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-The Project Gutenberg EBook of Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle, by
-Edward le Glay
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-this ebook.
-
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-
-Title: Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle
- traduits et annotés par Edward le Glay
-
-Author: Edward le Glay
-
-Translator: Édouard André Joseph Le Glay
-
-Release Date: November 3, 2019 [EBook #60618]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRAGMENTS D'ÉPOPÉES ROMANES ***
-
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-
-Produced by Clarity, Eleni Christofaki and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la Transcription
-
-Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-
-Marquage: _mots en italique_
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-
- LITTÉRATURE
-
- DU MOYEN-AGE.
-
- FRAGMENTS D'ÉPOPÉES ROMANES
-
- DU XII.e SIÈCLE.
-
-
-
-
-Lille.--L. LEFORT, Imprimeur-Libraire. 1838.
-
-
-
-
- FRAGMENTS
- D'ÉPOPÉES ROMANES
- DU XII.e SIÈCLE,
-
- TRADUITS ET ANNOTÉS
- PAR EDWARD LE GLAY.
-
- [Illustration]
-
- PARIS.
- TECHENER, LIBRAIRE,
- PLACE DU LOUVRE, 12.
- 1838.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-TOUTE littérature commence par la poésie: singulière destinée dont
-l'explication importe peu ici, mais qu'il faut signaler pourtant,
-ne fût-ce que pour constater l'origine toujours antique, toujours
-mystérieuse de cette forme du langage humain. Quand une société vient
-à naître, elle chante tout d'abord, et elle conte: c'est l'enfance
-qui s'émeut et qui s'émerveille, qui s'éprend et qui veut que tout
-s'éprenne, s'ébaudisse autour d'elle:
-
- «Oyez chançons de joie et de baudour!»
-
-Imprévoyantes et insoucieuses de l'avenir, les jeunes nations, comme
-les jeunes individus, se complaisent dans le passé. Ce sont de pieux
-enfants qui voient en beau tout ce qu'ont fait leurs pères, qui
-professent un doux culte pour les souvenirs, non pour ceux de la triste
-réalité et de l'histoire nue et froide, mais pour les souvenances
-embellies de tous les charmes de l'imagination, colorées de toutes les
-fantaisies du mystère.
-
-Et remarquez qu'au milieu de ces rêveries où s'égare la jeune raison
-des peuples, c'est encore l'histoire qu'ils croient écrire ou
-entendre; ils sont de bonne foi dans leurs gracieux mensonges; car
-leurs œuvres ne seraient pas empreintes de tant de génie, s'ils avaient
-menti sciemment. Ils ont été les premiers à croire en leurs propres
-créations.
-
-Et d'ailleurs, qui oserait affirmer que la vérité n'y est point?
-Je veux dire la vérité morale, poétique, la vérité de sentiment et
-d'impression.
-
-C'est dans les plus beaux siècles de l'antiquité, que l'on a manifesté
-le plus d'admiration pour les écrivains poétiques des premiers âges.
-La Grèce a eu des temples pour Homère, des autels pour Hésiode. Elle
-a, pour ainsi dire, divinisé les neuf livres de l'histoire un peu
-fabuleuse d'Hérodote, en désignant chacun d'eux sous le nom de l'une
-des neuf Muses. Là il ne s'est pas trouvé des hommes qui, sous
-prétexte de je ne sais quelle renaissance, ont répudié les premiers et
-les plus beaux monuments de la littérature nationale. On n'a point vu
-dans Athènes des professeurs d'égyptien et de persan, impatroniser,
-dans les jardins d'Académus, les livres venus de Memphis et d'Ecbatane,
-et proscrire ceux des rapsodes, d'Eschyle ou de Thespis.
-
-Nous avons été moins sages.
-
---Dans notre fanatisme pour l'antiquité grecque et latine, nous autres
-Français, nous avons oublié tout-à-coup les titres de notre propre
-gloire pour une gloire d'emprunt; d'inventeurs qu'étaient les pères,
-les fils sont descendus au rôle de traducteurs.
-
-Au temps de saint Louis, on créait une langue; et avec cet idiome
-tout neuf on écrivait de gigantesques épopées. L'architecture, la
-sculpture, autres expressions de la société, élevaient des monuments
-qui n'avaient point eu de modèles jusque-là, et qui depuis n'eurent
-point d'imitateurs. Au quinzième siècle, on parut se lasser de ses
-propres richesses; l'art chrétien sembla ne plus suffire. Il se fit
-en Europe une invasion de Grecs et de Latins qui nous imposèrent leur
-langue, leur littérature et presque leurs mœurs; ce que n'avaient pu
-faire autrefois la conquête romaine et une occupation de trois siècles.
-Nous fûmes presque honteux de nos vieux romans de chevalerie, de nos
-vieilles églises, de notre vieille foi.
-
-On vit alors des savants, des prélats qui, pour l'amour du grec, se
-seraient faits volontiers prêtres de Jupiter ou d'Apollon. Ne s'est-il
-pas rencontré un cardinal Bembo, qui recommandait à Sadolet de ne
-pas trop lire les épîtres de saint Paul, de peur de gâter son style
-cicéronien: _Omitte has nugas_, disait-il....
-
-Bref, nous en sommes venus au point d'oublier qu'avant Malherbe et
-Racan il y avait des poètes plus grands, plus originaux surtout que
-Racan et Malherbe.
-
-Si, de temps à autre, un souvenir tombait sur ces œuvres du moyen-âge,
-c'était un souvenir de mépris et d'insulte. (Voyez Boileau, Art
-poétique).
-
-A la vérité, au siècle dernier, quelques littérateurs ont cherché
-dans l'ancienne poésie française des motifs de romans et des sujets
-d'opéras comiques. Quelques-uns même, comme Legrand d'Aussy, se sont
-livrés avec un certain soin et non sans un certain succès à l'étude de
-ces vieux monuments. Ce n'était point assez...--Les bénédictins, plus
-érudits et surtout plus judicieux que le cardinal Bembo, ont commencé
-dans leurs amplissimes collections, et dans l'histoire littéraire
-de la France, à rendre justice aux productions de tant de génies
-méconnus. C'est dans les bibliothèques de leurs couvents que furent
-religieusement conservées, durant des siècles, ces chroniques, ces
-poèmes dont l'existence n'était révélée qu'au petit nombre. Ne pouvant
-lutter contre l'ignorance et le dédain universels, ils gardaient ces
-précieux dépôts, en attendant des temps meilleurs; et se bornaient à en
-montrer parfois quelques parcelles, comme pour essayer et préparer le
-goût public.
-
-Parmi les causes qui ont longtemps inspiré une sorte de dégoût pour
-cette littérature romane, il en est une qui peut-être n'a pas été assez
-remarquée; c'est l'ignorance où l'on est resté jusqu'à nos jours des
-formes et des règles de l'ancien langage français. Le lecteur était
-comme rebuté par l'incohérence et la barbarie qui paraissaient régner
-dans cet idiome; on se figurait qu'il n'était soumis à aucune loi
-grammaticale, à aucune convenance syntaxique.
-
-On se demandait pourquoi l'écrivain emploie tantôt l'article _li_ et
-tantôt l'article _le_; pourquoi un nom singulier prend parfois l'_s_
-final, et pourquoi le même mot au pluriel en est souvent dépourvu; par
-quel caprice les noms propres varient-ils sans cesse de terminaison:
-_Pierre_, _Piéron_; _Gui_, _Guion_; _Marie_, _Marien_; _Alaïs_,
-_Alaïde_, _etc._
-
-Ainsi, outre l'obscurité nécessaire d'un langage dont la plupart des
-mots sont aujourd'hui rayés de nos vocabulaires et mis au rang des
-morts, on était encore déconcerté et comme fourvoyé par ce mépris
-apparent de toute règle; et l'on n'avait guère confiance dans les
-œuvres d'écrivains qui semblaient violer si outrageusement les plus
-simples lois de l'orthographe.
-
-Ces objections étaient demeurées sans réponse; et les bénédictins
-qui avaient tout entrevu, mais qui n'ont pas eu le temps de tout
-approfondir, ont consigné dans leur _Nouveau traité de Diplomatique_
-une remarque qui a donné l'éveil sans doute à notre illustre Raynouard.
-Cet académicien, poète lui-même, a étudié avec un amour de poète
-les œuvres dédaignées des troubadours et des trouvères; et c'est
-véritablement lui qui en a retrouvé et refait la grammaire. Il résulte
-de ses travaux que cet idiome, loin d'être livré à l'arbitraire et
-à l'anarchie, comme on se le persuadait, a été soumis à des règles
-vraiment rationnelles. Fils du latin, il est, comme le latin, au rang
-des langues transpositives où les désinences varient, suivant la
-fonction que remplit le mot dans la construction phraséologique. Ainsi
-s'expliquent toutes ces anomalies; ainsi disparaissent les accusations
-d'irrévérence pour la syntaxe.
-
-Il est vrai que souvent dans les manuscrits, dans les chartes,
-ces règles se trouvent violées; mais alors il faut s'en prendre à
-l'ignorance des copistes, ignorance peu surprenante dans ces temps
-reculés, puisque de nos jours elle est encore si commune parmi
-nos scribes de profession, voire même parmi certains magistrats
-municipaux, plus habiles, j'aime à le croire, à faire des règlements de
-police qu'à observer eux-mêmes ceux de la grammaire.
-
-Les grandes compositions poétiques du moyen-âge, que l'on nomme _romans
-de chevalerie_ ou _chansons de geste_, sont de trois sortes, ou plutôt
-sont renfermées dans trois cycles principaux: 1.º _cycle d'Alexandre._
-2.º _cycle de la Table ronde._ 3.º _cycle de Charlemagne._
-
-Les romans du premier cycle sont consacrés au récit des exploits d'une
-foule de héros antiques: Jason, Enée, Hector, Philippe de Macédoine
-et son fils. Ce sont des fictions qui ne supportent pas la critique
-historique. Les lieux, les temps et les personnes y sont étrangement
-dénaturés et confondus.
-
-Au cycle de la Table ronde, se rapportent les poèmes qu'ont inspirés
-les traditions bretonnes, qui nous racontent tant de merveilles de
-Clovis et d'Arthur, tant de victoires remportées sur les Pictes, les
-Angles et les Saxons.
-
-Karle le Grand, avec sa race et ses douze pairs, vrais ou faux, a
-fourni matière au plus ancien et au plus beau cycle poétique du
-moyen-âge. Là encore l'histoire proprement dite n'est pas toujours
-religieusement respectée; et l'on rencontre dans ces épopées,
-tout-à-fait françaises et de fond et de forme, bien des héros fictifs,
-bien des évènements imaginaires.
-
-C'est que jamais les trouvères ne célébraient les _gestes_
-contemporains auxquels il manque toujours un certain prestige, mais des
-faits advenus un siècle ou deux auparavant, faits que leur imagination
-échauffée par les souvenirs populaires pouvait quelquefois dénaturer,
-mais qu'elle revêtait toujours des formes les plus poétiques.
-
-De là ce caractère de vérité morale, et cette couleur de localité qui
-feront à jamais le charme principal de nos vieux romans de chevalerie.
-
-Et, en effet, ces actions héroïques, ces évènements singuliers, ces
-personnages merveilleux qui _posent_ si bien dans les récits de nos
-bardes, c'étaient des personnages jadis fameux dans la contrée;
-c'étaient des traditions recueillies à l'âtre des chaumières, dans les
-salles d'armes des châteaux, au réfectoire des monastères.
-
-Tout le moyen-âge est là vivant, parlant, agissant.
-
-Mais, hélas! il y a bien longtemps que les foyers de la Flandre, du
-Haynaut, de l'Artois et du Cambrésis n'ont plus ouï chanter les belles
-rapsodies de Godefroi de Bouillon, de Bauduin de Sebourg, du chevalier
-au Cygne, de Chyn de Berlaimont, de Jehan d'Avesnes, de Raoul de
-Cambrai, et tant d'autres romans délicieux dont notre positive époque
-soupçonne à peine l'existence.
-
-Et cependant, le public accueille avec faveur ces vieux monuments
-que lui exhume une érudition laborieuse; mais, il faut en convenir,
-jusqu'à ce jour le public a paru moins apprécier le mérite des œuvres
-éditées que la bonne volonté et le zèle patriotique des éditeurs.--On
-le conçoit; le public, c'est tout le monde: tout le monde ne comprend
-pas la langue romane, et chacun l'entend à demi.--C'est là ce qu'il y
-a de fâcheux. On est porté à trouver insipide un livre déchiffré avec
-peine, et pour l'intelligence duquel il faut avoir un glossaire sous la
-main. Le lecteur n'aime pas qu'on lui impose une tâche; il lit pour le
-plaisir de lire, et non pour la peine de traduire.
-
-Ce n'est pas tout de rendre à la lumière ces textes que notre
-ingratitude a méconnus si longtemps; ce n'est pas tout de les faire
-connaître aux érudits et aux philologues, et leur fournir par là
-l'occasion de faire de la science, et de procréer des théories et des
-systèmes magnifiques sur les origines de notre littérature, toutes
-choses fort bonnes sans doute, et qui vaudront peut-être à leurs
-auteurs un fauteuil à l'académie, mais qui ne rendront pas le moins du
-monde nos vieilles poésies à la popularité dont elles ont joui lors de
-leur apparition, et dont elles devraient jouir encore.
-
-La popularité, pour elles, c'est la traduction.
-
-Non pas une traduction libre comme celles du siècle dernier, qui
-hissaient les antiques châtelaines sur des vertugadins, et leur
-collaient des mouches aux joues; mais une traduction littérale, servile
-même, reproduisant avec une facile clarté le style énergique, naïf,
-rustiquement chevaleresque de la poésie romane.
-
-Indiquer les qualités que doit avoir cette espèce de traduction, c'est
-peut-être faire d'avance la censure de celle que j'offre aujourd'hui au
-public. Aussi je ne la présente que comme une tentative qui a besoin
-d'indulgence.
-
- «On le peut: je l'essaie, un plus savant le fasse.»
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-LES trois premiers épisodes qu'on va lire sont extraits d'un roman du
-XII.e siècle, dont Raoul, comte de Cambrai vers 940, est le héros.--Ce
-roman, tout-à-fait inédit, repose, en manuscrit de l'époque, à la
-bibliothèque du roi, sous le N.º 8201, petit in-4.º vélin. Il renferme
-environ six mille vers et est écrit en tirades _omoioteleutes_ ou
-monorimes. L'auteur est resté ignoré jusqu'à ce jour[1].
-
-Pour mettre le lecteur en connaissance avec les acteurs des drames
-épisodiques que nous reproduisons littéralement, nous donnons d'abord
-la traduction analytique de l'exposition du poème.
-
-
-
-
-EXPOSITION DU POÈME.
-
-TRADUCTION ANALYTIQUE.
-
-
-LE Comte de Cambrai, Raoul Taille-fer, vient de trépasser, laissant sa
-femme Alaïs, sœur du roi de France Loys[2], sur le point de devenir
-mère. Les barons ensevelissent leur droit seigneur, le portent
-au moustier Saint-Géri, et après avoir célébré ses funérailles,
-l'enterrent dans l'église. La franche comtesse Alaïs a grand deuil de
-la mort de son époux.
-
---Cependant les jours et les mois s'écoulent; elle met au monde un
-fils, et ses larmes tarissent. La belle dame enveloppe son enfant dans
-un drap pourpré et le confie à deux hauts barons; ceux-ci le portent
-sans délai à l'évêque de Beauvais, Gui, cousin de la comtesse, qui le
-baptise et lui donne le nom de son père, Raoul de Cambrésis.
-
-Le roi de France Loys avoit à sa cour un jeune comte, qu'on appeloit
-Gibouin le mancel. Il a servi le roi de sa bonne épée d'acier, et en
-récompense il lui demande le fief de Cambrai, laissé vacant par la mort
-de Raoul. Le roi le lui accorde jusqu'à ce que le fils de Taille-fer
-soit assez grand pour porter ses armes et lui promet une autre terre
-pour cette époque. Gibouin accepte; mais il voudroit que le roi lui
-fît épouser la comtesse Alaïs. Loys lui en donne l'assurance, et envoie
-un message au moustier Saint-Géri à Cambrai, où étoit sa sœur...[3].
-
-Le fils de Taille-fer a un peu grandi.--Son oncle, le comte d'Arras,
-Géri le sor[4], se rend à la cour du roi à Paris, et prie Loys de
-remettre le fief de Cambrai à son neveu. Le prince répond qu'il ne le
-peut ôter au manceau.
-
---Géri alors lui adresse les reproches les plus violents; et ne
-pouvant rien obtenir, il s'en vient à Cambrai, près de sa belle-sœur,
-promettant de faire une guerre à mort à Gibouin, aussitôt que son neveu
-sera en âge de combattre.
-
-Il demeure quelque temps au moustier Saint-Géri, auprès de la comtesse
-Alaïs et de son fils. La dame, à cette occasion, donne un grand festin
-où elle délivre aux barons de riches fourrures; puis, le sor retourne à
-Arras.
-
-Les années s'écoulent.--Raoul a quinze ans; il est grand et bien formé.
-
---Le comte Ybert de Ribemont avoit un fils nommé Bernier. Il n'existoit
-pas dans la contrée un jeune homme plus beau ni plus habile à manier
-la lance. Bernier est en outre fort bon et plein de sens. La comtesse
-Alaïs le donne pour écuyer et pour compagnon à son fils[5]...
-
-Enfin il paroît que les discordes se sont apaisées; car Raoul est à la
-cour de Paris avec son écuyer. Le roi Loys qui chérit son neveu, le
-fait chevalier, lui donne des armes magnifiques, un beau coursier et
-un glaive, valant Durandal, la fameuse épée de Roland; puis au bout de
-quelque temps il le nomme sénéchal de Ponthieu.
-
-Raoul se rend à son poste.--Il n'y a pas de seigneur qui n'envoie son
-fils, son neveu ou son cousin à la cour du sénéchal pour se former.
-Raoul distribue à ces jeunes barons des armures de fer, de bons
-destriers d'Arabie, et les héberge à plaisir.
-
-Le lundi de Pâques on doit s'ébaudir. Raoul sort du moustier et s'en
-va jouer avec ses chevaliers sur la place de Saint-Cenis, où une
-quintaine[6] a été dressée. Mais les barons s'échauffent; et dans la
-joûte les deux jeunes fils du comte Ernaut de Douai sont jetés morts
-à terre par Raoul. Les chevaliers l'en ont grandement blâmé; et, de la
-vie, le comte Ernaut ne sera l'ami de Raoul.
-
-A la Pentecôte, le roi Loys tient cour plénière. Raoul, accompagné de
-son écuyer, lui sert le piment[7] au dîner. Tout le monde admire la
-beauté de Bernier et son riche équipement. Une quintaine est dressée;
-l'on combat et l'on brise maints écus, maints hauberts. Bernier fait
-des merveilles; et quand tous les barons sont rentrés au palais, il
-s'agenouille devant le roi, à qui il rend foi et hommage; puis il
-implore sa bienveillance en faveur de ses cousins, les enfants du comte
-Herbert de Vermandois, lequel alloit trépasser.
-
-Géri le sor vient ensuite trouver le roi; et, lui rappelant ses
-services, il le conjure derechef de rendre au fils de Raoul Taille-fer
-le fief de Cambrésis. Le roi a refusé de nouveau.
-
-Alors Géri d'Arras sort courroucé; il trouve dans une des salles du
-palais son neveu Raoul qui jouoit aux échecs; il le tire violemment
-par sa pelisse d'hermine, et le maltraite à cause de son indifférence.
-Raoul ébranle la salle de ses cris, et furieux va trouver le roi.--Il
-réclame son héritage. Loys lui répète qu'il ne peut l'enlever au mancel
-Gibouin, à qui il l'a accordé. Raoul jure que le lendemain, avant le
-soleil couchant, il aura attaqué Gibouin, qu'il veut mettre à mort de
-sa propre main.
-
-Le roi sort de la salle ému des menaces de Raoul.
-
-Le mancel est venu près du roi; il le supplie de garantir ce qu'il
-lui a donné. Le roi écoutant ces prières, appelle son neveu et le
-conjure de laisser Cambrai à Gibouin encore deux ou trois ans; il
-lui promet que si, dans cet intervalle, un des fiefs de Vermandois,
-d'Aix-la-Chapelle ou de Laon demeure vacant, c'est pour lui.--Raoul,
-après avoir consulté son oncle Géri d'Arras, consent à la proposition
-de Loys; mais il demande quarante otages que le roi lui accorde.
-
-Raoul étoit de retour en Cambrésis depuis un an et quinze jours,
-lorsque le vaillant comte Herbert de Vermandois vint à trépasser.
-Il tenoit sous sa puissance Roye, Péronne, Origni, Ribemont,
-Saint-Quentin, le château de Clary, et tout le pays d'alentour.
-
-En apprenant sa mort, Raoul incontinent monte à cheval avec son oncle
-Géri, et ils ne cessent d'éperonner jusqu'au palais du roi à Paris, où
-ils sont bientôt arrivés.
-
---Raoul rappelle au roi sa promesse et demande le fief d'Herbert.
-Loys dit qu'il ne peut le lui accorder, ni déshériter les quatre
-fils d'Herbert en sa faveur, ajoutant que ces quatre jeunes barons,
-puissants et valeureux, ne voudroient plus désormais le servir et
-deviendroient ses ennemis.
-
-A ces paroles, Raoul pense perdre la raison de colère; et mandant ses
-otages, il les menace de les faire enfermer dans une tour; Joffroi,
-l'un des otages, s'agenouille aux pieds du roi et lui peint la position
-précaire dans laquelle ils vont se trouver.
-
-Loys attristé appelle Raoul et lui jure que jamais ni lui ni ses hommes
-ne s'opposeront à son entreprise contre le Vermandois.
-
-Bernier, présent au discours du roi, se lève et supplie Loys de ne
-pas agir au moins ouvertement contre ses cousins, les fils d'Herbert,
-lesquels sont de vaillants hommes, capables de se défendre dignement.
-Puis s'adressant à son maître Raoul, l'écuyer Bernier lui montre
-combien ses cousins sont bons et francs chevaliers, et combien il y
-auroit déloyauté à ravir leur héritage.
-
-Raoul n'écoute rien: à toute force il veut leur terre que Loys lui a
-accordée.
-
-En grande hâte il retourne à Cambrai, suivi de son écuyer, qui est
-triste et dolent. Il descend au perron où sa mère l'attend.
-
-La bonne dame serre son fils dans ses bras, lui baise le menton,
-et ils montent ensemble au palais. Alaïs félicite son fils, et lui
-demande s'il ne se met pas en mesure de reprendre son fief à Gibouin le
-manceau. Raoul, chagrin de cette parole, lui répond que non, et qu'il
-va attaquer les enfants d'Herbert de Vermandois.
-
-La dame soupire et supplie son fils de ne point usurper le bien de
-ces orphelins, dont le père a toujours été l'ami du sien, le comte
-Taille-fer. Raoul repousse durement les supplications réitérées de sa
-mère, qui, désespérée de ne pouvoir le fléchir, fond en larmes, et se
-retire en lui prédisant le sort funeste qui l'attend dans cette guerre.
-
-La pauvre dame s'agenouille devant l'autel, à l'église de Saint-Géri,
-et conjure le ciel de détourner de son fils les malheurs qu'elle a
-pressentis.
-
-Cependant Raoul inflexible a mandé tous ses vassaux et ses amis, s'est
-avancé avec eux vers le Vermandois, et a résolu de commencer la guerre
-par le sac et l'incendie de la riche abbaye d'Origni.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-INCENDIE DE L'ABBAYE D'ORIGNI[8].
-
-
-I.
-
-Raoul appela Manecier, le comte Droon, et son frère Gautier:
-
-«Prenez vos armes sans tarder; que quatre cents hommes montent sur
-de bons destriers, et soyez à Origni avant la nuit. Vous tendrez mon
-pavillon au milieu de l'église, et vous prendrez mes vivres dans les
-caves de l'abbaye.--Mes bêtes de somme se tiendront sous les porches,
-et mes éperviers percheront sur les croix d'or.--Vous aurez soin de me
-préparer un bon lit devant l'autel: je prendrai plaisir à m'y coucher,
-appuyé sur le crucifix.--Je veux saccager et détruire cette abbaye; car
-les fils d'Herbert la chérissent.»
-
-Les chevaliers répondent: «Nous ne pouvons refuser.»
-
-Aussitôt les nobles guerriers vont s'armer, et montent à cheval.
-Tous ont pris leur bonne épée d'acier, leur écu, leur lance et
-leur haubert.--Ils approchent d'Origni; les cloches ont sonné au
-maître-clocher.--Alors, ils se ressouviennent de Dieu et de sa
-justice. Les plus forts fléchissent et ne veulent pas outrager les
-corps saints.
-
-Ils dressent donc les tentes au milieu des prés et s'y établissent;
-puis, la nuit arrivant, ils s'y couchent jusqu'au lever du soleil.
-
-
-II.
-
-Le jour apparoissoit, et prime sonnoit à l'abbaye, quand l'on vit
-arriver le comte Raoul. Il apostrophe ses barons avec colère: «Félons,
-gloutons, séducteurs, vous êtes bien mal pensants d'oser ainsi oublier
-mes ordres!»
-
---«Grâce, beau sire, grâce par Dieu le rédempteur! Nous ne sommes ni
-juifs, ni tyrans pour aller de la sorte violer l'asile des saints.»
-
-Raoul furieux reprit: «J'ai commandé de tendre mon pavillon dans
-l'église: et qui vous a donc conseillé le contraire?»
-
---«Vraiment, dit le sor Géri, tu as trop d'outrecuidance; il n'y a pas
-encore longtemps que tu as été armé chevalier; et tu es perdu si tu
-attires sur toi la malédiction de Dieu. D'ailleurs les francs hommes
-doivent honorer les lieux saints et ne pas outrager les reliques qu'ils
-renferment. L'herbe est belle et fraîche par les prés; cette rivière
-est claire; ne pourrois-tu pas placer ici ton camp et loger tes gens
-à l'aise? La position est bonne; et tu n'aurois pas la crainte d'une
-surprise.»
-
---«Qu'il soit fait ainsi que vous le dites, répondit Raoul; je
-l'accorde, puisque vous le voulez.»
-
-Les tapis sont jetés sur l'herbe verte. Raoul s'y couche avec dix
-chevaliers; et appuyés sur les coudes, ils prennent une résolution
-funeste.
-
-«Allons au plus vite saccager Origni, mes amis, s'écrie Raoul aux
-chevaliers. Celui qui refusera de me suivre, jamais je ne l'aimerai!»
-
---Les barons ne l'osent abandonner; ils montent à cheval au nombre de
-plus de quatre mille, et s'approchent d'Origni. Ils commencent alors
-à assaillir le bourg et à lancer leurs traits. Les gens de Raoul vont
-couper les arbres devant la ville. Les habitants, voyant le danger, se
-disposent à la défense.
-
-Les nonnes sortent du monastère dans la campagne. Les gentilles dames
-ont en main leurs psautiers et récitent de saintes oraisons: à leur
-tête s'avance Marcent, la mère de Bernier, tenant le livre des litanies
-de Salomon.
-
-Elle saisit le comte Raoul par son haubert: «Sire, dit-elle, au nom de
-Dieu, où est Bernier, gentil fils de chevalier? Je ne l'ai plus revu
-depuis que je l'ai nourri dans son jeune âge.»
-
---«Dame! au maître-pavillon, où il se divertit avec maints bons amis.
-On ne trouveroit point pareil guerrier d'ici au Pré-Néron. Il a excité
-ma colère contre les enfants d'Herbert; et il dit bien qu'il ne
-chaussera plus jamais un éperon, si je leur laisse un bouton vaillant.»
-
---«Dieu! dit la dame, comme il a le cœur méchant! Tout le monde sait
-que les fils d'Herbert sont ses cousins; et s'ils viennent à perdre
-leur terre.... ah! le malheureux!...--Sire Raoul, nous sommes nonnes;
-et par les saints de Bavière, jamais vous ne nous verrez tenir ni
-bannière, ni lance; jamais nous n'étendrons personne dans la tombe...»
-
---«Vrai! interrompit Raoul, vous êtes bien une méchante flatteuse.
-Vile courtisane de bas lieu....»
-
---«Sire Raoul, pourquoi m'outrager? Nous ne manions ni l'épée, ni la
-lance; et vous pouvez nous mettre à mort sans défense: mais ce seroit
-grand péché.--Toute notre vie, c'est l'autel; et notre subsistance,
-on nous la donne.--Les puissants seigneurs qui vénèrent ces lieux
-saints, nous envoient l'or et l'argent dont nous avons besoin. Quel
-mal faisons-nous? Et pourquoi nous traiter cruellement? Si vous voulez
-ravir cette terre à notre sire, eh bien! vous la conquerrez avec vos
-chevaliers; mais respectez cette abbaye.--Allez, retournez dans nos
-prés; nous vous donnerons toutes provisions; et le foin et l'avoine ne
-manqueront pas à vos écuyers.»
-
---«Par saint Riquier, dit Raoul, j'ai pitié de votre prière, et vous
-fais grâce....»
-
---Et la dame répondit, «sire, je vous remercie.»
-
-Raoul remonte sur son cheval coursier, et s'éloigne.
-
-
-III.
-
-Cependant, le vaillant Bernier a revêtu un riche habit, il vient
-trouver sa mère Marcent au fier visage; car il a grand besoin de lui
-parler.--Il met pied à terre: la dame alors le saisit entre ses bras,
-et par trois fois l'embrasse. «Beau-fils, dit-elle, tu as donc pris
-tes armes?... tu ne peux me le cacher.... Tu as donc pris tes armes
-contre le fief de ton père! et ne sais-tu pas qu'il t'appartiendra un
-jour? Ybert n'a plus d'hoirs, et tu le mériteras par ton courage et ta
-sagesse.»
-
---«Non, par saint Thomas, dit Bernier, Raoul, mon seigneur, est plus
-félon que Judas...; mais il est mon maître: il me donne chevaux,
-habits, harnois, équipements; et pour le fief de Damas, je ne voudrois
-lui manquer: jamais, tant que tout le monde ne répète: Bernier en a le
-droit.»
-
---«Par ma foi, fils, tu as raison; sers bien ton seigneur, et tu
-mériteras devant Dieu.»
-
-
-IV.
-
-Les fils d'Herbert aimoient beaucoup le beau et grand bourg d'Origni.
-Il l'ont fait entourer de pieux fichés en terre; mais c'étoit là une
-bien faible défense. Près des palissades se trouvoit une prairie
-fertile, appartenant aux nonnes, et où les bœufs de l'abbaye paissoient
-pour s'engraisser. Il n'y avoit personne sous le ciel, qui l'eût osé
-endommager. Le comte Raoul y fait transporter sa tente; les draperies
-en étoient d'or et d'argent, et quatre cents hommes pouvoient s'y
-héberger à l'aise.
-
-
-V.
-
-Cependant, trois soudarts mauvais ont quitté l'armée; et chevauchant à
-francs étriers aux alentours d'Origni, ils prennent et ravagent tout
-sur leur passage.
-
-Dix paysans, armés de leviers, sortent du bourg et leur courent sus.
-Ils en ont fait mourir deux à grands coups; le troisième s'enfuit sur
-son destrier et regagne le camp au plus vite.
-
-Il met pied à terre, va baiser le soulier de son droit seigneur, et se
-lamente en lui demandant sa merci.
-
-«Sire, dit-il à haute voix, tu es perdu, et le Seigneur Dieu ne te
-sera jamais en aide, si tu ne te venges pas de ces bourgeois qui sont
-si riches, si orgueilleux et si fiers.--Ils ne t'estiment, ni toi, ni
-les autres, la valeur d'un denier. Ils font menace de te couper la
-tête, s'ils peuvent te tenir un jour; et sois sûr que tout l'or que
-renferme Montpellier ne te garantiroit pas de leur fureur. Je les ai
-vus occire et massacrer mon frère et mon neveu; et, par saint Riquier,
-ils m'eussent aussi mis à mort, si je n'avois fui sur ce destrier.»
-
-Raoul l'entend, et il pense perdre la raison, de colère: «Francs
-chevaliers, s'écrie-t-il, or sus, je veux aller saccager Origni. Ah!
-les bourgeois commencent la guerre; si Dieu m'aide, je leur ferai payer
-cher leur audace!»
-
-Les chevaliers courent aussitôt à leurs armures; car ils n'osent
-abandonner leur seigneur. Ils sont au nombre de dix mille, comme je
-l'ai ouï raconter, et commencent à éperonner vers Origni.--Bientôt ils
-tranchent les palissades de leurs cognées d'acier, et les font tomber à
-leurs pieds.--Ils traversent le fossé et le vivier, et s'avancent près
-de la muraille pour mieux l'attaquer.
-
-
-VI.
-
-Les bourgeois ont vu leurs palissades franchies.--Les plus hardis
-en sont attérés. Cependant ils se sont précipités aux tourelles des
-murailles, et de là ils lancent des pierres et une multitude de pieux
-aigus. Il n'y a pas homme ayant maison dans la ville, qui ne soit à
-son poste. Déjà plusieurs des soldats de Raoul sont tombés morts, et
-les bourgeois jurent que s'ils trouvent le comte, ils le mettront en
-pièces.
-
---Raoul voit l'acharnement avec lequel ils se défendent, et il en est
-furieux. Il jure, par Dieu et par son épée, que s'il ne les fait pas
-tous brûler avant la nuit, il ne se prise pas la valeur d'un fétu de
-paille. Il ne tint pas ainsi la promesse qu'il avoit faite à l'abbesse,
-la veille, comme vous allez bientôt le voir dans la chanson.
-
-«Barons,» s'écrie-t-il d'une voix terrible, «le feu! le feu!»
-
-Les écuyers l'ont saisi aussitôt; car ils pilleroient volontiers. Ils
-escaladent les murs et se répandent dans les rues. Bientôt le feu prend
-aux maisons. Alors ils enfoncent les celliers, brisent les cercles des
-tonneaux et font couler le vin à grands flots. Les saloirs au lard
-s'embrasent; la flamme gagne les planchers qui s'écroulent; et les
-enfants sont brûlés vifs au berceau.
-
---Les nonnes de l'abbaye se sont réfugiées dans l'église; mais cela
-leur a peu servi; car la flamme roule déjà dans le maître-clocher. Les
-cloches fondent: les charpentes et les brandons tombent avec fracas
-dans la nef.--Le brasier alors devient si ardent, si chaud que les
-cent nonnes se consument en poussant des cris de désespoir: avec elles
-expirent la mère de Bernier, Marcent, et Clamados, la fille au duc
-Renier.
-
-A la vue de l'incendie, les hardis chevaliers pleurent de pitié.
-
-Bernier surtout, Bernier en devient presque fou: il prend son écu; et
-l'épée nue, il court droit à l'église.
-
-Mais la flamme coule encore parmi les portes; et la chaleur est telle
-qu'on ne peut s'en approcher qu'à une portée de flèche lancée de toutes
-forces.
-
-Alors Bernier s'arrête derrière un tombeau de marbre; et regardant,
-il voit sa mère étendue au milieu de l'église, sa belle face tournée
-contre terre; il voit son psautier qui brûloit encore sur sa poitrine.
-
-«Hélas! s'écrie-t-il, tout est fini; et c'est folie d'essayer de la
-sauver! Ah! douce mère, vous m'embrassiez hier si tendrement! et
-moi, aujourd'hui, je ne puis rien faire pour vous!.... Que Dieu, qui
-doit juger le monde, prenne votre âme.... Et toi, félon Raoul, qu'il
-te confonde à jamais.... Je ne puis plus désormais t'accorder mon
-hommage.... Et je serois bien méprisable, si je ne tirois vengeance de
-ce crime.»
-
---Il est désespéré.... Son épée d'acier lui tombe des mains.... Trois
-fois il se pâme sur le cou de son destrier.--Il va demander conseil au
-sor Géri; mais le conseil ne lui a pas beaucoup servi, comme vous allez
-le voir.
-
---«Sire Géri, dit-il le cœur dolent, au nom de Dieu qui ne mentit
-jamais, conseillez-moi, je vous en conjure. Raoul de Cambrésis m'a
-traité bien mal. Il a brûlé dans l'église d'Origni ma mère Marcent au
-port majestueux.»
-
-Géri répond: «j'en suis bien affligé pour vous.»
-
-Le noble guerrier s'en retourne, plein de courroux, à son pavillon; il
-met pied à terre, et les écuyers courent dégarnir son cheval. Ses gens
-pleurent de le voir si triste.
-
-Alors Bernier les prend à raisonner courtoisement: «Franche compagnie,
-conseillez-moi, je vous prie: messire Raoul ne m'aime pas beaucoup,
-lui qui a fait brûler ma mère dans cette église. Ah! si Dieu me laisse
-vivre, je saurai m'en venger!....»
-
-
-VII.
-
-Cependant Raoul est descendu de son coursier au poil fauve, à l'entrée
-de son pavillon. Ses barons le désarment; ils lui délacent son heaume
-doré, lui déceignent sa bonne épée d'acier, lui enlèvent du dos son
-haubert et lui passent sa robe. Il n'y a pas en France de si beau
-chevalier, ni de plus habile à se servir de ses armes.
-
-Raoul a appelé son sénéchal, qui est venu sur-le-champ, et songeant au
-plaisir de la bonne chère: «Fais-nous servir, dit-il, des paons rôtis
-et des cygnes poivrés: donne-nous aussi du gibier à foison; je veux que
-le dernier de mes gens en mange aujourd'hui à son gré.»
-
-Le sénéchal l'a entendu: il le regarde et se signe trois fois à cause
-de si grand sacrilége: «Y pensez-vous, Monseigneur? Vous reniez donc
-la sainte chrétienté; vous reniez le baptême, vous reniez le Dieu de
-gloire. Il est carême; c'est aujourd'hui le vendredi solennel, dans
-lequel les pécheurs adorent la croix: et nous, misérables, nous sommes
-venus en ces lieux violer le saint monastère et brûler les nonnes qu'il
-renfermoit. Ah! nous n'obtiendrons jamais miséricorde, à moins que la
-pitié de Dieu ne soit plus grande encore que notre méchanceté.»
-
-Raoul a jeté les yeux sur lui.
-
-«Qui t'a dit de parler?.... Mes écuyers sont bien effrontés!... Il
-n'est pas étonnant que les fils d'Herbert aient payé cher leur audace;
-car pourquoi m'ont-ils manqué?.. Mais j'avois oublié le carême...
-donne-moi des échecs.»
-
-Des échecs sont apportés.--Raoul s'assied sur l'herbe avec colère et
-joue comme un homme bien appris. Il met avec adresse sa tour en ligne,
-avec un pion prend un cavalier, et bientôt il a _mâté_ et vaincu son
-compagnon. Alors il se dresse en pieds, le visage serein; et comme la
-chaleur est grande, il ôte son mantel gris et demande du vin.
-
-Quatorze jeunes damoiseaux, portant pelisses d'hermine, s'empressent
-d'exécuter ses ordres; et l'un d'eux, fils du comte Ybert de
-Saint-Quentin, lui apporte une grande coupe d'or, contenant assez de
-liqueur pour en abreuver un coursier. Il s'agenouille devant le noble
-comte et la lui présente....
-
---Raoul l'a saisie entre toutes les autres.
-
-«Francs chevaliers, s'écrie-t-il aussitôt, entendez-moi! Par ce vin
-clair que vous voyez, et par cette épée qui gît sur l'herbe, par tous
-les saints serviteurs du Christ, les fils d'Herbert seront maltraités,
-je vous le jure; jamais ils n'auront de paix, et par saint Géri, je ne
-leur laisserai pas même la valeur d'un parisis.... Je veux les tenir
-morts ou vifs, et je les poursuivrai jusque dans la mer où je les ferai
-nager.»
-
-
-VIII.
-
-Or, vous allez entendre la défense de Bernier:
-
-«Beau sire Raoul, vous faites des actions bien louables; mais vous
-en faites aussi qu'on ne peut trop blâmer. Les fils d'Herbert sont
-prud'hommes et bons chevaliers; et si vous les chassez par delà la mer,
-vous ne serez pas à l'aise en ce pays. Je ne vous le cacherai pas....
-je suis votre homme: mais vous avez mal récompensé mes services; vous
-avez brûlé ma mère dans ce monastère, et vous voulez maintenant le
-renverser, faire mourir mes cousins et mon père! Ne vous étonnez donc
-pas si je prends leur défense en ce jour; et pour moi-même, je ne
-serois pas éloigné de venger le propre affront que vous me faites.»
-
-Raoul l'entend: il en pense perdre la raison de fureur, et il couvre le
-baron d'outrages....
-
-«Sire Raoul, vous avez tort et vous péchez: ma mère est brûlée, et mon
-cœur est plein de colère.--Je vous le redis; si Dieu me laisse vivre,
-je saurai me venger.»
-
-Raoul l'a entendu et a branlé la tête.
-
-«Si je ne te pardonnois pour la miséricorde de Dieu, je te ferois
-trancher tous les membres; il tient à bien peu de chose que tu ne sois
-déjà mort.»
-
-«Tu es un bien mauvais ami, dit Bernier, de me récompenser de la
-sorte, moi qui t'aimois, moi qui proclamois tes louanges. Ah! si
-j'avois lacé mon heaume, je combattrois volontiers à pied, à cheval,
-contre le chevalier le mieux armé..... Je lui ferois voir qu'on n'est
-point félon, quand on n'a pas renié Dieu. Et vous-même, que je vois
-si courroucé, sire comte, non, pour l'archevêché de Reims, vous ne me
-frapperiez pas.»
-
-Raoul a dressé la tête.--Il saisit un grand tronçon de pieu qu'un
-veneur a laissé à terre; il le soulève avec colère, et s'approchant de
-Bernier, il lui en fracasse la tête: Bernier voit le sang rougir son
-manteau d'hermine; il est éperdu.... Il embrasse Raoul avec rage, et
-c'en étoit fini.... Mais les chevaliers accourent et les séparent.
-
-Bernier a appelé à haute voix son écuyer.
-
-«Or tôt, mes armes, mon haubert, ma bonne épée et mon heaume. Je pars
-de cette cour sans délai!...»
-
-[Illustration]
-
-Ce qui suit est le récit des guerres, des vengeances et des atrocités
-que fit naître cette querelle. Bernier, ayant quitté son maître, prit
-parti pour ses cousins, les fils d'Herbert de Vermandois; et le nouvel
-épisode qu'on va lire donnera une idée de la manière toute homérique
-dont nos premiers poètes français chantaient les combats et leurs
-sanglants effets.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-COMBATS ET MORT DE RAOUL.
-
-
-I.
-
-IL a plu; et le champ de bataille est un marais trempé d'eau et de
-sang, car bien des barons sont morts en ce lieu. Les plus ardents
-destriers vont au pas, harassés qu'ils sont de fatigue; ils glissent,
-ils s'abattent sur la terre molle.
-
-Voilà que le comte Ernaut de Douai rencontre le sire de Cambrai Raoul.
-
---«Par Dieu, Raoul, lui crie-t-il, nous ne serons amis que lorsque
-je t'aurai mis à merci et tué. Tu m'as occis mon neveu Bertolai et
-Richerin que j'aimois tant, et bien d'autres encore de mes amis que je
-ne verrai plus!»
-
---«Oui certes, dit Raoul, et ce n'est pas tout..... Toi-même, tu
-tomberas sous mes coups.»
-
---«Eh bien, par le corps saint Nicolas, je t'en défie, reprit
-Ernaut.--Ah! te voilà donc, Raoul de Cambrésis, que je n'ai vu depuis
-ce jour où mon cœur fut par toi tant navré. J'avois de ma femme deux
-petits enfants que j'envoyai à la cour du roi de Saint-Denis, et tu
-les fis mourir, traître! Tu es à toujours mon ennemi; et si cette épée
-que je tiens ne te coupe la tête, je ne me prise la valeur de deux
-parisis.»
-
---«En vérité, répond Raoul, tu t'estimes bien haut.... Je ne veux plus
-voir la cité de Cambrai si je ne te fais mentir à ta parole.»
-
-Et les deux barons furieux éperonnent leurs destriers et se précipitent
-l'un contre l'autre, se donnant sur leurs écus des coups terribles.
-Mais ils sont protégés par leurs hauberts.--Bientôt ils sont
-désarçonnés: ils sautent à terre et tirent leurs glaives.
-
-A cette vue les plus hardis chevaliers s'arrêtent épouvantés.
-
-Le comte Raoul est un merveilleux baron pour sa force et son audace
-à manier ses armes. Il frappe Ernaut au chef et abat du coup les
-ornements de son heaume doré. Le fer auroit pénétré dans la tête sans
-la coiffe du haubert qu'il n'a pu traverser; mais glissant à gauche,
-l'épée coupe un quartier de l'écu avec deux cents mailles du haubert.
-Ernaut, étourdi du choc, trébuche; et glacé d'effroi, réclame le Dieu
-de toute justice..... «Aidez-moi, sainte Vierge Marie, et je rebâtirai
-le moustier d'Origni!»
-
-Alors Ernaut, reprenant courage, se retourne plein de colère sur
-Raoul et lui assène de grands coups sur son heaume dont il brise
-les fleurs de lys..... Le sire de Cambrai a le visage et la bouche
-ensanglantés....--A son tour, il frappe Ernaut de sa tranchante épée,
-brise son heaume, et rabattant la lame à gauche avec une grande
-adresse, il lui coupe le poignet qui tombe serrant encore le bouclier.
-
-Ernaut est anéanti de voir gésir à terre son poing et son écu, de voir
-couler le sang vermeil de sa blessure. Eperdu, il remonte à cheval et
-s'enfuit à travers les bruyères.
-
---Raoul se précipite sur ses pas.....
-
-
-II.
-
-Ernaut s'enfuit et Raoul le serre de près.... Mais voilà que son
-destrier s'est abattu et il va être atteint: effrayé alors, il s'arrête
-un moment au milieu du chemin et s'écrie à haute voix: «Grâce, Raoul!
-grâce, au nom de Dieu le créateur: si tu m'en veux de t'avoir frappé,
-eh bien, je serai ton homme lige; si cela te plaît, je t'abandonne
-Brabant et Hainaut..... Mes hoirs n'y pourront désormais prétendre
-l'espace d'un demi-pied.»
-
---Raoul a juré de ne rien écouter tant qu'il ne l'ait mis à mort.
-
-
-III.
-
-Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le
-poursuit et le presse... Il regarde de côté et aperçoit au loin son
-neveu, le noble baron Rocoul de Soissons, aussi neveu du comte Bernier.
-Il tourne vers lui sa course et l'appelle à grands cris; car il a peur
-de mourir.--«Beau neveu, protégez-moi contre la fureur de Raoul. Il m'a
-coupé le poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre;
-il me menace de m'arracher la tête.»
-
---Rocoul frémit à ces mots. «Oncle, dit-il, point ne vous sert de fuir;
-Raoul aura bataille.»
-
-Et le vaillant chevalier pique son coursier de ses éperons d'or,
-brandit sa lance à manche de pommier et frappe Raoul sur son écu. Raoul
-riposte; et les lances se cassent sur les hauberts, sans que les deux
-chevaliers aient perdu les arçons.
-
-A cette vue, le comte de Cambrai entre en fureur, saisit sa grande
-épée d'acier, brise le heaume de Rocoul, et la rabattant sur
-l'étrivière gauche, lui tranche le pied qui tombe avec l'éperon.
-
-Raoul se réjouit à cet aspect, et d'un ton dédaigneux: «Vois, dit-il,
-Ernaut est manchot et toi boiteux; vous voilà bons à devenir l'un
-garde, l'autre portier.»
-
---«Mon oncle, dit Rocoul au comte de Douai, j'espérois vous venir en
-aide; mais, hélas! mon secours ne pourroit plus maintenant vous sauver.»
-
-
-IV.
-
-Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le
-presse par-arrière. Il jure par le Dieu qui souffrit mort et passion
-qu'il ne le quittera qu'après lui avoir coupé la tête sous le menton.
-
---Ernaut regarde de côté et aperçoit le sire Herbert d'Ireçon, Wedon
-de Roie, Loys, Sanson et le comte Ybert, le père de Bernier. Il tourne
-vers eux sa course et les appelle à grands cris; car il a peur de
-mourir.--«Seigneurs, dit-il, bien devez-vous me protéger contre la
-fureur du comte Raoul, qui tant a tué de vos amis. Il m'a coupé le
-poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre, et il
-menace de m'arracher la tête.»
-
-Ybert l'entend et pense en perdre la raison; il lance son bon destrier,
-brandit sa haste, déroule le gonfalon, frappe et brise l'écu de Raoul.
-Le fer a percé les mailles du haubert et glisse sur le côté.
-
-Ce fut merveille s'il ne fut pas occis alors ou bien fait prisonnier;
-car plus de quarante chevaliers ennemis l'entouroient déjà, quand à
-toutes brides accourut Géri d'Arras, en compagnie de quatre cents
-guerriers.
-
-Alors recommence un choc terrible, et l'on voit la terre se joncher de
-pieds, de poings, de têtes coupées. Les cadavres et les blessés sont là
-étendus, la bouche béante, et l'herbe est tout ensanglantée. L'épée à
-la main, le comte Raoul est toujours au plus fort du combat, et en ce
-jour il a sevré bien des âmes de leurs corps; il a fait veuves bien des
-dames; car plus de quatorze barons sont tombés sous ses coups.
-
-Ernaut a vu tout cela le cœur dolent, et il a réclamé Dieu le Sauveur
-des âmes. «Sainte Marie, Mère couronnée, ayez pitié de moi!»
-
-
-V.
-
-Et il se remet à fuir dans la vallée....
-
-Raoul a levé la tête, l'a aperçu, et déjà s'est précipité sur ses pas,
-en lui criant de toute la force de ses poumons: «Ernaut! j'ai désiré
-ta mort, et ce glaive me va satisfaire.»
-
-«Je n'en puis; mais, sire, puisque telle est ma destinée, répond
-Ernaut, pour qui toute joie et tout espoir sont perdus, hélas! point ne
-me sert de me défendre.»
-
-Et il s'enfuit, ne sachant où se blottir. Telle peur il a, qu'à peine
-il se peut soutenir; et il sent que Raoul approche et va l'atteindre!
-«Grâce! Raoul, merci, crie-t-il, je suis jeune encore et ne veux pas
-mourir; je me ferai moine et servirai Dieu.... Tous mes fiefs seront à
-toi.....
-
---«Non, dit Raoul, il est temps d'en finir; ce fer va te couper le cou.
-Ni hommes, ni saints, ni Dieu ne pourroient te sauver.»
-
-A ces paroles, Ernaut jette un soupir....
-
-Mais son cœur lui revint aussitôt, car il a entendu renier Dieu.
-
---«Raoul, vil mécréant, lui crie-t-il, en hochant la tête, trop plein
-d'orgueil, de félonie et d'outrecuidance, chien enragé qui renie Dieu
-et son amitié, sache bien que si le Roi de gloire avoit pitié de moi,
-tu ne me frapperois pas!...»
-
-
-VI.
-
-Et il s'enfuit à coups d'éperons, tenant en sa main l'épée qu'il a
-tirée du fourreau.
-
-Quand il a quelque avance, il regarde devant lui, et voit venir Bernier
-équipé à merveille, muni de belles armes, de haubert, de heaume, d'écu
-et d'épée. A cet aspect Ernaut tressaille de joie et plus ne songe à
-son poing. Il a dirigé son cheval vers lui.--«Grâce, sire Bernier, aie
-de moi pitié! vois mon bras; c'est Raoul qui m'a meurtri de la sorte.»
-
---Bernier l'entend, il frémit et frissonne jusqu'aux ongles des
-pieds.--«Oncle Ernaut, s'écrie-t-il, point ne vous sert de trembler, et
-je vais implorer pour vous mon ancien maître.»
-
-Puis, s'appuyant sur le cou de son destrier:
-
-«Eh! sire Raoul, clame-t-il à haute voix, fils de femme légitime, c'est
-toi qui m'adoubas chevalier, je le sais, mais depuis tu m'as fait payer
-bien cher cet honneur..... Tu as brûlé ma mère dans l'église d'Origni;
-tu as occis maints de nos vaillants amis, et à moi-même, tu m'as brisé
-la tête; je sais aussi que tu m'offris une amende; tu voulois me donner
-cent bons coursiers, cent mulets, cent palefrois de prix, cent écus
-et cent hauberts doublés; je n'acceptai pas, car la vue de mon sang
-m'avoit mis en fureur, et les braves chevaliers, mes amis, ne m'ont
-jamais blâmé. Mais si en ce jour tu me fesois la même offre, oh! je
-l'accepterois et pardonnerois tout; je te le jure par saint Riquier.
-De la sorte, la guerre seroit finie; car mes parents apaiseroient leur
-colère, et je te ferois bailler la suzeraineté de toutes nos terres....
-Mais, au nom du Dieu juste, calme-toi et ne reste pas sans pitié. Pas
-ne te sert de poursuivre cet homme qui a perdu son poing et est à demi
-mort.»
-
-Raoul, à ces mots, est exaspéré de fureur; il se dresse sur ses étriers
-qui ploient, et fait cambrer sous lui son destrier. «Bâtard, dit-il,
-bien savez-vous plaider; mais vos flatteries ne vous serviront pas, car
-vous ne sortirez de ces lieux avec votre tête.»
-
---«Oh! alors, répond Bernier, mon courroux est légitime....»
-
-Et voyant que sa prière n'a point servi, Bernier pique son destrier
-et court sur Raoul qui se précipite à sa rencontre. Ils se portent de
-grands coups sur leurs écus, et se vont pourfendant leurs armures....
-Mais Raoul se rue avec tant de violence contre Bernier, que bouclier et
-haubert ne lui auroient pas plus servi qu'un gant, et qu'il seroit mort
-sur le coup, si Dieu et le bon droit n'avoient été pour lui. Il esquive
-le fer qui glisse à côté.
-
-
-VII.
-
-Bernier alors prenant sa revanche frappe avec fureur le comte Raoul,
-coupe son heaume luisant, en fracasse les garnitures et tranche la
-coiffe du haubert.--Le glaive a coulé dans la cervelle.--Raoul incline
-la tête et tombe de cheval.
-
---En vain il songe à se relever..... A grands efforts il tire son
-épée d'acier, et on le vit alors la dressant en l'air chercher où il
-pourroit frapper; mais bientôt son bras retombe vers la terre, et c'est
-avec bien de la peine qu'il parvient à retirer son fer fiché dans le
-gazon. Déjà sa belle bouche commence à se rétrécir; son œil si vif
-s'obscurcit, et en cet instant il réclame le Dieu du Ciel.--«Hélas!
-glorieux Père, Seigneur tout-puissant, combien je me sens foiblir;
-tout-à-l'heure encore, plus d'espoir à ceux qui s'offroient à mes
-coups; et maintenant..... Je me battois pour un fief; désormais je
-n'aurai besoin de celui-là ni d'un autre..... Secourez-moi, douce Dame
-du ciel!...»
-
---Bernier à ces paroles pense perdre la raison, et se prenant à
-larmoyer sous son heaume:
-
---«Eh! sire Raoul, s'écrie-t-il, fils de légitime épouse, tu m'adoubas
-chevalier; je ne pourrois le nier; mais tu m'avois fait payer bien
-cher cet honneur en brûlant ma mère dans l'église d'Origni et en me
-fracassant la tête... Tu m'as offert raison, il est vrai.... Maintenant
-je ne désire plus autre vengeance....»
-
---«A mon tour, s'écrie le comte Ernaut.... Laisse ce cadavre, que je
-venge mon poing!»
-
---«Je ne puis vous en empêcher, répond Bernier; mais à quoi vous sert
-de frapper un mort?....»
-
---«Oh! ma colère est bien juste, reprend Ernaut.»
-
-Et tournant son destrier vers la gauche du comte Raoul, il le frappe
-sans pitié, brise de nouveau son heaume, tranche la coiffe de son
-haubert, et baigne l'épée dans sa cervelle; puis, la retirant, il la
-plonge tout entière dans son corps.....
-
-Alors l'âme abandonne le gentil chevalier. Prions le Seigneur Dieu
-qu'il la prenne à lui!
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-Géri le Sor, comte d'Arras, a donné sa fille Béatrix en mariage au
-comte Bernier, après lui avoir pardonné le meurtre de son neveu, Raoul
-de Cambrai. Mais le pardon n'est pas sincère, et Géri conserve toujours
-dans son cœur un profond ressentiment du meurtre de son neveu.--Les
-causes qui réveillèrent cette haine assoupie, et les terribles
-résultats qui en advinrent, forment le sujet de l'épisode suivant.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-MEURTRE DE BERNIER.
-
-
-I.
-
-..... Ils passèrent de la sorte six jours pleins, et quand vint l'heure
-du départir, Géri appela Bernier:
-
-«Sire, dit-il, écoutez-moi: je veux aller servir saint Jacques; c'est
-un vœu que j'ai fait, afin que vous le sachiez.»
-
-Bernier lui répondit: «Voilà aussi cinq ans que je l'ai promis.»
-
---«Eh bien, frère, dit Géri, allons-y de compagnie.»
-
---«Par ma foi, je vous l'accorde, repartit Bernier; indiquez le jour
-que nous quitterons ces lieux.»
-
-Le voyage est arrêté pour la huitaine après Pâques.
-
-Le Sor retourne en son pays, et Bernier reste près de ses deux enfants
-et de sa gentille femme.--Elle lui tient le discours que vous allez
-entendre:
-
-«Bernier, beau frère, vous avez beaucoup entrepris; mon père est
-très-félon et fort mal avisé; il y a de la trahison en lui. Si vous lui
-dites chose qui ne lui plaise point, il vous tuera sans défiance.»
-
---«Vous parlez mal, madame, lui répondit Bernier; il ne le feroit pas
-pour le fief de Paris.»
-
---«Sire, dit-elle, gardez-vous toujours bien de lui; je vous en prie
-pour l'amour de Dieu.»
-
---Et la parole en resta là.
-
-Tant s'écoula-t-il de journées que le terme fixé arriva; alors Géri
-s'en revint à Saint-Quentin, et avec lui Anciaumes et Ernaïs, deux
-francs chevaliers; Bernier prit pour compagnons Garnier et Savary. Ils
-vont à l'église, prennent les écharpes, et après messe, ils se mettent
-à la voie.
-
-Au moment du départir, Bernier embrassa ses fils, et puis embrassa sa
-franche épouse, et elle lui, en pleurant des yeux de son visage: «Que
-le Dieu qui daigna mourir pour nous sur la croix, lui dit-elle, vous
-garde de mort et de péril!»
-
-Alors Berner la baise encore une fois et ce fut la dernière; car elle
-ne le vit plus que mort et étendu dans le cercueil, comme vous allez
-l'apprendre en la chanson.
-
-
-II.
-
---Bernier chevauche avec le sor Géri; ils traversent la France, entrent
-en Berry, se dirigent vers Poitiers, et vont à Blaye sans retard; ils
-y passent la nuit; et le matin ils s'avancent droit à Bordeaux, en
-traversant les landes.
-
-Je ne saurois vous raconter leurs journées; mais tant
-chevauchèrent-ils, et par jour et par nuit, et par beau et par mauvais
-temps, qu'ils arrivèrent à Saint-Jacques un mardi. Après s'être
-hébergés ils s'en vont à l'église. Le soir ils y veillèrent chacun un
-cierge en main. Le lendemain, de grand matin, ils entendent la messe,
-retournent un moment à leur hôtel, et puis remontent sur leurs bons
-chevaux, car ils ont grande hâte de revenir.
-
-Ils arrivèrent à Paris en trente jours; mais ils n'y trouvèrent pas
-le fort roi Loys[9], qui pour lors étoit à Laon avec ses amis. Ils
-couchèrent la première nuit à Saint-Denis, l'autre à Compiègne, le
-château renommé, et furent à Laon le lendemain. Ils y trouvèrent le roi
-qui leur fit bel accueil; puis ils prirent congé de lui pour se rendre
-droit à Saint-Quentin.
-
-Quand ils arrivèrent dans les prés, sous Origni, en la place où Raoul
-avoit été tué, le comte Bernier fit un pesant soupir. Le sor Géri s'en
-aperçut et lui demanda pourquoi il soupiroit.
-
-«Point ne vous importe, beau sire, lui répondit Bernier, de connoître
-la cause de mon chagrin.»
-
---«Mais je le veux savoir, dit Géri.»
-
---«S'il en est ainsi, repartit Bernier, je vous le dirai: je me
-remembre de Raoul le marquis, qui eut l'outrecuidance de vouloir ravir
-l'héritage de mes cousins; voici le lieu où je l'ai mis à mort.»
-
-Géri l'entend, et c'est à peine s'il n'enrage; mais il dissimule son
-courroux par sa contenance: toutefois il répondit à Bernier: «Vassal,
-vous êtes mal avisé de me rappeler la mort de mes amis.»
-
-En ce moment ils rencontrent des paysans de leur contrée, qui leur
-donnent nouvelles de la comtesse Béatrix.
-
-«Seigneurs barons, leur disent-ils, la gente dame, fille à Géri
-d'Arras, et femme au franc Bernier, n'est pas à Saint-Quentin, voilà
-cinq jours qu'elle est à Ancre[10] avec ses deux fils.»
-
-Les barons, à ces mots, s'en vont à Saint-Quentin, d'où après avoir un
-peu mangé ils continuent leur chevauchée tout droit vers Ancre.
-
-Le sor Géri soupire souvent, et peu s'en faut que son cœur ne se brise;
-car il se rappelle le mot de Bernier et la mort de son ami.
-
-
-III.
-
-Ils chevauchent de la sorte jusqu'à une mare où leurs destriers se
-désaltèrent volontiers, car ils en ont grand désir. La colère ne
-peut sortir de l'âme du vieillard où le mauvais esprit ne tarda pas
-à entrer. Portant alors la main à l'étrivière, il en décroche tout
-bellement un étrier, et frappant Bernier à la tête, il lui brise le
-crâne. Du coup la cervelle sauta, et le comte Bernier tomba dans l'eau.
-
-Garnier et Savary l'en retirèrent, tandis que Géri fuyoit avec
-Anciaumes et Ernaïs qui l'en blâmèrent grandement.
-
---Les deux écuyers ont pris leur maître entre leurs bras, et lui
-adressant la parole: «Sire, en reviendrez-vous?»
-
---«Nenni, dit Bernier, voyez ma cervelle qui tombe sur mon giron. Ah!
-traître Géri, que Dieu te maudisse! Ta fille Béatrix m'avoit bien dit
-que tu me tuerois en trahison, et que j'eusse à me garder de toi: elle
-avoit la triste pensée de ce qui adviendroit. Mais Dieu, notre père,
-pardonna bien sa mort à Longis[11], ne dois-je pas aussi pardonner la
-mienne?--Je lui pardonne: Seigneur; ayez pitié de moi!»
-
-Et à ces mots, il appela Savary, pour lui confesser ses péchés, car
-il n'y avoit pas là de prêtres. Savary rompit trois brins d'herbe, et
-Bernier les reçut pour _Corpus Domini_.
-
-Alors il tendit ses deux mains jointes vers le ciel, se battit la
-poitrine et demanda grâce à Dieu.... Bientôt son œil tremble, sa vue se
-trouble, son corps se roidit et l'âme en sort.
-
-Que Dieu la reçoive en son saint paradis!
-
-Puis Garnier et Savary enlevèrent le cadavre; et le plaçant sur un
-mulet arabe ils s'acheminent droit vers Ancre.
-
-
-IV.
-
-.... La comtesse Béatrix est au palais seigneurial avec ses deux fils.
-La gentille dame les fait venir:
-
---«Grâce au Seigneur, mes enfants, vous êtes chevaliers depuis tantôt
-deux mois que Bernier, votre père, est allé servir saint Jacques; or,
-voici venu le terme de son retour.
-
---Bien avez-vous parlé, madame, disent les enfants.»
-
-Tandis qu'ils devisoient de la sorte, la dame jette les yeux sur le
-chemin ferré et aperçoit Garnier et Savary, qui ramenoient Bernier.
-
-La dame les montrant à ses fils: «Je vois, dit-elle, deux chevaliers
-venir; ils me semblent bien courroucés et tristes, ils s'arrachent les
-cheveux et se frappent les mains. Hélas! j'ai grand peur de mon père
-Géri: hier soir, quand je m'endormis, je songeois un songe affreux.
-Mon seigneur étoit revenu; et mon père l'attaquant sous mes yeux
-l'avoit abattu à terre; il lui arrachoit les yeux de la tête, et à
-moi-même il me tordoit le cou.... Puis je vis les salles de ce palais
-s'écrouler. Las!.. la frayeur revient maintenant à mes esprits.»
-
---«Ce songe est signe de bonheur, lui répondit son fils.»
-
-Et pendant qu'ils parloient ainsi, Garnier et Savary approchoient.
-
-
-V.
-
-Il y a dans la ville un prieuré que l'on appelle aujourd'hui dans le
-pays Bernier-Bierre; les moines y recueillirent Bernier; et après avoir
-lavé son corps d'eau froide et de vin, ils le cousent dans une grande
-toile de lin, puis le mettent dans un cercueil qu'ils recouvrent d'un
-drap magnifique.
-
-Un messager s'en vient droit à la comtesse: «Dame, lui dit-il, par
-le Dieu qui fit tout bien, Garnier et Savary sont revenus apportant
-un chevalier mort.» La dame à ces mots changea de visage: «Las!
-s'écrie-t-elle, mon rêve est avéré; ah! je le sais bien, c'est Bernier,
-mon ami.»
-
-Et relevant sa longue robe, elle court tout épouvantée au prieuré;
-elle aperçoit Savary et lui crie: «Où est mon seigneur, celui qui m'a
-épousée?»--«Madame, lui dit Savary, point ne sert de vous le cacher,
-le voici dans la tombe: c'est votre père, Géri d'Arras, qui l'a tué.»
-Béatrix l'entend et en pense perdre la raison. Elle va droit au
-cercueil, enlève la courtine, rompt le suaire, et considérant la plaie:
-«Frère, dit-elle, que vous voilà mal traité! Ah Géri! vieillard félon,
-grise barbe, si tu ne m'avois mise au monde, je t'aurois déjà maudit;
-car tu m'as sevrée en ce jour d'un seigneur qui me donnoit gloire et
-bonheur. Hélas, Bernier, mon frère, franc et valeureux baron, votre
-haleine est si douce qu'elle me semble tout embaumée!»--A ces mots elle
-tombe évanouie à terre.
-
-Julien, son fils, l'en a relevée, et lui parlant de belle façon:
-
-«Ne vous émouvez pas, madame, lui dit-il; car, par celui qui fit le
-ciel et la rosée, quinze jours ne se passeront pas, sans que la mort de
-mon père ne soit chèrement payée!»
-
-[Illustration]
-
-Dans le terme indiqué, Julien avait tenu parole, car la ville
-d'Arras avait été prise et saccagée de fond en comble par lui et
-ses chevaliers. Toutefois le vieux Géri ne perdit pas la vie dans
-cette occasion; le trouvère, pour ne point ternir la vengeance du
-jeune Julien, et lui conserver en entier ce caractère de légitimité,
-qui était si bien dans les mœurs du temps, aime mieux nous dire que
-le comte d'Arras disparut avant la prise de sa ville, et que l'on
-n'entendit plus parler de lui; seulement il présume, avec un tact
-exquis, qu'il se fit ermite dans quelque lieu solitaire; et c'est là le
-dénouement du drame.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- CHANSON
-
- DE LA MORT
-
- DE
-
- BÉGUES DE BELIN.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LE poème, ou si l'on veut, _la chançon des Loherains_, d'où est tiré
-l'épisode qu'on va lire, est une des plus vastes et des plus brillantes
-épopées du moyen-âge. M. P. Paris a publié en 1833-1835, la partie
-qui concerne Garin et Bégues son frère, laquelle selon ce philologue,
-aurait pour auteur Jehan de Flagy, trouvère sur lequel il existe peu de
-renseignements. Cette publication a révélé une production poétique du
-plus haut mérite.
-
-Entre toute les parties de cette chanson célèbre, il n'en est pas qui
-ait eu plus de renommée que LA MORT DE BÉGUES DE BELIN.
-
-Nous ne pouvons mieux caractériser ce fragment qu'en reproduisant ce
-que le baron de Reiffenberg a dit du poème en général.[12]--«Comme
-dans les plus anciennes compositions épiques, il règne dans son œuvre
-(Jehan de Flagy) une simplicité imposante, unie à beaucoup de mouvement
-et d'intérêt. Pas une seule fois il a eu recours au merveilleux; là
-point de géans, de nains, de fées, point d'armes enchantées: c'est
-dans le jeu des caractères qu'est tout l'artifice du poème, et ces
-caractères sont aussi énergiques que variés. Le génie sévère des Francs
-d'Austrasie éclate d'un bout à l'autre; on croirait qu'une grande
-pensée politique a donné, dès le principe, l'exclusion aux fictions
-ordinaires des poètes.»
-
-Le lecteur a pu remarquer cette même simplicité, cette même absence du
-merveilleux, cette même énergie de caractère dans les divers morceaux
-extraits ci-dessus du roman de Raoul.
-
-La mort de Bégues qui, à elle seule, est un poème entier, est souvent
-rappelée dans les œuvres des trouvères et dans les chroniques. Philippe
-Mouskes, dont M. de Reiffenberg vient de donner une si belle et si
-savante édition, s'est plu à rappeler tous les évènements de ce trépas
-si dramatique, comme ailleurs il avait reproduit quelques faits de
-notre roman de Raoul. Dès le XIVe siècle, on avoit translaté en prose
-ce brillant épisode, pour le populariser davantage et satisfaire ainsi
-l'avide curiosité de tous les lecteurs.
-
-De nos jours l'habile philologue M. Mone, en Allemagne[13], et M.
-Leroux de Lincy, en France[14], ont publié des analyses raisonnées de
-la chanson de Garin et ont fait ressortir tout l'intérêt qui s'attache
-au fragment dont je donne ici une traduction littérale, d'après le
-système que je me suis fait, et que j'ai exposé plus haut.
-
-Un manuscrit inconnu aux précédents éditeurs, et qui m'a été communiqué
-avec une gracieuse obligeance par M. d'Herbigny, m'a fourni quelques
-variantes que j'ai mises à profit.
-
- * * * * *
-
-Donnons un bref sommaire des faits qui précèdent la _Chançon_ de Bégues.
-
---Le roi de France Pépin avait accordé le duché de Gascogne à Bégues,
-le second des fils du duc de Lorraine Hervis, en promettant le premier
-fief vacant au comte Hardré de Vermandois, son concurrent.--Entre
-temps, Garin, frère aîné de Bégues, était allé secourir le roi de
-Maurienne, Thierri, contre l'invasion des Sarrasins dans ses états.--Ce
-prince blessé à mort dans un combat lui donna par reconnaissance son
-royaume et sa fille.--Le roi Pépin confirma la donation.--Hardré de
-Vermandois n'existait plus; mais son fils Fromont, qui n'avait pas
-oublié la promesse faite à son père, manifeste hautement sa colère
-et contre le roi de France et contre la famille des Lorrains.--Il
-obtient en mariage la sœur germaine du comte Bauduin de Flandres, puis
-se ligue avec ce prince et plusieurs autres seigneurs, pour faire la
-guerre aux fils d'Hervis que soutient Pépin.--Pendant longtemps la
-France est le théâtre de maints brillants faits d'armes, de maints
-combats sanglants entre les grands feudataires de la couronne.--Fatigué
-de ces dissensions intestines, au milieu desquelles son autorité se
-trouvait souvent méconnue et compromise, le roi Pépin prend le rôle
-de médiateur; et, avec l'aide des évêques, interpose la paix entre
-les deux partis.--Les grands vassaux sont rentrés dans leurs fiefs
-respectifs; Fromont est retourné en Vermandois, Bauduin en Flandres,
-le duc de Lorraine Garin à Metz, son frère Bégues à son château de
-Belin en Gascogne; et sept ans se sont écoulés depuis la conclusion de
-la paix, lorsque commence notre récit intitulé: _La mort de Bégues de
-Belin_.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-MORT DE BÉGUES DE BELIN.
-
-
-I.
-
-UN jour Bégues étoit au château de Belin[15] assis à côté de la
-belle Béatrix. Le duc lui baise le front, et la duchesse en sourit
-doucement.--Bientôt elle aperçoit venir dans la salle ses deux fils:
-l'aîné a nom Gérin, et son frère Hernaut: l'un a dix ans et l'autre
-douze.--Il sont accompagnés de six damoiseaux de haut lignage: ils
-courent l'un vers l'autre, bondissent, jouent, et folâtrent ensemble.
-
-Le duc les regarde et se prend à soupirer.--La dame alors lui adresse
-la parole: «Puissant duc, pourquoi soupirer ainsi? Vous avez or et
-argent en coffres, faucons sur perches; vous avez riches fourrures,
-mulets et mules, palefrois et destriers; vos ennemis sont terrassés;
-et il n'est pas à six journées d'ici de tant forts voisins qui ne vous
-viennent servir à la première demande.
-
---Dame, lui répondit le duc, vous dites vrai; mais il est une chose
-sur laquelle vous vous méprenez grandement. La richesse ne réside pas
-dans les deniers, dans les mulets et dans les chevaux; la richesse, ce
-sont les amis et les parents.--Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un
-pays.--N'avez-vous plus remembrance de ce jour où je fus assailli
-dans les Landes, quand j'allai vous épouser.--Sachez bien que si je
-n'eusse pas eu d'alliés, j'aurois été honni et mal traité.--Pépin m'a
-établi dans ce fief où je n'ai près de moi nul ami, à l'exception de
-mon cousin Rigaut et d'Hervis son père.--Un seul frère me reste, Garin
-le Lorrain, et voilà sept ans passés que je ne l'aie vu... Cette pensée
-me chagrine et m'afflige.... Oui, si Dieu m'aide, j'irai trouver mon
-frère Garin, je verrai le jeune Girbert son fils que je ne connois pas
-encore.--On m'a parlé de la forêt de Puelle, des abbayes de Vicoigne et
-de Saint-Bertin. On dit que ces parages nourrissent un énorme sanglier.
-Si Dieu me prête vie et assistance, je le chasserai, et j'en porterai
-la hure au duc Garin pour l'émerveiller; car il paroît que jamais
-mortel n'a vu semblable animal.
-
---Sire, fait la dame, que dis-tu là?--C'est le pays au comte Bauduin
-que.... tu sais.... tu as occis de ta main; et l'on m'a conté que
-Bauduin a un fils.--C'est sur les marches du farouche Fromont dont tu
-as fait mourir les frères et les amis.--Ne pense plus à cette chasse,
-je t'en conjure.... Mon cœur me dit, et je ne te le cacherai pas, que
-si tu y vas, tu n'en reviendras pas vivant.
-
---Dieu! madame, vous m'étonnez.... Mais non.... je le veux....; tout
-l'or que Dieu fit ne pourroit me décider à n'y aller pas; car j'en ai
-trop grand désir.
-
---Alors, beau sire, dit la dame, que le Dieu glorieux qui naquit d'une
-vierge soit avec toi!»
-
-Le duc apercevant son cousin Rigaut: «Cousin, dit-il, vous viendrez
-avec moi, et votre père gardera ce pays.»
-
-La nuit, Bégues se couche près de Béatrix... Le lendemain, à l'aube du
-jour, son chambellan vient pour le servir. Bégues n'a plus sommeil;
-il se lève et s'habille sans tarder. Il revêt sa tunique et sa pelisse
-d'hermine, lace ses chausses et met des éperons d'or fin.
-
-Il fait charger dix chevaux d'or et d'argent, afin d'être bien servi
-partout où il se trouvera; prend avec lui trente-six chevaliers, des
-veneurs habiles et bien appris, dix meutes de chiens et quinze varlets
-pour préparer les relais.--Puis il recommande à Dieu la belle Béatrix
-et ses deux enfants, Hernaut et Gérin.--O douleur! il ne les a plus
-revus!
-
-Et Bégues passa la Gironde au port Saint-Florentin, alla se confesser
-et pleurer ses péchés à un ermite qui fonda Grammont, et repartit après
-messe.
-
-Bien des journées s'écoulent; enfin il arrive à Orléans où il voit son
-neveu le bon duc Hernaïs et sa sœur la belle Helvi.--Il reste trois
-jours auprès de l'impératrice de France qui lui fit bel accueil; puis,
-ayant pris congé d'elle, il se remet à la voie.
-
-Il vient en deux jours à Paris, couche le troisième à Senlis, en repart
-au lever du soleil, entre en Vermandois par Coudun, passe l'Oise à
-Chary, traverse le Vermandois et tout le Cambrésis et ne s'arrête qu'à
-Valenciennes. C'est un châtel assis sur l'Escaut et bien loin du manoir
-de Belin.
-
-Bégues s'héberge en la maison de Béranger le Gris, le plus riche
-bourgeois de la comté.--Béranger recommande de bien servir son hôte: il
-achète pour lui canards, perdrix, grues et agneaux.--Après manger, on
-prépare les lits; Bégues se couche aux côtés de son cousin Rigaut et
-appelle Béranger.--Le baron vient et, s'adressant au duc, il lui parle
-de belle façon:
-
-«Sire, à ce visage, à cette taille élancée, je vous prendrois pour le
-Lorrain Garin qui vient souvent en ce pays.--Il est mon hôte quand il
-passe à Valenciennes.--Que Dieu lui rende le bien qu'il m'a fait; car
-il m'a beaucoup enrichi.
-
---Sire, dit Bégues, je ne vous le cacherai pas; le Lorrain Garin est
-mon frère. Engendrés tous deux par un même père, tous deux la même
-mère nous a portés et nourris.--J'habite un lointain pays, au-delà de
-la Gironde, dans les alleux de Saint-Bertin que me donna l'empereur
-Pépin.--Depuis le grand siége de Bordeaux, je n'ai vu mon frère, et je
-vais maintenant l'embrasser.»
-
-Son hôte lui répondit: «Vous avez tué Bauduin, et vos ennemis en cette
-contrée sont nombreux.--Hugues le comte de Cambrai, et Gauthier de
-Hainaut, dont nous dépendons, sont vos neveux, et s'ils vous savoient
-ici, ils viendroient vous y joindre.
-
---Je désire vivement les voir, dit Bégues de Belin,.... mais on m'a
-parlé du bois de Puelle et du sanglier que cette forêt nourrit.--Je le
-chasserai, le cœur m'en dit, puis j'en porterai la tête au duc Garin
-mon très-cher frère, que je n'ai pas vu depuis si longtemps.
-
---Je connois le gîte de l'animal, repartit Béranger, et demain je vous
-y conduirai tout droit.»
-
-Bégues l'entendit et en fut plein de joie: il détacha son mantel de
-martre zibeline, et, embrassant Béranger:
-
-«Tenez, bel hôte, vous viendrez avec moi.»
-
-Et Béranger, tout en prenant le manteau de bonne grâce, dit à sa femme:
-
-«Voilà un franc baron.... Qui sert prud'homme y trouve grand profit.»
-
-La nuit, Bégues se coucha. Le matin, son chambellan vint au lit
-pour le servir. Le Lorrain revêtit une cotte à chasser, mit ses
-chaussures et ses éperons d'or fin.--Puis il monta le bon cheval
-coursier que lui donna l'empereur Pépin quand il prit congé de lui à
-Orléans.--Le cor au cou, l'épée au poing, il part emmenant avec lui
-dix meutes de chiens.--Son cousin Rigaut et les trente-six chevaliers
-l'accompagnent.--Ils passent l'Escaut, entrent dans la forêt, et
-se dirigent sur Vicoigne pour attaquer le sanglier.--Béranger le
-Gris les guide avec adresse vers la partie du bois ou se tient
-l'animal.--Bientôt commencent les cris et les aboiements des chiens.
-
-
-II.
-
-Le duc s'en va chasser en la forêt. Ses chiens courent en avant,
-brisent les rameaux et font grand bruit.--Ils ont trouvé les traces
-fumantes du sanglier.--Alors le duc demande son limier _Brochart_ que
-lui amène un varlet de chiens. Le duc le prend et le délie, lui caresse
-les côtes, la tête et les oreilles, afin de l'encourager, puis le lance
-dans la voie.--Le limier flaire, et bientôt arrive au gîte de la bête.
-
---Entre deux chênes déracinés et abattus, coule le filet d'une
-fontaine: c'est là que le sanglier s'étoit couché pour se rafraîchir:
-dès qu'il a entendu les aboiemens des chiens, il se dresse et, au lieu
-de fuir, se prend à tournoier.--Là tomba mort le gentil limier que
-Bégues auroit racheté pour mille marcs d'or pur.--Furieux alors, le
-duc s'avance en brandissant son épieu.--Le porc ne l'attendit pas et
-prit la fuite.
-
-Plus de dix chevaliers descendirent de leurs coursiers pour mesurer
-les traces de ses pieds.--«Voyez quel démon! se disent-ils entr'eux;
-ce sanglier n'a pas son pareil; ses dents lui sortent d'un pied de la
-gueule.»--Ils remontent sur leurs rapides destriers, et donnent la
-chasse au monstre en sonnant du cor.
-
-
-III.
-
-Le sanglier a éprouvé la bonté des chiens, et voit qu'il ne pourra
-échapper en ces lieux. Il cherche à se sauver dans le bois de Gaudimont
-où il a été nourri. Là, il se désaltère et se vautre dans l'eau; mais
-la meute le presse et le débusque. Alors la bête aux abois fit ce qu'on
-n'ouït jamais dire en aucun pays: quittant la forêt, elle se mit dans
-la plaine et se laissa poursuivre l'espace de quinze grandes lieues
-sans s'arrêter.--Durant cette longue course, chevaux et chasseurs se
-dispersèrent; le bon destrier du fidèle Rigaut s'abattit sous lui, et
-l'on perdit de vue le duc.
-
---Vers la troisième heure, il se mit à pleuviner: ne sachant ce
-qu'étoit devenu le sire de Belin, les chasseurs retournèrent à
-Valenciennes, tristes et chagrins.--Ils n'auroient pas eu tort de
-s'arracher les cheveux.
-
-Bégues montoit un cheval de prix.--Seul il poursuit la chasse avec
-ardeur et voit souvent la bête.--Prenant deux de ses meilleurs chiens
-entre ses bras, il les enveloppe d'un pan de sa pelisse d'hermine,
-jusqu'à ce qu'ils soient bien rafraîchis et qu'ils aient repris
-force et vigueur.--Alors il les lance près d'un taillis et en vue du
-sanglier. Il les pique, les harcèle à l'envi, et, aux cris qu'ils
-poussent, la meute encouragée s'élance sur leurs pas.
-
-
-IV.
-
-Le sanglier sent qu'il ne pourra résister. Il sort du bois de Vicoigne,
-pénètre dans celui de Puelle, s'arrête sous un faux, boit et se repose.
-Mais les bons chiens l'ont entouré: l'animal les regarde, dresse ses
-sourcils, roule les yeux, rebiffe du nez, grogne et se rue sur eux. Il
-les a tous tués ou dispersés.--Bégues en pense perdre la raison et,
-plein de colère, il apostrophe le sanglier: «Ah! fils de truie, tu me
-causes en ce jour bien de la peine.--Tu m'as sevré de mes hommes, et je
-ne sais plus, hélas! de quel côté ils ont tourné leurs pas.»--Le porc a
-écouté: il roule les yeux, refrongne son museau, et se précipite sur le
-duc plus rapide qu'une flèche empennée. Bégues, sans broncher, l'attend
-et lui enfonce son épieu droit au cœur. Le fer a traversé le dos, et le
-sang s'écoule de la plaie en telle abondance que les trois limiers en
-lappèrent assez pour étancher leur soif.--Les chiens se couchent çà et
-là autour de la bête.
-
-Lors vint la nuit, et elle étoit bien noire.--Le duc n'aperçut ni
-château, ni cité, ni bourg, ni ville, ni ferme.--Il ne connoît dans
-la contrée aucun chevalier, et n'a près de lui pour compagnon que son
-destrier Baucent qui l'a porté. Il lui adresse ainsi ses plaintes:
-«Baucent, que je dois vous aimer, vous qui m'avez épargné tant de
-peines! Si j'avois blé ou avoine, que je vous en donnerois de bon cœur!
-Si je retourne à Valenciennes, vous serez bien récompensé.»
-
-Puis le duc s'est abrité sous un tremble au feuillage touffu.--Il fit
-un éclair; Bégues s'est recommandé à Dieu; et, prenant son cor, il en
-sonne deux fois à toute force pour appeler ses gens.--Hélas! franc duc,
-à quoi as-tu pensé?--Tout est inutile, ceux que tu appelles, tu ne les
-reverras plus!......
-
-Et, s'asseyant sous l'arbre, le comte prend sa pierre, la frappe, et
-allume un grand feu.
-
-Le forestier qui garde le bois a entendu le comte rappeler sa meute et
-les sons d'un cor d'ivoire.--Il accourt vers le lieu d'où est parti le
-bruit, et n'osant approcher, avise Bégues de loin.--J'ai ouï dire, et
-c'est la vérité, que les méchants ont souvent causé bien des malheurs.
-
-
-V.
-
-Le forestier aperçoit le riche équipement et le cheval coursier du
-comte; il aperçoit ses hauts de chausses, les éperons d'or, et le
-superbe cor d'ivoire entouré de neuf viroles d'or, qui lui pend au
-cou, attaché avec une bande d'étoffe verte magnifique.--Le duc a dans
-la main son épée, dont la lame est large d'un demi-pied: c'est la plus
-belle arme qui soit sous le ciel. Devant lui se tient son destrier
-hennissant, piaffant et labourant du pied la terre.--Le misérable a vu
-tout cela, et court droit à Lens en porter la nouvelle à Fromont.
-
-Le comte Fromont est assis au manger avec ses barons. Le mauvais larron
-ne l'ose aborder. Il appelle le sénéchal et, lui parlant à l'oreille:
-«Sire, dit-il, je m'allois promener dans le bois, quand j'aperçus
-le loin un orgueilleux veneur; c'est, ma foi, le plus bel homme, le
-plus grand et le mieux équipé que vous ayez jamais vu. Il a arrêté un
-sanglier avec trois limiers, et l'a tué d'un roide coup d'épieu. A ses
-côtés se tient un superbe destrier large de poitrail et de croupe, et
-à son cou pend un riche cor d'ivoire.--Si cela vous agrée, et si vous
-m'en donnez la permission, Monseigneur Fromont possédera bientôt le
-sanglier, les chiens, et le fameux cor d'ivoire, et vous aurez pour
-votre part le bon cheval coursier.»
-
-Le sénéchal, à ces paroles, est transporté de joie. Passant son bras
-autour du forestier: «Beau doux ami, que Dieu protège ta tête.... Si
-j'y gagne quelque chose, tu n'y perdras rien.»--«De tout mon cœur;
-mais, s'il vous plaît, cherchez-moi des compagnons; car je n'irai pas
-tout seul.»
-
-Le sénéchal appelle six de ses affidés. «Suivez incontinent ce
-forestier: si vous trouvez au bois quelque malfaiteur, tuez-le, je vous
-l'ordonne, et je me porte garant de cette action devant toute justice.»
-
-Et ils disent: «Sire, très-volontiers.»
-
-Thiébaut le larron, frère au fier Estormi de Bourges, les écoutoit
-deviser de la sorte. «Seigneurs, dit-il, en s'approchant d'eux, je
-connois bien le braconnier que vous allez surprendre.--J'irai avec
-vous, si cela ne vous déplaît.»
-
---«Oui, viens, répondent-ils; tu nous seras utile.»
-
-Lors ils se sont dirigés vers le lieu où le forestier a laissé Bégues.
-
-Le Lorrain est assis sous le tremble, un pied posé sur le corps du
-sanglier, et ses chiens sont couchés à ses côtés.--A cet aspect, les
-misérables demeurent émerveillés.
-
-«Par les yeux de mon chef, dit Thiébaut, c'est un larron bien coutumier
-de battre les forêts et de chasser les sangliers. S'il nous échappe,
-nous sommes ensorcelés.»
-
-Et tous ensemble, ils l'entourent en s'écriant: «Ohé! toi qui es assis
-sur ce tronc, es-tu veneur, et qui t'a permis d'occire ce sanglier?--La
-forêt appartient à quinze propriétaires; personne n'y chasse sans leur
-agrément, et la seigneurie en est au vieux Fromont.--Restes coi, nous
-allons te lier pour t'emmener à Lens.»
-
---«Seigneurs, dit Bégues, pour le Dieu du ciel, respectez-moi, car je
-suis chevalier. Si j'ai forfait contre le vieux Fromont, je lui en
-rendrai raison de bonne volonté.--Le duc Garin donnera pour moi ôtages,
-ainsi que messire le roi de France et mes enfants, et mon neveu Aubri
-le Bourguignon.»--Puis, se reprenant:--«Mais, je viens de parler comme
-un homme sans cœur. Que Dieu me confonde à toujours, si je me laisse
-saisir par sept vauriens de cette espèce.--Avant de mourir, je vendrai
-chèrement ma vie!»
-
-
-VI.
-
-«Seigneurs, reprend Bégues, ce matin, quand j'attaquai cette bête,
-j'étois en compagnie de trente-six chevaliers, maîtres veneurs, habiles
-et bien appris.--Il n'y a aucun d'eux qui ne tienne fief de moi, ou
-bourg, ou ville, ou donjon, ou castel.--Ce sanglier a fait ce qu'on
-n'a jamais vu; il s'est laissé poursuivre quinze grandes lieues sans
-revenir sur ses pas.....»
-
---«Tout ceci est bien merveilleux, se disent-ils entr'eux. A-t-on
-jamais vu sanglier fuir si loin.»
-
-«Il veut s'excuser, s'écrie Thiébaut; en avant, forestiers, beaux amis,
-accouplez les chiens, afin de les maintenir.»
-
-
-VII.
-
-Le chef forestier s'élance le premier sur le duc, auquel il veut
-prendre son cor de chasse.--Bégues en pense mourir de colère: il
-lève le poing, frappe au cou, et abat le forestier mort à ses
-pieds.--«Audacieux, fait-il, tu ne prendras plus de cor au cou d'un
-duc.»
-
-
-VIII.
-
-Quand Thiébaut du Plessis eut vu le forestier trépasser de la
-sorte:--«Amis, nous sommes perdus, dit-il, s'il nous échappe: le comte
-Fromont ne voudra plus nous voir; et jamais nous n'oserons retourner à
-Lens.» Ses gens l'ont entendu; ils en sont tristes et chagrins; alors
-ils renouvellent avec Bégues une lutte acharnée.
-
-
-IX.
-
-Celui qui eût vu le droiturier comte sous le tremble, brandir son épée,
-défendre sa personne et sa proie, attaquer et frapper à la fois ses six
-adversaires, celui-là auroit pris grand'pitié du gentilhomme.
-
-Il a jeté morts trois de ces cavaliers, et les autres ont pris la
-fuite. Jamais ils n'eussent recommencé le combat; mais voilà que par le
-bois se promène un sergent, le fils de la sœur au forestier. Le sergent
-porte arc d'aubour et flèches d'acier.
-
-Ils l'ont aperçu et l'appellent.
-
-«Viens vite de ce côté, beau sire, et que Dieu te soit en aide.--Le
-riche forestier, ton oncle, est mort; un braconnier vient de l'abattre
-devant nous.--Hâte-toi, beau sire, et songe à le venger!»
-
-Plein de courroux à ces paroles, le sergent saisit son arc, court
-vers Bégues, ajuste à la corde une grande flèche d'acier, vise le
-comte et le frappe à l'instant.--La flèche a pénétré d'un pied dans le
-corps, et a percé la maîtresse-veine du cœur. Bégues fléchit; sa force
-l'abandonne; son épée lui tombe des mains.--Il fut sage alors et ne
-perdit pas le sens; car il implora le Dieu glorieux du ciel.
-
-«Glorieux Père, qui avez toujours été et qui serez toujours, ayez merci
-et pitié de mon âme.--Ah! Béatrix, gentille et franche épouse, vous ne
-me verrez plus sous le ciel!--Garin de Lorraine, beau-frère, mon corps
-ne pourra plus défendre le tien: et vous, mes deux enfants, les fils
-de ma femme, si j'avois vécu, je vous aurois armés chevaliers.--Que le
-Dieu glorieux du ciel vous serve de père!»
-
-Lors, il prend trois brins d'herbe à ses pieds, les consacre, et les
-reçoit de bon gré pour _Corpus Domini_.--L'âme abandonne le gentil
-chevalier.--Que Dieu lui fasse paix et miséricorde!
-
-Les trois pillards se sont rués sur le cadavre; chacun le frappe de
-sa tranchante épée, et lui baigne le fer dans le corps jusqu'à la
-garde.--Ils s'imaginent avoir tué un braconnier.--Non, par ma foi, ce
-n'est pas un braconnier, mais un bon chevalier, le plus loyal et le
-plus franc qui fut jamais sous la cape du ciel: il s'appelle Bégues, le
-Lorrain tant vanté!
-
-Après avoir fait une bière pour y coucher leurs morts, ils chargent
-le sanglier sur un cheval, emportent le cor d'ivoire et l'épée, et
-emmènent le bon coursier.--Bégues seul reste dans la forêt; mais ils
-n'ont pu empêcher ses trois chiens de revenir près de lui.--Les limiers
-se prennent à hurler et à braire comme s'ils étoient enragés.
-
-Arrivés à Lens, les soudarts portent les cadavres au palais,
-tandis que, d'autre part, un forestier mène le destrier à
-l'étable.--Beaucent[16] hennit, grate du pied la terre, et nul être
-de chair n'oseroit l'approcher.--Le sanglier est déchargé devant le
-foyer: écuyers et sergents, clercs et belles dames, chacun s'empresse
-de l'aller voir.--Les dents lui sortent d'un pied de la gueule.
-
-Le palais retentit de plaintes et de regrets sur les victimes du
-glaive de Bégues.--Le vieux Fromont, assis dans sa chambre, a entendu
-les clameurs et en est courroucé. Sortant à peine vêtu: «Fils de
-courtisanes, s'écrie-t-il, pourquoi tant de tumulte?--d'où vient ce
-sanglier? où avez-vous pris cette épée?--baillez-moi ce cor entre les
-mains.»
-
-Il le retourne en tous sens: il a vu les deux viroles d'or pur et la
-superbe attache d'étoffe verte.
-
-«Voilà des garnitures de prix, dit Fromont; telles n'en porta jamais
-varlet ou braconnier. D'où vient ce cor?.... ne me le cachez pas; car,
-par ma barbe, je le saurai en autre temps.
-
---Nous vous le dirons, beau sire. Nous fesions la ronde en votre
-forêt, quand nous trouvâmes un audacieux braconnier, lequel avoit
-attaqué un sanglier avec trois chiens, et nous nous disposions à vous
-l'amener en ce palais: mais, voilà que d'un coup de poing il tue votre
-forestier.--Trois autres de vos cavaliers succombèrent ensuite sous ses
-coups.... Enfin, nous l'avons mis à mort; la faute en est à nous.
-
---Et qu'avez-vous fait du corps?
-
---Sire, nous l'avons laissé dans le bois.
-
---Vous avez eu grand tort, répliqua le vieux Fromont: n'étoit-ce
-pas un chrétien?--Dans le bois, les loups l'auroient bientôt mangé.
-Allez, allez à l'instant même le chercher et apportez-le céans. La
-nuit, on le veillera aux chandelles; et le matin nous l'enterrerons au
-moustier.--Les francs hommes doivent avoir pitié les uns des autres.
-
---Très-volontiers, répondent-ils.» Ils le font de mauvais cœur; mais
-ils n'oseroient désobéir.
-
-Les gens de Fromont sont retournés en la forêt.--Ils rapportent le
-chevalier dans un cercueil, derrière lequel les chiens cheminent, et
-bientôt arrivent à Lens.
-
-Sur la table où Fromont mange dans les grandes fêtes, quand il tient
-sa haute-cour, on a couché le baron droiturier. Les trois limiers se
-tiennent autour de leur maître, léchant ses plaies, braïant, hurlant et
-menant grand deuil.--Personne sous le ciel ne fût resté impassible à un
-tel spectacle.--Le mort est étendu les mains croisées sur sa poitrine;
-barons et chevaliers vont le contempler. «Comme il est grand et bien
-fait! se disent-ils entr'eux; quelle belle bouche! et comme ce nez
-sied à sa figure!--Ce sont de méchants soudarts qui l'ont tué; jamais
-franc chevalier ne l'eût voulu toucher.--Il faut que ce soit un bien
-gentilhomme, puisque ses chiens l'aimoient tant!»
-
-Le vieux Fromont, entendant ces paroles, s'en vient droit au corps et
-le regarde en tous sens.--Il l'a vu vivant; et mort il le reconnnoît
-à une blessure au visage que lui-même lui a faite de son épée sur le
-gravier, près de St.-Quentin.
-
-A cet aspect, le comte entre en fureur et tombe pâmé entre les bras de
-ses chevaliers: il se relève enfin en poussant des cris de colère:
-
-«Fils de courtisanes, vous me disiez avoir tué un varlet de chiens,
-un braconnier, un mauvais larron!.... Non, par ma foi; c'est bien le
-meilleur chevalier, le plus sage, le plus courtois, qui jamais portât
-des armes et montât sur destrier. Ah! comme vous m'avez trahi!....»
-
-
-X.
-
-«Mauvais fils, reprend le comte Fromont, vous me disiez avoir tué un
-braconnier; non, par ma foi, et que Dieu vous maudisse!--Celui que
-vous avez mis à mort s'appelle Bégues de Belin; il a pour femme la
-nièce à l'empereur Pépin. Aubri le Bourguignon, Gautier de Hainaut,
-Hugues de Cambrésis sont ses neveux;..... et vous m'avez aujourd'hui
-entraîné dans une guerre dont je ne sortirai pas vivant.--Hélas! je
-verrai mes beaux châteaux s'écrouler; je verrai ma terre pillée,
-saccagée....; moi-même, on me fera mourir....--Mais je sais bien
-comment me sauver....je vous prendrai tous, vous qui avez tué Bégues;
-je vous jetterai dans ma prison, et mon neveu Thiébaut le premier....
-Puis, je manderai à Metz au duc Garin que j'ai saisi les meurtriers
-de son frère, pour qu'il en dispose à sa volonté.--Qu'il les brûle,
-les pende, les écorche tout vifs; je laisserai tout faire....--Je
-lui jurerai aussi dix ou trente fois que je ne connus ni consentis
-l'assassinat du duc, que je n'y étois pas présent....--Je lui
-donnerai de l'or et de l'argent à plaisir, plus que n'en pourroient
-porter quatre chevaux....--Je lui donnerai des meutes de chiens et
-quatre-vingts faucons.... Je ferai chanter dix mille messes à saints
-abbés et à prêtres bénis, afin que Dieu ait pitié et merci de son
-âme.... Après tout cela, le duc Garin ne me haïra plus!»
-
-Et, appelant son chapelain, le vieux Fromont lui dit de coucher par
-écrit ces faits et ces paroles.--Puis, il ordonne d'ouvrir le corps
-du chevalier, et de recueillir ses entrailles dans un drap pour les
-ensevelir richement devant l'autel, à l'église St-Bertin.--On lave le
-cadavre d'eau et de vin; le comte lui-même y met ses blanches mains,
-rapproche et recoud les chairs d'un fil de soie, et l'enveloppe d'un
-drap de velours.--Ensuite on recouvre le guerrier d'une peau de cerf;
-une bière est préparée; on l'y couche.--Trente cierges brûlent à
-l'entour.--On apporte croix et encensoirs; et le comte Fromont s'assied
-au chevet du mort.
-
-En cet instant arrive dans la salle Fromondin, avec son oncle Guillaume
-de Monclin.--Fromondin a vu le cercueil; il est frappé d'étonnement.
-
-«Qui est couché là? demanda-t-il.
-
---Fils, répond Fromont, c'est Bégues de Belin. Thiébaut du Plessis l'a
-tué pour un sanglier qu'il avoit pris en la forêt.
-
---Et qu'avez-vous fait de Thiébaut, sire? dit Fromondin....--Que ne
-l'avez-vous écorché tout vif!.... On dira que c'est vous qui l'avez
-assassiné, mon père; et nous serons honnis, ainsi que nos meilleurs
-amis.--Saisissez-vous de Thiébaut, sire, et envoyez-le à Garin.
-
---Je l'ai déjà mis en ma prison; et certes, je l'enverrai avec le
-cercueil.
-
---Ah! ne le fais pas, mon frère, a dit le comte Guillaume; Thiébaut est
-ton neveu, le fils de ta sœur; nous en parlerons d'abord à nos amis.
-
---Je l'accorde, a reparti Fromont.»
-
-Les barons se sont assis autour de la bière.--C'est alors qu'il falloit
-entendre le jeune Fromondin regretter Bégues, comme un fils regrette sa
-mère:
-
-«Hélas! combien vous fûtes mal traité, gentil et franc chevalier; vous,
-le meilleur prince qui ait jamais bu du vin.--Si vous eussiez été armé
-et vêtu de fer, trente-six adversaires ne vous auroient point fait
-peur; mais des misérables vous ont surpris et mis à mort.--J'en suis
-bien affligé, car tout le dommage en retombera sur nous.»
-
-Ils ont mandé Liétris[17], le bon abbé de Saint-Amand en Puele, et
-neveu au Lorrain Garin.
-
-L'abbé, en compagnie de trente-six chevaliers et de quinze moines
-sacrés et bénis, entre en la salle où étoit assis le baronnage; et,
-apercevant Fromont:
-
-«Sire, lui dit-il, vous m'avez mandé....--Mais quel homme git dans
-cette bière? Est-il malade, blessé ou mort?
-
---Je ne vous mentirai point, répond Fromont.--Cet homme est le comte
-Bégues de Belin.--Des varlets l'ont tué dans cette antique forêt, à
-cause d'un sanglier qui pour notre malheur y fut nourri.»
-
-Ces paroles mettent l'abbé en fureur.
-
-«Diable! Qu'est-ce?....--Fromont, que dis-tu là? C'est mon oncle,
-le duc Bégues de Belin.... Par les saints de Dieu, vous l'avez
-tué.... Ah! vous me verrez jeter le froc pour endosser un blanc
-haubert.--J'appellerai à moi mes puissants amis, Aubri mon frère,
-l'allemand Ouri, mes cousins Gautier de Hainaut et Hugues de
-Cambrésis.--Ils ne sont pas loin, et, fils de prostituées, vous
-n'échapperez pas à notre colère!--Vous périrez tous de male mort!»
-
-Fromont l'entend, et une grande peur le saisit.--Il frissonne de tous
-ses membres; son sang noircit:
-
-«Grâce, pour l'amour de Dieu, sire abbé!--Au nom du saint Sépulchre,
-n'agissez point de la sorte.--Vous êtes moine, et moi comte du
-pays.--Quand on forfait contre vous, c'est moi qui vous défends; je
-vous fais jouir de vos rentes; et personne sous le ciel n'oseroit vous
-ravir un sol.... Emportez, sire, emportez le baron qui git dans cette
-bière à Metz au duc Garin, et dites-lui que j'ai pris tous ceux qui ont
-massacré son frère, et que je les lui livrerai pour en disposer à son
-plaisir.»
-
-L'abbé répond: «Vous avez bien dit, et si vous tenez parole, vous
-pourrez trouver grâce.»
-
-Alors on enferme le baron dans la bière; on le place sur un mulet
-d'Arabie; et quatre sergents sont autour qui le soutiennent.
-
-Désormais, nous reparlerons des gentils chevaliers de la compagnie du
-sire de Belin, qui la nuit s'en revinrent droit à Valenciennes chez
-leur bon hôte Béranger le Gris.--Ils mènent grand deuil et ne peuvent
-dormir; ils sont bien inquiets sur le sort de leur maître Bégues le
-palatin; car ils ignorent de quel côté il a tourné ses pas.--Ils
-pleurent, ils crient, ils poussent de profonds soupirs.
-
-Leur hôte Béranger les voit et en prend pitié.
-
-«Francs chevaliers, leur dit-il, le duc Bégues de Belin est fort
-prud'homme, libéral, courtois, sage et bien appris.--Il me donna cette
-pelisse d'hermine et ce mantel de zibeline qui me couvre le cou.--Pour
-tout l'or que Dieu fit, je ne me dispenserois de le chercher nuit et
-jour.
-
---Or tôt, à cheval!» a dit le duc Rigaut.
-
-Et les chevaliers le font sans répit.
-
-A minuit, ils sortent de Valenciennes et ne s'arrêtent point jusqu'à
-Champbelin, couvent où Dieu étoit servi.--Messire Béranger le Gris,
-chevauchant en avant, aperçoit un moine sortir de sa cellule.--Il
-l'appelle; et, lui parlant courtoisement:--«N'auriez-vous pas vu un
-chevalier de ce côté?»
-
-Le moine se prend à réfléchir.
-
-«Sire, dit-il, je ne vous le cacherai pas; hier à la vesprée, il en
-passa un par ici: c'étoit un gentilhomme, et il me donna le salut.--Il
-poursuivoit un sanglier à francs étriers, et ses chiens harassés ne
-pouvoient le suivre.»
-
-A ces paroles, les barons restent ébahis.--Le franc moine les ayant mis
-sur la voie, ils commencent à faire retentir leurs cors à toute haleine.
-
-Le comte Fromont les a entendus de son château de Lens. Il appelle
-l'abbé, et lui parle ainsi: «J'entends au loin, je ne sais, quels gens
-venir.... C'est la compagnie de messire Bégues de Belin.... Je voudrois
-bien ne pas les voir; car gens irrités sont toujours méchants, et font
-le mal sans réflexion.... Emportez, sire, emportez, je vous en supplie,
-le corps qui gît dans cette bière.»
-
-L'abbé s'en va, et Fromont court à l'instant en son castel fermer les
-portes et garnir les murailles.--Il ne faut pas s'étonner si Fromont a
-tant peur; c'est avec raison; car ses ennemis sont nombreux.
-
-Messire Beranger le Gris chevauche en avant de la troupe. Il a reconnu
-en son chemin le bon abbé Liétris.--«D'où venez-vous ainsi, lui
-demande-t-il, et quel homme gît en ce cercueil?»
-
-L'abbé répond: «C'est Bégues le Lorrain, le frère au duc Garin.--Les
-gens du comte Fromont l'ont occis dans la forêt.»
-
-Les chevaliers demeurent attérés.
-
-Le jeune Rigaut, s'approchant de la bière, prend son oncle entre ses
-bras et le baise.--Puis, il découd la peau de cerf et tranche le
-velours à l'endroit des yeux.--Il voit le duc gisant au tombeau, les
-yeux tournés, le visage ténébreux, les bras roides et le corps noirci.
-«O funeste nouvelle! dit-il, mon oncle, celui qui vous tua ne sera
-jamais mon ami.»
-
-Et les jeunes damoiseaux que Bégues avoit élevés, et qui attendoient
-leur âge pour qu'il les armât chevaliers, déploroient tristement leur
-malheur.
-
-«Que ferons-nous? que deviendrons-nous?--Messire, que va nous dire
-votre femme Béatrix, vos deux enfants Hernaud et Gérin?
-
---Allons les attaquer! s'écrie Rigaut, je ne prise ma vie la valeur
-d'un sol angevin.
-
---N'en faites rien, sire, dit l'abbé Liétris. Fromont est puissant, de
-haut lignage, et renforcé d'amis.--Portons plutôt ce cadavre droit à
-Metz, au duc Garin qui nous dira ce qu'il convient de faire.»
-
---«Tout à votre plaisir, a reparti Rigaut.»
-
-A ces paroles, les francs gentilshommes s'en retournent chez leur
-hôte à Valenciennes.--Ils apportent la bière dans la salle.--Les
-damoiseaux de prix et les belles dames aux simples visages vont la
-visiter.--«Dieu! quel dommage!» se disent-elles l'une à l'autre.--Un
-grand luminaire brûle autour du corps.
-
-«Pour Dieu, bel hôte, écoutez ma prière, s'écrie Rigaut en appelant
-Béranger.--Conduisez-moi droit à Crespy, et je vous donnerai cette
-robe.»
-
-Et Béranger répond: «Sire, grand merci.»
-
-Rigaut monte à cheval et s'en part des autres barons.--Son hôte le
-guide et le jour et la nuit.--Ils passent l'Oise dans un petit batel,
-traversent le bois et la forêt.--Ils en étoient dehors, et midi étoit
-passé, quand Béranger montra au duc Crespy dans le lointain:--Puis,
-ayant pris congé de lui, il s'en revint à Valenciennes.
-
---Rigaut ne but ni ne dormit, tant qu'il ne fût arrivé à Paris où
-séjournoit la franche impératrice.
-
-Il faisoit nuit obscure quand Rigaut entra dans la ville, et son bon
-cheval ne pouvoit plus le supporter.--Il descendit chez son hôte
-Landri, que cette vue frappa de stupeur.
-
---Sire Rigaut, d'où venez-vous donc? Où est votre maître le duc Bégues
-de Belin?
-
---En Lorraine, près de son frère Garin, et il m'a ordonné de retourner
-en son pays.... Mais, Madame, la franche impératrice est-elle à Paris?
-
---Je l'ai vue ce matin à Notre-Dame, où elle oyoit la messe.
-
-Rigaut a rabattu son chaperon afin de rester inconnu, et court à
-l'instant au palais.
-
-Il pénètre dans la salle où se tenoit l'impératrice, et la salue comme
-vous allez l'entendre.
-
-«Que le Dieu qui en la croix fut mis vous garde, ma dame.»
-
-La reine, considérant son visage, s'écrie: «Est-ce toi, Rigaudin? Où
-est le sire de Belin, le duc Bégues?
-
---Dame, répond-il, je vous l'aurai trop vite appris.»
-
-La dame détourna la face.
-
-«Dame, entendez-moi, et ne dites mot de ce que je vais vous annoncer;
-cachez-le, au nom du Dieu de vérité.
-
---Volontiers, bel ami.
-
---Mon maître, le puissant prince qui m'a élevé, est mort, dit Rigaut.»
-
-La dame a frémi à cette nouvelle.--Longtemps elle resta sans parole, et
-elle alloit tomber évanouie, quand Rigaut la retint dans ses bras.
-
-«Dame, au nom de Dieu, grâce; ne jetez point de cris, et ne
-donnez aucun signe de douleur, afin que grands et petits ignorent
-l'évènement.--Je veux frapper à mort nos ennemis avant qu'ils aient eu
-le temps de s'en douter....--Mais une chose prodigieuse, et à laquelle
-je devois m'attendre, est arrivée..... Mon cheval est tombé mort sous
-moi.
-
---Que cela ne vous inquiète, neveu, a dit la dame, vous en aurez un
-autre aussi grand et aussi vigoureux.»
-
-Elle appelle alors son chambellan David:
-
-«Donnez à Rigaut ce destrier arabe que m'offrit l'abbé de Cluny.--Je
-vous recommande en outre de l'accompagner.
-
---Dame, je vous remercie, a dit Rigaut.--Il y a deux nuits, dame, que
-je n'ai dormi ni mangé, tant j'ai le cœur marri.
-
---Vous mangerez un peu, dit l'impératrice.»
-
-On apporte au duc un pot rempli de vin, quatre pains et un paon
-rôti.--Le brave chevalier mangea, se coucha et dormit un moment: Puis,
-il se leva et partit en recommandant à Dieu la franche impératrice
-qu'il laissoit triste et dolente en son palais.
-
-Sans perdre un instant, Rigaut va droit à Orléans.--Il n'y trouva pas
-son oncle Hernaïs, qui en ce moment étoit en Anjou près de Geoffroi
-l'Angevin; mais son aïeule Héloïse lui fit bel accueil.
-
-«Soyez le bien venu, mon très-cher neveu.--Où est mon
-frère?--Reviendra-t-il par ici?
-
---Pardieu non, dit Rigaut, les gens de Fromont l'ont tué.
-
---Sire Dieu, notre père, s'écrie la dame, ayez pitié de nous!
-
---Je me leverai matin, continua Rigaut.--Mais cachez la nouvelle,
-Madame, et dissimulez votre douleur.--Je veux faire un tel carnage de
-nos ennemis que toute la terre en sera bouleversée.--Dites à mon oncle
-de ne point me mettre en oubli.--Qu'il vienne sur mes pas avec Geoffroi
-l'Angevin, et autant de monde qu'ils pourront assembler, et qu'il soit
-à Gironville mercredi.»
-
-
-XI.
-
-A ces paroles, il est monté sur son destrier et part sans tarder.--La
-bonne dame lui avoit donné pour sa compagnie quatorze chevaliers.--Il
-passe Bourges, Châteauneuf sur le Cher, chevauche à grandes journées,
-et ne cesse d'éperonner jusqu'à Blaye.--La nuit, il va coucher chez le
-prévôt Gautier: il fait fortifier la ville de la belle façon, creuser
-les fossés, redresser les murs.--Ensuite il convoque les vassaux.
-
-
-XII.
-
-Désormais nous reparlerons de Bégues de Belin.--Les chevaliers l'ont
-transporté à Paris, où l'impératrice lui fit dire un riche service;
-après quoi ils l'emportent au Lorrain Garin.--Ils traversent les
-Ardennes, puis l'Argonois, et entrent bientôt en Lorraine.--Ils
-s'arrêtèrent à Gorze, où existe une abbaye fondée depuis longtemps
-par Thierri des Monts d'Auxois[18].--Ils y passèrent la nuit et y
-furent bien hébergés.--Aussitôt le jour venu, ils chantent la messe et
-remontent à cheval emportant le mort avec eux.
-
-Ils ne s'arrêtent plus jusqu'à Metz.
-
-Le jour de leur arrivée, on y célébroit la fête d'un saint.--Garin
-le Lorrain sort de l'église avec sa femme, la courtoise
-Aélis.--Quatre-vingts dames de haut prix l'accompagnent.--Devant
-Garin, marche le jeune Girbert son fils, précédé de vingt jeunes
-damoiseaux.--Grande est la joie qu'on fait autour de Garin.--Les
-escalettes retentissent sous les voûtes de marbre.--Les damoiselles
-chantent et s'ébaudissent.--Belle est la cérémonie, et chacun se presse
-pour la voir.
-
-«Sainte Marie, s'est écrié tout-à-coup le duc, sauvez-moi et tous mes
-amis!.... le cœur me manque;.... je suis étourdi;.... il me semble que
-la foudre va tomber..... Dieu, vous qui savez ce qui doit m'advenir,
-prononcez bien vite; mais, je vous en conjure, délivrez-moi de tous
-maux.»
-
-Accablé de ces pressentiments, le Lorrain s'étoit assis sous un
-olivier, triste, dolent et se soutenant à peine.--Autour de lui
-s'étoient rangés ses gentils chevaliers et les belles dames aux visages
-simples.--Il avoit les yeux tournés vers la route ferrée, quand il
-aperçut s'avancer sur le pont les gens qui portoient Bégues dans la
-bière.
-
-«Je vois, dit le duc, une troupe de cavaliers venir.--Par la foi que
-je dois à saint Martin, ils me paroissent étrangers.--Seigneurs,
-attendons-les, s'il vous plaît.»
-
-Et ils répondent: «Sire, tout à votre plaisir.»
-
-En cet instant, le bon abbé Liétris s'approche de l'assemblée.--Garin
-le voit et lui parle avec douceur:--«D'où venez-vous, beau sire, bel
-ami?
-
---De notre terre, dit le bon abbé; il n'y a pas quinze jours que nous
-en sommes partis.
-
---Qui repose en cette bière?--Est-ce un malade, un blessé ou un mort?
-
---Je vais vous le dire, répond l'abbé: C'est votre frère, le duc Bégues
-de Belin.--On vous l'a massacré dans la forêt au comte Fromont.»
-
-Plein de rage à ces mots, Garin se précipite sur le cercueil qui
-renferme son frère.--Il rompt le cuir de cerf bouilli, tranche le
-velours à l'endroit des yeux, et voit le duc le regard trouble, le
-visage ténébreux, les bras roides et le corps noirci.--A cet aspect, il
-demeure attéré et tombe à la renverse.
-
-«Ah! sire Bégues, s'est-il puis écrié, franc et brave chevalier,
-terrible à vos ennemis, doux et simple avec ceux qui vous aimoient,
-beau frère, bel ami, que vous fûtes mal traité!--Girbert, beau sire
-fils, combien tu as perdu!--Infortuné que je suis!.... Terre, ouvre-toi
-pour m'engloutir!--Malheur, si je vis longtemps!»
-
-Garin chancelle et tombe.
-
-Or écoutez ce qu'il dit quand il fut relevé:
-
-«Pourquoi, beau frère, Fromont vous a-t-il tué, lui, qui se disoit
-notre ami?--La paix avoit été faite devant le roi Pépin, et ils vous
-ont mis à mort.--Ah! qu'ils ne jouissent point de leur crime.--Par le
-Dieu qui créa le monde et ne mentit jamais, ils n'auront paix ni trève
-tant que je ne les aie tous massacrés et tués.»
-
-L'abbé l'entend et en a grand'pitié.
-
-«Hélas! sire duc, grâce pour l'amour de Dieu.--Fromont n'est pas
-coupable; et, tenez ce bref qu'il m'a remis pour vous.»
-
-Le Lorrain Garin sait bien lire; car on l'a mis à l'école étant tout
-petit, pour y apprendre et roman et latin.--Il prît la lettre et
-vérifia l'écrit; puis, se dressant en pieds, il appelle ses gens et
-leur parle ainsi:
-
-«Or, écoutez, grands et petits, et apprenez ce que me mande le comte
-Fromont:--Il a pris ceux qui ont tué le comte; et il me les remettra
-pour en disposer selon mon plaisir, brûler ou pendre, ou écorcher vifs;
-il souffrira tout.--Puis, il jurera dix, vingt ou trente fois qu'il n'a
-voulu ni consenti la mort du duc, et qu'il n'étoit pas présent quand
-il fut occis.--Il m'octroiera or et argent à foison, plus que n'en
-pourroient porter quinze chevaux.--Il fera chanter, par de saints abbés
-et des prêtres bénis, dix mille messes à l'intention de mon frère, afin
-que Dieu ait pitié de son âme.--S'il exécute tout cela, dois-je encore
-le haïr?--Donnez-moi vos conseils, francs et gentils chevaliers.»
-
-Chacun se tut, excepté le jeune Girbert, à peine âgé de quinze ans:
-
-«Que vous êtes troublé, mon père!--On peut bien mettre mensonge sur
-parchemin; mais si ce que vous dit Fromont est sincère, il est juste
-qu'il reste votre ami.--Dans le cas contraire, pourquoi tant tarder?
-Allons les attaquer à l'instant.--Adoubez-moi chevalier, sire père
-Garin, le cœur me dit, et je ne vous le cacherai pas, que je pourrois
-déjà bien servir mes amis.
-
---Sire fils, a dit le père, je te l'accorde.--Abbé, restez avec moi,
-vous m'aiderez à veiller mon frère.--Nous le porterons ensuite au
-castel de Belin, où nous verrons la belle Béatrix et ses deux enfants
-Hernaut et Gérin.--Nous prendrons leur avis; car je ne dois rien
-entreprendre sans eux.»
-
-Et ils répondent: «Sire, nous sommes à vos ordres.»
-
-Le Lorrain Garin demanda des cierges, fit venir croix et
-encensoirs.--Un grand luminaire brûle autour au corps.--Chacun eût pu
-voir alors les prêtres revêtus de leurs ornements, et les clercs tenant
-en mains de bons psautiers, chanter vigiles pour le marquis, jusqu'au
-lendemain à l'aube du jour.
-
-Les chevaliers emportent Bégues dans la bière, et vont sans s'arrêter
-jusqu'à Châlons, où ils furent hébergés la nuit chez l'évêque Henri,
-qui leur fît bel accueil et pleura la mort de Bégues.--Le lendemain, au
-lever du jour, les barons se remettent en chemin.
-
-Tant chevauchèrent-ils que vers le soir ils arrivèrent à Melun, le
-château seigneurial.--La franche Héloïse va au-devant d'eux.--Puis,
-ils viennent à Pithiviers le samedi; et le dimanche à la vesprée, ils
-entrent à Orléans la forte cité.--L'empereur Pépin s'avance à leur
-rencontre avec la reine dont Bégues étoit le cousin.--Ils séjournent à
-Orléans le lundi tout entier, et puis continuent le voyage.
-
-Garin au cœur hardi chevauche toujours, emportant avec lui le corps de
-son frère. Dieu! quelle douleur!--Les barons passent la Gironde au
-port Saint-Florentin, laissent Bordeaux à gauche et vont à Belin sans
-détour.
-
-La belle Béatrix, accompagnée de ses deux enfants Hernaut et Gérin,
-s'est avancée à leur rencontre.--A la nouvelle de la mort du duc, la
-dame tombe à terre;--elle se redresse et pousse un cri;--elle court
-au cercueil, prend son seigneur entre ses bras, lui baise les yeux,
-la bouche et le visage, et lui adresse ses plaintes, comme vous allez
-l'entendre:
-
-«Ah! combien vous fûtes mal traité, franc et gentil chevalier, doux,
-loyal, simple et bien appris!--Hélas! malheureuse que je suis, que
-vais-je devenir?--Je verrai ravager mon pays, et mes braves chevaliers
-m'abandonner pour aller en autre terre servir autre seigneur.»
-
-Elle ne peut en dire davantage et tombe évanouie.--Elle se relève, et
-ses gémissements augmentent.--Elle plaint ses fils Hernaut et Gérin.
-
-«Enfants, dit-elle, vous voilà donc orphelins! Le duc qui vous engendra
-est mort! Mort est celui qui devoit vous protéger!....
-
---Rassurez-vous, dame, a fait le duc Garin; vous avez mal parlé.--Vous
-retrouverez toujours un gentil chevalier qui, pour votre fief, votre
-haut lignage et vos puissants amis, vous reprendra et fera de vous
-son épousée.--Mais, c'est moi qui dois être le plus affligé.--L'or
-et l'argent, loin de calmer ma tristesse et ma peine, ne serviroient
-qu'à l'augmenter.--Hernaut et Gérin sont mes neveux; et c'est à moi de
-supporter toutes les guerres qu'on leur fera, à moi de veiller pour eux
-et la nuit et le jour.
-
---Oncle, grand merci, dit Hernaudin.--Dieu! que n'ai-je un petit
-haubergeon pour vous aider contre nos ennemis.»
-
-A ces mots, le duc le prenant entre ses bras, lui baise la bouche et
-le visage: «Par Dieu, beau neveu, vous êtes trop hardi!--Comme il
-ressemble à mon frère, le duc puissant auquel Dieu fasse miséricorde!»
-
-Et le duc fut enterré dans une chapelle près de Belin, où les pélerins
-de Saint-Jacques en Galice le voient encore très-bien en passant.
-
-Mais voilà qu'arrive le jeune Rigaut, équipé comme un prince qui va
-entreprendre une grande guerre.--Il porte une courte cotte de maille, a
-le casque en tête, le blanc haubert au dos, et entre ses mains la roide
-épée fourbie.--Seize vingts chevaliers l'accompagnent avec cent-dix
-arbalétriers et archers et environ mille sergens de pied.--A ses côtés
-marche son jeune frère, le preux et gentil Morant.
-
-Tous les bourgeois et bourgeoises du château de Belin se sont mis
-aux fenêtres pour voir passer Rigaut.--«Quel est ce chevalier? se
-disent-ils les uns aux autres; tout le château est encombré de sa gent.»
-
-Le lorrain Garin s'avance à sa rencontre.
-
-«Beau neveu, lui dit-il, soyez le bien venu. Vous me paroissez disposé
-à faire la guerre.
-
---Oui, mon oncle, je suis tout prêt, et vous? Par le corps saint Denis,
-vous devriez être déjà au cœur de la contrée!
-
---Neveu, a répondu le duc, je suis convenu d'un jour pour recevoir
-la satisfaction que m'offre le comte Fromont. Celui qui refuse
-satisfaction, ne peut plus, ce me semble, en jouir par la suite.
-
---Tout ce que vous dites est inutile, répond Rigaut, et, par l'apôtre
-qu'invoquent les pélerins, les meurtriers de mon seigneur ne resteront
-en paix de mon vivant.--Je les ferai périr de male mort.--J'ai perdu
-mon maître, mon ami; si je ne le vengeois, je serois honni de tous.
-
---Ecoute, sire fils, a dit son père Hervi: Le lorrain Garin est notre
-sire; et l'on ne doit point agir contre la volonté de son seigneur. Ce
-qu'il veut, nous le voulons aussi.»
-
-Rigaut cède bien malgré lui.--Il fait fermer le château de Belin, ainsi
-que la Valdoine et le mont Esclavorin; fortifie la tour de Gironville;
-convoque les vassaux dans Belin, y fait apporter toute la victuaille
-du pays, afin que personne ne manque à la guerre.--Et certes, ils n'y
-manqueront pas, comme je l'ai appris.
-
-«Qu'avez-vous fait de Bégues de Belin? a demandé Rigaut.
-
---Beau neveu, répond Garin, je l'ai mis en terre dans la chapelle qui
-est près du chemin.--C'est là que repose notre bon frère, à qui Dieu
-fasse miséricorde.--Deux prêtres sont assis près de sa tombe; je leur
-ai donné rentes pour leur subsistance; et ils y chanteront la messe
-jusqu'au jour du jugement, afin que le Seigneur ait pitié de son âme.
-
---Je voudrois bien le revoir pour la dernière fois, a dit Rigaut.»
-
-Lors ils allèrent sans tarder à l'église et déterrèrent le duc.
-
-Le jeune Rigaut le prend entre ses bras et se pâme sur lui.--Plus de
-mille personnes vinrent contempler ce spectacle; et là recommencèrent
-le deuil et les gémissements.--On emporte au palais marbrin la belle
-Béatrix évanouie.
-
-Les barons enveloppent le corps du duc dans une riche étoffe de
-l'Inde, le couchent dans un cercueil de marbre gris, et le remettent en
-terre.--Le tombeau qui le recouvre est partout rehaussé d'or fin, et on
-a taillé son image pardessus.--La chronique rapporte qu'on inscrivit au
-bas ces paroles:
-
-MEILLEUR JAMAIS NE MONTA DESTRIER.
-
- Ici finit la chançon de la
- mort Bégues de Belin.
- Que Dieu ait de
- lui et de nous
- merci!
-
-
-
-
-Table.
-
-
- INTRODUCTION. 5
-
- EXPOSITION DU ROMAN DE RAOUL DE CAMBRAI. 25
-
- INCENDIE DE L'ABBAYE D'ORIGNI. 37
-
- COMBATS ET MORT DE RAOUL. 61
-
- MEURTRE DE BERNIER. 79
-
- UN MOT SUR LE ROMAN DE GARIN LE LOHERAIN. 95
-
- LA MORT DE BÉGUES DE BELIN. 99
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Tiré à trois cent vingt-cinq exemplaires, tous sur papier de Hollande.
-
-
-NOTES:
-
-[1] Ce poème, avec texte, traduction et notes, va être publié en 2 vol.
-in-12, grand papier, chez Techener, Libraire, 12, place du Louvre.
-Paris.
-
-[2] Louis IV d'Outre-mer.
-
-[3] Ici se trouve une lacune dans le roman, une page ou deux ayant
-été malheureusement tout-à-fait lacérées. Il est à présumer qu'elle
-contenait le refus formel et la réponse énergique d'Alaïs, indignée
-de la conduite du roi qui, en faveur de Gibouin, venait de ravir
-l'héritage de son enfant; car il est dit plus loin qu'elle n'aurait
-pas épousé ce dernier, eût-elle été sûre d'avoir les membres coupés.
-Les évènements qui suivent font présumer que le roi a définitivement
-accordé le fief à Gibouin le manceau, à cause du refus de la comtesse
-Alaïs.
-
-[4] _Sor_ en langue romane signifie _roux_.
-
-[5] Ici encore existe une petite lacune.
-
-[6] Sorte de carrousel.
-
-[7] Vin dans lequel il entrait, outre le miel, des épices et des
-aromates d'Asie. Servir le piment ou l'hypocras au prince était alors
-une grande marque d'honneur.
-
-[8] Origni Sainte-Benoîte, _Oriniacum_, _Aurigniacum_, bourg du
-département de l'Aisne, arrondissement de Saint-Quentin, est situé
-sur l'Oise, entre Guise et Ribemont. Une abbaye de bénédictines y fut
-fondée vers le milieu du IX.e siècle, sous l'invocation de sainte
-Benoîte, qui passe pour avoir été martyrisée en ce lieu en l'an
-362.--L'incendie dont il est ici question est historique. _Voyez Mém.
-du Vermandois. par D. Colliete._
-
-[9] Loys IV, d'outremer.
-
-[10] Aujourd'hui la ville d'Albert en Picardie.
-
-[11] C'est le nom donné, dans toutes les productions littéraires du
-moyen-âge, au soldat qui perça de sa lance le corps de Jésus-Christ.
-
-[12] Philippe Mouskes. II. introd. CCLXX.
-
-[13] F. J. Mone--_Untersuchungen zur Geschichte der deutschen
-Heldensage_.
-
-[14] Leroux de Lincy. _Analyse raisonnée du roman de
-Garin-le-Lohérain._ Paris, Techener.
-
-[15] Belin, en Gascogne, près de Bordeaux.
-
-[16] M. de Reiffenberg a donné une curieuse nomenclature des coursiers
-merveilleux, mentionnés dans les romans de chevalerie. _Philippe
-Mouskes._ II. _Introd._ CXI.
-
-[17] Liétris ou Leudric était abbé de Saint-Amand, en Pevele, dans le
-milieu du X.e siècle.
-
-[18] Il est difficile de dire quel est ce Thierri des Monts d'Auxois,
-à qui le poète attribue la fondation de l'abbaye de Gorze, laquelle,
-suivant l'opinion commune, doit son origine à Chrodegang, évêque de
-Metz, mort en 766.
-
-
-
-
-Corrections.
-
-La premiere ligne indique l'original, la seconde la correction:
-
-p. 123
-
- cachez pas; car, par ma harbe, je le saurai
- cachez pas; car, par ma barbe, je le saurai
-
-p. 154
-
- Tous les bourgeois et bougeoises du château
- Tous les bourgeois et bourgeoises du château
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Fragments d'épopées romanes du XI
-e siècle, by Edward le Glay
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRAGMENTS D'ÉPOPÉES ROMANES ***
-
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