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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 60450 ***
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- LES NAUFRAGÉS
- DU
- _JONATHAN_
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-LES MONDES CONNUS ET INCONNUS
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-[Illustration: JULES VERNE
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- LES
- NAUFRAGÉS
- DU
- JONATHAN]
-
-COLLECTION HETZEL
-
-
-
-
- LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES
-
- JULES VERNE
-
- LES
- NAUFRAGÉS
- DU
- _Jonathan_
-
- _Illustrations
- par
- GEORGE ROUX_
-
- PLANCHES
- En Chromotypographie
-
- [Illustration]
-
- COLLECTION HETZEL
- 18, rue Jacob, PARIS, VIe.
- Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
-
-
-
-
-_Copyright 1909, by J. Hetzel._
-
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-
-
-LES NAUFRAGÉS DU JONATHAN
-
-[Illustration]
-
-I
-
-LE GUANAQUE.
-
-
-C’était un gracieux animal, le cou long et d’une courbure élégante, la
-croupe arrondie, les jambes nerveuses et effilées, les flancs effacés,
-la robe d’un roux fauve tacheté de blanc, la queue courte, en panache,
-très fournie de poils. Son nom dans le pays: _guanaco_; en français:
-_guanaque_. Vus de loin, ces ruminants ont souvent donné l’illusion de
-chevaux montés, et plus d’un voyageur, trompé par cette apparence, a
-pris pour une bande de cavaliers un de leurs troupeaux passant au galop
-à l’horizon.
-
-Seule créature visible dans cette région déserte, ce guanaque vint
-s’arrêter sur la crête d’un monticule, au milieu d’une vaste prairie
-où les joncs se frôlaient bruyamment et dardaient leurs pointes aiguës
-entre des touffes de plantes épineuses. Le museau tourné au vent, il
-aspirait les émanations qu’une légère brise apportait de l’Est. L’œil
-attentif, l’oreille dressée, pivotante, il écoutait, prêt à prendre la
-fuite au moindre bruit suspect.
-
-La plaine ne présentait pas une surface uniformément plate. Çà et
-là, elle était vallonnée de bosses que les grandes pluies orageuses,
-en ravinant la terre, avaient laissées après elles. Abrité par un de
-ces épaulements, à faible distance du monticule, rampait un indigène,
-un Indien, que le guanaque ne pouvait apercevoir. Aux trois quarts
-nu, n’ayant pour tout vêtement que les lambeaux d’une peau de bête,
-il avançait sans bruit, se faufilant dans l’herbe, de manière à se
-rapprocher du gibier convoité sans l’effaroucher. Celui-ci, cependant,
-avait la notion d’un péril imminent et commençait à donner des signes
-d’inquiétude.
-
-Soudain, un lasso coupa l’air en sifflant et se déroula vers l’animal.
-La longue courroie n’atteignit pas le but; elle glissa et, de la
-croupe, tomba sur le sol.
-
-Le coup était manqué. Le guanaque s’était enfui à toutes jambes. Il
-avait déjà disparu derrière un massif d’arbres, lorsque l’Indien arriva
-au sommet du monticule.
-
-Mais, si le guanaque ne courait plus aucun danger, l’homme était menacé
-à son tour.
-
-Après avoir ramené à lui le lasso dont le bout était fixé à sa
-ceinture, il se préparait à redescendre, quand un furieux rugissement
-éclata à quelques pas de lui. Presque aussitôt, un fauve s’abattit à
-ses pieds.
-
-C’était un jaguar de grande taille, au pelage grisâtre marbré de
-tachetures noires à centres plus clairs imitant la pupille d’un œil.
-
-L’indigène connaissait la férocité de cet animal capable de l’étrangler
-d’un seul coup de mâchoire. Il recula d’un bond. Par malheur, une
-pierre qui roula sous son pied lui fit perdre l’équilibre. La main
-haute, il essaya de se défendre à l’aide d’une sorte de couteau, fait
-d’un os de phoque très effilé, qu’il était parvenu à tirer de sa
-ceinture. Un instant même, il espéra pouvoir se relever et se mettre
-en meilleure posture. Il n’en eut pas le temps. Le jaguar légèrement
-touché le chargea avec fureur. Renversé, les griffes du fauve déchirant
-sa poitrine, il était perdu.
-
-Juste à ce moment retentit la détonation sèche d’une carabine. Le
-jaguar, le cœur traversé d’une balle, s’abattit foudroyé.
-
-A cent pas de là une légère vapeur blanche voltigeait au-dessus d’un
-des rocs de la falaise. Debout sur ce roc, se tenait un homme, sa
-carabine encore épaulée.
-
-De type arien très accusé, cet homme n’était pas un compatriote du
-blessé. Il n’avait pas la peau brune, bien qu’il fût fortement halé, ni
-le nez élargi dans un profond enfoncement des orbites, ni les pommettes
-saillantes, ni le front bas sous un angle fuyant, ni les petits yeux de
-la race indigène. Au contraire, sa physionomie était intelligente, son
-front vaste et zébré des multiples rides du penseur.
-
-Ce personnage portait, coupés ras, des cheveux grisonnants comme sa
-barbe. Toutefois on n’aurait pu, à dix ans près, indiquer son âge,
-compris sans doute entre la quarantaine et la cinquantaine. Il était
-de haute taille, et paraissait doué d’une force athlétique, d’une
-constitution vigoureuse, d’une santé inattaquable. Les traits de son
-visage étaient énergiques et graves, et toute sa personne exprimait la
-fierté, bien différente de l’orgueilleuse vanité des sots, ce qui lui
-donnait une véritable noblesse d’attitude et de gestes.
-
-Comprenant qu’il ne serait pas nécessaire de décharger une seconde fois
-sa carabine, le nouveau venu l’abaissa, la désarma, là mit sous son
-bras, puis se retourna vers le Sud.
-
-Dans cette direction, en contre-bas de la falaise se développait une
-large étendue de mer. L’homme, se penchant, appela: «Karroly!...» et
-ajouta deux ou trois mots dans une langue rude et gutturale.
-
-Quelques minutes plus tard, par une coupure de la falaise, apparut
-un adolescent d’environ dix-sept ans, que suivit de près un homme
-dans la maturité de l’âge. Assurément, tous deux étaient Indiens,
-à en juger par leur type bien différent de celui de ce blanc, qui
-venait de prouver son adresse par un si brillant coup de fusil. Bien
-musclé, larges épaules, torse puissant, grosse tête carrée portée sur
-un cou robuste, taille de cinq pieds, très brun de peau, très noir de
-cheveux, des yeux perçants sous une arcade sourcilière peu fournie,
-barbe réduite à quelques poils, tel était l’homme, qui paraissait avoir
-dépassé la quarantaine. Les caractères de l’animalité, mais d’une
-animalité douce et caressante, le disputaient à ceux de l’humanité,
-chez cet être de race inférieure, qu’on eût été tenté de comparer,
-plutôt qu’à un fauve, à un bon et fidèle chien, à l’un de ces courageux
-terre-neuve, qui peuvent devenir le compagnon, mieux que le compagnon,
-l’ami de leur maître. Et ce fut bien comme un de ces dévoués animaux
-qu’il accourut à l’appel de son nom.
-
-Quant au jeune garçon, son fils selon toute apparence, dont le corps
-souple comme celui d’un serpent était entièrement nu, il semblait très
-supérieur à son père au point de vue intellectuel. Son front plus
-développé, ses yeux pleins de feu, exprimaient l’intelligence et, ce
-qui vaut mieux encore, la droiture et la franchise.
-
-Lorsque les trois personnages furent réunis, les deux hommes
-échangèrent quelques mots dans ce langage indigène caractérisé par une
-aspiration courte à la moitié de la plupart des mots, puis tous se
-dirigèrent vers le blessé, qui gisait sur le sol près du jaguar abattu.
-
-Le malheureux avait perdu connaissance. Le sang coulait de sa poitrine
-labourée par les griffes de la bête féroce. Cependant, ses yeux fermés
-se rouvrirent lorsqu’il sentit une main écarter son grossier vêtement.
-
-En apercevant celui qui venait à son secours, son regard s’éclaira
-d’une faible lueur de joie, et ses lèvres décolorées murmurèrent un nom:
-
-«Le Kaw-djer!...»
-
-Le Kaw-djer, un mot qui signifie l’ami, le bienfaiteur, le sauveur, en
-langue indigène, et ce beau nom appartenait évidemment à ce blanc, car
-celui-ci fit un signe affirmatif.
-
-Pendant qu’il donnait les premiers soins au blessé, Karroly redescendit
-par la coupée de la falaise pour revenir bientôt avec un carnier
-renfermant une trousse et quelques flacons pleins du suc de certaines
-plantes du pays. Tandis que l’Indien soutenait sur ses genoux la tête
-du blessé, dont la poitrine était à découvert, le Kaw-djer lava les
-blessures et en étancha le sang. Il rapprocha ensuite les lèvres des
-plaies, qui furent recouvertes par des tampons de charpie imbibée du
-contenu de l’un des flacons, puis, détachant sa ceinture de laine, il
-en entoura la poitrine de l’indigène, de manière à maintenir tout le
-pansement.
-
-[Illustration: «Où est ta tribu?» (Page 5.)]
-
-Le malheureux survivrait-il? Le Kaw-djer ne le pensait pas. Aucun
-remède ne pourrait sans doute provoquer la cicatrisation de ces
-déchirures, qui semblaient intéresser jusqu’à l’estomac et jusqu’aux
-poumons.
-
-Karroly, profitant de ce que les yeux du blessé venaient de se rouvrir,
-demanda:
-
-«Où est ta tribu?...
-
---Là... là..., murmura l’indigène, en indiquant de la main la direction
-de l’Est.
-
---Ce doit être, à huit ou dix milles d’ici, sur la rive du canal, dit
-le Kaw-djer, ce campement dont nous avons aperçu les feux la nuit
-dernière.
-
-Karroly approuva de la tête.
-
---Il n’est que quatre heures, ajouta le Kaw-djer, mais le flot va
-bientôt monter. Nous ne pourrons partir qu’au soleil levant...
-
---Oui, dit Karroly.
-
-Le Kaw-djer reprit:
-
---Halg et toi, vous allez transporter cet homme et vous l’étendrez dans
-la barque. Nous ne pouvons rien de plus pour lui.»
-
-Karroly et son fils se mirent en devoir d’obéir. Chargés du blessé, ils
-commencèrent à descendre vers la grève. L’un d’eux reviendrait ensuite
-chercher le jaguar, dont la dépouille se vendrait cher aux trafiquants
-étrangers.
-
-Pendant que ses compagnons s’acquittaient de cette double besogne,
-le Kaw-djer s’éloigna de quelques pas et escalada l’un des rochers
-qui dentelaient la falaise. De là, son regard rayonnait vers tous les
-points de l’horizon.
-
-A ses pieds, se découpait un littoral capricieusement dessiné, qui
-formait la limite nord d’un canal large de plusieurs lieues. La rive
-opposée, que des bras de mer échancraient à perte de vue, s’estompait
-en vagues linéaments, semis d’îles et d’îlots qui semblaient des
-vapeurs dans le lointain. Ni à l’Est, ni à l’Ouest on n’apercevait les
-extrémités de ce canal, le long duquel courait la haute et puissante
-falaise.
-
-Vers le Nord, se développaient interminablement des prairies et des
-plaines, zébrées de nombreux cours d’eau qui se déversaient dans la
-mer, soit en torrents tumultueux, soit par des chutes retentissantes.
-De la surface de ces immenses prairies jaillissaient, par endroits,
-des îlots de verdure, forêts épaisses, au milieu desquelles on eût
-vainement cherché un village, et dont les cimes s’empourpraient des
-rayons du soleil alors à son déclin. Au delà, bornant l’horizon de ce
-côté, se profilaient les masses pesantes d’une chaîne de montagnes, que
-couronnait la blancheur éclatante des glaciers.
-
-Dans la direction de l’Est, le relief du pays s’accentuait plus encore.
-A l’aplomb du littoral, la falaise se haussait par étages successifs,
-puis se redressait enfin brusquement en pics aigus qui allaient se
-perdre dans les zones élevées du ciel.
-
-La contrée paraissait totalement déserte. Même solitude aussi sur le
-canal. Pas une embarcation en vue, fût-ce un canot d’écorce, ou une
-pirogue à voiles. Enfin, si loin que le regard pût atteindre, ni des
-îles du Sud, ni d’aucun point du littoral, ni d’aucune saillie de la
-falaise ne s’élevait une fumée témoignant de la présence de créatures
-humaines.
-
-Le jour en était arrivé à cette heure, toujours empreinte de quelque
-mélancolie, qui précède immédiatement le crépuscule. De grands oiseaux
-planeurs, en quête de leur gîte nocturne, fendaient l’air de leurs
-troupes bruyantes.
-
-Le Kaw-djer, les bras croisés, debout sur la roche qu’il avait
-gravie, gardait une immobilité de statue. Mais une extase illuminait
-son visage, ses paupières palpitaient, ses yeux étincelaient d’une
-sorte d’enthousiasme sacré, pendant qu’il contemplait cette étendue
-prodigieuse de terre et de mer, dernière parcelle du globe qui
-n’appartînt à personne, dernière région qui ne fût pas courbée sous le
-joug des lois.
-
-Longtemps, il demeura ainsi, baigné dans la lumière et fouetté par
-la brise, puis il ouvrit les bras, les tendit vers l’espace, et un
-profond soupir gonfla sa poitrine, comme s’il eût voulu embrasser d’une
-étreinte, aspirer d’une haleine tout l’infini. Alors, tandis que son
-regard semblait braver le ciel et parcourait orgueilleusement la terre,
-de ses lèvres s’échappa un cri, qui résumait son appétit sauvage d’une
-liberté absolue, sans limite.
-
-Ce cri, c’était celui des anarchistes de tous les pays, c’était la
-formule célèbre, si caractéristique qu’on l’emploie couramment comme
-un synonyme de leur nom, dans laquelle est contenue en quatre mots
-toute la doctrine de cette secte redoutable.
-
-[Illustration: Debout sur la roche qu’il avait gravie... (Page 6.)]
-
-«Ni Dieu, ni maître!...» proclamait-il d’une voix éclatante, tandis
-que, le corps à demi penché au-dessus des flots, hors de l’arête de la
-falaise, il semblait, d’un geste farouche, balayer l’immense horizon.
-
-
-
-
-II
-
-MYSTÉRIEUSE EXISTENCE.
-
-
-Les géographes désignent sous le nom de Magellanie l’ensemble des îles
-et îlots groupés, entre l’Atlantique et le Pacifique, à la pointe sud
-du continent américain. Les terres les plus australes de ce continent,
-c’est-à-dire le territoire patagon, prolongées par les deux vastes
-presqu’îles du Roi Guillaume et de Brunswick, se terminent par un des
-caps de cette dernière, le cap Froward. Tout ce qui ne leur est pas
-directement rattaché, tout ce qui en est séparé par le détroit de
-Magellan, constitue ce domaine, auquel a été justement réservé le nom
-de l’illustre navigateur portugais du XVIe siècle.
-
-La conséquence de cette disposition géographique, c’est que, jusqu’en
-1881, cette partie du Nouveau-Monde n’était rattachée à aucun État
-civilisé, pas même à ses plus proches voisins, le Chili et la
-République Argentine, qui se disputaient alors les pampas de la
-Patagonie. La Magellanie n’appartenait à personne, et des colonies
-pouvaient s’y fonder en conservant leur entière indépendance.
-
-Elle n’est cependant pas d’une étendue insignifiante, cette contrée
-qui, sur une aire de cinquante mille kilomètres superficiels, comprend,
-outre un grand nombre d’autres îles de moindre importance, la Terre
-de Feu, la Terre de Désolation, les îles Clarence, Hoste, Navarin,
-plus l’archipel du cap Horn, formé lui-même des îles Grévy, Wollaston,
-Freycinet, Hermitte, Herschell, et des îlots et récifs, par lesquels
-s’achève en poussière la masse énorme du continent américain.
-
-Des diverses parcelles de la Magellanie, la Terre de Feu est de
-beaucoup la plus vaste. Au Nord et à l’Ouest, elle a pour limite un
-littoral très déchiqueté, depuis le promontoire d’Espiritu Santo
-jusqu’au Magdalena Sound. Après avoir projeté vers l’Ouest une
-presqu’île tout effilochée que domine le mont Sarmiento, elle se
-prolonge, au Sud-Est, par la pointe de San-Diego, sorte de sphinx
-accroupi dont la queue trempe dans les eaux du détroit de Lemaire.
-
-C’est dans cette grande île, au mois d’avril 1880, que se sont passés
-les faits qui viennent d’être racontés. Ce canal que le Kaw-djer avait
-sous les yeux pendant sa fiévreuse méditation, c’est le canal du
-Beagle, qui court au sud de la Terre de Feu et dont la rive opposée
-est formée par les îles Gordon, Hoste, Navarin et Picton. Plus au Sud
-encore, s’éparpille le capricieux archipel du cap Horn.
-
-Près de dix ans avant le jour choisi comme point de départ à ce récit,
-celui que les Indiens devaient plus tard appeler le Kaw-djer avait été
-pour la première fois rencontré sur le littoral fuégien. Comment s’y
-était-il transporté? Sans doute à bord de l’un des nombreux bâtiments,
-voiliers et steamers, qui suivent les détours du labyrinthe maritime de
-la Magellanie et des îles qui la prolongent sur l’Océan Pacifique, en
-faisant avec les indigènes le commerce des pelleteries de guanaques, de
-vigognes, de nandous et de loups marins.
-
-La présence de cet étranger pouvait s’expliquer aisément de la sorte,
-mais, quant à savoir quel était son nom, de quelle nationalité il
-relevait, s’il se rattachait par sa naissance à l’Ancien ou au
-Nouveau-Monde, c’étaient là autant de questions auxquelles il eût été
-malaisé de répondre.
-
-On ignorait tout de lui. Nul, d’ailleurs, il convient de l’ajouter,
-n’avait jamais cherché à se renseigner à son sujet. Dans ce pays où
-n’existait aucune autorité, qui aurait eu qualité pour l’interroger? Il
-n’était pas dans un de ces États organisés où la police s’inquiète du
-passé des gens et où il est impossible de demeurer longtemps inconnu.
-Ici, personne n’était dépositaire d’une puissance quelconque, et l’on
-pouvait vivre en dehors de toutes coutumes, de toutes lois, dans la
-plus complète liberté.
-
-Pendant les deux premières années qui suivirent son arrivée à la Terre
-de Feu, le Kaw-djer ne chercha pas à se fixer sur un point plutôt que
-sur un autre. Sillonnant la contrée de ses courses vagabondes, il
-se mit en relations avec les indigènes, mais sans jamais approcher
-des rares factoreries exploitées çà et là par des colons de race
-blanche. S’il entrait en rapports avec un des navires relâchant en
-quelque point de l’archipel, c’était toujours par l’intermédiaire d’un
-Fuégien, et uniquement pour renouveler ses munitions et ses substances
-pharmaceutiques. Ces achats, il les payait, soit au moyen d’échanges,
-soit en monnaie espagnole ou anglaise, dont il ne semblait pas dépourvu.
-
-Le reste du temps, il allait de tribus en tribus, de campements en
-campements. Il vivait, comme les indigènes, des produits de sa chasse
-et de sa pêche, tantôt parmi les familles du littoral, tantôt chez
-les peuplades de l’intérieur, partageant leur ajoupa ou leur tente,
-soignant les malades, secourant les veuves et les orphelins, adoré
-par ces pauvres gens, qui ne tardèrent pas à lui décerner le glorieux
-surnom sous lequel il était connu maintenant d’un bout à l’autre de
-l’archipel.
-
-Que le Kaw-djer fût un homme instruit, aucun doute à cet égard, et il
-avait dû faire notamment des études très complètes en médecine. Il
-connaissait aussi plusieurs langues, et Français, Anglais, Allemands,
-Espagnols et Norvégiens auraient pu indifféremment le prendre pour un
-compatriote. A son bagage de polyglotte, cet énigmatique personnage
-n’avait pas tardé à ajouter le yaghon. Il parlait couramment cet
-idiome, qui est le plus employé dans la Magellanie, et dont les
-missionnaires se sont servis pour traduire quelques passages de la
-Bible.
-
-Loin d’être inhabitable, ainsi qu’on le croit généralement, la
-Magellanie, où le Kaw-djer avait fixé sa vie, est très supérieure à la
-réputation que lui ont value les récits de ses premiers explorateurs.
-Certes, il serait exagéré de la transformer en paradis terrestre,
-et l’on aurait mauvaise grâce à contester que sa pointe extrême, le
-cap Horn, ne soit balayée par des tempêtes dont la fréquence n’a
-d’égale que la fureur. Mais il ne manque pas de pays, en Europe même,
-qui nourrissent une population nombreuse, bien que les conditions
-d’existence y soient beaucoup plus rudes. Si le climat y est humide
-au plus haut point, cet archipel doit à la mer qui l’entoure une
-incontestable régularité de température, et il n’a pas à subir les
-froids rigoureux de la Russie septentrionale, de la Suède et de la
-Norvège. La moyenne thermométrique ne descend pas au-dessous de cinq
-degrés centigrades en hiver si elle ne s’élève pas au-dessus de quinze
-degrés en été.
-
-A défaut d’observations météorologiques, l’aspect de ces îles aurait
-dû mettre en garde contre toute appréciation d’un pessimisme exagéré.
-La végétation y atteint une ampleur qui lui serait interdite dans
-la zone glaciale. Il y existe d’immenses pâturages qui suffiraient
-à la nourriture d’innombrables troupeaux, et de vastes forêts où
-se rencontrent en abondance le hêtre antarctique, le bouleau,
-l’épine-vinette et l’écorce de Winter. Sans aucun doute, nos végétaux
-comestibles s’y acclimateraient aisément, et beaucoup d’entre eux,
-jusques et y compris le froment, pourraient y prospérer.
-
-Pourtant, cette contrée, qui n’est pas inhabitable, est à peu près
-inhabitée. Sa population ne comprend qu’un petit nombre d’Indiens,
-catalogués sous le nom de Fuégiens ou de Pêcherais, véritables sauvages
-au dernier rang de l’humanité, qui vivent presque entièrement nus et
-mènent, à travers ces vastes solitudes, une vie errante et misérable.
-
-Longtemps déjà avant l’époque où commence cette histoire, le Chili,
-en fondant la station de Punta-Arenas sur le détroit de Magellan,
-avait paru prêter quelque attention à ces régions méconnues. Mais à
-cela s’était borné son effort, et, malgré la prospérité de sa colonie,
-il n’avait fait aucune tentative pour prendre pied sur l’archipel
-magellanique proprement dit.
-
-Quelle succession d’événements avait conduit le Kaw-djer dans cette
-contrée ignorée de la plupart des hommes? Cela aussi était un mystère,
-mais ce mystère, du moins, le cri lancé du haut de la falaise, comme un
-défi au ciel et comme un remerciement passionné à la terre, permettait
-de le percer en partie.
-
-«Ni Dieu, ni maître!» c’est la formule classique des anarchistes. Il
-était donc à supposer que le Kaw-djer appartenait, lui aussi, à cette
-secte, foule hétéroclite de criminels et d’illuminés. Ceux-là, rongés
-d’envie et de haine, toujours prêts à la violence et au meurtre;
-ceux-ci, véritables poètes qui rêvent une humanité chimérique d’où le
-mal serait banni à jamais par la suppression des lois imaginées pour le
-combattre.
-
-A laquelle de ces deux classes appartenait le Kaw-djer? Était-il un
-de ces libertaires aigris, un de ces apologistes de l’action directe
-et de la propagande par le fait, et, successivement rejeté par toutes
-les nations, n’avait-il trouvé de refuge qu’à cette extrémité du monde
-habitable?
-
-Une telle hypothèse se serait mal accordée avec la bonté dont il avait
-donné tant de preuves depuis son arrivée dans l’archipel magellanique.
-Qui s’était acharné si souvent à sauver des existences humaines n’avait
-jamais dû songer à en détruire. Qu’il fût anarchiste, oui, puisqu’il
-le proclamait lui-même, mais alors il appartenait à la section des
-rêveurs et non à celle des professionnels de la bombe et du couteau.
-S’il en était effectivement ainsi, son exil ne devait être que le
-dénouement logique d’un drame intérieur, et non pas un châtiment édicté
-par une volonté étrangère. Sans doute, tout enivré par son rêve, il
-n’avait pu supporter ces règles d’airain qui, dans l’Univers civilisé,
-conduisent l’homme en laisse du berceau jusqu’à la mort, et un moment
-était venu où l’air lui avait semblé irrespirable dans cette forêt de
-lois innombrables par lesquelles les citoyens achètent, au prix de
-leur indépendance, un peu de bien-être et de sécurité. Son caractère
-lui interdisant de vouloir imposer par la force ses idées et ses
-répugnances, il n’avait pu, dès lors, que partir à la recherche d’un
-pays où l’on ne connût pas l’esclavage, et c’est ainsi peut-être qu’il
-avait échoué finalement en Magellanie, le seul point, sur toute la
-surface de la terre, où régnât encore la liberté intégrale.
-
-Pendant les premiers temps de son séjour, deux ans environ, le Kaw-djer
-ne quitta point la grande île où il avait débarqué.
-
-La confiance qu’il inspirait aux indigènes, son influence sur leurs
-tribus ne tarda pas à s’accroître. On venait le consulter des autres
-îles parcourues par des Indiens Canoes, ou Indiens à pirogues, dont
-la race est quelque peu différente de celle des Yacanas qui peuplent
-la Terre de Feu. Ces misérables Pêcherais, qui vivent, comme leurs
-congénères, de chasse et de pêche, se rendaient près du «Bienfaiteur»,
-quand celui-ci se trouvait sur le littoral du canal du Beagle. Le
-Kaw-djer ne refusait à personne ses conseils ni ses soins. Souvent
-même, dans certaines circonstances graves, lorsque sévissait quelque
-épidémie, il risqua sans marchander sa vie pour combattre le fléau.
-Bientôt sa renommée se répandit dans toute la contrée. Elle franchit le
-détroit de Magellan. On sut qu’un étranger, installé sur la Terre de
-Feu, avait reçu des indigènes reconnaissants le titre de Kaw-djer, et,
-à plusieurs reprises, il fut sollicité de venir à Punta-Arenas. Mais
-il répondit invariablement par un refus dont aucune instance ne put
-triompher. Il semblait qu’il ne voulût pas remettre le pied là où il ne
-sentait plus le sol libre.
-
-[Illustration: On venait le consulter... (Page 12.)]
-
-Vers la fin de la deuxième année de son séjour, il se produisit un
-incident dont les conséquences devaient avoir une certaine influence
-sur sa vie ultérieure.
-
-Si le Kaw-djer s’obstinait à ne pas aller à la bourgade chilienne
-de Punta-Arenas, qui est située sur le territoire de la Patagonie,
-les Patagons ne se privent pas d’envahir parfois le territoire
-magellanique. Eux et leurs chevaux transportés en quelques heures sur
-la rive sud du détroit de Magellan, ils font de longues excursions,
-ce qu’on appelle en Amérique de grands _raids_, d’une extrémité à
-l’autre de la Terre de Feu, attaquant les Fuégiens, les rançonnant, les
-pillant, s’emparant des enfants qu’ils emmènent en esclavage dans les
-tribus patagones.
-
-Entre les Patagons ou Tchnelts et les Fuégiens, il existe des
-différences ethniques assez sensibles sous le rapport de la race et des
-mœurs, les premiers étant infiniment plus redoutables que les seconds.
-Ceux-ci vivent de la pêche et ne se réunissent guère que par familles,
-tandis que ceux-là sont chasseurs et forment des tribus compactes sous
-l’autorité d’un chef. En outre, la taille des Fuégiens est un peu
-inférieure à celle de leurs voisins du continent. On les reconnaît à
-leur grosse tête carrée, aux pommettes saillantes de leur face, à leurs
-sourcils clairsemés, à la dépression de leur crâne. En somme, on les
-tient pour des êtres assez misérables, dont la race n’est pas près de
-finir cependant, car le nombre des enfants est considérable, autant,
-pourrait-on dire, que celui des chiens qui grouillent autour des
-campements.
-
-Quant aux Patagons, ils sont de haute stature, vigoureux et bien
-proportionnés. Dénués de barbe, ils laissent pendre leurs longs cheveux
-noirs maintenus sur le front par un bandeau. Leur figure olivâtre
-est plus large aux mâchoires qu’aux tempes, leurs yeux s’allongent
-quelque peu suivant le type mongol, et, de part et d’autre d’un nez
-largement épaté, leurs yeux brillent du fond d’orbites assez rétrécies.
-Intrépides et infatigables cavaliers, il leur faut de larges espaces
-à franchir avec leurs non moins infatigables montures, d’immenses
-pâturages pour la nourriture de leurs chevaux, des terrains de chasse
-où ils poursuivent le guanaque, la vigogne et le nandou.
-
-Plus d’une fois, le Kaw-djer les avait rencontrés pendant leurs
-incursions sur la Terre de Feu, mais jusqu’alors il n’avait jamais pris
-contact avec ces farouches déprédateurs, que le Chili et l’Argentine
-sont impuissants à contenir.
-
-Ce fut en novembre 1872, alors que ses pérégrinations l’avaient conduit
-sur la côte ouest de la Fuégie, près du détroit de Magellan, que le
-Kaw-djer eut pour la première fois à intervenir contre eux, en faveur
-de Pêcherais de la baie Inutile.
-
-Cette baie, limitée au Nord par des marécages, forme une profonde
-découpure à peu près en face de l’emplacement où Sarmiento avait établi
-sa colonie de Port-Famine, de sinistre mémoire.
-
-Un parti de Tchnelts, après avoir débarqué sur la rive sud de la baie
-Inutile, attaqua un campement de Yacanas, qui ne comptait qu’une
-vingtaine de familles. La supériorité numérique se trouvait du côté
-des assaillants, en même temps plus robustes et mieux armés que les
-indigènes.
-
-Ceux-ci essayèrent de lutter cependant, sous le commandement d’un
-Indien Canoe qui venait d’arriver au campement avec sa pirogue.
-
-Cet homme s’appelait Karroly. Il faisait le métier de pilote et guidait
-les bâtiments de cabotage qui s’aventurent sur le canal du Beagle et
-entre les îles de l’archipel du cap Horn. C’est en revenant de conduire
-un navire à Punta-Arenas qu’il avait relâché dans la baie Inutile.
-
-Karroly organisa la résistance et, aidé des Yacanas, tenta de repousser
-les agresseurs. Mais la partie était par trop inégale. Les Pêcherais ne
-pouvaient opposer une défense sérieuse. Le campement fut envahi, les
-tentes furent renversées, le sang coula. Les familles furent dispersées.
-
-Pendant la lutte, le fils de Karroly, Halg, alors âgé de neuf ans
-environ, était resté dans la pirogue, où il attendait son père, lorsque
-deux Patagons se précipitèrent de son côté.
-
-Le jeune garçon ne voulut pas s’éloigner de la grève, ce qui l’eût mis
-hors d’atteinte, mais ce qui eût aussi empêché son père de chercher
-refuge à bord de la pirogue.
-
-Un des Tchnelts sauta dans l’embarcation et saisit l’enfant entre ses
-bras.
-
-A ce moment, Karroly fuyait le campement au pouvoir des agresseurs.
-Il courut au secours de son fils que le Tchnelt emportait. Une flèche
-envoyée par l’autre Patagon siffla à son oreille sans le toucher.
-
-[Illustration: Les Patagons les couvrirent d’une nuée de flèches...
-(Page 17.)]
-
-Avant qu’un second trait ne fût lancé, la détonation d’une arme à feu
-retentit. Le ravisseur mortellement frappé roula à terre, tandis que
-son compagnon prenait la fuite.
-
-Le coup de feu avait été tiré par un homme de race blanche que le
-hasard amenait sur le lieu du combat. Cet homme, c’était le Kaw-djer.
-
-Il n’y avait pas à s’attarder. La pirogue fut vigoureusement halée par
-son amarre. Le Kaw-djer et Karroly sautèrent à bord avec l’enfant et
-poussèrent au large. Ils étaient déjà à une encâblure du rivage lorsque
-les Patagons les couvrirent d’une nuée de flèches dont l’une atteignit
-Halg à l’épaule.
-
-Cette blessure présentant une certaine gravité, le Kaw-djer ne
-voulut pas quitter ses compagnons tant que ses soins pouvaient être
-nécessaires. C’est pourquoi il resta dans la pirogue, qui contourna la
-Terre de Feu, suivit le canal du Beagle, et vint enfin s’arrêter dans
-une petite crique bien abritée de l’île Neuve, où Karroly avait établi
-sa résidence.
-
-Alors, il n’y avait plus rien à craindre pour le jeune garçon, dont la
-blessure était en voie de guérison. Karroly ne savait comment exprimer
-sa reconnaissance.
-
-Lorsque, sa pirogue amarrée au fond de la crique, l’Indien eut
-débarqué, il pria le Kaw-djer de le suivre.
-
-«Ma maison est là, lui dit-il; c’est ici que je vis avec mon fils.
-Si tu n’y veux rester que quelques jours, tu seras le bienvenu, puis
-ma pirogue te ramènera de l’autre côté du canal. Si tu veux y rester
-toujours, ma demeure sera la tienne et je serai ton serviteur.»
-
-A dater de ce jour, le Kaw-djer n’avait plus quitté l’île Neuve, ni
-Karroly, ni son enfant. Grâce à lui, l’habitation de l’Indien Canoe
-était devenue plus confortable, et Karroly fut bientôt à même d’exercer
-son métier de pilote dans de meilleures conditions. A sa fragile
-pirogue fut substituée cette solide chaloupe, la _Wel-Kiej_, achetée
-à la suite du naufrage d’un navire norvégien, dans laquelle l’homme
-blessé par le jaguar venait d’être déposé.
-
-Mais cette nouvelle existence ne détourna pas le Kaw-djer de son
-œuvre humanitaire. Ses visites aux familles indigènes ne furent pas
-supprimées, et il continua de courir partout où il y avait un service à
-rendre ou une douleur à guérir.
-
-Plusieurs années se passèrent ainsi, et tout portait à croire que le
-Kaw-djer continuerait à jamais sa vie libre sur cette terre libre,
-lorsqu’un événement imprévu vint en troubler profondément le cours.
-
-
-
-
-III
-
-LA FIN D’UN PAYS LIBRE.
-
-
-L’Ile Neuve commande l’entrée du canal du Beagle par l’Est. Longue de
-huit kilomètres, large de quatre, elle affecte la forme d’un pentagone
-irrégulier. Les arbres n’y manquent pas, plus particulièrement le
-hêtre, le frêne, l’écorce de Winter, des myrtacées et quelques cyprès
-de taille moyenne. A la surface des prairies poussent des houx, des
-berbéris, des fougères de petite venue. En de certaines places abritées
-se montre le bon sol, la terre végétale, propre à la culture des
-légumes. Ailleurs, là où l’humus existe en couche insuffisante, et plus
-spécialement aux abords des grèves, la nature a brodé sa tapisserie de
-lichens, de mousses et de lycopodes.
-
-C’était sur cette île, au revers d’une haute falaise, face à la mer,
-que l’Indien Karroly résidait depuis une dizaine d’années. Il n’aurait
-pu choisir une station plus favorable. Tous les navires, au sortir du
-détroit de Lemaire, passent en vue de l’Ile Neuve. S’ils cherchent à
-gagner l’Océan Pacifique en doublant le cap Horn, ils n’ont besoin de
-personne. Mais si, désireux de trafiquer à travers l’archipel, ils
-veulent en suivre les divers canaux, un pilote leur est indispensable.
-
-Toutefois, relativement rares sont les navires qui fréquentent les
-parages magellaniques, et leur nombre n’eût pas suffi à assurer
-l’existence de Karroly et de son fils. Il s’adonnait donc à la pêche et
-à la chasse, afin de se procurer des objets d’échange qu’il troquait
-contre tout ce qui était pour eux de première nécessité.
-
-Sans doute, cette île de dimensions restreintes ne pouvait renfermer
-qu’en petit nombre les guanaques et les vigognes, dont la fourrure est
-recherchée, mais, dans le voisinage, sont d’autres îles d’une étendue
-beaucoup plus considérable: Navarin, Hoste, Wollaston, Dawson, sans
-parler de la Terre de Feu avec ses immenses plaines et ses forêts
-profondes où ne manquent ni les ruminants ni les fauves.
-
-Longtemps Karroly n’avait eu pour demeure qu’une grotte naturelle
-creusée dans le granit, préférable en somme à la hutte des Yacanas.
-Depuis l’arrivée du Kaw-djer, la grotte avait fait place à une maison
-dont les forêts de l’île avaient fourni la charpente, dont les roches
-avaient fourni les pierres, et dont les myriades de coquillages:
-térébratules, mactres, tritons, licornes, qui en parsèment les grèves,
-avaient fourni la chaux.
-
-A l’intérieur de cette maison, trois chambres. Au milieu, la salle
-commune à vaste cheminée. A droite, la chambre de Karroly et de son
-fils. Celle de gauche appartenait au Kaw-djer, qui retrouvait là,
-rangés sur des rayons, ses papiers et ses livres, pour la plupart
-ouvrages de médecine, d’économie politique et de sociologie. Une
-armoire contenait son assortiment de fioles et d’instruments de
-chirurgie.
-
-C’est dans cette maison qu’il revint avec ses deux compagnons après son
-excursion sur la Terre de Feu, dont l’épisode final a servi de thème
-aux premières lignes de ce récit. Auparavant, toutefois, la _Wel-Kiej_
-s’était dirigée vers le campement de l’Indien blessé. Ce campement
-était situé à l’extrémité orientale du canal du Beagle. Autour de ses
-huttes capricieusement groupées au bord d’un ruisseau, gambadaient
-d’innombrables chiens, dont les aboiements annoncèrent l’arrivée de
-la chaloupe. Dans la prairie avoisinante pâturaient deux chevaux d’un
-aspect chétif. De minces filets de fumée s’échappaient du toit de
-quelques ajoupas.
-
-Dès que la _Wel-Kiej_ eut été signalée, une soixantaine d’hommes et de
-femmes apparurent et dévalèrent en toute hâte vers le rivage. Une foule
-d’enfants nus couraient à leur suite.
-
-Lorsque le Kaw-djer mit pied à terre, on s’empressa au devant de lui.
-Tous voulaient lui presser les mains. L’accueil de ces pauvres Indiens
-témoignait de leur ardente reconnaissance pour tous les services qu’ils
-avaient reçus de lui. Il écouta patiemment les uns et les autres.
-Des mères le conduisirent près de leurs enfants malades. Elles le
-remerciaient avec effusion, à demi consolées par sa présence.
-
-Il entra enfin dans l’une des huttes pour en ressortir bientôt, suivi
-de deux femmes, l’une âgée, l’autre toute jeune qui tenait par la main
-un petit enfant. C’étaient la mère, la femme et le fils de l’Indien
-blessé par le jaguar, et qui était mort au cours de la traversée,
-malgré les soins dont on l’avait entouré.
-
-Son cadavre fut déposé sur la grève, et tous les indigènes du campement
-l’entourèrent. Le Kaw-djer raconta alors les circonstances de la mort
-du défunt, puis il remit à la voile, en laissant généreusement à la
-veuve la dépouille du jaguar, dont la fourrure représentait une valeur
-immense pour ces créatures déshéritées.
-
-Avec la saison d’hiver qui s’approchait, la vie habituelle reprit son
-cours dans la maison de l’Ile Neuve. On reçut la visite de quelques
-caboteurs falklandais qui vinrent acheter des pelleteries avant que
-les tourmentes de neige n’eussent rendu ces parages impraticables. Les
-peaux furent avantageusement vendues ou échangées contre les provisions
-et les munitions nécessaires pendant la rigoureuse période qui va de
-juin à septembre.
-
-Dans la dernière semaine de mai, un de ces bâtiments ayant réclamé les
-services de Karroly, Halg et le Kaw-djer restèrent seuls à l’Ile Neuve.
-
-Le jeune garçon, alors âgé de dix-sept ans, portait une affection toute
-filiale au Kaw-djer qui, de son côté, avait pour lui les sentiments
-du plus tendre des pères. Celui-ci s’était efforcé de développer
-l’intelligence de cet enfant. Il l’avait tiré de l’état sauvage et en
-avait fait un être bien différent de ses compatriotes de la Magellanie
-si en dehors de toute civilisation.
-
-Le Kaw-djer, il est superflu de le dire, n’avait jamais inspiré au
-jeune Halg que des idées d’indépendance, celles qui lui étaient chères
-entre toutes. Ce n’était pas un maître, c’était un égal que Karroly et
-son fils devaient voir en lui. De maître, il n’en est pas, il ne peut y
-en avoir pour un homme digne de ce nom. On n’a de maître que soi-même,
-et, d’ailleurs, il n’en est pas besoin d’autre, ni dans le ciel, ni sur
-la terre.
-
-Cette semence tombait sur un terrain admirablement préparé pour la
-recevoir. Les Fuégiens ont, en effet, la folie de la liberté. Ils
-lui sacrifient tout et renoncent pour elle aux avantages que leur
-assurerait une vie plus sédentaire. Quel que soit le bien-être relatif
-dont on les entoure, quelque sécurité qu’on leur assure, rien ne peut
-les retenir, et ils ne tardent pas à s’enfuir pour reprendre leur
-éternel vagabondage, affamés, misérables, mais libres.
-
-Au début de juin, l’hiver se jeta sur la Magellanie. Si le froid ne fut
-pas excessif, toute la région fut balayée à grands coups de rafales. De
-terribles tourmentes troublèrent ces parages, et l’Ile Neuve disparut
-sous la masse des neiges.
-
-Ainsi s’écoulèrent juin, juillet, août. Vers la mi-septembre la
-température s’adoucit sensiblement, et les caboteurs des Falkland
-recommencèrent à se montrer dans les passes.
-
-Le 19 septembre, Karroly, laissant Halg et le Kaw-djer à l’Ile Neuve,
-partit à bord d’un steamer américain qui avait embouqué le canal du
-Beagle, un pavillon de pilote au mât de misaine. Son absence dura une
-huitaine de jours.
-
-Lorsque la chaloupe eut ramené l’Indien, le Kaw-djer, selon son
-habitude, l’interrogea sur les divers incidents du voyage,
-
-«Il n’y a rien eu, répondit Karroly. La mer était belle et la brise
-favorable.
-
---Où as-tu quitté le navire?
-
---Au Darwin Sound, à la pointe de l’île Stewart, où nous avons croisé
-un aviso qui marchait à contre-bord.
-
---Où allait-il?
-
---A la Terre de Feu. En revenant, je l’ai retrouvé mouillé dans une
-anse où il avait débarqué un détachement de soldats.
-
---Des soldats!... s’écria le Kaw-djer. De quelle nationalité?
-
---Des Chiliens et des Argentins.
-
---Que faisaient-ils?
-
---D’après ce qu’ils m’ont dit, ils accompagnaient deux commissaires en
-reconnaissance sur la Terre de Feu et les îles voisines.
-
---D’où venaient ces commissaires?
-
---De Punta-Arenas, où le gouverneur avait mis l’aviso à leur
-disposition.»
-
-Le Kaw-djer ne posa pas d’autres questions. Il demeura pensif. Que
-signifiait la présence de ces commissaires? A quelle opération se
-livraient-ils dans cette partie de la Magellanie? S’agissait-il d’une
-exploration géographique ou hydrographique, et leur but était-il de
-procéder, dans un intérêt maritime, à une vérification plus rigoureuse
-des relevés?
-
-Le Kaw-djer était plongé dans ses réflexions. Il ne pouvait se défendre
-contre une vague inquiétude. Cette reconnaissance n’allait-elle pas
-s’étendre à tout l’archipel magellanique, et l’aviso ne viendrait-il
-pas mouiller jusque dans les eaux de l’Ile Neuve?
-
-Ce qui donnait une réelle importance à cette nouvelle, c’est que
-l’expédition était envoyée par les gouvernements du Chili et de
-l’Argentine. Y avait-il donc accord entre les deux Républiques qui,
-jusqu’ici, n’avaient jamais pu s’entendre, à propos d’une région sur
-laquelle toutes deux prétendaient, à tort d’ailleurs, avoir des droits?
-
-Ces quelques demandes et réponses échangées, le Kaw-djer avait gagné
-l’extrémité du morne au pied duquel était bâtie la maison. De là, il
-découvrait une grande étendue de mer, et ses regards se portèrent
-instinctivement vers le Sud, dans la direction de ces derniers sommets
-de la terre américaine, qui constituent l’archipel du cap Horn. Lui
-faudrait-il aller jusque-là pour trouver un sol libre?... Plus loin
-encore peut-être?... Par la pensée, il franchissait le cercle polaire,
-il se perdait à travers les immenses régions de l’Antarctique dont le
-mystère impénétrable brave les plus intrépides découvreurs...
-
-Quelle n’aurait pas été la douleur du Kaw-djer s’il avait su à quel
-point ses craintes étaient justifiées! Le _Gracias a Dios_, aviso de
-la marine chilienne, transportait bien à son bord deux commissaires:
-M. Idiaste pour le Chili, M. Herrera pour la République Argentine,
-lesquels avaient reçu de leurs gouvernements respectifs la mission
-de préparer le partage de la Magellanie entre les deux États qui en
-réclamaient la possession.
-
-Cette question, qui traînait depuis nombre d’années déjà, avait donné
-lieu à des discussions interminables, sans qu’il fût possible de la
-résoudre à la satisfaction commune. Une telle situation cependant
-risquait d’engendrer, en se prolongeant, quelque grave conflit. Non
-seulement au point de vue commercial, mais au point de vue politique,
-il importait d’autant plus qu’elle prît fin, que l’absorbante
-Angleterre n’était pas loin. De son archipel des Falkland, elle pouvait
-aisément étendre la main jusqu’à la Magellanie. Déjà ses caboteurs en
-fréquentaient assidûment les passes, et ses missionnaires ne cessaient
-d’accroître leur influence sur la population fuégienne. Un beau jour,
-son pavillon serait planté quelque part, et rien n’est difficile à
-déraciner comme le pavillon britannique! Il était temps d’agir.
-
-MM. Idiaste et Herrera, leur exploration achevée, regagnèrent, l’un
-Santiago, l’autre Buenos-Ayres. Un mois plus tard, le 17 janvier 1881,
-un traité signé dans cette dernière ville entre les deux Républiques
-mit fin à l’irritant problème magellanique.
-
-Aux termes de ce traité, la Patagonie était annexée à la République
-Argentine, à l’exception d’un territoire borné par le 52e degré de
-latitude et par le 70e méridien à l’ouest de Greenwich. En compensation
-de ce qui lui était ainsi attribué, le Chili renonçait de son côté à
-l’île des États et à la partie de la Terre de Feu située à l’est du 68e
-degré de longitude. Toutes les autres îles sans exception appartenaient
-au Chili.
-
-Cette convention, qui fixait les droits des deux États, privait la
-Magellanie de son indépendance. Qu’allait faire le Kaw-djer, dont le
-pied foulerait désormais un sol devenu chilien?
-
-Ce fut le 25 février qu’on eut connaissance du traité à l’Ile Neuve, où
-Karroly, au retour d’un pilotage, en apporta la nouvelle.
-
-Le Kaw-djer ne put retenir un mouvement de colère. Pas une parole
-ne lui échappa, mais ses yeux s’imprégnèrent de haine, et, dans un
-terrible geste de menace, sa main se tendit vers le Nord. Incapable de
-maîtriser son agitation, il fit quelques pas désordonnés. On eût dit
-que le sol se dérobait sous ses pieds, qu’il ne lui offrait plus un
-point d’appui suffisant.
-
-Enfin, il parvint à reprendre possession de lui-même. Son visage, un
-instant convulsé, recouvra sa froideur habituelle. Il alla rejoindre
-Karroly et l’interrogea d’un ton calme.
-
-«La nouvelle est certaine?
-
---Oui, répondit l’Indien. Je l’ai apprise à Punta-Arenas. Il paraît que
-deux pavillons sont hissés à l’entrée du détroit sur la Terre de Feu:
-l’un chilien au cap Orange, l’autre argentin au cap Espiritu Santo.
-
---Et, demanda le Kaw-djer, toutes les îles au sud du canal du Beagle
-dépendent du Chili?
-
---Toutes.
-
---Même l’Ile Neuve?
-
-[Illustration: «Cela devait arriver,» murmura le Kaw-djer... (Page 25.)]
-
---Oui.
-
---Cela devait arriver,» murmura le Kaw-djer dont une violente émotion
-altérait la voix.
-
-Puis il regagna la maison et s’enferma dans sa chambre.
-
-Quel était donc cet homme? Quelles raisons l’avaient contraint à
-quitter l’un ou l’autre des continents pour s’ensevelir dans la
-solitude de la Magellanie? Pourquoi l’humanité semblait-elle être
-réduite pour lui à ces quelques tribus fuégiennes, auxquelles il
-consacrait toute son existence et tout son dévouement?
-
-Les événements, dont la réalisation était prochaine et qui vont faire
-le sujet de ce récit, devaient se charger de renseigner sur le premier
-point. Quant aux deux autres questions, la vie antérieure du Kaw-djer
-permet d’y répondre succinctement.
-
-De grande valeur, ayant aussi profondément creusé les sciences
-politiques que les sciences naturelles, homme de courage et d’action,
-le Kaw-djer n’était pas le premier savant qui eût commis la double
-faute de considérer comme certains des principes qui ne sont après tout
-que des hypothèses, et de pousser ces principes jusqu’à leurs extrêmes
-conséquences. Le nom de quelques-uns de ces réformateurs redoutables
-est dans toutes les mémoires.
-
-Le socialisme, cette doctrine dont la prétention ne va à rien moins
-qu’à refaire la société de la base au faîte, n’a pas le mérite de
-la nouveauté. Après beaucoup d’autres qui se perdent dans la nuit
-des temps, Saint-Simon, Fourier, Proudhon et _tutti quanti_ sont les
-précurseurs du collectivisme. Des idéologues plus modernes, tels que
-les Lassalle, les Karl Marx, les Guesde, n’ont fait que reprendre
-leurs idées, en les modifiant plus ou moins, et en les appuyant sur la
-socialisation des moyens de production, l’anéantissement du capital,
-l’abolition de la concurrence, la substitution de la propriété sociale
-à la propriété individuelle. Aucun d’eux ne veut tenir compte des
-contingences de la vie. Leur doctrine réclame une application immédiate
-et totale. Ils exigent l’expropriation en masse, imposent le communisme
-universel.
-
-Qu’on approuve ou qu’on blâme une telle théorie, le moins qu’on en
-puisse dire, c’est qu’elle est audacieuse. Il en est pourtant une qui
-l’est plus encore: la théorie anarchiste.
-
-La réglementation tyrannique que nécessiterait le fonctionnement de
-la société collectiviste, les anarchistes la repoussent. Ce qu’ils
-préconisent, c’est l’individualisme absolu, intégral. Ce qu’ils
-veulent, c’est la suppression de toute autorité, la destruction de tout
-lien social.
-
-C’est parmi ces derniers qu’il fallait ranger le Kaw-djer, âme
-farouche, indomptable, intransigeante, incapable d’obéissance,
-réfractaire à toutes les lois, imparfaites sans doute, par lesquelles
-les hommes essayent en tâtonnant de réglementer les rapports
-sociaux. Certes, il n’avait jamais été compromis dans les violences
-des propagandistes par le fait. Non pas chassé de la France, de
-l’Allemagne, de l’Angleterre ou des États-Unis, mais dégoûté de leur
-prétendue civilisation, ayant hâte de secouer le poids d’une autorité
-quelle qu’elle fût, il avait cherché un coin de la Terre où un homme
-pût encore vivre en complète indépendance.
-
-Il crut l’avoir trouvé au milieu de cet archipel, aux confins du monde
-habité. Ce qu’il n’eût rencontré nulle part ailleurs, la Magellanie
-allait le lui offrir à l’extrémité de l’Amérique du Sud.
-
-Or, voici que le traité signé entre le Chili et la République Argentine
-faisait perdre à cette région l’indépendance dont elle avait joui
-jusqu’alors. Voici que, d’après ce traité, toute la portion des
-territoires magellaniques située au sud du canal du Beagle passait sous
-la domination chilienne. Rien de l’archipel n’échapperait à l’autorité
-du gouverneur de Punta-Arenas, pas même cette Ile Neuve où le Kaw-djer
-avait trouvé asile.
-
-Avoir fui si loin, avoir fait tant d’efforts, s’être imposé une telle
-existence, pour aboutir à ce résultat!
-
-Le Kaw-djer fut longtemps à se remettre du coup qui le frappait, comme
-la foudre frappe un arbre en pleine vigueur et l’ébranle jusque dans
-ses racines. Sa pensée l’entraînait vers l’avenir, un avenir qui ne lui
-offrait plus aucune sécurité. Des agents viendraient sur cette île,
-où l’on savait qu’il avait établi sa résidence. Plusieurs fois, il ne
-l’ignorait pas, on s’était inquiété de la présence d’un étranger en
-Magellanie, de ses rapports avec les indigènes, de l’influence qu’il
-exerçait. Le gouverneur chilien voudrait l’interroger, apprendre qui il
-était; on fouillerait sa vie, on l’obligerait à rompre cet incognito
-auquel il tenait par-dessus tout...
-
-Quelques jours s’écoulèrent. Le Kaw-djer n’avait plus reparlé du
-changement apporté par le traité de partage, mais il était plus sombre
-que jamais. Que méditait-il donc? Songeait-il à quitter l’Ile Neuve, à
-se séparer de son fidèle Indien, de cet enfant pour lequel il éprouvait
-une si profonde affection?...
-
-Où irait-il? En quel autre coin du monde retrouverait-il
-l’indépendance, sans laquelle il semblait qu’il ne pût vivre? Lors même
-qu’il se réfugierait sur les dernières roches magellaniques, fût-ce à
-l’îlot du cap Horn, échapperait-il à l’autorité chilienne?...
-
-On était alors au début de mars. La belle saison devait durer près
-d’un mois encore, la saison que le Kaw-djer employait à visiter les
-campements fuégiens, avant que l’hiver eût rendu la mer impraticable.
-Cependant, il ne s’apprêtait pas à s’embarquer sur la chaloupe. La
-_Wel-Kiej_, dégréée, restait au fond de la crique.
-
-Ce fut seulement le 7 mars, dans l’après-midi, que le Kaw-djer dit à
-Karroly:
-
-«Tu pareras la chaloupe pour demain dès la première heure.
-
---Un voyage de plusieurs jours? demanda l’Indien.
-
---Oui.
-
-Le Kaw-djer se décidait-il à retourner au milieu des tribus fuégiennes?
-Allait-il remettre les pieds sur cette Terre de Feu devenue argentine
-et chilienne?...
-
---Halg doit-il nous accompagner? interrogea Karroly.
-
---Oui.
-
---Et le chien?
-
---Zol aussi.»
-
-La _Wel-Kiej_ appareilla dès l’aube. Le vent soufflait de l’Est.
-Un assez fort ressac battait les roches au pied du morne. Dans la
-direction du Nord, au large, la mer se soulevait en longues houles.
-
-Si l’intention du Kaw-djer eût été de rallier la Terre de Feu, la
-chaloupe aurait dû lutter, car la brise augmentait à mesure que le
-soleil s’élevait. Mais il n’en fut rien. Sur son ordre, après avoir
-contourné l’Ile Neuve, on se dirigea vers l’île Navarin dont le double
-sommet s’estompait vaguement dans les brumes matinales de l’Ouest.
-
-Ce fut à la pointe sud de cette île, l’une des moyennes de l’archipel
-magellanique, que la _Wel-Kiej_ vint relâcher avant le coucher
-du soleil, au fond d’une petite anse à rive très accore, où la
-tranquillité devait lui être assurée pour la nuit.
-
-Le lendemain, la chaloupe, coupant obliquement la baie de Nassau, mit
-le cap sur l’île Wollaston, près de laquelle elle mouilla le soir même.
-
-Le temps devenait mauvais. Le vent fraîchissait en hâlant le Nord-Est.
-D’épais nuages s’accumulaient à l’horizon. La tempête n’était pas loin.
-La chaloupe devant, pour se conformer aux instructions du Kaw-djer,
-continuer à gagner vers le Sud, il importait de choisir les passes
-où la mer serait moins dure. C’est ce qui fut fait en quittant l’île
-Wollaston. Karroly en contourna la partie occidentale de manière à
-donner dans le détroit qui sépare l’île Hermitte de l’île Herschell.
-
-Quel but poursuivait le Kaw-djer? Lorsqu’il aurait atteint les
-dernières limites de la Terre, lorsqu’il serait arrivé au cap Horn,
-lorsqu’il ne verrait plus devant lui que l’immense Océan, que
-ferait-il?...
-
-Ce fut à cette extrémité de l’archipel que la chaloupe vint relâcher
-dans l’après-midi du 15 mars, non sans avoir couru les plus grands
-dangers au milieu d’une mer démontée. Aussitôt le Kaw-djer débarqua.
-Sans rien dire de ses intentions, ayant renvoyé le chien qui cherchait
-à le suivre, laissant Karroly et Halg sur la grève, il se dirigea vers
-le cap.
-
-L’île Horn n’est qu’une agglomération chaotique de roches énormes
-dont les bois flottés, les laminaires gigantesques, apportés par les
-courants, jonchent la base. Au delà, des pointes de récifs piquent de
-centaines de taches noires la blancheur neigeuse du ressac.
-
-On accède assez facilement au sommet peu élevé du cap par son revers
-septentrional en pentes très allongées, sur lesquelles se rencontrent
-quelques parcelles de terre cultivable.
-
-Le Kaw-djer avait entrepris cette ascension.
-
-Qu’allait-il donc faire là-haut? Voulait-il porter ses regards
-jusqu’aux limites de l’horizon du Sud?... Mais qu’y verrait-il, si ce
-n’est l’immense nappe de la mer?
-
-La tempête était maintenant à son paroxysme. A mesure qu’il montait,
-le Kaw-djer était plus furieusement accueilli par le vent déchaîné.
-Parfois, il lui fallait s’arc-bouter pour ne pas être emporté. Les
-embruns, violemment projetés, lui cinglaient le visage. D’en bas, Halg
-et Karroly apercevaient sa silhouette graduellement décroissante. Ils
-voyaient quelle lutte il soutenait contre la rafale.
-
-Cette pénible ascension exigea près d’une heure. Parvenu au point
-culminant, le Kaw-djer s’avança jusqu’au bord de la falaise, et, là,
-debout dans la tourmente, il demeura immobile, le regard dirigé vers le
-Sud.
-
-La nuit commençait à se faire du côté de l’Est, mais l’horizon opposé
-s’éclairait encore des dernières lueurs du soleil. De gros nuages
-échevelés par le vent, des haillons de vapeur qui traînaient dans la
-houle, passaient avec une vitesse d’ouragan. De toutes parts, rien que
-la mer.
-
-Mais enfin, qu’était venu faire là cet homme à l’âme si profondément
-troublée? Avait-il un but, un espoir?... Ou bien, arrivé à la fin de la
-Terre, arrêté par l’impossible, avait-il soif seulement du grand repos
-de la mort?...
-
-Le temps s’écoula, l’obscurité devint complète. Toutes choses
-disparurent, englouties par les ténèbres.
-
-Ce fut la nuit...
-
-Soudain, un éclair brilla faiblement dans l’espace, une détonation vint
-mourir à la grève.
-
-C’était le coup de canon d’un navire en détresse.
-
-
-
-
-IV
-
-A LA CÔTE.
-
-
-Il était alors huit heures du soir. Le vent, qui depuis un certain
-temps déjà soufflait du Sud-Est, battait en côte avec une prodigieuse
-violence. Un navire n’aurait pu doubler l’extrême pointe de l’Amérique
-sans risquer de se perdre corps et biens.
-
-C’était le danger qui menaçait le bâtiment dont cette détonation avait
-révélé la présence. Sans doute, dans l’impossibilité de porter assez de
-toile, au milieu de ces rafales furieuses, pour tenir la cape courante,
-il était invinciblement drossé contre les récifs.
-
-Une demi-heure plus tard, le Kaw-djer n’était plus seul au sommet de
-l’îlot. Au bruit de la détonation, l’Indien et son fils, s’accrochant
-aux roches du cap, aux touffes poussées dans les fentes, pour abréger
-l’escalade, étaient venus le rejoindre.
-
-Un second coup de canon retentit. Dans ces parages déserts, par ce
-temps déchaîné, quel secours espérait donc le malheureux navire?
-
-«Il est dans l’Ouest, dit Karroly en constatant que la détonation lui
-arrivait de ce côté.
-
---Et il marche tribord amures, approuva le Kaw-djer, car il s’est
-rapproché du cap depuis le premier coup de canon.
-
---Il ne doublera pas, affirma Karroly.
-
---Non, répondit le Kaw-djer, la mer est trop dure... Pourquoi ne
-prend-il pas un bord au large?
-
---Peut-être qu’il ne le peut pas.
-
---C’est possible, mais peut-être aussi n’a-t-il pas aperçu la terre...
-Il faut la lui montrer... Un feu, allumons un feu!» s’écria le Kaw-djer.
-
-Fiévreusement ils se hâtèrent de réunir par brassées des branches
-sèches arrachées aux arbustes qui hérissaient les flancs du cap,
-les longues herbes et les varechs entassés par le vent dans les
-anfractuosités, et ils accumulèrent ce combustible à la cime de
-l’énorme croupe.
-
-Le Kaw-djer battit le briquet. Le feu se communiqua à l’amadou, puis
-aux brindilles, puis, activé par le vent, ne tarda pas à gagner tout
-le foyer. En moins d’une minute, une colonne de flammes se dressa sur
-le plateau, se tordit en projetant une lueur intense, tandis que la
-fumée se rabattait vers le Nord en épais tourbillons. Au rugissement
-de la tempête se joignaient les crépitements du bois dont les nœuds
-éclataient comme des cartouches.
-
-Le cap Horn est tout indiqué pour porter un phare, qui éclairerait
-cette limite commune des deux océans. La sécurité de la navigation
-l’exige, et bien certainement le nombre des sinistres, si fréquents en
-ces parages, en serait diminué.
-
-Nul doute que, à défaut de phare, le foyer allumé par la main du
-Kaw-djer n’eût été vu. Le capitaine du navire ne pouvait ignorer à tout
-le moins qu’il se trouvait à proximité du cap. Renseigné par ce feu sur
-sa position exacte, il lui serait possible de chercher le salut en se
-jetant dans les passes sous le vent de l’île Horn.
-
-Mais quels épouvantables dangers comportait cette manœuvre dans une
-obscurité si profonde! Si aucun pratique de ces parages n’était à bord,
-combien peu de chances avait-il de se diriger parmi les récifs!
-
-Cependant, le feu continuait à projeter sa lumière dans la nuit. Halg
-et Karroly ne cessaient de l’alimenter. Le combustible ne manquait pas
-et durerait jusqu’au matin, s’il le fallait.
-
-Le Kaw-djer, debout en avant du foyer, essayait vainement de relever
-la position du navire. Soudain, par une brève déchirure des nuages,
-la lune illumina l’espace. Un instant, il put apercevoir un grand
-quatre-mâts, dont la coque noire se découpait sur l’écume de la mer. Le
-bâtiment courait à l’Est, en effet, et luttait péniblement contre le
-vent et contre la mer.
-
-Au même instant, au milieu d’un de ces silences qui séparent les
-rafales, de sinistres craquements se firent entendre. Les deux mâts
-d’arrière venaient de se briser au ras de leurs emplantures.
-
-[Illustration: L’Indien put saisir un bout d’aussière... (Page 35.)]
-
-«Il est perdu! s’écria Karroly.
-
---A bord!» commanda le Kaw-djer.
-
-Tous trois, dévalant, non sans risques, les talus du cap, atteignirent
-la grève en quelques minutes. Le chien sur leurs talons, ils
-embarquèrent dans la chaloupe, qui sortit de la crique, Halg au
-gouvernail, le Kaw-djer et Karroly aux avirons, car il n’eût pas été
-possible de larguer un morceau de toile.
-
-Bien que les avirons fussent maniés par des bras vigoureux, la
-_Wel-Kiej_ eut grand’peine à se dégager des récifs contre lesquels la
-houle brisait avec fureur. La mer était démontée. La chaloupe, secouée
-à se démembrer, bondissait, se renversait d’un flanc sur l’autre, se
-mâtait parfois, comme disent les marins, toute son étrave hors de
-l’eau, puis retombait pesamment. De lourds paquets de mer embarquaient,
-s’écrasaient en douches sur le tillac et roulaient jusqu’à l’arrière.
-Alourdie par cette charge d’eau, elle risquait de sombrer. Il fallait
-alors que Halg abandonnât le gouvernail pour manier l’écope.
-
-Malgré tout, la _Wel-Kiej_ s’approchait du navire dont on distinguait
-maintenant les feux de position. On en apercevait la masse qui tanguait
-comme une bouée gigantesque plus noire que la mer, plus noire que le
-ciel. Les deux mâts brisés, retenus par leurs haubans, flottaient à sa
-suite, tandis que le mât de misaine et le grand mât décrivaient des
-arcs d’un demi-cercle, en déchirant les brumailles.
-
-«Que fait donc le capitaine, s’écria le Kaw-djer, et comment ne
-s’est-il pas débarrassé de cette mâture? Il ne sera pas possible de
-traîner une pareille queue à travers les passes.
-
-En effet, il était urgent de couper les agrès qui retenaient les mâts
-tombés à la mer. Mais, sans doute, le navire était en plein désordre.
-Peut-être même n’avait-il plus de capitaine. On eût été tenté de le
-croire, en constatant l’absence de toute manœuvre dans une circonstance
-si critique.
-
-Cependant l’équipage ne pouvait plus ignorer que le navire était
-affalé sous la terre et qu’il ne tarderait pas à s’y fracasser. Le
-foyer allumé au faîte du cap Horn jetait encore des flammes qui
-s’échevelaient comme des lanières démesurées, lorsque le brasier
-s’activait au souffle de la tourmente.
-
---Il n’y a donc plus personne à bord!» dit l’Indien, répondant à
-l’observation du Kaw-djer.
-
-Il se pouvait après tout que le bâtiment eût été abandonné de son
-équipage, et que celui-ci s’efforçât en ce moment de gagner la terre
-dans les embarcations. A moins qu’il ne fût plus qu’un énorme cercueil
-transportant des mourants et des morts dont les corps allaient se
-déchirer bientôt sur la pointe des récifs, puisque, durant les
-accalmies, pas un cri, pas un appel ne se faisait entendre.
-
-La _Wel-Kiej_ arriva enfin par le travers du navire, au moment où il
-faisait une embardée sur bâbord, qui faillit la couler. Un heureux coup
-de barre lui permit de raser la coque le long de laquelle pendaient des
-agrès. L’Indien put adroitement saisir un bout d’aussière, qui fut, en
-un tour de main, amarrée à l’avant de la chaloupe.
-
-Puis son fils et lui, le Kaw-djer ensuite enlevant dans ses bras le
-chien Zol, franchirent les bastingages et retombèrent sur le pont.
-
-Non, le navire n’avait point été délaissé. Bien au contraire, une foule
-éperdue d’hommes, de femmes et d’enfants l’encombrait. Étendus pour la
-plupart contre les roufs, dans les coursives, on eût compté plusieurs
-centaines de malheureux au paroxysme de l’épouvante, et qui n’auraient
-pu rester debout, tant les coups de roulis étaient insoutenables.
-
-Au milieu de l’obscurité, personne n’avait aperçu ces deux hommes et ce
-jeune garçon qui venaient de sauter à bord.
-
-Le Kaw-djer se précipita vers l’arrière, espérant trouver l’homme de
-barre à son poste... La barre était abandonnée. Le navire, à sec de
-toile, allait où le poussaient la houle et le vent.
-
-Le capitaine, les officiers, où étaient-ils donc? Avaient-ils,
-lâchement, au mépris de tout devoir, déserté leur navire?
-
-Le Kaw-djer saisit un matelot par le bras.
-
-«Ton commandant? interrogea-t-il en anglais.
-
-Cet homme n’eut pas même l’air de s’apercevoir qu’il était interpellé
-par un étranger et se borna à hausser les épaules.
-
---Ton commandant? reprit le Kaw-djer.
-
---Élingué par-dessus bord, et plus d’un autre avec, dit le matelot d’un
-ton d’étrange indifférence.
-
-Ainsi le bâtiment n’avait plus de capitaine, et une partie de son
-équipage lui manquait.
-
---Le second? demanda le Kaw-djer.
-
-Nouveau haussement d’épaules du matelot évidemment frappé de stupeur.
-
---Le second?... répondit-il. Les deux jambes cassées, la tête broyée,
-affalé dans l’entrepont.
-
---Mais le lieutenant?... le maître?... où sont-ils?
-
-D’un geste, le matelot fit entendre qu’il n’en savait rien.
-
---Enfin, qui commande à bord? s’écria le Kaw-djer.
-
---Vous! dit Karroly.
-
---A la barre donc, ordonna le Kaw-djer, et laisse arriver en grand!»
-
-Karroly et lui revinrent en toute hâte à l’arrière et pesèrent sur la
-roue, pour faire abattre le bâtiment. Celui-ci, obéissant péniblement
-au gouvernail, vint avec lenteur sur bâbord.
-
-«Brasse carré partout!» commanda le Kaw-djer.
-
-Tombé dans le lit du vent, le navire avait pris un peu d’erre.
-Peut-être réussirait-on à passer dans l’Ouest de l’île Horn.
-
-Où allait ce navire?... On le saurait plus tard. Quant à son nom et à
-celui de son port d’attache--_Jonathan_, SAN-FRANCISCO--il fut possible
-de les lire sur la roue, à la lueur d’un falot.
-
-Les violentes embardées rendaient très difficile la manœuvre du
-gouvernail, dont l’action était, d’ailleurs, peu efficace, le bâtiment
-n’ayant qu’une faible vitesse propre. Cependant, le Kaw-djer et
-Karroly essayaient de le maintenir dans la direction de la passe, en
-s’orientant sur les derniers éclats que, pour quelques minutes encore,
-continuait à jeter le feu allumé au sommet du cap Horn.
-
-Mais, quelques minutes, il n’en fallait pas plus pour atteindre
-l’entrée du canal, qui se creusait, sur tribord, entre l’île Hermitte
-et l’île Horn. Que le bâtiment parvint à parer les écueils émergeant
-dans la partie moyenne de ce canal, et il gagnerait peut-être un
-mouillage abrité du vent et de la mer. Là, on attendrait en sûreté
-jusqu’au lever du jour.
-
-Tout d’abord, Karroly, aidé de quelques matelots dont le trouble était
-si grand qu’ils ne remarquèrent même pas que des ordres leur étaient
-donnés par un Indien, se hâta de couper les haubans et galhaubans de
-bâbord qui retenaient les deux mâts à la traîne. Leurs chocs violents
-contre la coque eussent fini par la défoncer. Les agrès tranchés à
-coups de hache, la mâture partit en dérive, et il n’y eut plus à s’en
-occuper. Quant à la _Wel-Kiej_, sa bosse la ramena vers l’arrière de
-manière à prévenir toute collision.
-
-La fureur de la tempête s’accroissait. Les énormes paquets de mer qui
-embarquaient par-dessus les bastingages augmentaient l’affolement des
-passagers. Mieux aurait valu que tout ce monde se fût réfugié dans
-les roufs ou dans l’entrepont. Mais le moyen de se faire entendre et
-comprendre de ces malheureux? Il n’y fallait pas songer.
-
-Enfin, non sans d’effrayantes embardées qui exposaient tour à tour ses
-flancs aux assauts des lames, le bâtiment doubla le cap, frôla les
-récifs qui le hérissaient à l’Ouest et, sous l’impulsion d’un morceau
-de toile hissé à l’avant en guise de foc, passa sous le vent de l’île
-Horn, dont les hauteurs le couvrirent en partie contre les violences de
-la bourrasque.
-
-Pendant cette accalmie relative, un homme monta sur la dunette et
-s’approcha de la barre que manœuvraient le Kaw-djer et Karroly.
-
-«Qui êtes-vous? demanda-t-il.
-
---Pilote, répondit le Kaw-djer. Et vous?
-
---Maître d’équipage.
-
---Vos officiers?
-
---Morts.
-
---Tous?
-
---Tous.
-
---Pourquoi n’étiez-vous pas à votre poste?
-
---J’ai été assommé par la chute des mâts. Je viens à peine de reprendre
-connaissance.
-
---C’est bon. Reposez-vous. Mon compagnon et moi nous suffirons à la
-tâche. Mais, quand vous le pourrez, réunissez vos hommes. Il faut
-mettre de l’ordre ici.»
-
-Tout danger n’avait pas disparu, loin de là. Lorsque le navire
-arriverait à la pointe septentrionale de l’île, il serait pris par
-le travers et de nouveau exposé à toutes les brutalités des lames
-et du vent, qui enfilaient le bras de mer entre l’île Horn et l’île
-Herschell. Aucun moyen, d’ailleurs, d’éviter ce passage. Outre que la
-côte du cap n’offre aucun abri où le _Jonathan_ pût mouiller, le vent,
-qui hâlait de plus en plus le Sud, ne tarderait pas à rendre intenable
-cette partie de l’archipel.
-
-Le Kaw-djer n’avait plus qu’un espoir, gagner vers l’Ouest et atteindre
-la côte méridionale de l’île Hermitte. Cette côte, assez franche,
-longue d’une douzaine de milles, n’est pas dépourvue de refuges.
-Au revers de l’une des pointes, il n’était pas impossible que le
-_Jonathan_ trouvât un abri. La mer redevenue calme, Karroly essaierait,
-en choisissant un vent favorable, de gagner le canal du Beagle, et de
-conduire le navire, bien qu’il fût à peu près désemparé, à Punta-Arenas
-par le détroit de Magellan.
-
-Mais, que de périls présentait la navigation jusqu’à l’île Hermitte!
-Comment éviter les nombreux récifs dont la mer est semée dans ces
-parages? Avec la voilure réduite à un bout de foc, comment assurer la
-direction dans ces profondes ténèbres?...
-
-Après une heure terrible, les dernières roches de l’île Horn furent
-dépassées et la mer recommença à battre en grand le navire.
-
-Le maître d’équipage, aidé d’une douzaine de matelots, établit alors un
-tourmentin au mât de misaine. Il ne fallut pas moins d’une demi-heure
-pour y réussir. Au prix de mille peines, la voile fut enfin hissée à
-bloc, amurée et bordée à l’aide de palans, non sans que les hommes y
-eussent employé toute leur vigueur.
-
-Assurément, pour un navire de ce tonnage, l’action de ce morceau de
-toile serait à peine sensible. Il la ressentit pourtant, et telle était
-la force du vent, que les sept ou huit milles séparant l’île Horn de
-l’île Hermitte furent enlevés en moins d’une heure.
-
-Un peu avant onze heures, le Kaw-djer et Karroly commençaient à croire
-au succès de leur tentative, lorsqu’un effroyable fracas domina un
-instant les hurlements de la bourrasque.
-
-Le mât de misaine venait de se rompre à une dizaine de pieds au-dessus
-du pont. Entraînant dans sa chute une partie du grand mât, il tomba en
-écrasant les bastingages de bâbord et disparut.
-
-Cet accident fit plusieurs victimes, car des cris déchirants
-s’élevèrent. En même temps, le _Jonathan_ embarqua une lame gigantesque
-et donna une telle bande qu’il menaça de chavirer.
-
-Il se releva cependant, mais un torrent courut de bâbord à tribord, de
-l’arrière à l’avant, balayant tout sur son passage. Par bonheur, les
-agrès s’étaient rompus, et les débris de la mâture, emportés par la
-houle, ne menaçaient pas la coque.
-
-Devenu désormais une épave inerte en dérive, le _Jonathan_ ne sentait
-plus sa barre.
-
-«Nous sommes perdus! cria une voix.
-
---Et pas d’embarcations! gémit une autre.
-
---Il y a la chaloupe du pilote! hurla une troisième.
-
-La foule se rua vers l’arrière, où la _Wel-Kiej_ suivait à la traîne.
-
---Halte!» commanda le Kaw-djer d’une voix si impérieuse qu’il fut obéi
-sur-le-champ.
-
-En quelques secondes, le maître d’équipage eut établi un cordon de
-matelots, qui barra la route aux passagers affolés. Il n’y avait plus
-qu’à attendre le dénouement.
-
-Une heure après, Karroly entrevit une énorme masse dans la région du
-Nord. Par quel miracle le _Jonathan_ avait-il suivi sans dommage le
-chenal séparant l’île Herschell de l’île Hermitte? Le certain, c’est
-qu’il l’avait franchi, puisqu’il avait maintenant devant lui les
-hauteurs de l’île Wollaston. Mais le flot se faisait alors sentir, et
-l’île Wollaston fut presque aussitôt laissée sur tribord.
-
-Lequel serait le plus fort, du vent ou du courant? Le _Jonathan_,
-poussé par le premier, allait-il passer à l’Est de l’île Hoste, ou
-bien, drossé par le second, la doubler par le Sud? Ni l’un, ni l’autre.
-Un peu avant une heure du matin, un formidable choc l’ébranla dans
-toute sa membrure, et il demeura immobile, en donnant une forte gîte
-sur bâbord.
-
-Le navire américain venait de se mettre au plein sur la côte orientale
-de cette extrémité de l’île Hoste qui porte le nom de Faux cap Horn.
-
-
-
-
-V
-
-LES NAUFRAGÉS.
-
-
-Quinze jours avant cette nuit du 15 au 16 mars, le clipper américain
-_Jonathan_ avait quitté San-Francisco de Californie, à destination de
-l’Afrique australe. C’est là une traversée qu’un navire bon marcheur
-peut accomplir en cinq semaines, s’il est favorisé par le temps.
-
-Ce voilier de trois mille cinq cents tonneaux de jauge était gréé de
-quatre mâts, le mât de misaine et le grand mât à voiles carrées, les
-deux autres à voiles auriques et latines: brigantines et flèches.
-Son commandant, le capitaine Leccar, excellent marin dans la force
-de l’âge, avait sous ses ordres le second Musgrave, le lieutenant
-Maddison, le maître Hartlepool et un équipage de vingt-sept hommes,
-tous Américains.
-
-Le _Jonathan_ n’avait pas été affrété pour un transport de
-marchandises. C’est un chargement humain qu’il contenait dans
-ses flancs. Plus de mille émigrants, réunis par une Société de
-colonisation, s’y étaient embarqués pour la baie de Lagoa, où le
-Gouvernement portugais leur avait accordé une concession.
-
-La cargaison du clipper, en dehors des provisions nécessaires au
-voyage, comprenait tout ce qu’exigerait la colonie à son début.
-L’alimentation de ces centaines d’émigrants était assurée pour
-plusieurs mois en farine, conserves et boissons alcooliques. Le
-_Jonathan_ emportait aussi du matériel de première installation:
-tentes, habitations démontables, ustensiles nécessaires aux besoins
-des ménages. Afin de favoriser la mise en valeur immédiate des terres
-concédées, la Société s’était préoccupée de fournir aux colons des
-instruments agricoles, des plants de diverses natures, des graines
-de céréales et de légumes, un certain nombre de bestiaux des espèces
-bovine, porcine et ovine, et tous les hôtes habituels de la basse-cour.
-Les armes et les munitions ne manquant pas davantage, le sort de la
-nouvelle colonie était donc garanti pour une période suffisante.
-D’ailleurs, il n’était pas question qu’elle fût abandonnée à elle-même.
-Le _Jonathan_, de retour à San Francisco, y reprendrait une seconde
-cargaison qui compléterait la première, et, si l’entreprise paraissait
-réussir, transporterait un autre personnel de colons à la baie de
-Lagoa. Il ne manque pas de pauvres gens pour lesquels l’existence est
-trop pénible, impossible même dans la mère-patrie, et dont tous les
-efforts tendent à s’en créer une meilleure en terre étrangère.
-
-[Illustration: Cette situation nouvelle, le Kaw-djer réussit a la faire
-comprendre... (Page 44.)]
-
-Dès le début du voyage, les éléments semblèrent se liguer contre le
-succès de l’entreprise. Après une traversée très dure, le _Jonathan_
-n’était arrivé à la hauteur du cap Horn que pour y être assailli par
-une des plus furieuses tempêtes dont ces parages aient été le théâtre.
-
-Le capitaine Leccar, qui, faute d’observation solaire, ne pouvait
-connaître sa position exacte, se croyait plus loin de la terre. C’est
-pourquoi il donna la route au plus près, tribord amures, espérant
-passer d’une seule bordée dans l’Atlantique, où il trouverait sans
-doute un temps plus maniable. On venait à peine d’exécuter ses ordres,
-quand un furieux coup de mer, capelant la joue de tribord, l’enleva
-avec plusieurs passagers et matelots. On tenta vainement de porter
-secours à ces malheureux qui, en moins d’une seconde, eurent disparu.
-
-Ce fut après cette catastrophe que le _Jonathan_ commença à tirer le
-canon d’alarme, dont la première détonation avait été entendue par le
-Kaw-djer et par ses compagnons.
-
-Le capitaine Leccar n’avait donc pas vu le feu allumé au sommet du cap,
-qui lui eût montré son erreur et permis peut-être de la réparer. A son
-défaut, le second Musgrave essaya de virer de bord afin de gagner du
-champ. C’était une entreprise presque irréalisable, étant donné l’état
-de la mer et la voilure réduite que nécessitait la violence du vent.
-Après beaucoup d’efforts infructueux, il allait cependant la mener à
-bonne fin, lorsqu’il fut précipité à la mer avec le lieutenant Maddison
-par la chute de la mâture arrière. Au même instant, une poulie,
-violemment balancée par la houle, atteignait le maître d’équipage à la
-tête et le jetait évanoui sur le pont.
-
-On sait le reste.
-
-Maintenant, le voyage était terminé. Le _Jonathan_, solidement encastré
-entre les pointes des récifs, gisait, à jamais immobile, sur la
-côte de l’île Hoste. A quelle distance était-il de la terre? On le
-saurait au jour. En tous cas, il n’y avait plus de danger immédiat. Le
-navire, emporté par sa force vive, était entré très avant au milieu
-des écueils, et ceux que son élan lui avait permis de franchir le
-couvraient de la mer, qui n’arrivait plus jusqu’à lui que sous forme
-d’inoffensive écume. Il ne serait donc pas démoli, cette nuit-là du
-moins. D’autre part, il ne pouvait être question de couler, la cale qui
-le supportait ne devant sûrement pas s’enfoncer sous son poids.
-
-Cette situation nouvelle, le Kaw-djer, aidé du maître Hartlepool,
-réussit à la faire comprendre au troupeau affolé qui encombrait le
-pont. Quelques émigrants, les uns volontairement, les autres emportés
-par le choc, étaient passés par-dessus bord au moment de l’échouage.
-Ils étaient tombés sur les récifs, où le ressac les roulait, mutilés et
-sans vie. Mais l’immobilité du navire commençait à rassurer les autres.
-Peu à peu, hommes, femmes et enfants allèrent chercher sous les roufs
-ou dans l’entrepont un abri contre les torrents de pluie que les nuages
-déversaient en cataractes. Quant au Kaw-djer, en compagnie d’Halg, de
-Karroly et du maître d’équipage, il continua à veiller pour le salut de
-tous.
-
-Lorsqu’ils furent dans l’intérieur du navire, où régnait un silence
-relatif, les émigrants ne tardèrent pas à s’endormir pour la plupart.
-Allant d’un extrême à l’autre, les pauvres gens avaient repris
-confiance dès qu’ils avaient senti au-dessus d’eux une énergie et une
-intelligence, et docilement ils avaient obéi. Comme si la chose eût été
-toute naturelle, ils s’en remettaient au Kaw-djer et lui laissaient
-le soin de décider pour eux et d’assurer leur sécurité. Rien ne les
-avait préparés à subir de telles épreuves. Forts par leur patiente
-résignation contre les misères courantes de l’existence, ils étaient
-désarmés en de si exceptionnelles circonstances, et, inconsciemment,
-ils souhaitaient que quelqu’un se chargeât de distribuer à chacun sa
-besogne. Français, Italiens, Russes, Irlandais, Anglais, Allemands, et
-jusqu’aux Japonais, étaient représentés plus ou moins largement parmi
-ces émigrants, dont le plus grand nombre, toutefois, provenaient des
-États du Nord-Amérique. Et, cette diversité de races, on la retrouvait
-dans les professions. Si pour l’immense majorité ils faisaient partie
-de la classe agricole, certains appartenaient à la classe ouvrière
-proprement dite, et quelques-uns même avaient exercé, avant de
-s’expatrier, des professions libérales. Célibataires en général, cent
-ou cent cinquante d’entre eux seulement étaient mariés et traînaient à
-leur suite un véritable troupeau d’enfants.
-
-Mais tous avaient ce trait commun d’être des épaves. Victimes, les
-uns d’un hasard défavorable de la naissance, d’autres d’un défaut
-d’équilibre moral, ceux-ci d’une insuffisance d’intelligence ou de
-force, ceux-là de malheurs immérités, tous avaient dû se reconnaître
-mal adaptés à leur milieu et se résoudre à chercher fortune sous
-d’autres cieux.
-
-Cette population hybride, c’était un microcosme, une réduction de la
-gent humaine où, à l’exclusion de la richesse, toutes les situations
-sociales étaient représentées. L’extrême misère, d’ailleurs, en
-était pareillement bannie, la Société de colonisation ayant exigé
-de ses adhérents la possession d’un capital minimum de cinq cents
-francs, capital qui, selon les facultés individuelles, avait été,
-par quelques-uns, porté à un chiffre vingt et trente fois plus fort.
-C’était une foule, en somme, ni meilleure, ni pire qu’une autre;
-c’était la foule avec ses inégalités, ses vertus et ses tares, amas
-confus de désirs et de sentiments contradictoires, la foule anonyme,
-d’où se dégage parfois une volonté unique et totale, comme un courant
-se forme et s’isole dans la masse amorphe de la mer.
-
-Cette foule que le hasard jetait sur une côte inhospitalière,
-qu’allait-elle devenir? Comment allait-elle résoudre l’éternel problème
-de la vie?
-
-
-FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-I
-
-A TERRE.
-
-
-Même en cette région si bouleversée, l’île Hoste est remarquable par la
-fantaisie de son plan. Si la côte septentrionale, qui borde le canal
-du Beagle sur la moitié de son étendue, en est sensiblement rectiligne,
-le littoral, sur le reste de son périmètre, est hérissé de caps aigus
-ou creusé de golfes étroits, dont quelques-uns profonds jusqu’à
-traverser l’île presque de part en part.
-
-L’île Hoste est une des grandes terres de l’archipel magellanique.
-Sa largeur peut être estimée à cinquante kilomètres, et sa longueur
-à plus de cent, non compris cette presqu’île Hardy, recourbée comme
-un cimeterre, qui projette à huit ou dix lieues dans le Sud-Ouest la
-pointe connue sous le nom de Faux cap Horn.
-
-C’est à l’Est de cette presqu’île, au revers d’une énorme masse
-granitique séparant la baie Orange de la baie Scotchwell, que le
-_Jonathan_ était venu s’échouer.
-
-Au jour naissant, une falaise sauvage apparut dans les brumes de
-l’aube, que ne tardèrent pas à dissiper les derniers souffles de la
-tempête expirante. Le _Jonathan_ gisait à l’extrémité d’un promontoire
-dont l’arête, formée d’un morne très à pic du côté de la mer, se
-rattachait par un faîte élevé à l’ossature de la presqu’île. Au pied
-du morne s’étendait un lit de roches noirâtres, toutes visqueuses de
-varechs et de goëmons. Entre les récifs brillait par places un sable
-lisse et encore humide, prodigieusement constellé de ces coquillages:
-térébratules, fissurelles, patelles, tritons, peignes, licornes,
-oscabrions, mactres, vénus, si abondants sur les plages magellaniques.
-En somme, l’île Hoste ne semblait pas des plus accueillantes à première
-vue.
-
-Dès que la lumière leur permit de distinguer confusément la côte,
-la plupart des naufragés se laissèrent glisser sur les récifs alors
-presque entièrement découverts, et s’empressèrent de gagner la terre.
-C’eût été folie de vouloir les retenir. On imagine aisément quelle
-hâte ils devaient avoir de fouler un sol ferme après les affres d’une
-pareille nuit. Une centaine d’entre eux se mirent en devoir d’escalader
-le morne en le prenant à revers, dans l’espoir de reconnaître du sommet
-une plus vaste étendue de pays. Du surplus de la foule, une partie
-s’éloigna en contournant le rivage sud de la pointe, une autre suivit
-le rivage nord, tandis que le plus grand nombre stationnaient sur la
-grève, absorbés dans la contemplation du _Jonathan_ échoué.
-
-Quelques émigrants toutefois, plus intelligents ou moins impulsifs que
-les autres, étaient restés à bord et tenaient leurs regards fixés sur
-le Kaw-djer, comme s’ils eussent attendu un mot d’ordre de cet inconnu
-dont l’intervention leur avait déjà été si profitable. Celui-ci ne
-montrant aucune velléité d’interrompre la conversation qu’il soutenait
-avec le maître d’équipage, l’un de ces émigrants se détacha enfin d’un
-groupe de quatre personnes, parmi lesquelles figuraient deux femmes,
-et se dirigea vers les causeurs. A l’expression de son visage, à sa
-démarche, à mille signes impalpables, il était aisé de reconnaître
-que cet homme, âgé d’environ cinquante ans, appartenait à une classe
-supérieure au milieu dans lequel il se trouvait placé.
-
-«Monsieur, dit-il en abordant le Kaw-djer, que je vous remercie, avant
-tout. Vous nous avez sauvés d’une mort certaine. Sans vous et sans vos
-compagnons, nous étions inévitablement perdus.
-
-Les traits, la voix, le geste de ce passager disaient son honnêteté
-et sa droiture. Le Kaw-djer serra avec cordialité la main qui lui
-était tendue, puis, employant la langue anglaise dans laquelle on lui
-adressait la parole:
-
---Nous sommes trop heureux, mon ami Karroly et moi, répondit-il,
-que notre expérience de ces parages nous ait permis d’éviter une si
-effroyable catastrophe.
-
---Permettez-moi de me présenter. Je suis émigrant et je m’appelle
-Harry Rhodes. J’ai avec moi ma femme, ma fille et mon fils, reprit le
-passager en désignant les trois personnes qu’il avait quittées pour
-aborder le Kaw-djer.
-
---Mon compagnon, dit en échange le Kaw-djer, est le pilote Karroly, et
-voici Halg, son fils. Ce sont des Fuégiens, comme vous pouvez le voir.
-
---Et vous? interrogea Harry Rhodes.
-
---Je suis un ami des Indiens. Ils m’ont baptisé le Kaw-djer, et je ne
-me connais plus d’autre nom.
-
-Harry Rhodes regarda avec étonnement son interlocuteur qui soutint cet
-examen d’un air calme et froid. Sans insister, il demanda:
-
---Quel est votre avis sur ce que nous devons faire?
-
---Nous en parlions précisément, M. Hartlepool et moi, répondit le
-Kaw-djer. Tout dépend de l’état du _Jonathan_. Je n’ai pas, à vrai
-dire, beaucoup d’illusions à ce sujet. Cependant, il est nécessaire de
-l’examiner avant de rien décider.
-
---En quelle partie de la Magellanie sommes-nous échoués? reprit Harry
-Rhodes.
-
---Sur la côte sud-est de l’île Hoste.
-
---Près du détroit de Magellan?
-
---Non. Fort loin, au contraire.
-
---Diable!... fit Harry Rhodes.
-
---C’est pourquoi, je vous le répète, tout dépend de l’état du
-_Jonathan_. Il faut d’abord s’en rendre compte. Nous prendrons ensuite
-une décision.»
-
-Suivi du maître Hartlepool, d’Harry Rhodes, d’Halg et de Karroly, le
-Kaw-djer descendit sur les récifs, et, tous ensemble, ils firent le
-tour du clipper.
-
-On eut vite acquis la certitude que le _Jonathan_ devait être considéré
-comme absolument perdu. La coque était crevée en vingt endroits,
-déchirée sur presque toute la longueur du flanc de tribord, avaries
-particulièrement irrémédiables quand il s’agit d’un bâtiment en
-fer. On devait donc renoncer à tout espoir de le remettre à flot et
-l’abandonner à la mer qui ne tarderait pas à en achever la démolition.
-
-«Selon moi, dit alors le Kaw-djer, il conviendrait de débarquer la
-cargaison et de la mettre en lieu sûr. Pendant ce temps, on réparerait
-notre chaloupe qui a subi de sérieuses avaries au moment de l’échouage.
-Les réparations terminées, Karroly conduirait à Punta-Arenas un des
-émigrants qui apprendrait le sinistre au gouverneur. Sans aucun doute,
-celui-ci s’empressera de faire le nécessaire pour vous rapatrier.
-
---C’est fort sagement dit et pensé, approuva Harry Rhodes.
-
---Je crois, reprit le Kaw-djer, qu’il serait bon de communiquer ce plan
-à tous vos compagnons. Pour cela, il faudrait les réunir sur la grève,
-si vous n’y voyez pas d’inconvénient.»
-
-On dut attendre assez longtemps le retour des diverses bandes qui
-s’étaient plus ou moins éloignées dans des directions opposées. Avant
-neuf heures du matin, cependant, la faim eut ramené tous les émigrants
-en face du navire échoué. Harry Rhodes, montant sur un quartier de
-roc en guise de tribune, transmit à ses compagnons la proposition du
-Kaw-djer.
-
-Elle n’obtint pas un succès absolument unanime. Quelques auditeurs ne
-parurent pas satisfaits. On entendit des réflexions désobligeantes.
-
-«Décharger un navire de trois mille tonneaux, maintenant!... Il ne
-manquait plus que ça! murmurait l’un.
-
---Pour qui nous prend-on? bougonnait un autre.
-
---Comme si l’on n’avait pas assez trimé! disait en sourdine un
-troisième.
-
-Une voix s’éleva enfin nettement de la foule.
-
---Je demande la parole, articulait-elle en mauvais anglais.
-
---Prenez-la, acquiesça, sans même connaître le nom de l’interrupteur,
-Harry Rhodes, qui descendit sur-le-champ de son piédestal.
-
-Il y fut aussitôt remplacé par un homme dans la force de l’âge. Son
-visage, aux traits assez beaux, éclairé par des yeux bleus un peu
-rêveurs, était encadré par une barbe touffue de couleur châtain.
-Le propriétaire de cette magnifique barbe en tirait, selon toute
-apparence, quelque vanité, car il en caressait avec amour les poils
-longs et soyeux, d’une main dont nul travail grossier n’avait altéré la
-blancheur.
-
---Camarades, prononça ce personnage en arpentant le rocher comme
-Cicéron devait jadis arpenter les rostres, la surprise que plusieurs
-d’entre vous ont manifestée est des plus naturelles. Que nous
-propose-t-on, en effet? De séjourner un temps indéterminé sur cette
-côte inhospitalière et de travailler stupidement au sauvetage d’un
-matériel qui n’est pas à nous. Pourquoi attendrions-nous ici le retour
-de la chaloupe, alors qu’elle peut être utilisée à nous transporter les
-uns après les autres jusqu’à Punta-Arenas?
-
-Des: «Il a raison!», «C’est évident!», coururent parmi les auditeurs.
-
-Cependant le Kaw-djer répliquait du milieu de la foule:
-
---La _Wel-Kiej_ est à votre disposition, cela va sans dire. Mais il lui
-faudra dix ans pour transporter tout le monde à Punta-Arenas.
-
---Soit! concéda l’orateur. Restons donc ici en attendant son retour.
-Ce n’est pas une raison pour décharger le matériel à grand renfort de
-bras. Que nous retirions des flancs du navire les objets qui sont notre
-propriété personnelle, rien de mieux, mais le reste!... Devons-nous
-quelque chose à la Société à laquelle tout cela appartient? Bien au
-contraire, c’est elle qui est responsable de nos malheurs. Si elle
-n’avait pas fait preuve de tant d’avarice, si son bateau avait été
-meilleur et mieux commandé, nous n’en serions pas où nous en sommes.
-Et d’ailleurs, quand bien même il n’en serait pas ainsi, devrions-nous
-pour cela oublier que nous faisons partie de l’innombrable classe des
-exploités, et nous transformer bénévolement en bêtes de somme des
-exploiteurs?
-
-L’argument parut apprécié. Une voix dit: «Bravo!». Il y eut de gros
-rires.
-
-L’orateur, ainsi encouragé, poursuivit avec une chaleur nouvelle:
-
---Exploités, nous le sommes à coup sûr, nous autres travailleurs--et
-l’orateur, ce disant, se frappait la poitrine avec énergie--qui n’avons
-pu, fût-ce au prix d’un labeur acharné, gagner dans les lieux qui nous
-ont vus naître le pain qu’aurait trempé notre sueur. Nous serions
-bien sots maintenant de charger nos échines de toute cette ferraille
-fabriquée par des ouvriers comme nous et qui n’en est pas moins la
-propriété de ce capitalisme oppresseur, dont l’incommensurable égoïsme
-nous a contraints à quitter nos familles et nos patries?
-
-Si la plupart des émigrants écoutaient d’un air ahuri ces tirades
-prononcées dans un anglais vicié par un fort accent étranger, plusieurs
-d’entre eux en paraissaient ébranlés. Un petit groupe, réuni au pied de
-la tribune improvisée, donnait notamment des marques d’approbation.
-
-Ce fut encore le Kaw-djer qui remit les choses au point.
-
---J’ignore à qui appartient la cargaison du _Jonathan_, dit-il avec
-calme, mais mon expérience de ce pays m’autorise à vous affirmer
-qu’elle pourra éventuellement vous être utile. Dans l’ignorance où
-nous sommes tous de l’avenir, il est sage, selon moi, de ne pas
-l’abandonner.»
-
-Le précédent orateur ne manifestant aucune velléité de réplique, Harry
-Rhodes escalada de nouveau le rocher et mit aux voix la proposition de
-Kaw-djer. Elle fut adoptée à mains levées sans autre opposition.
-
-«Le Kaw-djer demande, ajouta Harry Rhodes transmettant une question
-qui lui était faite à lui-même, s’il n’y aurait pas parmi nous des
-charpentiers qui consentiraient à l’aider pour réparer sa chaloupe.
-
---Présent! fit un homme à l’aspect solide, qui éleva un bras au-dessus
-des têtes.
-
---Présent!» répondirent presque en même temps deux autres émigrants.
-
-«Le premier qui a parlé, c’est Smith, dit Hartlepool au Kaw-djer, un
-ouvrier embauché par la Compagnie. C’est un brave homme. Je ne connais
-pas les deux autres. Tout ce que je sais, c’est que l’un s’appelle
-Hobard.
-
---Et l’orateur, le connaissez-vous?
-
---C’est un émigrant, un Français, je crois. On m’a dit qu’il se nommait
-Beauval, mais je n’en suis pas sûr.»
-
-Le maître d’équipage ne se trompait pas. Tels étaient bien le nom et
-la nationalité de l’orateur, dont l’histoire assez mouvementée peut
-cependant être résumée en quelques lignes.
-
-Ferdinand Beauval avait commencé par être avocat, et peut-être eût-il
-réussi dans cette profession, car il ne manquait ni d’intelligence, ni
-de talent, s’il n’avait eu le malheur d’être piqué, dès le début de sa
-carrière, par la tarentule politique. Pressé de réaliser une ambition à
-la fois ardente et confuse, il s’était enrôlé dans les partis avancés
-et n’avait pas tardé à lâcher le Palais pour les réunions publiques.
-Il serait, sans doute, parvenu à se faire élire député tout comme
-un autre, s’il avait pu attendre assez longtemps. Mais ses modestes
-ressources furent épuisées avant que le succès eût couronné ses
-efforts. Réduit aux expédients, il s’était alors compromis dans des
-affaires douteuses, et, de ce jour, datait pour lui la dégringolade
-qui, de chute en chute, l’avait fait rouler dans la gêne, puis dans la
-misère, et l’avait enfin contraint à chercher une meilleure fortune sur
-le sol de la libre Amérique.
-
-Mais, en Amérique, le sort ne lui avait pas été plus clément. Après
-avoir passé de ville en ville, en exerçant successivement tous les
-métiers, il avait finalement échoué à San Francisco, où, le destin ne
-lui souriant pas davantage, il s’était vu acculé à un second exil.
-
-Ayant réussi à se procurer le capital minimum nécessaire, il s’était
-inscrit dans ce convoi d’émigrants sur le vu d’un prospectus qui
-promettait monts et merveilles aux premiers colons de la concession de
-la baie de Lagoa. Son espoir risquait fort d’être trompé de nouveau,
-après le naufrage du _Jonathan_, qui le jetait, avec tant d’autres
-misérables, sur le littoral de la presqu’île Hardy.
-
-Toutefois, les échecs perpétuels de Ferdinand Beauval n’avaient
-aucunement ébranlé sa confiance en lui-même et dans son étoile.
-Ces échecs, qu’il attribuait à la méchanceté, à l’ingratitude, à
-la jalousie, laissaient intacte sa foi en sa valeur propre, qui
-triompherait, un jour ou l’autre, à la première occasion favorable.
-
-C’est pourquoi pas un instant il n’avait laissé dépérir les dons de
-conducteur d’hommes qu’il s’attribuait modestement. A peine à bord
-du _Jonathan_, il s’était efforcé de répandre autour de lui la bonne
-semence, et parfois avec une telle intempérance de langage que le
-capitaine Leccar avait cru devoir intervenir.
-
-Malgré cette entrave apportée à sa propagande, Ferdinand Beauval
-n’était pas sans avoir remporté quelques petits succès pendant le
-commencement de ce voyage qui venait de prendre fin d’une manière
-si dramatique. Certains de ses compagnons d’infortune, en nombre
-insignifiant, il est vrai, n’avaient pas laissé de prêter une oreille
-complaisante aux suggestions démagogiques qui faisaient le fond de son
-éloquence habituelle. Autour de lui, ils formaient maintenant un groupe
-compact, dont le seul défaut était de compter de trop rares unités.
-
-Plus grande sans doute eût été la quantité de ses adeptes, si Beauval,
-continuant à jouer de malheur, ne se fût heurté, à bord du _Jonathan_,
-à un redoutable concurrent. Ce concurrent n’était autre qu’un Américain
-du Nord, du nom de Lewis Dorick, homme au visage rasé, à l’aspect
-glacial, à la parole tranchante comme un couteau. Ce Lewis Dorick
-professait des théories analogues à celles de Beauval, en les poussant
-d’un degré plus avant. Alors que celui-ci préconisait un socialisme,
-dans lequel l’État, unique propriétaire des moyens de production,
-répartirait à chacun son emploi, Dorick vantait un plus pur communisme,
-dans lequel tout serait à la fois propriété de tous et de chacun.
-
-Entre les deux leaders sociologues, on pouvait encore noter une
-différence plus caractéristique que le désaccord de leurs principes.
-Tandis que Beauval, Latin imaginatif, se grisait de mots et de rêves,
-tout en pratiquant pour son propre compte des mœurs assez douces, de
-Dorick, sectaire plus farouche et plus, absolu doctrinaire, le cœur de
-marbre ignorait la pitié. Alors que l’un, fort capable au demeurant
-d’affoler un auditoire jusqu’à la violence, était personnellement
-inoffensif, l’autre constituait par lui-même un danger.
-
-Dorick prônait l’égalité d’une manière telle qu’il la rendait
-haïssable. Ce n’est pas en bas, c’est en haut qu’il regardait. La
-pensée du sort misérable auquel est vouée l’immense majorité des
-humains ne faisait battre son cœur de nulle émotion, mais qu’un petit
-nombre d’entre eux occupassent un rang social supérieur au sien, cela
-lui donnait des convulsions de rage.
-
-Vouloir l’apaiser eût été folie. Pour le plus timide des
-contradicteurs, il devenait sur-le-champ un ennemi implacable qui, s’il
-eût été libre, n’eût employé d’autre argument que la violence et le
-meurtre.
-
-A cette âme ulcérée, Dorick devait tous ses malheurs. Professeur de
-littérature et d’histoire, il n’avait pu résister au désir de répandre,
-du haut de sa chaire, un tout autre enseignement. Volontiers, il y
-proclamait ses maximes libertaires, non pas sous la forme d’une pure
-discussion théorique, mais sous celle d’affirmations péremptoires
-devant lesquelles on a le devoir étroit de s’incliner.
-
-Cette conduite n’avait pas tardé à porter ses fruits naturels. Dorick,
-remercié par son directeur, avait été invité à chercher une autre
-place. Les mêmes causes continuant à produire les mêmes effets, sa
-nouvelle place lui avait échappé comme la première, la troisième comme
-la deuxième, et ainsi de suite, tant qu’enfin la porte de la dernière
-institution s’était irrévocablement refermée derrière lui. Il était
-alors tombé sur le pavé, d’où, professeur transformé en émigrant, il
-avait rebondi sur le pont du _Jonathan_.
-
-Au cours de la traversée, Dorick et Beauval avaient recruté chacun
-leurs partisans, celui-ci par la chaleur d’une éloquence que n’alourdit
-pas la critique consciencieuse des idées, celui-là par l’autorité
-inhérente à un homme qui s’affirme possesseur de la vérité intégrale.
-Cette modeste clientèle, dont ils s’étaient érigés les chefs, ils
-n’arrivaient pas à se la pardonner réciproquement. Si, en apparence,
-ils se faisaient encore bon visage, leurs âmes étaient pleines de
-colère et de haine.
-
-A peine débarqué sur la grève de l’île Hoste, Beauval n’avait pas
-voulu perdre un instant pour s’assurer un avantage sur son rival.
-Trouvant l’occasion favorable, il avait gravi la tribune et pris la
-parole de la manière que l’on sait. Peu importait que sa thèse n’eût
-pas finalement triomphé. L’essentiel est de se mettre en vedette. La
-foule s’habitue à ceux qu’elle voit souvent, et pour devenir tout
-naturellement un chef, il suffit de s’en attribuer le rôle assez
-longtemps.
-
-Pendant le court dialogue du Kaw-djer et d’Hartlepool, Harry Rhodes
-avait continué à haranguer ses compagnons.
-
-«Puisque la proposition est adoptée, leur dit-il du haut de son rocher,
-il faudrait confier à l’un de nous la direction du travail. Ce n’est
-pas peu de chose que de décharger entièrement un navire de trois mille
-cinq cents tonneaux, et une telle entreprise exige de la méthode. Vous
-conviendrait-il de faire appel au concours de M. Hartlepool, maître
-d’équipage? Il nous répartirait la besogne et nous indiquerait les
-meilleurs moyens de la mener à bonne fin. Que ceux qui sont de mon avis
-veuillent bien lever la main.
-
-Toutes les mains, à de rares exceptions près, se levèrent d’un même
-mouvement.
-
---Voilà donc qui est entendu, constata Harry Rhodes, qui ajouta en se
-tournant vers le maître d’équipage: Quels sont les ordres?
-
---D’aller déjeuner, répondît Hartlepool avec rondeur. Pour travailler,
-il faut des forces.»
-
-En tumulte, les émigrants réintégrèrent le bord où un repas formé
-de conserves leur fut distribué par l’équipage. Pendant ce temps,
-Hartlepool avait pris le Kaw-djer à l’écart.
-
-«Si vous le permettez, Monsieur, dit-il d’un air soucieux, j’oserai
-prétendre que je suis un bon marin. Mais j’ai toujours eu un capitaine,
-Monsieur.
-
---Qu’entendez-vous par là? interrogea le Kaw-djer.
-
---J’entends, répondit Hartlepool en faisant une mine de plus en plus
-longue, que je peux me flatter de savoir exécuter un ordre, mais que
-l’invention n’est pas mon affaire. Tenir ferme la barre, tant qu’on
-voudra. Quant à donner la route, c’est autre chose.
-
-Le Kaw-djer examina du coin de l’œil le maître d’équipage. Il existait
-donc des hommes, bons, forts et droits au demeurant, pour lesquels un
-chef était une nécessité?
-
---Cela veut dire, expliqua-t-il, que vous vous chargeriez volontiers
-du détail du travail, mais que vous seriez heureux d’avoir au
-préalable quelques indications générales?
-
---Juste! fit Hartlepool.
-
-[Illustration: «Qu’entendez-vous par là?» interrogea le Kaw-djer.
-(Page 56.)]
-
---Rien de plus simple, poursuivit le Kaw-djer. De combien de bras
-pouvez-vous disposer?
-
---Au départ de San-Francisco, le _Jonathan_ avait un équipage de
-trente-quatre hommes, compris l’état-major, le cuisinier et les deux
-mousses, et transportait onze cent quatre-vingt-quinze passagers.
-Au total, douze cent vingt-neuf personnes. Mais beaucoup sont morts
-maintenant.
-
---On en fera le compte plus tard. Adoptons pour le moment le nombre
-rond de douze cents. En défalquant les femmes et les enfants, il reste
-à vue d’œil sept cents hommes. Vous allez diviser votre monde en deux
-groupes. Deux cents hommes resteront à bord et commenceront à monter
-la cargaison sur le pont. Moi, je conduirai les autres dans une forêt
-qui n’est pas loin d’ici. Nous y couperons une centaine d’arbres. Ces
-arbres, une fois ébranchés, seront croisés sur double épaisseur et liés
-solidement entre eux. On obtiendra ainsi une série de parquets, que
-vous mettrez bouta à bout de façon à former un large chemin réunissant
-le navire à la grève. A marée haute, vous aurez un pont flottant. A
-marée basse, ces radeaux reposeront sur les têtes de récifs, et vous
-les étayerez afin d’assurer leur stabilité. En procédant de cette
-manière, et avec un si nombreux personnel, le déchargement peut être
-terminé en trois jours.
-
-Hartlepool se conforma intelligemment à ces instructions, et, comme
-l’avait prévu le Kaw-djer, toute la cargaison du _Jonathan_ fut déposée
-sur la grève, hors de l’atteinte de la mer, le soir du 19. Vérification
-faite, le treuil à vapeur s’était par bonheur trouvé en parfait état,
-et cette circonstance avait grandement facilité le levage des colis les
-plus lourds.
-
-En même temps, avec l’aide des trois charpentiers Smith, Hobard
-et Charley, les réparations de la chaloupe avaient été activement
-poussées. A cette date du 19 mars, elle fut en état de prendre la mer.
-
-Il s’agit alors pour les émigrants de choisir un délégué. Ferdinand
-Beauval eut ainsi une nouvelle occasion de monter à la tribune et de
-solliciter des électeurs. Mais il jouait décidément de malheur. S’il
-eut la satisfaction de réunir une cinquantaine de voix, tandis que
-Lewis Dorick, qui d’ailleurs n’avait pas fait acte de candidat, n’en
-récoltait aucune, ce fut sur un certain Germain Rivière, agriculteur
-de race franco-canadienne, père d’une fille et de quatre superbes
-garçons, que se porta la majorité des suffrages. Celui-ci, du moins,
-les électeurs étaient bien sûrs qu’il reviendrait.
-
-Sous la conduite de Karroly, qui laissait à l’île Hoste Halg et le
-Kaw-djer, la _Wel-Kiej_ mit à la voile dans la matinée du 20 mars,
-et l’on procéda aussitôt à une installation sommaire. Il n’était pas
-question de fonder un établissement durable, mais seulement d’attendre
-le retour de la chaloupe, dont le voyage devait exiger environ
-trois semaines. Il n’y avait donc pas lieu d’utiliser les maisons
-démontables, et l’on se contenta de dresser les tentes trouvées dans
-la cale du navire. Augmentées des voiles de rechange dont regorgeait
-une soute spéciale, elles suffirent à abriter tout le monde, et même la
-partie fragile du matériel. On ne négligea pas non plus d’improviser
-des basses-cours avec quelques panneaux de grillages, ni d’établir
-des enclos à l’aide de cordes et de pieux, pour les bêtes à deux et à
-quatre pattes que transportait le _Jonathan_.
-
-En somme, cette foule n’était pas dans la situation de naufragés jetés
-sans espoir, sans ressources sur une terre ignorée. La catastrophe
-avait eu lieu dans l’archipel fuégien, en un point exactement porté
-sur les cartes, à une centaine de lieues tout au plus de Punta-Arenas.
-D’autre part, les vivres abondaient. Les circonstances ne justifiaient,
-par conséquent, aucune inquiétude sérieuse, et, si ce n’est le climat
-un peu plus dur, les émigrants vivraient là, jusqu’au jour prochain du
-rapatriement, comme ils eussent vécu au début de leur séjour sur la
-terre africaine.
-
-Il va sans dire que, pendant le déchargement, ni Halg ni le Kaw-djer
-n’étaient restés inactifs. Tous deux avaient bravement payé de leur
-personne. Du Kaw-djer notamment le concours avait été particulièrement
-utile. Quelle que fût sa modestie, quelque soin qu’il prît de passer
-inaperçu, sa supériorité était si évidente qu’elle s’imposait par
-la force des choses. Aussi ne se fit-on pas faute de recourir à ses
-conseils. S’agissait-il du transport d’un poids spécialement lourd, de
-l’arrimage des colis, du montage des tentes, on s’adressait à lui, et
-non seulement Hartlepool, mais encore la plupart de ces pauvres gens,
-peu habitués a de semblables travaux, qui formaient la grande masse des
-émigrants.
-
-L’installation était fort avancée, sinon terminée, quand, le 24 mars on
-eut un nouvel aperçu de la rigueur de ces parages. Durant trois fois
-vingt-quatre heures, la pluie ruissela en torrents, le vent souffla en
-tempête. Lorsque l’atmosphère reprit un peu de calme, on eût vainement
-cherché le _Jonathan_ sur son lit de récifs. Des tôles, des barres de
-fer tordues, voilà ce qui restait du beau clipper dont, quelques jours
-auparavant, l’étrave fendait si allégrement la mer.
-
-Bien que tout ce qui pouvait avoir la moindre valeur eût été retiré
-alors du navire, ce ne fut pas sans un serrement de cœur que les
-émigrants constatèrent sa disparition définitive. Ils étaient ainsi
-isolés et complètement séparés de l’humanité qui, si la chaloupe se
-perdait en cours de navigation, ignorerait peut-être à jamais leur
-destin.
-
-A la tempête succéda une période de calme. On en profita pour dénombrer
-les survivants du naufrage. L’appel nominal, auquel procéda Hartlepool,
-en s’aidant des listes du bord, montra que la catastrophe avait fait
-trente et une victimes, dont quinze parmi l’équipage et seize parmi
-les passagers. Il subsistait onze cent soixante-dix-neuf passagers et
-dix-neuf des trente-quatre inscrits sur le rôle d’équipage. En ajoutant
-à ces nombres les deux Fuégiens et leur compagnon, la population de
-l’île Hoste s’élevait donc à douze cent une personnes des deux sexes et
-de tout âge.
-
-Le Kaw-djer résolut de mettre le beau temps à profit pour visiter les
-parties de l’île Hoste les plus voisines du campement. Il fut convenu
-que Hartlepool, Harry Rhodes, Halg et trois émigrants, Gimelli, Gordon
-et Ivanoff, d’origine italienne pour le premier, américaine pour le
-deuxième, russe pour le troisième, l’accompagneraient dans cette
-excursion. Mais, au dernier moment, il se présenta deux candidats
-imprévus.
-
-Le Kaw-djer allait à l’endroit fixé pour le rendez-vous, lorsque son
-attention fut attirée par deux enfants d’une dizaine d’années qui, l’un
-suivant l’autre, se dirigeaient évidemment de son côté. L’un de ces
-deux enfants, la mine éveillée, légèrement impertinente même, marchait
-le nez au vent, en affectant une allure crâne qui ne laissait pas
-d’être un peu comique. L’autre, suivait à cinq pas, d’un air modeste
-qui convenait à sa petite figure timide.
-
-Le premier aborda le Kaw-djer.
-
-«Excellence... dit-il
-
-A cette appellation imprévue, le Kaw-djer fort amusé considéra le
-bambin. Celui-ci soutint bravement l’examen, sans se troubler ni
-baisser les yeux.
-
---Excellence!... répéta le Kaw-djer en riant. Pourquoi m’appelles-tu
-Excellence, mon garçon?
-
-L’enfant sembla fort étonné.
-
---N’est-ce pas comme ça qu’on doit dire pour les rois, les ministres
-et les évêques? demanda-t-il sur un ton qui exprimait sa crainte de
-n’avoir pas suffisamment respecté les règles de la politesse.
-
---Bah!... s’écria le Kaw-djer abasourdi. Et où as-tu vu qu’on devait
-appeler Excellence les rois, les ministres et les évêques?
-
---Sur les journaux, répondit l’enfant avec assurance.
-
---Tu lis donc les journaux?
-
---Pourquoi pas?... Quand on m’en donne.
-
---Ah!... ah!... fit le Kaw-djer.
-
-Il reprit:
-
---Comment t’appelles-tu?
-
---Dick.
-
---Dick quoi?
-
-L’enfant n’eut pas l’air de comprendre.
-
---Enfin, quel est le nom de ton père?
-
---Je n’en ai pas.
-
---De ta mère, alors?
-
---Pas plus de mère que de père, Excellence.
-
---Encore!... se récria le Kaw-djer qui s’intéressait de plus en plus
-à ce singulier enfant. Je ne suis cependant, que je sache, ni roi, ni
-ministre, ni évêque!
-
---Vous êtes le gouverneur! déclara le gamin avec emphase.
-
-Le gouverneur!... Le Kaw-djer tombait des nues.
-
---Où as-tu pris cela? demanda-t-il.
-
---Dame!... fit Dick embarrassé.
-
---Eh bien?... insista le Kaw-djer.
-
-Dick parut légèrement troublé. Il hésita.
-
---Je ne sais pas, moi... dit-il enfin. C’est parce que c’est vous qui
-commandez... Et puis, tout le monde vous appelle comme ça.
-
---Par exemple!... protesta le Kaw-djer.
-
-D’une voix plus grave il ajouta:
-
---Tu te trompes, mon petit ami. Je ne suis ni plus ni moins que les
-autres. Ici, personne ne commande. Ici, il n’y a pas de maître.
-
-Dick ouvrit de grands yeux et regarda le Kaw-djer avec incrédulité.
-Était-il possible qu’il n’y eût pas de maître? Pouvait-il le croire,
-cet enfant, pour qui, jusqu’alors, le monde n’avait été peuplé que
-de tyrans? Pouvait-il croire qu’il existât quelque part un pays sans
-maître?
-
---Pas de maître, affirma de nouveau le Kaw-djer.
-
-Après un court silence, il demanda:
-
---Où es-tu né?
-
---Je ne sais pas.
-
---Quel âge as-tu?
-
---Bientôt onze ans, à ce qu’on dit.
-
---Tu n’en es pas plus sûr que ça?
-
---Ma foi! non.
-
---Et ton compagnon, qui reste là figé à cinq pas sans bouger d’une
-semelle, qui est-ce?
-
---C’est Sand.
-
---C’est ton frère?
-
---C’est tout comme... C’est mon ami.
-
---Vous avez peut-être été élevés ensemble?
-
---Élevés?... protesta Dick. Nous n’avons pas été élevés, Monsieur!
-
-Le cœur de Kaw-djer se serra. Que de tristesse dans ces quelques mots
-que prononçait cet enfant d’une voix batailleuse, comme un jeune coq
-dressé sur ses ergots! Il existait donc des enfants que personne
-n’avait «élevés»!
-
---Où l’as-tu connu, alors?
-
---A Frisco[1], sur le quai.
-
- [1] San Francisco.
-
---Il y a longtemps?
-
---Très, très longtemps... Nous étions encore petits, répondit Dick en
-cherchant à rassembler ses souvenirs. Il y a au moins... six mois!
-
---En effet, il y a très longtemps, approuva le Kaw-djer sans sourciller.
-
-Il se retourna vers le compagnon silencieux du singulier petit bonhomme.
-
---Avance à l’ordre, toi, dit-il, et surtout ne m’appelle pas
-Excellence. Tu as donc ta langue dans ta poche?
-
---Non, Monsieur, balbutia l’enfant en tordant entre ses doigts un
-béret de marin.
-
---Alors, pourquoi ne dis-tu rien?
-
---C’est parce qu’il est timide, Monsieur, expliqua Dick.
-
-De quel air dégoûté Dick rendit cet arrêt!
-
---Ah! dit en riant le Kaw-djer, c’est parce qu’il est timide?... Tu ne
-l’es pas, toi.
-
---Non, Monsieur, répondit Dick avec simplicité.
-
---Et tu as, parbleu! bien raison... Mais, enfin, qu’est-ce que vous
-faites tous les deux ici?
-
---C’est nous les mousses, Monsieur.
-
-Le Kaw-djer se souvint qu’Hartlepool avait en effet cité deux mousses
-en énumérant l’équipage du _Jonathan_. Il ne les avait pas remarqués
-jusqu’alors parmi les enfants des émigrants. Puisqu’ils l’avaient
-abordé aujourd’hui, c’est donc qu’ils désiraient quelque chose.
-
---Qu’y a-t-il pour votre service? demanda-t-il.
-
-Ce fut Dick, comme toujours, qui prit la parole.
-
---Nous voudrions aller avec vous, comme M. Hartlepool et M. Rhodes.
-
---Pourquoi faire?
-
-Les yeux de Dick brillèrent.
-
---Pour voir des choses...
-
-Des choses!... Tout un monde dans ce mot. Tout le désir de ce qui
-jamais n’a été vu encore, tous les rêves merveilleux et confus des
-enfants. Le visage de Dick implorait, toute sa petite personne était
-tendue vers son désir.
-
---Et toi, insista le Kaw-djer en s’adressant à Sand, tu veux aussi voir
-des choses?
-
---Non, Monsieur.
-
---Que veux-tu, dans ce cas?
-
---Aller avec Dick, répondit l’enfant doucement.
-
---Tu l’aimes donc bien, Dick?
-
---Oh oui, Monsieur! affirma Sand dont la voix eut une profondeur
-d’expression au-dessus de son âge.
-
-Le Kaw-djer, de plus en plus intéressé, regarda un moment les deux
-bambins. Le drôle de petit ménage! Mais charmant et touchant aussi. Il
-rendit enfin son arrêt.
-
---Vous viendrez avec nous, dit-il.
-
---Vive le Gouverneur!...» s’écrièrent, en jetant leur béret en l’air,
-les deux enfants qui se mirent à sauter comme des cabris.
-
-Par Hartlepool, le Kaw-djer apprit l’histoire de ses deux nouvelles
-connaissances, tout ce que le maître d’équipage en savait du moins, et
-à coup sûr plus que les intéressés n’en savaient eux-mêmes.
-
-Enfants abandonnés un soir au coin d’une borne, le fait qu’ils eussent
-vécu était un de ces phénomènes que la raison est impuissante à
-expliquer. Ils avaient vécu cependant, gagnant leur pain dès l’âge
-le plus tendre, grâce à de menues besognes: cirage de chaussures,
-commissions, ouverture de portières, vente de fleurs des champs, autant
-d’inventions merveilleuses pour d’aussi jeunes cerveaux, mais le plus
-souvent trouvant leur nourriture, comme des moineaux, entre les pavés
-de San-Francisco.
-
-Ils ignoraient réciproquement leur triste existence six mois plus tôt,
-quand le sort les mit soudain face à face, dans des circonstances
-que la qualité et l’échelle réduite des acteurs empêchent seules de
-qualifier de tragiques. Dick passait sur le quai, les mains dans
-les poches, le béret sur l’oreille, en sifflant entre les dents une
-chanson favorite, quand il aperçut Sand aux trousses duquel un gros
-chien aboyait en découvrant des crocs menaçants. L’enfant, épouvanté,
-reculait en pleurant, le visage gauchement caché sous son coude replié.
-Dick ne fit qu’un bond et sans hésiter se plaça entre le peureux et
-son terrifiant adversaire, puis, se campant résolument sur ses petites
-jambes, il regarda le chien droit dans les yeux et attendit de pied
-ferme.
-
-L’animal fut-il intimidé par cette attitude de matamore? Le certain,
-c’est qu’il recula à son tour, pour s’enfuir finalement la queue basse.
-Sans s’occuper davantage de lui, Dick s’était retourné vers Sand.
-
-«Comment t’appelles-tu? lui avait-il demandé d’un air superbe.
-
---Sand, avait dit l’autre au milieu de ses larmes. Et toi?
-
---Dick... Si tu veux nous serons amis.»
-
-Pour toute réponse, Sand s’était jeté dans les bras du héros, scellant
-ainsi une indestructible amitié.
-
-De loin, Hartlepool avait assisté à la scène. Il interrogea les deux
-enfants, et connut ainsi leur triste histoire. Désireux de venir
-en aide à Dick, dont il avait admiré le courage, il lui proposa de
-le prendre comme mousse sur le _Josuah Brener_, trois-mâts carré à
-bord duquel il était alors embarqué. Mais, au premier mot, Dick avait
-posé cette condition _sine qua non_ que Sand serait pris avec lui. Il
-fallut de gré ou de force en passer par là, et, depuis lors, Hartlepool
-n’avait plus quitté les deux inséparables qui l’avaient suivi du
-_Josuah Brener_ sur le _Jonathan_. Il s’était fait leur professeur et
-leur avait appris à lire et à écrire, c’est-à-dire à peu près tout ce
-qu’il savait lui-même. Ses bienfaits, du reste, étaient tombés dans
-un bon terrain. Il n’avait jamais eu qu’à se louer des deux enfants
-qui éprouvaient pour lui une reconnaissance passionnée. Certes, chacun
-d’eux avait son caractère; l’un colère, susceptible, batailleur,
-toujours prêt à se mesurer contre n’importe qui et n’importe quoi,
-l’autre silencieux, doux, effacé, craintif; l’un protecteur, l’autre
-protégé; mais tous deux montrant le même cœur à l’ouvrage, ayant la
-même conscience du devoir, la même affection pour leur grand ami
-commun, le maître d’équipage Hartlepool.
-
-C’est de telles recrues que s’augmenta le personnel de l’excursion.
-
-Le 28 mars, on se mit en route dès les premières heures du matin. On
-n’avait pas la prétention d’explorer toute l’île Hoste, mais seulement
-la partie avoisinant le campement. On passa d’abord par-dessus les
-crêtes médianes de la presqu’île Hardy, de manière à en atteindre la
-côte occidentale, puis on suivit cette côte en remontant vers le Nord,
-afin de revenir au campement par le littoral opposé, en traversant la
-région sud de l’île proprement dite.
-
-Dès le début de la promenade, on eut l’impression qu’il ne fallait pas
-juger le pays d’après l’aspect rébarbatif du lieu de l’échouage, et
-cette impression ne fit que s’accentuer à mesure que l’on gagna vers
-le Nord. Si la presqu’île Hardy apparaissait rocailleuse et stérile
-jusqu’aux arides pointes du Faux cap Horn, il n’en était pas ainsi de
-la contrée verdoyante dont les hauteurs se profilaient au Nord-Ouest.
-
-De vastes prairies, au pied de collines boisées, succédaient, dans
-cette direction, aux roches tapissées de goëmons, aux ravins hérissés
-de bruyères. Là s’entremêlaient les doronics à fleurs jaunes et
-les asters maritimes à fleurs bleues et violettes, des séneçons à
-tige d’un mètre, et nombre de plantes naines: calcéolaires, cytises
-rampants, stipes, pimprenelles minuscules en pleine floraison. Le sol
-était velouté d’une herbe luxuriante capable de nourrir des milliers de
-ruminants.
-
-La petite troupe des excursionnistes s’était divisée, selon les
-affinités individuelles, en groupes, autour desquels gambadaient Dick
-et Sand, qui triplaient par leurs crochets la longueur de la route.
-Les trois cultivateurs échangeaient des paroles rares en jetant autour
-d’eux des regards étonnés, tandis que Harry Rhodes et Halg marchaient
-en compagnie du Kaw-djer. Celui-ci ne se livrait pas et gardait sa
-réserve habituelle. Cette réserve toutefois ne laissait pas d’être
-entamée par la sympathie que lui inspirait la famille Rhodes. De cette
-famille, tous les membres lui plaisaient: la mère, sérieuse et bonne;
-les enfants, Edward âgé de dix-huit ans et Clary âgée de quinze ans,
-aux visages ouverts et francs; le père, caractère d’une droiture
-certaine et d’un ferme bon sens.
-
-Les deux hommes causaient amicalement de ce qui les intéressait en
-ce moment l’un et l’autre. Harry Rhodes profitait de l’occasion pour
-se renseigner au sujet de la Magellanie. En échange, il documentait
-son compagnon sur les plus remarquables échantillons de la foule des
-émigrants. Le Kaw-djer apprit ainsi beaucoup de choses.
-
-Il sut d’abord comment Harry Rhodes, possesseur d’une assez belle
-fortune, avait été ruiné à cinquante ans par la faute d’autrui, et
-comment, après ce malheur immérité, il s’était expatrié sans hésitation
-afin d’assurer, s’il était possible, l’avenir de sa femme et de ses
-enfants. Il apprit ensuite, Harry Rhodes ayant été à même de puiser
-ces renseignements dans les documents du bord, que, défalcation faite
-des morts, les émigrants du _Jonathan_ se décomposaient de la manière
-suivante, au point de vue des professions antérieures: Sept cent
-cinquante cultivateurs--parmi lesquels cinq Japonais!--comprenant cent
-quatorze hommes mariés accompagnés de leurs cent quatorze femmes et
-de leurs enfants, dont quelques-uns majeurs, au nombre de deux cent
-soixante-deux; trois représentants des professions libérales, cinq
-ex-rentiers et quarante et un ouvriers de métier. A ces derniers, il
-convenait d’ajouter quatre autres ouvriers non émigrants, un maçon,
-un menuisier, un charpentier et un serrurier, embauchés par la
-compagnie de colonisation pour faciliter le début de l’installation,
-ce qui portait à onze cent soixante-dix-neuf le nombre des passagers
-survivants, ainsi que l’appel nominal l’avait indiqué.
-
-Ayant énuméré ces diverses catégories, Harry Rhodes entra dans quelques
-détails sur chacune d’elles. Touchant la grande masse des paysans,
-il n’avait pas fait de bien nombreuses observations. Tout au plus
-avait-il cru remarquer que les frères Moore, dont l’un s’était signalé
-d’ailleurs pendant le déchargement par sa brutalité, semblaient de
-tempérament violent, et que les familles Rivière, Gimelli, Gordon et
-Ivanoff paraissaient composées de braves gens, solides, bien portants
-et disposés à l’ouvrage. Quant au reste, c’était la foule. Sans doute,
-les qualités devaient s’y trouver fort inégalement réparties, et des
-vices même, la paresse et l’ivrognerie notamment, s’y rencontraient
-nécessairement; mais rien de saillant ne s’étant produit jusqu’alors,
-on manquait de base pour asseoir des jugements individuels.
-
-Harry Rhodes fut plus prolixe sur les autres catégories. Les quatre
-ouvriers embauchés par la Compagnie étaient des hommes d’élite, des
-premiers dans leur profession. Selon l’expression courante, on les
-avait triés sur le volet. Quant à leurs collègues émigrants, tout
-portait à croire qu’ils étaient infiniment moins reluisants. En grande
-majorité, ils avaient fâcheuse mine et donnaient l’impression d’être
-des habitués du cabaret plutôt que de l’atelier. Deux ou trois même, à
-l’aspect de véritables malfaiteurs, n’avaient sans doute d’ouvriers que
-l’étiquette.
-
-Des cinq rentiers, quatre étaient représentés par la famille Rhodes.
-Quant au cinquième, nommé John Rame, c’était un assez triste sire.
-Agé de vingt-cinq à vingt-six ans, épuisé par une vie de fêtes, dans
-laquelle il avait laissé sa fortune jusqu’au dernier sou, il n’était
-évidemment bon à rien, et l’on était en droit de s’étonner qu’il eût
-fait, lui si mal armé pour la lutte, cette dernière folie de se joindre
-à un convoi d’émigrants.
-
-Restaient les trois ratés des professions libérales. Ceux-ci
-provenaient de trois pays différents: l’Allemagne, l’Amérique et la
-France. L’Allemand avait nom Fritz Gross. C’était un ivrogne invétéré.
-Avili par l’alcool au point d’en être repoussant, il promenait en
-soufflant ses chairs flasques et son ventre énorme, que souillait
-continuellement un filet de salive. Son visage était écarlate, son
-crâne chauve, ses joues pendantes, ses dents gâtées. Un tremblement
-perpétuel agitait ses doigts en forme de boudin. Même parmi cette
-population peu raffinée, son incroyable saleté l’avait rendu célèbre.
-Ce dégénéré était un musicien, un violoniste, et par instants un
-violoniste de génie. Son violon avait seul le pouvoir de réveiller
-sa conscience abolie. Calme, il le caressait, il le dorlotait avec
-amour, incapable toutefois de former une note à cause du tremblement
-convulsif de ses mains. Mais, sous l’influence de l’alcool, ses
-mouvements retrouvaient leur sûreté, l’inspiration faisait vibrer son
-cerveau, et il savait alors tirer de son instrument des accents d’une
-extraordinaire beauté. Par deux fois, Harry Rhodes avait eu l’occasion
-d’assister à ce prodige.
-
-Quant au Français et à l’Américain, ils n’étaient autres que Ferdinand
-Beauval et Lewis Dorick qui ont été présentés au lecteur. Harry Rhodes
-ne manqua pas d’exposer au Kaw-djer leurs théories subversives.
-
-«Ne pensez-vous pas, demanda-t-il en manière de conclusion, qu’il
-serait prudent de prendre quelques précautions contre ces deux agités?
-Pendant le voyage, ils ont déjà fait parler d’eux.
-
---Quelles précautions voulez-vous qu’on prenne? répliqua le Kaw-djer.
-
---Mais les avertir énergiquement d’abord, et les surveiller avec soin
-ensuite. Si ce n’est pas suffisant, les mettre hors d’état de nuire, en
-les enfermant, au besoin.
-
---Bigre! s’écria ironiquement le Kaw-djer, vous n’y allez pas de main
-morte! Qui donc oserait s’arroger le droit d’attenter à la liberté de
-ses semblables?
-
---Ceux pour qui ils sont un danger, riposta Harry Rhodes.
-
---Où voyez-vous, je ne dirai pas un danger, mais seulement la
-possibilité d’un danger? objecta le Kaw-djer.
-
---Où je le vois?... Dans l’excitation de ces pauvres gens, de ces
-hommes ignorants, aussi faciles à duper que des enfants et prêts à se
-laisser griser par toute parole sonore qui flatte leur passion du jour.
-
---Dans quel but les exciterait-on?
-
---Pour s’emparer de ce qui est à autrui.
-
---Autrui a donc quelque chose?... demanda railleusement le Kaw-djer.
-Je ne le savais pas. En tout cas, ici, où il n’y a rien, autrui comme
-le roi perd ses droits.
-
---Il y a la cargaison du _Jonathan_.
-
---La cargaison du _Jonathan_ est une propriété collective qui
-représenterait, le cas échéant, le salut commun. Tout le monde se rend
-compte de cela, et personne n’aura garde d’y toucher.
-
---Puissent les événements ne pas vous donner un démenti! dit Harry
-Rhodes que ce désaccord inattendu échauffait. Mais il n’est pas besoin
-d’intérêt matériel pour des gens comme Dorick et Beauval. Le plaisir de
-faire le mal se suffit à lui-même, et, d’ailleurs, c’est une ivresse de
-dominer, d’être le maître.
-
---Qu’il soit maudit, celui qui pense ainsi! s’écria le Kaw-djer avec
-une violence soudaine. Tout homme qui aspire à régenter les autres
-devrait être supprimé de la terre.
-
-Harry Rhodes, étonné, regarda son interlocuteur. Quelle passion
-farouche dormait en cet homme dont la parole avait d’ordinaire tant de
-mesure et de calme!
-
---Il faudrait alors supprimer Beauval, dit-il non sans ironie, car,
-sous couleur d’une égalité outrancière, les théories de ce bavard n’ont
-qu’un but: assurer le pouvoir au réformateur.
-
---Le système de Beauval est du pur enfantillage, répliqua le Kaw-djer
-d’une voix tranchante. C’est une manière d’organisation sociale, voilà
-tout. Mais une organisation ou une autre, c’est toujours même iniquité
-et même sottise.
-
---Approuveriez-vous donc les idées de Lewis Dorick? demanda vivement
-Harry Rhodes. Voudriez-vous, comme lui, nous faire retourner à l’état
-sauvage, et réduire les sociétés à une agrégation fortuite d’individus
-sans obligations réciproques? Ne voyez-vous donc pas que ces théories
-sont basées sur l’envie, qu’elles suent la haine?
-
---Si Dorick connaît la haine, c’est un fou, répondit gravement le
-Kaw-djer. Eh quoi! un homme, venu sur la terre sans l’avoir demandé, y
-découvre une infinité d’êtres pareils à lui, douloureux, misérables,
-périssables comme lui, et, au lieu de les plaindre, il prend la peine
-de haïr! Un tel homme est un fou, et l’on ne discute pas avec les
-fous. Mais, de ce que le théoricien soit aliéné, il ne résulte pas
-nécessairement que la théorie soit mauvaise.
-
---Des lois sont indispensables cependant, insista Harry Rhodes,
-lorsque les hommes, au lieu d’errer solitaires, en viennent à se
-grouper dans un intérêt commun. Regardez plutôt ici même. La foule qui
-nous entoure n’a pas été choisie pour les besoins de la cause, et sans
-doute elle n’est pas différente de toute autre foule prise au hasard.
-Eh bien! ne m’a-t-il pas été possible de vous signaler plusieurs de ses
-membres qui, pour une raison ou une autre, sont dans l’impossibilité de
-se gouverner eux-mêmes, et il y en a d’autres, assurément, que je ne
-connais pas encore. Que de mal ne feraient pas de tels individus, si
-les lois ne tenaient pas en bride leurs mauvais instincts!
-
---Ce sont les lois qui les leur ont donnés, riposta le Kaw-djer avec
-une conviction profonde. S’il n’y avait pas de lois, l’humanité ne
-connaîtrait pas ces tares, et l’homme s’épanouirait harmonieusement
-dans la liberté.
-
---Hum!... fit Harry Rhodes d’un air de doute.
-
---Y a-t-il des lois ici? Et tout ne marche-t-il pas à souhait?
-
---Pouvez-vous choisir un tel exemple? objecta Harry Rhodes. Ici,
-c’est un entr’acte dans le drame de la vie. Tout le monde sait que la
-situation actuelle est transitoire et ne doit pas se perpétuer.
-
---Il en serait de même si elle devait durer, affirma le Kaw-djer.
-
---J’en doute, dit Harry Rhodes avec scepticisme, et je préfère, je
-l’avoue, que l’expérience ne soit pas tentée.»
-
-Le Kaw-djer ne répliquant rien, la marche fut poursuivie
-silencieusement.
-
-En revenant par la côte de l’Est, on contourna la baie Scotchwell,
-dont le site, bien que l’on fût au déclin du jour, acheva de séduire
-les explorateurs. Leur admiration égalait leur surprise. Entretenus
-par un réseau de petits creeks, qui se déversaient dans une rivière
-aux eaux limpides venant des collines du centre, les riches pâturages
-témoignaient de la fertilité du sol. La végétation arborescente était à
-la hauteur de cette luxuriante tapisserie. Occupant de vastes espaces,
-les forêts se composaient d’arbres d’une venue superbe enracinés
-dans un sol tourbeux mais résistant, et offraient des sous-bois très
-dégagés, parfois veloutés de mousses rameuses. A l’abri de ces voûtes
-verdoyantes s’ébattait tout un monde de volatiles, des tinamous de six
-espèces, les uns gros comme des cailles, les autres comme des faisans,
-des grives, des merles, ceux qu’on peut appeler des ruraux, et aussi
-bon nombre de représentants des espèces marines, oies, canards,
-cormorans et goëlands, tandis que les nandous, les guanaques et les
-vigognes bondissaient à travers les prairies.
-
-Le littoral sud de cette baie, heureusement exposé par conséquent,
-le Nord de ce côté de l’équateur correspondant au Midi de l’autre
-hémisphère, était éloigné de moins de deux milles de l’endroit où
-s’était perdu le _Jonathan_. Là, débouchait le cours d’eau aux rives
-ombragées, accru de ses multiples affluents, qui se jetait à la mer au
-fond d’une petite crique. Sur ses bords, distants d’une centaine de
-pieds, il eût été facile de bâtir une bourgade pour une installation
-définitive. Au besoin, la crique, abritée des grands vents, aurait pu
-servir de port.
-
-L’obscurité était presque complète lorsqu’on atteignit le campement. Le
-Kaw-djer, Harry Rhodes, Halg et Hartlepool venaient de prendre congé
-de leurs compagnons quand, dans le silence de la nuit, les sons d’un
-violon arrivèrent jusqu’à eux.
-
-«Un violon!... murmura le Kaw-djer à l’adresse d’Harry Rhodes.
-Serait-ce ce Fritz Gross dont vous m’avez parlé?
-
---C’est alors qu’il est ivre,» répondit sans hésiter Harry Rhodes.
-
-Il ne se trompait pas, Fritz Gross était ivre, en effet. Lorsqu’on
-l’aperçut quelques minutes plus tard, son regard vague, son visage
-congestionné, sa bouche baveuse révélèrent aisément son état. Incapable
-de se tenir debout, il s’accotait contre un rocher, afin de conserver
-son équilibre. Mais l’alcool avait ranimé l’étincelle. L’archet volait
-sur l’instrument d’où jaillissait une mélodie sublime. Autour de lui se
-pressaient une centaine d’émigrants. En ce moment, ces gueux oubliaient
-tout, l’injustice, du sort, leur éternelle misère, leur triste
-condition présente, l’avenir pareil au passé, et s’envolaient dans le
-monde du rêve, emportés sur les ailes de la musique.
-
-«L’art est aussi nécessaire que le pain, dit au Kaw-djer Harry Rhodes
-en montrant Fritz Gross et ses auditeurs absorbés. Dans le système de
-Beauval, quelle serait la place d’un tel homme?
-
---Laissons Beauval où il est, répondit le Kaw-djer avec humeur.
-
---C’est que tant de pauvres êtres croient à ces songe-creux! répliqua
-Harry Rhodes.
-
-Ils reprirent leur route.
-
---Ce qui m’intrigue, murmura Harry Rhodes au bout de quelques pas,
-c’est le moyen qu’a employé Fritz Gross pour se procurer son alcool.
-
-Quel que fût le moyen, d’autres que Fritz Gross l’avaient employé. Les
-excursionnistes ne tardèrent pas, en effet, à se heurter à un corps
-étendu.
-
---C’est Kennedy, dit Hartlepool en se penchant sur le dormeur. Un
-failli chien, d’ailleurs. Le seul de l’équipage qui ne vaille pas la
-corde pour le pendre.
-
-Kennedy était ivre, lui aussi. Et ivres encore, ces émigrants que l’on
-trouva, cent mètres plus loin, vautrés sur le sol.
-
---Ma parole! dit Harry Rhodes, on a profité de l’absence du chef pour
-mettre le magasin au pillage!
-
---Quel chef? demanda le Kaw-djer.
-
---Vous, parbleu!
-
---Je ne suis pas chef plus qu’un autre, objecta le Kaw-djer avec
-impatience.
-
---Possible, accorda Harry Rhodes. N’empêche que tout le monde vous
-considère comme tel.»
-
-Le Kaw-djer allait répondre, quand, d’une tente voisine, le cri rauque
-d’une femme qu’on étrangle s’éleva dans la nuit.
-
-
-
-
-II
-
-LA PREMIÈRE LOI.
-
-
-La famille Ceroni, composée du père, Lazare, de la mère, Tullia, et
-d’une fille, Graziella, était originaire du Piémont. Dix-sept ans
-auparavant, Lazare, alors âgé de vingt-cinq ans, et Tullia, de six ans
-plus jeune, avaient associé leurs deux misères. Hors soi-même, ni l’un
-ni l’autre ne possédait rien, mais ils s’aimaient, et un amour honnête
-est une force qui aide à supporter, parfois à vaincre, les difficultés
-de la vie.
-
-Il n’en fut malheureusement pas ainsi pour le ménage Ceroni. L’homme,
-entraîné par de mauvaises fréquentations, ne tarda pas à faire
-connaissance avec l’alcool, que des cabarets innombrables ont, au nom
-de la liberté, le droit d’offrir, comme un appât, à la multitude des
-déshérités. En peu de temps, il tomba dans l’ivrognerie, et son ivresse
-de plus en plus fréquente se fit, par degrés, sombre, puis colère, puis
-cruelle, puis féroce. Alors, presque chaque jour, il y eut des scènes
-atroces, dont les voisins perçurent les éclats. Injuriée, battue,
-meurtrie, martyrisée, Tullia gravit le calvaire, sur les flancs duquel
-tant de malheureuses se sont douloureusement traînées avant elle et se
-traîneront à son exemple.
-
-Certes, elle aurait pu, elle aurait dû peut-être quitter cet homme
-transformé en bête fauve. Elle n’en fit rien pourtant. Elle était
-de ces femmes qui ne se reprennent jamais, quelque martyre qui leur
-soit imposé, quand une fois elles se sont données. Au point de vue de
-l’intérêt matériel et tangible, de tels caractères méritent assurément
-l’épithète d’absurdes, mais ils ont aussi quelque chose d’admirable,
-et par eux il nous est donné de concevoir quelle peut être la beauté
-du sacrifice et à quelle hauteur morale est capable d’atteindre la
-créature humaine.
-
-C’est dans cet enfer que grandit Graziella. Dès ses plus jeunes ans,
-elle vit son père ivre et sa mère battue, elle assista aux scènes
-quotidiennes, elle entendit le torrent d’injures qui sortaient de la
-bouche de Lazare, comme les immondices d’un égout. A un âge où les
-petites filles ne pensent encore qu’au jeu, elle entra de cette manière
-en contact avec les réalités de la vie et fut astreinte à une âpre
-lutte de tous les instants.
-
-A seize ans, Graziella était une jeune fille sérieuse, armée, par sa
-volonté forte, contre les douleurs de l’existence, dont elle avait eu
-la précoce expérience. D’ailleurs, quelle que fût sa cruauté, jamais
-l’avenir ne dépasserait en horreur le passé! Physiquement, elle était
-grande, maigre et brune. Sans beauté proprement dite, son plus grand
-charme résidait dans ses yeux et dans l’expression intelligente de son
-visage.
-
-La conduite de Lazare Ceroni avait porté ses fruits naturels, et
-la gêne était bientôt entrée dans la maison. Il ne saurait en être
-autrement. Boire, cela coûte, et, pendant qu’on boit, on ne gagne rien.
-Double dépense. Graduellement, la gêne devint pauvreté, et la pauvreté
-misère noire. On suivit alors le chemin que suivent tous les dégénérés.
-On changea de pays, dans l’espoir d’un sort meilleur sous d’autres
-cieux. C’est ainsi que, d’exode en exode, la famille Ceroni, ayant
-traversé la France, l’Océan, l’Amérique, avait échoué à San Francisco.
-Le voyage avait duré quinze ans! A San Francisco, le dénuement en
-arriva à ce point que Lazare ouvrit les yeux et prit conscience de
-son œuvre de destruction. Prêtant enfin l’oreille aux supplications
-de sa femme, pour la première fois depuis tant d’années, il promit de
-s’amender.
-
-Il avait tenu parole. En six mois, grâce à son assiduité à l’ouvrage et
-à la suppression du cabaret, l’aisance était revenue et l’on avait pu
-réunir cette grosse somme de cinq cents francs exigée par la Société
-de colonisation de la baie de Lagoa. Tullia recommençait à croire à la
-possibilité du bonheur, lorsque le naufrage du _Jonathan_ et l’oisiveté
-qui en était la conséquence inévitable étaient venus remettre tout en
-question.
-
-Pour tuer ces longues heures d’inaction, Lazare s’était lié avec
-d’autres émigrants, et, bien entendu, ses sympathies l’avaient
-porté vers ses pareils. Ceux-ci, également accablés par l’ennui et
-inconsolables d’être privés de leurs excès habituels, n’auraient eu
-garde de manquer l’occasion que leur fournissait le départ de celui
-que tout le monde, sans même s’en rendre compte, considérait comme
-le chef. A peine le Kaw-djer éloigné avec ses compagnons, cette bande
-peu recommandable s’était approprié un des barils de rhum sauvés du
-_Jonathan_ et une orgie en règle en était résultée. Par entraînement,
-et aussi par lâcheté devant son vice réveillé, Lazare avait imité
-les autres et ne s’était décidé à regagner la tente où l’attendaient
-en pleurant sa femme et sa fille, que les jambes molles et la raison
-perdue.
-
-Dès son entrée, l’inévitable scène commença. Prétextant d’abord que le
-repas n’était pas prêt, il s’irrita, quand ce repas lui eut été servi,
-de la tristesse des deux femmes et, s’excitant lui-même, en arriva
-rapidement aux plus effroyables injures.
-
-Graziella, immobile et glacée, regardait avec épouvante cet être avili
-qui était son père. En elle, la honte la disputait au chagrin. Mais,
-de Tullia, qui ne connaissait que la douleur, le cœur ulcéré creva. Eh
-quoi! tous ses espoirs une fois de plus à vau-l’eau, la retombée dans
-l’enfer!... Des larmes jaillirent de ses yeux, noyèrent son visage
-flétri. Il n’en fallut pas plus pour déchaîner la tempête.
-
-«J’vas t’aider à fondre, moi!» cria Lazare devenu furieux.
-
-Il saisit sa femme à la gorge, tandis que Graziella s’efforçait
-d’arracher la malheureuse à l’étreinte meurtrière.
-
-Drame silencieux. A part la voix sourde de Lazare, qui continuait à
-proférer des injures, il se déroulait sans bruit. Ni Graziella, ni sa
-mère n’appelaient à leur aide. Qu’un père martyrise sa fille, qu’un
-mari assassine sa femme, ce sont des tares honteuses qu’il faut cacher
-à tous, fût-ce au prix de la vie. Dans un moment où son bourreau
-relâchait son étreinte, la douleur cependant arracha à Tullia le cri
-rauque que le Kaw-djer avait entendu. Cette plainte involontaire mit au
-comble la fureur du dément. Ses doigts se refermèrent plus violemment.
-
-Tout à coup, une main de fer broya son épaule. Contraint de lâcher
-prise, il alla rouler de l’autre côté de la tente.
-
-«De quoi?... De quoi?... balbutia-t-il.
-
---Silence!» ordonna une voix impérieuse.
-
-L’ivrogne ne se le fit pas répéter. Son excitation subitement éteinte,
-il chut, comme dans un trou, dans un sommeil de plomb.
-
-Le Kaw-djer s’était penché sur la femme évanouie et s’empressait
-à la secourir. Halg, Rhodes et Hartlepool, entrés derrière lui,
-contemplaient la scène avec émotion.
-
-Tullia enfin ouvrit les yeux. En apercevant des visages étrangers,
-elle comprit sur-le-champ ce qui s’était passé. Sa première pensée
-fut d’excuser celui dont la brutalité venait de se manifester de si
-abominable manière.
-
-«Merci, Monsieur, dit-elle en se soulevant. Ce n’était rien... C’est
-fini, maintenant... Suis-je sotte de m’être ainsi effrayée!
-
---On le serait à moins! s’écria le Kaw-djer.
-
---Pas du tout, répliqua vivement Tullia. Lazare n’est pas méchant... Il
-voulait plaisanter...
-
---Est-ce qu’il lui arrive souvent de plaisanter ainsi? demanda le
-Kaw-djer.
-
---Jamais, Monsieur, jamais! affirma Tullia. Lazare est un bon mari...
-De plus brave garçon, il n’y en a pas...
-
---C’est faux, interrompit une voix décidée.
-
-Le Kaw-djer et ses compagnons se retournèrent. Ils aperçurent Graziella
-qu’ils n’avaient pas distinguée jusqu’ici dans la pénombre de la tente,
-à peine éclairée par la lueur jaunâtre d’un fanal.
-
---Qui êtes-vous, mon enfant? interrogea le Kaw-djer.
-
---Sa fille, répondit Graziella en montrant l’ivrogne dont le bruit ne
-troublait pas le ronflement sonore. Quelque honte que j’en éprouve, il
-faut que je le dise pour qu’on me croie et qu’on vienne en aide à ma
-pauvre maman.
-
---Graziella!... implora Tullia en joignant les mains.
-
---Je dirai tout, affirma la jeune fille avec force. C’est la première
-fois que nous trouvons des défenseurs. Je ne les laisserai pas partir
-sans avoir fait appel à leur pitié.
-
---Parlez, mon enfant, dit le Kaw-djer avec bonté, et comptez sur nous
-pour vous secourir et vous défendre.
-
-Ainsi encouragée, Graziella, d’une voix haletante, raconta la vie de sa
-mère. Elle ne cacha rien. Elle dit la sublime tendresse de Tullia et de
-quel prix on l’avait payée. Elle dit l’avilissement de son père. Elle
-le montra traînant sa femme par les cheveux, la rouant de coups, la
-piétinant avec rage. Elle évoqua les jours de misère, sans vêtements,
-sans feu, sans pain, parfois sans domicile, glorifiant sa mère
-martyrisée, dont l’héroïque douceur, au milieu de si cruelles épreuves,
-ne s’était jamais démentie.
-
-En écoutant l’épouvantable récit, celle-ci pleurait doucement. A la
-voix de sa fille, les tortures subies sortaient de l’ombre du passé
-et semblaient, pour mieux broyer son cœur, redevenir présentes,
-toutes à la fois. Sous leur poids accumulé, Tullia fléchissait. Elle
-s’abandonnait. La force lui manquait enfin pour défendre et protéger le
-bourreau.
-
-[Illustration: Tullia pleurait... (Page 76.)]
-
---Vous avez bien fait de parler, mon enfant, dit le Kaw-djer d’une voix
-émue, quand Graziella eut achevé son récit. Soyez certaine que nous ne
-vous abandonnerons pas et que nous viendrons en aide à votre mère.
-Pour ce soir, elle n’a besoin que de repos. Qu’elle s’efforce donc de
-dormir et qu’elle espère en un avenir meilleur.»
-
-Lorsqu’ils se retrouvèrent au dehors, le Kaw-djer, Harry Rhodes et
-Hartlepool se regardèrent un instant en silence. Était-il possible
-qu’un homme en arrivât à ce degré d’ignominie! Puis, ayant d’une large
-aspiration dilaté leur poitrine oppressée, ils allaient se mettre en
-marche, quand le premier s’aperçut que la petite troupe comptait un
-membre de moins. Halg n’était plus avec eux.
-
-Supposant que le jeune homme était resté dans la tente de la famille
-Ceroni, le Kaw-djer y entra de nouveau. Halg était bien là, en effet,
-si absorbé qu’il n’avait pas remarqué le départ de ses compagnons et
-qu’il ne remarqua pas davantage le retour de l’un d’eux. Debout contre
-la paroi de toile, il regardait Graziella, et son visage, en même
-temps que la pitié, exprimait avec éloquence un véritable ravissement.
-A quelques pas, Graziella, les yeux baissés, se prêtait à cette
-contemplation avec une sorte de complaisance. Les deux jeunes gens ne
-parlaient pas. Après ces violentes secousses, ils laissaient leurs
-cœurs s’ouvrir silencieusement à de plus douces émotions.
-
-Le Kaw-djer sourit.
-
-«Halg!...» appela-t-il à demi-voix.
-
-Le jeune homme tressaillit et, sans se faire prier, sortit de la tente.
-On se mit en route aussitôt.
-
-Les quatre excursionnistes marchaient en silence, chacun suivant le fil
-de sa pensée. Le Kaw-djer, les sourcils froncés, réfléchissait à ce
-qu’il venait de voir et d’entendre. Le plus grand service à rendre à
-ces deux femmes serait évidemment de sevrer d’alcool leur tortionnaire.
-Était-ce réalisable? Assurément, et même sans difficulté notable,
-l’alcool étant inconnu sur l’île Hoste, hormis celui provenant du
-_Jonathan_ et déposé sur la grève avec le reste de la cargaison. Il
-suffirait donc d’une ou deux sentinelles...
-
-Soit! mais qui les placerait, ces sentinelles? Qui oserait donner des
-ordres et formuler des interdictions? Qui s’arrogerait le droit de
-limiter d’une manière quelconque la liberté de ses semblables et de
-substituer son initiative à la leur? C’était faire acte de chef, cela,
-et il n’existait pas de chef sur l’île Hoste.
-
-Allons donc!... En puissance tout au moins, un chef y existait, au
-contraire. Et qui était-il, sinon celui qui, seul, avait sauvé les
-autres d’une mort certaine; qui, seul, avait l’expérience de cette
-contrée déserte; qui, seul, possédait à un degré supérieur à tous
-intelligence, savoir et caractère?
-
-C’eût été lâcheté de se mentir à soi-même. Le Kaw-djer ne pouvait
-l’ignorer, c’est vers lui que cette population misérable tournait ses
-regards attentifs, c’est entre ses mains qu’elle avait remis l’exercice
-de l’autorité collective, c’est de lui qu’elle attendait, confiante,
-secours, conseils et décisions. Qu’il le voulût ou non, il ne pouvait
-échapper à la responsabilité que cette confiance impliquait. Qu’il
-le voulût ou non, le chef, désigné par la force des choses et par le
-consentement tacite de l’immense majorité des naufragés, c’était lui.
-
-Eh quoi! lui, le libertaire, l’homme incapable de supporter aucune
-contrainte, il était dans le cas d’en imposer aux autres, et des lois
-devaient être édictées par celui qui rejetait toutes les lois! Suprême
-ironie, c’était l’apôtre anarchiste, l’adepte de la formule fameuse:
-«Ni Dieu, ni maître», qu’on transformait en maître; c’est à lui qu’on
-attribuait cette autorité dont son âme haïssait le principe avec tant
-de sauvage fureur!
-
-Fallait-il accepter l’odieuse épreuve? Ne valait-il pas mieux s’enfuir
-loin de ces êtres aux âmes d’esclave?...
-
-Mais alors, que deviendraient-ils, livrés à eux-mêmes? De combien de
-souffrances le déserteur ne serait-il pas responsable? Si on a le droit
-de chérir des abstractions, il n’est pas digne du nom d’homme, celui
-qui, pour l’amour d’elles, ferme les yeux devant les réalités de la
-vie, nie l’évidence et ne peut se résoudre à sacrifier son orgueil
-pour atténuer la misère humaine. Quelque certaines que paraissent des
-théories, il est grand d’en faire table rase, lorsqu’il est démontré
-que le bien des autres l’exige.
-
-Or, démonstration pouvait-elle être plus nette et plus claire?
-N’avait-on pas constaté, ce soir même, de nombreux cas d’ivresse,
-sans parler de ceux, plus nombreux encore peut-être, qui demeuraient
-ignorés? Devait-on tolérer dans cette foule paisible un tel abus de
-l’alcool, au risque d’y provoquer des altercations, des rixes, voire
-des meurtres? Les effets du poison, d’ailleurs, ne s’étaient-ils pas
-déjà fait sentir? N’en avait-on pas, chez les Ceroni, constaté les
-ravages?
-
-On approchait de la tente habitée par la famille Rhodes, on allait se
-séparer, que le Kaw-djer hésitait toujours. Mais il n’était pas homme à
-fuir les responsabilités. Au dernier moment, quelque douleur qu’il en
-dût éprouver, sa résolution fut prise. Il se tourna vers Hartlepool.
-
-«Croyez-vous pouvoir compter sur la fidélité de l’équipage du
-_Jonathan_? demanda-t-il.
-
---A l’exception de Kennedy et de Syrdey, le cuisinier, j’en réponds,
-dit Hartlepool.
-
---De combien d’hommes disposez-vous?
-
---De quinze hommes, moi compris.
-
---Les quatorze autres vous obéiront?
-
---Assurément.
-
---Et vous?
-
---Moi?...
-
---Y a-t-il quelqu’un ici dont vous soyez disposé à reconnaître
-l’autorité?
-
---Mais... vous, Monsieur... naturellement, répondit Hartlepool, comme
-si la chose était évidente.
-
---Pourquoi?
-
---Dame! Monsieur... fit Hartlepool embarrassé. Enfin, il faut bien, ici
-comme ailleurs, que les gens aient un chef. Cela va de soi, que diable!
-
---Et pourquoi serais-je le chef?
-
---Il n’y en a pas d’autre, dit Hartlepool, en ponctuant de ses bras
-ouverts son irréfutable argument.
-
-La réponse était péremptoire, en effet. Il n’y avait rien à répliquer.
-
-Après un nouvel instant de silence, le Kaw-djer prononça d’une voix
-ferme:
-
---A partir de ce soir, vous ferez garder le matériel débarqué du
-_Jonathan_. Vos hommes se relayeront deux par deux et ne laisseront
-approcher personne. Ils surveilleront l’alcool avec une attention
-particulière.
-
---Bien, Monsieur, répondit simplement Hartlepool. Ce sera fait dans
-cinq minutes.
-
---Bonsoir,» dit le Kaw-djer qui s’éloigna à grand pas, mécontent de
-lui-même et des autres.
-
-
-
-
-III
-
-A LA BAIE SCOTCHWELL.
-
-
-La _Wel-Kiej_ revint le 15 avril de Punta-Arenas. Dès qu’on l’aperçut,
-les émigrants, impatients de connaître leur sort, se massèrent en rangs
-serrés sur le point du rivage vers lequel elle se dirigeait.
-
-Le groupement de cette foule s’effectua de lui-même suivant les lois
-immuables qui régissent les attroupements sur toute la surface de
-notre planète imparfaite, ce qui revient à dire que les plus forts
-s’emparèrent des meilleures places. En arrière, furent reléguées
-les femmes. De là, elles ne pouvaient rien voir, ni rien entendre,
-mais elles n’en bavardaient qu’avec plus d’entrain en échangeant des
-commentaires aussi assourdissants que prématurés sur les nouvelles
-encore inconnues qu’apportait la chaloupe. En avant, c’était les
-hommes, à une distance du bord de l’eau inversement proportionnelle
-à leur vigueur et à leur brutalité. Quant aux enfants, pour qui
-tout est prétexte à jeux, il s’en trouvait un peu partout. Les plus
-petits pépiaient comme des moineaux, en gambadant à la périphérie du
-groupe; d’autres étaient noyés dans sa masse, sans pouvoir ni avancer,
-ni reculer; d’autres, ayant réussi à le traverser de part en part,
-tendaient leurs frimousses curieuses entre les jambes du premier rang;
-de quelques-uns, enfin, les plus dégourdis, le corps tout entier, après
-la tête, était passé.
-
-Le jeune Dick figurait, cela va sans dire, parmi ces débrouillards, et,
-non seulement il avait triomphé de tous les obstacles pour son compte
-personnel, mais il avait entraîné dans son sillage son inséparable Sand
-et un autre enfant avec lequel les deux mousses avaient noué, depuis
-huit jours, une amitié qui se perdait déjà dans la nuit des temps. Cet
-enfant, Marcel Norely, du même âge que ses deux camarades, possédait le
-meilleur des titres à leur affection, puisqu’il avait besoin de leur
-protection. C’était un être chétif, au visage souffreteux, et, qui plus
-est, un infirme, sa jambe droite, frappée de paralysie, étant demeurée
-de quelques centimètres plus courte que la gauche. Cet inconvénient
-n’altérait nullement, d’ailleurs, la bonne humeur du petit Marcel, ni
-son ardeur aux jeux, dans lesquels il brillait tout comme un autre,
-grâce à une béquille dont il se servait avec une remarquable habileté.
-
-Pendant que les émigrants accouraient en tumulte sur la grève, Dick, et
-à sa suite Sand et Marcel, s’était insinué entre les premiers arrivés,
-dont son front atteignait tout au plus la taille, et avait réussi à se
-placer devant eux. Ce haut fait ne put malheureusement s’accomplir sans
-déranger plus ou moins les précédents occupants, et le hasard voulut
-que l’un de ceux-ci fût Fred Moore, l’aîné de ces deux frères dont
-Harry Rhodes avait signalé au Kaw-djer la nature violente.
-
-Fred Moore, homme bien en chair et haut de près de six pieds, poussa
-un juron sonore en se sentant ébranlé vers la base. Cela suffit pour
-exciter la verve gouailleuse de Dick. Il se retourna vers Sand et
-Marcel en train de forcer le passage à son exemple.
-
-«Eh là!... dit-il, ne poussez donc pas comme ça ce gentleman, mille
-diables!... A quoi cela sert-il? Nous n’avons qu’à nous placer derrière
-lui et à regarder par-dessus sa tête.
-
-La prétention, étant donné la stature réduite du minuscule orateur,
-était si outrecuidante que les voisins ne purent s’empêcher de rire, ce
-qui mit Fred Moore de très mauvaise humeur. Le sang afflua à son visage.
-
---Moucheron!... fit-il d’un ton méprisant.
-
---Merci du compliment, Votre Honneur, quoique vous prononciez mal
-l’anglais. C’est «gentil» qu’il faut dire, railla Dick, en abusant des
-consonances analogues de «gnat» (moustique) et de «natty» (gentil).
-
-Fred Moore fit un pas en avant, mais ses plus proches voisins le
-retinrent, en lui conseillant de laisser ces enfants. Dick en profita
-pour s’éloigner avec ses deux amis, en suivant le bord de la mer devant
-d’autres émigrants d’humeur plus conciliante.
-
---Tout à l’heure, menaça Fred Moore obligé à l’immobilité, je te
-tirerai les oreilles, mon garçon.
-
-Dick, bien à l’abri maintenant, toisa de bas en haut son adversaire.
-
---Pour ça, il faudrait une échelle, camarade!» dit-il d’un air superbe
-qui déchaîna de nouveaux rires.
-
-Fred Moore haussa les épaules, et Dick, satisfait d’avoir eu le dernier
-mot, cessa de s’occuper de lui, pour reporter toute son attention sur
-la chaloupe, dont l’étrave faisait crier au même instant le gravier du
-rivage.
-
-Dès qu’elle fut arrêtée, Karroly sauta dans l’eau et vint fixer
-solidement son ancre sur la terre ferme. Il aida ensuite son passager à
-débarquer, puis s’éloigna avec Halg et le Kaw-djer, tout heureux de les
-revoir après cette longue absence.
-
-S’il est vrai que, chez les Fuégiens, les sentiments affectifs soient,
-en général, assez peu développés, il ne l’est pas moins que le pilote
-faisait exception à la règle. Les regards dont il couvrait son fils et
-le Kaw-djer en eussent au besoin témoigné. Pour ce dernier, il était
-bien le bon chien fidèle et dévoué dont son aspect évoquait l’idée.
-
-Son aveugle dévouement ne pouvait être égalé que par celui, aussi vif,
-mais plus conscient de Halg. Si Karroly était le père du jeune homme au
-sens naturel du mot, le Kaw-djer était son père spirituel. A l’un il
-devait la vie, à l’autre son intelligence, que les leçons du mystérieux
-solitaire avaient façonnée et qu’elles avaient meublée de sentiments et
-d’idées inconnues des indigènes déshérités de l’archipel.
-
-Cette affection qu’il portait au Kaw-djer, celui-ci la lui rendait
-largement. Halg était le seul être capable d’émouvoir encore cet homme
-désenchanté, qui ne connaissait plus d’autre amour, hors celui qu’il
-éprouvait pour un enfant, qu’un altruisme collectif et impersonnel,
-d’une grandeur admirable assurément, mais dont l’ampleur même semble
-plus adéquate au cœur infini d’un Dieu qu’à l’âme médiocre des
-créatures. Est-ce pour cela, est-ce parce qu’ils ont l’obscure notion
-de cette disproportion, que, malgré sa beauté resplendissante, un
-tel sentiment étonne plus qu’il ne charme les autres hommes, et leur
-semble-t-il inhumain à force d’être au-dessus d’eux? Peut-être, en
-jugeant par la pauvreté de leur propre cœur, estiment-ils que la part
-de chacun est bien petite d’un amour ainsi divisé entre tous et que,
-s’il est moins sublime, il est meilleur de se donner sans réserve à
-quelques-uns.
-
-Pendant que ces trois êtres si étroitement unis s’entretenaient des
-incidents du voyage et s’abandonnaient au plaisir de se revoir, les
-émigrants, pressés autour de Germain Rivière, s’enquéraient des
-résultats de sa mission. Les questions se croisaient, diversement
-formulées, mais se réduisant en somme à celle-ci: Pourquoi la chaloupe
-était-elle revenue, et pourquoi n’apercevait-on pas à sa place un
-navire assez grand pour rapatrier tout le monde?
-
-Germain Rivière, ne sachant auquel entendre, réclama de la main le
-silence, puis, en réponse à une interrogation précise formulée par
-Harry Rhodes, il raconta brièvement son voyage. A Punta-Arenas, il
-avait vu le gouverneur, M. Aguire, qui, au nom du Gouvernement chilien,
-avait promis de secourir les victimes de la catastrophe. Toutefois,
-aucun bateau d’un tonnage suffisant pour transporter les naufragés ne
-se trouvant alors à Punta-Arenas, ceux-ci devaient s’armer de patience.
-La situation ne présentait, d’ailleurs, rien d’inquiétant. Puisqu’on
-disposait d’un matériel en bon état et de vivres pour près de dix-huit
-mois, on pourrait attendre sans danger.
-
-Or, il ne fallait pas se dissimuler que l’attente serait forcément
-assez longue. L’automne commençait à peine, et il n’eût pas été prudent
-d’envoyer sans urgence absolue un bâtiment dans ces parages à cette
-époque de l’année. Il était de l’intérêt commun que le voyage fût remis
-au printemps. Dès le début d’octobre, c’est-à-dire dans six mois, un
-navire serait expédié à l’île Hoste.
-
-La nouvelle, passant de bouche en bouche, fut instantanément transmise
-du premier au dernier rang. Elle produisit chez les naufragés un
-effet de stupeur. Eh quoi! on était dans la nécessité de perdre six
-longs mois dans ce pays où il était impossible de rien entreprendre,
-puisqu’il faudrait le quitter au printemps après y avoir inutilement
-subi les rigueurs de l’hiver! La foule, naguère si bruyante, était
-devenue silencieuse. On échangeait des regards accablés. Puis
-l’accablement fit place à la colère. Des invectives violentes furent
-proférées à l’adresse du gouverneur de Punta-Arenas. La colère,
-cependant, ne tarda pas à s’apaiser, faute d’aliments, et les
-émigrants commencèrent à se disperser et à regagner les tentes d’un air
-morne.
-
-Mais, attirés au passage par un autre groupe en voie de formation, ils
-s’arrêtaient machinalement, sans même s’apercevoir qu’en s’agrégeant
-à ce second groupe alimenté par les éléments désassociés du premier,
-ils se transformaient _ipso facto_ en auditeurs de Ferdinand Beauval.
-Celui-ci avait jugé, en effet, l’occasion favorable au placement d’un
-nouveau discours et, comme précédemment, il haranguait ses compagnons
-du haut d’un rocher élevé à la dignité de tribune. Ainsi qu’on peut
-le supposer, l’orateur socialiste n’était pas tendre pour le régime
-capitaliste en général et, en particulier, pour le gouverneur de
-Punta-Arenas qui, d’après lui, en était le produit naturel. Il
-stigmatisait avec éloquence l’égoïsme de ce fonctionnaire dénué de la
-plus élémentaire humanité, qui laissait si allégrement un tel nombre de
-malheureux exposés à tous les dangers et à toutes les misères.
-
-Les émigrants ne prêtaient qu’une oreille distraite à la diatribe du
-tribun. A quoi tendait ce verbiage? Beauval pouvait bien en clamer pire
-encore, ce n’est pas cela qui ferait avancer d’un pas leurs affaires.
-Pour améliorer leur sort il fallait des actes, non des mots. Mais quels
-actes? Personne, à vrai dire, n’en savait rien. Et péniblement, ils
-cherchaient, sans grand espoir de la trouver, la solution du problème,
-en tenant baissés vers le sol leurs yeux ingénus.
-
-Une idée, pourtant, naissait peu à peu dans ces cervelles obscures. Ce
-qu’il fallait faire, quelqu’un le savait peut-être. Peut-être celui qui
-les avait déjà tirés de plus d’un mauvais pas donnerait-il le moyen de
-remédier à cette situation, quand il en serait instruit. C’est pourquoi
-ils coulaient de timides regards du côté du Kaw-djer, vers lequel se
-dirigeaient précisément Harry Rhodes et Germain Rivière. Chaque membre
-d’une population de douze cents âmes ne pouvant prendre à lui seul une
-décision pour l’ensemble, le plus simple, après tout, était de s’en
-rapporter au Kaw-djer, à son dévouement, à son expérience, un tel parti
-ayant, en tous cas, l’inappréciable avantage de rendre superflue la
-réflexion pour les autres.
-
-S’étant ainsi libérés de tout souci immédiat, les émigrants
-délaissèrent, les uns après les autres, Ferdinand Beauval, dont
-l’auditoire fut bientôt réduit à son ordinaire noyau de fidèles.
-
-Harry Rhodes, accompagné de Germain Rivière, se mêlant au groupe formé
-par les deux Fuégiens et le Kaw-djer, mit celui-ci au courant des
-événements, lui fit connaître la réponse du gouverneur de Punta-Arenas,
-et lui exposa les angoisses des émigrants redoutant la rigueur d’un
-hiver antarctique.
-
-Sur ce dernier point, le Kaw-djer rassura son interlocuteur. L’hiver,
-en Magellanie, est à la fois moins rude et moins long qu’en Islande,
-au Canada ou dans les États septentrionaux de l’Union américaine, et
-le climat de l’Archipel vaut bien, à tout prendre, celui de la basse
-Afrique, où se rendait le _Jonathan_.
-
-«J’en accepte l’augure, dit Harry Rhodes, conservant néanmoins un peu
-de scepticisme. Quoi qu’il en soit, ne serait-il pas, en tous cas,
-préférable d’hiverner sur la Terre de Feu, qui offre peut-être quelques
-ressources, plutôt que sur l’île Hoste où nous n’avons jusqu’ici
-rencontré âme qui vive?
-
---Non, répondit le Kaw-djer. Se transporter sur la Terre de Feu
-n’aurait aucun avantage et présenterait au contraire de grands
-inconvénients au point de vue du matériel qu’on serait contraint
-d’abandonner. Il faut rester sur l’île Hoste, mais quitter sans retard
-l’endroit où l’on a campé jusqu’ici.
-
---Pour aller où?
-
---A la baie Scotchwell que nous avons contournée pendant notre
-excursion. Là, nous trouverons sans peine un emplacement convenable
-pour les maisons démontables provenant de la cargaison du _Jonathan_,
-alors qu’il n’existe pas ici un pouce de terrain plat.
-
---Quoi! s’écria Harry Rhodes, vous conseillez de transporter à deux
-milles d’ici un matériel aussi lourd et de procéder à une véritable
-installation!
-
---C’est absolument nécessaire, affirma le Kaw-djer. Outre que
-l’exposition de la baie Scotchwell est excellente et à l’abri des vents
-d’Ouest et du Sud, la rivière qui s’y jette fournira l’eau potable en
-abondance. Quant à s’installer plus sérieusement, non seulement c’est
-nécessaire, mais c’est urgent. Le grand ennemi dans cette région, c’est
-l’humidité. Il importe avant tout de se défendre contre elle. J’ajoute
-qu’il n’y a pas de temps à perdre, l’hiver pouvant débuter d’un jour à
-l’autre.
-
---Vous devriez dire tout cela à nos compagnons, proposa Harry Rhodes.
-Ils se rendraient un compte plus exact de leur situation quand elle
-leur aurait été exposée par vous.
-
---Je préfère que vous vous chargiez de ce soin, répliqua le Kaw-djer.
-Mais je reste, bien entendu, à la disposition de tous, si on a besoin
-de moi.»
-
-Harry Rhodes s’empressa de rapporter cette conversation aux émigrants.
-A sa grande surprise, ils ne reçurent pas la communication aussi mal
-qu’on aurait pu s’y attendre. La déception qu’ils venaient d’éprouver
-avait semé parmi eux le découragement, et ils étaient trop heureux de
-se trouver en présence d’une besogne précise dont quelqu’un prenait la
-responsabilité de garantir les bons effets. L’invincible espoir qui
-sommeille jusqu’à la mort dans le cœur de l’homme faisait le reste.
-Tout autre changement eût également paru devoir être le salut. On se
-fit une fête de l’installation à la baie Scotchwell et l’on s’en promit
-des merveilles.
-
-Seulement, par quel bout commencer? Quels moyens employer pour mener
-à bien le transport du matériel sur un parcours de deux milles, le
-long de cette grève rocheuse où n’existait même pas l’apparence d’un
-sentier? A la prière générale, Harry Rhodes dut retourner auprès du
-Kaw-djer, pour lui demander de bien vouloir organiser le travail dont
-il avait signalé l’urgence.
-
-Celui-ci ne fit aucune difficulté pour obtempérer à ce désir, et, sous
-sa direction, on se mit à l’œuvre sur-le-champ.
-
-On créa d’abord, à la limite des plus hautes marées, un rudiment de
-route, en aplanissant le sol autour des roches les plus grosses, et en
-écartant celles qu’il était possible de déplacer sans trop de peine.
-Dès le 20 avril ce travail préliminaire était terminé. On s’attaqua
-aussitôt au transport proprement dit.
-
-On utilisa dans ce but les plates-formes créées pour le déchargement
-du _Jonathan_. Fractionnées en plateaux plus petits et munies, en
-guise de roues, de troncs d’arbres soigneusement arrondis et dressés,
-elles fournirent un grand nombre de véhicules primitifs, auxquels
-s’attelèrent les émigrants, hommes, femmes et enfants. Bientôt, la
-longue théorie de ces chariots grossiers traînés par leurs attelages
-humains s’égrena sur le rivage entre la falaise et la mer. Le spectacle
-ne manquait pas de pittoresque. Que de cris s’échappaient de ces douze
-cents poitrines haletantes!
-
-La chaloupe était d’un puissant secours. On la chargeait des pièces les
-plus lourdes ou les plus fragiles, et, du lieu du naufrage à la baie
-Scotchwell, elle faisait un incessant va-et-vient, sous la conduite
-de Karroly et de son fils. Le travail allait être, grâce à elle,
-notablement abrégé.
-
-Il convenait de s’en féliciter, car à plusieurs reprises, on fut
-retardé par le mauvais temps. L’hiver préludait à ses colères par des
-troubles avant-coureurs. Il fallait alors se réfugier sous les tentes
-laissées en place jusqu’au dernier moment et attendre l’accalmie
-permettant de se remettre à l’ouvrage.
-
-Non content de prodiguer encouragements et conseils, le Kaw-djer
-prêchait d’exemple. Jamais il ne restait inactif. Sans cesse en
-marche sur le chemin suivi par le convoi, il se trouvait toujours à
-point nommé pour donner un conseil ou un coup de main. Les émigrants
-considéraient avec étonnement cet homme infatigable qui s’astreignait
-volontairement à partager leurs rudes travaux, alors que rien ne l’eût
-empêché de repartir comme il était venu.
-
-En vérité, le Kaw-djer n’y songeait pas. Tout entier à la tâche que le
-hasard lui avait fait entreprendre, il s’y livrait sans arrière-pensée,
-satisfait de pouvoir être utile à cette foule misérable, et, par cela
-même, près de son cœur.
-
-Mais tout le monde n’atteignait pas à sa hauteur morale, et d’autres
-caressaient pour leur propre compte ces projets de désertion qui,
-pas un instant, n’avaient effleuré son esprit. Rien de plus facile,
-en somme, que de s’emparer de la chaloupe, de hisser la voile et de
-cingler vers une région plus clémente. On n’avait pas à craindre d’être
-poursuivi, puisque les émigrants ne disposaient d’aucune embarcation.
-Cela était si simple qu’il y avait lieu d’être surpris que personne ne
-l’eût tenté jusqu’ici.
-
-Ce qui s’y était opposé, sans doute, c’est que la _Wel-Kiej_ ne restait
-jamais sans gardiens, Halg et Karroly, qui la pilotaient pendant le
-jour, y couchant, la nuit venue, en compagnie du Kaw-djer. Force avait
-donc été à ceux qui projetaient de s’en rendre maître, d’attendre une
-occasion favorable.
-
-Cette occasion se présenta enfin le 10 mai. Ce jour-là, au retour de
-son premier voyage à la baie Scotchwell, le Kaw-djer aperçut les deux
-Fuégiens qui gesticulaient sur le rivage, tandis que la _Wel-Kiej_,
-distante déjà de plus de trois cents mètres, s’éloignait cap au
-large, toutes voiles dehors. A bord, on distinguait quatre hommes dont
-la distance empêchait de reconnaître les traits.
-
-[Illustration: Le spectacle ne manquait pas de pittoresque. (Page 87.)]
-
-Quelques mots rapidement échangés lui apprirent ce qui s’était passé.
-On avait profité, pour sauter à bord du bateau, d’une courte absence
-de Karroly et de son fils. Quand ceux-ci s’étaient aperçus du rapt, il
-était trop tard pour s’en défendre.
-
-A mesure qu’ils revenaient du nouveau campement, les émigrants se
-rassemblaient en nombre croissant autour du Kaw-djer et de ses deux
-compagnons. Impuissants et désarmés, ils regardaient en silence la
-chaloupe que la brise inclinait gracieusement. C’était un malheur
-sérieux pour tous les naufragés, qui perdaient à la fois un précieux
-moyen d’accélérer leur travail actuel, et la possibilité de se mettre
-au besoin en communication avec le reste du monde. Mais, pour les
-propriétaires de la _Wel-Kiej_, le malheur se transformait en désastre.
-
-Toutefois, le Kaw-djer ne montrait par aucun signe la colère dont
-son cœur devait déborder. Le visage fermé, froid, impassible, comme
-toujours, il suivait des yeux le bateau. Bientôt, celui-ci disparut
-derrière une saillie du rivage. Aussitôt le Kaw-djer se retourna vers
-le groupe qui l’entourait:
-
-«Au travail!» dit-il d’une voix calme.
-
-On se remit à l’ouvrage avec une nouvelle ardeur. La perte de la
-chaloupe rendait nécessaire une hâte plus grande, si l’on voulait être
-prêt ayant que l’hiver ne fût définitivement installé. Même, il y avait
-lieu de s’applaudir que ce vol abominable n’eût pas été commis dès
-les premiers jours du transport. Peut-être, dans ce cas, eût-il été
-impossible d’en venir à bout. Fort heureusement, à cette date du 10
-mai, il était presque terminé et un peu de courage devait suffire à le
-mener à bonne fin.
-
-Les émigrants admiraient la sérénité du Kaw-djer. Rien n’était changé
-dans son attitude habituelle, et il continuait à faire preuve de la
-même bonté et du même dévouement que par le passé. Son influence en fut
-notablement accrue.
-
-Un incident, au cours de cette journée du 10 mai, acheva de le rendre
-tout à fait populaire.
-
-Il aidait à ce moment à traîner l’un des chariots sur lequel étaient
-entassés plusieurs sacs de semences, quand son attention fut attirée
-par des cris de douleur. S’étant dirigé rapidement vers l’endroit d’où
-venaient ces cris, il découvrit un enfant d’une dizaine d’années
-qui gisait sur le sol et poussait de lamentables gémissements. A ses
-questions, l’enfant répondit qu’il était tombé du haut d’un rocher,
-qu’il ressentait une vive douleur dans la jambe droite et qu’il lui
-était impossible de se relever.
-
-Un certain nombre d’émigrants, rangés en cercle derrière le Kaw-djer,
-échangeaient des réflexions saugrenues. Les parents de l’enfant
-ne tardèrent pas à se joindre à l’attroupement, et leurs plaintes
-bruyantes augmentèrent la confusion.
-
-Le Kaw-djer imposa, d’une voix ferme, silence à tout ce monde et
-procéda à l’examen du blessé. Autour de lui, les émigrants tendaient
-le cou, s’émerveillant de la sûreté et de l’adresse de ses gestes. Il
-diagnostiqua sans peine une fracture simple du fémur, et la réduisit
-habilement. Au moyen de bouts de bois transformés en attelles, il
-immobilisa alors le membre brisé qu’il banda avec des lambeaux de
-toile, puis l’enfant fut transporté à la baie Scotchwell sur un
-brancard improvisé.
-
-Tout en surveillant le travail de ses mains, le Kaw-djer rassurait les
-parents éplorés. Cela ne serait rien. L’accident n’aurait pas de suite
-fâcheuse, et dans deux mois il n’en subsisterait aucune trace. Peu à
-peu le père et la mère reprenaient confiance. Ils furent complètement
-rassérénés, quand, le pansement terminé leur fils déclara qu’il ne
-souffrait plus.
-
-De ces faits, qui furent en un instant connus de tout le monde, un
-grand respect rejaillit sur le Kaw-djer. Il était décidément le génie
-bienfaisant des naufragés. On n’en était plus à compter ses services.
-Désormais, on s’attendit à mieux encore. De plus en plus, on prit
-l’habitude de se reposer sur lui, et, de plus en plus, ces êtres rudes
-et puérils se sentirent rassurés et réconfortés par sa présence au
-milieu d’eux.
-
-Le soir même du 10 mai, on procéda à une rapide enquête afin de
-découvrir les auteurs du vol de la _Wel-Kiej_. Dans cette foule
-ondoyante où ne régnait aucune discipline, les résultats de l’enquête
-furent nécessairement fort incertains. Elle permit toutefois de
-suspecter avec une grande vraisemblance quatre individus que personne
-n’avait aperçus pendant tout le cours de la journée. Deux appartenaient
-à l’équipage, le cuisinier Sirdey et le matelot Kennedy. Les autres
-étaient deux émigrants fort mal notés dans l’esprit public, deux
-prétendus ouvriers du nom de Furster et de Jackson.
-
-A l’égard des premiers, les événements ne devaient pas permettre
-d’obtenir une certitude, mais on ne tarda à avoir la preuve que les
-soupçons s’étaient à bon droit portés sur les deux autres. Le lendemain
-matin, en effet, Kennedy et Sirdey étaient de nouveau présents et
-accomplissaient comme de coutume leur part de travail. A vrai dire,
-ils paraissaient brisés de fatigue. Sirdey même semblait blessé. Il
-marchait avec peine, et de profondes écorchures labouraient son visage.
-
-Hartlepool connaissait de longue main ce triste sire dont la nature
-vile lui inspirait un complet mépris. Il l’interpella rudement:
-
-«Où étais-tu, hier, coq[2]?
-
- [2] Nom donné au cuisinier à bord des bâtiments de commerce.
-
---Où j’étais?... répondit hypocritement Sirdey. Mais où je suis tous
-les jours bien entendu.
-
---Personne ne t’a vu, cependant, maître fourbe. Ne te serais-tu pas
-égaré plutôt du côté de la chaloupe?
-
---De la chaloupe?... répéta Sirdey du ton d’un homme qui n’y comprend
-rien.
-
---Hum!... fit Hartlepool.
-
-Il reprit:
-
---Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?
-
---Je suis tombé, expliqua Sirdey. Il me sera même impossible de prêter
-la main aux autres aujourd’hui. C’est à peine si je peux marcher.
-
---Hum!...» fit encore en s’éloignant Hartlepool, comprenant qu’il ne
-tirerait rien du cauteleux personnage.
-
-Quant à Kennedy, il n’y avait même pas de prétexte pour l’interroger.
-Bien qu’il fût d’une pâleur de cire et parût être fort mal en point, il
-avait repris sans mot dire ses occupations ordinaires.
-
-On se mit donc au travail le 11 mai à l’heure habituelle sans que le
-problème fût résolu. Mais une surprise attendait à la baie Scotchwell
-ceux qui y arrivèrent les premiers. Sur le rivage, à peu de distance
-de l’embouchure de la rivière, deux cadavres étaient étendus, ceux de
-Jackson et de Furster. Près d’eux gisait la chaloupe éventrée, aux
-trois quarts pleine d’eau et de sable.
-
-Dès lors, l’aventure se reconstituait aisément. Le bateau mal dirigé
-avait dû toucher sur des récifs, un peu au delà de la baie. Une voie
-d’eau s’était déclarée, et l’embarcation alourdie avait chaviré. Des
-quatre hommes qui la montaient, deux, Kennedy et Sirdey selon toute
-probabilité, avaient réussi à gagner la terre à la nage, mais les deux
-autres n’avaient pu échapper à la mort, et, à la première marée leurs
-corps étaient venus à la côte, en même temps que la _Wel-Kiej_ à demi
-fracassée par la houle.
-
-Après sérieux examen, le Kaw-djer reconnut que les débris de la
-chaloupe étaient encore utilisables. Si la plupart des bordés étaient
-plus ou moins brisés, la membrure n’avait que très peu souffert, et la
-quille était intacte. Ce qui restait de la _Wel-Kiej_ fut donc hissé à
-force de bras hors de l’atteinte de la mer en attendant le moment où
-l’on aurait le loisir de la réparer.
-
-Le transport du matériel fut entièrement achevé le 13 mai. Sans perdre
-de temps, on se mit en devoir d’installer les maisons démontables.
-On vit celles-ci, d’un très ingénieux système, s’élever à vue d’œil
-avec une rapidité prodigieuse. Aussitôt terminées, elles étaient
-immédiatement occupées, non sans donner chaque fois prétexte à de
-violentes altercations. Il s’en fallait de beaucoup, en effet,
-qu’elles fussent en assez grand nombre pour contenir douze cents
-personnes. C’est tout au plus si les deux tiers des naufragés pouvaient
-raisonnablement espérer y trouver place. De là, nécessité de procéder à
-une sélection.
-
-Cette sélection s’opéra à coups de poings. Les plus robustes, ayant
-commencé par s’emparer des divers éléments des maisons démontables,
-prétendirent défendre l’accès de celles-ci, lorsqu’elles furent
-édifiées. Quelle que fût leur vigueur, il leur fallut toutefois céder
-au nombre et entrer en composition avec une partie de ceux qu’ils
-essayaient d’évincer. Il y eut ainsi une seconde série d’élus, et par
-conséquent une seconde sélection basée, comme la première, sur la force
-des compétiteurs. Puis, quand les maisons abritèrent des garnisons
-assez imposantes pour être en état de braver sans péril le surplus des
-émigrants, ces derniers furent définitivement éliminés.
-
-[Illustration: «Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?»
-(Page 91.)]
-
-Près de cinq cents personnes, des femmes et des enfants en majorité,
-furent ainsi réduites à se contenter de l’abri des tentes. Plus rares
-étaient les hommes, en général des pères et des maris obligés de suivre
-le sort de leur famille. Parmi les autres, figuraient le Kaw-djer et
-ses deux compagnons fuégiens, qui n’en étaient plus à redouter les
-nuits passées en plein air, ainsi que les survivants de l’équipage du
-_Jonathan_ auxquels Hartlepool avait intimé l’abstention. Ces braves
-gens s’étaient inclinés sans un murmure, jusques et y compris Kennedy
-et Sirdey, qui, depuis l’aventure de la chaloupe, faisaient montre d’un
-zèle et d’une docilité inaccoutumés. Au nombre des moins favorisés,
-on comptait également John Rame et Fritz Gross que leur faiblesse
-physique avait écartés de la lutte, et pareillement la famille Rhodes,
-dont le chef n’était pas d’un caractère à faire appel à la violence.
-
-Ces cinq cents personnes se logèrent donc sous les tentes. La
-diminution du nombre des occupants permit d’employer deux enveloppes
-superposées et séparées par une couche d’air, ce qui les rendit,
-en somme, assez confortables. Pendant ce temps, les uns achevaient
-l’aménagement intérieur des maisons, en bouchaient les joints, en
-obstruaient les moindres fissures, l’important, d’après les indications
-du Kaw-djer, étant de se défendre contre la pénétrante humidité de
-la région; les autres faisaient provision de bois aux dépens de la
-forêt voisine ou répartissaient les vivres en quantité suffisante pour
-assurer à tous quatre mois d’existence, tandis que les maçons, dont on
-comptait une vingtaine parmi les ouvriers émigrants, construisaient en
-hâte des poêles rudimentaires.
-
-Ces travaux n’étaient pas encore tout à fait terminés le 20 mai, quand
-l’hiver, heureusement très en retard cette année, fondit sur l’île
-Hoste sous forme d’une tempête de neige d’une effroyable violence.
-En quelques minutes, la terre fut recouverte d’un blanc linceul
-d’où jaillissaient les arbres couverts de givre. Le lendemain, les
-communications étaient devenues très difficiles entre les diverses
-fractions du campement.
-
-Mais désormais on était paré contre l’inclémence de la température.
-Calfeutrés dans leurs maisons ou sous la double enveloppe des tentes,
-chauffés par d’ardentes flambées de bois, les naufragés du _Jonathan_
-étaient prêts à braver les rigueurs d’un hivernage antarctique.
-
-
-
-
-IV
-
-HIVERNAGE.
-
-
-Quinze jours durant, la tempête hurla sans interruption, la neige tomba
-en épais flocons. Pendant ces deux semaines, les émigrants, contraints
-de se terrer sous leurs abris, purent à peine se risquer en plein air.
-
-Triste pour tous, cette claustration forcée, assurément, mais plus
-peut-être pour ceux qui s’étaient attribué la jouissance des maisons
-démontables. Ces maisons n’étaient formées, en somme, que de panneaux
-boulonnés entre eux et manquaient du plus élémentaire confortable.
-Pourtant, séduits par leur aspect--à moins que ce fût seulement par
-ce nom de _maisons_!--les émigrants se les étaient disputées, et
-maintenant ils s’y entassaient au delà de toute raison. Elles étaient
-transformées en véritables dortoirs, où se touchaient les paillasses
-jetées à même sur le parquet, dortoirs qui devenaient salles communes
-et cuisines pendant les courtes heures de jour. De cet entassement,
-de cette cohabitation de plusieurs ménages résultait nécessairement
-une promiscuité de tous les instants, aussi fâcheuse au point de vue
-de l’hygiène, que défavorable au maintien de la bonne entente. Le
-désœuvrement et l’ennui sont, en effet, fertiles en disputes, et l’on
-s’ennuyait ferme dans ces demeures bloquées par la neige.
-
-A vrai dire, les hommes trouvaient encore à occuper leurs loisirs. Ils
-s’ingéniaient à meubler grossièrement ces maisons dépourvues du plus
-petit commencement de mobilier. A coups de hachettes, ils taillaient
-sièges et tables dont on se débarrassait, la nuit venue, afin de
-pouvoir étendre les paillasses. Mais les femmes ne disposaient pas de
-cette ressource. Quand elles avaient donné leurs soins aux enfants,
-quand elles avaient vaqué à la cuisine que l’usage des conserves
-simplifiait notablement, il ne leur restait plus que le bavardage
-pour user les heures lentes. Elles ne s’en privaient pas. A défaut des
-jambes, les langues marchaient, et, on ne l’ignore pas, l’intempérance
-de langue est trop souvent, elle aussi, génératrice de discordes.
-C’était merveille qu’il n’en fût pas survenu dès le premier jour.
-
-Si ceux qui occupaient les tentes étaient moins bien garantis contre
-les intempéries, ils ne laissaient pas de bénéficier de certains
-avantages à d’autres égards. Ils disposaient de plus de place, et
-même quelques familles, parmi lesquelles les familles Rhodes et
-Ceroni, avaient la jouissance d’une tente entière. Les cinq Japonais,
-étroitement unis entre eux, habitaient aussi l’une des tentes où ils
-vivaient à l’écart.
-
-Tentes et maisons étaient disséminées selon les caprices individuels.
-Personne n’ayant dirigé le travail d’installation, le dessin du
-campement ne répondait à aucun plan préconçu. Il ressemblait, non à une
-bourgade, mais à l’agglomération fortuite de maisons isolées, et l’on
-eût été bien embarrassé s’il se fût agi de tracer des rues.
-
-Cela, d’ailleurs, était sans importance, puisqu’il ne s’agissait pas de
-fonder un établissement durable. Au printemps, on démolirait maisons et
-tentes, et chacun retrouverait sa patrie et sa misère.
-
-Le campement s’étendait sur la rive droite de la rivière qui, venue
-de l’Ouest, le touchait en un point, puis se recourbait aussitôt
-sur elle-même et courait au Nord-Ouest pour aller se jeter dans la
-mer trois kilomètres plus loin. La construction la plus occidentale
-s’élevait sur la rive même. C’était une maison démontable de
-proportions si exiguës que trois personnes seulement avaient pu y
-trouver place. Sans dispute, sans cris, procédant en silence, un des
-émigrants, du nom de Patterson, s’était adjugé, dès le premier jour,
-les éléments constitutifs de cette maison et, afin que personne ne la
-lui disputât, il avait tout de suite porté le nombre de ses habitants
-au maximum pratique, en en offrant la jouissance indivise à deux autres
-naufragés. Cette offre n’avait pas été faite au hasard. Patterson, de
-complexion plutôt débile, s’étaient adjoint fort intelligemment deux
-compagnons taillés en hercules et disposant de poings capables de
-défendre au besoin la propriété collective.
-
-Tous deux de nationalité américaine, l’un se nommait Blaker et
-l’autre Long. Le premier était un jeune paysan de vingt-sept ans, de
-caractère assez jovial, mais affligé d’une boulimie qui compliquait
-déplorablement sa vie. La misère qui formait son lot ne lui permettant
-pas d’apaiser son insatiable appétit, il avait eu faim depuis sa
-naissance, au point qu’il s’était finalement résigné à s’expatrier
-dans l’unique espoir d’arriver à manger tout son saoul. Le second
-était un ouvrier, forgeron de son état, à la cervelle petite et aux
-muscles énormes, une brute solide et malléable comme le fer rouge qu’il
-martelait.
-
-Quant à Patterson, s’il faisait aujourd’hui partie de cette foule de
-naufragés, lui du moins n’y avait pas été poussé par l’excès de sa
-misère, mais par un âpre désir de gain. Le sort s’était montré pour lui
-hostile et secourable à la fois. Il l’avait fait naître, il est vrai,
-seul, pauvre et nu sur le bord d’une route irlandaise, mais, à titre de
-compensation, il l’avait doué d’une avarice prodigieuse, c’est-à-dire
-du moyen d’acquérir tous les biens qui lui manquaient lors de sa
-venue sur la terre. Grâce à elle, il avait en effet réussi à amasser
-dès l’âge de vingt-cinq ans un respectable pécule. Travail acharné,
-privations de cénobite, voire, quand l’occasion s’en présentait,
-cynique exploitation d’autrui, rien ne l’avait rebuté pour obtenir ce
-résultat.
-
-Cependant, quel que soit son génie, un paysan, dénué du moindre capital
-initial, ne peut progresser que lentement sur le chemin de la fortune.
-Le champ qui lui est offert est trop petit pour permettre une rapide
-ascension. Patterson ne s’élevait donc que péniblement, à force de
-courage, de renoncement et d’astuce, quand de mirifiques récits sur
-les chances qu’un homme sans scrupules rencontre en Amérique étaient
-parvenus à ses oreilles. Grisé par ces merveilleux racontars, il ne
-rêva plus que Nouveau Monde et projeta d’aller, après tant d’autres,
-y chercher aventure, non pour suivre les traces de ces milliardaires
-sortis comme lui-même, pourtant, des dernières couches sociales, mais
-dans l’espoir moins inaccessible d’y faire grossir son bas de laine
-plus vite que dans la mère patrie.
-
-A peine sur le sol de l’Amérique, il fut sollicité par la réclame
-intensive de la Société de la baie de Lagoa. Confiant dans les
-séduisantes promesses de cette Société, il se dit qu’il trouverait là
-un champ vierge où son petit capital pourrait s’employer fructueusement
-et, avec mille autres, il s’embarqua sur le _Jonathan_.
-
-Certes, l’événement trompait son espoir. Mais Patterson n’était pas de
-ceux qui se découragent. En dépit du naufrage, sans rien montrer de la
-déception qu’il devait éprouver, il s’entêtait à poursuivre sa chance
-avec la même patiente obstination. Si, dans le malheur commun, un seul
-des naufragés devait arriver à gagner quelque chose, ce serait lui
-assurément.
-
-Aidé de Blaker et de Long, il avait placé sa maisonnette à quelque
-distance de la mer, sur le bord même de la rivière et à l’unique
-point où elle fût accessible. En amont, la rive brusquement relevée
-devenait une sorte de falaise de près de quinze mètres de hauteur. En
-aval, après une petite étendue de terrain plat devant la maison, le
-sol cédait tout à coup, et la rivière tombait en cascade sur l’étage
-inférieur. Entre cette cascade et la mer s’étendait un marécage
-impraticable. A moins de s’imposer un détour de plus d’un kilomètre
-vers l’amont, les émigrants étaient donc dans la nécessité de passer
-devant Patterson pour aller remplir cruches et barils.
-
-Les autres maisons et les tentes s’égrenaient dans un pittoresque
-désordre parallèlement à la mer dont elles étaient séparées par le
-marais. Quant au Kaw-djer, il logeait avec Halg et Karroly dans
-une ajoupa fuégienne édifiée par les deux Indiens. Rien de plus
-rudimentaire que cet abri formé d’herbes et de branchages, et il
-fallait, pour s’en contenter, ne pas craindre les rigueurs de ce
-climat. Mais l’ajoupa, située sur la rive gauche du rio, avait
-l’avantage d’être à proximité du lieu d’échouage de la chaloupe, ce
-qui permettrait de profiter de toutes les éclaircies pour activer les
-réparations.
-
-Pendant les deux semaines que dura le premier assaut sérieux de
-l’hiver, il ne put être question de les entreprendre. Il ne faudrait
-pas en conclure que le Kaw-djer vécût en reclus, comme la foule
-moins aguerrie des naufragés. Chaque jour, en compagnie de Halg, il
-traversait la rivière sur un pont léger construit en quarante-huit
-heures par Karroly, et se rendait au campement.
-
-Il y avait fort à faire. Dès le début du froid, quelques émigrants
-atteints d’affections aiguës, en général de bronchites assez bénignes,
-avaient demandé le secours du Kaw-djer qui, depuis son intervention
-chirurgicale, jouissait d’une réputation solidement établie. L’enfant
-blessé allait, en effet, de mieux en mieux, et tout indiquait que le
-favorable pronostic de l’opérateur se réaliserait au jour dit.
-
-Celui-ci, après sa tournée médicale, entrait dans la tente de la
-famille Rhodes, et on causait une heure ou deux de tout ce qui
-intéressait les naufragés. Le Kaw-djer s’attachait de plus en plus à
-cette famille. Il goûtait la bonté simple de Mme Rhodes et de sa fille
-Clary qui jouaient avec dévouement le rôle d’infirmières près des
-malades qu’il leur signalait. Quant à Harry Rhodes, il en appréciait
-le sens droit et l’esprit bienveillant, et, entre les deux hommes,
-naissaient peu à peu des sentiments de véritable amitié.
-
-«J’en arrive à me féliciter, dit un jour Harry Rhodes au Kaw-djer, que
-ces coquins aient essayé de s’emparer de votre chaloupe. Peut-être, si
-elle était en bon état, auriez-vous eu le désir de nous quitter, une
-fois tout le monde installé. Tandis que, maintenant, vous êtes notre
-prisonnier.
-
---Il faudra bien que je parte, cependant, objecta le Kaw-djer.
-
---Pas avant le printemps, répliqua Harry Rhodes. Voyez combien vous
-êtes utile à tous. Il y a ici nombre de femmes et d’enfants que vous
-seul êtes capable de soigner. Que deviendraient-ils sans vous?
-
---Pas avant le printemps, soit! concéda le Kaw-djer. Mais à ce moment,
-comme tout le monde s’en ira, rien ne s’opposera à ce que je reprenne
-la mer.
-
---Pour retourner à l’Ile Neuve?
-
-Le Kaw-djer ne répondit que par un geste évasif. Oui, l’Ile Neuve était
-sa demeure. Là il avait vécu de longues années. Y retournerait-il? Les
-raisons qui l’en avaient éloigné existaient toujours. L’Ile Neuve,
-terre libre naguère, était désormais soumise à l’autorité du Chili.
-
---Si j’avais voulu partir, dit-il, désireux de passer à un autre
-sujet, je crois que mes deux compagnons n’en eussent pas été également
-satisfaits. Halg, sinon Karroly, n’eût quitté l’île Hoste qu’à regret,
-et peut-être même s’y serait-il refusé avec énergie.
-
---Pourquoi cela? demanda Mme Rhodes.
-
---Pour la raison bien simple que Halg, je le crains, a le malheur
-d’être amoureux.
-
---Le beau malheur! plaisanta Harry Rhodes. Être amoureux, c’est de son
-âge.
-
---Je ne dis pas non, reconnut le Kaw-djer. N’importe! le pauvre garçon
-se prépare là de grands chagrins quand viendra le jour de la séparation.
-
---Mais pourquoi se séparerait-il de celle qu’il aime, au lieu de
-l’épouser tout simplement? demanda Clary qui, comme toutes les jeunes
-filles, s’intéressait aux affaires de cœur.
-
---Parce qu’il s’agit de la fille d’un émigrant. Elle ne consentirait
-jamais à rester en Magellanie. Et, d’un autre côté, je ne vois pas très
-bien ce que ferait Halg, transporté dans un de vos pays soi-disant
-civilisés. Sans compter qu’il ne nous quitterait pas, je pense, d’un
-cœur léger, son père et moi.
-
---Une fille d’émigrant, dites-vous?... interrogea Harry Rhodes. Ne
-s’agirait-il pas de Graziella Ceroni?
-
---Je l’ai rencontrée plusieurs fois, dit Edward qui se mêla à la
-conversation. Elle n’est pas mal.
-
---Halg la trouve merveilleuse! s’écria le Kaw-djer en souriant. C’est
-bien naturel, d’ailleurs. Jusqu’ici, il n’avait vu que des femmes
-fuégiennes, et je suis obligé de reconnaître qu’on peut être mieux très
-facilement.
-
---C’est donc bien d’elle qu’il s’agit? demanda Harry Rhodes.
-
---Oui. Le jour où nous avons dû intervenir dans les affaires de sa
-famille, comme vous vous le rappelez, sans doute, j’avais déjà remarqué
-la vive impression qu’elle avait faite sur Halg. Une vraie révélation,
-on peut le dire. Vous n’ignorez pas à quel point cette jeune fille et
-sa mère sont malheureuses, et de la pitié à l’amour il n’y a pas loin,
-bien souvent.
-
---C’est même le plus beau de tous les chemins qui y conduisent, fit
-remarquer Mme Rhodes.
-
---Quel qu’il soit, je vous prie de croire que, depuis ce jour-là, Halg
-le suit allégrement. Vous n’avez pas idée du changement qui s’est opéré
-en lui. En voulez-vous un exemple?... Les indigènes de la Magellanie
-ne sont pas précisément remarquables par leur coquetterie, ainsi que
-vous pouvez le supposer. Malgré la rigueur du climat, ils poussent
-l’indifférence à cet égard jusqu’à vivre radicalement nus. Halg,
-perverti par la civilisation, dont j’ai eu le tort d’apporter un vieux
-reste dans les plis de mes vêtements, était déjà un raffiné parmi ses
-congénères, puisqu’il consentait depuis le naufrage du _Jonathan_ à se
-couvrir de peaux de phoque ou de guanaque. Mais maintenant, c’est bien
-autre chose! Il a déniché un barbier parmi les émigrants et s’est fait
-couper les cheveux. C’est peut-être le premier Fuégien qui ait jamais
-fait montre d’une telle élégance! Ce n’est pas tout. Il s’est procuré,
-je ne sais par quel moyen, un costume complet, et il ne sort plus
-qu’habillé à l’européenne pour la première fois de sa vie, et chaussé
-de souliers, qui, d’ailleurs, doivent bien le gêner! Karroly n’en
-revient pas. Moi, je ne comprends que trop ce que cela veut dire.
-
-[Illustration: Halg se montrait vêtu à l’européenne. (Page 103.)]
-
---Et Graziella, s’enquit Mme Rhodes, est-elle touchée de ces efforts
-accomplis pour lui plaire?
-
---Vous pensez que je ne le lui ai pas demandé, répliqua le Kaw-djer.
-Mais, à en juger par le visage joyeux de Halg, je présume que ses
-affaires ne vont pas mal.
-
---Cela ne m’étonne pas, dit Harry Rhodes, c’est un beau garçon que
-votre jeune compagnon.
-
---Physiquement, il n’est pas mal, j’en conviens, approuva le Kaw-djer
-avec une évidente satisfaction, mais moralement il est mieux encore.
-C’est un brave cœur, fidèle, bon, dévoué et intelligent, ce qui ne gâte
-rien.
-
---C’est votre élève, je crois? demanda Mme Rhodes.
-
---Vous pouvez dire: mon fils, rectifia le Kaw-djer, car je l’aime comme
-un père. C’est pourquoi je suis affligé qu’il ait de pareilles idées,
-dont il ne résultera, en fin de compte, que des chagrins.»
-
-Les suppositions du Kaw-djer n’étaient point erronées. Une sympathie
-naissante attirait, en effet, l’un vers l’autre le jeune Fuégien et
-Graziella. De la première minute où il l’avait aperçue, toutes les
-pensées de Halg étaient allées vers elle, et, depuis lors, il n’avait
-pas laissé passer un jour sans la voir. Témoin de la scène qui avait
-motivé l’intervention du Kaw-djer, il connaissait la plaie de la
-famille, et, avec l’adresse ordinaire des amoureux, il tirait parti
-sans scrupule de la situation. Sous prétexte de s’enquérir des besoins
-des deux femmes et de veiller sur leur sécurité, il restait près
-d’elles de longues heures, l’anglais que tous parlaient couramment leur
-permettant d’échanger leurs pensées.
-
-Halg, à cet égard comme aux autres, ne ressemblait en rien à ses
-compatriotes si étonnamment réfractaires à l’étude des langues. Lui,
-au contraire, avait appris sans peine l’anglais et le français, et
-maintenant, excellent prétexte pour fréquenter assidûment la famille
-Ceroni, il était en train de faire en italien de merveilleux progrès
-sous la direction de Graziella.
-
-Celle-ci n’avait pas eu de peine à discerner les causes de cette ardeur
-au travail, mais les sentiments qu’elle inspirait au jeune Indien
-l’avaient d’abord plus amusée que charmée. Halg, avec ses longs cheveux
-plats, ses tempes étroites, son nez légèrement épaté, son teint un peu
-bistré, lui faisait l’effet d’être d’une autre espèce qu’elle-même.
-D’après sa classification fantaisiste, les habitants de notre planète
-se divisaient en deux races distinctes: les hommes et les sauvages.
-Halg, étant un sauvage, ne pouvait par conséquent être un homme. Le
-raisonnement était rigoureux. L’idée qu’un lien quelconque pût exister
-entre cet exotique, à peine couvert de peaux de bêtes, et une Italienne
-qui se jugeait d’essence supérieure, ne lui vint pas à l’esprit.
-
-Peu à peu, cependant, elle s’habitua aux traits et au costume sommaire
-de son timide adorateur, et elle en arriva par degrés à le considérer
-comme un adolescent pareil aux autres. Halg, il est vrai, fit tous
-ses efforts pour provoquer cette évolution de sa pensée. Un beau
-jour, Graziella le vit apparaître, ses cheveux coupés avec art et
-séparés en deux versants par une raie tracée d’une main habile. Peu
-après, transformation plus étonnante encore, Halg se montrait vêtu à
-l’européenne. Pantalon, vareuse, forts souliers, rien ne manquait à
-sa toilette. Sans doute, tout cela était rude et grossier, mais tel
-n’était pas l’avis de Halg, qui s’estimait d’une suprême élégance
-et s’admirait volontiers dans un fragment de miroir provenant du
-_Jonathan_.
-
-Que d’industrie il lui avait fallu pour découvrir l’émigrant de bonne
-volonté qui avait joué à son profit le rôle de coiffeur, et pour se
-procurer le superbe complet qui, à son estime, le rendait irrésistible!
-La recherche des vêtements avait été notamment des plus ardues, et
-peut-être même serait-elle restée vaine s’il n’avait eu la chance
-d’entrer en rapport avec Patterson.
-
-Patterson vendait de tout, et jamais l’avare n’eût consenti à laisser
-perdre l’occasion d’un troc. S’il n’avait pas l’objet demandé, il
-le trouvait toujours, donnant d’une main, recevant de l’autre, en
-prélevant au passage un honnête courtage. Patterson avait donc fourni
-les habits demandés. Par exemple, toutes les économies du jeune homme y
-étaient passées.
-
-Celui-ci ne les regrettait pas, car il avait eu la récompense de son
-sacrifice. L’attitude de Graziella avait changé sur-le-champ. Selon sa
-classification personnelle, Halg cessait d’être un sauvage et devenait
-un homme.
-
-Dès lors, les choses avaient marché à pas de géant, et l’affection
-s’était développée rapidement dans le cœur des deux jeunes gens. Harry
-Rhodes avait raison. Halg, si l’on faisait abstraction du type spécial
-de sa race, était réellement un beau garçon. Grand, robuste, habitué à
-la vie libre dans le plein air, il possédait cette grâce d’attitude que
-donnent la souplesse des membres et l’harmonie des mouvements. D’autre
-part, outre que son intelligence, ouverte par les leçons du Kaw-djer,
-n’était pas médiocre, la bonté et la droiture se lisaient dans ses
-yeux. C’en était là plus qu’il ne fallait pour toucher le cœur d’une
-jeune fille malheureuse.
-
-Du jour où, sans s’être dit un seul mot, Halg et Graziella se sentirent
-complices, les heures coulèrent vite pour eux. Que leur importait
-la tempête? Que leur importait le froid? Les intempéries rendaient
-l’intimité plus douce, et, loin de souhaiter, ils redoutaient le retour
-du beau temps.
-
-Il reparut pourtant, et les émigrants, qui n’avaient pas les mêmes
-raisons d’indifférence, apprécièrent vivement le changement. Comme
-d’un coup de baguette, le campement s’anima. Maisons et tentes se
-vidèrent. Tandis que les hommes étiraient leurs membres engourdis
-par cette longue claustration, les commères, heureuses de renouveler
-interlocutrices et auditoires, allèrent de porte en porte, échangeant
-des visites, ébauchant des amitiés, dont l’objet, fait digne de
-remarque, n’était jamais l’une de celles avec qui elles venaient de
-vivre près de quinze jours côte à côte.
-
-Karroly mit à profit le temps favorable pour commencer les réparations
-de la _Wel-Kiej_ avec les charpentiers qui l’avaient déjà aidé une
-première fois. Les constructeurs étant dans l’obligation de faire
-eux-mêmes tous les travaux préparatoires: abattage, débitage et
-cintrage du bois, ces réparations exigeraient un mois de travail,
-c’est-à-dire qu’elles ne seraient pas achevées avant trois mois, en
-tenant compte des interruptions imposées par le mauvais temps.
-
-Pendant que Karroly et ses compagnons manœuvraient varlope et scie, le
-Kaw-djer, désireux de se procurer pour lui-même et pour les malades
-des provisions fraîches, partit en chasse avec son chien Zol. De ce
-que l’archipel subit les rigueurs de l’hiver, de ce que la neige
-commençât à couvrir les plaines et la glace à coiffer les hauteurs,
-il ne s’ensuivait pas que la vie animale fût supprimée. Les forêts
-abritaient toujours des ruminants en grand nombre, des nandous, des
-guanaques, des vigognes, des renards. Au-dessus des prairies voletaient
-toujours des oies de montagne, de petites perdrix, des bécasses et des
-bécassines. Sur le littoral pullulaient les mouettes comestibles.
-Des baleines venaient souffler en vue de l’île, et les loups marins
-abondaient sur ses grèves.
-
-[Illustration: Les rivière étaient en train d’établir une roue.
-(Page 107.)]
-
-Par contre, il ne pouvait être question de pêche. Le poisson, merluches
-et lamproies en majorité, ne fréquente qu’en été les eaux de l’île
-Hoste. En hiver, il remonte plus au Nord, dans le canal du Beagle et
-dans le détroit de Magellan.
-
-De son excursion, le Kaw-djer, outre du gibier en assez grande
-quantité, rapporta des nouvelles de quatre familles qui avaient cru
-devoir s’éloigner du campement et s’établir à quelques lieues dans
-l’intérieur. Ces dissidents n’étaient autres que les familles Rivière,
-Gimelli, Gordon et Ivanoff, dont les chefs avaient, les trois derniers,
-accompagné le Kaw-djer et Harry Rhodes lors de la première exploration
-de l’île, celui-là, navigué jusqu’à Punta-Arenas en qualité de délégué
-des émigrants. C’est au retour de Rivière qu’ils avaient pris d’un
-commun accord la résolution de faire bande à part. Tous quatre,
-cultivateurs de profession, appartenaient à la même classe morale, la
-classe des braves gens, sains, bien équilibrés, bien portants. Aussi
-éloignés de la rapacité d’un Patterson que de la veulerie d’un John
-Rame, c’étaient des travailleurs, simplement. Le travail était un
-besoin pour eux; ils s’y astreignaient sans peine, de même que leurs
-femmes et leurs enfants, incapables autant qu’eux-mêmes de ne pas
-chercher toujours à employer utilement leur temps.
-
-Des raisons semblables les avaient incités au départ. Rivière, lors
-de l’abattage d’arbres nécessité par le déchargement du _Jonathan_,
-avait été frappé de la richesse de ces forêts qu’aucune cognée n’avait
-encore attaquées. Ce souvenir lui revint à Punta-Arenas, au moment où
-il apprenait qu’il lui faudrait séjourner six mois à l’île Hoste, et
-il eut aussitôt la pensée de tirer parti des circonstances pour faire
-une tentative d’exploitation. Il se procura, dans ce but, un matériel
-élémentaire de scierie et il en chargea la chaloupe. Au point de vue de
-l’abattage, son entreprise ne pouvait être que fructueuse. Ces forêts
-n’étant la propriété de personne, le bois, par conséquent, ne coûtait
-rien. Restait le problème du transport. Mais Rivière estimait que cette
-difficulté se résoudrait plus tard d’elle-même, et qu’il arriverait
-toujours, quand le bois serait débité, à le monnayer d’une manière ou
-d’une autre.
-
-Sur le point de réaliser son projet, il en avait fait confidence à
-Gimelli, à Gordon et à Ivanoff, avec lesquels il s’était lié sur le
-_Jonathan_. Ceux-ci avaient vivement approuvé le Franco-Canadien, en
-déplorant de ne pouvoir l’imiter pour leur compte. Toutefois, une
-idée en appelant une autre, un projet similaire leur vint bientôt
-à l’esprit. Pendant l’excursion faite en compagnie du Kaw-djer, il
-leur avait été possible d’apprécier la fertilité du sol. Pourquoi ne
-tenteraient-ils pas, l’un un essai d’élevage, les deux autres un essai
-de culture? Si, au bout de six mois, le résultat paraissait devoir être
-favorable, rien ne les obligerait à partir. Magellanie ou Afrique, le
-pays dans lequel on vit importe peu, du moment qu’on n’est pas dans
-le sien. Si le résultat semblait, au contraire, devoir être mauvais,
-il n’y aurait de perdu que du travail. Mais le travail est une denrée
-inépuisable quand on possède de bons bras et du cœur, et mieux valait
-au surplus travailler six mois en pure perte que de rester si longtemps
-inactif. Dans le champ le plus stérile, on récolterait du moins la
-santé.
-
-Ces quatre familles, pourvues d’hommes sages, de femmes sérieuses, de
-filles et de garçons robustes et bien portants, avaient en mains tous
-les atouts pour réussir là où d’autres eussent échoué. Leur décision
-fut donc arrêtée, et ils la mirent à exécution, avec l’approbation et
-le concours d’Hartlepool et du Kaw-djer.
-
-Pendant que les émigrants s’occupaient de transporter le matériel à la
-baie Scotchwell, les dissidents préparèrent activement leur départ.
-A coups de hache, ils improvisèrent un chariot à essieux de bois et
-à roues pleines, très primitif assurément, mais vaste et solide. Sur
-ce chariot furent entassés des provisions de bouche, des semences,
-des graines, des instruments aratoires, des ustensiles de ménage,
-des armes, des munitions, tout ce qui pouvait être nécessaire en un
-mot au début des exploitations. Ils ne négligèrent pas d’emporter
-quatre ou cinq couples de volailles, et les Gordon, qui se destinaient
-plus particulièrement à l’élevage, y joignirent des lapins et des
-représentants des deux sexes des races bovine, ovine et porcine. Ainsi
-nantis des éléments de leur future fortune, ils s’éloignèrent vers le
-Nord, à la recherche d’un emplacement convenable.
-
-Ils le rencontrèrent à douze kilomètres de la baie Scotchwell,
-A cet endroit s’étendait un vaste plateau, borné à l’Ouest par
-d’épaisses forêts et, dans l’Est, par une large vallée au fond de
-laquelle serpentait une rivière. Cette vallée, tapissée d’une herbe
-drue, constituait un magnifique pâturage où d’innombrables troupeaux
-eussent aisément trouvé leur nourriture. Quant au plateau, il semblait
-recouvert d’une couche d’humus qui deviendrait excellent, lorsque la
-pioche l’aurait défriché et débarrassé de l’inextricable réseau de
-racines qui le sillonnaient de toutes parts.
-
-Les colons se mirent à l’œuvre. Leur premier soin fut d’élever quatre
-petites fermes, aux murs formés de troncs d’arbres. Mieux valait,
-au prix d’un travail supplémentaire, être chacun chez soi; la bonne
-entente en bénéficierait par la suite.
-
-Le mauvais temps, la neige et le froid ne retardèrent pas d’une heure
-la construction de ces habitations. Elles étaient achevées lors de la
-visite du Kaw-djer. Celui-ci revint émerveillé de ce que peut accomplir
-une volonté tendue vers son but. Déjà, les Rivière étaient en train
-d’établir une roue à aubes pour utiliser une chute naturelle du cours
-d’eau. Cette roue fournirait la force à la scierie, où la pesanteur
-ferait descendre automatiquement le bois abattu sur le plateau. Les
-Gimelli et les Ivanoff avaient, de leur côté, attaqué le sol à coups de
-pioche, et le préparaient pour la charrue, que traîneraient, quand le
-temps en serait venu, ces mêmes bêtes à cornes à l’intention desquelles
-les Gordon limitaient concurremment de vastes enclos.
-
-Dussent ces efforts rester stériles, le Kaw-djer estima ce besoin
-d’agir préférable à l’apathie des autres émigrants.
-
-Ceux-ci, comme de grands enfants qu’ils étaient, jouirent du soleil
-tant qu’il brilla, puis, le ciel redevenu inclément, ils se terrèrent
-sous leurs abris et y vécurent confinés comme la première fois, pour en
-ressortir dès que revint une éclaircie. Un mois s’écoula ainsi, avec
-des alternatives de beaux jours en minorité et de mauvais beaucoup
-plus nombreux. On arriva au 21 juin, date du solstice d’hiver pour
-l’hémisphère austral.
-
-Pendant ce mois passé à la baie Scotchwell, des changements étaient
-déjà survenus dans la répartition des émigrants. Des brouilles et de
-nouvelles amitiés avaient motivé des permutations entre les habitants
-des diverses maisons démontables. D’autre part, des groupements
-particuliers commençaient à se dessiner dans la foule, de même que des
-îlots s’élèvent hors de la surface unie d’un fleuve.
-
-L’un de ces groupements était formé du Kaw-djer, des deux Fuégiens,
-d’Hartlepool et de la famille Rhodes. Autour de lui gravitait
-l’équipage du _Jonathan_, y compris Dick et Sand, comme un satellite
-autour d’un centre d’attraction.
-
-Un deuxième groupe, également composé de gens tranquilles et sérieux,
-comprenait les quatre travailleurs embauchés par la Compagnie de
-décolonisation, Smith, Wright, Lawson et Fock, et une quinzaine des
-ouvriers embarqués sur le _Jonathan_ à leurs risques et périls.
-
-Le troisième ne comptait que cinq membres: les cinq Japonais qui
-vivaient dans le silence et le mystère, et dont on n’apercevait presque
-jamais les faces jaunes et les yeux bridés.
-
-Un quatrième reconnaissait pour chef Ferdinand Beauval. Dans le champ
-magnétique du tribun évoluaient une cinquantaine d’émigrants. Quinze
-à vingt de ceux-ci méritaient le qualificatif d’ouvriers. Le surplus
-provenait de la grande masse agricole.
-
-Le cinquième, assez réduit comme nombre, s’inspirait de Lewis Dorick. A
-ce dernier étaient plus particulièrement inféodés le matelot Kennedy,
-le maître-coq Sirdey, et cinq ou six individus unanimes à se réclamer
-de la classe ouvrière, mais dont la moitié au moins appartenaient
-avec évidence à la corporation des malfaiteurs de profession. Moins
-activement que passivement, Lazare Ceroni, John Rame et une douzaine
-d’alcooliques que leur avachissement transformait en pantins, se
-rattachaient à ce noyau de militants.
-
-Un sixième et dernier groupe absorbait tout le surplus de la foule.
-Cette foule se divisait assurément en un grand nombre d’autres
-fractions distinctes, au gré des sympathies et des antipathies
-individuelles, mais, dans son ensemble, elle avait ce caractère commun
-de n’en avoir aucun, d’être flottante, inerte, en état d’équilibre
-indifférent, et prête par conséquent à obéir à toutes les impulsions.
-
-Restaient les isolés, les indépendants, tels que Fritz Gross, parvenu
-au dernier degré de l’abrutissement, les frères Moore auxquels leur
-nature violente interdisait de fréquenter plus de trois jours de
-suite les mêmes personnes, et plus encore Patterson, qui cachait son
-existence, ne frayait avec ses semblables que lorsqu’il y avait quelque
-intérêt et vivait à l’écart, flanqué de ses deux acolytes, Blaker et
-Long.
-
-De tous ces partis, si le mot n’est pas trop ambitieux, celui qui
-profitait le mieux des circonstances présentes était incontestablement
-le groupe qui reconnaissait pour chef Lewis Dorick, et, de tous les
-membres de ce groupe, le plus heureux était non moins incontestablement
-Lewis Dorick lui-même.
-
-Celui-ci appliquait ses principes. Lorsque le temps le permettait,
-il allait volontiers de tente en tente, de maison en maison, et
-faisait dans chacune d’elles des séjours plus ou moins prolongés.
-Sous le fallacieux prétexte que la propriété individuelle est une
-notion immorale, que tout appartient à tous et que rien n’appartient
-à personne, il s’emparait des meilleures places et s’attribuait
-imperturbablement ce qui était à sa convenance. Un flair subtil lui
-faisait discerner ceux dont il y avait lieu de craindre une sérieuse
-résistance. Il ne se frottait pas à ceux-là. Par contre, il mettait en
-coupe réglée les faibles, les indécis, les timides et les sots. Ces
-malheureux, littéralement terrorisés par l’incroyable audace et par la
-parole impérieuse du communiste détrousseur, se laissaient plumer sans
-une plainte. Pour étouffer leurs protestations, il suffisait à Dorick
-d’abaisser sur eux ses yeux d’acier. Jamais l’ex-professeur n’avait été
-à pareille fête. Cette île Hoste, c’était pour lui le pays de Chanaan.
-
-Pour être juste, on doit reconnaître qu’il ne se refusait nullement à
-pratiquer ses théories en sens contraire. S’il prenait sans scrupule
-ce que possédaient les autres, il déclarait trouver naturel que les
-autres prissent ce qu’il possédait lui-même. Générosité d’autant plus
-admirable qu’il ne possédait absolument rien. Toutefois, du train dont
-allait les choses, il était aisé de prévoir qu’il n’en serait pas
-toujours ainsi.
-
-Ses disciples marchaient sur les traces du maître. Sans prétendre en
-égaler la maëstria, ils faisaient de leur mieux. Il n’en fallait pas
-plus, d’ailleurs, pour que les richesses collectives devinssent, en
-fait, au bout de l’hiver, la propriété particulière de ces farouches
-négateurs du droit de propriété.
-
-Le Kaw-djer n’ignorait pas ces abus de la force, et il s’étonnait de
-cette application singulière de doctrines libertaires voisines de
-celles qu’il professait lui-même avec tant de passion. Remédier à cette
-tyrannie? A quel titre l’aurait-il fait? De quel droit eût-il soulevé
-un conflit, en protégeant _proprio motu_ des gens qui n’appelaient même
-pas au secours, contre d’autres hommes, leurs pareils après tout?
-
-Au surplus, il avait assez de préoccupations personnelles pour perdre
-de vue celles des autres. Plus l’hiver avançait, plus les malades
-devenaient nombreux. Il ne suffisait plus à la tâche. Le 18 juin,
-il y eut un décès, celui d’un enfant de cinq ans emporté par une
-broncho-pneumonie qu’aucune médication ne put enrayer. C’était le
-troisième cadavre que, depuis l’atterrissage, recevait le sol de l’île
-Hoste.
-
-L’état d’esprit de Halg donnait aussi beaucoup de souci au Kaw-djer.
-Celui-ci lisait comme dans un livre dans l’âme ingénue du jeune
-Fuégien, et il devinait le trouble croissant de son cœur. Comment
-cela finirait-il, lorsque cette foule s’éloignerait à jamais de la
-Magellanie? Halg ne voudrait-il pas suivre Graziella et n’irait-il pas
-mourir au loin de chagrin et de misère?
-
-Ce 18 juin précisément, Halg revint plus soucieux que d’ordinaire de sa
-visite quotidienne à la famille Ceroni. Le Kaw-djer n’eut pas besoin
-de le questionner pour en connaître les motifs. Spontanément, Halg
-lui confia que, la veille, après son départ, Lazare Ceroni s’était
-de nouveau enivré. Comme de coutume, il en était résulté une scène
-terrible, heureusement moins violente que la précédente.
-
-Cela donna à penser au Kaw-djer. Puisque Ceroni s’était enivré, c’est
-donc qu’il avait eu de l’alcool à sa disposition. Le matériel provenant
-du _Jonathan_ n’était-il plus gardé par les hommes de l’équipage?
-
-Hartlepool, interrogé, déclara n’y rien comprendre et l’assura que
-la surveillance ne s’était pas relâchée. Toutefois, le fait étant
-indéniable, il promit de redoubler d’attention afin d’en éviter le
-retour.
-
-Ce fut le 24 juin, trois jours après le solstice, que survint le
-premier incident de quelque importance, non par lui même, mais par les
-conséquences indirectes qu’il devait avoir dans l’avenir. Ce jour-là,
-il faisait beau. Une légère brise du Sud avait déblayé le ciel, et le
-sol était durci par un froid sec de quatre à cinq degrés centigrades.
-Attirés par les pâles rayons du soleil traçant sur l’horizon un arc
-surbaissé, les émigrants s’étaient répandus au dehors.
-
-Dick et Sand, qu’aucune intempérie n’était capable de retenir au logis,
-figuraient bien entendu parmi ces amateurs de plein air. En compagnie
-de Marcel Norely et de deux autres enfants de leur âge, ils avaient
-organisé un jeu de marelle qui les passionnait au plus haut point.
-Tout entiers à leur amusement, ils ne remarquèrent même pas une autre
-bande de joueurs, des adultes ceux-ci, qui se distrayaient à proximité.
-Jouer n’est pas, en effet, le propre des enfants, et l’âge mûr s’y
-complaît volontiers. Ces adultes avaient engagé une partie de boules.
-Ils étaient six, dont ce Fred Moore qui avait déjà eu avec Dick un
-commencement d’altercation.
-
-Il arriva que le _cochonnet_ des joueurs de boules vint rouler dans
-la marelle des enfants. Sand s’appliquait précisément à mener à bien
-des _quadruples_ de la plus grande difficulté. Tout à son affaire,
-il eut le malheur de ne pas voir la petite boule et de la déplacer
-involontairement du pied. Il fut aussitôt saisi par l’oreille.
-
-«Eh! gamin, disait en même temps une grosse voix, tu ne pourrais pas
-faire un peu attention?
-
-Les doigts qui tenaient l’oreille serrant avec quelque rudesse, le
-sensible Sand se mit à pleurer.
-
-Les choses sans doute en fussent restées là, si Dick, entraîné par son
-tempérament belliqueux, n’eût jugé à propos d’intervenir.
-
-Tout à coup, Fred Moore--car tel était l’ennemi redoutable que Sand
-avait offensé--fut obligé de lâcher son prisonnier pour se défendre à
-son tour. Un allié inconnu de ce prisonnier--on emploie les armes qu’on
-peut!--le pinçait cruellement par derrière. Il se retourna vivement et
-se trouva face à face avec l’impertinent qui déjà l’avait une première
-fois bravé.
-
---C’est encore toi, morveux!» s’écria-t-il, en allongeant le bras pour
-appréhender cet infime adversaire.
-
-Mais Sand et Dick, cela faisait deux. Si la capture de l’un était
-aisée, il n’en était pas de même de celle de l’autre. Dick fit un bond
-de côté et prit la fuite, poursuivi par Fred Moore sacrant et jurant
-comme un templier.
-
-La poursuite se prolongea. Chaque fois que son ennemi allait
-l’atteindre, Dick s’échappait par un crochet, et Moore, de plus en
-plus irrité, ne trouvait devant lui que le vide. Toutefois, la partie
-était trop inégale pour qu’elle pût s’éterniser. Entre les jambes de
-Dick et celles de Fred Moore, aucune comparaison n’était possible.
-Malgré la belle défense du fuyard, l’instant vint où il lui fallut
-renoncer à tout espoir.
-
-A ce moment précis, au moment où Fred Moore, lancé en pleine course,
-n’avait plus qu’à étendre la main pour en finir, son pied heurta un
-obstacle malencontreux, et, perdant l’équilibre, il tomba rudement sur
-le sol, au grand dommage de ses genoux et de ses mains. Dick et Sand,
-profitant de la diversion, s’empressèrent de se mettre hors d’atteinte.
-
-L’obstacle qui avait causé la chute de Fred Moore était un bâton, et
-ce bâton n’était autre chose que la béquille de Marcel Norely. Pour
-secourir son ami en péril, l’enfant avait employé le seul moyen qui fût
-en son pouvoir, en lançant sa béquille dans les jambes de l’émigrant.
-Maintenant, heureux du succès obtenu, il riait de bon cœur, sans se
-douter qu’il eût accompli un acte tout simplement héroïque. Héroïque,
-son intervention l’était, pourtant, au premier chef, puisque le
-petit infirme, en se privant d’un accessoire indispensable, et en se
-condamnant par cela même à l’immobilité, attirait nécessairement sur
-lui la correction que Fred Moore destinait à un autre.
-
-Celui-ci se redressa furieux. D’un bond, il fut sur Marcel Norely qu’il
-enleva comme une plume. Ainsi ramené à la saine réalité des choses,
-l’enfant cessa de rire et poussa incontinent des cris perçants. Mais
-l’autre n’en avait cure. Sa grosse main se leva, pleine d’une averse de
-soufflets...
-
-Elle ne retomba pas. Quelqu’un l’avait arrêtée par derrière et la
-retenait d’une étreinte impérieuse, tandis que, sur un ton de blâme,
-une voix prononçait:
-
-«Eh quoi! monsieur Moore... un enfant!...
-
-Fred Moore se retourna. Qui se permettait de lui donner des leçons? Il
-reconnut le Kaw-djer qui, accentuant le blâme, continuait de sa voix
-calme:
-
---Et infirme encore!
-
---De quoi vous mêlez-vous? cria Fred Moore. Lâchez-moi, ou sinon!...
-
-Le Kaw-djer ne paraissant nullement disposé à obéir à la sommation,
-Fred Moore, d’un violent effort, essaya de se dégager. Mais la prise
-était bonne et ne céda pas. Hors de lui, il repoussa Marcel Norely et
-leva l’autre main, prêt à frapper. Sans faire un geste, sans qu’un
-muscle de son visage bougeât, le Kaw-djer se contenta d’aggraver le
-tenaillement de ses doigts. La douleur dut être vive, car Fred Moore
-n’acheva pas le geste commencé. Ses genoux fléchirent.
-
-Le Kaw-djer aussitôt desserra son étreinte et lâcha la main qu’il
-retenait prisonnière. Cette main, Fred Moore, ivre de rage, la porta
-à sa ceinture et la brandit armée d’un large coutelas de paysan. Il
-voyait rouge, comme on dit. Dans ses yeux luisait la folie du meurtre.
-
-Fort heureusement, les autres joueurs de boule, épouvantés de la
-tournure que prenaient les choses, s’interposèrent et maîtrisèrent
-l’énergumène, que le Kaw-djer contemplait avec un étonnement mêlé de
-tristesse.
-
-Il était donc possible qu’un homme, sous l’influence de la colère,
-devînt à ce point l’esclave de ses nerfs? C’était bien un homme,
-cependant, cet être qui se débattait comme un insensé, en écumant et
-en poussant des cris qui s’étranglaient dans sa gorge! Devant un tel
-spectacle, le Kaw-djer ne modifierait-il pas ses théories libertaires?
-En arriverait-il à admettre que l’humanité a besoin d’être aidée par
-une salutaire contrainte dans sa lutte éternelle contre les passions
-bestiales qui l’entraînent?
-
---On se retrouvera, camarade!» parvint enfin à articuler Fred Moore,
-que maintenaient solidement quatre robustes gaillards.
-
-Le Kaw-djer haussa les épaules et s’éloigna sans retourner la tête.
-Au bout de quelques pas, il avait chassé de son esprit le souvenir de
-cette absurde querelle. Faisait-il preuve de sagesse en attribuant si
-peu d’importance à l’incident? Un avenir encore lointain devait lui
-prouver que Fred Moore en conservait plus durable mémoire.
-
-
-
-
-V
-
-UN NAVIRE EN VUE.
-
-
-Au début de juillet, Halg eut une grosse émotion. Il se découvrit un
-rival. Cet émigrant du nom de Patterson, qui lui avait procuré à prix
-d’or les vêtements dont il était si fier, était entré en relations avec
-la famille Ceroni et tournait visiblement autour de Graziella.
-
-Halg fut désespéré de cette complication. Un adolescent de dix-huit
-ans, à demi sauvage, pouvait-il lutter contre un homme fait, pourvu
-de richesses qui semblaient fabuleuses au pauvre Indien? Malgré
-l’affection qu’elle lui témoignait, était-il admissible que Graziella
-hésitât?
-
-Celle-ci n’hésitait pas, en effet, mais ses préférences n’allaient pas
-dans le sens qu’il redoutait. L’innocente tendresse et la jeunesse
-de Halg triomphaient sans peine des avantages de son compétiteur. Si
-l’Irlandais s’entêtait à s’imposer, c’est qu’il n’était pas sensible
-à l’éloignement que lui témoignaient Graziella et sa mère. Elles lui
-répondaient à peine, quand il leur adressait la parole, et feignaient
-de ne pas s’apercevoir de sa présence.
-
-Patterson n’en montrait aucun trouble. Cela ne l’empêchait pas de
-continuer son manège avec la froide persévérance qui avait jusqu’ici
-assuré le succès de ses entreprises. Il ne laissait pas, d’ailleurs,
-d’avoir un allié dans la place, et cet allié n’était autre que Lazare
-Ceroni. S’il était mal reçu par les deux femmes, le père, du moins, lui
-faisait bon visage et paraissait approuver la recherche dont sa fille
-était l’objet. Patterson et lui étaient dans les meilleurs termes.
-Parfois même, ils s’isolaient pour de mystérieux conciliabules, comme
-s’ils eussent traité des affaires qui ne regardaient personne. Quelles
-affaires pouvaient bien être communes à cet ivrogne invétéré et à ce
-paysan madré, à ce panier percé et à cet avare?
-
-Ces conciliabules étaient pour Halg une cause de sérieux soucis,
-qu’aggravait encore la conduite de Lazare Ceroni. Le misérable
-continuait à s’enivrer, et les scènes recommençaient à intervalles
-variables, mais de plus en plus rapprochés. Halg ne manquait pas
-d’en informer chaque fois le Kaw-djer, et celui-ci portait le fait à
-la connaissance d’Hartlepool. Mais ni le Kaw-djer, ni Hartlepool ne
-pouvaient arriver à découvrir comment Lazare Ceroni se procurait cette
-quantité d’alcool, alors qu’il n’en existait pas une goutte sur l’île
-Hoste, en dehors des provisions sauvées du _Jonathan_.
-
-La tente abritant ces provisions était gardée jour et nuit, en effet,
-par les seize survivants de l’équipage, divisés en huit sections de
-deux hommes, qui se relevaient toutes les trois heures. Ceux-ci, y
-compris Kennedy et Sirdey, subissaient, du reste, docilement l’ennui de
-ces trois heures de garde quotidiennes. Aucun d’eux ne se permettait le
-moindre murmure et ils faisaient preuve de la même obéissance envers
-Hartlepool que lorsqu’ils naviguaient sous ses ordres. Leur esprit de
-discipline demeurait intact. Ils formaient un groupe numériquement
-faible, mais que l’union rendait fort, sans même tenir compte du
-précieux concours que Dick et Sand n’eussent pas manqué cependant de
-lui apporter, le cas échéant.
-
-Pour le moment, tout au moins, personne ne songeait à mettre à
-contribution la bonne volonté des deux enfants. Dispensés de garde
-à cause de leur âge, ils jouissaient d’une liberté complète qu’ils
-employaient à s’amuser à cœur perdu. Le temps passé sur l’île Hoste
-ferait certainement époque dans leur existence et resterait gravé dans
-leur esprit comme une période de plaisirs incessants. Ils modifiaient
-leurs jeux selon les circonstances. La neige tombait-elle en épais
-flocons? Ils y creusaient des cachettes où se livraient de prodigieuses
-parties. La température s’abaissait-elle au-dessous du point de
-congélation? C’était le moment des glissades, ou bien, à cheval sur une
-planche en guise de traîneau, ils s’élançaient le long des pentes et
-goûtaient l’ivresse des chutes vertigineuses. Le soleil brillait-il au
-contraire? Accompagnés d’innombrables galopins de leur espèce, ils se
-répandaient alors dans les environs du campement et inventaient mille
-jeux dont l’agrément se mesurait à la violence.
-
-Au cours d’une de leurs randonnées au bord de la mer, ils découvrirent,
-un jour qu’ils n’étaient accompagnés par hasard que de trois ou quatre
-enfants, une grotte naturelle creusée dans les flancs de la falaise,
-au revers du cap limitant à l’Est la baie Scotchwell. Cette grotte,
-dont l’ouverture, orientée au Sud, regardait par conséquent le rivage
-sur lequel s’était perdu le _Jonathan_, n’eût pas retenu longtemps
-leur attention sans une particularité qui la rendait infiniment plus
-intéressante. Au fond s’ouvrait une fissure aboutissant, après deux
-ou trois mètres, à une seconde caverne entièrement souterraine, où
-naissait une galerie sinueuse, qui s’élevait, au travers du massif,
-jusqu’à une grotte supérieure, ouverte, celle-ci, sur le versant nord
-de la falaise. De là, on apercevait le campement, où l’on pouvait
-descendre en se laissant glisser sur la pente rocailleuse.
-
-Cette découverte remplit d’aise les petits explorateurs. Ils se
-gardèrent bien de la publier. Ce chapelet de grottes, c’était un
-domaine qui leur appartenait et dont ils étaient friands de conserver
-l’exclusive propriété. Ils y allèrent, au contraire, en grand
-mystère, afin d’y organiser des amusements supérieurs. Ils y furent
-successivement des sauvages, des Robinsons, des voleurs, avec la même
-passion.
-
-De quels cris retentirent ces voûtes souterraines! De quelles effrénées
-galopades résonna la galerie qui réunissait les deux étages du système!
-
-La traversée de cette galerie n’était pas sans danger, cependant. En
-un point de son parcours, elle paraissait prête à s’effondrer. Là, son
-toit, élevé d’un mètre tout au plus, n’était soutenu que par un bloc
-unique, dont la base mordait à peine sur un autre roc incliné, et que
-le plus petit effort eût fait glisser. De là, nécessité de s’avancer
-sur les genoux et de s’insinuer avec la plus extrême prudence dans
-l’espace étroit restant libre entre le bloc instable et la paroi de
-la galerie. Mais ce danger, pour terrifiant qu’il fût en réalité,
-n’effrayait pas les enfants, et son seul effet était de donner plus de
-piquant à leurs jeux.
-
-Ainsi Dick et Sand occupaient joyeusement leur temps. Ils ne se
-souciaient de rien, pas même de leur ennemi, Fred Moore, qu’ils
-rencontraient parfois de loin et devant lequel ils prenaient alors la
-fuite sans vergogne. L’émigrant n’essayait pas, d’ailleurs, de les
-poursuivre. Sa colère était tombée, et ce n’est pas contre les deux
-enfants que subsistait sa rancune.
-
-[Illustration: De là, on apercevait le campement... (Page 116.)]
-
-Au surplus, que Fred Moore fût irrité ou non, ceux-ci ne songeaient
-pas à se le demander. Rien n’existait pour eux que leurs jeux, grâce
-auxquels les jours passaient avec une rapidité qu’ils estimaient
-déplorable.
-
-Si, par un référendum, on eût consulté les émigrants, Dick et Sand
-eussent probablement été les seuls de cet avis. Autant le temps leur
-semblait court, autant il semblait long aux autres, confinés le plus
-souvent dans leurs inconfortables demeures.
-
-Bien entendu, il convient de faire exception pour Lewis Dorick et
-son cortège de chapardeurs. Pour ceux-ci, l’hivernage s’écoulait
-agréablement. Ces malins avaient résolu la question sociale. Ils
-vivaient comme en pays conquis, ne se privant de rien, thésaurisant
-même, en vue de mauvais jours possibles.
-
-C’était merveille que leurs victimes fissent preuve d’une telle
-longanimité. Il en était ainsi cependant. Les exploités représentaient
-assurément le nombre, mais ils l’ignoraient, et il ne leur venait même
-pas à la pensée de grouper leurs forces éparses. La bande de Dorick
-formait au contraire un faisceau compact et s’imposait par la peur à
-chaque émigrant individuellement. En fait, personne n’osait résister
-aux exactions de ces tyrans.
-
-Par des moyens moins répréhensibles, une cinquantaine d’autres
-naufragés avaient également réussi à lutter contre la dépression qui
-résultait de cette vie stagnante. Sous la direction de Karroly, ils
-occupaient leurs loisirs à pourchasser les loups marins.
-
-C’est un difficile métier que celui de louvetier. Après avoir attendu
-patiemment que les amphibies, dont la méfiance est très grande,
-s’aventurent sur le rivage, il faut faire en sorte de les cerner sans
-leur laisser le temps de prendre la fuite. L’opération ne va pas sans
-risques, ces animaux choisissant toujours les points les plus escarpés
-pour s’y livrer à leurs ébats.
-
-Bien guidés par Karroly, les chasseurs obtinrent un brillant succès.
-Ils firent un butin considérable de loups marins, dont la graisse
-pouvait être utilisée pour l’éclairage et le chauffage, et dont les
-peaux assureraient un bénéfice important, au jour du rapatriement.
-
-Abstraction faite de ces énergiques, les émigrants, très déprimés,
-préféraient se terrer frileusement dans leurs demeures. La température
-n’était pas excessive pourtant. Pendant la période la plus froide,
-qui s’étendit du 15 juillet au 15 août, le minimum thermométrique fut
-de douze degrés, et la moyenne de cinq degrés au-dessous de zéro.
-Les affirmations du Kaw-djer étaient donc justifiées, et la vie dans
-cette région n’aurait rien eu de particulièrement cruel, n’eût été la
-fréquence du mauvais temps et la pénétrante humidité qui en était la
-conséquence.
-
-Cette humidité perpétuelle avait de déplorables résultats au point de
-vue hygiénique. Les maladies se multipliaient. Le Kaw-djer arrivait
-généralement à les enrayer, mais il n’en était pas ainsi quand elles se
-développaient dans des organismes affaiblis, et par suite incapables
-de réagir. Au cours de l’hiver, il se produisit pour cette raison
-huit décès, dont Lewis Dorick dut être désolé, car ils frappèrent
-en majorité dans la partie de la population qui se laissait le plus
-bénévolement mettre à contribution.
-
-Un de ces décès désespéra Dick et Sand. Ce fut celui de Marcel Norely.
-Le petit infirme ne put résister à ce rude climat. Sans souffrance,
-sans agonie, il s’éteignit un soir en souriant.
-
-Les survivants ne semblaient pas fort émus de ces disparitions. Outre
-qu’elles étaient en quelque sorte noyées dans la foule, on se flatte
-volontiers d’échapper personnellement aux malheurs du voisin. L’annonce
-d’une mort nouvelle n’interrompait qu’un instant leur léthargie. A
-vrai dire, ils paraissaient ne plus avoir de vitalité, hormis pour
-s’égosiller dans des disputes aussi violentes d’expression que futiles
-dans leur principe.
-
-La fréquente répétition de ces querelles inspirait au Kaw-djer d’amères
-réflexions. Il était trop intelligent pour ne pas voir les choses sous
-leur vrai jour, trop sincère pour échapper aux conséquences logiques de
-ses observations.
-
-Dans cette réunion fortuite d’hommes venus de tous les points du
-monde, la maîtresse passion était décidément la haine. Non pas la
-haine blâmable encore, du moins logique, qui gonfle le cœur de celui
-qui souffrit un grave et injuste dommage, mais une haine réciproque
-et latente, essentielle pour ainsi dire, qui, dans une catastrophe si
-exceptionnelle, et tout réduits qu’ils fussent aux dernières limites
-du malheur, et toutes pareilles que fussent leurs destinées sans joie,
-les jetait pour des riens les uns contre les autres, comme si la nature
-mêlait aux germes de vie un obscur, un impérieux instinct de détruire
-ce qu’elle crée.
-
-La veulerie de ses compagnons frappait aussi le Kaw-djer. A peine
-si quelques-uns, tels que les quatre familles dissidentes et les
-chasseurs de loups marins, avaient eu le courage de réagir. Les autres
-se laissaient aller au jour le jour. Ils avaient pitance et logis.
-Ils n’en demandaient pas davantage. Aucun besoin de lutter contre la
-matière pour la soumettre à leur volonté, aucun désir d’améliorer leur
-sort au prix d’un effort, aucune prévision d’avenir. Esclaves dociles,
-disposés à exécuter ce qu’on leur commanderait, ils ne faisaient rien
-de leur initiative propre, et s’en remettaient à autrui du soin de
-décider pour eux.
-
-Le Kaw-djer ne pouvait méconnaître enfin cette lâcheté générale, qui
-permettait à un petit nombre de dominer une majorité immense, qui
-créait quelques rares exploiteurs aux dépens d’un troupeau d’exploités.
-
-L’homme est-il donc ainsi? Ces lois imparfaites qui le contraignent à
-penser et à tirer parti de son intelligence contre la force brute des
-choses, qui tendent à limiter le despotisme des uns et l’esclavage
-des autres, qui tiennent en bride les instincts haineux, ces lois
-sont-elles donc nécessaires, et est-elle nécessaire l’autorité qui les
-applique?
-
-Le Kaw-djer n’en était pas encore à répondre par l’affirmative à une
-pareille question, mais qu’il pût seulement se la poser, cela suffisait
-à indiquer quelle transformation s’opérait dans sa pensée. Il était
-obligé de s’avouer que l’homme se montrait fort différent, dans la
-réalité, de la créature idéale qu’il s’était complu à imaginer de
-toutes pièces. Il n’y avait rien d’absurde _a priori_, par conséquent,
-à admettre qu’il fût bon de le protéger contre lui-même, contre sa
-faiblesse, son avidité et ses vices, ni à professer, chacun réclamant
-cette protection dans son intérêt propre, que les lois ne fussent en
-somme que l’expression transactionnelle des aspirations individuelles,
-comme serait en mécanique la résultante de forces divergentes.
-
-Pris dans l’inextricable réseau de prescriptions qui ligottent les
-citoyens du Vieux Monde, lorsque, avant de s’exiler en Magellanie, il
-avait vécu parmi eux, le Kaw-djer n’avait ressenti que la gêne imposée
-par l’amas formidable des lois, des ordonnances, des décrets, et leur
-incohérence, leur caractère trop souvent vexatoire l’avaient aveuglé
-sur la nécessité supérieure de leur principe. Mais, à présent, mêlé
-à ce peuple placé par le sort dans des conditions voisines de l’état
-primitif, il assistait, comme un chimiste penché sur son fourneau, à
-quelques-unes des incessantes réactions qui s’opèrent dans le creuset
-de la vie. A la lumière d’une telle expérience, cette nécessité
-commençait à lui apparaître, et les bases de sa vie morale en étaient
-ébranlées. Toutefois, le vieil homme se débattait en lui. S’il ne
-pouvait empêcher sa raison d’évoluer, son tempérament libertaire
-protestait. A tout instant, le problème se posait à son esprit, et
-c’était alors la bataille des arguments, ceux-là étayant sa doctrine,
-ceux-ci la sapant sans relâche. Lutte incessante, lutte cruelle, dont
-il était déchiré et meurtri.
-
-Plus encore peut-être que l’imperfection des hommes, leur impuissance
-à rompre avec leur routine habituelle était, pour le Kaw-djer, un
-sujet d’étonnement. Sur cette côte déserte, à ces confins du monde,
-les naufragés n’avaient rien abandonné de leurs idées antérieures.
-Les principes, voire les conventions et les préjugés qui régissaient
-leur vie d’autrefois, gardaient sur eux le même empire. La notion de
-propriété, notamment, restait un article de foi. Pas un qui ne dit
-comme la chose la plus naturelle du monde: «Ceci est à moi», et nul
-n’avait conscience du comique intense--comique tellement éblouissant
-pour les yeux d’un philosophe libertaire!--de cette prétention d’un
-être si fragile et si périssable à monopoliser pour lui, pour lui
-tout seul, une fraction quelconque de l’univers. Quelque absurde que
-l’estimât le Kaw-djer, cette prétention était cependant ancrée dans
-leurs cerveaux, et ils n’en démordaient pas. Personne ne consentait
-à se séparer au profit d’autrui du plus misérable des objets en sa
-possession, qu’en échange d’une contre-valeur, objet d’une autre nature
-ou service rendu. Dans tous les cas, il s’agissait d’une vente. Donner,
-le mot semblait rayé de leur vocabulaire et la chose de leur esprit.
-
-Le Kaw-djer songeait que ses amis les Fuégiens, dont les hordes
-errantes sillonnent les terres magellaniques, eussent été bien surpris
-de pareilles théories, eux qui n’ont jamais rien possédé que leur
-personne.
-
-Lors de ces échanges, ou, pour employer le mot juste, de ces ventes qui
-se renouvelaient constamment, il arrivait que le cédant n’eût besoin
-d’aucun service, ni d’aucun des objets possédés par l’autre partie.
-Dans ce cas, l’or servait à conclure la transaction. Le Kaw-djer
-admirait grandement cette pérennité de la valeur de l’or. Ce métal
-est, cependant, un bien imaginaire, il ne se mange pas, il ne peut
-servir à protéger contre le froid ni contre la pluie, et pourtant il
-est convoité à l’égal des biens réels qui possèdent ces avantages. Quel
-étrange et merveilleux phénomène que l’humanité entière s’incline,
-d’un consentement unanime, devant une matière essentiellement inutile
-et dont la convention générale fait tout le prix! Les hommes, en cela,
-ne sont-ils pas semblables à des enfants, qui, par manière de jeu,
-vendent sérieusement de petits cailloux que leur imagination transforme
-en objets précieux? Pour que le jeu finît, il suffirait que l’un d’eux
-découvrît et proclamât que ces objets précieux ne sont en vérité que
-des cailloux.
-
-Certes, le Kaw-djer ne niait pas, le principe de la propriété étant
-admis, la commodité qui résultait de l’emploi d’une valeur arbitraire
-représentative de toutes les autres. Mais cette commodité n’allait pas,
-à ses yeux, sans un inconvénient beaucoup plus grave que l’avantage
-n’était précieux. C’est l’or qui, dans le régime de la propriété
-individuelle, permet la création et l’accroissement perpétuel des
-fortunes. Sans lui, les hommes, tous dans un état médiocre il est vrai,
-seraient du moins à peu près pareils. C’est grâce à lui qu’une seule
-et même main peut contenir en puissance tant de pouvoir et tant de
-plaisirs, tandis que d’innombrables êtres, pour en recevoir quelques
-parcelles, consentent à subir ce pouvoir et à procurer ces plaisirs
-auxquels ils n’auront point de part.
-
-Le Kaw-djer se trompait assurément. L’or n’est qu’un moyen de
-satisfaire le besoin d’acquérir inhérent à la nature de l’homme. A
-défaut de ce moyen, il en eût imaginé un autre, qui eût présenté une
-même proportion d’inconvénients et d’avantages, et, dans tous les cas,
-il eût été ce qu’il est, un être illogique et divers, où se rencontrent
-à doses égales le meilleur et le pire.
-
-Tels étaient, entre cent autres, les arguments pour et contre qui
-se heurtaient dans le cerveau du Kaw-djer, comme des soldats sur un
-champ de bataille. Le temps était passé où le droit à une liberté
-intégrale avait à ses yeux la force d’un dogme. Maintenant, ses maximes
-libertaires avaient perdu leur apparence de certitude irréfragable.
-Il en arrivait à discuter avec lui-même la nécessité de l’autorité et
-d’une hiérarchie sociale.
-
-Les faits devaient se charger de lui fournir de nouvelles raisons
-en faveur de l’affirmative, en lui prouvant qu’il existe, parmi les
-hommes, comme parmi les animaux, de véritables bêtes fauves, dont il
-est nécessaire de juguler les dangereux instincts. Capables de tout
-pour satisfaire la passion qui les domine, de tels êtres sèmeraient,
-en effet, la désolation et la mort autour d’eux, sans la loi qui leur
-crie: halte-là!
-
-Un drame de ce genre, drame poignant à coup sûr, puisque la faim,
-ce besoin primordial de tout organisme vivant, en était le ressort,
-se jouait précisément alors dans la maison occupée par Patterson en
-compagnie de Long et de Blaker, ce pauvre diable que la nature ironique
-avait doué de l’insatiable appétit catalogué en pathologie sous le nom
-de boulimie.
-
-Ainsi que tout le monde, Blaker, au moment de la distribution, avait
-reçu sa part de vivres, mais, en raison de sa voracité maladive, cette
-part, prévue pour quatre mois, avait été épuisée en moins de deux.
-Depuis, comme par le passé, plus encore même que par le passé, il
-connaissait les tortures de la faim.
-
-Sans doute, s’il eût été d’un naturel moins timide, il aurait aisément
-trouvé un remède à ses souffrances. Il aurait suffi d’un mot à
-Hartlepool ou au Kaw-djer pour qu’un supplément de nourriture lui fût
-distribué. Mais Blaker, peu avantagé au point de vue intellectuel,
-était bien loin de songer à une démarche si audacieuse. Placé, dès sa
-naissance, tout au bas de l’échelle sociale, son malheur avait depuis
-longtemps cessé de l’étonner, et il ne connaissait plus que cette
-passivité résignée qui est l’ultime ressource des misérables. Peu à
-peu, il avait pris l’habitude d’obéir comme un fétu impalpable à des
-forces irrésistibles dont il n’essayait même pas d’imaginer la nature,
-et c’est pourquoi il n’aurait jamais conçu le fol espoir de modifier
-d’une manière quelconque la distribution des vivres qu’il supposait
-avoir été ordonnée par une de ces forces supérieures.
-
-Plutôt que de se plaindre, il fût mort d’inanition, si Patterson
-n’était venu à son secours.
-
-L’Irlandais n’avait pas été sans remarquer avec quelle rapidité son
-compagnon consommait les aliments mis à sa disposition, et cette
-observation lui avait aussitôt fait entrevoir la possibilité d’une
-opération avantageuse. Tandis que Blaker dévorait, Patterson se
-rationna, au contraire. Poussant aux dernières limites ses instincts de
-sordide avarice, il se nourrit à peine, se priva du nécessaire, allant
-jusqu’à ramasser sans vergogne les restes dédaignés par les autres.
-
-Le jour vint où Blaker n’eut plus rien à manger. C’était le moment
-qu’attendait Patterson. Sous couleur de lui rendre service, il proposa
-à son compagnon de lui rétrocéder à prix débattu une partie de ses
-provisions. Marché accepté d’enthousiasme, et aussitôt exécuté que
-conclu; marché qui se répéta à l’infini, tant que l’acheteur eut de
-l’argent, le vendeur prétextant de la rareté croissante des vivres pour
-augmenter graduellement ses prix. Par exemple, les poches de Blaker
-vidées, Patterson changea de ton. Il ferma incontinent boutique, sans
-accorder la plus légère attention aux regards éperdus du malheureux
-qu’il condamnait ainsi à mourir de faim.
-
-Considérant son malheur comme un nouvel effet de la force des choses,
-celui-ci ne se plaignit pas plus qu’auparavant. Écroulé dans un coin,
-comprimant à deux mains son estomac torturé, il laissa passer les
-heures, immobile, ne trahissant ses sensations cruelles que par les
-tressaillements de son visage. Patterson le considérait d’un œil sec.
-Qu’importait que souffrît, qu’importait que mourût un homme qui ne
-possédait plus rien?
-
-La douleur eut enfin raison de la résignation du patient. Après
-quarante-huit heures de supplice, il sortit en chancelant, erra dans le
-campement, disparut...
-
-Un soir, le Kaw-djer, en regagnant son ajoupa, heurta du pied un corps
-étendu. Il se pencha et secoua le dormeur qui ne répondit que par un
-gémissement. Le dormeur était un malade. Après l’avoir ranimé avec
-quelques gouttes d’un cordial, le Kaw-djer l’interrogea:
-
-«Qu’avez-vous? demanda-t-il.
-
---J’ai faim, répondit Blaker d’une voix faible.
-
-Le Kaw-djer fut abasourdi.
-
---Faim!... répéta-t-il. N’avez-vous pas reçu votre part de vivres comme
-tout le monde?»
-
-Blaker, alors, en phrases hachées, lui raconta brièvement sa triste
-histoire. Il lui dit sa maladie et le besoin morbide de manger qui en
-était la conséquence, comment, ses provisions épuisées, il avait vécu
-en achetant celles de Patterson, comment et pourquoi enfin celui-ci
-l’avait laissé, depuis trois jours, agoniser.
-
-Le Kaw-djer écoutait avec stupéfaction cet incroyable récit. Il
-s’était donc trouvé un homme pour avoir le courage de se livrer à cet
-affreux négoce, un homme qui, en dépit de tous les drames et de tous
-les cataclysmes, avait conservé intacte une si effroyable avidité!
-Marchand voleur qui avait menti afin de pouvoir céder contre espèces
-ce que d’autres que lui eussent donné, marchand éhonté qui avait
-impitoyablement vendu la vie à son semblable!
-
-Le Kaw-djer garda ses réflexions pour lui. Quelle que fût l’infamie
-du coupable, mieux valait la laisser impunie, plutôt que de créer, en
-la dévoilant, une cause supplémentaire de discorde. Il se contenta de
-faire délivrer de nouvelles provisions à Blaker, en l’assurant qu’on
-lui en donnerait à l’avenir autant qu’il serait nécessaire.
-
-Mais le nom de Patterson resta gravé dans sa mémoire, et l’individu qui
-le portait demeura pour lui le prototype de ce que l’âme humaine peut
-contenir de plus abject. Aussi ne fut-il pas surpris quand, trois jours
-plus tard, Halg prononça ce même nom à propos d’une autre histoire
-presque aussi répugnante que la première.
-
-Le jeune homme revenait de sa visite quotidienne à Graziella. Dès qu’il
-aperçut le Kaw-djer, il courut à sa rencontre.
-
-«Je sais, lui dit-il d’une haleine, qui fournit l’alcool à Ceroni.
-
---Enfin!... dit le Kaw-djer avec satisfaction. Qui est-ce?
-
---Patterson.
-
---Patterson!...
-
---Lui-même, affirma Halg. Tout à l’heure, je l’ai vu lui remettre du
-rhum. Je m’explique maintenant pourquoi ils sont si bons amis, tous les
-deux.
-
---Tu es sûr de ne pas te tromper? insista le Kaw-djer.
-
---Absolument. Le plus curieux, c’est que Patterson ne donne pas
-sa marchandise. Il la vend, et même assez cher. J’ai entendu leur
-discussion. Ceroni se plaignait. Il disait que toutes ses économies
-étaient passées dans la poche de Patterson et qu’il n’avait plus rien.
-L’autre ne répondait pas, mais il paraissait peu disposé à continuer,
-du moment que c’était gratuitement.
-
-Halg s’arrêta un instant, puis s’écria avec colère:
-
---Si Ceroni n’a plus d’argent, il est capable de tout. Que vont devenir
-sa femme et sa fille?
-
---On avisera, répondit le Kaw-djer.
-
-Et, après une pause:
-
---Puisque nous avons entamé ce sujet, dit-il d’un ton d’affectueux
-reproche, épuisons-le. Si je n’ai jamais voulu t’en parler, je
-n’ignore pas quels sont tes rêves. Où te mèneront-ils, mon garçon?
-
-Halg, les yeux baissés, garda le silence. Le Kaw-djer reprit:
-
---Dans peu de temps, dans un mois peut-être, tous ces gens-là vont
-disparaître de notre vie. Graziella comme les autres.
-
---Pourquoi ne resterait-elle pas avec nous? objecta le jeune Fuégien en
-relevant la tête.
-
---Et sa mère?
-
---Sa mère aussi, bien entendu.
-
---Crois-tu qu’elle consentirait à quitter son mari? objecta le Kaw-djer.
-
-Halg eut un geste violent.
-
---Il faudra quelle y consente! affirma-t-il d’une voix sourde.
-
-Le Kaw-djer hocha la tête d’un air de doute.
-
---Graziella m’aidera à la persuader. Pour elle, son parti est pris.
-Elle est décidée à rester ici, si vous le permettez. Non seulement
-elle est lasse de la vie que lui fait son père, mais il y a aussi des
-émigrants dont elle a peur.
-
---Peur?... répéta le Kaw-djer surpris.
-
---Oui. Patterson d’abord. Voilà un mois qu’il tourne autour d’elle,
-et, s’il a vendu du rhum à Ceroni, c’est pour mettre celui-ci dans son
-jeu. Depuis quelques jours, il y en a un autre, un nommé Sirk, un de la
-bande à Dorick. C’est le plus à craindre de tous.
-
---Qu’a-t-il fait?
-
---Graziella ne peut sortir sans le rencontrer. Il l’a abordée et lui a
-parlé grossièrement. Elle l’a remis à sa place, et Sirk l’a menacée.
-C’est un homme dangereux. Graziella en a peur. Heureusement, je suis là!
-
-Le Kaw-djer sourit de cette explosion de juvénile vanité. Du geste, il
-apaisa son pupille.
-
---Calme-toi, Halg, calme-toi. Attendons le jour du départ et nous
-verrons alors comment les choses tourneront. D’ici là je te recommande
-le sang-froid. La colère est, non seulement inutile, mais nuisible.
-Souviens-toi que la violence n’a jamais produit rien de bon et qu’il
-n’est pas de cas, sauf quand on est forcé de se défendre, où l’on soit
-excusable d’y recourir.»
-
-Les soucis du Kaw-djer furent accrus par cette conversation. Outre
-l’ennui de voir Halg engagé dans cette fâcheuse aventure, il
-comprenait que l’intervention de rivaux allait encore compliquer les
-choses, en excitant la jalousie du premier en date et en provoquant
-peut-être des scènes regrettables.
-
-En ce qui concernait la question de l’alcool, la découverte de
-Halg n’avait fait que déplacer la difficulté sans la résoudre. On
-avait découvert le fournisseur de Ceroni. Mais où ce fournisseur se
-procurait-il l’alcool qu’il vendait? Patterson, dont il connaissait
-l’abominable nature, possédait-il un stock en réserve quelque part?
-C’était peu croyable. En admettant qu’il eût réussi, malgré la sévérité
-des règlements et la surveillance du capitaine Leccar, à embarquer une
-pacotille prohibée au départ, où l’eût-il cachée depuis le naufrage?
-Non, il puisait nécessairement dans la cargaison du _Jonathan_. Mais
-par quel moyen, puisqu’elle était gardée nuit et jour? Que le voleur
-fût Ceroni ou Patterson, la difficulté restait la même.
-
-Les jours suivants n’amenèrent pas la solution du problème. Tout ce
-qu’il fut possible de constater, c’est que Lazare Ceroni continuait à
-s’enivrer comme par le passé.
-
-Le temps s’écoula. On arriva au 15 septembre. Les réparations de la
-_Wel-Kiej_ furent terminées à cette date. La chaloupe était remise en
-bon état au moment où la mer allait redevenir praticable.
-
-La longueur croissante des jours annonçait l’équinoxe du printemps.
-Dans une semaine, on en aurait fini avec l’hiver.
-
-Toutefois, avant de céder la place, la mauvaise saison eut un retour
-offensif. Pendant huit jours, un ouragan plus violent que ceux qui
-l’avaient précédé hurla sur l’île Hoste, obligeant les émigrants à se
-terrer une dernière fois. Puis le beau temps revint, et aussitôt la
-nature endormie commença à se réveiller.
-
-Au début d’octobre, le campement reçut la visite de quelques Fuégiens.
-Ces indigènes se montrèrent très surpris de trouver l’île Hoste habitée
-par une si nombreuse population. Le naufrage du _Jonathan_, survenu
-au début de la période hivernale, était, en effet, resté inconnu des
-Indiens de l’archipel. Nul doute que la nouvelle ne s’en répandît
-désormais rapidement.
-
-Les émigrants n’eurent qu’à se louer de leurs rapports avec ces
-quelques familles de Pêcherais. Par contre, il n’est pas certain que
-ceux-ci en eussent pu dire autant. Il y eut, en très petit nombre il
-est vrai, des _civilisés_, tels que les frères Moore, par exemple,
-qui crurent devoir affirmer la supériorité qu’ils s’attribuaient en se
-montrant brutaux et grossiers envers ces _sauvages_ inoffensifs. L’un
-d’eux alla même plus loin et poussa la cupidité au point d’être tenté
-par les misérables richesses de cette horde vagabonde. Le Kaw-djer,
-attiré par des cris d’appel, dut un jour venir au secours d’une jeune
-Fuégienne que malmenait ce même Sirk dont Halg avait prononce le
-nom. Le lâche individu cherchait à s’emparer des anneaux de cuivre
-dont la jeune fille ornait ses poignets, et qu’il s’imaginait être
-en or. Rudement châtié, il se retira l’injure à la bouche. C’était,
-tous comptes faits, le deuxième émigrant qui se déclarait ouvertement
-l’ennemi du Kaw-djer.
-
-Celui-ci avait vu arriver avec grand plaisir ses amis Fuégiens. Il
-retrouvait en eux sa clientèle et, à leur empressement, à leurs
-témoignages de reconnaissance, on voyait quelle affection, on pourrait
-dire quelle adoration les mettait à ses pieds. Un jour,--on était alors
-le 15 octobre--Harry Rhodes ne put lui cacher combien le touchait la
-conduite de ces pauvres gens.
-
-«Je comprends, lui dit-il, que vous soyez attaché à ce pays où vous
-faites œuvre si humaine, et que vous ayez hâte de retourner au milieu
-de ces tribus. Vous êtes un dieu pour elles...
-
---Un dieu?... interrompit le Kaw-djer. Pourquoi un dieu? Il suffit
-d’être un homme pour faire le bien!
-
-Harry Rhodes, sans insister, se borna à répondre:
-
---Soit, puisque ce mot vous révolte. Je dirai donc, pour exprimer
-autrement ma pensée, qu’il n’eût tenu qu’à vous de devenir roi de la
-Magellanie, au temps où elle était indépendante.
-
---Les hommes, ne fussent-ils que des sauvages, répliqua le Kaw-djer,
-n’ont aucun besoin d’un maître... D’ailleurs, un maître, les Fuégiens
-en ont un maintenant...
-
-Le Kaw-djer avait prononcé ces derniers mots presque à voix basse. Il
-semblait plus préoccupé que d’habitude. Les quelques paroles échangées
-lui rappelaient quelle serait l’incertitude de sa destinée, le jour
-prochain où il devrait se séparer de cette honnête famille qui avait
-réveillé en lui les instincts de sociabilité si naturels à l’homme.
-Ce serait pour lui un chagrin profond de quitter cette femme si
-dévouée dont il avait pu apprécier la charitable bonté, son mari, d’un
-caractère si sincère et si droit, devenu pour lui un ami, ces deux
-enfants, Edward et Clary, auxquels il s’était attaché. Ce chagrin, la
-famille Rhodes l’éprouverait au même degré. Leur désir à tous eût été
-que le Kaw-djer consentit à les suivre dans la colonie africaine, où il
-serait apprécié, aimé, honoré comme à l’île Hoste. Mais Harry Rhodes
-n’espérait pas l’y décider. Il comprenait que ce n’était pas sans
-motifs graves qu’un tel homme avait rompu avec l’humanité, et le mot de
-cette étrange et mystérieuse existence lui échappait encore.
-
---Voici l’hiver achevé, dit Mme Rhodes abordant un autre sujet, et
-vraiment il n’aura pas été trop rigoureux...
-
---Et nous constatons, ajouta Harry Rhodes en s’adressant au Kaw-djer,
-que le climat de cette région est bien tel que nous l’avait affirmé
-notre ami. Aussi plusieurs d’entre nous auront-ils quelque regret de
-quitter l’île Hoste.
-
---Alors ne la quittons pas, s’écria le jeune Edward, et fondons une
-colonie en terre magellanique!
-
---Bon! répondit en souriant Harry Rhodes, et notre concession du fleuve
-Orange?... Et nos engagements avec la Société de colonisation?... Et le
-contrat avec le Gouvernement portugais?...
-
---En effet! approuva le Kaw-djer d’un ton quelque peu ironique, il y a
-le Gouvernement portugais... Ici, d’ailleurs, ce serait le Gouvernement
-chilien. L’un vaut l’autre.
-
---Neuf mois plus tôt... commença Harry Rhodes.
-
---Neuf mois plus tôt, interrompit le Kaw-djer, vous auriez abordé une
-terre libre, à laquelle un traité maudit a volé son indépendance.
-
-Le Kaw-djer, les bras croisés, la tête redressée, portait ses regards
-dans la direction de l’Est, comme s’il se fût attendue à voir
-apparaître, venant de l’océan Pacifique en contournant la Pointe de la
-presqu’île Hardy, le navire promis par le gouverneur de Punta-Arenas.
-
-Le moment fixé était arrivé. On allait entrer dans la seconde quinzaine
-d’octobre. La mer, cependant, restait déserte.
-
-Les naufragés commençaient à concevoir de ce retard des inquiétudes
-assez justifiées. Certes ils ne manquaient de rien. Les réserves de
-la cargaison étaient loin d’être épuisées et ne le seraient pas avant
-de longs mois encore. Mais enfin ils n’étaient pas à destination,
-ils n’entendaient pas se résigner à un second hivernage, et déjà
-quelques-uns parlaient de renvoyer la chaloupe à Punta-Arenas.
-
-Tandis que le Kaw-djer s’oubliait dans ses tristes pensées, Lewis
-Dorick et une dizaine de ses compagnons ordinaires vinrent à passer,
-bruyants et provocateurs, au retour d’une excursion dans l’intérieur de
-l’île. Cette famille Rhodes justement respectée dans ce petit monde,
-ce Kaw-djer dont on ne pouvait nier l’influence, ils n’avaient jamais
-caché les mauvais sentiments qu’ils leur inspiraient. Harry Rhodes le
-savait, d’ailleurs, et le Kaw-djer ne l’ignorait pas.
-
---Voilà des gens, dit le premier, que je laisserais ici sans regret.
-Il n’y a rien de bon à attendre de leur part. Ils seront une cause de
-trouble dans notre nouvelle colonie. Ils ne veulent admettre aucune
-autorité et ne rêvent que le désordre... Comme si ordre et autorité ne
-s’imposaient pas à toute réunion d’hommes.»
-
-Le Kaw-djer ne répondit pas, soit qu’il n’eût pas entendu, tant il
-était absorbé dans ses pensées, soit qu’il voulût ne pas répondre.
-
-Ainsi, la conversation tournait, quoi qu’on fît, dans le même cercle,
-et l’on en revenait toujours à des considérations sociales sur
-lesquelles un accord était impossible.
-
-Harry Rhodes, en constatant le silence du Kaw-djer, regrettait d’avoir
-maladroitement abordé un pareil sujet, quand Hartlepool pénétra dans la
-tente et fit diversion.
-
-«Je voudrais vous parler, Monsieur, dit-il en s’adressant au Kaw-djer.
-
---Nous vous laissons..., commença Harry Rhodes.
-
---Inutile, interrompit le Kaw-djer qui, se tournant vers le maître
-d’équipage, ajouta: Qu’avez-vous à me dire, Hartlepool?
-
---J’ai à vous dire, répondit celui-ci, que je suis fixé au sujet de
-l’alcool.
-
---C’est donc bien celui du _Jonathan_ qui est vendu à Ceroni?
-
---Oui.
-
---Il y a par conséquent des coupables?
-
---Deux: Kennedy et Sirdey.
-
---Vous en avez la preuve?
-
---Irréfutable.
-
---Quelle preuve?
-
---Voilà. Du jour où vous m’avez parlé de Patterson, j’ai eu de la
-méfiance. Ceroni est incapable d’avoir une idée tout seul, mais
-Patterson est un finaud. J’ai donc fait surveiller le particulier...
-
---Par qui? interrompit, en fronçant le sourcil, le Kaw-djer qui
-répugnait à l’espionnage.
-
---Par les mousses, répondit Hartlepool. Ils ne sont pas bêtes non
-plus, et ils ont déniché le pot aux roses. Ils ont pincé en flagrant
-délit Kennedy hier et Sirdey ce matin, au moment où, profitant de
-l’inattention de leur compagnon de garde, ils vidaient une moque de
-rhum dans la gourde de Patterson.
-
-Le souvenir du martyre de Tullia et de Graziella, et aussi la pensée
-de Halg, firent oublier pour un instant au Kaw-djer ses doctrines
-libertaires.
-
---Ce sont des traîtres, dit-il. Il faut sévir contre eux.
-
---C’est aussi mon avis, approuva Hartlepool, et c’est pourquoi je suis
-venu vous chercher.
-
---Moi?... Pourquoi ne pas faire le nécessaire vous-même?
-
-Hartlepool secoua la tête, en homme qui voit clairement les choses.
-
---Depuis la perte du _Jonathan_, je n’ai plus d’autre autorité que
-celle qu’on veut bien me reconnaître, expliqua-t-il. Ceux-là ne
-m’écouteraient pas.
-
---Pourquoi m’écouteraient-ils davantage?
-
---Parce qu’ils vous craignent.
-
-Le Kaw-djer fut très frappé de la réponse. Quelqu’un le craignait donc?
-Ce ne pouvait être qu’à cause de sa force supérieure. Toujours le même
-argument: la force, à la base des premiers rapports sociaux.
-
---J’y vais,» dit-il d’un air sombre.
-
-Il se dirigea en droite ligne vers la tente qui abritait la cargaison
-du _Jonathan_. Kennedy précisément venait de reprendre la garde.
-
-«Vous avez trahi la confiance qu’on avait en vous... prononça
-sévèrement le Kaw-djer.
-
---Mais, Monsieur... balbutia Kennedy.
-
---Vous l’avez trahie, affirma le Kaw-djer d’un ton froid. A partir de
-cet instant, Sirdey et vous ne faites plus partie de l’équipage du
-_Jonathan_.
-
---Mais... voulut encore protester Kennedy.
-
---J’espère que vous ne vous le ferez pas répéter.
-
---C’est bon, Monsieur... c’est bon... bégaya Kennedy, retirant
-humblement son béret.
-
-A ce moment, derrière le Kaw-djer, une voix demanda:
-
---De quel droit donnez-vous des ordres à cet homme?
-
-Le Kaw-djer se retourna et aperçut Lewis Dorick qui, en compagnie de
-Fred Moore, avait assisté à l’exécution de Kennedy.
-
---Et de quel droit m’interrogez-vous? répondit-il d’une voix hautaine.
-
-Se voyant soutenu, Kennedy avait remis son béret. Il ricanait avec
-insolence.
-
---Si je ne l’ai pas, je le prends, riposta Lewis Dorick. Ce ne serait
-pas la peine d’habiter une île Hoste pour y obéir à un maître.
-
-Un maître!... Il se trouvait quelqu’un pour accuser le Kaw-djer d’agir
-en maître!
-
---Eh!... c’est assez la coutume de Monsieur, intervint Fred Moore, en
-prononçant ce dernier mot avec emphase. Monsieur n’est pas comme les
-autres, sans doute. Il commande, il tranche... Monsieur est l’empereur,
-peut-être?
-
-Le cercle se resserra autour du Kaw-djer.
-
---Cet homme, dit Dorick de sa voix cinglante, n’est tenu d’obéir à
-personne. Il reprendra, si cela lui plaît, sa place dans l’équipage.
-
-Le Kaw-djer garda le silence, mais, ses adversaires faisant un nouveau
-pas en avant, il serra les poings.
-
-Allait-il donc être obligé de se défendre par la force? Certes, il ne
-craignait pas de tels ennemis. Ils étaient trois. Ils auraient pu être
-dix. Mais quelle honte qu’un être pensant fût obligé d’employer les
-mêmes arguments que la brute!
-
-Le Kaw-djer n’en fut pas réduit à cette extrémité. Harry Rhodes
-et Hartlepool l’avaient suivi, prêts à lui prêter main forte. Ils
-apparaissaient au loin. Dorick, Moore et Kennedy battirent aussitôt en
-retraite.
-
-Le Kaw-djer les suivait d’un regard attristé, quand des vociférations
-éclatèrent du côté de la rivière. Il se porta dans cette direction
-avec ses deux compagnons. Ils ne tardèrent pas à distinguer un groupe
-nombreux d’où s’élevaient les cris qui avaient attiré leur attention.
-Presque tous les émigrants semblaient être réunis au même point en une
-foule serrée que de grands remous faisaient ondoyer. Au-dessus de la
-foule, des poings étaient brandis en gestes de menace. Quelle pouvait
-être la cause de ces troubles qui ressemblaient fort à une émeute?
-
-Il n’en existait point. Ou du moins la cause initiale était d’une telle
-insignifiance et remontait si loin, que nul des belligérants n’eût été
-capable de la dire.
-
-Cela avait commencé six semaines plus tôt, à propos d’un objet de
-ménage qu’une femme prétendait avoir prêté à une autre qui, de son
-côté, soutenait l’avoir rendu. Qui avait raison? Personne ne le savait.
-De fil en aiguille, les deux femmes avaient fini par s’injurier
-abondamment pour ne s’arrêter qu’à bout de souffle. Trois jours plus
-tard, la dispute avait repris, en s’aggravant, car les maris, cette
-fois, s’en étaient mêlés. D’ailleurs, il n’était plus question de la
-cause première du litige. Déjà on avait perdu de vue l’origine de
-l’animosité, mais l’animosité subsistait. Pour lui obéir, par simple
-besoin de nuire, les quatre adversaires s’étaient reproché toutes les
-abominations de la terre, s’accusant réciproquement d’un grand nombre
-de mauvaises actions, parfois imaginaires, qu’ils faisaient sortir des
-ombres du passé. Plus une trouvaille était cruelle, plus elle rendait
-fier son auteur, et chacun s’enorgueillissait du mal qu’il faisait aux
-autres. «Eh bien! et moi?... Vous avez vu, quand je lui ait dit...»,
-cette forme de discours devait souvent revenir dans leurs conversations
-ultérieures.
-
-L’escarmouche, toutefois, n’avait pas été plus loin, mais ensuite les
-langues ne s’étaient plus arrêtées. Auprès de leurs amis respectifs,
-les deux partis s’étaient livrés à un débinage en règle allant,
-suivant une marche progressive, des appréciations méprisantes et des
-insinuations, aux médisances et aux calomnies. Ces propos, répétés
-complaisamment aux oreilles des intéressés avaient déchaîné la tempête.
-Les hommes en étaient venus aux mains, et l’un d’eux avait eu le
-dessous. Le lendemain, le fils du vaincu avait prétendu venger son
-père, et il en était résulté une seconde bataille plus sérieuse que la
-précédente, les habitants des deux maisons où logeaient les combattants
-n’ayant pu résister au désir d’intervenir dans la querelle.
-
-La guerre ainsi déclarée, les deux groupes avaient fait une active
-propagande, chacun recrutant des partisans. Maintenant, la majorité
-des émigrants se trouvait divisée en deux camps. Mais, à mesure
-que les armées étaient devenues plus nombreuses, le débat avait
-augmenté d’ampleur. Nul ne se souvenait plus de l’origine du litige.
-On discutait présentement sur la destination qu’il conviendrait
-d’adopter, lorsqu’on serait embarqué sur le navire de rapatriement.
-Continuerait-on à voguer vers l’Afrique? Ne vaudrait-il pas mieux
-au contraire retourner en Amérique? Tel était désormais le sujet de
-la dispute. Par quel chemin sinueux en était-on arrivé, parti d’un
-vulgaire objet de ménage, à débattre cette grave question? C’était
-un impénétrable mystère. Au surplus, on était convaincu de n’avoir
-jamais discuté autre chose, et les deux thèses en présence étaient
-défendues avec une égale passion. On s’abordait, on se quittait, après
-s’être jeté à la tête, en manière de projectiles, des arguments pour
-et contre, tandis que les cinq Japonais, unis en un groupe paisible à
-quelques mètres de la foule bourdonnante, regardaient avec étonnement
-leurs compagnons enfiévrés.
-
-Ferdinand Beauval, tout guilleret de se sentir dans son élément,
-essayait en vain de se faire entendre. Il allait de l’un à l’autre, il
-se multipliait en pure perte. On ne l’écoutait pas. Personne d’ailleurs
-n’écoutait personne. Tout se passait en altercations particulières,
-chaque murmure partiel se fondant en une harmonie générale dont la
-tonalité montait de minute en minute. L’orage n’était pas loin. La
-foudre allait tomber. Le premier qui frapperait déclencherait _ipso
-facto_ tous les poings, et la scène menaçait de finir par un pugilat
-général...
-
-Comme une petite pluie abat parfois un grand vent, ainsi que l’assure
-le proverbe, il suffit d’un seul homme pour calmer cette exaspération
-un peu superficielle. Cet homme, l’un de ces émigrants qui avaient
-entrepris la chasse des loups marins, accourait de toute la vitesse de
-ses jambes vers la foule en ébullition. Et, tout en courant, avec de
-grands gestes d’appel:
-
-«Un navire!... criait-il à pleins poumons. Un navire en vue!...»
-
-
-
-
-VI
-
-LIBRES.
-
-
-Un navire en vue!... Aucune autre nouvelle n’eût été capable d’émouvoir
-au même point ces exilés. L’émeute en fut apaisée du coup, et la foule
-se rua, comme un torrent, vers le rivage. On ne songeait plus à se
-disputer. On se pressait, on se bousculait silencieusement. En un
-instant, tous les émigrants furent réunis à l’extrémité de la pointe de
-l’Est, d’où l’on découvrait une large étendue de mer.
-
-Harry Rhodes et Hartlepool avaient suivi le mouvement général et, non
-sans émotion, ils ouvraient avidement leurs yeux dans la direction du
-Sud où une traînée de fumée barrait, en effet, le ciel et annonçait un
-navire à vapeur.
-
-On n’apercevait pas encore sa coque, mais elle surgit de minute en
-minute hors de la ligne de l’horizon. Bientôt il fut possible de
-reconnaître un bâtiment d’environ quatre cents tonneaux, à la corne
-duquel flottait un pavillon dont l’éloignement empêchait de discerner
-les couleurs.
-
-Les émigrants échangèrent des regards désappointés. Jamais un bateau
-d’un aussi faible tonnage ne pourrait embarquer tout le monde. Ce
-steamer était-il donc un simple cargo-boat de nationalité quelconque,
-et non le navire de secours promis par le gouverneur de Punta-Arenas?
-
-La question ne tarda pas à être élucidée. Le navire arrivait
-rapidement. Avant que la nuit ne fût complète, il restait à moins de
-trois milles dans le Sud.
-
-«Le pavillon chilien,» dit le Kaw-djer, au moment où une risée, tendant
-l’étamine, permettait d’en distinguer les couleurs.
-
-Trois quarts d’heure plus tard, au milieu de l’obscurité devenue
-profonde, un bruit de chaînes grinçant contre le fer des écubiers
-indiqua que le navire venait de mouiller. La foule alors se dispersa,
-chacun regagnant sa demeure en commentant l’événement.
-
-La nuit s’écoula sans incident. A l’aube, on aperçut le navire à trois
-encâblures du rivage. Hartlepool consulté déclara que c’était un aviso
-de la marine militaire chilienne.
-
-Hartlepool ne se trompait pas. Il s’agissait bien d’un aviso chilien,
-dont, à huit heures du matin, le commandant se fit mettre à terre.
-
-Il fut aussitôt entouré de visages anxieux. Autour de lui, les
-questions se croisèrent. Pourquoi avait-on envoyé un bateau si petit?
-Quand viendrait-on enfin les chercher? Ou bien, est-ce donc qu’on avait
-l’intention de les laisser mourir sur l’île Hoste? Le commandant ne
-savait auquel entendre.
-
-Sans répondre à cet ouragan de questions, il attendit une accalmie,
-puis, quand il eut obtenu le silence à grand’peine, il prit la parole
-d’une voix qui parvint aux oreilles de tous.
-
-Ses premiers mots furent pour rassurer ses auditeurs. Ceux-ci pouvaient
-compter sur la bienveillance du Chili. La présence de l’aviso prouvait
-d’ailleurs qu’on ne les avait pas oubliés.
-
-Il expliqua ensuite que, si son Gouvernement avait cru devoir leur
-envoyer un bâtiment de guerre au lieu du navire de rapatriement promis,
-c’est qu’il désirait leur soumettre auparavant une proposition qui
-serait probablement de nature à les séduire, proposition en vérité très
-singulière et des plus inattendues, que le commandant exposa sans autre
-préambule.
-
-Mais, pour le lecteur, un préambule ne sera peut-être pas superflu,
-afin qu’il puisse sainement apprécier la pensée du Gouvernement chilien.
-
-Dans la mise en valeur de la partie ouest et sud de la Magellanie que
-lui attribuait le traité du 17 janvier 1881, le Chili avait voulu
-débuter par un coup de maître, en profitant du naufrage du _Jonathan_
-et de la présence sur l’île Hoste de plusieurs centaines d’émigrants.
-
-[Illustration: Le commandant fut aussitot entouré... (Page 136.)]
-
-Ce traité n’avait départagé en somme que des droits purement
-théoriques. Assurément la République Argentine n’avait plus rien à
-réclamer, en dehors de la Terre des États et de la fraction de la
-Patagonie et de la Terre de Feu placée sous sa souveraineté. Sur son
-propre domaine, le Chili avait toute liberté d’agir au mieux de ses
-intérêts. Mais il ne suffit pas d’entrer en possession d’une contrée
-et d’empêcher que d’autres nations puissent s’y créer des droits de
-premier occupant. Ce qu’il faut, c’est en tirer avantage, en exploitant
-les richesses de son sol au point de vue minéral et végétal. Ce
-qu’il faut, c’est l’enrichir par l’industrie et le commerce, c’est y
-attirer une population, si elle est inhabitée; c’est, en un mot, la
-coloniser. L’exemple de ce qui s’était déjà fait sur le littoral du
-détroit de Magellan, où Punta-Arenas voyait chaque année s’accroître
-son importance commerciale, devait encourager la République du Chili à
-tenter une nouvelle expérience, et à provoquer l’exode des émigrants
-vers les îles de l’archipel magellanique passées sous sa domination,
-afin de vivifier cette région fertile, abandonnée jusqu’alors à de
-misérables tribus indiennes.
-
-Et précisément, voici que sur l’île Hoste, située au milieu de ce
-labyrinthe des canaux du Sud, un grand navire était venu se jeter à
-la côte; voici que plus de mille émigrants de nationalités diverses,
-mais appartenant tous à ce trop-plein des grandes villes qui n’hésite
-pas à chercher fortune jusque dans les lointaines régions d’outre-mer,
-avaient été dans l’obligation de s’y réfugier.
-
-Le Gouvernement chilien se dit avec raison que c’était là une occasion
-inespérée de transformer les naufragés du _Jonathan_ en colons de l’île
-Hoste. Ce ne fut donc pas un navire de rapatriement qu’il leur envoya,
-ce fut un aviso dont le commandant fut chargé de transmettre ses
-propositions aux intéressés.
-
-Ces propositions, du caractère le plus inattendu, étaient en même temps
-des plus tentantes: la République du Chili offrait de se dessaisir
-purement et simplement de l’île Hoste au profit des naufragés du
-_Jonathan_, qui en disposeraient à leur gré, non en vertu d’une
-concession temporaire, mais en toute propriété, sans aucune condition
-ni restriction.
-
-Rien de plus clair, rien de plus net, que cette proposition. On
-ajoutera: rien de plus adroit. En renonçant à l’île Hoste, afin d’en
-assurer l’immédiate mise en valeur, le Chili attirerait, en effet,
-des colons dans les autres îles, Clarence, Dawson, Navarin, Hermitte,
-demeurées sous sa domination. Si la nouvelle colonie prospérait, ce
-qui était probable, on saurait qu’il n’y a pas lieu de redouter le
-climat de la Magellanie, on connaîtrait ses ressources agricoles et
-minérales; on ne pourrait plus ignorer que, grâce à ses pâturages et
-à ses pêcheries, cet archipel est propice à la création d’entreprises
-florissantes, et le cabotage y prendrait une extension de plus en plus
-considérable.
-
-Déjà, Punta-Arenas, port franc débarrassé de toute tracasserie
-douanière, librement ouvert aux navires des deux continents, avait un
-magnifique avenir. En fondant cette station, on s’était assuré, en
-somme, la prépondérance sur le détroit de Magellan. Il n’était pas sans
-intérêt d’obtenir un résultat analogue dans la partie méridionale de
-l’archipel. Pour atteindre plus sûrement ce but, le gouvernement de
-Santiago, guidé par un sens politique très fin, s’était décidé à faire
-le sacrifice de l’île Hoste, sacrifice d’ailleurs plus apparent que
-réel, cette île étant absolument déserte. Non content de l’exempter de
-toute contribution, il en abandonnait la propriété, il lui laissait son
-entière autonomie, il la distrayait de son domaine. Ce serait la seule
-partie de la Magellanie qui aurait une complète indépendance.
-
-Il s’agissait maintenant de savoir si les naufragés du _Jonathan_
-accepteraient l’offre qui leur était faite, s’ils consentiraient à
-échanger contre l’île Hoste leur concession africaine.
-
-Le Gouvernement entendait résoudre cette question sans aucun retard.
-L’aviso avait apporté la proposition, il remporterait la réponse. Le
-commandant avait tout pouvoir pour traiter avec les représentants
-des émigrants. Mais ses ordres étaient de ne pas rester au mouillage
-de l’île Hoste au delà de quinze jours au maximum. Ces quinze jours
-écoulés, il repartirait, que le traité fût signé ou non.
-
-Si la réponse était affirmative, la nouvelle République serait
-immédiatement mise en possession, et arborerait le pavillon qu’il lui
-conviendrait d’adopter.
-
-Si la réponse était négative, le gouvernement aviserait ultérieurement
-au moyen de rapatrier les naufragés. Ce n’était pas cet aviso de
-quatre cents tonnes, on le comprend, qui pourrait les transporter,
-ne fût-ce qu’à Punta-Arenas. On demanderait à la Société américaine
-de colonisation d’envoyer un navire de secours, dont la traversée
-exigerait un certain temps. Plusieurs semaines s’écouleraient donc
-encore, dans ce cas, avant que l’île fût évacuée.
-
-Ainsi qu’on peut se l’imaginer, la proposition du gouvernement de
-Santiago produisit un effet extraordinaire.
-
-On ne s’attendait à rien de pareil. Les émigrants, incapables de
-prendre une décision dans une si grave occurence, commencèrent par
-se regarder les uns les autres avec ahurissement, puis toutes leurs
-pensées s’envolèrent à la fois vers celui qu’on estimait le plus
-capable de discerner l’intérêt commun. D’un même mouvement, dont
-le parfait ensemble prouvait à la fois leur reconnaissance, leur
-clairvoyance et leur faiblesse, ils se retournèrent vers l’Ouest,
-c’est-à-dire vers le creek à l’embouchure duquel devait se balancer la
-_Wel-Kiej_.
-
-Mais la _Wel-Kiej_ avait disparu. Si loin que pussent atteindre les
-regards, nul ne l’aperçut à la surface de la mer.
-
-Il y eut un instant de stupeur. Puis des ondulations parcoururent la
-foule. Chacun s’agitait, se penchant, cherchant à découvrir celui dans
-lequel tous mettaient leur espoir. Il fallut bien enfin se rendre à
-l’évidence. Emmenant avec lui Halg et Karroly, le Kaw-djer décidément
-était parti.
-
-On fut atterré. Ces pauvres gens avaient pris l’habitude de s’en
-remettre du soin de les conduire sur le Kaw-djer, dont ils n’en étaient
-plus à connaître l’intelligence et le dévouement. Et voilà qu’il les
-abandonnait au moment où se jouait leur destinée! Sa disparition ne
-produisit pas moins d’effet que l’apparition du navire dans les eaux de
-l’île Hoste.
-
-Harry Rhodes, pour des motifs différents, fut aussi profondément
-affligé. Il aurait compris que le Kaw-djer abandonnât l’île Hoste le
-jour où les émigrants s’en éloigneraient, mais pourquoi ne pas avoir
-attendu jusque-là? On ne rompt pas avec cette brusquerie des liens de
-sincère amitié, et l’on ne se quitte pas sans s’être dit adieu.
-
-D’un autre côté, pourquoi ce départ précipité qui ressemblait à
-une fuite? Était-ce donc l’arrivée du bâtiment chilien qui l’avait
-provoqué?...
-
-Toutes les hypothèses étaient admissibles, étant donné le mystère qui
-entourait la vie de cet homme, dont on ne connaissait même pas la
-nationalité.
-
-L’absence de leur conseiller ordinaire, au moment où ses conseils
-eussent été le plus précieux, désempara les émigrants. Leur foule se
-désagrégea peu à peu, si bien que le commandant de l’aviso finit par
-demeurer presque seul. L’un après l’autre, afin de n’être pas dans
-le cas de participer à une décision quelconque, ils s’éloignaient
-discrètement par petits groupes, où l’on échangeait des paroles rares
-sur l’offre surprenante dont on venait de recevoir la communication.
-
-Pendant huit jours cette offre fut le sujet de toutes les conversations
-particulières. Le sentiment général, c’était la surprise. La
-proposition semblait même si étrange que nombre d’émigrants se
-refusaient à la prendre au sérieux. Harry Rhodes, sollicité par ses
-compagnons, dut aller trouver le commandant pour lui demander des
-explications, vérifier les pouvoirs dont il était porteur, s’assurer
-par lui-même que l’indépendance de l’île Hoste serait garantie par la
-République Chilienne.
-
-Le commandant ne négligea rien pour convaincre les intéressés. Il leur
-fit comprendre quels étaient les mobiles du gouvernement et combien il
-était avantageux pour des émigrants de se fixer dans une région dont
-on leur assurait la possession. Il ne manqua pas de leur rappeler la
-prospérité de Punta-Arenas et d’ajouter que le Chili aurait à cœur de
-venir en aide à la nouvelle colonie.
-
-«L’acte de donation est prêt, ajouta le commandant. Il n’attend plus
-que les signatures.
-
---Lesquelles? demanda Harry Rhodes.
-
---Celles des délégués choisis par les émigrants en assemblée générale.»
-
-C’était, en effet, la seule manière de procéder. Plus tard, lorsque
-la colonie s’occuperait de son organisation, elle déciderait s’il lui
-convenait ou non de nommer un chef. Elle choisirait en toute liberté
-le régime qui lui paraîtrait le meilleur, et le Chili n’interviendrait
-dans ce choix en aucune façon.
-
-Pour qu’on ne soit pas étonné des suites que cette proposition allait
-avoir, il convient de se rendre un compte exact de la situation.
-
-Quels étaient ces passagers que le _Jonathan_ avait pris à San
-Francisco et qu’il transportait à la baie de Lagoa? De pauvres gens
-que les nécessités de l’existence forçaient à s’expatrier. Que leur
-importait, en somme, de s’établir ici ou là, du moment que leur
-avenir était assuré, et pourvu que les conditions de l’habitat fussent
-également favorables.
-
-Or, depuis qu’ils occupaient l’île Hoste, tout un hiver s’était
-écoulé. Ils avaient pu constater par eux-mêmes que le froid n’y était
-pas excessif, et ils constataient maintenant que la belle saison s’y
-manifestait avec une précocité et une générosité qu’on ne rencontre pas
-toujours dans des régions plus voisines de l’équateur.
-
-Au point de vue de la sécurité, la comparaison ne semblait pas
-favorable à la baie de Lagoa, voisine des Anglais, de l’Orange et des
-populations barbares de la Cafrerie. Assurément, les émigrants avaient
-dû, avant de s’embarquer, tenir compte de ces aléas, mais ces aléas
-augmentaient d’importance à leurs yeux, à présent qu’une occasion
-se présentait de s’établir dans une contrée déserte, loin de ces
-voisinages dangereux à des titres divers.
-
-D’autre part, la Société de colonisation n’avait obtenu sa concession
-sud-africaine que pour une durée déterminée, et le Gouvernement
-portugais n’aliénait pas ses droits au profit des futurs colons.
-En Magellanie, au contraire, ceux-ci jouiraient d’une liberté sans
-limites, et l’île Hoste, devenue leur propriété, serait élevée au rang
-d’État souverain.
-
-Enfin, il y avait cette double considération qu’en demeurant à l’île
-Hoste on éviterait un nouveau voyage et que le Gouvernement chilien
-s’intéresserait au sort de la colonie. On pourrait compter sur son
-assistance. Des relations régulières s’établiraient avec Punta-Arenas.
-Des comptoirs se fonderaient sur le littoral du détroit de Magellan et
-sur d’autres points de l’archipel. Le commerce se développerait avec
-les Falkland, lorsque les pêcheries seraient convenablement organisées.
-Et même, dans un temps prochain, la République Argentine ne laisserait
-sans doute pas en état d’abandon ses possessions de la Fuégie. Elle
-y créerait des bourgades rivales de Punta-Arenas, et la Terre de Feu
-aurait sa capitale argentine comme la presqu’île de Brunswick a sa
-capitale chilienne[3].
-
- [3] C’est bien ce qui est arrivé, et il existe maintenant une
- bourgade argentine, Ushaia, sur le canal du Beagle.]
-
-Tous ces arguments étaient de poids, il faut le reconnaître, et
-finirent par l’emporter.
-
-Après de longs conciliabules, il devint manifeste que la majorité des
-émigrants tendait à l’acceptation des offres du Gouvernement chilien.
-
-Combien il était regrettable que le Kaw-djer eût précisément quitté
-l’île Hoste, lorsqu’on aurait eu si volontiers recours à ses conseils!
-Personne n’était mieux qualifié que lui pour indiquer la meilleure
-solution. Très probablement il eût été d’avis d’accepter une
-proposition qui rendait l’indépendance à l’une des onze grandes îles de
-l’archipel magellanique. Harry Rhodes ne doutait pas que le Kaw-djer
-n’eût parlé dans ce sens avec cette autorité que lui donnaient tant de
-services rendus.
-
-En ce qui le concernait personnellement, il était acquis à cette
-solution, et, phénomène qui avait peu de chances de se reproduire
-jamais, son opinion était conforme à celle de Ferdinand Beauval. Le
-leader socialiste faisait, en effet, une active propagande en faveur
-de l’acceptation. Qu’espérait-il donc? Projetait-il de mettre sa
-doctrine en pratique? Cette foule inculte, propriétaire indivise, comme
-aux premiers âges du monde, d’un territoire dont personne n’était
-fondé à réclamer pour lui-même la moindre parcelle, quelle aventure
-merveilleuse, quel champ magnifique pour la grande expérience d’un
-collectivisme ou même d’un communisme intégral!
-
-Aussi, comme Ferdinand Beauval se multipliait! Comme il allait des
-uns aux autres, plaidant sa cause à satiété! Combien d’éloquence il
-dépensait sans compter!
-
-Il fallut enfin en venir au vote. Le terme fixé par le gouvernement
-chilien approchait, et le commandant de l’aviso pressait la solution de
-cette affaire. A la date indiquée, le 30 octobre, il appareillerait, et
-le Chili conserverait tous ses droits sur l’île Hoste.
-
-Une assemblée générale fut convoquée pour le 26 octobre. Prirent part
-au scrutin définitif, tous les émigrants majeurs, au nombre de huit
-cent vingt-quatre, le reste se composant de femmes, d’enfants et de
-jeunes gens n’ayant pas atteint vingt et un ans, ou d’absents, tels que
-les chefs des familles Gordon, Rivière, Ivanoff et Gimelli.
-
-Le dépouillement du scrutin donna sept cent quatre-vingt-douze
-suffrages en faveur de l’acceptation, majorité considérable, on le
-voit. Il n’y avait eu que trente-deux opposants, qui voulaient s’en
-tenir au projet primitif et se rendre à la baie de Lagoa. Encore
-acceptèrent-ils finalement de se soumettre à la décision du plus grand
-nombre.
-
-[Illustration: Après de longs conciliabules... (Page 144.)]
-
-On procéda ensuite à l’élection de trois délégués, Ferdinand Beauval
-obtint à cette occasion un succès flatteur. Enfin, une de ses campagnes
-n’aboutissait pas à un échec et il arrivait aux honneurs. Il fut
-désigné par les émigrants qui, obéissant à un instinctif sentiment de
-prudence, lui adjoignirent toutefois Harry Rhodes et Hartlepool.
-
-Le traité fut signé le jour même entre ces délégués et le commandant
-représentant le Gouvernement chilien, traité dont le texte extrêmement
-simple ne contenait que quelques lignes et ne prêtait à aucun équivoque.
-
-Aussitôt le drapeau hostelien--mi-partie blanc et rouge--fut hissé sur
-la grève, et l’aviso le salua de vingt et un coups de canon. Pour la
-première fois arboré, claquant joyeusement dans la brise, il annonçait
-au monde la naissance d’un pays libre.
-
-
-
-
-VII
-
-LA PREMIÈRE ENFANCE D’UN PEUPLE.
-
-
-Le lendemain, à la première heure, l’aviso quitta son mouillage et
-disparut en quelques instants derrière la pointe. Il emmenait dix des
-quinze marins survivants du _Jonathan_. Les cinq autres, parmi lesquels
-Kennedy, avaient préféré, ainsi que le maître d’équipage Hartlepool et
-le cuisinier Sirdey, rester sur l’île en qualité de colons.
-
-Des motifs analogues avaient décidé Kennedy et Sirdey à s’arrêter à ce
-parti. Tous deux fort mal vus des capitaines, et par suite trouvant
-difficilement des engagements, ils espéraient avoir vie plus facile
-et moins précaire dans une société naissante, où les lois, pendant
-longtemps tout au moins, manqueraient nécessairement de rigueur. Quant
-à leurs camarades, braves gens énergiques et sérieux, mais pauvres
-et sans famille, ils escomptaient, comme Hartlepool lui-même, la
-possibilité d’être leur maître dans un pays neuf, en devenant, de
-marins hauturiers, simples pêcheurs.
-
-La réalisation ou l’échec de leur rêve allait en grande partie dépendre
-de l’orientation qui serait donnée au gouvernement de l’île. Quand
-l’État est bien administré, les citoyens ont chance de s’enrichir
-par leur travail. Tout labeur restera stérile, au contraire, si le
-pouvoir central ne sait pas découvrir et appliquer les mesures propres
-à grouper en faisceau les efforts individuels. L’organisation de la
-colonie était donc d’un intérêt capital.
-
-Pour le moment, tout au moins, les Hosteliens--car tel était le nom
-qu’ils avaient adopté d’un consentement unanime--ne s’inquiétaient pas
-de résoudre ce problème vital. Ils ne pensaient qu’à se réjouir. Ce mot
-magique, la liberté, les avait enivrés. Ils s’en grisaient, comme de
-grands enfants, sans chercher à en pénétrer le sens profond, sans se
-dire que la liberté est une science qu’il est nécessaire d’apprendre et
-que, pour être libres, ce qu’il faut d’abord, c’est vivre.
-
-L’aviso était encore en vue que, dans la foule naguère si houleuse,
-tout le monde se félicitait et se congratulait réciproquement. Il
-semblait qu’on fût venu à bout d’une œuvre importante et difficile.
-L’œuvre commençait à peine cependant.
-
-Il n’est pas de bonne fête populaire qui ne s’accompagne de quelque
-bombance. On convint donc unanimement de faire grande chère ce jour-là.
-C’est pourquoi, tandis que les ménagères regagnaient fourneaux et
-casseroles, les hommes se dirigèrent vers la cargaison du _Jonathan_.
-
-Il va de soi que, depuis la proclamation d’indépendance, cette
-cargaison n’était plus surveillée. Les circonstances ayant élevé les
-naufragés à la dignité de nation, personne, hors elle-même, n’était
-qualifié pour réglementer l’exercice de sa souveraineté. D’ailleurs,
-qui eût monté la garde, puisque la plupart des gardiens étaient partis?
-
-On mit gaîment un tonneau en perce, et l’on allait procéder à la
-distribution, quand une idée meilleure vint à certains esprits avisés.
-Cet alcool, il appartenait en somme à tout le monde. Dès lors, pourquoi
-ne pas le répartir jusqu’à la dernière goutte? La motion, en dépit
-des timides protestations d’un petit nombre de sages, fut adoptée
-avec enthousiasme. La quantité d’alcool approximativement évaluée, on
-convint que chaque homme fait aurait droit à une part, et chaque femme
-ou enfant à une demi-part. Cette décision fut aussitôt exécutée, et les
-chefs de famille reçurent le lot qui leur était attribué, au milieu de
-lazzis et de plaisanteries joyeuses.
-
-Dans la soirée, la fête battit son plein. Toutes les rancunes étaient
-oubliées. Les diverses nationalités semblaient fondues en une seule.
-On fraternisait. On organisa un bal aux sons d’un accordéon de bonne
-volonté, et des couples tournèrent au milieu d’un cercle de buveurs.
-
-Parmi ceux-ci, figurait naturellement Lazare Ceroni. Incapable, dès
-six heures du soir, de se tenir ferme sur ses jambes, à dix il buvait
-toujours. Cela faisait présager une triste fin de fête pour Tullia et
-pour Graziella.
-
-Au même instant, dans un coin sombre, à l’écart, il en était un autre
-qui se grisait à pleins verres. Mais celui-ci, dans l’abominable
-poison, retrouvait pour un moment son âme que le poison avait dégradée.
-Soudain, une musique admirable s’éleva, interrompant les danses. Fritz
-Gross, saturé d’alcool, avait reconquis son génie. Deux heures durant,
-il joua, improvisant au gré de son inspiration, entouré de mille
-visages aux yeux écarquillés, aux bouches grandes ouvertes, comme pour
-boire le torrent musical dont le prestigieux violon était la source.
-
-De tous les auditeurs de Fritz Gross, le plus attentif et le plus
-passionné était un enfant. Ces sons, d’une beauté jusqu’alors inconnue,
-étaient pour Sand une véritable révélation. Il découvrait la musique
-et pénétrait en tremblant dans ce royaume ignoré. Au centre du cercle,
-debout en face du musicien, il regardait, il écoutait, ne vivant plus
-que par les oreilles et par les yeux, l’âme enivrée, tout vibrant d’une
-émotion poignante et joyeuse.
-
-Quels mots rendraient le pittoresque du spectacle? A terre, un
-homme, presque informe dans ses proportions colossales, écroulé, la
-tête baissée sur la poitrine, ses yeux fermés ne voyant plus qu’en
-lui-même, jouant, jouant sans se lasser, éperdument, à la lumière
-incertaine d’une torche fuligineuse qui le faisait ressortir en
-vigueur sur un fond d’impénétrable nuit. Devant cet homme, un enfant
-en extase, et, autour de ce groupe singulier, une foule silencieuse,
-invisible, mais dont, au gré de la brise capricieuse, un éclat de la
-torche révélait parfois la présence. Les rayons s’accrochaient alors
-à quelque trait saillant. La durée de l’éclair, un nez, un front,
-une oreille, apparaissait, comme engendré par l’ombre qui l’effaçait
-aussitôt, tandis que s’épandait en larges ondes, planait au-dessus de
-cette foule, puis allait mourir dans l’espace obscur le chant grêle et
-puissant d’un violon.
-
-Vers minuit, Fritz Gross, épuisé, lâcha l’archet et s’endormit
-pesamment. Recueillis, à pas lents, les émigrants regagnèrent alors
-leurs demeures.
-
-Le lendemain, il ne restait plus trace de cette émotion fugitive, et
-les colons furent repris par l’attrait de plus grossiers plaisirs. La
-fête recommença. Tout portait à croire qu’elle se prolongerait jusqu’à
-complet épuisement des liqueurs fortes.
-
-C’est au milieu de cette kermesse, que la _Wel-Kiej_ revint à l’île
-Hoste, quarante-huit heures après le départ de l’aviso. Nul ne parut
-se souvenir qu’elle l’eût quittée pendant deux semaines, et ceux
-qu’elle portait reçurent le même accueil que s’ils ne se fussent
-jamais absentés. Le Kaw-djer ne comprit rien à ce qu’il voyait. Que
-signifiaient ce pavillon inconnu planté sur la grève et la joie
-générale qui semblait transporter les émigrants?
-
-Harry Rhodes et Hartlepool le mirent, en quelques mots, au courant
-des derniers événements. Le Kaw-djer écouta ce récit avec émotion. Sa
-poitrine se dilatait comme si un air plus pur fût arrivé à ses poumons,
-son visage était transfiguré. Il existait donc encore une terre libre
-dans l’archipel magellanique!
-
-Toutefois il ne rendit pas confidence pour confidence et demeura muet
-sur les motifs qui l’avaient déterminé à s’éloigner pendant quinze
-jours. A quoi bon? Fût-il parvenu à faire comprendre à Harry Rhodes
-pourquoi, résolu à rompre toute relation avec l’univers civilisé, il
-était parti en apercevant l’aviso qu’il supposait chargé d’affirmer
-l’autorité du Gouvernement chilien, et pourquoi, abrité au fond d’une
-baie de la presqu’île Hardy, il avait attendu le départ de cet aviso
-avant de revenir au campement?
-
-Trop heureux de le retrouver, ses amis, d’ailleurs, ne l’interrogèrent
-pas. Pour Harry Rhodes et Hartlepool, sa présence était un réconfort.
-Avoir avec eux cet homme à l’énergie froide, à la vaste intelligence, à
-la parfaite bonté, leur rendait une confiance que l’enfantillage dont
-faisaient preuve leurs compagnons commençait à ébranler.
-
-«Les malheureux n’ont vu dans leur indépendance, dit Harry Rhodes en
-achevant son récit, que le droit de se griser. Ils n’ont pas l’air de
-penser à la nécessité de s’organiser et d’installer un gouvernement
-quelconque.
-
---Bah! répliqua le Kaw-djer avec indulgence, ils sont excusables de
-se payer du bon temps. Ils en ont eu si peu jusqu’ici! Cet affolement
-passera et ils en arriveront d’eux-mêmes aux choses sérieuses... Quant
-à constituer un gouvernement, j’avoue que je n’en vois pas l’utilité.
-
---Il faut bien, pourtant, objecta Harry Rhodes, que quelqu’un se charge
-de mettre de l’ordre dans tout ce monde-là.
-
---Laissez donc! répondit le Kaw-djer. L’ordre se mettra tout seul.
-
---A en juger par le passé, cependant...
-
---Le passé n’est pas le présent, interrompit le Kaw-djer. Hier, nos
-compagnons se sentaient encore citoyens d’Amérique ou d’Europe.
-Maintenant, ils sont des Hosteliens. C’est fort différent.
-
---Votre avis serait donc?...
-
---Qu’ils vivent tranquillement à l’île Hoste, puisqu’elle leur
-appartient. Ils ont la chance de ne pas avoir de lois. Qu’ils se
-gardent d’en faire. A quoi ces lois serviraient-elles? Je suis
-convaincu qu’il est de l’essence même de la nature humaine d’ignorer
-jusqu’à l’apparence de conflits entre les personnes. Sans les
-préjugés, les idées toutes faites résultant de siècles d’esclavage, on
-s’arrangerait aisément. La terre s’offre aux hommes. Qu’ils y puisent à
-pleines mains, et qu’ils jouissent également et fraternellement de ses
-richesses. A quoi bon réglementer cela?
-
-Harry Rhodes ne paraissait pas convaincu de la vérité de ces vues
-optimistes. Il ne répondit rien toutefois. Hartlepool prit la parole.
-
---En attendant que tous ces lascars-là, dit-il, aient donné des preuves
-d’une autre fraternité que de la fraternité de la noce, nous avons
-toujours confisqué les armes et les munitions.
-
-Par les soins de la Société de colonisation, la cargaison du _Jonathan_
-contenait, en effet, soixante rifles, quelques barils de poudre, des
-balles, du plomb et des cartouches, afin que les émigrants pussent
-chasser la grosse bête et se défendre au besoin des attaques de leurs
-voisins à la baie de Lagoa. Personne n’avait pensé à ce matériel
-guerrier, personne, si ce n’est Hartlepool. Profitant du désordre
-général, il l’avait mis prudemment hors d’atteinte. Peut-être aurait-il
-eu quelque peine à trouver une cachette convenable, si Dick ne lui
-avait indiqué le chapelet de grottes traversant de part en part le
-massif de la pointe de l’Est. Aidé par Harry Rhodes et par les deux
-mousses, il avait, en plusieurs voyages, transporté pendant la première
-nuit de fêtes les armes et les munitions dans la grotte supérieure, où
-on les avait profondément enterrées. Depuis lors, Hartlepool se sentait
-plus tranquille. Le Kaw-djer approuva sa prudence.
-
---Vous avez bien fait, Hartlepool, déclara-t-il. Mieux vaut, en somme,
-laisser aux choses le temps de se tasser. Dans ce pays, d’ailleurs, nos
-compagnons n’auraient que faire d’armes à feu.
-
---Ils n’en ont pas, affirma le maître d’équipage. A bord du _Jonathan_,
-les règlements étaient formels. Les émigrants ont été fouillés, eux et
-leurs colis, en embarquant, et toutes les armes à feu ont été saisies.
-Personne n’en possède en dehors de celles que nous avons cachées, et
-celles-ci, on ne les trouvera pas. Par conséquent...
-
-Hartlepool s’interrompit brusquement. Il paraissait soucieux.
-
---Mille diables!... s’écria-t-il. Il y en a, au contraire. Nous avons
-trouvé seulement quarante-huit fusils au lieu de soixante. Je croyais
-à une erreur. Mais, ça me revient maintenant, les douze manquants ont
-été emportés par les Rivière, les Ivanoff, les Gimelli et les Gordon.
-Heureusement que ce sont des gens sérieux, et qu’il n’y a rien à
-craindre d’eux!
-
---Il existe d’autres dangers que les armes, fit observer Harry Rhodes.
-L’alcool par exemple. En ce moment, on s’embrasse, mais il n’en
-sera pas toujours de même. Déjà, Lazare Ceroni a recommencé à faire
-des siennes. En votre absence, j’ai été obligé d’intervenir. Sans
-Hartlepool et moi, je crois que, cette fois, il assommait décidément sa
-victime,
-
---Cet homme est un monstre, dit le Kaw-djer,
-
---Comme tous les ivrognes, ni plus ni moins... N’importe, il est
-heureux pour les deux femmes que Halg soit de retour... Au fait!
-comment va-t-il, notre jeune sauvage?
-
---Aussi bien que peut aller un garçon dans son état d’esprit.
-Inutile de vous dire que ce n’est pas de gaîté de cœur qu’il nous a
-accompagnés, son père et moi. J’ai dû faire acte d’autorité et engager
-ma parole que nous reviendrions ici. Puisque cette famille reste avec
-les autres sur l’île Hoste, cela simplifie évidemment les choses. Ce
-qui les complique, par exemple, ce sont les déplorables habitudes de
-Lazare Ceroni. Espérons qu’il s’amendera quand la provision d’alcool
-sera épuisée.»
-
-Pendant qu’on s’occupait ainsi de lui, Halg, laissant la _Wel-Kiej_ à
-la garde de son père, s’était empressé d’aller retrouver Graziella.
-Quelle joie ils eurent de se revoir! Puis la joie fit place à la
-tristesse. Graziella raconta au jeune Indien les épreuves que
-Ceroni imposait de nouveau à sa femme et à sa fille. A ces misères
-s’ajoutaient, pour cette dernière, la recherche cauteleuse de
-Patterson, et surtout la poursuite brutale de Sirk. Elle ne pouvait
-faire un pas au dehors sans être exposée à subir l’insolence de ce
-triste individu. Halg l’écoutait, tout frémissant d’indignation.
-
-Dans un coin de la tente, Lazare Ceroni, cuvant sa dernière ivresse,
-ronflait à poings fermés. Il n’y avait pas d’illusion à se faire. A
-peine réveillé, il retomberait dans son vice et retournerait se mêler à
-la fête générale, dont la fin ne semblait pas devoir être prochaine.
-
-Toutefois, elle tendait déjà à changer de caractère. L’excitation
-devenait moins innocente et moins puérile. Sur certains visages
-passaient des lueurs mauvaises. L’alcool faisait son œuvre. La
-dépression qu’il laissait après lui ne pouvait être combattue que par
-des doses plus fortes, et, peu à peu, la griserie légère du début
-faisait place à une ivresse pesante, qui deviendrait une ivresse
-furieuse, lorsque la ration augmenterait encore.
-
-Quelques-uns, sentant le danger, commençaient à se retirer de la
-ronde. Aussitôt leur bon sens reprenait ses droits et le problème de
-l’existence sur l’île Hoste s’imposait à leur attention.
-
-Problème ardu, mais non pas insoluble. Par son étendue voisine de
-deux cents kilomètres carrés, par ses terres en majeure partie
-cultivables, par ses forêts et ses pâturages, l’île aurait pu nourrir
-une population beaucoup plus importante. Mais c’était à la condition
-qu’on ne s’éternisât pas à la baie Scotchwell et qu’on se répandît à
-travers le pays. Les instruments de culture ne manquaient pas, non plus
-que les graines de semaille, les plants, ni, en général, le matériel
-indispensable à tout établissement agricole. En immense majorité, les
-émigrants étaient, d’autre part, rompus aux travaux des champs. Rien de
-plus naturel, pour eux, que de s’y livrer dans leur pays d’adoption,
-comme ils s’y livraient dans leur pays d’origine. Au début, les animaux
-domestiques ne seraient évidemment pas assez nombreux, mais, peu à
-peu, grâce à l’entremise du Gouvernement chilien, il en viendrait de
-la Patagonie, des pampas argentines, des vastes plaines de la Terre de
-Feu et enfin des Falkland, où l’on fait en grand l’élevage des moutons.
-Rien ne s’opposait donc, en principe, au succès de cette tentative de
-colonisation, pourvu que les colons s’occupassent activement de la
-faire réussir.
-
-Un petit nombre d’entre eux avaient vu nettement cette nécessité du
-travail et de l’action dès la proclamation de l’indépendance. Ceux-ci,
-et, le premier de tous, Patterson, étaient revenus, la distribution
-de l’alcool terminée, à la cargaison du _Jonathan_, et avaient fait
-parmi les objets qui la composaient une sélection judicieuse, chacun en
-vue du projet le plus conforme à ses goûts, l’un la culture, l’autre
-l’élevage, le troisième l’exploitation forestière. Puis, s’attelant à
-des chariots improvisés, ils étaient partis à la recherche d’un terrain
-propice.
-
-Patterson, au contraire, resta au bord de la rivière. Aidé par Long
-et par Blaker, qui, malgré l’expérience faite, persistait à demeurer
-avec lui, il s’occupa d’abord de clore le domaine dont il s’était,
-dès l’origine, assuré la propriété à titre de premier occupant. Peu à
-peu, une palissade formée de pieux solides entoura l’enclos sur trois
-côtés, le quatrième étant limité par la rivière. En même temps, le
-sol intérieur fut défoncé et reçut des semis de légumes. Patterson
-s’adonnait à la culture maraîchère.
-
-Après deux jours de réjouissance, quelques émigrants, estimant avoir
-suffisamment célébré l’indépendance, commencèrent à se ressaisir.
-Ils s’avisèrent alors que plusieurs de leurs compagnons ne s’étaient
-pas laissé détourner par l’attrait du plaisir du soin de leurs
-véritables intérêts, et à leur tour ils rendirent visite à la réserve
-du _Jonathan_. Les richesses étaient encore abondantes, et, tant
-en matériel qu’en provisions, il leur fut aisé de se procurer le
-nécessaire, voire le superflu. Leur choix fait, leurs moyens de
-transport créés, ils s’éloignèrent sur les traces de leurs devanciers.
-
-Les jours suivants, cet exemple eut des imitateurs de plus en plus
-nombreux, si bien que, le temps s’écoulant, la troupe joyeuse diminua
-progressivement, tandis que de nouvelles caravanes s’ébranlaient,
-en marche vers l’intérieur de l’île. Les uns à la suite des autres,
-presque tous les colons quittèrent ainsi peu à peu les rivages de la
-baie Scotchwell, qui poussant une charrette informe, qui chargé comme
-un mulet, ceux-ci tout seuls, ceux-là traînant femme et marmaille à
-leur suite.
-
-Le stock provenant du _Jonathan_ diminuant à mesure qu’on y puisait à
-pleines mains, le choix, pour les derniers venus, fut singulièrement
-restreint. Si les retardataires trouvèrent des provisions en abondance,
-la difficulté du transport ayant limité la quantité que chacun avait pu
-en emporter, il n’en fut pas de même pour le matériel agricole. Plus
-de trois cents colons durent se passer de tout animal de ferme ou de
-basse-cour, et beaucoup n’eurent, en fait d’instruments aratoires, que
-le rebut de ceux qui les avaient précédés.
-
-Il leur fallait s’en contenter pourtant, puisqu’il ne restait pas
-autre chose, et, tout en jalousant la riche moisson faite par les plus
-diligents, les moins bien partagés se résignèrent, et, vaille que
-vaille, se mirent à leur tour en route vers l’inconnu.
-
-Ces émigrants, les plus mal armés au point de vue de l’outillage,
-furent aussi ceux à qui le plus dur exode fut imposé. En vain
-s’éloignaient-ils vers le Nord et vers l’Ouest, ils trouvaient la
-place prise par ceux qui étaient partis avant eux. Quelques-uns,
-particulièrement malchanceux, furent obligés, pour découvrir un
-emplacement favorable, de pousser jusqu’à la presqu’île Dumas, en
-contournant la profonde indentation désignée sous le nom de Ponsonby
-Sound, à plus de cent kilomètres de la baie Scotchwell, qui devait être
-malgré tout considérée comme le principal établissement de la colonie,
-comme sa capitale en quelque sorte.
-
-Six semaines après le départ de l’aviso, cette capitale avait perdu la
-plus grande partie de sa population. Presque tous les colons capables
-de manier la bêche et la pioche l’ayant délaissée, elle comptait tout
-juste quatre-vingt-un habitants, que leurs occupations antérieures
-plaçaient en général en état d’infériorité manifeste dans leurs
-présentes conditions de vie.
-
-Sauf une dizaine de paysans, retenus temporairement à la côte par
-des raisons de santé, et dont un seul, marié, était accompagné de sa
-femme et de ses trois enfants, ce résidu de la foule dispersée était
-exclusivement formé des colons d’origine urbaine. Il comprenait John
-Rame et la famille Rhodes, Beauval, Dorick et Fritz Gross, les cinq
-marins, dont Kennedy, le cuisinier, les deux mousses et le maître
-d’équipage du _Jonathan_, Patterson, Long et Blaker, la totalité des
-quarante-trois ouvriers ou soi-disant tels, qui, de tous, se montraient
-les plus réfractaires aux travaux des champs, parmi lesquels Lazare
-Ceroni et sa famille, et enfin le Kaw-djer avec ses deux compagnons,
-Halg et Karroly.
-
-Ces derniers n’avaient pas quitté la rive gauche de la rivière, à
-l’embouchure de laquelle la _Wel-Kiej_ était mouillée, au fond d’une
-crique bien abritée des mauvais temps du large. Rien n’était modifié à
-leur vie antérieure. Le seul changement qu’ils lui apportèrent, fut de
-remplacer par une habitation solide l’ajoupa primitive qui leur avait
-assuré jusqu’ici un insuffisant abri. Maintenant qu’il n’était plus
-question de quitter l’île Hoste, il convenait de s’installer d’une
-manière moins rudimentaire que par le passé.
-
-Le Kaw-djer avait, en effet, signifié à Karroly sa volonté de ne plus
-retourner à l’Ile Neuve. Puisqu’il existait encore une terre libre, il
-y vivrait jusqu’à son dernier jour. Halg fut ravi de cette décision
-qui cadrait si bien avec ses désirs. Quant à Karroly, il se conforma
-comme de coutume à la volonté de celui qu’il considérait comme son
-maître, sans faire aucune objection, bien que sa nouvelle résidence dût
-grandement diminuer les occasions de pilotage.
-
-Cet inconvénient n’avait pas échappé au Kaw-djer, mais il en acceptait
-les conséquences. Sur l’île Hoste, on vivrait uniquement de chasse et
-de pêche, voilà tout, et, si cette ressource était, à l’usage, reconnue
-insuffisante, il serait temps alors d’aviser à d’autres expédients.
-Décidé, en tous cas, à ne rien devoir qu’à lui-même, il refusa de
-prendre sa part de provisions.
-
-Il ne poussa pas le renoncement, cependant, jusqu’à dédaigner les
-maisons démontables, que le départ de leurs habitants avaient rendues
-libres en grand nombre. L’une de ces maisons, transportée par fractions
-sur la rive gauche, y fut réédifiée, puis renforcée par des contre-murs
-qui furent bâtis en peu de jours. Quelques-uns des ouvriers avaient
-offert spontanément leur concours au Kaw-djer qui l’accepta sans
-façon. Le travail terminé, ces braves gens ne songèrent pas à réclamer
-de salaire, et leur abstention était trop conforme aux principes du
-Kaw-djer pour que celui-ci pût avoir la pensée de leur en offrir un.
-
-La maison terminée, Halg et Karroly embarquèrent sur la _Wel-Kiej_
-et se rendirent à l’Ile Neuve, d’où ils rapportèrent, trois semaines
-plus tard, les objets mobiliers contenus dans l’ancienne demeure. Un
-pilotage, trouvé en route par Karroly, avait prolongé leur absence
-et permis en même temps à l’Indien de se procurer des vivres et des
-munitions en quantité suffisante pour la prochaine saison d’hiver.
-
-Après leur retour, la vie prit son cours régulier. Karroly et son
-fils se consacrèrent à la pêche, et s’occupèrent de fabriquer le sel
-nécessaire pour conserver l’excédent de leur butin quotidien. Pendant
-ce temps, le Kaw-djer sillonnait l’île au hasard de ses chasses.
-
-A la faveur de ses courses incessantes, il gardait le contact avec
-les colons. Presque tous reçurent successivement sa visite. Il put
-constater que, dès le début, des différences sensibles s’affirmaient
-entre eux. Que ces différences provinssent d’une inégalité native dans
-le courage, la chance ou les capacités des travailleurs, le succès des
-uns et l’échec des autres se dessinaient déjà clairement.
-
-Les exploitations des quatre familles qui s’étaient mises au travail
-les premières figuraient en tête des plus brillantes. A cela, rien
-d’étonnant, puisqu’elles étaient les plus anciennes. La scierie des
-Rivière était en plein fonctionnement, et les planches déjà débitées
-eussent assuré le chargement de deux ou trois navires d’un respectable
-tonnage.
-
-Germain Rivière reçut le Kaw-djer avec de grandes démonstrations
-d’amitié et profita de sa visite pour s’enquérir des événements du
-bourg, tout en se plaignant de n’avoir pas été appelé à participer
-à l’élection du Gouvernement de la colonie. Quelle organisation la
-majorité avait-elle adoptée? Qui avait-on désigné pour chef?
-
-Sa déception fut grande d’apprendre qu’il ne s’était absolument rien
-passé, que les émigrants étaient partis les uns après les autres, sans
-même discuter l’opportunité d’établir un gouvernement quelconque, et
-plus grande encore de constater que son interlocuteur, pour qui il
-éprouvait autant de respect que de reconnaissance, semblait approuver
-une aussi déraisonnable conduite. Il montra au Kaw-djer les tas de
-planches élevés en bon ordre le long de la rivière,
-
-«Et mon bois? interrogea-t-il en manière d’objection. Comment ferai-je
-pour le vendre?
-
---Pourquoi, répliqua le Kaw-djer, ceux qui n’en auront point le
-profit se chargeraient-ils de le vendre à votre place? Je ne suis pas
-inquiet, d’ailleurs, et je suis certain que vous vous tirerez fort bien
-d’affaire tout seul.
-
---Il se peut, reconnut Germain Rivière. N’empêche que ma peine
-serait de beaucoup diminuée, si, moyennant une faible contribution,
-quelques-uns se chargeaient de satisfaire aux besoins généraux de la
-colonie. La vie ne sera pas drôle, si l’on ne divise pas un peu le
-travail, si chacun ne pense qu’à soi et se trouve par contre dans
-l’obligation de se procurer lui-même tout ce qui lui est nécessaire. Un
-échange de services réciproques rendrait, à mon avis, l’existence plus
-douce.
-
---Vous avez donc tant de besoins? demanda le Kaw-djer en souriant.
-
-Mais Germain Rivière paraissait soucieux et préoccupé.
-
---Il est naturel, dit-il, que l’on veuille avoir la récompense de
-son travail. Si l’île Hoste ne peut me l’offrir, si elle demeure
-aussi dénuée de ressources, je la quitterai--et je ne serai pas le
-seul!--quand j’aurai mis de côté de quoi vivre dans un pays plus
-agréable. Pour y arriver, je saurai, ainsi que vous le dites, me tirer
-d’affaire, et d’autres sauront évidemment se débrouiller comme moi.
-Mais ceux qui n’en seront pas capables resteront sur le carreau.
-
---Vous êtes ambitieux, monsieur Rivière! s’écria le Kaw-djer.
-
---Si je ne l’étais pas, je ne me donnerais pas tant de mal, riposta
-Germain Rivière.
-
---Est-il bien utile de s’en donner tant?
-
---Très utile. Sans nos efforts à tous, le monde serait comme aux
-premiers âges, et le progrès ne serait qu’un mot.
-
---Un progrès, dit amèrement le Kaw-djer, qui ne s’obtient qu’au
-bénéfice de quelques-uns...
-
---Les plus courageux et les plus sages!
-
---Et au détriment du plus grand nombre.
-
---Les plus paresseux et les plus lâches. Ceux-ci sont des vaincus dans
-tous les cas. Bien gouvernés, ils seront peut-être misérables. Livrés à
-eux-mêmes, ils mourront de leur misère.
-
---Il ne faut cependant pas tant de choses pour vivre!
-
---Trop encore, si l’on est faible, ou malade, ou stupide. Ceux qui sont
-dans ce cas auront toujours des maîtres. A défaut de lois, après tout
-bénignes, il leur faudra subir la tyrannie des plus forts.»
-
-Le Kaw-djer secoua la tête d’un air mal convaincu. Il connaissait
-cette antienne. L’imperfection humaine, l’inégalité native, ce sont
-les excuses éternellement invoquées pour justifier la contrainte et
-l’oppression, alors qu’on crée ainsi au contraire, en prétendant les
-atténuer, des maux qui, dans l’état de nature, ne sont aucunement
-inéluctables.
-
-Il était troublé pourtant. Le souvenir de la conduite de Lewis Dorick
-et de sa bande au cours de l’hivernage, leur exploitation éhontée des
-émigrants les plus faibles, donnaient une force singulière à ce que lui
-disait un homme dont il était obligé d’estimer le caractère.
-
-Chez les voisins de Germain Rivière, l’impression qu’il recueillit
-fut identique. Les Gimelli et les Ivanoff avaient ensemencé plusieurs
-hectares de froment et de seigle. Les jeunes pousses verdissaient
-déjà la terre et promettaient une magnifique récolte pour le mois de
-février. Les Gordon, par contre, étaient moins avancés. Leurs vastes
-prairies, soigneusement closes de barrières, étaient encore à peu près
-désertes. Mais ils avaient la certitude d’un accroissement prochain du
-nombre de leurs animaux. Ce jour venu, ils auraient en abondance le
-lait et le beurre, comme ils avaient déjà les œufs.
-
-Le Kaw-djer, dans l’intervalle de ses chasses, Halg et Karroly, dans
-l’intervalle de leurs pêches, consacrèrent quelques journées à cultiver
-un petit jardin autour de leur demeure, afin d’assurer complètement
-leurs moyens d’existence sans dépendre de personne.
-
-C’était une vie animée que la leur. Certes, ils ne bénéficiaient pas
-des douceurs qu’on se procure si aisément dans les contrées plus
-avancées en civilisation. Mais le Kaw-djer ne regrettait pas ces
-douceurs, en songeant au prix dont elles sont payées. Il ne désirait
-rien de plus que ce qu’il avait présentement et s’estimait heureux.
-
-_A fortiori_ en était-il ainsi pour ses deux compagnons, qui n’avaient
-pas connu d’autres horizons que ceux de la Magellanie. Karroly n’avait
-jamais rêvé une existence aussi douce et, pour Halg, le bonheur parfait
-consistait à passer près de Graziella tous les instants qu’il ne
-consacrait pas au travail.
-
-[Illustration: Germain Rivière montra les tas de planches élevés en bon
-ordre. (Page 158.)]
-
-La famille Ceroni, également installée dans une maison délaissée
-par les premiers occupants, commençait à se remettre des drames qui
-l’avaient si longtemps troublée et dont l’ère paraissait enfin close.
-Lazare Ceroni avait, en effet, cessé de s’enivrer, pour cette raison
-péremptoire qu’il n’existait plus une seule goutte d’alcool sur toute
-la surface de l’île Hoste. Il était donc obligé de se tenir tranquille,
-mais sa santé paraissait gravement compromise par les derniers excès
-auxquels il s’était livré. Presque toujours assis devant sa maison, il
-se chauffait au soleil, en regardant à ses pieds d’un air morne, les
-mains agitées d’un tremblement continuel.
-
-Tullia, avec sa patience inaltérable et sa douceur, avait essayé
-vainement de combattre cette torpeur qui la remplissait d’inquiétude.
-Tous ses efforts avaient échoué, et elle ne conservait plus d’espoir
-que dans la prolongation d’habitudes devenues par la force des choses
-plus conformes à l’hygiène.
-
-Halg, qui raisonnait autrement que la malheureuse femme, trouvait
-l’existence infiniment plus agréable depuis le début de cette période
-de paix. D’autre part, pour lui qui rapportait tout à Graziella, les
-événements semblaient prendre une tournure favorable. Non seulement
-Lazare Ceroni, dont il avait longtemps redouté l’hostilité, ne comptait
-plus, mais encore un de ses rivaux, le plus à craindre, l’Irlandais
-Patterson, s’était définitivement retiré de la lice. On ne le voyait
-plus. Il n’importunait plus de sa présence Graziella et sa mère. Il
-avait compris sans doute que l’état de son allié lui enlevait tout
-espoir.
-
-Par contre, il en était un autre qui ne désarmait pas. Sirk devenait de
-jour en jour plus audacieux. Avec Graziella, il en arrivait à la menace
-directe et commençait à s’attaquer, bien qu’avec plus de prudence,
-à Halg lui-même. Vers la fin du mois de décembre, le jeune homme,
-en croisant le triste personnage, l’entendit proférer des paroles
-injurieuses qui étaient indubitablement à son adresse. Quelques jours
-plus tard, il regagnait la rive gauche de la rivière, quand, partie de
-l’abri d’une maison, une pierre lancée avec violence passa à quelques
-centimètres de son visage.
-
-De cette agression, dont il avait reconnu l’auteur, Halg, imbu des
-idées du Kaw-djer, ne chercha pas à tirer vengeance. Il ne releva pas,
-davantage, les jours suivants, les provocations incessantes de son
-adversaire. Mais Sirk, enhardi par l’impunité, ne devait pas tarder à
-le pousser à bout et à le mettre dans l’obligation de se défendre.
-
-Si Lazare Ceroni, sauvé de l’ennui par son abrutissement, ne souffrait
-pas de son inaction, il n’en était pas de même des autres ouvriers, ses
-camarades. Ceux-ci ne savaient que faire de leur temps, et, d’autre
-part, les plus réfléchis d’entre eux ne laissaient pas de concevoir des
-inquiétudes d’avenir. Être restés à l’île Hoste, c’était fort bien.
-Encore fallait-il s’arranger de manière à y vivre. Après avoir taillé,
-il fallait coudre. Certes, ils ne manquaient de rien actuellement, mais
-qu’arriverait-il quand les provisions seraient épuisées?
-
-Tant pour parer au danger futur que pour se défendre contre l’ennui
-immédiat, presque tous s’ingéniaient. Réalisant un rêve longtemps
-caressé, certains s’étaient improvisés entrepreneurs, chacun dans
-sa profession. Au-dessus de plusieurs portes, on apercevait des
-enseignes annonçant que la maison abritait un serrurier, un maçon, un
-menuisier, voire un cordonnier ou un tailleur. Malheureusement, les
-clients manquaient à ces industriels. Quand bien même, d’ailleurs,
-leurs échoppes eussent été mieux achalandées, qu’auraient-ils fait de
-l’argent gagné? Il leur eût été impossible de l’utiliser d’aucune façon
-et, particulièrement, de l’échanger contre des denrées alimentaires,
-dont l’utilité, dans les circonstances présentes, primait celle de tout
-autre objet.
-
-C’est pourquoi plus avisés peut-être étaient ceux qui, renonçant à
-exercer leur profession habituelle, limitaient leur talent à rechercher
-tout simplement leur nourriture. La chasse leur étant interdite par
-l’absence d’armes à feu, la culture par leur ignorance absolue de la
-terre, ils ne pouvaient espérer la trouver qu’en pêchant. Ils pêchaient
-donc, suivant, en cela, l’exemple qui leur était donné par quelques
-colons.
-
-Outre le Kaw-djer et ses deux compagnons, Hartlepool et quatre des
-marins du _Jonathan_ s’étaient, en effet, consacrés dès les premiers
-jours à la pêche. A eux cinq, ils avaient entrepris la construction
-d’une chaloupe de même taille que la _Wel-Kiej_, et, en attendant
-qu’elle fût terminée, ils sillonnaient la mer sur de légères pirogues
-rapidement établies à la mode fuégienne.
-
-Comme le Kaw-djer, Hartlepool et ses matelots conservaient dans du sel
-les poissons inutiles à leur consommation du jour. Par ce moyen, ils
-s’assuraient, du moins, contre le risque de mourir de faim.
-
-Alléchés par leurs succès, quelques émigrants ouvriers réussirent,
-avec l’aide des charpentiers, à fabriquer deux petites embarcations et
-lancèrent à leur tour lignes et filets.
-
-Mais pêcher est un métier comme un autre. Qui veut l’exercer avec
-fruit doit l’avoir appris par la pratique. Les amateurs en firent
-l’expérience. Tandis que les filets de Karroly et de son fils,
-d’Hartlepool et de ses marins, crevaient sous le poids des poissons,
-les leurs remontaient vides le plus souvent. Ils ne pouvaient guère
-compter sur ce moyen pour se constituer une réserve. Tout au plus
-réussissaient-ils à varier parfois leur ordinaire quotidien. Encore
-arrivait-il que ce modeste résultat ne fût pas atteint et qu’ils
-revinssent bredouilles, pour employer ce terme consacré.
-
-Un jour où leurs efforts avaient eu cette fortune, le canot de ces
-apprentis pêcheurs croisa la _Wel-Kiej_ qui rentrait au mouillage
-sous la conduite de Halg et de Karroly. Sur le pont de la chaloupe
-s’étalaient, bien rangés les uns près des autres, une vingtaine de
-poissons, dont quelques-uns de belle taille. Cette vue excita la
-convoitise des pêcheurs malheureux.
-
-«Eh!... l’Indien!... appela l’un des ouvriers formant l’équipage du
-canot.
-
-Karroly laissa porter.
-
---Que voulez-vous? demanda-t-il, quand la _Wel-Kiej_ se fut rapprochée.
-
---Vous n’avez pas honte d’avoir un chargement pareil pour vous tout
-seuls, quand il y a de pauvres diables obligés de se serrer le ventre?
-interrogea plaisamment le même ouvrier.
-
-Karroly se mit à rire. Il était trop pénétré des principes altruistes
-du Kaw-djer pour hésiter sur la réponse. Ce qui était à lui était aux
-autres. Partager, quand on a plus que le nécessaire, avec celui qui ne
-l’a pas, rien de plus naturel.
-
---Attrape!... dit-il.
-
---Envoyez!...
-
-La moitié des poissons, lancés à la volée, passèrent de la _Wel-Kiej_
-au canot.
-
---Merci, camarade!...«s’écrièrent d’une même voix les ouvriers en se
-remettant aux avirons.
-
-Bien qu’il eût reconnu Sirk parmi les quémandeurs, Halg ne s’était pas
-opposé à cet acte de générosité. Sirk n’était pas seul, et, d’ailleurs,
-on ne doit refuser à personne, fût-ce à un ennemi, tant qu’on peut
-faire autrement. L’élève du Kaw-djer faisait, on le voit, honneur à son
-maître.
-
-Tandis qu’une partie des colons s’efforçaient d’utiliser ainsi leur
-temps, d’autres vivaient dans la plus complète oisiveté. Pour les uns,
-un tel abandon de soi n’avait rien que de normal. Qu’eussent pu faire
-Fritz Gross et John Rame, le premier réduit à un véritable gâtisme par
-l’abus des boissons alcooliques, le second aussi ignorant qu’un petit
-enfant des réalités de la vie?
-
-Kennedy et Sirdey n’avaient pas ces excuses, et pourtant ils ne
-travaillaient pas davantage. Se fiant à leur expérience de l’hiver
-précédent, ils étaient restés sur l’île Hoste avec la perspective d’y
-vivre dans l’oisiveté aux dépens d’autrui, et ils entendaient n’en
-pas avoir le démenti. Pour le moment, tout se passait conformément à
-leurs désirs. Ils n’en demandaient pas davantage et laissaient le temps
-couler sans s’inquiéter de l’avenir.
-
-Désœuvrés étaient également Dorick et Beauval. Mal préparés tous deux
-par leurs occupations antérieures aux conditions très spéciales de
-leur vie présente, ils étaient fort désorientés. Sur une île vierge,
-au milieu d’une nature rude et sauvage, les connaissances d’un ancien
-avocat et d’un ex-professeur de littérature et d’histoire sont d’un
-bien faible secours.
-
-Ni l’un ni l’autre n’avait prévu ce qui était arrivé. L’exode, logique
-pourtant, de la grande majorité de leurs compagnons, les avait surpris
-comme une catastrophe et bouleversait leurs projets, d’ailleurs assez
-confus. Cette exode coûtait à Dorick sa clientèle de trembleurs,
-à Beauval un public, c’est-à-dire cet ensemble d’êtres que les
-politiciens de profession désignent parfois, sans avoir conscience du
-cynisme involontaire de l’expression, sous le nom plaisant de «matière
-électorale».
-
-Après deux mois de découragement, Beauval commença cependant à se
-ressaisir. S’il avait manqué d’esprit de décision, si les choses,
-échappant à sa direction, s’étaient réglées d’elles-mêmes sans qu’il
-eût à intervenir, cela ne voulait pas dire que tout fût perdu. Ce
-qui n’avait pas été fait pouvait l’être encore. Les Hosteliens ayant
-négligé de se donner un chef, la place était toujours libre. Il n’y
-avait qu’à la prendre.
-
-La pénurie d’électeurs n’était pas un obstacle au succès. Au contraire,
-la campagne serait plus facile à mener dans cette population
-clairsemée. Quant aux autres colons, il n’y avait pas lieu de s’occuper
-de leur avis. Disséminés sur toute la surface de l’île, sans lien entre
-eux, ils ne pouvaient se concerter en vue d’une action commune. Si,
-plus tard, ils revenaient au campement, ce ne serait jamais que par
-petits groupes, et ces isolés, y trouvant un gouvernement en fonctions,
-seraient bien obligés de s’incliner devant le fait accompli.
-
-Ce projet à peine formé, Beauval en pressa la réalisation. Quelques
-jours lui suffirent pour constater qu’il existait à l’état latent trois
-partis en présence, outre celui des neutres et des indifférents: l’un
-dont il pouvait à bon droit se considérer comme le chef, un deuxième
-enclin à suivre les suggestions de Lewis Dorick, le troisième subissant
-l’influence du Kaw-djer. Après mûr examen, ces trois partis lui
-parurent disposer de forces sensiblement égales.
-
-Ceci établi, Beauval commença la campagne, et son éloquence entraînante
-eut tôt fait de détourner une demi-douzaine de voix à son profit. Il
-procéda immédiatement à un simulacre d’élection. Deux tours de scrutin
-furent nécessaires, à cause des abstentions, dont le grand nombre
-s’expliquait par l’ignorance où l’on était généralement du grave
-événement qui s’accomplissait. Finalement, près de trente suffrages se
-portèrent sur son nom.
-
-Élu par ce tour d’escamotage, et prenant son élection au sérieux,
-Beauval n’avait plus à s’inquiéter de l’avenir. Ce ne serait pas la
-peine d’être le chef, si ce titre ne conférait pas le droit de vivre
-aux frais des électeurs.
-
-Mais d’autres soucis l’accablèrent. Le plus vulgaire bon sens lui
-disait que le premier devoir d’un gouverneur est de gouverner. Or, cela
-ne lui paraissait plus si facile, à l’usage, qu’il se l’était imaginé
-jusqu’ici.
-
-Assurément, Lewis Dorick, à sa place, eût été moins embarrassé. L’école
-communiste, dont il se réclamait, est simpliste. Il est clair que
-sa formule: «Tout en commun», quelque sentiment qu’on ait sur ses
-conséquences matérielles et morales, serait du moins d’application
-aisée, soit qu’on l’impose par des lois rigoureuses qu’on peut imaginer
-sans trop de peine, soit que les intéressés s’y prêtent docilement.
-Et, en vérité, les Hosteliens n’eussent peut-être pas si mal fait d’en
-tenter l’expérience. En nombre restreint, isolés du reste du monde, ils
-étaient dans les meilleures conditions pour la mener à bonne fin, et
-peut-être, dans cette situation spéciale, eussent-ils réussi, par la
-vertu de la formule communiste, à s’assurer le strict nécessaire et à
-réaliser l’égalité parfaite, à charge de procéder au nivellement, non
-par l’élévation des humbles, mais par l’abaissement des plus grands.
-
-Malheureusement, Ferdinand Beauval ne professait pas le communisme,
-mais le collectivisme, dont l’organisation, si elle n’était pas, selon
-toute vraisemblance, au-dessus des forces humaines, nécessiterait un
-mécanisme infiniment plus compliqué et plus délicat.
-
-Cette doctrine, d’ailleurs, serait-elle réalisable? Nul ne le sait. Si
-le mouvement socialiste, qui s’est affirmé pendant la seconde moitié
-du XIXe siècle, n’a pas été inutile, s’il a eu ce résultat bienfaisant
-d’exciter la pitié générale en appelant l’attention sur la misère
-humaine, d’orienter les esprits vers la recherche des moyens propres à
-l’atténuer, de susciter des initiatives généreuses et de provoquer des
-lois qui ne sont pas toutes mauvaises, ce résultat n’a pu être obtenu
-qu’en conservant intact l’ordre social qu’il prétendait détruire. S’il
-a trouvé un terrain solide dans la critique, hélas! trop aisée, de ce
-qui existe, le socialisme s’est toujours montré d’une rare impuissance
-dans l’élaboration d’un plan de reconstitution. Tous ceux qui se sont
-attaqués à cette seconde partie du problème n’ont enfanté que des
-projets d’une effrayante puérilité.
-
-Le mauvais côté de la situation de Ferdinand Beauval, c’est précisément
-qu’il n’avait rien à critiquer, ni à détruire, puisque rien n’existait
-sur l’île Hoste, et qu’il se trouvait dans la nécessité de construire.
-A cet égard, les précédents manquaient.
-
-Le socialisme n’est pas, en effet, une science écrite. Il ne forme pas
-un corps de doctrine complet. C’est un destructeur, il ne crée pas.
-Beauval, obligé par conséquent d’inventer, constatait qu’il est très
-difficile d’improviser de toutes pièces un ordre social quelconque, et
-comprenait que, si les hommes ont marché à tâtons vers un perpétuel
-devenir, en se contentant de rendre la vie supportable par des
-transactions réciproques, c’est qu’ils n’ont pas pu faire autrement.
-
-Toutefois, il avait un fil directeur. Il n’est pas d’école socialiste
-qui ne réclame la suppression de la concurrence par la socialisation
-des moyens de production. C’est un minimum de revendications
-commun à toutes les sectes, et c’est en particulier le _credo_ des
-collectivistes. Beauval n’avait qu’à s’y conformer.
-
-Par malheur, si un tel principe a au moins une apparence de raison
-d’être dans une société ancienne où l’effort séculaire a accumulé des
-organismes de production compliqués et puissants, il n’existait rien
-de tel sur l’île Hoste. Les véritables instruments de production,
-c’étaient les bras et le courage des colons, à moins que, transformant
-alors le collectivisme en communisme pur et simple, on ne voulût
-considérer comme tels les instruments aratoires, les bois, les champs
-et les prairies! C’est pourquoi Beauval était en proie à une cruelle
-perplexité.
-
-Pendant qu’il agitait en lui-même ces graves problèmes, son élection
-avait de curieuses conséquences. Le campement, déjà si désert, se
-vidait davantage encore. On émigrait.
-
-Le premier, Harry Rhodes en donna l’exemple. Peu rassuré par la
-tournure que prenaient les événements, il franchit la rivière, le jour
-même où fut satisfaite l’ambition de Beauval. Sa maison transportée par
-morceaux, il la fit réédifier sur la rive gauche par quelques maçons,
-qui la rendirent, comme ils l’avaient fait pour celle du Kaw-djer, plus
-confortable et plus solide. Harry Rhodes, différent en cela de son
-ami, paya équitablement les ouvriers, et ceux-ci furent à la fois très
-satisfaits de recevoir ce salaire, et très troublés de ne savoir qu’en
-faire.
-
-L’exemple de la famille Rhodes fut imité. Successivement, Smith,
-Wright, Lawson, Fock, plus les deux charpentiers Hobard et Charley
-et deux autres ouvriers passèrent la rivière et vinrent établir leur
-demeure sur la rive gauche. Un bourg rival du premier se créait ainsi
-autour du Kaw-djer sur cette rive où s’étaient déjà fixés Hartlepool
-et quatre des marins, bourg qui, trois mois après la proclamation
-d’indépendance, comptait déjà vingt et un habitants, dont deux enfants,
-Dick et Sand, et deux femmes, Clary Rhodes et sa mère.
-
-La vie s’écoulait paisiblement dans ce rudiment de village, où rien
-n’altérait la bonne entente générale. Il fallut que Beauval traversât
-la rivière pour y faire naître le premier incident.
-
-Ce jour-là, Halg était en sérieuse conversation avec le Kaw-djer. En
-présence d’Harry Rhodes, il sollicitait un conseil sur la conduite à
-tenir avec quelques-uns des colons de l’autre rive. Il s’agissait de
-ces pêcheurs maladroits qui, une première fois, avaient fait appel à
-la générosité des deux Fuégiens. Mis en goût par le succès de leur
-requête, ils l’avaient renouvelée à intervalles de plus en plus
-rapprochés, et, maintenant, il ne s’écoulait guère de jour que Halg ne
-vît une partie de sa pêche passer dans leurs mains. Ils ne se gênaient
-même plus. Du moment qu’on avait la bonté de travailler pour eux, ils
-jugeaient sans doute inutile de prendre la moindre peine. Ils restaient
-donc à terre et attendaient tranquillement le retour de la chaloupe
-pour réclamer, comme un dû, leur part du butin.
-
-Halg commençait à s’irriter d’un tel sans-gêne, d’autant plus que son
-ennemi Sirk faisait partie de cette bande de fainéants. Avant de leur
-opposer un refus, il avait voulu, toutefois, solliciter l’avis du
-Kaw-djer. Disciple docile, il entendait se conformer à la pensée du
-maître.
-
-Ses deux amis et lui assis sur la grève, l’infini de la mer devant eux,
-il raconta les faits en détail. La réponse du Kaw-djer fut nette.
-
-«Regarde cet espace immense, Halg, dit-il avec une sereine douceur, et
-qu’il t’apprenne une plus large philosophie. Quelle folie! Être une
-poussière impalpable perdue dans un monstrueux univers, et s’agiter
-pour quelques poissons!... Les hommes n’ont qu’un devoir, mon enfant,
-et c’est en même temps une nécessité s’ils veulent vaincre et durer:
-s’aimer et s’aider les uns les autres. Ceux dont tu me parles ont, à
-coup sûr, manqué à ce devoir, mais est-ce une raison pour les imiter?
-La règle est simple: assurer d’abord ta propre subsistance, puis, cette
-condition remplie, assurer celle du plus grand nombre possible de tes
-semblables. Que t’importe qu’ils abusent? C’est tant pis pour eux, non
-pour toi.»
-
-Halg avait écouté avec respect cet exposé de principes. Il allait
-peut-être y répondre, quand le chien Zol, couché aux pieds des trois
-causeurs, gronda sourdement. Presque aussitôt, une voix s’éleva à
-quelques pas derrière eux.
-
-«Kaw-djer! appelait-on.
-
-Le Kaw-djer retourna la tête.
-
---Monsieur Beauval!... dit-il.
-
---Lui-même... J’ai à vous parler, Kaw-djer.
-
---Je vous écoute.
-
-[Illustration: Le Kaw-djer retourna la tête. (Page 168.)]
-
-Beauval, toutefois, ne parla pas tout de suite. La vérité est qu’il
-était fort embarrassé. Il avait, cependant, préparé son discours, mais,
-en se trouvant en face du Kaw-djer dont la froide gravité intimidait
-étrangement, il ne se rappelait plus ses phrases pompeuses et il
-prenait conscience de l’énormité, de l’incommensurable sottise de sa
-démarche.
-
-A force de rêver au principe fondamental de la doctrine socialiste,
-Beauval avait fini par découvrir qu’il existait sur l’île Hoste des
-«instruments de production», auxquels cette doctrine pouvait, à la
-rigueur, être applicable. Les embarcations, et, plus que toutes
-les autres, la _Wel-Kiej_, n’étaient-elles pas des «instruments de
-production»? N’en était-il pas un, ce fusil du Kaw-djer, qui gisait
-précisément sur le sable devant celui-ci? Cet unique fusil excitait
-notamment la convoitise de Beauval. Quelle supériorité il assurait
-à son propriétaire! Dès lors, quoi de plus naturel, quoi de plus
-légitime, que cette supériorité fût assurée au Gouverneur, c’est-à-dire
-à celui qui personnifiait l’intérêt collectif?
-
---Kaw-djer, dit enfin Beauval, vous savez ou vous ne savez pas que j’ai
-été, il y a quelque temps, élu Gouverneur de l’île Hoste.
-
-Le Kaw-djer, souriant ironiquement dans sa barbe, ne répondit que par
-un geste d’indifférence.
-
---Il m’est apparu, reprit Beauval, que le premier de mes devoirs,
-dans les circonstances présentes, était de mettre au service de la
-collectivité les avantages particuliers qui peuvent se trouver dans la
-possession de quelques-uns de ses membres.
-
-Beauval fit une pause, attendant une approbation. Le Kaw-djer
-persistant dans son silence, il poursuivit:
-
---En ce qui vous concerne, Kaw-djer, vous possédez, il n’y a même que
-vous qui possédiez un fusil et une chaloupe. Ce fusil est la seule arme
-à feu de la colonie, cette chaloupe y est la seule embarcation sérieuse
-permettant d’entreprendre un voyage de quelque durée...
-
---Et vous seriez désireux de vous les approprier, conclut le Kaw-djer.
-
---Je proteste contre le mot, s’écria Beauval avec un geste de
-réunion publique. Élu sur un programme collectiviste, je me borne à
-l’appliquer. Ma démarche ne tend à rien qui ressemble à une spoliation.
-Il ne s’agit pas de confisquer, mais, ce qui est fort différent, de
-socialiser ces instruments de production.
-
---Venez les prendre, dit tranquillement le Kaw-djer. Beauval recula
-d’un pas. Zol fit entendre un grognement de mauvais augure.
-
---Dois-je comprendre, demanda-t-il, que vous refusez de vous conformer
-aux décisions de l’autorité régulière de la colonie?
-
-Une flamme de colère s’alluma dans les yeux du Kaw-djer. Ramassant son
-fusil, il se leva. Puis, frappant la crosse contre le sol:
-
---En voilà assez de cette comédie, signifia-t-il durement. J’ai dit:
-Venez les prendre.»
-
-Excité par l’attitude de son maître, Zol montra les dents. Beauval,
-intimidé, tant par cette manifestation hostile, que par le ton résolu
-et la carrure herculéenne de son interlocuteur, jugea préférable de
-ne pas insister. Prudemment, il battit en retraite, en mâchonnant de
-confuses paroles, dont le sens général était que le cas serait soumis
-au Conseil, lequel arrêterait telles mesures qu’il appartiendrait.
-
-Sans l’écouter, le Kaw-djer lui avait tourné le dos et laissait son
-regard errer de nouveau sur la mer. L’incident comportait une leçon,
-toutefois, et cette leçon, Harry Rhodes voulut la mettre en évidence.
-
-«Que pensez-vous de la démarche de Beauval? demanda-t-il.
-
---Que voulez-vous que j’en pense? répondit le Kaw-djer. Que peuvent me
-faire les faits et gestes de ce fantoche?
-
---Fantoche, soit! riposta Harry Rhodes. Mais Gouverneur en même temps.
-
---Nommé par lui-même, alors, car il n’y a pas soixante colons au
-campement.
-
---Une voix suffît quand personne n’en a davantage.
-
-Le Kaw-djer haussa les épaules.
-
---Je vous demande pardon à l’avance de ce que je vais vous dire, reprit
-Harry Rhodes, mais, en vérité, n’éprouvez-vous pas quelques regrets, je
-dirai plus, quelques remords?
-
---Moi?...
-
---Vous. Seul de tous les colons, vous avez l’expérience de ce pays
-que vous habitez depuis de longues années et dont vous connaissez les
-ressources et les périls; seul, vous possédez l’intelligence, l’énergie
-et l’autorité nécessaires pour vous imposer à cette population
-ignorante et faible, et vous êtes resté spectateur indifférent et
-inerte! Au lieu de grouper les bonnes volontés éparses, vous avez
-laissé tous ces malheureux se disperser sans méthode et sans lien.
-Que vous le vouliez ou non, vous êtes responsable des misères qui les
-attendent.
-
---Responsable!... protesta le Kaw-djer. Mais quel devoir m’incombait
-que je n’aie rempli?
-
---L’assistance que le fort doit au faible.
-
---Ne l’ai-je pas donnée?... N’ai-je pas sauvé le _Jonathan_?...
-Quelqu’un peut-il prétendre que je lui aie refusé un secours ou un
-conseil?...
-
---Il fallait faire plus encore, affirma Harry Rhodes avec énergie.
-Qu’il le veuille ou non, tout homme supérieur aux autres a charge
-d’âmes. Il fallait diriger les événements au lieu de les subir,
-défendre contre lui-même ce peuple désarmé et le guider...
-
---En lui volant sa liberté! interrompit amèrement le Kaw-djer.
-
---Pourquoi pas? répliqua Harry Rhodes. Si la persuasion suffit pour les
-bons, il est des hommes qui ne cèdent qu’à la contrainte: à la loi qui
-ordonne, à la force qui oblige.
-
---Jamais! s’écria le Kaw-djer avec violence.
-
-Après une pause, il reprit d’une voix plus tranquille:
-
---Il faut conclure. Une fois pour toutes, mon ami, sachez que je suis
-l’ennemi irréconciliable de tout gouvernement, quel qu’il soit. J’ai
-employé ma vie entière à réfléchir sur ce problème et je pense qu’il
-n’y a pas de circonstance où l’on soit en droit d’attenter à la liberté
-de son semblable. Toute loi, prescription ou défense, édictée en vue
-du soi-disant intérêt de la masse au détriment des individus, est une
-duperie. Que l’individu se développe au contraire dans la plénitude
-de sa liberté, et la masse jouira d’un bonheur total fait de tous
-les bonheurs particuliers. A cette conviction, qui est la base de ma
-vie, et qu’il n’était pas en mon pouvoir, si grand fût-il, de faire
-triompher dans les sociétés pourries du Vieux Monde, j’ai sacrifié
-beaucoup, plus que la plupart des hommes n’auraient eu--et pour
-cause!--la possibilité de le faire, et je suis venu ici, en Magellanie,
-pour vivre et mourir libre sur un sol libre. Mes convictions n’ont pas
-changé depuis. Je sais que la liberté a ses inconvénients, mais ils
-s’atténueront d’eux-mêmes par l’usage, et ils sont moindres en tous cas
-que ceux des lois qui ont la folle prétention de les supprimer. Les
-événements de ces derniers mois m’ont attristé. Ils n’ont pas modifié
-mes idées. J’étais, je suis, je serai de ceux qu’on catalogue sous le
-nom infâmant d’_anarchistes_. Comme eux, j’ai pour devise: Ni Dieu,
-ni maître. Que ceci soit dit entre nous une fois pour toutes, et ne
-revenons jamais sur ce sujet.»
-
-Ainsi donc, si l’expérience avait ébranlé sa croyance, le Kaw-djer n’en
-voulait pas convenir. Loin d’en rien abandonner, il s’y raccrochait,
-comme celui qui se noie se cramponne à une touffe d’herbe, lorsque tout
-autre appui lui manque, bien qu’il en connaisse la fragilité.
-
-Harry Rhodes avait écouté avec attention cette profession de foi,
-débitée d’un ton ferme qui n’admettait pas de réplique. Pour toute
-réponse il soupira tristement.
-
-
-
-
-VIII
-
-HALG ET SIRK.
-
-
-Le Kaw-djer plaçait la liberté au-dessus de tous les biens de ce monde,
-il était aussi attentif à respecter celle d’autrui que jaloux de
-sauvegarder la sienne, et pourtant, telle était l’autorité émanant de
-sa personne, qu’on lui obéissait comme au plus despotique des maîtres.
-C’est en vain qu’il évitait de prononcer une parole qui ressemblât à un
-ordre, on tenait pour tel le moindre de ses conseils, et presque tous
-s’y conformaient avec docilité.
-
-On n’avait édifié des maisons sur la rive gauche de la rivière que
-parce qu’il s’y trouvait déjà. Inquiété par l’anarchie initiale de
-la colonie, plus inquiété encore par l’ombre de gouvernement qui
-s’était ensuite emparé du pouvoir, on s’était instinctivement réfugié
-autour d’un homme dont s’imposaient la force physique, l’ampleur
-intellectuelle et l’élévation morale.
-
-Plus on touchait le Kaw-djer de près, plus on subissait son influence.
-Hartlepool et ses quatre marins le regardaient délibérément comme
-leur chef, et chez Harry Rhodes, plus capable de pénétrer les secrets
-ressorts de ses actes, le dévouement se magnifiait jusqu’à mériter le
-nom d’amitié.
-
-Pour Halg et pour Karroly, ce dévouement devenait un véritable
-fétichisme. Le Kaw-djer recevait d’eux un démenti à sa formule
-exclusive de toute divinité, car il était un dieu pour ses deux
-compagnons: le père, dont il avait transformé la vie matérielle, le
-fils, dont il avait créé la vie psychique et qu’il avait tiré de l’état
-de demi-animalité où croupissent les peuplades fuégiennes. La moindre
-de ses paroles était une loi pour eux et possédait à leurs yeux le
-caractère d’une vérité révélée.
-
-Il n’y a donc pas lieu d’être surpris si Halg, malgré sa vive
-répugnance à se laisser exploiter par un ennemi, conforma sa conduite
-aux maximes de celui qu’il considérait comme son maître. Sirk et
-ses acolytes purent impunément faire montre d’un cynisme croissant,
-Halg, quelle que fût sa rage intérieure, ne se crut pas en droit de
-leur refuser le produit de sa pêche, tant que furent réalisées les
-conditions précisées par le Kaw-djer.
-
-Mais il arriva enfin que les règles édictées par celui-ci durent
-logiquement conduire à des conclusions différentes. Être habile
-pêcheur, avoir grandi sur l’eau depuis ses premiers ans, cela
-ne garantit pas contre un échec accidentel. Halg en fit un jour
-l’expérience. Ce jour-là, il eut beau lancer lignes et filets, et
-fouiller la mer en tous sens, il dut se contenter, de guerre lasse,
-d’une unique pièce de médiocre taille.
-
-En compagnie de quatre autres colons, Sirk, mollement couché sur la
-grève, attendait son retour comme de coutume. Les cinq hommes se
-levèrent quand la _Wel-Kiej_ eut jeté l’ancre et s’avancèrent à la
-rencontre de Halg.
-
-«Nous avons encore été guignards aujourd’hui, camarade, dit l’un des
-émigrants. Heureusement que tu es là! Sans ça, il nous faudrait nous
-serrer le ventre.
-
-Les quémandeurs ne se fatiguaient pas l’imagination. Chaque jour, leur
-demande était formulée en termes à peu près identiques, et, chaque
-jour, Halg répondait brièvement: «A votre service!» Mais, cette fois,
-la réponse fut différente.
-
---Impossible, aujourd’hui, répliqua Halg.
-
-Les solliciteurs furent grandement étonnés.
-
---Impossible?... répéta l’un d’eux.
-
---Voyez plutôt, dit Halg. Un seul poisson, et pas bien gros, voilà tout
-ce que je rapporte.
-
---On s’en contentera, affirma un émigrant, qui daigna faire contre
-mauvaise fortune bon cœur.
-
---Et moi?... objecta Halg.
-
---Toi!... s’écrièrent cinq voix qui exprimèrent à l’unisson la plus
-profonde surprise.
-
-En vérité, il ne manquait pas d’aplomb, le jeune sauvage! Croyait-il
-compter pour quelque chose, en regard des cinq «civilisés» qui lui
-faisaient l’honneur de le mettre à contribution?
-
---Eh! dis donc, le mal blanchi, s’écria un des colons, tu as encore une
-façon de comprendre la fraternité!... c’est-il donc que tu aurais le
-toupet de nous le refuser, ton méchant poisson?
-
-Halg garda le silence. Appuyé sur les principes énoncés par le
-Kaw-djer, il était sûr de son bon droit. «Assurer sa propre subsistance
-d’abord, puis...». D’abord, avait dit le Kaw-djer. Cet unique poisson
-étant de toute évidence insuffisant au repas du soir, il était par
-conséquent fondé à se refuser au partage.
-
---Ah bien! elle est verte, celle-là!... s’écria l’ouvrier indigné de ce
-qu’il considérait comme la preuve du plus choquant égoïsme.
-
---Pas tant de phrases, intervint Sirk d’un ton provocant. Si le
-moricaud refuse son poisson, prenons-le!
-
-Puis, se tournant vers Halg:
-
---Une fois?... deux fois?... trois fois?...
-
-Halg, sans répondre, se mit en défense.
-
---En avant, les garçons! commanda Sirk.
-
-Assailli par cinq hommes à la fois, Halg fut renversé. Le poisson lui
-fut arraché.
-
---Kaw-djer!... appela-t-il en tombant.
-
-A cet appel, le Kaw-djer et Karroly sortirent de la maison. Ils
-aperçurent Halg soutenant cette bataille inégale et coururent à son
-secours.
-
-Les agresseurs n’attendirent pas leur intervention. Ils détalèrent
-à toutes jambes et repassèrent la rivière, en emportant le poisson
-conquis de vive force. Halg se releva aussitôt, un peu meurtri, mais,
-au demeurant, sans blessure.
-
---Qu’est-il donc arrivé? demanda le Kaw-djer.
-
-Halg lui raconta l’incident, tandis que le Kaw-djer l’écoutait les
-sourcils froncés. C’était une nouvelle preuve de la méchanceté humaine
-qui venait saper ses théories optimistes. Combien en faudrait-il avant
-qu’il se rendît, avant qu’il consentît à voir l’homme tel qu’il est?
-
-Si loin qu’il poussât l’altruisme, il ne put donner tort à son pupille,
-dont le bon droit s’imposait d’une façon si éclatante. Tout au plus, se
-risqua-t-il à faire entendre que l’importance du litige ne justifiait
-pas une pareille défense. Mais Halg, cette fois, ne se laissa pas
-convaincre.
-
---Ce n’est pas pour le poisson, s’écria-t-il, encore tout échauffé de
-la lutte. Je ne peux pas, cependant, être l’esclave de ces gens-là!
-
---Évidemment... évidemment, reconnut le Kaw-djer d’un ton conciliant.
-
-Oui, il y avait cela aussi--l’amour-propre--pour semer la discorde
-parmi les hommes. Ce n’est pas seulement la satisfaction de leurs
-besoins matériels qui cause les batailles. Ils ont des besoins moraux,
-aussi impérieux, plus impérieux peut-être, et, au premier rang de
-tous, l’orgueil, qui a contribué pour sa bonne part à ensanglanter
-la terre. Le Kaw-djer était-il en droit de nier la furieuse violence
-de l’orgueil, lui dont l’âme indomptable n’avait jamais pu subir la
-contrainte?
-
-Cependant, Halg continuait à exhaler sa colère.
-
---Moi!... disait-il, céder à Sirk!...»
-
-Encore cela, nos passions, pour armer les uns contre les autres ceux
-que le Kaw-djer s’obstinait à considérer comme des frères!
-
-Celui-ci ne releva pas le cri de révolte du jeune Indien. Apaisant Halg
-du geste, il s’éloigna silencieusement.
-
-Mais il ne renonçait pas à défendre son rêve contre l’assaut des faits.
-Tout en marchant, il cherchait et trouvait des excuses aux agresseurs.
-Que ceux-ci fussent coupables, cela ne faisait pas question, mais ces
-pauvres gens, tristes produits de la civilisation atroce du Vieux
-Monde, ne pouvaient connaître d’autres arguments que la force lorsque
-leur vie même était en jeu.
-
-Or, n’étaient-ils pas dans une situation de ce genre? Quelles que
-fussent leur légèreté et leur imprévoyance, ils devaient être frappés
-par la croissante pénurie des vivres, dont la plus grande partie avait
-été emportée dans l’intérieur. Aucun apport ne venant en renouveler
-le stock, il était possible de fixer le jour où ils seraient épuisés.
-Dès lors, quoi de plus naturel que ces malheureux voulussent retarder
-par tous les moyens l’inévitable échéance, et obéissent à l’instinct
-primordial de tout organisme vivant qui tend à reculer _per fas et
-nefas_ le terme de la destruction nécessaire?
-
-Sirk et ses acolytes s’étaient-ils rendu compte de l’état des
-ressources de la colonie, ou bien avaient-ils simplement cédé à la
-brutalité de leur nature? Quoi qu’il en soit, les craintes du Kaw-djer
-n’étaient point vaines. Il fallait être aveugle pour ne pas voir que
-le plus terrible des dangers, la faim, menaçait la colonie naissante.
-Que se passait-il dans l’intérieur de l’île? On l’ignorait. Mais,
-en mettant tout au mieux, ce n’était pas avant l’été suivant que
-l’abondance de la récolte permettrait d’en transporter une partie à la
-côte. C’était donc toute une année à attendre, alors qu’il restait à
-peine deux mois de vivres.
-
-Sur la rive gauche, la situation était moins défavorable. Là, sous
-l’influence du Kaw-djer, on s’était rationné dès le début, et l’on
-s’ingéniait à économiser la réserve, voire à l’augmenter par le
-jardinage et la pêche. Par contre, l’indifférence de la soixantaine
-d’émigrants de la rive droite était remarquable. Que deviendraient
-ces malheureux? Allaient-ils, à trois cents ans de distance, jouer
-l’effroyable tragédie d’un nouveau Port Famine?
-
-On était en droit de le craindre, et l’aventure menaçait véritablement
-de se terminer ainsi, quand une chance de salut fut offerte aux colons
-imprévoyants.
-
-Le Chili n’avait pas oublié sa promesse de venir en aide à la nation
-naissante. Vers le milieu de février, un navire battant pavillon
-chilien mouilla en face du campement. Ce navire, le _Ribarto_,
-transport à voiles de sept à huit cents tonneaux, sous les ordres
-du commandant José Fuentès, apportait à l’île Hoste des vivres, des
-graines de semaille, des animaux de ferme et des instruments aratoires,
-cargaison du plus haut prix et de nature à assurer le succès des
-colons, si elle était judicieusement employée.
-
-Dès que l’ancre fut au fond, le commandant Fuentès se fit conduire
-à terre et se mit en rapport avec le Gouverneur de l’île. Ferdinand
-Beauval s’étant audacieusement présenté en cette qualité--à bon droit,
-d’ailleurs, puisque personne d’autre que lui ne revendiquait ce
-titre--le déchargement du _Ribarto_ fut entrepris sur l’heure.
-
-Pendant que ce travail s’accomplissait, le commandant Fuentès s’occupa
-d’une autre mission dont il était chargé.
-
-«Monsieur le Gouverneur, dit-il à Beauval, mon Gouvernement croit
-savoir qu’un personnage connu sous le nom de Kaw-djer se serait fixé
-sur l’île Hoste. Le fait est-il exact?
-
-Beauval ayant répondu affirmativement, le commandant reprit:
-
---Nos renseignements ne nous ont donc pas trompés. Oserai-je vous
-demander quel homme est ce Kaw-djer?
-
---Un révolutionnaire, répondit Beauval avec une candeur dont il n’avait
-même pas conscience.
-
---Un révolutionnaire!... Qu’entendez-vous par ce mot, monsieur le
-Gouverneur?
-
---Pour moi comme pour tout le monde, expliqua Beauval, un
-révolutionnaire est un homme qui s’insurge contre les lois et refuse de
-se soumettre aux autorités régulièrement instituées.
-
---Le Kaw-djer vous aurait-il donc créé des difficultés?
-
---J’ai fort à faire avec lui, dit Beauval d’un air important. C’est
-ce qu’on appelle une forte tête... Mais je le materai, affirma-t-il
-énergiquement.
-
-Le commandant du navire chilien semblait très intéressé. Après un
-instant de réflexion, il demanda:
-
---Serait-il possible de voir ce Kaw-djer, sur lequel s’est portée à
-plusieurs reprises l’attention de mon Gouvernement?
-
---Rien de plus facile, répondit Beauval... Et tenez! précisément, le
-voici qui vient de notre côté.»
-
-Ce disant, Beauval montrait de la main le Kaw-djer en train de
-traverser la rivière sur le ponceau. Le commandant se porta à sa
-rencontre.
-
-«Un mot, Monsieur, s’il vous plaît, dit-il en soulevant légèrement sa
-casquette galonnée.
-
-Le Kaw-djer s’arrêta.
-
---Je vous écoute, répondit-il dans le plus pur espagnol.
-
-Mais le commandant ne parla pas tout de suite. Les yeux fixes, la
-bouche entr’ouverte, il dévisageait le Kaw-djer avec une stupéfaction
-qu’il ne cherchait pas à dissimuler.
-
---Eh bien?... fit celui-ci impatienté.
-
---Veuillez m’excuser, Monsieur, dit enfin le commandant. En vous
-voyant, il m’a semblé vous reconnaître, comme si nous nous étions déjà
-rencontrés autrefois.
-
---C’est peu probable, répliqua le Kaw-djer dont les lèvres esquissèrent
-un sourire ironique.
-
---Cependant...
-
-Le commandant s’interrompit et, se frappant le front:
-
---J’y suis!... s’écria-t-il. Vous avez raison. Je ne vous ai jamais
-vu, en effet. Mais vous ressemblez à un portrait qui a été répandu par
-millions d’exemplaires, au point qu’il me paraît impossible que ce
-portrait ne soit pas le vôtre.
-
-A mesure qu’il parlait, une sorte de trouble respectueux assourdissait
-progressivement la voix, modifiait l’attitude du commandant. Quand il
-se tut, il avait sa casquette à la main.
-
---Vous faites erreur, Monsieur, dit froidement le Kaw-djer,
-
---Je jurerais, pourtant...
-
---A quelle époque remonterait le portrait en question? interrompit le
-Kaw-djer.
-
---A une dizaine d’années environ.
-
-Le Kaw-djer n’hésita pas à dénaturer quelque peu la vérité.
-
---Il y a plus de vingt ans, répliqua-t-il, que j’ai quitté ce que vous
-appelez le monde. Ce n’est donc pas moi que ce portrait représente.
-D’ailleurs, pourriez-vous me reconnaître?... Il y a vingt ans, j’étais
-jeune. Et maintenant!...
-
---Quel âge avez-vous donc? interrogea étourdiment le commandant.
-
-Sa curiosité, surexcitée par l’étrange mystère qu’il pressentait et
-qu’il se croyait sur le point d’élucider, ne lui laissant pas le temps
-de la réflexion, la question était partie toute seule. A peine l’eut-il
-formulée qu’il en comprit l’incorrection,
-
---Vous ai-je demandé le vôtre? riposta le Kaw-djer d’un ton froid.
-
-Le commandant se mordit les lèvres.
-
---Je présume, reprit le Kaw-djer, que vous ne m’avez pas abordé pour
-que nous causions photographie. Venons au fait, je vous prie.
-
---Soit!... acquiesça le commandant.
-
-D’un geste sec, il remit sa casquette galonnée.
-
---Mon Gouvernement, dit-il, en adoptant de nouveau le ton officiel, m’a
-chargé de m’enquérir de vos intentions.
-
---Mes intentions?... répéta le Kaw-djer surpris. A quel sujet?
-
---Au sujet de votre résidence.
-
---Que lui importe?
-
---Il lui importe beaucoup.
-
---Bah!...
-
---C’est ainsi. Mon Gouvernement n’est pas sans connaître votre
-influence sur les indigènes de l’archipel, et il n’a cessé de tenir
-cette influence en sérieuse considération.
-
---Trop aimable!... dit ironiquement le Kaw-djer.
-
---Tant que la Magellanie est demeurée _res nullius_, poursuivit le
-commandant, il n’y avait qu’à rester dans l’expectative. Mais la
-situation a changé de face depuis le partage. Après l’annexion...
-
-[Illustration: «Je vous écoute,» répondit le Kaw-djer. (Page 179.)]
-
---La spoliation, rectifia le Kaw-djer entre ses dents.
-
---Vous dites?...
-
---Rien. Continuez, je vous prie.
-
---Après l’annexion, reprit le commandant, mon Gouvernement, soucieux
-d’asseoir solidement son autorité dans l’archipel, a dû se demander
-quelle attitude il convenait d’adopter à votre égard. Cette attitude
-dépendra forcément de la vôtre. Ma mission consiste donc à m’enquérir
-de vos projets. Je vous apporte un traité d’alliance...
-
---Ou une déclaration de guerre?
-
---Précisément. Votre influence, que nous ne contestons pas, nous
-sera-t-elle hostile, ou la mettrez-vous au service de notre œuvre de
-civilisation? Serez-vous notre allié ou notre adversaire? A vous d’en
-décider.
-
---Ni l’un, ni l’autre, dit le Kaw-djer. Un indifférent.
-
-Le commandant hocha la tête d’un air de doute.
-
---Étant donné votre situation particulière dans l’archipel, dit-il, la
-neutralité me paraît d’une application difficile.
-
---Très facile, au contraire, répliqua le Kaw-djer, pour cette
-excellente raison que j’ai quitté la Magellanie sans esprit de retour.
-
---Vous avez quitté?... Ici, cependant...
-
---Ici, je suis sur l’île Hoste, terre libre, et je suis résolu à ne pas
-retourner dans la partie de l’archipel qui ne l’est plus.
-
---Vous comptez, par conséquent, vous fixer sur l’île Hoste?
-
-Le Kaw-djer approuva du geste.
-
---Cela simplifie les choses, en effet, dit le commandant avec
-satisfaction. Je puis donc emporter l’assurance que mon Gouvernement ne
-vous aura pas contre lui?
-
---Dites à votre Gouvernement que je l’ignore,» répondit le Kaw-djer,
-qui souleva son bonnet et reprit sa marche.
-
-Un instant, le commandant le suivit des yeux. Malgré l’affirmation de
-son interlocuteur, il n’était pas convaincu que la ressemblance qu’il
-avait cru découvrir fût imaginaire, et cette ressemblance devait avoir,
-d’une manière ou d’une autre, quelque chose d’extraordinaire pour le
-troubler aussi profondément.
-
-«C’est étrange,» murmurait-il à demi-voix, tandis que, sans tourner la
-tête, le Kaw-djer s’éloignait d’un pas tranquille.
-
-Le commandant n’eut plus l’occasion de vérifier le bien-fondé de ses
-soupçons, car le Kaw-djer ne se prêta pas à une seconde entrevue. Comme
-s’il eût redouté de donner prétexte à une investigation quelconque dans
-sa vie passée, il disparut le soir du même jour et partit pour une de
-ses randonnées coutumières à travers l’île.
-
-Le commandant dut donc se borner à effectuer le déchargement de son
-navire, travail qui fut accompli en une semaine.
-
-En dehors de la cargaison généreusement envoyée par le Chili au profit
-commun de la nouvelle colonie, le _Ribarto_ apportait également toute
-une pacotille pour le compte particulier de l’un des colons, qui
-n’était autre qu’Harry Rhodes.
-
-Incapable de s’adonner à des travaux agricoles auxquels son éducation
-ne l’avait en aucune façon préparé, Harry Rhodes avait eu l’idée de
-se transformer en commerçant importateur. C’est pourquoi, au moment
-de la proclamation d’indépendance, alors qu’on était en droit de
-prévoir pour la nation naissante une heureuse destinée, il avait
-chargé le commandant de l’aviso de lui expédier cette pacotille quand
-il en trouverait l’occasion. Celui-ci s’étant fidèlement acquitté
-de cette mission, le _Ribarto_ transportait d’ordre et pour compte
-d’Harry Rhodes une infinité d’objets divers, de médiocre importance
-isolément, mais ayant tous cette qualité d’être de première nécessité.
-Fil, aiguilles, épingles, allumettes, chaussures, vêtements, plumes,
-crayons, papier à lettres, tabac, et mille autres objets, constituaient
-cette pacotille, véritable assortiment de bazar.
-
-Certes, le projet d’Harry Rhodes était des plus raisonnables, ses choix
-des plus judicieux. Néanmoins, du train dont allaient les choses, il
-était à craindre que son assortiment ne lui restât pour compte. Rien
-n’indiquait qu’un courant de transaction dût jamais s’établir parmi
-les Hosteliens, qui, en l’absence de toute règle commune endiguant,
-limitant, solidarisant les égoïsmes individuels, n’étaient autre chose
-qu’un agrégat fortuit de solitaires.
-
-Harry Rhodes, à en juger par la tournure des événements, considérait
-désormais l’échec de son entreprise comme si probable, qu’il fut tenté
-de laisser sa pacotille sur le _Ribarto_, d’y prendre lui-même passage
-et de quitter un pays dont il ne semblait pas qu’il y eût rien à
-espérer.
-
-Mais où serait-il allé, encombré de ces marchandises hétéroclites, si
-précieuses dans une région presque sauvage, et qui deviendraient sans
-valeur dans les contrées où elles abondent? Toutes réflexions faites,
-il se résolut à patienter encore. Il n’était pas à supposer que ce
-bâtiment fût le dernier qui aborderait dans ces parages. L’occasion
-se retrouverait donc de quitter l’île Hoste, si la situation ne
-s’améliorait pas.
-
-Le déchargement de sa cargaison terminé, le _Ribarto_ leva l’ancre et
-reprit la mer. Quelques heures plus tard, comme s’il n’eût attendu que
-le départ du navire, le Kaw-djer revenait à la côte.
-
-L’existence antérieure recommença, les uns jardinant ou pêchant, le
-Kaw-djer poursuivant la série de ses chasses, la plupart ne faisant
-rien et se laissant vivre avec une sérénité que justifiait dans une
-certaine mesure l’augmentation du stock de provisions. La population
-étant réduite à moins de cent âmes, en y comprenant le Bourg-Neuf, nom
-donné d’un consentement général à l’agglomération groupée autour du
-Kaw-djer, il y avait des vivres pour au moins dix-huit mois. Pourquoi,
-dès lors, se serait-on inquiété?
-
-Quant à Beauval, il régnait. A vrai dire, c’était à la manière d’un roi
-fainéant, et, s’il régnait, il ne gouvernait pas. D’ailleurs, à son
-estime, les choses allaient très bien ainsi. Dès les premiers jours de
-sa nomination, il avait, par décret, baptisé le campement, qui, promu
-au rang de capitale officielle de l’île Hoste, portait depuis le nom de
-Libéria; après cet effort, il s’était reposé.
-
-Le don généreux du Gouvernement chilien lui fournit l’occasion de faire
-un deuxième acte d’autorité, dont l’important objet fut l’organisation
-des plaisirs de son peuple. Sur son ordre, tandis que la moitié des
-boissons alcooliques apportées par le _Ribarto_ était mise en réserve,
-l’autre moitié fut distribuée aux colons. Le résultat de cette largesse
-ne se fit pas attendre. Beaucoup perdirent immédiatement la raison, et
-Lazare Ceroni plus que tous les autres. Tullia et sa fille eurent ainsi
-à subir de nouveau d’abominables scènes, dont les éclats se perdirent
-dans le grondement de la kermesse qui, pour la seconde fois, secouait
-tout le campement.
-
-On buvait. On jouait. On dansait aussi, aux sons du violon de Fritz
-Gross, que l’alcool avait ressuscité. Les plus sobres faisaient cercle
-autour du génial musicien. Le Kaw-djer lui-même ne dédaigna pas de
-passer la rivière, attiré par ces chants merveilleux, plus merveilleux
-encore d’être uniques dans ces lointaines régions. Quelques habitants
-du Bourg-Neuf l’accompagnaient alors, Harry Rhodes et sa famille qui
-goûtaient vivement le charme de cette musique, Halg et Karroly, pour
-qui elle était une véritable révélation et qui bayaient littéralement
-d’admiration. Quant à Dick et Sand, ils ne manquaient aucune audition
-et se précipitaient sur la rive droite dès que le violon se faisait
-entendre.
-
-A vrai dire, Dick n’allait y chercher qu’une nouvelle occasion de jeu.
-Il sautait et dansait à perdre haleine, en respectant plus ou moins la
-mesure. Mais il n’en était pas de même de son camarade. Comme lors des
-précédentes auditions, Sand se plaçait au premier rang, et là, les yeux
-agrandis, la bouche entr’ouverte, frissonnant d’une profonde émotion,
-il écoutait de toutes ses forces, sans perdre une note, jusqu’au moment
-où la dernière s’envolait dans l’espace.
-
-Son attitude recueillie finit par frapper le Kaw-djer.
-
-«Tu aimes donc ça, la musique, mon garçon? lui demanda-t-il un jour.
-
---Oh!... Monsieur!... soupira Sand.
-
-Il ajouta d’un air extasié:
-
---Jouer... jouer du violon, comme M. Gross!...
-
---Vraiment!... fit le Kaw-djer, amusé par l’ardeur du petit garçon,
-ça t’amuserait tant que ça?... Eh bien! mais on pourra peut-être te
-satisfaire.
-
-Sand le regarda d’un air incrédule.
-
---Pourquoi pas? reprit le Kaw-djer. A la première occasion, je
-m’occuperai de te faire venir un violon.
-
---Vrai, Monsieur?... dit Sand les yeux brillants de bonheur.
-
---Je te le promets, mon garçon, affirma le Kaw-djer. Par exemple, il te
-faudra patienter!»
-
-Sans pousser la passion musicale au même point que le jeune mousse, les
-autres émigrants semblaient prendre plaisir à ces concerts. C’était une
-distraction qui interrompait la monotonie de leur existence.
-
-Cet indéniable succès de Fritz Gross donna une idée à Ferdinand
-Beauval. Deux fois par semaine régulièrement, une ration fut prélevée
-au profit du musicien sur la réserve de liqueurs alcooliques, et, deux
-fois par semaine, Libéria eut par conséquent son concert, à l’exemple
-de tant d’autres villes plus policées.
-
-Le baptême de la capitale et l’organisation de ses plaisirs suffirent à
-épuiser les facultés organisatrices de Ferdinand Beauval. Au surplus,
-il avait tendance, en constatant la satisfaction générale, à s’admirer
-complaisamment dans son œuvre. Des souvenirs classiques s’évoquaient
-dans sa mémoire. _Panem et circences_, demandaient les Romains. Lui,
-Beauval, n’avait-il pas satisfait à cette antique revendication? Le
-pain, le _Ribarto_ l’avait assuré, et les récoltes futures feraient
-le reste. Les plaisirs, le violon de Fritz Gross les représentait, en
-admettant que tout ne fût pas plaisir dans ce farniente perpétuel, au
-milieu duquel s’écoulait l’existence de la fraction de la colonie qui
-avait le bonheur de vivre sous l’autorité immédiate du Gouverneur.
-
-Le mois de février, puis le mois de mars s’écoulèrent, sans que fût
-troublé l’optimisme de celui-ci. Quelques discussions, voire quelques
-rixes troublaient bien parfois la paix de Libéria. Mais c’étaient
-là des incidents sans importance sur lesquels Beauval estimait très
-politique de fermer les yeux.
-
-Les derniers jours du mois de mars amenèrent malheureusement la fin de
-sa quiétude. Le premier incident qui la troubla et fut comme le prélude
-des dramatiques péripéties qui n’allaient pas tarder à se dérouler,
-n’avait par lui-même aucune importance. Il ne s’agissait encore que
-d’une altercation, mais cette altercation, en raison de son caractère
-et de ses conséquences, ne parut pas à Beauval devoir comporter une
-solution pacifique, et il jugea nécessaire de sortir de son habile
-effacement. Mal lui en prit, d’ailleurs, et son intervention eut un
-résultat sur lequel il ne comptait guère.
-
-Halg fut, à son corps défendant, le héros de cet incident.
-
-Après la bataille inégale qu’il avait été obligé de soutenir contre
-Sirk et les quatre émigrants qui accompagnaient celui-ci, plusieurs
-semaines s’étaient écoulées sans qu’il revît son rival. Par crainte
-probablement d’une intervention plus efficace du Kaw-djer, ses
-agresseurs avaient, depuis lors, cessé de prétendre au produit de
-sa pêche. Bientôt, d’ailleurs, l’arrivée du _Ribarto_ mit tout le
-monde d’accord. Qu’importaient quelques poissons de plus ou de moins,
-maintenant que les provisions étaient devenues si abondantes qu’on
-pouvait à bon droit les considérer comme inépuisables?
-
-Malheureusement, la cargaison du _Ribarto_ n’était pas exclusivement
-formée de denrées alimentaires. Le navire contenait aussi une certaine
-quantité d’alcool, et, Beauval ayant commis l’imprudence de le
-distribuer, le pernicieux breuvage avait aussitôt porté le trouble dans
-le campement.
-
-Chez les Ceroni, les choses prirent tout particulièrement une mauvaise
-tournure. Les drames incessants qu’y provoqua l’ivresse de Lazare
-Ceroni eurent pour conséquence d’accentuer l’aversion que Sirk et
-Halg éprouvaient l’un pour l’autre. Alors que le second s’érigeait en
-défenseur de Tullia et de sa fille, le premier semblait flatter le
-vice du misérable époux et du père indigne. Cette attitude de Sirk
-emplissait de colère le cœur du jeune Indien, qui ne pouvait pardonner
-à son rival les larmes de Graziella.
-
-L’épuisement de l’alcool distribué ne ramena pas le calme. Grâce à
-son intimité avec Ferdinand Beauval, Sirk, reprenant pour son compte
-la méthode de Patterson, parvint à renouveler la provision de Lazare
-Ceroni, dont il espérait capter ainsi la bienveillance.
-
-Le procédé, qui avait réussi une première fois, réussissait une
-seconde. L’ivrogne prenait ouvertement parti pour celui qui favorisait
-sa déplorable passion et se déclarait son allié. Bientôt il n’appela
-plus Sirk autrement que son gendre, en jurant qu’il saurait briser la
-résistance de Graziella.
-
-La jeune fille évitait de mettre Halg au courant de la contrainte
-contre laquelle il lui fallait lutter, mais celui-ci la devinait en
-partie, et, conscient du jeu de Sirk, sa haine croissait de jour en
-jour.
-
-Les choses en étaient là, quand, dans la matinée du 29 mars, Halg,
-au moment où il venait de traverser le ponceau pour se rendre sur la
-rive droite, aperçut, à cent mètres de lui, Graziella, qui, échevelée,
-courant à perdre haleine, semblait fuir quelque danger redoutable.
-
-Elle fuyait, en effet, et un redoutable danger, car, à cinquante pas
-derrière elle, Sirk la poursuivait de toute la vitesse de ses jambes.
-
-«Halg!... Halg!... A moi!...» appela Graziella, dès qu’elle vit le
-jeune Indien.
-
-Celui-ci, s’élançant à son secours, barra la route au poursuivant.
-
-Mais Sirk dédaignait un si frêle adversaire. Après un court arrêt, il
-reprit son élan et, poussant un sourd ricanement, se précipita tête
-baissée.
-
-L’événement lui prouva bientôt sa présomption. Si Halg était jeune, il
-devait à sa vie sauvage une adresse de singe et des muscles d’acier.
-Quand l’ennemi fut à portée, ses deux bras se détendirent ensemble
-comme des ressorts, et ses deux poings l’atteignirent à la fois au
-visage et à la poitrine. Sirk, assommé, s’écroula.
-
-Les jeunes gens s’empressèrent de battre en retraite et de rechercher
-un refuge sur la rive gauche, poursuivis par les vociférations du
-vaincu, qui, ayant péniblement retrouvé le souffle, les couvrait des
-plus effroyables menaces.
-
-Sans lui répondre, Halg et Graziella allèrent en droite ligne trouver
-le Kaw-djer que la jeune fille aborda en suppliante.
-
-L’existence était devenue intolérable pour elle sur l’autre rive.
-Autant qu’elle l’avait pu, elle avait caché ses misères, mais celles-ci
-en arrivaient à un point où mieux valait tout dire. Ce matin même, Sirk
-s’était enhardi jusqu’à la violence. Il l’avait malmenée, frappée,
-malgré l’intervention de l’impuissante Tullia, tandis que Lazare
-Ceroni--chose affreuse à dire!--semblait au contraire l’encourager.
-Graziella avait enfin réussi à prendre la fuite, mais nul ne sait
-quelle aurait été la fin de l’aventure, si Halg n’en avait pas brusqué
-le dénouement.
-
-Le Kaw-djer avait écouté ce récit avec son calme habituel.
-
-«Et maintenant, demanda-t-il, que comptez-vous faire, mon enfant?
-
---Rester près de vous!... s’écria Graziella. Accordez-moi votre
-protection, je vous en supplie!
-
---Elle vous est assurée, affirma le Kaw-djer. Quant à rester ici,
-cela vous regarde; chacun est libre de soi-même. Tout au plus me
-permettrai-je de vous donner un conseil pour le choix de votre demeure.
-Si vous m’en croyez, vous demanderez l’hospitalité à la famille Rhodes,
-qui vous l’accordera certainement à ma prière.»
-
-Cette sage solution ne se heurta, en effet, à aucune difficulté.
-La fugitive fut reçue à bras ouverts par la famille Rhodes, et
-spécialement par Clary, heureuse d’avoir une compagne de son âge.
-
-Un souci torturait, cependant, le cœur de Graziella. Qu’allait devenir
-sa mère dans l’enfer où elle l’avait abandonnée? Le Kaw-djer la
-rassura. Sur l’heure, il irait inviter Tullia à rejoindre sa fille.
-
-[Illustration: Les jeunes gens s’empressèrent de battre en retraite...
-(Page 188.)]
-
-Disons tout de suite qu’il devait échouer dans sa charitable
-mission. Tout en approuvant le départ de Graziella et en
-s’applaudissant de la savoir en sûreté sur l’autre rive sous la
-protection d’une famille honorable, Tullia se refusa obstinément à
-quitter son mari. La tâche qu’elle avait accepté d’accomplir, elle
-l’accomplirait jusqu’au bout. Cette tâche, c’était d’accompagner sur la
-route de la vie, quoiqu’elle en dût souffrir, et dût-elle en mourir,
-cet homme qui, en ce moment même, cuvait, masse inerte, sa première
-ivresse de la journée.
-
-En rapportant cette réponse, à laquelle il s’attendait, d’ailleurs, le
-Kaw-djer trouva, près de Graziella, Ferdinand Beauval, soutenant contre
-Harry Rhodes une discussion qui commençait à tourner à l’aigre.
-
-«Qu’y a-t-il? demanda le Kaw-djer.
-
---Il y a, répondit Harry Rhodes irrité, que Monsieur se permet de
-venir réclamer jusque chez moi Graziella, qu’il prétend ramener à son
-délicieux père.
-
---En quoi les affaires de la famille Ceroni regardent-elles M. Beauval?
-interrogea le Kaw-djer d’un ton où grondait un commencement d’orage.
-
---Tout ce qui se passe dans la colonie regarde le Gouverneur, expliqua
-Beauval, en s’efforçant de se hausser, par l’attitude et l’accent, à la
-dignité qui convenait à cette fonction.
-
---Or, le Gouverneur?...
-
---C’est moi.
-
---Ah! Ah!... fit le Kaw-djer.
-
---J’ai été saisi d’une plainte... commença Beauval sans relever la
-menaçante ironie de l’interruption.
-
---Par Sirk! dit Halg, qui n’ignorait pas les accointances des deux
-personnages.
-
---Nullement, rectifia Beauval, par le père, par Lazare Ceroni, lui-même.
-
---Bah!... objecta le Kaw-djer. C’est donc que Lazare Ceroni parle en
-dormant?... Car il dort. Il ronfle même en ce moment.
-
---Vos railleries n’empêcheront pas qu’un crime ait été commis sur le
-territoire de la colonie, répliqua Beauval d’un ton rogue.
-
---Un crime?... Voyez-vous ça!...
-
---Oui, un crime. Une jeune fille encore mineure a été arrachée à sa
-famille. Un tel acte est qualifié crime dans la loi de tous les pays.
-
---Il y a donc des lois à l’île Hoste? demanda le Kaw-djer, dont
-les yeux, à ce mot de loi, eurent des éclairs inquiétants. De qui
-émanent-elles donc, ces lois?
-
---De moi, répondit Beauval d’un air superbe, de moi qui représente les
-colons et qui, à ce titre, ai droit à l’obéissance de tous.
-
---Comment avez-vous dit?... s’écria le Kaw-djer. Obéissance, je
-crois?... Parbleu, voici ma réponse: Sur l’île Hoste, terre libre, nul
-ne doit obéissance à personne. Libre, Graziella est venue ici, et libre
-elle y restera, si telle est sa volonté...
-
---Mais... tenta de placer Beauval.
-
---Il n’y a pas de mais. Qui se risquera à parler d’obéissance me
-trouvera contre lui.
-
---C’est ce que nous verrons, riposta Beauval. Respect est dû à la loi,
-et dussé-je recourir à la force...
-
---La force!... s’écria le Kaw-djer. Essayez-en donc! En attendant
-je vous conseille de ne pas lasser ma patience et de regagner votre
-capitale, si vous désirez n’y pas être reconduit trop vite.
-
-L’aspect du Kaw-djer était si peu rassurant, que Beauval jugea prudent
-de ne pas insister; il battit en retraite, suivi à vingt pas par le
-Kaw-djer, Harry Rhodes, Hartlepool et Karroly.
-
-Quand il fut en sûreté de l’autre côté de la rivière, il se retourna
-menaçant:
-
---Nous nous reverrons!» cria-t-il.
-
-Si peu redoutable que fût la colère de Beauval, il y avait lieu
-pourtant d’en tenir compte dans une certaine mesure. L’orgueil meurtri
-peut donner du cœur au plus lâche, et il n’était pas impossible qu’il
-se risquât, avec la complicité de ses clients ordinaires, à quelque
-coup de main, en profitant de l’obscurité de la nuit.
-
-Heureusement, il était facile de parer à ce danger. Beauval, en se
-retournant de nouveau cent pas plus loin, put voir Hartlepool et
-Karroly en train d’enlever le tablier du ponceau qui reliait les
-deux rives. La flottille étant tout entière à l’ancre dans l’anse du
-Bourg-Neuf, les communications étaient ainsi coupées avec Libéria, et
-une surprise devenait irréalisable.
-
-En comprenant à quel travail se livraient ses adversaires, Beauval,
-furieux, montra le poing.
-
-Le Kaw-djer se contenta de hausser les épaules, et, l’une après
-l’autre, les planches du tablier continuèrent à tomber. Bientôt, il ne
-subsista que les madriers formant les piles, contre lesquels bruissait
-l’eau de la rivière séparant désormais les deux campements adverses.
-
-Ainsi se manifestait une fois de plus la nature combative des humains.
-En acceptant dans leur cœur la possibilité d’un recours à la guerre,
-en y préludant, de la manière que l’usage a consacrée, par la rupture
-des relations diplomatiques, ces habitants de deux hameaux perdus aux
-confins du monde habitable prouvaient que les citoyens des grands
-empires ne sont pas les seuls à mériter le nom d’hommes.
-
-
-
-
-IX
-
-LE DEUXIÈME HIVER.
-
-
-Lorsque le mois d’avril ramena l’hiver avec lui, aucun fait nouveau de
-quelque importance n’avait jalonné la vie poignante et monotone des
-habitants de Libéria. Tant que la température fut clémente, ils se
-laissèrent vivre sans souci de l’avenir, et les troubles atmosphériques
-dont s’accompagne l’équinoxe les surprirent en plein rêve. Par exemple,
-aux premiers souffles des bourrasques hivernales, Libéria parut se
-dépeupler. De même que l’année précédente, on se calfeutra au fond des
-maisons closes.
-
-Au Bourg-Neuf, l’existence n’était pas beaucoup plus active,
-les travaux de plein air, et notamment la pêche, étant devenus
-impraticables. Dès le début du mauvais temps, le poisson avait fui
-dans le Nord vers les eaux moins froides du détroit de Magellan. Les
-pêcheurs laissaient donc à l’ancre leurs barques inutiles. Qu’en
-eussent-ils fait d’ailleurs au milieu des eaux soulevées par le vent?
-
-Après la tempête, ce fut la neige. Puis un rayon de soleil, amenant le
-dégel, transforma le sol en marécage. Puis ce fut la neige encore.
-
-Dans tous les cas, quand bien même le tablier du ponceau fût resté
-en place, les communications eussent été malaisées entre la capitale
-et son faubourg, et Beauval eût été bien empêché de mettre ses
-menaces à exécution. Mais ne les avait-il pas oubliées? Depuis qu’on
-l’avait si vertement expulsé de la rive gauche, elles étaient restées
-lettre morte, et désormais de plus graves et plus pressants soucis
-l’accablaient, au regard desquels le souvenir de l’injure reçue devait
-singulièrement décroître d’importance.
-
-Réduite à presque rien après la proclamation de l’indépendance, la
-population de Libéria avait maintenant tendance à s’accroître. Ceux
-des émigrants partis dans l’intérieur de l’île qui, pour un motif ou
-pour un autre, n’avaient pas réussi dans leurs essais de colonisation,
-refluaient vers la côte à l’approche de la mauvaise saison, et ils y
-apportaient avec eux des germes de misère et de troubles que Beauval
-n’avait pas prévus.
-
-Ce n’est pas qu’il fût menacé personnellement. Ainsi qu’il l’avait
-supposé avec raison, on acceptait sans difficulté le fait accompli.
-Personne ne manifestait la moindre surprise de le trouver promu à
-la dignité de Gouverneur. Ces pauvres gens avaient, de naissance,
-l’habitude d’être les inférieurs de tout le monde, et rien ne leur
-semblait plus normal qu’un de leurs semblables s’attribuât le droit
-de les régenter. Il y a d’inéluctables nécessités contre lesquelles
-il serait fou de s’insurger. Qu’ils fussent petits et qu’il existât
-des grands, qu’on les commandât et qu’ils obéissent, cela était dans
-l’ordre naturel des choses.
-
-Par exemple, la puissance du maître n’allait pas sans des obligations
-symétriques. A celui qui s’élevait au-dessus de tous incombait le
-devoir d’assurer la vie de tous. Pour eux l’humble docilité, mais à
-la condition que leur pitance fût assurée. A lui l’éclat du pouvoir,
-mais à la condition qu’il prit toutes les initiatives, qu’il assumât
-toutes les responsabilités, que la foule, malléable tant qu’elle est
-satisfaite, saurait bien rendre effectives, du jour où les ventres
-crieraient famine.
-
-Or, l’accroissement inattendu des bouches à nourrir tendait à rendre
-cette échéance plus prochaine.
-
-Ce fut le 15 avril qu’on vit revenir le premier de ces émigrants
-qui se reconnaissaient vaincus dans leur lutte contre la nature. Il
-apparut vers la fin du jour, traînant avec lui sa femme et ses quatre
-enfants. Triste caravane! La femme, hâve, amaigrie, vêtue d’une jupe
-en lambeaux, les enfants, deux filles et deux garçons, dont le dernier
-avait cinq ans à peine, s’accrochant, presque nus, à la robe de leur
-mère. En avant, le père, marchant seul, l’air las et découragé.
-
-On s’empressa autour d’eux. On les accabla de questions.
-
-L’homme, tout ragaillardi de se retrouver parmi d’autres hommes,
-raconta brièvement son histoire. Parti l’un des derniers, il avait
-dû longtemps cheminer avant de rencontrer de la terre sans maître.
-C’est seulement dans la deuxième quinzaine de décembre qu’il y était
-parvenu et qu’il s’était mis à l’œuvre. En premier lieu, il avait bâti
-sa demeure. Très mal outillé, livré à ses seules forces, il avait eu
-grand mal à mener son entreprise à bonne fin, d’autant plus que son
-ignorance de la construction lui fit commettre plusieurs erreurs qui se
-traduisirent par une augmentation de la durée du travail.
-
-Après six semaines d’efforts ininterrompus, ayant enfin terminé une
-grossière cabane, il avait entrepris le défrichement. Malheureusement,
-sa mauvaise étoile l’avait conduit sur un sol lourd et sillonné d’un
-inextricable réseau de racines dans lequel la pioche et la bêche
-avaient peine à se frayer passage. Malgré son labeur acharné, la
-surface préparée pour l’ensemencement était insignifiante, lorsque
-l’hiver fit son apparition.
-
-Toute culture étant ainsi arrêtée net, dans un moment où il ne pouvait
-encore espérer la moindre récolte, et les vivres, d’autre part,
-commençant à lui manquer, il avait dû se résigner à abandonner sur
-place ses quelques outils et ses inutiles semences, et à refaire en
-sens inverse le long chemin parcouru quatre mois plus tôt d’un cœur
-joyeux. Dix jours durant, sa famille et lui s’étaient traînés à travers
-l’île, se terrant sous la neige pendant les tourmentes, marchant avec
-de la boue jusqu’aux genoux quand la température devenait plus douce,
-pour arriver finalement à la côte, harassés, épuisés, affamés.
-
-Beauval s’occupa de soulager ces pauvres gens. Par ses soins, une des
-maisons démontables leur fut attribuée, et on leur donna des vivres sur
-lesquels ils se jetèrent goulûment. Cela fait, il considéra l’incident
-comme résolu de satisfaisante façon.
-
-Les jours suivants le détrompèrent. Il ne s’en passait plus que l’un
-ou l’autre des émigrants partis au printemps ne regagnât la côte,
-ceux-ci seuls, ceux-là ramenant avec eux femmes et enfants, mais tous
-pareillement déguenillés et pareillement affamés.
-
-Certaines familles revenaient moins nombreuses qu’elles n’étaient
-parties. Où étaient les manquants? Morts sans doute. Et sans doute,
-aussi, la théorie lamentable des survivants continuait à s’égrener
-à travers l’île, tous convergeant vers le même point: Libéria, où
-leur flux ininterrompu ne tarderait pas à poser le plus effrayant des
-problèmes.
-
-[Illustration: Sur l’autre berge, une centaine d’hommes... (Page 199.)]
-
-Vers le 15 juin, plus de trois cents colons étaient venus grossir
-la population de la capitale. Jusque-là, Beauval avait pu suffire à
-la tâche. Chacun, grâce à lui, avait trouvé refuge dans les maisons
-démontables où l’on s’entassait comme autrefois. Mais quelques-unes
-de ces maisons ayant été transportées sur la rive gauche où elles
-formaient désormais le Bourg-Neuf, d’autres ayant été détruites avec
-imprévoyance, certaines ayant été réunies en une seule plus vaste que
-Beauval appelait pompeusement son «Palais», la place alors commença à
-manquer, et il fallut de nouveau recourir aux tentes.
-
-Mais la question des vivres dominait toutes les autres. Cette multitude
-de bouches avides diminuaient rapidement les provisions apportées par
-le _Ribarto_. Alors qu’on pensait avoir la vie assurée pour une année
-et plus, on ne pourrait même pas, du train dont allaient les choses,
-atteindre le printemps. Beauval eut la sagesse de le comprendre et,
-faisant enfin acte de chef, rendit un décret par lequel il rationnait
-sévèrement la population croissante.
-
-Il fut débordé. On ne tenait aucun compte d’un décret qu’on savait
-être dénué de sanction. Afin de le faire respecter, force lui fut de
-recruter parmi ses plus chauds partisans une vingtaine de volontaires
-qui montèrent la garde autour des provisions, comme l’avaient jadis
-montée l’équipage du _Jonathan_. Cette mesure excita des murmures, mais
-Beauval fut obéi.
-
-Celui-ci croyait en avoir fini avec les difficultés de la situation
-ou du moins avoir reculé les mauvais jours autant que cela était
-humainement possible, quand d’autres catastrophes fondirent sur Libéria.
-
-Tous ces vaincus, qui refluaient vers la mer, y revenaient moralement
-déprimés, affaiblis physiquement tant par le climat que par les
-privations et les fatigues de la route. Ce qui devait arriver arriva.
-Une violente épidémie se déclara. La maladie et la mort firent rage
-dans cette population débilitée.
-
-L’excès de leur détresse ramena vers le Kaw-djer la pensée de ces
-malheureux. Jusqu’au milieu du mois de juin, ils ne s’étaient pas
-inquiétés de son absence. On oublie facilement des bienfaits passés,
-qu’on ne s’estime pas dans le cas de recevoir dans l’avenir. Mais la
-misère où ils étaient réduits les fit songer à celui qui tant de fois
-déjà les avait secourus. Pourquoi les abandonnait-il, à cette heure
-où tant de maux les accablaient? Quels que fussent les motifs de la
-scission survenue entre le campement principal et son annexe, combien
-ces motifs leur paraissaient légers en regard de leurs souffrances! Et
-peu à peu, plus nombreux de jour en jour, les regards se tendirent vers
-le Bourg-Neuf, dont les toits perçaient la neige sur l’autre rive.
-
-Un jour,--on était alors au 10 juillet,--le Kaw-djer occupait son
-temps, une brume épaisse le retenant chez lui, à réparer une de ses
-blouses en peau de guanaque, quand il crut entendre une voix qui le
-hélait au loin. Il prêta l’oreille. Un instant plus tard, un nouvel
-appel parvenait jusqu’à lui.
-
-Le Kaw-djer sortit sur le seuil de sa maison.
-
-Il faisait ce jour-là un temps de dégel. Sous l’influence d’une humide
-brise de l’Ouest, la neige avait fondu. Devant lui, c’était un lac
-de boue, au-dessus duquel traînaient des vapeurs, brumailles en bas,
-en haut nuages, qui, les uns après les autres, se déversaient en
-cataractes sur le sol détrempé. Impuissant à percer le brouillard, le
-regard à cent pas ne distinguait plus rien. Au delà, tout disparaissait
-dans un mystère. On n’apercevait même pas la mer, qui, abritée par la
-côte, battait le rivage de vagues paresseuses et comme alanguies par la
-tristesse générale des choses.
-
-«Kaw-djer!...» appela la voix dans la brume.
-
-Presque étouffée par l’éloignement, cette voix, venue du côté de la
-rivière, arrivait au Kaw-djer comme une plainte.
-
-Celui-ci se hâta et bientôt il atteignit la rive. Spectacle pitoyable!
-Sur l’autre berge, séparés de lui par l’eau rapide que la destruction
-du pont rendait infranchissable, une centaine d’hommes se traînaient.
-Des hommes? Des spectres plutôt, ces êtres décharnés, en haillons. Dès
-qu’ils aperçurent celui qui incarnait leur espoir, ils se redressèrent
-à la fois et, d’un même mouvement, tendirent vers lui leurs bras
-suppliants.
-
-«Kaw-djer!... appelaient-ils à l’unisson. Kaw-djer!...»
-
-Celui dont ils réclamaient ainsi le secours frémit dans tout son être.
-Quelle catastrophe s’était donc abattue sur Libéria pour que ses
-habitants fussent réduits à un si affreux dénuement?
-
-Le Kaw-djer, ayant du geste encouragé ces malheureux, appela à son
-aide. En moins d’une heure, Halg, Hartlepool et Karroly eurent rétabli
-le tablier du ponceau et il passa sur la rive droite. Aussitôt un
-cercle de visages anxieux l’entoura. Leur aspect eût troublé le cœur le
-plus dur. Quelles fièvres brûlaient dans ces yeux caves! Mais une sorte
-de joie les illuminait maintenant. Le bienfaiteur, le sauveur était
-là. Et les pauvres hères entouraient le Kaw-djer, ils se pressaient
-contre lui, ils touchaient ses vêtements, tandis que dans les gorges
-contractées gloussaient comme des rires de confiance et de joie.
-
-Le Kaw-djer ému regardait, écoutait en silence. Ils lui disaient leur
-misère. Ceux-ci, venus là pour eux-mêmes, lui expliquaient le mal qui
-les tenaillait, ceux-là imploraient pour le salut d’êtres chers, femmes
-ou enfants, qui agonisaient au même instant à Libéria.
-
-Le Kaw-djer prêta patiemment l’oreille aux plaintes, car il savait
-qu’une bonté compatissante est le plus puissant des remèdes, puis il
-leur répondit collectivement. Chacun devait rentrer chez soi. Il irait
-voir tout le monde. Personne ne serait oublié.
-
-On lui obéit avec empressement. Dociles comme de petits enfants, tous
-reprirent la route du campement.
-
-Les réconfortant, les soutenant de la parole et du geste, trouvant pour
-chacun le mot qu’il fallait, le Kaw-djer les accompagna et s’engagea
-avec eux entre les demeures éparses. Quel changement depuis qu’on les
-avait édifiées! Tout trahissait le désordre et l’incurie. Une année
-avait suffi pour transformer en maisons vétustes ces constructions
-fragiles qui s’effritaient déjà. Quelques-unes semblaient inhabitées.
-La plupart, en tous cas, étaient closes, et rien, sauf les amas
-d’immondices qui les entouraient, ne révélait qu’elles fussent
-habitées. Cependant, sur le pas des portes, apparaissaient de rares
-colons, que l’expression sombre des visages disait accablés par l’ennui
-et par le découragement.
-
-Le Kaw-djer passa devant le «palais» du Gouvernement, où, pour le
-suivre des yeux, Beauval entr’ouvrit une fenêtre. D’ailleurs, celui-ci
-ne donna pas autrement signe de vie. Quelle que fût sa rancune, il
-comprenait sans doute que ce n’était pas le moment de la satisfaire.
-Personne n’eût toléré un acte d’hostilité contre celui dont on
-attendait le salut.
-
-Au surplus, Beauval, dans son for intérieur, n’était pas loin de
-s’applaudir de cette intervention du Kaw-djer. Lui aussi, il en
-attendait quelque secours. Gouverner est agréable et facile quand les
-jours heureux succèdent aux jours heureux. Mais il en allait maintenant
-d’autre sorte, et le chef d’un peuple de moribonds ne pouvait trouver
-mauvais qu’un autre l’aidât bénévolement à soutenir le poids d’une
-autorité devenue bien lourde, mais qu’il se réservait _in petto_
-de reconquérir dans son intégralité, lorsque les destins seraient
-favorables.
-
-Nul ne s’opposa donc à ce que le Kaw-djer accomplît sa mission
-charitable, et son œuvre de dévouement ne rencontra aucun obstacle.
-Quelle vie fut la sienne à partir de ce jour! Dès les premières heures
-du matin, par tous les temps, il passait la rivière et se rendait
-du Bourg-Neuf à Libéria. Là, jusqu’au soir, il allait de maison en
-maison, se penchait sur les grabats sordides, respirait les haleines
-enfiévrées, distribuait sans se lasser soins médicaux et paroles
-d’espoir ou de consolation.
-
-La mort avait beau s’acharner à frapper, sa clientèle de miséreux n’en
-était pas diminuée. De nouveaux émigrants, revenant de l’intérieur,
-bouchaient perpétuellement les vides. Sans cesse, il en arrivait, dans
-un état d’épuisement d’autant plus accentué que ceux-ci avaient résisté
-plus longtemps.
-
-Quels que fussent sa science et son dévouement, le Kaw-djer ne pouvait
-dominer la fatalité des choses. En vain, il luttait pied à pied contre
-la tombe avide, les décès se multipliaient dans Libéria décimée.
-
-Il vivait au milieu des tristesses. Femmes et maris à jamais séparés,
-mères pleurant leurs enfants morts, autour de lui ce n’était que
-gémissements et que larmes. Rien ne lassait son courage. Quand le
-médecin devait se déclarer vaincu, le rôle du consolateur commençait.
-
-Parfois aussi, et c’était alors plus triste encore peut-être, nul
-n’avait besoin de ses consolations, et le défunt, solitaire jusque dans
-la mort, ne laissait derrière lui personne qui le pleurât. Cela n’était
-point rare, dans cette réunion d’émigrants, épaves dispersées par les
-houles de la vie.
-
-Un matin, notamment, comme il arrivait au campement, on l’appela près
-d’une masse informe d’où un râle s’élevait. C’était un homme, en effet,
-que cette masse informe à force d’énormité, un homme que le sort avait
-catalogué sous le nom de Fritz Gross dans la liste infinie des passants
-de la terre.
-
-Un quart d’heure plus tôt, au moment où, au sortir du sommeil, il
-s’exposait au froid du dehors, le musicien avait été foudroyé. Il
-avait fallu se mettre à dix pour le traîner jusqu’au coin dans lequel
-il agonisait. Au visage violacé, à la respiration courte et rauque du
-malade, le Kaw-djer diagnostiqua une congestion pulmonaire, et un bref
-examen le convainquit qu’aucune médication ne pourrait l’enrayer dans
-cet organisme ravagé par l’alcool.
-
-L’événement vérifia son pronostic. Quand il revint, Fritz Gross n’était
-plus de ce monde. Son grand corps déjà froid gisait à même le sol,
-saisi par l’immobilité éternelle, et ses yeux étaient désormais fermés
-aux choses d’ici-bas.
-
-Mais une particularité attira l’attention du Kaw-djer. Un instant de
-lucidité avait traversé, sans doute, l’agonie du défunt, lui rendant
-pendant la durée d’un éclair la conscience du génie qui allait périr
-avec lui et, peut-être aussi, du mauvais usage qu’il en avait fait.
-Avant d’expirer, il avait pensé à dire adieu à la seule chose qu’il eût
-aimée sur la terre. En tâtonnant, il avait cherché son violon, afin de
-pouvoir étreindre, au moment du grand départ, l’instrument merveilleux
-qui reposait maintenant sur son cœur, abandonné par la main défaillante
-qui l’y avait placé.
-
-Le Kaw-djer prit ce violon d’où tant de chants divins s’étaient envolés
-et qui n’appartenait plus désormais à personne, puis, de retour au
-Bourg-Neuf, il se dirigea vers la maison occupée par Hartlepool et les
-deux mousses.
-
-«Sand!... appela-t-il, en ouvrant la porte.
-
-L’enfant accourut.
-
---Je t’avais promis un violon, mon garçon, dit le Kaw-djer. Le voici.
-
-Sand, tout pâle de surprise et de joie, prit l’instrument d’une main
-tremblante.
-
---Et c’est un violon qui sait la musique! ajouta le Kaw-djer, car c’est
-celui de Fritz Gross.
-
---Alors..., balbutia Sand, M. Gross... veut bien...
-
---Il est mort, expliqua le Kaw-djer.
-
---Ça fait un ivrogne de moins,» déclara froidement Hartlepool.
-
-Telle fut l’oraison funèbre de Fritz Gross.
-
-Quelques jours après, un autre décès, celui de Lazare Ceroni, toucha
-plus directement le Kaw-djer. La disparition du père de Graziella
-ne pouvait, en effet, que favoriser l’accomplissement des rêves de
-Halg. Tullia n’appela à son aide que lorsqu’il était trop tard pour
-intervenir avec quelque chance de succès. Dans son ignorance, elle
-avait laissé la maladie se développer librement, sans concevoir
-d’inquiétudes plus vives que de coutume. Savoir que celui à qui elle
-avait tout sacrifié était irrémédiablement perdu fut pour elle un
-véritable coup de foudre.
-
-D’ailleurs, l’intervention du Kaw-djer, eût-elle été moins tardive,
-fût pareillement restée inefficace. Le mal de Lazare Ceroni était
-de ceux qui ne pardonnent pas. Juste conséquence de sa longue
-intempérance, la phtisie galopante allait l’emporter en huit jours.
-
-[Illustration: «Je t’avais promis un violon, mon garçon, le voici.»
-(Page 202.)]
-
-Quand tout fut terminé, quand le mort fut rendu à la terre, le Kaw-djer
-n’abandonna pas la malheureuse Tullia. Prostrée, accablée, elle
-semblait à son tour sur le bord de la tombe. Des années et des années
-au milieu des pires douleurs, elle n’avait vécu que pour aimer, aimer
-malgré tout celui qui l’abandonnait à mi-côte du calvaire de la vie. Le
-ressort qui l’avait soutenue étant maintenant brisé, elle s’affaissait,
-lasse de son inutile effort.
-
-Le Kaw-djer emmena la pauvre femme au Bourg-Neuf, près de Graziella.
-S’il existait un remède capable de guérir ce cœur déchiré, l’amour
-maternel accomplirait le miracle.
-
-Inerte, à demi-inconsciente, Tullia se laissa conduire et, chargée de
-ses humbles richesses, quitta docilement sa maison.
-
-Dans cet état de profond anéantissement, comment eût-elle aperçu Sirk,
-qu’elle croisa au moment d’atteindre le ponceau réunissant les deux
-rives?
-
-Le Kaw-djer ne l’aperçut pas davantage. Ignorants de la rencontre, tout
-deux passèrent en silence.
-
-Mais Sirk les avait vus, lui, et s’était arrêté sur place, le
-visage pâli par une soudaine fureur. Lazare Ceroni mort, Graziella
-réfugiée au Bourg-Neuf, Tullia allant s’y fixer à son tour, c’était,
-il le comprenait, la ruine définitive de ses projets si âprement
-poursuivis. Longtemps, il suivit des yeux cet homme et cette femme qui
-s’éloignaient côte à côte. Si le Kaw-djer s’était retourné, il aurait
-surpris ce regard et peut-être, malgré son courage, eût-il alors connu
-la peur.
-
-
-
-
-X
-
-DU SANG.
-
-
-Le défilé de ceux qui venaient se réfugier à Libéria dura
-interminablement. Pendant tout l’hiver, il en arriva chaque jour. L’île
-Hoste semblait être un réservoir inépuisable, et on eût dit vraiment
-qu’elle rendait plus de misérables qu’elle n’en avait reçu. Ce fut au
-début de juillet que le flot atteignit son maximum, puis il se ralentit
-de jour en jour, pour cesser définitivement le 29 septembre.
-
-Ce jour-là, on vit encore un émigrant descendre des hauteurs et se
-traîner péniblement jusqu’au campement. A demi-nu, d’une maigreur de
-squelette, il était dans un état lamentable. Il s’affaissa en arrivant
-aux premières maisons.
-
-Pareille aventure était trop ordinaire pour qu’on s’émût outre mesure.
-On releva le malheureux, on le réconforta, et l’on ne s’occupa plus de
-lui.
-
-La source, à partir de ce moment, fut tarie. Qu’en fallait-il inférer?
-Que ceux dont on était sans nouvelles avaient eu meilleure fortune, ou
-bien qu’ils étaient morts?
-
-Plus de sept cent cinquante colons étaient alors revenus à la côte,
-au dernier degré, pour la plupart, de la dégradation physique et de
-l’affaissement moral. Ces organismes affaiblis offraient aux maladies
-le meilleur des terrains, et le Kaw-djer se surmenait à lutter contre
-elles. A mesure que l’hiver avançait, les décès se multipliaient.
-C’était une véritable hécatombe. Hommes, femmes et enfants, jeunes et
-vieux, la mort les frappait tous indistinctement.
-
-Mais elle avait beau supprimer tant de bouches voraces, il en restait
-trop encore pour que les provisions du _Ribarto_ fussent suffisantes.
-Quand Beauval s’était résolu, bien tardivement déjà, à rationner ses
-administrés, il ne pouvait prévoir que leur nombre augmenterait dans
-de telles proportions et, lorsqu’il connut son erreur et voulut la
-réparer, il n’était plus temps. Le mal était fait. Le 25 septembre, le
-magasin des provisions distribua ses derniers biscuits, et la foule
-épouvantée vit se lever le hideux spectre de la faim.
-
-Par la faim, la faim qui déchire les entrailles, la faim qui ronge,
-et tord, et vrille, telle était la mort dont allaient cruellement,
-lentement,--si lentement!--périr les naufragés du _Jonathan_!
-
-Sa première victime fut Blaker. Il mourut le troisième jour dans des
-souffrances atroces, malgré les soins du Kaw-djer que l’on prévint
-trop tard. Celui-ci n’était plus, cette fois, en droit d’incriminer
-Patterson, victime lui-même de la famine, et qui subissait le sort de
-tous.
-
-Les jours qui suivirent, de quoi vécurent les colons? Qui pourrait le
-dire? Ceux qui avaient eu la prudence de constituer des réserves de
-vivres les entamèrent. Mais les autres?...
-
-Le Kaw-djer ne sut où donner de la tête pendant cette sinistre période.
-Non seulement il lui fallait accourir au chevet des malades, mais
-aussi venir en aide aux affamés. On le suppliait, on s’accrochait à
-ses vêtements, les mères tendaient vers lui leurs enfants. Il vivait
-au milieu d’un affreux concert d’imprécations, de prières et de
-plaintes. Nul ne l’implorait en vain. Généreusement, il distribuait
-les provisions accumulées sur la rive gauche, s’oubliant lui-même, ne
-voulant pas se dire que le danger dont il reculait l’échéance pour les
-autres le menacerait fatalement à son tour.
-
-Cela ne pouvait tarder cependant. Le poisson salé, le gibier fumé,
-les légumes secs, tout diminuait rapidement. Que cette situation
-se prolongeât un mois, et, comme ceux de Libéria, les habitants du
-Bourg-Neuf auraient faim.
-
-Le péril était si évident que, dans l’entourage du Kaw-djer, on
-commençait à lui opposer quelque résistance. On refusait de se
-dessaisir des vivres. Il lui fallait longtemps discuter avant de les
-obtenir, et l’on ne cédait que de guerre lasse et plus difficilement
-de jour en jour.
-
-Harry Rhodes essaya de représenter à son ami l’inutilité de son
-sacrifice. Qu’espérait-il? Il était évidemment impossible que la faible
-quantité de vivres existant sur la rive gauche suffît à sauver toute la
-population de l’île. Que ferait-on quand ils seraient épuisés? Et quel
-intérêt y avait-il à reculer, au détriment de ceux qui avaient fait
-preuve de courage et de prévoyance, une catastrophe dans tous les cas
-inévitable et prochaine?
-
-Harry Rhodes ne put rien obtenir. Le Kaw-djer n’essaya même pas de lui
-répondre. Devant une telle détresse, on n’avait que faire d’arguments
-et il s’interdisait de réfléchir. Laisser de sang-froid périr toute
-une multitude, voilà ce qui était impossible. Partager avec elle
-jusqu’à la dernière miette, quoi qu’il en dût résulter, voilà ce qui
-était impérieusement nécessaire. Après?... Après, on verrait. Quand on
-n’aurait plus rien, on partirait, on irait plus loin, on chercherait
-un autre lieu d’établissement, où, comme au Bourg-Neuf, on vivrait
-de chasse et de pêche, et l’on s’éloignerait du campement que peu de
-jours suffiraient alors à transformer en effroyable charnier. Mais du
-moins on aurait fait tout ce qui était au pouvoir des hommes, et l’on
-n’aurait pas eu l’affreux courage de condamner délibérément à mort un
-si grand nombre d’autres hommes.
-
-Sur la proposition d’Harry Rhodes, on examina l’opportunité de
-distribuer aux émigrants les quarante-huit fusils cachés par
-Hartlepool. Avec ces armes à feu, peut-être réussiraient-ils à vivre
-de leur chasse. Cette proposition fut repoussée. Dans cette saison,
-le gibier était très rare, et des fusils, entre les mains de paysans
-inexpérimentés, seraient d’un bien faible secours pour assurer
-l’alimentation d’une si nombreuse population. En revanche, ils seraient
-susceptibles de créer de graves dangers. A certains signes précurseurs,
-gestes brutaux, regards farouches, altercations fréquentes, il était
-facile de reconnaître que la violence fermentait dans les couches
-profondes de la foule. Les colons ne cherchaient plus à dissimuler la
-haine qu’ils éprouvaient les uns pour les autres. Ils s’accusaient
-réciproquement de leur échec, et chacun attribuait à son voisin la
-responsabilité de l’état de choses actuel.
-
-Toutefois, il en était un qu’on s’accordait à maudire unanimement, et
-celui-là, c’était Ferdinand Beauval qui avait imprudemment assumé la
-mission redoutable de gouverner ses semblables.
-
-Bien que son incapacité éclatante justifiât amplement la rancune des
-émigrants, on le supportait encore. Livrée à elle-même, une foule,
-tourbillon confus de volontés qui se neutralisent, est incapable
-d’agir. Son inertie rend sa patience infinie, et, quels que soient
-ses griefs, elle s’arrête interdite au moment de toucher au chef,
-comme saisie d’un religieux effroi devant son prestige qu’elle seule
-pourtant a créé. Il en était ainsi une fois de plus, et peut-être les
-colons de l’île Hoste n’eussent-ils manifesté leur colère que par des
-conciliabules privés et de platoniques menaces en sourdine, s’il ne
-s’était trouvé un des leurs pour les entraîner à l’exprimer par des
-actes.
-
-C’est une chose merveilleuse que, dans cette situation terrible, le
-fantôme de pouvoir détenu par Beauval ait pu exciter des convoitises.
-Pauvre pouvoir qui consistait à être le maître nominal d’une multitude
-d’affamés!
-
-Il en fut ainsi cependant.
-
-En présence d’une si poignante réalité, Lewis Dorick n’estima pas
-négligeable cette apparence d’autorité, et peut-être n’avait-il pas
-tort après tout. Le bon sens populaire n’emploie-t-il pas, pour
-désigner la puissance politique, l’expression vulgaire, mais expressive
-et pittoresque, d’_assiette au beurre_? Dans la plus déshéritée des
-sociétés, la première place assure, en effet, à son possesseur des
-avantages relatifs. Beauval en savait quelque chose, lui qui en était
-encore à connaître les souffrances de ses compagnons d’infortune. Ces
-avantages, Dorick entendait les assurer à lui-même et à ses amis.
-
-Jusqu’alors, il avait impatiemment supporté la grandeur de son rival.
-Jugeant l’occasion favorable, il entreprit une campagne, à laquelle le
-malheur public donnait une base solide. Les sujets de juste critique
-n’étaient que trop nombreux. Il n’avait que l’embarras du choix.
-Peut-être aurait-il été fort embarrassé, si on lui avait demandé ce
-qu’il eût fait à la place de son adversaire. Mais, personne ne lui
-posant cette indiscrète question, il n’avait pas le souci d’y répondre.
-
-[Illustration: Plus d’un colon fut soumis a la torture... (Page 212.)]
-
-Beauval n’était pas sans discerner le travail de son concurrent.
-Souvent, de la fenêtre de la demeure décorée par lui du nom pompeux
-de Palais du Gouvernement, il regardait tout songeur passer la foule,
-de jour en jour plus nombreuse à mesure que l’approche du printemps
-adoucissait la température. Aux regards qu’on lançait de son côté, aux
-poings qu’on brandissait parfois dans sa direction, il comprenait que
-la campagne de Dorick portait ses fruits et, peu enclin à descendre du
-pavois, il élaborait des plans de défense.
-
-Certes, il ne pouvait nier l’état de délabrement de la colonie, mais
-il en accusait les circonstances et, en particulier, le climat. Son
-imperturbable confiance en lui-même n’en était aucunement diminuée.
-S’il n’avait rien fait, parbleu, c’est qu’il n’y avait rien à faire, et
-un autre n’en eût pas fait davantage.
-
-Ce n’est pas uniquement par orgueil que Beauval se cramponnait à sa
-fonction. Malgré tout, dans les circonstances présentes, il avait perdu
-beaucoup de ses illusions sur le lustre qu’il en recevait. Il songeait
-aussi, avec inquiétude et complaisance à la fois, à l’abondante réserve
-de vivres qu’il était parvenu à mettre à l’abri. En aurait-il été
-ainsi, s’il n’avait pas été le chef? En serait-il encore ainsi, s’il ne
-l’était plus?
-
-C’est donc pour défendre sa vie, en même temps que sa place, qu’il se
-jeta ardemment dans la lutte. Très habilement, il ne contesta aucun des
-griefs énumérés par Dorick. Sur ce terrain il eût été vaincu d’avance.
-Il les accentua au contraire. De tous les mécontents, ce fut lui le
-plus ardent.
-
-Par exemple, les deux adversaires différèrent, d’avis sur le remède
-qu’il convenait d’appliquer. Tandis que Dorick prônait un changement
-de gouvernement, Beauval conseillait l’union et faisait remonter à
-d’autres la responsabilité des malheurs qui accablaient la colonie.
-
-Les auteurs responsables de ces malheurs, qui étaient-ils? Nuls autres,
-d’après lui, que le petit nombre d’émigrants qui n’avaient pas été
-dans la nécessité de se réfugier à la côte au cours de l’hiver. Le
-raisonnement de Beauval était simple. Puisqu’on ne les avait pas revus,
-c’est qu’ils avaient réussi. Ils possédaient, par conséquent, des
-vivres, et ces vivres, on avait le droit de les confisquer au profit de
-tous.
-
-Ces excitations trouvèrent de l’écho dans une population réduite au
-désespoir, et on leur obéit sans attendre. D’abord, on battit la
-campagne dans les environs de Libéria, puis, en vue d’expéditions
-plus lointaines, des bandes se formèrent, augmentèrent rapidement
-d’importance, et enfin, le 15 octobre, ce fut une véritable armée de
-plus de deux cents hommes qui, sous la conduite des frères Moore, se
-rua à la conquête du pain.
-
-Pendant cinq jours, cette troupe parcourut l’île en tous sens. Qu’y
-faisait-elle? On le devinait en voyant affluer ses victimes, affolées
-de la catastrophe imprévue qui avait annihilé leurs efforts. L’un
-après l’autre, ils couraient au Gouverneur et lui demandaient justice.
-Mais celui-ci les renvoyait rudement en leur reprochant leur honteux
-égoïsme. Eh quoi! ils auraient consenti à se gorger tandis que leurs
-frères mouraient de faim? Ahuris, les malheureux battaient en retraite,
-et Beauval triomphait. Leurs plaintes lui prouvaient que la piste
-indiquée par lui était bonne. Il ne s’était pas trompé. Ainsi qu’il
-l’avait affirmé au petit bonheur, ceux qui n’étaient pas revenus
-pendant l’hiver avaient vécu dans l’abondance.
-
-Maintenant, en tous cas, leur sort était pareil à celui des autres.
-Leur patient travail était rendu inutile et ils se trouvaient aussi
-pauvres et démunis que ceux qui avaient consommé leur ruine. Non
-seulement on était passé chez eux en trombe et l’on avait fait main
-basse sur tout ce qui pouvait se mettre sous la dent, mais encore on
-s’était livré à ces excès dont les foules, dussent-elles être les
-premières à en pâtir, sont assez volontiers coutumières. Les champs
-ensemencés avaient été piétinés, les basses-cours saccagées et vidées
-de leur dernier habitant.
-
-Bien maigre cependant était le butin des pillards. La réussite de ceux
-qu’ils rançonnaient était en somme très relative. Avoir réussi, cela
-voulait dire simplement que ces colons plus courageux, plus habiles
-ou moins malchanceux que leurs compagnons, avaient assuré vaille que
-vaille leur subsistance, mais non pas qu’ils fussent devenus riches par
-miracle. On ne découvrait donc rien dans ces pauvres fermes.
-
-De là, parmi ceux qui sillonnaient la campagne, grande désillusion, qui
-se traduisait souvent par des actes de véritable sauvagerie.
-
-Plus d’un colon fut soumis à la torture, afin qu’il dévoilât la
-cachette dans laquelle on l’accusait de dissimuler des vivres
-imaginaires. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’île
-Hoste, comme jadis la France, avait sa Jacquerie.
-
-Le cinquième jour après son départ, la bande des pillards se heurta aux
-palissades qui limitaient les enclos de la famille Rivière et des trois
-autres familles, leurs voisines. Depuis qu’on s’était mis en route, on
-n’avait cessé de penser à ces exploitations, les plus anciennes et les
-plus prospères de la colonie, et l’on se promettait merveille de leur
-pillage.
-
-Il fallut déchanter.
-
-Attenantes les unes aux autres, les quatre fermes, bâties sur les côtés
-d’un vaste quadrilatère, constituaient, dans leur ensemble, une sorte
-de citadelle, et une citadelle inexpugnable, car, seuls de tous les
-colons, ses défenseurs étaient armés. Ils reçurent à coups de fusils
-les assaillants, qui eurent, à la première décharge, sept hommes tués
-ou blessés. Les autres n’en demandèrent pas davantage et s’enfuirent en
-tumulte.
-
-Cette escarmouche calma sur-le-champ l’ardeur des pillards. Ceux-ci
-reprirent aussitôt la route de Libéria, qu’ils atteignirent à la nuit
-tombante. Le bruit de leurs imprécations furieuses les y précéda
-et annonça leur arrivée. On s’avança à leur rencontre, en prêtant
-l’oreille à cette clameur venue de la campagne assombrie.
-
-Tout d’abord, l’éloignement ne permettant pas de comprendre ce qu’ils
-criaient ainsi, on crut à des chants de joie et de victoire, Mais les
-mots, bientôt, se précisèrent, et l’on se regarda effarés.
-
-«Trahison!... Trahison!...» criaient-ils.
-
-Trahison!... Ceux qui n’avaient pas quitté Libéria furent saisis de
-crainte, et, plus que tous les autres, Beauval trembla. Il pressentit
-un malheur dont, quel qu’il fût, on le rendrait responsable, et, sans
-savoir au juste quel danger le menaçait, il courut s’enfermer dans le
-«Palais».
-
-Il achevait à peine de s’y verrouiller que le bruyant cortège faisait
-halte à sa porte.
-
-Que lui voulait-on? Que signifiaient ces blessés et ces morts qu’on
-déposait sur le sol du terre-plein ménagé devant sa demeure? De quel
-drame étaient-ils les victimes? Pourquoi cette multitude en rumeur?
-
-Pendant que Beauval s’efforçait vainement de percer ce mystère, un
-autre drame se jouait, qui allait désoler les habitants du Bourg-Neuf
-et frapper le Kaw-djer en plein cœur.
-
-Celui-ci n’était pas sans connaître les troubles qui agitaient la
-population de Libéria. En circulant dans le campement, il apprenait
-nécessairement tout ce qui s’y passait. Il ignorait néanmoins
-l’existence de la bande de pillards, partie avant son arrivée et
-revenue après son départ pour la rive gauche. Si la diminution du
-nombre des émigrants, durant ces quelques jours, avait, en effet,
-attiré son attention, il n’avait pu qu’en être étonné, sans en
-discerner la cause.
-
-Troublé cependant par une sourde inquiétude, il était sorti, ce
-soir-là, après le coucher du soleil et, avec ses compagnons habituels,
-Harry Rhodes, Hartlepool, Halg et Karroly, il s’était avancé jusqu’au
-bord de la rivière. La rive gauche dominant de quelques mètres la rive
-droite, il eût, de ce point, aperçu Libéria, pendant le jour. Mais, à
-cette heure, le campement disparaissait dans l’obscurité. Seules, une
-rumeur lointaine et une vague lueur en indiquaient l’emplacement.
-
-Les cinq promeneurs, assis sur la berge, le chien Zol à leurs pieds,
-contemplaient la nuit en silence, quand une voix s’éleva de l’autre
-côté de la rivière.
-
-«Kaw-djer!... appelait un homme haletant, comme s’il eût été essoufflé
-par une course rapide.
-
---Présent!... répondit le Kaw-djer.
-
-Une ombre traversa le ponceau et s’approcha du groupe. On reconnut
-Sirdey, l’ancien cuisinier du _Jonathan_.
-
---On a besoin de vous là-bas, dit-il en s’adressant au Kaw-djer.
-
---Qu’y a-t-il? demanda celui-ci en se levant.
-
---Des morts et des blessés.
-
---Des blessés!... Des morts!... qu’est-il donc arrivé?
-
---On est allé en bande chez les Rivière... Paraît qu’ils ont des
-fusils... Et voilà!
-
---Les malheureux!...
-
---Bilan: trois morts et quatre blessés. Les morts ne demandent rien,
-mais peut-être que les blessés...
-
---J’y vais,» interrompit le Kaw-djer, qui se mit en marche, tandis que
-Halg courait chercher la trousse des instruments de chirurgie.
-
-Chemin faisant, le Kaw-djer interrogeait, mais Sirdey ne pouvait le
-renseigner. Il ne savait rien. Lui, il n’avait pas accompagné la bande
-et il n’en connaissait les aventures que par ouï-dire. Personne,
-d’ailleurs, ne l’avait envoyé. Voyant qu’on rapportait sept corps
-inertes, il avait cru bien faire en accourant prévenir le Kaw-djer.
-
-«Vous avez très bien fait,» approuva celui-ci.
-
-En compagnie de Karroly, d’Hartlepool et d’Harry Rhodes, il avait
-franchi le ponceau et s’était avancé d’une centaine de mètres sur la
-rive droite, quand, en se retournant, il aperçut Halg, qui revenait
-avec la trousse. Le jeune Indien, qui traversait à son tour la rivière,
-rattraperait sans peine ses amis. Le Kaw-djer se remit en marche à pas
-pressés.
-
-Trois minutes plus tard un cri d’agonie l’arrêtait sur place. On eût
-dit la voix de Halg!... Le cœur étreint d’une affreuse angoisse, il se
-hâta de rebrousser chemin. Si grand était son trouble que Sirdey put,
-sans être vu, lui fausser compagnie et s’éloigner du côté de Libéria de
-toute la vitesse de ses jambes, et qu’il ne distingua pas davantage une
-ombre qui s’enfuyait dans la même direction après avoir fait un grand
-crochet vers l’amont.
-
-Mais si vite que le Kaw-djer courût, Zol courait plus vite encore. En
-deux bonds, le chien eut disparu dans l’ombre. Quelques instants plus
-tard, il donnait de la voix. A ses aboiements plaintifs succédèrent des
-grondements furieux qui allèrent bientôt en s’affaiblissant, comme si
-l’animal eût pris chasse et se fût lancé sur une piste.
-
-Puis, tout à coup, un nouveau cri d’agonie s’éleva dans la nuit.
-
-Ce deuxième cri, le Kaw-djer ne l’entendit pas. Il venait d’arriver à
-l’endroit d’où le premier était parti, et là, à ses pieds, il venait
-d’apercevoir Halg, le visage contre le sol, couché au milieu d’une mare
-de sang, un large coutelas fiché jusqu’au manche entre les deux épaules.
-
-Karroly s’était jeté sur son fils. Le Kaw-djer l’écarta rudement. Ce
-n’était pas l’heure de se lamenter, mais d’agir. Ramassant sa trousse,
-tombée à côté du jeune garçon, il fendit d’un seul coup, de haut en
-bas, le vêtement de celui-ci. Puis, avec d’infinies précautions, l’arme
-homicide fut retirée de son fourreau de chair, et la blessure apparut
-à nu. Elle était terrible. La lame, pénétrant entre les omoplates,
-avait traversé la poitrine presque de part en part. En admettant que,
-par miracle, la moelle épinière ne fût pas intéressée, le poumon était
-nécessairement perforé. Halg, livide, les yeux clos, respirait à peine,
-et une mousse sanglante coulait de ses lèvres.
-
-En quelques minutes, le Kaw-djer, ayant découpé en lanières sa blouse
-de peau de guanaque, eut fait un pansement provisoire, puis, sur un
-signe de lui, Karroly, Hartlepool et Harry Rhodes se mirent en devoir
-de transporter le blessé.
-
-A ce moment, l’attention du Kaw-djer fut enfin attirée par les
-grondements de Zol. Évidemment le chien était aux prises avec quelque
-ennemi. Tandis que le triste cortège se mettait en marche, il s’avança
-dans la direction du bruit, dont la source ne paraissait pas très
-éloignée.
-
-Cent pas plus loin, un horrible spectacle frappait sa vue. Sur le sol,
-un corps, celui de Sirk, ainsi qu’il le reconnut à la lumière de la
-lune, était étendu, la gorge ouverte par une affreuse blessure. Des
-carotides tranchées net le sang giclait à flots. Cette blessure, ce
-n’était pas une arme qui l’avait faite. Elle était l’œuvre de Zol, qui
-s’acharnait encore, ivre de rage, à l’agrandir.
-
-Le Kaw-djer fit lâcher prise au chien, puis s’agenouilla dans la boue
-sanglante près de l’homme.
-
-Tous soins étaient inutiles, Sirk était mort.
-
-Le Kaw-djer, songeur, considérait le cadavre qui ouvrait dans la nuit
-des yeux déjà vitreux. Le drame se reconstituait aisément. Pendant
-qu’il suivait Sirdey, complice peut-être du crime projeté, Sirk, à
-l’affût, avait bondi sur Halg qui revenait en courant et l’avait
-assassiné par derrière. Puis, tandis qu’on s’empressait autour du
-blessé, Zol s’était lancé sur les traces du coupable, dont le châtiment
-avait suivi de près le crime.
-
-Quelques minutes avaient suffi pour que le drame déroulât ses
-foudroyantes péripéties. Les deux acteurs gisaient abattus, l’un mort,
-l’autre mourant.
-
-La pensée du Kaw-djer se reporta sur Halg. Le groupe des trois hommes
-qui soutenaient le corps inerte du jeune Indien commençait à s’effacer
-dans la nuit. Il soupira profondément. Cet enfant représentait tout
-ce qu’il aimait sur la terre. Avec lui disparaîtrait sa plus forte,
-presque son unique raison de vivre.
-
-Au moment de s’éloigner, il laissa tomber un dernier regard sur le
-mort. La flaque ne s’était pas élargie. A mesure que jaillissait le
-flot ralenti du sang, il disparaissait dans la terre qui l’absorbait
-avidement. Depuis l’origine des âges elle a coutume de s’en abreuver,
-et ce n’est pas un fait d’importance que des gouttes de plus ou de
-moins dans l’intarissable pluie rouge.
-
-[Illustration: Sur le sol, un corps, celui de Sirk... (Page 216.)]
-
-Jusqu’ici, cependant, l’île Hoste avait échappé à la loi commune.
-Inhabitée, elle était ainsi restée pure. Mais des hommes étaient venus
-peupler ses déserts, et aussitôt le sang des hommes avait coulé.
-
-C’était la première fois peut-être qu’elle en était souillée...
-
-Ce ne devait pas être la dernière.
-
-
-
-
-XI
-
-UN CHEF.
-
-
-Quand Halg, toujours privé de sentiment, eut été déposé sur son lit,
-le Kaw-djer changea son pansement de fortune contre un autre moins
-sommaire. Les paupières du blessé battirent, ses lèvres s’agitèrent,
-un peu de rose colora ses joues livides, puis, après quelques faibles
-gémissements, il passa de l’anéantissement de la syncope à celui du
-sommeil.
-
-Survivrait-il à sa terrible blessure? La science humaine ne pouvait
-l’affirmer. En somme, la situation était grave, mais non désespérée,
-et il n’était pas absolument impossible que la plaie du poumon se
-cicatrisât.
-
-Après avoir donné tous les soins que son affection et son expérience
-lui dictèrent, le Kaw-djer recommanda pour Halg le calme le plus
-complet et la plus rigoureuse immobilité, et courut à Libéria, où
-d’autres avaient peut-être besoin de lui.
-
-Le malheur personnel qui venait de l’accabler laissait intact son
-admirable instinct de dévouement et d’altruisme. Le drame rapide qui
-déchirait son cœur ne lui faisait pas oublier ces morts et ces blessés,
-qui, d’après l’ancien cuisinier du _Jonathan_, attendaient du secours
-à Libéria. Y avait-il réellement des blessés et des morts, et Sirdey
-n’avait-il pas menti? Dans le doute, il fallait se rendre compte par
-soi-même de la vérité des choses.
-
-Il était à ce moment près de dix heures du soir. La lune, dans son
-premier quartier, commençait à décliner vers le couchant, et du
-firmament obscurci de l’orient tombait inépuisablement la cendre
-impalpable de l’ombre. Dans la nuit grandissante, une vague lueur
-continuait à rougeoyer au loin. Libéria ne dormait pas encore.
-
-Le Kaw-djer se mit en marche à grands pas. A travers la campagne
-silencieuse, une rumeur, d’abord légère, puis de plus en plus violente
-à mesure qu’il approchait, parvenait jusqu’à lui.
-
-En vingt minutes il eut atteint le campement. Passant rapidement entre
-les maisons noires, il allait déboucher sur l’espace laissé libre
-devant la maison du Gouverneur, quand un spectacle étrange et du plus
-intense pittoresque l’arrêta un instant.
-
-Éclairée par un cercle de torches fuligineuses, la population entière
-de Libéria semblait s’être donné rendez-vous sur le terre-plein. Tout
-le monde était là, hommes, femmes, enfants, divisés en trois groupes
-distincts. Le plus important de beaucoup au point de vue du nombre
-était massé juste en face du Kaw-djer. Ce groupe, qui comprenait la
-totalité des enfants et des femmes, demeurait silencieux et semblait
-composé en somme des spectateurs des deux autres. De ceux-ci, l’un se
-tenait rangé en bataille devant le palais du Gouvernement, comme s’il
-eût voulu en défendre l’entrée, tandis que l’autre avait pris position
-de l’autre côté de la place.
-
-Non, Sirdey n’avait pas menti. Au milieu du terre-plein, sept corps
-s’allongeaient, en effet. Des blessés ou des morts? A cette distance,
-le Kaw-djer n’en pouvait rien savoir, la flamme mouvante des torches
-leur prêtant à tous les mêmes apparences de vie.
-
-A en juger par leur attitude, il paraissait impossible de mettre en
-doute l’hostilité réciproque des deux groupes les moins nombreux.
-Cependant, de part et d’autre des corps déposés sur le sol, il semblait
-exister une zone neutre que nul des partis adverses ne se hasardait
-à franchir. Ceux qu’on était en droit, selon toute apparence, de
-considérer comme les assaillants n’esquissaient aucun geste d’attaque,
-et les défenseurs de Beauval n’avaient pas l’occasion de montrer leur
-courage. La bataille n’était pas engagée. On n’en était encore qu’aux
-paroles, mais, par exemple, on ne s’en faisait pas faute. Par-dessus
-les blessés ou les morts, on poursuivait une discussion fiévreuse; on
-échangeait, en guise de balles, des paroles qui, tantôt s’amenuisaient
-en arguments, et tantôt s’enflaient jusqu’à l’invective.
-
-On fit silence, quand le Kaw-djer pénétra dans le cercle de lumière.
-Sans s’occuper de ceux qui l’entouraient, il alla droit aux corps
-étendus et se pencha sur l’un d’eux. Celui-ci n’étant plus qu’un
-cadavre, il passa aussitôt au suivant, puis à tous les autres,
-entr’ouvrant les vêtements quand il y avait lieu et procédant
-rapidement à des pansements sommaires. Ce qu’avait annoncé Sirdey était
-exact. Il y avait bien, en effet, trois morts et quatre blessés.
-
-[Illustration: Les trois groupes s’étaient peu a peu fondus en un
-seul... (Page 223.)]
-
-Quand tout fut terminé, le Kaw-djer regarda autour de lui et, malgré
-sa tristesse, il ne put s’empêcher de sourire en se voyant entouré
-d’un millier de visages qui exprimaient la plus respectueuse et
-la plus puérile curiosité. Pour mieux l’éclairer, les porteurs de
-torches s’étaient rapprochés. Les trois groupes, suivant le mouvement,
-s’étaient peu à peu fondus en un seul dont il formait le centre, et
-dans lequel le silence était devenu profond.
-
-Le Kaw-djer demanda qu’on vînt à son aide. Personne ne faisant mine de
-bouger, il désigna par leur nom ceux dont il réclamait le concours.
-Ce fut alors très différent. Sans la moindre hésitation, l’émigrant
-désigné sortait de la foule à l’appel de son nom et se conformait avec
-zèle aux instructions qui lui étaient données.
-
-En quelques minutes, morts et blessés furent enlevés et transportés
-dans leurs demeures respectives, sous la conduite du Kaw-djer, dont
-le rôle n’était pas terminé. Il lui restait à visiter successivement
-les quatre blessés, à procéder à l’extraction des projectiles et aux
-pansements définitifs, avant de regagner le Bourg-Neuf.
-
-Tout en parachevant de cette manière son œuvre de dévouement, il
-s’informait des causes du massacre. Il apprit ainsi la rentrée en scène
-de Lewis Dorick, l’animosité de la foule à l’égard de Ferdinand Beauval
-et le dérivatif imaginé par celui-ci, les razzias faites dans les
-environs du campement et enfin la tentative de pillage dont il pouvait
-constater _de visu_ le piteux résultat.
-
-Piteux, il ne pouvait l’être, en effet, davantage. Repoussés à coups
-de fusils, comme il a été dit, par les quatre familles solidement
-retranchées dans leur enclos, les pillards avaient battu en retraite,
-ne rapportant, en fait de butin, que leurs camarades tués ou blessés.
-Combien le retour avait été différent de l’aller! Ils étaient partis
-à grand bruit, s’excitant les uns les autres, grisés d’une sorte de
-joie féroce, au milieu d’un concert d’exclamations, de lazzi brutaux,
-de vociférations, de menaces contre ceux qu’on se disposait à mettre
-à rançon. Ils revenaient en silence, l’oreille basse, n’ayant gagné
-dans l’aventure que des horions. Les bouches étaient muettes, les cœurs
-amers, les yeux sombres. L’excitation sauvage du départ avait fait
-place à une sourde fureur, qui ne demandait qu’un prétexte pour éclater.
-
-Ils s’estimaient dupes. De qui? Ils ne savaient trop. Pas de leur
-sottise, ni de leurs illusions, dans tous les cas. Selon la coutume
-universelle, ils eussent accusé la terre entière avant de s’accuser
-eux-mêmes.
-
-Ils connaissaient bien, pour l’avoir éprouvé trop souvent, ce sentiment
-d’amertume et de honte qui succède à l’avortement des entreprises de
-violence. Avant d’être jetés sur l’île Hoste, ils avaient compté parmi
-les prolétaires des deux mondes, et plus d’une fois ils s’étaient
-laissé prendre aux discours vibrants des rhéteurs. Ils avaient pratiqué
-la grève, digne et calme pendant les premiers jours, quand les bourses
-sont encore pleines, mais que la misère menaçante rend impatiente et
-fébrile, et qui devient furieuse enfin, quand les marmots crient devant
-la huche vide. C’est alors, qu’on voit rouge, qu’on se rue en trombe,
-et qu’on tue et qu’on meurt pour revenir... Victorieux parfois, il est
-vrai, mais plus souvent vaincu, c’est-à-dire dans une condition pire,
-l’échec ayant démontré la faiblesse de ceux qui voulaient triompher par
-la force.
-
-Eh bien! ce retour à travers les champs saccagés, c’était tout à fait
-le dernier acte d’une grève qui finit mal. L’état des âmes était
-pareil. Les pauvres diables s’estimaient joués et ils enrageaient de
-leur sottise. Les chefs, Beauval, Dorick, où étaient-ils?... Parbleu!
-loin des coups. C’était toujours et partout la même chose. Des renards
-et des corbeaux. Des exploiteurs et des exploités.
-
-Mais la grève, quand elle est sanglante, l’émeute, les révolutions ont
-leur rituel que les acteurs de ce drame savaient par cœur pour s’y être
-plus d’une fois scrupuleusement conformés. Il est d’usage que, dans ces
-convulsions, où l’homme, oubliant qu’il est un être pensant, emploie
-comme arguments la violence et le meurtre, les victimes deviennent des
-drapeaux.
-
-Drapeaux donc étaient devenues celles que rapportait la bande des
-pillards, et c’est pourquoi on les avait étendues sous les yeux
-de Ferdinand Beauval qui, détenant le pouvoir, était par essence
-responsable de tous les maux. Mais, là, on s’était heurté à ses
-partisans, et l’on avait commencé par s’injurier copieusement avant
-d’en arriver aux coups.
-
-[Illustration: «Et ceci encore!» ajouta Harry Rhodes. (Page 227.)]
-
-L’heure des coups, d’ailleurs, n’avait pas encore sonné. Un protocole
-inflexible indiquait nettement la marche à suivre. Quand on aurait
-suffisamment discouru, quand les gosiers seraient fatigués de crier,
-on rentrerait chez soi, puis, le lendemain, pour que tout fût accompli
-conformément aux rites, on ferait aux morts de solennelles funérailles.
-C’est alors seulement que les désordres seraient à craindre.
-
-L’intervention du Kaw-djer avait brusqué les choses. Grâce à lui, les
-colères avaient fait trêve, et l’on s’était souvenu qu’il n’y avait pas
-là que des morts, mais aussi des blessés auxquels des soins rapides
-étaient peut-être susceptibles de conserver la vie.
-
-Le terre-plein était désert, quand il le traversa pour retourner au
-Bourg-Neuf. Avec sa mobilité coutumière, la foule, toujours prête à
-s’enflammer soudainement, s’était soudainement apaisée. Les maisons
-étaient closes. On dormait.
-
-Tout en cheminant dans la nuit, le Kaw-djer pensait à ce qu’il avait
-appris. Aux noms de Dorick et de Beauval, il avait simplement haussé
-les épaules, mais la randonnée des pillards à travers la campagne lui
-semblait mériter plus sérieuse considération. Ces déprédations, ces
-vols, ces actes de barbarie étaient du plus fâcheux augure. La colonie,
-déjà si compromise, était perdue sans retour, si les colons entraient
-en lutte ouverte les uns contre les autres.
-
-Que devenaient, au contact des faits, les théories sur lesquelles le
-généreux illuminé avait édifié sa vie? Le résultat était là, certain,
-tangible, incontestable. Livrés à eux-mêmes, ces hommes s’étaient
-montrés incapables de vivre, et ils allaient mourir de faim, troupeau
-imbécile qui ne saurait pas trouver sa pâture sans un berger pour la
-lui donner. Quant à leur être moral, la qualité n’en excédait pas celle
-de leur sens pratique. L’abondance, la médiocrité et la misère, les
-brûlures du soleil et les morsures du froid, tout avait été prétexte
-pour que se révélassent les tares indélébiles des âmes. Ingratitude
-et égoïsme, abus de la force et lâcheté, intempérance, imprévoyance
-et paresse, voilà de quoi étaient pétris un trop grand nombre de ces
-hommes, dont l’intérêt, à défaut de plus noble mobile, eût dû faire
-une seule volonté aux mille cerveaux. Et voici qu’on arrivait aux
-dernières lignes de cette lamentable aventure! Dix-huit mois avaient
-suffi pour qu’elle commençât et se conclût. Comme si la nature eût
-regretté son œuvre et reconnu son erreur, elle rejetait ces hommes qui
-s’abandonnaient eux-mêmes. La mort les frappait sans relâche. L’un
-après l’autre, ils disparaissaient; l’un après l’autre, ils étaient
-repris par la terre, creuset où tout s’élabore et se transforme, qui,
-continuant le cycle éternel, referait de leur substance d’autres êtres,
-hélas! sans doute, pareils à eux.
-
-Encore estimaient-ils que la grande faucheuse n’allait pas assez vite
-en besogne, puisqu’ils l’aidaient de leurs propres mains. Là-bas, d’où
-le Kaw-djer venait, des blessés et des morts. Ici, où il passait, le
-cadavre de Sirk. Au Bourg-Neuf, la poitrine trouée d’un enfant, par qui
-son cœur désenchanté avait réappris la douceur d’aimer. De tous côtés,
-du sang.
-
-Avant d’aller chercher le sommeil, le Kaw-djer s’approcha du chevet de
-Halg. La situation était la même, ni meilleure, ni pire. Une hémorragie
-soudaine était toujours à craindre et, pendant plusieurs jours, ce
-danger resterait redoutable.
-
-Brisé par la fatigue, il se réveilla tard le lendemain. Le soleil
-était déjà haut sur l’horizon, quand il sortit de sa maison, après une
-visite à Halg, dont l’état demeurait stationnaire. La brume s’était
-levée. Il faisait beau. Hâtant le pas, afin de rattraper le temps
-perdu, le Kaw-djer se mit en route, comme chaque jour, pour Libéria,
-où l’appelaient ses malades ordinaires, en nombre, il est vrai,
-décroissant depuis le commencement du printemps, et les quatre blessés
-de la veille.
-
-Mais il se heurta à une barrière humaine dressée en travers du
-ponceau. A l’exception de Halg et de Karroly, elle comprenait toute
-la population masculine du Bourg-Neuf. Il y avait là quinze hommes
-et, circonstance singulière, quinze hommes armés de fusils, qui
-paraissaient le guetter. Ce n’étaient point des soldats, et pourtant
-leur attitude avait quelque chose de militaire. Calmes, sévères même,
-ils demeuraient l’arme au pied, comme dans l’attente des ordres d’un
-chef.
-
-Harry Rhodes, à quelques pas en avant d’eux, arrêta du geste le
-Kaw-djer. Celui-ci fit halte, et dénombra la petite troupe d’un regard
-étonné.
-
-«Kaw-djer, dit Harry Rhodes, non sans une sorte de solennité, depuis
-longtemps je vous conjure de venir au secours de la malheureuse
-population de l’île Hoste, en acceptant de vous placer à sa tête. Une
-dernière fois, je renouvelle ma prière.
-
-Le Kaw-djer, sans répondre, ferma les yeux, comme pour mieux voir en
-lui-même. Harry Rhodes poursuivit:
-
---Les derniers événements ont dû vous faire réfléchir. Nous, en tous
-cas, nous sommes fixés. C’est pourquoi, cette nuit, Hartlepool, moi
-et quelques autres, nous sommes allés reprendre ces quinze fusils
-qui ont été distribués aux hommes du Bourg-Neuf. Nous sommes armés
-maintenant et maîtres par conséquent d’imposer nos volontés. Or, les
-choses en sont arrivées à un point qu’une plus longue patience serait
-un véritable crime. Il faut agir. Mon parti est pris. Si vous persistez
-dans votre refus, je me mettrai moi-même à la tête de ces braves gens.
-Malheureusement, je n’ai, ni votre influence, ni votre autorité. On ne
-m’écoutera pas, et le sang coulera. A vous, au contraire, on obéira
-sans murmure. Décidez.
-
---Qu’y a-t-il donc de nouveau? demanda le Kaw-djer avec son calme
-habituel.
-
---Ceci, répondît Harry Rhodes, en étendant la main vers la maison où
-Halg agonisait.
-
-Le Kaw-djer tressaillit.
-
---Et ceci encore, ajouta Harry Rhodes, en l’entraînant de quelques pas
-vers l’amont.
-
-Tous deux gravirent la berge qui, en cet endroit, dominait la rive
-droite. Libéria et la plaine marécageuse qui les en séparait apparurent
-à leurs regards.
-
-Dès les premières heures du matin, on s’était, au campement, réveillé
-avec la fièvre. Il s’agissait de compléter l’œuvre de la veille, en
-procédant aux funérailles solennelles des trois morts. La perspective
-de cette cérémonie mettait tout le monde en ébullition. Pour les
-camarades des victimes, il s’agissait d’une manifestation; pour les
-partisans de Beauval, d’un danger; pour les autres, d’un spectacle.
-
-La population tout entière, à l’exception du seul Beauval, qui avait
-jugé plus sage de se tenir enfermé, suivit donc les trois cercueils.
-On ne négligea pas de faire passer le cortège devant la maison du
-Gouverneur, ni de s’arrêter sur le terre-plein, ce dont Lewis Dorick
-profita pour débiter une violente diatribe. Puis on se remit en marche.
-
-Sur les tombes, Dorick, prenant de nouveau la parole, prononça, pour la
-centième fois, un trop facile réquisitoire contre l’administration de
-la colonie. A l’entendre, l’imprévoyance, l’incapacité, les principes
-rétrogrades de son titulaire avaient causé tous les malheurs. Le moment
-était venu de renverser cet incapable et de nommer à sa place un autre
-chef.
-
-Le succès de Dorick fut éclatant. On lui répondit par un tonnerre
-de cris. D’abord, ce furent des «Vive Dorick!» puis on hurla «Au
-palais!... Au palais!...» et une centaine d’hommes s’ébranlèrent,
-en martelant le sol de leurs pieds lourds. Ils étaient chauffés à
-point. Leurs yeux étincelaient, leurs poings vers le ciel se tendaient
-menaçants, et les bouches grandes ouvertes par des clameurs de haine
-faisaient dans les visages des trous noirs.
-
-Bientôt le mouvement s’accéléra. Ils pressèrent le pas, puis coururent,
-et enfin, se poussant, se bousculant, ils dévalèrent comme un torrent.
-
-Un obstacle brisa leur élan. Ceux qui, ayant part aux avantages du
-pouvoir, redoutaient que le détenteur n’en fût changé, s’étaient
-constitués ses défenseurs. Poings contre poings, poitrines contre
-poitrines, les deux bandes se heurtèrent, et les coups commencèrent à
-pleuvoir.
-
-Toutefois, le parti de Beauval, visiblement le plus faible, dut
-reculer. Pas à pas, mètre à mètre, il fut refoulé jusqu’au Palais,
-Sur le terre-plein, la bataille reprit plus ardente. Longtemps elle
-demeura indécise. De temps à autre, un combattant, forcé de se retirer
-de la lutte, allait s’abattre dans quelque coin. Des mâchoires furent
-brisées, des côtes enfoncées, des membres cassés.
-
-Plus on frappait, plus on s’exaspérait. Le moment vint où les couteaux
-sortirent tout seuls de leurs gaines. Une fois de plus, le sang coula.
-
-Après une résistance héroïque, les défenseurs de Beauval furent
-enfin débordés, et les assaillants, ayant tout balayé devant eux, se
-ruèrent en désordre dans l’intérieur du Palais. Avec des hurlements
-de sauvages, ils le parcoururent de haut en bas. S’ils avaient trouvé
-Beauval, celui-ci eût été inévitablement écharpé. Par bonheur, il fut
-impossible de le découvrir. Beauval avait disparu. En voyant de quelle
-manière tournaient les choses, il avait déguerpi à temps, et, en ce
-moment, il fuyait à toutes jambes dans la direction du Bourg-Neuf.
-
-L’inutilité de leurs recherches porta au paroxysme la rage des
-vainqueurs. Il est de l’essence même de la foule de perdre toute mesure
-dans le bien comme dans le mal. A défaut d’autre victime, on s’en prit
-aux choses. La demeure de Beauval fut pillée de fond en comble. Son
-misérable mobilier, ses papiers, ses objets personnels, tout fut jeté
-pêle-mêle par les fenêtres, et amoncelé en un tas auquel on mit le feu.
-Quelques instants plus tard,--fut-ce par inadvertance? fut-ce par la
-volonté de l’un des émeutiers?--le Palais lui-même flambait à son tour.
-
-Chassés par la fumée, les envahisseurs se précipitèrent au dehors.
-Alors, ils n’étaient plus des hommes. Ivres de cris, de saccage
-et de meurtre, ils n’avaient plus de pensée ni de but. Rien qu’un
-irrésistible besoin de frapper, d’assommer, de détruire et de tuer.
-
-Sur le terre-plein stationnait, comme au spectacle, la foule des
-enfants, des femmes et des indifférents, éternels badauds à qui on
-ne cesse de rendre les coups qu’ils n’ont pas donnés. Ils formaient,
-en somme, le gros de la population, mais, en dépit de leur nombre,
-ils étaient trop pacifiques pour être redoutables. La bande de Lewis
-Dorick, maintenant grossie de ses anciens adversaires qui jugeaient
-opportun de se ranger du côté du plus fort, se rua sur cette multitude
-inoffensive, cognant des pieds et des poings.
-
-Ce fut une fuite éperdue. Hommes, femmes et enfants se répandirent
-dans la plaine, poursuivis par ces énergumènes qui eussent été bien
-embarrassés de donner la raison de leur sauvage fureur.
-
-Du haut de la berge qu’il venait de gravir avec Harry Rhodes, le
-Kaw-djer, en regardant du côté du campement, n’aperçut qu’un nuage
-de fumée, dont les lourdes volutes allaient rouler jusqu’à la mer.
-Les maisons disparaissaient dans ce nuage, d’où s’élevaient des cris
-confus: appels, jurons, exclamations de douleur et d’angoisse. Un
-seul être vivant, un homme, se montrait dans la plaine, au delà de la
-rivière. Il courait de toutes ses forces, bien que personne ne fût à sa
-poursuite. Sans ralentir son allure, cet homme atteignit le ponceau,
-le franchit, et vint tomber, hors d’haleine, en arrière de la petite
-troupe armée. On reconnut alors Ferdinand Beauval.
-
-Voilà ce que vit d’abord le Kaw-djer. Dans sa simplicité, le tableau
-était éloquent, et il en comprit sur-le-champ la signification: Beauval
-honteusement chassé, contraint à la fuite, et l’émeute semant dans
-Libéria l’incendie et la mort.
-
-Quel sens avait tout cela? Qu’on se fût débarrassé de Beauval, rien
-de mieux. Mais pourquoi cette dévastation, dont les auteurs seraient
-les premières victimes? Pourquoi cette tuerie, dont les cris lointains
-disaient la sauvage fureur?
-
-Ainsi donc, les hommes pouvaient en arriver là! Non seulement le plus
-médiocre intérêt les rendait capables du mal, mais ils l’étaient
-encore, le cas échéant, de détruire pour détruire, de frapper pour
-frapper, de tuer pour le plaisir de tuer! Il n’y avait pas que les
-besoins, les passions et l’orgueil pour lancer les hommes les uns
-contre les autres; il y avait aussi la folie, cette folie qui existe en
-puissance dans toutes les foules, et qui fait qu’ayant une fois goûté
-de la violence, elles ne s’arrêtent que saoules de destruction et de
-carnage.
-
-C’est par une telle folie--héroïsme ou brigandage, selon
-l’occurrence--que le bandit abat sans raison le passant inoffensif,
-c’est par elle que les révolutions font des innocents et des coupables
-une indistincte hécatombe, comme c’est elle aussi qui enflamme les
-armées et gagne les batailles.
-
-Que devenaient, devant de pareils faits, les rêves du Kaw-djer? Si la
-liberté intégrale était le bien naturel des hommes, n’était-ce pas à
-la condition qu’ils restassent des hommes et qu’ils ne fussent pas
-susceptibles de se transformer en bêtes fauves, comme ceux dont il
-contemplait les exploits?
-
-Le Kaw-djer n’avait rien répondu à Harry Rhodes. Droit et ferme au
-point culminant de la berge, il regarda pendant quelques minutes en
-silence. Ses réflexions douloureuses, son visage impassible ne les
-trahissait pas.
-
-Et pourtant, quel débat cruel dont son âme était déchirée! Fermer les
-yeux à l’évidence et s’entêter égoïstement dans une religion menteuse,
-tandis que ces malheureux insensés se massacraient les uns les autres,
-ou bien reconnaître l’évidence, obéir à la raison, intervenir dans ce
-désordre et les sauver malgré eux, poignant dilemme! Ce que commandait
-le bon sens, c’était, hélas! la négation de toute sa vie. Voir brisée
-à ses pieds l’idole élevée dans son cœur, reconnaître qu’on a été dupe
-d’un mirage, se dire qu’on a bâti sur un mensonge, que rien n’est vrai
-de ce qu’on a pensé, et qu’on s’est sacrifié stupidement à une chimère,
-quelle faillite!
-
-Tout à coup, hors de la fumée qui recouvrait Libéria, jaillit un
-fuyard, puis un autre, puis dix autres, puis cent autres, dont beaucoup
-de femmes et d’enfants. Quelques-uns cherchaient à se réfugier dans les
-hauteurs de l’Est, mais le plus grand nombre, serrés de près par leurs
-adversaires, couraient éperdument dans la direction du Bourg-Neuf. La
-dernière de ceux-ci était une femme. Un peu forte, elle ne pouvait
-aller vite. Un homme la rejoignit en quelques enjambées, la saisit par
-les cheveux, la renversa sur le sol, leva le poing...
-
-Le Kaw-djer se retourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix grave:
-
---J’accepte.»
-
-
-FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE.
-
-[Illustration]
-
-I
-
-PREMIÈRES MESURES.
-
-
-Le Kaw-djer, à la tête des quinze volontaires, traversa la plaine
-au pas de course. Il lui suffit de quelques minutes pour atteindre
-Libéria.
-
-On se battait encore sur le terre-plein, mais avec moins d’ardeur, et
-uniquement par suite de la vitesse acquise, car, déjà, on ne savait
-plus très bien pourquoi.
-
-L’arrivée de la petite troupe armée frappa de stupeur les belligérants.
-C’était une éventualité qu’ils n’avaient pas prévue. A aucun moment,
-les émeutiers n’avaient admis qu’ils pussent avoir à lutter contre
-une force supérieure, de taille à mettre le holà à leurs fantaisies
-meurtrières. Les combats singuliers en furent subitement arrêtés. Ceux
-qui recevaient les coups prirent du champ, ceux qui les donnaient
-s’immobilisèrent aux endroits où ils se trouvaient, les uns tout
-ahuris de leur inexplicable aventure, les autres l’air un peu égaré,
-la respiration haletante, en hommes qui, dans un moment d’aberration,
-auraient accompli quelque travail pénible dont ils ne comprendraient
-plus la raison. Sans transition, la surexcitation faisait place à la
-détente.
-
-Le Kaw-djer s’occupa en premier lieu de combattre l’incendie que
-les flammes, rabattues par une légère brise du Sud, risquaient de
-communiquer au campement tout entier. L’ancien «palais» de Beauval
-était alors plus qu’aux trois quarts consumé. Quelques coups de crosse
-suffirent à jeter bas cette construction légère, dont il ne subsista
-bientôt plus qu’un tas de débris calcinés d’où s’élevait une fumée âcre.
-
-Cela fait, laissant cinq de ses hommes de garde près de la foule
-assagie, il partit avec les dix autres à travers la plaine, afin de
-rallier le surplus des émigrants. Il y réussit sans peine. De tous
-côtés on revenait vers Libéria, les assaillants, dont la fatigue
-avait apaisé la fureur insensée, formant l’avant-garde, et, derrière
-eux, les badauds étrillés, qui, encore mal remis de leur terreur, se
-rapprochaient craintivement en conservant un prudent intervalle. Quand
-ceux-ci aperçurent le Kaw-djer, ils reprirent confiance et pressèrent
-le pas, si bien que les uns et les autres arrivèrent confondus à
-Libéria.
-
-En moins d’une heure, toute la population fut rassemblée sur le
-terre-plein. A voir ses rangs serrés, sa masse homogène, il eût été
-impossible de soupçonner que des partis adverses l’eussent jamais
-divisée. Sans les nombreuses victimes qui jonchaient le sol, il ne
-serait resté aucune trace des troubles qui venaient de finir.
-
-La foule ne montrait pas d’impatience. De la curiosité simplement.
-Tout étonnée de l’incompréhensible rafale qui l’avait secouée et
-meurtrie, elle regardait placidement le groupe compact des quinze
-hommes armés qui lui faisait face, et attendait ce qui allait
-s’ensuivre.
-
-Le Kaw-djer s’avança au milieu du terre-plein, et, s’adressant aux
-colons dont les regards convergeaient vers lui, il dit d’une voix forte:
-
-«Désormais, c’est moi qui serai votre chef.»
-
-Quel chemin il lui avait fallu parcourir pour en arriver à prononcer
-ces quelques mots! Ainsi donc, non seulement il acceptait enfin le
-principe d’autorité, non seulement il consentait, en dépit de ses
-répugnances, à en être le dépositaire, mais encore, allant d’un
-extrême à l’autre, il dépassait les plus absolus autocrates. Il ne
-se contentait pas de renoncer à son idéal de liberté, il le foulait
-aux pieds. Il ne demandait même pas l’assentiment de ceux dont il se
-décrétait le chef. Ce n’était pas une révolution. C’était un coup
-d’État.
-
-Un coup d’État d’une étonnante facilité. Quelques secondes de silence
-avaient suivi la brève déclaration du Kaw-djer, puis un grand cri
-s’éleva de la foule. Applaudissements, vivats, hurras partirent à la
-fois en ouragan. On se serrait les mains, on se congratulait, les mères
-embrassaient leurs enfants. Ce fut un enthousiasme frénétique.
-
-Ces pauvres gens passaient du découragement à l’espoir. Du moment que
-le Kaw-djer prenait leurs affaires en mains, ils étaient sauvés. Il
-saurait bien les tirer de leur misère. Comment?... Par quel moyen?...
-Personne n’en avait aucune idée, mais là n’était pas la question.
-Puisqu’il se chargeait de tout, il n’y avait pas à chercher plus loin.
-
-Quelques-uns, cependant, étaient sombres. Toutefois, si les partisans,
-dispersés, noyés dans la foule, de Beauval et de Lewis Dorick ne
-poussaient pas de vivats, ils ne se risquaient pas à manifester
-autrement que par leur silence. Qu’eussent-ils pu faire de plus? Leur
-minorité infime devait compter avec la majorité, depuis que celle-ci
-avait un chef. Ce grand corps possédait une tête désormais, et le
-cerveau rendait redoutable ces innombrables bras jusqu’ici dédaignés.
-
-Le Kaw-djer étendit la main. Le silence s’établit comme par
-enchantement.
-
-«Hosteliens, dit-il, le nécessaire sera fait pour améliorer la
-situation, mais j’exige l’obéissance de tous et je compte que personne
-ne m’obligera à employer la force. Que chacun de vous rentre chez soi
-et attende les instructions qui ne tarderont pas à être données.»
-
-L’énergique laconisme de ce discours eut les plus heureux effets. On
-comprit qu’on allait être dirigé, et qu’il suffirait dorénavant de se
-laisser conduire. Rien ne pouvait mieux réconforter des malheureux
-qui venaient de faire de la liberté une si déplorable expérience et
-qui l’eussent volontiers aliénée contre la certitude d’un morceau de
-pain. La liberté est un bien immense, mais qu’on ne peut goûter qu’à la
-condition de vivre. Et vivre, à cela se réduisaient pour l’instant les
-aspirations de ce peuple en détresse.
-
-On obéit avec célérité, sans faire entendre le plus léger murmure. La
-place se vida, et tous, jusqu’à Lewis Dorick, se conformant aux ordres
-reçus, s’enfermèrent dans les maisons ou sous les tentes.
-
-Le Kaw-djer suivit des yeux la foule qui s’écoulait, et ses lèvres
-eurent un imperceptible pli d’amertume. S’il lui était resté des
-illusions, elles se fussent envolées. L’homme, décidément, ne haïssait
-pas la contrainte autant qu’il se l’était imaginé. Tant de veulerie--de
-lâcheté presque!--ne s’accordait pas avec l’exercice d’une liberté sans
-limite.
-
-Une centaine de colons n’avaient pas suivi les autres. Le Kaw-djer se
-tourna en fronçant les sourcils vers ce groupe indocile. Aussitôt, un
-de ceux qui le composaient s’avança en avant de ses compagnons et prit
-la parole en leur nom. S’ils n’allaient pas, eux aussi, s’enfermer
-dans leurs demeures, c’est qu’ils n’en avaient pas. Chassés de leurs
-fermes envahies par une horde de pillards, ils venaient d’arriver à la
-côte, ceux-là depuis quelques jours, ceux-ci de la veille, et ils ne
-possédaient plus d’autre abri que le ciel.
-
-Le Kaw-djer, les ayant assurés qu’il serait promptement statué sur leur
-sort, les invita à dresser les tentes qui existaient encore en réserve,
-puis, tandis qu’ils se mettaient en devoir d’obéir, il s’occupa sans
-plus tarder des victimes de l’émeute.
-
-[Illustration: On alla de porte en porte donner à chacun sa ration...
-(Page 238.)]
-
-Il y en avait sur le terre-plein même et dans la campagne environnante.
-On partit à la recherche de ces dernières, et bientôt toutes furent
-ramenées au campement. Vérification faite, les troubles coûtaient la
-vie à douze colons, en y comprenant les trois pillards qui avaient
-trouvé la mort dans l’assaut de la ferme des Rivière. En général, il
-n’y avait pas lieu de beaucoup regretter les défunts. Un d’entre eux
-seulement, un des émigrants revenus de l’intérieur au cours de l’hiver,
-devait être compté dans la portion saine du peuple hostelien. Quant
-aux autres, ils appartenaient aux clans de Beauval et de Dorick, et
-le parti du travail et de l’ordre ne pouvait qu’être fortifié par leur
-disparition.
-
-Les dommages les plus sérieux avaient été soufferts, en effet, par les
-émeutiers eux-mêmes, acharnés dans l’attaque comme dans la défense.
-Parmi les curieux inoffensifs qu’ils avaient assaillis avec tant de
-sauvagerie après l’incendie du «palais», tout se réduisait, hormis le
-colon assassiné, à des blessures: contusions, fractures, voire quelques
-coups de couteau, qui fort heureusement ne mettaient en danger la vie
-de personne.
-
-C’était de la besogne pour le Kaw-djer. Il n’en fut pas effrayé. Ce
-n’est pas en aveugle qu’il avait pris en charge l’existence d’un
-millier d’êtres humains, et, quelle que fût la grandeur de la tâche,
-elle ne serait pas au-dessus de son courage.
-
-Les blessés examinés, pansés quand il y avait lieu, et enfin dirigés
-sur leurs demeures habituelles, le terre-plein fut complètement vide. Y
-laissant cinq hommes en surveillance, le Kaw-djer reprit, avec les dix
-autres, le chemin du Bourg-Neuf. Là-bas, un autre devoir l’appelait;
-là-bas, il y avait Halg, mourant, mort peut-être...
-
-Halg était dans le même état, et les soins intelligents ne lui
-manquaient pas. Graziella et sa mère étaient accourues rejoindre
-Karroly au chevet du blessé, et l’on pouvait compter sur le dévouement
-de telles gardes-malades. Élevée à une rude école, la jeune fille y
-avait appris à commander à sa douleur. Elle montra au Kaw-djer un
-visage tranquille et répondit avec calme à ses questions. Halg, ainsi
-qu’elle le lui dit, n’avait que peu de fièvre, mais il ne sortait de
-sa continuelle somnolence que pour pousser de temps à autre quelques
-faibles gémissements. Une mousse sanguinolente coulait toujours
-entre ses lèvres pâlies. Toutefois, elle était moins abondante et sa
-coloration moins prononcée. Il y avait là un symptôme favorable.
-
-Pendant ce temps, les dix hommes qui avaient accompagné le Kaw-djer
-s’étaient chargés de vivres prélevés sur la réserve du Bourg-Neuf. Sans
-s’accorder un instant de repos, on repartit pour Libéria, où on alla de
-porte en porte donner à chacun sa ration. La répartition terminée, le
-Kaw-djer distribua la garde pour la nuit, puis, s’enroulant dans une
-couverture, il s’étendit sur le sol et chercha le sommeil.
-
-Il ne put le trouver. En dépit de sa lassitude physique, son cerveau
-s’obstinait à élaborer la pensée.
-
-A quelques pas, les deux hommes de veille gardaient une immobilité de
-statue. Rien ne troublait le silence. Les yeux ouverts dans l’ombre, le
-Kaw-djer rêva.
-
-Que faisait-il là?... Pourquoi avait-il permis que sa conscience fût
-violentée par les faits et qu’une telle souffrance lui fut imposée?...
-S’il vivait auparavant dans l’erreur, du moins y vivait-il heureux...
-Heureux! qui l’empêchait de l’être encore? il lui suffirait de vouloir.
-Que fallait-il pour cela? Moins que rien. Se lever, fuir, demander
-l’oubli de cette cruelle aventure à l’ivresse des courses vagabondes
-qui, si longtemps, lui avaient donné le bonheur...
-
-Hélas! maintenant, lui rendraient-elles ses illusions détruites? Et
-quelle serait sa vie, avec le remords de tant de vies immolées à la
-gloire d’un faux dieu?... Non, cette foule qu’il avait prise en charge,
-il en était comptable vis-à-vis de lui-même. Il ne serait quitte envers
-elle que lorsque, d’étape en étape, il l’aurait conduite jusqu’au port.
-
-Soit! Mais quelle route choisir?... N’était-il pas trop tard?...
-Avait-il le pouvoir, un homme quel qu’il fût avait-il le pouvoir de
-faire remonter la pente à ce peuple, que ses tares, ses vices, son
-infériorité intellectuelle et morale semblaient vouer d’avance à un
-inévitable anéantissement?
-
-Froidement, le Kaw-djer évalua le poids du fardeau qu’il entreprenait
-de porter. Il fit le tour de son devoir et chercha les meilleurs moyens
-de l’accomplir. Empêcher ces pauvres gens de mourir de faim?... Oui,
-cela d’abord. Mais c’était peu de chose en regard de l’ensemble de
-l’œuvre. Vivre, ce n’est pas seulement satisfaire aux besoins matériels
-des organes, c’est aussi, plus encore peut-être, être conscient de la
-dignité humaine; c’est ne compter que sur soi et se donner aux autres;
-c’est être fort; c’est être bon. Après avoir sauvé de la mort ces
-vivants, il resterait à faire, de ces vivants, des hommes.
-
-Étaient-ils capables, ces dégénérés, de s’élever à un tel idéal? Tous,
-non assurément, mais quelques-uns peut-être, si on leur montrait
-l’étoile qu’ils n’avaient pas su voir dans le ciel, si on les
-conduisait au but en les tenant par la main.
-
-Ainsi, dans la nuit, songeait le Kaw-djer. Ainsi, l’une après l’autre,
-ses dernières résistances furent renversées, ses dernières révoltes
-vaincues, et peu à peu s’élabora dans son esprit le plan directeur
-auquel il allait désormais conformer tous ses actes.
-
-L’aube le trouva debout et revenant déjà du Bourg-Neuf, où il avait eu
-la joie de constater que l’état de Halg avait une légère tendance à
-s’améliorer. Aussitôt de retour à Libéria, il entra dans son rôle de
-chef.
-
-Son premier acte fut de nature à étonner ceux-là mêmes qui le
-touchaient de plus près. Il commença par battre le rappel des vingt
-ou vingt-cinq ouvriers maçons et des menuisiers faisant partie du
-personnel de la colonie, puis, leur ayant adjoint une vingtaine de
-colons choisis parmi ceux auxquels était familier le maniement de la
-pelle et de la pioche, il distribua à chacun sa besogne. En un point
-qu’il indiqua, des tranchées devaient être ouvertes, en vue de recevoir
-les murailles de l’une des maisons démontables qui serait édifiée à cet
-endroit. La maison une fois en place, les maçons en consolideraient
-les parois au moyen de contre-murs et la diviseraient par des cloisons
-selon un plan qui fut séance tenante tracé sur le sol. Ces instructions
-données, tandis qu’on se mettait à l’œuvre sous la direction du
-charpentier Hobard promu aux fonctions de contremaître, le Kaw-djer
-s’éloigna avec dix hommes d’escorte.
-
-A quelques pas s’élevait la plus vaste des maisons démontables. Là
-demeuraient cinq personnes. En compagnie des frères Moore, de Sirdey et
-de Kennedy, Lewis Dorick y avait élu domicile. C’est là que le Kaw-djer
-se rendit en droite ligne.
-
-Au moment où il entra, les cinq hommes étaient engagés dans une
-discussion véhémente. En l’apercevant, ils se levèrent brusquement.
-
-«Que venez-vous faire ici? demanda Lewis Dorick d’un ton rude.
-
-Du seuil, le Kaw-djer répondit froidement:
-
---La colonie hostelienne a besoin de cette maison.
-
---Besoin de cette maison!... répéta Lewis Dorick qui n’en pouvait
-croire, comme on dit, ses oreilles. Pourquoi faire?
-
---Pour y loger ses services. Je vous invite à la quitter sur-le-champ.
-
---Comment donc!... approuva ironiquement Dorick. Où irons-nous?
-
---Où il vous plaira. Il ne vous est pas interdit de vous en bâtir une
-autre.
-
---Vraiment!... Et en attendant?
-
---Des tentes seront mises à votre disposition.
-
---Et moi, je mets la porte à la vôtre, s’écria Dorick rouge de colère.
-
-Le Kaw-djer s’effaça, démasquant son escorte armée qui était restée au
-dehors.
-
---Dans ce cas, dit-il posément, je serai dans la nécessité d’employer
-la force.
-
-Lewis Dorick comprit d’un coup d’œil que toute résistance était
-impossible. Il battit en retraite.
-
---C’est bon, grommela-t-il. On s’en va... Le temps seulement de réunir
-ce qui nous appartient, car on nous permettra bien, je suppose,
-d’emporter...
-
---Rien, interrompit le Kaw-djer. Ce qui vous est personnel vous sera
-remis par mes soins. Le reste est la propriété de la colonie.
-
-C’en était trop. Dans sa rage, Dorick en oublia la prudence.
-
---C’est ce que nous verrons!» s’écria-t-il en portant la main à sa
-ceinture.
-
-Le couteau n’était pas hors de sa gaine qu’il lui était arraché. Les
-frères Moore s’élancèrent à la rescousse. Saisi à la gorge par le
-Kaw-djer, le plus grand fut renversé sur le sol. Au même instant, les
-gardes du nouveau chef faisaient irruption dans la pièce. Ils n’eurent
-pas à intervenir. Les cinq émigrants, tenus en respect, renonçaient à
-la lutte. Ils sortirent sans opposer une plus longue résistance.
-
-Le bruit de l’altercation avait attiré un certain nombre de curieux. On
-se pressait devant la porte. Les vaincus durent se frayer un passage
-dans ce populaire, dont ils étaient jadis si redoutés. Le vent avait
-tourné. On les accabla de huées.
-
-Le Kaw-djer, aidé de ses compagnons, procéda rapidement à une visite
-minutieuse de la maison dont il venait de prendre possession. Ainsi
-qu’il l’avait promis, tout ce qui pouvait être considéré comme la
-propriété personnelle des précédents occupants fut mis de côté pour
-être ultérieurement rendu aux ayants-droit. Mais, en dehors de
-cette catégorie d’objets, il fit d’intéressantes trouvailles. L’une
-des pièces, la plus reculée, avait été transformée en véritable
-garde-manger. Là s’amoncelait une importante réserve de vivres.
-Conserves, légumes secs, corned-beef, thé et café, les provisions
-étaient aussi abondantes qu’intelligemment choisies. Par quel moyen
-Lewis Dorick et ses acolytes se les étaient-ils procurées? Quel que fût
-ce moyen, ils n’avaient jamais eu à souffrir de la disette générale, ce
-qui ne les avait pas empêchés, d’ailleurs, de crier plus fort que les
-autres et d’être les fauteurs des troubles dans lesquels avait sombré
-le pouvoir de Beauval.
-
-Le Kaw-djer fit transporter ces vivres sur le terre-plein, où ils
-furent déposés sous la protection des fusils, puis des ouvriers
-réquisitionnés à cet effet, et auxquels le serrurier Lawson fut adjoint
-à titre de contremaître, commencèrent le démontage de la maison.
-
-Pendant que ce travail se poursuivait, le Kaw-djer, accompagné de
-quelques hommes d’escorte, entreprit, par tout le campement, une série
-de visites domiciliaires qui fut continuée sans interruption jusqu’à
-son complet achèvement. Maisons et tentes furent fouillées de fond en
-comble. Le produit de ces investigations, qui occupèrent la majeure
-partie de la journée, fut d’une richesse inespérée. Chez tous les
-émigrants se rattachant plus ou moins étroitement à Lewis Dorick ou à
-Ferdinand Beauval, et aussi chez quelques autres qui avaient réussi à
-se constituer une réserve en se privant aux jours d’abondance relative,
-on découvrit des cachettes analogues à celle qu’on avait déjà trouvée.
-
-Pour échapper aux soupçons sans doute, leurs possesseurs ne s’étaient
-pas montrés les derniers à se plaindre, lorsque la famine était venue.
-Le Kaw-djer en reconnut plus d’un, parmi eux, qui avaient imploré
-son aide et qui avaient accepté sans scrupule sa part des vivres
-prélevés sur ceux du Bourg-Neuf. Se voyant dépistés, ils étaient fort
-embarrassés maintenant, bien que le Kaw-djer ne manifestât par aucun
-signe les sentiments que leur ruse pouvait lui faire éprouver.
-
-Elle était cependant de nature à lui ouvrir de profondes perspectives
-sur les lois inflexibles qui gouvernent le monde. En fermant l’oreille
-aux cris de détresse que la faim arrachait à leurs compagnons de
-misère, en y mêlant hypocritement les leurs afin d’éviter le partage
-de ce qu’ils réservaient pour eux-mêmes, ces hommes avaient démontré
-une fois de plus l’instinct de féroce égoïsme qui tend uniquement à la
-conservation de l’individu. En vérité, leur conduite eût été la même
-s’ils eussent été, non des créatures raisonnables et sensibles, mais de
-simples agrégats de substance matérielle contraints d’obéir aveuglément
-aux fatalités physiologiques de la cellule initiale dont ils étaient
-sortis.
-
-Mais le Kaw-djer n’avait plus besoin, pour être convaincu, de cette
-démonstration supplémentaire et qui ne serait malheureusement pas la
-dernière. Si son rêve en s’écroulant n’avait laissé qu’un vide affreux
-dans son cœur, il ne songeait pas à le réédifier. L’éloquente brutalité
-des choses lui avait prouvé son erreur. Il comprenait qu’en imaginant
-des systèmes il avait fait œuvre de philosophe, non de savant, et qu’il
-avait ainsi péché contre l’esprit scientifique qui, s’interdisant
-les spéculations hasardeuses, s’attache à l’expérience et à l’examen
-purement objectif des faits. Or, les vertus et les vices de l’humanité,
-ses grandeurs et ses faiblesses, sa diversité prodigieuse, sont des
-faits qu’il faut savoir reconnaître et avec lesquels il faut compter.
-
-Et, d’ailleurs, quelle faute de raisonnement n’avait-il pas commise
-en condamnant en bloc tous les chefs, sous prétexte qu’ils ne sont
-pas impeccables et que la perfection originelle des hommes les rend
-inutiles! Ces puissants, envers lesquels il s’était montré si sévère,
-ne sont-ils pas des hommes comme les autres? Pourquoi auraient-ils le
-privilège d’être imparfaits? De leur imperfection, n’aurait-il pas dû,
-au contraire, logiquement conclure à celle de tous, et n’aurait-il pas
-dû reconnaître, par suite, la nécessité des lois et de ceux qui ont
-mission de les appliquer?
-
-Sa formule fameuse s’effritait, tombait en poussière. «Ni Dieu, ni
-maître», avait-il proclamé, et il avait dû confesser la nécessité
-d’un maître. De la deuxième partie de la proposition il ne subsistait
-rien, et sa destruction ébranlait la solidité de la première. Certes,
-il n’en était pas à remplacer sa négation par une affirmation. Mais,
-du moins, il connaissait la noble hésitation du savant qui, devant
-les problèmes dont la solution est actuellement impossible, s’arrête
-au seuil de l’inconnaissable et juge contraire à l’essence même de
-la science de décréter sans preuves qu’il n’y a dans l’univers rien
-d’autre que de la matière et que tout est soumis à ses lois. Il
-comprenait qu’en de telles questions une prudente expectative est de
-mise, et que, si chacun est libre de jeter son explication personnelle
-du mystère universel dans la bataille des hypothèses, toute affirmation
-catégorique ne peut être que présomption ou sottise.
-
-De toutes les trouvailles, la plus remarquable fut faite dans la
-bicoque que l’Irlandais Patterson occupait avec Long, seul survivant de
-ses deux compagnons. On y était entré par acquit de conscience. Elle
-était si petite qu’il semblait difficile qu’une cachette de quelque
-importance pût y être ménagée. Mais Patterson avait remédié par son
-industrie à l’exiguïté du local, en y creusant une manière de cave que
-dissimulait un plancher grossier.
-
-Prodigieuse fut la quantité de vivres qu’on y trouva. Il y avait là de
-quoi nourrir la colonie entière pendant huit jours. Cet incroyable amas
-de provisions de toute nature prenait une signification tragique, quand
-on évoquait le souvenir du malheureux Blaker, mort de faim au milieu de
-ces richesses, et le Kaw-djer ressentit comme un sentiment d’effroi, en
-songeant à ce que devait être, pour avoir laissé le drame s’accomplir,
-l’âme ténébreuse de Patterson.
-
-L’Irlandais, d’ailleurs, n’avait aucunement figure de coupable. Il
-se montra arrogant, au contraire, et protesta avec énergie contre la
-spoliation dont il était victime. Le Kaw-djer, faisant en vain preuve
-de longanimité, eut beau lui expliquer la nécessité où chacun était
-de contribuer au salut commun, Patterson ne voulut rien entendre. La
-menace d’employer la force n’eut pas un meilleur succès. On ne réussit
-pas à l’intimider comme Lewis Dorick. Que lui importait l’escorte du
-nouveau chef? L’avare eût défendu son bien contre une armée. Or, elles
-étaient à lui, elles étaient son bien, ces provisions accumulées au
-prix de privations sans nombre. Ce n’est pas dans l’intérêt général,
-mais dans le sien propre, qu’il se les était imposées. S’il était
-inévitable qu’il fût dépouillé, encore fallait-il lui verser en argent
-l’équivalent de ce qu’on lui prenait.
-
-Une pareille argumentation eût fait rire autrefois le Kaw-djer. Elle le
-faisait réfléchir aujourd’hui. Après tout, Patterson avait raison. Si
-l’on voulait rendre confiance aux Hosteliens désemparés, il convenait
-de remettre en honneur les règles qu’ils avaient coutume de voir
-universellement respectées. Or, la première de toutes ces règles
-consacrées par le consentement unanime des peuples de la terre, c’est
-le droit de propriété.
-
-[Illustration: Il y avait là de quoi nourrir la colonie pendant huit
-jours. (Page 244.)]
-
-C’est pourquoi le Kaw-djer écouta avec patience le plaidoyer de
-Patterson, et c’est pourquoi il l’assura qu’il ne s’agissait nullement
-de spoliation, tout ce qui était réquisitionné dans l’intérêt général
-devant être payé à son juste prix par la communauté. L’avare aussitôt
-cessa de protester, mais ce fut pour se mettre à gémir. Toutes les
-marchandises étaient si rares et, partant, si chères à l’île Hoste!...
-La moindre des choses y acquérait une incroyable valeur!... Avant
-d’avoir la paix, le Kaw-djer dut longuement discuter l’importance de
-la somme à payer. Par exemple, quand on fut d’accord, Patterson aida
-lui-même au déménagement.
-
-Vers six heures du soir, toutes les provisions retrouvées étaient
-enfin déposées sur le terre-plein. Elles y formaient un amoncellement
-respectable. Les ayant évaluées d’un coup d’œil, et leur ajoutant
-par la pensée les réserves du Bourg-Neuf, le Kaw-djer estima qu’un
-rationnement sévère les ferait durer près de deux mois.
-
-On procéda immédiatement à la première distribution. Les émigrants
-défilèrent, et chacun d’eux reçut pour lui-même et pour sa famille
-la part qui lui était attribuée. Ils ouvraient de grands yeux en
-découvrant une telle accumulation de richesses, alors qu’ils se
-croyaient à la veille de mourir de faim. Cela tenait du miracle, un
-miracle dont le Kaw-djer eût été l’auteur.
-
-La distribution terminée, celui-ci retourna au Bourg-Neuf en compagnie
-d’Harry Rhodes, et tous deux se rendirent auprès de Halg. Ainsi qu’ils
-eurent la joie de le constater, l’amélioration persistait dans l’état
-du blessé, que continuaient à veiller Tullia et Graziella.
-
-Tranquillisé de ce côté, le Kaw-djer reprit avec une froide obstination
-l’exécution du plan qu’il s’était tracé pendant sa longue insomnie de
-la nuit précédente. Il se tourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix
-grave:
-
-«L’heure est venue de parler, monsieur Rhodes. Suivez-moi, je vous
-prie.»
-
-L’expression sévère, douloureuse même, de son visage frappa Harry
-Rhodes qui obéit en silence. Tous deux disparurent dans la chambre du
-Kaw-djer, dont la porte fut soigneusement verrouillée.
-
-La porte se rouvrit une heure plus tard, sans que rien eût transpiré de
-ce qui s’était dit au cours de cette entrevue. Le Kaw-djer avait son
-air habituel, plus glacé encore peut-être, mais Harry Rhodes semblait
-transfiguré par la joie. Devant son hôte, qui l’avait reconduit
-jusqu’au seuil de la maison, il s’inclina avec une sorte de déférence,
-avant de serrer chaleureusement la main que celui-ci lui tendait,
-puis, au moment de le quitter:
-
-«Comptez sur moi, dit-il.
-
---J’y compte,» répondit le Kaw-djer qui suivit des yeux son ami
-s’éloignant dans la nuit.
-
-Quand Harry Rhodes eut disparu, ce fut au tour de Karroly.
-
-Il le prit à l’écart et lui donna ses instructions que l’Indien écouta
-avec son respect habituel; puis, infatigable, il traversa une dernière
-fois la plaine et alla, comme la veille, chercher le sommeil sur le
-terre-plein de Libéria.
-
-Ce fut lui qui, dès l’aube, donna le signal du réveil. Bientôt, tous
-les colons convoqués par lui étaient réunis sur la place.
-
-«Hosteliens, dit-il au milieu d’un profond silence, il va vous être
-fait, pour la dernière fois, une distribution de vivres. Dorénavant
-les vivres seront vendus, à des prix que j’établirai, au profit de
-l’État. L’argent ne manquant à personne, nul ne risque de mourir de
-faim. D’ailleurs, la colonie a besoin de bras. Tous ceux d’entre vous
-qui se présenteront seront employés et payés. A partir de ce moment, le
-travail est la loi.»
-
-On ne saurait contenter tout le monde, et il n’est pas douteux que ce
-bref discours déplût cruellement à quelques-uns; mais il galvanisa
-littéralement par contre la majorité des auditeurs. Leurs fronts se
-relevèrent, leurs torses se redressèrent, comme si une force nouvelle
-leur eût été infusée. Ils sortaient donc enfin de leur inaction! On
-avait besoin d’eux. Ils allaient servir à quelque chose. Ils n’étaient
-plus inutiles. Ils acquéraient à la fois la certitude du travail et de
-la vie.
-
-Un immense «hourra!» sortit de leurs poitrines, et, vers le Kaw-djer,
-les bras se tendirent, muscles durcis, prêts à l’action.
-
-Au même instant, comme une réponse à la foule, un faible cri d’appel
-retentit dans le lointain.
-
-Le Kaw-djer se retourna et, sur la mer, il aperçut la _Wel-Kiej_ dont
-Karroly tenait la barre; Harry Rhodes, debout à l’avant, agitait la
-main en geste d’adieu, tandis que la chaloupe, toutes voiles dehors,
-s’éloignait dans le soleil.
-
-
-
-
-II
-
-LA CITÉ NAISSANTE.
-
-
-Immédiatement, le Kaw-djer organisa le travail. De tous ceux qui les
-offrirent, et ce fut, il faut le dire, l’immense majorité des colons,
-les bras furent acceptés. Divisés par équipes sous l’autorité de
-contremaîtres, les uns amorcèrent une route charretière qui réunirait
-Libéria au Bourg-Neuf, les autres furent affectés au transfert des
-maisons démontables jusqu’ici édifiées au hasard et qu’il s’agissait de
-disposer d’une manière plus logique. Le Kaw-djer indiqua les nouveaux
-emplacements, ceux-là parallèlement, ceux-ci à l’opposé de l’ancienne
-demeure de Dorick, laquelle commençait déjà à s’élever à peu près à
-l’endroit occupé antérieurement par le «palais» de Beauval.
-
-Une difficulté se révéla tout de suite. Pour ces divers travaux, on
-manquait d’outils. Les émigrants qui, pour une cause ou une autre,
-avaient dû abandonner leurs exploitations de l’intérieur, ne s’étaient
-pas mis en peine de rapporter ceux qu’ils y avaient emportés. Force
-leur fut d’aller les rechercher, si bien que le premier travail de la
-majeure partie des travailleurs fut précisément de se procurer des
-outils de travail.
-
-Il leur fallut refaire une fois de plus le chemin si péniblement
-parcouru lorsqu’ils étaient venus se réfugier à Libéria. Mais les
-circonstances n’étaient plus les mêmes, et il leur parut infiniment
-moins pénible. Le printemps avait remplacé l’hiver, ils ne manquaient
-plus de vivres, et la certitude de gagner leur vie au retour leur
-faisait un cœur joyeux. En une dizaine de jours, les derniers
-étaient rentrés. Les chantiers battirent alors leur plein. La
-route s’allongea à vue d’œil. Les maisons se groupèrent peu à peu
-harmonieusement, entourées de vastes espaces qui seraient dans l’avenir
-des jardins, et séparées par de larges rues, qui donnaient à Libéria
-des airs de ville au lieu de son aspect de campement provisoire. En
-même temps, on procédait à l’enlèvement des détritus et des immondices
-que l’incurie des habitants avait laissés s’amonceler.
-
-[Illustration: Les chantiers battirent alors leur plein. (Page 248.)]
-
-Commencée la première, l’ancienne maison de Dorick fut également la
-première à être à peu près habitable. Il n’avait pas fallu beaucoup de
-temps pour démonter cette construction légère et pour la réédifier à
-son nouvel emplacement, bien qu’on l’eût notablement agrandie. Certes
-elle n’était pas terminée, mais ses parois, encastrées dans le sol,
-étaient debout et le toit était en place, de même que les cloisons
-séparatives de l’intérieur. Pour s’installer dans la maison, il n’était
-pas nécessaire d’attendre l’achèvement des contre-murs extérieurs.
-
-Ce fut le 7 novembre que le Kaw-djer en prit possession. Le plan en
-était des plus simples. Au centre, un entrepôt dans lequel fut déposé
-le stock de provisions, et, autour de cet entrepôt, une série de pièces
-communiquant entre elles. Ces pièces s’ouvraient sur les façades Nord,
-Est et Ouest; une seule, au Sud, sans issue à l’extérieur, était
-commandée par les autres.
-
-Des inscriptions, tracées en lettres peintes sur des panneaux de bois,
-indiquaient la destination de ces diverses salles. _Gouvernement_,
-_Tribunal_, _Police_, disaient respectivement les inscriptions du
-Nord, de l’Ouest et de l’Est. Quant au dernier de ces locaux rien n’en
-révélait l’usage, mais le bruit courut bientôt que là se trouverait la
-_Prison_.
-
-Ainsi donc, le Kaw-djer ne s’en reposait plus uniquement sur la sagesse
-de ses semblables, et, pour que l’Autorité fût solidement assise,
-il la fondait sur ce trépied: la Justice, au sens social du mot, la
-Force et le Châtiment. Sa longue et stérile révolte n’aboutissait qu’à
-appliquer, jusque dans ce qu’elles ont de plus absolu, les règles hors
-desquelles l’imperfection humaine depuis l’origine des temps, rendu
-toute civilisation et tout progrès impossibles.
-
-Mais des locaux, des inscriptions précisant l’usage qu’on en devait
-faire, tout cela n’était en somme qu’un squelette d’administration. Il
-fallait des fonctionnaires pour exercer les fonctions. Le Kaw-djer
-les désigna sans tarder. Hartlepool fut placé à la tête de la police
-portée à quarante hommes choisis, après une sélection rigoureuse,
-exclusivement parmi les gens mariés. Quant au Tribunal, le Kaw-djer,
-tout en s’en réservant personnellement la présidence, en confia le
-service courant à Ferdinand Beauval.
-
-Assurément, la seconde de ces désignations avait de quoi étonner.
-Pourtant, ce n’était pas la première de ce genre. Quelques jours
-auparavant, le Kaw-djer en avait fait une autre au moins aussi
-surprenante.
-
-Le paiement des salaires et la vente des rations représentaient
-maintenant une besogne absorbante. L’échange du travail et des
-vivres, bien que l’opération fût simplifiée par l’intermédiaire de
-l’argent, exigeait une véritable comptabilité, et cette comptabilité
-un comptable. Le Kaw-djer nomma en cette qualité ce John Rame, à qui
-une existence de plaisirs avait coûté à la fois santé et fortune.
-Quel but avait poursuivi ce dégénéré en participant à une entreprise
-de colonisation? Sans doute, il ne le savait pas lui-même, et il
-avait obéi à des rêves imprécis de vie facile dans un pays vague et
-chimérique. La réalité, infiniment plus rude, lui avait donné les
-hivers de l’île Hoste, et c’était miracle que cet être débile y eût
-résisté. Poussé par la nécessité, il avait vainement essayé, depuis
-l’établissement du nouveau régime, de se mêler aux terrassiers occupés
-à la construction de la route. Dès le soir du premier jour, il avait
-dû y renoncer, surmené, brisé de fatigue, ses blanches mains déchirées
-par les quartiers de roc. Il fut trop heureux d’accepter l’emploi que
-le Kaw-djer lui attribuait et par lequel son insignifiante personnalité
-fut rapidement absorbée. Il se rétrécit encore, s’identifia à ses
-colonnes de chiffres, disparut dans sa fonction comme dans un tombeau.
-On ne devait plus entendre parler de lui.
-
-Savoir utiliser pour la grandeur de l’État jusqu’à la plus infime des
-forces sociales dont il dispose est peut-être la qualité maîtresse d’un
-conducteur d’hommes. Devant l’impossibilité de tout faire par soi-même,
-il lui faut nécessairement s’entourer de collaborateurs, et c’est dans
-leur choix que se manifeste avec le plus d’évidence le génie du chef.
-
-Pour singuliers qu’ils fussent, ceux du Kaw-djer étaient les meilleurs
-qu’il pût faire dans la situation où le sort le plaçait. Il n’avait
-qu’un but: obtenir de chacun le maximum de rendement au profit de la
-collectivité. Or, Beauval, malgré son incapacité à d’autres égards,
-n’en restait pas moins un avocat de valeur. Il était donc, plus
-que tout autre, qualifié pour assurer le cours de la justice, la
-surveillance du maître devant au besoin tenir en bride ses fantaisies.
-
-Quant à John Rame, c’était le plus inutile des colons. Il y avait lieu
-d’admirer qu’on eût réussi à tirer quelque chose de ce chiffon sans
-énergie ni vouloir, qui n’était bon à rien.
-
-Pendant que l’administration de l’État hostelien s’organisait de cette
-manière, le Kaw-djer déployait une activité prodigieuse.
-
-Il avait définitivement quitté le Bourg-Neuf. Ses instruments, livres,
-médicaments transportés au «Gouvernement»,--ainsi qu’on désignait
-déjà l’ancienne maison de Lewis Dorick--il y prenait chaque jour
-quelques heures de sommeil. Le reste du temps, il était partout à la
-fois. Il encourageait les travailleurs, résolvait les difficultés au
-fur et à mesure qu’elles se présentaient, maintenait avec calme et
-fermeté le bon ordre et la concorde. Nul ne se fût avisé d’élever une
-contestation, d’entamer une dispute en sa présence. Il n’avait qu’à
-paraître pour que le travail s’activât, pour que les muscles rendissent
-leur maximum de force.
-
-Certes, dans ce peuple misérable qu’il avait entrepris de conduire
-vers de meilleures destinées, la plupart ignoraient de quel drame
-sa conscience avait été le théâtre, et, l’eussent-ils connu, ils
-n’étaient pas assez psychologues et manquaient par trop d’idéalité pour
-soupçonner seulement quels ravages y avait fait un conflit de pures
-abstractions si différent de leurs soucis matériels. Du moins, il leur
-suffirait de regarder leur chef pour comprendre qu’une douleur secrète
-le dévorait. Si le Kaw-djer n’avait jamais été un homme expansif, il
-semblait maintenant de marbre. Son visage impassible ne souriait plus,
-ses lèvres ne s’entr’ouvraient que pour dire l’indispensable avec le
-minimum de mots. Autant peut-être à cause de son aspect qu’en raison
-de sa vigueur herculéenne et de la force armée dont il disposait, il
-apparaissait redoutable. Mais, si on le craignait, on admirait en
-même temps son intelligence et son énergie, et on l’aimait pour la
-bonté qu’on sentait vivante sous son attitude glaciale, pour tous les
-services qu’on avait reçus de lui et qu’on en recevait encore.
-
-La multiplicité de ses occupations n’épuisait pas, en effet, l’activité
-du Kaw-djer, et le chef n’avait pas fait tort au médecin. Pas un jour
-il ne manquait d’aller voir les malades et les blessés de l’émeute. Il
-avait, d’ailleurs, de moins en moins à faire. Sous la triple influence
-de la saison plus clémente, de la paix morale et du travail, la santé
-publique s’améliorait rapidement.
-
-De tous les malades et blessés, Halg était, bien entendu, le plus cher
-à son cœur. Quelque temps qu’il fît, quelle que fût sa fatigue, il
-passait matin et soir au chevet du jeune Indien, d’où Graziella et sa
-mère ne s’éloignaient pas. Il avait le bonheur de constater un mieux
-progressif. On fut bientôt certain que la blessure du poumon commençait
-à se fermer. Le 15 novembre, Halg put enfin quitter le lit sur lequel
-il gisait depuis près d’un mois.
-
-Ce jour-là, le Kaw-djer se rendit à la maison habitée par la famille
-Rhodes.
-
-«Bonjour, madame Rhodes!... Bonjour, les enfants! dit-il en entrant.
-
---Bonjour, Kaw-djer! lui répondit-on à l’unisson.
-
-Dans cette atmosphère si cordiale, il perdait toujours un peu de sa
-froideur. Edward et Clary se pressèrent contre lui. Paternellement il
-embrassa la jeune fille et caressa la joue du jeune garçon.
-
---Enfin, vous voici, Kaw-djer!... s’écria Mme Rhodes. Je vous croyais
-mort.
-
---J’ai eu beaucoup à faire, madame Rhodes.
-
---Je le sais, Kaw-djer. Je le sais, approuva Mme Rhodes. C’est égal,
-je suis contente de vous voir... J’espère que vous allez me donner des
-nouvelles de mon mari.
-
---Votre mari est parti, madame Rhodes. Voilà tout ce que je peux vous
-dire.
-
---Grand merci du renseignement!... Reste à savoir quand il doit revenir.
-
---Pas de si tôt, madame Rhodes. Votre veuvage est loin d’être fini.
-
-Mme Rhodes soupira tristement.
-
---Il ne faut pas être triste, madame Rhodes, reprit le Kaw-djer. Tout
-s’arrangera avec un peu de patience... D’ailleurs, je vous apporte de
-l’occupation, c’est-à-dire de la distraction. Vous allez déménager,
-madame Rhodes.
-
---Déménager!...
-
---Oui... Pour aller vous fixer à Libéria.
-
---A Libéria.!... Qu’irais-je y faire, Seigneur?
-
---Du commerce, madame Rhodes. Vous serez tout simplement la plus
-notable commerçante du pays, d’abord--et c’est une raison!--parce qu’il
-n’y en pas d’autres, et aussi, je l’espère bien, parce que vos affaires
-vont étonnamment prospérer.
-
---Commerçante!... Mes affaires?... répéta Mme Rhodes étonnée. Quelles
-affaires, Kaw-djer?
-
---Celles du bazar Harry Rhodes. Vous n’avez pas oublié, je suppose,
-que vous possédez une pacotille magnifique? Le moment est venu de
-l’utiliser.
-
---Comment!., objecta Mme Rhodes, vous voulez que, toute seule... sans
-mon mari...
-
---Vos enfants vous aideront, interrompit le Kaw-djer. Ils sont en âge
-de travailler, et tout le monde travaille ici. Je ne veux pas d’oisifs
-sur l’île Hoste.
-
-La voix du Kaw-djer s’était faite plus sérieuse. Sous l’ami qui
-conseillait perçait le chef qui allait ordonner.
-
---Tullia Ceroni et sa fille, reprit-il, vous donneront aussi un coup
-de main, quand Halg sera complètement guéri... D’autre part, vous
-n’avez pas le droit de laisser plus longtemps inutilisés des objets
-susceptibles d’accroître le bien-être de tous.
-
---Mais ces objets représentent presque toute notre fortune, objecta Mme
-Rhodes qui paraissait fort émue. Que dira mon mari, quand il apprendra
-que je les ai risqués dans un pays si troublé, où la sécurité...
-
---Est parfaite, madame Rhodes, termina le Kaw-djer, parfaite, vous
-pouvez m’en croire. Il n’y a pas de pays plus sûr.
-
---Mais enfin, que voulez-vous que j’en fasse, de toutes ces
-marchandises? demanda Mme Rhodes,
-
---Vous les vendrez.
-
---A qui?
-
---Aux acheteurs.
-
---Il y en a donc, et ils ont donc de l’argent?
-
---En doutez-vous? Vous savez bien que tout le monde en avait au départ.
-Maintenant on en gagne.
-
---On gagne de l’argent à l’île Hoste!...
-
---Parfaitement. En travaillant pour la colonie qui emploie et qui paye.
-
---La colonie a donc de l’argent, elle aussi?... Voilà du nouveau, par
-exemple!
-
---La colonie n’a pas d’argent, expliqua le Kaw-djer, mais elle s’en
-procure en vendant les vivres qu’elle est seule à posséder. Vous devez
-en savoir quelque chose, puisqu’il vous faut payer les vôtres.
-
---C’est vrai, reconnut Mme Rhodes. Mais s’il ne s’agit que d’un
-échange, si les colons sont obligés de rendre pour se nourrir ce qu’ils
-ont gagné par leur travail, je ne vois pas très bien comment ils
-deviendront mes clients.
-
---Soyez tranquille, madame Rhodes. Les prix ont été établis par moi, et
-ils sont tels que les colons peuvent faire de petites économies.
-
---Alors, qui donne la différence?
-
---C’est moi, madame Rhodes.
-
---Vous êtes donc bien riche, Kaw-djer?
-
---Il paraît.
-
-Mme Rhodes regarda son interlocuteur d’un air ébahi. Celui-ci ne sembla
-pas s’en apercevoir.
-
---Je considère comme très important, madame Rhodes, reprit-il avec
-fermeté, que votre magasin soit ouvert à bref délai.
-
---Comme il vous plaira, Kaw-djer,» accorda Mme Rhodes sans enthousiasme.
-
-Cinq jours plus tard, le Kaw-djer était obéi. Quand, le 20 novembre,
-Karroly revint avec la _Wel-Kiej_, il trouva le bazar Rhodes en plein
-fonctionnement.
-
-Karroly revenait seul, après avoir débarqué M. Rhodes à Punta-Arenas;
-il ne put répondre autre chose aux questions anxieuses de Mme Rhodes,
-qui demanda tout aussi vainement des explications au Kaw-djer. Celui-ci
-se contenta de l’assurer qu’elle ne devait concevoir aucune inquiétude,
-mais simplement s’armer de patience, l’absence de M. Rhodes devant se
-prolonger assez longtemps encore.
-
-Quant à Karroly, il était émerveillé de ce qu’il voyait. Quel
-changement en moins d’un mois! Libéria n’était plus reconnaissable.
-A peine si quelques rares maisons étaient encore à leurs anciennes
-places. La plupart étaient maintenant groupées autour de celle qu’on
-désignait sous le nom de Gouvernement. Les plus voisines abritaient
-les quarante ménages, dont les chefs, armés aux dépens de la réserve
-de fusils, constituaient la police de la colonie. Les huit fusils
-sans emploi avaient été déposés dans le poste situé entre le logis
-du Kaw-djer et celui d’Hartlepool, et que plusieurs hommes gardaient
-jour et nuit. Quant à la provision de poudre, on l’avait mise à l’abri
-dans l’entrepôt ménagé au centre de l’immeuble et sans aucune issue à
-l’extérieur.
-
-Un peu plus loin, s’ouvrait le bazar Rhodes. Ce bazar surtout
-émerveillait Karroly. Aucun des magasins de Punta-Arenas, seule ville
-que l’Indien eût jamais vue, n’en égalait à ses yeux la splendeur.
-
-Au delà, vers l’Est et vers l’Ouest, le travail se poursuivait.
-On aplanissait le sol destiné à recevoir les dernières maisons
-démontables et, plus loin, de tous les côtés, on travaillait également.
-Déjà d’autres maisons, celles-ci en bois, celles-là en maçonnerie,
-commençaient à s’élever hors de terre.
-
-Entre les maisons disposées selon un plan rigoureux qui ne laissait
-aucune place aux fantaisies individuelles, de véritables rues se
-croisaient à angles droits, suffisamment larges pour permettre le
-passage simultané de quatre véhicules. A vrai dire, ces rues étaient
-bien encore quelque peu boueuses et ravinées, mais le piétinement des
-colons en durcissait le sol de jour en jour.
-
-La route commencée dans la direction du Bourg-Neuf avait traversé la
-plaine marécageuse et rejoignait déjà obliquement la rivière. Sur
-les berges s’amoncelaient une multitude de pierres, en vue de la
-construction d’un pont plus solide que le ponceau existant.
-
-Le Bourg-Neuf était à peu près déserté. A l’exception de quatre marins
-du _Jonathan_ et de trois autres colons résolus à gagner leur vie en
-pêchant, ses anciens habitants l’avaient quitté pour Libéria, où les
-appelaient leurs occupations. Du Bourg-Neuf devenu ainsi exclusivement
-un port de pêche, les embarcations partaient chaque matin pour y
-rentrer aux approches du soir, chargées de poissons qui trouvaient
-aisément preneurs.
-
-Toutefois, malgré la diminution de sa population, aucune des maisons du
-faubourg n’avait été abattue. Ainsi l’avait décidé le Kaw-djer. Celle
-de Karroly était donc toujours debout, et l’Indien eut la joie d’y
-trouver Halg presque entièrement guéri.
-
-Ce lui fut, par contre, un grand chagrin d’y rentrer sans le Kaw-djer,
-dont la nouvelle existence le séparait à jamais. Finie, cette vie
-commune de tant d’années!... Comme il était changé!... En revoyant son
-fidèle Indien, à peine avait-il esquissé un sourire, à peine avait-il
-consenti à interrompre quelques minutes sa dévorante activité.
-
-Ce jour-là, comme tous les autres jours, le Kaw-djer, après une matinée
-consacrée aux divers travaux en cours, examina la situation de la
-colonie, tant au point de vue financier qu’au point de vue de l’état du
-stock des vivres, puis il retourna sur le chantier de la route.
-
-C’était l’heure du repos. Pics et pioches abandonnés, la plupart des
-terrassiers sommeillaient sur les bas côtés, en offrant au soleil
-leurs poitrines velues; d’autres mâchaient lentement leur ration en
-échangeant des mots vides et rares. A mesure que le Kaw-djer passait,
-les gens étendus se redressaient, les causeurs s’interrompaient, et
-tous soulevaient leurs casquettes, en accompagnant le geste d’une
-parole de bon accueil.
-
-«Salut, Gouverneur!» disaient l’un après l’autre ces hommes rudes.
-
-Sans s’arrêter, le Kaw-djer répondait de la main.
-
-Il avait déjà parcouru la moitié du chemin, quand il aperçut, non loin
-de la rivière, un groupe d’une centaine d’émigrants, parmi lesquels on
-distinguait quelques femmes. Il pressa le pas. Bientôt, partis de ce
-groupe, les sons d’un violon vinrent frapper son oreille.
-
-Un violon?... C’était la première fois qu’un violon chantait sur l’île
-Hoste depuis la mort de Fritz Gross.
-
-Il se mêla à l’attroupement, dont les rangs s’ouvrirent devant lui. Au
-centre, il y avait deux enfants. C’était l’un d’eux qui jouait, assez
-gauchement d’ailleurs. L’autre, pendant ce temps, disposait sur le sol
-des corbeilles de joncs tressés et des bouquets de fleurs des champs:
-seneçons, bruyères et branches de houx.
-
-Dick et Sand... Le Kaw-djer, dans cette tourmente qui avait bouleversé
-sa vie, les avait oubliés. Au reste, pourquoi eût-il songé à ceux-ci
-plutôt qu’aux autres enfants de la colonie? Eux aussi, ils avaient une
-famille, dans la personne du brave et honnête Hartlepool. En vérité, le
-petit Sand n’avait pas perdu son temps. Moins de trois mois s’étaient
-écoulés depuis qu’il avait hérité du violon de Fritz Gross, et il
-fallait qu’il eût de bien rares dispositions musicales pour être arrivé
-si vite, sans maître, sans conseils, à un pareil résultat. Certes il
-n’était pas un virtuose, et même il n’y avait pas lieu de croire qu’il
-le devint jamais, car la technique élémentaire lui ferait toujours
-défaut, mais il jouait avec justesse et trouvait, sans paraître les
-chercher, des mélodies naïves, ingénieuses et charmantes, qu’il
-engrenait les unes aux autres par des modulations d’une audace heureuse.
-
-Le violon se tut, Dick, ayant terminé son éventaire, prit la parole.
-
-«Honorables Hosteliens! dit-il avec une comique emphase, en redressant
-de son mieux sa petite taille, mon associé plus spécialement chargé
-du rayon artistique et musical de la maison Dick and Co, l’illustre
-maestro Sand, violoniste ordinaire de Sa Majesté le Roi du cap Horn et
-autres lieux, remercie vos Honneurs de l’attention qu’on a bien voulu
-lui accorder...
-
-Dick poussa un ouf! sonore, reprit sa respiration, et repartit de plus
-belle.
-
---Le concert, honorables Hosteliens, est gratuit, mais il n’en est pas
-de même de nos autres marchandises, lesquelles sont, j’ose le dire,
-plus merveilleuses encore et surtout plus solides. La Maison Dick and
-Co met aujourd’hui en vente des bouquets et des paniers. Ceux-ci seront
-de la plus grande commodité pour aller au marché... quand il y en aura
-un à l’île Hoste! Un _cent_[4], le bouquet!... Un _cent_, le panier!...
-Allons! honorables Hosteliens! la main à la poche, je vous prie!...
-
- [4] Environ cinq centimes.
-
-Ce disant, Dick faisait le tour du cercle, en présentant des
-échantillons de sa marchandise, tandis que, pour chauffer
-l’enthousiasme, le violon se mettait à chanter de plus belle.
-
-Quant aux spectateurs, ils riaient, et, d’après leurs propos, le
-Kaw-djer comprenait qu’ils n’assistaient pas pour la première fois à
-une scène de ce genre. Dick et Sand avaient sans doute l’habitude de
-parcourir les chantiers aux heures de repos et de faire ce singulier
-commerce. C’était miracle qu’il ne les eût pas encore aperçus!
-
-Cependant, Dick eut en un clin d’œil vendu bouquets et corbeilles.
-
---Il ne reste plus qu’un panier, Mesdames et Messieurs, annonça-t-il.
-C’est le plus beau! A deux _cents_, le dernier et le plus beau panier!
-
-Une ménagère versa les deux _cents_.
-
---Merci bien, Messieurs et Dames! Huit _cents_!... C’est la fortune
-s’écria Dick en esquissant un pas de gigue.
-
-La gigue fut arrêtée net. Le Kaw-djer avait saisi le danseur par
-l’oreille.
-
---Que veut dire ceci? interrogea-t-il sévèrement.
-
-D’un coup d’œil sournois, l’enfant s’efforça de deviner l’humeur réelle
-du Kaw-djer, puis, rassuré sans doute, il répondit avec le plus grand
-sérieux:
-
---Nous travaillons, Gouverneur.
-
---C’est ça que tu appelles travailler! s’écria le Kaw-djer qui lâcha
-son prisonnier.
-
-Celui-ci en profita pour se retourner complètement, et, regardant le
-Kaw-djer bien en face:
-
---Nous nous sommes établis, dit-il en se rengorgeant. Sand joue
-du violon, et moi je suis marchand de fleurs et de vannerie...
-Quelquefois, nous faisons des commissions... ou nous vendons des
-coquillages... Je sais aussi la danse... et des tours... C’est des
-professions, ça, peut-être, Gouverneur!
-
-Le Kaw-djer sourit malgré lui,
-
---En effet!... reconnut-il. Mais qu’avez-vous besoin d’argent?
-
---C’est pour votre subrécargue[5], pour M. John Rame, Gouverneur.
-
- [5] Comptable qui existe parfois à bord des navires.
-
---Comment!... s’écria le Kaw-djer, John Rame vous prend votre argent!...
-
---Il ne nous le prend pas, Gouverneur, répliqua Dick, vu que c’est nous
-qui le donnons pour les rations.
-
-Cette fois, le Kaw-djer fut tout à fait abasourdi. Il répéta:
-
---Pour les rations?... Vous payez votre nourriture!... N’habitez-vous
-donc plus avec M. Hartlepool?
-
-[Illustration: Il aperçut une centaine de femmes... (Page 264.)]
-
---Si, Gouverneur, mais ça ne fait rien...
-
-Dick gonfla ses joues, puis, imitant le Kaw-djer lui-même à s’y
-méprendre malgré la réduction de l’échelle, il dit avec une impayable
-gravité:
-
---Le travail est la loi!
-
-Sourire ou se fâcher?... Le Kaw-djer prit le parti de sourire. Aucune
-hésitation n’était possible, en effet. Dick n’avait évidemment nulle
-intention de railler. Dès lors, pourquoi blâmer ces deux enfants si
-ardents à se «débrouiller», alors que tant de leurs aînés avaient une
-telle propension à s’en reposer sur autrui.
-
-Il demanda:
-
---Votre «travail» vous rapporte-t-il au moins de quoi vivre?
-
---Je crois bien! affirma Dick avec importance. Des douze _cents_, par
-jour, quelquefois quinze, voilà ce qu’il nous rapporte, notre travail,
-Gouverneur!... Avec ça, un homme peut vivre, ajouta-t-il le plus
-sérieusement du monde.
-
-Un homme!... Les auditeurs partirent d’un éclat de rire. Dick, offensé,
-regarda les rieurs.
-
---Qu’est-ce qu’ils ont, ces idiots-là?... murmura-t-il entre ses dents
-d’un air vexé.
-
-Le Kaw-djer le ramena à la question.
-
---Quinze _cents_, ce n’est pas mal, en effet, reconnut-il. Vous
-gagneriez davantage cependant, si vous aidiez les maçons ou les
-terrassiers.
-
---Impossible, Gouverneur, répliqua Dick vivement.
-
---Pourquoi impossible? insista le Kaw-djer.
-
---Sand est trop petit. Il n’aurait pas la force, expliqua Dick, dont la
-voix exprima une véritable tendresse qui ne laissait pas d’être nuancée
-d’un soupçon de dédain.
-
---Et toi?
-
---Oh!... moi!...
-
-Il fallait entendre ce ton!... Lui, il aurait la force, assurément.
-C’eût été lui faire injure que d’en douter.
-
---Alors?...
-
---Je ne sais pas... balbutia Dick tout songeur. Ça ne me dit rien...
-
-Puis, dans une explosion:
-
---Moi, Gouverneur, j’aime la liberté!
-
-Le Kaw-djer considérait avec intérêt le petit bonhomme, qui, tête
-nue, les cheveux emmêlés par la brise, se tenait droit devant lui,
-sans baisser ses yeux brillants. Il se reconnaissait dans cette nature
-généreuse mais excessive. Lui aussi avait par-dessus tout aimé la
-liberté, lui aussi s’était montré impatient de toute entrave, et la
-contrainte lui avait paru si haïssable qu’il avait prêté à l’humanité
-entière ses répugnances. L’expérience lui avait démontré son erreur, en
-lui donnant la preuve que les hommes, loin d’avoir l’insatiable besoin
-de liberté qu’il leur supposait, peuvent aimer, au contraire, un joug
-qui les fait vivre, et qu’il est bon parfois que les enfants grands et
-petits aient un maître.
-
-Il répliqua:
-
---La liberté, il faut d’abord la gagner, mon garçon, en se rendant
-utile aux autres et à soi-même, et, pour cela, il est nécessaire de
-commencer par obéir. Vous irez trouver Hartlepool de ma part, et
-vous lui direz qu’il vous emploie selon vos forces. Je veillerai,
-d’ailleurs, à ce que Sand puisse continuer à travailler sa musique.
-Allez, mes enfants!»
-
-Cette rencontre attira l’attention du Kaw-djer sur un problème qu’il
-importait de résoudre. Les enfants pullulaient dans la colonie.
-Désœuvrés, loin de la surveillance des parents, ils vagabondaient
-du matin au soir. Pour fonder un peuple, il fallait préparer les
-générations futures à recueillir la succession de leurs devanciers. La
-création d’une école s’imposait à bref délai.
-
-Mais on ne saurait tout faire à la fois. Quelle que fût l’importance
-de cette question, il en remit l’examen à son retour d’une tournée
-qu’il désirait accomplir dans l’intérieur de l’île. Depuis qu’il avait
-assumé la charge du pouvoir, il projetait ce voyage d’inspection, que
-de plus pressants soucis l’avaient forcé à remettre de jour en jour.
-Maintenant, il pouvait s’éloigner sans imprudence. La machine avait
-reçu une impulsion suffisante pour fonctionner toute seule pendant
-quelque temps.
-
-Deux jours après l’arrivée de Karroly, il allait enfin partir, quand
-un incident l’obligea à un nouveau retard. Un matin, son attention fut
-attirée par le bruit d’une altercation violente. S’étant dirigé du côté
-d’où venait le vacarme, il aperçut une centaine de femmes discutant
-avec animation devant une clôture de forts madriers qui leur barrait la
-route. Le Kaw-djer ne comprit pas tout d’abord. Cette clôture, c’était
-celle qui limitait l’enclos de Patterson, mais elle ne lui avait pas
-semblé, les jours précédents, s’avancer aussi loin.
-
-Il fut bientôt renseigné.
-
-Patterson, qui, dès le printemps précédent, s’était adonné à la culture
-maraîchère, avait vu, cette année, ses efforts couronnés de succès.
-Travailleur infatigable, il avait obtenu une abondante récolte, et,
-depuis le renversement de Beauval, les autres habitants de Libéria
-s’approvisionnaient couramment chez lui de légumes frais.
-
-Son succès était dû, pour une grande part, à l’emplacement qu’il
-avait choisi. Au bord même de la rivière, il y trouvait de l’eau en
-abondance. C’est précisément cette situation privilégiée qui était
-cause du conflit actuel.
-
-Les cultures de Patterson, étendues sur un espace de deux ou trois
-cents mètres, commandaient le seul point où la rivière fût accessible,
-dans le voisinage immédiat de Libéria. En aval, elle était bordée,
-sur la rive droite, par une plaine marécageuse qui en interdisait
-l’approche jusqu’au ponceau établi près de l’embouchure, c’est-à-dire
-à plus de quinze cents mètres dans l’Ouest. En amont, la berge
-brusquement relevée tombait, pendant plus d’un mille, à pic dans le
-courant.
-
-Les ménagères de Libéria étaient donc dans l’obligation de traverser
-l’enclos de Patterson pour aller puiser l’eau nécessaire aux besoins
-de leurs ménages, et c’est pourquoi, jusqu’alors, le propriétaire de
-cet enclos avait ménagé un hiatus dans la barrière qui le délimitait.
-Mais, à la fin, il s’était avisé que ce passage incessant à travers
-sa propriété était attentatoire à ses droits et causait de multiples
-dommages. La nuit précédente, il avait donc, avec l’aide de Long, barré
-solidement l’ouverture, d’où grave déception et grande colère des
-ménagères venues de bon matin chercher de l’eau.
-
-Le calme se rétablit quand on aperçut le Kaw-djer, et l’on s’en
-rapporta à sa justice. Patiemment, il écouta les arguments pour et
-contre, puis il rendit sa sentence. A la surprise générale, elle
-fut favorable à Patterson. A la vérité, le Kaw-djer décida que la
-clôture devait être abattue sur-le-champ et qu’une voie de vingt
-mètres de large devait être rendue à la circulation publique, mais il
-reconnut les droits de l’occupant à une indemnité pour la parcelle
-de terrain cultivé dont il était privé dans l’intérêt public. Quant
-à l’importance de cette indemnité, elle serait fixée dans les formes
-régulières. Il y avait des juges à l’île Hoste. Patterson était invité
-à s’adresser à eux.
-
-La cause fut plaidée le jour même. Ce fut la première que Beauval eut à
-juger. Après débat contradictoire, il condamna l’État hostelien à payer
-une indemnité de cinquante dollars. Cette somme fut aussitôt versée à
-l’Irlandais qui ne chercha pas à dissimuler sa satisfaction.
-
-L’incident fut diversement commenté, mais, en général, on goûta fort
-la manière dont il avait été réglé. On eut le sentiment que nul
-ne pourrait désormais être dépouillé de ce qu’il possédait, et la
-confiance publique en fut énormément accrue. C’est ce résultat qu’avait
-voulu le Kaw-djer.
-
-Cette affaire terminée, celui-ci se mit en route. Pendant trois
-semaines, il sillonna l’île en tous sens, jusqu’à son extrémité
-Nord-Ouest, jusqu’aux pointes orientales des presqu’îles Dumas et
-Pasteur. L’une après l’autre, il visita toutes les exploitations,
-sans en omettre une seule, tant celles qui avaient été volontairement
-délaissées au cours du précédent hiver que celles dont les tenanciers
-avaient été chassés au moment des troubles.
-
-De son enquête, il résulta finalement que cent soixante et un colons,
-formant quarante-deux familles, séjournaient encore dans l’intérieur.
-Ces quarante-deux familles pouvaient toutes être considérées comme
-ayant réussi dans leur exploitation, mais à des degrés très inégaux.
-Les unes devaient borner leur espoir à assurer leur propre subsistance,
-tandis que d’autres, les mieux pourvues en garçons robustes, auraient
-pu agrandir considérablement leurs cultures.
-
-De vingt-huit familles, comptant cent dix-sept autres colons,
-contraintes, au moment des troubles, de se réfugier à Libéria, les
-exploitations, aujourd’hui très compromises, semblaient également avoir
-été prospères au moment où on avait dû les abandonner.
-
-Enfin, cent quatre-vingt-dix-sept tentatives d’exploitation n’avaient
-abouti qu’à un échec. De leurs propriétaires, une quarantaine étaient
-morts, et le surplus, au nombre de plus de sept-cent quatre-vingts,
-avait successivement cherché refuge à la côte au cours de l’hiver.
-
-Les renseignements ne manquaient pas au Kaw-djer. Les colons se
-mettaient avec empressement à sa disposition. L’enthousiasme était
-unanime, quand on apprenait la nouvelle organisation de la colonie, et
-cet enthousiasme croissait encore à mesure qu’il faisait part de ses
-projets. Lui parti, on reprenait le travail avec une ardeur décuplée
-par l’espoir.
-
-De tout ce qu’il observait, de tout ce qu’il entendait, le Kaw-djer
-prit soigneusement note. En même temps, il relevait un plan grossier
-des diverses exploitations et de leurs situations respectives.
-
-Ces documents, il les utilisa dès son retour. En quelques jours
-il dressa une carte de l’île, carte approximative au point de vue
-géographique, mais d’une exactitude plus que suffisante au point de vue
-des exploitations agricoles qui se limitaient les unes les autres, puis
-il répartit la moitié de l’île entre cent soixante-cinq familles qu’il
-choisit sans appel, et auxquelles il délivra des concessions régulières.
-
-Donner à la propriété cette base solide, c’était accomplir une
-véritable révolution. Au régime du bon plaisir, il substituait la
-légalité, à la possession de fait, un titre inattaquable par celui-là
-même qui l’avait délivré. Aussi ces simples feuilles de papier
-furent-elles reçues par leurs bénéficiaires avec autant de joie
-peut-être que les champs qu’elles représentaient. Jusqu’alors ils
-avaient vécu instables, dans l’incertitude du lendemain. Ces feuilles
-de papier changeaient tout. Cette terre était à eux. Ils pourraient
-la léguer à leurs enfants. Ils se fixaient, prenaient racine, et
-devenaient vraiment, de colons, des Hosteliens.
-
-Le Kaw-djer commença par consolider les droits des quarante-deux
-familles qui étaient demeurées attachées à la glèbe et par rétablir
-dans les leurs les vingt-huit exploitants qui ne l’avaient quittée que
-sous la menace des émeutiers. Cela fait, il sélectionna entre toutes
-quatre-vingt-quinze autres familles, qui lui parurent dignes d’en
-appeler de leur échec. Il ne s’occupa aucunement des autres.
-
-C’était de l’arbitraire. Ce ne fut pas le seul. Si l’égalité n’eut
-rien à voir dans la répartition des concessions, elle ne fut pas mieux
-respectée au point de vue de leur importance. A ceux-ci le Kaw-djer
-laissa juste le terrain sur lequel ils s’étaient d’abord établis,
-tandis qu’il diminuait la surface attribuée à ceux-là. En même temps,
-il augmentait considérablement certaines exploitations. Dans toutes
-ses décisions, il n’obéit qu’à une unique loi, l’intérêt supérieur de
-la colonie. A ceux qui avaient montré le plus d’intelligence, de force
-et de vaillance, les concessions les plus vastes. Rien au contraire à
-ceux dont il avait pu constater l’incapacité, et qu’il condamnait sans
-appel à rester des prolétaires et des salariés jusqu’à la mort.
-
-Le salariat, en effet, allait nécessairement faire son apparition sur
-l’île Hoste. Quelques exploitations, celles par exemple des quatre
-familles dont les Rivière formaient le centre, étaient d’une telle
-étendue et d’une telle prospérité, qu’elles eussent suffi à occuper
-plusieurs centaines d’ouvriers. L’ouvrage ne manquerait donc pas à ceux
-qui préféreraient le travail des champs à celui de la ville.
-
-Pour la deuxième fois, Libéria se dépeupla. Son titre de concession à
-peine en poche, chaque titulaire partait avec les siens, bien pourvu
-de vivres, dont la provision pourrait,--d’ailleurs, le Kaw-djer
-l’affirmait--être ultérieurement renouvelée. Quelques-uns de ceux qui
-n’avaient pas été favorisés les imitèrent, et allèrent louer leurs bras
-dans la campagne.
-
-Le 10 janvier, la population fut réduite à quatre cents habitants
-environ, dont deux cent cinquante hommes en âge de travailler. Les
-autres, soit un peu moins de six cents, y compris les femmes et les
-enfants, étaient maintenant disséminés dans l’intérieur. Ainsi que le
-Kaw-djer avait pu s’en assurer au cours de son voyage, la population
-totale n’atteignait plus en effet le millier. Le surplus était mort,
-dont près de deux cents dans le seul hiver qui venait de finir. Encore
-quelques hécatombes de ce genre, et l’île Hoste redeviendrait un désert.
-
-L’avancement du travail se ressentit de la diminution du nombre des
-travailleurs. Le Kaw-djer ne parut pas s’en soucier. On comprit bientôt
-sa tranquillité. Quelques jours plus tard, le 17 janvier, un vapeur
-mouillait en face du Bourg-Neuf. C’était un grand navire de deux
-mille tonneaux. Dès le lendemain son déchargement commençait, et les
-Libériens émerveillés virent défiler d’incalculables richesses. Ce fut
-d’abord du bétail, des moutons, des chevaux et jusqu’à deux chiens de
-berger. Puis, ce fut du matériel agricole: charrues, herses, batteuses,
-faneuses; des semences de toute nature; des vivres en quantité
-considérable, des voitures et des chariots; des métaux: plomb, fer,
-acier, zinc, étain, etc.; du petit outillage: marteaux, scies, burins,
-limes, et cent autres; des machines-outils: forge, perceuse, fraiseuse,
-tours à bois et à métaux, et beaucoup d’autres choses encore.
-
-En outre, le steamer ne contenait pas que ces objets matériels. Deux
-cents hommes, composés par moitié de terrassiers et d’ouvriers de
-bâtiment avaient été amenés par lui. Quand le déchargement du navire
-fut terminé, ils se joignirent aux colons, et les travaux menés par
-quatre cent cinquante bras robustes recommencèrent à avancer rapidement.
-
-En quelques jours la route du Bourg-Neuf fut terminée. Pendant que les
-maçons s’occupaient, les uns, de la construction du pont, les autres,
-de celle des maisons, on amorça vers l’intérieur une seconde route
-qui, divisée en nombreuses branches, serpenterait plus tard entre les
-exploitations, et porterait la vie à travers l’île, artères et veines
-de ce grand corps jusque-là inerte.
-
-Les Libériens n’étaient pas au bout de leurs surprises. Le 30 janvier,
-un second steamer arriva. Il provenait de Buenos-Ayres et apportait
-dans ses flancs, outre des objets analogues aux précédents, une
-cargaison importante destinée au bazar Rhodes. Il y avait de tout dans
-cette cargaison, jusqu’à des futilités: plumes, dentelles, rubans, dont
-pourrait désormais se parer la coquetterie des Hosteliennes.
-
-Deux cents nouveaux travailleurs débarquèrent de ce deuxième steamer,
-et deux cents encore d’un troisième qui mouilla en rade le 15 février.
-A dater de ce jour, on disposa de plus de huit cents bras. Le Kaw-djer
-estima ce nombre suffisant pour commencer la réalisation d’un grand
-projet. A l’ouest de l’embouchure de la rivière, furent jetées
-les premières assises d’une digue, qui, dans un avenir prochain,
-transformerait l’anse du Bourg-Neuf en un port vaste et sûr.
-
-Ainsi peu à peu, sous l’effort de ces centaines de bras que dirigeait
-une volonté, la ville se bâtissait, se redressait, s’assainissait, se
-vivifiait. Ainsi peu à peu, surgissait, du néant, la cité.
-
-
-
-
-III
-
-L’ATTENTAT.
-
-
-«Ça ne peut pas durer comme ça! s’écria Lewis Dorick, que ses
-compagnons approuvèrent d’un geste énergique.
-
-La journée de travail finie, ils se promenaient tous les quatre,
-Dorick, les frères Moore et Sirdey, au sud de Libéria, sur les
-premières pentes des montagnes détachées de la chaîne centrale de la
-presqu’île Hardy, qui allaient plus loin se perdre dans la mer en
-formant l’ossature de la pointe de l’Est.
-
---Non! ça ne peut pas durer comme ça! répéta Lewis Dorick avec une
-colère croissante. Nous ne sommes pas des hommes, si nous ne mettons
-pas à la raison ce sauvage qui prétend nous faire la loi!
-
---Il vous traite comme des chiens, renchérit Sirdey. On est moins
-que rien... «Faites ci»... «Faites ça», qu’il dit, sans même vous
-regarder... On le dégoûte, quoi, ce peau-rouge-là!
-
---A quel titre nous commande-t-il? interrogea rageusement Dorick. Qui
-est-ce qui l’a nommé Gouverneur?
-
---Pas moi, dit Sirdey.
-
---Ni moi, dit Fred Moore.
-
---Ni moi, dit son frère William.
-
---Ni vous, ni personne, conclut Dorick. Pas si bête, le gaillard!... Il
-n’a pas attendu qu’on lui donne la place. Il l’a prise.
-
---Ça n’est pas légal, protesta doctoralement Fred Moore.
-
---Légal!... Parbleu! il s’en moque bien! riposta Dorick. Pourquoi
-se gênerait-il avec des moutons qui tendent le dos pour qu’on les
-tonde?... A-t-il demandé notre avis pour rétablir la propriété? Avant,
-on était tous pareils. Maintenant, il y a des riches et des pauvres.
-
---C’est nous, les pauvres, constata mélancoliquement Sirdey... Il y
-a trois jours, ajouta-t-il avec indignation, il m’a annoncé que ma
-journée serait réduite de dix _cents_...
-
---Comme ça?... Sans donner de raisons?...
-
---Si. Il prétend que je ne travaille pas assez... J’en fais toujours
-autant que lui, qui se promène du matin au soir les mains dans les
-poches... Dix _cents_ de rabais sur une journée d’un demi-dollar!...
-S’il compte sur moi pour les travaux du port, il peut attendre!...
-
---Tu crèveras de faim, répliqua Dorick d’un ton glacial.
-
---Misère!... jura Sirdey en serrant les poings.
-
---Avec moi, dit William Moore, c’est il y a quinze jours qu’il a fait
-ses embarras. Il a trouvé que je rouspétais trop fort contre John Rame,
-son garde-magasin. Paraît que je dérangeais Monsieur... Si vous aviez
-vu ça!... Un empereur!... Faut payer leur camelote et dire encore merci!
-
---Moi, dit à son tour Fred Moore, c’était la semaine dernière... sous
-prétexte que je me battais avec un collègue... On n’a donc plus le
-droit maintenant de se battre de bonne amitié?... Non, mais, ce que
-ses flics m’ont empoigné!... Un peu plus ils me faisaient coucher au
-poste!...
-
---On est des domestiques, quoi! conclut Sirdey.
-
---Des esclaves, gronda William Moore.
-
-Ce sujet, ils le traitaient pour la centième fois ce soir-là. C’était
-le thème presque exclusif de leurs conversations quotidiennes.
-
-En édictant, puis en imposant la loi du travail, le Kaw-djer avait
-nécessairement lésé un certain nombre d’intérêts particuliers, ceux
-notamment des paresseux qui eussent préféré vivre aux frais d’autrui.
-De là, grandes colères.
-
-Autour de Dorick gravitaient tous les mécontents. Sa bande et lui-même
-avaient inutilement essayé de continuer les errements passés. Les
-anciennes victimes, jadis si dociles, avaient pris conscience de leurs
-droits en même temps que de leurs devoirs, et la certitude d’être au
-besoin soutenus avait donné des griffes à ces agneaux. Les exploiteurs
-en avaient donc été pour leurs tentatives d’intimidation et s’étaient
-vus contraints de gagner, comme les autres, leur vie par le travail.
-
-Aussi étaient-ils furieux et se répandaient-ils en récriminations, par
-lesquelles se soulageait et s’entretenait à la fois leur exaspération
-grandissante.
-
-Jusqu’ici, à vrai dire, tout s’était passé en paroles. Mais, ce
-soir-là, les choses devaient tourner d’autre sorte. Les plaintes
-cent fois ressassées allaient se muer en actes, les colères amassées
-conduire aux résolutions les plus graves.
-
-Dorick avait écouté ses compagnons sans les interrompre. Ceux-ci
-s’étaient tournés vers lui, comme s’ils eussent fait appel à son
-témoignage et quêté son approbation.
-
---Tout ça, ce sont des mots, dit-il d’une voix mordante. Vous êtes des
-esclaves qui méritez l’esclavage. Si vous aviez du cœur au ventre, il y
-a longtemps que vous seriez libres. Vous êtes mille et vous supportez
-la tyrannie d’un seul!
-
---Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse? objecta piteusement Sirdey. Il est
-le plus fort.
-
---Allons donc! répliqua Dorick. Sa force, c’est la faiblesse des poules
-mouillées qui l’entourent.
-
-Fred Moore hocha la tête d’un air sceptique.
-
---Possible!... dit-il. N’empêche qu’il y en a beaucoup de son bord.
-Nous ne pouvons cependant pas, à nous quatre...
-
---Imbécile!... interrompit durement Dorick. Ce n’est pas le Kaw-djer,
-c’est le Gouverneur qu’ils soutiennent. On le conspuerait, s’il était
-renversé. Si j’étais à sa place, on serait à plat ventre devant moi,
-comme on l’est devant lui.
-
---Je ne dis pas non, accorda William Moore un peu goguenard. Mais,
-voilà le hic, c’est lui qui tient la place, et pas toi.
-
---Je ne t’ai pas attendu pour le savoir, répliqua Dorick pâle de
-colère. C’est précisément la question. Je ne dis qu’une chose, c’est
-que nous n’avons pas à nous occuper du tas de caniches qui suivent le
-Kaw-djer et qui marcheraient aussi bien derrière son successeur. C’est
-le chef seul qui les rend redoutables, c’est le chef seul qui nous
-gêne... Eh bien! supprimons-le!
-
-Il y eut un instant de silence. Les trois compagnons de Dorick
-échangèrent un regard peureux.
-
---Le supprimer! dit enfin Sirdey. Comme tu y vas!... Ne compte pas sur
-moi pour ce travail-là!
-
-Lewis Dorick haussa les épaules.
-
---On se passera de toi, voilà tout, dit-il avec mépris.
-
---Et de moi, ajouta William Moore.
-
---Moi, j’en suis, affirma énergiquement son frère, qui n’avait pas
-oublié l’humiliation que le Kaw-djer lui avait autrefois infligée.
-Seulement... voilà... ça ne me paraît pas commode.
-
-[Illustration: Chacun citait des noms (Page 273.)]
-
---Très facile, au contraire, répliqua Dorick.
-
---Comment?
-
---C’est bien simple...
-
-Sirdey intervint.
-
---Ta! ta! ta!... Vous allez!... Vous allez!... Qu’est-ce que vous
-ferez, quand le Kaw-djer sera... supprimé, comme dit Dorick?
-
---Ce que nous ferons?...
-
---Oui... Un homme de moins, c’est un homme de moins, pas plus. Il
-restera les autres. Dorick a beau dire, je ne suis pas si sûr que ça
-qu’ils marcheraient avec nous.
-
---Ils marcheront, affirma Dorick.
-
---Hum! fit Sirdey sceptique. Pas tous, en tous cas.
-
---Pourquoi pas?... La veille, on n’a personne, et, le lendemain, on a
-tout le monde... D’ailleurs, pas besoin de les avoir tous. Il suffit de
-quelques-uns pour donner le mouvement. Le reste suit.
-
---Et ces quelques-uns?...
-
---On les a.
-
---Hum!... fit de nouveau Sirdey.
-
---Il y a nous quatre, d’abord, dit Dorick que cette discussion
-échauffait.
-
---Ça ne fait que quatre, observa placidement Sirdey.
-
---Et Kennedy?... Peut-on le compter, celui-là?...
-
---Oui, accorda Sirdey. Cinq.
-
---Et Jackson, énuméra Dorick, Smirnoff, Reede, Blumenfeldt, Loreley?
-
---Dix.
-
---Il y en a d’autres. C’est un compte à faire.
-
---Comptons alors, proposa Sirdey.
-
---Soit!» accorda Dorick en tirant de sa poche un crayon et un calepin.
-
-Tous quatre s’assirent sur le sol, et, à tête reposée, firent le
-dénombrement des forces dont ils croyaient pouvoir disposer, après la
-disparition de l’homme, qui seul, d’après Dorick, rendait redoutable
-la puissance éparse de la foule. Chacun citait des noms, qu’on
-n’inscrivait sur le carnet qu’après discussion approfondie.
-
-Du point élevé qu’ils occupaient, un vaste panorama se développait
-sous leurs yeux. La rivière, venue de l’Ouest, passait à leurs pieds,
-puis, se recourbant, repartait dans le Nord-Ouest, c’est-à-dire presque
-parallèlement à elle-même, vers le Bourg-Neuf où elle se jetait dans
-la mer. Au coude de la rivière, Libéria s’étendait, déployée comme une
-carte, puis, au delà, la plaine marécageuse qui séparait la ville du
-rivage.
-
-On était au 25 février 1884. Depuis le jour où le Kaw-djer avait pris
-le pouvoir, plus de dix-huit mois s’étaient écoulés. L’œuvre accomplie
-pendant ce court espace de temps tenait réellement du prodige.
-
-De nouveaux contingents d’ouvriers comblant perpétuellement les vides
-laissés par ceux qui ne pouvaient se faire à l’existence de l’île
-Hoste, le nombre des habitants de Libéria s’était encore accru et
-dépassait le millier. Mais les maisons, en bois pour la plupart,
-s’étaient multipliées elles aussi et suffisaient à abriter tout le
-monde. Limitée à l’Ouest par la rivière, la ville s’était largement
-développée dans la direction opposée et vers le Sud.
-
-C’était une ville et non plus un campement, en effet. Rien n’y manquait
-maintenant de ce qui est nécessaire ou seulement agréable à la vie.
-Boulangers, épiciers, bouchers, assuraient l’alimentation publique. Des
-produits qu’ils mettaient en vente, la campagne hostelienne fournissait
-déjà sa part, et cette part représentait largement la consommation
-des producteurs. Dès l’année suivante, selon toute probabilité, l’île
-se suffirait à elle-même, en fait de froment, légumes et viandes de
-boucherie, en attendant le jour prochain où on pourrait passer de
-l’importation à l’exportation.
-
-Les enfants ne vagabondaient plus. Une école avait été ouverte, dont M.
-et Mme Rhodes assumaient alternativement la direction.
-
-Après toute une année d’absence, Harry Rhodes était revenu au mois
-d’octobre précédent, en rapportant avec lui une quantité considérable
-de marchandises. Aussitôt de retour, il avait eu une longue conférence
-avec le Kaw-djer, puis il s’était consacré à ses affaires, sans donner
-aucune explication sur la durée insolite de son voyage.
-
-Le temps que M. et Mme Rhodes consacraient à l’école n’était aucunement
-préjudiciable au bazar, dont Edward et Clary, aidés de Tullia et
-Graziella Ceroni, s’occupaient activement, et dont le succès allait
-grandissant.
-
-Un médecin, le Dr Samuel Arvidson, et un pharmacien étaient venus de
-Valparaiso s’installer à Libéria et y faisaient des affaires d’or. Un
-magasin de confections et un magasin de chaussures s’étaient ouverts et
-prospéraient. Ceux des émigrants qui, une première fois, avaient essayé
-de s’établir à leur compte dans leurs parties, avaient recommencé
-leur tentative avec un meilleur résultat. Libéria possédait plusieurs
-entrepreneurs employant un assez grand nombre d’ouvriers: un maçon, un
-charpentier, deux menuisiers, un tourneur sur bois, deux serruriers,
-dont l’un, très sérieusement outillé, eût mérité le qualificatif de
-constructeur.
-
-A proximité de la ville, vers le Sud, non loin de l’endroit où
-stationnaient alors Lewis Dorick et ses compagnons, une briqueterie
-s’était ouverte et produisait des briques d’excellente qualité. Vers
-l’Est, dans les contreforts des montagnes de la pointe, on avait
-découvert des gisements considérables de ces corps si abondants dans
-la nature: le sulfate et le carbonate de chaux. On ne manquait, par
-conséquent, ni de plâtre, ni de chaux, et même il s’était trouvé
-un audacieux pour entreprendre, par des moyens rudimentaires, la
-fabrication du ciment, dont le port en construction absorbait de
-grandes quantités.
-
-La large route qui passait au bas de la pente était celle-là même par
-où était venu le quatuor de mécontents, jusqu’au moment où ceux-ci
-l’avaient quittée pour un raidillon escaladant la montagne. Cette
-route, qui épousait toutes les sinuosités de la rivière disparaissait
-dans l’Ouest, un kilomètre plus loin, entre deux collines. Mais ils
-n’ignoraient pas, et personne n’ignorait qu’elle se prolongeait au delà
-et qu’on y travaillait sans relâche. Deux mois auparavant elle avait
-atteint, puis dépassé l’exploitation des Rivière, et depuis lors elle
-continuait, en se ramifiant sans cesse, à se dérouler vers le Nord.
-
-Une autre route, complètement achevée, traversait la rivière sur un
-solide pont de pierre et réunissait la capitale à son faubourg.
-
-Ce dernier n’avait subi que peu de changements, mais la digue soudée
-au rivage gagnait progressivement sur la mer. Déjà, elle abritait
-contre les vents d’Est l’anse du Bourg-Neuf, qu’elle transformait par
-degrés en un port vaste et tranquille. Ce jour-là précisément, on avait
-commencé à battre des pieux, première armature d’un batardeau destiné
-à l’édification d’un quai, le long duquel les navires pourraient un
-jour s’amarrer en eau profonde.
-
-Ils n’avaient pas attendu l’achèvement de ce quai, ni celui de la
-digue, pour trafiquer à l’île Hoste. L’année précédente, il en était
-venu trois, au compte exclusif du Kaw-djer. Cette année, il en était
-venu sept, dont deux seulement affrétés par l’administration de la
-Colonie, le voyage des cinq autres étant motivé par des opérations
-privées et des entreprises individuelles.
-
-En ce moment, un grand voilier stationnait en face du Bourg-Neuf, à
-demi chargé des planches débitées par la scierie des Rivière, tandis
-qu’un autre voilier, qui, son plein fait de la même marchandise, avait
-levé l’ancre quelques heures plus tôt, disparaissait derrière la pointe
-de l’Est.
-
-Tout, dans le spectacle offert à Lewis Dorick et à ses compagnons,
-exprimait éloquemment la prospérité grandissante de la Colonie. Mais,
-ce spectacle éloquent, aucun d’eux ne voulait le voir ni l’entendre.
-Il leur était familier, d’ailleurs, et l’accoutumance en diminuait
-beaucoup la valeur. Des changements progressifs passent aisément
-inaperçus, et, ce qu’ils découvraient, ils l’avaient vu naître jour
-par jour. Même s’ils se fussent reportés par la pensée au lendemain du
-naufrage, dont près de trois ans les séparaient alors, se fussent-ils
-rendu compte du progrès accompli? Ce n’est pas sûr. Habitués à ce
-spectacle, ils l’eussent, sans doute, trouvé naturel, et il leur eût
-semblé que les choses avaient toujours été ainsi.
-
-Pour le moment, du reste, ils avaient d’autres pensées en tête.
-Soigneusement ils énuméraient les habitants de Libéria et pointaient
-les noms au passage.
-
-«Je ne vois plus personne, dit enfin Sirdey. Où en sommes-nous?
-
-Dorick compta les noms inscrits sur le carnet.
-
---Cent dix-sept, dit-il.
-
---Sur mille!... acheva Sirdey.
-
---Et après?... répliqua Dorick. Cent dix-sept, c’est quelque chose.
-Croyez-vous que le Kaw-djer en ait davantage, j’entends des gens
-décidés, prêts à tout? Les autres sont des moutons qui suivront
-n’importe qui.
-
-Sirdey ne répondit pas, mais il ne paraissait pas convaincu.
-
---Et puis, assez causé, trancha violemment Dorick. Nous sommes quatre.
-Mettons la chose aux voix.
-
---Moi, s’écria Fred Moore en brandissant son gros poing, j’en ai assez.
-Il arrivera ce qui arrivera. Je vote pour qu’on marche.
-
---Moi de même, dit son frère.
-
---Avec moi, ça fait trois voix... Et toi, Sirdey?...
-
---Je ferai comme les autres, dit sans enthousiasme l’ancien cuisinier.
-Mais...
-
-Dorick lui coupa la parole:
-
---Pas de mais. Ce qui est voté est voté.
-
---Il faut bien cependant, insista Sirdey sans se laisser intimider,
-convenir des moyens. Se débarrasser du Kaw-djer, c’est bientôt dit.
-Reste à savoir comment.
-
---Ah!... si nous avions des armes... un fusil... un revolver... un
-pistolet seulement!... s’écria Fred Moore.
-
---Mais voilà, on n’en a pas, dit Sirdey avec flegme.
-
---Le couteau?... suggéra William Moore.
-
---Excellent pour te faire pincer, le couteau, mon vieux, répliqua
-Sirdey. Tu sais bien que le Kaw-djer est gardé comme un roi... Sans
-compter qu’il est de taille à donner du fil à retordre, quand même on
-s’y mettrait à quatre.
-
-Fred Moore fronça les sourcils et serra les dents, en ponctuant cette
-mimique d’un geste violent. Sirdey avait raison. Il connaissait la
-poigne du Kaw-djer et se rappelait combien peu son grand corps avait
-pesé entre ses mains.
-
---J’ai mieux que ça à vous offrir, dit tout à coup Dorick au milieu du
-silence qui avait suivi la réplique de Sirdey.
-
-Ses compagnons se tournèrent vers lui, l’interrogeant du regard.
-
---La poudre.
-
---La poudre?... répétèrent-ils tous trois sans comprendre. L’un d’eux
-demanda:
-
---Qu’en ferons-nous?
-
---Une bombe... Ah! le Kaw-djer est, dit-on, un anarchiste repenti. Eh
-bien! nous emploierons contre lui l’arme des anarchistes.
-
-Les auditeurs de Dorick ne semblaient pas très emballés.
-
---Qui est-ce qui la fera, cette bombe? bougonna Fred Moore, Pas moi,
-toujours.
-
---Moi, dit Dorick. Sans compter que ça ne sera peut-être pas la peine.
-J’ai une idée, et, si elle est bonne, le Kaw-djer ne sautera pas tout
-seul. Hartlepool et les hommes qui seront dans le poste sauteront en
-même temps... Autant d’ennemis en moins que nous aurons le lendemain.
-
-Les trois hommes regardèrent leur camarade avec admiration. Sirdey
-lui-même fut gagné.
-
---Comme ça!... murmura-t-il à bout d’arguments contraires.
-
-Il se ravisa.
-
---Sapristi! s’écria-t-il. Nous parlons de poudre comme si nous en
-avions.
-
---Il y en a dans l’entrepôt, répliqua Dorick. Nous n’avons qu’à la
-prendre.
-
---Tu en parles à ton aise!... riposta Sirdey qui jouait décidément le
-rôle de l’opposition. Avec ça que c’est commode!... Qui est-ce qui se
-chargera de la besogne?
-
---Pas moi, dit Dorick.
-
---Naturellement! approuva Sirdey d’un ton railleur.
-
---Non, expliqua Dorick, je ne suis pas assez fort. Pas toi non plus: tu
-es trop poltron. Et pas davantage Fred Moore ni William: ils sont trop
-brutaux et trop maladroits.
-
---Qui, alors?
-
---Kennedy.
-
-Personne ne fit d’objection. Oui, Kennedy, ancien matelot, leste,
-débrouillard, habile de ses doigts, apte à tous les métiers, pouvait
-réussir là ou d’autres échoueraient. Le choix de Dorick était bon.
-
-Celui-ci interrompit leurs réflexions.
-
---Voilà qu’il se fait tard, dit-il; si vous voulez, rendez-vous ici
-demain à la même heure. Kennedy sera là. Nous nous expliquerons, et
-nous conviendrons de tout.»
-
-En approchant des premières maisons, ils estimèrent prudent de
-s’écarter les uns des autres, et, le lendemain, ils prirent une
-précaution semblable pour se rendre à l’endroit convenu. Chacun sortit
-de la ville isolément, et c’est seulement quand ils furent hors de vue
-qu’ils laissèrent peu à peu décroître les distances qui les séparaient.
-
-Ils étaient cinq, ce soir-là, Kennedy, averti par Dorick, s’étant joint
-au quatuor.
-
-«Il est des nôtres,» annonça Dorick en frappant sur l’épaule du matelot.
-
-On échangea des poignées de mains, puis, sans perdre de temps, on
-examina le moyen d’exécuter le projet de la veille. La conversation fut
-longue. Il faisait nuit noire, quand les cinq hommes commencèrent à
-redescendre vers la ville. Leur accord était complet. On allait agir le
-soir même.
-
-Bien que l’obscurité fût profonde, ils se divisèrent comme ils
-l’avaient fait le jour précédent. Laissant entre eux un intervalle
-de quelques minutes, ils quittèrent la route, s’engagèrent à travers
-champs et contournèrent les maisons par le Sud jusqu’à la rivière,
-puis, revenant sur leurs pas, ils pénétrèrent en ville, en longeant
-l’enclos de Patterson. Tout était silencieux. Sans être vus, ils
-arrivèrent jusqu’au Gouvernement, où dormaient en ce moment le
-Kaw-djer, Hartlepool et les mousses. A l’ombre d’une maison, leur
-groupe se reforma, invisible. Là, ils s’immobilisèrent, l’oreille
-tendue, leurs yeux fouillant la nuit...
-
-Ils avaient devant eux la porte du Tribunal. Du poste de police, situé
-sur la façade opposée, de faibles bruits leur parvenaient. Là-bas, des
-hommes veillaient. Mais, de ce côté, il n’y avait personne. La rue
-était silencieuse et déserte.
-
-Pourquoi eût-on gardé la salle du Tribunal? Elle ne contenait rien
-qu’une table, un siège grossier, et quelques bancs fixés dans le
-plancher.
-
-Lorsqu’ils furent bien certains que la solitude était complète, Dorick
-et Kennedy quittèrent leur abri et traversèrent rapidement l’espace
-découvert. En un instant, ils atteignirent la porte du Tribunal,
-que Kennedy entreprit de forcer, tandis que Dorick faisait le guet.
-Pendant ce temps, les frères Moore, laissant Sirdey à la place qu’ils
-occupaient tous auparavant, s’éloignaient à leur tour, l’un à gauche,
-l’autre à droite, pour s’arrêter au bout de quelques pas. D’où ils
-étaient maintenant, ils pouvaient surveiller, celui-ci, la façade
-principale et la place ménagée devant le Gouvernement, celui-là, le mur
-sans issue, qui, au Sud, clôturait la prison, et la rue séparant ce mur
-des autres maisons. Kennedy était bien gardé. Au moindre danger, il
-serait prévenu à temps pour s’enfuir.
-
-Aucun incident ne survint. L’ancien matelot put travailler tout à son
-aise. Travail facile au surplus, car ce n’était pas une serrure bien
-solide qui fermait la porte du Tribunal. Celle-ci céda aux premières
-pesées et s’ouvrit béante sur les ténèbres intérieures.
-
-Kennedy entra, laissant Dorick en surveillance au dehors.
-
-On ne voyait goutte dans la salle. Kennedy frotta une allumette
-et alluma une bougie. Il savait où il allait, Dorick lui ayant
-soigneusement fait sa leçon. Des trois cloisons limitant la pièce dans
-laquelle il pénétrait, celle de droite séparait le Tribunal de la
-prison; celle de gauche était commune avec le Gouvernement proprement
-dit qui servait en même temps de domicile au Kaw-djer, Derrière celle
-qui lui faisait face, c’était l’entrepôt.
-
-Kennedy traversa obliquement la salle, jusqu’à l’encoignure formée
-par la jonction de cette dernière cloison avec celle de la prison. La
-prison étant vide pour l’instant, personne, par conséquent, ne pourrait
-l’entendre. Là, il fit halte et, promenant sa bougie contre la paroi,
-examina la manière dont il convenait de procéder.
-
-Il sourit joyeusement. Percer cette cloison ne serait qu’un jeu. Bâtie
-dès les premiers jours qui avaient suivi le coup d’État du Kaw-djer,
-à un moment où l’essentiel était d’aller vite, cette cloison ne
-constituait pas un bien sérieux obstacle. Elle était faite de madriers
-verticaux encastrés à leurs extrémités dans le plafond et dans le
-plancher, et laissant entre eux des intervalles qu’on avait remplis
-avec des pierrailles noyées dans un mortier de qualité médiocre et dont
-la dureté n’était pas des plus grandes. Le couteau de Kennedy entama
-sans peine ce mortier, et peu à peu les pierres descellées sortirent
-de leurs alvéoles. Il n’y avait à craindre que le bruit de leur chute.
-C’est pourquoi, dès qu’elles étaient ébranlées, Kennedy les arrachait
-une à une et les déposait doucement sur le sol.
-
-En une heure il eut pratiqué un trou de taille à lui livrer passage
-dans le sens de la hauteur. En largeur également, ce trou eût été
-suffisant, sans un madrier qui le traversait, et qu’il était, par
-conséquent, nécessaire de couper. Ce fut la partie la plus pénible du
-travail. Une heure encore fut employée à le mener à bonne fin.
-
-De temps à autre, Kennedy s’arrêtait et prêtait l’oreille aux
-bruits extérieurs. Tout était tranquille. Aucun appel des guetteurs
-n’annonçait l’approche d’un danger.
-
-Lorsque le trou fut assez grand, il passa de l’autre côté de la
-cloison. Là, les choses se compliquèrent. Au milieu des caisses et des
-marchandises de toutes sortes qui remplissaient l’entrepôt, se mouvoir
-sans bruit était fort difficile. Une extrême prudence était de rigueur.
-
-[Illustration: Les tonnelets de poudre étaient là, sous ses yeux. (Page
-282.)]
-
-Où avait-on placé les barils de poudre?... Nulle part il ne les
-apercevait... Les barils devaient être là, cependant...
-
-Il se mit à leur recherche. Lentement, surveillant le moindre de ses
-gestes, il s’insinua entre les caisses, obligé d’en déplacer parfois
-pour gagner du terrain.
-
-Près de deux heures s’écoulèrent. Au dehors, on devait ne rien
-comprendre à ce retard, et lui-même commençait à désespérer. Il
-s’énervait. La nuit avançait; le jour ne tarderait pas à se lever.
-Lui faudrait-il donc partir sans avoir réussi dans une entreprise que
-trahirait l’effraction de la porte et qu’il serait par conséquent
-impossible de renouveler?
-
-De guerre lasse, il allait se résigner à battre en retraite, quand il
-découvrit enfin ce qu’il cherchait. Les tonnelets de poudre étaient
-là, sous ses yeux. Il y en avait cinq, rangés en bon ordre près d’une
-porte qui s’ouvrait de l’autre côté dans le poste de police. Kennedy,
-retenant son souffle, entendait les hommes de veille causer entre eux.
-Il distinguait nettement leurs paroles. Plus que jamais, il était
-nécessaire d’agir en silence.
-
-Kennedy souleva un des barils, mais ce fut pour le reposer tout de
-suite sur le sol. Ce baril était trop lourd pour qu’un seul homme pût
-l’emporter sans bruit par le chemin compliqué qu’il fallait suivre. Se
-glissant entre les caisses, il regagna la salle du Tribunal et, passant
-sa tête dans le trou de la cloison, appela Dorick, dont la silhouette
-noire se découpait sur la nuit moins profonde de l’extérieur.
-
-Celui-ci se rendit à l’appel du marin.
-
-«Comme tu as été long! dit-il à voix basse, en se penchant vers
-l’ouverture. Que t’est-il donc arrivé?
-
---Rien, répondit Kennedy sur le même ton, mais ce n’est pas facile de
-naviguer là-dedans.
-
---As-tu les barils?
-
---Non. Ils sont trop lourds... Il faut être deux... Viens!»
-
-Dorick s’introduisit dans l’ouverture et, guidé par Kennedy, traversa
-l’entrepôt. Les deux hommes saisirent un des barils, et, le faisant
-passer par-dessus les caisses, l’amenèrent dans la salle du Tribunal.
-Dorick, aussitôt, franchit de nouveau la cloison.
-
-«Où vas-tu? demanda Kennedy en étouffant sa voix,
-
---Chercher un second baril, répondit Dorick. Dépêchons-nous. Le jour va
-se lever.
-
---Un baril? répéta Kennedy étonné. Avec celui-ci on ferait sauter
-Libéria tout entière!
-
---Nous emporterons l’autre, dit Dorick.
-
---Pour quoi faire?
-
---C’est mon idée... Quand on sera débarrassé du Kaw-djer, il faudra
-être les maîtres... La poudre pourra nous servir.
-
---Où la mettras-tu, en attendant?
-
---J’ai une cachette sûre... Ne t’inquiète pas.»
-
-Kennedy obéit de mauvaise grâce. Un quart d’heure plus tard, le second
-baril était déposé à côté du premier.
-
-L’un d’eux fut rapidement placé contre la cloison de gauche, puis,
-vers le bas, Kennedy le perça d’un trou, par où une petite quantité de
-poudre s’écoula.
-
-Pendant ce temps, Dorick avait sorti de sa poche une sorte de tresse
-faite de brins de coton lâchement entrelacés. Cette tresse, qu’il avait
-eu soin d’humecter au préalable, il la roula dans la poudre, puis, en
-prélevant un bout d’un coup de couteau, il alluma cet échantillon à
-titre d’expérience. Le feu grésilla, courut, s’éteignit.
-
-«Parfait! déclara Dorick. Cinq centimètres pour une minute. Donc, la
-mèche entière en durera vingt. C’est plus qu’il ne nous en faut.»
-
-Il se rapprocha du baril...
-
-A ce moment, un bruit violent se fit entendre, Dorick s’arrêta sur
-place, Kennedy et lui se regardèrent. Ils étaient livides...
-
-Leur angoisse fut courte. Dorick, reprenant son sang-froid, se mit à
-rire.
-
-«La pluie,» dit-il, en haussant les épaules.
-
-Il alla jusqu’à la porte et regarda au dehors. La pluie tombait à
-verse, en effet, et le bruit qui les avait épouvantés était celui des
-gouttes qui crépitaient furieusement contre le toit. En somme, c’était
-une circonstance favorable. La pluie effacerait toutes les traces, et
-rien ne pourrait les dénoncer, si par hasard les soupçons se portaient
-sur eux. D’autre part, ce vacarme couvrirait l’inévitable pétillement
-de la mèche.
-
-Par exemple, il n’y avait pas de temps à perdre. Le ciel s’empourprait
-déjà vers l’Est. Dans quelques instants, il ferait grand jour, et
-Dorick connaissait assez les habitudes du Kaw-djer pour savoir que
-celui-ci ne tarderait pas beaucoup à paraître au dehors.
-
-«Vite!» dit-il.
-
-La mèche déroulée, l’un des bouts fut introduit dans le tonneau, puis
-Dorick enflamma une allumette qu’il approcha de l’autre extrémité.
-Hâtivement, les deux hommes sortirent alors, Kennedy le premier en
-emportant le second baril, puis Dorick qui tira de son mieux la porte
-derrière lui.
-
-Les frères Moore et Sirdey étaient fidèlement à leurs postes.
-
-Dorick, appelant leur attention par un léger sifflement, leur apprit
-d’un geste le succès de la tentative.
-
-Aussitôt, tous s’éloignèrent rapidement, tandis que, sur la place
-déserte, l’orage continuait à verser son déluge.
-
-
-
-
-IV
-
-DANS LES GROTTES.
-
-
-Quand le Kaw-djer sortit du Gouvernement, l’orage était apaisé. Il ne
-pleuvait plus. Chassant devant lui les nuages, le soleil avait jailli
-de la mer et dorait Libéria de ses rayons obliques.
-
-Le Kaw-djer regarda autour de lui. Il ne vit personne. Comme chaque
-jour, il sortait le premier du sommeil.
-
-Aspirant largement l’air matinal, il s’avança de quelques pas
-sur la place transformée par l’orage en un lac de boue. La porte
-entr’ouverte du Tribunal attira aussitôt son attention. Sans attacher
-à cette négligence beaucoup d’importance, il s’approcha de la porte
-dans l’intention de la fermer. Il aperçut alors qu’elle avait été
-fracturée, ce qui le surprit grandement. Quel était le sens d’une telle
-effraction? Y avait-il donc des gens si dénués de tout que le misérable
-contenu de cette salle eût été capable de les tenter?
-
-Le Kaw-djer poussa la porte et, dès le seuil, vit le tonnelet. Il
-ne comprit pas tout d’abord, mais un rapide examen l’eut bientôt
-renseigné. Cette poudre répandue... cette mèche aux trois quarts
-consumée qui traînait sur le parquet... Il n’y avait pas à s’y tromper:
-on avait voulu le faire sauter, et le Gouvernement avec lui.
-
-Cette découverte le plongea dans la stupéfaction. Eh quoi! il existait
-des colons qui le haïssaient à ce point!... Puis il réfléchit,
-cherchant quels pouvaient être les auteurs d’un pareil attentat.
-Certes, il n’était en état d’accuser personne. Mais il connaissait
-trop bien cependant la population de la ville, pour que ses soupçons
-pussent s’égarer hors d’un cercle assez restreint. Ferdinand Beauval,
-malgré ses nouvelles fonctions?... Peut-être, à la rigueur. Lewis
-Dorick?... Plus probablement. En tous cas, quelqu’un de ceux qui
-évoluaient dans leurs sillages.
-
-Le Kaw-djer fit du regard le tour de la salle et remarqua le trou
-pratiqué dans la cloison. L’aventure était limpide. Ce tonneau, on
-l’avait dérobé dans l’entrepôt, amené où il se trouvait maintenant,
-puis le coupable s’était enfui, après avoir allumé la mèche qui devait
-provoquer la déflagration de la poudre... Mais, contrairement à
-l’espoir du criminel, l’explosion ne s’était pas produite. La mèche,
-après avoir brûlé sur les deux tiers de sa longueur, s’était éteinte au
-contact d’une flaque d’eau qui recouvrait son dernier tiers.
-
-D’où venait cette eau? Pour le savoir, le Kaw-djer n’eut qu’à lever
-la tête. Elle était venue du ciel, par une fissure du toit, à travers
-le plafond fait de planches à peine assemblées. Entre deux lames
-disjointes, des traces d’humidité étaient visibles. De là, l’eau était
-tombée goutte à goutte, jusqu’à former cette flaque qui avait opposé au
-feu une infranchissable barrière.
-
-Le Kaw-djer ne put réprimer un frisson, sinon pour lui-même, du moins
-pour ceux que le Gouvernement abritait avec lui, c’est-à-dire pour
-Hartlepool, qui y avait élu domicile avec ses deux enfants adoptifs, et
-pour les hommes de garde la nuit précédente. Leur vie n’avait dépendu
-que d’une circonstance fortuite. Sans l’orage qui avait éclaté aux
-premières lueurs de l’aube, tous seraient morts à l’heure actuelle.
-
-Réflexions faites, le Kaw-djer jugea préférable de tenir secrète cette
-tentative avortée. Il n’avait nul besoin de ce surcroît de popularité,
-et mieux valait, en dernière analyse, ne pas jeter le trouble dans
-cette population paisible.
-
-Tirant la porte derrière lui, il alla réveiller Hartlepool, qu’il
-conduisit au Tribunal et qu’il mit au courant des événements,
-Hartlepool fut atterré. Pas plus que son chef, il ne pouvait désigner
-les coupables, mais, pas plus que lui, il n’hésitait sur les noms de
-ceux qu’il était logique de suspecter.
-
-Le Kaw-djer ayant résolu de ne pas ébruiter cette affaire, il lui
-fallait boucher l’ouverture de la cloison sans aucun concours étranger.
-Hartlepool partit donc à la recherche des matériaux nécessaires, tandis
-que le Kaw-djer transportait le baril de poudre à l’endroit qu’il
-occupait antérieurement dans l’entrepôt.
-
-Il put ainsi constater qu’un autre des tonnelets avait disparu. En y
-comprenant celui qu’il avait trouvé dans la salle du Tribunal, il n’en
-restait que quatre, au lieu de cinq. Que voulait-on faire de cette
-poudre? Pas un bon usage assurément. Pourtant, en l’absence de toute
-arme à feu, elle n’était guère utilisable, les voleurs devant bien
-supposer qu’on allait rendre impossible une tentative semblable à celle
-qu’un hasard favorable venait de faire échouer.
-
-Dès qu’Hartlepool fut de retour, les deux maçons improvisés remirent en
-place le morceau de madrier coupé par Kennedy, puis le vide fut bouché
-comme précédemment avec des pierrailles noyées dans du mortier. Bientôt
-il ne subsista aucune trace de l’attentat. Alors seulement le Kaw-djer
-se retira chez lui, en se faisant suivre d’Hartlepool qu’il informa de
-la disparition d’un second baril de poudre.
-
-La chose méritait considération. Puisque les coupables s’étaient
-emparés de cette poudre, c’est qu’ils méditaient de recommencer leur
-tentative, et il convenait d’aviser aux moyens de se protéger contre
-eux.
-
-Après que la question eut été examinée sous toutes ses faces, il fut
-définitivement convenu que l’attentat ne serait pas ébruité, et qu’on
-agirait avec prudence de façon à ne pas attirer l’attention. En premier
-lieu, on résolut d’augmenter les forces de police et de les porter
-de quarante à soixante hommes, en attendant mieux, si la nécessité
-en était ultérieurement démontrée. Pour l’instant, il faudrait se
-contenter de huit gardes supplémentaires, puisqu’on ne possédait
-en réserve que ce nombre d’armes à feu, mais il fut entendu que le
-Kaw-djer ferait venir deux cents nouveaux fusils, de manière à pouvoir
-parer dans l’avenir à toutes les éventualités. Il s’était créé à
-Libéria des intérêts déjà considérables et qui grandissaient de jour en
-jour. Il importait d’être en mesure de les défendre au besoin.
-
-On convint, en outre, que les hommes de veille monteraient dorénavant
-leur garde en plein air et non dans le poste de police. Ils se
-relèveraient deux par deux et, pendant leur faction, feraient les cent
-pas autour du Gouvernement, qui serait ainsi à l’abri d’une surprise.
-
-Le Kaw-djer ne crut pas devoir s’arrêter pour l’instant à d’autres
-mesures, mais Hartlepool se promit _in petto_ de les compléter en
-entourant son chef d’une protection aussi vigilante que discrète.
-
-Quant à découvrir les coupables, il n’y fallait pas compter, sous peine
-de mettre la ville en ébullition. Ils n’avaient laissé aucune trace,
-et seule la découverte du baril de poudre dérobé les eût démasqués.
-Mais, pour trouver ce baril, il aurait fallu se livrer à de nombreuses
-perquisitions, qui eussent causé une émotion que le Kaw-djer entendait
-éviter à tout prix.
-
-Les choses ainsi réglées, la vie reprit son cours normal. Les jours
-passèrent après les jours, effaçant le souvenir d’un incident auquel le
-temps écoulé enlevait beaucoup de son importance première et dont la
-nouvelle organisation rendait le retour impossible.
-
-Le Kaw-djer, tout au moins, cessa bientôt d’y penser. Il avait d’autres
-soucis en tête. Emporté par son œuvre comme par un torrent, il goûtait
-l’ivresse sublime des créateurs. Son cerveau surchauffé élaborait sans
-cesse de nouvelles entreprises, et l’exécution d’un projet n’était pas
-terminée qu’il passait au projet suivant.
-
-Il n’avait même pas attendu que le batardeau du futur quai fût
-achevé, pour concevoir d’autres rêves. L’un, très réalisable à coup
-sûr, consistait à utiliser une chute de la rivière située à quelques
-kilomètres en amont, pour y établir une station électrique qui
-distribuerait partout la lumière et la force. Libéria éclairée à
-l’électricité!... Qui, deux ans auparavant, eût pu prévoir cela?
-
-Pourtant ce projet n’était pas celui qui passionnait le plus le
-Kaw-djer. Il en rêvait un autre plus grandiose. Éclairer Libéria, cela
-était utile, certes, mais utile seulement à une très petite fraction
-de l’humanité, et, d’autre part, l’entreprise présentait si peu de
-difficultés qu’on pouvait la considérer comme une simple distraction.
-L’œuvre qui le passionnait réellement était plus générale et plus
-vaste. Elle intéressait l’humanité tout entière.
-
-[Illustration: Les deux maçons improvisés... (Page 278.)]
-
-Il en devait la première pensée au naufrage même du _Jonathan_. Quand
-les coups de canon s’étaient fait entendre dans la nuit, le Kaw-djer
-avait, on s’en souvient, allumé un feu au sommet du cap Horn, Mais ce
-n’était là qu’un expédient, et, après comme avant, rien n’avertissait
-du péril les navires en détresse. L’agonie du _Jonathan_ n’avait
-été, en effet, qu’une des innombrables scènes du drame qui se joue
-perpétuellement dans ces parages. Des centaines de bâtiments doublent,
-au milieu des tourmentes, l’extrême pointe de l’Amérique. Moins heureux
-que le _Jonathan_, ils n’ont pas de feu pour les guider, et trop
-souvent ils couvrent de leurs débris les récifs de l’archipel. Il en
-serait autrement si un phare s’allumait chaque soir au coucher du
-soleil. Prévenus à temps, les bâtiments prendraient le large, et une
-multitude de naufrages seraient évités.
-
-Depuis que le Kaw-djer avait mis le pied sur le cap Horn, pas un
-jour ne s’était écoulé sans qu’il fût tenté par cette grande œuvre.
-Toutefois il n’en méconnaissait pas les difficultés, et longtemps il y
-avait pensé comme à une irréalisable chimère. Mais les choses étaient
-changées à présent. Gouverneur d’un État en voie d’ascension rapide, il
-pouvait employer un nombre presque illimité de travailleurs. La chimère
-cessait d’être irréalisable.
-
-D’autre part, la question d’argent, qui se fût autrefois posée, était
-désormais résolue. Il est à croire, en effet, que le Kaw-djer avait à
-sa disposition des ressources considérables, puisqu’il avait pu faire
-à l’État hostelien les avances qui en avaient permis le développement.
-Longtemps il s’était refusé à puiser dans ces richesses dont il avait
-volontairement oublié l’existence, mais, maintenant qu’il les avait
-une première fois utilisées, ses répugnances n’avaient plus de raison
-d’être. Le sacrifice était accompli; il n’y avait aucun motif de ne pas
-faire encore ce qu’il avait déjà fait.
-
-D’ailleurs, sa prospérité croissante permettrait bientôt à l’État
-hostelien de commencer le remboursement des avances que son créateur
-lui avait consenties. Ces capitaux, celui-ci n’allait pas les placer
-à la manière d’un bourgeois. Il n’allait pas thésauriser, lui qui
-professait pour l’argent un si dédaigneux mépris. Quel meilleur usage
-pourrait-il en faire que de les utiliser à la construction d’un phare
-au sommet du tragique promontoire sur la rude écorce duquel tant de
-navires viennent s’écraser?
-
-Une grave difficulté subsistait cependant. Si l’île Hoste était libre,
-l’île Horn demeurait chilienne. Mais cette difficulté n’était peut-être
-pas insurmontable. Il n’était pas impossible que le Chili consentît
-à un abandon de ses droits sur un rocher inculte, en considération
-de l’usage que s’engagerait à en faire le nouveau possesseur. Cette
-négociation, il convenait de la tenter, tout au moins. Et c’est
-pourquoi le premier navire en partance emporta une note officielle
-adressée sur ce sujet par le Gouverneur de l’État hostelien à la
-République du Chili.
-
-Pendant que le Kaw-djer s’absorbait ainsi dans son œuvre, le danger
-dont il perdait le souvenir restait suspendu au-dessus de sa tête. Les
-auteurs de l’attentat étaient demeurés inconnus. Impunis, et ayant
-toujours en leur possession le baril de poudre qui constituait entre
-leurs mains la plus terrible des menaces, ils vivaient librement, noyés
-dans la foule des colons.
-
-Si le Kaw-djer, justifiant par la crainte de troubler la population de
-Libéria la répugnance de toute mesure policière, qui subsistait au fond
-de son cœur comme un vieux reste de ses anciennes idées libertaires, ne
-se fût pas interdit, dès le début, de procéder à une enquête sérieuse,
-peut-être eût-il mis la main sur les coupables. Le baril de poudre
-n’était pas loin, en effet, Dorick et Kennedy l’ayant transporté, le
-matin même de leur attentat, dans une de ces grottes de la pointe de
-l’Est que le Kaw-djer ne pouvait ignorer, puisque c’est dans l’une
-d’elles qu’Hartlepool avait autrefois déposé la réserve de fusils.
-
-Ces grottes, on ne l’aura peut-être pas oublié, étaient au nombre de
-trois: deux inférieures, dont l’une, prenant jour sur le versant Sud,
-communiquait avec la seconde, évidée en plein cœur de la montagne, et
-une supérieure, située une cinquantaine de mètres plus haut, cette
-dernière s’ouvrant au contraire sur le versant Nord et dominant par
-conséquent Libéria. Une étroite fissure réunissait les deux systèmes.
-Praticable à la rigueur malgré sa forte inclinaison, cette fissure
-présentait, vers le milieu de son parcours, un étranglement qui
-obligeait à ramper pendant quelques mètres, en évitant soigneusement de
-toucher, de frôler même un bloc instable qui supportait seul la voûte
-en cet endroit et dont la chute eût risqué de provoquer une catastrophe.
-
-C’est dans la grotte supérieure que les fusils avaient été déposés
-autrefois par Hartlepool. C’est dans l’une des deux grottes inférieures
-que Dorick et Kennedy avaient porté la poudre.
-
-Ils n’avaient même pas jugé utile de la dissimuler dans la seconde,
-creusée en plein massif par un caprice de la nature. Après avoir
-rapidement examiné celle-ci sans remarquer la fissure qui allait
-s’épanouir sur l’autre versant à une altitude plus élevée, ils
-s’étaient contentés de cacher le baril sous un amoncellement de
-branches et l’avaient laissé dans la première grotte où, par une haute
-et large arcade, l’air et la lumière pénétraient à flots.
-
-Grande avait été leur surprise, quand, en revenant de cette expédition
-le matin du 27 février, ils avaient constaté que le Gouvernement était
-toujours debout. Pendant qu’ils s’éloignaient de la ville pour se
-débarrasser de leur baril, puis, tandis qu’ils s’en rapprochaient, ils
-avaient, de seconde en seconde, attendu l’explosion. Cette explosion ne
-devait pas se produire, on le sait, et les deux malfaiteurs parvinrent
-à leurs domiciles respectifs sans que rien d’insolite fût arrivé.
-
-C’était à n’y rien comprendre.
-
-Quelle que fût leur curiosité, les coupables ne se hâtèrent pas,
-cependant, de chercher à la satisfaire. L’échec de leur tentative
-justifiait toutes les craintes, et leur unique objectif fut d’abord
-de passer inaperçus. Ils se mêlèrent donc aux autres travailleurs et
-s’appliquèrent à éviter tout ce qui eût été susceptible d’attirer
-l’attention sur eux.
-
-Ce fut seulement au cours de l’après-midi que Lewis Dorick osa passer
-devant le Gouvernement. De loin, il lança un rapide coup d’œil du côté
-du Tribunal et vit le serrurier Lawson en train de réparer la porte
-fracturée. Lawson ne semblait pas attacher à son travail une importance
-particulière. On lui avait dit de mettre une serrure neuve; il la
-mettait, voilà tout.
-
-La tranquillité de Lawson ne rassura nullement Dorick. Puisqu’on
-réparait la porte, c’est que l’effraction était connue. Par conséquent,
-on avait nécessairement découvert le baril de poudre et la mèche
-consumée. Qui avait fait cette découverte? Dorick n’en savait rien.
-Mais il ne pouvait douter qu’un événement aussi grave n’eût été
-immédiatement porté à la connaissance du Gouverneur, et il en concluait
-avec raison que des mesures allaient être prises, qu’on allait exercer
-une surveillance rigoureuse, et, se sachant coupable, il s’estimait en
-grand péril.
-
-Une plus juste notion des choses lui rendit le sang-froid. Rien
-ne prouvait sa culpabilité après tout. Quand bien même on le
-soupçonnerait, ce n’est pas sur des soupçons qu’on peut arrêter,
-emprisonner, ni surtout condamner les gens. Pour cela, il faut des
-preuves. Et, des preuves, il n’en existerait pas contre lui, tant que
-ses complices garderaient le silence.
-
-[Illustration: Un feu brûlait près de l’entrée. (Page 295.)]
-
-Ces réflexions rassurantes ne l’empêchèrent pas d’éprouver une violente
-émotion lorsque, vers la fin du jour, il se trouva à l’improviste
-face à face avec le Kaw-djer, qui venait, comme de coutume, surveiller
-les travaux du port. Celui-ci avait son air habituel, et l’on n’eût
-pas deviné, en le voyant, que rien d’insolite fût arrivé! Dorick jugea
-ce calme plus effrayant que la colère. Il se dit que, pour être si
-paisible, le Gouverneur devait avoir la certitude de mettre la main sur
-les coupables. Tremblant, il feignit de s’absorber dans son travail,
-en évitant de relever les yeux sur le Kaw-djer dont il n’aurait pu
-supporter le regard. Si celui-ci lui avait parlé, le misérable se fût
-trahi.
-
-Mais, le Kaw-djer ne lui adressant pas la parole, il reprit confiance.
-Cette confiance ne fit que croître à mesure que les jours s’écoulaient.
-Sans parvenir à le comprendre, il constatait que rien n’était changé
-dans la ville, bien que l’attentat fût certainement connu, ainsi que le
-prouvaient les modifications apportées à la garde de nuit.
-
-Longtemps, toutefois, la peur fut la plus forte. Pendant quinze jours,
-les cinq complices s’évitèrent et menèrent une vie exemplaire qui
-eût suffi à les rendre suspects à des observateurs plus attentifs.
-Puis, ces deux semaines écoulées, ils commencèrent à s’enhardir. Ils
-échangèrent d’abord quelques mots au passage, et enfin, la sécurité
-persistante leur donnant du courage, ils reprirent leurs promenades du
-soir et leurs anciens conciliabules.
-
-Leur assurance grandissant de jour en jour, ils ne tardèrent pas
-alors à s’aventurer dans la grotte où le baril de poudre était caché.
-Ils le trouvèrent tel qu’ils l’y avaient mis, ce qui acheva de les
-tranquilliser.
-
-Peu à peu, la caverne devint le but ordinaire de leurs promenades. Un
-mois après leur tentative avortée, ils s’y réunissaient tous les soirs.
-
-Le sujet qu’ils y traitaient était toujours le même. Il n’avait pas
-plus changé que les causes de leur mécontentement. Ce qu’était leur
-vie avant l’attentat, elle l’était restée après. Ils continuaient à
-être soumis, comme tout le monde, à la loi du travail, et c’est bien
-cela, au fond, qui les exaspérait, en dépit de leurs grandiloquentes
-diatribes.
-
-S’excitant réciproquement de leurs récriminations incessantes, ils
-oublièrent graduellement leur échec et commencèrent à chercher les
-moyens de le réparer. Enfin, leur rage impuissante augmentant sans
-cesse, le jour vint où ils furent mûrs pour un nouvel acte de révolte.
-
-Ce jour-là, le 30 mars, les cinq compagnons avaient quitté isolément
-Libéria et s’étaient, comme de coutume, rejoints à quelque distance de
-la ville. Leur groupe était au complet quand ils arrivèrent au lieu
-habituel de leurs séances.
-
-La route s’était faite en silence. Dorick n’ayant pas ouvert la bouche
-et semblant perdu dans ses méditations, les autres avaient imité son
-mutisme. Et, de même que les lèvres, les visages étaient fermés.
-L’orage était dans l’air. Des pensées de haine gonflaient les âmes
-ulcérées.
-
-Dorick, en pénétrant le premier dans la grotte, eut un geste d’effroi.
-Un feu brûlait près de l’entrée. Quelqu’un était donc venu là, et la
-flamme encore claire prouvait qu’il s’était écoulé peu de temps depuis
-le départ de l’intrus.
-
-Un feu!... Dorick songea tout à coup à la poudre. Si le foyer avait été
-placé quelques mètres plus loin, l’imprudent qui l’avait allumé eût
-sauté sans recours. Quel danger il avait frôlé, sans le savoir!
-
-Dorick courut au baril... Non, on ne l’avait pas découvert... Il était
-toujours sous l’amoncellement de branchages, dont on n’avait prélevé
-qu’un petit nombre pour former le foyer qui pétillait joyeusement.
-
-Pendant ce temps, Kennedy, s’éclairant avec une des branches
-enflammées, visitait la deuxième grotte. Il en ressortit bientôt
-rassuré. Il n’y avait personne. Le visiteur inconnu était décidément
-parti.
-
-Cette nouvelle transmise à ses compagnons, il éparpilla d’un coup de
-pied le feu qui, malgré son éloignement de la poudre, ne laissait pas
-de constituer un danger. Mais Dorick l’arrêta et, rassemblant les
-tisons dispersés, reconstitua le foyer sur lequel il jeta de nouveaux
-branchages, tandis que ses compagnons le regardaient faire avec
-surprise.
-
-«Camarades, dit-il en se relevant, je suis à bout... Déjà, tout à
-l’heure, j’étais décidé à l’action... Ce que nous avons vu me confirme
-dans mon projet... On est venu ici... c’est une raison de plus de se
-hâter, car on peut revenir, et ce qu’on n’a pas trouvé aujourd’hui, on
-peut le trouver demain.
-
-La voix de Dorick était fébrile, sa parole haletante, ses gestes
-violents. Visiblement, il était à bout, ainsi qu’il le disait.
-
-A l’exception de Sirdey qui demeura impassible, les autres approuvèrent
-bruyamment.
-
---Pour quand, l’opération? demanda Fred Moore.
-
---Pour ce soir même... répondit Dorick.
-
-Il ajouta, hachant les mots comme un homme dominé par ses nerfs:
-
---J’ai bien réfléchi... Puisque nous n’avons pas d’armes, je m’en
-fabriquerai... Une bombe... ce soir même... en comprimant par couches
-successives de la poudre entre des toiles trempées dans du goudron...
-C’est pour cela que j’ai besoin de feu... pour faire fondre le
-goudron... Certes, ma bombe ne vaudra pas les engins perfectionnés
-à mouvement d’horlogerie ou à renversement... Mais on fait ce qu’on
-peut... Je ne suis pas un chimiste, moi... Telle quelle, d’ailleurs,
-elle fera son effet... Une mèche la traversera de part en part... La
-mèche durera trente secondes... J’en ai fait l’expérience... Juste le
-temps d’allumer et de lancer...
-
-Les auditeurs de Dorick étaient frappés malgré eux de son air étrange.
-Son regard était brûlant et, dans une certaine mesure, égaré. Lewis
-Dorick était-il donc fou?
-
-Non, il n’était pas fou, ou du moins il ne l’était pas au sens
-pathologique du mot. Si toute sa vie d’amertume et d’envie lui
-remontait aux lèvres à cette heure et donnait à son attitude cette
-fébrilité, il gardait autant de lucidité qu’en peut conserver un homme
-devenu la proie de la fureur.
-
---Qui la jettera, cette bombe? demanda Sirdey froidement.
-
---Moi, répondit Dorick.
-
---Quand?
-
---Cette nuit... Vers deux heures, j’irai frapper au Gouvernement... Le
-Kaw-djer viendra ouvrir... Aussitôt que je l’entendrai, j’allumerai
-la mèche... j’aurai ce qu’il faut pour cela... la porte ouverte, je
-lancerai la bombe dans l’intérieur...
-
---Et toi?
-
---J’aurai le temps de me sauver... D’ailleurs, quand je devrais sauter
-aussi, il faut en finir.
-
-Un silence tomba sur le groupe. On se regardait avec stupeur,
-épouvantés du projet de Dorick.
-
---Dans ce cas, dit Sirdey d’une voix calme, tu n’as pas besoin de nous.
-
---Je n’ai besoin de personne, répliqua violemment Dorick Les lâches
-peuvent s’en aller, s’ils le veulent.
-
-Le mot fouetta les amours-propres.
-
---Moi, je reste, dit Kennedy.
-
---Moi aussi, dit William Moore.
-
---Moi aussi,» dit Fred Moore.
-
-Seul. Sirdey ne dit rien.
-
-Les voix s’étaient enflées peu à peu. Sans même s’en apercevoir, on en
-était arrivé au ton de la dispute. Malgré l’avertissement donné par
-le feu qu’on avait trouvé allumé, on ne se disait pas qu’il pouvait y
-avoir à proximité des écouteurs pour recueillir ces paroles imprudentes.
-
-Il y en avait cependant, mais un seul, à vrai dire, et qui était de
-taille trop réduite pour inspirer des craintes, alors même qu’on
-eût connu sa présence. Celui qui, bien involontairement au surplus,
-se tenait alors aux écoutes, n’était autre que Dick, et cinq hommes
-robustes n’avaient, en effet, rien à redouter d’un enfant.
-
-Le 30 mars étant pour eux jour de congé, Dick et Sand avaient quitté
-la ville de bonne heure, en ayant pour objectif les grottes qu’ils
-avaient autrefois fait retentir si souvent de leurs ébats. L’enfance
-est capricieuse. Les amusements qu’elle aime avec le plus de passion,
-elle les délaisse un beau jour subitement, la lassitude venue, pour les
-reprendre ensuite avec la même soudaineté, quand d’autres distractions
-ont à leur tour cessé de lui plaire. Après avoir eu leur succès, les
-grottes avaient été abandonnées. Elles redevenaient à la mode.
-
-Tout en marchant d’un pas vif, Dick et Sand traitaient l’importante
-question du jeu qui allait être pratiqué ce jour-là. Plus exactement,
-Dick, comme c’était assez la coutume, formulait d’autorité des ukases
-que Sand enregistrait d’un air soumis,
-
-«Mon vieux, prononça Dick, lorsqu’ils eurent dépassé les dernières
-maisons, je vais te dire une bonne chose.
-
-Sand alléché tendit l’oreille.
-
---On va jouer au restaurant.
-
-Sand approuva de la tête. Mais, en réalité, il ne comprenait pas, il
-faut l’avouer.
-
---Pige-moi ça, mon vieux! annonça Dick triomphalement.
-
---Des allumettes!... s’écria Sand émerveillé par un si prodigieux
-joujou.
-
---Et ça!... reprit Dick en sortant péniblement de sa poche la
-demi-douzaine de pommes de terre qu’il y avait fait entrer de force
-avant de partir.
-
-Sand battit des mains.
-
---Comme ça, décréta Dick dominateur, tu seras le patron du restaurant.
-Moi, je serai le client.
-
---Pourquoi?... demanda Sand avec innocence.
-
---Parce que!... répondit Dick.
-
-Devant cet argument péremptoire, il ne restait à Sand qu’à s’incliner.
-C’est pourquoi, lorsqu’ils furent tous deux dans la grotte, les
-choses se passèrent comme l’avait arrêté son tyrannique camarade.
-Dans un coin, il y avait un tas de branches venues on ne savait d’où.
-Quelques-unes de ces branches furent bientôt transformées en un feu
-magnifique, et les pommes de terre commencèrent à cuire.
-
-Quand elles furent cuites, le véritable jeu commença. Sand joua à
-merveille le rôle du restaurateur, et Dick ne lui fut pas inférieur
-dans celui du client de passage. Il aurait fallu voir avec quelle
-désinvolture il entra dans la grotte,--car, bien entendu, il en était
-ressorti pour augmenter la vraisemblance,--avec quelle distinction il
-s’assit par terre devant l’illusion d’une table, avec quelle autorité
-il réclama tous les mets qui lui venaient à l’esprit. Il demanda des
-œufs, du jambon, du poulet, du corned-beef, du riz, du pudding, et
-plusieurs autres choses. Dieu merci, le client pouvait impunément se
-montrer exigeant. Jamais on n’avait vu un restaurant si bien garni. Le
-restaurateur avait de tout. Quelle que fût la commande, il répondait
-sans hésiter par des «Voilà, Monsieur!», en apportant sans aucun retard
-les mets indiqués, qui étaient en effet, il n’en faut pas douter, des
-œufs, du jambon ou du poulet, bien qu’un observateur superficiel les
-eût peut-être confondus avec de simples pommes de terre.
-
-Malheureusement, il n’est pas d’office si merveilleusement garni qu’il
-ne s’épuise, comme il n’est pas d’appétit si robuste qu’il ne finisse
-par être rassasié. Par une étonnante coïncidence, ces deux événements
-se produisirent en même temps, et, phénomène non moins merveilleux, ce
-fut au moment précis où il ne restait plus une seule pomme de terre.
-
-Sand éprouva un gros chagrin en faisant cette désolante constatation.
-
---Tu les a toutes mangées!... soupira-t-il d’un air désappointé.
-
-Dick daigna s’expliquer.
-
---Puisque c’est moi le client... répondit-il comme si la chose allait
-de soi. Un patron ne mange pas sa marchandise, peut-être!
-
-Mais Sand, cette fois, ne parut pas convaincu.
-
---En attendant, moi, je n’ai rien, fit-il remarquer tout penaud.
-
-Dick le prit de très haut.
-
---Non, mais, dis donc un peu que je suis un gourmand!... Et puis, zut!
-je ne joue plus, là!
-
---Dick!... implora Sand terrifié par cette menace.
-
-Il n’en fallut pas davantage. Dick renonça immédiatement à ses projets
-de vengeance.
-
---Alors, dit-il d’un air magnanime, c’est moi qui ferai le patron...
-C’est à toi d’être le client.
-
-Le jeu s’organisa d’après ce nouveau programme. Ce fut Sand qui sortit
-de la grotte, y rentra et s’assit par terre devant la table imaginaire.
-Cette mise en scène terminée, Dick s’approcha de son client ravi en lui
-présentant un caillou. Mais Sand, dont l’intelligence était moins vive,
-ne comprit pas tout de suite et regarda le caillou d’un air ahuri.
-
---Bête!... expliqua Dick. C’est la note.
-
---Je n’ai rien eu, objecta Sand révolté.
-
---Puisqu’il n’y a plus rien... il n’y a plus qu’à payer le dîner...
-Dans un restaurant, on paye, peut-être!... Tu diras: «Garçon,
-donnez-moi la note, je vous prie». Moi, je dirai: «Voilà, Monsieur!»
-Toi, tu diras: «Voilà, garçon, un _cent_ pour le dîner et un _cent_
-pour vous.» Moi, je dirai: «Merci, Monsieur.» Et tu me donneras deux
-cents.
-
-Tout se passa conformément à ce plan fort logique. Sand eut le ton
-qu’il fallait pour demander: «Garçon, donnez-moi la note, je vous
-prie», et Dick cria si parfaitement: «Voilà, Monsieur!», qu’on l’eût
-pris pour un garçon véritable. C’était à s’y méprendre. Sand enchanté
-donna les deux cents.
-
-Une réflexion ne laissa pas toutefois de gâter son plaisir.
-
---C’est toi qui as mangé les pommes de terre, et c’est moi qui les
-paye! dit-il un peu mélancoliquement.
-
-Dick n’eut pas l’air d’entendre. Il avait parfaitement entendu
-cependant. Et la preuve en est qu’il avait rougi jusqu’aux oreilles.
-
---Nous achèterons un réglisse au bazar Rhodes, promit-il pour se mettre
-en repos avec sa conscience.
-
-Puis, en profond politique, afin de couper court à l’incident:
-
---On va jouer à autre chose, déclara-t-il.
-
---A quoi? demanda Sand.
-
---Au lion, décida Dick, qui, sans hésiter, se distribua le beau rôle.
-Tu seras un voyageur. Moi, je suis un lion. Tu vas sortir. Alors, tu
-entreras dans la grotte pour te reposer, et je sauterai sur toi pour te
-manger. Alors, tu crieras: «Au secours!...» Alors, je m’en irai et je
-reviendrai en courant. Je serai un chasseur et je tuerai le lion.
-
---Puisque c’est toi, le lion! objecta Sand non sans une certaine
-logique.
-
---Non, je serai un chasseur.
-
---Alors, qui est-ce qui me mangera?
-
---Bête!... c’est moi, quand je serai le lion.
-
-Sand se plongea en de profondes réflexions, en regardant son camarade
-d’un air rêveur. Celui-ci interrompit sa recherche.
-
---Tu n’as pas besoin de comprendre, dit-il, Va-t-en. Après, tu
-reviendras. Le lion te guettera dans les rochers... Tu as le temps...
-Une demi-heure au moins... C’est moi, le lion, tu sais... Alors, je
-suis à l’affût... Un lion, ça n’y reste pas deux minutes à l’affût...
-Monte par la galerie jusqu’à la grotte d’en haut, et reviens par
-dehors... Mais tu ne te méfies pas, tu comprends, tu ne te doutes de
-rien... C’est seulement quand tu entendras le rugissement du lion...»
-
-Et Dick poussa un rugissement terrifiant.
-
-Sand était déjà parti. Il remontait la galerie et tout à l’heure il
-redescendrait docilement pour se faire dévorer par le lion.
-
-Pendant que son camarade s’éloignait, Dick s’était tapi entre les
-rochers. Il avait une demi-heure à attendre, mais cela ne lui semblait
-pas long. Il était le lion. Or, ainsi qu’il l’avait fait observer
-précieusement, un lion doit savoir garder l’affût avec patience.
-Pour rien au monde il n’eût montré le bout de sa frimousse, et
-consciencieusement il poussait de temps à autre, bien qu’il fût tout
-seul, de petits rugissements, préludes du grand, du terrible, qui
-éclaterait quand le lion dévorerait le malheureux voyageur.
-
-Il fut interrompu dans ces exercices préparatoires. Plusieurs personnes
-gravissaient la pente de la montagne. Dick, absolument convaincu
-qu’il était un lion véritable, n’eut garde de se montrer, mais sa
-transformation en roi du désert ne l’empêcha pas de reconnaître au
-passage Lewis Dorick, les frères Moore, Kennedy et Sirdey. Dick fit
-la grimace. Il n’aimait pas tous ces gens-là et particulièrement Fred
-Moore qu’il considérait comme son ennemi personnel.
-
-Les cinq hommes disparurent dans la grotte, à la grande colère de Dick,
-qui entendit leurs exclamations d’étonnement lorsqu’ils découvrirent le
-feu.
-
-«Elle n’est pas à eux, la grotte,» murmura-t-il entre ses dents.
-
-Mais d’autres paroles arrivèrent jusqu’à lui et lui firent dresser
-l’oreille. On parlait de poudre et de bombe, et ce dernier mot, qu’il
-comprenait mal, on le mêlait aux noms du Gouverneur et d’Hartlepool.
-
-Peut-être était-il trop loin et avait-il mal entendu... Avec précaution
-il s’approcha de l’entrée de la grotte, jusqu’à une place d’où il
-pouvait entendre distinctement tout ce qu’on y disait.
-
-Quelqu’un parlait précisément en ce moment. Dick reconnut la voix de
-Sirdey.
-
-«Et après?... demandait l’ancien cuisinier qui continuait à jouer
-auprès de Dorick le rôle du critique.
-
---Après?... répéta Dorick d’un ton interrogateur.
-
---Oui... reprit Sirdey. Ta bombe, ce n’est pas comme le baril. Tu n’as
-pas la prétention de les tuer tous... Quand tu auras fait sauter le
-Kaw-djer, il restera Hartlepool et les hommes du poste.
-
---Qu’importe!... répondit Dorick avec violence. Je ne les crains pas...
-La tête coupée, le corps ne compte plus.»
-
-Tuer!... Couper la tête au Gouverneur!... Dick, devenu soudain sérieux,
-écoutait en tremblant ces paroles terribles.
-
-
-
-
-V
-
-UN HÉROS.
-
-
-Couper la tête du Gouverneur!... Dick, en oubliant son rôle de lion, ne
-pensa plus qu’à s’enfuir. Il fallait courir à Libéria... raconter ce
-qu’il venait d’entendre...
-
-Malheureusement pour lui, l’excès de sa précipitation l’empêcha de
-calculer ses mouvements avec assez de prudence. Une pierre se détacha
-et dégringola bruyamment. Aussitôt quelqu’un se montra sur le seuil
-de la caverne, en lançant de tous côtés des regards soupçonneux. Dick
-effrayé reconnut Fred Moore.
-
-De son côté, celui-ci avait aperçu l’enfant.
-
-«Ah!... c’est toi, moucheron!... dit-il. Que fais-tu là?
-
-Dick, paralysé par la terreur, ne répondit pas.
-
---Tu as donc ta langue dans ta poche, aujourd’hui?... reprit la grosse
-voix de Fred Moore. Elle est bien pendue, pourtant... Attends un peu.
-Je vais t’aider à la retrouver, moi...
-
-La peur rendit à Dick l’usage de ses jambes. Il prit sa course et
-s’élança sur la pente. Mais en quelques enjambées son ennemi l’eut
-rejoint. Saisi à la ceinture par une main robuste, il fut soulevé comme
-une plume.
-
---Voyez-vous ça!... grondait Fred Moore en élevant à la hauteur de son
-visage l’enfant terrifié. Je t’apprendrai à espionner, petite vipère!
-
-En un instant, Dick fut transporté dans la grotte et jeté comme un
-paquet aux pieds de Lewis Dorick.
-
---Voilà, dit Fred Moore, ce que j’ai trouvé dehors, en train de nous
-écouter!
-
-D’une taloche, Dorick releva l’enfant.
-
---Qu’est-ce que tu faisais là? demanda-t-il sévèrement.
-
-Dick avait grand’peur. Même, pour être franc, il tremblait comme la
-feuille. Malgré tout, cependant, son orgueil fut plus fort. Il se
-redressa sur ses petites jambes, tel un coq de combat sur ses ergots.
-
---Ça ne vous regarde pas, répliqua-t-il avec arrogance... On a bien
-le droit de jouer au lion dans la grotte... Elle n’est pas à vous, la
-grotte.
-
---Tâche de répondre poliment, morveux, dit Fred Moore, en administrant
-une nouvelle taloche à son captif.
-
-Mais les coups n’étaient pas des arguments à employer avec Dick. On
-l’eût haché comme chair à pâté, qu’on ne l’eût pas fait céder. Au lieu
-de plier l’échine, il grandit au contraire de tout son pouvoir sa
-taille exiguë, serra les poings, puis, regardant son adversaire bien en
-face:
-
---Grand lâche!... dit-il.
-
-Fred Moore ne parut pas autrement sensible à cette injure.
-
---Qu’est-ce que tu as entendu? demanda-t-il. Tu vas nous le dire, ou
-sinon!...
-
-Mais Fred Moore eut beau lever la main, et même la faire retomber à
-plusieurs reprises avec une force toujours croissante, Dick s’obstina
-dans un silence farouche.
-
-Dorick intervint.
-
---Laissez cet enfant dit-il. Vous n’en tirerez rien... D’ailleurs, peu
-nous importe. Qu’il ait entendu ou non, je présume que nous ne serons
-pas assez bêtes pour lui rendre la clef des champs...
-
---On ne va pas le tuer, je pense? interrompit Sirdey qui semblait
-décidément peu enclin aux solutions violentes.
-
---Il n’en est pas question, répondit Dorick en haussant les épaules. On
-va le boucler simplement... Quelqu’un a-t-il sur lui un bout de corde?
-
---Voilà, dit Fred Moore en tirant de sa poche l’objet demandé.
-
---Et voilà, ajouta son frère William, en offrant sa ceinture de cuir.
-
-En un tour de main, Dick fut étroitement ligotté. Les chevilles serrées
-l’une contre l’autre, les mains liées derrière le dos, il ne pouvait
-plus faire un mouvement. Puis Fred Moore le transporta dans la seconde
-grotte où il le jeta sur le sol comme un paquet.
-
---Tâche de te tenir tranquille, recommanda-t-il à son prisonnier avant
-de s’éloigner. Sans ça, tu auras affaire à moi, mon garçon!»
-
-Cette recommandation donnée, il retourna près de ses compagnons, et
-l’éternelle conversation fut reprise. Toutefois, elle était proche de
-son terme, et l’heure de l’action allait de nouveau sonner. Pendant
-qu’on parlait autour de lui, Dorick avait placé le goudron sur le feu,
-et bientôt, avec des soins méticuleux, il commença la fabrication de
-son engin meurtrier.
-
-Tandis que les cinq misérables se préparaient ainsi au crime, leur
-destinée s’élaborait à leur insu. La capture de Dick avait eu un
-témoin. Sand, en allant au rendez-vous, où, selon les conventions, il
-devait être victime de la férocité du lion, avait assisté à toute la
-scène. Il avait vu son camarade capturé, emporté, ligotté et enfin jeté
-dans la deuxième grotte.
-
-Sand fut plongé dans un affreux désespoir. Pourquoi s’était-on emparé
-de Dick?... Pourquoi l’avait-on frappé?... Pourquoi Fred Moore
-l’avait-il emporté?... Qu’avait-on fait de lui?... On l’avait tué,
-peut-être!... A moins qu’il fût seulement blessé, et qu’il attendît du
-secours.
-
-Dans ce cas, Sand lui en apporterait. Il s’élança à l’assaut de la
-montagne, grimpa comme un chamois jusqu’à la grotte supérieure,
-redescendit la galerie étroite qui réunissait les deux systèmes.
-Moins d’un quart d’heure plus tard, il arrivait au bas de la pente,
-à l’endroit où la galerie s’épanouissait pour former le ténébreux
-évidement creusé en plein massif, dans lequel Dick avait été incarcéré.
-
-Par le passage faisant communiquer cet évidement avec la caverne
-extérieure, un peu de lumière filtrait. Par là arrivaient également,
-sourdes, effacées, les voix de Lewis Dorick et de ses quatre complices.
-Sand, comprenant la nécessité de la prudence, ralentit son allure et
-s’approcha de son ami à pas de loup.
-
-Les mousses, en leur qualité d’apprentis marins, ont toujours un
-couteau en poche. Sand eut tôt fait d’ouvrir le sien et de couper
-les liens du prisonnier. A peine libre de ses mouvements, celui-ci,
-sans prononcer un seul mot, courut vers la galerie par laquelle lui
-était venu le salut. Il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Lui seul
-savait, grâce aux quelques mots surpris, à quel point la situation
-était grave et combien il importait d’agir vite. C’est pourquoi, sans
-perdre son temps à de vains remercîments, il s’élança dans la galerie
-et en escalada la pente en toute hâte tandis que, sur ses talons,
-s’époumonait le pauvre Sand.
-
-La double évasion aurait facilement réussi, si le malheur n’avait voulu
-que Fred Moore, en cet instant précis, n’eût la fantaisie de venir
-jeter un coup d’œil sur son prisonnier. Dans la lumière incertaine qui
-arrivait de la première grotte, il crut voir remuer une forme vague. A
-tout hasard, il s’élança sur ses traces et découvrit ainsi la galerie
-ascendante dont il n’avait pas jusqu’alors soupçonné l’existence.
-Comprenant aussitôt qu’il était joué et que son prisonnier s’échappait,
-il poussa un furieux juron et se mit, lui troisième, à gravir la pente.
-
-Si les enfants avaient une quinzaine de mètres d’avance, Fred Moore,
-d’un autre côté, possédait de longues jambes, et le passage étant
-relativement vaste, dans sa partie inférieure tout au moins, rien ne
-s’opposait à ce qu’il profitât de cet avantage. L’obscurité profonde
-qui l’entourait constituait, il est vrai, un sérieux obstacle à sa
-marche dans cette galerie inconnue, que Dick et Sand connaissaient si
-bien au contraire. Mais Fred Moore était en colère, et, quand on est en
-colère, on n’écoute pas les conseils de la prudence. Aussi courait-il à
-corps perdu dans les ténèbres, les mains étendues en avant, au risque
-de se briser la tête contre une saillie de la voûte.
-
-Fred Moore ignorait qu’il y eût deux fugitifs devant lui. Il ne voyait
-absolument rien, et les enfants n’avaient garde de parler. Seul, le
-bruit des pierres qui roulaient sur la pente lui indiquait qu’il était
-en bonne voie, et, ce bruit devenant plus proche d’instant en instant,
-il en concluait qu’il gagnait du terrain.
-
-Les enfants faisaient de leur mieux. Ils savaient qu’on était à
-leur poursuite et comprenaient parfaitement qu’on les rattrapait
-progressivement. Ils ne désespéraient pas cependant. Tous leurs efforts
-tendaient à atteindre cet étranglement de la galerie où le toit n’était
-supporté que par un rocher que le moindre choc eût fait basculer. Au
-delà, la galerie était plus basse et plus étroite, et leur petite
-taille les servirait. Ils pourraient continuer à courir, tandis que
-leur ennemi serait dans l’obligation de se courber.
-
-Cet étranglement, objet de leurs vœux, ils l’atteignirent enfin. Plié
-en deux, Dick le franchit heureusement le premier. Sand, marchant sur
-les mains et sur les genoux, se glissait à sa suite, quand il se sentit
-tout à coup immobilisé, sa cheville saisie par une main brutale.
-
-«Je te tiens, bandit!...» disait en même temps derrière lui une voix
-furieuse.
-
-Fred Moore était, en effet, au comble de la fureur. Rien ne l’ayant
-averti que la galerie fût brusquement abaissée et rétrécie en un point
-de son parcours, il s’en était fallu de peu qu’il ne se fracassât la
-tête. Son front était entré en contact avec la voûte si rudement que
-le contre-coup l’avait fait choir à demi assommé. Ce fut précisément à
-cette chute qu’il dut le succès de sa poursuite, la main qu’il étendait
-instinctivement étant tombée par fortune sur la jambe du fuyard.
-
-Sand se vit perdu... On allait se débarrasser de lui et on repartirait
-à la poursuite de Dick qui serait rejoint à son tour... Alors, que
-ferait-on à Dick?... On l’emprisonnerait... on le tuerait peut-être!...
-Il fallait empêcher cela, l’empêcher à tout prix!...
-
-Sand fit-il, en réalité, cette série de raisonnements? Même, fut-ce de
-propos délibéré qu’il adopta le moyen désespéré auquel il eut recours?
-Ce n’est pas sûr, car le temps de la réflexion lui manqua, et, de son
-commencement à sa fin, le drame tout entier n’eut pas la durée d’une
-seconde.
-
-Il semblerait que nous ayons en nous-même un autre être qui, dans
-certains cas, agit pour notre compte. Ce serait lui, le _sub-conscient_
-des philosophes, qui nous fait trouver soudain, alors que nous n’y
-pensons plus, la solution d’un problème longtemps cherchée en vain. Ce
-serait lui qui gouvernerait nos réflexes et serait cause des gestes
-instinctifs que peuvent provoquer les excitations extérieures. Ce
-serait lui enfin qui nous déciderait parfois à l’improviste à des actes
-dont la source profonde est en nous, mais que notre volonté n’a pas
-formellement décidés.
-
-Sand n’eut qu’une idée claire: la nécessité de sauver Dick et d’arrêter
-la poursuite. Le _sub-conscient_ fit le reste. D’eux-mêmes ses bras
-s’étendirent et s’accrochèrent au bloc instable qui soutenait le toit
-de la galerie, tandis que Fred Moore, ignorant du danger, le tirait
-violemment en arrière.
-
-Le bloc glissa. La voûte s’écroula en faisant un bruit sourd.
-
-A ce bruit, Dick, saisi d’un trouble vague, s’arrêta sur place,
-écoutant. Il n’entendit plus rien. Le silence était revenu, profond
-comme les ténèbres dans lesquelles il était plongé. Il appela Sand, à
-voix basse d’abord, puis plus fort, puis plus fort encore... Enfin,
-comme il n’obtenait pas de réponse, il revint sur ses pas et se heurta
-à un amoncellement de rocs qui ne laissaient entre eux aucune issue. Il
-comprit aussitôt. La galerie s’était écroulée, Sand était là-dessous...
-
-Un instant, Dick resta immobile, hébété, puis il repartit brusquement à
-toute vitesse, et, parvenu au jour, se rua sur la descente comme un fou.
-
-Le Kaw-djer était en train de lire paisiblement avant de se mettre au
-lit, quand la porte du Gouvernement s’ouvrit avec violence. Une sorte
-de boule d’où sortaient des cris et des mots inarticulés vint rouler à
-ses pieds. La première surprise passée, il reconnut Dick.
-
-«Sand... Gouverneur... Sand!... gémissait celui-ci.
-
-Le Kaw-djer prit une voix sévère.
-
---Que signifie cela?... Qu’y a-t-il?
-
-Mais Dick ne parut pas comprendre. Il avait des yeux égarés, les larmes
-ruisselaient de son visage, et de sa poitrine haletante s’échappaient
-des mots sans suite.
-
---Sand... Gouverneur!... Sand... disait-il en tirant le Kaw-djer par la
-main comme s’il eût voulu l’entraîner. La grotte... Dorick... Moore...
-Sirdey... la bombe... couper la tête... Et Sand... écrasé!... Sand...
-Gouverneur!... Sand!...
-
-En dépit de leur incohérence, ces mots étaient clairs, cependant.
-Quelque chose d’insolite avait dû se produire aux grottes, une chose à
-laquelle, d’une manière ou d’une autre, Dorick, Moore et Sirdey étaient
-mêlés et dont Sand avait été la victime. Quant à tirer de Dick des
-renseignements plus précis, il n’y fallait pas songer. Le petit garçon,
-au paroxysme de l’épouvante, continuait à prononcer les mêmes paroles
-qu’il répétait interminablement et semblait avoir perdu la raison.
-
-Le Kaw-djer se leva, et, appelant Hartlepool, il lui dit rapidement:
-
---Il se passe quelque chose aux grottes... Prenez cinq hommes,
-munissez-vous de torches, et venez m’y rejoindre. Hâtez-vous.»
-
-Puis, sans attendre la réponse, il obéit à l’appel de la petite main
-dont la sollicitation se faisait de plus en plus pressante, et partit
-en courant dans la direction de la pointe. Deux minutes plus tard,
-Hartlepool, à la tête de cinq hommes armés, se mettait en marche à son
-tour.
-
-Malheureusement, dans la nuit presque complète, le Kaw-djer était déjà
-hors de vue. «Aux grottes,» avait-il dit. Hartlepool alla donc vers
-les grottes, c’est-à-dire vers celle qu’il connaissait le mieux et
-dans laquelle jadis il avait caché les fusils, tandis que le Kaw-djer,
-guidé par Dick, se dirigeait plus au Nord, de manière à contourner
-l’extrémité de la pointe et à atteindre, sur l’autre versant, celle des
-deux grottes inférieures dont Dorick avait fait son quartier général.
-
-Celui-ci, à l’exclamation poussée par Fred Moore en découvrant la fuite
-du prisonnier, avait interrompu son travail et, suivi de ses trois
-compagnons, il s’était avancé jusqu’à la seconde grotte, prêt à donner
-main forte au camarade qui venait d’y entrer. Toutefois, Fred Moore
-n’ayant affaire qu’à un enfant, il ne s’était pas attardé, et, après un
-rapide coup d’œil que l’obscurité avait rendu inutile, il s’était remis
-à son travail.
-
-Fred Moore n’étant pas revenu quand ce travail fut terminé, on commença
-à s’étonner de la prolongation de son absence; s’éclairant avec un
-brandon, on pénétra de nouveau dans la grotte intérieure, William
-Moore en tête, Dorick, puis Kennedy derrière lui. Sirdey suivit ses
-camarades, mais ce fut pour se raviser et rebrousser chemin presque
-aussitôt. Puis, tandis que ses amis s’aventuraient dans la deuxième
-grotte, il sortit de la première au contraire, et, profitant de la
-nuit tombante, se dissimula dans les rochers de l’extérieur. Cette
-disparition de Fred Moore ne lui disait rien de bon. Il prévoyait des
-complications désagréables. Or, ce n’était pas un foudre de guerre,
-que Sirdey, loin de là. La ruse, la tromperie, les moyens cauteleux et
-sournois, rien de mieux! mais les coups n’étaient pas son affaire. Il
-garait donc sa précieuse personne, bien décidé à ne se compromettre
-qu’à coup sûr et selon la tournure qu’allaient prendre les événements.
-
-Pendant ce temps, Dorick et ses deux compagnons découvraient la galerie
-dans laquelle Fred Moore s’était engagé à la suite de Dick et de Sand.
-La grotte n’ayant pas d’autre issue, aucune erreur n’était possible.
-Celui qu’on cherchait en était nécessairement sorti par là. Ils s’y
-engagèrent donc à leur tour, mais, après une centaine de mètres, il
-leur fallut s’arrêter. Une masse de rochers entassés les uns sur les
-autres leur barrait le passage. La galerie n’était qu’une impasse dont
-ils avaient atteint le fond.
-
-[Illustration: Immobile sur le seuil... (Page 310.)]
-
-Devant cet obstacle inattendu, ils se regardèrent, littéralement
-ahuris. Où diable pouvait bien être Fred Moore?... Incapables de
-répondre à cette question, ils redescendirent la pente sans soupçonner
-que leur camarade fût enseveli sous cet amas de décombres.
-
-Fort troublés par cet indéchiffrable mystère, ils regagnèrent en
-silence la première grotte. Une désagréable surprise les y attendait.
-Au moment même où ils y mettaient le pied, deux formes humaines, celles
-d’un homme et d’un enfant, apparurent tout à coup sur le seuil.
-
-Le feu brillait joyeusement, et sa flamme claire dissipait les
-ténèbres. Les misérables reconnurent l’homme et reconnurent l’enfant.
-
-«Dick!... firent-ils tous trois, stupéfaits de voir revenir de ce côté
-le mousse que, moins d’une demi-heure plus tôt, on avait enfermé et si
-solidement garrotté.
-
---Le Kaw-djer!...» grondèrent-ils ensuite, avec un mélange de colère et
-d’effroi.
-
-Un instant ils hésitèrent, puis la rage fut la plus forte, et, d’un
-même mouvement, William Moore et Kennedy se ruèrent en avant.
-
-Immobile sur le seuil, sa haute silhouette vivement éclairée par la
-flamme, le Kaw-djer attendit ses adversaires de pied ferme. Ceux-ci
-avaient tiré leurs couteaux. Il ne leur laissa pas le temps de s’en
-servir. Saisis à la gorge par des mains de fer, le crâne de l’un heurta
-rudement la tête de l’autre. Ensemble, ils tombèrent, assommés.
-
-Kennedy avait son compte, comme on dit. Il demeura étendu, inerte,
-tandis que William Moore se relevait en chancelant.
-
-Sans s’occuper de lui, le Kaw-djer fit un premier pas vers Dorick...
-
-Celui-ci, affolé par la foudroyante rapidité de ces événements, avait
-assisté à la bataille sans y prendre part. Il était resté en arrière,
-tenant à la main sa bombe d’où pendaient quelques centimètres de mèche.
-Paralysé par la surprise, il n’avait pas eu le temps d’intervenir, et
-le résultat de la lutte lui montrait maintenant de quelle inutilité
-serait une plus longue résistance. Au mouvement que fit le Kaw-djer, il
-comprit que tout était perdu...
-
-Alors, une folie le saisit... Une vague de sang monta à son cerveau:
-selon l’énergique expression populaire, il vit rouge... Une fois au
-moins dans sa vie, il vaincrait... Dût-il périr, l’autre périrait!...
-
-Il bondit vers le feu et saisit un tison qu’il approcha de la mèche,
-puis son bras ramené en arrière se détendit pour lancer le terrible
-projectile...
-
-Le temps manqua à son geste de meurtre. Fut-ce par suite d’une
-maladresse, d’une défectuosité de la mèche, ou pour toute autre cause?
-La bombe éclata dans ses mains. Soudain, une violente détonation
-retentit... Le sol trembla. La gueule béante de la grotte vomit une
-gerbe de feu...
-
-A l’explosion, un cri d’angoisse répondit au dehors. Hartlepool et ses
-hommes, ayant enfin reconnu leur erreur, arrivaient au pas de course,
-juste à temps pour assister au drame. Ils virent la flamme, divisée
-en deux langues ardentes, jaillir de part et d’autre du Kaw-djer,
-dont le petit Dick terrifié embrassait les genoux, et qui demeurait
-debout, immobile comme un marbre, au milieu de ce cercle de feu. Ils
-s’élancèrent au secours de leur chef.
-
-Mais celui-ci n’avait pas besoin d’être secouru. L’explosion l’avait
-miraculeusement épargné. L’air déplacé s’était séparé en deux courants
-qui l’avaient frôlé sans l’atteindre. Immobile et debout comme on
-l’avait aperçu au moment du péril, on le trouva, le péril passé. Il
-arrêta de la main ceux qui accouraient à son aide.
-
-«Gardez l’entrée, Hartlepool,» ordonna-t-il de sa voix habituelle.
-
-Stupéfaits de cet incroyable sang-froid, Hartlepool et ses hommes
-obéirent, et une barrière humaine se tendit en travers de l’ouverture
-de la grotte. La fumée se dissipait peu à peu, mais, le feu ayant été
-éteint par l’explosion, l’obscurité était profonde.
-
---De la lumière, Hartlepool, dit le Kaw-djer.
-
-Une torche fut allumée. On pénétra dans la caverne.
-
-Aussitôt, profitant de la solitude et de l’obscurité revenues, une
-ombre se détacha des roches de l’entrée. Sirdey était renseigné
-maintenant. Dorick tué ou pris, il jugeait opportun, dans tous les cas,
-de se mettre à l’abri. Lentement, d’abord, il s’éloigna. Puis, quand il
-estima la distance suffisante, il accéléra sa fuite. Il disparut dans
-la nuit.
-
-Pendant ce temps, le Kaw-djer et ses hommes exploraient le théâtre du
-drame. Le spectacle y était affreux. Sur le sol éclaboussé de sang,
-traînaient partout d’effroyables débris. On eut peine à identifier
-Dorick, dont les bras et la tête avaient été emportés par l’explosion.
-A quelques pas, gisait William Moore, le ventre ouvert. Plus loin,
-Kennedy, sans blessure apparente, semblait dormir. Le Kaw-djer
-s’approcha de ce dernier.
-
---Il vit, dit-il.
-
-Vraisemblablement, l’ancien matelot, à demi étranglé par le Kaw-djer
-et incapable par suite de se relever, avait dû le salut à cette
-circonstance.
-
---Je ne vois pas Sirdey, fit observer le Kaw-djer en regardant autour
-de lui. Il en était, pourtant, paraît-il.
-
-La grotte fut en vain méticuleusement visitée. On ne releva aucune
-trace du cuisinier du _Jonathan_. Par contre, sous l’amas de branches
-qui le dissimulait, Hartlepool découvrit le baril de poudre dont Dorick
-n’avait prélevé qu’une faible partie.
-
---Voilà l’autre baril!... s’écria-t-il triomphalement. Ce sont nos gens
-de l’autre fois.
-
-A ce moment, une main saisit celle du Kaw-djer, tandis qu’une faible
-voix gémissait doucement.
-
---Sand!... Gouverneur!... Sand!...
-
-Dick avait raison. Tout n’était pas fini. Il restait encore à trouver
-Sand, puisque d’après son ami, il était mêlé à cette affaire.
-
---Conduis-nous, mon garçon, dit le Kaw-djer.
-
-Dick s’engagea dans le passage intérieur, et sauf un homme qui fut
-laissé à la garde de Kennedy, tout le monde s’y engagea derrière lui.
-A sa suite, on traversa la seconde grotte, puis on remonta la galerie,
-jusqu’au point où l’éboulement s’était produit,
-
---Là!... fit Dick en montrant de la main l’amoncellement de rochers.
-
-Il semblait en proie à une affreuse douleur, et son air égaré fit pitié
-à ces hommes forts dont il implorait l’assistance. Il ne pleurait plus,
-mais ses yeux secs brûlaient de fièvre, et ses lèvres avaient peine à
-prononcer les mots.
-
---Là?... répondit le Kaw-djer avec douceur. Mais tu vois bien, mon
-petit, qu’on ne peut avancer plus loin.
-
---Sand! répéta Dick avec obstination en tendant dans la même direction
-sa main tremblante.
-
---Que veux-tu dire, mon garçon? insista le Kaw-djer. Tu ne prétends
-pas, je suppose, que ton ami Sand soit là-dessous?
-
---Si!... articula péniblement Dick. Avant, on passait... Ce soir...
-Dorick m’avait pris... Je me suis sauvé... Sand était derrière moi...
-Fred Moore allait nous attraper... Alors Sand... a fait tomber tout...
-et tout s’est écroulé... sur lui... pour me sauver!...
-
-Dick s’arrêta, et, se jetant aux pieds du Kaw-djer.
-
---Oh!... Gouverneur... implora-t-il, Sand!...
-
-Le Kaw-djer, vivement ému, s’efforça d’apaiser l’enfant.
-
---Calme-toi, mon garçon, dit-il avec bonté, calme-toi!... Nous tirerons
-ton ami de là, sois tranquille... Allons! à l’œuvre, nous autres!...
-commanda-t-il, en se tournant vers Hartlepool et ses hommes.
-
-On se mit fiévreusement au travail. Un à un, les rochers furent
-arrachés et évacués en arrière. Les blocs fort heureusement n’étaient
-pas de grande taille, et ces bras robustes pouvaient les mouvoir.
-
-Dick, obéissant aux instructions du Kaw-djer, s’était docilement
-retiré dans la première grotte, où Kennedy, surveillé par son gardien,
-reprenait conscience de lui-même. Là, il s’était assis sur une pierre,
-près de l’entrée, et, le regard fixe, sans faire un mouvement, il
-attendait que la promesse du Gouverneur fût accomplie.
-
-Pendant ce temps, à la lueur des torches, on travaillait avec
-acharnement dans la galerie. Dick n’avait pas menti. Il y avait des
-corps là-dessous. A peine les premiers rochers eurent-ils été enlevés
-qu’on aperçut un pied. Ce n’était pas un pied d’enfant, et il ne
-pouvait appartenir à Sand. C’était un pied d’homme et même d’un homme
-de grande taille.
-
-On se hâta. Après le pied, une jambe, puis un torse, et enfin le
-corps d’un homme allongé sur le ventre apparurent. Mais, lorsqu’on
-voulut tirer l’homme à la lumière, on rencontra une résistance. Sans
-doute, son bras, étendu en avant et s’enfonçant entre les pierres,
-était accroché à quelque chose. Il en était ainsi, en effet, et, quand
-le bras fut complètement dégagé, on vit que la main étreignait une
-cheville d’enfant.
-
-La main détachée, l’homme fut retourné sur le dos. On reconnut Fred
-Moore. La tête en bouillie, la poitrine défoncée, il était mort.
-
-Alors, on travailla plus fiévreusement encore. Ce pied, que tenait Fred
-Moore dans ses doigts crispés ne pouvait être que celui de Sand.
-
-Les découvertes se succédèrent dans le même ordre que tout à l’heure.
-Après le pied, la jambe apparut. Toutefois, elles se succédaient plus
-vite, la seconde victime étant moins grande que la première.
-
-Le Kaw-djer tiendrait-il la promesse qu’il avait faite à Dick de lui
-rendre son ami? Cela paraissait peu croyable, à en juger par ce qu’on
-voyait déjà du malheureux enfant. Meurtries, écrasées, aplaties, les
-os brisés, ses jambes n’étaient plus que d’informes lambeaux, et l’on
-pouvait prévoir par là dans quel état on allait trouver le reste du
-corps.
-
-Quelque grande que fût leur hâte, les travailleurs durent cependant
-s’arrêter et prendre le temps de la réflexion, au moment de s’attaquer
-à un bloc plus gros que les précédents qui broyait de sa masse énorme
-les genoux du pauvre Sand. Ce bloc soutenant ceux qui l’entouraient, il
-importait d’agir avec prudence afin d’éviter un nouvel éboulement.
-
-La durée du travail fut augmentée par cette complication, mais enfin,
-centimètre par centimètre, le bloc fut enlevé à son tour...
-
-Les sauveteurs poussèrent une exclamation de surprise. Derrière,
-c’était le vide, et, dans ce vide, Sand gisait comme dans un tombeau.
-De même que Fred Moore, il était couché sur le ventre, mais des
-rochers, en s’arc-boutant les uns contre les autres, avaient protégé sa
-poitrine. La partie supérieure de son corps semblait intacte, et, n’eût
-été l’état pitoyable de ses jambes, il fût sorti sans dommage de sa
-terrible aventure.
-
-Avec mille précautions, il fut tiré en arrière et étendu sous la
-lumière de la torche. Ses yeux étaient clos, ses lèvres blanches et
-fortement serrées, son visage d’une pâleur livide. Le Kaw-djer se
-pencha sur l’enfant...
-
-Longtemps, il écouta. Si un souffle restait à cette poitrine, le
-souffle était à peine perceptible...
-
---Il respire!» dit-il enfin.
-
-Deux hommes soulevèrent le léger fardeau et l’on descendit la galerie
-en silence. Sinistre descente sur cette route souterraine dont la
-torche fuligineuse semblait rendre tangibles les profondes ténèbres! La
-tête inerte oscillait lamentablement, et plus lamentablement encore les
-jambes broyées, d’où coulait, à grosses gouttes, du sang.
-
-Quand le triste cortège apparut dans la grotte extérieure, Dick se leva
-en sursaut et regarda avidement. Il vit les jambes mortes, le visage
-exsangue...
-
-Alors, dans ses yeux exorbités passa un regard d’agonie, et, poussant
-un cri rauque, il s’écroula sur le sol.
-
-
-
-
-VI
-
-PENDANT DIX-HUIT MOIS.
-
-
-L’aube du 31 mars se leva sans que le Kaw-djer, agité par les rudes
-émotions de la veille, eût trouvé le sommeil. Quelles épreuves il
-venait de traverser! Quelle expérience il venait de faire! Il avait
-touché le fond de l’âme humaine capable à la fois du meilleur et du
-pire, des instincts les plus féroces et de la plus pure abnégation.
-
-Avant de s’occuper des coupables, il s’était hâté de secourir les
-innocentes victimes de cet épouvantable drame. Deux brancards
-improvisés les avaient rapidement transportées au Gouvernement.
-
-Lorsque Sand fut déshabillé et reposa sur sa couchette, son état
-parut plus effrayant encore. Les jambes, littéralement en bouillie,
-n’existaient plus. Le spectacle de ce jeune corps martyrisé était si
-pitoyable qu’Hartlepool en eut le cœur chaviré, et que de grosses
-larmes coulèrent sur ses joues tannées par toutes les brises de la mer.
-
-Avec une patience maternelle, le Kaw-djer pansa cette pauvre chair en
-lambeaux. De ses jambes terriblement laminées, Sand était condamné, de
-toute évidence, à ne jamais plus se servir, et, jusqu’à son dernier
-jour, il lui faudrait mener une vie d’infirme. A cela, rien à faire,
-mais ce serait quand même un résultat appréciable, si l’on pouvait
-éviter une amputation qui eût risqué d’être fatale à ce frêle organisme.
-
-Le pansement terminé, le Kaw-djer fit couler quelques gouttes d’un
-cordial entre les lèvres décolorées du blessé qui commença à pousser de
-faibles plaintes et à murmurer de confuses paroles.
-
-Dick, dont le Kaw-djer s’occupa en second lieu, paraissait également
-en grand danger. Ses yeux clos, son visage d’un rouge brique parcouru
-de frémissements nerveux, une respiration courte sifflant entre ses
-dents serrées, il brûlait d’une fièvre intense. Le Kaw-djer, en
-constatant ces divers symptômes, hocha la tête d’un air inquiet.
-En dépit de l’intégrité de ses membres et de son aspect moins
-impressionnant, l’état de Dick était en réalité beaucoup plus grave que
-celui de son sauveur.
-
-Les deux enfants couchés, le Kaw-djer, malgré l’heure tardive, se
-rendit chez Harry Rhodes et le mit au courant des événements. Harry
-Rhodes fut bouleversé par ce récit et ne marchanda pas le concours
-des siens. Il fut convenu que Mme Rhodes et Clary, Tullia Ceroni et
-Graziella, veilleraient à tour de rôle au chevet des deux enfants, les
-jeunes filles pendant le jour, et leurs mères pendant la nuit. Mme
-Rhodes prit la garde la première. Habillée en un instant, elle partit
-avec le Kaw-djer.
-
-Alors seulement celui-ci, ayant paré de cette manière au plus pressé,
-alla chercher un repos qu’il ne devait pas réussir à trouver. Trop
-d’émotions agitaient son cœur, un trop grave problème était posé devant
-sa conscience.
-
-Des cinq assassins, trois étaient morts, mais deux subsistaient. Il
-fallait prendre un parti à leur sujet. Si l’un, Sirdey, avait disparu
-et errait à travers l’île, où on ne tarderait pas sans doute à le
-reprendre, l’autre, Kennedy, attendait, solidement verrouillé dans la
-prison, que l’on statuât sur son sort.
-
-Le bilan de l’affaire se soldant par trois hommes tués, un autre en
-fuite et deux enfants en péril de mort, il ne pouvait, cette fois, être
-question de l’étouffer. Pour que l’on pût espérer la tenir secrète,
-trop de personnes, d’ailleurs, étaient dans la confidence. Il fallait
-donc agir. Dans quel sens?
-
-Certes les moyens d’action adoptés par les gens qu’il venait de
-combattre n’avaient rien de commun avec ceux que le Kaw-djer était
-enclin à employer, mais, au fond, le principe était le même. Il se
-réduisait en somme à ceci, que ces gens, comme lui-même, répugnaient
-à la contrainte et n’avaient pu s’y résigner. La différence des
-tempéraments avait fait le reste. Ils avaient voulu abattre la
-tyrannie, tandis qu’il s’était contenté de la fuir. Mais, au
-demeurant, leur besoin de liberté, quelque opposé qu’il fût dans ses
-manifestations, était pareil dans son essence, et ces hommes n’étaient
-après tout que des révoltés comme il avait été lui-même un révolté.
-Alors qu’il se reconnaissait en eux, allait-il, sous prétexte qu’il
-était le plus fort, s’arroger le droit de punir?
-
-Le Kaw-djer, dès qu’il fut levé, se rendit à la prison, où Kennedy
-avait passé la nuit, effondré sur un banc. Celui-ci se leva avec
-empressement à son approche, et, non content de cette marque de
-respect, il retira humblement son béret. Pour faire ce geste, l’ancien
-matelot dut élever ensemble ses deux mains qu’unissait une courte et
-solide chaîne de fer. Après quoi, il attendit, les yeux baissés.
-
-Kennedy ressemblait ainsi à un animal pris au piège. Autour de lui,
-c’était l’air, l’espace, la liberté... Il n’avait plus droit à ces
-biens naturels dont il avait voulu priver d’autres hommes et dont
-d’autres hommes le privaient à son tour.
-
-Sa vue fut intolérable au Kaw-djer.
-
-«Hartlepool!... appela-t-il en avançant la tête dans le poste.
-
-Hartlepool accourut.
-
---Retirez cette chaîne, dit le Kaw-djer en montrant les mains entravées
-du prisonnier.
-
---Mais, Monsieur... commença Hartlepool.
-
---Je vous prie... interrompit le Kaw-djer d’un ton sans réplique.
-
-Puis, s’adressant à Kennedy, lorsque celui-ci fut libre.
-
---Tu as voulu me tuer. Pourquoi? interrogea-t-il.
-
-Kennedy, sans relever les yeux, haussa les épaules, en se dandinant
-gauchement et en roulant entre les doigts son béret de marin, par
-manière de dire qu’il n’en savait rien.
-
-Le Kaw-djer, après l’avoir considéré un instant en silence, ouvrit
-toute grande la porte donnant sur le poste, et, s’effaçant:
-
---Va-t-en! dit-il.
-
-Puis, Kennedy le regardant d’un air indécis:
-
---Va-t-en!» dit-il une seconde fois d’une voix calme.
-
-Sans se faire prier, l’ancien matelot sortit en arrondissant le dos.
-Derrière lui, le Kaw-djer referma la porte, et se rendit auprès de ses
-deux malades, en abandonnant à ses réflexions Hartlepool fort perplexe.
-
-L’état de Sand était stationnaire, mais celui de Dick semblait très
-aggravé. En proie à un furieux délire, ce dernier s’agitait sur sa
-couche en prononçant des paroles sans suite. On ne pouvait plus en
-douter, l’enfant avait une congestion cérébrale d’une telle violence
-qu’une terminaison fatale était à craindre. La médication habituelle
-était inapplicable dans la circonstance présente. Où se fût-on procuré
-de la glace pour rafraîchir son front brûlant? Les progrès réalisés sur
-l’île d’Hoste n’étaient pas tels encore qu’il fût possible d’y trouver
-cette substance, en dehors de la période hivernale.
-
-Cette glace, dont le Kaw-djer déplorait l’absence, la nature n’allait
-pas tarder à la lui fournir en quantités illimitées. L’hiver de l’année
-1884 devait être d’une extrême rigueur et fut aussi exceptionnellement
-précoce. Il débuta dès les premiers jours d’avril par de violentes
-tempêtes qui se succédèrent pendant un mois, presque sans interruption.
-A ces tempêtes fit suite un excessif abaissement de température qui
-provoqua finalement des chutes de neige telles que le Kaw-djer n’en
-avait jamais vu de pareilles depuis qu’il s’était fixé en Magellanie.
-Tant que cela fut au pouvoir des hommes, on lutta courageusement contre
-cette neige, mais, dans le courant du mois de juin, les implacables
-flocons tombèrent en tourbillons si épais qu’il fallut se reconnaître
-vaincu. Malgré tous les efforts, la couche neigeuse atteignit, vers
-le milieu de juillet, une épaisseur de plus de trois mètres, et
-Libéria fut ensevelie sous un linceul glacé. Aux portes habituelles
-furent substituées les fenêtres des premiers étages. Quant aux maisons
-limitées à un simple rez-de-chaussée, elles n’eurent plus d’autre issue
-qu’un trou percé dans le toit. La vie publique fut, on le conçoit,
-entièrement arrêtée, et les relations sociales réduites au minimum
-indispensable pour assurer la subsistance de chacun.
-
-La santé générale se ressentit nécessairement de cette rigoureuse
-claustration. Quelques maladies épidémiques firent de nouveau leur
-apparition, et le Kaw-djer dut venir en aide à l’unique médecin de
-Libéria qui ne suffisait plus à la peine.
-
-Heureusement pour le repos de son esprit, il n’avait plus, à ce moment
-d’inquiétudes pour Dick ni pour Sand. Des deux, Sand avait été le
-premier à s’acheminer vers la guérison. Une dizaine de jours après le
-drame dont il avait été la victime volontaire, on fut en droit de le
-considérer comme hors de danger, et il n’y eut plus de motif de mettre
-en doute que l’amputation serait évitée. Les jours suivants, en effet,
-la cicatrisation gagna de proche en proche avec cette rapidité, on peut
-dire cette fougue qui est l’apanage des tissus jeunes. Deux mois ne
-s’étaient pas écoulés que Sand fut autorisé à quitter le lit.
-
-Quitter le lit?... L’expression est impropre, à vrai dire. Sand ne
-pouvait plus, ne pourrait plus jamais quitter le lit, ni se mouvoir
-d’aucune manière sans un secours étranger. Ses jambes mortes ne
-supporteraient jamais plus son corps d’infirme condamné désormais à
-l’immobilité.
-
-Le jeune garçon ne semblait pas, d’ailleurs, s’en affecter outre
-mesure. Lorsqu’il eut repris conscience des choses, sa première parole
-ne fut pas pour gémir sur lui-même, mais pour s’informer du sort de
-Dick, au salut duquel il s’était si héroïquement dévoué. Un pâle
-sourire entr’ouvrit ses lèvres quand on lui donna l’assurance que Dick
-était sain et sauf, mais bientôt cette assurance ne lui suffit plus,
-et, à mesure que les forces lui revenaient, il commença à réclamer son
-ami avec une insistance grandissante.
-
-Longtemps, il fut impossible de le satisfaire. Pendant plus d’un mois,
-Dick ne sortit pas du délire. Son front fumait littéralement, malgré
-la glace que le Kaw-djer pouvait maintenant employer sans ménagement.
-Puis, lorsque cette période aiguë se résolut enfin, le malade était si
-faible que sa vie paraissait ne tenir qu’à un fil.
-
-A dater de ce jour, toutefois, la convalescence fit de rapides progrès.
-Le meilleur des remèdes fut, pour lui, d’apprendre que Sand était
-également sauvé. A cette nouvelle, le visage de Dick s’illumina d’une
-joie céleste, et, pour la première fois depuis tant de jours, il
-s’endormit d’un paisible sommeil.
-
-Dès le lendemain, il put assurer lui-même Sand qu’on ne l’avait pas
-trompé, et celui-ci, à partir de cet instant, fut délivré de tout
-souci. Quant à son malheur personnel, il en faisait bon marché. Rassuré
-sur le sort de Dick, il réclama aussitôt son violon, et, lorsqu’il tint
-entre ses bras l’instrument chéri, il parut au comble du bonheur.
-
-[Illustration: Des glissades vertigineuses... (Page 321.)]
-
-Quelques jours plus tard, il fallut céder aux instances des deux
-enfants et les réunir dans la même pièce. Dès lors, les heures
-coulèrent pour eux avec la rapidité d’un rêve. Dans leurs couchettes
-placées proches l’une de l’autre, Dick lisait tandis que Sand
-faisait de la musique, et, de temps en temps, pour se reposer, ils se
-regardaient en souriant. Ils s’estimaient parfaitement heureux.
-
-Un triste jour fut celui où Sand quitta le lit. La vue de son ami ainsi
-martyrisé jeta Dick, alors levé depuis une semaine, dans un abîme de
-désespoir. L’impression qu’il reçut de ce spectacle fut aussi durable
-que profonde. Il fut transformé soudainement, comme s’il eût été touché
-par une baguette de fée. Un autre Dick naquit, plus déférent, plus
-réfléchi, d’allures moins effrontées et moins combatives.
-
-On était alors au début du mois de juin, c’est-à-dire au moment où la
-neige commençait à bloquer les Libériens dans leurs demeures. Un mois
-plus tard, on entra dans la période la plus froide de ce rude hiver. Il
-n’y avait plus à compter sur le dégel avant le printemps.
-
-Le Kaw-djer s’efforça de réagir contre les effets déprimants de ce
-long emprisonnement. Sous sa direction, des jeux en plein air furent
-organisés. Par une saignée faite à grand renfort de bras dans la berge
-de la rivière, l’eau, prise au-dessous de la glace, se répandit sur la
-plaine marécageuse, qui fut ainsi transformée en un admirable champ de
-patinage. Les adeptes de ce sport, très pratiqué en Amérique, purent
-s’en donner à cœur joie. Pour ceux auxquels il n’était pas familier,
-on institua des courses de skis ou des glissades vertigineuses en
-traîneaux le long des pentes des collines du Sud.
-
-Peu à peu, les hivernants s’endurcirent à ces sports de la glace et y
-prirent goût. La gaîté et en même temps la santé publique en reçurent
-la plus heureuse influence. Vaille que vaille, on atteignit ainsi le 5
-octobre.
-
-Ce fut à cette date qu’apparut le dégel. La neige qui recouvrait la
-plaine située du côté de la mer fondit tout d’abord. Le lendemain
-celle qui encombrait Libéria fondit à son tour, changeant les rues
-en torrents, tandis que la rivière brisait sa prison de glace. Puis,
-le phénomène se généralisant, la fonte des premières pentes du Sud
-alimenta pendant plusieurs jours les torrents boueux qui s’écoulaient
-à travers la ville, et enfin, le dégel continuant à se propager dans
-l’intérieur, la rivière se mit à gonfler rapidement. En vingt-quatre
-heures, elle atteignit le niveau des rives. Bientôt, elle se
-déverserait sur la ville. Il fallait intervenir, sous peine de voir
-détruite l’œuvre de tant de jours.
-
-Le Kaw-djer mit à contribution tous les bras. Une armée de terrassiers
-éleva un barrage suivant un angle qui embrassait la ville, et dont
-le sommet fut placé au Sud-Ouest. L’une des branches de cet angle se
-dirigeait obliquement vers les monts du Sud, tandis que l’autre, tracée
-à une certaine distance de la rivière, en épousait sensiblement le
-cours. Un petit nombre de maisons, et notamment celle de Patterson,
-édifiées trop près de la rive, restaient hors du périmètre de
-protection. On avait dû se résigner à ce sacrifice nécessaire.
-
-En quarante-huit heures, ce travail poursuivi de jour et de nuit fut
-terminé. Il était temps. De l’intérieur, un déluge accourait vers la
-mer. Le barrage fendit comme un coin cette immense nappe d’eau. Une
-partie en fut rejetée dans l’Ouest, vers la rivière, tandis que, dans
-l’Est, l’autre s’écoulait en grondant vers la mer.
-
-Malgré l’inclinaison du sol, Libéria devint en quelques heures une île
-dans une île. De tous côtés on n’apercevait que de l’eau, d’où, vers
-l’Est et le Sud, émergeaient les montagnes, et, vers le Nord-Ouest,
-les maisons du Bourg-Neuf protégé par son altitude relative. Toutes
-communications étaient coupées. Entre la ville et son faubourg, la
-rivière précipitait en mugissant des flots centuplés.
-
-Huit jours plus tard, l’inondation ne montrait encore aucune tendance
-à décroître, quand se produisit un grave accident. A la hauteur du
-clos de Patterson, la berge, minée par les eaux furieuses, s’écroula
-tout à coup, en entraînant la maison de l’Irlandais. Celui-ci et
-Long disparurent avec elle et furent emportés dans un irrésistible
-tourbillon.
-
-Depuis le commencement du dégel, Patterson, sourd à toutes les
-objurgations, s’était énergiquement refusé à quitter sa demeure. Il
-n’avait pas cédé en se voyant exclu de la protection du barrage,
-ni même quand le bas de son enclos eut été envahi. Il ne céda pas
-davantage lorsque l’eau vint battre le seuil de sa maison.
-
-En un instant, sous les yeux de quelques spectateurs qui, du haut du
-barrage, assistaient impuissants à la scène, maison et habitants furent
-engloutis.
-
-Comme si le double meurtre eût satisfait sa colère, l’inondation montra
-bientôt après une tendance à décroître. Le niveau de l’eau baissa
-peu à peu, et enfin, le 5 novembre, un mois jour pour jour après le
-commencement du dégel, la rivière reprit son lit habituel.
-
-Mais quels ravages le phénomène laissait après lui! Les rues de Libéria
-étaient ravinées comme si la charrue y avait passé. Des routes,
-emportées par endroits, et recouvertes en d’autres points par une
-épaisse couche de boue, il ne restait que des vestiges.
-
-On s’occupa tout d’abord de rétablir les communications supprimées.
-Construite en plein marécage, la route qui conduisait au Bourg-Neuf
-était celle qui avait subi les plus sérieux dommages. Ce fut elle
-aussi qui revint au jour la dernière. Plus de trois semaines furent
-nécessaires pour rendre le passage de nouveau praticable.
-
-A la surprise générale, la première personne qui l’utilisa fut
-précisément Patterson. Aperçu par les pêcheurs du Bourg-Neuf, au
-moment où, désespérément cramponné à un morceau de bois, il arrivait
-à la mer, l’Irlandais avait eu la chance d’être sorti sain et sauf
-de ce mauvais pas. Par contre, Long n’avait pas eu le même bonheur.
-Toutes les recherches faites pour retrouver son corps étaient restées
-infructueuses.
-
-Ces renseignements, on les eut ultérieurement des sauveteurs, mais
-non de Patterson, qui, sans donner la plus mince explication, s’était
-rendu en droite ligne à l’ancien emplacement de sa maison. Quand il vit
-qu’il n’en subsistait aucune trace, son désespoir fut immense. Avec
-elle, disparaissait tout ce qu’il avait possédé sur la terre. Ce qu’il
-avait apporté à l’île Hoste, ce qu’il avait accumulé depuis, à force de
-labeur, de privations, d’impitoyable dureté envers les autres et envers
-lui-même, tout était perdu sans retour. A lui, dont l’or était l’unique
-passion, dont le seul but avait toujours été d’amasser et d’amasser
-plus encore, il ne restait rien, et il était le plus pauvre parmi les
-plus pauvres de ceux qui l’entouraient. Nu et démuni de tout comme en
-arrivant sur la terre, il lui fallait recommencer sa vie.
-
-Quel que fût son accablement, Patterson ne se permit ni gémissements,
-ni plaintes. En silence, il médita d’abord, les yeux fixés sur la
-rivière qui avait emporté son bien, puis il alla délibérément trouver
-le Kaw-djer. L’ayant abordé avec une humble politesse, et après s’être
-excusé de la liberté grande, il exposa que l’inondation, après avoir
-failli lui coûter la vie, le réduisait à la plus affreuse misère.
-
-Le Kaw-djer, à qui le requérant inspirait une profonde antipathie,
-répondit d’une voix froide:
-
-«C’est fort regrettable, mais que puis-je à cela? Est-ce un secours que
-vous demandez?
-
-Contrepartie de son implacable avarice, Patterson avait une qualité:
-l’orgueil. Jamais il n’avait imploré personne. S’il s’était montré peu
-scrupuleux sur le choix des moyens, du moins avait-il à lui seul tenu
-tête au reste du monde, et sa lente ascension vers la fortune, il ne la
-devait qu’à lui-même.
-
---Je ne demande pas la charité, répliqua-t-il en redressant son échine
-courbée. Je réclame justice.
-
---Justice!... répéta le Kaw-djer surpris. Contre qui?
-
---Contre la ville de Libéria, répondit Patterson, contre l’État
-hostelien tout entier.
-
---A propos de quoi? demanda le Kaw-djer de plus en plus étonné.
-
-Reprenant son attitude obséquieuse, Patterson expliqua sa pensée en
-termes doucereux. A son sens, la responsabilité de la Colonie était
-engagée, d’abord parce qu’il s’agissait d’un malheur général et public,
-dont le dommage devait être supporté proportionnellement par tous,
-ensuite parce qu’elle avait gravement manqué à son devoir, en n’élevant
-pas le barrage, qui avait sauvé la ville, en bordure même de la
-rivière, de manière à protéger toutes les maisons sans exception.
-
-Le Kaw-djer eut beau répliquer que le tort dont il se plaignait était
-imaginaire, que, si la digue avait été élevée plus près de la rivière,
-elle se fût écroulée avec la berge, et que le reste de la ville eût été
-par conséquent envahi, Patterson ne voulut rien entendre, et s’entêta
-à ressasser ses précédents arguments. Le Kaw-djer, à bout de patience,
-coupa court à cette discussion stérile.
-
-Patterson n’essaya pas de la prolonger. Tout de suite, il alla
-reprendre sa place parmi les travailleurs du port. Sa vie détruite, il
-s’employait, sans perdre une heure, à la réédifier.
-
-[Illustration: Désespérément cramponné... (Page 323.)]
-
-Le Kaw-djer, considérant cet incident comme clos, avait immédiatement
-cessé d’y penser. Le lendemain, il fallut déchanter. Non, l’incident
-n’était pas clos, ainsi que le prouvait une plainte reçue par
-Ferdinand Beauval en sa qualité de président du Tribunal. Puisqu’on
-avait une première fois démontré à l’Irlandais qu’il y avait une
-justice à l’île Hoste, il y recourait une seconde fois.
-
-Bon gré, mal gré, on fut obligé de plaider ce singulier procès, que
-Patterson perdit, bien entendu. Sans montrer la colère que devait lui
-faire éprouver son échec, sourd aux brocards qu’on ne ménageait pas à
-une victime universellement détestée, il se retira, la sentence rendue,
-et retourna paisiblement à son poste de travailleur.
-
-Mais un levain nouveau fermentait dans son âme. Jusqu’alors il avait vu
-la terre divisée en deux camps: lui d’un côté, le reste de l’humanité
-de l’autre. Le problème à résoudre consistait uniquement à faire passer
-le plus d’or possible du second camp dans le premier. Cela impliquait
-une lutte perpétuelle, cela n’impliquait pas la haine. La haine est une
-passion stérile; ses intérêts ne se payent pas en monnaie ayant cours.
-Le véritable avare ne la connaît pas. Or, Patterson haïssait désormais.
-Il haïssait le Kaw-djer qui lui refusait justice; il haïssait tout
-le peuple hostelien qui avait allégrement laissé périr le produit si
-durement acquis de tant de peines et tant d’efforts.
-
-Sa haine, Patterson l’enferma en lui-même, et, dans cette âme, serre
-chaude favorable à la végétation des pires sentiments, elle devait
-prospérer et grandir. Pour le moment, il était impuissant contre ses
-ennemis. Mais les temps pouvaient changer... Il attendrait.
-
-La plus grande partie de la belle saison fut employée à réparer les
-dommages causés par l’inondation. On procéda à la réfection des routes,
-au relèvement des fermes quand il y avait lieu. Dès le mois de février
-1885, il ne restait plus trace de l’épreuve que la colonie venait de
-subir.
-
-Pendant que ces travaux s’accomplissaient, le Kaw-djer sillonna l’Ile
-en tous sens selon sa coutume. Il pouvait maintenant multiplier ces
-excursions, qu’il faisait à cheval, une centaine de ces animaux ayant
-été importés. Au hasard de ses courses, il eut, à plusieurs reprises,
-l’occasion de s’informer de Sirdey. Les renseignements qu’il obtint
-furent des plus vagues. Rares étaient les émigrants qui pouvaient
-donner la moindre nouvelle du cuisinier du _Jonathan_. Quelques-uns
-seulement se rappelèrent l’avoir aperçu, l’automne précédent,
-remontant à pied vers le Nord. Quant à dire ce qu’il était devenu,
-personne n’en fut capable.
-
-Dans le dernier mois de 1884, un navire apporta les deux cents fusils
-commandés après le premier attentat de Dorick. L’État hostelien
-possédait désormais près de deux cent cinquante armes à feu, non
-compris celles qu’un petit nombre de colons pouvaient s’être procurées.
-
-Un mois plus tard, au début de l’année 1885, l’île Hoste reçut la
-visite de plusieurs familles fuégiennes. Comme chaque année, ces
-pauvres Indiens venaient demander secours et conseils au Bienfaiteur,
-puisque telle était la signification du nom indigène que leur
-reconnaissance avait décerné au Kaw-djer. S’il les avait abandonnés,
-eux n’avaient pas oublié et n’oublieraient jamais celui qui leur avait
-donné tant de preuves de son dévouement et de sa bonté.
-
-Toutefois, quel que fût l’amour que lui portaient les Fuégiens, le
-Kaw-djer n’avait jamais réussi jusqu’alors à décider un seul d’entre
-eux à se fixer à l’île Hoste. Ces peuplades sont trop indépendantes
-pour se plier à une règle quelconque. Pour elles, il n’est pas
-d’avantage matériel qui vaille la liberté. Or, avoir une demeure, c’est
-déjà être esclave. Seul est vraiment libre l’homme qui ne possède
-rien. C’est pourquoi, à la certitude du lendemain, ils préfèrent leurs
-courses vagabondes à la poursuite d’une nourriture rare et incertaine.
-
-Pour la première fois, le Kaw-djer décida, cette année-là, trois
-familles de Pêcherais à planter leur tente et à faire l’essai d’une vie
-sédentaire. Ces trois familles, comptant parmi les plus intelligentes
-de celles qui erraient à travers l’archipel, se fixèrent sur la rive
-gauche de la rivière, entre Libéria et le Bourg-Neuf, et fondèrent un
-hameau, qui fut l’amorce des villages indigènes qui devaient s’établir
-par la suite.
-
-Cet été vit encore s’accomplir deux événements remarquables à des
-titres divers.
-
-L’un de ces événements est relatif à Dick.
-
-Depuis le 15 juin précédent, les deux enfants pouvaient être considérés
-comme rétablis, Dick, en particulier était complètement guéri, et,
-s’il était encore un peu maigre, ce reste d’amaigrissement ne pouvait
-résister longtemps au formidable appétit dont il faisait preuve. Quant
-à Sand, son état général ne laissait plus rien à désirer, et, pour
-le surplus, il n’y avait pas lieu de s’en préoccuper, car la science
-humaine était impuissante à empêcher qu’il fût condamné à l’immobilité
-jusqu’à la fin de ses jours. Le petit infirme acceptait, d’ailleurs,
-fort paisiblement cet inévitable malheur. La nature lui avait donné
-une âme douce et aussi peu encline à la révolte que son ami Dick y
-était porté. Sa douceur le servit dans cette circonstance. Non, en
-vérité, il ne regrettait pas les jeux violents auxquels il se livrait
-autrefois, plutôt pour faire plaisir aux autres que pour satisfaire ses
-goûts personnels. Cette vie de reclus lui plaisait et elle lui plairait
-toujours, à la condition qu’il eût son violon et que son ami Dick fût
-près de lui, lorsque l’instrument cessait exceptionnellement de chanter.
-
-A cet égard, il n’avait pas à se plaindre, Dick s’était constitué son
-garde-malade de tous les instants. Il n’eût cédé sa place à personne
-pour aider Sand à sortir du lit et à gagner le fauteuil sur lequel
-celui-ci passait ses longues journées. Il restait ensuite près du
-blessé, attentif à ses moindres désirs, faisant montre d’une patience
-inaltérable, dont on n’eût pas cru capable le bouillant petit garçon de
-jadis.
-
-Le Kaw-djer assistait à ce touchant manège. Pendant la maladie des deux
-enfants, il avait eu tout le loisir de les observer, et il s’était
-également attaché à eux. Mais Dick, outre l’affection paternelle qu’il
-lui portait, l’intéressait en même temps. Jour par jour, il avait pu
-reconnaître quelle âme droite, quelle exquise sensibilité et quelle
-vive intelligence possédait ce jeune garçon, et, peu à peu, il en était
-arrivé à trouver lamentable que des dons aussi rares demeurassent
-improductifs.
-
-Pénétré de cette idée, il résolut de s’occuper tout particulièrement de
-cet enfant qui deviendrait ainsi l’héritier de ses connaissances dans
-les diverses branches de l’activité humaine. C’est ce qu’il avait fait
-pour Halg. Mais, avec Dick, les résultats seraient tout autres. Sur ce
-terrain préparé par une longue suite d’ascendants civilisés, la semence
-lèverait plus énergiquement, à la seule condition que Dick voulût bien
-mettre en œuvre les dons exceptionnels que la nature lui avait départis.
-
-C’est vers la fin de l’hiver, que le Kaw-djer avait commencé son rôle
-d’éducateur. Un jour, emmenant Dick avec lui, il fit appel à son cœur.
-
-«Voilà Sand guéri, lui dit-il, alors qu’ils étaient seuls tous deux
-dans la campagne. Mais il restera infirme. Il ne faudra jamais oublier,
-mon garçon, que c’est pour sauver ta vie qu’il a perdu ses jambes.
-
-Dick leva vers le Kaw-djer un regard déjà mouillé. Pourquoi le
-Gouverneur lui parlait-il ainsi? Ce qu’il devait à Sand, il n’y avait
-aucun danger qu’il l’oubliât jamais.
-
---Tu n’as qu’une bonne manière de le remercier, reprit le Kaw-djer,
-c’est de faire en sorte que son sacrifice serve à quelque chose, en
-rendant ta vie utile à toi-même et aux autres. Jusqu’ici, tu as vécu en
-enfant. Il faut te préparer à être un homme.
-
-Les yeux de Dick brillèrent. Il comprenait ce langage.
-
---Que faut-il faire pour cela, Gouverneur? demanda-t-il.
-
---Travailler, répondit le Kaw-djer d’une voix grave. Si tu veux
-me promettre de travailler avec courage, c’est moi qui serai ton
-professeur. La science est un monde que nous parcourrons ensemble.
-
---Ah! Gouverneur!...» fit Dick, incapable d’ajouter autre chose.
-
-Les leçons commencèrent immédiatement. Chaque jour, le Kaw-djer
-consacrait une heure à son élève. Après quoi, Dick étudiait auprès de
-Sand. Tout de suite, il fit des progrès merveilleux qui frappaient
-d’étonnement son professeur. Les leçons achevaient la transformation
-que le sacrifice de Sand avait commencée. Il n’était plus question
-maintenant de jouer au restaurant, ni au lion, ni à aucun autre jeu de
-l’enfance. L’enfant était mort, engendrant un homme prématurément mûri
-par la douleur.
-
-Le second événement remarquable fut le mariage, de Halg et de Graziella
-Ceroni. Halg avait alors vingt-deux ans, et Graziella approchait de ses
-vingt ans.
-
-Ce mariage n’était pas, de beaucoup, le premier célébré à l’île Hoste.
-Dès le début de son gouvernement, le Kaw-djer avait organisé l’état
-civil, et l’établissement de la propriété avait eu pour conséquence
-immédiate de donner aux jeunes gens en âge de le faire, le désir de
-fonder des familles. Mais celui de Halg avait une importance toute
-particulière aux yeux du Kaw-djer. C’était la conclusion de l’une de
-ses œuvres, de celle qui, pendant longtemps, avait été la plus chère à
-son cœur. Le sauvage transformé par lui en créature pensante allait se
-perpétuer dans ses enfants.
-
-L’avenir du nouveau ménage était largement assuré. L’entreprise de
-pêche conduite par Halg avec son père Karroly donnait les meilleurs
-résultats. Il était même question d’installer à proximité du Bourg-Neuf
-une fabrique de conserves, d’où les produits maritimes de l’île Hoste
-se répandraient sur le monde entier. Mais, quand bien même ce projet
-encore vague ne dût jamais être réalisé, Halg et Karroly trouvaient sur
-place des débouchés assez larges pour ne pas redouter la gêne.
-
-Vers la fin de l’été, le Kaw-djer reçut du Gouvernement chilien une
-réponse à ses propositions relatives au cap Horn. Rien de décisif dans
-cette réponse. On demandait à réfléchir. On ergotait. Le Kaw-djer
-connaissait trop bien les usages officiels pour s’étonner de ces
-atermoiements. Il s’arma de patience et se résigna à continuer une
-conversation diplomatique, qui, en raison des distances, n’était pas
-près d’arriver à sa conclusion.
-
-Puis l’hiver revint, ramenant les frimas. Les cinq mois qu’il dura
-n’eussent rien présenté de saillant, si, pendant cette période, une
-agitation d’ordre politique, au demeurant assez anodine, ne se fût
-révélée dans la population.
-
-Circonstance curieuse, l’auteur occasionnel de cette agitation
-n’était autre que Kennedy. Le rôle de l’ancien marin n’était ignoré
-de personne. La mort de Lewis Dorick et des frères Moore, l’héroïque
-dévouement de Sand, la longue maladie de Dick, la disparition de Sirdey
-n’avaient pu passer inaperçus. Toute l’histoire était connue, y compris
-la manière quasi-miraculeuse dont le Kaw-djer avait échappé à la mort.
-
-Aussi, quand Kennedy revint se mêler aux autres colons, l’accueil
-qu’il en reçut ne fut pas des plus chauds. Mais, peu à peu,
-l’impression première s’effaça, tandis que, par un étrange phénomène
-de cristallisation, tous les mécontentements épars s’amalgamaient
-autour de lui. En somme, son aventure n’était pas ordinaire. C’était
-un personnage en vue. Criminel pour l’immense majorité des Hosteliens,
-nul du moins ne pouvait contester qu’il fût un homme d’action, prêt aux
-résolutions énergiques. Cette qualité fit de lui le chef naturel des
-mécontents.
-
-Des mécontents, il y en a toujours et partout. Satisfaire tout le
-monde est, pour le moment du moins, un rêve irréalisable. Il y en
-avait donc à Libéria.
-
-Outre les paresseux, qui formaient, bien entendu, le gros de cette
-armée, on y comptait ceux qui n’avaient pas réussi à sortir de
-l’ornière, ou qui, après en être sortis, y étaient retombés pour une
-cause quelconque. Les uns et les autres rendaient, comme c’est l’usage,
-l’administration de la colonie responsable de leur déception. A ce
-premier noyau, venaient s’ajouter ceux que leur tempérament entraînait
-à se nourrir de verbiage, les politiques purs, ceux-ci professant ces
-mêmes doctrines, considérées malheureusement d’un point de vue moins
-élevé, qui avaient eu jadis les préférences du Kaw-djer, ceux-là
-communistes à l’exemple de Lewis Dorick, ou collectivistes selon
-l’évangile de Karl Marx et de Ferdinand Beauval.
-
-Ces divers éléments, quelque hétérogènes qu’ils fussent, s’accordaient
-très bien entre eux, pour cette raison qu’il ne s’agissait que de
-faire œuvre d’opposition. Tant qu’il n’est question que de détruire,
-toutes les ambitions s’allient aisément. C’est au jour de la curée que
-les appétits se donnent libre carrière et transforment en implacables
-adversaires les alliés de la veille.
-
-Pour le moment, l’accord était donc complet, et il en résultait
-une agitation, d’ailleurs superficielle, qui, au cours de l’hiver,
-se traduisit par des réunions et des meetings de protestation. Les
-citoyens présents à ces séances n’étaient jamais très nombreux, une
-centaine tout au plus, mais ils faisaient du bruit comme mille, et le
-Kaw-djer les entendit nécessairement.
-
-Loin de s’indigner de cette nouvelle preuve de l’ingratitude humaine,
-il examina froidement les revendications formulées, et, sur un point
-tout au moins, il les trouva fondées. Les mécontents avaient raison, en
-effet, en soutenant que le Gouverneur ne tenait son mandat de personne
-et, qu’en se l’attribuant de sa propre volonté, il avait commis un acte
-de tyran.
-
-Certes, le Kaw-djer ne regrettait nullement d’avoir violenté la
-liberté. Les circonstances ne permettaient pas alors l’hésitation.
-Mais la situation était fort différente aujourd’hui. Les Hosteliens
-s’étaient canalisés d’eux-mêmes, chacun dans sa direction préférée,
-et la vie sociale battait son plein. La population était peut-être
-mûre pour qu’une organisation plus démocratique pût être tentée sans
-imprudence.
-
-Il résolut donc de donner satisfaction aux protestations, en se
-soumettant de lui-même à l’épreuve de l’élection et en faisant nommer
-en même temps par les électeurs un Conseil de trois membres qui
-assisterait le Gouverneur dans l’exercice de ses fonctions.
-
-Le collège électoral fut convoqué pour le 20 octobre 1885, c’est-à-dire
-dans les premiers jours du printemps. La population totale de
-l’île Hoste s’élevait alors à plus de deux mille âmes, dont douze
-cent soixante-quinze hommes majeurs; mais, certains électeurs trop
-éloignés de Libéria ne s’étant pas rendus à la convocation, mille
-vingt-sept suffrages seulement furent exprimés, sur lesquels neuf
-cent soixante-huit firent masse sur le nom du Kaw-djer. Pour former
-le Conseil, les électeurs eurent le bon sens de choisir Harry Rhodes
-par huit cent trente-deux voix, Hartlepool qui le suivit de près avec
-huit cent quatre bulletins, et enfin Germain Rivière qui fut désigné
-par sept cent dix-huit votants. C’étaient là d’écrasantes majorités,
-et, quelle que fût sa mauvaise humeur, le parti de l’opposition dut
-reconnaître son impuissance.
-
-Le Kaw-djer mit à profit la liberté relative que lui assurait la
-collaboration du Conseil pour accomplir un voyage qu’il désirait faire
-depuis longtemps. En vue de la discussion engagée avec le Chili au
-sujet du cap Horn, il n’estimait pas inutile de parcourir l’archipel et
-d’examiner tout particulièrement l’île formant l’objet des négociations
-en cours.
-
-Le 25 novembre, il partit sur la _Wel-Kiej_ en compagnie de Karroly,
-pour ne revenir, ses idées définitivement fixées, que le 10 décembre,
-après quinze jours de navigation qui n’avait pas toujours été des plus
-faciles.
-
-Au moment où il débarquait, un cavalier entrait dans Libéria par la
-route du Nord. A la poussière dont ce cavalier était couvert, on
-pouvait connaître qu’il venait de loin et qu’il avait couru à toute
-bride.
-
-Ce cavalier se dirigea directement vers le Gouvernement et l’atteignit
-en même temps que le Kaw-djer. S’annonçant porteur de graves nouvelles,
-il demanda une audience particulière qui lui fut accordée sur-le-champ.
-
-Un quart d’heure plus tard, le Conseil était réuni et des émissaires
-partaient de tous côtés à la recherche des hommes de la police.
-Une heure ne s’était pas écoulée depuis l’arrivée du Kaw-djer,
-que celui-ci, à la tête de vingt-cinq cavaliers, s’élançait vers
-l’intérieur de l’île à toute vitesse.
-
-Le motif de ce départ précipité ne fut pas longtemps un secret. Bientôt
-les bruits les plus sinistres commencèrent à courir. On disait que
-l’île Hoste était envahie, et qu’une armée de Patagons, ayant traversé
-le canal du Beagle, avait débarqué sur la côte nord de la presqu’île
-Dumas et marchait sur Libéria.
-
-
-
-
-VII
-
-L’INVASION.
-
-
-Ces bruits étaient justifiés, mais la rumeur publique exagérait.
-Comme d’usage, la vérité s’amplifiait en passant de bouche en bouche.
-La horde de Patagons, qui, au nombre de sept cents environ, avaient
-débarqué, vingt-quatre heures plus tôt, sur le rivage nord de l’Ile ne
-méritait nullement l’appellation d’armée.
-
-Sous le nom de _Patagons_, on comprend, dans le langage courant,
-l’ensemble des peuplades, en réalité fort différentes les unes des
-autres au point de vue ethnologique, qui vivent dans les pampas
-de l’Amérique du Sud. De ces peuplades, les plus septentrionales,
-c’est-à-dire les plus voisines de la République Argentine, sont
-relativement pacifiques. Adonnées à l’agriculture, elles ont formé
-de nombreux villages, et leur pays n’est même pas dépourvu de villes
-d’une importance plus ou moins grande. Mais, à mesure qu’on descend
-vers le Sud, elles tendent à changer de caractère. Les plus australes
-sont à la fois moins sédentaires et infiniment plus redoutables. Vivant
-surtout du produit de leur chasse, les indigènes qui les composent,
-les Patagons proprement dits, sont en général d’habiles tireurs et
-d’incomparables cavaliers. Ils pratiquent encore l’esclavage, que de
-perpétuels pillages alimentent. Chez eux, les guerres de tribu à tribu
-sont incessantes, et ils n’épargnent guère les rares étrangers qui
-s’aventurent dans ces régions presque inexplorées. Ce sont des sauvages.
-
-L’absence de tout gouvernement régulier, une complète anarchie
-entretenue jusque dans ces dernières années par la rivalité des
-États civilisés limitrophes, ont permis à cette sauvagerie et à ce
-brigandage de se perpétuer trop longtemps. Nul doute que la République
-Argentine et le Chili enfin d’accord ne sachent y mettre un terme, mais
-il ne faut pas se dissimuler que l’œuvre sera longue et laborieuse,
-dans une contrée immense, à population clairsemée, sans moyens de
-communications, et qui, depuis l’origine du monde, a joui d’une
-indépendance illimitée.
-
-Les envahisseurs de l’île Hoste appartenaient à cette catégorie
-d’Indiens. Comme on l’a déjà vu au début de ce récit, les Patagons sont
-coutumiers de ces incursions en territoires voisins, et bien souvent
-ils franchissent le détroit de Magellan pour razzier avec une cruauté
-impitoyable cette grande île de la Magellanie à laquelle appartient
-plus spécialement le nom de Terre de Feu. Toutefois, ils ne s’étaient
-jamais aventurés aussi loin jusqu’alors.
-
-Pour arriver à l’île Hoste, ils avaient dû, soit traverser la Terre de
-Feu de part en part et ensuite le canal du Beagle, soit suivre depuis
-le littoral américain les canaux sinueux de l’archipel. Dans tous les
-cas, ils n’avaient accompli un pareil exode qu’au prix des plus grandes
-difficultés, tant pour se ravitailler pendant leur route terrestre, que
-pour naviguer dans les bras de mer, au risque de voir chavirer leurs
-légères pirogues sous le poids des chevaux.
-
-Tout en galopant à la tête de ses vingt-cinq compagnons, le Kaw-djer
-se demandait quel motif avait décidé les Patagons à une entreprise si
-en dehors de leurs habitudes séculaires? Sans doute, la fondation de
-Libéria pouvait expliquer dans une certaine mesure ce fait anormal. Il
-est à croire que la réputation de la cité nouvelle s’était répandue
-dans les contrées environnantes et que la renommée lui avait attribué
-de merveilleuses richesses. L’imagination sauvage les amplifiant
-encore, rien de plus naturel qu’elles eussent excité des convoitises.
-
-Oui, les choses pouvaient à la rigueur s’expliquer ainsi. Mais malgré
-tout, cependant, l’audace des envahisseurs demeurait surprenante,
-et, quelle que soit leur rapacité bien connue, il était difficile
-de concevoir qu’ils se fussent risqués à affronter une si nombreuse
-agglomération d’hommes blancs. Pour se lancer dans une telle aventure,
-ils avaient eu vraisemblablement des raisons particulières que le
-Kaw-djer cherchait sans les trouver.
-
-[Illustration: Ils foncèrent en trombe dans la trouée. (Page 340.)]
-
-Il ignorait en quel point de l’île il rencontrerait les ennemis.
-Peut-être ceux-ci étaient-ils déjà en marche. Peut-être
-n’avaient-ils pas quitté le lieu de leur débarquement. Dans ce cas, en
-s’en référant aux renseignements fournis par le porteur de la nouvelle,
-il s’agissait d’un parcours de cent vingt à cent vingt-cinq kilomètres.
-Les grandes vitesses étant interdites sur les routes hosteliennes, qui
-laissaient encore beaucoup à désirer au point de vue de la viabilité,
-le voyage exigerait au moins deux jours. Parti de bonne heure le 10
-décembre, le Kaw-djer n’arriverait au but que le 11 dans la soirée.
-
-A quelque distance de Libéria, la route, après avoir traversé la
-presqu’île Hardy dans sa largeur, s’orientait vers le Nord-Ouest et en
-suivait d’abord pendant une trentaine de kilomètres le rivage ouest
-battu par les flots du Pacifique, puis elle remontait au Nord, et,
-traversant une seconde fois l’Ile en sens contraire selon le caprice
-des vallées, elle allait frôler, trente-cinq kilomètres plus loin, le
-fond du Tekinika Sound, profonde indentation de l’Atlantique délimitant
-le sud de la presqu’île Pasteur, qu’un autre golfe plus profond encore,
-le Ponsonby Sound, sépare au Nord de la presqu’île Dumas. Au delà,
-la route, faisant de nombreux lacets, empruntait un col élevé de
-l’importante chaîne de montagnes qui, venues de l’Ouest, se prolongent
-jusqu’à l’extrémité orientale de la presqu’île Pasteur, puis elle
-s’infléchissait de nouveau dans l’Ouest à la hauteur de l’isthme qui
-réunit cette presqu’île à l’ensemble de l’île Hoste. Enfin, après avoir
-laissé en arrière le fond du Ponsonby Sound, elle se recourbait dans
-l’Est, et, franchissant, à quatre-vingt-quinze kilomètres de Libéria,
-l’isthme étroit de la presqu’île Dumas, elle en côtoyait ensuite le
-rivage nord baigné par les eaux du canal du Beagle.
-
-Telle est la route que dut suivre le Kaw-djer. Chemin faisant, la
-troupe qu’il commandait s’accrut de quelques unités. Ceux des colons
-qui possédaient un cheval se joignirent à elle. Quant aux autres,
-le Kaw-djer leur donnait ses instructions au passage. Ils devaient
-battre le rappel et réunir le plus possible de combattants. Ceux qui
-avaient un fusil se porteraient de part et d’autre de la chaussée, en
-choisissant les endroits les plus inaccessibles, de telle sorte que
-des cavaliers ne pussent les y poursuivre. De là, ils enverraient du
-plomb aux envahisseurs, quand ceux-ci apparaîtraient, et battraient
-aussitôt en retraite vers un point plus élevé de la montagne. La
-consigne était de viser de préférence les chevaux, un Patagon démonté
-cessant d’être à redouter. Quant aux colons qui n’avaient que leurs
-bras, ils couperaient la route par des tranchées aussi rapprochées
-que possible et se retireraient en ne laissant derrière eux qu’un
-désert. Sur une étendue d’un kilomètre de part et d’autre du chemin,
-les champs devaient être saccagés dans les vingt-quatre heures, les
-fermes vidées de leurs ustensiles et de leurs provisions. Ainsi serait
-rendu plus difficile le ravitaillement des envahisseurs. Tout le monde
-irait ensuite s’enfermer dans l’enclos des Rivière, ceux qui pouvaient
-faire parler la poudre comme ceux n’ayant d’autres armes que la hache
-et la faux. Cet enclos, entouré d’une solide palissade et défendu par
-cette nombreuse garnison, deviendrait une véritable place forte qui ne
-courrait aucun risque d’être enlevée d’assaut.
-
-Conformément à ses prévisions, le Kaw-djer atteignit l’isthme de la
-presqu’île Dumas le 11 décembre vers six heures du soir. On n’avait
-encore aperçu nulle trace des Patagons. Mais, à partir de ce point, on
-approchait du lieu de leur débarquement, et une extrême prudence était
-nécessaire. On se trouvait, en effet, dans la période des longs jours,
-et on n’aurait que très tard la protection de l’obscurité. On mit près
-de cinq heures pour arriver en vue du camp adverse. Il était alors près
-de minuit, et une obscurité relative couvrait la terre. On apercevait
-nettement la lueur des foyers. Les Patagons n’avaient pas bougé de
-place. Par nécessité sans doute de laisser reposer les chevaux, ils
-étaient restés à l’endroit même où ils avaient atterri.
-
-La petite armée du Kaw-djer comptait maintenant trente-deux fusils, le
-sien compris. Mais, en arrière, des centaines de bras s’employaient à
-défoncer la route, à y accumuler des troncs d’arbres, à y élever des
-barricades, de manière à compliquer le plus possible la marche des
-envahisseurs.
-
-Le camp de ceux-ci reconnu, on rétrograda, et on fit halte cinq ou six
-kilomètres en avant de l’isthme de la presqu’île Dumas. Les chevaux
-furent alors ramenés en deçà de cet isthme par quelques colons qui les
-tiendraient en réserve dans les montagnes, puis les cavaliers devenus
-piétons, dissimulés sur les pentes abruptes qui bordaient le sud de la
-route, attendirent l’ennemi.
-
-Le Kaw-djer n’avait pas l’intention d’engager une bataille franche,
-que la disproportion des forces eût rendue insensée. Une tactique de
-guérillas était tout indiquée. De leurs postes élevés les défenseurs de
-l’île tireraient à loisir leurs adversaires, puis, pendant que ceux-ci
-perdraient leur temps à se dépêtrer des obstacles accumulés devant eux,
-ils se replieraient de crête en crête, par échelons qui s’assureraient
-successivement une mutuelle protection. On ne courrait aucun danger
-sérieux tant que les Patagons ne se résoudraient pas à abandonner leurs
-montures pour se lancer à la poursuite des tirailleurs. Mais cette
-éventualité n’était pas à craindre. Les Patagons ne renonceraient
-évidemment pas à leur habitude invétérée de ne combattre qu’à cheval,
-pour s’aventurer sur un terrain chaotique, où chaque rocher pouvait
-dissimuler une embuscade.
-
-Il était neuf heures du matin, quand, le lendemain 12 décembre, les
-premiers d’entre eux apparurent. Partis à six heures, ils avaient
-employé trois heures à parcourir vingt-cinq kilomètres. Inquiets de se
-voir si loin de leur pays dans une contrée totalement inconnue, ils
-suivaient avec circonspection cette route bordée d’un côté par la mer
-et, de l’autre, par d’abruptes montagnes. Ils marchaient coude à coude,
-dans une formation serrée qui allait rendre plus facile la tâche des
-tireurs.
-
-Trois détonations éclatant sur leur gauche jetèrent tout à coup le
-trouble parmi eux. La tête de colonne recula, mettant le désordre dans
-les rangs suivants. Mais, d’autres détonations n’ayant pas suivi les
-trois premières, ils reprirent confiance et s’ébranlèrent de nouveau.
-Tous les coups avaient porté. Un homme se tordait sur le bord du chemin
-dans les convulsions de l’agonie. Deux chevaux gisaient, l’un le
-poitrail troué, l’autre une jambe cassée.
-
-Cinq cents mètres plus loin, les Patagons se heurtaient à une barricade
-de troncs d’arbres amoncelés. Pendant qu’ils s’occupaient de la
-détruire, des coups de fusils résonnèrent encore. L’une des balles fut
-efficace et mit un troisième cheval hors de service.
-
-Dix fois, on avait renouvelé la manœuvre avec succès, quand la tête de
-colonne parvint à l’isthme de la presqu’île Dumas. En ce point, où la
-route encaissée n’avait d’autre issue qu’une gorge étroite, la défense
-s’était faite plus sérieuse. En avant d’une barricade plus épaisse
-et plus haute que les précédentes, une large et profonde excavation
-coupait la route. Au moment où les Patagons abordaient cet ouvrage,
-la fusillade crépita sur leur flanc gauche. Après un mouvement de
-recul, ils revinrent à la charge et ripostèrent au jugé, tandis qu’une
-centaine des leurs faisaient de leur mieux pour rétablir le passage.
-
-Aussitôt la fusillade redoubla d’intensité. Une véritable pluie de
-balles siffla en travers du chemin et le rendit intenable. Les premiers
-qui s’aventurèrent dans la zone dangereuse ayant été frappés sans
-merci, cela donna à réfléchir à leurs compagnons, et la horde tout
-entière parut hésiter à pousser plus avant.
-
-Les tireurs hosteliens la découvraient de bout en bout. Elle occupait
-plus de six cents mètres de route. Parcourue de violents remous, elle
-oscillait parfois en masse, tandis que des cavaliers galopaient d’une
-extrémité à l’autre, comme s’ils eussent été porteurs des ordres d’un
-chef.
-
-Chaque fois qu’un de ces cavaliers arrivait à la tête de la colonne,
-une nouvelle tentative était faite contre la barricade, tentative
-bientôt suivie d’un nouveau recul quand un homme ou un cheval, blessé
-ou tué, démontrait en tombant combien la place était périlleuse.
-
-Les heures s’écoulèrent ainsi. Enfin, aux approches du soir, la
-barricade fut renversée. Seule, la pluie des balles barrait désormais
-la route. Les Patagons prirent alors une résolution désespérée.
-Soudain, ils rassemblèrent leurs chevaux, et, partant au galop de
-charge, foncèrent en trombe dans la trouée. Trois hommes et douze
-chevaux y restèrent, mais la horde passa.
-
-Cinq kilomètres plus loin, profitant d’un endroit découvert, où
-elle n’avait à redouter aucune surprise, elle fit halte et prit ses
-dispositions pour la nuit. Les Hosteliens, sans s’accorder un instant
-de repos, continuèrent au contraire leur retraite savante et allèrent
-se mettre en position pour le lendemain. La journée était bonne.
-Elle coûtait aux envahisseurs trente chevaux et cinq hommes hors de
-combat, contre un seul des leurs légèrement blessé. Il n’y avait pas à
-s’occuper des hommes démontés. Mauvais marcheurs, ils resteraient en
-arrière, et on aurait facilement raison de ces traînards.
-
-Le jour suivant, la même manœuvre fut adoptée. Vers deux heures de
-l’après-midi, les Patagons, ayant fait au total une soixantaine de
-kilomètres depuis qu’ils s’étaient ébranlés, atteignirent le sommet du
-col emprunté par la route pour franchir la chaîne centrale de l’île.
-Depuis près de trois heures, ils montaient alors sans interruption.
-Gens et bêtes étaient pareillement exténués. Au moment de s’engager
-dans le défilé qui commençait en cet endroit, ils firent halte. Le
-Kaw-djer en profita pour se poster à quelque distance en avant.
-
-Sa troupe, grossie de tirailleurs ralliés pendant la retraite et de
-ceux qui se trouvaient déjà au sommet, comptait alors près de soixante
-fusils. Ces soixante hommes, il les disposa sur une centaine de mètres,
-au point où la tranchée était la plus profonde, tous du même côté de
-la route. Bien abrités derrière les énormes rocs qui la surplombaient,
-les Hosteliens se riraient des projectiles ennemis. Ils allaient tirer
-presque à bout portant, comme à l’affût.
-
-Dès que les Patagons se remirent en mouvement, le plomb jaillit de
-la crête et faucha leurs premiers rangs. Ils reculèrent en désordre,
-puis revinrent à la charge sans plus de succès. Pendant deux heures,
-cette alternative se renouvela. Si les Patagons étaient braves, ils ne
-brillaient pas précisément par l’intelligence. Ce fut seulement quand
-ils eurent vu tomber un grand nombre des leurs, qu’ils s’avisèrent
-de la manœuvre qui leur avait si bien réussi la veille. Des appels
-retentirent. Les chevaux se rapprochèrent les uns des autres. Les
-naseaux touchant les croupes, la horde fut un bloc. Puis, prête enfin
-pour la charge, elle s’ébranla tout entière à la fois et partit dans un
-galop furieux. Les sabots frappaient le sol avec un bruit de tonnerre,
-la terre tremblait. Aussitôt les fusils hosteliens crachèrent plus
-hâtivement la mort.
-
-C’était un spectacle admirable. Rien n’arrêtait ces cavaliers changés
-en météores. L’un d’eux vidait-il les arçons? Ceux qui venaient à sa
-suite le piétinaient sans pitié. Un cheval blessé ou tué tombait-il?
-Les autres bondissaient par-dessus l’obstacle et continuaient sans
-arrêt leur course enragée.
-
-Les Hosteliens ne songeaient guère à admirer ces prouesses. Pour eux,
-c’était une question de vie ou de mort. Ils ne pensaient qu’à ceci:
-charger, viser, tirer, puis charger, et viser, et tirer, et ainsi de
-suite, sans un instant d’interruption. Les canons brûlaient leurs
-mains; ils tiraient toujours. Dans la folie de la bataille, ils en
-oubliaient toute prudence. Ils s’écartaient de leurs abris, s’offraient
-aux coups de l’ennemi. Celui-ci aurait eu la partie belle, s’il lui eût
-été possible de riposter.
-
-Mais, au train qu’ils menaient, les Patagons ne pouvaient faire usage
-de leurs armes. A quoi bon, d’ailleurs? La médiocre étendue du front de
-bataille révélant le petit nombre des adversaires, leur seul objectif
-était de franchir la zone dangereuse, quitte à faire pour cela les
-sacrifices qui seraient nécessaires.
-
-Ils la franchirent en effet. Bientôt les balles ne sifflèrent plus. Ils
-ralentirent alors leur allure et suivirent au grand trot la route qui,
-après avoir dépassé le point culminant du col, descendait maintenant en
-lacets. Tout était tranquille autour d’eux. De loin en loin, un coup de
-feu éclatait sur leur gauche ou sur leur droite, lorsque des rochers
-surplombaient la chaussée. D’ailleurs, ce coup de feu, tiré par l’un
-des colons transformés en guérillas, manquait généralement le but. Dans
-tous les cas, les Patagons ripostaient, par une grêle de balles qu’ils
-envoyaient au jugé, et ils poursuivaient leur chemin.
-
-Instruits par l’expérience, ils ne commirent pas, cette fois, la faute
-de s’arrêter à trop faible distance du lieu du dernier combat. Jusqu’à
-une heure avancée de la nuit, ils dévalèrent rapidement la pente et ne
-s’arrêtèrent pour camper que parvenus en terrain plat.
-
-C’était pour eux une rude journée. Ils avaient franchi soixante-cinq
-kilomètres, dont trente-cinq depuis le sommet du col. A leur droite,
-ils apercevaient les flots du Pacifique venant battre un rivage
-sablonneux. A leur gauche, c’était un pays de plaine, où les surprises
-cessaient d’être à craindre. Le lendemain, ils seraient de bonne heure
-au but, devant Libéria, éloigné de trente kilomètres à peine.
-
-Désormais, il ne pouvait plus être question pour le Kaw-djer de se
-porter en avant des envahisseurs. Outre que la nature du pays ne se
-prêtait plus à la manœuvre qui lui avait si bien réussi jusque-là,
-trop grande était la distance qui le séparait d’eux. Sur son ordre,
-on ne s’entêta pas dans une poursuite inutile, et l’on prit, couchés
-sur la terre nue, à la lueur des étoiles, quelques heures d’un repos
-que rendaient nécessaire les fatigues supportées pendant trois nuits
-consécutives.
-
-Le Kaw-djer n’avait pas lieu d’être mécontent du résultat de sa
-tactique. Au cours de cette dernière journée, les ennemis avaient
-perdu au moins cinquante chevaux et une quinzaine d’hommes. C’est donc
-diminuée d’une centaine de cavaliers et moralement ébranlée que leur
-troupe arriverait devant Libéria. Contrairement à son attente sans
-doute, elle n’y entrerait pas sans peine.
-
-Le lendemain matin, on fit rallier les chevaux, mais on ne put les
-avoir avant le milieu du jour. Il était près de midi quand les
-tirailleurs redevenus cavaliers, et réduits par conséquent au nombre de
-trente-deux, purent à leur tour commencer la descente.
-
-Rien ne s’opposait à ce qu’on avançât rapidement. La prudence n’était
-plus nécessaire. On était renseigné par ceux des colons qui, en
-embuscade sur les bords de la route, avaient salué l’ennemi au passage.
-On savait que les Patagons avaient continué leur marche en avant et
-qu’on ne courait pas le risque de se heurter tout à coup à la queue de
-leur colonne.
-
-Vers trois heures, on atteignit l’endroit où la horde avait campé.
-Nombreuses étaient ses traces, et on ne pouvait s’y méprendre. Mais,
-depuis les premières heures du matin, elle s’était remise en mouvement,
-et, selon toute probabilité, elle devait être maintenant sous Libéria.
-
-Deux heures plus tard, on commençait à longer la palissade limitant
-l’enclos des Rivière, quand on aperçut, sur la route, un fort parti
-d’hommes à pied. Leur nombre dépassait certainement la centaine.
-Lorsqu’on en fut plus près, on vit qu’il s’agissait des Patagons
-démontés au cours des rencontres précédentes.
-
-Soudain, des coups de feu furent tirés de l’enclos. Une dizaine de
-Patagons tombèrent. Des survivants, les uns ripostèrent et envoyèrent
-contre la palissade des balles inoffensives, les autres esquissèrent un
-mouvement de fuite. Ils découvrirent alors les trente-deux cavaliers
-qui leur interdisaient la retraite et dont les rifles se mirent à leur
-tour à parler.
-
-Au bruit de ces détonations, plus de deux cents hommes armés de
-fourches, de haches et de faux firent irruption hors de l’enclos,
-barrant la route vers Libéria. Cernés de toutes parts, à droite par
-des rocs infranchissables, en avant par les paysans que leur nombre
-rendait redoutables, à gauche par les fusils dont les canons luisaient
-au-dessus de la palissade, en arrière enfin par le Kaw-djer et ses
-cavaliers, les Patagons perdirent courage et jetèrent leurs armes sur
-le sol. On les captura sans autre effusion de sang. Pieds et mains
-entravés, ils furent enfermés dans une grange à la porte de laquelle on
-plaça des factionnaires.
-
-C’était une opération merveilleuse. Non seulement les envahisseurs
-avaient perdu une centaine de cavaliers, mais aussi une centaine
-de fusils, et ces fusils, de médiocre valeur assurément, allaient
-au contraire accroître la force des Hosteliens. Ceux-ci pourraient
-disposer de trois cent cinquante armes à feu, contre six cents environ
-qui leur étaient opposées. La partie devenait presque égale.
-
-La garnison réunie à l’enclos des Rivière put renseigner le Kaw-djer
-sur la marche des Patagons. En passant devant la palissade au cours
-de la matinée, ils n’avaient fait que de timides tentatives pour la
-franchir. Dès les premiers coups de fusils, ils y avaient renoncé et
-s’étaient contentés d’envoyer quelques balles sans se livrer à une
-attaque plus sérieuse. Décidément, ces sauvages étaient peut-être des
-guerriers, mais sûrement ils n’étaient pas des hommes de guerre. Leur
-objectif étant Libéria, ils y allaient tout droit, sans s’inquiéter des
-ennemis qu’ils laissaient derrière eux.
-
-Puisqu’on avait la chance d’avoir fait d’aussi nombreux prisonniers, le
-Kaw-djer ne voulut pas s’éloigner sans essayer de les interroger. Il se
-rendit donc au milieu d’eux.
-
-Dans la grange où on les avait enfermés régnait un silence profond.
-Accroupis le long des murailles, cette centaine d’hommes attendaient,
-dans une immobilité farouche, que l’on décidât de leur sort.
-Vainqueurs, ils eussent des vaincus fait des esclaves. Vaincus, ils
-estimaient naturel qu’un pareil traitement leur fût infligé. Pas un
-seul d’entre eux ne daigna remarquer la présence du Kaw-djer.
-
-«Quelqu’un de vous comprend-il l’espagnol? demanda celui-ci à voix
-haute.
-
---Moi, dit un des prisonniers en relevant la tête.
-
---Ton nom?
-
---Athlinata.
-
---Qu’es-tu venu faire dans ce pays?
-
-[Illustration: Accroupis le long de la muraille... (Page 344.)]
-
-L’Indien, sans un geste, répondit:
-
---La guerre.
-
---Pourquoi nous faire la guerre? objecta le Kaw-djer. Nous ne sommes
-pas tes ennemis.
-
-Le Patagon garda le silence.
-
-Le Kaw-djer reprit:
-
---Jamais tes frères ne sont venus jusqu’ici. Pourquoi sont-ils allés,
-cette fois, si loin de leur pays?
-
---Le chef a commandé, dit l’Indien avec calme. Les guerriers ont obéi.
-
---Mais enfin, insista le Kaw-djer, quel est votre but?
-
---La grande ville du Sud, répondit le prisonnier. Là, sont des
-richesses, et les Indiens sont pauvres.
-
---Mais, ces richesses, il faut les prendre, répliqua le Kaw-djer, et
-les habitants de cette ville se défendront.
-
-Le Patagon sourit ironiquement.
-
---La preuve, c’est que toi et tes frères êtes maintenant prisonniers,
-ajouta le Kaw-djer sous forme d’argument _ad hominem_.
-
---Les guerriers patagons sont nombreux, riposta l’Indien sans se
-laisser troubler. Les autres retourneront dans leur patrie en traînant
-tes frères à la queue de leurs chevaux.
-
-Le Kaw-djer haussa les épaules.
-
---Tu rêves, mon garçon, dit-il. Pas un de vous n’entrera dans Libéria.
-
-Le Patagon sourit de nouveau d’un air incrédule.
-
---Tu ne me crois pas? interrogea le Kaw-djer.
-
---L’homme blanc a promis, répliqua l’Indien avec assurance. Il donnera
-la grande ville aux Patagons.
-
---L’homme blanc?... répéta le Kaw-djer étonné. Il y a donc un blanc
-parmi vous?»
-
-Mais toutes ses questions demeurèrent vaines, L’Indien avait dit
-évidemment tout ce qu’il savait, et il fut impossible d’en obtenir plus
-de détails.
-
-Le Kaw-djer se retira soucieux. Quel était cet homme blanc, traître
-à sa race, qui s’alliait contre d’autres blancs à une bande de
-sauvages? En tous cas, c’était une nouvelle raison de se hâter. Bien
-qu’Hartlepool, se conformant aux ordres reçus, eût sûrement pris les
-mesures les plus urgentes, il n’était pas sans intérêt d’apporter du
-renfort à la garnison de Libéria.
-
-Vers huit heures du soir, on partit. La troupe commandée par le
-Kaw-djer comptait maintenant cent cinquante-six hommes, dont cent
-deux armés aux dépens des Patagons. Des fantassins la composaient
-exclusivement, les chevaux ayant été laissés à l’enclos des Rivière.
-Pour s’introduire dans Libéria et franchir la ligne des ennemis, le
-Kaw-djer n’avait pas l’intention, en effet, d’appliquer la méthode,
-assurément courageuse, mais insensée, que ceux-ci avaient mise en
-pratique lorsqu’il s’était agi de forcer les passages difficiles. Son
-plan étant d’employer la ruse plutôt que la force, les chevaux eussent
-été plus gênants qu’utiles.
-
-En trois heures de marche, on arriva en vue de la ville. Dans la nuit
-alors complètement tombée, une ligne de feux dessinait le camp des
-Patagons, établi selon un vaste demi-cercle, qui à droite, s’arrêtait
-au commencement du marécage et s’appuyait, à gauche, sur la rivière.
-L’investissement était complet. Se glisser inaperçus entre les postes
-espacés de cent en cent mètres était impraticable.
-
-Le Kaw-djer fit faire halte à son monde. Avant de pousser plus loin, il
-fallait décider quelle tactique il convenait d’adopter.
-
-Mais les envahisseurs n’étaient pas tous sur la rive droite de la
-rivière. Quelques-uns au moins avaient dû traverser l’eau en amont de
-la ville. Tandis que le Kaw-djer réfléchissait, une vive lumière éclata
-tout à coup dans le Nord-Ouest. C’étaient les maisons du Bourg-Neuf qui
-brûlaient.
-
-
-
-
-VIII
-
-UN TRAÎTRE.
-
-
-Harry Rhodes et Hartlepool, auxquels, en l’absence du Kaw-djer,
-revenait naturellement l’autorité, n’avaient pas perdu leur temps,
-pendant que celui-ci retardait de son mieux la marche des Patagons. Les
-quatre jours de répit qu’ils devaient à la tactique savante de leur
-chef leur avaient suffi pour mettre la ville en état de défense.
-
-Deux larges et profonds fossés, en arrière desquels les terres rejetées
-formaient un épaulement à l’épreuve de la balle, rendaient un coup de
-main impossible. L’un de ces fossés, celui du Sud, long de deux mille
-pas environ, partait de la rivière, puis, se recourbant en demi-cercle,
-embrassait la ville et allait jusqu’au marécage, qui constituait à lui
-seul un obstacle infranchissable. L’autre, celui du Nord, long de cinq
-cents pas à peine, naissait pareillement à la rivière pour aller mourir
-au marécage, en traversant la route réunissant Libéria au Bourg-Neuf.
-
-La ville était ainsi défendue sur toutes les faces. Au Nord et au
-Nord-Est, par le marais, où un cheval se fût enlisé jusqu’au ventre;
-au Nord-Ouest, et du Sud-Ouest à l’Est par les remparts improvisés;
-à l’Ouest, par le cours d’eau qui opposait sa barrière liquide aux
-assiégeants.
-
-Le Bourg-Neuf avait été évacué. Les habitants s’étaient réfugiés
-à Libéria avec tout ce qu’ils possédaient, laissant leurs maisons
-condamnées à une destruction certaine.
-
-Dès le premier soir, avant même que les travaux fussent achevés et
-alors que le péril n’avait rien d’imminent, on commença à monter
-autour de la ville une garde vigilante. Une cinquantaine d’hommes
-étaient constamment affectés à ce service. Espacés de trente en trente
-mètres au sommet des épaulements et sur la berge de la rivière, ils
-surveillaient les environs et devaient appeler à leur aide au premier
-signe de danger. Cent soixante-quinze hommes, armés du reste des fusils
-et massés au cœur de la ville, se tenaient en réserve, prêts à se
-porter du côté où l’alarme serait donnée. Le surplus de la population
-dormait pendant ce temps. Tous les citoyens figuraient à tour de rôle
-dans ces trois groupes.
-
-La défense n’aurait pu être mieux organisée. En avant, la ligne
-de couverture formée par les cinquante sentinelles que relevaient
-à intervalles fixes les cent soixante-quinze hommes de la réserve
-centrale. En troisième plan, le reste des Libériens, qui ne seraient
-pas longs à prêter main forte à la moindre alerte. Ces derniers, il est
-vrai, ne possédaient guère, en fait d’armes offensives, que des haches,
-des barres d’anspect ou des couteaux, mais ces armes n’eussent pas été
-négligeables dans le cas d’un assaut amenant un combat corps à corps.
-
-L’obligation de la garde était générale. Personne ne pouvait s’y
-soustraire. Patterson y était donc astreint comme les autres.
-D’ailleurs, quels que fussent ses sentiments, il avait paru se résigner
-de bonne grâce à cette corvée, et, en vérité, ses pensées intimes
-étaient si contradictoires qu’il eût été incapable de dire s’il en
-était fâché ou satisfait.
-
-Pendant ses heures de faction, il réfléchissait à ce problème, et, pour
-la première fois de sa vie, il faisait de l’analyse.
-
-L’animosité qu’il avait conçue contre ses concitoyens, contre la ville
-de Libéria, contre l’île Hoste tout entière, était toujours aussi
-vivante au fond de son cœur, et il lui semblait dur, par conséquent, de
-contribuer dans une mesure quelconque au salut de gens qu’il exécrait.
-Considérée à ce point de vue, sa faction l’exaspérait.
-
-Mais la haine ne venait qu’en troisième ligne chez Patterson. Pour la
-haine franche, comme pour l’amour véritable, il faut des cœurs ardents
-et vastes, et l’âme étriquée d’un avare ne saurait loger d’aussi amples
-passions. Après la cupidité, le sentiment dominant chez lui, c’était la
-peur.
-
-Or, son sort étant lié à celui de ses concitoyens, et tous les
-Libériens étant solidaires, la peur lui conseillait d’étouffer sa
-haine. S’il lui eût été agréable de voir flamber une ville qu’il
-abhorrait, c’était à la condition qu’il en fût sorti au préalable, et
-il n’y avait aucune possibilité de la quitter. Dans l’île, erraient des
-bandes de Patagons dont la férocité était légendaire et qui seraient
-bientôt en vue de Libéria. En la défendant, Patterson, après tout, se
-défendait lui-même.
-
-Tout compte fait, il préférait donc, en somme, monter la garde, bien
-qu’elle fût pour lui la source des plus pénibles sensations. Il
-n’éprouvait aucun plaisir, en effet, à rester seul, parfois la nuit, au
-premier rang, au risque d’être surpris par un ennemi. Aussi, la peur
-faisait-elle de lui une excellente sentinelle. Avec quelle énergie il
-ouvrait les yeux dans l’ombre! Avec quelle conscience il fouillait les
-ténèbres, le fusil à l’épaule et le doigt sur la gâchette au moindre
-bruit suspect!
-
-Les quatre premiers jours se passèrent sans incident, mais il n’en
-fut pas de même du cinquième. Vers midi, ce jour-là, on avait vu les
-Patagons apparaître et installer leur camp au sud de la ville. La
-faction devenait tout à fait sérieuse. Désormais, l’ennemi était là,
-sans cesse menaçant.
-
-Le soir de ce jour, Patterson venait de prendre la garde sur
-l’épaulement du Nord, entre la rivière et la route du Bourg-Neuf, quand
-une lueur intense brilla dans la direction du port. Il n’y avait pas
-à se faire d’illusion, les Patagons commençaient la danse. Peut-être
-allaient-ils donner l’assaut sans plus attendre, et vraisemblablement
-en face de lui, puisque sa mauvaise étoile l’avait placé tout près de
-la route du Bourg-Neuf.
-
-Quelle ne fut pas sa terreur lorsque, précisément sur cette route,
-un vacarme éclata tout à coup. Une troupe qui paraissait nombreuse
-courait sur la chaussée et approchait rapidement. Certes, et Patterson
-le savait, la route était coupée par un fossé qu’une dérivation de
-la rivière avait rempli d’eau. Mais combien cette défense, qui lui
-inspirait tant de confiance pendant le jour, lui parut faible au moment
-du danger! Il vit le fossé traversé, l’épaulement escaladé, la ville
-envahie...
-
-Cependant les assaillants présumés avaient fait halte au bord du fossé.
-Patterson, placé trop loin pour entendre les mots, comprit qu’on
-parlementait. Puis il y eut un remue-ménage. On apportait des planches,
-des madriers, des perches, afin d’établir un passage de fortune.
-Quelques instants plus tard, Patterson rassuré vit de loin défiler
-les nouveaux venus. Ils étaient nombreux, en effet, et leurs fusils
-jetaient de faibles éclairs sous la lumière de la lune qui allait
-entrer dans son dernier quartier. A leur tête marchait un homme de
-haute taille autour duquel on se pressait. Son nom courait de bouche en
-bouche. C’était le Kaw-djer.
-
-Patterson en conçut à la fois de la joie et de la colère. De la colère,
-parce que c’était le Kaw-djer qu’il détestait par-dessus tous les
-autres. De la joie aussi, parce qu’il était rassuré par l’appoint de si
-importants renforts.
-
-Si le Kaw-djer arrivait de ce côté, c’est qu’il venait effectivement
-du Bourg-Neuf. En apercevant dans la nuit la lumière de l’incendie qui
-dévorait le faubourg, il avait improvisé un plan d’action. Passant, à
-l’exemple des Patagons, la rivière à trois kilomètres en amont avec sa
-petite armée, il s’était dirigé, à travers la campagne, vers la flamme
-qui le guidait comme un phare.
-
-D’après le nombre des feux de bivouac qui brillaient au sud de la
-ville, il supposait justement que le gros des envahisseurs y était
-campé. Dans ce cas, on n’en rencontrerait, dans la direction du
-Bourg-Neuf, qu’un faible parti qu’il serait aisé de disperser. Cela
-fait, on entrerait dans Libéria tout bonnement par la route.
-
-Les événements s’étaient déroulés conformément à ses prévisions. On
-surprit les incendiaires du port, alors que, dans leur rage de n’y
-avoir rien découvert qui valût la peine d’être pillé, ils étaient
-encore fort occupés à en activer la destruction. Arrivés sans
-rencontrer la plus légère résistance jusqu’à cette agglomération
-de maisons et l’ayant trouvée complètement déserte, ils étaient si
-tranquilles qu’ils n’avaient même pas jugé utile de se garder.
-
-Le Kaw-djer tomba sur eux comme la foudre. Autour d’eux, la fusillade
-crépita soudain de tous côtés. Les Patagons éperdus prirent la fuite,
-en laissant entre les mains du vainqueur quinze nouveaux fusils et
-cinq prisonniers. On n’essaya pas de les poursuivre. Les coups de
-feu avaient pu être entendus de l’autre côté de la rivière, et un
-retour offensif était à redouter. Sans s’attarder, les Hosteliens se
-replièrent sur Libéria. La bataille n’avait pas duré dix minutes.
-
-Le retour inopiné du Kaw-djer ne fut pas la seule émotion que le sort
-ménageait à Patterson. Trois jours plus tard, il en éprouva une seconde
-beaucoup plus intense et dont les conséquences devaient être autrement
-graves.
-
-[Illustration: Il étouffa un cri. (Page 354.)]
-
-Son tour de garde le plaçait, cette fois, de six heures du soir à deux
-heures du matin, sur la berge de la rivière, à une centaine de mètres
-du point où l’épaulement du Nord venait s’appuyer. Entre cet épaulement
-et lui, trois autres sentinelles s’échelonnaient. Cette place n’était
-pas mauvaise. On s’y trouvait gardé soi-même de tous côtés.
-
-Quand Patterson arriva à son poste, il faisait jour encore, et la
-situation lui parut des plus rassurantes. Mais, peu à peu, la nuit
-tomba, et il fut repris alors de ses habituelles terreurs. De nouveau,
-il prêta l’oreille au moindre bruit et jeta des coups d’œil rapides
-dans toutes les directions, en s’efforçant de voir si un mouvement
-suspect ne se dessinait pas quelque part.
-
-Il regardait bien loin, alors que le danger était tout près. Quelle ne
-fut pas son épouvante, quand il s’entendit tout à coup appelé à mi-voix!
-
-«Patterson!... murmurait-on à deux pas de lui.
-
-Il étouffa un cri prêt à jaillir de ses lèvres, car déjà, sur un ton
-menaçant, on commandait sourdement:
-
---Silence!
-
-La voix demanda:
-
---Me reconnais-tu?
-
-Et comme l’Irlandais, incapable d’articuler un mot, ne répondait pas.
-
---Sirdey, dit-on dans la nuit.
-
-Patterson reprit sa respiration. Celui qui parlait était un camarade.
-Le dernier, par exemple, qu’il se fût attendu à trouver là.
-
---Sirdey?... répéta-t-il d’un ton interrogateur on se mettant au
-diapason.
-
---Oui... Sois prudent... Parle bas... Es-tu seul?... N’y a-t-il
-personne autour de toi?
-
-Patterson fouilla la nuit des yeux.
-
---Personne, dit-il.
-
---Ne bouge pas... recommanda Sirdey. Reste debout... Qu’on te voie...
-Je vais m’approcher, mais ne te retourne pas de mon côté.
-
-Il y eut un glissement dans l’herbe de la berge.
-
---M’y voici, dit Sirdey, qui resta étendu sur le sol.
-
-Malgré la défense faite, Patterson risqua un coup d’œil du côté de son
-visiteur inattendu, et constata que celui-ci était trempé des pieds à
-la tête.
-
---D’où viens-tu? demanda-t-il en reprenant son attitude précédente.
-
---De la rivière... Je suis avec les Patagons.
-
---Avec les Patagons!... s’exclama sourdement Patterson.
-
---Oui!... Il y a dix-huit mois, quand j’ai quitté l’île Hoste, des
-Indiens m’ont fait passer le canal du Beagle. Je voulais aller à
-Punta-Arenas et, de là, en Argentine ou ailleurs. Mais les Patagons
-m’ont cueilli en route.
-
---Qu’ont-ils fait de toi?
-
---Un esclave.
-
---Un esclave!... répéta Patterson. Tu es libre, cependant, il me semble.
-
---Regarde, répondit simplement Sirdey.
-
-Patterson, obéissant à l’invitation, distingua une corde que son
-interlocuteur lui montrait et qui paraissait fixée à sa ceinture. Mais
-celui-ci ayant agité cette prétendue corde, il reconnut que c’était une
-mince chaîne de fer.
-
---Voilà comme je suis libre, reprit Sirdey. Sans compter que j’ai là, à
-dix pas, deux Patagons qui me guettent, cachés dans l’eau jusqu’au cou.
-Quand même j’arriverais à briser cette chaîne dont ils tiennent l’autre
-bout, ils sauraient bien me rattraper avant que je sois loin.
-
-Patterson trembla d’une manière si évidente que Sirdey s’en aperçut.
-
---Qu’as-tu? demanda-t-il.
-
---Des Patagons!... bégaya Patterson épouvanté.
-
---N’aie pas peur, dit Sirdey. Ils ne te feront rien. Ils ont besoin de
-nous. Je leur ai dit que je pouvais compter sur toi, et c’est pourquoi
-ils m’ont envoyé ici en ambassadeur.
-
---Qu’est-ce qu’ils veulent? balbutia Patterson.
-
-Il y eut un instant de silence avant que Sirdey se décidât à répondre:
-
---Que tu les fasses entrer dans la ville.
-
---Moi!... protesta Patterson.
-
---Oui, toi. Il le faut... Écoute!... C’est pour moi une question de vie
-ou de mort. Quand je suis tombé entre leurs mains, je suis devenu leur
-esclave, je te l’ai dit. Ils m’ont torturé de cent façons. Un jour,
-ils ont appris, par quelques mots qui m’ont échappé, que j’arrivais de
-Libéria. Ils ont eu l’idée de se servir de moi pour piller la ville
-qu’ils connaissaient déjà de réputation, et ils m’ont offert la liberté
-si je pouvais les y aider. Moi, tu comprends...
-
---Chut! interrompit Patterson.
-
-Une des sentinelles voisines, lassée de son immobilité, s’avançait de
-leur côté. Mais, à une quinzaine de mètres des causeurs, elle s’arrêta,
-parvenue à la limite du secteur dont la surveillance lui était
-attribuée.
-
-«Un peu frisquet, ce soir, dit l’Hostelien avant de retourner sur ses
-pas.
-
---Oui, répondit Patterson d’une voix étranglée.
-
---Bonsoir, camarade!
-
---Bonsoir!»
-
-La sentinelle fit volte-face, s’éloigna et disparut dans l’ombre.
-Sirdey reprit aussitôt:
-
---Moi, tu comprends, j’ai promis... Alors ils ont organisé cette
-expédition, et ils m’ont traîné avec eux en me surveillant nuit et
-jour. Maintenant, ils me somment de tenir ma promesse. Au lieu de
-trouver un passage facile, ils ont perdu beaucoup de monde, et on leur
-a fait plus de cent prisonniers. Ils sont furieux... Ce soir, je leur
-ai dit que j’avais des intelligences dans la place, un camarade qui
-ne me refuserait pas un coup de main... Je t’avais reconnu de loin...
-S’ils découvrent que je les ai trompés, mon affaire est claire!
-
-Pendant que Sirdey le mettait au courant de son histoire, Patterson
-réfléchissait. Certes il aurait eu plaisir à voir cette ville détruite,
-et tous ses habitants, y compris spécialement leur chef, massacrés ou
-dispersés. Mais que de risques à courir dans une pareille aventure!
-Tous comptes faits, Patterson opta pour la sécurité.
-
---Que puis-je à cela? demanda-t-il froidement.
-
---Nous aider à passer, répondit Sirdey.
-
---Vous n’avez pas besoin de moi, objecta Patterson. La preuve, c’est
-que tu es là.
-
---Un homme seul passe sans être vu, répliqua Sirdey. Cinq cents hommes,
-c’est autre chose.
-
---Cinq cents!...
-
---Parbleu!... T’imagines-tu que c’est dans le but de faire une
-promenade dans la ville que je m’adresse à toi? Pour moi, Libéria est
-aussi malsaine que la compagnie des Patagons... A propos...
-
---Silence! commanda brusquement Patterson.
-
-On entendait un bruit de pas qui s’approchait. Bientôt, trois hommes
-sortirent de l’ombre. L’un d’eux aborda Patterson, et, démasquant une
-lanterne qu’il tenait cachée sous son manteau, en projeta un instant la
-lumière sur le visage de la sentinelle.
-
-[Illustration: «Rien de neuf?» (Page 357.)]
-
-«Rien de neuf? demanda le nouveau venu qui n’était autre qu’Hartlepool.
-
---Rien.
-
---Tout est tranquille?
-
---Oui.
-
-La ronde continua son chemin.
-
---Tu disais?... interrogea Patterson, quand elle fut suffisamment
-éloignée.
-
---Je disais: à propos, que sont devenus les autres?
-
---Quels autres?
-
---Dorick?
-
---Mort.
-
---Fred Moore?
-
---Mort.
-
---William Moore?
-
---Mort.
-
---Bigre!... Et Kennedy?
-
---Il se porte comme toi et moi.
-
---Pas possible!... Il a donc réussi a s’en tirer?
-
---Probable.
-
---Sans être même soupçonné?
-
---C’est à croire, car il n’a jamais cessé de circuler librement.
-
---Où est-il maintenant?
-
---Il monte la garde quelque part, d’un côté ou de l’autre... Je ne sais
-où.
-
---Tu ne pourrais pas t’en informer?
-
---Impossible. Il m’est interdit de quitter mon poste. D’ailleurs, que
-lui veux-tu, à Kennedy?
-
---M’adresser à lui, puisque ma proposition ne semble pas te plaire.
-
---Et tu crois que je t’y aiderai? protesta Patterson. Tu crois que
-j’aiderai les Patagons à venir nous massacrer tous?
-
---Pas de danger, affirma Sirdey. Les camarades n’auront rien à
-craindre. Au contraire, ils auront leur part du pillage. C’est convenu.
-
---Hum!... fit Patterson qui ne semblait pas convaincu.
-
-Il était ébranlé cependant. Se venger des Hosteliens et s’enrichir en
-même temps de leurs dépouilles, c’était tentant... Mais se fier à la
-parole de ces sauvages!... Une fois de plus, la prudence l’emporta.
-
---Tout ça, c’est des mots en l’air, dit-il d’un ton décidé. Quand même
-on le voudrait, ni Kennedy ni moi ne pourrions faire entrer cinq cents
-hommes incognito.
-
---Pas besoin qu’ils entrent tous à la fois, objecta Sirdey. Une
-cinquantaine, trente même, ce serait suffisant. Pendant que les
-premiers tiendraient le coup, les autres passeraient.
-
---Cinquante, trente, vingt, dix, c’est encore trop.
-
---C’est ton dernier mot?
-
---Le premier et le dernier.
-
---C’est non?
-
---C’est non.
-
---N’en parlons plus, conclut Sirdey qui commença à ramper dans la
-direction de la rivière.
-
-Mais presque aussitôt il s’arrêta, et, relevant les yeux vers Patterson:
-
---Les Patagons payeraient, tu sais.
-
---Combien?
-
-Le mot jaillit tout seul des lèvres de Patterson. Sirdey se rapprocha.
-
---Mille piastres, dit-il.
-
-Mille piastres!... Cinq mille francs!... Malgré l’importance de la
-somme, Patterson autrefois n’en eût pas été ébloui. La rivière lui
-avait pris bien davantage. Mais, maintenant, il ne possédait plus rien.
-A peine si, depuis un an, au prix d’un travail acharné, il avait réussi
-à économiser vingt-cinq piastres. Ces vingt-cinq misérables piastres
-constituaient à cette heure toute sa fortune. Sans doute elle croîtrait
-désormais plus vite. Les occasions de l’augmenter ne manqueraient pas.
-Le plus dur, il le savait par expérience, c’est la première mise. Mais
-mille piastres!... Gagner en un instant quarante fois le produit de
-dix-huit mois d’efforts!... Sans compter qu’il était peut-être possible
-d’obtenir mieux encore, car, dans tout marché, il est classique de
-marchander.
-
---Ce n’est pas lourd, dit-il d’un air dégoûté. Pour une affaire où on
-risque sa peau, il faudrait aller jusqu’à deux mille...
-
---Dans ce cas, bonsoir, répliqua Sirdey en esquissant un nouveau
-mouvement de retraite.
-
---Ou au moins jusqu’à quinze cents, poursuivit Patterson sans se
-laisser intimider par cette menace de rupture.
-
-Il était maintenant sur son terrain: le terrain du négoce. Il
-avait l’expérience de ces transactions. Que l’objet en jeu fût une
-marchandise ou une conscience, c’était toujours d’un achat et d’une
-vente qu’il s’agissait. Or, les achats et les ventes sont soumis à
-des règles immuables qu’il connaissait dans leurs détails. Il est
-d’usage, tout le monde le sait bien, que le vendeur demande trop, et
-que l’acheteur n’offre pas assez. La discussion établit l’équilibre.
-A marchander, il y a toujours quelque chose à gagner et jamais rien à
-perdre. Le temps pressant, Patterson s’était exceptionnellement résigné
-à doubler les étapes, et c’est pourquoi il était descendu d’un seul
-coup de deux mille piastres à quinze cents.
-
---Non, dit Sirdey d’un ton ferme.
-
---Si c’était au moins quatorze cents, soupira Patterson, on pourrait
-voir!... Mais mille piastres!...
-
---C’est mille et pas une de plus, affirma Sirdey en continuant son
-mouvement de recul.
-
-Patterson eut, comme on dit, de l’estomac.
-
---Alors, ça ne va pas, déclara-t-il tranquillement.
-
-Ce fut au tour de Sirdey d’être inquiet. Une affaire si bien
-emmanchée!... Allait-il la faire échouer pour quelques centaines de
-piastres?... Il se rapprocha.
-
---Coupons la poire en deux, proposa-t-il. On arrivera à douze cents.
-
-Patterson s’empressa d’accepter.
-
---C’est uniquement pour te faire plaisir, acquiesça-t-il enfin. Va pour
-douze cents piastres!
-
---Convenu?... demanda Sirdey.
-
---Convenu, affirma Patterson.
-
-Il restait, cependant, à régler les détails.
-
---Qui me payera? reprit Patterson. Les Patagons sont donc riches pour
-semer comme ça des douze cents piastres?
-
---Très pauvres au contraire, répliqua Sirdey, mais ils sont nombreux.
-Ils se saigneront aux quatre veines pour réunir la somme. S’ils le
-font, c’est qu’ils n’ignorent pas que le sac de Libéria leur en donnera
-cent fois plus.
-
---Je ne dis pas non, accorda Patterson. Ça ne me regarde pas. Mon
-affaire, c’est d’être payé. Comment me payera-t-on? Avant ou après?
-
---Moitié avant, moitié après.
-
---Non, déclara Patterson. Voici mes conditions, dès demain soir, huit
-cents piastres...
-
---Où? interrompit Sirdey.
-
---Où je serai de garde. Cherche-moi... Pour le reste, au jour convenu,
-dix hommes passeront d’abord, et l’un d’eux me versera la somme. Si
-on ne paie pas, j’appelle. Si on paie, bouche cousue, et je file d’un
-autre côté.
-
---Entendu, accorda Sirdey. Pour quand, le passage?
-
---La cinquième nuit après celle-ci. La lune sera nouvelle.
-
---Où?
-
---Chez moi... Dans mon enclos.
-
---Au fait!... dit Sirdey, je n’ai plus aperçu ta maison.
-
---La rivière l’a emportée, il y a un an, expliqua Patterson, Mais nous
-n’avons pas besoin de maison. La palissade suffira.
-
---Elle est aux trois quarts démolie.
-
---Je la réparerai.
-
---Parfait! approuva Sirdey. A demain!
-
---A demain,» répondit Patterson.
-
-Il entendit un glissement dans l’herbe, puis un faible glouglou lui fit
-comprendre que Sirdey entrait prudemment dans la rivière, et rien ne
-troubla plus le silence de la nuit.
-
-Le lendemain, on fut très étonné de voir Patterson commencer à réparer
-la palissade à demi renversée qui limitait son ancien enclos.
-
-La circonstance parut, en général, singulièrement choisie pour se
-livrer à un semblable travail. Mais le terrain lui appartenait, après
-tout. Il en avait en poche les titres de propriété, dont un duplicata
-lui avait été délivré, sur sa demande, après l’inondation. C’était, par
-conséquent, son droit de l’utiliser à sa convenance.
-
-Toute la journée, il s’activa à ce travail. Du matin au soir, il releva
-les pieux, les réunit à l’aide de solides traverses, obtura les fentes
-par des couvre-joints, indifférent aux réflexions que sa conduite
-pouvait susciter.
-
-Le soir, le hasard du roulement voulut qu’il fût placé en sentinelle
-sur l’épaulement Sud, face aux montagnes qui s’élevaient de ce côté. Il
-prit la garde sans mot dire, et attendit patiemment les événements.
-
-Son tour étant venu plus tôt que la veille, il était de bonne heure
-et il faisait encore grand jour au début de sa faction. Mais celle-ci
-ne s’achèverait pas avant que la nuit fût complète, et Sirdey aurait,
-par conséquent, toutes facilités pour s’approcher de l’épaulement. A
-moins...
-
-A moins que la proposition de l’ancien maître coq du _Jonathan_ ne fût
-pas sérieuse. Était-il impossible, en effet, qu’ont eût tendu un piège
-à Patterson, et qu’il s’y fût stupidement laissé prendre? L’Irlandais
-fut bientôt rassuré à ce sujet. Sirdey était là, en face de lui, tapi
-entre les herbes, invisible pour tous, mais visible pour un regard
-prévenu.
-
-Peu à peu, la nuit tomba. La lune, dans son dernier quartier,
-n’élèverait qu’à l’aube son mince croissant au-dessus de l’horizon. Dès
-que l’obscurité fut profonde, Sirdey rampa jusqu’à son complice, puis
-repartit sans éveiller l’attention.
-
-Tout s’était passé conformément aux conventions. Les deux parties
-étaient d’accord.
-
-«La quatrième nuit après celle-ci, avait murmuré Patterson dans un
-souffle.
-
---Entendu, avait répondu Sirdey.
-
---Qu’on n’oublie pas les piastres!... Sans ça, rien de fait!
-
---Sois tranquille.»
-
-Ce court dialogue échangé, Sirdey s’était éloigné. Mais, auparavant,
-il avait déposé aux pieds du traître un sac qui, en touchant le sol,
-rendit un son cristallin. C’étaient les huit cents piastres promises.
-C’était le salaire de Judas.
-
-
-
-
-IX
-
-LA PATRIE HOSTELIENNE.
-
-
-Le lendemain, Patterson continua à réparer sa palissade. Toutefois, il
-n’était pas sans deviner les commentaires que son insolite occupation
-était de nature à provoquer. Ces commentaires, il avait, maintenant
-qu’il était en partie payé, grand intérêt à les éviter. C’est pourquoi
-il profita de la première occasion qui lui fut offerte pour donner de
-sa conduite une explication très simple.
-
-Il fit même naître cette occasion, en allant trouver Hartlepool de bon
-matin et en lui demandant hardiment d’être placé désormais en faction
-exclusivement dans son enclos. Propriétaire riverain, il était plus
-logique qu’il fût de garde chez lui et qu’un autre ne vînt pas l’y
-remplacer, tandis qu’il serait envoyé ailleurs.
-
-Hartlepool, qui n’éprouvait pas une vive sympathie pour le personnage,
-n’avait cependant aucun reproche précis à formuler contre lui. A
-certains égards même, Patterson méritait l’estime. C’était un homme
-paisible et un travailleur infatigable. D’ailleurs, il n’y avait pas
-d’inconvénient à accueillir favorablement sa requête.
-
-«C’est un drôle de moment que vous avez choisi pour faire vos
-réparations, fit cependant observer Hartlepool.
-
-L’Irlandais lui répondit tranquillement qu’il n’aurait pu en trouver
-de plus propice. Les travaux publics étant arrêtés, il en profitait
-pour s’occuper de ses intérêts personnels. Ainsi, il ne perdrait pas
-son temps. L’explication était des plus naturelles, et cadrait avec les
-habitudes laborieuses de Patterson. Hartlepool en fut satisfait.
-
---Pour le reste, c’est entendu,» conclut-il sans insister.
-
-Il attachait si peu d’importance à sa décision qu’il ne jugea même pas
-utile d’en informer le Kaw-djer.
-
-Fort heureusement pour l’avenir de la colonie hostelienne, un autre
-se chargeait au même instant de faire naître les soupçons de son
-Gouverneur.
-
-La veille, au moment où Patterson arrivait à son poste de faction,
-il ne s’y trouvait pas seul, comme il le croyait à tort. A moins de
-vingt mètres, Dick était couché dans l’herbe. Ce n’était, d’ailleurs,
-nullement pour espionner l’Irlandais qu’il était là. Le hasard avait
-tout fait. Dick ne s’inquiétait guère de Patterson. Quand celui-ci vint
-se poster à quelques pas de lui, il n’eut à son adresse qu’un regard
-distrait, et, tout de suite, il se remit à son absorbante occupation,
-qui consistait à surveiller--oh! à titre officieux, car son âge le
-dispensait de la garde--les faits et gestes des Patagons, ces ennemis
-farouches qui faisaient énormément travailler sa jeune imagination.
-Si l’Irlandais eût été moins appliqué à distinguer Sirdey dans le
-lointain, il eût peut-être vu l’enfant, car celui-ci ne se cachait pas,
-et les broussailles ne le dissimulaient qu’à demi.
-
-Par contre, Dick, ainsi qu’il a été dit, vit parfaitement Patterson,
-mais sans le remarquer plus qu’il n’eût remarqué une autre sentinelle
-hostelienne. Bientôt, du reste, il oublia sa présence, car il venait de
-faire une découverte extraordinaire qui absorbait toute son attention.
-
-Qu’avait-il donc aperçu, là bas, très loin, du côté des Patagons, caché
-derrière un des innombrables taillis qui parsemaient les premières
-pentes des montagnes? Un homme?... Non, pas un homme, un visage. Pas
-même un visage, rien qu’un front et deux yeux ouverts dans la direction
-de Libéria. Appartenaient-ils, ce front et ces yeux, à un des Indiens
-dont on voyait au delà évoluer des groupes nombreux? Sans hésiter, Dick
-répondait négativement. Et non seulement il avait la certitude que ce
-front et ces deux yeux-là n’étaient pas ceux d’un Indien, mais encore
-il mettait un nom sur cette fraction de visage, un nom qui était le
-vrai, le nom de Sirdey.
-
-Parbleu! il le connaissait bien, il l’eût reconnu entre mille, ce
-Sirdey qui était avec les autres dans la grotte, le jour où le pauvre
-Sand avait failli mourir. Que venait faire là cet être abominable?
-Instinctivement, Dick s’était aplati derrière les touffes d’herbes.
-Sans savoir très bien pourquoi, il ne voulait pas être vu maintenant.
-
-Les heures passèrent; le long crépuscule des hautes latitudes devint
-peu à peu une nuit profonde, Dick resta obstinément tapi dans sa
-cachette, l’œil et l’oreille aux aguets. Mais le temps s’écoula sans
-qu’il aperçût aucune lueur, sans qu’il entendit aucun bruit. A un
-certain moment, cependant, il crut distinguer dans l’ombre une ombre
-mouvante qui rampait sur le sol et s’approchait de Patterson, il crut
-entendre des frôlements, des voix chuchotantes, un tintement métallique
-comme en produiraient des pièces d’or entrechoquées... Mais ce n’était
-là qu’une impression, une sensation vague et imprécise.
-
-A la relève, l’Irlandais s’éloigna, Dick ne quitta pas son poste et,
-jusqu’à l’aube, tint les oreilles et les yeux ouverts aux surprises des
-ténèbres. Persévérance inutile. La nuit s’écoula tranquillement. Quand
-le soleil se leva, rien d’insolite n’était survenu.
-
-Le premier soin de Dick fut alors d’aller trouver le Kaw-djer.
-Toutefois, ne sachant pas au juste si passer la nuit à la belle étoile
-était ou non une chose licite, avant de le mettre au courant, il tâta
-le terrain avec prudence. Il annonça tout d’abord:
-
-«Gouverneur, j’ai quelque chose à vous dire...
-
-Puis, après une suspension savante, il ajouta précipitamment:
-
---Mais vous ne me gronderez pas!...
-
---Ça dépend, répondit le Kaw-djer en souriant. Pourquoi ne te
-gronderais-je pas, si tu as fait quelque chose de mal?
-
-A une question, Dick répondit par une question. C’était un fin
-politique que maître Dick.
-
---Passer toute la nuit sur l’épaulement du Sud, est-ce mal, Gouverneur?
-
---Ça dépend encore, dit le Kaw-djer. C’est selon ce que tu y faisais,
-sur l’épaulement du Sud.
-
---Je regardais les Patagons, Gouverneur.
-
---Toute la nuit?
-
---Toute la nuit, Gouverneur.
-
---Pourquoi faire?
-
---Pour les surveiller, Gouverneur.
-
---Et pourquoi surveillais-tu les Patagons? Il y a des hommes de garde
-pour cela.
-
---Parce que j’avais vu quelqu’un que je connais avec eux, Gouverneur.
-
---Quelqu’un que tu connais avec les Patagons!... s’écria le Kaw-djer au
-comble de la stupeur.
-
---Oui, Gouverneur.
-
---Qui donc?
-
---Sirdey, Gouverneur.
-
-Sirdey!... Le Kaw-djer pensa sur-le-champ à ce que lui avait dit
-Athlinata. Sirdey serait-il donc l’homme blanc dans les promesses
-duquel l’Indien avait tant de confiance?
-
---Tu en es sûr? demanda-t-il vivement.
-
---Sûr, Gouverneur, affirma Dick. Mais le reste je n’en suis pas sûr...
-Je crois seulement, Gouverneur.
-
---Le reste? Qu’y a-t-il encore?
-
---Quand il a fait nuit, Gouverneur, j’ai cru voir quelqu’un s’approcher
-de l’épaulement...
-
---Sirdey?
-
---Je ne sais pas, Gouverneur... Quelqu’un... Après, il m’a semblé
-qu’on parlait et qu’on remuait quelque chose... comme qui dirait des
-dollars... Mais je ne suis pas sûr...
-
---Qui était de garde à cet endroit?
-
---Patterson, Gouverneur.
-
-Ce nom-là était de ceux qui sonnaient le plus mal aux oreilles du
-Kaw-djer, que ces étranges nouvelles plongeaient en de profondes
-réflexions. Ce qu’avait vu et entendu Dick, ce qu’il avait cru voir et
-entendre plutôt, avait-il quelque rapport avec le travail entrepris
-par Patterson? Cela pouvait-il expliquer, d’autre part, l’inaction des
-assiégeants, inaction dont les assiégés commençaient à être grandement
-surpris? Les Patagons comptaient-ils donc sur d’autres moyens que la
-force pour se rendre maîtres de Libéria, et poursuivaient-ils dans
-l’ombre l’exécution de quelque plan ténébreux?
-
-Autant de questions qui restaient encore sans réponse. En tous cas,
-les renseignements étaient trop vagues et trop incertains pour qu’il
-fût possible de prendre une résolution dans un sens quelconque. Il
-fallait attendre, et surtout surveiller Patterson, puisque, injustement
-peut-être, son attitude semblait louche et prêtait aux soupçons.
-
---Je n’ai pas à te gronder, dit le Kaw-djer à Dick qui attendait son
-arrêt. Tu as très bien fait. Mais, il me faut ta parole de ne répéter à
-personne ce que tu m’as raconté.
-
-Dick étendit solennellement la main.
-
---Je le jure, Gouverneur.
-
-Le Kaw-djer sourit.
-
---C’est bon, dit-il. Va te coucher, maintenant, pour regagner le temps
-perdu. Mais n’oublie pas. A personne, tu m’entends. Ni à Hartlepool, ni
-à M. Rhodes... J’ai dit: à personne.
-
---Puisque c’est juré, Gouverneur,» fit remarquer Dick avec importance.
-
-Désireux d’obtenir quelques informations complémentaires sans rien
-révéler de ce qu’il avait appris, le Kaw-djer se mit à la recherche
-d’Hartlepool.
-
-«Rien de neuf? lui demanda-t-il en l’abordant.
-
---Rien, Monsieur, répondit Hartlepool.
-
---La garde est faite régulièrement?... C’est le point important, vous
-le savez. Il faut procéder vous-même à des rondes, et vous assurer
-personnellement que chacun remplit son devoir.
-
---Je n’y manque pas, Monsieur, affirma Hartlepool. Tout va bien.
-
---On ne récrimine pas contre ce service fatigant?
-
---Non, Monsieur. Tout le monde y a trop d’intérêt.
-
---Même pas Kennedy?
-
---Lui... C’est un des meilleurs. Une vue excellente. Et une
-attention!... On a beau être un pas grand’chose, le matelot se retrouve
-toujours quand il le faut, Monsieur.
-
---Ni Patterson?
-
---Non plus. Rien à dire... Ah! à propos de Patterson, ne soyez pas
-étonné si vous ne l’apercevez plus. Il montera désormais la garde chez
-lui, puisqu’il est en bordure de la rivière.
-
---Pourquoi cela?
-
---Il vient de me le demander. Je n’ai pas cru devoir refuser.
-
---Vous avez bien fait, Hartlepool, approuva le Kaw-djer en s’éloignant.
-Continuez à veiller. Mais, si d’ici à quelques jours les Patagons font
-toujours les morts, c’est nous qui irons les chercher.»
-
-Les choses se corsaient décidément. Patterson avait eu un but en
-présentant à Hartlepool une requête, à laquelle celui-ci, n’étant pas
-prévenu, ne pouvait trouver aucun caractère suspect. Pour le Kaw-djer,
-il en allait autrement. La réapparition de Sirdey, les conciliabules
-probables entre les deux hommes, la réfection de la palissade, et enfin
-cette demande de Patterson qui montrait son désir de ne pas quitter son
-enclos et d’en éloigner les autres, tous ces faits convergeaient et
-tendaient à prouver... Mais non, ils ne prouvaient rien, en somme. Tout
-cela n’était pas suffisant pour incriminer l’Irlandais. On ne pouvait
-que redoubler de prudence et veiller au grain plus attentivement que
-jamais.
-
-Ignorant des soupçons qui pesaient sur lui, Patterson continuait
-tranquillement l’œuvre qu’il avait commencée. Les pieux se
-redressaient, s’ajoutaient les uns aux autres. Les derniers furent
-enfin plantés dans l’eau même de la rivière et rendirent l’enclos
-impénétrable aux regards.
-
-Au jour fixé par lui, le quatrième après sa seconde entrevue avec
-Sirdey, ce travail était achevé. En loyal commerçant il avait tenu ses
-engagements à bonne date. Les acheteurs n’avaient plus qu’à prendre
-livraison.
-
-Le soleil se coucha. La nuit vint. C’était une nuit sans lune pendant
-laquelle l’obscurité serait profonde. Derrière la palissade de son
-enclos, Patterson, fidèle au rendez-vous, attendit.
-
-Mais on ne saurait penser à tout. Cette clôture si opaque qui le
-mettait à l’abri des regards des autres, mettait en même temps
-les autres à l’abri des siens. Si nul ne pouvait voir ce qui se
-passait chez lui, il ne pouvait pas voir davantage ce qui se passait
-à l’extérieur. Fort attentif à surveiller le bord opposé de la
-rivière, il ne s’aperçut donc pas qu’une troupe nombreuse cernait
-silencieusement son enclos, ni que des hommes prenaient position aux
-deux extrémités de la palissade.
-
-L’achèvement des travaux de Patterson avait été, pour le Kaw-djer,
-le signal du danger. En admettant que l’Irlandais projetât quelque
-traîtrise, l’heure de l’action ne tarderait pas à sonner.
-
-Il était près de minuit, quand dix premiers Patagons, ayant traversé la
-rivière à la nage, abordèrent dans l’enclos. Personne n’avait pu les
-voir, ils le croyaient tout au moins. Derrière eux, quarante guerriers,
-et, derrière ces quarante guerriers, toute la horde suivait. Peu
-importait qu’elle fût découverte avant d’avoir atterri tout entière,
-pourvu qu’assez d’hommes eussent passé à ce moment pour donner à leurs
-frères le temps de passer à leur tour. Dussent les premiers se faire
-tuer, la moisson serait pour les autres.
-
-L’un des Indiens tendit à Patterson une poignée d’or que celui-ci
-trouva bien légère.
-
-«Il n’y a pas le compte,» dit-il à tout hasard.
-
-Le Patagon n’eut pas l’air de comprendre.
-
-Patterson s’efforça d’expliquer par gestes qu’on n’était pas d’accord,
-et, à titre d’argument probant, il se mit en devoir de contrôler la
-somme, en faisant glisser une à une de la main droite dans la gauche
-les pièces qu’il suivait du regard, la tête baissée.
-
-Un choc violent sur la nuque l’assomma tout à coup. Il tomba.
-Bâillonné, ligotté, il fut jeté dans un coin sans autre forme de
-procès. Était-il mort? Les Indiens n’en avaient cure. S’il vivait
-encore, c’était partie remise, voilà tout. Pour le moment, le temps de
-s’en assurer manquait. Plus tard, on achèverait le traître à loisir,
-s’il en était besoin, après quoi on dépouillerait son cadavre du prix
-de la trahison.
-
-Les Patagons se rapprochèrent de la rive en rampant. Élevant leurs
-armes au-dessus de l’eau, d’autres fantômes abordaient les uns après
-les autres et remplissaient l’enclos. Leur nombre dépassa bientôt deux
-cents.
-
-Soudain, venant des deux extrémités de la palissade, une violente
-fusillade éclata. Les Hosteliens étaient entrés dans l’eau jusqu’à
-mi-corps et prenaient l’ennemi à revers. Frappés de stupeur, les
-Indiens, d’abord, demeurèrent immobiles, puis, les balles ouvrant dans
-leur masse des sillons sanglants, ils coururent vers la palissade.
-Mais, aussitôt, sa crête fut couronnée de fusils qui vomirent la mort
-à leur tour. Alors, épouvantés, affolés, éperdus, ils se mirent à
-tourner stupidement en rond dans l’enclos, gibier qui s’offrait au
-plomb du chasseur. En quelques minutes, ils perdirent la moitié de leur
-effectif. Enfin, retrouvant un peu de sang-froid, les survivants se
-ruèrent vers la rivière, malgré les feux convergents qui en défendaient
-l’approche, et nagèrent vers l’autre bord de toute la vigueur de leurs
-bras.
-
-A ces coups de fusils, d’autres détonations avaient répondu au loin,
-écho d’un second combat dont la route était le théâtre.
-
-Supposant que les Patagons concentreraient tout leur effort au point
-où ils croyaient pénétrer sans coup férir et qu’ils ne laisseraient par
-conséquent que des forces insignifiantes à la garde de leur camp, le
-Kaw-djer avait arrêté son plan en conséquence. Tandis que le plus grand
-nombre des hommes dont il pouvait disposer étaient réunis sous ses
-ordres directs autour de l’enclos de Patterson, où il prévoyait que se
-déroulerait l’action principale, et guettaient les Indiens qui allaient
-tomber dans un piège, une autre expédition se tenait prête à franchir
-l’épaulement du Sud sous le commandement d’Hartlepool, pour opérer une
-diversion au camp des Patagons.
-
-C’est cette deuxième troupe qui signalait maintenant sa présence.
-Sans doute, elle était aux prises avec les rares guerriers laissés
-à la garde des chevaux. Cette fusillade ne dura d’ailleurs que peu
-d’instants. Les deux combats avaient été aussi brefs l’un et l’autre.
-
-Les Patagons disparus, le Kaw-djer se porta dans la direction du Sud.
-Il rencontra la troupe commandée par Hartlepool comme elle franchissait
-de nouveau l’épaulement pour rentrer dans la ville.
-
-L’expédition avait merveilleusement réussi. Hartlepool n’avait pas
-perdu un seul homme. Les pertes de l’ennemi étaient d’ailleurs
-également nulles. Mais, résultat beaucoup plus utile, on avait capturé
-près de trois cents chevaux qu’on ramenait avec soi.
-
-La leçon reçue par les Patagons était trop sévère pour qu’un retour
-offensif de leur part fût dans l’ordre des événements probables. La
-garde toutefois fut organisée comme les soirs précédents. Ce fut
-seulement après avoir ainsi assuré la sécurité générale que le Kaw-djer
-retourna dans l’enclos de Patterson.
-
-A la pâle lueur des étoiles, le sol lui en apparut jonché de cadavres.
-De blessés aussi, car des plaintes s’élevaient dans la nuit. On
-s’occupa de les secourir.
-
-Mais où était Patterson? On le découvrit enfin, sous un tas de corps
-amoncelés, bâillonné, ligotté, évanoui. N’était-il donc qu’une victime?
-Le Kaw-djer se reprochait déjà de l’avoir jugé injustement, quand, au
-moment où on relevait l’Irlandais, des pièces d’or coulèrent de sa
-ceinture et tombèrent sur le sol.
-
-Le Kaw-djer, écœuré, détourna les yeux.
-
-A la surprise générale, Patterson fut transporté à la prison, où le
-médecin de Libéria dut aller lui donner des soins. Celui-ci ne tarda
-pas à venir rendre compte de sa mission au Gouverneur. L’Irlandais
-n’était pas en danger et serait complètement remis à bref délai.
-
-Le Kaw-djer fut peu satisfait de la nouvelle. Il eût préféré de
-beaucoup que cette lamentable affaire fût réglée par la mort
-du coupable. Celui-ci vivant, au contraire, elle allait avoir
-nécessairement des suites. Il ne pouvait être question de la résoudre,
-en effet, par une mesure de clémence, comme celle dont avait bénéficié
-Kennedy. Cette fois, la population entière était intéressée, et
-personne n’eût compris l’indulgence à l’égard du misérable qui avait
-froidement sacrifié un si grand nombre d’hommes à son insatiable
-cupidité. Il faudrait donc procéder à un jugement et punir, faire acte
-de juge et de maître. Or, malgré l’évolution de ses idées, c’étaient là
-besognes qui répugnaient fort au Kaw-djer.
-
-La nuit s’écoula sans autre incident. Néanmoins, il est superflu de
-le dire, on dormit peu cette nuit-là à Libéria. On s’entretenait
-fébrilement dans les maisons et dans les rues des graves événements
-qui venaient de se dérouler, en s’applaudissant de la manière dont ils
-avaient tourné. On en faisait remonter l’honneur au Kaw-djer qui avait
-si exactement deviné le plan des ennemis.
-
-On touchait au solstice d’été. A peine si la nuit franche durait quatre
-heures. Dès deux heures du matin, le ciel fut éclairé par les premières
-lueurs de l’aube. D’un même élan, les Hosteliens se portèrent alors sur
-l’épaulement du Sud, d’où on apercevait la longue ligne du camp ennemi.
-
-Une heure plus tard, des hourras sortaient de toutes les poitrines. Il
-n’y avait pas à en douter, les Patagons faisaient leurs préparatifs
-de départ. On n’en était pas surpris, la tuerie de la nuit précédente
-ayant dû leur prouver qu’il n’y avait rien à faire pour eux à l’île
-Hoste. Avec une joie orgueilleuse, on dressait à satiété le bilan de
-leurs pertes. Plus de quatre cent vingt chevaux, dont trois cents
-pris et les autres tués pendant l’invasion ou lors de l’escarmouche
-du Bourg-Neuf. A peine, s’il en restait trois cents à ces intrépides
-cavaliers. Plus de deux cents hommes, soit une centaine prisonniers
-à la ferme Rivière, et un plus grand nombre tués ou blessés dans les
-rencontres successives et notamment dans l’hécatombe dont l’enclos de
-Patterson avait été le théâtre. Réduits de près d’un tiers de leur
-effectif, près de la moitié des survivants transformés en fantassins,
-il était naturel que les Indiens ne fussent pas désireux de s’éterniser
-dans une contrée lointaine où ils avaient reçu un si rude accueil.
-
-Vers huit heures, un grand mouvement parcourut la horde, et la brise
-apporta jusqu’à Libéria d’effroyables vociférations. Tous les guerriers
-se pressaient au même point, comme s’ils eussent voulu assister à
-un spectacle que les Hosteliens ne pouvaient voir. La distance ne
-permettait pas, en effet, de distinguer les détails. On apercevait
-seulement le grouillement général de la horde, et tous ses cris
-individuels se fondaient en une immense clameur.
-
-Que faisaient-ils? Dans quelle discussion violente étaient-ils engagés?
-
-Cela dura longtemps. Une heure au moins. Puis la colonne parut
-s’organiser. Elle se divisa en trois groupes, les guerriers démontés
-au centre, précédés et suivis par un escadron de cavaliers. Un des
-cavaliers d’avant-garde portait haut par-dessus les têtes quelque chose
-dont on ne pouvait reconnaître la nature. C’était une chose ronde... On
-eût dit une boule fichée sur un bâton...
-
-La horde s’ébranla vers dix heures. Se réglant sur la vitesse de ses
-piétons, elle défila lentement sous les yeux des Libériens. Le silence
-était profond, maintenant, de part et d’autre. Plus de vociférations du
-côté des vaincus, plus de hourras parmi les vainqueurs.
-
-Au moment où l’arrière-garde des Patagons se mettait en marche, un
-ordre courut parmi les Hosteliens. Le Kaw-djer demandait à tous les
-colons sachant monter à cheval de se faire immédiatement connaître.
-Qui eût jamais cru que Libéria possédât un si grand nombre d’habiles
-écuyers? Chacun brûlant de jouer un rôle dans le dernier acte du
-drame, presque tout le monde se présentait. Il fallut procéder à une
-sélection. En moins d’une heure, une petite armée de trois cents hommes
-fut réunie. Elle comprenait cent piétons et deux cents cavaliers. Le
-Kaw-djer en tête, les trois cents hommes s’ébranlèrent, gagnèrent le
-chemin, disparurent, en route pour le Nord, à la suite de la horde
-en retraite. Sur des brancards, ils transportaient les quelques
-blessés recueillis dans l’enclos de Patterson, et dont la plupart
-n’atteindraient pas vivants le littoral américain.
-
-[Illustration: «Vous direz a vos frères que les hommes blancs n’ont pas
-d’esclaves.» (Page 375.)]
-
-Ils firent une première halte à la ferme des Rivière. Trois quarts
-d’heure plus tôt, les Patagons étaient passés le long de la palissade,
-sans essayer, cette fois, de la franchir. Abritée derrière les pieux de
-la clôture, la garnison les avait regardés défiler, et, bien qu’elle
-ne fût pas au courant des événements de la nuit précédente, personne
-de ceux qui la composaient n’avait eu la pensée d’envoyer un coup de
-fusil aux Indiens. Ils avançaient, l’air si déprimé et si las qu’on ne
-douta pas de leur défaite. Ils n’avaient plus rien de redoutable. Ce
-n’étaient plus des ennemis, mais seulement des hommes malheureux qui
-n’inspiraient que la pitié.
-
-Un des cavaliers de tête portait toujours au bout d’une pique cette
-chose ronde que l’on avait aperçue de l’épaulement. Mais, pas plus que
-les Libériens au moment du départ, la garnison de la ferme Rivière
-n’avait pu reconnaître la nature de cet objet singulier.
-
-Sur l’ordre du Kaw-djer, on débarrassa les prisonniers patagons de
-leurs entraves, et, devant eux, les portes furent ouvertes toutes
-grandes. Les Indiens ne bougèrent pas. Évidemment, ils ne croyaient pas
-à la liberté, et, jugeant les autres d’après eux-mêmes, ils redoutaient
-de tomber dans un piège.
-
-Le Kaw-djer s’approcha de cet Athlinata, avec lequel il avait déjà
-échangé quelques mots.
-
-«Qu’attendez-vous? demanda-t-il.
-
---De connaître le sort qu’on nous réserve, répondit Athlinata.
-
---Vous n’avez rien à craindre, affirma le Kaw-djer. Vous êtes libres.
-
---Libres!... répéta l’Indien surpris.
-
---Oui, les guerriers patagons ont perdu la bataille et retournent dans
-leur pays. Partez avec eux: vous êtes libres. Vous direz à vos frères
-que les hommes blancs n’ont pas d’esclaves et qu’ils savent pardonner.
-Puisse cet exemple les rendre plus humains!»
-
-Le Patagon regarda le Kaw-djer d’un air indécis, puis, suivi de ses
-compagnons, il se mit en marche à pas lents. La troupe désarmée passa
-entre la double haie de la garnison silencieuse, sortit de l’enceinte,
-et prit à droite, vers le Nord. A cent mètres en arrière, le Kaw-djer
-et ses trois cents hommes l’escortaient, barrant la route du Sud.
-
-Aux approches du soir, on aperçut le gros des envahisseurs campé pour
-la nuit. Personne ne les avait inquiétés pendant leur retraite, pas un
-coup de fusil n’avait été tiré. Mais cette preuve de la miséricorde
-de leurs adversaires ne les avait pas rassurés, et ils manifestèrent
-une vive inquiétude, en voyant approcher une masse si importante
-de cavaliers et de fantassins. Afin de leur donner confiance, les
-Hosteliens firent halte à deux kilomètres, tandis que les prisonniers
-libérés, emmenant avec eux les blessés, continuaient leur marche et
-allaient se réunir à leurs compatriotes.
-
-Quelles durent être les pensées de ces Indiens sauvages, lorsque
-revinrent librement ceux qu’ils pensaient réduits en esclavage?
-Athlinata fut-il un fidèle mandataire, et connurent-ils les paroles
-qu’il avait mission de leur redire? Ses frères comparèrent-ils, ainsi
-que l’espérait son libérateur, leur conduite habituelle avec celle de
-ces blancs qu’ils avaient voulu détruire et qui les traitaient avec
-tant de clémence?
-
-Le Kaw-djer l’ignorerait toujours, mais, dût sa générosité être
-inutile, il n’était pas homme à la regretter. C’est à force de répandre
-le bon grain qu’une semence finit par tomber dans un sillon fertile.
-
-Pendant trois jours encore, la marche vers le Nord se continua sans
-incident. Sur les pentes, des colons apparaissaient parfois et, tant
-qu’elles étaient visibles, suivaient des yeux la horde et la troupe
-attachée à ses pas. Le soir du quatrième jour, on arriva enfin au point
-même où les Patagons avaient débarqué. Le lendemain, dès l’aube, ils
-poussèrent à l’eau les pirogues qu’ils avaient cachées dans les rochers
-du littoral. Les unes, chargées seulement d’hommes, mirent le cap à
-l’Ouest afin de contourner la Terre de Feu, les autres, franchissant
-le canal du Beagle, allèrent directement aborder la grande île que les
-cavaliers traverseraient. Mais, derrière eux, ils laissaient quelque
-chose. Au bout d’une longue perche plantée dans le sable du rivage, ils
-abandonnaient cette chose ronde qu’ils avaient portée depuis Libéria
-avec une si étrange obstination.
-
-Lorsque la dernière pirogue fut hors de portée, les Hosteliens
-s’approchèrent du bord de la mer et virent alors avec horreur que
-la chose ronde était une tête humaine. Quelques pas de plus, et ils
-reconnurent la tête de Sirdey.
-
-[Illustration: Lorsque Patterson apparut... (Page 380.)]
-
-Cette découverte les remplit d’étonnement. On ne s’expliquait pas
-comment Sirdey, disparu depuis de longs mois, pouvait se trouver avec
-les Patagons. Seul, le Kaw-djer ne fut pas surpris. Il connaissait,
-en partie tout au moins, le rôle joué par l’ancien cuisinier du
-_Jonathan_, et le drame était clair pour lui. Sirdey, c’était l’homme
-blanc, en qui les Indiens avaient eu tant de confiance. Ils s’étaient
-vengés de leur déception.
-
-Le lendemain matin, le Kaw-djer se mit en route pour Libéria. Il y
-entrait le soir du 30 décembre avec son escorte exténuée.
-
-L’île Hoste avait connu la guerre. Grâce à lui, elle sortait indemne de
-l’épreuve, les envahisseurs chassés jusqu’au dernier de son territoire.
-Mais le point final de la terrible aventure n’était pas apposé. Un
-devoir cruel restait à remplir.
-
-Dans la prison où il était détenu, Patterson avait éprouvé une
-succession de sentiments divers. Le premier de tous fut l’étonnement
-de se voir sous les verrous. Que lui était-il donc arrivé? Puis, la
-mémoire lui revenant peu à peu, il se rappela Sirdey, les Patagons et
-leur abominable trahison.
-
-Ensuite, que s’était-il passé? Si les Patagons avaient été vainqueurs,
-ils eussent sans doute achevé ce qu’ils avaient commencé, et il serait
-mort à l’heure actuelle. Puisqu’il se réveillait en prison, il en
-devait conclure qu’ils avaient été repoussés.
-
-S’il en était effectivement ainsi, puisqu’on l’avait incarcéré, c’est
-donc que sa trahison était connue? Dans ce cas, que n’avait-il pas à
-craindre? Patterson alors trembla.
-
-Toutefois, à la réflexion, il se rassura. Que l’on eût des soupçons,
-soit! mais non pas une certitude. Personne ne l’avait vu, personne ne
-l’avait pris sur le fait, cela était sûr. Il sortirait donc indemne
-d’une aventure qui ne laisserait pas de se solder par un sérieux profit.
-
-Patterson chercha son or et ne le trouva pas. Il n’avait pas rêvé
-pourtant! Cet or, il l’avait reçu. Combien? Il ne le savait pas
-exactement. Pas les douze cents piastres stipulées, à la vérité,
-puisque ces gredins l’avaient volé, mais neuf cents au moins, ou même
-mille. Qui lui avait enlevé son or? Les Patagons? Peut-être. Mais plus
-vraisemblablement ceux qui l’avaient emprisonné.
-
-Le cœur de Patterson fut alors gonflé de colère et de haine. Indiens et
-colons, rouges et blancs, tous pareillement voleurs et lâches, il les
-détesta avec une égale fureur.
-
-Dès lors, il ne connut plus le repos. Angoissé, ne vivant que pour
-haïr, hésitant entre cent hypothèses, il attendit dans une impatience
-fébrile que la vérité lui fût révélée. Mais ceux qui le tenaient ne se
-souciaient guère de sa rage impuissante. Les jours s’ajoutèrent aux
-jours, sans que sa situation fût modifiée. On semblait l’avoir oublié.
-
-Ce fut seulement le 31 décembre, plus d’une semaine après son
-incarcération, que, sous la garde de quatre hommes armés, il sortit
-enfin de la prison. Il allait donc savoir!... En arrivant sur la place
-du Gouvernement, Patterson s’arrêta, interdit.
-
-Le spectacle était imposant, en effet, le Kaw-djer ayant voulu entourer
-de solennité le jugement qu’on allait rendre contre le traître. Les
-circonstances venaient de lui démontrer quelle force donne à une
-collectivité la communauté des sentiments et des intérêts. Les Patagons
-auraient-ils été repoussés avec cette facilité, si chacun, au lieu de
-se plier à des lois générales, avait tiré de son côté et n’en avait
-fait qu’à sa tête? Il cherchait à donner une impulsion nouvelle à ce
-sentiment naissant de solidarité, en flétrissant avec apparat un crime
-commis contre tous. On avait adossé au Gouvernement une estrade élevée
-sur laquelle prirent place, outre le Kaw-djer, les trois membres du
-Conseil et le juge titulaire Ferdinand Beauval. Au pied du tribunal,
-une place était réservée pour l’accusé. En arrière, contenue par des
-barrières, se pressait la population entière de Libéria.
-
-Lorsque Patterson apparut, un immense cri de réprobation jaillit de
-ces centaines de poitrines. Un geste du Kaw-djer imposa le silence.
-L’interrogatoire de l’accusé commença.
-
-L’Irlandais eut beau nier systématiquement. Il était trop facile de le
-convaincre de mensonge. Les unes après les autres, le Kaw-djer énuméra
-les charges qui pesaient sur lui. D’abord, la présence de Sirdey parmi
-les Patagons. Sirdey avait été aperçu, en effet, et d’ailleurs sa
-présence n’était pas douteuse, puisque les Indiens, furieux de leur
-échec, avaient arboré sa tête comme un trophée de vengeance.
-
-A la nouvelle de la mort de son complice, Patterson tressaillit. Cette
-mort, c’était pour lui un funèbre présage.
-
-Le Kaw-djer continua son réquisitoire.
-
-Non seulement Sirdey était parmi les Patagons, mais il s’était abouché
-avec Patterson, et c’est à la suite d’un accord conclu entre eux que
-celui-ci avait repris possession de son terrain, qu’il en avait relevé
-la clôture, et qu’il avait demandé enfin à y être exclusivement de
-garde. La preuve de cette criminelle entente, les Patagons eux-mêmes
-l’avaient donnée en abordant dans l’enclos, et l’or saisi sur Patterson
-en donnait une autre preuve plus forte encore. Pouvait-il indiquer, lui
-qui, de son propre aveu, avait, un an auparavant, perdu tout ce qu’il
-possédait, la provenance de cet or trouvé en sa possession?
-
-Patterson baissa la tête. Il se sentait perdu.
-
-L’interrogatoire terminé, le Tribunal délibéra, puis le Kaw-djer
-prononça la sentence. Les biens du coupable étaient confisqués. Son
-terrain, de même que la somme dont on avait payé son crime, faisaient
-retour à l’État. En outre, Patterson était condamné au bannissement
-perpétuel, et le territoire de l’île Hoste lui était à jamais interdit.
-
-La sentence reçut une exécution immédiate. L’Irlandais fut conduit en
-rade à bord d’un navire en partance. Jusqu’au moment du départ, il y
-resterait prisonnier, les pieds bridés par des fers qui ne lui seraient
-enlevés que hors des eaux hosteliennes.
-
-Pendant que la foule s’écoulait, le Kaw-djer se retira dans le
-Gouvernement. Il avait besoin d’être seul pour apaiser son âme
-troublée. Qui eût dit, autrefois, qu’il en arriverait, lui, le farouche
-égalitaire, à s’ériger en juge des autres hommes, lui, l’amant
-passionné de la liberté, à morceler d’une division de plus la terre,
-cette propriété commune de l’humanité, à se décréter le maître d’une
-fraction du vaste monde, à s’arroger le droit d’en interdire l’accès à
-un de ses semblables? Il avait fait tout cela, cependant, et, s’il en
-était ému, il n’éprouvait pas de regret. Cela était bon, il en était
-sûr. La condamnation du traître achevait le miracle commencé par la
-lutte contre les Patagons. L’aventure coûtait le Bourg-Neuf réduit en
-cendres, mais c’était payer bon marché la transformation accomplie. Le
-danger que tous avaient couru, les efforts accomplis en commun avaient
-créé un lien entre les émigrants, dont eux-mêmes ne soupçonnaient pas
-la force. Avant cette succession d’événements, l’île Hoste n’était
-qu’une colonie où se trouvaient fortuitement réunis des hommes de vingt
-nationalités différentes. Maintenant, les colons avaient fait place aux
-Hosteliens. L’île Hoste, désormais, c’était la patrie.
-
-
-
-
-X
-
-CINQ ANS APRÈS.
-
-
-Cinq ans après les événements qui viennent d’être racontés, la
-navigation dans les parages de l’île Hoste ne présentait plus les
-difficultés ni les dangers d’autrefois. A l’extrémité de la presqu’île
-Hardy, un feu lançait au large ses multiples éclats, non pas un feu
-de Pêcherais tel que ceux des campements de la terre fuégienne, mais
-un vrai phare éclairant les passes et permettant d’éviter les écueils
-pendant les sombres nuits de l’hiver.
-
-Par contre, celui que le Kaw-djer projetait d’élever au cap Horn
-n’avait reçu aucun commencement d’exécution. Depuis six ans, il
-poursuivait en vain la solution de cette affaire avec une inlassable
-persévérance, sans arriver à la faire aboutir. D’après les notes
-échangées entre les deux gouvernements, il semblait que le Chili ne pût
-se résigner à l’abandon de l’îlot du cap Horn et que cette condition
-essentielle posée par le Kaw-djer fût un obstacle invincible.
-
-Celui-ci s’étonnait fort que la République Chilienne attachât tant
-d’importance à un rocher stérile dénué de la moindre valeur. Il
-aurait eu plus de surprise encore s’il avait connu la vérité, s’il
-avait su que la longueur démesurée des négociations était due, non à
-des considérations patriotiques, défendables en somme, fussent-elles
-erronées, mais simplement à la légendaire nonchalance des bureaux.
-
-Les bureaux chiliens se comportaient dans cette circonstance comme
-tous les bureaux du monde. La diplomatie a pour coutume séculaire de
-faire traîner les choses, d’abord parce que l’homme s’inquiète assez
-mollement, d’ordinaire, des affaires qui ne sont pas les siennes
-propres, et ensuite parce qu’il a une tendance naturelle à grossir
-de son mieux la fonction dont il est investi. Or, de quoi dépendrait
-l’ampleur d’une décision, si ce n’est de la durée des pourparlers qui
-l’ont précédée, de la masse de paperasses noircies à son sujet, de la
-_sueur d’encre_ qu’elle a fait couler? Le Kaw-djer, qui formait à lui
-seul le Gouvernement hostelien, et qui, par conséquent, n’avait pas de
-_bureaux_, ne pouvait évidemment attribuer un pareil motif, le vrai
-cependant, à cette interminable discussion.
-
-Toutefois, le phare de la presqu’île Hardy n’était pas l’unique feu
-qui éclairât ces mers. Au Bourg-Neuf, relevé de ses ruines et triplé
-d’importance, un feu de port s’allumait chaque soir et guidait les
-navires vers le musoir de la jetée.
-
-Cette jetée, entièrement terminée, avait transformé la crique en un
-port vaste et sûr. A son abri, les bâtiments pouvaient charger ou
-décharger en eau tranquille leurs cargaisons sur le quai également
-achevé. Aussi le Bourg-Neuf était-il maintenant des plus fréquentés.
-Peu à peu, des relations commerciales s’étaient établies avec le Chili,
-l’Argentine, et jusqu’avec l’Ancien Continent. Un service mensuel
-régulier avait même été créé, reliant l’île Hoste à Valparaiso et à
-Buenos-Ayres.
-
-Sur la rive droite du cours d’eau, Libéria s’était énormément
-développée. Elle était en passe de devenir une ville de réelle
-importance dans un avenir peu éloigné. Ses rues symétriques, se coupant
-à angle droit suivant la mode américaine, étaient bordées de nombreuses
-maisons en pierre ou en bois, avec cour par devant et jardinets en
-arrière. Quelques places étaient ombragées de beaux arbres, pour la
-plupart des hêtres antarctiques à feuilles persistantes. Libéria
-avait deux imprimeries et comptait même un petit nombre de monuments
-véritables. Entre autres, elle possédait une poste, une église, deux
-écoles et un tribunal moins modeste que la salle décorée de ce nom
-dont Lewis Dorick avait tenté jadis de provoquer la destruction. Mais,
-de tous ces monuments, le plus beau était le Gouvernement. La maison
-improvisée qu’on désignait autrefois sous ce nom avait été abattue
-et remplacée par un édifice considérable, où continuait à résider le
-Kaw-djer et dans lequel tous les services publics étaient centralisés.
-
-Non loin du Gouvernement s’élevait une caserne, où plus de mille
-fusils et trois pièces de canon étaient entreposés. Là, tous les
-citoyens majeurs venaient à tour de rôle passer un mois, de temps à
-autre. La leçon des Patagons n’avait pas été perdue. Une armée, qui eût
-compté tous les Hosteliens dans ses rangs, se tenait prête à défendre
-la patrie.
-
-Libéria avait même un théâtre, fort rudimentaire, il est vrai, mais de
-proportions assez vastes, et, qui plus est, éclairé à l’électricité.
-
-Le rêve du Kaw-djer était réalisé. D’une usine hydro-électrique,
-installée à trois kilomètres en amont, arrivaient à la ville la force
-et la lumière à profusion.
-
-La salle du théâtre rendait de grands services, surtout pendant les
-longs jours de l’hiver. Elle servait aux réunions, et le Kaw-djer ou
-Ferdinand Beauval, bien assagi maintenant et devenu un personnage, y
-faisaient parfois des conférences. On y donnait aussi des concerts sous
-la direction d’un chef comme il ne s’en rencontre pas souvent.
-
-Ce chef, vieille connaissance du lecteur, n’était autre que Sand,
-en effet. A force de persévérance et de ténacité, il avait réussi à
-recruter parmi les Hosteliens les éléments d’un orchestre symphonique
-qu’il conduisait d’un bâton magistral. Les jours de concert, on le
-transportait à son pupitre, et, quand il dominait le bataillon des
-musiciens, son visage se transfigurait, et l’ivresse sacrée de l’art
-faisait de lui le plus heureux des hommes. Les œuvres anciennes et
-modernes alimentaient ces concerts, où figuraient de temps à autre des
-œuvres de Sand lui-même, qui n’étaient ni les moins remarquables, ni
-les moins applaudies.
-
-Sand était alors âgé de dix-huit ans. Depuis le drame terrible qui
-lui avait coûté l’usage de ses jambes, tout bonheur autre que celui
-de l’art lui étant à jamais interdit, il s’était jeté dans la musique
-à plein cœur. Par l’étude attentive des maîtres, il avait appris la
-technique de cet art difficile, et, appuyés sur cette base solide, ses
-dons naturels commençaient à mériter le nom de génie. Il ne devait
-pas en rester là. Un jour prochain devait venir, où les chants de cet
-infirme inspiré, perdu aux confins du monde, ces chants aujourd’hui
-célèbres bien que nul ne puisse en désigner l’auteur, seraient sur
-toutes les lèvres et feraient la conquête de la terre.
-
-[Illustration: Un feu de port s’allumait chaque soir. (Page 383.)]
-
-Il y avait un peu plus de neuf ans que le _Jonathan_ s’était perdu
-sur les récifs de la presqu’île Hardy. Tel était le résultat obtenu
-en ces quelques années, grâce à l’énergie, à l’intelligence, à
-l’esprit pratique de l’homme qui avait pris en charge la destinée
-des Hosteliens, alors que l’anarchie menait l’île à sa ruine. De cet
-homme, on continuait à ne rien savoir, mais personne ne songeait à
-lui demander compte de son passé. La curiosité publique, si tant est
-qu’elle eût jamais existé, s’était émoussée par l’habitude, et l’on se
-disait avec raison que, pour ne pas ignorer ce qu’il était essentiel de
-connaître, il suffisait de se souvenir des innombrables services rendus.
-
-Les accablants soucis de ces neuf ans de pouvoir pesaient lourdement
-sur le Kaw-djer. S’il conservait intacte sa vigueur herculéenne, si la
-fatigue de l’âge n’avait pas fléchi sa stature quasi gigantesque, sa
-barbe et ses cheveux avaient maintenant la blancheur de la neige et des
-rides profondes sillonnaient son visage toujours majestueux et déjà
-vénérable.
-
-Son autorité était sans limite. Les membres qui composaient le Conseil
-dont il avait lui-même provoqué la formation, Harry Rhodes, Hartlepool
-et Germain Rivière, régulièrement réélus à chaque élection, ne
-siégeaient que pour la forme. Ils laissaient à leur chef et ami carte
-blanche, et se bornaient à donner respectueusement leur avis quand ils
-en étaient priés par lui.
-
-Pour le guider dans l’œuvre entreprise, le Kaw-djer, d’ailleurs,
-ne manquait pas d’exemples. Dans le voisinage immédiat de l’île
-Hoste, deux méthodes de colonisation opposées étaient concurremment
-appliquées. Il pouvait les comparer et en apprécier les résultats.
-
-Depuis que la Magellanie et la Patagonie avaient été partagées entre le
-Chili et l’Argentine, ces deux États avaient très diversement procédé
-pour la mise en valeur de leurs nouvelles possessions. Faute de bien
-connaître ces régions, l’Argentine faisait des concessions comprenant
-jusqu’à dix ou douze lieues carrées, ce qui revenait à décréter
-qu’il y avait lieu de les laisser en friche. Quand il s’agissait de
-ces forêts qui comptent jusqu’à quatre mille arbres à l’hectare, il
-aurait fallu trois mille ans pour les exploiter. Il en était de même
-pour les cultures et les pâturages, trop largement concédés, et qui
-eussent nécessité un personnel, un matériel agricole et, par suite, des
-capitaux trop considérables.
-
-Ce n’est pas tout. Les colons argentins étaient tenus à des relations
-lentes, difficiles et coûteuses avec Buenos-Ayres. C’est à la douane de
-cette ville, c’est-à-dire à quinze cents milles de distance, que devait
-être envoyé le connaissement d’un navire arrivant en Magellanie, et six
-mois au moins se passaient avant qu’il pût être retourné, les droits
-de douane liquidés, droits qu’il fallait alors payer au change du jour
-à la Bourse de la capitale! Or, ce cours du change, quel moyen de le
-connaître à la Terre de Feu, dans un pays où parler de Buenos-Ayres,
-c’est parler de la Chine ou du Japon?
-
-Qu’a fait le Chili, au contraire, pour favoriser le commerce, pour
-attirer les émigrants, en dehors de cette hardie tentative de l’île
-Hoste? Il a déclaré Punta-Arenas port franc, de telle sorte que les
-navires y apportent le nécessaire et le superflu, et qu’on y trouve de
-tout en abondance dans d’excellentes conditions de prix et de qualité.
-Aussi, les productions de la Magellanie argentine affluent-elles aux
-maisons anglaises ou chiliennes dont le siège est à Punta-Arenas et qui
-ont établi, sur les canaux, des succursales en voie de prospérité.
-
-Le Kaw-djer connaissait depuis longtemps le procédé du Gouvernement
-chilien, et lors de ses excursions à travers les territoires de la
-Magellanie, il avait pu constater que leurs produits prenaient tous
-le chemin de Punta-Arenas. A l’exemple de la colonie chilienne, le
-Bourg-Neuf fut donc déclaré port franc, et cette mesure fut la cause
-première du rapide enrichissement à l’île Hoste.
-
-Le croirait-on? La République Argentine, qui a fondé Ushaia sur la
-Terre de Feu, de l’autre côté du canal du Beagle, ne devait pas
-profiter de ce double exemple. Comparée à Libéria et à Punta-Arenas,
-cette colonie, de nos jours encore, est restée en arrière, à cause des
-entraves que le Gouvernement apporte au commerce, de la cherté des
-droits de douane, des formalités excessives auxquelles est subordonnée
-l’exploitation des richesses naturelles, et de l’impunité dont
-jouissent forcément les contrebandiers, l’administration locale étant
-dans l’impossibilité matérielle de surveiller les sept cents kilomètres
-de côtes soumises à sa juridiction.
-
-Les événements dont l’île Hoste avait été le théâtre, l’indépendance
-que lui avait accordée le Chili, sa prospérité qui allait toujours
-en croissant sous la ferme administration du Kaw-djer, la signalèrent
-à l’attention du monde industriel et commercial. De nouveaux colons
-y furent attirés, auxquels on concéda libéralement des terres à
-des conditions avantageuses. On ne tarda pas à savoir que ses
-forêts, riches en bois de qualité supérieure à celle des bois
-d’Europe, rendaient jusqu’à quinze et vingt pour cent, ce qui amena
-l’établissement de plusieurs scieries. En même temps, on trouvait
-preneur de terrains à mille piastres la lieue superficielle pour des
-faire-valoir agricoles, et le nombre des têtes de bétail atteignit
-bientôt plusieurs milliers sur les pâturages de l’île.
-
-La population s’était rapidement augmentée. Aux douze cents naufragés
-du _Jonathan_ étaient venus s’ajouter, en nombre triple et quadruple
-du leur, des émigrants de l’ouest des États-Unis, du Chili et de
-l’Argentine. Neuf ans après la proclamation d’indépendance, huit ans
-après le coup d’état du Kaw-djer, cinq ans après l’invasion de la horde
-patagone, Libéria comptait plus de deux mille cinq cents âmes, et l’île
-Hoste plus de cinq mille.
-
-Il va de soi qu’il s’était fait bien des mariages depuis que Halg avait
-épousé Graziella. Il convient de citer entre autres ceux d’Edward et de
-Clary Rhodes. Le jeune homme avait épousé la fille de Germain Rivière,
-et la jeune fille le Dr Samuel Arvidson. D’autres unions avaient créé
-des liens entre les familles.
-
-Maintenant, pendant la belle saison, le port recevait de nombreux
-navires. Le cabotage faisait d’excellentes affaires entre Libéria et
-les différents comptoirs fondés sur d’autres points de l’île, soit aux
-environs de la pointe Roons, soit sur les rivages septentrionaux que
-baigne le canal du Beagle. C’étaient, pour la plupart, des bâtiments
-de l’archipel des Falklands, dont le trafic prenait chaque année une
-extension nouvelle.
-
-Et non seulement l’importation et l’exportation s’effectuaient par ces
-bâtiments des îles anglaises de l’Atlantique, mais de Valparaiso, de
-Buenos-Ayres, de Montevideo, de Rio de Janeiro, venaient des voiliers
-et des steamers, et, dans toutes les passes voisines, à la baie de
-Nassau, au Darwin Sound, sur les eaux du canal du Beagle, on voyait les
-pavillons danois, norvégien et américain.
-
-Le trafic, pour une grande part, s’alimentait aux pêcheries qui,
-de tout temps, ont donné d’excellents résultats dans les parages
-magellaniques. Il va de soi que cette industrie avait dû être
-sévèrement réglementée par les arrêtés du Kaw-djer. En effet, il ne
-fallait pas provoquer à court délai, par une destruction abusive, la
-disparition, l’anéantissement des animaux marins qui fréquentent si
-volontiers ces mers. Sur le littoral, il s’était fondé, en divers
-points, des colonies de louvetiers, gens de toute origine, de toute
-espèce, des sans-patrie, qu’Hartlepool eut, au début, le plus grand
-mal à tenir en bride. Mais, peu à peu, les aventuriers s’humanisèrent,
-se civilisèrent sous l’influence de leur nouvelle vie. A ces vagabonds
-sans feu ni lieu, une existence sédentaire donna progressivement des
-mœurs plus douces. Ils étaient plus heureux, d’ailleurs, ayant moins
-de misère à souffrir en exerçant leur rude métier. Ils opéraient, en
-effet, dans de meilleures conditions qu’autrefois. Il ne s’agissait
-plus de ces expéditions entreprises à frais communs qui les amènent
-sur quelque île déserte où, trop souvent, ils périssent de froid et de
-faim. A présent, ils étaient assurés d’écouler les produits de leur
-pêche, sans avoir à attendre pendant de longs mois le retour d’un
-navire qui ne revient pas toujours. Par exemple, la manière d’abattre
-les inoffensifs amphibies n’avait pas été modifiée. Rien de plus
-simple: _salir a dar una paliza_, aller donner des coups de bâton,
-comme les louvetiers le disent eux-mêmes, telle était encore la méthode
-usitée, car il n’y a pas lieu d’employer d’autre arme contre ces
-pauvres animaux.
-
-A ces pêcheries alimentées par l’abattage des loups marins, il y a lieu
-d’ajouter les campagnes des baleiniers, qui sont des plus lucratives
-en ces parages. Les canaux de l’archipel peuvent fournir annuellement
-un millier de baleines. Aussi, les bâtiments armés pour cette pêche,
-certains de trouver maintenant à Libéria les avantages que leur offrait
-Punta-Arenas, fréquentaient-ils assidûment, pendant la belle saison,
-les passes voisines de l’île Hoste.
-
-Enfin, l’exploitation des grèves, que couvrent par milliards des
-coquillages de toute espèce, avait donné naissance à une autre
-branche de commerce. Parmi ces coquillages, une mention est due à ces
-myillones, mollusques de qualité excellente et d’une telle abondance
-qu’on ne saurait l’imaginer. Les navires en exportaient de pleins
-chargements, qu’ils vendaient jusqu’à cinq piastres le kilogramme dans
-les villes du Sud-Amérique. Aux mollusques s’ajoutaient les crustacés.
-Les criques de l’île Hoste sont particulièrement recherchées par un
-crabe gigantesque habitué des algues sous-marines, le centoya, dont
-deux suffisent à la nourriture quotidienne d’un homme de grand appétit.
-
-Mais ces crabes ne sont pas les uniques représentants du genre. Sur la
-côte, on trouvait également en abondance les homards, les langoustes
-et les moules. Ces richesses étaient largement exploitées. Réalisation
-de l’un des projets autrefois formés par le Kaw-djer, Halg dirigeait
-au Bourg-Neuf une usine prospère, d’où, sous forme de conserves, on
-expédiait ces crustacés dans le monde entier. Halg, alors âgé de près
-de vingt-huit ans, réunissait toutes les conditions de bonheur. Femme
-aimante, trois beaux enfants: deux filles et un garçon, santé parfaite,
-fortune rapidement ascendante, rien ne lui manquait. Il était heureux,
-et le Kaw-djer pouvait s’applaudir dans son œuvre achevée.
-
-Quant à Karroly, non seulement il n’était pas associé à son fils dans
-la direction de l’usine du Bourg-Neuf, mais il avait même renoncé à la
-pêche. Étant donné l’importance maritime du port de l’île Hoste, situé
-entre le Darwin Sound et la baie de Nassau, les navires y venaient
-nombreux, et de préférence même à Punta-Arenas. Ils y trouvaient une
-excellente relâche, plus sûre que celle de la colonie chilienne,
-surtout fréquentée, d’ailleurs, par les steamers qui passent d’un océan
-à l’autre en suivant le détroit de Magellan. Karroly avait été pour
-cette raison amené à reprendre son ancien métier. Devenu capitaine
-de port et pilote-chef de l’île Hoste, il était très demandé par les
-bâtiments à destination de Punta-Arenas ou des comptoirs établis sur
-les canaux de l’archipel, et l’occupation ne lui manquait pas.
-
-Il avait maintenant à son service un cotre de cinquante tonneaux,
-construit à l’épreuve des plus violents coups de mer. C’est avec ce
-solide bateau, que manœuvrait un équipage de cinq hommes, et non
-avec la chaloupe, qu’il se portait par tous les temps à la rencontre
-des navires. La _Wel-Kiej_ existait toujours cependant, mais on ne
-l’utilisait plus guère. En général, elle restait au port, vieille et
-fidèle servante qui avait bien gagné le repos.
-
-Comme ces bons ouvriers qui s’empressent d’entreprendre un nouveau
-travail aussitôt que le précédent est terminé, le Kaw-djer, quand le
-temps fut arrivé de laisser Halg, devenu un homme à son tour, librement
-évoluer dans la vie, s’était imposé les devoirs d’une seconde adoption.
-Dick n’avait pas remplacé Halg, il s’y était ajouté dans son cœur
-agrandi. Dick avait alors près de dix-neuf ans, et depuis plus de
-six ans il était l’élève du Kaw-djer. Le jeune homme avait tenu les
-promesses de l’enfant. Il s’était assimilé sans effort la science du
-maître et commençait à mériter pour son propre compte le nom de savant.
-Bientôt le professeur, qui admirait la vivacité et la profondeur de
-cette intelligence, n’aurait plus rien à apprendre à l’élève.
-
-Déjà ce nom d’élève ne convenait plus à Dick. Précocement mûri par la
-rude école de ses premiers ans et par les terribles drames auxquels il
-avait été mêlé, il était, malgré son jeune âge, plutôt que l’élève, le
-disciple et l’ami du Kaw-djer, qui avait en lui une confiance absolue,
-et qui se plaisait à le considérer comme son successeur désigné.
-Germain Rivière et Hartlepool étaient de braves gens assurément, mais
-le premier n’aurait jamais consenti à délaisser son exploitation
-forestière, qui donnait des résultats merveilleux, pour se consacrer
-exclusivement à la chose publique, et Hartlepool, admirable et fidèle
-exécuteur d’ordres, n’était à sa place qu’au deuxième plan. Tous
-deux, au surplus, manquaient par trop d’idées générales et de culture
-intellectuelle pour gouverner un peuple qui avait d’autres intérêts que
-des intérêts matériels. Harry Rhodes eût été mieux qualifié peut-être.
-Mais Harry Rhodes, vieillissant, et manquant, d’ailleurs, de l’énergie
-nécessaire, se fût récusé de lui-même.
-
-Dick réunissait, au contraire, toutes les qualités d’un chef. C’était
-une nature de premier ordre. Comme savoir, intelligence et caractère,
-il avait l’étoffe d’un homme d’État, et il y avait lieu seulement
-de regretter que de si brillantes facultés fussent destinées à être
-utilisées dans un si petit cadre. Mais une œuvre n’est jamais petite
-quand elle est parfaite, et le Kaw-djer estimait avec raison que, si
-Dick pouvait assurer le bonheur des quelques milliers d’êtres dont
-il était entouré, il aurait accompli une tâche qui ne le céderait en
-beauté à nulle autre.
-
-Au point de vue politique, la situation était également des plus
-favorables. Les relations entre l’île Hoste et le Gouvernement chilien
-étaient excellentes de part et d’autre. Le Chili ne pouvait que
-s’applaudir chaque année davantage de sa détermination. Il obtenait des
-profits moraux et matériels qui manqueront toujours à la République
-Argentine, tant qu’elle ne modifiera pas ses méthodes administratives
-et ses principes économiques.
-
-Tout d’abord, en voyant à la tête de l’île Hoste ce mystérieux
-personnage, dont la présence dans l’archipel magellanique lui avait
-paru à bon droit suspecte, le Gouvernement chilien n’avait pas
-dissimulé son mécontentement et ses inquiétudes. Mécontentement
-forcément platonique. Sur cette île indépendante où il s’était réfugié,
-on ne pouvait plus rechercher la personne du Kaw-djer, ni vérifier
-son origine, ni lui demander compte de son passé. Que ce fût un homme
-incapable de supporter le joug d’une autorité quelconque, qu’il eût
-été jadis en rébellion contre toutes les lois sociales, qu’il eût
-peut-être été chassé de tous les pays soumis sous n’importe quel
-régime aux lois nécessaires, son attitude autorisait ces hypothèses,
-et s’il fût resté sur l’Ile Neuve, il n’eût pas échappé aux enquêtes
-de la police chilienne. Mais, lorsqu’on vit, après les troubles
-provoqués par l’anarchie du début, la tranquillité parfaite due à la
-ferme administration du Kaw-djer, le commerce naître et grandir, la
-prospérité largement s’accroître, il n’y eut plus qu’à laisser faire.
-Et, au total, il ne s’éleva jamais aucun nuage entre le Gouverneur de
-l’île Hoste et le Gouverneur de Punta-Arenas.
-
-Cinq ans s’écoulèrent ainsi, pendant lesquels les progrès de l’île
-Hoste ne cessèrent de se développer. En rivalité avec Libéria, mais
-une rivalité généreuse et féconde, trois bourgades s’étaient fondées,
-l’une sur la presqu’île Dumas, une autre sur la presqu’île Pasteur, et
-la troisième à l’extrême pointe occidentale de l’île, sur le Darwin
-Sound, en face de l’île Gordon. Elles relevaient de la capitale, et le
-Kaw-djer s’y transportait, soit par mer, soit par les routes tracées à
-travers les forêts et les plaines de l’intérieur.
-
-Sur les côtes, plusieurs familles de Pêcherais s’étaient également
-établies et y avaient fondé des villages fuégiens, à l’exemple de ceux
-qui, les premiers, avaient consenti à rompre avec leurs séculaires
-habitudes de vagabondage pour se fixer dans le voisinage du Bourg-Neuf.
-
-Ce fut à cette époque, au mois de décembre de l’année 1890, que Libéria
-reçut pour la première fois la visite du Gouverneur de Punta-Arenas,
-M. Aguire. Celui-ci ne put qu’admirer cette nation si prospère, les
-sages mesures prises pour en augmenter les ressources, la parfaite
-homogénéité d’une population d’origines différentes, l’ordre,
-l’aisance, le bonheur qui régnaient dans toutes les familles. On le
-comprend, il observa de près l’homme qui avait accompli de si belles
-choses, et auquel il suffisait d’être connu sous ce titre de Kaw-djer.
-
-Il ne lui marchanda pas ses compliments.
-
-«Cette colonie hostelienne, c’est votre œuvre, monsieur le Gouverneur,
-dit-il, et le Chili ne peut que se féliciter de vous avoir fourni
-l’occasion de l’accomplir.
-
---Un traité, se contenta de répondre le Kaw-djer, avait fait entrer
-sous la domination chilienne cette île qui n’appartenait qu’à
-elle-même. Il était juste que le Chili lui restituât son indépendance.
-
-M. Aguire sentit bien ce que cette réponse contenait de restrictif. Le
-Kaw-djer ne considérait pas que cet acte de restitution dût valoir au
-Gouvernement chilien un témoignage de reconnaissance.
-
---Dans tous les cas, reprit M. Aguire en se tenant prudemment sur la
-réserve, je ne crois pas que les naufragés du _Jonathan_ puissent
-regretter leur concession africaine de la baie de Lagoa...
-
---En effet, monsieur le Gouverneur, puisque là ils eussent été sous la
-domination portugaise, alors qu’ici ils ne dépendent de personne.
-
---Ainsi tout est pour le mieux.
-
---Pour le mieux, approuva le Kaw-djer.
-
---Nous espérons, d’ailleurs, ajouta obligeamment M. Aguire, voir se
-continuer les bons rapports entre le Chili et l’île Hoste.
-
---Nous l’espérons aussi, répondit le Kaw-djer, et peut-être, en
-constatant les résultats du système appliqué à l’île Hoste, la
-République Chilienne sera-t-elle portée à l’étendre aux autres îles de
-l’archipel magellanique.
-
-M. Aguire ne répondit que par un sourire qui signifiait tout ce qu’on
-voulait.
-
-[Illustration: Le Kaw-djer commença les travaux (Page 396.)]
-
-Désireux d’entraîner la conversation hors de ce terrain brûlant,
-Harry Rhodes, qui assistait à l’entrevue avec ses deux collègues du
-Conseil, aborda un autre sujet.
-
---Notre île Hoste, dit-il, comparée aux possessions argentines de la
-Terre de Feu, peut donner matière à intéressantes réflexions. Comme
-vous le voyez, Monsieur, d’un côté la prospérité, de l’autre le
-dépérissement. Les colons argentins reculent devant les exigences du
-Gouvernement de Buenos-Ayres, et, devant les formalités qu’il impose,
-les navires font de même. Malgré les réclamations de son Gouverneur, la
-Terre de Feu ne fait aucun progrès.
-
---J’en conviens, répondit M. Aguire. Aussi le Gouvernement Chilien
-a-t-il agi tout autrement avec Punta-Arenas. Sans aller jusqu’à rendre
-une colonie complètement indépendante, il est possible de lui accorder
-bon nombre de privilèges qui assurent son avenir.
-
---Monsieur le Gouverneur, intervint le Kaw-djer, il est cependant une
-des petites îles de l’archipel, un simple rocher stérile, un îlot sans
-valeur, dont je demande au Chili de nous consentir l’abandon.
-
---Lequel? interrogea M. Aguire.
-
---L’îlot du cap Horn.
-
---Que diable voulez-vous en faire? s’écria M. Aguire étonné.
-
---Y établir un phare qui est de toute nécessité à cette dernière pointe
-du continent américain. Éclairer ces parages serait d’un grand avantage
-pour les navires, non seulement ceux qui viennent à l’île Hoste, mais
-aussi ceux qui cherchent à doubler le cap entre l’Atlantique et le
-Pacifique.
-
-Harry Rhodes, Hartlepool et Germain Rivière, qui étaient au courant
-des projets du Kaw-djer, appuyèrent sa remarque, en faisant valoir la
-réelle importance, que M. Aguire n’avait, d’ailleurs, nulle envie de
-contester.
-
---Ainsi, demanda-t-il, le Gouvernement de l’île Hoste serait disposé à
-construire ce phare?
-
---Oui, dit le Kaw-djer.
-
---A ses frais?
-
---A ses frais, mais sous la condition formelle que le Chili lui
-concéderait l’entière propriété de l’île Horn. Voilà plus de six ans
-que j’ai fait cette proposition à votre Gouvernement, sans arriver à un
-résultat quelconque.
-
---Que vous a-t-on répondu? demanda M. Aguire.
-
---Des mots, rien que des mots. On ne dit pas non, mais on ne dit pas
-oui. On ergote. La discussion ainsi comprise peut durer des siècles.
-Et, pendant ce temps, les navires continuent à se perdre sur cet îlot
-sinistre que rien ne leur signale dans l’obscurité.»
-
-M. Aguire exprima un grand étonnement. Mieux instruit que le Kaw-djer
-des méthodes chères aux Administrations du monde entier, il ne
-l’éprouvait peut-être pas au fond du cœur. Tout ce qu’il put faire,
-fut de promettre qu’il appuierait de tout son crédit cette proposition
-auprès du Gouvernement de Santiago, où il se rendait en quittant l’île
-Hoste.
-
-Il faut croire qu’il tint parole et que son appui fut efficace, car,
-moins d’un mois plus tard, cette question qui traînait depuis tant
-d’années fut enfin résolue, et le Kaw-djer fut informé officiellement
-que ses propositions étaient acceptées. Le 25 décembre, entre le Chili
-et l’île Hoste, un acte de cession fut signé, aux termes duquel l’État
-hostelien devenait propriétaire de l’île Horn, à la condition qu’il
-élèverait et entretiendrait un phare au point culminant du cap.
-
-Le Kaw-djer, dont les préparatifs étaient faits depuis longtemps,
-commença immédiatement les travaux. Selon les prévisions les plus
-pessimistes, deux ans devaient suffire pour les mener à bon terme
-et pour assurer la sécurité de la navigation aux abords de ce cap
-redoutable.
-
-Cette entreprise, dans l’esprit du Kaw-djer, serait le couronnement
-de son œuvre. L’île Hoste pacifiée et organisée, le bien-être de tous
-remplaçant la misère d’autrefois, l’instruction répandue à pleines
-mains, et enfin des milliers de vies humaines sauvées au terrible point
-de rencontre des deux plus vastes océans du globe, telle aurait été sa
-tâche ici-bas.
-
-Elle était belle. Achevée, elle lui conférerait le droit de penser à
-lui-même, et de résigner des fonctions auxquelles, jusque dans ses
-dernières fibres, répugnait tout son être.
-
-Si le Kaw-djer gouvernait, s’il était pratiquement le plus absolu des
-despotes, il n’était pas, en effet, un despote heureux. Le long usage
-du pouvoir ne lui en avait pas donné le goût, et il ne l’exerçait qu’à
-contre-cœur. Réfractaire pour son compte personnel à toute autorité,
-il lui était toujours aussi cruel d’imposer la sienne à autrui. Il
-était resté le même homme énergique, froid et triste, qu’on avait vu
-apparaître comme un sauveur en ce jour lointain où le peuple hostelien
-avait failli périr. Il avait sauvé les autres, ce jour-là, mais il
-s’était perdu lui-même. Contraint de renier sa chimère, obligé de
-s’incliner devant les faits, il avait accompli courageusement le
-sacrifice, mais, dans son cœur, le rêve abjuré protestait. Quand
-nos pensées, sous l’apparence trompeuse de la logique, ne sont
-que l’épanouissement de nos instincts naturels, elles ont une vie
-propre, indépendante de notre raison et de notre volonté. Elles
-luttent obscurément, fût-ce contre l’évidence, comme des êtres qui ne
-voudraient pas mourir. La preuve de notre erreur, il faut alors qu’elle
-nous soit donnée à satiété, pour que nous en soyons convaincus, et tout
-nous est prétexte à revenir à ce qui fut notre foi.
-
-Le Kaw-djer avait immolé la sienne à ce besoin de se dévouer, à cette
-soif de sacrifice, à cette pitié de ses frères malheureux, qui,
-au-dessus même de sa passion de la liberté, formait le fond de sa
-magnifique nature. Mais, maintenant que le dévouement n’était plus en
-jeu, maintenant qu’il ne pouvait plus être question de sacrifice et que
-les Hosteliens n’inspiraient plus rien qui ressemblât à de la pitié, la
-croyance ancienne reprenait peu à peu son apparence de vérité, et le
-despote redevenait par degrés le passionné libertaire d’antan.
-
-Cette transformation, Harry Rhodes l’avait constatée avec une netteté
-croissante, à mesure que s’affermissait la prospérité de l’île Hoste.
-Elle devint plus évidente encore, quand, le phare du cap Horn commencé,
-le Kaw-djer put considérer comme près d’être rempli le devoir qu’il
-s’était imposé. Il exprima enfin clairement sa pensée à cet égard.
-Harry Rhodes ayant, au hasard d’une causerie où on évoquait les jours
-passés, glorifié les bienfaits dont on lui était redevable, le Kaw-djer
-répondit par une déclaration qui ne prêtait plus à l’équivoque.
-
-«J’ai accepté la tâche d’organiser la colonie, dit-il. Je m’applique à
-la remplir. L’œuvre terminée, mon mandat cessera. Je vous aurai prouvé
-ainsi, je l’espère, qu’il peut y avoir au moins un endroit de cette
-terre, où l’homme n’a pas besoin de maître.
-
---Un chef n’est pas un maître, mon ami, répliqua avec émotion Harry
-Rhodes, et vous le démontrez vous-même. Mais il n’est pas de société
-possible sans une autorité supérieure, quel que soit le nom dont on la
-revêt.
-
---Ce n’est pas mon avis, répondit le Kaw-djer. J’estime, moi, que
-l’autorité doit prendre fin dès qu’elle n’est plus impérieusement
-nécessaire.»
-
-Ainsi donc, le Kaw-djer caressait toujours ses anciennes utopies, et,
-malgré l’expérience faite, il s’illusionnait encore sur la nature des
-hommes, au point de les croire capables de régler, sans le secours
-d’aucune loi, les innombrables difficultés qui naissent du conflit
-des intérêts individuels. Harry Rhodes constatait avec mélancolie le
-sourd travail qui s’accomplissait dans la conscience de son ami et il
-en augurait les pires conséquences. Il en arrivait à souhaiter qu’un
-incident, dût-il jeter passagèrement le trouble dans l’existence
-paisible des Hosteliens, vînt donner à leur chef une nouvelle
-démonstration de son erreur.
-
-Son désir devait malheureusement être réalisé. Cet incident allait
-naître plus tôt qu’il ne le pensait.
-
-Dans les premiers jours du mois de mars 1891, le bruit courut tout à
-coup qu’on avait découvert un gisement aurifère d’une grande richesse.
-Cela n’avait en soi rien de tragique. Tout le monde, au contraire,
-fut en joie, et les plus sages, Harry Rhodes lui-même, partagèrent
-l’ivresse générale. Ce fut un jour de fête pour la population de
-Libéria.
-
-Seul, le Kaw-djer fut plus clairvoyant. Seul, il prévit en un instant
-les conséquences de cette découverte et comprit quelle en était la
-force latente de destruction. C’est pourquoi, tandis que l’on se
-congratulait autour de lui, lui seul demeura sombre, accablé déjà des
-tristesses que réservait l’avenir.
-
-
-
-
-XI
-
-LA FIÈVRE DE L’OR.
-
-
-C’est dans la matinée du 6 mars, que la découverte avait été faite.
-
-Quelques personnes, parmi lesquelles Edward Rhodes, ayant projeté une
-partie de chasse, avaient quitté Libéria de bonne heure en voiture et
-s’étaient rendues à une vingtaine de kilomètres dans le Sud-Ouest, sur
-le revers occidental de la presqu’île Hardy, au pied des montagnes, les
-Sentry Boxes, qui la terminent. Là s’étendait une forêt profonde non
-encore exploitée, où se réfugiaient d’ordinaire les fauves de l’île
-Hoste, des pumas et des jaguars qu’il convenait de détruire jusqu’au
-dernier, car nombre de moutons avaient été leurs victimes.
-
-Les chasseurs battirent la forêt; ayant tué deux pumas chemin faisant,
-ils atteignaient un ruisseau torrentueux qui délimitait la lisière
-opposée, lorsqu’apparut un jaguar de grande taille.
-
-Edward Rhodes, l’estimant à bonne portée, lui envoya un premier coup
-de fusil, qui l’atteignit au flanc gauche. Mais l’animal n’avait pas
-été blessé mortellement. Après un rugissement de colère plutôt que de
-douleur, il fit un bond dans la direction du torrent, rentra sous bois
-et disparut.
-
-Pas si vite, cependant, qu’Edward Rhodes n’eût le temps de tirer un
-second coup. La balle, manquant le but, alla frapper un angle de roche.
-La pierre vola en éclats.
-
-Peut-être les chasseurs eussent-ils alors quitté la place, si un des
-éclats projetés ne fût tombé aux pieds d’Edward Rhodes, qui, intrigué
-par l’aspect particulier de ce fragment de roche, le ramassa et
-l’examina.
-
-C’était un petit morceau de quartz, strié de veines caractéristiques,
-dans lesquelles il lui fut facile de discerner des parcelles d’or.
-
-Edward Rhodes fut très ému de sa découverte. De l’or!... Il y avait
-de l’or dans le sol de l’île Hoste! Rien que cet éclat de roche en
-témoignait.
-
-Y a-t-il lieu, d’ailleurs, de s’en étonner? N’a-t-on pas trouvé des
-filons du précieux métal autour de Punta-Arenas comme à la Terre de
-Feu, en Patagonie comme en Magellanie? N’est-ce pas une chaîne d’or,
-cette gigantesque épine dorsale des deux Amériques qui, sous le nom
-de Montagnes Rocheuses et de Cordillère des Andes, va de l’Alaska au
-cap Horn, et dont, en quatre siècles, on a extrait pour quarante-cinq
-milliards de francs?
-
-Edward Rhodes avait compris l’importance de sa découverte. Il aurait
-voulu la tenir secrète, n’en parler qu’à son père, qui eût mis le
-Kaw-djer au courant. Mais il n’était pas seul à la connaître. Ses
-compagnons de chasse avaient examiné le morceau de roche et avaient
-ramassé d’autres éclats qui tous renfermaient de l’or.
-
-Il ne fallait donc pas compter sur le secret, et, le jour même, en
-effet, l’île entière savait qu’elle n’avait rien à envier aux Klondyke,
-aux Transvaal, ni aux El Dorado. Ce fut la traînée de poudre, dont la
-flamme courut en un instant de Libéria aux autres bourgades.
-
-Toutefois, dans cette saison, il ne pouvait être question de tirer un
-parti quelconque de la découverte. Dans quelques jours, on serait à
-l’équinoxe d’automne, et ce n’est pas sous le parallèle de l’île Hoste
-qu’il est possible d’entreprendre des exploitations de plein air aux
-approches de l’hiver. La trouvaille d’Edward Rhodes n’eut donc et ne
-pouvait avoir aucune conséquence immédiate.
-
-L’été s’acheva dans des conditions climatériques assez favorables.
-Cette année, la dixième depuis la fondation de la colonie, avait eu
-le bénéfice d’une récolte exceptionnelle. D’autre part, de nouvelles
-scieries s’étaient établies à l’intérieur de l’île, les unes mues par
-la vapeur, les autres employant l’électricité engendrée par les chutes
-des cours d’eau. Les pêcheries et les fabriques de conserves avaient
-donné lieu à un trafic considérable, et le chargement des navires, à
-l’entrée et à la sortie du port, s’était chiffré par trente-deux mille
-sept cent soixante-quinze tonnes.
-
-[Illustration: Plusieurs centaines d’Hosteliens erraient... (Page 404.)]
-
-Avec l’hiver, il fallut interrompre les travaux entrepris au cap
-Horn pour l’érection du phare et la construction des salles où
-devaient être installées les machines motrices et les dynamos. Ces
-travaux avaient marché jusqu’alors d’une manière très satisfaisante,
-malgré l’éloignement de l’île Horn, située à environ soixante-quinze
-kilomètres de la presqu’île Hardy, et l’obligation de transporter le
-matériel à travers une mer semée de récifs, que les tempêtes de l’hiver
-allaient rendre impraticable.
-
-Si la mauvaise saison amena, comme de coutume, nombre de coups de vent
-et des tourmentes de grande violence, elle ne provoqua pas de froids
-excessifs, et, même en juillet, la température ne dépassa pas dix
-degrés sous zéro.
-
-Les habitants de Libéria ne redoutaient plus alors le froid ni les
-intempéries, l’aisance générale ayant permis à toutes les familles
-de s’installer confortablement. Il n’y avait pas de misère sur l’île
-Hoste, et les crimes contre les personnes ou les propriétés n’y
-avaient jamais troublé l’ordre public. On n’y connaissait que de rares
-contestations civiles, transigées en général avant même d’arriver au
-Tribunal.
-
-Il semblait donc qu’aucun trouble n’eût menacé la colonie, sans cette
-découverte d’un gisement aurifère, dont les conséquences, étant donné
-l’avidité humaine, pouvaient être extrêmement graves.
-
-Le Kaw-djer ne s’y était pas trompé. La nouvelle lui avait fait
-concevoir les plus sombres pronostics, et la réflexion les assombrit
-encore. A la première réunion du Conseil, il ne cacha pas ses craintes.
-
-«Ainsi, dit-il, c’est au moment où notre œuvre est achevée, lorsque
-nous n’avons plus qu’à recueillir le fruit de nos efforts, que le
-hasard, un hasard maudit, jette parmi nous ce ferment de troubles et de
-ruines...
-
---Notre ami va trop loin, intervint Harry Rhodes, qui considérait
-l’événement d’une manière moins pessimiste. Que la découverte de l’or
-soit une cause de troubles, c’est possible, mais de ruines!...
-
---Oui, de ruines, affirma le Kaw-djer avec force. La découverte de l’or
-n’a jamais laissé que la ruine après elle!
-
---Cependant, objecta Harry Rhodes, l’or est une marchandise comme une
-autre...
-
---La plus inutile.
-
---Du tout. La plus utile, puisqu’elle peut s’échanger contre toutes les
-autres.
-
---Qu’importe, répliqua le Kaw-djer avec chaleur, si, pour l’obtenir,
-il faut tout lui sacrifier! Des chercheurs d’or, l’immense majorité
-périt dans la misère. Quant à ceux qui réussissent, la facilité de leur
-succès détruit à jamais leur jugement. Ils prennent goût aux plaisirs
-aisément obtenus. Le superflu devient pour eux le nécessaire, et,
-quand ils sont amollis par les jouissances matérielles, ils deviennent
-incapables du moindre effort. Ils se sont enrichis peut-être, au sens
-social du mot. Ils se sont appauvris selon sa signification humaine, la
-vraie. Ce ne sont plus des hommes.
-
---Je suis de l’avis du Kaw-djer, dit alors Germain Rivière. Sans
-compter que, si on délaisse les champs, l’on ne remplacera pas les
-récoltes perdues. C’est peu de chose que d’être riche quand on crève de
-faim. Or, je crains bien que notre population ne résiste pas à cette
-influence funeste. Qui sait si les cultivateurs ne vont pas abandonner
-la campagne, et les ouvriers leur travail, pour courir aux placers?
-
---L’or!... l’or!... la soif de l’or! répétait le Kaw-djer. Aucun plus
-terrible fléau ne pouvait s’abattre sur notre pays.
-
-Harry Rhodes était ébranlé.
-
---En admettant que vous ayez raison, dit-il, il n’est pas en notre
-pouvoir de conjurer ce fléau.
-
---Non! mon cher Rhodes, répondit le Kaw-djer. Il est possible de
-lutter contre une épidémie, de l’enrayer. Mais à cette fièvre de l’or,
-il n’y a pas de remède. C’est l’agent le plus destructif de toute
-organisation. En peut-on douter après ce qui s’est passé dans les
-districts aurifères de l’Ancien ou du Nouveau Monde, en Australie,
-en Californie, dans le Sud de l’Afrique? Les travaux utiles ont été
-abandonnés du jour au lendemain, les colons ont déserté les champs et
-les villes, les familles se sont dispersées sur les gisements. Quant
-à l’or extrait avec tant d’avidité, on l’a stupidement dissipé, comme
-tout gain trop facile, en abominables folies, et il n’en est rien
-resté à ces malheureux insensés.
-
-Le Kaw-djer parlait avec une animation qui montrait la force de sa
-conviction et la vivacité de ses inquiétudes.
-
---Et non seulement il y a le danger du dedans, ajouta-t-il, mais il y
-a le danger du dehors: tous ces aventuriers, tous ces déclassés qui
-envahissent les pays aurifères, qui les troublent, les bouleversent
-pour arracher de ses entrailles le métal maudit. Il en accourt de tous
-les points du monde. C’est une avalanche qui ne laisse que le néant
-après son passage. Ah! pourquoi faut-il que notre île soit menacée de
-pareils désastres!
-
---Ne pouvons-nous encore espérer? demanda Harry Rhodes très ému. Si la
-nouvelle ne s’ébruite pas, nous serons préservés de cette invasion.
-
---Non, répondit le Kaw-djer, il est déjà trop tard pour empêcher le
-mal. On ne se figure pas avec quelle rapidité le monde entier apprend
-que des gisements aurifères viennent d’être découverts dans une contrée
-quelconque, si lointaine soit-elle. On croirait vraiment que cela se
-transmet par l’air, que les vents apportent cette peste si contagieuse
-que les meilleurs et les plus sages en sont atteints et y succombent!»
-
-Le Conseil fut levé sans qu’aucune décision eût été arrêtée. Et, en
-vérité, il n’y avait lieu d’en prendre aucune. Comme le Kaw-djer
-l’avait dit avec raison, on ne lutte pas contre la fièvre de l’or.
-
-Rien, d’ailleurs, n’était perdu encore. Ne pouvait-il se faire, en
-effet, que le gisement n’eût pas la richesse qu’on lui attribuait de
-confiance, et que les parcelles d’or fussent disséminées dans un état
-d’éparpillement tel que toute exploitation fût impossible? Pour être
-fixé à ce sujet, il fallait attendre la disparition de la neige qui,
-pendant l’hiver, recouvrait l’île de son manteau glacé.
-
-Au premier souffle du printemps, les craintes du Kaw-djer commencèrent
-à se réaliser. Dès que le dégel fit son apparition, les colons les plus
-entreprenants et les plus aventureux se transformèrent en prospecteurs,
-quittèrent Libéria et partirent à la chasse de l’or. Puisqu’il avait
-été trouvé au Golden Creek,--ainsi fut dénommé le petit ruisseau dont
-la balle malencontreuse d’Edward Rhodes avait effleuré la berge,--c’est
-là que se portèrent les plus impatients. Leur exemple fut suivi,
-malgré tous les efforts du Kaw-djer et de ses amis, et les départs se
-multiplièrent rapidement. Dès le cinq novembre, plusieurs centaines
-d’Hosteliens, en proie à l’idée fixe de l’or, s’étaient rués vers les
-gisements et erraient dans les montagnes à la recherche d’un filon ou
-d’une poche riche en pépites.
-
-L’exploitation des placers ne comporte pas de grandes difficultés, en
-principe. S’il s’agit d’un filon, il suffit de le suivre en attaquant
-la roche avec le pic, puis de concasser les morceaux obtenus pour en
-extraire les parcelles de métal qu’ils renferment. C’est ainsi qu’on
-procède dans les mines du Transvaal. Toutefois, suivre un filon,
-c’est bientôt dit. En pratique, cela n’est pas fort aisé. Parfois les
-filons se brouillent et disparaissent, et ce n’est pas trop, pour les
-retrouver, de la science de techniciens expérimentés. A tout le moins,
-ils s’enfoncent très profondément dans les entrailles de la terre. Les
-suivre, cela revient par conséquent à ouvrir une mine, avec toutes
-les surprises et tous les dangers inhérents à ce genre d’entreprise.
-D’autre part, le quartz est une roche d’une extrême dureté, et, pour le
-concasser, on ne saurait se passer de machines coûteuses. Il en résulte
-que l’exploitation d’une mine d’or est interdite aux travailleurs
-isolés, et que des sociétés puissantes disposant d’une abondante
-main-d’œuvre et de capitaux considérables peuvent seules y trouver
-profit.
-
-Aussi les chercheurs d’or, les prospecteurs, pour leur donner le nom
-sous lequel on les désigne d’ordinaire, lorsqu’ils ont eu la chance de
-découvrir un gisement, se contentent-ils de s’en assurer la concession,
-qu’ils rétrocèdent le plus vite possible aux banquiers et aux lanceurs
-d’affaires.
-
-Ceux qui préfèrent, au contraire, exploiter pour leur propre compte
-et avec leurs ressources personnelles, renoncent délibérément à toute
-exploitation minière. Ils recherchent, dans le voisinage des roches
-aurifères, des terrains d’alluvion formés aux dépens de ces roches par
-l’action séculaire des eaux. En délitant la roche, l’eau--glace, pluie
-ou torrent--a nécessairement emporté avec elle les parcelles d’or qu’il
-est très facile d’isoler. Il suffit d’un simple plat pour recueillir
-les sables, et d’un peu d’eau pour les laver.
-
-C’est, bien entendu, avec cet outillage si rudimentaire qu’opéraient
-les Hosteliens. Les premiers résultats furent assez encourageants. En
-bordure du Golden Creek, sur une longueur de plusieurs kilomètres et
-une largeur de deux ou trois cents mètres, s’étendait une couche de
-boue de huit pieds de profondeur. A raison de neuf à dix plats par pied
-cube, la réserve était donc abondante, car il était bien rare qu’un
-plat n’assurât pas au moins quelques grains d’or. Les pépites, il est
-vrai, n’étaient qu’à l’état de poussière, et ces placers n’en étaient
-pas à produire les centaines de millions que ses pareils ont donnés
-dans d’autres régions. Tels quels, cependant, ils étaient assez riches
-pour tourner la tête à de pauvres gens, qui jusqu’alors n’avaient
-réussi à assurer leur subsistance qu’au prix d’un travail opiniâtre.
-
-Il eût été de mauvaise administration de ne pas réglementer
-l’exploitation des placers. Le gisement était, en somme, une propriété
-collective, et il appartenait à la collectivité de l’aliéner au profit
-des individus. Quelles que fussent ses idées personnelles, le Kaw-djer
-en avait fait table rase, et, s’obligeant à considérer le problème
-sous le même angle que la généralité des humains, il avait cherché la
-solution la plus utile, selon l’opinion courante, au groupe social
-dont il était le chef. Au cours de l’hiver, il avait eu à ce sujet
-de nombreuses conférences avec Dick, qu’il associait de parti pris à
-toutes ses décisions. De leur échange de vues, la conclusion fut qu’il
-importait d’atteindre un triple but: limiter autant qu’on le pourrait
-le nombre des Hosteliens qui partiraient à la recherche de l’or, faire
-bénéficier l’ensemble de la colonie des richesses arrachées à la terre,
-et enfin restreindre, repousser même si c’était réalisable, l’afflux
-des étrangers peu recommandables qui allaient accourir de tous les
-points du monde.
-
-La loi qui fut affichée, à la fin de l’hiver, satisfaisait à ces trois
-desiderata. Elle subordonnait d’abord le droit d’exploitation à la
-délivrance préalable d’une concession, puis elle fixait l’étendue
-maxima de ces concessions et édictait, à la charge des preneurs,
-tant une indemnité d’acquisition que le versement au profit de la
-collectivité du quart de leur extraction métallique. Aux termes de
-cette loi, les concessions étaient réservées exclusivement aux citoyens
-hosteliens, titre qui ne pourrait être acquis à l’avenir qu’après
-une année d’habitation effective et sur une décision conforme du
-Gouverneur.
-
-La loi promulguée, il restait à l’appliquer.
-
-Dès le début, elle se heurta à de grandes difficultés. Indifférents
-aux dispositions qu’elle contenait en leur faveur, les colons ne
-furent sensibles qu’aux obligations qu’elle leur imposait. Quel besoin
-d’obtenir et de payer une concession, alors qu’on n’avait qu’à la
-prendre? Creuser la terre, laver les boues des rivières, n’est-ce pas
-le droit de tout homme? Pourquoi serait-on contraint, pour exercer
-librement ce droit naturel, de verser une fraction quelconque du
-produit de son travail à ceux qui n’y avaient aucunement participé?
-Ces idées, le Kaw-djer les partageait au fond du cœur. Mais celui
-qui a assumé la mission redoutable de gouverner ses semblables doit
-savoir oublier ses préférences personnelles et sacrifier, quand il le
-faut, les principes dont il se croit le plus sûr aux nécessités de
-l’heure. Or, cela sautait aux yeux, il était de première importance
-qu’un encouragement fût donné aux colons les plus sages qui auraient
-l’énergie de résister à la contagion et de rester appliqués à leur
-travail habituel, et le meilleur encouragement était qu’ils fussent
-assurés d’avoir leur part, réduite assurément, mais certaine, tout en
-demeurant chez eux.
-
-La loi n’étant pas obéie de bonne grâce, on dut employer la contrainte.
-
-Le Kaw-djer ne disposait, à Libéria, que d’une cinquantaine d’hommes
-formant le corps de la police permanente, mais neuf cent cinquante
-autres Hosteliens figuraient sur une liste d’appel, dont les plus
-anciens étaient éliminés à tour de rôle, à mesure que des jeunes gens
-arrivés à l’âge d’homme venaient s’y ajouter. Ainsi mille hommes armés
-pouvaient toujours être rapidement réunis. Une convocation générale fut
-lancée.
-
-Sept cent cinquante Hosteliens seulement y répondirent. Les deux cents
-réfractaires étaient partis eux aussi pour les mines, et battaient la
-campagne aux environs du Golden Creek.
-
-Le Kaw-djer divisa en deux groupes les forces dont il disposait.
-Cinq cents hommes furent répartis le long des côtes, avec mission de
-s’opposer au départ clandestin de l’or. Il se mit à la tête des trois
-cents autres, qu’il fractionna en vingt escouades sous les ordres de
-ceux dont il était le plus sûr, et se rendit avec eux dans la région
-des placers.
-
-La petite armée répressive fut disposée en travers de la presqu’île,
-au pied des Sentry Boxes, et, de là, remonta vers le Nord, en balayant
-tout devant elle. Les laveurs d’or rencontrés au passage étaient
-impitoyablement repoussés, à moins qu’ils ne consentissent à se mettre
-en règle.
-
-Cette méthode obtint d’abord quelques succès. Certains furent
-contraints de payer à deniers comptants le droit d’exploitation, et
-les limites du claim choisi par eux furent soigneusement indiquées.
-D’autres, par contre--et c’était la majorité--ne possédant pas la somme
-exigée pour la délivrance d’une concession, durent renoncer à leur
-entreprise. Le nombre des mineurs décrut sensiblement pour cette raison.
-
-Mais bientôt la situation s’aggrava. Ceux qui n’avaient pu obtenir
-une concession tournaient pendant la nuit les troupes commandées par
-le Kaw-djer et revenaient s’établir en arrière sur le bord du Golden
-Creek, précisément à l’endroit d’où l’on venait de les chasser. En même
-temps, le mal se répandait comme une marée montante. Excités par les
-trouvailles des premiers prospecteurs, une deuxième série d’Hosteliens
-entraient en scène. D’après les nouvelles qui parvenaient au Kaw-djer,
-l’île entière était attaquée par la contagion. Le mal n’était plus
-localisé au Golden Creek, et d’innombrables chercheurs d’or fouillaient
-les montagnes du centre et du Nord.
-
-On s’était fait cette réflexion bien naturelle que les gisements
-aurifères ne devaient pas, selon toute vraisemblance, se rencontrer
-exclusivement dans cette plaine marécageuse située à la base des
-Sentry Boxes. La présence de l’or sur l’île Hoste étant démontrée,
-tout portait à croire qu’on en trouverait également le long des autres
-cours d’eau dépendant du même système orographique. On s’était donc
-mis en chasse de tous côtés, de la pointe de la presqu’île Hardy et de
-l’extrémité de la presqu’île Pasteur au Darwin Sound.
-
-Quelques prospections ayant abouti à de petits succès, la fièvre
-générale en fut augmentée, et la fascination de l’or devint plus
-impérieuse encore. Ce fut une irrésistible folie qui, en quelques
-semaines, vida Libéria, les bourgades et les fermes de la plupart de
-leurs habitants. Hommes, femmes et enfants allaient travailler sur
-les placers. Quelques-uns s’enrichissaient en découvrant une de ces
-poches où les pépites se sont accumulées sous l’action des pluies
-torrentielles. Mais l’espoir n’abandonnait pas ceux qui, pendant de
-longs jours, au prix de mille fatigues, avaient travaillé en pure
-perte. Tous y couraient, de la capitale, des bourgades, des champs,
-des pêcheries, des usines et des comptoirs du littoral. Cet or, il
-semblait doué d’un pouvoir magnétique, auquel la raison humaine n’avait
-pas la force de résister. Bientôt, il ne resta plus à Libéria qu’une
-centaine de colons, les derniers à demeurer fidèles à leurs familles et
-à continuer leurs affaires bien éprouvées cependant par un tel état de
-choses.
-
-Quelque pénible, quelque désolant que soit cet aveu, il faut bien
-reconnaître que, seuls de tous les habitants de l’île Hoste, les
-Indiens qui s’y étaient fixés résistèrent à l’entraînement général.
-Seuls, ils ne s’abandonnèrent pas à ces furieuses convoitises. Que ceci
-soit à l’honneur de ces humbles Fuégiens, si plusieurs pêcheries, si
-plusieurs établissements agricoles ne furent pas entièrement délaissés,
-c’est que leur honnête nature les préserva de la contagion. D’ailleurs,
-ces pauvres gens n’avaient pas désappris d’écouter le Bienfaiteur, et
-la pensée ne leur venait pas de payer en ingratitude les innombrables
-bienfaits qu’ils en avaient reçus.
-
-Les choses allèrent plus loin encore. Le moment arriva où les équipages
-des navires en rade commencèrent à suivre le funeste exemple qui leur
-était donné. Il y eut des désertions qui se multiplièrent de jour en
-jour. Sans crier gare, les marins abandonnaient leurs bâtiments et
-s’enfonçaient dans l’intérieur, grisés par l’affolant mirage de l’or.
-Les capitaines, effrayés par cet émiettement de leurs équipages,
-s’empressèrent les uns après les autres de quitter le Bourg-Neuf
-sans même attendre la fin de leurs opérations de chargement ou de
-déchargement. Nul doute qu’ils ne fissent connaître au dehors le danger
-qu’ils avaient couru. L’île Hoste allait être mise en quarantaine par
-toutes les marines de la terre.
-
-La contagion n’épargna même pas ceux dont le devoir était de la
-combattre. Ce corps organisé par le Kaw-djer pour la surveillance
-des côtes disparut aussitôt que formé. Des cinq cents hommes qui le
-composaient, il n’y en eut pas vingt à rejoindre le poste qui leur
-était assigné. En même temps, la troupe qu’il commandait directement
-fondait comme un morceau de glace au soleil. Il n’était pas de nuit que
-plusieurs fuyards ne missent à profit. En quinze jours, elle fut
-réduite, de trois cents hommes, à moins de cinquante.
-
-[Illustration: Les chercheurs d’or s’enquéraient des prescriptions
-légales... (Page 413.)]
-
-En dépit de son indomptable énergie, le Kaw-djer fut alors profondément
-découragé. A lui qui, poussé par une irrésistible passion du bien,
-s’était rattaché à l’humanité après une si longue rupture, voici
-qu’elle se dévoilait cyniquement et montrait à nu tous ses défauts,
-toutes ses hontes, tous ses vices! Ce qu’il avait bâti avec tant de
-peine croulait en un instant, et, parce que le hasard avait fait
-jaillir quelques parcelles d’or d’un éclat de roche, les ruines
-allaient s’accumuler sur cette malheureuse colonie.
-
-Lutter, il ne le pouvait même plus. Les plus fidèles le quittaient
-comme les autres. Ce n’est pas avec la poignée d’hommes dont il
-disposait encore, et qui l’abandonneraient peut-être demain, qu’il
-ramènerait à la raison une multitude égarée.
-
-Le Kaw-djer revint à Libéria. Il n’y avait rien à faire. Comme un
-torrent dévastateur, le fléau s’était répandu à travers l’île et
-la ravageait tout entière. Il fallait attendre qu’il eût épuisé sa
-violence.
-
-On put croire un instant que ce moment était arrivé. Vers la
-mi-décembre, quinze jours après le retour du Kaw-djer au Gouvernement,
-quelques rares Libériens commencèrent à regagner la capitale. Les
-jours suivants, le mouvement s’accentua. Pour un colon qui se mettait
-tardivement en campagne, deux rentraient et reprenaient, l’oreille
-basse, leurs occupations antérieures.
-
-Deux causes motivaient ces revirements. En premier lieu, le métier de
-prospecteur était moins facile à exercer qu’on ne l’avait supposé.
-Briser la roche à coups de pic ou laver des sables du matin au soir
-sont des besognes pénibles que l’espoir d’un gain rapide permet seul
-de supporter. Or, il n’avait pas suffi de se baisser pour ramasser
-des pépites, ainsi qu’on se l’était imaginé. Pour quelques-uns que
-leur heureuse étoile avait conduits sur une poche, on en comptait des
-centaines auxquels le métier de prospecteur, bien qu’infiniment plus
-dur que leur travail habituel, avait rapporté beaucoup moins. Sur
-la foi des racontars, on avait attribué aux gisements une richesse
-incalculable. Il fallait en rabattre. Qu’il y eût de l’or sur l’île
-Hoste, cela n’était pas contestable, mais on ne l’y ramassait pas
-à la pelle, comme on l’avait cru naïvement de prime abord. De là,
-pour certains colons, un découragement d’autant plus rapide que les
-illusions avaient été plus grandes.
-
-D’autre part, le ralentissement des transactions commerciales et
-l’arrêt presque total des exploitations agricoles commençaient à
-produire leurs effets. Certes, on ne manquait encore de rien. Mais
-le prix de tous les objets de première nécessité avait énormément
-augmenté. Seuls pouvaient s’en rire ceux à qui la chasse à l’or
-avait été profitable. Ce renchérissement concourait, au contraire, à
-augmenter la misère des autres, pour qui la trouvaille de quelques
-pépites de valeur n’avait pas compensé la suppression des salaires
-habituels.
-
-De là ces reculades, dont le nombre fut d’ailleurs restreint. Elles se
-limitèrent aux plus faibles et aux plus pauvres, et, en quelques jours,
-le mouvement s’arrêta.
-
-Le Kaw-djer n’en éprouva pas de déception, parce qu’il ne s’était
-jamais illusionné sur son ampleur. Loin de considérer la crise comme
-près de s’apaiser, son regard clairvoyant découvrait de nouveaux
-dangers dans les ténèbres de l’avenir. Non, la crise n’était pas finie.
-Elle ne faisait que commencer, au contraire. Jusqu’ici, on n’avait eu à
-compter qu’avec les Hosteliens, mais il n’en serait pas toujours ainsi.
-De toutes les contrées du monde, la redoutable race des chercheurs d’or
-s’abattrait inévitablement sur la malheureuse île, dès que ceux-ci
-connaîtraient l’existence du nouveau champ ouvert à leur insatiable
-rapacité.
-
-Ce fut le dix-sept janvier qu’en arriva au Bourg-Neuf le premier
-convoi. Ils débarquèrent d’un steamer au nombre de deux cents environ,
-deux cents hommes plus ou moins déguenillés, d’aspect solide, l’air
-résolu, brutal et farouche. Quelques-uns avaient de larges couteaux
-passés à la ceinture, mais de tous, sans exception, le pantalon, si
-minable qu’il fût, comportait une poche spéciale que gonflait la
-crosse d’un revolver. Ils portaient sur l’épaule un pic et un sac où
-étaient incluses leurs misérables nippes, et sur leur hanche gauche,
-une gourde, un plat et une écuelle s’entrechoquaient avec un bruit de
-ferraille.
-
-Le Kaw-djer les regarda tristement débarquer. Ces deux cents
-aventuriers, c’était le premier tour de la chaîne dans laquelle l’île
-Hoste allait être garrottée.
-
-A partir de ce jour, les arrivées se succédèrent à intervalles
-rapprochés. Aussitôt débarqués, les chercheurs d’or, en gens ayant
-l’habitude des formalités à remplir, se rendaient directement au
-Gouvernement et s’enquéraient des prescriptions légales en vigueur.
-Ils s’accordaient unanimement à les trouver exorbitantes. Remettant
-alors à régulariser leur situation, ils se répandaient par la ville. Le
-petit nombre de ses habitants et les informations qu’ils recueillaient
-habilement avaient tôt fait de les convaincre de la faiblesse de
-l’Administration hostelienne. C’est pourquoi ils se décidaient tous
-à passer outre à des lois que bravaient impunément les Hosteliens
-eux-mêmes, et, après avoir erré un ou deux jours dans les rues désertes
-de Libéria, ils quittaient la ville et s’éloignaient sans autre
-formalité à la recherche d’un claim.
-
-Mais l’hiver vint, et, au même instant que les travaux miniers étaient
-arrêtés, le flot des arrivants fut tari. Le 24 mars, le dernier navire
-s’éloigna du Bourg-Neuf, où il avait débarqué son contingent de
-prospecteurs. Plus de deux mille aventuriers foulaient à ce moment le
-sol de l’île.
-
-Ce navire emportait, à de nombreux exemplaires, un décret notifié
-par le Gouvernement de l’île Hoste à tous les États du globe. Le
-Kaw-djer, qui avait assisté à l’invasion avec une douleur grandissante,
-faisait savoir _urbi et orbi_ que, l’île Hoste ayant une population
-surabondante, il serait mis obstacle, fût-ce par la force, au
-débarquement de tout nouvel étranger.
-
-Cette mesure serait-elle efficace? L’avenir le dirait, mais, en son for
-intérieur, le Kaw-djer en doutait. Trop puissante est l’attirance de
-l’or sur certaines natures pour que rien ait le pouvoir de les arrêter.
-
-D’ailleurs, le mal était fait déjà. La révolte des Hosteliens qui
-rejetaient toute discipline, l’inévitable misère à laquelle ils étaient
-condamnés, l’invasion de cette tourbe d’aventuriers, de ces gens de sac
-et de corde apportant avec eux tous les vices de la terre, c’était un
-désastre.
-
-A cela, que pouvait-on? Rien. On ne pouvait que temporiser et attendre
-des jours meilleurs, s’il en devait jamais naître. Halg, Karroly,
-Hartlepool, Harry et Edward Rhodes, Dick, Germain Rivière et une
-trentaine d’autres étaient seuls contre tous. C’étaient les derniers
-fidèles, le bataillon sacré groupé autour du Kaw-djer, qui assistait
-impuissant à la destruction de son œuvre.
-
-
-
-
-XII
-
-L’ILE AU PILLAGE.
-
-
-Tel fut le premier acte du drame de l’or, qui devait, comme une pièce
-bien charpentée, en comporter trois, correctement séparés par les
-entr’actes des hivers.
-
-Les déplorables événements qui avaient constitué la trame de ce premier
-acte eurent forcément une immédiate répercussion sur la vie jusque-là
-heureuse des Hosteliens. Un petit nombre d’entre eux avaient disparu.
-Qu’étaient-ils devenus? On l’ignorait, mais tout portait à croire
-qu’ils avaient été victimes de quelque rixe ou de quelque accident.
-Plusieurs familles étaient donc en deuil d’un père, d’un fils, d’un
-frère ou d’un mari.
-
-D’autre part, le bien-être jadis si universellement répandu sur l’île
-Hoste était grandement diminué. Rien ne manquait encore, à vrai dire,
-de ce qui est essentiel ou seulement utile à la vie, mais tout avait
-atteint des prix triples et quadruples de ceux pratiqués antérieurement.
-
-Les pauvres eurent à souffrir de cet état de choses. Les efforts du
-Kaw-djer, qui s’ingéniait à leur procurer du travail, n’obtenaient que
-peu de succès. L’arrêt presque complet des transactions particulières
-incitait tout le monde à la prudence, et personne n’osait rien
-entreprendre. Quant aux travaux exécutés pour le compte de l’État,
-celui-ci, dont les caisses étaient vides, ne pouvait plus les
-continuer. Ironique conséquence de la découverte des mines, l’État
-manquait d’or depuis qu’on en trouvait dans le sol en abondance.
-
-Où s’en serait-il procuré? Si quelques rares Hosteliens s’étaient
-résignés à payer leur concession, pas un n’avait versé, sur son
-extraction, la redevance fixée par la loi, et la misère générale, en
-supprimant toute contribution des citoyens, avait tari la source où
-s’alimentait jusqu’alors la caisse publique.
-
-Quant aux fonds personnels du Kaw-djer, quelques jours suffirent à les
-épuiser. Il les avait largement entamés au cours de l’été, afin que
-les travaux du cap Horn ne fussent pas interrompus, malgré les graves
-difficultés au milieu desquelles il se débattait. Ce n’est pas sans mal
-qu’il y était parvenu. Pas plus que les autres Hosteliens, la fièvre
-de l’or n’épargna les ouvriers qu’on y employait. Les travaux subirent
-de ce chef un retard important. Au mois d’avril 1892, huit mois après
-le premier coup de pioche, le gros œuvre arrivait à peine à la hauteur
-d’un premier étage, alors que, selon les prévisions du début, il eût dû
-être entièrement achevé.
-
-Parmi la vingtaine d’Hosteliens, pour qui le métier de prospecteur
-avait eu des résultats favorables, figurait Kennedy, l’ancien matelot
-du _Jonathan_, transformé en nabab par un heureux coup de pic, et qui
-se faisait suffisamment remarquer pour que sa chance ne fût ignorée de
-personne.
-
-Combien possédait-il? Personne n’en savait rien, et pas même lui,
-peut-être, car il n’est pas certain qu’il fût capable de compter, mais
-beaucoup en tout cas, à en juger par ses dépenses. Il semait l’or à
-pleines mains. Non pas l’or monnayé ayant cours légal dans tous les
-pays civilisés, mais le métal en pépites ou en paillettes dont il
-semblait abondamment pourvu.
-
-Ses allures étaient ébouriffantes. Il pérorait avec autorité, tranchait
-du milliardaire, et annonçait à qui voulait l’entendre son intention
-de quitter prochainement une ville où il ne pouvait se procurer
-l’existence convenant à sa fortune.
-
-Pas plus que l’importance de cette fortune, personne n’en connaissait
-exactement l’origine, et personne n’aurait pu dire où était situé le
-claim d’où elle avait été extraite. Quand on interrogeait Kennedy à cet
-égard, il prenait des airs de mystère et rompait les chiens sans donner
-de réponse précise. Pourtant, on l’avait rencontré au cours de l’été.
-Des Libériens l’avaient aperçu, non pas travaillant d’une manière
-quelconque, mais en train de se promener les mains dans les poches,
-tout simplement.
-
-Ils n’avaient pu oublier cette rencontre, qui, pour plusieurs, avait
-coïncidé avec un grand malheur qui leur était arrivé. Peu d’heures
-ou peu de jours après qu’ils avaient vu Kennedy, l’or arraché par
-eux à la terre en quantités parfois considérables leur avait été volé
-sans qu’on découvrît le coupable. Quand les victimes se trouvèrent
-réunies, la régulière concordance des vols et de la présence de
-Kennedy à proximité des endroits où ils avaient été commis, les
-frappa nécessairement, et des soupçons que n’étayait aucune preuve
-commencèrent à planer sur l’ancien matelot.
-
-Celui-ci ne s’en préoccupait guère, et se contentait de l’admiration
-des gogos, dont la race est universelle. Ceux de Libéria se laissaient
-prendre à son verbiage, et son aplomb leur en imposait. Bien que
-tout le monde connût Kennedy pour ce qu’il valait, quelques-uns lui
-accordaient malgré tout une certaine considération, il recrutait une
-clientèle et devenait une manière de personnage.
-
-Le Kaw-djer excédé se résolut à un acte d’autorité. Kennedy et ses
-pareils se riaient aussi par trop ouvertement des lois. Tant qu’il n’y
-avait pas eu moyen de faire autrement, on avait subi leur révolte. On
-devait la réprimer, du moment qu’on en possédait le pouvoir. Or, tous
-les colons, chassés par l’hiver, étaient de nouveau groupés, et la
-plupart, n’ayant pas eu à se louer de leur campagne de prospection,
-avaient été trop heureux de reprendre leurs fonctions régulières. La
-milice notamment était reconstituée, et les hommes qui la composaient
-semblaient, pour l’instant tout au moins, animés du meilleur esprit.
-
-Un matin, sans que rien eût averti les intéressés du coup qui les
-menaçait, la police envahit le domicile de ceux des Libériens qui
-faisaient plus spécialement étalage de leurs richesses, et sous la
-direction d’Hartlepool, on y pratiqua des perquisitions en règle. De
-l’or qui fut trouvé en leur possession, on confisqua impitoyablement le
-quart, et, sur le surplus, on préleva encore les deux cents pesos ou
-piastres argentines auxquelles le Kaw-djer avait tarifé les concessions.
-
-Kennedy ne se vantait pas à tort. C’est en effet chez lui que fut faite
-la moisson la plus abondante. La valeur de l’or qu’on y découvrit
-n’était pas inférieure à cent soixante-quinze mille francs en monnaie
-française. C’est aussi chez lui qu’on se heurta à la plus vive
-résistance. Pendant que l’on procédait à la visite de son domicile, on
-dut tenir en respect l’ancien matelot, qui écumait de rage et hurlait
-de furieuses imprécations.
-
-«Tas de voleurs! criait-il, en montrant le poing à Hartlepool.
-
---Parle toujours, mon garçon, répondit celui-ci, tout en continuant sa
-perquisition sans s’émouvoir autrement.
-
---Vous me le payerez! menaça Kennedy que le sang-froid de son ancien
-chef exaspérait plus encore.
-
---Eh! Eh! il me semble que c’est toi qui payes, pour l’instant, railla
-impitoyablement Hartlepool.
-
---On se reverra!
-
---Quand tu voudras. Le plus tard possible à mon goût.
-
---Voleur!... cria Kennedy au paroxysme de la colère.
-
---Tu te trompes, répliqua Hartlepool d’un ton bonhomme, et la preuve en
-est que, sur tes cinquante-trois kilos d’or, je ne prends que treize
-kilos deux cent cinquante grammes exactement, soit le quart, plus la
-valeur des deux cents piastres que tu sais. Il va de soi que, pour ton
-argent...
-
---Misérable!...
-
---Tu as droit à une concession en règle.
-
---Brigand!...
-
---Tu n’as qu’à nous dire où est ton claim.
-
---Bandit!...
-
---Tu ne veux pas?...
-
---Canaille!...
-
---A ton aise, mon garçon!» conclut Hartlepool en mettant fin à cette
-scène.
-
-Tout compte fait, les perquisitions rapportèrent au trésor près de
-trente-sept kilos d’or, représentant en monnaie française une valeur
-d’environ cent vingt-deux mille francs. En échange, des concessions
-régulières furent délivrées. Seul Kennedy n’eut même pas cet avantage,
-en raison de son obstination à ne pas désigner l’emplacement du claim
-où il avait fait une si belle récolte.
-
-La somme ainsi recueillie fut placée dans la caisse de l’État. Quand,
-au printemps, les relations seraient reprises avec le reste du monde,
-on l’échangerait contre des espèces ayant cours. En attendant, le
-Kaw-djer, ayant largement publié le résultat des perquisitions,
-créa pour une somme égale du papier-monnaie auquel on accorda toute
-confiance, ce qui lui permit de soulager bien des misères.
-
-L’hiver s’écoula vaille que vaille, et l’on atteignit le printemps.
-Aussitôt, les mêmes causes produisirent les mêmes effets. Comme
-l’année précédente, Libéria fut désertée. La leçon n’était pas
-suffisante. On se ruait à la conquête de l’or, avec plus de frénésie
-encore peut-être, comme ces joueurs aux trois quarts ruinés qui jettent
-sur le tapis leurs derniers sous dans l’espoir absurde de se refaire.
-
-Kennedy fut un des premiers à partir. Ayant mis bien à l’abri l’or qui
-lui restait, il disparut un matin, en route sans doute vers le claim
-mystérieux dont il s’était obstiné à ne pas révéler l’emplacement. Ceux
-qui s’étaient promis de le suivre en furent pour leurs frais.
-
-La milice elle-même, cette garde si dévouée et si fidèle tant qu’avait
-duré la mauvaise saison, fondit de nouveau avec la neige, et, réduit au
-seul secours de ses amis les plus proches, le Kaw-djer dut assister en
-spectateur au second acte du drame.
-
-Les scènes, toutefois, s’en déroulèrent plus rapidement que celles du
-premier. Moins de huit jours après leur départ, quelques Libériens
-commencèrent déjà à revenir, puis les retours se succédèrent selon une
-progression accélérée. La milice se reconstitua pour la deuxième fois.
-Les hommes reprenaient en silence le poste qu’ils avaient abandonné,
-sans que le Kaw-djer leur fit aucune observation. Ce n’était pas le
-moment de se montrer sévère.
-
-Tous les renseignements concordaient à établir que la situation se
-modifiait d’une manière identique dans l’intérieur. Les fermes, les
-usines, les comptoirs se repeuplaient. Le mouvement était général comme
-la cause qui le motivait.
-
-Les chercheurs d’or avaient trouvé, en effet, une situation tout autre
-que celle de l’année précédente. Alors, ils étaient entre Hosteliens.
-Maintenant, l’élément étranger était entré en scène et il fallait
-compter avec lui. Et quels étrangers! Le rebut de l’humanité. Des
-êtres frustes, demi-brutes, habitués à la dure et ne craignant ni la
-souffrance ni la mort, impitoyables pour eux-mêmes et pour autrui. Il
-fallait se battre, pour la possession des claims, contre ces hommes
-avides qui s’étaient assuré les meilleures places dès le début de la
-saison. Après une lutte plus ou moins longue selon les caractères, la
-plupart des Hosteliens y avaient renoncé.
-
-Il était temps que ce renfort arrivât. L’invasion commencée à la fin de
-l’été précédent avait déjà repris d’une manière beaucoup plus intense.
-Chaque semaine, deux ou trois steamers amenaient leur cargaison de
-prospecteurs étrangers. Le Kaw-djer avait vainement tenté de s’opposer
-à leur débarquement. Les aventuriers, passant outre à une interdiction
-que la force n’appuyait pas, débarquaient malgré lui et sillonnaient
-Libéria de leurs bandes bruyantes avant de se mettre en route pour les
-placers.
-
-Les navires affectés au transport des chercheurs d’or étaient presque
-les seuls qu’on aperçût au port du Bourg-Neuf. Que fussent venus faire
-les autres, en effet? Les affaires étaient complètement arrêtées. Ils
-n’eussent pas trouvé à charger. Les stocks de bois de construction
-et de fourrures avaient été épuisés dès la première semaine. Quant
-au bétail, aux céréales et aux conserves, le Kaw-djer s’était
-énergiquement opposé à leur exportation qui eût réduit la population à
-toutes les horreurs de la famine.
-
-Dès que le Kaw-djer put disposer de deux cents hommes, les envahisseurs
-de l’île eurent la partie moins belle. Lorsque deux cents baïonnettes
-appuyèrent les arrêtés du Gouverneur, ces arrêtés devinrent du coup
-respectables et furent respectés. Après avoir essayé vainement d’en
-faire fléchir la rigueur, les steamers durent reprendre le large avec
-la détestable cargaison qu’ils avaient apportée.
-
-Mais, ainsi qu’on ne tarda pas à le savoir, leur retraite n’était
-qu’une ruse. Obligés de céder devant la force, les navires s’élevaient
-le long de la côte orientale ou occidentale de l’île, et, profitant
-de l’abri d’une crique, ils débarquaient leur chargement humain en
-pleine campagne, à l’aide de leurs embarcations. Les brigades volantes
-que l’on créa pour la surveillance du littoral ne servirent à rien.
-Elles furent débordées. Ceux qui voulaient mettre pied sur l’île
-réussissaient toujours à y atterrir, et le flot des aventuriers ne
-cessa de grossir.
-
-[Illustration: Les navires débarquaient leur chargement humain en
-pleine campagne. (Page 420.)]
-
-Le désordre atteignait au comble dans l’intérieur. Ce n’étaient
-qu’orgies et plaisirs crapuleux, coupés de disputes, voire de batailles
-sanglantes au revolver ou au couteau. Comme les cadavres attirent
-les hyènes et les vautours des confins de l’horizon, ces milliers
-d’aventuriers avaient attiré toute une population plus dégradée encore.
-Ceux qui composaient cette seconde série d’immigrés ne songeaient pas à
-trimer à la recherche de l’or. Leurs mines, leurs claims, c’étaient
-les chasseurs d’or eux-mêmes, d’une exploitation infiniment plus aisée.
-Sur tous les points de l’île, à l’exception de Libéria où l’on n’eût
-pas osé braver si ouvertement le Kaw-djer, les cabarets et les tripots
-pullulaient. On y trouvait jusqu’à des music-halls de bas étage, élevés
-en pleine campagne à l’aide de quelques planches, où de malheureuses
-femmes charmaient les mineurs ivres de leurs voix éraillées et de leurs
-grossiers refrains. Dans ces tripots, dans ces music-halls, dans ces
-cabarets, l’alcool, ce générateur de toutes les hontes, ruisselait et
-coulait à pleins bords.
-
-En dépit de si grandes tristesses, le Kaw-djer ne perdait pas courage.
-Ferme à son poste, centre autour duquel on se réunirait quand, la
-tourmente passée, il s’agirait de reconstruire, il s’ingéniait à
-reconquérir la confiance des Hosteliens, qui, lentement, mais sûrement,
-revenaient à la raison. Rien ne semblait avoir de prise sur lui, et,
-volontairement aveugle aux défections, il continuait imperturbablement
-son métier de Gouverneur. Il n’avait même pas négligé la construction
-du phare qui lui tenait si fort à cœur. Par son ordre, Dick fit, au
-cours de l’été, un voyage d’inspection à l’île Horn. Malgré tout, les
-travaux, assurément ralentis, n’avaient pas été arrêtés un seul jour. A
-la fin de l’été, le gros œuvre serait terminé et les machines seraient
-en place. Un mois suffirait alors pour mener à bien le montage.
-
-Vers le 15 décembre, la moitié des Hosteliens étaient rentrés dans
-le devoir, tandis que s’exaspérait encore l’infernal sabbat de
-l’intérieur. Ce fut à cette époque que le Kaw-djer reçut une visite
-inattendue dont les conséquences devaient être des plus heureuses.
-Deux hommes, un Anglais et un Français, arrivés par le même bateau,
-se présentèrent ensemble au Gouvernement. Immédiatement admis près
-du Kaw-djer, ils déclinèrent leurs noms, Maurice Reynaud, pour le
-Français, Alexander Smith, pour l’Anglais, et, sans paroles superflues,
-firent connaître qu’ils désiraient obtenir une concession.
-
-Le Kaw-djer sourit amèrement.
-
-«Permettez-moi de vous demander, Messieurs, dit-il, si vous êtes au
-courant de ce qui se passe en ce moment sur l’île Hoste?
-
---Oui, répondit le Français.
-
---Mais nous préférons tout de même être en règle, acheva l’Anglais.
-
-Le Kaw-djer considéra plus attentivement ses interlocuteurs. De races
-différentes, ils avaient entre eux quelque chose de commun: cet air
-de famille des hommes d’action. Tous deux étaient jeunes, trente ans
-à peine. Ils avaient les épaules larges, le sang à fleur de peau.
-Leur front, que découvraient des cheveux taillés en brosse, dénotait
-l’intelligence, et leur menton saillant une énergie qui eût confiné à
-la dureté si le regard très droit de leurs yeux bleus ne l’avait adouci.
-
-Pour la première fois, le Kaw-djer avait devant lui des chercheurs d’or
-sympathiques.
-
---Ah! vous savez cela, dit-il. Vous ne faites qu’arriver, je crois,
-cependant.
-
---C’est-à-dire que nous revenons, expliqua Maurice Reynaud. L’année
-dernière, nous avons déjà passé quelques jours ici. Nous n’en sommes
-repartis qu’après avoir prospecté et reconnu l’emplacement que nous
-désirons exploiter.
-
---Ensemble? demanda le Kaw-djer.
-
---Ensemble, répondit Alexander Smith.
-
-Le Kaw-djer reprit, avec une expression de regret qui n’était pas
-feinte:
-
---Puisque vous êtes si bien renseignés, vous devez également savoir que
-je ne puis vous donner satisfaction, la loi que vous désirez respecter
-réservant toute concession aux citoyens hosteliens.
-
---Pour les claims, objecta Maurice Raynaud.
-
---Eh bien? interrogea le Kaw-djer.
-
---Il s’agit d’une mine, expliqua Alexander Smith. La loi est muette sur
-ce point.
-
---En effet, reconnut le Kaw-djer, mais une mine est une lourde
-entreprise, qui exige d’importants capitaux...
-
---Nous les possédons, interrompit Alexander Smith. Nous ne sommes
-partis que pour nous les procurer.
-
---Et c’est chose faite, dit Maurice Reynaud. Nous représentons ici
-la _Franco-English Gold Mining Company_, dont mon camarade Smith est
-l’ingénieur en chef, et dont je suis le directeur, société constituée
-à Londres le 10 septembre dernier, au capital de quarante mille livres
-sterling, sur lesquelles moitié représentent notre apport, et vingt
-mille livres le working-capital. Si nous traitons, comme je n’en doute
-pas, le steamer qui nous a amenés emportera nos commandes. Avant huit
-jours, les travaux seront commencés, dans un mois nous aurons les
-premières machines, et dès l’année prochaine notre outillage sera au
-complet.
-
-Le Kaw-djer très intéressé par l’offre qui lui était faite,
-réfléchissait à la manière dont il devait l’accueillir. Il y avait du
-pour et du contre. Ces jeunes gens lui plaisaient. Il était enchanté
-de leur caractère décidé et de leur aspect de saine franchise.
-Mais permettre à une société franco-anglaise de s’implanter dans
-l’île Hoste et de s’y créer des intérêts considérables, n’était-ce
-pas ouvrir la porte à de futures complications internationales? La
-France et l’Angleterre, sous prétexte de soutenir leurs nationaux,
-n’auraient-elles pas un jour la tentation de s’ingérer dans
-l’administration intérieure de l’île? Le Kaw-djer, en fin de compte,
-se résolut à donner une réponse affirmative. La proposition était
-trop sérieuse pour être rejetée, et, puisque la maladie de l’or était
-désormais inévitable, mieux valait, au lieu de la laisser éparse à
-travers tout le territoire, la localiser dans quelques foyers faciles
-à surveiller, en divisant au besoin tous les gisements entre un petit
-nombre de sociétés importantes.
-
---J’accepte, dit-il. Toutefois, puisqu’il s’agit de travaux en
-profondeur, j’estime que les conditions prévues pour des concessions de
-claims doivent être modifiées.
-
---Comme il vous plaira, répondit Maurice Reynaud.
-
---Il y a lieu de fixer un prix à l’hectare.
-
---Soit!
-
---Cent piastres argentines par exemple.
-
---C’est entendu.
-
---Quelle serait l’étendue de votre concession?
-
---Cent hectares.
-
---Ce serait donc dix mille piastres.
-
---Les voici, dit Maurice Reynaud en libellant rapidement un chèque.
-
---Par contre, reprit le Kaw-djer, on pourrait, en raison des frais qui
-seront plus élevés que pour une exploitation de surface, abaisser le
-taux de notre participation à votre extraction. Je vous propose vingt
-pour cent.
-
---Nous acceptons, déclara Alexander Smith.
-
---Nous sommes donc d’accord?
-
---Sur tous les points.
-
---Il est de mon devoir de vous prévenir, ajouta le Kaw-djer, que,
-pendant un certain temps tout au moins, l’État hostelien est dans
-l’impossibilité de vous garantir la libre disposition de la concession
-qu’il vous accorde et de protéger efficacement vos personnes.
-
-Les deux jeunes gens sourirent avec assurance.
-
---Nous saurons nous protéger nous-mêmes,» répondit tranquillement
-Maurice Reynaud.
-
-La concession signée, le titre en fut remis aux deux amis, qui prirent
-aussitôt congé. Trois heures plus tard, ils avaient quitté Libéria, en
-route pour l’extrémité occidentale de la chaîne médiane de l’île, où se
-trouvait leur concession.
-
-Loin de s’apaiser, l’anarchie de l’intérieur ne fit que s’accroître
-à mesure que l’été s’avançait. L’exagération s’en mêlant, les
-imaginations se montant dans l’Ancien et dans le Nouveau Monde, on y
-regardait l’île Hoste comme une poche extraordinaire, comme une île
-en or. Aussi les prospecteurs affluaient-ils. Repoussés du port, ils
-filtraient par toutes les baies de la côte. Dans les derniers jours
-de janvier, le Kaw-djer, s’en référant aux renseignements qui lui
-arrivaient de divers côtés, ne put évaluer à moins de vingt mille le
-nombre des étrangers entassés sur quelques points où ils finiraient par
-s’entre-dévorer. Que n’avait-on pas à redouter de ces forcenés déjà en
-lutte sanglante pour la possession des claims, lorsque la famine les
-jetterait les uns sur les autres!
-
-Ce fut vers cette époque que le désordre atteignit son maximum.
-Dans cette foule sans frein, il se déroula de véritables scènes de
-sauvagerie dont plusieurs Hosteliens furent les victimes. Dès que la
-nouvelle lui en parvint, le Kaw-djer se rendit courageusement aux
-placers et se lança au milieu de cette tourbe. Tous ses efforts furent
-inutiles, et son intervention faillit même tourner très mal pour lui.
-On le repoussa, on le menaça, et peu s’en fallut qu’elle ne lui coûtât
-la vie.
-
-Elle eut par contre un résultat auquel il était loin de s’attendre. La
-foule hétérogène des aventuriers comprenait des gens, non seulement
-de toutes les races du monde, mais aussi de toutes les conditions.
-Semblables dans leur déchéance actuelle, ils étaient au contraire fort
-différents par leurs origines. Si la plupart sortaient du ruisseau et
-de ces repaires où se terrent entre deux crimes les bandits des grandes
-villes, quelques-uns étaient nés dans de plus hautes sphères sociales.
-Plusieurs, même, portaient des noms connus et avaient possédé une
-fortune considérable, avant de rouler dans l’abîme, ruinés, déshonorés,
-avilis par la débauche et par l’alcool.
-
-Certains de ces derniers, on ne sut jamais lesquels, reconnurent le
-Kaw-djer, comme l’avait autrefois reconnu le commandant du _Ribarto_,
-mais avec plus d’assurance que le capitaine chilien qui s’en référait
-uniquement à une photographie déjà ancienne. Eux, au contraire,
-ils avaient vu le Kaw-djer en chair et en os au cours de leurs
-pérégrinations à travers le monde, et, quelle que fût la longueur du
-temps écoulé, ils ne pouvaient s’y tromper, car celui-ci occupait alors
-une situation trop en évidence pour que ses traits ne se fussent pas
-gravés dans leur mémoire. Son nom courut aussitôt de bouche en bouche.
-
-C’était un illustre nom qu’on lui attribuait, et, disons-le tout de
-suite, on le lui attribuait justement.
-
-Descendant de la famille régnante d’un puissant empire du Nord, voué
-par sa naissance à commander en maître, le Kaw-djer avait grandi sur
-les marches d’un trône. Mais le sort, qui se complaît parfois à ces
-ironies, avait donné à ce fils des Césars l’âme d’un Saint-Vincent de
-Paul anarchiste. Dès qu’il eut l’âge d’homme, sa situation privilégiée
-fut pour lui une source, non de bonheur, mais de souffrance. Les
-misères dont il était entouré l’obscurcirent à ses yeux. Ces misères,
-il s’efforça d’abord de les soulager. Il dut reconnaître bientôt qu’une
-telle entreprise excédait son pouvoir. Ni sa fortune, bien qu’elle fût
-immense, ni la durée de sa vie n’eussent suffi à atténuer seulement
-la cent-millionième partie du malheur humain. Pour s’étourdir, pour
-endormir la douleur que lui causait le sentiment de son impuissance,
-il se jeta dans la Science, comme d’autres se seraient jetés dans le
-plaisir. Mais, devenu médecin, ingénieur, sociologue de haute valeur,
-son savoir ne lui donna pas davantage le moyen d’assurer à tous
-l’égalité dans le bonheur. De déception en déception, il perdit peu
-à peu son clair jugement. Prenant l’effet pour la cause, au lieu de
-considérer les hommes comme des victimes luttant en aveugles à travers
-les siècles contre la matière impitoyable, et faisant, après tout,
-de leur mieux, il en vint à rendre responsables de leur malheur les
-diverses formes d’association auxquelles les collectivités se sont
-résignées, faute d’en connaître de meilleures. La haine profonde qu’il
-en conçut contre toutes ces institutions, toutes ces organisations
-sociales qui, d’après lui, créaient la pérennité du mal, lui rendit
-impossible de continuer à subir leurs lois détestées.
-
-Pour s’en affranchir, il ne vit pas d’autre moyen que de se retrancher
-volontairement des vivants. Sans prévenir personne, il était donc parti
-un beau jour, abandonnant son rang et ses biens, et il avait parcouru
-le monde jusqu’au moment où s’était rencontrée une région, la seule
-peut-être, où régnât une indépendance absolue. C’est ainsi qu’il avait
-échoué en Magellanie, où, depuis six ans, il se prodiguait sans mesure
-aux plus déshérités des humains, lorsque l’accord chilo-argentin, puis
-le naufrage du _Jonathan_ étaient venus troubler son existence.
-
-Ces disparitions princières, causées par des motifs, sinon identiques,
-du moins analogues à ceux qui avaient déterminé le Kaw-djer, ne sont
-pas absolument rares. Tout le monde a dans la mémoire le nom de
-plusieurs de ces princes, d’autant plus célèbres--tant leur renoncement
-a semblé prodigieux!--qu’ils ont avec plus de passion cherché à
-s’effacer. Il en est qui ont embrassé une profession active et l’ont
-exercée comme le commun des mortels. D’autres se sont confinés dans
-l’obscurité d’une vie bourgeoise. Un autre de ces grands seigneurs
-revenus des vanités d’ici-bas s’est consacré à la Science et a produit
-de nombreux et magnifiques ouvrages qui sont universellement admirés.
-Du Kaw-djer, qui avait fait de l’altruisme le pôle et la raison d’être
-de sa vie, la part n’était pas assurément la moins belle.
-
-Une seule fois, au moment où il avait pris le Gouvernement de la
-colonie, il avait consenti à se souvenir de sa grandeur passée. Il
-connaissait assez l’esprit des lois humaines pour savoir quelles
-conséquences avait eues son départ. Si elles s’occupent assez peu des
-personnes, ces lois sont fort attentives à la conservation des biens
-qu’elles protègent avec sollicitude. C’est pourquoi, alors même qu’on
-l’aurait profondément oublié, il n’y avait pas lieu de douter que
-sa fortune n’eût été scrupuleusement respectée. Une partie de cette
-fortune pouvant être alors d’un puissant secours, il avait passé outre
-à ses répugnances en dévoilant sa véritable personnalité à Harry
-Rhodes, et celui-ci, muni de ses instructions, était parti à la
-recherche de cet or que l’île Hoste rendait maintenant avec une si
-déplorable abondance.
-
-[Illustration: Ces expulsions sommaires... (Page 433.)]
-
-L’effet produit sur les Hosteliens et sur les aventuriers par la
-divulgation du nom du Kaw-djer fut diamétralement opposé. Ni les uns ni
-les autres ne virent juste, d’ailleurs, et par tous le côté sublime de
-ce grand caractère fut également méconnu.
-
-Les prospecteurs étrangers, vieux routiers qui avaient parcouru la
-Terre en tous sens et s’étaient trop frottés à tous les mondes pour
-être _épatés_, comme on dit, par les distinctions sociales, détestèrent
-plus encore celui qu’ils considéraient comme leur ennemi. Pas étonnant
-qu’il inventât des lois si dures aux pauvres gens. C’était un
-aristocrate. Cela expliquait tout à leurs yeux.
-
-Les Hosteliens, au contraire, ne restèrent pas insensibles à la gloire
-d’être gouvernés par un chef de si haut lignage. Leur vanité en fut
-agréablement flattée, et l’autorité du Kaw-djer en bénéficia.
-
-Celui-ci était revenu à Libéria désespéré, écœuré des abominations
-qu’il avait constatées, à ce point que, dans son entourage, on se prit
-à envisager l’éventualité d’un abandon de l’île Hoste. Toutefois,
-avant d’en arriver à cette extrémité, Harry Rhodes agita la question
-de recourir au Chili. Peut-être convenait-il de tenter cette suprême
-chance de salut.
-
-«Le Gouvernement chilien ne nous abandonnera pas, fit-il observer. Il
-est de son intérêt que la colonie retrouve sa tranquillité.
-
---Un appel à l’étranger! s’écria le Kaw-djer.
-
---Il suffirait, reprit Harry Rhodes, qu’un des navires de Punta-Arenas
-vînt croiser en vue de l’île. Il n’en faudrait pas plus pour mettre ces
-misérables à la raison.
-
---Que Karroly parte pour Punta-Arenas, dit Hartlepool, et avant quinze
-jours...
-
---Non, interrompit le Kaw-djer d’un ton sans réplique. Dût la nation
-hostelienne périr, jamais une pareille démarche ne sera faite de mon
-consentement. Mais, d’ailleurs, tout n’est pas perdu encore. Avec du
-courage, nous nous sauverons, comme nous nous sommes faits, nous-mêmes.»
-
-Devant une volonté si nettement exprimée, il n’y avait qu’à s’incliner.
-
-Quelques jours plus tard, comme pour justifier cette énergie que rien
-ne pouvait abattre, un courant de réaction beaucoup plus important
-que les précédents se dessina parmi les Hosteliens. C’est qu’aussi la
-situation devenait impossible sur les placers. En compétition avec des
-aventuriers sans scrupule, qui considéraient un coup de couteau comme
-un très naturel argument de discussion, la partie pour eux était trop
-inégale. Ils renonçaient donc à la lutte, et venaient se réfugier près
-d’un chef à qui ils n’étaient pas loin d’attribuer un pouvoir sans
-limites, depuis qu’ils en connaissaient le véritable nom. En quelques
-jours, tant à Libéria que dans le reste de l’île, tout le monde eut
-repris sa situation antérieure.
-
-Parmi ceux qui revenaient, on eût vainement cherché Kennedy, demeuré
-sur les placers avec les aventuriers ses pareils. De mauvais bruits
-continuaient à courir sur l’ancien matelot. Comme l’année précédente,
-personne ne l’avait vu laver ni prospecter pour son compte, et sa
-présence avait encore coïncidé à plusieurs reprises avec des vols, et
-même, par deux fois, avec des assassinats ayant le vol pour mobile. De
-ces racontars à une accusation franche, il n’y avait qu’un pas.
-
-Ce pas, on ne pouvait, pour l’instant tout au moins, espérer le
-franchir. Dans ce pays troublé, toute enquête eût été impossible. Que
-les bruits fussent fondés ou non, il fallait renoncer a les tirer au
-clair.
-
-La nature du Kaw-djer était trop haute pour connaître la rancune.
-Mais, quand bien même il en eût été capable, l’aspect des colons eût
-suffi à la dissiper. Ils revenaient déchus, dans un état de misère
-et d’épuisement lamentables. Dans cette population nomade, qui avait
-ramassé les germes morbides de tous les ciels, et qui grouillait sur
-les placers, presque sans abri, exposée aux intempéries d’un climat
-souvent orageux en été, respirant l’air des marécages dont elle remuait
-les boues malsaines, la maladie s’était déchaînée avec rage. Les
-Libériens regagnaient leur ville, amaigris, tremblants de fièvre, et,
-durant un long mois, le Dr Arvidson ne suffisant pas à la tâche, le
-Kaw-djer fut plutôt médecin que Gouverneur.
-
-Malgré tout, cependant un grand espoir le transportait. Cette fois, il
-avait conscience que son peuple lui était rendu. Il le sentait vibrant
-dans sa main, accablé de ses fautes et frémissant du désir de se
-les faire pardonner. Encore un peu de patience, et il disposerait de
-la force nécessaire pour lutter contre le cancer immonde qui s’était
-attaqué à son œuvre.
-
-Vers la fin de l’été, l’île Hoste était en fait divisée en deux zones
-bien distinctes. Dans l’une, la plus grande, cinq mille Hosteliens,
-hommes, femmes et enfants, revenus à leur vie normale et reprenant
-peu à peu leurs occupations régulières. Dans l’autre, sur quelques
-espaces étroits autour des terrains aurifères, vingt mille aventuriers,
-prêts à tout, et dont l’impunité accroissait l’audace. Ils osaient
-maintenant venir à Libéria et traitaient la ville en pays conquis. Ils
-parcouraient insolemment les rues, la tête haute, en faisant résonner
-leurs talons, et s’appropriaient sans scrupule où ils le trouvaient ce
-qui était à leur convenance. Si l’intéressé protestait, ils répondaient
-par des coups.
-
-Mais le jour vint enfin où le Kaw-djer, se sentant assez fort pour
-entamer la lutte, se résolut à faire un exemple. Ce jour-là, les
-chercheurs d’or qui s’aventurèrent dans Libéria furent appréhendés et
-incarcérés, sans autre forme de procès, dans l’unique steamer qui se
-trouvât alors au Bourg-Neuf, et que le Kaw-djer affréta dans ce but.
-L’opération fut renouvelée les jours suivants, si bien que, le 15 mars,
-au moment où le steamer appareilla, il emportait plus de cinq cents de
-ces passagers involontaires solidement bouclés à fond de cale.
-
-Ces expulsions sommaires eurent leur écho dans l’intérieur et y
-déchaînèrent de furieuses colères. D’après les nouvelles qu’on en
-recevait, toute la région aurifère était en fermentation, et on
-devait s’attendre à une révolte générale. Déjà, il n’y avait plus
-de sécurité dans aucune partie de l’île. Signes prémonitoires des
-crimes collectifs, les crimes individuels se multipliaient. Des fermes
-étaient pillées, des têtes de bétail enlevées. Coup sur coup, à vingt
-kilomètres de Libéria, trois assassinats furent commis. Puis on apprit
-que les prospecteurs étrangers se concertaient, qu’ils tenaient des
-meetings, que, devant des milliers d’auditeurs, des discours d’une
-incroyable violence étaient prononcés. Les orateurs ne parlaient de
-rien moins que de marcher sur la capitale et de la détruire de fond
-en comble. Or, pour les esprits clairvoyants, cela était peu de chose
-encore. Bientôt les vivres allaient manquer. Quand la faim tenaillerait
-les entrailles de cette populace en délire, sa rage serait décuplée.
-Il fallait s’attendre au pire...
-
-Soudain tout s’apaisa. L’hiver était revenu, glaçant l’âme tumultueuse
-des hommes. Et, du ciel gris, tout ouaté de neige, l’avalanche
-implacable des flocons tombait, comme un rideau, sur le deuxième acte
-du drame.
-
-
-
-
-XIII
-
-UNE «JOURNÉE».
-
-
-Non seulement l’égarement des Hosteliens avait presque entièrement
-supprimé la production de l’île, mais encore une population quintuplée
-devait vivre sur les stocks à peu près épuisés. Aussi la misère
-fut-elle atroce pendant l’hiver de 1893. Les cinq mois qu’il dura, le
-Kaw-djer accomplit une tâche formidable. Il lui fallut résoudre au jour
-le jour des difficultés sans cesse renaissantes, venir au secours des
-affamés, soigner les innombrables malades, être, en un mot, partout
-à la fois. En constatant cette indomptable énergie et ce dévouement
-inaltérable, les Libériens furent frappés d’admiration et écrasés de
-remords. Voilà comment se vengeait celui qui avait renoncé, on le
-savait maintenant, à une si merveilleuse existence pour partager leur
-vie de misère, et qu’ils avaient pourtant si lâchement renié!
-
-Malgré tous les efforts du Kaw-djer, c’est à grand’peine qu’on put se
-procurer le strict nécessaire à Libéria. Que devait-ce être dans les
-campagnes? Que devait-ce être surtout aux placers, où s’entassaient
-des milliers d’hommes qui n’avaient sûrement pris aucune mesure pour
-combattre un climat dont ils ignoraient les rigueurs?
-
-Il était trop tard pour réparer leur imprévoyance. Ils étaient bloqués
-par les neiges et ne pouvaient plus compter que sur les ressources
-de leurs alentours les plus proches. Ces ressources, tant de bouches
-affamées les auraient épuisées en quelques jours.
-
-Ainsi qu’on l’apprit plus tard, quelques-uns réussirent cependant
-à vaincre tous les obstacles et s’avancèrent parfois fort loin à
-travers l’île. Entre eux et plusieurs fermiers, il y eut des batailles
-sanglantes. La férocité humaine dépassait celle de la nature. L’hiver
-avait diminué, mais non tari le flot de sang qui rougissait la terre.
-
-Toutefois, peu nombreux furent ceux qui bravèrent à la fois, dans
-ces incursions audacieuses, l’hostilité des hommes et celle des
-choses. Comment vécurent les autres? Tout ce qu’on en devait jamais
-savoir, c’est que beaucoup étaient morts de froid et de faim. Quant
-à la manière dont leurs compagnons plus heureux avaient assuré leur
-existence, cela demeura toujours un mystère.
-
-Mais le Kaw-djer n’avait pas besoin de connaître les choses dans le
-détail pour concevoir de quelles tortures ces misérables étaient la
-proie. Il devinait leur désespoir et comprenait que ce désespoir se
-changerait en fureur aux premiers rayons du printemps. C’est alors que
-le danger deviendrait réellement menaçant. Les routes rendues libres
-par la fonte des neiges, cette populace affamée se répandrait de tous
-côtés et mettrait l’île au saccage...
-
-Deux jours après le dégel, on apprit, en effet, que la concession de
-la _Franco-English Gold Mining Company_, que dirigeaient le Français
-Maurice Reynaud et l’Anglais Alexander Smith, avait été attaquée par
-une bande de forcenés. Mais, ainsi qu’ils l’avaient dit au Kaw-djer,
-les deux jeunes gens avaient su se défendre eux-mêmes. Réunissant leurs
-ouvriers, au nombre déjà de plusieurs centaines, ils avaient repoussé
-les assaillants, non sans leur infliger des pertes sérieuses.
-
-Quelques jours après, on reçut la nouvelle d’une série de crimes
-commis dans la région du Nord. Des fermes avaient été pillées, et les
-propriétaires chassés de chez eux, ou même parfois assommés purement et
-simplement. Si on laissait faire ces bandits, il ne leur faudrait pas
-un mois pour dévaster l’île entière. Il était temps d’agir.
-
-[Illustration: Des Hosteliens de la campagne, accourus au galop de
-leurs chevaux... (Page 439.)]
-
-La situation était infiniment meilleure que celle de l’année
-précédente. Si le printemps avait déterminé de violents remous dans la
-foule éparse des aventuriers, il n’avait eu aucune influence sur la
-manière d’être des Hosteliens. Cette fois, la leçon était suffisante. A
-l’exception de la centaine d’égarés qui s’étaient obstinés à demeurer
-aux placers et qui sans doute avaient péri à l’heure actuelle,
-la population de Libéria n’avait pas diminué d’une unité. Personne
-n’avait eu la pensée d’entamer une troisième campagne de prospection.
-Pour quelques rares colons servis par un hasard favorable, la plupart
-étaient revenus ruinés, leur santé compromise, leur avenir à jamais
-perdu. Et encore, des modestes fortunes récoltées sur les placers, la
-plus grande part avait été dissipée, ainsi que cela arrive fatalement,
-dans les cabarets, dans les tripots de bas étage, où les détonations
-des revolvers se mêlaient aux hurlements des joueurs. Tous se rendaient
-compte de leur folie et nul n’avait envie de recommencer l’expérience.
-
-Le Kaw-djer disposait donc de la milice au complet. Mille hommes
-enrégimentés, disciplinés, obéissant à des chefs reconnus, c’est une
-force sérieuse, et, bien que les adversaires fussent vingt fois plus
-nombreux, il ne doutait pas de les mettre à la raison. Quelques jours
-de patience, afin de laisser aux routes détrempées par la fonte des
-neiges le temps de sécher un peu, et des colonnes sillonneraient l’île,
-la balayeraient de bout en bout des aventuriers qui l’infestaient...
-
-Ceux-ci le devancèrent. Ce furent eux qui provoquèrent la tragédie
-rapide et terrible qui décida du sort de l’île.
-
-Le 3 novembre, alors que les chemins étaient encore transformés en
-marécages, des Hosteliens de la campagne, accourus au galop de leurs
-chevaux, avertirent le Kaw-djer qu’une colonne, forte d’un millier
-de chercheurs d’or, marchait contre la ville. Les intentions de ces
-hommes, on les ignorait, mais elles ne devaient pas être pacifiques, à
-en juger par leur attitude et par leurs cris menaçants.
-
-Le Kaw-djer prit ses mesures en conséquence. Par son ordre, la
-milice fut rassemblée devant le Gouvernement et barra les rues qui
-débouchaient sur la place. Puis on attendit les événements.
-
-La colonne annoncée atteignit vers la fin du jour Libéria, où l’écho
-de ses chants et de ses cris l’avait précédée. Les prospecteurs, qui
-croyaient surprendre, eurent au contraire la surprise de se heurter à
-la milice hostelienne rangée en bataille, et leur élan en fut brisé.
-Ils s’arrêtèrent interdits. Au lieu d’agir à l’improviste, comme tel
-était leur projet, voilà qu’ils étaient obligés de parlementer!
-
-D’abord, ils discutèrent entre eux à grand renfort de gestes et de
-cris, puis ceux qui se trouvaient en tête firent connaître à Hartlepool
-qu’ils désiraient parler au Gouverneur. Leur requête transmise de
-proche en proche obtint un accueil favorable. Le Kaw-djer consentait à
-recevoir dix délégués.
-
-Ces dix délégués, il fallut les désigner, ce qui motiva une
-recrudescence de discussions et de clameurs. Enfin ils se présentèrent
-devant le front de la milice qui ouvrit ses rangs pour les laisser
-passer. Le mouvement, sur un bref commandement d’Hartlepool, fut
-exécuté avec une perfection remarquable. De vieux soldats n’eussent pas
-mieux fait. Les délégués des prospecteurs en furent impressionnés. Ils
-le furent plus encore, quand, sur un nouveau commandement de son chef,
-la milice, manœuvrant avec une égale sûreté, referma ses rangs derrière
-eux.
-
-Le Kaw-djer se tenait debout au centre de la place, dans l’espace
-restant libre en arrière des troupes. Tandis que les délégués se
-dirigeaient vers lui, on put les contempler à loisir. Vus de près,
-leur aspect n’était pas rassurant. Grands, les épaules larges, ils
-paraissaient robustes, bien que les privations de l’hiver les eussent
-amaigris. Pour la plupart vêtus de cuir dont une épaisse couche de
-crasse uniformisait la couleur première, ils avaient des chevelures
-hirsutes et des barbes touffues qui faisaient ressembler leurs visages
-à des mufles de fauves. Au fond de leurs orbites caves luisaient des
-yeux de loups, et ils serraient les poings en marchant.
-
-Le Kaw-djer demeura immobile, sans avancer d’un pas au-devant d’eux,
-et, quand ils furent arrivés près de lui, il attendit tranquillement
-qu’ils lui fissent connaître le but de leur démarche.
-
-Mais les délégués des prospecteurs ne se pressaient pas de parler.
-Ils s’étaient découverts instinctivement en abordant le Kaw-djer, et,
-rangés en demi-cercle autour de lui, ils se dandinaient gauchement
-d’une jambe sur l’autre. Leur apparence farouche était trompeuse. Ils
-semblaient, au contraire, assez petits garçons et fort embarrassés de
-leur personne, en se voyant isolés de leurs camarades, dans la solitude
-de cette vaste place, devant cet homme qui les dominait de la tête, à
-l’attitude grave et froide, et dont la majesté leur en imposait.
-
-[Illustration: «Nous avons a nous plaindre». (Page 443.)]
-
-Enfin, leur trouble s’atténua, ils retrouvèrent leur langue et l’un
-d’eux prit la parole.
-
-«Gouverneur, dit-il, nous venons au nom de nos camarades...
-
-L’orateur, intimidé, s’interrompit. Le Kaw-djer ne fit rien pour
-l’aider à renouer le fil de son discours. Le prospecteur reprit:
-
---Nos camarades nous ont envoyés...
-
-Nouvel arrêt de l’orateur et pareil mutisme du Kaw-djer.
-
---Enfin, nous sommes leurs délégués, quoi! expliqua un autre aventurier
-impatient de ces hésitations.
-
---Je sais, dit le Kaw-djer froidement. Après?
-
-Les délégués furent interloqués. Eux qui pensaient faire trembler!...
-Voilà comment on les redoutait!... Il y eut encore un silence. Puis un
-troisième prospecteur, remarquable par l’ampleur de sa barbe inculte,
-réunit tout son courage et entra dans le vif de la question.
-
---Après?... Il y a, après, que nous avons à nous plaindre. Voilà ce
-qu’il y a, après.
-
---De quoi?
-
---De tout. Nous ne pouvons pas nous en tirer, tant on nous montre ici
-de mauvais vouloir.
-
-Quelque sérieuse que fût la situation, le Kaw-djer ne put s’empêcher
-d’être intérieurement égayé par la plaisante ironie d’une telle
-récrimination dans la bouche d’un des envahisseurs de l’île Hoste.
-
---Est-ce tout? demanda-t-il.
-
---Non, répondit le troisième prospecteur, qui possédait décidément la
-langue la mieux pendue. On voudrait aussi, nous autres, que les claims
-ne soient pas à qui veut les prendre. Il faut se battre pour les avoir.
-Les gentlemen--l’aventurier, un Américain de l’Ouest, employa ce mot le
-plus sérieusement du monde--préféreraient des concessions, comme ça se
-fait partout... Ce serait plus... officiel, ajouta-t-il après un moment
-de réflexion avec une conviction divertissante.
-
---Est-ce tout? répéta le Kaw-djer.
-
---Savoir!... répondit le prospecteur à la grande barbe. Mais, avant de
-passer à autre chose, les gentlemen voudraient une réponse au sujet des
-concessions.
-
---Non, dit le Kaw-djer.
-
---Non?...
-
---La réponse est: non, précisa le Kaw-djer.
-
-Les délégués relevèrent la tête avec ensemble. Des lueurs mauvaises
-commencèrent à passer dans leurs yeux.
-
---Pourquoi? demanda l’un de ceux qui n’avaient pas encore parlé. Il
-faut une raison aux gentlemen.
-
-Le Kaw-djer garda le silence. Vraiment! ils étaient osés de lui
-demander ses raisons. Ne les connaissait-on pas? La loi, que personne
-n’avait respectée, ne fixait-elle pas un prix pour la délivrance des
-concessions? Bien plus! cette loi connue de tous ne réservait-elle pas
-ces concessions aux Hosteliens, et n’interdisait-elle pas à ces gens
-qui l’avaient audacieusement bravée le territoire hostelien?
-
---Pourquoi? répéta le prospecteur en constatant que sa question restait
-sans effet.
-
-Puis, la seconde interrogation n’ayant pas plus de succès que la
-première, il y répondit lui-même.
-
---La loi?... dit-il. Eh! on la connaît, la loi... Mais on n’a qu’à nous
-naturaliser... La terre est à tout le monde, et nous sommes des hommes
-comme les autres, peut-être!
-
-Jadis, le Kaw-djer ne se fût pas exprimé différemment. Mais ses idées
-étaient bien changées maintenant, et il ne comprenait plus ce langage.
-Non, la terre n’est pas à tout le monde. Elle appartient à ceux qui
-la défrichent, la cultivent, à ceux dont le travail opiniâtre la
-transforme en mère nourricière et oblige le sol à tisser le tapis doré
-des moissons.
-
---Et puis, reprit le prospecteur barbu, si on parle de loi, il faudrait
-voir d’abord à la respecter, la loi. Quand ceux qui la fabriquent s’en
-moquent, qu’est-ce que feront les autres, je le demande? On est le 3
-novembre. Pourquoi qu’il n’y a pas eu d’élection le 1er, puisque le
-Gouvernement a fini son temps?
-
-Cette remarque inattendue surprit le Kaw-djer. Qui avait pu renseigner
-aussi bien ce mineur? Kennedy, sans doute, qu’on n’avait pas revu
-à Libéria. L’observation était juste, au surplus. La période qu’il
-avait fixée quand il s’était volontairement soumis aux suffrages des
-électeurs était expirée, en effet, et, aux termes de la loi autrefois
-promulguée par lui-même, on aurait dû procéder deux jours plus tôt à
-une nouvelle élection. S’il s’en était dispensé, c’est qu’il n’avait
-pas jugé opportun de compliquer encore une situation déjà si troublée,
-pour respecter une simple formalité, le renouvellement de son mandat
-étant absolument certain. Mais, d’ailleurs, en quoi cela regardait-il
-des gens qui n’étaient ni éligibles, ni électeurs?
-
-Cependant, le chercheur d’or, enhardi par le calme du Kaw-djer,
-continuait sur un ton plus assuré:
-
---Les gentlemen réclament cette élection, et ils veulent que leurs
-voix comptent. Leurs voix valent celles des autres, pas vrai? Pourquoi
-qu’il y en aurait cinq mille qui feraient la loi à vingt? Ça n’est pas
-juste...
-
-L’aventurier fit une pause et attendit inutilement la réponse du
-Kaw-djer. Embarrassé par ce silence persistant, et désireux de faire
-comprendre que sa mission était terminée, il conclut:
-
---Et voilà!
-
---Est-ce tout? interrogea pour la troisième fois le Kaw-djer.
-
---Oui... répondit le délégué. C’est tout, sans être tout... Enfin,
-c’est tout pour le moment.
-
-Le Kaw-djer, regardant bien en face les dix hommes attentifs, déclara
-d’un ton froid:
-
---Voici ma réponse: «Vous êtes ici malgré nous. Je vous donne
-vingt-quatre heures pour vous soumettre tous sans condition. Passé ce
-délai, j’aviserai.»
-
-Il fit un signe. Hartlepool et une vingtaine d’hommes accoururent.
-
---Hartlepool, dit-il, veuillez reconduire ces Messieurs hors des rangs.»
-
-Les délégués étaient stupéfaits. Quelque assurés qu’ils fussent de leur
-force, ce calme glacial les déconcertait. Encadrés par les Hosteliens,
-ils s’éloignèrent docilement.
-
-Par exemple, quand ils furent réunis à ceux qu’ils désignaient sous le
-nom générique de «gentlemen», le ton changea. Tandis qu’ils rendaient
-compte de leur mission, leur colère, jusque-là dominée, éclata sans
-contrainte, et, pour exprimer leur indignation, ils trouvèrent une
-quantité suffisante de paroles irritées et de jurons sonores.
-
-Cette éloquence spéciale eut de l’écho dans la foule, et bientôt un
-concert de vociférations apprit au Kaw-djer qu’on connaissait sa
-réponse. Cette agitation fut longue à se calmer. La nuit la diminua
-sans l’apaiser entièrement. Jusqu’au matin, l’ombre fut pleine de
-cris furieux. Si on ne voyait plus les mineurs, on les entendait.
-Évidemment ils s’entêtaient dans leur entreprise et campaient en plein
-air.
-
-La milice fit comme eux. Se relayant par quarts, elle veilla toute la
-nuit, l’arme au pied.
-
-La colonne ne s’était pas retirée, en effet. A l’aube, les rues
-apparurent noires de monde. Bon nombre de prospecteurs, lassés par
-cette nuit d’attente, s’étaient couchés sur le sol. Mais tous furent
-debout au premier rayon du jour, et le vacarme de la veille reprit de
-plus belle.
-
-Dans les rues dont ils occupaient la chaussée, les maisons étaient
-soigneusement closes. Personne ne se risquait au dehors. Si, d’un
-premier étage, un Hostelien plus curieux risquait un coup d’œil par
-l’entre-bâillement des volets, un ouragan de huées l’obligeait aussitôt
-à les refermer en hâte.
-
-Le début de la matinée fut relativement calme. Les aventuriers ne
-semblaient pas être d’accord sur ce qu’il convenait de faire et
-discutaient avec animation. A mesure que le temps s’écoulait, leur
-nombre augmentait. Autant qu’on en pouvait juger, il s’élevait
-maintenant à quatre ou cinq mille. Des émissaires envoyés pendant la
-nuit avaient battu le rappel dans la campagne et ramené du renfort.
-Les prospecteurs de la région du Golden Creek avaient eu le temps
-d’arriver, mais non pas ceux qui travaillaient dans les montagnes du
-centre ou à la pointe du Nord-Ouest, et dont le voyage, en admettant
-qu’ils dussent venir, exigerait un ou plusieurs jours selon leur
-éloignement.
-
-Leurs compagnons qui avaient déjà envahi la ville eussent sagement fait
-de les attendre. Quand ils seraient dix ou quinze mille, la situation
-déjà si grave de Libéria deviendrait presque désespérée.
-
-Mais ces cerveaux brûlés, incapables de résister à la violence de leurs
-passions, n’avaient jamais la patience d’attendre. Plus la matinée
-s’avança, plus leur agitation grandit. Sous le coup de fouet de la
-fatigue et des excitations répétées des orateurs en plein vent, la
-foule s’énervait à vue d’œil.
-
-Vers onze heures, un élan général la jeta tout à coup sur la milice
-hostelienne. Celle-ci se hérissa immédiatement de baïonnettes. Les
-assaillants reculèrent précipitamment, s’efforçant de vaincre la
-poussée de ceux qui se trouvaient en queue. Afin d’éviter des malheurs
-involontaires, le Kaw-djer fit reculer sa troupe, qui se replia en
-bon ordre et alla prendre position devant le Gouvernement. Les rues
-aboutissant à la place furent ainsi dégagées. Les mineurs, se trompant
-sur le sens de ce mouvement, poussèrent une assourdissante clameur de
-victoire.
-
-L’espace rendu libre par la retraite de la milice hostelienne fut en
-un instant rempli d’une foule grouillante. Cette foule ne tarda pas à
-reconnaître son erreur. Non, elle n’était pas victorieuse encore. La
-milice intacte lui barrait toujours le passage. Si les mille hommes
-dont elle était formée, modelant leur attitude sur celle de leur chef,
-gardaient, impassibles, l’arme au pied, ils n’en disposaient pas moins
-de la foudre. Leurs mille fusils, des carabines américaines, que
-beaucoup de prospecteurs connaissaient bien, auxquelles un magasin
-assure une réserve de sept cartouches, étaient capables de tirer en
-moins d’une minute leurs sept mille coups, qui seraient, dans ce cas,
-tirés à bout portant. Il y avait là de quoi faire réfléchir les plus
-braves.
-
-Mais les aventuriers n’étaient plus dans un état d’esprit leur
-permettant la réflexion. Ils s’excitaient, se grisaient les uns les
-autres. Leur grand nombre leur donnant confiance, ils cessèrent de
-craindre cette troupe dont l’immobilité leur parut de la faiblesse. Le
-moment vint où ce qui leur restait de raison fut définitivement aboli.
-
-Le spectacle était tragique. A la périphérie de la place, une foule
-hurlante et débraillée, criant de ses milliers de bouches des mots que
-personne n’entendait, tendant ses milliers de poings en des gestes de
-menace. A trente mètres d’elle, lui faisant face, la milice hostelienne
-rangée en bon ordre le long de la façade du Gouvernement, ses hommes
-conservant une immobilité de statue. Derrière la milice, le Kaw-djer,
-seul, debout sur le dernier degré du perron qui donnait accès au
-Gouvernement, contemplant d’un air soucieux ce tableau mouvementé,
-et cherchant un moyen de dénouer pacifiquement une situation dont il
-comprenait toute la gravité.
-
-Il était une heure de l’après-midi quand des injures directes
-commencèrent à partir de la foule enfiévrée. Les Hosteliens, contenus
-par leur chef, n’y répondirent pas.
-
-Au premier rang de leurs insulteurs, ils pouvaient voir une figure
-de connaissance. Les révoltés avaient poussé en avant Kennedy, dont
-les conseils insidieux n’étaient pas sans avoir contribué à les
-engager dans cette aventure. C’est par lui qu’ils connaissaient la loi
-relative aux élections, c’est lui qui leur avait suggéré de réclamer la
-qualité de citoyens et d’électeurs, en leur affirmant que le Kaw-djer,
-abandonné de tout le monde, n’aurait pas la force de leur résister. La
-réalité se montrait différente. Ils se heurtaient à mille fusils, et il
-semblait juste que celui qui les avait menés là fût exposé aux coups.
-
-L’ancien matelot, qui avait voulu se venger, était le mauvais marchand
-de cette affaire. Il n’avait plus sa jactance de nabab. Pâle,
-tremblant, il n’en menait pas large, comme on dit familièrement.
-
-La foule perdant de plus en plus la tête, les injures ne suffirent
-bientôt plus à satisfaire sa colère grandissante, et il fallut passer
-aux actes. Des volées de pierres commencèrent à s’abattre sur la milice
-impassible. Les choses prenaient décidément une mauvaise tournure.
-
-Pendant une heure, cette pluie meurtrière tomba. Plusieurs hommes
-furent blessés et deux d’entre eux durent quitter le rang. Une
-pierre atteignit au front le Kaw-djer lui-même. Il chancela, mais se
-redressant d’un énergique effort, il essuya paisiblement le sang qui
-rougissait son visage et reprit son attitude d’observateur.
-
-Après une heure de cet exercice qui ne pouvait mener à rien, les
-assaillants parurent se lasser. Les projectiles devinrent moins
-nombreux, et on sentait qu’ils allaient cesser de pleuvoir, quand une
-énorme clameur jaillit tout à coup de la foule. Qu’était-il arrivé?
-Le Kaw-djer, se haussant sur la pointe des pieds, s’efforça vainement
-de voir dans les rues avoisinantes. Il ne put y réussir. Au loin, les
-remous de la foule semblaient plus violents, voilà tout, sans qu’il fût
-possible d’en discerner la cause.
-
-On ne devait pas tarder à la connaître. Quelques minutes plus tard,
-trois prospecteurs taillés en hercule, s’ouvrant un passage à coups
-de coude, venaient se placer en avant de leurs compagnons, comme
-s’ils eussent voulu montrer qu’ils se riaient des balles. Ils ne les
-craignaient plus, en effet, car ils portaient devant eux, en guise de
-boucliers, des otages qui les protégeaient contre elles.
-
-Les assaillants avaient eu une idée diabolique. Ayant enfoncé la porte
-d’une maison, ils s’étaient emparés de ses habitants, deux jeunes
-femmes, deux sœurs, qui y vivaient seules avec un petit enfant, le
-mari de l’une d’elles étant mort au cours de l’hiver précédent. Deux
-mineurs avaient saisi les femmes, un autre l’enfant, et, chacun avec
-son fardeau, ils bravaient maintenant le Kaw-djer et sa milice. Qui
-oserait tirer, alors que les premiers coups seraient pour ces créatures
-innocentes?
-
-Les deux femmes, terrorisées, s’abandonnaient sans résistance. Quant
-au bébé, qu’une sorte de brute gigantesque tenait à bout de bras comme
-pour l’offrir en holocauste, il riait.
-
-Cela dépassait en horreur tout ce que le Kaw-djer eût été capable
-d’imaginer. L’atroce aventure fit trembler cet homme si fort. Il eut
-peur. Il pâlit.
-
-C’était l’heure pourtant des décisions promptes. Il fallait prendre
-d’urgence une résolution. Déjà les mineurs, poussant des vociférations
-furieuses, avaient fait un pas.
-
-Leur affolement était tel qu’il leur fut impossible d’attendre d’en
-arriver au corps à corps, dans lequel la supériorité du nombre leur eût
-assuré la victoire. Ils étaient à vingt mètres de la milice figée dans
-son attitude de marbre, quand des détonations éclatèrent. Les revolvers
-faisaient parler la poudre. Un Hostelien tomba.
-
-L’hésitation n’était plus de mise. Dans moins d’une minute on serait
-débordé, et toute la population de Libéria, hommes, femmes et enfants,
-serait massacrée sans recours.
-
-«En joue!...» commanda le Kaw-djer qui devint plus pâle encore.
-
-La milice obéit avec la précision d’un exercice d’entraînement.
-Ensemble, les crosses se haussèrent aux épaules, et les canons se
-dirigèrent menaçants, vers la foule.
-
-Mais celle-ci était désormais trop affolée pour que la crainte pût
-l’arrêter. De nouveaux coups de revolvers résonnèrent. Trois autres
-miliciens furent atteints.
-
-Ivre, déchaînée, la foule n’était plus qu’à dix pas.
-
-«Feu!» commanda le Kaw-djer d’une voix rauque.
-
-Par leur calme héroïque au milieu de cette longue tourmente, ses hommes
-venaient de le payer en une fois de tout ce qu’il avait fait pour eux.
-On était quitte. Mais, s’ils avaient puisé dans la reconnaissance
-et dans l’affection qu’il leur inspirait la force de se conduire en
-soldats, ils n’étaient pas des soldats après tout. Dès qu’ils eurent
-pressé la gâchette, l’affolement les gagna à leur tour. Ils ne tirèrent
-pas un coup, ils les tirèrent tous. Ce fut le roulement du tonnerre. En
-trois secondes, les carabines crachèrent leurs sept mille balles. Puis,
-un silence énorme tomba...
-
-Les hommes de la milice regardaient, hébétés. Au loin, des fuyards
-disparaissaient. Devant eux, il n’y avait plus personne. La place était
-déserte.
-
-Déserte?... Oui, sauf cet amoncellement, cette montagne de cadavres
-d’où ruisselait un torrent de sang! Combien y en avait-il?... Mille?...
-Quinze cents?... Davantage?... On ne savait.
-
-Au bas de ce tas hideux, à côté de Kennedy, mort, les deux jeunes
-femmes étaient tombées. L’une une balle dans l’épaule, était morte ou
-évanouie. L’autre se releva sans blessure et courut, affolée, frappée
-d’épouvante. L’enfant était là, lui aussi, parmi les morts, dans le
-sang. Mais--c’était un miracle!--il n’avait rien, et, fort amusé par ce
-jeu inconnu, il continuait à rire de tout son cœur...
-
-Le Kaw-djer, en proie à une effroyable douleur, avait caché son visage
-entre ses mains pour fuir l’horrible spectacle. Un instant, il demeura
-prostré, puis, lentement, il redressa la tête.
-
-D’un même mouvement, les Hosteliens se tournèrent vers lui et le
-regardèrent en silence.
-
-Lui n’eut pas un regard pour eux. Immobile, il contemplait le sinistre
-charnier, et, sur sa face ravagée, vieillie de dix ans, de grosses
-larmes coulaient goutte à goutte.
-
-Le Kaw-djer, désespérément, pleurait.
-
-
-
-
-XIV
-
-L’ABDICATION.
-
-
-Le Kaw-djer pleurait...
-
-Combien poignantes les larmes d’un tel homme! Avec quelle éloquence,
-elles criaient sa douleur!
-
-Il avait commandé: «Feu!»..., lui! Par son ordre, les balles avaient
-tracé leurs sillons rouges! Oui, les hommes l’avaient réduit à cela,
-et, par leur faute, il était désormais pareil aux plus odieux de ces
-tyrans qu’il avait haïs d’une haine si farouche, puisqu’il sombrait
-comme eux dans le meurtre, dans le sang!
-
-Bien plus, il fallait en répandre encore. L’œuvre n’était qu’ébauchée.
-Il restait à la parfaire. En dépit de toutes les apparences contraires,
-là était le devoir certain.
-
-Ce devoir, le Kaw-djer le regarda courageusement en face. Son
-abattement fut de courte durée, et bientôt il reconquit toute son
-énergie. Laissant aux vieillards et aux femmes le soin d’ensevelir les
-morts et de relever les blessés, il se lança sans retard à la poursuite
-des fuyards. Ceux-ci, frappés de terreur, ne songeaient plus à opposer
-la moindre résistance. De jour et de nuit, on les chassa comme du
-bétail.
-
-A plusieurs reprises, les forces hosteliennes se heurtèrent à des
-bandes venant trop tard à la rescousse. Celles-ci furent dispersées
-sans difficulté l’une après l’autre et successivement rejetées vers le
-Nord.
-
-L’île fut sillonnée en tous sens. On en trouvait le sol parsemé des
-restes de ceux des prospecteurs que la faim avait poussés hors de
-leurs tanières et qui avaient péri dans la neige au cours de l’hiver
-précédent. Longtemps, le froid avait conservé leurs dépouilles. Elles
-se liquéfiaient au dégel, et cette boue humaine se mêlait à celle
-de la terre. En trois semaines, les aventuriers, au nombre de près
-de dix-huit mille, furent refoulés dans la presqu’île Dumas dont le
-Kaw-djer occupa l’isthme.
-
-A la milice s’étaient joints trois cents hommes fournis par la
-_Franco-English Gold Mining Company_, qui apportèrent un secours
-efficace aux défenseurs du bon ordre. Malgré ce renfort, la situation
-demeurait inquiétante. Si les prospecteurs avaient été déprimés tout
-d’abord par la nouvelle du carnage de leurs compagnons, et si on les
-avait ensuite aisément vaincus en détail, il pouvait ne plus en être
-ainsi, maintenant qu’ils se serraient les coudes et qu’il leur était
-loisible de se concerter. Or, leur supériorité numérique était si
-grande qu’il y avait lieu de craindre un retour offensif de leur part.
-
-L’intervention de la Société franco-anglaise para à ce danger. Désireux
-de s’assurer la main-d’œuvre qui leur était nécessaire, ses deux
-directeurs, Maurice Reynaud et Alexander Smith, proposèrent au Kaw-djer
-de procéder à une sélection parmi les aventuriers et de choisir, après
-sévère enquête, un millier d’hommes qui seraient autorisés à rester sur
-l’île Hoste. Ces hommes, la _Gold Mining Company_ les emploierait sous
-sa responsabilité, étant bien entendu qu’ils seraient impitoyablement
-expulsés à la première incartade.
-
-Le Kaw-djer accueillit favorablement ces ouvertures qui lui
-fournissaient un moyen de diviser les forces de l’adversaire. Sans
-hésiter, Maurice Reynaud et Alexander Smith, faisant ainsi preuve d’un
-courage assurément plus grand que celui du dompteur qui entre dans la
-cage de ses fauves, s’engagèrent alors sur la presqu’île Dumas, où
-pullulait la foule des prospecteurs révoltés. Huit jours plus tard, on
-les vit revenir à la tête de mille hommes triés soigneusement entre
-tous.
-
-Cet exploit changea la face des choses. Les mille hommes que perdaient
-les insurgés, les Hosteliens les gagnaient, tout en conservant
-l’avantage de leur discipline et de leur armement supérieur. Le
-Kaw-djer franchit à son tour l’isthme dont il confia la garde à
-Hartlepool. Il rencontra dans la presqu’île moins de résistance qu’il
-ne le redoutait. Les mineurs n’avaient pas eu le temps encore de
-reprendre possession d’eux-mêmes. On réussit à les diviser, et chaque
-fraction fut successivement contrainte de s’embarquer sur des
-navires expédiés du Bourg-Neuf, qui croisaient dans ce but en vue de
-la côte. En quelques jours l’opération fut terminée. Exception faite
-de ceux dont répondaient Maurice Reynaud et Alexander Smith, et qui
-étaient d’ailleurs en trop petit nombre pour constituer un sérieux
-danger, le sol de l’île était purgé du dernier des aventuriers qui
-l’avaient infestée.
-
-[Illustration: «Avec ses canots, le steamer débarque des soldats.»
-(Page 457.)]
-
-Dans quel état lamentable ne la laissaient-ils pas! La terre n’avait
-pas été cultivée, et la prochaine récolte était perdue comme l’avait
-été la précédente. Abandonnés à eux-mêmes dans les pâturages, beaucoup
-d’animaux avaient péri. On revenait en somme à plusieurs années en
-arrière, et, de même que dans les premiers temps de leur indépendance,
-la famine menaçait les colons de l’île Hoste.
-
-Le Kaw-djer voyait nettement ce danger, mais il n’excédait pas son
-courage. L’important était de ne pas perdre de temps. Il le comprit, et
-agit, dans ce but, en dictateur, quelque pénible que ce rôle lui parût.
-
-Comme autrefois, il fallut d’abord grouper toutes les ressources de
-l’île, afin de les répartir suivant les besoins de chaque famille. Cela
-ne se fit pas sans provoquer des murmures. Mais cette mesure s’imposait
-et on passa outre aux protestations des récalcitrants.
-
-Elle ne devait avoir, d’ailleurs, qu’une durée éphémère. Tandis qu’on
-procédait au récolement des réserves, des achats étaient effectués
-dans l’Amérique du Sud, tant pour le compte de l’État que pour celui
-des particuliers. Un mois plus tard, on débarquait au Bourg-Neuf les
-premières cargaisons, et la situation commençait dès lors à s’améliorer
-rapidement.
-
-Grâce à ce bienfaisant despotisme, Libéria et son faubourg ne tardèrent
-pas à recouvrer leur animation d’autrefois. Le port reçut même, au
-cours de l’été, des navires en plus grand nombre que jamais. Par une
-heureuse chance, la pêche de la baleine s’annonça particulièrement
-fructueuse, cette année-là. Bâtiments américains et norvégiens
-affluèrent au Bourg-Neuf, et la préparation de l’huile occupa une
-centaine d’Hosteliens avec des salaires très rémunérateurs. En même
-temps, une impulsion nouvelle était donnée aux scieries et aux usines
-de conserves, et le nombre de louvetiers doubla pour la chasse des
-loups-marins. Plusieurs centaines de Pêcherais, ne pouvant accommoder
-leurs habitudes nomades aux sévérités de l’administration argentine,
-quittèrent la Terre de Feu, traversèrent le canal du Beagle et
-transportèrent leurs campements sur le littoral de l’île Hoste où ils
-se fixèrent définitivement.
-
-Vers le 15 décembre, les plaies de la colonie étaient, sinon guéries,
-du moins pansées. Certes, elle avait souffert un profond dommage qui ne
-serait pas réparé avant plusieurs années, mais déjà il n’en subsistait
-aucune trace extérieure. Le peuple était retourné à ses occupations
-coutumières, et la vie normale avait repris son cours.
-
-L’État hostelien fit à cette époque l’acquisition d’un steamer de six
-cents tonneaux qui reçut le nom de _Yacana_. Ce steamer permettrait
-l’établissement d’un service régulier avec les bourgades du littoral
-et les divers établissements et comptoirs de l’archipel. Il servirait
-en outre à assurer les communications avec le cap Horn dont le phare
-venait enfin d’être achevé.
-
-Dans les derniers jours de l’année 1893, le Kaw-djer en avait reçu la
-nouvelle. Tout était terminé: le logement des gardiens, le magasin
-de réserve, le pylône de métal haut d’une vingtaine de mètres, le
-bâtiment et le montage des dynamos, auxquelles un ingénieux dispositif
-imaginé par Dick transmettait l’énergie des vagues et des marées. Le
-fonctionnement de ces machines serait ainsi assuré, sans combustible
-d’aucune sorte. Pour rendre ce fonctionnement éternel, il suffirait de
-procéder aux réparations nécessaires et d’être bien pourvu de pièces de
-rechange.
-
-L’inauguration, que le Kaw-djer résolut d’entourer d’une certaine
-solennité, fut fixée au 15 janvier 1894. Ce jour-là, le _Yacana_
-emporterait à l’île Horn deux ou trois cents Hosteliens, devant
-lesquels jaillirait le premier rayon du phare. Après les tristesses
-qu’il venait de traverser, le Kaw-djer se faisait une fête de cette
-inauguration qui réaliserait un de ses rêves, si longtemps caressé.
-
-Tel était le programme, et personne n’imaginait que rien pût en
-entraver l’exécution, quand, soudainement, brutalement, les événements
-le modifièrent d’étrange façon.
-
-Le 10 janvier, cinq jours avant la date choisie, un vaisseau de guerre
-entra dans le port du Bourg-Neuf. A son mât d’artimon flottait le
-pavillon chilien. De l’une des fenêtres du Gouvernement, le Kaw-djer,
-qui avait aperçu ce navire entrer dans le port, le suivit, à l’aide
-d’une longue-vue, dans ses diverses manœuvres d’atterrissage, puis il
-crut distinguer à son bord comme un remue-ménage, dont la distance
-l’empêchait de reconnaître la nature.
-
-Il était depuis une heure absorbé dans cette contemplation, quand on
-vint le prévenir qu’un homme, hors d’haleine, arrivait du Bourg-Neuf et
-demandait à lui parler sur-le-champ de la part de Karroly.
-
-«Qu’y a-t-il? interrogea le Kaw-djer, lorsque cet homme fut introduit.
-
---Un bâtiment chilien vient d’entrer au Bourg-Neuf, dit l’homme
-essoufflé par sa course rapide.
-
---Je l’ai vu. Ensuite?
-
---C’est un navire de guerre.
-
---Je le sais.
-
---Il s’est affourché sur deux ancres au milieu du port, et, avec ses
-canots, il débarque des soldats.
-
---Des soldats!... s’écria le Kaw-djer.
-
---Oui, des soldats chiliens... en armes... Cent... deux cents... trois
-cents... Karroly ne s’est pas amusé à les compter... Il a préféré
-m’envoyer pour vous mettre au courant.»
-
-L’incident en valait la peine et justifiait amplement l’émotion de
-Karroly. Depuis quand des soldats armés pénètrent-ils en temps de paix
-sur un territoire étranger? Le fait que ces soldats fussent chiliens
-ne laissait pas que de rassurer le Kaw-djer. Selon toute probabilité,
-on n’avait rien à craindre du pays auquel l’île Hoste devait son
-indépendance. Le débarquement de ces soldats n’en était pas moins
-anormal, et la prudence voulait que l’on prît, à tout hasard, les
-précautions nécessaires.
-
-«Ils viennent!...» s’écria l’homme tout à coup, en montrant du doigt,
-par la fenêtre ouverte, la direction du Bourg-Neuf.
-
-Sur la route, un groupe nombreux s’avançait, en effet, que le Kaw-djer
-évalua d’un coup d’œil. L’Hostelien avait exagéré quelque peu. Il
-s’agissait bien d’une troupe de soldats, car les fusils étincelaient au
-soleil, mais leur nombre atteignait cent cinquante tout au plus.
-
-Le Kaw-djer, stupéfait, donna rapidement une série d’ordres clairs et
-précis. Des émissaires partirent de tous côtés. Cela fait, il attendit
-tranquillement.
-
-En un quart d’heure, la troupe chilienne, suivie des yeux par les
-Hosteliens étonnés, arrivait sur la place et prenait position devant le
-Gouvernement. Un officier en grande tenue, qui devait être d’un grade
-élevé, à en juger par les dorures dont il était chamarré, s’en détacha,
-heurta du pommeau de son sabre la porte qui s’ouvrit aussitôt, et
-demanda à parler au Gouverneur.
-
-Il fut conduit dans la pièce où se tenait le Kaw-djer, et dont la porte
-se referma silencieusement derrière lui. Une minute plus tard, un sourd
-grondement indiqua que les portes extérieures étaient fermées à leur
-tour. Sans qu’il s’en doutât, l’officier chilien était virtuellement
-prisonnier.
-
-Mais celui-ci ne semblait éprouver aucun souci de sa situation
-personnelle. Il s’était arrêté à quelques pas du seuil, la main à son
-bicorne emplumé, les yeux fixés sur le Kaw-djer qui, debout entre les
-deux fenêtres, gardait une complète immobilité.
-
-Ce fut le Kaw-djer qui prit la parole le premier.
-
-«M’expliquerez-vous, Monsieur, dit-il d’une voix brève, ce que signifie
-ce débarquement d’une force armée sur l’île Hoste? Nous ne sommes pas
-en guerre avec le Chili, que je sache?
-
-L’officier chilien tendit une large enveloppe au Kaw-djer.
-
---Monsieur le Gouverneur, répondit-il, permettez-moi de vous présenter
-tout d’abord la lettre par laquelle mon Gouvernement m’accrédite auprès
-de vous.
-
-Le Kaw-djer rompit les cachets et lut attentivement, sans que rien dans
-l’expression de son visage trahît les sentiments que sa lecture pouvait
-lui faire éprouver.
-
---Monsieur, dit-il avec calme lorsqu’elle fut achevée, le Gouvernement
-chilien, ainsi que vous le savez sans doute, vous met par cette lettre
-à ma disposition en vue du rétablissement de l’ordre à l’île Hoste.
-
-L’officier s’inclina silencieusement en signe d’assentiment.
-
---Le Gouvernement chilien, Monsieur, a été mal renseigné, continua
-le Kaw-djer. Comme tous les pays du monde, l’île Hoste a connu, il
-est vrai, des périodes troublées. Mais ses habitants ont su rétablir
-eux-mêmes l’ordre qui est actuellement parfait.
-
-L’officier, qui paraissait embarrassé, ne répondit pas.
-
---Dans ces conditions, reprit le Kaw-djer, tout en étant reconnaissant
-à la République du Chili de ses intentions bienveillantes, je crois
-devoir décliner ses offres et vous prie de bien vouloir considérer
-votre mission comme terminée.
-
-[Illustration: Tous deux étaient debout. (Page 461.)]
-
-L’officier semblait de plus en plus embarrassé.
-
---Vos paroles, monsieur le Gouverneur, seront fidèlement transmises à
-mon Gouvernement, dit-il, mais vous comprendrez que je ne puisse me
-soustraire, tant que je n’aurai pas sa réponse, à l’accomplissement des
-instructions qui m’ont été données.
-
---Instructions qui consistent?...
-
---A installer sur l’île Hoste une garnison, qui, sous votre haute
-autorité et sous mon commandement direct, devra coopérer au
-rétablissement et au maintien de l’ordre.
-
---Fort bien! dit le Kaw-djer. Mais, si je m’opposais par hasard à
-l’établissement de cette garnison?... Vos instructions ont-elles prévu
-le cas?
-
---Oui, monsieur le Gouverneur.
-
---Quelles sont-elles, dans cette hypothèse?
-
---De passer outre.
-
---Par la force?
-
---Au besoin par la force, mais je veux espérer que je n’en serai pas
-réduit à cette extrémité.
-
---Voilà qui est net, approuva le Kaw-djer sans s’émouvoir. A vrai dire,
-je m’attendais un peu à quelque chose de ce genre... N’importe! la
-question est clairement posée. Vous admettrez, toutefois, que, dans
-une matière aussi grave, je ne veuille pas agir à la légère, et vous
-souffrirez par conséquent, je pense, que je prenne le temps de la
-réflexion.
-
---J’attendrai donc, monsieur le Gouverneur, répondit l’officier, que
-vous me fassiez connaître votre décision.
-
-Ayant de nouveau salué militairement, il pivota sur ses talons et se
-dirigea vers la porte. Mais cette porte était fermée et résista à ses
-efforts. Il se retourna vers le Kaw-djer.
-
---Suis-je tombé dans un guet-apens? demanda-t-il d’un ton nerveux.
-
---Vous me permettrez de trouver la question plaisante, répondit
-ironiquement le Kaw-djer. Quel est celui de nous qui s’est rendu
-coupable d’un guet-apens? Ne serait-ce pas celui qui, en pleine paix, a
-envahi, les armes à la main, un pays ami?
-
-L’officier rougit légèrement.
-
---Vous connaissez, monsieur le Gouverneur, dit-il avec une gêne
-évidente, la raison de ce qu’il vous plaît d’appeler une invasion. Ni
-mon gouvernement, ni moi-même ne pouvons être responsables de votre
-interprétation d’un événement des plus simples.
-
---En êtes-vous sûr? répliqua le Kaw-djer de sa voix tranquille.
-Oseriez-vous donner votre parole d’honneur que la République du Chili
-ne poursuit aucun but autre que le but officiel et avoué? Une garnison
-opprime aussi aisément qu’elle protège. Celle que vous avez mission de
-placer ici ne pourrait-elle pas aider puissamment le Chili, s’il en
-arrivait jamais à regretter le traité du 26 octobre 1881, auquel nous
-devons notre indépendance?
-
-L’officier rougit de nouveau et plus visiblement que la première fois.
-
---Il ne m’appartient pas, dit-il, de discuter les ordres de mes chefs.
-Mon seul devoir est de les exécuter aveuglément.
-
---En effet, reconnut le Kaw-djer, mais j’ai, moi aussi, à remplir mon
-devoir, qui se confond avec l’intérêt du peuple placé sous ma garde. Il
-est donc tout simple que j’entende peser mûrement ce que cet intérêt me
-commande de faire.
-
---M’y suis-je opposé? répliqua l’officier. Soyez sûr, monsieur le
-Gouverneur, que j’attendrai votre bon plaisir tout le temps qu’il
-faudra.
-
---Cela ne suffit pas, dit le Kaw-djer. Il faut encore l’attendre ici.
-
---Ici?... Vous me considérez donc comme un prisonnier?
-
---Parfaitement, déclara le Kaw-djer.
-
-L’officier chilien haussa les épaules.
-
---Vous oubliez, s’écria-t-il en faisant un pas vers la fenêtre, qu’il
-me suffirait d’un cri d’appel...
-
---Essayez!... interrompit le Kaw-djer qui lui barra le passage.
-
---Qui m’en empêcherait?
-
---Moi.
-
-Les yeux dans les yeux, les deux hommes se regardèrent comme des
-lutteurs prêts à en venir aux mains. Après un long moment d’attente, ce
-fut l’officier chilien qui recula. Il comprit que, malgré sa jeunesse
-relative, il n’aurait pas raison de ce grand vieillard aux épaules
-d’athlète, dont l’attitude majestueuse l’impressionnait malgré lui.
-
---C’est cela, approuva le Kaw-djer. Reprenons chacun notre place, et
-attendez patiemment ma réponse.»
-
-Tous deux étaient debout. L’officier, à faible distance de la porte
-d’entrée, s’efforçait d’adopter, en dépit de ses inquiétudes, une
-contenance dégagée. En face de lui, le Kaw-djer, entre les deux
-fenêtres, réfléchissait si profondément qu’il en oubliait la présence
-de son adversaire. Avec calme et méthode, il étudiait le problème qui
-lui était posé.
-
-Le mobile du Chili, d’abord. Ce mobile, il n’était pas difficile de
-le deviner. Le Chili invoquait en vain la nécessité de mettre fin aux
-troubles. Ce n’était là qu’un prétexte. Une protection qu’on impose
-ressemble trop à une annexion pour qu’il fût possible de s’y tromper.
-Mais pourquoi le Chili manquait-il ainsi à la parole donnée? Par
-intérêt évidemment, mais quelle sorte d’intérêt? La prospérité de l’île
-Hoste ne suffisait pas à expliquer ce revirement. Jamais, malgré les
-progrès réalisés par les Hosteliens, rien n’avait autorisé à croire que
-la République Chilienne regrettât l’abandon de cette contrée jadis sans
-la moindre valeur. Au reste, le Chili n’avait pas eu à se plaindre de
-son geste généreux. Il avait bénéficié du développement de ce peuple
-dont il était par la force des choses le fournisseur principal. Mais un
-facteur nouveau était intervenu. La découverte des mines d’or changeait
-du tout au tout la situation. Maintenant qu’il était démontré que l’île
-Hoste recelait dans ses flancs un trésor, le Chili entendait en avoir
-sa part et déplorait son imprévoyance passée. C’était limpide.
-
-La question importante n’était pas, d’ailleurs, de déterminer la cause
-du revirement, quelle qu’elle fût. L’ultimatum étant nettement posé,
-l’important était d’arrêter la manière dont il convenait d’y répondre.
-
-Résister?... Pourquoi pas? Les cent cinquante soldats alignés sur la
-place n’étaient pas de taille à effrayer le Kaw-djer, et pas davantage
-le bâtiment de guerre embossé devant le Bourg-Neuf. Alors même que ce
-navire eût contenu d’autres soldats, ceux-ci n’étaient évidemment pas
-en nombre tel que la victoire ne pût tourner finalement en faveur de
-la milice hostelienne. Quant au navire lui-même, il était assurément
-capable d’envoyer jusqu’à Libéria quelques obus qui feraient plus
-de bruit que de mal. Mais après?... Les munitions finiraient par
-s’épuiser, et il lui faudrait alors appareiller, en admettant que les
-trois canons hosteliens n’aient réussi à lui causer aucune avarie
-sérieuse.
-
-Non, en vérité, résister n’eût pas été présomptueux. Mais résister,
-c’était des batailles, c’était du sang. Allait-il donc en faire
-couler encore sur cette terre, hélas! saturée? Pour défendre quoi?
-L’indépendance des Hosteliens? Les Hosteliens étaient-ils donc
-libres, eux qui s’étaient si docilement courbés sous la férule d’un
-maître? Serait-ce donc alors sa propre autorité qu’il s’agissait de
-sauvegarder? Dans quel but? Ses mérites exceptionnels justifiaient-ils
-que tant de vies fussent sacrifiées à sa cause? Depuis qu’il exerçait
-le pouvoir, s’était-il montré différent de tous les autres potentats
-qui tiennent l’univers en tutelle?
-
-Le Kaw-djer en était là de ses réflexions, quand l’officier chilien
-fit un mouvement. Il commençait à trouver le temps long. Le Kaw-djer
-se contenta de l’exhorter du geste à la patience et poursuivit sa
-méditation silencieuse.
-
-Non, il n’avait été ni meilleur ni pire que les maîtres de tous les
-temps, et cela, simplement parce que la fonction de maître impose des
-obligations auxquelles nul ne peut se flatter d’échapper. Que ses
-intentions eussent toujours été droites, ses vues désintéressées, cela
-ne l’avait nullement empêché de commettre à son tour ces mêmes crimes
-nécessaires qu’il reprochait à tant de chefs. Le libertaire avait
-commandé, l’égalitaire avait jugé ses semblables, le pacifique avait
-fait la guerre, le philosophe altruiste avait décimé la foule, et son
-horreur du sang versé n’avait abouti qu’à en verser plus encore.
-
-Aucun de ses actes qui n’eût été en contradiction avec ses théories,
-et, sur tous les points, il avait touché du doigt son erreur de jadis.
-D’abord les hommes s’étaient révélés dans leur imperfection et leur
-incapacité natives, et il avait dû les mener par la main comme de
-petits enfants. Puis les appétits qui forment le fond de certaines
-natures avaient, pour se satisfaire, causé une succession de drames et
-démontré la légitimité de la force. Une triple preuve, enfin, lui avait
-été donnée que la solidarité des groupes sociaux n’est pas moindre que
-celle des individus, et qu’un peuple ne saurait s’isoler au milieu des
-autres peuples. C’est pourquoi, quand bien même l’un d’eux arriverait
-à se hausser à l’idéal inaccessible que le Kaw-djer avait autrefois
-considéré comme une vérité objective, le peuple devrait encore compter
-avec le reste de la terre, dont le progrès moral excède les forces
-humaines et ne peut être que le résultat de siècles d’efforts accumulés.
-
-La première de ces preuves, c’était l’invasion des Patagons. Semblable
-à tous les chefs, et ni plus ni moins qu’eux, le Kaw-djer avait dû
-combattre et tuer. A cette occasion, Patterson lui avait démontré
-à quel degré d’abaissement une créature peut s’avilir, et il avait
-dû, indulgent encore, s’arroger le droit de disposer d’un coin de la
-planète comme de sa propriété personnelle. Il avait jugé, condamné,
-banni, au même titre que tous ceux qu’il appelait des tyrans.
-
-La deuxième preuve, la découverte des mines d’or la lui avait fournie.
-Ces milliers d’aventuriers qui s’étaient abattus sur l’île Hoste
-établissaient, sous la forme la plus éloquente, l’inévitable solidarité
-des nations. Contre le fléau, il n’avait pas trouvé de remède qui ne
-fût connu. Ce remède, c’est toujours la force, la violence et la mort.
-Par son ordre, le sang humain avait coulé à flots.
-
-La troisième preuve enfin, l’ultimatum du Gouvernement chilien la lui
-apportait, péremptoire.
-
-Allait-il donc donner une fois de plus le signal de la lutte, d’une
-lutte plus sanglante peut-être que les précédentes, et cela pour
-conserver aux Hosteliens, un chef si pareil en somme à tous les chefs
-de tous les pays et de tous les temps? A sa place, un autre que lui en
-aurait fait autant, et, quel que fût son successeur, qu’il fût le Chili
-ou tout autre, il ne pouvait être amené à employer des moyens pires que
-ceux auxquels la fatalité des choses l’avait contraint.
-
-Dès lors, à quoi bon lutter?
-
-Et puis, comme il était las! L’hécatombe dont il avait donné l’ordre,
-ce carnage monstrueux, cette effroyable tuerie, c’était une obsession
-qui ne le lâchait pas. De jour en jour, sous le poids du lourd
-souvenir, sa haute taille se voûtait, ses yeux perdaient de leur
-flamme, et sa pensée de sa clarté. La force abandonnait ce corps
-d’athlète et ce cœur de héros. Il n’en pouvait plus. Il en avait assez.
-
-Voilà donc à quelle impasse il aboutissait! D’un regard effaré il
-suivait la longue route de sa vie. Les idées dont il avait fait la base
-de son être moral et auxquelles il avait tout sacrifié la jonchaient de
-leurs débris lamentables. Derrière lui, il n’y avait plus que le néant.
-Son âme était dévastée; c’était un désert parsemé de ruines où rien ne
-restait debout.
-
-Que faire à cela?... Mourir?... Oui, cela eût été logique, et pourtant
-il ne pouvait s’y résoudre. Non pas qu’il eût peur de la mort. A
-cet esprit lucide et ferme, elle apparaissait comme une fonction
-naturelle, sans plus d’importance et nullement plus à redouter que la
-naissance. Mais toutes ses fibres protestaient contre un acte qui eût
-volontairement abrégé son destin. De même qu’un ouvrier consciencieux
-ne saurait se résoudre à laisser un travail inachevé, c’était un besoin
-pour cette puissante personnalité d’aller jusqu’au bout de sa vie,
-c’était une nécessité pour ce cœur abondant de donner à autrui la somme
-entière, sans en rien excepter, de dévouement et d’abnégation qui s’y
-trouvait contenue en puissance, et il considérait n’avoir pas fait
-assez tant qu’il n’aurait pas fait tout.
-
-Ces contradictions, était-il donc impossible de les concilier?...
-
-Le Kaw-djer parut enfin s’apercevoir de la présence de l’officier
-chilien qui rongeait impatiemment son frein.
-
-«Monsieur, dit-il, vous m’avez tout à l’heure menacé d’employer la
-force. Vous êtes-vous bien rendu compte de la nôtre?
-
---La vôtre?... répéta l’officier surpris.
-
---Jugez-en, dit le Kaw-djer en faisant signe à son interlocuteur de
-s’approcher de la fenêtre.
-
-La place s’étendait sous leurs yeux. En face du Gouvernement, les
-cent cinquante soldats chiliens étaient correctement alignés, sous le
-commandement de leurs chefs. Leur position ne laissait pas toutefois
-d’être critique, car plus de cinq cents Hosteliens les cernaient,
-fusils chargés, baïonnettes au canon.
-
---L’armée hostelienne compte aujourd’hui cinq cents fusils, dit
-froidement le Kaw-djer. Demain elle en comptera mille. Après demain
-quinze cents.
-
-L’officier chilien était livide. Dans quel guêpier s’était-il fourré!
-Sa mission lui semblait bien compromise. Il voulut cependant faire
-contre mauvaise fortune bon visage.
-
---Le croiseur... dit-il d’une voix mal affermie.
-
---Nous ne le craignons pas, interrompit le Kaw-djer. Nous ne craignons
-pas davantage ses canons, n’en étant pas nous-mêmes dépourvus.
-
---Le Chili... essaya encore de glisser l’officier, qui ne voulait pas
-se reconnaître vaincu.
-
---Oui, interrompit de nouveau le Kaw-djer, le Chili a d’autres navires
-et d’autres soldats. C’est entendu. Mais il ferait une mauvaise affaire
-en les employant contre nous. Il ne réduira pas aisément l’île Hoste,
-que peuplent maintenant plus de six mille habitants. Sans compter que
-les cent cinquante hommes que vous avez débarqués vont être pour nous
-de merveilleux otages!
-
-L’officier garda le silence. Le Kaw-djer ajouta d’une voix grave:
-
---Enfin, savez-vous qui je suis?
-
-Le Chilien considéra son adversaire qui se révélait si redoutable. Sans
-doute lut-il dans le regard de celui-ci une réponse éloquente à la
-question qui lui était posée, car il se troubla plus encore.
-
---Qu’entendez-vous par cette question? balbutia-t-il. Il y a douze ou
-treize ans, au retour du _Ribarto_, dont le commandant avait cru vous
-reconnaître, des bruits ont couru. Mais ils devaient être erronés,
-puisque vous les aviez, paraît-il, démentis par avance.
-
---Ces bruits étaient fondés, dit le Kaw-djer. S’il m’a plu alors, s’il
-me convient toujours d’oublier qui je suis, je pense que vous ferez
-sagement de vous en souvenir. Vous en concluerez, j’imagine, qu’il ne
-me serait pas impossible de trouver des concours assez puissants pour
-faire réfléchir le Gouvernement chilien.
-
-L’officier ne répondit pas. Il semblait accablé.
-
---Estimez-vous, reprit le Kaw-djer, que je sois en situation, non pas
-de céder purement et simplement, mais de traiter d’égal à égal?
-
-L’officier chilien avait relevé la tête. Traiter?... Avait-il
-bien entendu?... La fâcheuse aventure dans laquelle il s’était
-si inconsidérément embarqué pouvait donc tourner d’une manière
-favorable?...
-
---Reste à savoir si cela est possible, continuait cependant le
-Kaw-djer, et de quels pouvoirs vous êtes investi.
-
---Les plus étendus, affirma vivement l’officier chilien.
-
---Écrits?
-
---Écrits.
-
---Dans ce cas, veuillez me les communiquer, dit le Kaw-djer avec calme.
-
-L’officier tira d’une poche intérieure de sa tunique un second pli
-qu’il remit au Kaw-djer.
-
---Les voici, dit-il.
-
-Si le Kaw-djer avait cédé sans résistance à la première injonction,
-jamais il n’aurait connu ce document qu’il lut avec une extrême
-attention.
-
---C’est parfaitement en règle, déclara-t-il. Votre signature aura par
-conséquent toute la valeur compatible avec les engagements humains,
-dont votre présence ici prouve, d’ailleurs, la fragilité.
-
-L’officier se mordit les lèvres sans répondre. Le Kaw-djer fit une
-pause, puis reprit:
-
---Parlons net. Le Gouvernement chilien désire redevenir suzerain de
-l’île Hoste. Je pourrais m’y opposer; j’y consens. Mais j’entends faire
-mes conditions.
-
---J’écoute, dit l’officier.
-
---En premier lieu, le Gouvernement chilien n’établira aucun impôt à
-l’île Hoste autre que ceux concernant les mines d’or, et il devra en
-être ainsi alors même qu’elles seront épuisées. Par contre, en ce qui
-regarde les mines d’or, il sera entièrement libre et fixera à son
-profit telle redevance qui lui conviendra.
-
-L’officier n’en croyait pas ses oreilles. Voilà que, sans difficulté,
-sans discussion d’aucune sorte, on lui abandonnait l’essentiel! Dès
-lors, tout le reste irait de soi.
-
-Cependant, le Kaw-djer continuait:
-
---A la perception d’un impôt sur les mines devra se limiter la
-suzeraineté du Chili. Pour le surplus, l’île Hoste conservera sa
-complète autonomie et gardera son drapeau. Le Chili pourra y entretenir
-un résident, étant bien entendu que ce résident n’aura qu’un simple
-droit de conseil, et que le gouvernement effectif sera exercé par un
-comité nommé à l’élection et par un Gouverneur désigné par moi.
-
---Ce Gouverneur, ce serait vous, sans doute? interrogea l’officier.
-
---Non, protesta le Kaw-djer. A moi, il faut la liberté totale,
-intégrale, sans limite, et d’ailleurs je suis aussi las de donner
-des ordres qu’incapable d’en recevoir. Je me retire donc, mais je me
-réserve de choisir mon successeur.
-
-L’officier écoutait sans les interrompre ces déclarations inattendues.
-Cet amer désenchantement était-il sincère, et le Kaw-djer n’allait-il
-rien stipuler pour lui-même?
-
---Mon successeur s’appelle Dick, reprit mélancoliquement celui-ci après
-un court silence, et n’a pas d’autre nom. C’est un jeune homme. A peine
-s’il a vingt-deux ans--mais c’est moi qui l’ai formé, et j’en réponds.
-C’est entre ses mains, entre ses mains seules, que je résignerai le
-pouvoir... Telles sont mes conditions.
-
---Je les accepte, dit vivement l’officier chilien trop heureux d’avoir
-triomphé sur la question principale.
-
---Fort bien, approuva le Kaw-djer. Je vais donc rédiger nos conventions
-par écrit.
-
-Il se mit au travail, puis le traité fut signé en triple expédition par
-les parties contractantes.
-
---Un de ces exemplaires est pour votre Gouvernement, expliqua le
-Kaw-djer, un deuxième pour mon successeur. Quant au troisième, je le
-garde, et, si les engagements qu’il constate n’étaient pas tenus, je
-saurais, soyez-en certain, en assurer le respect... Mais tout n’est
-pas fini entre nous, ajouta-t-il en présentant un autre document à son
-interlocuteur. Il reste à nous occuper de ma situation personnelle.
-Veuillez jeter les yeux sur ce deuxième traité qui la règle
-conformément à ma volonté.
-
-L’officier obéit. A mesure qu’il lisait, son visage exprimait un
-étonnement grandissant.
-
---Quoi! s’écria-t-il quand sa lecture fut achevée, c’est sérieusement
-que vous proposez cela!
-
---Si sérieusement, répondit le Kaw-djer, que j’en fais la condition
-_sine qua non_ de mon consentement au surplus de notre accord.
-Êtes-vous disposé à l’accepter?
-
---A l’instant, affirma l’officier.
-
-Les signatures furent de nouveau échangées.
-
---Nous n’avons plus rien à nous dire, conclut alors le Kaw-djer. Faites
-rembarquer vos hommes, qui, sous aucun prétexte, ne doivent plus
-remettre le pied sur l’île Hoste. Demain, le nouveau régime pourra
-être inauguré. Je ferai le nécessaire pour qu’il ne s’élève aucune
-difficulté. Jusque-là, par exemple, j’exige le secret le plus absolu.»
-
-Dès qu’il fut seul, le Kaw-djer envoya chercher Karroly. Pendant
-qu’on exécutait cet ordre, il écrivit quelques mots qu’il plaça sous
-enveloppe, en y joignant un exemplaire du traité conclu avec le
-Gouvernement chilien. Ce travail, qui n’exigea que peu de minutes,
-était depuis longtemps terminé quand l’Indien fut introduit.
-
-«Tu vas charger la _Wel-Kiej_ de ces objets, dit le Kaw-djer qui
-tendit à Karroly une liste sur laquelle figuraient, outre une certaine
-quantité de vivres, de la poudre, des balles et des sacs de semences de
-diverses sortes.
-
-Malgré ses habitudes d’aveugle dévouement, Karroly ne put s’empêcher
-de poser quelques questions. Le Kaw-djer allait donc partir pour un
-voyage? Pourquoi alors ne prenait-il pas le cotre du port, au lieu de
-la vieille chaloupe? Mais, à ses questions, le Kaw-djer ne répondit que
-par un mot:
-
---Obéis.»
-
-Karroly parti, il fit appeler Dick.
-
-«Mon enfant, dit-il en lui remettant le pli qu’il venait de clore,
-voici un document que je te donne. Il t’appartient. Tu l’ouvriras
-demain au lever du soleil.
-
---Il sera fait ainsi, promit Dick simplement.
-
-La surprise qu’il devait éprouver, il ne l’exprima pas. Si grand était
-l’empire qu’il avait acquis sur lui-même qu’il ne la trahit par aucun
-signe. C’était un ordre qu’il avait reçu. Un ordre s’exécute et ne se
-discute pas.
-
---Bien! dit le Kaw-djer. Maintenant, va, mon enfant, et conforme-toi
-scrupuleusement à mes instructions.»
-
-Seul, le Kaw-djer s’approcha de la fenêtre et souleva le rideau.
-Longuement, il regarda au dehors, afin de graver dans sa mémoire ce
-qu’il ne devait plus revoir. Devant lui, c’était Libéria, et, plus
-loin, le Bourg-Neuf, et, plus loin encore, les mâts des navires amarrés
-dans le port. Le soir tombait, arrêtant le travail du jour. D’abord, la
-route du Bourg-Neuf s’anima, puis les fenêtres des maisons brillèrent
-dans l’ombre grandissante. Cette ville, cette activité laborieuse, ce
-calme, cet ordre, ce bonheur, c’était son œuvre. Tout le passé s’évoqua
-à la fois, et il soupira de fatigue et d’orgueil.
-
-Le temps était enfin venu de songer à lui-même. Sans marchander, il
-allait disparaître de cette foule dont il avait fait un peuple riche,
-heureux, puissant. Maître pour maître, ce peuple ne s’apercevrait pas
-du changement. Lui, du moins, il irait mourir, comme il avait vécu,
-dans la liberté.
-
-Il n’attristerait d’aucun adieu ce départ qui était une délivrance.
-Avant de partir, il ne serrerait dans ses bras, ni le fidèle Karroly,
-ni Harry Rhodes son ami, ni Hartlepool ce loyal et dévoué serviteur,
-ni Halg, ni Dick, ses enfants. A quoi bon cela? Pour la seconde
-fois, il s’évadait de l’humanité. Son amour s’amplifiait de nouveau,
-devenait vaste comme le monde, impersonnel comme celui d’un dieu, et
-n’avait plus besoin, pour se satisfaire, de ces gestes puérils. Il
-disparaîtrait sans un mot, sans un signe.
-
-La nuit devint profonde. Comme des paupières que ferme le sommeil, les
-fenêtres des maisons s’éteignirent une à une. La dernière s’endormit
-enfin. Tout fut noir.
-
-Le Kaw-djer sortit du Gouvernement et marcha vers le Bourg-Neuf. La
-route était déserte. Jusqu’au faubourg, il ne rencontra personne.
-
-La _Wel-Kiej_ se balançait près du quai. Il s’y embarqua et largua
-l’amarre. Au milieu du port, il distinguait la masse sombre du vaisseau
-chilien, à bord duquel un timonier piquait minuit au même instant.
-Détournant la tête, le Kaw-djer poussa au large et hissa la voile.
-
-La _Wel-Kiej_ prit son erre, évolua, sortit des jetées. Là, son allure
-s’accéléra sous l’effort d’une fraîche brise du Nord-Ouest. Le Kaw-djer
-pensif tenait la barre, en écoutant la chanson de l’eau contre le
-bordage.
-
-Quand il voulut jeter un regard en arrière, il était trop tard. La
-pièce était jouée, le rideau tiré. Le Bourg-Neuf, Libéria, l’île Hoste
-avaient disparu dans la nuit. Tout s’évanouissait déjà dans le passé.
-
-[Illustration: D’un air sombre le Kaw-djer regarda la "_Wel-Kiej_"
-s’engloutir. (Page 472.)]
-
-
-
-
-XV
-
-SEUL!
-
-
-Dick, attentif à ne pas devancer le moment fixé, ouvrit, au premier
-rayon du soleil, le pli que lui avait donné le Kaw-djer. Il lut:
-
- «Mon fils,
-
- «Je suis las de vivre et j’aspire au repos. Quand tu liras ces
- mots, j’aurai quitté la colonie sans esprit de retour. Je remets
- son sort entre tes mains. Tu es bien jeune encore pour assumer
- cette tâche, mais je sais que tu ne lui seras pas inférieur.
-
- «Exécute loyalement le traité signé par moi avec le Chili, mais
- exige rigoureusement la réciproque. Quand les gisements aurifères
- seront épuisés, nul doute que le Gouvernement chilien ne renonce
- de lui-même à une suzeraineté purement nominale.
-
- «Ce traité coûte temporairement aux Hosteliens l’île Horn qui
- devient ma propriété personnelle. Elle leur retournera après moi.
- C’est là que je me retire. C’est là que j’entends vivre et mourir.
-
- «Si le Chili manquait à ses engagements, tu te souviendrais du
- lieu de ma retraite. Hors ce cas, je veux que tu m’effaces de ta
- mémoire. Ce n’est pas une prière. C’est un ordre, le dernier.
-
- «Adieu. N’aie qu’un seul objectif: la Justice; qu’une seule
- haine: l’Esclavage; qu’un seul amour: la Liberté.»
-
-A l’heure où Dick, bouleversé, lisait ce testament de l’homme à qui
-il devait tant, celui-ci, le front appesanti par de lourdes pensées,
-continuait à fuir, point imperceptible, sur la vaste plaine de la mer.
-Rien n’était changé à bord de la _Wel-Kiej_, dont il tenait toujours la
-barre d’une main ferme.
-
-Mais l’aube empourpra le ciel, et un frisson de rayons d’or courut
-sur la surface palpitante de la mer. Le Kaw-djer releva la tête; ses
-yeux fouillèrent l’horizon du Sud. Au loin, l’île Horn apparut dans la
-lumière grandissante. Le Kaw-djer regarda passionnément cette vapeur
-confuse, qui marquait le terme du voyage, non pas de celui qu’il
-accomplissait en ce moment, mais du long voyage de la vie.
-
-Vers dix heures du matin, il vint aborder au fond d’une petite crique
-à l’abri du ressac. Aussitôt, il mit pied à terre et procéda au
-débarquement de sa cargaison. Une demi-heure suffit à ce travail.
-
-Alors, en homme pressé de se débarrasser d’une besogne pénible qu’il a
-résolu d’accomplir, il saborda la chaloupe d’un furieux coup de hache.
-L’eau pénétra en bouillonnant par la blessure. La _Wel-Kiej_, comme
-eût chancelé un être frappé à mort, s’inclina sur bâbord, oscilla,
-coula dans l’eau profonde... D’un air sombre, le Kaw-djer la regarda
-s’engloutir. Quelque chose saignait en lui. De cette destruction de
-la fidèle chaloupe qui l’avait porté si longtemps, il éprouvait de la
-honte et du remords comme d’un meurtre. Par ce meurtre, il avait tué
-en même temps le passé. Le dernier fil qui le rattachait au reste du
-monde, était définitivement coupé.
-
-La journée tout entière fut employée à monter jusqu’au phare les objets
-qu’il avait apportés et à visiter son domaine. Le phare, les machines
-prêtes à fonctionner, le logement meublé, tout y était complètement
-achevé. D’autre part, au point de vue matériel, il lui serait facile
-de vivre là, grâce au magasin largement pourvu de vivres, aux oiseaux
-marins qu’abattrait son fusil, aux graines dont il s’était muni et
-qu’il sèmerait dans les creux du rocher.
-
-Un peu avant la fin du jour, son installation terminée, il sortit. A
-quelque distance du seuil, il aperçut un tas de pierres, où l’on avait
-amoncelé les débris retirés des fondations.
-
-L’une de ces pierres attira plus vivement son attention. Elle avait
-roulé sur le bord du plateau. Il eût suffi de la pousser du pied pour
-qu’elle s’engloutît dans la mer.
-
-Le Kaw-djer s’approcha. Une flamme de mépris et de haine brillait dans
-son regard...
-
-Il ne s’était pas trompé. Cette pierre zébrée de lignes brillantes,
-c’était du quartz aurifère. Peut-être contenait-elle toute une
-fortune que les ouvriers n’avaient pas su reconnaître. Elle gisait là,
-délaissée comme un bloc sans valeur.
-
-Ainsi le métal maudit le poursuivait jusque-là!... Il revit les
-désastres qui s’étaient abattus sur l’île Hoste, l’affolement de la
-colonie, l’envahissement des aventuriers accourus de tous les coins du
-monde, la faim,... la misère,... la ruine...
-
-Du pied, il poussa l’énorme pépite dans l’abîme, puis, haussant les
-épaules, il s’avança jusqu’à l’extrême pointe du cap.
-
-Derrière lui se dressait le pylône métallique portant à son sommet le
-lanterneau, d’où, pour la première fois, allait jaillir tout à l’heure
-un puissant rayon qui montrerait la bonne route aux navires.
-
-Le Kaw-djer, face à la mer, parcourut des yeux l’horizon.
-
-Un soir, il était déjà venu à cette fin du monde habitable. Ce soir-là,
-le canon du _Jonathan_ en détresse tonnait lugubrement dans la tempête.
-Quel souvenir!... Il y avait treize ans de cela!
-
-Mais, aujourd’hui, l’étendue était vide. Autour de lui, si loin
-qu’allât son regard, partout, de tous côtés, il n’y avait rien que
-la mer. Et, quand bien même il eût franchi la barrière de ciel qui
-limitait sa vue, nulle vie ne lui fût encore apparue. Au delà, très
-loin, dans le mystère de l’Antarctique, c’était un monde mort, une
-région de glace où rien de ce qui vit ne saurait subsister.
-
-Il avait donc atteint le but, et tel était le refuge. Par quel sinistre
-chemin y avait-il été conduit? Il n’avait pas souffert, pourtant,
-des douleurs coutumières des hommes. Lui-même était l’auteur et la
-victime de ses maux. Au lieu d’aboutir à ce rocher perdu dans un
-désert liquide, il n’eût tenu qu’à lui d’être un de ces heureux qu’on
-envie, un de ces puissants devant lesquels les fronts se courbent. Et
-cependant il était là!...
-
-Nulle part ailleurs, en effet, il n’aurait eu la force de supporter
-le fardeau de la vie. Les drames les plus poignants sont ceux de la
-pensée. Pour qui les a subis, pour qui en sort, épuisé, désemparé, jeté
-hors des bases sur lesquelles il a fondé, il n’est plus de ressource
-que la mort ou le cloître. Le Kaw-djer avait choisi le cloître. Ce
-rocher, c’était une cellule aux infranchissables murs de lumière et
-d’espace.
-
-Sa destinée en valait une autre, après tout. Nous mourons, mais nos
-actes ne meurent pas, car ils se perpétuent dans leurs conséquences
-infinies. Passants d’un jour, nos pas laissent dans le sable de la
-route des traces éternelles. Rien n’arrive qui n’ait été déterminé par
-ce qui l’a précédé, et l’avenir est fait des prolongements inconnus du
-passé. Quel que fût cet avenir, quand bien même le peuple qu’il avait
-créé devrait disparaître après une existence éphémère, quand bien même
-la terre abolie s’en irait dispersée dans l’infini cosmique, l’œuvre du
-Kaw-djer ne périrait donc pas.
-
-Debout comme une colonne hautaine au sommet de l’écueil, tout illuminé
-des rayons du soleil couchant, ses cheveux de neige et sa longue
-barbe blanche flottant dans la brise, ainsi songeait le Kaw-djer, en
-contemplant l’immense étendue devant laquelle, loin de tous, utile à
-tous, il allait vivre, libre, seul,--à jamais.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- PREMIÈRE PARTIE.
-
- Chapitres. Pages.
-
- I.--Le Guanaque 1
- II.--Mystérieuse existence 8
- III.--La fin d’un pays libre 18
- IV.--A la côte 31
- V.--Les naufragés 40
-
- DEUXIÈME PARTIE.
-
- I.--A terre 47
- II.--La première loi 73
- III.--A la baie Scotchwell 81
- IV.--Hivernage 95
- V.--Un navire en vue 114
- VI.--Libres 135
- VII.--La première enfance d’un peuple 148
- VIII.--Halg et Sirk 174
- IX.--Le deuxième hiver 194
- X.--Du sang 205
- XI.--Un chef 219
-
- TROISIÈME PARTIE.
-
- I.--Premières mesures 233
- II.--La cité naissante 248
- III.--L’attentat 270
- IV.--Dans les grottes 285
- V.--Un héros 302
- VI.--Pendant dix-huit mois 316
- VII.--L’invasion 335
- VIII.--Un traître 349
- IX.--La patrie hostelienne 363
- X.--Cinq ans après 382
- XI.--La fièvre de l’or 399
- XII.--L’île au pillage 415
- XIII.--Une «journée» 435
- XIV.--L’abdication 451
- XV.--Seul! 471
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 19: «dizaines» remplacé par «dizaine» (depuis une dizaine
- d’années).
- Page 26: «Fourrier» remplacé par «Fourier» (Saint-Simon, Fourier,
- Proudhon et _tutti quanti_).
- Page 82: «concilante» remplacé par «conciliante» (d’humeur plus
- conciliante).
- Page 99: «esayé» remplacé par «essayé» (que ces coquins aient
- essayé de s’emparer de votre chaloupe).
- Page 104: «de de» remplacé par «de» (près de quinze jours côte à
- côte).
- Page 104: «Well» remplacé par «Wel» (les réparations de la
- _Wel-Kiej_).
- Page 105: «abatage» remplacé par «abattage» («lors de l’abattage
- d’arbres» et «Au point de vue de l’abattage»).
- Page 119: «chassenrs» remplacé par «chasseurs» (les chasseurs de
- loups marins).
- Page 120: «brides» remplacé par «bride» (qui tiennent en bride
- les instincts haineux).
- Page 125: «props» remplacé par «propos» (à propos d’une autre
- histoire).
- Page 130: inséré «le» (Tandis que le Kaw-djer s’oubliait).
- Page 140: «immédiatemment» remplacé par «immédiatement» (la
- nouvelle République serait immédiatement mise en
- possession).
- Page 143, note 3: On écrit aujourd'hui «Ushuaia» (une bourgade
- argentine, Ushaia).
- Page 141: «s’en» remplacé par «sans» (l’on ne se quitte pas sans
- s’être dit adieu).
- Page 154: «argentins» remplacé par «argentines» (des pampas
- argentines).
- Page 156: «Blacker» remplacé par «Blaker» (Patterson, Long et
- Blaker).
- Page 159: «risposta» remplacé par «riposta» (riposta Germain
- Rivière).
- Page 167: «Hobart» remplacé par «Hobard» (plus les deux
- charpentiers Hobard et Charley).
- Page 170: «intruments» remplacé par «instruments» (ces
- instruments de production).
- Page 176: «sourcis» remplacé par «sourcils» (Kaw-djer l’écoutait
- les sourcils froncés).
- Page 188: «s’écia» remplacé par «s’écria» (--Rester près de
- vous!... s’écria Graziella).
- Page 193: «combattive» remplacé par «combative» (la nature
- combative des humains).
- Page 226: «attidude» remplacé par «attitude» (leur attitude avait
- quelque chose de militaire).
- Page 230: «échant» remplacé par «échéant» (ils l’étaient encore,
- le cas échéant).
- Page 240: «Hobart» remplacé par «Hobard» (sous la direction du
- charpentier Hobard).
- Page 253: «ouvaient» remplacé par «ouvraient» (ses lèvres ne
- s’entr’ouvraient que pour dire l’indispensable).
- Page 259: «la la» remplacé par «la» (prit la parole).
- Page 273: «Jakson» remplacé par «Jackson» (--Et Jackson, énuméra
- Dorick).
- Page 278: «mumura» remplacé par «murmura» (--Comme ça!...
- murmura-t-il).
- Page 280: «Kennnedy» remplacé par «Kennedy» (Kennedy les
- arrachait une à une).
- Page 283: «Pourquoi» remplacé par «Pour quoi» (--Pour quoi
- faire?).
- Page 299: «et et» remplacé par «et» (un _cent_ pour le dîner et
- un _cent_ pour vous).
- Page 310: «garotté» remplacé par «garrotté» (on avait enfermé et
- si solidement garrotté).
- Page 314: «arcboutant» remplacé par «arc-boutant» (en
- s’arc-boutant les uns contre les autres).
- Page 321: «combattives» remplacé par «combatives» (d’allures
- moins effrontées et moins combatives).
- Page 321: «auquels» remplacé par «auxquels» (Pour ceux auxquels
- il n’était pas familier).
- Page 337: «Ponsounby» remplacé par «Ponsonby» (le Ponsonby Sound)
- (deux fois).
- Page 341: «deux» remplacé par «d’eux» (L’un d’eux vidait-il les
- arçons?).
- Page 342: «surplomblaient» remplacé par «surplombaient» (des
- rochers surplombaient la chaussée).
- Page 349: «enlizé» remplacé par «enlisé» (où un cheval se fût
- enlisé jusqu’au ventre).
- Page 361: «gouglou» remplacé par «glouglou» (un faible glouglou
- lui fit comprendre).
- Page 365: «chuchottantes» remplacé par «chuchotantes» (des
- frôlements, des voix chuchotantes).
- Page 371: «Néammoins» remplacé par «Néanmoins» (Néanmoins, il
- est superflu de le dire).
- Page 386: «navives» remplacé par «navires» (les navires y
- apportent le nécessaire).
- Page 389: «particulièment» remplacé par «particulièrement» (Les
- criques de l’île Hoste sont particulièrement
- recherchées).
- Page 395: «Aiguire» remplacé par «Aguire» (s’écria M. Aguire
- étonné).
- Page 430: «Gouvervement» remplacé par «Gouvernement» (le
- Gouvernement de la colonie).
- Page 430: «véritale» remplacé par «véritable» (en dévoilant sa
- véritable personnalité).
- Page 451: «tannières» remplacé par «tanières» (hors de leurs
- tanières).
- Page 452: «sentaient» remplacé par «serraient» (maintenant qu’ils
- se serraient les coudes).
- Page 464: «quel» remplacé par «quelle» (Voilà donc à quelle
- impasse il aboutissait).
- Page 466: «nous-même» remplacé par «nous-mêmes» (n’en étant pas
- nous-mêmes dépourvus).
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 60450 ***