour mettre le lecteur en connaissance avec les acteurs des drames -épisodiques que nous reproduisons littéralement, nous donnons d'abord -la traduction analytique de l'exposition du poème. - - - - -EXPOSITION DU POÈME. - -TRADUCTION ANALYTIQUE. - - -LE Comte de Cambrai, Raoul Taille-fer, vient de trépasser, laissant sa -femme Alaïs, sœur du roi de France Loys[2], sur le point de devenir -mère. Les barons ensevelissent leur droit seigneur, le portent -au moustier Saint-Géri, et après avoir célébré ses funérailles, -l'enterrent dans l'église. La franche comtesse Alaïs a grand deuil de -la mort de son époux. - ---Cependant les jours et les mois s'écoulent; elle met au monde un -fils, et ses larmes tarissent. La belle dame enveloppe son enfant dans -un drap pourpré et le confie à deux hauts barons; ceux-ci le portent -sans délai à l'évêque de Beauvais, Gui, cousin de la comtesse, qui le -baptise et lui donne le nom de son père, Raoul de Cambrésis. - -Le roi de France Loys avoit à sa cour un jeune comte, qu'on appeloit -Gibouin le mancel. Il a servi le roi de sa bonne épée d'acier, et en -récompense il lui demande le fief de Cambrai, laissé vacant par la mort -de Raoul. Le roi le lui accorde jusqu'à ce que le fils de Taille-fer -soit assez grand pour porter ses armes et lui promet une autre terre -pour cette époque. Gibouin accepte; mais il voudroit que le roi lui -fît épouser la comtesse Alaïs. Loys lui en donne l'assurance, et envoie -un message au moustier Saint-Géri à Cambrai, où étoit sa sœur...[3]. - -Le fils de Taille-fer a un peu grandi.--Son oncle, le comte d'Arras, -Géri le sor[4], se rend à la cour du roi à Paris, et prie Loys de -remettre le fief de Cambrai à son neveu. Le prince répond qu'il ne le -peut ôter au manceau. - ---Géri alors lui adresse les reproches les plus violents; et ne -pouvant rien obtenir, il s'en vient à Cambrai, près de sa belle-sœur, -promettant de faire une guerre à mort à Gibouin, aussitôt que son neveu -sera en âge de combattre. - -Il demeure quelque temps au moustier Saint-Géri, auprès de la comtesse -Alaïs et de son fils. La dame, à cette occasion, donne un grand festin -où elle délivre aux barons de riches fourrures; puis, le sor retourne à -Arras. - -Les années s'écoulent.--Raoul a quinze ans; il est grand et bien formé. - ---Le comte Ybert de Ribemont avoit un fils nommé Bernier. Il n'existoit -pas dans la contrée un jeune homme plus beau ni plus habile à manier -la lance. Bernier est en outre fort bon et plein de sens. La comtesse -Alaïs le donne pour écuyer et pour compagnon à son fils[5]... - -Enfin il paroît que les discordes se sont apaisées; car Raoul est à la -cour de Paris avec son écuyer. Le roi Loys qui chérit son neveu, le -fait chevalier, lui donne des armes magnifiques, un beau coursier et -un glaive, valant Durandal, la fameuse épée de Roland; puis au bout de -quelque temps il le nomme sénéchal de Ponthieu. - -Raoul se rend à son poste.--Il n'y a pas de seigneur qui n'envoie son -fils, son neveu ou son cousin à la cour du sénéchal pour se former. -Raoul distribue à ces jeunes barons des armures de fer, de bons -destriers d'Arabie, et les héberge à plaisir. - -Le lundi de Pâques on doit s'ébaudir. Raoul sort du moustier et s'en -va jouer avec ses chevaliers sur la place de Saint-Cenis, où une -quintaine[6] a été dressée. Mais les barons s'échauffent; et dans la -joûte les deux jeunes fils du comte Ernaut de Douai sont jetés morts -à terre par Raoul. Les chevaliers l'en ont grandement blâmé; et, de la -vie, le comte Ernaut ne sera l'ami de Raoul. - -A la Pentecôte, le roi Loys tient cour plénière. Raoul, accompagné de -son écuyer, lui sert le piment[7] au dîner. Tout le monde admire la -beauté de Bernier et son riche équipement. Une quintaine est dressée; -l'on combat et l'on brise maints écus, maints hauberts. Bernier fait -des merveilles; et quand tous les barons sont rentrés au palais, il -s'agenouille devant le roi, à qui il rend foi et hommage; puis il -implore sa bienveillance en faveur de ses cousins, les enfants du comte -Herbert de Vermandois, lequel alloit trépasser. - -Géri le sor vient ensuite trouver le roi; et, lui rappelant ses -services, il le conjure derechef de rendre au fils de Raoul Taille-fer -le fief de Cambrésis. Le roi a refusé de nouveau. - -Alors Géri d'Arras sort courroucé; il trouve dans une des salles du -palais son neveu Raoul qui jouoit aux échecs; il le tire violemment -par sa pelisse d'hermine, et le maltraite à cause de son indifférence. -Raoul ébranle la salle de ses cris, et furieux va trouver le roi.--Il -réclame son héritage. Loys lui répète qu'il ne peut l'enlever au mancel -Gibouin, à qui il l'a accordé. Raoul jure que le lendemain, avant le -soleil couchant, il aura attaqué Gibouin, qu'il veut mettre à mort de -sa propre main. - -Le roi sort de la salle ému des menaces de Raoul. - -Le mancel est venu près du roi; il le supplie de garantir ce qu'il -lui a donné. Le roi écoutant ces prières, appelle son neveu et le -conjure de laisser Cambrai à Gibouin encore deux ou trois ans; il -lui promet que si, dans cet intervalle, un des fiefs de Vermandois, -d'Aix-la-Chapelle ou de Laon demeure vacant, c'est pour lui.--Raoul, -après avoir consulté son oncle Géri d'Arras, consent à la proposition -de Loys; mais il demande quarante otages que le roi lui accorde. - -Raoul étoit de retour en Cambrésis depuis un an et quinze jours, -lorsque le vaillant comte Herbert de Vermandois vint à trépasser. -Il tenoit sous sa puissance Roye, Péronne, Origni, Ribemont, -Saint-Quentin, le château de Clary, et tout le pays d'alentour. - -En apprenant sa mort, Raoul incontinent monte à cheval avec son oncle -Géri, et ils ne cessent d'éperonner jusqu'au palais du roi à Paris, où -ils sont bientôt arrivés. - ---Raoul rappelle au roi sa promesse et demande le fief d'Herbert. -Loys dit qu'il ne peut le lui accorder, ni déshériter les quatre -fils d'Herbert en sa faveur, ajoutant que ces quatre jeunes barons, -puissants et valeureux, ne voudroient plus désormais le servir et -deviendroient ses ennemis. - -A ces paroles, Raoul pense perdre la raison de colère; et mandant ses -otages, il les menace de les faire enfermer dans une tour; Joffroi, -l'un des otages, s'agenouille aux pieds du roi et lui peint la position -précaire dans laquelle ils vont se trouver. - -Loys attristé appelle Raoul et lui jure que jamais ni lui ni ses hommes -ne s'opposeront à son entreprise contre le Vermandois. - -Bernier, présent au discours du roi, se lève et supplie Loys de ne -pas agir au moins ouvertement contre ses cousins, les fils d'Herbert, -lesquels sont de vaillants hommes, capables de se défendre dignement. -Puis s'adressant à son maître Raoul, l'écuyer Bernier lui montre -combien ses cousins sont bons et francs chevaliers, et combien il y -auroit déloyauté à ravir leur héritage. - -Raoul n'écoute rien: à toute force il veut leur terre que Loys lui a -accordée. - -En grande hâte il retourne à Cambrai, suivi de son écuyer, qui est -triste et dolent. Il descend au perron où sa mère l'attend. - -La bonne dame serre son fils dans ses bras, lui baise le menton, -et ils montent ensemble au palais. Alaïs félicite son fils, et lui -demande s'il ne se met pas en mesure de reprendre son fief à Gibouin le -manceau. Raoul, chagrin de cette parole, lui répond que non, et qu'il -va attaquer les enfants d'Herbert de Vermandois. - -La dame soupire et supplie son fils de ne point usurper le bien de -ces orphelins, dont le père a toujours été l'ami du sien, le comte -Taille-fer. Raoul repousse durement les supplications réitérées de sa -mère, qui, désespérée de ne pouvoir le fléchir, fond en larmes, et se -retire en lui prédisant le sort funeste qui l'attend dans cette guerre. - -La pauvre dame s'agenouille devant l'autel, à l'église de Saint-Géri, -et conjure le ciel de détourner de son fils les malheurs qu'elle a -pressentis. - -Cependant Raoul inflexible a mandé tous ses vassaux et ses amis, s'est -avancé avec eux vers le Vermandois, et a résolu de commencer la guerre -par le sac et l'incendie de la riche abbaye d'Origni. - -[Illustration] - - - - -INCENDIE DE L'ABBAYE D'ORIGNI[8]. - - -I. - -Raoul appela Manecier, le comte Droon, et son frère Gautier: - -«Prenez vos armes sans tarder; que quatre cents hommes montent sur -de bons destriers, et soyez à Origni avant la nuit. Vous tendrez mon -pavillon au milieu de l'église, et vous prendrez mes vivres dans les -caves de l'abbaye.--Mes bêtes de somme se tiendront sous les porches, -et mes éperviers percheront sur les croix d'or.--Vous aurez soin de me -préparer un bon lit devant l'autel: je prendrai plaisir à m'y coucher, -appuyé sur le crucifix.--Je veux saccager et détruire cette abbaye; car -les fils d'Herbert la chérissent.» - -Les chevaliers répondent: «Nous ne pouvons refuser.» - -Aussitôt les nobles guerriers vont s'armer, et montent à cheval. -Tous ont pris leur bonne épée d'acier, leur écu, leur lance et -leur haubert.--Ils approchent d'Origni; les cloches ont sonné au -maître-clocher.--Alors, ils se ressouviennent de Dieu et de sa -justice. Les plus forts fléchissent et ne veulent pas outrager les -corps saints. - -Ils dressent donc les tentes au milieu des prés et s'y établissent; -puis, la nuit arrivant, ils s'y couchent jusqu'au lever du soleil. - - -II. - -Le jour apparoissoit, et prime sonnoit à l'abbaye, quand l'on vit -arriver le comte Raoul. Il apostrophe ses barons avec colère: «Félons, -gloutons, séducteurs, vous êtes bien mal pensants d'oser ainsi oublier -mes ordres!» - ---«Grâce, beau sire, grâce par Dieu le rédempteur! Nous ne sommes ni -juifs, ni tyrans pour aller de la sorte violer l'asile des saints.» - -Raoul furieux reprit: «J'ai commandé de tendre mon pavillon dans -l'église: et qui vous a donc conseillé le contraire?» - ---«Vraiment, dit le sor Géri, tu as trop d'outrecuidance; il n'y a pas -encore longtemps que tu as été armé chevalier; et tu es perdu si tu -attires sur toi la malédiction de Dieu. D'ailleurs les francs hommes -doivent honorer les lieux saints et ne pas outrager les reliques qu'ils -renferment. L'herbe est belle et fraîche par les prés; cette rivière -est claire; ne pourrois-tu pas placer ici ton camp et loger tes gens -à l'aise? La position est bonne; et tu n'aurois pas la crainte d'une -surprise.» - ---«Qu'il soit fait ainsi que vous le dites, répondit Raoul; je -l'accorde, puisque vous le voulez.» - -Les tapis sont jetés sur l'herbe verte. Raoul s'y couche avec dix -chevaliers; et appuyés sur les coudes, ils prennent une résolution -funeste. - -«Allons au plus vite saccager Origni, mes amis, s'écrie Raoul aux -chevaliers. Celui qui refusera de me suivre, jamais je ne l'aimerai!» - ---Les barons ne l'osent abandonner; ils montent à cheval au nombre de -plus de quatre mille, et s'approchent d'Origni. Ils commencent alors -à assaillir le bourg et à lancer leurs traits. Les gens de Raoul vont -couper les arbres devant la ville. Les habitants, voyant le danger, se -disposent à la défense. - -Les nonnes sortent du monastère dans la campagne. Les gentilles dames -ont en main leurs psautiers et récitent de saintes oraisons: à leur -tête s'avance Marcent, la mère de Bernier, tenant le livre des litanies -de Salomon. - -Elle saisit le comte Raoul par son haubert: «Sire, dit-elle, au nom de -Dieu, où est Bernier, gentil fils de chevalier? Je ne l'ai plus revu -depuis que je l'ai nourri dans son jeune âge.» - ---«Dame! au maître-pavillon, où il se divertit avec maints bons amis. -On ne trouveroit point pareil guerrier d'ici au Pré-Néron. Il a excité -ma colère contre les enfants d'Herbert; et il dit bien qu'il ne -chaussera plus jamais un éperon, si je leur laisse un bouton vaillant.» - ---«Dieu! dit la dame, comme il a le cœur méchant! Tout le monde sait -que les fils d'Herbert sont ses cousins; et s'ils viennent à perdre -leur terre.... ah! le malheureux!...--Sire Raoul, nous sommes nonnes; -et par les saints de Bavière, jamais vous ne nous verrez tenir ni -bannière, ni lance; jamais nous n'étendrons personne dans la tombe...» - ---«Vrai! interrompit Raoul, vous êtes bien une méchante flatteuse. -Vile courtisane de bas lieu....» - ---«Sire Raoul, pourquoi m'outrager? Nous ne manions ni l'épée, ni la -lance; et vous pouvez nous mettre à mort sans défense: mais ce seroit -grand péché.--Toute notre vie, c'est l'autel; et notre subsistance, -on nous la donne.--Les puissants seigneurs qui vénèrent ces lieux -saints, nous envoient l'or et l'argent dont nous avons besoin. Quel -mal faisons-nous? Et pourquoi nous traiter cruellement? Si vous voulez -ravir cette terre à notre sire, eh bien! vous la conquerrez avec vos -chevaliers; mais respectez cette abbaye.--Allez, retournez dans nos -prés; nous vous donnerons toutes provisions; et le foin et l'avoine ne -manqueront pas à vos écuyers.» - ---«Par saint Riquier, dit Raoul, j'ai pitié de votre prière, et vous -fais grâce....» - ---Et la dame répondit, «sire, je vous remercie.» - -Raoul remonte sur son cheval coursier, et s'éloigne. - - -III. - -Cependant, le vaillant Bernier a revêtu un riche habit, il vient -trouver sa mère Marcent au fier visage; car il a grand besoin de lui -parler.--Il met pied à terre: la dame alors le saisit entre ses bras, -et par trois fois l'embrasse. «Beau-fils, dit-elle, tu as donc pris -tes armes?... tu ne peux me le cacher.... Tu as donc pris tes armes -contre le fief de ton père! et ne sais-tu pas qu'il t'appartiendra un -jour? Ybert n'a plus d'hoirs, et tu le mériteras par ton courage et ta -sagesse.» - ---«Non, par saint Thomas, dit Bernier, Raoul, mon seigneur, est plus -félon que Judas...; mais il est mon maître: il me donne chevaux, -habits, harnois, équipements; et pour le fief de Damas, je ne voudrois -lui manquer: jamais, tant que tout le monde ne répète: Bernier en a le -droit.» - ---«Par ma foi, fils, tu as raison; sers bien ton seigneur, et tu -mériteras devant Dieu.» - - -IV. - -Les fils d'Herbert aimoient beaucoup le beau et grand bourg d'Origni. -Il l'ont fait entourer de pieux fichés en terre; mais c'étoit là une -bien faible défense. Près des palissades se trouvoit une prairie -fertile, appartenant aux nonnes, et où les bœufs de l'abbaye paissoient -pour s'engraisser. Il n'y avoit personne sous le ciel, qui l'eût osé -endommager. Le comte Raoul y fait transporter sa tente; les draperies -en étoient d'or et d'argent, et quatre cents hommes pouvoient s'y -héberger à l'aise. - - -V. - -Cependant, trois soudarts mauvais ont quitté l'armée; et chevauchant à -francs étriers aux alentours d'Origni, ils prennent et ravagent tout -sur leur passage. - -Dix paysans, armés de leviers, sortent du bourg et leur courent sus. -Ils en ont fait mourir deux à grands coups; le troisième s'enfuit sur -son destrier et regagne le camp au plus vite. - -Il met pied à terre, va baiser le soulier de son droit seigneur, et se -lamente en lui demandant sa merci. - -«Sire, dit-il à haute voix, tu es perdu, et le Seigneur Dieu ne te -sera jamais en aide, si tu ne te venges pas de ces bourgeois qui sont -si riches, si orgueilleux et si fiers.--Ils ne t'estiment, ni toi, ni -les autres, la valeur d'un denier. Ils font menace de te couper la -tête, s'ils peuvent te tenir un jour; et sois sûr que tout l'or que -renferme Montpellier ne te garantiroit pas de leur fureur. Je les ai -vus occire et massacrer mon frère et mon neveu; et, par saint Riquier, -ils m'eussent aussi mis à mort, si je n'avois fui sur ce destrier.» - -Raoul l'entend, et il pense perdre la raison, de colère: «Francs -chevaliers, s'écrie-t-il, or sus, je veux aller saccager Origni. Ah! -les bourgeois commencent la guerre; si Dieu m'aide, je leur ferai payer -cher leur audace!» - -Les chevaliers courent aussitôt à leurs armures; car ils n'osent -abandonner leur seigneur. Ils sont au nombre de dix mille, comme je -l'ai ouï raconter, et commencent à éperonner vers Origni.--Bientôt ils -tranchent les palissades de leurs cognées d'acier, et les font tomber à -leurs pieds.--Ils traversent le fossé et le vivier, et s'avancent près -de la muraille pour mieux l'attaquer. - - -VI. - -Les bourgeois ont vu leurs palissades franchies.--Les plus hardis -en sont attérés. Cependant ils se sont précipités aux tourelles des -murailles, et de là ils lancent des pierres et une multitude de pieux -aigus. Il n'y a pas homme ayant maison dans la ville, qui ne soit à -son poste. Déjà plusieurs des soldats de Raoul sont tombés morts, et -les bourgeois jurent que s'ils trouvent le comte, ils le mettront en -pièces. - ---Raoul voit l'acharnement avec lequel ils se défendent, et il en est -furieux. Il jure, par Dieu et par son épée, que s'il ne les fait pas -tous brûler avant la nuit, il ne se prise pas la valeur d'un fétu de -paille. Il ne tint pas ainsi la promesse qu'il avoit faite à l'abbesse, -la veille, comme vous allez bientôt le voir dans la chanson. - -«Barons,» s'écrie-t-il d'une voix terrible, «le feu! le feu!» - -Les écuyers l'ont saisi aussitôt; car ils pilleroient volontiers. Ils -escaladent les murs et se répandent dans les rues. Bientôt le feu prend -aux maisons. Alors ils enfoncent les celliers, brisent les cercles des -tonneaux et font couler le vin à grands flots. Les saloirs au lard -s'embrasent; la flamme gagne les planchers qui s'écroulent; et les -enfants sont brûlés vifs au berceau. - ---Les nonnes de l'abbaye se sont réfugiées dans l'église; mais cela -leur a peu servi; car la flamme roule déjà dans le maître-clocher. Les -cloches fondent: les charpentes et les brandons tombent avec fracas -dans la nef.--Le brasier alors devient si ardent, si chaud que les -cent nonnes se consument en poussant des cris de désespoir: avec elles -expirent la mère de Bernier, Marcent, et Clamados, la fille au duc -Renier. - -A la vue de l'incendie, les hardis chevaliers pleurent de pitié. - -Bernier surtout, Bernier en devient presque fou: il prend son écu; et -l'épée nue, il court droit à l'église. - -Mais la flamme coule encore parmi les portes; et la chaleur est telle -qu'on ne peut s'en approcher qu'à une portée de flèche lancée de toutes -forces. - -Alors Bernier s'arrête derrière un tombeau de marbre; et regardant, -il voit sa mère étendue au milieu de l'église, sa belle face tournée -contre terre; il voit son psautier qui brûloit encore sur sa poitrine. - -«Hélas! s'écrie-t-il, tout est fini; et c'est folie d'essayer de la -sauver! Ah! douce mère, vous m'embrassiez hier si tendrement! et -moi, aujourd'hui, je ne puis rien faire pour vous!.... Que Dieu, qui -doit juger le monde, prenne votre âme.... Et toi, félon Raoul, qu'il -te confonde à jamais.... Je ne puis plus désormais t'accorder mon -hommage.... Et je serois bien méprisable, si je ne tirois vengeance de -ce crime.» - ---Il est désespéré.... Son épée d'acier lui tombe des mains.... Trois -fois il se pâme sur le cou de son destrier.--Il va demander conseil au -sor Géri; mais le conseil ne lui a pas beaucoup servi, comme vous allez -le voir. - ---«Sire Géri, dit-il le cœur dolent, au nom de Dieu qui ne mentit -jamais, conseillez-moi, je vous en conjure. Raoul de Cambrésis m'a -traité bien mal. Il a brûlé dans l'église d'Origni ma mère Marcent au -port majestueux.» - -Géri répond: «j'en suis bien affligé pour vous.» - -Le noble guerrier s'en retourne, plein de courroux, à son pavillon; il -met pied à terre, et les écuyers courent dégarnir son cheval. Ses gens -pleurent de le voir si triste. - -Alors Bernier les prend à raisonner courtoisement: «Franche compagnie, -conseillez-moi, je vous prie: messire Raoul ne m'aime pas beaucoup, -lui qui a fait brûler ma mère dans cette église. Ah! si Dieu me laisse -vivre, je saurai m'en venger!....» - - -VII. - -Cependant Raoul est descendu de son coursier au poil fauve, à l'entrée -de son pavillon. Ses barons le désarment; ils lui délacent son heaume -doré, lui déceignent sa bonne épée d'acier, lui enlèvent du dos son -haubert et lui passent sa robe. Il n'y a pas en France de si beau -chevalier, ni de plus habile à se servir de ses armes. - -Raoul a appelé son sénéchal, qui est venu sur-le-champ, et songeant au -plaisir de la bonne chère: «Fais-nous servir, dit-il, des paons rôtis -et des cygnes poivrés: donne-nous aussi du gibier à foison; je veux que -le dernier de mes gens en mange aujourd'hui à son gré.» - -Le sénéchal l'a entendu: il le regarde et se signe trois fois à cause -de si grand sacrilége: «Y pensez-vous, Monseigneur? Vous reniez donc -la sainte chrétienté; vous reniez le baptême, vous reniez le Dieu de -gloire. Il est carême; c'est aujourd'hui le vendredi solennel, dans -lequel les pécheurs adorent la croix: et nous, misérables, nous sommes -venus en ces lieux violer le saint monastère et brûler les nonnes qu'il -renfermoit. Ah! nous n'obtiendrons jamais miséricorde, à moins que la -pitié de Dieu ne soit plus grande encore que notre méchanceté.» - -Raoul a jeté les yeux sur lui. - -«Qui t'a dit de parler?.... Mes écuyers sont bien effrontés!... Il -n'est pas étonnant que les fils d'Herbert aient payé cher leur audace; -car pourquoi m'ont-ils manqué?.. Mais j'avois oublié le carême... -donne-moi des échecs.» - -Des échecs sont apportés.--Raoul s'assied sur l'herbe avec colère et -joue comme un homme bien appris. Il met avec adresse sa tour en ligne, -avec un pion prend un cavalier, et bientôt il a _mâté_ et vaincu son -compagnon. Alors il se dresse en pieds, le visage serein; et comme la -chaleur est grande, il ôte son mantel gris et demande du vin. - -Quatorze jeunes damoiseaux, portant pelisses d'hermine, s'empressent -d'exécuter ses ordres; et l'un d'eux, fils du comte Ybert de -Saint-Quentin, lui apporte une grande coupe d'or, contenant assez de -liqueur pour en abreuver un coursier. Il s'agenouille devant le noble -comte et la lui présente.... - ---Raoul l'a saisie entre toutes les autres. - -«Francs chevaliers, s'écrie-t-il aussitôt, entendez-moi! Par ce vin -clair que vous voyez, et par cette épée qui gît sur l'herbe, par tous -les saints serviteurs du Christ, les fils d'Herbert seront maltraités, -je vous le jure; jamais ils n'auront de paix, et par saint Géri, je ne -leur laisserai pas même la valeur d'un parisis.... Je veux les tenir -morts ou vifs, et je les poursuivrai jusque dans la mer où je les ferai -nager.» - - -VIII. - -Or, vous allez entendre la défense de Bernier: - -«Beau sire Raoul, vous faites des actions bien louables; mais vous -en faites aussi qu'on ne peut trop blâmer. Les fils d'Herbert sont -prud'hommes et bons chevaliers; et si vous les chassez par delà la mer, -vous ne serez pas à l'aise en ce pays. Je ne vous le cacherai pas.... -je suis votre homme: mais vous avez mal récompensé mes services; vous -avez brûlé ma mère dans ce monastère, et vous voulez maintenant le -renverser, faire mourir mes cousins et mon père! Ne vous étonnez donc -pas si je prends leur défense en ce jour; et pour moi-même, je ne -serois pas éloigné de venger le propre affront que vous me faites.» - -Raoul l'entend: il en pense perdre la raison de fureur, et il couvre le -baron d'outrages.... - -«Sire Raoul, vous avez tort et vous péchez: ma mère est brûlée, et mon -cœur est plein de colère.--Je vous le redis; si Dieu me laisse vivre, -je saurai me venger.» - -Raoul l'a entendu et a branlé la tête. - -«Si je ne te pardonnois pour la miséricorde de Dieu, je te ferois -trancher tous les membres; il tient à bien peu de chose que tu ne sois -déjà mort.» - -«Tu es un bien mauvais ami, dit Bernier, de me récompenser de la -sorte, moi qui t'aimois, moi qui proclamois tes louanges. Ah! si -j'avois lacé mon heaume, je combattrois volontiers à pied, à cheval, -contre le chevalier le mieux armé..... Je lui ferois voir qu'on n'est -point félon, quand on n'a pas renié Dieu. Et vous-même, que je vois -si courroucé, sire comte, non, pour l'archevêché de Reims, vous ne me -frapperiez pas.» - -Raoul a dressé la tête.--Il saisit un grand tronçon de pieu qu'un -veneur a laissé à terre; il le soulève avec colère, et s'approchant de -Bernier, il lui en fracasse la tête: Bernier voit le sang rougir son -manteau d'hermine; il est éperdu.... Il embrasse Raoul avec rage, et -c'en étoit fini.... Mais les chevaliers accourent et les séparent. - -Bernier a appelé à haute voix son écuyer. - -«Or tôt, mes armes, mon haubert, ma bonne épée et mon heaume. Je pars -de cette cour sans délai!...» - -[Illustration] - -Ce qui suit est le récit des guerres, des vengeances et des atrocités -que fit naître cette querelle. Bernier, ayant quitté son maître, prit -parti pour ses cousins, les fils d'Herbert de Vermandois; et le nouvel -épisode qu'on va lire donnera une idée de la manière toute homérique -dont nos premiers poètes français chantaient les combats et leurs -sanglants effets. - -[Illustration] - - - - -COMBATS ET MORT DE RAOUL. - - -I. - -IL a plu; et le champ de bataille est un marais trempé d'eau et de -sang, car bien des barons sont morts en ce lieu. Les plus ardents -destriers vont au pas, harassés qu'ils sont de fatigue; ils glissent, -ils s'abattent sur la terre molle. - -Voilà que le comte Ernaut de Douai rencontre le sire de Cambrai Raoul. - ---«Par Dieu, Raoul, lui crie-t-il, nous ne serons amis que lorsque -je t'aurai mis à merci et tué. Tu m'as occis mon neveu Bertolai et -Richerin que j'aimois tant, et bien d'autres encore de mes amis que je -ne verrai plus!» - ---«Oui certes, dit Raoul, et ce n'est pas tout..... Toi-même, tu -tomberas sous mes coups.» - ---«Eh bien, par le corps saint Nicolas, je t'en défie, reprit -Ernaut.--Ah! te voilà donc, Raoul de Cambrésis, que je n'ai vu depuis -ce jour où mon cœur fut par toi tant navré. J'avois de ma femme deux -petits enfants que j'envoyai à la cour du roi de Saint-Denis, et tu -les fis mourir, traître! Tu es à toujours mon ennemi; et si cette épée -que je tiens ne te coupe la tête, je ne me prise la valeur de deux -parisis.» - ---«En vérité, répond Raoul, tu t'estimes bien haut.... Je ne veux plus -voir la cité de Cambrai si je ne te fais mentir à ta parole.» - -Et les deux barons furieux éperonnent leurs destriers et se précipitent -l'un contre l'autre, se donnant sur leurs écus des coups terribles. -Mais ils sont protégés par leurs hauberts.--Bientôt ils sont -désarçonnés: ils sautent à terre et tirent leurs glaives. - -A cette vue les plus hardis chevaliers s'arrêtent épouvantés. - -Le comte Raoul est un merveilleux baron pour sa force et son audace -à manier ses armes. Il frappe Ernaut au chef et abat du coup les -ornements de son heaume doré. Le fer auroit pénétré dans la tête sans -la coiffe du haubert qu'il n'a pu traverser; mais glissant à gauche, -l'épée coupe un quartier de l'écu avec deux cents mailles du haubert. -Ernaut, étourdi du choc, trébuche; et glacé d'effroi, réclame le Dieu -de toute justice..... «Aidez-moi, sainte Vierge Marie, et je rebâtirai -le moustier d'Origni!» - -Alors Ernaut, reprenant courage, se retourne plein de colère sur -Raoul et lui assène de grands coups sur son heaume dont il brise -les fleurs de lys..... Le sire de Cambrai a le visage et la bouche -ensanglantés....--A son tour, il frappe Ernaut de sa tranchante épée, -brise son heaume, et rabattant la lame à gauche avec une grande -adresse, il lui coupe le poignet qui tombe serrant encore le bouclier. - -Ernaut est anéanti de voir gésir à terre son poing et son écu, de voir -couler le sang vermeil de sa blessure. Eperdu, il remonte à cheval et -s'enfuit à travers les bruyères. - ---Raoul se précipite sur ses pas..... - - -II. - -Ernaut s'enfuit et Raoul le serre de près.... Mais voilà que son -destrier s'est abattu et il va être atteint: effrayé alors, il s'arrête -un moment au milieu du chemin et s'écrie à haute voix: «Grâce, Raoul! -grâce, au nom de Dieu le créateur: si tu m'en veux de t'avoir frappé, -eh bien, je serai ton homme lige; si cela te plaît, je t'abandonne -Brabant et Hainaut..... Mes hoirs n'y pourront désormais prétendre -l'espace d'un demi-pied.» - ---Raoul a juré de ne rien écouter tant qu'il ne l'ait mis à mort. - - -III. - -Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le -poursuit et le presse... Il regarde de côté et aperçoit au loin son -neveu, le noble baron Rocoul de Soissons, aussi neveu du comte Bernier. -Il tourne vers lui sa course et l'appelle à grands cris; car il a peur -de mourir.--«Beau neveu, protégez-moi contre la fureur de Raoul. Il m'a -coupé le poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre; -il me menace de m'arracher la tête.» - ---Rocoul frémit à ces mots. «Oncle, dit-il, point ne vous sert de fuir; -Raoul aura bataille.» - -Et le vaillant chevalier pique son coursier de ses éperons d'or, -brandit sa lance à manche de pommier et frappe Raoul sur son écu. Raoul -riposte; et les lances se cassent sur les hauberts, sans que les deux -chevaliers aient perdu les arçons. - -A cette vue, le comte de Cambrai entre en fureur, saisit sa grande -épée d'acier, brise le heaume de Rocoul, et la rabattant sur -l'étrivière gauche, lui tranche le pied qui tombe avec l'éperon. - -Raoul se réjouit à cet aspect, et d'un ton dédaigneux: «Vois, dit-il, -Ernaut est manchot et toi boiteux; vous voilà bons à devenir l'un -garde, l'autre portier.» - ---«Mon oncle, dit Rocoul au comte de Douai, j'espérois vous venir en -aide; mais, hélas! mon secours ne pourroit plus maintenant vous sauver.» - - -IV. - -Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le -presse par-arrière. Il jure par le Dieu qui souffrit mort et passion -qu'il ne le quittera qu'après lui avoir coupé la tête sous le menton. - ---Ernaut regarde de côté et aperçoit le sire Herbert d'Ireçon, Wedon -de Roie, Loys, Sanson et le comte Ybert, le père de Bernier. Il tourne -vers eux sa course et les appelle à grands cris; car il a peur de -mourir.--«Seigneurs, dit-il, bien devez-vous me protéger contre la -fureur du comte Raoul, qui tant a tué de vos amis. Il m'a coupé le -poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre, et il -menace de m'arracher la tête.» - -Ybert l'entend et pense en perdre la raison; il lance son bon destrier, -brandit sa haste, déroule le gonfalon, frappe et brise l'écu de Raoul. -Le fer a percé les mailles du haubert et glisse sur le côté. - -Ce fut merveille s'il ne fut pas occis alors ou bien fait prisonnier; -car plus de quarante chevaliers ennemis l'entouroient déjà, quand à -toutes brides accourut Géri d'Arras, en compagnie de quatre cents -guerriers. - -Alors recommence un choc terrible, et l'on voit la terre se joncher de -pieds, de poings, de têtes coupées. Les cadavres et les blessés sont là -étendus, la bouche béante, et l'herbe est tout ensanglantée. L'épée à -la main, le comte Raoul est toujours au plus fort du combat, et en ce -jour il a sevré bien des âmes de leurs corps; il a fait veuves bien des -dames; car plus de quatorze barons sont tombés sous ses coups. - -Ernaut a vu tout cela le cœur dolent, et il a réclamé Dieu le Sauveur -des âmes. «Sainte Marie, Mère couronnée, ayez pitié de moi!» - - -V. - -Et il se remet à fuir dans la vallée.... - -Raoul a levé la tête, l'a aperçu, et déjà s'est précipité sur ses pas, -en lui criant de toute la force de ses poumons: «Ernaut! j'ai désiré -ta mort, et ce glaive me va satisfaire.» - -«Je n'en puis; mais, sire, puisque telle est ma destinée, répond -Ernaut, pour qui toute joie et tout espoir sont perdus, hélas! point ne -me sert de me défendre.» - -Et il s'enfuit, ne sachant où se blottir. Telle peur il a, qu'à peine -il se peut soutenir; et il sent que Raoul approche et va l'atteindre! -«Grâce! Raoul, merci, crie-t-il, je suis jeune encore et ne veux pas -mourir; je me ferai moine et servirai Dieu.... Tous mes fiefs seront à -toi..... - ---«Non, dit Raoul, il est temps d'en finir; ce fer va te couper le cou. -Ni hommes, ni saints, ni Dieu ne pourroient te sauver.» - -A ces paroles, Ernaut jette un soupir.... - -Mais son cœur lui revint aussitôt, car il a entendu renier Dieu. - ---«Raoul, vil mécréant, lui crie-t-il, en hochant la tête, trop plein -d'orgueil, de félonie et d'outrecuidance, chien enragé qui renie Dieu -et son amitié, sache bien que si le Roi de gloire avoit pitié de moi, -tu ne me frapperois pas!...» - - -VI. - -Et il s'enfuit à coups d'éperons, tenant en sa main l'épée qu'il a -tirée du fourreau. - -Quand il a quelque avance, il regarde devant lui, et voit venir Bernier -équipé à merveille, muni de belles armes, de haubert, de heaume, d'écu -et d'épée. A cet aspect Ernaut tressaille de joie et plus ne songe à -son poing. Il a dirigé son cheval vers lui.--«Grâce, sire Bernier, aie -de moi pitié! vois mon bras; c'est Raoul qui m'a meurtri de la sorte.» - ---Bernier l'entend, il frémit et frissonne jusqu'aux ongles des -pieds.--«Oncle Ernaut, s'écrie-t-il, point ne vous sert de trembler, et -je vais implorer pour vous mon ancien maître.» - -Puis, s'appuyant sur le cou de son destrier: - -«Eh! sire Raoul, clame-t-il à haute voix, fils de femme légitime, c'est -toi qui m'adoubas chevalier, je le sais, mais depuis tu m'as fait payer -bien cher cet honneur..... Tu as brûlé ma mère dans l'église d'Origni; -tu as occis maints de nos vaillants amis, et à moi-même, tu m'as brisé -la tête; je sais aussi que tu m'offris une amende; tu voulois me donner -cent bons coursiers, cent mulets, cent palefrois de prix, cent écus -et cent hauberts doublés; je n'acceptai pas, car la vue de mon sang -m'avoit mis en fureur, et les braves chevaliers, mes amis, ne m'ont -jamais blâmé. Mais si en ce jour tu me fesois la même offre, oh! je -l'accepterois et pardonnerois tout; je te le jure par saint Riquier. -De la sorte, la guerre seroit finie; car mes parents apaiseroient leur -colère, et je te ferois bailler la suzeraineté de toutes nos terres.... -Mais, au nom du Dieu juste, calme-toi et ne reste pas sans pitié. Pas -ne te sert de poursuivre cet homme qui a perdu son poing et est à demi -mort.» - -Raoul, à ces mots, est exaspéré de fureur; il se dresse sur ses étriers -qui ploient, et fait cambrer sous lui son destrier. «Bâtard, dit-il, -bien savez-vous plaider; mais vos flatteries ne vous serviront pas, car -vous ne sortirez de ces lieux avec votre tête.» - ---«Oh! alors, répond Bernier, mon courroux est légitime....» - -Et voyant que sa prière n'a point servi, Bernier pique son destrier -et court sur Raoul qui se précipite à sa rencontre. Ils se portent de -grands coups sur leurs écus, et se vont pourfendant leurs armures.... -Mais Raoul se rue avec tant de violence contre Bernier, que bouclier et -haubert ne lui auroient pas plus servi qu'un gant, et qu'il seroit mort -sur le coup, si Dieu et le bon droit n'avoient été pour lui. Il esquive -le fer qui glisse à côté. - - -VII. - -Bernier alors prenant sa revanche frappe avec fureur le comte Raoul, -coupe son heaume luisant, en fracasse les garnitures et tranche la -coiffe du haubert.--Le glaive a coulé dans la cervelle.--Raoul incline -la tête et tombe de cheval. - ---En vain il songe à se relever..... A grands efforts il tire son -épée d'acier, et on le vit alors la dressant en l'air chercher où il -pourroit frapper; mais bientôt son bras retombe vers la terre, et c'est -avec bien de la peine qu'il parvient à retirer son fer fiché dans le -gazon. Déjà sa belle bouche commence à se rétrécir; son œil si vif -s'obscurcit, et en cet instant il réclame le Dieu du Ciel.--«Hélas! -glorieux Père, Seigneur tout-puissant, combien je me sens foiblir; -tout-à-l'heure encore, plus d'espoir à ceux qui s'offroient à mes -coups; et maintenant..... Je me battois pour un fief; désormais je -n'aurai besoin de celui-là ni d'un autre..... Secourez-moi, douce Dame -du ciel!...» - ---Bernier à ces paroles pense perdre la raison, et se prenant à -larmoyer sous son heaume: - ---«Eh! sire Raoul, s'écrie-t-il, fils de légitime épouse, tu m'adoubas -chevalier; je ne pourrois le nier; mais tu m'avois fait payer bien -cher cet honneur en brûlant ma mère dans l'église d'Origni et en me -fracassant la tête... Tu m'as offert raison, il est vrai.... Maintenant -je ne désire plus autre vengeance....» - ---«A mon tour, s'écrie le comte Ernaut.... Laisse ce cadavre, que je -venge mon poing!» - ---«Je ne puis vous en empêcher, répond Bernier; mais à quoi vous sert -de frapper un mort?....» - ---«Oh! ma colère est bien juste, reprend Ernaut.» - -Et tournant son destrier vers la gauche du comte Raoul, il le frappe -sans pitié, brise de nouveau son heaume, tranche la coiffe de son -haubert, et baigne l'épée dans sa cervelle; puis, la retirant, il la -plonge tout entière dans son corps..... - -Alors l'âme abandonne le gentil chevalier. Prions le Seigneur Dieu -qu'il la prenne à lui! - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -Géri le Sor, comte d'Arras, a donné sa fille Béatrix en mariage au -comte Bernier, après lui avoir pardonné le meurtre de son neveu, Raoul -de Cambrai. Mais le pardon n'est pas sincère, et Géri conserve toujours -dans son cœur un profond ressentiment du meurtre de son neveu.--Les -causes qui réveillèrent cette haine assoupie, et les terribles -résultats qui en advinrent, forment le sujet de l'épisode suivant. - -[Illustration] - - - - -MEURTRE DE BERNIER. - - -I. - -..... Ils passèrent de la sorte six jours pleins, et quand vint l'heure -du départir, Géri appela Bernier: - -«Sire, dit-il, écoutez-moi: je veux aller servir saint Jacques; c'est -un vœu que j'ai fait, afin que vous le sachiez.» - -Bernier lui répondit: «Voilà aussi cinq ans que je l'ai promis.» - ---«Eh bien, frère, dit Géri, allons-y de compagnie.» - ---«Par ma foi, je vous l'accorde, repartit Bernier; indiquez le jour -que nous quitterons ces lieux.» - -Le voyage est arrêté pour la huitaine après Pâques. - -Le Sor retourne en son pays, et Bernier reste près de ses deux enfants -et de sa gentille femme.--Elle lui tient le discours que vous allez -entendre: - -«Bernier, beau frère, vous avez beaucoup entrepris; mon père est -très-félon et fort mal avisé; il y a de la trahison en lui. Si vous lui -dites chose qui ne lui plaise point, il vous tuera sans défiance.» - ---«Vous parlez mal, madame, lui répondit Bernier; il ne le feroit pas -pour le fief de Paris.» - ---«Sire, dit-elle, gardez-vous toujours bien de lui; je vous en prie -pour l'amour de Dieu.» - ---Et la parole en resta là. - -Tant s'écoula-t-il de journées que le terme fixé arriva; alors Géri -s'en revint à Saint-Quentin, et avec lui Anciaumes et Ernaïs, deux -francs chevaliers; Bernier prit pour compagnons Garnier et Savary. Ils -vont à l'église, prennent les écharpes, et après messe, ils se mettent -à la voie. - -Au moment du départir, Bernier embrassa ses fils, et puis embrassa sa -franche épouse, et elle lui, en pleurant des yeux de son visage: «Que -le Dieu qui daigna mourir pour nous sur la croix, lui dit-elle, vous -garde de mort et de péril!» - -Alors Berner la baise encore une fois et ce fut la dernière; car elle -ne le vit plus que mort et étendu dans le cercueil, comme vous allez -l'apprendre en la chanson. - - -II. - ---Bernier chevauche avec le sor Géri; ils traversent la France, entrent -en Berry, se dirigent vers Poitiers, et vont à Blaye sans retard; ils -y passent la nuit; et le matin ils s'avancent droit à Bordeaux, en -traversant les landes. - -Je ne saurois vous raconter leurs journées; mais tant -chevauchèrent-ils, et par jour et par nuit, et par beau et par mauvais -temps, qu'ils arrivèrent à Saint-Jacques un mardi. Après s'être -hébergés ils s'en vont à l'église. Le soir ils y veillèrent chacun un -cierge en main. Le lendemain, de grand matin, ils entendent la messe, -retournent un moment à leur hôtel, et puis remontent sur leurs bons -chevaux, car ils ont grande hâte de revenir. - -Ils arrivèrent à Paris en trente jours; mais ils n'y trouvèrent pas -le fort roi Loys[9], qui pour lors étoit à Laon avec ses amis. Ils -couchèrent la première nuit à Saint-Denis, l'autre à Compiègne, le -château renommé, et furent à Laon le lendemain. Ils y trouvèrent le roi -qui leur fit bel accueil; puis ils prirent congé de lui pour se rendre -droit à Saint-Quentin. - -Quand ils arrivèrent dans les prés, sous Origni, en la place où Raoul -avoit été tué, le comte Bernier fit un pesant soupir. Le sor Géri s'en -aperçut et lui demanda pourquoi il soupiroit. - -«Point ne vous importe, beau sire, lui répondit Bernier, de connoître -la cause de mon chagrin.» - ---«Mais je le veux savoir, dit Géri.» - ---«S'il en est ainsi, repartit Bernier, je vous le dirai: je me -remembre de Raoul le marquis, qui eut l'outrecuidance de vouloir ravir -l'héritage de mes cousins; voici le lieu où je l'ai mis à mort.» - -Géri l'entend, et c'est à peine s'il n'enrage; mais il dissimule son -courroux par sa contenance: toutefois il répondit à Bernier: «Vassal, -vous êtes mal avisé de me rappeler la mort de mes amis.» - -En ce moment ils rencontrent des paysans de leur contrée, qui leur -donnent nouvelles de la comtesse Béatrix. - -«Seigneurs barons, leur disent-ils, la gente dame, fille à Géri -d'Arras, et femme au franc Bernier, n'est pas à Saint-Quentin, voilà -cinq jours qu'elle est à Ancre[10] avec ses deux fils.» - -Les barons, à ces mots, s'en vont à Saint-Quentin, d'où après avoir un -peu mangé ils continuent leur chevauchée tout droit vers Ancre. - -Le sor Géri soupire souvent, et peu s'en faut que son cœur ne se brise; -car il se rappelle le mot de Bernier et la mort de son ami. - - -III. - -Ils chevauchent de la sorte jusqu'à une mare où leurs destriers se -désaltèrent volontiers, car ils en ont grand désir. La colère ne -peut sortir de l'âme du vieillard où le mauvais esprit ne tarda pas -à entrer. Portant alors la main à l'étrivière, il en décroche tout -bellement un étrier, et frappant Bernier à la tête, il lui brise le -crâne. Du coup la cervelle sauta, et le comte Bernier tomba dans l'eau. - -Garnier et Savary l'en retirèrent, tandis que Géri fuyoit avec -Anciaumes et Ernaïs qui l'en blâmèrent grandement. - ---Les deux écuyers ont pris leur maître entre leurs bras, et lui -adressant la parole: «Sire, en reviendrez-vous?» - ---«Nenni, dit Bernier, voyez ma cervelle qui tombe sur mon giron. Ah! -traître Géri, que Dieu te maudisse! Ta fille Béatrix m'avoit bien dit -que tu me tuerois en trahison, et que j'eusse à me garder de toi: elle -avoit la triste pensée de ce qui adviendroit. Mais Dieu, notre père, -pardonna bien sa mort à Longis[11], ne dois-je pas aussi pardonner la -mienne?--Je lui pardonne: Seigneur; ayez pitié de moi!» - -Et à ces mots, il appela Savary, pour lui confesser ses péchés, car -il n'y avoit pas là de prêtres. Savary rompit trois brins d'herbe, et -Bernier les reçut pour _Corpus Domini_. - -Alors il tendit ses deux mains jointes vers le ciel, se battit la -poitrine et demanda grâce à Dieu.... Bientôt son œil tremble, sa vue se -trouble, son corps se roidit et l'âme en sort. - -Que Dieu la reçoive en son saint paradis! - -Puis Garnier et Savary enlevèrent le cadavre; et le plaçant sur un -mulet arabe ils s'acheminent droit vers Ancre. - - -IV. - -.... La comtesse Béatrix est au palais seigneurial avec ses deux fils. -La gentille dame les fait venir: - ---«Grâce au Seigneur, mes enfants, vous êtes chevaliers depuis tantôt -deux mois que Bernier, votre père, est allé servir saint Jacques; or, -voici venu le terme de son retour. - ---Bien avez-vous parlé, madame, disent les enfants.» - -Tandis qu'ils devisoient de la sorte, la dame jette les yeux sur le -chemin ferré et aperçoit Garnier et Savary, qui ramenoient Bernier. - -La dame les montrant à ses fils: «Je vois, dit-elle, deux chevaliers -venir; ils me semblent bien courroucés et tristes, ils s'arrachent les -cheveux et se frappent les mains. Hélas! j'ai grand peur de mon père -Géri: hier soir, quand je m'endormis, je songeois un songe affreux. -Mon seigneur étoit revenu; et mon père l'attaquant sous mes yeux -l'avoit abattu à terre; il lui arrachoit les yeux de la tête, et à -moi-même il me tordoit le cou.... Puis je vis les salles de ce palais -s'écrouler. Las!.. la frayeur revient maintenant à mes esprits.» - ---«Ce songe est signe de bonheur, lui répondit son fils.» - -Et pendant qu'ils parloient ainsi, Garnier et Savary approchoient. - - -V. - -Il y a dans la ville un prieuré que l'on appelle aujourd'hui dans le -pays Bernier-Bierre; les moines y recueillirent Bernier; et après avoir -lavé son corps d'eau froide et de vin, ils le cousent dans une grande -toile de lin, puis le mettent dans un cercueil qu'ils recouvrent d'un -drap magnifique. - -Un messager s'en vient droit à la comtesse: «Dame, lui dit-il, par -le Dieu qui fit tout bien, Garnier et Savary sont revenus apportant -un chevalier mort.» La dame à ces mots changea de visage: «Las! -s'écrie-t-elle, mon rêve est avéré; ah! je le sais bien, c'est Bernier, -mon ami.» - -Et relevant sa longue robe, elle court tout épouvantée au prieuré; -elle aperçoit Savary et lui crie: «Où est mon seigneur, celui qui m'a -épousée?»--«Madame, lui dit Savary, point ne sert de vous le cacher, -le voici dans la tombe: c'est votre père, Géri d'Arras, qui l'a tué.» -Béatrix l'entend et en pense perdre la raison. Elle va droit au -cercueil, enlève la courtine, rompt le suaire, et considérant la plaie: -«Frère, dit-elle, que vous voilà mal traité! Ah Géri! vieillard félon, -grise barbe, si tu ne m'avois mise au monde, je t'aurois déjà maudit; -car tu m'as sevrée en ce jour d'un seigneur qui me donnoit gloire et -bonheur. Hélas, Bernier, mon frère, franc et valeureux baron, votre -haleine est si douce qu'elle me semble tout embaumée!»--A ces mots elle -tombe évanouie à terre. - -Julien, son fils, l'en a relevée, et lui parlant de belle façon: - -«Ne vous émouvez pas, madame, lui dit-il; car, par celui qui fit le -ciel et la rosée, quinze jours ne se passeront pas, sans que la mort de -mon père ne soit chèrement payée!» - -[Illustration] - -Dans le terme indiqué, Julien avait tenu parole, car la ville -d'Arras avait été prise et saccagée de fond en comble par lui et -ses chevaliers. Toutefois le vieux Géri ne perdit pas la vie dans -cette occasion; le trouvère, pour ne point ternir la vengeance du -jeune Julien, et lui conserver en entier ce caractère de légitimité, -qui était si bien dans les mœurs du temps, aime mieux nous dire que -le comte d'Arras disparut avant la prise de sa ville, et que l'on -n'entendit plus parler de lui; seulement il présume, avec un tact -exquis, qu'il se fit ermite dans quelque lieu solitaire; et c'est là le -dénouement du drame. - -[Illustration] - - - - - CHANSON - - DE LA MORT - - DE - - BÉGUES DE BELIN. - - - - -[Illustration] - -LE poème, ou si l'on veut, _la chançon des Loherains_, d'où est tiré -l'épisode qu'on va lire, est une des plus vastes et des plus brillantes -épopées du moyen-âge. M. P. Paris a publié en 1833-1835, la partie -qui concerne Garin et Bégues son frère, laquelle selon ce philologue, -aurait pour auteur Jehan de Flagy, trouvère sur lequel il existe peu de -renseignements. Cette publication a révélé une production poétique du -plus haut mérite. - -Entre toute les parties de cette chanson célèbre, il n'en est pas qui -ait eu plus de renommée que LA MORT DE BÉGUES DE BELIN. - -Nous ne pouvons mieux caractériser ce fragment qu'en reproduisant ce -que le baron de Reiffenberg a dit du poème en général.[12]--«Comme -dans les plus anciennes compositions épiques, il règne dans son œuvre -(Jehan de Flagy) une simplicité imposante, unie à beaucoup de mouvement -et d'intérêt. Pas une seule fois il a eu recours au merveilleux; là -point de géans, de nains, de fées, point d'armes enchantées: c'est -dans le jeu des caractères qu'est tout l'artifice du poème, et ces -caractères sont aussi énergiques que variés. Le génie sévère des Francs -d'Austrasie éclate d'un bout à l'autre; on croirait qu'une grande -pensée politique a donné, dès le principe, l'exclusion aux fictions -ordinaires des poètes.» - -Le lecteur a pu remarquer cette même simplicité, cette même absence du -merveilleux, cette même énergie de caractère dans les divers morceaux -extraits ci-dessus du roman de Raoul. - -La mort de Bégues qui, à elle seule, est un poème entier, est souvent -rappelée dans les œuvres des trouvères et dans les chroniques. Philippe -Mouskes, dont M. de Reiffenberg vient de donner une si belle et si -savante édition, s'est plu à rappeler tous les évènements de ce trépas -si dramatique, comme ailleurs il avait reproduit quelques faits de -notre roman de Raoul. Dès le XIVe siècle, on avoit translaté en prose -ce brillant épisode, pour le populariser davantage et satisfaire ainsi -l'avide curiosité de tous les lecteurs. - -De nos jours l'habile philologue M. Mone, en Allemagne[13], et M. -Leroux de Lincy, en France[14], ont publié des analyses raisonnées de -la chanson de Garin et ont fait ressortir tout l'intérêt qui s'attache -au fragment dont je donne ici une traduction littérale, d'après le -système que je me suis fait, et que j'ai exposé plus haut. - -Un manuscrit inconnu aux précédents éditeurs, et qui m'a été communiqué -avec une gracieuse obligeance par M. d'Herbigny, m'a fourni quelques -variantes que j'ai mises à profit. - - * * * * * - -Donnons un bref sommaire des faits qui précèdent la _Chançon_ de Bégues. - ---Le roi de France Pépin avait accordé le duché de Gascogne à Bégues, -le second des fils du duc de Lorraine Hervis, en promettant le premier -fief vacant au comte Hardré de Vermandois, son concurrent.--Entre -temps, Garin, frère aîné de Bégues, était allé secourir le roi de -Maurienne, Thierri, contre l'invasion des Sarrasins dans ses états.--Ce -prince blessé à mort dans un combat lui donna par reconnaissance son -royaume et sa fille.--Le roi Pépin confirma la donation.--Hardré de -Vermandois n'existait plus; mais son fils Fromont, qui n'avait pas -oublié la promesse faite à son père, manifeste hautement sa colère -et contre le roi de France et contre la famille des Lorrains.--Il -obtient en mariage la sœur germaine du comte Bauduin de Flandres, puis -se ligue avec ce prince et plusieurs autres seigneurs, pour faire la -guerre aux fils d'Hervis que soutient Pépin.--Pendant longtemps la -France est le théâtre de maints brillants faits d'armes, de maints -combats sanglants entre les grands feudataires de la couronne.--Fatigué -de ces dissensions intestines, au milieu desquelles son autorité se -trouvait souvent méconnue et compromise, le roi Pépin prend le rôle -de médiateur; et, avec l'aide des évêques, interpose la paix entre -les deux partis.--Les grands vassaux sont rentrés dans leurs fiefs -respectifs; Fromont est retourné en Vermandois, Bauduin en Flandres, -le duc de Lorraine Garin à Metz, son frère Bégues à son château de -Belin en Gascogne; et sept ans se sont écoulés depuis la conclusion de -la paix, lorsque commence notre récit intitulé: _La mort de Bégues de -Belin_. - -[Illustration] - - - - -MORT DE BÉGUES DE BELIN. - - -I. - -UN jour Bégues étoit au château de Belin[15] assis à côté de la -belle Béatrix. Le duc lui baise le front, et la duchesse en sourit -doucement.--Bientôt elle aperçoit venir dans la salle ses deux fils: -l'aîné a nom Gérin, et son frère Hernaut: l'un a dix ans et l'autre -douze.--Il sont accompagnés de six damoiseaux de haut lignage: ils -courent l'un vers l'autre, bondissent, jouent, et folâtrent ensemble. - -Le duc les regarde et se prend à soupirer.--La dame alors lui adresse -la parole: «Puissant duc, pourquoi soupirer ainsi? Vous avez or et -argent en coffres, faucons sur perches; vous avez riches fourrures, -mulets et mules, palefrois et destriers; vos ennemis sont terrassés; -et il n'est pas à six journées d'ici de tant forts voisins qui ne vous -viennent servir à la première demande. - ---Dame, lui répondit le duc, vous dites vrai; mais il est une chose -sur laquelle vous vous méprenez grandement. La richesse ne réside pas -dans les deniers, dans les mulets et dans les chevaux; la richesse, ce -sont les amis et les parents.--Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un -pays.--N'avez-vous plus remembrance de ce jour où je fus assailli -dans les Landes, quand j'allai vous épouser.--Sachez bien que si je -n'eusse pas eu d'alliés, j'aurois été honni et mal traité.--Pépin m'a -établi dans ce fief où je n'ai près de moi nul ami, à l'exception de -mon cousin Rigaut et d'Hervis son père.--Un seul frère me reste, Garin -le Lorrain, et voilà sept ans passés que je ne l'aie vu... Cette pensée -me chagrine et m'afflige.... Oui, si Dieu m'aide, j'irai trouver mon -frère Garin, je verrai le jeune Girbert son fils que je ne connois pas -encore.--On m'a parlé de la forêt de Puelle, des abbayes de Vicoigne et -de Saint-Bertin. On dit que ces parages nourrissent un énorme sanglier. -Si Dieu me prête vie et assistance, je le chasserai, et j'en porterai -la hure au duc Garin pour l'émerveiller; car il paroît que jamais -mortel n'a vu semblable animal. - ---Sire, fait la dame, que dis-tu là?--C'est le pays au comte Bauduin -que.... tu sais.... tu as occis de ta main; et l'on m'a conté que -Bauduin a un fils.--C'est sur les marches du farouche Fromont dont tu -as fait mourir les frères et les amis.--Ne pense plus à cette chasse, -je t'en conjure.... Mon cœur me dit, et je ne te le cacherai pas, que -si tu y vas, tu n'en reviendras pas vivant. - ---Dieu! madame, vous m'étonnez.... Mais non.... je le veux....; tout -l'or que Dieu fit ne pourroit me décider à n'y aller pas; car j'en ai -trop grand désir. - ---Alors, beau sire, dit la dame, que le Dieu glorieux qui naquit d'une -vierge soit avec toi!» - -Le duc apercevant son cousin Rigaut: «Cousin, dit-il, vous viendrez -avec moi, et votre père gardera ce pays.» - -La nuit, Bégues se couche près de Béatrix... Le lendemain, à l'aube du -jour, son chambellan vient pour le servir. Bégues n'a plus sommeil; -il se lève et s'habille sans tarder. Il revêt sa tunique et sa pelisse -d'hermine, lace ses chausses et met des éperons d'or fin. - -Il fait charger dix chevaux d'or et d'argent, afin d'être bien servi -partout où il se trouvera; prend avec lui trente-six chevaliers, des -veneurs habiles et bien appris, dix meutes de chiens et quinze varlets -pour préparer les relais.--Puis il recommande à Dieu la belle Béatrix -et ses deux enfants, Hernaut et Gérin.--O douleur! il ne les a plus -revus! - -Et Bégues passa la Gironde au port Saint-Florentin, alla se confesser -et pleurer ses péchés à un ermite qui fonda Grammont, et repartit après -messe. - -Bien des journées s'écoulent; enfin il arrive à Orléans où il voit son -neveu le bon duc Hernaïs et sa sœur la belle Helvi.--Il reste trois -jours auprès de l'impératrice de France qui lui fit bel accueil; puis, -ayant pris congé d'elle, il se remet à la voie. - -Il vient en deux jours à Paris, couche le troisième à Senlis, en repart -au lever du soleil, entre en Vermandois par Coudun, passe l'Oise à -Chary, traverse le Vermandois et tout le Cambrésis et ne s'arrête qu'à -Valenciennes. C'est un châtel assis sur l'Escaut et bien loin du manoir -de Belin. - -Bégues s'héberge en la maison de Béranger le Gris, le plus riche -bourgeois de la comté.--Béranger recommande de bien servir son hôte: il -achète pour lui canards, perdrix, grues et agneaux.--Après manger, on -prépare les lits; Bégues se couche aux côtés de son cousin Rigaut et -appelle Béranger.--Le baron vient et, s'adressant au duc, il lui parle -de belle façon: - -«Sire, à ce visage, à cette taille élancée, je vous prendrois pour le -Lorrain Garin qui vient souvent en ce pays.--Il est mon hôte quand il -passe à Valenciennes.--Que Dieu lui rende le bien qu'il m'a fait; car -il m'a beaucoup enrichi. - ---Sire, dit Bégues, je ne vous le cacherai pas; le Lorrain Garin est -mon frère. Engendrés tous deux par un même père, tous deux la même -mère nous a portés et nourris.--J'habite un lointain pays, au-delà de -la Gironde, dans les alleux de Saint-Bertin que me donna l'empereur -Pépin.--Depuis le grand siége de Bordeaux, je n'ai vu mon frère, et je -vais maintenant l'embrasser.» - -Son hôte lui répondit: «Vous avez tué Bauduin, et vos ennemis en cette -contrée sont nombreux.--Hugues le comte de Cambrai, et Gauthier de -Hainaut, dont nous dépendons, sont vos neveux, et s'ils vous savoient -ici, ils viendroient vous y joindre. - ---Je désire vivement les voir, dit Bégues de Belin,.... mais on m'a -parlé du bois de Puelle et du sanglier que cette forêt nourrit.--Je le -chasserai, le cœur m'en dit, puis j'en porterai la tête au duc Garin -mon très-cher frère, que je n'ai pas vu depuis si longtemps. - ---Je connois le gîte de l'animal, repartit Béranger, et demain je vous -y conduirai tout droit.» - -Bégues l'entendit et en fut plein de joie: il détacha son mantel de -martre zibeline, et, embrassant Béranger: - -«Tenez, bel hôte, vous viendrez avec moi.» - -Et Béranger, tout en prenant le manteau de bonne grâce, dit à sa femme: - -«Voilà un franc baron.... Qui sert prud'homme y trouve grand profit.» - -La nuit, Bégues se coucha. Le matin, son chambellan vint au lit -pour le servir. Le Lorrain revêtit une cotte à chasser, mit ses -chaussures et ses éperons d'or fin.--Puis il monta le bon cheval -coursier que lui donna l'empereur Pépin quand il prit congé de lui à -Orléans.--Le cor au cou, l'épée au poing, il part emmenant avec lui -dix meutes de chiens.--Son cousin Rigaut et les trente-six chevaliers -l'accompagnent.--Ils passent l'Escaut, entrent dans la forêt, et -se dirigent sur Vicoigne pour attaquer le sanglier.--Béranger le -Gris les guide avec adresse vers la partie du bois ou se tient -l'animal.--Bientôt commencent les cris et les aboiements des chiens. - - -II. - -Le duc s'en va chasser en la forêt. Ses chiens courent en avant, -brisent les rameaux et font grand bruit.--Ils ont trouvé les traces -fumantes du sanglier.--Alors le duc demande son limier _Brochart_ que -lui amène un varlet de chiens. Le duc le prend et le délie, lui caresse -les côtes, la tête et les oreilles, afin de l'encourager, puis le lance -dans la voie.--Le limier flaire, et bientôt arrive au gîte de la bête. - ---Entre deux chênes déracinés et abattus, coule le filet d'une -fontaine: c'est là que le sanglier s'étoit couché pour se rafraîchir: -dès qu'il a entendu les aboiemens des chiens, il se dresse et, au lieu -de fuir, se prend à tournoier.--Là tomba mort le gentil limier que -Bégues auroit racheté pour mille marcs d'or pur.--Furieux alors, le -duc s'avance en brandissant son épieu.--Le porc ne l'attendit pas et -prit la fuite. - -Plus de dix chevaliers descendirent de leurs coursiers pour mesurer -les traces de ses pieds.--«Voyez quel démon! se disent-ils entr'eux; -ce sanglier n'a pas son pareil; ses dents lui sortent d'un pied de la -gueule.»--Ils remontent sur leurs rapides destriers, et donnent la -chasse au monstre en sonnant du cor. - - -III. - -Le sanglier a éprouvé la bonté des chiens, et voit qu'il ne pourra -échapper en ces lieux. Il cherche à se sauver dans le bois de Gaudimont -où il a été nourri. Là, il se désaltère et se vautre dans l'eau; mais -la meute le presse et le débusque. Alors la bête aux abois fit ce qu'on -n'ouït jamais dire en aucun pays: quittant la forêt, elle se mit dans -la plaine et se laissa poursuivre l'espace de quinze grandes lieues -sans s'arrêter.--Durant cette longue course, chevaux et chasseurs se -dispersèrent; le bon destrier du fidèle Rigaut s'abattit sous lui, et -l'on perdit de vue le duc. - ---Vers la troisième heure, il se mit à pleuviner: ne sachant ce -qu'étoit devenu le sire de Belin, les chasseurs retournèrent à -Valenciennes, tristes et chagrins.--Ils n'auroient pas eu tort de -s'arracher les cheveux. - -Bégues montoit un cheval de prix.--Seul il poursuit la chasse avec -ardeur et voit souvent la bête.--Prenant deux de ses meilleurs chiens -entre ses bras, il les enveloppe d'un pan de sa pelisse d'hermine, -jusqu'à ce qu'ils soient bien rafraîchis et qu'ils aient repris -force et vigueur.--Alors il les lance près d'un taillis et en vue du -sanglier. Il les pique, les harcèle à l'envi, et, aux cris qu'ils -poussent, la meute encouragée s'élance sur leurs pas. - - -IV. - -Le sanglier sent qu'il ne pourra résister. Il sort du bois de Vicoigne, -pénètre dans celui de Puelle, s'arrête sous un faux, boit et se repose. -Mais les bons chiens l'ont entouré: l'animal les regarde, dresse ses -sourcils, roule les yeux, rebiffe du nez, grogne et se rue sur eux. Il -les a tous tués ou dispersés.--Bégues en pense perdre la raison et, -plein de colère, il apostrophe le sanglier: «Ah! fils de truie, tu me -causes en ce jour bien de la peine.--Tu m'as sevré de mes hommes, et je -ne sais plus, hélas! de quel côté ils ont tourné leurs pas.»--Le porc a -écouté: il roule les yeux, refrongne son museau, et se précipite sur le -duc plus rapide qu'une flèche empennée. Bégues, sans broncher, l'attend -et lui enfonce son épieu droit au cœur. Le fer a traversé le dos, et le -sang s'écoule de la plaie en telle abondance que les trois limiers en -lappèrent assez pour étancher leur soif.--Les chiens se couchent çà et -là autour de la bête. - -Lors vint la nuit, et elle étoit bien noire.--Le duc n'aperçut ni -château, ni cité, ni bourg, ni ville, ni ferme.--Il ne connoît dans -la contrée aucun chevalier, et n'a près de lui pour compagnon que son -destrier Baucent qui l'a porté. Il lui adresse ainsi ses plaintes: -«Baucent, que je dois vous aimer, vous qui m'avez épargné tant de -peines! Si j'avois blé ou avoine, que je vous en donnerois de bon cœur! -Si je retourne à Valenciennes, vous serez bien récompensé.» - -Puis le duc s'est abrité sous un tremble au feuillage touffu.--Il fit -un éclair; Bégues s'est recommandé à Dieu; et, prenant son cor, il en -sonne deux fois à toute force pour appeler ses gens.--Hélas! franc duc, -à quoi as-tu pensé?--Tout est inutile, ceux que tu appelles, tu ne les -reverras plus!...... - -Et, s'asseyant sous l'arbre, le comte prend sa pierre, la frappe, et -allume un grand feu. - -Le forestier qui garde le bois a entendu le comte rappeler sa meute et -les sons d'un cor d'ivoire.--Il accourt vers le lieu d'où est parti le -bruit, et n'osant approcher, avise Bégues de loin.--J'ai ouï dire, et -c'est la vérité, que les méchants ont souvent causé bien des malheurs. - - -V. - -Le forestier aperçoit le riche équipement et le cheval coursier du -comte; il aperçoit ses hauts de chausses, les éperons d'or, et le -superbe cor d'ivoire entouré de neuf viroles d'or, qui lui pend au -cou, attaché avec une bande d'étoffe verte magnifique.--Le duc a dans -la main son épée, dont la lame est large d'un demi-pied: c'est la plus -belle arme qui soit sous le ciel. Devant lui se tient son destrier -hennissant, piaffant et labourant du pied la terre.--Le misérable a vu -tout cela, et court droit à Lens en porter la nouvelle à Fromont. - -Le comte Fromont est assis au manger avec ses barons. Le mauvais larron -ne l'ose aborder. Il appelle le sénéchal et, lui parlant à l'oreille: -«Sire, dit-il, je m'allois promener dans le bois, quand j'aperçus -le loin un orgueilleux veneur; c'est, ma foi, le plus bel homme, le -plus grand et le mieux équipé que vous ayez jamais vu. Il a arrêté un -sanglier avec trois limiers, et l'a tué d'un roide coup d'épieu. A ses -côtés se tient un superbe destrier large de poitrail et de croupe, et -à son cou pend un riche cor d'ivoire.--Si cela vous agrée, et si vous -m'en donnez la permission, Monseigneur Fromont possédera bientôt le -sanglier, les chiens, et le fameux cor d'ivoire, et vous aurez pour -votre part le bon cheval coursier.» - -Le sénéchal, à ces paroles, est transporté de joie. Passant son bras -autour du forestier: «Beau doux ami, que Dieu protège ta tête.... Si -j'y gagne quelque chose, tu n'y perdras rien.»--«De tout mon cœur; -mais, s'il vous plaît, cherchez-moi des compagnons; car je n'irai pas -tout seul.» - -Le sénéchal appelle six de ses affidés. «Suivez incontinent ce -forestier: si vous trouvez au bois quelque malfaiteur, tuez-le, je vous -l'ordonne, et je me porte garant de cette action devant toute justice.» - -Et ils disent: «Sire, très-volontiers.» - -Thiébaut le larron, frère au fier Estormi de Bourges, les écoutoit -deviser de la sorte. «Seigneurs, dit-il, en s'approchant d'eux, je -connois bien le braconnier que vous allez surprendre.--J'irai avec -vous, si cela ne vous déplaît.» - ---«Oui, viens, répondent-ils; tu nous seras utile.» - -Lors ils se sont dirigés vers le lieu où le forestier a laissé Bégues. - -Le Lorrain est assis sous le tremble, un pied posé sur le corps du -sanglier, et ses chiens sont couchés à ses côtés.--A cet aspect, les -misérables demeurent émerveillés. - -«Par les yeux de mon chef, dit Thiébaut, c'est un larron bien coutumier -de battre les forêts et de chasser les sangliers. S'il nous échappe, -nous sommes ensorcelés.» - -Et tous ensemble, ils l'entourent en s'écriant: «Ohé! toi qui es assis -sur ce tronc, es-tu veneur, et qui t'a permis d'occire ce sanglier?--La -forêt appartient à quinze propriétaires; personne n'y chasse sans leur -agrément, et la seigneurie en est au vieux Fromont.--Restes coi, nous -allons te lier pour t'emmener à Lens.» - ---«Seigneurs, dit Bégues, pour le Dieu du ciel, respectez-moi, car je -suis chevalier. Si j'ai forfait contre le vieux Fromont, je lui en -rendrai raison de bonne volonté.--Le duc Garin donnera pour moi ôtages, -ainsi que messire le roi de France et mes enfants, et mon neveu Aubri -le Bourguignon.»--Puis, se reprenant:--«Mais, je viens de parler comme -un homme sans cœur. Que Dieu me confonde à toujours, si je me laisse -saisir par sept vauriens de cette espèce.--Avant de mourir, je vendrai -chèrement ma vie!» - - -VI. - -«Seigneurs, reprend Bégues, ce matin, quand j'attaquai cette bête, -j'étois en compagnie de trente-six chevaliers, maîtres veneurs, habiles -et bien appris.--Il n'y a aucun d'eux qui ne tienne fief de moi, ou -bourg, ou ville, ou donjon, ou castel.--Ce sanglier a fait ce qu'on -n'a jamais vu; il s'est laissé poursuivre quinze grandes lieues sans -revenir sur ses pas.....» - ---«Tout ceci est bien merveilleux, se disent-ils entr'eux. A-t-on -jamais vu sanglier fuir si loin.» - -«Il veut s'excuser, s'écrie Thiébaut; en avant, forestiers, beaux amis, -accouplez les chiens, afin de les maintenir.» - - -VII. - -Le chef forestier s'élance le premier sur le duc, auquel il veut -prendre son cor de chasse.--Bégues en pense mourir de colère: il -lève le poing, frappe au cou, et abat le forestier mort à ses -pieds.--«Audacieux, fait-il, tu ne prendras plus de cor au cou d'un -duc.» - - -VIII. - -Quand Thiébaut du Plessis eut vu le forestier trépasser de la -sorte:--«Amis, nous sommes perdus, dit-il, s'il nous échappe: le comte -Fromont ne voudra plus nous voir; et jamais nous n'oserons retourner à -Lens.» Ses gens l'ont entendu; ils en sont tristes et chagrins; alors -ils renouvellent avec Bégues une lutte acharnée. - - -IX. - -Celui qui eût vu le droiturier comte sous le tremble, brandir son épée, -défendre sa personne et sa proie, attaquer et frapper à la fois ses six -adversaires, celui-là auroit pris grand'pitié du gentilhomme. - -Il a jeté morts trois de ces cavaliers, et les autres ont pris la -fuite. Jamais ils n'eussent recommencé le combat; mais voilà que par le -bois se promène un sergent, le fils de la sœur au forestier. Le sergent -porte arc d'aubour et flèches d'acier. - -Ils l'ont aperçu et l'appellent. - -«Viens vite de ce côté, beau sire, et que Dieu te soit en aide.--Le -riche forestier, ton oncle, est mort; un braconnier vient de l'abattre -devant nous.--Hâte-toi, beau sire, et songe à le venger!» - -Plein de courroux à ces paroles, le sergent saisit son arc, court -vers Bégues, ajuste à la corde une grande flèche d'acier, vise le -comte et le frappe à l'instant.--La flèche a pénétré d'un pied dans le -corps, et a percé la maîtresse-veine du cœur. Bégues fléchit; sa force -l'abandonne; son épée lui tombe des mains.--Il fut sage alors et ne -perdit pas le sens; car il implora le Dieu glorieux du ciel. - -«Glorieux Père, qui avez toujours été et qui serez toujours, ayez merci -et pitié de mon âme.--Ah! Béatrix, gentille et franche épouse, vous ne -me verrez plus sous le ciel!--Garin de Lorraine, beau-frère, mon corps -ne pourra plus défendre le tien: et vous, mes deux enfants, les fils -de ma femme, si j'avois vécu, je vous aurois armés chevaliers.--Que le -Dieu glorieux du ciel vous serve de père!» - -Lors, il prend trois brins d'herbe à ses pieds, les consacre, et les -reçoit de bon gré pour _Corpus Domini_.--L'âme abandonne le gentil -chevalier.--Que Dieu lui fasse paix et miséricorde! - -Les trois pillards se sont rués sur le cadavre; chacun le frappe de -sa tranchante épée, et lui baigne le fer dans le corps jusqu'à la -garde.--Ils s'imaginent avoir tué un braconnier.--Non, par ma foi, ce -n'est pas un braconnier, mais un bon chevalier, le plus loyal et le -plus franc qui fut jamais sous la cape du ciel: il s'appelle Bégues, le -Lorrain tant vanté! - -Après avoir fait une bière pour y coucher leurs morts, ils chargent -le sanglier sur un cheval, emportent le cor d'ivoire et l'épée, et -emmènent le bon coursier.--Bégues seul reste dans la forêt; mais ils -n'ont pu empêcher ses trois chiens de revenir près de lui.--Les limiers -se prennent à hurler et à braire comme s'ils étoient enragés. - -Arrivés à Lens, les soudarts portent les cadavres au palais, -tandis que, d'autre part, un forestier mène le destrier à -l'étable.--Beaucent[16] hennit, grate du pied la terre, et nul être -de chair n'oseroit l'approcher.--Le sanglier est déchargé devant le -foyer: écuyers et sergents, clercs et belles dames, chacun s'empresse -de l'aller voir.--Les dents lui sortent d'un pied de la gueule. - -Le palais retentit de plaintes et de regrets sur les victimes du -glaive de Bégues.--Le vieux Fromont, assis dans sa chambre, a entendu -les clameurs et en est courroucé. Sortant à peine vêtu: «Fils de -courtisanes, s'écrie-t-il, pourquoi tant de tumulte?--d'où vient ce -sanglier? où avez-vous pris cette épée?--baillez-moi ce cor entre les -mains.» - -Il le retourne en tous sens: il a vu les deux viroles d'or pur et la -superbe attache d'étoffe verte. - -«Voilà des garnitures de prix, dit Fromont; telles n'en porta jamais -varlet ou braconnier. D'où vient ce cor?.... ne me le cachez pas; car, -par ma barbe, je le saurai en autre temps. - ---Nous vous le dirons, beau sire. Nous fesions la ronde en votre -forêt, quand nous trouvâmes un audacieux braconnier, lequel avoit -attaqué un sanglier avec trois chiens, et nous nous disposions à vous -l'amener en ce palais: mais, voilà que d'un coup de poing il tue votre -forestier.--Trois autres de vos cavaliers succombèrent ensuite sous ses -coups.... Enfin, nous l'avons mis à mort; la faute en est à nous. - ---Et qu'avez-vous fait du corps? - ---Sire, nous l'avons laissé dans le bois. - ---Vous avez eu grand tort, répliqua le vieux Fromont: n'étoit-ce -pas un chrétien?--Dans le bois, les loups l'auroient bientôt mangé. -Allez, allez à l'instant même le chercher et apportez-le céans. La -nuit, on le veillera aux chandelles; et le matin nous l'enterrerons au -moustier.--Les francs hommes doivent avoir pitié les uns des autres. - ---Très-volontiers, répondent-ils.» Ils le font de mauvais cœur; mais -ils n'oseroient désobéir. - -Les gens de Fromont sont retournés en la forêt.--Ils rapportent le -chevalier dans un cercueil, derrière lequel les chiens cheminent, et -bientôt arrivent à Lens. - -Sur la table où Fromont mange dans les grandes fêtes, quand il tient -sa haute-cour, on a couché le baron droiturier. Les trois limiers se -tiennent autour de leur maître, léchant ses plaies, braïant, hurlant et -menant grand deuil.--Personne sous le ciel ne fût resté impassible à un -tel spectacle.--Le mort est étendu les mains croisées sur sa poitrine; -barons et chevaliers vont le contempler. «Comme il est grand et bien -fait! se disent-ils entr'eux; quelle belle bouche! et comme ce nez -sied à sa figure!--Ce sont de méchants soudarts qui l'ont tué; jamais -franc chevalier ne l'eût voulu toucher.--Il faut que ce soit un bien -gentilhomme, puisque ses chiens l'aimoient tant!» - -Le vieux Fromont, entendant ces paroles, s'en vient droit au corps et -le regarde en tous sens.--Il l'a vu vivant; et mort il le reconnnoît -à une blessure au visage que lui-même lui a faite de son épée sur le -gravier, près de St.-Quentin. - -A cet aspect, le comte entre en fureur et tombe pâmé entre les bras de -ses chevaliers: il se relève enfin en poussant des cris de colère: - -«Fils de courtisanes, vous me disiez avoir tué un varlet de chiens, -un braconnier, un mauvais larron!.... Non, par ma foi; c'est bien le -meilleur chevalier, le plus sage, le plus courtois, qui jamais portât -des armes et montât sur destrier. Ah! comme vous m'avez trahi!....» - - -X. - -«Mauvais fils, reprend le comte Fromont, vous me disiez avoir tué un -braconnier; non, par ma foi, et que Dieu vous maudisse!--Celui que -vous avez mis à mort s'appelle Bégues de Belin; il a pour femme la -nièce à l'empereur Pépin. Aubri le Bourguignon, Gautier de Hainaut, -Hugues de Cambrésis sont ses neveux;..... et vous m'avez aujourd'hui -entraîné dans une guerre dont je ne sortirai pas vivant.--Hélas! je -verrai mes beaux châteaux s'écrouler; je verrai ma terre pillée, -saccagée....; moi-même, on me fera mourir....--Mais je sais bien -comment me sauver....je vous prendrai tous, vous qui avez tué Bégues; -je vous jetterai dans ma prison, et mon neveu Thiébaut le premier.... -Puis, je manderai à Metz au duc Garin que j'ai saisi les meurtriers -de son frère, pour qu'il en dispose à sa volonté.--Qu'il les brûle, -les pende, les écorche tout vifs; je laisserai tout faire....--Je -lui jurerai aussi dix ou trente fois que je ne connus ni consentis -l'assassinat du duc, que je n'y étois pas présent....--Je lui -donnerai de l'or et de l'argent à plaisir, plus que n'en pourroient -porter quatre chevaux....--Je lui donnerai des meutes de chiens et -quatre-vingts faucons.... Je ferai chanter dix mille messes à saints -abbés et à prêtres bénis, afin que Dieu ait pitié et merci de son -âme.... Après tout cela, le duc Garin ne me haïra plus!» - -Et, appelant son chapelain, le vieux Fromont lui dit de coucher par -écrit ces faits et ces paroles.--Puis, il ordonne d'ouvrir le corps -du chevalier, et de recueillir ses entrailles dans un drap pour les -ensevelir richement devant l'autel, à l'église St-Bertin.--On lave le -cadavre d'eau et de vin; le comte lui-même y met ses blanches mains, -rapproche et recoud les chairs d'un fil de soie, et l'enveloppe d'un -drap de velours.--Ensuite on recouvre le guerrier d'une peau de cerf; -une bière est préparée; on l'y couche.--Trente cierges brûlent à -l'entour.--On apporte croix et encensoirs; et le comte Fromont s'assied -au chevet du mort. - -En cet instant arrive dans la salle Fromondin, avec son oncle Guillaume -de Monclin.--Fromondin a vu le cercueil; il est frappé d'étonnement. - -«Qui est couché là? demanda-t-il. - ---Fils, répond Fromont, c'est Bégues de Belin. Thiébaut du Plessis l'a -tué pour un sanglier qu'il avoit pris en la forêt. - ---Et qu'avez-vous fait de Thiébaut, sire? dit Fromondin....--Que ne -l'avez-vous écorché tout vif!.... On dira que c'est vous qui l'avez -assassiné, mon père; et nous serons honnis, ainsi que nos meilleurs -amis.--Saisissez-vous de Thiébaut, sire, et envoyez-le à Garin. - ---Je l'ai déjà mis en ma prison; et certes, je l'enverrai avec le -cercueil. - ---Ah! ne le fais pas, mon frère, a dit le comte Guillaume; Thiébaut est -ton neveu, le fils de ta sœur; nous en parlerons d'abord à nos amis. - ---Je l'accorde, a reparti Fromont.» - -Les barons se sont assis autour de la bière.--C'est alors qu'il falloit -entendre le jeune Fromondin regretter Bégues, comme un fils regrette sa -mère: - -«Hélas! combien vous fûtes mal traité, gentil et franc chevalier; vous, -le meilleur prince qui ait jamais bu du vin.--Si vous eussiez été armé -et vêtu de fer, trente-six adversaires ne vous auroient point fait -peur; mais des misérables vous ont surpris et mis à mort.--J'en suis -bien affligé, car tout le dommage en retombera sur nous.» - -Ils ont mandé Liétris[17], le bon abbé de Saint-Amand en Puele, et -neveu au Lorrain Garin. - -L'abbé, en compagnie de trente-six chevaliers et de quinze moines -sacrés et bénis, entre en la salle où étoit assis le baronnage; et, -apercevant Fromont: - -«Sire, lui dit-il, vous m'avez mandé....--Mais quel homme git dans -cette bière? Est-il malade, blessé ou mort? - ---Je ne vous mentirai point, répond Fromont.--Cet homme est le comte -Bégues de Belin.--Des varlets l'ont tué dans cette antique forêt, à -cause d'un sanglier qui pour notre malheur y fut nourri.» - -Ces paroles mettent l'abbé en fureur. - -«Diable! Qu'est-ce?....--Fromont, que dis-tu là? C'est mon oncle, -le duc Bégues de Belin.... Par les saints de Dieu, vous l'avez -tué.... Ah! vous me verrez jeter le froc pour endosser un blanc -haubert.--J'appellerai à moi mes puissants amis, Aubri mon frère, -l'allemand Ouri, mes cousins Gautier de Hainaut et Hugues de -Cambrésis.--Ils ne sont pas loin, et, fils de prostituées, vous -n'échapperez pas à notre colère!--Vous périrez tous de male mort!» - -Fromont l'entend, et une grande peur le saisit.--Il frissonne de tous -ses membres; son sang noircit: - -«Grâce, pour l'amour de Dieu, sire abbé!--Au nom du saint Sépulchre, -n'agissez point de la sorte.--Vous êtes moine, et moi comte du -pays.--Quand on forfait contre vous, c'est moi qui vous défends; je -vous fais jouir de vos rentes; et personne sous le ciel n'oseroit vous -ravir un sol.... Emportez, sire, emportez le baron qui git dans cette -bière à Metz au duc Garin, et dites-lui que j'ai pris tous ceux qui ont -massacré son frère, et que je les lui livrerai pour en disposer à son -plaisir.» - -L'abbé répond: «Vous avez bien dit, et si vous tenez parole, vous -pourrez trouver grâce.» - -Alors on enferme le baron dans la bière; on le place sur un mulet -d'Arabie; et quatre sergents sont autour qui le soutiennent. - -Désormais, nous reparlerons des gentils chevaliers de la compagnie du -sire de Belin, qui la nuit s'en revinrent droit à Valenciennes chez -leur bon hôte Béranger le Gris.--Ils mènent grand deuil et ne peuvent -dormir; ils sont bien inquiets sur le sort de leur maître Bégues le -palatin; car ils ignorent de quel côté il a tourné ses pas.--Ils -pleurent, ils crient, ils poussent de profonds soupirs. - -Leur hôte Béranger les voit et en prend pitié. - -«Francs chevaliers, leur dit-il, le duc Bégues de Belin est fort -prud'homme, libéral, courtois, sage et bien appris.--Il me donna cette -pelisse d'hermine et ce mantel de zibeline qui me couvre le cou.--Pour -tout l'or que Dieu fit, je ne me dispenserois de le chercher nuit et -jour. - ---Or tôt, à cheval!» a dit le duc Rigaut. - -Et les chevaliers le font sans répit. - -A minuit, ils sortent de Valenciennes et ne s'arrêtent point jusqu'à -Champbelin, couvent où Dieu étoit servi.--Messire Béranger le Gris, -chevauchant en avant, aperçoit un moine sortir de sa cellule.--Il -l'appelle; et, lui parlant courtoisement:--«N'auriez-vous pas vu un -chevalier de ce côté?» - -Le moine se prend à réfléchir. - -«Sire, dit-il, je ne vous le cacherai pas; hier à la vesprée, il en -passa un par ici: c'étoit un gentilhomme, et il me donna le salut.--Il -poursuivoit un sanglier à francs étriers, et ses chiens harassés ne -pouvoient le suivre.» - -A ces paroles, les barons restent ébahis.--Le franc moine les ayant mis -sur la voie, ils commencent à faire retentir leurs cors à toute haleine. - -Le comte Fromont les a entendus de son château de Lens. Il appelle -l'abbé, et lui parle ainsi: «J'entends au loin, je ne sais, quels gens -venir.... C'est la compagnie de messire Bégues de Belin.... Je voudrois -bien ne pas les voir; car gens irrités sont toujours méchants, et font -le mal sans réflexion.... Emportez, sire, emportez, je vous en supplie, -le corps qui gît dans cette bière.» - -L'abbé s'en va, et Fromont court à l'instant en son castel fermer les -portes et garnir les murailles.--Il ne faut pas s'étonner si Fromont a -tant peur; c'est avec raison; car ses ennemis sont nombreux. - -Messire Beranger le Gris chevauche en avant de la troupe. Il a reconnu -en son chemin le bon abbé Liétris.--«D'où venez-vous ainsi, lui -demande-t-il, et quel homme gît en ce cercueil?» - -L'abbé répond: «C'est Bégues le Lorrain, le frère au duc Garin.--Les -gens du comte Fromont l'ont occis dans la forêt.» - -Les chevaliers demeurent attérés. - -Le jeune Rigaut, s'approchant de la bière, prend son oncle entre ses -bras et le baise.--Puis, il découd la peau de cerf et tranche le -velours à l'endroit des yeux.--Il voit le duc gisant au tombeau, les -yeux tournés, le visage ténébreux, les bras roides et le corps noirci. -«O funeste nouvelle! dit-il, mon oncle, celui qui vous tua ne sera -jamais mon ami.» - -Et les jeunes damoiseaux que Bégues avoit élevés, et qui attendoient -leur âge pour qu'il les armât chevaliers, déploroient tristement leur -malheur. - -«Que ferons-nous? que deviendrons-nous?--Messire, que va nous dire -votre femme Béatrix, vos deux enfants Hernaud et Gérin? - ---Allons les attaquer! s'écrie Rigaut, je ne prise ma vie la valeur -d'un sol angevin. - ---N'en faites rien, sire, dit l'abbé Liétris. Fromont est puissant, de -haut lignage, et renforcé d'amis.--Portons plutôt ce cadavre droit à -Metz, au duc Garin qui nous dira ce qu'il convient de faire.» - ---«Tout à votre plaisir, a reparti Rigaut.» - -A ces paroles, les francs gentilshommes s'en retournent chez leur -hôte à Valenciennes.--Ils apportent la bière dans la salle.--Les -damoiseaux de prix et les belles dames aux simples visages vont la -visiter.--«Dieu! quel dommage!» se disent-elles l'une à l'autre.--Un -grand luminaire brûle autour du corps. - -«Pour Dieu, bel hôte, écoutez ma prière, s'écrie Rigaut en appelant -Béranger.--Conduisez-moi droit à Crespy, et je vous donnerai cette -robe.» - -Et Béranger répond: «Sire, grand merci.» - -Rigaut monte à cheval et s'en part des autres barons.--Son hôte le -guide et le jour et la nuit.--Ils passent l'Oise dans un petit batel, -traversent le bois et la forêt.--Ils en étoient dehors, et midi étoit -passé, quand Béranger montra au duc Crespy dans le lointain:--Puis, -ayant pris congé de lui, il s'en revint à Valenciennes. - ---Rigaut ne but ni ne dormit, tant qu'il ne fût arrivé à Paris où -séjournoit la franche impératrice. - -Il faisoit nuit obscure quand Rigaut entra dans la ville, et son bon -cheval ne pouvoit plus le supporter.--Il descendit chez son hôte -Landri, que cette vue frappa de stupeur. - ---Sire Rigaut, d'où venez-vous donc? Où est votre maître le duc Bégues -de Belin? - ---En Lorraine, près de son frère Garin, et il m'a ordonné de retourner -en son pays.... Mais, Madame, la franche impératrice est-elle à Paris? - ---Je l'ai vue ce matin à Notre-Dame, où elle oyoit la messe. - -Rigaut a rabattu son chaperon afin de rester inconnu, et court à -l'instant au palais. - -Il pénètre dans la salle où se tenoit l'impératrice, et la salue comme -vous allez l'entendre. - -«Que le Dieu qui en la croix fut mis vous garde, ma dame.» - -La reine, considérant son visage, s'écrie: «Est-ce toi, Rigaudin? Où -est le sire de Belin, le duc Bégues? - ---Dame, répond-il, je vous l'aurai trop vite appris.» - -La dame détourna la face. - -«Dame, entendez-moi, et ne dites mot de ce que je vais vous annoncer; -cachez-le, au nom du Dieu de vérité. - ---Volontiers, bel ami. - ---Mon maître, le puissant prince qui m'a élevé, est mort, dit Rigaut.» - -La dame a frémi à cette nouvelle.--Longtemps elle resta sans parole, et -elle alloit tomber évanouie, quand Rigaut la retint dans ses bras. - -«Dame, au nom de Dieu, grâce; ne jetez point de cris, et ne -donnez aucun signe de douleur, afin que grands et petits ignorent -l'évènement.--Je veux frapper à mort nos ennemis avant qu'ils aient eu -le temps de s'en douter....--Mais une chose prodigieuse, et à laquelle -je devois m'attendre, est arrivée..... Mon cheval est tombé mort sous -moi. - ---Que cela ne vous inquiète, neveu, a dit la dame, vous en aurez un -autre aussi grand et aussi vigoureux.» - -Elle appelle alors son chambellan David: - -«Donnez à Rigaut ce destrier arabe que m'offrit l'abbé de Cluny.--Je -vous recommande en outre de l'accompagner. - ---Dame, je vous remercie, a dit Rigaut.--Il y a deux nuits, dame, que -je n'ai dormi ni mangé, tant j'ai le cœur marri. - ---Vous mangerez un peu, dit l'impératrice.» - -On apporte au duc un pot rempli de vin, quatre pains et un paon -rôti.--Le brave chevalier mangea, se coucha et dormit un moment: Puis, -il se leva et partit en recommandant à Dieu la franche impératrice -qu'il laissoit triste et dolente en son palais. - -Sans perdre un instant, Rigaut va droit à Orléans.--Il n'y trouva pas -son oncle Hernaïs, qui en ce moment étoit en Anjou près de Geoffroi -l'Angevin; mais son aïeule Héloïse lui fit bel accueil. - -«Soyez le bien venu, mon très-cher neveu.--Où est mon -frère?--Reviendra-t-il par ici? - ---Pardieu non, dit Rigaut, les gens de Fromont l'ont tué. - ---Sire Dieu, notre père, s'écrie la dame, ayez pitié de nous! - ---Je me leverai matin, continua Rigaut.--Mais cachez la nouvelle, -Madame, et dissimulez votre douleur.--Je veux faire un tel carnage de -nos ennemis que toute la terre en sera bouleversée.--Dites à mon oncle -de ne point me mettre en oubli.--Qu'il vienne sur mes pas avec Geoffroi -l'Angevin, et autant de monde qu'ils pourront assembler, et qu'il soit -à Gironville mercredi.» - - -XI. - -A ces paroles, il est monté sur son destrier et part sans tarder.--La -bonne dame lui avoit donné pour sa compagnie quatorze chevaliers.--Il -passe Bourges, Châteauneuf sur le Cher, chevauche à grandes journées, -et ne cesse d'éperonner jusqu'à Blaye.--La nuit, il va coucher chez le -prévôt Gautier: il fait fortifier la ville de la belle façon, creuser -les fossés, redresser les murs.--Ensuite il convoque les vassaux. - - -XII. - -Désormais nous reparlerons de Bégues de Belin.--Les chevaliers l'ont -transporté à Paris, où l'impératrice lui fit dire un riche service; -après quoi ils l'emportent au Lorrain Garin.--Ils traversent les -Ardennes, puis l'Argonois, et entrent bientôt en Lorraine.--Ils -s'arrêtèrent à Gorze, où existe une abbaye fondée depuis longtemps -par Thierri des Monts d'Auxois[18].--Ils y passèrent la nuit et y -furent bien hébergés.--Aussitôt le jour venu, ils chantent la messe et -remontent à cheval emportant le mort avec eux. - -Ils ne s'arrêtent plus jusqu'à Metz. - -Le jour de leur arrivée, on y célébroit la fête d'un saint.--Garin -le Lorrain sort de l'église avec sa femme, la courtoise -Aélis.--Quatre-vingts dames de haut prix l'accompagnent.--Devant -Garin, marche le jeune Girbert son fils, précédé de vingt jeunes -damoiseaux.--Grande est la joie qu'on fait autour de Garin.--Les -escalettes retentissent sous les voûtes de marbre.--Les damoiselles -chantent et s'ébaudissent.--Belle est la cérémonie, et chacun se presse -pour la voir. - -«Sainte Marie, s'est écrié tout-à-coup le duc, sauvez-moi et tous mes -amis!.... le cœur me manque;.... je suis étourdi;.... il me semble que -la foudre va tomber..... Dieu, vous qui savez ce qui doit m'advenir, -prononcez bien vite; mais, je vous en conjure, délivrez-moi de tous -maux.» - -Accablé de ces pressentiments, le Lorrain s'étoit assis sous un -olivier, triste, dolent et se soutenant à peine.--Autour de lui -s'étoient rangés ses gentils chevaliers et les belles dames aux visages -simples.--Il avoit les yeux tournés vers la route ferrée, quand il -aperçut s'avancer sur le pont les gens qui portoient Bégues dans la -bière. - -«Je vois, dit le duc, une troupe de cavaliers venir.--Par la foi que -je dois à saint Martin, ils me paroissent étrangers.--Seigneurs, -attendons-les, s'il vous plaît.» - -Et ils répondent: «Sire, tout à votre plaisir.» - -En cet instant, le bon abbé Liétris s'approche de l'assemblée.--Garin -le voit et lui parle avec douceur:--«D'où venez-vous, beau sire, bel -ami? - ---De notre terre, dit le bon abbé; il n'y a pas quinze jours que nous -en sommes partis. - ---Qui repose en cette bière?--Est-ce un malade, un blessé ou un mort? - ---Je vais vous le dire, répond l'abbé: C'est votre frère, le duc Bégues -de Belin.--On vous l'a massacré dans la forêt au comte Fromont.» - -Plein de rage à ces mots, Garin se précipite sur le cercueil qui -renferme son frère.--Il rompt le cuir de cerf bouilli, tranche le -velours à l'endroit des yeux, et voit le duc le regard trouble, le -visage ténébreux, les bras roides et le corps noirci.--A cet aspect, il -demeure attéré et tombe à la renverse. - -«Ah! sire Bégues, s'est-il puis écrié, franc et brave chevalier, -terrible à vos ennemis, doux et simple avec ceux qui vous aimoient, -beau frère, bel ami, que vous fûtes mal traité!--Girbert, beau sire -fils, combien tu as perdu!--Infortuné que je suis!.... Terre, ouvre-toi -pour m'engloutir!--Malheur, si je vis longtemps!» - -Garin chancelle et tombe. - -Or écoutez ce qu'il dit quand il fut relevé: - -«Pourquoi, beau frère, Fromont vous a-t-il tué, lui, qui se disoit -notre ami?--La paix avoit été faite devant le roi Pépin, et ils vous -ont mis à mort.--Ah! qu'ils ne jouissent point de leur crime.--Par le -Dieu qui créa le monde et ne mentit jamais, ils n'auront paix ni trève -tant que je ne les aie tous massacrés et tués.» - -L'abbé l'entend et en a grand'pitié. - -«Hélas! sire duc, grâce pour l'amour de Dieu.--Fromont n'est pas -coupable; et, tenez ce bref qu'il m'a remis pour vous.» - -Le Lorrain Garin sait bien lire; car on l'a mis à l'école étant tout -petit, pour y apprendre et roman et latin.--Il prît la lettre et -vérifia l'écrit; puis, se dressant en pieds, il appelle ses gens et -leur parle ainsi: - -«Or, écoutez, grands et petits, et apprenez ce que me mande le comte -Fromont:--Il a pris ceux qui ont tué le comte; et il me les remettra -pour en disposer selon mon plaisir, brûler ou pendre, ou écorcher vifs; -il souffrira tout.--Puis, il jurera dix, vingt ou trente fois qu'il n'a -voulu ni consenti la mort du duc, et qu'il n'étoit pas présent quand -il fut occis.--Il m'octroiera or et argent à foison, plus que n'en -pourroient porter quinze chevaux.--Il fera chanter, par de saints abbés -et des prêtres bénis, dix mille messes à l'intention de mon frère, afin -que Dieu ait pitié de son âme.--S'il exécute tout cela, dois-je encore -le haïr?--Donnez-moi vos conseils, francs et gentils chevaliers.» - -Chacun se tut, excepté le jeune Girbert, à peine âgé de quinze ans: - -«Que vous êtes troublé, mon père!--On peut bien mettre mensonge sur -parchemin; mais si ce que vous dit Fromont est sincère, il est juste -qu'il reste votre ami.--Dans le cas contraire, pourquoi tant tarder? -Allons les attaquer à l'instant.--Adoubez-moi chevalier, sire père -Garin, le cœur me dit, et je ne vous le cacherai pas, que je pourrois -déjà bien servir mes amis. - ---Sire fils, a dit le père, je te l'accorde.--Abbé, restez avec moi, -vous m'aiderez à veiller mon frère.--Nous le porterons ensuite au -castel de Belin, où nous verrons la belle Béatrix et ses deux enfants -Hernaut et Gérin.--Nous prendrons leur avis; car je ne dois rien -entreprendre sans eux.» - -Et ils répondent: «Sire, nous sommes à vos ordres.» - -Le Lorrain Garin demanda des cierges, fit venir croix et -encensoirs.--Un grand luminaire brûle autour au corps.--Chacun eût pu -voir alors les prêtres revêtus de leurs ornements, et les clercs tenant -en mains de bons psautiers, chanter vigiles pour le marquis, jusqu'au -lendemain à l'aube du jour. - -Les chevaliers emportent Bégues dans la bière, et vont sans s'arrêter -jusqu'à Châlons, où ils furent hébergés la nuit chez l'évêque Henri, -qui leur fît bel accueil et pleura la mort de Bégues.--Le lendemain, au -lever du jour, les barons se remettent en chemin. - -Tant chevauchèrent-ils que vers le soir ils arrivèrent à Melun, le -château seigneurial.--La franche Héloïse va au-devant d'eux.--Puis, -ils viennent à Pithiviers le samedi; et le dimanche à la vesprée, ils -entrent à Orléans la forte cité.--L'empereur Pépin s'avance à leur -rencontre avec la reine dont Bégues étoit le cousin.--Ils séjournent à -Orléans le lundi tout entier, et puis continuent le voyage. - -Garin au cœur hardi chevauche toujours, emportant avec lui le corps de -son frère. Dieu! quelle douleur!--Les barons passent la Gironde au -port Saint-Florentin, laissent Bordeaux à gauche et vont à Belin sans -détour. - -La belle Béatrix, accompagnée de ses deux enfants Hernaut et Gérin, -s'est avancée à leur rencontre.--A la nouvelle de la mort du duc, la -dame tombe à terre;--elle se redresse et pousse un cri;--elle court -au cercueil, prend son seigneur entre ses bras, lui baise les yeux, -la bouche et le visage, et lui adresse ses plaintes, comme vous allez -l'entendre: - -«Ah! combien vous fûtes mal traité, franc et gentil chevalier, doux, -loyal, simple et bien appris!--Hélas! malheureuse que je suis, que -vais-je devenir?--Je verrai ravager mon pays, et mes braves chevaliers -m'abandonner pour aller en autre terre servir autre seigneur.» - -Elle ne peut en dire davantage et tombe évanouie.--Elle se relève, et -ses gémissements augmentent.--Elle plaint ses fils Hernaut et Gérin. - -«Enfants, dit-elle, vous voilà donc orphelins! Le duc qui vous engendra -est mort! Mort est celui qui devoit vous protéger!.... - ---Rassurez-vous, dame, a fait le duc Garin; vous avez mal parlé.--Vous -retrouverez toujours un gentil chevalier qui, pour votre fief, votre -haut lignage et vos puissants amis, vous reprendra et fera de vous -son épousée.--Mais, c'est moi qui dois être le plus affligé.--L'or -et l'argent, loin de calmer ma tristesse et ma peine, ne serviroient -qu'à l'augmenter.--Hernaut et Gérin sont mes neveux; et c'est à moi de -supporter toutes les guerres qu'on leur fera, à moi de veiller pour eux -et la nuit et le jour. - ---Oncle, grand merci, dit Hernaudin.--Dieu! que n'ai-je un petit -haubergeon pour vous aider contre nos ennemis.» - -A ces mots, le duc le prenant entre ses bras, lui baise la bouche et -le visage: «Par Dieu, beau neveu, vous êtes trop hardi!--Comme il -ressemble à mon frère, le duc puissant auquel Dieu fasse miséricorde!» - -Et le duc fut enterré dans une chapelle près de Belin, où les pélerins -de Saint-Jacques en Galice le voient encore très-bien en passant. - -Mais voilà qu'arrive le jeune Rigaut, équipé comme un prince qui va -entreprendre une grande guerre.--Il porte une courte cotte de maille, a -le casque en tête, le blanc haubert au dos, et entre ses mains la roide -épée fourbie.--Seize vingts chevaliers l'accompagnent avec cent-dix -arbalétriers et archers et environ mille sergens de pied.--A ses côtés -marche son jeune frère, le preux et gentil Morant. - -Tous les bourgeois et bourgeoises du château de Belin se sont mis -aux fenêtres pour voir passer Rigaut.--«Quel est ce chevalier? se -disent-ils les uns aux autres; tout le château est encombré de sa gent.» - -Le lorrain Garin s'avance à sa rencontre. - -«Beau neveu, lui dit-il, soyez le bien venu. Vous me paroissez disposé -à faire la guerre. - ---Oui, mon oncle, je suis tout prêt, et vous? Par le corps saint Denis, -vous devriez être déjà au cœur de la contrée! - ---Neveu, a répondu le duc, je suis convenu d'un jour pour recevoir -la satisfaction que m'offre le comte Fromont. Celui qui refuse -satisfaction, ne peut plus, ce me semble, en jouir par la suite. - ---Tout ce que vous dites est inutile, répond Rigaut, et, par l'apôtre -qu'invoquent les pélerins, les meurtriers de mon seigneur ne resteront -en paix de mon vivant.--Je les ferai périr de male mort.--J'ai perdu -mon maître, mon ami; si je ne le vengeois, je serois honni de tous. - ---Ecoute, sire fils, a dit son père Hervi: Le lorrain Garin est notre -sire; et l'on ne doit point agir contre la volonté de son seigneur. Ce -qu'il veut, nous le voulons aussi.» - -Rigaut cède bien malgré lui.--Il fait fermer le château de Belin, ainsi -que la Valdoine et le mont Esclavorin; fortifie la tour de Gironville; -convoque les vassaux dans Belin, y fait apporter toute la victuaille -du pays, afin que personne ne manque à la guerre.--Et certes, ils n'y -manqueront pas, comme je l'ai appris. - -«Qu'avez-vous fait de Bégues de Belin? a demandé Rigaut. - ---Beau neveu, répond Garin, je l'ai mis en terre dans la chapelle qui -est près du chemin.--C'est là que repose notre bon frère, à qui Dieu -fasse miséricorde.--Deux prêtres sont assis près de sa tombe; je leur -ai donné rentes pour leur subsistance; et ils y chanteront la messe -jusqu'au jour du jugement, afin que le Seigneur ait pitié de son âme. - ---Je voudrois bien le revoir pour la dernière fois, a dit Rigaut.» - -Lors ils allèrent sans tarder à l'église et déterrèrent le duc. - -Le jeune Rigaut le prend entre ses bras et se pâme sur lui.--Plus de -mille personnes vinrent contempler ce spectacle; et là recommencèrent -le deuil et les gémissements.--On emporte au palais marbrin la belle -Béatrix évanouie. - -Les barons enveloppent le corps du duc dans une riche étoffe de -l'Inde, le couchent dans un cercueil de marbre gris, et le remettent en -terre.--Le tombeau qui le recouvre est partout rehaussé d'or fin, et on -a taillé son image pardessus.--La chronique rapporte qu'on inscrivit au -bas ces paroles: - -MEILLEUR JAMAIS NE MONTA DESTRIER. - - Ici finit la chançon de la - mort Bégues de Belin. - Que Dieu ait de - lui et de nous - merci! - - - - -Table. - - - INTRODUCTION. 5 - - EXPOSITION DU ROMAN DE RAOUL DE CAMBRAI. 25 - - INCENDIE DE L'ABBAYE D'ORIGNI. 37 - - COMBATS ET MORT DE RAOUL. 61 - - MEURTRE DE BERNIER. 79 - - UN MOT SUR LE ROMAN DE GARIN LE LOHERAIN. 95 - - LA MORT DE BÉGUES DE BELIN. 99 - -[Illustration] - - - - -Tiré à trois cent vingt-cinq exemplaires, tous sur papier de Hollande. - - -NOTES: - -[1] Ce poème, avec texte, traduction et notes, va être publié en 2 vol. -in-12, grand papier, chez Techener, Libraire, 12, place du Louvre. -Paris. - -[2] Louis IV d'Outre-mer. - -[3] Ici se trouve une lacune dans le roman, une page ou deux ayant -été malheureusement tout-à-fait lacérées. Il est à présumer qu'elle -contenait le refus formel et la réponse énergique d'Alaïs, indignée -de la conduite du roi qui, en faveur de Gibouin, venait de ravir -l'héritage de son enfant; car il est dit plus loin qu'elle n'aurait -pas épousé ce dernier, eût-elle été sûre d'avoir les membres coupés. -Les évènements qui suivent font présumer que le roi a définitivement -accordé le fief à Gibouin le manceau, à cause du refus de la comtesse -Alaïs. - -[4] _Sor_ en langue romane signifie _roux_. - -[5] Ici encore existe une petite lacune. - -[6] Sorte de carrousel. - -[7] Vin dans lequel il entrait, outre le miel, des épices et des -aromates d'Asie. Servir le piment ou l'hypocras au prince était alors -une grande marque d'honneur. - -[8] Origni Sainte-Benoîte, _Oriniacum_, _Aurigniacum_, bourg du -département de l'Aisne, arrondissement de Saint-Quentin, est situé -sur l'Oise, entre Guise et Ribemont. Une abbaye de bénédictines y fut -fondée vers le milieu du IX.e siècle, sous l'invocation de sainte -Benoîte, qui passe pour avoir été martyrisée en ce lieu en l'an -362.--L'incendie dont il est ici question est historique. _Voyez Mém. -du Vermandois. par D. Colliete._ - -[9] Loys IV, d'outremer. - -[10] Aujourd'hui la ville d'Albert en Picardie. - -[11] C'est le nom donné, dans toutes les productions littéraires du -moyen-âge, au soldat qui perça de sa lance le corps de Jésus-Christ. - -[12] Philippe Mouskes. II. introd. CCLXX. - -[13] F. J. Mone--_Untersuchungen zur Geschichte der deutschen -Heldensage_. - -[14] Leroux de Lincy. _Analyse raisonnée du roman de -Garin-le-Lohérain._ Paris, Techener. - -[15] Belin, en Gascogne, près de Bordeaux. - -[16] M. de Reiffenberg a donné une curieuse nomenclature des coursiers -merveilleux, mentionnés dans les romans de chevalerie. _Philippe -Mouskes._ II. _Introd._ CXI. - -[17] Liétris ou Leudric était abbé de Saint-Amand, en Pevele, dans le -milieu du X.e siècle. - -[18] Il est difficile de dire quel est ce Thierri des Monts d'Auxois, -à qui le poète attribue la fondation de l'abbaye de Gorze, laquelle, -suivant l'opinion commune, doit son origine à Chrodegang, évêque de -Metz, mort en 766. - - - - -Corrections. - -La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction: - -p. 123 - - cachez pas; car, par ma harbe, je le saurai - cachez pas; car, par ma barbe, je le saurai - -p. 154 - - Tous les bourgeois et bougeoises du château - Tous les bourgeois et bourgeoises du château - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Fragments d'épopées romanes du XI -e siècle, by Edward le Glay - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRAGMENTS D'ÉPOPÉES ROMANES *** - -***** This file should be named 60618-0.txt or 60618-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/6/1/60618/ - -Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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