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La liste de ces - corrections se trouve à la fin du texte. - - Cependant les erreurs u/n et la ponctuation ont été corrigées - tacitement. - - - - - LES NAUFRAGÉS - DU - _JONATHAN_ - - - - -LES MONDES CONNUS ET INCONNUS - -[Illustration: JULES VERNE - - LES - NAUFRAGÉS - DU - JONATHAN] - -COLLECTION HETZEL - - - - - LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES - - JULES VERNE - - LES - NAUFRAGÉS - DU - _Jonathan_ - - _Illustrations - par - GEORGE ROUX_ - - PLANCHES - En Chromotypographie - - [Illustration] - - COLLECTION HETZEL - 18, rue Jacob, PARIS, VIe. - Tous droits de traduction et de reproduction réservés. - - - - -_Copyright 1909, by J. Hetzel._ - - - - -LES NAUFRAGÉS DU JONATHAN - -[Illustration] - -I - -LE GUANAQUE. - - -C’était un gracieux animal, le cou long et d’une courbure élégante, la -croupe arrondie, les jambes nerveuses et effilées, les flancs effacés, -la robe d’un roux fauve tacheté de blanc, la queue courte, en panache, -très fournie de poils. Son nom dans le pays: _guanaco_; en français: -_guanaque_. Vus de loin, ces ruminants ont souvent donné l’illusion de -chevaux montés, et plus d’un voyageur, trompé par cette apparence, a -pris pour une bande de cavaliers un de leurs troupeaux passant au galop -à l’horizon. - -Seule créature visible dans cette région déserte, ce guanaque vint -s’arrêter sur la crête d’un monticule, au milieu d’une vaste prairie -où les joncs se frôlaient bruyamment et dardaient leurs pointes aiguës -entre des touffes de plantes épineuses. Le museau tourné au vent, il -aspirait les émanations qu’une légère brise apportait de l’Est. L’œil -attentif, l’oreille dressée, pivotante, il écoutait, prêt à prendre la -fuite au moindre bruit suspect. - -La plaine ne présentait pas une surface uniformément plate. Çà et -là, elle était vallonnée de bosses que les grandes pluies orageuses, -en ravinant la terre, avaient laissées après elles. Abrité par un de -ces épaulements, à faible distance du monticule, rampait un indigène, -un Indien, que le guanaque ne pouvait apercevoir. Aux trois quarts -nu, n’ayant pour tout vêtement que les lambeaux d’une peau de bête, -il avançait sans bruit, se faufilant dans l’herbe, de manière à se -rapprocher du gibier convoité sans l’effaroucher. Celui-ci, cependant, -avait la notion d’un péril imminent et commençait à donner des signes -d’inquiétude. - -Soudain, un lasso coupa l’air en sifflant et se déroula vers l’animal. -La longue courroie n’atteignit pas le but; elle glissa et, de la -croupe, tomba sur le sol. - -Le coup était manqué. Le guanaque s’était enfui à toutes jambes. Il -avait déjà disparu derrière un massif d’arbres, lorsque l’Indien arriva -au sommet du monticule. - -Mais, si le guanaque ne courait plus aucun danger, l’homme était menacé -à son tour. - -Après avoir ramené à lui le lasso dont le bout était fixé à sa -ceinture, il se préparait à redescendre, quand un furieux rugissement -éclata à quelques pas de lui. Presque aussitôt, un fauve s’abattit à -ses pieds. - -C’était un jaguar de grande taille, au pelage grisâtre marbré de -tachetures noires à centres plus clairs imitant la pupille d’un œil. - -L’indigène connaissait la férocité de cet animal capable de l’étrangler -d’un seul coup de mâchoire. Il recula d’un bond. Par malheur, une -pierre qui roula sous son pied lui fit perdre l’équilibre. La main -haute, il essaya de se défendre à l’aide d’une sorte de couteau, fait -d’un os de phoque très effilé, qu’il était parvenu à tirer de sa -ceinture. Un instant même, il espéra pouvoir se relever et se mettre -en meilleure posture. Il n’en eut pas le temps. Le jaguar légèrement -touché le chargea avec fureur. Renversé, les griffes du fauve déchirant -sa poitrine, il était perdu. - -Juste à ce moment retentit la détonation sèche d’une carabine. Le -jaguar, le cœur traversé d’une balle, s’abattit foudroyé. - -A cent pas de là une légère vapeur blanche voltigeait au-dessus d’un -des rocs de la falaise. Debout sur ce roc, se tenait un homme, sa -carabine encore épaulée. - -De type arien très accusé, cet homme n’était pas un compatriote du -blessé. Il n’avait pas la peau brune, bien qu’il fût fortement halé, ni -le nez élargi dans un profond enfoncement des orbites, ni les pommettes -saillantes, ni le front bas sous un angle fuyant, ni les petits yeux de -la race indigène. Au contraire, sa physionomie était intelligente, son -front vaste et zébré des multiples rides du penseur. - -Ce personnage portait, coupés ras, des cheveux grisonnants comme sa -barbe. Toutefois on n’aurait pu, à dix ans près, indiquer son âge, -compris sans doute entre la quarantaine et la cinquantaine. Il était -de haute taille, et paraissait doué d’une force athlétique, d’une -constitution vigoureuse, d’une santé inattaquable. Les traits de son -visage étaient énergiques et graves, et toute sa personne exprimait la -fierté, bien différente de l’orgueilleuse vanité des sots, ce qui lui -donnait une véritable noblesse d’attitude et de gestes. - -Comprenant qu’il ne serait pas nécessaire de décharger une seconde fois -sa carabine, le nouveau venu l’abaissa, la désarma, là mit sous son -bras, puis se retourna vers le Sud. - -Dans cette direction, en contre-bas de la falaise se développait une -large étendue de mer. L’homme, se penchant, appela: «Karroly!...» et -ajouta deux ou trois mots dans une langue rude et gutturale. - -Quelques minutes plus tard, par une coupure de la falaise, apparut -un adolescent d’environ dix-sept ans, que suivit de près un homme -dans la maturité de l’âge. Assurément, tous deux étaient Indiens, -à en juger par leur type bien différent de celui de ce blanc, qui -venait de prouver son adresse par un si brillant coup de fusil. Bien -musclé, larges épaules, torse puissant, grosse tête carrée portée sur -un cou robuste, taille de cinq pieds, très brun de peau, très noir de -cheveux, des yeux perçants sous une arcade sourcilière peu fournie, -barbe réduite à quelques poils, tel était l’homme, qui paraissait avoir -dépassé la quarantaine. Les caractères de l’animalité, mais d’une -animalité douce et caressante, le disputaient à ceux de l’humanité, -chez cet être de race inférieure, qu’on eût été tenté de comparer, -plutôt qu’à un fauve, à un bon et fidèle chien, à l’un de ces courageux -terre-neuve, qui peuvent devenir le compagnon, mieux que le compagnon, -l’ami de leur maître. Et ce fut bien comme un de ces dévoués animaux -qu’il accourut à l’appel de son nom. - -Quant au jeune garçon, son fils selon toute apparence, dont le corps -souple comme celui d’un serpent était entièrement nu, il semblait très -supérieur à son père au point de vue intellectuel. Son front plus -développé, ses yeux pleins de feu, exprimaient l’intelligence et, ce -qui vaut mieux encore, la droiture et la franchise. - -Lorsque les trois personnages furent réunis, les deux hommes -échangèrent quelques mots dans ce langage indigène caractérisé par une -aspiration courte à la moitié de la plupart des mots, puis tous se -dirigèrent vers le blessé, qui gisait sur le sol près du jaguar abattu. - -Le malheureux avait perdu connaissance. Le sang coulait de sa poitrine -labourée par les griffes de la bête féroce. Cependant, ses yeux fermés -se rouvrirent lorsqu’il sentit une main écarter son grossier vêtement. - -En apercevant celui qui venait à son secours, son regard s’éclaira -d’une faible lueur de joie, et ses lèvres décolorées murmurèrent un nom: - -«Le Kaw-djer!...» - -Le Kaw-djer, un mot qui signifie l’ami, le bienfaiteur, le sauveur, en -langue indigène, et ce beau nom appartenait évidemment à ce blanc, car -celui-ci fit un signe affirmatif. - -Pendant qu’il donnait les premiers soins au blessé, Karroly redescendit -par la coupée de la falaise pour revenir bientôt avec un carnier -renfermant une trousse et quelques flacons pleins du suc de certaines -plantes du pays. Tandis que l’Indien soutenait sur ses genoux la tête -du blessé, dont la poitrine était à découvert, le Kaw-djer lava les -blessures et en étancha le sang. Il rapprocha ensuite les lèvres des -plaies, qui furent recouvertes par des tampons de charpie imbibée du -contenu de l’un des flacons, puis, détachant sa ceinture de laine, il -en entoura la poitrine de l’indigène, de manière à maintenir tout le -pansement. - -[Illustration: «Où est ta tribu?» (Page 5.)] - -Le malheureux survivrait-il? Le Kaw-djer ne le pensait pas. Aucun -remède ne pourrait sans doute provoquer la cicatrisation de ces -déchirures, qui semblaient intéresser jusqu’à l’estomac et jusqu’aux -poumons. - -Karroly, profitant de ce que les yeux du blessé venaient de se rouvrir, -demanda: - -«Où est ta tribu?... - ---Là... là..., murmura l’indigène, en indiquant de la main la direction -de l’Est. - ---Ce doit être, à huit ou dix milles d’ici, sur la rive du canal, dit -le Kaw-djer, ce campement dont nous avons aperçu les feux la nuit -dernière. - -Karroly approuva de la tête. - ---Il n’est que quatre heures, ajouta le Kaw-djer, mais le flot va -bientôt monter. Nous ne pourrons partir qu’au soleil levant... - ---Oui, dit Karroly. - -Le Kaw-djer reprit: - ---Halg et toi, vous allez transporter cet homme et vous l’étendrez dans -la barque. Nous ne pouvons rien de plus pour lui.» - -Karroly et son fils se mirent en devoir d’obéir. Chargés du blessé, ils -commencèrent à descendre vers la grève. L’un d’eux reviendrait ensuite -chercher le jaguar, dont la dépouille se vendrait cher aux trafiquants -étrangers. - -Pendant que ses compagnons s’acquittaient de cette double besogne, -le Kaw-djer s’éloigna de quelques pas et escalada l’un des rochers -qui dentelaient la falaise. De là, son regard rayonnait vers tous les -points de l’horizon. - -A ses pieds, se découpait un littoral capricieusement dessiné, qui -formait la limite nord d’un canal large de plusieurs lieues. La rive -opposée, que des bras de mer échancraient à perte de vue, s’estompait -en vagues linéaments, semis d’îles et d’îlots qui semblaient des -vapeurs dans le lointain. Ni à l’Est, ni à l’Ouest on n’apercevait les -extrémités de ce canal, le long duquel courait la haute et puissante -falaise. - -Vers le Nord, se développaient interminablement des prairies et des -plaines, zébrées de nombreux cours d’eau qui se déversaient dans la -mer, soit en torrents tumultueux, soit par des chutes retentissantes. -De la surface de ces immenses prairies jaillissaient, par endroits, -des îlots de verdure, forêts épaisses, au milieu desquelles on eût -vainement cherché un village, et dont les cimes s’empourpraient des -rayons du soleil alors à son déclin. Au delà, bornant l’horizon de ce -côté, se profilaient les masses pesantes d’une chaîne de montagnes, que -couronnait la blancheur éclatante des glaciers. - -Dans la direction de l’Est, le relief du pays s’accentuait plus encore. -A l’aplomb du littoral, la falaise se haussait par étages successifs, -puis se redressait enfin brusquement en pics aigus qui allaient se -perdre dans les zones élevées du ciel. - -La contrée paraissait totalement déserte. Même solitude aussi sur le -canal. Pas une embarcation en vue, fût-ce un canot d’écorce, ou une -pirogue à voiles. Enfin, si loin que le regard pût atteindre, ni des -îles du Sud, ni d’aucun point du littoral, ni d’aucune saillie de la -falaise ne s’élevait une fumée témoignant de la présence de créatures -humaines. - -Le jour en était arrivé à cette heure, toujours empreinte de quelque -mélancolie, qui précède immédiatement le crépuscule. De grands oiseaux -planeurs, en quête de leur gîte nocturne, fendaient l’air de leurs -troupes bruyantes. - -Le Kaw-djer, les bras croisés, debout sur la roche qu’il avait -gravie, gardait une immobilité de statue. Mais une extase illuminait -son visage, ses paupières palpitaient, ses yeux étincelaient d’une -sorte d’enthousiasme sacré, pendant qu’il contemplait cette étendue -prodigieuse de terre et de mer, dernière parcelle du globe qui -n’appartînt à personne, dernière région qui ne fût pas courbée sous le -joug des lois. - -Longtemps, il demeura ainsi, baigné dans la lumière et fouetté par -la brise, puis il ouvrit les bras, les tendit vers l’espace, et un -profond soupir gonfla sa poitrine, comme s’il eût voulu embrasser d’une -étreinte, aspirer d’une haleine tout l’infini. Alors, tandis que son -regard semblait braver le ciel et parcourait orgueilleusement la terre, -de ses lèvres s’échappa un cri, qui résumait son appétit sauvage d’une -liberté absolue, sans limite. - -Ce cri, c’était celui des anarchistes de tous les pays, c’était la -formule célèbre, si caractéristique qu’on l’emploie couramment comme -un synonyme de leur nom, dans laquelle est contenue en quatre mots -toute la doctrine de cette secte redoutable. - -[Illustration: Debout sur la roche qu’il avait gravie... (Page 6.)] - -«Ni Dieu, ni maître!...» proclamait-il d’une voix éclatante, tandis -que, le corps à demi penché au-dessus des flots, hors de l’arête de la -falaise, il semblait, d’un geste farouche, balayer l’immense horizon. - - - - -II - -MYSTÉRIEUSE EXISTENCE. - - -Les géographes désignent sous le nom de Magellanie l’ensemble des îles -et îlots groupés, entre l’Atlantique et le Pacifique, à la pointe sud -du continent américain. Les terres les plus australes de ce continent, -c’est-à-dire le territoire patagon, prolongées par les deux vastes -presqu’îles du Roi Guillaume et de Brunswick, se terminent par un des -caps de cette dernière, le cap Froward. Tout ce qui ne leur est pas -directement rattaché, tout ce qui en est séparé par le détroit de -Magellan, constitue ce domaine, auquel a été justement réservé le nom -de l’illustre navigateur portugais du XVIe siècle. - -La conséquence de cette disposition géographique, c’est que, jusqu’en -1881, cette partie du Nouveau-Monde n’était rattachée à aucun État -civilisé, pas même à ses plus proches voisins, le Chili et la -République Argentine, qui se disputaient alors les pampas de la -Patagonie. La Magellanie n’appartenait à personne, et des colonies -pouvaient s’y fonder en conservant leur entière indépendance. - -Elle n’est cependant pas d’une étendue insignifiante, cette contrée -qui, sur une aire de cinquante mille kilomètres superficiels, comprend, -outre un grand nombre d’autres îles de moindre importance, la Terre -de Feu, la Terre de Désolation, les îles Clarence, Hoste, Navarin, -plus l’archipel du cap Horn, formé lui-même des îles Grévy, Wollaston, -Freycinet, Hermitte, Herschell, et des îlots et récifs, par lesquels -s’achève en poussière la masse énorme du continent américain. - -Des diverses parcelles de la Magellanie, la Terre de Feu est de -beaucoup la plus vaste. Au Nord et à l’Ouest, elle a pour limite un -littoral très déchiqueté, depuis le promontoire d’Espiritu Santo -jusqu’au Magdalena Sound. Après avoir projeté vers l’Ouest une -presqu’île tout effilochée que domine le mont Sarmiento, elle se -prolonge, au Sud-Est, par la pointe de San-Diego, sorte de sphinx -accroupi dont la queue trempe dans les eaux du détroit de Lemaire. - -C’est dans cette grande île, au mois d’avril 1880, que se sont passés -les faits qui viennent d’être racontés. Ce canal que le Kaw-djer avait -sous les yeux pendant sa fiévreuse méditation, c’est le canal du -Beagle, qui court au sud de la Terre de Feu et dont la rive opposée -est formée par les îles Gordon, Hoste, Navarin et Picton. Plus au Sud -encore, s’éparpille le capricieux archipel du cap Horn. - -Près de dix ans avant le jour choisi comme point de départ à ce récit, -celui que les Indiens devaient plus tard appeler le Kaw-djer avait été -pour la première fois rencontré sur le littoral fuégien. Comment s’y -était-il transporté? Sans doute à bord de l’un des nombreux bâtiments, -voiliers et steamers, qui suivent les détours du labyrinthe maritime de -la Magellanie et des îles qui la prolongent sur l’Océan Pacifique, en -faisant avec les indigènes le commerce des pelleteries de guanaques, de -vigognes, de nandous et de loups marins. - -La présence de cet étranger pouvait s’expliquer aisément de la sorte, -mais, quant à savoir quel était son nom, de quelle nationalité il -relevait, s’il se rattachait par sa naissance à l’Ancien ou au -Nouveau-Monde, c’étaient là autant de questions auxquelles il eût été -malaisé de répondre. - -On ignorait tout de lui. Nul, d’ailleurs, il convient de l’ajouter, -n’avait jamais cherché à se renseigner à son sujet. Dans ce pays où -n’existait aucune autorité, qui aurait eu qualité pour l’interroger? Il -n’était pas dans un de ces États organisés où la police s’inquiète du -passé des gens et où il est impossible de demeurer longtemps inconnu. -Ici, personne n’était dépositaire d’une puissance quelconque, et l’on -pouvait vivre en dehors de toutes coutumes, de toutes lois, dans la -plus complète liberté. - -Pendant les deux premières années qui suivirent son arrivée à la Terre -de Feu, le Kaw-djer ne chercha pas à se fixer sur un point plutôt que -sur un autre. Sillonnant la contrée de ses courses vagabondes, il -se mit en relations avec les indigènes, mais sans jamais approcher -des rares factoreries exploitées çà et là par des colons de race -blanche. S’il entrait en rapports avec un des navires relâchant en -quelque point de l’archipel, c’était toujours par l’intermédiaire d’un -Fuégien, et uniquement pour renouveler ses munitions et ses substances -pharmaceutiques. Ces achats, il les payait, soit au moyen d’échanges, -soit en monnaie espagnole ou anglaise, dont il ne semblait pas dépourvu. - -Le reste du temps, il allait de tribus en tribus, de campements en -campements. Il vivait, comme les indigènes, des produits de sa chasse -et de sa pêche, tantôt parmi les familles du littoral, tantôt chez -les peuplades de l’intérieur, partageant leur ajoupa ou leur tente, -soignant les malades, secourant les veuves et les orphelins, adoré -par ces pauvres gens, qui ne tardèrent pas à lui décerner le glorieux -surnom sous lequel il était connu maintenant d’un bout à l’autre de -l’archipel. - -Que le Kaw-djer fût un homme instruit, aucun doute à cet égard, et il -avait dû faire notamment des études très complètes en médecine. Il -connaissait aussi plusieurs langues, et Français, Anglais, Allemands, -Espagnols et Norvégiens auraient pu indifféremment le prendre pour un -compatriote. A son bagage de polyglotte, cet énigmatique personnage -n’avait pas tardé à ajouter le yaghon. Il parlait couramment cet -idiome, qui est le plus employé dans la Magellanie, et dont les -missionnaires se sont servis pour traduire quelques passages de la -Bible. - -Loin d’être inhabitable, ainsi qu’on le croit généralement, la -Magellanie, où le Kaw-djer avait fixé sa vie, est très supérieure à la -réputation que lui ont value les récits de ses premiers explorateurs. -Certes, il serait exagéré de la transformer en paradis terrestre, -et l’on aurait mauvaise grâce à contester que sa pointe extrême, le -cap Horn, ne soit balayée par des tempêtes dont la fréquence n’a -d’égale que la fureur. Mais il ne manque pas de pays, en Europe même, -qui nourrissent une population nombreuse, bien que les conditions -d’existence y soient beaucoup plus rudes. Si le climat y est humide -au plus haut point, cet archipel doit à la mer qui l’entoure une -incontestable régularité de température, et il n’a pas à subir les -froids rigoureux de la Russie septentrionale, de la Suède et de la -Norvège. La moyenne thermométrique ne descend pas au-dessous de cinq -degrés centigrades en hiver si elle ne s’élève pas au-dessus de quinze -degrés en été. - -A défaut d’observations météorologiques, l’aspect de ces îles aurait -dû mettre en garde contre toute appréciation d’un pessimisme exagéré. -La végétation y atteint une ampleur qui lui serait interdite dans -la zone glaciale. Il y existe d’immenses pâturages qui suffiraient -à la nourriture d’innombrables troupeaux, et de vastes forêts où -se rencontrent en abondance le hêtre antarctique, le bouleau, -l’épine-vinette et l’écorce de Winter. Sans aucun doute, nos végétaux -comestibles s’y acclimateraient aisément, et beaucoup d’entre eux, -jusques et y compris le froment, pourraient y prospérer. - -Pourtant, cette contrée, qui n’est pas inhabitable, est à peu près -inhabitée. Sa population ne comprend qu’un petit nombre d’Indiens, -catalogués sous le nom de Fuégiens ou de Pêcherais, véritables sauvages -au dernier rang de l’humanité, qui vivent presque entièrement nus et -mènent, à travers ces vastes solitudes, une vie errante et misérable. - -Longtemps déjà avant l’époque où commence cette histoire, le Chili, -en fondant la station de Punta-Arenas sur le détroit de Magellan, -avait paru prêter quelque attention à ces régions méconnues. Mais à -cela s’était borné son effort, et, malgré la prospérité de sa colonie, -il n’avait fait aucune tentative pour prendre pied sur l’archipel -magellanique proprement dit. - -Quelle succession d’événements avait conduit le Kaw-djer dans cette -contrée ignorée de la plupart des hommes? Cela aussi était un mystère, -mais ce mystère, du moins, le cri lancé du haut de la falaise, comme un -défi au ciel et comme un remerciement passionné à la terre, permettait -de le percer en partie. - -«Ni Dieu, ni maître!» c’est la formule classique des anarchistes. Il -était donc à supposer que le Kaw-djer appartenait, lui aussi, à cette -secte, foule hétéroclite de criminels et d’illuminés. Ceux-là, rongés -d’envie et de haine, toujours prêts à la violence et au meurtre; -ceux-ci, véritables poètes qui rêvent une humanité chimérique d’où le -mal serait banni à jamais par la suppression des lois imaginées pour le -combattre. - -A laquelle de ces deux classes appartenait le Kaw-djer? Était-il un -de ces libertaires aigris, un de ces apologistes de l’action directe -et de la propagande par le fait, et, successivement rejeté par toutes -les nations, n’avait-il trouvé de refuge qu’à cette extrémité du monde -habitable? - -Une telle hypothèse se serait mal accordée avec la bonté dont il avait -donné tant de preuves depuis son arrivée dans l’archipel magellanique. -Qui s’était acharné si souvent à sauver des existences humaines n’avait -jamais dû songer à en détruire. Qu’il fût anarchiste, oui, puisqu’il -le proclamait lui-même, mais alors il appartenait à la section des -rêveurs et non à celle des professionnels de la bombe et du couteau. -S’il en était effectivement ainsi, son exil ne devait être que le -dénouement logique d’un drame intérieur, et non pas un châtiment édicté -par une volonté étrangère. Sans doute, tout enivré par son rêve, il -n’avait pu supporter ces règles d’airain qui, dans l’Univers civilisé, -conduisent l’homme en laisse du berceau jusqu’à la mort, et un moment -était venu où l’air lui avait semblé irrespirable dans cette forêt de -lois innombrables par lesquelles les citoyens achètent, au prix de -leur indépendance, un peu de bien-être et de sécurité. Son caractère -lui interdisant de vouloir imposer par la force ses idées et ses -répugnances, il n’avait pu, dès lors, que partir à la recherche d’un -pays où l’on ne connût pas l’esclavage, et c’est ainsi peut-être qu’il -avait échoué finalement en Magellanie, le seul point, sur toute la -surface de la terre, où régnât encore la liberté intégrale. - -Pendant les premiers temps de son séjour, deux ans environ, le Kaw-djer -ne quitta point la grande île où il avait débarqué. - -La confiance qu’il inspirait aux indigènes, son influence sur leurs -tribus ne tarda pas à s’accroître. On venait le consulter des autres -îles parcourues par des Indiens Canoes, ou Indiens à pirogues, dont -la race est quelque peu différente de celle des Yacanas qui peuplent -la Terre de Feu. Ces misérables Pêcherais, qui vivent, comme leurs -congénères, de chasse et de pêche, se rendaient près du «Bienfaiteur», -quand celui-ci se trouvait sur le littoral du canal du Beagle. Le -Kaw-djer ne refusait à personne ses conseils ni ses soins. Souvent -même, dans certaines circonstances graves, lorsque sévissait quelque -épidémie, il risqua sans marchander sa vie pour combattre le fléau. -Bientôt sa renommée se répandit dans toute la contrée. Elle franchit le -détroit de Magellan. On sut qu’un étranger, installé sur la Terre de -Feu, avait reçu des indigènes reconnaissants le titre de Kaw-djer, et, -à plusieurs reprises, il fut sollicité de venir à Punta-Arenas. Mais -il répondit invariablement par un refus dont aucune instance ne put -triompher. Il semblait qu’il ne voulût pas remettre le pied là où il ne -sentait plus le sol libre. - -[Illustration: On venait le consulter... (Page 12.)] - -Vers la fin de la deuxième année de son séjour, il se produisit un -incident dont les conséquences devaient avoir une certaine influence -sur sa vie ultérieure. - -Si le Kaw-djer s’obstinait à ne pas aller à la bourgade chilienne -de Punta-Arenas, qui est située sur le territoire de la Patagonie, -les Patagons ne se privent pas d’envahir parfois le territoire -magellanique. Eux et leurs chevaux transportés en quelques heures sur -la rive sud du détroit de Magellan, ils font de longues excursions, -ce qu’on appelle en Amérique de grands _raids_, d’une extrémité à -l’autre de la Terre de Feu, attaquant les Fuégiens, les rançonnant, les -pillant, s’emparant des enfants qu’ils emmènent en esclavage dans les -tribus patagones. - -Entre les Patagons ou Tchnelts et les Fuégiens, il existe des -différences ethniques assez sensibles sous le rapport de la race et des -mœurs, les premiers étant infiniment plus redoutables que les seconds. -Ceux-ci vivent de la pêche et ne se réunissent guère que par familles, -tandis que ceux-là sont chasseurs et forment des tribus compactes sous -l’autorité d’un chef. En outre, la taille des Fuégiens est un peu -inférieure à celle de leurs voisins du continent. On les reconnaît à -leur grosse tête carrée, aux pommettes saillantes de leur face, à leurs -sourcils clairsemés, à la dépression de leur crâne. En somme, on les -tient pour des êtres assez misérables, dont la race n’est pas près de -finir cependant, car le nombre des enfants est considérable, autant, -pourrait-on dire, que celui des chiens qui grouillent autour des -campements. - -Quant aux Patagons, ils sont de haute stature, vigoureux et bien -proportionnés. Dénués de barbe, ils laissent pendre leurs longs cheveux -noirs maintenus sur le front par un bandeau. Leur figure olivâtre -est plus large aux mâchoires qu’aux tempes, leurs yeux s’allongent -quelque peu suivant le type mongol, et, de part et d’autre d’un nez -largement épaté, leurs yeux brillent du fond d’orbites assez rétrécies. -Intrépides et infatigables cavaliers, il leur faut de larges espaces -à franchir avec leurs non moins infatigables montures, d’immenses -pâturages pour la nourriture de leurs chevaux, des terrains de chasse -où ils poursuivent le guanaque, la vigogne et le nandou. - -Plus d’une fois, le Kaw-djer les avait rencontrés pendant leurs -incursions sur la Terre de Feu, mais jusqu’alors il n’avait jamais pris -contact avec ces farouches déprédateurs, que le Chili et l’Argentine -sont impuissants à contenir. - -Ce fut en novembre 1872, alors que ses pérégrinations l’avaient conduit -sur la côte ouest de la Fuégie, près du détroit de Magellan, que le -Kaw-djer eut pour la première fois à intervenir contre eux, en faveur -de Pêcherais de la baie Inutile. - -Cette baie, limitée au Nord par des marécages, forme une profonde -découpure à peu près en face de l’emplacement où Sarmiento avait établi -sa colonie de Port-Famine, de sinistre mémoire. - -Un parti de Tchnelts, après avoir débarqué sur la rive sud de la baie -Inutile, attaqua un campement de Yacanas, qui ne comptait qu’une -vingtaine de familles. La supériorité numérique se trouvait du côté -des assaillants, en même temps plus robustes et mieux armés que les -indigènes. - -Ceux-ci essayèrent de lutter cependant, sous le commandement d’un -Indien Canoe qui venait d’arriver au campement avec sa pirogue. - -Cet homme s’appelait Karroly. Il faisait le métier de pilote et guidait -les bâtiments de cabotage qui s’aventurent sur le canal du Beagle et -entre les îles de l’archipel du cap Horn. C’est en revenant de conduire -un navire à Punta-Arenas qu’il avait relâché dans la baie Inutile. - -Karroly organisa la résistance et, aidé des Yacanas, tenta de repousser -les agresseurs. Mais la partie était par trop inégale. Les Pêcherais ne -pouvaient opposer une défense sérieuse. Le campement fut envahi, les -tentes furent renversées, le sang coula. Les familles furent dispersées. - -Pendant la lutte, le fils de Karroly, Halg, alors âgé de neuf ans -environ, était resté dans la pirogue, où il attendait son père, lorsque -deux Patagons se précipitèrent de son côté. - -Le jeune garçon ne voulut pas s’éloigner de la grève, ce qui l’eût mis -hors d’atteinte, mais ce qui eût aussi empêché son père de chercher -refuge à bord de la pirogue. - -Un des Tchnelts sauta dans l’embarcation et saisit l’enfant entre ses -bras. - -A ce moment, Karroly fuyait le campement au pouvoir des agresseurs. -Il courut au secours de son fils que le Tchnelt emportait. Une flèche -envoyée par l’autre Patagon siffla à son oreille sans le toucher. - -[Illustration: Les Patagons les couvrirent d’une nuée de flèches... -(Page 17.)] - -Avant qu’un second trait ne fût lancé, la détonation d’une arme à feu -retentit. Le ravisseur mortellement frappé roula à terre, tandis que -son compagnon prenait la fuite. - -Le coup de feu avait été tiré par un homme de race blanche que le -hasard amenait sur le lieu du combat. Cet homme, c’était le Kaw-djer. - -Il n’y avait pas à s’attarder. La pirogue fut vigoureusement halée par -son amarre. Le Kaw-djer et Karroly sautèrent à bord avec l’enfant et -poussèrent au large. Ils étaient déjà à une encâblure du rivage lorsque -les Patagons les couvrirent d’une nuée de flèches dont l’une atteignit -Halg à l’épaule. - -Cette blessure présentant une certaine gravité, le Kaw-djer ne -voulut pas quitter ses compagnons tant que ses soins pouvaient être -nécessaires. C’est pourquoi il resta dans la pirogue, qui contourna la -Terre de Feu, suivit le canal du Beagle, et vint enfin s’arrêter dans -une petite crique bien abritée de l’île Neuve, où Karroly avait établi -sa résidence. - -Alors, il n’y avait plus rien à craindre pour le jeune garçon, dont la -blessure était en voie de guérison. Karroly ne savait comment exprimer -sa reconnaissance. - -Lorsque, sa pirogue amarrée au fond de la crique, l’Indien eut -débarqué, il pria le Kaw-djer de le suivre. - -«Ma maison est là, lui dit-il; c’est ici que je vis avec mon fils. -Si tu n’y veux rester que quelques jours, tu seras le bienvenu, puis -ma pirogue te ramènera de l’autre côté du canal. Si tu veux y rester -toujours, ma demeure sera la tienne et je serai ton serviteur.» - -A dater de ce jour, le Kaw-djer n’avait plus quitté l’île Neuve, ni -Karroly, ni son enfant. Grâce à lui, l’habitation de l’Indien Canoe -était devenue plus confortable, et Karroly fut bientôt à même d’exercer -son métier de pilote dans de meilleures conditions. A sa fragile -pirogue fut substituée cette solide chaloupe, la _Wel-Kiej_, achetée -à la suite du naufrage d’un navire norvégien, dans laquelle l’homme -blessé par le jaguar venait d’être déposé. - -Mais cette nouvelle existence ne détourna pas le Kaw-djer de son -œuvre humanitaire. Ses visites aux familles indigènes ne furent pas -supprimées, et il continua de courir partout où il y avait un service à -rendre ou une douleur à guérir. - -Plusieurs années se passèrent ainsi, et tout portait à croire que le -Kaw-djer continuerait à jamais sa vie libre sur cette terre libre, -lorsqu’un événement imprévu vint en troubler profondément le cours. - - - - -III - -LA FIN D’UN PAYS LIBRE. - - -L’Ile Neuve commande l’entrée du canal du Beagle par l’Est. Longue de -huit kilomètres, large de quatre, elle affecte la forme d’un pentagone -irrégulier. Les arbres n’y manquent pas, plus particulièrement le -hêtre, le frêne, l’écorce de Winter, des myrtacées et quelques cyprès -de taille moyenne. A la surface des prairies poussent des houx, des -berbéris, des fougères de petite venue. En de certaines places abritées -se montre le bon sol, la terre végétale, propre à la culture des -légumes. Ailleurs, là où l’humus existe en couche insuffisante, et plus -spécialement aux abords des grèves, la nature a brodé sa tapisserie de -lichens, de mousses et de lycopodes. - -C’était sur cette île, au revers d’une haute falaise, face à la mer, -que l’Indien Karroly résidait depuis une dizaine d’années. Il n’aurait -pu choisir une station plus favorable. Tous les navires, au sortir du -détroit de Lemaire, passent en vue de l’Ile Neuve. S’ils cherchent à -gagner l’Océan Pacifique en doublant le cap Horn, ils n’ont besoin de -personne. Mais si, désireux de trafiquer à travers l’archipel, ils -veulent en suivre les divers canaux, un pilote leur est indispensable. - -Toutefois, relativement rares sont les navires qui fréquentent les -parages magellaniques, et leur nombre n’eût pas suffi à assurer -l’existence de Karroly et de son fils. Il s’adonnait donc à la pêche et -à la chasse, afin de se procurer des objets d’échange qu’il troquait -contre tout ce qui était pour eux de première nécessité. - -Sans doute, cette île de dimensions restreintes ne pouvait renfermer -qu’en petit nombre les guanaques et les vigognes, dont la fourrure est -recherchée, mais, dans le voisinage, sont d’autres îles d’une étendue -beaucoup plus considérable: Navarin, Hoste, Wollaston, Dawson, sans -parler de la Terre de Feu avec ses immenses plaines et ses forêts -profondes où ne manquent ni les ruminants ni les fauves. - -Longtemps Karroly n’avait eu pour demeure qu’une grotte naturelle -creusée dans le granit, préférable en somme à la hutte des Yacanas. -Depuis l’arrivée du Kaw-djer, la grotte avait fait place à une maison -dont les forêts de l’île avaient fourni la charpente, dont les roches -avaient fourni les pierres, et dont les myriades de coquillages: -térébratules, mactres, tritons, licornes, qui en parsèment les grèves, -avaient fourni la chaux. - -A l’intérieur de cette maison, trois chambres. Au milieu, la salle -commune à vaste cheminée. A droite, la chambre de Karroly et de son -fils. Celle de gauche appartenait au Kaw-djer, qui retrouvait là, -rangés sur des rayons, ses papiers et ses livres, pour la plupart -ouvrages de médecine, d’économie politique et de sociologie. Une -armoire contenait son assortiment de fioles et d’instruments de -chirurgie. - -C’est dans cette maison qu’il revint avec ses deux compagnons après son -excursion sur la Terre de Feu, dont l’épisode final a servi de thème -aux premières lignes de ce récit. Auparavant, toutefois, la _Wel-Kiej_ -s’était dirigée vers le campement de l’Indien blessé. Ce campement -était situé à l’extrémité orientale du canal du Beagle. Autour de ses -huttes capricieusement groupées au bord d’un ruisseau, gambadaient -d’innombrables chiens, dont les aboiements annoncèrent l’arrivée de -la chaloupe. Dans la prairie avoisinante pâturaient deux chevaux d’un -aspect chétif. De minces filets de fumée s’échappaient du toit de -quelques ajoupas. - -Dès que la _Wel-Kiej_ eut été signalée, une soixantaine d’hommes et de -femmes apparurent et dévalèrent en toute hâte vers le rivage. Une foule -d’enfants nus couraient à leur suite. - -Lorsque le Kaw-djer mit pied à terre, on s’empressa au devant de lui. -Tous voulaient lui presser les mains. L’accueil de ces pauvres Indiens -témoignait de leur ardente reconnaissance pour tous les services qu’ils -avaient reçus de lui. Il écouta patiemment les uns et les autres. -Des mères le conduisirent près de leurs enfants malades. Elles le -remerciaient avec effusion, à demi consolées par sa présence. - -Il entra enfin dans l’une des huttes pour en ressortir bientôt, suivi -de deux femmes, l’une âgée, l’autre toute jeune qui tenait par la main -un petit enfant. C’étaient la mère, la femme et le fils de l’Indien -blessé par le jaguar, et qui était mort au cours de la traversée, -malgré les soins dont on l’avait entouré. - -Son cadavre fut déposé sur la grève, et tous les indigènes du campement -l’entourèrent. Le Kaw-djer raconta alors les circonstances de la mort -du défunt, puis il remit à la voile, en laissant généreusement à la -veuve la dépouille du jaguar, dont la fourrure représentait une valeur -immense pour ces créatures déshéritées. - -Avec la saison d’hiver qui s’approchait, la vie habituelle reprit son -cours dans la maison de l’Ile Neuve. On reçut la visite de quelques -caboteurs falklandais qui vinrent acheter des pelleteries avant que -les tourmentes de neige n’eussent rendu ces parages impraticables. Les -peaux furent avantageusement vendues ou échangées contre les provisions -et les munitions nécessaires pendant la rigoureuse période qui va de -juin à septembre. - -Dans la dernière semaine de mai, un de ces bâtiments ayant réclamé les -services de Karroly, Halg et le Kaw-djer restèrent seuls à l’Ile Neuve. - -Le jeune garçon, alors âgé de dix-sept ans, portait une affection toute -filiale au Kaw-djer qui, de son côté, avait pour lui les sentiments -du plus tendre des pères. Celui-ci s’était efforcé de développer -l’intelligence de cet enfant. Il l’avait tiré de l’état sauvage et en -avait fait un être bien différent de ses compatriotes de la Magellanie -si en dehors de toute civilisation. - -Le Kaw-djer, il est superflu de le dire, n’avait jamais inspiré au -jeune Halg que des idées d’indépendance, celles qui lui étaient chères -entre toutes. Ce n’était pas un maître, c’était un égal que Karroly et -son fils devaient voir en lui. De maître, il n’en est pas, il ne peut y -en avoir pour un homme digne de ce nom. On n’a de maître que soi-même, -et, d’ailleurs, il n’en est pas besoin d’autre, ni dans le ciel, ni sur -la terre. - -Cette semence tombait sur un terrain admirablement préparé pour la -recevoir. Les Fuégiens ont, en effet, la folie de la liberté. Ils -lui sacrifient tout et renoncent pour elle aux avantages que leur -assurerait une vie plus sédentaire. Quel que soit le bien-être relatif -dont on les entoure, quelque sécurité qu’on leur assure, rien ne peut -les retenir, et ils ne tardent pas à s’enfuir pour reprendre leur -éternel vagabondage, affamés, misérables, mais libres. - -Au début de juin, l’hiver se jeta sur la Magellanie. Si le froid ne fut -pas excessif, toute la région fut balayée à grands coups de rafales. De -terribles tourmentes troublèrent ces parages, et l’Ile Neuve disparut -sous la masse des neiges. - -Ainsi s’écoulèrent juin, juillet, août. Vers la mi-septembre la -température s’adoucit sensiblement, et les caboteurs des Falkland -recommencèrent à se montrer dans les passes. - -Le 19 septembre, Karroly, laissant Halg et le Kaw-djer à l’Ile Neuve, -partit à bord d’un steamer américain qui avait embouqué le canal du -Beagle, un pavillon de pilote au mât de misaine. Son absence dura une -huitaine de jours. - -Lorsque la chaloupe eut ramené l’Indien, le Kaw-djer, selon son -habitude, l’interrogea sur les divers incidents du voyage, - -«Il n’y a rien eu, répondit Karroly. La mer était belle et la brise -favorable. - ---Où as-tu quitté le navire? - ---Au Darwin Sound, à la pointe de l’île Stewart, où nous avons croisé -un aviso qui marchait à contre-bord. - ---Où allait-il? - ---A la Terre de Feu. En revenant, je l’ai retrouvé mouillé dans une -anse où il avait débarqué un détachement de soldats. - ---Des soldats!... s’écria le Kaw-djer. De quelle nationalité? - ---Des Chiliens et des Argentins. - ---Que faisaient-ils? - ---D’après ce qu’ils m’ont dit, ils accompagnaient deux commissaires en -reconnaissance sur la Terre de Feu et les îles voisines. - ---D’où venaient ces commissaires? - ---De Punta-Arenas, où le gouverneur avait mis l’aviso à leur -disposition.» - -Le Kaw-djer ne posa pas d’autres questions. Il demeura pensif. Que -signifiait la présence de ces commissaires? A quelle opération se -livraient-ils dans cette partie de la Magellanie? S’agissait-il d’une -exploration géographique ou hydrographique, et leur but était-il de -procéder, dans un intérêt maritime, à une vérification plus rigoureuse -des relevés? - -Le Kaw-djer était plongé dans ses réflexions. Il ne pouvait se défendre -contre une vague inquiétude. Cette reconnaissance n’allait-elle pas -s’étendre à tout l’archipel magellanique, et l’aviso ne viendrait-il -pas mouiller jusque dans les eaux de l’Ile Neuve? - -Ce qui donnait une réelle importance à cette nouvelle, c’est que -l’expédition était envoyée par les gouvernements du Chili et de -l’Argentine. Y avait-il donc accord entre les deux Républiques qui, -jusqu’ici, n’avaient jamais pu s’entendre, à propos d’une région sur -laquelle toutes deux prétendaient, à tort d’ailleurs, avoir des droits? - -Ces quelques demandes et réponses échangées, le Kaw-djer avait gagné -l’extrémité du morne au pied duquel était bâtie la maison. De là, il -découvrait une grande étendue de mer, et ses regards se portèrent -instinctivement vers le Sud, dans la direction de ces derniers sommets -de la terre américaine, qui constituent l’archipel du cap Horn. Lui -faudrait-il aller jusque-là pour trouver un sol libre?... Plus loin -encore peut-être?... Par la pensée, il franchissait le cercle polaire, -il se perdait à travers les immenses régions de l’Antarctique dont le -mystère impénétrable brave les plus intrépides découvreurs... - -Quelle n’aurait pas été la douleur du Kaw-djer s’il avait su à quel -point ses craintes étaient justifiées! Le _Gracias a Dios_, aviso de -la marine chilienne, transportait bien à son bord deux commissaires: -M. Idiaste pour le Chili, M. Herrera pour la République Argentine, -lesquels avaient reçu de leurs gouvernements respectifs la mission -de préparer le partage de la Magellanie entre les deux États qui en -réclamaient la possession. - -Cette question, qui traînait depuis nombre d’années déjà, avait donné -lieu à des discussions interminables, sans qu’il fût possible de la -résoudre à la satisfaction commune. Une telle situation cependant -risquait d’engendrer, en se prolongeant, quelque grave conflit. Non -seulement au point de vue commercial, mais au point de vue politique, -il importait d’autant plus qu’elle prît fin, que l’absorbante -Angleterre n’était pas loin. De son archipel des Falkland, elle pouvait -aisément étendre la main jusqu’à la Magellanie. Déjà ses caboteurs en -fréquentaient assidûment les passes, et ses missionnaires ne cessaient -d’accroître leur influence sur la population fuégienne. Un beau jour, -son pavillon serait planté quelque part, et rien n’est difficile à -déraciner comme le pavillon britannique! Il était temps d’agir. - -MM. Idiaste et Herrera, leur exploration achevée, regagnèrent, l’un -Santiago, l’autre Buenos-Ayres. Un mois plus tard, le 17 janvier 1881, -un traité signé dans cette dernière ville entre les deux Républiques -mit fin à l’irritant problème magellanique. - -Aux termes de ce traité, la Patagonie était annexée à la République -Argentine, à l’exception d’un territoire borné par le 52e degré de -latitude et par le 70e méridien à l’ouest de Greenwich. En compensation -de ce qui lui était ainsi attribué, le Chili renonçait de son côté à -l’île des États et à la partie de la Terre de Feu située à l’est du 68e -degré de longitude. Toutes les autres îles sans exception appartenaient -au Chili. - -Cette convention, qui fixait les droits des deux États, privait la -Magellanie de son indépendance. Qu’allait faire le Kaw-djer, dont le -pied foulerait désormais un sol devenu chilien? - -Ce fut le 25 février qu’on eut connaissance du traité à l’Ile Neuve, où -Karroly, au retour d’un pilotage, en apporta la nouvelle. - -Le Kaw-djer ne put retenir un mouvement de colère. Pas une parole -ne lui échappa, mais ses yeux s’imprégnèrent de haine, et, dans un -terrible geste de menace, sa main se tendit vers le Nord. Incapable de -maîtriser son agitation, il fit quelques pas désordonnés. On eût dit -que le sol se dérobait sous ses pieds, qu’il ne lui offrait plus un -point d’appui suffisant. - -Enfin, il parvint à reprendre possession de lui-même. Son visage, un -instant convulsé, recouvra sa froideur habituelle. Il alla rejoindre -Karroly et l’interrogea d’un ton calme. - -«La nouvelle est certaine? - ---Oui, répondit l’Indien. Je l’ai apprise à Punta-Arenas. Il paraît que -deux pavillons sont hissés à l’entrée du détroit sur la Terre de Feu: -l’un chilien au cap Orange, l’autre argentin au cap Espiritu Santo. - ---Et, demanda le Kaw-djer, toutes les îles au sud du canal du Beagle -dépendent du Chili? - ---Toutes. - ---Même l’Ile Neuve? - -[Illustration: «Cela devait arriver,» murmura le Kaw-djer... (Page 25.)] - ---Oui. - ---Cela devait arriver,» murmura le Kaw-djer dont une violente émotion -altérait la voix. - -Puis il regagna la maison et s’enferma dans sa chambre. - -Quel était donc cet homme? Quelles raisons l’avaient contraint à -quitter l’un ou l’autre des continents pour s’ensevelir dans la -solitude de la Magellanie? Pourquoi l’humanité semblait-elle être -réduite pour lui à ces quelques tribus fuégiennes, auxquelles il -consacrait toute son existence et tout son dévouement? - -Les événements, dont la réalisation était prochaine et qui vont faire -le sujet de ce récit, devaient se charger de renseigner sur le premier -point. Quant aux deux autres questions, la vie antérieure du Kaw-djer -permet d’y répondre succinctement. - -De grande valeur, ayant aussi profondément creusé les sciences -politiques que les sciences naturelles, homme de courage et d’action, -le Kaw-djer n’était pas le premier savant qui eût commis la double -faute de considérer comme certains des principes qui ne sont après tout -que des hypothèses, et de pousser ces principes jusqu’à leurs extrêmes -conséquences. Le nom de quelques-uns de ces réformateurs redoutables -est dans toutes les mémoires. - -Le socialisme, cette doctrine dont la prétention ne va à rien moins -qu’à refaire la société de la base au faîte, n’a pas le mérite de -la nouveauté. Après beaucoup d’autres qui se perdent dans la nuit -des temps, Saint-Simon, Fourier, Proudhon et _tutti quanti_ sont les -précurseurs du collectivisme. Des idéologues plus modernes, tels que -les Lassalle, les Karl Marx, les Guesde, n’ont fait que reprendre -leurs idées, en les modifiant plus ou moins, et en les appuyant sur la -socialisation des moyens de production, l’anéantissement du capital, -l’abolition de la concurrence, la substitution de la propriété sociale -à la propriété individuelle. Aucun d’eux ne veut tenir compte des -contingences de la vie. Leur doctrine réclame une application immédiate -et totale. Ils exigent l’expropriation en masse, imposent le communisme -universel. - -Qu’on approuve ou qu’on blâme une telle théorie, le moins qu’on en -puisse dire, c’est qu’elle est audacieuse. Il en est pourtant une qui -l’est plus encore: la théorie anarchiste. - -La réglementation tyrannique que nécessiterait le fonctionnement de -la société collectiviste, les anarchistes la repoussent. Ce qu’ils -préconisent, c’est l’individualisme absolu, intégral. Ce qu’ils -veulent, c’est la suppression de toute autorité, la destruction de tout -lien social. - -C’est parmi ces derniers qu’il fallait ranger le Kaw-djer, âme -farouche, indomptable, intransigeante, incapable d’obéissance, -réfractaire à toutes les lois, imparfaites sans doute, par lesquelles -les hommes essayent en tâtonnant de réglementer les rapports -sociaux. Certes, il n’avait jamais été compromis dans les violences -des propagandistes par le fait. Non pas chassé de la France, de -l’Allemagne, de l’Angleterre ou des États-Unis, mais dégoûté de leur -prétendue civilisation, ayant hâte de secouer le poids d’une autorité -quelle qu’elle fût, il avait cherché un coin de la Terre où un homme -pût encore vivre en complète indépendance. - -Il crut l’avoir trouvé au milieu de cet archipel, aux confins du monde -habité. Ce qu’il n’eût rencontré nulle part ailleurs, la Magellanie -allait le lui offrir à l’extrémité de l’Amérique du Sud. - -Or, voici que le traité signé entre le Chili et la République Argentine -faisait perdre à cette région l’indépendance dont elle avait joui -jusqu’alors. Voici que, d’après ce traité, toute la portion des -territoires magellaniques située au sud du canal du Beagle passait sous -la domination chilienne. Rien de l’archipel n’échapperait à l’autorité -du gouverneur de Punta-Arenas, pas même cette Ile Neuve où le Kaw-djer -avait trouvé asile. - -Avoir fui si loin, avoir fait tant d’efforts, s’être imposé une telle -existence, pour aboutir à ce résultat! - -Le Kaw-djer fut longtemps à se remettre du coup qui le frappait, comme -la foudre frappe un arbre en pleine vigueur et l’ébranle jusque dans -ses racines. Sa pensée l’entraînait vers l’avenir, un avenir qui ne lui -offrait plus aucune sécurité. Des agents viendraient sur cette île, -où l’on savait qu’il avait établi sa résidence. Plusieurs fois, il ne -l’ignorait pas, on s’était inquiété de la présence d’un étranger en -Magellanie, de ses rapports avec les indigènes, de l’influence qu’il -exerçait. Le gouverneur chilien voudrait l’interroger, apprendre qui il -était; on fouillerait sa vie, on l’obligerait à rompre cet incognito -auquel il tenait par-dessus tout... - -Quelques jours s’écoulèrent. Le Kaw-djer n’avait plus reparlé du -changement apporté par le traité de partage, mais il était plus sombre -que jamais. Que méditait-il donc? Songeait-il à quitter l’Ile Neuve, à -se séparer de son fidèle Indien, de cet enfant pour lequel il éprouvait -une si profonde affection?... - -Où irait-il? En quel autre coin du monde retrouverait-il -l’indépendance, sans laquelle il semblait qu’il ne pût vivre? Lors même -qu’il se réfugierait sur les dernières roches magellaniques, fût-ce à -l’îlot du cap Horn, échapperait-il à l’autorité chilienne?... - -On était alors au début de mars. La belle saison devait durer près -d’un mois encore, la saison que le Kaw-djer employait à visiter les -campements fuégiens, avant que l’hiver eût rendu la mer impraticable. -Cependant, il ne s’apprêtait pas à s’embarquer sur la chaloupe. La -_Wel-Kiej_, dégréée, restait au fond de la crique. - -Ce fut seulement le 7 mars, dans l’après-midi, que le Kaw-djer dit à -Karroly: - -«Tu pareras la chaloupe pour demain dès la première heure. - ---Un voyage de plusieurs jours? demanda l’Indien. - ---Oui. - -Le Kaw-djer se décidait-il à retourner au milieu des tribus fuégiennes? -Allait-il remettre les pieds sur cette Terre de Feu devenue argentine -et chilienne?... - ---Halg doit-il nous accompagner? interrogea Karroly. - ---Oui. - ---Et le chien? - ---Zol aussi.» - -La _Wel-Kiej_ appareilla dès l’aube. Le vent soufflait de l’Est. -Un assez fort ressac battait les roches au pied du morne. Dans la -direction du Nord, au large, la mer se soulevait en longues houles. - -Si l’intention du Kaw-djer eût été de rallier la Terre de Feu, la -chaloupe aurait dû lutter, car la brise augmentait à mesure que le -soleil s’élevait. Mais il n’en fut rien. Sur son ordre, après avoir -contourné l’Ile Neuve, on se dirigea vers l’île Navarin dont le double -sommet s’estompait vaguement dans les brumes matinales de l’Ouest. - -Ce fut à la pointe sud de cette île, l’une des moyennes de l’archipel -magellanique, que la _Wel-Kiej_ vint relâcher avant le coucher -du soleil, au fond d’une petite anse à rive très accore, où la -tranquillité devait lui être assurée pour la nuit. - -Le lendemain, la chaloupe, coupant obliquement la baie de Nassau, mit -le cap sur l’île Wollaston, près de laquelle elle mouilla le soir même. - -Le temps devenait mauvais. Le vent fraîchissait en hâlant le Nord-Est. -D’épais nuages s’accumulaient à l’horizon. La tempête n’était pas loin. -La chaloupe devant, pour se conformer aux instructions du Kaw-djer, -continuer à gagner vers le Sud, il importait de choisir les passes -où la mer serait moins dure. C’est ce qui fut fait en quittant l’île -Wollaston. Karroly en contourna la partie occidentale de manière à -donner dans le détroit qui sépare l’île Hermitte de l’île Herschell. - -Quel but poursuivait le Kaw-djer? Lorsqu’il aurait atteint les -dernières limites de la Terre, lorsqu’il serait arrivé au cap Horn, -lorsqu’il ne verrait plus devant lui que l’immense Océan, que -ferait-il?... - -Ce fut à cette extrémité de l’archipel que la chaloupe vint relâcher -dans l’après-midi du 15 mars, non sans avoir couru les plus grands -dangers au milieu d’une mer démontée. Aussitôt le Kaw-djer débarqua. -Sans rien dire de ses intentions, ayant renvoyé le chien qui cherchait -à le suivre, laissant Karroly et Halg sur la grève, il se dirigea vers -le cap. - -L’île Horn n’est qu’une agglomération chaotique de roches énormes -dont les bois flottés, les laminaires gigantesques, apportés par les -courants, jonchent la base. Au delà, des pointes de récifs piquent de -centaines de taches noires la blancheur neigeuse du ressac. - -On accède assez facilement au sommet peu élevé du cap par son revers -septentrional en pentes très allongées, sur lesquelles se rencontrent -quelques parcelles de terre cultivable. - -Le Kaw-djer avait entrepris cette ascension. - -Qu’allait-il donc faire là-haut? Voulait-il porter ses regards -jusqu’aux limites de l’horizon du Sud?... Mais qu’y verrait-il, si ce -n’est l’immense nappe de la mer? - -La tempête était maintenant à son paroxysme. A mesure qu’il montait, -le Kaw-djer était plus furieusement accueilli par le vent déchaîné. -Parfois, il lui fallait s’arc-bouter pour ne pas être emporté. Les -embruns, violemment projetés, lui cinglaient le visage. D’en bas, Halg -et Karroly apercevaient sa silhouette graduellement décroissante. Ils -voyaient quelle lutte il soutenait contre la rafale. - -Cette pénible ascension exigea près d’une heure. Parvenu au point -culminant, le Kaw-djer s’avança jusqu’au bord de la falaise, et, là, -debout dans la tourmente, il demeura immobile, le regard dirigé vers le -Sud. - -La nuit commençait à se faire du côté de l’Est, mais l’horizon opposé -s’éclairait encore des dernières lueurs du soleil. De gros nuages -échevelés par le vent, des haillons de vapeur qui traînaient dans la -houle, passaient avec une vitesse d’ouragan. De toutes parts, rien que -la mer. - -Mais enfin, qu’était venu faire là cet homme à l’âme si profondément -troublée? Avait-il un but, un espoir?... Ou bien, arrivé à la fin de la -Terre, arrêté par l’impossible, avait-il soif seulement du grand repos -de la mort?... - -Le temps s’écoula, l’obscurité devint complète. Toutes choses -disparurent, englouties par les ténèbres. - -Ce fut la nuit... - -Soudain, un éclair brilla faiblement dans l’espace, une détonation vint -mourir à la grève. - -C’était le coup de canon d’un navire en détresse. - - - - -IV - -A LA CÔTE. - - -Il était alors huit heures du soir. Le vent, qui depuis un certain -temps déjà soufflait du Sud-Est, battait en côte avec une prodigieuse -violence. Un navire n’aurait pu doubler l’extrême pointe de l’Amérique -sans risquer de se perdre corps et biens. - -C’était le danger qui menaçait le bâtiment dont cette détonation avait -révélé la présence. Sans doute, dans l’impossibilité de porter assez de -toile, au milieu de ces rafales furieuses, pour tenir la cape courante, -il était invinciblement drossé contre les récifs. - -Une demi-heure plus tard, le Kaw-djer n’était plus seul au sommet de -l’îlot. Au bruit de la détonation, l’Indien et son fils, s’accrochant -aux roches du cap, aux touffes poussées dans les fentes, pour abréger -l’escalade, étaient venus le rejoindre. - -Un second coup de canon retentit. Dans ces parages déserts, par ce -temps déchaîné, quel secours espérait donc le malheureux navire? - -«Il est dans l’Ouest, dit Karroly en constatant que la détonation lui -arrivait de ce côté. - ---Et il marche tribord amures, approuva le Kaw-djer, car il s’est -rapproché du cap depuis le premier coup de canon. - ---Il ne doublera pas, affirma Karroly. - ---Non, répondit le Kaw-djer, la mer est trop dure... Pourquoi ne -prend-il pas un bord au large? - ---Peut-être qu’il ne le peut pas. - ---C’est possible, mais peut-être aussi n’a-t-il pas aperçu la terre... -Il faut la lui montrer... Un feu, allumons un feu!» s’écria le Kaw-djer. - -Fiévreusement ils se hâtèrent de réunir par brassées des branches -sèches arrachées aux arbustes qui hérissaient les flancs du cap, -les longues herbes et les varechs entassés par le vent dans les -anfractuosités, et ils accumulèrent ce combustible à la cime de -l’énorme croupe. - -Le Kaw-djer battit le briquet. Le feu se communiqua à l’amadou, puis -aux brindilles, puis, activé par le vent, ne tarda pas à gagner tout -le foyer. En moins d’une minute, une colonne de flammes se dressa sur -le plateau, se tordit en projetant une lueur intense, tandis que la -fumée se rabattait vers le Nord en épais tourbillons. Au rugissement -de la tempête se joignaient les crépitements du bois dont les nœuds -éclataient comme des cartouches. - -Le cap Horn est tout indiqué pour porter un phare, qui éclairerait -cette limite commune des deux océans. La sécurité de la navigation -l’exige, et bien certainement le nombre des sinistres, si fréquents en -ces parages, en serait diminué. - -Nul doute que, à défaut de phare, le foyer allumé par la main du -Kaw-djer n’eût été vu. Le capitaine du navire ne pouvait ignorer à tout -le moins qu’il se trouvait à proximité du cap. Renseigné par ce feu sur -sa position exacte, il lui serait possible de chercher le salut en se -jetant dans les passes sous le vent de l’île Horn. - -Mais quels épouvantables dangers comportait cette manœuvre dans une -obscurité si profonde! Si aucun pratique de ces parages n’était à bord, -combien peu de chances avait-il de se diriger parmi les récifs! - -Cependant, le feu continuait à projeter sa lumière dans la nuit. Halg -et Karroly ne cessaient de l’alimenter. Le combustible ne manquait pas -et durerait jusqu’au matin, s’il le fallait. - -Le Kaw-djer, debout en avant du foyer, essayait vainement de relever -la position du navire. Soudain, par une brève déchirure des nuages, -la lune illumina l’espace. Un instant, il put apercevoir un grand -quatre-mâts, dont la coque noire se découpait sur l’écume de la mer. Le -bâtiment courait à l’Est, en effet, et luttait péniblement contre le -vent et contre la mer. - -Au même instant, au milieu d’un de ces silences qui séparent les -rafales, de sinistres craquements se firent entendre. Les deux mâts -d’arrière venaient de se briser au ras de leurs emplantures. - -[Illustration: L’Indien put saisir un bout d’aussière... (Page 35.)] - -«Il est perdu! s’écria Karroly. - ---A bord!» commanda le Kaw-djer. - -Tous trois, dévalant, non sans risques, les talus du cap, atteignirent -la grève en quelques minutes. Le chien sur leurs talons, ils -embarquèrent dans la chaloupe, qui sortit de la crique, Halg au -gouvernail, le Kaw-djer et Karroly aux avirons, car il n’eût pas été -possible de larguer un morceau de toile. - -Bien que les avirons fussent maniés par des bras vigoureux, la -_Wel-Kiej_ eut grand’peine à se dégager des récifs contre lesquels la -houle brisait avec fureur. La mer était démontée. La chaloupe, secouée -à se démembrer, bondissait, se renversait d’un flanc sur l’autre, se -mâtait parfois, comme disent les marins, toute son étrave hors de -l’eau, puis retombait pesamment. De lourds paquets de mer embarquaient, -s’écrasaient en douches sur le tillac et roulaient jusqu’à l’arrière. -Alourdie par cette charge d’eau, elle risquait de sombrer. Il fallait -alors que Halg abandonnât le gouvernail pour manier l’écope. - -Malgré tout, la _Wel-Kiej_ s’approchait du navire dont on distinguait -maintenant les feux de position. On en apercevait la masse qui tanguait -comme une bouée gigantesque plus noire que la mer, plus noire que le -ciel. Les deux mâts brisés, retenus par leurs haubans, flottaient à sa -suite, tandis que le mât de misaine et le grand mât décrivaient des -arcs d’un demi-cercle, en déchirant les brumailles. - -«Que fait donc le capitaine, s’écria le Kaw-djer, et comment ne -s’est-il pas débarrassé de cette mâture? Il ne sera pas possible de -traîner une pareille queue à travers les passes. - -En effet, il était urgent de couper les agrès qui retenaient les mâts -tombés à la mer. Mais, sans doute, le navire était en plein désordre. -Peut-être même n’avait-il plus de capitaine. On eût été tenté de le -croire, en constatant l’absence de toute manœuvre dans une circonstance -si critique. - -Cependant l’équipage ne pouvait plus ignorer que le navire était -affalé sous la terre et qu’il ne tarderait pas à s’y fracasser. Le -foyer allumé au faîte du cap Horn jetait encore des flammes qui -s’échevelaient comme des lanières démesurées, lorsque le brasier -s’activait au souffle de la tourmente. - ---Il n’y a donc plus personne à bord!» dit l’Indien, répondant à -l’observation du Kaw-djer. - -Il se pouvait après tout que le bâtiment eût été abandonné de son -équipage, et que celui-ci s’efforçât en ce moment de gagner la terre -dans les embarcations. A moins qu’il ne fût plus qu’un énorme cercueil -transportant des mourants et des morts dont les corps allaient se -déchirer bientôt sur la pointe des récifs, puisque, durant les -accalmies, pas un cri, pas un appel ne se faisait entendre. - -La _Wel-Kiej_ arriva enfin par le travers du navire, au moment où il -faisait une embardée sur bâbord, qui faillit la couler. Un heureux coup -de barre lui permit de raser la coque le long de laquelle pendaient des -agrès. L’Indien put adroitement saisir un bout d’aussière, qui fut, en -un tour de main, amarrée à l’avant de la chaloupe. - -Puis son fils et lui, le Kaw-djer ensuite enlevant dans ses bras le -chien Zol, franchirent les bastingages et retombèrent sur le pont. - -Non, le navire n’avait point été délaissé. Bien au contraire, une foule -éperdue d’hommes, de femmes et d’enfants l’encombrait. Étendus pour la -plupart contre les roufs, dans les coursives, on eût compté plusieurs -centaines de malheureux au paroxysme de l’épouvante, et qui n’auraient -pu rester debout, tant les coups de roulis étaient insoutenables. - -Au milieu de l’obscurité, personne n’avait aperçu ces deux hommes et ce -jeune garçon qui venaient de sauter à bord. - -Le Kaw-djer se précipita vers l’arrière, espérant trouver l’homme de -barre à son poste... La barre était abandonnée. Le navire, à sec de -toile, allait où le poussaient la houle et le vent. - -Le capitaine, les officiers, où étaient-ils donc? Avaient-ils, -lâchement, au mépris de tout devoir, déserté leur navire? - -Le Kaw-djer saisit un matelot par le bras. - -«Ton commandant? interrogea-t-il en anglais. - -Cet homme n’eut pas même l’air de s’apercevoir qu’il était interpellé -par un étranger et se borna à hausser les épaules. - ---Ton commandant? reprit le Kaw-djer. - ---Élingué par-dessus bord, et plus d’un autre avec, dit le matelot d’un -ton d’étrange indifférence. - -Ainsi le bâtiment n’avait plus de capitaine, et une partie de son -équipage lui manquait. - ---Le second? demanda le Kaw-djer. - -Nouveau haussement d’épaules du matelot évidemment frappé de stupeur. - ---Le second?... répondit-il. Les deux jambes cassées, la tête broyée, -affalé dans l’entrepont. - ---Mais le lieutenant?... le maître?... où sont-ils? - -D’un geste, le matelot fit entendre qu’il n’en savait rien. - ---Enfin, qui commande à bord? s’écria le Kaw-djer. - ---Vous! dit Karroly. - ---A la barre donc, ordonna le Kaw-djer, et laisse arriver en grand!» - -Karroly et lui revinrent en toute hâte à l’arrière et pesèrent sur la -roue, pour faire abattre le bâtiment. Celui-ci, obéissant péniblement -au gouvernail, vint avec lenteur sur bâbord. - -«Brasse carré partout!» commanda le Kaw-djer. - -Tombé dans le lit du vent, le navire avait pris un peu d’erre. -Peut-être réussirait-on à passer dans l’Ouest de l’île Horn. - -Où allait ce navire?... On le saurait plus tard. Quant à son nom et à -celui de son port d’attache--_Jonathan_, SAN-FRANCISCO--il fut possible -de les lire sur la roue, à la lueur d’un falot. - -Les violentes embardées rendaient très difficile la manœuvre du -gouvernail, dont l’action était, d’ailleurs, peu efficace, le bâtiment -n’ayant qu’une faible vitesse propre. Cependant, le Kaw-djer et -Karroly essayaient de le maintenir dans la direction de la passe, en -s’orientant sur les derniers éclats que, pour quelques minutes encore, -continuait à jeter le feu allumé au sommet du cap Horn. - -Mais, quelques minutes, il n’en fallait pas plus pour atteindre -l’entrée du canal, qui se creusait, sur tribord, entre l’île Hermitte -et l’île Horn. Que le bâtiment parvint à parer les écueils émergeant -dans la partie moyenne de ce canal, et il gagnerait peut-être un -mouillage abrité du vent et de la mer. Là, on attendrait en sûreté -jusqu’au lever du jour. - -Tout d’abord, Karroly, aidé de quelques matelots dont le trouble était -si grand qu’ils ne remarquèrent même pas que des ordres leur étaient -donnés par un Indien, se hâta de couper les haubans et galhaubans de -bâbord qui retenaient les deux mâts à la traîne. Leurs chocs violents -contre la coque eussent fini par la défoncer. Les agrès tranchés à -coups de hache, la mâture partit en dérive, et il n’y eut plus à s’en -occuper. Quant à la _Wel-Kiej_, sa bosse la ramena vers l’arrière de -manière à prévenir toute collision. - -La fureur de la tempête s’accroissait. Les énormes paquets de mer qui -embarquaient par-dessus les bastingages augmentaient l’affolement des -passagers. Mieux aurait valu que tout ce monde se fût réfugié dans -les roufs ou dans l’entrepont. Mais le moyen de se faire entendre et -comprendre de ces malheureux? Il n’y fallait pas songer. - -Enfin, non sans d’effrayantes embardées qui exposaient tour à tour ses -flancs aux assauts des lames, le bâtiment doubla le cap, frôla les -récifs qui le hérissaient à l’Ouest et, sous l’impulsion d’un morceau -de toile hissé à l’avant en guise de foc, passa sous le vent de l’île -Horn, dont les hauteurs le couvrirent en partie contre les violences de -la bourrasque. - -Pendant cette accalmie relative, un homme monta sur la dunette et -s’approcha de la barre que manœuvraient le Kaw-djer et Karroly. - -«Qui êtes-vous? demanda-t-il. - ---Pilote, répondit le Kaw-djer. Et vous? - ---Maître d’équipage. - ---Vos officiers? - ---Morts. - ---Tous? - ---Tous. - ---Pourquoi n’étiez-vous pas à votre poste? - ---J’ai été assommé par la chute des mâts. Je viens à peine de reprendre -connaissance. - ---C’est bon. Reposez-vous. Mon compagnon et moi nous suffirons à la -tâche. Mais, quand vous le pourrez, réunissez vos hommes. Il faut -mettre de l’ordre ici.» - -Tout danger n’avait pas disparu, loin de là. Lorsque le navire -arriverait à la pointe septentrionale de l’île, il serait pris par -le travers et de nouveau exposé à toutes les brutalités des lames -et du vent, qui enfilaient le bras de mer entre l’île Horn et l’île -Herschell. Aucun moyen, d’ailleurs, d’éviter ce passage. Outre que la -côte du cap n’offre aucun abri où le _Jonathan_ pût mouiller, le vent, -qui hâlait de plus en plus le Sud, ne tarderait pas à rendre intenable -cette partie de l’archipel. - -Le Kaw-djer n’avait plus qu’un espoir, gagner vers l’Ouest et atteindre -la côte méridionale de l’île Hermitte. Cette côte, assez franche, -longue d’une douzaine de milles, n’est pas dépourvue de refuges. -Au revers de l’une des pointes, il n’était pas impossible que le -_Jonathan_ trouvât un abri. La mer redevenue calme, Karroly essaierait, -en choisissant un vent favorable, de gagner le canal du Beagle, et de -conduire le navire, bien qu’il fût à peu près désemparé, à Punta-Arenas -par le détroit de Magellan. - -Mais, que de périls présentait la navigation jusqu’à l’île Hermitte! -Comment éviter les nombreux récifs dont la mer est semée dans ces -parages? Avec la voilure réduite à un bout de foc, comment assurer la -direction dans ces profondes ténèbres?... - -Après une heure terrible, les dernières roches de l’île Horn furent -dépassées et la mer recommença à battre en grand le navire. - -Le maître d’équipage, aidé d’une douzaine de matelots, établit alors un -tourmentin au mât de misaine. Il ne fallut pas moins d’une demi-heure -pour y réussir. Au prix de mille peines, la voile fut enfin hissée à -bloc, amurée et bordée à l’aide de palans, non sans que les hommes y -eussent employé toute leur vigueur. - -Assurément, pour un navire de ce tonnage, l’action de ce morceau de -toile serait à peine sensible. Il la ressentit pourtant, et telle était -la force du vent, que les sept ou huit milles séparant l’île Horn de -l’île Hermitte furent enlevés en moins d’une heure. - -Un peu avant onze heures, le Kaw-djer et Karroly commençaient à croire -au succès de leur tentative, lorsqu’un effroyable fracas domina un -instant les hurlements de la bourrasque. - -Le mât de misaine venait de se rompre à une dizaine de pieds au-dessus -du pont. Entraînant dans sa chute une partie du grand mât, il tomba en -écrasant les bastingages de bâbord et disparut. - -Cet accident fit plusieurs victimes, car des cris déchirants -s’élevèrent. En même temps, le _Jonathan_ embarqua une lame gigantesque -et donna une telle bande qu’il menaça de chavirer. - -Il se releva cependant, mais un torrent courut de bâbord à tribord, de -l’arrière à l’avant, balayant tout sur son passage. Par bonheur, les -agrès s’étaient rompus, et les débris de la mâture, emportés par la -houle, ne menaçaient pas la coque. - -Devenu désormais une épave inerte en dérive, le _Jonathan_ ne sentait -plus sa barre. - -«Nous sommes perdus! cria une voix. - ---Et pas d’embarcations! gémit une autre. - ---Il y a la chaloupe du pilote! hurla une troisième. - -La foule se rua vers l’arrière, où la _Wel-Kiej_ suivait à la traîne. - ---Halte!» commanda le Kaw-djer d’une voix si impérieuse qu’il fut obéi -sur-le-champ. - -En quelques secondes, le maître d’équipage eut établi un cordon de -matelots, qui barra la route aux passagers affolés. Il n’y avait plus -qu’à attendre le dénouement. - -Une heure après, Karroly entrevit une énorme masse dans la région du -Nord. Par quel miracle le _Jonathan_ avait-il suivi sans dommage le -chenal séparant l’île Herschell de l’île Hermitte? Le certain, c’est -qu’il l’avait franchi, puisqu’il avait maintenant devant lui les -hauteurs de l’île Wollaston. Mais le flot se faisait alors sentir, et -l’île Wollaston fut presque aussitôt laissée sur tribord. - -Lequel serait le plus fort, du vent ou du courant? Le _Jonathan_, -poussé par le premier, allait-il passer à l’Est de l’île Hoste, ou -bien, drossé par le second, la doubler par le Sud? Ni l’un, ni l’autre. -Un peu avant une heure du matin, un formidable choc l’ébranla dans -toute sa membrure, et il demeura immobile, en donnant une forte gîte -sur bâbord. - -Le navire américain venait de se mettre au plein sur la côte orientale -de cette extrémité de l’île Hoste qui porte le nom de Faux cap Horn. - - - - -V - -LES NAUFRAGÉS. - - -Quinze jours avant cette nuit du 15 au 16 mars, le clipper américain -_Jonathan_ avait quitté San-Francisco de Californie, à destination de -l’Afrique australe. C’est là une traversée qu’un navire bon marcheur -peut accomplir en cinq semaines, s’il est favorisé par le temps. - -Ce voilier de trois mille cinq cents tonneaux de jauge était gréé de -quatre mâts, le mât de misaine et le grand mât à voiles carrées, les -deux autres à voiles auriques et latines: brigantines et flèches. -Son commandant, le capitaine Leccar, excellent marin dans la force -de l’âge, avait sous ses ordres le second Musgrave, le lieutenant -Maddison, le maître Hartlepool et un équipage de vingt-sept hommes, -tous Américains. - -Le _Jonathan_ n’avait pas été affrété pour un transport de -marchandises. C’est un chargement humain qu’il contenait dans -ses flancs. Plus de mille émigrants, réunis par une Société de -colonisation, s’y étaient embarqués pour la baie de Lagoa, où le -Gouvernement portugais leur avait accordé une concession. - -La cargaison du clipper, en dehors des provisions nécessaires au -voyage, comprenait tout ce qu’exigerait la colonie à son début. -L’alimentation de ces centaines d’émigrants était assurée pour -plusieurs mois en farine, conserves et boissons alcooliques. Le -_Jonathan_ emportait aussi du matériel de première installation: -tentes, habitations démontables, ustensiles nécessaires aux besoins -des ménages. Afin de favoriser la mise en valeur immédiate des terres -concédées, la Société s’était préoccupée de fournir aux colons des -instruments agricoles, des plants de diverses natures, des graines -de céréales et de légumes, un certain nombre de bestiaux des espèces -bovine, porcine et ovine, et tous les hôtes habituels de la basse-cour. -Les armes et les munitions ne manquant pas davantage, le sort de la -nouvelle colonie était donc garanti pour une période suffisante. -D’ailleurs, il n’était pas question qu’elle fût abandonnée à elle-même. -Le _Jonathan_, de retour à San Francisco, y reprendrait une seconde -cargaison qui compléterait la première, et, si l’entreprise paraissait -réussir, transporterait un autre personnel de colons à la baie de -Lagoa. Il ne manque pas de pauvres gens pour lesquels l’existence est -trop pénible, impossible même dans la mère-patrie, et dont tous les -efforts tendent à s’en créer une meilleure en terre étrangère. - -[Illustration: Cette situation nouvelle, le Kaw-djer réussit a la faire -comprendre... (Page 44.)] - -Dès le début du voyage, les éléments semblèrent se liguer contre le -succès de l’entreprise. Après une traversée très dure, le _Jonathan_ -n’était arrivé à la hauteur du cap Horn que pour y être assailli par -une des plus furieuses tempêtes dont ces parages aient été le théâtre. - -Le capitaine Leccar, qui, faute d’observation solaire, ne pouvait -connaître sa position exacte, se croyait plus loin de la terre. C’est -pourquoi il donna la route au plus près, tribord amures, espérant -passer d’une seule bordée dans l’Atlantique, où il trouverait sans -doute un temps plus maniable. On venait à peine d’exécuter ses ordres, -quand un furieux coup de mer, capelant la joue de tribord, l’enleva -avec plusieurs passagers et matelots. On tenta vainement de porter -secours à ces malheureux qui, en moins d’une seconde, eurent disparu. - -Ce fut après cette catastrophe que le _Jonathan_ commença à tirer le -canon d’alarme, dont la première détonation avait été entendue par le -Kaw-djer et par ses compagnons. - -Le capitaine Leccar n’avait donc pas vu le feu allumé au sommet du cap, -qui lui eût montré son erreur et permis peut-être de la réparer. A son -défaut, le second Musgrave essaya de virer de bord afin de gagner du -champ. C’était une entreprise presque irréalisable, étant donné l’état -de la mer et la voilure réduite que nécessitait la violence du vent. -Après beaucoup d’efforts infructueux, il allait cependant la mener à -bonne fin, lorsqu’il fut précipité à la mer avec le lieutenant Maddison -par la chute de la mâture arrière. Au même instant, une poulie, -violemment balancée par la houle, atteignait le maître d’équipage à la -tête et le jetait évanoui sur le pont. - -On sait le reste. - -Maintenant, le voyage était terminé. Le _Jonathan_, solidement encastré -entre les pointes des récifs, gisait, à jamais immobile, sur la -côte de l’île Hoste. A quelle distance était-il de la terre? On le -saurait au jour. En tous cas, il n’y avait plus de danger immédiat. Le -navire, emporté par sa force vive, était entré très avant au milieu -des écueils, et ceux que son élan lui avait permis de franchir le -couvraient de la mer, qui n’arrivait plus jusqu’à lui que sous forme -d’inoffensive écume. Il ne serait donc pas démoli, cette nuit-là du -moins. D’autre part, il ne pouvait être question de couler, la cale qui -le supportait ne devant sûrement pas s’enfoncer sous son poids. - -Cette situation nouvelle, le Kaw-djer, aidé du maître Hartlepool, -réussit à la faire comprendre au troupeau affolé qui encombrait le -pont. Quelques émigrants, les uns volontairement, les autres emportés -par le choc, étaient passés par-dessus bord au moment de l’échouage. -Ils étaient tombés sur les récifs, où le ressac les roulait, mutilés et -sans vie. Mais l’immobilité du navire commençait à rassurer les autres. -Peu à peu, hommes, femmes et enfants allèrent chercher sous les roufs -ou dans l’entrepont un abri contre les torrents de pluie que les nuages -déversaient en cataractes. Quant au Kaw-djer, en compagnie d’Halg, de -Karroly et du maître d’équipage, il continua à veiller pour le salut de -tous. - -Lorsqu’ils furent dans l’intérieur du navire, où régnait un silence -relatif, les émigrants ne tardèrent pas à s’endormir pour la plupart. -Allant d’un extrême à l’autre, les pauvres gens avaient repris -confiance dès qu’ils avaient senti au-dessus d’eux une énergie et une -intelligence, et docilement ils avaient obéi. Comme si la chose eût été -toute naturelle, ils s’en remettaient au Kaw-djer et lui laissaient -le soin de décider pour eux et d’assurer leur sécurité. Rien ne les -avait préparés à subir de telles épreuves. Forts par leur patiente -résignation contre les misères courantes de l’existence, ils étaient -désarmés en de si exceptionnelles circonstances, et, inconsciemment, -ils souhaitaient que quelqu’un se chargeât de distribuer à chacun sa -besogne. Français, Italiens, Russes, Irlandais, Anglais, Allemands, et -jusqu’aux Japonais, étaient représentés plus ou moins largement parmi -ces émigrants, dont le plus grand nombre, toutefois, provenaient des -États du Nord-Amérique. Et, cette diversité de races, on la retrouvait -dans les professions. Si pour l’immense majorité ils faisaient partie -de la classe agricole, certains appartenaient à la classe ouvrière -proprement dite, et quelques-uns même avaient exercé, avant de -s’expatrier, des professions libérales. Célibataires en général, cent -ou cent cinquante d’entre eux seulement étaient mariés et traînaient à -leur suite un véritable troupeau d’enfants. - -Mais tous avaient ce trait commun d’être des épaves. Victimes, les -uns d’un hasard défavorable de la naissance, d’autres d’un défaut -d’équilibre moral, ceux-ci d’une insuffisance d’intelligence ou de -force, ceux-là de malheurs immérités, tous avaient dû se reconnaître -mal adaptés à leur milieu et se résoudre à chercher fortune sous -d’autres cieux. - -Cette population hybride, c’était un microcosme, une réduction de la -gent humaine où, à l’exclusion de la richesse, toutes les situations -sociales étaient représentées. L’extrême misère, d’ailleurs, en -était pareillement bannie, la Société de colonisation ayant exigé -de ses adhérents la possession d’un capital minimum de cinq cents -francs, capital qui, selon les facultés individuelles, avait été, -par quelques-uns, porté à un chiffre vingt et trente fois plus fort. -C’était une foule, en somme, ni meilleure, ni pire qu’une autre; -c’était la foule avec ses inégalités, ses vertus et ses tares, amas -confus de désirs et de sentiments contradictoires, la foule anonyme, -d’où se dégage parfois une volonté unique et totale, comme un courant -se forme et s’isole dans la masse amorphe de la mer. - -Cette foule que le hasard jetait sur une côte inhospitalière, -qu’allait-elle devenir? Comment allait-elle résoudre l’éternel problème -de la vie? - - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - -[Illustration] - - - - -I - -A TERRE. - - -Même en cette région si bouleversée, l’île Hoste est remarquable par la -fantaisie de son plan. Si la côte septentrionale, qui borde le canal -du Beagle sur la moitié de son étendue, en est sensiblement rectiligne, -le littoral, sur le reste de son périmètre, est hérissé de caps aigus -ou creusé de golfes étroits, dont quelques-uns profonds jusqu’à -traverser l’île presque de part en part. - -L’île Hoste est une des grandes terres de l’archipel magellanique. -Sa largeur peut être estimée à cinquante kilomètres, et sa longueur -à plus de cent, non compris cette presqu’île Hardy, recourbée comme -un cimeterre, qui projette à huit ou dix lieues dans le Sud-Ouest la -pointe connue sous le nom de Faux cap Horn. - -C’est à l’Est de cette presqu’île, au revers d’une énorme masse -granitique séparant la baie Orange de la baie Scotchwell, que le -_Jonathan_ était venu s’échouer. - -Au jour naissant, une falaise sauvage apparut dans les brumes de -l’aube, que ne tardèrent pas à dissiper les derniers souffles de la -tempête expirante. Le _Jonathan_ gisait à l’extrémité d’un promontoire -dont l’arête, formée d’un morne très à pic du côté de la mer, se -rattachait par un faîte élevé à l’ossature de la presqu’île. Au pied -du morne s’étendait un lit de roches noirâtres, toutes visqueuses de -varechs et de goëmons. Entre les récifs brillait par places un sable -lisse et encore humide, prodigieusement constellé de ces coquillages: -térébratules, fissurelles, patelles, tritons, peignes, licornes, -oscabrions, mactres, vénus, si abondants sur les plages magellaniques. -En somme, l’île Hoste ne semblait pas des plus accueillantes à première -vue. - -Dès que la lumière leur permit de distinguer confusément la côte, -la plupart des naufragés se laissèrent glisser sur les récifs alors -presque entièrement découverts, et s’empressèrent de gagner la terre. -C’eût été folie de vouloir les retenir. On imagine aisément quelle -hâte ils devaient avoir de fouler un sol ferme après les affres d’une -pareille nuit. Une centaine d’entre eux se mirent en devoir d’escalader -le morne en le prenant à revers, dans l’espoir de reconnaître du sommet -une plus vaste étendue de pays. Du surplus de la foule, une partie -s’éloigna en contournant le rivage sud de la pointe, une autre suivit -le rivage nord, tandis que le plus grand nombre stationnaient sur la -grève, absorbés dans la contemplation du _Jonathan_ échoué. - -Quelques émigrants toutefois, plus intelligents ou moins impulsifs que -les autres, étaient restés à bord et tenaient leurs regards fixés sur -le Kaw-djer, comme s’ils eussent attendu un mot d’ordre de cet inconnu -dont l’intervention leur avait déjà été si profitable. Celui-ci ne -montrant aucune velléité d’interrompre la conversation qu’il soutenait -avec le maître d’équipage, l’un de ces émigrants se détacha enfin d’un -groupe de quatre personnes, parmi lesquelles figuraient deux femmes, -et se dirigea vers les causeurs. A l’expression de son visage, à sa -démarche, à mille signes impalpables, il était aisé de reconnaître -que cet homme, âgé d’environ cinquante ans, appartenait à une classe -supérieure au milieu dans lequel il se trouvait placé. - -«Monsieur, dit-il en abordant le Kaw-djer, que je vous remercie, avant -tout. Vous nous avez sauvés d’une mort certaine. Sans vous et sans vos -compagnons, nous étions inévitablement perdus. - -Les traits, la voix, le geste de ce passager disaient son honnêteté -et sa droiture. Le Kaw-djer serra avec cordialité la main qui lui -était tendue, puis, employant la langue anglaise dans laquelle on lui -adressait la parole: - ---Nous sommes trop heureux, mon ami Karroly et moi, répondit-il, -que notre expérience de ces parages nous ait permis d’éviter une si -effroyable catastrophe. - ---Permettez-moi de me présenter. Je suis émigrant et je m’appelle -Harry Rhodes. J’ai avec moi ma femme, ma fille et mon fils, reprit le -passager en désignant les trois personnes qu’il avait quittées pour -aborder le Kaw-djer. - ---Mon compagnon, dit en échange le Kaw-djer, est le pilote Karroly, et -voici Halg, son fils. Ce sont des Fuégiens, comme vous pouvez le voir. - ---Et vous? interrogea Harry Rhodes. - ---Je suis un ami des Indiens. Ils m’ont baptisé le Kaw-djer, et je ne -me connais plus d’autre nom. - -Harry Rhodes regarda avec étonnement son interlocuteur qui soutint cet -examen d’un air calme et froid. Sans insister, il demanda: - ---Quel est votre avis sur ce que nous devons faire? - ---Nous en parlions précisément, M. Hartlepool et moi, répondit le -Kaw-djer. Tout dépend de l’état du _Jonathan_. Je n’ai pas, à vrai -dire, beaucoup d’illusions à ce sujet. Cependant, il est nécessaire de -l’examiner avant de rien décider. - ---En quelle partie de la Magellanie sommes-nous échoués? reprit Harry -Rhodes. - ---Sur la côte sud-est de l’île Hoste. - ---Près du détroit de Magellan? - ---Non. Fort loin, au contraire. - ---Diable!... fit Harry Rhodes. - ---C’est pourquoi, je vous le répète, tout dépend de l’état du -_Jonathan_. Il faut d’abord s’en rendre compte. Nous prendrons ensuite -une décision.» - -Suivi du maître Hartlepool, d’Harry Rhodes, d’Halg et de Karroly, le -Kaw-djer descendit sur les récifs, et, tous ensemble, ils firent le -tour du clipper. - -On eut vite acquis la certitude que le _Jonathan_ devait être considéré -comme absolument perdu. La coque était crevée en vingt endroits, -déchirée sur presque toute la longueur du flanc de tribord, avaries -particulièrement irrémédiables quand il s’agit d’un bâtiment en -fer. On devait donc renoncer à tout espoir de le remettre à flot et -l’abandonner à la mer qui ne tarderait pas à en achever la démolition. - -«Selon moi, dit alors le Kaw-djer, il conviendrait de débarquer la -cargaison et de la mettre en lieu sûr. Pendant ce temps, on réparerait -notre chaloupe qui a subi de sérieuses avaries au moment de l’échouage. -Les réparations terminées, Karroly conduirait à Punta-Arenas un des -émigrants qui apprendrait le sinistre au gouverneur. Sans aucun doute, -celui-ci s’empressera de faire le nécessaire pour vous rapatrier. - ---C’est fort sagement dit et pensé, approuva Harry Rhodes. - ---Je crois, reprit le Kaw-djer, qu’il serait bon de communiquer ce plan -à tous vos compagnons. Pour cela, il faudrait les réunir sur la grève, -si vous n’y voyez pas d’inconvénient.» - -On dut attendre assez longtemps le retour des diverses bandes qui -s’étaient plus ou moins éloignées dans des directions opposées. Avant -neuf heures du matin, cependant, la faim eut ramené tous les émigrants -en face du navire échoué. Harry Rhodes, montant sur un quartier de -roc en guise de tribune, transmit à ses compagnons la proposition du -Kaw-djer. - -Elle n’obtint pas un succès absolument unanime. Quelques auditeurs ne -parurent pas satisfaits. On entendit des réflexions désobligeantes. - -«Décharger un navire de trois mille tonneaux, maintenant!... Il ne -manquait plus que ça! murmurait l’un. - ---Pour qui nous prend-on? bougonnait un autre. - ---Comme si l’on n’avait pas assez trimé! disait en sourdine un -troisième. - -Une voix s’éleva enfin nettement de la foule. - ---Je demande la parole, articulait-elle en mauvais anglais. - ---Prenez-la, acquiesça, sans même connaître le nom de l’interrupteur, -Harry Rhodes, qui descendit sur-le-champ de son piédestal. - -Il y fut aussitôt remplacé par un homme dans la force de l’âge. Son -visage, aux traits assez beaux, éclairé par des yeux bleus un peu -rêveurs, était encadré par une barbe touffue de couleur châtain. -Le propriétaire de cette magnifique barbe en tirait, selon toute -apparence, quelque vanité, car il en caressait avec amour les poils -longs et soyeux, d’une main dont nul travail grossier n’avait altéré la -blancheur. - ---Camarades, prononça ce personnage en arpentant le rocher comme -Cicéron devait jadis arpenter les rostres, la surprise que plusieurs -d’entre vous ont manifestée est des plus naturelles. Que nous -propose-t-on, en effet? De séjourner un temps indéterminé sur cette -côte inhospitalière et de travailler stupidement au sauvetage d’un -matériel qui n’est pas à nous. Pourquoi attendrions-nous ici le retour -de la chaloupe, alors qu’elle peut être utilisée à nous transporter les -uns après les autres jusqu’à Punta-Arenas? - -Des: «Il a raison!», «C’est évident!», coururent parmi les auditeurs. - -Cependant le Kaw-djer répliquait du milieu de la foule: - ---La _Wel-Kiej_ est à votre disposition, cela va sans dire. Mais il lui -faudra dix ans pour transporter tout le monde à Punta-Arenas. - ---Soit! concéda l’orateur. Restons donc ici en attendant son retour. -Ce n’est pas une raison pour décharger le matériel à grand renfort de -bras. Que nous retirions des flancs du navire les objets qui sont notre -propriété personnelle, rien de mieux, mais le reste!... Devons-nous -quelque chose à la Société à laquelle tout cela appartient? Bien au -contraire, c’est elle qui est responsable de nos malheurs. Si elle -n’avait pas fait preuve de tant d’avarice, si son bateau avait été -meilleur et mieux commandé, nous n’en serions pas où nous en sommes. -Et d’ailleurs, quand bien même il n’en serait pas ainsi, devrions-nous -pour cela oublier que nous faisons partie de l’innombrable classe des -exploités, et nous transformer bénévolement en bêtes de somme des -exploiteurs? - -L’argument parut apprécié. Une voix dit: «Bravo!». Il y eut de gros -rires. - -L’orateur, ainsi encouragé, poursuivit avec une chaleur nouvelle: - ---Exploités, nous le sommes à coup sûr, nous autres travailleurs--et -l’orateur, ce disant, se frappait la poitrine avec énergie--qui n’avons -pu, fût-ce au prix d’un labeur acharné, gagner dans les lieux qui nous -ont vus naître le pain qu’aurait trempé notre sueur. Nous serions -bien sots maintenant de charger nos échines de toute cette ferraille -fabriquée par des ouvriers comme nous et qui n’en est pas moins la -propriété de ce capitalisme oppresseur, dont l’incommensurable égoïsme -nous a contraints à quitter nos familles et nos patries? - -Si la plupart des émigrants écoutaient d’un air ahuri ces tirades -prononcées dans un anglais vicié par un fort accent étranger, plusieurs -d’entre eux en paraissaient ébranlés. Un petit groupe, réuni au pied de -la tribune improvisée, donnait notamment des marques d’approbation. - -Ce fut encore le Kaw-djer qui remit les choses au point. - ---J’ignore à qui appartient la cargaison du _Jonathan_, dit-il avec -calme, mais mon expérience de ce pays m’autorise à vous affirmer -qu’elle pourra éventuellement vous être utile. Dans l’ignorance où -nous sommes tous de l’avenir, il est sage, selon moi, de ne pas -l’abandonner.» - -Le précédent orateur ne manifestant aucune velléité de réplique, Harry -Rhodes escalada de nouveau le rocher et mit aux voix la proposition de -Kaw-djer. Elle fut adoptée à mains levées sans autre opposition. - -«Le Kaw-djer demande, ajouta Harry Rhodes transmettant une question -qui lui était faite à lui-même, s’il n’y aurait pas parmi nous des -charpentiers qui consentiraient à l’aider pour réparer sa chaloupe. - ---Présent! fit un homme à l’aspect solide, qui éleva un bras au-dessus -des têtes. - ---Présent!» répondirent presque en même temps deux autres émigrants. - -«Le premier qui a parlé, c’est Smith, dit Hartlepool au Kaw-djer, un -ouvrier embauché par la Compagnie. C’est un brave homme. Je ne connais -pas les deux autres. Tout ce que je sais, c’est que l’un s’appelle -Hobard. - ---Et l’orateur, le connaissez-vous? - ---C’est un émigrant, un Français, je crois. On m’a dit qu’il se nommait -Beauval, mais je n’en suis pas sûr.» - -Le maître d’équipage ne se trompait pas. Tels étaient bien le nom et -la nationalité de l’orateur, dont l’histoire assez mouvementée peut -cependant être résumée en quelques lignes. - -Ferdinand Beauval avait commencé par être avocat, et peut-être eût-il -réussi dans cette profession, car il ne manquait ni d’intelligence, ni -de talent, s’il n’avait eu le malheur d’être piqué, dès le début de sa -carrière, par la tarentule politique. Pressé de réaliser une ambition à -la fois ardente et confuse, il s’était enrôlé dans les partis avancés -et n’avait pas tardé à lâcher le Palais pour les réunions publiques. -Il serait, sans doute, parvenu à se faire élire député tout comme -un autre, s’il avait pu attendre assez longtemps. Mais ses modestes -ressources furent épuisées avant que le succès eût couronné ses -efforts. Réduit aux expédients, il s’était alors compromis dans des -affaires douteuses, et, de ce jour, datait pour lui la dégringolade -qui, de chute en chute, l’avait fait rouler dans la gêne, puis dans la -misère, et l’avait enfin contraint à chercher une meilleure fortune sur -le sol de la libre Amérique. - -Mais, en Amérique, le sort ne lui avait pas été plus clément. Après -avoir passé de ville en ville, en exerçant successivement tous les -métiers, il avait finalement échoué à San Francisco, où, le destin ne -lui souriant pas davantage, il s’était vu acculé à un second exil. - -Ayant réussi à se procurer le capital minimum nécessaire, il s’était -inscrit dans ce convoi d’émigrants sur le vu d’un prospectus qui -promettait monts et merveilles aux premiers colons de la concession de -la baie de Lagoa. Son espoir risquait fort d’être trompé de nouveau, -après le naufrage du _Jonathan_, qui le jetait, avec tant d’autres -misérables, sur le littoral de la presqu’île Hardy. - -Toutefois, les échecs perpétuels de Ferdinand Beauval n’avaient -aucunement ébranlé sa confiance en lui-même et dans son étoile. -Ces échecs, qu’il attribuait à la méchanceté, à l’ingratitude, à -la jalousie, laissaient intacte sa foi en sa valeur propre, qui -triompherait, un jour ou l’autre, à la première occasion favorable. - -C’est pourquoi pas un instant il n’avait laissé dépérir les dons de -conducteur d’hommes qu’il s’attribuait modestement. A peine à bord -du _Jonathan_, il s’était efforcé de répandre autour de lui la bonne -semence, et parfois avec une telle intempérance de langage que le -capitaine Leccar avait cru devoir intervenir. - -Malgré cette entrave apportée à sa propagande, Ferdinand Beauval -n’était pas sans avoir remporté quelques petits succès pendant le -commencement de ce voyage qui venait de prendre fin d’une manière -si dramatique. Certains de ses compagnons d’infortune, en nombre -insignifiant, il est vrai, n’avaient pas laissé de prêter une oreille -complaisante aux suggestions démagogiques qui faisaient le fond de son -éloquence habituelle. Autour de lui, ils formaient maintenant un groupe -compact, dont le seul défaut était de compter de trop rares unités. - -Plus grande sans doute eût été la quantité de ses adeptes, si Beauval, -continuant à jouer de malheur, ne se fût heurté, à bord du _Jonathan_, -à un redoutable concurrent. Ce concurrent n’était autre qu’un Américain -du Nord, du nom de Lewis Dorick, homme au visage rasé, à l’aspect -glacial, à la parole tranchante comme un couteau. Ce Lewis Dorick -professait des théories analogues à celles de Beauval, en les poussant -d’un degré plus avant. Alors que celui-ci préconisait un socialisme, -dans lequel l’État, unique propriétaire des moyens de production, -répartirait à chacun son emploi, Dorick vantait un plus pur communisme, -dans lequel tout serait à la fois propriété de tous et de chacun. - -Entre les deux leaders sociologues, on pouvait encore noter une -différence plus caractéristique que le désaccord de leurs principes. -Tandis que Beauval, Latin imaginatif, se grisait de mots et de rêves, -tout en pratiquant pour son propre compte des mœurs assez douces, de -Dorick, sectaire plus farouche et plus, absolu doctrinaire, le cœur de -marbre ignorait la pitié. Alors que l’un, fort capable au demeurant -d’affoler un auditoire jusqu’à la violence, était personnellement -inoffensif, l’autre constituait par lui-même un danger. - -Dorick prônait l’égalité d’une manière telle qu’il la rendait -haïssable. Ce n’est pas en bas, c’est en haut qu’il regardait. La -pensée du sort misérable auquel est vouée l’immense majorité des -humains ne faisait battre son cœur de nulle émotion, mais qu’un petit -nombre d’entre eux occupassent un rang social supérieur au sien, cela -lui donnait des convulsions de rage. - -Vouloir l’apaiser eût été folie. Pour le plus timide des -contradicteurs, il devenait sur-le-champ un ennemi implacable qui, s’il -eût été libre, n’eût employé d’autre argument que la violence et le -meurtre. - -A cette âme ulcérée, Dorick devait tous ses malheurs. Professeur de -littérature et d’histoire, il n’avait pu résister au désir de répandre, -du haut de sa chaire, un tout autre enseignement. Volontiers, il y -proclamait ses maximes libertaires, non pas sous la forme d’une pure -discussion théorique, mais sous celle d’affirmations péremptoires -devant lesquelles on a le devoir étroit de s’incliner. - -Cette conduite n’avait pas tardé à porter ses fruits naturels. Dorick, -remercié par son directeur, avait été invité à chercher une autre -place. Les mêmes causes continuant à produire les mêmes effets, sa -nouvelle place lui avait échappé comme la première, la troisième comme -la deuxième, et ainsi de suite, tant qu’enfin la porte de la dernière -institution s’était irrévocablement refermée derrière lui. Il était -alors tombé sur le pavé, d’où, professeur transformé en émigrant, il -avait rebondi sur le pont du _Jonathan_. - -Au cours de la traversée, Dorick et Beauval avaient recruté chacun -leurs partisans, celui-ci par la chaleur d’une éloquence que n’alourdit -pas la critique consciencieuse des idées, celui-là par l’autorité -inhérente à un homme qui s’affirme possesseur de la vérité intégrale. -Cette modeste clientèle, dont ils s’étaient érigés les chefs, ils -n’arrivaient pas à se la pardonner réciproquement. Si, en apparence, -ils se faisaient encore bon visage, leurs âmes étaient pleines de -colère et de haine. - -A peine débarqué sur la grève de l’île Hoste, Beauval n’avait pas -voulu perdre un instant pour s’assurer un avantage sur son rival. -Trouvant l’occasion favorable, il avait gravi la tribune et pris la -parole de la manière que l’on sait. Peu importait que sa thèse n’eût -pas finalement triomphé. L’essentiel est de se mettre en vedette. La -foule s’habitue à ceux qu’elle voit souvent, et pour devenir tout -naturellement un chef, il suffit de s’en attribuer le rôle assez -longtemps. - -Pendant le court dialogue du Kaw-djer et d’Hartlepool, Harry Rhodes -avait continué à haranguer ses compagnons. - -«Puisque la proposition est adoptée, leur dit-il du haut de son rocher, -il faudrait confier à l’un de nous la direction du travail. Ce n’est -pas peu de chose que de décharger entièrement un navire de trois mille -cinq cents tonneaux, et une telle entreprise exige de la méthode. Vous -conviendrait-il de faire appel au concours de M. Hartlepool, maître -d’équipage? Il nous répartirait la besogne et nous indiquerait les -meilleurs moyens de la mener à bonne fin. Que ceux qui sont de mon avis -veuillent bien lever la main. - -Toutes les mains, à de rares exceptions près, se levèrent d’un même -mouvement. - ---Voilà donc qui est entendu, constata Harry Rhodes, qui ajouta en se -tournant vers le maître d’équipage: Quels sont les ordres? - ---D’aller déjeuner, répondît Hartlepool avec rondeur. Pour travailler, -il faut des forces.» - -En tumulte, les émigrants réintégrèrent le bord où un repas formé -de conserves leur fut distribué par l’équipage. Pendant ce temps, -Hartlepool avait pris le Kaw-djer à l’écart. - -«Si vous le permettez, Monsieur, dit-il d’un air soucieux, j’oserai -prétendre que je suis un bon marin. Mais j’ai toujours eu un capitaine, -Monsieur. - ---Qu’entendez-vous par là? interrogea le Kaw-djer. - ---J’entends, répondit Hartlepool en faisant une mine de plus en plus -longue, que je peux me flatter de savoir exécuter un ordre, mais que -l’invention n’est pas mon affaire. Tenir ferme la barre, tant qu’on -voudra. Quant à donner la route, c’est autre chose. - -Le Kaw-djer examina du coin de l’œil le maître d’équipage. Il existait -donc des hommes, bons, forts et droits au demeurant, pour lesquels un -chef était une nécessité? - ---Cela veut dire, expliqua-t-il, que vous vous chargeriez volontiers -du détail du travail, mais que vous seriez heureux d’avoir au -préalable quelques indications générales? - ---Juste! fit Hartlepool. - -[Illustration: «Qu’entendez-vous par là?» interrogea le Kaw-djer. -(Page 56.)] - ---Rien de plus simple, poursuivit le Kaw-djer. De combien de bras -pouvez-vous disposer? - ---Au départ de San-Francisco, le _Jonathan_ avait un équipage de -trente-quatre hommes, compris l’état-major, le cuisinier et les deux -mousses, et transportait onze cent quatre-vingt-quinze passagers. -Au total, douze cent vingt-neuf personnes. Mais beaucoup sont morts -maintenant. - ---On en fera le compte plus tard. Adoptons pour le moment le nombre -rond de douze cents. En défalquant les femmes et les enfants, il reste -à vue d’œil sept cents hommes. Vous allez diviser votre monde en deux -groupes. Deux cents hommes resteront à bord et commenceront à monter -la cargaison sur le pont. Moi, je conduirai les autres dans une forêt -qui n’est pas loin d’ici. Nous y couperons une centaine d’arbres. Ces -arbres, une fois ébranchés, seront croisés sur double épaisseur et liés -solidement entre eux. On obtiendra ainsi une série de parquets, que -vous mettrez bouta à bout de façon à former un large chemin réunissant -le navire à la grève. A marée haute, vous aurez un pont flottant. A -marée basse, ces radeaux reposeront sur les têtes de récifs, et vous -les étayerez afin d’assurer leur stabilité. En procédant de cette -manière, et avec un si nombreux personnel, le déchargement peut être -terminé en trois jours. - -Hartlepool se conforma intelligemment à ces instructions, et, comme -l’avait prévu le Kaw-djer, toute la cargaison du _Jonathan_ fut déposée -sur la grève, hors de l’atteinte de la mer, le soir du 19. Vérification -faite, le treuil à vapeur s’était par bonheur trouvé en parfait état, -et cette circonstance avait grandement facilité le levage des colis les -plus lourds. - -En même temps, avec l’aide des trois charpentiers Smith, Hobard -et Charley, les réparations de la chaloupe avaient été activement -poussées. A cette date du 19 mars, elle fut en état de prendre la mer. - -Il s’agit alors pour les émigrants de choisir un délégué. Ferdinand -Beauval eut ainsi une nouvelle occasion de monter à la tribune et de -solliciter des électeurs. Mais il jouait décidément de malheur. S’il -eut la satisfaction de réunir une cinquantaine de voix, tandis que -Lewis Dorick, qui d’ailleurs n’avait pas fait acte de candidat, n’en -récoltait aucune, ce fut sur un certain Germain Rivière, agriculteur -de race franco-canadienne, père d’une fille et de quatre superbes -garçons, que se porta la majorité des suffrages. Celui-ci, du moins, -les électeurs étaient bien sûrs qu’il reviendrait. - -Sous la conduite de Karroly, qui laissait à l’île Hoste Halg et le -Kaw-djer, la _Wel-Kiej_ mit à la voile dans la matinée du 20 mars, -et l’on procéda aussitôt à une installation sommaire. Il n’était pas -question de fonder un établissement durable, mais seulement d’attendre -le retour de la chaloupe, dont le voyage devait exiger environ -trois semaines. Il n’y avait donc pas lieu d’utiliser les maisons -démontables, et l’on se contenta de dresser les tentes trouvées dans -la cale du navire. Augmentées des voiles de rechange dont regorgeait -une soute spéciale, elles suffirent à abriter tout le monde, et même la -partie fragile du matériel. On ne négligea pas non plus d’improviser -des basses-cours avec quelques panneaux de grillages, ni d’établir -des enclos à l’aide de cordes et de pieux, pour les bêtes à deux et à -quatre pattes que transportait le _Jonathan_. - -En somme, cette foule n’était pas dans la situation de naufragés jetés -sans espoir, sans ressources sur une terre ignorée. La catastrophe -avait eu lieu dans l’archipel fuégien, en un point exactement porté -sur les cartes, à une centaine de lieues tout au plus de Punta-Arenas. -D’autre part, les vivres abondaient. Les circonstances ne justifiaient, -par conséquent, aucune inquiétude sérieuse, et, si ce n’est le climat -un peu plus dur, les émigrants vivraient là, jusqu’au jour prochain du -rapatriement, comme ils eussent vécu au début de leur séjour sur la -terre africaine. - -Il va sans dire que, pendant le déchargement, ni Halg ni le Kaw-djer -n’étaient restés inactifs. Tous deux avaient bravement payé de leur -personne. Du Kaw-djer notamment le concours avait été particulièrement -utile. Quelle que fût sa modestie, quelque soin qu’il prît de passer -inaperçu, sa supériorité était si évidente qu’elle s’imposait par -la force des choses. Aussi ne se fit-on pas faute de recourir à ses -conseils. S’agissait-il du transport d’un poids spécialement lourd, de -l’arrimage des colis, du montage des tentes, on s’adressait à lui, et -non seulement Hartlepool, mais encore la plupart de ces pauvres gens, -peu habitués a de semblables travaux, qui formaient la grande masse des -émigrants. - -L’installation était fort avancée, sinon terminée, quand, le 24 mars on -eut un nouvel aperçu de la rigueur de ces parages. Durant trois fois -vingt-quatre heures, la pluie ruissela en torrents, le vent souffla en -tempête. Lorsque l’atmosphère reprit un peu de calme, on eût vainement -cherché le _Jonathan_ sur son lit de récifs. Des tôles, des barres de -fer tordues, voilà ce qui restait du beau clipper dont, quelques jours -auparavant, l’étrave fendait si allégrement la mer. - -Bien que tout ce qui pouvait avoir la moindre valeur eût été retiré -alors du navire, ce ne fut pas sans un serrement de cœur que les -émigrants constatèrent sa disparition définitive. Ils étaient ainsi -isolés et complètement séparés de l’humanité qui, si la chaloupe se -perdait en cours de navigation, ignorerait peut-être à jamais leur -destin. - -A la tempête succéda une période de calme. On en profita pour dénombrer -les survivants du naufrage. L’appel nominal, auquel procéda Hartlepool, -en s’aidant des listes du bord, montra que la catastrophe avait fait -trente et une victimes, dont quinze parmi l’équipage et seize parmi -les passagers. Il subsistait onze cent soixante-dix-neuf passagers et -dix-neuf des trente-quatre inscrits sur le rôle d’équipage. En ajoutant -à ces nombres les deux Fuégiens et leur compagnon, la population de -l’île Hoste s’élevait donc à douze cent une personnes des deux sexes et -de tout âge. - -Le Kaw-djer résolut de mettre le beau temps à profit pour visiter les -parties de l’île Hoste les plus voisines du campement. Il fut convenu -que Hartlepool, Harry Rhodes, Halg et trois émigrants, Gimelli, Gordon -et Ivanoff, d’origine italienne pour le premier, américaine pour le -deuxième, russe pour le troisième, l’accompagneraient dans cette -excursion. Mais, au dernier moment, il se présenta deux candidats -imprévus. - -Le Kaw-djer allait à l’endroit fixé pour le rendez-vous, lorsque son -attention fut attirée par deux enfants d’une dizaine d’années qui, l’un -suivant l’autre, se dirigeaient évidemment de son côté. L’un de ces -deux enfants, la mine éveillée, légèrement impertinente même, marchait -le nez au vent, en affectant une allure crâne qui ne laissait pas -d’être un peu comique. L’autre, suivait à cinq pas, d’un air modeste -qui convenait à sa petite figure timide. - -Le premier aborda le Kaw-djer. - -«Excellence... dit-il - -A cette appellation imprévue, le Kaw-djer fort amusé considéra le -bambin. Celui-ci soutint bravement l’examen, sans se troubler ni -baisser les yeux. - ---Excellence!... répéta le Kaw-djer en riant. Pourquoi m’appelles-tu -Excellence, mon garçon? - -L’enfant sembla fort étonné. - ---N’est-ce pas comme ça qu’on doit dire pour les rois, les ministres -et les évêques? demanda-t-il sur un ton qui exprimait sa crainte de -n’avoir pas suffisamment respecté les règles de la politesse. - ---Bah!... s’écria le Kaw-djer abasourdi. Et où as-tu vu qu’on devait -appeler Excellence les rois, les ministres et les évêques? - ---Sur les journaux, répondit l’enfant avec assurance. - ---Tu lis donc les journaux? - ---Pourquoi pas?... Quand on m’en donne. - ---Ah!... ah!... fit le Kaw-djer. - -Il reprit: - ---Comment t’appelles-tu? - ---Dick. - ---Dick quoi? - -L’enfant n’eut pas l’air de comprendre. - ---Enfin, quel est le nom de ton père? - ---Je n’en ai pas. - ---De ta mère, alors? - ---Pas plus de mère que de père, Excellence. - ---Encore!... se récria le Kaw-djer qui s’intéressait de plus en plus -à ce singulier enfant. Je ne suis cependant, que je sache, ni roi, ni -ministre, ni évêque! - ---Vous êtes le gouverneur! déclara le gamin avec emphase. - -Le gouverneur!... Le Kaw-djer tombait des nues. - ---Où as-tu pris cela? demanda-t-il. - ---Dame!... fit Dick embarrassé. - ---Eh bien?... insista le Kaw-djer. - -Dick parut légèrement troublé. Il hésita. - ---Je ne sais pas, moi... dit-il enfin. C’est parce que c’est vous qui -commandez... Et puis, tout le monde vous appelle comme ça. - ---Par exemple!... protesta le Kaw-djer. - -D’une voix plus grave il ajouta: - ---Tu te trompes, mon petit ami. Je ne suis ni plus ni moins que les -autres. Ici, personne ne commande. Ici, il n’y a pas de maître. - -Dick ouvrit de grands yeux et regarda le Kaw-djer avec incrédulité. -Était-il possible qu’il n’y eût pas de maître? Pouvait-il le croire, -cet enfant, pour qui, jusqu’alors, le monde n’avait été peuplé que -de tyrans? Pouvait-il croire qu’il existât quelque part un pays sans -maître? - ---Pas de maître, affirma de nouveau le Kaw-djer. - -Après un court silence, il demanda: - ---Où es-tu né? - ---Je ne sais pas. - ---Quel âge as-tu? - ---Bientôt onze ans, à ce qu’on dit. - ---Tu n’en es pas plus sûr que ça? - ---Ma foi! non. - ---Et ton compagnon, qui reste là figé à cinq pas sans bouger d’une -semelle, qui est-ce? - ---C’est Sand. - ---C’est ton frère? - ---C’est tout comme... C’est mon ami. - ---Vous avez peut-être été élevés ensemble? - ---Élevés?... protesta Dick. Nous n’avons pas été élevés, Monsieur! - -Le cœur de Kaw-djer se serra. Que de tristesse dans ces quelques mots -que prononçait cet enfant d’une voix batailleuse, comme un jeune coq -dressé sur ses ergots! Il existait donc des enfants que personne -n’avait «élevés»! - ---Où l’as-tu connu, alors? - ---A Frisco[1], sur le quai. - - [1] San Francisco. - ---Il y a longtemps? - ---Très, très longtemps... Nous étions encore petits, répondit Dick en -cherchant à rassembler ses souvenirs. Il y a au moins... six mois! - ---En effet, il y a très longtemps, approuva le Kaw-djer sans sourciller. - -Il se retourna vers le compagnon silencieux du singulier petit bonhomme. - ---Avance à l’ordre, toi, dit-il, et surtout ne m’appelle pas -Excellence. Tu as donc ta langue dans ta poche? - ---Non, Monsieur, balbutia l’enfant en tordant entre ses doigts un -béret de marin. - ---Alors, pourquoi ne dis-tu rien? - ---C’est parce qu’il est timide, Monsieur, expliqua Dick. - -De quel air dégoûté Dick rendit cet arrêt! - ---Ah! dit en riant le Kaw-djer, c’est parce qu’il est timide?... Tu ne -l’es pas, toi. - ---Non, Monsieur, répondit Dick avec simplicité. - ---Et tu as, parbleu! bien raison... Mais, enfin, qu’est-ce que vous -faites tous les deux ici? - ---C’est nous les mousses, Monsieur. - -Le Kaw-djer se souvint qu’Hartlepool avait en effet cité deux mousses -en énumérant l’équipage du _Jonathan_. Il ne les avait pas remarqués -jusqu’alors parmi les enfants des émigrants. Puisqu’ils l’avaient -abordé aujourd’hui, c’est donc qu’ils désiraient quelque chose. - ---Qu’y a-t-il pour votre service? demanda-t-il. - -Ce fut Dick, comme toujours, qui prit la parole. - ---Nous voudrions aller avec vous, comme M. Hartlepool et M. Rhodes. - ---Pourquoi faire? - -Les yeux de Dick brillèrent. - ---Pour voir des choses... - -Des choses!... Tout un monde dans ce mot. Tout le désir de ce qui -jamais n’a été vu encore, tous les rêves merveilleux et confus des -enfants. Le visage de Dick implorait, toute sa petite personne était -tendue vers son désir. - ---Et toi, insista le Kaw-djer en s’adressant à Sand, tu veux aussi voir -des choses? - ---Non, Monsieur. - ---Que veux-tu, dans ce cas? - ---Aller avec Dick, répondit l’enfant doucement. - ---Tu l’aimes donc bien, Dick? - ---Oh oui, Monsieur! affirma Sand dont la voix eut une profondeur -d’expression au-dessus de son âge. - -Le Kaw-djer, de plus en plus intéressé, regarda un moment les deux -bambins. Le drôle de petit ménage! Mais charmant et touchant aussi. Il -rendit enfin son arrêt. - ---Vous viendrez avec nous, dit-il. - ---Vive le Gouverneur!...» s’écrièrent, en jetant leur béret en l’air, -les deux enfants qui se mirent à sauter comme des cabris. - -Par Hartlepool, le Kaw-djer apprit l’histoire de ses deux nouvelles -connaissances, tout ce que le maître d’équipage en savait du moins, et -à coup sûr plus que les intéressés n’en savaient eux-mêmes. - -Enfants abandonnés un soir au coin d’une borne, le fait qu’ils eussent -vécu était un de ces phénomènes que la raison est impuissante à -expliquer. Ils avaient vécu cependant, gagnant leur pain dès l’âge -le plus tendre, grâce à de menues besognes: cirage de chaussures, -commissions, ouverture de portières, vente de fleurs des champs, autant -d’inventions merveilleuses pour d’aussi jeunes cerveaux, mais le plus -souvent trouvant leur nourriture, comme des moineaux, entre les pavés -de San-Francisco. - -Ils ignoraient réciproquement leur triste existence six mois plus tôt, -quand le sort les mit soudain face à face, dans des circonstances -que la qualité et l’échelle réduite des acteurs empêchent seules de -qualifier de tragiques. Dick passait sur le quai, les mains dans -les poches, le béret sur l’oreille, en sifflant entre les dents une -chanson favorite, quand il aperçut Sand aux trousses duquel un gros -chien aboyait en découvrant des crocs menaçants. L’enfant, épouvanté, -reculait en pleurant, le visage gauchement caché sous son coude replié. -Dick ne fit qu’un bond et sans hésiter se plaça entre le peureux et -son terrifiant adversaire, puis, se campant résolument sur ses petites -jambes, il regarda le chien droit dans les yeux et attendit de pied -ferme. - -L’animal fut-il intimidé par cette attitude de matamore? Le certain, -c’est qu’il recula à son tour, pour s’enfuir finalement la queue basse. -Sans s’occuper davantage de lui, Dick s’était retourné vers Sand. - -«Comment t’appelles-tu? lui avait-il demandé d’un air superbe. - ---Sand, avait dit l’autre au milieu de ses larmes. Et toi? - ---Dick... Si tu veux nous serons amis.» - -Pour toute réponse, Sand s’était jeté dans les bras du héros, scellant -ainsi une indestructible amitié. - -De loin, Hartlepool avait assisté à la scène. Il interrogea les deux -enfants, et connut ainsi leur triste histoire. Désireux de venir -en aide à Dick, dont il avait admiré le courage, il lui proposa de -le prendre comme mousse sur le _Josuah Brener_, trois-mâts carré à -bord duquel il était alors embarqué. Mais, au premier mot, Dick avait -posé cette condition _sine qua non_ que Sand serait pris avec lui. Il -fallut de gré ou de force en passer par là, et, depuis lors, Hartlepool -n’avait plus quitté les deux inséparables qui l’avaient suivi du -_Josuah Brener_ sur le _Jonathan_. Il s’était fait leur professeur et -leur avait appris à lire et à écrire, c’est-à-dire à peu près tout ce -qu’il savait lui-même. Ses bienfaits, du reste, étaient tombés dans -un bon terrain. Il n’avait jamais eu qu’à se louer des deux enfants -qui éprouvaient pour lui une reconnaissance passionnée. Certes, chacun -d’eux avait son caractère; l’un colère, susceptible, batailleur, -toujours prêt à se mesurer contre n’importe qui et n’importe quoi, -l’autre silencieux, doux, effacé, craintif; l’un protecteur, l’autre -protégé; mais tous deux montrant le même cœur à l’ouvrage, ayant la -même conscience du devoir, la même affection pour leur grand ami -commun, le maître d’équipage Hartlepool. - -C’est de telles recrues que s’augmenta le personnel de l’excursion. - -Le 28 mars, on se mit en route dès les premières heures du matin. On -n’avait pas la prétention d’explorer toute l’île Hoste, mais seulement -la partie avoisinant le campement. On passa d’abord par-dessus les -crêtes médianes de la presqu’île Hardy, de manière à en atteindre la -côte occidentale, puis on suivit cette côte en remontant vers le Nord, -afin de revenir au campement par le littoral opposé, en traversant la -région sud de l’île proprement dite. - -Dès le début de la promenade, on eut l’impression qu’il ne fallait pas -juger le pays d’après l’aspect rébarbatif du lieu de l’échouage, et -cette impression ne fit que s’accentuer à mesure que l’on gagna vers -le Nord. Si la presqu’île Hardy apparaissait rocailleuse et stérile -jusqu’aux arides pointes du Faux cap Horn, il n’en était pas ainsi de -la contrée verdoyante dont les hauteurs se profilaient au Nord-Ouest. - -De vastes prairies, au pied de collines boisées, succédaient, dans -cette direction, aux roches tapissées de goëmons, aux ravins hérissés -de bruyères. Là s’entremêlaient les doronics à fleurs jaunes et -les asters maritimes à fleurs bleues et violettes, des séneçons à -tige d’un mètre, et nombre de plantes naines: calcéolaires, cytises -rampants, stipes, pimprenelles minuscules en pleine floraison. Le sol -était velouté d’une herbe luxuriante capable de nourrir des milliers de -ruminants. - -La petite troupe des excursionnistes s’était divisée, selon les -affinités individuelles, en groupes, autour desquels gambadaient Dick -et Sand, qui triplaient par leurs crochets la longueur de la route. -Les trois cultivateurs échangeaient des paroles rares en jetant autour -d’eux des regards étonnés, tandis que Harry Rhodes et Halg marchaient -en compagnie du Kaw-djer. Celui-ci ne se livrait pas et gardait sa -réserve habituelle. Cette réserve toutefois ne laissait pas d’être -entamée par la sympathie que lui inspirait la famille Rhodes. De cette -famille, tous les membres lui plaisaient: la mère, sérieuse et bonne; -les enfants, Edward âgé de dix-huit ans et Clary âgée de quinze ans, -aux visages ouverts et francs; le père, caractère d’une droiture -certaine et d’un ferme bon sens. - -Les deux hommes causaient amicalement de ce qui les intéressait en -ce moment l’un et l’autre. Harry Rhodes profitait de l’occasion pour -se renseigner au sujet de la Magellanie. En échange, il documentait -son compagnon sur les plus remarquables échantillons de la foule des -émigrants. Le Kaw-djer apprit ainsi beaucoup de choses. - -Il sut d’abord comment Harry Rhodes, possesseur d’une assez belle -fortune, avait été ruiné à cinquante ans par la faute d’autrui, et -comment, après ce malheur immérité, il s’était expatrié sans hésitation -afin d’assurer, s’il était possible, l’avenir de sa femme et de ses -enfants. Il apprit ensuite, Harry Rhodes ayant été à même de puiser -ces renseignements dans les documents du bord, que, défalcation faite -des morts, les émigrants du _Jonathan_ se décomposaient de la manière -suivante, au point de vue des professions antérieures: Sept cent -cinquante cultivateurs--parmi lesquels cinq Japonais!--comprenant cent -quatorze hommes mariés accompagnés de leurs cent quatorze femmes et -de leurs enfants, dont quelques-uns majeurs, au nombre de deux cent -soixante-deux; trois représentants des professions libérales, cinq -ex-rentiers et quarante et un ouvriers de métier. A ces derniers, il -convenait d’ajouter quatre autres ouvriers non émigrants, un maçon, -un menuisier, un charpentier et un serrurier, embauchés par la -compagnie de colonisation pour faciliter le début de l’installation, -ce qui portait à onze cent soixante-dix-neuf le nombre des passagers -survivants, ainsi que l’appel nominal l’avait indiqué. - -Ayant énuméré ces diverses catégories, Harry Rhodes entra dans quelques -détails sur chacune d’elles. Touchant la grande masse des paysans, -il n’avait pas fait de bien nombreuses observations. Tout au plus -avait-il cru remarquer que les frères Moore, dont l’un s’était signalé -d’ailleurs pendant le déchargement par sa brutalité, semblaient de -tempérament violent, et que les familles Rivière, Gimelli, Gordon et -Ivanoff paraissaient composées de braves gens, solides, bien portants -et disposés à l’ouvrage. Quant au reste, c’était la foule. Sans doute, -les qualités devaient s’y trouver fort inégalement réparties, et des -vices même, la paresse et l’ivrognerie notamment, s’y rencontraient -nécessairement; mais rien de saillant ne s’étant produit jusqu’alors, -on manquait de base pour asseoir des jugements individuels. - -Harry Rhodes fut plus prolixe sur les autres catégories. Les quatre -ouvriers embauchés par la Compagnie étaient des hommes d’élite, des -premiers dans leur profession. Selon l’expression courante, on les -avait triés sur le volet. Quant à leurs collègues émigrants, tout -portait à croire qu’ils étaient infiniment moins reluisants. En grande -majorité, ils avaient fâcheuse mine et donnaient l’impression d’être -des habitués du cabaret plutôt que de l’atelier. Deux ou trois même, à -l’aspect de véritables malfaiteurs, n’avaient sans doute d’ouvriers que -l’étiquette. - -Des cinq rentiers, quatre étaient représentés par la famille Rhodes. -Quant au cinquième, nommé John Rame, c’était un assez triste sire. -Agé de vingt-cinq à vingt-six ans, épuisé par une vie de fêtes, dans -laquelle il avait laissé sa fortune jusqu’au dernier sou, il n’était -évidemment bon à rien, et l’on était en droit de s’étonner qu’il eût -fait, lui si mal armé pour la lutte, cette dernière folie de se joindre -à un convoi d’émigrants. - -Restaient les trois ratés des professions libérales. Ceux-ci -provenaient de trois pays différents: l’Allemagne, l’Amérique et la -France. L’Allemand avait nom Fritz Gross. C’était un ivrogne invétéré. -Avili par l’alcool au point d’en être repoussant, il promenait en -soufflant ses chairs flasques et son ventre énorme, que souillait -continuellement un filet de salive. Son visage était écarlate, son -crâne chauve, ses joues pendantes, ses dents gâtées. Un tremblement -perpétuel agitait ses doigts en forme de boudin. Même parmi cette -population peu raffinée, son incroyable saleté l’avait rendu célèbre. -Ce dégénéré était un musicien, un violoniste, et par instants un -violoniste de génie. Son violon avait seul le pouvoir de réveiller -sa conscience abolie. Calme, il le caressait, il le dorlotait avec -amour, incapable toutefois de former une note à cause du tremblement -convulsif de ses mains. Mais, sous l’influence de l’alcool, ses -mouvements retrouvaient leur sûreté, l’inspiration faisait vibrer son -cerveau, et il savait alors tirer de son instrument des accents d’une -extraordinaire beauté. Par deux fois, Harry Rhodes avait eu l’occasion -d’assister à ce prodige. - -Quant au Français et à l’Américain, ils n’étaient autres que Ferdinand -Beauval et Lewis Dorick qui ont été présentés au lecteur. Harry Rhodes -ne manqua pas d’exposer au Kaw-djer leurs théories subversives. - -«Ne pensez-vous pas, demanda-t-il en manière de conclusion, qu’il -serait prudent de prendre quelques précautions contre ces deux agités? -Pendant le voyage, ils ont déjà fait parler d’eux. - ---Quelles précautions voulez-vous qu’on prenne? répliqua le Kaw-djer. - ---Mais les avertir énergiquement d’abord, et les surveiller avec soin -ensuite. Si ce n’est pas suffisant, les mettre hors d’état de nuire, en -les enfermant, au besoin. - ---Bigre! s’écria ironiquement le Kaw-djer, vous n’y allez pas de main -morte! Qui donc oserait s’arroger le droit d’attenter à la liberté de -ses semblables? - ---Ceux pour qui ils sont un danger, riposta Harry Rhodes. - ---Où voyez-vous, je ne dirai pas un danger, mais seulement la -possibilité d’un danger? objecta le Kaw-djer. - ---Où je le vois?... Dans l’excitation de ces pauvres gens, de ces -hommes ignorants, aussi faciles à duper que des enfants et prêts à se -laisser griser par toute parole sonore qui flatte leur passion du jour. - ---Dans quel but les exciterait-on? - ---Pour s’emparer de ce qui est à autrui. - ---Autrui a donc quelque chose?... demanda railleusement le Kaw-djer. -Je ne le savais pas. En tout cas, ici, où il n’y a rien, autrui comme -le roi perd ses droits. - ---Il y a la cargaison du _Jonathan_. - ---La cargaison du _Jonathan_ est une propriété collective qui -représenterait, le cas échéant, le salut commun. Tout le monde se rend -compte de cela, et personne n’aura garde d’y toucher. - ---Puissent les événements ne pas vous donner un démenti! dit Harry -Rhodes que ce désaccord inattendu échauffait. Mais il n’est pas besoin -d’intérêt matériel pour des gens comme Dorick et Beauval. Le plaisir de -faire le mal se suffit à lui-même, et, d’ailleurs, c’est une ivresse de -dominer, d’être le maître. - ---Qu’il soit maudit, celui qui pense ainsi! s’écria le Kaw-djer avec -une violence soudaine. Tout homme qui aspire à régenter les autres -devrait être supprimé de la terre. - -Harry Rhodes, étonné, regarda son interlocuteur. Quelle passion -farouche dormait en cet homme dont la parole avait d’ordinaire tant de -mesure et de calme! - ---Il faudrait alors supprimer Beauval, dit-il non sans ironie, car, -sous couleur d’une égalité outrancière, les théories de ce bavard n’ont -qu’un but: assurer le pouvoir au réformateur. - ---Le système de Beauval est du pur enfantillage, répliqua le Kaw-djer -d’une voix tranchante. C’est une manière d’organisation sociale, voilà -tout. Mais une organisation ou une autre, c’est toujours même iniquité -et même sottise. - ---Approuveriez-vous donc les idées de Lewis Dorick? demanda vivement -Harry Rhodes. Voudriez-vous, comme lui, nous faire retourner à l’état -sauvage, et réduire les sociétés à une agrégation fortuite d’individus -sans obligations réciproques? Ne voyez-vous donc pas que ces théories -sont basées sur l’envie, qu’elles suent la haine? - ---Si Dorick connaît la haine, c’est un fou, répondit gravement le -Kaw-djer. Eh quoi! un homme, venu sur la terre sans l’avoir demandé, y -découvre une infinité d’êtres pareils à lui, douloureux, misérables, -périssables comme lui, et, au lieu de les plaindre, il prend la peine -de haïr! Un tel homme est un fou, et l’on ne discute pas avec les -fous. Mais, de ce que le théoricien soit aliéné, il ne résulte pas -nécessairement que la théorie soit mauvaise. - ---Des lois sont indispensables cependant, insista Harry Rhodes, -lorsque les hommes, au lieu d’errer solitaires, en viennent à se -grouper dans un intérêt commun. Regardez plutôt ici même. La foule qui -nous entoure n’a pas été choisie pour les besoins de la cause, et sans -doute elle n’est pas différente de toute autre foule prise au hasard. -Eh bien! ne m’a-t-il pas été possible de vous signaler plusieurs de ses -membres qui, pour une raison ou une autre, sont dans l’impossibilité de -se gouverner eux-mêmes, et il y en a d’autres, assurément, que je ne -connais pas encore. Que de mal ne feraient pas de tels individus, si -les lois ne tenaient pas en bride leurs mauvais instincts! - ---Ce sont les lois qui les leur ont donnés, riposta le Kaw-djer avec -une conviction profonde. S’il n’y avait pas de lois, l’humanité ne -connaîtrait pas ces tares, et l’homme s’épanouirait harmonieusement -dans la liberté. - ---Hum!... fit Harry Rhodes d’un air de doute. - ---Y a-t-il des lois ici? Et tout ne marche-t-il pas à souhait? - ---Pouvez-vous choisir un tel exemple? objecta Harry Rhodes. Ici, -c’est un entr’acte dans le drame de la vie. Tout le monde sait que la -situation actuelle est transitoire et ne doit pas se perpétuer. - ---Il en serait de même si elle devait durer, affirma le Kaw-djer. - ---J’en doute, dit Harry Rhodes avec scepticisme, et je préfère, je -l’avoue, que l’expérience ne soit pas tentée.» - -Le Kaw-djer ne répliquant rien, la marche fut poursuivie -silencieusement. - -En revenant par la côte de l’Est, on contourna la baie Scotchwell, -dont le site, bien que l’on fût au déclin du jour, acheva de séduire -les explorateurs. Leur admiration égalait leur surprise. Entretenus -par un réseau de petits creeks, qui se déversaient dans une rivière -aux eaux limpides venant des collines du centre, les riches pâturages -témoignaient de la fertilité du sol. La végétation arborescente était à -la hauteur de cette luxuriante tapisserie. Occupant de vastes espaces, -les forêts se composaient d’arbres d’une venue superbe enracinés -dans un sol tourbeux mais résistant, et offraient des sous-bois très -dégagés, parfois veloutés de mousses rameuses. A l’abri de ces voûtes -verdoyantes s’ébattait tout un monde de volatiles, des tinamous de six -espèces, les uns gros comme des cailles, les autres comme des faisans, -des grives, des merles, ceux qu’on peut appeler des ruraux, et aussi -bon nombre de représentants des espèces marines, oies, canards, -cormorans et goëlands, tandis que les nandous, les guanaques et les -vigognes bondissaient à travers les prairies. - -Le littoral sud de cette baie, heureusement exposé par conséquent, -le Nord de ce côté de l’équateur correspondant au Midi de l’autre -hémisphère, était éloigné de moins de deux milles de l’endroit où -s’était perdu le _Jonathan_. Là, débouchait le cours d’eau aux rives -ombragées, accru de ses multiples affluents, qui se jetait à la mer au -fond d’une petite crique. Sur ses bords, distants d’une centaine de -pieds, il eût été facile de bâtir une bourgade pour une installation -définitive. Au besoin, la crique, abritée des grands vents, aurait pu -servir de port. - -L’obscurité était presque complète lorsqu’on atteignit le campement. Le -Kaw-djer, Harry Rhodes, Halg et Hartlepool venaient de prendre congé -de leurs compagnons quand, dans le silence de la nuit, les sons d’un -violon arrivèrent jusqu’à eux. - -«Un violon!... murmura le Kaw-djer à l’adresse d’Harry Rhodes. -Serait-ce ce Fritz Gross dont vous m’avez parlé? - ---C’est alors qu’il est ivre,» répondit sans hésiter Harry Rhodes. - -Il ne se trompait pas, Fritz Gross était ivre, en effet. Lorsqu’on -l’aperçut quelques minutes plus tard, son regard vague, son visage -congestionné, sa bouche baveuse révélèrent aisément son état. Incapable -de se tenir debout, il s’accotait contre un rocher, afin de conserver -son équilibre. Mais l’alcool avait ranimé l’étincelle. L’archet volait -sur l’instrument d’où jaillissait une mélodie sublime. Autour de lui se -pressaient une centaine d’émigrants. En ce moment, ces gueux oubliaient -tout, l’injustice, du sort, leur éternelle misère, leur triste -condition présente, l’avenir pareil au passé, et s’envolaient dans le -monde du rêve, emportés sur les ailes de la musique. - -«L’art est aussi nécessaire que le pain, dit au Kaw-djer Harry Rhodes -en montrant Fritz Gross et ses auditeurs absorbés. Dans le système de -Beauval, quelle serait la place d’un tel homme? - ---Laissons Beauval où il est, répondit le Kaw-djer avec humeur. - ---C’est que tant de pauvres êtres croient à ces songe-creux! répliqua -Harry Rhodes. - -Ils reprirent leur route. - ---Ce qui m’intrigue, murmura Harry Rhodes au bout de quelques pas, -c’est le moyen qu’a employé Fritz Gross pour se procurer son alcool. - -Quel que fût le moyen, d’autres que Fritz Gross l’avaient employé. Les -excursionnistes ne tardèrent pas, en effet, à se heurter à un corps -étendu. - ---C’est Kennedy, dit Hartlepool en se penchant sur le dormeur. Un -failli chien, d’ailleurs. Le seul de l’équipage qui ne vaille pas la -corde pour le pendre. - -Kennedy était ivre, lui aussi. Et ivres encore, ces émigrants que l’on -trouva, cent mètres plus loin, vautrés sur le sol. - ---Ma parole! dit Harry Rhodes, on a profité de l’absence du chef pour -mettre le magasin au pillage! - ---Quel chef? demanda le Kaw-djer. - ---Vous, parbleu! - ---Je ne suis pas chef plus qu’un autre, objecta le Kaw-djer avec -impatience. - ---Possible, accorda Harry Rhodes. N’empêche que tout le monde vous -considère comme tel.» - -Le Kaw-djer allait répondre, quand, d’une tente voisine, le cri rauque -d’une femme qu’on étrangle s’éleva dans la nuit. - - - - -II - -LA PREMIÈRE LOI. - - -La famille Ceroni, composée du père, Lazare, de la mère, Tullia, et -d’une fille, Graziella, était originaire du Piémont. Dix-sept ans -auparavant, Lazare, alors âgé de vingt-cinq ans, et Tullia, de six ans -plus jeune, avaient associé leurs deux misères. Hors soi-même, ni l’un -ni l’autre ne possédait rien, mais ils s’aimaient, et un amour honnête -est une force qui aide à supporter, parfois à vaincre, les difficultés -de la vie. - -Il n’en fut malheureusement pas ainsi pour le ménage Ceroni. L’homme, -entraîné par de mauvaises fréquentations, ne tarda pas à faire -connaissance avec l’alcool, que des cabarets innombrables ont, au nom -de la liberté, le droit d’offrir, comme un appât, à la multitude des -déshérités. En peu de temps, il tomba dans l’ivrognerie, et son ivresse -de plus en plus fréquente se fit, par degrés, sombre, puis colère, puis -cruelle, puis féroce. Alors, presque chaque jour, il y eut des scènes -atroces, dont les voisins perçurent les éclats. Injuriée, battue, -meurtrie, martyrisée, Tullia gravit le calvaire, sur les flancs duquel -tant de malheureuses se sont douloureusement traînées avant elle et se -traîneront à son exemple. - -Certes, elle aurait pu, elle aurait dû peut-être quitter cet homme -transformé en bête fauve. Elle n’en fit rien pourtant. Elle était -de ces femmes qui ne se reprennent jamais, quelque martyre qui leur -soit imposé, quand une fois elles se sont données. Au point de vue de -l’intérêt matériel et tangible, de tels caractères méritent assurément -l’épithète d’absurdes, mais ils ont aussi quelque chose d’admirable, -et par eux il nous est donné de concevoir quelle peut être la beauté -du sacrifice et à quelle hauteur morale est capable d’atteindre la -créature humaine. - -C’est dans cet enfer que grandit Graziella. Dès ses plus jeunes ans, -elle vit son père ivre et sa mère battue, elle assista aux scènes -quotidiennes, elle entendit le torrent d’injures qui sortaient de la -bouche de Lazare, comme les immondices d’un égout. A un âge où les -petites filles ne pensent encore qu’au jeu, elle entra de cette manière -en contact avec les réalités de la vie et fut astreinte à une âpre -lutte de tous les instants. - -A seize ans, Graziella était une jeune fille sérieuse, armée, par sa -volonté forte, contre les douleurs de l’existence, dont elle avait eu -la précoce expérience. D’ailleurs, quelle que fût sa cruauté, jamais -l’avenir ne dépasserait en horreur le passé! Physiquement, elle était -grande, maigre et brune. Sans beauté proprement dite, son plus grand -charme résidait dans ses yeux et dans l’expression intelligente de son -visage. - -La conduite de Lazare Ceroni avait porté ses fruits naturels, et -la gêne était bientôt entrée dans la maison. Il ne saurait en être -autrement. Boire, cela coûte, et, pendant qu’on boit, on ne gagne rien. -Double dépense. Graduellement, la gêne devint pauvreté, et la pauvreté -misère noire. On suivit alors le chemin que suivent tous les dégénérés. -On changea de pays, dans l’espoir d’un sort meilleur sous d’autres -cieux. C’est ainsi que, d’exode en exode, la famille Ceroni, ayant -traversé la France, l’Océan, l’Amérique, avait échoué à San Francisco. -Le voyage avait duré quinze ans! A San Francisco, le dénuement en -arriva à ce point que Lazare ouvrit les yeux et prit conscience de -son œuvre de destruction. Prêtant enfin l’oreille aux supplications -de sa femme, pour la première fois depuis tant d’années, il promit de -s’amender. - -Il avait tenu parole. En six mois, grâce à son assiduité à l’ouvrage et -à la suppression du cabaret, l’aisance était revenue et l’on avait pu -réunir cette grosse somme de cinq cents francs exigée par la Société -de colonisation de la baie de Lagoa. Tullia recommençait à croire à la -possibilité du bonheur, lorsque le naufrage du _Jonathan_ et l’oisiveté -qui en était la conséquence inévitable étaient venus remettre tout en -question. - -Pour tuer ces longues heures d’inaction, Lazare s’était lié avec -d’autres émigrants, et, bien entendu, ses sympathies l’avaient -porté vers ses pareils. Ceux-ci, également accablés par l’ennui et -inconsolables d’être privés de leurs excès habituels, n’auraient eu -garde de manquer l’occasion que leur fournissait le départ de celui -que tout le monde, sans même s’en rendre compte, considérait comme -le chef. A peine le Kaw-djer éloigné avec ses compagnons, cette bande -peu recommandable s’était approprié un des barils de rhum sauvés du -_Jonathan_ et une orgie en règle en était résultée. Par entraînement, -et aussi par lâcheté devant son vice réveillé, Lazare avait imité -les autres et ne s’était décidé à regagner la tente où l’attendaient -en pleurant sa femme et sa fille, que les jambes molles et la raison -perdue. - -Dès son entrée, l’inévitable scène commença. Prétextant d’abord que le -repas n’était pas prêt, il s’irrita, quand ce repas lui eut été servi, -de la tristesse des deux femmes et, s’excitant lui-même, en arriva -rapidement aux plus effroyables injures. - -Graziella, immobile et glacée, regardait avec épouvante cet être avili -qui était son père. En elle, la honte la disputait au chagrin. Mais, -de Tullia, qui ne connaissait que la douleur, le cœur ulcéré creva. Eh -quoi! tous ses espoirs une fois de plus à vau-l’eau, la retombée dans -l’enfer!... Des larmes jaillirent de ses yeux, noyèrent son visage -flétri. Il n’en fallut pas plus pour déchaîner la tempête. - -«J’vas t’aider à fondre, moi!» cria Lazare devenu furieux. - -Il saisit sa femme à la gorge, tandis que Graziella s’efforçait -d’arracher la malheureuse à l’étreinte meurtrière. - -Drame silencieux. A part la voix sourde de Lazare, qui continuait à -proférer des injures, il se déroulait sans bruit. Ni Graziella, ni sa -mère n’appelaient à leur aide. Qu’un père martyrise sa fille, qu’un -mari assassine sa femme, ce sont des tares honteuses qu’il faut cacher -à tous, fût-ce au prix de la vie. Dans un moment où son bourreau -relâchait son étreinte, la douleur cependant arracha à Tullia le cri -rauque que le Kaw-djer avait entendu. Cette plainte involontaire mit au -comble la fureur du dément. Ses doigts se refermèrent plus violemment. - -Tout à coup, une main de fer broya son épaule. Contraint de lâcher -prise, il alla rouler de l’autre côté de la tente. - -«De quoi?... De quoi?... balbutia-t-il. - ---Silence!» ordonna une voix impérieuse. - -L’ivrogne ne se le fit pas répéter. Son excitation subitement éteinte, -il chut, comme dans un trou, dans un sommeil de plomb. - -Le Kaw-djer s’était penché sur la femme évanouie et s’empressait -à la secourir. Halg, Rhodes et Hartlepool, entrés derrière lui, -contemplaient la scène avec émotion. - -Tullia enfin ouvrit les yeux. En apercevant des visages étrangers, -elle comprit sur-le-champ ce qui s’était passé. Sa première pensée -fut d’excuser celui dont la brutalité venait de se manifester de si -abominable manière. - -«Merci, Monsieur, dit-elle en se soulevant. Ce n’était rien... C’est -fini, maintenant... Suis-je sotte de m’être ainsi effrayée! - ---On le serait à moins! s’écria le Kaw-djer. - ---Pas du tout, répliqua vivement Tullia. Lazare n’est pas méchant... Il -voulait plaisanter... - ---Est-ce qu’il lui arrive souvent de plaisanter ainsi? demanda le -Kaw-djer. - ---Jamais, Monsieur, jamais! affirma Tullia. Lazare est un bon mari... -De plus brave garçon, il n’y en a pas... - ---C’est faux, interrompit une voix décidée. - -Le Kaw-djer et ses compagnons se retournèrent. Ils aperçurent Graziella -qu’ils n’avaient pas distinguée jusqu’ici dans la pénombre de la tente, -à peine éclairée par la lueur jaunâtre d’un fanal. - ---Qui êtes-vous, mon enfant? interrogea le Kaw-djer. - ---Sa fille, répondit Graziella en montrant l’ivrogne dont le bruit ne -troublait pas le ronflement sonore. Quelque honte que j’en éprouve, il -faut que je le dise pour qu’on me croie et qu’on vienne en aide à ma -pauvre maman. - ---Graziella!... implora Tullia en joignant les mains. - ---Je dirai tout, affirma la jeune fille avec force. C’est la première -fois que nous trouvons des défenseurs. Je ne les laisserai pas partir -sans avoir fait appel à leur pitié. - ---Parlez, mon enfant, dit le Kaw-djer avec bonté, et comptez sur nous -pour vous secourir et vous défendre. - -Ainsi encouragée, Graziella, d’une voix haletante, raconta la vie de sa -mère. Elle ne cacha rien. Elle dit la sublime tendresse de Tullia et de -quel prix on l’avait payée. Elle dit l’avilissement de son père. Elle -le montra traînant sa femme par les cheveux, la rouant de coups, la -piétinant avec rage. Elle évoqua les jours de misère, sans vêtements, -sans feu, sans pain, parfois sans domicile, glorifiant sa mère -martyrisée, dont l’héroïque douceur, au milieu de si cruelles épreuves, -ne s’était jamais démentie. - -En écoutant l’épouvantable récit, celle-ci pleurait doucement. A la -voix de sa fille, les tortures subies sortaient de l’ombre du passé -et semblaient, pour mieux broyer son cœur, redevenir présentes, -toutes à la fois. Sous leur poids accumulé, Tullia fléchissait. Elle -s’abandonnait. La force lui manquait enfin pour défendre et protéger le -bourreau. - -[Illustration: Tullia pleurait... (Page 76.)] - ---Vous avez bien fait de parler, mon enfant, dit le Kaw-djer d’une voix -émue, quand Graziella eut achevé son récit. Soyez certaine que nous ne -vous abandonnerons pas et que nous viendrons en aide à votre mère. -Pour ce soir, elle n’a besoin que de repos. Qu’elle s’efforce donc de -dormir et qu’elle espère en un avenir meilleur.» - -Lorsqu’ils se retrouvèrent au dehors, le Kaw-djer, Harry Rhodes et -Hartlepool se regardèrent un instant en silence. Était-il possible -qu’un homme en arrivât à ce degré d’ignominie! Puis, ayant d’une large -aspiration dilaté leur poitrine oppressée, ils allaient se mettre en -marche, quand le premier s’aperçut que la petite troupe comptait un -membre de moins. Halg n’était plus avec eux. - -Supposant que le jeune homme était resté dans la tente de la famille -Ceroni, le Kaw-djer y entra de nouveau. Halg était bien là, en effet, -si absorbé qu’il n’avait pas remarqué le départ de ses compagnons et -qu’il ne remarqua pas davantage le retour de l’un d’eux. Debout contre -la paroi de toile, il regardait Graziella, et son visage, en même -temps que la pitié, exprimait avec éloquence un véritable ravissement. -A quelques pas, Graziella, les yeux baissés, se prêtait à cette -contemplation avec une sorte de complaisance. Les deux jeunes gens ne -parlaient pas. Après ces violentes secousses, ils laissaient leurs -cœurs s’ouvrir silencieusement à de plus douces émotions. - -Le Kaw-djer sourit. - -«Halg!...» appela-t-il à demi-voix. - -Le jeune homme tressaillit et, sans se faire prier, sortit de la tente. -On se mit en route aussitôt. - -Les quatre excursionnistes marchaient en silence, chacun suivant le fil -de sa pensée. Le Kaw-djer, les sourcils froncés, réfléchissait à ce -qu’il venait de voir et d’entendre. Le plus grand service à rendre à -ces deux femmes serait évidemment de sevrer d’alcool leur tortionnaire. -Était-ce réalisable? Assurément, et même sans difficulté notable, -l’alcool étant inconnu sur l’île Hoste, hormis celui provenant du -_Jonathan_ et déposé sur la grève avec le reste de la cargaison. Il -suffirait donc d’une ou deux sentinelles... - -Soit! mais qui les placerait, ces sentinelles? Qui oserait donner des -ordres et formuler des interdictions? Qui s’arrogerait le droit de -limiter d’une manière quelconque la liberté de ses semblables et de -substituer son initiative à la leur? C’était faire acte de chef, cela, -et il n’existait pas de chef sur l’île Hoste. - -Allons donc!... En puissance tout au moins, un chef y existait, au -contraire. Et qui était-il, sinon celui qui, seul, avait sauvé les -autres d’une mort certaine; qui, seul, avait l’expérience de cette -contrée déserte; qui, seul, possédait à un degré supérieur à tous -intelligence, savoir et caractère? - -C’eût été lâcheté de se mentir à soi-même. Le Kaw-djer ne pouvait -l’ignorer, c’est vers lui que cette population misérable tournait ses -regards attentifs, c’est entre ses mains qu’elle avait remis l’exercice -de l’autorité collective, c’est de lui qu’elle attendait, confiante, -secours, conseils et décisions. Qu’il le voulût ou non, il ne pouvait -échapper à la responsabilité que cette confiance impliquait. Qu’il -le voulût ou non, le chef, désigné par la force des choses et par le -consentement tacite de l’immense majorité des naufragés, c’était lui. - -Eh quoi! lui, le libertaire, l’homme incapable de supporter aucune -contrainte, il était dans le cas d’en imposer aux autres, et des lois -devaient être édictées par celui qui rejetait toutes les lois! Suprême -ironie, c’était l’apôtre anarchiste, l’adepte de la formule fameuse: -«Ni Dieu, ni maître», qu’on transformait en maître; c’est à lui qu’on -attribuait cette autorité dont son âme haïssait le principe avec tant -de sauvage fureur! - -Fallait-il accepter l’odieuse épreuve? Ne valait-il pas mieux s’enfuir -loin de ces êtres aux âmes d’esclave?... - -Mais alors, que deviendraient-ils, livrés à eux-mêmes? De combien de -souffrances le déserteur ne serait-il pas responsable? Si on a le droit -de chérir des abstractions, il n’est pas digne du nom d’homme, celui -qui, pour l’amour d’elles, ferme les yeux devant les réalités de la -vie, nie l’évidence et ne peut se résoudre à sacrifier son orgueil -pour atténuer la misère humaine. Quelque certaines que paraissent des -théories, il est grand d’en faire table rase, lorsqu’il est démontré -que le bien des autres l’exige. - -Or, démonstration pouvait-elle être plus nette et plus claire? -N’avait-on pas constaté, ce soir même, de nombreux cas d’ivresse, -sans parler de ceux, plus nombreux encore peut-être, qui demeuraient -ignorés? Devait-on tolérer dans cette foule paisible un tel abus de -l’alcool, au risque d’y provoquer des altercations, des rixes, voire -des meurtres? Les effets du poison, d’ailleurs, ne s’étaient-ils pas -déjà fait sentir? N’en avait-on pas, chez les Ceroni, constaté les -ravages? - -On approchait de la tente habitée par la famille Rhodes, on allait se -séparer, que le Kaw-djer hésitait toujours. Mais il n’était pas homme à -fuir les responsabilités. Au dernier moment, quelque douleur qu’il en -dût éprouver, sa résolution fut prise. Il se tourna vers Hartlepool. - -«Croyez-vous pouvoir compter sur la fidélité de l’équipage du -_Jonathan_? demanda-t-il. - ---A l’exception de Kennedy et de Syrdey, le cuisinier, j’en réponds, -dit Hartlepool. - ---De combien d’hommes disposez-vous? - ---De quinze hommes, moi compris. - ---Les quatorze autres vous obéiront? - ---Assurément. - ---Et vous? - ---Moi?... - ---Y a-t-il quelqu’un ici dont vous soyez disposé à reconnaître -l’autorité? - ---Mais... vous, Monsieur... naturellement, répondit Hartlepool, comme -si la chose était évidente. - ---Pourquoi? - ---Dame! Monsieur... fit Hartlepool embarrassé. Enfin, il faut bien, ici -comme ailleurs, que les gens aient un chef. Cela va de soi, que diable! - ---Et pourquoi serais-je le chef? - ---Il n’y en a pas d’autre, dit Hartlepool, en ponctuant de ses bras -ouverts son irréfutable argument. - -La réponse était péremptoire, en effet. Il n’y avait rien à répliquer. - -Après un nouvel instant de silence, le Kaw-djer prononça d’une voix -ferme: - ---A partir de ce soir, vous ferez garder le matériel débarqué du -_Jonathan_. Vos hommes se relayeront deux par deux et ne laisseront -approcher personne. Ils surveilleront l’alcool avec une attention -particulière. - ---Bien, Monsieur, répondit simplement Hartlepool. Ce sera fait dans -cinq minutes. - ---Bonsoir,» dit le Kaw-djer qui s’éloigna à grand pas, mécontent de -lui-même et des autres. - - - - -III - -A LA BAIE SCOTCHWELL. - - -La _Wel-Kiej_ revint le 15 avril de Punta-Arenas. Dès qu’on l’aperçut, -les émigrants, impatients de connaître leur sort, se massèrent en rangs -serrés sur le point du rivage vers lequel elle se dirigeait. - -Le groupement de cette foule s’effectua de lui-même suivant les lois -immuables qui régissent les attroupements sur toute la surface de -notre planète imparfaite, ce qui revient à dire que les plus forts -s’emparèrent des meilleures places. En arrière, furent reléguées -les femmes. De là, elles ne pouvaient rien voir, ni rien entendre, -mais elles n’en bavardaient qu’avec plus d’entrain en échangeant des -commentaires aussi assourdissants que prématurés sur les nouvelles -encore inconnues qu’apportait la chaloupe. En avant, c’était les -hommes, à une distance du bord de l’eau inversement proportionnelle -à leur vigueur et à leur brutalité. Quant aux enfants, pour qui -tout est prétexte à jeux, il s’en trouvait un peu partout. Les plus -petits pépiaient comme des moineaux, en gambadant à la périphérie du -groupe; d’autres étaient noyés dans sa masse, sans pouvoir ni avancer, -ni reculer; d’autres, ayant réussi à le traverser de part en part, -tendaient leurs frimousses curieuses entre les jambes du premier rang; -de quelques-uns, enfin, les plus dégourdis, le corps tout entier, après -la tête, était passé. - -Le jeune Dick figurait, cela va sans dire, parmi ces débrouillards, et, -non seulement il avait triomphé de tous les obstacles pour son compte -personnel, mais il avait entraîné dans son sillage son inséparable Sand -et un autre enfant avec lequel les deux mousses avaient noué, depuis -huit jours, une amitié qui se perdait déjà dans la nuit des temps. Cet -enfant, Marcel Norely, du même âge que ses deux camarades, possédait le -meilleur des titres à leur affection, puisqu’il avait besoin de leur -protection. C’était un être chétif, au visage souffreteux, et, qui plus -est, un infirme, sa jambe droite, frappée de paralysie, étant demeurée -de quelques centimètres plus courte que la gauche. Cet inconvénient -n’altérait nullement, d’ailleurs, la bonne humeur du petit Marcel, ni -son ardeur aux jeux, dans lesquels il brillait tout comme un autre, -grâce à une béquille dont il se servait avec une remarquable habileté. - -Pendant que les émigrants accouraient en tumulte sur la grève, Dick, et -à sa suite Sand et Marcel, s’était insinué entre les premiers arrivés, -dont son front atteignait tout au plus la taille, et avait réussi à se -placer devant eux. Ce haut fait ne put malheureusement s’accomplir sans -déranger plus ou moins les précédents occupants, et le hasard voulut -que l’un de ceux-ci fût Fred Moore, l’aîné de ces deux frères dont -Harry Rhodes avait signalé au Kaw-djer la nature violente. - -Fred Moore, homme bien en chair et haut de près de six pieds, poussa -un juron sonore en se sentant ébranlé vers la base. Cela suffit pour -exciter la verve gouailleuse de Dick. Il se retourna vers Sand et -Marcel en train de forcer le passage à son exemple. - -«Eh là!... dit-il, ne poussez donc pas comme ça ce gentleman, mille -diables!... A quoi cela sert-il? Nous n’avons qu’à nous placer derrière -lui et à regarder par-dessus sa tête. - -La prétention, étant donné la stature réduite du minuscule orateur, -était si outrecuidante que les voisins ne purent s’empêcher de rire, ce -qui mit Fred Moore de très mauvaise humeur. Le sang afflua à son visage. - ---Moucheron!... fit-il d’un ton méprisant. - ---Merci du compliment, Votre Honneur, quoique vous prononciez mal -l’anglais. C’est «gentil» qu’il faut dire, railla Dick, en abusant des -consonances analogues de «gnat» (moustique) et de «natty» (gentil). - -Fred Moore fit un pas en avant, mais ses plus proches voisins le -retinrent, en lui conseillant de laisser ces enfants. Dick en profita -pour s’éloigner avec ses deux amis, en suivant le bord de la mer devant -d’autres émigrants d’humeur plus conciliante. - ---Tout à l’heure, menaça Fred Moore obligé à l’immobilité, je te -tirerai les oreilles, mon garçon. - -Dick, bien à l’abri maintenant, toisa de bas en haut son adversaire. - ---Pour ça, il faudrait une échelle, camarade!» dit-il d’un air superbe -qui déchaîna de nouveaux rires. - -Fred Moore haussa les épaules, et Dick, satisfait d’avoir eu le dernier -mot, cessa de s’occuper de lui, pour reporter toute son attention sur -la chaloupe, dont l’étrave faisait crier au même instant le gravier du -rivage. - -Dès qu’elle fut arrêtée, Karroly sauta dans l’eau et vint fixer -solidement son ancre sur la terre ferme. Il aida ensuite son passager à -débarquer, puis s’éloigna avec Halg et le Kaw-djer, tout heureux de les -revoir après cette longue absence. - -S’il est vrai que, chez les Fuégiens, les sentiments affectifs soient, -en général, assez peu développés, il ne l’est pas moins que le pilote -faisait exception à la règle. Les regards dont il couvrait son fils et -le Kaw-djer en eussent au besoin témoigné. Pour ce dernier, il était -bien le bon chien fidèle et dévoué dont son aspect évoquait l’idée. - -Son aveugle dévouement ne pouvait être égalé que par celui, aussi vif, -mais plus conscient de Halg. Si Karroly était le père du jeune homme au -sens naturel du mot, le Kaw-djer était son père spirituel. A l’un il -devait la vie, à l’autre son intelligence, que les leçons du mystérieux -solitaire avaient façonnée et qu’elles avaient meublée de sentiments et -d’idées inconnues des indigènes déshérités de l’archipel. - -Cette affection qu’il portait au Kaw-djer, celui-ci la lui rendait -largement. Halg était le seul être capable d’émouvoir encore cet homme -désenchanté, qui ne connaissait plus d’autre amour, hors celui qu’il -éprouvait pour un enfant, qu’un altruisme collectif et impersonnel, -d’une grandeur admirable assurément, mais dont l’ampleur même semble -plus adéquate au cœur infini d’un Dieu qu’à l’âme médiocre des -créatures. Est-ce pour cela, est-ce parce qu’ils ont l’obscure notion -de cette disproportion, que, malgré sa beauté resplendissante, un -tel sentiment étonne plus qu’il ne charme les autres hommes, et leur -semble-t-il inhumain à force d’être au-dessus d’eux? Peut-être, en -jugeant par la pauvreté de leur propre cœur, estiment-ils que la part -de chacun est bien petite d’un amour ainsi divisé entre tous et que, -s’il est moins sublime, il est meilleur de se donner sans réserve à -quelques-uns. - -Pendant que ces trois êtres si étroitement unis s’entretenaient des -incidents du voyage et s’abandonnaient au plaisir de se revoir, les -émigrants, pressés autour de Germain Rivière, s’enquéraient des -résultats de sa mission. Les questions se croisaient, diversement -formulées, mais se réduisant en somme à celle-ci: Pourquoi la chaloupe -était-elle revenue, et pourquoi n’apercevait-on pas à sa place un -navire assez grand pour rapatrier tout le monde? - -Germain Rivière, ne sachant auquel entendre, réclama de la main le -silence, puis, en réponse à une interrogation précise formulée par -Harry Rhodes, il raconta brièvement son voyage. A Punta-Arenas, il -avait vu le gouverneur, M. Aguire, qui, au nom du Gouvernement chilien, -avait promis de secourir les victimes de la catastrophe. Toutefois, -aucun bateau d’un tonnage suffisant pour transporter les naufragés ne -se trouvant alors à Punta-Arenas, ceux-ci devaient s’armer de patience. -La situation ne présentait, d’ailleurs, rien d’inquiétant. Puisqu’on -disposait d’un matériel en bon état et de vivres pour près de dix-huit -mois, on pourrait attendre sans danger. - -Or, il ne fallait pas se dissimuler que l’attente serait forcément -assez longue. L’automne commençait à peine, et il n’eût pas été prudent -d’envoyer sans urgence absolue un bâtiment dans ces parages à cette -époque de l’année. Il était de l’intérêt commun que le voyage fût remis -au printemps. Dès le début d’octobre, c’est-à-dire dans six mois, un -navire serait expédié à l’île Hoste. - -La nouvelle, passant de bouche en bouche, fut instantanément transmise -du premier au dernier rang. Elle produisit chez les naufragés un -effet de stupeur. Eh quoi! on était dans la nécessité de perdre six -longs mois dans ce pays où il était impossible de rien entreprendre, -puisqu’il faudrait le quitter au printemps après y avoir inutilement -subi les rigueurs de l’hiver! La foule, naguère si bruyante, était -devenue silencieuse. On échangeait des regards accablés. Puis -l’accablement fit place à la colère. Des invectives violentes furent -proférées à l’adresse du gouverneur de Punta-Arenas. La colère, -cependant, ne tarda pas à s’apaiser, faute d’aliments, et les -émigrants commencèrent à se disperser et à regagner les tentes d’un air -morne. - -Mais, attirés au passage par un autre groupe en voie de formation, ils -s’arrêtaient machinalement, sans même s’apercevoir qu’en s’agrégeant -à ce second groupe alimenté par les éléments désassociés du premier, -ils se transformaient _ipso facto_ en auditeurs de Ferdinand Beauval. -Celui-ci avait jugé, en effet, l’occasion favorable au placement d’un -nouveau discours et, comme précédemment, il haranguait ses compagnons -du haut d’un rocher élevé à la dignité de tribune. Ainsi qu’on peut -le supposer, l’orateur socialiste n’était pas tendre pour le régime -capitaliste en général et, en particulier, pour le gouverneur de -Punta-Arenas qui, d’après lui, en était le produit naturel. Il -stigmatisait avec éloquence l’égoïsme de ce fonctionnaire dénué de la -plus élémentaire humanité, qui laissait si allégrement un tel nombre de -malheureux exposés à tous les dangers et à toutes les misères. - -Les émigrants ne prêtaient qu’une oreille distraite à la diatribe du -tribun. A quoi tendait ce verbiage? Beauval pouvait bien en clamer pire -encore, ce n’est pas cela qui ferait avancer d’un pas leurs affaires. -Pour améliorer leur sort il fallait des actes, non des mots. Mais quels -actes? Personne, à vrai dire, n’en savait rien. Et péniblement, ils -cherchaient, sans grand espoir de la trouver, la solution du problème, -en tenant baissés vers le sol leurs yeux ingénus. - -Une idée, pourtant, naissait peu à peu dans ces cervelles obscures. Ce -qu’il fallait faire, quelqu’un le savait peut-être. Peut-être celui qui -les avait déjà tirés de plus d’un mauvais pas donnerait-il le moyen de -remédier à cette situation, quand il en serait instruit. C’est pourquoi -ils coulaient de timides regards du côté du Kaw-djer, vers lequel se -dirigeaient précisément Harry Rhodes et Germain Rivière. Chaque membre -d’une population de douze cents âmes ne pouvant prendre à lui seul une -décision pour l’ensemble, le plus simple, après tout, était de s’en -rapporter au Kaw-djer, à son dévouement, à son expérience, un tel parti -ayant, en tous cas, l’inappréciable avantage de rendre superflue la -réflexion pour les autres. - -S’étant ainsi libérés de tout souci immédiat, les émigrants -délaissèrent, les uns après les autres, Ferdinand Beauval, dont -l’auditoire fut bientôt réduit à son ordinaire noyau de fidèles. - -Harry Rhodes, accompagné de Germain Rivière, se mêlant au groupe formé -par les deux Fuégiens et le Kaw-djer, mit celui-ci au courant des -événements, lui fit connaître la réponse du gouverneur de Punta-Arenas, -et lui exposa les angoisses des émigrants redoutant la rigueur d’un -hiver antarctique. - -Sur ce dernier point, le Kaw-djer rassura son interlocuteur. L’hiver, -en Magellanie, est à la fois moins rude et moins long qu’en Islande, -au Canada ou dans les États septentrionaux de l’Union américaine, et -le climat de l’Archipel vaut bien, à tout prendre, celui de la basse -Afrique, où se rendait le _Jonathan_. - -«J’en accepte l’augure, dit Harry Rhodes, conservant néanmoins un peu -de scepticisme. Quoi qu’il en soit, ne serait-il pas, en tous cas, -préférable d’hiverner sur la Terre de Feu, qui offre peut-être quelques -ressources, plutôt que sur l’île Hoste où nous n’avons jusqu’ici -rencontré âme qui vive? - ---Non, répondit le Kaw-djer. Se transporter sur la Terre de Feu -n’aurait aucun avantage et présenterait au contraire de grands -inconvénients au point de vue du matériel qu’on serait contraint -d’abandonner. Il faut rester sur l’île Hoste, mais quitter sans retard -l’endroit où l’on a campé jusqu’ici. - ---Pour aller où? - ---A la baie Scotchwell que nous avons contournée pendant notre -excursion. Là, nous trouverons sans peine un emplacement convenable -pour les maisons démontables provenant de la cargaison du _Jonathan_, -alors qu’il n’existe pas ici un pouce de terrain plat. - ---Quoi! s’écria Harry Rhodes, vous conseillez de transporter à deux -milles d’ici un matériel aussi lourd et de procéder à une véritable -installation! - ---C’est absolument nécessaire, affirma le Kaw-djer. Outre que -l’exposition de la baie Scotchwell est excellente et à l’abri des vents -d’Ouest et du Sud, la rivière qui s’y jette fournira l’eau potable en -abondance. Quant à s’installer plus sérieusement, non seulement c’est -nécessaire, mais c’est urgent. Le grand ennemi dans cette région, c’est -l’humidité. Il importe avant tout de se défendre contre elle. J’ajoute -qu’il n’y a pas de temps à perdre, l’hiver pouvant débuter d’un jour à -l’autre. - ---Vous devriez dire tout cela à nos compagnons, proposa Harry Rhodes. -Ils se rendraient un compte plus exact de leur situation quand elle -leur aurait été exposée par vous. - ---Je préfère que vous vous chargiez de ce soin, répliqua le Kaw-djer. -Mais je reste, bien entendu, à la disposition de tous, si on a besoin -de moi.» - -Harry Rhodes s’empressa de rapporter cette conversation aux émigrants. -A sa grande surprise, ils ne reçurent pas la communication aussi mal -qu’on aurait pu s’y attendre. La déception qu’ils venaient d’éprouver -avait semé parmi eux le découragement, et ils étaient trop heureux de -se trouver en présence d’une besogne précise dont quelqu’un prenait la -responsabilité de garantir les bons effets. L’invincible espoir qui -sommeille jusqu’à la mort dans le cœur de l’homme faisait le reste. -Tout autre changement eût également paru devoir être le salut. On se -fit une fête de l’installation à la baie Scotchwell et l’on s’en promit -des merveilles. - -Seulement, par quel bout commencer? Quels moyens employer pour mener -à bien le transport du matériel sur un parcours de deux milles, le -long de cette grève rocheuse où n’existait même pas l’apparence d’un -sentier? A la prière générale, Harry Rhodes dut retourner auprès du -Kaw-djer, pour lui demander de bien vouloir organiser le travail dont -il avait signalé l’urgence. - -Celui-ci ne fit aucune difficulté pour obtempérer à ce désir, et, sous -sa direction, on se mit à l’œuvre sur-le-champ. - -On créa d’abord, à la limite des plus hautes marées, un rudiment de -route, en aplanissant le sol autour des roches les plus grosses, et en -écartant celles qu’il était possible de déplacer sans trop de peine. -Dès le 20 avril ce travail préliminaire était terminé. On s’attaqua -aussitôt au transport proprement dit. - -On utilisa dans ce but les plates-formes créées pour le déchargement -du _Jonathan_. Fractionnées en plateaux plus petits et munies, en -guise de roues, de troncs d’arbres soigneusement arrondis et dressés, -elles fournirent un grand nombre de véhicules primitifs, auxquels -s’attelèrent les émigrants, hommes, femmes et enfants. Bientôt, la -longue théorie de ces chariots grossiers traînés par leurs attelages -humains s’égrena sur le rivage entre la falaise et la mer. Le spectacle -ne manquait pas de pittoresque. Que de cris s’échappaient de ces douze -cents poitrines haletantes! - -La chaloupe était d’un puissant secours. On la chargeait des pièces les -plus lourdes ou les plus fragiles, et, du lieu du naufrage à la baie -Scotchwell, elle faisait un incessant va-et-vient, sous la conduite -de Karroly et de son fils. Le travail allait être, grâce à elle, -notablement abrégé. - -Il convenait de s’en féliciter, car à plusieurs reprises, on fut -retardé par le mauvais temps. L’hiver préludait à ses colères par des -troubles avant-coureurs. Il fallait alors se réfugier sous les tentes -laissées en place jusqu’au dernier moment et attendre l’accalmie -permettant de se remettre à l’ouvrage. - -Non content de prodiguer encouragements et conseils, le Kaw-djer -prêchait d’exemple. Jamais il ne restait inactif. Sans cesse en -marche sur le chemin suivi par le convoi, il se trouvait toujours à -point nommé pour donner un conseil ou un coup de main. Les émigrants -considéraient avec étonnement cet homme infatigable qui s’astreignait -volontairement à partager leurs rudes travaux, alors que rien ne l’eût -empêché de repartir comme il était venu. - -En vérité, le Kaw-djer n’y songeait pas. Tout entier à la tâche que le -hasard lui avait fait entreprendre, il s’y livrait sans arrière-pensée, -satisfait de pouvoir être utile à cette foule misérable, et, par cela -même, près de son cœur. - -Mais tout le monde n’atteignait pas à sa hauteur morale, et d’autres -caressaient pour leur propre compte ces projets de désertion qui, -pas un instant, n’avaient effleuré son esprit. Rien de plus facile, -en somme, que de s’emparer de la chaloupe, de hisser la voile et de -cingler vers une région plus clémente. On n’avait pas à craindre d’être -poursuivi, puisque les émigrants ne disposaient d’aucune embarcation. -Cela était si simple qu’il y avait lieu d’être surpris que personne ne -l’eût tenté jusqu’ici. - -Ce qui s’y était opposé, sans doute, c’est que la _Wel-Kiej_ ne restait -jamais sans gardiens, Halg et Karroly, qui la pilotaient pendant le -jour, y couchant, la nuit venue, en compagnie du Kaw-djer. Force avait -donc été à ceux qui projetaient de s’en rendre maître, d’attendre une -occasion favorable. - -Cette occasion se présenta enfin le 10 mai. Ce jour-là, au retour de -son premier voyage à la baie Scotchwell, le Kaw-djer aperçut les deux -Fuégiens qui gesticulaient sur le rivage, tandis que la _Wel-Kiej_, -distante déjà de plus de trois cents mètres, s’éloignait cap au -large, toutes voiles dehors. A bord, on distinguait quatre hommes dont -la distance empêchait de reconnaître les traits. - -[Illustration: Le spectacle ne manquait pas de pittoresque. (Page 87.)] - -Quelques mots rapidement échangés lui apprirent ce qui s’était passé. -On avait profité, pour sauter à bord du bateau, d’une courte absence -de Karroly et de son fils. Quand ceux-ci s’étaient aperçus du rapt, il -était trop tard pour s’en défendre. - -A mesure qu’ils revenaient du nouveau campement, les émigrants se -rassemblaient en nombre croissant autour du Kaw-djer et de ses deux -compagnons. Impuissants et désarmés, ils regardaient en silence la -chaloupe que la brise inclinait gracieusement. C’était un malheur -sérieux pour tous les naufragés, qui perdaient à la fois un précieux -moyen d’accélérer leur travail actuel, et la possibilité de se mettre -au besoin en communication avec le reste du monde. Mais, pour les -propriétaires de la _Wel-Kiej_, le malheur se transformait en désastre. - -Toutefois, le Kaw-djer ne montrait par aucun signe la colère dont -son cœur devait déborder. Le visage fermé, froid, impassible, comme -toujours, il suivait des yeux le bateau. Bientôt, celui-ci disparut -derrière une saillie du rivage. Aussitôt le Kaw-djer se retourna vers -le groupe qui l’entourait: - -«Au travail!» dit-il d’une voix calme. - -On se remit à l’ouvrage avec une nouvelle ardeur. La perte de la -chaloupe rendait nécessaire une hâte plus grande, si l’on voulait être -prêt ayant que l’hiver ne fût définitivement installé. Même, il y avait -lieu de s’applaudir que ce vol abominable n’eût pas été commis dès -les premiers jours du transport. Peut-être, dans ce cas, eût-il été -impossible d’en venir à bout. Fort heureusement, à cette date du 10 -mai, il était presque terminé et un peu de courage devait suffire à le -mener à bonne fin. - -Les émigrants admiraient la sérénité du Kaw-djer. Rien n’était changé -dans son attitude habituelle, et il continuait à faire preuve de la -même bonté et du même dévouement que par le passé. Son influence en fut -notablement accrue. - -Un incident, au cours de cette journée du 10 mai, acheva de le rendre -tout à fait populaire. - -Il aidait à ce moment à traîner l’un des chariots sur lequel étaient -entassés plusieurs sacs de semences, quand son attention fut attirée -par des cris de douleur. S’étant dirigé rapidement vers l’endroit d’où -venaient ces cris, il découvrit un enfant d’une dizaine d’années -qui gisait sur le sol et poussait de lamentables gémissements. A ses -questions, l’enfant répondit qu’il était tombé du haut d’un rocher, -qu’il ressentait une vive douleur dans la jambe droite et qu’il lui -était impossible de se relever. - -Un certain nombre d’émigrants, rangés en cercle derrière le Kaw-djer, -échangeaient des réflexions saugrenues. Les parents de l’enfant -ne tardèrent pas à se joindre à l’attroupement, et leurs plaintes -bruyantes augmentèrent la confusion. - -Le Kaw-djer imposa, d’une voix ferme, silence à tout ce monde et -procéda à l’examen du blessé. Autour de lui, les émigrants tendaient -le cou, s’émerveillant de la sûreté et de l’adresse de ses gestes. Il -diagnostiqua sans peine une fracture simple du fémur, et la réduisit -habilement. Au moyen de bouts de bois transformés en attelles, il -immobilisa alors le membre brisé qu’il banda avec des lambeaux de -toile, puis l’enfant fut transporté à la baie Scotchwell sur un -brancard improvisé. - -Tout en surveillant le travail de ses mains, le Kaw-djer rassurait les -parents éplorés. Cela ne serait rien. L’accident n’aurait pas de suite -fâcheuse, et dans deux mois il n’en subsisterait aucune trace. Peu à -peu le père et la mère reprenaient confiance. Ils furent complètement -rassérénés, quand, le pansement terminé leur fils déclara qu’il ne -souffrait plus. - -De ces faits, qui furent en un instant connus de tout le monde, un -grand respect rejaillit sur le Kaw-djer. Il était décidément le génie -bienfaisant des naufragés. On n’en était plus à compter ses services. -Désormais, on s’attendit à mieux encore. De plus en plus, on prit -l’habitude de se reposer sur lui, et, de plus en plus, ces êtres rudes -et puérils se sentirent rassurés et réconfortés par sa présence au -milieu d’eux. - -Le soir même du 10 mai, on procéda à une rapide enquête afin de -découvrir les auteurs du vol de la _Wel-Kiej_. Dans cette foule -ondoyante où ne régnait aucune discipline, les résultats de l’enquête -furent nécessairement fort incertains. Elle permit toutefois de -suspecter avec une grande vraisemblance quatre individus que personne -n’avait aperçus pendant tout le cours de la journée. Deux appartenaient -à l’équipage, le cuisinier Sirdey et le matelot Kennedy. Les autres -étaient deux émigrants fort mal notés dans l’esprit public, deux -prétendus ouvriers du nom de Furster et de Jackson. - -A l’égard des premiers, les événements ne devaient pas permettre -d’obtenir une certitude, mais on ne tarda à avoir la preuve que les -soupçons s’étaient à bon droit portés sur les deux autres. Le lendemain -matin, en effet, Kennedy et Sirdey étaient de nouveau présents et -accomplissaient comme de coutume leur part de travail. A vrai dire, -ils paraissaient brisés de fatigue. Sirdey même semblait blessé. Il -marchait avec peine, et de profondes écorchures labouraient son visage. - -Hartlepool connaissait de longue main ce triste sire dont la nature -vile lui inspirait un complet mépris. Il l’interpella rudement: - -«Où étais-tu, hier, coq[2]? - - [2] Nom donné au cuisinier à bord des bâtiments de commerce. - ---Où j’étais?... répondit hypocritement Sirdey. Mais où je suis tous -les jours bien entendu. - ---Personne ne t’a vu, cependant, maître fourbe. Ne te serais-tu pas -égaré plutôt du côté de la chaloupe? - ---De la chaloupe?... répéta Sirdey du ton d’un homme qui n’y comprend -rien. - ---Hum!... fit Hartlepool. - -Il reprit: - ---Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures? - ---Je suis tombé, expliqua Sirdey. Il me sera même impossible de prêter -la main aux autres aujourd’hui. C’est à peine si je peux marcher. - ---Hum!...» fit encore en s’éloignant Hartlepool, comprenant qu’il ne -tirerait rien du cauteleux personnage. - -Quant à Kennedy, il n’y avait même pas de prétexte pour l’interroger. -Bien qu’il fût d’une pâleur de cire et parût être fort mal en point, il -avait repris sans mot dire ses occupations ordinaires. - -On se mit donc au travail le 11 mai à l’heure habituelle sans que le -problème fût résolu. Mais une surprise attendait à la baie Scotchwell -ceux qui y arrivèrent les premiers. Sur le rivage, à peu de distance -de l’embouchure de la rivière, deux cadavres étaient étendus, ceux de -Jackson et de Furster. Près d’eux gisait la chaloupe éventrée, aux -trois quarts pleine d’eau et de sable. - -Dès lors, l’aventure se reconstituait aisément. Le bateau mal dirigé -avait dû toucher sur des récifs, un peu au delà de la baie. Une voie -d’eau s’était déclarée, et l’embarcation alourdie avait chaviré. Des -quatre hommes qui la montaient, deux, Kennedy et Sirdey selon toute -probabilité, avaient réussi à gagner la terre à la nage, mais les deux -autres n’avaient pu échapper à la mort, et, à la première marée leurs -corps étaient venus à la côte, en même temps que la _Wel-Kiej_ à demi -fracassée par la houle. - -Après sérieux examen, le Kaw-djer reconnut que les débris de la -chaloupe étaient encore utilisables. Si la plupart des bordés étaient -plus ou moins brisés, la membrure n’avait que très peu souffert, et la -quille était intacte. Ce qui restait de la _Wel-Kiej_ fut donc hissé à -force de bras hors de l’atteinte de la mer en attendant le moment où -l’on aurait le loisir de la réparer. - -Le transport du matériel fut entièrement achevé le 13 mai. Sans perdre -de temps, on se mit en devoir d’installer les maisons démontables. -On vit celles-ci, d’un très ingénieux système, s’élever à vue d’œil -avec une rapidité prodigieuse. Aussitôt terminées, elles étaient -immédiatement occupées, non sans donner chaque fois prétexte à de -violentes altercations. Il s’en fallait de beaucoup, en effet, -qu’elles fussent en assez grand nombre pour contenir douze cents -personnes. C’est tout au plus si les deux tiers des naufragés pouvaient -raisonnablement espérer y trouver place. De là, nécessité de procéder à -une sélection. - -Cette sélection s’opéra à coups de poings. Les plus robustes, ayant -commencé par s’emparer des divers éléments des maisons démontables, -prétendirent défendre l’accès de celles-ci, lorsqu’elles furent -édifiées. Quelle que fût leur vigueur, il leur fallut toutefois céder -au nombre et entrer en composition avec une partie de ceux qu’ils -essayaient d’évincer. Il y eut ainsi une seconde série d’élus, et par -conséquent une seconde sélection basée, comme la première, sur la force -des compétiteurs. Puis, quand les maisons abritèrent des garnisons -assez imposantes pour être en état de braver sans péril le surplus des -émigrants, ces derniers furent définitivement éliminés. - -[Illustration: «Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?» -(Page 91.)] - -Près de cinq cents personnes, des femmes et des enfants en majorité, -furent ainsi réduites à se contenter de l’abri des tentes. Plus rares -étaient les hommes, en général des pères et des maris obligés de suivre -le sort de leur famille. Parmi les autres, figuraient le Kaw-djer et -ses deux compagnons fuégiens, qui n’en étaient plus à redouter les -nuits passées en plein air, ainsi que les survivants de l’équipage du -_Jonathan_ auxquels Hartlepool avait intimé l’abstention. Ces braves -gens s’étaient inclinés sans un murmure, jusques et y compris Kennedy -et Sirdey, qui, depuis l’aventure de la chaloupe, faisaient montre d’un -zèle et d’une docilité inaccoutumés. Au nombre des moins favorisés, -on comptait également John Rame et Fritz Gross que leur faiblesse -physique avait écartés de la lutte, et pareillement la famille Rhodes, -dont le chef n’était pas d’un caractère à faire appel à la violence. - -Ces cinq cents personnes se logèrent donc sous les tentes. La -diminution du nombre des occupants permit d’employer deux enveloppes -superposées et séparées par une couche d’air, ce qui les rendit, -en somme, assez confortables. Pendant ce temps, les uns achevaient -l’aménagement intérieur des maisons, en bouchaient les joints, en -obstruaient les moindres fissures, l’important, d’après les indications -du Kaw-djer, étant de se défendre contre la pénétrante humidité de -la région; les autres faisaient provision de bois aux dépens de la -forêt voisine ou répartissaient les vivres en quantité suffisante pour -assurer à tous quatre mois d’existence, tandis que les maçons, dont on -comptait une vingtaine parmi les ouvriers émigrants, construisaient en -hâte des poêles rudimentaires. - -Ces travaux n’étaient pas encore tout à fait terminés le 20 mai, quand -l’hiver, heureusement très en retard cette année, fondit sur l’île -Hoste sous forme d’une tempête de neige d’une effroyable violence. -En quelques minutes, la terre fut recouverte d’un blanc linceul -d’où jaillissaient les arbres couverts de givre. Le lendemain, les -communications étaient devenues très difficiles entre les diverses -fractions du campement. - -Mais désormais on était paré contre l’inclémence de la température. -Calfeutrés dans leurs maisons ou sous la double enveloppe des tentes, -chauffés par d’ardentes flambées de bois, les naufragés du _Jonathan_ -étaient prêts à braver les rigueurs d’un hivernage antarctique. - - - - -IV - -HIVERNAGE. - - -Quinze jours durant, la tempête hurla sans interruption, la neige tomba -en épais flocons. Pendant ces deux semaines, les émigrants, contraints -de se terrer sous leurs abris, purent à peine se risquer en plein air. - -Triste pour tous, cette claustration forcée, assurément, mais plus -peut-être pour ceux qui s’étaient attribué la jouissance des maisons -démontables. Ces maisons n’étaient formées, en somme, que de panneaux -boulonnés entre eux et manquaient du plus élémentaire confortable. -Pourtant, séduits par leur aspect--à moins que ce fût seulement par -ce nom de _maisons_!--les émigrants se les étaient disputées, et -maintenant ils s’y entassaient au delà de toute raison. Elles étaient -transformées en véritables dortoirs, où se touchaient les paillasses -jetées à même sur le parquet, dortoirs qui devenaient salles communes -et cuisines pendant les courtes heures de jour. De cet entassement, -de cette cohabitation de plusieurs ménages résultait nécessairement -une promiscuité de tous les instants, aussi fâcheuse au point de vue -de l’hygiène, que défavorable au maintien de la bonne entente. Le -désœuvrement et l’ennui sont, en effet, fertiles en disputes, et l’on -s’ennuyait ferme dans ces demeures bloquées par la neige. - -A vrai dire, les hommes trouvaient encore à occuper leurs loisirs. Ils -s’ingéniaient à meubler grossièrement ces maisons dépourvues du plus -petit commencement de mobilier. A coups de hachettes, ils taillaient -sièges et tables dont on se débarrassait, la nuit venue, afin de -pouvoir étendre les paillasses. Mais les femmes ne disposaient pas de -cette ressource. Quand elles avaient donné leurs soins aux enfants, -quand elles avaient vaqué à la cuisine que l’usage des conserves -simplifiait notablement, il ne leur restait plus que le bavardage -pour user les heures lentes. Elles ne s’en privaient pas. A défaut des -jambes, les langues marchaient, et, on ne l’ignore pas, l’intempérance -de langue est trop souvent, elle aussi, génératrice de discordes. -C’était merveille qu’il n’en fût pas survenu dès le premier jour. - -Si ceux qui occupaient les tentes étaient moins bien garantis contre -les intempéries, ils ne laissaient pas de bénéficier de certains -avantages à d’autres égards. Ils disposaient de plus de place, et -même quelques familles, parmi lesquelles les familles Rhodes et -Ceroni, avaient la jouissance d’une tente entière. Les cinq Japonais, -étroitement unis entre eux, habitaient aussi l’une des tentes où ils -vivaient à l’écart. - -Tentes et maisons étaient disséminées selon les caprices individuels. -Personne n’ayant dirigé le travail d’installation, le dessin du -campement ne répondait à aucun plan préconçu. Il ressemblait, non à une -bourgade, mais à l’agglomération fortuite de maisons isolées, et l’on -eût été bien embarrassé s’il se fût agi de tracer des rues. - -Cela, d’ailleurs, était sans importance, puisqu’il ne s’agissait pas de -fonder un établissement durable. Au printemps, on démolirait maisons et -tentes, et chacun retrouverait sa patrie et sa misère. - -Le campement s’étendait sur la rive droite de la rivière qui, venue -de l’Ouest, le touchait en un point, puis se recourbait aussitôt -sur elle-même et courait au Nord-Ouest pour aller se jeter dans la -mer trois kilomètres plus loin. La construction la plus occidentale -s’élevait sur la rive même. C’était une maison démontable de -proportions si exiguës que trois personnes seulement avaient pu y -trouver place. Sans dispute, sans cris, procédant en silence, un des -émigrants, du nom de Patterson, s’était adjugé, dès le premier jour, -les éléments constitutifs de cette maison et, afin que personne ne la -lui disputât, il avait tout de suite porté le nombre de ses habitants -au maximum pratique, en en offrant la jouissance indivise à deux autres -naufragés. Cette offre n’avait pas été faite au hasard. Patterson, de -complexion plutôt débile, s’étaient adjoint fort intelligemment deux -compagnons taillés en hercules et disposant de poings capables de -défendre au besoin la propriété collective. - -Tous deux de nationalité américaine, l’un se nommait Blaker et -l’autre Long. Le premier était un jeune paysan de vingt-sept ans, de -caractère assez jovial, mais affligé d’une boulimie qui compliquait -déplorablement sa vie. La misère qui formait son lot ne lui permettant -pas d’apaiser son insatiable appétit, il avait eu faim depuis sa -naissance, au point qu’il s’était finalement résigné à s’expatrier -dans l’unique espoir d’arriver à manger tout son saoul. Le second -était un ouvrier, forgeron de son état, à la cervelle petite et aux -muscles énormes, une brute solide et malléable comme le fer rouge qu’il -martelait. - -Quant à Patterson, s’il faisait aujourd’hui partie de cette foule de -naufragés, lui du moins n’y avait pas été poussé par l’excès de sa -misère, mais par un âpre désir de gain. Le sort s’était montré pour lui -hostile et secourable à la fois. Il l’avait fait naître, il est vrai, -seul, pauvre et nu sur le bord d’une route irlandaise, mais, à titre de -compensation, il l’avait doué d’une avarice prodigieuse, c’est-à-dire -du moyen d’acquérir tous les biens qui lui manquaient lors de sa -venue sur la terre. Grâce à elle, il avait en effet réussi à amasser -dès l’âge de vingt-cinq ans un respectable pécule. Travail acharné, -privations de cénobite, voire, quand l’occasion s’en présentait, -cynique exploitation d’autrui, rien ne l’avait rebuté pour obtenir ce -résultat. - -Cependant, quel que soit son génie, un paysan, dénué du moindre capital -initial, ne peut progresser que lentement sur le chemin de la fortune. -Le champ qui lui est offert est trop petit pour permettre une rapide -ascension. Patterson ne s’élevait donc que péniblement, à force de -courage, de renoncement et d’astuce, quand de mirifiques récits sur -les chances qu’un homme sans scrupules rencontre en Amérique étaient -parvenus à ses oreilles. Grisé par ces merveilleux racontars, il ne -rêva plus que Nouveau Monde et projeta d’aller, après tant d’autres, -y chercher aventure, non pour suivre les traces de ces milliardaires -sortis comme lui-même, pourtant, des dernières couches sociales, mais -dans l’espoir moins inaccessible d’y faire grossir son bas de laine -plus vite que dans la mère patrie. - -A peine sur le sol de l’Amérique, il fut sollicité par la réclame -intensive de la Société de la baie de Lagoa. Confiant dans les -séduisantes promesses de cette Société, il se dit qu’il trouverait là -un champ vierge où son petit capital pourrait s’employer fructueusement -et, avec mille autres, il s’embarqua sur le _Jonathan_. - -Certes, l’événement trompait son espoir. Mais Patterson n’était pas de -ceux qui se découragent. En dépit du naufrage, sans rien montrer de la -déception qu’il devait éprouver, il s’entêtait à poursuivre sa chance -avec la même patiente obstination. Si, dans le malheur commun, un seul -des naufragés devait arriver à gagner quelque chose, ce serait lui -assurément. - -Aidé de Blaker et de Long, il avait placé sa maisonnette à quelque -distance de la mer, sur le bord même de la rivière et à l’unique -point où elle fût accessible. En amont, la rive brusquement relevée -devenait une sorte de falaise de près de quinze mètres de hauteur. En -aval, après une petite étendue de terrain plat devant la maison, le -sol cédait tout à coup, et la rivière tombait en cascade sur l’étage -inférieur. Entre cette cascade et la mer s’étendait un marécage -impraticable. A moins de s’imposer un détour de plus d’un kilomètre -vers l’amont, les émigrants étaient donc dans la nécessité de passer -devant Patterson pour aller remplir cruches et barils. - -Les autres maisons et les tentes s’égrenaient dans un pittoresque -désordre parallèlement à la mer dont elles étaient séparées par le -marais. Quant au Kaw-djer, il logeait avec Halg et Karroly dans -une ajoupa fuégienne édifiée par les deux Indiens. Rien de plus -rudimentaire que cet abri formé d’herbes et de branchages, et il -fallait, pour s’en contenter, ne pas craindre les rigueurs de ce -climat. Mais l’ajoupa, située sur la rive gauche du rio, avait -l’avantage d’être à proximité du lieu d’échouage de la chaloupe, ce -qui permettrait de profiter de toutes les éclaircies pour activer les -réparations. - -Pendant les deux semaines que dura le premier assaut sérieux de -l’hiver, il ne put être question de les entreprendre. Il ne faudrait -pas en conclure que le Kaw-djer vécût en reclus, comme la foule -moins aguerrie des naufragés. Chaque jour, en compagnie de Halg, il -traversait la rivière sur un pont léger construit en quarante-huit -heures par Karroly, et se rendait au campement. - -Il y avait fort à faire. Dès le début du froid, quelques émigrants -atteints d’affections aiguës, en général de bronchites assez bénignes, -avaient demandé le secours du Kaw-djer qui, depuis son intervention -chirurgicale, jouissait d’une réputation solidement établie. L’enfant -blessé allait, en effet, de mieux en mieux, et tout indiquait que le -favorable pronostic de l’opérateur se réaliserait au jour dit. - -Celui-ci, après sa tournée médicale, entrait dans la tente de la -famille Rhodes, et on causait une heure ou deux de tout ce qui -intéressait les naufragés. Le Kaw-djer s’attachait de plus en plus à -cette famille. Il goûtait la bonté simple de Mme Rhodes et de sa fille -Clary qui jouaient avec dévouement le rôle d’infirmières près des -malades qu’il leur signalait. Quant à Harry Rhodes, il en appréciait -le sens droit et l’esprit bienveillant, et, entre les deux hommes, -naissaient peu à peu des sentiments de véritable amitié. - -«J’en arrive à me féliciter, dit un jour Harry Rhodes au Kaw-djer, que -ces coquins aient essayé de s’emparer de votre chaloupe. Peut-être, si -elle était en bon état, auriez-vous eu le désir de nous quitter, une -fois tout le monde installé. Tandis que, maintenant, vous êtes notre -prisonnier. - ---Il faudra bien que je parte, cependant, objecta le Kaw-djer. - ---Pas avant le printemps, répliqua Harry Rhodes. Voyez combien vous -êtes utile à tous. Il y a ici nombre de femmes et d’enfants que vous -seul êtes capable de soigner. Que deviendraient-ils sans vous? - ---Pas avant le printemps, soit! concéda le Kaw-djer. Mais à ce moment, -comme tout le monde s’en ira, rien ne s’opposera à ce que je reprenne -la mer. - ---Pour retourner à l’Ile Neuve? - -Le Kaw-djer ne répondit que par un geste évasif. Oui, l’Ile Neuve était -sa demeure. Là il avait vécu de longues années. Y retournerait-il? Les -raisons qui l’en avaient éloigné existaient toujours. L’Ile Neuve, -terre libre naguère, était désormais soumise à l’autorité du Chili. - ---Si j’avais voulu partir, dit-il, désireux de passer à un autre -sujet, je crois que mes deux compagnons n’en eussent pas été également -satisfaits. Halg, sinon Karroly, n’eût quitté l’île Hoste qu’à regret, -et peut-être même s’y serait-il refusé avec énergie. - ---Pourquoi cela? demanda Mme Rhodes. - ---Pour la raison bien simple que Halg, je le crains, a le malheur -d’être amoureux. - ---Le beau malheur! plaisanta Harry Rhodes. Être amoureux, c’est de son -âge. - ---Je ne dis pas non, reconnut le Kaw-djer. N’importe! le pauvre garçon -se prépare là de grands chagrins quand viendra le jour de la séparation. - ---Mais pourquoi se séparerait-il de celle qu’il aime, au lieu de -l’épouser tout simplement? demanda Clary qui, comme toutes les jeunes -filles, s’intéressait aux affaires de cœur. - ---Parce qu’il s’agit de la fille d’un émigrant. Elle ne consentirait -jamais à rester en Magellanie. Et, d’un autre côté, je ne vois pas très -bien ce que ferait Halg, transporté dans un de vos pays soi-disant -civilisés. Sans compter qu’il ne nous quitterait pas, je pense, d’un -cœur léger, son père et moi. - ---Une fille d’émigrant, dites-vous?... interrogea Harry Rhodes. Ne -s’agirait-il pas de Graziella Ceroni? - ---Je l’ai rencontrée plusieurs fois, dit Edward qui se mêla à la -conversation. Elle n’est pas mal. - ---Halg la trouve merveilleuse! s’écria le Kaw-djer en souriant. C’est -bien naturel, d’ailleurs. Jusqu’ici, il n’avait vu que des femmes -fuégiennes, et je suis obligé de reconnaître qu’on peut être mieux très -facilement. - ---C’est donc bien d’elle qu’il s’agit? demanda Harry Rhodes. - ---Oui. Le jour où nous avons dû intervenir dans les affaires de sa -famille, comme vous vous le rappelez, sans doute, j’avais déjà remarqué -la vive impression qu’elle avait faite sur Halg. Une vraie révélation, -on peut le dire. Vous n’ignorez pas à quel point cette jeune fille et -sa mère sont malheureuses, et de la pitié à l’amour il n’y a pas loin, -bien souvent. - ---C’est même le plus beau de tous les chemins qui y conduisent, fit -remarquer Mme Rhodes. - ---Quel qu’il soit, je vous prie de croire que, depuis ce jour-là, Halg -le suit allégrement. Vous n’avez pas idée du changement qui s’est opéré -en lui. En voulez-vous un exemple?... Les indigènes de la Magellanie -ne sont pas précisément remarquables par leur coquetterie, ainsi que -vous pouvez le supposer. Malgré la rigueur du climat, ils poussent -l’indifférence à cet égard jusqu’à vivre radicalement nus. Halg, -perverti par la civilisation, dont j’ai eu le tort d’apporter un vieux -reste dans les plis de mes vêtements, était déjà un raffiné parmi ses -congénères, puisqu’il consentait depuis le naufrage du _Jonathan_ à se -couvrir de peaux de phoque ou de guanaque. Mais maintenant, c’est bien -autre chose! Il a déniché un barbier parmi les émigrants et s’est fait -couper les cheveux. C’est peut-être le premier Fuégien qui ait jamais -fait montre d’une telle élégance! Ce n’est pas tout. Il s’est procuré, -je ne sais par quel moyen, un costume complet, et il ne sort plus -qu’habillé à l’européenne pour la première fois de sa vie, et chaussé -de souliers, qui, d’ailleurs, doivent bien le gêner! Karroly n’en -revient pas. Moi, je ne comprends que trop ce que cela veut dire. - -[Illustration: Halg se montrait vêtu à l’européenne. (Page 103.)] - ---Et Graziella, s’enquit Mme Rhodes, est-elle touchée de ces efforts -accomplis pour lui plaire? - ---Vous pensez que je ne le lui ai pas demandé, répliqua le Kaw-djer. -Mais, à en juger par le visage joyeux de Halg, je présume que ses -affaires ne vont pas mal. - ---Cela ne m’étonne pas, dit Harry Rhodes, c’est un beau garçon que -votre jeune compagnon. - ---Physiquement, il n’est pas mal, j’en conviens, approuva le Kaw-djer -avec une évidente satisfaction, mais moralement il est mieux encore. -C’est un brave cœur, fidèle, bon, dévoué et intelligent, ce qui ne gâte -rien. - ---C’est votre élève, je crois? demanda Mme Rhodes. - ---Vous pouvez dire: mon fils, rectifia le Kaw-djer, car je l’aime comme -un père. C’est pourquoi je suis affligé qu’il ait de pareilles idées, -dont il ne résultera, en fin de compte, que des chagrins.» - -Les suppositions du Kaw-djer n’étaient point erronées. Une sympathie -naissante attirait, en effet, l’un vers l’autre le jeune Fuégien et -Graziella. De la première minute où il l’avait aperçue, toutes les -pensées de Halg étaient allées vers elle, et, depuis lors, il n’avait -pas laissé passer un jour sans la voir. Témoin de la scène qui avait -motivé l’intervention du Kaw-djer, il connaissait la plaie de la -famille, et, avec l’adresse ordinaire des amoureux, il tirait parti -sans scrupule de la situation. Sous prétexte de s’enquérir des besoins -des deux femmes et de veiller sur leur sécurité, il restait près -d’elles de longues heures, l’anglais que tous parlaient couramment leur -permettant d’échanger leurs pensées. - -Halg, à cet égard comme aux autres, ne ressemblait en rien à ses -compatriotes si étonnamment réfractaires à l’étude des langues. Lui, -au contraire, avait appris sans peine l’anglais et le français, et -maintenant, excellent prétexte pour fréquenter assidûment la famille -Ceroni, il était en train de faire en italien de merveilleux progrès -sous la direction de Graziella. - -Celle-ci n’avait pas eu de peine à discerner les causes de cette ardeur -au travail, mais les sentiments qu’elle inspirait au jeune Indien -l’avaient d’abord plus amusée que charmée. Halg, avec ses longs cheveux -plats, ses tempes étroites, son nez légèrement épaté, son teint un peu -bistré, lui faisait l’effet d’être d’une autre espèce qu’elle-même. -D’après sa classification fantaisiste, les habitants de notre planète -se divisaient en deux races distinctes: les hommes et les sauvages. -Halg, étant un sauvage, ne pouvait par conséquent être un homme. Le -raisonnement était rigoureux. L’idée qu’un lien quelconque pût exister -entre cet exotique, à peine couvert de peaux de bêtes, et une Italienne -qui se jugeait d’essence supérieure, ne lui vint pas à l’esprit. - -Peu à peu, cependant, elle s’habitua aux traits et au costume sommaire -de son timide adorateur, et elle en arriva par degrés à le considérer -comme un adolescent pareil aux autres. Halg, il est vrai, fit tous -ses efforts pour provoquer cette évolution de sa pensée. Un beau -jour, Graziella le vit apparaître, ses cheveux coupés avec art et -séparés en deux versants par une raie tracée d’une main habile. Peu -après, transformation plus étonnante encore, Halg se montrait vêtu à -l’européenne. Pantalon, vareuse, forts souliers, rien ne manquait à -sa toilette. Sans doute, tout cela était rude et grossier, mais tel -n’était pas l’avis de Halg, qui s’estimait d’une suprême élégance -et s’admirait volontiers dans un fragment de miroir provenant du -_Jonathan_. - -Que d’industrie il lui avait fallu pour découvrir l’émigrant de bonne -volonté qui avait joué à son profit le rôle de coiffeur, et pour se -procurer le superbe complet qui, à son estime, le rendait irrésistible! -La recherche des vêtements avait été notamment des plus ardues, et -peut-être même serait-elle restée vaine s’il n’avait eu la chance -d’entrer en rapport avec Patterson. - -Patterson vendait de tout, et jamais l’avare n’eût consenti à laisser -perdre l’occasion d’un troc. S’il n’avait pas l’objet demandé, il -le trouvait toujours, donnant d’une main, recevant de l’autre, en -prélevant au passage un honnête courtage. Patterson avait donc fourni -les habits demandés. Par exemple, toutes les économies du jeune homme y -étaient passées. - -Celui-ci ne les regrettait pas, car il avait eu la récompense de son -sacrifice. L’attitude de Graziella avait changé sur-le-champ. Selon sa -classification personnelle, Halg cessait d’être un sauvage et devenait -un homme. - -Dès lors, les choses avaient marché à pas de géant, et l’affection -s’était développée rapidement dans le cœur des deux jeunes gens. Harry -Rhodes avait raison. Halg, si l’on faisait abstraction du type spécial -de sa race, était réellement un beau garçon. Grand, robuste, habitué à -la vie libre dans le plein air, il possédait cette grâce d’attitude que -donnent la souplesse des membres et l’harmonie des mouvements. D’autre -part, outre que son intelligence, ouverte par les leçons du Kaw-djer, -n’était pas médiocre, la bonté et la droiture se lisaient dans ses -yeux. C’en était là plus qu’il ne fallait pour toucher le cœur d’une -jeune fille malheureuse. - -Du jour où, sans s’être dit un seul mot, Halg et Graziella se sentirent -complices, les heures coulèrent vite pour eux. Que leur importait -la tempête? Que leur importait le froid? Les intempéries rendaient -l’intimité plus douce, et, loin de souhaiter, ils redoutaient le retour -du beau temps. - -Il reparut pourtant, et les émigrants, qui n’avaient pas les mêmes -raisons d’indifférence, apprécièrent vivement le changement. Comme -d’un coup de baguette, le campement s’anima. Maisons et tentes se -vidèrent. Tandis que les hommes étiraient leurs membres engourdis -par cette longue claustration, les commères, heureuses de renouveler -interlocutrices et auditoires, allèrent de porte en porte, échangeant -des visites, ébauchant des amitiés, dont l’objet, fait digne de -remarque, n’était jamais l’une de celles avec qui elles venaient de -vivre près de quinze jours côte à côte. - -Karroly mit à profit le temps favorable pour commencer les réparations -de la _Wel-Kiej_ avec les charpentiers qui l’avaient déjà aidé une -première fois. Les constructeurs étant dans l’obligation de faire -eux-mêmes tous les travaux préparatoires: abattage, débitage et -cintrage du bois, ces réparations exigeraient un mois de travail, -c’est-à-dire qu’elles ne seraient pas achevées avant trois mois, en -tenant compte des interruptions imposées par le mauvais temps. - -Pendant que Karroly et ses compagnons manœuvraient varlope et scie, le -Kaw-djer, désireux de se procurer pour lui-même et pour les malades -des provisions fraîches, partit en chasse avec son chien Zol. De ce -que l’archipel subit les rigueurs de l’hiver, de ce que la neige -commençât à couvrir les plaines et la glace à coiffer les hauteurs, -il ne s’ensuivait pas que la vie animale fût supprimée. Les forêts -abritaient toujours des ruminants en grand nombre, des nandous, des -guanaques, des vigognes, des renards. Au-dessus des prairies voletaient -toujours des oies de montagne, de petites perdrix, des bécasses et des -bécassines. Sur le littoral pullulaient les mouettes comestibles. -Des baleines venaient souffler en vue de l’île, et les loups marins -abondaient sur ses grèves. - -[Illustration: Les rivière étaient en train d’établir une roue. -(Page 107.)] - -Par contre, il ne pouvait être question de pêche. Le poisson, merluches -et lamproies en majorité, ne fréquente qu’en été les eaux de l’île -Hoste. En hiver, il remonte plus au Nord, dans le canal du Beagle et -dans le détroit de Magellan. - -De son excursion, le Kaw-djer, outre du gibier en assez grande -quantité, rapporta des nouvelles de quatre familles qui avaient cru -devoir s’éloigner du campement et s’établir à quelques lieues dans -l’intérieur. Ces dissidents n’étaient autres que les familles Rivière, -Gimelli, Gordon et Ivanoff, dont les chefs avaient, les trois derniers, -accompagné le Kaw-djer et Harry Rhodes lors de la première exploration -de l’île, celui-là, navigué jusqu’à Punta-Arenas en qualité de délégué -des émigrants. C’est au retour de Rivière qu’ils avaient pris d’un -commun accord la résolution de faire bande à part. Tous quatre, -cultivateurs de profession, appartenaient à la même classe morale, la -classe des braves gens, sains, bien équilibrés, bien portants. Aussi -éloignés de la rapacité d’un Patterson que de la veulerie d’un John -Rame, c’étaient des travailleurs, simplement. Le travail était un -besoin pour eux; ils s’y astreignaient sans peine, de même que leurs -femmes et leurs enfants, incapables autant qu’eux-mêmes de ne pas -chercher toujours à employer utilement leur temps. - -Des raisons semblables les avaient incités au départ. Rivière, lors -de l’abattage d’arbres nécessité par le déchargement du _Jonathan_, -avait été frappé de la richesse de ces forêts qu’aucune cognée n’avait -encore attaquées. Ce souvenir lui revint à Punta-Arenas, au moment où -il apprenait qu’il lui faudrait séjourner six mois à l’île Hoste, et -il eut aussitôt la pensée de tirer parti des circonstances pour faire -une tentative d’exploitation. Il se procura, dans ce but, un matériel -élémentaire de scierie et il en chargea la chaloupe. Au point de vue de -l’abattage, son entreprise ne pouvait être que fructueuse. Ces forêts -n’étant la propriété de personne, le bois, par conséquent, ne coûtait -rien. Restait le problème du transport. Mais Rivière estimait que cette -difficulté se résoudrait plus tard d’elle-même, et qu’il arriverait -toujours, quand le bois serait débité, à le monnayer d’une manière ou -d’une autre. - -Sur le point de réaliser son projet, il en avait fait confidence à -Gimelli, à Gordon et à Ivanoff, avec lesquels il s’était lié sur le -_Jonathan_. Ceux-ci avaient vivement approuvé le Franco-Canadien, en -déplorant de ne pouvoir l’imiter pour leur compte. Toutefois, une -idée en appelant une autre, un projet similaire leur vint bientôt -à l’esprit. Pendant l’excursion faite en compagnie du Kaw-djer, il -leur avait été possible d’apprécier la fertilité du sol. Pourquoi ne -tenteraient-ils pas, l’un un essai d’élevage, les deux autres un essai -de culture? Si, au bout de six mois, le résultat paraissait devoir être -favorable, rien ne les obligerait à partir. Magellanie ou Afrique, le -pays dans lequel on vit importe peu, du moment qu’on n’est pas dans -le sien. Si le résultat semblait, au contraire, devoir être mauvais, -il n’y aurait de perdu que du travail. Mais le travail est une denrée -inépuisable quand on possède de bons bras et du cœur, et mieux valait -au surplus travailler six mois en pure perte que de rester si longtemps -inactif. Dans le champ le plus stérile, on récolterait du moins la -santé. - -Ces quatre familles, pourvues d’hommes sages, de femmes sérieuses, de -filles et de garçons robustes et bien portants, avaient en mains tous -les atouts pour réussir là où d’autres eussent échoué. Leur décision -fut donc arrêtée, et ils la mirent à exécution, avec l’approbation et -le concours d’Hartlepool et du Kaw-djer. - -Pendant que les émigrants s’occupaient de transporter le matériel à la -baie Scotchwell, les dissidents préparèrent activement leur départ. -A coups de hache, ils improvisèrent un chariot à essieux de bois et -à roues pleines, très primitif assurément, mais vaste et solide. Sur -ce chariot furent entassés des provisions de bouche, des semences, -des graines, des instruments aratoires, des ustensiles de ménage, -des armes, des munitions, tout ce qui pouvait être nécessaire en un -mot au début des exploitations. Ils ne négligèrent pas d’emporter -quatre ou cinq couples de volailles, et les Gordon, qui se destinaient -plus particulièrement à l’élevage, y joignirent des lapins et des -représentants des deux sexes des races bovine, ovine et porcine. Ainsi -nantis des éléments de leur future fortune, ils s’éloignèrent vers le -Nord, à la recherche d’un emplacement convenable. - -Ils le rencontrèrent à douze kilomètres de la baie Scotchwell, -A cet endroit s’étendait un vaste plateau, borné à l’Ouest par -d’épaisses forêts et, dans l’Est, par une large vallée au fond de -laquelle serpentait une rivière. Cette vallée, tapissée d’une herbe -drue, constituait un magnifique pâturage où d’innombrables troupeaux -eussent aisément trouvé leur nourriture. Quant au plateau, il semblait -recouvert d’une couche d’humus qui deviendrait excellent, lorsque la -pioche l’aurait défriché et débarrassé de l’inextricable réseau de -racines qui le sillonnaient de toutes parts. - -Les colons se mirent à l’œuvre. Leur premier soin fut d’élever quatre -petites fermes, aux murs formés de troncs d’arbres. Mieux valait, -au prix d’un travail supplémentaire, être chacun chez soi; la bonne -entente en bénéficierait par la suite. - -Le mauvais temps, la neige et le froid ne retardèrent pas d’une heure -la construction de ces habitations. Elles étaient achevées lors de la -visite du Kaw-djer. Celui-ci revint émerveillé de ce que peut accomplir -une volonté tendue vers son but. Déjà, les Rivière étaient en train -d’établir une roue à aubes pour utiliser une chute naturelle du cours -d’eau. Cette roue fournirait la force à la scierie, où la pesanteur -ferait descendre automatiquement le bois abattu sur le plateau. Les -Gimelli et les Ivanoff avaient, de leur côté, attaqué le sol à coups de -pioche, et le préparaient pour la charrue, que traîneraient, quand le -temps en serait venu, ces mêmes bêtes à cornes à l’intention desquelles -les Gordon limitaient concurremment de vastes enclos. - -Dussent ces efforts rester stériles, le Kaw-djer estima ce besoin -d’agir préférable à l’apathie des autres émigrants. - -Ceux-ci, comme de grands enfants qu’ils étaient, jouirent du soleil -tant qu’il brilla, puis, le ciel redevenu inclément, ils se terrèrent -sous leurs abris et y vécurent confinés comme la première fois, pour en -ressortir dès que revint une éclaircie. Un mois s’écoula ainsi, avec -des alternatives de beaux jours en minorité et de mauvais beaucoup -plus nombreux. On arriva au 21 juin, date du solstice d’hiver pour -l’hémisphère austral. - -Pendant ce mois passé à la baie Scotchwell, des changements étaient -déjà survenus dans la répartition des émigrants. Des brouilles et de -nouvelles amitiés avaient motivé des permutations entre les habitants -des diverses maisons démontables. D’autre part, des groupements -particuliers commençaient à se dessiner dans la foule, de même que des -îlots s’élèvent hors de la surface unie d’un fleuve. - -L’un de ces groupements était formé du Kaw-djer, des deux Fuégiens, -d’Hartlepool et de la famille Rhodes. Autour de lui gravitait -l’équipage du _Jonathan_, y compris Dick et Sand, comme un satellite -autour d’un centre d’attraction. - -Un deuxième groupe, également composé de gens tranquilles et sérieux, -comprenait les quatre travailleurs embauchés par la Compagnie de -décolonisation, Smith, Wright, Lawson et Fock, et une quinzaine des -ouvriers embarqués sur le _Jonathan_ à leurs risques et périls. - -Le troisième ne comptait que cinq membres: les cinq Japonais qui -vivaient dans le silence et le mystère, et dont on n’apercevait presque -jamais les faces jaunes et les yeux bridés. - -Un quatrième reconnaissait pour chef Ferdinand Beauval. Dans le champ -magnétique du tribun évoluaient une cinquantaine d’émigrants. Quinze -à vingt de ceux-ci méritaient le qualificatif d’ouvriers. Le surplus -provenait de la grande masse agricole. - -Le cinquième, assez réduit comme nombre, s’inspirait de Lewis Dorick. A -ce dernier étaient plus particulièrement inféodés le matelot Kennedy, -le maître-coq Sirdey, et cinq ou six individus unanimes à se réclamer -de la classe ouvrière, mais dont la moitié au moins appartenaient -avec évidence à la corporation des malfaiteurs de profession. Moins -activement que passivement, Lazare Ceroni, John Rame et une douzaine -d’alcooliques que leur avachissement transformait en pantins, se -rattachaient à ce noyau de militants. - -Un sixième et dernier groupe absorbait tout le surplus de la foule. -Cette foule se divisait assurément en un grand nombre d’autres -fractions distinctes, au gré des sympathies et des antipathies -individuelles, mais, dans son ensemble, elle avait ce caractère commun -de n’en avoir aucun, d’être flottante, inerte, en état d’équilibre -indifférent, et prête par conséquent à obéir à toutes les impulsions. - -Restaient les isolés, les indépendants, tels que Fritz Gross, parvenu -au dernier degré de l’abrutissement, les frères Moore auxquels leur -nature violente interdisait de fréquenter plus de trois jours de -suite les mêmes personnes, et plus encore Patterson, qui cachait son -existence, ne frayait avec ses semblables que lorsqu’il y avait quelque -intérêt et vivait à l’écart, flanqué de ses deux acolytes, Blaker et -Long. - -De tous ces partis, si le mot n’est pas trop ambitieux, celui qui -profitait le mieux des circonstances présentes était incontestablement -le groupe qui reconnaissait pour chef Lewis Dorick, et, de tous les -membres de ce groupe, le plus heureux était non moins incontestablement -Lewis Dorick lui-même. - -Celui-ci appliquait ses principes. Lorsque le temps le permettait, -il allait volontiers de tente en tente, de maison en maison, et -faisait dans chacune d’elles des séjours plus ou moins prolongés. -Sous le fallacieux prétexte que la propriété individuelle est une -notion immorale, que tout appartient à tous et que rien n’appartient -à personne, il s’emparait des meilleures places et s’attribuait -imperturbablement ce qui était à sa convenance. Un flair subtil lui -faisait discerner ceux dont il y avait lieu de craindre une sérieuse -résistance. Il ne se frottait pas à ceux-là. Par contre, il mettait en -coupe réglée les faibles, les indécis, les timides et les sots. Ces -malheureux, littéralement terrorisés par l’incroyable audace et par la -parole impérieuse du communiste détrousseur, se laissaient plumer sans -une plainte. Pour étouffer leurs protestations, il suffisait à Dorick -d’abaisser sur eux ses yeux d’acier. Jamais l’ex-professeur n’avait été -à pareille fête. Cette île Hoste, c’était pour lui le pays de Chanaan. - -Pour être juste, on doit reconnaître qu’il ne se refusait nullement à -pratiquer ses théories en sens contraire. S’il prenait sans scrupule -ce que possédaient les autres, il déclarait trouver naturel que les -autres prissent ce qu’il possédait lui-même. Générosité d’autant plus -admirable qu’il ne possédait absolument rien. Toutefois, du train dont -allait les choses, il était aisé de prévoir qu’il n’en serait pas -toujours ainsi. - -Ses disciples marchaient sur les traces du maître. Sans prétendre en -égaler la maëstria, ils faisaient de leur mieux. Il n’en fallait pas -plus, d’ailleurs, pour que les richesses collectives devinssent, en -fait, au bout de l’hiver, la propriété particulière de ces farouches -négateurs du droit de propriété. - -Le Kaw-djer n’ignorait pas ces abus de la force, et il s’étonnait de -cette application singulière de doctrines libertaires voisines de -celles qu’il professait lui-même avec tant de passion. Remédier à cette -tyrannie? A quel titre l’aurait-il fait? De quel droit eût-il soulevé -un conflit, en protégeant _proprio motu_ des gens qui n’appelaient même -pas au secours, contre d’autres hommes, leurs pareils après tout? - -Au surplus, il avait assez de préoccupations personnelles pour perdre -de vue celles des autres. Plus l’hiver avançait, plus les malades -devenaient nombreux. Il ne suffisait plus à la tâche. Le 18 juin, -il y eut un décès, celui d’un enfant de cinq ans emporté par une -broncho-pneumonie qu’aucune médication ne put enrayer. C’était le -troisième cadavre que, depuis l’atterrissage, recevait le sol de l’île -Hoste. - -L’état d’esprit de Halg donnait aussi beaucoup de souci au Kaw-djer. -Celui-ci lisait comme dans un livre dans l’âme ingénue du jeune -Fuégien, et il devinait le trouble croissant de son cœur. Comment -cela finirait-il, lorsque cette foule s’éloignerait à jamais de la -Magellanie? Halg ne voudrait-il pas suivre Graziella et n’irait-il pas -mourir au loin de chagrin et de misère? - -Ce 18 juin précisément, Halg revint plus soucieux que d’ordinaire de sa -visite quotidienne à la famille Ceroni. Le Kaw-djer n’eut pas besoin -de le questionner pour en connaître les motifs. Spontanément, Halg -lui confia que, la veille, après son départ, Lazare Ceroni s’était -de nouveau enivré. Comme de coutume, il en était résulté une scène -terrible, heureusement moins violente que la précédente. - -Cela donna à penser au Kaw-djer. Puisque Ceroni s’était enivré, c’est -donc qu’il avait eu de l’alcool à sa disposition. Le matériel provenant -du _Jonathan_ n’était-il plus gardé par les hommes de l’équipage? - -Hartlepool, interrogé, déclara n’y rien comprendre et l’assura que -la surveillance ne s’était pas relâchée. Toutefois, le fait étant -indéniable, il promit de redoubler d’attention afin d’en éviter le -retour. - -Ce fut le 24 juin, trois jours après le solstice, que survint le -premier incident de quelque importance, non par lui même, mais par les -conséquences indirectes qu’il devait avoir dans l’avenir. Ce jour-là, -il faisait beau. Une légère brise du Sud avait déblayé le ciel, et le -sol était durci par un froid sec de quatre à cinq degrés centigrades. -Attirés par les pâles rayons du soleil traçant sur l’horizon un arc -surbaissé, les émigrants s’étaient répandus au dehors. - -Dick et Sand, qu’aucune intempérie n’était capable de retenir au logis, -figuraient bien entendu parmi ces amateurs de plein air. En compagnie -de Marcel Norely et de deux autres enfants de leur âge, ils avaient -organisé un jeu de marelle qui les passionnait au plus haut point. -Tout entiers à leur amusement, ils ne remarquèrent même pas une autre -bande de joueurs, des adultes ceux-ci, qui se distrayaient à proximité. -Jouer n’est pas, en effet, le propre des enfants, et l’âge mûr s’y -complaît volontiers. Ces adultes avaient engagé une partie de boules. -Ils étaient six, dont ce Fred Moore qui avait déjà eu avec Dick un -commencement d’altercation. - -Il arriva que le _cochonnet_ des joueurs de boules vint rouler dans -la marelle des enfants. Sand s’appliquait précisément à mener à bien -des _quadruples_ de la plus grande difficulté. Tout à son affaire, -il eut le malheur de ne pas voir la petite boule et de la déplacer -involontairement du pied. Il fut aussitôt saisi par l’oreille. - -«Eh! gamin, disait en même temps une grosse voix, tu ne pourrais pas -faire un peu attention? - -Les doigts qui tenaient l’oreille serrant avec quelque rudesse, le -sensible Sand se mit à pleurer. - -Les choses sans doute en fussent restées là, si Dick, entraîné par son -tempérament belliqueux, n’eût jugé à propos d’intervenir. - -Tout à coup, Fred Moore--car tel était l’ennemi redoutable que Sand -avait offensé--fut obligé de lâcher son prisonnier pour se défendre à -son tour. Un allié inconnu de ce prisonnier--on emploie les armes qu’on -peut!--le pinçait cruellement par derrière. Il se retourna vivement et -se trouva face à face avec l’impertinent qui déjà l’avait une première -fois bravé. - ---C’est encore toi, morveux!» s’écria-t-il, en allongeant le bras pour -appréhender cet infime adversaire. - -Mais Sand et Dick, cela faisait deux. Si la capture de l’un était -aisée, il n’en était pas de même de celle de l’autre. Dick fit un bond -de côté et prit la fuite, poursuivi par Fred Moore sacrant et jurant -comme un templier. - -La poursuite se prolongea. Chaque fois que son ennemi allait -l’atteindre, Dick s’échappait par un crochet, et Moore, de plus en -plus irrité, ne trouvait devant lui que le vide. Toutefois, la partie -était trop inégale pour qu’elle pût s’éterniser. Entre les jambes de -Dick et celles de Fred Moore, aucune comparaison n’était possible. -Malgré la belle défense du fuyard, l’instant vint où il lui fallut -renoncer à tout espoir. - -A ce moment précis, au moment où Fred Moore, lancé en pleine course, -n’avait plus qu’à étendre la main pour en finir, son pied heurta un -obstacle malencontreux, et, perdant l’équilibre, il tomba rudement sur -le sol, au grand dommage de ses genoux et de ses mains. Dick et Sand, -profitant de la diversion, s’empressèrent de se mettre hors d’atteinte. - -L’obstacle qui avait causé la chute de Fred Moore était un bâton, et -ce bâton n’était autre chose que la béquille de Marcel Norely. Pour -secourir son ami en péril, l’enfant avait employé le seul moyen qui fût -en son pouvoir, en lançant sa béquille dans les jambes de l’émigrant. -Maintenant, heureux du succès obtenu, il riait de bon cœur, sans se -douter qu’il eût accompli un acte tout simplement héroïque. Héroïque, -son intervention l’était, pourtant, au premier chef, puisque le -petit infirme, en se privant d’un accessoire indispensable, et en se -condamnant par cela même à l’immobilité, attirait nécessairement sur -lui la correction que Fred Moore destinait à un autre. - -Celui-ci se redressa furieux. D’un bond, il fut sur Marcel Norely qu’il -enleva comme une plume. Ainsi ramené à la saine réalité des choses, -l’enfant cessa de rire et poussa incontinent des cris perçants. Mais -l’autre n’en avait cure. Sa grosse main se leva, pleine d’une averse de -soufflets... - -Elle ne retomba pas. Quelqu’un l’avait arrêtée par derrière et la -retenait d’une étreinte impérieuse, tandis que, sur un ton de blâme, -une voix prononçait: - -«Eh quoi! monsieur Moore... un enfant!... - -Fred Moore se retourna. Qui se permettait de lui donner des leçons? Il -reconnut le Kaw-djer qui, accentuant le blâme, continuait de sa voix -calme: - ---Et infirme encore! - ---De quoi vous mêlez-vous? cria Fred Moore. Lâchez-moi, ou sinon!... - -Le Kaw-djer ne paraissant nullement disposé à obéir à la sommation, -Fred Moore, d’un violent effort, essaya de se dégager. Mais la prise -était bonne et ne céda pas. Hors de lui, il repoussa Marcel Norely et -leva l’autre main, prêt à frapper. Sans faire un geste, sans qu’un -muscle de son visage bougeât, le Kaw-djer se contenta d’aggraver le -tenaillement de ses doigts. La douleur dut être vive, car Fred Moore -n’acheva pas le geste commencé. Ses genoux fléchirent. - -Le Kaw-djer aussitôt desserra son étreinte et lâcha la main qu’il -retenait prisonnière. Cette main, Fred Moore, ivre de rage, la porta -à sa ceinture et la brandit armée d’un large coutelas de paysan. Il -voyait rouge, comme on dit. Dans ses yeux luisait la folie du meurtre. - -Fort heureusement, les autres joueurs de boule, épouvantés de la -tournure que prenaient les choses, s’interposèrent et maîtrisèrent -l’énergumène, que le Kaw-djer contemplait avec un étonnement mêlé de -tristesse. - -Il était donc possible qu’un homme, sous l’influence de la colère, -devînt à ce point l’esclave de ses nerfs? C’était bien un homme, -cependant, cet être qui se débattait comme un insensé, en écumant et -en poussant des cris qui s’étranglaient dans sa gorge! Devant un tel -spectacle, le Kaw-djer ne modifierait-il pas ses théories libertaires? -En arriverait-il à admettre que l’humanité a besoin d’être aidée par -une salutaire contrainte dans sa lutte éternelle contre les passions -bestiales qui l’entraînent? - ---On se retrouvera, camarade!» parvint enfin à articuler Fred Moore, -que maintenaient solidement quatre robustes gaillards. - -Le Kaw-djer haussa les épaules et s’éloigna sans retourner la tête. -Au bout de quelques pas, il avait chassé de son esprit le souvenir de -cette absurde querelle. Faisait-il preuve de sagesse en attribuant si -peu d’importance à l’incident? Un avenir encore lointain devait lui -prouver que Fred Moore en conservait plus durable mémoire. - - - - -V - -UN NAVIRE EN VUE. - - -Au début de juillet, Halg eut une grosse émotion. Il se découvrit un -rival. Cet émigrant du nom de Patterson, qui lui avait procuré à prix -d’or les vêtements dont il était si fier, était entré en relations avec -la famille Ceroni et tournait visiblement autour de Graziella. - -Halg fut désespéré de cette complication. Un adolescent de dix-huit -ans, à demi sauvage, pouvait-il lutter contre un homme fait, pourvu -de richesses qui semblaient fabuleuses au pauvre Indien? Malgré -l’affection qu’elle lui témoignait, était-il admissible que Graziella -hésitât? - -Celle-ci n’hésitait pas, en effet, mais ses préférences n’allaient pas -dans le sens qu’il redoutait. L’innocente tendresse et la jeunesse -de Halg triomphaient sans peine des avantages de son compétiteur. Si -l’Irlandais s’entêtait à s’imposer, c’est qu’il n’était pas sensible -à l’éloignement que lui témoignaient Graziella et sa mère. Elles lui -répondaient à peine, quand il leur adressait la parole, et feignaient -de ne pas s’apercevoir de sa présence. - -Patterson n’en montrait aucun trouble. Cela ne l’empêchait pas de -continuer son manège avec la froide persévérance qui avait jusqu’ici -assuré le succès de ses entreprises. Il ne laissait pas, d’ailleurs, -d’avoir un allié dans la place, et cet allié n’était autre que Lazare -Ceroni. S’il était mal reçu par les deux femmes, le père, du moins, lui -faisait bon visage et paraissait approuver la recherche dont sa fille -était l’objet. Patterson et lui étaient dans les meilleurs termes. -Parfois même, ils s’isolaient pour de mystérieux conciliabules, comme -s’ils eussent traité des affaires qui ne regardaient personne. Quelles -affaires pouvaient bien être communes à cet ivrogne invétéré et à ce -paysan madré, à ce panier percé et à cet avare? - -Ces conciliabules étaient pour Halg une cause de sérieux soucis, -qu’aggravait encore la conduite de Lazare Ceroni. Le misérable -continuait à s’enivrer, et les scènes recommençaient à intervalles -variables, mais de plus en plus rapprochés. Halg ne manquait pas -d’en informer chaque fois le Kaw-djer, et celui-ci portait le fait à -la connaissance d’Hartlepool. Mais ni le Kaw-djer, ni Hartlepool ne -pouvaient arriver à découvrir comment Lazare Ceroni se procurait cette -quantité d’alcool, alors qu’il n’en existait pas une goutte sur l’île -Hoste, en dehors des provisions sauvées du _Jonathan_. - -La tente abritant ces provisions était gardée jour et nuit, en effet, -par les seize survivants de l’équipage, divisés en huit sections de -deux hommes, qui se relevaient toutes les trois heures. Ceux-ci, y -compris Kennedy et Sirdey, subissaient, du reste, docilement l’ennui de -ces trois heures de garde quotidiennes. Aucun d’eux ne se permettait le -moindre murmure et ils faisaient preuve de la même obéissance envers -Hartlepool que lorsqu’ils naviguaient sous ses ordres. Leur esprit de -discipline demeurait intact. Ils formaient un groupe numériquement -faible, mais que l’union rendait fort, sans même tenir compte du -précieux concours que Dick et Sand n’eussent pas manqué cependant de -lui apporter, le cas échéant. - -Pour le moment, tout au moins, personne ne songeait à mettre à -contribution la bonne volonté des deux enfants. Dispensés de garde -à cause de leur âge, ils jouissaient d’une liberté complète qu’ils -employaient à s’amuser à cœur perdu. Le temps passé sur l’île Hoste -ferait certainement époque dans leur existence et resterait gravé dans -leur esprit comme une période de plaisirs incessants. Ils modifiaient -leurs jeux selon les circonstances. La neige tombait-elle en épais -flocons? Ils y creusaient des cachettes où se livraient de prodigieuses -parties. La température s’abaissait-elle au-dessous du point de -congélation? C’était le moment des glissades, ou bien, à cheval sur une -planche en guise de traîneau, ils s’élançaient le long des pentes et -goûtaient l’ivresse des chutes vertigineuses. Le soleil brillait-il au -contraire? Accompagnés d’innombrables galopins de leur espèce, ils se -répandaient alors dans les environs du campement et inventaient mille -jeux dont l’agrément se mesurait à la violence. - -Au cours d’une de leurs randonnées au bord de la mer, ils découvrirent, -un jour qu’ils n’étaient accompagnés par hasard que de trois ou quatre -enfants, une grotte naturelle creusée dans les flancs de la falaise, -au revers du cap limitant à l’Est la baie Scotchwell. Cette grotte, -dont l’ouverture, orientée au Sud, regardait par conséquent le rivage -sur lequel s’était perdu le _Jonathan_, n’eût pas retenu longtemps -leur attention sans une particularité qui la rendait infiniment plus -intéressante. Au fond s’ouvrait une fissure aboutissant, après deux -ou trois mètres, à une seconde caverne entièrement souterraine, où -naissait une galerie sinueuse, qui s’élevait, au travers du massif, -jusqu’à une grotte supérieure, ouverte, celle-ci, sur le versant nord -de la falaise. De là, on apercevait le campement, où l’on pouvait -descendre en se laissant glisser sur la pente rocailleuse. - -Cette découverte remplit d’aise les petits explorateurs. Ils se -gardèrent bien de la publier. Ce chapelet de grottes, c’était un -domaine qui leur appartenait et dont ils étaient friands de conserver -l’exclusive propriété. Ils y allèrent, au contraire, en grand -mystère, afin d’y organiser des amusements supérieurs. Ils y furent -successivement des sauvages, des Robinsons, des voleurs, avec la même -passion. - -De quels cris retentirent ces voûtes souterraines! De quelles effrénées -galopades résonna la galerie qui réunissait les deux étages du système! - -La traversée de cette galerie n’était pas sans danger, cependant. En -un point de son parcours, elle paraissait prête à s’effondrer. Là, son -toit, élevé d’un mètre tout au plus, n’était soutenu que par un bloc -unique, dont la base mordait à peine sur un autre roc incliné, et que -le plus petit effort eût fait glisser. De là, nécessité de s’avancer -sur les genoux et de s’insinuer avec la plus extrême prudence dans -l’espace étroit restant libre entre le bloc instable et la paroi de -la galerie. Mais ce danger, pour terrifiant qu’il fût en réalité, -n’effrayait pas les enfants, et son seul effet était de donner plus de -piquant à leurs jeux. - -Ainsi Dick et Sand occupaient joyeusement leur temps. Ils ne se -souciaient de rien, pas même de leur ennemi, Fred Moore, qu’ils -rencontraient parfois de loin et devant lequel ils prenaient alors la -fuite sans vergogne. L’émigrant n’essayait pas, d’ailleurs, de les -poursuivre. Sa colère était tombée, et ce n’est pas contre les deux -enfants que subsistait sa rancune. - -[Illustration: De là, on apercevait le campement... (Page 116.)] - -Au surplus, que Fred Moore fût irrité ou non, ceux-ci ne songeaient -pas à se le demander. Rien n’existait pour eux que leurs jeux, grâce -auxquels les jours passaient avec une rapidité qu’ils estimaient -déplorable. - -Si, par un référendum, on eût consulté les émigrants, Dick et Sand -eussent probablement été les seuls de cet avis. Autant le temps leur -semblait court, autant il semblait long aux autres, confinés le plus -souvent dans leurs inconfortables demeures. - -Bien entendu, il convient de faire exception pour Lewis Dorick et -son cortège de chapardeurs. Pour ceux-ci, l’hivernage s’écoulait -agréablement. Ces malins avaient résolu la question sociale. Ils -vivaient comme en pays conquis, ne se privant de rien, thésaurisant -même, en vue de mauvais jours possibles. - -C’était merveille que leurs victimes fissent preuve d’une telle -longanimité. Il en était ainsi cependant. Les exploités représentaient -assurément le nombre, mais ils l’ignoraient, et il ne leur venait même -pas à la pensée de grouper leurs forces éparses. La bande de Dorick -formait au contraire un faisceau compact et s’imposait par la peur à -chaque émigrant individuellement. En fait, personne n’osait résister -aux exactions de ces tyrans. - -Par des moyens moins répréhensibles, une cinquantaine d’autres -naufragés avaient également réussi à lutter contre la dépression qui -résultait de cette vie stagnante. Sous la direction de Karroly, ils -occupaient leurs loisirs à pourchasser les loups marins. - -C’est un difficile métier que celui de louvetier. Après avoir attendu -patiemment que les amphibies, dont la méfiance est très grande, -s’aventurent sur le rivage, il faut faire en sorte de les cerner sans -leur laisser le temps de prendre la fuite. L’opération ne va pas sans -risques, ces animaux choisissant toujours les points les plus escarpés -pour s’y livrer à leurs ébats. - -Bien guidés par Karroly, les chasseurs obtinrent un brillant succès. -Ils firent un butin considérable de loups marins, dont la graisse -pouvait être utilisée pour l’éclairage et le chauffage, et dont les -peaux assureraient un bénéfice important, au jour du rapatriement. - -Abstraction faite de ces énergiques, les émigrants, très déprimés, -préféraient se terrer frileusement dans leurs demeures. La température -n’était pas excessive pourtant. Pendant la période la plus froide, -qui s’étendit du 15 juillet au 15 août, le minimum thermométrique fut -de douze degrés, et la moyenne de cinq degrés au-dessous de zéro. -Les affirmations du Kaw-djer étaient donc justifiées, et la vie dans -cette région n’aurait rien eu de particulièrement cruel, n’eût été la -fréquence du mauvais temps et la pénétrante humidité qui en était la -conséquence. - -Cette humidité perpétuelle avait de déplorables résultats au point de -vue hygiénique. Les maladies se multipliaient. Le Kaw-djer arrivait -généralement à les enrayer, mais il n’en était pas ainsi quand elles se -développaient dans des organismes affaiblis, et par suite incapables -de réagir. Au cours de l’hiver, il se produisit pour cette raison -huit décès, dont Lewis Dorick dut être désolé, car ils frappèrent -en majorité dans la partie de la population qui se laissait le plus -bénévolement mettre à contribution. - -Un de ces décès désespéra Dick et Sand. Ce fut celui de Marcel Norely. -Le petit infirme ne put résister à ce rude climat. Sans souffrance, -sans agonie, il s’éteignit un soir en souriant. - -Les survivants ne semblaient pas fort émus de ces disparitions. Outre -qu’elles étaient en quelque sorte noyées dans la foule, on se flatte -volontiers d’échapper personnellement aux malheurs du voisin. L’annonce -d’une mort nouvelle n’interrompait qu’un instant leur léthargie. A -vrai dire, ils paraissaient ne plus avoir de vitalité, hormis pour -s’égosiller dans des disputes aussi violentes d’expression que futiles -dans leur principe. - -La fréquente répétition de ces querelles inspirait au Kaw-djer d’amères -réflexions. Il était trop intelligent pour ne pas voir les choses sous -leur vrai jour, trop sincère pour échapper aux conséquences logiques de -ses observations. - -Dans cette réunion fortuite d’hommes venus de tous les points du -monde, la maîtresse passion était décidément la haine. Non pas la -haine blâmable encore, du moins logique, qui gonfle le cœur de celui -qui souffrit un grave et injuste dommage, mais une haine réciproque -et latente, essentielle pour ainsi dire, qui, dans une catastrophe si -exceptionnelle, et tout réduits qu’ils fussent aux dernières limites -du malheur, et toutes pareilles que fussent leurs destinées sans joie, -les jetait pour des riens les uns contre les autres, comme si la nature -mêlait aux germes de vie un obscur, un impérieux instinct de détruire -ce qu’elle crée. - -La veulerie de ses compagnons frappait aussi le Kaw-djer. A peine -si quelques-uns, tels que les quatre familles dissidentes et les -chasseurs de loups marins, avaient eu le courage de réagir. Les autres -se laissaient aller au jour le jour. Ils avaient pitance et logis. -Ils n’en demandaient pas davantage. Aucun besoin de lutter contre la -matière pour la soumettre à leur volonté, aucun désir d’améliorer leur -sort au prix d’un effort, aucune prévision d’avenir. Esclaves dociles, -disposés à exécuter ce qu’on leur commanderait, ils ne faisaient rien -de leur initiative propre, et s’en remettaient à autrui du soin de -décider pour eux. - -Le Kaw-djer ne pouvait méconnaître enfin cette lâcheté générale, qui -permettait à un petit nombre de dominer une majorité immense, qui -créait quelques rares exploiteurs aux dépens d’un troupeau d’exploités. - -L’homme est-il donc ainsi? Ces lois imparfaites qui le contraignent à -penser et à tirer parti de son intelligence contre la force brute des -choses, qui tendent à limiter le despotisme des uns et l’esclavage -des autres, qui tiennent en bride les instincts haineux, ces lois -sont-elles donc nécessaires, et est-elle nécessaire l’autorité qui les -applique? - -Le Kaw-djer n’en était pas encore à répondre par l’affirmative à une -pareille question, mais qu’il pût seulement se la poser, cela suffisait -à indiquer quelle transformation s’opérait dans sa pensée. Il était -obligé de s’avouer que l’homme se montrait fort différent, dans la -réalité, de la créature idéale qu’il s’était complu à imaginer de -toutes pièces. Il n’y avait rien d’absurde _a priori_, par conséquent, -à admettre qu’il fût bon de le protéger contre lui-même, contre sa -faiblesse, son avidité et ses vices, ni à professer, chacun réclamant -cette protection dans son intérêt propre, que les lois ne fussent en -somme que l’expression transactionnelle des aspirations individuelles, -comme serait en mécanique la résultante de forces divergentes. - -Pris dans l’inextricable réseau de prescriptions qui ligottent les -citoyens du Vieux Monde, lorsque, avant de s’exiler en Magellanie, il -avait vécu parmi eux, le Kaw-djer n’avait ressenti que la gêne imposée -par l’amas formidable des lois, des ordonnances, des décrets, et leur -incohérence, leur caractère trop souvent vexatoire l’avaient aveuglé -sur la nécessité supérieure de leur principe. Mais, à présent, mêlé -à ce peuple placé par le sort dans des conditions voisines de l’état -primitif, il assistait, comme un chimiste penché sur son fourneau, à -quelques-unes des incessantes réactions qui s’opèrent dans le creuset -de la vie. A la lumière d’une telle expérience, cette nécessité -commençait à lui apparaître, et les bases de sa vie morale en étaient -ébranlées. Toutefois, le vieil homme se débattait en lui. S’il ne -pouvait empêcher sa raison d’évoluer, son tempérament libertaire -protestait. A tout instant, le problème se posait à son esprit, et -c’était alors la bataille des arguments, ceux-là étayant sa doctrine, -ceux-ci la sapant sans relâche. Lutte incessante, lutte cruelle, dont -il était déchiré et meurtri. - -Plus encore peut-être que l’imperfection des hommes, leur impuissance -à rompre avec leur routine habituelle était, pour le Kaw-djer, un -sujet d’étonnement. Sur cette côte déserte, à ces confins du monde, -les naufragés n’avaient rien abandonné de leurs idées antérieures. -Les principes, voire les conventions et les préjugés qui régissaient -leur vie d’autrefois, gardaient sur eux le même empire. La notion de -propriété, notamment, restait un article de foi. Pas un qui ne dit -comme la chose la plus naturelle du monde: «Ceci est à moi», et nul -n’avait conscience du comique intense--comique tellement éblouissant -pour les yeux d’un philosophe libertaire!--de cette prétention d’un -être si fragile et si périssable à monopoliser pour lui, pour lui -tout seul, une fraction quelconque de l’univers. Quelque absurde que -l’estimât le Kaw-djer, cette prétention était cependant ancrée dans -leurs cerveaux, et ils n’en démordaient pas. Personne ne consentait -à se séparer au profit d’autrui du plus misérable des objets en sa -possession, qu’en échange d’une contre-valeur, objet d’une autre nature -ou service rendu. Dans tous les cas, il s’agissait d’une vente. Donner, -le mot semblait rayé de leur vocabulaire et la chose de leur esprit. - -Le Kaw-djer songeait que ses amis les Fuégiens, dont les hordes -errantes sillonnent les terres magellaniques, eussent été bien surpris -de pareilles théories, eux qui n’ont jamais rien possédé que leur -personne. - -Lors de ces échanges, ou, pour employer le mot juste, de ces ventes qui -se renouvelaient constamment, il arrivait que le cédant n’eût besoin -d’aucun service, ni d’aucun des objets possédés par l’autre partie. -Dans ce cas, l’or servait à conclure la transaction. Le Kaw-djer -admirait grandement cette pérennité de la valeur de l’or. Ce métal -est, cependant, un bien imaginaire, il ne se mange pas, il ne peut -servir à protéger contre le froid ni contre la pluie, et pourtant il -est convoité à l’égal des biens réels qui possèdent ces avantages. Quel -étrange et merveilleux phénomène que l’humanité entière s’incline, -d’un consentement unanime, devant une matière essentiellement inutile -et dont la convention générale fait tout le prix! Les hommes, en cela, -ne sont-ils pas semblables à des enfants, qui, par manière de jeu, -vendent sérieusement de petits cailloux que leur imagination transforme -en objets précieux? Pour que le jeu finît, il suffirait que l’un d’eux -découvrît et proclamât que ces objets précieux ne sont en vérité que -des cailloux. - -Certes, le Kaw-djer ne niait pas, le principe de la propriété étant -admis, la commodité qui résultait de l’emploi d’une valeur arbitraire -représentative de toutes les autres. Mais cette commodité n’allait pas, -à ses yeux, sans un inconvénient beaucoup plus grave que l’avantage -n’était précieux. C’est l’or qui, dans le régime de la propriété -individuelle, permet la création et l’accroissement perpétuel des -fortunes. Sans lui, les hommes, tous dans un état médiocre il est vrai, -seraient du moins à peu près pareils. C’est grâce à lui qu’une seule -et même main peut contenir en puissance tant de pouvoir et tant de -plaisirs, tandis que d’innombrables êtres, pour en recevoir quelques -parcelles, consentent à subir ce pouvoir et à procurer ces plaisirs -auxquels ils n’auront point de part. - -Le Kaw-djer se trompait assurément. L’or n’est qu’un moyen de -satisfaire le besoin d’acquérir inhérent à la nature de l’homme. A -défaut de ce moyen, il en eût imaginé un autre, qui eût présenté une -même proportion d’inconvénients et d’avantages, et, dans tous les cas, -il eût été ce qu’il est, un être illogique et divers, où se rencontrent -à doses égales le meilleur et le pire. - -Tels étaient, entre cent autres, les arguments pour et contre qui -se heurtaient dans le cerveau du Kaw-djer, comme des soldats sur un -champ de bataille. Le temps était passé où le droit à une liberté -intégrale avait à ses yeux la force d’un dogme. Maintenant, ses maximes -libertaires avaient perdu leur apparence de certitude irréfragable. -Il en arrivait à discuter avec lui-même la nécessité de l’autorité et -d’une hiérarchie sociale. - -Les faits devaient se charger de lui fournir de nouvelles raisons -en faveur de l’affirmative, en lui prouvant qu’il existe, parmi les -hommes, comme parmi les animaux, de véritables bêtes fauves, dont il -est nécessaire de juguler les dangereux instincts. Capables de tout -pour satisfaire la passion qui les domine, de tels êtres sèmeraient, -en effet, la désolation et la mort autour d’eux, sans la loi qui leur -crie: halte-là! - -Un drame de ce genre, drame poignant à coup sûr, puisque la faim, -ce besoin primordial de tout organisme vivant, en était le ressort, -se jouait précisément alors dans la maison occupée par Patterson en -compagnie de Long et de Blaker, ce pauvre diable que la nature ironique -avait doué de l’insatiable appétit catalogué en pathologie sous le nom -de boulimie. - -Ainsi que tout le monde, Blaker, au moment de la distribution, avait -reçu sa part de vivres, mais, en raison de sa voracité maladive, cette -part, prévue pour quatre mois, avait été épuisée en moins de deux. -Depuis, comme par le passé, plus encore même que par le passé, il -connaissait les tortures de la faim. - -Sans doute, s’il eût été d’un naturel moins timide, il aurait aisément -trouvé un remède à ses souffrances. Il aurait suffi d’un mot à -Hartlepool ou au Kaw-djer pour qu’un supplément de nourriture lui fût -distribué. Mais Blaker, peu avantagé au point de vue intellectuel, -était bien loin de songer à une démarche si audacieuse. Placé, dès sa -naissance, tout au bas de l’échelle sociale, son malheur avait depuis -longtemps cessé de l’étonner, et il ne connaissait plus que cette -passivité résignée qui est l’ultime ressource des misérables. Peu à -peu, il avait pris l’habitude d’obéir comme un fétu impalpable à des -forces irrésistibles dont il n’essayait même pas d’imaginer la nature, -et c’est pourquoi il n’aurait jamais conçu le fol espoir de modifier -d’une manière quelconque la distribution des vivres qu’il supposait -avoir été ordonnée par une de ces forces supérieures. - -Plutôt que de se plaindre, il fût mort d’inanition, si Patterson -n’était venu à son secours. - -L’Irlandais n’avait pas été sans remarquer avec quelle rapidité son -compagnon consommait les aliments mis à sa disposition, et cette -observation lui avait aussitôt fait entrevoir la possibilité d’une -opération avantageuse. Tandis que Blaker dévorait, Patterson se -rationna, au contraire. Poussant aux dernières limites ses instincts de -sordide avarice, il se nourrit à peine, se priva du nécessaire, allant -jusqu’à ramasser sans vergogne les restes dédaignés par les autres. - -Le jour vint où Blaker n’eut plus rien à manger. C’était le moment -qu’attendait Patterson. Sous couleur de lui rendre service, il proposa -à son compagnon de lui rétrocéder à prix débattu une partie de ses -provisions. Marché accepté d’enthousiasme, et aussitôt exécuté que -conclu; marché qui se répéta à l’infini, tant que l’acheteur eut de -l’argent, le vendeur prétextant de la rareté croissante des vivres pour -augmenter graduellement ses prix. Par exemple, les poches de Blaker -vidées, Patterson changea de ton. Il ferma incontinent boutique, sans -accorder la plus légère attention aux regards éperdus du malheureux -qu’il condamnait ainsi à mourir de faim. - -Considérant son malheur comme un nouvel effet de la force des choses, -celui-ci ne se plaignit pas plus qu’auparavant. Écroulé dans un coin, -comprimant à deux mains son estomac torturé, il laissa passer les -heures, immobile, ne trahissant ses sensations cruelles que par les -tressaillements de son visage. Patterson le considérait d’un œil sec. -Qu’importait que souffrît, qu’importait que mourût un homme qui ne -possédait plus rien? - -La douleur eut enfin raison de la résignation du patient. Après -quarante-huit heures de supplice, il sortit en chancelant, erra dans le -campement, disparut... - -Un soir, le Kaw-djer, en regagnant son ajoupa, heurta du pied un corps -étendu. Il se pencha et secoua le dormeur qui ne répondit que par un -gémissement. Le dormeur était un malade. Après l’avoir ranimé avec -quelques gouttes d’un cordial, le Kaw-djer l’interrogea: - -«Qu’avez-vous? demanda-t-il. - ---J’ai faim, répondit Blaker d’une voix faible. - -Le Kaw-djer fut abasourdi. - ---Faim!... répéta-t-il. N’avez-vous pas reçu votre part de vivres comme -tout le monde?» - -Blaker, alors, en phrases hachées, lui raconta brièvement sa triste -histoire. Il lui dit sa maladie et le besoin morbide de manger qui en -était la conséquence, comment, ses provisions épuisées, il avait vécu -en achetant celles de Patterson, comment et pourquoi enfin celui-ci -l’avait laissé, depuis trois jours, agoniser. - -Le Kaw-djer écoutait avec stupéfaction cet incroyable récit. Il -s’était donc trouvé un homme pour avoir le courage de se livrer à cet -affreux négoce, un homme qui, en dépit de tous les drames et de tous -les cataclysmes, avait conservé intacte une si effroyable avidité! -Marchand voleur qui avait menti afin de pouvoir céder contre espèces -ce que d’autres que lui eussent donné, marchand éhonté qui avait -impitoyablement vendu la vie à son semblable! - -Le Kaw-djer garda ses réflexions pour lui. Quelle que fût l’infamie -du coupable, mieux valait la laisser impunie, plutôt que de créer, en -la dévoilant, une cause supplémentaire de discorde. Il se contenta de -faire délivrer de nouvelles provisions à Blaker, en l’assurant qu’on -lui en donnerait à l’avenir autant qu’il serait nécessaire. - -Mais le nom de Patterson resta gravé dans sa mémoire, et l’individu qui -le portait demeura pour lui le prototype de ce que l’âme humaine peut -contenir de plus abject. Aussi ne fut-il pas surpris quand, trois jours -plus tard, Halg prononça ce même nom à propos d’une autre histoire -presque aussi répugnante que la première. - -Le jeune homme revenait de sa visite quotidienne à Graziella. Dès qu’il -aperçut le Kaw-djer, il courut à sa rencontre. - -«Je sais, lui dit-il d’une haleine, qui fournit l’alcool à Ceroni. - ---Enfin!... dit le Kaw-djer avec satisfaction. Qui est-ce? - ---Patterson. - ---Patterson!... - ---Lui-même, affirma Halg. Tout à l’heure, je l’ai vu lui remettre du -rhum. Je m’explique maintenant pourquoi ils sont si bons amis, tous les -deux. - ---Tu es sûr de ne pas te tromper? insista le Kaw-djer. - ---Absolument. Le plus curieux, c’est que Patterson ne donne pas -sa marchandise. Il la vend, et même assez cher. J’ai entendu leur -discussion. Ceroni se plaignait. Il disait que toutes ses économies -étaient passées dans la poche de Patterson et qu’il n’avait plus rien. -L’autre ne répondait pas, mais il paraissait peu disposé à continuer, -du moment que c’était gratuitement. - -Halg s’arrêta un instant, puis s’écria avec colère: - ---Si Ceroni n’a plus d’argent, il est capable de tout. Que vont devenir -sa femme et sa fille? - ---On avisera, répondit le Kaw-djer. - -Et, après une pause: - ---Puisque nous avons entamé ce sujet, dit-il d’un ton d’affectueux -reproche, épuisons-le. Si je n’ai jamais voulu t’en parler, je -n’ignore pas quels sont tes rêves. Où te mèneront-ils, mon garçon? - -Halg, les yeux baissés, garda le silence. Le Kaw-djer reprit: - ---Dans peu de temps, dans un mois peut-être, tous ces gens-là vont -disparaître de notre vie. Graziella comme les autres. - ---Pourquoi ne resterait-elle pas avec nous? objecta le jeune Fuégien en -relevant la tête. - ---Et sa mère? - ---Sa mère aussi, bien entendu. - ---Crois-tu qu’elle consentirait à quitter son mari? objecta le Kaw-djer. - -Halg eut un geste violent. - ---Il faudra quelle y consente! affirma-t-il d’une voix sourde. - -Le Kaw-djer hocha la tête d’un air de doute. - ---Graziella m’aidera à la persuader. Pour elle, son parti est pris. -Elle est décidée à rester ici, si vous le permettez. Non seulement -elle est lasse de la vie que lui fait son père, mais il y a aussi des -émigrants dont elle a peur. - ---Peur?... répéta le Kaw-djer surpris. - ---Oui. Patterson d’abord. Voilà un mois qu’il tourne autour d’elle, -et, s’il a vendu du rhum à Ceroni, c’est pour mettre celui-ci dans son -jeu. Depuis quelques jours, il y en a un autre, un nommé Sirk, un de la -bande à Dorick. C’est le plus à craindre de tous. - ---Qu’a-t-il fait? - ---Graziella ne peut sortir sans le rencontrer. Il l’a abordée et lui a -parlé grossièrement. Elle l’a remis à sa place, et Sirk l’a menacée. -C’est un homme dangereux. Graziella en a peur. Heureusement, je suis là! - -Le Kaw-djer sourit de cette explosion de juvénile vanité. Du geste, il -apaisa son pupille. - ---Calme-toi, Halg, calme-toi. Attendons le jour du départ et nous -verrons alors comment les choses tourneront. D’ici là je te recommande -le sang-froid. La colère est, non seulement inutile, mais nuisible. -Souviens-toi que la violence n’a jamais produit rien de bon et qu’il -n’est pas de cas, sauf quand on est forcé de se défendre, où l’on soit -excusable d’y recourir.» - -Les soucis du Kaw-djer furent accrus par cette conversation. Outre -l’ennui de voir Halg engagé dans cette fâcheuse aventure, il -comprenait que l’intervention de rivaux allait encore compliquer les -choses, en excitant la jalousie du premier en date et en provoquant -peut-être des scènes regrettables. - -En ce qui concernait la question de l’alcool, la découverte de -Halg n’avait fait que déplacer la difficulté sans la résoudre. On -avait découvert le fournisseur de Ceroni. Mais où ce fournisseur se -procurait-il l’alcool qu’il vendait? Patterson, dont il connaissait -l’abominable nature, possédait-il un stock en réserve quelque part? -C’était peu croyable. En admettant qu’il eût réussi, malgré la sévérité -des règlements et la surveillance du capitaine Leccar, à embarquer une -pacotille prohibée au départ, où l’eût-il cachée depuis le naufrage? -Non, il puisait nécessairement dans la cargaison du _Jonathan_. Mais -par quel moyen, puisqu’elle était gardée nuit et jour? Que le voleur -fût Ceroni ou Patterson, la difficulté restait la même. - -Les jours suivants n’amenèrent pas la solution du problème. Tout ce -qu’il fut possible de constater, c’est que Lazare Ceroni continuait à -s’enivrer comme par le passé. - -Le temps s’écoula. On arriva au 15 septembre. Les réparations de la -_Wel-Kiej_ furent terminées à cette date. La chaloupe était remise en -bon état au moment où la mer allait redevenir praticable. - -La longueur croissante des jours annonçait l’équinoxe du printemps. -Dans une semaine, on en aurait fini avec l’hiver. - -Toutefois, avant de céder la place, la mauvaise saison eut un retour -offensif. Pendant huit jours, un ouragan plus violent que ceux qui -l’avaient précédé hurla sur l’île Hoste, obligeant les émigrants à se -terrer une dernière fois. Puis le beau temps revint, et aussitôt la -nature endormie commença à se réveiller. - -Au début d’octobre, le campement reçut la visite de quelques Fuégiens. -Ces indigènes se montrèrent très surpris de trouver l’île Hoste habitée -par une si nombreuse population. Le naufrage du _Jonathan_, survenu -au début de la période hivernale, était, en effet, resté inconnu des -Indiens de l’archipel. Nul doute que la nouvelle ne s’en répandît -désormais rapidement. - -Les émigrants n’eurent qu’à se louer de leurs rapports avec ces -quelques familles de Pêcherais. Par contre, il n’est pas certain que -ceux-ci en eussent pu dire autant. Il y eut, en très petit nombre il -est vrai, des _civilisés_, tels que les frères Moore, par exemple, -qui crurent devoir affirmer la supériorité qu’ils s’attribuaient en se -montrant brutaux et grossiers envers ces _sauvages_ inoffensifs. L’un -d’eux alla même plus loin et poussa la cupidité au point d’être tenté -par les misérables richesses de cette horde vagabonde. Le Kaw-djer, -attiré par des cris d’appel, dut un jour venir au secours d’une jeune -Fuégienne que malmenait ce même Sirk dont Halg avait prononce le -nom. Le lâche individu cherchait à s’emparer des anneaux de cuivre -dont la jeune fille ornait ses poignets, et qu’il s’imaginait être -en or. Rudement châtié, il se retira l’injure à la bouche. C’était, -tous comptes faits, le deuxième émigrant qui se déclarait ouvertement -l’ennemi du Kaw-djer. - -Celui-ci avait vu arriver avec grand plaisir ses amis Fuégiens. Il -retrouvait en eux sa clientèle et, à leur empressement, à leurs -témoignages de reconnaissance, on voyait quelle affection, on pourrait -dire quelle adoration les mettait à ses pieds. Un jour,--on était alors -le 15 octobre--Harry Rhodes ne put lui cacher combien le touchait la -conduite de ces pauvres gens. - -«Je comprends, lui dit-il, que vous soyez attaché à ce pays où vous -faites œuvre si humaine, et que vous ayez hâte de retourner au milieu -de ces tribus. Vous êtes un dieu pour elles... - ---Un dieu?... interrompit le Kaw-djer. Pourquoi un dieu? Il suffit -d’être un homme pour faire le bien! - -Harry Rhodes, sans insister, se borna à répondre: - ---Soit, puisque ce mot vous révolte. Je dirai donc, pour exprimer -autrement ma pensée, qu’il n’eût tenu qu’à vous de devenir roi de la -Magellanie, au temps où elle était indépendante. - ---Les hommes, ne fussent-ils que des sauvages, répliqua le Kaw-djer, -n’ont aucun besoin d’un maître... D’ailleurs, un maître, les Fuégiens -en ont un maintenant... - -Le Kaw-djer avait prononcé ces derniers mots presque à voix basse. Il -semblait plus préoccupé que d’habitude. Les quelques paroles échangées -lui rappelaient quelle serait l’incertitude de sa destinée, le jour -prochain où il devrait se séparer de cette honnête famille qui avait -réveillé en lui les instincts de sociabilité si naturels à l’homme. -Ce serait pour lui un chagrin profond de quitter cette femme si -dévouée dont il avait pu apprécier la charitable bonté, son mari, d’un -caractère si sincère et si droit, devenu pour lui un ami, ces deux -enfants, Edward et Clary, auxquels il s’était attaché. Ce chagrin, la -famille Rhodes l’éprouverait au même degré. Leur désir à tous eût été -que le Kaw-djer consentit à les suivre dans la colonie africaine, où il -serait apprécié, aimé, honoré comme à l’île Hoste. Mais Harry Rhodes -n’espérait pas l’y décider. Il comprenait que ce n’était pas sans -motifs graves qu’un tel homme avait rompu avec l’humanité, et le mot de -cette étrange et mystérieuse existence lui échappait encore. - ---Voici l’hiver achevé, dit Mme Rhodes abordant un autre sujet, et -vraiment il n’aura pas été trop rigoureux... - ---Et nous constatons, ajouta Harry Rhodes en s’adressant au Kaw-djer, -que le climat de cette région est bien tel que nous l’avait affirmé -notre ami. Aussi plusieurs d’entre nous auront-ils quelque regret de -quitter l’île Hoste. - ---Alors ne la quittons pas, s’écria le jeune Edward, et fondons une -colonie en terre magellanique! - ---Bon! répondit en souriant Harry Rhodes, et notre concession du fleuve -Orange?... Et nos engagements avec la Société de colonisation?... Et le -contrat avec le Gouvernement portugais?... - ---En effet! approuva le Kaw-djer d’un ton quelque peu ironique, il y a -le Gouvernement portugais... Ici, d’ailleurs, ce serait le Gouvernement -chilien. L’un vaut l’autre. - ---Neuf mois plus tôt... commença Harry Rhodes. - ---Neuf mois plus tôt, interrompit le Kaw-djer, vous auriez abordé une -terre libre, à laquelle un traité maudit a volé son indépendance. - -Le Kaw-djer, les bras croisés, la tête redressée, portait ses regards -dans la direction de l’Est, comme s’il se fût attendue à voir -apparaître, venant de l’océan Pacifique en contournant la Pointe de la -presqu’île Hardy, le navire promis par le gouverneur de Punta-Arenas. - -Le moment fixé était arrivé. On allait entrer dans la seconde quinzaine -d’octobre. La mer, cependant, restait déserte. - -Les naufragés commençaient à concevoir de ce retard des inquiétudes -assez justifiées. Certes ils ne manquaient de rien. Les réserves de -la cargaison étaient loin d’être épuisées et ne le seraient pas avant -de longs mois encore. Mais enfin ils n’étaient pas à destination, -ils n’entendaient pas se résigner à un second hivernage, et déjà -quelques-uns parlaient de renvoyer la chaloupe à Punta-Arenas. - -Tandis que le Kaw-djer s’oubliait dans ses tristes pensées, Lewis -Dorick et une dizaine de ses compagnons ordinaires vinrent à passer, -bruyants et provocateurs, au retour d’une excursion dans l’intérieur de -l’île. Cette famille Rhodes justement respectée dans ce petit monde, -ce Kaw-djer dont on ne pouvait nier l’influence, ils n’avaient jamais -caché les mauvais sentiments qu’ils leur inspiraient. Harry Rhodes le -savait, d’ailleurs, et le Kaw-djer ne l’ignorait pas. - ---Voilà des gens, dit le premier, que je laisserais ici sans regret. -Il n’y a rien de bon à attendre de leur part. Ils seront une cause de -trouble dans notre nouvelle colonie. Ils ne veulent admettre aucune -autorité et ne rêvent que le désordre... Comme si ordre et autorité ne -s’imposaient pas à toute réunion d’hommes.» - -Le Kaw-djer ne répondit pas, soit qu’il n’eût pas entendu, tant il -était absorbé dans ses pensées, soit qu’il voulût ne pas répondre. - -Ainsi, la conversation tournait, quoi qu’on fît, dans le même cercle, -et l’on en revenait toujours à des considérations sociales sur -lesquelles un accord était impossible. - -Harry Rhodes, en constatant le silence du Kaw-djer, regrettait d’avoir -maladroitement abordé un pareil sujet, quand Hartlepool pénétra dans la -tente et fit diversion. - -«Je voudrais vous parler, Monsieur, dit-il en s’adressant au Kaw-djer. - ---Nous vous laissons..., commença Harry Rhodes. - ---Inutile, interrompit le Kaw-djer qui, se tournant vers le maître -d’équipage, ajouta: Qu’avez-vous à me dire, Hartlepool? - ---J’ai à vous dire, répondit celui-ci, que je suis fixé au sujet de -l’alcool. - ---C’est donc bien celui du _Jonathan_ qui est vendu à Ceroni? - ---Oui. - ---Il y a par conséquent des coupables? - ---Deux: Kennedy et Sirdey. - ---Vous en avez la preuve? - ---Irréfutable. - ---Quelle preuve? - ---Voilà. Du jour où vous m’avez parlé de Patterson, j’ai eu de la -méfiance. Ceroni est incapable d’avoir une idée tout seul, mais -Patterson est un finaud. J’ai donc fait surveiller le particulier... - ---Par qui? interrompit, en fronçant le sourcil, le Kaw-djer qui -répugnait à l’espionnage. - ---Par les mousses, répondit Hartlepool. Ils ne sont pas bêtes non -plus, et ils ont déniché le pot aux roses. Ils ont pincé en flagrant -délit Kennedy hier et Sirdey ce matin, au moment où, profitant de -l’inattention de leur compagnon de garde, ils vidaient une moque de -rhum dans la gourde de Patterson. - -Le souvenir du martyre de Tullia et de Graziella, et aussi la pensée -de Halg, firent oublier pour un instant au Kaw-djer ses doctrines -libertaires. - ---Ce sont des traîtres, dit-il. Il faut sévir contre eux. - ---C’est aussi mon avis, approuva Hartlepool, et c’est pourquoi je suis -venu vous chercher. - ---Moi?... Pourquoi ne pas faire le nécessaire vous-même? - -Hartlepool secoua la tête, en homme qui voit clairement les choses. - ---Depuis la perte du _Jonathan_, je n’ai plus d’autre autorité que -celle qu’on veut bien me reconnaître, expliqua-t-il. Ceux-là ne -m’écouteraient pas. - ---Pourquoi m’écouteraient-ils davantage? - ---Parce qu’ils vous craignent. - -Le Kaw-djer fut très frappé de la réponse. Quelqu’un le craignait donc? -Ce ne pouvait être qu’à cause de sa force supérieure. Toujours le même -argument: la force, à la base des premiers rapports sociaux. - ---J’y vais,» dit-il d’un air sombre. - -Il se dirigea en droite ligne vers la tente qui abritait la cargaison -du _Jonathan_. Kennedy précisément venait de reprendre la garde. - -«Vous avez trahi la confiance qu’on avait en vous... prononça -sévèrement le Kaw-djer. - ---Mais, Monsieur... balbutia Kennedy. - ---Vous l’avez trahie, affirma le Kaw-djer d’un ton froid. A partir de -cet instant, Sirdey et vous ne faites plus partie de l’équipage du -_Jonathan_. - ---Mais... voulut encore protester Kennedy. - ---J’espère que vous ne vous le ferez pas répéter. - ---C’est bon, Monsieur... c’est bon... bégaya Kennedy, retirant -humblement son béret. - -A ce moment, derrière le Kaw-djer, une voix demanda: - ---De quel droit donnez-vous des ordres à cet homme? - -Le Kaw-djer se retourna et aperçut Lewis Dorick qui, en compagnie de -Fred Moore, avait assisté à l’exécution de Kennedy. - ---Et de quel droit m’interrogez-vous? répondit-il d’une voix hautaine. - -Se voyant soutenu, Kennedy avait remis son béret. Il ricanait avec -insolence. - ---Si je ne l’ai pas, je le prends, riposta Lewis Dorick. Ce ne serait -pas la peine d’habiter une île Hoste pour y obéir à un maître. - -Un maître!... Il se trouvait quelqu’un pour accuser le Kaw-djer d’agir -en maître! - ---Eh!... c’est assez la coutume de Monsieur, intervint Fred Moore, en -prononçant ce dernier mot avec emphase. Monsieur n’est pas comme les -autres, sans doute. Il commande, il tranche... Monsieur est l’empereur, -peut-être? - -Le cercle se resserra autour du Kaw-djer. - ---Cet homme, dit Dorick de sa voix cinglante, n’est tenu d’obéir à -personne. Il reprendra, si cela lui plaît, sa place dans l’équipage. - -Le Kaw-djer garda le silence, mais, ses adversaires faisant un nouveau -pas en avant, il serra les poings. - -Allait-il donc être obligé de se défendre par la force? Certes, il ne -craignait pas de tels ennemis. Ils étaient trois. Ils auraient pu être -dix. Mais quelle honte qu’un être pensant fût obligé d’employer les -mêmes arguments que la brute! - -Le Kaw-djer n’en fut pas réduit à cette extrémité. Harry Rhodes -et Hartlepool l’avaient suivi, prêts à lui prêter main forte. Ils -apparaissaient au loin. Dorick, Moore et Kennedy battirent aussitôt en -retraite. - -Le Kaw-djer les suivait d’un regard attristé, quand des vociférations -éclatèrent du côté de la rivière. Il se porta dans cette direction -avec ses deux compagnons. Ils ne tardèrent pas à distinguer un groupe -nombreux d’où s’élevaient les cris qui avaient attiré leur attention. -Presque tous les émigrants semblaient être réunis au même point en une -foule serrée que de grands remous faisaient ondoyer. Au-dessus de la -foule, des poings étaient brandis en gestes de menace. Quelle pouvait -être la cause de ces troubles qui ressemblaient fort à une émeute? - -Il n’en existait point. Ou du moins la cause initiale était d’une telle -insignifiance et remontait si loin, que nul des belligérants n’eût été -capable de la dire. - -Cela avait commencé six semaines plus tôt, à propos d’un objet de -ménage qu’une femme prétendait avoir prêté à une autre qui, de son -côté, soutenait l’avoir rendu. Qui avait raison? Personne ne le savait. -De fil en aiguille, les deux femmes avaient fini par s’injurier -abondamment pour ne s’arrêter qu’à bout de souffle. Trois jours plus -tard, la dispute avait repris, en s’aggravant, car les maris, cette -fois, s’en étaient mêlés. D’ailleurs, il n’était plus question de la -cause première du litige. Déjà on avait perdu de vue l’origine de -l’animosité, mais l’animosité subsistait. Pour lui obéir, par simple -besoin de nuire, les quatre adversaires s’étaient reproché toutes les -abominations de la terre, s’accusant réciproquement d’un grand nombre -de mauvaises actions, parfois imaginaires, qu’ils faisaient sortir des -ombres du passé. Plus une trouvaille était cruelle, plus elle rendait -fier son auteur, et chacun s’enorgueillissait du mal qu’il faisait aux -autres. «Eh bien! et moi?... Vous avez vu, quand je lui ait dit...», -cette forme de discours devait souvent revenir dans leurs conversations -ultérieures. - -L’escarmouche, toutefois, n’avait pas été plus loin, mais ensuite les -langues ne s’étaient plus arrêtées. Auprès de leurs amis respectifs, -les deux partis s’étaient livrés à un débinage en règle allant, -suivant une marche progressive, des appréciations méprisantes et des -insinuations, aux médisances et aux calomnies. Ces propos, répétés -complaisamment aux oreilles des intéressés avaient déchaîné la tempête. -Les hommes en étaient venus aux mains, et l’un d’eux avait eu le -dessous. Le lendemain, le fils du vaincu avait prétendu venger son -père, et il en était résulté une seconde bataille plus sérieuse que la -précédente, les habitants des deux maisons où logeaient les combattants -n’ayant pu résister au désir d’intervenir dans la querelle. - -La guerre ainsi déclarée, les deux groupes avaient fait une active -propagande, chacun recrutant des partisans. Maintenant, la majorité -des émigrants se trouvait divisée en deux camps. Mais, à mesure -que les armées étaient devenues plus nombreuses, le débat avait -augmenté d’ampleur. Nul ne se souvenait plus de l’origine du litige. -On discutait présentement sur la destination qu’il conviendrait -d’adopter, lorsqu’on serait embarqué sur le navire de rapatriement. -Continuerait-on à voguer vers l’Afrique? Ne vaudrait-il pas mieux -au contraire retourner en Amérique? Tel était désormais le sujet de -la dispute. Par quel chemin sinueux en était-on arrivé, parti d’un -vulgaire objet de ménage, à débattre cette grave question? C’était -un impénétrable mystère. Au surplus, on était convaincu de n’avoir -jamais discuté autre chose, et les deux thèses en présence étaient -défendues avec une égale passion. On s’abordait, on se quittait, après -s’être jeté à la tête, en manière de projectiles, des arguments pour -et contre, tandis que les cinq Japonais, unis en un groupe paisible à -quelques mètres de la foule bourdonnante, regardaient avec étonnement -leurs compagnons enfiévrés. - -Ferdinand Beauval, tout guilleret de se sentir dans son élément, -essayait en vain de se faire entendre. Il allait de l’un à l’autre, il -se multipliait en pure perte. On ne l’écoutait pas. Personne d’ailleurs -n’écoutait personne. Tout se passait en altercations particulières, -chaque murmure partiel se fondant en une harmonie générale dont la -tonalité montait de minute en minute. L’orage n’était pas loin. La -foudre allait tomber. Le premier qui frapperait déclencherait _ipso -facto_ tous les poings, et la scène menaçait de finir par un pugilat -général... - -Comme une petite pluie abat parfois un grand vent, ainsi que l’assure -le proverbe, il suffit d’un seul homme pour calmer cette exaspération -un peu superficielle. Cet homme, l’un de ces émigrants qui avaient -entrepris la chasse des loups marins, accourait de toute la vitesse de -ses jambes vers la foule en ébullition. Et, tout en courant, avec de -grands gestes d’appel: - -«Un navire!... criait-il à pleins poumons. Un navire en vue!...» - - - - -VI - -LIBRES. - - -Un navire en vue!... Aucune autre nouvelle n’eût été capable d’émouvoir -au même point ces exilés. L’émeute en fut apaisée du coup, et la foule -se rua, comme un torrent, vers le rivage. On ne songeait plus à se -disputer. On se pressait, on se bousculait silencieusement. En un -instant, tous les émigrants furent réunis à l’extrémité de la pointe de -l’Est, d’où l’on découvrait une large étendue de mer. - -Harry Rhodes et Hartlepool avaient suivi le mouvement général et, non -sans émotion, ils ouvraient avidement leurs yeux dans la direction du -Sud où une traînée de fumée barrait, en effet, le ciel et annonçait un -navire à vapeur. - -On n’apercevait pas encore sa coque, mais elle surgit de minute en -minute hors de la ligne de l’horizon. Bientôt il fut possible de -reconnaître un bâtiment d’environ quatre cents tonneaux, à la corne -duquel flottait un pavillon dont l’éloignement empêchait de discerner -les couleurs. - -Les émigrants échangèrent des regards désappointés. Jamais un bateau -d’un aussi faible tonnage ne pourrait embarquer tout le monde. Ce -steamer était-il donc un simple cargo-boat de nationalité quelconque, -et non le navire de secours promis par le gouverneur de Punta-Arenas? - -La question ne tarda pas à être élucidée. Le navire arrivait -rapidement. Avant que la nuit ne fût complète, il restait à moins de -trois milles dans le Sud. - -«Le pavillon chilien,» dit le Kaw-djer, au moment où une risée, tendant -l’étamine, permettait d’en distinguer les couleurs. - -Trois quarts d’heure plus tard, au milieu de l’obscurité devenue -profonde, un bruit de chaînes grinçant contre le fer des écubiers -indiqua que le navire venait de mouiller. La foule alors se dispersa, -chacun regagnant sa demeure en commentant l’événement. - -La nuit s’écoula sans incident. A l’aube, on aperçut le navire à trois -encâblures du rivage. Hartlepool consulté déclara que c’était un aviso -de la marine militaire chilienne. - -Hartlepool ne se trompait pas. Il s’agissait bien d’un aviso chilien, -dont, à huit heures du matin, le commandant se fit mettre à terre. - -Il fut aussitôt entouré de visages anxieux. Autour de lui, les -questions se croisèrent. Pourquoi avait-on envoyé un bateau si petit? -Quand viendrait-on enfin les chercher? Ou bien, est-ce donc qu’on avait -l’intention de les laisser mourir sur l’île Hoste? Le commandant ne -savait auquel entendre. - -Sans répondre à cet ouragan de questions, il attendit une accalmie, -puis, quand il eut obtenu le silence à grand’peine, il prit la parole -d’une voix qui parvint aux oreilles de tous. - -Ses premiers mots furent pour rassurer ses auditeurs. Ceux-ci pouvaient -compter sur la bienveillance du Chili. La présence de l’aviso prouvait -d’ailleurs qu’on ne les avait pas oubliés. - -Il expliqua ensuite que, si son Gouvernement avait cru devoir leur -envoyer un bâtiment de guerre au lieu du navire de rapatriement promis, -c’est qu’il désirait leur soumettre auparavant une proposition qui -serait probablement de nature à les séduire, proposition en vérité très -singulière et des plus inattendues, que le commandant exposa sans autre -préambule. - -Mais, pour le lecteur, un préambule ne sera peut-être pas superflu, -afin qu’il puisse sainement apprécier la pensée du Gouvernement chilien. - -Dans la mise en valeur de la partie ouest et sud de la Magellanie que -lui attribuait le traité du 17 janvier 1881, le Chili avait voulu -débuter par un coup de maître, en profitant du naufrage du _Jonathan_ -et de la présence sur l’île Hoste de plusieurs centaines d’émigrants. - -[Illustration: Le commandant fut aussitot entouré... (Page 136.)] - -Ce traité n’avait départagé en somme que des droits purement -théoriques. Assurément la République Argentine n’avait plus rien à -réclamer, en dehors de la Terre des États et de la fraction de la -Patagonie et de la Terre de Feu placée sous sa souveraineté. Sur son -propre domaine, le Chili avait toute liberté d’agir au mieux de ses -intérêts. Mais il ne suffit pas d’entrer en possession d’une contrée -et d’empêcher que d’autres nations puissent s’y créer des droits de -premier occupant. Ce qu’il faut, c’est en tirer avantage, en exploitant -les richesses de son sol au point de vue minéral et végétal. Ce -qu’il faut, c’est l’enrichir par l’industrie et le commerce, c’est y -attirer une population, si elle est inhabitée; c’est, en un mot, la -coloniser. L’exemple de ce qui s’était déjà fait sur le littoral du -détroit de Magellan, où Punta-Arenas voyait chaque année s’accroître -son importance commerciale, devait encourager la République du Chili à -tenter une nouvelle expérience, et à provoquer l’exode des émigrants -vers les îles de l’archipel magellanique passées sous sa domination, -afin de vivifier cette région fertile, abandonnée jusqu’alors à de -misérables tribus indiennes. - -Et précisément, voici que sur l’île Hoste, située au milieu de ce -labyrinthe des canaux du Sud, un grand navire était venu se jeter à -la côte; voici que plus de mille émigrants de nationalités diverses, -mais appartenant tous à ce trop-plein des grandes villes qui n’hésite -pas à chercher fortune jusque dans les lointaines régions d’outre-mer, -avaient été dans l’obligation de s’y réfugier. - -Le Gouvernement chilien se dit avec raison que c’était là une occasion -inespérée de transformer les naufragés du _Jonathan_ en colons de l’île -Hoste. Ce ne fut donc pas un navire de rapatriement qu’il leur envoya, -ce fut un aviso dont le commandant fut chargé de transmettre ses -propositions aux intéressés. - -Ces propositions, du caractère le plus inattendu, étaient en même temps -des plus tentantes: la République du Chili offrait de se dessaisir -purement et simplement de l’île Hoste au profit des naufragés du -_Jonathan_, qui en disposeraient à leur gré, non en vertu d’une -concession temporaire, mais en toute propriété, sans aucune condition -ni restriction. - -Rien de plus clair, rien de plus net, que cette proposition. On -ajoutera: rien de plus adroit. En renonçant à l’île Hoste, afin d’en -assurer l’immédiate mise en valeur, le Chili attirerait, en effet, -des colons dans les autres îles, Clarence, Dawson, Navarin, Hermitte, -demeurées sous sa domination. Si la nouvelle colonie prospérait, ce -qui était probable, on saurait qu’il n’y a pas lieu de redouter le -climat de la Magellanie, on connaîtrait ses ressources agricoles et -minérales; on ne pourrait plus ignorer que, grâce à ses pâturages et -à ses pêcheries, cet archipel est propice à la création d’entreprises -florissantes, et le cabotage y prendrait une extension de plus en plus -considérable. - -Déjà, Punta-Arenas, port franc débarrassé de toute tracasserie -douanière, librement ouvert aux navires des deux continents, avait un -magnifique avenir. En fondant cette station, on s’était assuré, en -somme, la prépondérance sur le détroit de Magellan. Il n’était pas sans -intérêt d’obtenir un résultat analogue dans la partie méridionale de -l’archipel. Pour atteindre plus sûrement ce but, le gouvernement de -Santiago, guidé par un sens politique très fin, s’était décidé à faire -le sacrifice de l’île Hoste, sacrifice d’ailleurs plus apparent que -réel, cette île étant absolument déserte. Non content de l’exempter de -toute contribution, il en abandonnait la propriété, il lui laissait son -entière autonomie, il la distrayait de son domaine. Ce serait la seule -partie de la Magellanie qui aurait une complète indépendance. - -Il s’agissait maintenant de savoir si les naufragés du _Jonathan_ -accepteraient l’offre qui leur était faite, s’ils consentiraient à -échanger contre l’île Hoste leur concession africaine. - -Le Gouvernement entendait résoudre cette question sans aucun retard. -L’aviso avait apporté la proposition, il remporterait la réponse. Le -commandant avait tout pouvoir pour traiter avec les représentants -des émigrants. Mais ses ordres étaient de ne pas rester au mouillage -de l’île Hoste au delà de quinze jours au maximum. Ces quinze jours -écoulés, il repartirait, que le traité fût signé ou non. - -Si la réponse était affirmative, la nouvelle République serait -immédiatement mise en possession, et arborerait le pavillon qu’il lui -conviendrait d’adopter. - -Si la réponse était négative, le gouvernement aviserait ultérieurement -au moyen de rapatrier les naufragés. Ce n’était pas cet aviso de -quatre cents tonnes, on le comprend, qui pourrait les transporter, -ne fût-ce qu’à Punta-Arenas. On demanderait à la Société américaine -de colonisation d’envoyer un navire de secours, dont la traversée -exigerait un certain temps. Plusieurs semaines s’écouleraient donc -encore, dans ce cas, avant que l’île fût évacuée. - -Ainsi qu’on peut se l’imaginer, la proposition du gouvernement de -Santiago produisit un effet extraordinaire. - -On ne s’attendait à rien de pareil. Les émigrants, incapables de -prendre une décision dans une si grave occurence, commencèrent par -se regarder les uns les autres avec ahurissement, puis toutes leurs -pensées s’envolèrent à la fois vers celui qu’on estimait le plus -capable de discerner l’intérêt commun. D’un même mouvement, dont -le parfait ensemble prouvait à la fois leur reconnaissance, leur -clairvoyance et leur faiblesse, ils se retournèrent vers l’Ouest, -c’est-à-dire vers le creek à l’embouchure duquel devait se balancer la -_Wel-Kiej_. - -Mais la _Wel-Kiej_ avait disparu. Si loin que pussent atteindre les -regards, nul ne l’aperçut à la surface de la mer. - -Il y eut un instant de stupeur. Puis des ondulations parcoururent la -foule. Chacun s’agitait, se penchant, cherchant à découvrir celui dans -lequel tous mettaient leur espoir. Il fallut bien enfin se rendre à -l’évidence. Emmenant avec lui Halg et Karroly, le Kaw-djer décidément -était parti. - -On fut atterré. Ces pauvres gens avaient pris l’habitude de s’en -remettre du soin de les conduire sur le Kaw-djer, dont ils n’en étaient -plus à connaître l’intelligence et le dévouement. Et voilà qu’il les -abandonnait au moment où se jouait leur destinée! Sa disparition ne -produisit pas moins d’effet que l’apparition du navire dans les eaux de -l’île Hoste. - -Harry Rhodes, pour des motifs différents, fut aussi profondément -affligé. Il aurait compris que le Kaw-djer abandonnât l’île Hoste le -jour où les émigrants s’en éloigneraient, mais pourquoi ne pas avoir -attendu jusque-là? On ne rompt pas avec cette brusquerie des liens de -sincère amitié, et l’on ne se quitte pas sans s’être dit adieu. - -D’un autre côté, pourquoi ce départ précipité qui ressemblait à -une fuite? Était-ce donc l’arrivée du bâtiment chilien qui l’avait -provoqué?... - -Toutes les hypothèses étaient admissibles, étant donné le mystère qui -entourait la vie de cet homme, dont on ne connaissait même pas la -nationalité. - -L’absence de leur conseiller ordinaire, au moment où ses conseils -eussent été le plus précieux, désempara les émigrants. Leur foule se -désagrégea peu à peu, si bien que le commandant de l’aviso finit par -demeurer presque seul. L’un après l’autre, afin de n’être pas dans -le cas de participer à une décision quelconque, ils s’éloignaient -discrètement par petits groupes, où l’on échangeait des paroles rares -sur l’offre surprenante dont on venait de recevoir la communication. - -Pendant huit jours cette offre fut le sujet de toutes les conversations -particulières. Le sentiment général, c’était la surprise. La -proposition semblait même si étrange que nombre d’émigrants se -refusaient à la prendre au sérieux. Harry Rhodes, sollicité par ses -compagnons, dut aller trouver le commandant pour lui demander des -explications, vérifier les pouvoirs dont il était porteur, s’assurer -par lui-même que l’indépendance de l’île Hoste serait garantie par la -République Chilienne. - -Le commandant ne négligea rien pour convaincre les intéressés. Il leur -fit comprendre quels étaient les mobiles du gouvernement et combien il -était avantageux pour des émigrants de se fixer dans une région dont -on leur assurait la possession. Il ne manqua pas de leur rappeler la -prospérité de Punta-Arenas et d’ajouter que le Chili aurait à cœur de -venir en aide à la nouvelle colonie. - -«L’acte de donation est prêt, ajouta le commandant. Il n’attend plus -que les signatures. - ---Lesquelles? demanda Harry Rhodes. - ---Celles des délégués choisis par les émigrants en assemblée générale.» - -C’était, en effet, la seule manière de procéder. Plus tard, lorsque -la colonie s’occuperait de son organisation, elle déciderait s’il lui -convenait ou non de nommer un chef. Elle choisirait en toute liberté -le régime qui lui paraîtrait le meilleur, et le Chili n’interviendrait -dans ce choix en aucune façon. - -Pour qu’on ne soit pas étonné des suites que cette proposition allait -avoir, il convient de se rendre un compte exact de la situation. - -Quels étaient ces passagers que le _Jonathan_ avait pris à San -Francisco et qu’il transportait à la baie de Lagoa? De pauvres gens -que les nécessités de l’existence forçaient à s’expatrier. Que leur -importait, en somme, de s’établir ici ou là, du moment que leur -avenir était assuré, et pourvu que les conditions de l’habitat fussent -également favorables. - -Or, depuis qu’ils occupaient l’île Hoste, tout un hiver s’était -écoulé. Ils avaient pu constater par eux-mêmes que le froid n’y était -pas excessif, et ils constataient maintenant que la belle saison s’y -manifestait avec une précocité et une générosité qu’on ne rencontre pas -toujours dans des régions plus voisines de l’équateur. - -Au point de vue de la sécurité, la comparaison ne semblait pas -favorable à la baie de Lagoa, voisine des Anglais, de l’Orange et des -populations barbares de la Cafrerie. Assurément, les émigrants avaient -dû, avant de s’embarquer, tenir compte de ces aléas, mais ces aléas -augmentaient d’importance à leurs yeux, à présent qu’une occasion -se présentait de s’établir dans une contrée déserte, loin de ces -voisinages dangereux à des titres divers. - -D’autre part, la Société de colonisation n’avait obtenu sa concession -sud-africaine que pour une durée déterminée, et le Gouvernement -portugais n’aliénait pas ses droits au profit des futurs colons. -En Magellanie, au contraire, ceux-ci jouiraient d’une liberté sans -limites, et l’île Hoste, devenue leur propriété, serait élevée au rang -d’État souverain. - -Enfin, il y avait cette double considération qu’en demeurant à l’île -Hoste on éviterait un nouveau voyage et que le Gouvernement chilien -s’intéresserait au sort de la colonie. On pourrait compter sur son -assistance. Des relations régulières s’établiraient avec Punta-Arenas. -Des comptoirs se fonderaient sur le littoral du détroit de Magellan et -sur d’autres points de l’archipel. Le commerce se développerait avec -les Falkland, lorsque les pêcheries seraient convenablement organisées. -Et même, dans un temps prochain, la République Argentine ne laisserait -sans doute pas en état d’abandon ses possessions de la Fuégie. Elle -y créerait des bourgades rivales de Punta-Arenas, et la Terre de Feu -aurait sa capitale argentine comme la presqu’île de Brunswick a sa -capitale chilienne[3]. - - [3] C’est bien ce qui est arrivé, et il existe maintenant une - bourgade argentine, Ushaia, sur le canal du Beagle.] - -Tous ces arguments étaient de poids, il faut le reconnaître, et -finirent par l’emporter. - -Après de longs conciliabules, il devint manifeste que la majorité des -émigrants tendait à l’acceptation des offres du Gouvernement chilien. - -Combien il était regrettable que le Kaw-djer eût précisément quitté -l’île Hoste, lorsqu’on aurait eu si volontiers recours à ses conseils! -Personne n’était mieux qualifié que lui pour indiquer la meilleure -solution. Très probablement il eût été d’avis d’accepter une -proposition qui rendait l’indépendance à l’une des onze grandes îles de -l’archipel magellanique. Harry Rhodes ne doutait pas que le Kaw-djer -n’eût parlé dans ce sens avec cette autorité que lui donnaient tant de -services rendus. - -En ce qui le concernait personnellement, il était acquis à cette -solution, et, phénomène qui avait peu de chances de se reproduire -jamais, son opinion était conforme à celle de Ferdinand Beauval. Le -leader socialiste faisait, en effet, une active propagande en faveur -de l’acceptation. Qu’espérait-il donc? Projetait-il de mettre sa -doctrine en pratique? Cette foule inculte, propriétaire indivise, comme -aux premiers âges du monde, d’un territoire dont personne n’était -fondé à réclamer pour lui-même la moindre parcelle, quelle aventure -merveilleuse, quel champ magnifique pour la grande expérience d’un -collectivisme ou même d’un communisme intégral! - -Aussi, comme Ferdinand Beauval se multipliait! Comme il allait des -uns aux autres, plaidant sa cause à satiété! Combien d’éloquence il -dépensait sans compter! - -Il fallut enfin en venir au vote. Le terme fixé par le gouvernement -chilien approchait, et le commandant de l’aviso pressait la solution de -cette affaire. A la date indiquée, le 30 octobre, il appareillerait, et -le Chili conserverait tous ses droits sur l’île Hoste. - -Une assemblée générale fut convoquée pour le 26 octobre. Prirent part -au scrutin définitif, tous les émigrants majeurs, au nombre de huit -cent vingt-quatre, le reste se composant de femmes, d’enfants et de -jeunes gens n’ayant pas atteint vingt et un ans, ou d’absents, tels que -les chefs des familles Gordon, Rivière, Ivanoff et Gimelli. - -Le dépouillement du scrutin donna sept cent quatre-vingt-douze -suffrages en faveur de l’acceptation, majorité considérable, on le -voit. Il n’y avait eu que trente-deux opposants, qui voulaient s’en -tenir au projet primitif et se rendre à la baie de Lagoa. Encore -acceptèrent-ils finalement de se soumettre à la décision du plus grand -nombre. - -[Illustration: Après de longs conciliabules... (Page 144.)] - -On procéda ensuite à l’élection de trois délégués, Ferdinand Beauval -obtint à cette occasion un succès flatteur. Enfin, une de ses campagnes -n’aboutissait pas à un échec et il arrivait aux honneurs. Il fut -désigné par les émigrants qui, obéissant à un instinctif sentiment de -prudence, lui adjoignirent toutefois Harry Rhodes et Hartlepool. - -Le traité fut signé le jour même entre ces délégués et le commandant -représentant le Gouvernement chilien, traité dont le texte extrêmement -simple ne contenait que quelques lignes et ne prêtait à aucun équivoque. - -Aussitôt le drapeau hostelien--mi-partie blanc et rouge--fut hissé sur -la grève, et l’aviso le salua de vingt et un coups de canon. Pour la -première fois arboré, claquant joyeusement dans la brise, il annonçait -au monde la naissance d’un pays libre. - - - - -VII - -LA PREMIÈRE ENFANCE D’UN PEUPLE. - - -Le lendemain, à la première heure, l’aviso quitta son mouillage et -disparut en quelques instants derrière la pointe. Il emmenait dix des -quinze marins survivants du _Jonathan_. Les cinq autres, parmi lesquels -Kennedy, avaient préféré, ainsi que le maître d’équipage Hartlepool et -le cuisinier Sirdey, rester sur l’île en qualité de colons. - -Des motifs analogues avaient décidé Kennedy et Sirdey à s’arrêter à ce -parti. Tous deux fort mal vus des capitaines, et par suite trouvant -difficilement des engagements, ils espéraient avoir vie plus facile -et moins précaire dans une société naissante, où les lois, pendant -longtemps tout au moins, manqueraient nécessairement de rigueur. Quant -à leurs camarades, braves gens énergiques et sérieux, mais pauvres -et sans famille, ils escomptaient, comme Hartlepool lui-même, la -possibilité d’être leur maître dans un pays neuf, en devenant, de -marins hauturiers, simples pêcheurs. - -La réalisation ou l’échec de leur rêve allait en grande partie dépendre -de l’orientation qui serait donnée au gouvernement de l’île. Quand -l’État est bien administré, les citoyens ont chance de s’enrichir -par leur travail. Tout labeur restera stérile, au contraire, si le -pouvoir central ne sait pas découvrir et appliquer les mesures propres -à grouper en faisceau les efforts individuels. L’organisation de la -colonie était donc d’un intérêt capital. - -Pour le moment, tout au moins, les Hosteliens--car tel était le nom -qu’ils avaient adopté d’un consentement unanime--ne s’inquiétaient pas -de résoudre ce problème vital. Ils ne pensaient qu’à se réjouir. Ce mot -magique, la liberté, les avait enivrés. Ils s’en grisaient, comme de -grands enfants, sans chercher à en pénétrer le sens profond, sans se -dire que la liberté est une science qu’il est nécessaire d’apprendre et -que, pour être libres, ce qu’il faut d’abord, c’est vivre. - -L’aviso était encore en vue que, dans la foule naguère si houleuse, -tout le monde se félicitait et se congratulait réciproquement. Il -semblait qu’on fût venu à bout d’une œuvre importante et difficile. -L’œuvre commençait à peine cependant. - -Il n’est pas de bonne fête populaire qui ne s’accompagne de quelque -bombance. On convint donc unanimement de faire grande chère ce jour-là. -C’est pourquoi, tandis que les ménagères regagnaient fourneaux et -casseroles, les hommes se dirigèrent vers la cargaison du _Jonathan_. - -Il va de soi que, depuis la proclamation d’indépendance, cette -cargaison n’était plus surveillée. Les circonstances ayant élevé les -naufragés à la dignité de nation, personne, hors elle-même, n’était -qualifié pour réglementer l’exercice de sa souveraineté. D’ailleurs, -qui eût monté la garde, puisque la plupart des gardiens étaient partis? - -On mit gaîment un tonneau en perce, et l’on allait procéder à la -distribution, quand une idée meilleure vint à certains esprits avisés. -Cet alcool, il appartenait en somme à tout le monde. Dès lors, pourquoi -ne pas le répartir jusqu’à la dernière goutte? La motion, en dépit -des timides protestations d’un petit nombre de sages, fut adoptée -avec enthousiasme. La quantité d’alcool approximativement évaluée, on -convint que chaque homme fait aurait droit à une part, et chaque femme -ou enfant à une demi-part. Cette décision fut aussitôt exécutée, et les -chefs de famille reçurent le lot qui leur était attribué, au milieu de -lazzis et de plaisanteries joyeuses. - -Dans la soirée, la fête battit son plein. Toutes les rancunes étaient -oubliées. Les diverses nationalités semblaient fondues en une seule. -On fraternisait. On organisa un bal aux sons d’un accordéon de bonne -volonté, et des couples tournèrent au milieu d’un cercle de buveurs. - -Parmi ceux-ci, figurait naturellement Lazare Ceroni. Incapable, dès -six heures du soir, de se tenir ferme sur ses jambes, à dix il buvait -toujours. Cela faisait présager une triste fin de fête pour Tullia et -pour Graziella. - -Au même instant, dans un coin sombre, à l’écart, il en était un autre -qui se grisait à pleins verres. Mais celui-ci, dans l’abominable -poison, retrouvait pour un moment son âme que le poison avait dégradée. -Soudain, une musique admirable s’éleva, interrompant les danses. Fritz -Gross, saturé d’alcool, avait reconquis son génie. Deux heures durant, -il joua, improvisant au gré de son inspiration, entouré de mille -visages aux yeux écarquillés, aux bouches grandes ouvertes, comme pour -boire le torrent musical dont le prestigieux violon était la source. - -De tous les auditeurs de Fritz Gross, le plus attentif et le plus -passionné était un enfant. Ces sons, d’une beauté jusqu’alors inconnue, -étaient pour Sand une véritable révélation. Il découvrait la musique -et pénétrait en tremblant dans ce royaume ignoré. Au centre du cercle, -debout en face du musicien, il regardait, il écoutait, ne vivant plus -que par les oreilles et par les yeux, l’âme enivrée, tout vibrant d’une -émotion poignante et joyeuse. - -Quels mots rendraient le pittoresque du spectacle? A terre, un -homme, presque informe dans ses proportions colossales, écroulé, la -tête baissée sur la poitrine, ses yeux fermés ne voyant plus qu’en -lui-même, jouant, jouant sans se lasser, éperdument, à la lumière -incertaine d’une torche fuligineuse qui le faisait ressortir en -vigueur sur un fond d’impénétrable nuit. Devant cet homme, un enfant -en extase, et, autour de ce groupe singulier, une foule silencieuse, -invisible, mais dont, au gré de la brise capricieuse, un éclat de la -torche révélait parfois la présence. Les rayons s’accrochaient alors -à quelque trait saillant. La durée de l’éclair, un nez, un front, -une oreille, apparaissait, comme engendré par l’ombre qui l’effaçait -aussitôt, tandis que s’épandait en larges ondes, planait au-dessus de -cette foule, puis allait mourir dans l’espace obscur le chant grêle et -puissant d’un violon. - -Vers minuit, Fritz Gross, épuisé, lâcha l’archet et s’endormit -pesamment. Recueillis, à pas lents, les émigrants regagnèrent alors -leurs demeures. - -Le lendemain, il ne restait plus trace de cette émotion fugitive, et -les colons furent repris par l’attrait de plus grossiers plaisirs. La -fête recommença. Tout portait à croire qu’elle se prolongerait jusqu’à -complet épuisement des liqueurs fortes. - -C’est au milieu de cette kermesse, que la _Wel-Kiej_ revint à l’île -Hoste, quarante-huit heures après le départ de l’aviso. Nul ne parut -se souvenir qu’elle l’eût quittée pendant deux semaines, et ceux -qu’elle portait reçurent le même accueil que s’ils ne se fussent -jamais absentés. Le Kaw-djer ne comprit rien à ce qu’il voyait. Que -signifiaient ce pavillon inconnu planté sur la grève et la joie -générale qui semblait transporter les émigrants? - -Harry Rhodes et Hartlepool le mirent, en quelques mots, au courant -des derniers événements. Le Kaw-djer écouta ce récit avec émotion. Sa -poitrine se dilatait comme si un air plus pur fût arrivé à ses poumons, -son visage était transfiguré. Il existait donc encore une terre libre -dans l’archipel magellanique! - -Toutefois il ne rendit pas confidence pour confidence et demeura muet -sur les motifs qui l’avaient déterminé à s’éloigner pendant quinze -jours. A quoi bon? Fût-il parvenu à faire comprendre à Harry Rhodes -pourquoi, résolu à rompre toute relation avec l’univers civilisé, il -était parti en apercevant l’aviso qu’il supposait chargé d’affirmer -l’autorité du Gouvernement chilien, et pourquoi, abrité au fond d’une -baie de la presqu’île Hardy, il avait attendu le départ de cet aviso -avant de revenir au campement? - -Trop heureux de le retrouver, ses amis, d’ailleurs, ne l’interrogèrent -pas. Pour Harry Rhodes et Hartlepool, sa présence était un réconfort. -Avoir avec eux cet homme à l’énergie froide, à la vaste intelligence, à -la parfaite bonté, leur rendait une confiance que l’enfantillage dont -faisaient preuve leurs compagnons commençait à ébranler. - -«Les malheureux n’ont vu dans leur indépendance, dit Harry Rhodes en -achevant son récit, que le droit de se griser. Ils n’ont pas l’air de -penser à la nécessité de s’organiser et d’installer un gouvernement -quelconque. - ---Bah! répliqua le Kaw-djer avec indulgence, ils sont excusables de -se payer du bon temps. Ils en ont eu si peu jusqu’ici! Cet affolement -passera et ils en arriveront d’eux-mêmes aux choses sérieuses... Quant -à constituer un gouvernement, j’avoue que je n’en vois pas l’utilité. - ---Il faut bien, pourtant, objecta Harry Rhodes, que quelqu’un se charge -de mettre de l’ordre dans tout ce monde-là. - ---Laissez donc! répondit le Kaw-djer. L’ordre se mettra tout seul. - ---A en juger par le passé, cependant... - ---Le passé n’est pas le présent, interrompit le Kaw-djer. Hier, nos -compagnons se sentaient encore citoyens d’Amérique ou d’Europe. -Maintenant, ils sont des Hosteliens. C’est fort différent. - ---Votre avis serait donc?... - ---Qu’ils vivent tranquillement à l’île Hoste, puisqu’elle leur -appartient. Ils ont la chance de ne pas avoir de lois. Qu’ils se -gardent d’en faire. A quoi ces lois serviraient-elles? Je suis -convaincu qu’il est de l’essence même de la nature humaine d’ignorer -jusqu’à l’apparence de conflits entre les personnes. Sans les -préjugés, les idées toutes faites résultant de siècles d’esclavage, on -s’arrangerait aisément. La terre s’offre aux hommes. Qu’ils y puisent à -pleines mains, et qu’ils jouissent également et fraternellement de ses -richesses. A quoi bon réglementer cela? - -Harry Rhodes ne paraissait pas convaincu de la vérité de ces vues -optimistes. Il ne répondit rien toutefois. Hartlepool prit la parole. - ---En attendant que tous ces lascars-là, dit-il, aient donné des preuves -d’une autre fraternité que de la fraternité de la noce, nous avons -toujours confisqué les armes et les munitions. - -Par les soins de la Société de colonisation, la cargaison du _Jonathan_ -contenait, en effet, soixante rifles, quelques barils de poudre, des -balles, du plomb et des cartouches, afin que les émigrants pussent -chasser la grosse bête et se défendre au besoin des attaques de leurs -voisins à la baie de Lagoa. Personne n’avait pensé à ce matériel -guerrier, personne, si ce n’est Hartlepool. Profitant du désordre -général, il l’avait mis prudemment hors d’atteinte. Peut-être aurait-il -eu quelque peine à trouver une cachette convenable, si Dick ne lui -avait indiqué le chapelet de grottes traversant de part en part le -massif de la pointe de l’Est. Aidé par Harry Rhodes et par les deux -mousses, il avait, en plusieurs voyages, transporté pendant la première -nuit de fêtes les armes et les munitions dans la grotte supérieure, où -on les avait profondément enterrées. Depuis lors, Hartlepool se sentait -plus tranquille. Le Kaw-djer approuva sa prudence. - ---Vous avez bien fait, Hartlepool, déclara-t-il. Mieux vaut, en somme, -laisser aux choses le temps de se tasser. Dans ce pays, d’ailleurs, nos -compagnons n’auraient que faire d’armes à feu. - ---Ils n’en ont pas, affirma le maître d’équipage. A bord du _Jonathan_, -les règlements étaient formels. Les émigrants ont été fouillés, eux et -leurs colis, en embarquant, et toutes les armes à feu ont été saisies. -Personne n’en possède en dehors de celles que nous avons cachées, et -celles-ci, on ne les trouvera pas. Par conséquent... - -Hartlepool s’interrompit brusquement. Il paraissait soucieux. - ---Mille diables!... s’écria-t-il. Il y en a, au contraire. Nous avons -trouvé seulement quarante-huit fusils au lieu de soixante. Je croyais -à une erreur. Mais, ça me revient maintenant, les douze manquants ont -été emportés par les Rivière, les Ivanoff, les Gimelli et les Gordon. -Heureusement que ce sont des gens sérieux, et qu’il n’y a rien à -craindre d’eux! - ---Il existe d’autres dangers que les armes, fit observer Harry Rhodes. -L’alcool par exemple. En ce moment, on s’embrasse, mais il n’en -sera pas toujours de même. Déjà, Lazare Ceroni a recommencé à faire -des siennes. En votre absence, j’ai été obligé d’intervenir. Sans -Hartlepool et moi, je crois que, cette fois, il assommait décidément sa -victime, - ---Cet homme est un monstre, dit le Kaw-djer, - ---Comme tous les ivrognes, ni plus ni moins... N’importe, il est -heureux pour les deux femmes que Halg soit de retour... Au fait! -comment va-t-il, notre jeune sauvage? - ---Aussi bien que peut aller un garçon dans son état d’esprit. -Inutile de vous dire que ce n’est pas de gaîté de cœur qu’il nous a -accompagnés, son père et moi. J’ai dû faire acte d’autorité et engager -ma parole que nous reviendrions ici. Puisque cette famille reste avec -les autres sur l’île Hoste, cela simplifie évidemment les choses. Ce -qui les complique, par exemple, ce sont les déplorables habitudes de -Lazare Ceroni. Espérons qu’il s’amendera quand la provision d’alcool -sera épuisée.» - -Pendant qu’on s’occupait ainsi de lui, Halg, laissant la _Wel-Kiej_ à -la garde de son père, s’était empressé d’aller retrouver Graziella. -Quelle joie ils eurent de se revoir! Puis la joie fit place à la -tristesse. Graziella raconta au jeune Indien les épreuves que -Ceroni imposait de nouveau à sa femme et à sa fille. A ces misères -s’ajoutaient, pour cette dernière, la recherche cauteleuse de -Patterson, et surtout la poursuite brutale de Sirk. Elle ne pouvait -faire un pas au dehors sans être exposée à subir l’insolence de ce -triste individu. Halg l’écoutait, tout frémissant d’indignation. - -Dans un coin de la tente, Lazare Ceroni, cuvant sa dernière ivresse, -ronflait à poings fermés. Il n’y avait pas d’illusion à se faire. A -peine réveillé, il retomberait dans son vice et retournerait se mêler à -la fête générale, dont la fin ne semblait pas devoir être prochaine. - -Toutefois, elle tendait déjà à changer de caractère. L’excitation -devenait moins innocente et moins puérile. Sur certains visages -passaient des lueurs mauvaises. L’alcool faisait son œuvre. La -dépression qu’il laissait après lui ne pouvait être combattue que par -des doses plus fortes, et, peu à peu, la griserie légère du début -faisait place à une ivresse pesante, qui deviendrait une ivresse -furieuse, lorsque la ration augmenterait encore. - -Quelques-uns, sentant le danger, commençaient à se retirer de la -ronde. Aussitôt leur bon sens reprenait ses droits et le problème de -l’existence sur l’île Hoste s’imposait à leur attention. - -Problème ardu, mais non pas insoluble. Par son étendue voisine de -deux cents kilomètres carrés, par ses terres en majeure partie -cultivables, par ses forêts et ses pâturages, l’île aurait pu nourrir -une population beaucoup plus importante. Mais c’était à la condition -qu’on ne s’éternisât pas à la baie Scotchwell et qu’on se répandît à -travers le pays. Les instruments de culture ne manquaient pas, non plus -que les graines de semaille, les plants, ni, en général, le matériel -indispensable à tout établissement agricole. En immense majorité, les -émigrants étaient, d’autre part, rompus aux travaux des champs. Rien de -plus naturel, pour eux, que de s’y livrer dans leur pays d’adoption, -comme ils s’y livraient dans leur pays d’origine. Au début, les animaux -domestiques ne seraient évidemment pas assez nombreux, mais, peu à -peu, grâce à l’entremise du Gouvernement chilien, il en viendrait de -la Patagonie, des pampas argentines, des vastes plaines de la Terre de -Feu et enfin des Falkland, où l’on fait en grand l’élevage des moutons. -Rien ne s’opposait donc, en principe, au succès de cette tentative de -colonisation, pourvu que les colons s’occupassent activement de la -faire réussir. - -Un petit nombre d’entre eux avaient vu nettement cette nécessité du -travail et de l’action dès la proclamation de l’indépendance. Ceux-ci, -et, le premier de tous, Patterson, étaient revenus, la distribution -de l’alcool terminée, à la cargaison du _Jonathan_, et avaient fait -parmi les objets qui la composaient une sélection judicieuse, chacun en -vue du projet le plus conforme à ses goûts, l’un la culture, l’autre -l’élevage, le troisième l’exploitation forestière. Puis, s’attelant à -des chariots improvisés, ils étaient partis à la recherche d’un terrain -propice. - -Patterson, au contraire, resta au bord de la rivière. Aidé par Long -et par Blaker, qui, malgré l’expérience faite, persistait à demeurer -avec lui, il s’occupa d’abord de clore le domaine dont il s’était, -dès l’origine, assuré la propriété à titre de premier occupant. Peu à -peu, une palissade formée de pieux solides entoura l’enclos sur trois -côtés, le quatrième étant limité par la rivière. En même temps, le -sol intérieur fut défoncé et reçut des semis de légumes. Patterson -s’adonnait à la culture maraîchère. - -Après deux jours de réjouissance, quelques émigrants, estimant avoir -suffisamment célébré l’indépendance, commencèrent à se ressaisir. -Ils s’avisèrent alors que plusieurs de leurs compagnons ne s’étaient -pas laissé détourner par l’attrait du plaisir du soin de leurs -véritables intérêts, et à leur tour ils rendirent visite à la réserve -du _Jonathan_. Les richesses étaient encore abondantes, et, tant -en matériel qu’en provisions, il leur fut aisé de se procurer le -nécessaire, voire le superflu. Leur choix fait, leurs moyens de -transport créés, ils s’éloignèrent sur les traces de leurs devanciers. - -Les jours suivants, cet exemple eut des imitateurs de plus en plus -nombreux, si bien que, le temps s’écoulant, la troupe joyeuse diminua -progressivement, tandis que de nouvelles caravanes s’ébranlaient, -en marche vers l’intérieur de l’île. Les uns à la suite des autres, -presque tous les colons quittèrent ainsi peu à peu les rivages de la -baie Scotchwell, qui poussant une charrette informe, qui chargé comme -un mulet, ceux-ci tout seuls, ceux-là traînant femme et marmaille à -leur suite. - -Le stock provenant du _Jonathan_ diminuant à mesure qu’on y puisait à -pleines mains, le choix, pour les derniers venus, fut singulièrement -restreint. Si les retardataires trouvèrent des provisions en abondance, -la difficulté du transport ayant limité la quantité que chacun avait pu -en emporter, il n’en fut pas de même pour le matériel agricole. Plus -de trois cents colons durent se passer de tout animal de ferme ou de -basse-cour, et beaucoup n’eurent, en fait d’instruments aratoires, que -le rebut de ceux qui les avaient précédés. - -Il leur fallait s’en contenter pourtant, puisqu’il ne restait pas -autre chose, et, tout en jalousant la riche moisson faite par les plus -diligents, les moins bien partagés se résignèrent, et, vaille que -vaille, se mirent à leur tour en route vers l’inconnu. - -Ces émigrants, les plus mal armés au point de vue de l’outillage, -furent aussi ceux à qui le plus dur exode fut imposé. En vain -s’éloignaient-ils vers le Nord et vers l’Ouest, ils trouvaient la -place prise par ceux qui étaient partis avant eux. Quelques-uns, -particulièrement malchanceux, furent obligés, pour découvrir un -emplacement favorable, de pousser jusqu’à la presqu’île Dumas, en -contournant la profonde indentation désignée sous le nom de Ponsonby -Sound, à plus de cent kilomètres de la baie Scotchwell, qui devait être -malgré tout considérée comme le principal établissement de la colonie, -comme sa capitale en quelque sorte. - -Six semaines après le départ de l’aviso, cette capitale avait perdu la -plus grande partie de sa population. Presque tous les colons capables -de manier la bêche et la pioche l’ayant délaissée, elle comptait tout -juste quatre-vingt-un habitants, que leurs occupations antérieures -plaçaient en général en état d’infériorité manifeste dans leurs -présentes conditions de vie. - -Sauf une dizaine de paysans, retenus temporairement à la côte par -des raisons de santé, et dont un seul, marié, était accompagné de sa -femme et de ses trois enfants, ce résidu de la foule dispersée était -exclusivement formé des colons d’origine urbaine. Il comprenait John -Rame et la famille Rhodes, Beauval, Dorick et Fritz Gross, les cinq -marins, dont Kennedy, le cuisinier, les deux mousses et le maître -d’équipage du _Jonathan_, Patterson, Long et Blaker, la totalité des -quarante-trois ouvriers ou soi-disant tels, qui, de tous, se montraient -les plus réfractaires aux travaux des champs, parmi lesquels Lazare -Ceroni et sa famille, et enfin le Kaw-djer avec ses deux compagnons, -Halg et Karroly. - -Ces derniers n’avaient pas quitté la rive gauche de la rivière, à -l’embouchure de laquelle la _Wel-Kiej_ était mouillée, au fond d’une -crique bien abritée des mauvais temps du large. Rien n’était modifié à -leur vie antérieure. Le seul changement qu’ils lui apportèrent, fut de -remplacer par une habitation solide l’ajoupa primitive qui leur avait -assuré jusqu’ici un insuffisant abri. Maintenant qu’il n’était plus -question de quitter l’île Hoste, il convenait de s’installer d’une -manière moins rudimentaire que par le passé. - -Le Kaw-djer avait, en effet, signifié à Karroly sa volonté de ne plus -retourner à l’Ile Neuve. Puisqu’il existait encore une terre libre, il -y vivrait jusqu’à son dernier jour. Halg fut ravi de cette décision -qui cadrait si bien avec ses désirs. Quant à Karroly, il se conforma -comme de coutume à la volonté de celui qu’il considérait comme son -maître, sans faire aucune objection, bien que sa nouvelle résidence dût -grandement diminuer les occasions de pilotage. - -Cet inconvénient n’avait pas échappé au Kaw-djer, mais il en acceptait -les conséquences. Sur l’île Hoste, on vivrait uniquement de chasse et -de pêche, voilà tout, et, si cette ressource était, à l’usage, reconnue -insuffisante, il serait temps alors d’aviser à d’autres expédients. -Décidé, en tous cas, à ne rien devoir qu’à lui-même, il refusa de -prendre sa part de provisions. - -Il ne poussa pas le renoncement, cependant, jusqu’à dédaigner les -maisons démontables, que le départ de leurs habitants avaient rendues -libres en grand nombre. L’une de ces maisons, transportée par fractions -sur la rive gauche, y fut réédifiée, puis renforcée par des contre-murs -qui furent bâtis en peu de jours. Quelques-uns des ouvriers avaient -offert spontanément leur concours au Kaw-djer qui l’accepta sans -façon. Le travail terminé, ces braves gens ne songèrent pas à réclamer -de salaire, et leur abstention était trop conforme aux principes du -Kaw-djer pour que celui-ci pût avoir la pensée de leur en offrir un. - -La maison terminée, Halg et Karroly embarquèrent sur la _Wel-Kiej_ -et se rendirent à l’Ile Neuve, d’où ils rapportèrent, trois semaines -plus tard, les objets mobiliers contenus dans l’ancienne demeure. Un -pilotage, trouvé en route par Karroly, avait prolongé leur absence -et permis en même temps à l’Indien de se procurer des vivres et des -munitions en quantité suffisante pour la prochaine saison d’hiver. - -Après leur retour, la vie prit son cours régulier. Karroly et son -fils se consacrèrent à la pêche, et s’occupèrent de fabriquer le sel -nécessaire pour conserver l’excédent de leur butin quotidien. Pendant -ce temps, le Kaw-djer sillonnait l’île au hasard de ses chasses. - -A la faveur de ses courses incessantes, il gardait le contact avec -les colons. Presque tous reçurent successivement sa visite. Il put -constater que, dès le début, des différences sensibles s’affirmaient -entre eux. Que ces différences provinssent d’une inégalité native dans -le courage, la chance ou les capacités des travailleurs, le succès des -uns et l’échec des autres se dessinaient déjà clairement. - -Les exploitations des quatre familles qui s’étaient mises au travail -les premières figuraient en tête des plus brillantes. A cela, rien -d’étonnant, puisqu’elles étaient les plus anciennes. La scierie des -Rivière était en plein fonctionnement, et les planches déjà débitées -eussent assuré le chargement de deux ou trois navires d’un respectable -tonnage. - -Germain Rivière reçut le Kaw-djer avec de grandes démonstrations -d’amitié et profita de sa visite pour s’enquérir des événements du -bourg, tout en se plaignant de n’avoir pas été appelé à participer -à l’élection du Gouvernement de la colonie. Quelle organisation la -majorité avait-elle adoptée? Qui avait-on désigné pour chef? - -Sa déception fut grande d’apprendre qu’il ne s’était absolument rien -passé, que les émigrants étaient partis les uns après les autres, sans -même discuter l’opportunité d’établir un gouvernement quelconque, et -plus grande encore de constater que son interlocuteur, pour qui il -éprouvait autant de respect que de reconnaissance, semblait approuver -une aussi déraisonnable conduite. Il montra au Kaw-djer les tas de -planches élevés en bon ordre le long de la rivière, - -«Et mon bois? interrogea-t-il en manière d’objection. Comment ferai-je -pour le vendre? - ---Pourquoi, répliqua le Kaw-djer, ceux qui n’en auront point le -profit se chargeraient-ils de le vendre à votre place? Je ne suis pas -inquiet, d’ailleurs, et je suis certain que vous vous tirerez fort bien -d’affaire tout seul. - ---Il se peut, reconnut Germain Rivière. N’empêche que ma peine -serait de beaucoup diminuée, si, moyennant une faible contribution, -quelques-uns se chargeaient de satisfaire aux besoins généraux de la -colonie. La vie ne sera pas drôle, si l’on ne divise pas un peu le -travail, si chacun ne pense qu’à soi et se trouve par contre dans -l’obligation de se procurer lui-même tout ce qui lui est nécessaire. Un -échange de services réciproques rendrait, à mon avis, l’existence plus -douce. - ---Vous avez donc tant de besoins? demanda le Kaw-djer en souriant. - -Mais Germain Rivière paraissait soucieux et préoccupé. - ---Il est naturel, dit-il, que l’on veuille avoir la récompense de -son travail. Si l’île Hoste ne peut me l’offrir, si elle demeure -aussi dénuée de ressources, je la quitterai--et je ne serai pas le -seul!--quand j’aurai mis de côté de quoi vivre dans un pays plus -agréable. Pour y arriver, je saurai, ainsi que vous le dites, me tirer -d’affaire, et d’autres sauront évidemment se débrouiller comme moi. -Mais ceux qui n’en seront pas capables resteront sur le carreau. - ---Vous êtes ambitieux, monsieur Rivière! s’écria le Kaw-djer. - ---Si je ne l’étais pas, je ne me donnerais pas tant de mal, riposta -Germain Rivière. - ---Est-il bien utile de s’en donner tant? - ---Très utile. Sans nos efforts à tous, le monde serait comme aux -premiers âges, et le progrès ne serait qu’un mot. - ---Un progrès, dit amèrement le Kaw-djer, qui ne s’obtient qu’au -bénéfice de quelques-uns... - ---Les plus courageux et les plus sages! - ---Et au détriment du plus grand nombre. - ---Les plus paresseux et les plus lâches. Ceux-ci sont des vaincus dans -tous les cas. Bien gouvernés, ils seront peut-être misérables. Livrés à -eux-mêmes, ils mourront de leur misère. - ---Il ne faut cependant pas tant de choses pour vivre! - ---Trop encore, si l’on est faible, ou malade, ou stupide. Ceux qui sont -dans ce cas auront toujours des maîtres. A défaut de lois, après tout -bénignes, il leur faudra subir la tyrannie des plus forts.» - -Le Kaw-djer secoua la tête d’un air mal convaincu. Il connaissait -cette antienne. L’imperfection humaine, l’inégalité native, ce sont -les excuses éternellement invoquées pour justifier la contrainte et -l’oppression, alors qu’on crée ainsi au contraire, en prétendant les -atténuer, des maux qui, dans l’état de nature, ne sont aucunement -inéluctables. - -Il était troublé pourtant. Le souvenir de la conduite de Lewis Dorick -et de sa bande au cours de l’hivernage, leur exploitation éhontée des -émigrants les plus faibles, donnaient une force singulière à ce que lui -disait un homme dont il était obligé d’estimer le caractère. - -Chez les voisins de Germain Rivière, l’impression qu’il recueillit -fut identique. Les Gimelli et les Ivanoff avaient ensemencé plusieurs -hectares de froment et de seigle. Les jeunes pousses verdissaient -déjà la terre et promettaient une magnifique récolte pour le mois de -février. Les Gordon, par contre, étaient moins avancés. Leurs vastes -prairies, soigneusement closes de barrières, étaient encore à peu près -désertes. Mais ils avaient la certitude d’un accroissement prochain du -nombre de leurs animaux. Ce jour venu, ils auraient en abondance le -lait et le beurre, comme ils avaient déjà les œufs. - -Le Kaw-djer, dans l’intervalle de ses chasses, Halg et Karroly, dans -l’intervalle de leurs pêches, consacrèrent quelques journées à cultiver -un petit jardin autour de leur demeure, afin d’assurer complètement -leurs moyens d’existence sans dépendre de personne. - -C’était une vie animée que la leur. Certes, ils ne bénéficiaient pas -des douceurs qu’on se procure si aisément dans les contrées plus -avancées en civilisation. Mais le Kaw-djer ne regrettait pas ces -douceurs, en songeant au prix dont elles sont payées. Il ne désirait -rien de plus que ce qu’il avait présentement et s’estimait heureux. - -_A fortiori_ en était-il ainsi pour ses deux compagnons, qui n’avaient -pas connu d’autres horizons que ceux de la Magellanie. Karroly n’avait -jamais rêvé une existence aussi douce et, pour Halg, le bonheur parfait -consistait à passer près de Graziella tous les instants qu’il ne -consacrait pas au travail. - -[Illustration: Germain Rivière montra les tas de planches élevés en bon -ordre. (Page 158.)] - -La famille Ceroni, également installée dans une maison délaissée -par les premiers occupants, commençait à se remettre des drames qui -l’avaient si longtemps troublée et dont l’ère paraissait enfin close. -Lazare Ceroni avait, en effet, cessé de s’enivrer, pour cette raison -péremptoire qu’il n’existait plus une seule goutte d’alcool sur toute -la surface de l’île Hoste. Il était donc obligé de se tenir tranquille, -mais sa santé paraissait gravement compromise par les derniers excès -auxquels il s’était livré. Presque toujours assis devant sa maison, il -se chauffait au soleil, en regardant à ses pieds d’un air morne, les -mains agitées d’un tremblement continuel. - -Tullia, avec sa patience inaltérable et sa douceur, avait essayé -vainement de combattre cette torpeur qui la remplissait d’inquiétude. -Tous ses efforts avaient échoué, et elle ne conservait plus d’espoir -que dans la prolongation d’habitudes devenues par la force des choses -plus conformes à l’hygiène. - -Halg, qui raisonnait autrement que la malheureuse femme, trouvait -l’existence infiniment plus agréable depuis le début de cette période -de paix. D’autre part, pour lui qui rapportait tout à Graziella, les -événements semblaient prendre une tournure favorable. Non seulement -Lazare Ceroni, dont il avait longtemps redouté l’hostilité, ne comptait -plus, mais encore un de ses rivaux, le plus à craindre, l’Irlandais -Patterson, s’était définitivement retiré de la lice. On ne le voyait -plus. Il n’importunait plus de sa présence Graziella et sa mère. Il -avait compris sans doute que l’état de son allié lui enlevait tout -espoir. - -Par contre, il en était un autre qui ne désarmait pas. Sirk devenait de -jour en jour plus audacieux. Avec Graziella, il en arrivait à la menace -directe et commençait à s’attaquer, bien qu’avec plus de prudence, -à Halg lui-même. Vers la fin du mois de décembre, le jeune homme, -en croisant le triste personnage, l’entendit proférer des paroles -injurieuses qui étaient indubitablement à son adresse. Quelques jours -plus tard, il regagnait la rive gauche de la rivière, quand, partie de -l’abri d’une maison, une pierre lancée avec violence passa à quelques -centimètres de son visage. - -De cette agression, dont il avait reconnu l’auteur, Halg, imbu des -idées du Kaw-djer, ne chercha pas à tirer vengeance. Il ne releva pas, -davantage, les jours suivants, les provocations incessantes de son -adversaire. Mais Sirk, enhardi par l’impunité, ne devait pas tarder à -le pousser à bout et à le mettre dans l’obligation de se défendre. - -Si Lazare Ceroni, sauvé de l’ennui par son abrutissement, ne souffrait -pas de son inaction, il n’en était pas de même des autres ouvriers, ses -camarades. Ceux-ci ne savaient que faire de leur temps, et, d’autre -part, les plus réfléchis d’entre eux ne laissaient pas de concevoir des -inquiétudes d’avenir. Être restés à l’île Hoste, c’était fort bien. -Encore fallait-il s’arranger de manière à y vivre. Après avoir taillé, -il fallait coudre. Certes, ils ne manquaient de rien actuellement, mais -qu’arriverait-il quand les provisions seraient épuisées? - -Tant pour parer au danger futur que pour se défendre contre l’ennui -immédiat, presque tous s’ingéniaient. Réalisant un rêve longtemps -caressé, certains s’étaient improvisés entrepreneurs, chacun dans -sa profession. Au-dessus de plusieurs portes, on apercevait des -enseignes annonçant que la maison abritait un serrurier, un maçon, un -menuisier, voire un cordonnier ou un tailleur. Malheureusement, les -clients manquaient à ces industriels. Quand bien même, d’ailleurs, -leurs échoppes eussent été mieux achalandées, qu’auraient-ils fait de -l’argent gagné? Il leur eût été impossible de l’utiliser d’aucune façon -et, particulièrement, de l’échanger contre des denrées alimentaires, -dont l’utilité, dans les circonstances présentes, primait celle de tout -autre objet. - -C’est pourquoi plus avisés peut-être étaient ceux qui, renonçant à -exercer leur profession habituelle, limitaient leur talent à rechercher -tout simplement leur nourriture. La chasse leur étant interdite par -l’absence d’armes à feu, la culture par leur ignorance absolue de la -terre, ils ne pouvaient espérer la trouver qu’en pêchant. Ils pêchaient -donc, suivant, en cela, l’exemple qui leur était donné par quelques -colons. - -Outre le Kaw-djer et ses deux compagnons, Hartlepool et quatre des -marins du _Jonathan_ s’étaient, en effet, consacrés dès les premiers -jours à la pêche. A eux cinq, ils avaient entrepris la construction -d’une chaloupe de même taille que la _Wel-Kiej_, et, en attendant -qu’elle fût terminée, ils sillonnaient la mer sur de légères pirogues -rapidement établies à la mode fuégienne. - -Comme le Kaw-djer, Hartlepool et ses matelots conservaient dans du sel -les poissons inutiles à leur consommation du jour. Par ce moyen, ils -s’assuraient, du moins, contre le risque de mourir de faim. - -Alléchés par leurs succès, quelques émigrants ouvriers réussirent, -avec l’aide des charpentiers, à fabriquer deux petites embarcations et -lancèrent à leur tour lignes et filets. - -Mais pêcher est un métier comme un autre. Qui veut l’exercer avec -fruit doit l’avoir appris par la pratique. Les amateurs en firent -l’expérience. Tandis que les filets de Karroly et de son fils, -d’Hartlepool et de ses marins, crevaient sous le poids des poissons, -les leurs remontaient vides le plus souvent. Ils ne pouvaient guère -compter sur ce moyen pour se constituer une réserve. Tout au plus -réussissaient-ils à varier parfois leur ordinaire quotidien. Encore -arrivait-il que ce modeste résultat ne fût pas atteint et qu’ils -revinssent bredouilles, pour employer ce terme consacré. - -Un jour où leurs efforts avaient eu cette fortune, le canot de ces -apprentis pêcheurs croisa la _Wel-Kiej_ qui rentrait au mouillage -sous la conduite de Halg et de Karroly. Sur le pont de la chaloupe -s’étalaient, bien rangés les uns près des autres, une vingtaine de -poissons, dont quelques-uns de belle taille. Cette vue excita la -convoitise des pêcheurs malheureux. - -«Eh!... l’Indien!... appela l’un des ouvriers formant l’équipage du -canot. - -Karroly laissa porter. - ---Que voulez-vous? demanda-t-il, quand la _Wel-Kiej_ se fut rapprochée. - ---Vous n’avez pas honte d’avoir un chargement pareil pour vous tout -seuls, quand il y a de pauvres diables obligés de se serrer le ventre? -interrogea plaisamment le même ouvrier. - -Karroly se mit à rire. Il était trop pénétré des principes altruistes -du Kaw-djer pour hésiter sur la réponse. Ce qui était à lui était aux -autres. Partager, quand on a plus que le nécessaire, avec celui qui ne -l’a pas, rien de plus naturel. - ---Attrape!... dit-il. - ---Envoyez!... - -La moitié des poissons, lancés à la volée, passèrent de la _Wel-Kiej_ -au canot. - ---Merci, camarade!...«s’écrièrent d’une même voix les ouvriers en se -remettant aux avirons. - -Bien qu’il eût reconnu Sirk parmi les quémandeurs, Halg ne s’était pas -opposé à cet acte de générosité. Sirk n’était pas seul, et, d’ailleurs, -on ne doit refuser à personne, fût-ce à un ennemi, tant qu’on peut -faire autrement. L’élève du Kaw-djer faisait, on le voit, honneur à son -maître. - -Tandis qu’une partie des colons s’efforçaient d’utiliser ainsi leur -temps, d’autres vivaient dans la plus complète oisiveté. Pour les uns, -un tel abandon de soi n’avait rien que de normal. Qu’eussent pu faire -Fritz Gross et John Rame, le premier réduit à un véritable gâtisme par -l’abus des boissons alcooliques, le second aussi ignorant qu’un petit -enfant des réalités de la vie? - -Kennedy et Sirdey n’avaient pas ces excuses, et pourtant ils ne -travaillaient pas davantage. Se fiant à leur expérience de l’hiver -précédent, ils étaient restés sur l’île Hoste avec la perspective d’y -vivre dans l’oisiveté aux dépens d’autrui, et ils entendaient n’en -pas avoir le démenti. Pour le moment, tout se passait conformément à -leurs désirs. Ils n’en demandaient pas davantage et laissaient le temps -couler sans s’inquiéter de l’avenir. - -Désœuvrés étaient également Dorick et Beauval. Mal préparés tous deux -par leurs occupations antérieures aux conditions très spéciales de -leur vie présente, ils étaient fort désorientés. Sur une île vierge, -au milieu d’une nature rude et sauvage, les connaissances d’un ancien -avocat et d’un ex-professeur de littérature et d’histoire sont d’un -bien faible secours. - -Ni l’un ni l’autre n’avait prévu ce qui était arrivé. L’exode, logique -pourtant, de la grande majorité de leurs compagnons, les avait surpris -comme une catastrophe et bouleversait leurs projets, d’ailleurs assez -confus. Cette exode coûtait à Dorick sa clientèle de trembleurs, -à Beauval un public, c’est-à-dire cet ensemble d’êtres que les -politiciens de profession désignent parfois, sans avoir conscience du -cynisme involontaire de l’expression, sous le nom plaisant de «matière -électorale». - -Après deux mois de découragement, Beauval commença cependant à se -ressaisir. S’il avait manqué d’esprit de décision, si les choses, -échappant à sa direction, s’étaient réglées d’elles-mêmes sans qu’il -eût à intervenir, cela ne voulait pas dire que tout fût perdu. Ce -qui n’avait pas été fait pouvait l’être encore. Les Hosteliens ayant -négligé de se donner un chef, la place était toujours libre. Il n’y -avait qu’à la prendre. - -La pénurie d’électeurs n’était pas un obstacle au succès. Au contraire, -la campagne serait plus facile à mener dans cette population -clairsemée. Quant aux autres colons, il n’y avait pas lieu de s’occuper -de leur avis. Disséminés sur toute la surface de l’île, sans lien entre -eux, ils ne pouvaient se concerter en vue d’une action commune. Si, -plus tard, ils revenaient au campement, ce ne serait jamais que par -petits groupes, et ces isolés, y trouvant un gouvernement en fonctions, -seraient bien obligés de s’incliner devant le fait accompli. - -Ce projet à peine formé, Beauval en pressa la réalisation. Quelques -jours lui suffirent pour constater qu’il existait à l’état latent trois -partis en présence, outre celui des neutres et des indifférents: l’un -dont il pouvait à bon droit se considérer comme le chef, un deuxième -enclin à suivre les suggestions de Lewis Dorick, le troisième subissant -l’influence du Kaw-djer. Après mûr examen, ces trois partis lui -parurent disposer de forces sensiblement égales. - -Ceci établi, Beauval commença la campagne, et son éloquence entraînante -eut tôt fait de détourner une demi-douzaine de voix à son profit. Il -procéda immédiatement à un simulacre d’élection. Deux tours de scrutin -furent nécessaires, à cause des abstentions, dont le grand nombre -s’expliquait par l’ignorance où l’on était généralement du grave -événement qui s’accomplissait. Finalement, près de trente suffrages se -portèrent sur son nom. - -Élu par ce tour d’escamotage, et prenant son élection au sérieux, -Beauval n’avait plus à s’inquiéter de l’avenir. Ce ne serait pas la -peine d’être le chef, si ce titre ne conférait pas le droit de vivre -aux frais des électeurs. - -Mais d’autres soucis l’accablèrent. Le plus vulgaire bon sens lui -disait que le premier devoir d’un gouverneur est de gouverner. Or, cela -ne lui paraissait plus si facile, à l’usage, qu’il se l’était imaginé -jusqu’ici. - -Assurément, Lewis Dorick, à sa place, eût été moins embarrassé. L’école -communiste, dont il se réclamait, est simpliste. Il est clair que -sa formule: «Tout en commun», quelque sentiment qu’on ait sur ses -conséquences matérielles et morales, serait du moins d’application -aisée, soit qu’on l’impose par des lois rigoureuses qu’on peut imaginer -sans trop de peine, soit que les intéressés s’y prêtent docilement. -Et, en vérité, les Hosteliens n’eussent peut-être pas si mal fait d’en -tenter l’expérience. En nombre restreint, isolés du reste du monde, ils -étaient dans les meilleures conditions pour la mener à bonne fin, et -peut-être, dans cette situation spéciale, eussent-ils réussi, par la -vertu de la formule communiste, à s’assurer le strict nécessaire et à -réaliser l’égalité parfaite, à charge de procéder au nivellement, non -par l’élévation des humbles, mais par l’abaissement des plus grands. - -Malheureusement, Ferdinand Beauval ne professait pas le communisme, -mais le collectivisme, dont l’organisation, si elle n’était pas, selon -toute vraisemblance, au-dessus des forces humaines, nécessiterait un -mécanisme infiniment plus compliqué et plus délicat. - -Cette doctrine, d’ailleurs, serait-elle réalisable? Nul ne le sait. Si -le mouvement socialiste, qui s’est affirmé pendant la seconde moitié -du XIXe siècle, n’a pas été inutile, s’il a eu ce résultat bienfaisant -d’exciter la pitié générale en appelant l’attention sur la misère -humaine, d’orienter les esprits vers la recherche des moyens propres à -l’atténuer, de susciter des initiatives généreuses et de provoquer des -lois qui ne sont pas toutes mauvaises, ce résultat n’a pu être obtenu -qu’en conservant intact l’ordre social qu’il prétendait détruire. S’il -a trouvé un terrain solide dans la critique, hélas! trop aisée, de ce -qui existe, le socialisme s’est toujours montré d’une rare impuissance -dans l’élaboration d’un plan de reconstitution. Tous ceux qui se sont -attaqués à cette seconde partie du problème n’ont enfanté que des -projets d’une effrayante puérilité. - -Le mauvais côté de la situation de Ferdinand Beauval, c’est précisément -qu’il n’avait rien à critiquer, ni à détruire, puisque rien n’existait -sur l’île Hoste, et qu’il se trouvait dans la nécessité de construire. -A cet égard, les précédents manquaient. - -Le socialisme n’est pas, en effet, une science écrite. Il ne forme pas -un corps de doctrine complet. C’est un destructeur, il ne crée pas. -Beauval, obligé par conséquent d’inventer, constatait qu’il est très -difficile d’improviser de toutes pièces un ordre social quelconque, et -comprenait que, si les hommes ont marché à tâtons vers un perpétuel -devenir, en se contentant de rendre la vie supportable par des -transactions réciproques, c’est qu’ils n’ont pas pu faire autrement. - -Toutefois, il avait un fil directeur. Il n’est pas d’école socialiste -qui ne réclame la suppression de la concurrence par la socialisation -des moyens de production. C’est un minimum de revendications -commun à toutes les sectes, et c’est en particulier le _credo_ des -collectivistes. Beauval n’avait qu’à s’y conformer. - -Par malheur, si un tel principe a au moins une apparence de raison -d’être dans une société ancienne où l’effort séculaire a accumulé des -organismes de production compliqués et puissants, il n’existait rien -de tel sur l’île Hoste. Les véritables instruments de production, -c’étaient les bras et le courage des colons, à moins que, transformant -alors le collectivisme en communisme pur et simple, on ne voulût -considérer comme tels les instruments aratoires, les bois, les champs -et les prairies! C’est pourquoi Beauval était en proie à une cruelle -perplexité. - -Pendant qu’il agitait en lui-même ces graves problèmes, son élection -avait de curieuses conséquences. Le campement, déjà si désert, se -vidait davantage encore. On émigrait. - -Le premier, Harry Rhodes en donna l’exemple. Peu rassuré par la -tournure que prenaient les événements, il franchit la rivière, le jour -même où fut satisfaite l’ambition de Beauval. Sa maison transportée par -morceaux, il la fit réédifier sur la rive gauche par quelques maçons, -qui la rendirent, comme ils l’avaient fait pour celle du Kaw-djer, plus -confortable et plus solide. Harry Rhodes, différent en cela de son -ami, paya équitablement les ouvriers, et ceux-ci furent à la fois très -satisfaits de recevoir ce salaire, et très troublés de ne savoir qu’en -faire. - -L’exemple de la famille Rhodes fut imité. Successivement, Smith, -Wright, Lawson, Fock, plus les deux charpentiers Hobard et Charley -et deux autres ouvriers passèrent la rivière et vinrent établir leur -demeure sur la rive gauche. Un bourg rival du premier se créait ainsi -autour du Kaw-djer sur cette rive où s’étaient déjà fixés Hartlepool -et quatre des marins, bourg qui, trois mois après la proclamation -d’indépendance, comptait déjà vingt et un habitants, dont deux enfants, -Dick et Sand, et deux femmes, Clary Rhodes et sa mère. - -La vie s’écoulait paisiblement dans ce rudiment de village, où rien -n’altérait la bonne entente générale. Il fallut que Beauval traversât -la rivière pour y faire naître le premier incident. - -Ce jour-là, Halg était en sérieuse conversation avec le Kaw-djer. En -présence d’Harry Rhodes, il sollicitait un conseil sur la conduite à -tenir avec quelques-uns des colons de l’autre rive. Il s’agissait de -ces pêcheurs maladroits qui, une première fois, avaient fait appel à -la générosité des deux Fuégiens. Mis en goût par le succès de leur -requête, ils l’avaient renouvelée à intervalles de plus en plus -rapprochés, et, maintenant, il ne s’écoulait guère de jour que Halg ne -vît une partie de sa pêche passer dans leurs mains. Ils ne se gênaient -même plus. Du moment qu’on avait la bonté de travailler pour eux, ils -jugeaient sans doute inutile de prendre la moindre peine. Ils restaient -donc à terre et attendaient tranquillement le retour de la chaloupe -pour réclamer, comme un dû, leur part du butin. - -Halg commençait à s’irriter d’un tel sans-gêne, d’autant plus que son -ennemi Sirk faisait partie de cette bande de fainéants. Avant de leur -opposer un refus, il avait voulu, toutefois, solliciter l’avis du -Kaw-djer. Disciple docile, il entendait se conformer à la pensée du -maître. - -Ses deux amis et lui assis sur la grève, l’infini de la mer devant eux, -il raconta les faits en détail. La réponse du Kaw-djer fut nette. - -«Regarde cet espace immense, Halg, dit-il avec une sereine douceur, et -qu’il t’apprenne une plus large philosophie. Quelle folie! Être une -poussière impalpable perdue dans un monstrueux univers, et s’agiter -pour quelques poissons!... Les hommes n’ont qu’un devoir, mon enfant, -et c’est en même temps une nécessité s’ils veulent vaincre et durer: -s’aimer et s’aider les uns les autres. Ceux dont tu me parles ont, à -coup sûr, manqué à ce devoir, mais est-ce une raison pour les imiter? -La règle est simple: assurer d’abord ta propre subsistance, puis, cette -condition remplie, assurer celle du plus grand nombre possible de tes -semblables. Que t’importe qu’ils abusent? C’est tant pis pour eux, non -pour toi.» - -Halg avait écouté avec respect cet exposé de principes. Il allait -peut-être y répondre, quand le chien Zol, couché aux pieds des trois -causeurs, gronda sourdement. Presque aussitôt, une voix s’éleva à -quelques pas derrière eux. - -«Kaw-djer! appelait-on. - -Le Kaw-djer retourna la tête. - ---Monsieur Beauval!... dit-il. - ---Lui-même... J’ai à vous parler, Kaw-djer. - ---Je vous écoute. - -[Illustration: Le Kaw-djer retourna la tête. (Page 168.)] - -Beauval, toutefois, ne parla pas tout de suite. La vérité est qu’il -était fort embarrassé. Il avait, cependant, préparé son discours, mais, -en se trouvant en face du Kaw-djer dont la froide gravité intimidait -étrangement, il ne se rappelait plus ses phrases pompeuses et il -prenait conscience de l’énormité, de l’incommensurable sottise de sa -démarche. - -A force de rêver au principe fondamental de la doctrine socialiste, -Beauval avait fini par découvrir qu’il existait sur l’île Hoste des -«instruments de production», auxquels cette doctrine pouvait, à la -rigueur, être applicable. Les embarcations, et, plus que toutes -les autres, la _Wel-Kiej_, n’étaient-elles pas des «instruments de -production»? N’en était-il pas un, ce fusil du Kaw-djer, qui gisait -précisément sur le sable devant celui-ci? Cet unique fusil excitait -notamment la convoitise de Beauval. Quelle supériorité il assurait -à son propriétaire! Dès lors, quoi de plus naturel, quoi de plus -légitime, que cette supériorité fût assurée au Gouverneur, c’est-à-dire -à celui qui personnifiait l’intérêt collectif? - ---Kaw-djer, dit enfin Beauval, vous savez ou vous ne savez pas que j’ai -été, il y a quelque temps, élu Gouverneur de l’île Hoste. - -Le Kaw-djer, souriant ironiquement dans sa barbe, ne répondit que par -un geste d’indifférence. - ---Il m’est apparu, reprit Beauval, que le premier de mes devoirs, -dans les circonstances présentes, était de mettre au service de la -collectivité les avantages particuliers qui peuvent se trouver dans la -possession de quelques-uns de ses membres. - -Beauval fit une pause, attendant une approbation. Le Kaw-djer -persistant dans son silence, il poursuivit: - ---En ce qui vous concerne, Kaw-djer, vous possédez, il n’y a même que -vous qui possédiez un fusil et une chaloupe. Ce fusil est la seule arme -à feu de la colonie, cette chaloupe y est la seule embarcation sérieuse -permettant d’entreprendre un voyage de quelque durée... - ---Et vous seriez désireux de vous les approprier, conclut le Kaw-djer. - ---Je proteste contre le mot, s’écria Beauval avec un geste de -réunion publique. Élu sur un programme collectiviste, je me borne à -l’appliquer. Ma démarche ne tend à rien qui ressemble à une spoliation. -Il ne s’agit pas de confisquer, mais, ce qui est fort différent, de -socialiser ces instruments de production. - ---Venez les prendre, dit tranquillement le Kaw-djer. Beauval recula -d’un pas. Zol fit entendre un grognement de mauvais augure. - ---Dois-je comprendre, demanda-t-il, que vous refusez de vous conformer -aux décisions de l’autorité régulière de la colonie? - -Une flamme de colère s’alluma dans les yeux du Kaw-djer. Ramassant son -fusil, il se leva. Puis, frappant la crosse contre le sol: - ---En voilà assez de cette comédie, signifia-t-il durement. J’ai dit: -Venez les prendre.» - -Excité par l’attitude de son maître, Zol montra les dents. Beauval, -intimidé, tant par cette manifestation hostile, que par le ton résolu -et la carrure herculéenne de son interlocuteur, jugea préférable de -ne pas insister. Prudemment, il battit en retraite, en mâchonnant de -confuses paroles, dont le sens général était que le cas serait soumis -au Conseil, lequel arrêterait telles mesures qu’il appartiendrait. - -Sans l’écouter, le Kaw-djer lui avait tourné le dos et laissait son -regard errer de nouveau sur la mer. L’incident comportait une leçon, -toutefois, et cette leçon, Harry Rhodes voulut la mettre en évidence. - -«Que pensez-vous de la démarche de Beauval? demanda-t-il. - ---Que voulez-vous que j’en pense? répondit le Kaw-djer. Que peuvent me -faire les faits et gestes de ce fantoche? - ---Fantoche, soit! riposta Harry Rhodes. Mais Gouverneur en même temps. - ---Nommé par lui-même, alors, car il n’y a pas soixante colons au -campement. - ---Une voix suffît quand personne n’en a davantage. - -Le Kaw-djer haussa les épaules. - ---Je vous demande pardon à l’avance de ce que je vais vous dire, reprit -Harry Rhodes, mais, en vérité, n’éprouvez-vous pas quelques regrets, je -dirai plus, quelques remords? - ---Moi?... - ---Vous. Seul de tous les colons, vous avez l’expérience de ce pays -que vous habitez depuis de longues années et dont vous connaissez les -ressources et les périls; seul, vous possédez l’intelligence, l’énergie -et l’autorité nécessaires pour vous imposer à cette population -ignorante et faible, et vous êtes resté spectateur indifférent et -inerte! Au lieu de grouper les bonnes volontés éparses, vous avez -laissé tous ces malheureux se disperser sans méthode et sans lien. -Que vous le vouliez ou non, vous êtes responsable des misères qui les -attendent. - ---Responsable!... protesta le Kaw-djer. Mais quel devoir m’incombait -que je n’aie rempli? - ---L’assistance que le fort doit au faible. - ---Ne l’ai-je pas donnée?... N’ai-je pas sauvé le _Jonathan_?... -Quelqu’un peut-il prétendre que je lui aie refusé un secours ou un -conseil?... - ---Il fallait faire plus encore, affirma Harry Rhodes avec énergie. -Qu’il le veuille ou non, tout homme supérieur aux autres a charge -d’âmes. Il fallait diriger les événements au lieu de les subir, -défendre contre lui-même ce peuple désarmé et le guider... - ---En lui volant sa liberté! interrompit amèrement le Kaw-djer. - ---Pourquoi pas? répliqua Harry Rhodes. Si la persuasion suffit pour les -bons, il est des hommes qui ne cèdent qu’à la contrainte: à la loi qui -ordonne, à la force qui oblige. - ---Jamais! s’écria le Kaw-djer avec violence. - -Après une pause, il reprit d’une voix plus tranquille: - ---Il faut conclure. Une fois pour toutes, mon ami, sachez que je suis -l’ennemi irréconciliable de tout gouvernement, quel qu’il soit. J’ai -employé ma vie entière à réfléchir sur ce problème et je pense qu’il -n’y a pas de circonstance où l’on soit en droit d’attenter à la liberté -de son semblable. Toute loi, prescription ou défense, édictée en vue -du soi-disant intérêt de la masse au détriment des individus, est une -duperie. Que l’individu se développe au contraire dans la plénitude -de sa liberté, et la masse jouira d’un bonheur total fait de tous -les bonheurs particuliers. A cette conviction, qui est la base de ma -vie, et qu’il n’était pas en mon pouvoir, si grand fût-il, de faire -triompher dans les sociétés pourries du Vieux Monde, j’ai sacrifié -beaucoup, plus que la plupart des hommes n’auraient eu--et pour -cause!--la possibilité de le faire, et je suis venu ici, en Magellanie, -pour vivre et mourir libre sur un sol libre. Mes convictions n’ont pas -changé depuis. Je sais que la liberté a ses inconvénients, mais ils -s’atténueront d’eux-mêmes par l’usage, et ils sont moindres en tous cas -que ceux des lois qui ont la folle prétention de les supprimer. Les -événements de ces derniers mois m’ont attristé. Ils n’ont pas modifié -mes idées. J’étais, je suis, je serai de ceux qu’on catalogue sous le -nom infâmant d’_anarchistes_. Comme eux, j’ai pour devise: Ni Dieu, -ni maître. Que ceci soit dit entre nous une fois pour toutes, et ne -revenons jamais sur ce sujet.» - -Ainsi donc, si l’expérience avait ébranlé sa croyance, le Kaw-djer n’en -voulait pas convenir. Loin d’en rien abandonner, il s’y raccrochait, -comme celui qui se noie se cramponne à une touffe d’herbe, lorsque tout -autre appui lui manque, bien qu’il en connaisse la fragilité. - -Harry Rhodes avait écouté avec attention cette profession de foi, -débitée d’un ton ferme qui n’admettait pas de réplique. Pour toute -réponse il soupira tristement. - - - - -VIII - -HALG ET SIRK. - - -Le Kaw-djer plaçait la liberté au-dessus de tous les biens de ce monde, -il était aussi attentif à respecter celle d’autrui que jaloux de -sauvegarder la sienne, et pourtant, telle était l’autorité émanant de -sa personne, qu’on lui obéissait comme au plus despotique des maîtres. -C’est en vain qu’il évitait de prononcer une parole qui ressemblât à un -ordre, on tenait pour tel le moindre de ses conseils, et presque tous -s’y conformaient avec docilité. - -On n’avait édifié des maisons sur la rive gauche de la rivière que -parce qu’il s’y trouvait déjà. Inquiété par l’anarchie initiale de -la colonie, plus inquiété encore par l’ombre de gouvernement qui -s’était ensuite emparé du pouvoir, on s’était instinctivement réfugié -autour d’un homme dont s’imposaient la force physique, l’ampleur -intellectuelle et l’élévation morale. - -Plus on touchait le Kaw-djer de près, plus on subissait son influence. -Hartlepool et ses quatre marins le regardaient délibérément comme -leur chef, et chez Harry Rhodes, plus capable de pénétrer les secrets -ressorts de ses actes, le dévouement se magnifiait jusqu’à mériter le -nom d’amitié. - -Pour Halg et pour Karroly, ce dévouement devenait un véritable -fétichisme. Le Kaw-djer recevait d’eux un démenti à sa formule -exclusive de toute divinité, car il était un dieu pour ses deux -compagnons: le père, dont il avait transformé la vie matérielle, le -fils, dont il avait créé la vie psychique et qu’il avait tiré de l’état -de demi-animalité où croupissent les peuplades fuégiennes. La moindre -de ses paroles était une loi pour eux et possédait à leurs yeux le -caractère d’une vérité révélée. - -Il n’y a donc pas lieu d’être surpris si Halg, malgré sa vive -répugnance à se laisser exploiter par un ennemi, conforma sa conduite -aux maximes de celui qu’il considérait comme son maître. Sirk et -ses acolytes purent impunément faire montre d’un cynisme croissant, -Halg, quelle que fût sa rage intérieure, ne se crut pas en droit de -leur refuser le produit de sa pêche, tant que furent réalisées les -conditions précisées par le Kaw-djer. - -Mais il arriva enfin que les règles édictées par celui-ci durent -logiquement conduire à des conclusions différentes. Être habile -pêcheur, avoir grandi sur l’eau depuis ses premiers ans, cela -ne garantit pas contre un échec accidentel. Halg en fit un jour -l’expérience. Ce jour-là, il eut beau lancer lignes et filets, et -fouiller la mer en tous sens, il dut se contenter, de guerre lasse, -d’une unique pièce de médiocre taille. - -En compagnie de quatre autres colons, Sirk, mollement couché sur la -grève, attendait son retour comme de coutume. Les cinq hommes se -levèrent quand la _Wel-Kiej_ eut jeté l’ancre et s’avancèrent à la -rencontre de Halg. - -«Nous avons encore été guignards aujourd’hui, camarade, dit l’un des -émigrants. Heureusement que tu es là! Sans ça, il nous faudrait nous -serrer le ventre. - -Les quémandeurs ne se fatiguaient pas l’imagination. Chaque jour, leur -demande était formulée en termes à peu près identiques, et, chaque -jour, Halg répondait brièvement: «A votre service!» Mais, cette fois, -la réponse fut différente. - ---Impossible, aujourd’hui, répliqua Halg. - -Les solliciteurs furent grandement étonnés. - ---Impossible?... répéta l’un d’eux. - ---Voyez plutôt, dit Halg. Un seul poisson, et pas bien gros, voilà tout -ce que je rapporte. - ---On s’en contentera, affirma un émigrant, qui daigna faire contre -mauvaise fortune bon cœur. - ---Et moi?... objecta Halg. - ---Toi!... s’écrièrent cinq voix qui exprimèrent à l’unisson la plus -profonde surprise. - -En vérité, il ne manquait pas d’aplomb, le jeune sauvage! Croyait-il -compter pour quelque chose, en regard des cinq «civilisés» qui lui -faisaient l’honneur de le mettre à contribution? - ---Eh! dis donc, le mal blanchi, s’écria un des colons, tu as encore une -façon de comprendre la fraternité!... c’est-il donc que tu aurais le -toupet de nous le refuser, ton méchant poisson? - -Halg garda le silence. Appuyé sur les principes énoncés par le -Kaw-djer, il était sûr de son bon droit. «Assurer sa propre subsistance -d’abord, puis...». D’abord, avait dit le Kaw-djer. Cet unique poisson -étant de toute évidence insuffisant au repas du soir, il était par -conséquent fondé à se refuser au partage. - ---Ah bien! elle est verte, celle-là!... s’écria l’ouvrier indigné de ce -qu’il considérait comme la preuve du plus choquant égoïsme. - ---Pas tant de phrases, intervint Sirk d’un ton provocant. Si le -moricaud refuse son poisson, prenons-le! - -Puis, se tournant vers Halg: - ---Une fois?... deux fois?... trois fois?... - -Halg, sans répondre, se mit en défense. - ---En avant, les garçons! commanda Sirk. - -Assailli par cinq hommes à la fois, Halg fut renversé. Le poisson lui -fut arraché. - ---Kaw-djer!... appela-t-il en tombant. - -A cet appel, le Kaw-djer et Karroly sortirent de la maison. Ils -aperçurent Halg soutenant cette bataille inégale et coururent à son -secours. - -Les agresseurs n’attendirent pas leur intervention. Ils détalèrent -à toutes jambes et repassèrent la rivière, en emportant le poisson -conquis de vive force. Halg se releva aussitôt, un peu meurtri, mais, -au demeurant, sans blessure. - ---Qu’est-il donc arrivé? demanda le Kaw-djer. - -Halg lui raconta l’incident, tandis que le Kaw-djer l’écoutait les -sourcils froncés. C’était une nouvelle preuve de la méchanceté humaine -qui venait saper ses théories optimistes. Combien en faudrait-il avant -qu’il se rendît, avant qu’il consentît à voir l’homme tel qu’il est? - -Si loin qu’il poussât l’altruisme, il ne put donner tort à son pupille, -dont le bon droit s’imposait d’une façon si éclatante. Tout au plus, se -risqua-t-il à faire entendre que l’importance du litige ne justifiait -pas une pareille défense. Mais Halg, cette fois, ne se laissa pas -convaincre. - ---Ce n’est pas pour le poisson, s’écria-t-il, encore tout échauffé de -la lutte. Je ne peux pas, cependant, être l’esclave de ces gens-là! - ---Évidemment... évidemment, reconnut le Kaw-djer d’un ton conciliant. - -Oui, il y avait cela aussi--l’amour-propre--pour semer la discorde -parmi les hommes. Ce n’est pas seulement la satisfaction de leurs -besoins matériels qui cause les batailles. Ils ont des besoins moraux, -aussi impérieux, plus impérieux peut-être, et, au premier rang de -tous, l’orgueil, qui a contribué pour sa bonne part à ensanglanter -la terre. Le Kaw-djer était-il en droit de nier la furieuse violence -de l’orgueil, lui dont l’âme indomptable n’avait jamais pu subir la -contrainte? - -Cependant, Halg continuait à exhaler sa colère. - ---Moi!... disait-il, céder à Sirk!...» - -Encore cela, nos passions, pour armer les uns contre les autres ceux -que le Kaw-djer s’obstinait à considérer comme des frères! - -Celui-ci ne releva pas le cri de révolte du jeune Indien. Apaisant Halg -du geste, il s’éloigna silencieusement. - -Mais il ne renonçait pas à défendre son rêve contre l’assaut des faits. -Tout en marchant, il cherchait et trouvait des excuses aux agresseurs. -Que ceux-ci fussent coupables, cela ne faisait pas question, mais ces -pauvres gens, tristes produits de la civilisation atroce du Vieux -Monde, ne pouvaient connaître d’autres arguments que la force lorsque -leur vie même était en jeu. - -Or, n’étaient-ils pas dans une situation de ce genre? Quelles que -fussent leur légèreté et leur imprévoyance, ils devaient être frappés -par la croissante pénurie des vivres, dont la plus grande partie avait -été emportée dans l’intérieur. Aucun apport ne venant en renouveler -le stock, il était possible de fixer le jour où ils seraient épuisés. -Dès lors, quoi de plus naturel que ces malheureux voulussent retarder -par tous les moyens l’inévitable échéance, et obéissent à l’instinct -primordial de tout organisme vivant qui tend à reculer _per fas et -nefas_ le terme de la destruction nécessaire? - -Sirk et ses acolytes s’étaient-ils rendu compte de l’état des -ressources de la colonie, ou bien avaient-ils simplement cédé à la -brutalité de leur nature? Quoi qu’il en soit, les craintes du Kaw-djer -n’étaient point vaines. Il fallait être aveugle pour ne pas voir que -le plus terrible des dangers, la faim, menaçait la colonie naissante. -Que se passait-il dans l’intérieur de l’île? On l’ignorait. Mais, -en mettant tout au mieux, ce n’était pas avant l’été suivant que -l’abondance de la récolte permettrait d’en transporter une partie à la -côte. C’était donc toute une année à attendre, alors qu’il restait à -peine deux mois de vivres. - -Sur la rive gauche, la situation était moins défavorable. Là, sous -l’influence du Kaw-djer, on s’était rationné dès le début, et l’on -s’ingéniait à économiser la réserve, voire à l’augmenter par le -jardinage et la pêche. Par contre, l’indifférence de la soixantaine -d’émigrants de la rive droite était remarquable. Que deviendraient -ces malheureux? Allaient-ils, à trois cents ans de distance, jouer -l’effroyable tragédie d’un nouveau Port Famine? - -On était en droit de le craindre, et l’aventure menaçait véritablement -de se terminer ainsi, quand une chance de salut fut offerte aux colons -imprévoyants. - -Le Chili n’avait pas oublié sa promesse de venir en aide à la nation -naissante. Vers le milieu de février, un navire battant pavillon -chilien mouilla en face du campement. Ce navire, le _Ribarto_, -transport à voiles de sept à huit cents tonneaux, sous les ordres -du commandant José Fuentès, apportait à l’île Hoste des vivres, des -graines de semaille, des animaux de ferme et des instruments aratoires, -cargaison du plus haut prix et de nature à assurer le succès des -colons, si elle était judicieusement employée. - -Dès que l’ancre fut au fond, le commandant Fuentès se fit conduire -à terre et se mit en rapport avec le Gouverneur de l’île. Ferdinand -Beauval s’étant audacieusement présenté en cette qualité--à bon droit, -d’ailleurs, puisque personne d’autre que lui ne revendiquait ce -titre--le déchargement du _Ribarto_ fut entrepris sur l’heure. - -Pendant que ce travail s’accomplissait, le commandant Fuentès s’occupa -d’une autre mission dont il était chargé. - -«Monsieur le Gouverneur, dit-il à Beauval, mon Gouvernement croit -savoir qu’un personnage connu sous le nom de Kaw-djer se serait fixé -sur l’île Hoste. Le fait est-il exact? - -Beauval ayant répondu affirmativement, le commandant reprit: - ---Nos renseignements ne nous ont donc pas trompés. Oserai-je vous -demander quel homme est ce Kaw-djer? - ---Un révolutionnaire, répondit Beauval avec une candeur dont il n’avait -même pas conscience. - ---Un révolutionnaire!... Qu’entendez-vous par ce mot, monsieur le -Gouverneur? - ---Pour moi comme pour tout le monde, expliqua Beauval, un -révolutionnaire est un homme qui s’insurge contre les lois et refuse de -se soumettre aux autorités régulièrement instituées. - ---Le Kaw-djer vous aurait-il donc créé des difficultés? - ---J’ai fort à faire avec lui, dit Beauval d’un air important. C’est -ce qu’on appelle une forte tête... Mais je le materai, affirma-t-il -énergiquement. - -Le commandant du navire chilien semblait très intéressé. Après un -instant de réflexion, il demanda: - ---Serait-il possible de voir ce Kaw-djer, sur lequel s’est portée à -plusieurs reprises l’attention de mon Gouvernement? - ---Rien de plus facile, répondit Beauval... Et tenez! précisément, le -voici qui vient de notre côté.» - -Ce disant, Beauval montrait de la main le Kaw-djer en train de -traverser la rivière sur le ponceau. Le commandant se porta à sa -rencontre. - -«Un mot, Monsieur, s’il vous plaît, dit-il en soulevant légèrement sa -casquette galonnée. - -Le Kaw-djer s’arrêta. - ---Je vous écoute, répondit-il dans le plus pur espagnol. - -Mais le commandant ne parla pas tout de suite. Les yeux fixes, la -bouche entr’ouverte, il dévisageait le Kaw-djer avec une stupéfaction -qu’il ne cherchait pas à dissimuler. - ---Eh bien?... fit celui-ci impatienté. - ---Veuillez m’excuser, Monsieur, dit enfin le commandant. En vous -voyant, il m’a semblé vous reconnaître, comme si nous nous étions déjà -rencontrés autrefois. - ---C’est peu probable, répliqua le Kaw-djer dont les lèvres esquissèrent -un sourire ironique. - ---Cependant... - -Le commandant s’interrompit et, se frappant le front: - ---J’y suis!... s’écria-t-il. Vous avez raison. Je ne vous ai jamais -vu, en effet. Mais vous ressemblez à un portrait qui a été répandu par -millions d’exemplaires, au point qu’il me paraît impossible que ce -portrait ne soit pas le vôtre. - -A mesure qu’il parlait, une sorte de trouble respectueux assourdissait -progressivement la voix, modifiait l’attitude du commandant. Quand il -se tut, il avait sa casquette à la main. - ---Vous faites erreur, Monsieur, dit froidement le Kaw-djer, - ---Je jurerais, pourtant... - ---A quelle époque remonterait le portrait en question? interrompit le -Kaw-djer. - ---A une dizaine d’années environ. - -Le Kaw-djer n’hésita pas à dénaturer quelque peu la vérité. - ---Il y a plus de vingt ans, répliqua-t-il, que j’ai quitté ce que vous -appelez le monde. Ce n’est donc pas moi que ce portrait représente. -D’ailleurs, pourriez-vous me reconnaître?... Il y a vingt ans, j’étais -jeune. Et maintenant!... - ---Quel âge avez-vous donc? interrogea étourdiment le commandant. - -Sa curiosité, surexcitée par l’étrange mystère qu’il pressentait et -qu’il se croyait sur le point d’élucider, ne lui laissant pas le temps -de la réflexion, la question était partie toute seule. A peine l’eut-il -formulée qu’il en comprit l’incorrection, - ---Vous ai-je demandé le vôtre? riposta le Kaw-djer d’un ton froid. - -Le commandant se mordit les lèvres. - ---Je présume, reprit le Kaw-djer, que vous ne m’avez pas abordé pour -que nous causions photographie. Venons au fait, je vous prie. - ---Soit!... acquiesça le commandant. - -D’un geste sec, il remit sa casquette galonnée. - ---Mon Gouvernement, dit-il, en adoptant de nouveau le ton officiel, m’a -chargé de m’enquérir de vos intentions. - ---Mes intentions?... répéta le Kaw-djer surpris. A quel sujet? - ---Au sujet de votre résidence. - ---Que lui importe? - ---Il lui importe beaucoup. - ---Bah!... - ---C’est ainsi. Mon Gouvernement n’est pas sans connaître votre -influence sur les indigènes de l’archipel, et il n’a cessé de tenir -cette influence en sérieuse considération. - ---Trop aimable!... dit ironiquement le Kaw-djer. - ---Tant que la Magellanie est demeurée _res nullius_, poursuivit le -commandant, il n’y avait qu’à rester dans l’expectative. Mais la -situation a changé de face depuis le partage. Après l’annexion... - -[Illustration: «Je vous écoute,» répondit le Kaw-djer. (Page 179.)] - ---La spoliation, rectifia le Kaw-djer entre ses dents. - ---Vous dites?... - ---Rien. Continuez, je vous prie. - ---Après l’annexion, reprit le commandant, mon Gouvernement, soucieux -d’asseoir solidement son autorité dans l’archipel, a dû se demander -quelle attitude il convenait d’adopter à votre égard. Cette attitude -dépendra forcément de la vôtre. Ma mission consiste donc à m’enquérir -de vos projets. Je vous apporte un traité d’alliance... - ---Ou une déclaration de guerre? - ---Précisément. Votre influence, que nous ne contestons pas, nous -sera-t-elle hostile, ou la mettrez-vous au service de notre œuvre de -civilisation? Serez-vous notre allié ou notre adversaire? A vous d’en -décider. - ---Ni l’un, ni l’autre, dit le Kaw-djer. Un indifférent. - -Le commandant hocha la tête d’un air de doute. - ---Étant donné votre situation particulière dans l’archipel, dit-il, la -neutralité me paraît d’une application difficile. - ---Très facile, au contraire, répliqua le Kaw-djer, pour cette -excellente raison que j’ai quitté la Magellanie sans esprit de retour. - ---Vous avez quitté?... Ici, cependant... - ---Ici, je suis sur l’île Hoste, terre libre, et je suis résolu à ne pas -retourner dans la partie de l’archipel qui ne l’est plus. - ---Vous comptez, par conséquent, vous fixer sur l’île Hoste? - -Le Kaw-djer approuva du geste. - ---Cela simplifie les choses, en effet, dit le commandant avec -satisfaction. Je puis donc emporter l’assurance que mon Gouvernement ne -vous aura pas contre lui? - ---Dites à votre Gouvernement que je l’ignore,» répondit le Kaw-djer, -qui souleva son bonnet et reprit sa marche. - -Un instant, le commandant le suivit des yeux. Malgré l’affirmation de -son interlocuteur, il n’était pas convaincu que la ressemblance qu’il -avait cru découvrir fût imaginaire, et cette ressemblance devait avoir, -d’une manière ou d’une autre, quelque chose d’extraordinaire pour le -troubler aussi profondément. - -«C’est étrange,» murmurait-il à demi-voix, tandis que, sans tourner la -tête, le Kaw-djer s’éloignait d’un pas tranquille. - -Le commandant n’eut plus l’occasion de vérifier le bien-fondé de ses -soupçons, car le Kaw-djer ne se prêta pas à une seconde entrevue. Comme -s’il eût redouté de donner prétexte à une investigation quelconque dans -sa vie passée, il disparut le soir du même jour et partit pour une de -ses randonnées coutumières à travers l’île. - -Le commandant dut donc se borner à effectuer le déchargement de son -navire, travail qui fut accompli en une semaine. - -En dehors de la cargaison généreusement envoyée par le Chili au profit -commun de la nouvelle colonie, le _Ribarto_ apportait également toute -une pacotille pour le compte particulier de l’un des colons, qui -n’était autre qu’Harry Rhodes. - -Incapable de s’adonner à des travaux agricoles auxquels son éducation -ne l’avait en aucune façon préparé, Harry Rhodes avait eu l’idée de -se transformer en commerçant importateur. C’est pourquoi, au moment -de la proclamation d’indépendance, alors qu’on était en droit de -prévoir pour la nation naissante une heureuse destinée, il avait -chargé le commandant de l’aviso de lui expédier cette pacotille quand -il en trouverait l’occasion. Celui-ci s’étant fidèlement acquitté -de cette mission, le _Ribarto_ transportait d’ordre et pour compte -d’Harry Rhodes une infinité d’objets divers, de médiocre importance -isolément, mais ayant tous cette qualité d’être de première nécessité. -Fil, aiguilles, épingles, allumettes, chaussures, vêtements, plumes, -crayons, papier à lettres, tabac, et mille autres objets, constituaient -cette pacotille, véritable assortiment de bazar. - -Certes, le projet d’Harry Rhodes était des plus raisonnables, ses choix -des plus judicieux. Néanmoins, du train dont allaient les choses, il -était à craindre que son assortiment ne lui restât pour compte. Rien -n’indiquait qu’un courant de transaction dût jamais s’établir parmi -les Hosteliens, qui, en l’absence de toute règle commune endiguant, -limitant, solidarisant les égoïsmes individuels, n’étaient autre chose -qu’un agrégat fortuit de solitaires. - -Harry Rhodes, à en juger par la tournure des événements, considérait -désormais l’échec de son entreprise comme si probable, qu’il fut tenté -de laisser sa pacotille sur le _Ribarto_, d’y prendre lui-même passage -et de quitter un pays dont il ne semblait pas qu’il y eût rien à -espérer. - -Mais où serait-il allé, encombré de ces marchandises hétéroclites, si -précieuses dans une région presque sauvage, et qui deviendraient sans -valeur dans les contrées où elles abondent? Toutes réflexions faites, -il se résolut à patienter encore. Il n’était pas à supposer que ce -bâtiment fût le dernier qui aborderait dans ces parages. L’occasion -se retrouverait donc de quitter l’île Hoste, si la situation ne -s’améliorait pas. - -Le déchargement de sa cargaison terminé, le _Ribarto_ leva l’ancre et -reprit la mer. Quelques heures plus tard, comme s’il n’eût attendu que -le départ du navire, le Kaw-djer revenait à la côte. - -L’existence antérieure recommença, les uns jardinant ou pêchant, le -Kaw-djer poursuivant la série de ses chasses, la plupart ne faisant -rien et se laissant vivre avec une sérénité que justifiait dans une -certaine mesure l’augmentation du stock de provisions. La population -étant réduite à moins de cent âmes, en y comprenant le Bourg-Neuf, nom -donné d’un consentement général à l’agglomération groupée autour du -Kaw-djer, il y avait des vivres pour au moins dix-huit mois. Pourquoi, -dès lors, se serait-on inquiété? - -Quant à Beauval, il régnait. A vrai dire, c’était à la manière d’un roi -fainéant, et, s’il régnait, il ne gouvernait pas. D’ailleurs, à son -estime, les choses allaient très bien ainsi. Dès les premiers jours de -sa nomination, il avait, par décret, baptisé le campement, qui, promu -au rang de capitale officielle de l’île Hoste, portait depuis le nom de -Libéria; après cet effort, il s’était reposé. - -Le don généreux du Gouvernement chilien lui fournit l’occasion de faire -un deuxième acte d’autorité, dont l’important objet fut l’organisation -des plaisirs de son peuple. Sur son ordre, tandis que la moitié des -boissons alcooliques apportées par le _Ribarto_ était mise en réserve, -l’autre moitié fut distribuée aux colons. Le résultat de cette largesse -ne se fit pas attendre. Beaucoup perdirent immédiatement la raison, et -Lazare Ceroni plus que tous les autres. Tullia et sa fille eurent ainsi -à subir de nouveau d’abominables scènes, dont les éclats se perdirent -dans le grondement de la kermesse qui, pour la seconde fois, secouait -tout le campement. - -On buvait. On jouait. On dansait aussi, aux sons du violon de Fritz -Gross, que l’alcool avait ressuscité. Les plus sobres faisaient cercle -autour du génial musicien. Le Kaw-djer lui-même ne dédaigna pas de -passer la rivière, attiré par ces chants merveilleux, plus merveilleux -encore d’être uniques dans ces lointaines régions. Quelques habitants -du Bourg-Neuf l’accompagnaient alors, Harry Rhodes et sa famille qui -goûtaient vivement le charme de cette musique, Halg et Karroly, pour -qui elle était une véritable révélation et qui bayaient littéralement -d’admiration. Quant à Dick et Sand, ils ne manquaient aucune audition -et se précipitaient sur la rive droite dès que le violon se faisait -entendre. - -A vrai dire, Dick n’allait y chercher qu’une nouvelle occasion de jeu. -Il sautait et dansait à perdre haleine, en respectant plus ou moins la -mesure. Mais il n’en était pas de même de son camarade. Comme lors des -précédentes auditions, Sand se plaçait au premier rang, et là, les yeux -agrandis, la bouche entr’ouverte, frissonnant d’une profonde émotion, -il écoutait de toutes ses forces, sans perdre une note, jusqu’au moment -où la dernière s’envolait dans l’espace. - -Son attitude recueillie finit par frapper le Kaw-djer. - -«Tu aimes donc ça, la musique, mon garçon? lui demanda-t-il un jour. - ---Oh!... Monsieur!... soupira Sand. - -Il ajouta d’un air extasié: - ---Jouer... jouer du violon, comme M. Gross!... - ---Vraiment!... fit le Kaw-djer, amusé par l’ardeur du petit garçon, -ça t’amuserait tant que ça?... Eh bien! mais on pourra peut-être te -satisfaire. - -Sand le regarda d’un air incrédule. - ---Pourquoi pas? reprit le Kaw-djer. A la première occasion, je -m’occuperai de te faire venir un violon. - ---Vrai, Monsieur?... dit Sand les yeux brillants de bonheur. - ---Je te le promets, mon garçon, affirma le Kaw-djer. Par exemple, il te -faudra patienter!» - -Sans pousser la passion musicale au même point que le jeune mousse, les -autres émigrants semblaient prendre plaisir à ces concerts. C’était une -distraction qui interrompait la monotonie de leur existence. - -Cet indéniable succès de Fritz Gross donna une idée à Ferdinand -Beauval. Deux fois par semaine régulièrement, une ration fut prélevée -au profit du musicien sur la réserve de liqueurs alcooliques, et, deux -fois par semaine, Libéria eut par conséquent son concert, à l’exemple -de tant d’autres villes plus policées. - -Le baptême de la capitale et l’organisation de ses plaisirs suffirent à -épuiser les facultés organisatrices de Ferdinand Beauval. Au surplus, -il avait tendance, en constatant la satisfaction générale, à s’admirer -complaisamment dans son œuvre. Des souvenirs classiques s’évoquaient -dans sa mémoire. _Panem et circences_, demandaient les Romains. Lui, -Beauval, n’avait-il pas satisfait à cette antique revendication? Le -pain, le _Ribarto_ l’avait assuré, et les récoltes futures feraient -le reste. Les plaisirs, le violon de Fritz Gross les représentait, en -admettant que tout ne fût pas plaisir dans ce farniente perpétuel, au -milieu duquel s’écoulait l’existence de la fraction de la colonie qui -avait le bonheur de vivre sous l’autorité immédiate du Gouverneur. - -Le mois de février, puis le mois de mars s’écoulèrent, sans que fût -troublé l’optimisme de celui-ci. Quelques discussions, voire quelques -rixes troublaient bien parfois la paix de Libéria. Mais c’étaient -là des incidents sans importance sur lesquels Beauval estimait très -politique de fermer les yeux. - -Les derniers jours du mois de mars amenèrent malheureusement la fin de -sa quiétude. Le premier incident qui la troubla et fut comme le prélude -des dramatiques péripéties qui n’allaient pas tarder à se dérouler, -n’avait par lui-même aucune importance. Il ne s’agissait encore que -d’une altercation, mais cette altercation, en raison de son caractère -et de ses conséquences, ne parut pas à Beauval devoir comporter une -solution pacifique, et il jugea nécessaire de sortir de son habile -effacement. Mal lui en prit, d’ailleurs, et son intervention eut un -résultat sur lequel il ne comptait guère. - -Halg fut, à son corps défendant, le héros de cet incident. - -Après la bataille inégale qu’il avait été obligé de soutenir contre -Sirk et les quatre émigrants qui accompagnaient celui-ci, plusieurs -semaines s’étaient écoulées sans qu’il revît son rival. Par crainte -probablement d’une intervention plus efficace du Kaw-djer, ses -agresseurs avaient, depuis lors, cessé de prétendre au produit de -sa pêche. Bientôt, d’ailleurs, l’arrivée du _Ribarto_ mit tout le -monde d’accord. Qu’importaient quelques poissons de plus ou de moins, -maintenant que les provisions étaient devenues si abondantes qu’on -pouvait à bon droit les considérer comme inépuisables? - -Malheureusement, la cargaison du _Ribarto_ n’était pas exclusivement -formée de denrées alimentaires. Le navire contenait aussi une certaine -quantité d’alcool, et, Beauval ayant commis l’imprudence de le -distribuer, le pernicieux breuvage avait aussitôt porté le trouble dans -le campement. - -Chez les Ceroni, les choses prirent tout particulièrement une mauvaise -tournure. Les drames incessants qu’y provoqua l’ivresse de Lazare -Ceroni eurent pour conséquence d’accentuer l’aversion que Sirk et -Halg éprouvaient l’un pour l’autre. Alors que le second s’érigeait en -défenseur de Tullia et de sa fille, le premier semblait flatter le -vice du misérable époux et du père indigne. Cette attitude de Sirk -emplissait de colère le cœur du jeune Indien, qui ne pouvait pardonner -à son rival les larmes de Graziella. - -L’épuisement de l’alcool distribué ne ramena pas le calme. Grâce à -son intimité avec Ferdinand Beauval, Sirk, reprenant pour son compte -la méthode de Patterson, parvint à renouveler la provision de Lazare -Ceroni, dont il espérait capter ainsi la bienveillance. - -Le procédé, qui avait réussi une première fois, réussissait une -seconde. L’ivrogne prenait ouvertement parti pour celui qui favorisait -sa déplorable passion et se déclarait son allié. Bientôt il n’appela -plus Sirk autrement que son gendre, en jurant qu’il saurait briser la -résistance de Graziella. - -La jeune fille évitait de mettre Halg au courant de la contrainte -contre laquelle il lui fallait lutter, mais celui-ci la devinait en -partie, et, conscient du jeu de Sirk, sa haine croissait de jour en -jour. - -Les choses en étaient là, quand, dans la matinée du 29 mars, Halg, -au moment où il venait de traverser le ponceau pour se rendre sur la -rive droite, aperçut, à cent mètres de lui, Graziella, qui, échevelée, -courant à perdre haleine, semblait fuir quelque danger redoutable. - -Elle fuyait, en effet, et un redoutable danger, car, à cinquante pas -derrière elle, Sirk la poursuivait de toute la vitesse de ses jambes. - -«Halg!... Halg!... A moi!...» appela Graziella, dès qu’elle vit le -jeune Indien. - -Celui-ci, s’élançant à son secours, barra la route au poursuivant. - -Mais Sirk dédaignait un si frêle adversaire. Après un court arrêt, il -reprit son élan et, poussant un sourd ricanement, se précipita tête -baissée. - -L’événement lui prouva bientôt sa présomption. Si Halg était jeune, il -devait à sa vie sauvage une adresse de singe et des muscles d’acier. -Quand l’ennemi fut à portée, ses deux bras se détendirent ensemble -comme des ressorts, et ses deux poings l’atteignirent à la fois au -visage et à la poitrine. Sirk, assommé, s’écroula. - -Les jeunes gens s’empressèrent de battre en retraite et de rechercher -un refuge sur la rive gauche, poursuivis par les vociférations du -vaincu, qui, ayant péniblement retrouvé le souffle, les couvrait des -plus effroyables menaces. - -Sans lui répondre, Halg et Graziella allèrent en droite ligne trouver -le Kaw-djer que la jeune fille aborda en suppliante. - -L’existence était devenue intolérable pour elle sur l’autre rive. -Autant qu’elle l’avait pu, elle avait caché ses misères, mais celles-ci -en arrivaient à un point où mieux valait tout dire. Ce matin même, Sirk -s’était enhardi jusqu’à la violence. Il l’avait malmenée, frappée, -malgré l’intervention de l’impuissante Tullia, tandis que Lazare -Ceroni--chose affreuse à dire!--semblait au contraire l’encourager. -Graziella avait enfin réussi à prendre la fuite, mais nul ne sait -quelle aurait été la fin de l’aventure, si Halg n’en avait pas brusqué -le dénouement. - -Le Kaw-djer avait écouté ce récit avec son calme habituel. - -«Et maintenant, demanda-t-il, que comptez-vous faire, mon enfant? - ---Rester près de vous!... s’écria Graziella. Accordez-moi votre -protection, je vous en supplie! - ---Elle vous est assurée, affirma le Kaw-djer. Quant à rester ici, -cela vous regarde; chacun est libre de soi-même. Tout au plus me -permettrai-je de vous donner un conseil pour le choix de votre demeure. -Si vous m’en croyez, vous demanderez l’hospitalité à la famille Rhodes, -qui vous l’accordera certainement à ma prière.» - -Cette sage solution ne se heurta, en effet, à aucune difficulté. -La fugitive fut reçue à bras ouverts par la famille Rhodes, et -spécialement par Clary, heureuse d’avoir une compagne de son âge. - -Un souci torturait, cependant, le cœur de Graziella. Qu’allait devenir -sa mère dans l’enfer où elle l’avait abandonnée? Le Kaw-djer la -rassura. Sur l’heure, il irait inviter Tullia à rejoindre sa fille. - -[Illustration: Les jeunes gens s’empressèrent de battre en retraite... -(Page 188.)] - -Disons tout de suite qu’il devait échouer dans sa charitable -mission. Tout en approuvant le départ de Graziella et en -s’applaudissant de la savoir en sûreté sur l’autre rive sous la -protection d’une famille honorable, Tullia se refusa obstinément à -quitter son mari. La tâche qu’elle avait accepté d’accomplir, elle -l’accomplirait jusqu’au bout. Cette tâche, c’était d’accompagner sur la -route de la vie, quoiqu’elle en dût souffrir, et dût-elle en mourir, -cet homme qui, en ce moment même, cuvait, masse inerte, sa première -ivresse de la journée. - -En rapportant cette réponse, à laquelle il s’attendait, d’ailleurs, le -Kaw-djer trouva, près de Graziella, Ferdinand Beauval, soutenant contre -Harry Rhodes une discussion qui commençait à tourner à l’aigre. - -«Qu’y a-t-il? demanda le Kaw-djer. - ---Il y a, répondit Harry Rhodes irrité, que Monsieur se permet de -venir réclamer jusque chez moi Graziella, qu’il prétend ramener à son -délicieux père. - ---En quoi les affaires de la famille Ceroni regardent-elles M. Beauval? -interrogea le Kaw-djer d’un ton où grondait un commencement d’orage. - ---Tout ce qui se passe dans la colonie regarde le Gouverneur, expliqua -Beauval, en s’efforçant de se hausser, par l’attitude et l’accent, à la -dignité qui convenait à cette fonction. - ---Or, le Gouverneur?... - ---C’est moi. - ---Ah! Ah!... fit le Kaw-djer. - ---J’ai été saisi d’une plainte... commença Beauval sans relever la -menaçante ironie de l’interruption. - ---Par Sirk! dit Halg, qui n’ignorait pas les accointances des deux -personnages. - ---Nullement, rectifia Beauval, par le père, par Lazare Ceroni, lui-même. - ---Bah!... objecta le Kaw-djer. C’est donc que Lazare Ceroni parle en -dormant?... Car il dort. Il ronfle même en ce moment. - ---Vos railleries n’empêcheront pas qu’un crime ait été commis sur le -territoire de la colonie, répliqua Beauval d’un ton rogue. - ---Un crime?... Voyez-vous ça!... - ---Oui, un crime. Une jeune fille encore mineure a été arrachée à sa -famille. Un tel acte est qualifié crime dans la loi de tous les pays. - ---Il y a donc des lois à l’île Hoste? demanda le Kaw-djer, dont -les yeux, à ce mot de loi, eurent des éclairs inquiétants. De qui -émanent-elles donc, ces lois? - ---De moi, répondit Beauval d’un air superbe, de moi qui représente les -colons et qui, à ce titre, ai droit à l’obéissance de tous. - ---Comment avez-vous dit?... s’écria le Kaw-djer. Obéissance, je -crois?... Parbleu, voici ma réponse: Sur l’île Hoste, terre libre, nul -ne doit obéissance à personne. Libre, Graziella est venue ici, et libre -elle y restera, si telle est sa volonté... - ---Mais... tenta de placer Beauval. - ---Il n’y a pas de mais. Qui se risquera à parler d’obéissance me -trouvera contre lui. - ---C’est ce que nous verrons, riposta Beauval. Respect est dû à la loi, -et dussé-je recourir à la force... - ---La force!... s’écria le Kaw-djer. Essayez-en donc! En attendant -je vous conseille de ne pas lasser ma patience et de regagner votre -capitale, si vous désirez n’y pas être reconduit trop vite. - -L’aspect du Kaw-djer était si peu rassurant, que Beauval jugea prudent -de ne pas insister; il battit en retraite, suivi à vingt pas par le -Kaw-djer, Harry Rhodes, Hartlepool et Karroly. - -Quand il fut en sûreté de l’autre côté de la rivière, il se retourna -menaçant: - ---Nous nous reverrons!» cria-t-il. - -Si peu redoutable que fût la colère de Beauval, il y avait lieu -pourtant d’en tenir compte dans une certaine mesure. L’orgueil meurtri -peut donner du cœur au plus lâche, et il n’était pas impossible qu’il -se risquât, avec la complicité de ses clients ordinaires, à quelque -coup de main, en profitant de l’obscurité de la nuit. - -Heureusement, il était facile de parer à ce danger. Beauval, en se -retournant de nouveau cent pas plus loin, put voir Hartlepool et -Karroly en train d’enlever le tablier du ponceau qui reliait les -deux rives. La flottille étant tout entière à l’ancre dans l’anse du -Bourg-Neuf, les communications étaient ainsi coupées avec Libéria, et -une surprise devenait irréalisable. - -En comprenant à quel travail se livraient ses adversaires, Beauval, -furieux, montra le poing. - -Le Kaw-djer se contenta de hausser les épaules, et, l’une après -l’autre, les planches du tablier continuèrent à tomber. Bientôt, il ne -subsista que les madriers formant les piles, contre lesquels bruissait -l’eau de la rivière séparant désormais les deux campements adverses. - -Ainsi se manifestait une fois de plus la nature combative des humains. -En acceptant dans leur cœur la possibilité d’un recours à la guerre, -en y préludant, de la manière que l’usage a consacrée, par la rupture -des relations diplomatiques, ces habitants de deux hameaux perdus aux -confins du monde habitable prouvaient que les citoyens des grands -empires ne sont pas les seuls à mériter le nom d’hommes. - - - - -IX - -LE DEUXIÈME HIVER. - - -Lorsque le mois d’avril ramena l’hiver avec lui, aucun fait nouveau de -quelque importance n’avait jalonné la vie poignante et monotone des -habitants de Libéria. Tant que la température fut clémente, ils se -laissèrent vivre sans souci de l’avenir, et les troubles atmosphériques -dont s’accompagne l’équinoxe les surprirent en plein rêve. Par exemple, -aux premiers souffles des bourrasques hivernales, Libéria parut se -dépeupler. De même que l’année précédente, on se calfeutra au fond des -maisons closes. - -Au Bourg-Neuf, l’existence n’était pas beaucoup plus active, -les travaux de plein air, et notamment la pêche, étant devenus -impraticables. Dès le début du mauvais temps, le poisson avait fui -dans le Nord vers les eaux moins froides du détroit de Magellan. Les -pêcheurs laissaient donc à l’ancre leurs barques inutiles. Qu’en -eussent-ils fait d’ailleurs au milieu des eaux soulevées par le vent? - -Après la tempête, ce fut la neige. Puis un rayon de soleil, amenant le -dégel, transforma le sol en marécage. Puis ce fut la neige encore. - -Dans tous les cas, quand bien même le tablier du ponceau fût resté -en place, les communications eussent été malaisées entre la capitale -et son faubourg, et Beauval eût été bien empêché de mettre ses -menaces à exécution. Mais ne les avait-il pas oubliées? Depuis qu’on -l’avait si vertement expulsé de la rive gauche, elles étaient restées -lettre morte, et désormais de plus graves et plus pressants soucis -l’accablaient, au regard desquels le souvenir de l’injure reçue devait -singulièrement décroître d’importance. - -Réduite à presque rien après la proclamation de l’indépendance, la -population de Libéria avait maintenant tendance à s’accroître. Ceux -des émigrants partis dans l’intérieur de l’île qui, pour un motif ou -pour un autre, n’avaient pas réussi dans leurs essais de colonisation, -refluaient vers la côte à l’approche de la mauvaise saison, et ils y -apportaient avec eux des germes de misère et de troubles que Beauval -n’avait pas prévus. - -Ce n’est pas qu’il fût menacé personnellement. Ainsi qu’il l’avait -supposé avec raison, on acceptait sans difficulté le fait accompli. -Personne ne manifestait la moindre surprise de le trouver promu à -la dignité de Gouverneur. Ces pauvres gens avaient, de naissance, -l’habitude d’être les inférieurs de tout le monde, et rien ne leur -semblait plus normal qu’un de leurs semblables s’attribuât le droit -de les régenter. Il y a d’inéluctables nécessités contre lesquelles -il serait fou de s’insurger. Qu’ils fussent petits et qu’il existât -des grands, qu’on les commandât et qu’ils obéissent, cela était dans -l’ordre naturel des choses. - -Par exemple, la puissance du maître n’allait pas sans des obligations -symétriques. A celui qui s’élevait au-dessus de tous incombait le -devoir d’assurer la vie de tous. Pour eux l’humble docilité, mais à -la condition que leur pitance fût assurée. A lui l’éclat du pouvoir, -mais à la condition qu’il prit toutes les initiatives, qu’il assumât -toutes les responsabilités, que la foule, malléable tant qu’elle est -satisfaite, saurait bien rendre effectives, du jour où les ventres -crieraient famine. - -Or, l’accroissement inattendu des bouches à nourrir tendait à rendre -cette échéance plus prochaine. - -Ce fut le 15 avril qu’on vit revenir le premier de ces émigrants -qui se reconnaissaient vaincus dans leur lutte contre la nature. Il -apparut vers la fin du jour, traînant avec lui sa femme et ses quatre -enfants. Triste caravane! La femme, hâve, amaigrie, vêtue d’une jupe -en lambeaux, les enfants, deux filles et deux garçons, dont le dernier -avait cinq ans à peine, s’accrochant, presque nus, à la robe de leur -mère. En avant, le père, marchant seul, l’air las et découragé. - -On s’empressa autour d’eux. On les accabla de questions. - -L’homme, tout ragaillardi de se retrouver parmi d’autres hommes, -raconta brièvement son histoire. Parti l’un des derniers, il avait -dû longtemps cheminer avant de rencontrer de la terre sans maître. -C’est seulement dans la deuxième quinzaine de décembre qu’il y était -parvenu et qu’il s’était mis à l’œuvre. En premier lieu, il avait bâti -sa demeure. Très mal outillé, livré à ses seules forces, il avait eu -grand mal à mener son entreprise à bonne fin, d’autant plus que son -ignorance de la construction lui fit commettre plusieurs erreurs qui se -traduisirent par une augmentation de la durée du travail. - -Après six semaines d’efforts ininterrompus, ayant enfin terminé une -grossière cabane, il avait entrepris le défrichement. Malheureusement, -sa mauvaise étoile l’avait conduit sur un sol lourd et sillonné d’un -inextricable réseau de racines dans lequel la pioche et la bêche -avaient peine à se frayer passage. Malgré son labeur acharné, la -surface préparée pour l’ensemencement était insignifiante, lorsque -l’hiver fit son apparition. - -Toute culture étant ainsi arrêtée net, dans un moment où il ne pouvait -encore espérer la moindre récolte, et les vivres, d’autre part, -commençant à lui manquer, il avait dû se résigner à abandonner sur -place ses quelques outils et ses inutiles semences, et à refaire en -sens inverse le long chemin parcouru quatre mois plus tôt d’un cœur -joyeux. Dix jours durant, sa famille et lui s’étaient traînés à travers -l’île, se terrant sous la neige pendant les tourmentes, marchant avec -de la boue jusqu’aux genoux quand la température devenait plus douce, -pour arriver finalement à la côte, harassés, épuisés, affamés. - -Beauval s’occupa de soulager ces pauvres gens. Par ses soins, une des -maisons démontables leur fut attribuée, et on leur donna des vivres sur -lesquels ils se jetèrent goulûment. Cela fait, il considéra l’incident -comme résolu de satisfaisante façon. - -Les jours suivants le détrompèrent. Il ne s’en passait plus que l’un -ou l’autre des émigrants partis au printemps ne regagnât la côte, -ceux-ci seuls, ceux-là ramenant avec eux femmes et enfants, mais tous -pareillement déguenillés et pareillement affamés. - -Certaines familles revenaient moins nombreuses qu’elles n’étaient -parties. Où étaient les manquants? Morts sans doute. Et sans doute, -aussi, la théorie lamentable des survivants continuait à s’égrener -à travers l’île, tous convergeant vers le même point: Libéria, où -leur flux ininterrompu ne tarderait pas à poser le plus effrayant des -problèmes. - -[Illustration: Sur l’autre berge, une centaine d’hommes... (Page 199.)] - -Vers le 15 juin, plus de trois cents colons étaient venus grossir -la population de la capitale. Jusque-là, Beauval avait pu suffire à -la tâche. Chacun, grâce à lui, avait trouvé refuge dans les maisons -démontables où l’on s’entassait comme autrefois. Mais quelques-unes -de ces maisons ayant été transportées sur la rive gauche où elles -formaient désormais le Bourg-Neuf, d’autres ayant été détruites avec -imprévoyance, certaines ayant été réunies en une seule plus vaste que -Beauval appelait pompeusement son «Palais», la place alors commença à -manquer, et il fallut de nouveau recourir aux tentes. - -Mais la question des vivres dominait toutes les autres. Cette multitude -de bouches avides diminuaient rapidement les provisions apportées par -le _Ribarto_. Alors qu’on pensait avoir la vie assurée pour une année -et plus, on ne pourrait même pas, du train dont allaient les choses, -atteindre le printemps. Beauval eut la sagesse de le comprendre et, -faisant enfin acte de chef, rendit un décret par lequel il rationnait -sévèrement la population croissante. - -Il fut débordé. On ne tenait aucun compte d’un décret qu’on savait -être dénué de sanction. Afin de le faire respecter, force lui fut de -recruter parmi ses plus chauds partisans une vingtaine de volontaires -qui montèrent la garde autour des provisions, comme l’avaient jadis -montée l’équipage du _Jonathan_. Cette mesure excita des murmures, mais -Beauval fut obéi. - -Celui-ci croyait en avoir fini avec les difficultés de la situation -ou du moins avoir reculé les mauvais jours autant que cela était -humainement possible, quand d’autres catastrophes fondirent sur Libéria. - -Tous ces vaincus, qui refluaient vers la mer, y revenaient moralement -déprimés, affaiblis physiquement tant par le climat que par les -privations et les fatigues de la route. Ce qui devait arriver arriva. -Une violente épidémie se déclara. La maladie et la mort firent rage -dans cette population débilitée. - -L’excès de leur détresse ramena vers le Kaw-djer la pensée de ces -malheureux. Jusqu’au milieu du mois de juin, ils ne s’étaient pas -inquiétés de son absence. On oublie facilement des bienfaits passés, -qu’on ne s’estime pas dans le cas de recevoir dans l’avenir. Mais la -misère où ils étaient réduits les fit songer à celui qui tant de fois -déjà les avait secourus. Pourquoi les abandonnait-il, à cette heure -où tant de maux les accablaient? Quels que fussent les motifs de la -scission survenue entre le campement principal et son annexe, combien -ces motifs leur paraissaient légers en regard de leurs souffrances! Et -peu à peu, plus nombreux de jour en jour, les regards se tendirent vers -le Bourg-Neuf, dont les toits perçaient la neige sur l’autre rive. - -Un jour,--on était alors au 10 juillet,--le Kaw-djer occupait son -temps, une brume épaisse le retenant chez lui, à réparer une de ses -blouses en peau de guanaque, quand il crut entendre une voix qui le -hélait au loin. Il prêta l’oreille. Un instant plus tard, un nouvel -appel parvenait jusqu’à lui. - -Le Kaw-djer sortit sur le seuil de sa maison. - -Il faisait ce jour-là un temps de dégel. Sous l’influence d’une humide -brise de l’Ouest, la neige avait fondu. Devant lui, c’était un lac -de boue, au-dessus duquel traînaient des vapeurs, brumailles en bas, -en haut nuages, qui, les uns après les autres, se déversaient en -cataractes sur le sol détrempé. Impuissant à percer le brouillard, le -regard à cent pas ne distinguait plus rien. Au delà, tout disparaissait -dans un mystère. On n’apercevait même pas la mer, qui, abritée par la -côte, battait le rivage de vagues paresseuses et comme alanguies par la -tristesse générale des choses. - -«Kaw-djer!...» appela la voix dans la brume. - -Presque étouffée par l’éloignement, cette voix, venue du côté de la -rivière, arrivait au Kaw-djer comme une plainte. - -Celui-ci se hâta et bientôt il atteignit la rive. Spectacle pitoyable! -Sur l’autre berge, séparés de lui par l’eau rapide que la destruction -du pont rendait infranchissable, une centaine d’hommes se traînaient. -Des hommes? Des spectres plutôt, ces êtres décharnés, en haillons. Dès -qu’ils aperçurent celui qui incarnait leur espoir, ils se redressèrent -à la fois et, d’un même mouvement, tendirent vers lui leurs bras -suppliants. - -«Kaw-djer!... appelaient-ils à l’unisson. Kaw-djer!...» - -Celui dont ils réclamaient ainsi le secours frémit dans tout son être. -Quelle catastrophe s’était donc abattue sur Libéria pour que ses -habitants fussent réduits à un si affreux dénuement? - -Le Kaw-djer, ayant du geste encouragé ces malheureux, appela à son -aide. En moins d’une heure, Halg, Hartlepool et Karroly eurent rétabli -le tablier du ponceau et il passa sur la rive droite. Aussitôt un -cercle de visages anxieux l’entoura. Leur aspect eût troublé le cœur le -plus dur. Quelles fièvres brûlaient dans ces yeux caves! Mais une sorte -de joie les illuminait maintenant. Le bienfaiteur, le sauveur était -là. Et les pauvres hères entouraient le Kaw-djer, ils se pressaient -contre lui, ils touchaient ses vêtements, tandis que dans les gorges -contractées gloussaient comme des rires de confiance et de joie. - -Le Kaw-djer ému regardait, écoutait en silence. Ils lui disaient leur -misère. Ceux-ci, venus là pour eux-mêmes, lui expliquaient le mal qui -les tenaillait, ceux-là imploraient pour le salut d’êtres chers, femmes -ou enfants, qui agonisaient au même instant à Libéria. - -Le Kaw-djer prêta patiemment l’oreille aux plaintes, car il savait -qu’une bonté compatissante est le plus puissant des remèdes, puis il -leur répondit collectivement. Chacun devait rentrer chez soi. Il irait -voir tout le monde. Personne ne serait oublié. - -On lui obéit avec empressement. Dociles comme de petits enfants, tous -reprirent la route du campement. - -Les réconfortant, les soutenant de la parole et du geste, trouvant pour -chacun le mot qu’il fallait, le Kaw-djer les accompagna et s’engagea -avec eux entre les demeures éparses. Quel changement depuis qu’on les -avait édifiées! Tout trahissait le désordre et l’incurie. Une année -avait suffi pour transformer en maisons vétustes ces constructions -fragiles qui s’effritaient déjà. Quelques-unes semblaient inhabitées. -La plupart, en tous cas, étaient closes, et rien, sauf les amas -d’immondices qui les entouraient, ne révélait qu’elles fussent -habitées. Cependant, sur le pas des portes, apparaissaient de rares -colons, que l’expression sombre des visages disait accablés par l’ennui -et par le découragement. - -Le Kaw-djer passa devant le «palais» du Gouvernement, où, pour le -suivre des yeux, Beauval entr’ouvrit une fenêtre. D’ailleurs, celui-ci -ne donna pas autrement signe de vie. Quelle que fût sa rancune, il -comprenait sans doute que ce n’était pas le moment de la satisfaire. -Personne n’eût toléré un acte d’hostilité contre celui dont on -attendait le salut. - -Au surplus, Beauval, dans son for intérieur, n’était pas loin de -s’applaudir de cette intervention du Kaw-djer. Lui aussi, il en -attendait quelque secours. Gouverner est agréable et facile quand les -jours heureux succèdent aux jours heureux. Mais il en allait maintenant -d’autre sorte, et le chef d’un peuple de moribonds ne pouvait trouver -mauvais qu’un autre l’aidât bénévolement à soutenir le poids d’une -autorité devenue bien lourde, mais qu’il se réservait _in petto_ -de reconquérir dans son intégralité, lorsque les destins seraient -favorables. - -Nul ne s’opposa donc à ce que le Kaw-djer accomplît sa mission -charitable, et son œuvre de dévouement ne rencontra aucun obstacle. -Quelle vie fut la sienne à partir de ce jour! Dès les premières heures -du matin, par tous les temps, il passait la rivière et se rendait -du Bourg-Neuf à Libéria. Là, jusqu’au soir, il allait de maison en -maison, se penchait sur les grabats sordides, respirait les haleines -enfiévrées, distribuait sans se lasser soins médicaux et paroles -d’espoir ou de consolation. - -La mort avait beau s’acharner à frapper, sa clientèle de miséreux n’en -était pas diminuée. De nouveaux émigrants, revenant de l’intérieur, -bouchaient perpétuellement les vides. Sans cesse, il en arrivait, dans -un état d’épuisement d’autant plus accentué que ceux-ci avaient résisté -plus longtemps. - -Quels que fussent sa science et son dévouement, le Kaw-djer ne pouvait -dominer la fatalité des choses. En vain, il luttait pied à pied contre -la tombe avide, les décès se multipliaient dans Libéria décimée. - -Il vivait au milieu des tristesses. Femmes et maris à jamais séparés, -mères pleurant leurs enfants morts, autour de lui ce n’était que -gémissements et que larmes. Rien ne lassait son courage. Quand le -médecin devait se déclarer vaincu, le rôle du consolateur commençait. - -Parfois aussi, et c’était alors plus triste encore peut-être, nul -n’avait besoin de ses consolations, et le défunt, solitaire jusque dans -la mort, ne laissait derrière lui personne qui le pleurât. Cela n’était -point rare, dans cette réunion d’émigrants, épaves dispersées par les -houles de la vie. - -Un matin, notamment, comme il arrivait au campement, on l’appela près -d’une masse informe d’où un râle s’élevait. C’était un homme, en effet, -que cette masse informe à force d’énormité, un homme que le sort avait -catalogué sous le nom de Fritz Gross dans la liste infinie des passants -de la terre. - -Un quart d’heure plus tôt, au moment où, au sortir du sommeil, il -s’exposait au froid du dehors, le musicien avait été foudroyé. Il -avait fallu se mettre à dix pour le traîner jusqu’au coin dans lequel -il agonisait. Au visage violacé, à la respiration courte et rauque du -malade, le Kaw-djer diagnostiqua une congestion pulmonaire, et un bref -examen le convainquit qu’aucune médication ne pourrait l’enrayer dans -cet organisme ravagé par l’alcool. - -L’événement vérifia son pronostic. Quand il revint, Fritz Gross n’était -plus de ce monde. Son grand corps déjà froid gisait à même le sol, -saisi par l’immobilité éternelle, et ses yeux étaient désormais fermés -aux choses d’ici-bas. - -Mais une particularité attira l’attention du Kaw-djer. Un instant de -lucidité avait traversé, sans doute, l’agonie du défunt, lui rendant -pendant la durée d’un éclair la conscience du génie qui allait périr -avec lui et, peut-être aussi, du mauvais usage qu’il en avait fait. -Avant d’expirer, il avait pensé à dire adieu à la seule chose qu’il eût -aimée sur la terre. En tâtonnant, il avait cherché son violon, afin de -pouvoir étreindre, au moment du grand départ, l’instrument merveilleux -qui reposait maintenant sur son cœur, abandonné par la main défaillante -qui l’y avait placé. - -Le Kaw-djer prit ce violon d’où tant de chants divins s’étaient envolés -et qui n’appartenait plus désormais à personne, puis, de retour au -Bourg-Neuf, il se dirigea vers la maison occupée par Hartlepool et les -deux mousses. - -«Sand!... appela-t-il, en ouvrant la porte. - -L’enfant accourut. - ---Je t’avais promis un violon, mon garçon, dit le Kaw-djer. Le voici. - -Sand, tout pâle de surprise et de joie, prit l’instrument d’une main -tremblante. - ---Et c’est un violon qui sait la musique! ajouta le Kaw-djer, car c’est -celui de Fritz Gross. - ---Alors..., balbutia Sand, M. Gross... veut bien... - ---Il est mort, expliqua le Kaw-djer. - ---Ça fait un ivrogne de moins,» déclara froidement Hartlepool. - -Telle fut l’oraison funèbre de Fritz Gross. - -Quelques jours après, un autre décès, celui de Lazare Ceroni, toucha -plus directement le Kaw-djer. La disparition du père de Graziella -ne pouvait, en effet, que favoriser l’accomplissement des rêves de -Halg. Tullia n’appela à son aide que lorsqu’il était trop tard pour -intervenir avec quelque chance de succès. Dans son ignorance, elle -avait laissé la maladie se développer librement, sans concevoir -d’inquiétudes plus vives que de coutume. Savoir que celui à qui elle -avait tout sacrifié était irrémédiablement perdu fut pour elle un -véritable coup de foudre. - -D’ailleurs, l’intervention du Kaw-djer, eût-elle été moins tardive, -fût pareillement restée inefficace. Le mal de Lazare Ceroni était -de ceux qui ne pardonnent pas. Juste conséquence de sa longue -intempérance, la phtisie galopante allait l’emporter en huit jours. - -[Illustration: «Je t’avais promis un violon, mon garçon, le voici.» -(Page 202.)] - -Quand tout fut terminé, quand le mort fut rendu à la terre, le Kaw-djer -n’abandonna pas la malheureuse Tullia. Prostrée, accablée, elle -semblait à son tour sur le bord de la tombe. Des années et des années -au milieu des pires douleurs, elle n’avait vécu que pour aimer, aimer -malgré tout celui qui l’abandonnait à mi-côte du calvaire de la vie. Le -ressort qui l’avait soutenue étant maintenant brisé, elle s’affaissait, -lasse de son inutile effort. - -Le Kaw-djer emmena la pauvre femme au Bourg-Neuf, près de Graziella. -S’il existait un remède capable de guérir ce cœur déchiré, l’amour -maternel accomplirait le miracle. - -Inerte, à demi-inconsciente, Tullia se laissa conduire et, chargée de -ses humbles richesses, quitta docilement sa maison. - -Dans cet état de profond anéantissement, comment eût-elle aperçu Sirk, -qu’elle croisa au moment d’atteindre le ponceau réunissant les deux -rives? - -Le Kaw-djer ne l’aperçut pas davantage. Ignorants de la rencontre, tout -deux passèrent en silence. - -Mais Sirk les avait vus, lui, et s’était arrêté sur place, le -visage pâli par une soudaine fureur. Lazare Ceroni mort, Graziella -réfugiée au Bourg-Neuf, Tullia allant s’y fixer à son tour, c’était, -il le comprenait, la ruine définitive de ses projets si âprement -poursuivis. Longtemps, il suivit des yeux cet homme et cette femme qui -s’éloignaient côte à côte. Si le Kaw-djer s’était retourné, il aurait -surpris ce regard et peut-être, malgré son courage, eût-il alors connu -la peur. - - - - -X - -DU SANG. - - -Le défilé de ceux qui venaient se réfugier à Libéria dura -interminablement. Pendant tout l’hiver, il en arriva chaque jour. L’île -Hoste semblait être un réservoir inépuisable, et on eût dit vraiment -qu’elle rendait plus de misérables qu’elle n’en avait reçu. Ce fut au -début de juillet que le flot atteignit son maximum, puis il se ralentit -de jour en jour, pour cesser définitivement le 29 septembre. - -Ce jour-là, on vit encore un émigrant descendre des hauteurs et se -traîner péniblement jusqu’au campement. A demi-nu, d’une maigreur de -squelette, il était dans un état lamentable. Il s’affaissa en arrivant -aux premières maisons. - -Pareille aventure était trop ordinaire pour qu’on s’émût outre mesure. -On releva le malheureux, on le réconforta, et l’on ne s’occupa plus de -lui. - -La source, à partir de ce moment, fut tarie. Qu’en fallait-il inférer? -Que ceux dont on était sans nouvelles avaient eu meilleure fortune, ou -bien qu’ils étaient morts? - -Plus de sept cent cinquante colons étaient alors revenus à la côte, -au dernier degré, pour la plupart, de la dégradation physique et de -l’affaissement moral. Ces organismes affaiblis offraient aux maladies -le meilleur des terrains, et le Kaw-djer se surmenait à lutter contre -elles. A mesure que l’hiver avançait, les décès se multipliaient. -C’était une véritable hécatombe. Hommes, femmes et enfants, jeunes et -vieux, la mort les frappait tous indistinctement. - -Mais elle avait beau supprimer tant de bouches voraces, il en restait -trop encore pour que les provisions du _Ribarto_ fussent suffisantes. -Quand Beauval s’était résolu, bien tardivement déjà, à rationner ses -administrés, il ne pouvait prévoir que leur nombre augmenterait dans -de telles proportions et, lorsqu’il connut son erreur et voulut la -réparer, il n’était plus temps. Le mal était fait. Le 25 septembre, le -magasin des provisions distribua ses derniers biscuits, et la foule -épouvantée vit se lever le hideux spectre de la faim. - -Par la faim, la faim qui déchire les entrailles, la faim qui ronge, -et tord, et vrille, telle était la mort dont allaient cruellement, -lentement,--si lentement!--périr les naufragés du _Jonathan_! - -Sa première victime fut Blaker. Il mourut le troisième jour dans des -souffrances atroces, malgré les soins du Kaw-djer que l’on prévint -trop tard. Celui-ci n’était plus, cette fois, en droit d’incriminer -Patterson, victime lui-même de la famine, et qui subissait le sort de -tous. - -Les jours qui suivirent, de quoi vécurent les colons? Qui pourrait le -dire? Ceux qui avaient eu la prudence de constituer des réserves de -vivres les entamèrent. Mais les autres?... - -Le Kaw-djer ne sut où donner de la tête pendant cette sinistre période. -Non seulement il lui fallait accourir au chevet des malades, mais -aussi venir en aide aux affamés. On le suppliait, on s’accrochait à -ses vêtements, les mères tendaient vers lui leurs enfants. Il vivait -au milieu d’un affreux concert d’imprécations, de prières et de -plaintes. Nul ne l’implorait en vain. Généreusement, il distribuait -les provisions accumulées sur la rive gauche, s’oubliant lui-même, ne -voulant pas se dire que le danger dont il reculait l’échéance pour les -autres le menacerait fatalement à son tour. - -Cela ne pouvait tarder cependant. Le poisson salé, le gibier fumé, -les légumes secs, tout diminuait rapidement. Que cette situation -se prolongeât un mois, et, comme ceux de Libéria, les habitants du -Bourg-Neuf auraient faim. - -Le péril était si évident que, dans l’entourage du Kaw-djer, on -commençait à lui opposer quelque résistance. On refusait de se -dessaisir des vivres. Il lui fallait longtemps discuter avant de les -obtenir, et l’on ne cédait que de guerre lasse et plus difficilement -de jour en jour. - -Harry Rhodes essaya de représenter à son ami l’inutilité de son -sacrifice. Qu’espérait-il? Il était évidemment impossible que la faible -quantité de vivres existant sur la rive gauche suffît à sauver toute la -population de l’île. Que ferait-on quand ils seraient épuisés? Et quel -intérêt y avait-il à reculer, au détriment de ceux qui avaient fait -preuve de courage et de prévoyance, une catastrophe dans tous les cas -inévitable et prochaine? - -Harry Rhodes ne put rien obtenir. Le Kaw-djer n’essaya même pas de lui -répondre. Devant une telle détresse, on n’avait que faire d’arguments -et il s’interdisait de réfléchir. Laisser de sang-froid périr toute -une multitude, voilà ce qui était impossible. Partager avec elle -jusqu’à la dernière miette, quoi qu’il en dût résulter, voilà ce qui -était impérieusement nécessaire. Après?... Après, on verrait. Quand on -n’aurait plus rien, on partirait, on irait plus loin, on chercherait -un autre lieu d’établissement, où, comme au Bourg-Neuf, on vivrait -de chasse et de pêche, et l’on s’éloignerait du campement que peu de -jours suffiraient alors à transformer en effroyable charnier. Mais du -moins on aurait fait tout ce qui était au pouvoir des hommes, et l’on -n’aurait pas eu l’affreux courage de condamner délibérément à mort un -si grand nombre d’autres hommes. - -Sur la proposition d’Harry Rhodes, on examina l’opportunité de -distribuer aux émigrants les quarante-huit fusils cachés par -Hartlepool. Avec ces armes à feu, peut-être réussiraient-ils à vivre -de leur chasse. Cette proposition fut repoussée. Dans cette saison, -le gibier était très rare, et des fusils, entre les mains de paysans -inexpérimentés, seraient d’un bien faible secours pour assurer -l’alimentation d’une si nombreuse population. En revanche, ils seraient -susceptibles de créer de graves dangers. A certains signes précurseurs, -gestes brutaux, regards farouches, altercations fréquentes, il était -facile de reconnaître que la violence fermentait dans les couches -profondes de la foule. Les colons ne cherchaient plus à dissimuler la -haine qu’ils éprouvaient les uns pour les autres. Ils s’accusaient -réciproquement de leur échec, et chacun attribuait à son voisin la -responsabilité de l’état de choses actuel. - -Toutefois, il en était un qu’on s’accordait à maudire unanimement, et -celui-là, c’était Ferdinand Beauval qui avait imprudemment assumé la -mission redoutable de gouverner ses semblables. - -Bien que son incapacité éclatante justifiât amplement la rancune des -émigrants, on le supportait encore. Livrée à elle-même, une foule, -tourbillon confus de volontés qui se neutralisent, est incapable -d’agir. Son inertie rend sa patience infinie, et, quels que soient -ses griefs, elle s’arrête interdite au moment de toucher au chef, -comme saisie d’un religieux effroi devant son prestige qu’elle seule -pourtant a créé. Il en était ainsi une fois de plus, et peut-être les -colons de l’île Hoste n’eussent-ils manifesté leur colère que par des -conciliabules privés et de platoniques menaces en sourdine, s’il ne -s’était trouvé un des leurs pour les entraîner à l’exprimer par des -actes. - -C’est une chose merveilleuse que, dans cette situation terrible, le -fantôme de pouvoir détenu par Beauval ait pu exciter des convoitises. -Pauvre pouvoir qui consistait à être le maître nominal d’une multitude -d’affamés! - -Il en fut ainsi cependant. - -En présence d’une si poignante réalité, Lewis Dorick n’estima pas -négligeable cette apparence d’autorité, et peut-être n’avait-il pas -tort après tout. Le bon sens populaire n’emploie-t-il pas, pour -désigner la puissance politique, l’expression vulgaire, mais expressive -et pittoresque, d’_assiette au beurre_? Dans la plus déshéritée des -sociétés, la première place assure, en effet, à son possesseur des -avantages relatifs. Beauval en savait quelque chose, lui qui en était -encore à connaître les souffrances de ses compagnons d’infortune. Ces -avantages, Dorick entendait les assurer à lui-même et à ses amis. - -Jusqu’alors, il avait impatiemment supporté la grandeur de son rival. -Jugeant l’occasion favorable, il entreprit une campagne, à laquelle le -malheur public donnait une base solide. Les sujets de juste critique -n’étaient que trop nombreux. Il n’avait que l’embarras du choix. -Peut-être aurait-il été fort embarrassé, si on lui avait demandé ce -qu’il eût fait à la place de son adversaire. Mais, personne ne lui -posant cette indiscrète question, il n’avait pas le souci d’y répondre. - -[Illustration: Plus d’un colon fut soumis a la torture... (Page 212.)] - -Beauval n’était pas sans discerner le travail de son concurrent. -Souvent, de la fenêtre de la demeure décorée par lui du nom pompeux -de Palais du Gouvernement, il regardait tout songeur passer la foule, -de jour en jour plus nombreuse à mesure que l’approche du printemps -adoucissait la température. Aux regards qu’on lançait de son côté, aux -poings qu’on brandissait parfois dans sa direction, il comprenait que -la campagne de Dorick portait ses fruits et, peu enclin à descendre du -pavois, il élaborait des plans de défense. - -Certes, il ne pouvait nier l’état de délabrement de la colonie, mais -il en accusait les circonstances et, en particulier, le climat. Son -imperturbable confiance en lui-même n’en était aucunement diminuée. -S’il n’avait rien fait, parbleu, c’est qu’il n’y avait rien à faire, et -un autre n’en eût pas fait davantage. - -Ce n’est pas uniquement par orgueil que Beauval se cramponnait à sa -fonction. Malgré tout, dans les circonstances présentes, il avait perdu -beaucoup de ses illusions sur le lustre qu’il en recevait. Il songeait -aussi, avec inquiétude et complaisance à la fois, à l’abondante réserve -de vivres qu’il était parvenu à mettre à l’abri. En aurait-il été -ainsi, s’il n’avait pas été le chef? En serait-il encore ainsi, s’il ne -l’était plus? - -C’est donc pour défendre sa vie, en même temps que sa place, qu’il se -jeta ardemment dans la lutte. Très habilement, il ne contesta aucun des -griefs énumérés par Dorick. Sur ce terrain il eût été vaincu d’avance. -Il les accentua au contraire. De tous les mécontents, ce fut lui le -plus ardent. - -Par exemple, les deux adversaires différèrent, d’avis sur le remède -qu’il convenait d’appliquer. Tandis que Dorick prônait un changement -de gouvernement, Beauval conseillait l’union et faisait remonter à -d’autres la responsabilité des malheurs qui accablaient la colonie. - -Les auteurs responsables de ces malheurs, qui étaient-ils? Nuls autres, -d’après lui, que le petit nombre d’émigrants qui n’avaient pas été -dans la nécessité de se réfugier à la côte au cours de l’hiver. Le -raisonnement de Beauval était simple. Puisqu’on ne les avait pas revus, -c’est qu’ils avaient réussi. Ils possédaient, par conséquent, des -vivres, et ces vivres, on avait le droit de les confisquer au profit de -tous. - -Ces excitations trouvèrent de l’écho dans une population réduite au -désespoir, et on leur obéit sans attendre. D’abord, on battit la -campagne dans les environs de Libéria, puis, en vue d’expéditions -plus lointaines, des bandes se formèrent, augmentèrent rapidement -d’importance, et enfin, le 15 octobre, ce fut une véritable armée de -plus de deux cents hommes qui, sous la conduite des frères Moore, se -rua à la conquête du pain. - -Pendant cinq jours, cette troupe parcourut l’île en tous sens. Qu’y -faisait-elle? On le devinait en voyant affluer ses victimes, affolées -de la catastrophe imprévue qui avait annihilé leurs efforts. L’un -après l’autre, ils couraient au Gouverneur et lui demandaient justice. -Mais celui-ci les renvoyait rudement en leur reprochant leur honteux -égoïsme. Eh quoi! ils auraient consenti à se gorger tandis que leurs -frères mouraient de faim? Ahuris, les malheureux battaient en retraite, -et Beauval triomphait. Leurs plaintes lui prouvaient que la piste -indiquée par lui était bonne. Il ne s’était pas trompé. Ainsi qu’il -l’avait affirmé au petit bonheur, ceux qui n’étaient pas revenus -pendant l’hiver avaient vécu dans l’abondance. - -Maintenant, en tous cas, leur sort était pareil à celui des autres. -Leur patient travail était rendu inutile et ils se trouvaient aussi -pauvres et démunis que ceux qui avaient consommé leur ruine. Non -seulement on était passé chez eux en trombe et l’on avait fait main -basse sur tout ce qui pouvait se mettre sous la dent, mais encore on -s’était livré à ces excès dont les foules, dussent-elles être les -premières à en pâtir, sont assez volontiers coutumières. Les champs -ensemencés avaient été piétinés, les basses-cours saccagées et vidées -de leur dernier habitant. - -Bien maigre cependant était le butin des pillards. La réussite de ceux -qu’ils rançonnaient était en somme très relative. Avoir réussi, cela -voulait dire simplement que ces colons plus courageux, plus habiles -ou moins malchanceux que leurs compagnons, avaient assuré vaille que -vaille leur subsistance, mais non pas qu’ils fussent devenus riches par -miracle. On ne découvrait donc rien dans ces pauvres fermes. - -De là, parmi ceux qui sillonnaient la campagne, grande désillusion, qui -se traduisait souvent par des actes de véritable sauvagerie. - -Plus d’un colon fut soumis à la torture, afin qu’il dévoilât la -cachette dans laquelle on l’accusait de dissimuler des vivres -imaginaires. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’île -Hoste, comme jadis la France, avait sa Jacquerie. - -Le cinquième jour après son départ, la bande des pillards se heurta aux -palissades qui limitaient les enclos de la famille Rivière et des trois -autres familles, leurs voisines. Depuis qu’on s’était mis en route, on -n’avait cessé de penser à ces exploitations, les plus anciennes et les -plus prospères de la colonie, et l’on se promettait merveille de leur -pillage. - -Il fallut déchanter. - -Attenantes les unes aux autres, les quatre fermes, bâties sur les côtés -d’un vaste quadrilatère, constituaient, dans leur ensemble, une sorte -de citadelle, et une citadelle inexpugnable, car, seuls de tous les -colons, ses défenseurs étaient armés. Ils reçurent à coups de fusils -les assaillants, qui eurent, à la première décharge, sept hommes tués -ou blessés. Les autres n’en demandèrent pas davantage et s’enfuirent en -tumulte. - -Cette escarmouche calma sur-le-champ l’ardeur des pillards. Ceux-ci -reprirent aussitôt la route de Libéria, qu’ils atteignirent à la nuit -tombante. Le bruit de leurs imprécations furieuses les y précéda -et annonça leur arrivée. On s’avança à leur rencontre, en prêtant -l’oreille à cette clameur venue de la campagne assombrie. - -Tout d’abord, l’éloignement ne permettant pas de comprendre ce qu’ils -criaient ainsi, on crut à des chants de joie et de victoire, Mais les -mots, bientôt, se précisèrent, et l’on se regarda effarés. - -«Trahison!... Trahison!...» criaient-ils. - -Trahison!... Ceux qui n’avaient pas quitté Libéria furent saisis de -crainte, et, plus que tous les autres, Beauval trembla. Il pressentit -un malheur dont, quel qu’il fût, on le rendrait responsable, et, sans -savoir au juste quel danger le menaçait, il courut s’enfermer dans le -«Palais». - -Il achevait à peine de s’y verrouiller que le bruyant cortège faisait -halte à sa porte. - -Que lui voulait-on? Que signifiaient ces blessés et ces morts qu’on -déposait sur le sol du terre-plein ménagé devant sa demeure? De quel -drame étaient-ils les victimes? Pourquoi cette multitude en rumeur? - -Pendant que Beauval s’efforçait vainement de percer ce mystère, un -autre drame se jouait, qui allait désoler les habitants du Bourg-Neuf -et frapper le Kaw-djer en plein cœur. - -Celui-ci n’était pas sans connaître les troubles qui agitaient la -population de Libéria. En circulant dans le campement, il apprenait -nécessairement tout ce qui s’y passait. Il ignorait néanmoins -l’existence de la bande de pillards, partie avant son arrivée et -revenue après son départ pour la rive gauche. Si la diminution du -nombre des émigrants, durant ces quelques jours, avait, en effet, -attiré son attention, il n’avait pu qu’en être étonné, sans en -discerner la cause. - -Troublé cependant par une sourde inquiétude, il était sorti, ce -soir-là, après le coucher du soleil et, avec ses compagnons habituels, -Harry Rhodes, Hartlepool, Halg et Karroly, il s’était avancé jusqu’au -bord de la rivière. La rive gauche dominant de quelques mètres la rive -droite, il eût, de ce point, aperçu Libéria, pendant le jour. Mais, à -cette heure, le campement disparaissait dans l’obscurité. Seules, une -rumeur lointaine et une vague lueur en indiquaient l’emplacement. - -Les cinq promeneurs, assis sur la berge, le chien Zol à leurs pieds, -contemplaient la nuit en silence, quand une voix s’éleva de l’autre -côté de la rivière. - -«Kaw-djer!... appelait un homme haletant, comme s’il eût été essoufflé -par une course rapide. - ---Présent!... répondit le Kaw-djer. - -Une ombre traversa le ponceau et s’approcha du groupe. On reconnut -Sirdey, l’ancien cuisinier du _Jonathan_. - ---On a besoin de vous là-bas, dit-il en s’adressant au Kaw-djer. - ---Qu’y a-t-il? demanda celui-ci en se levant. - ---Des morts et des blessés. - ---Des blessés!... Des morts!... qu’est-il donc arrivé? - ---On est allé en bande chez les Rivière... Paraît qu’ils ont des -fusils... Et voilà! - ---Les malheureux!... - ---Bilan: trois morts et quatre blessés. Les morts ne demandent rien, -mais peut-être que les blessés... - ---J’y vais,» interrompit le Kaw-djer, qui se mit en marche, tandis que -Halg courait chercher la trousse des instruments de chirurgie. - -Chemin faisant, le Kaw-djer interrogeait, mais Sirdey ne pouvait le -renseigner. Il ne savait rien. Lui, il n’avait pas accompagné la bande -et il n’en connaissait les aventures que par ouï-dire. Personne, -d’ailleurs, ne l’avait envoyé. Voyant qu’on rapportait sept corps -inertes, il avait cru bien faire en accourant prévenir le Kaw-djer. - -«Vous avez très bien fait,» approuva celui-ci. - -En compagnie de Karroly, d’Hartlepool et d’Harry Rhodes, il avait -franchi le ponceau et s’était avancé d’une centaine de mètres sur la -rive droite, quand, en se retournant, il aperçut Halg, qui revenait -avec la trousse. Le jeune Indien, qui traversait à son tour la rivière, -rattraperait sans peine ses amis. Le Kaw-djer se remit en marche à pas -pressés. - -Trois minutes plus tard un cri d’agonie l’arrêtait sur place. On eût -dit la voix de Halg!... Le cœur étreint d’une affreuse angoisse, il se -hâta de rebrousser chemin. Si grand était son trouble que Sirdey put, -sans être vu, lui fausser compagnie et s’éloigner du côté de Libéria de -toute la vitesse de ses jambes, et qu’il ne distingua pas davantage une -ombre qui s’enfuyait dans la même direction après avoir fait un grand -crochet vers l’amont. - -Mais si vite que le Kaw-djer courût, Zol courait plus vite encore. En -deux bonds, le chien eut disparu dans l’ombre. Quelques instants plus -tard, il donnait de la voix. A ses aboiements plaintifs succédèrent des -grondements furieux qui allèrent bientôt en s’affaiblissant, comme si -l’animal eût pris chasse et se fût lancé sur une piste. - -Puis, tout à coup, un nouveau cri d’agonie s’éleva dans la nuit. - -Ce deuxième cri, le Kaw-djer ne l’entendit pas. Il venait d’arriver à -l’endroit d’où le premier était parti, et là, à ses pieds, il venait -d’apercevoir Halg, le visage contre le sol, couché au milieu d’une mare -de sang, un large coutelas fiché jusqu’au manche entre les deux épaules. - -Karroly s’était jeté sur son fils. Le Kaw-djer l’écarta rudement. Ce -n’était pas l’heure de se lamenter, mais d’agir. Ramassant sa trousse, -tombée à côté du jeune garçon, il fendit d’un seul coup, de haut en -bas, le vêtement de celui-ci. Puis, avec d’infinies précautions, l’arme -homicide fut retirée de son fourreau de chair, et la blessure apparut -à nu. Elle était terrible. La lame, pénétrant entre les omoplates, -avait traversé la poitrine presque de part en part. En admettant que, -par miracle, la moelle épinière ne fût pas intéressée, le poumon était -nécessairement perforé. Halg, livide, les yeux clos, respirait à peine, -et une mousse sanglante coulait de ses lèvres. - -En quelques minutes, le Kaw-djer, ayant découpé en lanières sa blouse -de peau de guanaque, eut fait un pansement provisoire, puis, sur un -signe de lui, Karroly, Hartlepool et Harry Rhodes se mirent en devoir -de transporter le blessé. - -A ce moment, l’attention du Kaw-djer fut enfin attirée par les -grondements de Zol. Évidemment le chien était aux prises avec quelque -ennemi. Tandis que le triste cortège se mettait en marche, il s’avança -dans la direction du bruit, dont la source ne paraissait pas très -éloignée. - -Cent pas plus loin, un horrible spectacle frappait sa vue. Sur le sol, -un corps, celui de Sirk, ainsi qu’il le reconnut à la lumière de la -lune, était étendu, la gorge ouverte par une affreuse blessure. Des -carotides tranchées net le sang giclait à flots. Cette blessure, ce -n’était pas une arme qui l’avait faite. Elle était l’œuvre de Zol, qui -s’acharnait encore, ivre de rage, à l’agrandir. - -Le Kaw-djer fit lâcher prise au chien, puis s’agenouilla dans la boue -sanglante près de l’homme. - -Tous soins étaient inutiles, Sirk était mort. - -Le Kaw-djer, songeur, considérait le cadavre qui ouvrait dans la nuit -des yeux déjà vitreux. Le drame se reconstituait aisément. Pendant -qu’il suivait Sirdey, complice peut-être du crime projeté, Sirk, à -l’affût, avait bondi sur Halg qui revenait en courant et l’avait -assassiné par derrière. Puis, tandis qu’on s’empressait autour du -blessé, Zol s’était lancé sur les traces du coupable, dont le châtiment -avait suivi de près le crime. - -Quelques minutes avaient suffi pour que le drame déroulât ses -foudroyantes péripéties. Les deux acteurs gisaient abattus, l’un mort, -l’autre mourant. - -La pensée du Kaw-djer se reporta sur Halg. Le groupe des trois hommes -qui soutenaient le corps inerte du jeune Indien commençait à s’effacer -dans la nuit. Il soupira profondément. Cet enfant représentait tout -ce qu’il aimait sur la terre. Avec lui disparaîtrait sa plus forte, -presque son unique raison de vivre. - -Au moment de s’éloigner, il laissa tomber un dernier regard sur le -mort. La flaque ne s’était pas élargie. A mesure que jaillissait le -flot ralenti du sang, il disparaissait dans la terre qui l’absorbait -avidement. Depuis l’origine des âges elle a coutume de s’en abreuver, -et ce n’est pas un fait d’importance que des gouttes de plus ou de -moins dans l’intarissable pluie rouge. - -[Illustration: Sur le sol, un corps, celui de Sirk... (Page 216.)] - -Jusqu’ici, cependant, l’île Hoste avait échappé à la loi commune. -Inhabitée, elle était ainsi restée pure. Mais des hommes étaient venus -peupler ses déserts, et aussitôt le sang des hommes avait coulé. - -C’était la première fois peut-être qu’elle en était souillée... - -Ce ne devait pas être la dernière. - - - - -XI - -UN CHEF. - - -Quand Halg, toujours privé de sentiment, eut été déposé sur son lit, -le Kaw-djer changea son pansement de fortune contre un autre moins -sommaire. Les paupières du blessé battirent, ses lèvres s’agitèrent, -un peu de rose colora ses joues livides, puis, après quelques faibles -gémissements, il passa de l’anéantissement de la syncope à celui du -sommeil. - -Survivrait-il à sa terrible blessure? La science humaine ne pouvait -l’affirmer. En somme, la situation était grave, mais non désespérée, -et il n’était pas absolument impossible que la plaie du poumon se -cicatrisât. - -Après avoir donné tous les soins que son affection et son expérience -lui dictèrent, le Kaw-djer recommanda pour Halg le calme le plus -complet et la plus rigoureuse immobilité, et courut à Libéria, où -d’autres avaient peut-être besoin de lui. - -Le malheur personnel qui venait de l’accabler laissait intact son -admirable instinct de dévouement et d’altruisme. Le drame rapide qui -déchirait son cœur ne lui faisait pas oublier ces morts et ces blessés, -qui, d’après l’ancien cuisinier du _Jonathan_, attendaient du secours -à Libéria. Y avait-il réellement des blessés et des morts, et Sirdey -n’avait-il pas menti? Dans le doute, il fallait se rendre compte par -soi-même de la vérité des choses. - -Il était à ce moment près de dix heures du soir. La lune, dans son -premier quartier, commençait à décliner vers le couchant, et du -firmament obscurci de l’orient tombait inépuisablement la cendre -impalpable de l’ombre. Dans la nuit grandissante, une vague lueur -continuait à rougeoyer au loin. Libéria ne dormait pas encore. - -Le Kaw-djer se mit en marche à grands pas. A travers la campagne -silencieuse, une rumeur, d’abord légère, puis de plus en plus violente -à mesure qu’il approchait, parvenait jusqu’à lui. - -En vingt minutes il eut atteint le campement. Passant rapidement entre -les maisons noires, il allait déboucher sur l’espace laissé libre -devant la maison du Gouverneur, quand un spectacle étrange et du plus -intense pittoresque l’arrêta un instant. - -Éclairée par un cercle de torches fuligineuses, la population entière -de Libéria semblait s’être donné rendez-vous sur le terre-plein. Tout -le monde était là, hommes, femmes, enfants, divisés en trois groupes -distincts. Le plus important de beaucoup au point de vue du nombre -était massé juste en face du Kaw-djer. Ce groupe, qui comprenait la -totalité des enfants et des femmes, demeurait silencieux et semblait -composé en somme des spectateurs des deux autres. De ceux-ci, l’un se -tenait rangé en bataille devant le palais du Gouvernement, comme s’il -eût voulu en défendre l’entrée, tandis que l’autre avait pris position -de l’autre côté de la place. - -Non, Sirdey n’avait pas menti. Au milieu du terre-plein, sept corps -s’allongeaient, en effet. Des blessés ou des morts? A cette distance, -le Kaw-djer n’en pouvait rien savoir, la flamme mouvante des torches -leur prêtant à tous les mêmes apparences de vie. - -A en juger par leur attitude, il paraissait impossible de mettre en -doute l’hostilité réciproque des deux groupes les moins nombreux. -Cependant, de part et d’autre des corps déposés sur le sol, il semblait -exister une zone neutre que nul des partis adverses ne se hasardait -à franchir. Ceux qu’on était en droit, selon toute apparence, de -considérer comme les assaillants n’esquissaient aucun geste d’attaque, -et les défenseurs de Beauval n’avaient pas l’occasion de montrer leur -courage. La bataille n’était pas engagée. On n’en était encore qu’aux -paroles, mais, par exemple, on ne s’en faisait pas faute. Par-dessus -les blessés ou les morts, on poursuivait une discussion fiévreuse; on -échangeait, en guise de balles, des paroles qui, tantôt s’amenuisaient -en arguments, et tantôt s’enflaient jusqu’à l’invective. - -On fit silence, quand le Kaw-djer pénétra dans le cercle de lumière. -Sans s’occuper de ceux qui l’entouraient, il alla droit aux corps -étendus et se pencha sur l’un d’eux. Celui-ci n’étant plus qu’un -cadavre, il passa aussitôt au suivant, puis à tous les autres, -entr’ouvrant les vêtements quand il y avait lieu et procédant -rapidement à des pansements sommaires. Ce qu’avait annoncé Sirdey était -exact. Il y avait bien, en effet, trois morts et quatre blessés. - -[Illustration: Les trois groupes s’étaient peu a peu fondus en un -seul... (Page 223.)] - -Quand tout fut terminé, le Kaw-djer regarda autour de lui et, malgré -sa tristesse, il ne put s’empêcher de sourire en se voyant entouré -d’un millier de visages qui exprimaient la plus respectueuse et -la plus puérile curiosité. Pour mieux l’éclairer, les porteurs de -torches s’étaient rapprochés. Les trois groupes, suivant le mouvement, -s’étaient peu à peu fondus en un seul dont il formait le centre, et -dans lequel le silence était devenu profond. - -Le Kaw-djer demanda qu’on vînt à son aide. Personne ne faisant mine de -bouger, il désigna par leur nom ceux dont il réclamait le concours. -Ce fut alors très différent. Sans la moindre hésitation, l’émigrant -désigné sortait de la foule à l’appel de son nom et se conformait avec -zèle aux instructions qui lui étaient données. - -En quelques minutes, morts et blessés furent enlevés et transportés -dans leurs demeures respectives, sous la conduite du Kaw-djer, dont -le rôle n’était pas terminé. Il lui restait à visiter successivement -les quatre blessés, à procéder à l’extraction des projectiles et aux -pansements définitifs, avant de regagner le Bourg-Neuf. - -Tout en parachevant de cette manière son œuvre de dévouement, il -s’informait des causes du massacre. Il apprit ainsi la rentrée en scène -de Lewis Dorick, l’animosité de la foule à l’égard de Ferdinand Beauval -et le dérivatif imaginé par celui-ci, les razzias faites dans les -environs du campement et enfin la tentative de pillage dont il pouvait -constater _de visu_ le piteux résultat. - -Piteux, il ne pouvait l’être, en effet, davantage. Repoussés à coups -de fusils, comme il a été dit, par les quatre familles solidement -retranchées dans leur enclos, les pillards avaient battu en retraite, -ne rapportant, en fait de butin, que leurs camarades tués ou blessés. -Combien le retour avait été différent de l’aller! Ils étaient partis -à grand bruit, s’excitant les uns les autres, grisés d’une sorte de -joie féroce, au milieu d’un concert d’exclamations, de lazzi brutaux, -de vociférations, de menaces contre ceux qu’on se disposait à mettre -à rançon. Ils revenaient en silence, l’oreille basse, n’ayant gagné -dans l’aventure que des horions. Les bouches étaient muettes, les cœurs -amers, les yeux sombres. L’excitation sauvage du départ avait fait -place à une sourde fureur, qui ne demandait qu’un prétexte pour éclater. - -Ils s’estimaient dupes. De qui? Ils ne savaient trop. Pas de leur -sottise, ni de leurs illusions, dans tous les cas. Selon la coutume -universelle, ils eussent accusé la terre entière avant de s’accuser -eux-mêmes. - -Ils connaissaient bien, pour l’avoir éprouvé trop souvent, ce sentiment -d’amertume et de honte qui succède à l’avortement des entreprises de -violence. Avant d’être jetés sur l’île Hoste, ils avaient compté parmi -les prolétaires des deux mondes, et plus d’une fois ils s’étaient -laissé prendre aux discours vibrants des rhéteurs. Ils avaient pratiqué -la grève, digne et calme pendant les premiers jours, quand les bourses -sont encore pleines, mais que la misère menaçante rend impatiente et -fébrile, et qui devient furieuse enfin, quand les marmots crient devant -la huche vide. C’est alors, qu’on voit rouge, qu’on se rue en trombe, -et qu’on tue et qu’on meurt pour revenir... Victorieux parfois, il est -vrai, mais plus souvent vaincu, c’est-à-dire dans une condition pire, -l’échec ayant démontré la faiblesse de ceux qui voulaient triompher par -la force. - -Eh bien! ce retour à travers les champs saccagés, c’était tout à fait -le dernier acte d’une grève qui finit mal. L’état des âmes était -pareil. Les pauvres diables s’estimaient joués et ils enrageaient de -leur sottise. Les chefs, Beauval, Dorick, où étaient-ils?... Parbleu! -loin des coups. C’était toujours et partout la même chose. Des renards -et des corbeaux. Des exploiteurs et des exploités. - -Mais la grève, quand elle est sanglante, l’émeute, les révolutions ont -leur rituel que les acteurs de ce drame savaient par cœur pour s’y être -plus d’une fois scrupuleusement conformés. Il est d’usage que, dans ces -convulsions, où l’homme, oubliant qu’il est un être pensant, emploie -comme arguments la violence et le meurtre, les victimes deviennent des -drapeaux. - -Drapeaux donc étaient devenues celles que rapportait la bande des -pillards, et c’est pourquoi on les avait étendues sous les yeux -de Ferdinand Beauval qui, détenant le pouvoir, était par essence -responsable de tous les maux. Mais, là, on s’était heurté à ses -partisans, et l’on avait commencé par s’injurier copieusement avant -d’en arriver aux coups. - -[Illustration: «Et ceci encore!» ajouta Harry Rhodes. (Page 227.)] - -L’heure des coups, d’ailleurs, n’avait pas encore sonné. Un protocole -inflexible indiquait nettement la marche à suivre. Quand on aurait -suffisamment discouru, quand les gosiers seraient fatigués de crier, -on rentrerait chez soi, puis, le lendemain, pour que tout fût accompli -conformément aux rites, on ferait aux morts de solennelles funérailles. -C’est alors seulement que les désordres seraient à craindre. - -L’intervention du Kaw-djer avait brusqué les choses. Grâce à lui, les -colères avaient fait trêve, et l’on s’était souvenu qu’il n’y avait pas -là que des morts, mais aussi des blessés auxquels des soins rapides -étaient peut-être susceptibles de conserver la vie. - -Le terre-plein était désert, quand il le traversa pour retourner au -Bourg-Neuf. Avec sa mobilité coutumière, la foule, toujours prête à -s’enflammer soudainement, s’était soudainement apaisée. Les maisons -étaient closes. On dormait. - -Tout en cheminant dans la nuit, le Kaw-djer pensait à ce qu’il avait -appris. Aux noms de Dorick et de Beauval, il avait simplement haussé -les épaules, mais la randonnée des pillards à travers la campagne lui -semblait mériter plus sérieuse considération. Ces déprédations, ces -vols, ces actes de barbarie étaient du plus fâcheux augure. La colonie, -déjà si compromise, était perdue sans retour, si les colons entraient -en lutte ouverte les uns contre les autres. - -Que devenaient, au contact des faits, les théories sur lesquelles le -généreux illuminé avait édifié sa vie? Le résultat était là, certain, -tangible, incontestable. Livrés à eux-mêmes, ces hommes s’étaient -montrés incapables de vivre, et ils allaient mourir de faim, troupeau -imbécile qui ne saurait pas trouver sa pâture sans un berger pour la -lui donner. Quant à leur être moral, la qualité n’en excédait pas celle -de leur sens pratique. L’abondance, la médiocrité et la misère, les -brûlures du soleil et les morsures du froid, tout avait été prétexte -pour que se révélassent les tares indélébiles des âmes. Ingratitude -et égoïsme, abus de la force et lâcheté, intempérance, imprévoyance -et paresse, voilà de quoi étaient pétris un trop grand nombre de ces -hommes, dont l’intérêt, à défaut de plus noble mobile, eût dû faire -une seule volonté aux mille cerveaux. Et voici qu’on arrivait aux -dernières lignes de cette lamentable aventure! Dix-huit mois avaient -suffi pour qu’elle commençât et se conclût. Comme si la nature eût -regretté son œuvre et reconnu son erreur, elle rejetait ces hommes qui -s’abandonnaient eux-mêmes. La mort les frappait sans relâche. L’un -après l’autre, ils disparaissaient; l’un après l’autre, ils étaient -repris par la terre, creuset où tout s’élabore et se transforme, qui, -continuant le cycle éternel, referait de leur substance d’autres êtres, -hélas! sans doute, pareils à eux. - -Encore estimaient-ils que la grande faucheuse n’allait pas assez vite -en besogne, puisqu’ils l’aidaient de leurs propres mains. Là-bas, d’où -le Kaw-djer venait, des blessés et des morts. Ici, où il passait, le -cadavre de Sirk. Au Bourg-Neuf, la poitrine trouée d’un enfant, par qui -son cœur désenchanté avait réappris la douceur d’aimer. De tous côtés, -du sang. - -Avant d’aller chercher le sommeil, le Kaw-djer s’approcha du chevet de -Halg. La situation était la même, ni meilleure, ni pire. Une hémorragie -soudaine était toujours à craindre et, pendant plusieurs jours, ce -danger resterait redoutable. - -Brisé par la fatigue, il se réveilla tard le lendemain. Le soleil -était déjà haut sur l’horizon, quand il sortit de sa maison, après une -visite à Halg, dont l’état demeurait stationnaire. La brume s’était -levée. Il faisait beau. Hâtant le pas, afin de rattraper le temps -perdu, le Kaw-djer se mit en route, comme chaque jour, pour Libéria, -où l’appelaient ses malades ordinaires, en nombre, il est vrai, -décroissant depuis le commencement du printemps, et les quatre blessés -de la veille. - -Mais il se heurta à une barrière humaine dressée en travers du -ponceau. A l’exception de Halg et de Karroly, elle comprenait toute -la population masculine du Bourg-Neuf. Il y avait là quinze hommes -et, circonstance singulière, quinze hommes armés de fusils, qui -paraissaient le guetter. Ce n’étaient point des soldats, et pourtant -leur attitude avait quelque chose de militaire. Calmes, sévères même, -ils demeuraient l’arme au pied, comme dans l’attente des ordres d’un -chef. - -Harry Rhodes, à quelques pas en avant d’eux, arrêta du geste le -Kaw-djer. Celui-ci fit halte, et dénombra la petite troupe d’un regard -étonné. - -«Kaw-djer, dit Harry Rhodes, non sans une sorte de solennité, depuis -longtemps je vous conjure de venir au secours de la malheureuse -population de l’île Hoste, en acceptant de vous placer à sa tête. Une -dernière fois, je renouvelle ma prière. - -Le Kaw-djer, sans répondre, ferma les yeux, comme pour mieux voir en -lui-même. Harry Rhodes poursuivit: - ---Les derniers événements ont dû vous faire réfléchir. Nous, en tous -cas, nous sommes fixés. C’est pourquoi, cette nuit, Hartlepool, moi -et quelques autres, nous sommes allés reprendre ces quinze fusils -qui ont été distribués aux hommes du Bourg-Neuf. Nous sommes armés -maintenant et maîtres par conséquent d’imposer nos volontés. Or, les -choses en sont arrivées à un point qu’une plus longue patience serait -un véritable crime. Il faut agir. Mon parti est pris. Si vous persistez -dans votre refus, je me mettrai moi-même à la tête de ces braves gens. -Malheureusement, je n’ai, ni votre influence, ni votre autorité. On ne -m’écoutera pas, et le sang coulera. A vous, au contraire, on obéira -sans murmure. Décidez. - ---Qu’y a-t-il donc de nouveau? demanda le Kaw-djer avec son calme -habituel. - ---Ceci, répondît Harry Rhodes, en étendant la main vers la maison où -Halg agonisait. - -Le Kaw-djer tressaillit. - ---Et ceci encore, ajouta Harry Rhodes, en l’entraînant de quelques pas -vers l’amont. - -Tous deux gravirent la berge qui, en cet endroit, dominait la rive -droite. Libéria et la plaine marécageuse qui les en séparait apparurent -à leurs regards. - -Dès les premières heures du matin, on s’était, au campement, réveillé -avec la fièvre. Il s’agissait de compléter l’œuvre de la veille, en -procédant aux funérailles solennelles des trois morts. La perspective -de cette cérémonie mettait tout le monde en ébullition. Pour les -camarades des victimes, il s’agissait d’une manifestation; pour les -partisans de Beauval, d’un danger; pour les autres, d’un spectacle. - -La population tout entière, à l’exception du seul Beauval, qui avait -jugé plus sage de se tenir enfermé, suivit donc les trois cercueils. -On ne négligea pas de faire passer le cortège devant la maison du -Gouverneur, ni de s’arrêter sur le terre-plein, ce dont Lewis Dorick -profita pour débiter une violente diatribe. Puis on se remit en marche. - -Sur les tombes, Dorick, prenant de nouveau la parole, prononça, pour la -centième fois, un trop facile réquisitoire contre l’administration de -la colonie. A l’entendre, l’imprévoyance, l’incapacité, les principes -rétrogrades de son titulaire avaient causé tous les malheurs. Le moment -était venu de renverser cet incapable et de nommer à sa place un autre -chef. - -Le succès de Dorick fut éclatant. On lui répondit par un tonnerre -de cris. D’abord, ce furent des «Vive Dorick!» puis on hurla «Au -palais!... Au palais!...» et une centaine d’hommes s’ébranlèrent, -en martelant le sol de leurs pieds lourds. Ils étaient chauffés à -point. Leurs yeux étincelaient, leurs poings vers le ciel se tendaient -menaçants, et les bouches grandes ouvertes par des clameurs de haine -faisaient dans les visages des trous noirs. - -Bientôt le mouvement s’accéléra. Ils pressèrent le pas, puis coururent, -et enfin, se poussant, se bousculant, ils dévalèrent comme un torrent. - -Un obstacle brisa leur élan. Ceux qui, ayant part aux avantages du -pouvoir, redoutaient que le détenteur n’en fût changé, s’étaient -constitués ses défenseurs. Poings contre poings, poitrines contre -poitrines, les deux bandes se heurtèrent, et les coups commencèrent à -pleuvoir. - -Toutefois, le parti de Beauval, visiblement le plus faible, dut -reculer. Pas à pas, mètre à mètre, il fut refoulé jusqu’au Palais, -Sur le terre-plein, la bataille reprit plus ardente. Longtemps elle -demeura indécise. De temps à autre, un combattant, forcé de se retirer -de la lutte, allait s’abattre dans quelque coin. Des mâchoires furent -brisées, des côtes enfoncées, des membres cassés. - -Plus on frappait, plus on s’exaspérait. Le moment vint où les couteaux -sortirent tout seuls de leurs gaines. Une fois de plus, le sang coula. - -Après une résistance héroïque, les défenseurs de Beauval furent -enfin débordés, et les assaillants, ayant tout balayé devant eux, se -ruèrent en désordre dans l’intérieur du Palais. Avec des hurlements -de sauvages, ils le parcoururent de haut en bas. S’ils avaient trouvé -Beauval, celui-ci eût été inévitablement écharpé. Par bonheur, il fut -impossible de le découvrir. Beauval avait disparu. En voyant de quelle -manière tournaient les choses, il avait déguerpi à temps, et, en ce -moment, il fuyait à toutes jambes dans la direction du Bourg-Neuf. - -L’inutilité de leurs recherches porta au paroxysme la rage des -vainqueurs. Il est de l’essence même de la foule de perdre toute mesure -dans le bien comme dans le mal. A défaut d’autre victime, on s’en prit -aux choses. La demeure de Beauval fut pillée de fond en comble. Son -misérable mobilier, ses papiers, ses objets personnels, tout fut jeté -pêle-mêle par les fenêtres, et amoncelé en un tas auquel on mit le feu. -Quelques instants plus tard,--fut-ce par inadvertance? fut-ce par la -volonté de l’un des émeutiers?--le Palais lui-même flambait à son tour. - -Chassés par la fumée, les envahisseurs se précipitèrent au dehors. -Alors, ils n’étaient plus des hommes. Ivres de cris, de saccage -et de meurtre, ils n’avaient plus de pensée ni de but. Rien qu’un -irrésistible besoin de frapper, d’assommer, de détruire et de tuer. - -Sur le terre-plein stationnait, comme au spectacle, la foule des -enfants, des femmes et des indifférents, éternels badauds à qui on -ne cesse de rendre les coups qu’ils n’ont pas donnés. Ils formaient, -en somme, le gros de la population, mais, en dépit de leur nombre, -ils étaient trop pacifiques pour être redoutables. La bande de Lewis -Dorick, maintenant grossie de ses anciens adversaires qui jugeaient -opportun de se ranger du côté du plus fort, se rua sur cette multitude -inoffensive, cognant des pieds et des poings. - -Ce fut une fuite éperdue. Hommes, femmes et enfants se répandirent -dans la plaine, poursuivis par ces énergumènes qui eussent été bien -embarrassés de donner la raison de leur sauvage fureur. - -Du haut de la berge qu’il venait de gravir avec Harry Rhodes, le -Kaw-djer, en regardant du côté du campement, n’aperçut qu’un nuage -de fumée, dont les lourdes volutes allaient rouler jusqu’à la mer. -Les maisons disparaissaient dans ce nuage, d’où s’élevaient des cris -confus: appels, jurons, exclamations de douleur et d’angoisse. Un -seul être vivant, un homme, se montrait dans la plaine, au delà de la -rivière. Il courait de toutes ses forces, bien que personne ne fût à sa -poursuite. Sans ralentir son allure, cet homme atteignit le ponceau, -le franchit, et vint tomber, hors d’haleine, en arrière de la petite -troupe armée. On reconnut alors Ferdinand Beauval. - -Voilà ce que vit d’abord le Kaw-djer. Dans sa simplicité, le tableau -était éloquent, et il en comprit sur-le-champ la signification: Beauval -honteusement chassé, contraint à la fuite, et l’émeute semant dans -Libéria l’incendie et la mort. - -Quel sens avait tout cela? Qu’on se fût débarrassé de Beauval, rien -de mieux. Mais pourquoi cette dévastation, dont les auteurs seraient -les premières victimes? Pourquoi cette tuerie, dont les cris lointains -disaient la sauvage fureur? - -Ainsi donc, les hommes pouvaient en arriver là! Non seulement le plus -médiocre intérêt les rendait capables du mal, mais ils l’étaient -encore, le cas échéant, de détruire pour détruire, de frapper pour -frapper, de tuer pour le plaisir de tuer! Il n’y avait pas que les -besoins, les passions et l’orgueil pour lancer les hommes les uns -contre les autres; il y avait aussi la folie, cette folie qui existe en -puissance dans toutes les foules, et qui fait qu’ayant une fois goûté -de la violence, elles ne s’arrêtent que saoules de destruction et de -carnage. - -C’est par une telle folie--héroïsme ou brigandage, selon -l’occurrence--que le bandit abat sans raison le passant inoffensif, -c’est par elle que les révolutions font des innocents et des coupables -une indistincte hécatombe, comme c’est elle aussi qui enflamme les -armées et gagne les batailles. - -Que devenaient, devant de pareils faits, les rêves du Kaw-djer? Si la -liberté intégrale était le bien naturel des hommes, n’était-ce pas à -la condition qu’ils restassent des hommes et qu’ils ne fussent pas -susceptibles de se transformer en bêtes fauves, comme ceux dont il -contemplait les exploits? - -Le Kaw-djer n’avait rien répondu à Harry Rhodes. Droit et ferme au -point culminant de la berge, il regarda pendant quelques minutes en -silence. Ses réflexions douloureuses, son visage impassible ne les -trahissait pas. - -Et pourtant, quel débat cruel dont son âme était déchirée! Fermer les -yeux à l’évidence et s’entêter égoïstement dans une religion menteuse, -tandis que ces malheureux insensés se massacraient les uns les autres, -ou bien reconnaître l’évidence, obéir à la raison, intervenir dans ce -désordre et les sauver malgré eux, poignant dilemme! Ce que commandait -le bon sens, c’était, hélas! la négation de toute sa vie. Voir brisée -à ses pieds l’idole élevée dans son cœur, reconnaître qu’on a été dupe -d’un mirage, se dire qu’on a bâti sur un mensonge, que rien n’est vrai -de ce qu’on a pensé, et qu’on s’est sacrifié stupidement à une chimère, -quelle faillite! - -Tout à coup, hors de la fumée qui recouvrait Libéria, jaillit un -fuyard, puis un autre, puis dix autres, puis cent autres, dont beaucoup -de femmes et d’enfants. Quelques-uns cherchaient à se réfugier dans les -hauteurs de l’Est, mais le plus grand nombre, serrés de près par leurs -adversaires, couraient éperdument dans la direction du Bourg-Neuf. La -dernière de ceux-ci était une femme. Un peu forte, elle ne pouvait -aller vite. Un homme la rejoignit en quelques enjambées, la saisit par -les cheveux, la renversa sur le sol, leva le poing... - -Le Kaw-djer se retourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix grave: - ---J’accepte.» - - -FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. - - - - -TROISIÈME PARTIE. - -[Illustration] - -I - -PREMIÈRES MESURES. - - -Le Kaw-djer, à la tête des quinze volontaires, traversa la plaine -au pas de course. Il lui suffit de quelques minutes pour atteindre -Libéria. - -On se battait encore sur le terre-plein, mais avec moins d’ardeur, et -uniquement par suite de la vitesse acquise, car, déjà, on ne savait -plus très bien pourquoi. - -L’arrivée de la petite troupe armée frappa de stupeur les belligérants. -C’était une éventualité qu’ils n’avaient pas prévue. A aucun moment, -les émeutiers n’avaient admis qu’ils pussent avoir à lutter contre -une force supérieure, de taille à mettre le holà à leurs fantaisies -meurtrières. Les combats singuliers en furent subitement arrêtés. Ceux -qui recevaient les coups prirent du champ, ceux qui les donnaient -s’immobilisèrent aux endroits où ils se trouvaient, les uns tout -ahuris de leur inexplicable aventure, les autres l’air un peu égaré, -la respiration haletante, en hommes qui, dans un moment d’aberration, -auraient accompli quelque travail pénible dont ils ne comprendraient -plus la raison. Sans transition, la surexcitation faisait place à la -détente. - -Le Kaw-djer s’occupa en premier lieu de combattre l’incendie que -les flammes, rabattues par une légère brise du Sud, risquaient de -communiquer au campement tout entier. L’ancien «palais» de Beauval -était alors plus qu’aux trois quarts consumé. Quelques coups de crosse -suffirent à jeter bas cette construction légère, dont il ne subsista -bientôt plus qu’un tas de débris calcinés d’où s’élevait une fumée âcre. - -Cela fait, laissant cinq de ses hommes de garde près de la foule -assagie, il partit avec les dix autres à travers la plaine, afin de -rallier le surplus des émigrants. Il y réussit sans peine. De tous -côtés on revenait vers Libéria, les assaillants, dont la fatigue -avait apaisé la fureur insensée, formant l’avant-garde, et, derrière -eux, les badauds étrillés, qui, encore mal remis de leur terreur, se -rapprochaient craintivement en conservant un prudent intervalle. Quand -ceux-ci aperçurent le Kaw-djer, ils reprirent confiance et pressèrent -le pas, si bien que les uns et les autres arrivèrent confondus à -Libéria. - -En moins d’une heure, toute la population fut rassemblée sur le -terre-plein. A voir ses rangs serrés, sa masse homogène, il eût été -impossible de soupçonner que des partis adverses l’eussent jamais -divisée. Sans les nombreuses victimes qui jonchaient le sol, il ne -serait resté aucune trace des troubles qui venaient de finir. - -La foule ne montrait pas d’impatience. De la curiosité simplement. -Tout étonnée de l’incompréhensible rafale qui l’avait secouée et -meurtrie, elle regardait placidement le groupe compact des quinze -hommes armés qui lui faisait face, et attendait ce qui allait -s’ensuivre. - -Le Kaw-djer s’avança au milieu du terre-plein, et, s’adressant aux -colons dont les regards convergeaient vers lui, il dit d’une voix forte: - -«Désormais, c’est moi qui serai votre chef.» - -Quel chemin il lui avait fallu parcourir pour en arriver à prononcer -ces quelques mots! Ainsi donc, non seulement il acceptait enfin le -principe d’autorité, non seulement il consentait, en dépit de ses -répugnances, à en être le dépositaire, mais encore, allant d’un -extrême à l’autre, il dépassait les plus absolus autocrates. Il ne -se contentait pas de renoncer à son idéal de liberté, il le foulait -aux pieds. Il ne demandait même pas l’assentiment de ceux dont il se -décrétait le chef. Ce n’était pas une révolution. C’était un coup -d’État. - -Un coup d’État d’une étonnante facilité. Quelques secondes de silence -avaient suivi la brève déclaration du Kaw-djer, puis un grand cri -s’éleva de la foule. Applaudissements, vivats, hurras partirent à la -fois en ouragan. On se serrait les mains, on se congratulait, les mères -embrassaient leurs enfants. Ce fut un enthousiasme frénétique. - -Ces pauvres gens passaient du découragement à l’espoir. Du moment que -le Kaw-djer prenait leurs affaires en mains, ils étaient sauvés. Il -saurait bien les tirer de leur misère. Comment?... Par quel moyen?... -Personne n’en avait aucune idée, mais là n’était pas la question. -Puisqu’il se chargeait de tout, il n’y avait pas à chercher plus loin. - -Quelques-uns, cependant, étaient sombres. Toutefois, si les partisans, -dispersés, noyés dans la foule, de Beauval et de Lewis Dorick ne -poussaient pas de vivats, ils ne se risquaient pas à manifester -autrement que par leur silence. Qu’eussent-ils pu faire de plus? Leur -minorité infime devait compter avec la majorité, depuis que celle-ci -avait un chef. Ce grand corps possédait une tête désormais, et le -cerveau rendait redoutable ces innombrables bras jusqu’ici dédaignés. - -Le Kaw-djer étendit la main. Le silence s’établit comme par -enchantement. - -«Hosteliens, dit-il, le nécessaire sera fait pour améliorer la -situation, mais j’exige l’obéissance de tous et je compte que personne -ne m’obligera à employer la force. Que chacun de vous rentre chez soi -et attende les instructions qui ne tarderont pas à être données.» - -L’énergique laconisme de ce discours eut les plus heureux effets. On -comprit qu’on allait être dirigé, et qu’il suffirait dorénavant de se -laisser conduire. Rien ne pouvait mieux réconforter des malheureux -qui venaient de faire de la liberté une si déplorable expérience et -qui l’eussent volontiers aliénée contre la certitude d’un morceau de -pain. La liberté est un bien immense, mais qu’on ne peut goûter qu’à la -condition de vivre. Et vivre, à cela se réduisaient pour l’instant les -aspirations de ce peuple en détresse. - -On obéit avec célérité, sans faire entendre le plus léger murmure. La -place se vida, et tous, jusqu’à Lewis Dorick, se conformant aux ordres -reçus, s’enfermèrent dans les maisons ou sous les tentes. - -Le Kaw-djer suivit des yeux la foule qui s’écoulait, et ses lèvres -eurent un imperceptible pli d’amertume. S’il lui était resté des -illusions, elles se fussent envolées. L’homme, décidément, ne haïssait -pas la contrainte autant qu’il se l’était imaginé. Tant de veulerie--de -lâcheté presque!--ne s’accordait pas avec l’exercice d’une liberté sans -limite. - -Une centaine de colons n’avaient pas suivi les autres. Le Kaw-djer se -tourna en fronçant les sourcils vers ce groupe indocile. Aussitôt, un -de ceux qui le composaient s’avança en avant de ses compagnons et prit -la parole en leur nom. S’ils n’allaient pas, eux aussi, s’enfermer -dans leurs demeures, c’est qu’ils n’en avaient pas. Chassés de leurs -fermes envahies par une horde de pillards, ils venaient d’arriver à la -côte, ceux-là depuis quelques jours, ceux-ci de la veille, et ils ne -possédaient plus d’autre abri que le ciel. - -Le Kaw-djer, les ayant assurés qu’il serait promptement statué sur leur -sort, les invita à dresser les tentes qui existaient encore en réserve, -puis, tandis qu’ils se mettaient en devoir d’obéir, il s’occupa sans -plus tarder des victimes de l’émeute. - -[Illustration: On alla de porte en porte donner à chacun sa ration... -(Page 238.)] - -Il y en avait sur le terre-plein même et dans la campagne environnante. -On partit à la recherche de ces dernières, et bientôt toutes furent -ramenées au campement. Vérification faite, les troubles coûtaient la -vie à douze colons, en y comprenant les trois pillards qui avaient -trouvé la mort dans l’assaut de la ferme des Rivière. En général, il -n’y avait pas lieu de beaucoup regretter les défunts. Un d’entre eux -seulement, un des émigrants revenus de l’intérieur au cours de l’hiver, -devait être compté dans la portion saine du peuple hostelien. Quant -aux autres, ils appartenaient aux clans de Beauval et de Dorick, et -le parti du travail et de l’ordre ne pouvait qu’être fortifié par leur -disparition. - -Les dommages les plus sérieux avaient été soufferts, en effet, par les -émeutiers eux-mêmes, acharnés dans l’attaque comme dans la défense. -Parmi les curieux inoffensifs qu’ils avaient assaillis avec tant de -sauvagerie après l’incendie du «palais», tout se réduisait, hormis le -colon assassiné, à des blessures: contusions, fractures, voire quelques -coups de couteau, qui fort heureusement ne mettaient en danger la vie -de personne. - -C’était de la besogne pour le Kaw-djer. Il n’en fut pas effrayé. Ce -n’est pas en aveugle qu’il avait pris en charge l’existence d’un -millier d’êtres humains, et, quelle que fût la grandeur de la tâche, -elle ne serait pas au-dessus de son courage. - -Les blessés examinés, pansés quand il y avait lieu, et enfin dirigés -sur leurs demeures habituelles, le terre-plein fut complètement vide. Y -laissant cinq hommes en surveillance, le Kaw-djer reprit, avec les dix -autres, le chemin du Bourg-Neuf. Là-bas, un autre devoir l’appelait; -là-bas, il y avait Halg, mourant, mort peut-être... - -Halg était dans le même état, et les soins intelligents ne lui -manquaient pas. Graziella et sa mère étaient accourues rejoindre -Karroly au chevet du blessé, et l’on pouvait compter sur le dévouement -de telles gardes-malades. Élevée à une rude école, la jeune fille y -avait appris à commander à sa douleur. Elle montra au Kaw-djer un -visage tranquille et répondit avec calme à ses questions. Halg, ainsi -qu’elle le lui dit, n’avait que peu de fièvre, mais il ne sortait de -sa continuelle somnolence que pour pousser de temps à autre quelques -faibles gémissements. Une mousse sanguinolente coulait toujours -entre ses lèvres pâlies. Toutefois, elle était moins abondante et sa -coloration moins prononcée. Il y avait là un symptôme favorable. - -Pendant ce temps, les dix hommes qui avaient accompagné le Kaw-djer -s’étaient chargés de vivres prélevés sur la réserve du Bourg-Neuf. Sans -s’accorder un instant de repos, on repartit pour Libéria, où on alla de -porte en porte donner à chacun sa ration. La répartition terminée, le -Kaw-djer distribua la garde pour la nuit, puis, s’enroulant dans une -couverture, il s’étendit sur le sol et chercha le sommeil. - -Il ne put le trouver. En dépit de sa lassitude physique, son cerveau -s’obstinait à élaborer la pensée. - -A quelques pas, les deux hommes de veille gardaient une immobilité de -statue. Rien ne troublait le silence. Les yeux ouverts dans l’ombre, le -Kaw-djer rêva. - -Que faisait-il là?... Pourquoi avait-il permis que sa conscience fût -violentée par les faits et qu’une telle souffrance lui fut imposée?... -S’il vivait auparavant dans l’erreur, du moins y vivait-il heureux... -Heureux! qui l’empêchait de l’être encore? il lui suffirait de vouloir. -Que fallait-il pour cela? Moins que rien. Se lever, fuir, demander -l’oubli de cette cruelle aventure à l’ivresse des courses vagabondes -qui, si longtemps, lui avaient donné le bonheur... - -Hélas! maintenant, lui rendraient-elles ses illusions détruites? Et -quelle serait sa vie, avec le remords de tant de vies immolées à la -gloire d’un faux dieu?... Non, cette foule qu’il avait prise en charge, -il en était comptable vis-à-vis de lui-même. Il ne serait quitte envers -elle que lorsque, d’étape en étape, il l’aurait conduite jusqu’au port. - -Soit! Mais quelle route choisir?... N’était-il pas trop tard?... -Avait-il le pouvoir, un homme quel qu’il fût avait-il le pouvoir de -faire remonter la pente à ce peuple, que ses tares, ses vices, son -infériorité intellectuelle et morale semblaient vouer d’avance à un -inévitable anéantissement? - -Froidement, le Kaw-djer évalua le poids du fardeau qu’il entreprenait -de porter. Il fit le tour de son devoir et chercha les meilleurs moyens -de l’accomplir. Empêcher ces pauvres gens de mourir de faim?... Oui, -cela d’abord. Mais c’était peu de chose en regard de l’ensemble de -l’œuvre. Vivre, ce n’est pas seulement satisfaire aux besoins matériels -des organes, c’est aussi, plus encore peut-être, être conscient de la -dignité humaine; c’est ne compter que sur soi et se donner aux autres; -c’est être fort; c’est être bon. Après avoir sauvé de la mort ces -vivants, il resterait à faire, de ces vivants, des hommes. - -Étaient-ils capables, ces dégénérés, de s’élever à un tel idéal? Tous, -non assurément, mais quelques-uns peut-être, si on leur montrait -l’étoile qu’ils n’avaient pas su voir dans le ciel, si on les -conduisait au but en les tenant par la main. - -Ainsi, dans la nuit, songeait le Kaw-djer. Ainsi, l’une après l’autre, -ses dernières résistances furent renversées, ses dernières révoltes -vaincues, et peu à peu s’élabora dans son esprit le plan directeur -auquel il allait désormais conformer tous ses actes. - -L’aube le trouva debout et revenant déjà du Bourg-Neuf, où il avait eu -la joie de constater que l’état de Halg avait une légère tendance à -s’améliorer. Aussitôt de retour à Libéria, il entra dans son rôle de -chef. - -Son premier acte fut de nature à étonner ceux-là mêmes qui le -touchaient de plus près. Il commença par battre le rappel des vingt -ou vingt-cinq ouvriers maçons et des menuisiers faisant partie du -personnel de la colonie, puis, leur ayant adjoint une vingtaine de -colons choisis parmi ceux auxquels était familier le maniement de la -pelle et de la pioche, il distribua à chacun sa besogne. En un point -qu’il indiqua, des tranchées devaient être ouvertes, en vue de recevoir -les murailles de l’une des maisons démontables qui serait édifiée à cet -endroit. La maison une fois en place, les maçons en consolideraient -les parois au moyen de contre-murs et la diviseraient par des cloisons -selon un plan qui fut séance tenante tracé sur le sol. Ces instructions -données, tandis qu’on se mettait à l’œuvre sous la direction du -charpentier Hobard promu aux fonctions de contremaître, le Kaw-djer -s’éloigna avec dix hommes d’escorte. - -A quelques pas s’élevait la plus vaste des maisons démontables. Là -demeuraient cinq personnes. En compagnie des frères Moore, de Sirdey et -de Kennedy, Lewis Dorick y avait élu domicile. C’est là que le Kaw-djer -se rendit en droite ligne. - -Au moment où il entra, les cinq hommes étaient engagés dans une -discussion véhémente. En l’apercevant, ils se levèrent brusquement. - -«Que venez-vous faire ici? demanda Lewis Dorick d’un ton rude. - -Du seuil, le Kaw-djer répondit froidement: - ---La colonie hostelienne a besoin de cette maison. - ---Besoin de cette maison!... répéta Lewis Dorick qui n’en pouvait -croire, comme on dit, ses oreilles. Pourquoi faire? - ---Pour y loger ses services. Je vous invite à la quitter sur-le-champ. - ---Comment donc!... approuva ironiquement Dorick. Où irons-nous? - ---Où il vous plaira. Il ne vous est pas interdit de vous en bâtir une -autre. - ---Vraiment!... Et en attendant? - ---Des tentes seront mises à votre disposition. - ---Et moi, je mets la porte à la vôtre, s’écria Dorick rouge de colère. - -Le Kaw-djer s’effaça, démasquant son escorte armée qui était restée au -dehors. - ---Dans ce cas, dit-il posément, je serai dans la nécessité d’employer -la force. - -Lewis Dorick comprit d’un coup d’œil que toute résistance était -impossible. Il battit en retraite. - ---C’est bon, grommela-t-il. On s’en va... Le temps seulement de réunir -ce qui nous appartient, car on nous permettra bien, je suppose, -d’emporter... - ---Rien, interrompit le Kaw-djer. Ce qui vous est personnel vous sera -remis par mes soins. Le reste est la propriété de la colonie. - -C’en était trop. Dans sa rage, Dorick en oublia la prudence. - ---C’est ce que nous verrons!» s’écria-t-il en portant la main à sa -ceinture. - -Le couteau n’était pas hors de sa gaine qu’il lui était arraché. Les -frères Moore s’élancèrent à la rescousse. Saisi à la gorge par le -Kaw-djer, le plus grand fut renversé sur le sol. Au même instant, les -gardes du nouveau chef faisaient irruption dans la pièce. Ils n’eurent -pas à intervenir. Les cinq émigrants, tenus en respect, renonçaient à -la lutte. Ils sortirent sans opposer une plus longue résistance. - -Le bruit de l’altercation avait attiré un certain nombre de curieux. On -se pressait devant la porte. Les vaincus durent se frayer un passage -dans ce populaire, dont ils étaient jadis si redoutés. Le vent avait -tourné. On les accabla de huées. - -Le Kaw-djer, aidé de ses compagnons, procéda rapidement à une visite -minutieuse de la maison dont il venait de prendre possession. Ainsi -qu’il l’avait promis, tout ce qui pouvait être considéré comme la -propriété personnelle des précédents occupants fut mis de côté pour -être ultérieurement rendu aux ayants-droit. Mais, en dehors de -cette catégorie d’objets, il fit d’intéressantes trouvailles. L’une -des pièces, la plus reculée, avait été transformée en véritable -garde-manger. Là s’amoncelait une importante réserve de vivres. -Conserves, légumes secs, corned-beef, thé et café, les provisions -étaient aussi abondantes qu’intelligemment choisies. Par quel moyen -Lewis Dorick et ses acolytes se les étaient-ils procurées? Quel que fût -ce moyen, ils n’avaient jamais eu à souffrir de la disette générale, ce -qui ne les avait pas empêchés, d’ailleurs, de crier plus fort que les -autres et d’être les fauteurs des troubles dans lesquels avait sombré -le pouvoir de Beauval. - -Le Kaw-djer fit transporter ces vivres sur le terre-plein, où ils -furent déposés sous la protection des fusils, puis des ouvriers -réquisitionnés à cet effet, et auxquels le serrurier Lawson fut adjoint -à titre de contremaître, commencèrent le démontage de la maison. - -Pendant que ce travail se poursuivait, le Kaw-djer, accompagné de -quelques hommes d’escorte, entreprit, par tout le campement, une série -de visites domiciliaires qui fut continuée sans interruption jusqu’à -son complet achèvement. Maisons et tentes furent fouillées de fond en -comble. Le produit de ces investigations, qui occupèrent la majeure -partie de la journée, fut d’une richesse inespérée. Chez tous les -émigrants se rattachant plus ou moins étroitement à Lewis Dorick ou à -Ferdinand Beauval, et aussi chez quelques autres qui avaient réussi à -se constituer une réserve en se privant aux jours d’abondance relative, -on découvrit des cachettes analogues à celle qu’on avait déjà trouvée. - -Pour échapper aux soupçons sans doute, leurs possesseurs ne s’étaient -pas montrés les derniers à se plaindre, lorsque la famine était venue. -Le Kaw-djer en reconnut plus d’un, parmi eux, qui avaient imploré -son aide et qui avaient accepté sans scrupule sa part des vivres -prélevés sur ceux du Bourg-Neuf. Se voyant dépistés, ils étaient fort -embarrassés maintenant, bien que le Kaw-djer ne manifestât par aucun -signe les sentiments que leur ruse pouvait lui faire éprouver. - -Elle était cependant de nature à lui ouvrir de profondes perspectives -sur les lois inflexibles qui gouvernent le monde. En fermant l’oreille -aux cris de détresse que la faim arrachait à leurs compagnons de -misère, en y mêlant hypocritement les leurs afin d’éviter le partage -de ce qu’ils réservaient pour eux-mêmes, ces hommes avaient démontré -une fois de plus l’instinct de féroce égoïsme qui tend uniquement à la -conservation de l’individu. En vérité, leur conduite eût été la même -s’ils eussent été, non des créatures raisonnables et sensibles, mais de -simples agrégats de substance matérielle contraints d’obéir aveuglément -aux fatalités physiologiques de la cellule initiale dont ils étaient -sortis. - -Mais le Kaw-djer n’avait plus besoin, pour être convaincu, de cette -démonstration supplémentaire et qui ne serait malheureusement pas la -dernière. Si son rêve en s’écroulant n’avait laissé qu’un vide affreux -dans son cœur, il ne songeait pas à le réédifier. L’éloquente brutalité -des choses lui avait prouvé son erreur. Il comprenait qu’en imaginant -des systèmes il avait fait œuvre de philosophe, non de savant, et qu’il -avait ainsi péché contre l’esprit scientifique qui, s’interdisant -les spéculations hasardeuses, s’attache à l’expérience et à l’examen -purement objectif des faits. Or, les vertus et les vices de l’humanité, -ses grandeurs et ses faiblesses, sa diversité prodigieuse, sont des -faits qu’il faut savoir reconnaître et avec lesquels il faut compter. - -Et, d’ailleurs, quelle faute de raisonnement n’avait-il pas commise -en condamnant en bloc tous les chefs, sous prétexte qu’ils ne sont -pas impeccables et que la perfection originelle des hommes les rend -inutiles! Ces puissants, envers lesquels il s’était montré si sévère, -ne sont-ils pas des hommes comme les autres? Pourquoi auraient-ils le -privilège d’être imparfaits? De leur imperfection, n’aurait-il pas dû, -au contraire, logiquement conclure à celle de tous, et n’aurait-il pas -dû reconnaître, par suite, la nécessité des lois et de ceux qui ont -mission de les appliquer? - -Sa formule fameuse s’effritait, tombait en poussière. «Ni Dieu, ni -maître», avait-il proclamé, et il avait dû confesser la nécessité -d’un maître. De la deuxième partie de la proposition il ne subsistait -rien, et sa destruction ébranlait la solidité de la première. Certes, -il n’en était pas à remplacer sa négation par une affirmation. Mais, -du moins, il connaissait la noble hésitation du savant qui, devant -les problèmes dont la solution est actuellement impossible, s’arrête -au seuil de l’inconnaissable et juge contraire à l’essence même de -la science de décréter sans preuves qu’il n’y a dans l’univers rien -d’autre que de la matière et que tout est soumis à ses lois. Il -comprenait qu’en de telles questions une prudente expectative est de -mise, et que, si chacun est libre de jeter son explication personnelle -du mystère universel dans la bataille des hypothèses, toute affirmation -catégorique ne peut être que présomption ou sottise. - -De toutes les trouvailles, la plus remarquable fut faite dans la -bicoque que l’Irlandais Patterson occupait avec Long, seul survivant de -ses deux compagnons. On y était entré par acquit de conscience. Elle -était si petite qu’il semblait difficile qu’une cachette de quelque -importance pût y être ménagée. Mais Patterson avait remédié par son -industrie à l’exiguïté du local, en y creusant une manière de cave que -dissimulait un plancher grossier. - -Prodigieuse fut la quantité de vivres qu’on y trouva. Il y avait là de -quoi nourrir la colonie entière pendant huit jours. Cet incroyable amas -de provisions de toute nature prenait une signification tragique, quand -on évoquait le souvenir du malheureux Blaker, mort de faim au milieu de -ces richesses, et le Kaw-djer ressentit comme un sentiment d’effroi, en -songeant à ce que devait être, pour avoir laissé le drame s’accomplir, -l’âme ténébreuse de Patterson. - -L’Irlandais, d’ailleurs, n’avait aucunement figure de coupable. Il -se montra arrogant, au contraire, et protesta avec énergie contre la -spoliation dont il était victime. Le Kaw-djer, faisant en vain preuve -de longanimité, eut beau lui expliquer la nécessité où chacun était -de contribuer au salut commun, Patterson ne voulut rien entendre. La -menace d’employer la force n’eut pas un meilleur succès. On ne réussit -pas à l’intimider comme Lewis Dorick. Que lui importait l’escorte du -nouveau chef? L’avare eût défendu son bien contre une armée. Or, elles -étaient à lui, elles étaient son bien, ces provisions accumulées au -prix de privations sans nombre. Ce n’est pas dans l’intérêt général, -mais dans le sien propre, qu’il se les était imposées. S’il était -inévitable qu’il fût dépouillé, encore fallait-il lui verser en argent -l’équivalent de ce qu’on lui prenait. - -Une pareille argumentation eût fait rire autrefois le Kaw-djer. Elle le -faisait réfléchir aujourd’hui. Après tout, Patterson avait raison. Si -l’on voulait rendre confiance aux Hosteliens désemparés, il convenait -de remettre en honneur les règles qu’ils avaient coutume de voir -universellement respectées. Or, la première de toutes ces règles -consacrées par le consentement unanime des peuples de la terre, c’est -le droit de propriété. - -[Illustration: Il y avait là de quoi nourrir la colonie pendant huit -jours. (Page 244.)] - -C’est pourquoi le Kaw-djer écouta avec patience le plaidoyer de -Patterson, et c’est pourquoi il l’assura qu’il ne s’agissait nullement -de spoliation, tout ce qui était réquisitionné dans l’intérêt général -devant être payé à son juste prix par la communauté. L’avare aussitôt -cessa de protester, mais ce fut pour se mettre à gémir. Toutes les -marchandises étaient si rares et, partant, si chères à l’île Hoste!... -La moindre des choses y acquérait une incroyable valeur!... Avant -d’avoir la paix, le Kaw-djer dut longuement discuter l’importance de -la somme à payer. Par exemple, quand on fut d’accord, Patterson aida -lui-même au déménagement. - -Vers six heures du soir, toutes les provisions retrouvées étaient -enfin déposées sur le terre-plein. Elles y formaient un amoncellement -respectable. Les ayant évaluées d’un coup d’œil, et leur ajoutant -par la pensée les réserves du Bourg-Neuf, le Kaw-djer estima qu’un -rationnement sévère les ferait durer près de deux mois. - -On procéda immédiatement à la première distribution. Les émigrants -défilèrent, et chacun d’eux reçut pour lui-même et pour sa famille -la part qui lui était attribuée. Ils ouvraient de grands yeux en -découvrant une telle accumulation de richesses, alors qu’ils se -croyaient à la veille de mourir de faim. Cela tenait du miracle, un -miracle dont le Kaw-djer eût été l’auteur. - -La distribution terminée, celui-ci retourna au Bourg-Neuf en compagnie -d’Harry Rhodes, et tous deux se rendirent auprès de Halg. Ainsi qu’ils -eurent la joie de le constater, l’amélioration persistait dans l’état -du blessé, que continuaient à veiller Tullia et Graziella. - -Tranquillisé de ce côté, le Kaw-djer reprit avec une froide obstination -l’exécution du plan qu’il s’était tracé pendant sa longue insomnie de -la nuit précédente. Il se tourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix -grave: - -«L’heure est venue de parler, monsieur Rhodes. Suivez-moi, je vous -prie.» - -L’expression sévère, douloureuse même, de son visage frappa Harry -Rhodes qui obéit en silence. Tous deux disparurent dans la chambre du -Kaw-djer, dont la porte fut soigneusement verrouillée. - -La porte se rouvrit une heure plus tard, sans que rien eût transpiré de -ce qui s’était dit au cours de cette entrevue. Le Kaw-djer avait son -air habituel, plus glacé encore peut-être, mais Harry Rhodes semblait -transfiguré par la joie. Devant son hôte, qui l’avait reconduit -jusqu’au seuil de la maison, il s’inclina avec une sorte de déférence, -avant de serrer chaleureusement la main que celui-ci lui tendait, -puis, au moment de le quitter: - -«Comptez sur moi, dit-il. - ---J’y compte,» répondit le Kaw-djer qui suivit des yeux son ami -s’éloignant dans la nuit. - -Quand Harry Rhodes eut disparu, ce fut au tour de Karroly. - -Il le prit à l’écart et lui donna ses instructions que l’Indien écouta -avec son respect habituel; puis, infatigable, il traversa une dernière -fois la plaine et alla, comme la veille, chercher le sommeil sur le -terre-plein de Libéria. - -Ce fut lui qui, dès l’aube, donna le signal du réveil. Bientôt, tous -les colons convoqués par lui étaient réunis sur la place. - -«Hosteliens, dit-il au milieu d’un profond silence, il va vous être -fait, pour la dernière fois, une distribution de vivres. Dorénavant -les vivres seront vendus, à des prix que j’établirai, au profit de -l’État. L’argent ne manquant à personne, nul ne risque de mourir de -faim. D’ailleurs, la colonie a besoin de bras. Tous ceux d’entre vous -qui se présenteront seront employés et payés. A partir de ce moment, le -travail est la loi.» - -On ne saurait contenter tout le monde, et il n’est pas douteux que ce -bref discours déplût cruellement à quelques-uns; mais il galvanisa -littéralement par contre la majorité des auditeurs. Leurs fronts se -relevèrent, leurs torses se redressèrent, comme si une force nouvelle -leur eût été infusée. Ils sortaient donc enfin de leur inaction! On -avait besoin d’eux. Ils allaient servir à quelque chose. Ils n’étaient -plus inutiles. Ils acquéraient à la fois la certitude du travail et de -la vie. - -Un immense «hourra!» sortit de leurs poitrines, et, vers le Kaw-djer, -les bras se tendirent, muscles durcis, prêts à l’action. - -Au même instant, comme une réponse à la foule, un faible cri d’appel -retentit dans le lointain. - -Le Kaw-djer se retourna et, sur la mer, il aperçut la _Wel-Kiej_ dont -Karroly tenait la barre; Harry Rhodes, debout à l’avant, agitait la -main en geste d’adieu, tandis que la chaloupe, toutes voiles dehors, -s’éloignait dans le soleil. - - - - -II - -LA CITÉ NAISSANTE. - - -Immédiatement, le Kaw-djer organisa le travail. De tous ceux qui les -offrirent, et ce fut, il faut le dire, l’immense majorité des colons, -les bras furent acceptés. Divisés par équipes sous l’autorité de -contremaîtres, les uns amorcèrent une route charretière qui réunirait -Libéria au Bourg-Neuf, les autres furent affectés au transfert des -maisons démontables jusqu’ici édifiées au hasard et qu’il s’agissait de -disposer d’une manière plus logique. Le Kaw-djer indiqua les nouveaux -emplacements, ceux-là parallèlement, ceux-ci à l’opposé de l’ancienne -demeure de Dorick, laquelle commençait déjà à s’élever à peu près à -l’endroit occupé antérieurement par le «palais» de Beauval. - -Une difficulté se révéla tout de suite. Pour ces divers travaux, on -manquait d’outils. Les émigrants qui, pour une cause ou une autre, -avaient dû abandonner leurs exploitations de l’intérieur, ne s’étaient -pas mis en peine de rapporter ceux qu’ils y avaient emportés. Force -leur fut d’aller les rechercher, si bien que le premier travail de la -majeure partie des travailleurs fut précisément de se procurer des -outils de travail. - -Il leur fallut refaire une fois de plus le chemin si péniblement -parcouru lorsqu’ils étaient venus se réfugier à Libéria. Mais les -circonstances n’étaient plus les mêmes, et il leur parut infiniment -moins pénible. Le printemps avait remplacé l’hiver, ils ne manquaient -plus de vivres, et la certitude de gagner leur vie au retour leur -faisait un cœur joyeux. En une dizaine de jours, les derniers -étaient rentrés. Les chantiers battirent alors leur plein. La -route s’allongea à vue d’œil. Les maisons se groupèrent peu à peu -harmonieusement, entourées de vastes espaces qui seraient dans l’avenir -des jardins, et séparées par de larges rues, qui donnaient à Libéria -des airs de ville au lieu de son aspect de campement provisoire. En -même temps, on procédait à l’enlèvement des détritus et des immondices -que l’incurie des habitants avait laissés s’amonceler. - -[Illustration: Les chantiers battirent alors leur plein. (Page 248.)] - -Commencée la première, l’ancienne maison de Dorick fut également la -première à être à peu près habitable. Il n’avait pas fallu beaucoup de -temps pour démonter cette construction légère et pour la réédifier à -son nouvel emplacement, bien qu’on l’eût notablement agrandie. Certes -elle n’était pas terminée, mais ses parois, encastrées dans le sol, -étaient debout et le toit était en place, de même que les cloisons -séparatives de l’intérieur. Pour s’installer dans la maison, il n’était -pas nécessaire d’attendre l’achèvement des contre-murs extérieurs. - -Ce fut le 7 novembre que le Kaw-djer en prit possession. Le plan en -était des plus simples. Au centre, un entrepôt dans lequel fut déposé -le stock de provisions, et, autour de cet entrepôt, une série de pièces -communiquant entre elles. Ces pièces s’ouvraient sur les façades Nord, -Est et Ouest; une seule, au Sud, sans issue à l’extérieur, était -commandée par les autres. - -Des inscriptions, tracées en lettres peintes sur des panneaux de bois, -indiquaient la destination de ces diverses salles. _Gouvernement_, -_Tribunal_, _Police_, disaient respectivement les inscriptions du -Nord, de l’Ouest et de l’Est. Quant au dernier de ces locaux rien n’en -révélait l’usage, mais le bruit courut bientôt que là se trouverait la -_Prison_. - -Ainsi donc, le Kaw-djer ne s’en reposait plus uniquement sur la sagesse -de ses semblables, et, pour que l’Autorité fût solidement assise, -il la fondait sur ce trépied: la Justice, au sens social du mot, la -Force et le Châtiment. Sa longue et stérile révolte n’aboutissait qu’à -appliquer, jusque dans ce qu’elles ont de plus absolu, les règles hors -desquelles l’imperfection humaine depuis l’origine des temps, rendu -toute civilisation et tout progrès impossibles. - -Mais des locaux, des inscriptions précisant l’usage qu’on en devait -faire, tout cela n’était en somme qu’un squelette d’administration. Il -fallait des fonctionnaires pour exercer les fonctions. Le Kaw-djer -les désigna sans tarder. Hartlepool fut placé à la tête de la police -portée à quarante hommes choisis, après une sélection rigoureuse, -exclusivement parmi les gens mariés. Quant au Tribunal, le Kaw-djer, -tout en s’en réservant personnellement la présidence, en confia le -service courant à Ferdinand Beauval. - -Assurément, la seconde de ces désignations avait de quoi étonner. -Pourtant, ce n’était pas la première de ce genre. Quelques jours -auparavant, le Kaw-djer en avait fait une autre au moins aussi -surprenante. - -Le paiement des salaires et la vente des rations représentaient -maintenant une besogne absorbante. L’échange du travail et des -vivres, bien que l’opération fût simplifiée par l’intermédiaire de -l’argent, exigeait une véritable comptabilité, et cette comptabilité -un comptable. Le Kaw-djer nomma en cette qualité ce John Rame, à qui -une existence de plaisirs avait coûté à la fois santé et fortune. -Quel but avait poursuivi ce dégénéré en participant à une entreprise -de colonisation? Sans doute, il ne le savait pas lui-même, et il -avait obéi à des rêves imprécis de vie facile dans un pays vague et -chimérique. La réalité, infiniment plus rude, lui avait donné les -hivers de l’île Hoste, et c’était miracle que cet être débile y eût -résisté. Poussé par la nécessité, il avait vainement essayé, depuis -l’établissement du nouveau régime, de se mêler aux terrassiers occupés -à la construction de la route. Dès le soir du premier jour, il avait -dû y renoncer, surmené, brisé de fatigue, ses blanches mains déchirées -par les quartiers de roc. Il fut trop heureux d’accepter l’emploi que -le Kaw-djer lui attribuait et par lequel son insignifiante personnalité -fut rapidement absorbée. Il se rétrécit encore, s’identifia à ses -colonnes de chiffres, disparut dans sa fonction comme dans un tombeau. -On ne devait plus entendre parler de lui. - -Savoir utiliser pour la grandeur de l’État jusqu’à la plus infime des -forces sociales dont il dispose est peut-être la qualité maîtresse d’un -conducteur d’hommes. Devant l’impossibilité de tout faire par soi-même, -il lui faut nécessairement s’entourer de collaborateurs, et c’est dans -leur choix que se manifeste avec le plus d’évidence le génie du chef. - -Pour singuliers qu’ils fussent, ceux du Kaw-djer étaient les meilleurs -qu’il pût faire dans la situation où le sort le plaçait. Il n’avait -qu’un but: obtenir de chacun le maximum de rendement au profit de la -collectivité. Or, Beauval, malgré son incapacité à d’autres égards, -n’en restait pas moins un avocat de valeur. Il était donc, plus -que tout autre, qualifié pour assurer le cours de la justice, la -surveillance du maître devant au besoin tenir en bride ses fantaisies. - -Quant à John Rame, c’était le plus inutile des colons. Il y avait lieu -d’admirer qu’on eût réussi à tirer quelque chose de ce chiffon sans -énergie ni vouloir, qui n’était bon à rien. - -Pendant que l’administration de l’État hostelien s’organisait de cette -manière, le Kaw-djer déployait une activité prodigieuse. - -Il avait définitivement quitté le Bourg-Neuf. Ses instruments, livres, -médicaments transportés au «Gouvernement»,--ainsi qu’on désignait -déjà l’ancienne maison de Lewis Dorick--il y prenait chaque jour -quelques heures de sommeil. Le reste du temps, il était partout à la -fois. Il encourageait les travailleurs, résolvait les difficultés au -fur et à mesure qu’elles se présentaient, maintenait avec calme et -fermeté le bon ordre et la concorde. Nul ne se fût avisé d’élever une -contestation, d’entamer une dispute en sa présence. Il n’avait qu’à -paraître pour que le travail s’activât, pour que les muscles rendissent -leur maximum de force. - -Certes, dans ce peuple misérable qu’il avait entrepris de conduire -vers de meilleures destinées, la plupart ignoraient de quel drame -sa conscience avait été le théâtre, et, l’eussent-ils connu, ils -n’étaient pas assez psychologues et manquaient par trop d’idéalité pour -soupçonner seulement quels ravages y avait fait un conflit de pures -abstractions si différent de leurs soucis matériels. Du moins, il leur -suffirait de regarder leur chef pour comprendre qu’une douleur secrète -le dévorait. Si le Kaw-djer n’avait jamais été un homme expansif, il -semblait maintenant de marbre. Son visage impassible ne souriait plus, -ses lèvres ne s’entr’ouvraient que pour dire l’indispensable avec le -minimum de mots. Autant peut-être à cause de son aspect qu’en raison -de sa vigueur herculéenne et de la force armée dont il disposait, il -apparaissait redoutable. Mais, si on le craignait, on admirait en -même temps son intelligence et son énergie, et on l’aimait pour la -bonté qu’on sentait vivante sous son attitude glaciale, pour tous les -services qu’on avait reçus de lui et qu’on en recevait encore. - -La multiplicité de ses occupations n’épuisait pas, en effet, l’activité -du Kaw-djer, et le chef n’avait pas fait tort au médecin. Pas un jour -il ne manquait d’aller voir les malades et les blessés de l’émeute. Il -avait, d’ailleurs, de moins en moins à faire. Sous la triple influence -de la saison plus clémente, de la paix morale et du travail, la santé -publique s’améliorait rapidement. - -De tous les malades et blessés, Halg était, bien entendu, le plus cher -à son cœur. Quelque temps qu’il fît, quelle que fût sa fatigue, il -passait matin et soir au chevet du jeune Indien, d’où Graziella et sa -mère ne s’éloignaient pas. Il avait le bonheur de constater un mieux -progressif. On fut bientôt certain que la blessure du poumon commençait -à se fermer. Le 15 novembre, Halg put enfin quitter le lit sur lequel -il gisait depuis près d’un mois. - -Ce jour-là, le Kaw-djer se rendit à la maison habitée par la famille -Rhodes. - -«Bonjour, madame Rhodes!... Bonjour, les enfants! dit-il en entrant. - ---Bonjour, Kaw-djer! lui répondit-on à l’unisson. - -Dans cette atmosphère si cordiale, il perdait toujours un peu de sa -froideur. Edward et Clary se pressèrent contre lui. Paternellement il -embrassa la jeune fille et caressa la joue du jeune garçon. - ---Enfin, vous voici, Kaw-djer!... s’écria Mme Rhodes. Je vous croyais -mort. - ---J’ai eu beaucoup à faire, madame Rhodes. - ---Je le sais, Kaw-djer. Je le sais, approuva Mme Rhodes. C’est égal, -je suis contente de vous voir... J’espère que vous allez me donner des -nouvelles de mon mari. - ---Votre mari est parti, madame Rhodes. Voilà tout ce que je peux vous -dire. - ---Grand merci du renseignement!... Reste à savoir quand il doit revenir. - ---Pas de si tôt, madame Rhodes. Votre veuvage est loin d’être fini. - -Mme Rhodes soupira tristement. - ---Il ne faut pas être triste, madame Rhodes, reprit le Kaw-djer. Tout -s’arrangera avec un peu de patience... D’ailleurs, je vous apporte de -l’occupation, c’est-à-dire de la distraction. Vous allez déménager, -madame Rhodes. - ---Déménager!... - ---Oui... Pour aller vous fixer à Libéria. - ---A Libéria.!... Qu’irais-je y faire, Seigneur? - ---Du commerce, madame Rhodes. Vous serez tout simplement la plus -notable commerçante du pays, d’abord--et c’est une raison!--parce qu’il -n’y en pas d’autres, et aussi, je l’espère bien, parce que vos affaires -vont étonnamment prospérer. - ---Commerçante!... Mes affaires?... répéta Mme Rhodes étonnée. Quelles -affaires, Kaw-djer? - ---Celles du bazar Harry Rhodes. Vous n’avez pas oublié, je suppose, -que vous possédez une pacotille magnifique? Le moment est venu de -l’utiliser. - ---Comment!., objecta Mme Rhodes, vous voulez que, toute seule... sans -mon mari... - ---Vos enfants vous aideront, interrompit le Kaw-djer. Ils sont en âge -de travailler, et tout le monde travaille ici. Je ne veux pas d’oisifs -sur l’île Hoste. - -La voix du Kaw-djer s’était faite plus sérieuse. Sous l’ami qui -conseillait perçait le chef qui allait ordonner. - ---Tullia Ceroni et sa fille, reprit-il, vous donneront aussi un coup -de main, quand Halg sera complètement guéri... D’autre part, vous -n’avez pas le droit de laisser plus longtemps inutilisés des objets -susceptibles d’accroître le bien-être de tous. - ---Mais ces objets représentent presque toute notre fortune, objecta Mme -Rhodes qui paraissait fort émue. Que dira mon mari, quand il apprendra -que je les ai risqués dans un pays si troublé, où la sécurité... - ---Est parfaite, madame Rhodes, termina le Kaw-djer, parfaite, vous -pouvez m’en croire. Il n’y a pas de pays plus sûr. - ---Mais enfin, que voulez-vous que j’en fasse, de toutes ces -marchandises? demanda Mme Rhodes, - ---Vous les vendrez. - ---A qui? - ---Aux acheteurs. - ---Il y en a donc, et ils ont donc de l’argent? - ---En doutez-vous? Vous savez bien que tout le monde en avait au départ. -Maintenant on en gagne. - ---On gagne de l’argent à l’île Hoste!... - ---Parfaitement. En travaillant pour la colonie qui emploie et qui paye. - ---La colonie a donc de l’argent, elle aussi?... Voilà du nouveau, par -exemple! - ---La colonie n’a pas d’argent, expliqua le Kaw-djer, mais elle s’en -procure en vendant les vivres qu’elle est seule à posséder. Vous devez -en savoir quelque chose, puisqu’il vous faut payer les vôtres. - ---C’est vrai, reconnut Mme Rhodes. Mais s’il ne s’agit que d’un -échange, si les colons sont obligés de rendre pour se nourrir ce qu’ils -ont gagné par leur travail, je ne vois pas très bien comment ils -deviendront mes clients. - ---Soyez tranquille, madame Rhodes. Les prix ont été établis par moi, et -ils sont tels que les colons peuvent faire de petites économies. - ---Alors, qui donne la différence? - ---C’est moi, madame Rhodes. - ---Vous êtes donc bien riche, Kaw-djer? - ---Il paraît. - -Mme Rhodes regarda son interlocuteur d’un air ébahi. Celui-ci ne sembla -pas s’en apercevoir. - ---Je considère comme très important, madame Rhodes, reprit-il avec -fermeté, que votre magasin soit ouvert à bref délai. - ---Comme il vous plaira, Kaw-djer,» accorda Mme Rhodes sans enthousiasme. - -Cinq jours plus tard, le Kaw-djer était obéi. Quand, le 20 novembre, -Karroly revint avec la _Wel-Kiej_, il trouva le bazar Rhodes en plein -fonctionnement. - -Karroly revenait seul, après avoir débarqué M. Rhodes à Punta-Arenas; -il ne put répondre autre chose aux questions anxieuses de Mme Rhodes, -qui demanda tout aussi vainement des explications au Kaw-djer. Celui-ci -se contenta de l’assurer qu’elle ne devait concevoir aucune inquiétude, -mais simplement s’armer de patience, l’absence de M. Rhodes devant se -prolonger assez longtemps encore. - -Quant à Karroly, il était émerveillé de ce qu’il voyait. Quel -changement en moins d’un mois! Libéria n’était plus reconnaissable. -A peine si quelques rares maisons étaient encore à leurs anciennes -places. La plupart étaient maintenant groupées autour de celle qu’on -désignait sous le nom de Gouvernement. Les plus voisines abritaient -les quarante ménages, dont les chefs, armés aux dépens de la réserve -de fusils, constituaient la police de la colonie. Les huit fusils -sans emploi avaient été déposés dans le poste situé entre le logis -du Kaw-djer et celui d’Hartlepool, et que plusieurs hommes gardaient -jour et nuit. Quant à la provision de poudre, on l’avait mise à l’abri -dans l’entrepôt ménagé au centre de l’immeuble et sans aucune issue à -l’extérieur. - -Un peu plus loin, s’ouvrait le bazar Rhodes. Ce bazar surtout -émerveillait Karroly. Aucun des magasins de Punta-Arenas, seule ville -que l’Indien eût jamais vue, n’en égalait à ses yeux la splendeur. - -Au delà, vers l’Est et vers l’Ouest, le travail se poursuivait. -On aplanissait le sol destiné à recevoir les dernières maisons -démontables et, plus loin, de tous les côtés, on travaillait également. -Déjà d’autres maisons, celles-ci en bois, celles-là en maçonnerie, -commençaient à s’élever hors de terre. - -Entre les maisons disposées selon un plan rigoureux qui ne laissait -aucune place aux fantaisies individuelles, de véritables rues se -croisaient à angles droits, suffisamment larges pour permettre le -passage simultané de quatre véhicules. A vrai dire, ces rues étaient -bien encore quelque peu boueuses et ravinées, mais le piétinement des -colons en durcissait le sol de jour en jour. - -La route commencée dans la direction du Bourg-Neuf avait traversé la -plaine marécageuse et rejoignait déjà obliquement la rivière. Sur -les berges s’amoncelaient une multitude de pierres, en vue de la -construction d’un pont plus solide que le ponceau existant. - -Le Bourg-Neuf était à peu près déserté. A l’exception de quatre marins -du _Jonathan_ et de trois autres colons résolus à gagner leur vie en -pêchant, ses anciens habitants l’avaient quitté pour Libéria, où les -appelaient leurs occupations. Du Bourg-Neuf devenu ainsi exclusivement -un port de pêche, les embarcations partaient chaque matin pour y -rentrer aux approches du soir, chargées de poissons qui trouvaient -aisément preneurs. - -Toutefois, malgré la diminution de sa population, aucune des maisons du -faubourg n’avait été abattue. Ainsi l’avait décidé le Kaw-djer. Celle -de Karroly était donc toujours debout, et l’Indien eut la joie d’y -trouver Halg presque entièrement guéri. - -Ce lui fut, par contre, un grand chagrin d’y rentrer sans le Kaw-djer, -dont la nouvelle existence le séparait à jamais. Finie, cette vie -commune de tant d’années!... Comme il était changé!... En revoyant son -fidèle Indien, à peine avait-il esquissé un sourire, à peine avait-il -consenti à interrompre quelques minutes sa dévorante activité. - -Ce jour-là, comme tous les autres jours, le Kaw-djer, après une matinée -consacrée aux divers travaux en cours, examina la situation de la -colonie, tant au point de vue financier qu’au point de vue de l’état du -stock des vivres, puis il retourna sur le chantier de la route. - -C’était l’heure du repos. Pics et pioches abandonnés, la plupart des -terrassiers sommeillaient sur les bas côtés, en offrant au soleil -leurs poitrines velues; d’autres mâchaient lentement leur ration en -échangeant des mots vides et rares. A mesure que le Kaw-djer passait, -les gens étendus se redressaient, les causeurs s’interrompaient, et -tous soulevaient leurs casquettes, en accompagnant le geste d’une -parole de bon accueil. - -«Salut, Gouverneur!» disaient l’un après l’autre ces hommes rudes. - -Sans s’arrêter, le Kaw-djer répondait de la main. - -Il avait déjà parcouru la moitié du chemin, quand il aperçut, non loin -de la rivière, un groupe d’une centaine d’émigrants, parmi lesquels on -distinguait quelques femmes. Il pressa le pas. Bientôt, partis de ce -groupe, les sons d’un violon vinrent frapper son oreille. - -Un violon?... C’était la première fois qu’un violon chantait sur l’île -Hoste depuis la mort de Fritz Gross. - -Il se mêla à l’attroupement, dont les rangs s’ouvrirent devant lui. Au -centre, il y avait deux enfants. C’était l’un d’eux qui jouait, assez -gauchement d’ailleurs. L’autre, pendant ce temps, disposait sur le sol -des corbeilles de joncs tressés et des bouquets de fleurs des champs: -seneçons, bruyères et branches de houx. - -Dick et Sand... Le Kaw-djer, dans cette tourmente qui avait bouleversé -sa vie, les avait oubliés. Au reste, pourquoi eût-il songé à ceux-ci -plutôt qu’aux autres enfants de la colonie? Eux aussi, ils avaient une -famille, dans la personne du brave et honnête Hartlepool. En vérité, le -petit Sand n’avait pas perdu son temps. Moins de trois mois s’étaient -écoulés depuis qu’il avait hérité du violon de Fritz Gross, et il -fallait qu’il eût de bien rares dispositions musicales pour être arrivé -si vite, sans maître, sans conseils, à un pareil résultat. Certes il -n’était pas un virtuose, et même il n’y avait pas lieu de croire qu’il -le devint jamais, car la technique élémentaire lui ferait toujours -défaut, mais il jouait avec justesse et trouvait, sans paraître les -chercher, des mélodies naïves, ingénieuses et charmantes, qu’il -engrenait les unes aux autres par des modulations d’une audace heureuse. - -Le violon se tut, Dick, ayant terminé son éventaire, prit la parole. - -«Honorables Hosteliens! dit-il avec une comique emphase, en redressant -de son mieux sa petite taille, mon associé plus spécialement chargé -du rayon artistique et musical de la maison Dick and Co, l’illustre -maestro Sand, violoniste ordinaire de Sa Majesté le Roi du cap Horn et -autres lieux, remercie vos Honneurs de l’attention qu’on a bien voulu -lui accorder... - -Dick poussa un ouf! sonore, reprit sa respiration, et repartit de plus -belle. - ---Le concert, honorables Hosteliens, est gratuit, mais il n’en est pas -de même de nos autres marchandises, lesquelles sont, j’ose le dire, -plus merveilleuses encore et surtout plus solides. La Maison Dick and -Co met aujourd’hui en vente des bouquets et des paniers. Ceux-ci seront -de la plus grande commodité pour aller au marché... quand il y en aura -un à l’île Hoste! Un _cent_[4], le bouquet!... Un _cent_, le panier!... -Allons! honorables Hosteliens! la main à la poche, je vous prie!... - - [4] Environ cinq centimes. - -Ce disant, Dick faisait le tour du cercle, en présentant des -échantillons de sa marchandise, tandis que, pour chauffer -l’enthousiasme, le violon se mettait à chanter de plus belle. - -Quant aux spectateurs, ils riaient, et, d’après leurs propos, le -Kaw-djer comprenait qu’ils n’assistaient pas pour la première fois à -une scène de ce genre. Dick et Sand avaient sans doute l’habitude de -parcourir les chantiers aux heures de repos et de faire ce singulier -commerce. C’était miracle qu’il ne les eût pas encore aperçus! - -Cependant, Dick eut en un clin d’œil vendu bouquets et corbeilles. - ---Il ne reste plus qu’un panier, Mesdames et Messieurs, annonça-t-il. -C’est le plus beau! A deux _cents_, le dernier et le plus beau panier! - -Une ménagère versa les deux _cents_. - ---Merci bien, Messieurs et Dames! Huit _cents_!... C’est la fortune -s’écria Dick en esquissant un pas de gigue. - -La gigue fut arrêtée net. Le Kaw-djer avait saisi le danseur par -l’oreille. - ---Que veut dire ceci? interrogea-t-il sévèrement. - -D’un coup d’œil sournois, l’enfant s’efforça de deviner l’humeur réelle -du Kaw-djer, puis, rassuré sans doute, il répondit avec le plus grand -sérieux: - ---Nous travaillons, Gouverneur. - ---C’est ça que tu appelles travailler! s’écria le Kaw-djer qui lâcha -son prisonnier. - -Celui-ci en profita pour se retourner complètement, et, regardant le -Kaw-djer bien en face: - ---Nous nous sommes établis, dit-il en se rengorgeant. Sand joue -du violon, et moi je suis marchand de fleurs et de vannerie... -Quelquefois, nous faisons des commissions... ou nous vendons des -coquillages... Je sais aussi la danse... et des tours... C’est des -professions, ça, peut-être, Gouverneur! - -Le Kaw-djer sourit malgré lui, - ---En effet!... reconnut-il. Mais qu’avez-vous besoin d’argent? - ---C’est pour votre subrécargue[5], pour M. John Rame, Gouverneur. - - [5] Comptable qui existe parfois à bord des navires. - ---Comment!... s’écria le Kaw-djer, John Rame vous prend votre argent!... - ---Il ne nous le prend pas, Gouverneur, répliqua Dick, vu que c’est nous -qui le donnons pour les rations. - -Cette fois, le Kaw-djer fut tout à fait abasourdi. Il répéta: - ---Pour les rations?... Vous payez votre nourriture!... N’habitez-vous -donc plus avec M. Hartlepool? - -[Illustration: Il aperçut une centaine de femmes... (Page 264.)] - ---Si, Gouverneur, mais ça ne fait rien... - -Dick gonfla ses joues, puis, imitant le Kaw-djer lui-même à s’y -méprendre malgré la réduction de l’échelle, il dit avec une impayable -gravité: - ---Le travail est la loi! - -Sourire ou se fâcher?... Le Kaw-djer prit le parti de sourire. Aucune -hésitation n’était possible, en effet. Dick n’avait évidemment nulle -intention de railler. Dès lors, pourquoi blâmer ces deux enfants si -ardents à se «débrouiller», alors que tant de leurs aînés avaient une -telle propension à s’en reposer sur autrui. - -Il demanda: - ---Votre «travail» vous rapporte-t-il au moins de quoi vivre? - ---Je crois bien! affirma Dick avec importance. Des douze _cents_, par -jour, quelquefois quinze, voilà ce qu’il nous rapporte, notre travail, -Gouverneur!... Avec ça, un homme peut vivre, ajouta-t-il le plus -sérieusement du monde. - -Un homme!... Les auditeurs partirent d’un éclat de rire. Dick, offensé, -regarda les rieurs. - ---Qu’est-ce qu’ils ont, ces idiots-là?... murmura-t-il entre ses dents -d’un air vexé. - -Le Kaw-djer le ramena à la question. - ---Quinze _cents_, ce n’est pas mal, en effet, reconnut-il. Vous -gagneriez davantage cependant, si vous aidiez les maçons ou les -terrassiers. - ---Impossible, Gouverneur, répliqua Dick vivement. - ---Pourquoi impossible? insista le Kaw-djer. - ---Sand est trop petit. Il n’aurait pas la force, expliqua Dick, dont la -voix exprima une véritable tendresse qui ne laissait pas d’être nuancée -d’un soupçon de dédain. - ---Et toi? - ---Oh!... moi!... - -Il fallait entendre ce ton!... Lui, il aurait la force, assurément. -C’eût été lui faire injure que d’en douter. - ---Alors?... - ---Je ne sais pas... balbutia Dick tout songeur. Ça ne me dit rien... - -Puis, dans une explosion: - ---Moi, Gouverneur, j’aime la liberté! - -Le Kaw-djer considérait avec intérêt le petit bonhomme, qui, tête -nue, les cheveux emmêlés par la brise, se tenait droit devant lui, -sans baisser ses yeux brillants. Il se reconnaissait dans cette nature -généreuse mais excessive. Lui aussi avait par-dessus tout aimé la -liberté, lui aussi s’était montré impatient de toute entrave, et la -contrainte lui avait paru si haïssable qu’il avait prêté à l’humanité -entière ses répugnances. L’expérience lui avait démontré son erreur, en -lui donnant la preuve que les hommes, loin d’avoir l’insatiable besoin -de liberté qu’il leur supposait, peuvent aimer, au contraire, un joug -qui les fait vivre, et qu’il est bon parfois que les enfants grands et -petits aient un maître. - -Il répliqua: - ---La liberté, il faut d’abord la gagner, mon garçon, en se rendant -utile aux autres et à soi-même, et, pour cela, il est nécessaire de -commencer par obéir. Vous irez trouver Hartlepool de ma part, et -vous lui direz qu’il vous emploie selon vos forces. Je veillerai, -d’ailleurs, à ce que Sand puisse continuer à travailler sa musique. -Allez, mes enfants!» - -Cette rencontre attira l’attention du Kaw-djer sur un problème qu’il -importait de résoudre. Les enfants pullulaient dans la colonie. -Désœuvrés, loin de la surveillance des parents, ils vagabondaient -du matin au soir. Pour fonder un peuple, il fallait préparer les -générations futures à recueillir la succession de leurs devanciers. La -création d’une école s’imposait à bref délai. - -Mais on ne saurait tout faire à la fois. Quelle que fût l’importance -de cette question, il en remit l’examen à son retour d’une tournée -qu’il désirait accomplir dans l’intérieur de l’île. Depuis qu’il avait -assumé la charge du pouvoir, il projetait ce voyage d’inspection, que -de plus pressants soucis l’avaient forcé à remettre de jour en jour. -Maintenant, il pouvait s’éloigner sans imprudence. La machine avait -reçu une impulsion suffisante pour fonctionner toute seule pendant -quelque temps. - -Deux jours après l’arrivée de Karroly, il allait enfin partir, quand -un incident l’obligea à un nouveau retard. Un matin, son attention fut -attirée par le bruit d’une altercation violente. S’étant dirigé du côté -d’où venait le vacarme, il aperçut une centaine de femmes discutant -avec animation devant une clôture de forts madriers qui leur barrait la -route. Le Kaw-djer ne comprit pas tout d’abord. Cette clôture, c’était -celle qui limitait l’enclos de Patterson, mais elle ne lui avait pas -semblé, les jours précédents, s’avancer aussi loin. - -Il fut bientôt renseigné. - -Patterson, qui, dès le printemps précédent, s’était adonné à la culture -maraîchère, avait vu, cette année, ses efforts couronnés de succès. -Travailleur infatigable, il avait obtenu une abondante récolte, et, -depuis le renversement de Beauval, les autres habitants de Libéria -s’approvisionnaient couramment chez lui de légumes frais. - -Son succès était dû, pour une grande part, à l’emplacement qu’il -avait choisi. Au bord même de la rivière, il y trouvait de l’eau en -abondance. C’est précisément cette situation privilégiée qui était -cause du conflit actuel. - -Les cultures de Patterson, étendues sur un espace de deux ou trois -cents mètres, commandaient le seul point où la rivière fût accessible, -dans le voisinage immédiat de Libéria. En aval, elle était bordée, -sur la rive droite, par une plaine marécageuse qui en interdisait -l’approche jusqu’au ponceau établi près de l’embouchure, c’est-à-dire -à plus de quinze cents mètres dans l’Ouest. En amont, la berge -brusquement relevée tombait, pendant plus d’un mille, à pic dans le -courant. - -Les ménagères de Libéria étaient donc dans l’obligation de traverser -l’enclos de Patterson pour aller puiser l’eau nécessaire aux besoins -de leurs ménages, et c’est pourquoi, jusqu’alors, le propriétaire de -cet enclos avait ménagé un hiatus dans la barrière qui le délimitait. -Mais, à la fin, il s’était avisé que ce passage incessant à travers -sa propriété était attentatoire à ses droits et causait de multiples -dommages. La nuit précédente, il avait donc, avec l’aide de Long, barré -solidement l’ouverture, d’où grave déception et grande colère des -ménagères venues de bon matin chercher de l’eau. - -Le calme se rétablit quand on aperçut le Kaw-djer, et l’on s’en -rapporta à sa justice. Patiemment, il écouta les arguments pour et -contre, puis il rendit sa sentence. A la surprise générale, elle -fut favorable à Patterson. A la vérité, le Kaw-djer décida que la -clôture devait être abattue sur-le-champ et qu’une voie de vingt -mètres de large devait être rendue à la circulation publique, mais il -reconnut les droits de l’occupant à une indemnité pour la parcelle -de terrain cultivé dont il était privé dans l’intérêt public. Quant -à l’importance de cette indemnité, elle serait fixée dans les formes -régulières. Il y avait des juges à l’île Hoste. Patterson était invité -à s’adresser à eux. - -La cause fut plaidée le jour même. Ce fut la première que Beauval eut à -juger. Après débat contradictoire, il condamna l’État hostelien à payer -une indemnité de cinquante dollars. Cette somme fut aussitôt versée à -l’Irlandais qui ne chercha pas à dissimuler sa satisfaction. - -L’incident fut diversement commenté, mais, en général, on goûta fort -la manière dont il avait été réglé. On eut le sentiment que nul -ne pourrait désormais être dépouillé de ce qu’il possédait, et la -confiance publique en fut énormément accrue. C’est ce résultat qu’avait -voulu le Kaw-djer. - -Cette affaire terminée, celui-ci se mit en route. Pendant trois -semaines, il sillonna l’île en tous sens, jusqu’à son extrémité -Nord-Ouest, jusqu’aux pointes orientales des presqu’îles Dumas et -Pasteur. L’une après l’autre, il visita toutes les exploitations, -sans en omettre une seule, tant celles qui avaient été volontairement -délaissées au cours du précédent hiver que celles dont les tenanciers -avaient été chassés au moment des troubles. - -De son enquête, il résulta finalement que cent soixante et un colons, -formant quarante-deux familles, séjournaient encore dans l’intérieur. -Ces quarante-deux familles pouvaient toutes être considérées comme -ayant réussi dans leur exploitation, mais à des degrés très inégaux. -Les unes devaient borner leur espoir à assurer leur propre subsistance, -tandis que d’autres, les mieux pourvues en garçons robustes, auraient -pu agrandir considérablement leurs cultures. - -De vingt-huit familles, comptant cent dix-sept autres colons, -contraintes, au moment des troubles, de se réfugier à Libéria, les -exploitations, aujourd’hui très compromises, semblaient également avoir -été prospères au moment où on avait dû les abandonner. - -Enfin, cent quatre-vingt-dix-sept tentatives d’exploitation n’avaient -abouti qu’à un échec. De leurs propriétaires, une quarantaine étaient -morts, et le surplus, au nombre de plus de sept-cent quatre-vingts, -avait successivement cherché refuge à la côte au cours de l’hiver. - -Les renseignements ne manquaient pas au Kaw-djer. Les colons se -mettaient avec empressement à sa disposition. L’enthousiasme était -unanime, quand on apprenait la nouvelle organisation de la colonie, et -cet enthousiasme croissait encore à mesure qu’il faisait part de ses -projets. Lui parti, on reprenait le travail avec une ardeur décuplée -par l’espoir. - -De tout ce qu’il observait, de tout ce qu’il entendait, le Kaw-djer -prit soigneusement note. En même temps, il relevait un plan grossier -des diverses exploitations et de leurs situations respectives. - -Ces documents, il les utilisa dès son retour. En quelques jours -il dressa une carte de l’île, carte approximative au point de vue -géographique, mais d’une exactitude plus que suffisante au point de vue -des exploitations agricoles qui se limitaient les unes les autres, puis -il répartit la moitié de l’île entre cent soixante-cinq familles qu’il -choisit sans appel, et auxquelles il délivra des concessions régulières. - -Donner à la propriété cette base solide, c’était accomplir une -véritable révolution. Au régime du bon plaisir, il substituait la -légalité, à la possession de fait, un titre inattaquable par celui-là -même qui l’avait délivré. Aussi ces simples feuilles de papier -furent-elles reçues par leurs bénéficiaires avec autant de joie -peut-être que les champs qu’elles représentaient. Jusqu’alors ils -avaient vécu instables, dans l’incertitude du lendemain. Ces feuilles -de papier changeaient tout. Cette terre était à eux. Ils pourraient -la léguer à leurs enfants. Ils se fixaient, prenaient racine, et -devenaient vraiment, de colons, des Hosteliens. - -Le Kaw-djer commença par consolider les droits des quarante-deux -familles qui étaient demeurées attachées à la glèbe et par rétablir -dans les leurs les vingt-huit exploitants qui ne l’avaient quittée que -sous la menace des émeutiers. Cela fait, il sélectionna entre toutes -quatre-vingt-quinze autres familles, qui lui parurent dignes d’en -appeler de leur échec. Il ne s’occupa aucunement des autres. - -C’était de l’arbitraire. Ce ne fut pas le seul. Si l’égalité n’eut -rien à voir dans la répartition des concessions, elle ne fut pas mieux -respectée au point de vue de leur importance. A ceux-ci le Kaw-djer -laissa juste le terrain sur lequel ils s’étaient d’abord établis, -tandis qu’il diminuait la surface attribuée à ceux-là. En même temps, -il augmentait considérablement certaines exploitations. Dans toutes -ses décisions, il n’obéit qu’à une unique loi, l’intérêt supérieur de -la colonie. A ceux qui avaient montré le plus d’intelligence, de force -et de vaillance, les concessions les plus vastes. Rien au contraire à -ceux dont il avait pu constater l’incapacité, et qu’il condamnait sans -appel à rester des prolétaires et des salariés jusqu’à la mort. - -Le salariat, en effet, allait nécessairement faire son apparition sur -l’île Hoste. Quelques exploitations, celles par exemple des quatre -familles dont les Rivière formaient le centre, étaient d’une telle -étendue et d’une telle prospérité, qu’elles eussent suffi à occuper -plusieurs centaines d’ouvriers. L’ouvrage ne manquerait donc pas à ceux -qui préféreraient le travail des champs à celui de la ville. - -Pour la deuxième fois, Libéria se dépeupla. Son titre de concession à -peine en poche, chaque titulaire partait avec les siens, bien pourvu -de vivres, dont la provision pourrait,--d’ailleurs, le Kaw-djer -l’affirmait--être ultérieurement renouvelée. Quelques-uns de ceux qui -n’avaient pas été favorisés les imitèrent, et allèrent louer leurs bras -dans la campagne. - -Le 10 janvier, la population fut réduite à quatre cents habitants -environ, dont deux cent cinquante hommes en âge de travailler. Les -autres, soit un peu moins de six cents, y compris les femmes et les -enfants, étaient maintenant disséminés dans l’intérieur. Ainsi que le -Kaw-djer avait pu s’en assurer au cours de son voyage, la population -totale n’atteignait plus en effet le millier. Le surplus était mort, -dont près de deux cents dans le seul hiver qui venait de finir. Encore -quelques hécatombes de ce genre, et l’île Hoste redeviendrait un désert. - -L’avancement du travail se ressentit de la diminution du nombre des -travailleurs. Le Kaw-djer ne parut pas s’en soucier. On comprit bientôt -sa tranquillité. Quelques jours plus tard, le 17 janvier, un vapeur -mouillait en face du Bourg-Neuf. C’était un grand navire de deux -mille tonneaux. Dès le lendemain son déchargement commençait, et les -Libériens émerveillés virent défiler d’incalculables richesses. Ce fut -d’abord du bétail, des moutons, des chevaux et jusqu’à deux chiens de -berger. Puis, ce fut du matériel agricole: charrues, herses, batteuses, -faneuses; des semences de toute nature; des vivres en quantité -considérable, des voitures et des chariots; des métaux: plomb, fer, -acier, zinc, étain, etc.; du petit outillage: marteaux, scies, burins, -limes, et cent autres; des machines-outils: forge, perceuse, fraiseuse, -tours à bois et à métaux, et beaucoup d’autres choses encore. - -En outre, le steamer ne contenait pas que ces objets matériels. Deux -cents hommes, composés par moitié de terrassiers et d’ouvriers de -bâtiment avaient été amenés par lui. Quand le déchargement du navire -fut terminé, ils se joignirent aux colons, et les travaux menés par -quatre cent cinquante bras robustes recommencèrent à avancer rapidement. - -En quelques jours la route du Bourg-Neuf fut terminée. Pendant que les -maçons s’occupaient, les uns, de la construction du pont, les autres, -de celle des maisons, on amorça vers l’intérieur une seconde route -qui, divisée en nombreuses branches, serpenterait plus tard entre les -exploitations, et porterait la vie à travers l’île, artères et veines -de ce grand corps jusque-là inerte. - -Les Libériens n’étaient pas au bout de leurs surprises. Le 30 janvier, -un second steamer arriva. Il provenait de Buenos-Ayres et apportait -dans ses flancs, outre des objets analogues aux précédents, une -cargaison importante destinée au bazar Rhodes. Il y avait de tout dans -cette cargaison, jusqu’à des futilités: plumes, dentelles, rubans, dont -pourrait désormais se parer la coquetterie des Hosteliennes. - -Deux cents nouveaux travailleurs débarquèrent de ce deuxième steamer, -et deux cents encore d’un troisième qui mouilla en rade le 15 février. -A dater de ce jour, on disposa de plus de huit cents bras. Le Kaw-djer -estima ce nombre suffisant pour commencer la réalisation d’un grand -projet. A l’ouest de l’embouchure de la rivière, furent jetées -les premières assises d’une digue, qui, dans un avenir prochain, -transformerait l’anse du Bourg-Neuf en un port vaste et sûr. - -Ainsi peu à peu, sous l’effort de ces centaines de bras que dirigeait -une volonté, la ville se bâtissait, se redressait, s’assainissait, se -vivifiait. Ainsi peu à peu, surgissait, du néant, la cité. - - - - -III - -L’ATTENTAT. - - -«Ça ne peut pas durer comme ça! s’écria Lewis Dorick, que ses -compagnons approuvèrent d’un geste énergique. - -La journée de travail finie, ils se promenaient tous les quatre, -Dorick, les frères Moore et Sirdey, au sud de Libéria, sur les -premières pentes des montagnes détachées de la chaîne centrale de la -presqu’île Hardy, qui allaient plus loin se perdre dans la mer en -formant l’ossature de la pointe de l’Est. - ---Non! ça ne peut pas durer comme ça! répéta Lewis Dorick avec une -colère croissante. Nous ne sommes pas des hommes, si nous ne mettons -pas à la raison ce sauvage qui prétend nous faire la loi! - ---Il vous traite comme des chiens, renchérit Sirdey. On est moins -que rien... «Faites ci»... «Faites ça», qu’il dit, sans même vous -regarder... On le dégoûte, quoi, ce peau-rouge-là! - ---A quel titre nous commande-t-il? interrogea rageusement Dorick. Qui -est-ce qui l’a nommé Gouverneur? - ---Pas moi, dit Sirdey. - ---Ni moi, dit Fred Moore. - ---Ni moi, dit son frère William. - ---Ni vous, ni personne, conclut Dorick. Pas si bête, le gaillard!... Il -n’a pas attendu qu’on lui donne la place. Il l’a prise. - ---Ça n’est pas légal, protesta doctoralement Fred Moore. - ---Légal!... Parbleu! il s’en moque bien! riposta Dorick. Pourquoi -se gênerait-il avec des moutons qui tendent le dos pour qu’on les -tonde?... A-t-il demandé notre avis pour rétablir la propriété? Avant, -on était tous pareils. Maintenant, il y a des riches et des pauvres. - ---C’est nous, les pauvres, constata mélancoliquement Sirdey... Il y -a trois jours, ajouta-t-il avec indignation, il m’a annoncé que ma -journée serait réduite de dix _cents_... - ---Comme ça?... Sans donner de raisons?... - ---Si. Il prétend que je ne travaille pas assez... J’en fais toujours -autant que lui, qui se promène du matin au soir les mains dans les -poches... Dix _cents_ de rabais sur une journée d’un demi-dollar!... -S’il compte sur moi pour les travaux du port, il peut attendre!... - ---Tu crèveras de faim, répliqua Dorick d’un ton glacial. - ---Misère!... jura Sirdey en serrant les poings. - ---Avec moi, dit William Moore, c’est il y a quinze jours qu’il a fait -ses embarras. Il a trouvé que je rouspétais trop fort contre John Rame, -son garde-magasin. Paraît que je dérangeais Monsieur... Si vous aviez -vu ça!... Un empereur!... Faut payer leur camelote et dire encore merci! - ---Moi, dit à son tour Fred Moore, c’était la semaine dernière... sous -prétexte que je me battais avec un collègue... On n’a donc plus le -droit maintenant de se battre de bonne amitié?... Non, mais, ce que -ses flics m’ont empoigné!... Un peu plus ils me faisaient coucher au -poste!... - ---On est des domestiques, quoi! conclut Sirdey. - ---Des esclaves, gronda William Moore. - -Ce sujet, ils le traitaient pour la centième fois ce soir-là. C’était -le thème presque exclusif de leurs conversations quotidiennes. - -En édictant, puis en imposant la loi du travail, le Kaw-djer avait -nécessairement lésé un certain nombre d’intérêts particuliers, ceux -notamment des paresseux qui eussent préféré vivre aux frais d’autrui. -De là, grandes colères. - -Autour de Dorick gravitaient tous les mécontents. Sa bande et lui-même -avaient inutilement essayé de continuer les errements passés. Les -anciennes victimes, jadis si dociles, avaient pris conscience de leurs -droits en même temps que de leurs devoirs, et la certitude d’être au -besoin soutenus avait donné des griffes à ces agneaux. Les exploiteurs -en avaient donc été pour leurs tentatives d’intimidation et s’étaient -vus contraints de gagner, comme les autres, leur vie par le travail. - -Aussi étaient-ils furieux et se répandaient-ils en récriminations, par -lesquelles se soulageait et s’entretenait à la fois leur exaspération -grandissante. - -Jusqu’ici, à vrai dire, tout s’était passé en paroles. Mais, ce -soir-là, les choses devaient tourner d’autre sorte. Les plaintes -cent fois ressassées allaient se muer en actes, les colères amassées -conduire aux résolutions les plus graves. - -Dorick avait écouté ses compagnons sans les interrompre. Ceux-ci -s’étaient tournés vers lui, comme s’ils eussent fait appel à son -témoignage et quêté son approbation. - ---Tout ça, ce sont des mots, dit-il d’une voix mordante. Vous êtes des -esclaves qui méritez l’esclavage. Si vous aviez du cœur au ventre, il y -a longtemps que vous seriez libres. Vous êtes mille et vous supportez -la tyrannie d’un seul! - ---Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse? objecta piteusement Sirdey. Il est -le plus fort. - ---Allons donc! répliqua Dorick. Sa force, c’est la faiblesse des poules -mouillées qui l’entourent. - -Fred Moore hocha la tête d’un air sceptique. - ---Possible!... dit-il. N’empêche qu’il y en a beaucoup de son bord. -Nous ne pouvons cependant pas, à nous quatre... - ---Imbécile!... interrompit durement Dorick. Ce n’est pas le Kaw-djer, -c’est le Gouverneur qu’ils soutiennent. On le conspuerait, s’il était -renversé. Si j’étais à sa place, on serait à plat ventre devant moi, -comme on l’est devant lui. - ---Je ne dis pas non, accorda William Moore un peu goguenard. Mais, -voilà le hic, c’est lui qui tient la place, et pas toi. - ---Je ne t’ai pas attendu pour le savoir, répliqua Dorick pâle de -colère. C’est précisément la question. Je ne dis qu’une chose, c’est -que nous n’avons pas à nous occuper du tas de caniches qui suivent le -Kaw-djer et qui marcheraient aussi bien derrière son successeur. C’est -le chef seul qui les rend redoutables, c’est le chef seul qui nous -gêne... Eh bien! supprimons-le! - -Il y eut un instant de silence. Les trois compagnons de Dorick -échangèrent un regard peureux. - ---Le supprimer! dit enfin Sirdey. Comme tu y vas!... Ne compte pas sur -moi pour ce travail-là! - -Lewis Dorick haussa les épaules. - ---On se passera de toi, voilà tout, dit-il avec mépris. - ---Et de moi, ajouta William Moore. - ---Moi, j’en suis, affirma énergiquement son frère, qui n’avait pas -oublié l’humiliation que le Kaw-djer lui avait autrefois infligée. -Seulement... voilà... ça ne me paraît pas commode. - -[Illustration: Chacun citait des noms (Page 273.)] - ---Très facile, au contraire, répliqua Dorick. - ---Comment? - ---C’est bien simple... - -Sirdey intervint. - ---Ta! ta! ta!... Vous allez!... Vous allez!... Qu’est-ce que vous -ferez, quand le Kaw-djer sera... supprimé, comme dit Dorick? - ---Ce que nous ferons?... - ---Oui... Un homme de moins, c’est un homme de moins, pas plus. Il -restera les autres. Dorick a beau dire, je ne suis pas si sûr que ça -qu’ils marcheraient avec nous. - ---Ils marcheront, affirma Dorick. - ---Hum! fit Sirdey sceptique. Pas tous, en tous cas. - ---Pourquoi pas?... La veille, on n’a personne, et, le lendemain, on a -tout le monde... D’ailleurs, pas besoin de les avoir tous. Il suffit de -quelques-uns pour donner le mouvement. Le reste suit. - ---Et ces quelques-uns?... - ---On les a. - ---Hum!... fit de nouveau Sirdey. - ---Il y a nous quatre, d’abord, dit Dorick que cette discussion -échauffait. - ---Ça ne fait que quatre, observa placidement Sirdey. - ---Et Kennedy?... Peut-on le compter, celui-là?... - ---Oui, accorda Sirdey. Cinq. - ---Et Jackson, énuméra Dorick, Smirnoff, Reede, Blumenfeldt, Loreley? - ---Dix. - ---Il y en a d’autres. C’est un compte à faire. - ---Comptons alors, proposa Sirdey. - ---Soit!» accorda Dorick en tirant de sa poche un crayon et un calepin. - -Tous quatre s’assirent sur le sol, et, à tête reposée, firent le -dénombrement des forces dont ils croyaient pouvoir disposer, après la -disparition de l’homme, qui seul, d’après Dorick, rendait redoutable -la puissance éparse de la foule. Chacun citait des noms, qu’on -n’inscrivait sur le carnet qu’après discussion approfondie. - -Du point élevé qu’ils occupaient, un vaste panorama se développait -sous leurs yeux. La rivière, venue de l’Ouest, passait à leurs pieds, -puis, se recourbant, repartait dans le Nord-Ouest, c’est-à-dire presque -parallèlement à elle-même, vers le Bourg-Neuf où elle se jetait dans -la mer. Au coude de la rivière, Libéria s’étendait, déployée comme une -carte, puis, au delà, la plaine marécageuse qui séparait la ville du -rivage. - -On était au 25 février 1884. Depuis le jour où le Kaw-djer avait pris -le pouvoir, plus de dix-huit mois s’étaient écoulés. L’œuvre accomplie -pendant ce court espace de temps tenait réellement du prodige. - -De nouveaux contingents d’ouvriers comblant perpétuellement les vides -laissés par ceux qui ne pouvaient se faire à l’existence de l’île -Hoste, le nombre des habitants de Libéria s’était encore accru et -dépassait le millier. Mais les maisons, en bois pour la plupart, -s’étaient multipliées elles aussi et suffisaient à abriter tout le -monde. Limitée à l’Ouest par la rivière, la ville s’était largement -développée dans la direction opposée et vers le Sud. - -C’était une ville et non plus un campement, en effet. Rien n’y manquait -maintenant de ce qui est nécessaire ou seulement agréable à la vie. -Boulangers, épiciers, bouchers, assuraient l’alimentation publique. Des -produits qu’ils mettaient en vente, la campagne hostelienne fournissait -déjà sa part, et cette part représentait largement la consommation -des producteurs. Dès l’année suivante, selon toute probabilité, l’île -se suffirait à elle-même, en fait de froment, légumes et viandes de -boucherie, en attendant le jour prochain où on pourrait passer de -l’importation à l’exportation. - -Les enfants ne vagabondaient plus. Une école avait été ouverte, dont M. -et Mme Rhodes assumaient alternativement la direction. - -Après toute une année d’absence, Harry Rhodes était revenu au mois -d’octobre précédent, en rapportant avec lui une quantité considérable -de marchandises. Aussitôt de retour, il avait eu une longue conférence -avec le Kaw-djer, puis il s’était consacré à ses affaires, sans donner -aucune explication sur la durée insolite de son voyage. - -Le temps que M. et Mme Rhodes consacraient à l’école n’était aucunement -préjudiciable au bazar, dont Edward et Clary, aidés de Tullia et -Graziella Ceroni, s’occupaient activement, et dont le succès allait -grandissant. - -Un médecin, le Dr Samuel Arvidson, et un pharmacien étaient venus de -Valparaiso s’installer à Libéria et y faisaient des affaires d’or. Un -magasin de confections et un magasin de chaussures s’étaient ouverts et -prospéraient. Ceux des émigrants qui, une première fois, avaient essayé -de s’établir à leur compte dans leurs parties, avaient recommencé -leur tentative avec un meilleur résultat. Libéria possédait plusieurs -entrepreneurs employant un assez grand nombre d’ouvriers: un maçon, un -charpentier, deux menuisiers, un tourneur sur bois, deux serruriers, -dont l’un, très sérieusement outillé, eût mérité le qualificatif de -constructeur. - -A proximité de la ville, vers le Sud, non loin de l’endroit où -stationnaient alors Lewis Dorick et ses compagnons, une briqueterie -s’était ouverte et produisait des briques d’excellente qualité. Vers -l’Est, dans les contreforts des montagnes de la pointe, on avait -découvert des gisements considérables de ces corps si abondants dans -la nature: le sulfate et le carbonate de chaux. On ne manquait, par -conséquent, ni de plâtre, ni de chaux, et même il s’était trouvé -un audacieux pour entreprendre, par des moyens rudimentaires, la -fabrication du ciment, dont le port en construction absorbait de -grandes quantités. - -La large route qui passait au bas de la pente était celle-là même par -où était venu le quatuor de mécontents, jusqu’au moment où ceux-ci -l’avaient quittée pour un raidillon escaladant la montagne. Cette -route, qui épousait toutes les sinuosités de la rivière disparaissait -dans l’Ouest, un kilomètre plus loin, entre deux collines. Mais ils -n’ignoraient pas, et personne n’ignorait qu’elle se prolongeait au delà -et qu’on y travaillait sans relâche. Deux mois auparavant elle avait -atteint, puis dépassé l’exploitation des Rivière, et depuis lors elle -continuait, en se ramifiant sans cesse, à se dérouler vers le Nord. - -Une autre route, complètement achevée, traversait la rivière sur un -solide pont de pierre et réunissait la capitale à son faubourg. - -Ce dernier n’avait subi que peu de changements, mais la digue soudée -au rivage gagnait progressivement sur la mer. Déjà, elle abritait -contre les vents d’Est l’anse du Bourg-Neuf, qu’elle transformait par -degrés en un port vaste et tranquille. Ce jour-là précisément, on avait -commencé à battre des pieux, première armature d’un batardeau destiné -à l’édification d’un quai, le long duquel les navires pourraient un -jour s’amarrer en eau profonde. - -Ils n’avaient pas attendu l’achèvement de ce quai, ni celui de la -digue, pour trafiquer à l’île Hoste. L’année précédente, il en était -venu trois, au compte exclusif du Kaw-djer. Cette année, il en était -venu sept, dont deux seulement affrétés par l’administration de la -Colonie, le voyage des cinq autres étant motivé par des opérations -privées et des entreprises individuelles. - -En ce moment, un grand voilier stationnait en face du Bourg-Neuf, à -demi chargé des planches débitées par la scierie des Rivière, tandis -qu’un autre voilier, qui, son plein fait de la même marchandise, avait -levé l’ancre quelques heures plus tôt, disparaissait derrière la pointe -de l’Est. - -Tout, dans le spectacle offert à Lewis Dorick et à ses compagnons, -exprimait éloquemment la prospérité grandissante de la Colonie. Mais, -ce spectacle éloquent, aucun d’eux ne voulait le voir ni l’entendre. -Il leur était familier, d’ailleurs, et l’accoutumance en diminuait -beaucoup la valeur. Des changements progressifs passent aisément -inaperçus, et, ce qu’ils découvraient, ils l’avaient vu naître jour -par jour. Même s’ils se fussent reportés par la pensée au lendemain du -naufrage, dont près de trois ans les séparaient alors, se fussent-ils -rendu compte du progrès accompli? Ce n’est pas sûr. Habitués à ce -spectacle, ils l’eussent, sans doute, trouvé naturel, et il leur eût -semblé que les choses avaient toujours été ainsi. - -Pour le moment, du reste, ils avaient d’autres pensées en tête. -Soigneusement ils énuméraient les habitants de Libéria et pointaient -les noms au passage. - -«Je ne vois plus personne, dit enfin Sirdey. Où en sommes-nous? - -Dorick compta les noms inscrits sur le carnet. - ---Cent dix-sept, dit-il. - ---Sur mille!... acheva Sirdey. - ---Et après?... répliqua Dorick. Cent dix-sept, c’est quelque chose. -Croyez-vous que le Kaw-djer en ait davantage, j’entends des gens -décidés, prêts à tout? Les autres sont des moutons qui suivront -n’importe qui. - -Sirdey ne répondit pas, mais il ne paraissait pas convaincu. - ---Et puis, assez causé, trancha violemment Dorick. Nous sommes quatre. -Mettons la chose aux voix. - ---Moi, s’écria Fred Moore en brandissant son gros poing, j’en ai assez. -Il arrivera ce qui arrivera. Je vote pour qu’on marche. - ---Moi de même, dit son frère. - ---Avec moi, ça fait trois voix... Et toi, Sirdey?... - ---Je ferai comme les autres, dit sans enthousiasme l’ancien cuisinier. -Mais... - -Dorick lui coupa la parole: - ---Pas de mais. Ce qui est voté est voté. - ---Il faut bien cependant, insista Sirdey sans se laisser intimider, -convenir des moyens. Se débarrasser du Kaw-djer, c’est bientôt dit. -Reste à savoir comment. - ---Ah!... si nous avions des armes... un fusil... un revolver... un -pistolet seulement!... s’écria Fred Moore. - ---Mais voilà, on n’en a pas, dit Sirdey avec flegme. - ---Le couteau?... suggéra William Moore. - ---Excellent pour te faire pincer, le couteau, mon vieux, répliqua -Sirdey. Tu sais bien que le Kaw-djer est gardé comme un roi... Sans -compter qu’il est de taille à donner du fil à retordre, quand même on -s’y mettrait à quatre. - -Fred Moore fronça les sourcils et serra les dents, en ponctuant cette -mimique d’un geste violent. Sirdey avait raison. Il connaissait la -poigne du Kaw-djer et se rappelait combien peu son grand corps avait -pesé entre ses mains. - ---J’ai mieux que ça à vous offrir, dit tout à coup Dorick au milieu du -silence qui avait suivi la réplique de Sirdey. - -Ses compagnons se tournèrent vers lui, l’interrogeant du regard. - ---La poudre. - ---La poudre?... répétèrent-ils tous trois sans comprendre. L’un d’eux -demanda: - ---Qu’en ferons-nous? - ---Une bombe... Ah! le Kaw-djer est, dit-on, un anarchiste repenti. Eh -bien! nous emploierons contre lui l’arme des anarchistes. - -Les auditeurs de Dorick ne semblaient pas très emballés. - ---Qui est-ce qui la fera, cette bombe? bougonna Fred Moore, Pas moi, -toujours. - ---Moi, dit Dorick. Sans compter que ça ne sera peut-être pas la peine. -J’ai une idée, et, si elle est bonne, le Kaw-djer ne sautera pas tout -seul. Hartlepool et les hommes qui seront dans le poste sauteront en -même temps... Autant d’ennemis en moins que nous aurons le lendemain. - -Les trois hommes regardèrent leur camarade avec admiration. Sirdey -lui-même fut gagné. - ---Comme ça!... murmura-t-il à bout d’arguments contraires. - -Il se ravisa. - ---Sapristi! s’écria-t-il. Nous parlons de poudre comme si nous en -avions. - ---Il y en a dans l’entrepôt, répliqua Dorick. Nous n’avons qu’à la -prendre. - ---Tu en parles à ton aise!... riposta Sirdey qui jouait décidément le -rôle de l’opposition. Avec ça que c’est commode!... Qui est-ce qui se -chargera de la besogne? - ---Pas moi, dit Dorick. - ---Naturellement! approuva Sirdey d’un ton railleur. - ---Non, expliqua Dorick, je ne suis pas assez fort. Pas toi non plus: tu -es trop poltron. Et pas davantage Fred Moore ni William: ils sont trop -brutaux et trop maladroits. - ---Qui, alors? - ---Kennedy. - -Personne ne fit d’objection. Oui, Kennedy, ancien matelot, leste, -débrouillard, habile de ses doigts, apte à tous les métiers, pouvait -réussir là ou d’autres échoueraient. Le choix de Dorick était bon. - -Celui-ci interrompit leurs réflexions. - ---Voilà qu’il se fait tard, dit-il; si vous voulez, rendez-vous ici -demain à la même heure. Kennedy sera là. Nous nous expliquerons, et -nous conviendrons de tout.» - -En approchant des premières maisons, ils estimèrent prudent de -s’écarter les uns des autres, et, le lendemain, ils prirent une -précaution semblable pour se rendre à l’endroit convenu. Chacun sortit -de la ville isolément, et c’est seulement quand ils furent hors de vue -qu’ils laissèrent peu à peu décroître les distances qui les séparaient. - -Ils étaient cinq, ce soir-là, Kennedy, averti par Dorick, s’étant joint -au quatuor. - -«Il est des nôtres,» annonça Dorick en frappant sur l’épaule du matelot. - -On échangea des poignées de mains, puis, sans perdre de temps, on -examina le moyen d’exécuter le projet de la veille. La conversation fut -longue. Il faisait nuit noire, quand les cinq hommes commencèrent à -redescendre vers la ville. Leur accord était complet. On allait agir le -soir même. - -Bien que l’obscurité fût profonde, ils se divisèrent comme ils -l’avaient fait le jour précédent. Laissant entre eux un intervalle -de quelques minutes, ils quittèrent la route, s’engagèrent à travers -champs et contournèrent les maisons par le Sud jusqu’à la rivière, -puis, revenant sur leurs pas, ils pénétrèrent en ville, en longeant -l’enclos de Patterson. Tout était silencieux. Sans être vus, ils -arrivèrent jusqu’au Gouvernement, où dormaient en ce moment le -Kaw-djer, Hartlepool et les mousses. A l’ombre d’une maison, leur -groupe se reforma, invisible. Là, ils s’immobilisèrent, l’oreille -tendue, leurs yeux fouillant la nuit... - -Ils avaient devant eux la porte du Tribunal. Du poste de police, situé -sur la façade opposée, de faibles bruits leur parvenaient. Là-bas, des -hommes veillaient. Mais, de ce côté, il n’y avait personne. La rue -était silencieuse et déserte. - -Pourquoi eût-on gardé la salle du Tribunal? Elle ne contenait rien -qu’une table, un siège grossier, et quelques bancs fixés dans le -plancher. - -Lorsqu’ils furent bien certains que la solitude était complète, Dorick -et Kennedy quittèrent leur abri et traversèrent rapidement l’espace -découvert. En un instant, ils atteignirent la porte du Tribunal, -que Kennedy entreprit de forcer, tandis que Dorick faisait le guet. -Pendant ce temps, les frères Moore, laissant Sirdey à la place qu’ils -occupaient tous auparavant, s’éloignaient à leur tour, l’un à gauche, -l’autre à droite, pour s’arrêter au bout de quelques pas. D’où ils -étaient maintenant, ils pouvaient surveiller, celui-ci, la façade -principale et la place ménagée devant le Gouvernement, celui-là, le mur -sans issue, qui, au Sud, clôturait la prison, et la rue séparant ce mur -des autres maisons. Kennedy était bien gardé. Au moindre danger, il -serait prévenu à temps pour s’enfuir. - -Aucun incident ne survint. L’ancien matelot put travailler tout à son -aise. Travail facile au surplus, car ce n’était pas une serrure bien -solide qui fermait la porte du Tribunal. Celle-ci céda aux premières -pesées et s’ouvrit béante sur les ténèbres intérieures. - -Kennedy entra, laissant Dorick en surveillance au dehors. - -On ne voyait goutte dans la salle. Kennedy frotta une allumette -et alluma une bougie. Il savait où il allait, Dorick lui ayant -soigneusement fait sa leçon. Des trois cloisons limitant la pièce dans -laquelle il pénétrait, celle de droite séparait le Tribunal de la -prison; celle de gauche était commune avec le Gouvernement proprement -dit qui servait en même temps de domicile au Kaw-djer, Derrière celle -qui lui faisait face, c’était l’entrepôt. - -Kennedy traversa obliquement la salle, jusqu’à l’encoignure formée -par la jonction de cette dernière cloison avec celle de la prison. La -prison étant vide pour l’instant, personne, par conséquent, ne pourrait -l’entendre. Là, il fit halte et, promenant sa bougie contre la paroi, -examina la manière dont il convenait de procéder. - -Il sourit joyeusement. Percer cette cloison ne serait qu’un jeu. Bâtie -dès les premiers jours qui avaient suivi le coup d’État du Kaw-djer, -à un moment où l’essentiel était d’aller vite, cette cloison ne -constituait pas un bien sérieux obstacle. Elle était faite de madriers -verticaux encastrés à leurs extrémités dans le plafond et dans le -plancher, et laissant entre eux des intervalles qu’on avait remplis -avec des pierrailles noyées dans un mortier de qualité médiocre et dont -la dureté n’était pas des plus grandes. Le couteau de Kennedy entama -sans peine ce mortier, et peu à peu les pierres descellées sortirent -de leurs alvéoles. Il n’y avait à craindre que le bruit de leur chute. -C’est pourquoi, dès qu’elles étaient ébranlées, Kennedy les arrachait -une à une et les déposait doucement sur le sol. - -En une heure il eut pratiqué un trou de taille à lui livrer passage -dans le sens de la hauteur. En largeur également, ce trou eût été -suffisant, sans un madrier qui le traversait, et qu’il était, par -conséquent, nécessaire de couper. Ce fut la partie la plus pénible du -travail. Une heure encore fut employée à le mener à bonne fin. - -De temps à autre, Kennedy s’arrêtait et prêtait l’oreille aux -bruits extérieurs. Tout était tranquille. Aucun appel des guetteurs -n’annonçait l’approche d’un danger. - -Lorsque le trou fut assez grand, il passa de l’autre côté de la -cloison. Là, les choses se compliquèrent. Au milieu des caisses et des -marchandises de toutes sortes qui remplissaient l’entrepôt, se mouvoir -sans bruit était fort difficile. Une extrême prudence était de rigueur. - -[Illustration: Les tonnelets de poudre étaient là, sous ses yeux. (Page -282.)] - -Où avait-on placé les barils de poudre?... Nulle part il ne les -apercevait... Les barils devaient être là, cependant... - -Il se mit à leur recherche. Lentement, surveillant le moindre de ses -gestes, il s’insinua entre les caisses, obligé d’en déplacer parfois -pour gagner du terrain. - -Près de deux heures s’écoulèrent. Au dehors, on devait ne rien -comprendre à ce retard, et lui-même commençait à désespérer. Il -s’énervait. La nuit avançait; le jour ne tarderait pas à se lever. -Lui faudrait-il donc partir sans avoir réussi dans une entreprise que -trahirait l’effraction de la porte et qu’il serait par conséquent -impossible de renouveler? - -De guerre lasse, il allait se résigner à battre en retraite, quand il -découvrit enfin ce qu’il cherchait. Les tonnelets de poudre étaient -là, sous ses yeux. Il y en avait cinq, rangés en bon ordre près d’une -porte qui s’ouvrait de l’autre côté dans le poste de police. Kennedy, -retenant son souffle, entendait les hommes de veille causer entre eux. -Il distinguait nettement leurs paroles. Plus que jamais, il était -nécessaire d’agir en silence. - -Kennedy souleva un des barils, mais ce fut pour le reposer tout de -suite sur le sol. Ce baril était trop lourd pour qu’un seul homme pût -l’emporter sans bruit par le chemin compliqué qu’il fallait suivre. Se -glissant entre les caisses, il regagna la salle du Tribunal et, passant -sa tête dans le trou de la cloison, appela Dorick, dont la silhouette -noire se découpait sur la nuit moins profonde de l’extérieur. - -Celui-ci se rendit à l’appel du marin. - -«Comme tu as été long! dit-il à voix basse, en se penchant vers -l’ouverture. Que t’est-il donc arrivé? - ---Rien, répondit Kennedy sur le même ton, mais ce n’est pas facile de -naviguer là-dedans. - ---As-tu les barils? - ---Non. Ils sont trop lourds... Il faut être deux... Viens!» - -Dorick s’introduisit dans l’ouverture et, guidé par Kennedy, traversa -l’entrepôt. Les deux hommes saisirent un des barils, et, le faisant -passer par-dessus les caisses, l’amenèrent dans la salle du Tribunal. -Dorick, aussitôt, franchit de nouveau la cloison. - -«Où vas-tu? demanda Kennedy en étouffant sa voix, - ---Chercher un second baril, répondit Dorick. Dépêchons-nous. Le jour va -se lever. - ---Un baril? répéta Kennedy étonné. Avec celui-ci on ferait sauter -Libéria tout entière! - ---Nous emporterons l’autre, dit Dorick. - ---Pour quoi faire? - ---C’est mon idée... Quand on sera débarrassé du Kaw-djer, il faudra -être les maîtres... La poudre pourra nous servir. - ---Où la mettras-tu, en attendant? - ---J’ai une cachette sûre... Ne t’inquiète pas.» - -Kennedy obéit de mauvaise grâce. Un quart d’heure plus tard, le second -baril était déposé à côté du premier. - -L’un d’eux fut rapidement placé contre la cloison de gauche, puis, -vers le bas, Kennedy le perça d’un trou, par où une petite quantité de -poudre s’écoula. - -Pendant ce temps, Dorick avait sorti de sa poche une sorte de tresse -faite de brins de coton lâchement entrelacés. Cette tresse, qu’il avait -eu soin d’humecter au préalable, il la roula dans la poudre, puis, en -prélevant un bout d’un coup de couteau, il alluma cet échantillon à -titre d’expérience. Le feu grésilla, courut, s’éteignit. - -«Parfait! déclara Dorick. Cinq centimètres pour une minute. Donc, la -mèche entière en durera vingt. C’est plus qu’il ne nous en faut.» - -Il se rapprocha du baril... - -A ce moment, un bruit violent se fit entendre, Dorick s’arrêta sur -place, Kennedy et lui se regardèrent. Ils étaient livides... - -Leur angoisse fut courte. Dorick, reprenant son sang-froid, se mit à -rire. - -«La pluie,» dit-il, en haussant les épaules. - -Il alla jusqu’à la porte et regarda au dehors. La pluie tombait à -verse, en effet, et le bruit qui les avait épouvantés était celui des -gouttes qui crépitaient furieusement contre le toit. En somme, c’était -une circonstance favorable. La pluie effacerait toutes les traces, et -rien ne pourrait les dénoncer, si par hasard les soupçons se portaient -sur eux. D’autre part, ce vacarme couvrirait l’inévitable pétillement -de la mèche. - -Par exemple, il n’y avait pas de temps à perdre. Le ciel s’empourprait -déjà vers l’Est. Dans quelques instants, il ferait grand jour, et -Dorick connaissait assez les habitudes du Kaw-djer pour savoir que -celui-ci ne tarderait pas beaucoup à paraître au dehors. - -«Vite!» dit-il. - -La mèche déroulée, l’un des bouts fut introduit dans le tonneau, puis -Dorick enflamma une allumette qu’il approcha de l’autre extrémité. -Hâtivement, les deux hommes sortirent alors, Kennedy le premier en -emportant le second baril, puis Dorick qui tira de son mieux la porte -derrière lui. - -Les frères Moore et Sirdey étaient fidèlement à leurs postes. - -Dorick, appelant leur attention par un léger sifflement, leur apprit -d’un geste le succès de la tentative. - -Aussitôt, tous s’éloignèrent rapidement, tandis que, sur la place -déserte, l’orage continuait à verser son déluge. - - - - -IV - -DANS LES GROTTES. - - -Quand le Kaw-djer sortit du Gouvernement, l’orage était apaisé. Il ne -pleuvait plus. Chassant devant lui les nuages, le soleil avait jailli -de la mer et dorait Libéria de ses rayons obliques. - -Le Kaw-djer regarda autour de lui. Il ne vit personne. Comme chaque -jour, il sortait le premier du sommeil. - -Aspirant largement l’air matinal, il s’avança de quelques pas -sur la place transformée par l’orage en un lac de boue. La porte -entr’ouverte du Tribunal attira aussitôt son attention. Sans attacher -à cette négligence beaucoup d’importance, il s’approcha de la porte -dans l’intention de la fermer. Il aperçut alors qu’elle avait été -fracturée, ce qui le surprit grandement. Quel était le sens d’une telle -effraction? Y avait-il donc des gens si dénués de tout que le misérable -contenu de cette salle eût été capable de les tenter? - -Le Kaw-djer poussa la porte et, dès le seuil, vit le tonnelet. Il -ne comprit pas tout d’abord, mais un rapide examen l’eut bientôt -renseigné. Cette poudre répandue... cette mèche aux trois quarts -consumée qui traînait sur le parquet... Il n’y avait pas à s’y tromper: -on avait voulu le faire sauter, et le Gouvernement avec lui. - -Cette découverte le plongea dans la stupéfaction. Eh quoi! il existait -des colons qui le haïssaient à ce point!... Puis il réfléchit, -cherchant quels pouvaient être les auteurs d’un pareil attentat. -Certes, il n’était en état d’accuser personne. Mais il connaissait -trop bien cependant la population de la ville, pour que ses soupçons -pussent s’égarer hors d’un cercle assez restreint. Ferdinand Beauval, -malgré ses nouvelles fonctions?... Peut-être, à la rigueur. Lewis -Dorick?... Plus probablement. En tous cas, quelqu’un de ceux qui -évoluaient dans leurs sillages. - -Le Kaw-djer fit du regard le tour de la salle et remarqua le trou -pratiqué dans la cloison. L’aventure était limpide. Ce tonneau, on -l’avait dérobé dans l’entrepôt, amené où il se trouvait maintenant, -puis le coupable s’était enfui, après avoir allumé la mèche qui devait -provoquer la déflagration de la poudre... Mais, contrairement à -l’espoir du criminel, l’explosion ne s’était pas produite. La mèche, -après avoir brûlé sur les deux tiers de sa longueur, s’était éteinte au -contact d’une flaque d’eau qui recouvrait son dernier tiers. - -D’où venait cette eau? Pour le savoir, le Kaw-djer n’eut qu’à lever -la tête. Elle était venue du ciel, par une fissure du toit, à travers -le plafond fait de planches à peine assemblées. Entre deux lames -disjointes, des traces d’humidité étaient visibles. De là, l’eau était -tombée goutte à goutte, jusqu’à former cette flaque qui avait opposé au -feu une infranchissable barrière. - -Le Kaw-djer ne put réprimer un frisson, sinon pour lui-même, du moins -pour ceux que le Gouvernement abritait avec lui, c’est-à-dire pour -Hartlepool, qui y avait élu domicile avec ses deux enfants adoptifs, et -pour les hommes de garde la nuit précédente. Leur vie n’avait dépendu -que d’une circonstance fortuite. Sans l’orage qui avait éclaté aux -premières lueurs de l’aube, tous seraient morts à l’heure actuelle. - -Réflexions faites, le Kaw-djer jugea préférable de tenir secrète cette -tentative avortée. Il n’avait nul besoin de ce surcroît de popularité, -et mieux valait, en dernière analyse, ne pas jeter le trouble dans -cette population paisible. - -Tirant la porte derrière lui, il alla réveiller Hartlepool, qu’il -conduisit au Tribunal et qu’il mit au courant des événements, -Hartlepool fut atterré. Pas plus que son chef, il ne pouvait désigner -les coupables, mais, pas plus que lui, il n’hésitait sur les noms de -ceux qu’il était logique de suspecter. - -Le Kaw-djer ayant résolu de ne pas ébruiter cette affaire, il lui -fallait boucher l’ouverture de la cloison sans aucun concours étranger. -Hartlepool partit donc à la recherche des matériaux nécessaires, tandis -que le Kaw-djer transportait le baril de poudre à l’endroit qu’il -occupait antérieurement dans l’entrepôt. - -Il put ainsi constater qu’un autre des tonnelets avait disparu. En y -comprenant celui qu’il avait trouvé dans la salle du Tribunal, il n’en -restait que quatre, au lieu de cinq. Que voulait-on faire de cette -poudre? Pas un bon usage assurément. Pourtant, en l’absence de toute -arme à feu, elle n’était guère utilisable, les voleurs devant bien -supposer qu’on allait rendre impossible une tentative semblable à celle -qu’un hasard favorable venait de faire échouer. - -Dès qu’Hartlepool fut de retour, les deux maçons improvisés remirent en -place le morceau de madrier coupé par Kennedy, puis le vide fut bouché -comme précédemment avec des pierrailles noyées dans du mortier. Bientôt -il ne subsista aucune trace de l’attentat. Alors seulement le Kaw-djer -se retira chez lui, en se faisant suivre d’Hartlepool qu’il informa de -la disparition d’un second baril de poudre. - -La chose méritait considération. Puisque les coupables s’étaient -emparés de cette poudre, c’est qu’ils méditaient de recommencer leur -tentative, et il convenait d’aviser aux moyens de se protéger contre -eux. - -Après que la question eut été examinée sous toutes ses faces, il fut -définitivement convenu que l’attentat ne serait pas ébruité, et qu’on -agirait avec prudence de façon à ne pas attirer l’attention. En premier -lieu, on résolut d’augmenter les forces de police et de les porter -de quarante à soixante hommes, en attendant mieux, si la nécessité -en était ultérieurement démontrée. Pour l’instant, il faudrait se -contenter de huit gardes supplémentaires, puisqu’on ne possédait -en réserve que ce nombre d’armes à feu, mais il fut entendu que le -Kaw-djer ferait venir deux cents nouveaux fusils, de manière à pouvoir -parer dans l’avenir à toutes les éventualités. Il s’était créé à -Libéria des intérêts déjà considérables et qui grandissaient de jour en -jour. Il importait d’être en mesure de les défendre au besoin. - -On convint, en outre, que les hommes de veille monteraient dorénavant -leur garde en plein air et non dans le poste de police. Ils se -relèveraient deux par deux et, pendant leur faction, feraient les cent -pas autour du Gouvernement, qui serait ainsi à l’abri d’une surprise. - -Le Kaw-djer ne crut pas devoir s’arrêter pour l’instant à d’autres -mesures, mais Hartlepool se promit _in petto_ de les compléter en -entourant son chef d’une protection aussi vigilante que discrète. - -Quant à découvrir les coupables, il n’y fallait pas compter, sous peine -de mettre la ville en ébullition. Ils n’avaient laissé aucune trace, -et seule la découverte du baril de poudre dérobé les eût démasqués. -Mais, pour trouver ce baril, il aurait fallu se livrer à de nombreuses -perquisitions, qui eussent causé une émotion que le Kaw-djer entendait -éviter à tout prix. - -Les choses ainsi réglées, la vie reprit son cours normal. Les jours -passèrent après les jours, effaçant le souvenir d’un incident auquel le -temps écoulé enlevait beaucoup de son importance première et dont la -nouvelle organisation rendait le retour impossible. - -Le Kaw-djer, tout au moins, cessa bientôt d’y penser. Il avait d’autres -soucis en tête. Emporté par son œuvre comme par un torrent, il goûtait -l’ivresse sublime des créateurs. Son cerveau surchauffé élaborait sans -cesse de nouvelles entreprises, et l’exécution d’un projet n’était pas -terminée qu’il passait au projet suivant. - -Il n’avait même pas attendu que le batardeau du futur quai fût -achevé, pour concevoir d’autres rêves. L’un, très réalisable à coup -sûr, consistait à utiliser une chute de la rivière située à quelques -kilomètres en amont, pour y établir une station électrique qui -distribuerait partout la lumière et la force. Libéria éclairée à -l’électricité!... Qui, deux ans auparavant, eût pu prévoir cela? - -Pourtant ce projet n’était pas celui qui passionnait le plus le -Kaw-djer. Il en rêvait un autre plus grandiose. Éclairer Libéria, cela -était utile, certes, mais utile seulement à une très petite fraction -de l’humanité, et, d’autre part, l’entreprise présentait si peu de -difficultés qu’on pouvait la considérer comme une simple distraction. -L’œuvre qui le passionnait réellement était plus générale et plus -vaste. Elle intéressait l’humanité tout entière. - -[Illustration: Les deux maçons improvisés... (Page 278.)] - -Il en devait la première pensée au naufrage même du _Jonathan_. Quand -les coups de canon s’étaient fait entendre dans la nuit, le Kaw-djer -avait, on s’en souvient, allumé un feu au sommet du cap Horn, Mais ce -n’était là qu’un expédient, et, après comme avant, rien n’avertissait -du péril les navires en détresse. L’agonie du _Jonathan_ n’avait -été, en effet, qu’une des innombrables scènes du drame qui se joue -perpétuellement dans ces parages. Des centaines de bâtiments doublent, -au milieu des tourmentes, l’extrême pointe de l’Amérique. Moins heureux -que le _Jonathan_, ils n’ont pas de feu pour les guider, et trop -souvent ils couvrent de leurs débris les récifs de l’archipel. Il en -serait autrement si un phare s’allumait chaque soir au coucher du -soleil. Prévenus à temps, les bâtiments prendraient le large, et une -multitude de naufrages seraient évités. - -Depuis que le Kaw-djer avait mis le pied sur le cap Horn, pas un -jour ne s’était écoulé sans qu’il fût tenté par cette grande œuvre. -Toutefois il n’en méconnaissait pas les difficultés, et longtemps il y -avait pensé comme à une irréalisable chimère. Mais les choses étaient -changées à présent. Gouverneur d’un État en voie d’ascension rapide, il -pouvait employer un nombre presque illimité de travailleurs. La chimère -cessait d’être irréalisable. - -D’autre part, la question d’argent, qui se fût autrefois posée, était -désormais résolue. Il est à croire, en effet, que le Kaw-djer avait à -sa disposition des ressources considérables, puisqu’il avait pu faire -à l’État hostelien les avances qui en avaient permis le développement. -Longtemps il s’était refusé à puiser dans ces richesses dont il avait -volontairement oublié l’existence, mais, maintenant qu’il les avait -une première fois utilisées, ses répugnances n’avaient plus de raison -d’être. Le sacrifice était accompli; il n’y avait aucun motif de ne pas -faire encore ce qu’il avait déjà fait. - -D’ailleurs, sa prospérité croissante permettrait bientôt à l’État -hostelien de commencer le remboursement des avances que son créateur -lui avait consenties. Ces capitaux, celui-ci n’allait pas les placer -à la manière d’un bourgeois. Il n’allait pas thésauriser, lui qui -professait pour l’argent un si dédaigneux mépris. Quel meilleur usage -pourrait-il en faire que de les utiliser à la construction d’un phare -au sommet du tragique promontoire sur la rude écorce duquel tant de -navires viennent s’écraser? - -Une grave difficulté subsistait cependant. Si l’île Hoste était libre, -l’île Horn demeurait chilienne. Mais cette difficulté n’était peut-être -pas insurmontable. Il n’était pas impossible que le Chili consentît -à un abandon de ses droits sur un rocher inculte, en considération -de l’usage que s’engagerait à en faire le nouveau possesseur. Cette -négociation, il convenait de la tenter, tout au moins. Et c’est -pourquoi le premier navire en partance emporta une note officielle -adressée sur ce sujet par le Gouverneur de l’État hostelien à la -République du Chili. - -Pendant que le Kaw-djer s’absorbait ainsi dans son œuvre, le danger -dont il perdait le souvenir restait suspendu au-dessus de sa tête. Les -auteurs de l’attentat étaient demeurés inconnus. Impunis, et ayant -toujours en leur possession le baril de poudre qui constituait entre -leurs mains la plus terrible des menaces, ils vivaient librement, noyés -dans la foule des colons. - -Si le Kaw-djer, justifiant par la crainte de troubler la population de -Libéria la répugnance de toute mesure policière, qui subsistait au fond -de son cœur comme un vieux reste de ses anciennes idées libertaires, ne -se fût pas interdit, dès le début, de procéder à une enquête sérieuse, -peut-être eût-il mis la main sur les coupables. Le baril de poudre -n’était pas loin, en effet, Dorick et Kennedy l’ayant transporté, le -matin même de leur attentat, dans une de ces grottes de la pointe de -l’Est que le Kaw-djer ne pouvait ignorer, puisque c’est dans l’une -d’elles qu’Hartlepool avait autrefois déposé la réserve de fusils. - -Ces grottes, on ne l’aura peut-être pas oublié, étaient au nombre de -trois: deux inférieures, dont l’une, prenant jour sur le versant Sud, -communiquait avec la seconde, évidée en plein cœur de la montagne, et -une supérieure, située une cinquantaine de mètres plus haut, cette -dernière s’ouvrant au contraire sur le versant Nord et dominant par -conséquent Libéria. Une étroite fissure réunissait les deux systèmes. -Praticable à la rigueur malgré sa forte inclinaison, cette fissure -présentait, vers le milieu de son parcours, un étranglement qui -obligeait à ramper pendant quelques mètres, en évitant soigneusement de -toucher, de frôler même un bloc instable qui supportait seul la voûte -en cet endroit et dont la chute eût risqué de provoquer une catastrophe. - -C’est dans la grotte supérieure que les fusils avaient été déposés -autrefois par Hartlepool. C’est dans l’une des deux grottes inférieures -que Dorick et Kennedy avaient porté la poudre. - -Ils n’avaient même pas jugé utile de la dissimuler dans la seconde, -creusée en plein massif par un caprice de la nature. Après avoir -rapidement examiné celle-ci sans remarquer la fissure qui allait -s’épanouir sur l’autre versant à une altitude plus élevée, ils -s’étaient contentés de cacher le baril sous un amoncellement de -branches et l’avaient laissé dans la première grotte où, par une haute -et large arcade, l’air et la lumière pénétraient à flots. - -Grande avait été leur surprise, quand, en revenant de cette expédition -le matin du 27 février, ils avaient constaté que le Gouvernement était -toujours debout. Pendant qu’ils s’éloignaient de la ville pour se -débarrasser de leur baril, puis, tandis qu’ils s’en rapprochaient, ils -avaient, de seconde en seconde, attendu l’explosion. Cette explosion ne -devait pas se produire, on le sait, et les deux malfaiteurs parvinrent -à leurs domiciles respectifs sans que rien d’insolite fût arrivé. - -C’était à n’y rien comprendre. - -Quelle que fût leur curiosité, les coupables ne se hâtèrent pas, -cependant, de chercher à la satisfaire. L’échec de leur tentative -justifiait toutes les craintes, et leur unique objectif fut d’abord -de passer inaperçus. Ils se mêlèrent donc aux autres travailleurs et -s’appliquèrent à éviter tout ce qui eût été susceptible d’attirer -l’attention sur eux. - -Ce fut seulement au cours de l’après-midi que Lewis Dorick osa passer -devant le Gouvernement. De loin, il lança un rapide coup d’œil du côté -du Tribunal et vit le serrurier Lawson en train de réparer la porte -fracturée. Lawson ne semblait pas attacher à son travail une importance -particulière. On lui avait dit de mettre une serrure neuve; il la -mettait, voilà tout. - -La tranquillité de Lawson ne rassura nullement Dorick. Puisqu’on -réparait la porte, c’est que l’effraction était connue. Par conséquent, -on avait nécessairement découvert le baril de poudre et la mèche -consumée. Qui avait fait cette découverte? Dorick n’en savait rien. -Mais il ne pouvait douter qu’un événement aussi grave n’eût été -immédiatement porté à la connaissance du Gouverneur, et il en concluait -avec raison que des mesures allaient être prises, qu’on allait exercer -une surveillance rigoureuse, et, se sachant coupable, il s’estimait en -grand péril. - -Une plus juste notion des choses lui rendit le sang-froid. Rien -ne prouvait sa culpabilité après tout. Quand bien même on le -soupçonnerait, ce n’est pas sur des soupçons qu’on peut arrêter, -emprisonner, ni surtout condamner les gens. Pour cela, il faut des -preuves. Et, des preuves, il n’en existerait pas contre lui, tant que -ses complices garderaient le silence. - -[Illustration: Un feu brûlait près de l’entrée. (Page 295.)] - -Ces réflexions rassurantes ne l’empêchèrent pas d’éprouver une violente -émotion lorsque, vers la fin du jour, il se trouva à l’improviste -face à face avec le Kaw-djer, qui venait, comme de coutume, surveiller -les travaux du port. Celui-ci avait son air habituel, et l’on n’eût -pas deviné, en le voyant, que rien d’insolite fût arrivé! Dorick jugea -ce calme plus effrayant que la colère. Il se dit que, pour être si -paisible, le Gouverneur devait avoir la certitude de mettre la main sur -les coupables. Tremblant, il feignit de s’absorber dans son travail, -en évitant de relever les yeux sur le Kaw-djer dont il n’aurait pu -supporter le regard. Si celui-ci lui avait parlé, le misérable se fût -trahi. - -Mais, le Kaw-djer ne lui adressant pas la parole, il reprit confiance. -Cette confiance ne fit que croître à mesure que les jours s’écoulaient. -Sans parvenir à le comprendre, il constatait que rien n’était changé -dans la ville, bien que l’attentat fût certainement connu, ainsi que le -prouvaient les modifications apportées à la garde de nuit. - -Longtemps, toutefois, la peur fut la plus forte. Pendant quinze jours, -les cinq complices s’évitèrent et menèrent une vie exemplaire qui -eût suffi à les rendre suspects à des observateurs plus attentifs. -Puis, ces deux semaines écoulées, ils commencèrent à s’enhardir. Ils -échangèrent d’abord quelques mots au passage, et enfin, la sécurité -persistante leur donnant du courage, ils reprirent leurs promenades du -soir et leurs anciens conciliabules. - -Leur assurance grandissant de jour en jour, ils ne tardèrent pas -alors à s’aventurer dans la grotte où le baril de poudre était caché. -Ils le trouvèrent tel qu’ils l’y avaient mis, ce qui acheva de les -tranquilliser. - -Peu à peu, la caverne devint le but ordinaire de leurs promenades. Un -mois après leur tentative avortée, ils s’y réunissaient tous les soirs. - -Le sujet qu’ils y traitaient était toujours le même. Il n’avait pas -plus changé que les causes de leur mécontentement. Ce qu’était leur -vie avant l’attentat, elle l’était restée après. Ils continuaient à -être soumis, comme tout le monde, à la loi du travail, et c’est bien -cela, au fond, qui les exaspérait, en dépit de leurs grandiloquentes -diatribes. - -S’excitant réciproquement de leurs récriminations incessantes, ils -oublièrent graduellement leur échec et commencèrent à chercher les -moyens de le réparer. Enfin, leur rage impuissante augmentant sans -cesse, le jour vint où ils furent mûrs pour un nouvel acte de révolte. - -Ce jour-là, le 30 mars, les cinq compagnons avaient quitté isolément -Libéria et s’étaient, comme de coutume, rejoints à quelque distance de -la ville. Leur groupe était au complet quand ils arrivèrent au lieu -habituel de leurs séances. - -La route s’était faite en silence. Dorick n’ayant pas ouvert la bouche -et semblant perdu dans ses méditations, les autres avaient imité son -mutisme. Et, de même que les lèvres, les visages étaient fermés. -L’orage était dans l’air. Des pensées de haine gonflaient les âmes -ulcérées. - -Dorick, en pénétrant le premier dans la grotte, eut un geste d’effroi. -Un feu brûlait près de l’entrée. Quelqu’un était donc venu là, et la -flamme encore claire prouvait qu’il s’était écoulé peu de temps depuis -le départ de l’intrus. - -Un feu!... Dorick songea tout à coup à la poudre. Si le foyer avait été -placé quelques mètres plus loin, l’imprudent qui l’avait allumé eût -sauté sans recours. Quel danger il avait frôlé, sans le savoir! - -Dorick courut au baril... Non, on ne l’avait pas découvert... Il était -toujours sous l’amoncellement de branchages, dont on n’avait prélevé -qu’un petit nombre pour former le foyer qui pétillait joyeusement. - -Pendant ce temps, Kennedy, s’éclairant avec une des branches -enflammées, visitait la deuxième grotte. Il en ressortit bientôt -rassuré. Il n’y avait personne. Le visiteur inconnu était décidément -parti. - -Cette nouvelle transmise à ses compagnons, il éparpilla d’un coup de -pied le feu qui, malgré son éloignement de la poudre, ne laissait pas -de constituer un danger. Mais Dorick l’arrêta et, rassemblant les -tisons dispersés, reconstitua le foyer sur lequel il jeta de nouveaux -branchages, tandis que ses compagnons le regardaient faire avec -surprise. - -«Camarades, dit-il en se relevant, je suis à bout... Déjà, tout à -l’heure, j’étais décidé à l’action... Ce que nous avons vu me confirme -dans mon projet... On est venu ici... c’est une raison de plus de se -hâter, car on peut revenir, et ce qu’on n’a pas trouvé aujourd’hui, on -peut le trouver demain. - -La voix de Dorick était fébrile, sa parole haletante, ses gestes -violents. Visiblement, il était à bout, ainsi qu’il le disait. - -A l’exception de Sirdey qui demeura impassible, les autres approuvèrent -bruyamment. - ---Pour quand, l’opération? demanda Fred Moore. - ---Pour ce soir même... répondit Dorick. - -Il ajouta, hachant les mots comme un homme dominé par ses nerfs: - ---J’ai bien réfléchi... Puisque nous n’avons pas d’armes, je m’en -fabriquerai... Une bombe... ce soir même... en comprimant par couches -successives de la poudre entre des toiles trempées dans du goudron... -C’est pour cela que j’ai besoin de feu... pour faire fondre le -goudron... Certes, ma bombe ne vaudra pas les engins perfectionnés -à mouvement d’horlogerie ou à renversement... Mais on fait ce qu’on -peut... Je ne suis pas un chimiste, moi... Telle quelle, d’ailleurs, -elle fera son effet... Une mèche la traversera de part en part... La -mèche durera trente secondes... J’en ai fait l’expérience... Juste le -temps d’allumer et de lancer... - -Les auditeurs de Dorick étaient frappés malgré eux de son air étrange. -Son regard était brûlant et, dans une certaine mesure, égaré. Lewis -Dorick était-il donc fou? - -Non, il n’était pas fou, ou du moins il ne l’était pas au sens -pathologique du mot. Si toute sa vie d’amertume et d’envie lui -remontait aux lèvres à cette heure et donnait à son attitude cette -fébrilité, il gardait autant de lucidité qu’en peut conserver un homme -devenu la proie de la fureur. - ---Qui la jettera, cette bombe? demanda Sirdey froidement. - ---Moi, répondit Dorick. - ---Quand? - ---Cette nuit... Vers deux heures, j’irai frapper au Gouvernement... Le -Kaw-djer viendra ouvrir... Aussitôt que je l’entendrai, j’allumerai -la mèche... j’aurai ce qu’il faut pour cela... la porte ouverte, je -lancerai la bombe dans l’intérieur... - ---Et toi? - ---J’aurai le temps de me sauver... D’ailleurs, quand je devrais sauter -aussi, il faut en finir. - -Un silence tomba sur le groupe. On se regardait avec stupeur, -épouvantés du projet de Dorick. - ---Dans ce cas, dit Sirdey d’une voix calme, tu n’as pas besoin de nous. - ---Je n’ai besoin de personne, répliqua violemment Dorick Les lâches -peuvent s’en aller, s’ils le veulent. - -Le mot fouetta les amours-propres. - ---Moi, je reste, dit Kennedy. - ---Moi aussi, dit William Moore. - ---Moi aussi,» dit Fred Moore. - -Seul. Sirdey ne dit rien. - -Les voix s’étaient enflées peu à peu. Sans même s’en apercevoir, on en -était arrivé au ton de la dispute. Malgré l’avertissement donné par -le feu qu’on avait trouvé allumé, on ne se disait pas qu’il pouvait y -avoir à proximité des écouteurs pour recueillir ces paroles imprudentes. - -Il y en avait cependant, mais un seul, à vrai dire, et qui était de -taille trop réduite pour inspirer des craintes, alors même qu’on -eût connu sa présence. Celui qui, bien involontairement au surplus, -se tenait alors aux écoutes, n’était autre que Dick, et cinq hommes -robustes n’avaient, en effet, rien à redouter d’un enfant. - -Le 30 mars étant pour eux jour de congé, Dick et Sand avaient quitté -la ville de bonne heure, en ayant pour objectif les grottes qu’ils -avaient autrefois fait retentir si souvent de leurs ébats. L’enfance -est capricieuse. Les amusements qu’elle aime avec le plus de passion, -elle les délaisse un beau jour subitement, la lassitude venue, pour les -reprendre ensuite avec la même soudaineté, quand d’autres distractions -ont à leur tour cessé de lui plaire. Après avoir eu leur succès, les -grottes avaient été abandonnées. Elles redevenaient à la mode. - -Tout en marchant d’un pas vif, Dick et Sand traitaient l’importante -question du jeu qui allait être pratiqué ce jour-là. Plus exactement, -Dick, comme c’était assez la coutume, formulait d’autorité des ukases -que Sand enregistrait d’un air soumis, - -«Mon vieux, prononça Dick, lorsqu’ils eurent dépassé les dernières -maisons, je vais te dire une bonne chose. - -Sand alléché tendit l’oreille. - ---On va jouer au restaurant. - -Sand approuva de la tête. Mais, en réalité, il ne comprenait pas, il -faut l’avouer. - ---Pige-moi ça, mon vieux! annonça Dick triomphalement. - ---Des allumettes!... s’écria Sand émerveillé par un si prodigieux -joujou. - ---Et ça!... reprit Dick en sortant péniblement de sa poche la -demi-douzaine de pommes de terre qu’il y avait fait entrer de force -avant de partir. - -Sand battit des mains. - ---Comme ça, décréta Dick dominateur, tu seras le patron du restaurant. -Moi, je serai le client. - ---Pourquoi?... demanda Sand avec innocence. - ---Parce que!... répondit Dick. - -Devant cet argument péremptoire, il ne restait à Sand qu’à s’incliner. -C’est pourquoi, lorsqu’ils furent tous deux dans la grotte, les -choses se passèrent comme l’avait arrêté son tyrannique camarade. -Dans un coin, il y avait un tas de branches venues on ne savait d’où. -Quelques-unes de ces branches furent bientôt transformées en un feu -magnifique, et les pommes de terre commencèrent à cuire. - -Quand elles furent cuites, le véritable jeu commença. Sand joua à -merveille le rôle du restaurateur, et Dick ne lui fut pas inférieur -dans celui du client de passage. Il aurait fallu voir avec quelle -désinvolture il entra dans la grotte,--car, bien entendu, il en était -ressorti pour augmenter la vraisemblance,--avec quelle distinction il -s’assit par terre devant l’illusion d’une table, avec quelle autorité -il réclama tous les mets qui lui venaient à l’esprit. Il demanda des -œufs, du jambon, du poulet, du corned-beef, du riz, du pudding, et -plusieurs autres choses. Dieu merci, le client pouvait impunément se -montrer exigeant. Jamais on n’avait vu un restaurant si bien garni. Le -restaurateur avait de tout. Quelle que fût la commande, il répondait -sans hésiter par des «Voilà, Monsieur!», en apportant sans aucun retard -les mets indiqués, qui étaient en effet, il n’en faut pas douter, des -œufs, du jambon ou du poulet, bien qu’un observateur superficiel les -eût peut-être confondus avec de simples pommes de terre. - -Malheureusement, il n’est pas d’office si merveilleusement garni qu’il -ne s’épuise, comme il n’est pas d’appétit si robuste qu’il ne finisse -par être rassasié. Par une étonnante coïncidence, ces deux événements -se produisirent en même temps, et, phénomène non moins merveilleux, ce -fut au moment précis où il ne restait plus une seule pomme de terre. - -Sand éprouva un gros chagrin en faisant cette désolante constatation. - ---Tu les a toutes mangées!... soupira-t-il d’un air désappointé. - -Dick daigna s’expliquer. - ---Puisque c’est moi le client... répondit-il comme si la chose allait -de soi. Un patron ne mange pas sa marchandise, peut-être! - -Mais Sand, cette fois, ne parut pas convaincu. - ---En attendant, moi, je n’ai rien, fit-il remarquer tout penaud. - -Dick le prit de très haut. - ---Non, mais, dis donc un peu que je suis un gourmand!... Et puis, zut! -je ne joue plus, là! - ---Dick!... implora Sand terrifié par cette menace. - -Il n’en fallut pas davantage. Dick renonça immédiatement à ses projets -de vengeance. - ---Alors, dit-il d’un air magnanime, c’est moi qui ferai le patron... -C’est à toi d’être le client. - -Le jeu s’organisa d’après ce nouveau programme. Ce fut Sand qui sortit -de la grotte, y rentra et s’assit par terre devant la table imaginaire. -Cette mise en scène terminée, Dick s’approcha de son client ravi en lui -présentant un caillou. Mais Sand, dont l’intelligence était moins vive, -ne comprit pas tout de suite et regarda le caillou d’un air ahuri. - ---Bête!... expliqua Dick. C’est la note. - ---Je n’ai rien eu, objecta Sand révolté. - ---Puisqu’il n’y a plus rien... il n’y a plus qu’à payer le dîner... -Dans un restaurant, on paye, peut-être!... Tu diras: «Garçon, -donnez-moi la note, je vous prie». Moi, je dirai: «Voilà, Monsieur!» -Toi, tu diras: «Voilà, garçon, un _cent_ pour le dîner et un _cent_ -pour vous.» Moi, je dirai: «Merci, Monsieur.» Et tu me donneras deux -cents. - -Tout se passa conformément à ce plan fort logique. Sand eut le ton -qu’il fallait pour demander: «Garçon, donnez-moi la note, je vous -prie», et Dick cria si parfaitement: «Voilà, Monsieur!», qu’on l’eût -pris pour un garçon véritable. C’était à s’y méprendre. Sand enchanté -donna les deux cents. - -Une réflexion ne laissa pas toutefois de gâter son plaisir. - ---C’est toi qui as mangé les pommes de terre, et c’est moi qui les -paye! dit-il un peu mélancoliquement. - -Dick n’eut pas l’air d’entendre. Il avait parfaitement entendu -cependant. Et la preuve en est qu’il avait rougi jusqu’aux oreilles. - ---Nous achèterons un réglisse au bazar Rhodes, promit-il pour se mettre -en repos avec sa conscience. - -Puis, en profond politique, afin de couper court à l’incident: - ---On va jouer à autre chose, déclara-t-il. - ---A quoi? demanda Sand. - ---Au lion, décida Dick, qui, sans hésiter, se distribua le beau rôle. -Tu seras un voyageur. Moi, je suis un lion. Tu vas sortir. Alors, tu -entreras dans la grotte pour te reposer, et je sauterai sur toi pour te -manger. Alors, tu crieras: «Au secours!...» Alors, je m’en irai et je -reviendrai en courant. Je serai un chasseur et je tuerai le lion. - ---Puisque c’est toi, le lion! objecta Sand non sans une certaine -logique. - ---Non, je serai un chasseur. - ---Alors, qui est-ce qui me mangera? - ---Bête!... c’est moi, quand je serai le lion. - -Sand se plongea en de profondes réflexions, en regardant son camarade -d’un air rêveur. Celui-ci interrompit sa recherche. - ---Tu n’as pas besoin de comprendre, dit-il, Va-t-en. Après, tu -reviendras. Le lion te guettera dans les rochers... Tu as le temps... -Une demi-heure au moins... C’est moi, le lion, tu sais... Alors, je -suis à l’affût... Un lion, ça n’y reste pas deux minutes à l’affût... -Monte par la galerie jusqu’à la grotte d’en haut, et reviens par -dehors... Mais tu ne te méfies pas, tu comprends, tu ne te doutes de -rien... C’est seulement quand tu entendras le rugissement du lion...» - -Et Dick poussa un rugissement terrifiant. - -Sand était déjà parti. Il remontait la galerie et tout à l’heure il -redescendrait docilement pour se faire dévorer par le lion. - -Pendant que son camarade s’éloignait, Dick s’était tapi entre les -rochers. Il avait une demi-heure à attendre, mais cela ne lui semblait -pas long. Il était le lion. Or, ainsi qu’il l’avait fait observer -précieusement, un lion doit savoir garder l’affût avec patience. -Pour rien au monde il n’eût montré le bout de sa frimousse, et -consciencieusement il poussait de temps à autre, bien qu’il fût tout -seul, de petits rugissements, préludes du grand, du terrible, qui -éclaterait quand le lion dévorerait le malheureux voyageur. - -Il fut interrompu dans ces exercices préparatoires. Plusieurs personnes -gravissaient la pente de la montagne. Dick, absolument convaincu -qu’il était un lion véritable, n’eut garde de se montrer, mais sa -transformation en roi du désert ne l’empêcha pas de reconnaître au -passage Lewis Dorick, les frères Moore, Kennedy et Sirdey. Dick fit -la grimace. Il n’aimait pas tous ces gens-là et particulièrement Fred -Moore qu’il considérait comme son ennemi personnel. - -Les cinq hommes disparurent dans la grotte, à la grande colère de Dick, -qui entendit leurs exclamations d’étonnement lorsqu’ils découvrirent le -feu. - -«Elle n’est pas à eux, la grotte,» murmura-t-il entre ses dents. - -Mais d’autres paroles arrivèrent jusqu’à lui et lui firent dresser -l’oreille. On parlait de poudre et de bombe, et ce dernier mot, qu’il -comprenait mal, on le mêlait aux noms du Gouverneur et d’Hartlepool. - -Peut-être était-il trop loin et avait-il mal entendu... Avec précaution -il s’approcha de l’entrée de la grotte, jusqu’à une place d’où il -pouvait entendre distinctement tout ce qu’on y disait. - -Quelqu’un parlait précisément en ce moment. Dick reconnut la voix de -Sirdey. - -«Et après?... demandait l’ancien cuisinier qui continuait à jouer -auprès de Dorick le rôle du critique. - ---Après?... répéta Dorick d’un ton interrogateur. - ---Oui... reprit Sirdey. Ta bombe, ce n’est pas comme le baril. Tu n’as -pas la prétention de les tuer tous... Quand tu auras fait sauter le -Kaw-djer, il restera Hartlepool et les hommes du poste. - ---Qu’importe!... répondit Dorick avec violence. Je ne les crains pas... -La tête coupée, le corps ne compte plus.» - -Tuer!... Couper la tête au Gouverneur!... Dick, devenu soudain sérieux, -écoutait en tremblant ces paroles terribles. - - - - -V - -UN HÉROS. - - -Couper la tête du Gouverneur!... Dick, en oubliant son rôle de lion, ne -pensa plus qu’à s’enfuir. Il fallait courir à Libéria... raconter ce -qu’il venait d’entendre... - -Malheureusement pour lui, l’excès de sa précipitation l’empêcha de -calculer ses mouvements avec assez de prudence. Une pierre se détacha -et dégringola bruyamment. Aussitôt quelqu’un se montra sur le seuil -de la caverne, en lançant de tous côtés des regards soupçonneux. Dick -effrayé reconnut Fred Moore. - -De son côté, celui-ci avait aperçu l’enfant. - -«Ah!... c’est toi, moucheron!... dit-il. Que fais-tu là? - -Dick, paralysé par la terreur, ne répondit pas. - ---Tu as donc ta langue dans ta poche, aujourd’hui?... reprit la grosse -voix de Fred Moore. Elle est bien pendue, pourtant... Attends un peu. -Je vais t’aider à la retrouver, moi... - -La peur rendit à Dick l’usage de ses jambes. Il prit sa course et -s’élança sur la pente. Mais en quelques enjambées son ennemi l’eut -rejoint. Saisi à la ceinture par une main robuste, il fut soulevé comme -une plume. - ---Voyez-vous ça!... grondait Fred Moore en élevant à la hauteur de son -visage l’enfant terrifié. Je t’apprendrai à espionner, petite vipère! - -En un instant, Dick fut transporté dans la grotte et jeté comme un -paquet aux pieds de Lewis Dorick. - ---Voilà, dit Fred Moore, ce que j’ai trouvé dehors, en train de nous -écouter! - -D’une taloche, Dorick releva l’enfant. - ---Qu’est-ce que tu faisais là? demanda-t-il sévèrement. - -Dick avait grand’peur. Même, pour être franc, il tremblait comme la -feuille. Malgré tout, cependant, son orgueil fut plus fort. Il se -redressa sur ses petites jambes, tel un coq de combat sur ses ergots. - ---Ça ne vous regarde pas, répliqua-t-il avec arrogance... On a bien -le droit de jouer au lion dans la grotte... Elle n’est pas à vous, la -grotte. - ---Tâche de répondre poliment, morveux, dit Fred Moore, en administrant -une nouvelle taloche à son captif. - -Mais les coups n’étaient pas des arguments à employer avec Dick. On -l’eût haché comme chair à pâté, qu’on ne l’eût pas fait céder. Au lieu -de plier l’échine, il grandit au contraire de tout son pouvoir sa -taille exiguë, serra les poings, puis, regardant son adversaire bien en -face: - ---Grand lâche!... dit-il. - -Fred Moore ne parut pas autrement sensible à cette injure. - ---Qu’est-ce que tu as entendu? demanda-t-il. Tu vas nous le dire, ou -sinon!... - -Mais Fred Moore eut beau lever la main, et même la faire retomber à -plusieurs reprises avec une force toujours croissante, Dick s’obstina -dans un silence farouche. - -Dorick intervint. - ---Laissez cet enfant dit-il. Vous n’en tirerez rien... D’ailleurs, peu -nous importe. Qu’il ait entendu ou non, je présume que nous ne serons -pas assez bêtes pour lui rendre la clef des champs... - ---On ne va pas le tuer, je pense? interrompit Sirdey qui semblait -décidément peu enclin aux solutions violentes. - ---Il n’en est pas question, répondit Dorick en haussant les épaules. On -va le boucler simplement... Quelqu’un a-t-il sur lui un bout de corde? - ---Voilà, dit Fred Moore en tirant de sa poche l’objet demandé. - ---Et voilà, ajouta son frère William, en offrant sa ceinture de cuir. - -En un tour de main, Dick fut étroitement ligotté. Les chevilles serrées -l’une contre l’autre, les mains liées derrière le dos, il ne pouvait -plus faire un mouvement. Puis Fred Moore le transporta dans la seconde -grotte où il le jeta sur le sol comme un paquet. - ---Tâche de te tenir tranquille, recommanda-t-il à son prisonnier avant -de s’éloigner. Sans ça, tu auras affaire à moi, mon garçon!» - -Cette recommandation donnée, il retourna près de ses compagnons, et -l’éternelle conversation fut reprise. Toutefois, elle était proche de -son terme, et l’heure de l’action allait de nouveau sonner. Pendant -qu’on parlait autour de lui, Dorick avait placé le goudron sur le feu, -et bientôt, avec des soins méticuleux, il commença la fabrication de -son engin meurtrier. - -Tandis que les cinq misérables se préparaient ainsi au crime, leur -destinée s’élaborait à leur insu. La capture de Dick avait eu un -témoin. Sand, en allant au rendez-vous, où, selon les conventions, il -devait être victime de la férocité du lion, avait assisté à toute la -scène. Il avait vu son camarade capturé, emporté, ligotté et enfin jeté -dans la deuxième grotte. - -Sand fut plongé dans un affreux désespoir. Pourquoi s’était-on emparé -de Dick?... Pourquoi l’avait-on frappé?... Pourquoi Fred Moore -l’avait-il emporté?... Qu’avait-on fait de lui?... On l’avait tué, -peut-être!... A moins qu’il fût seulement blessé, et qu’il attendît du -secours. - -Dans ce cas, Sand lui en apporterait. Il s’élança à l’assaut de la -montagne, grimpa comme un chamois jusqu’à la grotte supérieure, -redescendit la galerie étroite qui réunissait les deux systèmes. -Moins d’un quart d’heure plus tard, il arrivait au bas de la pente, -à l’endroit où la galerie s’épanouissait pour former le ténébreux -évidement creusé en plein massif, dans lequel Dick avait été incarcéré. - -Par le passage faisant communiquer cet évidement avec la caverne -extérieure, un peu de lumière filtrait. Par là arrivaient également, -sourdes, effacées, les voix de Lewis Dorick et de ses quatre complices. -Sand, comprenant la nécessité de la prudence, ralentit son allure et -s’approcha de son ami à pas de loup. - -Les mousses, en leur qualité d’apprentis marins, ont toujours un -couteau en poche. Sand eut tôt fait d’ouvrir le sien et de couper -les liens du prisonnier. A peine libre de ses mouvements, celui-ci, -sans prononcer un seul mot, courut vers la galerie par laquelle lui -était venu le salut. Il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Lui seul -savait, grâce aux quelques mots surpris, à quel point la situation -était grave et combien il importait d’agir vite. C’est pourquoi, sans -perdre son temps à de vains remercîments, il s’élança dans la galerie -et en escalada la pente en toute hâte tandis que, sur ses talons, -s’époumonait le pauvre Sand. - -La double évasion aurait facilement réussi, si le malheur n’avait voulu -que Fred Moore, en cet instant précis, n’eût la fantaisie de venir -jeter un coup d’œil sur son prisonnier. Dans la lumière incertaine qui -arrivait de la première grotte, il crut voir remuer une forme vague. A -tout hasard, il s’élança sur ses traces et découvrit ainsi la galerie -ascendante dont il n’avait pas jusqu’alors soupçonné l’existence. -Comprenant aussitôt qu’il était joué et que son prisonnier s’échappait, -il poussa un furieux juron et se mit, lui troisième, à gravir la pente. - -Si les enfants avaient une quinzaine de mètres d’avance, Fred Moore, -d’un autre côté, possédait de longues jambes, et le passage étant -relativement vaste, dans sa partie inférieure tout au moins, rien ne -s’opposait à ce qu’il profitât de cet avantage. L’obscurité profonde -qui l’entourait constituait, il est vrai, un sérieux obstacle à sa -marche dans cette galerie inconnue, que Dick et Sand connaissaient si -bien au contraire. Mais Fred Moore était en colère, et, quand on est en -colère, on n’écoute pas les conseils de la prudence. Aussi courait-il à -corps perdu dans les ténèbres, les mains étendues en avant, au risque -de se briser la tête contre une saillie de la voûte. - -Fred Moore ignorait qu’il y eût deux fugitifs devant lui. Il ne voyait -absolument rien, et les enfants n’avaient garde de parler. Seul, le -bruit des pierres qui roulaient sur la pente lui indiquait qu’il était -en bonne voie, et, ce bruit devenant plus proche d’instant en instant, -il en concluait qu’il gagnait du terrain. - -Les enfants faisaient de leur mieux. Ils savaient qu’on était à -leur poursuite et comprenaient parfaitement qu’on les rattrapait -progressivement. Ils ne désespéraient pas cependant. Tous leurs efforts -tendaient à atteindre cet étranglement de la galerie où le toit n’était -supporté que par un rocher que le moindre choc eût fait basculer. Au -delà, la galerie était plus basse et plus étroite, et leur petite -taille les servirait. Ils pourraient continuer à courir, tandis que -leur ennemi serait dans l’obligation de se courber. - -Cet étranglement, objet de leurs vœux, ils l’atteignirent enfin. Plié -en deux, Dick le franchit heureusement le premier. Sand, marchant sur -les mains et sur les genoux, se glissait à sa suite, quand il se sentit -tout à coup immobilisé, sa cheville saisie par une main brutale. - -«Je te tiens, bandit!...» disait en même temps derrière lui une voix -furieuse. - -Fred Moore était, en effet, au comble de la fureur. Rien ne l’ayant -averti que la galerie fût brusquement abaissée et rétrécie en un point -de son parcours, il s’en était fallu de peu qu’il ne se fracassât la -tête. Son front était entré en contact avec la voûte si rudement que -le contre-coup l’avait fait choir à demi assommé. Ce fut précisément à -cette chute qu’il dut le succès de sa poursuite, la main qu’il étendait -instinctivement étant tombée par fortune sur la jambe du fuyard. - -Sand se vit perdu... On allait se débarrasser de lui et on repartirait -à la poursuite de Dick qui serait rejoint à son tour... Alors, que -ferait-on à Dick?... On l’emprisonnerait... on le tuerait peut-être!... -Il fallait empêcher cela, l’empêcher à tout prix!... - -Sand fit-il, en réalité, cette série de raisonnements? Même, fut-ce de -propos délibéré qu’il adopta le moyen désespéré auquel il eut recours? -Ce n’est pas sûr, car le temps de la réflexion lui manqua, et, de son -commencement à sa fin, le drame tout entier n’eut pas la durée d’une -seconde. - -Il semblerait que nous ayons en nous-même un autre être qui, dans -certains cas, agit pour notre compte. Ce serait lui, le _sub-conscient_ -des philosophes, qui nous fait trouver soudain, alors que nous n’y -pensons plus, la solution d’un problème longtemps cherchée en vain. Ce -serait lui qui gouvernerait nos réflexes et serait cause des gestes -instinctifs que peuvent provoquer les excitations extérieures. Ce -serait lui enfin qui nous déciderait parfois à l’improviste à des actes -dont la source profonde est en nous, mais que notre volonté n’a pas -formellement décidés. - -Sand n’eut qu’une idée claire: la nécessité de sauver Dick et d’arrêter -la poursuite. Le _sub-conscient_ fit le reste. D’eux-mêmes ses bras -s’étendirent et s’accrochèrent au bloc instable qui soutenait le toit -de la galerie, tandis que Fred Moore, ignorant du danger, le tirait -violemment en arrière. - -Le bloc glissa. La voûte s’écroula en faisant un bruit sourd. - -A ce bruit, Dick, saisi d’un trouble vague, s’arrêta sur place, -écoutant. Il n’entendit plus rien. Le silence était revenu, profond -comme les ténèbres dans lesquelles il était plongé. Il appela Sand, à -voix basse d’abord, puis plus fort, puis plus fort encore... Enfin, -comme il n’obtenait pas de réponse, il revint sur ses pas et se heurta -à un amoncellement de rocs qui ne laissaient entre eux aucune issue. Il -comprit aussitôt. La galerie s’était écroulée, Sand était là-dessous... - -Un instant, Dick resta immobile, hébété, puis il repartit brusquement à -toute vitesse, et, parvenu au jour, se rua sur la descente comme un fou. - -Le Kaw-djer était en train de lire paisiblement avant de se mettre au -lit, quand la porte du Gouvernement s’ouvrit avec violence. Une sorte -de boule d’où sortaient des cris et des mots inarticulés vint rouler à -ses pieds. La première surprise passée, il reconnut Dick. - -«Sand... Gouverneur... Sand!... gémissait celui-ci. - -Le Kaw-djer prit une voix sévère. - ---Que signifie cela?... Qu’y a-t-il? - -Mais Dick ne parut pas comprendre. Il avait des yeux égarés, les larmes -ruisselaient de son visage, et de sa poitrine haletante s’échappaient -des mots sans suite. - ---Sand... Gouverneur!... Sand... disait-il en tirant le Kaw-djer par la -main comme s’il eût voulu l’entraîner. La grotte... Dorick... Moore... -Sirdey... la bombe... couper la tête... Et Sand... écrasé!... Sand... -Gouverneur!... Sand!... - -En dépit de leur incohérence, ces mots étaient clairs, cependant. -Quelque chose d’insolite avait dû se produire aux grottes, une chose à -laquelle, d’une manière ou d’une autre, Dorick, Moore et Sirdey étaient -mêlés et dont Sand avait été la victime. Quant à tirer de Dick des -renseignements plus précis, il n’y fallait pas songer. Le petit garçon, -au paroxysme de l’épouvante, continuait à prononcer les mêmes paroles -qu’il répétait interminablement et semblait avoir perdu la raison. - -Le Kaw-djer se leva, et, appelant Hartlepool, il lui dit rapidement: - ---Il se passe quelque chose aux grottes... Prenez cinq hommes, -munissez-vous de torches, et venez m’y rejoindre. Hâtez-vous.» - -Puis, sans attendre la réponse, il obéit à l’appel de la petite main -dont la sollicitation se faisait de plus en plus pressante, et partit -en courant dans la direction de la pointe. Deux minutes plus tard, -Hartlepool, à la tête de cinq hommes armés, se mettait en marche à son -tour. - -Malheureusement, dans la nuit presque complète, le Kaw-djer était déjà -hors de vue. «Aux grottes,» avait-il dit. Hartlepool alla donc vers -les grottes, c’est-à-dire vers celle qu’il connaissait le mieux et -dans laquelle jadis il avait caché les fusils, tandis que le Kaw-djer, -guidé par Dick, se dirigeait plus au Nord, de manière à contourner -l’extrémité de la pointe et à atteindre, sur l’autre versant, celle des -deux grottes inférieures dont Dorick avait fait son quartier général. - -Celui-ci, à l’exclamation poussée par Fred Moore en découvrant la fuite -du prisonnier, avait interrompu son travail et, suivi de ses trois -compagnons, il s’était avancé jusqu’à la seconde grotte, prêt à donner -main forte au camarade qui venait d’y entrer. Toutefois, Fred Moore -n’ayant affaire qu’à un enfant, il ne s’était pas attardé, et, après un -rapide coup d’œil que l’obscurité avait rendu inutile, il s’était remis -à son travail. - -Fred Moore n’étant pas revenu quand ce travail fut terminé, on commença -à s’étonner de la prolongation de son absence; s’éclairant avec un -brandon, on pénétra de nouveau dans la grotte intérieure, William -Moore en tête, Dorick, puis Kennedy derrière lui. Sirdey suivit ses -camarades, mais ce fut pour se raviser et rebrousser chemin presque -aussitôt. Puis, tandis que ses amis s’aventuraient dans la deuxième -grotte, il sortit de la première au contraire, et, profitant de la -nuit tombante, se dissimula dans les rochers de l’extérieur. Cette -disparition de Fred Moore ne lui disait rien de bon. Il prévoyait des -complications désagréables. Or, ce n’était pas un foudre de guerre, -que Sirdey, loin de là. La ruse, la tromperie, les moyens cauteleux et -sournois, rien de mieux! mais les coups n’étaient pas son affaire. Il -garait donc sa précieuse personne, bien décidé à ne se compromettre -qu’à coup sûr et selon la tournure qu’allaient prendre les événements. - -Pendant ce temps, Dorick et ses deux compagnons découvraient la galerie -dans laquelle Fred Moore s’était engagé à la suite de Dick et de Sand. -La grotte n’ayant pas d’autre issue, aucune erreur n’était possible. -Celui qu’on cherchait en était nécessairement sorti par là. Ils s’y -engagèrent donc à leur tour, mais, après une centaine de mètres, il -leur fallut s’arrêter. Une masse de rochers entassés les uns sur les -autres leur barrait le passage. La galerie n’était qu’une impasse dont -ils avaient atteint le fond. - -[Illustration: Immobile sur le seuil... (Page 310.)] - -Devant cet obstacle inattendu, ils se regardèrent, littéralement -ahuris. Où diable pouvait bien être Fred Moore?... Incapables de -répondre à cette question, ils redescendirent la pente sans soupçonner -que leur camarade fût enseveli sous cet amas de décombres. - -Fort troublés par cet indéchiffrable mystère, ils regagnèrent en -silence la première grotte. Une désagréable surprise les y attendait. -Au moment même où ils y mettaient le pied, deux formes humaines, celles -d’un homme et d’un enfant, apparurent tout à coup sur le seuil. - -Le feu brillait joyeusement, et sa flamme claire dissipait les -ténèbres. Les misérables reconnurent l’homme et reconnurent l’enfant. - -«Dick!... firent-ils tous trois, stupéfaits de voir revenir de ce côté -le mousse que, moins d’une demi-heure plus tôt, on avait enfermé et si -solidement garrotté. - ---Le Kaw-djer!...» grondèrent-ils ensuite, avec un mélange de colère et -d’effroi. - -Un instant ils hésitèrent, puis la rage fut la plus forte, et, d’un -même mouvement, William Moore et Kennedy se ruèrent en avant. - -Immobile sur le seuil, sa haute silhouette vivement éclairée par la -flamme, le Kaw-djer attendit ses adversaires de pied ferme. Ceux-ci -avaient tiré leurs couteaux. Il ne leur laissa pas le temps de s’en -servir. Saisis à la gorge par des mains de fer, le crâne de l’un heurta -rudement la tête de l’autre. Ensemble, ils tombèrent, assommés. - -Kennedy avait son compte, comme on dit. Il demeura étendu, inerte, -tandis que William Moore se relevait en chancelant. - -Sans s’occuper de lui, le Kaw-djer fit un premier pas vers Dorick... - -Celui-ci, affolé par la foudroyante rapidité de ces événements, avait -assisté à la bataille sans y prendre part. Il était resté en arrière, -tenant à la main sa bombe d’où pendaient quelques centimètres de mèche. -Paralysé par la surprise, il n’avait pas eu le temps d’intervenir, et -le résultat de la lutte lui montrait maintenant de quelle inutilité -serait une plus longue résistance. Au mouvement que fit le Kaw-djer, il -comprit que tout était perdu... - -Alors, une folie le saisit... Une vague de sang monta à son cerveau: -selon l’énergique expression populaire, il vit rouge... Une fois au -moins dans sa vie, il vaincrait... Dût-il périr, l’autre périrait!... - -Il bondit vers le feu et saisit un tison qu’il approcha de la mèche, -puis son bras ramené en arrière se détendit pour lancer le terrible -projectile... - -Le temps manqua à son geste de meurtre. Fut-ce par suite d’une -maladresse, d’une défectuosité de la mèche, ou pour toute autre cause? -La bombe éclata dans ses mains. Soudain, une violente détonation -retentit... Le sol trembla. La gueule béante de la grotte vomit une -gerbe de feu... - -A l’explosion, un cri d’angoisse répondit au dehors. Hartlepool et ses -hommes, ayant enfin reconnu leur erreur, arrivaient au pas de course, -juste à temps pour assister au drame. Ils virent la flamme, divisée -en deux langues ardentes, jaillir de part et d’autre du Kaw-djer, -dont le petit Dick terrifié embrassait les genoux, et qui demeurait -debout, immobile comme un marbre, au milieu de ce cercle de feu. Ils -s’élancèrent au secours de leur chef. - -Mais celui-ci n’avait pas besoin d’être secouru. L’explosion l’avait -miraculeusement épargné. L’air déplacé s’était séparé en deux courants -qui l’avaient frôlé sans l’atteindre. Immobile et debout comme on -l’avait aperçu au moment du péril, on le trouva, le péril passé. Il -arrêta de la main ceux qui accouraient à son aide. - -«Gardez l’entrée, Hartlepool,» ordonna-t-il de sa voix habituelle. - -Stupéfaits de cet incroyable sang-froid, Hartlepool et ses hommes -obéirent, et une barrière humaine se tendit en travers de l’ouverture -de la grotte. La fumée se dissipait peu à peu, mais, le feu ayant été -éteint par l’explosion, l’obscurité était profonde. - ---De la lumière, Hartlepool, dit le Kaw-djer. - -Une torche fut allumée. On pénétra dans la caverne. - -Aussitôt, profitant de la solitude et de l’obscurité revenues, une -ombre se détacha des roches de l’entrée. Sirdey était renseigné -maintenant. Dorick tué ou pris, il jugeait opportun, dans tous les cas, -de se mettre à l’abri. Lentement, d’abord, il s’éloigna. Puis, quand il -estima la distance suffisante, il accéléra sa fuite. Il disparut dans -la nuit. - -Pendant ce temps, le Kaw-djer et ses hommes exploraient le théâtre du -drame. Le spectacle y était affreux. Sur le sol éclaboussé de sang, -traînaient partout d’effroyables débris. On eut peine à identifier -Dorick, dont les bras et la tête avaient été emportés par l’explosion. -A quelques pas, gisait William Moore, le ventre ouvert. Plus loin, -Kennedy, sans blessure apparente, semblait dormir. Le Kaw-djer -s’approcha de ce dernier. - ---Il vit, dit-il. - -Vraisemblablement, l’ancien matelot, à demi étranglé par le Kaw-djer -et incapable par suite de se relever, avait dû le salut à cette -circonstance. - ---Je ne vois pas Sirdey, fit observer le Kaw-djer en regardant autour -de lui. Il en était, pourtant, paraît-il. - -La grotte fut en vain méticuleusement visitée. On ne releva aucune -trace du cuisinier du _Jonathan_. Par contre, sous l’amas de branches -qui le dissimulait, Hartlepool découvrit le baril de poudre dont Dorick -n’avait prélevé qu’une faible partie. - ---Voilà l’autre baril!... s’écria-t-il triomphalement. Ce sont nos gens -de l’autre fois. - -A ce moment, une main saisit celle du Kaw-djer, tandis qu’une faible -voix gémissait doucement. - ---Sand!... Gouverneur!... Sand!... - -Dick avait raison. Tout n’était pas fini. Il restait encore à trouver -Sand, puisque d’après son ami, il était mêlé à cette affaire. - ---Conduis-nous, mon garçon, dit le Kaw-djer. - -Dick s’engagea dans le passage intérieur, et sauf un homme qui fut -laissé à la garde de Kennedy, tout le monde s’y engagea derrière lui. -A sa suite, on traversa la seconde grotte, puis on remonta la galerie, -jusqu’au point où l’éboulement s’était produit, - ---Là!... fit Dick en montrant de la main l’amoncellement de rochers. - -Il semblait en proie à une affreuse douleur, et son air égaré fit pitié -à ces hommes forts dont il implorait l’assistance. Il ne pleurait plus, -mais ses yeux secs brûlaient de fièvre, et ses lèvres avaient peine à -prononcer les mots. - ---Là?... répondit le Kaw-djer avec douceur. Mais tu vois bien, mon -petit, qu’on ne peut avancer plus loin. - ---Sand! répéta Dick avec obstination en tendant dans la même direction -sa main tremblante. - ---Que veux-tu dire, mon garçon? insista le Kaw-djer. Tu ne prétends -pas, je suppose, que ton ami Sand soit là-dessous? - ---Si!... articula péniblement Dick. Avant, on passait... Ce soir... -Dorick m’avait pris... Je me suis sauvé... Sand était derrière moi... -Fred Moore allait nous attraper... Alors Sand... a fait tomber tout... -et tout s’est écroulé... sur lui... pour me sauver!... - -Dick s’arrêta, et, se jetant aux pieds du Kaw-djer. - ---Oh!... Gouverneur... implora-t-il, Sand!... - -Le Kaw-djer, vivement ému, s’efforça d’apaiser l’enfant. - ---Calme-toi, mon garçon, dit-il avec bonté, calme-toi!... Nous tirerons -ton ami de là, sois tranquille... Allons! à l’œuvre, nous autres!... -commanda-t-il, en se tournant vers Hartlepool et ses hommes. - -On se mit fiévreusement au travail. Un à un, les rochers furent -arrachés et évacués en arrière. Les blocs fort heureusement n’étaient -pas de grande taille, et ces bras robustes pouvaient les mouvoir. - -Dick, obéissant aux instructions du Kaw-djer, s’était docilement -retiré dans la première grotte, où Kennedy, surveillé par son gardien, -reprenait conscience de lui-même. Là, il s’était assis sur une pierre, -près de l’entrée, et, le regard fixe, sans faire un mouvement, il -attendait que la promesse du Gouverneur fût accomplie. - -Pendant ce temps, à la lueur des torches, on travaillait avec -acharnement dans la galerie. Dick n’avait pas menti. Il y avait des -corps là-dessous. A peine les premiers rochers eurent-ils été enlevés -qu’on aperçut un pied. Ce n’était pas un pied d’enfant, et il ne -pouvait appartenir à Sand. C’était un pied d’homme et même d’un homme -de grande taille. - -On se hâta. Après le pied, une jambe, puis un torse, et enfin le -corps d’un homme allongé sur le ventre apparurent. Mais, lorsqu’on -voulut tirer l’homme à la lumière, on rencontra une résistance. Sans -doute, son bras, étendu en avant et s’enfonçant entre les pierres, -était accroché à quelque chose. Il en était ainsi, en effet, et, quand -le bras fut complètement dégagé, on vit que la main étreignait une -cheville d’enfant. - -La main détachée, l’homme fut retourné sur le dos. On reconnut Fred -Moore. La tête en bouillie, la poitrine défoncée, il était mort. - -Alors, on travailla plus fiévreusement encore. Ce pied, que tenait Fred -Moore dans ses doigts crispés ne pouvait être que celui de Sand. - -Les découvertes se succédèrent dans le même ordre que tout à l’heure. -Après le pied, la jambe apparut. Toutefois, elles se succédaient plus -vite, la seconde victime étant moins grande que la première. - -Le Kaw-djer tiendrait-il la promesse qu’il avait faite à Dick de lui -rendre son ami? Cela paraissait peu croyable, à en juger par ce qu’on -voyait déjà du malheureux enfant. Meurtries, écrasées, aplaties, les -os brisés, ses jambes n’étaient plus que d’informes lambeaux, et l’on -pouvait prévoir par là dans quel état on allait trouver le reste du -corps. - -Quelque grande que fût leur hâte, les travailleurs durent cependant -s’arrêter et prendre le temps de la réflexion, au moment de s’attaquer -à un bloc plus gros que les précédents qui broyait de sa masse énorme -les genoux du pauvre Sand. Ce bloc soutenant ceux qui l’entouraient, il -importait d’agir avec prudence afin d’éviter un nouvel éboulement. - -La durée du travail fut augmentée par cette complication, mais enfin, -centimètre par centimètre, le bloc fut enlevé à son tour... - -Les sauveteurs poussèrent une exclamation de surprise. Derrière, -c’était le vide, et, dans ce vide, Sand gisait comme dans un tombeau. -De même que Fred Moore, il était couché sur le ventre, mais des -rochers, en s’arc-boutant les uns contre les autres, avaient protégé sa -poitrine. La partie supérieure de son corps semblait intacte, et, n’eût -été l’état pitoyable de ses jambes, il fût sorti sans dommage de sa -terrible aventure. - -Avec mille précautions, il fut tiré en arrière et étendu sous la -lumière de la torche. Ses yeux étaient clos, ses lèvres blanches et -fortement serrées, son visage d’une pâleur livide. Le Kaw-djer se -pencha sur l’enfant... - -Longtemps, il écouta. Si un souffle restait à cette poitrine, le -souffle était à peine perceptible... - ---Il respire!» dit-il enfin. - -Deux hommes soulevèrent le léger fardeau et l’on descendit la galerie -en silence. Sinistre descente sur cette route souterraine dont la -torche fuligineuse semblait rendre tangibles les profondes ténèbres! La -tête inerte oscillait lamentablement, et plus lamentablement encore les -jambes broyées, d’où coulait, à grosses gouttes, du sang. - -Quand le triste cortège apparut dans la grotte extérieure, Dick se leva -en sursaut et regarda avidement. Il vit les jambes mortes, le visage -exsangue... - -Alors, dans ses yeux exorbités passa un regard d’agonie, et, poussant -un cri rauque, il s’écroula sur le sol. - - - - -VI - -PENDANT DIX-HUIT MOIS. - - -L’aube du 31 mars se leva sans que le Kaw-djer, agité par les rudes -émotions de la veille, eût trouvé le sommeil. Quelles épreuves il -venait de traverser! Quelle expérience il venait de faire! Il avait -touché le fond de l’âme humaine capable à la fois du meilleur et du -pire, des instincts les plus féroces et de la plus pure abnégation. - -Avant de s’occuper des coupables, il s’était hâté de secourir les -innocentes victimes de cet épouvantable drame. Deux brancards -improvisés les avaient rapidement transportées au Gouvernement. - -Lorsque Sand fut déshabillé et reposa sur sa couchette, son état -parut plus effrayant encore. Les jambes, littéralement en bouillie, -n’existaient plus. Le spectacle de ce jeune corps martyrisé était si -pitoyable qu’Hartlepool en eut le cœur chaviré, et que de grosses -larmes coulèrent sur ses joues tannées par toutes les brises de la mer. - -Avec une patience maternelle, le Kaw-djer pansa cette pauvre chair en -lambeaux. De ses jambes terriblement laminées, Sand était condamné, de -toute évidence, à ne jamais plus se servir, et, jusqu’à son dernier -jour, il lui faudrait mener une vie d’infirme. A cela, rien à faire, -mais ce serait quand même un résultat appréciable, si l’on pouvait -éviter une amputation qui eût risqué d’être fatale à ce frêle organisme. - -Le pansement terminé, le Kaw-djer fit couler quelques gouttes d’un -cordial entre les lèvres décolorées du blessé qui commença à pousser de -faibles plaintes et à murmurer de confuses paroles. - -Dick, dont le Kaw-djer s’occupa en second lieu, paraissait également -en grand danger. Ses yeux clos, son visage d’un rouge brique parcouru -de frémissements nerveux, une respiration courte sifflant entre ses -dents serrées, il brûlait d’une fièvre intense. Le Kaw-djer, en -constatant ces divers symptômes, hocha la tête d’un air inquiet. -En dépit de l’intégrité de ses membres et de son aspect moins -impressionnant, l’état de Dick était en réalité beaucoup plus grave que -celui de son sauveur. - -Les deux enfants couchés, le Kaw-djer, malgré l’heure tardive, se -rendit chez Harry Rhodes et le mit au courant des événements. Harry -Rhodes fut bouleversé par ce récit et ne marchanda pas le concours -des siens. Il fut convenu que Mme Rhodes et Clary, Tullia Ceroni et -Graziella, veilleraient à tour de rôle au chevet des deux enfants, les -jeunes filles pendant le jour, et leurs mères pendant la nuit. Mme -Rhodes prit la garde la première. Habillée en un instant, elle partit -avec le Kaw-djer. - -Alors seulement celui-ci, ayant paré de cette manière au plus pressé, -alla chercher un repos qu’il ne devait pas réussir à trouver. Trop -d’émotions agitaient son cœur, un trop grave problème était posé devant -sa conscience. - -Des cinq assassins, trois étaient morts, mais deux subsistaient. Il -fallait prendre un parti à leur sujet. Si l’un, Sirdey, avait disparu -et errait à travers l’île, où on ne tarderait pas sans doute à le -reprendre, l’autre, Kennedy, attendait, solidement verrouillé dans la -prison, que l’on statuât sur son sort. - -Le bilan de l’affaire se soldant par trois hommes tués, un autre en -fuite et deux enfants en péril de mort, il ne pouvait, cette fois, être -question de l’étouffer. Pour que l’on pût espérer la tenir secrète, -trop de personnes, d’ailleurs, étaient dans la confidence. Il fallait -donc agir. Dans quel sens? - -Certes les moyens d’action adoptés par les gens qu’il venait de -combattre n’avaient rien de commun avec ceux que le Kaw-djer était -enclin à employer, mais, au fond, le principe était le même. Il se -réduisait en somme à ceci, que ces gens, comme lui-même, répugnaient -à la contrainte et n’avaient pu s’y résigner. La différence des -tempéraments avait fait le reste. Ils avaient voulu abattre la -tyrannie, tandis qu’il s’était contenté de la fuir. Mais, au -demeurant, leur besoin de liberté, quelque opposé qu’il fût dans ses -manifestations, était pareil dans son essence, et ces hommes n’étaient -après tout que des révoltés comme il avait été lui-même un révolté. -Alors qu’il se reconnaissait en eux, allait-il, sous prétexte qu’il -était le plus fort, s’arroger le droit de punir? - -Le Kaw-djer, dès qu’il fut levé, se rendit à la prison, où Kennedy -avait passé la nuit, effondré sur un banc. Celui-ci se leva avec -empressement à son approche, et, non content de cette marque de -respect, il retira humblement son béret. Pour faire ce geste, l’ancien -matelot dut élever ensemble ses deux mains qu’unissait une courte et -solide chaîne de fer. Après quoi, il attendit, les yeux baissés. - -Kennedy ressemblait ainsi à un animal pris au piège. Autour de lui, -c’était l’air, l’espace, la liberté... Il n’avait plus droit à ces -biens naturels dont il avait voulu priver d’autres hommes et dont -d’autres hommes le privaient à son tour. - -Sa vue fut intolérable au Kaw-djer. - -«Hartlepool!... appela-t-il en avançant la tête dans le poste. - -Hartlepool accourut. - ---Retirez cette chaîne, dit le Kaw-djer en montrant les mains entravées -du prisonnier. - ---Mais, Monsieur... commença Hartlepool. - ---Je vous prie... interrompit le Kaw-djer d’un ton sans réplique. - -Puis, s’adressant à Kennedy, lorsque celui-ci fut libre. - ---Tu as voulu me tuer. Pourquoi? interrogea-t-il. - -Kennedy, sans relever les yeux, haussa les épaules, en se dandinant -gauchement et en roulant entre les doigts son béret de marin, par -manière de dire qu’il n’en savait rien. - -Le Kaw-djer, après l’avoir considéré un instant en silence, ouvrit -toute grande la porte donnant sur le poste, et, s’effaçant: - ---Va-t-en! dit-il. - -Puis, Kennedy le regardant d’un air indécis: - ---Va-t-en!» dit-il une seconde fois d’une voix calme. - -Sans se faire prier, l’ancien matelot sortit en arrondissant le dos. -Derrière lui, le Kaw-djer referma la porte, et se rendit auprès de ses -deux malades, en abandonnant à ses réflexions Hartlepool fort perplexe. - -L’état de Sand était stationnaire, mais celui de Dick semblait très -aggravé. En proie à un furieux délire, ce dernier s’agitait sur sa -couche en prononçant des paroles sans suite. On ne pouvait plus en -douter, l’enfant avait une congestion cérébrale d’une telle violence -qu’une terminaison fatale était à craindre. La médication habituelle -était inapplicable dans la circonstance présente. Où se fût-on procuré -de la glace pour rafraîchir son front brûlant? Les progrès réalisés sur -l’île d’Hoste n’étaient pas tels encore qu’il fût possible d’y trouver -cette substance, en dehors de la période hivernale. - -Cette glace, dont le Kaw-djer déplorait l’absence, la nature n’allait -pas tarder à la lui fournir en quantités illimitées. L’hiver de l’année -1884 devait être d’une extrême rigueur et fut aussi exceptionnellement -précoce. Il débuta dès les premiers jours d’avril par de violentes -tempêtes qui se succédèrent pendant un mois, presque sans interruption. -A ces tempêtes fit suite un excessif abaissement de température qui -provoqua finalement des chutes de neige telles que le Kaw-djer n’en -avait jamais vu de pareilles depuis qu’il s’était fixé en Magellanie. -Tant que cela fut au pouvoir des hommes, on lutta courageusement contre -cette neige, mais, dans le courant du mois de juin, les implacables -flocons tombèrent en tourbillons si épais qu’il fallut se reconnaître -vaincu. Malgré tous les efforts, la couche neigeuse atteignit, vers -le milieu de juillet, une épaisseur de plus de trois mètres, et -Libéria fut ensevelie sous un linceul glacé. Aux portes habituelles -furent substituées les fenêtres des premiers étages. Quant aux maisons -limitées à un simple rez-de-chaussée, elles n’eurent plus d’autre issue -qu’un trou percé dans le toit. La vie publique fut, on le conçoit, -entièrement arrêtée, et les relations sociales réduites au minimum -indispensable pour assurer la subsistance de chacun. - -La santé générale se ressentit nécessairement de cette rigoureuse -claustration. Quelques maladies épidémiques firent de nouveau leur -apparition, et le Kaw-djer dut venir en aide à l’unique médecin de -Libéria qui ne suffisait plus à la peine. - -Heureusement pour le repos de son esprit, il n’avait plus, à ce moment -d’inquiétudes pour Dick ni pour Sand. Des deux, Sand avait été le -premier à s’acheminer vers la guérison. Une dizaine de jours après le -drame dont il avait été la victime volontaire, on fut en droit de le -considérer comme hors de danger, et il n’y eut plus de motif de mettre -en doute que l’amputation serait évitée. Les jours suivants, en effet, -la cicatrisation gagna de proche en proche avec cette rapidité, on peut -dire cette fougue qui est l’apanage des tissus jeunes. Deux mois ne -s’étaient pas écoulés que Sand fut autorisé à quitter le lit. - -Quitter le lit?... L’expression est impropre, à vrai dire. Sand ne -pouvait plus, ne pourrait plus jamais quitter le lit, ni se mouvoir -d’aucune manière sans un secours étranger. Ses jambes mortes ne -supporteraient jamais plus son corps d’infirme condamné désormais à -l’immobilité. - -Le jeune garçon ne semblait pas, d’ailleurs, s’en affecter outre -mesure. Lorsqu’il eut repris conscience des choses, sa première parole -ne fut pas pour gémir sur lui-même, mais pour s’informer du sort de -Dick, au salut duquel il s’était si héroïquement dévoué. Un pâle -sourire entr’ouvrit ses lèvres quand on lui donna l’assurance que Dick -était sain et sauf, mais bientôt cette assurance ne lui suffit plus, -et, à mesure que les forces lui revenaient, il commença à réclamer son -ami avec une insistance grandissante. - -Longtemps, il fut impossible de le satisfaire. Pendant plus d’un mois, -Dick ne sortit pas du délire. Son front fumait littéralement, malgré -la glace que le Kaw-djer pouvait maintenant employer sans ménagement. -Puis, lorsque cette période aiguë se résolut enfin, le malade était si -faible que sa vie paraissait ne tenir qu’à un fil. - -A dater de ce jour, toutefois, la convalescence fit de rapides progrès. -Le meilleur des remèdes fut, pour lui, d’apprendre que Sand était -également sauvé. A cette nouvelle, le visage de Dick s’illumina d’une -joie céleste, et, pour la première fois depuis tant de jours, il -s’endormit d’un paisible sommeil. - -Dès le lendemain, il put assurer lui-même Sand qu’on ne l’avait pas -trompé, et celui-ci, à partir de cet instant, fut délivré de tout -souci. Quant à son malheur personnel, il en faisait bon marché. Rassuré -sur le sort de Dick, il réclama aussitôt son violon, et, lorsqu’il tint -entre ses bras l’instrument chéri, il parut au comble du bonheur. - -[Illustration: Des glissades vertigineuses... (Page 321.)] - -Quelques jours plus tard, il fallut céder aux instances des deux -enfants et les réunir dans la même pièce. Dès lors, les heures -coulèrent pour eux avec la rapidité d’un rêve. Dans leurs couchettes -placées proches l’une de l’autre, Dick lisait tandis que Sand -faisait de la musique, et, de temps en temps, pour se reposer, ils se -regardaient en souriant. Ils s’estimaient parfaitement heureux. - -Un triste jour fut celui où Sand quitta le lit. La vue de son ami ainsi -martyrisé jeta Dick, alors levé depuis une semaine, dans un abîme de -désespoir. L’impression qu’il reçut de ce spectacle fut aussi durable -que profonde. Il fut transformé soudainement, comme s’il eût été touché -par une baguette de fée. Un autre Dick naquit, plus déférent, plus -réfléchi, d’allures moins effrontées et moins combatives. - -On était alors au début du mois de juin, c’est-à-dire au moment où la -neige commençait à bloquer les Libériens dans leurs demeures. Un mois -plus tard, on entra dans la période la plus froide de ce rude hiver. Il -n’y avait plus à compter sur le dégel avant le printemps. - -Le Kaw-djer s’efforça de réagir contre les effets déprimants de ce -long emprisonnement. Sous sa direction, des jeux en plein air furent -organisés. Par une saignée faite à grand renfort de bras dans la berge -de la rivière, l’eau, prise au-dessous de la glace, se répandit sur la -plaine marécageuse, qui fut ainsi transformée en un admirable champ de -patinage. Les adeptes de ce sport, très pratiqué en Amérique, purent -s’en donner à cœur joie. Pour ceux auxquels il n’était pas familier, -on institua des courses de skis ou des glissades vertigineuses en -traîneaux le long des pentes des collines du Sud. - -Peu à peu, les hivernants s’endurcirent à ces sports de la glace et y -prirent goût. La gaîté et en même temps la santé publique en reçurent -la plus heureuse influence. Vaille que vaille, on atteignit ainsi le 5 -octobre. - -Ce fut à cette date qu’apparut le dégel. La neige qui recouvrait la -plaine située du côté de la mer fondit tout d’abord. Le lendemain -celle qui encombrait Libéria fondit à son tour, changeant les rues -en torrents, tandis que la rivière brisait sa prison de glace. Puis, -le phénomène se généralisant, la fonte des premières pentes du Sud -alimenta pendant plusieurs jours les torrents boueux qui s’écoulaient -à travers la ville, et enfin, le dégel continuant à se propager dans -l’intérieur, la rivière se mit à gonfler rapidement. En vingt-quatre -heures, elle atteignit le niveau des rives. Bientôt, elle se -déverserait sur la ville. Il fallait intervenir, sous peine de voir -détruite l’œuvre de tant de jours. - -Le Kaw-djer mit à contribution tous les bras. Une armée de terrassiers -éleva un barrage suivant un angle qui embrassait la ville, et dont -le sommet fut placé au Sud-Ouest. L’une des branches de cet angle se -dirigeait obliquement vers les monts du Sud, tandis que l’autre, tracée -à une certaine distance de la rivière, en épousait sensiblement le -cours. Un petit nombre de maisons, et notamment celle de Patterson, -édifiées trop près de la rive, restaient hors du périmètre de -protection. On avait dû se résigner à ce sacrifice nécessaire. - -En quarante-huit heures, ce travail poursuivi de jour et de nuit fut -terminé. Il était temps. De l’intérieur, un déluge accourait vers la -mer. Le barrage fendit comme un coin cette immense nappe d’eau. Une -partie en fut rejetée dans l’Ouest, vers la rivière, tandis que, dans -l’Est, l’autre s’écoulait en grondant vers la mer. - -Malgré l’inclinaison du sol, Libéria devint en quelques heures une île -dans une île. De tous côtés on n’apercevait que de l’eau, d’où, vers -l’Est et le Sud, émergeaient les montagnes, et, vers le Nord-Ouest, -les maisons du Bourg-Neuf protégé par son altitude relative. Toutes -communications étaient coupées. Entre la ville et son faubourg, la -rivière précipitait en mugissant des flots centuplés. - -Huit jours plus tard, l’inondation ne montrait encore aucune tendance -à décroître, quand se produisit un grave accident. A la hauteur du -clos de Patterson, la berge, minée par les eaux furieuses, s’écroula -tout à coup, en entraînant la maison de l’Irlandais. Celui-ci et -Long disparurent avec elle et furent emportés dans un irrésistible -tourbillon. - -Depuis le commencement du dégel, Patterson, sourd à toutes les -objurgations, s’était énergiquement refusé à quitter sa demeure. Il -n’avait pas cédé en se voyant exclu de la protection du barrage, -ni même quand le bas de son enclos eut été envahi. Il ne céda pas -davantage lorsque l’eau vint battre le seuil de sa maison. - -En un instant, sous les yeux de quelques spectateurs qui, du haut du -barrage, assistaient impuissants à la scène, maison et habitants furent -engloutis. - -Comme si le double meurtre eût satisfait sa colère, l’inondation montra -bientôt après une tendance à décroître. Le niveau de l’eau baissa -peu à peu, et enfin, le 5 novembre, un mois jour pour jour après le -commencement du dégel, la rivière reprit son lit habituel. - -Mais quels ravages le phénomène laissait après lui! Les rues de Libéria -étaient ravinées comme si la charrue y avait passé. Des routes, -emportées par endroits, et recouvertes en d’autres points par une -épaisse couche de boue, il ne restait que des vestiges. - -On s’occupa tout d’abord de rétablir les communications supprimées. -Construite en plein marécage, la route qui conduisait au Bourg-Neuf -était celle qui avait subi les plus sérieux dommages. Ce fut elle -aussi qui revint au jour la dernière. Plus de trois semaines furent -nécessaires pour rendre le passage de nouveau praticable. - -A la surprise générale, la première personne qui l’utilisa fut -précisément Patterson. Aperçu par les pêcheurs du Bourg-Neuf, au -moment où, désespérément cramponné à un morceau de bois, il arrivait -à la mer, l’Irlandais avait eu la chance d’être sorti sain et sauf -de ce mauvais pas. Par contre, Long n’avait pas eu le même bonheur. -Toutes les recherches faites pour retrouver son corps étaient restées -infructueuses. - -Ces renseignements, on les eut ultérieurement des sauveteurs, mais -non de Patterson, qui, sans donner la plus mince explication, s’était -rendu en droite ligne à l’ancien emplacement de sa maison. Quand il vit -qu’il n’en subsistait aucune trace, son désespoir fut immense. Avec -elle, disparaissait tout ce qu’il avait possédé sur la terre. Ce qu’il -avait apporté à l’île Hoste, ce qu’il avait accumulé depuis, à force de -labeur, de privations, d’impitoyable dureté envers les autres et envers -lui-même, tout était perdu sans retour. A lui, dont l’or était l’unique -passion, dont le seul but avait toujours été d’amasser et d’amasser -plus encore, il ne restait rien, et il était le plus pauvre parmi les -plus pauvres de ceux qui l’entouraient. Nu et démuni de tout comme en -arrivant sur la terre, il lui fallait recommencer sa vie. - -Quel que fût son accablement, Patterson ne se permit ni gémissements, -ni plaintes. En silence, il médita d’abord, les yeux fixés sur la -rivière qui avait emporté son bien, puis il alla délibérément trouver -le Kaw-djer. L’ayant abordé avec une humble politesse, et après s’être -excusé de la liberté grande, il exposa que l’inondation, après avoir -failli lui coûter la vie, le réduisait à la plus affreuse misère. - -Le Kaw-djer, à qui le requérant inspirait une profonde antipathie, -répondit d’une voix froide: - -«C’est fort regrettable, mais que puis-je à cela? Est-ce un secours que -vous demandez? - -Contrepartie de son implacable avarice, Patterson avait une qualité: -l’orgueil. Jamais il n’avait imploré personne. S’il s’était montré peu -scrupuleux sur le choix des moyens, du moins avait-il à lui seul tenu -tête au reste du monde, et sa lente ascension vers la fortune, il ne la -devait qu’à lui-même. - ---Je ne demande pas la charité, répliqua-t-il en redressant son échine -courbée. Je réclame justice. - ---Justice!... répéta le Kaw-djer surpris. Contre qui? - ---Contre la ville de Libéria, répondit Patterson, contre l’État -hostelien tout entier. - ---A propos de quoi? demanda le Kaw-djer de plus en plus étonné. - -Reprenant son attitude obséquieuse, Patterson expliqua sa pensée en -termes doucereux. A son sens, la responsabilité de la Colonie était -engagée, d’abord parce qu’il s’agissait d’un malheur général et public, -dont le dommage devait être supporté proportionnellement par tous, -ensuite parce qu’elle avait gravement manqué à son devoir, en n’élevant -pas le barrage, qui avait sauvé la ville, en bordure même de la -rivière, de manière à protéger toutes les maisons sans exception. - -Le Kaw-djer eut beau répliquer que le tort dont il se plaignait était -imaginaire, que, si la digue avait été élevée plus près de la rivière, -elle se fût écroulée avec la berge, et que le reste de la ville eût été -par conséquent envahi, Patterson ne voulut rien entendre, et s’entêta -à ressasser ses précédents arguments. Le Kaw-djer, à bout de patience, -coupa court à cette discussion stérile. - -Patterson n’essaya pas de la prolonger. Tout de suite, il alla -reprendre sa place parmi les travailleurs du port. Sa vie détruite, il -s’employait, sans perdre une heure, à la réédifier. - -[Illustration: Désespérément cramponné... (Page 323.)] - -Le Kaw-djer, considérant cet incident comme clos, avait immédiatement -cessé d’y penser. Le lendemain, il fallut déchanter. Non, l’incident -n’était pas clos, ainsi que le prouvait une plainte reçue par -Ferdinand Beauval en sa qualité de président du Tribunal. Puisqu’on -avait une première fois démontré à l’Irlandais qu’il y avait une -justice à l’île Hoste, il y recourait une seconde fois. - -Bon gré, mal gré, on fut obligé de plaider ce singulier procès, que -Patterson perdit, bien entendu. Sans montrer la colère que devait lui -faire éprouver son échec, sourd aux brocards qu’on ne ménageait pas à -une victime universellement détestée, il se retira, la sentence rendue, -et retourna paisiblement à son poste de travailleur. - -Mais un levain nouveau fermentait dans son âme. Jusqu’alors il avait vu -la terre divisée en deux camps: lui d’un côté, le reste de l’humanité -de l’autre. Le problème à résoudre consistait uniquement à faire passer -le plus d’or possible du second camp dans le premier. Cela impliquait -une lutte perpétuelle, cela n’impliquait pas la haine. La haine est une -passion stérile; ses intérêts ne se payent pas en monnaie ayant cours. -Le véritable avare ne la connaît pas. Or, Patterson haïssait désormais. -Il haïssait le Kaw-djer qui lui refusait justice; il haïssait tout -le peuple hostelien qui avait allégrement laissé périr le produit si -durement acquis de tant de peines et tant d’efforts. - -Sa haine, Patterson l’enferma en lui-même, et, dans cette âme, serre -chaude favorable à la végétation des pires sentiments, elle devait -prospérer et grandir. Pour le moment, il était impuissant contre ses -ennemis. Mais les temps pouvaient changer... Il attendrait. - -La plus grande partie de la belle saison fut employée à réparer les -dommages causés par l’inondation. On procéda à la réfection des routes, -au relèvement des fermes quand il y avait lieu. Dès le mois de février -1885, il ne restait plus trace de l’épreuve que la colonie venait de -subir. - -Pendant que ces travaux s’accomplissaient, le Kaw-djer sillonna l’Ile -en tous sens selon sa coutume. Il pouvait maintenant multiplier ces -excursions, qu’il faisait à cheval, une centaine de ces animaux ayant -été importés. Au hasard de ses courses, il eut, à plusieurs reprises, -l’occasion de s’informer de Sirdey. Les renseignements qu’il obtint -furent des plus vagues. Rares étaient les émigrants qui pouvaient -donner la moindre nouvelle du cuisinier du _Jonathan_. Quelques-uns -seulement se rappelèrent l’avoir aperçu, l’automne précédent, -remontant à pied vers le Nord. Quant à dire ce qu’il était devenu, -personne n’en fut capable. - -Dans le dernier mois de 1884, un navire apporta les deux cents fusils -commandés après le premier attentat de Dorick. L’État hostelien -possédait désormais près de deux cent cinquante armes à feu, non -compris celles qu’un petit nombre de colons pouvaient s’être procurées. - -Un mois plus tard, au début de l’année 1885, l’île Hoste reçut la -visite de plusieurs familles fuégiennes. Comme chaque année, ces -pauvres Indiens venaient demander secours et conseils au Bienfaiteur, -puisque telle était la signification du nom indigène que leur -reconnaissance avait décerné au Kaw-djer. S’il les avait abandonnés, -eux n’avaient pas oublié et n’oublieraient jamais celui qui leur avait -donné tant de preuves de son dévouement et de sa bonté. - -Toutefois, quel que fût l’amour que lui portaient les Fuégiens, le -Kaw-djer n’avait jamais réussi jusqu’alors à décider un seul d’entre -eux à se fixer à l’île Hoste. Ces peuplades sont trop indépendantes -pour se plier à une règle quelconque. Pour elles, il n’est pas -d’avantage matériel qui vaille la liberté. Or, avoir une demeure, c’est -déjà être esclave. Seul est vraiment libre l’homme qui ne possède -rien. C’est pourquoi, à la certitude du lendemain, ils préfèrent leurs -courses vagabondes à la poursuite d’une nourriture rare et incertaine. - -Pour la première fois, le Kaw-djer décida, cette année-là, trois -familles de Pêcherais à planter leur tente et à faire l’essai d’une vie -sédentaire. Ces trois familles, comptant parmi les plus intelligentes -de celles qui erraient à travers l’archipel, se fixèrent sur la rive -gauche de la rivière, entre Libéria et le Bourg-Neuf, et fondèrent un -hameau, qui fut l’amorce des villages indigènes qui devaient s’établir -par la suite. - -Cet été vit encore s’accomplir deux événements remarquables à des -titres divers. - -L’un de ces événements est relatif à Dick. - -Depuis le 15 juin précédent, les deux enfants pouvaient être considérés -comme rétablis, Dick, en particulier était complètement guéri, et, -s’il était encore un peu maigre, ce reste d’amaigrissement ne pouvait -résister longtemps au formidable appétit dont il faisait preuve. Quant -à Sand, son état général ne laissait plus rien à désirer, et, pour -le surplus, il n’y avait pas lieu de s’en préoccuper, car la science -humaine était impuissante à empêcher qu’il fût condamné à l’immobilité -jusqu’à la fin de ses jours. Le petit infirme acceptait, d’ailleurs, -fort paisiblement cet inévitable malheur. La nature lui avait donné -une âme douce et aussi peu encline à la révolte que son ami Dick y -était porté. Sa douceur le servit dans cette circonstance. Non, en -vérité, il ne regrettait pas les jeux violents auxquels il se livrait -autrefois, plutôt pour faire plaisir aux autres que pour satisfaire ses -goûts personnels. Cette vie de reclus lui plaisait et elle lui plairait -toujours, à la condition qu’il eût son violon et que son ami Dick fût -près de lui, lorsque l’instrument cessait exceptionnellement de chanter. - -A cet égard, il n’avait pas à se plaindre, Dick s’était constitué son -garde-malade de tous les instants. Il n’eût cédé sa place à personne -pour aider Sand à sortir du lit et à gagner le fauteuil sur lequel -celui-ci passait ses longues journées. Il restait ensuite près du -blessé, attentif à ses moindres désirs, faisant montre d’une patience -inaltérable, dont on n’eût pas cru capable le bouillant petit garçon de -jadis. - -Le Kaw-djer assistait à ce touchant manège. Pendant la maladie des deux -enfants, il avait eu tout le loisir de les observer, et il s’était -également attaché à eux. Mais Dick, outre l’affection paternelle qu’il -lui portait, l’intéressait en même temps. Jour par jour, il avait pu -reconnaître quelle âme droite, quelle exquise sensibilité et quelle -vive intelligence possédait ce jeune garçon, et, peu à peu, il en était -arrivé à trouver lamentable que des dons aussi rares demeurassent -improductifs. - -Pénétré de cette idée, il résolut de s’occuper tout particulièrement de -cet enfant qui deviendrait ainsi l’héritier de ses connaissances dans -les diverses branches de l’activité humaine. C’est ce qu’il avait fait -pour Halg. Mais, avec Dick, les résultats seraient tout autres. Sur ce -terrain préparé par une longue suite d’ascendants civilisés, la semence -lèverait plus énergiquement, à la seule condition que Dick voulût bien -mettre en œuvre les dons exceptionnels que la nature lui avait départis. - -C’est vers la fin de l’hiver, que le Kaw-djer avait commencé son rôle -d’éducateur. Un jour, emmenant Dick avec lui, il fit appel à son cœur. - -«Voilà Sand guéri, lui dit-il, alors qu’ils étaient seuls tous deux -dans la campagne. Mais il restera infirme. Il ne faudra jamais oublier, -mon garçon, que c’est pour sauver ta vie qu’il a perdu ses jambes. - -Dick leva vers le Kaw-djer un regard déjà mouillé. Pourquoi le -Gouverneur lui parlait-il ainsi? Ce qu’il devait à Sand, il n’y avait -aucun danger qu’il l’oubliât jamais. - ---Tu n’as qu’une bonne manière de le remercier, reprit le Kaw-djer, -c’est de faire en sorte que son sacrifice serve à quelque chose, en -rendant ta vie utile à toi-même et aux autres. Jusqu’ici, tu as vécu en -enfant. Il faut te préparer à être un homme. - -Les yeux de Dick brillèrent. Il comprenait ce langage. - ---Que faut-il faire pour cela, Gouverneur? demanda-t-il. - ---Travailler, répondit le Kaw-djer d’une voix grave. Si tu veux -me promettre de travailler avec courage, c’est moi qui serai ton -professeur. La science est un monde que nous parcourrons ensemble. - ---Ah! Gouverneur!...» fit Dick, incapable d’ajouter autre chose. - -Les leçons commencèrent immédiatement. Chaque jour, le Kaw-djer -consacrait une heure à son élève. Après quoi, Dick étudiait auprès de -Sand. Tout de suite, il fit des progrès merveilleux qui frappaient -d’étonnement son professeur. Les leçons achevaient la transformation -que le sacrifice de Sand avait commencée. Il n’était plus question -maintenant de jouer au restaurant, ni au lion, ni à aucun autre jeu de -l’enfance. L’enfant était mort, engendrant un homme prématurément mûri -par la douleur. - -Le second événement remarquable fut le mariage, de Halg et de Graziella -Ceroni. Halg avait alors vingt-deux ans, et Graziella approchait de ses -vingt ans. - -Ce mariage n’était pas, de beaucoup, le premier célébré à l’île Hoste. -Dès le début de son gouvernement, le Kaw-djer avait organisé l’état -civil, et l’établissement de la propriété avait eu pour conséquence -immédiate de donner aux jeunes gens en âge de le faire, le désir de -fonder des familles. Mais celui de Halg avait une importance toute -particulière aux yeux du Kaw-djer. C’était la conclusion de l’une de -ses œuvres, de celle qui, pendant longtemps, avait été la plus chère à -son cœur. Le sauvage transformé par lui en créature pensante allait se -perpétuer dans ses enfants. - -L’avenir du nouveau ménage était largement assuré. L’entreprise de -pêche conduite par Halg avec son père Karroly donnait les meilleurs -résultats. Il était même question d’installer à proximité du Bourg-Neuf -une fabrique de conserves, d’où les produits maritimes de l’île Hoste -se répandraient sur le monde entier. Mais, quand bien même ce projet -encore vague ne dût jamais être réalisé, Halg et Karroly trouvaient sur -place des débouchés assez larges pour ne pas redouter la gêne. - -Vers la fin de l’été, le Kaw-djer reçut du Gouvernement chilien une -réponse à ses propositions relatives au cap Horn. Rien de décisif dans -cette réponse. On demandait à réfléchir. On ergotait. Le Kaw-djer -connaissait trop bien les usages officiels pour s’étonner de ces -atermoiements. Il s’arma de patience et se résigna à continuer une -conversation diplomatique, qui, en raison des distances, n’était pas -près d’arriver à sa conclusion. - -Puis l’hiver revint, ramenant les frimas. Les cinq mois qu’il dura -n’eussent rien présenté de saillant, si, pendant cette période, une -agitation d’ordre politique, au demeurant assez anodine, ne se fût -révélée dans la population. - -Circonstance curieuse, l’auteur occasionnel de cette agitation -n’était autre que Kennedy. Le rôle de l’ancien marin n’était ignoré -de personne. La mort de Lewis Dorick et des frères Moore, l’héroïque -dévouement de Sand, la longue maladie de Dick, la disparition de Sirdey -n’avaient pu passer inaperçus. Toute l’histoire était connue, y compris -la manière quasi-miraculeuse dont le Kaw-djer avait échappé à la mort. - -Aussi, quand Kennedy revint se mêler aux autres colons, l’accueil -qu’il en reçut ne fut pas des plus chauds. Mais, peu à peu, -l’impression première s’effaça, tandis que, par un étrange phénomène -de cristallisation, tous les mécontentements épars s’amalgamaient -autour de lui. En somme, son aventure n’était pas ordinaire. C’était -un personnage en vue. Criminel pour l’immense majorité des Hosteliens, -nul du moins ne pouvait contester qu’il fût un homme d’action, prêt aux -résolutions énergiques. Cette qualité fit de lui le chef naturel des -mécontents. - -Des mécontents, il y en a toujours et partout. Satisfaire tout le -monde est, pour le moment du moins, un rêve irréalisable. Il y en -avait donc à Libéria. - -Outre les paresseux, qui formaient, bien entendu, le gros de cette -armée, on y comptait ceux qui n’avaient pas réussi à sortir de -l’ornière, ou qui, après en être sortis, y étaient retombés pour une -cause quelconque. Les uns et les autres rendaient, comme c’est l’usage, -l’administration de la colonie responsable de leur déception. A ce -premier noyau, venaient s’ajouter ceux que leur tempérament entraînait -à se nourrir de verbiage, les politiques purs, ceux-ci professant ces -mêmes doctrines, considérées malheureusement d’un point de vue moins -élevé, qui avaient eu jadis les préférences du Kaw-djer, ceux-là -communistes à l’exemple de Lewis Dorick, ou collectivistes selon -l’évangile de Karl Marx et de Ferdinand Beauval. - -Ces divers éléments, quelque hétérogènes qu’ils fussent, s’accordaient -très bien entre eux, pour cette raison qu’il ne s’agissait que de -faire œuvre d’opposition. Tant qu’il n’est question que de détruire, -toutes les ambitions s’allient aisément. C’est au jour de la curée que -les appétits se donnent libre carrière et transforment en implacables -adversaires les alliés de la veille. - -Pour le moment, l’accord était donc complet, et il en résultait -une agitation, d’ailleurs superficielle, qui, au cours de l’hiver, -se traduisit par des réunions et des meetings de protestation. Les -citoyens présents à ces séances n’étaient jamais très nombreux, une -centaine tout au plus, mais ils faisaient du bruit comme mille, et le -Kaw-djer les entendit nécessairement. - -Loin de s’indigner de cette nouvelle preuve de l’ingratitude humaine, -il examina froidement les revendications formulées, et, sur un point -tout au moins, il les trouva fondées. Les mécontents avaient raison, en -effet, en soutenant que le Gouverneur ne tenait son mandat de personne -et, qu’en se l’attribuant de sa propre volonté, il avait commis un acte -de tyran. - -Certes, le Kaw-djer ne regrettait nullement d’avoir violenté la -liberté. Les circonstances ne permettaient pas alors l’hésitation. -Mais la situation était fort différente aujourd’hui. Les Hosteliens -s’étaient canalisés d’eux-mêmes, chacun dans sa direction préférée, -et la vie sociale battait son plein. La population était peut-être -mûre pour qu’une organisation plus démocratique pût être tentée sans -imprudence. - -Il résolut donc de donner satisfaction aux protestations, en se -soumettant de lui-même à l’épreuve de l’élection et en faisant nommer -en même temps par les électeurs un Conseil de trois membres qui -assisterait le Gouverneur dans l’exercice de ses fonctions. - -Le collège électoral fut convoqué pour le 20 octobre 1885, c’est-à-dire -dans les premiers jours du printemps. La population totale de -l’île Hoste s’élevait alors à plus de deux mille âmes, dont douze -cent soixante-quinze hommes majeurs; mais, certains électeurs trop -éloignés de Libéria ne s’étant pas rendus à la convocation, mille -vingt-sept suffrages seulement furent exprimés, sur lesquels neuf -cent soixante-huit firent masse sur le nom du Kaw-djer. Pour former -le Conseil, les électeurs eurent le bon sens de choisir Harry Rhodes -par huit cent trente-deux voix, Hartlepool qui le suivit de près avec -huit cent quatre bulletins, et enfin Germain Rivière qui fut désigné -par sept cent dix-huit votants. C’étaient là d’écrasantes majorités, -et, quelle que fût sa mauvaise humeur, le parti de l’opposition dut -reconnaître son impuissance. - -Le Kaw-djer mit à profit la liberté relative que lui assurait la -collaboration du Conseil pour accomplir un voyage qu’il désirait faire -depuis longtemps. En vue de la discussion engagée avec le Chili au -sujet du cap Horn, il n’estimait pas inutile de parcourir l’archipel et -d’examiner tout particulièrement l’île formant l’objet des négociations -en cours. - -Le 25 novembre, il partit sur la _Wel-Kiej_ en compagnie de Karroly, -pour ne revenir, ses idées définitivement fixées, que le 10 décembre, -après quinze jours de navigation qui n’avait pas toujours été des plus -faciles. - -Au moment où il débarquait, un cavalier entrait dans Libéria par la -route du Nord. A la poussière dont ce cavalier était couvert, on -pouvait connaître qu’il venait de loin et qu’il avait couru à toute -bride. - -Ce cavalier se dirigea directement vers le Gouvernement et l’atteignit -en même temps que le Kaw-djer. S’annonçant porteur de graves nouvelles, -il demanda une audience particulière qui lui fut accordée sur-le-champ. - -Un quart d’heure plus tard, le Conseil était réuni et des émissaires -partaient de tous côtés à la recherche des hommes de la police. -Une heure ne s’était pas écoulée depuis l’arrivée du Kaw-djer, -que celui-ci, à la tête de vingt-cinq cavaliers, s’élançait vers -l’intérieur de l’île à toute vitesse. - -Le motif de ce départ précipité ne fut pas longtemps un secret. Bientôt -les bruits les plus sinistres commencèrent à courir. On disait que -l’île Hoste était envahie, et qu’une armée de Patagons, ayant traversé -le canal du Beagle, avait débarqué sur la côte nord de la presqu’île -Dumas et marchait sur Libéria. - - - - -VII - -L’INVASION. - - -Ces bruits étaient justifiés, mais la rumeur publique exagérait. -Comme d’usage, la vérité s’amplifiait en passant de bouche en bouche. -La horde de Patagons, qui, au nombre de sept cents environ, avaient -débarqué, vingt-quatre heures plus tôt, sur le rivage nord de l’Ile ne -méritait nullement l’appellation d’armée. - -Sous le nom de _Patagons_, on comprend, dans le langage courant, -l’ensemble des peuplades, en réalité fort différentes les unes des -autres au point de vue ethnologique, qui vivent dans les pampas -de l’Amérique du Sud. De ces peuplades, les plus septentrionales, -c’est-à-dire les plus voisines de la République Argentine, sont -relativement pacifiques. Adonnées à l’agriculture, elles ont formé -de nombreux villages, et leur pays n’est même pas dépourvu de villes -d’une importance plus ou moins grande. Mais, à mesure qu’on descend -vers le Sud, elles tendent à changer de caractère. Les plus australes -sont à la fois moins sédentaires et infiniment plus redoutables. Vivant -surtout du produit de leur chasse, les indigènes qui les composent, -les Patagons proprement dits, sont en général d’habiles tireurs et -d’incomparables cavaliers. Ils pratiquent encore l’esclavage, que de -perpétuels pillages alimentent. Chez eux, les guerres de tribu à tribu -sont incessantes, et ils n’épargnent guère les rares étrangers qui -s’aventurent dans ces régions presque inexplorées. Ce sont des sauvages. - -L’absence de tout gouvernement régulier, une complète anarchie -entretenue jusque dans ces dernières années par la rivalité des -États civilisés limitrophes, ont permis à cette sauvagerie et à ce -brigandage de se perpétuer trop longtemps. Nul doute que la République -Argentine et le Chili enfin d’accord ne sachent y mettre un terme, mais -il ne faut pas se dissimuler que l’œuvre sera longue et laborieuse, -dans une contrée immense, à population clairsemée, sans moyens de -communications, et qui, depuis l’origine du monde, a joui d’une -indépendance illimitée. - -Les envahisseurs de l’île Hoste appartenaient à cette catégorie -d’Indiens. Comme on l’a déjà vu au début de ce récit, les Patagons sont -coutumiers de ces incursions en territoires voisins, et bien souvent -ils franchissent le détroit de Magellan pour razzier avec une cruauté -impitoyable cette grande île de la Magellanie à laquelle appartient -plus spécialement le nom de Terre de Feu. Toutefois, ils ne s’étaient -jamais aventurés aussi loin jusqu’alors. - -Pour arriver à l’île Hoste, ils avaient dû, soit traverser la Terre de -Feu de part en part et ensuite le canal du Beagle, soit suivre depuis -le littoral américain les canaux sinueux de l’archipel. Dans tous les -cas, ils n’avaient accompli un pareil exode qu’au prix des plus grandes -difficultés, tant pour se ravitailler pendant leur route terrestre, que -pour naviguer dans les bras de mer, au risque de voir chavirer leurs -légères pirogues sous le poids des chevaux. - -Tout en galopant à la tête de ses vingt-cinq compagnons, le Kaw-djer -se demandait quel motif avait décidé les Patagons à une entreprise si -en dehors de leurs habitudes séculaires? Sans doute, la fondation de -Libéria pouvait expliquer dans une certaine mesure ce fait anormal. Il -est à croire que la réputation de la cité nouvelle s’était répandue -dans les contrées environnantes et que la renommée lui avait attribué -de merveilleuses richesses. L’imagination sauvage les amplifiant -encore, rien de plus naturel qu’elles eussent excité des convoitises. - -Oui, les choses pouvaient à la rigueur s’expliquer ainsi. Mais malgré -tout, cependant, l’audace des envahisseurs demeurait surprenante, -et, quelle que soit leur rapacité bien connue, il était difficile -de concevoir qu’ils se fussent risqués à affronter une si nombreuse -agglomération d’hommes blancs. Pour se lancer dans une telle aventure, -ils avaient eu vraisemblablement des raisons particulières que le -Kaw-djer cherchait sans les trouver. - -[Illustration: Ils foncèrent en trombe dans la trouée. (Page 340.)] - -Il ignorait en quel point de l’île il rencontrerait les ennemis. -Peut-être ceux-ci étaient-ils déjà en marche. Peut-être -n’avaient-ils pas quitté le lieu de leur débarquement. Dans ce cas, en -s’en référant aux renseignements fournis par le porteur de la nouvelle, -il s’agissait d’un parcours de cent vingt à cent vingt-cinq kilomètres. -Les grandes vitesses étant interdites sur les routes hosteliennes, qui -laissaient encore beaucoup à désirer au point de vue de la viabilité, -le voyage exigerait au moins deux jours. Parti de bonne heure le 10 -décembre, le Kaw-djer n’arriverait au but que le 11 dans la soirée. - -A quelque distance de Libéria, la route, après avoir traversé la -presqu’île Hardy dans sa largeur, s’orientait vers le Nord-Ouest et en -suivait d’abord pendant une trentaine de kilomètres le rivage ouest -battu par les flots du Pacifique, puis elle remontait au Nord, et, -traversant une seconde fois l’Ile en sens contraire selon le caprice -des vallées, elle allait frôler, trente-cinq kilomètres plus loin, le -fond du Tekinika Sound, profonde indentation de l’Atlantique délimitant -le sud de la presqu’île Pasteur, qu’un autre golfe plus profond encore, -le Ponsonby Sound, sépare au Nord de la presqu’île Dumas. Au delà, -la route, faisant de nombreux lacets, empruntait un col élevé de -l’importante chaîne de montagnes qui, venues de l’Ouest, se prolongent -jusqu’à l’extrémité orientale de la presqu’île Pasteur, puis elle -s’infléchissait de nouveau dans l’Ouest à la hauteur de l’isthme qui -réunit cette presqu’île à l’ensemble de l’île Hoste. Enfin, après avoir -laissé en arrière le fond du Ponsonby Sound, elle se recourbait dans -l’Est, et, franchissant, à quatre-vingt-quinze kilomètres de Libéria, -l’isthme étroit de la presqu’île Dumas, elle en côtoyait ensuite le -rivage nord baigné par les eaux du canal du Beagle. - -Telle est la route que dut suivre le Kaw-djer. Chemin faisant, la -troupe qu’il commandait s’accrut de quelques unités. Ceux des colons -qui possédaient un cheval se joignirent à elle. Quant aux autres, -le Kaw-djer leur donnait ses instructions au passage. Ils devaient -battre le rappel et réunir le plus possible de combattants. Ceux qui -avaient un fusil se porteraient de part et d’autre de la chaussée, en -choisissant les endroits les plus inaccessibles, de telle sorte que -des cavaliers ne pussent les y poursuivre. De là, ils enverraient du -plomb aux envahisseurs, quand ceux-ci apparaîtraient, et battraient -aussitôt en retraite vers un point plus élevé de la montagne. La -consigne était de viser de préférence les chevaux, un Patagon démonté -cessant d’être à redouter. Quant aux colons qui n’avaient que leurs -bras, ils couperaient la route par des tranchées aussi rapprochées -que possible et se retireraient en ne laissant derrière eux qu’un -désert. Sur une étendue d’un kilomètre de part et d’autre du chemin, -les champs devaient être saccagés dans les vingt-quatre heures, les -fermes vidées de leurs ustensiles et de leurs provisions. Ainsi serait -rendu plus difficile le ravitaillement des envahisseurs. Tout le monde -irait ensuite s’enfermer dans l’enclos des Rivière, ceux qui pouvaient -faire parler la poudre comme ceux n’ayant d’autres armes que la hache -et la faux. Cet enclos, entouré d’une solide palissade et défendu par -cette nombreuse garnison, deviendrait une véritable place forte qui ne -courrait aucun risque d’être enlevée d’assaut. - -Conformément à ses prévisions, le Kaw-djer atteignit l’isthme de la -presqu’île Dumas le 11 décembre vers six heures du soir. On n’avait -encore aperçu nulle trace des Patagons. Mais, à partir de ce point, on -approchait du lieu de leur débarquement, et une extrême prudence était -nécessaire. On se trouvait, en effet, dans la période des longs jours, -et on n’aurait que très tard la protection de l’obscurité. On mit près -de cinq heures pour arriver en vue du camp adverse. Il était alors près -de minuit, et une obscurité relative couvrait la terre. On apercevait -nettement la lueur des foyers. Les Patagons n’avaient pas bougé de -place. Par nécessité sans doute de laisser reposer les chevaux, ils -étaient restés à l’endroit même où ils avaient atterri. - -La petite armée du Kaw-djer comptait maintenant trente-deux fusils, le -sien compris. Mais, en arrière, des centaines de bras s’employaient à -défoncer la route, à y accumuler des troncs d’arbres, à y élever des -barricades, de manière à compliquer le plus possible la marche des -envahisseurs. - -Le camp de ceux-ci reconnu, on rétrograda, et on fit halte cinq ou six -kilomètres en avant de l’isthme de la presqu’île Dumas. Les chevaux -furent alors ramenés en deçà de cet isthme par quelques colons qui les -tiendraient en réserve dans les montagnes, puis les cavaliers devenus -piétons, dissimulés sur les pentes abruptes qui bordaient le sud de la -route, attendirent l’ennemi. - -Le Kaw-djer n’avait pas l’intention d’engager une bataille franche, -que la disproportion des forces eût rendue insensée. Une tactique de -guérillas était tout indiquée. De leurs postes élevés les défenseurs de -l’île tireraient à loisir leurs adversaires, puis, pendant que ceux-ci -perdraient leur temps à se dépêtrer des obstacles accumulés devant eux, -ils se replieraient de crête en crête, par échelons qui s’assureraient -successivement une mutuelle protection. On ne courrait aucun danger -sérieux tant que les Patagons ne se résoudraient pas à abandonner leurs -montures pour se lancer à la poursuite des tirailleurs. Mais cette -éventualité n’était pas à craindre. Les Patagons ne renonceraient -évidemment pas à leur habitude invétérée de ne combattre qu’à cheval, -pour s’aventurer sur un terrain chaotique, où chaque rocher pouvait -dissimuler une embuscade. - -Il était neuf heures du matin, quand, le lendemain 12 décembre, les -premiers d’entre eux apparurent. Partis à six heures, ils avaient -employé trois heures à parcourir vingt-cinq kilomètres. Inquiets de se -voir si loin de leur pays dans une contrée totalement inconnue, ils -suivaient avec circonspection cette route bordée d’un côté par la mer -et, de l’autre, par d’abruptes montagnes. Ils marchaient coude à coude, -dans une formation serrée qui allait rendre plus facile la tâche des -tireurs. - -Trois détonations éclatant sur leur gauche jetèrent tout à coup le -trouble parmi eux. La tête de colonne recula, mettant le désordre dans -les rangs suivants. Mais, d’autres détonations n’ayant pas suivi les -trois premières, ils reprirent confiance et s’ébranlèrent de nouveau. -Tous les coups avaient porté. Un homme se tordait sur le bord du chemin -dans les convulsions de l’agonie. Deux chevaux gisaient, l’un le -poitrail troué, l’autre une jambe cassée. - -Cinq cents mètres plus loin, les Patagons se heurtaient à une barricade -de troncs d’arbres amoncelés. Pendant qu’ils s’occupaient de la -détruire, des coups de fusils résonnèrent encore. L’une des balles fut -efficace et mit un troisième cheval hors de service. - -Dix fois, on avait renouvelé la manœuvre avec succès, quand la tête de -colonne parvint à l’isthme de la presqu’île Dumas. En ce point, où la -route encaissée n’avait d’autre issue qu’une gorge étroite, la défense -s’était faite plus sérieuse. En avant d’une barricade plus épaisse -et plus haute que les précédentes, une large et profonde excavation -coupait la route. Au moment où les Patagons abordaient cet ouvrage, -la fusillade crépita sur leur flanc gauche. Après un mouvement de -recul, ils revinrent à la charge et ripostèrent au jugé, tandis qu’une -centaine des leurs faisaient de leur mieux pour rétablir le passage. - -Aussitôt la fusillade redoubla d’intensité. Une véritable pluie de -balles siffla en travers du chemin et le rendit intenable. Les premiers -qui s’aventurèrent dans la zone dangereuse ayant été frappés sans -merci, cela donna à réfléchir à leurs compagnons, et la horde tout -entière parut hésiter à pousser plus avant. - -Les tireurs hosteliens la découvraient de bout en bout. Elle occupait -plus de six cents mètres de route. Parcourue de violents remous, elle -oscillait parfois en masse, tandis que des cavaliers galopaient d’une -extrémité à l’autre, comme s’ils eussent été porteurs des ordres d’un -chef. - -Chaque fois qu’un de ces cavaliers arrivait à la tête de la colonne, -une nouvelle tentative était faite contre la barricade, tentative -bientôt suivie d’un nouveau recul quand un homme ou un cheval, blessé -ou tué, démontrait en tombant combien la place était périlleuse. - -Les heures s’écoulèrent ainsi. Enfin, aux approches du soir, la -barricade fut renversée. Seule, la pluie des balles barrait désormais -la route. Les Patagons prirent alors une résolution désespérée. -Soudain, ils rassemblèrent leurs chevaux, et, partant au galop de -charge, foncèrent en trombe dans la trouée. Trois hommes et douze -chevaux y restèrent, mais la horde passa. - -Cinq kilomètres plus loin, profitant d’un endroit découvert, où -elle n’avait à redouter aucune surprise, elle fit halte et prit ses -dispositions pour la nuit. Les Hosteliens, sans s’accorder un instant -de repos, continuèrent au contraire leur retraite savante et allèrent -se mettre en position pour le lendemain. La journée était bonne. -Elle coûtait aux envahisseurs trente chevaux et cinq hommes hors de -combat, contre un seul des leurs légèrement blessé. Il n’y avait pas à -s’occuper des hommes démontés. Mauvais marcheurs, ils resteraient en -arrière, et on aurait facilement raison de ces traînards. - -Le jour suivant, la même manœuvre fut adoptée. Vers deux heures de -l’après-midi, les Patagons, ayant fait au total une soixantaine de -kilomètres depuis qu’ils s’étaient ébranlés, atteignirent le sommet du -col emprunté par la route pour franchir la chaîne centrale de l’île. -Depuis près de trois heures, ils montaient alors sans interruption. -Gens et bêtes étaient pareillement exténués. Au moment de s’engager -dans le défilé qui commençait en cet endroit, ils firent halte. Le -Kaw-djer en profita pour se poster à quelque distance en avant. - -Sa troupe, grossie de tirailleurs ralliés pendant la retraite et de -ceux qui se trouvaient déjà au sommet, comptait alors près de soixante -fusils. Ces soixante hommes, il les disposa sur une centaine de mètres, -au point où la tranchée était la plus profonde, tous du même côté de -la route. Bien abrités derrière les énormes rocs qui la surplombaient, -les Hosteliens se riraient des projectiles ennemis. Ils allaient tirer -presque à bout portant, comme à l’affût. - -Dès que les Patagons se remirent en mouvement, le plomb jaillit de -la crête et faucha leurs premiers rangs. Ils reculèrent en désordre, -puis revinrent à la charge sans plus de succès. Pendant deux heures, -cette alternative se renouvela. Si les Patagons étaient braves, ils ne -brillaient pas précisément par l’intelligence. Ce fut seulement quand -ils eurent vu tomber un grand nombre des leurs, qu’ils s’avisèrent -de la manœuvre qui leur avait si bien réussi la veille. Des appels -retentirent. Les chevaux se rapprochèrent les uns des autres. Les -naseaux touchant les croupes, la horde fut un bloc. Puis, prête enfin -pour la charge, elle s’ébranla tout entière à la fois et partit dans un -galop furieux. Les sabots frappaient le sol avec un bruit de tonnerre, -la terre tremblait. Aussitôt les fusils hosteliens crachèrent plus -hâtivement la mort. - -C’était un spectacle admirable. Rien n’arrêtait ces cavaliers changés -en météores. L’un d’eux vidait-il les arçons? Ceux qui venaient à sa -suite le piétinaient sans pitié. Un cheval blessé ou tué tombait-il? -Les autres bondissaient par-dessus l’obstacle et continuaient sans -arrêt leur course enragée. - -Les Hosteliens ne songeaient guère à admirer ces prouesses. Pour eux, -c’était une question de vie ou de mort. Ils ne pensaient qu’à ceci: -charger, viser, tirer, puis charger, et viser, et tirer, et ainsi de -suite, sans un instant d’interruption. Les canons brûlaient leurs -mains; ils tiraient toujours. Dans la folie de la bataille, ils en -oubliaient toute prudence. Ils s’écartaient de leurs abris, s’offraient -aux coups de l’ennemi. Celui-ci aurait eu la partie belle, s’il lui eût -été possible de riposter. - -Mais, au train qu’ils menaient, les Patagons ne pouvaient faire usage -de leurs armes. A quoi bon, d’ailleurs? La médiocre étendue du front de -bataille révélant le petit nombre des adversaires, leur seul objectif -était de franchir la zone dangereuse, quitte à faire pour cela les -sacrifices qui seraient nécessaires. - -Ils la franchirent en effet. Bientôt les balles ne sifflèrent plus. Ils -ralentirent alors leur allure et suivirent au grand trot la route qui, -après avoir dépassé le point culminant du col, descendait maintenant en -lacets. Tout était tranquille autour d’eux. De loin en loin, un coup de -feu éclatait sur leur gauche ou sur leur droite, lorsque des rochers -surplombaient la chaussée. D’ailleurs, ce coup de feu, tiré par l’un -des colons transformés en guérillas, manquait généralement le but. Dans -tous les cas, les Patagons ripostaient, par une grêle de balles qu’ils -envoyaient au jugé, et ils poursuivaient leur chemin. - -Instruits par l’expérience, ils ne commirent pas, cette fois, la faute -de s’arrêter à trop faible distance du lieu du dernier combat. Jusqu’à -une heure avancée de la nuit, ils dévalèrent rapidement la pente et ne -s’arrêtèrent pour camper que parvenus en terrain plat. - -C’était pour eux une rude journée. Ils avaient franchi soixante-cinq -kilomètres, dont trente-cinq depuis le sommet du col. A leur droite, -ils apercevaient les flots du Pacifique venant battre un rivage -sablonneux. A leur gauche, c’était un pays de plaine, où les surprises -cessaient d’être à craindre. Le lendemain, ils seraient de bonne heure -au but, devant Libéria, éloigné de trente kilomètres à peine. - -Désormais, il ne pouvait plus être question pour le Kaw-djer de se -porter en avant des envahisseurs. Outre que la nature du pays ne se -prêtait plus à la manœuvre qui lui avait si bien réussi jusque-là, -trop grande était la distance qui le séparait d’eux. Sur son ordre, -on ne s’entêta pas dans une poursuite inutile, et l’on prit, couchés -sur la terre nue, à la lueur des étoiles, quelques heures d’un repos -que rendaient nécessaire les fatigues supportées pendant trois nuits -consécutives. - -Le Kaw-djer n’avait pas lieu d’être mécontent du résultat de sa -tactique. Au cours de cette dernière journée, les ennemis avaient -perdu au moins cinquante chevaux et une quinzaine d’hommes. C’est donc -diminuée d’une centaine de cavaliers et moralement ébranlée que leur -troupe arriverait devant Libéria. Contrairement à son attente sans -doute, elle n’y entrerait pas sans peine. - -Le lendemain matin, on fit rallier les chevaux, mais on ne put les -avoir avant le milieu du jour. Il était près de midi quand les -tirailleurs redevenus cavaliers, et réduits par conséquent au nombre de -trente-deux, purent à leur tour commencer la descente. - -Rien ne s’opposait à ce qu’on avançât rapidement. La prudence n’était -plus nécessaire. On était renseigné par ceux des colons qui, en -embuscade sur les bords de la route, avaient salué l’ennemi au passage. -On savait que les Patagons avaient continué leur marche en avant et -qu’on ne courait pas le risque de se heurter tout à coup à la queue de -leur colonne. - -Vers trois heures, on atteignit l’endroit où la horde avait campé. -Nombreuses étaient ses traces, et on ne pouvait s’y méprendre. Mais, -depuis les premières heures du matin, elle s’était remise en mouvement, -et, selon toute probabilité, elle devait être maintenant sous Libéria. - -Deux heures plus tard, on commençait à longer la palissade limitant -l’enclos des Rivière, quand on aperçut, sur la route, un fort parti -d’hommes à pied. Leur nombre dépassait certainement la centaine. -Lorsqu’on en fut plus près, on vit qu’il s’agissait des Patagons -démontés au cours des rencontres précédentes. - -Soudain, des coups de feu furent tirés de l’enclos. Une dizaine de -Patagons tombèrent. Des survivants, les uns ripostèrent et envoyèrent -contre la palissade des balles inoffensives, les autres esquissèrent un -mouvement de fuite. Ils découvrirent alors les trente-deux cavaliers -qui leur interdisaient la retraite et dont les rifles se mirent à leur -tour à parler. - -Au bruit de ces détonations, plus de deux cents hommes armés de -fourches, de haches et de faux firent irruption hors de l’enclos, -barrant la route vers Libéria. Cernés de toutes parts, à droite par -des rocs infranchissables, en avant par les paysans que leur nombre -rendait redoutables, à gauche par les fusils dont les canons luisaient -au-dessus de la palissade, en arrière enfin par le Kaw-djer et ses -cavaliers, les Patagons perdirent courage et jetèrent leurs armes sur -le sol. On les captura sans autre effusion de sang. Pieds et mains -entravés, ils furent enfermés dans une grange à la porte de laquelle on -plaça des factionnaires. - -C’était une opération merveilleuse. Non seulement les envahisseurs -avaient perdu une centaine de cavaliers, mais aussi une centaine -de fusils, et ces fusils, de médiocre valeur assurément, allaient -au contraire accroître la force des Hosteliens. Ceux-ci pourraient -disposer de trois cent cinquante armes à feu, contre six cents environ -qui leur étaient opposées. La partie devenait presque égale. - -La garnison réunie à l’enclos des Rivière put renseigner le Kaw-djer -sur la marche des Patagons. En passant devant la palissade au cours -de la matinée, ils n’avaient fait que de timides tentatives pour la -franchir. Dès les premiers coups de fusils, ils y avaient renoncé et -s’étaient contentés d’envoyer quelques balles sans se livrer à une -attaque plus sérieuse. Décidément, ces sauvages étaient peut-être des -guerriers, mais sûrement ils n’étaient pas des hommes de guerre. Leur -objectif étant Libéria, ils y allaient tout droit, sans s’inquiéter des -ennemis qu’ils laissaient derrière eux. - -Puisqu’on avait la chance d’avoir fait d’aussi nombreux prisonniers, le -Kaw-djer ne voulut pas s’éloigner sans essayer de les interroger. Il se -rendit donc au milieu d’eux. - -Dans la grange où on les avait enfermés régnait un silence profond. -Accroupis le long des murailles, cette centaine d’hommes attendaient, -dans une immobilité farouche, que l’on décidât de leur sort. -Vainqueurs, ils eussent des vaincus fait des esclaves. Vaincus, ils -estimaient naturel qu’un pareil traitement leur fût infligé. Pas un -seul d’entre eux ne daigna remarquer la présence du Kaw-djer. - -«Quelqu’un de vous comprend-il l’espagnol? demanda celui-ci à voix -haute. - ---Moi, dit un des prisonniers en relevant la tête. - ---Ton nom? - ---Athlinata. - ---Qu’es-tu venu faire dans ce pays? - -[Illustration: Accroupis le long de la muraille... (Page 344.)] - -L’Indien, sans un geste, répondit: - ---La guerre. - ---Pourquoi nous faire la guerre? objecta le Kaw-djer. Nous ne sommes -pas tes ennemis. - -Le Patagon garda le silence. - -Le Kaw-djer reprit: - ---Jamais tes frères ne sont venus jusqu’ici. Pourquoi sont-ils allés, -cette fois, si loin de leur pays? - ---Le chef a commandé, dit l’Indien avec calme. Les guerriers ont obéi. - ---Mais enfin, insista le Kaw-djer, quel est votre but? - ---La grande ville du Sud, répondit le prisonnier. Là, sont des -richesses, et les Indiens sont pauvres. - ---Mais, ces richesses, il faut les prendre, répliqua le Kaw-djer, et -les habitants de cette ville se défendront. - -Le Patagon sourit ironiquement. - ---La preuve, c’est que toi et tes frères êtes maintenant prisonniers, -ajouta le Kaw-djer sous forme d’argument _ad hominem_. - ---Les guerriers patagons sont nombreux, riposta l’Indien sans se -laisser troubler. Les autres retourneront dans leur patrie en traînant -tes frères à la queue de leurs chevaux. - -Le Kaw-djer haussa les épaules. - ---Tu rêves, mon garçon, dit-il. Pas un de vous n’entrera dans Libéria. - -Le Patagon sourit de nouveau d’un air incrédule. - ---Tu ne me crois pas? interrogea le Kaw-djer. - ---L’homme blanc a promis, répliqua l’Indien avec assurance. Il donnera -la grande ville aux Patagons. - ---L’homme blanc?... répéta le Kaw-djer étonné. Il y a donc un blanc -parmi vous?» - -Mais toutes ses questions demeurèrent vaines, L’Indien avait dit -évidemment tout ce qu’il savait, et il fut impossible d’en obtenir plus -de détails. - -Le Kaw-djer se retira soucieux. Quel était cet homme blanc, traître -à sa race, qui s’alliait contre d’autres blancs à une bande de -sauvages? En tous cas, c’était une nouvelle raison de se hâter. Bien -qu’Hartlepool, se conformant aux ordres reçus, eût sûrement pris les -mesures les plus urgentes, il n’était pas sans intérêt d’apporter du -renfort à la garnison de Libéria. - -Vers huit heures du soir, on partit. La troupe commandée par le -Kaw-djer comptait maintenant cent cinquante-six hommes, dont cent -deux armés aux dépens des Patagons. Des fantassins la composaient -exclusivement, les chevaux ayant été laissés à l’enclos des Rivière. -Pour s’introduire dans Libéria et franchir la ligne des ennemis, le -Kaw-djer n’avait pas l’intention, en effet, d’appliquer la méthode, -assurément courageuse, mais insensée, que ceux-ci avaient mise en -pratique lorsqu’il s’était agi de forcer les passages difficiles. Son -plan étant d’employer la ruse plutôt que la force, les chevaux eussent -été plus gênants qu’utiles. - -En trois heures de marche, on arriva en vue de la ville. Dans la nuit -alors complètement tombée, une ligne de feux dessinait le camp des -Patagons, établi selon un vaste demi-cercle, qui à droite, s’arrêtait -au commencement du marécage et s’appuyait, à gauche, sur la rivière. -L’investissement était complet. Se glisser inaperçus entre les postes -espacés de cent en cent mètres était impraticable. - -Le Kaw-djer fit faire halte à son monde. Avant de pousser plus loin, il -fallait décider quelle tactique il convenait d’adopter. - -Mais les envahisseurs n’étaient pas tous sur la rive droite de la -rivière. Quelques-uns au moins avaient dû traverser l’eau en amont de -la ville. Tandis que le Kaw-djer réfléchissait, une vive lumière éclata -tout à coup dans le Nord-Ouest. C’étaient les maisons du Bourg-Neuf qui -brûlaient. - - - - -VIII - -UN TRAÎTRE. - - -Harry Rhodes et Hartlepool, auxquels, en l’absence du Kaw-djer, -revenait naturellement l’autorité, n’avaient pas perdu leur temps, -pendant que celui-ci retardait de son mieux la marche des Patagons. Les -quatre jours de répit qu’ils devaient à la tactique savante de leur -chef leur avaient suffi pour mettre la ville en état de défense. - -Deux larges et profonds fossés, en arrière desquels les terres rejetées -formaient un épaulement à l’épreuve de la balle, rendaient un coup de -main impossible. L’un de ces fossés, celui du Sud, long de deux mille -pas environ, partait de la rivière, puis, se recourbant en demi-cercle, -embrassait la ville et allait jusqu’au marécage, qui constituait à lui -seul un obstacle infranchissable. L’autre, celui du Nord, long de cinq -cents pas à peine, naissait pareillement à la rivière pour aller mourir -au marécage, en traversant la route réunissant Libéria au Bourg-Neuf. - -La ville était ainsi défendue sur toutes les faces. Au Nord et au -Nord-Est, par le marais, où un cheval se fût enlisé jusqu’au ventre; -au Nord-Ouest, et du Sud-Ouest à l’Est par les remparts improvisés; -à l’Ouest, par le cours d’eau qui opposait sa barrière liquide aux -assiégeants. - -Le Bourg-Neuf avait été évacué. Les habitants s’étaient réfugiés -à Libéria avec tout ce qu’ils possédaient, laissant leurs maisons -condamnées à une destruction certaine. - -Dès le premier soir, avant même que les travaux fussent achevés et -alors que le péril n’avait rien d’imminent, on commença à monter -autour de la ville une garde vigilante. Une cinquantaine d’hommes -étaient constamment affectés à ce service. Espacés de trente en trente -mètres au sommet des épaulements et sur la berge de la rivière, ils -surveillaient les environs et devaient appeler à leur aide au premier -signe de danger. Cent soixante-quinze hommes, armés du reste des fusils -et massés au cœur de la ville, se tenaient en réserve, prêts à se -porter du côté où l’alarme serait donnée. Le surplus de la population -dormait pendant ce temps. Tous les citoyens figuraient à tour de rôle -dans ces trois groupes. - -La défense n’aurait pu être mieux organisée. En avant, la ligne -de couverture formée par les cinquante sentinelles que relevaient -à intervalles fixes les cent soixante-quinze hommes de la réserve -centrale. En troisième plan, le reste des Libériens, qui ne seraient -pas longs à prêter main forte à la moindre alerte. Ces derniers, il est -vrai, ne possédaient guère, en fait d’armes offensives, que des haches, -des barres d’anspect ou des couteaux, mais ces armes n’eussent pas été -négligeables dans le cas d’un assaut amenant un combat corps à corps. - -L’obligation de la garde était générale. Personne ne pouvait s’y -soustraire. Patterson y était donc astreint comme les autres. -D’ailleurs, quels que fussent ses sentiments, il avait paru se résigner -de bonne grâce à cette corvée, et, en vérité, ses pensées intimes -étaient si contradictoires qu’il eût été incapable de dire s’il en -était fâché ou satisfait. - -Pendant ses heures de faction, il réfléchissait à ce problème, et, pour -la première fois de sa vie, il faisait de l’analyse. - -L’animosité qu’il avait conçue contre ses concitoyens, contre la ville -de Libéria, contre l’île Hoste tout entière, était toujours aussi -vivante au fond de son cœur, et il lui semblait dur, par conséquent, de -contribuer dans une mesure quelconque au salut de gens qu’il exécrait. -Considérée à ce point de vue, sa faction l’exaspérait. - -Mais la haine ne venait qu’en troisième ligne chez Patterson. Pour la -haine franche, comme pour l’amour véritable, il faut des cœurs ardents -et vastes, et l’âme étriquée d’un avare ne saurait loger d’aussi amples -passions. Après la cupidité, le sentiment dominant chez lui, c’était la -peur. - -Or, son sort étant lié à celui de ses concitoyens, et tous les -Libériens étant solidaires, la peur lui conseillait d’étouffer sa -haine. S’il lui eût été agréable de voir flamber une ville qu’il -abhorrait, c’était à la condition qu’il en fût sorti au préalable, et -il n’y avait aucune possibilité de la quitter. Dans l’île, erraient des -bandes de Patagons dont la férocité était légendaire et qui seraient -bientôt en vue de Libéria. En la défendant, Patterson, après tout, se -défendait lui-même. - -Tout compte fait, il préférait donc, en somme, monter la garde, bien -qu’elle fût pour lui la source des plus pénibles sensations. Il -n’éprouvait aucun plaisir, en effet, à rester seul, parfois la nuit, au -premier rang, au risque d’être surpris par un ennemi. Aussi, la peur -faisait-elle de lui une excellente sentinelle. Avec quelle énergie il -ouvrait les yeux dans l’ombre! Avec quelle conscience il fouillait les -ténèbres, le fusil à l’épaule et le doigt sur la gâchette au moindre -bruit suspect! - -Les quatre premiers jours se passèrent sans incident, mais il n’en -fut pas de même du cinquième. Vers midi, ce jour-là, on avait vu les -Patagons apparaître et installer leur camp au sud de la ville. La -faction devenait tout à fait sérieuse. Désormais, l’ennemi était là, -sans cesse menaçant. - -Le soir de ce jour, Patterson venait de prendre la garde sur -l’épaulement du Nord, entre la rivière et la route du Bourg-Neuf, quand -une lueur intense brilla dans la direction du port. Il n’y avait pas -à se faire d’illusion, les Patagons commençaient la danse. Peut-être -allaient-ils donner l’assaut sans plus attendre, et vraisemblablement -en face de lui, puisque sa mauvaise étoile l’avait placé tout près de -la route du Bourg-Neuf. - -Quelle ne fut pas sa terreur lorsque, précisément sur cette route, -un vacarme éclata tout à coup. Une troupe qui paraissait nombreuse -courait sur la chaussée et approchait rapidement. Certes, et Patterson -le savait, la route était coupée par un fossé qu’une dérivation de -la rivière avait rempli d’eau. Mais combien cette défense, qui lui -inspirait tant de confiance pendant le jour, lui parut faible au moment -du danger! Il vit le fossé traversé, l’épaulement escaladé, la ville -envahie... - -Cependant les assaillants présumés avaient fait halte au bord du fossé. -Patterson, placé trop loin pour entendre les mots, comprit qu’on -parlementait. Puis il y eut un remue-ménage. On apportait des planches, -des madriers, des perches, afin d’établir un passage de fortune. -Quelques instants plus tard, Patterson rassuré vit de loin défiler -les nouveaux venus. Ils étaient nombreux, en effet, et leurs fusils -jetaient de faibles éclairs sous la lumière de la lune qui allait -entrer dans son dernier quartier. A leur tête marchait un homme de -haute taille autour duquel on se pressait. Son nom courait de bouche en -bouche. C’était le Kaw-djer. - -Patterson en conçut à la fois de la joie et de la colère. De la colère, -parce que c’était le Kaw-djer qu’il détestait par-dessus tous les -autres. De la joie aussi, parce qu’il était rassuré par l’appoint de si -importants renforts. - -Si le Kaw-djer arrivait de ce côté, c’est qu’il venait effectivement -du Bourg-Neuf. En apercevant dans la nuit la lumière de l’incendie qui -dévorait le faubourg, il avait improvisé un plan d’action. Passant, à -l’exemple des Patagons, la rivière à trois kilomètres en amont avec sa -petite armée, il s’était dirigé, à travers la campagne, vers la flamme -qui le guidait comme un phare. - -D’après le nombre des feux de bivouac qui brillaient au sud de la -ville, il supposait justement que le gros des envahisseurs y était -campé. Dans ce cas, on n’en rencontrerait, dans la direction du -Bourg-Neuf, qu’un faible parti qu’il serait aisé de disperser. Cela -fait, on entrerait dans Libéria tout bonnement par la route. - -Les événements s’étaient déroulés conformément à ses prévisions. On -surprit les incendiaires du port, alors que, dans leur rage de n’y -avoir rien découvert qui valût la peine d’être pillé, ils étaient -encore fort occupés à en activer la destruction. Arrivés sans -rencontrer la plus légère résistance jusqu’à cette agglomération -de maisons et l’ayant trouvée complètement déserte, ils étaient si -tranquilles qu’ils n’avaient même pas jugé utile de se garder. - -Le Kaw-djer tomba sur eux comme la foudre. Autour d’eux, la fusillade -crépita soudain de tous côtés. Les Patagons éperdus prirent la fuite, -en laissant entre les mains du vainqueur quinze nouveaux fusils et -cinq prisonniers. On n’essaya pas de les poursuivre. Les coups de -feu avaient pu être entendus de l’autre côté de la rivière, et un -retour offensif était à redouter. Sans s’attarder, les Hosteliens se -replièrent sur Libéria. La bataille n’avait pas duré dix minutes. - -Le retour inopiné du Kaw-djer ne fut pas la seule émotion que le sort -ménageait à Patterson. Trois jours plus tard, il en éprouva une seconde -beaucoup plus intense et dont les conséquences devaient être autrement -graves. - -[Illustration: Il étouffa un cri. (Page 354.)] - -Son tour de garde le plaçait, cette fois, de six heures du soir à deux -heures du matin, sur la berge de la rivière, à une centaine de mètres -du point où l’épaulement du Nord venait s’appuyer. Entre cet épaulement -et lui, trois autres sentinelles s’échelonnaient. Cette place n’était -pas mauvaise. On s’y trouvait gardé soi-même de tous côtés. - -Quand Patterson arriva à son poste, il faisait jour encore, et la -situation lui parut des plus rassurantes. Mais, peu à peu, la nuit -tomba, et il fut repris alors de ses habituelles terreurs. De nouveau, -il prêta l’oreille au moindre bruit et jeta des coups d’œil rapides -dans toutes les directions, en s’efforçant de voir si un mouvement -suspect ne se dessinait pas quelque part. - -Il regardait bien loin, alors que le danger était tout près. Quelle ne -fut pas son épouvante, quand il s’entendit tout à coup appelé à mi-voix! - -«Patterson!... murmurait-on à deux pas de lui. - -Il étouffa un cri prêt à jaillir de ses lèvres, car déjà, sur un ton -menaçant, on commandait sourdement: - ---Silence! - -La voix demanda: - ---Me reconnais-tu? - -Et comme l’Irlandais, incapable d’articuler un mot, ne répondait pas. - ---Sirdey, dit-on dans la nuit. - -Patterson reprit sa respiration. Celui qui parlait était un camarade. -Le dernier, par exemple, qu’il se fût attendu à trouver là. - ---Sirdey?... répéta-t-il d’un ton interrogateur on se mettant au -diapason. - ---Oui... Sois prudent... Parle bas... Es-tu seul?... N’y a-t-il -personne autour de toi? - -Patterson fouilla la nuit des yeux. - ---Personne, dit-il. - ---Ne bouge pas... recommanda Sirdey. Reste debout... Qu’on te voie... -Je vais m’approcher, mais ne te retourne pas de mon côté. - -Il y eut un glissement dans l’herbe de la berge. - ---M’y voici, dit Sirdey, qui resta étendu sur le sol. - -Malgré la défense faite, Patterson risqua un coup d’œil du côté de son -visiteur inattendu, et constata que celui-ci était trempé des pieds à -la tête. - ---D’où viens-tu? demanda-t-il en reprenant son attitude précédente. - ---De la rivière... Je suis avec les Patagons. - ---Avec les Patagons!... s’exclama sourdement Patterson. - ---Oui!... Il y a dix-huit mois, quand j’ai quitté l’île Hoste, des -Indiens m’ont fait passer le canal du Beagle. Je voulais aller à -Punta-Arenas et, de là, en Argentine ou ailleurs. Mais les Patagons -m’ont cueilli en route. - ---Qu’ont-ils fait de toi? - ---Un esclave. - ---Un esclave!... répéta Patterson. Tu es libre, cependant, il me semble. - ---Regarde, répondit simplement Sirdey. - -Patterson, obéissant à l’invitation, distingua une corde que son -interlocuteur lui montrait et qui paraissait fixée à sa ceinture. Mais -celui-ci ayant agité cette prétendue corde, il reconnut que c’était une -mince chaîne de fer. - ---Voilà comme je suis libre, reprit Sirdey. Sans compter que j’ai là, à -dix pas, deux Patagons qui me guettent, cachés dans l’eau jusqu’au cou. -Quand même j’arriverais à briser cette chaîne dont ils tiennent l’autre -bout, ils sauraient bien me rattraper avant que je sois loin. - -Patterson trembla d’une manière si évidente que Sirdey s’en aperçut. - ---Qu’as-tu? demanda-t-il. - ---Des Patagons!... bégaya Patterson épouvanté. - ---N’aie pas peur, dit Sirdey. Ils ne te feront rien. Ils ont besoin de -nous. Je leur ai dit que je pouvais compter sur toi, et c’est pourquoi -ils m’ont envoyé ici en ambassadeur. - ---Qu’est-ce qu’ils veulent? balbutia Patterson. - -Il y eut un instant de silence avant que Sirdey se décidât à répondre: - ---Que tu les fasses entrer dans la ville. - ---Moi!... protesta Patterson. - ---Oui, toi. Il le faut... Écoute!... C’est pour moi une question de vie -ou de mort. Quand je suis tombé entre leurs mains, je suis devenu leur -esclave, je te l’ai dit. Ils m’ont torturé de cent façons. Un jour, -ils ont appris, par quelques mots qui m’ont échappé, que j’arrivais de -Libéria. Ils ont eu l’idée de se servir de moi pour piller la ville -qu’ils connaissaient déjà de réputation, et ils m’ont offert la liberté -si je pouvais les y aider. Moi, tu comprends... - ---Chut! interrompit Patterson. - -Une des sentinelles voisines, lassée de son immobilité, s’avançait de -leur côté. Mais, à une quinzaine de mètres des causeurs, elle s’arrêta, -parvenue à la limite du secteur dont la surveillance lui était -attribuée. - -«Un peu frisquet, ce soir, dit l’Hostelien avant de retourner sur ses -pas. - ---Oui, répondit Patterson d’une voix étranglée. - ---Bonsoir, camarade! - ---Bonsoir!» - -La sentinelle fit volte-face, s’éloigna et disparut dans l’ombre. -Sirdey reprit aussitôt: - ---Moi, tu comprends, j’ai promis... Alors ils ont organisé cette -expédition, et ils m’ont traîné avec eux en me surveillant nuit et -jour. Maintenant, ils me somment de tenir ma promesse. Au lieu de -trouver un passage facile, ils ont perdu beaucoup de monde, et on leur -a fait plus de cent prisonniers. Ils sont furieux... Ce soir, je leur -ai dit que j’avais des intelligences dans la place, un camarade qui -ne me refuserait pas un coup de main... Je t’avais reconnu de loin... -S’ils découvrent que je les ai trompés, mon affaire est claire! - -Pendant que Sirdey le mettait au courant de son histoire, Patterson -réfléchissait. Certes il aurait eu plaisir à voir cette ville détruite, -et tous ses habitants, y compris spécialement leur chef, massacrés ou -dispersés. Mais que de risques à courir dans une pareille aventure! -Tous comptes faits, Patterson opta pour la sécurité. - ---Que puis-je à cela? demanda-t-il froidement. - ---Nous aider à passer, répondit Sirdey. - ---Vous n’avez pas besoin de moi, objecta Patterson. La preuve, c’est -que tu es là. - ---Un homme seul passe sans être vu, répliqua Sirdey. Cinq cents hommes, -c’est autre chose. - ---Cinq cents!... - ---Parbleu!... T’imagines-tu que c’est dans le but de faire une -promenade dans la ville que je m’adresse à toi? Pour moi, Libéria est -aussi malsaine que la compagnie des Patagons... A propos... - ---Silence! commanda brusquement Patterson. - -On entendait un bruit de pas qui s’approchait. Bientôt, trois hommes -sortirent de l’ombre. L’un d’eux aborda Patterson, et, démasquant une -lanterne qu’il tenait cachée sous son manteau, en projeta un instant la -lumière sur le visage de la sentinelle. - -[Illustration: «Rien de neuf?» (Page 357.)] - -«Rien de neuf? demanda le nouveau venu qui n’était autre qu’Hartlepool. - ---Rien. - ---Tout est tranquille? - ---Oui. - -La ronde continua son chemin. - ---Tu disais?... interrogea Patterson, quand elle fut suffisamment -éloignée. - ---Je disais: à propos, que sont devenus les autres? - ---Quels autres? - ---Dorick? - ---Mort. - ---Fred Moore? - ---Mort. - ---William Moore? - ---Mort. - ---Bigre!... Et Kennedy? - ---Il se porte comme toi et moi. - ---Pas possible!... Il a donc réussi a s’en tirer? - ---Probable. - ---Sans être même soupçonné? - ---C’est à croire, car il n’a jamais cessé de circuler librement. - ---Où est-il maintenant? - ---Il monte la garde quelque part, d’un côté ou de l’autre... Je ne sais -où. - ---Tu ne pourrais pas t’en informer? - ---Impossible. Il m’est interdit de quitter mon poste. D’ailleurs, que -lui veux-tu, à Kennedy? - ---M’adresser à lui, puisque ma proposition ne semble pas te plaire. - ---Et tu crois que je t’y aiderai? protesta Patterson. Tu crois que -j’aiderai les Patagons à venir nous massacrer tous? - ---Pas de danger, affirma Sirdey. Les camarades n’auront rien à -craindre. Au contraire, ils auront leur part du pillage. C’est convenu. - ---Hum!... fit Patterson qui ne semblait pas convaincu. - -Il était ébranlé cependant. Se venger des Hosteliens et s’enrichir en -même temps de leurs dépouilles, c’était tentant... Mais se fier à la -parole de ces sauvages!... Une fois de plus, la prudence l’emporta. - ---Tout ça, c’est des mots en l’air, dit-il d’un ton décidé. Quand même -on le voudrait, ni Kennedy ni moi ne pourrions faire entrer cinq cents -hommes incognito. - ---Pas besoin qu’ils entrent tous à la fois, objecta Sirdey. Une -cinquantaine, trente même, ce serait suffisant. Pendant que les -premiers tiendraient le coup, les autres passeraient. - ---Cinquante, trente, vingt, dix, c’est encore trop. - ---C’est ton dernier mot? - ---Le premier et le dernier. - ---C’est non? - ---C’est non. - ---N’en parlons plus, conclut Sirdey qui commença à ramper dans la -direction de la rivière. - -Mais presque aussitôt il s’arrêta, et, relevant les yeux vers Patterson: - ---Les Patagons payeraient, tu sais. - ---Combien? - -Le mot jaillit tout seul des lèvres de Patterson. Sirdey se rapprocha. - ---Mille piastres, dit-il. - -Mille piastres!... Cinq mille francs!... Malgré l’importance de la -somme, Patterson autrefois n’en eût pas été ébloui. La rivière lui -avait pris bien davantage. Mais, maintenant, il ne possédait plus rien. -A peine si, depuis un an, au prix d’un travail acharné, il avait réussi -à économiser vingt-cinq piastres. Ces vingt-cinq misérables piastres -constituaient à cette heure toute sa fortune. Sans doute elle croîtrait -désormais plus vite. Les occasions de l’augmenter ne manqueraient pas. -Le plus dur, il le savait par expérience, c’est la première mise. Mais -mille piastres!... Gagner en un instant quarante fois le produit de -dix-huit mois d’efforts!... Sans compter qu’il était peut-être possible -d’obtenir mieux encore, car, dans tout marché, il est classique de -marchander. - ---Ce n’est pas lourd, dit-il d’un air dégoûté. Pour une affaire où on -risque sa peau, il faudrait aller jusqu’à deux mille... - ---Dans ce cas, bonsoir, répliqua Sirdey en esquissant un nouveau -mouvement de retraite. - ---Ou au moins jusqu’à quinze cents, poursuivit Patterson sans se -laisser intimider par cette menace de rupture. - -Il était maintenant sur son terrain: le terrain du négoce. Il -avait l’expérience de ces transactions. Que l’objet en jeu fût une -marchandise ou une conscience, c’était toujours d’un achat et d’une -vente qu’il s’agissait. Or, les achats et les ventes sont soumis à -des règles immuables qu’il connaissait dans leurs détails. Il est -d’usage, tout le monde le sait bien, que le vendeur demande trop, et -que l’acheteur n’offre pas assez. La discussion établit l’équilibre. -A marchander, il y a toujours quelque chose à gagner et jamais rien à -perdre. Le temps pressant, Patterson s’était exceptionnellement résigné -à doubler les étapes, et c’est pourquoi il était descendu d’un seul -coup de deux mille piastres à quinze cents. - ---Non, dit Sirdey d’un ton ferme. - ---Si c’était au moins quatorze cents, soupira Patterson, on pourrait -voir!... Mais mille piastres!... - ---C’est mille et pas une de plus, affirma Sirdey en continuant son -mouvement de recul. - -Patterson eut, comme on dit, de l’estomac. - ---Alors, ça ne va pas, déclara-t-il tranquillement. - -Ce fut au tour de Sirdey d’être inquiet. Une affaire si bien -emmanchée!... Allait-il la faire échouer pour quelques centaines de -piastres?... Il se rapprocha. - ---Coupons la poire en deux, proposa-t-il. On arrivera à douze cents. - -Patterson s’empressa d’accepter. - ---C’est uniquement pour te faire plaisir, acquiesça-t-il enfin. Va pour -douze cents piastres! - ---Convenu?... demanda Sirdey. - ---Convenu, affirma Patterson. - -Il restait, cependant, à régler les détails. - ---Qui me payera? reprit Patterson. Les Patagons sont donc riches pour -semer comme ça des douze cents piastres? - ---Très pauvres au contraire, répliqua Sirdey, mais ils sont nombreux. -Ils se saigneront aux quatre veines pour réunir la somme. S’ils le -font, c’est qu’ils n’ignorent pas que le sac de Libéria leur en donnera -cent fois plus. - ---Je ne dis pas non, accorda Patterson. Ça ne me regarde pas. Mon -affaire, c’est d’être payé. Comment me payera-t-on? Avant ou après? - ---Moitié avant, moitié après. - ---Non, déclara Patterson. Voici mes conditions, dès demain soir, huit -cents piastres... - ---Où? interrompit Sirdey. - ---Où je serai de garde. Cherche-moi... Pour le reste, au jour convenu, -dix hommes passeront d’abord, et l’un d’eux me versera la somme. Si -on ne paie pas, j’appelle. Si on paie, bouche cousue, et je file d’un -autre côté. - ---Entendu, accorda Sirdey. Pour quand, le passage? - ---La cinquième nuit après celle-ci. La lune sera nouvelle. - ---Où? - ---Chez moi... Dans mon enclos. - ---Au fait!... dit Sirdey, je n’ai plus aperçu ta maison. - ---La rivière l’a emportée, il y a un an, expliqua Patterson, Mais nous -n’avons pas besoin de maison. La palissade suffira. - ---Elle est aux trois quarts démolie. - ---Je la réparerai. - ---Parfait! approuva Sirdey. A demain! - ---A demain,» répondit Patterson. - -Il entendit un glissement dans l’herbe, puis un faible glouglou lui fit -comprendre que Sirdey entrait prudemment dans la rivière, et rien ne -troubla plus le silence de la nuit. - -Le lendemain, on fut très étonné de voir Patterson commencer à réparer -la palissade à demi renversée qui limitait son ancien enclos. - -La circonstance parut, en général, singulièrement choisie pour se -livrer à un semblable travail. Mais le terrain lui appartenait, après -tout. Il en avait en poche les titres de propriété, dont un duplicata -lui avait été délivré, sur sa demande, après l’inondation. C’était, par -conséquent, son droit de l’utiliser à sa convenance. - -Toute la journée, il s’activa à ce travail. Du matin au soir, il releva -les pieux, les réunit à l’aide de solides traverses, obtura les fentes -par des couvre-joints, indifférent aux réflexions que sa conduite -pouvait susciter. - -Le soir, le hasard du roulement voulut qu’il fût placé en sentinelle -sur l’épaulement Sud, face aux montagnes qui s’élevaient de ce côté. Il -prit la garde sans mot dire, et attendit patiemment les événements. - -Son tour étant venu plus tôt que la veille, il était de bonne heure -et il faisait encore grand jour au début de sa faction. Mais celle-ci -ne s’achèverait pas avant que la nuit fût complète, et Sirdey aurait, -par conséquent, toutes facilités pour s’approcher de l’épaulement. A -moins... - -A moins que la proposition de l’ancien maître coq du _Jonathan_ ne fût -pas sérieuse. Était-il impossible, en effet, qu’ont eût tendu un piège -à Patterson, et qu’il s’y fût stupidement laissé prendre? L’Irlandais -fut bientôt rassuré à ce sujet. Sirdey était là, en face de lui, tapi -entre les herbes, invisible pour tous, mais visible pour un regard -prévenu. - -Peu à peu, la nuit tomba. La lune, dans son dernier quartier, -n’élèverait qu’à l’aube son mince croissant au-dessus de l’horizon. Dès -que l’obscurité fut profonde, Sirdey rampa jusqu’à son complice, puis -repartit sans éveiller l’attention. - -Tout s’était passé conformément aux conventions. Les deux parties -étaient d’accord. - -«La quatrième nuit après celle-ci, avait murmuré Patterson dans un -souffle. - ---Entendu, avait répondu Sirdey. - ---Qu’on n’oublie pas les piastres!... Sans ça, rien de fait! - ---Sois tranquille.» - -Ce court dialogue échangé, Sirdey s’était éloigné. Mais, auparavant, -il avait déposé aux pieds du traître un sac qui, en touchant le sol, -rendit un son cristallin. C’étaient les huit cents piastres promises. -C’était le salaire de Judas. - - - - -IX - -LA PATRIE HOSTELIENNE. - - -Le lendemain, Patterson continua à réparer sa palissade. Toutefois, il -n’était pas sans deviner les commentaires que son insolite occupation -était de nature à provoquer. Ces commentaires, il avait, maintenant -qu’il était en partie payé, grand intérêt à les éviter. C’est pourquoi -il profita de la première occasion qui lui fut offerte pour donner de -sa conduite une explication très simple. - -Il fit même naître cette occasion, en allant trouver Hartlepool de bon -matin et en lui demandant hardiment d’être placé désormais en faction -exclusivement dans son enclos. Propriétaire riverain, il était plus -logique qu’il fût de garde chez lui et qu’un autre ne vînt pas l’y -remplacer, tandis qu’il serait envoyé ailleurs. - -Hartlepool, qui n’éprouvait pas une vive sympathie pour le personnage, -n’avait cependant aucun reproche précis à formuler contre lui. A -certains égards même, Patterson méritait l’estime. C’était un homme -paisible et un travailleur infatigable. D’ailleurs, il n’y avait pas -d’inconvénient à accueillir favorablement sa requête. - -«C’est un drôle de moment que vous avez choisi pour faire vos -réparations, fit cependant observer Hartlepool. - -L’Irlandais lui répondit tranquillement qu’il n’aurait pu en trouver -de plus propice. Les travaux publics étant arrêtés, il en profitait -pour s’occuper de ses intérêts personnels. Ainsi, il ne perdrait pas -son temps. L’explication était des plus naturelles, et cadrait avec les -habitudes laborieuses de Patterson. Hartlepool en fut satisfait. - ---Pour le reste, c’est entendu,» conclut-il sans insister. - -Il attachait si peu d’importance à sa décision qu’il ne jugea même pas -utile d’en informer le Kaw-djer. - -Fort heureusement pour l’avenir de la colonie hostelienne, un autre -se chargeait au même instant de faire naître les soupçons de son -Gouverneur. - -La veille, au moment où Patterson arrivait à son poste de faction, -il ne s’y trouvait pas seul, comme il le croyait à tort. A moins de -vingt mètres, Dick était couché dans l’herbe. Ce n’était, d’ailleurs, -nullement pour espionner l’Irlandais qu’il était là. Le hasard avait -tout fait. Dick ne s’inquiétait guère de Patterson. Quand celui-ci vint -se poster à quelques pas de lui, il n’eut à son adresse qu’un regard -distrait, et, tout de suite, il se remit à son absorbante occupation, -qui consistait à surveiller--oh! à titre officieux, car son âge le -dispensait de la garde--les faits et gestes des Patagons, ces ennemis -farouches qui faisaient énormément travailler sa jeune imagination. -Si l’Irlandais eût été moins appliqué à distinguer Sirdey dans le -lointain, il eût peut-être vu l’enfant, car celui-ci ne se cachait pas, -et les broussailles ne le dissimulaient qu’à demi. - -Par contre, Dick, ainsi qu’il a été dit, vit parfaitement Patterson, -mais sans le remarquer plus qu’il n’eût remarqué une autre sentinelle -hostelienne. Bientôt, du reste, il oublia sa présence, car il venait de -faire une découverte extraordinaire qui absorbait toute son attention. - -Qu’avait-il donc aperçu, là bas, très loin, du côté des Patagons, caché -derrière un des innombrables taillis qui parsemaient les premières -pentes des montagnes? Un homme?... Non, pas un homme, un visage. Pas -même un visage, rien qu’un front et deux yeux ouverts dans la direction -de Libéria. Appartenaient-ils, ce front et ces yeux, à un des Indiens -dont on voyait au delà évoluer des groupes nombreux? Sans hésiter, Dick -répondait négativement. Et non seulement il avait la certitude que ce -front et ces deux yeux-là n’étaient pas ceux d’un Indien, mais encore -il mettait un nom sur cette fraction de visage, un nom qui était le -vrai, le nom de Sirdey. - -Parbleu! il le connaissait bien, il l’eût reconnu entre mille, ce -Sirdey qui était avec les autres dans la grotte, le jour où le pauvre -Sand avait failli mourir. Que venait faire là cet être abominable? -Instinctivement, Dick s’était aplati derrière les touffes d’herbes. -Sans savoir très bien pourquoi, il ne voulait pas être vu maintenant. - -Les heures passèrent; le long crépuscule des hautes latitudes devint -peu à peu une nuit profonde, Dick resta obstinément tapi dans sa -cachette, l’œil et l’oreille aux aguets. Mais le temps s’écoula sans -qu’il aperçût aucune lueur, sans qu’il entendit aucun bruit. A un -certain moment, cependant, il crut distinguer dans l’ombre une ombre -mouvante qui rampait sur le sol et s’approchait de Patterson, il crut -entendre des frôlements, des voix chuchotantes, un tintement métallique -comme en produiraient des pièces d’or entrechoquées... Mais ce n’était -là qu’une impression, une sensation vague et imprécise. - -A la relève, l’Irlandais s’éloigna, Dick ne quitta pas son poste et, -jusqu’à l’aube, tint les oreilles et les yeux ouverts aux surprises des -ténèbres. Persévérance inutile. La nuit s’écoula tranquillement. Quand -le soleil se leva, rien d’insolite n’était survenu. - -Le premier soin de Dick fut alors d’aller trouver le Kaw-djer. -Toutefois, ne sachant pas au juste si passer la nuit à la belle étoile -était ou non une chose licite, avant de le mettre au courant, il tâta -le terrain avec prudence. Il annonça tout d’abord: - -«Gouverneur, j’ai quelque chose à vous dire... - -Puis, après une suspension savante, il ajouta précipitamment: - ---Mais vous ne me gronderez pas!... - ---Ça dépend, répondit le Kaw-djer en souriant. Pourquoi ne te -gronderais-je pas, si tu as fait quelque chose de mal? - -A une question, Dick répondit par une question. C’était un fin -politique que maître Dick. - ---Passer toute la nuit sur l’épaulement du Sud, est-ce mal, Gouverneur? - ---Ça dépend encore, dit le Kaw-djer. C’est selon ce que tu y faisais, -sur l’épaulement du Sud. - ---Je regardais les Patagons, Gouverneur. - ---Toute la nuit? - ---Toute la nuit, Gouverneur. - ---Pourquoi faire? - ---Pour les surveiller, Gouverneur. - ---Et pourquoi surveillais-tu les Patagons? Il y a des hommes de garde -pour cela. - ---Parce que j’avais vu quelqu’un que je connais avec eux, Gouverneur. - ---Quelqu’un que tu connais avec les Patagons!... s’écria le Kaw-djer au -comble de la stupeur. - ---Oui, Gouverneur. - ---Qui donc? - ---Sirdey, Gouverneur. - -Sirdey!... Le Kaw-djer pensa sur-le-champ à ce que lui avait dit -Athlinata. Sirdey serait-il donc l’homme blanc dans les promesses -duquel l’Indien avait tant de confiance? - ---Tu en es sûr? demanda-t-il vivement. - ---Sûr, Gouverneur, affirma Dick. Mais le reste je n’en suis pas sûr... -Je crois seulement, Gouverneur. - ---Le reste? Qu’y a-t-il encore? - ---Quand il a fait nuit, Gouverneur, j’ai cru voir quelqu’un s’approcher -de l’épaulement... - ---Sirdey? - ---Je ne sais pas, Gouverneur... Quelqu’un... Après, il m’a semblé -qu’on parlait et qu’on remuait quelque chose... comme qui dirait des -dollars... Mais je ne suis pas sûr... - ---Qui était de garde à cet endroit? - ---Patterson, Gouverneur. - -Ce nom-là était de ceux qui sonnaient le plus mal aux oreilles du -Kaw-djer, que ces étranges nouvelles plongeaient en de profondes -réflexions. Ce qu’avait vu et entendu Dick, ce qu’il avait cru voir et -entendre plutôt, avait-il quelque rapport avec le travail entrepris -par Patterson? Cela pouvait-il expliquer, d’autre part, l’inaction des -assiégeants, inaction dont les assiégés commençaient à être grandement -surpris? Les Patagons comptaient-ils donc sur d’autres moyens que la -force pour se rendre maîtres de Libéria, et poursuivaient-ils dans -l’ombre l’exécution de quelque plan ténébreux? - -Autant de questions qui restaient encore sans réponse. En tous cas, -les renseignements étaient trop vagues et trop incertains pour qu’il -fût possible de prendre une résolution dans un sens quelconque. Il -fallait attendre, et surtout surveiller Patterson, puisque, injustement -peut-être, son attitude semblait louche et prêtait aux soupçons. - ---Je n’ai pas à te gronder, dit le Kaw-djer à Dick qui attendait son -arrêt. Tu as très bien fait. Mais, il me faut ta parole de ne répéter à -personne ce que tu m’as raconté. - -Dick étendit solennellement la main. - ---Je le jure, Gouverneur. - -Le Kaw-djer sourit. - ---C’est bon, dit-il. Va te coucher, maintenant, pour regagner le temps -perdu. Mais n’oublie pas. A personne, tu m’entends. Ni à Hartlepool, ni -à M. Rhodes... J’ai dit: à personne. - ---Puisque c’est juré, Gouverneur,» fit remarquer Dick avec importance. - -Désireux d’obtenir quelques informations complémentaires sans rien -révéler de ce qu’il avait appris, le Kaw-djer se mit à la recherche -d’Hartlepool. - -«Rien de neuf? lui demanda-t-il en l’abordant. - ---Rien, Monsieur, répondit Hartlepool. - ---La garde est faite régulièrement?... C’est le point important, vous -le savez. Il faut procéder vous-même à des rondes, et vous assurer -personnellement que chacun remplit son devoir. - ---Je n’y manque pas, Monsieur, affirma Hartlepool. Tout va bien. - ---On ne récrimine pas contre ce service fatigant? - ---Non, Monsieur. Tout le monde y a trop d’intérêt. - ---Même pas Kennedy? - ---Lui... C’est un des meilleurs. Une vue excellente. Et une -attention!... On a beau être un pas grand’chose, le matelot se retrouve -toujours quand il le faut, Monsieur. - ---Ni Patterson? - ---Non plus. Rien à dire... Ah! à propos de Patterson, ne soyez pas -étonné si vous ne l’apercevez plus. Il montera désormais la garde chez -lui, puisqu’il est en bordure de la rivière. - ---Pourquoi cela? - ---Il vient de me le demander. Je n’ai pas cru devoir refuser. - ---Vous avez bien fait, Hartlepool, approuva le Kaw-djer en s’éloignant. -Continuez à veiller. Mais, si d’ici à quelques jours les Patagons font -toujours les morts, c’est nous qui irons les chercher.» - -Les choses se corsaient décidément. Patterson avait eu un but en -présentant à Hartlepool une requête, à laquelle celui-ci, n’étant pas -prévenu, ne pouvait trouver aucun caractère suspect. Pour le Kaw-djer, -il en allait autrement. La réapparition de Sirdey, les conciliabules -probables entre les deux hommes, la réfection de la palissade, et enfin -cette demande de Patterson qui montrait son désir de ne pas quitter son -enclos et d’en éloigner les autres, tous ces faits convergeaient et -tendaient à prouver... Mais non, ils ne prouvaient rien, en somme. Tout -cela n’était pas suffisant pour incriminer l’Irlandais. On ne pouvait -que redoubler de prudence et veiller au grain plus attentivement que -jamais. - -Ignorant des soupçons qui pesaient sur lui, Patterson continuait -tranquillement l’œuvre qu’il avait commencée. Les pieux se -redressaient, s’ajoutaient les uns aux autres. Les derniers furent -enfin plantés dans l’eau même de la rivière et rendirent l’enclos -impénétrable aux regards. - -Au jour fixé par lui, le quatrième après sa seconde entrevue avec -Sirdey, ce travail était achevé. En loyal commerçant il avait tenu ses -engagements à bonne date. Les acheteurs n’avaient plus qu’à prendre -livraison. - -Le soleil se coucha. La nuit vint. C’était une nuit sans lune pendant -laquelle l’obscurité serait profonde. Derrière la palissade de son -enclos, Patterson, fidèle au rendez-vous, attendit. - -Mais on ne saurait penser à tout. Cette clôture si opaque qui le -mettait à l’abri des regards des autres, mettait en même temps -les autres à l’abri des siens. Si nul ne pouvait voir ce qui se -passait chez lui, il ne pouvait pas voir davantage ce qui se passait -à l’extérieur. Fort attentif à surveiller le bord opposé de la -rivière, il ne s’aperçut donc pas qu’une troupe nombreuse cernait -silencieusement son enclos, ni que des hommes prenaient position aux -deux extrémités de la palissade. - -L’achèvement des travaux de Patterson avait été, pour le Kaw-djer, -le signal du danger. En admettant que l’Irlandais projetât quelque -traîtrise, l’heure de l’action ne tarderait pas à sonner. - -Il était près de minuit, quand dix premiers Patagons, ayant traversé la -rivière à la nage, abordèrent dans l’enclos. Personne n’avait pu les -voir, ils le croyaient tout au moins. Derrière eux, quarante guerriers, -et, derrière ces quarante guerriers, toute la horde suivait. Peu -importait qu’elle fût découverte avant d’avoir atterri tout entière, -pourvu qu’assez d’hommes eussent passé à ce moment pour donner à leurs -frères le temps de passer à leur tour. Dussent les premiers se faire -tuer, la moisson serait pour les autres. - -L’un des Indiens tendit à Patterson une poignée d’or que celui-ci -trouva bien légère. - -«Il n’y a pas le compte,» dit-il à tout hasard. - -Le Patagon n’eut pas l’air de comprendre. - -Patterson s’efforça d’expliquer par gestes qu’on n’était pas d’accord, -et, à titre d’argument probant, il se mit en devoir de contrôler la -somme, en faisant glisser une à une de la main droite dans la gauche -les pièces qu’il suivait du regard, la tête baissée. - -Un choc violent sur la nuque l’assomma tout à coup. Il tomba. -Bâillonné, ligotté, il fut jeté dans un coin sans autre forme de -procès. Était-il mort? Les Indiens n’en avaient cure. S’il vivait -encore, c’était partie remise, voilà tout. Pour le moment, le temps de -s’en assurer manquait. Plus tard, on achèverait le traître à loisir, -s’il en était besoin, après quoi on dépouillerait son cadavre du prix -de la trahison. - -Les Patagons se rapprochèrent de la rive en rampant. Élevant leurs -armes au-dessus de l’eau, d’autres fantômes abordaient les uns après -les autres et remplissaient l’enclos. Leur nombre dépassa bientôt deux -cents. - -Soudain, venant des deux extrémités de la palissade, une violente -fusillade éclata. Les Hosteliens étaient entrés dans l’eau jusqu’à -mi-corps et prenaient l’ennemi à revers. Frappés de stupeur, les -Indiens, d’abord, demeurèrent immobiles, puis, les balles ouvrant dans -leur masse des sillons sanglants, ils coururent vers la palissade. -Mais, aussitôt, sa crête fut couronnée de fusils qui vomirent la mort -à leur tour. Alors, épouvantés, affolés, éperdus, ils se mirent à -tourner stupidement en rond dans l’enclos, gibier qui s’offrait au -plomb du chasseur. En quelques minutes, ils perdirent la moitié de leur -effectif. Enfin, retrouvant un peu de sang-froid, les survivants se -ruèrent vers la rivière, malgré les feux convergents qui en défendaient -l’approche, et nagèrent vers l’autre bord de toute la vigueur de leurs -bras. - -A ces coups de fusils, d’autres détonations avaient répondu au loin, -écho d’un second combat dont la route était le théâtre. - -Supposant que les Patagons concentreraient tout leur effort au point -où ils croyaient pénétrer sans coup férir et qu’ils ne laisseraient par -conséquent que des forces insignifiantes à la garde de leur camp, le -Kaw-djer avait arrêté son plan en conséquence. Tandis que le plus grand -nombre des hommes dont il pouvait disposer étaient réunis sous ses -ordres directs autour de l’enclos de Patterson, où il prévoyait que se -déroulerait l’action principale, et guettaient les Indiens qui allaient -tomber dans un piège, une autre expédition se tenait prête à franchir -l’épaulement du Sud sous le commandement d’Hartlepool, pour opérer une -diversion au camp des Patagons. - -C’est cette deuxième troupe qui signalait maintenant sa présence. -Sans doute, elle était aux prises avec les rares guerriers laissés -à la garde des chevaux. Cette fusillade ne dura d’ailleurs que peu -d’instants. Les deux combats avaient été aussi brefs l’un et l’autre. - -Les Patagons disparus, le Kaw-djer se porta dans la direction du Sud. -Il rencontra la troupe commandée par Hartlepool comme elle franchissait -de nouveau l’épaulement pour rentrer dans la ville. - -L’expédition avait merveilleusement réussi. Hartlepool n’avait pas -perdu un seul homme. Les pertes de l’ennemi étaient d’ailleurs -également nulles. Mais, résultat beaucoup plus utile, on avait capturé -près de trois cents chevaux qu’on ramenait avec soi. - -La leçon reçue par les Patagons était trop sévère pour qu’un retour -offensif de leur part fût dans l’ordre des événements probables. La -garde toutefois fut organisée comme les soirs précédents. Ce fut -seulement après avoir ainsi assuré la sécurité générale que le Kaw-djer -retourna dans l’enclos de Patterson. - -A la pâle lueur des étoiles, le sol lui en apparut jonché de cadavres. -De blessés aussi, car des plaintes s’élevaient dans la nuit. On -s’occupa de les secourir. - -Mais où était Patterson? On le découvrit enfin, sous un tas de corps -amoncelés, bâillonné, ligotté, évanoui. N’était-il donc qu’une victime? -Le Kaw-djer se reprochait déjà de l’avoir jugé injustement, quand, au -moment où on relevait l’Irlandais, des pièces d’or coulèrent de sa -ceinture et tombèrent sur le sol. - -Le Kaw-djer, écœuré, détourna les yeux. - -A la surprise générale, Patterson fut transporté à la prison, où le -médecin de Libéria dut aller lui donner des soins. Celui-ci ne tarda -pas à venir rendre compte de sa mission au Gouverneur. L’Irlandais -n’était pas en danger et serait complètement remis à bref délai. - -Le Kaw-djer fut peu satisfait de la nouvelle. Il eût préféré de -beaucoup que cette lamentable affaire fût réglée par la mort -du coupable. Celui-ci vivant, au contraire, elle allait avoir -nécessairement des suites. Il ne pouvait être question de la résoudre, -en effet, par une mesure de clémence, comme celle dont avait bénéficié -Kennedy. Cette fois, la population entière était intéressée, et -personne n’eût compris l’indulgence à l’égard du misérable qui avait -froidement sacrifié un si grand nombre d’hommes à son insatiable -cupidité. Il faudrait donc procéder à un jugement et punir, faire acte -de juge et de maître. Or, malgré l’évolution de ses idées, c’étaient là -besognes qui répugnaient fort au Kaw-djer. - -La nuit s’écoula sans autre incident. Néanmoins, il est superflu de -le dire, on dormit peu cette nuit-là à Libéria. On s’entretenait -fébrilement dans les maisons et dans les rues des graves événements -qui venaient de se dérouler, en s’applaudissant de la manière dont ils -avaient tourné. On en faisait remonter l’honneur au Kaw-djer qui avait -si exactement deviné le plan des ennemis. - -On touchait au solstice d’été. A peine si la nuit franche durait quatre -heures. Dès deux heures du matin, le ciel fut éclairé par les premières -lueurs de l’aube. D’un même élan, les Hosteliens se portèrent alors sur -l’épaulement du Sud, d’où on apercevait la longue ligne du camp ennemi. - -Une heure plus tard, des hourras sortaient de toutes les poitrines. Il -n’y avait pas à en douter, les Patagons faisaient leurs préparatifs -de départ. On n’en était pas surpris, la tuerie de la nuit précédente -ayant dû leur prouver qu’il n’y avait rien à faire pour eux à l’île -Hoste. Avec une joie orgueilleuse, on dressait à satiété le bilan de -leurs pertes. Plus de quatre cent vingt chevaux, dont trois cents -pris et les autres tués pendant l’invasion ou lors de l’escarmouche -du Bourg-Neuf. A peine, s’il en restait trois cents à ces intrépides -cavaliers. Plus de deux cents hommes, soit une centaine prisonniers -à la ferme Rivière, et un plus grand nombre tués ou blessés dans les -rencontres successives et notamment dans l’hécatombe dont l’enclos de -Patterson avait été le théâtre. Réduits de près d’un tiers de leur -effectif, près de la moitié des survivants transformés en fantassins, -il était naturel que les Indiens ne fussent pas désireux de s’éterniser -dans une contrée lointaine où ils avaient reçu un si rude accueil. - -Vers huit heures, un grand mouvement parcourut la horde, et la brise -apporta jusqu’à Libéria d’effroyables vociférations. Tous les guerriers -se pressaient au même point, comme s’ils eussent voulu assister à -un spectacle que les Hosteliens ne pouvaient voir. La distance ne -permettait pas, en effet, de distinguer les détails. On apercevait -seulement le grouillement général de la horde, et tous ses cris -individuels se fondaient en une immense clameur. - -Que faisaient-ils? Dans quelle discussion violente étaient-ils engagés? - -Cela dura longtemps. Une heure au moins. Puis la colonne parut -s’organiser. Elle se divisa en trois groupes, les guerriers démontés -au centre, précédés et suivis par un escadron de cavaliers. Un des -cavaliers d’avant-garde portait haut par-dessus les têtes quelque chose -dont on ne pouvait reconnaître la nature. C’était une chose ronde... On -eût dit une boule fichée sur un bâton... - -La horde s’ébranla vers dix heures. Se réglant sur la vitesse de ses -piétons, elle défila lentement sous les yeux des Libériens. Le silence -était profond, maintenant, de part et d’autre. Plus de vociférations du -côté des vaincus, plus de hourras parmi les vainqueurs. - -Au moment où l’arrière-garde des Patagons se mettait en marche, un -ordre courut parmi les Hosteliens. Le Kaw-djer demandait à tous les -colons sachant monter à cheval de se faire immédiatement connaître. -Qui eût jamais cru que Libéria possédât un si grand nombre d’habiles -écuyers? Chacun brûlant de jouer un rôle dans le dernier acte du -drame, presque tout le monde se présentait. Il fallut procéder à une -sélection. En moins d’une heure, une petite armée de trois cents hommes -fut réunie. Elle comprenait cent piétons et deux cents cavaliers. Le -Kaw-djer en tête, les trois cents hommes s’ébranlèrent, gagnèrent le -chemin, disparurent, en route pour le Nord, à la suite de la horde -en retraite. Sur des brancards, ils transportaient les quelques -blessés recueillis dans l’enclos de Patterson, et dont la plupart -n’atteindraient pas vivants le littoral américain. - -[Illustration: «Vous direz a vos frères que les hommes blancs n’ont pas -d’esclaves.» (Page 375.)] - -Ils firent une première halte à la ferme des Rivière. Trois quarts -d’heure plus tôt, les Patagons étaient passés le long de la palissade, -sans essayer, cette fois, de la franchir. Abritée derrière les pieux de -la clôture, la garnison les avait regardés défiler, et, bien qu’elle -ne fût pas au courant des événements de la nuit précédente, personne -de ceux qui la composaient n’avait eu la pensée d’envoyer un coup de -fusil aux Indiens. Ils avançaient, l’air si déprimé et si las qu’on ne -douta pas de leur défaite. Ils n’avaient plus rien de redoutable. Ce -n’étaient plus des ennemis, mais seulement des hommes malheureux qui -n’inspiraient que la pitié. - -Un des cavaliers de tête portait toujours au bout d’une pique cette -chose ronde que l’on avait aperçue de l’épaulement. Mais, pas plus que -les Libériens au moment du départ, la garnison de la ferme Rivière -n’avait pu reconnaître la nature de cet objet singulier. - -Sur l’ordre du Kaw-djer, on débarrassa les prisonniers patagons de -leurs entraves, et, devant eux, les portes furent ouvertes toutes -grandes. Les Indiens ne bougèrent pas. Évidemment, ils ne croyaient pas -à la liberté, et, jugeant les autres d’après eux-mêmes, ils redoutaient -de tomber dans un piège. - -Le Kaw-djer s’approcha de cet Athlinata, avec lequel il avait déjà -échangé quelques mots. - -«Qu’attendez-vous? demanda-t-il. - ---De connaître le sort qu’on nous réserve, répondit Athlinata. - ---Vous n’avez rien à craindre, affirma le Kaw-djer. Vous êtes libres. - ---Libres!... répéta l’Indien surpris. - ---Oui, les guerriers patagons ont perdu la bataille et retournent dans -leur pays. Partez avec eux: vous êtes libres. Vous direz à vos frères -que les hommes blancs n’ont pas d’esclaves et qu’ils savent pardonner. -Puisse cet exemple les rendre plus humains!» - -Le Patagon regarda le Kaw-djer d’un air indécis, puis, suivi de ses -compagnons, il se mit en marche à pas lents. La troupe désarmée passa -entre la double haie de la garnison silencieuse, sortit de l’enceinte, -et prit à droite, vers le Nord. A cent mètres en arrière, le Kaw-djer -et ses trois cents hommes l’escortaient, barrant la route du Sud. - -Aux approches du soir, on aperçut le gros des envahisseurs campé pour -la nuit. Personne ne les avait inquiétés pendant leur retraite, pas un -coup de fusil n’avait été tiré. Mais cette preuve de la miséricorde -de leurs adversaires ne les avait pas rassurés, et ils manifestèrent -une vive inquiétude, en voyant approcher une masse si importante -de cavaliers et de fantassins. Afin de leur donner confiance, les -Hosteliens firent halte à deux kilomètres, tandis que les prisonniers -libérés, emmenant avec eux les blessés, continuaient leur marche et -allaient se réunir à leurs compatriotes. - -Quelles durent être les pensées de ces Indiens sauvages, lorsque -revinrent librement ceux qu’ils pensaient réduits en esclavage? -Athlinata fut-il un fidèle mandataire, et connurent-ils les paroles -qu’il avait mission de leur redire? Ses frères comparèrent-ils, ainsi -que l’espérait son libérateur, leur conduite habituelle avec celle de -ces blancs qu’ils avaient voulu détruire et qui les traitaient avec -tant de clémence? - -Le Kaw-djer l’ignorerait toujours, mais, dût sa générosité être -inutile, il n’était pas homme à la regretter. C’est à force de répandre -le bon grain qu’une semence finit par tomber dans un sillon fertile. - -Pendant trois jours encore, la marche vers le Nord se continua sans -incident. Sur les pentes, des colons apparaissaient parfois et, tant -qu’elles étaient visibles, suivaient des yeux la horde et la troupe -attachée à ses pas. Le soir du quatrième jour, on arriva enfin au point -même où les Patagons avaient débarqué. Le lendemain, dès l’aube, ils -poussèrent à l’eau les pirogues qu’ils avaient cachées dans les rochers -du littoral. Les unes, chargées seulement d’hommes, mirent le cap à -l’Ouest afin de contourner la Terre de Feu, les autres, franchissant -le canal du Beagle, allèrent directement aborder la grande île que les -cavaliers traverseraient. Mais, derrière eux, ils laissaient quelque -chose. Au bout d’une longue perche plantée dans le sable du rivage, ils -abandonnaient cette chose ronde qu’ils avaient portée depuis Libéria -avec une si étrange obstination. - -Lorsque la dernière pirogue fut hors de portée, les Hosteliens -s’approchèrent du bord de la mer et virent alors avec horreur que -la chose ronde était une tête humaine. Quelques pas de plus, et ils -reconnurent la tête de Sirdey. - -[Illustration: Lorsque Patterson apparut... (Page 380.)] - -Cette découverte les remplit d’étonnement. On ne s’expliquait pas -comment Sirdey, disparu depuis de longs mois, pouvait se trouver avec -les Patagons. Seul, le Kaw-djer ne fut pas surpris. Il connaissait, -en partie tout au moins, le rôle joué par l’ancien cuisinier du -_Jonathan_, et le drame était clair pour lui. Sirdey, c’était l’homme -blanc, en qui les Indiens avaient eu tant de confiance. Ils s’étaient -vengés de leur déception. - -Le lendemain matin, le Kaw-djer se mit en route pour Libéria. Il y -entrait le soir du 30 décembre avec son escorte exténuée. - -L’île Hoste avait connu la guerre. Grâce à lui, elle sortait indemne de -l’épreuve, les envahisseurs chassés jusqu’au dernier de son territoire. -Mais le point final de la terrible aventure n’était pas apposé. Un -devoir cruel restait à remplir. - -Dans la prison où il était détenu, Patterson avait éprouvé une -succession de sentiments divers. Le premier de tous fut l’étonnement -de se voir sous les verrous. Que lui était-il donc arrivé? Puis, la -mémoire lui revenant peu à peu, il se rappela Sirdey, les Patagons et -leur abominable trahison. - -Ensuite, que s’était-il passé? Si les Patagons avaient été vainqueurs, -ils eussent sans doute achevé ce qu’ils avaient commencé, et il serait -mort à l’heure actuelle. Puisqu’il se réveillait en prison, il en -devait conclure qu’ils avaient été repoussés. - -S’il en était effectivement ainsi, puisqu’on l’avait incarcéré, c’est -donc que sa trahison était connue? Dans ce cas, que n’avait-il pas à -craindre? Patterson alors trembla. - -Toutefois, à la réflexion, il se rassura. Que l’on eût des soupçons, -soit! mais non pas une certitude. Personne ne l’avait vu, personne ne -l’avait pris sur le fait, cela était sûr. Il sortirait donc indemne -d’une aventure qui ne laisserait pas de se solder par un sérieux profit. - -Patterson chercha son or et ne le trouva pas. Il n’avait pas rêvé -pourtant! Cet or, il l’avait reçu. Combien? Il ne le savait pas -exactement. Pas les douze cents piastres stipulées, à la vérité, -puisque ces gredins l’avaient volé, mais neuf cents au moins, ou même -mille. Qui lui avait enlevé son or? Les Patagons? Peut-être. Mais plus -vraisemblablement ceux qui l’avaient emprisonné. - -Le cœur de Patterson fut alors gonflé de colère et de haine. Indiens et -colons, rouges et blancs, tous pareillement voleurs et lâches, il les -détesta avec une égale fureur. - -Dès lors, il ne connut plus le repos. Angoissé, ne vivant que pour -haïr, hésitant entre cent hypothèses, il attendit dans une impatience -fébrile que la vérité lui fût révélée. Mais ceux qui le tenaient ne se -souciaient guère de sa rage impuissante. Les jours s’ajoutèrent aux -jours, sans que sa situation fût modifiée. On semblait l’avoir oublié. - -Ce fut seulement le 31 décembre, plus d’une semaine après son -incarcération, que, sous la garde de quatre hommes armés, il sortit -enfin de la prison. Il allait donc savoir!... En arrivant sur la place -du Gouvernement, Patterson s’arrêta, interdit. - -Le spectacle était imposant, en effet, le Kaw-djer ayant voulu entourer -de solennité le jugement qu’on allait rendre contre le traître. Les -circonstances venaient de lui démontrer quelle force donne à une -collectivité la communauté des sentiments et des intérêts. Les Patagons -auraient-ils été repoussés avec cette facilité, si chacun, au lieu de -se plier à des lois générales, avait tiré de son côté et n’en avait -fait qu’à sa tête? Il cherchait à donner une impulsion nouvelle à ce -sentiment naissant de solidarité, en flétrissant avec apparat un crime -commis contre tous. On avait adossé au Gouvernement une estrade élevée -sur laquelle prirent place, outre le Kaw-djer, les trois membres du -Conseil et le juge titulaire Ferdinand Beauval. Au pied du tribunal, -une place était réservée pour l’accusé. En arrière, contenue par des -barrières, se pressait la population entière de Libéria. - -Lorsque Patterson apparut, un immense cri de réprobation jaillit de -ces centaines de poitrines. Un geste du Kaw-djer imposa le silence. -L’interrogatoire de l’accusé commença. - -L’Irlandais eut beau nier systématiquement. Il était trop facile de le -convaincre de mensonge. Les unes après les autres, le Kaw-djer énuméra -les charges qui pesaient sur lui. D’abord, la présence de Sirdey parmi -les Patagons. Sirdey avait été aperçu, en effet, et d’ailleurs sa -présence n’était pas douteuse, puisque les Indiens, furieux de leur -échec, avaient arboré sa tête comme un trophée de vengeance. - -A la nouvelle de la mort de son complice, Patterson tressaillit. Cette -mort, c’était pour lui un funèbre présage. - -Le Kaw-djer continua son réquisitoire. - -Non seulement Sirdey était parmi les Patagons, mais il s’était abouché -avec Patterson, et c’est à la suite d’un accord conclu entre eux que -celui-ci avait repris possession de son terrain, qu’il en avait relevé -la clôture, et qu’il avait demandé enfin à y être exclusivement de -garde. La preuve de cette criminelle entente, les Patagons eux-mêmes -l’avaient donnée en abordant dans l’enclos, et l’or saisi sur Patterson -en donnait une autre preuve plus forte encore. Pouvait-il indiquer, lui -qui, de son propre aveu, avait, un an auparavant, perdu tout ce qu’il -possédait, la provenance de cet or trouvé en sa possession? - -Patterson baissa la tête. Il se sentait perdu. - -L’interrogatoire terminé, le Tribunal délibéra, puis le Kaw-djer -prononça la sentence. Les biens du coupable étaient confisqués. Son -terrain, de même que la somme dont on avait payé son crime, faisaient -retour à l’État. En outre, Patterson était condamné au bannissement -perpétuel, et le territoire de l’île Hoste lui était à jamais interdit. - -La sentence reçut une exécution immédiate. L’Irlandais fut conduit en -rade à bord d’un navire en partance. Jusqu’au moment du départ, il y -resterait prisonnier, les pieds bridés par des fers qui ne lui seraient -enlevés que hors des eaux hosteliennes. - -Pendant que la foule s’écoulait, le Kaw-djer se retira dans le -Gouvernement. Il avait besoin d’être seul pour apaiser son âme -troublée. Qui eût dit, autrefois, qu’il en arriverait, lui, le farouche -égalitaire, à s’ériger en juge des autres hommes, lui, l’amant -passionné de la liberté, à morceler d’une division de plus la terre, -cette propriété commune de l’humanité, à se décréter le maître d’une -fraction du vaste monde, à s’arroger le droit d’en interdire l’accès à -un de ses semblables? Il avait fait tout cela, cependant, et, s’il en -était ému, il n’éprouvait pas de regret. Cela était bon, il en était -sûr. La condamnation du traître achevait le miracle commencé par la -lutte contre les Patagons. L’aventure coûtait le Bourg-Neuf réduit en -cendres, mais c’était payer bon marché la transformation accomplie. Le -danger que tous avaient couru, les efforts accomplis en commun avaient -créé un lien entre les émigrants, dont eux-mêmes ne soupçonnaient pas -la force. Avant cette succession d’événements, l’île Hoste n’était -qu’une colonie où se trouvaient fortuitement réunis des hommes de vingt -nationalités différentes. Maintenant, les colons avaient fait place aux -Hosteliens. L’île Hoste, désormais, c’était la patrie. - - - - -X - -CINQ ANS APRÈS. - - -Cinq ans après les événements qui viennent d’être racontés, la -navigation dans les parages de l’île Hoste ne présentait plus les -difficultés ni les dangers d’autrefois. A l’extrémité de la presqu’île -Hardy, un feu lançait au large ses multiples éclats, non pas un feu -de Pêcherais tel que ceux des campements de la terre fuégienne, mais -un vrai phare éclairant les passes et permettant d’éviter les écueils -pendant les sombres nuits de l’hiver. - -Par contre, celui que le Kaw-djer projetait d’élever au cap Horn -n’avait reçu aucun commencement d’exécution. Depuis six ans, il -poursuivait en vain la solution de cette affaire avec une inlassable -persévérance, sans arriver à la faire aboutir. D’après les notes -échangées entre les deux gouvernements, il semblait que le Chili ne pût -se résigner à l’abandon de l’îlot du cap Horn et que cette condition -essentielle posée par le Kaw-djer fût un obstacle invincible. - -Celui-ci s’étonnait fort que la République Chilienne attachât tant -d’importance à un rocher stérile dénué de la moindre valeur. Il -aurait eu plus de surprise encore s’il avait connu la vérité, s’il -avait su que la longueur démesurée des négociations était due, non à -des considérations patriotiques, défendables en somme, fussent-elles -erronées, mais simplement à la légendaire nonchalance des bureaux. - -Les bureaux chiliens se comportaient dans cette circonstance comme -tous les bureaux du monde. La diplomatie a pour coutume séculaire de -faire traîner les choses, d’abord parce que l’homme s’inquiète assez -mollement, d’ordinaire, des affaires qui ne sont pas les siennes -propres, et ensuite parce qu’il a une tendance naturelle à grossir -de son mieux la fonction dont il est investi. Or, de quoi dépendrait -l’ampleur d’une décision, si ce n’est de la durée des pourparlers qui -l’ont précédée, de la masse de paperasses noircies à son sujet, de la -_sueur d’encre_ qu’elle a fait couler? Le Kaw-djer, qui formait à lui -seul le Gouvernement hostelien, et qui, par conséquent, n’avait pas de -_bureaux_, ne pouvait évidemment attribuer un pareil motif, le vrai -cependant, à cette interminable discussion. - -Toutefois, le phare de la presqu’île Hardy n’était pas l’unique feu -qui éclairât ces mers. Au Bourg-Neuf, relevé de ses ruines et triplé -d’importance, un feu de port s’allumait chaque soir et guidait les -navires vers le musoir de la jetée. - -Cette jetée, entièrement terminée, avait transformé la crique en un -port vaste et sûr. A son abri, les bâtiments pouvaient charger ou -décharger en eau tranquille leurs cargaisons sur le quai également -achevé. Aussi le Bourg-Neuf était-il maintenant des plus fréquentés. -Peu à peu, des relations commerciales s’étaient établies avec le Chili, -l’Argentine, et jusqu’avec l’Ancien Continent. Un service mensuel -régulier avait même été créé, reliant l’île Hoste à Valparaiso et à -Buenos-Ayres. - -Sur la rive droite du cours d’eau, Libéria s’était énormément -développée. Elle était en passe de devenir une ville de réelle -importance dans un avenir peu éloigné. Ses rues symétriques, se coupant -à angle droit suivant la mode américaine, étaient bordées de nombreuses -maisons en pierre ou en bois, avec cour par devant et jardinets en -arrière. Quelques places étaient ombragées de beaux arbres, pour la -plupart des hêtres antarctiques à feuilles persistantes. Libéria -avait deux imprimeries et comptait même un petit nombre de monuments -véritables. Entre autres, elle possédait une poste, une église, deux -écoles et un tribunal moins modeste que la salle décorée de ce nom -dont Lewis Dorick avait tenté jadis de provoquer la destruction. Mais, -de tous ces monuments, le plus beau était le Gouvernement. La maison -improvisée qu’on désignait autrefois sous ce nom avait été abattue -et remplacée par un édifice considérable, où continuait à résider le -Kaw-djer et dans lequel tous les services publics étaient centralisés. - -Non loin du Gouvernement s’élevait une caserne, où plus de mille -fusils et trois pièces de canon étaient entreposés. Là, tous les -citoyens majeurs venaient à tour de rôle passer un mois, de temps à -autre. La leçon des Patagons n’avait pas été perdue. Une armée, qui eût -compté tous les Hosteliens dans ses rangs, se tenait prête à défendre -la patrie. - -Libéria avait même un théâtre, fort rudimentaire, il est vrai, mais de -proportions assez vastes, et, qui plus est, éclairé à l’électricité. - -Le rêve du Kaw-djer était réalisé. D’une usine hydro-électrique, -installée à trois kilomètres en amont, arrivaient à la ville la force -et la lumière à profusion. - -La salle du théâtre rendait de grands services, surtout pendant les -longs jours de l’hiver. Elle servait aux réunions, et le Kaw-djer ou -Ferdinand Beauval, bien assagi maintenant et devenu un personnage, y -faisaient parfois des conférences. On y donnait aussi des concerts sous -la direction d’un chef comme il ne s’en rencontre pas souvent. - -Ce chef, vieille connaissance du lecteur, n’était autre que Sand, -en effet. A force de persévérance et de ténacité, il avait réussi à -recruter parmi les Hosteliens les éléments d’un orchestre symphonique -qu’il conduisait d’un bâton magistral. Les jours de concert, on le -transportait à son pupitre, et, quand il dominait le bataillon des -musiciens, son visage se transfigurait, et l’ivresse sacrée de l’art -faisait de lui le plus heureux des hommes. Les œuvres anciennes et -modernes alimentaient ces concerts, où figuraient de temps à autre des -œuvres de Sand lui-même, qui n’étaient ni les moins remarquables, ni -les moins applaudies. - -Sand était alors âgé de dix-huit ans. Depuis le drame terrible qui -lui avait coûté l’usage de ses jambes, tout bonheur autre que celui -de l’art lui étant à jamais interdit, il s’était jeté dans la musique -à plein cœur. Par l’étude attentive des maîtres, il avait appris la -technique de cet art difficile, et, appuyés sur cette base solide, ses -dons naturels commençaient à mériter le nom de génie. Il ne devait -pas en rester là. Un jour prochain devait venir, où les chants de cet -infirme inspiré, perdu aux confins du monde, ces chants aujourd’hui -célèbres bien que nul ne puisse en désigner l’auteur, seraient sur -toutes les lèvres et feraient la conquête de la terre. - -[Illustration: Un feu de port s’allumait chaque soir. (Page 383.)] - -Il y avait un peu plus de neuf ans que le _Jonathan_ s’était perdu -sur les récifs de la presqu’île Hardy. Tel était le résultat obtenu -en ces quelques années, grâce à l’énergie, à l’intelligence, à -l’esprit pratique de l’homme qui avait pris en charge la destinée -des Hosteliens, alors que l’anarchie menait l’île à sa ruine. De cet -homme, on continuait à ne rien savoir, mais personne ne songeait à -lui demander compte de son passé. La curiosité publique, si tant est -qu’elle eût jamais existé, s’était émoussée par l’habitude, et l’on se -disait avec raison que, pour ne pas ignorer ce qu’il était essentiel de -connaître, il suffisait de se souvenir des innombrables services rendus. - -Les accablants soucis de ces neuf ans de pouvoir pesaient lourdement -sur le Kaw-djer. S’il conservait intacte sa vigueur herculéenne, si la -fatigue de l’âge n’avait pas fléchi sa stature quasi gigantesque, sa -barbe et ses cheveux avaient maintenant la blancheur de la neige et des -rides profondes sillonnaient son visage toujours majestueux et déjà -vénérable. - -Son autorité était sans limite. Les membres qui composaient le Conseil -dont il avait lui-même provoqué la formation, Harry Rhodes, Hartlepool -et Germain Rivière, régulièrement réélus à chaque élection, ne -siégeaient que pour la forme. Ils laissaient à leur chef et ami carte -blanche, et se bornaient à donner respectueusement leur avis quand ils -en étaient priés par lui. - -Pour le guider dans l’œuvre entreprise, le Kaw-djer, d’ailleurs, -ne manquait pas d’exemples. Dans le voisinage immédiat de l’île -Hoste, deux méthodes de colonisation opposées étaient concurremment -appliquées. Il pouvait les comparer et en apprécier les résultats. - -Depuis que la Magellanie et la Patagonie avaient été partagées entre le -Chili et l’Argentine, ces deux États avaient très diversement procédé -pour la mise en valeur de leurs nouvelles possessions. Faute de bien -connaître ces régions, l’Argentine faisait des concessions comprenant -jusqu’à dix ou douze lieues carrées, ce qui revenait à décréter -qu’il y avait lieu de les laisser en friche. Quand il s’agissait de -ces forêts qui comptent jusqu’à quatre mille arbres à l’hectare, il -aurait fallu trois mille ans pour les exploiter. Il en était de même -pour les cultures et les pâturages, trop largement concédés, et qui -eussent nécessité un personnel, un matériel agricole et, par suite, des -capitaux trop considérables. - -Ce n’est pas tout. Les colons argentins étaient tenus à des relations -lentes, difficiles et coûteuses avec Buenos-Ayres. C’est à la douane de -cette ville, c’est-à-dire à quinze cents milles de distance, que devait -être envoyé le connaissement d’un navire arrivant en Magellanie, et six -mois au moins se passaient avant qu’il pût être retourné, les droits -de douane liquidés, droits qu’il fallait alors payer au change du jour -à la Bourse de la capitale! Or, ce cours du change, quel moyen de le -connaître à la Terre de Feu, dans un pays où parler de Buenos-Ayres, -c’est parler de la Chine ou du Japon? - -Qu’a fait le Chili, au contraire, pour favoriser le commerce, pour -attirer les émigrants, en dehors de cette hardie tentative de l’île -Hoste? Il a déclaré Punta-Arenas port franc, de telle sorte que les -navires y apportent le nécessaire et le superflu, et qu’on y trouve de -tout en abondance dans d’excellentes conditions de prix et de qualité. -Aussi, les productions de la Magellanie argentine affluent-elles aux -maisons anglaises ou chiliennes dont le siège est à Punta-Arenas et qui -ont établi, sur les canaux, des succursales en voie de prospérité. - -Le Kaw-djer connaissait depuis longtemps le procédé du Gouvernement -chilien, et lors de ses excursions à travers les territoires de la -Magellanie, il avait pu constater que leurs produits prenaient tous -le chemin de Punta-Arenas. A l’exemple de la colonie chilienne, le -Bourg-Neuf fut donc déclaré port franc, et cette mesure fut la cause -première du rapide enrichissement à l’île Hoste. - -Le croirait-on? La République Argentine, qui a fondé Ushaia sur la -Terre de Feu, de l’autre côté du canal du Beagle, ne devait pas -profiter de ce double exemple. Comparée à Libéria et à Punta-Arenas, -cette colonie, de nos jours encore, est restée en arrière, à cause des -entraves que le Gouvernement apporte au commerce, de la cherté des -droits de douane, des formalités excessives auxquelles est subordonnée -l’exploitation des richesses naturelles, et de l’impunité dont -jouissent forcément les contrebandiers, l’administration locale étant -dans l’impossibilité matérielle de surveiller les sept cents kilomètres -de côtes soumises à sa juridiction. - -Les événements dont l’île Hoste avait été le théâtre, l’indépendance -que lui avait accordée le Chili, sa prospérité qui allait toujours -en croissant sous la ferme administration du Kaw-djer, la signalèrent -à l’attention du monde industriel et commercial. De nouveaux colons -y furent attirés, auxquels on concéda libéralement des terres à -des conditions avantageuses. On ne tarda pas à savoir que ses -forêts, riches en bois de qualité supérieure à celle des bois -d’Europe, rendaient jusqu’à quinze et vingt pour cent, ce qui amena -l’établissement de plusieurs scieries. En même temps, on trouvait -preneur de terrains à mille piastres la lieue superficielle pour des -faire-valoir agricoles, et le nombre des têtes de bétail atteignit -bientôt plusieurs milliers sur les pâturages de l’île. - -La population s’était rapidement augmentée. Aux douze cents naufragés -du _Jonathan_ étaient venus s’ajouter, en nombre triple et quadruple -du leur, des émigrants de l’ouest des États-Unis, du Chili et de -l’Argentine. Neuf ans après la proclamation d’indépendance, huit ans -après le coup d’état du Kaw-djer, cinq ans après l’invasion de la horde -patagone, Libéria comptait plus de deux mille cinq cents âmes, et l’île -Hoste plus de cinq mille. - -Il va de soi qu’il s’était fait bien des mariages depuis que Halg avait -épousé Graziella. Il convient de citer entre autres ceux d’Edward et de -Clary Rhodes. Le jeune homme avait épousé la fille de Germain Rivière, -et la jeune fille le Dr Samuel Arvidson. D’autres unions avaient créé -des liens entre les familles. - -Maintenant, pendant la belle saison, le port recevait de nombreux -navires. Le cabotage faisait d’excellentes affaires entre Libéria et -les différents comptoirs fondés sur d’autres points de l’île, soit aux -environs de la pointe Roons, soit sur les rivages septentrionaux que -baigne le canal du Beagle. C’étaient, pour la plupart, des bâtiments -de l’archipel des Falklands, dont le trafic prenait chaque année une -extension nouvelle. - -Et non seulement l’importation et l’exportation s’effectuaient par ces -bâtiments des îles anglaises de l’Atlantique, mais de Valparaiso, de -Buenos-Ayres, de Montevideo, de Rio de Janeiro, venaient des voiliers -et des steamers, et, dans toutes les passes voisines, à la baie de -Nassau, au Darwin Sound, sur les eaux du canal du Beagle, on voyait les -pavillons danois, norvégien et américain. - -Le trafic, pour une grande part, s’alimentait aux pêcheries qui, -de tout temps, ont donné d’excellents résultats dans les parages -magellaniques. Il va de soi que cette industrie avait dû être -sévèrement réglementée par les arrêtés du Kaw-djer. En effet, il ne -fallait pas provoquer à court délai, par une destruction abusive, la -disparition, l’anéantissement des animaux marins qui fréquentent si -volontiers ces mers. Sur le littoral, il s’était fondé, en divers -points, des colonies de louvetiers, gens de toute origine, de toute -espèce, des sans-patrie, qu’Hartlepool eut, au début, le plus grand -mal à tenir en bride. Mais, peu à peu, les aventuriers s’humanisèrent, -se civilisèrent sous l’influence de leur nouvelle vie. A ces vagabonds -sans feu ni lieu, une existence sédentaire donna progressivement des -mœurs plus douces. Ils étaient plus heureux, d’ailleurs, ayant moins -de misère à souffrir en exerçant leur rude métier. Ils opéraient, en -effet, dans de meilleures conditions qu’autrefois. Il ne s’agissait -plus de ces expéditions entreprises à frais communs qui les amènent -sur quelque île déserte où, trop souvent, ils périssent de froid et de -faim. A présent, ils étaient assurés d’écouler les produits de leur -pêche, sans avoir à attendre pendant de longs mois le retour d’un -navire qui ne revient pas toujours. Par exemple, la manière d’abattre -les inoffensifs amphibies n’avait pas été modifiée. Rien de plus -simple: _salir a dar una paliza_, aller donner des coups de bâton, -comme les louvetiers le disent eux-mêmes, telle était encore la méthode -usitée, car il n’y a pas lieu d’employer d’autre arme contre ces -pauvres animaux. - -A ces pêcheries alimentées par l’abattage des loups marins, il y a lieu -d’ajouter les campagnes des baleiniers, qui sont des plus lucratives -en ces parages. Les canaux de l’archipel peuvent fournir annuellement -un millier de baleines. Aussi, les bâtiments armés pour cette pêche, -certains de trouver maintenant à Libéria les avantages que leur offrait -Punta-Arenas, fréquentaient-ils assidûment, pendant la belle saison, -les passes voisines de l’île Hoste. - -Enfin, l’exploitation des grèves, que couvrent par milliards des -coquillages de toute espèce, avait donné naissance à une autre -branche de commerce. Parmi ces coquillages, une mention est due à ces -myillones, mollusques de qualité excellente et d’une telle abondance -qu’on ne saurait l’imaginer. Les navires en exportaient de pleins -chargements, qu’ils vendaient jusqu’à cinq piastres le kilogramme dans -les villes du Sud-Amérique. Aux mollusques s’ajoutaient les crustacés. -Les criques de l’île Hoste sont particulièrement recherchées par un -crabe gigantesque habitué des algues sous-marines, le centoya, dont -deux suffisent à la nourriture quotidienne d’un homme de grand appétit. - -Mais ces crabes ne sont pas les uniques représentants du genre. Sur la -côte, on trouvait également en abondance les homards, les langoustes -et les moules. Ces richesses étaient largement exploitées. Réalisation -de l’un des projets autrefois formés par le Kaw-djer, Halg dirigeait -au Bourg-Neuf une usine prospère, d’où, sous forme de conserves, on -expédiait ces crustacés dans le monde entier. Halg, alors âgé de près -de vingt-huit ans, réunissait toutes les conditions de bonheur. Femme -aimante, trois beaux enfants: deux filles et un garçon, santé parfaite, -fortune rapidement ascendante, rien ne lui manquait. Il était heureux, -et le Kaw-djer pouvait s’applaudir dans son œuvre achevée. - -Quant à Karroly, non seulement il n’était pas associé à son fils dans -la direction de l’usine du Bourg-Neuf, mais il avait même renoncé à la -pêche. Étant donné l’importance maritime du port de l’île Hoste, situé -entre le Darwin Sound et la baie de Nassau, les navires y venaient -nombreux, et de préférence même à Punta-Arenas. Ils y trouvaient une -excellente relâche, plus sûre que celle de la colonie chilienne, -surtout fréquentée, d’ailleurs, par les steamers qui passent d’un océan -à l’autre en suivant le détroit de Magellan. Karroly avait été pour -cette raison amené à reprendre son ancien métier. Devenu capitaine -de port et pilote-chef de l’île Hoste, il était très demandé par les -bâtiments à destination de Punta-Arenas ou des comptoirs établis sur -les canaux de l’archipel, et l’occupation ne lui manquait pas. - -Il avait maintenant à son service un cotre de cinquante tonneaux, -construit à l’épreuve des plus violents coups de mer. C’est avec ce -solide bateau, que manœuvrait un équipage de cinq hommes, et non -avec la chaloupe, qu’il se portait par tous les temps à la rencontre -des navires. La _Wel-Kiej_ existait toujours cependant, mais on ne -l’utilisait plus guère. En général, elle restait au port, vieille et -fidèle servante qui avait bien gagné le repos. - -Comme ces bons ouvriers qui s’empressent d’entreprendre un nouveau -travail aussitôt que le précédent est terminé, le Kaw-djer, quand le -temps fut arrivé de laisser Halg, devenu un homme à son tour, librement -évoluer dans la vie, s’était imposé les devoirs d’une seconde adoption. -Dick n’avait pas remplacé Halg, il s’y était ajouté dans son cœur -agrandi. Dick avait alors près de dix-neuf ans, et depuis plus de -six ans il était l’élève du Kaw-djer. Le jeune homme avait tenu les -promesses de l’enfant. Il s’était assimilé sans effort la science du -maître et commençait à mériter pour son propre compte le nom de savant. -Bientôt le professeur, qui admirait la vivacité et la profondeur de -cette intelligence, n’aurait plus rien à apprendre à l’élève. - -Déjà ce nom d’élève ne convenait plus à Dick. Précocement mûri par la -rude école de ses premiers ans et par les terribles drames auxquels il -avait été mêlé, il était, malgré son jeune âge, plutôt que l’élève, le -disciple et l’ami du Kaw-djer, qui avait en lui une confiance absolue, -et qui se plaisait à le considérer comme son successeur désigné. -Germain Rivière et Hartlepool étaient de braves gens assurément, mais -le premier n’aurait jamais consenti à délaisser son exploitation -forestière, qui donnait des résultats merveilleux, pour se consacrer -exclusivement à la chose publique, et Hartlepool, admirable et fidèle -exécuteur d’ordres, n’était à sa place qu’au deuxième plan. Tous -deux, au surplus, manquaient par trop d’idées générales et de culture -intellectuelle pour gouverner un peuple qui avait d’autres intérêts que -des intérêts matériels. Harry Rhodes eût été mieux qualifié peut-être. -Mais Harry Rhodes, vieillissant, et manquant, d’ailleurs, de l’énergie -nécessaire, se fût récusé de lui-même. - -Dick réunissait, au contraire, toutes les qualités d’un chef. C’était -une nature de premier ordre. Comme savoir, intelligence et caractère, -il avait l’étoffe d’un homme d’État, et il y avait lieu seulement -de regretter que de si brillantes facultés fussent destinées à être -utilisées dans un si petit cadre. Mais une œuvre n’est jamais petite -quand elle est parfaite, et le Kaw-djer estimait avec raison que, si -Dick pouvait assurer le bonheur des quelques milliers d’êtres dont -il était entouré, il aurait accompli une tâche qui ne le céderait en -beauté à nulle autre. - -Au point de vue politique, la situation était également des plus -favorables. Les relations entre l’île Hoste et le Gouvernement chilien -étaient excellentes de part et d’autre. Le Chili ne pouvait que -s’applaudir chaque année davantage de sa détermination. Il obtenait des -profits moraux et matériels qui manqueront toujours à la République -Argentine, tant qu’elle ne modifiera pas ses méthodes administratives -et ses principes économiques. - -Tout d’abord, en voyant à la tête de l’île Hoste ce mystérieux -personnage, dont la présence dans l’archipel magellanique lui avait -paru à bon droit suspecte, le Gouvernement chilien n’avait pas -dissimulé son mécontentement et ses inquiétudes. Mécontentement -forcément platonique. Sur cette île indépendante où il s’était réfugié, -on ne pouvait plus rechercher la personne du Kaw-djer, ni vérifier -son origine, ni lui demander compte de son passé. Que ce fût un homme -incapable de supporter le joug d’une autorité quelconque, qu’il eût -été jadis en rébellion contre toutes les lois sociales, qu’il eût -peut-être été chassé de tous les pays soumis sous n’importe quel -régime aux lois nécessaires, son attitude autorisait ces hypothèses, -et s’il fût resté sur l’Ile Neuve, il n’eût pas échappé aux enquêtes -de la police chilienne. Mais, lorsqu’on vit, après les troubles -provoqués par l’anarchie du début, la tranquillité parfaite due à la -ferme administration du Kaw-djer, le commerce naître et grandir, la -prospérité largement s’accroître, il n’y eut plus qu’à laisser faire. -Et, au total, il ne s’éleva jamais aucun nuage entre le Gouverneur de -l’île Hoste et le Gouverneur de Punta-Arenas. - -Cinq ans s’écoulèrent ainsi, pendant lesquels les progrès de l’île -Hoste ne cessèrent de se développer. En rivalité avec Libéria, mais -une rivalité généreuse et féconde, trois bourgades s’étaient fondées, -l’une sur la presqu’île Dumas, une autre sur la presqu’île Pasteur, et -la troisième à l’extrême pointe occidentale de l’île, sur le Darwin -Sound, en face de l’île Gordon. Elles relevaient de la capitale, et le -Kaw-djer s’y transportait, soit par mer, soit par les routes tracées à -travers les forêts et les plaines de l’intérieur. - -Sur les côtes, plusieurs familles de Pêcherais s’étaient également -établies et y avaient fondé des villages fuégiens, à l’exemple de ceux -qui, les premiers, avaient consenti à rompre avec leurs séculaires -habitudes de vagabondage pour se fixer dans le voisinage du Bourg-Neuf. - -Ce fut à cette époque, au mois de décembre de l’année 1890, que Libéria -reçut pour la première fois la visite du Gouverneur de Punta-Arenas, -M. Aguire. Celui-ci ne put qu’admirer cette nation si prospère, les -sages mesures prises pour en augmenter les ressources, la parfaite -homogénéité d’une population d’origines différentes, l’ordre, -l’aisance, le bonheur qui régnaient dans toutes les familles. On le -comprend, il observa de près l’homme qui avait accompli de si belles -choses, et auquel il suffisait d’être connu sous ce titre de Kaw-djer. - -Il ne lui marchanda pas ses compliments. - -«Cette colonie hostelienne, c’est votre œuvre, monsieur le Gouverneur, -dit-il, et le Chili ne peut que se féliciter de vous avoir fourni -l’occasion de l’accomplir. - ---Un traité, se contenta de répondre le Kaw-djer, avait fait entrer -sous la domination chilienne cette île qui n’appartenait qu’à -elle-même. Il était juste que le Chili lui restituât son indépendance. - -M. Aguire sentit bien ce que cette réponse contenait de restrictif. Le -Kaw-djer ne considérait pas que cet acte de restitution dût valoir au -Gouvernement chilien un témoignage de reconnaissance. - ---Dans tous les cas, reprit M. Aguire en se tenant prudemment sur la -réserve, je ne crois pas que les naufragés du _Jonathan_ puissent -regretter leur concession africaine de la baie de Lagoa... - ---En effet, monsieur le Gouverneur, puisque là ils eussent été sous la -domination portugaise, alors qu’ici ils ne dépendent de personne. - ---Ainsi tout est pour le mieux. - ---Pour le mieux, approuva le Kaw-djer. - ---Nous espérons, d’ailleurs, ajouta obligeamment M. Aguire, voir se -continuer les bons rapports entre le Chili et l’île Hoste. - ---Nous l’espérons aussi, répondit le Kaw-djer, et peut-être, en -constatant les résultats du système appliqué à l’île Hoste, la -République Chilienne sera-t-elle portée à l’étendre aux autres îles de -l’archipel magellanique. - -M. Aguire ne répondit que par un sourire qui signifiait tout ce qu’on -voulait. - -[Illustration: Le Kaw-djer commença les travaux (Page 396.)] - -Désireux d’entraîner la conversation hors de ce terrain brûlant, -Harry Rhodes, qui assistait à l’entrevue avec ses deux collègues du -Conseil, aborda un autre sujet. - ---Notre île Hoste, dit-il, comparée aux possessions argentines de la -Terre de Feu, peut donner matière à intéressantes réflexions. Comme -vous le voyez, Monsieur, d’un côté la prospérité, de l’autre le -dépérissement. Les colons argentins reculent devant les exigences du -Gouvernement de Buenos-Ayres, et, devant les formalités qu’il impose, -les navires font de même. Malgré les réclamations de son Gouverneur, la -Terre de Feu ne fait aucun progrès. - ---J’en conviens, répondit M. Aguire. Aussi le Gouvernement Chilien -a-t-il agi tout autrement avec Punta-Arenas. Sans aller jusqu’à rendre -une colonie complètement indépendante, il est possible de lui accorder -bon nombre de privilèges qui assurent son avenir. - ---Monsieur le Gouverneur, intervint le Kaw-djer, il est cependant une -des petites îles de l’archipel, un simple rocher stérile, un îlot sans -valeur, dont je demande au Chili de nous consentir l’abandon. - ---Lequel? interrogea M. Aguire. - ---L’îlot du cap Horn. - ---Que diable voulez-vous en faire? s’écria M. Aguire étonné. - ---Y établir un phare qui est de toute nécessité à cette dernière pointe -du continent américain. Éclairer ces parages serait d’un grand avantage -pour les navires, non seulement ceux qui viennent à l’île Hoste, mais -aussi ceux qui cherchent à doubler le cap entre l’Atlantique et le -Pacifique. - -Harry Rhodes, Hartlepool et Germain Rivière, qui étaient au courant -des projets du Kaw-djer, appuyèrent sa remarque, en faisant valoir la -réelle importance, que M. Aguire n’avait, d’ailleurs, nulle envie de -contester. - ---Ainsi, demanda-t-il, le Gouvernement de l’île Hoste serait disposé à -construire ce phare? - ---Oui, dit le Kaw-djer. - ---A ses frais? - ---A ses frais, mais sous la condition formelle que le Chili lui -concéderait l’entière propriété de l’île Horn. Voilà plus de six ans -que j’ai fait cette proposition à votre Gouvernement, sans arriver à un -résultat quelconque. - ---Que vous a-t-on répondu? demanda M. Aguire. - ---Des mots, rien que des mots. On ne dit pas non, mais on ne dit pas -oui. On ergote. La discussion ainsi comprise peut durer des siècles. -Et, pendant ce temps, les navires continuent à se perdre sur cet îlot -sinistre que rien ne leur signale dans l’obscurité.» - -M. Aguire exprima un grand étonnement. Mieux instruit que le Kaw-djer -des méthodes chères aux Administrations du monde entier, il ne -l’éprouvait peut-être pas au fond du cœur. Tout ce qu’il put faire, -fut de promettre qu’il appuierait de tout son crédit cette proposition -auprès du Gouvernement de Santiago, où il se rendait en quittant l’île -Hoste. - -Il faut croire qu’il tint parole et que son appui fut efficace, car, -moins d’un mois plus tard, cette question qui traînait depuis tant -d’années fut enfin résolue, et le Kaw-djer fut informé officiellement -que ses propositions étaient acceptées. Le 25 décembre, entre le Chili -et l’île Hoste, un acte de cession fut signé, aux termes duquel l’État -hostelien devenait propriétaire de l’île Horn, à la condition qu’il -élèverait et entretiendrait un phare au point culminant du cap. - -Le Kaw-djer, dont les préparatifs étaient faits depuis longtemps, -commença immédiatement les travaux. Selon les prévisions les plus -pessimistes, deux ans devaient suffire pour les mener à bon terme -et pour assurer la sécurité de la navigation aux abords de ce cap -redoutable. - -Cette entreprise, dans l’esprit du Kaw-djer, serait le couronnement -de son œuvre. L’île Hoste pacifiée et organisée, le bien-être de tous -remplaçant la misère d’autrefois, l’instruction répandue à pleines -mains, et enfin des milliers de vies humaines sauvées au terrible point -de rencontre des deux plus vastes océans du globe, telle aurait été sa -tâche ici-bas. - -Elle était belle. Achevée, elle lui conférerait le droit de penser à -lui-même, et de résigner des fonctions auxquelles, jusque dans ses -dernières fibres, répugnait tout son être. - -Si le Kaw-djer gouvernait, s’il était pratiquement le plus absolu des -despotes, il n’était pas, en effet, un despote heureux. Le long usage -du pouvoir ne lui en avait pas donné le goût, et il ne l’exerçait qu’à -contre-cœur. Réfractaire pour son compte personnel à toute autorité, -il lui était toujours aussi cruel d’imposer la sienne à autrui. Il -était resté le même homme énergique, froid et triste, qu’on avait vu -apparaître comme un sauveur en ce jour lointain où le peuple hostelien -avait failli périr. Il avait sauvé les autres, ce jour-là, mais il -s’était perdu lui-même. Contraint de renier sa chimère, obligé de -s’incliner devant les faits, il avait accompli courageusement le -sacrifice, mais, dans son cœur, le rêve abjuré protestait. Quand -nos pensées, sous l’apparence trompeuse de la logique, ne sont -que l’épanouissement de nos instincts naturels, elles ont une vie -propre, indépendante de notre raison et de notre volonté. Elles -luttent obscurément, fût-ce contre l’évidence, comme des êtres qui ne -voudraient pas mourir. La preuve de notre erreur, il faut alors qu’elle -nous soit donnée à satiété, pour que nous en soyons convaincus, et tout -nous est prétexte à revenir à ce qui fut notre foi. - -Le Kaw-djer avait immolé la sienne à ce besoin de se dévouer, à cette -soif de sacrifice, à cette pitié de ses frères malheureux, qui, -au-dessus même de sa passion de la liberté, formait le fond de sa -magnifique nature. Mais, maintenant que le dévouement n’était plus en -jeu, maintenant qu’il ne pouvait plus être question de sacrifice et que -les Hosteliens n’inspiraient plus rien qui ressemblât à de la pitié, la -croyance ancienne reprenait peu à peu son apparence de vérité, et le -despote redevenait par degrés le passionné libertaire d’antan. - -Cette transformation, Harry Rhodes l’avait constatée avec une netteté -croissante, à mesure que s’affermissait la prospérité de l’île Hoste. -Elle devint plus évidente encore, quand, le phare du cap Horn commencé, -le Kaw-djer put considérer comme près d’être rempli le devoir qu’il -s’était imposé. Il exprima enfin clairement sa pensée à cet égard. -Harry Rhodes ayant, au hasard d’une causerie où on évoquait les jours -passés, glorifié les bienfaits dont on lui était redevable, le Kaw-djer -répondit par une déclaration qui ne prêtait plus à l’équivoque. - -«J’ai accepté la tâche d’organiser la colonie, dit-il. Je m’applique à -la remplir. L’œuvre terminée, mon mandat cessera. Je vous aurai prouvé -ainsi, je l’espère, qu’il peut y avoir au moins un endroit de cette -terre, où l’homme n’a pas besoin de maître. - ---Un chef n’est pas un maître, mon ami, répliqua avec émotion Harry -Rhodes, et vous le démontrez vous-même. Mais il n’est pas de société -possible sans une autorité supérieure, quel que soit le nom dont on la -revêt. - ---Ce n’est pas mon avis, répondit le Kaw-djer. J’estime, moi, que -l’autorité doit prendre fin dès qu’elle n’est plus impérieusement -nécessaire.» - -Ainsi donc, le Kaw-djer caressait toujours ses anciennes utopies, et, -malgré l’expérience faite, il s’illusionnait encore sur la nature des -hommes, au point de les croire capables de régler, sans le secours -d’aucune loi, les innombrables difficultés qui naissent du conflit -des intérêts individuels. Harry Rhodes constatait avec mélancolie le -sourd travail qui s’accomplissait dans la conscience de son ami et il -en augurait les pires conséquences. Il en arrivait à souhaiter qu’un -incident, dût-il jeter passagèrement le trouble dans l’existence -paisible des Hosteliens, vînt donner à leur chef une nouvelle -démonstration de son erreur. - -Son désir devait malheureusement être réalisé. Cet incident allait -naître plus tôt qu’il ne le pensait. - -Dans les premiers jours du mois de mars 1891, le bruit courut tout à -coup qu’on avait découvert un gisement aurifère d’une grande richesse. -Cela n’avait en soi rien de tragique. Tout le monde, au contraire, -fut en joie, et les plus sages, Harry Rhodes lui-même, partagèrent -l’ivresse générale. Ce fut un jour de fête pour la population de -Libéria. - -Seul, le Kaw-djer fut plus clairvoyant. Seul, il prévit en un instant -les conséquences de cette découverte et comprit quelle en était la -force latente de destruction. C’est pourquoi, tandis que l’on se -congratulait autour de lui, lui seul demeura sombre, accablé déjà des -tristesses que réservait l’avenir. - - - - -XI - -LA FIÈVRE DE L’OR. - - -C’est dans la matinée du 6 mars, que la découverte avait été faite. - -Quelques personnes, parmi lesquelles Edward Rhodes, ayant projeté une -partie de chasse, avaient quitté Libéria de bonne heure en voiture et -s’étaient rendues à une vingtaine de kilomètres dans le Sud-Ouest, sur -le revers occidental de la presqu’île Hardy, au pied des montagnes, les -Sentry Boxes, qui la terminent. Là s’étendait une forêt profonde non -encore exploitée, où se réfugiaient d’ordinaire les fauves de l’île -Hoste, des pumas et des jaguars qu’il convenait de détruire jusqu’au -dernier, car nombre de moutons avaient été leurs victimes. - -Les chasseurs battirent la forêt; ayant tué deux pumas chemin faisant, -ils atteignaient un ruisseau torrentueux qui délimitait la lisière -opposée, lorsqu’apparut un jaguar de grande taille. - -Edward Rhodes, l’estimant à bonne portée, lui envoya un premier coup -de fusil, qui l’atteignit au flanc gauche. Mais l’animal n’avait pas -été blessé mortellement. Après un rugissement de colère plutôt que de -douleur, il fit un bond dans la direction du torrent, rentra sous bois -et disparut. - -Pas si vite, cependant, qu’Edward Rhodes n’eût le temps de tirer un -second coup. La balle, manquant le but, alla frapper un angle de roche. -La pierre vola en éclats. - -Peut-être les chasseurs eussent-ils alors quitté la place, si un des -éclats projetés ne fût tombé aux pieds d’Edward Rhodes, qui, intrigué -par l’aspect particulier de ce fragment de roche, le ramassa et -l’examina. - -C’était un petit morceau de quartz, strié de veines caractéristiques, -dans lesquelles il lui fut facile de discerner des parcelles d’or. - -Edward Rhodes fut très ému de sa découverte. De l’or!... Il y avait -de l’or dans le sol de l’île Hoste! Rien que cet éclat de roche en -témoignait. - -Y a-t-il lieu, d’ailleurs, de s’en étonner? N’a-t-on pas trouvé des -filons du précieux métal autour de Punta-Arenas comme à la Terre de -Feu, en Patagonie comme en Magellanie? N’est-ce pas une chaîne d’or, -cette gigantesque épine dorsale des deux Amériques qui, sous le nom -de Montagnes Rocheuses et de Cordillère des Andes, va de l’Alaska au -cap Horn, et dont, en quatre siècles, on a extrait pour quarante-cinq -milliards de francs? - -Edward Rhodes avait compris l’importance de sa découverte. Il aurait -voulu la tenir secrète, n’en parler qu’à son père, qui eût mis le -Kaw-djer au courant. Mais il n’était pas seul à la connaître. Ses -compagnons de chasse avaient examiné le morceau de roche et avaient -ramassé d’autres éclats qui tous renfermaient de l’or. - -Il ne fallait donc pas compter sur le secret, et, le jour même, en -effet, l’île entière savait qu’elle n’avait rien à envier aux Klondyke, -aux Transvaal, ni aux El Dorado. Ce fut la traînée de poudre, dont la -flamme courut en un instant de Libéria aux autres bourgades. - -Toutefois, dans cette saison, il ne pouvait être question de tirer un -parti quelconque de la découverte. Dans quelques jours, on serait à -l’équinoxe d’automne, et ce n’est pas sous le parallèle de l’île Hoste -qu’il est possible d’entreprendre des exploitations de plein air aux -approches de l’hiver. La trouvaille d’Edward Rhodes n’eut donc et ne -pouvait avoir aucune conséquence immédiate. - -L’été s’acheva dans des conditions climatériques assez favorables. -Cette année, la dixième depuis la fondation de la colonie, avait eu -le bénéfice d’une récolte exceptionnelle. D’autre part, de nouvelles -scieries s’étaient établies à l’intérieur de l’île, les unes mues par -la vapeur, les autres employant l’électricité engendrée par les chutes -des cours d’eau. Les pêcheries et les fabriques de conserves avaient -donné lieu à un trafic considérable, et le chargement des navires, à -l’entrée et à la sortie du port, s’était chiffré par trente-deux mille -sept cent soixante-quinze tonnes. - -[Illustration: Plusieurs centaines d’Hosteliens erraient... (Page 404.)] - -Avec l’hiver, il fallut interrompre les travaux entrepris au cap -Horn pour l’érection du phare et la construction des salles où -devaient être installées les machines motrices et les dynamos. Ces -travaux avaient marché jusqu’alors d’une manière très satisfaisante, -malgré l’éloignement de l’île Horn, située à environ soixante-quinze -kilomètres de la presqu’île Hardy, et l’obligation de transporter le -matériel à travers une mer semée de récifs, que les tempêtes de l’hiver -allaient rendre impraticable. - -Si la mauvaise saison amena, comme de coutume, nombre de coups de vent -et des tourmentes de grande violence, elle ne provoqua pas de froids -excessifs, et, même en juillet, la température ne dépassa pas dix -degrés sous zéro. - -Les habitants de Libéria ne redoutaient plus alors le froid ni les -intempéries, l’aisance générale ayant permis à toutes les familles -de s’installer confortablement. Il n’y avait pas de misère sur l’île -Hoste, et les crimes contre les personnes ou les propriétés n’y -avaient jamais troublé l’ordre public. On n’y connaissait que de rares -contestations civiles, transigées en général avant même d’arriver au -Tribunal. - -Il semblait donc qu’aucun trouble n’eût menacé la colonie, sans cette -découverte d’un gisement aurifère, dont les conséquences, étant donné -l’avidité humaine, pouvaient être extrêmement graves. - -Le Kaw-djer ne s’y était pas trompé. La nouvelle lui avait fait -concevoir les plus sombres pronostics, et la réflexion les assombrit -encore. A la première réunion du Conseil, il ne cacha pas ses craintes. - -«Ainsi, dit-il, c’est au moment où notre œuvre est achevée, lorsque -nous n’avons plus qu’à recueillir le fruit de nos efforts, que le -hasard, un hasard maudit, jette parmi nous ce ferment de troubles et de -ruines... - ---Notre ami va trop loin, intervint Harry Rhodes, qui considérait -l’événement d’une manière moins pessimiste. Que la découverte de l’or -soit une cause de troubles, c’est possible, mais de ruines!... - ---Oui, de ruines, affirma le Kaw-djer avec force. La découverte de l’or -n’a jamais laissé que la ruine après elle! - ---Cependant, objecta Harry Rhodes, l’or est une marchandise comme une -autre... - ---La plus inutile. - ---Du tout. La plus utile, puisqu’elle peut s’échanger contre toutes les -autres. - ---Qu’importe, répliqua le Kaw-djer avec chaleur, si, pour l’obtenir, -il faut tout lui sacrifier! Des chercheurs d’or, l’immense majorité -périt dans la misère. Quant à ceux qui réussissent, la facilité de leur -succès détruit à jamais leur jugement. Ils prennent goût aux plaisirs -aisément obtenus. Le superflu devient pour eux le nécessaire, et, -quand ils sont amollis par les jouissances matérielles, ils deviennent -incapables du moindre effort. Ils se sont enrichis peut-être, au sens -social du mot. Ils se sont appauvris selon sa signification humaine, la -vraie. Ce ne sont plus des hommes. - ---Je suis de l’avis du Kaw-djer, dit alors Germain Rivière. Sans -compter que, si on délaisse les champs, l’on ne remplacera pas les -récoltes perdues. C’est peu de chose que d’être riche quand on crève de -faim. Or, je crains bien que notre population ne résiste pas à cette -influence funeste. Qui sait si les cultivateurs ne vont pas abandonner -la campagne, et les ouvriers leur travail, pour courir aux placers? - ---L’or!... l’or!... la soif de l’or! répétait le Kaw-djer. Aucun plus -terrible fléau ne pouvait s’abattre sur notre pays. - -Harry Rhodes était ébranlé. - ---En admettant que vous ayez raison, dit-il, il n’est pas en notre -pouvoir de conjurer ce fléau. - ---Non! mon cher Rhodes, répondit le Kaw-djer. Il est possible de -lutter contre une épidémie, de l’enrayer. Mais à cette fièvre de l’or, -il n’y a pas de remède. C’est l’agent le plus destructif de toute -organisation. En peut-on douter après ce qui s’est passé dans les -districts aurifères de l’Ancien ou du Nouveau Monde, en Australie, -en Californie, dans le Sud de l’Afrique? Les travaux utiles ont été -abandonnés du jour au lendemain, les colons ont déserté les champs et -les villes, les familles se sont dispersées sur les gisements. Quant -à l’or extrait avec tant d’avidité, on l’a stupidement dissipé, comme -tout gain trop facile, en abominables folies, et il n’en est rien -resté à ces malheureux insensés. - -Le Kaw-djer parlait avec une animation qui montrait la force de sa -conviction et la vivacité de ses inquiétudes. - ---Et non seulement il y a le danger du dedans, ajouta-t-il, mais il y -a le danger du dehors: tous ces aventuriers, tous ces déclassés qui -envahissent les pays aurifères, qui les troublent, les bouleversent -pour arracher de ses entrailles le métal maudit. Il en accourt de tous -les points du monde. C’est une avalanche qui ne laisse que le néant -après son passage. Ah! pourquoi faut-il que notre île soit menacée de -pareils désastres! - ---Ne pouvons-nous encore espérer? demanda Harry Rhodes très ému. Si la -nouvelle ne s’ébruite pas, nous serons préservés de cette invasion. - ---Non, répondit le Kaw-djer, il est déjà trop tard pour empêcher le -mal. On ne se figure pas avec quelle rapidité le monde entier apprend -que des gisements aurifères viennent d’être découverts dans une contrée -quelconque, si lointaine soit-elle. On croirait vraiment que cela se -transmet par l’air, que les vents apportent cette peste si contagieuse -que les meilleurs et les plus sages en sont atteints et y succombent!» - -Le Conseil fut levé sans qu’aucune décision eût été arrêtée. Et, en -vérité, il n’y avait lieu d’en prendre aucune. Comme le Kaw-djer -l’avait dit avec raison, on ne lutte pas contre la fièvre de l’or. - -Rien, d’ailleurs, n’était perdu encore. Ne pouvait-il se faire, en -effet, que le gisement n’eût pas la richesse qu’on lui attribuait de -confiance, et que les parcelles d’or fussent disséminées dans un état -d’éparpillement tel que toute exploitation fût impossible? Pour être -fixé à ce sujet, il fallait attendre la disparition de la neige qui, -pendant l’hiver, recouvrait l’île de son manteau glacé. - -Au premier souffle du printemps, les craintes du Kaw-djer commencèrent -à se réaliser. Dès que le dégel fit son apparition, les colons les plus -entreprenants et les plus aventureux se transformèrent en prospecteurs, -quittèrent Libéria et partirent à la chasse de l’or. Puisqu’il avait -été trouvé au Golden Creek,--ainsi fut dénommé le petit ruisseau dont -la balle malencontreuse d’Edward Rhodes avait effleuré la berge,--c’est -là que se portèrent les plus impatients. Leur exemple fut suivi, -malgré tous les efforts du Kaw-djer et de ses amis, et les départs se -multiplièrent rapidement. Dès le cinq novembre, plusieurs centaines -d’Hosteliens, en proie à l’idée fixe de l’or, s’étaient rués vers les -gisements et erraient dans les montagnes à la recherche d’un filon ou -d’une poche riche en pépites. - -L’exploitation des placers ne comporte pas de grandes difficultés, en -principe. S’il s’agit d’un filon, il suffit de le suivre en attaquant -la roche avec le pic, puis de concasser les morceaux obtenus pour en -extraire les parcelles de métal qu’ils renferment. C’est ainsi qu’on -procède dans les mines du Transvaal. Toutefois, suivre un filon, -c’est bientôt dit. En pratique, cela n’est pas fort aisé. Parfois les -filons se brouillent et disparaissent, et ce n’est pas trop, pour les -retrouver, de la science de techniciens expérimentés. A tout le moins, -ils s’enfoncent très profondément dans les entrailles de la terre. Les -suivre, cela revient par conséquent à ouvrir une mine, avec toutes -les surprises et tous les dangers inhérents à ce genre d’entreprise. -D’autre part, le quartz est une roche d’une extrême dureté, et, pour le -concasser, on ne saurait se passer de machines coûteuses. Il en résulte -que l’exploitation d’une mine d’or est interdite aux travailleurs -isolés, et que des sociétés puissantes disposant d’une abondante -main-d’œuvre et de capitaux considérables peuvent seules y trouver -profit. - -Aussi les chercheurs d’or, les prospecteurs, pour leur donner le nom -sous lequel on les désigne d’ordinaire, lorsqu’ils ont eu la chance de -découvrir un gisement, se contentent-ils de s’en assurer la concession, -qu’ils rétrocèdent le plus vite possible aux banquiers et aux lanceurs -d’affaires. - -Ceux qui préfèrent, au contraire, exploiter pour leur propre compte -et avec leurs ressources personnelles, renoncent délibérément à toute -exploitation minière. Ils recherchent, dans le voisinage des roches -aurifères, des terrains d’alluvion formés aux dépens de ces roches par -l’action séculaire des eaux. En délitant la roche, l’eau--glace, pluie -ou torrent--a nécessairement emporté avec elle les parcelles d’or qu’il -est très facile d’isoler. Il suffit d’un simple plat pour recueillir -les sables, et d’un peu d’eau pour les laver. - -C’est, bien entendu, avec cet outillage si rudimentaire qu’opéraient -les Hosteliens. Les premiers résultats furent assez encourageants. En -bordure du Golden Creek, sur une longueur de plusieurs kilomètres et -une largeur de deux ou trois cents mètres, s’étendait une couche de -boue de huit pieds de profondeur. A raison de neuf à dix plats par pied -cube, la réserve était donc abondante, car il était bien rare qu’un -plat n’assurât pas au moins quelques grains d’or. Les pépites, il est -vrai, n’étaient qu’à l’état de poussière, et ces placers n’en étaient -pas à produire les centaines de millions que ses pareils ont donnés -dans d’autres régions. Tels quels, cependant, ils étaient assez riches -pour tourner la tête à de pauvres gens, qui jusqu’alors n’avaient -réussi à assurer leur subsistance qu’au prix d’un travail opiniâtre. - -Il eût été de mauvaise administration de ne pas réglementer -l’exploitation des placers. Le gisement était, en somme, une propriété -collective, et il appartenait à la collectivité de l’aliéner au profit -des individus. Quelles que fussent ses idées personnelles, le Kaw-djer -en avait fait table rase, et, s’obligeant à considérer le problème -sous le même angle que la généralité des humains, il avait cherché la -solution la plus utile, selon l’opinion courante, au groupe social -dont il était le chef. Au cours de l’hiver, il avait eu à ce sujet -de nombreuses conférences avec Dick, qu’il associait de parti pris à -toutes ses décisions. De leur échange de vues, la conclusion fut qu’il -importait d’atteindre un triple but: limiter autant qu’on le pourrait -le nombre des Hosteliens qui partiraient à la recherche de l’or, faire -bénéficier l’ensemble de la colonie des richesses arrachées à la terre, -et enfin restreindre, repousser même si c’était réalisable, l’afflux -des étrangers peu recommandables qui allaient accourir de tous les -points du monde. - -La loi qui fut affichée, à la fin de l’hiver, satisfaisait à ces trois -desiderata. Elle subordonnait d’abord le droit d’exploitation à la -délivrance préalable d’une concession, puis elle fixait l’étendue -maxima de ces concessions et édictait, à la charge des preneurs, -tant une indemnité d’acquisition que le versement au profit de la -collectivité du quart de leur extraction métallique. Aux termes de -cette loi, les concessions étaient réservées exclusivement aux citoyens -hosteliens, titre qui ne pourrait être acquis à l’avenir qu’après -une année d’habitation effective et sur une décision conforme du -Gouverneur. - -La loi promulguée, il restait à l’appliquer. - -Dès le début, elle se heurta à de grandes difficultés. Indifférents -aux dispositions qu’elle contenait en leur faveur, les colons ne -furent sensibles qu’aux obligations qu’elle leur imposait. Quel besoin -d’obtenir et de payer une concession, alors qu’on n’avait qu’à la -prendre? Creuser la terre, laver les boues des rivières, n’est-ce pas -le droit de tout homme? Pourquoi serait-on contraint, pour exercer -librement ce droit naturel, de verser une fraction quelconque du -produit de son travail à ceux qui n’y avaient aucunement participé? -Ces idées, le Kaw-djer les partageait au fond du cœur. Mais celui -qui a assumé la mission redoutable de gouverner ses semblables doit -savoir oublier ses préférences personnelles et sacrifier, quand il le -faut, les principes dont il se croit le plus sûr aux nécessités de -l’heure. Or, cela sautait aux yeux, il était de première importance -qu’un encouragement fût donné aux colons les plus sages qui auraient -l’énergie de résister à la contagion et de rester appliqués à leur -travail habituel, et le meilleur encouragement était qu’ils fussent -assurés d’avoir leur part, réduite assurément, mais certaine, tout en -demeurant chez eux. - -La loi n’étant pas obéie de bonne grâce, on dut employer la contrainte. - -Le Kaw-djer ne disposait, à Libéria, que d’une cinquantaine d’hommes -formant le corps de la police permanente, mais neuf cent cinquante -autres Hosteliens figuraient sur une liste d’appel, dont les plus -anciens étaient éliminés à tour de rôle, à mesure que des jeunes gens -arrivés à l’âge d’homme venaient s’y ajouter. Ainsi mille hommes armés -pouvaient toujours être rapidement réunis. Une convocation générale fut -lancée. - -Sept cent cinquante Hosteliens seulement y répondirent. Les deux cents -réfractaires étaient partis eux aussi pour les mines, et battaient la -campagne aux environs du Golden Creek. - -Le Kaw-djer divisa en deux groupes les forces dont il disposait. -Cinq cents hommes furent répartis le long des côtes, avec mission de -s’opposer au départ clandestin de l’or. Il se mit à la tête des trois -cents autres, qu’il fractionna en vingt escouades sous les ordres de -ceux dont il était le plus sûr, et se rendit avec eux dans la région -des placers. - -La petite armée répressive fut disposée en travers de la presqu’île, -au pied des Sentry Boxes, et, de là, remonta vers le Nord, en balayant -tout devant elle. Les laveurs d’or rencontrés au passage étaient -impitoyablement repoussés, à moins qu’ils ne consentissent à se mettre -en règle. - -Cette méthode obtint d’abord quelques succès. Certains furent -contraints de payer à deniers comptants le droit d’exploitation, et -les limites du claim choisi par eux furent soigneusement indiquées. -D’autres, par contre--et c’était la majorité--ne possédant pas la somme -exigée pour la délivrance d’une concession, durent renoncer à leur -entreprise. Le nombre des mineurs décrut sensiblement pour cette raison. - -Mais bientôt la situation s’aggrava. Ceux qui n’avaient pu obtenir -une concession tournaient pendant la nuit les troupes commandées par -le Kaw-djer et revenaient s’établir en arrière sur le bord du Golden -Creek, précisément à l’endroit d’où l’on venait de les chasser. En même -temps, le mal se répandait comme une marée montante. Excités par les -trouvailles des premiers prospecteurs, une deuxième série d’Hosteliens -entraient en scène. D’après les nouvelles qui parvenaient au Kaw-djer, -l’île entière était attaquée par la contagion. Le mal n’était plus -localisé au Golden Creek, et d’innombrables chercheurs d’or fouillaient -les montagnes du centre et du Nord. - -On s’était fait cette réflexion bien naturelle que les gisements -aurifères ne devaient pas, selon toute vraisemblance, se rencontrer -exclusivement dans cette plaine marécageuse située à la base des -Sentry Boxes. La présence de l’or sur l’île Hoste étant démontrée, -tout portait à croire qu’on en trouverait également le long des autres -cours d’eau dépendant du même système orographique. On s’était donc -mis en chasse de tous côtés, de la pointe de la presqu’île Hardy et de -l’extrémité de la presqu’île Pasteur au Darwin Sound. - -Quelques prospections ayant abouti à de petits succès, la fièvre -générale en fut augmentée, et la fascination de l’or devint plus -impérieuse encore. Ce fut une irrésistible folie qui, en quelques -semaines, vida Libéria, les bourgades et les fermes de la plupart de -leurs habitants. Hommes, femmes et enfants allaient travailler sur -les placers. Quelques-uns s’enrichissaient en découvrant une de ces -poches où les pépites se sont accumulées sous l’action des pluies -torrentielles. Mais l’espoir n’abandonnait pas ceux qui, pendant de -longs jours, au prix de mille fatigues, avaient travaillé en pure -perte. Tous y couraient, de la capitale, des bourgades, des champs, -des pêcheries, des usines et des comptoirs du littoral. Cet or, il -semblait doué d’un pouvoir magnétique, auquel la raison humaine n’avait -pas la force de résister. Bientôt, il ne resta plus à Libéria qu’une -centaine de colons, les derniers à demeurer fidèles à leurs familles et -à continuer leurs affaires bien éprouvées cependant par un tel état de -choses. - -Quelque pénible, quelque désolant que soit cet aveu, il faut bien -reconnaître que, seuls de tous les habitants de l’île Hoste, les -Indiens qui s’y étaient fixés résistèrent à l’entraînement général. -Seuls, ils ne s’abandonnèrent pas à ces furieuses convoitises. Que ceci -soit à l’honneur de ces humbles Fuégiens, si plusieurs pêcheries, si -plusieurs établissements agricoles ne furent pas entièrement délaissés, -c’est que leur honnête nature les préserva de la contagion. D’ailleurs, -ces pauvres gens n’avaient pas désappris d’écouter le Bienfaiteur, et -la pensée ne leur venait pas de payer en ingratitude les innombrables -bienfaits qu’ils en avaient reçus. - -Les choses allèrent plus loin encore. Le moment arriva où les équipages -des navires en rade commencèrent à suivre le funeste exemple qui leur -était donné. Il y eut des désertions qui se multiplièrent de jour en -jour. Sans crier gare, les marins abandonnaient leurs bâtiments et -s’enfonçaient dans l’intérieur, grisés par l’affolant mirage de l’or. -Les capitaines, effrayés par cet émiettement de leurs équipages, -s’empressèrent les uns après les autres de quitter le Bourg-Neuf -sans même attendre la fin de leurs opérations de chargement ou de -déchargement. Nul doute qu’ils ne fissent connaître au dehors le danger -qu’ils avaient couru. L’île Hoste allait être mise en quarantaine par -toutes les marines de la terre. - -La contagion n’épargna même pas ceux dont le devoir était de la -combattre. Ce corps organisé par le Kaw-djer pour la surveillance -des côtes disparut aussitôt que formé. Des cinq cents hommes qui le -composaient, il n’y en eut pas vingt à rejoindre le poste qui leur -était assigné. En même temps, la troupe qu’il commandait directement -fondait comme un morceau de glace au soleil. Il n’était pas de nuit que -plusieurs fuyards ne missent à profit. En quinze jours, elle fut -réduite, de trois cents hommes, à moins de cinquante. - -[Illustration: Les chercheurs d’or s’enquéraient des prescriptions -légales... (Page 413.)] - -En dépit de son indomptable énergie, le Kaw-djer fut alors profondément -découragé. A lui qui, poussé par une irrésistible passion du bien, -s’était rattaché à l’humanité après une si longue rupture, voici -qu’elle se dévoilait cyniquement et montrait à nu tous ses défauts, -toutes ses hontes, tous ses vices! Ce qu’il avait bâti avec tant de -peine croulait en un instant, et, parce que le hasard avait fait -jaillir quelques parcelles d’or d’un éclat de roche, les ruines -allaient s’accumuler sur cette malheureuse colonie. - -Lutter, il ne le pouvait même plus. Les plus fidèles le quittaient -comme les autres. Ce n’est pas avec la poignée d’hommes dont il -disposait encore, et qui l’abandonneraient peut-être demain, qu’il -ramènerait à la raison une multitude égarée. - -Le Kaw-djer revint à Libéria. Il n’y avait rien à faire. Comme un -torrent dévastateur, le fléau s’était répandu à travers l’île et -la ravageait tout entière. Il fallait attendre qu’il eût épuisé sa -violence. - -On put croire un instant que ce moment était arrivé. Vers la -mi-décembre, quinze jours après le retour du Kaw-djer au Gouvernement, -quelques rares Libériens commencèrent à regagner la capitale. Les -jours suivants, le mouvement s’accentua. Pour un colon qui se mettait -tardivement en campagne, deux rentraient et reprenaient, l’oreille -basse, leurs occupations antérieures. - -Deux causes motivaient ces revirements. En premier lieu, le métier de -prospecteur était moins facile à exercer qu’on ne l’avait supposé. -Briser la roche à coups de pic ou laver des sables du matin au soir -sont des besognes pénibles que l’espoir d’un gain rapide permet seul -de supporter. Or, il n’avait pas suffi de se baisser pour ramasser -des pépites, ainsi qu’on se l’était imaginé. Pour quelques-uns que -leur heureuse étoile avait conduits sur une poche, on en comptait des -centaines auxquels le métier de prospecteur, bien qu’infiniment plus -dur que leur travail habituel, avait rapporté beaucoup moins. Sur -la foi des racontars, on avait attribué aux gisements une richesse -incalculable. Il fallait en rabattre. Qu’il y eût de l’or sur l’île -Hoste, cela n’était pas contestable, mais on ne l’y ramassait pas -à la pelle, comme on l’avait cru naïvement de prime abord. De là, -pour certains colons, un découragement d’autant plus rapide que les -illusions avaient été plus grandes. - -D’autre part, le ralentissement des transactions commerciales et -l’arrêt presque total des exploitations agricoles commençaient à -produire leurs effets. Certes, on ne manquait encore de rien. Mais -le prix de tous les objets de première nécessité avait énormément -augmenté. Seuls pouvaient s’en rire ceux à qui la chasse à l’or -avait été profitable. Ce renchérissement concourait, au contraire, à -augmenter la misère des autres, pour qui la trouvaille de quelques -pépites de valeur n’avait pas compensé la suppression des salaires -habituels. - -De là ces reculades, dont le nombre fut d’ailleurs restreint. Elles se -limitèrent aux plus faibles et aux plus pauvres, et, en quelques jours, -le mouvement s’arrêta. - -Le Kaw-djer n’en éprouva pas de déception, parce qu’il ne s’était -jamais illusionné sur son ampleur. Loin de considérer la crise comme -près de s’apaiser, son regard clairvoyant découvrait de nouveaux -dangers dans les ténèbres de l’avenir. Non, la crise n’était pas finie. -Elle ne faisait que commencer, au contraire. Jusqu’ici, on n’avait eu à -compter qu’avec les Hosteliens, mais il n’en serait pas toujours ainsi. -De toutes les contrées du monde, la redoutable race des chercheurs d’or -s’abattrait inévitablement sur la malheureuse île, dès que ceux-ci -connaîtraient l’existence du nouveau champ ouvert à leur insatiable -rapacité. - -Ce fut le dix-sept janvier qu’en arriva au Bourg-Neuf le premier -convoi. Ils débarquèrent d’un steamer au nombre de deux cents environ, -deux cents hommes plus ou moins déguenillés, d’aspect solide, l’air -résolu, brutal et farouche. Quelques-uns avaient de larges couteaux -passés à la ceinture, mais de tous, sans exception, le pantalon, si -minable qu’il fût, comportait une poche spéciale que gonflait la -crosse d’un revolver. Ils portaient sur l’épaule un pic et un sac où -étaient incluses leurs misérables nippes, et sur leur hanche gauche, -une gourde, un plat et une écuelle s’entrechoquaient avec un bruit de -ferraille. - -Le Kaw-djer les regarda tristement débarquer. Ces deux cents -aventuriers, c’était le premier tour de la chaîne dans laquelle l’île -Hoste allait être garrottée. - -A partir de ce jour, les arrivées se succédèrent à intervalles -rapprochés. Aussitôt débarqués, les chercheurs d’or, en gens ayant -l’habitude des formalités à remplir, se rendaient directement au -Gouvernement et s’enquéraient des prescriptions légales en vigueur. -Ils s’accordaient unanimement à les trouver exorbitantes. Remettant -alors à régulariser leur situation, ils se répandaient par la ville. Le -petit nombre de ses habitants et les informations qu’ils recueillaient -habilement avaient tôt fait de les convaincre de la faiblesse de -l’Administration hostelienne. C’est pourquoi ils se décidaient tous -à passer outre à des lois que bravaient impunément les Hosteliens -eux-mêmes, et, après avoir erré un ou deux jours dans les rues désertes -de Libéria, ils quittaient la ville et s’éloignaient sans autre -formalité à la recherche d’un claim. - -Mais l’hiver vint, et, au même instant que les travaux miniers étaient -arrêtés, le flot des arrivants fut tari. Le 24 mars, le dernier navire -s’éloigna du Bourg-Neuf, où il avait débarqué son contingent de -prospecteurs. Plus de deux mille aventuriers foulaient à ce moment le -sol de l’île. - -Ce navire emportait, à de nombreux exemplaires, un décret notifié -par le Gouvernement de l’île Hoste à tous les États du globe. Le -Kaw-djer, qui avait assisté à l’invasion avec une douleur grandissante, -faisait savoir _urbi et orbi_ que, l’île Hoste ayant une population -surabondante, il serait mis obstacle, fût-ce par la force, au -débarquement de tout nouvel étranger. - -Cette mesure serait-elle efficace? L’avenir le dirait, mais, en son for -intérieur, le Kaw-djer en doutait. Trop puissante est l’attirance de -l’or sur certaines natures pour que rien ait le pouvoir de les arrêter. - -D’ailleurs, le mal était fait déjà. La révolte des Hosteliens qui -rejetaient toute discipline, l’inévitable misère à laquelle ils étaient -condamnés, l’invasion de cette tourbe d’aventuriers, de ces gens de sac -et de corde apportant avec eux tous les vices de la terre, c’était un -désastre. - -A cela, que pouvait-on? Rien. On ne pouvait que temporiser et attendre -des jours meilleurs, s’il en devait jamais naître. Halg, Karroly, -Hartlepool, Harry et Edward Rhodes, Dick, Germain Rivière et une -trentaine d’autres étaient seuls contre tous. C’étaient les derniers -fidèles, le bataillon sacré groupé autour du Kaw-djer, qui assistait -impuissant à la destruction de son œuvre. - - - - -XII - -L’ILE AU PILLAGE. - - -Tel fut le premier acte du drame de l’or, qui devait, comme une pièce -bien charpentée, en comporter trois, correctement séparés par les -entr’actes des hivers. - -Les déplorables événements qui avaient constitué la trame de ce premier -acte eurent forcément une immédiate répercussion sur la vie jusque-là -heureuse des Hosteliens. Un petit nombre d’entre eux avaient disparu. -Qu’étaient-ils devenus? On l’ignorait, mais tout portait à croire -qu’ils avaient été victimes de quelque rixe ou de quelque accident. -Plusieurs familles étaient donc en deuil d’un père, d’un fils, d’un -frère ou d’un mari. - -D’autre part, le bien-être jadis si universellement répandu sur l’île -Hoste était grandement diminué. Rien ne manquait encore, à vrai dire, -de ce qui est essentiel ou seulement utile à la vie, mais tout avait -atteint des prix triples et quadruples de ceux pratiqués antérieurement. - -Les pauvres eurent à souffrir de cet état de choses. Les efforts du -Kaw-djer, qui s’ingéniait à leur procurer du travail, n’obtenaient que -peu de succès. L’arrêt presque complet des transactions particulières -incitait tout le monde à la prudence, et personne n’osait rien -entreprendre. Quant aux travaux exécutés pour le compte de l’État, -celui-ci, dont les caisses étaient vides, ne pouvait plus les -continuer. Ironique conséquence de la découverte des mines, l’État -manquait d’or depuis qu’on en trouvait dans le sol en abondance. - -Où s’en serait-il procuré? Si quelques rares Hosteliens s’étaient -résignés à payer leur concession, pas un n’avait versé, sur son -extraction, la redevance fixée par la loi, et la misère générale, en -supprimant toute contribution des citoyens, avait tari la source où -s’alimentait jusqu’alors la caisse publique. - -Quant aux fonds personnels du Kaw-djer, quelques jours suffirent à les -épuiser. Il les avait largement entamés au cours de l’été, afin que -les travaux du cap Horn ne fussent pas interrompus, malgré les graves -difficultés au milieu desquelles il se débattait. Ce n’est pas sans mal -qu’il y était parvenu. Pas plus que les autres Hosteliens, la fièvre -de l’or n’épargna les ouvriers qu’on y employait. Les travaux subirent -de ce chef un retard important. Au mois d’avril 1892, huit mois après -le premier coup de pioche, le gros œuvre arrivait à peine à la hauteur -d’un premier étage, alors que, selon les prévisions du début, il eût dû -être entièrement achevé. - -Parmi la vingtaine d’Hosteliens, pour qui le métier de prospecteur -avait eu des résultats favorables, figurait Kennedy, l’ancien matelot -du _Jonathan_, transformé en nabab par un heureux coup de pic, et qui -se faisait suffisamment remarquer pour que sa chance ne fût ignorée de -personne. - -Combien possédait-il? Personne n’en savait rien, et pas même lui, -peut-être, car il n’est pas certain qu’il fût capable de compter, mais -beaucoup en tout cas, à en juger par ses dépenses. Il semait l’or à -pleines mains. Non pas l’or monnayé ayant cours légal dans tous les -pays civilisés, mais le métal en pépites ou en paillettes dont il -semblait abondamment pourvu. - -Ses allures étaient ébouriffantes. Il pérorait avec autorité, tranchait -du milliardaire, et annonçait à qui voulait l’entendre son intention -de quitter prochainement une ville où il ne pouvait se procurer -l’existence convenant à sa fortune. - -Pas plus que l’importance de cette fortune, personne n’en connaissait -exactement l’origine, et personne n’aurait pu dire où était situé le -claim d’où elle avait été extraite. Quand on interrogeait Kennedy à cet -égard, il prenait des airs de mystère et rompait les chiens sans donner -de réponse précise. Pourtant, on l’avait rencontré au cours de l’été. -Des Libériens l’avaient aperçu, non pas travaillant d’une manière -quelconque, mais en train de se promener les mains dans les poches, -tout simplement. - -Ils n’avaient pu oublier cette rencontre, qui, pour plusieurs, avait -coïncidé avec un grand malheur qui leur était arrivé. Peu d’heures -ou peu de jours après qu’ils avaient vu Kennedy, l’or arraché par -eux à la terre en quantités parfois considérables leur avait été volé -sans qu’on découvrît le coupable. Quand les victimes se trouvèrent -réunies, la régulière concordance des vols et de la présence de -Kennedy à proximité des endroits où ils avaient été commis, les -frappa nécessairement, et des soupçons que n’étayait aucune preuve -commencèrent à planer sur l’ancien matelot. - -Celui-ci ne s’en préoccupait guère, et se contentait de l’admiration -des gogos, dont la race est universelle. Ceux de Libéria se laissaient -prendre à son verbiage, et son aplomb leur en imposait. Bien que -tout le monde connût Kennedy pour ce qu’il valait, quelques-uns lui -accordaient malgré tout une certaine considération, il recrutait une -clientèle et devenait une manière de personnage. - -Le Kaw-djer excédé se résolut à un acte d’autorité. Kennedy et ses -pareils se riaient aussi par trop ouvertement des lois. Tant qu’il n’y -avait pas eu moyen de faire autrement, on avait subi leur révolte. On -devait la réprimer, du moment qu’on en possédait le pouvoir. Or, tous -les colons, chassés par l’hiver, étaient de nouveau groupés, et la -plupart, n’ayant pas eu à se louer de leur campagne de prospection, -avaient été trop heureux de reprendre leurs fonctions régulières. La -milice notamment était reconstituée, et les hommes qui la composaient -semblaient, pour l’instant tout au moins, animés du meilleur esprit. - -Un matin, sans que rien eût averti les intéressés du coup qui les -menaçait, la police envahit le domicile de ceux des Libériens qui -faisaient plus spécialement étalage de leurs richesses, et sous la -direction d’Hartlepool, on y pratiqua des perquisitions en règle. De -l’or qui fut trouvé en leur possession, on confisqua impitoyablement le -quart, et, sur le surplus, on préleva encore les deux cents pesos ou -piastres argentines auxquelles le Kaw-djer avait tarifé les concessions. - -Kennedy ne se vantait pas à tort. C’est en effet chez lui que fut faite -la moisson la plus abondante. La valeur de l’or qu’on y découvrit -n’était pas inférieure à cent soixante-quinze mille francs en monnaie -française. C’est aussi chez lui qu’on se heurta à la plus vive -résistance. Pendant que l’on procédait à la visite de son domicile, on -dut tenir en respect l’ancien matelot, qui écumait de rage et hurlait -de furieuses imprécations. - -«Tas de voleurs! criait-il, en montrant le poing à Hartlepool. - ---Parle toujours, mon garçon, répondit celui-ci, tout en continuant sa -perquisition sans s’émouvoir autrement. - ---Vous me le payerez! menaça Kennedy que le sang-froid de son ancien -chef exaspérait plus encore. - ---Eh! Eh! il me semble que c’est toi qui payes, pour l’instant, railla -impitoyablement Hartlepool. - ---On se reverra! - ---Quand tu voudras. Le plus tard possible à mon goût. - ---Voleur!... cria Kennedy au paroxysme de la colère. - ---Tu te trompes, répliqua Hartlepool d’un ton bonhomme, et la preuve en -est que, sur tes cinquante-trois kilos d’or, je ne prends que treize -kilos deux cent cinquante grammes exactement, soit le quart, plus la -valeur des deux cents piastres que tu sais. Il va de soi que, pour ton -argent... - ---Misérable!... - ---Tu as droit à une concession en règle. - ---Brigand!... - ---Tu n’as qu’à nous dire où est ton claim. - ---Bandit!... - ---Tu ne veux pas?... - ---Canaille!... - ---A ton aise, mon garçon!» conclut Hartlepool en mettant fin à cette -scène. - -Tout compte fait, les perquisitions rapportèrent au trésor près de -trente-sept kilos d’or, représentant en monnaie française une valeur -d’environ cent vingt-deux mille francs. En échange, des concessions -régulières furent délivrées. Seul Kennedy n’eut même pas cet avantage, -en raison de son obstination à ne pas désigner l’emplacement du claim -où il avait fait une si belle récolte. - -La somme ainsi recueillie fut placée dans la caisse de l’État. Quand, -au printemps, les relations seraient reprises avec le reste du monde, -on l’échangerait contre des espèces ayant cours. En attendant, le -Kaw-djer, ayant largement publié le résultat des perquisitions, -créa pour une somme égale du papier-monnaie auquel on accorda toute -confiance, ce qui lui permit de soulager bien des misères. - -L’hiver s’écoula vaille que vaille, et l’on atteignit le printemps. -Aussitôt, les mêmes causes produisirent les mêmes effets. Comme -l’année précédente, Libéria fut désertée. La leçon n’était pas -suffisante. On se ruait à la conquête de l’or, avec plus de frénésie -encore peut-être, comme ces joueurs aux trois quarts ruinés qui jettent -sur le tapis leurs derniers sous dans l’espoir absurde de se refaire. - -Kennedy fut un des premiers à partir. Ayant mis bien à l’abri l’or qui -lui restait, il disparut un matin, en route sans doute vers le claim -mystérieux dont il s’était obstiné à ne pas révéler l’emplacement. Ceux -qui s’étaient promis de le suivre en furent pour leurs frais. - -La milice elle-même, cette garde si dévouée et si fidèle tant qu’avait -duré la mauvaise saison, fondit de nouveau avec la neige, et, réduit au -seul secours de ses amis les plus proches, le Kaw-djer dut assister en -spectateur au second acte du drame. - -Les scènes, toutefois, s’en déroulèrent plus rapidement que celles du -premier. Moins de huit jours après leur départ, quelques Libériens -commencèrent déjà à revenir, puis les retours se succédèrent selon une -progression accélérée. La milice se reconstitua pour la deuxième fois. -Les hommes reprenaient en silence le poste qu’ils avaient abandonné, -sans que le Kaw-djer leur fit aucune observation. Ce n’était pas le -moment de se montrer sévère. - -Tous les renseignements concordaient à établir que la situation se -modifiait d’une manière identique dans l’intérieur. Les fermes, les -usines, les comptoirs se repeuplaient. Le mouvement était général comme -la cause qui le motivait. - -Les chercheurs d’or avaient trouvé, en effet, une situation tout autre -que celle de l’année précédente. Alors, ils étaient entre Hosteliens. -Maintenant, l’élément étranger était entré en scène et il fallait -compter avec lui. Et quels étrangers! Le rebut de l’humanité. Des -êtres frustes, demi-brutes, habitués à la dure et ne craignant ni la -souffrance ni la mort, impitoyables pour eux-mêmes et pour autrui. Il -fallait se battre, pour la possession des claims, contre ces hommes -avides qui s’étaient assuré les meilleures places dès le début de la -saison. Après une lutte plus ou moins longue selon les caractères, la -plupart des Hosteliens y avaient renoncé. - -Il était temps que ce renfort arrivât. L’invasion commencée à la fin de -l’été précédent avait déjà repris d’une manière beaucoup plus intense. -Chaque semaine, deux ou trois steamers amenaient leur cargaison de -prospecteurs étrangers. Le Kaw-djer avait vainement tenté de s’opposer -à leur débarquement. Les aventuriers, passant outre à une interdiction -que la force n’appuyait pas, débarquaient malgré lui et sillonnaient -Libéria de leurs bandes bruyantes avant de se mettre en route pour les -placers. - -Les navires affectés au transport des chercheurs d’or étaient presque -les seuls qu’on aperçût au port du Bourg-Neuf. Que fussent venus faire -les autres, en effet? Les affaires étaient complètement arrêtées. Ils -n’eussent pas trouvé à charger. Les stocks de bois de construction -et de fourrures avaient été épuisés dès la première semaine. Quant -au bétail, aux céréales et aux conserves, le Kaw-djer s’était -énergiquement opposé à leur exportation qui eût réduit la population à -toutes les horreurs de la famine. - -Dès que le Kaw-djer put disposer de deux cents hommes, les envahisseurs -de l’île eurent la partie moins belle. Lorsque deux cents baïonnettes -appuyèrent les arrêtés du Gouverneur, ces arrêtés devinrent du coup -respectables et furent respectés. Après avoir essayé vainement d’en -faire fléchir la rigueur, les steamers durent reprendre le large avec -la détestable cargaison qu’ils avaient apportée. - -Mais, ainsi qu’on ne tarda pas à le savoir, leur retraite n’était -qu’une ruse. Obligés de céder devant la force, les navires s’élevaient -le long de la côte orientale ou occidentale de l’île, et, profitant -de l’abri d’une crique, ils débarquaient leur chargement humain en -pleine campagne, à l’aide de leurs embarcations. Les brigades volantes -que l’on créa pour la surveillance du littoral ne servirent à rien. -Elles furent débordées. Ceux qui voulaient mettre pied sur l’île -réussissaient toujours à y atterrir, et le flot des aventuriers ne -cessa de grossir. - -[Illustration: Les navires débarquaient leur chargement humain en -pleine campagne. (Page 420.)] - -Le désordre atteignait au comble dans l’intérieur. Ce n’étaient -qu’orgies et plaisirs crapuleux, coupés de disputes, voire de batailles -sanglantes au revolver ou au couteau. Comme les cadavres attirent -les hyènes et les vautours des confins de l’horizon, ces milliers -d’aventuriers avaient attiré toute une population plus dégradée encore. -Ceux qui composaient cette seconde série d’immigrés ne songeaient pas à -trimer à la recherche de l’or. Leurs mines, leurs claims, c’étaient -les chasseurs d’or eux-mêmes, d’une exploitation infiniment plus aisée. -Sur tous les points de l’île, à l’exception de Libéria où l’on n’eût -pas osé braver si ouvertement le Kaw-djer, les cabarets et les tripots -pullulaient. On y trouvait jusqu’à des music-halls de bas étage, élevés -en pleine campagne à l’aide de quelques planches, où de malheureuses -femmes charmaient les mineurs ivres de leurs voix éraillées et de leurs -grossiers refrains. Dans ces tripots, dans ces music-halls, dans ces -cabarets, l’alcool, ce générateur de toutes les hontes, ruisselait et -coulait à pleins bords. - -En dépit de si grandes tristesses, le Kaw-djer ne perdait pas courage. -Ferme à son poste, centre autour duquel on se réunirait quand, la -tourmente passée, il s’agirait de reconstruire, il s’ingéniait à -reconquérir la confiance des Hosteliens, qui, lentement, mais sûrement, -revenaient à la raison. Rien ne semblait avoir de prise sur lui, et, -volontairement aveugle aux défections, il continuait imperturbablement -son métier de Gouverneur. Il n’avait même pas négligé la construction -du phare qui lui tenait si fort à cœur. Par son ordre, Dick fit, au -cours de l’été, un voyage d’inspection à l’île Horn. Malgré tout, les -travaux, assurément ralentis, n’avaient pas été arrêtés un seul jour. A -la fin de l’été, le gros œuvre serait terminé et les machines seraient -en place. Un mois suffirait alors pour mener à bien le montage. - -Vers le 15 décembre, la moitié des Hosteliens étaient rentrés dans -le devoir, tandis que s’exaspérait encore l’infernal sabbat de -l’intérieur. Ce fut à cette époque que le Kaw-djer reçut une visite -inattendue dont les conséquences devaient être des plus heureuses. -Deux hommes, un Anglais et un Français, arrivés par le même bateau, -se présentèrent ensemble au Gouvernement. Immédiatement admis près -du Kaw-djer, ils déclinèrent leurs noms, Maurice Reynaud, pour le -Français, Alexander Smith, pour l’Anglais, et, sans paroles superflues, -firent connaître qu’ils désiraient obtenir une concession. - -Le Kaw-djer sourit amèrement. - -«Permettez-moi de vous demander, Messieurs, dit-il, si vous êtes au -courant de ce qui se passe en ce moment sur l’île Hoste? - ---Oui, répondit le Français. - ---Mais nous préférons tout de même être en règle, acheva l’Anglais. - -Le Kaw-djer considéra plus attentivement ses interlocuteurs. De races -différentes, ils avaient entre eux quelque chose de commun: cet air -de famille des hommes d’action. Tous deux étaient jeunes, trente ans -à peine. Ils avaient les épaules larges, le sang à fleur de peau. -Leur front, que découvraient des cheveux taillés en brosse, dénotait -l’intelligence, et leur menton saillant une énergie qui eût confiné à -la dureté si le regard très droit de leurs yeux bleus ne l’avait adouci. - -Pour la première fois, le Kaw-djer avait devant lui des chercheurs d’or -sympathiques. - ---Ah! vous savez cela, dit-il. Vous ne faites qu’arriver, je crois, -cependant. - ---C’est-à-dire que nous revenons, expliqua Maurice Reynaud. L’année -dernière, nous avons déjà passé quelques jours ici. Nous n’en sommes -repartis qu’après avoir prospecté et reconnu l’emplacement que nous -désirons exploiter. - ---Ensemble? demanda le Kaw-djer. - ---Ensemble, répondit Alexander Smith. - -Le Kaw-djer reprit, avec une expression de regret qui n’était pas -feinte: - ---Puisque vous êtes si bien renseignés, vous devez également savoir que -je ne puis vous donner satisfaction, la loi que vous désirez respecter -réservant toute concession aux citoyens hosteliens. - ---Pour les claims, objecta Maurice Raynaud. - ---Eh bien? interrogea le Kaw-djer. - ---Il s’agit d’une mine, expliqua Alexander Smith. La loi est muette sur -ce point. - ---En effet, reconnut le Kaw-djer, mais une mine est une lourde -entreprise, qui exige d’importants capitaux... - ---Nous les possédons, interrompit Alexander Smith. Nous ne sommes -partis que pour nous les procurer. - ---Et c’est chose faite, dit Maurice Reynaud. Nous représentons ici -la _Franco-English Gold Mining Company_, dont mon camarade Smith est -l’ingénieur en chef, et dont je suis le directeur, société constituée -à Londres le 10 septembre dernier, au capital de quarante mille livres -sterling, sur lesquelles moitié représentent notre apport, et vingt -mille livres le working-capital. Si nous traitons, comme je n’en doute -pas, le steamer qui nous a amenés emportera nos commandes. Avant huit -jours, les travaux seront commencés, dans un mois nous aurons les -premières machines, et dès l’année prochaine notre outillage sera au -complet. - -Le Kaw-djer très intéressé par l’offre qui lui était faite, -réfléchissait à la manière dont il devait l’accueillir. Il y avait du -pour et du contre. Ces jeunes gens lui plaisaient. Il était enchanté -de leur caractère décidé et de leur aspect de saine franchise. -Mais permettre à une société franco-anglaise de s’implanter dans -l’île Hoste et de s’y créer des intérêts considérables, n’était-ce -pas ouvrir la porte à de futures complications internationales? La -France et l’Angleterre, sous prétexte de soutenir leurs nationaux, -n’auraient-elles pas un jour la tentation de s’ingérer dans -l’administration intérieure de l’île? Le Kaw-djer, en fin de compte, -se résolut à donner une réponse affirmative. La proposition était -trop sérieuse pour être rejetée, et, puisque la maladie de l’or était -désormais inévitable, mieux valait, au lieu de la laisser éparse à -travers tout le territoire, la localiser dans quelques foyers faciles -à surveiller, en divisant au besoin tous les gisements entre un petit -nombre de sociétés importantes. - ---J’accepte, dit-il. Toutefois, puisqu’il s’agit de travaux en -profondeur, j’estime que les conditions prévues pour des concessions de -claims doivent être modifiées. - ---Comme il vous plaira, répondit Maurice Reynaud. - ---Il y a lieu de fixer un prix à l’hectare. - ---Soit! - ---Cent piastres argentines par exemple. - ---C’est entendu. - ---Quelle serait l’étendue de votre concession? - ---Cent hectares. - ---Ce serait donc dix mille piastres. - ---Les voici, dit Maurice Reynaud en libellant rapidement un chèque. - ---Par contre, reprit le Kaw-djer, on pourrait, en raison des frais qui -seront plus élevés que pour une exploitation de surface, abaisser le -taux de notre participation à votre extraction. Je vous propose vingt -pour cent. - ---Nous acceptons, déclara Alexander Smith. - ---Nous sommes donc d’accord? - ---Sur tous les points. - ---Il est de mon devoir de vous prévenir, ajouta le Kaw-djer, que, -pendant un certain temps tout au moins, l’État hostelien est dans -l’impossibilité de vous garantir la libre disposition de la concession -qu’il vous accorde et de protéger efficacement vos personnes. - -Les deux jeunes gens sourirent avec assurance. - ---Nous saurons nous protéger nous-mêmes,» répondit tranquillement -Maurice Reynaud. - -La concession signée, le titre en fut remis aux deux amis, qui prirent -aussitôt congé. Trois heures plus tard, ils avaient quitté Libéria, en -route pour l’extrémité occidentale de la chaîne médiane de l’île, où se -trouvait leur concession. - -Loin de s’apaiser, l’anarchie de l’intérieur ne fit que s’accroître -à mesure que l’été s’avançait. L’exagération s’en mêlant, les -imaginations se montant dans l’Ancien et dans le Nouveau Monde, on y -regardait l’île Hoste comme une poche extraordinaire, comme une île -en or. Aussi les prospecteurs affluaient-ils. Repoussés du port, ils -filtraient par toutes les baies de la côte. Dans les derniers jours -de janvier, le Kaw-djer, s’en référant aux renseignements qui lui -arrivaient de divers côtés, ne put évaluer à moins de vingt mille le -nombre des étrangers entassés sur quelques points où ils finiraient par -s’entre-dévorer. Que n’avait-on pas à redouter de ces forcenés déjà en -lutte sanglante pour la possession des claims, lorsque la famine les -jetterait les uns sur les autres! - -Ce fut vers cette époque que le désordre atteignit son maximum. -Dans cette foule sans frein, il se déroula de véritables scènes de -sauvagerie dont plusieurs Hosteliens furent les victimes. Dès que la -nouvelle lui en parvint, le Kaw-djer se rendit courageusement aux -placers et se lança au milieu de cette tourbe. Tous ses efforts furent -inutiles, et son intervention faillit même tourner très mal pour lui. -On le repoussa, on le menaça, et peu s’en fallut qu’elle ne lui coûtât -la vie. - -Elle eut par contre un résultat auquel il était loin de s’attendre. La -foule hétérogène des aventuriers comprenait des gens, non seulement -de toutes les races du monde, mais aussi de toutes les conditions. -Semblables dans leur déchéance actuelle, ils étaient au contraire fort -différents par leurs origines. Si la plupart sortaient du ruisseau et -de ces repaires où se terrent entre deux crimes les bandits des grandes -villes, quelques-uns étaient nés dans de plus hautes sphères sociales. -Plusieurs, même, portaient des noms connus et avaient possédé une -fortune considérable, avant de rouler dans l’abîme, ruinés, déshonorés, -avilis par la débauche et par l’alcool. - -Certains de ces derniers, on ne sut jamais lesquels, reconnurent le -Kaw-djer, comme l’avait autrefois reconnu le commandant du _Ribarto_, -mais avec plus d’assurance que le capitaine chilien qui s’en référait -uniquement à une photographie déjà ancienne. Eux, au contraire, -ils avaient vu le Kaw-djer en chair et en os au cours de leurs -pérégrinations à travers le monde, et, quelle que fût la longueur du -temps écoulé, ils ne pouvaient s’y tromper, car celui-ci occupait alors -une situation trop en évidence pour que ses traits ne se fussent pas -gravés dans leur mémoire. Son nom courut aussitôt de bouche en bouche. - -C’était un illustre nom qu’on lui attribuait, et, disons-le tout de -suite, on le lui attribuait justement. - -Descendant de la famille régnante d’un puissant empire du Nord, voué -par sa naissance à commander en maître, le Kaw-djer avait grandi sur -les marches d’un trône. Mais le sort, qui se complaît parfois à ces -ironies, avait donné à ce fils des Césars l’âme d’un Saint-Vincent de -Paul anarchiste. Dès qu’il eut l’âge d’homme, sa situation privilégiée -fut pour lui une source, non de bonheur, mais de souffrance. Les -misères dont il était entouré l’obscurcirent à ses yeux. Ces misères, -il s’efforça d’abord de les soulager. Il dut reconnaître bientôt qu’une -telle entreprise excédait son pouvoir. Ni sa fortune, bien qu’elle fût -immense, ni la durée de sa vie n’eussent suffi à atténuer seulement -la cent-millionième partie du malheur humain. Pour s’étourdir, pour -endormir la douleur que lui causait le sentiment de son impuissance, -il se jeta dans la Science, comme d’autres se seraient jetés dans le -plaisir. Mais, devenu médecin, ingénieur, sociologue de haute valeur, -son savoir ne lui donna pas davantage le moyen d’assurer à tous -l’égalité dans le bonheur. De déception en déception, il perdit peu -à peu son clair jugement. Prenant l’effet pour la cause, au lieu de -considérer les hommes comme des victimes luttant en aveugles à travers -les siècles contre la matière impitoyable, et faisant, après tout, -de leur mieux, il en vint à rendre responsables de leur malheur les -diverses formes d’association auxquelles les collectivités se sont -résignées, faute d’en connaître de meilleures. La haine profonde qu’il -en conçut contre toutes ces institutions, toutes ces organisations -sociales qui, d’après lui, créaient la pérennité du mal, lui rendit -impossible de continuer à subir leurs lois détestées. - -Pour s’en affranchir, il ne vit pas d’autre moyen que de se retrancher -volontairement des vivants. Sans prévenir personne, il était donc parti -un beau jour, abandonnant son rang et ses biens, et il avait parcouru -le monde jusqu’au moment où s’était rencontrée une région, la seule -peut-être, où régnât une indépendance absolue. C’est ainsi qu’il avait -échoué en Magellanie, où, depuis six ans, il se prodiguait sans mesure -aux plus déshérités des humains, lorsque l’accord chilo-argentin, puis -le naufrage du _Jonathan_ étaient venus troubler son existence. - -Ces disparitions princières, causées par des motifs, sinon identiques, -du moins analogues à ceux qui avaient déterminé le Kaw-djer, ne sont -pas absolument rares. Tout le monde a dans la mémoire le nom de -plusieurs de ces princes, d’autant plus célèbres--tant leur renoncement -a semblé prodigieux!--qu’ils ont avec plus de passion cherché à -s’effacer. Il en est qui ont embrassé une profession active et l’ont -exercée comme le commun des mortels. D’autres se sont confinés dans -l’obscurité d’une vie bourgeoise. Un autre de ces grands seigneurs -revenus des vanités d’ici-bas s’est consacré à la Science et a produit -de nombreux et magnifiques ouvrages qui sont universellement admirés. -Du Kaw-djer, qui avait fait de l’altruisme le pôle et la raison d’être -de sa vie, la part n’était pas assurément la moins belle. - -Une seule fois, au moment où il avait pris le Gouvernement de la -colonie, il avait consenti à se souvenir de sa grandeur passée. Il -connaissait assez l’esprit des lois humaines pour savoir quelles -conséquences avait eues son départ. Si elles s’occupent assez peu des -personnes, ces lois sont fort attentives à la conservation des biens -qu’elles protègent avec sollicitude. C’est pourquoi, alors même qu’on -l’aurait profondément oublié, il n’y avait pas lieu de douter que -sa fortune n’eût été scrupuleusement respectée. Une partie de cette -fortune pouvant être alors d’un puissant secours, il avait passé outre -à ses répugnances en dévoilant sa véritable personnalité à Harry -Rhodes, et celui-ci, muni de ses instructions, était parti à la -recherche de cet or que l’île Hoste rendait maintenant avec une si -déplorable abondance. - -[Illustration: Ces expulsions sommaires... (Page 433.)] - -L’effet produit sur les Hosteliens et sur les aventuriers par la -divulgation du nom du Kaw-djer fut diamétralement opposé. Ni les uns ni -les autres ne virent juste, d’ailleurs, et par tous le côté sublime de -ce grand caractère fut également méconnu. - -Les prospecteurs étrangers, vieux routiers qui avaient parcouru la -Terre en tous sens et s’étaient trop frottés à tous les mondes pour -être _épatés_, comme on dit, par les distinctions sociales, détestèrent -plus encore celui qu’ils considéraient comme leur ennemi. Pas étonnant -qu’il inventât des lois si dures aux pauvres gens. C’était un -aristocrate. Cela expliquait tout à leurs yeux. - -Les Hosteliens, au contraire, ne restèrent pas insensibles à la gloire -d’être gouvernés par un chef de si haut lignage. Leur vanité en fut -agréablement flattée, et l’autorité du Kaw-djer en bénéficia. - -Celui-ci était revenu à Libéria désespéré, écœuré des abominations -qu’il avait constatées, à ce point que, dans son entourage, on se prit -à envisager l’éventualité d’un abandon de l’île Hoste. Toutefois, -avant d’en arriver à cette extrémité, Harry Rhodes agita la question -de recourir au Chili. Peut-être convenait-il de tenter cette suprême -chance de salut. - -«Le Gouvernement chilien ne nous abandonnera pas, fit-il observer. Il -est de son intérêt que la colonie retrouve sa tranquillité. - ---Un appel à l’étranger! s’écria le Kaw-djer. - ---Il suffirait, reprit Harry Rhodes, qu’un des navires de Punta-Arenas -vînt croiser en vue de l’île. Il n’en faudrait pas plus pour mettre ces -misérables à la raison. - ---Que Karroly parte pour Punta-Arenas, dit Hartlepool, et avant quinze -jours... - ---Non, interrompit le Kaw-djer d’un ton sans réplique. Dût la nation -hostelienne périr, jamais une pareille démarche ne sera faite de mon -consentement. Mais, d’ailleurs, tout n’est pas perdu encore. Avec du -courage, nous nous sauverons, comme nous nous sommes faits, nous-mêmes.» - -Devant une volonté si nettement exprimée, il n’y avait qu’à s’incliner. - -Quelques jours plus tard, comme pour justifier cette énergie que rien -ne pouvait abattre, un courant de réaction beaucoup plus important -que les précédents se dessina parmi les Hosteliens. C’est qu’aussi la -situation devenait impossible sur les placers. En compétition avec des -aventuriers sans scrupule, qui considéraient un coup de couteau comme -un très naturel argument de discussion, la partie pour eux était trop -inégale. Ils renonçaient donc à la lutte, et venaient se réfugier près -d’un chef à qui ils n’étaient pas loin d’attribuer un pouvoir sans -limites, depuis qu’ils en connaissaient le véritable nom. En quelques -jours, tant à Libéria que dans le reste de l’île, tout le monde eut -repris sa situation antérieure. - -Parmi ceux qui revenaient, on eût vainement cherché Kennedy, demeuré -sur les placers avec les aventuriers ses pareils. De mauvais bruits -continuaient à courir sur l’ancien matelot. Comme l’année précédente, -personne ne l’avait vu laver ni prospecter pour son compte, et sa -présence avait encore coïncidé à plusieurs reprises avec des vols, et -même, par deux fois, avec des assassinats ayant le vol pour mobile. De -ces racontars à une accusation franche, il n’y avait qu’un pas. - -Ce pas, on ne pouvait, pour l’instant tout au moins, espérer le -franchir. Dans ce pays troublé, toute enquête eût été impossible. Que -les bruits fussent fondés ou non, il fallait renoncer a les tirer au -clair. - -La nature du Kaw-djer était trop haute pour connaître la rancune. -Mais, quand bien même il en eût été capable, l’aspect des colons eût -suffi à la dissiper. Ils revenaient déchus, dans un état de misère -et d’épuisement lamentables. Dans cette population nomade, qui avait -ramassé les germes morbides de tous les ciels, et qui grouillait sur -les placers, presque sans abri, exposée aux intempéries d’un climat -souvent orageux en été, respirant l’air des marécages dont elle remuait -les boues malsaines, la maladie s’était déchaînée avec rage. Les -Libériens regagnaient leur ville, amaigris, tremblants de fièvre, et, -durant un long mois, le Dr Arvidson ne suffisant pas à la tâche, le -Kaw-djer fut plutôt médecin que Gouverneur. - -Malgré tout, cependant un grand espoir le transportait. Cette fois, il -avait conscience que son peuple lui était rendu. Il le sentait vibrant -dans sa main, accablé de ses fautes et frémissant du désir de se -les faire pardonner. Encore un peu de patience, et il disposerait de -la force nécessaire pour lutter contre le cancer immonde qui s’était -attaqué à son œuvre. - -Vers la fin de l’été, l’île Hoste était en fait divisée en deux zones -bien distinctes. Dans l’une, la plus grande, cinq mille Hosteliens, -hommes, femmes et enfants, revenus à leur vie normale et reprenant -peu à peu leurs occupations régulières. Dans l’autre, sur quelques -espaces étroits autour des terrains aurifères, vingt mille aventuriers, -prêts à tout, et dont l’impunité accroissait l’audace. Ils osaient -maintenant venir à Libéria et traitaient la ville en pays conquis. Ils -parcouraient insolemment les rues, la tête haute, en faisant résonner -leurs talons, et s’appropriaient sans scrupule où ils le trouvaient ce -qui était à leur convenance. Si l’intéressé protestait, ils répondaient -par des coups. - -Mais le jour vint enfin où le Kaw-djer, se sentant assez fort pour -entamer la lutte, se résolut à faire un exemple. Ce jour-là, les -chercheurs d’or qui s’aventurèrent dans Libéria furent appréhendés et -incarcérés, sans autre forme de procès, dans l’unique steamer qui se -trouvât alors au Bourg-Neuf, et que le Kaw-djer affréta dans ce but. -L’opération fut renouvelée les jours suivants, si bien que, le 15 mars, -au moment où le steamer appareilla, il emportait plus de cinq cents de -ces passagers involontaires solidement bouclés à fond de cale. - -Ces expulsions sommaires eurent leur écho dans l’intérieur et y -déchaînèrent de furieuses colères. D’après les nouvelles qu’on en -recevait, toute la région aurifère était en fermentation, et on -devait s’attendre à une révolte générale. Déjà, il n’y avait plus -de sécurité dans aucune partie de l’île. Signes prémonitoires des -crimes collectifs, les crimes individuels se multipliaient. Des fermes -étaient pillées, des têtes de bétail enlevées. Coup sur coup, à vingt -kilomètres de Libéria, trois assassinats furent commis. Puis on apprit -que les prospecteurs étrangers se concertaient, qu’ils tenaient des -meetings, que, devant des milliers d’auditeurs, des discours d’une -incroyable violence étaient prononcés. Les orateurs ne parlaient de -rien moins que de marcher sur la capitale et de la détruire de fond -en comble. Or, pour les esprits clairvoyants, cela était peu de chose -encore. Bientôt les vivres allaient manquer. Quand la faim tenaillerait -les entrailles de cette populace en délire, sa rage serait décuplée. -Il fallait s’attendre au pire... - -Soudain tout s’apaisa. L’hiver était revenu, glaçant l’âme tumultueuse -des hommes. Et, du ciel gris, tout ouaté de neige, l’avalanche -implacable des flocons tombait, comme un rideau, sur le deuxième acte -du drame. - - - - -XIII - -UNE «JOURNÉE». - - -Non seulement l’égarement des Hosteliens avait presque entièrement -supprimé la production de l’île, mais encore une population quintuplée -devait vivre sur les stocks à peu près épuisés. Aussi la misère -fut-elle atroce pendant l’hiver de 1893. Les cinq mois qu’il dura, le -Kaw-djer accomplit une tâche formidable. Il lui fallut résoudre au jour -le jour des difficultés sans cesse renaissantes, venir au secours des -affamés, soigner les innombrables malades, être, en un mot, partout -à la fois. En constatant cette indomptable énergie et ce dévouement -inaltérable, les Libériens furent frappés d’admiration et écrasés de -remords. Voilà comment se vengeait celui qui avait renoncé, on le -savait maintenant, à une si merveilleuse existence pour partager leur -vie de misère, et qu’ils avaient pourtant si lâchement renié! - -Malgré tous les efforts du Kaw-djer, c’est à grand’peine qu’on put se -procurer le strict nécessaire à Libéria. Que devait-ce être dans les -campagnes? Que devait-ce être surtout aux placers, où s’entassaient -des milliers d’hommes qui n’avaient sûrement pris aucune mesure pour -combattre un climat dont ils ignoraient les rigueurs? - -Il était trop tard pour réparer leur imprévoyance. Ils étaient bloqués -par les neiges et ne pouvaient plus compter que sur les ressources -de leurs alentours les plus proches. Ces ressources, tant de bouches -affamées les auraient épuisées en quelques jours. - -Ainsi qu’on l’apprit plus tard, quelques-uns réussirent cependant -à vaincre tous les obstacles et s’avancèrent parfois fort loin à -travers l’île. Entre eux et plusieurs fermiers, il y eut des batailles -sanglantes. La férocité humaine dépassait celle de la nature. L’hiver -avait diminué, mais non tari le flot de sang qui rougissait la terre. - -Toutefois, peu nombreux furent ceux qui bravèrent à la fois, dans -ces incursions audacieuses, l’hostilité des hommes et celle des -choses. Comment vécurent les autres? Tout ce qu’on en devait jamais -savoir, c’est que beaucoup étaient morts de froid et de faim. Quant -à la manière dont leurs compagnons plus heureux avaient assuré leur -existence, cela demeura toujours un mystère. - -Mais le Kaw-djer n’avait pas besoin de connaître les choses dans le -détail pour concevoir de quelles tortures ces misérables étaient la -proie. Il devinait leur désespoir et comprenait que ce désespoir se -changerait en fureur aux premiers rayons du printemps. C’est alors que -le danger deviendrait réellement menaçant. Les routes rendues libres -par la fonte des neiges, cette populace affamée se répandrait de tous -côtés et mettrait l’île au saccage... - -Deux jours après le dégel, on apprit, en effet, que la concession de -la _Franco-English Gold Mining Company_, que dirigeaient le Français -Maurice Reynaud et l’Anglais Alexander Smith, avait été attaquée par -une bande de forcenés. Mais, ainsi qu’ils l’avaient dit au Kaw-djer, -les deux jeunes gens avaient su se défendre eux-mêmes. Réunissant leurs -ouvriers, au nombre déjà de plusieurs centaines, ils avaient repoussé -les assaillants, non sans leur infliger des pertes sérieuses. - -Quelques jours après, on reçut la nouvelle d’une série de crimes -commis dans la région du Nord. Des fermes avaient été pillées, et les -propriétaires chassés de chez eux, ou même parfois assommés purement et -simplement. Si on laissait faire ces bandits, il ne leur faudrait pas -un mois pour dévaster l’île entière. Il était temps d’agir. - -[Illustration: Des Hosteliens de la campagne, accourus au galop de -leurs chevaux... (Page 439.)] - -La situation était infiniment meilleure que celle de l’année -précédente. Si le printemps avait déterminé de violents remous dans la -foule éparse des aventuriers, il n’avait eu aucune influence sur la -manière d’être des Hosteliens. Cette fois, la leçon était suffisante. A -l’exception de la centaine d’égarés qui s’étaient obstinés à demeurer -aux placers et qui sans doute avaient péri à l’heure actuelle, -la population de Libéria n’avait pas diminué d’une unité. Personne -n’avait eu la pensée d’entamer une troisième campagne de prospection. -Pour quelques rares colons servis par un hasard favorable, la plupart -étaient revenus ruinés, leur santé compromise, leur avenir à jamais -perdu. Et encore, des modestes fortunes récoltées sur les placers, la -plus grande part avait été dissipée, ainsi que cela arrive fatalement, -dans les cabarets, dans les tripots de bas étage, où les détonations -des revolvers se mêlaient aux hurlements des joueurs. Tous se rendaient -compte de leur folie et nul n’avait envie de recommencer l’expérience. - -Le Kaw-djer disposait donc de la milice au complet. Mille hommes -enrégimentés, disciplinés, obéissant à des chefs reconnus, c’est une -force sérieuse, et, bien que les adversaires fussent vingt fois plus -nombreux, il ne doutait pas de les mettre à la raison. Quelques jours -de patience, afin de laisser aux routes détrempées par la fonte des -neiges le temps de sécher un peu, et des colonnes sillonneraient l’île, -la balayeraient de bout en bout des aventuriers qui l’infestaient... - -Ceux-ci le devancèrent. Ce furent eux qui provoquèrent la tragédie -rapide et terrible qui décida du sort de l’île. - -Le 3 novembre, alors que les chemins étaient encore transformés en -marécages, des Hosteliens de la campagne, accourus au galop de leurs -chevaux, avertirent le Kaw-djer qu’une colonne, forte d’un millier -de chercheurs d’or, marchait contre la ville. Les intentions de ces -hommes, on les ignorait, mais elles ne devaient pas être pacifiques, à -en juger par leur attitude et par leurs cris menaçants. - -Le Kaw-djer prit ses mesures en conséquence. Par son ordre, la -milice fut rassemblée devant le Gouvernement et barra les rues qui -débouchaient sur la place. Puis on attendit les événements. - -La colonne annoncée atteignit vers la fin du jour Libéria, où l’écho -de ses chants et de ses cris l’avait précédée. Les prospecteurs, qui -croyaient surprendre, eurent au contraire la surprise de se heurter à -la milice hostelienne rangée en bataille, et leur élan en fut brisé. -Ils s’arrêtèrent interdits. Au lieu d’agir à l’improviste, comme tel -était leur projet, voilà qu’ils étaient obligés de parlementer! - -D’abord, ils discutèrent entre eux à grand renfort de gestes et de -cris, puis ceux qui se trouvaient en tête firent connaître à Hartlepool -qu’ils désiraient parler au Gouverneur. Leur requête transmise de -proche en proche obtint un accueil favorable. Le Kaw-djer consentait à -recevoir dix délégués. - -Ces dix délégués, il fallut les désigner, ce qui motiva une -recrudescence de discussions et de clameurs. Enfin ils se présentèrent -devant le front de la milice qui ouvrit ses rangs pour les laisser -passer. Le mouvement, sur un bref commandement d’Hartlepool, fut -exécuté avec une perfection remarquable. De vieux soldats n’eussent pas -mieux fait. Les délégués des prospecteurs en furent impressionnés. Ils -le furent plus encore, quand, sur un nouveau commandement de son chef, -la milice, manœuvrant avec une égale sûreté, referma ses rangs derrière -eux. - -Le Kaw-djer se tenait debout au centre de la place, dans l’espace -restant libre en arrière des troupes. Tandis que les délégués se -dirigeaient vers lui, on put les contempler à loisir. Vus de près, -leur aspect n’était pas rassurant. Grands, les épaules larges, ils -paraissaient robustes, bien que les privations de l’hiver les eussent -amaigris. Pour la plupart vêtus de cuir dont une épaisse couche de -crasse uniformisait la couleur première, ils avaient des chevelures -hirsutes et des barbes touffues qui faisaient ressembler leurs visages -à des mufles de fauves. Au fond de leurs orbites caves luisaient des -yeux de loups, et ils serraient les poings en marchant. - -Le Kaw-djer demeura immobile, sans avancer d’un pas au-devant d’eux, -et, quand ils furent arrivés près de lui, il attendit tranquillement -qu’ils lui fissent connaître le but de leur démarche. - -Mais les délégués des prospecteurs ne se pressaient pas de parler. -Ils s’étaient découverts instinctivement en abordant le Kaw-djer, et, -rangés en demi-cercle autour de lui, ils se dandinaient gauchement -d’une jambe sur l’autre. Leur apparence farouche était trompeuse. Ils -semblaient, au contraire, assez petits garçons et fort embarrassés de -leur personne, en se voyant isolés de leurs camarades, dans la solitude -de cette vaste place, devant cet homme qui les dominait de la tête, à -l’attitude grave et froide, et dont la majesté leur en imposait. - -[Illustration: «Nous avons a nous plaindre». (Page 443.)] - -Enfin, leur trouble s’atténua, ils retrouvèrent leur langue et l’un -d’eux prit la parole. - -«Gouverneur, dit-il, nous venons au nom de nos camarades... - -L’orateur, intimidé, s’interrompit. Le Kaw-djer ne fit rien pour -l’aider à renouer le fil de son discours. Le prospecteur reprit: - ---Nos camarades nous ont envoyés... - -Nouvel arrêt de l’orateur et pareil mutisme du Kaw-djer. - ---Enfin, nous sommes leurs délégués, quoi! expliqua un autre aventurier -impatient de ces hésitations. - ---Je sais, dit le Kaw-djer froidement. Après? - -Les délégués furent interloqués. Eux qui pensaient faire trembler!... -Voilà comment on les redoutait!... Il y eut encore un silence. Puis un -troisième prospecteur, remarquable par l’ampleur de sa barbe inculte, -réunit tout son courage et entra dans le vif de la question. - ---Après?... Il y a, après, que nous avons à nous plaindre. Voilà ce -qu’il y a, après. - ---De quoi? - ---De tout. Nous ne pouvons pas nous en tirer, tant on nous montre ici -de mauvais vouloir. - -Quelque sérieuse que fût la situation, le Kaw-djer ne put s’empêcher -d’être intérieurement égayé par la plaisante ironie d’une telle -récrimination dans la bouche d’un des envahisseurs de l’île Hoste. - ---Est-ce tout? demanda-t-il. - ---Non, répondit le troisième prospecteur, qui possédait décidément la -langue la mieux pendue. On voudrait aussi, nous autres, que les claims -ne soient pas à qui veut les prendre. Il faut se battre pour les avoir. -Les gentlemen--l’aventurier, un Américain de l’Ouest, employa ce mot le -plus sérieusement du monde--préféreraient des concessions, comme ça se -fait partout... Ce serait plus... officiel, ajouta-t-il après un moment -de réflexion avec une conviction divertissante. - ---Est-ce tout? répéta le Kaw-djer. - ---Savoir!... répondit le prospecteur à la grande barbe. Mais, avant de -passer à autre chose, les gentlemen voudraient une réponse au sujet des -concessions. - ---Non, dit le Kaw-djer. - ---Non?... - ---La réponse est: non, précisa le Kaw-djer. - -Les délégués relevèrent la tête avec ensemble. Des lueurs mauvaises -commencèrent à passer dans leurs yeux. - ---Pourquoi? demanda l’un de ceux qui n’avaient pas encore parlé. Il -faut une raison aux gentlemen. - -Le Kaw-djer garda le silence. Vraiment! ils étaient osés de lui -demander ses raisons. Ne les connaissait-on pas? La loi, que personne -n’avait respectée, ne fixait-elle pas un prix pour la délivrance des -concessions? Bien plus! cette loi connue de tous ne réservait-elle pas -ces concessions aux Hosteliens, et n’interdisait-elle pas à ces gens -qui l’avaient audacieusement bravée le territoire hostelien? - ---Pourquoi? répéta le prospecteur en constatant que sa question restait -sans effet. - -Puis, la seconde interrogation n’ayant pas plus de succès que la -première, il y répondit lui-même. - ---La loi?... dit-il. Eh! on la connaît, la loi... Mais on n’a qu’à nous -naturaliser... La terre est à tout le monde, et nous sommes des hommes -comme les autres, peut-être! - -Jadis, le Kaw-djer ne se fût pas exprimé différemment. Mais ses idées -étaient bien changées maintenant, et il ne comprenait plus ce langage. -Non, la terre n’est pas à tout le monde. Elle appartient à ceux qui -la défrichent, la cultivent, à ceux dont le travail opiniâtre la -transforme en mère nourricière et oblige le sol à tisser le tapis doré -des moissons. - ---Et puis, reprit le prospecteur barbu, si on parle de loi, il faudrait -voir d’abord à la respecter, la loi. Quand ceux qui la fabriquent s’en -moquent, qu’est-ce que feront les autres, je le demande? On est le 3 -novembre. Pourquoi qu’il n’y a pas eu d’élection le 1er, puisque le -Gouvernement a fini son temps? - -Cette remarque inattendue surprit le Kaw-djer. Qui avait pu renseigner -aussi bien ce mineur? Kennedy, sans doute, qu’on n’avait pas revu -à Libéria. L’observation était juste, au surplus. La période qu’il -avait fixée quand il s’était volontairement soumis aux suffrages des -électeurs était expirée, en effet, et, aux termes de la loi autrefois -promulguée par lui-même, on aurait dû procéder deux jours plus tôt à -une nouvelle élection. S’il s’en était dispensé, c’est qu’il n’avait -pas jugé opportun de compliquer encore une situation déjà si troublée, -pour respecter une simple formalité, le renouvellement de son mandat -étant absolument certain. Mais, d’ailleurs, en quoi cela regardait-il -des gens qui n’étaient ni éligibles, ni électeurs? - -Cependant, le chercheur d’or, enhardi par le calme du Kaw-djer, -continuait sur un ton plus assuré: - ---Les gentlemen réclament cette élection, et ils veulent que leurs -voix comptent. Leurs voix valent celles des autres, pas vrai? Pourquoi -qu’il y en aurait cinq mille qui feraient la loi à vingt? Ça n’est pas -juste... - -L’aventurier fit une pause et attendit inutilement la réponse du -Kaw-djer. Embarrassé par ce silence persistant, et désireux de faire -comprendre que sa mission était terminée, il conclut: - ---Et voilà! - ---Est-ce tout? interrogea pour la troisième fois le Kaw-djer. - ---Oui... répondit le délégué. C’est tout, sans être tout... Enfin, -c’est tout pour le moment. - -Le Kaw-djer, regardant bien en face les dix hommes attentifs, déclara -d’un ton froid: - ---Voici ma réponse: «Vous êtes ici malgré nous. Je vous donne -vingt-quatre heures pour vous soumettre tous sans condition. Passé ce -délai, j’aviserai.» - -Il fit un signe. Hartlepool et une vingtaine d’hommes accoururent. - ---Hartlepool, dit-il, veuillez reconduire ces Messieurs hors des rangs.» - -Les délégués étaient stupéfaits. Quelque assurés qu’ils fussent de leur -force, ce calme glacial les déconcertait. Encadrés par les Hosteliens, -ils s’éloignèrent docilement. - -Par exemple, quand ils furent réunis à ceux qu’ils désignaient sous le -nom générique de «gentlemen», le ton changea. Tandis qu’ils rendaient -compte de leur mission, leur colère, jusque-là dominée, éclata sans -contrainte, et, pour exprimer leur indignation, ils trouvèrent une -quantité suffisante de paroles irritées et de jurons sonores. - -Cette éloquence spéciale eut de l’écho dans la foule, et bientôt un -concert de vociférations apprit au Kaw-djer qu’on connaissait sa -réponse. Cette agitation fut longue à se calmer. La nuit la diminua -sans l’apaiser entièrement. Jusqu’au matin, l’ombre fut pleine de -cris furieux. Si on ne voyait plus les mineurs, on les entendait. -Évidemment ils s’entêtaient dans leur entreprise et campaient en plein -air. - -La milice fit comme eux. Se relayant par quarts, elle veilla toute la -nuit, l’arme au pied. - -La colonne ne s’était pas retirée, en effet. A l’aube, les rues -apparurent noires de monde. Bon nombre de prospecteurs, lassés par -cette nuit d’attente, s’étaient couchés sur le sol. Mais tous furent -debout au premier rayon du jour, et le vacarme de la veille reprit de -plus belle. - -Dans les rues dont ils occupaient la chaussée, les maisons étaient -soigneusement closes. Personne ne se risquait au dehors. Si, d’un -premier étage, un Hostelien plus curieux risquait un coup d’œil par -l’entre-bâillement des volets, un ouragan de huées l’obligeait aussitôt -à les refermer en hâte. - -Le début de la matinée fut relativement calme. Les aventuriers ne -semblaient pas être d’accord sur ce qu’il convenait de faire et -discutaient avec animation. A mesure que le temps s’écoulait, leur -nombre augmentait. Autant qu’on en pouvait juger, il s’élevait -maintenant à quatre ou cinq mille. Des émissaires envoyés pendant la -nuit avaient battu le rappel dans la campagne et ramené du renfort. -Les prospecteurs de la région du Golden Creek avaient eu le temps -d’arriver, mais non pas ceux qui travaillaient dans les montagnes du -centre ou à la pointe du Nord-Ouest, et dont le voyage, en admettant -qu’ils dussent venir, exigerait un ou plusieurs jours selon leur -éloignement. - -Leurs compagnons qui avaient déjà envahi la ville eussent sagement fait -de les attendre. Quand ils seraient dix ou quinze mille, la situation -déjà si grave de Libéria deviendrait presque désespérée. - -Mais ces cerveaux brûlés, incapables de résister à la violence de leurs -passions, n’avaient jamais la patience d’attendre. Plus la matinée -s’avança, plus leur agitation grandit. Sous le coup de fouet de la -fatigue et des excitations répétées des orateurs en plein vent, la -foule s’énervait à vue d’œil. - -Vers onze heures, un élan général la jeta tout à coup sur la milice -hostelienne. Celle-ci se hérissa immédiatement de baïonnettes. Les -assaillants reculèrent précipitamment, s’efforçant de vaincre la -poussée de ceux qui se trouvaient en queue. Afin d’éviter des malheurs -involontaires, le Kaw-djer fit reculer sa troupe, qui se replia en -bon ordre et alla prendre position devant le Gouvernement. Les rues -aboutissant à la place furent ainsi dégagées. Les mineurs, se trompant -sur le sens de ce mouvement, poussèrent une assourdissante clameur de -victoire. - -L’espace rendu libre par la retraite de la milice hostelienne fut en -un instant rempli d’une foule grouillante. Cette foule ne tarda pas à -reconnaître son erreur. Non, elle n’était pas victorieuse encore. La -milice intacte lui barrait toujours le passage. Si les mille hommes -dont elle était formée, modelant leur attitude sur celle de leur chef, -gardaient, impassibles, l’arme au pied, ils n’en disposaient pas moins -de la foudre. Leurs mille fusils, des carabines américaines, que -beaucoup de prospecteurs connaissaient bien, auxquelles un magasin -assure une réserve de sept cartouches, étaient capables de tirer en -moins d’une minute leurs sept mille coups, qui seraient, dans ce cas, -tirés à bout portant. Il y avait là de quoi faire réfléchir les plus -braves. - -Mais les aventuriers n’étaient plus dans un état d’esprit leur -permettant la réflexion. Ils s’excitaient, se grisaient les uns les -autres. Leur grand nombre leur donnant confiance, ils cessèrent de -craindre cette troupe dont l’immobilité leur parut de la faiblesse. Le -moment vint où ce qui leur restait de raison fut définitivement aboli. - -Le spectacle était tragique. A la périphérie de la place, une foule -hurlante et débraillée, criant de ses milliers de bouches des mots que -personne n’entendait, tendant ses milliers de poings en des gestes de -menace. A trente mètres d’elle, lui faisant face, la milice hostelienne -rangée en bon ordre le long de la façade du Gouvernement, ses hommes -conservant une immobilité de statue. Derrière la milice, le Kaw-djer, -seul, debout sur le dernier degré du perron qui donnait accès au -Gouvernement, contemplant d’un air soucieux ce tableau mouvementé, -et cherchant un moyen de dénouer pacifiquement une situation dont il -comprenait toute la gravité. - -Il était une heure de l’après-midi quand des injures directes -commencèrent à partir de la foule enfiévrée. Les Hosteliens, contenus -par leur chef, n’y répondirent pas. - -Au premier rang de leurs insulteurs, ils pouvaient voir une figure -de connaissance. Les révoltés avaient poussé en avant Kennedy, dont -les conseils insidieux n’étaient pas sans avoir contribué à les -engager dans cette aventure. C’est par lui qu’ils connaissaient la loi -relative aux élections, c’est lui qui leur avait suggéré de réclamer la -qualité de citoyens et d’électeurs, en leur affirmant que le Kaw-djer, -abandonné de tout le monde, n’aurait pas la force de leur résister. La -réalité se montrait différente. Ils se heurtaient à mille fusils, et il -semblait juste que celui qui les avait menés là fût exposé aux coups. - -L’ancien matelot, qui avait voulu se venger, était le mauvais marchand -de cette affaire. Il n’avait plus sa jactance de nabab. Pâle, -tremblant, il n’en menait pas large, comme on dit familièrement. - -La foule perdant de plus en plus la tête, les injures ne suffirent -bientôt plus à satisfaire sa colère grandissante, et il fallut passer -aux actes. Des volées de pierres commencèrent à s’abattre sur la milice -impassible. Les choses prenaient décidément une mauvaise tournure. - -Pendant une heure, cette pluie meurtrière tomba. Plusieurs hommes -furent blessés et deux d’entre eux durent quitter le rang. Une -pierre atteignit au front le Kaw-djer lui-même. Il chancela, mais se -redressant d’un énergique effort, il essuya paisiblement le sang qui -rougissait son visage et reprit son attitude d’observateur. - -Après une heure de cet exercice qui ne pouvait mener à rien, les -assaillants parurent se lasser. Les projectiles devinrent moins -nombreux, et on sentait qu’ils allaient cesser de pleuvoir, quand une -énorme clameur jaillit tout à coup de la foule. Qu’était-il arrivé? -Le Kaw-djer, se haussant sur la pointe des pieds, s’efforça vainement -de voir dans les rues avoisinantes. Il ne put y réussir. Au loin, les -remous de la foule semblaient plus violents, voilà tout, sans qu’il fût -possible d’en discerner la cause. - -On ne devait pas tarder à la connaître. Quelques minutes plus tard, -trois prospecteurs taillés en hercule, s’ouvrant un passage à coups -de coude, venaient se placer en avant de leurs compagnons, comme -s’ils eussent voulu montrer qu’ils se riaient des balles. Ils ne les -craignaient plus, en effet, car ils portaient devant eux, en guise de -boucliers, des otages qui les protégeaient contre elles. - -Les assaillants avaient eu une idée diabolique. Ayant enfoncé la porte -d’une maison, ils s’étaient emparés de ses habitants, deux jeunes -femmes, deux sœurs, qui y vivaient seules avec un petit enfant, le -mari de l’une d’elles étant mort au cours de l’hiver précédent. Deux -mineurs avaient saisi les femmes, un autre l’enfant, et, chacun avec -son fardeau, ils bravaient maintenant le Kaw-djer et sa milice. Qui -oserait tirer, alors que les premiers coups seraient pour ces créatures -innocentes? - -Les deux femmes, terrorisées, s’abandonnaient sans résistance. Quant -au bébé, qu’une sorte de brute gigantesque tenait à bout de bras comme -pour l’offrir en holocauste, il riait. - -Cela dépassait en horreur tout ce que le Kaw-djer eût été capable -d’imaginer. L’atroce aventure fit trembler cet homme si fort. Il eut -peur. Il pâlit. - -C’était l’heure pourtant des décisions promptes. Il fallait prendre -d’urgence une résolution. Déjà les mineurs, poussant des vociférations -furieuses, avaient fait un pas. - -Leur affolement était tel qu’il leur fut impossible d’attendre d’en -arriver au corps à corps, dans lequel la supériorité du nombre leur eût -assuré la victoire. Ils étaient à vingt mètres de la milice figée dans -son attitude de marbre, quand des détonations éclatèrent. Les revolvers -faisaient parler la poudre. Un Hostelien tomba. - -L’hésitation n’était plus de mise. Dans moins d’une minute on serait -débordé, et toute la population de Libéria, hommes, femmes et enfants, -serait massacrée sans recours. - -«En joue!...» commanda le Kaw-djer qui devint plus pâle encore. - -La milice obéit avec la précision d’un exercice d’entraînement. -Ensemble, les crosses se haussèrent aux épaules, et les canons se -dirigèrent menaçants, vers la foule. - -Mais celle-ci était désormais trop affolée pour que la crainte pût -l’arrêter. De nouveaux coups de revolvers résonnèrent. Trois autres -miliciens furent atteints. - -Ivre, déchaînée, la foule n’était plus qu’à dix pas. - -«Feu!» commanda le Kaw-djer d’une voix rauque. - -Par leur calme héroïque au milieu de cette longue tourmente, ses hommes -venaient de le payer en une fois de tout ce qu’il avait fait pour eux. -On était quitte. Mais, s’ils avaient puisé dans la reconnaissance -et dans l’affection qu’il leur inspirait la force de se conduire en -soldats, ils n’étaient pas des soldats après tout. Dès qu’ils eurent -pressé la gâchette, l’affolement les gagna à leur tour. Ils ne tirèrent -pas un coup, ils les tirèrent tous. Ce fut le roulement du tonnerre. En -trois secondes, les carabines crachèrent leurs sept mille balles. Puis, -un silence énorme tomba... - -Les hommes de la milice regardaient, hébétés. Au loin, des fuyards -disparaissaient. Devant eux, il n’y avait plus personne. La place était -déserte. - -Déserte?... Oui, sauf cet amoncellement, cette montagne de cadavres -d’où ruisselait un torrent de sang! Combien y en avait-il?... Mille?... -Quinze cents?... Davantage?... On ne savait. - -Au bas de ce tas hideux, à côté de Kennedy, mort, les deux jeunes -femmes étaient tombées. L’une une balle dans l’épaule, était morte ou -évanouie. L’autre se releva sans blessure et courut, affolée, frappée -d’épouvante. L’enfant était là, lui aussi, parmi les morts, dans le -sang. Mais--c’était un miracle!--il n’avait rien, et, fort amusé par ce -jeu inconnu, il continuait à rire de tout son cœur... - -Le Kaw-djer, en proie à une effroyable douleur, avait caché son visage -entre ses mains pour fuir l’horrible spectacle. Un instant, il demeura -prostré, puis, lentement, il redressa la tête. - -D’un même mouvement, les Hosteliens se tournèrent vers lui et le -regardèrent en silence. - -Lui n’eut pas un regard pour eux. Immobile, il contemplait le sinistre -charnier, et, sur sa face ravagée, vieillie de dix ans, de grosses -larmes coulaient goutte à goutte. - -Le Kaw-djer, désespérément, pleurait. - - - - -XIV - -L’ABDICATION. - - -Le Kaw-djer pleurait... - -Combien poignantes les larmes d’un tel homme! Avec quelle éloquence, -elles criaient sa douleur! - -Il avait commandé: «Feu!»..., lui! Par son ordre, les balles avaient -tracé leurs sillons rouges! Oui, les hommes l’avaient réduit à cela, -et, par leur faute, il était désormais pareil aux plus odieux de ces -tyrans qu’il avait haïs d’une haine si farouche, puisqu’il sombrait -comme eux dans le meurtre, dans le sang! - -Bien plus, il fallait en répandre encore. L’œuvre n’était qu’ébauchée. -Il restait à la parfaire. En dépit de toutes les apparences contraires, -là était le devoir certain. - -Ce devoir, le Kaw-djer le regarda courageusement en face. Son -abattement fut de courte durée, et bientôt il reconquit toute son -énergie. Laissant aux vieillards et aux femmes le soin d’ensevelir les -morts et de relever les blessés, il se lança sans retard à la poursuite -des fuyards. Ceux-ci, frappés de terreur, ne songeaient plus à opposer -la moindre résistance. De jour et de nuit, on les chassa comme du -bétail. - -A plusieurs reprises, les forces hosteliennes se heurtèrent à des -bandes venant trop tard à la rescousse. Celles-ci furent dispersées -sans difficulté l’une après l’autre et successivement rejetées vers le -Nord. - -L’île fut sillonnée en tous sens. On en trouvait le sol parsemé des -restes de ceux des prospecteurs que la faim avait poussés hors de -leurs tanières et qui avaient péri dans la neige au cours de l’hiver -précédent. Longtemps, le froid avait conservé leurs dépouilles. Elles -se liquéfiaient au dégel, et cette boue humaine se mêlait à celle -de la terre. En trois semaines, les aventuriers, au nombre de près -de dix-huit mille, furent refoulés dans la presqu’île Dumas dont le -Kaw-djer occupa l’isthme. - -A la milice s’étaient joints trois cents hommes fournis par la -_Franco-English Gold Mining Company_, qui apportèrent un secours -efficace aux défenseurs du bon ordre. Malgré ce renfort, la situation -demeurait inquiétante. Si les prospecteurs avaient été déprimés tout -d’abord par la nouvelle du carnage de leurs compagnons, et si on les -avait ensuite aisément vaincus en détail, il pouvait ne plus en être -ainsi, maintenant qu’ils se serraient les coudes et qu’il leur était -loisible de se concerter. Or, leur supériorité numérique était si -grande qu’il y avait lieu de craindre un retour offensif de leur part. - -L’intervention de la Société franco-anglaise para à ce danger. Désireux -de s’assurer la main-d’œuvre qui leur était nécessaire, ses deux -directeurs, Maurice Reynaud et Alexander Smith, proposèrent au Kaw-djer -de procéder à une sélection parmi les aventuriers et de choisir, après -sévère enquête, un millier d’hommes qui seraient autorisés à rester sur -l’île Hoste. Ces hommes, la _Gold Mining Company_ les emploierait sous -sa responsabilité, étant bien entendu qu’ils seraient impitoyablement -expulsés à la première incartade. - -Le Kaw-djer accueillit favorablement ces ouvertures qui lui -fournissaient un moyen de diviser les forces de l’adversaire. Sans -hésiter, Maurice Reynaud et Alexander Smith, faisant ainsi preuve d’un -courage assurément plus grand que celui du dompteur qui entre dans la -cage de ses fauves, s’engagèrent alors sur la presqu’île Dumas, où -pullulait la foule des prospecteurs révoltés. Huit jours plus tard, on -les vit revenir à la tête de mille hommes triés soigneusement entre -tous. - -Cet exploit changea la face des choses. Les mille hommes que perdaient -les insurgés, les Hosteliens les gagnaient, tout en conservant -l’avantage de leur discipline et de leur armement supérieur. Le -Kaw-djer franchit à son tour l’isthme dont il confia la garde à -Hartlepool. Il rencontra dans la presqu’île moins de résistance qu’il -ne le redoutait. Les mineurs n’avaient pas eu le temps encore de -reprendre possession d’eux-mêmes. On réussit à les diviser, et chaque -fraction fut successivement contrainte de s’embarquer sur des -navires expédiés du Bourg-Neuf, qui croisaient dans ce but en vue de -la côte. En quelques jours l’opération fut terminée. Exception faite -de ceux dont répondaient Maurice Reynaud et Alexander Smith, et qui -étaient d’ailleurs en trop petit nombre pour constituer un sérieux -danger, le sol de l’île était purgé du dernier des aventuriers qui -l’avaient infestée. - -[Illustration: «Avec ses canots, le steamer débarque des soldats.» -(Page 457.)] - -Dans quel état lamentable ne la laissaient-ils pas! La terre n’avait -pas été cultivée, et la prochaine récolte était perdue comme l’avait -été la précédente. Abandonnés à eux-mêmes dans les pâturages, beaucoup -d’animaux avaient péri. On revenait en somme à plusieurs années en -arrière, et, de même que dans les premiers temps de leur indépendance, -la famine menaçait les colons de l’île Hoste. - -Le Kaw-djer voyait nettement ce danger, mais il n’excédait pas son -courage. L’important était de ne pas perdre de temps. Il le comprit, et -agit, dans ce but, en dictateur, quelque pénible que ce rôle lui parût. - -Comme autrefois, il fallut d’abord grouper toutes les ressources de -l’île, afin de les répartir suivant les besoins de chaque famille. Cela -ne se fit pas sans provoquer des murmures. Mais cette mesure s’imposait -et on passa outre aux protestations des récalcitrants. - -Elle ne devait avoir, d’ailleurs, qu’une durée éphémère. Tandis qu’on -procédait au récolement des réserves, des achats étaient effectués -dans l’Amérique du Sud, tant pour le compte de l’État que pour celui -des particuliers. Un mois plus tard, on débarquait au Bourg-Neuf les -premières cargaisons, et la situation commençait dès lors à s’améliorer -rapidement. - -Grâce à ce bienfaisant despotisme, Libéria et son faubourg ne tardèrent -pas à recouvrer leur animation d’autrefois. Le port reçut même, au -cours de l’été, des navires en plus grand nombre que jamais. Par une -heureuse chance, la pêche de la baleine s’annonça particulièrement -fructueuse, cette année-là. Bâtiments américains et norvégiens -affluèrent au Bourg-Neuf, et la préparation de l’huile occupa une -centaine d’Hosteliens avec des salaires très rémunérateurs. En même -temps, une impulsion nouvelle était donnée aux scieries et aux usines -de conserves, et le nombre de louvetiers doubla pour la chasse des -loups-marins. Plusieurs centaines de Pêcherais, ne pouvant accommoder -leurs habitudes nomades aux sévérités de l’administration argentine, -quittèrent la Terre de Feu, traversèrent le canal du Beagle et -transportèrent leurs campements sur le littoral de l’île Hoste où ils -se fixèrent définitivement. - -Vers le 15 décembre, les plaies de la colonie étaient, sinon guéries, -du moins pansées. Certes, elle avait souffert un profond dommage qui ne -serait pas réparé avant plusieurs années, mais déjà il n’en subsistait -aucune trace extérieure. Le peuple était retourné à ses occupations -coutumières, et la vie normale avait repris son cours. - -L’État hostelien fit à cette époque l’acquisition d’un steamer de six -cents tonneaux qui reçut le nom de _Yacana_. Ce steamer permettrait -l’établissement d’un service régulier avec les bourgades du littoral -et les divers établissements et comptoirs de l’archipel. Il servirait -en outre à assurer les communications avec le cap Horn dont le phare -venait enfin d’être achevé. - -Dans les derniers jours de l’année 1893, le Kaw-djer en avait reçu la -nouvelle. Tout était terminé: le logement des gardiens, le magasin -de réserve, le pylône de métal haut d’une vingtaine de mètres, le -bâtiment et le montage des dynamos, auxquelles un ingénieux dispositif -imaginé par Dick transmettait l’énergie des vagues et des marées. Le -fonctionnement de ces machines serait ainsi assuré, sans combustible -d’aucune sorte. Pour rendre ce fonctionnement éternel, il suffirait de -procéder aux réparations nécessaires et d’être bien pourvu de pièces de -rechange. - -L’inauguration, que le Kaw-djer résolut d’entourer d’une certaine -solennité, fut fixée au 15 janvier 1894. Ce jour-là, le _Yacana_ -emporterait à l’île Horn deux ou trois cents Hosteliens, devant -lesquels jaillirait le premier rayon du phare. Après les tristesses -qu’il venait de traverser, le Kaw-djer se faisait une fête de cette -inauguration qui réaliserait un de ses rêves, si longtemps caressé. - -Tel était le programme, et personne n’imaginait que rien pût en -entraver l’exécution, quand, soudainement, brutalement, les événements -le modifièrent d’étrange façon. - -Le 10 janvier, cinq jours avant la date choisie, un vaisseau de guerre -entra dans le port du Bourg-Neuf. A son mât d’artimon flottait le -pavillon chilien. De l’une des fenêtres du Gouvernement, le Kaw-djer, -qui avait aperçu ce navire entrer dans le port, le suivit, à l’aide -d’une longue-vue, dans ses diverses manœuvres d’atterrissage, puis il -crut distinguer à son bord comme un remue-ménage, dont la distance -l’empêchait de reconnaître la nature. - -Il était depuis une heure absorbé dans cette contemplation, quand on -vint le prévenir qu’un homme, hors d’haleine, arrivait du Bourg-Neuf et -demandait à lui parler sur-le-champ de la part de Karroly. - -«Qu’y a-t-il? interrogea le Kaw-djer, lorsque cet homme fut introduit. - ---Un bâtiment chilien vient d’entrer au Bourg-Neuf, dit l’homme -essoufflé par sa course rapide. - ---Je l’ai vu. Ensuite? - ---C’est un navire de guerre. - ---Je le sais. - ---Il s’est affourché sur deux ancres au milieu du port, et, avec ses -canots, il débarque des soldats. - ---Des soldats!... s’écria le Kaw-djer. - ---Oui, des soldats chiliens... en armes... Cent... deux cents... trois -cents... Karroly ne s’est pas amusé à les compter... Il a préféré -m’envoyer pour vous mettre au courant.» - -L’incident en valait la peine et justifiait amplement l’émotion de -Karroly. Depuis quand des soldats armés pénètrent-ils en temps de paix -sur un territoire étranger? Le fait que ces soldats fussent chiliens -ne laissait pas que de rassurer le Kaw-djer. Selon toute probabilité, -on n’avait rien à craindre du pays auquel l’île Hoste devait son -indépendance. Le débarquement de ces soldats n’en était pas moins -anormal, et la prudence voulait que l’on prît, à tout hasard, les -précautions nécessaires. - -«Ils viennent!...» s’écria l’homme tout à coup, en montrant du doigt, -par la fenêtre ouverte, la direction du Bourg-Neuf. - -Sur la route, un groupe nombreux s’avançait, en effet, que le Kaw-djer -évalua d’un coup d’œil. L’Hostelien avait exagéré quelque peu. Il -s’agissait bien d’une troupe de soldats, car les fusils étincelaient au -soleil, mais leur nombre atteignait cent cinquante tout au plus. - -Le Kaw-djer, stupéfait, donna rapidement une série d’ordres clairs et -précis. Des émissaires partirent de tous côtés. Cela fait, il attendit -tranquillement. - -En un quart d’heure, la troupe chilienne, suivie des yeux par les -Hosteliens étonnés, arrivait sur la place et prenait position devant le -Gouvernement. Un officier en grande tenue, qui devait être d’un grade -élevé, à en juger par les dorures dont il était chamarré, s’en détacha, -heurta du pommeau de son sabre la porte qui s’ouvrit aussitôt, et -demanda à parler au Gouverneur. - -Il fut conduit dans la pièce où se tenait le Kaw-djer, et dont la porte -se referma silencieusement derrière lui. Une minute plus tard, un sourd -grondement indiqua que les portes extérieures étaient fermées à leur -tour. Sans qu’il s’en doutât, l’officier chilien était virtuellement -prisonnier. - -Mais celui-ci ne semblait éprouver aucun souci de sa situation -personnelle. Il s’était arrêté à quelques pas du seuil, la main à son -bicorne emplumé, les yeux fixés sur le Kaw-djer qui, debout entre les -deux fenêtres, gardait une complète immobilité. - -Ce fut le Kaw-djer qui prit la parole le premier. - -«M’expliquerez-vous, Monsieur, dit-il d’une voix brève, ce que signifie -ce débarquement d’une force armée sur l’île Hoste? Nous ne sommes pas -en guerre avec le Chili, que je sache? - -L’officier chilien tendit une large enveloppe au Kaw-djer. - ---Monsieur le Gouverneur, répondit-il, permettez-moi de vous présenter -tout d’abord la lettre par laquelle mon Gouvernement m’accrédite auprès -de vous. - -Le Kaw-djer rompit les cachets et lut attentivement, sans que rien dans -l’expression de son visage trahît les sentiments que sa lecture pouvait -lui faire éprouver. - ---Monsieur, dit-il avec calme lorsqu’elle fut achevée, le Gouvernement -chilien, ainsi que vous le savez sans doute, vous met par cette lettre -à ma disposition en vue du rétablissement de l’ordre à l’île Hoste. - -L’officier s’inclina silencieusement en signe d’assentiment. - ---Le Gouvernement chilien, Monsieur, a été mal renseigné, continua -le Kaw-djer. Comme tous les pays du monde, l’île Hoste a connu, il -est vrai, des périodes troublées. Mais ses habitants ont su rétablir -eux-mêmes l’ordre qui est actuellement parfait. - -L’officier, qui paraissait embarrassé, ne répondit pas. - ---Dans ces conditions, reprit le Kaw-djer, tout en étant reconnaissant -à la République du Chili de ses intentions bienveillantes, je crois -devoir décliner ses offres et vous prie de bien vouloir considérer -votre mission comme terminée. - -[Illustration: Tous deux étaient debout. (Page 461.)] - -L’officier semblait de plus en plus embarrassé. - ---Vos paroles, monsieur le Gouverneur, seront fidèlement transmises à -mon Gouvernement, dit-il, mais vous comprendrez que je ne puisse me -soustraire, tant que je n’aurai pas sa réponse, à l’accomplissement des -instructions qui m’ont été données. - ---Instructions qui consistent?... - ---A installer sur l’île Hoste une garnison, qui, sous votre haute -autorité et sous mon commandement direct, devra coopérer au -rétablissement et au maintien de l’ordre. - ---Fort bien! dit le Kaw-djer. Mais, si je m’opposais par hasard à -l’établissement de cette garnison?... Vos instructions ont-elles prévu -le cas? - ---Oui, monsieur le Gouverneur. - ---Quelles sont-elles, dans cette hypothèse? - ---De passer outre. - ---Par la force? - ---Au besoin par la force, mais je veux espérer que je n’en serai pas -réduit à cette extrémité. - ---Voilà qui est net, approuva le Kaw-djer sans s’émouvoir. A vrai dire, -je m’attendais un peu à quelque chose de ce genre... N’importe! la -question est clairement posée. Vous admettrez, toutefois, que, dans -une matière aussi grave, je ne veuille pas agir à la légère, et vous -souffrirez par conséquent, je pense, que je prenne le temps de la -réflexion. - ---J’attendrai donc, monsieur le Gouverneur, répondit l’officier, que -vous me fassiez connaître votre décision. - -Ayant de nouveau salué militairement, il pivota sur ses talons et se -dirigea vers la porte. Mais cette porte était fermée et résista à ses -efforts. Il se retourna vers le Kaw-djer. - ---Suis-je tombé dans un guet-apens? demanda-t-il d’un ton nerveux. - ---Vous me permettrez de trouver la question plaisante, répondit -ironiquement le Kaw-djer. Quel est celui de nous qui s’est rendu -coupable d’un guet-apens? Ne serait-ce pas celui qui, en pleine paix, a -envahi, les armes à la main, un pays ami? - -L’officier rougit légèrement. - ---Vous connaissez, monsieur le Gouverneur, dit-il avec une gêne -évidente, la raison de ce qu’il vous plaît d’appeler une invasion. Ni -mon gouvernement, ni moi-même ne pouvons être responsables de votre -interprétation d’un événement des plus simples. - ---En êtes-vous sûr? répliqua le Kaw-djer de sa voix tranquille. -Oseriez-vous donner votre parole d’honneur que la République du Chili -ne poursuit aucun but autre que le but officiel et avoué? Une garnison -opprime aussi aisément qu’elle protège. Celle que vous avez mission de -placer ici ne pourrait-elle pas aider puissamment le Chili, s’il en -arrivait jamais à regretter le traité du 26 octobre 1881, auquel nous -devons notre indépendance? - -L’officier rougit de nouveau et plus visiblement que la première fois. - ---Il ne m’appartient pas, dit-il, de discuter les ordres de mes chefs. -Mon seul devoir est de les exécuter aveuglément. - ---En effet, reconnut le Kaw-djer, mais j’ai, moi aussi, à remplir mon -devoir, qui se confond avec l’intérêt du peuple placé sous ma garde. Il -est donc tout simple que j’entende peser mûrement ce que cet intérêt me -commande de faire. - ---M’y suis-je opposé? répliqua l’officier. Soyez sûr, monsieur le -Gouverneur, que j’attendrai votre bon plaisir tout le temps qu’il -faudra. - ---Cela ne suffit pas, dit le Kaw-djer. Il faut encore l’attendre ici. - ---Ici?... Vous me considérez donc comme un prisonnier? - ---Parfaitement, déclara le Kaw-djer. - -L’officier chilien haussa les épaules. - ---Vous oubliez, s’écria-t-il en faisant un pas vers la fenêtre, qu’il -me suffirait d’un cri d’appel... - ---Essayez!... interrompit le Kaw-djer qui lui barra le passage. - ---Qui m’en empêcherait? - ---Moi. - -Les yeux dans les yeux, les deux hommes se regardèrent comme des -lutteurs prêts à en venir aux mains. Après un long moment d’attente, ce -fut l’officier chilien qui recula. Il comprit que, malgré sa jeunesse -relative, il n’aurait pas raison de ce grand vieillard aux épaules -d’athlète, dont l’attitude majestueuse l’impressionnait malgré lui. - ---C’est cela, approuva le Kaw-djer. Reprenons chacun notre place, et -attendez patiemment ma réponse.» - -Tous deux étaient debout. L’officier, à faible distance de la porte -d’entrée, s’efforçait d’adopter, en dépit de ses inquiétudes, une -contenance dégagée. En face de lui, le Kaw-djer, entre les deux -fenêtres, réfléchissait si profondément qu’il en oubliait la présence -de son adversaire. Avec calme et méthode, il étudiait le problème qui -lui était posé. - -Le mobile du Chili, d’abord. Ce mobile, il n’était pas difficile de -le deviner. Le Chili invoquait en vain la nécessité de mettre fin aux -troubles. Ce n’était là qu’un prétexte. Une protection qu’on impose -ressemble trop à une annexion pour qu’il fût possible de s’y tromper. -Mais pourquoi le Chili manquait-il ainsi à la parole donnée? Par -intérêt évidemment, mais quelle sorte d’intérêt? La prospérité de l’île -Hoste ne suffisait pas à expliquer ce revirement. Jamais, malgré les -progrès réalisés par les Hosteliens, rien n’avait autorisé à croire que -la République Chilienne regrettât l’abandon de cette contrée jadis sans -la moindre valeur. Au reste, le Chili n’avait pas eu à se plaindre de -son geste généreux. Il avait bénéficié du développement de ce peuple -dont il était par la force des choses le fournisseur principal. Mais un -facteur nouveau était intervenu. La découverte des mines d’or changeait -du tout au tout la situation. Maintenant qu’il était démontré que l’île -Hoste recelait dans ses flancs un trésor, le Chili entendait en avoir -sa part et déplorait son imprévoyance passée. C’était limpide. - -La question importante n’était pas, d’ailleurs, de déterminer la cause -du revirement, quelle qu’elle fût. L’ultimatum étant nettement posé, -l’important était d’arrêter la manière dont il convenait d’y répondre. - -Résister?... Pourquoi pas? Les cent cinquante soldats alignés sur la -place n’étaient pas de taille à effrayer le Kaw-djer, et pas davantage -le bâtiment de guerre embossé devant le Bourg-Neuf. Alors même que ce -navire eût contenu d’autres soldats, ceux-ci n’étaient évidemment pas -en nombre tel que la victoire ne pût tourner finalement en faveur de -la milice hostelienne. Quant au navire lui-même, il était assurément -capable d’envoyer jusqu’à Libéria quelques obus qui feraient plus -de bruit que de mal. Mais après?... Les munitions finiraient par -s’épuiser, et il lui faudrait alors appareiller, en admettant que les -trois canons hosteliens n’aient réussi à lui causer aucune avarie -sérieuse. - -Non, en vérité, résister n’eût pas été présomptueux. Mais résister, -c’était des batailles, c’était du sang. Allait-il donc en faire -couler encore sur cette terre, hélas! saturée? Pour défendre quoi? -L’indépendance des Hosteliens? Les Hosteliens étaient-ils donc -libres, eux qui s’étaient si docilement courbés sous la férule d’un -maître? Serait-ce donc alors sa propre autorité qu’il s’agissait de -sauvegarder? Dans quel but? Ses mérites exceptionnels justifiaient-ils -que tant de vies fussent sacrifiées à sa cause? Depuis qu’il exerçait -le pouvoir, s’était-il montré différent de tous les autres potentats -qui tiennent l’univers en tutelle? - -Le Kaw-djer en était là de ses réflexions, quand l’officier chilien -fit un mouvement. Il commençait à trouver le temps long. Le Kaw-djer -se contenta de l’exhorter du geste à la patience et poursuivit sa -méditation silencieuse. - -Non, il n’avait été ni meilleur ni pire que les maîtres de tous les -temps, et cela, simplement parce que la fonction de maître impose des -obligations auxquelles nul ne peut se flatter d’échapper. Que ses -intentions eussent toujours été droites, ses vues désintéressées, cela -ne l’avait nullement empêché de commettre à son tour ces mêmes crimes -nécessaires qu’il reprochait à tant de chefs. Le libertaire avait -commandé, l’égalitaire avait jugé ses semblables, le pacifique avait -fait la guerre, le philosophe altruiste avait décimé la foule, et son -horreur du sang versé n’avait abouti qu’à en verser plus encore. - -Aucun de ses actes qui n’eût été en contradiction avec ses théories, -et, sur tous les points, il avait touché du doigt son erreur de jadis. -D’abord les hommes s’étaient révélés dans leur imperfection et leur -incapacité natives, et il avait dû les mener par la main comme de -petits enfants. Puis les appétits qui forment le fond de certaines -natures avaient, pour se satisfaire, causé une succession de drames et -démontré la légitimité de la force. Une triple preuve, enfin, lui avait -été donnée que la solidarité des groupes sociaux n’est pas moindre que -celle des individus, et qu’un peuple ne saurait s’isoler au milieu des -autres peuples. C’est pourquoi, quand bien même l’un d’eux arriverait -à se hausser à l’idéal inaccessible que le Kaw-djer avait autrefois -considéré comme une vérité objective, le peuple devrait encore compter -avec le reste de la terre, dont le progrès moral excède les forces -humaines et ne peut être que le résultat de siècles d’efforts accumulés. - -La première de ces preuves, c’était l’invasion des Patagons. Semblable -à tous les chefs, et ni plus ni moins qu’eux, le Kaw-djer avait dû -combattre et tuer. A cette occasion, Patterson lui avait démontré -à quel degré d’abaissement une créature peut s’avilir, et il avait -dû, indulgent encore, s’arroger le droit de disposer d’un coin de la -planète comme de sa propriété personnelle. Il avait jugé, condamné, -banni, au même titre que tous ceux qu’il appelait des tyrans. - -La deuxième preuve, la découverte des mines d’or la lui avait fournie. -Ces milliers d’aventuriers qui s’étaient abattus sur l’île Hoste -établissaient, sous la forme la plus éloquente, l’inévitable solidarité -des nations. Contre le fléau, il n’avait pas trouvé de remède qui ne -fût connu. Ce remède, c’est toujours la force, la violence et la mort. -Par son ordre, le sang humain avait coulé à flots. - -La troisième preuve enfin, l’ultimatum du Gouvernement chilien la lui -apportait, péremptoire. - -Allait-il donc donner une fois de plus le signal de la lutte, d’une -lutte plus sanglante peut-être que les précédentes, et cela pour -conserver aux Hosteliens, un chef si pareil en somme à tous les chefs -de tous les pays et de tous les temps? A sa place, un autre que lui en -aurait fait autant, et, quel que fût son successeur, qu’il fût le Chili -ou tout autre, il ne pouvait être amené à employer des moyens pires que -ceux auxquels la fatalité des choses l’avait contraint. - -Dès lors, à quoi bon lutter? - -Et puis, comme il était las! L’hécatombe dont il avait donné l’ordre, -ce carnage monstrueux, cette effroyable tuerie, c’était une obsession -qui ne le lâchait pas. De jour en jour, sous le poids du lourd -souvenir, sa haute taille se voûtait, ses yeux perdaient de leur -flamme, et sa pensée de sa clarté. La force abandonnait ce corps -d’athlète et ce cœur de héros. Il n’en pouvait plus. Il en avait assez. - -Voilà donc à quelle impasse il aboutissait! D’un regard effaré il -suivait la longue route de sa vie. Les idées dont il avait fait la base -de son être moral et auxquelles il avait tout sacrifié la jonchaient de -leurs débris lamentables. Derrière lui, il n’y avait plus que le néant. -Son âme était dévastée; c’était un désert parsemé de ruines où rien ne -restait debout. - -Que faire à cela?... Mourir?... Oui, cela eût été logique, et pourtant -il ne pouvait s’y résoudre. Non pas qu’il eût peur de la mort. A -cet esprit lucide et ferme, elle apparaissait comme une fonction -naturelle, sans plus d’importance et nullement plus à redouter que la -naissance. Mais toutes ses fibres protestaient contre un acte qui eût -volontairement abrégé son destin. De même qu’un ouvrier consciencieux -ne saurait se résoudre à laisser un travail inachevé, c’était un besoin -pour cette puissante personnalité d’aller jusqu’au bout de sa vie, -c’était une nécessité pour ce cœur abondant de donner à autrui la somme -entière, sans en rien excepter, de dévouement et d’abnégation qui s’y -trouvait contenue en puissance, et il considérait n’avoir pas fait -assez tant qu’il n’aurait pas fait tout. - -Ces contradictions, était-il donc impossible de les concilier?... - -Le Kaw-djer parut enfin s’apercevoir de la présence de l’officier -chilien qui rongeait impatiemment son frein. - -«Monsieur, dit-il, vous m’avez tout à l’heure menacé d’employer la -force. Vous êtes-vous bien rendu compte de la nôtre? - ---La vôtre?... répéta l’officier surpris. - ---Jugez-en, dit le Kaw-djer en faisant signe à son interlocuteur de -s’approcher de la fenêtre. - -La place s’étendait sous leurs yeux. En face du Gouvernement, les -cent cinquante soldats chiliens étaient correctement alignés, sous le -commandement de leurs chefs. Leur position ne laissait pas toutefois -d’être critique, car plus de cinq cents Hosteliens les cernaient, -fusils chargés, baïonnettes au canon. - ---L’armée hostelienne compte aujourd’hui cinq cents fusils, dit -froidement le Kaw-djer. Demain elle en comptera mille. Après demain -quinze cents. - -L’officier chilien était livide. Dans quel guêpier s’était-il fourré! -Sa mission lui semblait bien compromise. Il voulut cependant faire -contre mauvaise fortune bon visage. - ---Le croiseur... dit-il d’une voix mal affermie. - ---Nous ne le craignons pas, interrompit le Kaw-djer. Nous ne craignons -pas davantage ses canons, n’en étant pas nous-mêmes dépourvus. - ---Le Chili... essaya encore de glisser l’officier, qui ne voulait pas -se reconnaître vaincu. - ---Oui, interrompit de nouveau le Kaw-djer, le Chili a d’autres navires -et d’autres soldats. C’est entendu. Mais il ferait une mauvaise affaire -en les employant contre nous. Il ne réduira pas aisément l’île Hoste, -que peuplent maintenant plus de six mille habitants. Sans compter que -les cent cinquante hommes que vous avez débarqués vont être pour nous -de merveilleux otages! - -L’officier garda le silence. Le Kaw-djer ajouta d’une voix grave: - ---Enfin, savez-vous qui je suis? - -Le Chilien considéra son adversaire qui se révélait si redoutable. Sans -doute lut-il dans le regard de celui-ci une réponse éloquente à la -question qui lui était posée, car il se troubla plus encore. - ---Qu’entendez-vous par cette question? balbutia-t-il. Il y a douze ou -treize ans, au retour du _Ribarto_, dont le commandant avait cru vous -reconnaître, des bruits ont couru. Mais ils devaient être erronés, -puisque vous les aviez, paraît-il, démentis par avance. - ---Ces bruits étaient fondés, dit le Kaw-djer. S’il m’a plu alors, s’il -me convient toujours d’oublier qui je suis, je pense que vous ferez -sagement de vous en souvenir. Vous en concluerez, j’imagine, qu’il ne -me serait pas impossible de trouver des concours assez puissants pour -faire réfléchir le Gouvernement chilien. - -L’officier ne répondit pas. Il semblait accablé. - ---Estimez-vous, reprit le Kaw-djer, que je sois en situation, non pas -de céder purement et simplement, mais de traiter d’égal à égal? - -L’officier chilien avait relevé la tête. Traiter?... Avait-il -bien entendu?... La fâcheuse aventure dans laquelle il s’était -si inconsidérément embarqué pouvait donc tourner d’une manière -favorable?... - ---Reste à savoir si cela est possible, continuait cependant le -Kaw-djer, et de quels pouvoirs vous êtes investi. - ---Les plus étendus, affirma vivement l’officier chilien. - ---Écrits? - ---Écrits. - ---Dans ce cas, veuillez me les communiquer, dit le Kaw-djer avec calme. - -L’officier tira d’une poche intérieure de sa tunique un second pli -qu’il remit au Kaw-djer. - ---Les voici, dit-il. - -Si le Kaw-djer avait cédé sans résistance à la première injonction, -jamais il n’aurait connu ce document qu’il lut avec une extrême -attention. - ---C’est parfaitement en règle, déclara-t-il. Votre signature aura par -conséquent toute la valeur compatible avec les engagements humains, -dont votre présence ici prouve, d’ailleurs, la fragilité. - -L’officier se mordit les lèvres sans répondre. Le Kaw-djer fit une -pause, puis reprit: - ---Parlons net. Le Gouvernement chilien désire redevenir suzerain de -l’île Hoste. Je pourrais m’y opposer; j’y consens. Mais j’entends faire -mes conditions. - ---J’écoute, dit l’officier. - ---En premier lieu, le Gouvernement chilien n’établira aucun impôt à -l’île Hoste autre que ceux concernant les mines d’or, et il devra en -être ainsi alors même qu’elles seront épuisées. Par contre, en ce qui -regarde les mines d’or, il sera entièrement libre et fixera à son -profit telle redevance qui lui conviendra. - -L’officier n’en croyait pas ses oreilles. Voilà que, sans difficulté, -sans discussion d’aucune sorte, on lui abandonnait l’essentiel! Dès -lors, tout le reste irait de soi. - -Cependant, le Kaw-djer continuait: - ---A la perception d’un impôt sur les mines devra se limiter la -suzeraineté du Chili. Pour le surplus, l’île Hoste conservera sa -complète autonomie et gardera son drapeau. Le Chili pourra y entretenir -un résident, étant bien entendu que ce résident n’aura qu’un simple -droit de conseil, et que le gouvernement effectif sera exercé par un -comité nommé à l’élection et par un Gouverneur désigné par moi. - ---Ce Gouverneur, ce serait vous, sans doute? interrogea l’officier. - ---Non, protesta le Kaw-djer. A moi, il faut la liberté totale, -intégrale, sans limite, et d’ailleurs je suis aussi las de donner -des ordres qu’incapable d’en recevoir. Je me retire donc, mais je me -réserve de choisir mon successeur. - -L’officier écoutait sans les interrompre ces déclarations inattendues. -Cet amer désenchantement était-il sincère, et le Kaw-djer n’allait-il -rien stipuler pour lui-même? - ---Mon successeur s’appelle Dick, reprit mélancoliquement celui-ci après -un court silence, et n’a pas d’autre nom. C’est un jeune homme. A peine -s’il a vingt-deux ans--mais c’est moi qui l’ai formé, et j’en réponds. -C’est entre ses mains, entre ses mains seules, que je résignerai le -pouvoir... Telles sont mes conditions. - ---Je les accepte, dit vivement l’officier chilien trop heureux d’avoir -triomphé sur la question principale. - ---Fort bien, approuva le Kaw-djer. Je vais donc rédiger nos conventions -par écrit. - -Il se mit au travail, puis le traité fut signé en triple expédition par -les parties contractantes. - ---Un de ces exemplaires est pour votre Gouvernement, expliqua le -Kaw-djer, un deuxième pour mon successeur. Quant au troisième, je le -garde, et, si les engagements qu’il constate n’étaient pas tenus, je -saurais, soyez-en certain, en assurer le respect... Mais tout n’est -pas fini entre nous, ajouta-t-il en présentant un autre document à son -interlocuteur. Il reste à nous occuper de ma situation personnelle. -Veuillez jeter les yeux sur ce deuxième traité qui la règle -conformément à ma volonté. - -L’officier obéit. A mesure qu’il lisait, son visage exprimait un -étonnement grandissant. - ---Quoi! s’écria-t-il quand sa lecture fut achevée, c’est sérieusement -que vous proposez cela! - ---Si sérieusement, répondit le Kaw-djer, que j’en fais la condition -_sine qua non_ de mon consentement au surplus de notre accord. -Êtes-vous disposé à l’accepter? - ---A l’instant, affirma l’officier. - -Les signatures furent de nouveau échangées. - ---Nous n’avons plus rien à nous dire, conclut alors le Kaw-djer. Faites -rembarquer vos hommes, qui, sous aucun prétexte, ne doivent plus -remettre le pied sur l’île Hoste. Demain, le nouveau régime pourra -être inauguré. Je ferai le nécessaire pour qu’il ne s’élève aucune -difficulté. Jusque-là, par exemple, j’exige le secret le plus absolu.» - -Dès qu’il fut seul, le Kaw-djer envoya chercher Karroly. Pendant -qu’on exécutait cet ordre, il écrivit quelques mots qu’il plaça sous -enveloppe, en y joignant un exemplaire du traité conclu avec le -Gouvernement chilien. Ce travail, qui n’exigea que peu de minutes, -était depuis longtemps terminé quand l’Indien fut introduit. - -«Tu vas charger la _Wel-Kiej_ de ces objets, dit le Kaw-djer qui -tendit à Karroly une liste sur laquelle figuraient, outre une certaine -quantité de vivres, de la poudre, des balles et des sacs de semences de -diverses sortes. - -Malgré ses habitudes d’aveugle dévouement, Karroly ne put s’empêcher -de poser quelques questions. Le Kaw-djer allait donc partir pour un -voyage? Pourquoi alors ne prenait-il pas le cotre du port, au lieu de -la vieille chaloupe? Mais, à ses questions, le Kaw-djer ne répondit que -par un mot: - ---Obéis.» - -Karroly parti, il fit appeler Dick. - -«Mon enfant, dit-il en lui remettant le pli qu’il venait de clore, -voici un document que je te donne. Il t’appartient. Tu l’ouvriras -demain au lever du soleil. - ---Il sera fait ainsi, promit Dick simplement. - -La surprise qu’il devait éprouver, il ne l’exprima pas. Si grand était -l’empire qu’il avait acquis sur lui-même qu’il ne la trahit par aucun -signe. C’était un ordre qu’il avait reçu. Un ordre s’exécute et ne se -discute pas. - ---Bien! dit le Kaw-djer. Maintenant, va, mon enfant, et conforme-toi -scrupuleusement à mes instructions.» - -Seul, le Kaw-djer s’approcha de la fenêtre et souleva le rideau. -Longuement, il regarda au dehors, afin de graver dans sa mémoire ce -qu’il ne devait plus revoir. Devant lui, c’était Libéria, et, plus -loin, le Bourg-Neuf, et, plus loin encore, les mâts des navires amarrés -dans le port. Le soir tombait, arrêtant le travail du jour. D’abord, la -route du Bourg-Neuf s’anima, puis les fenêtres des maisons brillèrent -dans l’ombre grandissante. Cette ville, cette activité laborieuse, ce -calme, cet ordre, ce bonheur, c’était son œuvre. Tout le passé s’évoqua -à la fois, et il soupira de fatigue et d’orgueil. - -Le temps était enfin venu de songer à lui-même. Sans marchander, il -allait disparaître de cette foule dont il avait fait un peuple riche, -heureux, puissant. Maître pour maître, ce peuple ne s’apercevrait pas -du changement. Lui, du moins, il irait mourir, comme il avait vécu, -dans la liberté. - -Il n’attristerait d’aucun adieu ce départ qui était une délivrance. -Avant de partir, il ne serrerait dans ses bras, ni le fidèle Karroly, -ni Harry Rhodes son ami, ni Hartlepool ce loyal et dévoué serviteur, -ni Halg, ni Dick, ses enfants. A quoi bon cela? Pour la seconde -fois, il s’évadait de l’humanité. Son amour s’amplifiait de nouveau, -devenait vaste comme le monde, impersonnel comme celui d’un dieu, et -n’avait plus besoin, pour se satisfaire, de ces gestes puérils. Il -disparaîtrait sans un mot, sans un signe. - -La nuit devint profonde. Comme des paupières que ferme le sommeil, les -fenêtres des maisons s’éteignirent une à une. La dernière s’endormit -enfin. Tout fut noir. - -Le Kaw-djer sortit du Gouvernement et marcha vers le Bourg-Neuf. La -route était déserte. Jusqu’au faubourg, il ne rencontra personne. - -La _Wel-Kiej_ se balançait près du quai. Il s’y embarqua et largua -l’amarre. Au milieu du port, il distinguait la masse sombre du vaisseau -chilien, à bord duquel un timonier piquait minuit au même instant. -Détournant la tête, le Kaw-djer poussa au large et hissa la voile. - -La _Wel-Kiej_ prit son erre, évolua, sortit des jetées. Là, son allure -s’accéléra sous l’effort d’une fraîche brise du Nord-Ouest. Le Kaw-djer -pensif tenait la barre, en écoutant la chanson de l’eau contre le -bordage. - -Quand il voulut jeter un regard en arrière, il était trop tard. La -pièce était jouée, le rideau tiré. Le Bourg-Neuf, Libéria, l’île Hoste -avaient disparu dans la nuit. Tout s’évanouissait déjà dans le passé. - -[Illustration: D’un air sombre le Kaw-djer regarda la "_Wel-Kiej_" -s’engloutir. (Page 472.)] - - - - -XV - -SEUL! - - -Dick, attentif à ne pas devancer le moment fixé, ouvrit, au premier -rayon du soleil, le pli que lui avait donné le Kaw-djer. Il lut: - - «Mon fils, - - «Je suis las de vivre et j’aspire au repos. Quand tu liras ces - mots, j’aurai quitté la colonie sans esprit de retour. Je remets - son sort entre tes mains. Tu es bien jeune encore pour assumer - cette tâche, mais je sais que tu ne lui seras pas inférieur. - - «Exécute loyalement le traité signé par moi avec le Chili, mais - exige rigoureusement la réciproque. Quand les gisements aurifères - seront épuisés, nul doute que le Gouvernement chilien ne renonce - de lui-même à une suzeraineté purement nominale. - - «Ce traité coûte temporairement aux Hosteliens l’île Horn qui - devient ma propriété personnelle. Elle leur retournera après moi. - C’est là que je me retire. C’est là que j’entends vivre et mourir. - - «Si le Chili manquait à ses engagements, tu te souviendrais du - lieu de ma retraite. Hors ce cas, je veux que tu m’effaces de ta - mémoire. Ce n’est pas une prière. C’est un ordre, le dernier. - - «Adieu. N’aie qu’un seul objectif: la Justice; qu’une seule - haine: l’Esclavage; qu’un seul amour: la Liberté.» - -A l’heure où Dick, bouleversé, lisait ce testament de l’homme à qui -il devait tant, celui-ci, le front appesanti par de lourdes pensées, -continuait à fuir, point imperceptible, sur la vaste plaine de la mer. -Rien n’était changé à bord de la _Wel-Kiej_, dont il tenait toujours la -barre d’une main ferme. - -Mais l’aube empourpra le ciel, et un frisson de rayons d’or courut -sur la surface palpitante de la mer. Le Kaw-djer releva la tête; ses -yeux fouillèrent l’horizon du Sud. Au loin, l’île Horn apparut dans la -lumière grandissante. Le Kaw-djer regarda passionnément cette vapeur -confuse, qui marquait le terme du voyage, non pas de celui qu’il -accomplissait en ce moment, mais du long voyage de la vie. - -Vers dix heures du matin, il vint aborder au fond d’une petite crique -à l’abri du ressac. Aussitôt, il mit pied à terre et procéda au -débarquement de sa cargaison. Une demi-heure suffit à ce travail. - -Alors, en homme pressé de se débarrasser d’une besogne pénible qu’il a -résolu d’accomplir, il saborda la chaloupe d’un furieux coup de hache. -L’eau pénétra en bouillonnant par la blessure. La _Wel-Kiej_, comme -eût chancelé un être frappé à mort, s’inclina sur bâbord, oscilla, -coula dans l’eau profonde... D’un air sombre, le Kaw-djer la regarda -s’engloutir. Quelque chose saignait en lui. De cette destruction de -la fidèle chaloupe qui l’avait porté si longtemps, il éprouvait de la -honte et du remords comme d’un meurtre. Par ce meurtre, il avait tué -en même temps le passé. Le dernier fil qui le rattachait au reste du -monde, était définitivement coupé. - -La journée tout entière fut employée à monter jusqu’au phare les objets -qu’il avait apportés et à visiter son domaine. Le phare, les machines -prêtes à fonctionner, le logement meublé, tout y était complètement -achevé. D’autre part, au point de vue matériel, il lui serait facile -de vivre là, grâce au magasin largement pourvu de vivres, aux oiseaux -marins qu’abattrait son fusil, aux graines dont il s’était muni et -qu’il sèmerait dans les creux du rocher. - -Un peu avant la fin du jour, son installation terminée, il sortit. A -quelque distance du seuil, il aperçut un tas de pierres, où l’on avait -amoncelé les débris retirés des fondations. - -L’une de ces pierres attira plus vivement son attention. Elle avait -roulé sur le bord du plateau. Il eût suffi de la pousser du pied pour -qu’elle s’engloutît dans la mer. - -Le Kaw-djer s’approcha. Une flamme de mépris et de haine brillait dans -son regard... - -Il ne s’était pas trompé. Cette pierre zébrée de lignes brillantes, -c’était du quartz aurifère. Peut-être contenait-elle toute une -fortune que les ouvriers n’avaient pas su reconnaître. Elle gisait là, -délaissée comme un bloc sans valeur. - -Ainsi le métal maudit le poursuivait jusque-là!... Il revit les -désastres qui s’étaient abattus sur l’île Hoste, l’affolement de la -colonie, l’envahissement des aventuriers accourus de tous les coins du -monde, la faim,... la misère,... la ruine... - -Du pied, il poussa l’énorme pépite dans l’abîme, puis, haussant les -épaules, il s’avança jusqu’à l’extrême pointe du cap. - -Derrière lui se dressait le pylône métallique portant à son sommet le -lanterneau, d’où, pour la première fois, allait jaillir tout à l’heure -un puissant rayon qui montrerait la bonne route aux navires. - -Le Kaw-djer, face à la mer, parcourut des yeux l’horizon. - -Un soir, il était déjà venu à cette fin du monde habitable. Ce soir-là, -le canon du _Jonathan_ en détresse tonnait lugubrement dans la tempête. -Quel souvenir!... Il y avait treize ans de cela! - -Mais, aujourd’hui, l’étendue était vide. Autour de lui, si loin -qu’allât son regard, partout, de tous côtés, il n’y avait rien que -la mer. Et, quand bien même il eût franchi la barrière de ciel qui -limitait sa vue, nulle vie ne lui fût encore apparue. Au delà, très -loin, dans le mystère de l’Antarctique, c’était un monde mort, une -région de glace où rien de ce qui vit ne saurait subsister. - -Il avait donc atteint le but, et tel était le refuge. Par quel sinistre -chemin y avait-il été conduit? Il n’avait pas souffert, pourtant, -des douleurs coutumières des hommes. Lui-même était l’auteur et la -victime de ses maux. Au lieu d’aboutir à ce rocher perdu dans un -désert liquide, il n’eût tenu qu’à lui d’être un de ces heureux qu’on -envie, un de ces puissants devant lesquels les fronts se courbent. Et -cependant il était là!... - -Nulle part ailleurs, en effet, il n’aurait eu la force de supporter -le fardeau de la vie. Les drames les plus poignants sont ceux de la -pensée. Pour qui les a subis, pour qui en sort, épuisé, désemparé, jeté -hors des bases sur lesquelles il a fondé, il n’est plus de ressource -que la mort ou le cloître. Le Kaw-djer avait choisi le cloître. Ce -rocher, c’était une cellule aux infranchissables murs de lumière et -d’espace. - -Sa destinée en valait une autre, après tout. Nous mourons, mais nos -actes ne meurent pas, car ils se perpétuent dans leurs conséquences -infinies. Passants d’un jour, nos pas laissent dans le sable de la -route des traces éternelles. Rien n’arrive qui n’ait été déterminé par -ce qui l’a précédé, et l’avenir est fait des prolongements inconnus du -passé. Quel que fût cet avenir, quand bien même le peuple qu’il avait -créé devrait disparaître après une existence éphémère, quand bien même -la terre abolie s’en irait dispersée dans l’infini cosmique, l’œuvre du -Kaw-djer ne périrait donc pas. - -Debout comme une colonne hautaine au sommet de l’écueil, tout illuminé -des rayons du soleil couchant, ses cheveux de neige et sa longue -barbe blanche flottant dans la brise, ainsi songeait le Kaw-djer, en -contemplant l’immense étendue devant laquelle, loin de tous, utile à -tous, il allait vivre, libre, seul,--à jamais. - - -FIN. - - - - -TABLE - - - PREMIÈRE PARTIE. - - Chapitres. Pages. - - I.--Le Guanaque 1 - II.--Mystérieuse existence 8 - III.--La fin d’un pays libre 18 - IV.--A la côte 31 - V.--Les naufragés 40 - - DEUXIÈME PARTIE. - - I.--A terre 47 - II.--La première loi 73 - III.--A la baie Scotchwell 81 - IV.--Hivernage 95 - V.--Un navire en vue 114 - VI.--Libres 135 - VII.--La première enfance d’un peuple 148 - VIII.--Halg et Sirk 174 - IX.--Le deuxième hiver 194 - X.--Du sang 205 - XI.--Un chef 219 - - TROISIÈME PARTIE. - - I.--Premières mesures 233 - II.--La cité naissante 248 - III.--L’attentat 270 - IV.--Dans les grottes 285 - V.--Un héros 302 - VI.--Pendant dix-huit mois 316 - VII.--L’invasion 335 - VIII.--Un traître 349 - IX.--La patrie hostelienne 363 - X.--Cinq ans après 382 - XI.--La fièvre de l’or 399 - XII.--L’île au pillage 415 - XIII.--Une «journée» 435 - XIV.--L’abdication 451 - XV.--Seul! 471 - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 19: «dizaines» remplacé par «dizaine» (depuis une dizaine - d’années). - Page 26: «Fourrier» remplacé par «Fourier» (Saint-Simon, Fourier, - Proudhon et _tutti quanti_). - Page 82: «concilante» remplacé par «conciliante» (d’humeur plus - conciliante). - Page 99: «esayé» remplacé par «essayé» (que ces coquins aient - essayé de s’emparer de votre chaloupe). - Page 104: «de de» remplacé par «de» (près de quinze jours côte à - côte). - Page 104: «Well» remplacé par «Wel» (les réparations de la - _Wel-Kiej_). - Page 105: «abatage» remplacé par «abattage» («lors de l’abattage - d’arbres» et «Au point de vue de l’abattage»). - Page 119: «chassenrs» remplacé par «chasseurs» (les chasseurs de - loups marins). - Page 120: «brides» remplacé par «bride» (qui tiennent en bride - les instincts haineux). - Page 125: «props» remplacé par «propos» (à propos d’une autre - histoire). - Page 130: inséré «le» (Tandis que le Kaw-djer s’oubliait). - Page 140: «immédiatemment» remplacé par «immédiatement» (la - nouvelle République serait immédiatement mise en - possession). - Page 143, note 3: On écrit aujourd'hui «Ushuaia» (une bourgade - argentine, Ushaia). - Page 141: «s’en» remplacé par «sans» (l’on ne se quitte pas sans - s’être dit adieu). - Page 154: «argentins» remplacé par «argentines» (des pampas - argentines). - Page 156: «Blacker» remplacé par «Blaker» (Patterson, Long et - Blaker). - Page 159: «risposta» remplacé par «riposta» (riposta Germain - Rivière). - Page 167: «Hobart» remplacé par «Hobard» (plus les deux - charpentiers Hobard et Charley). - Page 170: «intruments» remplacé par «instruments» (ces - instruments de production). - Page 176: «sourcis» remplacé par «sourcils» (Kaw-djer l’écoutait - les sourcils froncés). - Page 188: «s’écia» remplacé par «s’écria» (--Rester près de - vous!... s’écria Graziella). - Page 193: «combattive» remplacé par «combative» (la nature - combative des humains). - Page 226: «attidude» remplacé par «attitude» (leur attitude avait - quelque chose de militaire). - Page 230: «échant» remplacé par «échéant» (ils l’étaient encore, - le cas échéant). - Page 240: «Hobart» remplacé par «Hobard» (sous la direction du - charpentier Hobard). - Page 253: «ouvaient» remplacé par «ouvraient» (ses lèvres ne - s’entr’ouvraient que pour dire l’indispensable). - Page 259: «la la» remplacé par «la» (prit la parole). - Page 273: «Jakson» remplacé par «Jackson» (--Et Jackson, énuméra - Dorick). - Page 278: «mumura» remplacé par «murmura» (--Comme ça!... - murmura-t-il). - Page 280: «Kennnedy» remplacé par «Kennedy» (Kennedy les - arrachait une à une). - Page 283: «Pourquoi» remplacé par «Pour quoi» (--Pour quoi - faire?). - Page 299: «et et» remplacé par «et» (un _cent_ pour le dîner et - un _cent_ pour vous). - Page 310: «garotté» remplacé par «garrotté» (on avait enfermé et - si solidement garrotté). - Page 314: «arcboutant» remplacé par «arc-boutant» (en - s’arc-boutant les uns contre les autres). - Page 321: «combattives» remplacé par «combatives» (d’allures - moins effrontées et moins combatives). - Page 321: «auquels» remplacé par «auxquels» (Pour ceux auxquels - il n’était pas familier). - Page 337: «Ponsounby» remplacé par «Ponsonby» (le Ponsonby Sound) - (deux fois). - Page 341: «deux» remplacé par «d’eux» (L’un d’eux vidait-il les - arçons?). - Page 342: «surplomblaient» remplacé par «surplombaient» (des - rochers surplombaient la chaussée). - Page 349: «enlizé» remplacé par «enlisé» (où un cheval se fût - enlisé jusqu’au ventre). - Page 361: «gouglou» remplacé par «glouglou» (un faible glouglou - lui fit comprendre). - Page 365: «chuchottantes» remplacé par «chuchotantes» (des - frôlements, des voix chuchotantes). - Page 371: «Néammoins» remplacé par «Néanmoins» (Néanmoins, il - est superflu de le dire). - Page 386: «navives» remplacé par «navires» (les navires y - apportent le nécessaire). - Page 389: «particulièment» remplacé par «particulièrement» (Les - criques de l’île Hoste sont particulièrement - recherchées). - Page 395: «Aiguire» remplacé par «Aguire» (s’écria M. Aguire - étonné). - Page 430: «Gouvervement» remplacé par «Gouvernement» (le - Gouvernement de la colonie). - Page 430: «véritale» remplacé par «véritable» (en dévoilant sa - véritable personnalité). - Page 451: «tannières» remplacé par «tanières» (hors de leurs - tanières). - Page 452: «sentaient» remplacé par «serraient» (maintenant qu’ils - se serraient les coudes). - Page 464: «quel» remplacé par «quelle» (Voilà donc à quelle - impasse il aboutissait). - Page 466: «nous-même» remplacé par «nous-mêmes» (n’en étant pas - nous-mêmes dépourvus). - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 60450 *** |
